„ dont il faut qu’un homme soit la
veuve 7
Entretenue au sein du temps qui en porte
T la dislocation, cette unité nie provisoire-
en — la pensée qui crée ce temps.
Dpendant, elle suppose un esprit qui,
a comme totalité consciente de son conte-
COPsérimental, aurait le sentiment de sa
nu e existence dans l’idée d’une matière
P r ° et parfaitement inanalysable avec les
UJA.s ressources d’une pensée rationnelle ;
Selyanion de l’être et du connaître prolon-
ant jusqu’aux limites du donné psychique
^divisibilité et — paradoxalement — la
transcendance de l idée.
Ainsi peut-on entrevoir entre la dialectique
t la tradition ésotérique un contact furtif
e qui s’exprimerait, en attendant mieux, par
la parole suivante : « l’Homme est le maître
de l’Idée qui l’enveloppe dans son sein. »
NOTE. — Au moment où cette page allait
paraitre, l'ami que j’y désigne est mort en
quelques minutes, d’une crise cardiaque.
1 II n’avait jamais éprouvé de troubles de
cette nature. Mais ma dernière lettre, reçue
e U de jours avant sa mort, les lui avait
décrits. Car j’avais été alarmé pour mon
propre compte par ces symptômes qui me
faisaient appréhender pour moi la mort
même qui allait être la sienne.
Et sa dernière lettre à lui ? Elle m’indiquait
le sens que nous devions donner à cette publi
cation : elle finissait sur la phrase suivante, la
dernière qui me soit venue de lui : Est-ce que
ta réponse a paru dans Minotaure ? »
Cet ami , c’était Claude Estève. Il avait
changé tous les signes du mauvais sort et
donné un sens à mon activité d’homme. Son
souvenir m’interdit de rien ajouter.
KAY BOYLE
La plus importante rencontre de ma vie a
été (et doit être aussi bien la principale
rencontre de la vie de n’importe quel être qui
désire, par les moyens de l’art ou de l’aventure,
mettre en face de la pauvreté monstrueuse de
l’humanité une petite partie ou même moins
de l’inestimable valeur du mystère individuel
qui repose dans l’origine ou la direction), la
rencontre des manifestations physiques de la
croyance.
Je l’ai rencontré en deux, ou peut-être
trois occasions, mais sa rareté est dûe dans
la persuasion suffisante en elle-même qu’il y
a des degrés dans la reconnaissance plus
subtils que l’œil, ou même que l’esprit peut
connaître. La raison pour laquelle je m’in
cline devant la manifestation exprimée de
la façon la plus inflexible par le poète Emma
nuel Carnevali, est que je vois qu’il a, au
travers de l’arrogance, de la fermeté, du
mépris et de la sensibilité, prouvé comme
étant sans valeur l’importance injuste de la
vertu, de l’assimilation et du sentiment. Je
crois que les rencontres d’où découle un voca
bulaire éloquent pour la pensée sont la consé
quence inévitable du désespoir. L’esprit, de
sa propre nécessité, se dirige en reconnaissance
de ce qu’il a encore, peut-être, à reconnaître.
Le poète, isolé en lui-même, est une manifes
tation telle que je le décris, seulement quand
le passage de sa vie sert à isoler, et non à
diffuser, la chasteté de son pouvoir.
Croyant dans le mysticisme de la chair et
dans les miracles de ses passions, j’ai cherché
a éliminer les erreurs et les stupidités de la
chance par la demande brutale et impitoyable
que ce à quoi je puisse rendre hommage
d être là ou ailleurs soit damné.
BRASSAÏ
La rencontre avec Goethe. — J’en fus
d autant plus bouleversé qu’à cette époque
° 1 angoisse de la vie prédomine et ne
cerche que des complices dans la révolte
ss,e doute, je n’attendais aucun salut de ce
ot ^-la. Mais dans le courant qui par un
ontact brutal parcourt et fait tressaillir en
ous des fibres jusqu’alors insoupçonnées,
tsals bien obligé de reconnaître celui qui
ADS orme non seulement l’aspect mais
ment même du monde. Jamais peut-être.
l’esprit, si enclin à divaguer dans un vide
désolé n’a fait une aussi complète volte-face
pour rentrer dans toutes les formes de la vie
du système nerveux des étoiles aux constel
lations des os, et jusqu’à se confondre avec
elles.
Fortuite ou nécessaire, qui sait ? la
rencontre avec Goethe m’était en tout cas
fatale. La sérénité de sa soumission resta
l’émotion constante de ma vie et j’ai acquis
une foi d’autant plus grande qu’elle n’a
aucun objet déterminé.
