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Title : Rapport sur le progrès des lettres : recueil de rapports sur les progrès des lettres et des sciences en France / par MM. Sylvestre de Sacy, Paul Féval, Théophile Gautier et Ed. Thierry...

Author : Silvestre de Sacy, Samuel Ustazade (1801-1879). Auteur du texte

Author : Thierry, Édouard (1813-1894). Auteur du texte

Author : Gautier, Théophile (1811-1872). Auteur du texte

Author : Féval, Paul (1816-1887). Auteur du texte

Author : Thierry, Édouard (1813-1894). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1868

Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb312759527

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : French

Format : 1 vol. (184 p.) ; gr. in-8

Format : Nombre total de vues : 189

Description : Collection : Recueil de rapports sur les progrès des lettres et des sciences en France

Description : Collection : Recueil de rapports sur les progrès des lettres et des sciences en France

Description : Comprend : Rapport sur les progrès de la littérature française, théâtre

Rights : Consultable en ligne

Rights : Public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k74962d

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, Z-9853

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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RECUEIL DE RAPPORTS son

LES PROGRÈS DES LETTRES ET DES SCIENCES

EN FRANCE.


PARIS.

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C", BOULEVARD SA!NT.GERMA!t!. N 77


RECUEIL DE RAPPORTS

!H)B

LES PROGRÈS DES LETTRES ET UES SCIENCES

EN FRANCE.

LE PROGRÈS DES LETTRES

RAPPORT SUR

PAR MM. SYLVESTRE BE 8ACY.

PAUL FÉVAL. Tn<;OPH!!<E GAUTtBR BT ~D. THtEnnY.

PUBLICATION MTB 8008 LBS AUSPICBS

DU MMtST&M CE MNSTRUCTiOK PUBLIQUE.

PARIS.

MMMÉ MB MMM8AT!Ot< M SON MC. M 6ABM DBS SCEAUX

A L'IMPRIMERIE tMPÉMALE.

MMCCLXVIU



RAPPORT SUR LA MAR~HK

ET LES PMOCNÈS

DE LA LITTÉRATURE EN FR ANCE.

OtSCOtRS PRt~JMtNAtRK.

MoKStMB LE MtMSTBE,

Dans cette grande revue que, paranètement 1 Exposition universeMe de l'industrie, Votre Excellence a voulu taire de la marche et des progrès des sciences et des lettres en France depuis vingtcinq ans, une Commission spéciale, composée de MM. Edouard Thierry, Paul Féval et ThéophHe Gautier, a été chargée de ce qui concerne les lettres, et vous m'avez fait l'honneur de me désigner pour présider cette Commission.

Avant tout, il s'agissait de déterminer d'une manière précise l'objet de notre travail et d'en poser les limites. Le domaine des lettres est par iui-meme universe!. L'art d'écrire et de parler s'applique à tout. Non-seulement la poésie, l'art dramatique. l'éloquence de la chaire, du barreau et de la tribune, l'histoire el te roman,

Pn~S <tM Lt )<K~.


qui est comme t ttistoirc de ta vie privée, ta rhétorique. ta critique. sont autant 'h* branches sortant du même ttonc et forment ce que ton peut appeler sans tnqt dempttase i'empire des lettres; mais < est pat l'art d'écrire que tes sciences ettes-memes, la physique, la chimie. l'astronomie. t histoire natmeite et jusqu'aux tuathentatiques, se poputatisent et font entt'er ieut~ découvertes dans le courant des couna!ssances générâtes. Bien en a pris aux sciences d'avoir de temps en temps pour organes des FonteneMe, des Bunon, t des Bailly, des Cnvier, des de Laptaec, écrivains aussi distingues que savants illustres, et Dieu veuille que cette vieille alliance des sciences et des tettr<*s, qui compte encore plus d uu représentant parmi nous, ne soit jamais rompue 1

Toutteois, une première division s'opère naturellement entre tes sciences proprement dites et les lettres. Ce qu'ettes s'empruntent réciproquement tes rapproche sans les confondre. Nous n'exigerions pas aujourd'hui, ou qu'un orateur pût parier de tout comme le voulait Cicéron. ou qu'un Newton, expliquant le système du monde, le chantât sur la lyre philosophique de Platon. Les sciences, qui n étaient jadis qu une partie de la philosophie, comme la philosophie n'était elle-même qu'une partie des tettres, se sont fait, à bon droit, un empire à part. Encore cet empire a-t-il se partager en de grandes et vastes provinces, sous peiue de voir le désordre et l'anarchie s'introduire dans son sein.

L'érudition, qui confine aux lettres par tant de côtés, n'est pas non plus sous leur juridiction spéciate. Ces premières bornes nxees, le domaine des lettres n'est encore que .trop étendu. On s'étonne de ce que le célèbre Chénier, chargé il y a soixante ans d'un travail analogue à celui que nous a confié Votre Excellence, faisait entrer dans son rapport, quoique déjà, lui aussi, il s'arrêtât à la frontière qui sépare les sciences de la littérature. Nous aurons plus d'une fois à parler de ce rapport de Chénier. La table des matières du petit volume où il tient à l'aise est vraiment encyclopédique. La philosophie et la logique du temps, sous ie nom d analyse de


l'entendement et dart dépenser; ta morah', ta petit ique, la tégistation; t histoire, sous ses formes diverses; la rhétorique. ta critique, l'art oratoire; i'éioqucmc sacrée et profane te roman écrit en français ou traduit des langues étrangères; la jmésie épique, lyrique. didactique; la comédie, la tragédie, te drame, tout s'y y presse, tout y a sa ptacc; et la grande époque dont il s'agissait de retracer le tableau littéraire était celle <~ui. terminant le dix-huitième siècle avec la Révolution française, connnenfe le dix-neuvième a\ec les jours les plus {;torieux et tes plus briitantsde t Empire! Commt'nt Chénier a pu resserrer ce vaste tableau en si peu de pa{;es sans rien omettre d'essentiel, nous le dirons tout à t heure, (~f <p<it y a de sur, cest <ju aujourd hui plus d'une année et plus d un votume s<raient nécessaires pour mener à bonne fin un pareit travail, et q't'un seul homme, eût-i! t esprit analytique et la ptume rapide de Chenier, ferait preuve d'une grande témérité s'il s en chargeait. Aussi \otre Excellence a-t-elle cru devoir taire des départements sépares de ce qui ne forme que les chapitres d'un même livre dans le rapport de Chénier. La législation, la politique et la morale se seraient étonnées d'être comprises dans la littérature; la philosophie sen serait indignée peut-être, oubliant quctte doit la poésie et à i éloquence ses jours les plus brillants, qu'un philosophe qui ne serait ni orateur, ni poète, courrait grand risque de se mortondre dans son école déserte, et quof) la raison se tait, l'imagination trouve encore beaucoup à dire.

Quant l'histoire, dont les anciens ne faisaient qu'une des sections de la rhétorique, ce qui ne leur a pas si mat réussi pourtant, elle ne met plus l'éloquence qu'à la seconde ou a la troisième place conditions de son existence, si même, plus dédaigneuse "sse pas tout à tait. i! est plus aisé de mépriser

art d'écrh<; ~.c savoir en user; mais, quoi qu'en ait dit un ancien dégénère, t'bistoire ne ptatt pas de quelque manière qu'ptte soit écrite, it ne sera~ pas dinteite de faire voir, preuves en main, que de tant de livres d histoire qui ont été publiés dans ce demi-


siefie, les seuls qui vivent et dont la renommée dure encore sont ceux, vous ie savez, monsieur ie Ministre, qui, neufs par la proi)m<ieur et l'exactitude des recherches, sont antiques par le talent. i~a iiitérature n'est pas envieuse Que la philosophie, l'histoire, la politique. la législation et la morale forment donc des provinces particulières et détachées de son empire; loin de s'en plaindre, la littérature se félicitera d'avoir été déchargée d'une grande partie du fardeau qu~ Chénier portait trop légèrement. L'art oratoire luime~e, si grave et presque dogmatique dans la chaire chrétienne, si diuiciie à suivre dans le mouvement journalier du barreau, si passionné à la tribune et n'ayant guère que l'esprit de parti pour juge lorsqu'il est encore, pour ainsi dire, la chose du jour et que le temps n'en a pas éteint la namme, ne pouvait que dinicitement être l'objet d'' examen tcut littéraire. Les choses, en pareiHes matières, l'emportent trop sur la forme. Le prédicateur qui fait des conversions, ou qui tache d'en faire, a atteint son but ou rempli son devoir. Personne n'a le droit de lui demander l'élégance de Massillon, la correction sévère de Bourdaloue, encore moins !e tour sublime de Bossuet. Le nom de Mirabeau est un grand nom dans les fastes de la tribune française; il serait plus grand encore si l'orateur avait laissé autre chose après lui qu'une révolution. Le Mirabeau de la France actuelle sera l'homme qui emploiera à conserver et à détendre le talent que le Mirabeau de 1780 employait à attaquer et à détruire. Le nommer, s'il existe, semblerait une Natterie; mieux vaut laisser à la voix publique ie soin de le reconnaître et de le désigner.

Que restera-t-il à la littérature, toutes ces détaications faites? Trois chapitres, dans lesquels Votre Excellence nous a très-sagement renfermés la poésie proprement dite, l'art dramatique dans ses genres divers, et le roman, qui, aujourd'hui, forme à lui seul une littérature tout entière. L'onre peut à peine répondre à la demande, quoique l'immense atelier où se fabrique le roman ne se repose jamais, et que les ingénieux ouvriers qui font mouvoir la machine


ne connaissent ni les \acanees du dimanche ni «'iies du iundi. En confiant à M. Théophile Cauthier le chapitre dp la poésie, celui de fart dramatique à M. Edouard Tt)ierr\\ et h* roman à l'aui Févai. tout le monde trouvera, je crois, que Votre E\feiience a en !a main heureuse; peut-être ne s'est-eiie tt~mpée qu en me choisissant par excès de bienveillance pour présider cette Commission, moi moderne par mes opinions, mais antique par mes goûts, qui me suis enfermé dans un petit nombre de vieux livres que j j'aime, et qui, tout en honorant la littérature actuelle, ai si peu vécu de la vie qui l'anime et de l'esprit qui t'inspire 1

Aujourd'hui que i œuvre de mes collaborateurs est terminée et que je suis assez heureux pour vous t'onrir, avec le juste espoir d'un accueil favorable, vous avouerai-je, monsieur le Ministre. que nous avons été p!us d'une fois sur le point d'abandonner l'entreprise, J'aspect des dinicuités qu'elle nous offrait Juger tant d'auteurs vwants! A une époque où les gens de lettres forment une vaste société liée par les plus étroits rapports, juger ses amis, ses confrères, ses égaux! je ne dis pas leur iuniger la critique, mais leur partager t'honneur selon le degré de leur mérite, quel rôle! quelle tâche Chénier lui-même en sentait le poids dans un temps où les lettres n étalent pas organisées démocratiquement, comme elles le sont à l'heure qu'il est. Ses réHexions sont trop judicieuses et ses plaintes trop éloquentes pour qu'il ne soit pas à propos d'en citer ici quelque chose. <tHus nous avançons, dit-il. dans le travail qui nous a été prescrit, et plus nous sentons quel poids il nous impose. Comment, de leur vivant même, apprécier tant d'écrivains, non sur de rigoureuses théories, sur des faits démontrés, sur des calculs évidents, mais sur des choses réputées arbitraires, sur l'esprit, le goût, le talent, l'imagination, l'art d'écrire ? Comment se frayer une route à travers tant d'écueUs formidables, entre tant d'opinions diverses, quelquefois contraires, toujours débattues avec chaleur? Comment satisfaire à la fois et ceux dont il faut parier, et ceux qui ont un avis sut la littérature après


Favoir ptudiéf, et ceux mêmes qui, sans aucune étude, M croient pourtant du nombre des juges?

Aujourd'hui, de juges compétents ou non, il y en a moins, t! est vrai, que du temps de Chénier; peut-être même M y eu a-t-i! plus du tout, chacun s'en rapportant à son goût, à son instinct, et se souciant très-peu d'exprimer sa sensation sous la forme d'un jugement pour l'imposer aux autres; mais les auteurs, à quel point ne se sont-ils pas muhiphés! Ce n'est plus dans chaque genre une tribu, une caste: c'est uue nation. Le roman tout seul présente plus d'écrivains à apprécier que n'en présentait à Chénier tout ce qu'il comprenait dans son rapport car, il faut bien le dire, en lisant ce rapport, le petit nombre des auteurs nommés, et parmi lesquels encore il y en a tant de médiocres ou de tout à fait oubliés, n'étonne pas moins que l'étendue presque sans bontés des matières qu'il comprend. Si Chénier a pu embrasser tant de choses, c'est qu'il avait peu de personnes à y rattacher. Il abrège et retranche sur les écrivains. Tous les ouvrages qu'il cite, il a pu les lire sans trop de peine. La tittérature produisait infiniment moins dans ce temps-là. Un livre qui parait n'est pour nous qu'un accident journalier c'était un événement du temps de Chénier. Peutêtre quelques ouvrages s'éievaient-us davantage au-dessus du niveau commun; M. de Chateaubriand publiait son Génie du CAns<MtMMHe, ou du moins son A tala; le niveau commun était bas; à peine atteignait-il une fade médiocrité, tandis qu'aujourd'hui le mauvais, le méprisable, l'insignifiant, est presque aussi rare parmi les écrivains de métier que l'excellent. On découvre toujours, avec un peu de patience, le coin de talent. U faut parïer de tout le monde sous peine d'être injuste, c'est-à-dire prendre et peser un à un ies grains de sable de la mer. Tout cela ne vivra pas; mais tout cela a son jour de vie, et c'est ce jour qu'il faut signaler.

Encore si par le silence ou par !a critique on n'avait à craindre que de froisser des amours-propres! mais on court risque de blesser des intérêts, et quelquefois des intérêts bien respectables. Tant


de gens de lettres n ont pour fortune que leur réputation et une certaine vogue! Le succès et la vente de leurs h~res «n (te tours pièces de théâtre, c'est leur rente, rente d'autant plus bonorabte qu'elle est le prix d'un libre travail, mais rente incertaine et tnujours exposée à de terribles baisses. CeUe indépendance dunt its sont justement neM. Dien sait ce qu'elle coûte il queiques-nns d'entre eux! La littérature, en un mot, n'est pins comme autrefois la distraction élégante d'une vie d'oisif ou dabbe pensionne, le pri~uége de queïques vocations extraordinaires; cest une ptotession, un état dont il faut vivre, et ou règne comme partout une concurrence meurtrière, un encombrement désastreux. Ajoutons, à rhonneur des lettres actuelles, que généralement ceux qui les cultivent ne veulent pas renoncer aux obligations de la vie sociale et aux sévères douceurs de la vie de !amine. Savoir écrire en vers ou en prose n'est pas un prétexte qui les dispense de tenir teur place dans le monde. Les gens de lettres se marient tout comme d'autres ils ont une femme à faire vivre, des enfants à é!ever. Boileau pouvait ne pas se croire trop cruel en décriant Chapelain riche et le MMMM?yea<c de ~MM les &e<MME esp~, ou Cottin conseiller et aumônier du roi. Hasardez donc un mot dur, sévère, une boutade injuste peut-être, contre un talent qui n'a pas le bonheur de vous plaire, mais qui est le champ dont la moisson fait vivre un galant homme et sa familiel Heureux Chénier, que ses passions exposaient à être si souvent injuste, et qui ne l'a été qu'envers deux hommes. dont Fun avait trop d'esprit pour que les épigrammes de Chômer l'empêchassent de faire un beau chemin littéraire et politique, et dont l'autre, par son génie, était déjà hors des atteintes de la critique, M. de Bonald et M. de Chateaubriand 1

En ne s'attaquant pas à si forte partie, les habitudes, les opinions et les préjugés du temps faisaient beau jeu, d'aiileurs, à la critique de Chénier. Sur les points essentiels, tout le monde était d'ascord. De philosophie; il n'y en avait qu'une celle de Condillac. Une opinion presque universeUe rejetait les autres dans le galima-


tiah, sublime ou non. On se croyait rtaitement dispensé de réfuter quctquf chose d aussi ridicule que les idées de Platon ou !e ~Mn tftM~MMtc de Mallebranche. N'en pas parler abrégeait la besogne. En religion, Fincréduiité brillante de Voltaire suffisait au grand nombre des esprits légers; l'athéisme de Diderot, le matcriaiistuc de Cabanis, aux esprits profonds. On passait le déisme de J. J. Rousseau aux esprits faibles. A peine l'aube de la rénovation chrétienne cotmncnçait-eUe à Mancbir le ciel': M. de Chateaubriand charmait plus de lecteurs qu'il n'en persuadait.

La politique offrait un terrain trop brûlant encore pour qu'on osât y poser !e pied. La Révolution, averses sanglantes saturnales, avait dégoûté la France des discussions d ce genre. Chénier n'eu hasarde que quelques mots qui se ressentent de l'amertume secrète de son cœur; mais à qui la faute si la liberté n'était plus popufaire, et si la Terreur de 17~3 avait éteint t'enthousiasme de 1780! Quant à la critique proprement dite, seule, au milieu de tant de ruines, elle était restée immuable. Son vieux code subsistait tout entier. Chénier n'en invoque pas d'autre; il en reçoit les moindres articles comme autant d'articles de foi. C'est un symbole hors duquel il n'y a pas de salut. Chénier vous dira de combien (te délits M. de Chateaubriand s'est rendu coupable pour avoir cievé son style et son art au-dessus de quelques-unes des prescriptions de ce code, et quelles peines il a encourues. Le réquisitoire est complet. Cette rigidité criminaliste en fait de goût était-eMe particulière à Chénier? Point du tout. Auteurs, lecteurs, spectateurs de toute condition, de tout âge et de tout sexe, acceptaient le code; la besogne de la critique allait toute seule la règle était

là, il ne agissait que d'ouvrir le code révéré et d'en faire FappUcation au corps du délit, c'est-à-dire à l'ouvrage, que! qu'il fàt, que ï'on avait sous les yeux. Le bon temps pour la critique quel âge d'or 1 et que c'est dommage qu'il soit passé 1

Et pourtant, comme on fa pu voir dans le passage cité plus haut Chénier u était pas encore content. M se plaignait de ia diversité


des opinions et des goûts et de la dimeuité de juger quand on n'a pour asseoir ses jugements que quelque chose d'aussi arbitraire que les régies de Fart d'écrire et l'impression produite par te talent. Que dirait-il donc aujourd'hui?

Cette difficulté que la nature même du sujet faisait ressentir à Chénier, nous l'avous ressentie bien davantage à une époque où les lecteurs ne s inquiètent pas plus que les auteurs de tout ce que l'on appelait autrefois les lois du goût. Chénier aurait désire, ce semble, qu'u fût possible d'introduire dans l'appréciation des œuvres de l'art l'infaillibilité du calcul, la rigueur des démonstrations mathématiques, ou tout au moins la certitude des faits qui tombent sous l'observation et que tous les yeux voient nécessairement de même. En cela Chénier se trompait gravement. C'est la gloire de l'art d'être, pour ainsi dire, le maître de ses propres règles. A la matière, les lois immuables et uniformes; aux sciences, qui ont pour objet la nature physique, la certitude l'art est libre comme Famé même dont il est la plus noble et la plus pure expression, Les lois du monde ne changent pas elles suivent mi ordre invariable et constant. Le goût change et se renouvelle parce que i'ame, en vertu de la liberté, qui est sa faculté propre et ie plus beau don que lui ait fait.le Créateur, échappe à toute nécessité, même à celle du bien. Jusque dans ses égarements on retrouve les titres de sa noblesse. Oui, la littérature a ses variations et ses décadences. La science n'en a pas. En prenant un espace de temps déterminé, il sera toujours facile de marquer avec précision le point d est partie la science et celui où elle est arrivée, ies faits ajoutés par l'observation aux faits déjà connus en physique, en chimie, en botanique; les découvertes de l'astronomie dans le vaste champ des cieux, ou les nouvelles démonstrations dont se sont enricbies les mathématiques. Là, le progrès est nécessaire, infaillible, même lorsque le génie baisse et cède la place aux simples travailleurs. Un cataclysme pourrait seul substituer les ténèbres à la lumière et obliger la science à recommencer son œuvre. Ce cataclysme est peu


probable. La preuve que cette loi du progrès continu n existe pas pour les lettres, c'est que eeiie~-d changent de voie, et que le pis pour elles serait de s'attacher à une méthode toujours la même. Elles s'y dessécheraient et y perdraient avec leur jeunesse et leur fraicheur tout ce qui fait leur beauté. A la longue ce qui a produit des cheis-deeuvre ne produit plus que des œuvres mortes. Avec un peu d'étude on fera des vers raciniens, mais qui ressembleront aux vers de JRacine comme une image en cire ressemble à la personne animée il n'y manquera qu'une chose, la libre inspiration et Ja vie. Mieux vaut une franche barbarie que la décrépitude d une pareiUe vieillesse.

Les lettres auraient donc bien tort de ie désavouer ou d'en rougir: l'histoire de leur marche n'est pas nécessairement l'histoire de leur progrès. Elles changent, non pas toujours en mieux, mais parce qu'elles périraient si eHes ne changeaient pas. Quand une longue imitation a couvert le champ des lettres d œuvres sans vie, l'anarchie arrive qui nettoie le terrain, purifie l'air et renouvelle la sève. Dans tout ce qui n'est pas la science nous en sommes, il faut avoir le courage de le dire, à J'anarchie: philosophie, morale, histoire, poésie, roman, théâtre, l'anarchie a tout envahi. Chacun suit sa route, sans regarder qui le précède ou qui le suit. La vieille critique, celle qui épluchait les phrases, pesait les mots, traitait du haut de sa grandeur toute inspiration libre en fait de style et de pensée, est morte avec ia vieille littérature; personne ne croit pins qu'inventer et calquer soit une même chose, et qu'il snmse de mettre ses pas dans les pas des classiques pour arriver à leur immortalité. L'arbitraire, telle est aujourd'hui ia toi des lettres, malgré l'opposition qui semble être entre ces deux mots. Pour peser nous n'avons pius de balance, pour mesurer plus de compas. Au théâtre, on ne voit plus un petit nombre de juges se rassembler solennellement, moins pour savourer une émotion que pour porter. un jugement. La foule accourt, ne sachant pas même s'ii y a dcs~ règles, et sime ou applaudit selon qu'elle s'ennuie ou qu'elle sa'-


muse. Des livres, il en faut pour tous h's goûts its sont bons si!s se vendent, mauvais s i!s restent chezienbraire. OM ne lisait guère autrefois que dans les salons; aujourd'hui ce sont peut-être les salons qui lisent le moins. Il s'agissait de satisfaire un petit nombre d'esprits délicats il s'agit de répondre aux besoins d'une nmnitude aaamée. Vou!ut-ou former un jury littéraire, je doute qu'où put jamais amener les douze jures à prououcer !eur verdict, à moins qu'employant la. méthode anglaise on ue ies fît mourir de faim et de soif dans la salle de jours détiberatious. tht jury littéraire? mais quatre personnes amiaMement reuuies dans une commission pour juger des progrès de notre Mtterature ne parviendront à s entendre qu'à la condition de ne pas s'expnquer, ou de convenir davanee d une tolérance absolue pour leurs opinions réciproques. Juger mais condamner aujourdliui uu ouvrage d'art ou de littérature, c'est pi esque dire à l'auteur qu'il est un sot; si peu que ce soit d'esprit et de talent justifie tout dans la liberté qui règne de penser ce que i'on veut et d'écrire selon sa fantaisie. La critique est morte n'est-ce pas un paradoxe de le dire peudant que journaux et revues abondent, et qu'il semble, au contraire, que de toutes les branches de la littérature ce soit celle qui ait pris le plus de développements et qui joue le plus grand roie? f Paradoxe, soit mais c'est nc~re temps lui-même qui est paradoxal. Le paradoxe est dans les faits et non dans l'imagination de celui qui les observe et qai les note. La critique est morte en ce sens qu'eite n'est plus une régie commune, une loi uniforme et acceptée de tous; la critique, qui met tout en question, est en question ellemême chacun a la sienne qu'il fait dériver de son goût propre et qu'il traite selon sa méthode; et c'est pour cela peut-être quoMigée par l'incertitude même où elle est tombée de remonter aux principes et de jeter ia sonde à une plus grande profondeur, la critique a produit quelques-uns des esprits les plus éminents et les p~tM ~nginaux de notre époque.

En me demandant de placer ici quetques rénc\ious sur la cri-


tique pour eomptéter ce tableau de notre littérature. Y~tre EMe!tence M'a pas prétendu, sans doute, que j'essayasse de lui offrir une histoire détaiMée de la critique en France depuis ungt-cinq ans. Dans l'immense variété des esprits et des goûts, au milieu de cette muhitude de revues et de journaux o& éer!ye<tt. sous taut d'tM8p!ratMM)s diCërentes et quelquefois opposées, des hommes d'un rare talent pour la plupart, !*<Buvre serait trop au-dessus de tMes forces. Trop de noms distingues s'oNriraient à ma mémoire, sans compter ceux que j'oublierais ou que je ne connais pas. Les classer, les étiqueter, présenterait trop de diMieu!tés. Nons vivons dans nn temps ou il ne faut nommer personne si !'on ne veut pas nommer tout le monde.

Laissant donc les critiques de coté et me bornant & retracer les caractères les plus généreux de la critique actuelle, je crois qu'ou peut la diviser en trois branches principales ia première, qui se rattache, mais sans superstition. à ia méthode classique et remonte aux principes et & la nhitosophie de art sur les traces des grands critiques anciens, Aristote, Horace, Cieéron. Quintinen, s'aidant aussi de ceux de nos grands écrivains modernes qui ont bien voulu nous révéler quelques-uns de leurs secrets, CorneiMe dans t'eMmen de ses propres pièces, Racine dans ses trop courtes préfaces, Voltaire en cent lieux de ses ouvrages; la seconde, que l'on pourrait appeler, sans voaioir la rabaisser et lui faire tort, la critique de fantaisie, Ï'examen des œuvres littéraires ne lui servant que d'occasion ou de prétexte pour développer ses propres idées et se livrer à des excursions sérieuses ou légères; la troisième, biographique et psychologique avant tout, cherchant moins le livre dans l'auteur que fauteur dans le livre, ctassant les différents esprits dans les différents siècles par genres et par espèces comme on classe

des plantes dans un herbier, acceptant tout, le laid et le beau, le raisonnaMe et finsensé, à titre de produits de t'esprit humain, pourvu que la sève ait monté et qu'm) rejeton v!gout~UA soit sorti du tronc commun.


Ces trois sortes de critique dinerent par h' sty!e, comme par la méthode; sans vontoir étahhr entre elles !<ons ce rapport des distinctions trop marquées, on peut attribuer à ia première lit précision, la chuté, une forme pure et étevée; à la second'' une nnease ~piritueMe, ou t'abondance et la richesse de l'imagination; à la tt~s!ème une justesse extraordinaire dans le trait, une sa~acit~ J~xpresMOM ~ui peint d Hn mot, une hakitet~ de tnatM <)<M s*ap< ptique A tout et epMise un caraete~ en ~net~nes conp!< de pineeaM\. Pes noms propres ec!airei< aient tout eeei, je le <wns bien. ~e te<leur prendra la peine de les chercher, s'ii te vent ttien Mieux vaut lui iaisser ce petit embarras que de se briser soi~nerne sur t eeneih En deraiere analyse, ta critique n'est pins un tribnna!. puisqu'on trouve tonjonrs & appeler des arrêts de t'Mn au gont et à ta conplicité de i'anbe. Chacun a son monde et se passe parfaitement du tnonde <pti n'est pas le sien. Tachons néanmoins de caractériser plus nettement encore chacun des trois genres principaux de criti<pte que je viens de signater.

La critique biographique, celle que j'ai nommée la dernière, mais qui tient en reaiite le haut du pave & l'heure qu t! est. se propose, avant tout, la ressemMance du portrait. Si !e modeie est vivant, elle le fait poser devant elle; eMe i étudie moins pour te juger que pour se former une idée exacte de sa physionomie, et s'apptique à rendre tusqu'anx moindres des pis et des rides qui le font ce qu'il est. Être vraie dans la peinture, voilà sa dernière visée et son but suprême. Tout ce qu'elle demande, c'est que la figure du modèle ait de l'expression, du relief, et ne soit pas p!atement insignifiante. Êtes-vous chrétien? on vous peindra comme chrétien. Un bon portrait de MassiHon, de Bourdaioue. du docteur Arnauld ou de la mère Angélique, en vaut bien un autre; peut être même vaut-il mieux eta-t-u plus de chance, s'i! ressort bien. d'i!iastrer t'artiste en passant à la postérité. Pas de préférence pourtant, de pféïërence trop marquée du moins. La nature a plus d'un type. De la même plume, et d'un trait non moins sur et non moins


fin, on saisira la nuance qui caractérise tincréduh hivo!e du der~nier aieete. on prendra sur le fait le révo!utionnairo fanatique et convaincu, ou !e sceptique de notre époque doutant de tout, excepté de la science, et espérant chaque matin trouver au fond de son creuset < explication dn monde et le secret de t'univers. Quand on parcourt les longues et curieuses galeries de cette critique, son vaste et brillant musée de portraits, on ne songe pas même à se demander si ceux qu'ils représentent ont été bons ou mauvais, taut ik vivent, tant Hs semblont avoir eu droit et raison d être ce qu Us ont été, tant il parait impossiMe qu'i!a aient pu être autre chose; c'est ~esprit humain dans ses variétés innnies, mais toujours l'esprit humain. Accuser une de ses nuances et la condamner, ne serait-ce pas accuser !a nature des choses et condamner le Créateur h)iméme? htes-vous écrivain? écrivez d'une façon ou de t autre, à votre choix et comme it vous plaira ayez seulement un styte à vous; ce ne sera peut-être pas le meiMeur un petit coup de pinceau, jeté comme à la dérobée, fera comprendre que le critique s'en est aperçu, et mettra sa conscience et son goût en sûreté. La laideur même peut quetquetois tenter le peintre. Le iaid a son originatité. ti ressort sur la toile et met dans tout son jour rhabiteté de l'artiste. Généralement indulgente la critique biographique n'aura de colère que contre rhypoerisie, la bassesse, la fausseté sous tous ses aspects. Elle aurait le droit de prendre à J. J. Rousseau sa devise Vitam tMpea~~ t~ye.

Comprendre tout, c'est un mérite. Ce mérite toutefois a ses inconvénients. H conduit à confondre un peu trop le bien et le mal, à accepter sans choix tout ce qui se présente avec une certaine énergie de relief dans fhistoire de la littérature et dans les œuvres de fart. A force de peindre on finirait par perdre l'habitude de juger, et qu'est-ce que la critique sans jugement La critique biographique ne juge pas assez. Par réaction peut-être, la critique que j'ai appelée c!assique juge trop au jour de ses grandes rigueurs, ce sont les têtes les plus éïevées qu'ene semble menacer de sa taux.


Aussi dégoûtée que qui que (o smt des imitateurs et de tours pâtes copies, même pat nu tes modèles elle a s'm choix; a peine pa~tonnet-etie à Féneton sa gr~cc un peu motte, et consent-ette & lui ~aire une place au-dessous de Pascal et de Bossuet Massitton est trop étégtmt. BMQun tt~p riche et trop pompeux; tant de tramhe ~ioquence et de passion, tant de tahteau~ <!e la nature aussi ftaix ~ue la Mature eMe-meme, HubtieMMent pas ~race à J. J. H'm~eau pour que!~ue!t ttaits deciaMtatoiMs et pour <ptet~ues idées fausses dont !e veuin est épuise. Les panures modernes passeront mat !eur temps sous cette verge hnpitoyaMe Pas autant <m on pourrait te croire. HigoMreMse dans ses principes, la critique classique de notre époque reserve ses jugements les plus sévères pour les classiques eux-mêmes. Ou un peu de beau ectate dans les ceuvres modernes, elle ne chicane pas sur les défaits. Elle aime ir~p les lettres pour les décourager par un mépris systématique.

ti faut t'avouer la recherche exclusive du vrai courrait grand risque de nous faire oublier qu'il y a un beau, ou plutôt que le beau et le vrai ne font qu'un et que la source du taid c'est te taux, si la critique a principes ne se tenait à cote de la critique à portraits pour perpétuer les traditions de fart. Les formes varient et changent, nous l'avons déjà dit. M y a quoique chose qui ne change pas, iesprit humain. Quand le commentaire a atteré la loi et en a fait une chameau lieu d'une garantie, remontez à l'esprit de la loi, à la justice. La loi, rajeunie plutôt que changée, reprendra la vie qu'elle avait perdue. En littérature, les règles, au lieu de féconder les esprits, semblent-elles n'y plus porter que la sécheresse et la stérilité? c'est qu'une étroite et fausse application n'en a pris que le dehors, que la lettre qui tue, et a voulu faire une loi perpétuelle de ce qui n'était que la loi des circonstances. Remontez au principe des règles, à l'impérissable sentiment du beau. Les règles se raffermiront et fortifieront l'esprit au lieu de l'accabler. Quel est le classique aujourd'hui qui accepterait les anathèmes de Voltaire contre Shakespeare et ceux de Chénier contre M. de Chateaubriand? t


La langue aussi, cette langue française qui «'est d~A pliée à taut d'esprits divers «ans se corrompre, a besoin d'être défendue; mois comment? Non pas en interdisant aux écrivains les tours nouveaux et les expressions créées tout mot est bon qu'aucun autre ne remplacerait; toute expression est h'ançaise qui éclaire comme un phare dans !a nuit. Montaigne, c'est lui-même qui l'a dit, n'en refusait aucune qui lui par&t propre à recevoir et à rendre ~nergi~Metoent sa pensée. M M'y a de barbares que ces mots et ces toMM t)H'imag!ne ritMpMÏssaBee ou !a parère pour ne savoir pas trouver le mot propre, ou s'éviter la peine de le chercher dans l'inépuisable magasix de la langue. M se présenterait de lui-même si l'on commençait par se rendre bien maître de sa pensée, par l'approfondir, par en avoir une daire et complète perception. Un mot vague, qui a l'air de dire quoique chose et qui ne dit rien, coûte moins à inventer. Queiquetois aussi la pensée est commune on croit l'ennoblir par une expression qui n'a pas la roture de t'usage. En somme, toutes les règles du langage peuvent se réduire à une seule bien parler et bien écrire, c'est bien penser. Le travail sur les mots est stérile; la pensée seuie est créatrice Les langues ne se corrompent que lorsque les esprits dégénèrent. Pourquoi la vieille critique estelle morte? parce qu'elle ne s'occupait plus que des mots. Nie avait raison de les vouloir purs, harmonieux, corrects; elle avait tort de refafter à une pensée neuve le droit de s'exprimer par une tournure ou par une image nouveMe. La critique classique de notre époque, débarrassée des vieux préjugés, peut rendre les plus grands services à la langue, à une seule condition celle de ne jamais condamner un mot comme nouveau, un tour comme inusité, sans démasquer sous ce tour ou sous ce mot l'idée Hausse qui s'y cache, la pensée incomplète et mal digérée qui s'en couvre. Quant à cette sorte de critique que j'ai cru pouvoir nommer la critique de fantaisie, ce n'est pas une critique à proprement parier. Les œuvres qu'eHe examine ne sont pour elle qu'une occasion d'exprimer ses propres idées, de donner un libre essor à


son imagination grande ressource dans bien des t'Hs, manière honnête d'étuder l'objet spéciat do la critique. lorsque. par mine raisons qu'il serait trop long d indiquer ici, on aime mieux se dispenser de porter un jugement. Souvent le public gagne et rarement il y perd; te! article de journal, dans son cadre tesserré et sous sa forme !égère, a cent fois plus de portée tme le gros livre dont le titre lui sert de prétexte. La pierre à fu*<H est froide et sèche; frappez-la coutre le fer, t'etiMceite CM jaillit. Cest déjà quelque chose de n'avoir pas à lire tant d ouvrages pour re< neiMir peutêtre à grand'peine un très-petit notuhre de reMseigMCMtettts utiles. de vues heureuses. La critique fait ce travail et ajoute u<t développement auuue!J auteur n'aurait jamais pense. Ce nest qu'un mot quelquefois qui, sous ia plume du spirituel connuentateur, s étend, s'éciaircit, et jette tout à coup une vive lumière, Ingrat public que d'idées ne doit-il pas à ces pionniers iufatigables que. sous le nom de journalistes, il se croit trop souvent est droit de mépriser Que de notions d'histoire, d'archéo!ogie, de politique, que de leçons de goût ne recueiMe-t-it pas sans autre peine que celle d'ouvrir son journail Le temps les emporte, ces feuilles légères. avec tout ce qu'eMes contiennent d'ingénieux, de piquant, de vrai. Lors même que l'on veut en composer des recueils, la marque du jour y est trop attachée; je ne sais quoi de passager y nétrit trop vite des trésors d'esprit et d'imagination. Que de La Bruyères sont enfouis dans les catacombes du journalisme queMe dépense d'idées! quoi déploiement de toutes les richesses du style! Voyez ce pauvre critique obligé de faire son métier hebdomadaire et de parler d'une pièce ou rien ne l'a ému que iera-t-i! ? q qn'au~a-t-u à dire? Pendant qu'il cherche, un rayon de soleil brille dans sa fenêtre, une rose s'épanouit dans le jardin qu'il a sous les yeux; un incident de la vie commune, un souvenir triste ou joyeux ouvre à son esprit l'horizon il a son idée; il la tient; 6 bonheur 1 vite sa plume et son encrier; le papillon s'envolerait! Et de sa bouche va sortir un fleuve de paroles aux mille couleurs qui dé-


bordera))! dans ce teuiiteton qu'i désespérait tout à theure de remplir.

Et ta pièce dont il s'agit de rendre compta. qu'en dira-t-it? M n'importe guère au critique qui l'a oubliée, et moins encore au public qui n'a pas envie de !a revoir, même en abrège. Dautres, il est ~rai. s'acquittent avec plus d exactitude et de ponctuante de leurs devoirs d'annalistes du théâtre, travail difficile et ingrat! Une bonne analyse est une des ouvres les plus méritoires de i'esprit. Clarté, goat, jugement, tout y est requis avec une parfaite abnégation de soi-même. Quel est le mauvais auteur d un mauvais livre ou d'un mauvais drame qui ne se place fort audessus de son critique? Et le public, sans y réBëchif, partage assez l'opinion de l'auteur. M n'arrivera guère qu'un feuilleton qui i a amusé vaille dans son estime le livre ou la pièce qui ra ennuyé. Mais, quelque chemin que prenue la critique et quelque but qu'elle se propose, un point est gagné on ne l'entend plus blasphémer étourdiment contre la gloire si bien méritée de nos vieux classiques. Si favorable qu'elle soit à l'art du jour, elle ne se croit plus obligée de dénigrer !'art d'autrefois. Une admiration bien sentie a pris la place d'une imitation maladroite. On ne dit pas: Faites des vers à ia Mtco'. de Racine, modelez vos pièces sur les siennes, donnez-nous des Achiites amoureux et des Turcs galants. Le type est épuisé. On !it Racine; on l'aime pour lui-même. Déjà c'est un ancien. Les commentateurs et les schoiiastes apparaissent. Un zèle, poussé jusqu'à la superstition, s'attache aux œuvres de nos grands écrivains, en recherche avec curiosité et tâche d'en reproduire Mèiement le texte authentique, t'augmente même, si c'est possible, de morceaux inédits qui trop souvent, hélas! grossissent

Jes volumes sans ajouter beaucoup à ia valeur de fœuvre. Tout est bon, tout est recueil! Toute découverte dans ce genre est célébrée comme un événement littéraire. Nous n'avions pas assez de lettres de Voltaire et de sermons de Bossuet! On fouille les dépôts publies. on se fait ouvrir ies archives partiruMÈrcs des tamnics, on


ramasse jusquaux dernières paperasses des cabiuft~ damateurs. (resta désirer, quelquefois, quun bon et généra! incendie tasse justice de ces miettes du festin littéraire, recherchées avec trop <!<* compiaisance, et défende la gloire de nos écrivains et de nus poêles contre ces publications indiscrètes. Nous aurons bien gagné quand on aura ajouté aux deux volumes de La Bruyère ttws ou quatre billets inintelligibles ou insiguifiauts! Laissez ces bribes aux collecleurs d'autographes. Manuscrit, c'est quelque chose; huprune. ce u*est rien. Des (ouvres complètes, nous «'eu avous que trop. Ou peut passer à la gloire de J'auteur du C~, des ~v<ops et de ~tMM« l'éternelle reproduction de douze volumes, dou! ia tuoitie au moins ne se lit pas; mais ue serait-ce pas uu vrai malheur si quelque fanatique de CorueiMe, mettant la main sur un .4M~ ou sur un M~< de plus, prétendait nous en gratiuer?

Un autre danger est à craindre. L'imprimerie semblait avoir mis nos classiques à l'abri des incertitudes et des variétés de leçon auxquelles la main de tant de copistes négligents ou maladroits exposait les œuvres des anciens. ~ous lisions avec confiance les textes lus par nos pères. Des chercheurs, dont il faut !ouer la patience, mais redouter queiqueibis le scrupule excessif, ont réussi à jeter le doute sur quelques-uns de ces textes les plus répandus. Les variantes se sont multipliées. Chaque éditeur préférant sa version et ia défendant à grands renforts d'arguments et de probabilités, on finira par lie plus savoir quelle est la bonne et la vraie. Nous retomberons dans les interminables disputes des éditions ~erMM~Mt. Par une route tout opposée on reviendra, sans le tou!oir, sans le savoir, à ia manie de corriger, de changer, que ion reproche à quelques-uns des éditeurs du dernier siècle. La passion de l'exactitude conduira à rinndéiité. M y a aussi de l'arbitraire dans le choix des textes, et le désir de faire mieux ou de faire autrement que les autres peut très-bien tromper léditeur qui se pique le plus de fidélité. Bientôt nous aurons autant de Pascals qu'il ) aura d éditeurs de

ses ~M'MM~t&t et de ses /~M~s, et voUà ~u'un jros orage menace


les J!&MM de Montaigne, si souvent réimprimés depuis près de trois siècles. On était à peu près d'accord de s'en rapporter à sa fille d'alliance, M~ de Gournay; une voix s'élève et déclare qu'une complète et fidèle édition des &MM est encore à faire. Heureux reux qui n'ont pas une conscience littéraire si scrupuleuse! !!s ne sont pas exposés au chagrin de se demander si c'est le vrai Pasca! et le vrai Montaigne qu'ils ont tant lu et tant admiré! 1 La biographie a eu aussi ses excès; je ne parle plus de la critique, mais des ouvrages spécialement consacrés à l'histoire des écrivains célèbres. L'amour des détails ne connaît plus de bornes, et pendant que d'un côté on rattache & la vie d'un philosophe ou d'un poë~e toute l'histoire de son siècle, de l'autre on nous fait pénétrer jusque dans les habitudes les plus indifférentes de son existence domestique et privée. Hommage rendu au génie, soitl L'hommage n'en vaudrai! lue mieux peut-être s'il s'arrêtait à la porte de la garde-robe. Voyez avec queue sobriété Voltaire a écrit la vie de Molière! C'est i'œuvre d'un écrivain qui est l'essentiel dans sa vie. C'est l'œuvre qu'il faut éclaircir et commenter par l'homme, et non l'homme qu'il faut chercher dans i'œuvre. L'homme passe et meurt; l'ouvrage, s'il est bon, reste et vit. MiMe générations y puiseront l'instruction ou le plaisir. L'idée a sa valeur par elle-méme; elle est autre chose, elle est plus que ia simple manifestation des qualités d'une âme humaine; et quant à ces circonstances de ia vie qui sont partout à peu près les mêmes, elles n'ont pas plus de droit à l'histoire dans la vie de Descartes ou de Bosauet que dans celle du premier venu.

Pour ne rien omettre, nous signalerons encore certains caprices d'opinion et de goût qui s'efforcent tantôt de tirer de l'onbii des noms à très-bon droit obscurs, tantôt d'y plonger des œuvres justement cétèbres. Voltaire aurait~ pu prévoir qu'un jour viendrait où ses œuvres dramatiques et sa B<MMt<M~, dont il était si fier, seraient classées parmi les plus faibles de ses ouvrages, et que bien des gens rentseraient le nom de poëte à l'auteur de et d~


~MiW? Singulier retour des choses d'iei-bas! H faut du courage pour avouer que cette ~M~<<p, tombée si bas dans Fe~me de quelques personnes, on Pa lue avec plaisir et plus d nne fois. !~e paradoxe dépasserait toutes les bornes, si l'on ajoutait que, sans entrer en comparaison avec les grandes compositions épiques, anciennes et modernes, la ~fM~MM~ n'en est pas moins un des beaux ouvrages de la langue française. Voltaire n'aurait-il pas bien du malheur pourtant d'être exclu du nombre des poëtes, quand il n aurait fait que

ses~MM~w~ chets-d'œMwe d'esprit, de naturel et de gr~ce?

