Reminder of your request:


Downloading format: : Text

View 1 to 395 on 395

Number of pages: 395

Full notice

Title : Théatre. 1 / Stendhal ; établissement du texte et préfaces par Henri Martineau

Author : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1931

Contributor : Martineau, Henri. Éditeur scientifique

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 3 vol. (XXVI-360, 402, 407 p.) ; 16 cm

Format : Nombre total de vues : 411

Description : Collection : Le livre du divan

Description : Collection : Le livre du divan

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : GTextes1

Description : Contient une table des matières

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k69423

Source : Bibliothèque nationale de France

Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb37527575k

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

The text displayed may contain some errors. The text of this document has been generated automatically by an optical character recognition (OCR) program. The estimated recognition rate for this document is 96 %.
For more information on OCR


LIVRE DU DIVAN THÉÂTRE

LES QUIPROQUO —LE MÉNAGE A LA MODE ZÉLINDE ET LINDOR ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACES PAR HENRI MARTINEAU

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MOMXXXI


THÉATRE.- I. 1



THÉATRE


CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A XXV SUR PAPIER DE RIVES TEINTÉ, ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA. EXEMPLAIRE Nº 1617


THÉATRE

1

SELMOURS LES QUIPROQUO

LE MÉNAGE A LA MODE ZÉLINDE ET LINDOR D

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXXI

STENDHAL



Au cours de nombreuses années Stendhal a eu l'idée et le désir de travailler pour la scène. Jamais il n'a mis d exécution ce projet qui n'a pris corps que dans une masse énorme de travaux préparatoires dont je publie ici l'imposant ensemble pour la première fois.

Que l'on ne s'allende pas d trouver sous la dénomination de théâtre une suite de pièces achevées, prêles pour la représentation. On ne trouvera rassemblés sous ce titre que des fragments de scènes, des scénarios, des ébauches, des plans, moins encore, car parfois une conception dramatique de Beyle n'a laissé pour trace de sa réalité fugitive qu'un litre sur un papier de hasard. En outre, et c'est peut-être ce qui fait l'intérêt essentiel des livres qu'on va lire, Stendhal à tout moment, d propos de ce qu'il imagine expose ses idées sur l'art dramatique et sur sa méthode de travail pour le théâtre. Sans doute a-t-il par ailleurs publié celles-là dans d'autres livres, mais tout ce qu'il

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR


en dit ici présente l'incomparable avantage de se faire voir en rapport avec les travaux qu'il poursuit, travaux auxquels il attachait une extrême importance.

Il ne faut pas déduire en effet de ce qu'il n'a rien réalisé pour le théâtre qu'il ne l'a cultivé que de façon négligente et secondaire. Au contraire il s'en occupa assidûment. Il a nourri à ce propos de grandes ambitions, puisqu'il ne se proposait rien moins que d'être un auteur dramatique de première classe un second Molière.

Rien ne parait plus touchant et plus noble à la fois en Stendhal que cet appétit de gloire qu'il ressentit toute sa vie. Appétit certain, mais tranquille, et dès le premier jour si con fiant, que même dans sa jeunesse tourmentée par un désir de jouissances immédiates, il ne se hâta jamais vers sa réalisation rapide. Il dédaignait les satisfactions faciles. Il savait qu'un jour son nom serait cité parmi ceux des plus célèbres et des plus authentiques analystes du cœur humain. C'était là son ambition aussi légitime que désintéressée. Et nous le voyons à ses premiers pas en jouir avec un stoïcisme aussi satisfait que s'il l'avait déjà comblée. A vingt ans il écrivait dans ses notes: « Quel est mon but? D'être le plus grand poète possible. Pour cela connaître parfaitement l'homme. »


Cette connaissance pro fonde de l'homme, il saura l'acquérir à force de leclures, d'observations, de méditations sur soi-méme. Il a vécu la plume à la main et tous ses cahiers de jeunesse, son Journal, ses Pensées, son Théâtre, montrent comment if allait à la chasse aux idées, comment il enchaînait ses raisonnements, comment il empruntait à ses grands devanciers la matière première de ses découvertes les plus personnelles. Alors son ambition de devenir le premier poète dramatique de son temps et de son pays lui fit accumuler tant de travaux, tant de préparations et noircir tant de papier. Touchante illusion et qui prêterait à sourire, si toutes ces études, ces acquisitions précieuses, ces dons innés n'avaient un jour trouvé leur emploi dans un autre domaine. Il ne devait illustrer son nom ni par des tragédies ni par des comédies; mais en s'y essayant avec obstination pendant plus de vingt ans il aiguisa son esprit et put devenir un des maîtres les plus inconlestés du roman et de la psychologie en action.

Le lecteur qui parcourt son Journal, ses Pensées, ses notes sur Molière ou son essai sur la Comédie découvre que sa grande, sa seule préoccupation depuis dix-huit ans


jusqu'à trente, hormis ses amours laborieuses el subtiles, fut l'art dramatique. ioules ses réflexions tournèrent autour du théâtre el il commenta tour à tour en quelques lignes incisives, Molière el Goldoni, Beaumarchais, Regnard et Collin d'Harleville, Corneille, Voltaire ou Alfieri, Racine el Shakspeare dont il accouplait déjà les noms. Mais il nous enlrelint surtout de ses propres œuvres ou plus exactement des projets qu'il accumulait infatigablement. Combien de pièces ne rêva-t-il pas d'écrire? Est-il possible de les dénombrer?

Un premier fetiillel isolé parmi les papiers d'Henri Beyle 1 porte celle indicaiion Inventaire de mon portefeuille. Le Ménage à la Mode, comédie en cinq actes et en vers.

Les Quiproquo, mauvais plan dont on peut faire quelque chose.

Selmours, drame à laisser là.

Ulysse, tragédie en cinq actes et en vers. Ariodant, tragédie en cinq actes et en vers.

Cet inventaire ne porte aucune date. On peut croire cependant que c'est durant son premier séjour en Italie que Beyle l'établit, 1. A la. bibliothèque municipale de Grenoble, manusorits cotés R. 5896, tome 28.


environ le temps il écrivait dans son Journal en date du 23 messidor IX (12 juillet 1801)

Je crois, par exemple, qu'un jour je ferai quelque chose dans la carrière du théâtre. Le plan de Selmours, du Ménage à la mode, du Quiproquo, les idées de l'Aventurier nocturne, les tragédies du Soldat croisé revenant chez ses parents et d'Ariodanl semblent justifier cette espérance. Ulysse, Selmours, les Quiproquo, le Ménage à la mode, comme on le verra en parcourant les trois volumes de ce Théâtre, ont au moins reçu un commencement d'exécution tandis que les autres titres semblent n'avoir jamais été traités par Stendhal. L'Aventurier nocturne est une pièce italienne de Federici que Beyle venait de lire et qu'il jugeait « faisable en français ». Ariodant esl encore une pièce italienne mais tirée de l'Arioste, musique de Mayer, que la Vie de Rossini rappellera plus lard el que déjà le jeune écrivain comptait de même porter d la scène.

