George Sand en dialogue avec son siècleBrigitte Diaz

Portrait-charge de George Sand

Un certain nombre d’invariants caractérisent la façon dont George Sand a exercé sa fonction d’auteur résolument engagée dans les combats démocratiques et humanitaires de son siècle. Il y a tout d’abord le goût de l’échange et la volonté d’être en dialogue avec ses contemporains, qui se manifeste de façon exemplaire dans sa correspondance : on y dénombre presque 20 000 lettres et pas moins de 2 000 correspondants. À travers elle, on mesure l’ampleur des relations que George Sand a entretenues avec les plus grands écrivains et artistes de son temps, tels Balzac, Delacroix, Liszt, Sainte-Beuve, Pauline Viardot, Flaubert et bien d’autres ; mais aussi avec des hommes politiques et des intellectuels engagés comme elle dans les grands combats du temps : Pierre Leroux, Armand Barbès, Giuseppe Mazzini ; sans oublier une multitude de correspondants « ordinaires », simples lecteurs, admirateurs, amis. C’est aussi en prenant la parole dans l’espace public, par le biais d’articles, de lettres ouvertes et de contributions diverses dans la presse, que Sand a mené ce dialogue continu avec ses contemporains. Et parce qu’elle n’a pas toujours trouvé dans la presse officielle le medium propre à défendre ses idéaux, elle a participé à la fondation de journaux : la Revue indépendante — fondée avec Louis Viardot et Pierre Leroux en 1841 —, L'Éclaireur de l'Indre (1844), La Cause du peuple (1848). La correspondance dans le domaine privé, la presse dans l’espace public ont été des vecteurs importants de sa réflexion et de son engagement politiques, toujours indissociables pour elle de sa carrière littéraire. Figure emblématique de la génération romantique de 1830, aux côtés de Balzac, Sainte-Beuve, Musset, elle n’a jamais renié une certaine forme d’idéalisme qui l’a portée à magnifier l’art et la personne de l’artiste, et à voir en eux les médiateurs d’une nouvelle spiritualité à l’âge moderne. Tout en restant fidèle à ses valeurs esthétiques et philosophiques, Sand a produit une œuvre protéiforme, pratiquant des genres littéraires variés : du roman de mœurs au conte pour enfant, de l’essai philosophique au théâtre de marionnettes, des fictions de soi à l’autobiographie. Mais un même enjeu se retrouve au sein de son œuvre : le débat engagé avec ses contemporains sur l’état et l’avenir de la communauté humaine ainsi que sur les conditions de paix et d’harmonie sociales. Sa mission, comme elle l’écrivait déjà dans la préface dite générale de ses Œuvres complètes (Perrotin, 1842), a été d’« adresser aux hommes de son temps une suite d’interrogations très sincères ». Et c’est à travers le roman qu’elle a formulées ces questions et tenté d’y répondre.
 

 

« Née romancier, je fais des romans »

Au sein de cette œuvre plurielle, le roman est le genre que George Sand a le plus pratiqué. Sur l’ensemble de sa carrière, elle a publié plus de quatre-vingt romans : une fécondité qui n’a pas manqué de susciter nombre de commentaires malveillants de la part de la critique contemporaine, toujours prompte à fustiger celles qu’on appelle alors avec mépris les « femmes-auteurs ». Baudelaire a stigmatisé son abondance et dénoncé son « fameux style coulant, cher aux bourgeois », tandis que Maupassant l’a peinte en professionnelle de l’écriture, pratiquant son « métier de pondeur d’idées » sans le moindre « frisson d’art » (« George Sand d’après ses lettres », Le Gaulois, 13 mai 1882). À rebours de ces jugements qui réduisent l’écrivaine à quelques stéréotypes misogynes, la critique des XXe et XXIe siècles a mieux évalué le rôle majeur que Sand a pris dans la réinvention du roman au XIXe siècle. Contrairement à Balzac et à Stendhal qui sont venus au roman après s’être essayés à d’autres genres, Sand l’a d’emblée considéré comme la forme d’expression qui lui convenait le mieux. Plus encore, le roman a été pour elle une façon d’être au monde, de le lire et de le comprendre, comme elle l’explique dans Histoire de ma vie : « Il me fallait un monde de fictions, et je n’avais jamais cessé de m’en créer un que je portais partout avec moi […].Toute ma vie j’avais eu un roman en train dans la cervelle, auquel j’ajoutais un chapitre plus ou moins long aussitôt que je me trouvais seule.. »
 

 
Notes sur la nature
L’Écluse d’après Corot
Manuscrit autographe de La Mare au Diable
 