D'autres jours, c'est la morale qui prend le dessus et déploie une rigueur inBexibie. Nos pères n'avaient pas i'oreiiie si délicate; leur pudeur n était pas si susceptible sur ies mots. A i'écoie de Rabelais et de nos vieux conteurs, ik avaient appris à ne pas trop s'effaroucher d'un son hardi, d'une image un peu libre. Notre critique a des sévérités inouïes que suivent, il est vrai, des indulgences extraordinaires. Une expression un peu trop tranche lui fait monter ia rougeur au front, tandis qu'une théorie qui frappe au cœur la société et renverse le principe même de toute moralité, pour peu qu'elle affecte des formes sérieuses et dogmatiques, s'introduira avec ia permission et le passe-port de ia critique dans les cabinets de lecture les plus populaires. Molière a bien fait de venir en même temps que Port-Royal et que Bossuet. Il est douteux qu'aujourd'hui ia société comme ~1 faut iui passât le ruban d'~Mcs et la grande scène du Tartufe. C'est de l'art pourtant, de l'art suprême Et si l'art ne justifie pas tout, au moins est-il vrai qu'il relève et qu'il ennoblit tout. L'enronterie seule et la grossièreté lui seraient morteiies. Après avoir parlé de la critique proprement dite, ne serait-il pas juste de dire aussi quelques mots de ces comptes rendus, si utiles et si multipliés, que cent journaux publient ou reproduisent d'un bout du monde à l'autre, et par l'entremise desquels on assiste à tout, on voit tout, rapides comme les chemins de fer, se divisant comme des canaux et portant un peu de fraîcheur d'esprit et de rajeunissement d'idées jusque dans les retraites les plus mortes et


!es plus fermées à la civilisation? Qu'une exposition universelle ait lieu à Paris, universelle par son objet le sera!t-e!!e par ses résultats, si les journaux ne lui ouvraient leurs colonnes? Qu'est-ce que la foule de ceux qui peuvent voir comparée à la foule de ceux qui peuvent tire? Tout le monde y viendra, dit-on. Grande hyperbole sans les -journaux! Par eux seuls l'Exposition universelle répond vraiment il son nom et le baxar du Champ-dc-Mars est dc\cnn le rendez-vous des curieux et des intéressés de toute la terre. Ces pagodes et ces mosquées, ces jardins aux eaux toujours fraîches, aux peiouses toujours vertes, ces musées d'art et, à côté des musées, ces vitrines où brillent les pierreries les plus précieuses détachées pour quelques jours des fronts qu'elles décorent, ou écfatent l'or et l'argent moulés et ciseiés de cent façons différentes; tapis, porcelaines, étoffes aux mille nuances, meubles de luxe et meubles d'usage, richesses et produits de toutes les nations, grâce aux comptes rendus des journaux, vont faire pendant six mois le spectacle aussi v~né qu'instructif de l'étranger dans son pays où le retiennent la longueur et les frais du voyage, du bourgeois dans sa petite ville qu'il ne quittera pas, du solitaire dans le coin où xon humeur l'enferme. Cette jeune Française, éloignée de Paris qu'elle cmbeuissait et queHe regrette, pourra croire un moment qu'une fée gracieuse Fy a transportée d'un coup de sa baguette et que ces parures de si bon goût se déploient pour elle. Son journal à la main, elle verra passer sous ses yeux les mervemes de ces galeries, 9 trop heureuse de croire s'y trouver eUe-meme avec ses amis et sa famille; touchant souvenir de la patrie! douce iHusion à laquelle un simple compte rendu de journal. donne presque le charme saisissant de la réalité 1

Ainsi spectateurs et lecteurs, admis tous à FExposition, s'éÏèveront jusqu'à la pacifique et civilisatrice pensée qui en a conçu le plan, qui y préside et invite tous les peup!<*s à rempiacer tes jeux meurtriers de ia guerre par la bienfaisante rivalité dé ~industrie et des arts.


Rien u échappe au compte rendu. Voyages, histoire. <ié< ouverte!; scientifiques, tout ce qui resterait enfoui dans d innombrables volumes et serait perdu pour le grand nombre, le compte rendu l'analyse, l'abrége, ie popularise; pas un fait nouveau n'est signalé, pas une invention utile ne reçoit l'approbation des juges rompétents.qu ii n'en avertisse aussitôt le public. L'astronome ne jouit plus seul de la planète dont le calcul ou son télescope lui a révélé l'existence dans ie ciel. A peine aperçue, la planète devient comme une propriété publique. L'astronome ne s'en plaint pas; son nom est dans toutes les bouches; sa planète est une terre nouvelle, et il en est le Christophe Colomb. Par là s'établit en tait d'art, d'industrie et de science, un inoffensif et glorieux communisme. Le progrès d'une nation devient immédiatement le progrès de toutes les autres. Dn ordre nouveau commence où tout un peuple ressentira la souffrance d'un de ses membres, et tout l'univers ia souffrance d'un peuple. A Fegoïsme individuel, cette plaie du monde, se substituera !e légitime égoïsme de l'humanité attaquant le mai par des efforts combinés et multipliant le bien par le partage qui s'en fera entre tous. Sont-ce là des chimères et des rêves? !Son, s'il y a une providence qui ait donné la técondité à la sueur de l'homme, et une justice qui ait promis ia récompense au travail et à la peine! I

Comment, monsieur ie Ministre, dans un tableau de la marche et des progrès de la littérature en France depuis vingt-cinq ans, aurait-il été possible de passer les journaux sous silence? Rien ne s'est fait~ rien ne se fera à J'avenir sans eux. lis ont survécu à tout, même à leurs fautes, quelque grandes qu'elles aient été. Revues et journaux sont devenus la nourriture intellectuelle, le pain de chaque jour d'une multitude innombrable de lecteurs. On pourrait presque les ranger parmi les choses de première nécessité. instruments de tout progrès, ils sont, à quelques égards, le progrès luimême. A coté des sévérités qu'ils méritent trop souvent, que justice aussi leur soit rendue! On se plaint de leur inexactitude, de leur partialité, de ia légèreté avec laquelle ils parlent de ce qu'ils


savent el. quelquefois de ce qu'ils ignorent que l'on mette en regard tout ce qu'its ont détruit de préjugés et d'erreurs, répandu d'idées saines et de connaissances utiles; que J'on veuille bien calcuier tout ce qu i! faut aux écrivain'; des journaux et des revues de justesse dans l'esprit, de promptitude dans !e coup d'aeil, de clarté dans le style, pour mettre à la portée de tant de milliers de lecteurs comme un résumé perpétuel de ce qu'enfantent chaque jour les lettres, les sciences et les arts! Combien y a-t-ii de gens. parmi ceux mêmes qui semblent faire le moins de cas des journaux, qui ne usent pas autre chose et ne savent que ce qu'ils ont appris par eux S'il est vrai que la lecture facile de ce~ feuilles légères nuise aux longues et fortes études, n'est-il pas vrai aussi que l'ignorance ne résiste pas à la lumière incessante qui en sort ? La littérature n'a point d'organes plus populaires, et j'ai cru répondre à l'intention de Votre Excellence en leur donnant une place dans cette partie de mon Rapport où je devais apprécier ia critique de notre temps. Permettez-moi en terminant de vous présenter, monsieur le Ministre, quelques réflexions générales sur le caractère de la littérature actuelle, sur son état présent et sur son avenir. La littératur classique est finie. Essentiellement aristocratique de sa nature, son temps est passé; par sa perfection même, et par la délicatesse de ses détails, elle n'est plus de notre époque. Les chefsd'œuvre qu'elle a produits vivront à jamais; il n'en parattra plus d'autres, à moins d'un de ces grands renouvellements du monde qui commencent par la barbarie pour revenir, après de longs siècles de ténèbres, à !'age du goût priviïégié et des uttératures d'élite. Quand on parle de progrès, il faut s'entendre. Le progrès non interrompu en fait de littérature n'est qu'une chimère, je ï'ai dé}à dit, si l'on s'imagine que les lettres peuvent crottre. et se développer indéfiniment par ie goût, la politesse, le fini, et s'élever dans réchene du beau sans jamais retomber au-dessous de ce qu'eues étaient. li y a toujours eu des siècles à part, que fon pourrait appeler les siècles heureux, tant ils ont été favorisés par une réunion


de circonstances uniques. Os s'éteignent, et le nambeau ne se rallume plus qu'A un long intervalle. La Grèce, cette mère féconde des lettres et des arts, n'a pas eu deux Homère, deux P!aton. deux Phidias, qnoiqueMe ait produit plus d'une génération de poètes, de philosophes et d'artistes, et qu'aucune nation n'ait gardé aussi longtemps qn'eMe l'empire de l'esprit et du goût. Rome n a pas eu deux Cicéron, deux Horace, deux Virgile. Pichet-Ange, Raphaët Le Tasse et l'Arioste sont restés uniques en Italie. La France a en son siècle de Louis X!V, précédé, par un rare privi!ége, du siècle deia Renaissance et suivi du siècie de Montesquieu etde Voltaire. Trop de causes doivent concourir pour faire éciore ces âges d'or une cour comme ceMe d'Auguste ou de Louis XIV, une démocratie comme celle d'Athènes, plus aristocrate par la Cnesse de ses organes et la délicatesse de son goût que ~aristocratie ene-méme; une certaine fermentation dont le principe nous échappe et qui fait germer à la fois une moisson d'esprits du premier ordre dans tous les genres; du loisir pour attendre l'inspiration et ne travailler que sous son inHuence; un amour de Fart pur généralement répandu un désir de gloire, d'avenir, d immortalité, que les besoins du présent n'étouSent pas sous la nécessité de percer, de se faire connattre et de vivre.

Et puis les grands sujets ne sont pas innombrables, ies types s'épuisent, l'art même, qui les saisit et qui les fixe sous la forme la plus parfaite, les retranche du fonds commun; Us n'appartiennent plus qu'à ï'artiste dont le ciseau, la plume ou le pinceau les a réalisés. /rp n'est plus que la J~&ip de Racine. ~t'are, ~MtMa~cpe, sont à Molière. Bien hardi qui essayerait de tes lui prendre! t Le iieu.commun sur ia vanité du'bonheur et des plaisirs de ce monde, de l'ambition, de la gloire, ne tentera plus que les sots après Bossuet. Refaites donc les oraisons funèbres de la veuve de Charles i~, de la duchesse d'Orléans et du prince de Condc! Voltaire, lui seul, a dévoré ce qui aurait snBH à cent renommées. J. J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, ont


ramassé les dernières gerbes et nous ont à peine ta!s!<é à glaner. Littérairement. la France est blasée, il ne lui reste qu'à jouir d une fortune tonte faite; maussade bonheur! Nous mettrions p!utoi !e feu à la maison, si c'était possible, pour avoir à !a rebâtir. Que taire? Reproduire toujours les mêmes types en les affaiblissant de plus en plus? Et pour qui? Le monde a change. Ce ne sont pins des salons, une cour. nn pnMie de cordons bleus. de financiera et de grandes dames, des coteries nttéraires ou phitosophiqnes qu'il faut contenter; cest la fouie, nn peuple de quarante millions d'hommes. Encore n'est-ce pas assez dire. La littérature française, & l'heure qn'it est. dessert la démocratie universeMe. Nos romans et nos pièces de théâtre arment le gont et le c<ear des dames de Bukarest et de Moscou, eu attendant le jour, qui n'est peut-être pas très-éloigné, on l'on n'en voudra p!us d'autres a la Chine et au Japon.

Que la littérature classique reste donc comme t'exemptaire éternel du beau dans l'art qu'elle soit la ressource et qu'elle tasse les dénces de ces esprits qui ne goûtent que le partait Tout y est durable et à répreuve du temps. Déjà la postérité !'a scellée de ses sunrages. Encore bien peu d'années, et ce sera une antiquité nouvelle pour les générations qui vont nous suivre. Le grec et le latin seront le partage des savants. L'homme bien é!evé tira Corneille, La Fontaine, Racine et Monère, comme nos pères lisaient Homère, Horace et Virgile.

Une nouvelle littérature commence qui déj& remplace à peu près et bientôt remplacera entièrement i'age classique, littérature appropriée à notre temps et à nos mœurs, expression de la démocratie, mobile comme elle, violente dans se~aMeaux, hardie oujnégugée dans les mots, plus soucieuse du succès actuel que de la renommée à venir, et se résignant de bonne grâce à vivre moins longtemps pourvu qu'eue vive davantage dans i'henre qui passe; Seconde <tt inépuisable dans ses œuvres, capable de fournir à ia consommation de tout un peuple, renouvelant sana cesse ses formes et essayant de


tuâtes, voyant naître et tnourir en MM jour ses réputations les plus briMantes; mats aussi riche, ptus riche peut-être en talents divers que tous tes s!e<es qui t ont précédée! C'est MM admirateur pa~ionne des c!assiques qui le pense et qui ose !o dire. Prenex les plus connus do nos gens de tettres actuel et transj)ortez-!es dans te milieu on vivaient La Bruyère chez le prince de CoMti, Hac!ne à Ve)~H)Mes. Vo!taire a Ferney qu'Ha ) e~ptrent te metne air, qu'ils «o}eMt acfwe!M!s et têtes du <Me<ne munde, voM~ métrez bien que ce M'est ~MK h' t<de)tt <(M! foan~Me et l'esprit ~t a haifse. Ox M'a phts le temps de pnttr une piMase, de !a taiMer comme w«e p!erre précieuse. Ott MM pas dix ans devant soi pour produire et achever MM pdit volume. Cha~Me atttteo, chaîne mois doit «Mmreà Rox <Mt~i~. <)M Me vit pas d'une pension de la conroM de!! reteMMS d'un beMéRce. Le puMic est presse, le coMMMMmateur e~igeaMt; il lit, il ne relit pas. Le MMces d'une pièce nouvelle a promptement besoin d et)~ rajeMoi par un suece!' nouveau. La touttitMd'! a Roif d'etnotions et cherche avidement dans tout ce 'jM< est nettf une sensation <jn'eMe M'ait pas encore eproMvee; par !a torce même des choses art s'est transformé en une industrie, !a première et la plus noMe d<! toute8 par son ob~et. t'œMvre! la machine soame, la roue tourne, a t'teu~re! la vérité, ces tissus briMants se taneront ~tte; !a trame en est tegère et !a couleur peu sotide. Ces etones grossières ne resisteront pas longtemps & usage des corps nerveux auxMuets elles sont destinées; si elles content peu, elles ne dureront guère. Eu aMen-. dant, riches et pauvres auront eu ce qu'Us demandaient, aujourd'hui est pourvu: demain suffira à sa peine.

Faut-u se plaindre de ce nouveau rôle de la titterature et lui est faire un crime? ?fest-eiie pas faite avant tout pour être de son temps? Eue recueillera moins de gloire, soit! Vaura-t-eMe pas ptus de services à rendre? Sont-ils si regrettables les sièc!es ott la iitterature N'était qu'utt ptaitir d~tleat, et tes gens de lettres que les amuseurs du grand monde? Ne faut-il pas plutôt relever la littérature à ses propres yeux en lui montraut !a grandeur de sa mission


nonvetie? Le but qui lui est proposa, n'est-ce ~~as i'~maneipation d'une race entière d'hommes qui ne comptaient pas jusqu'ici dans la civilisation? N'a-t-eMe pas les derniers restes de la barbarie & dissiper et tout MM monde d'âmes et d'esprits & atF) anettir de l'ignorance? Personnellement, i'écrivain y perdra peut-être; sa vie sera moins douce sa renommée moins durable. Les ouvres individuelles périront, t'œM~re inonde ne périra pas! L'etite des esprits sera moilts brittante; mille et miMe esprits sortiroMt de leur indigence mieMpctMeMe et. dans ce ~Mre aussi, la petite propriété, héritant de la grande, deviendra le plus ferme rempart de la société, qui n'est mise en péril que par ceux qui ne possèdent rien dans !e champ des connaissances et des idées. Vos noms pourront être condamnes & ï'oaMi; un siec!o ptos heureux ne se Rouviendra pas de vos !abeurset de vos services; mais ce sièeie, c'est vous qui l'aurez fait Maître. Chaque pensée, chaque notion vraie est un grain que vous semez dans la pins <erti!e des terres; il ne croîtra pas pour quelques-uns seutement, il fructifiera pour tous et rapportera cent pour un.

Mais aussi est-1! vrai qu'un mauvais livre aujourd'hui, un livre immoral, impie, antisocial, est cent fois plus que jadis une mauvaise action. Jamais ta responsabilité des écrivains n'a été si grande. Un Crébiuon le fils dans le dernier siècle, un Diderot, un Paray, pouvaient croire et se dire & eux-mêmes que ceux pour qui ils écrivaient n'avaient rien à perdre en les lisant. Voltaire luimeme, par la plus singulière des erreurs, a pensé toute sa vie et répète à chaque page de sa correspondance qu'un système philosophique, quelque monstrueux qu'il soit, est la chose du monde ta plus innocente; selon lui tes spéculations d'un philosophe, loin de troubler tordre du monde, ne descendent pas seulement de sa mansarde au premier étage, et restent parfaitement inconnues de son quartier. C'est t'excuse dont il couvre les théories insensées

1-

d'un d'Hotbach ou d'un Lamettrie, et avec laquelle il se rassurait pent-~he lui-même. La méprise était énorme la Révolution


française ne t'a que trop prouvé. Pas MM crime M'a été commis qui n'ait pria sa source dans une de ces théories, si Inotïensives aux yeux de Voltaire. De matheureuses phrases contre tes prêtres et !es rois, sorties de !a plume d'un rhéteur qui ne tes destinait qu'à être applaudies dans uu souper, vingt ans plus tard armaient des mains meurtrières. Le sang coulait a t Abbaye, aux CarMes; les ~iisex étaient fermées ou pro&nees. les prêtres massacres ou eu fuite, la royauté abolie ie roi portait sa tête sur t*echa&ud. Ces grands seignemw que charmaient tes ~rado~es de leurs sophistes M avaient pas réMechi qu'un peuple de domestiuues, debout derrière leurs fauteuils, ne perdait rien de ce qui se disait à la table. Cesjo!ies dames n'avaient pas songe que ces romans et ces livres qu'elles laissaient traîner dans leurs boudoirs et sur leurs tables de nuit, leurs femmes de chambre les lisaient, et qu'en imitant leurs modes on se faisait une distinction d'imiter aussi ieur hardiesse de sentiments et de mœurs. Rien de si contagieux que la pensée! Elle couie et se répand par mille canaux inconnus. Ce!ni qui croit ne ravoir conSée qu'à J'croiHe de que!ques amis la retrouve avec effroi dans son viMage elle ta devancé et t'attend à la porte de son château avec des faux et des torches. En France, surtout, de la pensée à la parole, de la parole à J'action, à peine y a-t-it je temps qu'il faut à l'éclair pour fendre le ciel d'un bout de l'horizon à l'autre. Que serait-ce aujourd'hui que les écrivains ne s'adressent plus à un petit nombre de lecteurs protégés du moins contre l'erreur par leurs intérêts, leurs lumières, parïeurn'ivoiité même, mais aux masses. qu'enSamme aisément l'espoir d'un sort meilleur et qui prennent tout an sérieux î SI l'on parvient une fois à leur persuader qu'il n'y a ni Dieu, ni vie future, ni justice à venir, et que la jouissance de t'henre actuelle est tout, comment croire qu'eMes n'exigeront pas leur part immédiate de cette jouissance et qu'on les arrêtera par

un froid ce M'<w< ~MM ~MMMM~ Quand elles auront brisé le joug de la foi, qui ne sera plus pour elles que le joug de la superstition, respecteront-~M davantage celui des !oMÎ et quand e!!ea ne ver-


ront plus dans ia religion que i intérêt des patres, «t't~nt-eiies bien loin de ne voir dans les maximes sociales les pins sacrées que rintéret des riches, dans la moraie qu'un frein ridicule à tenrs plaisirs? Ah! si l'écrivain qui produit un livre licencieux et l'éditeur in~ressé qui le répand pouvaient être témoins de tout ce que la lecture de ce livre enfante de dérèglements dans les imaginations, de désordres dans les famines, de malheurs et de crimes, leurs remords vengeraient sumsamment la justice ils n'auraient pas besoin d une autre punition.

Dieu merci, les livres qui s'adressent aux gt~ssières passions sont rares aujourd'hui, plus rat~s, je ie crois, que jadis. Aucun écrtvain de quelque valeur ne voudrait se déshonorer en attachant son nom. Mais d'autres livres, plus sérieux par le fond et par la forme, ne courent-ils pas le risque d'aboutir à des effets pareils? Pour établir ce que l'on croit une vérité, vérité de pnre théorie souvent ou du moins toujours contestable, faut-il s'exposer à ébranler d'autres vérités qui sont le fondement même de l'ordre paMic et de la vie sociale? Un système n intéresse guère le commun des hommes que par les conséquences morales et pratiques qu'ils en tirent; malheur à qui leur fournit, fut-ce sans le vouloir, un prétexte pour fermer · l'oreille au cri de leur conscience et lâcher la bride à leurs désirs! r Écrivains, qui êtes aujourd'hui à vous-mêmes votre police et votre censure, qu'un sentiment de délicatesse et d'honneur vous engage donc à redoubler de vigilance sur vos œuvres, à peser sévèrement tout ce qui sort de votre piume, à calculer d'avance le plus éloigné retentissement que peut avoir un mot malheureux, une erreur qu'accrédite le prestige du talent!

Pour la première fois, l'humanité a entrepris une grande et terrible expérience; la lutte est libre entre le bien et le mai, entre l'erreur et ia vérité expérience insensée, si ceux qui ia tentent n'avaient pas une foi profonde dans l'ascendant victorieux du bien sur le mal, de ia vérité sur l'erreur! Une lutte de ce genre a nécessairement ses alternatives. Quelquefois c'est le mai et l'erreur qui


semblent tout près de tetuporter: uns'e)ha~f, on se déf curage, au se demande si ce que ion avait cru un progrès n'est pas une décadence.

Ayons meilleur espoir. La décadence nest qu'apparente. le progrès est réei. L'esprit humain est en travail. Depuis quetques années il a tourné, sans déchoir, sa principale activité du côté de l'industrie, des sciences et des arts pratiques. les merveilles qui éciatent dans le palais de l'Exposition nniverseMe prouvent assez que ses euorts tt'ont pas été vains. Eu quinze ans, la taee de la France a été renouvelée ses villes ont été agrandies et assainies; Paris est devenu la première ville du monde; des chemins de fer sillonnent notre territoire d'une extrémité à l'autre et ne laissent pour ainsi dire plus de distance entre ceux qui l'habitent. L'aisance a pénétré partout: l'ouvrier, le laboureur, sont mieux vêtus, mieux logés, mieux nourris qu'ils ne t'étaient il y a peu d'années encore. Est-ce là, comme voudraient nous le persuader quelques esprits chagrins, un pur triomphe de la matière? N'est-ce pas plutôt la matière qui, vaincue par l'esprit, se prête en esclave à tous les besoins de l'homme? L'instruction a pris un essor qni la propage dans les moindres hameaux c'est votre honneur, monsieur le Ministre, et on peut vous en adresser de justes remerctments sans craindre d'être soupçonné de Batterie. En voulant que les lettres el les sciences eussent leur exposition à côté de l'industrie, et que leur marche et leurs progrès fussent signalés au public dans des rapports dont la réunion formera une véritable histoire des sciences et des lettres en France depuis vingt-cinq ans, vous leur avez témoigné un intérêt et une confiance qu'eues méritent. Eues eu seront à bon droit reconnaissantes, les lettres surtout, envers lesquelles ou est trop souvent injuste. Sans être triomphantes comme au temps de Voltaire, ou belles d'une beauté aussi pure qu'à l'époque classique, elles aussi elles ont travaillé et pris une grande part à l'élan de la civilisation. Rien ne leur est plus favorable qu'un gouvernement à la fois pacifique et glorieux. Il ne dépend pas des souverains de taire ~rtore le


génie. Ce n'est pas Auguste qui a fait naître Horace et Virgiie, et la France ne doit pas à Louis XtV Racine et Mo!ière. Mais les lettres ne se dé~eïoppent que sous un gouvernement qui les aime et qui les honore. L'Empereur les honore et les aime. Il fait mieux que de Jes protéger de tout son pouvoir, il !es cuttive de cette main qui a signé les traités de Paris et de ViMa-Franca. Jamais le talent, même le plus modeste, n'a trouvé auprès de ceux qui gouvernent plus de faveur et d'appui. Une ère nouvelle commence; je suis de ceux qui ont foi dans l'avenir!

M est temps, monsieur !e Ministre, de céder la parole à mes collaborateurs. En lisant leurs rapports, vous reconnaîtrez, j'en suis s&r, qu'ils ont dignement répondu à votre appel et noblement servi cette cause des lettres, dont vous avez voulu qu'ils tussent les représentants et les organes dans cette occasion solennelle.

S. DE SACY

(De t'AMdémM trMff).


LE PROGRÈS DES LETTRES.

RAPPORT

SUR

(ROMANS.)



AVANT-PROPOS.

Narratur ad probandum.

La Comédie a dit d'elle-même C<M~<~ ridendo wo~. Le roman n'a point encore mérite l'honneur d'une devise latine. Si j'étais chargé de lui en trouver une, je prendrais trois mots parmi les six inscrits par M. de Barante en tête de son Histoire des Ducs de Bourgogne, et je dirais Narratur ad pro&CM<~MM.

Le roman est essentieMement histoire sous son vêtement de-fictions. Il procède comme l'apologue, avec cette différence que sa fable, son dire, doit être la vérité même du fait d'où la morale se dégage d'eMe-même; il <f prouve en racontant: c'est là son unique raison d'être.

De nos jours, les foules, qu'elles soient noblesse, bourgeoisie OM peuple, ont la gloriole de ne plus se laisser prendre aux beaux yeux de ia morale spéculative. Nous prétendons savoir sur le bout du doigt tout ce qui peut être matière à ser-


mou ou prétexte à dithyrambe. M semblerait que trop de voix ont chanté à nos oreilles rebattues les Mortes de l'honneur, le respect de la famille et même l'amour de la patrie. On dit pourtant que la mode est sur le point de changer et que ces sublimes vieilleries vont renaître grâce au miracle des beaux vers; Dieu le veuille! Pour ma part, j'écouterai toujours avec respect l'avocat des grandes causes éternellement gagnées; mais il est certain que, dans ces derniers temps, il nous a fallu, et qu'aujourd'hui encore il nous faut, pour notre consommation de tous les jours, une morale moins haute et moins banale aussi. La beauté trop connue des maximes héroïques obsède l'esprit, quand on en abuse, comme la chanson d'Orphée elle-même arrive a exaspérer l'ouie, si on l'entend gémir à tous les coins de rue par la vielle organisée.

H serait dangereux de proscrire, pour l'amour de l'idéal platonique, la morale moins élevée, mais plus usuelle, dont les enseignements se peuvent appliquer aux cas de conscience de notre vie bourgeoise. Outre que l'ambroisie ne saurait remplacer le vin de ménage, l'idée de mérite et'de démérite importe vraiment assez peu au positivisme avoué de notre siècle; ce qui. nous frappe, cest bien plutôt l'idée de profit et de perte. Je ne crains pas d'affirmer que la meilleure moralité d'un livre, au temps ou nous sommes, consiste a montrer tout simplement la perte qui incombe au mal, le pro&t que réalise le bien.

C'est ce que j'appelle ~*o<Mw en Me<M~a~


Et c'est en ce sens que tout roman est pour moi A~o~w dès qu'il révèle, qu'il constate ou qu'il témoigne, dès qu'il a, en un mot, une valeur comme récit, quand même il ne toucherait en rien au domaine proprement dit de t'A~otrc. Moyennant cette condition historique, dont ne se rendent compte peut-être ni ceux qui le méprisent, ni ceux qui le fêtent, le roman, chose frivole en apparence, s'est frayé un chemin plus large que bien des choses en apparence sérieuses. M tombe malade parfois de ses propres excès, mais sa fortune est d'avoir des ennemis. Quand ses ennemis le voient ainsi chanceler, ils le foudroient et cela ie ressuscite. Dans ce dernier quart de siècle, il faut le dire, les ennemis du roman ont trop souvent lancé leurs foudres aussi a-t-H grandi outre mesure et conquis une importance qui étonne. Le théâtre, voyant ce ruisseau grossi à !a taiite d'un Neuve, y a pratiqué d'abondantes et ingénieuses rigoles, amenant chez lui, sans fierté déplacée, le trop-piein de son voisin parvenu. Quelques esprits moroses ont crié au voleur, quelques joyeux tempéraments ont répondu <tJe prends mon bien où je le trouve,~ et les choses ont continué leur cours paisiMe, te roman inventant, le théâtre empruntant.

J'ajoute que rien au monde n'est plus naturel. Le théâtre, forme* suprême de l'invention littéraire, a rarement eu d'autre mission que de frapper à son coin puissant le métal fondu par autrui.

Le Roman moderne doit accepter ce rôle de panier d'Ennius. dont le dessus est la grande c&uvre de Balzac, et garder pour lui


seulement le droit de dire, sans amertume ni orgueil, que presque tous les drames de ce temps-ci et une notable part des comédies ont ff trouvé chez lui leur Men~ et ont eu raison de !'y prendre.


RAPPORT

SON

t

LE PROGRÈS DES LETTRES.

(ROMANS.)

L'influence du roman est considérable, croissante et prouvée surtout par ies colères de ceux qui la déplorent. ii ne nous appartient point de la nier, non plus que de l'exalter. Elle existe, nous ta constatons en tachant de l'expliquer.

Le roman plalt au plus grand nombre parce qu'il ne monte jamais en chaire et qu'il devise au coin du feu. H est camarade et non point maitre. Les professeurs, attitrés ou non, qu'ils enseignent par la parole ou par la plume, qu'ils haranguent du haut d'un journal, d'une tribune ou d'un livre, groupent autour d'eux invariablement un auditoire de partisans convaincus d'avance, une clientèle, une école. On lit M. Tel, on vient écouter M. Tel, parce qu'on est de Ïa classe ou de l'opinion de M. Tel. Ceci est l'évidence, et M. Tel instruit surtout les gens qui ont la ferme volonté d<*

s'instruire:

Au contraire, le roman, qu'il soit vagabond ou gentilhomme, missionnaire ou aventurier, s'adresse à tous comme le piaisir. parie aux révoltés aussi bravement qu'aux convertis; sa langue est comprise à la fois par les raffinés et par les sauvages. On i'a ouvert


précisément parce qu'il promet non point !'étude,maM<a récréation; il porte avec soi une bonne odeur de détassonent et de vacances. Son auditoire bienveillant ne lui demande rien sinon d'être attendrissant, terrible curieux ou joyeux. H chante. s'H vent, le cantique du progrès dans les salons du faubourg Saint-Germain et. peut nedonner ~Mt~ 7~7 en plein logis d'un nia de Robespierre. Découpant la rhétorique connue un mets, il laisse de cote l'exorde, l'exposition, la confirmatiou et !e reste, pour ne garder ~UM le principai du festin d'etoquenee la narration, !e fait, la chose qui provoque le rire, la terreur ou les larmes. Aussi, autour de la table servie de cette façon séduisante, tous ceux qui sont le mieux faits pour être séduits viennent s'asseoir les faibles et les jeunes, ceux que tente la curiosité, ceux dont le cœur a besoin de battre. En regardant bien, nous reconnaîtrions parmi les convives ce que nous aimons le mieux, la joie et ï'bonneur de nos foyers nos fils, nos filles et nos femmes. Tout cela vient au roman, parce que le roman est la légende de nos temps, t'élément passionné de notre littérature, et aussi parce qu'ii en est le signe le plus courant et le plus familier. Sa faculté de s'insinuer tient du prodige. Depuis que la presse périodique lui a donné l'hospitalité, il est devenu le favori de la famille. Ceux qui aiment la politique, le parcourent; ceux que la politique effraye, le dévorent, et dans ce partage de sympathies son lot n'est certes pas à dédaigner. Voici même une chose singulière il survit au journal, son seigneur. Les cahiers de feuilletons circulent dans Paris, débarrassés de cette bourre savante qui est le corps même

du JMMMtMN* «NMWM~ des Débats, du Coa~MtMMMte~, de tous les organes parlant haut et bien à un public d'élite. C'est le monde renversé, j'en conviens, mais qu'y faire? On a supprimé tout ce qui est excellent et précieux l'éloquence du rédacteur en chef, la science de i'économi~o, resprit du chroniqueur, le discernement du critique; oc n'a gardé que la pauvre bande de papier racontant les amours de deux marionnettes.


On la cartonne fengieusement, cette bande.on !a préserve, on en gnerit les dcchit'Mres comme si elle ~<a!t billel J~ la Banquo do France. nu bout de six mais, quand le haut bout du journal a d<~ ~t~ ptneioppp de paquet, F!)!fïbn jpt~, raonass~, tr! v~ttdM. pi! <notd~ en teu!t!es. p!i~ pn mams, <!fc!~ ~)~ tatws et ppnt-~t~' H!M8h~ de nouveau par !e talent des n~tue~ h<morah!ps pMtdi< !s<ps, tttMmMc bande con<!MMod'a!!et suai thMMm.apptPnaxt aM\ pnpulations at~nt!ves contMtf qMut Ga~tMM finit toMJ<'«rs par ~pott~er Madeleine, en dépit du sort tHJMs~ et crMo!.

Je aie fa!i!e pas, DteM m'en pt~serve. ChacMn sait bien que fa MKmage de Gaston ave' Madeleine peut tirer A ceMt mille exemplaires tout !e bien, tout le ma! de l'univers.

w

Il

'Le roman, quoique son nom soit barbare et emprunta au langage vulgaire qui le distingue du poëme. a, comme toute terme littéraire, ses racines dans !a pure antiquité; néanmoins, j'aurais dénanee d'une généalogie, si savante qu'eue put être, partant de DopÂMM et CA<M pour aboutir à ~n~ C~w~MCMM. Le roman antique n'était qu'une idylle ou qu'une satire phi!osophiquc, souvent saupoudrée d'obscénités; ie roman moderne est un drame-apologue essentiei!ement humain, c'est-à-dire vivant par l'observation, qui est l'histoire inédite, ou par l'histoire écrite, qui est la série des faits que fixa l'observation.

Quoi que puissent dire ses détracteurs, c'est lui qui, dans le domaine de la notion, a inventé la chasteté.

La filiation du roman-idyHe s'arrête à r.4s~, douce folie d'un siècle amoureux de courtoisies et de parfums, comme il semble que d'autres temps devaient être amoureux de sang et de fange. La réaction moderne s'affirme surtout par la grande comédie de Cervantes, ensevelissant sous ie rire le monde des emphases chevaleresques. H y avait du bon, il y avait du beau dans ces choses tuées par Fimmortei estropié de Lépante. Quiconque écrira un


nouveau ~aa (~MM&e<o pour guérir le ramollissement dont le goot moderne est malade devra remplacer la lance et la rondache du chevalier de la Manche par des ustensiles beaucoup ptus vulgaires. Nous ne pochons plus par l'excès des galants raffinements, au contraire.

Cependant, c'était chez noMs. en France, que se produisaient, moins célèbres, les premiers essais du roman. En dehors de !a reine de Navarre, qui traduisait Boccace et les fabliaux d'ie, La ~tte A~aM~ ~MHt~tM <& ~nanatOM, par Soret. est un récit d'aventures tres-Mtg~nieMx et tres-observe, où poind déjà cette gaieté dont Voltaire abstraira plus tard la quintessence. ~~MsesM de CMtwa, oBrant une action plus solidement nouée et tournant autour de ce

pivot que la tangue technique du théâtre appelle une M~~Mt, inaugure le roman humain.

C'est déjà de l'histoire. TM~a~Me et Lu Mille et «ae MMtts retournent à la fiction par deux routes contraires; mais Lesage, héritier des ironies de Cervantes, est historique au plus haut degré. On se dit, en lisant son œuvre, si jeune après tant d'années Ah! 1 si Molière avait écrit un roman! l

Il n'y a plus dès lors que de l'histoire. Fielding, Daniei de Foë, l'abbé Prévost et longtemps après Bernardin de Saint-Pierre, tous ceux qui restent vivants vivent par la réatité. Au contraire, les romans qu'on a appelés jM~M~MS et qui, à la vérité, n'abordaient pas le champ de la poésie par ses meilleurs cotés, s'en vont mourant d année en année. Où est La Catprenède, ce vainqueur? Et cette muse, M~ de Scudéry? Où est M"" Cottin, et même, car la hauteur du talent ne sauve pas toujours, où est la lyre sonore qui chanta CarMMMOM f~M?

Le terrain était préparé suffisamment, même avant Fauteur de C&atMe F~o~MM, qui n'eut qu'un pas à faire pour entrer en plein roman moderne. n nt ce pas, et donna ia vie pour cadre à son tableau.

Je comprends l'admiration de Diderot, qui avait une vue si lucide


de !*avenir, et t'admiration de Walter Scott, le maître des maîtres, 1 pour Samuel Bichardson. C~rMM NarbnM est le p!us tatigant de tous les chefs-d'œuvre, mais c'est un chef-d'œuvte au point de vue de la conception. Jean-Jacques Rousseau l'imita sourdement, Laclos ouvertement, Goldsmith en sut extraire toute la saveur de son adorable récit, Le Mwaere de M~&~M, et on peut dire qu'à part Charles Dickens, tous les conteurs anglais ont puisé tour à tour dans ce prolixe trésor.

Mais s! Richardson trouva !deM du roman actuel, il était réservé à Walter Scott de lui donner sa forme dramatique ou, pour parler mieux, scénique. Waiter Scott est en ceci, et à beaucoup d'autres égards encore, le vrai père de tous nos conteurs contemporains. Parmi les écrivains qui se sont créé une personnalité propre et trèsaccentuée, les plus éloignés de lui CM apparence, les plus antipathiques à sa manière sont encore ses héritiers ou ses débiteurs. Balaac, qu'on lui oppose sans cesse, Georges Sand, qui suit souvent des routes si contraires à la sienne, ont emprunté à son œuvre la coupe, sinon i'étoNe, de leurs merveilleux récits.

B y a cette objection banale Waiter Scott est un romancier historique. Je l'ai dit et ne saurais trop le répéter Tous les romanciers qui ont une valeur sont des historiens. Ils n'auraient pas de valeur sans cela. La différence entre le roman historique de Walter Scott et te roman historique de Balzac, générateur plus immédiat de notre école, est très-apparente assurément, mais, au fond, presque puérile. Elle gît dans Ï'authenticité de certains noms et dans la date de certains faits. Baizac parle d'hier et Walter Scott de longtemps Balzac analyse les passions de M. X. qu'il nomme Grandet ou Séchard, Walter Scott peint en pied Louis Xi, CromweU on Charles La question est de savoir si M. X. indépendamment du nom qu'on a pu lui donner, existe comme ont existé Louis XI I ou CFomwr~. Or, ee!a saute aux yeux vous avez vu M. X. vous

le connaissez, vous raimez ou vous le haïssez mettriez-vous ie té-

moignage de vos sens au-dessous des certificats sur parchemin ? T


Le roman, dont !a mission est dop~MMWf Mt M~eafomt, cherche la vérité dans l'histoire morte, qui est ~rMsto!rew proprement dite, ou dans l'histoire vivante, qui est ï'observation. La première est riche en graves enseignements; les enseignements usoek sont dans l'autre. Je ne voudrais pas jouer avec le sens des mots, mais il est certain pour moi que le roman qua!iEë historique est le moins historique de tous les romans. Balzac avait vu, Walter Scott n'avait pu que lire. Walter Scott puise aux sources, Baizac est lui-même une source, et si Balzac doit être mis au-dessus de Walter Scott, sa supériorité est d'avoir peint d'après le vif.

III

Quand la génération à laquelle nous appartenons essaya son pré'mier pas sur le terrain des tettres, il y avait un groupe de puissants romanciers populaires: Balzac, Georges Sand, Frédéric Soulié, Alexandre Dumas, Eugène Sue. Derrière eux se pressait une phalange où brillaient bien des noms de premier ordre c'était le siècle d'Auguste du roman.

La popularité d'alors, je dois le dire tout de suite, diuérait de la popularité d'aujourd'hui, à tel point que maintenant nous devrions refuser à la plupart de ces beaux esprits le titre de romancier populaire.

L'auditoire acquis au roman s'est considérablement augmenté pendant les vingt-cinq dernières années, et !e nombre des romanciers, suivant lé mouvement, a pour le moins quintuplé. En toutes choses, la loi est que l'élargissement d'une surface amène l'abaissement proporËcnnei de son niveau.

Sauf de brillantes exceptions, la loi a eu son cours. Le roman, sous le rapport des idées et sous le rapport du style, s'est aBaissé:

j'entends le roman qui voulait à tout prix rester populaire, et les maîh*e8 se sont peu à peu écartés. <omme8'iis eussent ignoré ia

langue parlée au fond de ces couches sociales qui viennent d'apprendre leurs lettres et qui déjà épèlent.


Je crois sincèrement que ces lecteurs enfants ont les instincts nobles et généreux de l'enfance; mais le discernement n'est pas la qualité dominante à cet âge. Nous avons tous souvenir des contes à dormir debout qui bercèrent nos premières curiosités. Le vrai ne suffit pas à l'imagination qui nait il faut le merveilleux. Or, je ne sais si j'exprimerai bien cette pensée exacte, mais subtile Les enfants dont je parle dédaignent l'ancien merveilleux ils sont de leur siècle après tout, ils ne croient plus à rien de ce dont a ri Voltaire, qu'ils ne connaissent pas cependant. Le travail de tant d'inteMigences exactes a déteint sur eux vaguement. Ils veulent que Ma-Mère-1'Oie leur radote ses histoires sétMMpmM~, comme ces pauvres gens de Londres qui mettent de vieux habits noirs pour balayer les rues.

Bs veulent le costume qu'ils ont accoutumé de voir et non point la défroque empanachée de Riquet-à-la-houppe; ils veulent !es maisons de leur quartier et non plus les palais fabriqués par la féerie; ils veulent Paris, en un mot, mais un Paris que Perrault se serait bien gardé d'inventer, un Paris à trappes, à doubles tonds, à prestiges, un Paris bourré de brigands comme la Calabre d'Anne RadcliNe, criblé d'oubliettes, hérissé de poignards, humide de poison, noir de sang, inondé de larmes; un Paris qui n'est nulle part, Dieu merci! pas même en Chine, et dont les maisons, équipées .comme les théâtres où l'on joue le mélodrame, pendent au-dessus d'un fleuve rougeâtre, le long duquel deux files d'agents de police, aussi perfides que maladroits, sont payés pour regarder flotter des guirlandes de cadavres en carton-pâte.

Si Amadis de Gaule était fade, j'hésite à lui préférer Amadis du Bagne.

Mais en regard de la loi qui inSige à tout enfantement la souffrance, une autre loi proportionne la fécondité d'un travail à ses douleurs. Nous subissons un travail qui sera fécond, parce qu'il est douloureux. Le roman, vulgarisé dans le feuilleton, le feuilleton, multiplié par les livraisons à images, puis par les journaux à un


sou, ces journaux-là eux-mêmes, qui sembtaient <~rc!e tw~/Ms a~re du bon marché, dépassés par le miracle de ia petite presse quotidienne, ont créé des minions détecteurs. M ne faut pas s'inquiéter outre mesure des déMiances et des troubles qui attristent les premiers jours de cette révolution intellectuelle; peut-être même y aurait-il m~Mstice à prendre parti complètement pour la sévérité des lettrés à régard de ces livres, qui descendent complaisamment an-dessous des ignorances de ia foule plutôt que de relever la fouie jusqu'à la science ou jusqu'à Fart. Si défectueux qu'ils soient, ils auront aidé au mouvement généra! qui va vers ie bien, suivant de providentiels détours. Je ne connais pas de mauvais alphabet. Que tout soit pardonné à !a plus pauvre des pages si un seul homme ou un seul enfant y a trouvé le secret de la lecture.

Car, en ce sens, la plus pauvre des pages contient en germe tous les trésors de l'esprit humain.

tV

J'avais mes raisons pour poser au début du présent travail ce principe qui est la vérité même sous son apparence paradoxale <t Tous les romans sont historiques, n IJ importe peu que les auteurs ou les critiques, multipliant à Fenvi ies classifications, aient dit: Ceci est un récit de mœurs ou d'analyse, une étude intime, un

chapelet d'aventures, le procès-verbal d'une instruction judiciaire, une comédie, une satire, un croquis hntaistste, un tableau réaiiste, je ne puis admettre que deux catégories le roman qui peint le temps passé ou le temps présent au moyen de renseignements demandés soit à l'histoire écrite, soit à la vie eile-meme, la meilleure de toutes les histoires, et le roman qui va chercher dans le mensonge l'appât malsain propre à exciter de grossiers appétits en d'autres termes, le roman qui se respecte et le roman qui ne se respecte pas.

Pour le rapporteur chargé d'établir le bilan du roman .moderne au point de vue littéraire et surtout au point de vue moral, cette


division fournit la <brmu!e même du verdict. Il n'est point d œuvre signée par an maître, je !'amrme sans crainte d'être démenti, qui échappe à la condition historique ainsi dénnie.

J'irai plus loin la condition historique est un levier si puissant que presque tous les maîtres ont produit leur chet-d'œuvre A l'aide d'un souvenir étroitement personnel, ou tout au moins à l'aide de impression laissée par un fait qui côtoya de près leur propre vie. Di~u a voulu que tout homme fut éloquent à l'heure où il analyse les battements de son cœur; doit-on s'étonner qu'à cette heure choisie les éloquents deviennent sublimes?

Je ne sais rien qui mette en si haute lumière l'excellence de l'histoire en fait d'art. Aussi cette règle va guider notre choix et nous fournir tout le premier rang des- exposants de notre série. Walter Scott ne nous appartient pas; nous ferons observer pourtant que, de son propre aveu, sa meilleure gloire, les récits de l'Écosse ~MMr~, Ro~-jRcy, CMy-JMiMMMTM~, sont des souvenirs d'enfance. Chateaubriand n'est pins, mais ce mélancolique épisode de sa jeunesse, Rmé, reste vivant au milieu de son œuvre partiellement pAlie. Les poëmes en prose que M. de Lamartine a la modestie d'appeler ses romans planeraient trop au-dessus du lecteur sans le vague sentiment de personnalité, c'est-à-dire d'histoire, qui met du sang dans les veines de ses anges immaculés ou déchus. Je pointerais au doigt chez Victor Hugo les jeunes émotions revenues qui abaissent le vol de i'aigie jusqu'à la tendresse et font jaUur de son cœur ia vérité des larmes ou du sourire. Chez Georges Sand c'est différent: u semble qu'elle n'ait jamais rien demandé qu'à elle-même et à son histoire. Les livres qui l'ont sacrée reine du roman sont si évidemment sa passion même, mêlant le faux avec le vrai dans un emportement tout H'émissant d'éloquence, qu'on cherchait, je m'en souviens, le long de ces pages où le style est encore au-dessus de la pensée, sa vie, sa haine, sa vengeance, son amour toute la fièvre magnifique de son tempérament. Beaucoup criaient au danger en voyant !es grands coups


d'estoc et de taille que i'amazone détachait au mariage, son ennemi mortel. On M'en est plus à craindre l'imaginaire périt de ces discussions. Malgré George~ Sand, le mariage reste, honneur et bonheur de nos sociétés, et malgré la tache de quelques paradoxes, fruits d'une rancune de femme, ia belle <Buvre de Sand reste aussi, pour la gloire de nos lettres.