A la même époque il forme un autre projet qui n'aboutit pas davantage. C'est une tragédie dont il parle en décembre 1802 et qui devait sous le titre de Zizine et Clémentine, développer le combat de l'amour humain el


de l'amour de Dieu. La scène aurait été à Sassenage près Grenoble, au temps des Croisades. Mais le jeune auteur s'aperçut bientôt que ce sujet ressemblait trop à celui de Zaïre.

A peine une idée traversait-elle son cerveau, à peine avait-il pris le temps de la noter qu'il était déjà sollicité par une autre idée.

De retour en France, en 1803, il dressa aussitôt une liste toute nouvelle des « Sujets d'ouvrage » auxquels il pensait 1: Comédies

Le Philosophe amoureux, comédie en cinq actes et en vers (Emile, mer, s[ujet] des Précepteurs.)

Paméla, comédie en cinq actes et en vers. La coquette corrigée, comédie en cinq actes et en vers.

Le Séducteur, comédie en cinq actes et en vers (Lovelace.)

9 prairial XI. Je vais faire les deux Hommes, le sujet du Philosophe amoureux agrandi. Après cela Hamlet.

Ensuite trois ans de repos.

Peut-être après

1. Manuscrits de Grenoble. R. 5896, tome 26,


Le Courtisan, grand et beau sujet. Le Séducteur et le Séducteur amoureux, bons sujets que je laisserai comme ne pouvant durer que deux cents ans au plus. Tragédies

Hamlel, tragédie en cinq actes et en vers. Débuter par là. (Abandonné à cause de la situation de caractère du cinquième acte, trouvée dans Hypermnestre.)

OtheUo ou le jaloux.

Conslantin, le sujet de Don Garcie, en faisant paraître Julie et peut-être son père. Transporter sur la scène française l'Œdipe-roi de Sophocle; cette tragédie avec toute sa pompe et des chœurs chantés ferait beaucoup d'effet à l'Opéra. On verra plus loin comment Stendhal a tenté de refaire Hamlet et quels soins assidus il accorda d'autre part à ses deux Hommes, suite logique et développement du Philosophe amoureux et du Raccommodement il traitait en effet le sujet des Précepteurs et mettait en scène un jeune homme élevé suivant les préceptes de l'Emile.

Par contre nous n'avons pas trouvé trace des autres projets. Beyle avail été cependant assez tenté par le Don Garcia d'Alfieri qu'il voulait adapter en français. « en met-


tant Julie en scène et inspirant par là un grand intérêt pour Don Garcie. Alors le père assemblerait ses fils pour vérifier ses soupçons sur Don Garcie et voir s'il n'a point séduit Don Diego. Le père au lieu d'êlre l'obscur Cosimo serait Constantin, celui dont les papes ont fait un saint. Je pourrai peindre le tyran se servant de la religion pour affermir son autorité 1. »

Ce sujet lui tenait assez à cœur pour que, toujours à la même époque, limitant à quatre les œuvres dramatiques qu'il voulait écrire, il les indiquât dans cet ordre Les Deux Hommes, Hamlet, Don Garcie, Othello 2.

Un autre thème qui le sollicitait également beaucoup, c'était celui du courtisan. Il aurait voulu f aire du personnage de Chamoucy dans les deux Hommes le type de l'homme de Cour, obséquieux et plat. N'ayant pas suffisamment réussi d le montrer sous ce jour, il eut plus tard à plusieurs reprises la velléité dereprendre sous une nouvelle forme ce caractère volontairement oublié par Molière. Il pensait également tour à tour à une comédie en un acte Les deux Amis ou les Amis à la mode du mondes; —à une tragédie 1. Pensées, I, 121.

2. Pensées, I, 104, 123.

3. Pensées, n, 302.


en cinq actes Médée 1; à une pièce en cinq actes Sur Voltaire 2 conçue de telle sorte que nous pouvons voir en lui un précurseur de Sacha Guitry qui s'est fait aujourd'hui la spécialité des biographies dramatiques.

Un autre jour il échafaudait le plan d'une comédie contre les sots. Il l'aurait intitulée le jeune Homme et y aurait peint un de ses amis de Grenoble, Félix Mallein ou iloulezin il ne doutait pas que cet exemple ne fût fort utile à la jeune génération. Sans cesse il agrandissait son champ d'aclion au point d'écrire un jour « Je voudrais que les œuvres de ce grand homme (le grand homme que lui, Beyle, rêvait d'être) fussent composées de neuf comédies en cinq actes et en vers, de huit tragédies en cinq actes, et de la Pharsale, poème épique en douze ou vingt chants. Que de ses tragédies quatre fussent attendrissantes, quatre comme le cinquième acie de Rodogune. s. » Et le 20 prairial XII il dressait une nouvelle liste des Ouvrages possibles 4. On y voit figurer la Descente de Quiberon, l'Avènement de Bonaparte au Trône et le jugement de Moreau, l'Homme du 1. Pensées I, 319.

2. Pensées, I, 315.

3. Pensées, II, 306.

4. Pensées, 1, 321.


monde, le faux Métromane, l'Homme qui craint d'être gouverné, les Médecins, les Provinciaux, Henri IV (d'après Shakspeare), Alexis, sujet emprunté à l'histoire du fils de Pierre le Grand. De tout cela on ne trouvera dans les trois volumes du Théâtre que quelques pages sur les Beyle cependant avait encore fort réfléchi sur le sujet du faux Métromane qui lui paraissait divin pour la comédie et digne de recevoir des développements nombreux et du plus haut intérét1. Le 15 prairial an XII (4 juin 1804), il notait dans son Journal

Je pense au Faux Métromane. Cela me vient en pensant à l'extrait du Moniteur par Geoffroy. Les journaux sont donc bons à lire.

Quatre jours plus tard il écrivait d Crozet2

Je suis content comme un Dieu. J'ai trouvé un excellent sujet de comédie, et 1. Pensées, I, 247, 258; II, 34.

2. On trouver- cette lettre à sa date du 8 juin 1804, dans notre édition de la Oorrespondance, reconstituée sur les deux feuillets manuscrits au brouillon conservés aux pages 187-188 du tome 14 des manuserits de la Bibliothèque de Grenoble R. 5896. M. Manlio D. Buanelli les a reproduits dans l'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux du 10 février 1926.


tu y as contribué. Depuis lors plus j'y pense et plus je trouve ce sujet excellent. C'est un homme riche, de quarante ans, à Paris, du grand monde, qui affecte un goût extrême pour tous les arts, et qui réellement ne sent rien, ou mal, ce qui sera peut-être encore plus comique naturellement il aimera mieux une pointe qu'un sentiment. Ce sujet me ravit. Depuis lors je ne fais plus qu'y penser.

Il ne semble pas cependant qu'il en ait écrit davantage et qu'il ait poussé plus loin le plan de celle comédie où un homme « fâché de n'êlre pas sensible, se force pour le devenir », suivant la phrase de Crozet qui avait frappé Stendhal et lui avait suggéré l'idée de sa pièce 1.

Mais il se serait trouvé bien malheureux s'il n'avait pu mener plusieurs projets de front. Le mois suivant, en date du 24 juillet 1804, il con fiait à son Journal qu'on pourrait faire avec Don Carlos un bien bel opéra. Il en traça le plan. Et ce plan, le relisanl d Marseille le 10 janvier 1806, il le trouvait encore fort bon.