Claude CA H UN
J attends encore de la vie la circonstance
foudroyante qui, me servant de critérium, me
permette de donner définitivement le pas à
telle ou telle rencontre dont l’importance et
la signification n’ont cessé de s’éclairer, de
s’obscurcir à mes yeux, de gagner et de perdre.
La seule rencontre qui à tout instant de
ma vie ait joué le rôle capital s’est produite
avant ma naissance. Sans doute ne me
viendrait pas à l’esprit ce fait commun, qui
va de soi, et dont je ne puis faire qu’un usage
rhétorique, si, d’aussi loin qu’il me souvienne,
je n’éprouvais le sentiment familier, mais
toujours irritant, que ma destinée se joue
pour la plus grande part en dehors de moi et
presque à mon insu.
Cette irritation m’entraîne à l’opposition
des termes « fortuit » et « nécessaire ». D’un
point de vue subjectif et fragmentaire tout
m'apparaît idéalement fortuit, et j’envisage
les innombrables mobiles qui devaient logi
quement contrecarrer l’irruption d’une coïn
cidence quelconque isolée de ses causes. —
Mais pour peu que je m’en réfère matériel
lement à l’ensemble des objets, et pour peu
que j’enchaîne, si hors de propos, si dispro
portionnés, si impondérables que me semblent
certains chaînons, la nécessité du plus fortuit
rapprochement s’impose. Et ce qui m’échappe
encore n’est plus rien qu'ignorance.
Tant de rencontres fortuites-nécessaires se
produisent pour chacun de nous, et si précaires,
que le plus beau jour de notre vie, le plus
morne, pourrait fort bien passer inaperçu.
J’admettrais donc avoir vécu au travers sans
la voir, cette rencontre capitale, si de la
nommer ainsi ne m’indiquait assez qu’on ne
peut y survivre.
Roger CAILLOIS
Je n’ai jamais fait de rencontre qui ne m’ait
semblé due, au sens le plus intraitable et le
plus agressif du mot, c’est-à-dire qu’à propre
ment parler, rien de ce que j'ai pu trouver
sur ce que je n’appelle pas sans sourire mon
chemin, ne m’est apparu comme rencontré.
Il m’est impossible d’en voir la cause dans un
certain manque d’émerveillement devant les
circonstances de la vie, cet indésirable senti
ment ne me faisant guère défaut par ailleurs.
Je dois bien plutôt reconnaître que l’impar
tialité impérieuse et distante qui ne me compte
même pas moi-même au nombre des quelques
déterminations supérieures auxquelles il im
porte a priori d’obéir, empêche efficacement
que, moins indifférent qu’elle, je ressente
comme des rencontres ce qu’elle ne peut sévè
rement considérer que comme des situations
communes ne possédant sur d’autres que
d’illusoires privilèges. Comment expliquerais-
je autrement que tels événements de ma vie
qui avaient des titres plus que suffisants à
passer pour des rencontres exceptionnelle
ment gratuites et décisives n’aient suscité en
moi aucune résonnance affective spécifique
qui les fît, en tant que telles, distinguer des
plus ordinaires commerces ?
Parallèlement le concept de rencontre
m’apparaît dans l’ordre théorique comme
bien peu élaboré, en tant, du moins, qu il
suppose l’existence de déterminations exté
rieures pures dont l’indépendance absolue
assurerait précisément à leur interférence les
caractères d’une véritable rencontre, rencontre
considérée comme fortuite ou necessitee selon
que les lois de la nature sont éprouvées, contin
gentes ou nécessaires. Or on cherche vaine
ment quelles cloisons étanches permettraient
un aussi parfait isolement. Il semble au
contraire que les séries causales soient non
seulement déterminées, mais encore surdé-
terminées Z une par rapport à l’autre, le nombre
des surdéterminations, reconnues ou non,
s’accroissant continuellement. Les coïncidences’,
dont il est au fond puéril de s’étonner, sont
ainsi des témoignages extrêmement partiels,
des révélations infinitésimales de cette mul
tiple et souterraine interdépendance. De
même les quelques recherches positives du
surréalisme sont autant de tentatives métho
diques destinées à déceler la trame des surdé
terminations lyriques dont la rigoureuse
systématisation latente ne permet pas de
laisser aux prétendues rencontres la couleur
de miracle dont les pare la méconnaissance
de leur syntaxe.