Nie pariait d'elle-même dans ~MMa, on ia sentait vivre dans JMitM~a~, elle avait rêvé pour eiie-même ce type des maris faits pour anéantir le mariage Jacques. Eiie ne se mettait point en scène avec cette enfantine satisfaction de tels gros Met qui ont fini par faire le vide autour de leurs vanités; mais, dans chaque œuvre, elle mettait une portion de son âme. Avec ie temps, eiie a grandi dans l'art, elle a gagné au point de vue de ia forme et surtout de la mesure; a-t-eiie gagné pareillement au point de vue de la passion? Non. La spiendide historienne n'a jamais menti. C'est à l'âge où ie coeur brûle qu'elle a cousu au Uvre du MX" siècle ia page de sa personnalité, brûlante comme un incendie.

Alfred de Musset empruntant à Rousseau, ce grand historien de iui-méme, ia moitié de son titre, est tout entier comme prosateur dans ia Coa~sMOM <f<Mt eM~aa~ <&< ~c~. Ses audaces, ses délicatesses et l'étrange lassitude qui abrégea sa vie, sont ià c'est de l'histoire. Alfred de Vigny, ie poëte gentilhomme, ne daigna jamais prendre le publie pour confesseur et garda fièrement le secret de son existence privée; mais quelle différence pourtant entre &eMo, fils de son imagination entre C~jM~w, fruit de ses recherches, et ce livre

ému, sa jeunesse même, &n~tM~c gyaM~Mf )Mt~awe/ Quelle duférence aussi chez Mérimée entre rémdition qui régla la patate mise en scène des C&nMM~M~ du Temps de C&af~ et la passion qui anima Co&MM~t, quand il écoutait peut-être la propre voix de sa mémoire! 1

J'arrive à deux romans qu'il faut ranger parmi ies plus sincères succès de ces vingt dernières années. L'un de ces livres rendit son auteur célèbre, l'autre est le plus célèbre entre les livres de son


auteur, je veux parier de ~MfK~MM B<Mwy et de la D<wt<' at<.T Ca~MM. Ce n'est pas seulement leur vogue qui les rapproche ici, c'est surtout la condition historique de leur facture, et c est encore la destinée qu'us eurent de soulever des protestations pareilles. Au point de vue tittéraire, ces deux livres ne se ressemblent pas; au point de vue moral, chacun d'eux raconte avec une franchise implacable une série de faits pris au vif de notre civilisation. C'est si manifestement del'histoire, que l'idée d'invention ne surgit même pas dans l'esprit du lecteur. L'imagination n'irait pas chercher ces choses navrantes qui valent par leur seule vérité comme le plâtre moulé sur la face d'une morte.

Ce sont pourtant de beaux livres. Celui de Dumas fils entraîne et séduit souvent, attendri par je ne sais quelle pitié sentimentale <!WtgWM~ts, qui s'étonne d'être là autant qu'une ueur épanouie dans la roche; celui de Flaubert attriste et fait profondément penser. Pour être juge d'une œuvre, il suffit de dire avec ingénuité ce qu'on a éprouvé en la lisant ainsi ferai-je. Au début, ces deux livres m'inspirèrent une inquiétude voisine de l'eNroi; quand je

les eus achevés, je ressentis, non sans surprise, une large, une sereine impression.

Après lune et l'autre lecture, j'avais conscience d'avoir vu, par !a porte ouverte d'une vraie maison, de vrais hommes et de vraies femmes, agissant selon une vérité de mœurs que je voudrais qua-

liner d'exceptionnelle, mais qui, rare ou commune, est toujours la venté.

Après l'une et l'autre lecture, je convins avec moi-même qu'une telle exposition des misères inhérentes au mal est une leçon fortifiante et profitable.

Là est selon moi l'utilité majeure du roman. Cette utilité est-elle contre-balancée par un danger? Oui, certes. H n'est point de plus redoutable science que celle de la vie; mais le talent élevé au-dessus d'un certain niveau confère une magistrature. 11 vient un jour ou tout homme doué comme rest Dumas fils, quand le juste succès


a sacré ses enorts, mesure avec recueillement l'Importance de sa fonction.

Le sentiment de responsabilité naît dans sa conscience, et chaque pas qu'il fait désormais {grandit en lui le souci d'autrni avec te respect de soi-même.

Ceux qu'd faut craindre, ce sont les imitateurs, ce troupeau de maladroits esctaves.

Telles armes, forgées par les dieux, ne sont bonnes que dans la main des héros.

Je ne sais pas si Balzac, dans un de ses nombreux récits, a jamais touché, ne fût-ce que dn bout du doigt, à sa propre existence. S'H l'a fait, t'opi! le plus fin ne saurait distinguer la soudure. Balzac est par excellence ie romancier collecteur, taisant sienne, absolument, toute proie qui passe à sa portée, et possédant le don d'assimilation à un degré presque miraculeux. Historien aussi net que ceux-là même qui, se bornant à leurs impressions personnelles, pratiquent forcément ia vertu de sobriété, observateur minutieux non-seulement des phénomènes scrutés par lui-même, mais encore des nuances devinées, suggérées ou saisies au vol de la conversation, Balzac, riche entre tous, et n'ayant d'autre tort que de mettre eu œuvre, un peu au hasard, le trésor de matériaux amassés par lui, a pu écrire cent romans de la vie actuelle, historiques au plus haut point possible, et dont l'ensemble, si incomplet qu'il soit resté faute de temps, excuse l'ambition immodérée de son titre

La CMH~c A~MtM~. De même que Walter Scott, pour les choses du passé, avait tout appris, Balzac avait tout vu des choses du présent. Bien peu importent à sa gloire les oseiMations (teTa~i~ tique, qui l'outragea vivant pour l'exalter après sa mort. ti laisse derrière lui le plus vaste des héritages. Dans ia maison qu'il a bâtie et meuHée, tout ie monde est entré déjà, le Roman, la Comédie, ie Drame, le Journalisme, et tout ie monde en est ressorti les

mains pleines. M n'y parait pas. HtMiears générations peuvent emprunter à cet inépuisaMe fonds, où nos neveux, dans cent ans,


iront encore chercher des couleurs authentiques pour peindre b' second quart de ce siècle.

En même temps que Balzac, Stendhal, autrement ma!trp de sa langue, mais mordu par une rancune noire, transperçait le cœur humain d'un regard plus impito;ab!e encore et non moins aigu. H y avait plus de convention dans Charles Nodier et un sens littéraire plus dévetoppé. L'étude dominait même dans sa bonhomie. Ce docteur en toutes facultés portait la peine de son étonnante érudition. Je me souviens pourtant de quelques pages oft l'auteur du Roi de J&eA~M ses <S~ cA<<~aM~ parle de son enfance, aux jours de la Révotution, et raconte avec une émotion admirable la. mort de Pichegru. C'est simple, mais mystérieux jusqu'au terrible. Cette fois Nodier avait vu et non pas lu.

~ous glisserons sur Frédéric Souué, l'inventeur opulent jusque être embarrassé de ses richesses, et aussi sur Eugène Sue, féconde imagination, tentée à la dernière heure par le facile succès des déclamations politiques. Soulié, beaucoup plus historien que Sue et possédant souvent le clair coup d'œii de Balzac, a fait un livre intitulé Les CoM~MMMM g~o~'a~, oft éclate un des drames les plus

vivants qui se puissent raconter. U avait été, c'est lui qui le dit, acteur dans ce drame toujours le même fait amenant la même conséquence.

Avec George~ Sand, Alexandre Dumas est le seul survivant des cinq grands romanciers populaires, parmi lesquels Victor Hugo est venu récemment s'asseoir sur un piédestal que le roman neut point sutE à élever. Alexandre Dumas est à coup sûr ie plus populaire des cinq, le plus fécond, le mieux doué et peut-ûtre ie moins historien, quoique ait écrit tant de charmants volumes sur notre histoire. Il est théâtral, même en dehors du théâtre, sa patrie. Sa vue est excellente, il le sait si bien qu'il ne prend pas toujours la peine de regarder attentivement les objets. Le temps le presse, la chaleur de son sang le pousse, il va, il court, jouant avec sa verve intarissable et dépassant aujourd'hui !e miracle de fécondité qui


nous étonnait hier. Avec la moitié de sa production, vingt renommées vivraient.

Mais cette nécessité d'aller vite n'est pas sans opprimer quelque peu le puissant voyageur. Cent tomes de chroniques et de mémoires sont plutôt parcourus qu'une seule page de ce livre ingrat à déchiSrer, ie monde. ii faudrait remonter peut-être jusqu'à Antony pour trouver chez Alexandre Dumas l'observation et ia passion qui lui sont propres. A quoi bon? Si sa personnalité littéraire est là, sa popularité est ailleurs, ainsi que l'origine de sa vogue incomparable. Pour l'immense eiientèie de lecteurs qui !e suit et qui l'aime, Alexandre Dumas est d'Artagnan, l'aventureux mousquetaire, toujours prêt, toujours chaud, jamais ne perdant cette chère bonne humeur qui mousse comme ie champagne, et racontant au pied levé les annales de la France. C'est le Français ie plus français qu'on connaisse. A part l'esprit, le mouvement, la gaieté, lia jeunesse dont regorgent ses livres, on lui doit compte d'avoir été le professeur d'histoire de tous ceux qui ont la volonté avouée de ne point éludier l'histoire. S'est-ii égaré souvent dans ces cours faits i'épée à la main et le feutre sur l'oreille En conscience, non. B a tiré à des milliers d'exemplaires, sous une forme attrayante et frappante qui est à lui, Taflemant des Réaux, Sully, le cardinal de Retz, Fabbé de Choisy, Saint-Simon, Ducios, M' de Staa! de Launay, et vingt autres, y compris le bonhomme Anquetii lui-même; il a fait avec cela des choses nouvelles qui sont connues et lues aux antipodes, et, grâce à lui, les derniers chapitres de notre histoire nationale, compris d'une façon romanesque dans les détails, mais véridique au fond, courent ie monde comme ~MN-<~4ac et ie F%~ ~M«!e<. Si l'utilité d'une chaire se mesure à l'importance numérique de l'auditoire, quel professeur pourrait lutter avec cehu-ià? 1 D'Alexandre Dumas à Edmond About ie saut semble large. About, esprit acéré, taiHant sa plume à ia façon de Voltaire polémiste, n'a jamais parlé du passé, que je sache, sinon pour l'insulter. Ce qui à mes yeux ie rapproche de Dumas, c'est le don de clarté


et aussi ce fait qu'il semble fouiller le monde comme Dumas interroge la chronique, exploitant ce qu'il a appris ou surpris, peignant ce qu'il a cru voir, mais taisant bien rarement soupçonner, par un cri de passion ou de t;uu!T:ance, le lien personnel qui le rattacherait à sa comédie. A peine le voit-on passer, riant son rire lin et un peu cruel, à horizon de ce déucieux pamphlet qui a nom Le Roi des ~Mtfo~s.

About ne peut être rangé ni parmi les gens d un seul livre, ni parmi tes prodigues favoris de la déesse Fécondité. Chacune de ses œuvres a marqué. Les AfarM~s de Paris ont eu en librairie une vente énorme. JMtMMw et Z~ Vieille-Roche ont, après C~~MX~. occupé l'Europe. Pour Ja netteté de la pensée, pour la limpidité hriHante du styie, je ne connais personne qui puisse être mis audessus d'Edmond About. Il professe bien quelque peu, beaucoup même, en souvenir de FEcoie normale, sou berceau, et donne un démenti à mon axiome Le roman ne peut réussn qu'à la condition de ne pas monter en chaire. Je me réfugie dans cet autre axiome L'exception conBrme la règle.

Et pour abonder dans le sens de i'exceptiou, je me garderai bien de passer sous silence un genre de livres qm ne sont pas tout à fait des romans, mais qui ont ï'attrait du roman avec une utilité autre et plus immédiate. Un éditeur, qui est lui-même un romancier de talent, M. Hetzel, a instauré cette forme nouvelle, dont )e développement mettra la science à ia portée de tous. Tout

le monde connaît ies savantes, les entraînantes fictions de Jules Verne CM~ se<M<MHe8 &eJba, le Voyage au cca&w <~ la ~y~, etc. et le modeste chef-d œuvre de Jean Macé, F~Mtot~ <fM~~ &M<e&ec de ~MtM~ est destiné à biffer l'adage campagnard accusant les Parisiens de ne pas savoir e comment ie blé pousse.

V

rai parlé des vieux maitres vivants ou morts, parce que leurs oeuvres sont là, tenant toujours le premier rang; j'ai cité parmi


les ma!trea plus jeunes ceux qui on! le plus npécia!ement forcé l'attention publique en sortant de la voie battue ou en faisant ettbrt pour se rapprocher de ce grand but de l'art l'Histoire. H est d'antres talents consacrés par le triomphe M qui. n'étaient les bornes innexiMes d'un rapport, noua ferions une bien large place la place qu'ils se sont faite du reste & eux-mêmes dans t'estime < t dans aCection de tons.

H faudrait mettre en tête de ceux-là que personne ne conteste JtMes Sandeau, l'auteur du ~e<~M ~er~ow, de ~~MfMtMt, de JMaMoa~jRAM~wa, t'amidesnoMea demeures, i'bomme de la tendresse, du charme, de la gr~ee, qu'on est tout étonné de voir manier, à son temps, d'une main si sure, l'arme de t'ironie: Sainte-Beuve, qui fit en faveur du roman une inndéuté à ses glorieuses études; Théophile Gautier, le critique éclatant, peintre jusquau bout des ongies et plus poète encore, détaillant tes demiteintes un peu vaporeuses de <S~Mt~ avec cette même main qui espaça les pians turbulents du Ce~aMte ~Masse; Alphonse Karr, bon sens exquis; Jules Janin, opulence facile et Beurie; Paul de Musset, portant si dignement un grand nom; Saintine, frère germain de Nodier; Charles de Bernard, cousin éloigné de Balzac. H faudrait louer la ferme droiture qui honore i'œuvre de Miche! Masson, depuis ses Coa<M fo~aer jusqu'à La CtUMUMae <f~Mes, ainsi que la probité noble du fécond collectionneur des iégendes bretonnes, Emile Souvestre.

Et pourrait-on écarter Veuillot, grand style, mais plus gt~nde haine; Louis UIbach, le peintre à ia loupe, qui pointiita d'une main si sure les nnesses de ce joyau namand ~MotMtMtf ~M&MM ~N~; Octave Feuillet, dont le génie aimable a des sourires de muse; Amédée Achard, éiégant, miroitant, mais sachant écrire d'une main virile r~M~Mre <ft<M AocoMp, un vrai livre; Francis Wey, chez qui la sobre correction ue nuit ui au chai me ai à ï'écht; Arsène Honssaye, le romancier des duchesses philosophes, poudraut à trimas sa phrase blonde, mais trouvant à ses heures de pénétrantes


penaéef; L. Meybaud, père d'un grand succès qui s est iaibM' un peu vieiuir ~M~w ~~M~, et Paul de Kock tui-m~mo, fparpinani dans ses pages trop eourt-vetuesje ne sais quel arrière-piuntm. suranné mais sinc&re, de ce qu'on appcta~ jadis ~~HM'wt~M< Serait-ii permis de passer sous silence auguste ~taquet. dcu\ fois heureux au théâtre el dans le livre avec ~<t ~/e Gabrielle, avec ~JM<MOM <~M ~«~WM~ etc. ceci par tui-même, mais ayant en outre thonneM) d'avoir conhihué commt- collaborateur à ~<M~<<f~Mfo~ aux jMatM~t~atret:. aux meiMeures vic!oit< d ~exandtv DMtMas; Paul Meurice, re!i~!eu\ ami du poëte ahscut, et qui utërite une mention presque pareille; Paul Lacroix, assez fort pour soutenir deux réputations; Jutes Lacroix son frère, qui se lit aussi double renommée; Hippolyte Lucas, ingénieux et savant; Aiexand) < de Lavergne, un des inventeurf du roman~eui!ieton; Hntmanuet Gonzalès, l'excellent chercheur de chroniques, qui parie au~i quand il le veut la spirituelle tangue des boudoirs parisiens; Adripu Robert, émule d'HoNmann; Ëne Berthet, trésor inépuisable d'intérèt, bonne et loyale plume Chartes Habou, trouveur habile et fécond; Ktiemte et Louis Ënauit, allant d'un pas éga! dans la voie du succès; Frédéric Thomas, transfuge du roman, t~grettant peut-être, sous sa toge si briMammcut portée, les promenades de sa jeunesse au pays des notions, et Léo Lespès qui, devenu Timothée Trimm, a noyé sa notoriété de romancier dans fimmense réussite de sa chronique quotidienne?.

La liste est longue, mais c'est ici l'exposition des conteurs. Plaçons-y Pierre Véron, le faiseur de croquis, et A!béric Second, dont les revues ont souvent tout 1 intérêt du roman; piaçons-y H. de Saint-Georges, cédant comme Scribe, son maltre, à la fantaisie de faire un curieux livre entre deux livrets d'opéra; puis donnons une large tablette à Ch. Deslys, justement cot i'onné par l'Académie, à G. de la Lan<)eM«, peintre de mœurs distingué, meiMeur r peintre de marine; à de Bréhat, martyr du travail, semeur qui n'a pas eu le temps de moissonner; à Gustave Aymard, rival de


Gabriel Ferry <4 de Paul Duplessis; à Ponson du Terrail, pro\idenee de la petite pre~s~. qui personnifie en ce moment la vogue et distance de plusieurs têtes les plus rapides coureurs du Derby de la popularité; enfin, pour terminer glorieusement, mettons eu pleine iumière nos trois amis morts en cette erueMe année < 866 Méry,Goz!an, Beauvoir, tous trois d'Athènes.

Méry, l'enchanteur des teeries indiennes, le dompteur de tigres, Méry le savant, l'orateur, Méry le poëte; Gozian, i esprit fait chair, qui, dans ~fM<M& ~MSM~, a dépassé d'avance toutes les ironies de l'avenir; Beauvoir, l'auteur du Chevalier de &M<Georges, le romancier des insouciants et des joyeux. Mais ai-je parlé de Cnir? Nous sommes bien riches encore et notre liste est loin d'être épuisée. J'ai réservé à dessein les conteurs que leur caractère ou leur position a marqués d'un trait particulier, et ceux qui, suivant une autre carrière, ont pu donner seulement aux lettres les loisirs économisés sur le devoir. Là, parmi ceux qui tracèrent un sillon plus original, nous trouvons aussi des morts, dont le premier est Henri Mùrger, historien et révélateur d'une vie inconnue. Le mot jBo~Me ne peut être déplacé dans notre travail, puisqu'il fut anobli par ce poëte de la jeunesse tourmentée et de l'indigent plaisir. Mûrger s'en alla trop tôt, et le marbre qui sourit sur sa tombe symbolise son passage parmi nous. Son livre, histoire <t vécue, n écrite avec rémotion du souvenir, mériterait avant tout autre livre le titre de Myst&iM de Paris, car il a soutevé le voile qui cachait un petit monde essentiellement parisien, et aussi vrai que le monde d'Eugène Sue est exagéré et dénaturé. De ce monde surgissent chaque année de hautes et nères intelligences. On dit que d'autres intelligences s'y noient en grand nombre et misérablement.

Mùrger ne s'y noya pas tout à fait, mais il produisit bien peu après l'avoir quitté, et sa ianguenr découragée trahissait désormais I'eS<M'! du poison qui ne sait pas pardonner. D était sincèrement aimé; sa mort fut un deuil, moins amer pourtant que la fin navrante de Gé-


rard de Mena!, le savant, ie rêveur ecfur sinqde, délicieux esprit. dont i'extase berçait les paresses enchantées. Il vivait dnu\ et distrait, content de peu, ne songeant guère au lendemain, qui devait lui manquer, connaissant le péril du travail doncai, e< sf résignant humblement à trop bien faire.

Ainsi pensait Edouard Ourliac, qui nous quitta do mOnc, laissant derrière lui &<~HN6 et Les CM~ssMa~ AoMt'tV~ comme une promesse qui jamais ne devait s'accomplir.

Paul de Moines, ie dernier soldat, cerveau i~rAic aux eetair<! du glaive, passa également parmi nous, physionomie trancha' et digne de souvenir. inquiet, aventureux, séduit par toute hardiesse, il avait du moins la plume d'un vrai lettré. H fit un jour son livre et lui donna son titre La Folie de f~

La iraternité de l'uniforme place auprès de lui le témoin des

T~M~MMr <Ms ~OM C~ON, A. Gandon, qui voyait du côté gai la comédie militaire.

Enfin le moins heureux de ces chers absents, Charles Barbara, sortait de la foule par la nuance particulière de sa vocation. H cherchait, sombre travailleur, un mon fugitif qui lui échappa trop longtemps. On eut dit que ses livres rares étaient douloureusement faits, et peut-être en mourant t'egardait-ii d'un œi! triste les faciles succès de ceux qui suivent tout bonnement le grand chemin des banalités de la plume.

Revenons aux vivants. Charles Monselet, maître en fait de style, esprit attique, observateur plein de finesse, a publié trop peu de romans et ne mérite guère que ce reproche, encouru davantage encore par ce jeune poëte à la nature exquise, Alphonse Daudet. Il faut se borner à citer désormais, car le temps et l'espace vont nous manquer à la fois. Citons donc, sans leur donner tous les éloges qui leur sont dus, Victor Cherbuiiez, Ernest Serret, Paul Perret, Maxime du Camp, dont les livres apportent au lecteur un sérieux profit; Edouard Piouvier, qui triomphe surtout au théâtre; Edouard Gourdon, l'auteur deZ-oMM~ dont seize éditions u'ont pas


épuisé le succès; Mario Uchard, qui, matgré de très-bonnes quaJit~s d'observation, Ma peut-être pas retrouvé tout entière dans le livre la.vogue de sa comédie historique et personneHc. J!<« ~MtMMtMa. Sans provoquer aucune comparaison, je m'arrête au nom de Henri Rivière qu'il faut ranger entre les originaux. La cabine de lieutenant de vaisseau où il écrivit La jRM8~9 et La Main eet~ doit être hantée par l'esprit dTSdgard Poe, qui, du reste, a donné beaucoup à penser à la plupart de nos jeunes romanciers. Champneury, moins facile, plus âpre au travail, luttant avec une volonté de fer contre une langue qui parfois lui résiste, a donné plusieurs volumes d'une incontestable valeur, entre autres Les Bourgeois ~~&aeA<!r<, Z~ Mw&Mt <~ ~oycace et Z<e~~ T~M~c, écrits dans une manière qu'on a appelée ~K~. II cherche consciencieusement, il trouve, et, dès qu'il a trouvé, il photographie; mais dans sa propre voie les frères de Goncourt le suivent et vont le dépasser peut-être. Les amis de i'art ne perdent pas de vue ces courageux combattants, chez qui tout a son intérêt la défaite comme la victoire. Alfred Assolant, charmant conteur, hardi frondeur, attaque les choses de ce temps avec la froide courtoisie du dueMiste. Son ~efcaMor n'avait pas besoin, pour être heureux, du tapage qui se fit autour de lui, et son capitaine CorcotiaM rappelle les meilleures fantaisies de Gozlau, philosophe.

Le marquis A. de Belloy est-il un romancier? Je ne sais, mais je revendique pour le roman les adorables pages du C&etMtRer <f~y et ies Cro~MM de &! vie de C~, profils pansions de la Restauration, qui sont autant de petits chefs-d'œuvre. Lui et le comte F. de Gramont, son ami, se plaindront peut-être de ce qu'on ne les ait pas laissés à leur place parmi les poëtes.

La réputation de Nadar semble désormais étrangère aux lettres néanmoins, ceux qui ont lu ~tMHtJ ~CM ~M<R<M~ regarderaient à bon droit comme incomplète ia liste où ne serait point son nom. Au contraire, Eugène MuUer ne fait pas autre chose qu'étudier ses maitres et surtout Georges Sand, à ses heures de fantaisie villa-


geoise. Talent sincère et droit, il a produit La VtOMMf/~ entre autres bons livres bien cents et bien observés.

Les soins de sa brillante carrière militaire ont laisse an ;nc) <d 1 A. de Gondrecourt le temps <!e raconter nu public de nombreuses et très-intéressantes histoires. Son voisin de librairie, le marquis de Poudras a dans ses œuvres maintes pages que Chartes de Bernard eût avouées. Avec Eugène Chapus et P. Viaton, il a le tuot<opo!e des romans dédies à Saittt-Hobert.

Le MOMOpole des résurrections romaines se partage entre Deriege et Ponroy, deux erudits double!' de jtoête.

Daus UM autre ordre d'idées et pour comptéter la liste des origiuaux de ce siècle, nous piacerous aux meilleurs rangs Jules Noriac, le chantre mordant et fin de Z<ï~KwA<~«M~; Barbey d AureviHy, Faudacieux amaut de Z~ Vieille ~~o~~eMe; Am oiien Sc!t«ti, étmcetant et bruyant; Paul Deltuf, qui a gardé dans le roman ses solides quaïités de critique; Armand de Pontmartiu, critique aussi et conteur très-remarque; E. Feydeau, le montreur de cet animal obscène connu désormais sous le nom de de &!Mt< ~WM~. A un certain moment, l'auteur de ~<MMy obtint une des pius vives réussites de ces dernières années moins large pourtant que celle de ce romancier double, Erckmann-Chatrian, l'ennemi si éloquent de la guerre, dont le grand tort est d'avoir décerné lui-même à son œuvre ferme et sobre une emphatique épithète que seul le suffrage universel eut le droit d'appliquer aux citants de Béranger. On a reproché à Erckmaun-Chatrian de faire toujours le même livre. B est certain que i'écritoire de ce partisan de la paix contient une encre couleur de sang qui donne à toutes choses un monotone aspect de carnage. C'est le danger de monter en chaire; toute prédication excède les bornes du vrai roman; mais, à part cette tache, l'auteur du CoM8Mt<, de Madame T~~sc, du Fou ~o~ est un puissant conteur, et il y a dans Le JMtM~M telle figure de juif exécutée selon un parti pris si heureux, qu'elle sumrait à fa réputation d'un grand peintre.


Entre les femmes, la première après Georges Sand, M*~ Emile de Girardin, reste dans nos cœurs, noble et chère mémoire. Chacun connatt l'imagination de M* Beybaud, le poétique entraînement de M* Ségalas, le talent inventeur de la comtesse Dash, et ce précieux don que possède M* de Ségnr, providence bien-aimée des enfants. André Léo tient la plume d une main terme son A~rM~e MaN<&t<MM? est une œuvre. M" de Gasparin et Daniel Stern visent et touchent plus haut encore. M* Gagneur, Claude Vignon, Gabrielle d'Étampes, Va!rey, de Navery, L. Figuier, Camille Périer, méritent leur succès M*~ Léonie d'Aunay a écrit un livre tout à fait charmant Les ~<a~wa de province, et hier, Marie Alexandre Dumas donnait pour son début ? <& mort, récit plein de passion que ne désavoueraient ni son père, ni son frère.

Enfin, parmi les plus jeunes d'entre nous qui ont déjà trouvé leur voie, féco!e de Balzac a produit Jules Claretie, dont Z/~sMSMa a été si justement applaudi; Tony Revillon, auteur de La Belle ~MMM~ de ~M~M& ~ajM~, œuvre originale autrement que par le titre; Charles Joliet, plume riante, légère et distinguée tout en restant cordiale, qui a déjà jeté en se jouant trois croquis de maître; Jules Vaiiès, énergique talent, qui s'est créé un genre à part, mais trop borné pour sa propre valeur; Emile Zola, critique amer, romancier ambitieux; Robert Hait, dont le premier pas, ~M CM~ du docteur f~a&tM, est déjà pius qu'une riche promesse; Hector Maiot, sérieux observateur, qui a fourni la mesure de son beau talent. dans La Mc<tNMs <f~NMM~ Marc Bayeux, alliant la fougue du pinceau à Fexactitude du coup d'œu; Louis Dépret, calme et souriant fils de Sterne; Jean du Boys, Amédée Rolland, poëtes en prose comme en vers; Ch. Bataille, trop lent à faire son second livre, et deux nouveaux venus, deux disciples encore de l'Américain Poe, Emile Gaboriau, Adolphe Béïot, qui ont publié récemment des drames de la vie judiciaire où l'intérêt historique arrive à des pmpwti<Mts extraordinaires.

B y en a d'autres encore, et ce travail, malgré ia bonne foi ab-


solue de mes intentions, mf laissera h' remords de pmsd un oubli. Louis Desnoyers, l'auteur d'un livre qui a eu cent éditions, les Aventures de Robert-Robert, le fondateur du feuineton du Siècïe, !e fondateur aussi de la Société des gens de lettres, méritait assurément une place à pari, et voyez, j'ai omis l'historien de M. Prud'homme, le légendaire Henri Monnier 1 De quel droit? J'ai omis Luchet, robuste plume, et le vieux Raymond rucher, qui signa Intimes, un roman célèbre, auquel Gozian travailla et qui, chose singulière, semble écrit par G arges Sand trop jeune. Philibert Audebrand connaît tous les secrets de l'art de conter; Constant Guéroult est le drame fait chair; Georges Bell a fidèlement photographié le désert africain Louis Noir a écrit des pages militaires d'un intérêt considérable; J. de Saint-Félix, A. des Essarts, ont publié dix romans dont chacun le moindre exigerait une mention M. de Lescure n'en a fait qu'un, mais JMMMo Ca~Mo promettait merveiUes. Et ce charmant précurseur de la chronique, Edmond Texier, je n'ai rien dit de lui, et je n'ai rien dit de Forgues, le savant vulgarisateur de la littérature anglaise t

Les noms me viennent en fouie à cette dernière heure. Je retrouve le ~ttc~aee Callot de Henri Nicolle, un beau roman; Paulin Limayrac, pris d'ambitions plus hautes, ne veut plus être jugé sur L'Ombre <fËWc, et Auguste Vitu s'enfuit pour que je ne rappelle pas les contes si colorés qu'il nous donnait avant d'être un homme politique; du Molay-Bacon me montre son costume de secrétaire générai; H. Castille et Léon Plée m'opposent leurs premiers-Paris; Ch. de Boishamon s'abrite sous son uniforme de maire, et Mirecourt pénitent, derrière sa barbe d'ermite. Mais voici Pierre Zaccone, Ernest Daudet, H. Augu, Ch. Expilly, Jules Cauvain, Saint-Yves; voici surtout Xavier de Montépin, Ernest Capendu, Henry de Kock, qui pourraient dire Nous aussi, nous avons le succès, le succès populaire Et Octave Féré, et Albert Blanquet et Léon BauvaMet. Et d'autres, d'autres encore en grand nombre, qui auraient droit à Féioge ou à la critique. Ce temps éparpille des richesses inouïes.


Si If génie est rare chez nous, le taleut, dans tuotc la fot'ee du t~rme. court les rues. Matgfé moi, je passe sous sitehec sans doa~. ptje ieur en demande pardon du meilleur de mon ctpnr, des jeunes gens d'imagination d'observatiou, de travail des amis peut-~tre, qui souffraient hier, qui combattent aujourd'hui etqut~dentam, seront des vainqueurs.

VI

Je me résume. En notre siècle, deux écrivains sur trots, je parle ft la fois des plus humbles et des plus grands, ont fait des romans. A ce titre seul, le roman devait avoir sa place dans l'exposition des oeuvres de l'intelligence.

Le roman y avait d'autres droits encore le droit que lui contere son action sur les masses, le droit de Ra valeur propre en tant que genre littéraire, et. eu troisième lieu, un droit que j'appellerai <~ <M~MMM<~e!M~t<.

Des faits malheureux ont eu lieu. A la tribune et sur ie siège du juge, des personnes bonoraMes ont publiquement infligé au roman un biame qui, tout au plus, pourrait s'appliquer à certains romans, 1i y a des poëmes licencieux et des livres de philosophie perverse; qui donc aurait pour cela la pensée de prendre à partie la philosophie ou la poésie 1 Le reproche d'immoralité est le plus déshonorant qui se puisse adresser à un livre jeter ce reproche à !a face d'un genre, c'est une provocation dangereuse et injuste. Dangereuse, parce qu'on s'attaque ainsi à une forme jeune, vigoureuse et capable de représailles, à une forme dont les adeptes sont une armée et qui semble faite tout exprès pour propager ies idées hardies, à une parole élastique, à une voix sonore qui monte très-haut, grâce aux femmes, qui descend très-bas et qui porte très-loin.

Injuste, parce que tous les romanciers qui méritent ce nom ont raconté un chapitre de i'histoire de i'H~mme, ia pius utile de toutes ies histoires. H en est qui sont philosophes, légistes, cri-


tiques, voyageurs, mais ils sont tous historiens. sons p~iue de ne pas être.

M y a du bon et du mauvais dans leur fait c'est ta condition commune à tontes choses humaines.

lis savent beaucoup et ils ont le don de dire utilement font ce qu'ils savent. Tel d'entre eux enseigne la métaphysique usuelle. ici autre les mceurs des lointaines contrées, tel autre encore tes fastes nationaux; celui-ci vous dévoile les mystères de la dip!omatie bourgeoise, celui-là vous intiroduit dans les coulisses de la comédie parisienne ou provinciale. L'art, la famille, la guerre, l'industrie, la richesse et la misère, le bonheur et le malheur: tout appartient au roman.

L'antique épopée choisissait entre mille un événement haut comme une tour et ~exhaussait encore à plaisir; ie roman, épopée subalterne, mais populaire, prend le premier fait venu et raccommode au service d'une idée. ~o«M en racoM&M~. Les Spartiates avaient un secret analogue pour éloigner leurs entants du vice, et la ~<M~ oe~MMt les en loue.

L'équitable pensée qui a permis au roman de s'atnrmer ici entre ses rivaux mieux acceptés, ses maîtres plutôt, !a poésie et le théâtre, répond à des anathèmes imprudents, pour ne rien dire de pis, et rappelle à ceux qui ont eu tort de l'oublier que le mal, mis à nu, fait aimer le bien. C'est ie dogme éternel de toute littérature. Comme ie dogme éternel de toute justice est de ne pas condamner sans savoir.

PAUL FÉVAL.



LES PROGRÈS DE LA POÉSIE.

RAPPORT

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RAPPORT

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LES PROGRÈS DE LA POËStE.

Ce n'est pas une chose aisée que de déterminer Je rAie joué par

la poésie dans la littérature française pendant les années qui nous séparent de la révolution de i8&8. Le grand mouvement de rénovation commencé vers la 6n de la Restauration, et qui se continua sous le règne de Louis-Philippe d'une façon si brillante, n'a pas encore fermé son cycle et semble devoir imposer sa forme à la poésie de ce siècle. Il ne s'est pas écoulé un temps assez long pour que l'ancien idéai soit oublié et qu'on en ait trouvé un nouveau. Les noms qu'on cite dans ces phrases où l'on veut résumer brièvement ia valeur poétique de l'époque sont toujours les mêmes, et la pïéiade n'a pas augmenté le nombre de ses étoiles. Si quelque astre nouveau a pointa au fond de l'azur, sa lumière n'est pas encore arrivée à tous les y aux; les critiques, ces astronomes dont le télescope est toujours braqué vers le ciel ïittéraire et qui veillent quand les autres dorment, aperçoivent seuls et notent sur leurs catalogues ces scintillations plus ou moins distinctes. Le public ne s'en occupe guère et se contente de reconnattre dans la nuit trois ou quatre étoiles de première grandeur, ne se doutant pas que ces lueurs vagues qu*3 néglige sont parfois des mondes considéraMes observés depuis longtemps.

Pour donner à notre bavai! la clat'té désirable, nous pu iudi-


quonn tes divisions nécessaires. Nous apprécierons dabord briôvetnent le caractère générât de la poésie au MX* siècle, et nous signalerons les maîtres dont l'innuence reste sensible sur la génération actuene; puis, nous parlerons des poëtes qui, ayant débuté avant ~8&8, en~continMé à produire, appartenant ainsi au passé par !furs premières efMvrps et au présent par les dernières; et enfin, mais avec plus de dévetoppements, car c'est là le sujet même de notre havaH. des poètes surgis après la rewo~tion de Février. Nous aurions préféré entrer de plain-pied, in aMd&M ~s, mais rien ne commence brasquement; aujourd'hui a sa racine dans hier; les idées, comme les lettres arabes, sont nées à la précédente et a la suivante.

On peut dater d'André Chénier la poésie moderne. Ses vers, puMiés par de t<a Touche, furent une vraie révélation. On sentit toute l'aridité de la versincation descriptive et didactique en usage à cette époque. Un frais soume venu de la Grèce traversa les imaginations, l'on respira avec délices ces fleurs au parfum enivrant qui auraient trompé les abeilles de l'Hymette. H y avait si longtemps que les Muses tenaient à leurs mains des bouquets artificiels plus secs et plus inodores que les plantes des herbiers, où jamais ne tremblait ni une iarme humaine ni une perle de rosée! Ce retour à l'antiquité, étemeuement jeune, fit édere un nouveau printemps. L'aiexanorin apprit de rhexamètre grec la césure mobile, les variétés de coupes, les suspensions, les rejets, toute cette secrète harmonie et ce rhythme intérieur si heureusement retrouvés

par le chantre du Ji~~e JMoMe, du JMeM<K<M< et de fOcf~M. Les fragments, les petites pièces inachevées surtout, semblables à des ébauches de bas-reliefs avec des figures presque terminées et d'autres seulement dégrossies parle ciseau, donnèrent d'exceMentes leçons en laissant voir à nu le travail et ï'art du poëte. A rapparition d'André Chénier, toute la fausse poésie se décolora, se fana et tomba en poussière. L'ombre se fit rapidement sur des noms rayonnants naguère et les yeux se tournèrent vers l'au-


rare qui se levait. De Vigny faisait para!tre les ~w<-x «~t«s tM<M~~Ms; !~mariinc, tesJM~t~MtM; Victor Hugo. tt's f~<tM~, et bientôt venaient se joindre au groupe Sainte-Beuve av<'< tes Po~MM~a JoMp& ~Ot~M, Atfred de Musset avec les ~«~ paj~M <f/<e~c. Si nous avons négtigé les poètes intern~diatt t's. tels que Soumet, Guiraud, Lcbnut, ËnMie Deachatnps, cost <ptc nous n'avons pas à écrire l'histoire du romantisme et <)M H nouh aMBït d'indiquer sommairement tes on~otcs et les antet iori~s <h' récole poétique actuelle. Après !e}< jourMees de Juillet, Au);un<c Barbier fit siNer le fouet de ses /a<M&es et produisit une vive intpression par le lyrisme de la satire, !a violonce du ton et t'empottement du rhythme. Cette gamme, qui s'accolait avec la tumultueuse effervescence des esprits, était dillicile à soutenir en tempa plus paisible. 7~ PMM<o, destiné à peindre le voyage du poète en h:'lie, est d'une couleur comparativement sereine, et le tonnene nu' s*é!oigne n'y gronde plus que par rouiements sourds. Ae2<Mie dectit ies soaSt~nees des miséraMes sur qui roule le poids de la civilisaMon, les plaintes de l'homme et de l'enfant pris dans les cngt~nages des machines, et les gémissements de la nature troublée par !e travail des pionniers du progrès. Par contraste, Brixcux, dans son idylle de A~e, exprima l'amour pur de l'adolescence, le sonvenir nostalgique de la lande natale et ce retour à la vie champeh <' qu'inspire aux Ames tendres la fatigue de l'existence des villes. Antoni Deschamps imita avec bonheur l'austère allure du style dantesque et peignit dans ses 7<eKeMtMs ie pays des chênes verts et des rouges terrains avec le contour net de Léopold Robert et la sotidc couleur de Schnetz, pendant que Chartes Coran, dans Omettes ~MMs ~)M<6S, vantait la Vénus mondaine et les élégances de la haute vie sans sortir du boudoir.

· Cependant les maîtres se développaient magnifiquement. Aux A~Ka~MMM succédaient tes J~MOM~, aux Or~K~~ &? ~M~ <faM<OBMtC, ~M A~OMs Oat~tt, les Voix Mt~r~K~M; aux CM<~ <fE~Mt~Me ~~htKe, ~~c~e <&ttM unfauteuil; aux f~tM ~~A


Z~Mw~, ~a ~MMe&t~oM, <? ~M~M <f<M~, et autour de chaque génie l'admiration groupait des imitateurs. Lamartine M copié d'abord avec plus ou moins de bonheur; Victor Hugo eut ensuite une habile, fervente et nombreuse école; Alfred de Vigny, retiré dans sa tour d'ivoire, réunit quelques fidèles; plus.tard ce fut Alfred de Masset qui prédomina. Sa sensibilité nerveuse mêïee de dandysme et de raillerie, sa négMgenco pleine de grâce, son vers facile marchant parfois tout près de la prose et se relevant comme un oiseau d'un rapide coup d'aiie, son rire trempé de larmes, son scepticisme si frais, si candide et si attendri encore dans ses Maspbèmes et ses désespérances, devaient séduire et séduisirent en effet la jeunesse. Alfred de Musset est le poëte de la vingtième année sa muse n'a connu que le printemps et à peine le commencement de l'été l'automne ni l'hiver ne sont venus pour ene. NaNMMMM enfanta une nombreuse famine; jF~MM~ eut beaucoup de frères, et ~Meo&w bien des sœurs et des cousines. Aux ~MtM <b <M<M, <f<M~, <foe<< <& a<M~M~ et <~ <&!MM~w se joignirent d'innombrables ~VMt« qui avaient la meHïeure envie d'être é!égiaques et lyriques, mais qui ne servirent qu'a montrer combien le génie de ï'antenr était inimitable.

La poésie philosophique trouvait un interprète dans Laprade, dont le poème de Psyché contient les déveïoppements de i'ame humaine arrivant à une plus haute conscience d'ene-meme à travers les phases et les épreuves des civiusations. Laprade se rapproche plutôt de la manière d'AItred de Vigny que de celle de Victor Hugo, quoiqu'il ait dans son idéanté un peu abstraite un accent propre qui s'accusa plus tard avec une décision suprême dans la magnifique pièce adressée à un chêne, qui est ie cheM'œuvre et comme ia note dominante du poète. H a prolongé depuis et répété comme à plaisir cette note en i'anaiblissant peut-être, mais il est resté parmi nous l'hiérophante de la nature végétale et des solitudes alpestres, une espèce de druide ou plutôt de prêtre de Dodone. li a trouvé pour dire les grands arbres des vers d'une sonore ampli-


tude, d'un nombre majestueux et grave dont i écho se ressaisit chez maint descriptif venu après lui. Sa muse possède

La lente majesté du port et de la taule.

Un des premiers, Laprade a remis en honneur dans la poésie les dieux du paganisme et tourné ses yeux vers la Grèce, abandonnée comme trop classique par la nouvelle école. Le poëme d'A~MMM, <e Cap &MMNM et d'autres pièces encore témoignent de cette inspiration archaïque et alexandrine.

Laprade a fait aussi les J~MNMS eptMg~wa, où il baptise l'art grec avec i'eau du Jourdain; mais le fond de sa nature est une sorte de panthéisme spiritualiste. Sa gloire, discrète et craignant un peu la fouie, n'a pas eu le retentissement tumultueux qui fait arriver un poëte au public; mais il n'a pas été sans action sur les esprits littéraires, et son innuence est reconnaissable dans plus d'une œuvre célèbre ou vantée.

De ces courants poétiques, neuves, rivières, torrents, ruisseaux, les uns se sont arrêtés ou taris; ies autres continuent à couler, s'élargissant à mesure qu'ils approchent de la mer. Les poètes de la génération actuelle ont tous puisé à ces eaux vives, les uns avec un cratère d'or, les autres avec une coupe en argile ou en bois de hêtre, d'autres dans le creux de leur main; mais toujours quelques gouttes de ces ondes se mêlent au vin de leur cru. Qu'on ne voie pas ià un reproche; l'originauté n'est que ia note personneHe ajoutée au fonds commun préparé par les contemporains ou ies prédécesseurs immédiats.

Nous abrégeons autant que possible ces prolégomènes indispensables. Dans l'art comme dans la réalité, on est toujours fils de quelqu'un, même quand le père est renié par renfant, et il nous fallait bien faire la généalogie des taients dont nous allons avoir à Becs wcuper. Pour beaucoup d'entre eux, éclos après le grand mouvement romantique, nous serons obligé de remonter un peu au delà de <8&8. Leur point de départ doit se chercher une di-


saine d'années plus haut, bien que la meilleure partie de leur œuvre appartienne à ï'époque où se circonscrit notre travail. Après le grand épanouissement poétique, qui ne peut se comparer qu'à la noraison de la Renaissance, il y eut un regain abondant. Tout jeune homme fit son volume de vers empreint de l'imitation dcr maître préféré, et quelquefois mêlant plusieurs imitations ensemble. De cette voie lactée, aux nébuleuses innombrables et peu distinctes traversant le ciel de sa blancheur, le premier qui se détacha, avec un scintillement vif et partfcuner,fut Théodore de Banville. Son premier volume, intitulé <? Cta~~M, porte la date de t8&i, et fit sensation. Quoique l'école romantique eut habitué à la précocité dans le talent, on s'étonna de trouver des mérites si rares en un si jeune homme. Théodore de Banville avait vingt et un ans à peine et pouvait réclamer cette qualité de mineur si fièrement inscrite par lord Byron au frontispice de ses B<M~M <b &?sir. Sans doute, dans ce recueil aux pièces diverses de ton et d'allure, on peut reconnaître et là finnuenee de Victor Hugo, d'Alfred de Musset et de Bonsard, dont le poëte est resté à bon droit le fervent admirateur; mais on y discerne déjà facilement la nature propre de l'homme. Théodore de Banville est exemsivement poëte; pour lui, la prose semble ne pas exister; il peut dire, comme Ovide <t Chaque phrase que j'essayais d'écrire était un vers.w De naissance, il eut le don de cette admirable langue que Je monde entend et ne parle pas; et de la. poésie, il possède la note la plus rare, la plus haute, la plus alïée, le lyrisme. H est, en effet, lyrique, invinciblement lyrique, et partout et toujours, et presque malgré lui, pour ainsi dire. Comme Euphorion, le symbolique enfant de Faust et d'Héïène, il voltige au-dessus des Beurs de la prairie, enïevé par des sounïes qui gonnent sa draperie aux couleurs changeantes et prismatiques. ÏncapaMe de maîtriser son essor, il ne peut emeurer la terre du pied sans rebondir aussitôt jusqu'au ciel et se perdre dans la poussière dorée d'un rayon lumineux.


