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Title : Aurora Leigh (3e édition) / Elisabeth Barrett Browning ; traduit de l'anglais...

Author : Browning, Elizabeth Barrett (1806-1861). Auteur du texte

Publisher : P.-V. Stock (Paris)

Publication date : 1903

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : French

Format : 1 vol. (326 p.) ; in-16

Format : Nombre total de vues : 350

Description : [Aurora Leigh (français)]

Description : Collection : Bibliothèque cosmopolite ; n° 10

Description : Avec mode texte

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k97733509

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Z-15498 (10)

Artwork notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb166531649

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31879318d

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 03/04/2017

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BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE. - N° 10 --

ABETH BARRETT BROWNING

AURORA LEIGH TRADUIT DE L'ANGLAIS

Avec l'autorisation de ROBERT BROWNING

— TROISIÈME ÉDITION

« Le poète écrit ce qu'il écriL. L'humanité « l'a,-clame si cela lui convient, et voilà le « succès. Sinon, 1e poème passe de main eu « main, piiii, encore de main en main, jusqu'à « ce que les générations suivantes s'en cmpa« rent, pleurant de pitié sur l'avenglement (le « celle qui IIC l'a pas applaudi, Cela aussi est « le succès. » LIVRE V.

PARIS. — Ier

P.-V. STOCK, ÉDITEUR

(Ancienne Librairie TRESSE & STOCK) 27, RUE DE RICHELIEU, 27

igo3

Tous droits réservés.


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Traduction de M. Aug. Monnier. Un vol. in-18. Prix. 3 50 — Lconarda, pièce en 4 actes.

— Une faillite, pièce en 4 actes, 5 tableaux. Traduction de M. Aug. Monnier. Un vol. in-18 3 50

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BRANDÈS (Edouard). — Théâtre. (Une visite. — Sous la

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Loi. — Les Fiançailles. — Les Remèdes). Traduit du danois par MM. DE COLLE- VILLE et F. DE ZEPELIN. Un vol. in-18 3 50

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AURORA LEIGH


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III. — Petits poèmes et fragments. — Défense de la poésie.

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OSCAR WILDE. — Le portrait de Dorian Gray, roman. Un. volume in-18. 3 fr. 50 -

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ELISABETH BARRETT BROWNING

AURORA LKMÏll

^ 1 1 TRADUIT DE L'ANGLAIS

AVEC L'AUTORISATION DE ROBERT BROWNING

« Le poète écrit ce qu'il écrit. L'hu« manité l'acclame si cela lui convient, « et voilà le succès. Sinon, le poème << passe de main en main, puis, encore K de main en main, jusqu'à ce que « les générations suivantes s'en emet parent, pleurant de pitié sur l'aveu« glement de celle qui ne l'a pas « applaudi. Cela aussi est le succès. »

LIVRE V.

— TROISIÈME ÉDITION —

PARIS. — Ier ARR.

]P . - V . STOCK, ÉDITEUR (Ancienne Librairie TRESSE & STOCK)

27, RUE DE RICHELIEU, 27

4903

Tous droits réservés.



PRÉFACE

« Autant les Anglais sont médiocres dans les autres arts, autant ils sont grands dans la poésie, a écrit M. H. Taine, dans ses Notes sur t Angleterre. A mon sens il n'y en a point qui vaille la leur, qui parle si fortement et si nettement à l'âme, qui la remue plus à fond, en qui les mots soient si chargés de sens, qui traduise mieux les secousses et les élans de l'être intérieur, dont la prise soit aussi efficace et aussi poignante, qui saisisse en nous les cordes personnelles et profondes pour en tirer des accords si magnifiques et si pénétrants. — A cet égard, il serait trop long de passer en revue leur !; littérature : je n'en veux citer qu'un poème récent, ï Aurora Leigh, par Elisabeth Barrett Browning, œuvre étrange qui est un chef-d'œuvre; encore n'ai-je pas de place pour dire combien, après vingt lec-


tures, il me paraît beau. — C est la confession d une âme généreuse, héroïque, passionnée, en qui le génie surabonde, dont la culture a été complète, philosophe et poëte, qui habite parmi les plus hautes idées et dépasse encore l'élévation de ses idées par la noblesse de ses instincts, toute moderne par son éducation, par sa fierté, par ses audaces, par le frémissement continu de sa sensibilité tendue, montée à un tel ton que le moindre attouchement éveille en elle un orchestre immense et la plus étonnante symphonie d'accords. Rien qu une âme, et son monologue intime, le chant sublime d'un grand cœur de jeune fille et d'artiste, attiré et heurté par un enthousiasme et un orgueil aussi forts que le sien, le contraste soutenu de la voix féminine et de la voix mâle, qui, à travers les explosions et les variations du même motif, vont s'écartant et s'opposant toujours davantage, jusqu'à ce qu'enfin, rapprochées tout d'un coup, elles s'unissent en un long duo, douloureux, délicieux, d'un accent si exalté et si intense qu'il n'y a rien au delà. — Autrefois, l'épopée roulait sur des fondations et des destructions de cités, sur des combats de dieux; elle roule ici sur des combats d'idées et de passions, sur des transformations de caractères. Elle a pris pour matière, au lien du dehors, le dedans ; et si large que soit le cadre épique, le dedans est assez


riche, assez grand pour le remplir. Les agitations d'une âme si pleine et si vivante valent des chocs d'armées. A défaut de légendes et d'apparitions divines, elle a ses divinations de l'infini, ses rêves et ses aspirations qui embrassent le monde, sa conception orageuse ou lumineuse de la beauté et de la vérité, son enfer et son ciel, ses visions éblouissantes, ses perspectives idéales, qui s'entr'ouvrent, non point comme celles d'Homère au-dessus d'une tradition, non point comme celles de Dante au-dessus d'un dogme, mais sur les cimes des plus hautes idées modernes, pour se rassembler plus haut encore autour d'un sanctuaire et d'un Dieu. Rien d'officiel dans ce Dieu ; c'est celui de l'âme, d'une âme fervente et féconde, en qui la poésie devient une piété, qui amplifie hors d'elle ses propres instincts nobles et répand sur la nature infinie son sentiment de la beauté sainte. — Tout cela est exprimé par un style d'espèce unique, qui est bien moins un style qu'une notation, la plus hardie, la plus sincère, la plus fidèle, créée à chaque instant sur place et de toutes pièces, en sorte que jamais on ne songe aux mots, que directement et comme face à face on voit toujours jaillir la pensée vivante, avec ses palpitations, ses sursauts, ses essors soudainement rabattus, ses coups d'aile inouïs, depuis le sarcasme et la familiarité jusqu'à l'extase; langage


étrange, mais vrai jusque dans ses moindres détails, seul capable de traduire les hauts et les bas de la vie intérieure, l'afflux, les accès et le tumulte de l'inspiration, la brusque concentration des idées engorgées, l'explosion imprévue des images et ces illuminations démesurées qui, comme des aurores boréales, éclatent coup sur coup dans un esprit lyrique... Un tel style est le complément naturel d'une telle pensée... La poésie, ainsi entendue, n'a qu'un personnage, l'homme intérieur, et qu'un style, le cri du cœur triomphant ou souffrant. »

Si l'œuvre d'Elisabeth Browning est encore bien peu connue en France, les pages enthousiastes que nous venons de citer suffiraient à la dédommager de l'indifférence de ses contemporains. Cette appréciation d'un éminent critique fait comprendre à la fois la haute valeur de ce poème, et les difficultés qu'en présentait la traduction.

Nous sommes convaincus qu'il est impossible de rendre d'une manière satisfaisante, avec les ressources de notre langue, une œuvre aussi essentiellement anglaise et aussi exceptionnelle à tous égards.

Nous pensons néanmoins qu'il vaut mieux donner au public français une idée affaiblie d^Aurova Leigh que de la lui laisser ignorer plus longtemps.


Dans ce but nous avons entrepris cette tâche difficile, mais singulièrement attachante.

Il a fallu écarter sans hésiter l'idée d'une traduction littérale : c'eût été le sûr moyen de rendre ce poème absolument inaccessible aux lecteurs français.

Il nous a même paru indispensable, à des intervalles très éloignés, de supprimer tantôt quelques mots qui eussent par trop altéré la netteté de la phrase, tantôt une image qui, transportée en français, aurait défiguré l'idée. Mais il va sans dire que ce sont là de très rares exceptions, et que nous avons tenu à respecter la forte originalité de l'œuvre, autant que cela nous a été possible.

La plupart des lecteurs d'Elisabeth Browning étant sans doute peu familiarisés avec les passages bibliques qu'elle cite souvent, nous les avons mis en italiques. '

A. B.



DÉDIÉ A JOHN KENYON, Esq.

Les mots de « cousin » et d'c ami » reviennent constamment dans ce poème, dont les dernières pages ont été achevées sous votre toit hospitalier, mon très cher cousin et ami; cousin et ami dans un sens plus désintéressé et avec moins d'égalité que celui de « Romney ».

Sur le point de quitter l'Angleterre encore une fois, je me risque à laisser entre vos mains ce livre, le plus mûri de mes ouvrages, qui contient mes convictions les plus élevées sur la Vie et sur l'Art. Vous avez cru en moi et m'avez généreusement supportée tout le long de la vie, dans mes différentes tentatives littéraires bien au delà de ce qu'implique en général une simple relation de famille ou même une sympathie ordinaire de l'esprit. Acceptez donc, devant le public ce pauvre témoignage d'estime, de reconnaissance et d'affection de l'amie qui n'oubliera pas.

E. B. B.

39, Devonshire Place, 17 octobre 1856.



1

Il n'y a point de fin à faire beaucoup de livres, et moi qui ai tant écrit en prose et en vers pour l'utilité des autres, je veux écrire maintenant pour la mienne, je veux écrire mon histoire pour la meilleure partie de moi-même, comme quand on peint son portrait pour un ami qui le conserve dans son tiroir et le regarde longtemps après qu'il a cessé de vous aimer, simplement pour relier ce qu'il était à ce qu'il est.

Je suis encore ce que les hommes appellent jeune ; je ne me suis point assez éloignée du rivage de la vie dans mon voyage à l'intérieur des terres pour ne pouvoir entendre ce murmure de l'Infini auquel sourient les nouveau-nés dans leur sommeil quand on se demande à quoi ils peuvent bien sourire. Je me souviens encore de ma mère debout sur le seuil de la nursery, le doigt en l'air pour arrêter d'un mot le bruit de mes jeux tandis que ses yeux aimants se faisaient mes complices et démentaient la sévérité de ses paroles. Il me semble sentir, après cela, la main de mon père caresser lentement mes boucles étalées sur son genou, entendre Assunta demander combien d'écus d'or il faudrait pour faire des boucles pareilles à celles-là, plaisanterie quotidienne qu'il pré-


férait aux meilleurs mots. 0 main de mon père, pose-toi tendrement sur ces pauvres cheveux, attire plus près de toi la tête de ton enfant ! Je suis trop jeune encore, trop jeune pour rester seule...

J'écris donc. Ma mère était de Florence. Ses beaux yeux bleus se fermèrent pour jamais après m'avoir vue pendant quatre années seulement; ma vie, pauvre étincelle prise à la sienne, éteignit cette lampe défaillante. j Elle était faible et frêle ; elle ne put supporter la joie j de donner la vie ; le ravissement maternel la tua. Si | son baiser avait laissé sur mes lèvres une plus profonde | empreinte, il aurait peut-être régularisé mon souffle | inquiet, et réconcilié mon âme avec le nouvel ordre de | choses. Au lieu de cela, je sentais cet amour d'une mère | me manquer partout dans le monde; j'allais toujours cherchant comme un agneau laissé dehors par mégarde quand on a fermé l'étable, comme un oiseau égaré hors de son nid qui se sent transi, abandonné, et ne se rend pas compte de ce qui lui manque.

Moi, Aurora Leigh, j'étais née pour rendre mon père plus triste encore, et moi-même assez malheureuse à la vérité. Les femmes savent s'y prendre avec les enfants ; elles connaissent ces façons simples, gaies et tendres de nouer une ceinture, de chausser de petits pieds, d'enfiler de jolis mots qui ne signifient rien et de donner à ces mots vides un sens complet dans un baiser.

Par ces choses, l'enfant apprend comme en se jouant et sans le comprendre le côté sérieux et sacré de l'affection ; et voyant l'Amour, cette flamme divine, dans un buisson ardent, ce feu brûler parmi les roses sans consumer un seul de leurs boutons, il se rend compte de l'amour et ne songe pas à s'en effrayer. Tel est le bien


que font les mères. Les pères savent aimer autant qu'elles — le mien du moins, j'en suis convaincue — mais avec une intelligence moins délicate, une volonté plus consciente de sa responsabilité , avec moins de sagesse puisque c'est avec moins de folie. Aussi, Dieu permet que l'absence d'une mère soit sentie.

Mon père était un Anglais austère qui, après une jeunesse passée tristement dans les études du collège et du droit, fut envahi par une passion subite, torrent où se noyèrent toutes les habitudes du passé. Venu à Florence pour y étudier pendant un mois le système de canalisation imaginé par Vinci, comme il essayait peut-être de résoudre une question ardue de finances anglaises au milieu de la Piazza Santissima, une procession la traversa. Son indifférence d'insulaire remarquait à peine les bannières, les croix, les vierges couronnées de roses et voilées de blanc qui tenaient dans leurs mains mignonnes les gros cierges d'où la cire dégouttait, en se rendant à l'église où l'évêque en personne allait leur donner l'hostie; soudain, au milieu des chants et des litanies, une vision se détacha du cortège et vint frapper son âme comme le son d'une cymbale, éclatant à travers les psalmodies, eût frappé son oreille. Tout son être transformé sembla vibrer en retour — à lui aussi un sacrement était conféré, une Eucharistie spirituelle, car il aimait.

Et ainsi aimée, elle mourut. J'ai entendu dire qu'à voir le malheureux père prendre soin de sa pauvre petite orpheline, toucher de ses grandes mains timides la chevelure dont il semblait craindre de ternir les reflets dorés, ses lèvres graves se forcer à sourire comme si ma vie en eût dépendu (mais avec quelle contraction


douloureuse!), qu'à le voir ainsi les pierres même se fussent émues de pitié. Les mots qu'il fit graver sur la tombe de Santa Croce : c Pleurez à la place d'une enfant trop jeune pour pleurer beaucoup lorsque sa mère lui fut enlevée ; » ces mots éteignent encore toute gaîté sur le visage des jeunes femmes qui se réfugient dans l'ombre fraîche du cloître, leurs bambins aux joues roses pendus à leurs robes, pour fuir le soleil ardent de la piazza. Après cela, il quitta Florence et s'en alla cacher son chagrin silencieux avec son trésor au joyeux babil, dans les montagnes qui surplombent Pelago ; il pensait que les enfants sans mère ont besoin plus que d'autres de la grande mère Nature, et que les chèvres blanches de Pan, les mamelles gonflées de contemplation mystique, viennent allaiter les petites bouches sevrées comme la mienne. Des amis m'ont raconté qu'il mêlait parfois de ces réminiscences classiques à ses propos ; car même les gens prosaïques, après avoir longtemps vécu avec un grand chagrin, finissent par le porter avec une espèce de coquetterie, comme un chapeau auquel ils piqueraient une fleur. — Mon père et moi, nous vécumes donc plusieurs années dans ces montagnes ; au dehors régnait le silence de Dieu; au dedans, nous ne parlions pas trop haut. La vieille Assunta allumait notre feu et quand une flamme du foyer, s'élevant plus haut que les autres, allait animer le portrait de ma mère suspendu au mur, elle ne manquait jamais de se signer.

Le peintre l'avait fait après sa mort ; la tête finie, la cameriera à laquelle le linceul de sa maîtresse faisait horreur, avait apporté le dernier corsage de brocart dont la morte s'était parée au palais Pitti, conjurant l'artiste d'en égayer son tableau afin de ne pas faire de


tort à la « pauvre signera » par des accessoires lugubres. L'effet en était très étrange. Tout enfant, je restais accroupie par terre durant des heures en face de ce portrait, partagée entre la terreur et l'adoration, devant la blanche apparition surnaturelle qui émergeait de la pourpre. Le respect d'Assunta, la mélancolie de mon père, allaient au même but. Et là aussi tendaient mes pensées quand elles erraient au delà du visible. A mesure que je grandis, j'en vins à confondre inconsciemment tout ce que j'avais lu, entendu ou rêvé avec cette même figure. Que ce fût horrible, admirable, splendide, pathétique, ou spectral, ou grotesque, c'était toujours elle qui le personnifiait. Elle ne changeait donc pas, mais revêtait d'une manière mystérieuse les formes les plus diverses que peuvent suggérer la haine, la crainte ou l'admiration, tour à tour esprit, démon, ange fée, sorcière et fantôme, — Muse indomptable qui fixe une destinée terrible, Psyché amoureuse qui perd de vue l'Amour, calme Méduse au front laiteux couvert de serpents visqueux, Mater dolorosa le sein transpercé d'un glaive, Lamie frissonnant d'horreur dans sa pâleur de clair de lune et la vue troublée au moment de s'abandonner au démon ; — j'y voyais ma propre mère laissant son dernier sourire avec son dernier baiser sur la bouche de son enfant que le père abaissait vers sa couche ; ou morte, incapable et d'embrasser et de sourire, telle qu'on l'avait ensevelie à Florence. Toutes ces images, concentrées dans ce tableau, se cristallisaient devant mon enfance songeuse ; ainsi le grand mystère de la vie comprend toutes les incohérences de la destinée et la mort elle-même.

Et tandis que ma méditation enfantine s'acharnait


sur ce portrait , pauvre petite que j 'étais, mon père s'occupait de m'enseigner ce qu'il avait appris de meilleur : le chagrin et l'amour. Lui que l amour avait affranchi des vieilles conventions, il avait bien, comme Lazare, jeté loin de lui ces bandelettes funèbres qui enserrent l'âme, mais il n'avait pas eu le temps d'apprendre à parler, à marcher, ni de se réaccoutumer à l'éclat du soleil ; il avait atteint la liberté, non l'action ; il vivait, a la vérité, mais comme en extase, avec des pensées plutôt que des buts, car sa passion tout en l'élevant au-dessus du niveau commun, n'avait pas réussi à faire de lui un homme supérieur. Il m'enseigna donc ces deux choses avant de me laisser pour toujours. Dans les livres qu'il avait emportés et dont les conseils fortifiants semblaient s'allier aux voix de la nature, à celles des ruisseaux et des pins de nos collines, il me fit puiser la conviction que les hommes ne savent rien et que le Dieu qui est là-haut se rit de leur prétendue science. Il renvoyait les écoles aux écoles et disait : « Si un individu passe pour fou à cause d'une seule erreur, un autre est sacré philosophe en tirant d'une multitude d'erreurs un systèmè quelconque. »

On m'assure que je ressemble à mon père, avec un front plus large, une structure plus frêle, des traits plus délicats, plus pâles, presque aussi graves ; mais que, de temps à autre, le sourire de ma mère illumine le tout et le transfigure.

Ainsi, pendant neuf années, notre vie se cacha près de Dieu sur ces hauteurs. J'avais treize ans, croissant, comme les plantes, grâce à d'invisibles racines, — lorsque je m'éveillai soudain à la vie réelle avec ses besoins et ses angoisses, un cœur ardent et fort au dedans de


moi, prêt pour la lutte qui allait commencer: mon père était mort. C'est une lueur de foudre qui résulte de ce choc subit de la mort frappant en pleine vie. Sa dernière parole fut : «Aime, aime mon enfant, aime, aime! i> Et: c'était fini pour lui de souffrir. — « Aime, mon enfant. » Avant que j'eusse répondu, il m'avait quittée. Et je n'avais plus personne à aimer dans le monde entier.

Là s'arrête mon enfance. Ce qui vint ensuite, je m'en souviens comme au sortir d'une fièvre on se rappelle les divagations du délire; une série de jours paisibles, monotones, interminables, entaillés çà et là par des souffrances aiguës, une obscurité pénible, hantée par des reptiles, et où, de loin en loin, jaillissait une flamme comme pour se dévorer elle-même, à l'exemple du scorpion persécuté. Enfin, et ceci redevient très distinct, un étranger survint ; avec autorité, mais sans droits, je le-trouvai du moins, il ordonna le départ, m'arracha des bras d'Assunta ; la pauvre vieille poussa un cri et me laissa aller; tandis que moi, les oreilles trop pleines du silence de mon père pour répondre à ce cri, je me contentai de regarder, consternée, le point du quai où Assunta restait en arrière, désolée et gémissante. La vue seule du chagrin étonne une enfant. La pauvre fille en làrmes, les murailles blanches elles-mêmes, et les collines bleues, et mon Italie tout entière me semblaient se retirer de notre bateau à chaque trépidation du pont pareils à une grandeur outragée qui se dérobe aux étreintes des suppliants. — Puis vint la mer inexorable, roulant ses flots amers entre Assunta et moi, et se jouant de mon désespoir comme de notre navire qu'elle paraissait jeter en pâture aux étoiles. Dix nuits et dix jours nous


flottâmes sur les eaux profondes, dix nuits et dix jours durant lesquels j'avais perdu la notion du jour et de la nuit. Le soleil et la lune n'avaient plus le même aspect loin des' verts paysages qui d'ordinaire atténuent leur éclat ; la lumière devenait impitoyable et étrange, le ciel nous enserrait de toutes parts comme un filet d'où nul cœur humain ne pourrait s'échapper vivant. Etait-ce bien ce même ciel où mon père s'en était allé? Tout me semblait nouveau et bizarre ; l'univers se transformait pour moi en inconnu.

Puis vint la terre ferme — puis l'Angleterre. Oh ! comme ses falaises glacées me regardèrent froidement ! Pourrais-je trouver un home parmi ces basses maisons rouges entrevues au travers du brouillard? Et quand j entendis la langue de mon père parlée par des lèvres étrangères qui n'avaient point de baisers pour moi, je me mis à sangloter, à rire, à sangloter de nouveau, si bien que les gens crurent que j'étais devenue folle pour avoir trop souffert du mal de mer. Le train nous emmena. Etait-ce bien la patrie de mon père ? la grande île? La campagne, ici, n'appartenait plus à tous ; les terres étaient séparées les unes des autres, comme les hommes. Le ciel lui-même paraissait bas et positif, comme si on pouvait presque le toucher avec la main et cela sans témérité, tant il était éloigné du cristal céleste - où Dieu réside. Toutes choses m'apparaissaient estompées, tristes et vagues. Shakespeare et ses pareils auraient-ils absorbé toute la lumière de l'Angleterre ? Dans cet ensemble indifférent, pas une colline, pas une pierre, pas un contour un peu net, pas une couleur un peu gaie pour réjouir le cœur.

Je crois voir encore la sœur de mon père debout sur


le seuil de sa maison pour me souhaiter la bienvenue, droite et calme, avec ses cheveux bruns grisonnants serrés sur son front étroit de manière à comprimer les battements possibles de la pensée ; le nez à la fois sévère et délicatement découpé, la bouche toujours close, douce mais avec des coins un peu amers pour avoir exprimé des affections incomprises ou peut-être des demi-vérités ; des yeux sans couleur qui auraient pu sourire une fois, mais qui ne s'oublièrent jamais jusque-là ; ses joues, où l'on retrouvait encore les roses des étés défunts, faisaient penser à celles que l'on garde dans un livre plus par pitié que par plaisir : elles avaient fini de fleurir, elles avaient aussi fini de passer.

Elle avait vécu d'une vie inoffensive dirons-nous, qu'elle qualifiait de vertueuse, vie paisible qui en réalité n'en était pas une, passée entre le pasteur et les squires du comté, le lord-lieutenant descendant de temps en temps de l'empyrée pour corriger la vulgarité de la réunion, le pharmacien reçu de loin en loin à titre d'exception, et en guise de remède contre l'orgueil. Dans l'association de couture au profit des pauvres, elle exerçait ses capacités chrétiennes, tricotait des bas, cousait des jupons, parce qu'après tout nous sommes de même race et avons tous besoin de flanelle à la condition que l'on tienne compte de la différence des qualités. Puis il y avait la bibliothèque, où l'on pouvait nourrir son intelligence sans risque de rencontrer les dangereuses questions du jour. Existence d'oiseau né en cage, qui trouve qu'une série de petits sauts d'un perchoir à l'autre constitue le bonheur : à ses yeux, bien fous sont ceux qui vivent dans le taillis et mangent des baies.

Moi, hélas ! pauvre oisillon sauvage à peine en état


de voler, -on m'amenait dans cette cage, et ma tante était là pour me recevoir, me donner de l'eau claire et de la graine fraîche.

Elle se tenait sur les marches, calme et vêtue de noir. Je me suspendis à son cou, comme les enfants se cram- ponnent aveuglément à un appui. La dernière parole de mon père bourdonnait encore à mes oreilles comme la voix de l'Océan dans les coquillages : «Aime, aime, mon enfant ! » Cette femme qui portait le même deuil que moi, pourrait partager mon affection; elle avait été sa soeur, — je m'attachai à elle. Un instant, elle sembla émue, me baisa de ses froides lèvres, accepta mon étreinte, et m entraîna à travers le vestibule jusque dans la pièce où elle se tenait.

Là, avec un spasme étrange de colère et de douleur, elle repoussa mes mains impérieusement, me tint à longueur de bras, et de ses deux yeux gris d'acier, deux lames nues, elle fouilla mon visage, le sonda de part en part, comme pour y trouver dans quelque coin le souvenir d'un crime. Puis, respirant avec force, elle lutta pour recouvrer son calme habituel, n'y réussit qu'avec peine, me dit de n'avoir pas peur comme elle m'aurait enjoint de ne pas mentir, et me promit qu'ayant aimé mon père, elle m'aimerait aussi tant que je le mériterais. C'était beaucoup d'honneur de sa part.

Je compris plus tard quel avait été son but. Elle cherchait sur mes traits une ressemblance exécrée, car, si elle avait aimé mon père, elle avait surtout haï, avec le fiel de certaines âmes douces, l'étrangère qui avait détourné cet homme sage des voies de la sagesse en l'arrachant à tous ses devoirs, et dépouillé sa sœur de sa préséance légitime, ses fermiers de leur maître, sa


patrie de son cœur, qui l'avait rendu fou par sa vie et par sa mort, fou d'amour et fou de douleur. — Elle s'était demandé pendant des années à quelle espèce de femme s'adressait son aversion. Sa curiosité et toute l'imagination dont elle était capable se concentrèrent dans cette haine qui finit par dépasser de beaucoup en force et en ardeur l'affection dont elle était née. Sa conscience, si calme jusqu'ici, connaissait maintenant, non le sentiment du péché, mais celui d'une vertu discutable, quand, du haut de la chaire, on insistait sur la morale chrétienne.

Ainsi la sœur de mon père m'apparut comme l'ennemie de ma mère. De ce jour, elle remplit son devoir vis-à-vis de moi (je me sers de ses propres paroles), son devoir largement mesuré, mais mesuré toujours. Généreuse, douce, plus bienveillante que tendre, elle me donnait sans cesse la première place dans ses préoccupations, comme si elle eût craint que les saints de Dieu, regardant d'en haut, pussent l'accuser d un manquement par défaut d'affection. Hélas ! une mère n'a jamais peur de parler sévèrement à son enfant — elle sait que l'amour justifie l'amour.

J'étais après tout une enfant sage, douce, assez facile à mener. Pourquoi pas? je ne vivais point : comment eussé-je pu avoir les défauts de la vie? La vie — la tombe de mon père me semblait en contenir plus que l'Angleterre tout entière. Puisque cette tombe m'avait repoussée, moi qui aurais tant voulu m'y cramponner (c'étaient, m'avait-on dit, les dernières volontés de mon père qui m'avaient consignée dans son pays natal), je ne pensais plus qu'à demeurer tranquille là où ma destinée m'avait jetée, comme une algue sur les rochers,


qu'on voudrait, pour la conserver, disséquer fibre à fibre et disposer suivant un certain modèle au moyen d'une épingle, — peu m'importait qu'on enlevât les derniers grains de sel de mes rameaux.

Il me fallut donc natter mes boucles, parce que ma tante aimait les cheveux lisses ; renoncer aux mots toscans bien-aimés qui bondissaient hors de mon cœur trop plein au milieu d'une phrase anglaise, comme des fleurs flottantes à la surface d'un ruisseau ; apprendre les oraisons de l'Église et le catéchisme, tous les symboles, de Nicée à Athanase, les Articles, les traités contre le temps présent,] des tableaux synoptiques de doctrines inhumaines^'car ma tante aimait la piété éclairée ; compléter mon bagage de français classique, apprendre l'allemand, car elle aimait l'éducation libérale W fait de langues, sinon de livres ; m'assimiler un peu d'algèbre, un peu de mathématiques, effleurer le cercle des sciences, car ma tante blâmait les femmes frivoles ; apprendre les généalogies royales d'Oviedo, les lois de l'empire birman, l'altitude du pic de Ténériffe et celle du Chimborozo; que sais-je encore ? car elle appréciait une vue générale des connaissances utiles. J'appris beaucoup de musique, de véritables tours de force, des doigtés inimaginables pour entraîner l'âme de l'auditeur à travers des 'ouragans de notes dans un enfer de tapage ; je dessinai... des costumes copiés sur des gravures françaises, des néréides convenablement drapées ; je fis, d'après nature, des aquarelles plus ou moins réussies. Je dansai la polka, je filai du verre, j'empaillai des oiseaux, je modelai des fleursen cire, tout cela parce que ma tante aimait les jeunes filles accomplies. Je lus une vingtaine de livres sur la femme, prouvant que si les femmes ne pensent


point du tout, elles peuvent enseigner à penser ; des livres affirmant hautement leur droit de comprendre la conversation de leurs maris quand elle n'est pas trop profondes, à répondre même : « En effet, » ou : c Comme ilvous plaira, » — démontrant leurs fines aptitudes, leurs vues clairvoyantes, leur valeur particulière comme missionnaires, à la condition qu'elles demeurent assises au coin de leur feu et ne disent jamais non quand le monde dit oui, car ceci serait fatal ; leur vertu angélique spécialement vouée à repriser du linge et à veiller au repas du maître — en un mot leur faculté virtuelle d'abdiquer en toutes choses. Elle avouait aimer la femme qui sait, rester femme, et estimait en remerciant Dieu (elle soupirait chaque fois, comme soupirent beaucoup de gens !en rendant grâce) que les femmes anglaises sont des mo.. dèles pour l'univers. — J'appris enfin à faire le point croisé parce qu'elle n'aimait pas à me voir passer la soirée les- mains vides et inoccupées ; il m'arrivait de me tromper de soie, je brodais alors à mes bergères amoureuses des yeux roses assortis à leurs petits souliers.

Au fait, les ouvrages des femmes sont symboliques. Nous cousons, nous cousons indéfiniment, nous nous piquons les doigts, nous nous abîmons la vue, pour produire quoi? Une paire de pantoufles, monsieur, que vous mettrez quand vous serez las, — ou un tabouret auquel vous vous heurterez avec humeur en disant : « Maudit tabduret! s ou, mieux, un coussin où vous vous appuierez somnolent, rêvant à un idéal que nous ne sommes pas, mais que nous voudrions être pour l'amour de vous. Hélas!... ce qui fait le plus de mal, peut-être, c'est qu'après tout. nous sommes payées selon la valeur de notre ouvrage.


En jetant un regard en arrière sur ces années d'éducation, je me demande si Brinvilliers dans sa torture souffrit plus que moi. Certaines âmes faibles succombent à un pareil traitement ; d'autres languissent, maladives, dans un cachot obscur et nauséabond: la mienne résista. J'avais deis relations avec l'inconnu, et tirais de la nature la chaleur et la nourriture élémentaires, comme la terre sent, même de nuit, la présence du soleil ; ou comme le nouveau-né cherche dans l'obscurité le sein qui l'allaite. Ainsi je gardai la vie qui m'avait été donnée, la vie intérieure où la volonté et l'intelligence avaient leur large place, résistant à toutes les conventions. 0 Dieu ! je te bénis pour cette grâce venue de toi.

Au commencement, je ne comprenais l'existence que sous la forme de la patience ; je faisais ce que ma tante m'ordonnait sans regarder au delà, soit qu'elle me dît de m'asseoir sur la chaise placée par elle le dossier contre la fenêtre afin d'éviter les distractions du dehors, la vue du grand tilleul qui semblait être venu de la forêt sur la pelouse tout exprès pour apporter un message à la maison ; — ou de marcher modestement sur les tapis des chambres, comme si elle eût redouté que le bruit de mes pas me rappelât que j'étais en vie. Je lisais ses livres, j'étais polie envers son cousin, Romney Leigh, j'écoutais son pasteur, je servais le thé à ses visiteurs ; un jour, en changeant une tasse, je les entendis murmurer : c La petite Italienne, malgré ses yeux bleus et ses manières tranquilles, ne prospère pas en Angleterre ; elle est plus pâle que la dernière fois, elle ne vivra pas. » J 'en rougis de joie. Mon cousin Romney Leig-h v rougit, à son lour, mais de colère, et, s'approchant de moi, il me dit entre ses dents : — C'est méchant, cela ! Vous désirez


mourir, n'est-ce pas? et laisser le monde dans le crépuscule, sans vous préoccuper de ceux qui souffriraient en voyant s'éteindre votre lumière ! —Je lui jetai un regard le défi : n'aurait-il pas dû savoir qu'étant ce que j'étais, j'avais le droit de désirer m'en aller aussi loin que peuvent aller les morts ; et puis, en vérité, il y a des gens dont le départ ne laisse aucun vide. Il me tourna le dos, alla brusquement à la porte qu'il referma sur son chien.

Romney Leigh !

Je n'ai pas encore nommé mon cousin ; et pourtant il était pour moi une espèce d'ami, mon aîné de quelques années, froid, timide, absent par la pensée, tendre quand il y songeait, grave avant l'âge, comme il convenait au propriétaire de Leigh Hall. Cette dignité pesait comme iun cauchemar sur sa jeunesse, réprimant les joies qu'elle eût pu goûter, et lui faisant éprouver une agonie de re-1 mords en face de la misère universelle, du mal hideux, qui lui montraient dans la possession de ses biens une sorte d'injustice criminelle. Quand il venait du collège à la campagne, bien souvent il traversait les collines pour rendre visite à ma tante et lui apporter du raisin de ses (serres. Si j'entr'ouvrais le livre qu'il tenait à la main, j'étais sûre de trouver quelque volume de statistique, le dénombrement des boucs fatalement voués à l'enfer, dé-signés d'avance pour la gauche dans le jugement de Dieu. Ma tante l'aimait presque ; elle tolérait même qu'il soupirât en me regardant ; la compassion semblait être pour lui un soulagement, et le soupir un don du ciel. Elle le laissait donc parfois enfermer ma musique, mettre de côté mes aiguilles, m'emmener dehors sous un prétexte quelconque — voir si les figues mûrissaient à l'abri


V de lafaçade du midi. — A d'autres moments, elle détour- J nait la tête, allait chercher un objet, me laissait le temps j de respirer et de causer avec lui. C'était pour I*amour de lui qu'elle m'accordait cela, évidemment. p Quelquefois aussi le maintien, la physionomie de Romney disaient qu'il eût voulu me sauver absolument.

Un jour, comme il était tout près de moi, il laissa tomber doucement sa main sur ma tête penchée sur un^ ouvrage quelconqUe- : je me levai pour secouer cette -4 caresse qui osait me paraître douce à cette place sacrée où mon père me caressait jadis. jfl

Je le traitai en ami longtemps avant de le considérer comme mon ami. Cette familiarité eut son bon et son mauvais côté. Nous vécûmes trop près l'un de l'autre, nous vîmes trop intimement ce qui nous séparait. Rom-^ ney Leigh cherchait partout les vers de terre et moi les^ dieux. Il y avait du divin en lui. Les dieux regardent d'en haut sans s'occuper d'eux-mêmes. Il m'est bon de me rappeler qu'en ces jours-là j'étais un ver de terre et qu'il me regardait comme tel. |l Grâce à lui peut-être, grâce surtout à quelque chose,' qui subsistait en moi (sûrement ce n'était pas ma volonté), je ne mourus point. Lentement, comme au sortir d'une syncope, on sent revenir la vie au milieu d'une impression de mort, avec la conscience d'un isolement angoissant, un bourdonnement d'oreilles comparable au bruit de lourds chariots qui s'éloignent à mesure que la^ terre devient plus nette — lentement, par degrés, je* m'éveillai, je me levai — où me trouvais-je? dans le^ monde. Sans doute pour un but que je dois croire suffisant. \

J'avais une chambrette toute tapissée et meublée de

I


/ert, avec une fenêtre ouverte sur la fraîche verdure du lehors, si verte en un mot qu'un oiseau eût pu la choisir, au lieu d'une haie, pour y construire son nid — quand oien même le nid ne fût lui-même qu'un pauvre ramas-us de bûchettes et de paille sèche. Au-dessus de ma fenêtre une branche de chèvrefeuille vous ondoyait de rosée aux heures matinales, baptême qui conférait la ;râce de voir

Ce que je voyais? — D'abord le tilleul, plein de bourdonnements d'abeilles qui souvent interrompaient mon rêve du matin ; puis la pelouse s'étendant tout autour de la maison à une grande distance, sous les arbrisseaux et les bouquets d'acacias, jusqu'à la ligne irrégulière de vieux aulnes qui bordaient la propriété. L'allée formée par ces arbres échappait aux regards; impossible d'apercevoir les limites, de découvrir le mur de clôture sous les amas de chèvrefeuille odorant, ni de savoir si les effluves embaumés venaient du jardin de la châtelaine voisine ou de la maison d'un tenancier. Au loin on apercevait les collines rayées de haies, plantées çà et là de gros chênes noueux qui semblaient se mettre en évidence et les cheminées fumantes de mon cousin trahissant le repli boisé où se cachait Leigh Hall. Beaucoup plus haut, une roche en forme de table faisait saillie » sorte de promontoire dans l'océan aérien ; quand l'air était dense, on l'eût pris pour un nuage ; mais, à l'heure de son coucher, l'ardent soleil s'en saisissait comme d'une enclume et en faisait jaillir des rayons incandescents dont il remplissait l'étendue, protestant contre l'obscurité et la nuit ; — puis, quand tout s'était résolu en une gloire passive, on voyait apparaître: sur le ciel d'or (hélas ! les fonds de mon Giotto !) des moutons


qui se profilaient sur le contour net du rocher, aussi petits que des souris courant sur le fil écarlate d'une sorcière.

Une nature grandiose, non. Ce n'étaient ni mes châtaigneraies de Vallombrosa, dont les racines s'accrochent* aux flancs des précipices ; ni mes grandes cascades quii rugissent de plaisir ou de peur dans leur course à travers' les pins, pareilles à une âme blanche lancée dans l'éternité, ni la chaîne magnétique de montagnes se dressant en cercle magique, attendant l'une de l'autre la commu-; nication de quelque mystérieux message venu du ciel.' L'Italie est une chose, l'Angleterre en est une autre.

Sur la terre anglaise on comprend à la lettre comment Adam, avant la chute, vivait dans un jardin. Tous les champs sont attachés ensemble avec des haies, à la man ière des bouquets; les collines y sont des plaines chiffonnées, les plaines des parterres dont les arbres ronds, laineux, semblent prêts à être tondus ; si vous y cherchez un désert, vous trouverez tout au plus un parc. Nature apprivoisée, domestiquée comme une volaille de basse-cour qui, au lieu de vous impressionner par son bec et ses serres en vous attirant vers une aire trop élevée, vous fait songer par ses gloussements, dans l'intervalle d'une méditation plus haute, aux œufs frais qui orneront votre trlble au déjeuner du lendemain. Nature douce et familière qui s'insinue dans vos bonnes grâces comme pourrait le faire un chien ou un enfant, en caressant votre main, en tirant votre habit, et vous rappelle humblement sa présence et son affection, excellentes pour l'usage quotidien.

1 Ainsi sollicitée et aidée par elle, je ne pouvais rester ingrate. Je demeurais souvent assise dans ma chambrette


i le matin avant le réveil de la maison, le soir après que Mans s'étaient endormis, m'abreuvant seule des bénédictions que m'apportait cette nature. Elle entrait dous cernent, par degrés, avec un bruissement de feuilles, un à souffle ou un rayon, et les anges lui faisaient une place auprès de moi. La lune venait balayer d'un regard mes pensées folles ; le soleil venait me reprocher mon indif-3 férence pour la belle lumière dont il éclairait mon vieux c tilleul et que saluait seul le chant des oiseaux. c Dieu, me i disait-il, n'entend jamais ta voix, excepté la nuit quand tu sanglotes. »

Alors, quelque chose m'ébranla. Je m'éveillai, pluslen-F tement à la vérité que je ne l'écris, mais pleinement. > J'ouvris toutes grandes ma fenêtre et mon âme, je laissai : entrer l'air extérieur et les tableaux du dehors qui de-t vaient me régénérer en m'apportant des révélations successives. Oh! la Vie.... combien de fois ne la rejetons. nous pas en pensant : Assez, assez dé la Vie ! voici une t raison d'en finir. Il faut rompre avec elle, sous peine d'être indignes. Nous voici mutilés pour toujours, morts à l'espérance. Adieu, la Vie!... Et comme des enfants Ï capricieux nous fermons les yeux, croyant que tout est i dit. — Alors la Vie nous appelle d'une voix déguisée, j apocalyptique qui vient d'en haut, ou d'en bas, ou d'au-Ir tour de nous : peut-être l'appelons-nous la voix de la r Nature ou celle de l'Amour, nous trompant nous-mêmes t parce que nous spmmes plus honteux de nos compensa-T tiens que de nos douleurs. Quoi qu'il en soit, c'est la voix de la Vie — Quoi qu'U en soit, nous faisons notre paix avec la Vie.

u D'ailleurs ma jeunesse me préservait de la mélancolie. t Je pris bientôt l'habitude de me lever de bonne heure


'4 pour voir le matin se dégager des grisailles de l'aube, pour entendre le silence ouvrir toutes les feuilles l'une après l'autre. Je jouais d'une main distraite avec les grimpants de ma fenêtre, souriant sans savoir pourquoi, puis il m'arrivait de sourire de moi-même en me surprenant ainsi à jouir de quelque chose. ^ Cette capacité de jouissance favorise la tentation. Bientôt il me sembla qu'il valait la peine d'atténuer un peu l'austérité de mon existence. Dans ce but, je me glissais le long de l'escalier et de la demeure endormie, aussi muette que les rêves de ses dormeurs, je m'en échappais comme l'âme s'échappe du corp^, je traversais les fourrés, parcourais les prés, errais sur les collines une* heure ou deux et rentrais avant que l'on ne bougeât dans la maison. ib Ou bien je restais assise dans ma chambre, vivant ma ^ vie, pensant mes pensées, priant mes prières sans l'aide du ministre ; lisant mes livres sans me préoccuper de.A savoir s'ils étaient propres a me faire du bien. Remar- ^ quez que nous ne gagnons rien à manquer de générosité même envers un livre, et à calculer ce qu'il nous reviendra de nos lectures. C'est bien plutôt quand, nous oubliant .. nous-même nous nous y plongeons tête et âme, passion-' nés pour le sel de vérité et de beauté qui se cache dans ses profondeurs; c'est alors seulement que nous en retirons véritablement quelque chose.

Je lus beaucoup. Mon amour filial faisait revivre dan3 les, pages mêmes où il les avait puisés, les idées et les enseignements de mon père ; il m'arrivait de pleurer à [ son souvenir sur les œuvres de Théophraste. Il m'avait] enseigné le secret du grec et du latin, il m'aurai appris1 de même le pugilat ou le jeu de paume s'il l'avait pu : J


tel le naufragé qui empile sur son unique plat son fromage de chèvre et ses baies rouges. Quand un homme aime un seul être, il éprouve le besoin de lui donner tout ce qu'il possède sans même se demander si ses dons peuvent être utiles. Comme les femmes jadis, épinglaient leur voile sur le front hardi du jeune Achille, et le vêtis-saient en riant de longues robes brochées d'argent, ainsi il avait enveloppé sa petite fille dans son grand pourpoint d'homme, sans considérer s'il lui allait ou non.

Après avoir lu par respect pour le passé, je lus pour l'avenir. Le sentier que les pas de mon père m'avaient frayé, et qui s'arrêtait net à l'endroit où, déposant le fardeau de la vie, il avait passé — ce sentier, je continuai d'y marcher seule, opposant mon cœur d'enfant aux ronces du sous-bois, pour atteindre la clairière où de grands arbres ombragent la mousse. Pauvre enfant dans la forêt sans aucun compagnon d'exil... Ma pitié-pour moi-même, pareille au rouge-gorge de la légende, s'efforce de couvrir de feuilles mortes tout ce triste-passé.

C'est un danger sublime sur lequel nul ne songe à pleurer, que celui où se jette une âme jeune voyageant à l'aventure dans le monde des livres sans se douter du péril, éblouie par le soleil levant ! Ah ! vous trouverez cela beau — vous l'applaudissez, vous l'encouragez comme si le pire malheur qui pût lui arriver était de se reposer trop longtemps au bord d'une source. Mais voici : ce monde des livres, c'est encore le monde, et les mondains qui le peuplent sont à la fois moins miséricordieux et plus puissants que ceux de l'autre. Les méchants y sont revêtus d'ailes comme des anges ; chaque lame y a été trempée au feu des éléments pour livrer aussaut à une vie spiri-


tuelle, là le beau semble bon par la force de la beauté, et la faiblesse équivaut au tort; le pouvoir y est justifié lors même qu'il s'arme contre saint Michel; plus d'une couronne ceint des fronts chauves. Dans le monde des livres, il est vrai, il ne manque pas non plus de saints et de rois qui secouent de leur chevelureles cendres du tombeau et opposent au mas que changeant du Temps leur grande figure où s'incarne la vérité. Plus d'un prophète, il est vrai, enseigne dans ses carrefours, plus d'un voyant attire sur sa tête la foudre du ciel pour éclairer un moment l'humanité à la lueur des flammes de son bûcher. Mais arrêtez — qui sera juge ici — qui prononcera entre Saül et Nahas et abandonnera le roi Saül à l'instant précis de la faute pour servir le roi David? Qui distinguera d'emblée le son des trompettes, quand les trompettes sonnent pour Alaric aussi bien que pour Charlemagne ? Qui décidera entre les sorciers, et reconnaîtra les vrais voyants des imposteurs? — Sera-ce cet enfant, là ? Quoi ! laisseriez-vous ce même enfant errer sur un champ de bataille et promener son sourire innocent au milieu des canons ? ou même dans des catacombes où sa torche irait vacillant sous de sinistres courants d'air, au milieu des mystérieux murmures de l'obscurité ? Non ! n'est-ce pas ? jamais un enfant.

Je lus donc de bons et de mauvais livres et aussi des livres qui sont à la fois mauvais et bons, car les bonnes intentions ne font pas toujours les bons livres. Il y en a qui contiennent des preuves si bien définies de l'existence de Dieu, qu'au bout de la ligne le doute s'est défini avec la même netteté dans l'esprit de l'homme, en sorte que l'athéisme nait de la suggestion ; il y a des livres moraux faits pour exaspérer la vertu, des livres


amusants qui rabaissent la dignité humaine, des livres gais qui nous font pleurer par le plus beau soleil, et aussi des livres mélancoliques, qui nous font rire à l'idée que dans cette vie détraquée on puisse gémir sur une injustice de plus ou de moins.

Le monde des livres est toujours le monde, je le répète; l'un et l'autre ont, grâce à Dieu, la providence de Dieu pour garder et fortifier ceux qui y flottent : avec quelques luttes, sans doute, pour éviter les brisants, quelques brassées désespérées dans les eaux profondes —Il m'arrivait d'y perdre la respiration de mon âme et de m'écrier : « Que Dieu me sauve s'il y a un Dieu ! » — Et Dieu me sauva, en effet ; et chaque vague me renvoyant d'une erreur à l'autre, me rapprocha de la vérité.

Je le pressentais. Toute cette angoisse qu'on éprouve au milieu det la tourmente des opinions humaines, cett£ pression qui s'exerce dans tous les sens, de haut en bas, du fond à la surface, est peut-être pour le mieux après tout : elle nous rejette à la fin sur le rocher ; elle nous ramène à une noble confiance en nous-même, à l'usage de notre propre instinct — et prouve simplement que la raison pure est supérieure à toutes les déductions. Essayez-en. Appuyez aux. remparts célestes les échelles, de la logique au moyen desquelles vous espérez atteindre ces hauteurs, — montez pas à pas — votre regard ira plus vite que vos pieds ; ce rayon paissible qui. sort de vous-même sans que vous puissiez dire ni pourquoi ni comment, d'un vol aussi droit, aussi rapide que celui de la lumière, s'élèvera jusqu'à Dieu.

' Les jeunes cygnes, guidés par leur instinct, trouvent l'eau sur laquelle ils doivent vivre, mais l'homme vient au monde ignorant son propre élément ; il cherche sa


voie comme à tâtons, égaré qu'il est d'ailleurs par le péché héréditaire, sa vue intérieure troublée, obscurcie par ses sensations. Bientôt son âme s'éveille — alors, qu'il devienne attentif, qu'il adore, qu'il obéisse, car ces manifestations muettes d'une imparfaite vie sont les oracles d'une Divinité vivante attestant l'au delà. Quelques-uns voient dans l'âme une page immaculée : qu'ils l'appellent plutôt un palimpseste; c'est le manuscrit d'un prophète profané, effacé et noirci par un moine, une apocalypse déguisée sous un Longus ! en sorte qu'en feuilletant son texte obscène nous pourrons distinguer peut-être quelque trace fine et pure de ce qui y fut écrit, quelque reste d'alpha et d'oméga révélant l'écriture primitive.

Des livres ! et encore des livres ! J'avais découvert un secret. Dans une mansarde on avait empilé des caisses de volumes aux initiales de mon père ; il y en avait dans tous les sens et jusqu'en haut. Je me glissais parmi ces caisses géantes — fossiles de mon passé — comme une toute petite souris qui se promènerait entre les côtes d'un mastodonte. J'allais, moi aussi, grignotant de çà et de là, attirant à moi, à travers une fente, le premier livre qui se présentait, je m'en emparais avec des fièvres de terreur, de hâte, de joie victorieuse ; je l'emportais sous mon oreiller, et, le matin, une heure avant que le soleil me permît d'y lire, il me semblait en sentir les pulsations sous ma tête. Mes livres !... à la fin, les temps étant mûrs, je mis la main sur les poètes.

La terre entre en fureur quand les flammes intérieures l'atteignent au cœur, ellejette à bas temples et marchés, arcs de triomphe et tours d'observatoire, pour se frayer un chemin vers la liberté. Ainsi mon âme, au premier


contact de ce doigt divin de la poésie, rejeta loin d'elle les conventions, et se leva en sursaut, convaincue des grandes éternités en face de deux mondes.

Quoi ! Aurora Leigh, est-ce ainsi que vous parlez des poètes et cela sans rire ? de ces menteurs vertueux qui rêvent de choses obscures, exagèrent le soleil et la lune et disent la bonne aventure dans une tasse à thé.

J'en parle comme des seuls organes qui restent à Dieu de nos jours pour nous dire la vérité de sa part, la vérité essentielle opposée aux vérités relatives et temporaires; les seuls guides enseignant à l'humanité à découvrir, dans l'ombre qui se dessine sur les murs d'un charnier, la véritable stature de l'homme, droite, sublime, et qu'un apôtre nous a dit être celle des anges. EL pendant que les hommes ordinaires construisent des voies ferrées ou établissent des lignes télégraphiques, règnent, moissonnent, dînent et secouent la poussière des somptueux tapis de ce monde, afin que les rois y marchent, le poète soudain les arrête de sa voix tonnante : — Voici l'âme, voici la vie, voici le mot qui se dit au ciel, voici Dieu descendant parmi nous ! à quoi donc êtes-vous occupés?—Et voilà tous ces ouvriers tressaillant au milieu de leur besogne, se retournant, levant la tête, et sentant pour un moment que le battage des tapis, encore que ce soit un joli métier, n'est pas après tout l'œuvre capitale.

0 mes poètes, suis-je donc l'un de vous, que je vous aime tant — ou est-ce en vous aimant seulement que je m'unis ainsi à vous? De ce parfum de thym qui s'attache à mes sandales, faut-il conclure que j'ai vraiment escaladé en personne votre colline sacrée, ou simplement que les pans de vos robes, traînant à travers mes rêves,


m'en ont imprégnée? Si ma joie et ma souffrance, ma pensée, mes aspirations, comme certains instruments, ne résonnent que sous un souffle mélodieux, est-ce à dire que j'aie besoin, pour vibrer, de l'inspiration de vos chants ? ou la musique est-elle bien de moi ; comme la voix d'un homme est proprement sienne, comme notre âme nous appartient parce que nous l'avons reçue de Celui qui a soufflé en nous une respiration de vie? Voilà un problème à méditer pendant la saison brumeuse.

Le ciel, cependant était serein, lorsque je sentis pour la première fois mon pouls battre à l'unisson du leur; lorsque les palpitations rythmées de mon sang et de mon cerveau, comme le vent qui blanchit les saules en retournant leurs feuilles, bouleversèrent pour moi le sens des mots et m'en révélèrent les dessous inneffables. 0 délice et triomphe du poète ! qu'il prononce le simple oui ou non d'un autre, une petite parole humaine d'espérance, il dira cette parole de telle façon qu'elle vous transperce comme un fer rouge, apportant une révélation spéciale, ébranlant tous les cœurs — Représentons-nous quelqu'un d'entre les morts qui reviendrait nous parler les yeux rayonnants : de même dans la poésie la chose reste familière, mais l'expression est devenue céleste. Pour lui, le poète, il contient à peine son ravissement quand il sent palpiter en lui l'ange qui vibre en harmonie avec les innombrables esprits des autres mondes, s'abreuvant de lumière au delà des limites du temps.

0 vie, ô poésie qui es la vie au dedans de la vie ! toi, dont les aspirations vers les vérités invisibles dépassent les facultés de notre être physique; toi, mon aigle royal, dont les serres encore brûlantes de la foudre de Zeus


m'ont ravie bien loin de tous les bergers et de tous les troupeaux jusqu'à cet Olympe où je devais servir désormais. Mon rôle était d'offrir à ces dieux éternellement gais, la coupe d'ambroisie où s'humectaient leurs lèvres rieuses; enivrée moi-même du seul regard de leurs yeux tout en leur passant à la ronde le divin breuvage. Quel - aspect sublime ont ces dieux !

C'est assez, Ganymède. Bientôt nous laissons tomber f la coupe d'or aux pieds d'Héré, et notre défaillance nous ramène sur la tere. Nous nous y trouvons la face contre ; le sol, au milieu des pommes de pins, couverts d'une i froide rosée, entourés de chiens qui aboient, de chevriers railleurs : — Que lui arrive-t-il à présent ? semblent-ils f dire tous. — Voilà les hauts et les bas dont le poète est coutumier.

Mais en suis-je bien un? Le nom est royal, et je n'ose ) en vérité signer ainsi comme une souveraine authenj tique, malgré le sang princier qui semble parfois coui rir dans mes veines, avec une sensation à la fois de grandeur innée et de souffrance. Quoi qu'il en soit, je n'ose : il est trop facile de devenir fou et de singer un Bourbon sous un diadème de paille : la chose est trop commune.

Plus d'une âme fervente a forgé des rimes qui eût forgé de l'acier, si l'occasion s'en était présentée, dans ■ son ardeur avide de faire quelque chose. Plus' d'une âme tendre a enfilé ses regrets sur une soie rythmée comme les enfants font des colliers de primevères : — plus ils prennent de peine, plus leur ouvrage se fane. Les jeunes gens et les jeunes filles sèment trop souvent leur folle avoine dans des vers anodins avant de réaliser une vie utile. Hélas ! si presque tous les oiseaux chantent


à l'aurore, nous ne confondrons pas l'hirondelle avec l'alouette sacrée.

En ces jours-là, pourtant, je n'analysais jamais rien, pas même moi. L'analyse vient tard. Au commencement on aperçoit la nature de face, en plein soleil, les pau- pières s'abaissent devant toute cette gloire, — à force d'éblouissement, la forme nous échappe. Je vivais en -ces jours-là, et parce que je vivais, j'écrivais sans y avoir d'ailleurs d'autres droits; c'était mon cœur qui battait dans mon cerveau. Le cours violent de la vie anéantissait les bornes : qne m'importait la limite entre mon ,champ et celui de mon voisin ? Nous jouons à saute-mouton par-dessus le dieu Terme; l'amour que nous éprouvons se mêle, à celui qui nous apparaît hors de nous ; la distinction s'efface presque entre aimer et être aimé, entre agir nous-même ou subir l'influence d'autrui. Dans cette première course du char de la vie, nous ne savons pas distinguer si c'est lui qui nous entraîne, ou si .c'est la forêt qui fuit le long de la route.

Ainsi, avec la plupart des jeunes poètes, j'imitais de beaux vers d'une façon médiocre que j'appelle aujour,d'hui une profanation. « Ne touche pas, ne goûte pas. » — Nous sommes trop corrects nous qui écrivons avant la maturité. Nous jouons de la cithare jusqu'à nous faire -mal aux doigts comme si nous ignorions encore le contrepoint. Nous traitons la Muse en vieille connaissance ; on dirait à entendre nos apostrophes à son adresse, que sa tête aux tresses pourpres nous est apparue dans le fourré aussi souvent que celle du cerf. Que de pastiches avec tant de sérieux ! quels résultats stériles pour de virils .efforts ! quelles froides odes sortant d'un four chauffé à

.blanc ! Dans ces idylles, les vaches sont si artificielles


i ; quelles étonneraient le poète si elles se mettaient à l'écla| bousser en chassant les mouches avec leurs sabots. Dans :j ces poèmes didactiques on ne voit que contradictions

— dans ces contrefaçons d'épopées, des trompettes : criardes qu'un enfant aux joues roses pourrait emboucher pour faire rire sa mère. Et les douleurs élégiaques,

■; et ces chants d'amour ramassés sur la route comme des ' bouquets de rebut, d'autant plus mauvais qu'ils sont plus ardents. Toutes choses écrites par des matinées heureuses, avec un cœur matinal aussi, brûlant d'amour, il actif dans la résolution, — faible seulement pour l'art. i Souvent, il est vrai, les formes anciennes palpitent sous l'effort d'un sang jeune, les vaisseaux, un peu déformés, : se tendent sous l'action du vin nouveau. Epargnez les i vieux vaisseaux — n'y versez pas le vin nouveau.

> Excepté l'âme de Keats, cet homme qui ne progressa pas graduellement comme les autres, mais accomplit en vingt ans une révolution parfaite autour de lui-même et mourut, après avoir, dans ce court espace de temps, condensé toute une vie — à part cette âme exceptionnellement forte, je trouve étrange, et j'ai peine à comprendre, que la plupart des jeunes poètes écrivent comme s'ils étaient âgés, que Pope ait eu soixante ans à seize,

que Byron imberbe fut académique, et ainsi de beaucoup d'autres. Ils ne se sont peut-être pas assez attardés dans l'extase, pour en arriver àla clairvoyance—leurmémoire se mêle à leur vision et la trouble.

Ou peut-être encore faut-il, pour découvrir la Muse: sphynx, que le désert de la mélancolie environne de toutes parts le jeune chercheur.

Pour moi, j'écrivis, comme les autres, des poèmes faux. les croyant vrais, parce que j'étais moi-même sincère en


les composant; peut-être, depuis lors, en ai-je écrit de meilleurs avec moins de complaisance.

Je ne pouvais cacher à ceux qui m'observaient cette vie intérieure qui s'éveillait en moi. Ils apercevaient de temps en temps à ma fenêtre une lumière qu'ils n'y avaient point mise : qui donc l'y avait placée? La sœur de mon père tressaillait quand elle voyait mon âme luire dans mes yeux. Elle ne pouvait me contester le droit d'en avoir une , apparemment, mais elle objectait timidement qu'une âme est un objet dangereux à porter au milieu de tout le salpêtre répandu dans le monde. c Aurora, me disait-elle parfois, avez-vous fini votre tâche ce matin? Avez-vous lu dans ce livre? Etes-vous prête à prendre votre crochet? » — Elle semblait vouloir dire: Quelque chose va de travers, je le sens. Je ne t'ai pas suffisamment pétrie pour l'usage auquel je te destine, comme le grain qu'il faut moudre et triturer si l'on ne veut le voir fermenter aux premières pluies. — Eh! quoi? ne vois-je pas pousser une tige verte? te permettrais-tu de croître ? — Je répondais en lui présentant mon livre de récitation, ou mon résumé à examiner, en m'asseyant à l'ouvrage qu'elle me rappelait, et pendant des heures, je tirais l'aiguille, en regardant aller et venir mon fil. Je n'en étais pas plus triste pour cela. Derrière le mur des apparences, mon âme continuait à chanter, aussi séparée du mal que l'alouette qui chante là-haut, quand nous la perdons de vue, dans son vol tournoyant au milieu des espaces bleus.

Ainsi, moitié par un labeur forcé, moitié par un travail spontané, la vie du dedans se communiqua à la vie du dehors. Mon âme en se développant sembla fortifier mon corps, ma figure moins émaciée prit des couleurs,


quoique toujours un peu pâle; mes sourcils s'arquaient plus résolument au-dessus de mes grands yeux bleus, quand je me regardais dans la glace. Je me disais alors: — Nous vivrons, Aurora! nous serons forte. La meute est après nous; mais nous ne voulons pas mourir.

Quiconque vit d'une véritable vie aimera d'un véritable amour. J'appris à aimer cette Angleterre. Très souvent, avant l'aurore, ou pendant les mystérieux méandres des après-midi, dédaignant mes persécuteurs, je me plongeais dans les gorges de mes collines, comme un daim poursuivi se jette à l'eau tout frissonnant de terreur, tout écumant de sa course. Quand j'étais, moi aussi, à l'abri des poursuites, ayant mis entre moi et la maison ennemie maint coteau vert, j'osais me reposer, ou errer à l'aventure sur la mousse, ce qui est une manière plus douce encore de se reposer, en regardant au loin les plus petits mouvements du sol: à les voir, on dirait que le doigt divin, en modelant la terre anglaise, l'avait touchée sans appuyer. Quelle verdure partout! une mer verte qui moutonne, des mamelons si petits que le ciel semble avoir pour eux des caresses, tandis que les grands blés paraissent grimper jusqu'à lui ; des recoins de vallons, tout garnis d'orchidées, tout animés par le murmure d'invisibles ruisseaux ; des pâturages où l'on distingue à peine les blanches pâquerettes de la blanche rosée, et où de loin en loin les chênes elles aulnes légendaires résistent au poids de leurs énormes branches feuillues. Alors, je pensais que la patrie de mon père était digne aussi d'être le pays de mon Shakespeare.

Si j'errais souvent seule, sans permission, il m'arrivait aussi d'accompagner, avec l'autorisation de ma 'tante, Romney et son ami Vincent Carrington, jeune peintre


dédaigné de ses contemporains à cause de ses idées personnelles sur son art : à son point de vue, il suffisait de bien peindre un corps, pour que l'âme s'y révélât, comme dans les œuvres du premier Maître. Promenades charmantes! Ce jeune artiste parlait quelquefois de son dernier voyage en Italie. Il me semblait alors entendre jouer d'un instrument à un diapason trop élevé, — qu'on écoute cependant parce que la musique est belle.

Plus souvent nous nous promenions à deux quand il plaisait à mon cousin Romney de marcher avec moi. Nous lisions ensemble, nous causions, nous nous disputions au hasard. Nous n'étions pas des amoureux, pas même des amis bien assortis, mais plutôt des érudits qui ne sont pas d'accord : lui, trop préoccupé de ce qui est, moi, peut-être trop ardente pour ce qui pourrait être.

Mais quoi! les grives chantaient, et il me semblait que leur chanson agitait mon sang aussi bien que les feuilles des aulnes. Je me retournais : d'un geste, je faisais remarquer à mon compagnon que, malgré la triste marche des choses d'ici-bas, sur laquelle il gémissait, toujours, les grives n'en chantaient pas moins. A ces mots, le front du penseur se rassérénait. Il supportait avec une patience mélancolique et bienveillante mes poétiques effusions sur la nature. Je m'extasiais sur les splendeurs du ciel et des champs, les violettes heureuses cachées au bord de la route, les primevères couvrant de leur or le revers des fossés; les haies inextricables que les vaches fourragent de leurs museaux gourmands et de leurs cornes impatientes entre les branches pendantes du tremble — haies vibrantes d'insectes où les papillons blancs font l'effet de fleurs de Mai qui auraient pris vie; les coteaux, les vallons, les lointains boisés enve-


« lippes d'une brume dont le réseau argenté couvre à demi j fermes et granges; le bétail dispersé dans les pâturages, a les cheminées des chaumières fumant parmi les arbres, les senteurs de leurs petits jardins se mêlant dans l'ati ««sphère aux parfums des vergers. — « Voyez, lui i disais-je, la présence de Dieu ne se fait-elle pas sentir . sur la terre? et nos actions, quelles qu'elles soient, 'f auraient-elles le pouvoir de le supprimer? N'y aurait-il, p»urles pauvres, que la misère et le crime? Ouvrez les yeux, vous dis-je! » — Et j'avançais gaîment dans l'herbe , épaisse, et battant des mains, je déclarais que tout est  très beau.

Au commencement, Dieu appela son œuvre bonne, . et même alqrs, selon qu'il est écrit, -le mal n'était pas T loin. Quand nous appelons, les choses bonnes ou belles, - au moment même où nous parlons, le- mal est en nous, tu autour de nous. Prions, afin d'être délivrés du mal.


II

Les mois se suivaient. Un matin, jem'éveillai au seuil de mavingtième année ; je regardai en arrière et en avant : incomplète et comme femme et comme artiste, j'étais confiante poùrtant, je croyais à la possibilité d'atteindre la perfection; je tenais la création tout entière dans ma petite coupe, souriant au moment d'y plonger ma lèvre altérée, en communion de cœur et d'âme avec mon prochain, s'appelât-il l'humanité.

J'étais contente, ce jour-là. Juin régnait en moi, avec ses multitudes de rossignols et de boutons de roses. Je me sentais si jeune, si forte, si sûre de Dieu, si heureuse que je n'eusse guère pu désirer d'être sage. Me trouvant vieille à vingt ans, j'avais envie de rappeler à moi, pour un instant, mon enfance, de la revoir en face dans un jeu d'enfant, avant de lui dire adieu pour toujours. Cette fantaisie me fait bondir au dehors à la première heure, sans prendre le temps de m'embarrasser de mon chapeau ; — j'essuyai de ma robe la rosée de la pelouse, je dépassai massifs et acacias, voulant me fêter à ma manière, tandis que ma tante dormait encore. Tout en courant, je me murmurais à moi-même, comme font les abeilles quand elles butinent : « Les plus grands poètes attendent


la couronne jusqu'à ce que la mort ait blanchi leur crâne ; il en sera de même pour moi, à moins que je ne sois indigne de cette grande adversité — et certes je ne voudrais pas en être exempte. Pourquoi donc ne me couronnerais-je pas moi-même aujourd'hui, non par orgueil, mais pour m'amuser, pour savoir ce qu'éprouve un front à se sentir ceint de feuillage, avant de devenir insensible, comme celui de Dante, à cette douce pression. Du feuillage, mais lequel? »

J'attirai les branches à moi, afin de choisir. « Pas de laurier... le destin renie les cœurs trop présomptueux; pas de myrtes, il est réservé à l'amour; or, l'amour est quelque chose de solennel qu'on n'ose pas toucher à une ; heure aussi matinale. Cette verveine outrepasse son droit t de symboliser la passion par la vivacité de son parfum ; et, tout auprès, cette rose de Gueldre, à la moindre suggestion de la brise, éparpillera ses pétales... Ah! voici ce qu'il me faut : ce lierre qui pend le long du mur en traînes gracieuses et dont toutes les feuilles, en poussant, ont l'air de penser à la guirlande qu'elles formeront: „ Grandes, douces, dentelées comme celles de mes vignes d'Italie, elles me plaisent, ces feuilles de lierre, ces tiges ... audacieuses qui se sentent assez fortes pour escalader les hautes parois — elles conviennent aux tombeaux comme aux thyrses, elles. s'enroulent bien autour de mes , cheveux.

Et tout en me disant cela, moitié en paroles, moitié en chant, car certaines pensées sont pareilles à des cloches qu'on ne peut toucher sans en tirer un peu de son, j¡e cueillis une branche qui, ainsi secouée, m'aveugla de rosée, et la posai en. guirlande sur mon front. En me retournant, je me trouvai en face de mon public — mon


cousin Romney, la bouche deux fois plus grave que les yeux.

Je restai clouée à ma place, les bras relevés comme ceux d'une cariatide demeurée seule debout sur les ruines d'un temple, persistant dans une pose qui ne répond plus à sa destination première. Mes jours en feu n'étaient pas de pierre, pourtant!

— Aurora Leigh! la plus matinale des aurores!...

Je saisis sa main tendue vers moi; les naufragés s'emparant au hasard de celle qui leur apporte du secours! la marée montante avait bien, en effet, surpris l'enfant au milieu de ses jeux, écrivant son nom sur le sable trop près du flot. Je rougissais ridiculement de cet enfantillage. — « Vous, mon cousin! »

De ses yeux, le sourire pas&a sur ses lèvres et devint ironique :

— Voici, me dit-il, un livre que j'ai trouvé. Aucun nom n'y est inscrit. Des poèmes, à en juger d'après la forme; un peu de grec sur les marges, du grec de dames, sans accents. Si je l'ai lu? Non, pas un mot. J'ai vu d'emblée qu'il y avait de la magie là dedans; cette lecture évoque les esprits malins. Je le rapporte à la magicienne.

