À propos de l'auteurRoger Musnik

Portrait de Crébillon fils

Claude Prosper Jolyot de Crébillon nait le 14 février 1707… deux semaines après le mariage de ses parents. Son père, Prosper Jolyot de Crébillon, est un des dramaturges les plus célèbres de son temps, d’où l’appellation Crébillon père et Crébillon fils donnée par la postérité pour les distinguer. Après des études au collège jésuite de Louis-le-Grand, il fréquente très jeune les théâtres (notamment la Comédie-Italienne), où il va écrire des chansons burlesques, des parodies d’opéra, etc. Il fonde avec Collé en 1729 la Société du Caveau, dans laquelle des gens spirituels font assaut de bons mots, boivent et écrivent. En 1734, il publie Tanzaï et Néadamé, fantaisie orientale où certains grands croient se reconnaître, ce qui lui vaut huit jours d’emprisonnement au donjon de Vincennes. En revanche, sa notoriété est établie, et il est introduit dans les salons du temps, où il va fréquenter bon nombre d’artistes et d’écrivains : D’Alembert, Diderot, Marmontel, Montesquieu, Marivaux, Boucher, Rameau, etc. Les Égarements du cœur et de l’esprit paraissent entre 1736 et 1738, le Sopha en 1742. Cette dernière publication entraine son éloignement de Paris pendant trois mois, mais sa réputation de libertin est faite. Cela ne l’empêche pas de se marier en 1748 avec une noble anglaise, et de lui rester fidèle, malgré son image de débauché. En 1755, il édite son œuvre la plus fameuse, La Nuit et le moment. Quatre ans plus tard, on lui accorde le poste de censeur royal où, selon Louis-Sébastien Mercier, il ne censurera personne mais aidera même certains auteurs en difficulté. Il reçoit en 1762 une pension de Madame de Pompadour, ce qui va l’aider car les difficultés matérielles arrivent. Son heure de gloire est passée, et même si ses œuvres complètes sont éditées à Londres en 1772, on doit vendre à sa mort, survenue le 12 avril 1777, sa bibliothèque personnelle aux enchères pour éponger ses dettes.
 
Crébillon fils est tout le contraire de son père. Ce dernier, auteur de pièces sanglantes, est d’un physique massif, le fils quant à lui, « taillé en peuplier, haut, long, menu » (Louis-Sébastien Mercier), n’écrira que des romans (onze en tout), tournant tous autour des mêmes thèmes : les mœurs de son temps, les relations entre homme et femmes de la haute société, l’hypocrisie sociale. C’est le peintre du libertinage, mais un peintre critique. Le but de chacun est d’avoir des relations sexuelles, mais cela se cache derrière un discours célébrant l’amour et la vertu, auxquels personne ne croit. Cependant il fait partie du rituel social auquel doivent se plier les personnages, ce qui les conduit presque toujours à dissimuler, mentir, trahir. Ce qui compte, ce n’est pas le bonheur, ou les sentiments vrais, c’est la variété des expériences, qui finalement se révèlent toujours décevantes et même vides. Néanmoins il arrive parfois (Le Sopha, Tanzaï et Néadamé) que la sincérité triomphe. Crébillon fils utilise toutes sortes de formes romanesques : le roman-mémoire, le roman épistolaire, et surtout les contes orientaux, avec ses génies et ses métamorphoses. La brutalité des situations et l’avidité des désirs sont enveloppés dans un style précieux et ondoyant, qui fait de Crébillon fils un des représentants les plus éclatants du roman du XVIIIe siècle.