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L’Exposition universelle de 1867 à la Bibliothèque impériale

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17 août 2017

Le XIXe siècle, marqué par les progrès des techniques et de l’industrie, voit s’instaurer par le biais des expositions universelles une émulation économique, artistique et culturelle entre États européens, dont le luxe fait presque oublier les bouleversements politiques en cours.

Cicéri, Eugène (1813-1890), L'Exposition Universelle de 1867 illustrée. Éditeur E. Dentu, 1867

« Les expositions universelles ne sont pas de simples bazars
mais d'éclatantes manifestations de la force et du génie des peuples. »
déclare Napoléon III dans son Discours du 25 janvier 1863.

En France, dès 1852, avant même le début des expositions universelles à Paris, le Second Empire naissant doit imposer sa légitimité au reste de l’Europe et particulièrement à son principal rival outre-manche : l’Angleterre. Le British Museum de Londres, à la fois bibliothèque et musée, récemment reconstruit et réorganisé, fait figure de modèle bibliothéconomique en Europe et inspire les dirigeants français. Pour Napoléon III, la Bibliothèque impériale doit devenir la vitrine culturelle du nouveau régime et être capable de rivaliser avec l’Angleterre. C’est la raison pour laquelle il nomme en janvier 1858 une « Commission de réorganisation » dont la présidence est confiée à l’écrivain et inspecteur des Monuments historiques, Prosper Mérimée, grand ami du directeur du British Museum, Antonio Panizzi, et savant français le plus au fait des transformations opérées dans l’institution anglaise.

 
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M. Desboutin. Prosper Mérimée, de l'Académie française : estampe, 1878

Le rapport de cette Commission est suivi de la promulgation d’un décret, le 14 juillet 1858, qui fait entrer la Bibliothèque impériale dans l’ère des réformes. Un administrateur-général, Jules-Antoine Taschereau, est chargé de la réorganisation intérieure tandis que les travaux de reconstruction sont confiés à l’architecte Henri Labrouste. Le décret prévoit de créer à terme deux salles de lecture au département des livres imprimés : l’une réservée aux chercheurs (ou « travailleurs ») « dûment autorisés » ; l’autre, « ouverte à tout venant », même le dimanche.

C’est au milieu de cette grande réorganisation intérieure et extérieure en cours à la Bibliothèque impériale, que s’ouvre à Paris l’Exposition universelle de 1867, qui a lieu du 1er avril au 31 octobre 1867, et dont nous fêtons cet été les 150 ans.

Destinée à demeurer dans les mémoires comme le symbole de l’apogée du Second Empire, l’Exposition commence pourtant sous de mauvais auspices. La situation politique en Europe est en effet préoccupante. Depuis 1855, date de la dernière Exposition universelle parisienne, trois grandes guerres ont déplacé le centre de gravité politique : guerre germano-danoise de 1864, guerre austro-prussienne de 1866, ayant entraîné la montée du nationalisme allemand, et annexion de la Vénétie par l’Italie, en 1866 également, dans le cadre de l’Unité italienne.

À la veille de l’exposition, en mars, le gouvernement français s’est vu contraint de retirer ses troupes du Mexique où elles soutenaient le jeune empire dirigé par Maximilien de Habsbourg. En avril, au moment même de l’ouverture de l’Exposition, l’opposition de la Prusse a empêché de faire aboutir les négociations engagées avec le roi de Hollande en vue de la cession du Luxembourg à la France.

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L’Affaire du Luxembourg, Revue des Deux Mondes, 1er nov. 1881
dans Essai historique sur les expositions universelles de Paris par Adolphe Démy

Sur un plan matériel, l’Exposition n’est pas encore totalement finalisée au moment de son ouverture et c’est presqu’au milieu des cartons, d’après les témoignages des contemporains, que se déroule son inauguration par le couple impérial, le 1er avril 1867. « Le spectre moqueur du 1er avril semblait guider le cortège à travers ces montagnes de colis, ces longues files de vitrines encore vides, ces décors de cloisons nues et de toiles d’emballage », écrit Victor Fournel. « Nul n’avait foi en elle [l’Exposition], ni le public, ni les exposants, ni la commission impériale. La nature comme les passions des hommes semblait conspirer contre son succès ; car le printemps qui cette année-là parut une prolongation de l’hiver jetait sur toutes choses un voile maussade » écrit encore Pierre de la Gorce.