— Mon livre! Où l'avez-vous trouvé?

— Dans le creux, au bord de la rivière, près du hêtre dont la dryade, m'avez-vous dit, a un cœur de naïade et soupire après les eaux.

— Merci.

— C'est plutôt à moi de dire merci. Je viens de voir que vous n êtes ni trop poète ni trop magicienne ni trop pédante, ni trop rêveuse pour être femme en même temps. Un nouveau sourire de ses yeux vint affleurer le lierre dont j'étais couronnée. Je répondis gravement.


— Les poètes, par malheur, doivent forcément être hommes ou femmes.

— Oh ! mais, par bonheur, ni les uns ni les autres ne sont forcés d'être poètes. Tenez-vous-en à votre guirlande verte, jolie cousine ; à rêver de pierre et de bronze, vous ne gagneriez que des maux de tête et vous saliriez peut-être la blancheur de votre robe du matin.

— C'est là votre opinion. Parce que j'aime le beau, faut-il que j'aime le plaisir surtout? — vous me faites payer cher ma blancheur et ma tranquillité. Soit, vous connaissez le monde, et vous n'ignorez que votre cousine, c'est peu de chose. Mais apprenez ceci : j'aimerais ; mieux jouer mon rôle dans la mission de ceux qui sont morts pour Dieu, qui, pour répandre sa gloire, ont risqué leurs robes blanches au milieu des souillures d'ici-bas, que de demeurer oisive, immobile, n'osant faire un ( pas de crainte de salir la mienne dans la poussière. Je ; veux marcher à tout prix. Je préfère même les maux de tête s'il n'est point sans eux de pensée active et de con; ception harmonieuse. Aujourd'hui, justement, pour i mon anniversaire, j'ai le droit de choisir.

— Chère Aurora, choisissez plutôt de les guérir. Vous avez des moyens pour cela.

— Je comprends. Vous trouvez les maux de tête trop j nobles pour mon sexe, vous pensez qu'il me vaudrait mieux souffrir par le coeur ; cela est plus décent, plus spécial à la femme, plus tolérable aux, yeux de tous, < excepté aux nôtres.

En disant ces mots, je dénouai ma guirlande, que je » balançai dans ma main avec un mélange de dépit et de - malice, tout en marchant auprès de lui; je lui jetai un regard de côté pour découvrir ce qu'il pensait, pareille


à un faucon posé sur le poing du chasseur, la tête un peu penchée, l'œil effrayé et défiant à la fois, qui semblaB dire : « Attendez, vous allez voir ! Je vais m'envoler tout à l'heure et vous ne m'en empêcherez pas ! » Momi fauconnier muet me répondit d'un simple geste qui signi. fiait: « Envolez-vous donc! :J Nous marchions en silence,*! quand soudain, arrivés en vue de la maison, il saisit ii l'autre bout de ma branche de lierre, et s'écria : —r Aurora ! * Je demeurai immobile, ma respiration même s'arrêta. i — Aurora, ne plaisantons pas. Laissons là ce jeu du cœur et de l'esprit. La vie, c'est l'union de l'un et de)i l'autre, quand ils sont actifs, complets, sérieux. Ce sont i des hommes et des femmes qui font le monde, de même) que la tête et le cœur font la vie humaine. Que l'homme) et la femme agissent, il y a du travail pour tous suri cette terre assiégée de maux, et la pensée ne saurait i accomplir l'œuvre de l'amour. Mais travaillez avec uni but, je veux dire en vue d'une utilité quelconque, et t non pour ces satisfactions futiles qui à la longue s'inter- -posent entre nous et la vraie lumière. Oseriez-vous con- fondre ces jouissances personnelles avec la gloire de ) Dieu? Ce livre écrit par vous, je n'en ai pas lu une page ; ; mais une rose lancée en l'air retombe infailliblement h le calice en bas : de même, malgré votre jeunesse et, votre pureté; votre livre, étant l'œuvre d'une femme, ne ï peut valoir ni plus ni moins que ceux des autres femmes v Et quand il vaudrait mieux qu'en adviendrait-il ? Il 1 nous faut maintenant ce qu'il y a de plus élevé dans il l'art, ou point d'art du tout. Le temps est passé dessf dieux en miniature, des nymphes et des tritons. Le poly-v

théismes'incline devant Dieu, ce résumé de ce qu'il y ^


I

s de meil-leur. Un Dieu suprême, ou point de Dieu. De même pour l'art, je le répète. Qu'on nous donne des arts divins où l'inspiration se révèle, dont la réalité égale celle de nos douleurs, ou qu'on nous laisse à nos douleurs, car en les supportant avec une patience toute prosaïque faite d'espérance, nous remportons un triomphe qui fait de ^ nous-mêmes des dieux. Vous êtes jeune, vous, comme - l'était Eve, au premier jonr, l'aube a mis son reflet sur | votre visage ; m&issachez, petite cousine, que ce monde où vous vivez a fini de fêter des enfants et garde ses î couronnes pour les suspendre à des ruines. Nous ne i mettons plus en vers les cris de l'humanité traquée par la meute sanguinaire jusque dans le tombeau vide où î elle ne put retenir le Christ. Cette humanité est singu;ï lièrement opprimée. La sueur çlu travail, mentionnée •i dans la sentence divine des premiers jours, s'est changée i en sueur d'agonie coulant sous la torture. Qui donc a le f temps, pensez-y, de s'asseoir pendant une heure seule« ment, pour écouter les cymbales dont jouent des mains ci blanches ? Quand l'Egypte sera vaincue, que Marie chante son cantique. Mais avant, c'est Moïse qu'il nous faut.

— Ah ! voilà !... mais où est Moïse ? se trouvera-t-il un Moïse! Vous le chercherez vainement parmi les roseaux, é tandis que vainement je joue des cymbales. Accorjf1 dez-moi pourtant que ces instruments ont servi à quel!,O que chose parfois, ne fût-ce qu'à coloniser des ruches

— et en ce cas il n'y a pas un grand inconvénient à ce "j qu'ils soient entre des mains de femme.

J" — Mais c'est là justement ce que je blâme. Vous jouez, comme les enfants, près d'un lit de mort, et vous vous -A attribuez le. rôle d'un prophète chargé d'instruire les i vivants. La femme ne comprend rien à toutes ces choses.

1 a


Elle ne généralise rien, — pas même la douleur ! Votre cœur aux battements si rapides, ce cœur si plein de sym-! pathie pour les souffrances individuelles, qui ressent si vivement la douleur de chaque plaie particulière, et qui à chaque blessure se donne tout entier, est incapable< pourtant des s'ouvrir, large et profond, à la misère universelle. A vos yeux, la race humaine, c'est tel enfant ou tel homme rencontré un matin, tout transi, près de cette grille peut-être. Vous recueillez quelques cas de ce genre, et si vous êtes forte, vous écrirez des livres sur les usines, sur les esclaves, comme si votre père était un nègre ou votre fils un ouvrier. Tout ce avec quoi vous ne pouvez vous identifier vous demeure indifférent. Eh bien, moi, je vous trouve dure aux maux de l'hu-I manité. Voici le monde à demi aveuglé par la lumière' intellectuelle, à demi abruti par la civilisation ; les soies: de Tarse lui ont apporté la peste, ses cris de détresse montent vers le ciel, à l'occident, à l'orient, le long de . toutes les voies ferrées ; partout il nous apparaît fou de douleur ou de péché. Or, se trouve-t-il une seule femme parmi vous, qui pleurez si aisément, pour pâlir à la vue: de ce tigre ébranlant sa cage? — une seule qui s'arrête: au milieu d'un bal où qui cesse d'enfiler des perles: pour méditer sur cette somme énorme d'angoisses,; jusqu'à en mourir de désespoir? — Montrez-moi unei larme, une vraie larme comme celles de Cordélia, dan? de beaux yeux pareils aux vÔtres, qui soit causée par la folie universelle. Vous ne pouvez prétendre que vous en pleureriez, n'est-ce pas ? Vous pleurez sur ce que vous connaissez, sur un enfant aux cheveux blonds que vous aurez une fois touché du bout du doigt, et dont la 1 maladie vous fait de la peine; — mais songeriez-vous à

É


pleurer parce qu'il y a sur notre terre des millions de j malades ?... Non, vous dis-je: pas plus que vous ne son-geriez à pleurer sur un problème de mathématiques ou d'algèbre. Aussi ce monde, incompris de vous, ne peut subir votre influence. En femmes personnelles et pas-i sionnées que vous êtes, vous nous donnez de tendres * mères, des épouses parfaites, des madones sublimes, des i martyres, mais vous ne nous donnerez pas un Christ. i Et, à mon avis, vous ne nous donnerez pas non plus un ;« poète.

— Et vous concluez ?

— Ceci, simplement : que vous, Aurora, avec votre ; grand front vivant et vos paupières fermes, ne pouvez >. condescendre à jouer avec l'art, ainsi qu'un enfant avec '• un sabre, pour faire montre de courage, admirée,

■j comme lui, pour ce simulacre d'action, parce que l'action vous est impossible. Les louanges mêmes de la critique ne sauraient vous satisfaire ; on sent qu'en jugeant votre livre, elle ne considère pas la valeur intrinsèque de r l'œuvre, mais l'œuvre d'une femme, et ce respect relatif » cache mal un dédain absolu. « Excellent, dit-on ; quelle i grâce! quelle aisance, quel style coulant, quel trait dé> licat... C'est presque de la pensée; nous estimons que ce livre fait honneur au beau sexe ; nous faisons place à la nouvelle muse parmi nos écrivains féminins, nous féli- citons notre pays de produire des femmes... qui savent ( épeler. »

— Arrêtez! dis-je, l'émotion m'étant venue à mesure qu'il parlait. — Si vous n'avez lu mon livre, vous avez. bien lu dans mon âme. Vous jugez avec raison que je ne voudrais pas m'abaisser, je ne dirai pas à entendre de pareilles louanges (au reste les éloges de toute espèce


sont qu'un pauvre but), mais à un pareil usage de la vie-qui est précieuse, et de l'Art, qui est sacré. Je suis jeune et peut-être faible, vous me le dites du moins, par lte seul fait que je suis femme. Pour tout le reste, je vous rends grâces de votre équité. Je préférerais danser sur la corde en plein champ de foire, à la grande joie des petits mangeurs de pain d'épices, que de composer des vers passables, intolérables aux hommes qui agissent souffrent. Mieux vaut mille fois poursuivre un métier frivole par des moyens sérieux, qu'un art sublime d une ; manière frivole. D

— Choisissez une tâche plus noble, Aurora, pour laquelle sont faits vos yeux humides, vos lèvres palpi- tantes, votre cœur haletant. Nous sommes jeunes, vous et moi. Regardez autour de vous. Ce monde, où nous i. -sommes venus tard, est comme enflé de générations disparues et de leurs crimes. La pioche de la civilisation grince d'une manière horrible sur les ossements des mortel et ne peut retourner qu'un sol fétide. Tout succès prouve un insuccès partiel ; tout progrès implique des chose dépassées ; tout triomphe, quelque victime écrasée sous les roues du char - tout gouvernement, quelque tort. EL les riches font les pauvres, et les pauvres maudissent le* riches, et tous agonisent pêle-mêle dans le spasme soci et la crise des siècles. L'époque où nous vivons noi» impose une vocation unique. Les temps sont accomplis. Il n'y a à voir ici que l'homme riche et Lazare, l'un eK l'autre dans les tourments, entre eux un gouffre, et pal la moindre allusion au sein d'Abraham. Qui donc,

Atirora, étant homme, peut demeurer insensible en faet de ces choses et ne jamais se creuser l'âme à la rechercha de quelque grand remède? — Quoi ! n'y aurait-il aucuÉ


remède pour cette douleur dans toute la terre, ni même dans les cieux?

— Vous croyez en Dieu pour ce qui vous concerne, n'est-ce pas ? vous croyez que le Créateur de toutes choses peut faire sortir les bonnes des mauvaises comme les hommes plantent les tulipes sur du fumier quand ils les veulent plus belles?

— Il est vrai. La mort est semblable à la vie,, pour parler exactement. Et rien dans toute la nature ne meurt au sens humain du mot tant que Dieu, par le fait de son essence divine, préside à la vie perpétuelle. C'est là, je le sais, une vérité abstraite, philosophique, que j'appellerai la communion avec Dieu — mais moir je sympathise plutôt avec l'homme (et c'est pourquoi sans doute j'ai été créé) et quand j'assiste à une angoisse, c'est bien la mort que je vois. Remarquez ceci : les mastodontes, avant de passer à l'état de fossiles, n'au-raient pas, j'imagine, retiré une grande consolation de la nouvelle que les éléphants devaient prendre leur place dans le règne animal: de même, comme homme, je partage les sentiments de mes semblables dans le temps présent et non dans un avenir problématique.

— Est-il possible, mon cousin ? le monde est-il donc si mauvais sans qu'aucune rumeur ne m'en arrive dans ma retraite ? je sais bien qu'il a toujours été méchant — mais à ce point ?

— Oui, Aurora. Hélas ! mon âme est devenue, sombre à force de sonder cette grande masse d'iniquités. Que nous les appelions vices, mécontentement, nécessités du pouvoir ou complicités de la crainte, tout concourt à former nos statistiques désespérantes. C'est une chose terrible que de voir le mal et la souffrance qui règnent


dans le monde ainsi réduits sur une page en chiffres silencieux, simples et clairs, comme l'œil de Dieu voit le pourquoi de toutes les tombes de la terre; c'est une chose terrible, dis-je, que de comtempler ce spectacle pour qui n'étant pas Dieu, ne peut remédier au désordre qu'il voit. Puis-je faire autrement que de sacrifier mes années, mes talents, mes intérêts particuliers, avec tous les hommes secourables, si tant est qu'il y ait un secours pour une pareille détresse ? Le sang de l'humanité qui coule dans mes veines est assez fort pour me pousser à accomplir ce devoir.

Alors je pris la parole.

— Il n'y a pas bien longtemps que je suis sur le rivage de la vie et ses eaux amères ont à peine atteint mes pieds. Je ne puis juger de ses marées — je le pourrai peut-être plus tard. Une femme, à années égales, est toujours plus jeune qu'un homme, parce qu'il ne lui est pas permis de mûrir au soleil et à l'air extérieur, et qu'on la garde en robes longues bien après qu'elle est en âge de marcher. Vous en jugez autrement, vous autres hommes; vous pensez qu'une femme mûrit comme les pêches, par les joues surtout. Admettons que, jeune par les années, je sois plus jeune encore en tant que femme. Mais un enfant peut dire amen à la prière d'un évêque et la comprendre ; pour moi, incapable de trancher le nœud des questions sociales, je puis applaudir à une compassion auguste, à la pensée chrétienne qui s'élève au-dessus des buts vulgaires et égoïstes. Acceptez mon admiration.

Son regard brûlant se tourna vers moi.

Est-ce là tout ? me dit-il : pas d'autre concours ?


— Quel concours ? Si la nature elle-même, à votre i avis, dédaigne ma voix parce que c'est celle d'une femme, vous ne manqueriez pas de mépriser mon aide. » Comment demandez-vous à une femme ce qu'elle ne peut donner?

Il saisit mes deux mains dans les siennes, et plongea 0 dans mes yeux un regard où pesait toute son âme.

— Je lui demande ce qu'elle peut donner, son amour, tune vie en commun à travers des devoirs amers. Je lui ) demande d'être ma femme.

— Dieu soit témoin entre nous ! dis-je, et il me sembla j qu'à l'instant je flottais dans une lumière surhumaine qui 1 m'élevait au-dessus de lui. Trop faible pour vivre par .f moi-même, vous m'estimez assez forte pour servir de (soutien à un homme de votre stature ? trop pauvre pour openser, mais assez riche pour sympathiser avec le penseur? incapable de chanter comme le merle, mais comme dui capable d'amour ?

Je m'arrètai. Peut-être étais-je devenue plus sombre ccomme le phare dans son évolution. — Au bout d'un îmoment, j'ajoutai : — Il en est toujours ainsi : toute femme est bonne à vous servir d'épouse.

— Aurora, mon aimée, vous traduisez mal ma pensée. 3 Ne voyez aucune contradiction dans ma manière de vous renvisager, elle demeure aussi respectueuse sous un asepect que sous l'autre. Si votre sexe est faible dans l'art 1 :et en le disant je vous rendais hommage puisque je vous i faisais l'honneur de la vérité), il est fort pour la vie et (pour le devoir. Unissons nos cœurs, vivons ensemble (consacrés au monde qui a besoin des couleurs vives de i l'amour sur le fond gris du temps. Mes paroles vous i semblent abstraites ; elles tendent en effet à vous faire


voir dans l'arène des monceaux de corps décapités, &i informes, enchevêtrés ! L'ange du jugement pourrait à 1 peine se frayer sa route à travers un pareil amas et l atteindre un individu distinct — combien moins Aurora! j Ah ! douce amie, venez, descendez jusqu'à moi : nous j irons la main dans la main, vous pourrez toucher ces 1 victimes une à une — jusqu'à ce que le cadavre inconnu i de chacune d'elles puisse revêtir une ressemblance qui I vous soit familière, celle de votre mère au besoin, afin fl d'émouvoir votre pitié. ^ I

— Je suis une jeune fille, répondis-je lentement, vous 1 faites bien de me rappeler la figure de ma mère. La main 1 de Dieu m'en a séparée trop tôt, hélas ! mais j'ai vu 1 rayonner assez d'amour sur ce visage et sur un autre pour savoir ce que c'est que l'amour. Je n'en ai jamais rencontré davantage. Celui que j'ai vu depuis sur cette froide terre anglaise, pardonnez-moi ceci, n'est pas même suffisant pour faire un mariage. Ce que vous aimez, Romney, ce n'est pas une femme, c'est une cause : vous cherchez une aide et non une maîtresse, ^ une compagne pour seconder vos vues et non une femme qui soit en elle-même votre but. Votre cause est noble, vos vues sont excellentes ; mais moi, indigne de les ser- ' vir, je conçois l'amour d'une autre manière. Adieu. |f

— Adieu? Aurora — est-ce ainsi que vous me rejetez?

— Mon cousin, vous êtes marié depuis longtemps à une idole qui a tout votre cœur : votre théorie sociale. : Soyez heureux ensemble. Quant à moi, je ne suis pas assez docile pour jouer le rôle d'une Agar, servante de l'épouse légitime. J

— Ne plaisantez pas. |N

— Je parle très sérieusement. Vous traitez le mariage


un peu trop à la façon d'un apôtre. Vous supporteriez une femme qui serait... disons le mot : une sœur de charité.

— Faut-il donc renoncer à vous? Me suis-je trompé à ce point dans mes espérances en considérant la femme comme plus noble que l'homme dans sa conception de l'amour, et vous comme la plus noble des femmes? — j'ai donc commis une grande erreur en disant tout simplement, dans mon respect candide de la vérité : « Viens, ô créature humaine, aimer et travailler avec moi ! » — au lieu de vous débiter quelque madrigal sur les Grâces et les Muses, les amants qui rampent à leurs pieds, et mon amour prêt à mourir si vous ne daignez y répondre?

Je l'interrompis avec une indignation tranquille.

— Vous vous trompez en ne voyant dans la femme que le complément de l'homme. Toute créature, vous l'oubliez, demeure seule responsable de ses actes et de ses pensées, de même qu'elle est seule dans sa naissance et dans sa mort. Quiconque dit à une femme loyale : Aimez et travaillez avec moi, — recevra une réponse favorable si l'amour et le travail, bons en eux-mêmes, sont vraiment la meilleure chose que puisse lui offrir l'existence. — Des femmes d'un tempérament plus tendre surprises au moment où elles s'éveillent à la yie, n 'entendront parfois que le premier de ces mots, l'amour, et s'accommoderont de n'importe quelle tâche, pourvu que cet amour chéri l'accompagne. Je ne les blâme pas, bien que par amour, elles se contentent souvent d'un travail stérile : le^ffanatiques de la terre font trop souvent les saints dû paradis. Mais pour moi, votre travail n'est pas le meilleur, ni votre amour non plus. Vous me forcez à parler de moi-même d'une manière présompr


tueuse : j'ai ma vocation, moi aussi, mon travail spécial. Votre monde fût-il deux fois plus misérable que vous ne le représentez, le ciel et la terre m ont donné à faire une œuvre aussi utile, aussi sérieuse que celles de tous vos économistes. Réformez le monde, rendez le commerce possible au chrétien, faites que le droit de chacun n'occasionne de dommage à personne. Effacez de la terre les sillons du Tien et du Mien, que le champ s'ouvre tout grand à l'activité de tous. Où espérez-vous en venir, si l'homme ne dépasse pas de la tête sa prospérité, — si l'artiste ne maintient ouvert l'accès des voies qui séparent le visible de l'invisible, si rompant vos meilleures conventions avec son bien idéal, que Dieu le charge de proclamer, il ne nous révèle ce qui dépasse à la fois la parole et l'imagination? Un homme affamé est supérieur à un animal repu. Nous ne traquerons pas le Beau contre un peu d'orge : de même, vous n'atteindrez pas vos pauvres buts d'alimentation publique ou de confort universel sans vous associer un poète. Il faut une âme pour mouvoir un corps, il faut un homme aux sentiments élevés pour remuer les masses, ne s'agit-il que de les pousser vers une auge plus propre. Il ne faut rien moins que l'idéal si l'on veut enlever quelques grains de la poussière qui recouvre le réel. Si les Fourier ont échoué, c'est qu'ils n'étaient pas assez poètes pour comprendre que la vie se développe du dedans au dehors. — Peut-être bien ne suis-je pas digne, ainsi que vous le dites, d'une œuvre comme celle-là; une âme de femme peut aspirer, et non créer. — Eh bien, j'essaierai, et si j'échoue, vous brûlerez ma balle avec d'autres œuvres fausses : je ne demanderai pas grâce. Votre mépris vaut mieux, cousin Romney. Moi qui aime mon art, je ne


voudrais pas le rabaisser à ma taille. Vous m'accorderez que même une femme peut aimer l'art, puisque d'ailleurs il est dans sa nature de gaspiller son affection sur n'importe quoi — ceci est hors de question.

Je retiens les dernières paroles prononcées ce jour-là, comme on se souvient des grincements de la porte qui, il y a des années, se referma sur une nouvelle désastreuse, emportant notre force et notre gaîté. Ma mémoire a gardé l'empreinte des moindres jeux de sa physionomie. Nous ne nous aimions pas, je le sais, et ce que je lui dis alors, je ne m'en repens point : on ne se repent jamais d'avoir dit la vérité. Et pourtant, c'était une âme royale. Dur envers moi, héroïque envers lui-même, il m'apparaît rétrospectivement d'autant plus élevé au-dessus de moi que la distance le grandit encore. S'il m'avait aimée, je serais aujourd'hui une femme comme les autres, moins célèbre mais moins seule, plus heureuse et peut-être meilleure, avec des enfants joufflus pendus à mon cou pour me garder dans les régions tempérées de la sagesse. La vigne chargée de tels fruits est fière de plier sous le poids. Le palmier solitaire se tient droit au milieu de son royaume de sable.

Et moi, solitaire comme lui, je me tiens droite aussi, digne d'avoir dit la vérité puisque je suis satisfaite de l'avoir dite, — et pourtant, elle nous a séparés à jamais. — 0 vils regrets de notre cœur féminin! nous soupirons après un simple nom, une apparence, une supposition, un amour qui aurait pu être ! Tout homme nous ayant parlé d'amour devient-il donc une puissance dans notre vie? La réalité de l'amour est-elle donc- notre bien suprême, et celui qui le personnifie à nos yeux devient-il pour nous le second des biens ? Un amour qui aurait pu


être, ai-je dit — non, en vérité, je ne suis point aussi méprisable. Si l'image de cet homme s'impose à moi, c'est surtout à cause du tort qu'il m'a fait, de la secousse qu'il a imprimée à mon existence, en me trouvant là même où le démon de'ma jeunesse m'avait placée, sur ces sommets de l'espérance tout étincelants de rosée matinale, tout affamés de pleine lumière ; c'est parce qu'à mes aspirations vers la gloire il répondit en me conviant au travail, en m'adjurant de m'associer à son œuvre des bas-fonds : Viens, me disait-il, j'ai de l'ouvrage pour toi là-bas. Viens balayer mes greniers, soigner les malades de mes hospices, et je te paierai avec la monnaie courante que l'homme donne à la femme.

Comme nous parlions encore, un pas rapide foula l'herbe à côté de nous ; c'était ma tante, dont le grand jour transformait le sourire en grimace ; son visage et sa voix s'harmonisaient avec cette journée d'été comme la lumière d'une chandelle avec l'éclat du soleil. Cette voix disait :

— Romney ici ! —■ Mon enfant, faites entrer votre cousin, et causez dans la maison si vous tenez à causer pour votre fête. Venez donc.

Il répondit à ma place, avec calme, en essayant inutilement de forcer ses lèvres à sourire.

— Notre conversation est terminée, madame. La fille de votre frère m'a congédié. Ma réponse sera plus à sa place sous les arbres du jardin que dans votre maison si hospitalière jusqu'ici. Adieu.

Il s'éloigna en disant ces mots. J'entendis ses pas se perdre dans l 'allée, puis la voix mesurée de ma tante me rappela à moi-même.


— Qu'est ceci, Aurora Leigh ? la fille de mon frère congédie mes invités !

Le lion qui sommeillait en moi reconnut la voix du dompteur ; j'étais vaincue devant elle, transformée en enfant docile qu'elle connaissait bien : je lui demandai pardon et m'excusai de l'avoir involontairement offensée en refusant à un ami d'entrer à son service à titre de femme. Je n'avais pas été coupable d'autre chose.

— Pas d'autre chose, répéta-t-elle par deux fois. Dieu veuille que vous ne soyez pas folle. Vous ne voulez pas dire que Romney Leigh vous ait demandée en mariage et que vous l'ayez refusé ?

— M'a-t-il vraiment demandée ? dis-je. Il s'est plutôt baissé pour me ramasser dans un but utilitaire ayant besoin d'une femme pour le seconder. Je n'appelle pas cela une demande.

— Quelle absurdité !... Ces jeunes filles sont-elles reines? Il leur faudrait des manteaux brochés de vingt 30ies différentes étendus sous leurs pieds avant qu'elles fassent un pas vers le prétendant le plus noble qui soit jamais né 1

— Mais moi, dis-je avec fermeté, je suis née pour marcher dans une autre voie, chère tante !

— Marcher! marcher 1... Un enfant de treize mois -marcherait aussi bien sans un doigt solide pour le guiier. Que Dieu vous aide ! Aurora : vous tâtonnez dans l'obscurité malgré le beau soleil qui nous éclaire. Vous supposez peut-être que, seule héritière d'un homme -iche, vous êtes riche vous-même et libre de choisir votre voie ? Vous pensez, de plus, et c'est assez raisonnable, pe, quand la mort viendra me paralyser, je déposerai 'na petite fortune entre les mains de ma nièce ? Priez,


mon enfant, lors même que vous ne m'aimiez pas, je le sais; demandez à Dieu, comme si vous m'aimiez, que la mort m'épargne. Car si je vous quittais, vous resteriez sans ressource au monde, forcée de sortir de cette maison, sans toit (à moins que je ne vous fasse une place dans mon tombeau), sans pain, pauvre agneau de mon frère — hélas! quelle douleur... — sans aucun droit à récolter un seul brin d'herbe sous ces arbres ou à projeter votre ombre mignonne sur cette pelouse — ni pâturage, ni bercail pour vous, pauvre petite ! — Ah ! mon frère, voici la conséquence de vos amours à l'étranger ! Ne me regardez pas ainsi avec ces yeux étonnés de votre mère, Aurora, car ce sont eux qui ont causé tout ceci, c'est à eux que vous devez d'être une orpheline sans dot, mon enfant, à ce malheureux choix de votre père... quand les hommes sont amoureux, ils ne pensent guère à leurs fils ou à leurs filles, non plus qu'à leurs soeurs : ; sans cela votre père aurait réfléchi avant de se marier, il aurait reculé devant la clause qui excluait de la succession des Leigh tout rejeton issu d'une étrangère. (Il y a cent ans, cette clause fut introduite par un Leigh qui avait épousé une danseuse française et dont le cœur lut piétiné par elle en retour.) Votre mère doit avoir été bien jolie, malgré son teint brun et ses cheveux noirs ! d'Italienne, pour détourner ainsi de ses devoirs de famille un homme aussi bon que mon frère. Notre cousin Vane, Vane Leigh, le père de Romney, lui écrivit dès ! votre naissance et vous demanda en mariage pour son fils, afin de réparer envers vous le dommage causé par * le fameux testament, et de réunir sur votre tête et celle ' de son petit garçon l'héritage en perspective. C'était généreux de la part de mon cousin Vane. Rappelez-vous j


comme il vous attira affectueusement sur ses genoux l'année de votre arrivée parmi nous, peu de temps avant sa mort, et prit vos joues entre ses mains en regrettant i qu'elles ne fussent pas plus roses. Vous vous souvenez. ; de Vane? Et maintenant voici son fils, le représentant ; de notre maison, le propriétaire de tous les fiefs et manoirs, à qui reviendra même le peu que j'ai (à l'exeption de quelques livres et de deux châles) ; un garçon généreux comme Vane, tout prêt à vous traiter avec la plus i complète bonté! Aurora. Oui! c'est un noble cœur que Romney Leigh, bien que le soleil de la jeunesse ait frappé trop droit sur son cerveau, et lui ait donné la fièvre de la bienfaisance mise au service de gens qui ne sont bons à rien. Mais une femme fera tout rentrer dans l'ordre et lui rafraîchira les tempes de ses mains caressantes.

Mon cœur trop oppressé pour l'interrompre jusque-là 1 éclata enfin en paroles incohérentes.

— Son désir de faire du bien échoue en ce qui me concerne du moins, et ce ne sont pas mes mains qui rafraîchiront son front. Nous avons échappé à ce dangerr grâce au ciel.

— Vous avez la fièvre, vous aussi ! s'écria ma tante.

i Eh ! quoi, voilà une heure que je parle ; je vous explique comment vous ne pouvez, sans votre cousin, ni vivre ni mourir décemment, et vous continuez à soutenir qu'une iour en règle est indispensable pour vous obtenir? qu'il vous faut un amoureux modèle soupirant à vos pieds t Vous ne vous contentez pas de ce noble cœur (bien aulessus des héros de romans) qui ce matin même s'est léclaré au nom de deux morts bien-aimés de son père, it du vôtre, prêt à unir sa vie à celle de l'orpheline?


Fi!... Mais attendez, je n'ai qu'un mot à écrire pour annuler cette faute.

Elle voulait s'éloigner. Je m'attachai à elle.

— 0 ma tante, écoutez-moi d'abord. Notre cousin Vane a noblement agi, sans doute, mon cousin Romney 1 aussi; mais je n'ai pas eu tort, non plus, en repoussant ¡ de toute la force de ma volonté le bien qu'ils voulaient i me faire. 0 mon Dieu I... Croyez-le, c'est Dieu qui m'a inspirée en m'empêchant de dire oui ce matin. Et si vous écrivez un mot, ce sera un non. Non, je le répète, je le redirais sur l'autel, à l'abri des parjures. Mon âme! du moins n'est pas réduite à la mendicité, je puis vivre) de la vie de mon âme , sans attendre l'aumône des) hommes, et si je ne puis vivre ici-bas, que le ciel y pouMU voie, —je n'ai pas peur.

Elle prit mes mains dans les siennes, les tint serrées et me perça jusqu'au fond, de son regard inquisiteur et:' indiscret.

— Ma pauvre petite, vous l'aimez pourtant, cet homme.i Je vous ai observée quand il vient, quand il s'en va, j quand nous parlons de lui. Ce n'est pas pour rien que je suis vieille, je connais les signes des temps en fait d'amour : je vous dis que vous l'aimez. -

Les jeunes filles rougissent parfois parce qu'elles vi-' vent, quand elles donneraient peut-être leur vie pour s épargner cette honte. Cette rougeur soudaine couvre leur front et leur cou, c'est qu'elles se sont trop appro-[ chées du feu, comme les moustiques ; leur corps et leurs ailes, tout flambe. Et nul ne songe à s'apitoyer sur leÉ ^ moustiques, ni sur les jeunes filles. #

Je rougis donc. J'en sens encore le feu sur mon visage 1

en sillon brûlant, comme l'innocent condamné par W'


justice faillible des hommes, ressent la marque infamante de la félonie que répudie sa conscience, q u'il lui faut à la fois mépriser et subir. Nous sommes bien illo-giques, nous autres femmes, bien déraisonnables : il nous arrive de rougir pour une chose, d'en éprouver une J autre, et de prier peut-être pour une troisième ! Après tout, nous ne pouvons être les égales de l'homme qui ne change pas de couleur à propos de tout.

Bien que j'eusse rougi comme si j'aimais mon cousin, et que le sourire malicieux de ma tante eût pour complice le faux témoignage de ma confusion, je crois que je ne l'aimais pas, que je ne l'aimai ni alors ni jamais, j'en atteste le ciel et le soleil qui nous éclaire. Aimons-nous le maître d'école quand nous errons dans les bois? quand nous sommes pauvres, aimons-nous le diacre . qui nous distribue des aumônes? Notre amour n'est point une monnaie que nous gardons pour payer nos dettes. ,

L'instant d'après j'étais blanche et froide. Mon sang, refoulé vers mon cœur, le gonflait de fierté.

A la fin je parlai, trop passionnée peut-être, mes paroles véhémentes se perdant en sanglots qui les rendaient inintelligibles. Elle laissa retomber mes mains, son sourire fit place à une expression de dégoût comme si elle avait touché un reptile, quelque couleuvre morte; et, se détournant, elle dit simplement :

— Nous laisserons là, s'il vous plaît, ces manières italiennes. Vous aviez, je crois, un père anglais, mon enfant. Vous devriez pouvoir, comme les jeunes filles anglaises, dire oui ou non avec calme, sans convulsions. Dans un mois, j'attendrai de vous une réponse définitive, qu'elle soit un non ou un oui. Et elle me quitta.


J'avais un père ! oui, mais il y a bien longtemps de cela. 0 Dieu ! comme tu les mets loin de nous et en sûreté, tes saints, quand ils nous ont quittés. Nous avons beau crier sous ce ciel de juin où leurs âmes sont heureuses, pas une, pas même celle de mon père, ne se détournera de son travail ou de sa béatitude pour demander c Qui donc nous appelle là-bas dans le crépuscule terrestre? » Jadis, pourtant, il se retournait assez vite quand je disais : Père ! Cette fois je pouvais crier à haute voix : cette petite alouette atteignait plus haut avec son chant que moi avec mes cris. J étais seule, seule, je ne pouvais émouvoir personne au ciel, ni personne sur la terre, et je restais debout au milieu du jardin, contemplant le ciel bleu sourd à nos prières qui fait éclore les roses pendant ces belles matinées de printemps. f Vous qui tenez compte des crises et des transitions dans cette vie, notez la première fois que la nature oppose^ son simple non au oui de votre cœur, et marche sur vous, vous balayant de son mépris. Nous commençons tous par chanter avec l'oiseau en harmonie complète avec le joyeux printemps ; mais un jour vient où les oiseaux chantent contre nous, où le soleil nous accable comme l'épée d'un ami dont notre ennemi se serait emparé pour nous frapper et sur laquelle, en expirant, nous lirions un nom bien-aimé. Voilà qui est amer. Après une expérience de ce genre, il est difficile de ne pas douter du parfait agencement des choses de ce monde. 'M Quelques larmes coulèrent sur mes joues, et puis je souris, comme sourient ceux à qui, sur cette terre, aucun visage ne peut sourire en retour. J'avais perdu en Romney Leigh un ami, la chose est sûre, — un ami qui ; {


m avait regardée bien doucement de temps en temps, et m'avait parlé de mes livres favoris, de t nos livres », ivec quelle voix! Cette voix et ce regard, je les sentais lésormais plus séparés de moi que ceux de mon père lui-même. Romney se trouvait changé en bienfaiteur, en nomme généreux ; il consentait à m 'épouser au lieu l'une autre femme dont les paupières timides s'étaient aeut-être relevées un jour à sa parole et à laquelle il renonçait à cause de moi. Ainsi lié de ses propres mains, )ar un contrat, comme Iphigénie attachée au rivage l une Aulide fatale, il pouvait bien paraitre un peu froid ;n amour ! Il avait le droit d'être dogmatique, ce pauvre excellent Romney ! Pour lui, 1 'amour devenait une simple lause de la loi. En l'épousant, je n'aurais plus osé ap)eler mienne une âme qu'il eût ainsi achetée à prix l'argetit ; chaque pensée, chaque battement de cœur )orté en compte — impossible d'en distraire un seul le son service ! Il eût pu monnayer mon corps pour le ■ listribuer à ses pauvres ; échanger mes fils contre des iégrillons ou des enfants trouvés sans que j'eusse le Iroit de protester plus que Griselidis ; placer dans ma nain droite la férule des écoles déguenillées, dans ma nain gauche l'éponge des bains publics, pendant que 'ange de l'Idéal m'eût vainement tendu les siennes. Je i aurais même pu, comme la souris prise au piège, pouser un cri de douleur et m'apitoyer sur ma propre létresse.

Adieu, Romney! même en vous aimant, j'auràis de la 'eine à accepter une générosité comme la vôtre. Adieu, uni ! En vérité, je ne saurais plus prononcer ce mot levenu si lourd entre nous. Puisque le secours doit me « renir de ceux qui ne m'aiment pas, adieu, vous tous les


appuis, - c'est de moi seule que je vais tout attendre; désormais je suis seule en effet.

Je me baissai alors, je soulevai ma couronne flétrie, je la posai sur ma tête avec toute l'amertume que dut éprouver le monarque espagnol lorsqu'il couronna les ossements de sa bien-aimée. Je la conserve toujours, là, dans ce tiroir. C'est là première, les autres lui ont ressemblé, toutes ces couronnes olympiennes pour lesquelles nous luttons jusqu'à ce que la poussière de nos chars nous cache le soleil...

Avant le soir, je reçus le billet suivant :

c: Aurora, douce Chaldéenne, vous lisez à rebours mes intentions comme vos livres d'Orient. Moi, je suis un Occidental. Comprenez-moi plus simplement. Est-ce d'hier que vous me haïssez ? Je vous aimais, moi, je vous aime. Si j'ai manqué de tendresse dans ce que je vous ai dit ce matin, ma bien-aimée, pardonnez-le-moi : je vous ai chérie au point de vous mettre au même niveau que mon âme et de verser sur vous l'amertume de quelques-unes de mes pensées habituelles. Désormais, fleur délicate, croissez à l'abri de toute inquiétude, épanouissez-vous seulement, penchez vos pétales du côté qu 'il vous plaira. Ecrivez des poésies de femme, rêvez des rêves de femme, mais laissez-moi respirer votre parfum à mon foyer ! Soyez mon Sabbat après ma semaine de labeur. Que votre jeunesse fleurisse à mes côtés ; soyez ma femme. *

Je lui répondis :

c Nous autres Chaldéens, nous discernons bien des choses au delà de ce que nous lisons. Je connais votrt cœur, je le referme comme un livre sacré réservé aus yeux carmes des saints qui peuvent le méditer entre lef


oraisons des vêpres. Eh 1 bien, vous avez raison. Je ne vous haïssais pas hier, à coup sur, et pourtant je ne vous aime pas assez aujourd'hui pour vous épouser, cousin Romney. Enregistrez cette déclaration, et qu'en homme généreux elle vous empêche de parler davantage. Raillez tant qu'il vous plaira mes sentiments ou mes pétales, ma tante vous aidera en ceci et de son souffle glacial pourra bien briser une de mes tiges ; mais il y a des fleurs dont les racines sont presque aussi profondes que celles des arbres, et toutes vos tempêtes n'ébranleront pas les miennes, mon cousin. Laissez-moi done pousser dans ma haie, et passez votre chemin. Cette fleur n'a rien à vous dire, pas même ce que la tombe antique disait au voyageur : « Arrête-toi ! Siste, Viator! » — Quand j'eus fini, je soupirai.

Les semaines suivantes s'écoulèrent en silence. Romney ne venait plus, ma tante ne me grondait pas. Je vivais comme si mon cœur eût été gardé sous verre, entouré d'observateurs curieux de le voir et de l'entendre palpiter. Je ne pouvais ni marcher, ni m'asseoir, ni prendre un livre, ni le poser, ni coudre avec application, ni manquer un point en poussant un soupir sans que je sentisse des regards se fixer sur moi, avec obstination, comme l'aspic s'attachait à Cléopâtre. Être observé J quand l'observation n'est pas sympathique, c'est être torturé. Lorsque ma tante m'adressait la parole, son merci ou son s'il vous plaît sentait la menace : elle semblent vouloir exorciser la puissance diabolique qui, évidemment, s'était emparée de moi. Il en était de même de toute la maison. Suzanne ne pouvait natter mes cheveux devant rrça tablq de toilette sans jeter un regard dans la glace pour y voir ma figure, ce qui lui faisait


manquer ma tresse. Je ne donnais pas une fois mon 1 assiette au domestique, je ne la gardais pas une fois, sans que ce garçon stupide ne cherchât visiblement à résoudre le problème, à deviner le motif qui me faisait . demander du potage ou refuser du poisson. Les voisines qui entraient pour un moment, sentant que quelque chose grinçait, m'adressaient une réprimande muette enveloppée de sourires, paraissaient gênées sur leurs sièges, parlaient avec une réserve emphatique des nouvelles de la paroisse, comme les docteurs aux malades qui ne les ont pas fait appeler ; si on les y avait autorisées, elles auraient eu autre chose à dire. Le chien, lui-même étendu au soleil devant la porte, me guettait alternativement avec une grosse mouche noire qu'il voulait happer. Ainsi vivais-je.

Un Romain mourut ainsi ; enduit de miel, harcelé par des insectes, torturé par des regards curieux. Et bien des âmes patientes ont péri de même sous des toits anglais! En regardant en arrière, je regrette seulement de ji avoir pas supporté ces tortures avec plus de douceur.

Car, dans la sixième semaine, la mer Morte se souleva sous le talon de Celui qui règne sur les eaux et sur la terre ferme, et jure qu'il n'y aura plus de temps. La pendule sonnait neuf heures ce matin-là, toutes les alouettes chantaient juste ; de toutes les fermes invisibles cachées dans les replis des collines, la fumée s'élevait droit vers le ciel ; le tilleul remuait à peine sous la conpole d 'un bleu intense ; je sentais passer sur mon front penché la brise de juillet soufflant à travers mon chèvrefeuille comme pour m'apporter des nouvelles du dehors. Assise près de ma fenêtre, je souhaitais que cette trêve de Dieu se prolongeât jusqu'au soir, et même au delà.


Dormez toujours, pensais-je, dormeurs paresseux, dormez encore pour m'épargner le fardeau de votre espionnage !

Soudain, un cri unique, horrible, traversa la maison de bas en haut, celui d'un être humain qui se réveillerait dans une tombe; les murs semblèrent aussitôt avoir pris vie, un frisson parcourut l'escalier et les corridors ; les portes battaient, les sonnettes s'agitaient. — Je bon.■< dis au milieu de ma chambre, j'aperçus à la porte une figure blanche dont les lèvres s'efforçaient en tremblant ;ù d'articuler un appel. Je la suivis sans rien demander, : les jambes fléchissantes, comme j'aurais suivi un fan-n tôme me guidant à travers de ténébreux passages par

un doigt de feu.

Je trouvai ma tante assise dans son fauteuil au pied de son lit; sur l'oreiller, aucune empreinte. Elle n'avait pas eu besoin de lit, cette nuit-là, pour dormir profondément. Suzanne avait ouvert les rideaux sans se dou-ter que le cadavre de sa maîtresse était assis derrière elle les yeux ouverts. 0 Dieu ! quelle ironie muette dans les v rayons du soleil éclairant cette figure grise et rigide... La morte tenait entre ses mains une lettre au cachet intact qu'on lui avait remise la veille ; elle l'avait tenue ainsi toute la nuit : qu'il s'agît là dedans de duchés ou d'engrais, elle ne bougerait pas d'une ligne, évidemment pour des disputes d'aussi peu d'importance, Tous les soleils de l'univers répandant leurs flammes et dévorant comme de la cire les espaces bleus, n'eussent pas fait cligner ces paupières. Quelle était donc la dernière vision qui avait laissé ces yeux troubles et ternes, leur arrachant pour toujours la faculté de voir, comme si rien d'autre ne restait qui fût digne d'être vu ?


Etaient-ce là les yeux qui m'avaient observée et persécutée, épiant du matin au soir ma pauvre âme misérable et haletante ? J'avais prié, une demi-heure auparavant, qu'ils pussent dormir longtemps...

Ils dormaient maintenant. Dieu a parfois, pour nos prières, des réponses promptes, inexorables; il nous jette à la face, comme un gantelet contenant un don, l'objet de nos désirs. Pour Dieu, chacun de nos désirs est une prière.

Le mien était accompli. Je pourrais désormais méditer à ma guise sur ce qui me convenait, conformer ma vie à mes projets, me marier ou ne pas me marier. Dorénavant, personne ne pouvait me désapprouver, me contrarier, m'entraver. La place était libre, dans ce désert fait depuis peu, pour Babylone ou pour Balbek, quand les forces reviendraient pour édifier une ville.

L'héritier vint le jour des funérailles. Nous nous rencontrâmes, pâles tous les deux, en présence de la morte. Etait-ce la mort, éttit-ce la:vie, qui nous émouvait ainsi? — Lorsque le testament eut été lu, que les invités officiels et les témoins se furent retirés, nous nous levâmes, dans un silence presque hostile, et nous nous regardâmes. Puis je lui dis :

— Adieu, mon cousin.

Il toucha les rubans de mon chapeau, que je me disposais à nouer (une voiture m'attendait à la porte) et me dit très bas, avec un sourire, mais d'une voix mal assurée :

— Siste, viator !

Je lui demandai si dans notre siècle de chemins de fer, on a le temps de s'arrêter, comme le char de César, au


Tiilieu de la voie Appienne, et d'écouter une harangue norale.

— Oui, répondit-il gravement, il y a du temps pour es paroles nécessaires. Croyez, ma cousine, qu'elles ne ,ontiendront aucun jugement sur les gens ni sur les choses. Nous avons lu un testament qui vous attribue ousles biens personnels et les capitaux de votre tante.

— J'en rends grâces à sa mémoire. Avec trois cents ivres on peut acheter , même en Angleterre, une deneure où il est possible de travailler. Il y a deux heures ;eulement, je me croyais pauvre.

— Vous êtes plus riche que vous ne pensez, ma cou• sine. Le testament dit : « trois cents livres, plus toute autre "omme dont la dite testatrice sera en possession au moment le sa mort. » Or, je dis qu'elle est morte en possession l'autres sommes.

— Mon cher Romney, laissons de côté les centimes. fe suis évidemment plus riche que je ne le pensais. C'est lssez.

— Mais écoutez plutôt. Vous avez affaire à un cousin ît à des choses qui exigeront également votre patience... Voici le fait. L'autre somme, et il y en a une, qu'elle n'a cas eu le temps d'enregistrer, mais qui vous est léguée :out comme ces trois cents livres, s'élève à trente mille. 3ùet comment entendez-vous latoucher? Il est de mon levoir de vous importuner de cette question.

Il battait le fer pendant qu'il était chaud, rien d'étonnant. si mes yeux lancèrent des étincelles.

— Arrêtez-vous là. Merci. Vous êtes délicat dans vos ions enveloppés de flatteries! Mais moi, une Leigh aussi, le suis plutôt faite pour donner, comme vous, que pour recevoir comme vos pensionnaires. Adieu.


m lime retint d'un geste plein d'une noble fierté.

— Un Leigh, dit-il, peut être libéral de dons et d'affection, mais de flatteries, jamais. S'il pouvait flatter d'ailleurs, ce ne serait pas à une Leigh qu'il s'adresserait, élevé qu'il est depuis neuf siècles, par des yeux pareils aux vôtres, à haïr et à combattre le mensonge. Je vous dis la simple et claire vérité : votre tanle possédait cet argent.

— Expliquez-vous, mon cousin, rendez la chose aussi claire que notre honneur à l'un et à l'autre. Ou bien l'un de nous parle en vain — et ce n'est pas moi. Ma tante possédait cette somme, dites-vous; et depuis quand, je vous prie? de qui l'avait-elle héritée? Apportez des docuË| ments, prouvez les dates. IP

— Eh ! quoi, vous jetez votre chapeau loin de vous, comme si vous aviez assez de temps maintenant pour étudier un logarithme. C'est votre contiance qui est nécessaire ici. Chère cousine, accordez-la-moi, et vous pourrez marcher la tête haute, aussi pure que la plus fière de nos ancêtres. — Oh ! je comprends votre manière de voir. Je vous chasse des domaines de votre*; père, je vous dépouille en m' enrichissant, j'ai pour moi !'i la loi ; en considération de quoi, si les circonstances étaient autres, vous n'auriez aucun scrupule à accepter de moi, en guise de compensation, une rente qui ne serait qu'une juste restitution. Mais, hélas! je vous aime — par le fait de ma nature vous rejetez mon amour, tou® jours par le fait de la nature ; et dès lors, d'un prétendante éconduit, d'une main repoussée, la vôtre ne peut recevoi" une obole, un centime, pas pour rien au monde 1 Voilà l' étiquette de la femme, qui, évidemment, excède les exigences de la nature, de la loi et du droit. Vous le


1

voyez, je vous accorde la chose telle que vous la concevez; je laisse le champ libre à vos amples vêtements fé minins, tandis que, effacé moi-même contre la muraille, _■ je me reconnais exclu du droit d'exercer la justice, de payer des dettes incontestables, parce que je n'ai pas celui de vous donner mon âme. C'est là mon malheur, je m'y soumets. — Vous vous fierez à moi, du moins, comme à un gentilhomme, pour garder votre honneur sauf, ainsi que vous l'entendez, et mettre vos scrupules à l'abri de ma générosité, exactement comme si je les trouvais sages.

— Je ne crois en l'honneur de personne, répondis-je doucement, s'il est confié à autrui. Je ne laisserai le mien à la garde de qui que ce soit... Vous voyez en face de .vous un homme qui demande à être instruit, non une femme qui a besoin de protection. Soyez homme vis-à-vis de cet homme, parlez franchement, précises les faits et les dates. Ma tante a hérité de cette somme, avez-vous dit ?

— J'ai dit qu'elle était morte en possession de cette somme.

— Ah 1 ce n'est donc pas par héritage. Je vous remercie, — voici les éclaircissements attendus. C'est donc en spéculant sur un bateau venant d'Australie et chargé d'or? ou en gagnant à la loterie une principauté rhénane ? ou de quelque autre façon tout aussi fantastique et imprévue? Je ne devine pas.

— Vous n'avez nul besoin de deviner, Aurora, ni de railler. La vérité n'a pas à craindre de nous blesser. Tous vos scrupules ne pourront vous faire trouver un motif pour lequel votre tante eût pu refuser une donation de moi.


— Un don ! je le pensais bien !

— Naturellement, vous le pensiez. Un don bien légU time. -

— Une donation! Comme elle se trouvait personnellement bien au-dessus du besoin, elle était beaucoup trop hautaine pour l'accepter sans quelque but ultérieur. Ah 1 je comprends : elle était destinée à ses héritiers, la chose est claire; c'est pourquoi elle l'avait acceptée. C'est ainsi qu'on voulait me faire tomber dans une trappe. Vous pardonnerai-je, mon cousin, de m'avoir si cruellement prise au piège? v

— Vous n'avez pas lieu de trembler ainsi, dit-il doucement, comme une lionne sous un rets. Est-ce ma faute, en vérité, si vous êtes une grande et sauvage créature des bois, et si vous haïssez la cage bâtie pour vous? Et fussiez-vous prise dans un triple réseau, est-ce à moi qu'il faut jeter ce regard féroce ? Ce n'est pas moi qui tiens les cordes de ce filet. Vous êtes libre à mon égard, Aurora.

— Que Dieu me délivre de cette difficulté, puisque vous vous y refusez. Cette donation, quand a-t-elle été faite? Acceptée, quand? Y a-t-il un mois? quinze jours? — Il y a six semaines, d'après un mot échappé à ma tante, je sais qu'elle n'existait pas. Quand donc était-ce? Une date, je vous en prie ! ^

— Que vous importe ? Que ce fût une demi-heure avant sa mort ou une demi-année, cela est identique et assure la légalité de l'héritage. Ii serait aussi aisé d'arracher les étoiles d'or de l'étole céleste pour les piquer sur notre terre sombre que de vous appauvrir de nouveau, grâce à Dieu.

— Vous remerciez Dieu de ce que je ne puis plus être l


pauvre ni pure désormais? J'insiste, je vous somme, au besoin, de préciser la date.

— C'était, dit-il enfin, la veille de sa mort. La dona-tion se trouvait entre ses mains. Nous allons vous prouver tout cela, car ce pli se retrouvera.

Je me sentais haletante et triomphante à la fois, tel le voyageur qui atteint le. sommet d'une montagne.

— Parvenus à ce point, mon cher cousin, nous pouvons, je pense, nous reposer. Mais d'abord, pardonnez-moi si l'émotion des premiers jours m'a fait oublier un devoir. La lettre que voici (j'aurais dû vous en informer plus tôt) a été trouvée dans la main de notre tante après sa mort. Remarquez qu'elle n'a pas été décachetée. Son adresse, bien que lisiblement écrite par vous (ne vous en défendez pas, Romney, je reconnais vos a et vos g) .n'a pu lui parvenir, là où son âme s'en est allée. Maintenant, ! écoutez-moi bien. Vous ne trouverez cette fameuse donation nulle part ailleurs que dans cette lettre. Je vous i la rends puisqu'elle ne m'appartient pas. Vous refusez ? Bien. Alors, avec votre permission, ouvrons-la ensemble, vous, son auteur, et moi, l 'héritière. C est cela : les mots qui accompagnent cette noble action, ■! sont plus nobles encore, mon cousin; et, je l'avoue, le cœur le plus fier, le plus délicat qui soit au monde, ou-

I bUant la valeur du présent à cause de la grâce infinie du donateur, pourrait accepter vos largesses sans en sen-i tir le poids : le roi Salomon ne songeait guère au prix de son magnifique anneau quand il en contemplait les ca* ractères magiques. Ainsi un Leigh donne à une Leigh c'est-à-dire qu'il aurait pu donner : nous avons bien ici 1 une preuve du don, mais non de l 'acceptation; plutôt

t l'inverse. Le vent de la destinée, en soufflant une pous-


sière de mort dans ce pli, a séché pour jamais l'encrl: fraîche de votre écrit, annulé votre générosité, stéri lisé vos gracieuses intentions, et réduit le tout en frag*. ments, que voilà ! --Je déchirai l'enveloppe et son contenu. Les morceau., s'envolèrent de côté et d'autre comme les feuilles de 1; forêt arrachées du Valdarno par un tourbillon, tomben lentement sur le sol mélancolique. —J'écris à la ma nière des poètes, avec des images un peu exagérées parlant grandement de petites choses..... — Ses yeu;< me regardaient stupéfaits, désespérés, pleins de reproches. Je crois vraiment qu'ils étaient pleins de larmes' je crois que je vis trembler les lèvres de l'homme fort Il rompit le silence : 4| — Bien que je ne sois pas un étranger (seulement Romi ney Leigh, c'est-à-dire moins encore que Vincent Cari ringlon), je puis peut-être vous demander quels sont vo' projets en vous éloignant d'ici. Ce ne peut être un secrets

— Ma vie est ouverte devant vous, mon cousin. Je mil rends à Londres, ce lieu de réunion des âmes, afin do donner essor à la mienne, dans des chants qui pourront paraître harmonieux aux autres si vraiment l'âme d'una femme, de même que celle de l'homme, est assez amplu pour tenir un accord parfait. Si j'échoue, je pourra toujours vivre purement avec ma conscience. Priez Diem qu'il soit avec moi, Romney. 1

— Ah ! pauvre enfant, qui repoussez la main d'una mère pour saisir celle du bourreau. Puisse Dieu change!»; le monde pour l'amour de vous, amie, le rendre auss3 doux que le ciel, et plus juste que vous ne l'avez été en i vers moi.

— Et vous, mon cousin, que comptez-vous faire? fj


— Moi? comment donc ! Vous vous souciez assez; de moi pour me le demander? Les jeunes filles, il est vrai, 1 ont l'esprit curieux, elles voudraient connaître le secret de toutes choses, ceux de leurs cousins avec les autres. Moi, Aurora, j'ai mon œuvre à faire ; vous la connaissez. Ayant manqué cette année un but personnel, il me faut prendre garde de ne pas manquer un devoir raisonnable. Pendant que vous chanterez dans vos pastorales les prés et les bois, vous penserez que je me repais du triste con• cert des douleurs humaines, sans qu'il soit besoin d'intermédiaire entre elles et moi, ni de luth, ni de voix, ni de poètes. Pendant que vous chercherez à obtenir l'audience des hommes, j'obtiendrai d'eux la permission de plaider en faveur d'orphelins affamés, de femmes mal-r traitées, d'enfants à la mamelle qui attendent leur ad* mission dans des asiles, de tous ceux qui réclament leur part non de propriété, notez-le bien, mais des laborieuses * meurs de l'ouvrier ; car, de nos jours, c'est un privilège que d'être simplement sous la malédiction divine et d'éshapper à celle de nos semblables. Voilà mon œuvre.

Pour la faire, il me faudra m'enfoncer dans les problèmes > sociaux, adapter mes moyens d'action aux circonstances, et, ne pouvant effacer les inégalités de la terre, combler, ? jusqu'à un certain point quelques-unes de ces fissures, de ces crevasses que les feux intérieurs y ont creusées pour tenir séparées l'une de l'autre les deux moitiés de l'humanité. Dans ce but, j'aurai recours à ces tristes ex-t pédients qu'on nomme hôpitaux, maisons de charité, salles d'asiles et autres remèdes pratiques destinés à produire un mieux partiel, remèdes que vous, amateurs du beau et de la perfection, méprisez par système.

— Moi, les mépriser ? C'est vous, mon cousin, qui êtes


dédaigneux. Les poètes deviennent poètes en ne mépri sant rien. Vous les blâmez parce qu'ils chantent le beai ; et l'enseignent, tandis qu'ils respectent le bien que vou : poursuivez, comme faisant lui-même partie du beau ; Adieu, Romney ! Quand Dieu viendra en aide à tous le ouvriers qui travaillent au bien de ses créatures, le poètes ne seront pas les derniers à obtenir son secours Il sourit comme sourient les. hommes quand une pen sée amère les empêche de parler. Et je sens encore se; yeux mélancoliques fixés sur moi et me jugeant. Il y r sept ans de cela ; je ne sais si ce fut la pitié ou le mépris qui les rendit si clairvoyants : j'en laisse juges ceux.qu ont rencontré la pitié au lieu de l'amour, le mépris, if>; non la haine. J'ai été traitée depuis lors d'une autre çon par des hommes qui l'égalaient pourtant. > Mais ce fut ainsi que nous nous quittâmes mon cousît et moi. Le torrent du monde se précipita entre nous, séparant nos destinées comme deux roches soudain divi. sées qui ne peuvent plus se toucher ni se voir qu'à travers des tourbillons d'écume et un tapage assourdissant.


III

« Aujourd'hui tu te ceins toi-même et tu vas où tu veux, « mais bientôt un autre te ceindra et te menera là où tu

* ne voudrais pas. » Le Seigneur parla ainsi à Pierre ;|ix»urlui annoncer de quelle manière il devait mourir, crucifié la tête en bas. Ce qu'il dit à son disciple, il le ^edit à chacun de nous. Le même mot peut signifier des martyres divers et s'appliquer, aux formes multiples, de ;j a mort, lors même que nous ne sachions guère mouris j:n apôtres, ayant égaré les clés du ciel et de la terre. n'est point par la mort proprement dite que les lommes meurent le plus : après avoir ceint nos reins lu linge fin et des broderies de la jeunesse, pour nous ilaneer vers le sommet de la colline au devant du soleil evant, il nous arrive de nous asseoir fatigués, dans une 'ésignation passive et stupide, pendant que d'autres nous signent violemment de ces liens qui s'appellent les fic... ions sociales, les feintes et les formalismes, tordent lotre nature droite, exploitent nos besoins les plus vils,> 'abaissent nos pensées nobles, nous pendent en un mot a tête en bas sur la croix de ce monde. Toutefois, le seigneur peut encore nous arracher de ce gibet infâmej i Dieu ! délie nos pieds, remets nos fronts dans la lumière


et montre-nous comment l'homme a été fait pour marcher !

Laissez la lampe, Suzànne, montez vous coucher, la chambre est suffisamment arrangée ; j'ai à écrire jus- qu'à minuit. Votre va-et-vient affairé m'agace comme celui des moustiques... Ah! des lettres? Donnez, puisqu'il faut que je les aie, malgré mes injonctions répétées de ne plus m'en apporter à cette heure. Pas d'excuse : il vous plaît de me les remettre, comme à moi, peut-être, de les jeter au feu. Allez, vous dis-je, et rêvez, sL ™ possible, que je suis de bonne humeur. ^

Faut-il que je sois devenue mesquine et irascible à ce point! une simple femme, en un mot, un paquet de J nerfs sans consistance, un mouchoir oublié dehors la nuit, et que la pluie a ramolli. C'est la vie de Londres qui m'a ainsi surmenée, surexcitée, épuisée. Je devrais être plus forte pourtant.

Ne brûle jamais tes lettres, Aurora ! chacune d'elles, avec ses cachets rouges, semble te regarder de la table où elles gisent, et avoir quelque nouvelle à te communiquer. Une fois ouvertes, il est vrai, je n'y trouve guère de preuves que le monde soit devenu, depuis la veille, plus sage ou meilleur, plus droit ou plus conséquent. Et cependant s'il arrivait, une fois entre toutes, qu'un ange venant d'Ararat eût quelque chose à me dire, je regretterais infiniment de ne pas l'entendre. Ouvrons donc toutes ces lettres, et lisons. Blanche Ord, qui écrit dans l'Eventail, me demande mon opinion sur un sujet quelconque, et Kate Ward, le patron de mon manteau (elle signe votre Elisée 1). Un confrère aux abois me supplie de lui envoyer un peu d'argent pour payer ses dettes


i à moi qui en ai à peine assez pour mes besoins de chaque jour : le chariot de feu de l'Art, dans lequel nous voya-9 geons, nous autres poètes, troue plus d'une fois de ses flammes notre robe de prophète... Un autre m'informe c qu'il est forcé de se marier là où son cœur n'est pas, parce que l'argent manque, là où il a perdu son cœur (perdu, peut-être parce que personne ne l'a ramassé). > Voilà une perte véritable et pas mal d'impudence.

Mon critique Hammond, prodigue d'éloges, réclame un nouveau volume pareil au dernier. Mon critique Belfairen voudrait un tout différent, qui puisse se vendre (et . durer?...), qui soit saillant sans choquer les préjugés, car le public n'aime pas beaucoup l'originalité (et il se-i rait imprudent d'arroser à l'improviste d'eau de source I des lecteurs gracieux aux nerfs délicats) ; qui contienne t de bonnes choses, pas trop subtiles, nouvelles, quoique < orthodoxes, en un mot d'une lecture facile comme ces *

f pages que ledit public feuillette depuis cinquante ans et où nos aïeules nous enseignèrent à épeler, et en même i temps une sorte de révélation ! Cela est dur, mon cri-i tique. Quoi d'autre ? Mon critique Stroke désapprouve les pensées abstraites ; il veut qu'on appelle un homme Jean et une femme Jeanne... Mon critique Jobson me recommande un peu plus de gaîté, afin de complaire i au goût du jour, sans compter que tout vrai poète rit f d'un rire inextinguible comme Shakespeare et les dieux. I Ceci est très dur. Les dieux peuvent rire et Shakespeare \ aussi. Dante sourit, mais ses lèvres pâles parlent d'un ji cœur si angoissé que nous préférerions l'entendre san§ gloter. Les vrais poèmes ont été vécus : or, qui oserait 3 prescrire la gaîté, comme étant plus conforme au goût b du public, à un malheureux dont la santé est ruinée et.

:1


dont la foudre vient de tuer la femme ? Personne, n'est-ce pas? Pourquoi donc, à un poème? Brisons le neuvième cachet. Nous approchons de la fin. Ah ! celle-ci est de Vincent Carrington : il veut, un rendez-vous de la Muse qui doit inspirer son pinceau et lui prêter des ailes, et^ me demande, en post-scriptum, si j'ai entendu parler . de Romney Leigh, en dehors des journaux où, chaque jour., il est question de ses phalanstères, de ses discours de ses pamphlets, de ses plaidoyers, de ses rapports ; il nomme incidemment lord Howe, qui honore de ses applaudissements les sauveteurs de la trempe de Romney. j tout en restant au bord, les vêtements secs, assistant à la lutte du haut de la théorie. Très étrange, cette folie soudaine s'emparant d'un jeune homme qui rêve de refaire le monde, tandis que lui, Carrington, se contente de faire des tableaux. Il m'annonce deux croquis de sa' Danaë, deux poses différentes entre lesquelles il me faudra choisir : dans l'un, ardente, impudente, elle s'élance les bras tendus, vers son amant divin, toute à lui déjà, les cheveux épars dorés d'avance par la pluie merveilleuse ; dans l'autre, couchée dans sa chevelure semblable à des algues marines, elle s'efface à demi derrière cette pluie d'or, qui semble l'anéantir sous Je poids même d'un amour lourd comme la destinée , ce second projet d'après le peintre indiquant mieux la passion. 1 Il a raison. Renonçant à elle-même, calme dans son abdication, elle n'est plus Danaë, mais Jupiter, et nous - apparaît ainsi plus grande. Peut-être Carrington symbo--, lyse-t-il par là, sans s'en do-uter, les deux états d'âme de l'artiste attendant l'inspiration. Dans l'un, ces ins-" , pirations impatientes, sa personnalité accusée manquent


de réserve, par cela même qu'il l'attend : quand le Dieu descend vraiment jusqu'à nous, notre rôle doit être tout passif — ne l'oublions pas.

Je .le laisserai venir, ce bon Carrington. Il parle de Florence — et il pourrait aussi faire allusion aux choses d'il y a sept ans, ne serait-ce qu'au hérisson qui traversa notre sentier, ou à l'oiseau blessé rencontré dans, une ^ promenade en ce temps où j'étais si malheureuse, cela est certain. Et pourtant, depuis lors, une bénédiction semble toujours me manquer.

La petite alouette, en chantant, s'élève dans le ciel. Il j n'en va pas de même pour les hommes. Nos chants ne sauraient nous arracher à la terre; tandis qu'ils s'élèvent, nous restons solitaires ici-bas.— Peu importe, je reprends ' mon récit.

' Après ma séparation d'avec Romney, j'avais loué à ' Kensington un logement peu éloigné de ces régions où s'élèvent les oiseaux. J'y travaillai pendant trois ans. Dans ce monde, le droit au travail est après tout ce que ^ l'on peut avoir de meilleur. Cette malédiction de Dieu est pour nous un plus beau don que les bénédictions des hommes : s'ils posent des couronnes sur notre front que * Dieu a voué à la sueur, ces couronnes ont un cercle d'acier et les morsures de leurs ressorts cachés y creusent de douloureuses cicatrices. Procurez-vous du travail, *

procurez-vous du travail! cela vaut mieux, soyez en cer» tain, que tout ce que vous vous efforcez de vous procurer. 1 Sereine et sans crainte de la solitude, je travaillais toute la journée. Je suivais le soleil, dans sa course à travers les sombres matinées, les brumeux après-midi,

pareil à l'une de ces idoles druidiques toutes dégouttantes du sang des victimes écrasées dans leurs lianes qui


rougirait l'air d'une buée de pourpre; promenant son j j disque de cuivre flamboyant derrière un épais rideau et surprenant par intervalles les toits en pente et les tuyaux de cheminées d'un reflet de lumière crue. Il D'autres fois, je ne voyais que du brouillard, ce granM brouillard couleur de tan, qui se roule sur la cité pas™ sive, l'enveloppe lentement de ses replis, 1 étrangle vivante, absorbe ses clochers, ses ponts, ses rues, comme si une éponge avait effacé Londres — ou comme si midi et minuit s'étaient rencontrés&rusquement, annulant les heures intermédiaires, s'annulant l'un l'autre. Les poètes de la cité ne méprisent pas ces effets. Les montagnes du sud, grisées par une atmosphère enivrante, déchirant de leurs roches nues la brume compacte, ont peut-être inspiré moins de chants. Personne ne chante en descendant du Sinaï : pour faire l'ascension du Parnasse, on prend une mule et non la muse de la fable : les forêts se chantent à elles-mêmes leurs antiennes et vous laissent muets. Mais si, placé derrière une fenêtre de Londres au déclin du jour, vous voyez la ville immense s'évanouir dans le brouillard comme l'armée de Pharaon dans la mer Rouge, chariots, cavaliers et fantassins engloutis dans un silence de mort, alors, surpris par une impression soudaine faite de vision et de mélodie, vous vous sentez vainqueur sans avoir combattu, et comme les autres filles des Israélites, vous entonnez avec Marier sœur de Moïse, un cantique inspiré. * Je travaillai avec patience, ce qui revient presque à dire avec puissance. J'écrivis d'une manière médiocre, quelques choses excellentes, je composai avec un art parfait des choses sans valeur. Les unes et les autres furent louées, les dernières surtout. Et au moment même où j'en l


/enais à les considérer comme des fautes insignifiantes, semaine après semaine, je recevais des lettres admi-atives de jeunes filles timides, ou de jeunes fats qui menaient sans doute d'arracher de leur propre dos les plumes d'oies avec lesquelles ils les avaient écrites. Plus l'une, signée ou non, montrait son auteur fatigué de la rie à dix-huit ans, bien que cherchant le flambeau d'une nuse pour éclairer son aurore. Tous ces hommages qui ne faisaient tour à tour sourire et soupirer, ne pouvaient 3as plus passer pour de la gloire que des roubles pour des 'rancs sur les boulevards de Paris. Je souriais de l'amour lue j'inspirais à toute cette jeunesse — je soupirais en la voyant incapable de s'attacher à quelque chose de DIUS élevé que <moi, puis je soupirais encore et cette fois moins généreusement en me disant que ce genre de succès prouvait après tout mon infériorité même. Les forts ne sympathisaient point avec moi; et lui... mon cousin Momney, n'écrivait pas. Je sentais le doigt de son dédain silencieux toucher une à une les bulles de savon dont ma "éputation était faite et la réduire à néant. Oh 1 je justifiais bien l'idée qu'il se faisait de ma taille, — évidemment il ne s'était pas trompé d'une ligne. Jejouaisavec l'art, je poussais des bottes avec une épée d'enfant, j'amusais les collégiens et les pensionnaires.