Littérature et politique

Tel qu’elle le conçoit et le pratique, le roman ne se réduit pas à une simple création de l’imagination : il est tout autant exercice de la pensée. Sand pense « en roman », comme elle l’écrit à son éditeur, Anténor Joly en 1845 : « Je peux vous dire ma pensée, mais je ne sais la dire au public qu’en paraboles, c’est-à-dire sous forme de roman. » Tout comme Balzac, elle s’est saisie du roman comme d’une forme expérimentale dont elle a essayé presque tous les possibles. Sur la longue durée de sa carrière des évolutions se dessinent dont on peut retracer l’enchaînement, souvent lié aux événements politiques qui ont marqué l’histoire du siècle. Durant sa première décennie d’exercice jusqu’aux années 1840 Sand invente, avec Balzac et quelques autres, le roman moderne, c’est-à-dire le roman de mœurs qui s’attache à mettre en scène et à décrypter l’espace social contemporain. Dans ses premiers romans c’est la figure du couple, du mariage et des inégalités qui opposent hommes et femmes qu’elle met volontiers au centre de ses fictions : Indiana (1832), Valentine (1832), Lélia (1833). De là est née sa réputation de « questionneur dangereux » de l’ordre social, pire, d’ennemi de la morale bourgeoise, qui lui restera longtemps attachée. Dans la décennie suivante, elle s’engage plus nettement dans la voie de la critique sociale et ses romans adoptent alors une perspective plus politique comme Le Compagnon du tour de France (1840). Stimulé par les relations étroites qu’elle entretint avec quelques-uns des apôtres de la pensée saint-simonienne et socialiste, comme Pierre Leroux, l’engagement de la romancière pour la cause du peuple va se radicaliser, ce qui la mènera à prendre une part active à la révolution de 1848, notamment en rédigeant, à la demande de Ledru-Rollin et du gouvernement provisoire, les Bulletins de la République.

 
Pierre Leroux, représentant du peuple
Notes sur Le Compagnon du tour de France
Michel de Bourges
 

L’âpre désenchantement causé par la répression de juin 1848 marque pour elle un nouveau tournant. Momentanément retirée de la scène publique et des combats politiques, elle retourne « à ses moutons », comme elle l’écrit dans la préface de La Petite Fadette (1849). Elle poursuit avec les romans champêtres sa réflexion sur la question sociale à travers le regard sur le monde paysan qu’elle connaît bien.

 
George Sand en perruque Molière
Première représentation du Théâtre des marionnettes
La Troupe de 1847 à 1849
 

Durant le second Empire, sa production littéraire s’élargit encore. L’écriture théâtrale, pratiquée depuis longtemps dans le cadre du petit théâtre de Nohant, entre amis et familiers, occupe à présent une part importante de son travail. Son goût pour les sciences naturelles — géologie, botanique, minéralogie — qu’elle pratique en famille, la mène d’autre part à chercher dans les sciences de nouveaux thèmes romanesques et à engager les prémices d’une réflexion écologique. Si les œuvres se diversifient, les idées qui les soutiennent restent les mêmes : anticléricalisme, avec Mademoiselle La Quintinie (1863) ; défense du monde ouvrier, avec La Ville noire (1864) ; violence de l’histoire, avec Cadio (1867). Dans son dernier grand roman, Nanon (1872), c’est toute la pensée politique et sociale de George Sand qui s’exprime en une grande synthèse romanesque et utopique réaffirmant, après les épreuves de la guerre et de la Commune, sa foi en une unité nationale et en l’avènement d’une société plus juste.

Gustave Flaubert (1821-1880)
George Sand

« Chère Maître »

Établie à Nohant dans les dernières années de sa vie, Sand reste à l’écoute du monde. La correspondance continue à remplir son office de liaison et c’est à travers elle qu’elle poursuit le dialogue avec ses contemporains. Parmi toutes les voix qui s’y mêlent, la relation épistolaire qu’elle noue avec Flaubert en 1863 à l’occasion de la publication de Salammbô et qui se poursuit jusqu’à la mort de Sand est remarquable par son intensité et son authenticité. Elle constitue pour le lecteur d’aujourd’hui un document précieux sur la poétique et l’esthétique de la romancière. Partageant tous deux le sentiment de n’être plus vraiment à leur place dans un monde où la littérature est devenue une marchandise, les deux « troubadours », comme ils se nomment, n’en continuent pas moins à s’interroger sur le rôle de l’écrivain et sur l’avenir de la littérature. Leurs divergences fondamentales sur ces questions mais aussi le respect et l’amitié que chacun éprouve pour l’autre font tout le prix de ce dialogue entre Flaubert et celle qu’il appelle son « cher maître ». Quelques jours après la mort de George Sand, le 8 juin 1876, Flaubert, bouleversé, écrit à Mlle Leroyer de Chantepie, qui fut également une admiratrice et correspondante fervente de George Sand : « Il fallait la connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie. Elle restera une des illustrations de la France et une gloire unique. » Mais c’est Victor Hugo, par la voix de Paul Meurice, qui prononce lors de ses obsèques à Nohant, le 10 juin 1876, l’éloge funèbre  de George Sand : « Je pleure une morte, je salue une immortelle. » Et il est vrai qu’après avoir été célébrée de son vivant en « reine de la littérature », comme disait Hortense Allart, George Sand est entrée dans la postérité comme une figure légendaire du XIXe siècle, mais une figure éminemment actuelle.