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Sages-femmes de mère en fille

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5 mai 2020

 Marie Jonet, née en 1730, est la fille de Dame Jonet, sage-femme jurée à la prison parisienne du Châtelet. Elle suit la même voie que sa mère et va à son tour former sa propre fille, Marie-Louise Lachapelle, au métier.

La Maternité bd. de Port-Royal au coin du fg St Jacques : dessin / JA Chauvet

Sage-femme jurée

Comme sa mère, Marie Jonet devient sage-femme jurée au Châtelet. Il s'agit d'un titre très ancien qui existait déjà au XIVe siècle. En effet, avant 1789, les postulantes, obligatoirement mères de famille elles-mêmes, étaient sélectionnées selon des critères de sérieux et de bonne conduite. Elles accédaient alors à cette fonction, après avoir prêté le serment de bien s’acquitter de leur tâche. Les "ventrières" qui travaillaient au Châtelet jouissaient en outre d'une prérogative : elles intervenaient en tant qu'expertes devant le tribunal, leur parole faisant foi.
La jeune femme épouse par la suite un officier de santé du nom de Dugès qui lui enseigne quelques rudiments en médecine. Sachant que ce titre désignait soit un professionnel qui exerçait la médecine sans être diplômé d'une université de médecine, soit un médecin militaire, officier d’un service de santé.

Mme Dugès, sage-femme en chef de l'Hôtel-Dieu de Paris. Lithographie de Villain. (Collections de la Bibliothèque de l'Académie nationale de médecine) 
 

L'Hôtel-Dieu de Paris

En 1775, Marie Jonet-Dugès est nommée sage-femme en chef à l’Hôtel-Dieu de Paris. A l’époque et jusqu'au début du XXe siècle, c’est à leur domicile que les femmes donnaient naissance à leurs enfants. Avant 1793, l’Hôtel-Dieu était le seul établissement parisien ouvert aux indigentes enceintes et en couches. Elles y  étaient accueillies dans une salle insalubre et trop petite, se partageant un même lit à plusieurs. Cette situation favorisait évidemment la propagation d’épidémies. Marie Dugès se fait connaître en administrant à ses parturientes un traitement à base d'ipecacuanha, une plante originaire d'Amérique du Sud : un médecin de l'Hôtel-Dieu, Denis-Claude Doulcet avait conçu ce remède pour venir à bout de la "fièvre des nouvelles accouchées" ou fièvre puerpérale. Malgré tout, la mortalité dans les maternités due à la fièvre puerpérale ne diminua qu'avec l'avénement de l'asepsie et de l'antisepsie.
Par la suite, Louis XVI octroie à Marie Dugès une pension en récompense de son zèle et de ses qualités professionnelles. En 1797, elle rejoint le nouvel établissement mis en place par sa fille. Mais elle meurt peu après à l’âge de 67 ans.

 

Mme Lachapelle, sage-femme en chef de la Maternité. Lithographie de Villain. (Collections de la Bibliothèque de l'Académie de médecine)

Marie-Louise Lachapelle

Sa fille Marie-Louise, née en 1769 à Paris fut formée par ses soins dès l’âge de 11 ans et jouit d’une réputation encore plus flatteuse que celle de sa mère. En 1823, une Notice historique lui est dédiée :

Elevée avec soin sous les yeux de sa mère, instruite par ses leçons et son exemple, vivant journellement au milieu des femmes enceintes et en couche, la jeune demoiselle Dugès, en grandissant,  acquit de bonne heure et presque sans s'en apercevoir les connaissances théoriques et pratiques de l'art des accouchemens ; le désir de seconder sa mère fortifia son goût pour le travail, pour l'étude, et lui fit contracter cette habitude de bonté, de douceur, de patience, cet esprit d'observation qu'elle portait toujours auprès des femmes souffrantes.

 Elle se marie en 1792 avec un chirurgien de l’Hôpital Saint-Louis, du nom de Lachapelle. Elle est d'abord l’adjointe de sa mère à l’Hôtel-Dieu. En 1796, la Convention, arguant des conditions d'accueil déplorables à l'Hôtel-Dieu, décide de transférer la maternité dans une maison sise dans le quartier de Port-Royal : l’Hospice de la Maternité est ainsi créé, qui sera ensuite nommé Maison d’accouchement. C’est en organisant ce nouveau service d'obstétrique que Marie-Louise Lachapelle se révèle une remarquable administratrice. Elle va faire de ce lieu d’accouchement un centre de formation pratique pour les matrones et en guise d’enseignement théorique, prône la lecture des ouvrages maintes fois réédités du médecin-accoucheur et professeur d'obstétrique Jean-Louis Baudelocque : Principes sur l'art des accouchemens - dans lequel il rend d'ailleurs hommage à l'intelligence de Marie-Louise -  et Art des accouchemens.
 

Traité complet des accouchemens naturels, non naturels, et contre nature / par le Sieur de La Motte. 1765

Apport considérable de Marie-Louise Lachapelle à l'obstétrique

En 1821, elle rédige un ouvrage dans lequel elle tend cependant à réduire le nombre de positions obstétricales inventoriées par son maître et ami Baudelocque. Forte de son expérience acquise auprès de ses parturientes, elle y décrit quelques opérations telles que la suture immédiate d'un périnée déchiré, son intervention dans les cas de placenta praevia (anomalie dans l’insertion du placenta) ainsi que ses méthodes destinées à limiter au maximum l'utilisation des forceps. En 1892, on salue encore l’intérêt scientifique de cette œuvre et dans un ouvrage paru en 1891, Essai sur l’histoire de l’obstétricie, on ne tarit pas d’éloges sur la contribution apportée par Marie-Louise Lachapelle à la discipline. Elle meurt en 1821 à l'âge de 52 ans d’un cancer de l’estomac.

Son neveu Antoine Dugès (1797-1838), qui fut aussi son élève, devint professeur d'obstétrique : c'est donc toute une dynastie qui joua un rôle majeur dans la fondation de cette discipline. Mais contrairement à l'endogamie classique du milieu médical des XVIIIe et XIXe siècles, cette transmission des savoirs passa en grande partie par des femmes.

 

La fessée et le premier cri. Extr. de : Horae ad usum Parisiensem, 1401-1500

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