Alors venait un soupir plus profond, rauque, résolu — je travaillerais en vue d'un but supérieur, ou je me contenterais de jouir. « 0 ciel! si je continuais à marcher dans cette route banale, je deviendrais presque populaire! » Je déchirais mes vers, et il n'en sortait pas une goutte de sang : embryons dont le cœur n'avait jamais battu, ils ne pouvaient mourir; la vie arlificielle qui les animait s'éteignait comme des notes


isolées qu'aucun compositeur n'a groupées en mélodie.

Et cependant je sentais quelque chose brûler au dedans de moi : telles ces chaudes semences de vie enfermées dans la main dé Zeus avant qu'il ne semât les mondes. Mais moi —je n'étais pas même une Héré. Mes doigts serrés par une faible contraction nerveuse, cette infir- mité de la femme, se refusaient à obéir à ma volonté. A la vérité, mes nerfs se révoltent encore à cette heure; J cette main ne pourra sans doute s'ouvrirtoute grandeque lorsque l'étincelle sera éteinte ou la paume carbonisée, et alors ce sera la douleur qui prouvera ma puissance. > Elle brûlait — elle brûle encore — et ma vie entière se consumait sous ce feu intérieur qui jetait ses lueurs ■; sur mon sentier difficile. J'étais devenue défiante à l'endroit des printemps trop précoces, car les œuvres de jeunesse échouaient autour de moi, m'enseignant de i tristes vérités. C'étaient cependant des livres gais; mais quoi ! le feuillage du frêne est plus gai que celui de l'if, et pourtant celui-ci dure plus longtemps et vit seul jusqu'à Noël. Nous planterons donc plus d'ifs, si possible, lors même qu'on en trouve dans les cimetières.

Jour et nuit je rythmai ma pensée, je creusai mon sillon. Mes joues pâlissaient, mes yeux s'encadraient d'ombres bleuâtres, mon pouls avait des frissons d'oiseau atteint par le plomb meurtrier. Comparée à la jeunesse idéale, la jeunesse réelle est austère. Quand les gens venaient mé reprocher mon excès de travail et s'apitoyer sur mon apparence maladive, je souriais de pitié, à mon tour, pensant que bientôt, par cela même, tout irait mieux pour moi. Ce moi, dans la jeunesse, c'est l'âme consciente, immortelle, avec toutes ses espérances, et non la vie extérieure, l'homme matériel revêtu


* de chair, composé d'organes, dont les autres hommes, quand ils le jugent après la mort, disent qu'il a bien ou mal agi. Mon vrai moi prospère si j'avance d'un pas, fût-ce en m'enfonçant un clou dans la plante du pied, fût-ce en sentant mon cerveau se paralyser au contact de la froide vérité qu'il embrasse. Je ne fais que changer d'instrument, et si, creusant un terrain aurifère, -l je brise ma pioche, je saisis un pic pour continuer ma , recherche.

} Je travaillai courageusement pendant les nuits et les j jours, ces jalons qui marquent la route de l'éternité et i auxquels je me meurtr-issais comme aux pieux d'une palissade, sans y prendre garde. Parfois, les nécessités vulgaires de là vie s'imposaient : il fallait vivre, et ma pauvreté m'obligeait, pour vivre, à travailler d'une main pour les libraires, de l'autre pour moi-même et pour ^ l'Art. Le nageur n'avance guère s'il ne s'aide des pieds ' aussi bien que des bras. Je me doutais qu'en Angleterre ; la poésie ne fait vivre personne : je résolus de pourvoir i à ma subsistance au moyen de la prose, et de me procui rer ainsi les moyens d'écrire des vers. J'écrivis pour des r encyclopédies,, pour des revues, pour des feuilles hebdomadaires, cachant mon nom afin de ne pas le traîner dàns l'a boue. J'appris à me servir du pronom nous comme les dames d'honneur de leurs grandes traînes, pour passer par les portes ouvertes et comme si on ne pouvait les franchir qu'ainsi embarrassées. — J'écrivis aussi des nouvelles, je fouillai des noyaux de cerises pour plaire aux lecteurs légers, —'quelque chose, disait* on, révélant toujours, dans les lignes de ces miniatures, i la main qui a tenu le marteau. Mais de cela je ne jurerais pas. Ce que l'on fait pour du pain aura toujours le é


goût du froment, non du raisin, fùt-on propriétaire d 'un i vignoble en Champagne — bien moins quand ce vignoble >1 est situé, comme le mien l'était peut-être, dans le pays r de Néphalococcygia1. g|

Lorsque j'eus du pain pour un nombre de jours déter- f miné, assez d'espace pour mon corps et mon talent, je ; me redressai et je commençai mon œuvre véritable. Et i comme l'âme qui grandit dans l'enfant fait grandir l'en- v fant; comme la sève ardente qui vient de Dieu, courant dans les rameaux de l'arbre, en dilate l'écorce et pro-y duit à sa surface des rugosités et des nœuds avant le feuillage de l'été ; de même la vie, devenant en moi j plus intense, se manifesta dans mon travail. La loi, il est j vrai, me convainquit de péché ; les critiques crièrent à la , désertion, ils regrettaient ma première manière. Mais je j sentais la sève de mon cœur passer dans ma poésie, en j prouver la vitalité ; et si incomplète que fût cette poésie 1 et si dégénéré que fût ce sang venu d'Adam, les excrois- j sances mêmes dans lesquelles il circulait impliquaient à mes yeux une organisation et une vie. f

*

Un jour, une visiteuse m'arriva. Elle avait la voix de ces dames de haute naissance qui n'ont pas, semble-t-il, l'habitude de la hausser d'une note pour attirer J'attention, et ce calme des hauteurs qu'aucun événement ter- restre n'a le pouvoir d'ébranler ; si douces, parce qu'elles sont si fières, si habiles, si désireuses de ne pas vous blesser (non par respect pour votre petite personnalité, mais parce qu'elles ne voudraient pas vous toucher du bout de leur pied pour vous remettre à votre place); si

* Où Aristophane fait vivre ses Oiseaux. ^ % - ps.


maîtresses d'elles-mêmes et cependant si gracieuses et conciliantes qu'il faut un effort pour dire la vérité en leur présence. Vous connaissez ce genre de femmes — étoffe brillante et hors nature.

« Lady Waldemar. > Elle s'annonça tout simplement, comme si ce nom signifiait peu de chose, mais quelque chose pourtant; elle me prit les mains en souriant afin de me mettre à l'aise ; son regard se fondait doucement en se posant sur moi.

— Est-ce ici la Muse ? demanda-t-elle.

— Pas même une sybille, madame, puisqu'elle ne devine pas le but qui vous impose cette visite.

— A la bonne heure. J'apprécie cette sincérité qui s'affirme d'emblée. Peut-être, en effet, serait-ce une corvée, si j'avais trouvé une muse authentique. Mais, ma belle Aurora, vos yeux bleus sont si bons et si francs que je me sens toute consolée de votre réputation, et aussi de l'ascension pénible qu 'il m 'a fallu faire pour atteindre votre Parnasse.

Un rire argentin vibra à travers son souffle précipité qu'expliquait en effet mon interminable échelle.

Vous ne m'en voyez pas moins curieuse de savoir pourquoi vous vous êtes exposée à rencontrer cette muse effrayante.

— Ah ! les yeux bleus sont donc aussi terribles que les bas-bleus ! Votre logique ne me laisse pas le temps de respirer. Je suis venue, pensez-vous sans doute, comme les chasseurs de lions vont au désert, vous prendre au piège en vue de vous exhiber dans mes salons pour quelque soirée zoologique? Pas le moins du monde. Ne rugissez pas trop fort. Je suis frivole, j 'ose le dire . j'ai joué à ce jeu de ménagerie avec d autres femmes de


v -r 1 ma classe. Mais aujourd'hui je rencontre mon lion comme Androclès, c'est-à-dire que je me sens à sa j merci. » j Elle inclina ici la tête à la manière des reines qui plai- J santent. Puis, relevant ses paupières avec une gravité non moins royale, habituée à exercer l'autorité sur tous ^ en commençant par elle-même. | j|

— Vous avez un cousin, je crois, Romney Leigh? ^ jg

— M'apportez-vous un message de sa part? — En pro- ^ nonçant ces mots, je sentis bondir mon regard au niveau J du sien. *1 jf

— Non. Je viens plutôt vous parler de lui. Mais avant

— (ses yeux me sondèrent avec insistance), vous ne l'ai- mez pas, vous?... |f

— Vos questions sont franches, du moins, madame. ^ Je l'aime comme mon cousin, pas davantage. f !f

— Je l'avais deviné. Ma réponse sera franche égale- ment, si vous me questionnez — et même sans cela. Vous autres artistes, vous vivez en dehors de votre sexe, vous n'avez aucune part avec nous : en nous dépassant de la tête, vous payez le prix de votre supériorité' s'il faut en croire la tradition, car cette tête se nourrit aux j ' dépens de votre cœur. Je puis donc parler sans la honte ^ naturelle qu'on éprouve en se confessant à une égale. Plus d'une dévote, qui préférerait mourir que d'avouer 1 à sa servante qu'elle a mis un ruban pour attirer l'atten- ¡ tion d'un homme indifférent, devant l'autel de la madone, compterait sans rougir ses adultères sur son chapelet : les saints sont si loin de nous que nous perdons toute " modestie en leur présence. C'est ainsi que je vous déclare ! aujourd'hui mon amour pour Romney Leigh. f.

— Arrêtez ! s'il n'y' point de muse ici, il y a encore


moins une sainte — pas même une amie, pour que lady Waldemar vienne se confesser à elle.

— Cela n'est pas aimable. Si nous ne sommes point imies, qui nous empêche de le devenir? J'aime votre cousin. S'il est ridicule de le dire, il est plus fou encore je le sentir, nous ne nous le dissimulons pas ! Mon mari m'a laissée jeune, et assez jolie, s'il vous plaît, et assez nche, pour m'exhiber comme les autres à la foire du nois de mai, avec autant de succès. Je sais des marquis )rêts à servir sept ans pour m'épouser : et, ce délai ex)iré, je pourrai y songer, car il y a quelque consolation ians le titre de marquise quand tout est dit —oui, mais iu bout de sept ans ! Pour le moment, j'aime Romney. Vous relevez la lèvre à la manière des Leigh ! exactement comme lui. Pardonnez-moi. Je me doute bien que e ne déroge point en aimant Romney Leigh. Le nom est )on, la position très satisfaisante, mais lui..... lui! Que e ciel nous soit en aide — je suis à peu près aussi folle lue lui en aimant un tel homme.

Elle secouait lentement la tête en souriant, comme si ;a raison eût pris son cœur en pitié.

— A la vérité, miss Leigh, je n'en suis pas venu là sans utte. J'ai pris un professeur d'allemand, j'ai un peu joué, e suis allée deux fois à Paris. Mais, malgré tout, cet LmOllr 1... Goûtez à l'amour, c'est chose aussi vile que nanger de l'ail, dont le goût persiste quoi que vous nangiez tnsuite et se retrouve jusque dans une pêche I fous trouvez cela grossier ? Mais quoi 1 L'amour et la tature le sont aussi. Ah 1 voilà la difficulté ! Nous autres selles dames qui parquons nos vies en dehors du sentier »rdmairè où passent les moutons* nous ne pouvons emtêcher les corbeaux de voler au-dessus de nos tètes


nous n'en restons pas moins aussi nature que Blowsalinda. Parce que nous vivons drapées dans du velours, nous n'en devenons pas pour cela des figures de cire, vous savez : nous avons des cœurs, au dedans, des cœurs brûlants, vivants, imprudents, indécents, aussi' prêts pour des actions ou des fins choquantes qu'aucune des couturières en détresse pour lesquelles Romney se consume et gémit. Nous gagnons l'amour ainsi que les autres fièvres, à la manière du vulgaire. L'amour ne se laisse pas surpasser par notre esprit ni dépasser par nos équipages. Le mien persista en dépit de nos efforts : toutes mes cartes me montraient Romney Leigh, mon Allemand n'alla pas plus loin que la maladie de Werther ; de mes promenades aux Champs-Elysées il ne revint qu'une ombre soupirante comme celle de Didon. Je rentrai non guérie, mais plus convaincue que jamais de mon indomptable amour. Voilà un aveu cynique, pensez-vous... Je vous ai dit que je parle d'ail.

— Excusez-vous d'être athée, répliquai-je froidement, mais non d'aimer. Pour moi, je crois en l'amour, et en Dieu. Je connais mon cousin, je ne connais pas lady Waldemar, pourtant je répondrai ceci : celle qui aime Romney Leigh n'a pas à s'en excuser ; qu'elle se purifie plutôt afin que son amour ne soit pas trop indigne de lui.

— Voilà qui est dit à la façon austère d'une jeune prophétesse. Vous froncez les sourcils pour vous épargner la vue des colombes qui volent entre les colonnes du temple. Chère Aurora, montrez-vous meilleure pour moi. Soyons amies. Je suis une simple femme, d'autant plus faible peut-être que je suis plus fière. Vous valez mieux ; quant à lui, il vaut mieux que vous et moi. Sa


bonté est si haute qu'elle tombe dans l'excès ; — voilà tout le mal que je puis en dire. Soyez donc clémente envers mes imperfections, pour l'amour de lui sinon de moi.

— Je m'avoue sceptique à l'endroit de l'utilité que vous m'attribuez soit à son égard, soit au vôtre.

— Et moi je doute de pouvoir être digne de lui avec quelque amour que ce soit. Dans le sens où vous l'entendez, je ne le suis point; admettons-le. Et pourtant je le sauve, si je l'épouse.

— Est-ce à nous de prononcer sur la vie de mon cousin, de savoir ce qui lui convient on non ? m'écria-je. Il sait ce qui est digne de lui ; c'est à lui de décider. Quant à moi, je ne tiendrai pour indigne rien de ce . qu'il choisira.

— Cette déclaration me semble un peu inconsidérée, répondit-elle. Parlons raisonnablement, bien que nous parlions d'amour. Votre cousin Romney Leigh est un monstre. Là — le mot y est, et je vais vous le prouver. Prenons, si vous voulez, le plus parfait des antiques, ce Génie du Vatican qui semble trop beau pour rester dans ce monde imparfait, et fixons-le sur le torse d'un faune dansant (qui boiterait s'il ne dansait pas) à la place du masque de Buonarotti. Pourquoi ? eh bien, nous aurons obtenu un monstre dans le genre de Romney : il ; joint aux vertus d'un dieu et à des desseins héroïques ? les impossibilités d'une nature humaine manquée. Disons, j'y consens volontiers, qu'il est deux fois divin et deux fois héroïque, il n'en boite pas moins : voilà la conclu- sion où nous arrivons.

1 — Pardon, lady Wald^HHHH-Çette conclusion-là, nous

n'y arriverons jamais,

7


— Ah ! vous savez être à l'occasion caustique et insolente ? — j'aime ça. Et maintenant, ma lionne, aidez votre Androclès tout en rugissant. Aidez-moi ! Car si je parle ainsi de lui, c'est pour lui-même. Il boite si bien qu'il va trébucher dans une fosse d'ici à une semaine; alors je le perds, alors il est perdu. Quand il sera marié légalement, lui, un Leigh, à une fille de vie douteuse, de naissance trop certaine, qui a traîné dans la misère de Londres des mains rudes plus blanches pourtant que ses mœurs — alors vous-même pourrez tenir son choix pour indigne !

— Marié ! perdu ! lui.., Romney ?

— Ah t ceci vous émeut à la fin. Les monstres, mis au grand jour, dessinent au soleil des ombres monstrueuses; ceux qui pensent de travers, agiront difficilement en ligne droite. Mais oui,... Romney ! et qui s'en étonnerait, hormis vous ? Il a été fou, le monde entier le sait, depuis que, à l'Université, il s'aliéna. professeurs et étu- diants, traitant avec un égal mépris la géométrie et le Champagne, et resta « honorable » par son titre sans prendre aucun diplôme.

On vous dira qu'il oublie Homère pour se consacrer aux pauvres; il ignore même Aspasie, celle que nous osons louer, pour s'occuper d'autres femmes dont notre pudeur nous empêche de prononcer le nom. Il a sans doute raison en quelque mesure — les hommes ont toujours raison jusqu'à un certain point en tombant dans les erreurs les plus absurdes. Le rustre vivant qui brasse votre bière est supérieur, par le fait qu'il existe, à un César mort dont la cendre sert peut-être à boucher la bonde de votre tonneau. Il est très bon, d'ailleurs,

quand on a des rentes, de faire du bien aux autres, fût-,


«

à des rustres. Mais depuis lors, il est devenu de plus eIlt plus fou, comme on va de plus en plus vite en descendant une pente. Vous devez connaître votre Romney i par cœur. Vous savez que les soucis d'un demirmilljpn ! d'hommes ont fait grisonner ses cheveux et que si vous n'êtes ait nombre des affam'és des criminels, vous t n'êtes rien pour lui : payez les impositions à la sueur de v votre front, vous: obtiendrez à peine sa sympathie ; 4iais venez demander des secours à la paroisse, et Romney se trouvera là pour vous nommer son frère ou sa sœur,, ou ' > peut-être de quelque nom plus tendre. Quelle chance avais-je auprès de lui, moi lady Waldemar, qui n'avais jamais encouru la peine capitale?

4 — Vous parlez avec trop d'amertume pour être 'absolumen t vraie;

) - La vérité est amère. Voici uni homme qui regarde | toujours à. terre. Il faut donc être né bien, bas pour attirer son attention, à moins d'être une grandeur à l'état « de ruine, comme- les débris, d'un beau plafond gisant sur le sol ! Pour me mettre au niveau voulu, j'ai fait \ ce que peut faire une femme : c'est toujours assez limité,

humbles créatures que nous sommes ! mais j'ai fait de mon mieux. Comme les hommes mentent quand ils jurent que nos yeux ont une expression!' ils sont tout juste I bleus ou bruns et savent se baisser à demi. Les miens,

' pourtant, ont fait davantage : j'ailu la moitié de Fourier, Proud'hon, Considérant, Louis Blanc et plusieurs autres kde ses socialistes, et si j'avais été un peu moins amou^ reuse, je me serais guérie à foree de bâillements. J'en étais venue à les citer avec assez d'à-propos pour leur donner '' an air plus sensé- que lui quand nous parlions ensemble * et j'usais parfois de ruse pour en avoir l'occasion. JE'ap»-

!


prenais par cœur ses discours sur la question sociale à la Chambre des communes et ailleurs; j'entassais sur mes tables les rapports des refuges et des pénitenciers, je mettais mon nom sur toutes les listes de souscriptions, eussent-elles pour but de garder le soleil au-dessus de l'horizon pendant la nuit, ou toutes sortes de choses aussi pratiques. Je fis tout dans le domaine du possible — tout, excepté de porter des robes fournies par une certaine œuvre — là je m arrêtai : il faut bien s 'arrêter quelque part. Lui, cependant, immuable comme la tortue indoue qui soutient le monde, laissait tout ce bruit se faire sur sa carapace. Il ne voulait pas me déconcerter ni me repousser, estimant fort heureux qu'une femme de ma classe montrât un rayon de conscience. Quant au cœur qui flamblait pour lui comme le bois de l'autel pour la Divinité, il se contentait de s'y chauffer les pieds. Il dai- gnait me permettre de le conduire en voiture j'usqu'au parc ou à une rue quelconque ; il s'appuyait à ma portière pour lire le compte rendu du dernier comité sur les pick pockets à la mamelle.

— Vous plaisantez... **

— Comme les martyrs plaisantent, si vous avez lu leur vie, sur la hache qui va les tuer. Tandis que j'ai fait tout au monde pour lui, il ne saurait seulement vous dire la couleur de mes cheveux; si vous la lui de- mandiez, il répondrait peut-être, au hasard, qu'elle est foncée — soyez sûre qu'il connaît au juste le chiffre de ma dernière souscription. Dites, est-ce supportable pour, une femme ?

— Qu'y pourrais-je changer, lors même que je serais, un homme?


— Je ne sais ; il faudrait l'expérimenter. Mais d'abord, ce mariage honteux !...

— Ah ! m'écriai-je, il y a donc réellement un mariage?

— Hier, je lui ai parlé à ce sujet. « MisLer Leigh, lui t ai-je dit, une chose tenue cachée éclate avec plus de « bruit ; je connais votre secret. Pardonnez-moi cette in-c discrétion. Vous le sentez bien, je ne suis point la femme c du monde que le monde voit en moi. Vous m'avez « supportée jusqu'ici, vous vous êtes servie de moi dans * votre œuvre sublime — notre œuvre — vous n'allez

« pas me rejeter maintenant que le moment difficile est t venu. J'admets avec peine, il est vrai, l'utilité d'une « union où il n'est question d'amour que dans le sens « de philanthropie, et où vous jetez votre nom au ruisseau « dans l'intérêt des races futures.' Un pareil mariage a « beau être un grand exemple, une chose sublime, une « Genèse de la nouvelle ère sociale, il faut que cet acte e de vertu ait un retentissement public, sous peine de c perdre la moitié de son efficacité ; il ne faut pas s'en « cacher comme d'une mésalliance dont un Leigh rou-

« girait, parce qu'un Howard en serait informé. » Je l'ai [ pressé davantage ; je lui ai demandé s 'il lui était indif; férent qu'un membre de sa famille, qu'Aurora Leigh f même considérât cet acte comme une fantaisie plutôt que 3 comme un sacrifice ? — A ces mots, il est devenu si pâle, si pâle que j'ai compris combien j'avais touché juste. Il f m'a demandé si je vous connaissais. J 'ai menti en disant j oui, et pourtant nous vous connaissons tous par vos , livres. Je lui ai offert de venir droit à vous, de vous ex-

I pliquer la chose, de vous conduire à Saint-Margaret's Court pour voir cette créature miraculeuse, Marian Erle, 3 cette fille de bouvier (il assure qu'elle n'est pas jolie)


dont le doigt, piqué par cent aiguilles, va servir de lien entre les classes hostiles de notre Angleterre : votre présence et la mienne pourront donner à ce contrat un caratère convenable. Il m'a remerciée avec un soupir en me disant : « Elle le fera peut-être, car c'est une âme II: noble ! » et m'a promis, en échange, de renvoyer son mariage à un mois. ™

— Je ne comprends pas très bien votre but, dis-je.

Vous désirez me conduire chez la fiancée de mon cousin pour serrer sa main digne ou indigne et justifier ainsile choix de Romney. Fort bien. Mais ce qui m'échappe, c'est la façon dont ceci va servir vos intérêts, et pourquoi vous m'avez fait la singulière confession de votre amour.

Son front s'assombrit. ^ — Alors, Aurora, malgré votre nom lumineux, votre esprit n'est pas plus éclairé qu'un après-midi de Londres! Je voulais du temps, j'en ai obtenu ; je voulais vous avoir, je vous ai : vous allez venir avec moi voir la jeune fille dont l'alliance met fin à l'orgueil de votre race :■ hautaine. Vous pourrez alors dire votre avis en connais- sance de cause, et prouver à Romney avec votre brillante éloquence qu'il fera tort au peuple et à la postérité (vous manqueriez, votre but en cherchant à l'apitoyer sur vous ou sur moi) par un mariage aussi exécrable. Qu'il se rompe, et nous trouverons quelque chose de mieux pour Romney. Soyez donc bonne, Aurora, ne me méprisez pas tant si je dis ce que je ne devrais pas dire... je sais que je ne le devrais pas! J'ai observé comme les autres, jusqu'ici, la règle de fer de la réserve féminine, soit dans ma vie, soit sur mes lèvres. J'ai pleuré pendant une semaine avant de me décider à venir. ém


Elle étîiit pâle en achevant. Ses dernières paroles prononcées.avec dédain étaient saccadées. Le palefroi se cabrait sous le harnais, raidissait son cou, et à l'écume qui recouvrait le mors on voyait qu'il le rongeait.

Je me levai.

— J'aime l'amour; la vérité n'est pas plus pure. Je comprends un amour assez ardent pour consumer ses voiles et se montrer dans la nudité sublime et chaste de la Vénus de Médicis. Mais un pareil amour doit brûler mssi les masques et surtout celui de la trahison. Quoi ! limer e't mentir ? Non ! non ! allez à-l'Opéra : votre amour est guérissable.

— En vérité, je mens ? s'écria-elle en frappant le soi du pied avec un sourire ironique. Vous êtes dure, miss Leigh, et inaccoutumée au langage courant du monde. Le gazon des poètes est plus frais que nos grands chemins ; pardonnez si en faisant voler dans vos grands yeux la poussière'qui salit jusqu'à nos haies, je vous ai scandalisée. Vous ne voyez sans doute aucun mal à cette union, vous, mais plutôt un charme d'innocence qui en fait un thème de pastorale ; vous signerez peut-être sous la croix tracée par la mariée : Que vous importe f qu'elle ne sache pas écrire, du moment qu'il l'aime.

— Qu'il l'aime J Qui vous dit qu'il veut une femme pour L'aimer? Quand il achète un cheval, -ce n'est pas pour l'aimer mais pour s'en servir, je pense. Il y a du travail aussi pour la femme, et, après, de la paille, si l'homme est généreux. Pour ce qui me concerne, vous vous trompez en m'attribuant le pouvoir de rompre ce mariage ; . je ne le pourrais pas, fût-ce pour sauver la vie de Romney ; je ne le voudrais pas quand il s'agirait de sauver Iii mienne.


— Si c'est ainsi que vous le prenez, adieu. Ecrivez en paix— autant que cela vous sera possible du moins, d'après certains sentiments secrets que je commence à comprendre : évidemment je me suis fourvoyée en venant ici.

Elle me toucha la main, inclina la tête, et s'éloigna comme un nuage silencieux qui laisse derrière lui une sensation d'orage.

Je respirai, à la fois oppressée et soulagée. — Après tout, cette femme rompt avec les conventions sociales par amour, dans la mesure où il lui est possible d'aimer. Les lis sont toujours des lis, bien que des mains tachées de noir les aient souillés. Et peut-être vaut-elle mieux en son genre que Romney vivant de problèmes géométriques, supprimant tout ce qu'il y a en lui de vie spontanée et individuelle pour ne tenir compte que des généralités. Comme si l'homme, placé par Dieu devant un pupitre, avait reçu de lui la mission de tenir ses livres à l'encre noire et rouge et de condenser en soi les sentiments de millions d'êtreslNe serait-il pas plus vrai de dire que la divinité du Créateur s'affirme surtout dans son individualité infinie, intense, éternelle, qui va prodiguant les mondes innombrables èomme la vague sans cesse re- naissante ses myriades d'embruns, par la seule force de son essence intime, de son impulsion, de sa mystérieuse puissance — l'amour spontané devenant la preuve et l'expansion même de la vie spontanée ?

S'il en est ainsi, vivons !

Deux heures après, je traversais seule et soigneusement voilée le pavé inégal de Saint-Margaret's Court. Un petit convalescent qui retournait un bouton de cuivre


'ntre ses mains amaigries me jeta un regard moqueur lu coin ensoleillé où il se traînait ; pendant qu'une femme tux pommettes rouges, au fichu en loques, aux boucles ombant en désordre sur ses épaules, aux lèvres lascives, 'accoudait à la fenêtre insultant alternativement sa mère ilitée et moi : —-^Voyons, mère, pas tant d'histoires! lemain vous ne vaudrez pas mieux qu'un chien mort. — Sh ! belle dame, nous choisissons nos pas avec ces maulits petits pieds ? Nous cachons notre figure en faisant e bien comme si c'était notre bourse ! Qu'est-ce donc lui vous amène, madame? Est-ce pour rencontrer le monsieur qui vient visiter sa colombe apprivoisée dans la gout..ière? Que notre choléra vous prenne avec ses crampes et ses spasmes, chiffonne vos beaux habits sans oublier a voilette, et mettre sa lividité sur votre peau blanche !

Je regardai en l'air. Je crois que j'aurais, ce jour-là, narché à travers l'enfer sans hésiter.

— Que le Christ vous console! dis-je, car vous devez ivoir été bien malheureuse pour être devenue aussi mauvaise. — Je vidai ma bourse sur les marchés ; on îùt dit que j'avais jeté le dernier charme dans un chauiron pour en déterminer l'ébullition ; toute la cour se mit i grouiller; portes et fenêtres livraient passage à des figures avides, d'une gaiété horrible, qui se frayaient 1n chemin au milieu des jurons et des coups. Je passai rapidement, je poussai une petite porte et m'enfonçai dans l'ombre; je tâtonnai, je trouvai un escalier étroit, nterminable entre une rampe cassée et un mur humide iont le plâtre s'effritant sous sa main, me faisait ressauter dans cette obscurité. Il fallait monter toujours : ï'était là-haut que vivait la fiancée de Romney. Je m 'arrêtai enfin devant la porte basse d'une mansarde; je


f. frappai. La réponse m'arriva douce et rapide : — Déjà? jS serait-ce déjà Mister Leigh?— Et comme j'entrai, un f visage ineffable se trouva devant moi, dont l'expression i déçue semblait dire : — Si ce n'est lui, ce n'est personne f pour moi. ) Je la regardai au fond des yeux, je lui pris les mains 1 en disant : — Je suis la cousine de Romney Leigh et je ' viens voir ma cousine aussi. Elle me touchait, cette en- ; fant du peuple avec sa figure et sa voix. Des fleurs si ^ douces peuvent-elles venir de racines si rudes? Ces gens 11 d'en bas peuvent-ils vivre ainsi dans le vice et dans les * blasphèmes, avec de pareilles mines et de pareilles i odeurs... pouah ! -et avoir de telles filles ? Il

Marian Erle n'était nullement jolie. Ni blanche ni t brune, elle paraissait l'un ou l'autre, comme un nuage I léger, selon le plus ou moins de lumière versé sur elle. sa chevelure ne laissait pas non plus l'impression d'une j1 couleur nette. Il y en avait trop peut-être, pour une si petite tête, et ce poids la faisait pencher de côté et d'au- dre comme une rose épanouie inclinée sous la richesse r de sa floraison sans que le vent s'en mêle. La fossette de ; ses joues faisait regretter qu'elles ne fussent pas plus ! roses et plus pleines ; bien que sa bouche fût un peu r grande, de petites dents d'un blanc de lait apparaissaient \ sous un sourire enfantin, et elle ne tarda pas à me sou- | rire, de même que ses yeux ; mais ceux-ci semblaient se ressouvenir de larmes passées , avec l'arrière-pensée qu 'il faudrait, quelque jour, en verser de nouvelles. |j

Nous causâmes. Elle me raconta toute son histoire » que je vais redire d'une manière plus complète d'après i ce qu'elle et d'autres y ont ajouté depuis.

Marian Erle était née sur le coteau de Malvern Hill, t;


> lans une hutte construite de nuit avec de la boue et de a mousse afin d'échapper à l'œil du propriétaire, qui léanmoins, s'il s'en avisait, pouvait la renverser d'un ;oup de pied et la niveler comme toute autre fourmilière. Dieu l'avait envoyée dans ce monde avec son passeport lûment signé, sans infirmités physiques, -sans lacunes de 'âme. Mais il n'y avait point de place ici-base selon les ois humaines, pour cette enfant née hors la loi : son n premier cri poussé, au sortir du sein maternel, dans lotre atmosphère étrange et asphyxiante, était une in'raction aux articles du code social. Quel droi-t avait ce . )etit être de pousser là ce cri ?

Je me passionne en racontant la vie de la pauvre efiant. Elle, au contraire se servait d'expressions douces 't De semblait pas s'étonner de sa misérable destinée. t Mister Leigh, disait-elle, pense que cet état de choses loit changer. Dans le ciel, il changera sûrement; mais ;ur la terre, en attendant, personne exc'epté lui ne peut ..v limer un chardon à l'égal d'un oeillet. Nous sommes des y; :hardons, quelques-uns d'entre nous : nous avons tort .,-j )ar le seul fait que nous croisons ; et si nous nous avi-

.t ions de nous montrer d'un côté du mur plutôt que de

.. 'autre, la pioche nous déloge, tout naturellement.

j? Son père gagnait sa vie en acceptant des corvées de 1asard dédaignées des travailleurs plus sérieux : gardé les pourceaux sur les terrains de la commune, récolte lu houblon, moisson hâtive dans la saison pluvieuse, ou lu besoin, coup de main à quelque charretier en détresse A lont l'attelage effaré, plongé dans le brouillard sur une "oute de montagne, semait au vent ses hennissements v îrrants. Dans les intervalles de cette besogne interútit-J. lente, il buvait, dormait, agonisait sa femme d'injures


parce que, les sous étant épuisés, elle ne lui achetai» plus d'eau-de-vie. Et alors, pauvre ver impuissant contr, -son bourreau, elle faisait retomber sur l'enfant la colère amassée dans son cœur et la battait. Le crime est uns monnaie qui, une fois répandue sur le marché de cl. monde, trouve son change dans le crime. Que les pécheur y songent. V Cependant la pauvre petite déshéritée pour laquelle sa mère même manquait de patience, vécut et grandit apprenant de bonne heure à pleurer sans bruit, à mar cher seule avec ce balancement d'un petit corps sur de: jambes indécises qui sentent déjà combien la terre es un sol instable, et pour lequel les bras de femm( s'ouvrent d'ordinaire avec un instinct qu'elles ne peu. vent réprimer. Ce pauvre agneau sevré s'en allait, loui petit, hors du bercail; l'enfant s'esquivait le plus sou. vent possible pour aller parmi les genêts dorés jouir-d'une petite échappée de vue sur le ciel mystérieux, Blottie dans les buissons, elle le regardait non pour surprendre les anges dans leurs jeux (car jamais elle n'en avait entendu parler), mais simplement pour regarder, pour voir, cherchant inconsciemment au delà de cette terre aride quelque chose comme une joie. Elle aimait à fixer le ciel, jusqu'à complet éblouissement; il lui faisait alors l'effet d'une grande bonté aveugle qui la distinguait et l enveloppait d une caresse ce fut ainsi qu'elle apprit à connaître Dieu. On la battait après cela, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer, comme le lièvre pris au piège retourne à son gîte dès qu'il peut s'échapper. Ce grand amour sans regard où elle trouvait à la fois \ID père et une mère, l'instruisit et l'éleva plus que l école du dimanche où une dame l'envoya plus tard. -t


\. cette école, elle riait parfois avec les autres enfants lui marmottaient leurs textes ; mais plus souvent leur apage l'attristait. Elle se demandait, en les entendant 'ire d'aussi bon cœur, si leurs parents les battaient )ien fort. Il y en avait une qu'elle aimait, Rose Bell, me enfant de sept ans, aussi intelligente que jolie, lui apprenait les syllabes alors que Marian en était encore à l'A B G ; celle-là, surtout, riait sans motif, et secouait ses boucles pour les ramener sur sa figure de :açon à la cacher au maître. Sa gaîté bruyante, en tomoant sur Marian comme une fraiche ondée sur les fleurs du cerisier, finissait par la gagner. Un jour qu'elles causaient les bras enlacés, celle-ci demanda : c Ta mère le laisse rire ainsi ? — Bien sûr, dit Rose : on l'a mise dans ta terre quand j'étais toute petite, il y a six ans. Ces mères-là nous laissent jouer et perdre notre temps, elles ne grondent ni ne battent jamais. Ne voudrais-tu pas en avoir une pareille ? , A ce souvenir d'enfance, Marian s'interrompit et me regarda : — Pauvre Rose! ajouta-t-elle, je l'ai entendue rire hier soir dans Oxford Street, et je donnerais la moitié de mon sang pour l'arrêter. Pauvre Rose !

Puis elle continua son récit.

' Il était douloureux pour l'enfant, après avoir appris à l'école ce qu'est Dieu, ce qu'il veut de nous, et comment, en choisissant le péché, nous contristons le Christ, derentrer chez elle pour entendre son père blasphémer ce nom, et se dérober par l'ivresse à. l'idée, du jugement. Pour elle, père, mère, foyer, étaient la négation même de Dieu et du ciel : plus elle apprenait ce qu'est le bien, plus elle sentait combien ils personnifiaient le mal; le prix qu'elle relirait de la connaissance était de sonder l'indignité des


siens, et les outrages de leur conduite à la vertu passaient à travers son cœur filial pour le torturer. Oli! il est du« d'apprendre à connaître le Père qui est dans les cieux par le sentiment vague que l'on est ici-bas pire qu'uA orphelin; c'est un chagrin trop lourd en vérité d'avoir bénir Dieu pour une joie de ce genre.

Ainsi s'écoulait la vi e de Marian d'une année à l'autr Ses parents l'emmenaient dans leurs courses errantes tantôt le long des sentiers où l'on est moins en vue qu« sur la grand'route, ou encore à travers les bruyères djn la lande ; tantôt dans les villes et par les champs de foirer une fois ils la conduisirent jusqu'à Manchester; une fois à la mer, cette belle limite bleue d'un mauvais monde; deux fois en prison. Dans les intervalles, on revenait aux collines natales. Les hauteurs attirent comme le ciel, plus fortement parfois ; elles tendent les bras vers nous pour nous élever au-dessus des plaines viles. Et bien que ces vagabonds, en y retournant, le fissent peut-être à -la manière des moutons parce qu'ils en connaissent la route, ils se sentaient certainement un peu meilleurs une fois hors de la, souillure des villes, en essuyant leurs pieds boueux à la mousse des montagnes. Dans ces longues pérégrinations, Marian grandit, endura et apprit. Les passants s'arrêtaient quelquefois devant elle et lui demandaient pourquoi ses yeux étaient plus grands que ses joues, ou si sa chevelure ébouriffée offrait l'hospitalité aux oiseaux. A l'occasion, un meunier la plaçait sa charrette, un garçon boucher sur son cheval, et la faisait avancer d'un kilomètre ou deux. D'autres fois, UÉ colporteur s'arrêtait, lui donnait une petite tape sur lJR tête, lui disait : « Sais-tu lire? JI et, sur sa réponse affirmative, lui tendait quelque volume dépareillé tiré de


oalle : les Saisons de Thompson où manquait « le Prinemps », la moitié d'une pièce de Shakespeare où il fal- ait quelquefois d'après le haul de la page déchirée, en leviner le bas (tâche aussi ardue que de deviner la terre juand on est assis dans la lune!), des glanures variées l'Elégies et de Paradis perdu, de Burns, de Bunyan, de Selkirk, de Tom Jones, feuilles éparses dont il était ln peu difficile de se faire une idée bien nette : leurs lotes discordantes la déconcertaient comme si, admil 'an{ un beau coucher de soleil à travers les vitres d'un :abaret, elle avait entendu les buveurs jurer sans trêve «, ierrière elle. Mais elle savait trier ces feuilles volantes,

s .était les nuisibles dans le fossé après les avoir déchirées

3M tout petits morceaux afin que personne n'en pût lire un mot, se faisait des autres un bouquet qu'elle enfermait i lans son corsage ; puis, à la halte de midi, quand on s as-seyait au bord de la route à l'abri de la poussière, elle i jouissait de toutes les douces et bonnes choses réunies • il dans son petit trésor. Parfois aussi, la journée finie, quel'1 que personne amie, dans la ville où ils campaient, la conduisait à une conférence. C'est ainsi qu'elle avait , grandi, ignorante des livres, des auteurs, des choses qui se disent dans les sphères supérieures de l'humanité, mais il portée du murmure rythmé qui s'en échappe, et capable . de saisir de loin en loin quelques phrases de cette mélodie apportée sur les ailes du vent; et ces lambeaux, en pénêtrant dans son âme, y avaient répandu une sorte de finesse dont sa physionomie avait gardé le reflet.

J En parlant de cela, elle disait r —S'il tombait du ciel:,

de temps en temps, une belle fleur, nous prendrions ; Lien vite l'habitude de regarder en l'air — ainsi faisais*^ ~.— Elle compta ses années, et je me sentis vieille;

!'•


elle compta ses tristes plaisirs, et je me sentis bon teuse. Elle me dit qu'elle se trouvait heureuse parfois dil* coudre paisiblement seule avec ses pensées, tandis qu<p les rimes de quelque poésie charmante traçaient autour d'elle leur cercle chantant. — Ses ^parents Tappelaien f une enfant bizarre et maladive, bonne à peu de chose ^ boudeuse et ahurie, qui ne savait sourire qu'aux haie: t.. et aux nuages, et tressaillait si on l'éveillait de sa rêverit ; par une secousse ou par une simple parole. Elle ne s'en tendait ni aux corvées du dehors, ni aux travaux dLf ménage. S'ils s'étaient fixés quelque part, dans le nord, i ils auraient pu tirer d'elle un profit quelconque ern l'envoyant travailler dans une manufacture (si les en-; fants ne travaillaient pour leurs parents, mieux vau-^ drait les étouffer dès leur première aspiration) ; mais, dans cette existence errante, il n'y avait rien à faire d'une fille pareille, qu'une vagabonde. Elle reprisait ► assez bien pourtant et n'était pas paresseuse à la couture; les gens de la campagne lui donnaient des jupons ( à rapiécer, des bas à raccommoder , pour les conserver bien au delà de leur durée naturelle; elle gagnait ainsi quelques sous. li

Un jour — le soleil brillait ce jour-là — sa mère, battue plus, que de coutume, se sentait cruellement meurtrie dans ce qui avait dû être son âme; elle entra soudain dans la hutte où rêvait l'enfant, arracha comme dans un accès de fureur le peigne qui retenait ses cheveux, les laissa retomber en cascade sur ses épaulés et l'entraina au dehors. Lorsque Marian put les écarter de devant ses yeux, elle se trouva en face d'un homme au regard bestial qui semblait prêt à l'avaler tout entière, corps et âme, et dont l'haleine infecte lui brûlait les r


tues, tant il était près d'elle. Sa mère la maintenait à ;tte place en disant : c Allons, petite ! allons ! — le squire parle, le squire est trop bon. Il veut t'établir et nous ire du bien à tous. Aie donc des manières un peu plus *acieuses! » L'enfant se retourna et jeta à la femme un 3 ces regards suppliants dont le souvenir doit tenir lieu . î damnation au lit de mort d'une mère sans qu'il soit îsoin d'un autre démon pour la tourmenter. — « Oh! ère !... » puis, avec un élan désespéré vers le ciel, ce i : — « 0 Dieu 1 délivre-moi de ma mère — de telles t ères sont trop odieuses!... »

La terreur lui donnant des forces, elle arrache ses ains des leurs, comme elle aurait fait de lis pris entre -îs rochers, et bondit loin d'eux, d'assise en assise, jus-l'aubas de la colline, ne pensant qu'à fuir jusqu'à Dieu Il est possible. Ils hurlent après elle, comme des chiens famés après un lièvre. Elle entend retentir son nom tns des sifflets de serpents, dans des grondements de nons. Elle fuit, elle fuit toujours. La voilà enfin hors portée — elle fuit toujours. Une terreur folle anime s pieds, la fait voler sur le sol ; les routes se dérobent us elle ; les champs verts s'effacent, les arbres paraisnt reculer pour lui faire place. Puis, sa tête se trouble; ■ bres et champs tournent autour d'elle et semblent la >ursuivre ; elle sent palpiter derrière elle les coteaux, ur souffie frais lui pique le cou; ses pieds ne peuvent us courir, elle marche encore presque aussi vite; l'homn qui rougit à l'ouest entre deux clochers l'attire, attire invinciblement... Mais son cœur s'enfle, se dilate, ,i mprime ses autres organes, éclate enfin, éteignant la mière de ses yeux. Elle tombe évanouie, avec le sen- nent qu'elle est morte et sauvée.


Lorsqu'elle reprit ses sens, la nuit était passée, mai * non la nuit de la vie. Elle eut d'abord la sensation d 'un chute pesante, de roues qui craquaient, d'un attelag^ paresseux dont les clochettes résonnaient dans son cent veau et qu'un conducteur excitait par de bruyants encou % ragements - puis, à travers la couverture et les fente n de la charrette, la lumière crue du matin vint la sui y prendre, vivante ou morte, sur la paille où elle gisait ^ A cette vue, son âme eut comme un mouvement d ; recul ; elle demanda à Dieu de permettre qu elle en 81 i fini avec la lumière, avec l'existence. Un charretie -l'avait trouvée dans un fossé, aussi pâle que le clair d » lune qui la lui avait fait découvrir, sauf un filet de san « qui suintait de ses lèvres. Il l'avait crue morte d'abord | mais, lorsqu'il lui eut essuyé la bouche et l'eut entendu * respirer, il la releva, l'emporta sur sa charrette, la coi w duisit à la ville éloignée où l'appelait son travail, t L déposa ce monceau de misère à l'hôpital. jC j Arrivée là, elle regarda autour d'elle. Tout y seiï i blait nouveau et étrange : le petit Ht blanc à l 'align( ment des lits voisins, comme autant de fosses creusée les unes à côté des autres, à distances égales; les ger, tranquilles qui entraient et sortaient avec des voix étor^ namment basses et des pas étouffés, sortes de fantôme pa i tageant entre tous les malades des soins égaux, cet ordr ce silence, ces règlements, tout l'étonnait. Quand ur 1 main douce lui apportait une tasse, elle la prenait cornu i un sacrement, timide et reconnaissante, inaccoutumé \ qu'elle était à une affection accompagnée de formes bie: ? veillantes. Les boissons délicates, le pain blanc di | convalescents excitaient entre ses doigts la jalousie d' moribondes. 0 Dieu ! comme il faut que nous soyOi

M I


I

malades pour obtenir des hommes la-justice ! Les saints doivent s'indigner au ciel de voir combien de pauvres créatures désolées n'ont appris, comme Marian, que dans , une salle d'hôpital, les simples devoirs de la fraternité et i de la consolation. Elle restait immobile, plongée dans une • sorte d'extase, désirant, par moments, devenir plus ma> I&de encore, puisque cela rend les gens si admirablement -v )ons,j'air si calme., et les journées aussi paisibles que les •' leures desommeil ; elle comprenait maintenant comment ,s\ a maladie peut s'achever au ciel dans des ravissements v nexprimables, et comment, plus le mal s'aggrave, plus :if e bonheur est sûr et prochain. — Puis, joignant les u:. nains, elle fermait les paupières comme les fleurs font îi ;haque soir dé leur pétales ; elle s'arrangeait de façon à ie pas perdre une parcelle de ce temps béni.

.' '> Après plusieurs semaines de fièvre, sa jeunesse triom)ha de l'épreuve, l'âme révoltée se réconcilia avec le ■■ ;orps ; l'un et l'autre allaient se trouver rendus aux levoirs de chaque jour. Il lui fut pern&is de se promener entement dans les vastes salles nues, de regarder par es fenêtres : après quoi une femme, qui l'avait soignée : r omme une amie, lui dit simplement (une ennemie n'eût

^ tas été plus froide)., qu'étant assez bien désormais, elle vj 'ourrait s'en alle.r la semaine suivante.

Assez bien !... il est vrai, son cœur seul souffrait encore. JV ''en aller — mais où ?*.. la semaine prochaine ! En r" érité, que deviendrait-elle la semaine prochaine, abanlonnée au milieu de cette rue terrible aux innombrables 'assants qui vous poussent en tous sens

Un jour, la veille de ce départ tant redouté, assise au ailieu des autres convalescentes, elle écoutait leur conersation sans s'y mêler. L'une d'elles était affamée des


joues de son bébé : c Le petit vaurien la reconnaîtrait 1 il n'avait qu'un an, mais une vivacité 1... tout à fait comme son père! » — Une autre soupirait après de l'ouvrage, elle avait des bouches avides à nourrir ; — une troisième parlait avec tendresse de son cher c homme, » qui devait trouver son absence si longue ; — une quatrième, revêche, jurait de se venger des voisines médisantes qui la considéraient déjà comme morte; — une autre encore se montrait orgueilleuse : c Si son amoureux l'avait abandonnée pour une figure plus rose que la sienne (elle verrait bien vite si ce bavardage était fondé), ce serait un bon débarras après tout, il vaudrait la peine d'avoir été malade pour cela ! »

Tandis qu'elles parlaient, et que Marian constatait dans chacune de leurs misères, une richesse dont elle était privée, les gardes-malades introduisirent un visiteur qui s'arrêta au milieu du groupe. c Quand il vous regardait, dit Marian, c'était comme s'il parlait et quand il parlait on eût dit que c'était un chant. » Quelqu'un le nomma : Romney Leigh. C'est là qu'elle l'avait vu et entendu pour la première fois.

Après avoir adressé à toutes les autres des paroles consolantes, son regard tomba sur Marian : — Et vous?lui dit-il, vous sortez aussi ; où allez-vous ?

Immobile jusque-là, comme un insecte caché sous la pierre que le pied d'un voyageur a déplacée brusquement, -se tord soudain surpris par un éblouissement de lumière, elle éclata en sanglots et s'écria : — Où je vais ? personne ne me l'a demandé jusqu'ici. Puis-je dire où je -vais ? Dieu lui-même, qui pense à tout le monde, ne semble pas penser à moi pour me guider où je dois aller — Sijeune, demanda-t-il doucement, avez-vous déjà


perdu votre père et votre mère ? — Oui, tous deux. Mon père est perdu pour moi, car il a noyé sa raison dans l'eau-de-vie. Ma mère, le mois passé, a voulu me vendre à un homme : je l'ai perdue aussi, cela est clair. Et moi qui l'ai fuie en courant pendant des heures, comme si j'avais entrevu les flammes de l'enfer par une crevasse (elle était ma mère, monsieur ! ), je ne tarderai pas sans doute à être perdue à mon tour. Ainsi nous finissons tous les trois. — Pauvre enfant ! dit-il d'une voix si compatissante qu'elle la calma plusque ses propres larmes — pauvre enfant ! Il est tout naturel que la trahison d'une mère fasse désespérer de Dieu même. Sachez-le pourtant : il est meilleur pour nous que bien des mères, et ses enfants ne peuvent jamais errer assez loin pour ne pouvoir saisir en tous temps le bord de son vêtement. Saisissez-le, tenez-vous y ferme. Et si vous pleurez encore, pleurez là où Jean, l'apôtre bien-aimé, posait sa tête.

Elle se rappelait exactement ces paroles malgré l'année "écoulée, car depuis lors, dans tous ses moments de doute et d'obscurité, elles lui apparaissaient comme des étoiles et lui parlaient de consolation. C'étaient peut-être des paroles ordinaires ; les ministres, à l'église, disent les mêmes ; mais lui, il faisait l'église avec ce qu'il disait ; « c'est dans cette différence qu'est le miracle, » ajoutait-elle. Puis, avec son sourire radieux :

— Je répète ses mots, mais sans sa voix. Peut-on rendre la musique d'un orgue une fois hors du temple ? Quand il disait : Pauvre enfant ! je fermais les yeux pour sentir la tendresse de son accent descendre sur moi, baume bienfaisant comme les parfums répandus sur les pieds divins.

Elle me raconta comment il l'avait sauvée et relevée


avec une compassion pleine de respect, comme si, en & touchant la douleur, il avait touché les plaies mêmes du Christ. Il lui avait ainsi enseigné à se mieux respecter elle-même. Il nommait l'espoir foi en Dieu et le travail * un culte. Pour arracher son âme à l'athéisme, la garder à l'abri de toute souillure et loin de sa mère, il l'envoya dans un grand atelier de couture, où elle trouva, avec un moyen d'existence, le courage de regarder l'avenir.

Alors ils se séparèrent. Elle resta en vue du Ciel, mais non de Romney ; il avait à faire du bien à d'autres. Elle se mit à coudre, à coudre activement, à coudre jour et nuit. Elle laissait parfois tomber son ouvrage, et tout en enfilant de nouveau son aiguille, se demandait com- f ment les gens qui n'ont point de mère dans les collines \ choisissent Londres pour y demeurer. Puis elle conti- • nuait sa tâche, en songeant au visage de Romney, cherchant à deviner s'il se souviendrait; d'elle quand ils se

rencontreraient au delà de la mort. ^

*


IV

Ils devaient se rencontrer beaucoup plus tôt.

Marian avait pour voisine d'atelier une jeune ouvrière malade nommée Lucy Gresham, qui cousait très vite, > sans parler, et se renversait souvent sur le dossier de sa j chaise pour tousser plus aisément; ceci, en attirant pour i un instant l'attention de la directrice, permettait aux autres de rire un peu. Au bout d'un an, la pauvre fille dut cesser de travailfer. — Vous savez la nouvelle? dit à ses compagnes une fille hardie aux lèvres rouges et aux ? yeux noirs; qui, pensez-vous, est en train de mourir? ! Notre Lucy Gresham. Je m'y attendais aussi peu qu'au i mariage de Nell Hart. Ne rougis pas, Nell! tes boucles w» sont assez rouges sans que tes joues s'en mêlent, et quelque jour il se trouvera un homme pour raffoler des 1 cheveux rouges. — Lucy s'est donc évanouie hier soir au milieu de la rue en rentrant de l'atelier ; le boulanger : qui l'a ramassée et l'a portée chez elle, où il l'a étendue à côté de sa grand'mère alitée, dit qu il lui donne huit r jours pour finir. — Passez-moi la soie. — Espérons qu 'il -31 leur a donné une miche en même temps, et qu'il l 'a mise .1 à leur portée, autrement ce singulier couple mourra de faim avant de mourir de maladie ! — Miss Bell; les ciseaux,


je vous prie. — La vieille est paralytique, c est pourquoi sans doute l'aiguille de Lucy allait encore plus vite que son souffle, qui était pourtant trop rapide, comme nous savons. Marian Erle ! eh ! quoi — vous n'êtes pas assez bête pour pleurer ? vos larmes vont gâter la robe neuve de lady Waldemar, compatissante créature que vous êtes !...

Marian s'était levée toute droite, et laissant là travail et conversation, était sortie, à la stupéfaction générale, pour aller soigner Lucy, quoi qu'il advînt. Elle savait bien qu'en agissant ainsi elle perdait avec sa place toute chance de rentrer en grâce auprès de sa maîtresse. L'ouvrière absente serait remplacée forcément et non par inhumanité, sans que personne pût le trouver blâmable. Mais la pitié aussi a ses droits. Pouvait-elle laisser périr la pauvre fille dans son abandon, tandis qu'elle-même concentrerait son attention sur un ourlet de robe comme si aucune œuvre n'était plus importante? « Dieu, pensait-elle, a besoin de ma main en ce moment ; Lucy a soif peut-être, et personne pour la secourir. Que d'autres se passent de moi! que l'appel de Dieu ne me trouve jamais sourde ! »

Marian s'installa donc auprès du lit de Lucy, heureuse d'accomplir son devoir. Et en récompense la force lui fut donnée de tenir bien haut, à bras tendu, le flambeau de la charité qui console les yeux mourants, en attendant que les anges, du côté lumineux de la mort, aient préparé le leur. Quand Lucy la remerciait et louait sa bonté, elle se sentait étrangement émue. « Marian Erle appelée bonne! pensait-elle. Quoi! cette même Marian, battue et vendue, et qui n'a pu mourir? C'est une bonne fortune en vérité que d'exercer la compassion. Ah ! vous


qui êtes nés pour jouir d'une pareille grâce, pensez avec pitié à la classe déshéritée des pauvres, réduits à croire que la meilleure de toutes les fortunes est de se voir traité avec bonté par les autres. »

Lorsque Lucy, de sommeil en sommeil, s'en fût allée doucement comme la petite lumière qu'on' voit au loin sur la colline, et dont nul ne peut dire le moment où elle a disparu, bien que tous voient qu'elle n'y est plus — alors un homme entra qui se tint debout près du lit. La misérable vieille idiote se mi t à crier faiblement comme une enfant qui étouffe : — Monsieur, monsieur, ne me prenez pas pour le cadavre au moins! ne m'enterrez pas, moi 1 J'ai beau être couchée sans mouvement, je suis aussi bien en vie que vous, excepté les bras et les jambes. Je mange, je bois, et je comprends que vous êtes le monsieur venu pour les funérailles. Au nom du ciel, dépêchez-vous, monsieur. Ah! certainement je serais en meilleur état si Lucy, que vous voyez là (c'est Lucy qui est la morte, monsieur), avait travaillé un peu plus pour m'acheter du vin. Mais elle a toujours été lente à l'ouvrage, et je ne perdrai pas grand'chose en la perdant. Marian Erle, parlez donc, et montrez le corps à monsieur.

Et alors une voix dit : — Marian Erle! —Elle se leva. C'était l'heure des anges; — et voici, le sien se trouvait là. Elle s'étonna à peine de voir Romney Leigh. Comme novembre met sa neige dans les nids vides, comme l'herbe vient sur les tombes, la mousse sur les pierres, le soleil de juin sur les ruines à travers des brèches, les .esprits consolateurs aux affligés par l'épreuve, le ciel lui-même à l'âme humaine par les affres de la mort, de même il arrivait sans être attendu partout où était venue la souffrance.


■<- f-' Il ne fut point fâché, comme elle l'avait craint, de ce qu'elle eût quitté la maison où il l'avait placée. Et lors- f que, après rensevelissement, il la retrouva auprès du f corps à demi-vivant qui gisait la, le cœur atrophié aussi f bien que les membres, acceptant tous les sacrifices et ^ remerciant par des malédictions, il ne dit pas que c était bien, mais ne parut pas le désapprouver non plus. Loin ^ de là, il venait chaque jour, et chaque jour elle sentait dans sa manière de parler et de la regarder une présence plus tendre de son âme, jusqu'au moment où il f lui dit : — Nous ne nous 'séparerons plus. ..

Ce fut le jour même où Marian eut achevé son œuvre. * Elle avait arrangé le lit vide, balayé la sciure sur laquelle f avait reposé le cercueil, remis en ordre les chaises sur te lesquelles la vieille infirme ne devait plus bavarder; debout au milieu de cette pauvre chambre froide, la clé $ de la porte à la main, elle était prête à partir comme les autres, bien que ce fût pour prendre un autre chemin. Il .. paria : £

— Chère Marian, Dieu nous a tous faits d'une même a argile ; les hommes ont beau la pétrir comme les enfants a qui façonnent des pdtés de terre, donner une apparence h de réalité aux créations de leur fantaisie, inventer des J inégalités, des dignités, des privilèges, quand tout, au | fond, n'est que de la boue — à la fin, pourtant, il fautt) bien qu'ils y reviennent : le premier fossoyeur venu le ^ prouve avec sa pelle et rétablit l'égalité par un nivelage .. définitif. Qu'avons-nous besoin, vous et moi, d'attendre ij ce moment ? ' Elle le regardait sans comprendre, ainsi qu'on s'efforce de trouver le ciel à travers les pluies d'automne torren- s tielles. Il continua : ' , I


Marian, je suis de noble naissance, comme disent 1: ÎS hommes, et vous êtes née au milieu du peuple, qui n st noble aussi. Parce qu'une lance tyrannique a percé le i œur du crucifié en séparant le monde en deux, et opposé i 38 classes aux classes, les riches aux pauvres, est-ce une t. aison pour que nous restions séparés ? Non. Appuyonsù. on s plutôt l'un sur l'autre, efforçons-nous ensemble de e approcher les bords sanglants de cette plaie béante, en ■J ant que deux âmes en sont capables. Unissons ma if ichesse et votre misère dans une protestation commune k ontre les torts de tous.

, " Ses paroles n'apportaient qu'un sens confus à l'esprit ie Marian, car il lui tenait la main en parlant et- le / œur de la jeune fille battait si fort qu'autant eût valu es écrire sur la poussière, où quelque pauvre oiseau à r teine tombé du bec d'un faucon battrait des ailes, effa. ant tous les mots tracés.. Elle comprit à peu près ceci : ~ e trouvant, elle et lui, aux deux extrémités de l'échelle ^ ociale, ils avaient été marqués d'une même empreinte, lestinés qu'ils étaient l'un et l'autre à un ministère de charité, lui par son savoir, elle par ses sentiments; — ui par sa conscience d'homme, 'elle par son cœur, de , femme ; il leur fallait renoncer, l'une à son labeur peronnel tout honorable qu'il fût, l'autre à la large exis-V ence que sa fortune lui permettait pour travailler :nsemble avec Dieu, à une œuvre d'amour. Et puisque j )ieu voulait qu'en étendant la main pour toucher à

* :ette arche sainte, il rencontrât la main d'une femme, * 1 accepterait le signe avec la mission, il garderait entre 3 es siens ses doigts débiles ; c'est pourquoi il lui disait : ' < Ma compagne de travail, sois ma femme. »

Elle me conta tout cela avec des mots simples, des l


phrases entrecoupées complétées par son regard expres- £ sif ; je le compris plutôt qu'elle ne me le dit. Je ne puis rendre ses gestes rapides, à la fois doux et sauvages, ^ quand elle sortait de son humeur habituelle moitié triste, r moitié languissante : ils faisaient penser à quelque créa- 'k ture muette, à un oiseau effaré, à une biche errante, à*,; un écureuil qui dessine sa gracieuse silhouette sur le sombre feuillage du chêne, venant animer brusquement % le silence de la forêt, le rendant plus étrange, plus pro- S fond, plus sacré — manifestation de la vie universelle après laquelle la nature retombe dans le repos. -*1;

Lorsqu'elle eut fini, je l'embrassai. f — Ainsi, vraiment, il vous aime, Marian ? ^

— S'il m'aime !... Û „ Elle me regardait avec des yeux étonnés d'enfant Î: auquel on demanderait pour la première fois qui a fait * le soleil ; son embarras se transforma bien vite en un j, sourire de certitude.

— S'il m'aime?... mais il aime tout le monde! et moi 1 aussi, naturellement. Il ne m'aurait pas demandé, sans cela, de travailler avec lui à jamais et de devenir sa femme. fj f Ces mots contenaient un reproche inconscient à mon ) adresse. C'était bien ici, peut-être, le véritable amour, [ qui consiste à avoir les mains si pleines de dons qu'elles ^ ne peuvent se tendre pour recevoir. Dans le cercle de J cet amour parfait, aimer et être aimé reviennent au t même, la rosée qui s'élève de cet Eden retombe en pluie j et suffit à l'arroser. Evidemment, elle ne s'était pas de- ^ mandé s'il l'aimait ; les cataractes de son âme s'étaient déversées, se couronnant elles-mêmes d'un arc-en-ciel : heureuse sous sa couronne, elle n'en recherchait pas

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origine. Avec les femmes de ma classe il en va autre-lent. Nous marchandons en amour, nous ne donnons otre or que contre une monnaie équivalente. Avons-nous tort en cela? Le mariage, s'il est un con-at, suppose l'égalité entre les parties contractantes; lais si, pour l'une d'elles, il se réduit à un simple serage, à une religion, le droit de se donner subsiste seul. certaines femmes d'Europe demandent, comme les euves de l'Inde, à monter sur le bûcher où elles ont ntassé les parfums de leur jeunesse aimante, ornées des )yaux de leurs grâces et de leurs vertus, d'autant plus ;lorieuses que la parure est plus riche, et se consument ivec leurs trésors pour un mari vivant : en ce dernier )oint seulement la femme anglaise est en progrès sur sa œur de l'Hindoustan.

Je restai rêveuse. Sa main toucha la mienne aussi imidement que si elle eût caressé quelque oiseau frange avec la crainte de l'effaroucher.

— Vous êtes bonne, mais peut-être, au fond du cœur, êtes-vous vexée de voir votre cousin me choisir pour sa femme. Je n'en suis pas digne, je le sais, et à la vérité je m'en réjouis, puisque c'est à cause de cela même qu 'il m'a choisie ; ce sont les choses misérables qu 'il aime le mieux, je ne voudrais donc pas être riche quand je le pourrais. Cela lui fait plaisir de se baisser pour cueillir les boutons d'or : je ne voudrais donc point être la rose qui a fleuri assez haut sur le mur d 'un palais pour qu une reine s'arrête à l'admirer et ordonne à ses courtisans de la lui cueillir parce qu'elle est plus belle que les autres. 0 Romney Leigh 1 j'aimerais mieux être foulée aux pieds par lui que placée sur le sein d'une grande reine...

Elle s'arrêta hors d'haleine.


— Ma douce petite Marian, désavoueriez-vous. &us les roses que je vois sur vos joues dans ce moment t

Elle courba la tête comme si le vent, en passant, ava f couché la plante à laquelle elle se comparait. Puis el la releva avec une assurance grave :

— Vous me trouvez audacieuse? Nous le sommes toi quand nous prions Dieu. Soyez-en sûre, pourtant, m; dame, je me reconnais bien plus propre à devenir sa se vante que sa femme, et je saurai être femme et sei vante à la fois; le servir avec tendresse, l'aimer ave f soumission, et faire peut-être une compagne moir, indigne de lui que plus d'une jeune fille qui marchera à l'autel en robe de soie après avoir lu beaucoup d livres savants. Moi, j'apprendrai à lire dans ses yeu jusqu'à ce qu'ils me deviennent plus faciles à com prendre que ne l'est le français pour les dames les plu instruites. Croyez-vous que je me tromperai d'une lettr S en épelant ses pensées? pas plus qu'elles, en écrivant d. leur plume rapide qui ne s'arrête jamais pour demande s'il faut mettre telle ou telle lettre, tant elles le saven bien. J'en ai vu écrire ainsi quand je rapportais uni robe et attendais qu'elles fussent prêtes à l'examiner j'ai vu courir leur main blanche sur le papier glacé Mais elles sont dures, quelquefois, ces grandes dames malgré leurs mains blanches. Il nous est arrivé de veillei ! bien des nuits, les yeux abîmés par la lumière vacillant d'un reste de chandelle, afin que de jolies femmes pusseni > paraître plus jolies — et quand nous arrivions, elle.' disaient : « Comme vous êtes lentes dans cet atelier! le' commandes n'arrivent jamais. J'ai attendu presque une heure. :t Pardonnez-moi, madame, je ne les blâme pas. je ne les dénigre pas ; elles sont belles et gracieuses


, 'ui, mais pas comme vous, puisque, seule entre toutes, ous êtes du même sang que mister Leigh, à la fois ioble et douce... Elles sont belles, ai-je dit : à la vérité,

III ne peut trouver étrange qu'en voyant se réfléchir lans toutes les glaces les merveilles de leur beauté, elles m soient charmées au point de ne pas voir derrière lies combien nous avons pâli, nous misérable rebut du nonde. Si mister Leigh s'était choisi une femme parmi lies, il se pourrait que, tout en reconnaissant sa supciorité, elle eût détourné de lui une des pensées, un des ^ j égards auxquels il a droit pour admirer dans un miroir a perle de sa propre beauté ; — tandis que moi... ah ! hère madame, la serge vaut mieux que la soie quand , Tiennent les jours de froid, et je serai une femme fidèle > )our votre cousin Leigh.

Avant que j'eusse pu répondre, il se trouva là en peronne. Il avait probablemeut entendu la moitié de ce [u'elle avait dit. Il paraissait pétrifié, blanc comme le narbre ; est-ce que d'ordinaire de tendres discours font insi pâlir les hommes ? il l'aime donc profondément.

— Vous ici, Aurora ! C'est ici que je vous rencontre ?...

- Nos mains s'étreignirent.

— Mais oui, cher Romney. Lady Waldemar m'a en'oyée en toute hâte pourvoir ma future cousine.

— Lady Waldemar est bonne.

— Voici en tous cas quelqu'un qui est bon, dis-je avec in soupir en caressant l'heureuse tête de Marian, qui ittendait son tour d'être remarquée comme un chien remblant, à la fois patient et passionné. — Je viens de )asser une heure avec votre fiancée, je l'ai apprise par œur et c'est par le cœur que je puis vous remercier de a cousine que vous me donnez.


