Les excès de la passionElisabeth Badinter

L'après-dîner

Contrairement à Madame du Deffand née « sans tempérament ni roman », Émilie Du Châtelet n’envisage la vie que sous les couleurs de la passion. De toutes les passions. À l’inverse de la plupart des moralistes, elle pense que l’ « on est heureux que par des goûts et des passions satisfaites […]. Ce serait donc des passions qu’il faudrait demander à Dieu, si on osait lui demander quelque chose »[1] De ce point de vue, le Seigneur l’a comblée. Née avec un tempérament de feu, sujette à des colères homériques, [2] elle a besoin de sensations fortes pour se sentir exister. C’est ainsi qu’elle vivra jusqu’à l’extrême ses trois grandes passions : le jeu, l’amour et l’étude.
Elle aime les jeux à la folie dès lors qu’ils la mettent en danger. D’abord les jeux de cartes, tels le brelan, le pharaon, le cavagnole ou la comète, quand on joue gros et qu’on risque d’y laisser sa chemise. Comme tous les vrais joueurs, Madame Du Châtelet a davantage perdu que gagné et l’on ne compte plus les fois où Voltaire a épongé ses dettes pour sauver son honneur. D’aucuns y verraient un vice impardonnable. Pas elle, qui en fait l’éloge : « Notre âme veut être remuée par l’espérance ou la crainte ; elle n’est heureuse que par les choses qui lui font sentir son existence. Or le jeu nous met perpétuellement aux prises avec ces deux passions, et tient, par conséquent, notre âme dans une émotion qui est un des grands principes du bonheur qui soit en nous. » [3] De fait, au jeu de la Reine ou dans une gargote avec des inconnus, Emilie perd toute notion du temps, de la raison et de la prudence. Le cœur battant, elle s’abandonne à une jouissance indescriptible.

Les petits comédiens

Bien que moins risqués et donc moins excitants, Emilie adore les jeux de la scène. Elle excelle à se mettre dans la peau de ses personnages et à exprimer leurs passions comme si c’était les siennes. Sur scène, elle est capable de tout, y compris de faire rire d’elle. Lors d’une représentation du Grand Boursoufle chez la Duchesse du Maine, Madame de Staal qui la déteste est bien obligée de constater : « Mademoiselle de la Cochonnière a si parfaitement exécuté l’extravagance de son rôle, que j’y ai pris un vrai plaisir. » [4]
Bonne actrice et chantant l’opéra comme un « ange », elle pratique ces jeux-là avec le même excès que tout le reste. Les malheureux invités de Cirey, contraints de suivre le rythme effréné de leur hôtesse, en savent quelque chose. Mme de Graffigny, épuisée, note : « Nous jouons aujourd’hui L’Enfant Prodigue et une autre pièce en trois actes dont il faut faire les répétitions. Nous avons répété Zaïre jusqu’à trois heures du matin ; nous la jouons demain avec la Sérénade. Il faut se friser, s’ajuster, entendre chanter un opéra […]. Nous avons compté hier au soir que dans les 24 heures, nous avons tant répété que joué trente-trois actes, tant tragédie, opéra que comédie. » [5]

Mais tout ceci n’est rien à côté de la seule grande passion « qui puisse nous faire désirer de vivre et nous engager à remercier l’auteur de la nature, quel qu’il soit, de nous avoir donné l’existence » [6] : l’amour, c’est à dire ce goût mutuel de deux âmes également sensibles au bonheur et au plaisir. Mais ne nous y trompons pas : bonheur et plaisir ne sont pas sur un pied d’égalité. Elle attribue au plaisir des corps une importance que lui dénient la plupart des moralistes. « Les années de Nestor, écrit-elle, ne sont rien au prix d’un quart d’heure d’une telle jouissance » [7] et quand le désir nous quitte, l’amour disparaît pour laisser place à l’amitié. Or, Madame Du Châtelet appartient à la race des insatiables. Elle ignore l’indolence et la tiédeur qui peuvent naître avec le temps et la « continuité d’un commerce ».

Elle est, dit-elle, de « ces âmes tendres et immuables qui ne savent ni déguiser ni modérer leurs passions, qui ne connaissent ni l’affaiblissement, ni le dégoût, et dont la ténacité sait résister à tout, même à la certitude de n’être plus aimée »[8] Mais le malheur veut qu’il ne peut naître qu’un seul cœur comme le sien en un siècle et qu’en produire deux soit au-dessus des forces de la divinité ! Autant dire qu’Emilie allait au-devant de bien des chagrins !