Il n’est de rencontre qu’à la manière
mécanique et significatrice des conjonctions
d’astres.
Georgette CAMILLE
Celle où j’ai pris conscience de moi-même.
Au cours de mon enfance, j’éprouvais des
instants suspendus, des moments de vide où
j’étais précipitée et où je restais plongée sans
notion de durée, mais qui devaient s’espacer
à mesure que le monde extérieur, épaississant
autour de moi, limitait de ce fait mes moyens
d’appréhension. Or, ces éclairs de lucidité,
provoqués alors par le choc de mon centre de
conscience et d’un objet qui s’opposait à lui
(en l’occurence les images d’un livre, le son
ou la forme de certains mots préférés, des
sites aperçus pour la première fois (i) que je
croyais particuliers à ma nature et qui, reve
nant à leur point de départ, se résorbaient en
moi sans avoir trouvé dans le monde des
phénomènes la matière où s’identifier, je
m’aperçus un jour qu’ils pouvaient être
suscités en moi par d’autres êtres humains et
que je pouvais, à mon tour, les faire surgir
en eux.
Ce fut brusquement une autre vie, illimitée
cette fois, qui, à peine l’avais-je reconnue,
étouffait à son profit tous les éléments qui
lui étaient étrangers, s’identifiait à mon
existence — la communication possible entre
les êtres, l’amour.
Cette incroyable découverte eut lieu en
Mars 1910.
Lors de mon premier voyage à l’étranger :
en Eccsse. Je me trouvais vers cinq heures de
l’après-midi, un dimanche, dans une voiture
avec mes parents, aux environs de Glasgow.
Il faisait un temps brumeux. Le cocher
arrêta la voiture sur une hauteur devant un
pré où se déroulait un match de foot-ball.
Accoudés aux barrières, de nombreux jeunes
gens, presque tous vêtus du « kilt » écossais,
regardaient le spectacle. J’aperçus un garçon
de quatorze ans environ, assez grand, vêtu de
ce costume ; il tenait son coude appuyé à
la barrière, une de ses jambes était croisée
sur l’autre, les carreaux de sa jupe étaient de
ces rouges et verts éclatants. Dès qu’il me
vit, il tourna le dos au jeu et me fixa. Dès cet
instant, je perdis « connaissance ». Nous
restâmes longtemps ainsi, immobiles, perdus en
cette extase, incapables de détacher notre regard
l’un de l’autre. Enfin mon père s’aperçut de
ce fait et, très irrité, me pria de ne pas regarder
les gens de cette façon. J’étais dans un état
indescriptible ; je me sentais hébétée et
ravie. Je fis alors le serment devant Dieu,
puis me reprenant (ce que j’expliquais par
peur du blasphème) devant moi-même, de
ne jamais oublier cette rencontre. Elle a
surgi immédiatement en moi au moment que
je venais de jeter les yeux sur la première
ligne de cette enquête ; et je crois bien n’avoir
j am ùs pensé à cet événement depuis le jour
où il eut lieu.
C’est dix-sept ans plus tard, en juillet 1927,
à Marseille que cette rencontre devait se
reproduire d’une façon évidemment identique.
Cette fois, j’éta s arrachée à moi-même dans
la connaissance, comme, enfant, je l avais été
dans l’ignorance. Ayant alors dépassé les
(1) Ex. : des montagnes vues des fenêtres d’un train,
à l’aube, à l’âge de quatre ou cinq ans.
105
veuve 7
Entretenue au sein du temps qui en porte
T la dislocation, cette unité nie provisoire-
en — la pensée qui crée ce temps.
Dpendant, elle suppose un esprit qui,
a comme totalité consciente de son conte-
COPsérimental, aurait le sentiment de sa
nu e existence dans l’idée d’une matière
P r ° et parfaitement inanalysable avec les
UJA.s ressources d’une pensée rationnelle ;
Selyanion de l’être et du connaître prolon-
ant jusqu’aux limites du donné psychique
^divisibilité et — paradoxalement — la
transcendance de l idée.
Ainsi peut-on entrevoir entre la dialectique
t la tradition ésotérique un contact furtif
e qui s’exprimerait, en attendant mieux, par
la parole suivante : « l’Homme est le maître
de l’Idée qui l’enveloppe dans son sein. »
NOTE. — Au moment où cette page allait
paraitre, l'ami que j’y désigne est mort en
quelques minutes, d’une crise cardiaque.