Dans les &<~Hf~, cette tendance se prononce encore davantage, et l'auteur s'abandonne tout entier à son ivresse lyrique. Il nage au milieu des splendeurs et des sonorités, et derrière ses stances flamboient comme fond naturel les lueurs roses et bleues des apothéoses; que!quetbis c'est le ciel avec ses blancheurs d'aurore ou ses rougeurs de couchant; quelquefois aussi la gloire en Ceux de bengaie d'une fin d'opéra. Banville a le sentiment de la beauté des mots; il les aime riches, brillants et rares, et il les place sertis d'or autour de son idée comme un bracelet de pierreries autour d'un bras de femme; c'est ià un des charmes et peutêtre le plus grand de ses vers. On peut leur appliquer ces remarques si fines de Joubert a Les mots s'illuminent quand le doig~ du poëte y fait passer son phosphore; les mots des poëtes conservent du sens même lorsqu'ils sont détachés des autres, et plaisent isolés comme de beaux s~ns; on dirait des paroles luminepses, de i'or, des perles, des diamants et des neurs.~ La nouvelle école avait été fort sobre de mytbologte. On disait plus volontiers la brise que le zéphyr; la mer s'appelait la mer et non pas Neptune. Théodore d'3 Banville comme Goethe, introduisant la blanche Tyndaride dana ie sombre manoir féoda! du moyen âge, ramena dans ïe burg romantique le cortége des anciens dieux, auxquels Laprade avait déjà élevé un petit tempïe de marbre blanc au milieu d'un de ces bois qu'il sait si bien chantent!! osa parler de Vénus, dApoHonet des nymphes; ces beaux noms le séduisaient et lui plaisaient comme des camées d'agate ou d'onyx. U comprit d'abord f antique un peu à ia façon de Bubens. La chaste pâleur et les contours tranquilles des marbres ne sumsaient pas à ce coloriste. Ses déesses étalaient dans l'onde ou dans la nuée des chairs de nacre, veinées d'azur, fouettées de rose, inondées de chevelures rutUantes aux tons d'ambre et de topaze et des rondeurs d'une opulence qu'eût t évitée l'art grec. Les roses, les lys, l'azur. For, la pourpre, l'hyacinthe abondent chez Banville; il revêt tout ce qu'il touche d'un voile tramé de rayons, et ses idées, comme les princesses de féeries,


se promènent dans des prairies d'émeraude, avec des robes couleur do temps, couleur du soleii et couleur de la lune.

Dans ces dernières années, Banville, qui a bien rarement quitté la lyre pour la plume, a fait paraître ies JEM~s, où sa manière s'est agrandie .et semble avoir donné sa suprême expression, si ce mot peut se dire d'uo poëte encore jeune et bien vivant et capable d'œuvres nombreuses. La mythologie tient une grande place da~ ce volume, où Banviiies'est montré plus grecque partoutanieurs, bien que ses dieux et surtout sesdéesses prennent parfois des aMures Borentines à la Primatice et aient l'air de descendre, en eo~umes d'azur lacés d argent, des voûtes oudesimpostesde Fontainebleau. Cette tournure nère et galante de la Renaissance mouvementé à propos ia correction un peu froide de ia pure antiquité. Les ~M~~ea sont le titre d'un petit volume plein d'élégance et de coquetterie typographiques, dans lequel l'auteur, sous l'inspiration de Ronsard, a essayé de faire revivre des r~ythmes abandonnés depuis que l'entrelacement des rimes masculines et féminines est devenu obligatoire. De ce mélange de rimes, prohibé aujourd'hui, naissent des enets d'une harmonie charmante. Les stances des vers féminins ont une moiiesse, une suavité, une mélancolie douce dont on peut se &ire une idée en entendant chanter la délicieuse cantiiène de Féiieien David e Ma belle nuit, oh Ï sois plus lente. < Les vers masculins entrelacés se font remarquer par une plénitude et une sonorité singulières. On ne saurait trop iouer l'habileté exquiseavee laquelle Fauteur manie ces rhythmes dont Ronsard, Remy Belleau, A. Baif, DubeHay, Jean Danrat et les poètes de la pléiade tiraient un si excellent parti. Comme les odelettes de i'iunstre Vendomois, ces petites pièces roulent sur des sujets amoureux, galants, ou de philosophie anacréontique. Nous n'avons encore montré qu'une face du talent de Banville, ia &ce sérieuse. Sa muse a deux masques, l'un grave et l'autre rieur. Ce lyrique est aussi un bouffon à ses heures. Les<M!es~t~~M~MS dansent sur ia corde avec ou sans balancier, montrant l'étroite semeiie frottée de blanc d'Espagne de leurs brodequins et se livrant


au-dessus des t~tes de la foule à des exercices prodigieux au milieu d'un fourmillement de clinquant et de paillettes, et quelquefois elles font des cabrioles si hautes, qu'eues vont se perdre dans les étoiles. Les phrases se disloquent comme des clowns, tandis que les rimes font bruire les sonnettes de leurs chapeaux chinois et que le pitre frappe de sa baguette des toiles sauvagement tatouées de couleurs féroces dont il donne une burlesque explication. Cela tient du &<MtMHea<, de la charge d'atelier, de la parodie et de la caricature. Sur le patron dune ode célèbre, ie poëte découpe en riant le costume d'un nain difforme comme ceux de Vetasquez ou de Paul Véronèse, et il fait gïapir par des perroquet le chant du rossignol. Jamais la fantaisie ne se livra à un plus joyeux gaspiUage de richesses, et, dans ce bizarre volume, l'inspiration de Banville ressemble à cette mignonne princesse chinoise dont parle Henri Heine, laquelle avait pour suprême plaisir de déchirer, avec ses ongles polis et transparents comme le jade, les étones de soie les plus précieuses, et qui se pâmait de rire en voyant ces lambeaux roses, bleus, jaunes

s'envoler par-dessus ie treillage comme des papillons. L'auteur n'a pas signé cette spiritueHe débauche poétique qui est peut-être son œuvre la plus originale. Nous croyons qu'on peut admettre dans la poésie ces caprices bouffons comme on admet les arabesques en peinture. Ne voit-on pas dans les loges du Vatican,

autour des pius graves sujets, de gracieuses bordures où s entremêlent des fleurs et des chimères, ou des masques d'a;gipans vous tirent la langue, où de petits amours fouettent d'un brin de paille les colimaçons attelés à leur char, fait chez le carrossier de la reine Mabî t

Dans cette catégorie de po~ touchent aux deux époques, il faut ranger ie marquis de Bel oy et ie comte de Gramont, ce Pythias et ce Damon de la poésie, dont les noms ne se séparent pas plus que ceux d'Edmond et de Jules de Goncourt.

Mais cette fraternité de cœur, d'opinions, de sentiments, qu'attestent ies devises et les dédicaces, ne va pas jusqu'à la fraternité


du travail; chaque poëte a'sa iyre et chante seul. Quoiquii y ait che~ les deux le même fond de loyauté et de croyances, le talent a sa note partieuMère et son accent propre. Chez le marquis de Belloy se mé!e à la poésie une nuance toute française et disparue depuis le xvm" siècle, l'esprit. Le comte de Gramont est toujours sérieux, sans mauvaise humeur cependant, mais il ne sait pas ou il ne veut pas sourire. Sa muse est grave, d'une paieur de marbre sous sa couronne de laurier, comme une muse du Parnasse de Raphaël celle du marquis de Belloy met pour aller au bal un soupçon de fard et une mouche. Tous deux cherchent la beauté, mais t'un admet le joli, que l'autre repousse; seulement ils ont le même soin exquis de la forme, le même souci de la langue et du style, la même patiente recherche de la perfection. De Belloy a fait, sous le pseudonyme transparent du C&eMKe~~t, l'histoire intellectuelle de sou talent; il a peint les fluctuations littéraires de l'aimable chevalier, très-accessible aux idées modernes, malgré ses préjugés de caste, et qui va du ton des poésies légères de Voltaire au lyrisme et aux colorations de l'école romantique; mais dans le madrigal ou l'ode, on reconnaît toujours la personnalité fine, élégante et quelque peu aristocratique du poëte. Ce livre, dans lequel des intermèdes de prose séparent et en même temps relient entre elles les pièces de vers, est de tout point charmant.

Un autre volume, les Z~MMba~Mtncs, contient des poëmes dont quelques-uns ont une certaine étendue. Nous citerons, parmi les p~us remarquables, Z<Mt&, première femme d'Adam selon la tradition orientale; histoire taimudique racontée par un vieux rabbin mal converti au christianisme, et entremêlée de digressions et de boutades humoristiques, car il y a chez de Belloy une légère pointe de satire. Ce n'est que l'épine de la rose, mais elle n'en pique pas moins et fait venir à répiderme une petite perle rouge. Ze~MMMpe est une légende charmante, et dans les JSyM~~MM, dialogue de deux bergers païens, qui entrevoient l'aurore dune croyance nouveUe, l'auteur, par l'élévation de Fidée, la poésie des détails et la beauté


(le la forme, fait penser à l'J%~MCM~<tt<W)e de Sainte-Beuve; f~M </M ~p'~ renferme une idée superbe. Le poëte refuse de boire avec cette eau sombre 1 oubli des douleurs qui l'ont fait homme et des remords qui l'ont puriné. B refuse courageusement cette morne consolation. A la suite du livre de ~&, traduit avec une gravité et une onction bibliques, M. de Belloy a placé la légende d'~yAo, la seconde bru de Noêmi, dont il a supposé les aventures, puisque le silence du texte permettait l'invention au conteur. Cette douce et touchante histoire pourrait s'insérer manuscrite entre les feuillets d une bible de famille, tant le style en est pur.

Notre cadre ne nous permet pas de nous étendre sur les pièces de théâtre du marquis de Belloy; mais ce serait laisser incomplète la physionomie du poëte, si nous ne mentionnions pas au moins AaMoa et P~as, cette charmante pièce antique que te ThéâtreFrançais a prise à l'Odéon, la JMef aria et le Tas~ &~TiM~. S'il est très-français, de Belloy est aussi très-italien. B sait Pétrarque, le Tasse et Métastase sur le bout du doigt, comme son ami de Gramont, qui fait des sonnets dans la langue du beau pays où résonne le si.

Les C~M~ du pasé, de M. de Gramont, contiennent une grande quantité de sonnets d'une rare perfection. Cette forme si artistement construite, d'un rhythme si justement balancé et d'une pureté qui n'admet aucune tache, convient à ce talent mâle, austère et sobre, d'une résignation si haute et si nobie, et qui, vaincu par la destinée, garde, même dans la douleur, l'attitude musculeuse des captifs de Michel-Ange. Ses croyances ne lui permettant pas de se mêler au mouvement moderne, il s'en va, avec une Serté silencieuse, sur la route solitaire, à travers les écroulements du passé. L'on peut regarder comme une personnification de son génie cette magnifique pièce de vers où, seul de sa tribu, qui émigre vers des horizons nouveaux, un jeune homme obstiné reste sur le sol de ses ancêtres. JEtM~îMM a ~a pureté d'un marbre antique éclairé par la lune. Le baiser argenté de Diane peut descendre sur ce bel adoles-


e~tt, que tes pasteurs du Latmos vénèrent comme un dieu. H est digne d eMe pour sa blancheur virginale et sa chasteté neigeuse. Aux sonnets se joignent des pièces plus étendues, que l'auteur désigne sous le nom de ~Ay~AwMa, et qui outre ï'étévation deïa pensée, la beauté du style, montrent la science la plus profonde de la métrique. On voit bien que M. de Gramont a étudié avec amour Dante, li Pétrarque, et tous les grands Miens, ces maîtres d'architectonique dans la structure du vers. M. de Gramont est le seul poëte français qui ait pu réussir la 5M?<MM, ce tour de force qu'on croirait impossible dans notre langue. La Sextine est une pièce de vers où tes rimes de la première stance, toujours reprises, changent de place aux stances suivantes, comme des danseuses qui deviennent tour à tour coryphées de leur groupe et conduisent les évolutions de leurs compagnes.

Arsène Houssaye n'est pas non plus un nouveau venu dans ia poésie. H chantait avant février, mais il a chanté depuis, et ses meilleurs vers sont les derniers. A travers le roman, la critique, l'histoire littéraire, Arsène Houssaye a mis au jour trois recueils les &M<M~ perdus, la Poésie dam lei bois, la ~MMs <Mt~««, qui datent de t86o et le rattachent à cette période que nous avons mission d'explorer, sans compter les vers qu'il sème çà et là tout en marchant dans la vie, et qu'il n'a pas recueiHis, comme ces magnats hongrois qui ne daignent pas ae courber au bal pour ramasser les perles détachées de leurs bottes. Quoiqu'il appartienne par ses sympathies à ce grand mouvement romantique d'où découle toute la poésie de notre siècle, Arsène Houssaye ne s'est fixé sous la bannière d'aucun maître. H n'est le soldat ni de Lamartine, ni de Victor Hugo,

ni d'Anred de Musset. Son indépendance capricieuse n'a pas voulu accepter de joug. Comme certains poètes, il ne s'est pas, d'après un système, modelé un type auquel il fallait rester fidèle sous peine de contradiction et d'inconséquence. Combien aujourd'hui ne sont plus que les imitateurs d'eux-mêmes et n'osent plus sortir du moule invariable où ils condaHMMHt !<*Hf pet~ée!


Ce n'est pas lui qui se chargera de motiver ou de régulariser tes contrastes dont ses œuvres sont pleines. Aujourd'hui il peindra au pastel Ninon ou Cidalise, demain d'une chaude couleur vénitienne il fera le portrait de Violante, la maîtresse du Titien. Si le caprice le prend de modeler en biscuit ou en porcelaine de Saxe un berger et une bergère rococo enguirlandés de Beurs, certes, il ne «e gène pas. Mais, le groupe posé sur ï'étagère, il n'y pense plus, et le voilà qui sculpte en marbre une Diane chasseresse ou quelque figure mythologique dont la blancheur se détache d'un fond de fralche verdure. II quitte le salon resplendissant de lumières pour s'enfoncer sous la verte obscurité des bois, et quand au détour d'une ailée ombrageuse il rencontre ia Muse, il oublie de retourner à la ville, où l'attend quelque rendez-vous donné à une beauté d'opéra. Sa poésie est ondoyante et diverse comme l'homme de Montaigne. Elle dit ce qu'elle sent à ce moment-ià, et c'est le moyen d'être tonjours vraie. Les émotions ne se ressemblent pas; mais être ému, voilà l'important. Sous cette légèreté apparente, le cœur palpite et l'Ame soupire, et si le mot est simple, parfois J'accent est profond. Les talents ont un Age idéal qui souvent ne concorde pas avec les années réelles du poëte. Tel auteur de vingt ans fait des œuvres qui en ont quarante. D'autres, au contraire, sont éternellement jeunes, comme André Chénier, Murger et Alfred de Musset. Arsène Houssaye est de ceux-ià, et ses cheveux blonds comme ceux de la Muse s'obstinent à ne pas blanchir. L'hiver ne vient pas pour lui. En ce temps où les arts font souvent invasion dans le domaine les uns des autres et se prêtent des comparaisons, où le même critique parle à la fois des tableaux et des livres, un poëte fait souvent penser à un peintre par on ne sait quelle ressemblance qui se sent plutôt qu'eHe ne se décrit. Arsène Houssaye, avec le chatoyement soyeux de, ses verdures étoilées de Beurs qui laissent à travers leurs trouées apercevoir dans une clairière, assises sous un rayon de soleil, des femmes ruisselantes de soie et de pierreries, nous rappelle Diaz, ce prestigieux coloriste, qui, lui aussi, fait de temps à antn' sf pro-


natter la Vénus de j)d bon sous le clair de lune des MiMe une nuits, et encore faut-il remarquer qu'Arsène Houssaye dessine plus nettement que Diaz de la Pena.

Pour dernière touche à cette esquisse rapide, nous ne saurions mieux faire que de citer le mot de Sainte-Beuve, qui dit d'Arsène Moussaye dans ses portraits de poëtes nouveaux wC'estie poëtedes rosés et de la jeunesse. Mais dans ces rosés la goutte de rosée est souvent une larme.

D'Arsène Houssaye à Amédée Pommier il ne faut pas chercher de transition, ils n'ont de commun que leur constant amour de fart. Ce n'est pas d'hier qu'il est descendu dans i'arène; son premier volume date de < 83 9, et son dernier porte le nnnésime de <86y. )! n la fécondité opiniâtre, et huit ou dix recueils ne l'ont pas épuisée. M est un versificateur de première force, et nul ne façonne et ne retourne avec plus de précision sur l'enclume poétique un alexandrin ou un vers de huit pieds. S'il faut remettre ie fer au feu de la forge, ce qui arrive rarement, tant son coup de marteau est sur, il remue le charbon, active l'haleine du soumet, et la forme voulue est bientôt imposée au métal rebelle. Le poëte se plalt à cette lutte, et il s'agite comme un Vulcain dans son antre, heureux de voir voler à droite et à gauche les rouges étincenes et d'entendre le rhythme sonore retentir sous la voûte. De ce rude travail il lui reste parfois au front des parcelles de limaille et de charbon; mais le vers bien fourbi reluit comme de l'acier, et l'on n'y saurait trouver une paiiie. Amédée Pommier égale, s'il ne la dépasse, !'habileté métrique de Barthétemy et de Méry, et il eût au besoin fait tout seul ia ~B< Les principaux volumes de M. Pommier sont le ~.M~<~ M! Oc~HM~ «~ÎHt<aMM9, &?<?? MM' & M&Mt & Jt6' Co~v~, Ce~c~&t, où i'auteur s'est livré à tous les tours de force métriques qu'on puisse imaginer, avec une aisance, une agilité et une souplesse incomparables. On peut dédaigner M~ M'nn dMtM~ qui !'ont con"ne ta fugue et le contre-point de'la poésie, mais il fout être un maitre pour y exceller, et qui ne les a pas pratiqués


peut se trouver MM jour devant l'idée sans torm<' a lui onri). /M/< de tous les volumes d'Amédée Pommier, a été te plus remarqué. et c'est en effet une œuvre des plus originales. L auteur, trouvant qu'on spiritualisait un peu trop l'enfer. l'a épaissi. comme dis:ut M'~ de Sévigné à propos de la religion, par quelques bons suppticcs matériels, tels que chaudières bouiiïautes, j<'ts de ptomb tondu. cuiUerees de poix liquide, lits de fer rougi, coups de tburchc et de lanières à pointes, introduisant les diableries de Callot dans les cercles du Dante. Idée ingénieuse! ~adultère est puni par la satisfaction à perpëtuitéde sa concupiscence; les amants coupables sont toujours l'un devant l'autre, éternels forçais de i'~mour. L~temité <tM <<~(<wt-te

\p pfmvah manqu<'r & t'entf),

dit le poëte en terminant sa strophe par cette chute heureuse et d<' l'effet le pius piquant. Le mètre employé est une strophe de doux'' vers composée d'un quatrain et de deux rimes triples teminines qui s'encadrent entre deux vers mascutins. Lauteur manie cette forme avec une maestria singutièrc. ti s'en est encore servi dans son volume de ~rM, espèce de description tyrique et hounbnne de It grandville où parfois Victor Hugo coudoie Saixt-Amant et Scarron. étrange macédoine de splendeurs <'t d<' misères, de types suhhm et grotesques, de tableaux brillants et d'athehes hariotefs, de vers splendides et de ngnes prosaïques, de chinons et de bijoux, <'t d'ingrédients plus bizarres que ceux dont h's sorcières de Macbeth remplissent leur chaudron. Parfois te poète, comme lord Byron, qui. dans Beppo, se passe le caprice de rimer t annonce et t étiquette d'' i'~tMtM~sNMce, s'amuse à rimer la quatrième page des journaux. (~' qu'on peut reprocher à «' poème dune grande étendue, cest un'* sorte de ribombo venant de la redondance d~ )ntK?s triplées qu'~ Mm&ne chaque stroptte.

Amédée Pommier a tenté bien des }{<'nr<'s t'o<h', t.t s.)ti)c. t ép!tre, tepoeme, !e sonneL la tantaisio rttyttmuqur. f't partout il a


laissé l'empreinte d'un talent vigou~ux et robuste nourri de fortes études. Chapelain pourrait dire de lui comme de Molière <t Ce garçon sait du tatin.~ Sa meilleure pièce, peut-être, est celle qu'il appelle ~<epM et dans laquelle il décrit son rôve de perfection un morceau de dimension modeste, un bijou de métal précieux finement ciseté, une perle sertie dans !'or, une fleur à mettre parmi les plus fralches au cœur d'un bouquet d'anthologie; il a réalisé son rêve en l'exprimant.

Si le ~eM@ <&s ~OMps, de Caiemard de la Fayette, est de publication récente, il y a longtemps que son auteur cultive le champ de la poésie, cette terre ingrate et trop souvent stérHe, mais qu'on abandonne toujours à regret; il a fait autrefois des poésies et uuc traduction de Dante en vers très-remarquables, et le voilà qui, après un long silence, reparaît avec un poëme en huit livres. Les poëmes de longue haleine sont assez rares dans l'école nouvelle, et surtout les poëmes didactiques; il semble que ce genre soit suranné, il n est qu'antique pourtant. Hésiode a fait la JMeM et ~M<rs, et Virgile les <~M~«ea, ce qui balance bien la &<M<MM de Saint-Lambert et les .~M~MM de i'abbé Delille. Nous pensons qu'avec sa riche palette et son large sentiment de la nature, !f romantisme, lui ne craint pas le mot propre et ie détail familier, pourrait s'essayer avec bonheur dans le poëme descriptif et didactique. La même idée est venue à Caiemard de la Fayette. Enlevé au tourbillon de Paris et devenu propriétaire d'un grand domaine rural il se mit à gérer ses terres lui-même. Mais pour cela il ne renonça pas à ses goûts d'artiste et il essaya d'atteler Pégase à la charrue. Le bon chevai ailé ne se mit pas à ruer formidablement comme le Pégase de la Ballade de Schiller, soumis par un rustre à des travaux igttobh?! Ayant reconnu que la main qui le guidait était une main de poëte, il ne s'enleva pas dans les étoiles avec l'instrument aratoire fracassé, et traça droit son sillon, car illahourait une bonne terre sur ces pentes doutes par lesquelles le Parnasse rejoint la piaine. Pour faire des Géorgiques, il ne sxtnt pas d~trf


Virgile, il taut aussi ôtre Mn Mathieu de t)omhash', <'t t<~ deu\ qnantés se trouvent rarement chez le même homme, ~ntonard <!<' la Fayette les possède toutes deux, car il n'est pas, quon nous permette cette innocente plaisanterie, un agriculteur en chambre; il connaît la campagne pour ï'avoir cultivée il a de vrait pr~s. de vraies vignes, de vraies fermes, de vrais b<eu(s. Chose rare pour un poète, il sait distinguer le blé de l'orge et le trcnc du sainfoin. Dans cette saine vie de ~H~MaoM~MTM~ il a pris s0i''<tsentent goMt à la nature et aux occupations rustiques, et sa rêverie se meiantà son travail, il a fait, an jour le jour, presque sans y songer, en marchant le long de ses pièces de blés ou de ses haies d'auh~-

pine en fleur, le T~ewM des fAaM~M, qui a sur tous les ouvrages de ce genre l'avantage de sentir le foin vert plus que t'huile de ta lampe. Les descriptions on ont été faites ad <wMNt, comme disaient les anciens peintres, non pas d'après un croquis rapide, mais d'après des études terminées avec conscience devant un modè!c qui n'était pas avare de ses séances. On voit & la précision du dessin et à ta justesse de la couleur que le p cintre a longtemps vécu dans l'intimité de son sujet, et que son enthousiasme pour la vie champêtre n'a rien de factice.

La fable d'un semblable poëme ne saurait être bien compliquée. et Catema~d de ita Fayette a eu le bon goût <te ne pas chercher à y introduire une action romanesque ou des épisodes supcrnus. Les semaines, les moissons, la vendange, les tableaux varias des saisons, ia peinture de la ferme, des étables, ~e la basse-cour, des chevaux allant à l'abreuvoir, des bccuts revenant du labour, des paysans ui embellis ni enlaidis, mais pris dans leur forte simplicité et leur majesté naturelle, l'expression des sentiments que ces spectacles inspirent, et ça et là, dans une juste proportion, des ncors de po~si<; metces aux préceptes d'agrieuiture comme des ceque~cots et dp" Muets dans les blés. voilà les éléments employés par le poète pour composer ses taMeaHx et remplir hf'urpusement son < M<hc. ~'anez pas croire qttf !<"< ptn~s dp v:c puiss* n! <'u t omonttfr :<


ce p<M'te dt's thttmp~; il na oub!ic aucun des secrets du métier. Sou ~e~ pst pttm, solide, ~rav< «~ rimes sont rtches.s'étayant toujours à la consonne d'appui, dun son pur comme le tintement d<* la clochette suspendue au foi des vaches descendant de la montagne. nouvelles Mtns bizarrerie et toujours bien amenées. Virgile, tout en souugnant ~uotques lourdeurs, applaudirait a ces nouvelles ~MM~MfS.

Henri B!aze de Bury, quoiqu'il soit jeune encore et n'ait pas d<serte ie champ de bataille de la poéMe, comme ce!a est arrive & ptusieurs et des mieux méritants, détournes de l'art sacre par !a critique plus lucrative et de placement plus facile, a débuté vers <833, en plein mouvement romantique, avec ~&MpM'cAM ~com-

<Mtt<~Mf, inséré d'abord dans la ~ttM des ~tMR-MM~N, et réimprnné plusieurs tbis depuis. C'était une œuvre excessive et bizarre, o~ !a prose se métangeait au vers dans une proportion shal:spearienne. et on l'on sentait que te Don Juan de Tirsc de Molina et de Molière avait tu Byron, Honmann. et écouté la ntMsique de Mozart. H y a eu dans la coutposition du poète, chex Henri B!aze, trois étëments trës-reconnaissaMes honxnc du monde ou, pour être plus inte!!igih!c,t<* dandy, t<*dih'tt!)tu<' et Ic critique. Tout jeune, il savait t'Mttentand, !.t musique, il portait des gants paille, et l'autorité paternene lui «tnrait !<~ < otnisses e) les loges intimes des théâtres toriques. Ajoutez il cela un renet de diplomatie, quelques relations avec tes cours du Nord, <'< vous aurez un poëte élégant et mondain. quoique très-tettré, très-savant et très-romantique, d'une physioM'unie toute particu!icrc. Henri Btaxe traduisit le ~<tM~ de Gcethe, non-seutement le premier, mais ic second, ce qui est dune bien autre ditncuité, à la satisfaction générale des Allemands, étonnés d eh<* si t'ien compris par un Français dans t'Muvre la plus abstraite ft ta plus votontairetnfnt énigmatique de teur plus hau~ génie. Sf~ v< d une tacturc h è~savante. quoique d une apparence partoit né};ti~;éc, rappettent en quelques endroits Fatture d'Attred du \tu~ft; It'' p'ntent, comute te'' fashionabt~ df ce temp'ta, la ros<'


il la boutonnière <'t le chapeau un peu pem i)~ sur nn<' toano d<* frisure; maisià s'arrête la ressembtanee. Aifn'd d<' Musset est anglais et Biaze est Allemand un jure par Byron <*t !<mtr<' par <3<Bthe, tout en se reservant chacun son originatit~. Les vergiss<neiM-Mtcht, les roses, les rossignols, tt's rAvenps sentmtputnt' <'t le clair de lune allemand n'etn~chott en au<'M)«* <aç<m th~t) t B!.w d'être un esprit ~nçais très-n~t, tr~s-Mto~Mem et trcs-<tatr; )! s:ti) mettre une petite HeurMeue cuetiHe au bord du Hhtu daus te tuu p!de ~erre d'eau de Vuttatre. La cottua<s!<au<'<' dt! la tMu:'iqt«' <'< d'~ gt~uds maitres de cet art lui fournit une \<*iMe de <'mnp:<)a!sons <'t deNets qui ne sont pas a la d~positton des p<n'tcs, <trdma)rpm<'tt< tMcdtoeres dnettant!. ~ions ne puuvons pas ana~sc) ici en deta!! son œuvre poétique, qui est considérante, et il a fann nons funteuter d esquisser ie caractère du taleut de tanteu). An A~M/«r le f<MMMt<Ht<~M~ SOUt Joints la Voie ~9C~, Ce ~MC</M<?~/ MM~M~t~s, ~/<M~Mte. Dans les /a~M<A~ /MM~te8 publiés eu 18! sont t oùtenus :a, le Petit C~w~tt ~K~e, ~</<Mr<M, Bella, ~<w< (~~e et J~My ~%t~tM, qui est peut-être la maître~e pie< e~' )ecu<'i!. C'est t histoire touchante d'une jeune fille qui s'est éprise d un <au\ poëte, connue il y en a tant de nos jours, i'epouse, l'enrichit et s) tue pour mettre une grande et noble douleur dans < cttc vie bomgeoise et prosaïque. Sacrilice inutile! ie Manhed de bou!c\ard oublie la morte et devient vaudevilliste. Le n)é!an;;c d exaltation <'t d'ironie de ce poème produit des encts nouveaux que tend ptus sensibles encore un cadre de vie moderne.

Dans f~a/M* de fesprit, son premier volume, et teh /~M«-~M~, autre recueil de vers qui le suivit bientôt, Auguste Vacquetie. qu'une critique superHcieiie désignait comme disciple et enthousiaste de Victor Hugo, a fait preuve au contraire d unf <Mi~inaht<: presque farouche, qui l'isole dcns le cian romantiqm'. On pfnt aimer, admirer un maure et se dévouer à lui jusqu'au fanatisme sans le copier nonrreia. Mien ne ressemble moins an dchordant rism' i't'xuh~tanfe intariss:dm' de Victor ihq; qn'' lit xt.tni'tt


décisive, brève et tendant ton~om~ au but, deVacquerie. La volonté, chez lui, domine toujours l'inspiration elle caprice. n faut qu'une pièce de vers exprime d'abord ridée qu'on lui conne, et i'anteur ne lui permet guère de courir en chemin après les neurs et les papii!ons. à moins que cela no rentre dans son plan et ne serve comme contraste on comme dissonance. Si! retouche un morceau, c'est pour retrancher et non pour ajouter; il ne grene pas, il coupe, ne voulant rien laisser que d'essentiel. Auguste Vaequerie pourrait dire comme Jottbert «S'H est un homme tourmenté par la maudite ambition de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot, c'est moi. Cette sobriété ma!e, sans complaisance pour eUe*meme, et qui s'interdit tout ornement inutue, l'auteur de fEM~'ab f~ et des J~aM-~<M rapporte dans tout ce qu'il fait. Ce poëte a en lui un mathématicien qui se demande toujours <f A quoi bonî~ Sa pensée, haute, droite, peu flexible, ne connaît pas les moyens termes, et quand par hasard elle se trompe, c'est avec une conscience imperturbable, un aplomb effrayant et une rigueur de déductions qui vous stupéfie. L'erreur, avec e~te netteté et cette logique de formes, prend le caractère de !a ~rité. Dans sa froide outrance, le poëte, parfaitement tranquille, pousse les choses jusqu'à leurs dernières conséquences logiques, le point de vue une fois accepté. U est bien entendu qu'il ne s'agit ici que de détails purement littéraires. Malgré des bizarreries auxquelles on a donné trop d'importance, Vacquerie aime le beau, ie vrai et le bien, d'un amour qui ne s est jamais démenti. Depuis <8&5. date de son dernier volume, i! semble r.cir quitté la poésie pure pour le théâtre et la critique.

Maintenant nous voici dans un grand embarras il conviendrait Jf mettre à la tUtite de ces écrivains, qui ont versiné avant 3&8, et versifient encore de nos jours, un auteur qui nous est cher, mais qu'il nous serait difficile de louer et impossible de maltraiter. Comme les poètes ne se gênent guère pour dire aux prosateurs qui s critiquent cA!p st~er ullm e~M<~M, on a con6é à un poète la


t~che dintcHc de parler de ses confrères. Mais ce poète, qui n e~t autre que nous-même et qui doit a ses travaux de journaliste la petite notoriété de son nom, a naturellement fait des œuvres eu vers. Trois recuei!s portent son nom ~&<<M. la C~t~M de la BNM!Mt e< CaMt~a. Les deux premiers rentrent dans le cycle cartovingien du romantisme; ils vont de <83o à t 838. Fondus en nu seul volume et complétés par des pièces de vers de date plus récente, ils représentent la vie poétique de l'auteur jusqu'en i8&5. Nous n'avons pas & nous en occuper. Mais ËHM«.c e< C<MM~, imprimes en i8&3, réunissent toutes les conditions nécessaires pour e<re cités dans ce travail les omettre semMeratt peut-être une affectation de modestie Flus déplaisante que famour-propre d'en parler. D'aiMeura nous ne le ferons que sous toutes les réserves commandées par la position du critique et de Fauteur. Ce titre, &M<MM? e< CaM~s, exprime le dessein de traiter sous forme restreinte de petits sujets, tantôt sur plaque d'or ou de cuivre avec les vives cou!eurs de i'émai!, tantôt avec la roue du graveur de pierres fines, sur l'agate, la cornaline ou l'onyx. Chaque pièce devait être un médaiMon à enchâsser sur le couvercle d'un conret, un cachet a porter au doigt, serti dans une bague, quelque chose qui rappcldt les empreintes de médauiesantiques qu'on voit chez les peintres et les scutptcurs. Mais l'auteur ne s interdisait nullement de découper dans tes tranches laiteuses ou fauves de la pierre un pur proni moderne, et de coincr « la mode des médailles syracusaines des Grecques de Paris entrevue au dernier bat. L'alexandrin était trop vaste pour ces modest<*s ambitions, et l'auleur n'employa que le vers de huit pieds, qu H refondit, polit et cise!a avec tout le soin dont il était capable. Cette terme, non pas nouvelle, mais renouvelée par le soin du rhythtnc, !a richesse de la rime et la préfiMon que peut obtenir tout ouvrier patient terminant à loisir une petite chose, fut accueillie assez favorablement, et les vers de huit pieds groupés <'n qu.ttrains devinrent !wur quoique temps utt sujet trcxprri'f p:mui !<*}< jfunc;' poètes.


it

La rcvoiotion de Février Me fut pas une révolution littéraire; elle produisit plus de brochures que d'odes. La rumeur de la rue étourdissait ia rêverie; la politique, les systèmes, les utopies occupaient et passionnaient les imaginations, et les poëtes se taisaient, sachant qu'ils auraient chante pour des sourds. Cependant, de tout ce tumuite, il jaillit une figure originale Pierre Dupont. H réalisa à peu près l'idéal qu'on se faisait d'un poëte populaire, et fut l'Auguste Barbier de cette révolution, bien qu'il n'y eAt aucun rapport entre ses C~<MMOMs et les ~M&es. Pierre Dupont, quoique temps avant Février, avait obscurément cherché sa voie et essayé plusieurs sentiers qui i'éioignaient du but. Laissant, enfin, les imitations et les formes convenues, il osa être lui-même et inventa une chanson nouvelle qui ne doit rien à Béranger et semble d'abord étrangère à i'art, quoiqu'il y en ait du plus fin et du plus délicat, caché sous une apparente rusticité. Cette chanson n'a pas l'air d'être faite par un homme de lettres dans son cabinet. EMe rappeMe ies cantuènes des paysans suivant leurs charrues, des pâtres gardant leurs troupeaux, des filles tournant leurs fuseaux au seuil des chaumières, des compagnons faisant leur tour de France, ou des mères endormant leurs nourrissons.

Ces chansons-ià,i'ame du peuple balbutie ses secrets sentiments dans une langue naïve, incomplète et charmante comme ceue de l'enfance, se font toutes seules, sur des vieux thèmes toujours jeunes et aussi anciens que le monde. L'air naît avec les paroles d'un soupir de pipeau, d'une plainte du vent, d'une roulade du rossignol ou d'un trille de l'alouette. Un bouvreuil dans ia haie sime la rime qui manque, et si la rime ne vient pas, on s'en passe ou on la remplace par une vague assonance. Quei poëte de profession n'a parfois jalousé ces couplets d'une grâce si naturelle et si touchante, et ne s<'st dttqM' don~rait votontiers ses plus bea~n: h'mquets composés avec d'éclatantes Heurs de serre, pour une de


ces poignées d'herbes des champs mêlées de fleurettes sauvages au parfum agreste 1

Le mérite de Pierre Dupont est d'avoir donné cette saine et fraîche impression à un public animé de passions brûlantes. JI M fait apparaître la nature au milieu de l'émeute et reporté la pensée aux calmes horizons. Sa chanson des &M~ a eu une vogue immense, vogue dont eue était digne, chose rare, car souvent ie peuple s'engoue de quelque inepte refrain. Toute la France, vers ce temps-là, a chanté d'une voix plus ou moins juste <t !es grands bœuts blancs marqués de roux. C'était à la fois une chanson de paysan et de poëte, ou un sentiment énergique s'exprimait avec des images naivement charmantes et tirées de ia vie champêtre dans un style d'un 6n travail, dont i'artiBce ne se laissait pas voir.

La JMttM~e est dans son genre un petit chef-d'œuvre, une sorte d'idyMe de Théocrite en couplets d'un ton plus humble et plus familier. A entendre le poète donnant des conseils sur la peau et ie bois à choisir, sur la manière de percer les trous des tuyaux à leur juste place et la façon de faire dire à l'instrument gonné par ie souNe d'une poitrin~humaine les douleurs, ies joies et les amours, on dirait un Faune enseignant à an berger d'ég!ogue i'art de joindre avec de la cire les roseaux d'une Bute de Pan. Mais n'allez pas croire à une imitation ou à une réminiscence classique. La chanson est telle qu'un pâtre la pourrait chanter en surveillant ses chèvres du haut d'une roche. Pas un mot littéraire n'y détone, et cependant i'art est satisfait, Le Louis <f<M*, &< t~wt~«e, T~M du <oM, so~t de charmantes inspirations, ainsi que d'autres morceaux peignant ia vie des champs avec une sincérité de couleur qui n'exclut ni ia grâce ni la poésie. H y a du Burns chez Pierre Dupont. Sa pensée, habituée an spectacle de la nature, prend aisément un tour rcveut et contemplatif; mais l'auteur des ~<pM~& n'est pas seulement un poëte bucolique qni, dans son vaiion de Tempé, reste étranger au\ agitations des viiies ou n'en perçoit que dp lointaines tumeurs.


t'ommf les bergers de Virgile se demandant sous t'ombrage ce que peut bien être cette Rome dont on parle tant. Pierre Dupent vivait en pleine fournaise sur le cratère même du volcan, et chaque événement politique lui inspirait un chant dont il composait l'air, et qu'il chantait lui-même comme un aède antiqae dans les réunions, !es clubs et les ateliers, d'une voie pure et sonore, que bientôt !a fatigue brisa, car on lui redemandait sans cesse ces stances dont le refraih était souvent repris en chœur, dès le second couplet, par l'assistance enthouMasmée. On eut ainsi pendant quelques mois ce spectacle assnrément original et rare dans une civNMation aussi avancée que !a notre d'un poëte accomplissant sa fonction d'une façon directe, et communiquant en personne avec le publie au lieu de confier son inspiration au livre. M ne !ui manquait que la lyre primitive faite d'une écaiMe de tortue et de cornes de bœuf. La chanson politique de Pierre Dupont contient plus d'utopie que de satire, plus de tendresse que de haine. M rêve la fraternité, !a paix universelle, l'accession de tous au bonheur. Selon lui, le glaive brisera le glaive et l'amour sera plus fort que la guerre. L'étreinte de la lutte est une sorte d'embrassement, et !es peuples qui se sont combattus sont bien près de s'aimer. A travers toutes ces chimères au moins généreuses réparait toujours l'aspiration à la vie champêtre. Le sentiment profond de !a nature perce au milieu d'un couplet qui veut être socialiste. Le Chut des o«Mw~, qui ressemble sous plus d'un rapport à la fameuse chanson des C««M! de

Béranger, et qui exprime avec une insouciance joyeuse et mélancolique la solidarité des braves cœurs dans la misère, renferme une note toute particulière et spéciale à Pierre Dupont. Ce cri soudain Noaa nous ptamona aa grand soleil

Et Mas les rameaux werts ~ea cMnes!

cn!ève i'ame du milieu sombre où elle se trouve. Une bouBee d'air pur et un gai rayon de lumière entre dans ces taudis sombres faits pour loger des hiboux plutôt que des hommes Ce coup d'aile vers


azur manque ù !a ehanson de Béranger, d'un tour si net d'aiMeut~ et d'un rh)thme si entraînant.

A ce moment, et sans fol éMouissement d'orgueil, Pierre Dupont put se dire un poëte populaire et national. M croyait avoir à jamais mê!é son nom à ia grandeur dea choses ou du moins à ce qui paraissait grand alors; mais dans l'art les événements passent, et la beauté seule reste. ~a Muse est jalouse; elle a la fierté d'une déesse et ne reconnaît que son autonomie. H lui répugne d'entrer au service d'une idée, 4;ar elle est reine, et dans son royaume tout doit lui obéir. Elle n'accepte de mot d'ordre de personne, ni d'une doctrine ni d'un parti, et si ie poëte, son maître, la force à marcher en tête de quelque bande chantant un hymne ou sonnant une fanfare, elle s'en venge tôt ou tard. Elle ne lui soume plus ces paroles ailées qui bruissent dans la lumière comme des abeilles d'or, elle lui retire l'harmonie sacrée, le nombre mystérieux, elle fausse le timbre de ses rimes et laisse s'introduire dans ses vers des phrases de plomb prises au journal ou au pamphlet. Ce n'est pas qu'eMe se refuse absolument à l'inspiration contemporaine; elle peut être émue des grands événements et jeter dans l'ode un cri sublime, mais eMe veut garder la uberté d'aller à ses heures écouter dans les bois les voix éternelles de la nature ou reprendre grain à grain le chapelet de ses souvenirs. Elle fera toujours aux partis la fière réponse du poëte allemand Lenau.

<r La poésie aMa dans le bois profond, cherchant les sentiers sacrés de ia solitude soudain s'abat autour d'eMe un bruyant essaim qui crie à ia rêveuse ft Que cherches-tu ici? laisse donc briller les «neurs, murmurer les arbres, et cesse de semer çà et Ïà de tendres <i plaintes impuissantes, car voici venir une école virile et faite pour a ies armes 1 Ce ne sont pas les bois qui t'Inspireront un chant énercgique. Viens avec nous, mets tes forces au service de notre cause; «des éloges dans nos journaux récompenseront généreusement «chaque pas que tu feras pour nous. Elève-toi à des efforts qui f aient pour but le bonheur de 3ndc; ne Misse pas ton e(~"r


remuer dans la solitude: sors enfin de tes rêves; deviens sociatc; T<ais-toita Caneée de l'action, sans quoi tu te rideras comme une TvieiMe nUe!~

a La poésie répondit <f Laissez-moi vos efforts me sont suspects; «vous prétendez affranchir la vie et vous n'accordez pas à l'art la <f!iberté! 1 Les Beurs n'ont jamais fait de mensonge; bien piussureament que vos visages bouleversés par la fureur, leurs fraîches locuteurs m'annoncent que la profonde blessure de l'humanité « va se guérir. Le murmure prophétique des bois me dit que le tr monde sera libre; leur murmure me !e crie plus intelligiblement fquene le font vos feuilles avec tout leur fracas de mots d'oa ï'ame <f est absente, avec toutes leurs fanfaronnades discréditées. Si cela tme p!a!t,je cueillerai ici desneurs; si cela me plaît, je vouerai tr à la liberté un chant, mais jamais je ne me laisserai enroter par <rvous. Elle dit et tourna le dos à la troupe grossière. Pierre Dupont n'eut pas le mépris hautain de Lenau pour cette popularité du moment; il fit chanter à sa muse le refrain voulu, mais il n'y gagna pas grand'chose.

Peu à peu tout ce tumulte s'apaisa. Ces refrains qui vous poursuivaient de la rue au théâtre, comme un motif obsesseur dont on ne peut se débarrasser et qu'on entend toujours bourdonner à son oreille, cessèrent de voltiger sur la bouche des hommes. Le silence se fit autour du poète. A la vogue méritée succéda l'oubli injuste. L'ombre descendit sur le front où la popularité semMoit avoir posé un laurier éternel. D'autres préoccupations s'emparèrent des esprits mais Pierre Dupont gardera cette gloire d'avoir cru à la poésie lorsque tout le monde se tournait vers la politique. Un nouveau poëte n'allait pas tarder à surgir, et si dans Pierre Dupont on sentait palpiter Fspoque où il a chanté, il serait impossible d'assigner aucune date aux T~MNMS «~tMs de Leconte de Lisle dont s'émurent tout de suite ceux qui, en France, sont sensibles encore à l'art sérieux. Rien de plus hautainement impersonnel, de plus en dehors du temps, de plus dédaigneux de l'intérêt vulgaire


ft de la cireonstuMte. Tout ce qui peut attirer et rharmerie public, l'auteur semble i avoir évité avec une pudeur austère et une nert~ )~o!ue. Aucune coquetterie, aucune concession au goût du jour. Profondément imprégné de l'esprit antique, Leconte de Lisle regarde les civilisations actuelles comme des variétés de décadence et, ainsi que les Grecs, donnerait volontiers le titre de barbares aux peuples qui ne parlent pas l'idiome sacré. Gœthe, l'olympien de Weimar, n'eut pas, même à la fin de sa vie, une plus neigeuse et plus sereine froideur que n'en montra ce jeune poète à ses débuts, et pourtant Leconte de Lisle est créole; il est né sous ce climat incandescent où le soleil brute, où les nenrs enivrent conseillant les vagues rêveries, la par~~e et la volupté. Mais rien n'a pu amollir cette forte et tranquille nature dont t'enthousiasme est tout inteHectuel et pour laquelle le monde n'existe que transpMé sous des formes pures dans la sphère éternelle de l'art.

