Titre : Le Rappel / directeur gérant Albert Barbieux
Éditeur : [s.n.] (Paris)
Date d'édition : 1891-08-09
Contributeur : Barbieux, Albert. Directeur de publication
Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb328479063
Type : texte texte
Type : publication en série imprimée publication en série imprimée
Langue : français
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Description : 09 août 1891 09 août 1891
Description : 1891/08/09 (N7821). 1891/08/09 (N7821).
Description : Collection numérique : Commun Patrimoine:... Collection numérique : Commun Patrimoine: bibliothèque numérique du réseau des médiathèques de Plaine Commune
Description : Collection numérique : Commune de Paris de 1871 Collection numérique : Commune de Paris de 1871
Droits : Consultable en ligne
Identifiant : ark:/12148/bpt6k7544393n
Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique, JOD-43
Conservation numérique : Bibliothèque nationale de France
Date de mise en ligne : 17/12/2012
o 7821 — Dimanche 9 Août 189?
- 22 Thermidor an "o —N°7821
CINQ centimes le numéro
RÉDACTION
131, RUE MONTMARTRE, 131
ADRESSER AU SECRÉTAIRE DE LA REDACTIOf
:. De 4 à 6 heures du soir
Et de 9 heures du soir à minuit
las HÀNUSCBITS NON ingéeés NE SERONT pas RENDUS
ADMINISTRATION
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r ^ABMmiS^ATÈÛa-ÈÉRANI
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) CIES
la NL Ch. c B-R p et 04
6, place de la Bourse,-^
ABONNEMENTS
PARIS
UN MOIS. 2 FB,
TROIS MOIS 5 —
SIX MOIS 9 FB.
UN AN. 18-
Rédacteur en chef : AUGUSTE ÏACQUERIE
ABONNEMENTS
DÉPARTEMENTS
un MOIS FB.
TBOIS MOIS 6 —
SIX MOIS 11 FB.
UN AI:. 20 - -.
Les bureaux du RAPPEL (rédac-
tion et administration), sont trans-
férés 131, rue Montmartre.
; LES FLÉTRIS
Le comité conservateur de la Somme
a, la semaine dernière, envoyé une dé-
• légation complimenter à Folkestone le
comte de Paris. De quoi diable le comte
1 de Paris peut-il être complimenté ?
Mais d'être fils de son père, de se
-regarder comme propriétaire de la
France, d'aspirer à une liste civile de
vingt ou trente millions. C'est assez
,généralement tout le mérite des pré-
tendants.
M. Blin de Bourdon, député de Doul-
ens, accompagnait les délégués
tcomplimenteurs. Il y a quelque chose
jcomme quarante-cinq ans, des députés
;assèrent également la Manche pour
jaller complimenter un autre préten-
dant, le comte de Chambord. Quand ils
la repassèrent, le grand-père du comte
de Paris les fit « flétrir » par une majo-
rité qui n'avait rien à lui refuser. Un
des flétris était Berryer, qui valait
eut-être M. Blin de Bourdon.
La République ne demandera pas à
fa Chambre actuelle de flétrir M. Blin
ïie Bourdon, ni aucun des complimen-
teurs. Elle dira : Puisque ça les amuse,
.ces bonnes gens, de remercier un
^monsieur d'aspirer à une liste civile,
pourquoi les troublerions-nous dans
)ce divertissement inoffensif? Et quand
Sis repasseront la Manche, ils la trou-
veront sur le quai, tâchant par poli-
tesse de ne pas trop rire.
Etre royaliste n'empêche pas d'être
naïf. Un des complimenteurs a eu la
simplicité de demander au monarque
dn partibus s'il approuvait les évêques
et les catholiques qui lâchent la mo-
narchie.
— Je les désapprouve formellement,
e. répondu le prétendant.
Il « s'est montré sévère» pour eux.
Il les a traités comme son grand-père
-traita les visiteurs du comte de Cham-
jbord. C'est à la lettre. Il les a « flétris » :
- « Il est, a-t-il dit, des défections
qu'on ne flétrira jamais trop : le scep-
ticisme politique est un crime. »
Au reste, le comte de Paris les avait
revues, ces défections : - « Ce qui se
;passe aujourd'hui, je l'avais prévu, et
cela n'a rien qui m'étonne. La fatigue
d'une résistance prolongée, le désir de
se concilier les faveurs d'un gouverne-
ment sans principes devaient amener
un certain découragement. » Le comte
de Paris le savait ; il n'est pas homme
à s'illusionner; il ne se trompe sur
srien. Nous avons eu la preuve de sa
^perspicacitédans l'affaire boulangiste.
Et de la solidité de ses principes. Il
n est pas comme le gouvernement de
la République, qui n'en a pas, de prin-
cipes; il en a, lui, et d'imperturbables,
de fermes comme le Juste d'Horace que
n'ébranlerait pas la chute du monde.
Ce n'est pas lui qu'on verra jamais
mettre le droit divin au service d'un
aventurier !
Eh bien, il existe des personnes qui
se figurent qu'il l'a fait, qu'il est monté
en croupe du condamné de la haute
cour, et que le scepticisme dont il ac-
cuse les évêques et les catholiques,
c'est lui qui leur en a donné l'exemple.
Ces personnes sont convaincues que
c'est lui qui a « décoùragé » ses parti-
sans.
Qu'elles aient raison ou tort, c'est
une chose à noter que le comte de
Paris traite les catholiques - républi-
cains comme Louis-Philippe traitait
les pèlerins de Belgrave - Square et
que le petit-fils jette précisément au
cardinal Lavigerie l'injure que le
grand-père jetait à Berryer. Dans une
pièce légendaire où Frédérick-Le-
maître était admirable, on disait du
principal personnage : — Comme ce
gaillard-là bénit bien ! On peut dire
des Orléans : — Comme ces gaillards-
là flétrissent bien !
AUGUSTE VACQUERIE.
Ce que coûtent les Ólectiolls sénatoriales
L'année 1891 est une des plus fertiles
en élections sénatoriales que nous ayons
eues depuis longtemps. Outre le renou-
vellement partiel du Sénat qui a eu lieu
le 4 janvier dernier et qui a porté sur 80
sièges, il y a eu cette année, par suite de
décès ou de démission, treize élections
partielles et il y en a encore deux à effec-
tuer dans le courant du mois d'août, soit
quinze élections partielles en huit mois.
Il est curieux de savoir ce que ces di-
verses élections coûtent au Trésor. On
sait, en effet, qu'à la différence des élec-
teurs de la Chambre ceux du Sénat, ou
du moins les délégués des conseils muni-
cipaux, reçoivent une indemnité pour
leurs frais de déplacement, car ils sont
obligés de venir voter au chef-lieu du
département. Voici le relevé des sommes
qu'ont coûtées les treize élections déjà
effectuées en 1891 et celles que coûteront
les deux élections restant à faire ce
mois-ci.
15 février : Indre (Benazet, réact., élu),
10,047 fr. 50.
15 février : Isère (Durand-Savoyat,
rép., élu), 29,888 fr. 75.
10 mars : Haute-Loire (Allemand, rép.,
élu), 12,685 fr. 75.
15 mars : Calvados (Turgis, rép., élu),
18,596 fr. 25.
15 mars : Eure (Guindey, rép., élu),
18,781 fr. 25.
15 mars : Seine-et-Marne (Benoist,
rép., élu), 17,095 fr. 50.
19avril : Dordogne (Gadaud, rép., élu),
25,356 fr. 25.
19 avril : Hérault (Galtier, rép., élu),
20,492 fr. 15.
19 avril : Maine-et-Loire (Merlet, réact.,
élu), 17,316 fr. 25.
3 mai : Seine (Goblet, rép., élu), 1.937
francs 50.
31 mai : Lot (Pauliac, rép., élu), 15,303
francs 75.
19 juillet : Indre (Brunet, rép., élu),
10,047 fr. 50.
2 août: Belfort (général Jappy, rép.,
élu), 1,024 fr. 95.
16 août : Deux-Sèvres, 15,908 fr. 65.
30 août : Loire, 20,176 fr. 25.