1 II n’avait jamais éprouvé de troubles de
cette nature. Mais ma dernière lettre, reçue
e U de jours avant sa mort, les lui avait
décrits. Car j’avais été alarmé pour mon
propre compte par ces symptômes qui me
faisaient appréhender pour moi la mort
même qui allait être la sienne.
Et sa dernière lettre à lui ? Elle m’indiquait
le sens que nous devions donner à cette publi
cation : elle finissait sur la phrase suivante, la
dernière qui me soit venue de lui : Est-ce que
ta réponse a paru dans Minotaure ? »
Cet ami , c’était Claude Estève. Il avait
changé tous les signes du mauvais sort et
donné un sens à mon activité d’homme. Son
souvenir m’interdit de rien ajouter.
KAY BOYLE
La plus importante rencontre de ma vie a
été (et doit être aussi bien la principale
rencontre de la vie de n’importe quel être qui
désire, par les moyens de l’art ou de l’aventure,
mettre en face de la pauvreté monstrueuse de
l’humanité une petite partie ou même moins
de l’inestimable valeur du mystère individuel
qui repose dans l’origine ou la direction), la
rencontre des manifestations physiques de la
croyance.
Je l’ai rencontré en deux, ou peut-être
trois occasions, mais sa rareté est dûe dans
la persuasion suffisante en elle-même qu’il y
a des degrés dans la reconnaissance plus
subtils que l’œil, ou même que l’esprit peut
connaître. La raison pour laquelle je m’in
cline devant la manifestation exprimée de
la façon la plus inflexible par le poète Emma
nuel Carnevali, est que je vois qu’il a, au
travers de l’arrogance, de la fermeté, du
mépris et de la sensibilité, prouvé comme
étant sans valeur l’importance injuste de la
vertu, de l’assimilation et du sentiment. Je
crois que les rencontres d’où découle un voca
bulaire éloquent pour la pensée sont la consé
quence inévitable du désespoir. L’esprit, de
sa propre nécessité, se dirige en reconnaissance
de ce qu’il a encore, peut-être, à reconnaître.
Le poète, isolé en lui-même, est une manifes
tation telle que je le décris, seulement quand
le passage de sa vie sert à isoler, et non à
diffuser, la chasteté de son pouvoir.
Croyant dans le mysticisme de la chair et
dans les miracles de ses passions, j’ai cherché
a éliminer les erreurs et les stupidités de la
chance par la demande brutale et impitoyable
que ce à quoi je puisse rendre hommage
d être là ou ailleurs soit damné.
BRASSAÏ
La rencontre avec Goethe. — J’en fus
d autant plus bouleversé qu’à cette époque
° 1 angoisse de la vie prédomine et ne
cerche que des complices dans la révolte
ss,e doute, je n’attendais aucun salut de ce
ot ^-la. Mais dans le courant qui par un
ontact brutal parcourt et fait tressaillir en
ous des fibres jusqu’alors insoupçonnées,
tsals bien obligé de reconnaître celui qui
ADS orme non seulement l’aspect mais
ment même du monde. Jamais peut-être.
l’esprit, si enclin à divaguer dans un vide
désolé n’a fait une aussi complète volte-face
pour rentrer dans toutes les formes de la vie
du système nerveux des étoiles aux constel
lations des os, et jusqu’à se confondre avec
elles.
Fortuite ou nécessaire, qui sait ? la
rencontre avec Goethe m’était en tout cas
fatale. La sérénité de sa soumission resta
l’émotion constante de ma vie et j’ai acquis
une foi d’autant plus grande qu’elle n’a
aucun objet déterminé.
Claude CA H UN
J attends encore de la vie la circonstance
foudroyante qui, me servant de critérium, me
permette de donner définitivement le pas à
telle ou telle rencontre dont l’importance et
la signification n’ont cessé de s’éclairer, de
s’obscurcir à mes yeux, de gagner et de perdre.
La seule rencontre qui à tout instant de
ma vie ait joué le rôle capital s’est produite
avant ma naissance. Sans doute ne me
viendrait pas à l’esprit ce fait commun, qui
va de soi, et dont je ne puis faire qu’un usage
rhétorique, si, d’aussi loin qu’il me souvienne,
je n’éprouvais le sentiment familier, mais
toujours irritant, que ma destinée se joue
pour la plus grande part en dehors de moi et
presque à mon insu.