Après une période où la passion avait été en quelque sorte divinisée ou le lyrisme eNaré donnait ses plus grands coups d'aile parmi les nuages et les tonnerres, où les poëtes hasardeux montant Pégase à cru lui jetaient la bride sur le col et he se servaient que des éperons, c'était une nouveauté étrange que ce jeune homme venant proclamer presque comme un dogme l'impassibilité et en faisant un des principaux mérites de l'artiste.

Le volume des ~emes OM~MCS s'ouvre par une pièce adressée a la belle Hypatie, cette sainte païenne qui soutlrit le martyre pour les anciens dieux. Hypatie est la muse de Leconte de Lisle et représente admirablement le sens de son inspiration. Elle avait droit à être invoquée par lui au commencement de ses poëmes, et il lui devait bien le premier de ses chants. H a commt elle le regret de ces dieux superbes, les plus parfaits symboles de la beauté, les plus magnifiques personnifications des forces naturelles, et iui, déchus de fOlympe, n'ayant plus de temples ni d'adorateurs, régnent encore sur le monde par la pureté de la forme. A l'antique mythologie. le poète nwwtftMe, qt)i eAt du naître à Athènes au temps de Phidias


m~!e tes interprétationaptatoniciennpset a!exandrines. Ureh~uvesous ies fables du paganisme les idées primitives oubnéea dé~. et, comme t'empereur Julien, 3 le ramène à ses origines. Il est parfois plus Grec que la Grèce, et son orthodoxie païenne feraitcroire qu'i! a été, ainsi qu'Eschyle, initié aux mystères d'ÉïeuMs. Sngutierphénomèneà notre époque qu'une âme d'où toute idée moderne estabsotument bannie. Dansson fervent amour de i'heïiénisme, Leconte de Lis!e a rejeté !a terminologie latine adaptée aux noms grecs, on ne sait trop pourquoi, et qui emève à ces mots si beaux en eux-mêmes une partie de leur sonorité et de leur couleur. Chez lui Jupiter redevient Zeu, Hercule Héradèa, Neptune Poséidon, Diane Artémis, Junon Hère, et ainsi de suite. Le centaure Chiron a repris le &, qui lui donne un aspect plus farouche, et les noms de lieux ne se produisent dans tes vers du poète qu'avec leur véritable orthographe et leurs épithètes traditionMeNes. Ce sont là sans doute des détails purement extérieurs, mais qui ne sont pas indiBerents. Ils ajoutent à ta beauté métrique par leur harmonié et leur nouveauté; leurs désinences inusitées amènent en plusieurs endroits des rimes imprévues, et dans notre poésie, privée de brèves et de longues, c'est un bonheur qu'une surprise de ce genre; Forenie qui attend un son aime à être trompée par une résonnance d'un timbre antique. Peut-être Leconte de Lisle pousse-t-ii !a logique de son système trop loin lorsqu'il appeHe les parques les MMTM, ies destinées les &~M, le eie! <M~MM. H serait plus simple alors d'écrire en grec; mais bientôt l'on se fait à ces restitutions des noms arnaques qui occupent d'abord un peu r<BM, et l'on jouit sans effort et sans fatigue de cette poésie austère, noble et pure, qui produit !'eNet d'un temple d'ordre dorique découpant sa blancheur sur un fond de mentagnes violettes ou sur un pan de ciel bleu. Quelquefois, non loin du temple, des statues de héros, de déesses ou de nymphes, ayant derrière elles des masaMs de myrtes et de lauriers-rosés, dessinent leur beauté chastement nue dans la chair étincelante du Pare~. C'est tout l'ornement que le sobre artiste se permet.


Le grec d André Chômer, quoiqu i! respire le plus pur sentimentdp antiquité, est encore mêté de !at in comme un passage d Homère imite par Virgile, comme une ode de Pindare qu'aurait traduite Horace. L heMénisme de Leconte de Lisle est plus franc et plus archaïque; il jannt directement des sources., et il ne s'y mélange aucun Mot moderne. Certains de ses poèmes font l'effet d'être traduits d'originaux grecs ignorés ou perdus. On n'y trouve pas la grâce ionienne qui fait ie charme du J~~NteMe, mais une beauté sévère, parfois un peu froide et presque éginétique, tellement le poète est rigoureux pour lui-même. Ce n'est pas lui qui ajouterait trois cordes à la lyre, comme Terpandre !es quatre cordes primitives lui suffisent. Peutêtre même Leconte de Liste est-il trop sévère, car il y a, ce nous semble, dans le génie grec quelque chose de plus ondoyant, de plus souple et de moins résolument arrêté.

H se dégage des vers de Leconte de Lis!a, en dépit de ses aspirations antiques, un sentiment qu'on ne rencontre pas dans la poésie grecque et qui iui est personnel. C'est un désir d'absorption au sein de la nature, d'évanouissement dans l'éteme! repos, de contemplation infinie et d'immobilité absolue qui touche de bien près au MM*MMMt indien. H proscrit la passion, ie drame, l'éloquence, comme indignes de la poésie, et de sa main froide il arrêterait volontiers le cœur dans la poitrine marmoréenne de la Muse. Le poëte, selon lui, doit voir les choses humaines comme tes verrait un dieu du haut de son Olympe, les rénéchir sans intérêt dans ses vagues prunelles et leur donner, avec un détachement parfait, la vie supérieure de la forme telle est, à ses yeux, la mission de l'art. De semblables doctrines font bientôt quitter le Pinde pour le mont Mérou et niissus pour ie Gange. Aussi aux poëmes heUéniques su<~cèdent des poëmes indous, où des noms harmonieusement bizarres s'épanoaissenicomme des lotus etrésonnent comme les greÏots d'oraux chevilles de Vasantaséna. L'hymne orphique est coudoyé parl'hymne védique; Çurya, Bhagavat, Çunacépa ,Viçvamitra, Çanta, déroutent les vagues cosmogonies indiennes en vers magninques tant&t cons-


teMés d images qui ressemblent aux pierreries et aux perles semées sur le vêtement des maharadjahs, tantôt inextricablement touffus comme les jungles où se rase le tigre, où se lève la cobra eapetto, où le singe descendant d'Hanouman rit et grince des dents, suspendu aux iianes; mais toujours, par quelque trouée, apparaît la pensée sereine du poëte dominant son oeuvre eonune le sommet blanc d'un Himalaya, dont aucun soieu, même celui de l'Inde, ne saurait fondre la neige éternelle et immaeutee.

Nous ravons dit, Leconte de Lide est eréoÏe, et, quoiqu'il n'ait pas subi t'enervante influence du climat, il exceBe & reproduire cette nature si riche et si colorée avec sa flore, dont les noms résonnent voluptueusement à roreille comme de la musique, et semblent répandre des parmms inconnu. La napMM &!M«-~MM, le J)~MM&~ &t~!Mt? du eM~M' expriment avec un éclat incomparable ce monde

étincelant, où les Beurs s'épanouissent au milieu d'une frateheur embrasée.

Mais le cheM'œuvre peut-être du poète est une pièce intitulée Jt~t, que sait par cœur quiconque en France aime encore les vers. La scène semMe se passer dans un paysage de la Provence, de !ta!ie méridionale ou de lAfrique du Nord, car ce n'est plus la luxuriante végétation des forêts vierges, mais le teumage sobre et la ligne accusée de l'Europe. Midi, fheure de FimpiacaMe clarté et du soleil vertical versant ses rayons plombés sur la terre silencieuse, l'heure qui ne laisse à l'ombre qu'une étroite ligne bleue au bord des bois où revent les bœu& agenouillés dans l'herbe, Midi convient à ce poëte ferme et précis, ennemi des contours vaporeux et fuyants. H sait en rendre, mieux que personne ne l'a fait avant hu, l'accablement lumineux et la sereine tristesse. Dans ses vers, la flamme de l'atmosphère semble danser aux chants des cigates; mais le poëte ne demande aucune consolation à la nature indifférente et morne; il n'implore d'elle que son éternel repos et son néant divin.

La Grèce, l'Inde et la nature tropicale ne retiennent pas pxctusi-


vement Leconte de Lisle; il fait de Mmnbren~s excur~ons dans les mythologies du Nord; M teuiMettc les runes et les sagas, et dans ses ~MM~ Aey&afcs on le prendrait pour un Scalde chantant la guerre avant <a bataille, car il s'assimile avec une aisance merveilleuse le sentiment, la forme et la couleur des poésies primitives. Retiré dans sa fière indifférence du succès ou plutôt de la popularité, Leconte de Lis!e "éuni autour de lui une éco!e, un cénacle, i comme vous von~ rappeler, de jeunes poètes qui l'admirent avec raison, c~. i< a toutes les hautes qualités d'un chef d'école, et qui l'imitent du mieux qu'ils peuvent, ce dont on les Marne à tort, selon nous, car celui qui n'a pas été disciple ne sera jamais maître, et, quoi qu'on en puisse dire, la poésie est un art qui s'apprend, qui a ses méthodes, ses formules, ses arcanes, son contre-point et son travail harmonique. L'inspiration doit trouver sous ses mains un davier parfaitement juste, auquel ne manque aucune corde. On peut regarder Leconte de Lisle comme une des plus fortes individuautës poétiques qui se soient produites dans cette dernière période il a son cachet partout reconnaissable. Si le fond de son talent est antique, s'il relève, dans une certaine proportion, d'André Chénier, d'Alfred de Vigny et de Laprade, et s'il a pronté des perfectionnements apportés dans la métrique et le rhythme par la nouvelle école, il possède un coin à son effigie avec lequel il frappe toute sa monnaie, qu'eue soit d'or, d'argent ou de bronze. Bien qu'il serattache par ses admirations et la nature de son talent" à la grande école de i 83o, Louis Bouilhet appartient par son âge et son début à la période actuelle. Il s'est laissé détourner de la poésie pure par le théâtre, où le brillant accueil qu'il a reçu le retiendra peut~tre toujours. Mais il n'en a pas moins fait trois volumes de vers qui eussent sum à sa réputation, quand même il n'eût pas abordé ia scène, où la lumière se fait si vite sur un nom parfois obscur la veine. Le premier de ces recueils, intitulé ~&paM, est un poëme d'assez longue haleine pour remplir à lui seul le volume. Le cas vaut la peine (~treTnbté dans ce temps d'inspi-


rati<ms étegiaqucs, lyriques, intime!* et presque toujours personneHes. Les poëmes sont rares parmi les livres de vers, presque toujours composés de pièces détachées. En générai, la composition est assez négngée par les poètes modernes, qui se fient trop aux hasards heureux de l'exécution et à ces beautés de délai! qu'amènent quelquefois la recherche ou la rencontre des rimes; car, de même qu'un motif jaillit sous les doigts du musicien laissant erter ses doigts sur les touches, une idée, une image résultent souvent des chocs de mots évoqués pour les nécessités métriques. AMtFNM est un poème romain où se révèle, dès tes premiers vers, une familiarité intime avec la vie latine. L'auteur se promène dans la Rome des empereurs sans hésiter un instant, du quartier de Saburre au mont Capitolin. M eonnait les tavernes ou, sous la lampe fumeuse, boivent, se battent et dorment les histrions, les gladiateurs, les muletiers, les prêtres saliens et les poëtes, pendant que danse quelque esclave Syrienne ou Gaditane. Il a pénétré dans le laboratoire des pâles Canidies, ténébreuse officine de phi!tres et de poisons, et sait par cœur les incantations des sorcières Tbessaiiennes. S'il vous fait asseoir sur le lit de pourpre d'un banquet chez un riche patricien, croyez que LueuMua, Apidus ou Trima!cion ne trouveraient rien à redire au menu. Pétrone, l'arbitre des élégances et l'intendant des plaisirs de Néron, n'ordonne pas une orgie avec une vo!upté plus savante, et quand Paulus, ie héros du poëme, oublieux déjà de Me!a;nis, la belle courtisane amoureuse, quitte ie triclinium pour errer dans le jardin mystérieux ou l'attend Marcia, ia jeune femme de t'édite, le vers, qui, tout à l'heure, s'amusait à


a fait entrer de nombreux taMeaux de la vie antique, ou la science de rarchéoiogue ne nuit en rien à l'inspiration du poPte. ~&pHM est écrite dans cette stance de six vers à rime triplée qu'à employée souvent auteur de A'icwMMwa, et nous ie regrettons, car cette ressemManee purement métrique a fait supposer chez Bouilhet ï'imitation volontaire ou involontaire d'Alfred de Musset, et jamais poètes ne se ressemblèrent moins. La manière de Bouilhet est robuste et imagée, pittoresque, amoureuse de couleur locale; elle abonde en vers pleins, drus, spacieux, souMés d'un seul jet, pour nous servir des expressions de Sainte-Beuve dans ses remarques si fines sur les différences de la poésie classique et de la poésie romantique, qui accompagnent ï'œuvre de Joseph D~orMM.

Les JFosM~ le titre l'indique assez, ont pour sujet le monde antédi!uvien, avec sa population de végétaux étranges et de bêtes monstrueuses, informes ébauches du chaos s'essayant à la création. Bouilhet a tracé dans cette œuvre, la plus difficile peut-être qu'ait tentée un poëte, des. tableaux d'une bizarrerie grandiose, où l'imagination s'étaye des données de la science, en évitant la sécheresse didactique.

Comme si ce n'était pas assez des dimcuhés naturelles du sujet, fauteur s'est interdit tout terme technique, tout mot qui rappellerait des idées postérieures. Les ptérodactyles, tes plésiosaures, les mammouths, les mastodontes apparaissent, se dégageant du chaud limon de la planète à peine refroidie et dont les volcans crèvent la croate, rondeMes fusibles du feu central, évoqués par une description puissante, mais innommés; on les reconnaît seulement à leur forme et à leur aflure. Rien de plus terrible que leurs amours et leurs combats à travers les végétaux gigantesques de la première période, au bord de la mer bouillonnante, dans une atmosphère chargée d'acide carbonique et sillonnée par les foudres de nombreux orages. Le colossal, l'énorme, ie bizarre, tout ce qui est empreint d'une couleur étrange et splendide attire M. Bouilhet, et c'est à la peinture de t~s sujets qu'est surtout propre son hcxa-


mètre large, sonore et puissant, d'une facture vraiment épique, qui rappelle parfois la matière ample et forte de Lucrèce. L'apparition du premier couple humain cïot le poème, et l'auteur, prévoyant dans l'avenir de nouvelles révolutions cosmiques, salue t'avénement d'un Adam nouveau, personnification d'une humanité supérieure. Dans son volume ~s<OMa e< ~a~~a~a, Louis Bouilhet se livre à tous les caprices d'une fantaisie vagabonde. En de courtes pièces, il résume la couleur d'une civilisation ou d'une barbarie. L'mde, l'Égypte, la Chine, peintes avec quelques traits caractéristiques, y figurent tour à tour dans tout Tédat de leur biNrrenc. Les sujets modernes semblent moins favorables à la verve du poëte, quoique ~s<<MM el ~e&~gw~ contiennent queïques pièces personnelles d'un tour vif et d'un sentiment exquis. C'est presque au lendemain de la révolution de Février, quand à peine les pavés des barricades étaient remis en place, que fut représentée à ï'Odéon la J~Nc <fEM~y~,de Joseph Autran, et avec un succès qui l'emporta sur les graves préoccupations politiques du moment.

Nous transcrivons ici les quelques lignes servant de début à notre feuilleton du a~ mars i 8 ~8; elles donnent la note juste de l'impression ressentie à cette Cévreuse époque. <rDu premier coup, M. J. Autran a conquis l'escabeau d'ivoire sous ie portique de marbre blanc eu trônent les demi-dieux de la pensée. Ces Grecs de Marseille qui habitent une rive dorée entre le double azur du ciel et de la mer, ont de naissance la familiarité de l'antique le rhythme, le nombre, l'harmonie leur sont naturels; d'une sensualité athénienne à ï'endroit du beau, ils ont un amour de la forme plastique rare en France, où l'on est plus penseur qu'artiste. Marseille est la patrie de la rime riche, desépithètes sonores, de l'alexandrin musica!. Là, les poètes ont encore une lyre et improviseraient aisément leurs vers sur quelque promontoire, en face des Bots et du soleil, au milieu d'un cercle d'auditeurs, comme sur le cap Sunium ou !e môle de Napies.n


La couronne de l'académie eonurma ie jugement du pubiic, <'t la ~Me<f&eA~ put mettre ie laurier sur le n~nt de sou père, injustement vaincu par d'indignes rivaux à sou dernier combat tragique.

Nous n'avons ici à nous occuper que de la poésie proprement dite, en dehors de la forme scénique; mais il fallait bien mentionner cette étégante et nobte tragédie, sculptée dans le plus pur marbre pentéiiqae, et que l'auteur appelle modestement a étude, r puisque c'est au théâtre que !e poëte s'est produit la première fois d'une façon si brillante.

Après un tel triomphe, car l'auteur, rappelé par les cris d'enthousiasme de toute la salle, fut obligé de paraître sur la scène tout tremblant et comme enrayé de son succès, il faut une rare philosophie et un bien pur amour de l'art pour rent ombre studieuse et rimer loin de la foule, comme un poët~u. !i faut le dire, la jPYMs <fJEsc~& n'était pas la prem~re œuvre du poëte; il avait lancé, de i835 à i8ho, quelques ballons d'essai que FœH distrait de la foule avait laissés se perdre dans l'azur ou dans le nuage. On n'arrive guère chez nous à la notoriété soudaine que par le théâtre, et Autran, maigre sa réussite à i'Odéon, était encore plus un poëte lyrique qu'un poëte dramatique. Né au bord de la Méditerranée, il avait eu tout enfant i'œii rempli de cet azur amer, plus pur encore que celui du ciel. Il aimait les vagues venant briser en écume d'argent leurs volutes harmonieuses, qui se succèdent avec régularité comme de belles rimes aux syllabes sonores, les voiles fuyant à l'horizon, pareilles à des plumes de colombe, les fanaux despécheurs illuminant les Bots sombres et faisant lutter leurs reflets rouges contre les lueurs bleues de la lune, et cette idée lui vint que, jusqu'à ce jour, la mer n'avait pas eu de poëte spécial. Sans doute, Homère, Virgile la donnent pour fond à leurs figures; mais ils en parlent plutôt avec un respect craintif qu'avec un véritable enthousiasme lyrique. Les passages où ils font allusion à réiément p~~ et s~& ne sont pas des MorM~ dans


le vrai sens du mot. Byron, de tous les poëtes, celui qui aime le mieux la mer, lui adresse souvent de belles strophes, et, dans son épopée semi-séria, il a peint un naufage avec une vérité étonnante. La barque de Don Juan vaut bien le radeau de la Méduse mais Byron n'est pas, non plus que Delacroix, qui a tiré des octaves du noble lord mnTsi admirable tableau, un peintre spécial de marines. J. Autran a voulu combler cette lacune en publiant vers i8&a les ~MMeN de la mer, ou il la représente sous tous ses aspects, lumineuse et sereine, écumante et sombre, dans le calme ou la tempête, dorée par ïe soleil, argentée par la lune, roulant dans ses plis une feuille du laurier de Virgile ou une orange de Sorrente, emeurée au vol de la mouette, siiionnée de barques aux voues blanches, belle de s~ A~auté Cuide et muÏtiibrme qui se défait et se refait sans cesse, et ceta~as d'une manière sèche et didactique à la façon des vieux escriptifs, mais avec rAme humaine mêlée à l'immensité~~pus grande qu'elle encore.

Dans la pré&ce de ce livre, Fauteur semble se tracer sa tache pour l'avenir, tache qu'3 a remplie déjà avec une Mente que n'ont pas toujours les poètes. Voici ses propres paroles <tSeion nous, il est ici-bas trois grands et trois magnifiques métiers, auxquels sont dus les honneurs de la muse l'agriculture, la guerre, la navigation. Laboureurs, soldats et matelots, ieHes sont les trois primordiales divisions de la famille humaine; les trois plus considérables catégories de notre espèce laborieuse, souffrante et glorieuse, résident là tout entières.~

Za~oweM~ soM~ ont suivi de près les ~o~Mes de la mer, et les trois grandes catégories humaines ont été célébrées en beaux vers, qui tiennent de Laprade pour la sérénité lumineuse et de Méry pour le timbre d'or des rimes. ~&~Ma~ et la Keyw< qui servent de complément à 'ScMtt~ &t~oM~«~ montrent chez le poëte la persistance de l'idée émise en son premier volume. L'écnttt romaMtMme a remis en honneur sotmet~ depuis si longtemps délaissé. La gloire de cette réhabilitation appartient à


Sainte-Beuve, qui, dans les poésies de ~o~A Delorme, s écria io premier

Ne ris pas des sonnets, A critique moqueur! 1

M en a fait lui-même qui valent de longs poèmes, car ils sont sans défauts, et depuis lors cette forme charmante, taiiiée à facettes comme un flacon de cristal, et si merveilleusement propre à contenir une goutte de lumière ou d'essence, a été essayée par un grand nombre de jeunes poëtes. On a remarqué toutefois que Victor Hugo, le grand forgeur de mètres, l'homme à qui toutes les formes, toutes les coupes, tous les rhythmes sont familiers, n'a jamais fait de sonnet; Goëthe s'abstint aussi de cette forme pendant longtemps, ces deux aigles ne voulant sans doute pas s'emprisonner dans cette cage étroite. Cependant Goethe céda, et tardivement il composa un sonnet qui fut un événement dans FAMemagne littéraire.

Entre tous ceux qui aujourd'hui MMM~< sonnet, pour parler comme les Ronsardisants, le plus fin joaillier, le plus habile ciseleur de ce bijou rhythmique, est Joséphin Soulary, l'auteur des &MNM& ~NMMtfM~tMs, imprimés, avec un soin à ravir les bibliophiles, par Perrin, de Lyon. L'écrin valait presque les diamants qu'il contenait, et avertissait qu'on avait auaire à des choses précieuses. Ce sont en effet des joyaux rares, exquis et de la plus grande valeur, que les sonnets de Joséphin Soulary; toutes les perles y sont du plus pur orient, tous les diamants de la plus belle eau, toutes ies fleurs des nuances les plus riches et des parfums les plus suaves.

Au commencement de son livre, il compare sa Muse une belle 6Me enfermant son corps souple dans un corset juste et un vêtement qui serre ies formes en les faisant valoir. L'idée entrant dans le sonnet qui la contient, l'amincit et en assure le contour, ressemble en effet à cette beauté qu'un peu de contrainte rend pluç svelte, plus élégante et plus légère. Le talent de Joséphin Soo-


lary, d'une concentration extrême, est une essence passée plusieurs fois par l'alambic et qui résume en une goutte les saveurs et les parfums qui nattent épars chez les autres poëtes. M possède au plus haut degré la concision, ia texture serrée du style et du vers, l'art de réduire une image en une épithète, la hardiesse d'eiiipse, l'ingéniosité subtile et j'adresse d'enunénager dans la place circonscrite qu'il est interdit de dépasser jamais, une foule d'idées, de mots et de détails qui demanderaient ailleurs des pages entières aux vastes périodes. Ceux qui aiment les lectures faciles et tournent les pages d'un doigt distrait pourraient trouver le style de Joséphin Soulary un peu obscur ou malaisé à comprendre; mais le sonnet comporte cette dimculté savante. Pétrarque ne se lit pas couramment, et l'Italie, où l'on sait apprécier le sonnet, a envoyé au poëte une médaille <d'or avec cette inscription ~MM~pe SM<&~ NMMe ~aaceMgrtM~ ad e~gwe aile /<a&~<Mt~.

Dans un temps de fécondité débordante, c'est bien peu, nous le savons, qu'un volume de sonnets; mais nous préférons à des bibliothèques de gros volumes d'un intérêt mélodramatique cette fine étagère finement sculptée qui soutient des statuettes d'argent ou d'or d'un goût exquis et d'une éÏégance parfaite dans leur dimension restreinte, des buires d'agate ou d'onyx, des cassolettes d'éman contenant des parfums concentrés, de précieux vases myprhins opalisés de tous les reflets de l'iris, et parfois un de ces charmants petits vases iacrymatoires d'argne antique contenant une iarme durcie en perle pour qu'elle ne s'évapore pas.

Sur les connns extrêmes du romantisme, dans une contrée bizarre éclairée de lueurs étranges, s'est produit, quelque peu après i8&8, un poëte singulier, Charles Baudelaire, l'auteur des jR!M~~ du md, un recueil qui fit à son apparition un bruit dont n'est pas ordinairement accompagnée la naissance des volumes de vers. L~ Fleurs du WM~ sont en effet d'étranges fleurs, ne ressemblant pas à celles qui composent habituellement les bouquets de poésies. Elles ont les couleurs métalliques, le feuillage noir ou glauque, les ca-


lices bizarrement striés, et le parfum vertigineux de ces fleurs exotiques qu'on ne respire pas sans danger. Elles ont poussé sur fhnmus noir des civilisations corrompues, ces Cours qui semblent avoir été rapportées de l'Inde ou de Java, et le poëte se p!aît à les cultiver de préférence aux roses, aux lis, aux jasmins, aux violettes et aux vergiss-mein-nicht, innocente Sore des petits volumes à couverture jaune paille ou gris de perle. Baudelaire, il faut l'avouer, manque d'ingénuité et de candeur; c'est un esprit très-subtii, trèsraffiné, très-paradoxal, et qui fait intervenir la critique dans l'inspiration. !Sa familiarité de traducteur avec Edgar Poë, ce bizarre génie d'outre-mer qu'il a le premier fait connattre en France, a beaucoup innué sur son esprit; amoureux des originafités voulues et mathématiques. Virgile a été l'auteur de Dante, Edgar Poë a été l'auteur de Baudelaire, et le Cor~M du poète américain semble parfois croasser son irréparable never, ohl never Marc, dans les vers du poëte parisien; car, bien qu'il ait voyagé aux Indes pendant sa première jeunesse, Baudelaire appartient à Paris, où s'est passée sa vie presque entière et où il vient de s'éteindre, héias! bien jeune encore. Comme Edgar Poë, il croit à la perversité native. Par perversité, il faut entendre cet instinct étrange qui nous pousse en dépit de notre raison à des actes absurdes, nuisibles et dangereux, sans autre motif que ffcefa ne se doit pas, cette méchanceté gratuite, et cette rébeïïion secrète qui, au milieu des joies du paradis, fit écouter à la première femme les suggestions du serpent, conseils perfides que l'humanité a trop bien retenus.

Du reste, le poëte n'a aucune indulgence pour les vices, les dépravations et les monstruosités qu'if retrace avec le sang-froid d'un peintre de musée anatomique. H les renie comme des infractions au rhythme universel; car, en dépit de ces excentricités, if aime l'ordre et la norme. Impitoyable pour les autres, il se juge non moins sévèrement lui-même; il dit avec un mâle courage ses erreurs, ses défaiffances, ses délires, ses perversités, sans ménager l'hypocrisie du lecteur atteint en secret de vices tout pareils. Le


dégoût des misères et des laideurs modernes le jette dans un spleen à faire paraître Young Mâtre.

Quoiqu'il aime Paris comme l'aimait Balzac, qu'il en suive, cherchant des rimes, les ruelles les pins sinistrement mystérieuses à l'heure où les ~eaets des lumières changent les naques de pluie en mares de sang, et où ia lune roule sur les anfractuosités des toits noirs comme un vieux crâne d'ivoire jaune, qu'ii s'arrête parfois aux vitres enfumées de bouges, écoutant le chant rauque de l'ivrogne et le rire strident de ia prostituée, ou sous la fenêtre de i'hopitai pour noter ies gémissements du malade dont l'approche d'une aurore Ma&rde co~ime lui avive les douleurs, souvent des récurrences de pensée le ramènent vers l'Inde, son paradis de jeunesse, par une percée de souvenir; on aperçoit comme aux féeries, à travers une brume d'azur et d'or, des palmiers qui se balancent sous un vent tiède et balsamique, des visages bruns, aux blancs sourires, essayant de distraie la mélancolie du maître.

Si les artISees de ia coquetterie parisienne plaisent au poëte raf6né des ~T!M<fs <&t NM~ il ressent une vraie passion pour ia singularité exotique. Dans ses vers dominant les caprices, ies inndéiités et les dépits, reparait opiniâtrement une figure étrange, une Vénus coulée en bronze d'Afrique, fanvc, mais belle, <Mg~ ~~nMoso, espèce de madone noire dont la niche est toujours ornée de soleils en cristal et de bouquets en perle; c'est vers eHe qu'il revient après ses voyages dans l'horreur, lui demandant sinon le bonheur, du moins l'assoupissement et i'oubii. Cette sauvage maîtresse, muette et sombre comme un sphinx, avec ses parfums endormeurs et ses caresses de torpille, semble un symbole de la nature ou de la vie primitive à laquelle retournent iea aspirations de l'homme ias des complications de ia vie civilisée dont il ne pourrait se passer peut-être.

Nous ne pouvons pas analyser en détail dans un cadre nécessairement restreint ce volume d'une bizarrerie si profonde. Chaque poésie est réduite par ce talent concentrateur en une goutte d'es-


sence renfermée dan3 un flacon de cristal taillé à milles facettes essence de rose, haschich, opium, vinaigre ou sel anglais qu'il faut boire ou respirer avec précaution, comme toutes les liqueurs d'une exqnisité intense.

Nous citerons les ~Mes t~M~M, fantaisie singulière, où, sous !es délabrements de la misère, de l'incurie ou du vice, l'auteur retrouve avec une pitié mélancolique des vestiges de beauté, des restes d'élégance, un certain charme fané et comme une étincelle d'âme. Une des pièces les plus remarquables du volume (;st intitulée par le poëte Rdve ~MN*MMM: c'est un cauchemar splendide et sombre, digne des Babels à la manière noire de Martynn. Figurez-vous un paysage extra-naturel ou plutôt une perspective magique faite avec du métal, du marbre et de i'eau, et d'où le végétal est banni comme irréguiier. Tout est rigide, poli, miroitant sous un ciel sans lune, sans soleil et sans étoiles. Au milieu d'un silence d'éternité montent, éclairés d'un feu personnel, des palais, des colonnades, des tours, des escaliers, des châteaux d'eau, d'où tombent comme des rideaux de cristal des cascades pesantes. Des eaux bleues s'encadrent comme l'acier des miroirs antiques dans des quais ou des bassins d'or bruni, ou coulent sous des ponts de pierres précieuses; le rayon cristallisé enchâsse le liquide, et les dalie~ de porphyre des terrasses reflètent les objets comme des glaces. Le style de cette pièce a le brillant etTéciat noir de ï'ébène. Nous sommes loin, dans ce court poëme composé tout exprès d'éléments factices et produisant des effets contraires aux aspects habituels de la nature. des poésies naïvement sentimentales et des petites chansons de mai où Ï'on célèbre la tendre verdure des feuilles, ie gazouillement des oiseaux et les sourires du soleil.

Baudelaire a pensé qu'il venait dans l'art une époque où tous tes grands sentiments généraux et ce qu'on pourrait appeler les sublimes lieux communs de l'humanité avaient été précédemment exprimés aussi bien que possible par des poètes devenus classiques. Selon lui, il était puéril de chercher à paraître simple dans une ci-


vHiNation compliquée et de faire semblant d'ignorer ce qu'on savait parfaitement bien; il pensait qu'à !'art naturel des beaux siècles devait succéder un art souple, complexe, à la fois objectif et subjectif, investigateur, curieux, puisant des nomenclatures dans tons les dictionnaires, demandant dea couleurs à toutes les palettes, des harmonie à toutes les lyres, empruntant à la science ses secrets, à la critique ses analyses, pour rendre les pensées, les rêves et les postulatious du poëte. Ces pensées, il est vrai, n'ont plus la fraiche simplicité du jeune âge; elles sont subtiles, maniérées, entachées de gongorisme, bizarrement profondes, égoïstiquement individueffes, tournant sur eUes-memes comme la monomanie et poussant la recherche du nouveau jusqu'à l'outrance et au paroxysme. Pour emprunter une comparaison à réerivain dont nous essayons de caractériser le talent, c'est la différence de la lumière crue, blanche et directe du midi écrasant toutes choses, à la lumière horizontale du soir incendiant les nuées aux formes étranges de tous les renets des métaux en fusion et des pierreries irisées. Le so!ei! couchant, pour être moins simple de ton que celui du matin, est-il un soleil de décadence digne de mépris et d'anathème ? On nous dira que cette splendeur tardive ou les nuances se décomposent, s'enBamment, s'exacerbent et triplent d'intensité, va bientôt s'éteindre dans la nuit.tMais ia nuit, qui fait édore des miMIons d'astres, avec sa lune changeante, ses comètes écheveiées, ses aurores boréales, ses pénombres mystérieuses et ses effrois énigmatiques, n'a4-eMe pas bien aussi son mérite et sa poésie ? Pour compléter cette physionomie, qu'on nous permette d'emprunter un morceau à une étude que nous écrivions, il y a quelques années, lorsque rien encore ne faisait présager la fin du poète qui vient de s'éteindre si tristement. Nous rendions l'effet qu'avaient produit sur nous les Fleurs du ~M~ par une analogie tirée d'un auteur américain que certes Baudelaire avait du connattre. <t0n lit dans les CMt<es de Nathaniel Hawthorne la description d'un jardin twgtdier oa wa botaaiste toxM~~ogue a réuni ht flore


des plantes vénéneuses ces plantes aux feuillages bizarrement découpés, d'un vert noir ou minérïdement glauque, comme si le sulfate de cuivre les teignait, ont une beauté sinistre et formidable. On les sent dangereuses malgré leur charme; elles ont dans leur attitude hautaine, provocante ou perfide, la conscience d'un pouvoir immense ou d'une séduction irrésistible; de leurs fleurs férocement bariolées et tigrées, d'un pourpre semblable à du sang figé ou d'un blanc chlorotique, s'exhalent des parfums acres, pénét rants, vertigineux. Dans leurs calices empoisonnés, la rosée se change en aqua-tofana, et il ne voltige autour d'elles que des cantharides cuirassées d'or vert, ou des mouches d'un bleu d'acier dont piqûre donne le charbon. L'euphorbe, l'aconit, la jusquiame, la ciguë, la belladone y mêlent leurs froids venin'! aux ardents poisons des tropiques et de rtnde. Le mancenillier y montre ses petites pommes mortelles comme celles qui pendaient à l'arbre de science; !*upa distille son suc laiteux plus corrosif que l'eau-torte. Au-dessus du jardin Botte une vapeur malsaine qui étourdit les oiseaux lorsqu'Hs la traversent. Cependant .Ia fille du docteur vit impunément au milieu de ces miasmes méphitiques; ses poumons aspirent sans danger cet air où tout autre qu'elle et son père boirait une mort certaine. Elle se fait des bouquets de ces fleurs; elle en pare ses cheveux; elle en parfume son sein; elle en mordille les pétales comme les jeunes filles font des roses. Saturée lentement de sucs vénéneux, elle est devenue elle-même un poison vivant qui neutralise tous les toxiques. Sa beauté, comme celle des plantes de son jardin, a quelque chose d'inquiétant, de fatal et de morbide; ses cheveux d'un noir bleu tranchent sinistrement sur sa peau d'une pâleur mate et verdâtre où éclate sa bouche qu'on croirait empourprée à quelque baie sanglante. Un sourire fou découvre ses dents enchâssées dans des gencives d'un rouge sombre, et ses yeux fascinent comme ceux des serpents. On dirait une de ces Javanaises, vampires d'amour, succubes diurnes, dont la passion tarit en quinze jours le sang, la moe!!e et i'ame d'un Européen. Elle est vierge


cependant, la fille du docteur, et languit dans la solitude; l'amour essaye en vain de s acclimater à cette atmosphère hors de laquelle elle ne saurait vivre.

La muse de Baudelaire s'est longtemps promenée dans ce jardin avec impunité; mais un soir, faible et languissante, elle est morte en respirant un bouquet de ces Cours fatales.

On peut mettre après Baudelaire, par une sorte de rapprochement qu'autorise leur mort prématurée et lamentable, Henri Murger, le romancier de la Bohême, qui est aussi un des types caractéristiques de ce temps. Murger a le droit de figurer dans cette étude. A travers les dimcuités d'une vie d'aventure et de travail, il était poëte à ses heures et il a ïaissé comme testament un volume de vers, la dernière publication dont il ait corrigé les éprouves. Sans doute, comme tous ceux qui ont commencé par écrire en prose Murger manquait de cette science profonde du rhythme qu'on n'acquiert que par une longue habitude. n'avait pas sur le clavier poétique le doigté libre et bien rompu; mais l'esprit, le goût et le sentiment y suppléaient. Il savait mettre dans ses vers, comme dans sa prose, cet accent ému et railleur, ce sourire qui retient une larme, cette mélancolie qui veut s'égayer et cherche en vain A rejeter le souvenir, cet esprit toujours trompé, mais jamais dupe, qui sait mieux que Shakespeare que <tie nom de la fragilité est femme. H se distingue par une certaine grâce féminine et nerveuse qui est bien à lui, et dont il faut lui tenir compte. Cette note prédomine sur les imitations d'AKred de Musset, tror sensibles dans le livre. Dans ce volume il y a un chef-d'œuvre, une larme devenue une perle de poésie, nous voulons dire ria Chanson de Musette; w tout Murger estià. Ces six ou cinq couplets résument son Ame et sa vie, sa poétique et son talent.

Thomas Hoot, rhumouriste et le caricaturiste anglais, dessinait un jour le plan de son tombeau par une (antaisie jovialement funèbre, et pour toute épitaphe N y mettait ces mots: a H 6t la chanson de ia chemise, w–On pourrait écrire sur cette tombe de


Murger, ou la Jeunesse jette ses dernières ueurs M nt lit chanson de Musette. n

Nous venons de pa~er de chansons. Dans Ja nouvelle école elles sont rares; Fart de BouMers, de Desaugiers et de Béranger est un peu dédaigné comme frivole et badin. La guitare est abandonnée pour la iyre, et Pierre Dupont iui-même visait à l'ode populaire, à la Marseillaise poétique. C est pourtant, comme on dit, un genre bien français que la chanson, aussi français que i'opéracomique et le vaudeville. Gustave Nadaud a fait une chanson moderne qui reste dans tes limites du genre et pourtant contient ies qualités nouvelles d'images, de rhythme et de style indispensables aujourd'hui. n fait lui-même la musique de ses vers. et il les chante avec beaucoup de goût et d'expression. La chanson est une muse bonne fille qui permet la plaisanterie et laisse un peu chiffonner son ficbu, pourvur que la main soit légère; elle trempe volontiers ses lèvres roses dans le verre du poëte où pétiMe l'écume d'argent du vin de Champagne. A un mot risqué elle répond par un franc éclat de rire qui montre ses dents blanches et ses gencives vermeiMes. Mais sa gaieté n'a rien de malsain, et nos aïeux la faisaient patriarcalement asseoir sur leur genou. Maintenant qu'on est plus corrompu, ia pudeur est naturellement pins chatouilleuse, et Gustave Nadaud a eu besoin de beaucoup d'art et de discrétion pour conserver, malgré ces scrupules, la liberté d'allure de ia chanson, à laquelle il faut une pointe de gaillardise, d'enivrement bachique vrai ou feint, et d'opposition railleuse. Gustave Nadaud a souvent mdé à cette veine, qui vient d'Anacréon en passant par Horace et en continuant par Béranger, des morceaux d'une inspiration élevée et d'un sentiment exquis que le refrain seul empêche d'être des odes. Mais bientôt il reprend le ton léger, tendre, spirituel ou comique qui convient à son instrument, car après tout Nadaud, quoique poëte, est un véritable chansonnier!

Nous avons signalé les quatre ou cinq figures qui se présentent d'elles-mêmes à la mémoire et à la piume du critique dans ie re-


censément de la poésie depuis <8~8. Elles ont une originalité natureue ou volontaire qui les distingue de la foule sans leur donner cependant de domination sur elle. Chacun de ces poètes est admiré dans son école et par une certaine portion du public, mais aucun d'entre eux n'a encore conquis cette notoriété générale qui avec le temps devient la gloire. Cela n a rien d'injurieux pour leur talent très-rée! et qui aune autre époque eût attiré bien vite l'attention. Il est triste a dire qu'aujourd'hui on peut faire paraître deux ou trois volumes de vers pleins de mérite et rester parfaitement inconnu. Combien de jeunes gens sont dans ce cas, qui ont des idées, du sentiment, de la grâce, de la Mcheur, du style et une remarquable science de versification. Ils doivent se demander avec une sorte d'étonnement pourquoi personne ne les lit, et en vérité il serait difficile de leur faire une réponse satisfaisante. L'esprit en proie à d'autres préoccupations et tourné vers les recherches scientinques et hNtoriques s'est dé~urné de la poésie. Les revues n'accueillent plus les vers, les journaux n'en rendent jamais compte lorsque !e moindre vaudeville accapare les feuilletons les plus accrédités, et fou ne saurait peindre reuarement naïf d'un éditeur à qui un jeune homme propose d'imprimer un volume de vers. Deux ou trois poètes semblent suffire à la France, et la mémoire publique est paresseuse à se charger des noms nouveaux. Pourtant, au-dessous des gloires consacrées, 3 est des poëtes qui ont du talent et même du génie, et dont les vers, s'ils pouvaient sortir de leur ombre, supporteraient la comparaison avec bien des morceaux célèbres perpétaeHement cités. Chanter pour des sourds est une métaneouque occupation, mais les poètes actuels s'y résignent; bien que par&itement surs de n'être pas entendus, ils continuent à rimer pour eux et n'essayent même plus de faire arriver leurs vers au public. Ils s'exercent dans le silence, l'ombre et la solitude comme ces pianistes qui la nuit travaillent à se délier les doigts sur des ebviers muets pour ne pas importuner leurs voisins. On

ne saurait trop !oaer ce culte de Fart, ce désintéreesement parfait


et cette fidélité à la poésie que la cité nouvelle semble vouloir bannir de son sein comme le faisait la république de Platon, sans toutefois la renvoyer couronnée de neura. Les esprits qu'on est convenu d'appeler pratiques peuvent mépriser ces rêveurs qui suivent la Muse dans les bois, cherchent tout un jour la quatrième rime d'un sonnet, le vers final d'un terzine, et rentrent contents !e soir de quelques lignes dix fois raturées sur la page de leur calepin. lis n'auront pas connu leur pur enchantement contempler la nature, aspirer à t'idéat, en sculpter la beauté dans cette forme dure et difficile à travailler du vers, qui est comme le marbre de la pensée, n'est-ce pas un noble et digne emploi de ce temps qu'on regarde aujourd hui comme de la monnaie?

Puisque nous venons de prononcer ces mots <r jeunes poètes, i" ouvrons un livre qu'ils ont édité eux-mêmes sous ce titre le ParxasM eoatMHpOMMM, et qui est comme une anthologie où chaque talent a mis sa fleur. Dans ce bouquet printanier, quelques roses d'<tM<OM ont été admises, puisque nous y figurons en compagnie d'Emile et d'Antoni Deschamps; mais ce n'est ià qu'une marque de bon souvenir de jeunes débutants aux jeux du cirque pour de vieux athlètes, qui feraient peut-être bien de déposer leur ceste comme Entelle. Le ton du livre est tout à fait moderne et représente assez justement l'état actuel de ia poésie. Leconte de Lisie, qui est comme le soleil central de ce système poétique et autour duquel gravitent des astres implanés assez nombreux, sans compter les comètes vagabondes un instant InBuencées et bientôt reprenant leur ellipse immense à travers le bleu sombre, se présente avec cinq ou six pièces qui caractérisent bien les notes diverses de son talent. Le f~pe du .~Mar est un de ces tableaux de nature tropicale qu'il peint de si vigoureuses couleurs; la ~eyxNM&tA, sorte de sixtine dont certaines rimes reviennent comme des re&ains, a le charme d'une incantation; JE~M&M respire un heHénisme archaïque et farouche; Ekhidna, cette Bile monstrueuse et superbe de KaMirhoé et de Khrysaor, montre à l'entrée de sa grotte, pour attirer les


hommes, sa tête à ia beauté fascinante, ses bras p!us Mânes que ceux d'Hère, et sa gorge semNaMo à du marbre de Paros, tandis que dans l'ombre de la caverne trame son ventre squammeux sur les ossements polis comme de l'ivoire des amants dévorés. Le CaKM <f~M~Mr, morceau d'une sauvagerie scandinave, où le héros mourant sur le champ de bataille invite Je corbeau & lui prendre dans la poitrine son cteur ronge et fumant pour le porter à la blanche fille d'Ymer. semble dicté par une Wa&yrie! et &t ~MVjWMf~ Mo~s, hymne védique d'une profonde solennité religieuse, serait approuvée des richis et des mounis deHnde, assis sur leurs peaux de panthère entre quatre réchauds.

Quelques pages plus loin se trouvent des sonnets de Louis Ménard, non moins amoureux du génie grec que Leconte de Liste. Ménard, à la fois savant, peintre et poëte, est un des esprits modernes qui ont le mieux compris l'hellénisme et pénétré le sens de cette civilisation douce et charmante où l'homme s'épanouissait dans toute sa beauté, parmi des dieux presque pareils à lui. Entre ces sonnets, il en est un précisément intitulé ~MMe l'auteur y exprime ses aspirations à Féterne! repos et au néant divin comme tous ceux qui ne sont pas nés de leur temps, que lassent les combats d'une vie sans intérêt pour eux et que poursuit le souvenir nostalgique d'une patrie idéale perdue. Louis Ménard était évidemment fait pour les entretiens du cap Sunium et des jardins d'Académus. C'est un Grec né deux mille ans trop tard, et quand nous le vunes pour la première fois, il nous fit songer à ce dernier prêtre d'ApoHon que Julien rencontra dans un petit dème de l'Attique, allant, faute de mieux, sacrifier une oie sur l'autel demi-écroulé de son dieu tombé en désuétude.

