La révélation de la bâtardise

Chapitre VII

L’aveu

Lors d’une violente dispute, Pierre apprend à son frère Jean qu’il est le fils de Maréchal, tandis que leur mère entend tout de la pièce à côté.
 
– Je dis qu’on n’accepte pas la fortune d’un homme quand on passe pour le fils d’un autre.
Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effaré devant l’insinuation qu’il pressentait :
« Comment ? Tu dis… répète encore ?
– Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, que tu es le fils de l’homme qui t’a laissé sa fortune. Eh bien ! un garçon propre n’accepte pas l’argent qui déshonore sa mère.
– Pierre… Pierre… Pierre… y songes-tu ?… Toi… c’est toi… toi… qui prononces cette infamie ?
– Oui… moi… c’est moi. Tu ne vois donc point que j’en crève de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours à me cacher comme une bête, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affolé de honte et de douleur, car j’ai deviné d’abord et je sais maintenant.
– Pierre… Tais-toi… Maman est dans la chambre à côté ! Songe qu’elle peut nous entendre… qu’elle nous entend… »
Mais il fallait qu’il vidât son cœur ! et il dit tout, ses soupçons, ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l’histoire du portrait encore une fois disparu.
Il parlait par phrases courtes, hachées, presque sans suite, des phrases d’halluciné.
Il semblait maintenant avoir oublié Jean et sa mère dans la pièce voisine. Il parlait comme si personne ne l’écoutait, parce qu’il devait parler, parce qu’il avait trop souffert, trop comprimé et refermé sa plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de crever, éclaboussant tout le monde. Il s’était mis à marcher comme il faisait presque toujours ; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, dans une frénésie de désespoir, avec des sanglots dans la gorge, des retours de haine contre lui-même, il parlait comme s’il eût confessé sa misère et la misère des siens, comme s’il eût jeté sa peine à l’air invisible et sourd où s’envolaient ses paroles.
Jean éperdu, et presque convaincu soudain par l’énergie aveugle de son frère, s’était adossé contre la porte derrière laquelle il devinait que leur mère les avait entendus.
Elle ne pouvait point sortir ; il fallait passer par le salon. Elle n’était point revenue ; donc elle n’avait pas osé.
Pierre tout à coup frappant du pied, cria :
« Tiens, je suis un cochon d’avoir dit ça ! »
Et il s’enfuit, nu-tête, dans l’escalier.
 
Guy de Maupassant, Pierre et Jean, 1888.
> Texte intégral dans Gallica : Paris, L. Conard, 1908-1910