Cette irritation m’entraîne à l’opposition
des termes « fortuit » et « nécessaire ». D’un
point de vue subjectif et fragmentaire tout
m'apparaît idéalement fortuit, et j’envisage
les innombrables mobiles qui devaient logi
quement contrecarrer l’irruption d’une coïn
cidence quelconque isolée de ses causes. —
Mais pour peu que je m’en réfère matériel
lement à l’ensemble des objets, et pour peu
que j’enchaîne, si hors de propos, si dispro
portionnés, si impondérables que me semblent
certains chaînons, la nécessité du plus fortuit
rapprochement s’impose. Et ce qui m’échappe
encore n’est plus rien qu'ignorance.
Tant de rencontres fortuites-nécessaires se
produisent pour chacun de nous, et si précaires,
que le plus beau jour de notre vie, le plus
morne, pourrait fort bien passer inaperçu.
J’admettrais donc avoir vécu au travers sans
la voir, cette rencontre capitale, si de la
nommer ainsi ne m’indiquait assez qu’on ne
peut y survivre.
Roger CAILLOIS
Je n’ai jamais fait de rencontre qui ne m’ait
semblé due, au sens le plus intraitable et le
plus agressif du mot, c’est-à-dire qu’à propre
ment parler, rien de ce que j'ai pu trouver
sur ce que je n’appelle pas sans sourire mon
chemin, ne m’est apparu comme rencontré.
Il m’est impossible d’en voir la cause dans un
certain manque d’émerveillement devant les
circonstances de la vie, cet indésirable senti
ment ne me faisant guère défaut par ailleurs.
Je dois bien plutôt reconnaître que l’impar
tialité impérieuse et distante qui ne me compte
même pas moi-même au nombre des quelques
déterminations supérieures auxquelles il im
porte a priori d’obéir, empêche efficacement
que, moins indifférent qu’elle, je ressente
comme des rencontres ce qu’elle ne peut sévè
rement considérer que comme des situations
communes ne possédant sur d’autres que
d’illusoires privilèges. Comment expliquerais-
je autrement que tels événements de ma vie
qui avaient des titres plus que suffisants à
passer pour des rencontres exceptionnelle
ment gratuites et décisives n’aient suscité en
moi aucune résonnance affective spécifique
qui les fît, en tant que telles, distinguer des
plus ordinaires commerces ?
Parallèlement le concept de rencontre
m’apparaît dans l’ordre théorique comme
bien peu élaboré, en tant, du moins, qu il
suppose l’existence de déterminations exté
rieures pures dont l’indépendance absolue
assurerait précisément à leur interférence les
caractères d’une véritable rencontre, rencontre
considérée comme fortuite ou necessitee selon
que les lois de la nature sont éprouvées, contin
gentes ou nécessaires. Or on cherche vaine
ment quelles cloisons étanches permettraient
un aussi parfait isolement. Il semble au
contraire que les séries causales soient non
seulement déterminées, mais encore surdé-
terminées Z une par rapport à l’autre, le nombre
des surdéterminations, reconnues ou non,
s’accroissant continuellement. Les coïncidences’,
dont il est au fond puéril de s’étonner, sont
ainsi des témoignages extrêmement partiels,
des révélations infinitésimales de cette mul
tiple et souterraine interdépendance. De
même les quelques recherches positives du
surréalisme sont autant de tentatives métho
diques destinées à déceler la trame des surdé
terminations lyriques dont la rigoureuse
systématisation latente ne permet pas de
laisser aux prétendues rencontres la couleur
de miracle dont les pare la méconnaissance
de leur syntaxe.
Il n’est de rencontre qu’à la manière
mécanique et significatrice des conjonctions
d’astres.
Georgette CAMILLE
Celle où j’ai pris conscience de moi-même.
Au cours de mon enfance, j’éprouvais des
instants suspendus, des moments de vide où
j’étais précipitée et où je restais plongée sans
notion de durée, mais qui devaient s’espacer
à mesure que le monde extérieur, épaississant
autour de moi, limitait de ce fait mes moyens
d’appréhension. Or, ces éclairs de lucidité,
provoqués alors par le choc de mon centre de
conscience et d’un objet qui s’opposait à lui
(en l’occurence les images d’un livre, le son
ou la forme de certains mots préférés, des
sites aperçus pour la première fois (i) que je
croyais particuliers à ma nature et qui, reve
nant à leur point de départ, se résorbaient en
moi sans avoir trouvé dans le monde des
phénomènes la matière où s’identifier, je
m’aperçus un jour qu’ils pouvaient être
suscités en moi par d’autres êtres humains et
que je pouvais, à mon tour, les faire surgir
en eux.