Je n'entends pas ici mentionner seule1. A remarquer que la lettre à Crozet reproduit et paraphrase une note importante des Pensées (I, 247-249), et recoupe heureusement un autre .passage du Journal en date du 7 juin 1804.


Parmi toutes ces pièces dont, plus ou moins longtemps, Henri Beyle eut l'idée, deux seulement, les deux Hommes et Letellier, reçurent de sa main des soins suivis et des développements sérieux. C'est elles qui nous permettent de saisir sur le vif comment il s'y prit pour rivaliser avec le chef-d'œuvre à ses yeux de notre théâtre comique les Précieuses ridicules.

Au lieu d'écrire un dialogue, d'imaginer une scène, d'agencer de façon nalurelle l'entrée ou la sortie de ses personnages, il préférait presque toujours poser une équation que, mathématicien dans l'âme, il tentait ensuite de résoudre par quelque algèbre nou-

ment la moitié des pièces dont à chaque inslant il jelail le plan succinct sur le papier. Disait-on devant lui que le Philinte de Fabre d'Églantine est trop trisle, aussitôt il bâtissait en deux lignes un scénario nouveau « L'homme gai, comédie en cinq actes et en vers, qui ne se laisse accabler par rien et tout en riant se tire des plus grands embarras el parvient au bonheur. » On pourrait multiplier les exemples.

L'heure du génie toutefois n'avait pas encore sonné pour lui, il se préparait, se recueillait, allendait.


velle. Il ne voyait pas se mouvoir et réagir devant lui une créature de chair, un être vivant qui crie sa passion et que meuvent ses désirs. Non, il ne considérait qu'une formule sur un tableau noir et il n'arrivait d animer son abstraction que lorsque sa baudruche commençait par voie de déduction d se gonfler de cent raisonnements accumulés. Le problème lui paraissait-il trop simple, il en renversait au besoin les données. Il s'agissait le plus ordinairement pour lui de savoir comment un protagoniste d'un caractère défini serait soit le plus comique, soit le plus émouvant possible; bref de savoir dans quelle situation au juste cette création de son cerveau serait le mieux à même de développer à fond sa personnalité.

Pour cela le jeune auteur se montrait épris avant tout de logique il oubliait ou ne savait pas encore que ce qui rend vrais et vivants les héros de théâtre ou de romans, c'est bien souvent cela même qu'ils présentent dans leur conduite de quelque peu incohérent et qu'on ne saurait uniquement expliquer par un syllogisme bien conduit.

Abordant l'art de Corneille ou de Molière, ne sachant au juste par commencer, Beyle décidait avec ingénuité de « remonter aux grands principes ». On reconnaîtra là ce même esprit rigoureux et systématique qui


bien plus tard, au dire de Mérimée, voulant écrire un drame, où le héros ayant commis un crime était tourmenté de remords, se posait celle question « Pour se délivrer d'un remords, que dit la lo-gique? » Et après avoir ré fléchi un instant y répondait ainsi « Il faut f onder une école d'enseignement mutuel. » Ces grands principes, il en codifiait un certain nombre en maximes d'autant plus commodes qu'elles étaient plus simples Comme dans les tragédies il ne faut qu'une action, dans la comédie il ne faut qu'un caractère.

Une comédie, disait-il encore, est un plaidoyer pour graver dans le jugement du spectateur qu'une chose est odieuse ou ridicule.

Avant de peindre un caractère, avançait-it en un autre endroit, il faut en tracer l'étendue. Et il imaginait à cet effet le lableau de toutes les situations de la vie qu'un dramaturge peut porter au théâtre. Il n'aurait point fallu dire à Stendhal que tous ces raisonnements étaient pour le moins superflus et qu'il eût mieux valu se meltre hardiment à la besogne. Il eût sagement répondu qu'un architecte ne pose sa première pierre que son plan terminé, qu'un ingénieur qui entreprendrait un pont sans avoir achevé ses calculs irait à un désastre.


Ainsi pour lui quand il examinait tous les inconvénients de certaines situations théâtrales « Il vaut mieux que ce soit moi qui me les découvre que si c'étaienl les bâillements du parterre. »

Jamais homme à cette époque ne lut plus capable d'aborder une poétique et ne f ut moins fait pour réaliser une œuvre d'imagination. Ce sont du reste ces longues réflexions qui nous ont valu ce curieux Traité de l'art de faire des Comédies dont les éléments furent rassemblés peu à peu par Beyle depuis les premiers jours de ses recherches et qu'il ne codifia en quelque sorte qu'en 1813.

Mais d celte époque il avait trente ans, avait voyagé, connaissait assez bien plusieurs littératures, et possédait une toute autre maîtrise que lorsqu'il s'escrimait sur les deux Hommes en de si longs essais, en des redites successives, en des tâtonnements sans fin. En 1803, il est encore tout imbu de la philosophie d'Helvétius, des théories humanitaires et pédagogiques de Jean-Jacques. Rien de plus curieux que de le voir tant peiner pour aboutir à une comédie larmoyante, d la mode du jour, où son héros préféré ne fait que paraphraser l'Emile ou la Nouvelle Héloïse.

1. Dans Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire. Le Divan, 1930.


Stendhal toutefois, même à ses débuts, n'a pas subi que des influences livresques. S'il est bien certain qu'il a surtout pris ses exemples et ses modèles dans le théâtre classique, s'il a assez souvent refail scène pour scène ce qui lui a semblé le meilleur chez Molière ou chez quelque autre de- ses auteurs favoris (s'il a ainsi caché son Lelellier sous une table parce qu'il a trouvé ce jeu amusant dans le Tartuffe ou si dans la Gloire et la Bosse il fait rejouer à Gélimer el au poète la scène entre Alceste el Oronte, l'homme au sonnet), il ne faudrait cependant

Alfieri, dont il subissait alors l'influence,

lui avait également imposé sa rhétorique républicaine. Au moment où Beyle esquissait les premiers plans des deux Hommes, le concordat venait d'être converti en loi, le parti dévot soutenait le premier consul et allait devenir « fauteur du despotisme ». Quel joli rôle allait pouvoir jouer un admirateur de Brutus en soutenant les philosophes contre Bonaparte et en se rangeant parmi ces idéologues que détestait le consul Beyle n'y manqua pas, du moins la plume à la main, au risque d'encourir des mesures de rigueur qu'il souhaitait et redoutait à la fois pour sa pièce, si jamais elle avait vu le jour.


pas croire qu'il était incapable de puiser la moindre inspiration ailleurs qu'à sa table de travail.

Quand il prétendit donner à ses créations non plus des caractères de théâtre, mais des caractères neufs et fortement individualisés, la première personne qui lui servit de modèle ce fut lui.