IH — Vous daignez en fin accepter un don de moi, Aurora

Enfin j'ai trouvé un moyen de vous plaire ? | |

Comme sa voix était changée ! £ — On ne peut plaire à une femme contre sa volonté et vous m'avez vexée jadis. Pourquoi réveiller ce sou " venir?... N'en parlons plus. Maintenant, Romney, vou me faites plaisir en vous contentant vous-même. Soye ~ donc tout à votre aise fanatique en amour ; je serai sa tisfaite. Ah ! mon cousin, dans la vieille galerie de por ^ traits de nos ancêtres, nous ne trouverions aucune femmi ' au front plus pur que celui-ci. || ' Il ne dit pas un mot. Comme les hommes sont arro gants ! Les philanthropes eux-mêmes, qui essaient *d, prendre une femme à la façon dont ils souscrivent ui chèque pour une œuvre de charité, se sentent mal à l'aise si elle se retourne en disant : « Je ne veux pas dt votre aumône », comme si elle leur avait causé un tor j positif. Nous autres femmes, nous devrions nous rappelé: ^ ce que nous sommes, et ne pas rejeter à la légère un< i obole sur laquelle est frappée l'image de César. Je repris i

— Si ces sublimes Van Dycks n'ont pas été trop or- gueilleux pour devenir de bons saints dans le ciel, ils ne \ le seront pas trop aujourd'hui pour s'incliner un pet ^ (leurs fraises ne les gênant plus) et saluer votre femme j en cette bonne, loyale et noble Marian, que je revèn. dique, moi aussi. Les poètes (supportez ce mot), les demi-poètes, même, n'en sont pas moins de complet j démocrates — non dans le sens de déloyauté envers les grands, mais de loyauté envers les humbles, et savent ) reconnaître la vraie majesté partout où elle se trouve. Pour moi, je comprends votre choix et je l'approuve.

—- Non, non, non ..... soupira-t-il avec une sorte de 1 if

■V


dédain plein de mélancolie et d'impatience — un homme qui n'aurait jamais eu d'enfant mettrait ainsi de côté un enfant qui joue à l'homme. Vous n'avez jamais compris, vous ne comprenez pas à cette heure, et vous ne comprendrez jamais mon choix, ni mon but, ni moi-même. Mais peu importe à présent. N'en parlons plus, comme vous dites. Je vous remercie de votre générosité iie cousine qui m'aide à vous faire ce présent. J'accepte pour Marian votre appréciation bienveillante. Ellé et moi qui ne sommes point poètes, nous sommes tombés sur une époque où le mariage demande moins un amour mutuel qu'une charité commune à répandre ensemble sur les innombrables déshérités de l'amour. Unis par l'anneau nuptial comme les galériens par celui de leur chaînes, nous travaillerons à deux avec la même continuité — l'honneur seul sera plus grand. Quant à l'amour tel que les poètes l'entendent (vous êtes en retard sur votre siècle),. l'amour... ah ! ce paradis des fous n'est pas plus de saison que celui d'Adam. Un cygne nagerait plus facilement sur les cascades de Trenton, que l'amour au plumage fabuleux sur les cataractes périlleuses de cette période de transition, dont le bruit assourdissant bourdonne dans mes oreilles etleur interdit à jamais d'entendre une autre musique.

Je me retournai de mauvaise humeur pour embrasser Marian. L'homme m'avait si bien déconcertée et irritée, que je me réfugiais auprès de la femme, de même qu'il nous arrive, quand l'atmosphère surchauffée d'un appartement nous suffoque, d'ouvrir la fenêtre pour aspirer une bouffée d'air pur et rafraîchir notre front à l'humidité de la nuit. Elle, du moins, n'était pas bâtie à la manière des remparts, brique par brique, à l'alignement voulu,


n d'autant plus résistantes que le feu de la jeunesse les a . durcies davantage : ces briques peuvent être excellentes et le mur solide, mais il sert à nous barrer le chemin après tout, et nous avons beau nous cogner la tête contre j -lui, nous ne pouvons voir ce qui se passe au dedans. L Adieu, dis-je pour celte fois, mes cousins. Et -pardonnez-moi le mot, Romney, soyez heureux — oh ! ! dans un sens mystique bien entendu. Mon intention est bonne, n'en doutez pas, en formulant ce vœu. Adieu, » ma petite Marian. Lui permettez-vous de venir chez moi, Romney, et de se rendre à l'église sous mon escorte ' le jour du mariage? Votre philosophie ne s'opposera* pas à ce que votre oiseau quitte son buisson d'épines ? 1 - Au contraire ! Je prends ma femme dans le peuple, ' sans intermédiaires, et c'est de lui que je veux la rece- 3 voir. Comme la princesse de la maison d'Autriche est ^ venue entre ses aigles ceindre la couronne impériale de >■ France, elle viendra de son galetas de Saint-Marga- i rets' Court et me trouvera à Saint-James's où nous 1 devons être mariés : elle ne changera pas pour cela sa i robe de serge. Les choses que nous faisons, nous les : faisons sans rougir, nous n'avons pas besoin de masques. 1

— Oh! Romney, c'est vous qui êtes le poète, répliquai-je; mais sentant mon sourire trop triste pour mes paroles, je m'en allai. — Des masques ! pensai-je, pre- ^ nons garde aux masques tragiques, dont nous nous anu- j blons devant la glace, grandis par le cothurne bien j au-dessus de notre taille naturelle. Nous voudrions jouer quelque rôle héroïque vis-à-vis de nous-même — et nous risquons de finir d'une manière aussi hon-

.teuse que les Athéniennes chez qui les Euménides provoquaient des crises de nerfs.

s' !


Il me suivit dans l'escalier.

— Vous me permettrez au moins de vous accompagner i travers ces rues hideuses, ces tombeaux où les vivants grouillent au milieu des vers... Les femmes mêmes, ; ci, font de leur âme des projectiles de boue pour les eter à la tête de toute femme qui traverse seule cette i 'égion infecte. l,Comment avez-vous pu venir seule? rous n'y pensiez pas.

^ Promenade étrange et mélancolique. La nuit descenlait en même temps qu'une pluie fine, et comme nous narchions, la couleur du ciel, la manière d'être et de aire de Romney, ma main appuyée sur son bras., sa 'oix, la mienne., tout me paraissait anormal. Nous caur i lions des livres nouveaux, des journaux -du jour, des projets de mariages espagnols, du climat de l'Angleterre : « Faisait-il aussi froid l'an dernier? le vent chan;era-t-il demain?... Guizot pourra-t-il tenir?... Londres ;st-il au complet ?... Le commerce va-t-il?... Dickens a-' -il dirigé le feu de son ironie sur les grands?... Les tommes de terre vont-.elles devenir un mythe ainsi que, , es pommes ?... Quel est le vent qui souftle, ce soir?... » fous parlions vite. Chaque mot semblait devoir attirer 1 ur nous un coup de foudre. Une pause eût été. plus nortelle encore. Nous. dévorions le silence comme si, )âles conspirateurs, nous déchirions des papiers où 'otre signature nous eût exposés à l'ignominie ou à la 1 nort.

Pourquoi? je ne saurais le dire. Evidemment nous le nous étions ni aimés ni haïs. D'où venait donc cette rainte de répandre de la poudre sur un sol a l'abri ies étincelles? Nous avions peut-être vécu trop près k un de l'autre pour différer aussi absolument : an pré-


tend que deux pendules, réglées à des heures différente; et posées sur une même étagère, finiront par marque) la même heure après un travail aveugle de leur méca^ nisme intérieur. Il n'en était pas de même pour nous W' tandis qu'il sonnait minuit, je sonnais, moi, six heure; du matin; il marquait l'heure du jugement, et mo celle de la rédemption. Cette différence nous rendaii dangereux l'un pour l'autre, avec l'attrait d'une énigmt quelque peu effrayante. ^ Je me souviens du son étrange de sa voix en mt disant bonsoir lorsque nous nous séparâmes, devant la porte ; on eût dit qu'il prononçait cet adieu auprès d'un lit de mort, assuré que le soleil du lendemain se lèverait trop tard pour qu'il pût dire bonjour - et toute la nuit, je pensai à ce bonsoir de Romney.

Un mois se passa ainsi. Je veux le confesser tout de suite : J'ai eu tort. — Nous avons toujours tort quand nous pensons trop à ce que nous pensons ou à ce que nous sommes : quand bien même nos pensées auraient l'amertume du sacrifice, elles n'en restent pas moins égoïstes. Que nous dormions sur des rochers ou sur des roses, si nous dormons jusqu'à midi nous sommes paresseux. J'écris ceci contre moi-même. J'avais accompli un devoir en allant chez Marian. J'étais prêle d'ailleurs à assister à son mariage, et je crus que cela suffisait. J'étais même allée un peu plus loin en faisant pencher la balance du côté de cette union : lady Waldemar s'était trompée d'outil, elle avait cassé dans une serrure tordue une clé trop droite. Pour Marian, au contraire, rien n'avait manqué, ni dans mes actions, ni dans mes paroles, de générosité et même de tendresse. Il suffit. Je me entais lasse, surmenée ; quelque chose clochait dans


ette union. Je n'avais pas à m'occuper, me semblait-il ie leurs projets ou de leurs affaires. Je restai donc à écart comme ceux qui ont accompli leur devoir et fer-tient les yeux pour mieux se reposer. Moi qui aurais dû deviner, prévoir quelque malheur! Quand nous nous efusons à être le gardien de notre frère, nous deveions son Caïn.

J'aurais pu garder la pauvre enfànt sur mon cœur un 'eu plus longtemps : j'aurais pu, sans me donner beauoup de peine, hâter le dénouement, la préserver de oute immixtion étrangère, — et, peut-être de quelque liège. Qu'est-ce donc qui m'avait empêchée de dire à tomney tout simplement les desseins de lady Waldemar els qu'elle me les avait confiés ? soit par réserve, soit par ompassion, avais-je le droit de dissimuler à mon couin l'impudence de cette femme, d'écouter avec calme, achant ce que je savais, ses lèvres la qualifier de bonne ?

Ne vous fiez pas au mot bon. « Il n'y a de bon que )ieu seul, » dit Jésus-Christ. Si, au lendemain de la créa-ion. Il put nommer les créatures bonnes, le diable seul, lepuis lors, leur a donné ce nom, lui ou ses héritiers, les ourbes qui y gagnent, et les imbéciles qui y perdent. ..e monde s'est fait dangereux. Je crois qu'au moyen ige on appelait bonnes gens les fées et les lutins. Même le notre temps, une voisine peut devenirnuisible : elle 'ient hacher notre matinée en bavardages de la plus nince espèce, après quoi, le soir, elle sucrera son thé tvec notre réputation. J'ai connu de bonnes épouses à )eu près aussi chastes que celle de Putiphar ; et de bonnes, >onoesr' mères qui se servaient de leurs enfants pour avancer une intrigue; et aussi de bons amis —'oh! très )ons — qui se suspendaient au cou de leurs amis pour


aspirer leur souffle, comme la fable veut que fassent les chats auprès des enfants endormis. Et nous connaisso tous de'bons critiques, qui ont étouffé les espérances de l'artiste, de bons hommes d'Etat qui ont attiré la ruin sur leur patrie ; de bons patriotes capables de risqu une cause pour une théorie ; de bons rois qui ont fai éventrer leurs sujets, pour la taxe ; de bons papes qui 011 mis en péril le bien sous toutes ses formes; de bons chré tiens assis à l'aise dans leurs fauteuils et maudissant leur prochain en général parce qu'il n'est pas assis comme eux. Puisse le bon Dieu pardonner à toutes ces bonnes gens !

Je parle avec une singulière amertume. Certainement le lait de notre innocence s'aigrit il force d'être exposé au soleil, et les plus doux d'entre nous deviennent aigres, eux aussi, au contact des hommes. # Une femme du monde est à elle-même son propre centre, pivot sur lequel elle a fait tourner la moitié de sa vie égoïste et volontaire, comme un moulin à vent qui, vu à distance, excite l'admiration en découpant sur le ciel ses ailes délicates ; mais de près, quel tapage assourdissant! quels grincements! quel bruit de grain broyé! — de même, et j'aurais dû y penser, quand une femme comme celle dont je parle en vient à aimer, son amour ne sera qu'une transformation de son égoïsme, le besoin de se servir d'un autre dans son intérêt personnel, comme le moulin demande du grain, le feu du combustible, les loups v une proie; ni les uns, ni les autres n'ont moins de scru' pules qu'une charmante femme de son espèce quand elle aime. Elle ne se laissera pas arrêter par un obstacle aussi mince que... son âme; combien moins par la vôtre! Dieu serait-il une considération? —C'est vous qu'elle aime,


l et non pas Dieu : elle ne reculera pas plus devant lui que devant la marquise dePerth. le jour où elle voulait obte,, nir des cartes d'invitation pour un bal déguisé. Elle vous-i aime, monsieur, avec passion, à la folie, à l'égal de ses' diamants... ou presque.

Quoi qu'il en soit, un mois se passa, puis l'avis fixant le jour du mariage fut publié. Je me rendis de bonnes - heure à l'église.

J La moitié de Saint-Giles en vêtements-de serge avait ' été conviée à se joindre à, Saint-James-en habits dorés, et, l'union bénie devant l'autel, devait se rendre à Hamp-P stead Heath pour y prendre part à un festin de noce;

Les pauvres gens vinrent sans- se faire prier, boiteux, aveugles, ou, pis que cela, malades, affligés et pis encore f — comme si les humeurs suintant de la plaie sociale s'étaient déversées là, exaspérant déleurs- miasmes, l'air ■ inaccoutumé à une telle infection. On eût dit une génération finie, morte de la peste, balayure des- sépulcres-amenée au soleil avec ses tache» de décomposition. Quel spectacle! Une fète de misérables est plue triste que des f obsèques de roL'.

s Ils encombraient les rues, ils, filtraient dans l'église comme un flot de sang lent et sombre. Pour voir cela, les nobles dames se levaient dans leurs bancs-, les- unes t- pâles d'effroi., d'autres rouges de haine, d'autres- simplement curieuses, d'autres parfaitement insolentes, le reste demandant avec une surprise ironique : — Qu'allons-nous voir ? Qu'allons-nous voir encore ? — Les unes, de leurs mouchoirs brodés et parfumés, comprimaient leurs lèvres roses: et délicates pour dissimuler des sourires déplacés dans ce saint lieu; d'autres se passaient des. sels avec des signes d'yeux significatifs et un bruis-i


m sement simultané de leurs robes de moire ; tandis que >■ toutes les nefs, devenues vivantes sous un grouillement de m têtes, rampaient tortueusement de la rue à l'autel, \ comme des serpents meurtris rampent en sifflant hors de leurs trous, agités par des contorsions frémissantes, ; se balançant lentement de droite à gauche, puis de i gauche à droite, avec des palpitations douloureuses et des temps d'arrêt. Quelle horrible collection de figures , on voyait se lever de toutes parts dans cette masse , compacte ! des figures qu'on ne voit pas d'ordinaire en a plein jour; elles se cachent dans des caves pour ne pas * rendre les gens fous, comme l'est devenu Romney Leigh. Des physionomies ! Oh ! mon Dieu, appellerons-nous des * physionomies les visages de ces hommes, de ces femmes, *" de ces enfants ? des enfants à la mamelle, suspendus ^ comme un haillon oublié au cou de leurs mères avec de pauvres petites bouches où les coups maternels ont essuyé le lait maternel avant de leur enseigner leurs blasphèmes. Des visages? fi !... Nommons-les des vicès * corrupteursjusqu'à produirele désespoir ou des douleurs j pétrifiantes jusqu'à produire le vice. Aucune trace de l'attouchement divin n'y subsiste ; tout est ruiné, perdu, *j le maintien usé comme le vêtement, la volonté dissolue 1 comme les actes, les passions relâchées se traînant dans 1 la boue pour les faire trébucher au premier pas. Cela, 4 des visages? C'est comme si vous aviez remué l'epfer » pour attirer à la surface de son limon incandescent la lie i de ses démons les plus vils. Des fronts ainsi déprimés, des mâchoires impénitentes et béantes comme celles là, vous reprochent votre race, corrompent votre sang, et t broient des couleurs diaboliques pour tous les rêves que 1 vous ferez désormais... j ï I


Depuis lors, j'ai dormi pendant bien des nuits, veillé pendant bien des jours — mais ce souvenir me hante sans cesse avec l'obsession d'un cauchemar. Il y a, en vérité, des journées fatales, dans lesquelles les années ont pris racine si profondément que toutes leurs fibres frémissent quand on en remue la poussière.

Mon cousin me prit la main en passant, me dit que Vlarian Erle allait venir accompagnée de ses amies de noce, me plaça rapidement près des marches de l'autel, puis alla attendre sa fiancée au milieu de nobles dames ît d'hommes de haute naissance.

Nous attendions. Il était de bonne heure. On avait le temps de se dire bonjour, d'échanger un compliment, et peu à peu on entendit s'élever une houle de conversation féminine dont l'écume s'éparpillait çà et là sous forme i's anglais aussi doux qu'un c chut t silencieux, — aussi Derceptibles pourtant que les phrases prononcées sur an ton plus élevé par des voix d'hommes; — c Oui, en vérité, s'il nous faut attendre dans l'église, il faut bien y parler. » — « Çà ? c'est lady Ayr, en bleu ; en rouge, ;'est la douairière. » — « Elle paraît aussi jeune... » — < Vous voulez dire aussi coquette; si vous l'aviez vue eudi soir, vous trouveriez miss Norris modeste. » — t Encore vous ! Comment ! il y a trois heures, je valsais ivec vous; debout,à six, debout encore à dix! le temps le changer de souliers. — « Je me sens aussi blanche lu'un fantôme et d'humeur aussi sombre ; ne me parlez lonc pas, je vous en prie, lord Belcher 1 , — « Bien ; je ne contenterai de vous regarder : avec votre figure on l'en demande pas davantage. — En pleine église?... fi lonc '! » — « Adair, vous êtes resté fidèle à la commission? » — « Manqué l'affaire — pour un vote. ■—


« Ah! diable... tant pis. Si je n'avais promis à mistress Grove... » — « Vous auriez pu tenir parole à Liverpool. » __ « Les électeurs doivent se souvenir, après tout, que nous sommes de simples mortels. — Nous nous chargeons de le leur rappeler. » — « Chut! Voici la mariée dans une rivière de lait. ]l' — « Là-bas ! mon cher, vous dormez encore: ne reconnaissez-vous pas les cinq miss Granvilles ? Toujours en blanc pour montrer qu'elles sont prêtes à se marier. » — (c Plus bas — leur tante esta côté de vous. » — « Lady Maud, lady Waldemar vous a-t-elle dit qu'elle avait vu cette fille de Leigh? » — « Non, attendez.., c'est Mrs Brookes qui me l'a répété... Mais non ! ce n'est pas mistress Brookes. ]1 — « Est-elle jolie ? » — « Qui çà ? Mrs Brookes ? lady Waldemar ? » — « Comme il fait chaud ! faut-il absolument que nous étouffions aujourd'hui ? Vous marchez sur mon châle, — Merci, monsieur! » — « On dit la fiancée une véritable enfant qui ne sait pas lire (mais au courant d'autres choses qu'elle ferait mieux d'ignorer) avec de grands yeux bien éveillés. » — « Je passerais au travers du feu-pour la voir. » — « C'est justement ce que vous faites dans ce moment, il me semble. » — « Et lady Waldemar (vous la voyez bien à côté de Romney Leigh — comme elle est belle quoique un peu rouge !) lady Waldemar s'est intéressée à la jeune personne et a méthodisé la folie de Leigh. Croyez-vous que je serais venue si elle ne me l'avait demandé ? » — « Elle lui aurait rendu un plus grand service en l'épousant elle-même. > — « Ah !... la voilà !... voilà enfin la mariée ! a — « Mais non ! plus de onze heures. Elle enlève sa jupe rapiécée aujourd'hui; afin de la remplacer par les manières du grand monde, elle commence par nous faire attendre. » — et Oui, oui;


«

ce Leigh a toujours-'été singulier; ce doit être dans le sang, Il y a dans la famille un exemple de... folie ; pour celui-ci, il est tout à fait détraqué; la question du paupérisme en a fait un lunatique. Les pauvre»! sujet excellent à méditer pour des esprits modérés. Vous connaissez la cité ouvrière du prince Albert? cette cons^ truction honore Son Altesse Royale. Très bien, cela ! Mais qui ferait arrêter sa voiture à Cheapside pour serrer , la main d'un individu vulgaire?... En Angleterre, nous tirons une ligne de démarcation, et si nous^ne nous tenons pas en deçà, nous tombons la tête la première. Voici un spectacle, par exemple 1 c'est hideux, vous dis-je, indécent! Ma femme a voulu venir, monsieur, sans quoi, je l'en aurais empêchée. Par le ciel, monsieur, lorsque les chevaux du pauvre Damien le mirent en pièces, des femmes de la course tenaient là pour regarder son tronc et ses membres mutilés — exactement comme elles assistent aujourd'hui à ce démembrement de la société avec de jolies1 figures' effarées. - « Enfin! la voici... » — C! Où cela ? qui l'a vue? vous me poussez, monsieur, beaucoup plus qu'il n'est convenable... — Madame, vous marchez sur mes volants ; je vous supplie.. jJ — cI: Non! ce n'est pas la mariée. Onze heures et demie ! comme il est tard 1 Le fiancé s'impatiente. Voyez donc ; il sort. » — « Et, comme je le disais, ces Leigh ! notre meilleur sang qui va se répandre dans le ruisseau, — c'est une chose horrible! Nous lui aurions pardonné une simple mésalliance commise pour l'amour . de deux yeux bleus ; la chambre des lords a fermé les yeux. sur des méfaits de ce genre, et no.us savons ce que c'est que d'avoir été jeune. Mais voici un contrat raisonné, signé au grand jour (afin que nul n'en ignore et


pour servir d'exemple) entre les deux extrêmes de a société martyrisée ; à gauche, les gens bien nés ; à droite, : la populace au vrai sens du mot, pour faire de l'égalité. J'appelle cela de l'anarchie. C'est gros de signification, — -haïssable. Eh ! quoi, ne faut-il pas filtrer notre café j même, pour qu'il soit bon ? »

— Miss Leigh !

— Lord Howe, l'ami de Romney? Pourquoi cette interminable attente?

— Je ne saurais vous le dire. La mariée aura perdu la tête (et peut-être son chemin) à seule fin de prouver sa sympathie pour le marié.

— Ah! vous désapprouvez, vous aussi?

— Moi, je ne désapprouve rien du tout, ni chez vous, • ni chez moi, ni chez Romney, qui nous vaut tous les deux. ; Nous nous sommes tous fourvoyés, nous avons tous perdu le ton, et nous aurions beau rebrousser chemin i jusqu'à la lune, nous n'en sifflerions pas plus juste.

Laissez-moi vous décrire lord Howe. Né aristocrate, radical et même socialiste par l'éducation, il flotte toujours sur les traditions de sa race, à travers le courant des théories venues de France ; mais, nouveau Noé sur une nef vermoulue, il n'est guère en sûreté dans son arche. En tous cas, il ne s'imagine pas devoir atterrir jamais sur le mont Ararat pour recommencer le monde sur un nouveau plan : à son avis même, le susdit monde ferait mieux de finir et sa sympathie est plutôt pour les poissons du dehors que pour les couples de bêtes noyées autour de lui et qui ne peuvent multiplier. Voilà quelle espèce de Noé est lord Howe, être incomplet, mais gentilhomme droit et loyal, propriétaire généreux, convive gracieux, amphitryon plus qu'hospitalier. Ses con-


vidions, bien qu'entières, manquent de stabilité ; il'conserve de nombreuses sympathies en dehors de sa croyance et elle le détournent de l'action. Dans le Parlement, aucun parti ne compte sur lui — pour tous, ses discours sont d'une importance notoire. On apprécie aussi ses livres, qui ne seraient pas déplacés à côté de la chaire d'un évêque, mais qui laissent échapper çà et là des flammes auxquelles les démocrates les plus avancés pourraient en passant se chauffer les mains. De très grande taille, flâneur par goût, les cheveux blonds et légers, des yeux qui, en vous regardant, pèsent sur vous de tout leur poids, moitié indolents, moitié bienveillants, en sorte que vous ne savez s'il faut reculer ou dire merci; — voilà lord Howe. Il reprit :

— Nous nous sommes tous fourvoyés, et Romney, notre excellent ami, n'a nullement raison. Il y a sur la terre une seule chose vraie, l'amour. Il s'en empare, l'affuble d'un costume, le met au théâtre, comme Hamlet, en vue de faire ressortir la cruauté de l'oncle (c'est-à-dire la nôtre), et de nous troubler dans nos consciences : pour lui, le prince Hamlet, il épouse une jolie fille (laquelle, par parenthèse, nous fait un peu trop attendre), d'une manière que j'appellerai symbolique, à seule fin de nous enseigner à combler les fossés qui séparent les classes, à vivre en communauté dans des phalanstères! Eh! bien quoi ? — il est fou, notre Hamlet : applaudissez la pièce, mais liez-le.

— Ah ! lord Howe, ce spectacle a de quoi nous passionner plus que l'autre. Voyez plutôt : ces nefs grouillantes, palpitantes et fumantes ne semblent-elles pas avoir pris vie sous nos yeux? 0 ciel ! quelle vie!...

— Mais oui, un poète voit ces choses-là; c'est ce qui


-Le rend différent des hommes ordinaires. Moi aussi, je |j vois quelque chose, bien que je ne puisse chanter ; moi t -aussi, j'aurais été un poète, peut-êlre, ;si -ma mère, trou- > vant le mot déplaisant, ne. m'avait mis au monde avec tj la langue liée. Si vous m'accordez que Romney nous ^ donne une belle représentation en l'honneur de son ma- 4 riage, la donnée, j'en conviens, est pire que celle d'Ham- ^ let. Dans cette foule hideuse, aveuglée parla peste et la misère au point de ne pouvoir plus goûter un spectacle ^ réjouissant, je vois plutôt un roi Lear brutalisé conduit hors de chez lui, non pour revendiquer ses droits (les torts dont il aurait à se plaindre sont si anciens qu'il les t a oubliés), mais simplement pour assister à la signature d'un contrat; nous le voyons seul, d'un côté,— de l'autre J Regan et Goneril entourées de tous les courtisans bigar- i rés et des bouffons de la cour. Ne croyez pas que ceux.- j ci viennent reconnaître leurs torts. Ge qui est fait est 3 fait. La violence .exercée jadis s'est transformée en pri- 1 vilège, de même que la crème tourne en fromage quand on l'a laissée enterrée assez longtemps. Qu'est-ce que cee : .grandes dames charmantes pourraient avoir à faire avec ce vieillard sordide, excepté de ne pas se placer sous le vent de ses haillons infects? Lear, tranquille, muet et plat comme une tombe, ne maudit point ses filles, — se-fraient-ce ;}}ien ses filles ? Lear pense surtout à sa soupe qui est peut-être en train de se refroidir à Harnpstead,

à la bière qu'on doit lui servir. Pauvre Lear ! pauvres filles ! Bravo, pièce de Romney ! f" * Un murmure... un mouvement tout autour de nous, des mots à'notre oreille. Quelque chose ne va pas : qu'est-ce donc? La foule noire vibre ainsi qu'une corde trop tendue... et soudain je vois sur la plus haute marche de

I


'autel, Romney dont la figure bouleversée va réveiller 'horreur dans tous les yeux, — Romney livide, essayant ie parler, n'y pouvant réussir, élevant un papier, une i ettre, au-dessus de sa tête, —tel un malheureux qui se ioie et qui essaie une dernière fois de respirer !

— Mes frères, écoutez-moi patiemment. Je suis très ... "aible. Je n'avais en vue que le bien. Peut-être y avait-il a le l'orgueil dans mon dessein, et Dieu y a-t-il mis obstacle à cause de cela. Il n'y a point de mariage, — point. i 311eme laisse... elle part... elle disparaît,- je la perds. ; lamais, pourtant, je ne l'ai forcée à dire,oui; rien ne Ç n'explique donc ce non qui vient m'accabler aujour; l'hui comme une accusation 1 Mes frères, l'assemblée peut se disperser, et se rendre au banquet comme il est convenu. — J'ai dit.

y Dans l'église, un silence, absolu. On put entendre téter r* an petit enfant à l'extrémité de la nef... Alors un homme t îleva la voix :

r* — Prenez garde, vous autres, que la viande et lat>ière ?' ie vous soient chipés comme le reste. Une chope est olus vite renversée qu'une femme n'est perdue! Ces not- oies ne sont guère honnêtes avec les pauvres : ils nous élèvent pour nous tromper.

^ — Allons, Jim ! s'écria une femme, j'ai le cœur tendre moi, je n'ai jamais écorché un enfant en le rossant que je n'en aie pleuré le moment d'après — et j'ai le malheur - l'en avoir sept. Je n'aurai pas faim, même pour du bœuf . tant que je ne saurai pas ce que cette fille est devenue. j Elle est perdue, nous dit-on ? tuée, peut-être ! Je me mé^ fIais, d'abord, je pensais bien que ce grand personnage ne nous voulait rien de bon ni à elle non plus. Il se peut qu'il en ait eu raison en lui montrant un anneau de mariage,


et puis il l'aura étouffée hier soir, et toute celte histoir n'est que pour nous faire tenir tranquilles comme elle pauvre innocente! « Disparue! » Il n'y a que les esprit qui disparaissent et on n'y croit pas aux esprits! Je vou demande un peu si une fille se sauverait au lieu de si marier ? L'histoire est bonne ! C'est un méchant homme je vous le dis, un méchant homme. Pour moi, je préfèn tromper ma faim en buvant du gin, que d aller ~(Uaéu avec son bœuf et sa bière.

Aussitôt une immense rumeur s'éleva.

— Nous voulons qu'on nous fasse droit 1 La mariée !.. il nous faut la mariée!... ces dames là-bas se marien tous les jours sans encombre et sans esclandre, il ni sera pas dit qu'elle soit tombée dans une trappe para qu'elle est pauvre et du peuple. Quelle honte! Nous n'er voulons pas, de vos farces jouées par des gentilshomme: — il faut qu'on lui fasse droit !

A travers la fureur et la clameur croissantes, j'enten dais les paroles entrecoupées, indignées, suppliantes pathétiques, que Romney jetait à cette masse turbulente de la place où il se tenait toujours avec son visage blême plein d'autorité, — il me semblait voir un chasseur jetei la pâture à sa meute, et chaque chien se précipiter sur sa ration, la déchirer de ses mâchoires puissantes, la dévorer avec des hurlements.

D'un bout à l'autre, l'église se souleva autour de nous comme la mer pendant une tempête, puis s'ouvrit ainsi que la terre sous l'effort d'une éruption volcanique. Des hommes appelaient la police ; des femmes debout invoquaient l'intervention de Dieu, d'autres tombaient évaripuies, ou, comme un troupeau de daims, fuyaient affo-i


lées, s'abattaient au hasard, piétinées par les autres, en poussant des cris perçants.

Le dernier souvenir qui me soit resté de cette scène est le visage calme et terrible de Romney, dominant le tumulte. Le dernier son qui frappa mon oreille fut celui-ci : — Renversez-le !... frappez ! — tuez-le 1 — Mes bras s'étendirent instinctivement comme ceux des rêveurs qui espèrent vainement arrêter les dieux dans leur œuvre je destruction ; je poussai un cri en essayant de m'élan:er la tête baissée vers cet homme, qui personnifiait pour moi le salut... Quelqu'un m'empêcha de tomber, le monde s'effaça de devant mes yeux — tout sentiment s'éteignit en moi.

La suite m'a été racontée plus tard par lord Howe qui n'emporta évanouie à travers la foule de l'église et de a rue, puis revint seul assister à la fin de l'émeute. Les 'eprésentants de la loi étaient tombés comme la foudre iu milieu de cette effervescence et avaient rétabli le sience. Le peuple s'écoula lentement sous le& voûtes, l'élise acheva de se vider.

Voici la lettre de Marian, qu'un enfant apporta en ourant au moment même où Romney, debout sous le lorche, attendait sa fiancée. Deux heures après, il m'en-oyait ce pli sur lequel sa plume bien connue avait racé quelques mots. Voici la lettre de Marian :

c Noble et saint ami, soyez patient envers moi. Ne me croyez pas indigne, moi qui aurais pu, demain, être votre femme, si je ne vous avais aimé plus encore que ce titré.' Adieu, mon Romney... souffrez que je l'écrive pour une fois — mon Romney !

« C'est si joli, ces deux mots réunis, que je n'ài pas


« eu le courage do les effacer. Nous disons quelquefois « : mon Dieu, quand nous sommes à genoux. — Il nçB « nous en veut pas pour cela; supportez-moi de même, « avec mon audace. Je reconnais ma folie, ma fai- < blesse, ma vanité — et cependant ce qui me fâche le « plus, c'est encore de n'avoir pu suivre le bruit de voq| « pas dans l'escalier la dernière fois que vous êtes venii,

« c'est-à-dire hier. C'est la première fois que cela m'ar.

« rive, car ce bruit est le plus doux pour moi après le c son de vos paroles, — mais hier les sanglots me son!

« montés à la gorge et m'ont privée d'entendre touU^ -K musique.

« Mister Leigh, vous me blâmerez en bien des choses.

« Vous m'avez louée, il est vrai, et vous allez apprendre « à présent que je n'ai pas eu le courage d'être sincère « J'ai commencé un jour à vous conter comment cett(

« femme est venue -, vos yeux fixés à terre, dans l'un( c de vos pensées absorbantes, m'ont empêchée de conti- « nuer. Après cela, quelqu'un m'a parlé de moi ave(

« tant de sagesse, de vous avec tant d'affection, poui « me persuader que mon amour même devait me ré « duire au silence que bref, je crois que j'ai eu tor « de ne pas vous dire la vérité. La vérité du moins aurai « dû subsister entre nous à défaut d'autre chose. C'étai « dangereux pourtant. Supposez qu'un ange du cie « vienne vivre parmi les hommes, il deviendrait fou s « aucune main prudente ne lui attachait un bandeau sn, « les yeux. Il en est de même pour vous : vous nou « voyez sous un jour trop céleste ; je vous ai toujour « considéré comme un ange, et il est bien à craindr, « que vos ailes divines se meurtrissent en se heurtan « aux angles de notre pauvre monde.


« Oui, ce serait affreux pour l'une de vos amies de « voir l'Angleterre vous renier, tandis qu'auprès de moi « vous regretteriez cette femme...

c Lady Waldemar, remarquez-le, a été très bonne. « Elle est venue me voir neuf fois, plutôt dix. Comme « elle est belle 1 sa vue blesse à l'égal de la lumière qui « vient frapper des yeux délicats.

« Mais votre cousine a été meilleure encore, tout à fait « semblable à vous. Avant votre arrivée , ses lèvres « s'étaient posées sur les miennes, j'avais senti son âme « passer dans ce baiser grave comme un feu sacré. Que « Dieu me soit.en aide! Cela m'avait donné de l'orgueil, « je lui dis presque que vous ne perdriez rien en me « prenant pour femme. Depuis IOr8, j'ai beaucoup ré« fléchi à une question qu'elle m'a posée : Vous aime« t-il, Marianf dans une sorte de tristesse douce et déri« soire... une mère demande ainsi à son enfant : Tu « veux toucher cette étoile, n'est-ce pas, mon chéri? « Adieu I... je sais que je ne l'ai jamais touchée.

« Voici ce qu'il y a de plus triste : les enfants grandis« sent, et ne convoitent plusles choses qu'ils ne peuvent « atteindre. Pour une pièce d'argent, ils sauteront très Il haut; pour les étoiles, plus jamais.

« J'ai écrit toute la nuit sans rien vous dire. 0 Dieu ! « si je pouvais mourir et laisser cette lettre interrompue « en cet endroit... Mais non, pour l'amour de vous...

« Voici la fin. Je n'aurais jamais pu être heureuse ; «. comme votre femme, je n'aurais jamais pu être votre * 1 amie sans vous nuire, je ne verrai plus jamais votre 1 visage jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me l'ordonner. 1 Je vous conjure de ne faire aucone recherche pour . « me retrouver, et de ne pas vous tourmenter en sup-I ¥


« posant quelque malheur. Je suis bien, soyez-en sûr, « et contente et tranquille, mais si loin, si loin, si loin, « que vous me trouveriez plutôt dans ma tombe, et c'est c justement ce que je veux. Pour le reste une amie très i et généreuse prendra soin de moi et me rendra plus « heureuse... (voilà une tache, l'encre est épaisse, et « nous, têtes légères, nous pleurons facilement) je devais c donc dire : me rendra plus heureuse que je n'aurais c pu l'être en devenant votre femme. 0 mon étoile! c mon saint! mon âme! car sûrement vous êtes mon « âme, par le moyen de laquelle Dieu m'a atteinte ! Je e ne suis pas perdue à ce point que je ne puisse vous c remercier pour le bien que vous m'avez fait, pour les « larmes que vous avez taries et qui tombaient amères c comme celles-ci ; pour les jours où vous me faisiez € pleurer de joie à la pensée que je pourrais apprendre « à écrire vos lettres afin d'éviter à vos yeux cette fati« gue du soir; — et par-dessus tout pour ce baiser que « vous avez par trois fois mis sur mes lèvres en disant : c Chère Marian !...

c D'autres que vous auraient de la peine à lire cette c lettre ; mais vous saurez en venir à bout malgré ma c mauvaise écriture. Ma main tremble, mes yeux sont « voilés, d'ailleurs je suis toujours une triste écolière ! « et pourtant j'ai essayé de tracer mes g comme vous « me l'avez enseigné. Adieu! Que le Christ vous bénisse! c Dites maintenant : Pauvre Marian 1 »

Etait-ce bien pauvre Marian qu'il fallait dire... ou impudente Marian ? Pendant des journées entières nous restâmes penchés sur ces lignes enfantines et touchantes), noirs perdant en conjectures sur cette énigme : mystère'

pareil au nuage d'été où l'on cherche des ressemblanl


variées et qui apparaît tantôt comme une peau d'hydre f tachetée, tantôt comme un écran d'ivoire derrière lequel les secrets du ciel se cachent aux yeux des mortels trop audacieux. Nous en cherchions le sens. Sa lettre respira rait l'amour : convaincue par une langue habile et perfide (et en suggérant cela, je songeais à lady Waldemar) ' elle avait pu le quitter par amour même et afin de ne pas lui nuire; ou bien, peut-être, aimait-elle mieux un homme de sa classe ; ou encore, se souvenant du charme sauvage de sa vie errante , avait-elle senti son sang inàépendant reculer devant l'école de dévouement et de sacrifice où le philanthrope allait l'enchaîner irrévocablement, et opté pour le pain noir dévoré en liberté à l'ombre des haies. D'ailleurs, pensais-je, les jeunes filles sont des jeunes filles et n'aiment une noce qu'à de cerr taines conditions. On ne prend guère ces oiseaux sans quelques appâts; un mariage au grand jour leur semble i presque une chose immorale, à moins que des discours flatteurs ne leur servent d'excuse vis-à-vis d'elles-mêmes. ( Quelques paroles aimables, un souvenir sans valeur, une parure, un ruban, une épingle à tête de cristal, tous ces petits gages d'amour ont leur poids auprès des jeunes l filles...

i Et Romney la chercha pendant des semaines : il passa ; au tamis tout le rebut de la ville, explora les gares et 3 les quais, dirigea des investigations en tous sens. Point ji de Marian. J'avais bien fait allusion à ce que je savais, et parlé d'une amie qui avait des raisons à elle pour faire r rompre le mariage *. il ne voulut pas m 'écouter. Cette | dame venait d'être malade depuis la cérémonie manquée, l'émotion lui ayant fait du mal. Quelque chose dans la voix de Romney m'imposa silence, quelque chose en

I


moi fit honte à ce soupçon et me fit réprimer un soupir ] En questionnant ses Voisines de Saint-Margaret's Court, [ il avait appris que Marian avait reçu à plusieurs reprises la visite d'une femme aux allures suspectes, à la toilette ; éblouissante, qui de ses mains couvertes de bijoux. avait jeté des sous aux enfants de la cour...

En me répétant cela, car de temps en temps il venait i me rendre compte de son enquête, la voix de Romney i baissa, il fallut m'incliner pour saisir ses paroles : semaine i après semaine, cette femme était revenue, puis jour c après jour ; et, à la fin, la chose n'était pas douteuse... * Mes yeux erraient à terre pour éviter l'angoisse des i; siens ; avec cette voix très basse qu'on emploie en parlant i aux affligés de ceux qu'ils viennent de perdre et ne peu- : vent supporter encore de ranger au nombre des morls, je lui demandai si Marian lui avait nommé une certaine Rose, son amie d'enfance, aujourd'hui une créature ruinée.

— Jamais !

Il se leva d'un bond, parcourut la chambre à grands pas, pareil à un lion en cage que vient d'aiguillonner quelque rêve du désert.

— Que lui étais-je, pou-r qu'elle me dit quoi que ce fût? Un ami, avais-je été un ami pour elle?... J'y vois clair à présent. Des démons comme celui-là tireraient les angés hors du ciel s'ils pouvaient les atteindre : c'est leur gloire. Et voilà la différence entre la lèpre du corps et celle de l'âme. Le plus misérable esclave qui tombe frappé dans les rues 'du Caire crie aux passants de ne pas l'approcher, tandis que ces âmes souillées sont avi- des de communiquer leur infection, et de souffler leur


haleine empestée sur une âme soeur : on dirait qu'elles espèrent par là soulager leur souffrance.

Je l'interrompis.

— Il v a des natures capables de résister à toute contagion. J'ai lu que des enfants avaient été trouvés assoupis, en parfaite santé, sur le sein de pestiférées mortes depuis douze heures. Je suis femme et connais mon sexe. Marian Erle, quel que soit l'appât dont on ait pu se servir pour l'entraîner, reste pure de cœur et d'intention, j'en suis certaine, comme la neige du jardin emportée sur la route par un coup de vent.

Il eut un rire affreusement douloureux.

— L'image est heureuse ! Si blanche que soit votre neige, une douzaine de charrettes et de vagabonds vous l'arrangeront... Laissez-la seulement où elle est : avant le coucher du soleil, elle pourra passer pour de la suie. Pure d'intention, avez-vous dit? Oui, je vous l 'accorde, comme je l'ai été moi-même en voulant charger le monde sur mes épaules pour le porter par-dessus le gouffre des plaies sociales : et je finis en laissant tomber tout au fond de ce gouffre infernal, par mon impuissance, une seule âme du poids d 'un enfant ! Oui, elle et moi nous avons sujet de nous enorgueillir de la pureté de nos intentions !

Puis, plus doucement, comme les dernières gouttes de pluie après l'orage :

— Pauvre enfant! pauvre Marian... ce fut un jour malheureux pour elle que celui de sa rencontre avec ma philanthropie.

Il s'assit près de moi, et avec mon instinct de femme en présence du chagrin d'un ami bien aimé, je murmurai à son oreille de ces choses consolantes sans forme pré-


cise, dont le sens échappe à ceux mêmes qui les disent, £. de ces choses qui apaisent l'âme et la fortifient, lui don- nant le temps de se ressaisir et de comprendre ce qu'il y i a au delà du murmure; de ces choses qui, transcrites ici, n'auraient pas grande signification, mais lui furent pourtant d'un plus grand secours que des consolations mieux exprimées.

J'ai entendu, de nos jours, plus d'un orateur aux pensées profondes; retenant mon souffle, suspendue à ses -lèvres, où quelque série chromatique de fines réflexions s'exprimait en modulations savantes et se fondait en une vérité inattendue harmonieusement amenée. — Mais j'ai été plus touchée, plus c 'i fiée par un simple mot... une phrase entrecoupée que pourrait redire un enfant, un regard, un soupir, un serrement de main qui ne veut pas même dire : je vous aime — que par toute la rhétorique de ces maîtres discoureurs.

— Ah! chère Aurora, dit-il enfin, ses lèvres pâles esquissant une espèce de sourire; vos démons d'imprimeurs n'ont pas gâté votre cœur. Cela est bien. Et qui sait si, il y a quelques années, lorsque nous parlâmes ensemble, vous n'aviez pas un peu raison dans votre mauvaise humeur contre moi ? Vous, du moins, n'avez perdu personne par vos rêves. Au lieu de cela, vous avez aidé la jeunesse à s'écouler dans d'innocentes distractions, vous lui avez suggéré peut-être des choses meilleures que vos rimes. La petite gardeuse de chèvres que j'ai vue sur les montagnes de -Vaucluse, endormie au soleil, la tête sur ses genoux, loin de son troupeau dispersé, vaut mieux qu'un'chien de berger insuffisamment dressé, qui mord les bêtes par. excès de zèle.

— J'ai donc l'air de dormir?


Quelque chose dans ma physionomie l'émut. Evidemnent, malgré les deux ou trois ans que j'avais de moins lue lui, malgré la somme de travail accumulée dans ses ournées, malgré ses discours de trois heures, ses comiés, ses pamphlets répandus comme la paille devant la naison d'un malade pour avertir les passants et être foués aux pieds par eux, malgré ses efforts dans la lutte souterraine d'où le cœur et le bras reviennent meurtris — nous n'étions pas, lui et moi, également fatigués. )ans sa force virile, il paraissait à peine hâlé par le .oleil de la vie; il semblait qu'aucun soleil n'eût jamais )rillé sur moi, depuis tant d'années que le printemps n'avait manqué. Mes joues s'étaient fanées, elles avaient )erdu leurs contours, le sang en avait pâli comme les :yclamens sous les rosées d'automne ; mes yeux seuls et non front me faisaient reconnaître.

— Aurora! me dit-il, vous êtes changée, vous êtes nalade.

— Non, mon cousin — seulement je ne suis pas endornie, répondis-je en souriant doucement. Vous n'avez pas rouvé le poète de Vaucluse aussi bien assoupi que les )ergers. Qu'est-ceque l'Art, sinon la viesur une plus vaste ichelle, quand, s'élevant en spirales sans cesse agrandies it superposées, il aspire à saisir et à rendre le sens le ¡lus profond de toutes choses, affamé d'infini! L'art, c'est a vie, et la vie, c'est la souffrance et le labeur.

Il parut me sonder de ses yeux tristes.

— Vous le prenez au sérieux, ma cousine; vous refuez d'user de votre droit et de jouir en repos de vos rêves ur l'herbe. Avec votre charrue de la vie réelle vous metez en miettes les mottes de gazon où dansaient les nym)hes ; vous metlez la hache au pied des arbres légenddires,


1 afin d& pouvoir payer la taxe. En vérité, vous êtes tom ^ bés sur de mauvais jours, 6 poètes; si vous ne trouve ;1' vous-mêmes rien de meilleur à dire en faveur de votr ^ art. Mieux vaut alors prendre un métier et vous rendr s, utiles : ce serait plus avantageux pour vous. '•

— Utiles, répétai-je. Voilà la question. Nous nou if perdons en arguments, nous tournons en cercle comm ces hirondelles qui, l'année expirée, décrivent autour d j nous de grandes circonférences, se préparant aux loin ;1 tains voyages par de là les mers inconnues. Et nous, oi £ allons-nous? f

— Où? soupira-t-il. La création tout entière nou' ; trouble par ses questions, dès l'heure de notre naissance et Pas une pierre qui ne nous crie à chaque pas de nos ci membres lassés : Où vas-tu? où vas-tu ?... Je laissa j1 les pierres répondre aux pierres. C'est assez pour moi et pour mon cœur de chair d'écouter les invocations de mes a semblables et les cris, si douloureux pour mes nerfs, pat 1 lesquels ils demandent d'où leur viendra le secours, l'es- V pérance, le pain pour la huche, le feu pour les temps de t gelée. Il doit y avoir quelque réponse, quoique la mienne soit absolument dérisoire. Ce sphynx social qui, assis ^ entre la mort et la débauche, jette un défi au cristal des "\ cieux et brave Dieu lui-même, exige un mot du moins k de tous ceux qui tiennent pour Dieu, bien qu'il nous b paie à la manière des sphynx. Nous faisons de même si I nous nous contentons de jeter à nos frères une pitié il stérile. Je voudrais parler et mourir. Hélas! vous direz j qu'au lieu de mourir, je tue... I Je l'arrêtai : * I

Les meilleurs des hommes, agissant pour le mieux, savent peut-être le moins ce qu'ils font : les hommes les l i- 1


plus utiles du monde sont de simples outils. Il faut que e clou perce d'abord la pièce de bois qu'il doit fixer — et ïelui-là seul qui tient le marteau voit l'œuvre avancée dès e premier coup. Prenez courage.

— Ah! si vous aviez pu m'aimer... dit-il, — mais le -;emps est passé. Et, se levant: —J'accepte du moins vos encouragements et vos marques de bonté. Je vous en remercie. Soyez heureuse, chère amie. Continuez à chanter si cela vous fait plaisir; mais sommeillez aussi de :emps à autre. Ne vous essoufflez pas à courir après les rimes sur ces hauteurs éthérées. Pensez que si l'Art est à la vérité une forme plus élevée de la vie, il vous faut la vie inférieure pour vous servir de marchepied... Pour i'amuur de l'art même, conservez votre vie.

Nous nous séparâmes ainsi. Je le respectais infiniment. Je comprenais ce qu'était son cœur et sa capacité de sacrifice. Oui, mais lui me jugeait trop intime pour se donner la peine de me connaître. Il m'écartait visiblement de son creuset comme il eût fait d'un moucheron indiscret, indigne de l'analyse d'un savant absorbé par de plus nobles études. Pour rien au monde il ne voudrait faire du mal à une mouche. — Bourdonne, dit-il, pauvre insecte, et ennuie-moi toujours si cela te fait plaisirI


v M

Aurora Leigh, sois humble. — N'est-il pas prôsomp- 4 tueux de ma part de prétendre à une communion mystérieuse avec la nature et l'humanité que je veux chan ,: ter ? Saurai-je décrire la substance incandescente qu pl dégoutte des voies lactées et que le doigt de Dieu laissa tomber sur les mondes en formation? —Les beaux jours d'été de notre planète, qui semblent retenir leur baleine § afin de ne pas altérer leur sérénité ; ses automnes et ses hivers, le trouble délicieux quele printemps ramène dans I le sein de cette terre tourmentée, la sève qui circule plus rapide dansles racines, les pétales du crocus sortant deleui 9 gaine d'or?—et au delà des choses delanature, les choses humaines : les grandes saisons du cœur, ses espérances : et ses craintes, ses joies, ses douleurs, ses amours; les ardeurs de l'amour physique se purifiant aux flammes de l'amour idéal, ce sacrement des âmes; les mères souriant aux nouveau-nés suspendus à leurs seins palpitants ; — la vie multiple, infinie, avec les grandes envo- r léerdes âmes en extase qui, trop longtemps captives, se tournent radieuses vers un monde supérieur et immortel, consumant la partie obscure de leur être, comme le feu, rendu à la liberté, s'élance vers le ciel? :— Suis-je f I


;apable de chanter avec assez de vérité pour éveiller 'hez les hommes une émotion consciente ou inconsciente lui réponde à toute cette harmonie, un écho à ce rythme )rimitif de la nature ?

Il faut que j'échoue sans doute, si, dès le début, je l'ai pu même émouvoir un seul homme, mon cousin, non ami, naturellement tendre et intelligent, enclin à iborder les questions difficiles par leurs côtés abrupts, ;ompréhensif pour tout excepté pour moi, incurieux de moi seule. Il me témoigne pourtant de l'affection, me sou-laite toutes sortes de prospérités, une bonne mine, une bonne situation, de bonnes digestions ! mais après cela il m'évite, m'écarte doucement avec une bonté endurante, ainsi qu'il le ferait d'un livre trop léger pour être lu par un homme aussi grave. — Allons, Aurora Leigh, sois humble !

Nous autres femmes, nous sommes trop disposées à regarder à une individualité ; cela prouve une certaine impuissance en fait. d'art. Nous forçons notre nature pour produire quelque chose de grand, beaucoup moins peut-être à cause de la beauté de l'œuvre que parce que nous pensons plaire à un ami en nous grandissant ainsi. Il nous faut des médiateurs entre notre conscience et notre juge : sans les saintes créatures que nous espérons retrouver là-haut avec les palmes des élus, la vie du ciel nous semblerait froide et terne. Quant à accomplir le bien en vue du bien lui-même, quant à plaire à Dieu seul — cela nous paraît insuffisant. Romney, je m'en souviens me dit une fois que nous n'atteignons jamais au sens abstrait des choses. Cela est surtout vrai en ce que, avec les plus hautes aspirations, nous échouons.

Pourtant, ma volonté se révolte contre ce penchant.


m! Cette faiblesse inhérente à notre nature féminine ne m a fera pas trébucher. Je répudie toute pensée personnell dans le temple de l'Art. Faudra-t-il que j'aie travaillé el vain parce qne l'approbation d'un homme m'aura fai défaut ? Cela ne peut être — cela ne sera pas. La gloirt elle-même, cette approbation de toute une race, consti, î tue un pauvre but (quand bien même la flèche Iancé( f par une main vigoureuse frapperait cette cible au blanc) * et la gloire la plus haute n'a jamais été atteinte que pat ^ ceux qui visaient plus haut encore. L'Art pour l'Art, et ^ le bien pour Dieu qui est le Bien suprême 1 Nous garderons nos buts sublimes, et nos regards en haut, lors même que nos mains de femme devraient trembler et défaillir. ! Et si nous échouons... Mais, le faut-il ? i L Les Grecs disaient grandement d'un mot tragique :,: Que nul ne soit appelé heureux jusqu'à sa mort. J'ajoute : S Que nul non plus ne soit appelé malheureux jusque-là. [> Ne pesez pas l'œuvre avant que la journée soit finie et i le labeur achevé. Alors, apportez votre balance. Si lel travail un jour est mesquin, appelez-le mesquin; point s de compromis, et puisque du moins nous avons fait de * nobles efforts, agissez-en noblement envers nous, encore que nous soyons des femmes, et faites-nous l'honneur * de la vérité sinon de la louange. f * Mes ballades réussissaient; mais l'allure de la ballade * est un peu rapide pour le poète qui fléchit sous le poids de la pensée et de l 'iinage. Dans le sonnet, il peut, comme Atlas, supporter un monde, — mais à la condition de rester immobile, car il n "a pas la liberté de faire un pas.

Dans mon poème descriptif intitulé : Les Collines, la-perspective était trop lointaine et trop vague. Si les cri- tiques en admiraient les beaux points de vue, le public -


e souciait peu d'en faire l'ascension. Le public a raison : in arbre n'est bon qu'à faire du feu, à moins qu'une âme l'Y soit cachée; les Grecs le savaient bien, eux qui enfer-naient sous son écorce des nymphes à la poitrine commmée, et qui entendaient dans le murmure des rivières es accents d'un dieu. Pour nous, une affinité plus intime encore relie cette nature inférieure à l'humanité : reconnaissons-le aujourd'hui, sous peine d'être nous-mêmes ouïes aux pieds comme des feuilles sèches par les véri,ables artistes. Depuis la chute d'Adam la terre était resée rigide et muette comme un cadavre jusqu'à la venue lu Christ, son Seigneur, qui devait accomplir le miracle le sa résurrection : après avoir descellé la pierre du tomoeau, il a rouvert les yeux fermés de la morte et de son saint chrème a rendu la souplesse à sa langue desséchée; dès lors elle a retrouvé la vie, le souvenir, l'usage de ses membres, sa respiration, ses relations infinies. Nous n'avons que faire, désormais, des transformations de Jupiter panomphéen, de faunes, de naïades ou de tritons pour animer le monde matériel. Regardez la terre, cette chair de notre chair ; elle nous apparaît aussi indubitablement humaine que notre propre corps. La moindre fleur du printemps se vante d'une origine commune, d'une alliance symbolique avec le monde des esprits qui s étend au delà de l'espace et vers lequel tendent nos âmes. C est la mission du poète de prêter sa voix à la fleur, de découvrir le sens humain de ses aspirations sous peine de déchoir graduellement et de perdre sa réputation d'interprète.

Mes pastorales échouèrent de même : tableaux superficiels, jolis, froids, faux parce qu'ils n'étaient qu'une transcription littérale, et d'autant plus mauvais peut-être


qu'ils n'étaient pas mal réussis. C'est un écueil à évite Si le public que nous connaissons pouvait surprendi sous ma plume de pareils aveux, je passerais pour tri modeste. Et cependant, comme nous sommes orgueilleu parfois en nous regardant ainsi de haut en bas!

A en croire les critiques, l'épopée serait morte ave Agamemnon et les dieux nourris par les chèvres. Je n'e veux rien croire. Je ne pourrai jamais me persuadei comme PayneKnight, que les héros d'Homère mesuraien douze pieds de haut. C'étaient de simples hommes : le cheveux de son Hélène grisonnèrent comme ceux d'un miss Smith quelconque, et le fils d'Hector pleurait à li vue d'un panache, tout comme le vôtre, l'autre jour, i la vue d'un dindon. Tous les héros actuels sont aussi dt simples hommes, tous les hommes des héros possibles chaque siècle, héroïque dans ses proportions, a un( double face, regarde en arrière et en avant, attend une aurore et réclame une épopée.

Oui, mais chaque siècle semble bien peu héroïque aux âmes qui y vivent (demandez plutôt à Carlyle ce qu'il en pense). Le nôtre, par exemple, le nôtre ! les penseurs le méprisent, les poètes sont nombreux qui dédaignent d'y toucher du bout du doigt ; ils voient en lui un siècle d'étain, métal mélangé, alliage argenté, — un âge d'écume, rebut d'un passé plus riche; siècle de rapiéçages faits à de vieilles souquenilles; âge de transition n'ayant de sens que par son infériorité vis-à-vis de l'avenir, s'il plaît à Dieu. Voilà qui est erroné, à mon avis, et les pensées fausses inspirent de pauvres poèmes.

Chaque siècle est mal jugé par ceux qui y vivent : ils l'ont vu de trop près. Supposons que le rêve de Xerxès eût été réalisé et le mont Athos taillé en statue colossale.


..es paysans occupés à ramasser des broussailles dans le :reux de son oreille n'en auraient pas plus deviné la' orme humaine que les chèvres qui broutaient autour l'eux. Il aurait fallu qu'ils s'en éloignassent de plusieurs nilles avant que l'image géante leur apparût avec son )rofil net, sa grande bouche murmurant vers le ciel de& ;hants silencieux, et nourrie du sang des soleils couchants ; son torse grandiose ; sa main gigantesque lais;ant échapper une rivière aux flots d'argent et la répanlant généreusement sur les campagnes environnantes. 1 en est de même des temps où nous vivons : plus nous avançons, plus leur grandeur croissante nous échappe.

Les poètes devraient jouir d'une double vision, afin de mir les choses rapprochées avec une netteté aussi par- *aite que s'ils se plaçaient à un point de vue éloigné et les choses éloignées avec autant de profondeur que s'ils 7 touchaient. Efforçons-nous d'atteindre à cet idéal. fe n'ai point de confiance dans le poète qui ne distingue li caractère ni gloire dans son époque, et se croit obligé-le rouler son âme à cinq cents ans en arrière, par-dessus osséset ponts-levis, dans la cour d'un château fort, pour-chanter — non un lézard ou un crapaud ayant vécu dan& ;es fossés, je le lui pardonnerais plus volontiers — mais luelque chef noir moitié chevalier, moitié voleur de moutons, quelque' belle dame moitié servante, moitié reine, aussi momifiés l'un et l'autre que les poèmes fait& ivec leurs chevaleresques ossements : rien d'étonnant à cela, la mort enfante la mort.

S'il y a place pour les poètes dans ce monde un peu encombré (et je crois qu'il y en a) leur seule mission est de représenter leur siècle — non ,celui. de Charlemagne - ce siècle si vivant, si fiévreux, à la 10isH batailleur et.


.mentéur, qui mêle les aspirations les plus hautes ai calculs les plus positifs, ce siècle fou qui dépense pl de passion, plus d'ardeur héroïque entre les glaces ses salons que Roland et ses chevaliers à Roncevau L'artiste commet une erreur funeste en reculant deva les choses du temps présent, en voulant substituer le p toresque aux mœurs de son temps, la toge à l habit no, Le roi Arthur lui-même était un personnage très or( naire pour la reine Guinevere, et Camelot (sa résiden du Somersetshire) semblait aussi plat aux ménestrels s contemporains qu'une rue de Londres au poète de n jours.

Ne reculons devant rien. Sachons toujours saisir rendre en chants brûlants le côté véritablement épiq< de notre époque aux puissantes artères, aux seins paIr tants ; afin que nos arrière-neveux puissent en retrouv l'empreinte dans cette lave pétrifiée, la toucher d'u] main respectueuse en disant : Regardez, regardez 1 mamelles que nous avons tous sucées; cette poitrii semble battre encore, ou du moins elle fait battre nôtre; c'est ici l'art véritable, qui sait représenter et pe pétuer la véritable vie.

Quelle est la meilleure forme pour les poèmes ? Pensoi moins aux formes et à tout ce qui est extérieur. Fie vous à l'esprit pour créer la forme comme fait la natu; souveraine, autrement vous emprisonnerez l'esprit c lieu de l'incarner. Du dedans au dehors —c'est la règ dans la vie, ce doit l'être aussi dans l'art, qui est encoi la vie.

Pourquoi faut-il cinq actes pour faire une tragédit pourquoi pas quinze, ou dix, ou sept? Qu'importe nombre de feuilles pourvu que l'arbre résiste et croisse


- )ourquoi exiger les fameuses unités de temps et de lieu [uand c'est l'essence même de la passion d'ignorer et le emps et le lieu? G est absurde, vous dis-je. Entretenez e feu sacré, et laissez les flammes généreuses prendre leur ïssor à leur guise. La scène, il est vrai, réclame une ceraine soumission à telles ou telles conventions, détermine 'endroit où il faut applaudir, rabat les écarts de l'imagilation comme on le fait de la toison bouclée des brebis iu moment de la tonte. Si l'auteur oubliait d'émouvoir la galerie au quatrième acte, ou se permettait d'en ajouter m sixième, il serait perdu; l'ombre de Shakespeare serait i. peine admise â. plaider en faveur du condamné. Il faut n prendre son pvti et se consoler en se disant qu'au iècle dernier, sur la même scène tragique où nous tvons échoué, un H&mlet sans perruque eût échoué égaement.

Quiconque écrit de bonne poésie se préoccupe exclusivement de l'Art, et n'écrit pas pour vous ou pour noi, pour Londres ou pour Edimbourg. Il ne souffrira )as que le meilleur des critiques intercepte par ses exigences les rayons lumineux de sa pensée libre, de ses onceptions personnelles, ni lui impose le moindre écart lOrs de la voie sacrée tracée devant lui. Si la vertu exçiy :ée en vue de la popularité rabaisse à l'égal du vice, omment l'art pourrait-il garder sa pureté et sa splenleur en devenant mercenaire? Fuyez cette servitude, Le )Qète écrit ce qu'il écrit. L'humanité l'acclame si cela ui convient, et c'est là le succès; sinon, le poème passç le main en main, puis encore de main en main, jusqu'4 ;e que les générations suivantes s'en emparent, pleurant le pitié sur l'aveuglement de celle qui ne l'a pas comiris : cela aussi est le succès.


Je ne veux point écrire pour le théâtre. Le drame m soumet trop servilement au goût du jour, se met à ■ mesure prescrite, porte un collier de chien à son co royal, apprend à rapporter... les modes du moment, ramper devant le parterre et les loges qui applaudisser surtout à sa docilité et à ses bouffonneries, à moins qu'il j ne le sifflent, le huent, et trépignent sur lui comme srfl un chien. Sa situation est même pire. Car les chiens, s'il reçoivent un coup de pied injustement, peuvent hurle et mordre au besoin ; tandis qu'un auteur à qui cin cents nullités ont jeté la pierre (leur intelligence gros sière les empêchant d'apprécier à sa valeur la finess d'un esprit subtil) ne peut tenter la moindre excuse san.. que cinq ou dix mille ennemis ne se joignent aux prE miers, troupeau d'ânes qui le menacent de tous leur sabots. Traitement mérité, cela est manifeste ; n'err a-t-il pas appelé à ce même public? il n'a qu'à s'incline devant le blâme comme devant l'éloge. — Pleure, mo Eschyle, mais bien bas, bien loin, sur le rivage de Sicile Puisque, selon la légende, c'est Athènes qui t'a con damné à être écrasé par la chute d'une tortue, mieu vaut incliner ton front chauve; Athènes entendra plutt le bourdonnement léger de l'abeille d'Hybla que tes plu véhémentes protestations!

Le risque est plus grand encore sur le théâtre moderne Je ne voudrais ni d'un succès aussi mince ni d'un dange aussi grand, le gain fùt-il plus considérable. Je laiss< d'autres courir ces chances. Et pourtant, le ciel nou préserve de voir la vanité en une fantaisie irrévéren cieuse, faire sa litière dans cette salle du trône où le maîtres de notre Art, mêlant dans leurs veines le sani de plusieurs glorieuses dynasties, siègent pleins de forçai


accomplissent leur œuvre royale ; où ils conçoivent ordonnent, et font jaillir de leur imagination brûlante 3s êtres si vivants que l'humanité reconnait en eux des ;mblables, et leur accorde l'accueil dû à Juliette et à nogène.

Dans mon respect pour le drame, je craindrais de le . ibaisser au niveau des feux de la rampe. Le temps n'est lus où l'on sacrifiait des boucs à Dionysius ; où devant , is yeux voilés de la victime, flottaient les blancs vête-

lents du chœur, pendant que des voix tragiques comme i cliquetis des épées s'élevaient avec les flammes de autel dans l'azur de l'air. Le masque de cire qui met-lit sur le visage ridé d'un acteur le grand front serein u fils de Thémis — le cothurne au moyen duquel il se mouvait avec la dignité d'un vaisseau dont le vent comtience à enfler les voiles — l'anche qui égalisait la voix Lumaine en l'amplifiant et la faisait résonner comme n tonnerre scandé — toutes ces choses du passé ne sont ,lus. Je conclus : si le drame en grandissant, s'est élevé u-dessus de ces jouets, vains simulacres, il peut s'élever ussi au-dessus de la scène et de ses décors, des planches t des acteurs, du souffleur et des costumes, et prendre tour théâtre plus digne de lui l'âme humaine avec ses antaisies capricieuses, ses lueurs célestes, ses silences grandioses.

Hélas ! je vois toujours ce qui reste à faire, et ce que e fais n'y atteint jamais; je m'use à le tenter. Longues ournées sans verdure et sans rayons; longues nuits :almes sans sommeil, soyez-moi témoins que je n'ap)ortai dans l'art, ni la hâte irrévérencieuse de l'amaeur, ni sa paresse affairée ! Mais qu'y a-t-il de fait, à a fin ?...


Un livre. Par la veine bleue qui battait sur le front de Mahomet : s'il faut du sang vital pour écrire un livre de poète et de prophète, je répandis le mien sur chaque feuille de ce volume pour le féconder. Mais il arrive que ce sang coule en vain sur une œuvre sans la pénétrer; écrite par une âme fervente, elle peut rester aussi froide et aussi plate qu'une pierre tombale dont la mousse a été grattée. Si Saint-Preux avait écrit ses lettres lui-même, nous n'aurions jamais pleuré sur le petit signe placé sous la paupière de Julie. La passion n'est après tout que quelque chose de souffert.

Tandis que l'art place l'action au-dessus de la souffrance, le rôle de l'artiste est à la fois d'être et d'agir, de fixer par une puissance spéciale de concentration l'expérience de l'homme ordinaire, de mettre au dehors par On effort violent (moitié extase, moitié angoisse), ses sentiments les plus intimes, sans qu'ils se trouvent affai. blis par le chant qui les exprime. Pour brûler devant un téflecteur, une torche n'en brûle pas moins. Pourquoi serait-il plus froid, lui, parce qu'il se trouve placé entre deux feux incessants, celui de sa vie propre et le reflet intense que lui en renvoie sa conscience, s'il est vraiment hé artiste? Quel triste don conféré au poète que celui d'une double vie, quand une seule a été trouvée suffisante pour la douleur ! Nous qui fléchissons sous notre fardeau comme de simples hommes, nous nous voyons appelés à nous tenir debout à l'égal des demi-dieux, à supporter le poids intolérable de la souffrance et de la violence universelles, à faire monter au ciel d'une voix claire, bien que brisée par les sanglots de l'humanité, nos chants qui doivent trouver leurs rimes parmi les étoiles ! Mais assez ; Poète est un mot vite prononcé, Un livre


stune chose vite écrite. Plus un poète sera mauvais, dus inévitablement il produira un livre. Même en m'acordant que le mien contenait quelque passion, cela ne aurait suffire à faire un volume qui vaille les chiffons t l'encre dont il est fait. Des bulles d'air autour d'une roue ne signifient autre chose sinon que le navire marhe. Il faut plus que de la passion pour faire un homme •u un livre.

Je suis triste. Je me demandes! Pygmalion eut de ces loutes lorsqu'il sentit le marbre s'asgouplir sous son freinte, frémir sous son baiser... Se crut-il le jouet de es sens ? suppoaa-t-il que ses efforts pour dépasser les :hoses connues et atteindre le type suprême de la 3eauté invisible, avaient fait battre deux cœurs dans le sien, l'éblouissant au moyen de sa propre vie? Non. Pygnalion aimait; — or, quiconque aime, croit l'impossible.