On voit que, Belfort excepté, c'est la
Seine qui a occasionné la plus faible dé-
pense. On sait, en effet, que la Seine ne
comprend que 71 communes.
Ajoutons que le renouvellement bien-
nal du 4 janvier dernier a coûté, pour
80 élections, 537,533 fr. 45. De sorte que,
dans les huit mois écoulés de 1891, on
aura consacré en tout 772,011 fr. 70 aux
élections sénatoriales.
—————————— ———————————
LES COURSES DE TAUREAUX
En réponse à la lettre de l'administra-
tion de l'arène Pergolèse et en confirma-
tion de la réplique de Mme Séverine, la
Société protectrice des animaux nous
communique un des rapports de son ser-
vice d'inspection.
On jugera par cette pièce, prise au ha-
sard dans tout un dossier, des divertisse-
ments que des entrepreneurs espagnols
offrent au généreux peuple parisien :
Aux arènes de la rue Pergolèse, les tau-
reaux sont maltraités à un point qu'il n'y a
aucun doute que non-seulement la loi du 2
juillet 1850 est violée, mais même les pres-
criptions de l'autorisation ministérielle, et
ce notamment dans la course du picadore
mexicain, laquelle devrait être interdite.
Ainsi dans cette course, le picadore, au lieu
d'attendre le taureau, se jette au contraire
sur lui et d'un coup de lance (ainsi que cela
est arrivé à la première course du 2 août),
il lui déchire complètement la peau sur une
longueur de vingt centimètres, ce qui fait
que l'on voit la chair et les côtes à vif; en-
suite, de nouveaux coups sont portés au
même endroit en fouillant la plaie, et cela
pendant une durée de quinze minutes. Le
taureau était complètement inondé de sang.
Il était ignoble de voir cette large plaie
béante.
Il serait préférable de tuer un animal que
de le faire souffrir dans des conditions pa-
reilles. La pose des banderoles, déjà si
cruelle, n'est rien à côté de cet exercice.
LIRE PLUS LOIN : -.
Charles Bos : La Compagnie des
Omnibus; le texte de l'arrangement.
Le Collier de Mlle Léonide Leblanc.
CHRONIQUE DU JOUR
LE MARTYROLOGE AFRICAIN
On va canoniser Christophe Colomb
qui donna à l'humanité le Nouveau
Monde, devenu à son tour Ancien. Nous
devons le salut funèbre et le respect laï-
que à ces apôtres de la civilisation qui
partent à la conquête du récent Nouveau
Monde, le neuf continent d'Afrique, la
terre noire, la région du soleil de feu, de
l'ivoire éblouissant, des hippopotames
roses, des éléphants superbes, des bao-
babs géants et des nains farouches aux
dangereuses flèches empoisonnées.
Ces évangélisateurs modernes ont leur
martyrologe.
L'Afrique est à peine ouverte aux mis-
sionnaires de l'esprit civilisateur que ses
routes informes sont jalonnées des fosses
mal gardées de ses victimes. Aujour-
d'hui même, une nouvelle tombe se
dresse sur le seuil du désert interdit, et
le nom de Crampel vient s'ajoutell, sur
la liste funèbre, à ceux des Livingstone,
des Fiatters, des Douls, et de tant d'au-
tres dont l'Afrique a pris toute la vie et
a gardé les ossements.
Ce malheureux Crampel était un hardi
et même téméraire explorateur français.
Il avait fait plusieurs expéditions en
Afrique, depuis ses débuts avec M. de
Brazza; en dernier il s'était proposé
d'aller du Congo au lac Tchad. C'était un
voyage dans l'inconnu. Toute cette partie
de l'Afrique est encore inexplorée. Si
son expédition réussissait, Crampel éga-
lait la renommée des grands ouvreurs de
continents : il foulait le premier les ré-
gions immenses et encore mystérieuses
qui s'étendent entre le Sahara, le Sou-
dan, le Congo et les régions équatoriales,
c'est-à-dire l'espace compris entre le 10e
et le 20e degré de latitude nord.
Cette région, qui va du Sénégal au lac
Tchad, nous appartient aux termes de la
convention africaine et porte le nom de
Soudan français. Mais elle n'existe
comme possession que sur le papier. Au-
cune route n'y mène et l'on ignore les
sentiments des populations autant que
les ressources de la contrée.
Le lac Tchad, but final de l'expédition,
n'a guère été reconnu que par Barth,
voyageur allemafrd, qui, en 1849, a com-
mencé l'exploration du pays des Toua-
regs. Les rives de ce lac central sont
plates. Il est environné de marécages
couverts d'herbes aquatiques, où les an-
tilopes bondissent. L'eau du lac n'est pas
salée, ce qui écarte l'hypothèse d'une
communication souterraine avec la mer.
On avait supposé que le Sahara, mer inté-
rieure desséchée, conservait cette Cas-
pienne africaine comme preuve de l'an-
cien océan soudanien. Il n'en est rien.
L'eau du Tchad n'est pourtant pas pota-
ble, à raison des énormes quantités de
végétaux en décomposition qui y séjour-
nent. Aucun être vivant ne peut subsister
dans cette eau empoisonnée. Les popula-
tions des rives du lac Tchad sont féroces
et se livrent à la piraterie.
La malheureuse mission Crampel se
trouvait déjà dans le pays de Baghirmi
que traversent les deux bras du Chari,
quand le désastre indiqué par la fatale
dépêche s'est produit. Il n'a donc pas été
permis au voyageur français venant du
golfe de Bénin, d'atteindre ce village de
Masrena, qui fut le terme de l'exploration
de Barth, descendu par le nord, ayant
suivi la route du Fezzan, de Tripoli à
Mourzouk, puis s'était enfoncé dans le
désert jusqu'au lac. Il fut reçu à Masrena,
le 3 juillet 1852, par le sultan, en grande
pompe nigritienne. Précédé d'une troupe
de cavaliers et de porteurs d'amulettes,
le sultan s'avançait, vêtu d'un burnous
jaune, monté sur un cheval gris pom-
melé, enseveli sous des étoffes rayées.
Deux esclaves, marchant à ses côtés,
l'ombrageaient de deux parasols longs et
verts. Derrière lui, d'autres esclaves
l'éventaient à l'aide de plumes d'au-
truches emmanchées au bout de tiges de
palmiers. Les quarante-six femmes qui
composaient le harem de campagne, sui-
vaient à cheval, enveloppées des pieds à
la tête de cotonnades noires, escortées
elles aussi, par des esclaves. Des noirs
armés, des chameaux, des musiciens
complétaient ce cortège barbare, destiné
à donner au voyageur européen une im-
posante idée de la puissance et de la ci-
vilisation du sultan des Baghirmi.
Crampel n'a pu apprécier la splendeur
de la cour du roi nègre. Il a dû être assas-
siné en atteignant le cours du Chari. Ses
forces étaient d'ailleurs insuffisantes et
ses ressources limitées. Une- expédition
de renfort était cependant organisée. On
compte que l'œuvre de pénétration au
lac Tchad ne sera pas abandonnée et
que de nouveaux efforts seront faits pour
assurer à la France l'initiative et la gloire
de l'ouverture à la civilisation de ce
Soudan qualifié de français. Il ne s'agit
ici que d'une expédition pacifique. Il n'y
a donc qu'à souhaiter deux choses : la
première c'est que la nouvelle de la mort
de Crampel soit fausse, — les noirs sou-,
vent propagent ainsi de faux désastres,
— la seconde, c'est que l'entreprise à
laquelle Crampel avait attaché son nom
soit poursuivie. Nous payons avec du
sang la conquête du nouveau monde; il
ne faut pas abandonner ce qui a été si
chèrement acheté.
GRIF.
.—— ——
L'ESCADRE FRANÇAISE A CRONSTADT
LE RETOUR DE L'ESCADRE
Saint-Pétersbourg, 7 août.
Après son départ de Bjoorkum, la flotte
française rendra à Revel où elle se rencon-
trera avec l'escadre russe. L'amiral qui com-
mande cette dernière offrira aux officiers
français un banquet d'adieu à bord du Duc-
d'Edimbourg.