Z~JM des <K!MM? de Banville peuple une vieille forêt druidique des dieux chassés de i'Oïympe, et montre sous son aspect sérieux un thème poétique que Henri Heine, avec son scepticisme attendri et sa sensibilité moqueuse, avait traité plus légèrement. Jupiter, qui est redevenu Zeus, selon la terminologie de Leconte de Lisle,


M est plus marchand de peaux de lapin dans une petite !!e de la mer du Nord, et ne s'entretient pas avec les matelots venus de Syra en vieux grec homérique, comme le prétend le railleur allemand. Il conduit tristement sous les chênes, qui ne rendent pius d'oracles, comme ceux de Dodone, la troupe dépossédée des Olympiens exhalant leurs douleurs en vers superbes, les plus beaux que Théodore de Banville ait jamais écrits.

Après avoir imité, en l'outrant dans sa manière, l'Alfred de Musset de ~a~ocA~, des JM~~OHS ~M~M, de la Ballade à la lune, non pas en écolier, mais en maître déjà habile, M. Catulle Mendès s'est lassé bien vite de ces allures tapageuses et de cette gaminerie poétique. Il s'est calmé et a mis comme on dit de i'eau dans son vin; mais cette eau est de t'eau du Gange. Quelques gouttes du neuve sacré ont suni pour éteindre dans la coupe du poëte ie pétillement gazeux du vin de Champagne. Pandit élevé à Fécole du brahmine Leconte de Lisle, il explique maintenant les mystères du lotus, fait dialoguer Yami et Yama, célèbre l'enfant Krichna et chante Kamadéva en vers d'une rare perfection de forme, malgré la difficulté d'enchâsser dans le rhythme ces vastes noms indiens qui ressemblent aux joyaux énormes dont sont ornés ies caparaçons d'éiéphants. Les Jt~s~s du lotu ne brillent pas par la cïai'té, mais souvent l'obscurité des choses jette de l'ombre sur les mots, et Pon ne saurait que louer la manière savante dont se déroulent les tercets de cette pièce dans leur mouvement régnuer, comme les vagues de la mer d'Amrita, où notte Purucha sur un lit dont le dais est formé par les mille têtes du serpent Çécha, rêveur et regardant sortir de son nombril le iotus mystique. Cette étrange mythologie indienne avec ses dieux aux bras multiples, ses avatars, ses légendes cosmogoniques et ses mystères inextricables touffus comme des jungles nous semble, malgré tout le talent qu'on y dépense, d'une acclimatation difficile dans notre poésie un peu étroite pour ces immenses déployements de formes et de couleurs. Dans ie même recueil sont groupés MM. François Coppée, fan-


teur du ~~tMwp, charmant volume qui promet et qui tient; Pau! Ver!aine, Léon Dierx, Auguste Villiers de Hs!e-Adam,José Maria de Heredia, que son nom espagnol n'empêche par de tourner de très-beaux sonnets en notre langue; Stéphane Maiiarmé, dont t'extravagance un peu voulue est traversée par de briUants éc!airs; Aibert Merat, qui a un sonnet, ~M !MM, d'un parfum doux comme son titre; Louis-Xavier de Ricard, Henry Wintër, Robert Luzarche, toute une bande de jeunes poètes de la dernière heure, qui rêvent, cherchent, essayent, travaillent de toute leur âme et de toute leur force, et ont au moins ce mérite de ne pas désespérer d'un art que semble abandonner le publie. H serait bien dimcile de caractériser, à moins de nombreuses citations, la manière et le type de chacun de ces jeunes écrivains, dont l'originalité n'est pas encore bien dégagée des premières incertitudes. Quelques-uns imitent la sérénité impassible de Leconte de Liste, d'autres l'ampleur harmonique de Banville, ceux-ci l'âpre concentration de Baudelaire, eeux-ià la grandeur farouche de la dernière manière d'Hugo, chacun, bien entendu, avec son accent propre, qui se me!e à la note empruntée. Alfred de Musset, qui donnait son allure à bien des talents, il y a quelques années, ne semble plus influencer beaucoup la génération présente. Les jeunes poëtes le trouvent trop incorrect, trop lâché, trop pauvre de rimes, et pourquoi ne pas le dire, trop sensible, trop ému, trop humain en un mot. Le calme est à ïa mode aujourd'hui. Quelques nouvelles ~M<~ <~ mal, de Bancaire, s'épanouissent bizarrement au milieu de ce bouquet comme des roses noires, et se distinguent au premier nair à leur parfum vertigineux. Le Jet <f~w, la ~eb&a~aMC, JMMt b~ <Pte<, feu <~ Berthe, montrent que le poëte de l'horreur, qui a tdoté le ciel de !'art d'on ne sait quel rayon macabre et créé un frisson nouveau, est aussi, quand il veut, le poëte de la grâce, non pas, il est vrai, de ia grâce moHe et vague, mais de ia grâce étrange, mystérieuM et ~Mteinatriee qui peut séduire des esprits raffinés.


Cette époque, o& la poésie tient eu apparence si peu de place, est, au contraire, teMement encombrée de poëtes, ou tout au moins de t ~si&eateurs habiles, qu'il faudrait, pour les citer tous, ~9s dénombrements plus iongs que ceux d'Homère, de Rabelais ou de Cervantes, quand don Quichotte désigne à Sancho Pauza ïesii!ustres paladins qu'il croit apercevoir, à travers !a poussière, dans fermée des moutons.

Un des plus nouveaux venus de cette jeune troupe est SullyPrudhomme, et déjà il se détache du milieu de ses compagnons par une physionomie aisément reconnaissable, sans contorsion et sans grimace d'originauté. Dans son premier volume, qui date de <86& et qui porte le titre de ~<MMese<~M<aes, les moindres pièces ont ce mérite d'être composées, d'avoir un commencement, un milieu et une fin, de tendre à un but, d'exprimer une idée précise. Un sonnet demande un plan comme un poëme épique, et ce qu'i! y a de plus difficile à composer, en poésie comme en peinture, c'est une figure seule. Beaucoup d'auteurs oublient cette loi de l'art, et leurs œuvres s'en ressentent ni la perfection du style ni fopulence des rimes ne rachètent cette faute. Dès ïes premières pages du livre on rencontre une pièce charmante, d'une iraîcheur d'idée et d'une délicatesse d'exécution qu'on ne saurait trop louer, et qui est comme la note caractéristique du poète Le t~ase brisé. Un beau vase de cristal, o& trempe un bouquet de verveine, a reçu un léger coup d'éventail, choc imperceptible que rien n'a révélé, et pourtant ia Mure, plus fine que le plus fin cheveu, s'étend et se prolonge. L'eau s'en va par cette nssure inaperçue, les fleurs altérées se dessèchent, penchent la tête et meurent. Quant au vase, il reste intact aux yeux de tous; mais n'y touchez pas! il se briserait. Sa blessure invisible pleure toujours. C'est bien là en effet la poésie de M. SuHy-Prudhomme un vase de cristal bien taillé et transparent où baigne une fleur et d'où l'eau s'échappe comme une larme. Les stances, qui commencent ainsi cL habitude Test une étrangère, renferment une idée ingénieuse et se terminent par


un ma!e conseil contre cette ménagère à l'apparence humble, dont on ne s'occupe pas et qui finit par être la maîtresse du logis, chassant la jeune liberté. Nous ne pouvons signaler tout ce que ce volume contient de remarquable. Il faudrait prendre chaque pièce une à une, et comme l'inspiration de SuUy-Prudhomme est trèsdiverse, on ne saurait guère en donner une idée générale. Les rayons, les souffles, les sonorités, ïescotdeurs, les formes modifient & tout instant fétat d'Ame du poëte. Son esprit hésite entre divers systèmes tantôt il est croyant, tantôt il est sceptique; aujourd'hui plein de rêves, demain désenchanté, il maudit ou bénit l'amour, exalte l'art ou la nature, et, dans un vague panthéisme, se meie à i'ame universelle des choses. M a la méiancoiie sans énervement, et sous ses incertitudes on sent une volonté persistante qui s'amrmera bientôt. Un second volume, cemi-ià composé entièrement de sonnets, tient toutes ies promesses du premier. Le poëte y enferme une pensée plus haute et plus profonde dans une forme que désormais il domine en maitre; il ne pourra plus se plaindre, comme à la fin des NhHMMs c< Poimes, de l'impuissance de son art, et se comparer au musicien dont la lyre trompe ies doigts, ou au statuaire à qui Ï'argiie refuse le contour demandé. Quoique Snlly-Prudhomme restreigne hahitueBement ses sujets en des cadres assez étroits, son pinceau est assez large pour entreprendre de grandes fresques. Les EhtMes Mt~g~M, qu'on peut lire dans ~Beasc coMteN~o~Ma, sont faites avec la certitude de trait, la simplicité de ton et l'ampleur de style d'une peinture murale. Ce poëme pourrait s'appliquer parmi les autres travaux d'Hercule sur la ceUa ou le pronaos d'un temple grec. S'il persiste encore quelques années et n'abandonne pas pour la prose ou toute autre occupation plus fructueuse un art que délaisse l'attention publique, Suuy-R'udhommenous semble destiné à prendre le premier rang parmi ces poètes de la dernière heure, et son salaire lui sera compté comme s'H s'était mis à ï'œuvre dès l'aurore.

Moins récemment venu que Snuy-Pmdbomme, Louis Ratisbonne


tient une place importante dans la littérature poétique, il est capable de labeur et d'inspiration.

En ce siède hâtif qu'effrayent les longues besognes à moins que ce ne soient d'interminables romans bâdés au jour le jour, il faut un singulier courage et une patience d'enthousiasme extraordinaire pour traduire en vers, avec une ndéiité scrupuleuse qui n'exclue pas !'é!éganee, tout l'enfer de la Divine Comédie, depuis le premier cercle jusqu'au dernier. Ce courage et cette patience, Ratisbonne les a eus, et tout jeune il s'est joint à ce groupe de Virgile et de Dante pour descendre derrière eux les funèbres spiraies. Ce rude travail est le plus excellent exercice que puisse faire un versificateur pour se développer les muscles et devenir un redoutable athlète aux jeux olympiques de la poésie. Le seul danger à craindre, c'est de garder à jamais la hautaine et farouche attitude du maitre souverain qu'on a copié, et de rester comme Michel-Ange, après avoir peint le plafond de la Sixtine, les yeux et les bras levés vers ie ciel. Mais c'est un danger qu'on aime à courir. Louis Ratisbonne y a pourtant échappé. Ses poésies originales ne sont pas noircies par les fumées de l'enfer dantesque; elles ont au contraire une grâce, une fraîcheur et parfois même une coquetterie qui ne rappellent en rien le traducteur du vieux gibelin au profil morose. Ce sont de charmants vers d'amour dont la simplicité aime de temps à autre à se parer de concetti shakspeariens, et, comme ia Marguerite de Goéthe, à essayer devant son petit miroir les bijoux laissés sur sa table par Méphistophéiès. Mais la muse de M. de Ratisbonne ne se laisse pas tenter, et elle remet bien vite les joyaux séducteurs dans le coffret pour rester la vierge irréprochable qu'elle est, et tracer avec une plume qui semble arrachée à i'aue d'un ange le chaste et naïf répertoire de Comédie ~Mt<~ un de ces recueils que les mères lisent par-dessus l'épauïe des enfants et que ies pères emportent dans leur chambre, charmés par les délicatesses dun art qui se cache. Louis Ratisbonne a été choisi comme exécuteur testamentaire par Alfred de Vigny, ce cygne de la poésie, dont il a public


les derniers chants. C'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de son caractère et de son talent.

A. Lacaussade a publié, en i85a, son volume de JR~M~~ et J~~es, qui fut couronné par l'Académie. La nature des tropiques souvent décrite, rarement chantée, revit dans ces paysages, presque tous empruntés à i'ue Bourbon, !He natale du poète, l'une des plus beUes des mers de i'hde. Ce que l'auteur de ~M~ H~MM a fait avec la langue de ia prose, Lacaussade a pensé qu'il pouvait le tenter avec la langue des vers. H se circonscrit et se renferme volontiers dans son lie comme Brizeux dans sa Bretagne. H s'en est fait le chantre tout filial. R en dit avec amour les horizons, !e ciel, les savanes, les aspects tantôt riants, tantôt sévères; il lui emprunte le cadre et le fond de ses tableaux. Les pièces qui nous semHent résumer le mieux sa première veine d'inspiration sont ceHes qu'il intitule Souvenir <fJE~M<e, le Champ borne, la Cap j9~M<~ et surtout jB~eX.

A que!ques années d'intervalle, le poëte, loin de son Ne enchanteresse, assombri par ia nostalgie de !*azur et l'expérience amère de la vie, a fait parattre un autre volume que désigne un titre découragé J~MWM, comme si un naufrage inconnu avait jeté à la côte, parmi des débris de navire, ces vers qui méritent si bien d'aborder au port à pleines voiles et par une brise heureuse. Que sa nef dans la traversée ait été battue des vents, que peut-être, pour Fauéger, ie nautonier ait été forcé de jeter à la mer bien des choses précieuses, nous ie comprenons; mais nous n'admettons pas que He vaisseau im-m~me ait sombré. La tristesse du poëte est maïe; ei!e résiste à la douleur en l'acceptant avec un calme stoïqne et ne se laisse pas aller, même dans les jours les plus mauvais, à ces énervements de méïaneone qui détendent famé et lui oient son ressort. La courageuse idée du devoir domine les désespérances passagères et la contemplation de la nature calme les douleurs morales du poète. Le talent de Lacaussade a une gravité douce, une résignation virile -et une sorte de charme sévère qu'on sent mieux qu'on


ne peut le déBnir; ce qu'il chante, l'auteur t'a non-seulement pensé, il l'a éprouvé, il la vécu, et ses désenchantements ne sont pas des comédies de douleur. H y a dans tout livre de vers une pièce qui en est comme la caractéristique, et Sainte-Beuve a finement désigné celle ou vibre la note particulière de Lacaussade. Elle porte un titre bizarre et charmant les jRoNM <~ FowMt, une fleur hybride que ne mentionnent pas les nomenclatures botaniques, mais qui tient bien sa place dans le jardin de la poésie. Le volume de Maxime Ducamp, les Chants modernes, a ses premières pages remplies par une préface très-remarquable, dans laquelle l'auteur cherche avec une sagacité courageuse, au lieu de se lamenter sur l'indiSérence du public en matière de poésie, les raisons de cette indifférence. Il en trouve plusieurs le manque de grandes croyances, d'enthousiasme pour les idées généreuses, de passion et de sens humain. A ces motifs, il en ajoute d'autres l'ignorance réelle ou volontaire de la vie actuelle, des sublimes inventions de la science et de l'industrie, le retour opiniâtre au passé, aux vieux symboles et aux mythologies surannées, la doctrine de l'art pour l'art, le soin puéril de la forme en dehors de l'idée et tout ce qu'on peut reprocher à de pauvres poëtes qui n'en peuvent mais. !I essaye ensuite de réaliser ses théories, et il y dépense beaucoup de talent, d'énergie et de volonté. Si l'inspiration ne veut pas venir, enrayée par quelque sujet par trop moderne et réfractaire, il la force et lui arrache au moins des vers sobres, corrects et bien frappés: il chante les féeries de la matière, le télégraphe électrique, la locomotive, ce dragon d'acier et de feu. En lisant cette pièce, assurément fort bien faite, nous pensions à une esquisse de Turner que nous avons vue à Londres et qui représentait un convoi de chemin de fer s*avançant à toute vapeur sur un viaduc, par un orage épouvantable. C'était un vrai cataclysme. Éclairs palpitants, des ailes comme de grands oiseaux de feu, babels de nuages s'écroulant sous les coups de foudre, tourbillons de pluie vaporisée par le vent on eut dit le décor de la fin du monde. A travers tout cela


se tordait, comme la bête de l'Apocalypse, ia locomotive, ouvrant ses yeux de verre rouge dans les ténèbres et tramant après elle, en queue immense, ses vertèbres de wagons. C'était sans doute une pochade d'une furie enragée, brouillant ie ciel et la terre d'un coup de brosse, une véritable extravagance, mais faite par un fou de génie. On pourrait peut-être poétiser et rendre pittoresque, à moins de frais, cette locomotive que nos littérateurs n'admirent pas sumsamment mais un peu de ce désordre et de cet eSet fantastique à la Turner ne messiérait pas dans le chant que le poëte consacre au cheval métaiiique qui doit remplacer Pégase.

Heureusement, parmi les C&<M~ MMM~~TMw se sont glissées un certain nombre de pièces charmantes, variations délicieuses sur ces trois thèmes anciens la beauté, la nature et i'amour, qui jusqu'à présent ont sum aux poëtes peu curieux de nouveautés. Jamais Maxime Ducamp ne réussit mieux que lorsqu'il n'exécute pas le programme qu'il s'est tracé; il n'en faut d'autre exemple que &)??? ~aaMMf, la ~mMM tw~ws, la ~M au <~M~, et surtout la J~M<MMt <~aM&e, où le souvenir mélancolique s'asseoit sur les ruines dans la pose de i'ange d'Albert Durer, et rappelle en stances harmonieuses les joies, les peines, ies deuils et les paisibles heures d'étude qu'ont abrités ces murs attaqués par le pie du maçon. C'est, toute proportion gardée, la TWsteMe <f(M~ap<b du volume. Malgré les théories de Maxime Dueamp, la poésie s'occupe assez peu de l'époque où elle vit, et tourne encore ia tête vers ie passé au lieu de regarder vers l'avenir. J!<a J~e de J~M d'André Lefèvre en est la preuve. L'inspiration qui i'anime est tout antique, et un souBïe du grand Pan traverse les roseaux de sa Sûte inégate. Une petite préface de deux pages, d'où nous extrayons ces quelques lignes, contient festhétique de fauteur, et ie caractérisera mieux que nous ne saurions ie faire tr Rêveries sereines et plaintes passionnées, idyiies antiques et poèmes amoureux, tous les tableaux ici rassemblés, queHe que soit la variété. des sujets et des styies, sont liés par une chaine continue, ia croyance à ia vie des choses.


Les inspirations nous sont venues du dehors. S'i! est resté dans notre couvre queïque chose de nous, si les objets que nous avons touchés gardent une apparence presque humaine, c'est que l'esprit s'unit à ce qu'N embrasse et pénètre ce qu'i! anime; vainement il voudrait n'être qu'un écho, il demeure un interprète. Tantôt nous décrivons des paysages solitaires, des bois, des monts, des océans tivrés à eux-mêmes; tantôt nous enchâssons dans un cadre étroit des idées à moitié transformées en images; parfois encore, des femmes jeunes et belles paraissent à la lisière d'un bois; on les voit s'ébattre au son de pipeaux invisibles. Mais sous toutes les couleurs, sous tous les visages, c'est ia nature qui vit telle que ia font les heures et les saisons; la nature, l'enchanteresse qui préside à l'épanouissement des Beurs, à la naissance involontaire des instincts amoureux; la consolatrice qui berce et qui apaise ies désirs inassouvis; l'antique CybèÏe enfin, celle à qui les Grecs donnèrent tant de noms, tant do masques divinisés !w

André Lefèvre est, comme on le voit, franchement panthéiste. en poésie du moins. Les formes se dégagent perpétuellement du sein des choses pour y retomber bientôt et renattre encore. Dans le moule idéal, la matière en fusion coule et se fige jusqu'à ce que le contour ne puisse plus la retenir. L'âme universeHe circule du minéral à la piante, de la plante à l'anima!, de ranimai à l'homme. La vie prodigne lutte avec la mort avare, qui redemande les éléments qu'elle lui a prêtés, et la nature inconsciente se tait, n'ayant point de parole et ne pouvant que répéter comme un écho la voix de l'homme ou plutôt de l'humauité.

Le monde est comme le Titan Prométhée le vautour funèbre lui ronge un foie qui renatt toujours. La vie et la mort ne sont que la recomposition et la décomposition des formes qui, sous le voile de Ja couleur, se métamorphosent sans cesse, et la matière éterneMe de Spinosa a pour levain, dans la fermentation qui ne s'arrête jamais, le perpétuel <&!???' de HégeL Ces idées sont développées par ie poète avec une rare puissance de style et une grandeur


tranquille, vraiment digne de fantiquité. L'image dans ses vers s'applique à !*idée phNosophique et flotte autour d'elle comme une draperie laissant deviner le corps qu'eue cache et dont elle caresse les contours. L'abstraction se pare de eou!eurs chatoyantes; tout palpite, tout brille, tout se meut, et t'immense tourmiHement de la nature en travail anime jusqu'aux moindres pièces du recueil. Même iorsqu'u traite des sujets tels que Danaé et Léda, le poëte, aMant au delà du fait mythologique, découvre dans la fable des sens cos.mogoniques. Danaé captive en sa prison d'airain, c'est la terre glacée par l'hiver et attendant que les rayons d'or p!euvent pour la féconder. Léda, c'est l'humanité s'unissant avec la nature, et de cet hymen résuite Hétène, c'est-à-dire la beauté parfaite. Ces interprétations sont peut-être subtiles, mais elles ne répugnent nullement au génie heUénique, et comme elles n'otent rien à la pureté des lignes, au charme des coloris, et que, pour être des mythes, Danaé et Léda n'en restent pas moins d'admirables figures qu'avouerait la statuaire grecque et qui ont i'étinceiante blancheur du marbre de Paros, on ne peut reprocher au poète sa trop grande ingéniosité. Dès à présent, André Lefèvre nous semble pouvoir être catalogué comme étoile de première grandeur parmi la pléiade poétique de Fépoque actuelle.

Après <z jFM<e de f%M, André Lefèvre a publié b Z~w M~Mac, un second volume où sa verve, plus libre, plus personnelle, moins confondue dans le grand tout, s'est réchauuee et colorée comme ia statue de Pygmalion quand le marbre blanc y prit les teintes rosés de la chair. La Z~w t~M vaut la FM<e & Pm, si même eue ne lui est supérieure, et les cordes répondent aussi bien aux doigts du poëte que les roseaux joints avec de la cire résonnaient harmonieusement sous ses lèvres.

H a fait paraître dernièrement une traduction en vers des BtM~~Mes, et dans le même voiume il a placé comme contraste une traduction également en vers d'un poëme sanscrit de Kaudâsa. ~VtMjgWNMM~f.


Aucun exercice n'était mieux fait pour soiticiter le pinceau descriptif d'André Le~re. Son habileté se joue à ï'aise au milieu de ces comparaisons empruntées à des moMtrs et à une nature trèsnouvelles et même étranges pour des lecteurs européens. Mettre ainsi face à face dans un même volume Virgile et Kaiidasa, !'antiquité latine et t'antiquité indoue, c'est nous mettre à même de faire de la littérature comparée et montrer utilement un admirable ta!ent de versificateur. On ne saurait mieux employer ses loisirs de poëte.

Emmanue! des Essarts, quoiqu'il ait fait déjà deux ou trois re-

jt

euens de vers, <? JE~a<«MM et <M ~tswaa~, et qu'il en prépare un autre dont il a paru plusieurs fragments dans des revues littéraires sous le titre un peu singulier d'A~~M la Révolution, n'en est pas moins tout jeune et des pius frais éclos. H peut mettre au service de son talent poétique une science acquise par de sévères études, et nous ne sommes pas de ceux qui croient que !a science nuit à l'inspiration; eHe est, au contraire, une des ailes qui soulèvent le poète et l'aident à ptantf au-dessus de la fouie. Nourri de l'antiquité grecque et latine, des Essarts la métange dans les proportions les plus heureuses avec la modernité la plus récente. Parfois, la robe à la mode dont sa muse est revêtue dans <M ~nSMMtM prend des plis de tunique et appelle quelque chaste statue grecque. Le beau antique corrige à propos le j j~n et l'empêche de tourner au coquet. Une goutte de vieux nectar mythologique tombe parfois au fond du verre à vin de Champagne et en empêche le pétiHement trop vif. n faut encourager ces tentatives très-dHEcues et qui exigent le goût le plus délicat, d'amener à la forme poétique les choses de la vie actuelle, nos mœurs, nos habitudes, nos fêtes, nos tristesses en habit noir, nos mélancolies en robe de bai, ies beautés qui nous plaisent et que nous admirons sur fescauer des Italiens ou de l'Opéra, à qui nous donnons des violettes de Parme, pour qui nous faisons des sonnets, et dont. enfin, nous sommes amoureux. On reproche toujours aux artistes de ne pas s'inspirer


de leur temps et daMer chercher dans Je passé des sujets qu'ils trouveraient autour d'eux s'ils voulaient re~rder. Mais la routine est si forte que le moindre détaii familièrement moderne, qu'on accepte très-bien en prose, choque en poésie. B faut outrer un peu le dandysme et la moquerie byronienne pour faire supporter les tabïeaun de la vie que nous voyons tous les joum, même ceux encadres d'or et appendus sur de riches tentures. Ces éÏéganees mondaines se plient difficilement aux sévérités du rhythme, et c'est un

des mérites de des Essarts de les y avoir contraintes sans leur rien faire perdre de leur déainvotture et de leur grâce. Le jeune auteur est d'ailleurs passé maitre en ces escrimes. Le vers ne lui résiste jamais; il en fait ce qu'N veut, et pour la richesse de la rime il est muMonnaire. Dans <M JÉ!i~a<MM, Fauteur peut laisser ouvrir à son lyrisme des ailes qui se seraient brûlées aux bougies d'un salon; il vole à plein ciel, chassant devant lui l'essaim des strophes, et ne redescend que sur les cimes.

Si jR~tN~M d'Emmanuel des Essarts nous conduisent au ba!, CAeaMa <~s bois (tel est le titre du volume de Theuriet) nous ramené à la campagne, et l'on fait bien de le suivre sous les verts ombrages où il se promène comme Jacques le mélancolique dans la forêt de CoaMw il po~~BMie, faisant des renexions sur les arbres, les Beurs, les herbes, les oiseaux, les daims qui passent, et le charbonnier assis au seuil de sa hutte en branchages. C'est un talent fin, discret, un peu timide que celui de Theuriet; il a la iraîcheur, l'ombre et iesitenee des bois, et les figures qui animent ses paysages glissent sans faire de bruit comme sur des tapis de mousse, mais eues vous laissent leur souvenir et eHes vous apparaissent sur un fond de verdure, dorées par un oblique rayon de soleil. H y a chez Theuriet quelque chose qui rappelle la sincérité émue et la grâce attendrie d'Hégéaippe Moreau dans &t Fer-

NM~.

pourrait mettre auprès de Theuriet, pour rester dans la nuance, Auguste Déplaces, un charmant poète qui, eSrayé du tu-


mu!te de Paris, s'est depuis longtemps réfugié dans la Creuse, et dont f~f<M<e insérait de loin en loin quelque pièce exquise, fin régal pour les délicats, quelque élégie rèvée ou sentie et rimée lentement à travers les toisirs de la solitude. Nous ne savons pas si ces morceaux, que connaissent les vrais amateurs de poésie, sont réunis en volume et parvenus sous cette forme à un public ptus large.

Les pages s'accumulent, et combien peu notre tâche est avancée encore. H faut se résoudre à citer seulement les vers d'André Lemoyne, d'un sentiment si tendre, d'une exécution si délicate et si artiste; les poésies de Gustave Levavasseur, d'une saveur toute normande et qui fourniraient bien des Beurs à une anthologie; celles de son ami Emest Prarond, les romans en vers de Valery Vemier, les petits poëmes d'Eugène Grenier, souvent couronné par l'Académie les poëmes de i'~NMw, d'Armand Renaud; les F<g~s folles et les Flèches d'or, de Glatigny, dont plus d'une, comme le dit un illustre critique, porte haut et loin; le poëme des ~et~es, d'Al&ed Busquet; les D~MC &MOMS, de Philoxène Boyer, où l'éloquent orateur du <~uai Malaquais, qui est aussi un vrai poète, résume ses joies, héias! bien rares, ses douleurs et ses résignations; la JMans~, de Nicolas Martin, cet esprit à la fois si allemand et si français, qui édaire son talent d'un rayon bleu de lune germanique; les poésies d'Auguste de ChatiHon, peintre, sculpteur et poëte, dont les vers pourraient parfois être pris pour de vieilles ballades ou d'anciens chants populaires, tant le -sentiment en est vrai et la forme naive.

Dans une gamme diSérente, mentionnons les Pages intimes, d Eugène Manuel, ouvrage couronné par l'Académie; les poésies de Stéphane du Haiga, qui chante la nature bretonne avec le sentiment de Brizeux et rauure d'AUred de Musset les idyues de Thalès Bernard; les taMeaux rustiques de Max Buchon, une sorte de Courbet.de. la poésie, très-réaliste, mais aussi très-vrai, ce qui n'est pas la même chose; le Donaniel de Grandet, qui semble


avoir été à récole de Mardoche, de Hassan et de Rafaë!, gen~fhomme français; les poésies gracieuses et spirituelles d'Alphonse Daudet, de Bataille, d'Amédée Rolland et de tant d'autres. la liste se prolongerait indéfiniment.

A mesure que nous avançons dans notre tache, eue se complique et devient de plus en plus impossible A remplir. L'étude de la matière nous révè!e des œuvres ignorées, des noms inconnus ou du moins restés dans la pénombre et qui mériteraient la lumière, mais en telle quantité qu'il faudrait plusieurs volumes pour en donner ridée la plus succincte. Trois ou quatre rayons de notre bibliothèque sont chargés de volumes de vers édités pendant ces dernières années, et la collection est loin d'être compfète. Qu'on nous permette une comparaison. Supposez qu'après être sorti de la ville pour rêver plus librement, on entre dans un petit bois dont les premiers arbres apparaissaient au bout de la plaine. Parmi les herbes rarement fbuÏées un étroit sentier se présente; on le suit en ses premiers détours. Sur ses lisières, au pied des chênes, à demi cachées sous les feuilles sèches du dernier automne, quelques violettes se font deviner à leur parfum. Parmi les branches que le vent froisse et remue avec un sourd murmure, vous entendez le gazouillement d'un oiseau invisible. Votre approche le fait envoler et vous 1 apercevez gagnant d'un rapide coup d'aile un autre abri. Vous cueillez quelques violettes, vous notez le chant de l'oiseau et vous poursuivez votre route; mais bientôt le bois se change en forêt; des dainères s'y ouvrent comme des salons de verdure, des sources babillent entre les pierres moussues et forment des miroirs où viennent se regarder les cerfs. Les violettes s'enhardissent et s'onrent à vos doigts. Votre petit bouquet devient une gerbe où s'ajoutent le muguet avec ses grelots d'argent, la jolie bruyère rose et toute la sauvage flore des bois. Des arbres, des buissons, des halliers, des profondeurs de la forêt s'élèvent mille voix qui chantent ensemble, chardonnerets, rouges-gorges, bouvreuils, pinsons, bergeronnettes, mésanges, merles, et, brochant sur le tout, quelques


geais et quelques pies jetant leur dissonance à travers harmonie générale. A force d attention, vous parvenez à distinguer la partie que fait chaque oiseau dans te concert, vous appréciez sa qualité de voix, son trille et sa roulade; vous nommez chacune des fleurs de votre bouquet, déjà énorme. Mais il y a dans la foret des miliiers d'oiseaux que vous n'avez pas entendus, qui chantent à une autre heure, au fbnd~i'un massif oil ne conduit aucune route. Des violettes aussi fraîches, aussi pures, aussi parfumées que celles dont se compose votre bouquet, croissent solitairement sous des gazons où nul œn humain ne les découvre. Elles s'y fanent dans le silence et le mystère sans que personne les ait respirées. Cependant, le soir descend, et fatigué, vous vous dites « Puisque je ne puis compter tous les oiseaux ni toutes les violettes, je donnerai le prix au rossignol et à la rosé. BienMt le rossignol lance son étincehmte fusée de notes qui s'épanouit dans le silence comme un feu d'artifice musical; mais, pendant qu'il reprend haleine, un autre rossignol élève la voix, et son chant n'est pas moins beau; un troisième, qui n'est pas sans talent, continue. Vous allez au rosier, mais la rose n'est pas seule, elle est entourée de compagnes aussi jolies qu'eue, sans compter ies jeunes boutons qui n'ont pas encore délacé leur corset de velours vert.

La nuit est venue. A l'horizon passe avec son panache de fumée et son cri strident un convoi de chemin de fer. Les voyageurs retournent à la ville. Nul n'a eu ridée de s'arrêter dans le bois où chantent les oiseaux, ou fleurissent les violettes. Mais, à vrai dire, rhumamté a autre chose à faire que d'écouter des chansons et de respirer des parfums. Quel dommage pourtant que tant de charmantes choses soient perduesl La poésie est prodigue comme la nature.

Mais voici qu'au moment de finir nous apercevons dans notre travail une lacune. Nous n'avons pas parlé des femmes poëtes. M* Desbordes-Valmore, Amable Tastu, Delphine de Girardin, Anais Ségaias, appartiennent à une période antérieure; mais la lyre


est encore sollicitée par des mains de femme. L'emploi de dixième muse est toujours tenu, bien que le nombre des prêtresses ait beaucoup diminué, car le roman accapare bien vite à son profit les vocations poétiques féminines.

M*~ Aekermann qui nous semble aujourd'hui mériter la couronne aux feuilles dor de iamuse, est ia veuve d'un philologue distingué. Elle lit les poëtes grecs et sanscrits dans leur tangue. Le volume qu'elle a publié sous le titre Contes el ~e~M renferme des traductions et des pièces originales. M*" Ackermann ne relève ni de i'école romantique, ni de l'école de Leconte de Lisie; elle remonte plus haut, et son vers familier, se prétant avec sooplesse à toutes ies digressions du récit, a quelque chose de ia bonhomie rêveuse de La Fontaine. C'est une note qu'on n'est plus habitué à entendre et qui vous cause une surprise pleine de charme. Mais si, par quelques formes de son style, M"" Aekermann se rapproche du xvn" siède, eUe est bien du nôtre par ie sentiment qui respire dans les pièces où elle parle en son propre nom. Elle appartient à cette école des grands désespérés. Chateaubriand, iord Byron, Shelley, Leopardi, à ces génies éternellement tristes etsounrant du mai de vivre, qui ont pris pour inspiratrice ia mélancolie. Désillusions, amertumes, lassitudes, défaites mystérieuses, tout cela est voiié par un paie et faible sourire, car cette douleur a sa fierté. Lara et le Giaour ne se lamentent pas bourgeoisement. Mais par les sujets qu'aime à traiter le poëte, ie sommeil sans terme, ia nuit éternelle, ia mort libératrice, on voit que M~ Ackermann en est arrivée comme le poëte italien à goûter ie charme de ia mort. Elle redoute le souvenir comme une nouvelle souffrance. Un critique très-compétent, M. Lacaussade, s'exprimait ainsi à propos d'eHe <tEue a des pièces d'un grand soume,par exemple, &sJMa~ea~!M~ ou se trahit magnifiquement la lassitude des jours. On y sent ia contemporaine par i'ame des grands éiégiaques modernes. <tLe scepticisme douloureux, ie doute philosophique, la protestation de ia conscience en face de l'énigme de ia vie, mélange


inextricable de biens et de maux, la rëvoMe de ia raison s'écriant avec désespoir

Celui qui pouvait tout a voulu la douleur,

toutes ces angoisses de l'âme s'expriment en beaux vers dans ie ~ewM~~ de M" Ackermann.

M'~ Btanchecette a un tout autre tempérament poétique. EMe a mérité une couronne académique pour son premier recueil T~es el ~!& E!ève de Lamartine, elle a gardé du maitre la forme et le mouvement iyhques, mais avec un accent profond et personnel qui fait penser à M" Vaimore. Comme ceMe-ei, M" Blanchecotte a souvent des édats et des véhémences de passion d'ur~ sincérité poignante. Elle a de vraies iarmes dans la voix. Elle peut dire avec vérité «Ma pauvre lyre, c'est mon ame.w Née dans une position obscure et duBciÏe, elle en est sortie grâce à des enbrts persévérants. EHe s'est faite elle-même ce qu'elle est. Ouvrière par nécessité, eMe a su économiser assez de son temps pour se donner une instruction rare chez une femme; elle sait l'anglais, i'aMemand et même le latin. Sa lecture est étendue et variée. En résumé, c'est une intelligence assez forte pour n'être pas dupe de son cœur. Elle a écrit en bonne prose des pages de moraliste qui prouvent que cette éiégiaque sait observer aussi bien que sentir. Béranger i'appréciait beaucoup, Sainte-Beuve fait grand cas de son talent et de son caractère. EMe est l'amie de Lamartine, la visiteuse assidue de ses tristesses et de son foyer délaissé. M~BIanchecotte, la chose est assez rare pour qu'on la remarque, a contribué comme correctrice à la publication des ~MC~tWM de JS~OM, un poète persan d'un mysticisme lyrique encore plus raffiné que celui de Hanz et de Sadi. Ce n'est pas tout; il n'y a pas en France que des poëies français. La vieille Armorique a encore des bardes et la Provence des troubadours. Brizeux. l'auteur de ~M~, est aussi fauteur de Leiz~M, un recueil de poésies en pur celtique. Tout récemment, un Breton, M. Luzel, qui chante dans l'idiome du barde GuîcÏan, a


fait para!tre des légendes locales dont noua ne pouvons apprécier la poésie que par ia traduction juxtaposée. Le mérite du style et de la facture nous échappe nécessairement; il faudrait pour le goûter être un descendant des Kimris, un gars du Morbihan ou de la Cornouaiito aux larges braies et aux longs cheveux. La France du Midi a pour langue maternelle la langue d'oc, que parlait le roi René, et dans laquelle Richard Cœur-de-Lion et Frederick de Hohenstauffen rimaient leurs sirventes. Cette langue, qui ne s'est pas fondue dans ie français comme la langue d~oïi et demeure Mêle à son antique origine, a fourni un admirable instrument à un grand poète en pleine activité de génie. Tout le monde a nommé Mistral, même ceux qui ne comprennent pas plus que de l'italien, de l'espagnol ou du portugais, l'idiome particulier qu'il emploie. Chacun a lu Mireio, ce poème plein d'azur et de soleil, ou les paysages et les mœurs du Midi sont peints de couleurs si chaudes et si lumineuses, ou l'amour s'exprime avec la candeur passionnée d'une idylle de Théoerite, dans un dialecte qui, pour ia douceur, l'harmonie, le nombre et la richesse, ne le cède en rien au grec et au latin. Le succès a été plus grand qu'on n'eût osé l'espérer pour un livre écrit en une langue inconnue de la plupart des lecteurs; mais Frédéric Mistral, qui sait aussi le français, avait accompagné son texte d'une version excellente, et presque tout le charme se conservait comme dans ces Lte< de Henri Heine traduits par loi-même. ût~tM~ est une iégende sur l'histoire de Provence, qui, pour ia conduite du récit, l'intérêt des épisodes, i'édat des peintures, ie relief et ia grandeur des personnages mis en action, i'aiicre héroïque du style, mérite à juste titre le nom d'épopée. Comme Tomasso Grossi et Carlo Porta de Milan, l'auteur de cette M~MM~ PriM, proclamée par Stendhal ie plus beau morceau de poésie moderne; comme Banb et Buratti de Venise, qui a en t'hoBnear de donner ie &: au Beppo et au Don Juan de iord Byron, Mistral a ce malheur d'être un grand poëte dans un idiome qui n*est entendu que par un public restreint. Ce malheur, il faut le


dire, ne i'aBMge pas beaucoup, car, selon lui, le français n'est compris que dans huit ou dix départements du centre. Dans une trentaine d'autres, on parle le basque, l'espagnol, le celte, i'allemand, le wallon, l'italien, sans compter les patois, tandis que le provençal ou la langue d'oc compte pour elle quinze millions d'hommes.

Auprès de Mistral, il est juste de placer Aubanel, auteur de la GtiMMM~ ea~f'oMM~, dont les vers ont la traîcheur vermeille des rubis que laisse voir en se séparant la blonde écorce de ce fruit, éminemment méridional.

Ut

Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aua figures nouvelles, et nous leur avons donné une place importante, car c'était ceMes-Ià qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait parattre Contemplations, la Légende des s~c~s, les C&<MMMM de8 rMM ei des &OM, trois recueils d'une haute signification, où se retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités qu'on admirait dans Onet~~ et /es Feuilles <fewf<MM~. Des CoM<eMt~MMM date la troisième manière de Victor Hugo, car les grands poëtes sont comme les grands peintres leur talent a des phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut, tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du 5jposc~MO, de la Belle ~tî~MMet'e, de la Vierge au voile, n'est pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la ?taM~gwa~MW; le Rembrandt de la Z~oa <f<Mt<t<<M!Me du doc<cMr Tulp ne ressemble guère au Rembrandt de la ~<MM~ de MMî<, et le Dante de la t~a ?<«?& fait à peine soupçonner le Dante de la DM~M CoM~e.


Chez Hugo, iea années, qui courbent, affaiblissent et rident ie génie des autres maires, semblent apporter des forces, des énergies et des beautés nouveiies. H vieillit comme ies lions son front, coupé de plis augustes, secoue une crinière plus longue, pins épaisse et plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses yeux jaunes sont comme des soieiis dans des cavernes, et, s'il rugit, les autres animaux se taisent. On peut aussi ie comparer au chêne qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens, avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses racines profondes boivent la sëve au cœur de ia terre, sa tête touche presque au ciel. Dans son vaste teuutage, la nuit, brillent les étoues, ie matin, chantent les nids. H brave le soleil et les frimas, le vent, la pluie et ie tonnerre; les cicatrices même de ia coudre ne font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.

Dans &s CoM<MM~&t<MM, la partie qui s'appelle ~«~OM est lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre ~w~Kt~'&west eoiorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'iBumine incendié dor, de topaze et de pourpre, t'ombre froide et violette s'entasse dans les coins; il se me!e à i'cBuvre une plus forte proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons éblouissent comme des édairs. Des noirs plus intenses font va~ir les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le Bamboiement sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poëte cherche les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans f attitude du ~MMM~o de Michel-Ange tfce que dit la bouche d'ombre. f

On a beaucoup plaint la France de manquer de poëme épique. En effet, ia Grèce a r7Ka<& et f<M~; Htauo antique, f&M& ntaiie moderne, &t D~MM CaM~M, le ~Ma~ ~WMtM?, ~WMt&M <MM~; l'Espagne, le ~osMaMM~ et r~f<t«e«H< ie Portugal, la j~w~M~; i'An~etetre, ~o~ ~<&<. A tout cela, nous ne pouvions opposer que la ~WMM~, un assez maigre régal puisque ies poèmes


du cycle earlovingien sont écrits dans une langue que seuls les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le poëme épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous en a donne la monnaie dans la J[<~MM~ des Mee~s, monnaie frappée à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en effet, une douzaine de poëmes épiques, mais concentrés, rapides, et réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un siècle ou d'un pays.

Quand on lit la f~MM~p <<M Mà~s, il semble qu'on parcoure un immense cloître, une espèce de campo MM<o de la poésie dont les murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de MichelAnge, sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue. La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec ses mille détails naus et pittoresques, ses familiarités charmantes, ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.

La Z<~eM<& des ~c&w, dans l'idée de l'auteur, n'est que le carton partiel d'une fresque colossale que le poëte achèvera si !e soume inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son travail, car personne ici-bas n'est sûr de finir ce qu'il commence. Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives, et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire; mais elle ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est re-


présenté par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en iui-méme d'une perfection absolue. Le poëme fragmentaire va d'abord d'Eve à Jésus -Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. H sumt de citer la CMMCMMeo, f,Mps, <&MMaM~ de &«?, pages d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites avec l'inspiration et le. style des prophètes. La D~M~Mtec de ~Mae semble un chapitre de Tacite versiné par Juvéna!. Tout à l'heure, le poëte s'était assimiié ia Bible; maintenant, pour peindre Mahomet, il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un ms de Hsïam, pour AbouBekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appeue le cycle héroïque chrétien j Victor Hugo a résumé, en trois ou quatre courts poëmes tels que le JMstn~e <~ ~o&M~, ~yaMr~e<, ~KM~, le Jour da Roi, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme Homère et naïf comme ia Bibliothèque bleue. Dans ~~MnM~, la ngure légendaire de Charlemagne d &<~6e/Mw se dessine avec sa bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales et d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité hautaine et féodale du ~OMMMM~w revit dans la pièce intitulée J~ecf. Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention, comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers errants commencent leur ronde cherchant les aventures et redressant les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les monstres imaginaires ou réels, les endriagues et les traîtres. Barons en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange aux coupoles d'or, aux créneaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions qu'ils ont étonnes entre leurs bras. Eviradnns, auquel l'auteur a consacré tout un poëlne, est la plus adtnirabÎM pMrNuuuiucaHon de la chevalerie


errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte, tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible contre le fort. Rien n est plus dramatique que la manière dont il sauve Mabaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture du manoir de Corbus à demi ruiné et attaqué par les rafales et les pluies d'hiver, le poëte atteint à des effets de symphonie dont on pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde, rugit comme t'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes simer le vent, tinter la pluie, claquer ia broussaiMe au front des tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt ténébreuse qui embrasse le vieux château pour i'étounër. A ces bruits de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les vagues lamentations des choses, l'effarement de ia solitude et iebâiiiement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique qu'on ait exécuté sur la lyre. La description de cette salle où, suivant ia coutume de Lusace, ia marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, ia lance appuyée sur le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la pénombre de ia galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œii visionnaire du poète sait dégager le fantôme de robjet, et mêler le chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.

Zim-Zizimi et ie sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie, au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie sait à peine ies noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; i'ennui royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie désespérante par quelque histoire funèbre.