Ce fut brusquement une autre vie, illimitée
cette fois, qui, à peine l’avais-je reconnue,
étouffait à son profit tous les éléments qui
lui étaient étrangers, s’identifiait à mon
existence — la communication possible entre
les êtres, l’amour.
Cette incroyable découverte eut lieu en
Mars 1910.
Lors de mon premier voyage à l’étranger :
en Eccsse. Je me trouvais vers cinq heures de
l’après-midi, un dimanche, dans une voiture
avec mes parents, aux environs de Glasgow.
Il faisait un temps brumeux. Le cocher
arrêta la voiture sur une hauteur devant un
pré où se déroulait un match de foot-ball.
Accoudés aux barrières, de nombreux jeunes
gens, presque tous vêtus du « kilt » écossais,
regardaient le spectacle. J’aperçus un garçon
de quatorze ans environ, assez grand, vêtu de
ce costume ; il tenait son coude appuyé à
la barrière, une de ses jambes était croisée
sur l’autre, les carreaux de sa jupe étaient de
ces rouges et verts éclatants. Dès qu’il me
vit, il tourna le dos au jeu et me fixa. Dès cet
instant, je perdis « connaissance ». Nous
restâmes longtemps ainsi, immobiles, perdus en
cette extase, incapables de détacher notre regard
l’un de l’autre. Enfin mon père s’aperçut de
ce fait et, très irrité, me pria de ne pas regarder
les gens de cette façon. J’étais dans un état
indescriptible ; je me sentais hébétée et
ravie. Je fis alors le serment devant Dieu,
puis me reprenant (ce que j’expliquais par
peur du blasphème) devant moi-même, de
ne jamais oublier cette rencontre. Elle a
surgi immédiatement en moi au moment que
je venais de jeter les yeux sur la première
ligne de cette enquête ; et je crois bien n’avoir
j am ùs pensé à cet événement depuis le jour
où il eut lieu.
C’est dix-sept ans plus tard, en juillet 1927,
à Marseille que cette rencontre devait se
reproduire d’une façon évidemment identique.
Cette fois, j’éta s arrachée à moi-même dans
la connaissance, comme, enfant, je l avais été
dans l’ignorance. Ayant alors dépassé les
(1) Ex. : des montagnes vues des fenêtres d’un train,
à l’aube, à l’âge de quatre ou cinq ans.
105
Le taux de reconnaissance estimé pour ce document est de 88.38%.
En savoir plus sur l'OCR
En savoir plus sur l'OCR
Le texte affiché peut comporter un certain nombre d'erreurs. En effet, le mode texte de ce document a été généré de façon automatique par un programme de reconnaissance optique de caractères (OCR). Le taux de reconnaissance estimé pour ce document est de 88.38%.
- Auteurs similaires Tériade Tériade /services/engine/search/sru?operation=searchRetrieve&version=1.2&maximumRecords=50&collapsing=true&exactSearch=true&query=(dc.creator adj "Tériade" or dc.contributor adj "Tériade")
-
-
Page
chiffre de pagination vue 113/126
- Recherche dans le document Recherche dans le document https://gallica.bnf.fr/services/ajax/action/search/ark:/12148/bpt6k1525973g/f113.image ×
Recherche dans le document
- Partage et envoi par courriel Partage et envoi par courriel https://gallica.bnf.fr/services/ajax/action/share/ark:/12148/bpt6k1525973g/f113.image
- Téléchargement / impression Téléchargement / impression https://gallica.bnf.fr/services/ajax/action/download/ark:/12148/bpt6k1525973g/f113.image
- Mise en scène Mise en scène ×
Mise en scène
Créer facilement :
- Marque-page Marque-page https://gallica.bnf.fr/services/ajax/action/bookmark/ark:/12148/bpt6k1525973g/f113.image ×
Gérer son espace personnel
Ajouter ce document
Ajouter/Voir ses marque-pages
Mes sélections ()Titre - Acheter une reproduction Acheter une reproduction https://gallica.bnf.fr/services/ajax/action/pa-ecommerce/ark:/12148/bpt6k1525973g
- Acheter le livre complet Acheter le livre complet https://gallica.bnf.fr/services/ajax/action/indisponible/achat/ark:/12148/bpt6k1525973g
- Signalement d'anomalie Signalement d'anomalie https://sindbadbnf.libanswers.com/widget_standalone.php?la_widget_id=7142
- Aide Aide https://gallica.bnf.fr/services/ajax/action/aide/ark:/12148/bpt6k1525973g/f113.image × Aide