LES OBSÈQUES D'AUGUSTE VITU
Avant l'heure indiquée, un nombre
considérable de personnes se pressaient
devant la porte et dans la cour du petit
hôtel qu'Auguste Vitu habitait avenue de
Wagram.
Bientôt le corbillard s'est chargé de
couronnes en quantité si considérable
qu'il a fallu pour elles une voiture sup-
plémentaire.
Parmi les couronnes, notons celle de
la veuve, celle des enfants, celle du Fi-
garo, celle du Gaulois. celle du cercle de
la critique, celle de la Société de sauve-
tage dont Auguste Vitu avait été secré-
taire général et dont il était président
honoraire, celle de plusieurs théâtres,
etc.
A midi, on s'est mis en marche. Les
cordons du poèle étaient tenus dans l'or-
dre suivant :
A droite, par MM. Auguste Vacquerie,
représentant la presse et les amis; le
président de la Société de sauvetage;
Camille Doucet, secrétaire perpétuel de
l'Académie française, président de la
Société des auteurs et compositeurs dra-
matiques.
A gauche, par MM. Got, doyen de la
Comédie-Française; le secrétaire de la
Société de sauvétage; Hector Pessard,
vice-président du cercle de la critique
dramatique.
Derrière le corbillard, marchaient la
famille et la rédaction du Figaro, M.
Francis Magnard en tête.
Il serait trop long de citer les noms de
tous ceux qui formaient le cortège. Bor-
nons-nous à dire qu'il y avait là, en au-
teurs dramatiques, en critiques, en ar-
tistes, en journalistes, etc., plus que l'é-
glise Saint-Philippe du Roule n'a pu en
contenir.
MM. Plançon, Vergnet et Boussagnol,
de l'Opéra, se sont fait entendre. M.
Plançon a chanté le Miseremini mei de
Stelmann, M. Vergnet le Pie Jesu de
Stradella, et M. Boussagnol a exécuté
sur la harpe la Mort d'Orphée de M. Gode-
froy.
L'inhumation s'est faite au Père-La-
chaise.
M. Jules Claretie a vivement ému les
assistants en prononçant l'éloquent dis-
cours suivant, où il a fait revivre, de la
façon la plus saisissante, homme et écri-
vain, le mort regretté.
Messieurs,
Les amis d'Auguste Vitu m'ont prié de
donner, au nom de la Société des gens de
lettres et des directeurs de théâtres de Paris,
un dernier adieu au confrère éminent que
la presse française a perdu. Je me suis d'au-
tant plus volontiers fait un devoir d'accep-
ter cet honneur que j'avais, comme homme
de lettres et auteur dramatique, des senti-
ments d'ancienne gratitude pour Auguste
Vitu.
Je l'avais, à mes débuts, trouvé — comme
il le fut pour tant d'autres — courtois et
sympathique, et, il y a quelques jours à
peine, je recevais de lui un petit volume, le
dernier qu'il ait publié : la réédition, anno-
tée par lui, de la Princesse d'Elide, où il me
remerciait, dans sa préface, de quelques
renseignements que j'avais pu lui fournir.
De ces remerciements je ne l'avais pas à
mon tour, remercié. Je viens le faire aujour-
d'hui, mais c'est sur une tombe.
Ce journaliste, messieurs, ce grand tra-
vailleur a bien fini. Il achève sa vie comme
il l'avait commencée, acharné à son labeur
et à son devoir professionnel.
Il avait débuté par un atelier de typogra:-..
phie. C'est presque au seuil de la salle oti.
l'on compose son journal qu'il meurt; c'es€
en sortant d'une représentation théâtrale,
c'est dans une salle de rédaction qu'il est-
frappé du dernier coup. Il est tombé pres-
que au milieu d'une imprimerie, ce champ
de bataille des gens de lettres. Et ce critique-
de théâtre qu'on a vu quelques heures en-
core, dans sa loge d'habitude, avant qu'ih
fût pour jamais terrassé, ce mourant restét
debout, dont je n'oublierai pas la maigre
silhouette courbée, l'attitude courageuse ef)
souffrante, ses confrères le saluent, danse
son admirable agonie, avec une unanimit é
touchante qui donnerait à ceux qui luttent
comme l'appétit de mourir.
Ce fut un homme de lettres dans toute la
force du terme qu'Auguste Vitu. Il savait
tout, parlait de tout, s'intéressait à tout.Cu-
rieux d'inédit, il passait de Villon à Molière -
du Jargon du quinzième siècle à la langue stt;
diverse d'aujourd'hui. Mais cetérudit n avait'
rien de ces savants rébarbatifs qu'on a ap-
pelés des « rats de bibliothèque». Il semblait
qu'il écrivît ses sérieux ouvrages en gardante
sous les yeux un brin du lilas planté par
Mûrger à vingt ans et sous la main les pre-
mières odelettes de son vieil ami, qu'il suit
de près, Théodore de Banville.
Auguste Vitu avait autrefois écrit une
Histoire civile de l'armée. Il aimait l'état qui
tient tout entier dans un seul mot : servirt
et sa tenue même affectait une correction
toute militaire. Mais, sous ces dehors un
peu froids se cachait un causeur charmant,
un homme aimable, un esprit fin, quelques
chose comme un Français d'un autre temps
qui eût jugé ce temps-ci et, au demeurant,
l'eût jugé avec indulgence, en dépit des di-
vergences inévitables, nécessaires peut-
être, des pensées et des aspirations entre
générations diflérentes.
C'est surtout le critique dramatique qui;
chez Auguste Vitu était, en ces dernières
années, devenu populaire. Le polémiste
d'autrefois avait fait place à un spectateur
érudit, à un juge averti, pénétrant et cu-
rieux, dont on attendait les arrêts avec une
certaine hâte anxieuse.
Tout ce qui touche au théâtre attire in-
vinciblement l'attention en France et l'on
peut dire que si cette forme de la littérature
est restée chez nous si supérieure, elle le
doit presque autant à la critique théâtrale
qu'à nos auteurs dramatiques eux-mêmes.*
La critique théâtrale, c'est la servante de
Molière qui tient la plume au lieu du plu-
meau. Entendez bien que cette servante est"
la souveraine maîtresse. On dit parfois
qu'elle décourage le talent par des injus-
tices ; au contraire, elle le guide et le con-
seille, elle se fait la cotlaboratrice quoti-
dienne de celui qui crée. Elle a sa part dans
toutes les victoires, et ni les artistes dra-
matiques ni les directeurs de théâtre ne
sauraient et ne voudraient l'oublier. Je
pense ce que serait le théâtre sans la cri-
tique littéraire. Quel auteur dramatique
voudrait, pour éviter les férules qu'elle
tient, se priver des conseils et de la re-
nommée qu'elle donne ? Dans toute triom-
phante charge de cavalerie qui emporte les
soldats en avant, les coups d'éperon ont
leur part comme les coups de sabre. Eh
bien! les coups d'épingle de la critique, ce
sont les coups d'éperon des victoires dra-
matiques.
Et je dirais quel talent il faut déployer,
dans ces improvisations continuelles, si je
n'avais eu l'honneur d'être critique. Sait-on
bien que les feuilles volantès des jour-
nalistes serviront à des œuvres plus am-
bitieuses? Tel vaudeville d'autrefois n'est
plus connu que par une page de Gautier !
Tel mélodrame d'hier n'est plus cité que
parce qu'en ses feuilletons J.-J. Weiss en a
parlé I V'l ,.. I"'l' 1 .t'
Auguste Vitu s'était fait, dans la critique
théâtrale, une situation particulière. Il y
apportait sa science profonde, son goût af-
finé, son amour du répertoire, qu'il fût ro-
mantique ou classique, et cette courtoisie
spéciale qui, selon le mot d'un publiciste
du temps jadis, poussé à parler des gens
comme si on leur parlait a eux-mêmes. Il
était de ceux qui ayant beaucoup lu, beau-
coup retenu, peuvent beaucoup écrire sans
laisser jamais voir le fond de leur science.