Rien n'est plus précieux que les volumes que je présente ici pour l'étude de ses idées, pour celle de son esprit et pour celle encore de sa méthode de travail. Alors qu'ailleurs nous l'avons vu, dès 1812, employer le mot beylisme dans le sens que nous lui donnons encore aujourd'hui, nous surprenons ici dans la bouche d'un des protagonistes des deux Hommes tout l'exposé d'un système de vie que l'auteur entre parenthèse a marqué de son sceau propre (h. b.) et qui déjà, en 1803, résume sa philosophie1. Celle-ci se fortifiera avec les années, se simplifiera, s'assouplira, pour devenir l'épicurisme assez sage et assez courageux de celui qui mourra ayant été un consul serviable, bienveillant, un ami fidèle, le plus rendre, le plus sentimental des amants, et un homme de lettres à la fois très digne et le moins susceptible qui soit. Mais il y a plus. Jamais la passion antireligieuse de 1. Cf. plus loin tome II, pp. 181 et 239.


Beyle ne tut plus agressive que dans la période de ses débuts littéraires. Quand, dans les deux Hommes, sous les traits de son abbé Delmare il se proposait de créer un nouveau type de Tartufe et s'élevait contre le « danger d'introduire des précepteurs dans les familles », quand il renchérissait sur l'hypocrisie du personnage et bafouait à plaisir sa propre éducalion pieuse, nous devons voir dans ces traits appuyés d'anticléricalisme une preuve nouvelle de son ressentiment contre « la tyrannie Raillane » qui, au dire de ses rancunes, opprima ses jeunes ans.

Tous les critiques se sont accordés sur ce point que Beyle se peint toujours dans ses romans. Tous ses héros sont faits à son image et lui empruntent en même temps que quelques traits réels ses propres rêves en foule. Or déjà dans son théâtre il avait su se mettre en scène: Charles Valbelle, dans les deux Hommes, jeune homme de 1803, lourd, appliqué et qui se veut digne du nom de philosophe, est, il nous en prévient expressément, son portrait. Dans la Gloire et la Bosse comment ne le reconnaîtrions-nous pas dans cet homme mûr dont toute la conduite n'est qu'une insolence continue1 ? Dans 1. Cette identification de Gélimer à Stendhal est facile. Mais on parle en outre, dans la Gloire et lu. Bosse, de marier Gélimer avec une bossue; la fille de M. Bertin, propriétaire


Torquato Tasso en fin il peignit les amours du protagoniste, ses plans nous en avertissent, d'après les souvenirs que lui avaient laissés ses soirées de soupirant muet auprès de sa cousine la comtesse Pierre Daru. Ne place-t-il pas aussi son héros entre Éléonore d'Este et la Scandiana comme lui-même le fut, ou se figura l'être, à Milan, entre la belle et sage Métilde et la facile Cassera ou la charmante Nina Vigano? Ensuite de quoi il entendit étendre son champ d'observation et mettre en scène non plus lui-même mais les hommes de lettres les plus en vue de son temps. Il ne voulait rien moins que ridiculiser Geoffroy, Chateaubriand, La Harpe. Mais que savait-il au juste de ces écrivains célèbres? Il s'est certainement posé la question alors que dépouillé de ses premiers enthousiasmes et des préventions téméraires de la jeunesse, il voulait encore vers 1830 reprendre son personnage de Letellier. Il pensa alors à son d'un journal en crédit c'est le chemin aisé de la fortune et de la gloire. Qu'on se souvienne maintenant d'une phrse de la Correspondance (Lettre à Mareste, 10 mars 1829) « Si j'avais épousé la fille sans jambes do M. Bertin de Vaux j'aurais six mille francs de ces deux volumes (les Promenades dans Rome).» Qu'on rapproche cette phrase de cette autre (dans la Lettre à Balzac du 31 octobre 1840) « Il y a quinze ans que je me suis dit Je deviendrais candidat pour l'Aca- démie si j'obtenais la main de Mlle Bertin qui me ferait louer trois fois la semaine. » Et peut-être soulèvera-t-on un petit coin dit voile qui cache encore la vie de Beyle sous la Restauration.


entourage plus immédiat il faisail son profit de traits observés chez son ami Clara Ga.zul (Mérimée), tandis que pour peindre une femme jeune, gaie, spirituelle, libertine il voulait s'inspirer d la fois de l'esprit de Mme Delessert, l'amie de Mérimée, et du tempérament de Mme Azur (Mme de Rubempré), celte étrange cousine de Delacroix pour qui il nourrit quelques mois une vraie passion.

Notons bien que ce sont déjà là les procédés dont il usera toujours désormais, nous lesavons bien aujourd'hui qu'ont été publiées les notes de Lucien Leuwen et que de récents travaux ont éclairé les sources du Rouge et Noir. Tous les héros et jusqu'aux moindres comparses de ses romans ont un ou plusieurs prototypes que l'auteur avait étéàmême de bien éludier dans les salons où il fréquentait. Celte f açon de composer un caractère, d'en assembler avec minutie les éléments, en rapprochant comme dans une mosaïque des traits empruntés à des personnes différentes, on peul penser que Stendhal n'y arriva que progressivement et assez tard. Les derniers plans pour Letellier en effet datent à peu près de l'époque il écrivaille Rouge. Plus de vingt-cinq ans auparavant il avait cependant imaginé tout de même de donner à Mme Valbelle, dans les deux Hommes, quelques traits d'ambition observés chez la


mère de son camarade Cardon, son futur collègue au commissariat des guerres.

Le Théâtre de Stendhal, comme par ailleurs toute son œuvre romanesque, est ainsi plein d'allusions à divers personnages rencontrés par lui au cours de sa vie motivementée, et recoupe en bien des endroits ses œuvres auto biographiques. Dans les Médecins il mentionne Barrois, ce libraire que dans le Journal il appelle « l'honnête Barrois ». Il y rappelle en outre que c'est la rencontre chez M. Daru du médecin Bayle qui lui donna par son ridicule la première idée de sa pièce en un acte.

Les plans de Letellier postérieurs d 1810 présentent un certain Wolff, bouffon qui figure encore dans les notes préliminaires de Torquato Tasso, et que Beyle aurait en réalité connu à Brunswick lorsqu'il y était sous-intendant des Domaines de la Couronne.

On retrouve de même dans la Gloire et la Bosse, un rapide écho de ce qu'il pensait de Mlle Clarke dans le salon de qui l'avaient introduit Fauriel et Mérimée et sur qui, dans les Souvenirs d'Egotisme, il porte également un jugement sans indulgence.

Toujours ainsi la pratique du monde


rejoint et fortifie ce qu'il y a parfois d'un peu gratuit ou de livresque dans le départ de ses conceptions.

D'autres notes pourront nous conduire à de nouvelles découvertes ou nous permettre des hypothèses peut-être heureuses. Beyle, en 1803. intitulait un des nombreux plans qu'il esquissait pour les deux Hommes plan Régnier, et ce nom revient plusieurs f ois au cours de ses discussions perte de vue avec lui-même. Ce même nom revient encore sous sa plume en 1816 quand, dans Letellier, il demande à un interlocuteur qu'il ne désigne pas et qui pourrait bien être son double

Au mois de juin 1810 où diable étiezvous ? Dans les bras de Mme Régnier la médecine.

Le Journal ne mentionne un Régnier qu'en 1813, et il semble bien qu'il était en effet « physician ». Beyle pouvait déjà en 1803 et 1810, le connaître, lui, son épouse et les sœurs et belles-sœurs de celle-ct il semblerait qu'il y a trois jeunes parentes dont il fut quelque peu amoureux.

