« Littérature de repli », L'Heptaméron de Marguerite de Navarre

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20 mai 2020

Le Décaméron. L’Heptaméron : même combat. En ces temps de confinement, Giovanni Boccace et Marguerite de Navarre, par ces deux œuvres littéraires majeures, peuvent encore nous amuser, nous faire réfléchir et peut-être nous consoler. Où repli ne saurait vouloir dire inaction…

Dès le début de la sidérante épreuve mondiale que nous traversons (la moitié de l’humanité vit enfermée, dit-on) nous avons été très nombreux à penser au Décaméron de Giovanni Boccaccio (1313-1375) ; un peu moins à L’Heptaméron de Marguerite de Navarre (1492-1549), appelée aussi Marguerite de Valois, d'Angoulême, d'Alençon, auteure des Marguerites de la Marguerite des princesses, son recueil de poésie. Et si l'on se rapporte à l’étymologie latine de cet agreste prénom qui vient de margarita, la perle, elle en fut bien l’une des plus scintillantes : une perle (rare) au firmament des Lettres françaises, une auteure de toute première importance de la Renaissance française ! Outre le lien évident entre ces deux œuvres quant à leurs circonstances d’invention, nous savons que Marguerite a été une lectrice attentive du Florentin, comme tous les lettrés de son époque.

Ce recueil de soixante-douze nouvelles fort variées de la Reine de Navarre nous est immédiatement revenu à l’esprit. Née de circonstances précises, sa rédaction (inachevée : il y aurait dû y avoir huit « journées ») ne cessa de toute la vie de Marguerite.

 

 

D’où naissent ces deux textes ?

En 1348, la peste ravage l’Europe et Florence est durement touchée, puisque les deux tiers de sa population succombent. Marqué par cette tragédie générale, et par la mort de son père en 1349, Boccace se la rappelle pour s’en servir de cadre à son recueil, où il nous donne à entendre sept jeunes femmes et trois jeunes hommes devisant chacun pendant dix journées de repli à la campagne, parmi d’autres jeux plaisants, afin de tenter d’éloigner le cauchemar. Prendre de la distance, dans tous les sens de l’expression, avant de rentrer, si possible, dans leur bonne cité…

 

 

En ce qui concerne L’Heptaméron, autre exemple remarquable de ce qu’on appelle des « nouvelles  encadrées » car prises dans une fiction qui les rassemble – comme les pétales d’une marguerite tenus en leur centre ? - c’est encore une obligation de séjourner quelques jours, environ dix, bien entendu pour faire écho à Boccace qui connaît alors un énorme engouement à la Cour ; mais Marguerite ne put achever son cycle, d’où son titre si rare – dans un endroit agréable et y deviser pour passer le temps, mais aussi pour réfléchir à la conjoncture de cette époque troublée : nous voici, avec ces dix nouveaux « devisants », dans une abbaye de Cauterets installée au bord du Gave furieux, près de Pau en Navarre, bloqués par un violent orage qui a détruit un pont. Et cela prendra quelques jours pour le reconstruire. L’arrière-plan est moins tragique que dans le Décaméron. Mais c’est toujours un temps suspendu et un isolement…
 
Ces deux œuvres sont capitales dans l’histoire littéraire européenne : le Décaméron, car il inaugure un genre nouveau, promis à un grand avenir, notamment populaire, la nouvelle en prose et en langue vernaculaire. Adieu le latin réservé à d’aucuns ! Boccace sait se montrer efficace, on est dans le présent, on suit l’attitude contemporaine de ses devisants, lui-même intervient en tant qu’auteur, notamment au début de la « IVe Journée », où il opère un saut moderne vers une littérature d’agrément et non plus seulement pour les clercs, comme nous le voyons dans ces quelques lignes tirées de l’édition (rajeunie) de celle qu’a connue Marguerite, celle d’Antoine-Jean Le Maçon en 1545 :
 

Le décaméron : contes choisis. Traduction Le Maçon, 1545, rajeunie par François Franzoni et ornée des bois de l'édition vénitienne de 1510

Une petite révolution !
La BnF est très riche en exemplaires, souvent rarissimes, tant manuscrits qu’imprimés du Décaméron, ce qui corrobore l’importance de cette œuvre dans l’histoire littéraire. Pour prendre un exemple d’illustration saisissante, admirons la Peste représentée dans le Manuscrit italien 63 de 1427, parmi un ensemble de 112 dessins à l’encre :

 

 

 

Ou encore, dans le même ouvrage précieux, ces belles personnes de l’assemblée devisante rassemblée sur le pré :

 

 

 

Et du côté de Marguerite aux multiples appellations plus élogieuses les unes que les autres, et non pas seulement parce qu’elle est de si haut rang, la voici la « dixième des muses », la « perle des Valois » jusqu’à incarner la « Dame à la Licorne » ainsi surnommée par Rabelais qu’elle protège et qu’elle impressionne, c’est moins dans la forme que dans le débat d’idées et l’action qu’elle sait s’illustrer : réflexion récurrente sur la place faite aux femmes et l’image qu’on en donne, néo-platonisme, évangélisme surtout, sont le fond de sa pensée. Dans l’époque agitée qu’elle traverse, elle sait régner, débattre, se montrer diplomate, mais aussi courageuse, sans rien céder de sa haute moralité et de sa foi., comme l’a évoqué La Fontaine. Entre catholicisme et protestantisme naissant, elle navigue avec élégance et détermination, appelant de ses vœux une réforme de l’Église au point d’être inquiétée, et pourtant elle est sœur de roi.

 

 

Dans son recueil, deux personnages sont clairement identifiés : sa mère, Louise de Savoie, qui devient Oisille, et elle-même, au beau nom évocateur pour un auteur : Parlamente. Nous finirons ici par cette citation si souvent retenue par ceux qui l’ont étudiée, lorsqu’elle définit le « parfait amant », tant elle rassemble admirablement les trois lignes de force dont nous parlions plus haut et qui ont gouverné sa vie et son œuvre :
 J'appelle parfaits amans, luy respondit Parlamente, ceux qui cerchent, en ce qu'ils aiment, quelque perfection, soit beauté, bonté ou bonne grace; toujours tendant à la vertu, et qui ont le cueur si hault et si honneste, qu'ilz ne veullent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses que l'honneur et la conscience repreuvent; car l'ame, qui n'est creée que pour retourner à son souverain bien, ne faict, tant qu'elle est dedans ce corps, que desirer d'y parvenir 
 
La Bibliothèque nationale de France possède le très beau recueil de dessins du suisse Sigmund Freudenberger (1745-1801) qui illustra L'Heptaméron avec beaucoup grâce et d'élégance et parfois de malice...
 
 

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