Il était aussi de ceux qui pensent que l'on
peut tout dire sans brutalité, et, comme
Victor Hugo l'a dit de Jules Janin, sans peser,
sans rester.
Vice-président de cette Société des gens
de lettres, que Balzac avait travaillé à fon-
Fe tuilaon du RAPPEL
DU 9 AOUT
42
r LE
MOULIN AUX CORBEAUX
PREMIÈRE PARTIE
LA BRUTE
XXXVII i
Angoisses
— Suite —
- Césarine ne soupçonna pas un seul
Instant que la jeune fille mentait ; elle se
sentit rassurée.
— Il faut maintenant essayer de dor-
mir, mon enfant, lui dit-elle. Demain.
nous causerons. Nous causerons des
projets de ton oncle. Tu verras en réflé-
chissant bien que j'ai raison, que ce
jeune homme n'est pas digne de toi.
Colette ferma les yeux pour cacher ses'
larmes.
— C'est bien, ma mère ! soupira-t-elle*
avec des sanglots étouffés, c'est bien, je :
vais tâcher de dormir.,
- 1
i Reproduction Interdite* C -1
! Voir le llappe d2 (qjji 8 aoAt,
Mme de Lansac se pencha sur la jeune
fille et l'embrassa au front.
L'enfant eut froid sous ce baiser.
Césarine se retira à pas lents, jetant
un dernier regard vers sa fille et se di-
sant :
— Elle ne sait rien !
Colette, en entendant la porte de sa
chambre se refermer derrière sa mère,
se dressa tout à coup frémissante sur
ses oreillers.
— Oui, je me souviens. fit-elle d'une
voix pleine d'épouvante, oui, j'ai bien
entendu. j'ai bien compris. Je ne rêve
pas !. Je me souviens ! Tous les quatre
ils ont comploté la mort du comte Séve-
rin!. C'est Auguste Ribert qui commet-
tra le crime. et c'est ma mère. ma
mère qui paiera le criminel!. Je me
souviens 1. C'est demain, demain, à
l'usine, que mon oncle doit être tué î.
Oh! non! non!. il n'ira pas à cette
usine. Je l'en empêcherai. je le pré-
viendrai. je le sauverai !.
Elle s'arrêta de parler, réfléchissant et
se disant :
— Mais comment sortirai-je sans être
vue, sans donner l'éveil ?
Toute la nuit, cette pensée la tour-
menta : - Comment sortirait-elle ?
Elle trouvait que les heures passaient.
bien doucement.
— Mon Dieu !. murmurait-elle par-
fois, que le jour est long à paraître!. ,
A peine eut-il paru qu'elle se leva sans jj
bruit et s'habilla à la hâte. -
Six heures sonnèrent au dehors. j
Les voitures roulaient sourdement su
le pavé; les mille bruits de la vie pari-
sienne montaient de la rue.
Les ouvriers peintres qui réparaient la
maison faisaient entendre déjà, tout en
travaillant, leurs lazzis pittoresques.
— La porte de la rue est ouverte, se
dit alors la jeune fille, on ne me remar-
quera pas ; je puis partir.
Elle gagna l'antichambre, après avoir
traversé plusieurs pièces encore dans
l'ombre.
Arrivée à la porte, une cruelle décep-
tion l'attendait.
La clé, qui restait ordinairement dans
la serrure, ne s'y trouvait plus ; la porte
était fermée.
— Ma mère se doute que j'ai tout en-
tendu, se dit-elle avec effroi, elle veut
m'empêcher de sortir I
Une idée lui vint brusquement : passer
par l'escalier de service.
Oui, mais il fallait traverser la cuisine,
La cuisinière et la bonne allaient la
voir, toutes deux l'empêcheraient de
s'éloigner.
Elle n'hésita pas cependant, elle courut
à la cuisine.
Personne ne s'y trouvait.
Elle respira avec joie et s'engagea dans
un couloir au fond duqueLétait. placée
lar porte* de l'escalier de service desser-
vant seulement le premier étage.
Cette porte était aussi fermée à double
tour.
- Que font donc les servantes ? Pour-
quoi ne sont-elles pas déjà descendues
de leurs chambres? se ftefflstmïaif CO"1
rette. tremblante
* , JI- V
Il lui était impossible de s'échapper.
Et le temps passait.
Une profonde angoisse la prit au
cœur.
—Que faire? que faire? murmura-t-elle.
Elle retourna dans sa chambre, dont
elle ouvrit avec précaution les fenêtres
et les persiennes.
Elle vit les peintres à leur travail,
riant, causant.
— Si j'écrivais, se dit-elle tout à coup,
et si je priais un de ces hommes d'aller
porter ma lettre au bois de Boulogne?.
Elle s'élança vers un petit bureau pour
mettre sa pensée à exécution.
Elle s'arrêta court.
- Ecrire, balbutia-t-elle. Il faudrait
que je motive la cause de mon avertisse-
ment, de ma lettre. Il faudrait, pour que
mon oncle me croie et n'aille pas à Saint-
Ouen, que je dise ce que j'ai entendu.
que j'accuse ma mère.., et ma lettre se-
rait une preuve. Oh! non, non, pas
cela! pas cela! Je ne peux pas accuser
ma mère!. et pourtant je veux sauver
le comte!
La pauvre enfant était au martyre.
Elle retourna à la cuisine, espérant
cette fois trouver le chemin libre.
Les bonnes n'étaient pas encore là, la
porte était toujours fermée.
Que signifiait donc leur absence ?
Dans le doute, Césarine avait tout prévu
la veille.
La femme de chambre et la cuisinière
étaient allées sur son ordre, aux provi-
sions aux Halles centrales et ne devamirt
rentrer que vers dix heures -
Zoé Rivoire, fatiguée de la promenade
faite à l'Exposition, dormait encore les
poings fermés.
Huit heures, neuf heures, dix heures
et demie sonnèrent.
La maison semblait toujours déserte
et les angoisses de Colette augmentaient.
Enfin elle perçut un bruit.
La porte de la chambre de sa mère ve-
nait de s'ouvrir. Elle entendit des pas.
Mme de Lansac se dirigeait en effet
vers l'antichambre pour ouvrir la porte
du grand escalier et laisser la clef dans
la serrure, comme de coutume.
De l'antichambre, Césarine passa dans
la cuisine.
Colette, aux aguets, comprit plutôt
qu'elle ne vit ce qui se passait.
Elle se glissa vivement dans le ves-
tibule.
Elle posa la main sur la clef de la ser-
rure, la fit tourner, entr'ouvrit ta porte.
Elle allait. sortir lorsque sa mère s'a-
vança.
XXXVIII
Tu ne sortiras pas
En voyant sa fille en toilette, prête à
quitter furtivement sa demeure, un
soupçon subit traversa l'esprit de Mme
de Lansac,
— M'aurait-elle menti cette nuit? se
dit-elle.
Puis elle courut vers Colette.
— Où vas-tu? lui demanda-t-elle brus-
quement, en lui saisissant le bras. Je te
prie de m'expliquer ce que tu fais ici, ce
que signifie la sortie mystérieuse que tu
semblés vouloir accomplir.
Colette avait le corps pris à moitié
dans l'entrebâillement de la porte qui
s'ouvrait sur le palier.
Césarine lui serrait fortement le poi-
gnet droit, en l'attirant à elle, mais la
jeune fille résista en s'accrochant de la
main gauche au bouton de cuivre placé
extérieurement au vantail ouvert de la
porte.
Elle ne répondit pas aux questions de
sa mère.
La résistance et le silence de Colette
exaspérèrent Césarine.
— Je te demande où tu vas? fit-elle, les
dents serrées, meurtrissant de ses doigts
osseux le bras de son enfant.
— Où je vais, répondit alors la jeune
fille, tremblante, en baissant la voix, je
vais faire mon devoir.
- Quel devoir?
--Pour que Dieu vous la pardonne, je
vais racheter votre faute.
Mme de Lansac devint livide.
— Que sais-tu donc? fit-elle épou-
vantée.
— Je sais tout 1 répondit Colette.