Nous demanderons-nous maintenant pourquoi parmi tant de projets, tant de notes


accumulées, Beyle n'a pu achever une seule pièce ? On a pu se rendre déjà compte qu'il avait peu d'imagination. Il empruntait d'ordinaire un sujet préalablemenl traité et sa première rédaction ne s'éloignait guère d'une copie plus ou moins adroite. Mais bientôt ses dons criliques entraient en jeu et l'auteur s'apercevait de ses larcins. A parlir de ce moment il piétinait, raturait, cherchait à sortir de l'ornière et n'y parvenait pas. Car il ne possédait pas encore celle maturité, celle maîtrise qui devaient lui permettre plus tard de partir d'une simple anecdote empruntée et de la gonfler de tant de petits faits minutieux et logiques, que l'acte en apparence le plus insensé en devenait plausible, inévitable même, et plus vrai que l'événement réel qui lui availdonné naissance. Comme toujours, c'est encore lui, Stendhal, qui a dit sur la cause principale de son échec le mot le plus pénétrant, au cours d'une note datée de 1830: « On se connaît soi-même fort tard. Je me perdais en 1810 à montrer cinq ou six fois plus de caractères qu'une comédie ne peut en montrer. Il fallait employer cette force à faire metlre la main d la pâte; mais je tremblais par respect pour Molière. »

N'insistons pas davantage sur son inaptitude à écrire en vers, sur la peine ingrate qu'il y prenait. Le travail de galérien d'un


Flauberl enfin payé par la réussite, n'est rien auprès de celui de Stendhal qui passait parfois quarante-huit heures à polir un distique rebelle au point de demeurer non seulement plat, mais incorrect. Il y avait déjà entre sa nature et celle d'un lyrique cet antagoniste irréductible qu'il devait exposer tout au long dans Racine et Shakspeare. Ayant pris conscience de ses dons il saura alors montrer un vrai dégoût de l'en flure, de l'effet, de la redondance. Son style familier, rapide, clair, direct, est la meilleure preuve que ce prosateur ne pouvait être qu'un prosateur, un excellent prosateur.

Avant la publication que j'en fais ici, on pouvait dire que le Théâtre de Stendhal était entièrement inconnu. A peine Casimir Slryienski avait-il publié dans les Soirées du Stendhal-Club les premiers feuillels de la Gloire et la Bosse el, avec François de Nion en appendice de leur édition du Journal, la scène en vers du Raccommodement qui appartienl aux deux Hommes. De son côté dans le teuillelon du Temps du 7 septembre 1908, Adolphe Brisson consacra sa chronique théâtrale à « Stendhal, auteur dramatique (documents inédits ) ». Se trouvant en villégiature d Uriage,


Adolphe Brisson alla quelquefois à Grenoble. Il en aimait la Bibliothèque avec son «odeur indéfinissable de papier, de colle, de cuir et de bois sec, tous parfums exquis au nez des bibliophiles ». Il reconnaissait avec bonne grâce que, « malgré le zèle exaspéré des Stendhaliens » qui abusaient de leur idole, Stendhal était à la mode. « Tous, peu ou prou, nous nous sentons ses fils ce timide orgueilleux, ce faux don Juan, ce menteur, ce visionnaire irrite et fascine il éveille d'insatiables curiosités nous souhaitons entrer toujours plus avant dans la familiarité de son inquiet génie. Je me mis à fureter parmi ces paperasses jaunies et fripées. »

Bien entendit ce sont les pages sur le théâtre qui retinrent Adolphe Brisson elles étaient alors presque totalement inédites, et ce chroniqueur en vacances ne perdait pas de vue qu'il en pourrait aisément composer un feuilleton.

Il se jeta sur ces manuscrits soigneusement repérés; « J'y ai noté, écrivait-il, à peu près tout ce qui se rapporte au théâtre en général, et aux propres essais de Stendhal. C'est énorme. Décidément ce fut la passion malheureuse, violente et cachée de sa vie littéraire. Il n'en est pas de plus impérieuse. »

Il faut en réalité plus que les quelques


séances qu'il put y passer pour relever seulement l'essentiel des écrits de Stendhal sur le théâtre. Du moins Adolphe Brisson qui n'en cita que quelques fragments bien maigres et bien épars, a-t-il senti que ce qui donnait tout son prix aux brouillons souvent informes de la Bibliothèque de Grenoble, c'est qu'ils sont « remplis des réflexions que la lâche entreprise arrache d Stendhal et des confidences qu'il s'adresse à soi-même dans le silence du cabinet. Ses enivrements, ses déceptions, ses doutes, ses fièvres passagères, ses abattements, la tension de sa volonté vers un but qui s'éloigne, tout cela déborde pêle-mêle de ces pages. Et c'est assez émouvant. » Cela est bien vu et bien dit. Peu importe qu'ensuite Adolphe Brisson ait trouvé dans toutes ces pages de primesaut Stendhal souvent affecté et contraint, alors qu'à d'autres yeux il apparaît comme un miracle de naturel. La question n'est pas là. Et tous les lecteurs pourront conclure avec le grave critique du Temps « Rien de plus divertissant que de suivre, pas à pas, les mouvements compliqués de son esprit. »

La nécessité de la présente publication, la première de tant de pages consacrées au théâtre, s'en trouverait donc ainsi confirmée, s'il en était besoin.

Henri MARTINEAU.


SELMOURS



Selmours est le plus ancien essai dramatique d'Henri Beyle qui l'aurait écrit, si nous en croyons ses souvenirs dans Henri Brulard, vers 1795 ou 1796, c'est-à-dire à douze ou treize ans. Peul-êlre ne faut-il pas accepter pleinement ces dates sans autres preuves. Toujours est-il que lorsque Henri Beyle partit pour Paris le 30 octobre 1799, illaissail ci Grenoble les brouillons que le lecleur va pouvoir lire ici pour la première fois. De Paris en effet le 10 avril suivant, il écrivait à sa sœur Pauline « Je le prie, lorsque tu feras la recherche du Cours de Littérature de M. Dubois dans mes papiers, de bien chercher si tu ne trouves pas un cahier intitulé Selmours. Si tu le trouves, je te prie de le prendre et de le renfermer dans quelque coin où personne n'aille le déterrer. » Il est peu probable que Beyle ait jamais repris depuis lors ce projet de pièce, tirée, nous dit-il lui-même des Nouvelles de M. de Florian, achetées avec les étrennes données par son grand-père. Tout ce que nous possédons de celte première pièce se trouve d la bibliothèque municipale de Grenoble aux pages 1 à 70 du tome 25 des manuscrits reliés sous la cote R. 5896. On trouve ld ras


semblées trois versions assez voisines de ce même essai. L'une d'elles, reliée après les deux autres, mais certainement tracée avant elles, n'est pas de la main de Beyle. Plusieurs fautes typiques démontrent que c'est une dictée. Je lui redonne sa place chronologique en tête de celle publication. On trouve ensuite les deux autres nersions, toutes deux écrifes par Beyle, et à la vérité si peu dif férentes l'une de l'autre et reprenant presque dans des termes identiques le même plan, que j'ai pu facilement les fondre ensemble. Aucune date ne figure sur toutes ces ébauches. Celles-ci, dit M. Paul Arbelet qui les menlionne dans son bel ouvrage sur la Jeunesse de Stendhal, et les a confrontées avec le conte de Florian, ne sont à peu près qu'un démarquage. « On y sent du moins, ajoute-t-il, une manière sobre et déjà ferme, un dessin précis, quelque sentiment de la vie, qualités qui pouvaient bien promettre à Beyle, vu son âge, le succès théâtral qu'il a toujours ambitionné vainement, et pour lequel, ses romans eux-mêmes ne le prouvent-ils pas, il était aussi bien fait qu'un autre. »