Cependant, indifférents à la situation politique et désireux de goûter à une nouvelle manifestation de la « fête impériale », 100 000 visiteurs se précipitent au Champ-de-Mars dès le premier jour d’ouverture. Sur cet ancien terrain d’exercices militaires, l’Exposition occupe une surface de 687 000 mètres carrés : 166 000 pour le Palais de l’Industrie, 245 000 mètres carrés de parcs, 48 000 mètres carrés de jardins, 8 000 mètres carrés de berges et enfin 220 000 mètres carrés situés sur l’île de Billancourt et consacrés à l’agriculture. Cette dernière partie de l’exposition est reliée par des navettes à vapeur. Paris découvre alors les premiers bateaux-mouches !

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Exposition universelle de 1867, île de Billancourt. Au centre, le pavillon de l’Agriculture.
Au premier plan, les bateaux à vapeur qui font la navette avec le Champ-de-Mars.

Le bâtiment de l’Exposition, de forme ovoïde, œuvre de l’architecte Léopold Hardy, excite la verve des Parisiens. On le qualifie de « palais omnibus », de « gigantesque avortement de fer et de tôle », allusion aux 35 000 tonnes de métal ayant nécessité sa réalisation, de « grande chaudière où bouillonnent pêle-mêle les ingrédients et les produits de l’industrie universelle ». « Devant cette bâtisse monotone qui tient de l’usine et du dock, dit Victor Fournel, l’esprit le plus dénué de sens artistique se trouve secrètement choqué par un flagrant désaccord entre la destination de l’édifice et sa physionomie ».

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Paris Vue générale de l'Exposition Universelle de 1867 : estampe. F. Sinnett, Éditeur, 1867

À l’intérieur du Palais de l’Industrie, six galeries thématiques concentriques sont entrecoupées d’allées radiales dévolues chacune à un pays. Ce dispositif ingénieux permet une double lisibilité, par nation ou par thème. Les exposants, répartis à la fois par nation et par discipline, font de l’Exposition universelle un exceptionnel terrain d’échanges et de confrontations.  Plus de 50 000 exposants présentent aux visiteurs ce qui se fait de mieux : 28 400 Européens, dont 16 000 Français, côtoient plus de 21 000 exposants venus du reste du monde.

« Paris était depuis des siècles le rendez-vous des intelligences et des curiosités voyageuses ; depuis des mois, il est le caravansérail du monde et la grande auberge des nations » écrit Victor Fournel. Jules Mesnard, de son côté, écrit en introduction de son ouvrage intitulé Les Merveilles de l’Exposition universelle de 1867 : « L’Europe est là avec ses procédés sûrs, sa fabrication savante, sa profonde science archéologique et son goût délicat ». L’Exposition est appelée à recevoir la visite de 57 chefs d’états ou princes du sang pour lesquels des fêtes somptueuses sont organisées.

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Liardo, Filippo (1840-1917). Exposition Universelle.
Leurs Majestés Impériales et le Vice-Roi d'Égypte visitent le temple d'Edfou

Mais les amusements et les visites ne sont pas réservés aux seules têtes couronnées. Les curieux désireux de profiter de leur séjour à Paris peuvent également déambuler le long des grands boulevards récemment percés par le baron Haussmann, écouter La Grande Duchesse de Gérolstein de Jacques Offenbach au Théâtre des Variétés, se promener dans le parc des Buttes-Chaumont inauguré comme l’Exposition, le 1er avril, assister au dévoilement de la façade du nouvel Opéra construit par Charles Garnier, le 15 août 1867, ou à l’illumination, le même jour, du dôme de la nouvelle église à peine achevée de Saint-Augustin.

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La Grande duchesse de Gérolstein, opéra bouffe, musique de J. Offenbach
affiche Jules Chéret,1867

Un guide publié spécialement pour l’occasion propose des circuits de visite et indique les principaux monuments ou institutions à ne pas manquer. Parmi ceux-ci figure la Bibliothèque impériale pour laquelle il est indiqué : « Bibliothèque impériale, rue de Richelieu, 58. Ouverte de 10 heures à 3 heures tous les jours, excepté le dimanche, aux personnes qui viennent s’y livrer à l’étude. Le public est admis à venir visiter les collections le mardi et le vendredi de chaque semaine, mais il ne peut entrer dans les salles d’étude réservées aux travailleurs. Pendant la semaine qui précède et celle qui suit le jour de Pâques, la bibliothèque impériale reste fermée. »

Le paragraphe est court et il ne pouvait en être autrement : la Bibliothèque est en effet en plein travaux intérieurs et extérieurs et la salle de lecture prévue par le décret du 14 juillet 1858, destinée à être « ouverte à tout venant » même le dimanche ne sera mise en fonctionnement qu’un an plus tard, en 1868, et un peu éclipsée par l’inauguration de la nouvelle salle de travail construite par l’architecte Henri Labrouste.