Dans l'escalier, quelqu'un pouvait des-
cendre et saisir au passage une phrase,
un mot capable de compromettre Mme
de Lansac.
Celle-ci eut peur,
Elle fit un effort pour faire rentrer sa
fille dans l'antichambre; mais Colette,
employant une énergie fébrile, résista à
la secousse qui lui était donnée par sa
mère.
JULES DORNA y,
LA suivre.)
V
- 22 Thermidor an "o —N°7821
CINQ centimes le numéro
RÉDACTION
131, RUE MONTMARTRE, 131
ADRESSER AU SECRÉTAIRE DE LA REDACTIOf
:. De 4 à 6 heures du soir
Et de 9 heures du soir à minuit
las HÀNUSCBITS NON ingéeés NE SERONT pas RENDUS
ADMINISTRATION
131, RUE MONTMARTRE, 131
?'.: -
.f
i • | 4kdrege« lettres et ..data
r ^ABMmiS^ATÈÛa-ÈÉRANI
;)' ,- ,. ': J..w--} -
) CIES
la NL Ch. c B-R p et 04
6, place de la Bourse,-^
ABONNEMENTS
PARIS
UN MOIS. 2 FB,
TROIS MOIS 5 —
SIX MOIS 9 FB.
UN AN. 18-
Rédacteur en chef : AUGUSTE ÏACQUERIE
ABONNEMENTS
DÉPARTEMENTS
un MOIS FB.
TBOIS MOIS 6 —
SIX MOIS 11 FB.
UN AI:. 20 - -.
Les bureaux du RAPPEL (rédac-
tion et administration), sont trans-
férés 131, rue Montmartre.
; LES FLÉTRIS
Le comité conservateur de la Somme
a, la semaine dernière, envoyé une dé-
• légation complimenter à Folkestone le
comte de Paris. De quoi diable le comte
1 de Paris peut-il être complimenté ?
Mais d'être fils de son père, de se
-regarder comme propriétaire de la
France, d'aspirer à une liste civile de
vingt ou trente millions. C'est assez
,généralement tout le mérite des pré-
tendants.
M. Blin de Bourdon, député de Doul-
ens, accompagnait les délégués
tcomplimenteurs. Il y a quelque chose
jcomme quarante-cinq ans, des députés
;assèrent également la Manche pour
jaller complimenter un autre préten-
dant, le comte de Chambord. Quand ils
la repassèrent, le grand-père du comte
de Paris les fit « flétrir » par une majo-
rité qui n'avait rien à lui refuser. Un
des flétris était Berryer, qui valait
eut-être M. Blin de Bourdon.
La République ne demandera pas à
fa Chambre actuelle de flétrir M. Blin
ïie Bourdon, ni aucun des complimen-
teurs. Elle dira : Puisque ça les amuse,
.ces bonnes gens, de remercier un
^monsieur d'aspirer à une liste civile,
pourquoi les troublerions-nous dans
)ce divertissement inoffensif? Et quand
Sis repasseront la Manche, ils la trou-
veront sur le quai, tâchant par poli-
tesse de ne pas trop rire.
Etre royaliste n'empêche pas d'être
naïf. Un des complimenteurs a eu la
simplicité de demander au monarque
dn partibus s'il approuvait les évêques
et les catholiques qui lâchent la mo-
narchie.
— Je les désapprouve formellement,
e. répondu le prétendant.
Il « s'est montré sévère» pour eux.
Il les a traités comme son grand-père
-traita les visiteurs du comte de Cham-
jbord. C'est à la lettre. Il les a « flétris » :
- « Il est, a-t-il dit, des défections
qu'on ne flétrira jamais trop : le scep-
ticisme politique est un crime. »
Au reste, le comte de Paris les avait
revues, ces défections : - « Ce qui se
;passe aujourd'hui, je l'avais prévu, et
cela n'a rien qui m'étonne. La fatigue
d'une résistance prolongée, le désir de
se concilier les faveurs d'un gouverne-
ment sans principes devaient amener
un certain découragement. » Le comte
de Paris le savait ; il n'est pas homme
à s'illusionner; il ne se trompe sur
srien. Nous avons eu la preuve de sa
^perspicacitédans l'affaire boulangiste.
Et de la solidité de ses principes. Il
n est pas comme le gouvernement de
la République, qui n'en a pas, de prin-
cipes; il en a, lui, et d'imperturbables,
de fermes comme le Juste d'Horace que
n'ébranlerait pas la chute du monde.
Ce n'est pas lui qu'on verra jamais
mettre le droit divin au service d'un
aventurier !
Eh bien, il existe des personnes qui
se figurent qu'il l'a fait, qu'il est monté
en croupe du condamné de la haute
cour, et que le scepticisme dont il ac-
cuse les évêques et les catholiques,
c'est lui qui leur en a donné l'exemple.
Ces personnes sont convaincues que
c'est lui qui a « décoùragé » ses parti-
sans.
Qu'elles aient raison ou tort, c'est
une chose à noter que le comte de
Paris traite les catholiques - républi-
cains comme Louis-Philippe traitait
les pèlerins de Belgrave - Square et
que le petit-fils jette précisément au
cardinal Lavigerie l'injure que le
grand-père jetait à Berryer. Dans une
pièce légendaire où Frédérick-Le-
maître était admirable, on disait du
principal personnage : — Comme ce
gaillard-là bénit bien ! On peut dire
des Orléans : — Comme ces gaillards-
là flétrissent bien !
AUGUSTE VACQUERIE.
Ce que coûtent les Ólectiolls sénatoriales
L'année 1891 est une des plus fertiles
en élections sénatoriales que nous ayons
eues depuis longtemps. Outre le renou-
vellement partiel du Sénat qui a eu lieu
le 4 janvier dernier et qui a porté sur 80
sièges, il y a eu cette année, par suite de
décès ou de démission, treize élections
partielles et il y en a encore deux à effec-
tuer dans le courant du mois d'août, soit
quinze élections partielles en huit mois.
Il est curieux de savoir ce que ces di-
verses élections coûtent au Trésor. On
sait, en effet, qu'à la différence des élec-
teurs de la Chambre ceux du Sénat, ou
du moins les délégués des conseils muni-
cipaux, reçoivent une indemnité pour
leurs frais de déplacement, car ils sont
obligés de venir voter au chef-lieu du
département. Voici le relevé des sommes
qu'ont coûtées les treize élections déjà
effectuées en 1891 et celles que coûteront
les deux élections restant à faire ce
mois-ci.
15 février : Indre (Benazet, réact., élu),
10,047 fr. 50.
15 février : Isère (Durand-Savoyat,
rép., élu), 29,888 fr. 75.
10 mars : Haute-Loire (Allemand, rép.,
élu), 12,685 fr. 75.
15 mars : Calvados (Turgis, rép., élu),
18,596 fr. 25.
15 mars : Eure (Guindey, rép., élu),
18,781 fr. 25.
15 mars : Seine-et-Marne (Benoist,
rép., élu), 17,095 fr. 50.
19avril : Dordogne (Gadaud, rép., élu),
25,356 fr. 25.
19 avril : Hérault (Galtier, rép., élu),
20,492 fr. 15.
19 avril : Maine-et-Loire (Merlet, réact.,
élu), 17,316 fr. 25.
3 mai : Seine (Goblet, rép., élu), 1.937
francs 50.
31 mai : Lot (Pauliac, rép., élu), 15,303
francs 75.
19 juillet : Indre (Brunet, rép., élu),
10,047 fr. 50.
2 août: Belfort (général Jappy, rép.,
élu), 1,024 fr. 95.
16 août : Deux-Sèvres, 15,908 fr. 65.
30 août : Loire, 20,176 fr. 25.
On voit que, Belfort excepté, c'est la
Seine qui a occasionné la plus faible dé-
pense. On sait, en effet, que la Seine ne
comprend que 71 communes.
Ajoutons que le renouvellement bien-
nal du 4 janvier dernier a coûté, pour
80 élections, 537,533 fr. 45. De sorte que,
dans les huit mois écoulés de 1891, on
aura consacré en tout 772,011 fr. 70 aux
élections sénatoriales.
