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LE CAPITAINE FEACASSE.
ment au bord de la nappe et avait déterminé une cascade de vaisselle dont les flots
rebondissaient sur lui. Ce fracas éveilla en sursaut toute la compagnie. Le Tyran,
après s'être étiré les bras et frotté les yeux, tendit une main secourable au vieux
comique et le remit en pied.
— Un pareil accident n'arriverait pas au Matamore, dit l'Hérode avec une sorte de
grognement caverneux qui lui servait de rire ; il tomberait dans une toile d'araignée
sans la rompre.
— C'est vrai, répliqua l'acteur ainsi interpellé en dépliant ses longs membres arti-
culés comme des pattes de faucheux, tout le monde n'a pas l'avantage d'être un
Polyphème, un Cacus, une montagne de chair et d'os comme toi, ni un sac à vin, un
tonneau à deux pieds comme Blazius.
Ce vacarme avait fait apparaître sur le seuil de la porte l'Isabelle, la Sérafina et la
duègne. Ces deux jeunes femmes, quoiqu'un peu fatiguées et pâlies, étaient char-
mantes encore à la lumière du jour. Elles semblèrent à Sigognac les plus rayonnantes
du monde, bien qu'un observateur méticuleux eût pu trouver à reprendre à leur élé-
gance un peu fripée et défraîchie ; mais que signifient quelques rubans fanés,
quelques lés d'étoffes éraillés et miroités, quelques misères et quelques incongruités de
toilette, lorsque celles qui les portent sont jeunes et jolies? D'ailleurs, les yeux du
Baron, accoutumés au spectacle des choses vieillies, poussiéreuses,passées de ton et
délabrées, n'étaient pas capables de discerner de pareilles vétilles. La Sérafina et l'Isa*
belle lui paraissaient attifées superbement au milieu de ce château sinistre, où tout
tombait de vétusté. Ces gracieuses figures lui donnaient la sensation d'un rêve.
Quant à la duègne, elle jouissait, .grâce à son âge, du privilège d'une immuable
laideur ; rien ne pouvait altérer cette physionomie de buis sculpté, où luisaient des
yeux de chouette. Le soleil ou les bougies lui étaient indifférents.
En ce moment, Pierre entra pour remettre la salle en ordre, jeter du bois dans la
cheminée, où quelques' tisons consumés blanchissaient sous une robe de peluche, et
faire disparaître les restes du festin, si répugnants la faim satisfaite.
La flamme qui brilla dans l'âtre, léchant une plaque de fonte aux armes de Sigo-
gnac peu habituée à de pareilles caresses, réunit en un cercle toute la bande comique,
qu'elle illuminait de ses lueurs vives. Un feu clair et flambant est toujours agréable
après une nuit-sinon blanche, du moins grise, et le malaise, qui se lisait sur toutes
les figures en grimaces et en meurtrissures plus ou moins visibles, s'évanouit complè-
tement, grâce à cette influence bienfaisante. Isabelle tendait vers la cheminée les
paumes de ses petites mains, teintes de reflets roses, et, vermillonnée de ce léger fard,
sa.pâleur ne se voyait pas. Donna Sérafina, plus grande et plus robuste, se tenait
debout derrière elle, comme une soeur aînée qui, moins fatiguée, laisse s'asseoir sa
jeune soeur. Quant au Tranche-montagne, perché sur une de ses jambes héronnières,
il rêvait à demi éveillé comme un oiseau aquatique au bord d'un marais, le bec dans
son jabot, le jnwl replié sous le ventre. Blazius, le pédant, passant sa langue sur ses
lèvres, soulevait les bouteilles les unes après les autres pouf voir s'il y restait quelque
nerle de liqueur.
Le jeune Baron avait pris à part Pierre pour savoir s'il n'y aurait pas moyen
Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Y2-323