Cependant, le guide ne mentionne pas les efforts menés par la Bibliothèque pour présenter pour l’occasion au public quelques-unes de ses collections. En raison des travaux, seules les salles situées au premier étage du bâtiment nouvellement construit le long de la rue de Richelieu sont ouvertes au public. Le ministre de l’Instruction publique, Victor Duruy, souhaite y présenter des documents valorisant les missions scientifiques menées sous ses auspices, parfois dans des contrées lointaines. Il s’agit cependant surtout de calques et de dessins dont l’administrateur-général Taschereau fait remarquer le peu de lisibilité et d’attractivité pour le grand public.

Le ministre insiste cependant et oriente le choix des pièces vers des manuscrits de la collection Minoïde Mynas (du nom du savant grec réfugié en France ayant mené d’importantes recherches sur des manuscrits grecs en Orient entre 1840 et 1855), des cartes japonaises et des documents provenant du fonds Grimblot (Paul Grimblot, diplomate, consul de France à Colombo de 1859 à 1864, avait constitué une importante collection de manuscrits palis acquis en 1866 par la Bibliothèque). Les conservateurs des départements des manuscrits et des estampes sont chargés de rédiger les notes devant accompagner le livret d’exposition. Un travail similaire est demandé au conservateur du cabinet des médailles, Anatole Chabouillet, pour les pièces qui seront présentées aux visiteurs.

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Salle de travail du département des Imprimés construite par Henri Labrouste. 1869
Banque d’images de la BnF. Département Estampes et Photographie. VA-237 (4)-FOL

Si les sources manquent pour connaître le déroulement de l’Exposition à la Bibliothèque, en revanche, l’évènement se révèle être une bonne opération pour l’institution qui voit ses collections s’accroître grâce aux dons de certains exposants ou personnalités étrangères. Grâce au chancelier de la légation française de Pékin, elle reçoit des inscriptions chinoises anciennes ; le libraire viennois Braumüller cède des ouvrages en juin 1867 ; la Commission de Padoue donne plusieurs livres et recueils de photographies relatifs à l’art padouan ; la Commission d’Australie trois ouvrages imprimés de cette région ; le commissaire général des Etats-Unis une lettre et un exemplaire autographié du journal de Benjamin Franklin.

L’Exposition se révèle également bénéfique en termes de traitement pour le personnel. Le gouvernement impérial accorde en effet à tous les employés des administrations dont les salaires sont inférieurs à 2 000 francs une augmentation de 10% de leur traitement pendant toute la durée de l’évènement. Est-ce en partie pour les dédommager du temps passé à répondre aux éventuelles questions des visiteurs ?
Dès avant l’ouverture de l’Exposition, un journaliste avait signalé le besoin que le public aurait d’explications pour comprendre ce qui serait présenté sous ses yeux. Ne serait-il pas possible d’avoir recours à des « démonstrateurs » comme ceux employés un temps au Muséum d’histoire naturelle et au Conservatoire des Arts et Métiers ? Cette pensée est réalisée un peu tardivement. Le 11 juillet, Le Moniteur annonce que des « démonstrations » seraient faites à l’Exposition par des professeurs et des savants, sortes de promenades expliquées qui n’eurent pas grand succès. Le principe, cependant, était posé.

Au milieu des fêtes, du luxe et de l’éclat sans pareil de l’Exposition, l’avenir le plus sombre s’annonce déjà. Bismarck et le général de Moltke, accompagnant le roi de Prusse, assistent en juin à des défilés militaires et profitent de leur voyage pour faire des promenades stratégiques dans les environs de Paris… tandis qu’au même moment des visiteurs français admirent, inconscients, dans la galerie des arts usuels du palais de l’Industrie, où se trouvent placés les monstres de l’artillerie moderne, le fameux canon prussien, le canon Krupp, qui devait décimer tant de vies trois ans plus tard lors de la guerre franco-prussienne de 1870.

Tout ce contexte fait dire, en pleine Exposition, à l’ancien président de la Commission de réorganisation de la Bibliothèque impériale, Prosper Mérimée : « Paris est aussi triste que possible. Tout le monde a peur sans trop savoir pourquoi. C’est une sensation comme celle que fait éprouver la musique de Mozart lorsque le Commandeur va paraître. Il y a un malaise universel et on est nerveux. Le moindre évènement est attendu comme une catastrophe ».

Pour aller plus loin :

- L'exposition Spectaculaire Second Empire du Musée d’Orsay (2016),
- l’exposition BnF « Sciences pour tous » (2017) et les billets qui lui sont consacrés ici,
- les expositions universelles dans Gallica
- et le Comité d'histoire de la BnF

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