—————————— ———————————
LES COURSES DE TAUREAUX
En réponse à la lettre de l'administra-
tion de l'arène Pergolèse et en confirma-
tion de la réplique de Mme Séverine, la
Société protectrice des animaux nous
communique un des rapports de son ser-
vice d'inspection.
On jugera par cette pièce, prise au ha-
sard dans tout un dossier, des divertisse-
ments que des entrepreneurs espagnols
offrent au généreux peuple parisien :
Aux arènes de la rue Pergolèse, les tau-
reaux sont maltraités à un point qu'il n'y a
aucun doute que non-seulement la loi du 2
juillet 1850 est violée, mais même les pres-
criptions de l'autorisation ministérielle, et
ce notamment dans la course du picadore
mexicain, laquelle devrait être interdite.
Ainsi dans cette course, le picadore, au lieu
d'attendre le taureau, se jette au contraire
sur lui et d'un coup de lance (ainsi que cela
est arrivé à la première course du 2 août),
il lui déchire complètement la peau sur une
longueur de vingt centimètres, ce qui fait
que l'on voit la chair et les côtes à vif; en-
suite, de nouveaux coups sont portés au
même endroit en fouillant la plaie, et cela
pendant une durée de quinze minutes. Le
taureau était complètement inondé de sang.
Il était ignoble de voir cette large plaie
béante.
Il serait préférable de tuer un animal que
de le faire souffrir dans des conditions pa-
reilles. La pose des banderoles, déjà si
cruelle, n'est rien à côté de cet exercice.
LIRE PLUS LOIN : -.
Charles Bos : La Compagnie des
Omnibus; le texte de l'arrangement.
Le Collier de Mlle Léonide Leblanc.
CHRONIQUE DU JOUR
LE MARTYROLOGE AFRICAIN
On va canoniser Christophe Colomb
qui donna à l'humanité le Nouveau
Monde, devenu à son tour Ancien. Nous
devons le salut funèbre et le respect laï-
que à ces apôtres de la civilisation qui
partent à la conquête du récent Nouveau
Monde, le neuf continent d'Afrique, la
terre noire, la région du soleil de feu, de
l'ivoire éblouissant, des hippopotames
roses, des éléphants superbes, des bao-
babs géants et des nains farouches aux
dangereuses flèches empoisonnées.
Ces évangélisateurs modernes ont leur
martyrologe.
L'Afrique est à peine ouverte aux mis-
sionnaires de l'esprit civilisateur que ses
routes informes sont jalonnées des fosses
mal gardées de ses victimes. Aujour-
d'hui même, une nouvelle tombe se
dresse sur le seuil du désert interdit, et
le nom de Crampel vient s'ajoutell, sur
la liste funèbre, à ceux des Livingstone,
des Fiatters, des Douls, et de tant d'au-
tres dont l'Afrique a pris toute la vie et
a gardé les ossements.
Ce malheureux Crampel était un hardi
et même téméraire explorateur français.
Il avait fait plusieurs expéditions en
Afrique, depuis ses débuts avec M. de
Brazza; en dernier il s'était proposé
d'aller du Congo au lac Tchad. C'était un
voyage dans l'inconnu. Toute cette partie
de l'Afrique est encore inexplorée. Si
son expédition réussissait, Crampel éga-
lait la renommée des grands ouvreurs de
continents : il foulait le premier les ré-
gions immenses et encore mystérieuses
qui s'étendent entre le Sahara, le Sou-
dan, le Congo et les régions équatoriales,
c'est-à-dire l'espace compris entre le 10e
et le 20e degré de latitude nord.
Cette région, qui va du Sénégal au lac
Tchad, nous appartient aux termes de la
convention africaine et porte le nom de
Soudan français. Mais elle n'existe
comme possession que sur le papier. Au-
cune route n'y mène et l'on ignore les
sentiments des populations autant que
les ressources de la contrée.
Le lac Tchad, but final de l'expédition,
n'a guère été reconnu que par Barth,
voyageur allemafrd, qui, en 1849, a com-
mencé l'exploration du pays des Toua-
regs. Les rives de ce lac central sont
plates. Il est environné de marécages
couverts d'herbes aquatiques, où les an-
tilopes bondissent. L'eau du lac n'est pas
salée, ce qui écarte l'hypothèse d'une
communication souterraine avec la mer.
On avait supposé que le Sahara, mer inté-
rieure desséchée, conservait cette Cas-
pienne africaine comme preuve de l'an-
cien océan soudanien. Il n'en est rien.
L'eau du Tchad n'est pourtant pas pota-
ble, à raison des énormes quantités de
végétaux en décomposition qui y séjour-
nent. Aucun être vivant ne peut subsister
dans cette eau empoisonnée. Les popula-
tions des rives du lac Tchad sont féroces
et se livrent à la piraterie.
La malheureuse mission Crampel se
trouvait déjà dans le pays de Baghirmi
que traversent les deux bras du Chari,
quand le désastre indiqué par la fatale
dépêche s'est produit. Il n'a donc pas été
permis au voyageur français venant du
golfe de Bénin, d'atteindre ce village de
Masrena, qui fut le terme de l'exploration
de Barth, descendu par le nord, ayant
suivi la route du Fezzan, de Tripoli à
Mourzouk, puis s'était enfoncé dans le
désert jusqu'au lac. Il fut reçu à Masrena,
le 3 juillet 1852, par le sultan, en grande
pompe nigritienne. Précédé d'une troupe
de cavaliers et de porteurs d'amulettes,
le sultan s'avançait, vêtu d'un burnous
jaune, monté sur un cheval gris pom-
melé, enseveli sous des étoffes rayées.
Deux esclaves, marchant à ses côtés,
l'ombrageaient de deux parasols longs et
verts. Derrière lui, d'autres esclaves
l'éventaient à l'aide de plumes d'au-
truches emmanchées au bout de tiges de
palmiers. Les quarante-six femmes qui
composaient le harem de campagne, sui-
vaient à cheval, enveloppées des pieds à
la tête de cotonnades noires, escortées
elles aussi, par des esclaves. Des noirs
armés, des chameaux, des musiciens
complétaient ce cortège barbare, destiné
à donner au voyageur européen une im-
posante idée de la puissance et de la ci-
vilisation du sultan des Baghirmi.
Crampel n'a pu apprécier la splendeur
de la cour du roi nègre. Il a dû être assas-
siné en atteignant le cours du Chari. Ses
forces étaient d'ailleurs insuffisantes et
ses ressources limitées. Une- expédition
de renfort était cependant organisée. On
compte que l'œuvre de pénétration au
lac Tchad ne sera pas abandonnée et
que de nouveaux efforts seront faits pour
assurer à la France l'initiative et la gloire
de l'ouverture à la civilisation de ce
Soudan qualifié de français. Il ne s'agit
ici que d'une expédition pacifique. Il n'y
a donc qu'à souhaiter deux choses : la
première c'est que la nouvelle de la mort
de Crampel soit fausse, — les noirs sou-,
vent propagent ainsi de faux désastres,
— la seconde, c'est que l'entreprise à
laquelle Crampel avait attaché son nom
soit poursuivie. Nous payons avec du
sang la conquête du nouveau monde; il
ne faut pas abandonner ce qui a été si
chèrement acheté.
GRIF.
.—— ——
L'ESCADRE FRANÇAISE A CRONSTADT
LE RETOUR DE L'ESCADRE
Saint-Pétersbourg, 7 août.
Après son départ de Bjoorkum, la flotte
française rendra à Revel où elle se rencon-
trera avec l'escadre russe. L'amiral qui com-
mande cette dernière offrira aux officiers
français un banquet d'adieu à bord du Duc-
d'Edimbourg.
LES OBSÈQUES D'AUGUSTE VITU
Avant l'heure indiquée, un nombre
considérable de personnes se pressaient
devant la porte et dans la cour du petit
hôtel qu'Auguste Vitu habitait avenue de
Wagram.
Bientôt le corbillard s'est chargé de
couronnes en quantité si considérable
qu'il a fallu pour elles une voiture sup-
plémentaire.
