Une conversation sans suite dans les idéesCrébillon, Les Égarements du cœur et de l’esprit, 1736

 

Une chose m'embarrasse, interrompis-je. Comment des personnes qui n'ont rien appris, ou se sont cru dans l'obligation de tout oublier, peuvent-elles se parler sans cesse ? Il faut nécessairement avoir l'esprit bien fécond pour soutenir, sans les ressources que fournissent les diverses connaissances, une conversation perpétuelle. Car enfin, je vois que dans le monde on ne tarit pas.
C'est qu'on n'y a pas de fonds à épuiser, répliqua-t-il. Vous avez remarqué qu'on ne tarissait point dans le monde, ne vous seriez-vous pas aperçu aussi qu'on s'y parle toujours sans se rien dire ; que quelques mots favoris, quelques tours précieux, quelques exclamations, de fades sourires, de petits airs fins, y tiennent lieu de tout ? Mais on y disserte sans cesse ! repris-je. Eh bien ! oui, répondit-il, on y disserte sans raisonner, et voilà ce qui fait le sublime du bon ton. Est-ce que l'on peut, sans s'appesantir, suivre une idée ? On peut la proposer, mais a-t-on jamais le temps de l'établir ? N'est-ce pas même blesser la bienséance que d'y songer ? Oui. La conversation, pour être vive, ne saurait être assez peu suivie. Il faut que quelqu'un qui parle guerre, se laisse interrompre par une femme qui veut parler sentiment ; que celle-ci, au milieu de toutes les idées que lui fait naître un sujet si noble, et qu'elle possède si bien, se taise pour écouter un couplet galamment obscène ; que celui, ou celle qui le chante, cède, au grand regret de tout le monde, la place à un fragment de morale, qu'on se hâte d'interrompre, pour ne rien perdre d'une histoire médisante, qui, quoique écoutée avec un extrême plaisir, bien ou mal contée, est coupée par des réflexions usées ou fausses, sur la musique ou la poésie, qui disparaissent peu à peu, et sont suivies par des idées politiques sur le gouvernement, que le récit de quelques coups singuliers arrivés au jeu, abrège dans le temps qu'on y compte le moins ; et qu'enfin un petit-maître, après avoir longtemps rêvé, traverse le cercle et dérange tout, pour aller dire à une femme qui est loin de lui, qu'elle n'a pas assez de rouge, ou qu'il la trouve belle comme un ange.