Pierre Louis Moreau de Maupertuis
Epître à Saint-Lambert

A ce jour, on lui connaît six amants : une passade sans conséquence avec son chargé d’affaires à Bruxelles, des amours contingentes avec le duc de Richelieu et Maupertuis et trois passions dévastatrices : la première, la dernière et Voltaire. Le comte de Guébriand est son premier amant. C’est un don Juan assez médiocre, élégant, bon danseur et beau parleur. Elle a vingt-et-un ans et en tombe éperdument amoureuse, sans être payée de retour. Rien de tel pour faire fuir un homme peu épris que de le relancer, le supplier, et l’accabler de ses gémissements. Au désespoir, elle exige une dernière entrevue. Il accepte pour lui dire qu’il veut rompre. Avant qu’il ne s’en aille, elle lui demande un bol de bouillon posé sur la cheminée et le boit d’un trait devant lui. Puis elle lui remet une lettre à n’ouvrir que dans la rue. Quelques instants plus tard il lit : « Je meurs empoisonnée par votre main. » Il n’eut que le temps de donner l’alarme…
On se gaussa de cette histoire qui fit le tour des salons, mais la jeune marquise avait vraiment voulu mourir d’amour. Vingt ans plus tard, méditant sur elle-même, elle pourra affirmer qu’une « première passion emporte tellement hors de soi une âme de cette trempe [ie de la sienne] qu’elle est inaccessible à toute réflexion et à toute idée modérée […] Mais le plus grand inconvénient attaché à cette sensibilité emportée est qu’il n’y a presque point d’homme dont le goût ne diminue par la connaissance d’une telle passion. » [9] Elle concluait que pour conserver longtemps le coeur d’un amant, il faut alterner le chaud et le froid.

Reste que sa dernière passion pour le jeune Saint-Lambert ressemble en tout point à la première. A quarante et un ans, elle a oublié ses sages réflexions et se comporte comme la jeune femme de vingt-et-un ans, sans les grâces de la jeunesse. Elle l’accable de ses attentions, de ses lettres, de ses reproches et de son adoration. Or Saint-Lambert n’est guère plus épris que Guébriand et la passion dévorante de cette femme impétueuse et exigeante l’ennuie au plus haut point. Il n’aura pas la peine de rompre puisqu’elle mourra de ses oeuvres. A la légèreté des sentiments il avait ajouté la maladresse de l’amant.
 

Voltaire

Entre Guébriant et Saint-Lambert, il y a Voltaire, l’homme de sa vie. Pendant quinze ans, ils ne se sont guère quittés, partageant les plaisirs et les peines et ce qui est plus rare, les mêmes passions intellectuelles. Durant les premières années du tête à tête de Cirey, ils se sont adorés et ont beaucoup travaillé. Des philosophes très voluptueux, disait Voltaire. C’est l’époque des odes dédiées à son génie, à sa beauté, où il dit sans détour son admiration et son amour pour elle. De son côté, elle a vu grandir sa passion pour lui au fil des jours à Cirey. En peu de temps, elle réalise qu’il lui est aussi indispensable que l’air qu’elle respire. Lorsqu’il s’éloigne quelques mois en Hollande puis en Prusse, elle se dit malade de chagrin, incapable de survivre à son absence. Mais peu à peu, la passion s’étiole, l’autoritarisme de la marquise reprend ses droits et Voltaire, de dix ans son aîné, est bien loin d’avoir le tempérament de sa compagne. Les quarts d’heure qui valent les années de Nestor se font plus rares… Il prend prétexte de sa santé, elle fait mine de comprendre et d’accepter. Elle veut à tout prix conserver l’illusion que rien n’a changé puisqu’elle aime pour deux.

Mais quand elle apprend que Voltaire a une aventure avec la jolie Mlle Gaussin, puis qu’il entretient une liaison avec sa nièce, Madame Denis, c’est un véritable deuil qu’elle doit opérer. Après les scènes et les larmes, elle pardonne tout. « La certitude et l’impossibilité du retour de son goût et de sa passion […] a amené insensiblement mon cœur au sentiment paisible de l’amitié »[10] La rupture est impossible avec cet homme devenu son compagnon de vie, dont l’esprit éblouissant la séduit toujours et qui veille sur elle comme nul autre. Voltaire, de son côté, a tout accepté : ses tyrannies, ses caprices et ses pérégrinations. Il a même accepté Saint- Lambert, non sans une scène de jalousie. Il est resté près d’elle jusqu’au dernier jour et ne s’est jamais complètement remis de la disparition de son « ami de vingt ans ». [11] Madame Denis, qui lui succèdera, ne la remplaça pas.


[1] Discours sur le bonheur, Paris, Rivages-Poche/Petite bibliothèque Rivages, 1997, p.33
[2] Françoise de Graffigny, Correspondance de Madame de Graffigny, Oxford, Voltaire Foundation, 1985, Tome 1. I, [19 janvier 1739], p. 288.
[3] Discours sur le bonheur, op. cit., p.61.
[4] Voltaire, Correspondence and related documents, (Th. Besterman ed.), Voltaire Foundation, Genève 1970, D 3567 [27 août 1747].
[5] Mme de Graffigny, op. cit., [9 février 1739], p. 313.
[6] Discours sur le bonheur, op. cit., p. 61.
[7] Ibid., p. 62.
[8] Ibid., p. 63.
[9] Ibid., p. 64.
[10] Ibid., p. 67.
[11] Voltaire, Correspondance, op. cit., D4015 [10 septembre 1749].