Moi, je suis triste. Je ne puis aimer complètement l'une le mes œuvres, car aucune ne me semble digne de ma censée et de mon espoir, qui vont plus haut. Mon Hélios, 'âme de mon âme, qui, connaissant mon idéal, voit ;ombrenj'en reste éloignée, a, de sa flèche d'argent, ibattu devant moi toutes ces œuvres, et je n'ai rien dit. y avait-il quelque Chose à dire? J'ai appelé l'artiste un iiomme plus grand que nature, — comme un autre homme, il peut n'avoir point d'enfants. ✓

Je continuai seule mon travail. Le vent, la poussière, le soleil de ce monde m'aveuglaient tour à tour; le blâme ou l'approbation poussait mon esprit en avant : tel un ballon à la dérive se déchire à tout ce qui l'accroche, que ce soit un arbre en fleurs ou une branche desséchée. Parfois je touchais mon but ou semblais le'


toucher. Des âmes généreuses me criaient alors : c Soye7. forte! prenez courage, vous voilà à votre niveau : un pas encore et le but est atteint. :II Leurs louanges me fai. saient rougir de plaisir, — mais en m'arrêtant pour reprendre haleine, je me demandais malgré moi si c'était là tout? tout ce que j'avais fait? tout ce que j'avais gagné? Le succès, si c'en était un, me semblait plus sombre que tous les échecs.

0 mon Dieu, mon Dieu! Artiste suprême qui enéchange ■de toutes les merveilles des mondes sortis de tes mains, ne nous demandes qu'un mot... un nom : Mon Père!... Toi seul sais combien il est triste pour une femme d'être assise pendant les nuits d'hiver à son foyer solitaire et. d'entendre lés nations les vanter au loin (trop loin, hélas !) vanter notre vif sentiment de l'amour, qui, pensent-elles, ne pourrait frémir ainsi dans nos vers, sans avoir vécu dans nos cœurs de femmes passionnées; et cependant, aucun baiser ne s'est posé sur nos lèvres, et nos yeux restent humides parce que nul ne nous a demandé le motif de nos larmes. Ce soir même, peut-être, des amants, des fiancés penchés ensemble sur une de nos pages, mais sans cesser d'écouter le souffle l'un de l'autre, s'arrêtent avec un frisson simultané, comme sï leurs joues s'étaient touchées à tel passage, en harmonie avec leur cœur, où ils trouvent exprimées leurs propres pensées : c C'est là ce que j'éprouve pour toi!... — Et moi pour toi! Ce poète sait ce que c'est que l'amour infini !» — Ce même soir, un tendre père, rentrant à son logis par des rues sombres, trouvant ce cercle lumineux fait par le foyer, la lampe et un groupe d'heureux enfants, a 4'abord pris le plus jeune entre ses bras, où il le garde jusqu'à ce que le petit se dérobe avec un cri.

' % !


aux baisers glacés qui apportent à ses fossettes le froid du dehors; puis il jette mon livre sur les genoux de sa fille aînée, dont les paupières, depuis un an, ont appris à s'abaisser pour cacher quelque doux secret : « Voilà, dit-il, pour toi qui aimes les vers. Tu les méditeras sous » les arbres quand avril reviendra : ils sont moins vides [ que beaucoup d'autres, le cœur en les lisant reste pur tout en battant plus vite. J'écrirai ton nom sur ce volume afin qu'en rêvant à ta poésie, tu n'oublies pas ton père qui a pensé à te l'apporter. » — Quelle consolation pour nous, en vérité !

Il est dur, n'est-ce pas, de voir nos livres loués par l'amour, associés avec l'amour, tandis que nous restons j privées d'affection. Cela est triste, en tous cas. On a dit j que la gloire n'était autre chose que de l'amour. C'est j un homme qui a dit cela ; et puis, il y a affection et j affection. L'amour de tous (qu'il soit permis ,à une * femme de risquer un paradoxe) est peu de chose com-1 paré à l'amour d'un seul. Vous dites à un enfant de se » contenter des champs de blé dont il doit hériter; mais i il a faim, et il préfèrerait à ces brillantes perspectives ce petit pain d'orge que vous lui refusez tout en lui promettant des moissons. Nous aussi, nous avons faim! et ici encore, Romney, nous ne savons pas généraliser.

Nous avons faim.

r Avoir faim ! mais n'est-ce pas une pitié de gémir comme des enfants non sevrés en suçant nos pouces parce que nous avons faim? Dans ce monde où nous avons été placés peut-être pour prier et pour jeûner, et pour apprendre le bien par son contraire, qui donc n'a. jamais eu faim ? Malheur à qui a trouvé le repas suffisant 1 Si Ugolin est repu, c'est que ses dents ont broyé t


quelque aliment impur et abominable. Car ici la satiété prouve une pénurie plus irrémédiable, et puisqu'il nous faut être affamés, mieux vaut être privé d'amour humain que de vérité divine, de doux compagnons que de grandes convictions. Sachons porter nos fardeaux et préférer nos foyers désolés à des âmes désertes.

On nous croit envieux, nous autres rimeurs ; en ma qualité de femme sans doute, je ne le suis de personne s'il s'agit de style ou de composition. Ce que j'envie à un auteur, c'est le sourire d'une mère qui sanctionne son œuvie d'hier comme elle approuva ses devoirs d'enfant, c'est l'affection d'un époux chéri plus grande encore que son admiration.

Qui m'aime?... Père chéri, douce mère, je prononce quelquefois vos noms quand je suis seule. Ils font frissonner le silence et me semblent aussi étranges que l'est la langue hindoue pour un homme né aux Indes, mais transplanté en Angleterre depuis nombre d'années ; ou comme des vers étrangers dont nous avons oublié le sens et dont la musique continue à chanter à nos oreilles. C'est là-haut, dans le ciel, qu'il me faut chercher mon père et ma mère ; leurs chers visages m'apparaissent entourés d'une lumineuse auréole, ils ne sont plus de la terre, il ne comptent plus pour mon foyer. Les meilleurs vers écrits de ma main ne peuvent les atteindre pour obtenir leur approbation. La mort sépare absolument, met de terribles inégalités entre les vivants et les morts et une différence de langage comme celle qui amena la dispersion de Babel. Un César même ne saurait marcher de pair avec ceux que je pleure.

Et pourtant cette séparation, ce changement sont peut-être moins grands qu'ils ne le semblent. On vend


t '

cinq passereaux pour une pite, et Dieu prend soin de chacun. Si Dieu n'est pas trop grand pour de petits soucis, une créature quelconque serait-elle trop grande pour s\)ccuper de nous parce qu'elle est allée auprès de Lui? Des hommes sensés et sincères croient à une comi munication entre le monde des vivants et celui des âmes.

* Qu'ils l'aient ou non rêvé, ils affirment d'une manière positive avoir entendu les morts venir auprès d'eux et perçu de leurs oreilles le son de leur voix. Ils disent que 1 l'esprit de l*ho'mme retrouve le chemin du monde qu'il a î habité, etqu'une terreur non raisonnée empêche Seule les » rapports entre lui et ceux qu'il y a laissés. C'est possible.

En tous cas, la terre sépare aussi bien que le ciel. Par * exemple, je n'ai plus revu Romney Leigh depuis dix-

* huit mois... On le dit fort occupé à -de bonnes œuvres.

Il a divisé Leigh Hall en hospices, son cœur lui-même n'est-il pas devenu depuis longtemps un hospice ouvert à tous ceux qui posent la main sur le loquet? Quant à moi, je n'ai jamais essayé.

I

Cela m'attriste toujours de sortir de chez moi. Je Suis plus triste encore ce soir pour avoir été au bal de lord t Howe. Sa femme est gracieuse avec ses tresses soyeuses, sa voix égale, ses beaux yeux aussi calmés que ses autres bijoux. Si elle est un peu froide, qui s'en étonnerait? Le sang ducal qui lui vient d'une longue lignée d'ancêtres ne s'est jamais mésallié. Elle n'en est pas plus fière que le cygne ne l'est du lac sur lequel il a toujours nagé ; c'est son élément, il y flotte avec une grâce Naturelle, ignorant des grenouilles. Peut-être sait-selle tout juste qu'il y a des gens qui voyagent sans piqueurs, te qui n'est pas sa faute. Il est curieux d'observer -sa 1 •'


physionomie quand l'excellent lord Howe lui expose ses vues sur la justice sociale et l'égalité, curieux de voir l'attitude indulgente et penchée de son cou : elle l 'aime, « ce cher original d'Algernon » ; elle apprécie sa conversation étincelante ; elle l'écoute comme s'il parlait de quelque mythe scandinave trop joli pour être discuté, mais non moins absurde.

Elle me traite gracieusement en amie de son mari et serait tout aussi gracieuse si je n'étais pas une Leigh ; habituée qu'elle est à sourire ainsi, sans. que ses yeux s'en mêlent, aux conférenciers et aux magnétiseurs. Quant à son mari, je l'aime bien, il est mon ami. Leurs vastes salons étaient remplis de traînes de soie balayant de toutes parts la fine poussière des belles manières. Eh! bien, après?... Eh bien, nous rentrons le cœur triste.

Une femme que je n'aime point était ravissante ce soir. Elle est fort jolie, lady Waldemar. Sa femme de chambre doit se servir de ses deux mains pour tordre ses cheveux et les fixer avec soin pour qu'ils ne se déroulent pas ; elle a oublié un cheveu gris, pourtant, un seul, que j'ai vu, sans lequel cette femme aurait eu l'air d'une immortelle. Sur ces épaules d'albâtre, sur cette gorge nue, les perles de son collier se seraient confondues avec la blancheur de sa peau, n'eût été une agrafe de rubis. Son corsage de velours échancré presque jusqu'à la taille laissait voi'r son opulente beauté. Ah! si le cœur caché là-dessous pouvait être à moitié aussi blanc ! Mais peut-être, en ce cas, le corsage serait-il plus montant et le spectacle moins réussi.

J'ai entendu un jeune Allemand à mine d'étudiant, à i


figure en lame de couteau surmontée d'une raie irréprochable, dire tout bas à son voisin :

— Regardez de ce côté, sir Blaise, cette dame en rouge, lady Waldemar, que Romney Leigh, notre homme le plus remarquable du moment, va épouser sous peu.

Sir Blaise Delorme, trente-cinq ans, l un peu moyen âge, la voix calme des prêtres, répond :

— Leigh est-il vraiment aussi remarquable que cela? C'est, si j'ai bonne mémoire celui qui avait adopté une fille du peuple et qui fut trompé par elle. Cette fois, en revanche, il semble avoir cueilli une jolie fleur de l'autre côté de la haie sociale.

— Une fleur! une fleur!... s'écrie mon étudiant, les yeux attachés sur elle. (Il a vingt ans, assurément.)

— Mon jeune ami, reprend sir Blaise de l'air d'un homme qui a le droit de donner son avis, je doute des capacités de votre homme remarquable, à voir la fleur qu'il choisit pour femme avec l'espoir d'en faire une auxiliaire soit pour son phalanstère païen, soit pour sa demeure chrétienne.

— Splendide ! murmure l'autre en extase. Voyez-la se mouvoir ! voyez avec quelle grâce sa tête se penche sur sa tige.

Le bilieux Grimoald, qui écrit dans le « Rénovateur » et qui, en feuilletant un album, semble regretter de ne pouvoir broyer les os de ceux qui y ont inscrit leurs noms, se retourne avec un petit rire de camivore :

— La comparaison est juste ; comme les autres fleurs, c: elle ne travaille ni ne file, et ne se met pas en souci de ses vêtements » ... qui tombent !

Sur quoi, mon étudiant et sir Blaise retirent leurs chaises à l'écart comme s'ils avaient aperçu un escarbol


noir sur -le parquet, et continuent leur conversation sans répondre on mot au critique.

Le front du bon sir Blaise est haut et singulièrement étroit ; il semble, à le voir, qu'un coup de vent un peu fort pourrait lui enlever sa toiture avec toutes les reliques des temps féodaux emmagasinées dans le galetas qu'elle recouvre. On admire son nez vu de profil ; on regrette l'absence de menton, mais te qui n'est jamais absent, c'est sa croix d'ébène, sculptée par un moine de Styrie en guise de pénitence et qu'on aperçoit toujours à travers quelque boutonnière oubliée. Sir Blaise joue avec, et parle bas ; je l'entends du divan où je suis assise.

— Mon cher jeune ami, si nous pouvions porter nos yeux sur un plateau, comme la bienheureuse sainte Lucie, ils ne nous entraîneraient pas à choisir nos femmes d'après leur couleur, comme des pourpoints. Nos pères choisissaient autrement — et c'est pourquoi, lorsqu'ils avaient suspendu les clés de leur manoir à la ceinture de la châtelaine, le sentiment du devoir lui donnait de la dignité ; elle gardait son sein chaste pour ses enfants, et si un moraliste trouvait à redire à ses toilettes, c'était : — Trop d'empois ! — et non : — Trop peu de mousseline !

— Par sainte Lucie ! puisque vous trouvez bon de jurer par elle, laissons nos pères où ils sont, Nos fils suffisent à nous tourmenter. (Avec cette boutade, une caresse il son menton imberbe.) Oui, monsieur, l'avenir nous tourmente : la génération qui vient pèse aussi lourdement sur nous que le cauchemar d'un voyant ; les choses les plus banales se transforment pour nous en prophétie lugubre. Je vous le demande, avons-nous le loisir, je ne dis pas 1 "envie, d'abriter de nos mains lassées la lumière vacil-


lante du passé contre les courants d'air qui vont l'éteindre ? Pendant que nous parlons, l'obscurité s'est faite. Les préjugés sur lafemme et la loi du mariage n'existent plus, — quelques protestations que puissent élever contre l'odeur de mèches éteintes des narines délicates comme L les vôtres.

| — Vous êtes jeune, objecte sir Blaise.

— Un peu moins que vous ne le pensez, — n'importe ; si je le suis, les jeunes s'élancent en avant et voient les t choses qui vont arriver. Je réclame le respect pour la jeunesse. Dans cette nouvelle église pour laquelle le a monde est presque mûr, c'est le plus jeune qui occupera le siège de l'ancien ; qui, de son front d'ivoire ceint d'es-j pérance, dominera ceux que la cruelle expérience de la / vie tient dans ses serres comme un oiseau de proie.

— Votre bénédiction, alors, s'il vous plaît. J'ai trouvé ce matin dans ma barbe un fil d'argent qui me met au-dessous de vous. Je voudrais avoir dix-huit ans et la droit de vous sermonner. Si les jeunes gens vos pareils courent en avant pour voir un spectacle comme celui dont vous parlez, la dissolution du mariage et la fin des préjugés, en mots plus simples, l'union libre passée à l'état de loi, la chose ne vaut guère l'empressement que vous y mettez et vous gagneriez à rester en arrière avec vos aînés.

I — Ah ! dit-il, mais quel est le promeneur qui pourrait, > du haut d'une colline, expliquer ce qu'il voit à ceux r restés en bas ? Leigh lui-même, malgré ses hautes conceptions, n'est pas encore parvenu à ce point; U comprend d'une manière imparfaite la question sociale, la saisit par une anse et laisse traîner le reste. Romney Leigh est un socialiste chrétien, vous comprenez.


— Pas du tout. Je ne crois pas plus aux chrétiens à demi païens qu'aux femmes-poissons. En mêlant deux couleurs, on les perd l'une et l'autre, et l 'on en obtient une troisième distincte des premières. Or, c'est l'indice d'un cerveau malade que cette confusion des couleurs. Le mien, grâce aux saints, est froid et bien équilibré. Ici, pas de teinte neutre possible. L'Eglise, — et par là j'entends, cela va sans dire, l'Eglise catholique et apostolique notre mère — l'Eglise trace une ligne de démarcation aussi simple et aussi droite que ses murs, à l'intérieur desquels, évidemment, sont les chrétiens, — au dehors, les chiens.

— Merci. Je connais cette mère, qui voudrait mordre encore malgré ses gencives édentées, de même que Leigh voudrait bien être encore un chrétien, malgré tout son esprit. Laissons cela. Vous êtes en retard, en Angleterre. En un mois, j'ai appris à Gœttingue assez de philosophie pour en approvisionner vos écoles pendant cinquante ans. Mais passons. Supposons qu'un homme sincère, comme Leigh, pût être, dans sa vie, inférieur à ses opinions. Choisira-t-il une femme à cause de la finesse de sa peau ? — Non pas ! Il trouverait à redire à Aphrodite elle-même, à moins qu'elle ne le suivît dans la voie de justice où il s'est engagé. Et s'il prend une Vénus Génétyllide (sans allusion à la dame ici présente), il l'a, soyez-en sûr, par quelque stratagème chrétien, convertie et métamorphosée en sainte vierge.

— Doucement, je vous en prie... pas de blasphèmes!

— C'est bien ainsi que procédaient les premiers chrétiens : pourquoi pas les derniers ? C'est justement le cas.de cette éblouissante beauté; on parle d'elle non seulement comme de la future femme de Leigh, niais


?omme de son disciple. Vous trouverez son nom partout, Iu'il s'agisse de missions, de commissions, d'écoles, l'asiles ou d'hôpitaux. Avec d'autres femmes du monde mtraînées par elle hors de leur sphère, il l'a emmenée ians ses propriétés du Shropshire, au fameux phaanstère de Leigh Hall, — système de Fourier, chrisianisé. Elle y a, dit-on, passé la moitié d'une semaine, i traire les vaches, à battre le beurre, à faire du caillé, i dire « ma soeur » à la dernière des filles réunies dans ce refuge, à faire la lessive à leurs côtés ! Vous imaginez-vous ces bras superbes plongés jusqu'au coude dans l'eau de savon, comme des cygnes sauvages cachés parmi des lis tremblants?

Un nouvel interlocuteur survient ; c'est lord Howe. — Eh ! quoi ? vous parlez de poésie si près d'une . muse indifférente ? C'est à vous que je fais allusion, miss Leigh. Voilà une demi-heure que je vous observe, exactement comme j'ai observé la Pallas du Vatican, vous souvenez-vous de cette figure, sir Biaise ? calme et triste avec intensité, comme séparée de toute société par sa sagesse supérieure : cette statue parlait plus haut que vous. Quoi! pas un mot? et ces messieurs causaient toujours, sans se laisser intimider même par votre silence !...

— Ah! dis-je, cher lord Howe, ne me faites pas de ces compliments qu'on adresse aux femmes, à moi qui ai perdu en écrivant ma place de femme, ce petit coin près du feu où la mère se cache derrière les têtes de ses enfants. Nous avons coupé les boucles qui encombraient notre visage, nous y voyons aussi clair que les hommes. Parlez-moi donc d'homme à homme ; pas de compliments, je vous en conj uree


t — D'ami à ami, si vous le voulez. Nous sommes tristes I ce soir, j'ai vu cela. (Bonsoir, sir Biaise! Ah ! Smith.. 1 . disparu.) Je vous ai vue traverser le salon, miss Leigh. ; et je suis resté afin d'empêcher les chasseurs de lio il' dont les yeux se tournaient vers votre jungle, d'appror t cher de vous. Il y en avait trois : d'abord, une dame ai vaste embonpoint, haute de cinq pieds dix pouces, qu : fait le tour du monde et qui a le diable au corps (e certes, il trouve de la place !...) Elle vous demande votr > autographe à placer sur une feuille de papier teint, i entre ceux de la reine Pomaré et de l'empereur Soulou .i que. Accordez-le-lui, je vous en prie, elle a de tl'énergi 1: malgré son embonpoint; —pour moi, je préférerais voi j une meule en feu qu'une femme pareille en colère. Ensuite, un jeune homme vert comme le sous-bois, tou /,! fraîchement sorti de la forêt, demande modestement baiser vos souliers et à vous faire lire un poème épiqu' : en douze chants. Je vous sauve de tout cela et compt' l-avaler, la semaine prochaine, le manuscrit et son auteur — parce qu'un lord a encore plus d'influence qu'un* g femme poète auprès des républicains extrêmes... Ah vous souriez enfin ! j |

— Merci. J f

— Laissez ce sourire sur vos lèvres, je l'aime mieus r: que vos remercîments. En revanche, je vous amènerai. une jeune fille transatlantique aux yeux d'or qui vous * attirent au milieu de sa blancheur splendide comme le, pistil d'un nénuphar. Ces beautés d'outre-mer sont tyran- ^ niquement séduisantes. Celle-là m'a paru innocente er franche ; j'ai juré de vous l'amener, mais pas à présent :. un autre jour ou une autre semaine... Je me parjurera , plutôt que de vous déplaire. I

4 I


— Non. Amenez-la.

— Vous êtes trop bonne. Impossible, après cela, de vous taquiner comme je me le promettais. Je voulais me sentir suffisamment monté contre vous pour pouvoir vous annoncer -avec courage quelque chose qui va voua contrarier plus encore.

— Au sujet de Romney ?

— Non, non! il y en a bien assez de ce que nous savons et dont tout le monde parle ; le voilà pris au. même piège que bien des hommes moins sages de moitié. Ce que j'ai à vous dire vous concerne personnellement.

— Me concerne !

Il répéta mes paroles : — Votre me a le son d'une pierre qu 'on laisseraittomber dans un puits sans penser iu crapaud logé au fond. Bientôt, peut-être, vous le prononcerez avec plus de fierté — jusqu'à m'intimider.

— C'est lord Howe, alors, qui est le crapaud en quesion.

Soyons plus sérieux. Asseyons-nous sur ce divan, ;t accordez-moi votre attention. Vous connaissez John, ^glinton, de Eglinton dans le Kent ?

— Est-ce le crapaud ? — Il ressembleplutôt à un colinaçon, lequel n'a de valeur que par la maison qu'il )orte sur son dos. Séparez l'homme de la maison, vous uez l'homme-

— C'est un caractère fort honorable, un excellent prop'nétaire de la vieille roche, quoique un peu arriéré en ait de philanthropie moderne, Il fait danser ses enanciers, le jour de sa fête, se montre très sévère avec ux quand ils manquent l'église ou négligent d'envoyer 'urs enfants au catéchisme, mais assez bon envers les


i- » vieillards pauvres qui ramassent des branches sèches 1( et long des haies : les lumbagos qu'ils y gagnent sont R ses yeux une punition suffisante pour le délit. ,

— Quel propriétaire sensible en effet ! Puissé-je signes un long bail avec lui quand viendra pour moi le temps f de faire provision de fagots l v ' Il aime'Fart, achète des livres et des tableaux..'.. ! d'un certain genre ; ne néglige aucun devoir essentiel 1 se conduit en bon fils... 1

Envers une mère fort obéissante 1 Né pour chaus f. ser les bottes de son père, il semble se croire aussi l'hé, ' ritier de son autorité maritale. Je me suis laissé dire qut 1. ce spectacle était touchant. Cher lord Howe, ne faite; \ jamais mon éloge de cette façon contre vos conviction . quand le succès et les fagots me manqueront à la fois <

— Pas tant d'amertune, car... en un mot, j'ai un< r lettre à vous remettre de sa part, il m'a conjuré de vous »j, l'apporter : je n'ai guère pu me récuser. Son idée es t qu'un nouvel amourpassant par les mains d'une vieilli f amitié gagne à ce contact un parfum de rapproche 5. ment. "

— Est-ce d'amour que vous venez me parler ? Je nt saurais aimer. Je ne suis bonne qu'à trouver des rimes ï < ee mot. Reprenez votre lettre, lord Howe.

— Pardon. Lisez-la, d'abord.

— Non, je ne la lirai point : elle est stéréotypée. C'est 1* v même qu'il a écrite à une femme quelconque, à l'actrict Anne Blythe, après l'agonie si réussie qui causa une syn ^ cope à je ne sais quelle duchesse; à la danseuse Paulint après le grand pas qui ébahit toute la salle ; ou à 1* ^ Baldinacci quand son fa dièze arracha à la reine un semblant d'applaudissement et un soupir de satisfaction; — l,


î ou, cette fois, à Aurora Leigh parce que des vers insignii fiants comme ceux que chantaient les enfants de Memphis i autour du bœuf Apis, font mugir comme lui notre public. S Au lieu d'une digne épouse à son foyer, il voudrait une étoile sur sa scène d'Eglinton... Dites-lui qu'il manque * de prudence, sinon de présomption, et qu'une étoile 'i tombée dans l'eau la rend amère, — j'ai lu cela dans un - livre. Voici sa lettre, je ne veux pas la lire.

J — Chère amie, une vie heureuse implique certains * compromis. Il y a beaucoup de déchet parmi le grain i amassé dans un grenier, mais le tablier de la glaneuse a ; beau ne contenir que du blé, nous la tenons pour plus i pauvre que le fermier. Il nous faut l'ivraie avec le froment, le bien avec un décompte. Vous, vous aimez votre . art et sûre de votre vocation, vous avez à cœur de vous y t consacrer corps et âme. Pourtant, dans ce monde que nous v avons fait si laid (Dieu, dit-on, le créa d'abord; mais, o admettant que cela soit vrai, il y a si longtemps, et nous a; l'avons tant gâté depuis, que s'il regardait du côté de la terre, il la distinguerait à peine de l'enfer que nous prêf chons, sauf les flammes) ; dans ce mauvais monde, dis-je, 1. où tout va de travers, où les causes les plus injustes ont le dessus,'dans cette Angleterre inégale, inhospitalière, où £ les coups de plume et les coups d'épée comptent, mais où les coups d'aile de l'âme n'ont d'action que sur le corps épuisé d'où ils émanent, — il est malaisé de défendre î l'art; à moins que par une grâce spéciale d'Apollon, Il quelque trépied d'orne soit repêché pour servir de pié'II destal, à Delphes, à une prophétesse de votre race ! >' Pensez-y : le dieu descend avec la fougue de vingt h limiers, vous secoue, vous étrangle, et le cri de l'oracle ) vous échappe au milieu de l'écume. Ce n'est jamais chose


aisée, cela peut devenir fort dur. Un terrain solide est un grand avantage en pareil cas, et c'est ici que votre trépied peut vous rendre service. Vous êtes pauvre, chère amie, excepté en ce que vous donnez, vous travaillez péniblement pour gagner votre pain avant de nous verser un vin généreux. Pour l'amour de l'art, réfléchis sez.

— L'art, dis-je lentement avec le courage du voyageur égaré loin de son toit, en butte à une rafale, l 'art est-il moindre que la vertu ? L'artiste doit-il faire ses provisions, pour vivre à l'aise avant de se vouer au bien général ? hélas ! et nous qui voudrions rester purs, si possible, faut-il que nous balayions la route où nous marchons sans obtenir d'un ami un encouragement à compter sur Dieu et à rester purs en effet? Est-ce bien vous, lord Howe, qui parlez de compromis? J'y consens, s'il s'agit de choses indifférentes, de seigle au lieu de froment, de lentilles au lieu de viande, de serge au lieu de satin et, au besoin, d'un lit de paille au lieu d'un lit de duvet. Mais n'allons pas plus loin. Que ce soit sur la plume ou sur la paille, je ne rabattrai pas d'un seul rêve d'artiste, je ne comprimerai pas mon âme libre, quoique pauvre, et bien que ma vie s'écoule dans d'humbles régions,

ne cesserai point de placer haut mes affections !

Avec ces paroles prononcées d'un ton plus triste qu'irrité, je me levai précipitamment pour m'en aller, tandis que lord Ilowe, ramené à la noble confusion des natures .élevées, murmurait quelques mots dignes de lui, ceux même qu'il aurait dû trouver d'abord. C'est un homme .de mérite, mais enclin à rêver des plans irréalisables et une vie surhumaine, il met ses vertus sur une étagère si élevée qu'il lui faut un tabouret pour les atteindre to « # I


les grandes occasions : dans l'intervalle, il vit à la manière ordinaire avec la morale de tout le monde.

Il m'a offert son bras pour traverser le courant bruyant et étincelant qui coulait de salon en salon. En passant, nous nous trouvons en face de lady Waldemar. Elle m'adresse un sourire si froid et si brillant à la fois qu'elle a dû l'essayer devant une glace et le trouver à son goût.

1- Miss Leigh, me dit-elle, je vous ai cherchée toute la soirée, mais vous étiez détenue, gardée à vue par ces messieurs de façon à me décourager absolument. J'ai une foule de choses à vous dire sur les établissements de votre cousin dans le Shropshire, d'où je reviens, on vous l 'a dit, n 'est-ce pas ? je voulais voir son œuvre — notre œuvre. Je voudrais aussi vous lire une ou deux pages d'une lettre reçue hier et qui pourra vous intéresser, bien qu'absorbée par vos travaux littéraires. Vous apprendrez avec plaisir que votre dernier livre est lu au phalanstère ; on l'a jugé inoffensif pour les plus grandes filles et pour les jeunes femmes qui aiment encore la lecture. Nous avons besoin de lire avant de vivre — plus tard, une lumière ineffable se lève, qui efface les choses imprimées; —c'est votre cousin qui me disait cela, l'autre soir, au coucher du soleil, debout sous son hêtre favori. Il aurait pu devenir un poète s'il l'avait voulu, mais il a vu d'emblée le but le plus élevé et l'a atteint. Je le trouve bien à présent, il a pris le dessus, à la fin. — Ah ! oui, je sais que ce malheur vous a ébranlée. Votre cœur tendre s'était attaché à cette misérable fille, et trouvait peut-étre ce mariage convenable... qui sait? Les poètes soupirent après un roman! Quant à Romney, à coup sûr il ne l'a jamais aimée, f


jamais! — A propos, vous n'avez point entendu parlera d'elle? Perdue de vue ?... et perdue entièrement ?

Elle aurait pu continuer pendant une demi-heure. J( restais immobile, froide, pâle, comme une statue d( ^ jardin qu'un enfant bombarde de boules de neige pour J passer le temps. De loin en loin, je répondais un ou y ou un non, presque au hasard; l'aveugle suit son chier,, du côté où il tire ; — ainsi faisais-je. , f Lord Howe l'a arrêtée à la fin : f — A quel châtiment s'expose le malheureux qui inter- f rompt la conversation de charmantes femmes ? Je nE j puis autrement. Pardon, lady Waldemar! celle que j'ac- | compagne est fatiguée, souffrante ; je lui ai promis loyalement qu'elle ne dirait plus un mot ce soir.

Et nous sommes partis.

<> Et, rentrée chez moi, je respire plus librement ; jE I dégrafe mon manteau et ma ceinture, je dénoue mes J cheveux — plût au ciel que je pusse aussi affranchir + mon âme 1... Ensevelis vivants dans ce monde étroit nous soupirons après l'espace. fL I Cette mise au net de mes souvenirs et de notre conver-^' sation m'affecte singulièrement. Comme elle s'y est bien ^ prise pour me faire de la peine ! Dépit de femme. Vous portez une cotte de mailles, peut-être : une femme prend ^ une ménagère dans son corsage, en retire sa plus fine j; aiguille comme si elle cueillait une rose, et vous pique ; délicatement sous les ongles, sous les paupières, dans les narines; — un animal torturé de la sorte hurlerait de douleur, mais un homme, une créature humaine ne sourcillera pas sous peine de se couvrir de honte. l . I Ce qu'il y a de plus vexant, c'est qu'elle s'entende si

I


bien à me torturer. 0 ciel ! elle me connaît comme un livre qu'elle aurait feuilleté et lu pendant la moitié d'une vie. Elle connaît mes recoins, mes points faibles. Eh ! bien, quoi ? elle a découvert et visé chez moi ce que j'ignorais encore.

Fermons le livre — écrasons cet insecte entre les feuillets... 0 mon coeur ! nous finirons bien par nous endormir comme les autres, ou du moins nous en aurons, l'air pour nous défendre, —car, au fond, nous sommes tendres.

Après tout, pourquoi souffrirais-je de voir Romney Leigh, mon cousin, épouser lady Waldemar? Si elle a fait miroiter son bonheur à mes yeux, si elle s'est parée de cette fleur brillante récemment éclose, c'est naturel, sinon généreux, car je n'ai eu aucune pitié pendant que l'hiver sévissait pour elle, et je lui ai causé plus de chagrin qu'elle ne m'en a causé.

Et pourquoi serais-je peinée parce que mon cousin Romney a besoin d'une femme? L'homme peut moins se passer de la femme que la femme de l'homme, et ce besoin est plus aisément satisfait, car là où il ne voit que le sexe (oui, l'homme s'entend à généraliser comme le disait Romney) ; nous ne voyons, nous, que l'individu, soit dans nos rêves d'idéal, soit dans la vie réelle : quand nous aspirons à nous perdre et à nous fondre comme des perles dans le breuvage d'un autre, cet autre cherche simplement à se doubler par la possession de ce qu 'il aime, à enrichir sa coupe de nos perles. De jour et de nuit, au travail, en vacances, « il .n' est pas bon pour l'homme dAêtre seul »; —voilà, au fond, ce que pense mon cousin, et, en conséquence, il cherche une femme.

Pourtant, c'est dans la vertu personnelle que mon


cousin met sa dignité. Si, comme d'autres, il entend par l'amour l'agrandissement de soi-même, c'est afin d'être très grand dans la justice et dans la charité. Une fois il rêva, dans ce but, d'épouser une personne que nous appellerons Aurora Leigh malgré les changements survenus dans l'intervalle ; — puis un peu plus tard il songea à épouser la pauvre Marian Erle, cette douce et virginale Marian qui me faisait l'effet d'une sœur née au milieu des bois, dont le souvenir me hante avec des gémissements de vent dans la boiserie, m'attristant plus encore que de raison. Pauvre figure plaintive ! esprit emprisonné dans un corps! Pour t'empêcher de revenir vers lui, de toucher son bras ou sa plume, Romney ferme sur toi sa porte et te laisse seule dans la nuit froide ; il reste à l'abri de ton regard, et c'est pourquoi sans doute le voilà libre d'aimer de nouveau — et c'est pourquoi lady Waldemar succède à Marian.

Pourquoi pas, après tout? Il n'aimait pas plus Marian que jadis il n'aima Aurora. S'il aime enfin cette troisième femme malgré sa nature glissante comme l'huile répandue sur des dalles de marbre, je ne veux pas lui prédire un malheur pour cela. Un noble amour mal placé vaut mieux en définitive qu'un amour insuffisant pour un objet digne de beaucoup de tendresse. Le païen qui baisait l'empreinte d'un pied de bouc dans la plaine argileuse, croyant y voir une trace du dieu Pan, était supérieur à notre penseur moderne qui, remontant le cours des âges, passe du granit au calcaire, de la houille à l'argile, et conclut, au nom de la science, à l'abolition d'un Créateur. En mettant les choses au pire, si Romney est incapable d'amour elle vaut assez pour lui, car elle l'aime autant qu'e peuvent aimer les femmes de son espèce.


Mes longs cheveux se sont déroulés autour de mes genoux ; il y a en eux une sorte de vie. Je les ai rejetés en arrière avec colère, me souvenant du mot dit un jour par Romney en riant : « y os cheveux brillent comme les lucioles de Florence, on dirait qu'elles y vivent encore ! » Je viens de les tordre pour en chasser les lucioles.... De ces boucles souples et légères j'ai fait un nœud, dur comme la vie, et je me suis mise à réfléchir, puis a écrire ceci — car je ne veux pas me laisser juger ainsi par cette femme :

cr: Chère lady Waldemar,

« Je n'ai pu vous parler au milieu de la foule ; ce soir, « impossible de m'endormir en laissant sans réponse la « grande nouvelle que j'ai apprise concernant vous et * mon cousin. Puissiez-vous être très heureux; puisse le « bien qu'il voulait faire aux autres rejaillir en bonheur « sur sa propre vie. Redites-lui mes voeux, afin qu'ils « lui deviennent plus doux en passant par votre « bouche car vous êtes vous... je ne suis qu'Aurora « Leigh. »

Voilà qui est calme, réservé; elle aura beau faire un transparent démon billet, elle n'y verra pas autre chose que ce que j'y ai mis. Voilà pour l'orgueil. Maintenant occupons-nous de notre repos. Je voudrais prévenir et empêcher toute réplique. Qu'écrirait-elle?

« Mes meilleurs remérciments, douce amie, vous avez rendu ma joie plus complète... » Non, cela est trop simple, elle se servirait d'un style recherché et ferait de ses phrases un bouquet attaché avec du ruban bleu, assorti au poète auquel elles s'adresseraient.

Comment supporterais-je la cérémonie religieuse, ce


triste et mauvais rêve déjà interrompu une fois, s 'achevant dans le oui sacramentel et le repas nuptial, la prière en gants blancs enlevés en grande hâte pour boire des toasts prononcés en langage païen, avec des vins plus chauds que ceux dont les dieux s'abreuvaient au temps de Bacchus. ''*9m Un post-scriptum me sauve de tout cela :

« N'écrivez pas, je me suis surmenée ces derniers « temps, je pense quitter Londres et même l'Angleterre « pour me rapprocher du soleil et dormir mieux. Adieu « donc ! »

Je plie ma lettre, je la ferme; —me voilà hors de to, ce bruit.

Je respire maintenant, je reprends mon attitude comme la branche qu'un écolier peut bien attirer à lui pour cueillir des noix, mais qu'il ne saurait maintenir à son niveau un seul moment : comme nous faisons vibrer l'air, elle et moi, en nous relevant vers le ciel bleu de toute notre hauteur, tandis qu'il nous suit de son œil étonné! Une seule chose me surprend : comment ai-je pu me faire l'injure de douter de moi-même? Notre cœur de poète toujours inquiet, ne peut, comme la sphère, tourner qu'une de ses faces vers le soleil. Nos mains d 'artistes. habituellement plongées dans le fiel et la potasse pour essayer des nuances, finissent par tout mêJer et se teindre au point que nous ne nous souvenons plus de leur couleur primitive. Eh ! bien, voici la vraie couleur de chair: je reconnais ma main, Romney Leigh peut la serrer comme celle de tout autre ami, sans souiller la sienne.

Et maintenant, mon Italie ! Hélas ! si du moins nous pouvions voyager à l'état d'âmes nues, sans frais, je


l'aurais revue plus tôt, car je n'ai pas cessé de t'entendre m'appeler tout le long de ma vie, ô terre des tombeaux dont le silence extatique est le plus pénétrant des langages.

Malheureusement de nos jours les sorcières mêmes doivent fondre des pièces d'or dans le nard dont elles enduisent leur balai de voyage. Les poètes sont éternellement à court d'argent, et quand ils en trouvent une pièce derrière leur porte, elle se transforme en feuille sèche avant la fin du jour. Méphistophélès lui-même révèle rarement aux rimeurs les mystères de l'alchimie, il choisit son Faust parmi les philosophes, non parmi les poètes. « Laisse mon Job 1 » dit Dieu, et le diable le laisse... sans le sou, et la pauvreté devient ainsi une grâce spéciale. Par ces temps de justice administrative, les hommes réclament une distinction pour le mérite : à quoi bon?

Il suffit, pour le reconnaître, de trouver du pain noir sur ! sa table et point de vin.

A défaut d'autres titres, je suis poète par ma pauvreté. ; Je me demande si le manuscrit de mon long poème, vendu sur-le-champ, me rapporterait de quoi acheter des souliers pour faire la route à pied? Je ne le pense pas. 1 Je crains qu'il ne me faille vendre tout ce qui me reste de la bibliothèque de mon père, les elzévirs contenant des feuilles volantes avec annotations de sa propre main, réseau de fine écriture serrée, bruni par le temps, qui rappelle les toiles d'araignées sur un monument noirci J des anciens Grecs : conferenda hœc cum his, corruptè citat, v lege potius, et d'autres réflexions autoritaires du savant qui émet un jugement sur les parties du discours, comme si, siégeant sur les douze trônes empilés, il était chargé de juger Israël. Il faut que livres et notes s 'en


aillent de compagnie. Et ce Proclus aussi, avec ses chers > caracteres grecs si bizarres, tout grimaçants, chiffonnée d'une manière fantastique comme ses pensées qui ne voulaient point paraître trop simples : avec Proclus il faut faire deux fois le tour d'une idée pour avancer d'un pas, puis retourner en arrière parce que l'on se sent un peu ahuri... Ah ! c'est moi qui tachai cette page, un jour, à Florence, en y mettant un iris à sécher avec sa longue tige. Mon père me réprimanda pour avoir fait cette tache de sangbleuâtre ; je me souviens du ton de reproche avec lequel il me dit : « Oh ! ces fillettes étourdies qui « plantent leurs fleurs dans notre philosophie espérant c l'embellir et ne font que la gâter! Ne recommence « pas, Aurora! * Non, hélas! je ne recommencerai plus!... Ah ! ce blâme de l'amour, plus doux mille fois que toutes les louanges de ceux que nous n'aimons pas ! 1 il est si bien perdu pour moi que je ne puis me résoudre même dans mon dénuement, à me séparer de mon Proclus, fût-ce pour aller à Florence. \ Je vendrai à sa place ce Judas du nom de Wolff qui a construit un in-folio royal en l'honneur d'un immortel poète et qui y a mis cette inscription : Ceci n'est la maison de personne. Les beaux vers homériques y sont rendus avec une ampleur digne d'un nourrisson d'Hère, et tandis que ces enfants divins lèchent les marges du livre avec leurs spondées comme autant de bouches énormes, le traitre les proclame bâtards. Wolff est un athée : si 1 'Iliade s est trouvée résulter, comme il le prétend, de la rencontre fortuite de chants primitifs, il faut en conclure autant pour l'univers.

Après Wolff, ces Platons. Quand les étagères supérieures auront été vidées à leur tour, je serai presque

À


riche, c'est-à-dire que je ne serai plus forcée de penser à ma pauvreté en vue de certains projets'. Je pars demain sans délai. J'attendrai à Paris que le bon Carrington ait disposé de tout cela et discuté à ma place avec mon éditeur, le prix de mon manuscrit. Il m'enverra le produit de ses négociations ; je n'ai qu'à écrire une ligne pour lui demander son aide.

Et maintenant, ô mon Italie, ô mes collines, je viens ! Vous en doutez-vous, mes collines ? pareilles à la mère qui sent son enfant puiser sa nourriture en elle et qui lui sourit, sentez-vous ce soir comme mon âme brûle en aspirant à vous? Non! plus indifférenlès qu'aux éclairs de chaleur dont les éblouissements glissent sur vos cimes vierges et immuables, vous poursuivez votre marche déterminée vers le soleil levant, comme si en vérité Dieu vous avait faites pour vous-mêmes, et ne voulait pas que votre vie fût troublée par la nôtre.


VI

Les Anglais ont une façon dédaigneuse et tout insulaire de qualifier les Français de légers. La légèreté réside plutôt dans ce jugement. — Car c'est ici le secret de cent croyances, et les hommes se font leurs opinions, comme les enfants apprennent à épeler, surtout parla répétition — si vous dites une chose absurde assez souvent, elle finira par passer pour judicieuse et non pas auprès des fous exclusivement. Nous disons donc que les Français sont légers, comme nous disons que les chats miaulent, ou que la vache laitière donne du lait... Qu'est-ce que la légèreté sinon de l'inconséquence ? Une balle est-elle légère quand elle s'élance hors du canon pour aller s'écraser à cent pas de là contre une muraille, sur la cible visée ? Aussi direct, aussi impossible à détourner de son but est le peuple français. Tous idéalistes trop absolus et trop sérieux, l'idée seule d'un couteau pour eux tranche la chair vive. Dévorant par leur impatience l'intervalle que la nature a mis entre la pensée et l'action, ces âmes trop ardentes menacent le monde d'un incendie et se précipitent avec une logique impitoyable vers une pratique impossible. Les Français légers ne se laissent pas conduire, comme notre populace replète


et brutale, par les mots d'ordre ou les plaisanteries de bruyants orateurs qui agissent sur elle à la façon du vent sur la balle ; ils tournent, à la vérité, mais sur un pivot de leur choix, et à force de s'y tenir ferme. Voilà lui est difficile à comprendre pour des Anglais peu faits aux questions abstraites, inaccoutumés à suivre valve après valve, les circonvolutions de cette racine bulbeuse qui s'appelle une vérité générale, et à remarquer la finesse des membranes qui en séparent les différents compartiments. A nous, Anglais, la liberté elle-même apparaît concrète et fixée dans une forme féodale où elle s'est incarnée pour s'adapter à nos idées et à nos mœurs, et cette forme spéciale reste pour nous la chose importante. Je dis nous, bien qu'Italienne par ma naissance et par mère, par la tombe et la mémoire de mon père ; et pourquoi pas, après tout? un cœur de poète peut se faire assez grand pour contenir deux nationalités, fussent-elles mal logées dans une poitrine de femme.

J'aime donc cette noble France, ce poète entre toutes les nations, qui rêve et gémit à jamais, tandis que la maison tombe en ruines, poursuivant quelque bien idéal — l'égalité des sexes, la fraternité spontanée, la fortune universelle ne laissant nulle part la pauvreté et n'amenant nulle lassitude avec elle, la liberté universelle respectueuse de la minorité. Utopies héroïques! Il est sublime de rêver ainsi, naturel de se réveiller, et triste de faire servir des échafaudages aussi grandioses, préparés pour l'érection d'une cathédrale, à la construction d'une prison ou d'un mauvais lieu. Que Dieu sauve la France 1

Et quand elle insuffle enfin sa grande âme dans un grand homme, et met sur sa tempe un rayon de gloire


■ tel que peu de gens osent railler son César chauvt « eh ! bien, quoi ? ce César représente la nation, et ne régi pas ; il n'est point un despote, fût-il deux fois absolu cette, tête a pour cœur le peuple entier, cette pourp a pour doublure la démocratie. Qu'il veille ! car une d chirure au dedans produirait au dehors d'irréparablhaillons. j f C'est une énigme sérieuse ; on n'en trouve de pareil nulle part. Quand on la rencontre, il s'agit de devint juste. fs|

J'errai «n tous sens dans ces rues macadamisées, si ces boulevards étincelants, sous les blanches coionnadt L de ce beau Paris fantastique, qui porte les arbres en m; nière de plumets, comme s'ils étaient faits de niai d'homme ; les clochers et les tours, au contraire, comm > s'ils avaient poussé naturellement sur son sol; ql¡ jongle avec l'eau de ses fontaines dans des squares ens( leillés, comme un joueur lance les dés dans une parti, dont la beauté est l'enjeu ; — qui, de son souffle, épar pille sur le monde les graines légères de sa pensée, de* itinées à porter au loin le fruit de ses années heureuse *'et à féconder l'avenir. j* * La ville nage dans la verdure, aussi belle que Venis sur les eaux, ce cygne de la mer ; avec ses jardins boisé tombés entre les murs étroits de petites cours, corami les prunes sur les genoux de dames qui se mettraient tressaillir et à rire ; ses kilomètres de rues courant aprè des arbres, toujours bordées de magasins, ces écrin: ouverts offrant leurs joyaux aux regards. A Paris, le mé . tier devient un art, et l'art une philosophie. Voilà, pai exemple, un brocart non moins digne, par ses plis, d( l'atelier d'un artiste, que tel bronze dans la vitrine vis$


)-vis. Mais au fait, ce bronze a ses. défauts : l'art, ici, a luelquechosede trop recherché; conscient de sa beauté, ■?. I ressemble à une jeune fille trop préoccupée de dessiner ' sur l'a mur son élégante silhouette et qui perd en la rev gardant la grâce de sa démarche. Lv^rt progresse, pour•. ant, et ne perd pas de vue le but vers lequel il marche i es artistes aussi sont des idéalistes trop absolus, logi- if lues jusqu'à l'austérité dans l'application d'une théorie ii spéciale. Pas un d'eux ne se contente de .peindre un nrbre tortu et un âne, à l'exemple de leurs confrères ^l'outre-Manche, simplement parce qu'ils les ont vus et '1 rouvés à leur gré.

I Voilà les vieilles Tuileries avec leur grand capuchon baissé sur leurs yeux, confondues, bourrelées de

ix emords à. l apparition d'une nouvelle figure dans leurs niroirs dévorants... Quel monceau d'enfants on voit à ravers la grille du jardin!, ! on dirait que de toutes les ? ues avoisinantes ils ont été balayés comme des feuilles usque sous ces marronniers : serait-ce par des ombres .Mêmes d'illustres victimes errant autour du théâtre f unèbre de leur supplice ? Chers et jolis bébés, je leur louhaile, bonne chance... — puissent-ils finir leur jeu de >•.. lalle avant le prochain bouleversement social! — Que * e statues-, posées en équilibre .sur leurs socles, sembient faire une fête d'être là et de profiler leur forme gra; ieuse sur le fond bleu du ciel. Quelles places ! quelle alle d'aération pour un peuple ! Il court vite,, ce peuple - il ne s'en heurte pas moins au tournant de la rue, à uelque tableau de réclame d'un dentiste, où des mâ-hoires grimaçantes semblent se railler du progrès.

Je marchais tout le jour. J'écoutais tinter les ossements de Napoléon dans son tombeau gardé par des ï H

ii


victoires, sous la coupole dorée qui domine Paris comn une gigantesque bulle d'air. « Ces os secs revivront-ils ? se demanda un jour Louis-Philippe. Il vécut assez pot le savoir. Il y a là une leçon à l'usage des rois;* d< politiques, et surtout des poètes, qui posent à la destint - des points d'interrogation d'une plus haute portée qi celui-là.

Ces foules favorisent la méditation quand on est ass, fort pour les supporter. L'amour du beau nous rei timorés ; il nous éloigne des grossiers spectacles de cité pour aller compter les pâquerettes des champs < écouter le murmure des ruisseaux. Nous nous enveloi pons alors d'un repos indolent comme d'une chrysali, où nous mourons à ce monde affolant ; la meilleu partie de nous-même sortira de ce linceul comme e] pourra à l'état de papillon. Je voudrais avoir le coura.: de regarder en face les choses les plus sombres po j l'amour de Dieu qui les a faites, toute l'œuvre des s -jours. Le dernier enferme entre les limites de l'aube du soir la somme entière des créations précédentes, pt fectionnées et résumées dans celle de l'humanité ; en el] Dieu condense tout ce qu'il a fait auparavant, tout ; que sa volonté a fait éclore dans l'espace, sur la terre sous les eaux, merveilleuse série de vies infinime diverses d'où sa main sait tirer une créature nouvell c'est le couronnement de son œuvre, le microcosme qu constitùe homme, et dans les narines frémissantes duqi i le Créateur, consommant sa pensée, souffle une rëspii tion de vie : par ce soupir divin s'exprime le triomp l de la victoire remportée et du but atteint.

L'humanité est grande ; et si je ne sais pas préfér l'étude de la poussière humaine (fût-ce la main d''


artisan ou le front d'un paysan que tous méprisent , peut-être, sauf Dieu et moi) à la recherche des sources , argentées du Nil ou à l'observation de la lune, attribuez-le à ma faiblesse et nullement à ma supériorité d'esprit. •t Comment se fait-il donc que les hummes de la science, t physiologistes et chirurgiens, surpassent certains poètes u dans leur respect de la nature, — ne tiennent rien pour i impur ni souillé, admirent jusqu'à l'enthousiasme des =' cas rares d'indurations veineuses ou de déformations, tandis que nous osons frémir làchement devant les défaillances de la nature, rebutés par ses tumeurs et ses verrues?... C'est notre tort. Pour notre châtiment, elle i ne nous révèle pas souvent son sens le plus élevé et ■h borne nos jouissances esthétiques à l'admiration d'une Li rose ou d'un lis, notre breuvage à la rosée que contient « leur calice. Elle nous laisse ignorer le monde intérieur sf caché sous les haillons de tel gamin affamé dont les yeux écarquillés nous fixent comme s'il nous prenait t pour des dieux, tant il s'étonne de nous voir dédaigner ii- les oranges qu'il convoite; —nous méprisons ce petit ji mendiant, nous trouvons les fleurs autrement poétiques t que lui (le ciel nous soit en aide!) et nous ne voyons ? pas qu'il résume en lui des trésors de poésie, qu'il con; tient des fleurs et des mondes, des mers et des étoiles, ri tout ce que nous espérons voir de plus près en écartant ''f cet enfant ! Demandons à Dieu la grâce de tenir en vénération l'homme son image ; de pouvoir, philanthrope et poète, Romney et moi, regarder l'humanité face à face i à l'état brut, tout en gardant nos vocations distinctes. j Je marchais toujours, rêvant ainsi à la vie et à l'art, fi me demandant si une métaphysique plus élevée ne ' pourrait venir en aide à notre physique, si une poésie

I.


mieux comprise ne pourrait s'adapter à notre vie 01 tous les jours et il nos besoins vulgaires plus comnlete ment que toutes ces inventions extérieures des penseur modernes qui estiment que le pain du corps sutitt l'homme, que sept immersions dans les bains public nettoient la lèpre d'une nation ; oubliant la paroi* essentielle du prophète, l'ordre divin où réside la puis sance miraculeuse. Alors nous, prophètes, nous, poètes nous tonnons contre eux, — nous proclamons la verti du Verbe. La parole du Créateur consuma les ténèbres de même, quiconque a planté dans un cœur d'hommt un simple mot de poète assez profondément pour qu'i y pousse bientôt quelque rejeton, aura fait pour ce homme plus que s'il lui avait donné des vêtement, ehands et partagé ses repas avec lui. Et pourtant, Rom, ney* m'abandonne...

— Dieu! quel est ce visage? 0 Romney! ô Marian J'allais longeant les quais en émiea.n.t mes pensée: comme j'aurais mis en pièces, sans m'en apercevoir, uâà ™ brin d'herbe cueilli au bord du chemin.

Quel est ce visage ? quels traits ! quelle expression ! quelle ressemblance ! Ce choc me bouleverse le sang ! j'ai un éblouissement... puis je bondis...

C'est comme un rêveur occupé à suivre de l'œil les évolutions des moustiques au-dessus d'un étang, (lui verrait soudain émerger de l'eau une figure de morte jadis bien connue, qui voudrait s'assurer de son identité et la verrait aussitôt plonger et disparaître. Oh! il serait affreux de la perdre de nouveau et de rester dans cette incertitude... il plonge — et toute trace d'apparition s'est dissipée.

Je plonge, moi aussi, — je fouille la foule en tout sens,

-kà


b je cours, je cours sans, me lasser... Où la chercher?...

Chercher qui ?...

i Une, femme qui flâne devant moi en mordant dans i une porerme, s?arrête soudain comme si je la lui avais 7 prise; ceci, du moins, n'est pas elle. Un homme et une femme voilée qui se donnent le bras et causent de très près tressaillent à mon aspect : on dirait que mon | regard a quelque chose de fatal. Quel torrent de gens !

i et tous avec leurs soucis personnels; avec leurs, affaires "i particulières ! Je cours tout le long du quai, - point de u Marian... nulle part Marian. Il me semble que je pourjrais me mettre à l'appeler avec ce cri des créatures désespérées qui appellent leurs morts. Où donc est-elle ?... ' î était-elle quelque part ?

- Je restai immobile, sans-souffle, les yeux fixes; cherij chant au loin dans 1e' vague : enfin un monsieur aussi -a absorbé que moi vint me heurter, set confondit en | excuses ; évidemment quelque membre de l'Institut s'y

.rendant à pied pour raison d'hygiène tout en méditant par le: dernier discours. Le choc fit tomber sur son gilet.'

f blanc et la rosette de sa boutonnière une pincée de tabac qu 'il tenait entre ses doigts. Il parut aussi confus que si jon lui avait annoncé la nomination de Dumas' au pro- ^chain siège vacant : depuis quand juge-t-on, le génie respectable? en général il trouve sa place... au.septième* stage ou à l'hôpital. Qui s'aviserait d'ailleurs déplacer

Lin revolver charger à côté d'une provision de cartouches?.

les académiciens, gens prudents, n'exposent, pas' volontiers leur médiocrité au voisinage dangereux d'un talent supérieur.

Abandonnée à ma ga!té amère, je rentrai lentement à mon hôtel. 0 monde! ô monde!... ô juristes, rimeurs.

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rêveurs (tout ce qu'il vous plaira), nous jouons à un jet de cache-cache bien fatigant. Nous nous forgeons um image à notre fantaisie, nous appelons rien quelqu< chose, nous courons après, nous le perdons de vue nous nous perdons nous-mêmes, parfois, dans cett( recherche ; puis, tout à coup, quelqu'un vient nous heurter qui a perdu quelque chose également, philo sophe contre philanthrope, académicien contre poète homme contre femme, les morts contre les vivants Après quoi, chacun rentre chez soi avec une forte mi graine et une ironie pire encore.

Changeons l'eau de mes héliotropes et de mes rosé: jaunes. L'Angleterre aussi bien que Paris, a de ces fleurs Il y avait un rosier jaune sous la fenêtre du mur de notre petite maison; mon cousin Romney en cueillait les rosé. pour chacune de mes fêtes. Il ne l'a pas fait pour la der nière. Ce jour-là, j'ai secoué l'arbuste si rudement, qu( toutes les roses sont tombées.

Maintenant, mes cartes. Je ne puis oublier ici l'Italie ni attendre que le dernier rossignol se lasse de chanter que les dernières lucioles meurent dans les champs d( maïs. Mon âme a hâte de s'envoler vers le soleil, de s( réchauffer à ses rayons brûlants : ici, dans ces froid' pays du nord, nous nous engourdissons trop aisémen dans les moules des vieilles rêveries.

Cette figure me poursuit, elle me hante, elle ressembh à Marian autant qu'un mort peut ressembler à un être vivant, une figure bien réelle cependant, non une hallucination, bien qu'elle se soit si rapidement évanouie : et joli petit visage au milieu d'une chevelure sombre, que je comparais jadis au reflet lumineux de la lune au fonc d'un puits ; ce front bas, ce même espace un peu exa-


géré entre les yeux, ce même regard touchant d'une tréature muette qui se souvient d'avoir été battue. Démesurément grands, ces yeux, comme si un désespoir ardent, pareil au charbon incandescent tombé sur un tapis .où il creuse un trou de plus en plus grand, en avait consumé l'orbite. Et ces yeux, je m'en souviens aujourd'hui, m'ont vue aussi, m'ont reconnue ; or, un fantôme né de notre imagination, reste passif, il est vu mais ne voit pas. Ce n'est donc pas une erreur. C'était ; une vraie figure, peut-être une vraie Marian... S'il en > est ainsi, je devrais écrire à Romney pour le rassurer.

Ma plume s'est échappée de mes doigts, mes mains se ; sont serrées l'une contre l'autre comme des mains qui n'ont rencontré aucun appui. Comment lui écrire une demi-vérité, en fermant les yeux sur l'autre moitié... la pire? Que sont donc nos âmes, si pour continuer leur marche d'un pas tranquille, pour ne pas ressauter a chaque pierre du chemin, à chaque feuillu morte, il leur faut porter un bandeau, ignorer des faits, supprimer les six dixièmes de la route ? Mon âme, regarde la vérité en face 1 Or, aussi vrai que ce visage était celui de Marian, ses bras portaient un fardeau enveloppé dans un pauvre châle, et ce fardeau, c'était un enfant.

Qu'a-t-elle à faire d'un enfant, une créature inutile comme Marian, à côté de tant de femmes florissantes auxquelles sa maternité semble insulter ? Si l'on trouve une émeraude au doigt d'un mendiant, pas n'est besoin d'autre témoignage pour le convaincre de vol. Un enfant est chose trop coûteuse pour une misérable ; il faut qu'elle l'ait dérobé de quelque façon. Pour elle, il n'est p!us un gage de bénédiction et d'honneur, mais de honte.


Comment écrire à Romney : « Je l'ai trouvée, je puis

« vous mettre sur ses traces ; je l'ai vue ici, elle et son i « enfant. Si elle a mis' de côté votre amoup, ce n'était « pas apparemment pour mourir de faim. Vous avez « souffert, alors ; et à présent qne vous l'avez oubliée; « comme une plante annuelle remplacée par' un bel arcs buste vigoureux, ma bonté m'engage, afin i de vous « rassurer tout à fait, à vous écrire- ceci : elle n'est pasi « morte, elle est seulement... damnée. »• r Mais je vais trop vite; je deviens cruelle comme les: autres, je prends pour un rat le premier bruit que j'entends derrière la tapisserie, j'excite contre lui mes pensées mordantes. Une voisine n'a-t-elle pu la prier de se charger de: son enfant pour lui faire prendre l'air? La blâmerai-je pour cela ? N'a-t-elle pu gagner l'affection du petit être par ses façons captivantes, et l'emporter les bras noués autour de- son cou, dans la course qu'elle avait à faire?... Non.

Je n'écrirai pas à Romney Leigh. Il est heureux maintenant, elle peut être coupable, et la connaissance de cette faute lui gâterait son bonheur. Mais moi, dont les jours ne sont pas trop beaux pour ne pouvoir supporter la pluie, je veux revoir cette figure puisque je l'ai aperçue; par mon espoir de voir le ciel un jour, je veux la retrouver. La police fouillera partout, la traquera, la réduira aux abois : nous creuserons jusqu'aux catacom- bes, s'il le faut, mais nous la trouverons, nous l'en-rétif rons, nous la sauverons de gré ou de force elle et son enfant, si enfant il y a, car alors, lui aussi est à sauver. !

De longues semaines s'écoulèrent sans résultat. 11; serait aussi facile de trouver une trace de pas sur le sable après la marée haute, que celle des pieds de Marian i


il ait milieu de l écume incessante de cette marée vivante.

Elle peut avoir passé de ce côté, mais l'étoile de mer y p a passé aussi, et ses rayons ont effacé l'empreinte de ce i petit soulier. La police vaincuem'abandonna. « Comment retrouver une fille et un enfant sans autre signalement que de grands yeux et une masse- de: cheveux? Les. amis ¡ exagèrent en croyant préciser. Des filles ayant des yeux et des cheveux abondent à Paris. Ils m'avaient trouvé 3 des Mathilde, des Victoire, des Betsy, des Sarah, par | vingtaines - jamais une Marian Erle. Autant eût valu il aller aux champs chercher un haricot bigarré, moucheté ' d'une certaine façon et qu'il se fût agi de trouver dans è sa cosse. » Avec cela ils me laissèrent. —Mais moi, laisserai-je. Marian? Est-ce que vraiment j'aurais rêvé?

^ Je l'ai trouvée, et j'en remercie Dieu! il faut bien lui en rendre grâces, quoique le monde m'apparaisse d'au-i tant plus triste et plus mauvais. Quant à elle...

> Je parlerai d'elle tout à l'heure. Ma main tremble ^ comme si c était mon cœur dont je voulusse me servir ^ pour écrire. On dirait du moins que ces lignes ont été tracées en mer pendant une tempête!...

Un simple hasard a tout fait. Je n'ai pu dormir la nuit J dernière. Fatiguée de me retourner sur mon oreiller avec des pensées angoissantes, je" me suie levée de bonne heure, avant que toutes les étoiles aient disparn du ciel, pour errer à travers ce coin ravissant de Paris ' qui a nom le Marché aux Fleurs, et m'assurer qu'il y, I avait encore des roses dans le monde. Je marchais rêveuse, avec, un œil d'artiste qui regarde les choses ait. mées du côté de l'ombre et auquel, malgré la pensée à 1 demi absente, aucun détail n'échappe; je fendais la foule d'où se détachaient à chaque instant des mines i

I


jeunes, éveillées, des têtes aux tresses noires, rapides comme les bouvreuils dans un arbre en fleurs; elles st penchaient sur tous les bouquets, les marchandant avec une joyeuse volubilité. Soudain mon cœur bondit au dedans de moi: j'avais entendu une voix faible, hésitante, demander lentement, avec un accent étranger, le prix d'une branche de genêt : — Autant que cela? Alors c'est trop cher pour moi! et en disant ces mots la bouche qui les prononçait se retourna de mon côté, si près de moi que son,soupir vint effleurer ma joue.

— Marian! Marian !... m'écriai-je en saisissant ses poignets délicats de mes deux mains. Marian, je voagj retrouve enfin, —je ne vous laisserai pas aller.

Elle chancela, pâle comme une fleur que la rafale jette contre une palissade. ^

— Laissez-moi! dit-elle.

— A aucun prix! Voilà bien des jours que j'ai perdu ma sœur Marian, je la cherche depuis lors dans toutes mes promenades, dans toutes mes prières. Et maintenant que je l'ai trouvée, — jetons-nous le pain gagné par notre travail, obtenu par nos prières! Irons-nous l'émietter et le perdre? Pourquoi ferais-je ainsi de toi, ma sœur Marian? J'avais soif de toi; — pourrais-je te nuire? Non, n'est-ce pas? Pourquoi cette défiance? Ne tremble donc pas ainsi. Viens plutôt avec moi là où nous pourrons causer tranquillement. J'ai un appartement où nous serons seules. $Èâ Elle secoua la tête. W — Je préférerais un toit de mousse où une fleur pourrait pousser, à votre demeure où il n'y a de place que pour deux; mais à cette heure je ne saurais m'en payer un pareil. Merci pour votre offre. Vous êtes bonne i


comme le ciel, bonne comme une personne que j'ai connue autrefois. Adieu.

— Au nom de Romney, je n'accepte pas votre adieu. (Elle resta immobile, bien que j'eusse laissé aller ses mains.) Au nom de son amour, en souvenir du bien qu'il voulut vous faire, de l'affection qu'il vous demanda, du chagrin, de l'abandon, des reproches qu'il a subis en retour...

— Lui, Romney? qui a eu le cœur de lui faire de la peine? A quels reproches faites-vous allusion? Par pitié, parlez vite 1

— Venez donc, nous n'allons pas parler de ces choses en pleine place publique.

Sans répondre, humble et docile, elle se retourna, me suivit lentement comme si je l'avais conduite sur .une planche étroite à travers des eaux mugissantes, Nfous marchâmes quelques instants en silence.

Elle s'arrêta enfin, blanche comme de la cire et me demanda si nous allions beaucoup plus loin.

— Êtes-vous malade, ou fatiguée? dis-je.

— Je suis attendue, répondit-elle, par quelqu'un qui a besoin de moi, — je ne puis m'attarder davantage.

— Pas même pour entendre parler de Romney Leigh?

— Pas même pour entendre parler de mister Leigh.

—En cecas, dis-je, je vous accompagnerai. Nous pourrons causer chez vous. Personne ne m'attend; —j'ai ma journée libre.

Ses lèvres se remuèrent convulsivemeji^, puis elle dit : — Ce sera comme vous voudrez ; — cela vaut-même mieux : ce sera plus vite vu que dit. Vous me trouverez indigne de la peine que vous prenez, mais cela même peut constituer un titre à votre intérêt... Vous êtes si bonne!


Elle me montra le chemin, je la suivis sans parler, nous fîmes ainsi deux kilomètres.

Les rues populeuses avaient fait place à des rangées et à des groupes de maisons dispersées comme- un troupeau parmi les jardins maraîchers; de grands murs blancs s'étendaient çà et là à travers les champs, rappelant les fils que les araignées accrochent où elles peuvent, pour consolider leur toile ; çà et là, des maisons à demi bâties, des fondations à demi creusées, des trous à chaux semés parmi des restes de prairies ; quelques chèvres perchées sur les voussures décavés futures levaient leurs yeux curieux tout en mâchant des tendrons de vigne. Ces champs avaient l'air d'un désert; les hommes travaillent ici plutôt qu'ils n'y vivent; tout est triste, la campagne lutte avec la ville, pareille à un faucon sauvage qui bat des ailes et s'efforce de s'échapper des mains du fauconnier, ne pouvant se faire à sa cour resserrée en vue des plaines et des coteaux où il volait librement naguère.

Nous nous arrêtâmes près d'une maison trop haute et trop étroite pour rester isolée, etqui semblait en attendre d'autres, commencées à droite et à gauche et arrivées seulement à la hauteur du second étage. Quelquesfenêtres de la partie supérieure n'étaient pas encore garnies de vitres. Sur le derrière elle s'appuyait à une rangée de peupliers raides ; sur le devant, un. peu en dehors de la chaux et des briques poussait un g-rand acacia au tronc mince, au feuillage opulent, la seule verdure de ce lieu désolé.

Je suivis Marian le long d'un escalier qu'elle monta à la hâte. Une femme, debout sur le palier, lui reprocha sa rentrée tardive, et la charge qu'elle laissait à d'autres pendant si longtemps. Elle murmura quelques mots


d excuse, et me fit entrer dans une pièce dont elle referma la porte.

G était une chambre à peine plus grande qu'une tombe et presque aussi nue : deux tabourets, mi mauvais petit lit. Une souris n'aurait pu trouver à se caeher ici; un secret encore moins : la fenêtre sans rideaux éclairait ! impitoyablement ce qui s'y passait. Je voyais tout; — nous étions seules, Marian et moi.

Seules?... Elle enleva son chapeau, s'approcha du lit en poussant un soupir, tira de côté un châle qui le recouvrait. On n 'eût pas pelé avec plus de calme et de soin un fruit qu'on aurait eraint d'endommager; on n'eût pas > trouvé, en le pelant, une grenade aux plus vives couleurs.

La petite créature était couchée sur son dos, les fossettes et les boucles humides après ce long sommeil sous une couverture destinée à protéger ses yeux, les joues toutes rouges comme ces fleurs vivantes dans lesquelles s infusa le sang d'un berger amoureux.

Ici aussi, l'amour était présent. La jolie bouche d'un an venait de rêver du sein maternel, les petits pieds nus étaient retirés à la manière des oisillons dans leurs nids ; < tout en elle semblait doux et tendre, jusqu'aux mains i mignonnes qui, s',étant serrées autour d'un doigt avant le < sommeil en avaient gardé l'empreinte.