Le début de ~<&w< est peut-être le morceau le plu étonnant et le plus splendide du livre. Vidor Hugo seul, parmi tous les poëtes, était eapable de t'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ane6ne, pour débattre quelque expédition, tes pins Nus&es de ses barons et de aea ehewaners, la Beur de cet arbre héraldique et généaïogique que le sol noir de Htatie nourrit de sa séve empoisonnée. Chacun apparalt fièrement campé, de~ïné d'un seul tra!t du cimier aa talon, avec son Mason, son titre, ses aHianees, s<Ht détaii caraetér!s~qae résemé en un hémistiche, en une éptthète. Leurs noms, d'oae étrangeté superbe, se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique dé61é avec des bruits d'armes et d'éperons.

Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. N en trouve toujours d'étranges, de sonores, de caraetérist!ques, qui donnent une physionomie an personnage et se gravent inenaçaMement dans la mémoire. Quel exemple frappant de cette &cuité que la chanson des ~Mtt~~MM de la merl Les rimes se renvoient, comme des raquettes un volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de chiourme venant de tous les pays, et N sumt d'un nom pour dessiner de pied en cap un de ces coquins pittoresques campés comme des esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de CaHot.

Quel étonnant poëme que le morceau destiné à caractériser la Renaissance et intitulé &t~c/ C'est une immense symphonie panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main souveraine. Peu à peu le pauvre syivain bestiaï, qu'Hercule a emporté dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transngure à tmvers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme, dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout, dont les aïeux ne sont que des personnifications partieBes et qui les résorbera dans son vaste sein.


Et ee tableau qui semble peint avec la palette de Vétasquez, la j~ose de f~tate/ Quel profond sentiment de la vie de cour et de l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse avec sa gravite d'enfant, sachant déjà qu'eue sera reine, roide dans sa jupe d'argent passementéo de jais, regardant le vent qui enlève feuille à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre du palais, rêve le fantôme pâte de Philippe Il songeant à son Armada lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui eneuitte une rosé.

Le volume se termine, comme une bible, par une sorte d'apocalypse. PbttM WMr, ptew ciel, la <roa~wMe ~Mj~MMNt <<9ntMr, sont en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans rinconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri formidable qui doit réventer les morts de toutes tesJosaphats, est une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait que cela a été écrit à Patmos, avec un aigle pour pupitre et dans le vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage arëeuté, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe. !t semble que le poëte, dans cette région ou il n'y a plus ni contour ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et noté le chuchotement mystérieux de l'infini. Ze~ Ct<HM)MM des M<es <~toM, comme le titre t'indique, marquent dans la carrière du poëte une espèce de temps de repos et comme les vacances du génie. H conduit au pré vert de i'idytie, pour y brouter l'herbe fraîche et les Beurs, ce cheval farouche près duqueitePégase classique n'est qu'un bidet de paisible allure, et que seuls peuvent monter les Aleiandre de la poésie. Mais ce coursier


formidable, à la crinière éebeveiée, aux naseaux pleins de gamme, dont les sabots font jaillir des étoiles ~<Mtr étineeHes et qui saute d'une cime à ï'aatre de i'ideat à Navets les ouragans et les tonnerres, se résigne diNieitement a cette halte, et fon sent que, s'il n'était entravé il regagnerait en deux coupa d'aile les sommets vertigineux et les atomes insondables. Pendant que sa terrible monture est au vert, le poète s égayé en toutes sortes de fantaisies charmantes. M remonte le cours du temps, il redevient jeune. Ce n'est plus le maître souverain que les générations admirent, mais un simple baeheuer qui, ennuyé de sa chambrette encombrée de bouquins poudreux, court les rues et tes bois, poursuivant les grisettes et les papillons. li ne fait le dimcne ni pour le site, ni pour la nymphe. Pour lui Meudon est Tivoli, et Javotte Amaryllis. Les iavandières remplacent très~ien Léda dans ies roseaux, et les oies prennent des blancheurs de cygne. Le petit vin d'Argenteun a des saveurs de nectar dans le verre à cotes du cabaret. L'imagination du poète transforme tout et sait mettre sur le ventre d'une cruche vulgaire la paillette lumineuse de fidéaL

Dans ce volume, Victor Hugo a renoncé à falexandrin et à ses pompes et n'emploie que tes vers de sept ou de huit pieds séparés en petites stances; mais quel merveiUeux doigté Jamais le davier poétique n'a été parcouru par une main plus légère et plus puissante. Les tours de force rhythmiques se succèdent accomplis avec une grâce et une aisance incomparables. Litz, Thaiberg, Dreyschok ne sont rien & côté de cela. A la nn du volume, le poète enfourche sa monture impatiente, lui donne de î'éperon et s'enfonce dans i'innni.

Du fond de la tombe, Alfred de Vigny nous tend de sa main d'ombre ie volume des Destin., sa plus beiie œuvre peut-être, où se trouve un chef-d'œuvre de tristesse hautaine et de robuste méiancolie ie poëme de 'SoaMûM. L'Hercule juif sait qu'il est trahi par Dotiiah, et, vo!oBtat!remeB~ par dégoût des petite mses la courtisane, il se laisse prendre au piège grossier qu'il pourrait


rompre d'un mouvement. Mais à quoi bon? L'amour de homme ne provoque-t-H pas toujours la trahison chez la femme. La femme, enfaot malade et doaxe fois impur?

Autant en finir tout de suite. Jamais vers plus magninques n'ont exprimé la satiété de l'héroïsme et le biasement de la force. Des réimpressions de œuvre poétique de Sainte-Beuve ont fuit connaître de nouvelles pièces du savant critique, d'un charme exquis et d'une délicatesse rare. Dans les ~t~s, Auguste Barbier, l'auteur des jfaMt~, semble un poPte plein de grâce et do fraîcheur qui débute ignorant de sa gloire, et chante amour et la nature comme s'a n'avait que vingt ans; Alfred de Musset ajoute à son œuvre quelques pièces inédites où palpite son cœur toujours ému sous une allure cavalière.

Un poëte qui dès sa jeunesse avait pris un rôle élevé, un rôle de précurseur, et qui a su introduire du naturel et de la fraicheur dans une poésie qui jusque-ïà semblait trop craindre ces mêmes qualités, l'auteur du Cid <f~N<MM<s<e et du ~MNM de la C~ce, M. Lebrun, en publiant en t858 une édition complète de ses œuvres, nous a montré, par quelques pièces de vers charmantes, que dès l'époque du premier Empire il y avait bien des élans et des essors vers ces heureuses oasis de poésie qu'on a découvertes depuis et qu'il a été des premiers à pressentir, comme les navigateurs devinent les terres prochaines au soume odorant des brises. QueUe conclusion tirer de ce long travail sur la poésie? Nous sommes embarrassé de ie dire. Parmi tous ces poêtes dont nous avons analysé les œuvres, lequel inscrira son nom dans la phrase glorieuse et consacrée Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset? Le temps seul peut répondre.

THÉOPHILE GAUTIER.



RAPPORT SUR LES PROGRÈS

L~ LITTÉRATURE FRANÇAISE.

(THÉÂTRE.)



RAPPORT SUR LES PROGRÈS

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE.

(THÉATBE.)

M

Lorsque M. J. Chénier esquissait son ?eMMW de la ~M~K~'e~wtpeMc <~K<M jfy~o, l'étude du Théâtre offrait deux divisions natureHes correspondant aux deux genres consacrés par les chefsd'œuvre des deux antiquités classiques et par ceux de notre xvn" sièete. De ces deux divisions, M. J. Chénier fit deux chapitres d égale mesure le -chapitre de la Tragédie, le chapitre de la Comédie, et si fun des deux était moins ~nuant ou moins étendu que fautre, c'était le chapitre de la Comédie.

La Tragédie gardait alors le pas sur la Comédie, non-seulement par le fait universel de son droit d'atnesse, mais surtout par le prodigieux éclat qu'avait jeté et que jetait encore le théâtre de Voltaire.

Née au milieu des acclamations qu'avaient soulevées 6!E~c et JMeA<MMe<, Ca&KtM et ~~Mor<<& C&or, la Révolution Française était

restée fidèle à son origine littéraire, et, reniant les souvenirs de t'ancicnne France monarchique, s'était refait un passé plus digne d'eue avec les héros de la tragédie.

Ajoutez le soude de deux grands artistes réveillant la vie dans ces ombres épiques Taima initié par David et initiateur à son


tout Ua~id le Momain cunMnmuquant son enthousiasme à toute t'en époque et aeeeptaut la mission de dessiner les costumes oCiciels dans le caractère de l'antique; la société du Directoire enchantée de ces modèles nouveaux et les adoptant sous toutes les formes de l'élé~nce reconquise. tout s'était donc trouvé préparé à souhait pour une troisième époque de la tragédie française, et, en etfet, une pléiade de poëtes heureusement inspirés de l'esprit du temps n'avait pas manqué à cette brillante renaissance Arnault. Legouvé (sans parier de Ducis. qui procédait d'une autre inspiration), Luce de Laneival, Lemercier, qui eut par moments l'Inquiétude et le tressaillement du génie, M. J. Chénier enfin, qui ne s'était pas nommé lui-même dans son livre, mais dont le nom y primait tons ies autres et tenait d'autant plus de place qu'on Fy cherchait sans le trouver.

Dans Ï'espace de dix ans, cette jeune et laborieuse pléiade, comptant ses œuvres par ses succès, faisait représenter avec édat Jt~MM à ~M!<t<MnMs, CeMM Craec~tM, Z<«e~ce, JM<MMM 'S~e&t, ~e&aris e< ~rca, TïmoMM, ~MNt<<M CMeMtMtiwa, (~MM<M8 JFeKtM, ~MMM?0~, Œt~e à Cc&M~, 7%~? (le 7%~? de Mazojer, qui promettait un poète), et le mouvement donné par eue, glorieusement prolongé par Talma, devait encore produire à distance le Sylla. de M. de Jouy en 1891, la C~eaMM~ de Soumet en i8a9, le f~M~M de Pichat en i8a&. Mouvement heureux, qui donne sa date à une des époques mémoraNes de notre Théâtre et qui replaçait un moment la tragédie n'ancaise, née du poème antique, vis-A-vis des seuls sujets qu'elle pût traiter d'après les règles d'Aristote, ceux de l'histoire ou de la légende antique. Les véritables conditions du genre étaient là; mais, dès le lendemain d'~œMMMea, Lemercier lui-même, nature impatiente et toujours prompte à changer de voie, se rejetait avec Op&ts dans la tragédie qu'on voulait bien appeler d'imagination, disons mieux la fausse tragédie. La fausse tragédie n'était pas & inventer; elle existait, et, comme il arrive toujours, l'exemple dangereux (les exemples obs-


eurs ne comptent pas) avait été donné de haut. Racine, en écrivant A~azc<, avait introduit dans le cadre du drame antique un épisode de l'histoire moderne et presque contemporaine. Ce fut là recueil de la tragédie; la force des choses l'entraînait à aborder l'histoire moderne. A la suite de Racine, Voltaire historien, curieux des mœurs et du costume, s'était naturellement porté dans cette voie; de Belloy l'avait fait à son tour, soulevant les acclamations du patriotisme monarchique, Laharpe avec moins de bonheur, Chénier dans un esprit tout à fait révolutionnaire. La République, on vient de le voir, avait un moment arrêté le théâtre sur la pente; mais la République eue-même était déjà vaincue dans les esprits

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains!

disait Berchoux, et ce cri de la réaction littéraire était tout aussi bien celui de la réaction politique. On demandait à la. fois d'autres inspirations pour le théâtre et d'autres destinées pour la France. Les futures destinées arrivaient à la hâte. Le Directoire disparaissait, et avec lui la dernière renaissance de la tragédie antique. Les Grecs et les Romains faisaient place à Aw~ et Orop~, à Don i%~o, aux Templiers, à La ~Mor~f~HtW /K Mais, dans ce besoin de nouveauté qui s'agitait sans s'éclairer lui-même, l'habitude de l'imitafion restait toute-puissante sur les esprits. Plus le poëme tragique se rapprochait de l'histoire moden" plus il s'appliquait à en déguiser le caractère, plus il obligeait tout ce qui n'avait pas été nommé dans le théâtre antique à se dissimuler derrière la périphrase et l'énigme. De républicaine, la tragédie était redevenue monarchique, mais sans devenir plus nouvelle. Talma seul se renouvelait, et c'était assez. A la veille de sa mort, il jouait La DéNMNcc de C~~s ~7. a Du pain, je n'en ai pas,T avait-il à dire. Il le dit avec un accent si ingénu, un désespoir si simple et si profond qu'il fit pâlir la salle entière; il en paiit lui-même. Quelque chose lui était apparu. C'était de ce côté-là qu'allait se tourner son esprit;

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et il s'irritait d être vaincu par la sounraucc quand il avait encore à entrer pius pleinement en possession de ia vérité. La mort l'arreta rêvant une nouvelle évolution de son talent et une prochaine transtbrmation de la tragédie.

De ce coté, ia transformation était prête. Avec ou sans lui, elle allait 8 accomplir avec lui, sous ï'autorité de son ~énie et de son nom, plus pacifiquement, plus sûrement, dénnitivement peut-être; sans lui, plus au hasard, au milieu des incertitudes et des témérités de toutes sortes, parmi ces démêlés qui brouiuent les hommes, dénaturent les questions et en ajournent la solution légitime. Ce n'était pas en vain que la guerre et i'exi! avaient meié ies nafions. Les H'onUères s'étaient abaissées. Les peuples avaient passé les Oeuves et les montagnes. Les capitales étaient aHées l'une audevant de l'autre. Pendant quinze ans, la France victorieuse avait suivi sur tous les chemins la trace de ses poëtes et de ses philosophes, précurseurs de ses conquêtes. L'émigration, suivant la retraite de nos armées, rapportait, en retour, des livres dont nous ne savions guère que ies noms et des langues que nous avions toujours dédaignées. Mai réconcuiée avec cette littérature classique et païenne d'où étaient sorties les idées révolutionnaires, la Restauration continuait à la suspecter et demandait par ia plume éloquente de Chateaubriand une littérature conservatrice, qui eut ses racines dans la religion nationale et qui fut catholique ann d'être française.

Pour châtier l'orgueil de Fécoïe libérale, la critique nouvelle lut apprenait à entendre dire que la supériorité de nos lettres était un mensonge; que, dans t'ordre de l'épopée, Htaue avait La DtCMM CfMa~M, l'Angleterre Le PttM<Hs perdu, et que nous avions La &?rM~; que notre théâtre était à la mesure de notre épopée; que la cage de nos unités avait brisé ï'aue du grand Comeine; que les véritables aigles du drame, Caideron, Lope de Vega, Sbakspeare, Goethe et SchiIIer, avaient pris leur magnifique envergure dans le ciel de l'art libre; que le persiflage avait tué chez nous rinteHi-


gence des grandes choses et que les autres nations, nous laissant volontiers la gloriole de l'esprit, avaient la gloire du génie. Le génie, ce fut le grand mot, Fétude impatiente, la pressante curiosité du siècle adolescent. Où était le génie? Qui le connaissait ? Qui pouvait le faire connaître? Les traducteurs de se mettre à F œuvre. Un éditeur célèbre publiait par livraisons les chefsd'œuvre des théâtres étrangers M. Guizot traduisait Shakspeare, M. deBarante traduisait SchiUer~ Amédée Pichot Lord Byron, Defaucoupret Walter Scott, Loëve-Veimars Hoffmann. La France, inndèie à ses gloires, se livrait sans réserve aux dieux étrangers. Qu'elle dut un jour revenir sur le charme qui l'avait séduite, je n'hésite pas à le reconnaître; mais ce qui est certain, c'est que la génération des esprits se trouva superbement renouvelée par ce croisement des races intellectuelles.

Deux mots entrèrent alors dans notre langue, et tout le monde les comprenait, quoiqu'ils ne portassent pas bien nettement leur sens avec eux le mot <t classique et le mot c romantique. Appliqués à la littérature, au théâtre surtout, car c'était là que se portait ie vif du débat, le premier représentait l'art français, non pas, malheureusement, dans ses véritables chefs-d'œuvre (je le répète, l'immense rayonnement de Voltaire avait en quelque sorte éclipsé la tragédie antérieure), mais dans la lettre morte de ses traditions mai suivies et de ses règles devenues stériles; le second représentait cet art nouveau qui voulait rendre à l'homme ses passions, ses faiblesses, les Inégalités de ses doubles instincts, tout ce que les mauvaises contrefaçons des maîtres lui avaient successivement retranché pour en faire un personnage tragique, tirait ie héros de ses portiques vides pour le replacer dans la vérité du iieu, dans ia vérité de l'histoire, dans toutes les vérités qui nous entourent, associait enfin aux émotions du drame les grands aspects du paysage, les contrastes saisissants, les harmonies mystérieuses par iesqueues, mère ou marâtre, la nature universelle répond à nos détresses.


Entre l'école classique et l'école romantique, si la conciliation eut été possible, dans l'ardeur croissante de l'enthousiasme et de la résistance, eUe avait été essayée avec succès par un aimable et gracieux esprit, qui, empruntant à Schiller un de ses drames et à Walter Scott une de ses plus charmantes figures, en avait fait sa tragédie de Marie <S<wa~.

Encouragé par le bonheur de sa première tentative, M. Lebrun revint à la collection des théâtres étrangers chercher dans les chela-d'CBUvre de Lope de Vega la fable du Cid <f~<M&t&Mt~; mais ce second essai d'imitation ne fut pas accueilli du public avec la même faveur que le premier. L'ouvre du poëte était mieux réussie sans doute, sa versification phM douce et pius délicatement ornée toutefois le sujet n'avait pas la même force d'intérêt et de popularité acquise. Avec Marie ~f<Mtr<, la question des deux écoles avait disparu dans i'émotion publique et dans le succès; avec ~e C«~<f~M<&!&MMM, eHe reparaissait tout entière, et il est peut-être curieux de rappeler aujourd'hui en quels termes était posé le débat littéraire.

Lorsqu'en i8ao l'auteur lut sa JMano &Ma~ à ia Comédie nTtnçaise, la reine d'Ecosse, léguant un souvenir à chacun de se~ serviteurs, disait à Anna Kennedy, sa nourrice, c'est M. Lebrun qui le raconte lui-même:

Prends ce don, ce m<MeA<Mr, ce gage de tendresse,

Que pour toi de ses mains a &fo<M ta maîtresse.

A ce moment, ie comité de lecture eut peur. H se fit un mouvement dans i'assemMée, comme si chacun avait eu ies simets à son oreille. L'alarme gagna l'auteur, qui se laissa persuader de supprimer les mots inquiétants et qui les remplaça par ceux-ci Prends ce don, ce <M<e, ce gage de tendresse,

Qu'à pour toi de ses mains em~eNf ta maîtresse.

tfOn trouva ce <M8M infiniment préférable, dit-il dans la préface


du Cid d*~<M&~<MM~ cela était plus digne, et personne ne vit plus rien dans ces vers que de fort satisfaisant.

Personne Même en < 8ao, le mot n'était peut-être pas absolument juste. Sans compter que, entre ~w <Sft<a~ et Le Cid <f<4M<~&M8M, il n'y a pas moins de cinq ans de distance, et lorsque M. Lebrun ajoute que le publie de < 8a& notait guère diNerent do celui de i8ao, n'a-t-3 pas oublié ce groupe de jeunes gens qui se connaissent déjà par leurs noms, se cherchent, se rencontrent au parterre, spectateurs aujourd'hui, impatients d'être écoutés à leur tour et à qui le théâtre appartiendra demain f

Hs étaient !à, se donnant rendez-vous pour applaudir ie Z~MM~V de Mely-Janin, ces poëtes parmi lesquels avait déjà débuté "un enfant suMime,~ ces artistes prêts à tout recommencer, à tout renouveler dans tous les arts. Ils s'appelaient ~t~tM~ ~oMce, et une voix secrète leur disait qu'ils ne mentiraient pas à leur nom. Ardents à l'aventure, ils avaient cependant. ce qu'il faut pour ne pas s'égarer sans retour; car ils s'engageaient dans le passé aussi avant que dans l'avenir, rattachant la fantaisie à la tradition, reprenant la langue à ses origines, remontant à Froissart pour redescendre par une pente naturelle de Froissart à Villon, de Villon à Rabelais, de Rabelais à Montaigne, de Montaigne à Régnier, à Malherbe, à Pascal, à Corneille, à Molière.

C'étaient eux que ne satisfaisait plus le tissu de JMane &ttaf<. Si, pour l'école classique, M. Lebrun, dans ses imitations, accordait trop au goût des auteurs originaux, pour le camp des jeunes enthousiastes, ces concessions n'étaient pas assez larges. Plus d'imitations On savait ce que les imitations de Ducis avaient fait de Shakspeare. Des traductions sans pusillanimité! Et déjà Alfred de

Vigny, traduisant O~~c avec une impitoyable exactitude, préparait cette soirée du More de ~MMC, tfla soirée du 2/t octobre i8ao,T) comme il l'appelle avec un si naïf orgueil, où le mot NMM<cA<w fut prononcé et conquit enfin son droit de cité sur la scène fran

çaise.


Car, il faut bien le dire, ce fut là le grand événement de la représentation, et ce fut aussi le thème piquant sur lequel s'exerça dans ta pré&ce de la pièce imprimée le victorieux persiOage du poëte.

<tEnnn,i) écrivait M. Alfred de Vigny, huit jours après la bataine gagnée, eennn en i8ao, grâce à Shakspeare, ta tragédie française a ditie grand mot, à répouvante et à révanouissement dea faibles qui jetaient ce jour-la des cris longs et douloureux, mais A la satisfaction du publie qui, en grande majorité, a coutume de nommer un mouchoir MOMcA~r. Le mot a fait son entrée; ridicule triomphe Nous &udra-t-ii tou~ouM un siède par mot vrai introduit sur la scène îw

M ne fallut pas un siède par mot; mais il Mut près de quatorze ans, toute la carrière dramatique de Victor Hugo, comprise entre ~M'aeat et Z~ J~M~sc~, pour ramener la tragédie ~ançaise, renaissant avec la ~wf~ce de Ponsard, à cette vérité, à cette virilité de ta langue o& le grand ComeiMe l'avait élevée dès son début, et d'où eue était descendue pas à pas depuis les successeurs de Racine.

Mais il était bon de rappeler les quelques lignes que j'ai citées plus haut; car l'histoire de <tia Soirée du a& octobre 1890~ est à peu près ceHe de toute la période dont je parle C~M ~!M~w <&w&MMWM.C <&w~&aM, c'est-à-dire murmures et soulèvement de ceux qui avaient aimé un autre théâtre, lutte entre les applaudissements et les protestations, victoires Messées comme celle de Pyrrhus, plus brillantes en réalité que fructueuses et toujours chèrement achetées.

Non pas que la fortune des armes dut avoir un de ses retours familiers et passer tout d'un coup des vainqueurs aux vaincu. Non, la tragédie de décalque et d'imitation au quatrième degré était irrémédiaMement atteinte.

Entre ia nouvelle génératMMt littéraire et celle qui essayait sans espoir de lui disputer le terrain, lalutte était ceiïe d'Horace contre


le dernier des Carïaeps. J)*MM cAte,–je ne fais <~ae eUer des titres et des dates:

Mais, il est juste de le dire et qui le dira, si ce n'est un de ceux qui, jeunes en ce temps-là, stagiaires de tous les arts, milice dévouée aux maîtres nouveaux, se portaient avec enthousiasme partout où se débattait la question littéraire et ne pardonnaient pas alors à Casimir Delavigne de prendre, moins neutre que jaloux, une position douteuse entre les deux camps? Nous entraînions le public, mais nous sentions qu*i! avait besoin <Tetre entraîné. M assistait en curieux à ces succès que nous taisions de tous nos cœurs et de toute notre

O'XBtMé:

<89<). Henri !H.

Manno Faliero.

Le More de Venise.

t83o. HeraaoM.

StocUtoïm, Fontaioebleau et Rome t83<. Aotony.

Maneo Deiorme.

La marecbate d'Anert'.

<839. Louis XI.

Le Roi s'amase

<833. Les Eofauts d'Édouard.

Lacrece Borgia.

Marie Tudor.

<835. Chatterton.

Ange!o.

Don Juan d'Autriche.

t836. Une Famille au temps de Luther. t83~ Caligoia.

i838. Bay-Bias.

i8Ao. La Fille du Cid.

t8&t.

1843. Les Burgraves.

CeftmtM:

Pertioax.

ÉtiMbeth d'Aog~tetw. Le czar tMtnëtnus.

C~vis.

Gustave-Adotphe.

jMnias BratMs.

F~n~MW de !MtM«M

Guido Remi.

Caïos GMcchtts.

Léonie.

l~taria Pa~lilla.

Mana Padiita. Philippe H).

Arbogaste.


fougue de collégiens émancipés par <83o; mais il s'accoutumait à laisser se décider sans lui la fortune des œuvres dramatiques. La question, déplacée, n'était plus précisément entre la pièce et le public proprement dit, mais entre deux écoles, entre deux phalanges qui venaient se défier et se mesurer dans le parterre. Du parti de la jeunesse. il en était sans doute. Tout devait l'attirer vers le drame, la nouveauté d'abord (sans compter la faiblesse de ce qui persistait à continuer la tragédie), i'édat inusité du speetade, l'originalité des costumes et des décors, les divers aspects par lesquels le théâtre popularisait en la réalisant une révolution générale de t'histoire, du roman, de la peinture, de l'architecture et de la poésie, que diraije encore? des acteurs passionnés que le genre avait formés pour lui-même et à son image, des combinaisons hardiment inventées, des péripéties inconnues, des coups de tondre et des coups de génie. Et cependant, à neuf ans de BiMMt ce brillant manifeste, cette chevaleresque entrée en campagne du romantisme, à huit ans d~~TMMM, cette aurore étinceiante, cet autre Cid de la France nouveue, au moment où la phalange de i8ao prenait possession de la scène conquise, il se trouvait encore que les vainqueurs étaient comme des étrangers dans leur conquête.

La vivacité de ia lutte avait intéressé le publie, et il gardait peu de pitié pour les vaincus; mais, passée dans les faits accomplis, la victoire t'inquiétait et ne le laissait pas sans dénance. H sentait mieux ce qu'il avait perdu que ce qu'il avait gagné. En définitive, la tradition française était ou semblait rompue, et cette tradition reMontait à nos plus pures gloires. Elle s'était altérée, on ne le niait pas; mais, quelle qu'eue fat devenue, elle comprenait les deux sièdes de notre grand théâtre. Tout se mêlait sous son nom. La décadence s'y confondait avec les beaux temps. Les œuvres mortes s'y cachaient dans Ï'édat des iuustres souvenirs. Le superbe nom de Talma planait eHeope au-dessus de la question et consacrait ce

qui touchait à sa mémoire. Qu'avait devenir cette noblesse, cette héroïque dignité dont il avait laissé dans les esprits la souveraine


image <fCe répertoire sacrée comme il l'appelait lui-même, et qu'il avait élevé à ia hauteur d'une religion, allait.il être eMacé des croyances publiques? aUait-H disparattre avec les dieux quis'en vont? D'un autre coté, l'école romantique n'avait-elle pas à désarmer au lendemain de ia victoire? Devait-elle conserver ses théories agressives et moins faites pour la conciliation que pour le combat? Elle en doutait elle-même. Entre Caligula, où le drame ne soutint pas le succès que la comédie avait remporté au prologue, et ~wyBlas, où le poëte, à coté des rugissements du lion, avait laissé une si large part au fou rire, eue entrait dans un de ces moments d examen et de réBexion où se modifient par le fait même de leur triomphe les opinions hard:es. Par où aHait-elie en sortir? La question était là, quand elle fut brusquement écartée par un début qui allait devenir un événement; et cet événement remplit dix-neuf années. Le i a juin <838, parut sur la scène du Théâtre-Français une jeune fille qui s'appelait Rachel Félix et qui débutait dans la tragédie par le rôle de Camille.

Nature singulière, marquée au front d'un signe saisissant, elle avait un moment traversé le Gymnase, qui avait alors, par occasion, un rôle à sa mesure et qui fit d'elle une enfant de la lande bretonne, âne petite héroïne du Bocage vendéen.

Le ro!e joué, ia pièce enacée de l'affiche, l'enfant et ie théâtre ce pouvaient plus rien l'un pour l'autre. Us le sentaient. La vocation de l'enfant la rappelait à la tragédie, qui avait été son premier alphabet et son premier orgueil. Lorsque la direction du ThéâtreFrançais, qui se souvenait d'elle pour l'avoir remarquée à i'écote de

Samt-Aniaire, fut prête à rengager comme pensionnaire, en l'acceptant des mains de M. Samson, le Gymnase la rendit paternellement à ses destinées.

C'est ainsi qu'elle se présentait, sur la scène de la rue Richelieu, à ce petit nombre d'habitués qui formaient alors le publie de ia tragédie et devant lesquels passaient chaque année, vers la même époque. une demi-douzaine de débutants destinés à ne pas laisser de traces.


Elle était jeune. Etie était grèie. A peu près !aidejusque-!à, elle touchait à ce moment de trandormation où eUe aMa!t devenir presque belle, plus que belle; maM le charme ne lui était pas encore venu, et elle gardait sur son visage une ombre de son enfance disgraciée. Sa maigreur ne répondait pas à !*idée que M~ Rauconrt, Mae Georges et M" Paradol avaient laissée de la personne tragique; seulement elle en avait l'autorité dans son regard et la puissance dans sa voix. Elle marchait, et ïe mouvement cadencé de ses épauÏes, suivant

celui de tout son corps, marquait le rhythme harmonieux de sa démarche. Elle partait; sa voix un peu brusque, un peu vouée, avait la chaleur d'un feu couvert. Avant ta fin du Songe de Camille, la chaleur avait passé dans la sa!!e. Ceux qui résistaient le plus à l'enthousiasme trop bruyant d'une cabale amie, ne pouvaient se défendre à leur gré de partager rémotion générale. Qu'on l'avouât ou non, tout te monde avait reconnu la flamme sacrée. Talma était remplacé par M~" Rachel. Le Théâtre-Français avait trouvé une tragédienne.

La situation se compliquait. Que faire d'une tragédienne, si la tragédie était morte? Et si ia tragédie n'était pas morte, que devenait le drame romantique? Dans ce premier moment de surprise, le feuilleton se taisait comme s'il eût voulu retenir la nouvelle; mais la nouvelle se répandait en échappant au feuilleton. L'enthousiasme du public a plus de voix pour se propager que ia presse ne lui fournit d'échos; et quel enthousiasme que ce transport des premières représentations de ML Rachel, dans lequel se réunissaient, avec la juste admiration de la fouie, l'orgueil des tribus israéiites, le réveil du faubourg Saint-Germain sortant de son long deuil pour applaudir le théâtre de l'ancienne monarchie, i'Abbaye-au-Bois appliquée à convertir la jeune juive, et la rancune passionnée des vaincus et la joie ardente des représailles! t

Le triomphe de M~ Rachel était la revanche de ia tragédie sur le drame mais, pour que cette revanche fut complète au gré de ceux dont eïie était i'espoir, H eut faim que la jeune Hermione,


comme on l'appelait ators, ne se vouât pas sans réserve aux maîtres du xvu" siècle. Tous les tiroirs, tous les portefeuilles con6dents de quelque tragédie inédite s'ouvraient au-devant d'elle et lui oCraient des rôles dont il ne tenait qu'à elle de partager la gloire. Séduction perdue. M"" Rachel y résista d'instinct et laissa ceux qui la dirigeaient la défendre obstinément contre tous les rôles qui frappaient à sa porte, même contre celui de La Fille dis Cid que lui apportait Casimir Delavigne avec l'autorité de son ta-

lent et de sa populaire renommée.

? Rachei entendait mieux sa situation. Du premier coup, la faveur du publie l'avait portée sur un piédestal; elle se promit de n'en pas descendre. Son attitude lui était imposée par ie glorieux surnom qu'elle avait reçu, celui de Melpomène. Elle était plus qu'une tragédienne, elle était la Déesse de la tragédie. Ainsi ad<)rée, sous les bandelettes d'Emilie ou sous le diadème d'Hermione, dans ces belles draperies dont les plis intelligents s'animaient autour d'elle avec une grâce souveraine, le soin de ses premières années fut de rester semblable à eue-méme. La fortune de son début fut le culte auquel elle se dévoua. Ne pas la hasarder, c'était pour elle un calcul d'intérêt; c'était aussi le secret conseil d'un talent qui ne se trompait pas sur lui-même.

Douée d'une sûreté d'exécution incomparable et portée jusqu'au génie, ce qui lui manquait, c'était ie goût et l'instinct de la composition. Avant d'entrer dans un rôle, défiante, incertaine, elle avait besoin, pour s'en faire une idée exacte, de la leçon d'un maître ou de la tradition persistante et connue.

Prendre une pièce oubliée, lire un rôle inédit, les étudier, les pénétrer de son intelligence, les animer de soi-même et de sa vie, c'est ia grande ambition, c'est la joie de Ï'artiste créateur. Cette joie et cette ambition, M~ Rachei ne les a pas connues ou ne les a pas recherchées. Quand, sans désir, et déterminée par des considérations diverses, elle consentait à essayer des rôles nouveaux Catheriné H, Judith, Diane Ciéop~tre, Vaiéria, lady Tartuffe,


Bosemonde. c'était toujours en se réservant de prendre sa revanche dans l'ancien répertoire, et, généra!ement, à la veille d'un congé, ann de disparattre et de laisser un échec souMIer en son absence. Elle désira le rôle de Virginie; mais elle venait de voir !e t~~MMM de Knowles, joué, au théâtre Ventadour, par !a troupe de Maeready. Miss Faucit, de si touchant souvenir, lui avait montré l'attitude et la physionomie du personnage. EMe savait ce qu'elle en pouvait faire, et elle en St une des plus gracieuses ngures sous lesquelles elle ait ému le publie transporté. Elle se défendit pendant deux ans de jouer Adrienne Lecouvreur, qui fut un de ses grands succès et qui ne lui donna que la peine de se ressembler car i'héroïne d'Eugène Scribe et de M. Legouvé, c'était eHe-meme. Plutôt que de courir les hasards d'une création, si eue avait besoin d'ajouter un attrait à son répertoire ou au programme de ses congés, eHe reprenait JM~MaotM~ <~ J~M~-jMc et ZotMW de LijgTM~&s, pièces faites pour M"" Mars et en dehors des conditions nécessaires de sa force et de sa puissance, mais qui n'avaient plus à compter avec les chances d'une première représentation et dont le succès éprouvé l'assurait qu'elle pouvait leur confier sa fortune.

Par une évolution singulière et que n'avaient pas prévue ceux qui, fiers de son avènement comme de leur propre victoire, la remerciaient hautement d'avoir sauvé la tragédie, -de reprise en reprise, ia Melpomène de i 838 finit, en 1853, par jouer le roie de ia Tisbé dans ~ag~, ~M ~M&M<e, et par regretter de n'avoir pas plus tôt jeté les yeux sur le théâtre de Victor Hugo; parce qu'il y avait là pour eue une veine de rôles tout créés et de succès à reprendre.

Cinq ans plus tard, mourait celle qui avait été seule, pendant près de vingt ans, la vie, i'édat, le grand art, la hante gloire de la Comédie-Française.

Ce qui restait de ces vingt ans, ie voici

Le souvenir d'une des plus imposantes et des plus souveraines


ligures qui aient jamais paru sur ia scène française, écho d'une diction si sévère et si pure que le vers s'y éprouvait comme For à la pierre de touche et que, après la langue de Corneille et de Racine, aucune antre langue tragique ne put résister A réprouve, la vie rendue et retirée de nouveau à des cheïs-d œuvre où la vie rentrera toujours, l'occasion donnée, parce qu'its ne sauraient périr; en réalité, pour le présent et pour t'avenir, rien que des ruines la tragédie de décadence plus condamnée que jamais, le drame libre de reneurir, si toutefois ~rbre desséché pouvait Beurir encore, si les esprits découragés ne s'étaient pas dispersés dans toutes les voies, si !'éco!e interrompue n'avait pas cessé d'être une école, et si la suite d'une génération littéraire pouvait se renouer après une lacune de vingt ans.

Pendant la période de M"* Rachel débute un poëte dont ie talent correspondait exactement à celui de l'illustre tragédienne esprit sobre et puissant, qui avait passé par-dessus toute la tragédie du xvnr* siècle pour se refaire romain, à la façon de Corneille, avec un sentiment nouveau de l'art antique. Ce n'est pas M"" Rachei qui tend la main au début de Francis Ponsard; c'est Bocage vieillissant, c'est M" Dorvai, épuisée par tant de larmes, ces deux vétérans du romantisme, qui ont en l'honneur de jouer Lucrèce et ~~a de JM~MM.

Et voiià pourquoi la tragédie, qui fournissait à Marie-Joseph Chénier la plus belle part de son étude sur le théâtre en 1800, ne nous fournit plus aujourd'hui que la moindre part de la nôtre. A partir de t8&8, il y a encore des essais de tragédie mitigée, des drames en vers où se marient les deux genres, des traductions du théâtre grec, du théâtre anglais et du théâtre espagnol, attestant ï'éclectisme qui est à coup sûr la conquête du mouvement de i 83o et signées de noms antérieurs à <8&8; mais, pour trouver parmi tes hommes nouveaux quelque chose de ce tempérament qui produit ia grande œuvre du théâtre, il faut le rencontrer vers la fin de. <856 chez Louis Bouilhet, Fauteur de J!~M&MMC


d~ Aba<a~, un dernier disciple des maîtres de < 83o, qui s'est formé seul sur les degrés de fécote silencieuse, et dont le premier poëme dramatique vient s'épanouir aux lumières de i'Odéon comme une neur de pourpre, née de quelque fibre vivace poussée au loin par les pénétrantes racines de Ruy-Blas.

Avant lui, Joseph Autran, qui n'a donné qu'une pièce et que son brillant début encourageait cependant à poursuivre, s'était inspiré de l'art grec, -de i'idyMe plutôt que de la tragédie, pour écrire La JRNc <f&d~e, et donner à i'amour du jeune Sophocle la plainte mélodieuse que nous a enseignée l'auteur de La ~MMM e<w. Émile Deschamps, le gracieux traducteur de /~Ma~ JM&c«~, rentre en lice avec la traduction de Macbeth, et te sombre rêve de Shakspeare obtient un grand succès sur cette même scène de !'0déon, d'où est partie l'heureuse réaction inaugurée par~<<M~ce et La C~MJ, tandis qu'un lettré délicat, trompé par ces variations ie l'esprit public, Charles Lafont, essaye au Théâtre-Français une tragédie de la dernière heure, un D<HM~, qui a le tort de ne pas être de son temps et de vouloir remonter aux formules du xvnr' siècle en s'écartant de la nouvelle école classique.

Au moment où nous sommes arrivés, qu'on ia nomme drame <m tragédie, la grande œuvre du théâtre ne manque pas aussi compiétement qu'on pourrait le croire c'est toujours M~* Rachel qui manque aux auteurs vivants et à leurs espérances déçues. Elle manque à La C&wte de S~cm, qui n'était pas indigne d'être jouée par eue. EUe manque au 7e~aMMM< de C<&or, iarge conception, étude considérable d'un poëte Mstorien qui fut presque de force à réussir sans son concours. Elle manque à €&<?'&)<? CMa~, qui aurait été un de ses triomphes et à laquelle eue se déroba par suite de cette défiance instinctive qui ia prenait toujours vis-à-vis de l'inconnu et de l'aventure à tenter.

C&a~bMe Corday, jouée en 1850, avec un succès de courte durée, n'en est pas moins une œuvre supérieure. C'est par eue que Ponsard atteste le mieux sa puissance. Ce chef d'école sans le vouloir,


surpris le premier par son triomphe, et qui était apparu comme !e vengeur des unités violées, ne s'était cependant pas promis de leur être toujours Cdète. ti ne s'était promis de t'être qu a ta dignité de l'art, à la sincérité du style, a ia vérité historique et à la vérité humaine.

Comme l'école romantique était venue revendiquer les libertés de la passion, et que l'auteur de /.w~' réclamait contre ces libertés les droits supérieurs de la raison, du devoir et de la conscience publique, on appelait !e groupe militant de ses amis l'école du bon sens. C'était peut-être l'école française que l'on voulait dire, et c'est par que Lucrèce eut l'air de faire une révolution dans ie théâtre. C'est par là en effet qu'on put l'opposer à Fécoie du drame, dont eue était pourtant issue, mais qui, sortie eue-même de Shakspeare, de Gœthe et de Schiller, avait toujours gardé à son insu le vague accent d'une école étrangère.

Ou je me trompe, ou je viens de dire le secret des diverses fortunes du mouvement romantique. Au moment où il avait renversé tout ce qui pouvait lui faire obstacle, qu'était-ce donc que cette résistance inattendue qu'il rencontrait dans le public? C'était l'esprit français qui hésitait à se reconnaitre en lui, qui avait cru se retrouver dans les représentations de M~ Rachei, et qui se retrouvait mieux encore dans l'éloquence politique de Aw~cc et le rire étinceiant de La C~ff.

La tradition française, ia mesure française avec les franchises du drame romantique, c'est Ponsard et C~o~oMc Corday. De la tragédie régulière, Charlotte Corday n'en a porté le nom qu'un jour, et quand ce nom semblait utile à sa fortune; aujourd'hui elle l'a répudié. La division et la proportion des parties, elle ne les a pas davantage, ni même Faction prise à la veille du dénoument. La pièce commence le aa septembre i~oa et finit le iyjuiuet tygS. Drame en cinq actes, dit le titre; mais ic titre ne dit pas tout, car i! dissimule otHcieusement dix tableaux. C'est le procédé de Shakspeare ia légende historique suivie pas à pas; l'artifice ue ia composition rem-


placé par le choix des scènes, par l'étude des caractères, par la figure saisissante des personnages, par le contraste naturel des grands t)ftub!es de la passion avec la sérénité de la nature ou celle des existences ça! mes et unies.

Le quatrième acte se passe dans le jardin du Palais-Egalité, le <3 juillet i~oS. La journée est belle; les enfants chantent et dansent en rond, tandis qu'un orateur de carrefour, monté sur une chaise, lit à la foule un numéro de f.4att <~ Peuple, et fait appel à l'émeute en irritant les convoitises de la misère.

Chassé par les huées qui couvrent son éloquence athénienne, Camille Desmoulins s'enfuit sous les tilleuls qui ont vu son premier triomphe. Sa tète est marquée pour le bourreau. ÏI ne la sauvera pas. Phiiippeaux l'entratne, et les jolies petites filles se reprennent par la main pour danser aux chansons.

Tout auprès, sur le seuil de sa boutique, un coutelier montre un couteau à une jeune femme qui l'achète. Cette jeune femme, c'est Charlotte Corday. Elle s'arme pour le meurtre qu'elle médite et contre lequel se soulève tout son être. Elle dompte cette double révolte de ia nature et de la conscience; mais, au moment où elle se décide à frapper, ses yeux s'arrêtent sur une enfant qui vient à eue en sautant à la corde. La petite-nièce de Corneille croyait s'être auranciue de son sexe, etia femme se réveuïe en eue. Elle tend les deux bras à t'enfant, qui s'appuie sur ses genoux. Sa tête se rafraîchit, son exaltation se calme. Elle aussi, elle pourrait connattre le bonheur d'avoir un de ces chers petits anges. Et la mère de tenfant s'approche, et Charlotte Corday l'interroge doucement sur son état, sur l'état de son mari, sur ce qu'ils ont, sur ce qu'ils désirent, et il se trouve que ce petit ménage, si peu qu'il ait, a cependant assez et ne désire pas davantage. La Révolution passe au-dessus ou au-dessous de cet humble nid sans ~atteindre; la jeune mère offre à Charlotte de l'y recueillir. C'est ie salut. Charlotte le sent bien Ah 1 qui saU la nature est dans la bopne voie

C'est là qu'est la sagesse, et c'est là qu'est la joie 1


Mais ia sagesse et la joie ne se présentent plus à elle que comme une suprême tentation. Elle n'entrevoit ie bonheur que pour en faire un dernier sacrifice. fi faut que Marat meure. Le sacrifice s'accomplira.

Nous sommes loin des espérances que l'apparition de Lw~<~ avait données aux ennemis du drame. Plus hardi dans la disposition de son plan que n'avait osé t'être l'école romantique, l'auteur de Charlotte CM~ prend la scène libre et s'y établit sans tenir compte d'autre chose que de son goût, qui ne ie trompe pas, et de son sujet, avec lequel il est entré en pleine intelligence. Sa pièce ne se développe pas sur un modèle donné, d'après des règles générales d'ordonnance et de symétrie, eUe se développe dans l'ordre naturel des faits avec la pensée qui en est ie lien, le début et la conclusion morale. Ses personnages y interviennent au moment où il en a besoin, et il n'en limite pas ie nombre. lis ont paru, us disparaissent. Ils servent moins une action proprement dite qu' m rôle principal dans une situation largement exposée et dont ils sont chargés de renouveler les aspects. Ils passent un moment mais ils ont une figure et se dessinent tout entiers dans les quelques vers qu'ils récitent. Si peu qu'ils disent, ils ont tout dit, et rien ne saurait déterminer le poëte à leur en faire dire davantage. Ses actes sont longs ou courts sans qu'il y prenne garde. Tout y entre de ce qui est vrai. Nul autre artifice que la logique des choses et leur déduction conforme au mouvement naturel de ia vie.