Parmi les couronnes, notons celle de
la veuve, celle des enfants, celle du Fi-
garo, celle du Gaulois. celle du cercle de
la critique, celle de la Société de sauve-
tage dont Auguste Vitu avait été secré-
taire général et dont il était président
honoraire, celle de plusieurs théâtres,
etc.
A midi, on s'est mis en marche. Les
cordons du poèle étaient tenus dans l'or-
dre suivant :
A droite, par MM. Auguste Vacquerie,
représentant la presse et les amis; le
président de la Société de sauvetage;
Camille Doucet, secrétaire perpétuel de
l'Académie française, président de la
Société des auteurs et compositeurs dra-
matiques.
A gauche, par MM. Got, doyen de la
Comédie-Française; le secrétaire de la
Société de sauvétage; Hector Pessard,
vice-président du cercle de la critique
dramatique.
Derrière le corbillard, marchaient la
famille et la rédaction du Figaro, M.
Francis Magnard en tête.
Il serait trop long de citer les noms de
tous ceux qui formaient le cortège. Bor-
nons-nous à dire qu'il y avait là, en au-
teurs dramatiques, en critiques, en ar-
tistes, en journalistes, etc., plus que l'é-
glise Saint-Philippe du Roule n'a pu en
contenir.
MM. Plançon, Vergnet et Boussagnol,
de l'Opéra, se sont fait entendre. M.
Plançon a chanté le Miseremini mei de
Stelmann, M. Vergnet le Pie Jesu de
Stradella, et M. Boussagnol a exécuté
sur la harpe la Mort d'Orphée de M. Gode-
froy.
L'inhumation s'est faite au Père-La-
chaise.
M. Jules Claretie a vivement ému les
assistants en prononçant l'éloquent dis-
cours suivant, où il a fait revivre, de la
façon la plus saisissante, homme et écri-
vain, le mort regretté.
Messieurs,
Les amis d'Auguste Vitu m'ont prié de
donner, au nom de la Société des gens de
lettres et des directeurs de théâtres de Paris,
un dernier adieu au confrère éminent que
la presse française a perdu. Je me suis d'au-
tant plus volontiers fait un devoir d'accep-
ter cet honneur que j'avais, comme homme
de lettres et auteur dramatique, des senti-
ments d'ancienne gratitude pour Auguste
Vitu.
Je l'avais, à mes débuts, trouvé — comme
il le fut pour tant d'autres — courtois et
sympathique, et, il y a quelques jours à
peine, je recevais de lui un petit volume, le
dernier qu'il ait publié : la réédition, anno-
tée par lui, de la Princesse d'Elide, où il me
remerciait, dans sa préface, de quelques
renseignements que j'avais pu lui fournir.
De ces remerciements je ne l'avais pas à
mon tour, remercié. Je viens le faire aujour-
d'hui, mais c'est sur une tombe.
Ce journaliste, messieurs, ce grand tra-
vailleur a bien fini. Il achève sa vie comme
il l'avait commencée, acharné à son labeur
et à son devoir professionnel.
Il avait débuté par un atelier de typogra:-..
phie. C'est presque au seuil de la salle oti.
l'on compose son journal qu'il meurt; c'es€
en sortant d'une représentation théâtrale,
c'est dans une salle de rédaction qu'il est-
frappé du dernier coup. Il est tombé pres-
que au milieu d'une imprimerie, ce champ
de bataille des gens de lettres. Et ce critique-
de théâtre qu'on a vu quelques heures en-
core, dans sa loge d'habitude, avant qu'ih
fût pour jamais terrassé, ce mourant restét
debout, dont je n'oublierai pas la maigre
silhouette courbée, l'attitude courageuse ef)
souffrante, ses confrères le saluent, danse
son admirable agonie, avec une unanimit é
touchante qui donnerait à ceux qui luttent
comme l'appétit de mourir.
Ce fut un homme de lettres dans toute la
force du terme qu'Auguste Vitu. Il savait
tout, parlait de tout, s'intéressait à tout.Cu-
rieux d'inédit, il passait de Villon à Molière -
du Jargon du quinzième siècle à la langue stt;
diverse d'aujourd'hui. Mais cetérudit n avait'
rien de ces savants rébarbatifs qu'on a ap-
pelés des « rats de bibliothèque». Il semblait
qu'il écrivît ses sérieux ouvrages en gardante
sous les yeux un brin du lilas planté par
Mûrger à vingt ans et sous la main les pre-
mières odelettes de son vieil ami, qu'il suit
de près, Théodore de Banville.
Auguste Vitu avait autrefois écrit une
Histoire civile de l'armée. Il aimait l'état qui
tient tout entier dans un seul mot : servirt
et sa tenue même affectait une correction
toute militaire. Mais, sous ces dehors un
peu froids se cachait un causeur charmant,
un homme aimable, un esprit fin, quelques
chose comme un Français d'un autre temps
qui eût jugé ce temps-ci et, au demeurant,
l'eût jugé avec indulgence, en dépit des di-
vergences inévitables, nécessaires peut-
être, des pensées et des aspirations entre
générations diflérentes.
C'est surtout le critique dramatique qui;
chez Auguste Vitu était, en ces dernières
années, devenu populaire. Le polémiste
d'autrefois avait fait place à un spectateur
érudit, à un juge averti, pénétrant et cu-
rieux, dont on attendait les arrêts avec une
certaine hâte anxieuse.
Tout ce qui touche au théâtre attire in-
vinciblement l'attention en France et l'on
peut dire que si cette forme de la littérature
est restée chez nous si supérieure, elle le
doit presque autant à la critique théâtrale
qu'à nos auteurs dramatiques eux-mêmes.*
La critique théâtrale, c'est la servante de
Molière qui tient la plume au lieu du plu-
meau. Entendez bien que cette servante est"
la souveraine maîtresse. On dit parfois
qu'elle décourage le talent par des injus-
tices ; au contraire, elle le guide et le con-
seille, elle se fait la cotlaboratrice quoti-
dienne de celui qui crée. Elle a sa part dans
toutes les victoires, et ni les artistes dra-
matiques ni les directeurs de théâtre ne
sauraient et ne voudraient l'oublier. Je
pense ce que serait le théâtre sans la cri-
tique littéraire. Quel auteur dramatique
voudrait, pour éviter les férules qu'elle
tient, se priver des conseils et de la re-
nommée qu'elle donne ? Dans toute triom-
phante charge de cavalerie qui emporte les
soldats en avant, les coups d'éperon ont
leur part comme les coups de sabre. Eh
bien! les coups d'épingle de la critique, ce
sont les coups d'éperon des victoires dra-
matiques.
Et je dirais quel talent il faut déployer,
dans ces improvisations continuelles, si je
n'avais eu l'honneur d'être critique. Sait-on
bien que les feuilles volantès des jour-
nalistes serviront à des œuvres plus am-
bitieuses? Tel vaudeville d'autrefois n'est
plus connu que par une page de Gautier !
Tel mélodrame d'hier n'est plus cité que
parce qu'en ses feuilletons J.-J. Weiss en a
parlé I V'l ,.. I"'l' 1 .t'
Auguste Vitu s'était fait, dans la critique
théâtrale, une situation particulière. Il y
apportait sa science profonde, son goût af-
finé, son amour du répertoire, qu'il fût ro-
mantique ou classique, et cette courtoisie
spéciale qui, selon le mot d'un publiciste
du temps jadis, poussé à parler des gens
comme si on leur parlait a eux-mêmes. Il
était de ceux qui ayant beaucoup lu, beau-
coup retenu, peuvent beaucoup écrire sans
laisser jamais voir le fond de leur science.
Il était aussi de ceux qui pensent que l'on
peut tout dire sans brutalité, et, comme
Victor Hugo l'a dit de Jules Janin, sans peser,
sans rester.
Vice-président de cette Société des gens
de lettres, que Balzac avait travaillé à fon-
Fe tuilaon du RAPPEL
DU 9 AOUT
42
r LE
MOULIN AUX CORBEAUX
PREMIÈRE PARTIE
LA BRUTE
XXXVII i
Angoisses
— Suite —
- Césarine ne soupçonna pas un seul
Instant que la jeune fille mentait ; elle se
sentit rassurée.