Parmi ces feuillels manuscrits on relève un essai versifié du début de la pièce. Seize vers en rout. Sans doute peut-on supposer que Beyle en avait fait davantage quand on lit dans son Journal à fa date du 1er mai 1801


« J'ai réfléchi profondément sur l'art dramatique, en relisant les vers de Selmours ils m'ont paru moins mauvais qu'en les faisant. »

Celle juvénile satisfaction peut faire sourire. Elle plaît toutefois plus à rencontrer sous une plume débutante que des phrases de doute et de découragement. Il faut avouer cependant que ce n'est pas la perte des vers de jeunesse de Stendhal qui nous chagrinera jamais beaucoup.

Ajoutons à litre documentaire qu'en 1818, H. de Latouche et Emile Deschamps firent jouer par les comédiens du Théâtre royal de l'Odéon, trois actes en vers Selmours de Florian qui traitaient mot pour mot ce même sujet.

H. M.



SELMOURS

DRAME EN CINQ ACTES ET EN PROSE

E plan du sujet est pris dans Selmours, L nouvelle anglaise par Florian. Voici les caractères que je me propose de peindre Selmours Mrs.Biron; Mr. Pikle; M. Howai, quaker ami de Selmours; Robert Pikle, fils de Mr. Pikle Lafleur, valet de Selmours James, valet de Robert Pikle. J'ai oublié Mrs. Forward, Miss Charlotte et Maria, suivante de celle-ci. Selmours est un homme qui se conduit parfaitement bien, qui a un amour vif et un peu chevaleresque pour Mrs. Biron. Il voudrait surtout se concilier le suffrage du public. De là son embarras extrême sur le testament de M. George Mekelfort il marque de la déférence à Mr. Pikle parce qu'on partage les sentiments de l'objet que l'on aime. Il a une grande confiance dans Howai son ami de l'enfance. Celui-ci a toutes les manières de sa secte les quakers. Mrs. Biron est une jeune veuve qui a une passion tendre et profonde pour


Selmours. Elle l'aime et l'estime. Elle doit développer ces sentiments dans ses scènes avec sa suivante qui doivent être courtes pour ne pas faire longueurs. Mr. Pikle est un homme qui ne manque pas d'esprit, mais qui a l'esprit du XVIe siècle, il veut tout prouver, il est opiniâtre au suprême degré. Il ne parle jamais sans citer Sénèque et Cicéron, il est long dans ses raisonnements. Ce qui ne l'empêche pas de montrer tous les sentiments d'un père dans la scène où il conjure Selmours de ne pas se battre avec son fils. Il faut y développer l'amour paternel et rendre cette scène, qui doit être une des plus belles de la pièce, très intéressante.

Robert Pikle, fils de Mr. Pikle, est un jeune homme ardent et emporté, ivre d'amour pour Miss Charlotte.

Lafleur, valet de Selmours, est un Français qu'il a ramené de France. Il a toute la gaieté de sa nation, il est vif et pétulant il ne s'accommode pas du flegme des Anglais et surtout des Anglaises. C'est il gracioso de la pièce. Il doit former par sa reconnaissance avec James une scène très comique qui ne doit pas ralentir l'action et qui doit être pour cela placée dans un moment favorable pour qu'on puisse la goûter.


James doit aussi être comique, mais non de la même manière que Lafleur. II doit être très bien nuancé pour faire son effet. Il doit avoir un peu du flegme anglais. Il a connu Lafleur en France, lorsque lui, James, était chez l'ambassadeur anglais à Paris.

Mrs. Forward est une vieille coquette, gardant toute sa morgue, se croyant toujours belle. Très sévère envers sa fille Charlotte qu'elle voit plus belle qu'elle. Miss Charlotte est une jeune fille simple et ingénue qui aime tendrement Robert Pikle. Maria, suivante de celle-ci, est sa confidente. Elle lui parle de la dureté de sa mère et de son amour pour Robert. Je ne sais s'il faut renfermer l'action en trois actes ou l'étendre à cinq. Je préfère cependant trois.


ACTE 1 er

Dans le premier il consulte Mrs. Biron sur le testament de Mr. George Mekelfort. Il consulte aussi Mr. Pikle qu'il trouve chez celle-ci. Cet acte peut être un peu court. Il le termine en sortant pour aller déclarer ses sentiments à Mrs. Forward. ACTE II

Le second s'ouvre par la scène de Selmours avec Mrs. Forward. Il sort. Mrs. Forward fait venir Charlotte. Elle lui déclare le sujet de la visite de Selmours. Elle lui ordonne de ne plus revoir Robert dont elle n'a jamais approuvé la passion. Elle sort pour aller consulter un jurisconsulte sur les droits à l'héritage de Mr. Mekelfort. Courte scène entre Maria et Charlotte. Celle-ci aime et craint. Celle-là la rassure. Arrive Robert qui lui marque toute sa passion, écoute avec douleur la défense que Mrs. Forward a faite à Charlotte, et sort, transporté de fureur lorsqu'il apprend que ce qui y a donné lieu est la


visite de Selmours, quoiqu'on lui fasse entendre que celui-ci ne voudrait point épouser Charlotte.

ACTE III

Selmours et Lafleur ouvrent la scène. Celui-ci réfléchit sur la singulière opiniâtreté de Mrs. Forward. Il parle avec Lafleur qui lui conseille de la planter là et de garder tout l'héritage de Mr. Mekelfort. Ce qui donne occasion à Selmours de développer son caractère qui est de vouloir se concilier le suffrage du public. On annonce Robert qui vient défier Selmours. Il arrive avec James et pendant la scène courte et vive des deux maîtres les valets la parodient. Selmours accepte le défi pour y répondre dans deux heures. Il fait sortir Lafleur. Monologue superbe. Il est combattu par l'amour et par l'honneur. S'il tue Robert, il est obligé de prendre la fuite. S'il est tué, Mrs. Biron croit qu'il aime Charlotte et qu'il s'est battu pour elle. Il se résout à écrire une lettre à Mrs. Biron pour lui être remise après sa mort. Tandis qu'il l'écrit, on annonce Mr. Pikle. Il entre. Superbe scène entre Selmours et Pikle qui lui demande à genoux la grâce de son fils. Scène très


pathétique et assez longue. II sort avec la promesse que son fils n'aura aucun mal, et il a promis de se trouver dans deux heures chez Mrs.. Biron. Selmours achève sa lettre, prend ses pistolets et sort. Ce troisième acte doit être un chefd'œuvre de pathétique.