Légende historique mise en action, Charloue Corday (je n'examine pas le choix du sujet et de l'époque), est de ia famille des chefs-d'œuvre. Toucher de si près aux temps qu'ont vus nos pères, à des hommes dont la mémoire ne s'est pas encore dégagée de ces limbes où les morts attendent la résurrection de l'histoire, hâter cette résurrection, ia faire avant les années, voir le vrai dans sa netteté, dans sa grandeur, dans son horreur et dans sa simplicité familière, être à la fois la postérité et le témoin, cela demande une rare vigueur d'intelligence et une sûreté de main


ég.d'' H lit pu~nce de la v ision. Toutefois CA«~~ Ce~ay Meut pas h' succès de AM<rA'<?; là-propos M y aidait pas. Quatre-vingttr''ixe, même en spectacle, inquiétait mil huit cent cinquante. D'un autre coté, rindépendancedu poëte à l'endroit des formes classiques le compromettait vis-à-vis de ses admirateurs. Le puMIe retombait dans son indécision et dans ses défiances littéraires. Etait-ce la dernière tortue de ï'teuvre dramatique en vers? Où était ia règle ? Sur quelle doctrine s'appuyaitcet exemple nouveau? L'autorité de ta grande interprète aurait pu s'ajouter celle du poëte, mais on a vu qu'eue lui faisait défaut. M~ Rache!,j'ai eu t'egret à le dire, j'ai regret à le répéter. M"" Rachel se réservait toute à eue-mème et, tant que dura la gloire de son règne, il y eut deux choses égaIement di<ncites pour les auteurs dont les pièces devaient être jouées au Théâtre-Français l'une, d'obtenir !e concours de la grande actrice; !'autre, de réussir sans son concours.

La comédie l'avait pressenti la première. La retraite de M~Mars avait suivi d'un an le début de M~ Hache!, et peu à peu, Eugène Scribe après Le M~re <fM'<, Alexandre Dumas après le ~~M~e <MMM I.OMM XV, après Les Demoiselles ~e &~tH<-(~ s'étaient écartés de la scène. Le la Co!Hp<~Mc et Une Femme de ~«owt~ <MM s'étaient rencontrés à propos pour faire un spectacle attirant moitié rire et moitié hrmes. A partir de là, la première grande comédie en vers qui se présente est celle des Aristocraties d'Etienne Arago, succès dont s'occupe la critique, œuvre loyale, œuvre sincère, qui se rattache par !a forme à récole de Destouches et étudie avec un généreux esprit de conciliation la question du travail dans t < société moderne, à la veille de Février i 8A8.

Enfin arrive Alfred de Musset, ou pour mieux dire arrive M"~ AMan-Despréanx rapportant de Saint-Pétersbourg Le Caprice d'A!<rcd de Musset parmi ses brochures de théâtre. Elle joue le ro!e de M°~ Léry; elle le parle avec une aisance, un esprit, un mouvement naturel de conversation qui lui appartiennent, et le pubiif t'nchanté bal des mains à cette double fête: le début de son


poëte favori, le retour d une actrice consommée q<n a trouvé lit note juste, le véritaMc accent de lit comédie moderne. Avec Le C< <cc commence nu théâtre nou\<'au. une comédi<* d un genre particulier, ia seule peut-ètte dont la vogue fût possibh' H côté des représentations de M'~ Hache! et devant h' pubnc de !a grande tragédienne.

A ce pubiicditnciie et déticat, qui piquait surtout d'' !rc, il ne fallait pas moins que du distingue et de texquis, quetqne fh~se qui fut de main d'artiste et considère fonnne tel, ann qu'un est put allier le gont avec admiration des ehc!s-d œu~rf du xvu~ siet'!e et de leur merveilleuse interprète.

Le théâtre d'Alfred de Musset se trouvait tout a point pour ce!a. Imprimé, ou plutôt recueilli en volume depuis < 83~), il était un des livres, si ce n'est le livre préteré du dilettantisme littéraire. Tout le monde élégant l'avait lu. La jeunesse des écoles le savait par cœur. II était originaLsans être nouveau. II n'avait rien à redouter des hasards d'une première épreuve. Dans ce temps où le succès était aux reprises, c'était une reprise encore que la première représentation du Caprice, celle d~<M~<~&M/o,du C~MMMtcrou des Caprices de ~a'MMMM. Par lordinaire effet du temps, qui consacre ce qu'il o a pas détruit et ne détruit rien de de ce qui excelle, cette comédie, née de l'ironie d'un poëte mal accueilli à ses débuts, jetée en déti à toutes les conventions du genre et ouvertement dédiée au génie de Shakspeare, ce théâtre que le poëte avait fait impossible à plaisir était devenu en moins de vingt ans un théâtre classique. On ne le jugeait plus, on l'admirait. Et que de raisons pour l'admirer 1 Un esprit si vif et si personnel 1 si tibre et de si grand air 1 un si juste sentiment de l'intérêt et de i'enet, de ce qu'il faut dire et de ce qu'il faut taire, du point où il faut prendre une scène et du point où il faut la conduire! un ordre si exact, sous un air d'abandon et de négligence! un mouvement si prompt de la pensée, un coup d'aile qui va si vite de la bouffonnerie à l'éloquence et de ia boutade au cri de dotueur! 1 Car c'est ce cri qui a retenti dans


toutes ies poitrines. Que ta fantaisie d'Alfred de Musset affecte la forme du pastiche ou de !a traduction, qu'eMe s'inspire comme en jouant du théâtre de Clara Cazu! ou de Sbakspeare, de SchiHer ou de CrébiMon n!s, de Lord Byron ou de La Fontaine; quelle qu'elle soit, au fond de i'œuvre il y a un poëte Messe dont le cœur saigne; et si elle vit parce qu'elle charme, elle vit encore plus parce qu'ii sounre. Charme et angoisse, c'est Alfred de Musset. C'est avec cela qu'il a conquis le monde. On s'en rend mieux compte aujourd'hui. A !'apparition du Caprice, une grande part du succès apj~rtenait à la mode. La mode était venue au poëte. La société nouvelle l'aimait surtout pour cette heureuse impertinence avec laquelle il relevait sans façon Marivaux par Lantara le bien dire des salons recherchés par !a franche répartie de i'atener de peinture. Seulement !a mode lui venait un peu tard,, au moment où le meilleur de son oeuvre était déjà derrière lui. Il n'eut pas refait alors Les Caprices de JMafMMMC, ni On badine ~<M avec f<MMMr; il faisait /~t<< ~«'«ae porte soit ouverte <Mt~~e, J~OMM<~ et On ne s'acMejaMtoM de <OM<. C'était assez pour le moment. Le public n'allait pas encore plus loin. ~M<~ del &a~ disparaissait promptement du répertoire. Z~s Ca~wes J~awaNe ne réussissaient d'abord qu'à s'y maintenir, et il ne semblait pas qu'on pût mettre à la scène la lutte cruelle de Perdican et de Camille. En attendant, le succès d'7~ ~M~M'MMejMM'~sotfoMt~r~oM~'M~ recommençait celui du Caprice; et, comme tout succès ne manque pas de faire souche, en un instant proverbes et saynètes de fleurir. Petits actes de tout genre, petites comédies de salon, petites comédies grecques, voire même vénitiennes, le Théâtre-Français ne se défendait pas trop (il ne se défend même pas assez aujourd'hui) contre ces œuvres mineures qui trouvaient plus ou moins heureusement à se glisser soit au commencement, soit à la fin de son spectacle. Il taiiut un commandement exprès pour les arrêter aux abords de la maison et les sommer de céder la place à des œuvres d'une autre portée. Ce qui est certain. c'est que la tentation était trop grande de pouvoir en-


trer à la Comédie-Franfaise eu apportant si pfu. D'autre part. je signale aussi ce Meheux résultat, c'est que, tant qu'il eut une commission nommée pour décerner aux meilleures pièces de théâtre. aux plus dignes, aux plus justement applaudies, les prix annuels institués par M. Léon Faucher, aucun de ces prix no fut donné à un des ouvrages nouveaux représentes sur la scène de la rue Richelieu. Un seul cependant se trouva désigne pour cet honneur, c'était encore une pièce en un acte; mais cet acte était un chef-d'œuvre. Je ne parle pas du tit~~ ton pourrait aisément s'y tromper r mais Le t~g~ ne devait venir que deux ans plus tard. ï'aonée du ~M~NMM de L. Laluvé et du début de Sardou dans La T~K~Mc

~M &«<???. Je parle de J~t~Mc/~j~r, ce premier grand succès de M" Émile de Girardin, par lequel elle s'empara véritaMemcnt de la scène. Jusque-là M" de Girardin s'était essayée à t'œuvrc du théâtre; elle avait mieux fait que s'y essayer, elle y avait réussi. mais sans prouver complètement, même dans Lady 7ot<M~, qu*' cette œuvre du démon put être traitée sans défaiHancc par uue main

féminine. Elle avait commencé par L'École des ~nM~Mfes, qui n'aurait probablement pas soutenu l'épreuve de ia représentation. Elle avait encore écrit 7<M~<& avec la dernière plume que Delphine Gay eut laissée au vicomte de Launay, et Cléopdtre, en se souvenant des jours où elle s'appelait la Muse de la patrie; mais déjà, dans Lady Tartufe, une métamorphose se faisait pressentir en elle. Son talent allait changer de sexe. La composition de sa pièce était bien arrêtée, le style net, le dialogue franc, les personnages frappés chacun à sa marque, i'enet voulu et produit, quelquefois avec trop de recherche, mais avec certitude. Si le succès de Lady Tar~~e n'a pas été de ceux qui restent, cela tient sans doute à ce que M'°* Émile de Girardin, entreprenant sa troisième campagne avec le concours de M"" Rachel, s'était plus appliquée à faire un rôle qu'une comédie. Dans La Joie fait peur, la même préoccupation n'existe pas. La pièce est. bieu pleine de l'idée première. Tout y répond, tout s'en déduit. On n'y prend plus garde maintenant, parce


que h* denoument est connu comme celui de ?0)<<M~, comme celui de !a~w, et qu'il s'aperçoit à travers !'œuvre entière; mais reportons-nous au moment où la pièce, sortant de l'ombre des répétitious, se prit M vivre dans la pleine lumière de la rampe et du tustre: que!!e exposition dangereuse et hardie! quel tableau que cetui de cette maison où la mort a fait un vide irréparaMe Pour t ordinaire, lorsque la mort intervient sur le théâtre. elle atteint le méchant, qu'elle met hors d état d'achever son crime, elle venge ta société et soulage la conscience publique. Elle frappe, et le rideau tombe. C'est la mort qui passe et disparait; ce n'est pas le deuil qui la suit; mais ici c'estie deuil lui-même. Voici les vêtements noirs et le bonnet de crêpe; voici la mère qui pleure son fils parce que son fils est parti et qu'il ne reviendra plus. Elle ne pleure même pas, elle ne parle pas, voilà longtemps qu'elle est ainsi, et son chagrin peut la tuer, parce qu'elle a épuisé toutes ses larmes. Supposez que vous n'êtes pas au théâtre, mais dans la vérité des choses et la réalité de la vie; supposez qu'un hasard, une porte ouverte par erreur, vous mette tout à coup en face de cette douleur sans bornes, jugez si vous vous excuseriez de l'avoir surprise et de lui avoir manqué de respect en la voyant! Ce fut presque l'impression de la première soirée. Oui, l'aspect de la scène était si poignant, l'image de la maison sans voix et sans bruit si saisissante et si nouvelle, que l'imitation semblait imprudente et qu'on se sentait coupable de profanation envers la majesté d'un deuil inconsolable. Un moment de plus, c'était trop; mais, amenée à ce point, l'angoisse se détend avec M" Désaubiers qui s'éloigne. Si la mère s'obstine à ne pas se distraire de sa douleur, le vieux serviteur s'obstine à espérer. Pour lui, son jeune maître n'est pas mort. Noël en est sur. Noël en donne le démenti à toutes les preuves, et il a raison; car la porte s'ouvre et celui que l'on croyait perdu, l'intrépide jeune homme qui "ntre, le bonheur au front, lui crie gaiement, comme jadis au retour de la chasse «Me voilà! Mon vieux Noël! Je n'ai rien, rieu mangé depuis vingt-quatre heures, vite une omelette! r


A cette voix.Noëi chancelle et tombe. Pour qui a vu la scène, je ne dis rien de plus. Je renvoie le spectateur à ses souvenirs. Dès cet instant, un poids tombe de toutes les poitrines. Le deuil a disparu. La lumière rentre dans ia maison. Tout y est gai. Tout y revit. On se demande, c'est Noël qui se le demande, comment on va apprendre à M'°* Désaubiers que son enfant iui est rendu; car on a peur qu e!!e ne supporte pas sa joie. Mais tout le monde se tairait que les murs parleraient eux-mêmes, ii n'y a pius moyen d'être triste. La sœur ne veut plus l'être, la Bancée neie peut plus. Et voici le danger, c'est que M*~ Désaubiers ne devine trop tôt le bonheur qui tue. faut ia tromper, il faut ia mettre et t'arrêter sur la voie. Il faut lui mentir; car elle va plus vite qu'on ne veut. De là ies inventions absurdes de Noël, et les finesses dans lesquelles il se perd, et ses maladresses dont il n'y a déjà plus rien à craindre; car M" Désaubiers a tout compris; elle est dans ies bras de son fils et peut dire que la joie ne tue pas.

Jamais œuvre de théâtre n'a mis le rire aussi près des larmes, et ne leur a mesuré aussi largement leurs deux parts. Za~Me~M<~M< est ie modèle de ces pièces simples et fortement étudiées qui succèderont peut-être aux pièces d'action et qui exposeront une situation intéressante, en ia faisant passer par la succession délicate de ses mouvements les plus vrais. Peut-être aussi, comme Le Philosophe MMs Mw<w, restera-t-elle une chose unique. Retrouvera-t-on un jour, dans un même talent, cet art de l'homme et ce cœur de la femme, cette double nature à laquelle arrivait M' Émile de Girardin C'est une question que t'avenir seul peut se charger de résoudre. Quant à ce singulier développement des maies facultés qui font l'homme de théâtre et qui allaient faire de M' Émile de Girardin un véritable auteur dramatique, si on veut le suivre jusqu'au bout, c'est iui qui a produit l'incomparable bouffonnerie du C~apaeKt <f~ horloger. Dans l'ordre des lettres, les femmes n'ont pas le rire gaulois. La farce leur échappe, et la comédie par suite. M°~Ëmiie de Girardht ne s'y trompait pas en passant par la farce,


où elle a taisaé un des che&-d'c&Mvre du genre, elle reprenait le chemin de Molière.

Et tandis que J~e CA<~p~M <f«M Aer&~pr riait d'un si fou rire, M" de Girardin ressentait les premières atteintes du mal qui devait Fentever. Elle était sur son lit de douleur lorsqu'on lui demanda presque officiellement si elle n'enverrait pas La JeM~m~MM' à la Commission des prix Léon Faucher. Elle n'avait qu'à y consentir, et un prix lui était acquis d'avance; mais elle n'y consentit pas. Une p!us juste estime de soi-même la mettait au-dessus de cette petite gloire A mon Age, répondit-eUe, on n'est plus de ceux qui reçoivent les prix; on est de ceux qui ies donnent.

Elle mourut trop tôt pour son talent et trop tôt pour le ThéâtreFrançais. Elle ïe laissait dans le moment où il avait le plus besoin d'un auteur original et puissant, entre M~" Rachel, qui ne devait plus revenir, et Emile Augier, qui s éteignait avec Ponsard, portant l'un La Bourse à i'Odéon, l'autre Za ~MMtesM.

Que restait-u au Théâtre-Français? L'auteur sympathique et gracieux de AMcMMM~Nc de la &c, le collaborateur d'Émue Augier dans Le 6'~<&'e de M. Poirier et dans La jf~Nve de «wcAe, si toutefois Jules Sandeau, déconcerté par un jour d'échec, n'avait pas renoncé à prendre sa revanche; Eugène Scribe infatigable, mais fatigué à son insu, cherchant toujours des collaborations et essayant d'amener à ses procédés, si longtemps heureux, Ernest Legouvé, qui Ï'amenait, en retour, aux idées de la démocratie nouvelle. Et cependant les grands succès, les curieuses entreprises de la comédie moderne étaient aiNeurs. Bs se nommaient La Dame aux Catmélia, DMHM de Lys, Les ~t~ de MM~ Le JM~<~ <fOj~W, Le J~m~~b~.L~JR~~M~MM~tM.Z~~&~oAéM, ~J~MM? B<MMA<MMNMS, /<s()M~MMKfo~ea<, Z~jFY& ~~M~~et~LtOM~M~SpeWM*

Puis enfin le succès se déplace. H revient à la rue Richelieu, un jour que l'affiche porte ce titre singulier, Le Duc Job, et que le public, un peu étonné des tristes révélations dont l'entretient partout le théâtre, trouve d'aventure un endroit où il voit la vie telle


qui! aime à la voir, et la société composée d honnêtes gens avec lesquels il se plairait à vivre.

Le Duc Job ne fait pas autrement révolution dans les lettres; mais il marque un temps de repos, une halte heureuse sur une pente où la comédie se précipite. Il donne au publie le loisir de reprendre haleine; il l'amuse, il le touche, il l'intéresse. C'est une œuvre de bonne humeur qui dit gaiement son fait à la fortune, ne se latte pas sans doute de convertir la société actuelle à l'ancien mépris des richesses, mais donne aux petits-fils du vieux Job le plaisir de voir humilier les minions une fois par hasard et de les croire un moment inutiles.

Toutefois, la comédie ne s'est pas donné parole d'être toujours aussi aimable et aussi indulgente. Sans remettre une balle dans le canon du pistolet avec lequel il a cassé la tête de la nMe de proie, Emile Augier le recharge pot'r en cesser les vitres du coquin qui a un hôtel. A coté du demi-monde féminin, il y a aussi un monde interlope de la politique et des anaires, une société véreuse et condamnée à se guinder sur l'insolence pour se tenir au-dessus du mépris <t les effrontés, T) ainsi les appelle l'auteur de Z<o C~Me, aventuriers que la justice a parfois touchés en les nétrissant etqu'eUe retrouve un jour maîtres du crédit ou de in psnoïe publique. Vernouiliet est le type dans lequel il les incarne. VemouiUet vient de perdre, je me trompe, vient de gagner un procès dont les considérants t'acquittent et le déshonorent. Sa honte, encore fraîche, est un fardeau sous lequel il plie et marche mai assuré. Le marquis d'Auberivc le rencontre dans ce piteux état. Qu'est-ce que ie marquis d'Auberive ? Un vieillard spirituel et malicieux, dont la Révolution a dérangé les heures et changé la vie. Le temps présent l'a réduit au rôle de spectateur; il sirne le spectacle pour se désennuyer et y met la main quand il peot pour pousser les choses à labsurde. r'aire de VemouiMet un des rois de l'époque lui semble la plus cruelle mystification dont il puisse bafouer la société actuelle. Il relève !c drôle et le dissuade de s expatrier. A quoi bon? Est-ce


l'opinion quUeSraye? Mais VernouiMet dirigera lui-même l'opinion, 9 s'il le veut. Il est riche il N'a qu'à devenir acquéreur d'un journa!. C'est aussi simple que cela. Ainsi fait Vernouillet, etVernouiilet devient une puissance. On salue Vernouillet. M a des hommes d'esprit à ses gages. Ceux qui sont trop fiers pour vouloir relever de lui se retirent de son journal; ils écriront des brochures qu'on ne ura pas. Il donne un morceau de pain à un bohème, qui déeoupe !c8 faits-Paris, rédige les articles de mode, et qui a passé par trop de métiers obscurs pour n'y avoir pas taissé la mauvaise honte. Il veut se marier dans ia banque. Les choses n'iront peutêtre pas toutes seules; mais quoi? Entre Vernouillet et M. Charrier, acquittés tous les deux pour des opérations à peu près pareilles, il n'y a de dmerence que dans la date des acquittements. Celui de M. Charrier est plus ancien; mais si le public l'a ouMié, on peut rafraîchir l'anecdote. Charrier a beau s'en défèndre, il faudra qu'il cède ou qu'il retombe du haut de la considération qu'il s'est faite; mais Vernouillet se trompe en croyant intimider le fils comme le père; c est là qu'il échoue. I! a trouvé un cœur d'une droiture inflexible. Le fils montre à son père le devoir étroit, et le père se sacrifie à ce devoir pour ne plus déchoir dans la tendresse de son enfant. Charrier remboursera intégralement tous ses actionnaires. Le tiers de sa fartée y périra; mais il recouvre le droit de s'estimer ïui-mème. Vernouillet ne peut plus rien désormais contre lui. VernouNiet ne sera pas son gendre. Le bénéfice le plus net de

sa journée est encore un coup d'épée que lui a donné le marquis,

à l'occasion d'un article rédige par Giboyer, et qui le pose sur un pied d'honnête homme.

JTai écrit le nom de Giboyer. Le singulier personnage avait traversé avec trop de succès ia comédie des JE~M~ pour que l'auteur ne fut pas tenté d'en faire le centre et le ressort d'une autre pièce. Dans Les ~nw~s, Giboyer se rappelle qu'il a été fils; dans Le Fils de Giboyer, le marquis d'Auberive roblige à avouer qu'il est père. Heureux et malheureux à la fois, il a un fils qui est son


orgueil et auquel il n'a pas donné son nom, df peur <e son non ne fut une tache. veut bien être un misérable, mais il veut que son fils soit pur et digne. Il a perdu sa vie, mais c'est dans «on nif qu'il la recommence. Ses convictions, car il en a, c'est au cœur de son fils qu'il les a déposées. Sa foi politique, il ï a fait passer en lui; mais quel n'est pas son étonnement quand il voit que la ~oi politique de son Maximilien est ébran!ée. Et par quoi? Par un discours que M. Maréchat, dont Maximilien est secrétaire, doit lire au Corps législatif. Mais ce discours, ce manifeste d'un parti, commandé parie marquis d'Auberive, c'est Giboyer iui-meme qui l'a écrit, c'est Giboyer qui a détruit la foi au cœur de son enfant, Giboyer qui n'avait jamais osé lui dire qu'il est son père, craignant de surprendre sur son visage un sentiment de tristesse, et qui est forcé de le lui dire pour lui prouver que son père a menti. Dans Les JEj~Mt~, l'honneur d'Henri remonte à M. Charrier et le sauve. Pourquoi l'honneur de Maximilien ne remonte-t-il pas ùe même à Giboyer? Le rideau tombe sur le châtiment du pauvre père, qui se sacrifie et quitte volontairement la France. Il est vrai que Giboyer emporte une suprême joie son fils l'a avoué devant M. Maréchal, et mademoiselle Maréchal, qui devient sa bru, s'est agenouu!ée devant lui pour recevoir sa bénédiction. M peut se retirer en Algérie; Maximilien ne l'y laissera pas.

Émile Augier a eu le privilége, et c'est un privilège qu'il doit à son talent, d'aborder de nos jours la comédie politique. Dans la première de~es deux pièces, sa pensée est bien claire il réclame pour les hommes d'intelligence la prédominance que prend le capital dans la société moderne. Il attaque l'argent, tondant une aristocratie sans passé et sans gloire, l'argent s'emparant de la presse et régnant sur l'opinion .au mépris de l'étude et de Ja pensée. Quoi qu'on en ait pu dire, Vernouillet n'a jamais été une figure au-dessous de iaqaeiUe on ait pu écrire un nom; Vernouillet ne représente que l'argent, et l'argent pris à ses pires sources. Si c'est là le point de départ de l'aristocratie financière (et c'est toujours au


moins un de ses points de départ M. Charrier lui-même a commencé comme Vernouniet), on comprend les sympathies de Fauteur pour Ïe marquis d'Auberive. Il a mis en présence trois aristocraties, celle de la race, celle de l'argent, celle de l'intelligence. M dit à celle-ci l'avenir t'appartient; mais si ton temps n'est pas encore arrivé, la légitime noblesse est encore eelle de la naissance, parce quelle vient des œuvres de i'épée. En- aucun cas, la fortune née d'un coup de lansquenet ne doit créer une noblesse.

Dans Le ~Y& de Ct&a~f, la thèse est moins précise, mais ia satire a quelque chose de plus direct et de moins impersonnel. En réalité, ies coulisses d'un journal, quel qu'il soit, ne sont pas à jour comme les coulisses des assemblées législatives. Le public n'est pas tenu au courant des anecdotes et ne connaît pas les figures. Quand ii s'agit des mœurs parlementaires, on est mieux préparé à saisir les allusions; on ies cherche, on les devine, on les suppose. On croit reconnattre ia baronne Pïeners, belle, spirituelle et veuve, dont le salon est le quartier généra! d'une coterie sérieuse, adoration platonique et Égérie mystique du cerde qu'eue inspire; M. Maréchal, le bourgeois légitimiste dont le marquis d'Auberive a fait un député, pour n'en avoir pas fait jadis un ridicule sans le dédommager un peu, et dont il veut faire un orateur en lui donnant un discours manuscrit à lire devant la Chambre. On sent ï'auusion dans les péripéties du discours orthodoxe commandé à Giboyer par le marquis, appris par M. Maréchal, retiré tout à coup de ses mains et confié à M. d'Aigremont, le calviniste, par suite d'un revirement que la baronne Pfeffers opère au sein du comité. On la sent dans ia conversion de M. Maréchal lui-même, qui passe à l'opposition par dépit d'avoir été joué et se prépare à réfuter avec un nouveau discours, encore appris par cœur, le fameux manifeste dont il a failli être l'organe. Tout cela, c'est ia pièce. Ajoutez que tout cela est écrit de verve, avec un entrain qui ne sent jamais la fatigue et une boutade qui ne se dément pas;


que la plume de 1 auteur a toujours couru sans prendre le temps de faire de l'esprit; quelle ma donné que celui qu'il a, mais qu'il en a toujours du plus franc, du plus libre, du plus personne!, et tout explique les deux grands, les trois grands succès, je n'ai pas droit d'oublier ~a&~c CMarw, qui ont mis Émile Augier à un rang où il n'a personne au-dessus de la tête.

Nous ne sommes pas encore la postérité. L'avenir jugera !cs eubrts qui ont été faits dans ce temps-ci, et je crois qu'il y trouvera une aussi large dépense d'originalité, d'invention, d'observation, d'étude comique et de bonne langue qu'à aucune autre époque; je dirais une plus large dépense, si je pouvais mettre à part le temps de Molière. Que la comédie moderne se soit imprudemment aventurée à la suite de Daumier et de Gavarni dans ces voies dérobées où l'on perd de vue la famille; qu'elle ait montré ce qui n'était pas fait pour la lumière; qu'elle ait nommé ce qui ne devrait pas avoir de nom pour les honnêtes gens, dit à la face du père ce que le père ne devrait pas entendre devant son fils, et à la face du fils ce que le fils ne devrait pas entendre devant son père; je ne le nie pas, je l'avoue. Elle a remué des vérités malsaines; mais elle en a tiré des œuvres remarquables, et, après tout, ce n'est jamais sans profit que Ion étudie la vérité. A la regarder vaillamment, hardiment, on contracte la force qui fait les hommes, et les hommes ne manquent pas à la comédie de nos jours.

Comptons-les et voyons ce qui nous reste après tant de pertes récentes après Eugène Scribe, ce prince des inventeurs, ce mouvement d'esprit, cet agrément, cet enjouement, ce jeu de combinaisons inépuisable; après Balzac, l'observation portée à sa plus haute puissance, l'auteur de La Mardtre, le père de A~rca~, mort au moment où il mettait enfin le pied sur la scène comme sur sa conquête; après Léon Goziau, l'imagination dans le comique, le paradoxe sincère, l'impossible qui croit à lui-même; Henri Murger et Gérard de Nerval, deux esprits nouveaux, toute la grâce de la Bohême ingénue; Louis Lurine, qui était aussi de la Camille; Méry


et Itoger de Beauvoir, MélesviIIe et Dumanoir, deux anciens, deux âmes, deux talents distingués et aimables; Camille Bernay, Léon Battu, J. Lorrin, Villarceaux, d'Assas et Schmidt, autant de promesses Mais quoi! Les rangs se resserrent, les recrues y entrent incessamment, et c'est toujours une magnifique armée que la famille des auteurs qui écrivent pour le théâtre.

Les chefs en sont illustres, et les soldats ont l'entrain, la décision personnelle de la milice française. En tête, les maréchaux qui ont l'~ge et les chevrons des grandes guerres Fauteur d'~MMHM prêt à rentrer glorieusement en campagne; Fauteur d'~oay et de JM<M~aoMeMe de B~N~ dont la libre invention ne se trouve plus à l'aise que dans la mesure du roman, mais dont l'orgueil paternel regarde sans regret les luttes de la scène parce que les acclamations de la victoire lui apportent l'écho de son nom dans le nom de son fils.

A ieur suite, et sans ordre de rangs, Ponsard doué de l'heureux privilége d'arriver toujours à propos dans les moments de crise littéraire, fort de la probité de son travail, fort de son inspiration qui lui vient de lui-même, sans trouble et sans hésitation comme M. Ingres, avec lequel son talent a plus d'un trait de ressemblance, savant et naïf comme lui, prenant comme'lui ses modèles aux belles époques du passé, comme iui persévérant dans l'unité de sa vie, toujours semblable à soi et marquant du même cachet ses œuvres capitales Z.wer~ee, ~4g~8 <~e ~M~'aaM, C&a~o~ Corday, L'~OMM~Mf r<~c<t<, Le Lion <MMMM~M.c, dépassées, au point de vue de l'éloquence, par l'épique inspiration de son CaM~?; Emile Augier, ce frère jumeau du début de Ponsard, son second dans la querelle des deux écoles, cet autre talent fait de clarté, de vigueur, de hardiesse et de liberté gauloise; plus souple et moins convaincu; plus curieux, plus attentif aux mouvements de la littérature prompt à se porter du côté où va celui qui marche, non pas pour marcher à la suite, mais pour aller plus loin encore; né pour oser, étonné d'avoir remporté un prix de l'Académie Française.


se sachant meilleur gré d'avoir fait Z.hvMfMrM~v que Ca~'t~, e! heureux de s'être racheté par Le Mariage <TO~ main hardie. résolue à lever les masques de la société; père de ce drôle cynique que nous avons vu tout à l'heure, qui se nomme Giboyer comme Figaro se nomme Figaro; petit-fils lui-même de Regnard et de Beaumarchais; qui fait de la prose son arme de combat, garde !e vers pour la comédie de passion ou d'aventure, et, un moment trahi par la fortune du théâtre, se prépare on quatrième triomphenver une grande œuvre écrite dans la grande forme iittéraire; Octave Feuillet, écrivain d'élite, que la lecture d'Alfred de Musset a d'abord révé!é à lui-même, mais qui est entré en possession de sa nette et gracieuse originalité; Marivaux d'un siècle sérieux, sérieux comme son siècle, et dont l'esprit a vécu plus intimement dans la confidence du cœur;piume finement taiuée pour les déucates et ingénieuses analyses; auteur dramatique d'un ordre à part; nature charmante et distinguée qui a fait des sentiments de l'honnête homme et de l'homme de famille son exquise élégance; qui ne veut pas laisser à ce qui est en dehors du bien le privilège de la séduction qui prête l'attrait au bon conseil, à la foi simple, à la pratique des vertus douces et modestes; champion de la province dont il est l'hôte et qu'il a raison d'aimer parce qu'il y garde bien sa physionomie personnelle, parce qu'il y emporte, pour les mieux étudier à l'écart, les souvenirs avec lesquels il s'est élevé aux hardiesses de D<ïMa, et qu'H y trouve les modèles, discrètement, ingénument supérieurs, du t~&~e et du CtM <~ coMscM~; Georges Sand, nom illustre même au théâtre, talent androgyne comme M* Ém. de Girardin, plus maie à son début, mais où la femme tend peut-être à se dégager chaque jour davantage, tandis que M*~ Em. de Girardin, par une contraire évolution, arrivait dans ses dernières œuvres au caractère complet de la virilité; Georges Sand, écrivain supérieur, plume douée d'un don de magie, passion pénétrante et subtile, séduction qui trouble et qui égare, charme inquiétant vis-à-vis duquel il faut veiller sur soi, dp peur Pr<r~ dea Lettres. ) a


d <~«' ~u< pris ctd.tdmctttv, fM apptaudissant, que la lignée d'Adeni t~t toujours égotste, irrésotue, sans grandeur et MM courage; que lit dt'«cpî .nre dH\e est toujours dévouée, intrépide, héroïque; qu< dans ce monde mal fait où rien n fat à sa place, on doit toujours chercher la ptus pure vertu au fond de toutes les chutes et h' ptus tégitime orgueit au fond de toutes les misères conclusion inévitaMe d'un théâtre qui n'en est pas moins essentiellement aristocratique dans sa forme précieuse et distinguée, exquis par la vérité déheaie du détail, par la finesse lumineuse du dialogue et la grâce %ivMntf du tableau, consacré enCn par trois grands succès: ~wapoM CA<tM~, Le ~~N)W<t~c de ~erMM et Le ~~r~t~M de H~MM~, Alexandre Dumas fils, !'a!né, par le succès, des auteurs de la comédie moderne, celui qui i'a émancipée et mise en état de tout dire; riche et complète nature, mélangée de rêverie, de chimère, d'audace et de justesse d'esprit; praticien consommé, fécond en expédients, rompu à toutes les combinaisons de ia scène, et attiré vers les thèses dangereuses où s'endort quelquefois l'action aManguie; tenté de se perdre dans ie discours, dans ia discussion et le paradoxe prêt à sauver telle pièce qui se sent sombrer et lui fait un signai de détresse; risquant tout pour lui-même et ne hasardant plus rien pour les autres; sûreté de coup d'cei! impitoyable; main d opérateur qui coupe dans le vif et dégage de tout ce qui ie g&ne le succès du Supplice <f«w~H!M< ou celui d~~Mse jRMieM~Mp<; Théodore Barrière, qui devait être journaliste s*M n'eût été auteur dramatique, et qui a fait du vaudeville le précurseur de la petite presse chroniqueur avant la chronique quotidienne, oseur, improvisateur, Parisien-né comme la Fronde, hardi à l'escarmouche, prompt aux hardiesses de la comédie satyrique, recommençant Aristophane selon notre mesure et s'incarnant avec édat dans le Diogène nouveau dont il a créé la figure et le nom; mais impatient, capricieux, obéissant à deux instincts qui le poussent l'un vers le pamphlet, l'autre vers l'éiégie et !'idyMe; trop pressé de produire pour choisir entre tes deux, d'arriver à temps pour finir,


et de finir pour achever; esprit fécond qui sait bien que les revo s ne comptent pas, mais qui a le droit de compter nèrement ses grandes victoires; moraliste vigoureux qui a eu le coup de fouet et le coup de dent, qui vise aiiieurs aujourd'hui et va un peu à l'aventure, mais qui retrouvera la voie des belles soirées quand, au lieu d'allumer sa lanterne pour chercher où en est le succès chez les autres,il se reprendra tout simplement à et udier~~M.rJ?OM~otHMtf8 et Les Filles de ttMfA~~ avec le cigare ctinceiant de Desgenais Victorien Sardou, venu après les autres, et qu'ils rencontrent aujourd'hui sur toutes tes scènes; comparable par sa ~condite a Eug. Scribe, dont il diffère en tout le reste; cherchant ie danger qui double le succès; jetant au public un perpétuel de6, t'agaçant, irritant à la manière des dompteurs. le faisant rugir pour se donner la gloire de le vaincre; lettré studieux, nourri des meilleurs st.) les, habile à les prendra tous; ménechme charmant de Beaumarchais quand il a voulu i'ètre; joueur qui ne vise qu'aux coups de partie et refait peut-être trop souvent le coup de !'aicove; moralisateur qui a manqué sa visée dans La ~a~M~e J~MO~oa et prouvé une Ms de plus que le théâtre châtie les mœurs sans les corriger, mais dont le succès marque une époque et aura eu l'honneur de donner un nom à l'extravagance de t866 en matière de toilette; Félicien Mallefille, talent inégal avec des parties de premier ordre; excellent où il est bon dans le portrait, dans le récit, dans ia tirade satyrique et l'enchaînement précieusement t" du dialogue; main de maître quand il écrit, moins Jmbile à nouer l'ensemble de sa composition qui lui échappe; écrivain dramatique plutôt qu'auteur dramatique; supérieur à son œuvre incomplète où le comique a ironiquement survécu; visant haut, sujet à manquer ie succès, mais s'imposant à l'estime; figure a part qui ne prend pas de rang, et, solitaire, se drape avec un juste orguo) dans sa noble renommée;

Puis les survivants et ies derniers nés de i rcoie de 183o, ndetes n la forme du grand théâtre, à la poésie. & ta rinn' rare. M la


parole épique t Jules Lacroix. l'auteur d<t ?~<~aM~ (~Mr, de ~~M et de ~MMe~c <~ Louis t7, le traducteur de So~oeie et de Shakspeare, d'Œ~t~~ût et de .~e&c~A; Louis Bouilhet, aimé de la jeunesse do l'Odéon, poëte dans A~ewe JMoata~cy, poëte dans La CoM~M~oo <f4M~M~, et dont l'inspiration dramatique, marquée dca le début au coin des vers de ~M~MM, en a toujours ~arde !a vive eNtgie;

Puis ceux qui devaient être aussi des poëtes et qui, surpris dau:< le mouvement arrêta par échec des Fw~wes, se sont rcptics sur te draine en prose avec les qualités supérieures de leur grande éducation iitterair": Paut Meuriee, Auguste Vacquerie, Victor Séjour, Ferdinand Dugué et Edouard Plouvier;

Puis les romanciers qui se sont décidés à faire de leur propre invention ce que le théâtre s'était accoutumé à faire de l'invention d'autrui et à donner eux-mêmes à leurs récit a seconde façon du théâtre Auguste Maquet, te ceMahorateur avoué d'Alexandre Dumas, associé a ses plus grands succès, lieutenant d'Alexandre et digne de devenir son ému!e; Paul Féval, en qui Frédéric Soulié avait deviné son successeur, le dernier des romanciers de la forte race, et auquel il avait ouvert lui-même les portes de FAmbigu-Comique puis les vieilles gtoires du drame de passion et d'intrigue, les habiles, les heureux, Adolphe d'Ennery et Aiacet Bourgeois, maîtres d'un genre populaire dans toute l'Europe, traduit partout et partout imité;

En remontant à la comédie en vers Camille Doucet, l'auteur des J~MM~MM de la MMMOM et du ~tM< <~M<&<, esprit vif, alerte, enjoué, fin satirique, dont le vers bien disant part comme un trait et pique droit où il vise; Pailleron, qui fait causer ie sien, le rompt u son gré et ie déttarticuie à plaisir pour ajuster à tous les mouvements de la conversation familière; de Belloy, qui devait traduire Térence, dont il avait dé~à, dans /~A«M c< DaMMn, la délicate et disfrctc éîégancp; Théophife Gautter, qui a fait un fhcf-d œuvre, !<; proingnp de ~/t< ft qui happe le vers de théatrf (AV~~t ~M-


<&<MMC et Le Chapeau de ~or<MMOH«t) avec le vrai coin du seizième et du dix-septième sièeïe; Théodore deBanviUe, dont la muse gracient. car c'est bien une Muse, dédaigne de poser son brodequin de pourpre hors des palais qu'habite Cypris et des vallons où l'Amour vengf attire Diane chasseresse auprès dEndymion endormi! Gondinet, qui a fait Les ~éw~s, et qui fera bien d'autres jolis vers amusants avec un esprit qui lui appartient, origiuat. naturel et moderne; Au-dessous (pourquoi au-dessous?), Mcithac, qui a la distinction de Dumanoir ait n en a pas encore i adresse. qui peut manquer trois actes, mais qui ne manque jamais une scène de bon goût, et qui sait écrire un acte de la bonne façon Les CtMMtws et Clef de m~;

Un vrai tatent, Eugène Labiche, le Picard du Palais-Royal, mais un Picard qui a des traits de Molière; héritier direct de Duvert et de Lauzanne, inventeur comme eux d'une langue amusante et qui t'amuse lui-même, gai, risquant tout dans la bounbnneric, poussant la parade au delà des limites connues, auteur du CAe~caM de ~<MMe<fAa&c, et c'est tout dire; mais vrai, mais observateur, mais toujours près de la comédie humaine; auteur de Afot/ du ~MOM<&M~c et f~tM~HOt, du ~oya~e de J! Perrichora et de Cc~Ma~ ~Mt-atme (son cheM'ceuvre); Lambert-Titiboust, Delacour et Siraudin, lancés à l'envi dans la même voie; enfin les parodistes nés du succès d'O~pA~ aM.c pt~rs et d'un trait du crayon de Daumier, les auteurs de ~fAe Bleue et de La Belle Hector Crémieux et Ludovic Haiévy, auxquels on peut pardonner d avoir travesti Homère, parce qu'ils ont fait rire, et qu'Homère lui-même !eur pardonne du haut de sa sereine immortalité.

J'en passe et des meUieurs! disait Don Ruy Gomez de Syiva Edouard Foussier, un délicat, trop diuicue pour hti-m~nw <'t qui a trop le loisir de subtiliser avec sa pensée, mais dont En*. Augier a deux fois accepté la collaboratiop dans CHKfM~ a'<M'~ ci dans Les f.MM<Mes ~M!MtT~; Latour Saint-Ïbat~, iauteur de ~«~M<, d<' Ï~M~w~. du ~M.r la ww~~Mf et <ht T~hM /w~; et nc<!


Serret, encore un des heureux débuts de l'ancien Odéon, poëte, auteur lauréat, que le roman d'analyse a détourné du théâtre et qui s'est taissé faire; Alphonse Royer, qui a passé aussi par rOdéon, applaudi dans le drame comme dans la comédie, et dont Le c< d ~MtMM, réveillant un sonore écho, a renouvelé i'édat de rire du ~o~c jMq~w; Léon Gumard, l'auteur du Dernier amour et de C~~MW ~w, qui s'est retiré trop tôt de ia i~ et qui a fait lui-même, autour de ses briMants succès, le silence où se plait sa modestie; Amédée Achard, p!amc toujours jeune; Émile Bergerat et Ferrier, qui débutent avec des vers de vingt ans; les deux frères Edmond et Jules de Concourt, qui ont une revanche à prendre et qui la prendront toi ou tard de haute lutte avec leur rare talent d'écrivains et roriginatité de leurs procédés personnels. li faut s'arrêter cependant. Arrivé au point o& j'en suis, je ne saurais dire autre chose, sinon que mes omissions sont involontaires. Mais, à ia suite de ce long dénombrement, je demande sans hésitation, même aux esprits les plus prévenus, s'ii n'y a pas là un bel ensemble de forces vives et d'inteMigences en pleine activité. On cherche, on s'ingénie, on travaille. A aucune autre époque, les talents n'ont été plus divers et plus jaloux de ne pas se ressembler i'un à l'autre. Les écoïes d'imitation sont fermées. Est-ce un si grand maih~ur? L'art est libre; il n'y a pas beaucoup à craindre de sa liberté. S'il s'égare, le public est là pour le ramener bien vite. Rien ne pousse à une extrémité sans que la réaction se porte en sens contraire. Nous avons vu la comédie épuiser la veine des exemples imprudents et des réalités audacieuses. Après La Famille Zteao~M, il n'y avait dé)à plus de place pour La CM&~MM, qui eut été peut-être un succès avant ~Mattre CM~'Mt. ~MM'MKe JM<M~Ao~, en mourant d'un ewès de réausme, a préparé ie glorieux avènement du ~«w nmoureux, et par suite le succès Kttéraire de La Cen;MM<MM <~4~MM.

Le régime des privilèges est aLuÏ! pour le théâtre. De tous côtés, édifices ou sous-sols, fKMtvretjt des salles nouvelles. Ou joue ropp-


rette et le vaudeville dans les ca~s-eoncerts. !t se dresse quelque part, devant une tac~de, des tréteaux abrites sous un auvent, et la parade va renaître. Vous dites que ce n'est pas le grand art. Non certes! Mais ne vous hâtez pas trop de crier à la décadence. Prenez-y garde il faut du temps, mente à la liberté, pour produire des merveilles. Tout commence à cette heure. Tout ce qui naît est encore pauvre et défectueux. Presque tout cela se trompe et manque par plus d'un endroit; mais tout cela s'agite, tout cela s'essaye, et de ce mouvement, de cette agitation, de ces tâtonnements sortira l'avenir. Regardez ces petites feuilles publiques qui vous tentent par l'appât de la caricature et de l'image enluminée. Jetez les yeux sur ces articles écrits avec l'audace ingénue des vingt ans et de l'obscurité qui s'assure en elle-même. Lisez ces noms qui n'étaient pas hier et qui ne sont pas tous encore aujourd'hui. Comptez-les, ces nouveaux venus. Combien sont-ils? Ils sont vingt, ils sont trente, ils sont bien plus Et ceux qui écrivent parlent de ceux qui composent, de ceux qui tiennent le pinceau, i'ébaochoir et le burin, que vous ne connaissez pas et qui se connaissent. Ils sont tous du même Age. Ils s'appeuent ï'un l'autre, se marquent mutuellement leur place et se désignent pour une célébrité prochaine. Ne souriez pas c'est une génération qui s'éÏèvc. De i 83o à t868, il s'est montré cà et là quelques groupes qui ont pris rang parmi les anciens; mais il n'y a pas eu à proprement parler de noaveMe génération. Aujourd hui la génération nouvelle fait sa première apparition avant d'avoir son avènement. C'est pour elle que tout s< prépare. C'est pour elle que la prévoyance de l'Empereur Napoléon IH a voulu aplanir les obstacles. Le siècle futur fait son apprentissage dans tous ces humbles commencements. Poëtes et mufleiens à peine sortis de l'ombre, vous êtes attendus plus haut. Salut à la génération de mil huit cent soixante f Au moment où Joseph Chénier parlait si fièrement du poëmc tragique, ce qui allait passer, c'était la tragédie; ce qui allait venir, citait Colin Hartevit!e. Andrieux. Alexandre Duval et ia rnm~dtp.


Qui sait ce qui viendra demain? Mais si nul ne peut le prédire, nul ne se trompe du moins sur ce qui est resté et ce qui restera toujours. Ce qui restera, c'est ComeiMe, cestMoiière, c'est Racine, c'est Regnard, c'est Lesage, c'est Marivaux et.Beaumarchais; ce sont et ce seront les oeuvres originales et sincères, les études de l'homme prises sur ie vif, les grandes ou les petites pages du livre d'or de l'humanité, ces figures que crée le ~énie en les observant et pour lesquelles il semble dérober à Dieu ie secret de la vie, ces fables nées de son invention, ou bouffonnes ou sublimes, rêves de sa pensée dont un style pur, cette force mystérieuse, fait des monuments plus indestructibles que t'airain.

EDOUARD THIERRY.