Je restais muette, comme Marian, m'e demandant eom'ment une pareille innocence pouvait constituer la preuve d'une faute. Le grand jour fit ouvri-r les yeux au petit être, ces yeux bleus s'arrêtèrent sur nous, un-peu étonnés, embarrassés de concilier notre très mortelle présence v avec les visions d'anges qu'il venait d'avoir. Lorsqu'il : reconnut le visage de sa mère, il l'accepta à la place du > ciel avec un sourire qu'il y avait arpris sans doute; il


ne bougea pas, mais continua à lui sourire dans une sorte d'extase paisible et bienheureuse, toujours comme une rose qui fleurit au milieu de ses feuilles, contente de remplir sa destinée et d'être belle.

Marian se pencha au-dessus de lui, le buvant des yeux avec cette tendresse excessive où se confondent le ravissement et l'angoisse — car l'amour contient les émotions les plus extrêmes. S'oubliant elle-même, noyée dans un infini de tendresse, sa figure pâle et passionnée était tout entière à la contemplation de son enfant. Puis, comme il souriait, elle lui sourit en retour' doucement; s'en sans rendre compte, les couleurs lui revenaient ; on eût dit qu'observant une flamme elle en avait reçu quelque reflet.

— Comme il est beau ! dit-elle.

Faut-il, pensais-je, que le péché ait ses compensations comme le chagrin, cette chose sainte? ce jouet de la femme qui s'appelle l'enfant m'empêchera-t-il de flétrir le vice ? Je m'efforçai de rester froide en répondant :

— L'enfant est assez beau. Si les mains de sa mère sont pures, elles peuvent se réjouir de serrer ce trésor. Sinon, elles feraient mieux de s'appuyer sur l'autel incandescent où l'on immolait les agneaux que de toucher les boucles sacrées d'un enfant comme celui-là.

Elle plongea ses doigts dans ces cheveux frisés comme une accusée qui ne redouterait pas l'épreuve du feu.

— O non chéri ! les plus impurs des hommes reprenaient courage, autrefois, pour s'approcher de Dieu, par le moyen de ces agneaux auxquels tu ressembles. Toi. tu ne peux même m'obtenir un peu de pitié et quelques bonnes paroles !

— Marian, dis-je, grave et triste, le prêtre qui volail


un agneau pour le sacrifier n'en était pas moins un voleur. Dieu lui-même a bordé de barrières légales le sentier de l'amour afin d'en exclure la licence. Si une femme dérobe un enfant en passant par-dessus cette haie, elle n'est plus une mère, mais une voleuse. Elle a beau couvrir de baisers cet orphelin, elle ne pourra l'empêcher de sentir plus tard la privation d'un pur foyer, d'un cœur pur où s'appuyer, d'un souvenir pur où se réfugier lorsque le monde lui paraîtra mauvais et qu'il cherchera en vain des exemples de vertu.

— Oh ! fit-elle avec un sourire à la fois patient et amer, il en sera ce qu'il pourra. L'enfant ne sera pas beaucoup plus malheureux sans père que je ne le fus ayant le mien. Il dira peut-être que sa mère était la créature la plus triste du monde, tellement qu'à la voir les meilleure cœurs devenaient presque cruels, mais il ne dira pas que j'ai vécu dans le vice et la rébellion contre la loi de Dieu. J'ai volé mon enfant, dites-vous? Ma fleur vivante! ma seule joie terrestre, mon amour, mon trésor !....

Elle saisit le petit être dans ses bras, éclata en sanglots, l'inonda de larmes, tandis que lui, croyant à un jeu, raidissait ses petites jambes, agitait ses bras comme des ailes et riait avec des gazouillements de joie.

— Il est à moi! criait-elle, à moi !... mon droit est aussi sacré que celui de n'importe quelle mère, joyeuse et fière, dont le nourrisson mord l'anneau de mariage pour percer ses dents. Si elle en appelle à la loi, moi aussi. Je revendique mon droit maternel au nom de.çette loi suprême de nos jours, celle qui jette les pauvres et les faibles sur le pavé, où le vice piétine sur eux impunément, où le dégoût des gens vertueux les poursuit à jamais... Je n'ai point volé cet enfant — je l'ai trouvé.


— Vous l'avez trouvé, Marian!

— Oui, là où j'ai trouvé ma honte, dans le ruisseau Qu'avez-vous à dire à cela, vous, les heureux, qui vivez l'abri de tout danger, et qui ne vous étiez point avisé jusqu'ici de me contester mon droit au malheur? Savez vous ce que c'est pour une pauvre fille que de se trouve; renversée dans le fossé par le sabot de bœufs en fureur à demi-morte, entièrement mutilée, et de s'apercevoir er revenant à elle qu'une pièce d'or a été incorporée à 81 chair? Et quand une personne ou plutôt Dieu, carie: créatures ne sont pas aussi bonnes —vient dire : — C'es mo' qui avais jeté là cette pièce, garde-la en dédomma gement de ce que tu as perdu, — vous la montrez al doigt, tous, comme une misérable, vous jetez les haut! cris : « Voyez-vous l'impudente !... » 0 ma fleur! mor chéri ! j'oublie que je t'ai dans mes bras, je me mets er colère contre le monde, et je t'effraie, et je te fais pleurer ! Oh! que c'est mal, n'est-ce pas? oh! la mauvaise mère!...

— Vous vous trompez, Marian, interrompisse ; si je ne vous aimais pas, je ne serais point ici.

— Hélas ! vous êtes très bonne, mais je voudrais que vous ne fussiez pas venue me mettre dans cet élat et effrayer l 'enfant. C'est malsain pour ces joyeux petits êtres de se voir arrosés si tôt par nos larmes. Et puis, qui sait ? il m aimera peut-être moins qu'avant de m'a\ oir vue fâchée. On est laid quand on se fâche. Il a les veux d 'un ange, mais il ne voit pas à une aussi grands profondeur. J'ai toujours gardé en sa présence une espèce de sourire pour lui plaire, ain'i qu'on transplante une fleur du jardin dans un vase pour faire croire qu elle y a poussé. Regarde-moi ! mon trésor, ma fleur-chérie !


voici revenue la figure quetu aimes !... Il rit de nouveau, il m'aime : — ah ! miss Leigh, vous êtes grande et pure ; mais fussiez-vous plus pure encore, eussiez-vous foulé de vos pieds la Jérusalem céleste en relevant les plis de vos vêtements- blancs de façon à éviter jusqu'à l'apparence d'une petite tache,— ce n'est pas- vous que l'enfant choisirait, c'est moi, — c'est à moi qu'il s'attacherait, moi, la pauvre Marian perdue, qu'il préférerait ! vous auriez beau lui tendre les bras, il résisterait en criant, comme nous faisons quand Dieu nous dit qu'il est temps de mourir et d'aller plus haut. Laissez-nous donc. Nous sommes heureux ensemble. ILne me repousse pas, lui, il est satisfait de m'avoir, — et je n'ai besoin de; nul autre que de lui.

— Si douce pour lui, vous-êtes-bien dure' envers, les autres ! m'écriai-je, d'autant plus: irritée: que je me sentais émue malgré: moi.. Vous: vous faites un siège commode de votre faute, pour y pratiquer des vertus faciles. Je croyais que l'enfant était donné à la, femme pour la sanctifier, pour lui conférer une mission à la face du ciel et la rendre capable d'en faire retrouver le chemin aux âmes. Celle que sa dignité de mère ne rend pas meilleure n'est pas une véritable mère, quand même elle fanerait les joues de son enfant à, force de baisers comme nous tuons les rose».

— Le tuer ! 0 Christ ! s'écria-t-elle avec un regard désespéré qui allait de son enfant à moi ; — qu'avez-vous donc tous dans l'âme contre moi ? Me croyez-vous si.-v-ile ? Dieu me connaît. Il m'a confié l'enfant. Me croyez-vous vraiment mauvaise ?

— Je vous crois complaisante pour la, faute commise à-cause du profit que vous en retirez. Ceci est-plus mal


que le reste, Marian. Lorsque vous avez quitté un noble cœur pour prendre la main d 'un séducteur...

Qu'avez-vous dit ?... Et, se redressant de toute sa hauteur, étendant son enfant à langueur de bras comme une oriflamme qu'elle eût opposée triomphalement à une armée de reproches, elle continua : - Par la tête et les boucles de mon enfant, par ces yeux purs en face desquels aucune femme n oserait mentir, je jure que si je quittai Romney ce fut pour alléger son cœur, et que le chagrin seul remplit alors le mien. Aucune vierge plus pure ne marcha vers un but plus triste, aucune matrone ne se souvient avec une âme plus chaste de sa jeunesse. J'ai toute ma raison. Si en parlant ainsi je mentais, si, souillée dans ma volonté, entraînée à tromper par une passion coupable, j osais associer cet ange à mon parjure, pensez-vous que Dieu ne me foudroierait pas à l instant même ? Par cela seul que je parle, Dieu me justifie. Vous me croyez donc « séduite *? — c est votre mot. Est-ce qu'en France les loups séduisent un faon égaré ? est-ce que les aigles qui ont enlevé un agneau dans leurs serres le séduisent pour en faire une carcasse ? Il en a été de même pour moi. Je n'ai jamais été séduite, comme vous le pensez, mais assassinée.

Epuisée, elle reprit haleine avec un soupir d'agonisante ; tandis que son enfant glissait de ses bras sur son sein. Toute la lumière de son visage s'abaissa sur lui, comme une torche qui s'éteint en tombant. Elle. tomba elle-même sur son lit et s'y assit.

J'étais subjuguée, convaincue. Avec une tendresse passionnée, je m'attachai à elle ; je baisai ses yeux et ses cheveux, je la couvris de larmes :

— J'ai eu tort, ma douce, sainte Marian! Mais main-


tenant, malgré mes jugements sévères, je vais répéter votre serment : par cet enfant, je jure que ma conscience estime sa mère innocente, comme Dieu qui tient ouvert le livre du jugement. Au milieu de la nuit la plus sombre, la lune se cache quelque part dans le ciel pour se montrer plus tard dans toute sa pureté ; aussi sûrement yotre blancheur sera prouvée malgré les faits les plus noirs. Mais pardon ! pardon, Marian ! Souriez un peu, pour votre fils sinon pour moi.

Sa pauvre lèvre essaya un sourire et reprit son expression désolée. Puis, presque sans remuer — une statue parlerait ainsi — elle continua :

— Je suis heureuse, très heureuse de votre déclaration.

Je souffrirais si vous me mettiez au rang des filles perdues, ou même de celles qui pour porter un nom moins déshonorant, n'en sont pas moins indignes d'être mères. Mais ne me croyez pas au niveau de votre amitié ; je ne l'ai jamais été, vous savez — maintenant je suis pire : car ce monde, où vous vivez, en a agi avec moi comme la mer impitoyable avec la pierre qu'elle ronge et dont elle finit par changer la forme. J'ai vu une plage où toutes les variétés de madrépores étaient devenues des galets de forme semblable. De même, cette petite pierre nommée Marian Erle, ramassée par vous et un autre, par l'un et l'autre rejetée, a été saisie, rongée, torturée, par l'infatigable Océan, entièrement brisée et transformée. La mort est un changement, et je vous l'ai déjà dit, Marian a été assassinée, Marian est morte. Quand les-gens sont morts, que peut-on faire pour eux ? si l'on est pieux, chanter une hymme et s'en aller ; ou si l'on est tendre, soupirer et s'en aller, — mais de toutes façons s'en aller ! et permettre à l'herbe qui pousse d'élever


une barrière entre eux et les vivanls. Laissez-moi donc, laissez-moi reposer en paix. Je suis morte, ]e vous le répète. -Si pour empêcher l'enfant de mourir également, la mère, en moi, a survécu, c'est un miracle de Dieu : je ne éuîs plus qu'une mère. Pour mon fils seulement, j 'ai chaud ou froid, j'ai faim ou j'ai peur, je pense encore aux fleurs ou au soleil, pour lui seul. Je vous en prie, ne me traitez donc pas comme si j'étais en vie. Quand vous transperceriez mon cœur d'une aiguille, je crois que je ne le sentirais pas. En voulez-vous une preuve? au marché, tout à l'heure, vous m'avez promis de me parler... d'un ami, qui, il y a bien longtemps, prit à mon égard la place de Dieu — du Père, non du Juge — et dont je me suis détournée comme tous nous nous détournons de Dieu. Vous pensiez me trouver désireuse d'entendre de ses nouvelles? Voilà une demi-heure que nous parlons de l'enfant et de moi, et je ne vous ai pas posé une seule question au sujet de cet ami. 11 est triste, m'avez-vous dit — malade, peut-être? qu'importe à Marian? Une autre aurait rampé à vos pieds pour implorer de vous quelques-paroles. Un animal quelconque, un chien, un chat affamé auquel il aurait donné du lait, se montrerait moins -ingr-at,, n'est-ce pas ? Ce qui vous explique cela, c'est que je suis morte. ,)j Pauvre, pauvre fille ! elle parlait en secouant la tête, blanche et calme comme le givre quand le temps est trop froid pour qu'il pleuve, et cependant avec une expression si vivante, que je ne pus m'empêcher de la prendre dans mes bras et de caresser son visage triste. Je lui racontai comment Romney l'avait cherchée, cruellement atteint par sa disparition, comment, le cœur brisé, il avait, pendant un temps, tiré un voile sur le h V


monde, et croyait en avoir fini avec la vie. Puis, je m'arrêtai : la voyant haletante, anxieuse d'en savoir davantage, je sentis toute la honte d'un chagrin'qui a trouvé des compensations ; je me mis à choisir'mes mots avec soin, —j'avançai avec précaution sur les pierres glissantes de ce gué difficile... Elle devina.

— Je sais, dit-elle, je comprends, — dans toute mélodie une note remplace la précédente, et lady Waldemar qu'il aimait tant...

— Qu'il aimait! m'écriai-je. Expliquez-vous.

— Je veux bien, répondit Marian. Mais puisque nous en sommes aux serments, promettez-moi qu'il n'apprendra jamais dans quel piège abominable est tombée la malheureuse àlaquelle, bien qu'indigne, il voulutdonner son nom. Je le connais : lui qui prend à cœur le chagrin ♦du premier venu, il ne pourrait bannir le mien de sa pensée comme je le voudrais en désirant son bonheur. Il le peut à présent, me croyant perverse et ingrate, — mais s'il savait... Ah ! le sort cruel qui a été mon partage me clouerait à jamais devant ses yeux comme ces pauvres oiseaux que les chasseurs fixent les ailes étendues, .au-dessus de leur foyer, pour gâter le dîner des gens ,au cœur tendre que le hasard amènera chez eux. Puisque votre Marian est morte, ne la mettez pas en vue. Creusez plutôt une fosse, et enterrez-la sans sonner de glas.

Je répondis le plus gaiement possible avec des larmes dans la voix :

— Non, nous ne sonnerons pas de glas, mais des cloches de réjouissance, parce que, morte ou vivante, nous l'avons retrouvée.

I Elle secoua la tête sans répondre, puis, d'une voix

I: H


basse et calme elle commença son récit : ainsi parlerait un être parvenu sur le rivage d'un autre monde en racontant son existence antérieure, sans que ni colère ni honte eût la puissance de l'émouvoir. Elle avait aimé à genoux, comme d autres prient, plus parfaitement absorbée qu'eux dans son adoration. Elle se sentait à Romney au même titre qu'une esclave, un tabouret où il pourrait poser ses pieds, une coupe qu'il remplirait à son gré de vin ou de vinaigre et qui attendrait, à la portée de sa main, le bon plaisir du maître : il lui semblait tout naturel qu'il y inscrivît son nom. Au reste je l'avais vue en ce temps-là, j'avais pu remarquer que cet amour était devenu toute sa vie, pareil à ces lumignons que les ménagères posent à la surface de l'huile et qui se consument tout entiers dans l'espace d'une nuit.

Faire le bien étant l'essence môme de sa vie, elle ne supposait pas qu'il fallût autre chose pour le rendre joyeux. Elle ne s'était jamais demandé s'il était heureux du moment qu'il la rendait heureuse, ni s'il l'aimait, puisqu'elle l'aimait tant. Qui songerait à demander si le soleil est lumineux voyant la lumière qu'il répand, qui oserait mettre en doute la félicité de Dieu ? Elle s'avouait coupable d'avoir accepté comme incontestable ce dont elle aurait dû s'assurer d'abord, mais de cela seulement. Qu'espérer d'une créature comme moi? dit-elle. Votre chevreau favori, laissé en liberté dans un beau jardin, malgré son attachement et sa gentillesse, sautera dans les plates-bandes, cassera vos tulipes, broutera les bourgeons de vos massifs ; il serait surprenant que la petite bête fit moins de dégâts : un jardin n'est point un endroit convenable pour des chevreaux.

./. - Au contact des amies bienveillantes amenées par Rom-


ney, elle avait senti combien elle était déplacée, elle aussi, dans cet Eden délicieux : comme le chevreau inintelligent, elle nuisait à l'objet de sa plus tendre affection. Une telle pensée est faite pour rendre une femme folle (c'est sa supériorité sur l'animal) ; il est affreux pour elle de se dire que son amour peut devenir mortel à l'ami auquel elle sacrifierait sa vie, que ses bras, en se nouant autour d'un cou bien-aimé, l'entraîneront dans l'abîme, qu'en lui prodiguant son âme elle attire sur lui la perdition.

— Vous demandez qui avait remué ces pensées en moi? Oh ! ce n'est personne, personne, vous dis-je. La lumière brille et nous y voyons, mais si nos yeux n'étaient ouverts, toute la lumière du monde ne pourrait nous éclairer. De même, si Marian y a vu clair à la fin, c'est que la faculté de voir était en elle ; sans cela lady Waldemar eût parlé en vain.

— Ah! m'écriai-je, elle a parlé!... les pressentiments de mon cœur ne m'avaient donc point trompée !

— Parla-t-elle ? dit Marian rêveuse, ou se fit-elle seulement comprendre par un signe, par un jeu de physionomie ; était-ce dans son regard qui m'impressionnait, ou dans les plis de sa robe, comme un parfum de romarin qu'un mouvement répand dans l'air à l'insu de tout le monde, qui pourra le dire ?... Une chose est certaine : du moment où cette femme gracieuse est venue me voir pour la première fois, j'ai vu les choses sous un jour différent et cessé de mettre ma confiance en cet abri sous lequel toutes mes espérances s'étaient blotties. Mon cœur agité allait et venait, battant des ailes comme les oiseaux avant l'orage, sans connaître la cause de son effroi. Et cependant, la dame revenait bien plus souvent


que ne le pensait mister Leigh ; elle me défendait de lui parler de ses visites, parce qu'elle avait du plaisir à me témoigner ainsi son amitié en cachette ; elle était bonne, lady Waldemar ! Et chaque fois elle apportait un peu plus de lumière avec elle, et chaque fois cette lumière rendait mon chagrin plus évident... Mais quoi! nous ne la blâmerons pas pour cela, il en serait de même si un ange entrait chez nous : sa pureté prouverait notre imperfection. Et chaque fois elle me semblait plus belle et sa voix plus mélodieuse; et enfin, de même que les gens émus par une musique ravissante se mettent à pleurer, j'éclatai en sanglots devant elle, je lui demandai conseil : mon bonheur m'avait-il induite en erreur? voulait-elle me remettre dans la bonne voie? Placée par sa naissance et sa sagesse au-dessus des plaines que je n'avais jamais dépassées, elle pouvait juger de la situation, savoir si j'étais capable décroître sur les hauteurs, si une pauvre herbe de mon espèce suffirait à apaiser la faim de Romney Leigh, ou si le repas devait lui sembler maigre ou 'si même il ne risquait pas de mourir d'inanition? Elle m'entoura de ses bras généreux, ce qui me fit rêver une seconde au bonheur d'avoir une vraie mère, mais lorsque Je relevai les yeux, son visage me parut rajeuni, et la jeunesse,est trop brillante pour n'avoir pas quelque chose de dur : chez elle la beauté triomphe de la bonté.

« Biei. que très-bonne, lady Waldemar me blessa, comme vous blesse le soleil quand il brille'sur vos paupières et vous réveille avec un mal de tête. Et bientôt la clarté fut assez vive pour me meurtrir aussi le cœur. Elle me dit la vérité que je lui avais demandée, c'était ma faute; elle me dit que Romney, le voulût-il, ne pou-


vait m'aimer d'amour : il y a des sangs qui coulent ensemble comme certaines rivières sans pouvoir se mêler jamais. Il voulait m'épouser afin de s'allier à ma classe, mettre en pratique une théorie inconsidérée ; une fois marié, un homme aussi juste et aussi bon ne pourrait faire autrement que de rendre ma vie facile et douce ; il me donnerait des serviteurs, des bijoux, toutes mes fleurs préférées, de belles robes de soie tout le long de l'année... Je l'arrêtai : - Voilà pour moi, mais.lui?-P* Elle hésita ; la vérité devenait difficile à dire: Evidemment ^ un homme comme Romney Leigh avait besoin d'une femme qui fût plus à sa hauteur. S'il lui fallait, jour après jour, se baisser pour ramasser de la sympathie, . des opinions, des pensées, et pour cet échange de propos qui aide un homme à vivre, son lot élait dur. On ' n'achète pas, en guise de canne, un jonc qui vous arrive au .genou. Il serait amer pour lui de se voir condamné à ne jamais goûter cette joie parfaite des couples bien assortis, où les deux individualités se fondent dans le bonheur des impressions partagées. Je demandai si la volonté sérieuse, l'amour dévoué, joints à ma jeunesse s ne pourraient m'élever jusqu'à son niveau, comme deux bras vigoureux élèvent un enfant jusqu'au fruit qu'il convoite. —Je crains que non, medit-elle en soupirant profondément. Vous avez beau, à force de soins, faire d'un œilletsauvage une plante de jardin, vous ne sauriez le transformer en héliotrope : l'espèce reste. Puis vint la vérité plus cruelle : Romney Leigh, si téméraire quand ^il s'agit de franchir les palissades, si brave quand la ■ conscience parle^wsi prompt au martyre, saurait-sans

! aucun doute souffrir avec fermeté, mais n'en souffrirait pas moins Sûrement et amèrement, en voyant ses pairs


lui tourner le dos à cause d'un mariage honteux, fair de lui le but de leurs sarcasmes. — J'essayai d'insinué que nous lui faisions tort par nos craintes. — Et si, dis-je ces choses ne parviennent pas plus à l'émouvoir ql1 les chevaux piaffant dans la rue ne peuvent éclabousse une reine assise dans les appartements de son palais?.. J'eus un instant d'espoir, mais lady Waldemar me ferm cette issue par l'observation suivante et très sage : 1 cœur tendre qui le rendait si bon envers une classe inft rieure, ne pourrait manquer de le rendre sensible a jugement d'un milieu plus élevé.

— Hélas !... hélas !... dit Marian en berçant doucemen le joli bébé presque endormi dont les paupières s'a baissaient lentement sur ses yeux bleus ; elle me rendi la chose claire, trop claire, — je vis tout. Gommer aurais-je distingué mon chemin, sans la lumière apporté par lady Waldemar, la généreuse dame qui, voyar. mon hésitation, aurait mis le feu à sa propre maiso pour m'en faire un flambeau! Elle pencha sur moi se yeux froids, anéantissant ma volonté. Elle me parla ter drement (comme les gens qui s'approchent des malade pour leur annoncer qu'ils vont mourir), elle me dit qu Romney Leigh l'avait aimée précédemment ; elle l'aimai de son côté, elle pouvait l'avouer aujourd'hui, mais son insu ; quelque chose était venu se mettre entre eux obstacle aussi léger qu'une toile d'araignée, mais suf fisant à intercepter le jour. L'orgueil de l'homme, celu de la femme, — lequel est le plus grand ? — s'opposen également à l'enlèvement des toiles d'araignée. Ils étaien restés amis ; du moins, ils ne paraissaient être rien d plus, car Romney s'était lié les mains et ne pouvai s'affranchir... Quant à elle, pour rien au monde elle n


voudrait faire une tache — fût-ce de la grandeur d'une larme — sur mon contrat de mariage ; je me trouvais entre son cœur et le ciel, mais elle m'aimait sincèrement.

Je ne sais si ma réponse fut un rire ou une imprécation. Je crois que j'écoutais en silence ; j'entendais tout, — j'entendais double ; — d'une part, le récit de Marian ; de l'autre, le serment de fidélité de Romney adressé à cette femme serpent, qui peut-être, à cette heure même, va être unie à lui à, l'église.

— Lady Waldemar parla encore, continua Marian, mais comme l'âme est transportée par la musique dans une région supérieure, la mienne allait des choses entendues aux choses souffertes. Ce fut plus tard que je pris ma résolution d'agir. Nous parlâmes durant des heures. A quoi bon ? la destinée allait s'accomplir, elle me paraissait évidente, inéluctable. Lady Waldemar, dans sa générosité, tenait néanmoins à épuiser lèsujet et multipliait les arguments dans son plaidoyer en ma faveur, mes intérêts étant en contradiction avec ceux de Romney — et pourtant elle ignorait la monstrueuse fin que devait avoir l'affaire, elle ne savait pas au devant de quelle mort j'allais marcher.

Je pensai : peut-être, en cet instant, glisse-t-il l'an-, neau au doigt de cette femme!... Elle reprit :

— Lady Waldemar ne pouvant réussir à me convaincre comme elle l'espérait, tira le meilleur parti possible de mes hésitations, rassembla mes désirs confus et a\éc sa grande bienveillance me suggéra une conclusion. Je pensais pouvoir respirer plus librement loin de l'Angleterre, en m'en arrachant sans réflexion et sans adieux, en abattant d'un coup la seule branche fleurie de ma


vie pleine- d'épines. Elle me promit, gracieusement de pourvoir à mes besoins, de m'envoyer sans délai aux colonies sous bonne escorte,- de me confier à une ancienne femme de chambre qui avait l'expérience de la vie et désirait elle-même aller chercher fortune en Australie. Je remerciai lady Waldemar comme les mourants remercient l'ami de:' la dernière heure qui arrange leur oreiller ; c'est peu; de chose, c'est pourtant tout ce dont ils. sont capables, que, d'attendre la mort sur un lit bien uni. Ce fut donc convenu ; dès lors, chaque jour, la femme en question vint me voir.

La pauvre fille s'arrêta, — se redressa et me regarda . fixement, les yeux- dilatés parl'horreur, comme si j'avais été un fantôme. J,'étais, peut-être bien aussi blanche qu'un fantôme.

— Dieu fait-il vraiment toutes sortes de créatures ? ou bien le; diable les couvr,,e-t-il de sa bave au point que nous en venons à nous-demander si, leur Créateur est aussi puissant que celui qui les défigure ? Je ne pus jamais m'habituer à la physionomie, à la voix, aux manières de cette femme ; le contact de sa main me faisait frissonner; et quand elle m'adressait un mot affectueux, je tremblais, me croyant en butte à une haine cachée qui avait le pouvoir de me nuire. Chaque fois qu'elle venait, je sentais du froid dans mes veines, il me semblait qu'on marchait sur ma tombe. A la fin je m'en ouvris à ladv Waldemar, je lui demandai si l'on pouvait se fier à cette personne. Sur quoi la grande dame me caressa la joue avec, son rire- argentin (il faut être né pour le rire quand on y met tant de musique). — Folle enfant ! me dit-elle, votre esprit égaré cherche aux buissons des flocons de laine dans de, parages où les moutons ne grimpent pas.


Fiez-vous à moi ! — A demi rassurée, et indignée de pouvoir m'inquiéter de pareils détails au milieu de mon désespoir, je fis taire mes préoccupations.,

« Le reste est vite dit. J'obéis', j'écrivis: à Romney la lettre qui le délivrait de Marian et le laissait à son bonheur, je suivis ce guide fatal ! Ne disons rien de' lady Waldemar; je ne la blâme point; les grandes dames assises si haut ont beau vouloir regarder au-dessous d'elles, elles ne peuvent voir beaucoup plus bas que leurs petits pieds ; je pressentais, mais elle ne soupçonnait pas avec quelle fille du démon je descendais vers le fond du précipice dans un tourbillon d'écume infernale, si épais que nul cri de mon âme angoissée n'en pouvait traverser les vapeurs suffocantes pour appeler du secours. On dit qu'il y a du secours là-haut pour tous les cris de ce genre — mais quoi ! si l'on crie du fond de l'enfer, le ciel lui-même est sourd de ce côté.

« Une femme... écoutez-moi bien, une femme... pas un monstre, ses mamelles, faites pour allaiter des enfants, m'emporta, moi, une femme également, jeune, ignorante, ahurie par la douleur, les yeux abîmés par les larmes, incapable de distinguer les arbres et les champs qui semblaient courir des deux côtés de la voie ferrée ; elle m'emporta. anéantie, aveugle., demi morte., ne sachant ni pair quelle route; ni par queL bateau,. ni vers quelle destination, ni vers quel dénouement. C'est ainsi qu'on portes un caidavre ; qu'on lui fait franchir le seuil de la maison, la grille du jardin, le préau: où.s'ébattent les enfants, l'allée verte, —aîprès quoi on 1er dépose dans la fosse, où il doit dormir et se décomposer coter à côte ivec le corps qui sent mauvais depuis quatre jours.

... « Mais supposez qu'un être descende alll tombeau


avec son âme, qu'il y descende à demi mort, à dem t vivant, et se réveille à côté de la putréfaction, côte c côte 'avec le corps qui sent mauvais depuis quatre jours!.. \ Voilà la vérité, et voilà l'horreur de la chose, mis: Leigh.

c Vous comprenez, n'est-ce pas? Vous avez saisi? — Non, ne me regardez pas, mais comprenez ! Ce voyage confus, inconscient, exténuant, dont j'ignorais le terme Í mais qui m'éloignait de tout ce que j'aimais; le bateau à destination de Sydney... ou de la France, mais ei tous cas d'un pays étranger ; le mal de mer, les syncopes la tempête horrible, le rivage inconnu, la maisoi infâme, la nuit, ma faiblesse physique, mon anéantis. sement moral... avec tout cela leur coupe aux droguer maudites devenait bien inutile : ils l'apportèrent pour tant. L'enfer est prodigue de ses dons diabolique^, i chasse grandement avec une meute, il ne tue pas unr seule petite créature des bois qu'il n'excite contre elle5 cinquante gueules rouges et fumantes comme celle quJ s'ouvrit sur moi... je vous ai dit que je m'éveillai dans le sépulcre!... ^ e C'est assez, — c'est suffisamment clair ainsi. Nous ne pouvons, il est vrai, moi et les misérables de mon espèce, dire tous les outrages que nous avons subis sans choquer les gens heureux et décents. Il nous faut parler scrupuleusement à demi mots, usèr d'allusions et de rt ticences délicates pour raconter ce que nous avons pleinement éprouvé sans que nul songeât à s'en inquiéter. Passons donc. Seulement, je renouvelle mon serment sur la tête de cet enfant endormi : c'est la violence, non la séduction, qui m'a perdue... Je lui avais dit que je


serais perdue. Quand nos mères nous trahissent, comment nous sauverions-nous? Cela est fatal.

« Et vous appelez cela être perdue? Le lendemain me trouva gisant sur le sol, divaguant et délirant, me demandant ce qui se passait dans les cieux pour que le soleil osât briller alors que Dieu lui-même était certainement aboli.

« J'avais perdu la raison. Combien de semaines cela dura-t-il? Je n'en sais rien, — bien des semaines. Je crois qu'ils me laissèrent aller tout de suite, tant mes yeux leur firent peur. Les enfants lâchent ainsi un pauvre chien après l'avoir torturé. Je parcourus les routes et les villages, de grandes étendues de pays inconnus, sillonnées en tous sens par de longues lignes de peupliers, où je croyais voir, dans ma folie, des mains diaboliques envoyées par l'enfer pour me rattraper. Chaque Christ de carrefour, pendu à sa croix, les plaies saignantes, me semblait agiter ses clous avec colère, descendre de son gibet, me poursuivre à travers les vignes basses et les blés vertsen criant : « Saisissez cette fille ! elle n'est plus au nombre des miens désormais... » —Puis, je me rendis compte que les paysans charitables me donnaient du pain, me permettaient de dormir dans la paille ; deux fois, au départ, ils m'attachèrent autour du cou l'image de Marie ; — comme elle me semblaitlourde ! aussi lourde qu'une pierre : une femme a été étranglée par un moindre poids. Je la jetai dans un fossé pour la mettre à l'abri de ma souillure, et respirer plus à l'aise Je n'avais pas besoin d'une telle sauvegarde ; les hommes les plus brutaux s'arrêtaient au milieu de leurs insultes quand ils avaient vu ma figure; je devais avoir une expression terrible.


« Et je vécus ainsi : les semaines passèrent ; je vécus C'était revivre mon ancienne vie vagabonde, mais comme en rêve cette fois et hantée par un cauchemar pro digieux qui, cependant, prit fin; mon cerveau recouvr; son équilibre. Un soir, je me trouvai assise au bord <1 la route, moi, Marian Erle, seule, ruinée, en face d'ut soleil couchant très bas sur la plaine, qui me semblai être la'nn de tout : il me faisait l'effet d'une énorm pierre rouge scellée sur mon sépulcre et que les ange n'avaient pas la force de rouler ailleurs. »


VII

« Le motif de cette femme ? Trouve-t-on des racines aux chardons? Le sol où ils poussent est une argile molle et facile à explorer. Elle détenait l'argent que lady WaSU demar lui avait confié pour le voyage en Australie ; afin de pouvoir y puiser des deux mains, et le faire sonner pour son usage sans être dérangée, elle m'avait traitée éomme l'eût fait ma mère après tout et s'était débarrassée de moi par une damnable tromperie.

« Laissons cela. Il y a des chardons partout, mais l'herbe verte est plus commune encore ; le bleu du ciel est plus grand, que le nuage. La femme d'un meunier de Clichy me prit chez elle et exerça envers moi sa compassion ; — elle me rendit calme et raisonnablement triste. Elle me trouva à Paris urie place de domestique où j'essayai de me reprendre à la vie que j'avais d'abord . rejetée; je restai aussi tranquille qu'un âne rossé, qui, tombé sous le poids d'un chargement trop lourd, se re. lève pour se laisser charger d'un nouveau fardeau.

• « Quelques mois s'écoulèrent ainsi. Ma maîtresse, jeune et légère, me montrait de l'indulgence, moins pàt bonté que parce qu'elle menait elle-même une vie facile entre son amant t et son miroir, plus flatteurs i 'ùii que


l'autre. Elle se sentait tout le jour trop jolie et trop contente pour prendre la peine de se fâcher. Mais parfois, quand je m'agenouillais pour attacher son soulier, elle me donnait une petite tape avec son pied mince encore frémissant de la danse et me disait -■ « Fi ! la vilaine figure pâle! Les filles anglaises sont-elles toutes graves et silencieuses ? tranquilles comme un livre de messe, tristes comme le carême, avec la pâleur de la première communion sur des joues qui sont bien loin de ce temps là? Sois donc gaie, petite sotte! » Sur quoi elle disparaissait, comme une fée, dans un éclat de rire.

« Une heure vint où les choses allèrent autrement. Elle ne parla pas d'abord, mais fronça les sourcils ; ses yem me considéraient comme une vipère qu'elle eût tenu( entre des pincettes, assez loin d'elle pour ne pas risquei de la toucher, assez près pour en observer les contorsions. Puis, à la fin, elle me dit : — Ecoute, Marian, ai nom de la sainte Vierge, tu n'es pas une honnête fille, quoique assez ennuyeuse à la vérité pour faire une vingtaine de saintes. Je crois que tu te moques de moi et d( mamaison. Avoue que tu seras mère dans quelque temps, masque de vertu !

« Que pouvais-je répondre? C'était un trait de lumière, Avait-elle dit vrai ? Je n'aurais jamais pensé à cela ! C'é, tait donc là ce que signifiaient ces maux de tête dont je souffrais jusqu'à l'engourdissement, cette sensation dt froid, ces palpitations qui, en prouvant ma vie, me conduisaient par intervalles tout près de la mort ? tous ces déluges de larmes jaillissant de mon cœur trop plein était- ce donc cela? Se pouvait-il que Dieu fît des mères de telles victimes, et mît de pareils amen à des actions aussi hideuses? Pourquoi pas? Il fait pousser sur d e


laines tombes des violettes qui fleurissent au printemps. Et moi, je pouvais devenir mère?... J'espère que ma joie ne fut pas coupable. Je me misa pleurer et à rire comme une insensée. — Confesse-le donc ! répétait ma maîtresse. Mais qu'avais-je à confesser, excepté la cruauté des hommes, et l'outrage que j'avais subi ; excepté ce mélange d'angoisse et d'extase, de honte et de gloire ? Cette femme au cœur léger était incapable de me comprendre : la gaine d'un gland contiendrait plutôt l'Océan. — Bien ! s'écria-t-elle ; fille et mère, elle rit ! Quelle impudence. Sortez de ma maison, créature éhontée, allez courir le pays. Je m'étonne que vous ayez eu l'audace de me regarder en face, avec un aussi honteux secret.

« Alors je roulai mes hardes et je m'en allai, abîmée dans mes sanglots, secouée des pieds à la tête par une crise de nerfs; toute chancelante, je franchis la porte. Elle ne m'avait pas même demandé où je comptais passer la nuit. C'était naturel : je pouvais aussi bien aller dormir sous la Seine, avec d'autres de mon espèce, c'est un lit préparé pour nous. Mais toute femme, pourvue d'un cœur de femme, eût pensé à l'enfant qui devait naître et se fût préoccupée de procurer au petit être innocent un logis plus chaud que ces sinistres égouts. »

J'interrompis Marian.

— Celte femme, pourtant, n'était pas irréprochable elle-même, et menait, à ce que j'ai compris, une vie assez scandaleuse.

— Oui, mais l'or et la farine ne se pèsent pas. de la même manière, — on me l'avait enseigné à l'école ! dit Marian.

— Oh ! quel triste monde ! m'écriai-je, et qn il serait ridicule s'il était moins lamentable... Voilà bien comme


sont ces femmes légères qui font du vice l'agent de leur luxe : toujours dures envers leurs sœurs dont la vertu a reçu un accroc ; la leur, cependant, est si bien reprisée et rapiécée par la perfidie, que, vu de l'autre côté de la rue, sur un balcon, ou dans un landau, ce haillon fait l'effet d'une étoffe superbe. Pour ma part, j'aimerais mieux respirer les émanations d'une maison dedébauche, que de toucher ces femmes-là du bout du doigt ! Elles se placent, par leurs mensonges, bien au-dessus des prostituées, et paraissent meilleures parce qu'elles sont pires. Le diable est d'autant plus diabolique qu'il se fait plus respectable! Mais revenons à vous, Marian, et à votre hisloire.

— Tout le reste est ici, dit-elle en désignant l'enfant. Je trouvai un atelier dont la maîtresse me traita avec bonté et me permit de coudre tranquillement au milieu de ses ouvrières. Je ne pouvais rien désirer de meilleur que de tirer l'aiguille pour lui, du matin au soir et une partie de la nuit. Je vécus donc pour mon enfant et voilà comment il vit, et voilà comment je sais, à cette heure, qu'il y a encore un Dieu.

Elle eut en finissant un sourire qui allait au delà de ce monde et toute mon âme prit parti pour elle contre les réputations, les vertus, les gloires mondaines.

— Viens, ma sœur, lui dis-je, viens vivre près de moi et me faire du bien. Tu m'appartiens désormais. Ma vie est solitaire, comme la tienne ; cet enfant est à moiti-é orphelin.Viens, nous serons uneamie l'une pour l'autre, et pour lui, deux mères lui tiendront lieu d'un père. Je vais dans le midi; j'ai de la place à mon foyer toscan, tu y vivras comme une sainte avec ton enfant, tu seras la madone de mon oratoire, je t'entourerai des

# 1 V' 1


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It cierges de mon amour; je me signérai sous ton doux. i regard qui m'empêchera de me mêler au monde et à ses a vanités; — ainsi, graves et calmes, nous nous' sanctifie., n rons ensemble pour nous préparer à la véritable vie. 3 >1 Elle me regarda sans répondre ; elle ,ne parla ni de son indignité, ni de sa gratitude ; elle se contenta de v prendre l'enfant endormi qu'elle offrit à m,es caresses comme pour m'exprimer à la fois sa reconnaissance et sa confiance.

» C'est ainsi que je l'ai emmenée avec moi. Elle dort prè'g de moi maintenant ; j'ehtends à travers la porte la douce respiration de l'enfant. Demain, à l'aube,, nous partons ensemble pour l'Italie, mon Italie ! 0 Romney Leigh 1 * j'ai à payer tes dettes, je m'acquitterai loyalement à ta place...

* Mais s'il n'est pas bien difficile de payer tes dettes, il est presque impossible de racheter ta vie, vendue à une f harpie. La tête me fait mal. Je ne puis discerner ma H route dans cette obscurité. Je ne puis même ramper ni t marcher à tâtons comme il convient aux voyageurs er' ¡ rants à travers la nuit, à cause de ces vêtements de r femme qui entravent mes mouvements. Un homme pour.. % raitse tirer d'affaire... mais moi ! — Il aime cette femme

• .

1 vampire : irai-je lui écrire ce qui amènerait la rupture j de son mariage, la ruine de son repos ? — peut-être, au f fait, cela le troublerait-il il peics, et suffirait-il d'unè < main posée sur son bras, de quelques mots moitié dédain » gneux, moitié insinuants au sujet d'Aurora Leigh (ce ! joli poète), d'un regard où le sien serait pris, pour le rassénérer et provoquer un double éclat de rire, sem" blable à la vague joyeuse qui vient balayer! une plage ». mélancolique ..... pour amener un redoublement de ce

I


fatal amour. Et qui me répondra que le flot de la destinée n'a pas hâté les événements, que ce soir ma lettre n'arriverait pas trop tard comme une flèche qui atteint un homme déjà mort ? Irais-je dévoiler l'indignité de la nouvelle épouse pour rendre son mari fou ? Non, Lamie. Ferme les volets, barricade les portes, intercepte tous les rayons qui pourraient attirer l'attention sur ta peau de serpent ! Je ne laisserai pas échapper ton hideux secret pour torturer l'homme que j'aime, — je veux dire l'homme que j'aime... comme on aime un ami.

C'est étrange. Aujourd'hui, tandis que Marian me contait sa vie, faite pour captiver la plupart des auditeurs, j'écoutais surtout une voix qui n'était ni la sienne, ni celle de cette ennemie, ni celle d'un Dieu courroucé, mais la voix qui, il y a de longues années, résonna à mon oreille sous les arbres d'un jardin, et me dit, à moi aussi : Soyez ma femme, Aurora. J'ai senti mon cœur bondir sous un élan de passion silencieuse ; comme une neige dont les flocons, esprits mystérieux, iraient battre contre la porte impénétrable du ciel : a: Si j'avais été une femme comme Dieu a voulu les femmes, pour sauver l'homme par l'amour, par mon amour même j'aurais pu le sauver et faire pour le monde un poème plus beau que tous ceux dans lesquels j'ai échoué. Mais il m'a fallu échouer en tout, — le voilà perdu à présent, perdu grâce à moi! Et c'est ma faute si sa maison est désolée à cette heure par un vent venu de l'enfer, qui va glacer son foyer et faire craquer ses boiseries avec un gémissement de pèche et de désespoir. 0 Romney! ô mon Romney!... ô mor cousin et mon ami, — mon aide et mon bien-aimé, si j a vais voulu !...

Comme on pleure quand on est épuisé ! Si j'avais ur


témoin, il dirait quelque folie — il penserait que j'aime cet homme, peut-être, et me ferait rire de dédain. Les femmes, quand elles sont le plus fortes, restent aussi faibles dans leur chair que les hommes, quand ils sont le plus faibles et le plus vils, le sont dans leur âme : il est donc bien difficile pour elles de marcher du même pas. Autant y renoncer d'emblée, s'asseoir au bord du chemin et pleurer comme je le fais. Ces larmes — ces larmes ! pourquoi les versons-nous ? vaut-il la peine de le demander? est-ce toujours parce que nous avons gâté une vie, ou perdu un amour, ou manqué un monde? — ,Non, mais simplement que nous avons marché trop avant, ou que nous avons trop parlé, ou que le vent ne souffle plus du même côté. Et nous pleurons comme si tout en nous, corps et âme, allait se dissoudre en eau — comme ceci !

Pauvre assemblage de chiffons que nous sommes, pareilles à ces autres poupées de foire avec leurs jolies figures! Il me semble que j'aie en moi un homme qui méprise cette femme.

Pourtant, la vue d'une injustice ou d'une souffrance nous pousse toutes à y remédier, dussions-nous nous perdre nous-mêmes, et d'autant plus sûrement que nous nous exposons : voilà qui est féminin à n'en pas douter et qui vient d'un bon mouvement. C'était donc chez moi une impulsion naturelle que ce regret de n'être pas la femme de mon cousin pour lui éviter la' compagnie d'un démon. Nous sommes toutes ainsi ; c'est notre métier de femmes de subir des tourments afin qu'un autre vive à l'aise. La chevalerie est morte en ce qui concerne le sexe fort, mais les femmes resteront chevaliers jusqu'à la fin


du monde, et si Cervantès avait été Shakespeare il aurait fait de son Don une Bona.

Ainsi nous pleurons, jusqu'à ce quelles nuages étant épuisés, notre ciel redevienne bleu. r

Si, comme je viens de le dire, il y a en moi un homme, qu'il agisse, qu'il se montre, et ignore ce côté féminin de ma nature avec sa sensibilité exagérée et son impuissance. J'écrirai à Londres, je serai franche' — advienne que pourra. Il faut bien laisser au ciel le soin de pourvoir à quelque chose.

« Cher lord Howe, À

« Vous trouverez sur une autre feuille l'histoire de « Marian Erle. Vous verrez comment elle s'est fiée un 1 « jour à l'une de vos nobles amies et par quels moyens a pervers elle s'est vue entraînée vers une fin désastreuse: Il l'histoire est authentique. J'ai trouvé la pauvre fille ) « errante sur les quais de Paris, un enfant dans les bras, « abandonnée à une dure destinée. *

« Je fais appel à votre amitié. Si la femme, convaincue « d'en avoir ainsi agi avec cette malheureuse victime, « n'est pas à cette heure unie à Romney, je vous somme « de lui révéler les faits, de dénoncer cette femme. Dans « le cas contraire, taisez le tout comme on favorise par« fois l'évasion des meurtriers et dites simplement à Il mon cousin que Marian, retrouvée, vit auprès de moi, « en amie. Cette bonne nouvelle l'aidera à jouir de son « bonheur : dites-lui que je lui envoie ce cadeau de noce, « ce parfum pour calmer ses nerfs, ou guérir ses maux « de tête, s'il peut souffrir de quoi que ce soit dans ce « moment. f

« Comme les hommes oublient vite, pourtant ! Quelle


1

« tricherie au jeu les enrichirait mieux ? Expliquez-tnoi « cela : du trèfle d'abord — puis, tandis que vous regar« dez le trèfle, du pique ; c'est prodigieux. La foudre « frappe un individu, et quand nous pensons le trouver « mort et carbonisé, le voilà en train de .jouer du fla« geolet sous l'arbre foudroyé. Le crime, la honte et c toute leur horde ignoble piétinent le sol uni de ce « monde sang y laisser plus de traces que les vaches « volées par Apollon et dont il avait enveloppé les pieds « de feuillage afin d'amortir le bruit de leurs pas. Je « suis si triste, ce soir, si lasse et si triste, que j'en de** viens aigre : pardonnez-moi ! Être à la fois bas-bleu « et acariâtre, cela excéderait toute patience humaine « excepté la vôtre qui, je le sais, est infinie. Adieu 1 « Nous prenons demain le train d'Italie. Rappelez-moi « à lady Howe. Quoique loin, je serai près de vous par c le cœur et les bons vœux. »

Et maintenant, une autre feuille, sur laquelle mon cœur pourra se répandre librement.

« Lady Waldemar, je suis très contente de ne vous « avoir jamais aimée. Vous le saviez et me le rendiez : « vous m'auriez fait plus de mal en m'aimant qu'en me « détestant, bien que votre haine se montre peu-scrupu« leuse quand il s'agit de nuire, et peu soucieuse de « l'opinion. L'espace est entre nous. Je vous juge à dis« tance comme le portrait d'une inconnue qu'on est « libre d'apprécier avec une parfaite impartialité, de dé-r « clarer mauvais ou bon avec indifférence. Que m im- « porte? ai-je jamais noirci mes lèvres en vous nommant « mon amie, ou serré votre main avec tendresse? Non? | 4 grâce à Dieu ! Vous vous êtes montrée tellement vile « (je le prouverai tout à l'heure) que je suis bien aise »


« de n'avoir pas à ménager en vous une amie, à me dis. « culper par l'énumération de vos fautes, à m'excuse) « vis-à-vis d'âmes honnêtes qui pourraient reculer de« vant mon intimité à la pensée que vous en avez jou « avant elles. A cette heure, il est vrai, vous vous êtes c peut-être rapprochée de moi en devenant la femmt « de mon cousin : vous avez joué le jeu de Lucifer.ei « gagné l'étoile du matin, et la noble maison des Leigt « doit vous abriter désormais sous son toit solide. Moi « qui suis une Leigh par ma naissance, je ne puis mettn « le feu aux poutres par mes révélations même poui « consumer votre crime — ni percer le cœur de Rom, « ney, fût-ce pour atteindre votre poitrine à travers h a sienne, moi qui demeure sa cousine et son amie. Youi « êtes donc en sûreté. Il faut que vous croissiez ensembh « comme l'ivraie et le froment jusqu'au grand jour di c jugement de Dieu. Profitez du présent.

« Cachez cette lettre : qu'elle se taise ainsi que mo « sur le rôle joué par vous vis-à-vis de Marian Erle er « forçant son amour à creuser sa propre tombe dans et « joli jardin où verdoyait son espérance; que nul n< « sache dans quel repaire infâme vous l'avez expédiéi « sous l'escorte d'une créature de votre espèce ; com « ment elle en est sortie accablée sous le poids des ma « lédictions et complètement folle, pour errer pendan « des semaines sur la terre étrangère. A voir la pau\r< « innocente ainsi perdue, les démons mêmes auraien « frémi d'horreur devant cette souillure immérilée e « seraient cachés dans les coins les plus reculés d( « l'enfer.

c Mais vous, vous êtes une femme et vous avez plu

« d 'audace,. Vous ne reculeriez pas devant le pauvre i


« petit être que vous avez foulé aux pieds... Oui, ce t bébé de Marian, ce pauvre enfant sans père, vous ose« riez le regarder en face quand il se réveille en ouvrant « ses yeux merveilleux : vous ne sourcilleriez pas « même, qui sait ? vous ne redouteriez point d'y ren« contrer la vengeance de Dieu .' - cette vengeance « s'exercera un jour. Il rétablira la balance de la jus« tice, il élèvera jusqu'au ciel l'innocence et vous rabais« sera au niveau de Tophet. Pour moi, moins coura« geuse, ces yeux d'enfant m'ont fait prier, je l'avoue. * Ces yeux, levés vers le ciel, suffiront à appeler sur « vous les jugements de Dieu, sans que je m'en mêle.

« Ecoutez-moi bien. Si vous êtes la femme de Romney « Leigh (héritage auquel votre naissance ne vous don« nait aucun droit et pour lequel vous avez vendu votre « âme, ce mets empoisonné), je voua adjure d'être pour « lui une femme fidèle. Tenez son foyer chaud et sa « table nette, obéissez promptement à sa parole ; rédui« sez en poussière vos besoins méprisables et vos vils « désirs et que son talon les foule ; il n'en sentira pas « moins les dures aspérités du sol — car il a 'été écrit « jadis : tu n'attèleras pas le bœuf avec l'âne, le noble « avec l'ignoble.

« Vous jouerez votre rôle, en tant que les choses « mauvaises en peuvent jouer un bon. Je vous somme « de ne poinV le contrarier, de ne jamais insulter à sa « tristesse par votre gaîté, de ne jamais le contrecarrer « dans ses moments de vivacité. Sachez le tromper par « une apparence de sympathie : qu'il ne voie pas votre « visage de trop près de peur d'y découvrir son erreur. « Expiez vos mensonges par la nécessité de mentir tou« jours ; cela vous sera facile après tout : un million de


« mensonges additionnés à ceux déjà prononcés pour-K « raient à peine ajouler à la profondeur de votre dam-Bf « nation. 1

c Ainsi vous serez à l'abri de Marian et de moi-même

« notre souffle, aussi paisible que celui de cet enfant, n'ira c pas réveiller des braises dangereuses. — Mais si vouait? « manquez à vos devoirs sur un seul point, si vous trou- > « blez en quelque manière le repos et le bonheur de « Romney, nous parlons, et le bruit de la dernière trom« pette ne vous semblera pas plus terrible. Plus de « musique pour vos oreilles après cela; je connais Rom« ney; il vous repoussera comme n'ayant plus de part c avec lui, et tous les hommes l'approuveront, et les c: femmes, même les pires, même vos pareilles, relè« veront leurs robes pour ne pas vous frôler dans la rue. « Vous voilà abrite. Je suis '*jfj ^ i. * c. AURORA LEI(;H. »'|||

Ma lettre écrite, je me sentis satisfaite. Les cendres brûlantes qui consumaient mon sein étaient rejetées au dehors ! J'avais exprimé tout ce que recélait mon cœur, j'avais pleuré toutes mes larmes; j'étais froide et calme maintenant. Je passai dans la chambre voisine, j'entr'ouvris les rideaux du lit où Marian dormait avec son fils dans ses bras, se souriant l'un à l'autre comme deux innocences qui se complétaient. Impossible de voir là ni faute, ni honte, ni colère, ni chagrin. Je sentis qu'elle aussi avait parlé ce soir, mais ses paroles plus douces que les miennefc s'étaient adressées à Dieu — à Dieu qui se rit peut-être, du haut des cieux, de tout le bruit que je fais à cause d'elle. J'ai parlé de souillure? Jé 4iens Marian pour souillée ? Abaisse-toi davantage,


Aurora ! Demande aux anges la permission d'entrer humblement, en rampant sur tes genoux, dans ce cercle de pureté 'où ils ont enveloppé les enfants trouvés de la terre, les élus du ciel. :

| Le jour suivant, nous partions pour l'Italie, nous volions vers le sud dans des flots-de fumée. Le son des cloches célébrant le mariage de Romn«y me poursuivait ; — elles devaient sonner bien haut pour que le bruit en / vînt distinctement jusqu'à moi. Je n'étais pas bien; il me semblait être seule dans le clocher, entourée de cinu quante cloches folles de joie qui tintaient au-dessus, au> dessous, à côté de moi, sonnant à toute volée comme des * insensées qui riraient sans pouvoir s'arrêter. Dans mon ; rêve je voulais crier, le carillon couvrait ma voix ; je m'évanouissais sans cesser de l'entendre.

| J'étais faible ; je luttais pour reprendre mon équilibre moral et me rendre un compte exact des choses, mais ^ entre la veille et le sommeil je retombais toujours dans mon hallucination. De temps en temps, mon régard rencontrait celui de Marian; —je reprenais alors mes sens; il est très bon, pour redevenir fort, de sentir qu'un autre a besoin de votre force.

^ Je me trouvais dans un de ces intervalles de lucidité lorsque nous roulâmes au-dessus des toits de Dijon. Lyon passa presque inaperçu, comme une étincelle dans la nuit. Mais bientôt je vis les méandres du Rhône mouiller les berges argentées par le clair de lune; les ombres des châteaux et des villages se confondre dans ses flots précipités. Un air vif et humide vous cinglait le front, à cet endroit. Je me tournai vers Marian et constatai en souriant qu'elle ne regardait que eon enfant; il dormait, le visage éclairé par la lune. i,


Nous parcourûmes la campagne aux grands horizons i et les vallons plus resserrés; nous traversâmes des tun- f nels comme la foudre fend la roche noire et s'y fraie un " ; passage d'un seul coup : le train tout fumant d'effort, >: tremblant de résolution, jetant* aux parois les rugisse- : ments désespérés de son sifflet qui s'éteignaient étouffés dans l'obscurité, nous emportait émus, impressionnés, oppressés comme les vieux Titans sous l entassement et le cauchemar des montagnes. Enfin! voici l'aube •; blanchissant la plaine. Des collines de formes variées, étendant en tous sens leurs vastes champs et leurs riches vignobles, semblaient nous accueillir aunomdelaFrance; J le long des coteaux, le sol rouge comme le sang de Charle- j: magne faisait ressortirla verdure environnante. Quelqu'un dit : Marseille ! Et voici la cité phocéenne avec tous ses navires derrière elle et au delà, sa mer toujours miroi- tante, cimeterre qu'elle tient de sa main droite et dont la I lame nue oppose son bleu au bleu du ciel. > 1 La nuit se passa entre l'eau et le ciel étincelants. Je crois que Marian" dormit; mais moi, pareille au chien ' qui guette le pas de son maître, et ne peut s'assoupir ni a prendre aucune nourriture tant qu'il ne l'a pas ,entendu, * je restai assise sur le pont, à contempler la nuit et 1 à admirer les étoiles tout en prêtant l'oreille aux échos : de l'Italie. Ces cloches de mariage, dont j'ai parlé, réson- naient encore au loin comme un petit chariot d'enfant dans la rue aux oreilles d'un mourant qui n'a plus qu'un jour à vivre, qui le sait et qui tient serrée la main d'un ami. Moi aussi, j'étais calme, satisfaite de mourir : j'entendais parler ma propre âme, et j'avais mon amie : la Nature vient quelquefois à nous en ambassadrice, de la part de Dieu. Je sentais un souffle léger m'arriver du


pays des âmes. Les montagnes du passé commençaient à se profiler à l'horizon, l'une après l'autre, à la manière des grandes ombres mélancoliques de l'Odyssée, altérées du vin frais et bleu des mers, curieuses de contempler les voyageurs. a Les cimes succédaient aux cimes : je regardais au delà de cette mer empourprée les bois d'oliviers voilés de brume qui couvraient toutes les pentes et se fondaient dans la clarté un peu vague de la lune. Çà et là, quelque sombre tour de couvent paraissait sortir de la roche sombre \ de petits villages éclairés ressemblaient à des étoiles tombées sur ces hauteurs ; ils y sont suspendus d'une manière si périlleuse qu'on se demande par quel miracle ils ne glissent pas dans les gorges avec les cascades dont la poussière brillante argente sur sa route les bosquets d'orangers et de myrtes. C'était bien là mon Italie. Gênes se montra au jour, le long palais des Doria nous apparut avec sa pâle façade au milieu des mamelons verts en avant de la ville, doigt de marbre dominant le port et brillant à travers les lueurs grises et incertaines de l'aube.

r

I Alors je ne pensai plus à mon Italie, je pensai à mon père. 0 maison de mon père, qu'allais-tu être sans lui ? Les endroits sont trop ou trop peu pour l'homme immortel, trop peu quand le printemps de l'amour fleurit la terre ; trop quand cette splendide robe verte s'est transformée en un fouillis de feuilles sèches bruissant autour de nos pieds. Si nous aimons à nous trouver à tel ou tel endroit, c'est que nous eûmes un jour quelque rêve sur cette pierre, mais, une fois-bien éveillés, si nous y revenons sans le rêve, il nous àrrive de trébucher sur cette même pierre et de nous y meurtrir : parfois aussi elle


tombe sur nous et nous écrase, lourde dalle funéraire sur cette terre classique des sépultures.

Tandis que je songeais, une main toucha doucement r mon bras. Je me retournai, des yeux humides me convainquirent de ma culpabilité. — Quoi ! Marian, l'enfant a'-t-il bougé? — Il dort, répondit-elle; je suis déjà montée trois fois, je vous ai trouvée tantôt assise, tantôt debout, veillant toujours. Je pensais que cela vous faisait du bien, mais maintenant... —Maintenant, dis-je, vous laissez l'enfant seul.—Et vous, n'êtes-vous pas seule? ^ reprit-elle avec un regard où je lus qu'elle me comptait aussi pour quelque chose. Il est doux d'être secouru par * ceux à qui nous avons porté secours. Merci, Marian, pour . cette sollicitude.

A Florence, je trouvai sur la colline de Bellosguardo j une maison où nous nous installâmes, une tour dominait la vallée de l'Arno, cette main ouverte qui contient la cité. De là, la vue s'étend tout droit jusqu'à Fiesole, au mont Morello ; vis-à-vis, au couchant, se dressant les hauteurs de Vallombrosa que le soleil à son lever remplit comme des coupes de cristal rougies jusqu'au bord d'un vin vermeil. Le jour ne peut ni naître ni mourir sans être observé de cette villa ; le matin et le soir revê* tent une grandeur sublime grâce à ce ciel pur, à cet espace illimité : pareils aux vêtements des anges que fait resplendir la présence de Dieu, leur lumière intense n'est plus du bleu, mais de la gloire. Des murs extérieurs du jardin pendent les plantations grisâtres des oliviers, alj ternant avep le yert des vignes et des maïs ; pfus,l'oin, la monotonie en est rompue brusquement par la, ligne noire des cyprès qui jalonnent la roùte de Florence. La. ville merveilleuse s'étale au fond de cette ample.vall'ée'


avec sa cathédrale, sa tour, son vieux palais, sa piazza et ses rues, traversée par la corde argentée de l'Arno dont les faibles sinuosités courent en deçà et au delà de la cité, parmi les villas et les fermes blanches semées sur les coteaux..

Bien des semaines passèrent sans qu'un message me parvint. Enfin je reçus une lettre de Vincent Carrington :

f if « Ma chère miss Leigh,

| « Vous avez été silencieuse comme on doit l'être « quand on est sûr qu'un autre parlera. Les hommes, « qu'ils soient malades ou vexés, ou muets, ont en gé- « néral la langue déliée par l'argent, ils savent la retrou« ver pour nous informer qu'ils ont reçu notre chèque. « Mais vous!... je vous envoie des fonds à Paris, vous « ne donnez pas le moindre signe de vie : souvenez« vous que je suis responsable et que je compte sur ce- « signe.

« En attendant, votre livre est éloquent à votre place; « les critiques vulgaires qui, insensibles d'ordinaire à « l'endroit de ces choses subtiles, blâment ou approu« vent au hasard comme des sourds qui veulent cacher « leur infirmité, pour une fois ont bien jugé, répétant « ce qu'ils ont entendu dire par les rares esprits capa« bles d'apprécier votre livre : la plus petite des trom« pettes de la renommée devient un grand cornet « acoustique à l'usage des -sourds les plus incurables. « Ne craignez donc pas, amie. Nous trouvons que vous « avez écrit un bon livre, cette fois, et vous une femme! « C'était en vous, je le sentais bien autrefois ; pourtant « je me demandais si le fluide magnétique qui se joue,

fi


« sous la forme d'une petite flamme, au bout des doigts « de la femme auteur, pouvait jaillir avec assez de puis« sance pour ranimer les âmes, à l'égal des hautes ternit pératures de ce foyer incandescent qui s'appelle l'art e masculin. Pardonnez-moi. Votre cœur a fait revivre « le mien, quand il y a une quinzaine, j'ai lu votre livre « et m'y suis attaché.

c Aimerez-vous ma femme? J'aurais pu vous cacher « ce secret un mois de plus ; mais en vous le disant je « sais que vous m'écrirez plus vite, car la plupart des « femmes, même celles de votre taille, tiennent l'amour « pour la chose la plus sérieuse de la vie. Vous devinez « qui j'épouse dans un mois ? Souvenez-vous de ces yeux « couleur de topaze que vous découvrîtes un jour dans « mon atelier de Londres ; cette figure à demi esquissée « et barbouillée, tournée contre le mur ; on n'y voyait « bien que les yeux. Vous eûtes vite nommé Kate Ward. « Eh! bien, je l'avoue, je les avais placés là pour les « mettre à l'abri des poursuites de Jupiter ; ils s'obsti« naient à venir se loger dans les orbites de mes deux « Danaës où leur vue me rendait fou. Je ne pouvais « penser à d'autres yeux, ni en peindre d'autres; alors c je pris le parti de me débarrasser ainsi de cette ob« session. Aujourd'hui, j'ai laissé la mythologie pour t peindre la tête .authentique de ma Kate, avec son « doux visage qui se mire dans mon âme comme dans « une eau limpide : elle a voulu poser avec un manteau « pareil à celui que vous portiez jadis, j'insistais pour « le bras nu, mais elle a tenu à cette ressemblance, la « seule, dit-elle, à laquelle elle puisse aspirer. Ah 1 mon « amie, écrivez-nous donc que ma tendresse pour elle « ne nuira point à celle que vous lui avez témoignée jus*


« qu'ici. Elle n'échangerait pas, je vous l'assure, la vôtre « contre la mienne. Elle sait vos livres par cœur bien « mieux que mes paroles, elle vous cite à tout propos et < se sert de vos arguments pour me fermer la bouche. « Il a même fallu, pour la satisfaire, la peindre avec « votre dernier volume entre les mains, au lieu de ma « palette que je voulais y placer; accordez-moi que l'acte cessoire eût été plus nouveau. Elle ne me fait aucune « concession 1... Il est joli de voir combien les femmes « peuvent aimer une femme de votre sorte, enchaîner « leur cœur à vos pieds, devenir insolentes s'il s'agit de « vous défendre contre nos attaques, et vous placer in« finiment au-dessus de nous. Ma Kate n'est pas la seule « à croire que vos pieds, quand vous marchez, ne lais« sent aucune trace sur le sable.

I « Mon mariage vous surprend-il comme il a surpris « le pauvre Leigh ? Kate Ward ! s'est-il écrié, Kate « Ward!... Je croyais... je ne pensais pas... Puis il « s'est tu.

1 « Comme il est changé 1 Je ne l'avais pas vu depuis « longtemps ; mais je suis allé le voir dans les circons« tances que vous savez. Je ne vous en ai rien dit encore ;

. « connaissant votre cœur, j'écris plus légèrement quand i « il s'agit des choses qui ont le plus de poids; ainsi la pendule parle vite malgré son balancier de plomb.

i « C'est peu de dire que je suis triste. Dans les vieux « jours du Shropshire (pardonnez-moi ce souvenir) <■ quand vous discutiez ensemble à travers les champs « dorés sur ce que vous feriez ou ne feriez pas, au fond « cela revenait à ceci : vivre pour l'art ou la charité; je « pensais que vous concluriez la paix au moyen d 'un « anneau d'or. C'était absurde, l'événement l'a prouvé ;

î


depuis lors, vous vous êtes éloignés l'un de l'autre, de : i mois en mois, d'année en année. Dieu sait mieux que « nous ce qui nous convient; ainsi disons-nous, mais « d'une voix rauque. Lorsque Romney a été si malade,

« aussitôt après ma lettre adressée à Paris, lady Wal« demar, 'me dit-on, l'a soigné comme une vraie garde<r malade, avec des larmes en plus. Et lord Howe ! vous « avez raison, lord Howe est un atout ; et cependant,

« l'ayant en mains, un homme comme Romney peut (j perdre; c'est ce qui lui arrive... Je finis. Ecrivez un « mot pour Kate; elle lit toujours mes lettres, même a avant d'être ma femme. Si elle voit son nom, cela la CI: fera sourire et j'en bénéficierai. Dieu vous bénisse,

« notre amie ! Je ne vous demande pas quelles sont vos « impressions à Florence au milieu de mes tableaux . « aimés ; j'entends battre votre cœur par-dessus les I( monts neigeux qui nous séparent ; pour parcourir CI: , une fois avec vous les galeries du palais Pitti, je don« nerais une demi-heure de ma promenade de demain « avec Kate... je le crois du moins !

« VINCENT GARRINGTON. » ^

Il fait très chaud. L'air de midi brûle autant que le soleil; les persiennes fermées excluent l'un et l'autre; elles. raient d'ombre et de lumière dorée les dalles de ma villa, les tableaux du mur, la statuette de la console (l'Amour et Psyché dont le baiser fait un seul marbre), le sofa sur lequel je repose, la table, les vases pleins de lis cueillis hier par Marian, et la lettre ouverte sur mes genoux; mais ici les lignes sombres me semblent irrégulières et confuses. Je la relis trois fois.

Il est marié, c'est clair. Rien d'étonnant, à cela — ni

M


aux regrets de Carrington- ni aux soins de lady Waldemar; il était assez superflu de mentionner ce dernier détail, mais un homme amoureux revêt toutes les femmes dl1 capuchon de sa maîtresse dont la dour blure rose les rend toutes charmantes à ses yeux. Cfe qui ne l'empêche pas de dire à la fin : Je suis triste. Triste!... Même sous ce capuchon d'emprunt, à l'abri de la lumière ardente dont je pourrais éclairer sa figure pour en faire ressortir les rides et la honte, lady Waldemar n'est guère digne de Romney aux yeux de ses amis, qu'ils s'appellent Aurora Leigh ou Vincent Carrington, cela est évident. Il connaît mon cœMr, dit-il, — c'est naturel, peut-être, quoique le mot me semble fort (quand on aime, on est sujet à dire des choses fortes). Au reste, tout ce qu'il dit du passé et de ce qui aurait pu être ne parviendra pas à me trou-r bler. — On étouffe dans cette chambre. Mieux vaut se griller que mourir d'asphyxie. Faisons entrer de l'air, fût-il accompagné de.feu, — ouvrons les fenêtres toutes grandes au soleil de midi pour délivrer mon front de cet étau qui le comprime: — que ces insupportables cigales nous étourdissent complètement, dans leur ivresse enrouée et tapageuse! Leur chant ne finira, comme celui, du poète, qu'en brisant leur cœur, et quand les hommes diront d'elles comme ils disent de. lui : C'est par trop ennuyeux !