ACTE IV

Monologue de Lafleur qui cherche son maître. Il parle des Anglaiset des Anglaises. Survient James. Ils se parlent. Peu à peu ils paraissent étonnés, ils se reconnaissent. Histoire de leur vie depuis leur séparation. Arrivent Selmours, Robert et Howai, témoin de Selmours. Robert est enchanté de Selmours qui a tiré en l'air après le coup de Robert. Vif en tout, il l'aime, il l'admire, il en est enchanté. Ils se rendent chez Mrs. Biron.

ACTE V

Robert, Selmours et Howai arrivent chez Mrs. Biron ou se trouve Mr. Pikle. Son fils lui raconte le trait de Selmours qui, après avoir tiré en l'air, propose au jeune homme qui l'admire la moitié de


la fortune de Mekelfort et la main de Charlotte. Mrs. Biron est enchanté de son Selmours. On envoie chercher Mrs. Forward et Charlotte. On fait l'offre à Mrs. Forward pressée par Robert, Charlotte et Pikle, elle accepte. Mrs. Biron donne sa main à Selmours. Ils sortent. Lafleur et James terminent en disant Dans ce jour nous sommes tous contents, il ne manque rien à notre bonheur si vous partagez nos sentiments.


Cette pièce doit être versifiée. Elle est, je crois, assez intéressante jusqu'au quatrième acte. Mais au moment où l'on est ému de la scène de Selmours et de Pikle et du monologue de celui-ci, on n'est guère en état de goûter le commencement du quatrième acte qui est comique. Le premier acte est trop court, le troisième trop long et le cinquième trop peu intéressant. Cette pièce était faite pour avoir quatre actes. Quant aux trois unités de lieu, de temps et d'action, il n'y a que la première de difficile. La pièce commence le matin, elle finit le soir. Je crois avoir observé l'unité d'action. On ne prend intérêt qu'au mariage de Selmours. Le premier acte est chez Mrs. Biron le second chez Mrs. Forward le troisième chez Selmours le quatrième est dans un petit bois près de Londres le cinquième enfin chez Mrs. Biron. Je ne sais si cela remplit la règle. Cependant à cette heure on étend l'unité de lieu à toute une ville. Je crains que Selmours n'intéresse pas des Français, il est trop sensé. On prendra plus d'intérêt à Robert parce qu'il est plus dans nos mœurs. Enfin c'est un coup d'essai. Je crois que cette pièce


gagnerait beaucoup à être versifiée. Je crains qu'elle ne tombe dans le mauvais goût en se rapprochant plus du drame, genre moins national à mon avis que notre belle comédie en cinq actes et en vers, telle que Tartufe, le Misanthrope, la Métromanie. J'ai tâché de le ramener par les scènes de valets, mais ce n'est pas le vrai comique. C'est une chose qui est devenue trop lieu commun. Je crains que le troisième acte ne ressemble trop à la Chaussée. P.-S. Je ne sais comment intituler cette pièce à la fois de caractère et de situation. Cependant je pense qu'elle se rapproche plus de ce dernier genre. Au lieu de James anglais, Pasquin français forcé de quitter la France pour ses escroqueries au jeu.


NOM DES PERSONNAGES

SIR SELMOURS.

MRS. BIRON.

MR. PIKLE.

MRS. HOWAI, quaker.

MRS FORWARD.

Miss CHARLOTTE.

R BERT PIKLE, le fils de M. Pikle. LAFLEUR, Valet de Selmours. PASQUIN, Valet de Robert.

MARIA, suivante de Miss Charlotte. ROSE, suivante de Mrs. Biron.

ta scène est à Londres


ACTE

SCÈNE I

ROSE, SELMOURS.

SELMOURS.

Ta charmante maîtresse est-elle visible ? ROSE.

Oui, monsieur.

SELMOURS.

Dis-lui que je désirerais lui parler. Testament funeste, tu me fais donc connaître l'inquiétude Heureux dans le sein de la médiocrité, des richesses s'offrent moi et elles m'ôtent la tranquillité. J'allais épouser Mrs. Biron, j'allais être THÉATRE. I.


au comble du bonheur! Heureux cependant dans mon malheur d'avoir une amie à qui confier mes peines, une amie qui les partage!

SCÈNE II

SELMOURS, Mrs. BIRON.

Mrs. BIRON.

Ah! vous voilà, Selmours, vous venez plus tôt aujourd'hui que les autres jours. SELMOURS.

Le désir que j'ai de vous voir m'empêche de compter les heures. D'ailleurs je voulais vous faire part d'un changement considérable dans ma position et vous demander un conseil.

Mrs. BIRON.

Vous avez sans doute obtenu le grade que vous sollicitiez de votre régiment ?


SELMOURS.

Non, ma chère amie vous saviez que j'avais un oncle banquier à Bristol. Cet oncle, immensément riche, m'a servi de père je perdis le mien tout jeune, j'en retrouvai un autre en lui. II me fit donner une éducation conforme à mon rang. Lorsque j'ai été en âge, il m'a placé dans un régiment. Cet oncle vient de mourir et il me laisse toute sa fortune. Mrs. BIRON.

Je prends bien part à votre changement de fortune.

SELMOURS.

Ce n'est pas tout. Cet oncle par son testament m'institue son légataire universel, mais par une lettre qui y était jointe et qu'il a chargé de me remettre en main propre, il demande à mon amitié d'épouser une fille qu'il a à Londres. Il me dit qu'il me l'a toujours destinée, que si cependant nous ne pouvons pas nous convenir, je ne me croie obligé à rien, qu'il entend me donner sa for-


tune sans m'imposer aucune obligation. Jugez de mon embarras à la veille d'unir mon sort au vôtre. Il est bien cruel d'être si cruellement traversé.

Mrs. BIRON.

Vous n'avez pas à hésiter, monsieur. Vous trouverez le bonheur auprès de la fille de Mr. Mekelfort, vous aurez la satisfaction d'accomplir les dernières volontés de votre respectable parent et vous jouirez en paix de la fortune.

SELMOURS.

Est-ce Mrs. Biron, est-ce ma chère Emilia qui me tient ce langage? vous connaissez bien peu mon cœur si vous le croyez capable de pareils sentiments Quoi A la veille d'unir mon sort au vôtre, renoncer au bonheur pour un vil intérêt Loin de moi cette idée Ah! que mon oncle n'a-t-il donné son bien à un autre Il l'aurait rendu heureux, il fait mon malheur Je le laisserais bien plutôt a ses autres parents si je ne craignais que le public ne m'imputât de ne pas exécuter la volonté d'un bienfaiteur mourant.


Je venais vous consulter sur le parti que j'ai à prendre pour concilier les intérêts de mon cœur et l'opinion du public. Mrs. BIRON.

Je suis trop intéressée dans cette cause pour pouvoir donner mon avis.

SELMOURS.

Si je ne craignais qu'on ne m'accusât d'ôter à la fille de mon oncle l'appui que son père a voulu lui donner, je lui laisserais volontiers ses richesses. Je ne sais à qui m'adresser dans cette aventure. Jeune et sans expérience, débutant dans la carrière, je crains tout. Je vois tout, je ne sais quel parti prendre. Il ne faut qu'une fausse démarche pour vous faire passer auprès du public pour un homme sans honneur.

