La naissance d’une amitié

Chapitre LXV

 

Après avoir quitté le château des Géants, Consuelo gagne la route de Vienne où elle rencontre le sémillant Joseph Haydn, alias Beppo, avec qui elle décide de cheminer. Elle va former avec lui un couple amical candide et léger, uni par une complicité, une estime et une confiance véritables. Le premier épisode de leurs aventures picaresques est un motif théâtral cher à l’imaginaire sandien : il s’agit de travestir Consuelo en garçon, pour la préserver des potentiels dangers sur sa route.

— Attendez, dit Joseph ; j’ai une idée singulière qui me trotte par la cervelle.
— Voyons-la.
— Si vous n’aviez pas de répugnance à vous habiller en homme, votre incognito serait assuré, et vous échapperiez à toutes les mauvaises suppositions qu’on pourra faire dans nos gîtes sur le compte d’une jeune fille voyageant seule avec un jeune garçon.
— L’idée n’est pas mauvaise, mais vous oubliez que nous ne sommes pas assez riches pour faire des emplettes. Où trouverais-je d’ailleurs des habits à ma taille ?
— Écoutez, je n’aurais pas eu cette idée si je ne m’étais senti pourvu de ce qu’il fallait pour la mettre à exécution. Nous sommes absolument de la même taille, ce qui fait plus d’honneur à vous qu’à moi ; et j’ai dans mon sac un habillement complet, absolument neuf, qui vous déguisera parfaitement. Voici l’histoire de cet habillement : c’est un envoi de ma brave femme de mère, qui, croyant me faire un cadeau très-utile, et voulant me savoir équipé convenablement pour me présenter à l’ambassade, et donner des leçons aux demoiselles, s’est avisée de me faire faire dans son village un costume des plus élégants, à la mode de chez nous. Certes, le costume est pittoresque, et les étoffes bien choisies ; vous allez voir ! Mais imaginez-vous l’effet que j’aurais produit à l’ambassade, et le fou rire qui se serait emparé de la nièce de M. de Métastasio, si je m’étais montré avec cette rustique casaque et ce large pantalon bouffant ! J’ai remercié ma pauvre mère de ses bonnes intentions, et je me suis promis de vendre le costume à quelque paysan au dépourvu, ou à quelque comédien en voyage. Voilà pourquoi je l’ai emporté avec moi ; mais par bonheur je n’ai pu trouver l’occasion de m’en défaire. Les gens de ce pays-ci prétendent que la mode de cet habit est antique, et ils demandent si cela est polonais ou turc.
— Eh bien, l’occasion est trouvée, s’écria Consuelo en riant ; votre idée était excellente, et la comédienne en voyage s’accommode de votre habit à la turque, qui ressemble assez à un jupon. Je vous achète ceci à crédit toutefois, ou pour mieux dire à condition que vous allez être le caissier de notre chatouille, comme dit le roi de Prusse de son trésor, et que vous m’avancerez la dépense de mon voyage jusqu’à Vienne.
— Nous verrons cela, dit Joseph en mettant la bourse dans sa poche, et en se promettant bien de ne pas se laisser payer. Maintenant reste à savoir si l’habit vous est commode. Je vais m’enfoncer dans ce bois, tandis que vous entrerez dans ces rochers. Ils vous offriront plus d’un cabinet de toilette sûr et spacieux.
— Allez, et paraissez sur la scène, répondit Consuelo en lui montrant la forêt : moi, je rentre dans la coulisse.
Et, se retirant dans les rochers, tandis que son respectueux compagnon s’éloignait consciencieusement, elle procéda sur-le-champ à sa transformation. La fontaine lui servit de miroir lorsqu’elle sortit de sa retraite, et ce ne fut pas sans un certain plaisir qu’elle y vit apparaître le plus joli petit paysan que la race slave eût jamais produit. Sa taille fine et souple comme un jonc jouait dans une large ceinture de laine rouge ; et sa jambe, déliée comme celle d’une biche, sortait modestement un peu au-dessus de la cheville des larges plis du pantalon. Ses cheveux noirs, qu’elle avait persévéré à ne pas poudrer, avaient été coupés dans sa maladie, et bouclaient naturellement autour de son visage. Elle y passa ses doigts pour leur donner tout à fait la négligence rustique qui convient à un jeune pâtre ; et, portant son costume avec l’aisance du théâtre, sachant même, grâce à son talent mimique, donner tout à coup une expression de simplicité sauvage à sa physionomie, elle se trouva si bien déguisée que le courage et la sécurité lui vinrent en un instant. Ainsi qu’il arrive aux acteurs dès qu’ils ont revêtu leur costume, elle se sentit dans son rôle, et s’identifia même avec le personnage qu’elle allait jouer, au point d’éprouver en elle-même comme l’insouciance, le plaisir d’un vagabondage innocent, la gaieté, la vigueur et la légèreté de corps d’un garçon faisant l’école buissonnière.
Elle eut à siffler trois fois avant que Haydn, qui s’était éloigné dans le bois plus qu’il n’était nécessaire, soit pour témoigner son respect, soit pour échapper à la tentation de tourner ses yeux vers les fentes du rocher, revînt auprès d’elle. Il fit un cri de surprise et d’admiration en la voyant ainsi ; et même, quoiqu’il s’attendit à la retrouver bien déguisée, il eut peine à en croire ses yeux dans le premier moment. Cette transformation embellissait prodigieusement Consuelo, et en même temps elle lui donnait un aspect tout différent pour l’imagination du jeune musicien.
L’espèce de plaisir que la beauté de la femme produit sur un adolescent est toujours mêlé de frayeur ; et le vêtement qui en fait, même aux yeux du moins chaste, un être si voilé et si mystérieux, est pour beaucoup dans cette impression de trouble et d’angoisse. Joseph était une âme pure, et, quoi qu’en aient dit quelques biographes, un jeune homme chaste et craintif. Il avait été ébloui en voyant Consuelo, animée par les rayons du soleil qui l’inondaient, dormir au bord de la source, immobile comme une belle statue. En lui parlant, en l’écoutant, son cœur s’était senti agité de mouvements inconnus, qu’il n’avait attribués qu’à l’enthousiasme et à la joie d’une si heureuse rencontre. Mais dans le quart d’heure qu’il avait passé loin d’elle dans le bois, pendant cette mystérieuse toilette, il avait éprouvé de violentes palpitations. La première émotion était revenue ; et il s’approchait, résolu à faire de grands efforts pour cacher encore sous un air d’insouciance et d’enjouement le trouble mortel qui s’élevait dans son âme.
Le changement de costume, si bien réussi qu’il semblait être un véritable changement de sexe, changea subitement aussi la disposition d’esprit du jeune homme. Il ne sentit plus en apparence que l’élan fraternel d’une vive amitié improvisée entre lui et son agréable compagnon de voyage. La même ardeur de courir et de voir du pays, la même sécurité quant aux dangers de la route, la même gaieté sympathique, qui animaient Consuelo dans cet instant, s’emparèrent de lui ; et ils se mirent en marche à travers bois et prairies, aussi légers que deux oiseaux de passage.

George Sand, Consuelo, 1843.
> Texte intégral dans Gallica : Paris, Lévy frères, 1856-1861