Les livres réussissent et les vies échouent. M'en douterais-je à la fin?... Kate s'attache à son vieux manteau usé à cause de sa ressemblance avec le mien, tandis que je me méprise moi-même et voudrais ressembler à quelqu'un ; et ce quelqu'un, à son tour, aspire à: clevenir autre qu'il n'est... Faut-il que nous tçndion^


toujours en avant pour ne pas avancer d'un pas? a Sommes-nous donc ainsi faits qu'avec nos admirations<j même et nos plus hautes aspirations, nous ne puissionsi jamais atteindre un but plus élevé que nous? Toutd est-il donc une plaine désolée, où Dieu seul est au dessus de chacun? Le soleil, en brillant sur des lagunes, ) en fait jaillir des reflets et des miasmes, et ce brouillard pestilentiel devient d'autant plus funeste qu'il s'élève j plus haut.

Silence, Aurora Leigh! Vous portez votre cilice! troué à la manière de César et vous vous vantez de vos échecs comme étant ceux de l'humanité. Taisez-vous. Il y a dans ce monde même des choses plus hautes que ce que vous pouvez atteindre. Effacez-vous, et regardez les autres : la petite Kate, par exemple ! Elle fera- une femme parfaite pour Carrington. Elle a toujours cherché sur la terre un petit îlot vert où se faire un nid, avec ses yeux aux paupières douces comme des ailes d'oiseau, qui s'abattent maintenant! sous la caresse d'une main virile, tremblantes, humble..1 ment joyeuses. Après tout ne dédaignons pas Kate parcej qu'elle m'admire; un sage peut cueillir une feuille et y lire tout un discours. Et moi aussi, Dieu m'a faite avecij un cœur capable d'adoration, d'amour, de chagrin; nous disons de même de Shakespeare. J'accepterai l'admiration que j'inspire, j'apprendrai à respecter, jusqu'à ma pauvre individualité.

Un bon livre, dit-il, de vous, une femme! J'aurais ri de* cela une fois, mais il y a longtemps. Je &uisune femme, \ il est vrai; hélas! et malheur à nous quand nous le sentons le plus. Car alors nous nous soucions peu des cou-


ronnes et des compliments que nous attirent nos bons livres.

Il y a, je crois, quelque vérité dans cette œuvre, et la vérité survit à la douleur comme l'âme au corps. Nous récitons nos Phédons jusqu'au bout en dépit de toutes nos horribles contorsions et des rides creusées sur notre visage par l'effet de la ciguë. Quoique femme, j'ai écrit la vérité : « D'une manière faible, partielle, imparfaite, ajoutera Romney, parce que vous êtes une femme ! » Personne n'a le droit de se croire seul dépositaire de la vérité; elle n'appartient ni à l'homme ni à la femme, mais à Dieu , qui la passe au crible, et ne la met en lumière qu'après l'avoir reconnue pour la vérité. De toutes les choses que le Créateur trouva très bonnes, elle seule mérite encore ce nom.

Mon livre est vrai en ceci qu'il révèle l'union indissoluble entré le monde visible et le monde invisible.

Séparer les choses matérielles de celles de l 'esprit, en art, en morale ou dans les questions sociales, c'est séparer ce que la nature a uni et amener la mort; c'est se condamner à peindre des tableaux sans portée, à écrire de la poésie fausse, à couler des jours vulgaires, à ignorer les hommes sur lesquels on veut agir, à se tromper en tout. Nous coupons en deux ce fruit de la vie ; cette pomme qui s'adaptait parfaitement à la main d *Aphrodite a été anéantie comme si nous en avions supprimé les deux moitiés. Sans l'esprit, la 'matière est inerte, on n'obtient ni force ni mouvement; sans les objets qui frappent nos sens, les choses spirituelles nous échappent : dès lors, plus de beauté, plus de puissance. Et dans cette double sphère, l'homme (car l artiste est homme au sens le plus parfait) combine en lui les deux éléments,


s'attache à la forme pour atteindre à l'esprit qui est an delà; il fixe toujours de ses yeux mortels le type à travers lequel les yeux de son âme aperçoivent l'idéal : quand les choses seront appelées de leur vrai nom, cet idéal deviendra la réalité. Si l'on regarde assez longtemps un paysan d'Italie au rude visage, on découvre sous cette argile un Antinoüs aussi admirablement modelé que celui qui rêve pâle et beau dans le fameux marbre de Rome;'si l'on est capable d'aller plus loin, on trouvera sous cette enveloppe un ange plus sublime encore qui surpasse Antinous comme celui-ci surpassait le rustre de tout à l'heure, et qui, avec un royal dédain, l'écarté àjamais de notre vue. Carrington est heureux d'avoir cette conviction : c'est celle de l'artiste copiant une feuille, un arbre, une pierre (simple travail manuel) et découvrant soudain une harmonie mystérieuse entre son âme et ces choses matérielles qui sans cela n'y éveilleraient aucune émotion. L'oiseau qui becqueté une racine, le cheval paissant surle bord du chemin, ne soupçonnent pas ce sens caché; l'homme, cette créature double, conçoit une double vie; les symboles extérieurs, l'es réalités intérieures lui apparaissent également, il ne peut voir dans l'univers entier un seul objet qui n'ait sa signification intime : lés coupes, les colonnes, les chan-, deliers du tabernacle deviennent pour lui les symboles de ce que tient en réserve la montagne sainte; toute cette pompe temporelle lui parle de royales allianres et s'érige en monument des vérit'és éternellesqui ^"consomment en Dieu. Il n'y a rien de grand ni de petit, a dit un poète d'e nos jours dont la voix résonnera au delà de l'angélus et auquel les cloches de matines ne pourront imposer silence. N'on, en vérité, rien n'est petit. Il n'y a »


pas de bourdonnement d'abeille enfermé dans une corolle de lis qui nei trouve à s'harmoniser avec le scintillement des étoiles; pas de galet à nos pieds qui ne prouve une sphère ; pas de pinson qui n'implique lechérubin. Et si je regarde les fines veines de mon poignet, j'entends la clameur d'une âme véhémente, s'y exprimer distinctement dans une faible pulsation. La terre est pleine du ciel, et chaque buisson de la route embrasé par la présence de Dieu, mais celui-là seul qui a des yeux pour voir ôte leiJ sandales de-ses pieds; les autres restent assis autour du buisson, en mangent les baies, et perdent de plus en plus leur ressemblance originelle avec leur Créateur.

Mon livre est donc vrai parce qu'il conduit des choses basses aux choses élevées. Cette vérité m'a constamment poursuivie à travers les déserts de la vie comme Jupiter poursuivit Io sous la forme d'un taon. L'insecte infatigable me harcèlera de ses piqûres tant que la main divine ne se sera pas posée sur ma tête pour y faire descendre la paix qui ne connaît plus de fluctuations. L'Art est l'interprète des choses saintes qui se passent au delà du voile. Si le monde visible était tout, l'Art résiderait tout entier dans l'imitation. Ici la main du dieu nous saisit. Si nous sommes de vrais artistes, nous rendrons témoignage à*son œuvre complète, consommée, indivisible ; nous dirons que toute fleur croissant sur notre terre représente une fleur type du monde spirituel et qu'avec, une compréhension su fIis-an te nous pouvons percevoir quelque chose de sa beauté et de son parfum — 'rop vaguement, ilestvrai, d'une manière plus ou moins consciente, mais sensible ; ce quelque chose se retrouve dans la peinture, dans la musique, dans la poésie quand


elles électrisent nos âmes; leur il ys érieux langage qui nous comprenons sans savoir ni comment ni pourquoi nous arrache alors un cri d'admiration ; nous saluons ] génie en disant : <c, Un homme a produit ceci, » quand faudrait dire : « C'est de la vision intérieure, et il a vu.

Ainsi l'Art se grandit lui-même en révélant une vf rité qui, pleinement comprise, transformerait lé monc et en changerait toute la morale. Si l'homme pouva sentir, non pas une fois en passant, dans l extase d poète, mais chaque jour, au milieu de son labeur ou w son repos, de son jeûne ou de ses fêtes, le sens spirit. qui brûle à travers les hiéroglyphes de l'univers, il pei' drait désormais le globe avec des ailes, il révérera toutes les créatures et jusqu'aux plantes qui y vivent,1 révérerait même [son propre corps ce corps si mépi sable àsesyeuxdans l'ordre de choses actuel que pendai les nuits d'été, toutes les villes du monde fonl servirlei fange à ses plaisirs; et ceci à la face de Dieu contris jusque dans son ciel de voir ainsi déchu le monde qu avait créé si beau; sous le regard de la lune, ce premi gage d'amour donné par le Créateur à la terre et qui convainct de souillure, comme un anneau nuptial pla sous les yeux d'une femme adultère.

Quand nous disons une parole de vérité, nous sento instantanément qu'elle vient de Dieu et non de nou mêmes; nous la passons à d'autres comme la coupe < sacrement à laquelle chacun a part sans avoir le dr( de la détenir. Que mes lecteurs jugent donc de m< poème et de moi-même. Mais au fait je le connais mi" qu'eux et puis en parler. Je dirai avec Romney que livre est faible, que l'ordonnance en est mauvaise, q les points de vue en sont obscurs, la mélodie incohérent

V • if


Peu importe. Notre but ne saurait être d'écrire un livre. Hélas ! le meilleur des livres n'est qu'un mot dans le poème de l'Art et ce mot ne tarde pas à subir les atteintes de l'âge ; il se raidit et se paralyse, sa stature s'affaisse, il laisse tomber ses signes caractéristiques au fond de quelque crevasse ou les critiques ne pourront plus les atteindre. L'Art lui-même, s'il est une forme plus vaste de la vie, est dépassé par la vie de l'âme. On sent bien plus de choses qu'on n'en perçoit, et l'on en perçoit bien plus qu'on n'en interprète, et l'amour élève ses flammes légères plus haut que tous les fagots entassés par l'Art.

Mais en est-il bien aussi? Lorsque la main du dieu se fut posée sur la tête d'Io, lui apportant l'apaisement et la joie, crut-elle avoir rencontré la vérité? Non, mais l'amour. Est-ce toujours là qu'il faut en revenir?... Eh bien, quoi ! je ne puis garder toute ma présence d'esprit sous les ardeurs de ce soleil toscan. La ville semble cuire là-ba&, sous ses rayons, dans ce chaudron de Médée, et tous les mamelons qui l'entourent font l'effet de bulles d'air à la surface.du liquide en ébullition.

Le ciel reste-t-il loin de nous afin de nous préserver de cette combustion t - que son incandescence s'abaisse plutôt jusqu'à notre terre- et nous consume pour nous rendre le repos définitif. Ah ! nous savons trop de choses ici-bas pour ne pas comprendre ce 4qui nous vaut le mieux ; nous avons trop de lumière pour ne pas aspirer à être purifiés et anéantis par ses rayons mêmes. Nous parlons beaucoup, nous concluons à une philosophie divine, nous recevons des éloges pour nos livres, et quand nous ramassons notre vie — nous nous prenons en pitié! à moins que nous ne l'ajoutions à 1 vie d'un


autre (comme nous coudrions un mètre de soie à noiri robe de toile). Mon petit mouchoir, si je le jetais par. dessus les cyprès que voilà, pourrait aussi bien recouvri! Sanminiato avec ^on église et le reste, que ma pau vrt vie mesquine et rapiécée contenir ses propres contre dictions.

Fermons du moins les persiennes, asseyons-nous; el ce soir, à la fraîcheur, quand ma tête sera moins en. dolorie, nous écrirons un mot à Kate et à Carrington Puissent-ils être heureux ! Il a fait un bon choix, et ellt aussi.

J'en serais ravie, je crois, n'était Romney. S'il aval épousé Kate, cela m'aurait rendue très contente assu. rément. — Florence me convient, j'y retrouve l'air natal la -langue de mon enfance. Mes tombes sont calmes, e: ne me font pas trop souffrir. Marian est bonne, douce, affectueuse, me laisse tenir l'enfant, l'emmène souven- dans la colline cueillir des fleurs dont elle garnit mes vases avant mon réveil, — de grandes tulipes sauvages, ou les lis pourpres de Dante, ou l'un de ces roseaux qui croissent sur les bords de l'Arno, comme des gerbes de sceptres laissés là par une ancienne dynastie de dieux ; ils puisent dans le fleuve, depuis des siècles, la sève qui les verdit et fleurissent aux endroits où"se posa jadis la main olympienne toute chaude d'un sang divin. Voilà les trophées que je trouve le matin jetés sur mon lit, surprise par un rire 'd'enfant que Marian essaie en vain d'étouffer ; les yeux fermés, je me prépare en souriant à recevoir le baiser qui va venir, les caresses du petit visage qui vont tomber sur moi comme un bouquet de roses dont le poids ferait casser l'attache. Je devrais me sentir heureuse. Le petit être m'aime à présent. Il me


If nomme Alola, les r sont: des épines trop rudes pour s passer sans les écorcher. sur ces lèvres délicates. Dieu le bénisse ! Je serais heureuse assurément, sans ma tristesse au sujet de Romney. Que Dieu me soit en f aide. lm Romney !... Romney !... Ceci devient absurde et tourne au refrain. Le vent, la pluie, le moustique criard, la mouche qui bourdonne, tout me répète ce nom, comme nous poursuivent parfois jusqu'à satiété, les'airs les plus vulgaires et les plus indifférents. Nous sommes ainsi L faits— la tyrannie que nous exerçons sur nous-mêmes f ne nous arrache pas à l'esclavage de la nature. Et puis, f quelques-uns d'entre nous, comme certaines strophes, sont par trop soumis à la même ritournelle; les mêmes * choses vont et viennent indéfiniment.

a) Vincent Carrington se dit triste — je le suis, aussi; mais il peut, lui, s'élever de sa tristesse à son paradis * d'amour; et si, par moments, il dit ; « Pauvre, pauvre

.J Leigh, qui jamais ne possédera un .coeur aussi fidèle, un aussi ravissant visage 1 » sa peine.doitse dissiper bien vite à la vue des joues rougissantes de Kate. Pour lui, la A neige est tombée en mai; eJLe a trouvé le ,sol déjà tiède, 4 elle s'est fondue au premier contact de l'herbe verte. j ; Pour Romney — il a ce qu'il a choisi après tout. Jl 1 avait je pense un aussi beau soleil que la plupart des

Igeiïs pour éclairer son chemin, et peut-être découvrirons-nous un jour qu'il y a yui aussi bien que beaucoup J d'autres. Soyons homme, pour une fois, et déposons nos "J Morts, comme on le fit d'Alaric, déposions tous ses trésors de notre âme dans le lit d'un cours d'eau desséché ; après quoi nous y laisserons, couler. de nouveau 4c J1 courant de la vie, chargé de bateaux marchands o.u. de J

i:

¥


barques de plaisance. Soufflez, v.ents, et aidez-nous !..

Ah ! nous nous raillons nous-mêmes en parlant ainsi peut-être en est-il de même de toutes nos autres résc lutions. — Comme cet air est lourd, chaud, malsain comme j'envie le sort de ces morts qui dorment sous 1 rivière avec son rideau d'argent au bruissement continu ou le repos des autres dans leurs cryptes silencieuses. à l'abri de la chaleur et du bruit, à l'abri de ces cigales dirai-je, et de cette palpitation, — plus vexante encore C'est ainsi ; nous convoitons pour l'âme la part d corps, la mort et l'anéantissement. Ainsi se terminer nos aspirations vers les régions élevées. Les pâturage d'ici-bas nous eussent engraissés davantage. Après avo; gravi les sommets où l'herbe manque, nous voulor maintenant la part de la bête, fatigués de celle de l'angt Les hommes définissent l'homme une créature qi marche le front levé vers les étoiles et qui regarde a dedans d'elle-même, qui manie des outils et que carai térise le rire. C'est assez. Nous l'appellerons plutôt u être inconséquent, car tel est son véritable caractère Quelle autre créature, en effet, conçoit le cercle et su une ligne droite ou brisée, aime les choses qu elle éprouvé être mauvaises pour laisser de côté celles qu'el a éprouvées être bonnes? Pensez-vous que l'abeille apr< avoir fait du miel pendant la moitié de l'année, prem son rayon en dégoût une fois l'hiver venu et convoite nourriture de la petite fourmi ? Mais un homme ! II hommes ne sont que des femmes après tout et les femm. ne sont que des Auroras ! Il y en a qui sont nés avec cœur tendre, capables de pâlir à la vue d'un ver écras et qui gaspillent leur vie dans la contemplation d'eu mêmes et l'embellissement complaisant de leur prop


individualité. Il y en a qui croient à l'enfer et qui mentent ; il y en a aussi qui croient au ciel et qui tremblent. Il y en a qui usent leur âme à déchiffrer le problème de la vie sur le sable laissé à nu entre deux marées, et dont la conclusion est celle-ci : « Donne-nous la part de l'huître dans la mort ! »

Hélas! Dieu tout patient et tout endurant, tu as plus besoin encore d'être Dieu pour nous supporter que pour nous avoir créés ! Elève-moi à toi, aide-moi à aspirer plus haut, toi qui as revêtu notre chair et qui sais que ce vêtement, tout imprégné de souillures, peut nous entraîner, par son poids, dans les sombres abîmes. Soutiens-moi, afin qu'avec toi je marché sur les vagues et leur résiste! — Attire-moi, aspire toi-même mon âme, toi qui es le chemin, la vérité, la vie, afin qu'aucune vérité désormais ne me trouve indifférente, qu'aucun chemin conduisant à elle ne me semble trop pénible, et aucune vie, pas même celle que je mène, intolérable!

Les jours s'écoulent. Je fais revivre le passé avec tous ses plaisirs toscans usés et dépouillés de leur charme. Ainsi nous retrouvons, par une triste journée d'automne, un volume égaré par un bel après-midi d'été, pendant une promenade dans les prés avec un tendre ami : il tenait le volume entre ses mains et nous faisait sourire en soulignant d'un coup d'ongle énergique la ligne que cette marque fera à jamais flamboyer devant nos yeux!... Je vis mélancoliquement. Je reconnais tous les oiseaux, tous les insectes qui semblent issus des corolles avec lesquelles ils rivalisent de couleur ; les mites, aux ailes si pesantes pour leur corps frêle qu'on se demande comment elles peuvent arrêter leur vol ; les papillons aux ailes bleues trouées de charbons ardents ; les mouches


de feu qui transportent, à travers la nuit vibrante, leur petite flamme éteinte par l'éclat des étoiles immuables f plus brillantes que les lucioles, ces lampes de l amour;» Je reconnais la plainte monotone de la chouette, cette f note qui suffirait à exprimer la tristesse par la musique; n le tourbillon des chauves-souris qui semblent suivre dans; ? l'air le vaste pourtour d'un dôme d ombre invisiblerl pour nous, et la voix des rossignols dont le chant nous t transporte par-dessus les murs des jardins, bien haut i parmi les grands amandiers ; plongés dans la lumière a d'or de la lune, nous perdons la notion des choses % terrestres Je reconnais les couleuvres inoffensives aux -t reflets d'opale, les grenouilles qui vantent en-coassant,$ les charmes de leurs fossés, les lézards sillonnant les murs 4 de leurs zigzags verts ; qui, si vous êtes immobile et 2 muet, vous flattent en vous prenant pour une pierre et t viennent passer familièrement sur vos pieds avec leurs 4 petites têtes aux yeux démesurés. Je les reconnais tous, g mais il faut bien rabattre des proportions que mon} imagination d'enfant leur avait données. Je me rappelle i le temps où je vivais au milieu d'eux, leur compagnei et leur égale, comme le fait toute innocence avanti d'avoir renoncé aux privilèges de son Eden ; en ce temps-là j'avais pour ami tel moineau ou telle chèvre, j'achetais des cages en jonc de deux pouces de large pour avoir la joie de rendre la liberté aux grillons en leur disant: — « Oh ! cher grillino, avais-tu la crampe? Est-tu content sur cette feuille de chêne? M'aimes-tu pour t'avoir laissé aller ? Réponds oui en chantant et je comprendrai. »

Un abîme me sépare aujourd'hui de toutes ces petites créatures; elles ne sont plus à moi, je ne suis plus %


comme elles. Avec l'homme riche de la parabole, je soupire après une goutte d'eau pour rafraîchir mon palais, — une goutte de cette rosée du passé, de cette innocence de mon enfance que rien ne me rendra, et dont je jouissais avant que mon cœur, ayant pris feu, ne consumât ma vie tout entière. Maintenant les oiseaux sont devenus trop fiers pour moi, le soleil supprime la rosée.

Je suis revenue pour trouver mon nid vide; —les oiseaux, plus sages, ne reviennent pas ! — J'entends le pas de mon père sur cette terre abandonnée ; dans ce silence, sa voix me redit les noms des plantes et des insectes, des arbres et des fleurs, des constellations au-dessus du Valdarno, avec cés mots qui revenaient souvent : mon enfant... mon enfant. » Quand un père dit : « Mon en' fant », il est plus facile de comprendre les lois de l'univers et les transitions de la vie.

Un jour, je suis montée à cheval jusqu'à la petite maison aussi rapidement que si j'avais dû y retrouver mon père. Mais, arrivée à cinquante mètres du but, ma main a laissé tomber les rênes, je me suis arrêtée. Les murs de la maisonnette étaient cachés par une mosaïque d'épis de maïs : pas une pierre de la muraille qui ne fût recouverte, pas un pouce de façade où pût grimper une feuille de vigne. Le vieux porche avait disparu. Sur le seuil, une jeune fille assise tressait de la paille; ses cheveux noirs rejetés en arrière étaient retenus par un mouchoir rouge noué sous le menton à la mode toscane ; ses grands yeux d ébène se levaient à chaque instant vers le mûrier que des garçons effeuillaient au moyen de longues gaules, au milieu de rires et de cris. Mon père ne permettait jamais autrefois ce dépouillement


des branches, il n'en eût pas donné les feuilles pour tous ■ les cocons qu'elles devaient servir à produire. Je voyais; 1 à présent ces arbres dénudés comme en plein hiver... i Mon cheval s'est cabré en même temps que mon cœur, g j'ai tourné bride et suis rentrée à Florence. 1 J'en ai assez de visiter des tombes. Je ne voudrais plus, si je le pouvais, revoir celles de mon père ou de ma mère, pour juger qui l'a emporté du tailleur de pierre ou du lichen ; je ne voudrais pas y porter fleurs, car pour mes 'bien-aimés elles ne sauraient nij embaumer la terre ni surpasser les parfums du ciel. Mes morts vivent trop haut pour que je les cherche auss't bas ; j'aime mieux croire qu'ils viennent invisibles, me chercher parfois dans ce tombeau qui s appelle la vie (mais où la vie ne s'est pas encore développée), eq|| laissent tomber sur moi quelque consolation d 'en haut, quelqu'une des fleurs les moins odorantes du jardin de Dieu dont les parfums les plus pénétrants pourraient^ nous causer une ivresse mortelle.

Ma vieille Assunta aussi est morte,... morte. 0 terre du passé! qui as englouti tant de choses, pour moi seule tu es inexorable. J'ai, comme les autres, fini de vivre, je le pense du moins, mais je ne les ai pas suivis dans le ciel. J'erre souvent dans l'allée des cyprès comme un fantôme qui, de son haleine affaiblie et impuissante, essaierait de ranimer les torches éteintes de ses propres funérailles. Je regarde les arbres dresser leurs silhouettes sombres et droites sur le vermillon du ciel d'où tous les nuages ont été emportés par un pan de la robe de Dieu éblouissant à la fois les vivants et les fantômes, tandis que je salue, du haut du pont, les bords frangés de cette robe qui va disparaître derrière les pics de Lucques.

S


Au-dessous de moi coule la rivière ; ses flots qui reflètent au loin toute cette gloire incandescente et semblent s'en échapper, redeviennent sombres par degrés. Tout le long des berges leur murmure s'harmonise avec celui de la foule revenant de quelque fête, avec le bruit des pas et celui des éventails, avec les doucesf- terminaisons en issino et en mo, la mélodie des conversations et des médisances; les gens, avant l'heure où l'humidité des arbres se fait dangereuse, vont déguster des glaces chez Donay ; des femmes charmantes, assises tout près des cavaliers qui tiennent leurs éventails, sourient d'un air rêveur entre chaque cuillerée de vanille, écoutant avec calme des serments d'amour assez brûlants pour fondre leur sorbet et consumer la barbe de ceux qui les prononcent.

Je puis passer près d'eux sans crainte d'être reconnue. Ici, aucun danger de se heurter par hasard à un ami, et de prendre cet iceberg pour une île de refuge. Les Anglais même seraient obligés de faire le premier pas et de tendre des toiles d'araignées pour attraper les mouches. Je suis heureuse. C'est sublime, cette solitude complète des pays étrangers ! On vit comme tout de nouveau et par le seul fait que cela vous convient; on n'est pas attaché au sol, mais libre comme les sauterelles d'Athènes, de bondir hors d'atteinte quand un passant veut vous saisir ; on possède en propre un monde nouveau, animé par de nouvelles créatures, tout y paraît inédit : le soleil, la lune, les fleurs, les gens, ah ! et rien de tout cela ne vous possède ! Nul n'a le droit de vous appeler par votre nom, de s'enquérir de votre destination, de vous demander ce que vous pensez du livre de M. un tel, du mariage ou du décès de Mme une telle, ni com-


ment va votre névralgie depuis l'autre jour, ni pourquoi r vous êtes si pâle ? Un affranchissement aussi surprenant is des ennuis de la vie ordinaire est en général la consé- JS quence de la mort, c'est le dépouillement sans angoisse M de l'enveloppe charnelle. Aussi je m'étonne que les M gens restent volontairement immobiles comme des 5l fakirs, jusqu'à ce que la mousse croisse sur leur corps, pleins d'admiration pour cette verte parure et pour laf.! vertu dont elle est la preuve. Je suis contente, je devrais ji l'être du moins si je suis devenue une étrangère pour moi-même, aussi bien que pour les autres.

Plongée dans ces rêveries, je parcours les rues étroites;ij qui ne me reconnaissent pas ; plus d'un fronton de palais regarde tristement à travers ses visières de pierre barrées de fer faites ainsi à double fin pour les visites d'amant^ji et le passage d'ennemis, pour l'hôte et pour la victime j'entre dans les églises aux portes toujours ouvertes où, pendant les plaintives psalmodies des vêpres, quelques fidèles, des femmes surtout, prient agenouillées sur les dalles sombres, les yeux tournés vers l'autel tout reluisant d'argent. J'aime à m'y reposer et à observer ces groupes ; souvent un rayon tremblant va toucher un de ces visages plus fervent que les autres, plus anxieux d'obtenir du secours ; j'imagine alors un roman adapté à chaque attitude. L'une de ces femmes, petite et contrefaite, semble trouver la terre trop vaste pour son corps chétif ; le pauvre mouchoir de deuil noué autour de son cou prouve seul que, du moins, elle a eu une mère. Une autre paraît malade d'amour, elle doit prier quelque saint au cœur compatissant de mettre plus de vertu dans la belle écharpe achetée hier (elle a dépensé -l'argent de vingt repas) afin que son amoureux infidèle


puisse revenir. Il y en a une si vieille, si vieille, qu'il lui est devenu plus facile de s'agenouiller que de rester debout ; si seule, qu'elle accepte pour commère la sainte Vierge et l'entretient de son courroux contre le monde pervers qui continue à prendre et à donner en mariage exactement comme au bon vieux temps: la chose alors, était logique et légitime, car son Gian vivait et elle-même avait dix-huit ans : « Et cependant, jeudi, si la Madone « y consent, elle pourra gagner un terne à la loterie, et « tout s'arrangera : le beau cierge qu'elle lui promet, « et que Marie, sans doute, ne voudra pas laisser échap« per lui laisse de l'espoir... Sois bénie, murmure-t-elle, c Reine du Ciel ! »

Mon imagination donne ainsi un corps à mes rêveries. Ces pauvres âmes aveugles, qui, pour marcher vers le ciel, se tortillent le long de la queue du diable, qui sait, pensé-je, si Dieu n'étendra pas la main pour les recueillir ? Il est écrit dans le Livre qu'il entend le cri des jeunes corbeaux et pourtant ce sont des cadavres qu'ils demandent. 0 mon Dieu ! nous qui leur cherchons des excuses, nous en faisons autant, relativement. Alors je m'agenouille, moi aussi ; j'incline ma tête sur le' pavé, et me mets à prier ; puisque comme les autres créatures, je désire des choses vaines, des aliments de rebut, je demande à Dieu de ne pas m'écouter, de ne pas m'exaucer, de prêter seulement l'oreille à l'agitation de mon pauvre cœur passionné et tourmenté.

Et puis, je reste prosternée et muette, mais il m'entend de là-haut...

Bien des soirées se passent ainsi. Je me résigne difficilement à manquer un coucher de soleil vu du haut du pont, une prière du soir à l'église; j'aime à me


mêler à la foule si étrange, si gaie, qui ignore ma figure ; les hommes qu 'on ne connaît pas valent autant que des arbres.

Une fois seulement, à la Santissima, j'ai failli retrouver une connaissance, sir Blaise Delorme. Il m'a vue certainement, s'est signé avec précipitation, s'est incliné à demi devant mon ombre; je me suis glissée bien vite derrière la plinthe de porphyre, le laissant se demander si c'était vraiment moi, ou si peut-être Satan avait pris ma forme, comme cela lui arrive quelquefois pour empêcher un bienheureux d'être canonisé. Mais il était à l'abri du danger pour cette fois, et moi aussi. Le moment d'après, les anges étincelants sous les cierges de l'autel, absorbaient toute son attention. L'excellent homme! en Angleterre nous nous connaissions à peine. N'est-il pas singulier qu'à Florence il se souvienne de moi? Cette rencontre m'a troublée; je suis restée plus souvent chez moi à regarder la nuit descendre par degrés, à observer le croissant de la lune, pareil à une faucille s'offrant à la main de Dieu pour l'heure de la dernière moisson. A ces moments-là, il me semble que j'en ai fini avec la poésie; je crains de faire tinter des clochettes en présence du chérubin silencieux. Avec Dieu si près de moi, irais-je parler de Dieu?... Je n'écris plus, je ne lis plus, je ne pense pas même,—tranquille dans l'obscurité croissante, je me fais l'effet d'un peu de sel tombé par hasard dans un bol d'œnomel, qui s'y dissout lentement, lentement, et finit par s'y perdre. *$

V


VIII

L'autre soir, assise seule sur ma terrasse, un livre dans les mains et feignant de lire, j'écoutais le silence descendre sur cette journée finie; je suivais des yeux Marian agenouillée près de la fontaine du jardin et jouant avec son fils. Je la vis prendre une figue parmi celles qu'elle avait cueillies, la peler, en tendre la pulpe écarlaté à l'enfant dont les lèvres impatientes allaient au-devant du fruit savoureux : — Donne-moi !... donne !... criait-il, et de ses petits pieds il frappait le sol (nous sommes tous nés princes!) ; sous les derniers rayons du couchant, son visage et ses cheveux paraissaient en feu. Un éclat de rire me fit tressaillir, — ce rire des âmes tristes et innocentes qui s'arrête soudain comme effrayé de lui-même. C'était Marian qui riait. Je la vis lever les yeux, honteuse de penser que je l'avais entendue. J'abaissai les miens sur mon livre et m'aperçus pour la première fois que c'était un conte de Boccace, le Faucon, cette histoire d'un amant qui tua par amour et, perdit ainsi le cœur qui l'aimait le mieux. Nous faisons de même, souvent,' après quoi nous ne rions plus jamais. Ris seulement, Marian ! tu en as le droit, ayant pour toi Dieu et ton enfant.


J'ai un peu moins que cela, — et c'est pourquoi je soupire.

Les cieux se préparaient à la nuit, ouvrant toutes leurs portes afin de permettre aux étoiles de sortir lentement; elles s'annonçaient plutôt qu'on ne les distinguait encore. Du haut des cyprès du Poggio les chouettes jetaient leur appel qui semblait enregistrer chaque scintillement, chaque pulsation de l'éther. Des ombres pourpres et transparentes remplirent par degrés toute la vallée, enveloppèrent la ville qu'elles isolèrent de la nature environnante et qu'elles engloutirent comme une cité magique dans une mer enchantée. Cette vision attire l'âme rêveuse qui voudrait plonger dans ces flots mystérieux à la recherche du Roi des mers, ce roi de la légende aux yeux doux et perfides, aux. cheveux ruisselants, à la . voix harmonieuse pleine d'un murmure de vagues. La cloche du Duomo sonne dix coups, sa voix est tellement basse qu'elle semble venir du plus profond "des eaux; toutes les églises lui répondent sur des tons différents. Quelques becs de gaz tremblent le long des quais, autour des places; un cordon de feu dessine le fronton du palais Pitti ; au delà du fleuve on aperçoit, devant Santa Maria Novella, les obélisques triangulaires, pyramides mystiques placées sur leurs quatre tortues d'airain et préposées à la garde de cette belle église : Santa Maria, la fiancée de Buonarotti, cherche en vain à travers les siècles, de ses grands yeux aveugles — ses cadrans armillaires noircis par le temps — une âme aussi grande que celle du maître. Il me semble que j'ai plongé dans la mer enchantée, tant je vois clairement tout cela... Et — ô mon cœur!... Voici le Roi des mers!


Dans mes oreilles, un bourdonnement d'eau. Il était bien là, mon roi !

Ce fut une sensation plutôt qu'une vision. Je me levai comme en présence de mon souverain, puis me rassis troublée, luttant pour recouvrer mon empire sur moi-même, ma dignité de femme. C'est pitoyable, mais les femmes sont ainsi faites : nous mourrons pour vous peut-être, probablement même, mais nous ne vous ferons pas grâce d'un pouce de notre taille; nous tenons à garder toute notre stature — fût-ce dans notre cercueil! c'est une pitié, vous dis-je.

— Vous, Romney ! Lady Waldemar est ici?

Il répondit avec une voix que je ne connaissais pas . — J'ai une lettre à vous remettre de sa part. Mais avant de la lire, écoutez-moi un moment ; j'ai si longtemps désiré ce revoir, j'ai fait tant de chemin pour l'obtenir 1 Vous pensiez en avoir fini avec ce livre ennuyeux que vous aviez fermé. Détrompez-vous : me revoici.

Il toucha ma main. Je tremblais des pieds à la tête. — Asseyez-vous, dis-je, lui indiquant un siège; mais il s'assit sur le banc où j'étais moi-même, lentement, avec une sorte d'hésitation.

— Vous êtes donc venu, mon cousin? ceci me parait étrange. Mais tout est étrange par ces nuits d'été et rien ne saurait nous surprendre après le spectacle merveilleux que voilà.

Je lui montrais l'étendue, où toutes les étoiles, devenues visibles, ressemblaient à une écriture mystérieuse, éblouissante, ressortant soudain d'une page sombre et la couvrant de ses clartés.

— Alors, murmura-t-il, vous ne savez pas...


— Oui, je sais, répondis-je ; je sais. J'ai eu la nouvelle par Vincent Carrington. Pourtant je ne pensais pas que vous quitteriez votre œuvre en Angleterre, même pour cela — mais il va sans dire que vous saurez donner à vos vacances un caractère utile et les employer au profit de nos paysans toscans ; ils ont grand besoin de secours, depuis que le sanglier d'Autriche a franchi les Alpes pour venir ravager la Lombardie, fourrager de son groin nos vignes et nos plants d'oliviers, et se vautrer dans nos mals.

— Vous avez eu la nouvelle par Vincent Carrington!... répéta-t-il sans paraître écouter tout le reste, comme s'il avait compris que je parlais dans le seul but de parler, — Il vous a donc écrit celle qui le concerne personnellement?

— Oui. Le vent du mariage a donc soufflé sur tout votre monde en ruines ! Carrington a fait un choix très sage.

— Le pensez-vous vraiment ? s'écria-t-il ; sa voix tremblait comme la planche posée en travers du torrent et qui sent gronder les flots au-dessous d'elle. — Serait-il possible qu'à la fin... Mais non! poursuivit-il dans un murmure étouffé, il est trop tard. Si j'avais deviné, cela aurait à peine changé les choses en ce qui me concerné., Pour elle, cela vaut mieux maintenant.

(Il aime donc Kate Ward, à présent! pensai-je, parce qu'il a épousé lady Waldemar. Carrington m'a bien écrit que ses fiançailles avaient ému Romney. Avec quelles coupes fêlées nous espérons puiser à la source de l'idéal!)

— Je ne croyais pas, dis-je, que vous eussiez connu Kate Ward.

— Au fait, je ne l'ai jamais connue. Il suffit que Car"■ i.


rington l'ait appréciée. Son choix repose sans doute sur autre chose que les yeux couleur de topaze dont nous entendons parler. Toutefois, je ne prétends pas les déprécier : on s'empare du monde entier au moyen des yeux...

(Y compris Romney, pensai-je ; il ne connaît pourtant que de réputation ces yeux de Kate. Combien les hommes doivent être vils, tous, puisqu'il est un homme !)

Il reprit d'une voix profonde et pathétique comme s'il avait deviné que je ne l'aimais pas.

— Vous n'avez pas reçu une lettre de lord Howe, il y a un mois, chère Aurora ?

— Non.

— Je le pressentais. C'est pourtant étrange. Sir Blaise Delorme a passé par Florence.

— Oui, je l'ai vu par hasard à Notre-Dame, mais il ne m'a pas vue : l'eau bénite l'avait nettoyé 'de toute préoccupation terrestre, lettres et autres ; son signe de croix nous avait chassés de ses pensées de compagnie avec ses péchés. Ce que je trouve singulier, c'est que lord Howe l'ait choisi pour messager de préférence à la poste en vue d'économiser quelques paoN. Quant à moi j'ai juré de ne pas me fier aux hommes — pour ce qui est des lettres à remettre.

— Il fallait vous faire part de certains faits avec quelques ménagements. Howe supposait... mais n'importe. Si votis aviez lu cette lettre, mon arrivée vous aurait nnoins surprise.

(Il me croit vexée à présent. Je me suis drapée avec succès dans mon orgueil féminin. Oh! je suis vexée, paraît-il. Mon ami lord Howe me députe son ami Sir Blaise afin de m'annoncer doucement la chose, comme


on brise avec précaution un œuf de moineau pour en faire sortir l'oisillon. Quelle nouvelle ? le mariage de Romney avec une certaine sainte... Très bien. Vous avez joué votre rôle, lady Waldemar — j'ai joué le mien.)

— Cher Romney, vous ne jugiez point nécessaire, autrefois, comme les rois grecs revenant de la prise de Troie, de vous faire précéder par des avant-coureurs pour déployer sous vos pieds une triple épaisseur de tapis, afin d'amortir le bruit de vos pas. Quant à moi, soyez sûr que je puis très bien supporter d'entendre votre pas franc sur le gravier. Je n'en déplore pas moins la perte de cette fameuse lettre ; sir Blaise l'aura roulée sans y penser pour allumer un cierge avec. L'excellent lord Howe écrit d'excellentes lettres qui ne sont pas bonnes à égarer; plus d'une fleur de médisance cueillie dans les serres de Londres sera tombée là où cette tige a été coupée.

Il est tout simple que je regrette ces nouvelles dans ma solitude au milieu des vignes où je n'entends parler que de la nielle et du chianti qui va manquer cette année ! Mais vous dites qu'elle m'aurait préparée... Ai-je vraiment tressailli ? J'en ai fait autant hier soir à la vue d'un hanneton. Connaissez-vous si peu les femmes que vous preniez au sérieux des indices aussi futiles? C'est ainsi que nous exerçons notre puissance et que nous produisons nos effets ; les arbres sont raides et immobiles en temps de gelée, quand aucun vent ne souffle ; mais, vienne l'été, la saison heureuse pour les arbres, la moindre brise fait trembler leurs millions de feuilles dans un luxe d'émotion. Il faut un peu moins pour émouvoir une femme. Laissez-la tresaillir, si cela lui.

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plait ; ne concluez pas que l'hiver est rude, mais au contraire que l'été est venu avec son vert feuillage.

— Oh ! puissent vos étés être verts à jamais, Aurora. Vous êtes un peu amère à l'endroit de votre sexe. Des hauteurs d'où vous le dominez, vous soufflez impitoyablement sur lui comme un vent de rafale, vous faites tournoyer vos pommes de pin dans votre dédain superbe pour les briques sur lesquelles vous les semez. Si hautaine et si froide envers les autres, envers vous-même, je trouverais injuste que vous le fussiez un peu moins envers Romney. Je suis satisfait ainsi. Vous supporteriez, dites-vous, d'entendre mon pas brusque à vos côtés ; moi, cela m'affecterait douloureusement d'entendre la voix d'Aurora s'adoucir soudain par pitié pour ce que je suis devenu.

(Ah ! mon ami, pensai-je, je vous trouve digne de pitié, en effet, en tant que mari de lady Waldemar. Mais Aurora Leigh doit se garder de mettre dans sa voix la pitié qu'elle éprouve comme elle se garderait d 'un mensonge ou d'une liberté coupable. Sa voix s adoucirait pour compatir avec le rebut de ce monde avant de se modifier pour vous.)

Je répondis avec calme :

— Pesons bien les choses, ami. Quel que soit notre sort, nous l'avons voulu ; encore qu'il nous déplaise • peut-être à bon droit — une destinée différente, crue possible autrefois, mais rejetée, nous déplairait davantage, n'en doutez pas. Ce que nous choisissons peut n'être pas bon, mais le fait que nous l avons choisi prouve que c'était bon pour nous, soit virtuellement... soit dans notre imagination. Si les mites veulent se brûler les ailes, cela prouve que la lumière est bonne


pour les mites, sans. cela elles ne se précipiteraient pa. dans la flamme où elles agonisent. i

— Oui, dit-il très bas, la lumière est bonne... Puis:: brusquement : — Parlons de Marian. Comment va-t-elle ? 1 Je baissai la tête, ne trouvant rien à dire. Il me semblait dur de parler d'elle au mari de lady Waldemar. Que savait-il au juste de cette triste histoire ? Il ne voulut pas comprendre mon silence et répéta : — Comment va Marian ? » j

— Elle -va bien. * Une heure auparavant, je la voyais dans le jardin, mais à la tombée de la nuit, elle était rentrée. Je l'entendais dans une chambre au-dessus de nous, qui chantait pour endormir son fils.

— Est-elle ici ?

— Oui.

Il soupira : — Ce sera pour tout à l'heure. Pour le moment, je voudrais vous parler seul, sans crainte d'être dérangé. ]

— Parlez. Elle ne nous troublera pas. ; '

— J'ai lu votre livre, Aurora, me dit-il en tournant sa tête de mon côté avec un sourire. ,|| J —Bien, dis-je. Après? "f. j

— Ce livre remplit mon coeur ; — il y vit, il y rêve ; mon pain quotidien me semble meilleur depuis que je le connais et tout ce qui n'est pas imprégné de son parfum n'a plus aucune saveur pour moi: . , j Mon livre a vécu en moi, avant de vivre en vous ; je le connais mieux que personne, —j'en sais la folie et la faiblesse, je sais qu'il ne mérite en aucune façon .tous ces compliments... Je vous en prie, souhaitez à vos i II


amis un bonheur plus grand que celui d'avoir écrit un livre, même meilleur !

— Ce découragement est naturel, répondit-il doucement ; le poète regarde toujours au delà de son œuvre, sans quoi il ne l'aurait pas faite. Si un homme pouvait en créer un autre, il comprendrait l'infériorité de sa création et cette conviction même l'élèverait au rang des dieux. Mais le livre dont nous parlons n'est pas mon ouvrage, pour que j'en fasse peu de cas. Il me dépasse, il m'élève ; je le tiens donc pour quelque chose de haut. Si je me trompe, si je le juge de cette manière parce que je suis placé très bas, peu importe. Pour moi, cela revient au même. Je ne vous fais point de'compliments. j II peut y avoir, j'y consens, des écrivains de l'un et l'autre sexes, jeunes et vieux, capables d'écrire des livres plus riches et plus complets. Un homme peut aimer une femme dans toute l'acception du mot sans soutenir pour cela qu'aucune autre femme n'a de plus beaux yeux ; j l'essentiel pour lui, c'est qu'elle l'ait regardé avec des yeux qui, petits ou grands, se sont emparés de son âme. Ainsi de votre livre, Aurora.

— Hélas! vraiment?

— Est-ce tout ce que vous trouvez à me dire?

— Je pense, repris-je, à une matinée de juin bien loin •le nous à cette heure. C'était le jour de ma fête, nous discutions sur la vie et sur l'art avant d'expérimenter l'un ou l'autre. Je pense, Romney, que c'était le matin — et que, maintenant, il fait nuit.

— Et maintenant, dit-il, il fait nuit.

— Je pense à autre chose encore et non sans un peu de tristesse. Si j'avais su, ce matin-là, que mon cousin Romney, au bout de tant d'années, parlerait en pareils


termes d'un de mes futurs ouvrages, cela m'aurait ren due plus heureuse par l'espérance que je ne le suis aujourd'hui par la réalité. Je trouve cela triste. -

— Oui, répéta-t-il, il fait nuit!

- —Voilà les étoiles! dis-je d'un ton léger. Parlons '

d'elles plutôt que de mes livres. ^ '

— Vous avez les étoiles, vous! murmura-t-il; c'est bien. Soyez comme elles! brillez dans mon obscurité, Aurora, quand bien même ce sera de haut et de loin, avec le froid éclat d'une étoile... et pour ce soir seulement; vous qui êtes toujours la même Aurora, celle qui, par cette belle matinée, m'avez chassé à jamais de votre jardin parce que vous me jugiez indigne. Je le méritais : n'ayant pas appris la moitié des choses que Dieu voulait m'enseigner, j'étais parvenu comme un ignorant à obs\ curcir la page où j'aurais pu lire mon bonheur, à pousser brutalement de côté la femme que j'ignorais parce qu'elle était une femme et une reine; elle qui m'a servi de guide, qui m'a instruit par le moyen de son livre, et dont les chants, comme ceux de Marie sœur de Moïse, sont venus me consoler dans l'abîme où je périssais. Oui, j'ai mérité d'être ici, les yeux levés vers les étoiles, et de n'en pouvoir contempler la gloire...

— Je ne sais si je vous comprends. Vous parlez en insensé, Romney Leigh, ou bien je le suis, moi qui vous écoute. Ce matin-là, nous nous en souvenons, les roses étaient trop rouges, les arbres trop verts, les reproches tout naturels si l'un de nous ne voyait pas ce que voyait l'autre. Et maintenant, ne l'oubliez pas, il fait nuit; les ombres ont remplacé les couleurs, nous sommes devenus froids en vieillissant, mon cousin. Pardonnez-moi — je suis très heureuse que vous aimiez mon livre, et g!


très fâchée d'avoir réveillé un souvenir vieux de dix ans. C'était, de la part d'une femme quelconque, une folie de le rappeler - je ne m'étonne pas que vous y ayez vu du dépit — de là excuses, dont vous ne vous êtes pas montré avare !

— Comprenez-moi, dit-il tristement, au moins en partie. Cette soirée du Midi plus tiède qu'uno journée d'Angleterre, et les malades peuvent bien venir ici pour respirer plus librement. Moi aussi je viens à vous, mon Italie, pour exhaler mon âme devant vous une fois seulement avant de m'en aller. Dieu m'a humilié maintenant — je me retire loin des hommes, loin de vous, Aurora, comme un enfant puni qu'on envoie dans un coin, les joues toutes tachées par ses larmes. Je suis venu pour vous parler, ma bien-aimée...

— Sagement, mon cousin, et d'une manière digne de nous deux!

— Oui certes ; il faut que je parle, cette fois, et vous fasse ma confession — moi si tranchant, jadis, dans mes assertions, si absolu dans le dogme, 'si orgueilleux dans mes vues, si hardi dans mes tentatives ; moi qui sentais le monde entier cramponné à mes vêtements pour implorer mon secours, comme si seul je pouvais secourir... Je me reconnais ce soir pour ce que j'étais ce jour-là, Aurora. Pauvre et belle journée, qui avait les meilleures intentions — au lieu d'en admirer la rose, je la froissai entre mes doigts et me meurtris à ses épines. Vous étiez jeune alors, c'est vrai, et même poète, mais ce que vous disiez était juste. Moi, au contraire, j'échafaudai les folies, jusqu'à en construire une haute muraille qui m'a intercepté les rayons du soleil... et, ce qui est pire encore, ceux de votre visage 1


— Parlez sagement, mon cousin. ^

— Je parle sagement, mais trop tard! et en ceci, il esqM, vrai, je ne suis point sage. En ce temps, j'étais affolé^! < par les cris des prisonniers mis à la torture dans lesjto flancs d'airain de ce nouveau taureau de Phalaris qui serfe nomme la société, par les gémissements désespérés de*si victimes, broyées, ensanglantées, piétinées sous les sabots du monstre moderne. Je les entendais de trop^f près : cela m'empêchait d'écouter les anges et les paroles qu'ils m'adressaient pour venir en aide à majiïr pitié. Le monde m'apparaissait comme la boucher#1 gigantesque d'un carnassier affamé, comme une Chose immense, abandonnée, en forme d'oiseau aveugle, dontglli le bec ouvert et piteux faisait souffrir mon cœur. Je me jetai sur le sol couvert de boue, et me mis à en arracher les violettes pour lui trouver des vers. Des vers! criais-je, des vers ! Je ne voyais que la bouche ouverte, le besoin grossier, le pain dont il fallait la remplir ; les pauvres bornant à cela leurs réclamations, je leur donnais raison, je leur en faisais une vertu. Oh! je ne m'élevais pas plus haut; j'oubliais de me demander où^iî mène ce système quand les riches en viennent à formuler la même revendication,, à n'exiger que la satisfaction de leurs besoins matériels : ici il ne saurait plus être question de vertu. Cette théorie fait les débauchés, et sème dans nos rues quatre-vingt mille femmes qui ne sourient que le soir sous les becs de gaz. Ici encore la chair est opposée à l'esprit; ici aussi, le besoin implique le droit. — Comme j'étais sombre, ce matin-là, sous un beau soleil et malgré la lumière de vos yeux. Ah! je m'en souviens bien, vous me sembliez inspirée avec voire robe blanche et ces boucles dorées qui vous Jaisaient une auréole.

«|


Vous me dites alors : « Vous ne poursuivrez pas vos « pauvres buts d'alimentation publique ou de confort « universel sans vous associer un poète. Il faut une âme « pour mouvoir un corps, il faut un homme aux senti« ments élevés pour remuer les masses, ne s'agît-il que « de les pousser vers une auge plus propre. Il ne faut « rien moins que l'idéal si l'on veut enlever quelques « grains de la poussière qui recouvre le réel :silesFou« rier ont échoué, c'est qu'ils n'étaient pas assez poètes « pour comprendre que la vie se développe du dedans c au dehors.» Je répète ces mots —je pourrais vous en rappeler d'autres. Aucune des choses que vous me dîtes ce jour-là n'a pu sortir de mon esprit; pareilles à la verveine que nous avons frôlée dans une promenade et dont le doux parfum nous poursuit pendant des heures, vos paroles m'avaient laissé une impression pénétrante, elles m'obsédaient jusque dans mes rêves, elles planaient sur mes actes comme un verdict de malheur. J'ai échoué, cela est certain. Avec ou sans auge, il me fut facile de favoriser les dispositions des pourceaux à se jeter dans le précipice. J'organisai, j'ordonnai, j'élevai toujours plus haut mes châteaux de cartes jusqu'au jour où un souffle ayant passé, nivela le tout. Et cela, à deux ou trois reprises... A travers les déceptions qui n'ébranlaient pas ma persévérance, j'entendais toujours vos paroles prophétiques : « Vous' n'atteindrez pas vos pauvres ,buts. s Mais elles résonnaient à mes oreilles, plus durement que vous ne les aviez prononcées; chaque fois leur son rappelait moins votre voix, elles semblaient me railler avec une ironie triomphante qui me poussait à la résistance. Je fus coupable en me glo' rifiant de mes actions, en opposant des arguments à mes I '


•*

doutes—car je doutais. Enfin, mes oeuvres s'effondrèrent soudainement, et me laissèrent dans l'état où vous me voyez : le rideau baissé, mon rôle fini, tous les feux de la rampe éteints, sifflé par moi-même, prêt à avouer mes torts; je me suis trompé, j'ai échoué, j'ai manqué ma vie—je suis vaincu, tandis que vous triomphez. 1

— Arrêtez! j'ai quelque chose à vous dire : moi aussi, j'ai échoué.

— Vous!... vous êtes très grande. La tristesse de :votre grandeur vous sied bien, comme au visage du 'héros vainqueur l'ombre du plumet qui orne son casque.

— Si vous avez lu mon livre, répliquai-je gravement, vous n'avez pas lu dans mon cœur : rappelez-vous qu' « il est écrit en sanscrit et que vous êtes un pauvre écolier dans cette langue »... J'ai échoué, assurément, si échouer signifie contempler avec tristesse une œuvre faite avec joie, et errer misérablement, en proie à la fatigue et aux pensées amères, sur ce que vous appelâtes jadis mes montagnes de délices : vous le voyez vous n'êtes pas seul à vous souvenir des paroles d'un ami... Je répète les vôtres pour vous empêcher d'en dire davantage et vous faire sentir que je ne suis pas assez haut placée pour supporter de vous voir à mes pieds, ni assez en sûreté pou vous venir en aide. Le jour dont nous parlons est enseveli profondément dans le passé ; ne tentons pas de le faire revivre. Vous m'avez dit certaines choses bien vraies, vous aussi, et si j'avais montré moins d'arrogance je ne m'en serais pas plus mal trouvée, j'en suis sûre. Jo me juge simplement avec plus de justice, c'est-à-dire plus d'humilité que dans le temps où j'essayai une couronne. Raillez seulement : je suis prête à rire de moi-t


même ; riez, je vous en prie ! J'ai compté, depuis lors, assez d'anniversaires sans gaîté pour avoir appris à apprécier les occasions d'être gaie. Est-ce bien vous qui me trouvez toujours la même ? Ah ! ceci aurait de quoi nous faire rire aussi! Mon chien, si j'en avais eu un, comme Ulysse, avant ma guerre de Troie, mon chien, vous dis-je, au lieu de me reconnaître, aboierait à ma vue. Puis il reprendrait sa vie indifférente et vigoureuse, celle des êtres qui ne s'embarrassent pas de longues affections. Si je suis changée au point de devenir étrangère à mon-propre chien, combien plus à un ami... à moins qu'il ne se laisse induire en erreur par la couleur de mes cheveux ou le son de ma voix.

— Douce voix!... Je voudrais être ce chien, pour la reconnaître, et en mourir de joie. 0 mon Aurora? êtes-vous donc si triste que vous ne le seriez pas davantage si vous étiez devenue ma femme ?

— Votre femme!... il faut que je me sois bien mal exprimée pour amener un gentilhomme aux éperons de chevalier, et au noble cœur, un Romney Leigh, à oublier notre situation respective..

— Vous vous méprenez entièrement...

— J'en suis bien aise. Mais vous-même, gardez-vous des méprises. Ne me croyez pas humiliée à ce point, ni à ce point attristée. Si je le suis un peu, c'est que dix anniversaires entassés sur la tête d'une femme sont bien propres à faire passer sa gaité de jeune fille à l'état fossile, si exubérante qu'elle ait pu être. Je suis forcément devenue plus sage, ce qui, à la vérité, signifie plus triste. Quant au reste, j'avais raison, sans doute, ce matin-là. Il est impossible d'atteindre les hommes sans passer par leur âme, quelque grande que s'ouvre leur


mâchoire de carnivore, et le poète y arrive plus directementquetous les économistes ; il ne faut donc pas, quand on s'occupe des besoins du monde, négliger l'œuvre du poète, car l'âme est le chemin. Christ lui-même ne peut sauver l'homme qu'en s'emparant de son âme ; et c'est pourquoi il a revêtu notre chair, comme un chasseur qui veut affronter et abattre une proie dans son antre, y pénètre en rampant, portant sa torche dans les ténèbres ; en saisissant l'âme, on possède l'homme tout entier. Je disais donc'vrai en cela, mais en cela seulement, car nous avions d'ailleurs tort tous les deux... Moi qui parlais d'art, et vous qui gémissiez sur les souffrances des hommes, nous faisions trop petite la part de Dieu. Ce que nous sommes nous importe plus que ce que nous mangeons, et la vie, vous me l'avez accordé, se développe du dedans au dehors. Mais tout au dedans de nous-même, au cœur même de notre cœur, Dieu revendique ce qui est à Lui, la régénération de l'humanité par les éléments qu'elle renferme. Sans cela, les vers les plus émouvants du poète le plus subtil ne seront que la coupe dans laquelle on boit et non le breuvage qu'on s'assimile. Peut-être suis-je devenue plus sceptique que vous ne l'étiez alors à l'endroit de ma mission de poète, de la façon dont je l'ai remplie. Je devrais sentir sur mon front quelque chose qui ressemblât davantage à une couronne, fût-ce à cette pauvre guirlande verte de mes vingt ans. Ah ! j'ai échoué, et quand le soleil brille j'en suis encore plus convaincue. Mais quoi ! lors même que nous ayons échoué, Romney, vous, moi et une vingtaine d'autres travailleurs de notre espèce, Dieu n'échoue jamais. S'il ne peut agir par nous, il agira par-dessus nous. A-t-il besoin d'un homme, pensez-vous?


moins encore d'une femme? A chaque scintillement de ces étoiles, des âmes naissent qui travailleront à leur tour. Que la nôtre donc soit calme. Nous devrions rougir I d'être assis sous ces étoiles et de nous plaindre parce que nous ne sommes rien.

f — Si nous pouvions rester ainsi à jamais, mon amie, mes échecs me sembleraient meilleurs que le succès. Et cependant votre livre en a agi plus doucement envers moi que vous ne ferez jamais. Il a ramené dans mon cœur tout l'éclat de cette journée de juin et m'a fait revoir les allées du jardin, la guirlande de lierre, vos , joues rougissantes... Ne m'en veuillez pas de réveiller * ces souvenirs, ne vous indignez pas ! Je remercie simple|ment votre livre de ce qu'il m'a enseigné. Doutez de .vous-même, ô poète, mais ne doutez plus désormais de ~ votre titre de poète, à mes yeux. Vous avez écrit des I poèmes qui m'ont ému secrètement ; ainsi la sève; en f mars, commence à agir dans des branches immobiles f qui n'en laissent rien paraître. Mais ce dernier volume f m'a subjugué, pareil à la pluie silencieuse de minuit, Vsous laquelle l'écorce jusque-là si dure éclate pourlivrer passage à des bourgeons audacieux, protestations véhéjt mentes du printemps. Dans vos autres ouvrages je ne voyais !': que vous: un homme voit ainsi la lune sur un étang sans I pour cela se rapprocher d'elle, cette image ne sert peut-f être qu'à l'attirer dans des flots perfides. Je m'efforçais ! donc de détourner mon cœur de cette contemplation. t Qu'y avait-il de commun entre Aurora et Romney ? Dans ce dernier livre, vous m'avez montré des choses distinctes de vous-même, supérieures à vous ; je me suis laissé pénétrer et élever par elles. Vous m'avez révélé des vérités où je puise des forces, maintenant qu'il fait

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nuit... Elles ne vous appartiennent pas en propre il est vrai, mais elles se trouvent mises à ma portée par votre moyen, clairement démontrées par vos vers. En vérité, j'ai eu tort ! Bien des penseurs de ce siècle, bien des prédicateurs chrétiens vivant à moitié dans le ciel se sont trompés comme moi dans leur conception trop insulaire de notre monde : ils voient la nature, et n'en aperçoivent pas la contre-partie spirituelle , son sens intime leur échappe; ils ignorent ce cercle complet de justice et de perfection où chaque ligne, chaque forme visible correspondent à une ligne et à une forme idéales, où aucun objet ne doit être étudié à part ; car le grand ensemble des choses supérieures enveloppe le grand ensemble des choses terrestres, l'ombre d'ici-bas prouve la substance qui l'a projetée, le corps prouve l'âme, l'effet prouve la cause. Notre esprit grossier est trop porté à s'en tenir à la réalité palpable, comme les chiens s'acharnent sur un os : la nature et la raison ont beau nous résister, nous nous y acharnons obstinément, nous aussi; nos dents se briseraient plutôt que de lâcher prise. Nous sommes en toutes choses trop matérialistes; au lieu du blé d'Adam et de la vigne de Noé, nous nous nourrissons de boue, comme les riverains de l'Orénoque et de l'Amazone , nous la mangeons par poignées, par tas ; nous ncus en emplissons jusqu'à la gorge, nous finissons par prendre la couleur sale de cette argile devenue notre aliment. Oui ! notre époque peut bien s'appeler matérialiste. Pour quelques-uns, Dieu n'est que le résultat de son propre ouvrage : ils additionnent la nature à un zéro, et mettént un x au total. Il y a même des hommes dont les noms sont inscrits dans l'Eglise chrétienne sans la déshonorer, qui pourtant vivent de boue et en éclabousr \


sent les autels : on pourrait croire que l'argile dont Christ oignit leurs paupières pour leur rendre la vue y adhère encore et par ses incrustations retarde leur guérison. Ils prennent pour des mystères les créations de leur fantaisie ; tout près du ciel, ils voudraient bien y entrer quand l'heure sera venue, mais avec un tout autre corps que celui promis par saint Paul. Ils veulent le grain entier avec son enveloppe et sa balle ; autrement, pensent-ils, où serait la résurrection?... Quand nous avons obstrué de cette boue la grande clé qui s'appelle le monde matériel, nous essayons en vain de l'introduire dans la serrure du monde spirituel ; alors nous nous sentons enfermés au milieu des rugissements de fauves, des luttes de la vie réelle, des terreurs et des remords de nos âmes, comme des saints parmi des lions : nous qui ne sommes point des saints et dont le regard est dépourvu de cette autorité céleste qui fait reculer les bêtes féroces. Ainsi emprisonnés, nousjugeons forcément le tout avec partialité, nous concluons mal. Une phrase sans verbe et sans pronom serait-elle compréhensible ? Affolés par les rugissements de la vie, nous n'entendons que l'adverbe dans la phrase divine, nous déclarons l'idée absente, le sens désespérant, nous nous écrions que le gouvernement du monde va échapper des mains de Dieu à moins qu'un nouveau Christ (Romney Leigh par exemple) ne surgisse et ne transforme le monde ; le premier n'ayant pas été à la hauteur de sa tâche, quelles que soient notre admiration pour sa grande œuvre, notre vénération pieuse pour sa personne. Notre doctrine aboutit ainsi à un blasphème, puisque nous désespérons de la terre pour laquelle il est mort.


— Et maintenant, demandai-je, vous n'en désespérez plus ?

— J'espère, dit-il. J'en suis venu à penser avec vous que Dieu accomplira son œuvre, et que nous ne devons pas nous laisser troubler par les échecs de Romney Leigh et de quelques autres, par le discrédit de leurs remèdes empiriques, de leur secret pour rester sur les sommets en supprimant les bas-fonds, pour combattre mollement le mal et faire de l'héroïsme à bon marché. Nous échouons... Eh bien, après? Aurora, si j'ai sourijadis en vous voyant essayer si fièrement votre couronne à une heure trop matinale (les murs, vous le savez bien, doivent se couvrir de mousse avant que le lierre y grimpe), j'étais, moi-même, bien plus digne de dédain dans mon arrogance intolérable, en m'estimant capable de porter le poids des douleurs de l'humanité et même de ses inégalités. Un homme a le droit de désespérer, quand il se croit si nécessaire au succès. J'ai échoué : j'attends de Dieu le remède, et je m'assieds confiant à vos côtés.

— Prenez garde de tomber dans l'excès contraire, ce serait vous trqmper une seconde fois. Soyez sûr qu'aucun travail sérieux accompli par une créature sincère, si faible, si imparfaite, si incapable qu elle soit, ne peut échouer au point que Dieu ne le recueille comme un grain de sable qui ira grossir le total des actions humaines devant contribuer à la réalisation du plan divin. Aucune créature ne travaille assez mal pour être congédiée. L homme sincère 'et sérieux doit agir, la femme aussi, sans quoi elle s abaisse au-dessous de la dignité de l'homme et accepte le servage. Les hommes libres travaillent librement. Qui craint Dieu craint de rester assis à l'aise.

— Vous avez raison. Après Adllm, le travail fut une


malédiction, la créature l'accomplit à la sueur de son front et en gémissant. Mais depuis Christ il s'est transformé en privilège : l'Ouvrier des six jours fait un avec notre humanité, agissant en nous, nous convie à travailler à son œuvre dans une sublime collaboration. Là est le bonheur suprême. La vie du ciel même n'est à mes yeux qu'un travail continuel dont le succès est assuré. Travaillons donc, mais non plus à la manière d'A-dam, ni du Leigh d'autrefois, comme si nous étions seuls responsables de tous les chardons qui poussent sur la terre, de tous les tigres qui y sont embusqués, seuls à lutter contre les maux et les intempéries, nous plaignant toujours de ce que la terre n'est pas le paradis. Ah ! Aurora, soyons contents, désormais, quand nous travaillerons, de faire ce qui est en notre pouvoir, et ne nous dépitons pas parce que c'est peu. Ilfaut sept hommes, dit-on, pour faire une épingle parfaite : l'un fait la tête sans s'inquiéter de la pointe ; l'autre fait la pointe et ne s'occupe pas de la soudure ; et si un homme criait : Je veux une épingle et la veux faire tout entière, sa sagesse ne vaudrait pas l'épingle qu'il demande. Sept hommes pour une épingle, et pas un homme de trop ! Sept générations, peut-être, pour réparer de la largeur d'un doigt les iniquités de ce monde et raccommoder un peu ses brèches. — Moi, manqué de sagesse comme l'homme de tout à l'heure : j'ai déclaré le monde intolé| rable ; j'ai repoussé le blé et le vin qu'il m'offrait, je me suis refusé les joies de l'amour ne voulant pas d'un bonheur légitime que je n'aurais pu consacrer à un but i utilitaire (car la vertu s'allume au contact de la joie j comme la joue d'un homme posée sur la main d'une j femme, et Dieu veut que notre bonheur se transforme


en, gratitude). — Je voulus une vie plus vaste que la vie individuelle; je rasai toutes les cellules claustrales dt . l'âme pour en faire servir les décombres à la construction de greniers d'approvisionnement, comme si les créatures de Dieu devaient être perdues sans ce moyen, sauvées infailliblement par son emploi. Je pensai pouvoir sculpter l'humanité sur un nouveau modèle d'après un plan spécial de mon invention, résoudre ces questions sociales si terribles — disons le mot : insolubles, puisque leurs racines plongent au plus profond du problème du mal..Dieu permet ce problème, car il lui est difficile d'abolir le mal sans attenter au libre arbitre, — mais Romney Leigh, avec son plan, espérait tout arranger, sans prendre la peine de séparer ce qui est élémentaire de ce qui est conventionnel, et façonner un monde sans le concours des hommes, à moins qu'il ne leur plût de prendre son joug, de recevoir intruction de lui ; il avait tant de bonnes choses à enseigner ! un monde si parfait à édifier ! celui-là même après lequel « toute la création soupire »... Plus de riches ni de pauvres, plus de gain ni de perte, ni de barrières ; plus de plats de lentilles vendus pour un droit d'aînesse, — plus de droit d'aînesse à céder : l'un et l'autre assurés à chacun, la vertu parfaite dispensée gratuitement avec le reste, et la soupe donnée à l'heure précise à ceux même qui ne la demandent pas...

— Assez! interrompis-je. J'avais naguère un cousin que je révérais. S'il aspira trop haut, ce ne fut pas pour atteindre des honneurs, mais pour venir en aide aux autres. Le geste était héroïque. Si la main n'accomplit rien (et. ce n'est pas prouvé), cette main vide, tendue comme celle d'un impotent qui supplie, aura été saisie


plus vite, je crois, par Dieu, que plus d'une main encore brillanLe du reflet de la faucille avec Laquelle elle a moissonné. Je vous en prie donc, soyez, par pitié pour moi, moins amer en parlant de mon cousin.

6< — Ah ! quand le prophète bat son âne, l'ange s'interpose... Et cependant, ce mélange d'une bonne intention et d'un misérable dénouement est bien dans la nature et dans la destinée de l'homme : c'est une antithèse habituelle à notre race. Il y a dans ce pauvre monde trop de volonté abstraite, trop de desseins arrêtés. Nous parlons par aphorismes, nous pensons par systèmes ; habitués à voir nos maux en face dans des statistiques, nous croyons trop facilement à l'efficacité de remèdes dont la recette a été écrite à la hâte au revers de l'ardoise.