— Il faut maintenant essayer de dor-
mir, mon enfant, lui dit-elle. Demain.
nous causerons. Nous causerons des
projets de ton oncle. Tu verras en réflé-
chissant bien que j'ai raison, que ce
jeune homme n'est pas digne de toi.
Colette ferma les yeux pour cacher ses'
larmes.
— C'est bien, ma mère ! soupira-t-elle*
avec des sanglots étouffés, c'est bien, je :
vais tâcher de dormir.,
- 1
i Reproduction Interdite* C -1
! Voir le llappe d2 (qjji 8 aoAt,
Mme de Lansac se pencha sur la jeune
fille et l'embrassa au front.
L'enfant eut froid sous ce baiser.
Césarine se retira à pas lents, jetant
un dernier regard vers sa fille et se di-
sant :
— Elle ne sait rien !
Colette, en entendant la porte de sa
chambre se refermer derrière sa mère,
se dressa tout à coup frémissante sur
ses oreillers.
— Oui, je me souviens. fit-elle d'une
voix pleine d'épouvante, oui, j'ai bien
entendu. j'ai bien compris. Je ne rêve
pas !. Je me souviens ! Tous les quatre
ils ont comploté la mort du comte Séve-
rin!. C'est Auguste Ribert qui commet-
tra le crime. et c'est ma mère. ma
mère qui paiera le criminel!. Je me
souviens 1. C'est demain, demain, à
l'usine, que mon oncle doit être tué î.
Oh! non! non!. il n'ira pas à cette
usine. Je l'en empêcherai. je le pré-
viendrai. je le sauverai !.
Elle s'arrêta de parler, réfléchissant et
se disant :
— Mais comment sortirai-je sans être
vue, sans donner l'éveil ?
Toute la nuit, cette pensée la tour-
menta : - Comment sortirait-elle ?
Elle trouvait que les heures passaient.
bien doucement.
— Mon Dieu !. murmurait-elle par-
fois, que le jour est long à paraître!. ,
A peine eut-il paru qu'elle se leva sans jj
bruit et s'habilla à la hâte. -
Six heures sonnèrent au dehors. j
Les voitures roulaient sourdement su
le pavé; les mille bruits de la vie pari-
sienne montaient de la rue.
Les ouvriers peintres qui réparaient la
maison faisaient entendre déjà, tout en
travaillant, leurs lazzis pittoresques.
— La porte de la rue est ouverte, se
dit alors la jeune fille, on ne me remar-
quera pas ; je puis partir.
Elle gagna l'antichambre, après avoir
traversé plusieurs pièces encore dans
l'ombre.
Arrivée à la porte, une cruelle décep-
tion l'attendait.
La clé, qui restait ordinairement dans
la serrure, ne s'y trouvait plus ; la porte
était fermée.
— Ma mère se doute que j'ai tout en-
tendu, se dit-elle avec effroi, elle veut
m'empêcher de sortir I
Une idée lui vint brusquement : passer
par l'escalier de service.
Oui, mais il fallait traverser la cuisine,
La cuisinière et la bonne allaient la
voir, toutes deux l'empêcheraient de
s'éloigner.
Elle n'hésita pas cependant, elle courut
à la cuisine.
Personne ne s'y trouvait.
Elle respira avec joie et s'engagea dans
un couloir au fond duqueLétait. placée
lar porte* de l'escalier de service desser-
vant seulement le premier étage.
Cette porte était aussi fermée à double
tour.
- Que font donc les servantes ? Pour-
quoi ne sont-elles pas déjà descendues
de leurs chambres? se ftefflstmïaif CO"1
rette. tremblante
* , JI- V
Il lui était impossible de s'échapper.
Et le temps passait.
Une profonde angoisse la prit au
cœur.
—Que faire? que faire? murmura-t-elle.
Elle retourna dans sa chambre, dont
elle ouvrit avec précaution les fenêtres
et les persiennes.
Elle vit les peintres à leur travail,
riant, causant.
— Si j'écrivais, se dit-elle tout à coup,
et si je priais un de ces hommes d'aller
porter ma lettre au bois de Boulogne?.
Elle s'élança vers un petit bureau pour
mettre sa pensée à exécution.
Elle s'arrêta court.
- Ecrire, balbutia-t-elle. Il faudrait
que je motive la cause de mon avertisse-
ment, de ma lettre. Il faudrait, pour que
mon oncle me croie et n'aille pas à Saint-
Ouen, que je dise ce que j'ai entendu.
que j'accuse ma mère.., et ma lettre se-
rait une preuve. Oh! non, non, pas
cela! pas cela! Je ne peux pas accuser
ma mère!. et pourtant je veux sauver
le comte!
La pauvre enfant était au martyre.
Elle retourna à la cuisine, espérant
cette fois trouver le chemin libre.
Les bonnes n'étaient pas encore là, la
porte était toujours fermée.
Que signifiait donc leur absence ?
Dans le doute, Césarine avait tout prévu
la veille.
La femme de chambre et la cuisinière
étaient allées sur son ordre, aux provi-
sions aux Halles centrales et ne devamirt
rentrer que vers dix heures -
Zoé Rivoire, fatiguée de la promenade
faite à l'Exposition, dormait encore les
poings fermés.
Huit heures, neuf heures, dix heures
et demie sonnèrent.
La maison semblait toujours déserte
et les angoisses de Colette augmentaient.
Enfin elle perçut un bruit.
La porte de la chambre de sa mère ve-
nait de s'ouvrir. Elle entendit des pas.
Mme de Lansac se dirigeait en effet
vers l'antichambre pour ouvrir la porte
du grand escalier et laisser la clef dans
la serrure, comme de coutume.
De l'antichambre, Césarine passa dans
la cuisine.
Colette, aux aguets, comprit plutôt
qu'elle ne vit ce qui se passait.
Elle se glissa vivement dans le ves-
tibule.
Elle posa la main sur la clef de la ser-
rure, la fit tourner, entr'ouvrit ta porte.
Elle allait. sortir lorsque sa mère s'a-
vança.
XXXVIII
Tu ne sortiras pas
En voyant sa fille en toilette, prête à
quitter furtivement sa demeure, un
soupçon subit traversa l'esprit de Mme
de Lansac,
— M'aurait-elle menti cette nuit? se
dit-elle.
Puis elle courut vers Colette.
— Où vas-tu? lui demanda-t-elle brus-
quement, en lui saisissant le bras. Je te
prie de m'expliquer ce que tu fais ici, ce
que signifie la sortie mystérieuse que tu
semblés vouloir accomplir.
Colette avait le corps pris à moitié
dans l'entrebâillement de la porte qui
s'ouvrait sur le palier.
Césarine lui serrait fortement le poi-
gnet droit, en l'attirant à elle, mais la
jeune fille résista en s'accrochant de la
main gauche au bouton de cuivre placé
extérieurement au vantail ouvert de la
porte.
Elle ne répondit pas aux questions de
sa mère.
La résistance et le silence de Colette
exaspérèrent Césarine.
— Je te demande où tu vas? fit-elle, les
dents serrées, meurtrissant de ses doigts
osseux le bras de son enfant.
— Où je vais, répondit alors la jeune
fille, tremblante, en baissant la voix, je
vais faire mon devoir.
- Quel devoir?
--Pour que Dieu vous la pardonne, je
vais racheter votre faute.
Mme de Lansac devint livide.
— Que sais-tu donc? fit-elle épou-
vantée.
— Je sais tout 1 répondit Colette.
Dans l'escalier, quelqu'un pouvait des-
cendre et saisir au passage une phrase,
un mot capable de compromettre Mme
de Lansac.
Celle-ci eut peur,
Elle fit un effort pour faire rentrer sa
fille dans l'antichambre; mais Colette,
employant une énergie fébrile, résista à
la secousse qui lui était donnée par sa
mère.
JULES DORNA y,
LA suivre.)
V
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