*: — Cela est vrai, répondis-je en plaisantant. Oui, nous généralisons assez pour vous plaire. Quand nous prions, ce n'est plus pour notre pain quotidien, mais pour les moissons du siècle prochain...-Quand nous donnons, ce n'est pas un verre d'eau : nous attendons d avoir établi des canaux et fondé une compagnie avec des ramifications. Une femme ne peut remplir sa mission, c est-à- dire accomplir la chose la plus parfaite possible soit dans la vie pratique, soit dans le domaine de la science ou de l'art, sans craindre de voir son œuvre se substituer à elle et faire oublier sa personnalité. Elle se vante de sa capa- cité ava-nt d'entreprendre quoi que ce soit; elle déclame ï -sur les droits de la femme, sa mission, son rôle, jusqu'à : ce que les hommes (occupés à bavarder de leur côté) s 'étrient : — « Le rôle le plus évident de la femme est de parler. » Pauvres gens ! ils ont le droit d être vexes : ils ne s'entendent plus les uns les autres.

f — Est-ce vous, l'artiste, qui jugez ainsi ? -,


— Oui, précisément en ma qualité d'artiste et de femme. Si une autre femme se trouvait là, je lui dirais, tout bas : Doucement, ma sœur, pas un mot ! en parlant nous prouverions seulement que nous pouvons parler et l'homme n'en a jamais douté. Ce dont il doute, c'est de notre aptitude à accomplir décemment et gracieusement l'œuvre sur laquelle nous pérorons. C'est le moment de nous montrer. Apportez votre statue — la place ne manque pas. L'homme pourra en juger même à la clarté de ces étoiles ; et pour peu qu'elle ressemble au dieu de marbre suivant à travers le crépuscule des siècles la trace étincelante de son javelot, il n'est pas besoin de parler : l'univers vous rendra témoignage ; il dira que vous étiez née pour faire cette œuvre — et ainsi de bien d'autres. La femme qui guérit de la peste, fût-elle deux fois femme, sera appelée un médecin ; celle qui rétablit les finances d'un pays a le droit de toucher du cuivre malgré ses mains blanches. Mais nous, nous par-^j Ions !

— C'est dans le caractère du siècle. Nous nous vantons d'agir, nous n'agissons pas. Nous suspendons une grande enseigne sur l'hôtellerie qui nous abrite pour une nuit, une vache rouge colossale aux puissantes mamelles que des doigts de cyclopes n'auraient pas la force de traire — et puis, nous n'avons que de tout petits bols de crème! Nous avons besoin d'une plus grande modération dans notre ardeur, d'une connaissance plus exacte des limites de notre champ de travail, nous ne compre rions pas assez que chaque individu demeure un spécimen de la race et doit remplir sa destinée eh tant qu'homme, sous peine de voir toutes ses bonnes inten-« tions frappées de stérilité ; tout ce qu'il demande à l'hu-

*• iîl


j "t manité, il le réaliser d'abord en lui-même. En voulant faire de ce monde un joli parc, nous entreprenons 1 une œuvre qui n'est pas de la compétence de l'homme ; '» Dieu seul siège assez haut pour concevoir d'aussi vastes. f plans. Nul d'entre nous, pas même RomneyLeigh, n'est assez fou pour projeter une plantation de chênes, et oublier qu'il faut des glands pour les semer. — Un gouvernement véritable et légal ne peut être imposé par une i main étrangère ; on ne le choisit pas au hasard à la maL nière d'un froid idéologue qui opte pour l'empire comme * il opterait pour la république. Le vrai gouvernement t n'est que l'expression, bonne ou médiocre, de la nation de même toute société, malgré ses inégalités, ses ^monstrueuses erreurs, la folie et la malédiction dont elle est peut-être frappée, est le résumé de toutes les vies in-4 dividuclles, le total bruyant des unités silencieuses.

Pourrait-on en changer l'ensemble en laissant les individus tels qu'ils sont? Qui tromperons-nous par cette ) prétention ? Pas même Romney, à cette heure.

jJ? — Vous êtes triste, mon ami. Toutes vos institutions "j de Leigh Hall et d'ailleurs n'auraient-elles abouti à ii rien ?

—Elles n'étaient rien, répondit-il avec résignation. •Jl S'il y a de la place pour les statues, dans ce grand J monde qui appartient à Dieu, il n'y en a point pour les j vides; — pourquoi donc me plaindrais-je ? Mon phalans\ tère chimérique s'est désagrégé. Les êtres dissolus que j'avais essayé d'y convertir à une vie régulière ont brisé mes masques de cire avec les grimaces sauvages qui leur sont naturelles; ils m'ont maudit pour avoir voulu t; les contraindre à marcher droit ; ils ont excité contre >j moi tous les chiens du pays; il fallait bien me faire


repentir de la mauvaise action que j'avais commise en essayant de leur faire du bien en dehors de l'Eglise et des squires : vous vous souvenez de vos anciens voisins? La grande bibliothèque circulaire abonde en brochures contre les agitateurs politiques qui troublent les vieilles relations entre les riches généreux et les pauvres reconnaissants. Le pasteur a prêché sur un texte de l'Apocalypse, et m'a placé au rang des esprits immondes comparés à des grenouilles pendant trois dimanches successifs ; il a versé quelques larmes (car il vieillit) sur le malheur affreux de voir l'un de ses paroissiens, propriétaire de si beaux champs, se damner ainsi volontairement. Ses sermons ont été imprimés à la demande générale: si votre livre se vend aussi bien, vos vers sont moins bons que je ne pense. Les femmes ont même fait unt souscription pour m'en envoyer un exemplaire riche ment relié aux armes de Leigh; cela m'a touché, j( l'avoue. ;

— Pauvre Romney 1

— Mes fenêtres ont été brisées une ou deux fois pai des paysans irrités contre le perturbateur de leur repos qui ne leur reconnaissait pas le droit de donner de: coups de pieds à leurs femmes comme il convient à de, Bretons, ni d'endormir leurs enfants avec des toxiques ; qu leur amenait de Londres des voleurs et des femmes per dues pour insulter à ceux de la campagne par leur mœurs amendées et leurs vies transformées — de jolie vies, en vérité !... Mes vitres payèrent tout cela. Un bra connier, après avoir lontemps chassé sur mes terres san être inquiété, a tiré sur moi un jour; on m'a jeté de pierres plus d'une fois quand je traversais le village cheval. * Voilà, disait-on, celui qui voudrait chasse


tous nos gentilshommes bons chrétienspour nous prendre plus facilement dans ses souricières amorcées avec du fromage empoisonné, pour nous enfermer dans sa prison de Leigh Hall avec tous ses meurtriers. Disons plutôt Leigh Helli ! et mettons-y le feu une bonne fois ! » C'est ce qu'ils ont fait.

— Ils l'ont brûlé ! !

— Comment 1 vous l'ignoriez ? Carrington vous a donc bien mal renseignée sur mon compte.

— Est-ce vraiment possible ?... Ont-ils brûlé Leigh Hall ?

— Cela vous attriste, Aurora? C'est pourtant vrai : cette œuvre-là, par exemple, a été habilement consommée et n'a rien laissé à désirer. Il est plus aisé, reconnaissons-le, de brûler une maison que d'édifier un système — encore que ceci soit facile en rêve. Tout est détruit, mes livres, mes tableaux ; — oui, les tableaux ! Pensez-vous que vos chers Van Dyck les auraient arrêtés ? nos fiers ancêtres aux barbes pointues, ces belles dames aux poitrines blanches comme l'écume de mer, ont flambé sans rien perdre de leur beau regard calme plein de défi ; ils n'humilieront plus par l'éclat de leur teint les ossements du caveau de famille. Un seul portrait a été sauvé, celui de lady Maud, qui vous a. légué son menton et sa bouche ; c'est pour cette bonne œuvre que je l'ai arrachée aux flammes. Le reste est parti. - Vous voilà triste, ma cousine. Pour moi, quand tous mes phalanstériens ont été dehors (on m'a dit que les malheureux avaient prêté main forte aux incendiaires, ] et plus d'un, sans doute, en a rugi de joie) là ruine ne

1 1 Hell, enfer.


m'a pas affecté autant que je l'aurais cru ; moins que ne m'affecta un jour la destruction d'une certaine lettre... — C'était un spectacle grandiose que cette immense bâtisse flamblant avec ses parquet s de chêne, ses lambris sculptés, ses murs à panneaux par où l'on faisait disparaître jadis un martyr ou un coquin, ses longues galeries à échos, ses escaliers glissants et sombres qui conduisaient en tous sens: tout cela alimentant la flamme unique et gigantesque qui, de toutes les fenêtres, faisait sortir un démon rouge, un serpent de feu, dont chacun semblait me dire : Vois-tu, Romney Leigb! nous sauvons les gens de ton salut, par le feu ! nous offrons même un très beau spectacle; qu'as-tu fait de mieux qu'un spectacle, d'ailleurs ?— J'ai été plus d'une fois sur le point d'applaudir, surtout quand la toiture s'est effondrée... Le feu, un moment étouffé sous le poids des poutres et des ardoises, jaillit de nouveau avec une recrudescence de furie, enveloppa l'énorme foyer dans un tourbillon de flammes qui s'éleva tout droit dans le ciel; et devant cette gerbe immense, le ciel me sembla reculer, se retirer plus haut.

— Pauvre Romney !

— Parfois, dans mes rêves, j'entends le silence qui suivit cet écroulement. Un silence absolu. Toutes ces bêtes féroces qui avaient rempli l'air de leurs cris et de leurs blasphèmes, s'étaient tues soudain, Je pus entendre un oiseau tomber d'un nid, pour avoir voulu s'élancer trop étourdiment vers la lumière Les vieux freux avaient déjà fui -au loin; on en voyait encore quelques-uns voler çà et là, pareils aux feuilles mortes éparpillées par une rafale d'automne, et qui se détachent


sur le ciel... Pauvres freux ! On les avait mis dehors, comme moi et ma famille...

— Cher Romney!...

— Evidemment, c'eût été un beau spectacle pour un poète tel que vous, amie, et dont vous auriez ensuite fait un poème. Moi-même — entendez-vous ? moi-même! — je sentis quelque chose dans les vieux arbres géants contemplant avec stupeur, comme des dieux druidiques, ce grand creux plein de ruines où l'incendie s'était éteint ; de ce foyer s'échappaient de loin en loin des flammèches ' qui allaient éclairer leurs tristes troncs gris, témoins après i tant de siècles de l'écroulement de la maison de Leigh !

— Hélas!...

— Une minute, je sentie en moi quelque chose d'un Leigh; — puis, cela a passé. Un enfant se mit à crier. J'eus assez à faire avec tous ces misérable êtres sans abri, me demandant où ils danseraient la prochaine fois, eux qui avaient brûlé leurs violons.

— Cette préoccupation me semble superflue. Qui brûle ses violons ne dansera plus au son des cymbales, je vous l'affirme.

— 0 ma triste et douce voix ! s'écria-t-il, ô voix qui subjugue... Le soleil se tait, mais Aurora parle!

— Hélas ! Je ne sais ce que je dis... je revis dans le passé, je' retourne à mes pensées d'enfant ; — vous allez sourire peut-être et trouver mes regrets puérils ? Je me dis que je ne verrai plus jamais, de la fenêtre de ma chambre, vos vieilles cheminées...

— Plus jamais. Si vous traversiez un jour les collines vertes qui enserraient la demeure de nos pères, vous arriveriez à un grand cirque carbonisé; seul, un escalier de pierre y reste debout, montant, tournant, n'abou-


tissant à rien — le symbole de ma vie. C'est une chose qui vaut la peine d'être vue par un poète. Irez-vous?

Je ne répondis pas. Avais-je le droit de pleurer avec cet homme ? Parler, c'eût été sangloter. Je sentais une femme entre son âme et la mienne; les mains blanches et souillées de lady Waldemar nous tenaient à jamais séparés l'un de l'autre... Nous avions brûlé nos violons, nous aussi, et restions silencieux.

Le silence dura si longtemps qu'il en devenait oppressant. Je parlai afin de respirer. J -r- Vous avez été malade ensuite ?

— Très malade. J'espérais que ce faible reste de vie finirait rapidement — mais je ne réussis pas plus à mourir que je n'avais réussi à vivre. Alors je me résignai, après avoir employé tous les systèmes, à essayer celui de Dieu. L'humilité est si bonne quand l'orgueil est impossible ! Remarquez comme nous nous faisons des vertus de nos vices usés — aussi en gardent-elles le goût à jamais. Est-il bien, par exemple, de se marier ici en aimant là? Quand un homme a cru une fois que c'était son devoir, cette erreur s'attache à lui et le force à en commettre d'autres : en se décidant à un mariage de ce genre, il se nuisait à lui-même ; en y renonçant, il peut faire le malheur d'autrui avec le sien. Et ainsi se marier en aimant ailleurs peut devenir un devoir. La vertu met des lauriers douteux sur le front de l'homme, votre lierre vaut mieux. — C'est elle qui a le droit d'être ma femme, elle, la brebis mutilée que les négligences du berger ont laissée en proie aux loups ; poul-rais-je faire autrement que de la prendre sur mon épaule pour lui faire traverser ce rude désert, pauvre, pauvre enfant! — Aurora, ma bien-aimée, je ne veux pas vous tour-


menter plus longtemps ce soir. — Ce qu'il me reste à i vous dire vous fera plaisir. Ma femme trouvera en moi A protection, tendre affection, liberté, repos. Ce sera un pauvre dédommagement, pour l'horrible sort qui sani moi n'aurait pas été son partage, et aussi pour la perte d'une amie comme vous, puisque — laissez donc votre main dans la mienne un moment ; nous allons nous séparer. Quelle hâte ! on dirait d'un flocon de neige quq le vent emporte. Vous me refusez cette grâce de tenir un moment votre main douce et froide. Etes-vous fâchée de ce que je vous parle de séparation? Mais comment pourrais-je vous entendre vivre, respirer, parler à côté ' de ma femme, si je veux supporter la vie ? — Ne soyez pas cruelle; il faut me comprendre. Votre pas le plus léger, sur un de mes planchers, ébranlerait ma maison, ma porte n'étant pas barrée pour s'opposer aux visites des anges. Désormais, il doit faire nuit pour moi — désormais il faut que je ferme mes fenêtres à la lumière et qu'aucune Aurore ne vienne troubler mes ténèbres.

& Il sourit faiblement ; sa main vide gauchement tendue semblait chercher un appui autre que le mien. La lune se montra à l'horizon, cette belle lune d'Italie suffisante pour éclairer le ciel et la terre, effaçant dans sa gloire d'or toutes les étoiles, plongeant les montagnes dans .une divine langueur; à sa clarté il me parut pâle et patient comme le marbre où un sculpteur met sa propre 1 tristesse jointe à son idéal de grandeur dans la pensée... Moi, qui m'étais levée pâle d'indignation, je m'arrêtai | hésitante... Romney était-il fou ? Toutes les douleurs dé son cœur avaient-elles atteint son cerveau ?

% Alors, tranquille, avec une sorte de fierté tremblante et froide : - • <•

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1


— Allez, dis-je, mon cousin. Nous nous disions adieu avec moins de longueurs autrefois. Bien que, depuis lors, j'aie écrit un livre ou deux, je ne suis pas faite à l'art mâle de la parole. Un homme peut sculpter une vingtaine d'Amours dans des blocs de neige, ainsi que le fit Buonarotti et les mettre en sureté à l'ombre (comme vous votre mariage). Mais si une femme en prenait un pour le placer sur sa table, parmi ses fleurs, en souvenir d'un certain ami, il fondrait tout de suite et ne supporterait pas même la marque de ses doigts — cela vaut mieux ainsi. Pour moi, je ne voudrais pas toucher cet objet fragile et le gâter une demi-heure avant que le soleil ne s'en charge ; qu'il resle où il est. Je suis franche dans mes discours, je vais droit au but — comprenez les choses telles que je les dis, ne tenez pas compte des plis que des points habiles forment dans l'étoffe, — je suis une femme, monsieur, je me sers d'images féminines comme vous de votre mâle éloquence. Je vous souhaite du bonheur. Je suis simplement peinée des chagrins que vous avez eus, et non seulement pour l'amour de vous, mais de l'humanité. Cette race fut toujours ingrate ; quand on lui a rempli sa coupe de vin généreux, elle vous le rend, à l'heure de la croix, à dans une éponge, à l'état de vinaigre et de fiel.

—Plus reconnaissante, elle serait d'autant moins àplaindre ! murmura-t-il. Dieu lui-même ne serait pas venu mourir ici-bas si les hommes avaient pu l'en remercier.

— Il est manifeste pourtant que vous avez souffert de leur ingratitude. Vous surnagez comme le berceau d'osier de Moïse, lorsque Moïse en eut été retiré ; vous êtes léger, mon cousin, vous êtes léger ! cela est bon pour vous, du reste, cela est viril. Ecoutez-moi bien ! si, au lieu de


brûler Leigh Hall, vos misérables, consommant leur ressemblance avec Lucifer, avaient mis le feu à une ou deux de ces étoiles que nous admirions tantôt et en avaient passé les cendres au crible au-dessus de l'univers croulant — eh bien ! quoi ? si rien en nous n'était changé, les événements extérieurs ne modifieraient pas nos positions respectives de simples amis, et n'excuseraient aucunement, de votre part, des paroles qui dépassent vos sentiments. Ne m'interrompez pas ! vous l'avez dit, nous nous séparons. Plusieurs fois, ce soir, vous vous êtes raillé de moi ou de vous-même ; pour ma part, je ne l'ai pas mérité. Mais assez. Je vous souhaite, cousin Leigh, du bonheur dans toutes les circonstances et dans toutes les relations de la vie, surtout dans le mariage ; — et cela me fera plaisir (c'est votre mot) de savoir que votre femme trouvera en vous protection, liberté, repos et très douce affection. Vivez si heureux avec elle que vos amis puissent l'en remercier. En attendant, je ne comprends absolument pas comment elle a souffert par vous et quelle est la dette que votre tendresse doit payer. Mais, s'il est doux pour l'amour de payer sa dette, il lui est plus doux encore de répandre ses dons, — soyez donc généreux à votre aise. Du moins, en ce qui me touche, vous ne lui devez ni dédommagement, ni excuses. Votre femme n 'a jamais été de mes amies, ni capable de sacrifier, pour l'amour de vous un trésor aussi mince que mon amitié : rassurez-vous, mon cher cousin, pour vous et pour elle. Je ne troublerai jamais votre obscurité, je n'attristerai jamais vos heures lumineuses, je ne vous dérangerai ni dans votre joie ni dans votre repos; vous n'aurez nul besoin de fermer vos fenêtres pour écarter Aurora ; vos pays du nord font


d'ailleurs des aurores qui ne dérangent personne, et qu'on distinguerait à peine de la nuit ! J'ajouterai que mes alouettes volent plus haut que certaines fenêtres.

Enfin, vous connaissez vos Leigh. Il y aurait bien de quoi ébranler une maison, si une femme de ma trempe, après avoir serré la main de quelqu'un, que vous savez, allait tendre la sienne à la maîtresse de votre demeure et reconnaître pour telle lady Waldemar !

Un grand éclat de voix m'interrompit :

Au nom de Dieu ! qu'avez-vous dit, Aurora ? Pardonnez-moi. Je voudrais pouvoir nommer votre femme sans vous blesser et rester digne.

— Sommes-nous fous? Ma femme :... lady Waldemar 1 vous avez dit ma femme ?

Il s'était levé d'un élan. Rejetant en arrière sa noble tête, le visage tourné vers le ciel, il se mit à rire avec un dédain si amer, si désespéré, que j'en fut saisie. 1

— Que Dieu me juge 1 dit-il enfin. Je suis venu ici convaincu de crime et douloureusemènt humilié sinon suffisamment. Je suis venu parce qu'une âme limpide m'a révélé la lumière et aussi parce qu'autrefois j'ai péché envers elle comme j'ai péché depuis lors envers Dieu, par ma présomption, — j'aimais, pourtant; ai-je besoin de dire qui j'aimais le mieux ? c'est écrit trop clairement dans le livre de mes méfaits. Je suis donc venu pour m'abaisser, pour m'agenouiller devant elle et attacher à son front royal une guirlande que je lui avais arrachée jadis dans le beau temps de sa jeunesse, Mais ici encore je me vois méconnu ; — j'échoue dans mon abaissement comme dans mon ambition ; il n'y a plus de place pour moi aux pieds d'une femme qui se méprend à ce point sur ma nature et sur mes desseins. Quoi ! est-ce bien ici la même Aurora


lui élevait si haut mes rêves pour en encadrer sa grandeur ? peut-elle bien concevoir d'aussi mesquines pensées? Etes-vous moins qu'une femme en étant davantage; — perdez-vous votre jugement naturel par le rait même de votre culture intellectuelle ? Aucune femme ordinaire n'aurait pris pour ma signature un faux al1ssi monstrueux... Enfin, nous voilà égaux! Ah 1 vous voici descendue de vos hauteurs, à mon niveau! Je puis 3treindrevos mains, je vous atteins pour vous pardonner ! ceci est une chute, Aurora. Auparavant, vous me compreniez rarement, et je ne pouvais vous en vouloir . vous me sembliez trop haut placée pour voir aussi bas. Mais maintenant je respire, — mais maintenant je pardonne... Les hommes ont brûlé ma demeure, dénaturé mes intentions, mais pas un, je le jure, n'a fait à mon âme un outrage aussi grand qu'Aurora en nommant lady Waldemar ma femme.

— Vous n'êtes pas marié 1 pourtant vous avez dit...

— Encore ? Lisez ces lignes, qu'elle vous envoie.

Il me tendait une lettre. J'en dévorai le contenu à la c'arté de la lune.


IX

Je m'interromps pour reproduire ici dans son entier la lettre de lady Waldemar.

« J'ai prié votre cousin Leigh de vous remettre ceci ; « il s'en charge. Après des années d'amour ou de ce « qu'on appelle de ce nom, quand une femme, prise de « dépit contre l'instrument dont elle a joué, en agace « les cordes jusqu'à les casser, elle peut cesser d'aimer « et pourtant accepter un service sans déchoir. C'est II: mon cas. Je n'aime plus Romney Leigh, ni vous, Au« rora ; j'entends que vous vous repentiez de votre lettre « méchante et de votre indigne calomnie (car c'en était « une et Romney lui-même pourra vous en convaincre). « Vous devez être bien mauvaise pour m'imputer tant « de noirceur. Après tout, je vous sais gré de m'avoir « prouvé à moi-même qu'il y a des choses dont j'aurais « été incapable, soit pour sauver ma vie, soit par amour « pour lui, bien qu'il me soit arrivé d'aller trop loin. a Un matin, par exemple, en montant sur l'Olympe t rendre visite aux dieux, en attirant sur moi la foudre « d'un certain nuage, je me suis compromise d'une « manière vile. Dans la muse que j'espérais gagner en « lui confiant mes secrets les plus intimes, pouvais-je


« deviner un cœur féminin et soupçonner son amour « pour le mortel que j'aimais moi-même? — Lui, du 1 « moins, vous aimait ! Je l'ai entendu, au milieu d.g son- « délire, vous adresser des paroles brûlantes, pour me-a: récompenser de mes peines pendant les quatorze nuits'

« passées à son chevet. La fièvre tombée, son abatte« ment me semblait exprimer sa déception en me trou« vant près de lui. Il me remerciait de mes soins par « des éloges, ces excuses qui remplacent l'amour; puis"

« il me demandait aussitôt si le portrait sauvé par lui « était en sûreté. Puis, divaguant à demi : — Je l'aurais c bien aimée, quoiqu'elle ne m'aimât point ! — Dites c plutôt qu'elle V'ous aime ! — Je délirais à mon tour;

« je l'aurais épousé malgré le changement survenu en « lui, malgré les railleries dont le monde ne m'aurait « pas fait grâce. — Non, non ! murmura-t-il, elle ne'

c m'aime pas, elle fait mieux que cela : apportez-moi « son livre, lisez-le-moi à voix basse. Je vous en saurai c plus de gré que de bien des services moins faciles à « rendre. — Un jour, je lui ai fait la lecture de votre « volume, je suis restée parfaitement calme, et calme « encore en le fermant : seulement j'ai prévenu mister c Leigh qu'il aurait à se chercher une autre lectrice la « prochaine fois, et que je hais les femmes supérieures c à l'amour, les poètes du sexe fort me semblant d'ailleurs i t préférables à tous égards. Ainsi je triomphai de vous.

1 « deux et le laissai. >

le « Lorsque je l'ai revu, j'avais lu votre lettre indigne,

! « j'avais sondé mon propre cœur. Il venait, rétabli, me ; « remercier, accompagné de son ami lord Howe, me ; « dire ce que les hommes osent dire aux femmes quand , * ils sont leurs débiteurs. Je l'ai arrêté d'un' mot : je lui


a ai dit que je n'avais pas marché dans le sentier du e( dévouement pour mettre de la boue à la semelle de « mes souliers. Puis, avec quelque dédain, j'ai imploré « son pardon (et le mien) pour n'avoir pas su faire « mïeux que l'aimer, et l'aimer follement — il y avait « longtemps de cela, il est vrai, et le mal était radicale« ment guéri. Je lui ai dit ce que je vais vous répéter, « ce que j'ai fait par amour pour lui. Sachant qu'il n'ai« mait point la pauvre fille, je m'étais abaissée à lutter « contre les hésitations de cette nature faible. Je la fis « partir avec une personne de confiance qui avait été « ma femme de chambre pendant cinq mois, à laquelle G: j'avais donné une bourse bien remplie pour aller re« joindre son mari en Australie. Si cette femme a menti, « si la mission dont je l'avais chargée a échoué, il nous « arrive à tous d'échouer et de mentir — et je le déplore ; « la contrition est tout ce qu'on nous demande quand « nous allons à l'église confesser nos erreurs les plus « fâcheuses. Mes intentions étaient les meilleures du « monde pour lui, pour moi, et même pour Marian ; — « je suis fâchée de leur résultat, très fâchée. Pourtant « je me suis laissé dire qu'on l'avait vue s'arrêter dans « Oxford Street pour parler à une personne qui... mais c peu importe ! Je couperais plutôt ma main droite (un « duc l'eût-il baisée il y a une heure en lui promettant CI: une bague de fiançailles) que d'imputer à cette fille « pareille faute. Pauvre enfant! je l'aurais volontiers « dédommagée avec de l'or, de quoi faire briller sa tête « folle comme une seconde coupole de Sainte-Sophie... « Mais il m'a arrêtée de ce regard glacial propre aux « Leigh en me déclarant que, désormais, il considérait « Marian comme sa femme, qu'il allait à Florence renouer


« le lien rompu. Ils se disaient heureux, lui et Howe,

c de me dispenser de la plus lourde de toutes les char« ges. Je lui demandai alors de se charger de ma lettre « en réponse à votre accusation, et de la ratifier de sa « bouche véridique. Il y a consenti à la condition que CI: mon message serait prêt en temps voulu. Il est juste,

CI: votre cousin, abominablement juste. Il laverait ses « mains dans du sang pour les garder pures de toute « iniquité. Froid, courtois, en simple gentilhomme, il € m'a saluée et nous nous sommes séparés.

« Me voici donc sans son visage, sans sa voix, sans « mon amour! Tout cela est effacé, comme le brouillon « d'un écolier grossier qui crache sur son ardoise pour « la nettoyer. J'ai été trop vile et trop faible. Qu 'avons« nous à faire, dans notre rang, de sang circulant dans « nos veines? Désormais, je n'en aurai plus, pas même « pour colorer mes lèvres. Une rose peut fleurir, pourpre « et jolie, sans avoir de sang ; pourquoi pas une femme ? « Quand nous nous sommes amusées à adorer en vain, « il nous reste la ressource de continuer le jeu en nous « laissant adorer. Voici déjà Smith à mes pieds jurant CI: que je suis la femme idéale, — je ne veux pas de lui ; € il me rappelle Leigh et je ne veux plus de socialiste C[ dans mon orbite. Mais vous, malgré votre lettre « absurde et insolente, malgré ma franche haine, pre« nez mon Smith ! Quand vous aurez assisté à ce ma« riage d'une Erle immaculée à un noble Leigh, quand « vous aurez vu son amour s égarer sur cette femme « indigne de lui, lors même que vous n'ayez pas besoin CI: de cet amour, vous aurez besoin d'une consolation. « Prenez donc Smith! Il parle sur les sujets favoris de ... Leigh, un peu plus mal seulement, adopte ses pensées


« et les délaye ; il le dépasse d'une lieue, de peur dei « rester d'un pouce en arrière ; il vous rappellera Leigh, i « comme la courroie de son soulier pourrait vous rap-f « peler un homme; les femmes de votre sorte se pren-i « nent quelquefois de tendresse pour des choses de ce « genre, pour l'empreinte d'un pas, pour l'image" « réfléchie dans un miroir, et le souvenir de ce qui, l « autrefois, fut détesté. Vous ne détestiez pas Romney,'[ « pourtant, quoique vous ayez joué à cache-cache avec « votre âme à propos de lui. Ignorer un sentiment ou -« le supprimer, cela revient au même.

« Je vous souhaite du bonheur, miss Leigh. Vous i « avez préparé un heureux mariage pour votre ami, • « tout l'honneur vous en revient ; — cet amour bien « assorti vient de vous qui l'aimez et qu'il aime !

« Ecoutez-moi bien, Aurora Leigh : votre paupière ^ « s'abaisse avec le même mouvement que la sienne ; « sans vous, j'aurais pu obtenir son amour; et je vous « ai montré mon cœur à nu : pour ces trois raisons, je « vous hais d'une triple haine. Il y a encore autre chose.

« Je crois qu avec lui j'eusse été plus vertueuse que vous « sans lui : je vous hais donc du fond de cet abîme, de « ce vide de mon âme pour qui l'amour eût pu être le « ciel, tandis qu'il est devenu une malédiction. »

Je demeurai immobile, confondue. J'avais saisi le sens de la lettre en un clin d'œil. Malgré ses serpents aux dards envenimés, j'étais éblouie.

— Pas marié!... dis-je.

— Vous vous trompez. Aux yeux de Dieu, Marian Erie n'est-elle pas ma femme et son enfant le mien?


Comme je crains Dieu, je viens réclamer mon enfant et ma femme.

J'avais de la peine à respirer, encore plus à parler. D ailleurs mes paroles devenaient inutiles, car il se trouvait là quelqu'un pour répondre.

— Romney !... dit-elle ; mon grand bon ange, Romney ! Pour la première fois je vis que Marian Erle était belle. Pâle et tranquille, transfigurée comme une sainte en extase, on eût dit que les rayons de la lune avaient séparé ses pieds du sol et la soulevaient au-dessus de la terre.

— J'ai laissé mon enfant endormi, continua-t-elle. En venant de ce côté, j'ai entendu parler un ami. Répétez-moi ce .que vous venez de dire. Vous prenez cette Marian, telle que l'ont faite les méchants, pour votre femme?

Sa voix était vibrante, solennelle, fière et pathétique. Il étendit ses bras vers elle comme pour l'attirer à lui.

— Je la prends pour ma femme telle que Dieu l'a faite, et telle que les hommes ne peuvent la changer.

Sans lever les yeux, sans avancer d'un pas, elle reprit :

— Vous prenez pour votre enfant cet enfant de Marian, sa honte aux yeux de tous, et vous promettez de n'en jamais avoir honte?

Il se rapprocha d'elle, les bras toujours ouverts. — Dieu veuille être pour moi un père aussi tendre que je le serai pour lui. Je consens à être abandonné du ciel si jamais je fais sentir à cet enfant qu'il est orphelin. Je le prends pour qu'il boive à ma coupe, sommeille sur mes genoux, joue à mes pieds et me tienne par la main aux yeux de tous,. en sorte que


nul ne songe à demander à qui il appartient, tant mon attitude sera paternelle et aimante. ^ Elle resta un moment silencieuse, immobile; puis^,, se tournant vers moi, froidement et lentement :

--Et vous, Aurora, que dites-vous? Me blâmerez-vous beaucoup si, à cause de mon enfant déshérité, je saisis la main tendue vers lui et vers moi, afin de ne pas le laisser sans amis dans un monde où j'ai été lapidée? N'ai-je pas le droit de prendre ce regain de la vie, qui, sans cela, serait entièrement dépouillée pour moi? Ou bien est-ce mal de laisser votre cousin, obéissant à une impulsion généreuse, exposer ses mains nues parmi les épines pour remetlre en équilibre un nid sur le point d'être renversé? — Si nous sommes innocents, nous ne sommes pas inoffensifs.... Nos tristes destinées vont s'accrocher à sa noble vie si unie comme des ronces dont il ne pourra se débarrasser en secouant son manteau. N'est-ce pas là ce que vous lui direz? Vous avez été mon amie, ne voulez-vous pas devenir la sienne? Il est digne d'avoir une amie, et, après tout, vous êtes sa cousine, vous avez le droit de prendre parti pour lui. Dites-lui votre pensée; le nid est abîmé à n'en pas douter, et Marian ce que vous savez — sa dignité d'épouse n'expliquerait pas au monde comment elle est à la fois dégradée et honnête; pour lui, on lui reprocherait toute sa vie son enfant bâtard, sa femme la prostituée ! Parlez, pendant qu'il en est temps encore. Vous ne souffririez pas que le chien d'un brave homme se tournât contre son maître pour le déchirer parce que ce maître est indulgent ; tolérerez-vous ceci parce que Romney est généreux? Parlez. Liée à vous par, l


ma reconnaissance, je me laisserai lier par vous seule. Sa voix était toujours vibrante, solennelle, sans passion, soutenue quoique basse, une voix pleine d'auto-rité et non celle de Marian.

Je relevai les yeux pour m'assurer que Dieu était près de moi ; je vis son ciel aussi bleu que la robe sacerdotale d'Aaron lorsque le sacrificateur l'ôta pour mourir. Puis je dis :

— Acceptez ce don, ma sœur Marian, et soyez sans crainte. La main qui donne, ici, a derrière elle une âme qui ne la reniera pas. Romney laissera parlez les mondains insensés qui ne savent ce qu'ils disent. — Il est assez fort pour supporter cela. Comptez sur sa force. Le droit est de son côté, n'hésitez pas !... Vous attendez mon jugement pour vous décider? Je suis une femme de bonne réputation; aucune médisance n'a jamais sali ma vie, mon nom est pur comme ma main, dont aucun homme n'oserait dire qu'il l'a touchée librement même gantée. Voici ma main, Marian, pour élreindre la vôtre que j'estime aussi pure; — par ma dignité de femme et mon nom de Leigh, je témoignerai à la face du monde que Romney s'honore par son choix en prenant pour femme Marian Erle.

Ses grands yeux sauvages lancèrent un éclair, son sourire fut merveilleux de ravissement.

— Merci, mon Aurora 1

Elle se jeta alors à genoux devant mon cousin ; sa tète d'épagneul aux boucles brunes déroulées s'inclina sur les pieds de Romney; nous entendîmes des baisers mêlés à ses sanglots.

— 0 Romney! ô mon ange!... Toujours le même, quoique j'aie traversé le sépulcre depuis notre sépara.


tion. Mais la mort elle-même ne pourrait que te rendre meilleur, non te changer !... Je ne te remercie pas : je rends grâces à Dieu, qui t'a fait ce que tu es, si abso-y< lument divin !

Il essaya inutilement de la relever. Elle se déroba à son étreinte comme un faon bondit loin du chasseur qui espère le saisir ; elle s'élança hors d'atleinte, en face de lui, avec une majesté étrange, défiante et sereine à la fois. Elle était là debout, ses grands yeux noyés de larmes, illuminés pourtant par un sourire mystérieux, pareil à une lumière brillant au delà d'un étang ; elle secouait la tête pour refouler certaines pensées au plus profond de son être, puis, blanche et calme comme un nuage d'été qui, après la pluie, reste immobile au milieu du ciel en maître de la journée, elle reprit :

— 0 généreux ami, quoique votre noble conduite apporte un baume à mon cœur, la pauvre fille qui vous a aimé est morte, elle habite déjà ce pays dont parle l'Ecriture, « où l'on ne prend plus et ou l'on ne donne c plus en mariage *. Vous ne pouvez la rappeler à la vie pour en faire votre femme. Vous et moi, Romney,ne devons jamais, jamais, JAMAIS unir nos mains ainsi. Ne m'interrompez pas. Je l'ai d'abord juré à Dieu en pleurant à ses pieds comme je viens de pleurer sur les vôtres... Jamais, jamais, nos mains ne s'uniront ainsi. Soyez patients, ne m'attribuez pas une fausse humilité. Voici la vérité; le chagrin m'a rendue fière ; Dieu m'a dit souvent, de nuit et de jour : Pleure encore un peu, Marian, les femmes ont besoin de pleurer; mais ne rougis jamais, excepté d'une faute. Et moi qui me sentais autrefois indigne du vertueux Romney et de sa race aristocratique , j'en suis venue à penser qu'une femme n


(pauvre ou riche, méprisée ou respectée), est une âme après tout ; ce qu'est son âme, elle l'est aussi, les hommes eussent-ils craché sur elle comme sur le pavé d'une enlise, où l'on va prier pourtant! Chaste et honnête, désireuse de faire le bien et d'aimer la vérité, de transformer ma vie en pelouse verte et unie sous les pas de Romney, je ne craindrais point de devenir sa femme et lui rendrais peut-être la vie plus douce que ne l'eût fait une autre moins malheureuse. Vous voyez si je suis orgueilleuse ! Pardonnez-moi le piège que je vous ai tendu pour recevoir de tous les deux une sanction. Il est si bon de savoir que Dieu m'avait réellement justifiée le premier : il en est ainsi dans le ciel, Dieu parle, et après lui les anges. Oh ! cela me fait du bien, cela me nettoie de toute la souillure des démons, de penser que Romney Leigh me croit encore digne d'être sa femme ! Maintenant je ne pourrai dire en quittant ce monde que je n'y ai eu aucune gloire... Mais, ô mon maître et mon ami, voici pourquoi nos mains ne peuvent se joindre. En vous disant la vérité, je sais qu'elle ne vous blessera point comme elle pourrait blesser un autre homme; je ne vous aime pas, Romney Leigh... non,.je ne vous aime pas! Vous pouvez serrer mes mains, miss Leigh, et sonder mes yeux avec les vôtres. je vous jure que je dis la vérité. L'ai-je aimé autrefois ? On dit que des femmes ont été martyrisées sans que leur amour pût être chassé de leur cœur... Peut-être l'ai-je vénéré plutôt qu'aimé. Peut-être, Ô mon ami, vous avais-je placé si haut au-dessus de toutes mes espérances, si haut au-dessus de toutes mes craintes, que je vous avais mis au-dessus de l'amour même et hors de portée de mes pauvres bras de femme, parmi les anges ! Que voulais-je? Etre votre


" esclave, votre aide, votre joie, votre bien-aimée ? Je n'y ^ ai jamais pensé, encore moins à vous aimer d'amour t J'étais à vous simplement, corps et âme, tête et cœur, prosternée à vos pieds comme une créature que vous . auriez ramassée dans la poussière... Etait-ce de l'amour ou de la vénération? Jugez-en, Aurora. Si c'était de l'amour, oh t il y a des siècles de cela. C'était avant l'apparition des astres,"avant que les portes de l'enfer eussent été ouvertes, avant d'entendre le cri de mon enfant dans la nuit sombre me dire qu'il n'avait point de, père!... D'autres femmes, déchirées et écrasées, restent capables d'aimer; peut-être suis-je moins forte qu'elles, plus froide que les morts, qui aiment encore au delà de la tombe. Pour moi, ayant été tuée, mon âme ne peut plus aimer personne, excepté l'enfant. J'ai dit à votre cousine que j'étais morte : croit-elle que je vais sortir de ma tombe, faire de mon linceul.un voile de mariée, et me glisser le long des murs du cimetière pour que les morts me reprochent de déserter la place qui me convient parmi eux ? A cette pensée, je sens un frisson passer sur mon corps, pareil à celui de la lèpre, bien que je sois pure. Oui, pure en tant que Marian Erle : Marian Leigh ne le serait pas, car je ne dois aimer que mon., enfant. 0 Dieu 1 je ne pourrais le voir sur les genoux d'un honnête homme, et deviner dans un regard, dans un soupir, dans un silence, la pensée qu'il a pour père quelque misérable. Les anges, Romney, sont moins larges dans leur tendresse que Dieu et les mères : vous-même pourriez penser à des choses auxquelles nous ne pensons jamais. Il est hmoi, l'enfant! Je croirais rabaisser les élus du ciel en les associant par la pensée à l'enveloppe terrestre qu'ils ont laissée dans la tombe ; je rV


craindrais plus encore d'outrager mon fils en songeant à son origine.

Je ne l'appellerai jamais orphelin, car il a sa mère et Dieu. 0 mon baby 1 ma jolie , jolie fleur! seule consolation laissée par la tempête , peut-on croire que j'en aurais un autre appelé plus heureux, qui por, terait fièrement le nom de son père tandis que mon chéri n'aurait rien à répondre quand on lui demanderait le sien?... Non, je le jure! eussé-je pour vous l'amour d'une autre, Romney (mes yeux qui ont tant pleuré y voient clair maintenant), je n'aurais plus de place dans mes bras pour d'autres enfants, plus de baisers pour eux ; je n'aurais jamais le courage de repousser mon chéri sur un tabouret pour bercer des nouveau-nés. Voici une main qui restera pure sans anneau nuptial, et qui guidera mon fils jusqu'à ce qu'il puisse marcher comme un homme. Quand je ne l'aurai plus (lui m'aura toujÓurs) je viendrai vous demander une place parmi vos travailleurs, secourir les orphelins et les abandonnés, consoler des douleurs avec la mienne. Quant à vous, noble Romney, épousez une noble femme, unissez vos grandes âmes, je ne saurais vous souhaiter une meilleure bénédiction. Si j'osais la toucher dans sa sphère supérieure, lai dire : c Descends de tes hauteurs, paie ma dette à Romney! » ce message de joie, passant par mes lèvres, me rendrait bien heureuse. Mais je n'ose... quoique je devine le nom de celle qu'il aime; je me souviens de ce que j'ai vu autrefois et du pli de sa lèvre quand quelqu'un venait ou ne venait pas : Aurora, je pourrais la toucher avec la main, et je m'enfuis parce que je n'ose !...

Elle était partie. Il sourit d'un air si sévère que je me hâtai de parler ;


— Pardonnez-lui; elle y voit clair pour ce qui la i concerne, et son intention est bonne.

— Aloi, pardonner ! dit-il. Je m'étonne seulement qu'elle voie si juste, tandis que d'autres... Il s'arrêta; puis, d'une voix brusque et rauque : Aurora, vous nous ! pardonnez, à elle et à moi? à elle, pauvre enfant au cœur loyal, car elle vous aime bien, et vous le lui per-" mettez! Mais moi, hélas!... si j'ai laissé mon cœur s'épancher une ou deux fois ce soir, souvenez-vous quel les cœurs qui s'épanchent se brisent aussi : nous nous » séparons. Ah! vous qui n'aimez pas, vous ne connaissez, pas bien la signification de ce mot. Pardonnez, soyezl indulgente ! Gela ne me serait pas arrivé si je ne m'étais senti tellement à l'abri dans mon désespoir que mes j bras étendus et les soupirs de mon âme me semblaient : impuissants à vous offenser. La plus misérable des créa- » tures choisit son attitude au moment de' mourir, fût-ce en présence d'une reine ; pardonnez-moi les spasmes ^ déplacés que s'est permis un moribond .Croyez-vous que je serais venu ici sans la ferme intention de ratifier mon engagement précédent, de donner à Marian ma -1 main, mon nom, ma maison, car cela je pouvais encore le lui offrir? Je me suis exposé à offenser son âme exaltée en supposant qu'elle voudrait l'accepter. Je me savais capable de jouer mon rôle comme un épouvantail placé dans son jardin, et de tenir à distance les corbeaux | de ce monde qui auraient la velléité d'y croasser... Main- « tenant, je reconnais que les anges de Dieu suffisent j à la défendre contre les oiseaux de proie et les rongeurs de notre société sans l'intervention de Romney : ici finit i donc ma prétention. J'ai été trop orgueilleux encore, ^ mais pas assez stupide, pas assez aveugle, pour pré-

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tendre... pour désirer... des choses impossibles. Le grand ] Surveillant du travail de ce monde m'a donné pour tâche f de méditer pendant le reste de ma vie sur mon œuvre ïf manquée, mon triste visage tourné contre une paroi nue i et sombre. 0 mon amour 1 je vous ai aimée ! ô mon âme, je vous ai perdue! Mais mon espoir d'autrefois

eût-il pu se réaliser, je le jure par tout ce que vous auriez été pour moi depuis cette matinée de juin, je ne suis pas assez égoïste pour regretter ce que j'ai perdu, p maintenant qu'il fait nuit (une belle nuit pour vous, | Aurora !), j'en atteste ces étoiles au-dessus de nous... que je ne puis voir.

!.. — Que vous ne pouvez voir?...

? — Le ciel lui-même s'abaissât-il jusqu'à nous pour mêler de nouveau les numéros et me rendre une chance de gain, je la refuserais... Aurora ne serait jamais ma femme.

— Vous ne voyez pas ces étoiles, avez-vous dit?...

— Non. Et, ce qui est pire, chère amie, je n'y vois pas pour trouver votre main au moment de vous quitter. Laissez-moi la prendre entre les miennes et vous dire un dernier mot. Moi parti, ne croyez pas que Romney ait osé soupirer après votre amour, soit dans ses pensées, soit dans ses rêves; qu'il ait cru votre cœur accessible (il ne l'a jamais été pour moi), qu'il ait voulu s'en servir, comme un aveugle de son chien, pour soutenir ses pas hésitants. Dieu l'en préserve! Ce Dieu vous a tenue dans sa main,'@ vous a ouvert les yeux sur tous mes défauts afin de vous épargner une fin aussi triste. -Croyez-moi, amie : si j'avais connu d'avance l'épreuve dont j'étais menacé, j'aurais agi comme Lui en ceci. — Adieu. Vous êtes toujours ma lumière — adieu! Comme il est tard!


je. m'en rends compte à présent. Vous avez été trop patiente, douce amie. Un appel va ramener auprès de moi le guide qui m'a conduit ici... Bonsoir.

— Un moment! Au nom du Christ, un moment !... Un mot seulement, Romney : ce n'est pas vrai? Je tiens vos mains, je regardevotre visage — vous me voyez?...

— Pas plus que les étoiles. Dieu vous bénisse, Aurora! Mais quoi! vous tremblez? quel tendre cœur! Vous souvenez-vous, amie, du temps où vous trompiez le vieux Jean en rendant la liberté aux souris prises dans ses souricières? le bonhomme s'étonnait de leur habileté, — vous ètes toujours la même. Vous connaissant, j'ai regretté que la lettre de lord Howe ne vous ait pas été remise. Ah! vous aviez appris ma maladie, mais non son dénouement! — Vous dirai-je les dégoûts et les secousses de ma vie, le bouleversement causé par l'incendie, la fatigue du corps, la tension et les luttes de l'âme, qui me laissèrent du feu dans les veines au lieu de sang : iL. ne manquait que ce coup de foudre d'une poutre qui m'atteignit au front comme je franchissais la porte de la galerie chargé d'un lourd fardeau. Disons que ce fut la main de Dieu qui la dirigea, non celle de William Erle, le père de Marian (braconnier et vagabond recherché, recueilli par amour pour elle et dans l'espoir de le sauver, arraché de la grande route, de ce monde tout couvert de poussière). Les sangliers de la forêt ne peuvent être apprivoisés : celui-ci m'a fait une entaille avec sa défense. Pas un mot de ceci à Marian. Je ne crois pas d'ailleurs qu'il m'ait blessé volontairement. Bien des gens assurent qu'il en a ri — pauvre misérable ! il ne me croyait pas sans doute aussi profondément atteint.


Espérous qu'il rira plus galment une autre fois et pour un meilleur motif.

— Vous êtes aveugle, Romney!

— Ah! mon amie, vous apprendrez à le dire d'une voix moins triste. Moi aussi, j'ai été désespéré d'abord : être aveugle, mutilé, exclu de la nature... privé de la jouissance quotidienne du soleil accordée aux plus infimes créatures!... cela'm'a paru dur. La fièvre, en me quittant, me laissa comme les flammes avaient laissé ma demeure, ruiné, sevré à jamais des formes et des couleurs dont la vue donne du prix à l'existence, semblable à une pierre exposée à l'éclat du jour, et, bien que vivant à la surface de la terre, aussi sombre que si j'avais été logé dans une tombe à dix pieds de profondeur.

— Aucun espoir ?...

— Une larme!... vous pleurez, Aurora? des larmes sur ma main ? Je vous ai vue pleurer sur une souris, sur un oiseau — mais pleurer sur moi ! Oui, il y a de l'espoir : non pour une guérison — je pourrais vous dire en grec et en latin comment le nerf optique, frappé de paralysie a laissé aux yeux leur apparence primitive et leur aspect sain — mais il y a de l'espoir! Derrière ce sens oblitéré l'esprit y voit clair. Il attend avec patience la démolition de ces murailles dont la fresque et le bas-relief sont tombés... L'homme si arrogant, si agité, si ambitieux quand il prétendait, d'après ses pauvres petits "plans, remédier au désordre universel et modifierles statistiques, est résigné aujourd'hui. Instruit par son expérience, il en est venu à espérer pour les autres malheureux, à croire plus joyeusement à une rémunération — l'expérience amère amène souvent de douces compensations...


telles que vos larmes, amie! Me voilà tranquille, désormais, aussi compatissant, assurément, pour les souffrances du monde, mais tranquille; prêt à apprendre ce que Dieu veut m'enseigner, satisfait de faire ce que je pourrai. Je me fais l'effet d'une pierre inerte et impuissante, vous ai-je dit; mais une pierre peut encore servir de refuge à quelque insecte, et il vaut la peine, dès lors, d'en être une. Il y a de l'espoir, Aurora!

— Y en a-t-il pour moi? — pour moi ?.. y a-t-il de la place sous cette pierre pour un insecte tel que moi? — Si je vous disais — ces pleurs me le permettent à peine, et pourtant une femme ne peut dire une chose pareille sans pleurer!... l'orgueil résiste jusqu'à ce que le cœur se brise... — si je disais : j'aime — je vous aime, Romney !

— Silence! s'écria-t-il. La pitié peut rendre une femme insensée, mais un homme ne doit pas se laisser égarer au point de profiter de cette folie. Cela est dur, pourtant!,.. Adieu, Aurora.

— Mais je vous aime, Romney! —et quand une femme dit qu'elle aime un homme, il doit l'écouter. même sans l'aimer, quitte à lui refuser ensuite son amour. Vous appelez cela de la pitié? vous me croyez généreuse? Il me serait facile, avec ma fierté méprisable, de vous le laisser croire, de vous imposer un amour né de la compassion (car des amours excellents naissent souvent ainsi qui ne sont pas les moins durables)— cela me grandirait de la tête ! N'importe ; la vérité avant tout : Aurora doit être humble. Non, ma tendresse n'est pas une simple pitié. :9Evidemment je ne suis point une femme généreuse, je vous l'ai prouvé jadis. Sans cela aurais-je tant pesé et mesuré votre affection ; vous aurais-je refusé


le droit de donner après vous avoir contesté celui de me juger? En vérité, jè ne voulais rien recevoir que de Dieu. Je voulais me servir de ses dons selon mon bon plaisir, comme si Lui et moi étions égaux, et vous-même placé dans une région inférieure avec laquelle il n'y a pas d'échange possible. Vons dites vous être trompé en beaucoup de choses? je me suis trompée plus encore, oh! bien plus encore. Vous ne pensiez qu'à sauver les hommes par des demi-mesures, à moitié chemin, et ne connaissant qu'une moitié de leur misère, sans donner un regret à votre intérêt personnel. Mais moi qui voyais les deux côtés si vastes de la nature humaine, et comprenais aussi les besoins de l'âme avec toutes les hautes nécessités de l'Art, j'ai trahi l'idéal que je concevais et manqué ma vie. Passionnée pour exalter en moi le sens artistique aux dépens de la nature féminine, j'oubliais qu'aucun artiste parfait ne peut se développer dans une femme imparfaite. La fleur sort de la racine, la nature spirituelle de la natùre matérielle, degré par degré, pendant tout le cours de notre vie. C'est d'une poignée de terre qu'a été faite l'image de Dieu — de cette pauvre terre méprisée et saine, aux senteurs vivifiantes. En la négligeant, j'oubliais aussi le souffle divin qui communiqua à la créature une respiration de vie, ce souffle ineffable qui n'est autre que l'Amour. L'Art est grand, mais l'Amour le surpasse. Art, ô mon Art, tu es une grande chose, mais l'Amour est plus encore. L'Art est un symbole du ciel, l'Amour est Dieu et fait le ciel! — Et moi, je suis tombée de ces hauteurs... Je ne voulus pas être une femme comme les autres, une femme naïve qui croit à l'amour parce qu'il lui semble voulu de la Providence; j'analysai, je comparai: une mouche ne


serait pas plus bornée en refusant de se chauffer au soleil avant que juillet n'ait ramené la constellation du Lion. Je m'irritai de n'être qu'au mois de mai, je doutai du genre d'affection qui s'offrait à moi, je disputai pour sauvegarder ma dignité, dédaigneuse d'un noble cœur qui cherchait une femme pour s'assurer son concours dans des œuvres de philanthropie... 0 Romney ! ô mon bien-aimé, j'ai changé depuis lors, rai changé du tout au tout, Si vous vouliez aujourd'hui vous incliner assez bas pour ramasser mon amour et vous en servir au profit de l'humanité sans restriction, sans réserve, comme on se sert des choses dont la provision est abondante (et ici la provision serait inépuisable), ma joie m'élèverait au plus haut des cieux! Pareille à une étoile, je brillerais par ma hauteur même et non par ma vertu propre. Dans un sens pourtant, dans un sens seulement, je ne suis pas du tout changée : je vous aime, je vous aimais... je vous ai aimé du commencement à la fin, je vous aimerai à jamais! Je le sais maintenant, Romney. Notre tante le savait et me l'a dit ; lady Waldemar le sait aussi, et Marian!... J'aurais pu le savoir comme elles si je n'avais été plus fière et moins franche que je ne le pensais. Je serais morte ainsi en écrasant dans ma main cette rose de l'amour avec la guêpe qu'elle contient, ignorant vis-à-vis de vous (et de moi-même) et la souffrance et la joie—si je ne m'étais trouvée en face de cette grande douleur, de ce grand désespoir, de Romney aveugle! Ma fierté subsiste, pensez-vous peut-être et si j'ose parler ainsi, c'est que vos yeux ne peuvent voir ma confusion... 0 grands yeux calmes, éteints dans une tempête comme des feux sur une mer triste malgré les cris des naufragés qui cherchaient en eux leur salut -


ô ma Nuée, destinée à marcher chaque jour devant moi dans mon pèlerinage à travers le désert! je voudrais que vous pussiez 'voir jusqu'au fond de mon âme : Si ce que j'éprouve est de la pitié, c'est de la pitié pour moi-même, non pour Romney : lui peut rester seul; un homme tel que lui n'est jamais terrassé, et aucune femme ne peut le plaindre alors que les élus l'applaudissent. Il s'est mépris sur le monde, mais moi je me suis méprise sur mon propre cœur, et mon erreur a été fatale. Romney ! voulez-vous m'abandonner dans cette erreur, dans mon orgueil, dans mon désespoir, dans ma faiblesse?... Je ne suis qu'une femme, et je vous aime tant — je vous aime, Romney!

Pouvais-je voir son visage à travers mes sanglots?

Tombai-je sur sa poitrine ou ses bras m'y attirèrent-ils ? je ne sais. Des larmes brûlantes inondèrent mesjoues — f les miennes, ou les siennes? je ne sais. Lequel de nos deux I cœurs, battant jusqu'à faire explosion, me faisait trembler ainsi ? je ne sais. Il y eut des paroles incohérentes, fonduesaufeu—une étreinte convulsive—puis un long baiser silencieux comme la nuit extatique, et des soupirs profonds, profonds, frissonnants, dont le sens allait au delà des paroles et au delà du baiser...

Ce qu'il dit? J'ai écrit ce qui précède d'une main assez assurée. Je ne pênsais pas qu'un pareil torrent de passion viendrait effacer cette dernière page. Ce qu'il dit, je voudrais bien le transcrire ici pour garder sous mes yeux ce que j'entends encore; doux manuscrit que je relirais le soir aux heures de fatigue, le matin aux heures de crainte. Si, après avoir essayé de toutes choses, de tous les grands arts, de toutes les grandes philosophies, on les met en balance avec l'amour, cet


g amour, je le déclare, l'emportera sir tout le reste infini ment. ; < ;f Je voudrais bien écrire ce qu'il dit. Mais fût-ce uiïg ange qui parlât quand gronde la foudre, entendrion nous autre chose que le tonnerre ? Si un nuage deseeu-V dait jusqu'à nous pour nous envelopper, en pourrions nous dessiner les contours ? Ce fut ainsi qu'il parla. Son souffle en passant sur mon visage rendait confus pour moi le sens de ses paroles tout en en doublant l'intensité... Pareilles aux âmes dépouillées de leur lourde enveloppe terrestre, les nôtres communiaient mystérieusement ensemble. Cette grâce me fut accordée de savoir qu'il m'aimait avec la profondeur et l'élévation de ces grandes. natures dont les vastes horizons s'harmonisent avec la splendeur de leur roi, le soleil levant de l'amour. Les petites sphères contiennent de petits feux, mais lui aimait grandement en homme qui ose vivre sa vie, accepter les desseins de Dieu à son égard, et tenirj ses regards fixés plus haut.

Depuis le jour où, pleurant mon père et séparée même de sa tombe, j'apportai en Angleterre mon pauvre petit visage désolé, il m'avait observée et aimée. Il avait regardé vivre son âme dans la mienne qui s'élevait à la hauteur de son affection. On lui avait dit dès son enfance qu'une fiancée merveilleuse devait lui .arriver d'Italie, les cheveux parfumés de laurier... à cette pensée, son pouls d'adolescent battait plus fort. Et lorqu'elle arriva enfin pour vivre sous ses yeux, souriant de loin en loin, il lui sourit en retour et l'aima telle qu'elle était : chaque enfant aime sa première fleur; ce n'est certainement pas la plus belle de l'année, mais elle lui semble contenir dans son épanouissement l'année tout entière ; cette


pauvre et triste perce-neige, née entre deux tas de névé, ransition mystérieuse entre la plante et le givre, languissante parce qu'elle touche au printemps, et tentée ,le fondre avec la glace qui l'entoure.

Romney Leigh, pourtant, ne m'avait pas aimée froidement. Je le croyais jadis, je tremblais de froid tout en tenant ma main dans un brasier !... Je comprenais maintenant que l'ardeur même de la passion qui le consumait avait rendu équivoques ses actions et ses paroles. Par cela même qu'il m'aimait au-dessus de tout — plus que la fortune, les terres, les privilèges dont le hasard avait fait son patrimoinet parce que, sur ces biens secondaires, il avait imprimé de sa main ferme le sceau divin, les marquant pour le service de l'humanité ; il crut devoir en agir de même avec son amour ; ce qu'il avait de meilleur serait consacré avant toutes choses; la fiancée de ses rêves qui planait si calme et si haut dans des poèmes fleuris comme sur l'herbe d'une pelouse, les pieds couverts de la poussière d'or des lis, il la ferait descendre de ces hauteurs pour marcher à ses côtés sur les rochers au milieu des tailleurs de pierre et de leur tapage afin qu'elle l'aidât à les secourir. Il voulait prouver par là qu'il ne reculait devant aucun sacrifice, pas même celui de son âme. Lorsqu'il se vit abandonné par moi (car je l'abandonnai), lorsque mon cœur lui fit défaut, il pensa : « L'Aurore fait place à une journée de c travail. » Capable désormais d'une seule poursuite héroïque, il se ceignit des lambeaux de ses espérances brisées, rassembla ses forces comme pour mourir et les jeta au plus épais de la mêlée — sur quoi les hommes se mirent à rire comme s'il avait noyé un chien. Quoi


d'étonnant, si l'Aurore lui a manqué qu'il n'ait eu que j le dur labeur du jour ? î Mais quelle nuit! quel mélange de douceur et d'amer- | tume... d'obscurité et de lumière ! 0 extase de la nuit L.. \ ô grand mystère d'amour où les tristesses, l'angoisse, la trahison même sont absorbés et ne font qu'ajouter au ravissement, comme un caillou tombé dans une coupe pleine de vin la fait déborder. Nous étions assis tellement près l'un de l'autre qu'une vie étrange, électrique semblait faire frissonner mes vêtements même et les animer. Au contact de mes cheveux où passait son haleine, mes joues rougissaient et pâlissaient tour à tour. La lune d'or était suspendue en face de nous, spectacle à la fois doux et désespérant pour moi, puisqu'un seul j de nous devait la voir désormais. Soudain une voix ra- s pide et basse comme un soupir, mais sortant d'un sou- j rire, j'en eus conscience, laissa tomber ces paroles solennelles :

— Je rends grâces à Dieu, qui m'a rendu aveugle afin que j'y voie ! Brille pour moi, Aurora, chère lumière des âmes, qui vas luire dans mes ténèbres de jour et de nuit. Je suis heureux.

Je me rapprochai encore de lui comme le glaive va chercher le fourreau après le combat ; et dans ce choc de nos âmes unies, les émotions mystiques qui d'ordinaire dépassent nos sens, s'emparèrent de nous. Il nous sembla que la terre se dérobait sous nos pieds, et que tout le tourbillon des mondes décrivait autour de nous ses cercles lumineux ; nous ne savions plus si la lune d'or était au-dessus de nos têtes ou sous nos pieds.

Puis la voix de Romney s'éleva de nouveau, calme, égale, amortie par le poids de la joie, comme dans le


vieux temple israélite les chants s'élevaient d'un sélah à l'autre dans l'intervalle de deux pauses. Elle me rap- ' f pela que nous nous étions enfin rencontrés sur cette | terre éclairée d'En Haut pour renoncer à beaucoup de fi choses, chacun de son côté, et nous enrichir mutuellement. Etaient-ce des paroles ou un chant ?

— Bien-aimée, disait cette voix, nous sommes ici , pour travailler. Or, des hommes qui travaillent ne peu-I vent travailler que pour les hommes et afin que ce ne ' soit pas en vain, ils doivent comprendre l'humanité et agir humainement, relever les corps, sans cesser d'élever les âmes comme Dieu fit d'abord.

— Mais en se tenant sur la terre pour les relever, comme Dieu fit ensuite, dis-je ; ceci aussi est humain. Il n'y a rien de haut qui n'ait d'abord été bas, et quelqu'un a dit : Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort.

— Il nous faut travailler silencieusement, reprit-il, et simplement, à l'imitation de Dieu, sans jamais déformer noire nature pour accomplir notre tâche... L'homme le plus homme, celui qui a les mains les plus douces,

[ est aussi celui qui travaille le mieux pour ses frères .- comme le Dieu de Nazareth. — Ayons moins de programmes, nous qui n'avons pas la prescience ; moins de systèmes, nous qui ne tenons pas mais qui sommes tenus ; moins de statistiques, car on ne sauve. pas les masses par catégories de sexe ou de nationalités. Fourier est vide, Comte absurde, d'autres sont puérils. Les règles de la vie ne subsistent guère en dehors de la vie ; point de méthodes parfaites sans âmes chrétiennes : le CL ist lui-même n'eût pas été un législateur s'il n'eût donné sa vie avec sa loi.


Je fis écho, à demi perdue dans mes pensées : , • L'homme le plus homme est celui qui travaille le mieux pour ses frères et c'est dans son âme même qu'il puise cette aptitude. Cette âme énergique obéit évidem- t ment à la vieille loi du développement; l'Esprit y rend témoignage à notre esprit, et l'Amour, cette âme de l'âme, la perfectionne d'une manière sublime : l'amour de Dieu, J d'abord...

— Et puis, dit-il en soupirant, l'amour de ces àmcs ? unies qui présente la contre-partie de ce mystère, rose mystique de Sçaron flottant sur les eaux de la vie, fleur vivante aux semences fécondes dont le calice contient d'innombrables pétales, l'amour filial, l amour fraternel et toutes les autres affections terrestres, colorés et embaumés par un cœur central.

Il y a peu de temps, m'écriai-je, vous n'admiriez pas tant cette organisation de la société.

- Hélas! répondit-il, est-ce que je l'admire?... l'amour filial a des ingratitudes, l'amour fraternel des duretés, les autres sont perdus. Je ci ois simplement que la fleur céleste flotte en vain sur les eaux troubles -de la vie, je pense à la parfaite réflexion que nous pour- rions en voir si les eaux de ce monde étaient plus s claires. Nettoyons les canaux et attendons les pluies... t 0 poète, ô ma bien-aimée, puisque je fus trop [ambitieux et crus faire plus que tous les autres ; jusqu'à ce que Dieu me montrât ma place en m'enjoignant de tenter î dêsormais moins que tous les autres ; puisque maintenant I me voilà parmi les petits qui travaillent pour le Christ et I content de mon lot — viens, toi ma compensation, ma j lumière, mon étoile du matin, mon aurore ! lève-toi et T

brille, éclairant mes hauteurs de reflets qu'elles ne con- j


naissaient pas. Brille pour deux, Aurora, et supplée h mes défaillances inévitables ! travaille pour deux, tandis que moi, réduit ainsi à l'inaction, j'aimerai pour deux contemplant dans une vision intérieure le foyer incandescent dont les rayons viennent d'une lumière située au delà. L'art est une mission ; Dieu a mis dans ta main une clé d'argent; pour ouvrir la serrure dure et résistante de la barrière qui sépare les sens de l'esprit; ton rôle est d'y travailler sans te lasser, de telle sorte que les hommes inférieurs puissent apprendre à s'élever de l'un à l'autre et à bénir ton ministère. Bien-aimée, le monde attend du secours. Sachons nous aimer si bien que notre travail soit rendu meilleur par notre tendresse, et notre tendresse plus douce par le travail ; si bien que l'une et l'autre puissent mériter la louange des travailleurs sincères et des vrais amants. Appuie à l'embouchure du clairon tes lèvres de femme, consacrées par un saint baiser; renverse de ton souffle ardent les murailles de Jéricho qui séparent les classes, en conviant les âmes assemblées dans les plaines d'ici-bas à s'élever sur quelque cime à l'air plus pur, naguère confondue par elles avec les nuages ; nous ne savons pas à quelle hauteur, mais nous en savons le chemin, et qu'en montant toujours nous atteindrons le but. Voici l'heure des âmes, voici l'heure où la créature, renouvelée par la volonté et l'amour sera éclairée par la lumière de la Rédemption. Le monde est vieux, mais ce vieux monde attend sa rénovation. Pour cela, il faut que des cœurs nouveaux prennent vie individuellement, se multiplient, se développent en nouvelles dynasties de la race humaine. Alors naîtront spontanément de nouvelles églises, de nouvelles économies, de nouvelles lois respectueuses de la liberté,


de nouvelles sociétés d'où le mepsonge sera exclu : ' Dieu fera toutes choses nouvelles.

Mon Romney ! — Elevant ma main dans la sienne, se tournant instinctivement vers l'Orientcomme si des esprits l'avaient guidé, les sourcils relevés comme ceux -d'une créature qui contemple, il cherchait au fond des cieux à travers les vibrations des espaces éthérés, au, de là du cercle des choses visibles, les assises de la Jérusalem nouvelle, de ce grand jour à venir qui s'élèvera plus haut que le ciel à la gloire de Dieu.

Il demeurait silencieux. Ses yeux aveugles et majestueux semblaient absorber cette prévision d'une lumière parfaite. Je compris que son âme avait une vision sublime. Et je répétai les paroles du Voyant de 'Pathmos :

« Le premier fondement était de jaspe, le second de saphir, le troisième de chalcedoine, le reste par ordre, — le dernier, d'améthyste. ,


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Ouvrage en cours de publication :

OEUVRES COMPLÈTES

DU

CTE LÉON TOLSTOï TRADUCTION LITTÉRALE ET INTÉGRALE

DK

M. J.-W. BIENSTOCK

D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX DE TOLSTOÏ

Ont déjà paru :

TOME le'. - L'Enfance. - L'Adolescence (Nouvelles). Un fort volume in-16, sous couverture illustrée, et orné de deux illustrations. — Prix 2 50 TOME II. — La Jeunesse, nouvelle (1855-1857). — La Matinée d'un Seigneur, nouvelle (1852). Un fort volume in-16, sous couverture illustrée et orné d'un portrait de TOLSTOÏ pris en 1848. - Prix .. 2 50 TOME III. — Les Cosaques, nouvelle du Caucase (1852). — L Incursion, récit d'un volontaire (1852). — La Coupe en Forêt, récit d'un Junker (1854-1855). Un fort volume in-16, sous couverture illustrée, orné d'un portrait de TOLSTOÏ pris en 1851. — Prix 2 50 TOME IV. — Sébastopol, nouvelle (1854-1856). — Une Rencontre au Détachement, nouvelle (1856). — Deux Hussards, nouvelle (1856). — Préface inédite (1889). — Un fort volume in-16, sous couverture illustrée, orné d'un portrait de TOLSTOÏ pris en 1855 et d'un plan de Sébastopol en 1855. — Prix v2 50 TOME V. — Le Journal d'un Marqueur, nouvelle (1856). — Une Tourmente de neige, récit (1856). — Albert, récit (1857). — Du Journal du Prince Nekhludov, Lucerne (1857). — Le Bonheur conjugal, roman (1859 . — Un fort volume in-16, sous couverture illustrée, orné d'un portrait de TOLSTOÏ pris en 1857. — Prix 2 50 TOME VI. — Trois Morts, récit (1859). — Polikouchka, nouvelle (1860). — Kholstomier, histoire d'un cheval (1861). — Les Décembristes, extrait d'un roman en projet (1861). — Un fort volume in-16, sous couverture illustrée, orné d'un portrait de TOLSTOÏ pris en 1860. — Prix 2 50 Il parait une œuvre tous les deux - mois.


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