Mrs. BIRON.

Mr. Pikle, mon bon parent, pourrait 1. Ici Mrs. Biron répliquait « Il me semble qu'en prenant ce parti, on ne vous pourrllit faire aucun reproche. » Mais Beyle a barré ces lignes sur le manuscrit. N.D.L.E.


vous donner des avis salutaires, c'est un homme qui serait agréable sans sa manie de prouver, de distinguer, de diviser.

UN LAQUAIS.

Mr. Pikle.

Mrs. BIRON.

Faites entrer. Le voici justement. SCÈNE III

Les précédents, Mr. PIKLE.

Mr. PIKLE.

Bonjour Mrs. Biron bonjour M. Sel mours, de bonne heure ici. C'est naturel. Ça été de tout temps le défaut des amants de vouloir toujours être auprès de leur maîtresse. Je me rappelle même d'une assez jolie petite anecdote que je vais vous conter.


SELMOURS.

Avec votre permission, monsieur, j'aurais un conseil à vous demander.

Mr. PIKLE.

Cela est très bien, monsieur, cela est très bien pour un jeune homme de croire aux vieillards, car ceux-ci ont l'expérience pour eux, et rien ne rend si sage que l'expérience. Asseyons-nous donc (on s'asseoit). Maintenant, monsieur, exposez-moi le sujet de la question.

SELMOURS.

Monsieur, un oncle me fait son héritier pur et simple par son testament, mais par une lettre qui y est jointe il m'impose quelques conditions particulières. Mr. PIKLE.

Avez-vous là cette lettre ?


SELMOURS.

Oui, monsieur.

Mr. PIKLE.

Donnez. (Il la lit.)

Monsieur, que ferez-vous ? J'espère que vous n'hésitez pas.

SELMOURS.

Non, monsieur, je suis affligé, mais non pas incertain. Quels que fussent les droits de mon bienfaiteur avant qu'il m'eut donné sa fortune, il n'avait sûrement pas celui de disposer de mon cœur, de me faire manquer à mes serments, de me rendre malheureux pour toujours. Eh bien je vais me remettre précisément dans l'état où je me trouvais avant sa mort. Je vais renoncer à sa succession, rentrer dans ma médiocrité, dans ma liberté et je ne croirai pas trop payer par ce faible sacrifice le bonheur d'être époux de la seule femme que je puisse aimer.


Mr. PIKLE.

Que dites-vous, monsieur ? vous n'avez donc pas fait attention à ce que vous venez de me dire. Votre oncle vous défend en termes formels de renoncer à sa succession. Oserez-vous mépriser ainsi l'intention manifeste de votre bienfaiteur ? Il a compté sur vous pour épouser sa fille. Il vous a fait son héritier non pas à cette condition, car je distingue. Dans ce cas vous seriez parfaitement libre d'accepter ou de ne pas accepter. Mais il a commencé par vous donner son bien et vous interdire le refus. Ensuite il vous a demandé une grâce que l'honneur, la reconnaissance vous permettent d'autant moins de lui refuser que rien au monde ne vous y contraint. Donc, il a voulu vous dispenser de l'obligation qu'impose une loi, pour vous imposer une obligation bien plus forte que toutes les lois. C'est de votre conscience.

SELMOURS.

Mais ma conscience était engagée et rien ne peut.


Mr. PIKLE.

Ne m'interrompez point, monsieur, et répondez à cette question qui va devenir un dilemme si votre bienfaiteur vivait encore et que vous vinssiez lui déclarer que vous ne voulez pas épouser sa fille, il est au moins incertain, j'espère, que M. Mekelfort ne changeât ses dispositions et ne donnât sa fortune à quelqu'un qui remplirait mieux son désir. Et aujourd'hui qu'il est mort, comment voulez-vous qu'il les cha.nge ? Vous n'avez donc plus le droit de choisir. Il faut obéir à sa volonté, à sa prière qui sont des ordres et vous souvenir, monsieur, que l'honneur et le devoir savent compter pour rien les peines de l'amour.

SELMOURS.

Cela peut être. Mais je comptais que l'amitié les comptait pour quelque chose, et s'expliquait avec moins de rudesse. Mr. PIKLE.

Oh monsieur, la probité, la vérité n'ont pas un style fleuri et tous ceux qui penseront ou parleront autrement que moi sont des imbéciles ou des fripons.


SELMOURS.

Mais vous me permettrez de croire malgré ma déférence pour vos lumières, pour votre morale, qu'il existe dans l'univers des hommes aussi vertueux, aussi éclairés que vous. Je les consulterai, monsieur, et s'ils sont tous de votre avis, la mort me délivrera de la douleur de le suivre.

Mr. PIKLE.

Vous aurez beau mourir, cela ne prouvera rien. Il est souvent plus aisé de mourir que de faire son devoir, et, comme je l'ai prouvé cent fois. (Selmours sort.) Il est désespéré. C'est malheureux. Mais les règles de la probité et de l'honneur sont irrévocables.

Mrs. BIRON.

Ah mon cher monsieur Pikle, que son état est à plaindre et que je suis malheureuse

Mr. PIKLE.

Il est beau, madame, de sacrifier ses inclinations à son devoir. Cela était très


fréquent chez les Romains. Mais nous avons dégénéré de la vertu de nos ancêtres. Le monde se perd, se corrompt et tout tend à sa fin. Je le dis tous les jours. On ne me croit pas et on ne m'écoute pas. C'est le sort de tous ceux qui parlent raison. Je vous laisse un moment seule dans les grandes afflictions de l'âme on a besoin d'être avec soi. Je vous reverrai dans peu. SCÈNE IV

Mrs. BIRON, seule.

Cruelle vertu, les devoirs que tu nous imposes sont bien durs. Je connais Selmours, il m'aime. Qu'il doit être affiigé, lui qui ne chérit rien tant que l'estime du public, lui qui n'a voulu me déclarer sa passion qu'après que j'ai eu perdu un procès qui a entraîné la plus grande partie de ma fortune. 0 mon ami, ô Selmours, je serai aussi malheureuse que toi. Je t'adore. Je ne peux vivre sans toi. Si je te perds, je t'imiterai. Je saurai à ton exemple me délivrer d'une vie qui ne serait qu'un long supplice. Mais le voici, ô dieu il vient à moi l'air égaré.


SCÈNE V

Mrs. BIRON, SELMOURS.

SELMOURS.

O mon amie, réglez ma conduite, dirigezmoi. Mes cruels amis sont tous d'avis différents, mais rien ne me fera trahir mes serments. Mon Emilia, je serai à toi ou je n'existerai plus. (Il se jette d genoux.) Ayez pitié de moi, madame, conduisez-moi, je ferai tout ce que vous m'ordonnerez excepté d'épouser Charlotte. Mrs. BIRON.

Relevez-vous, Selmours. relevez-vous. Je suis trop agitée moi-même pour vous donner des conseils, je suis trop intéressée à votre sort.

SELMOURS.

0 mon Emilia, venez à mon secours ou je succombe. Dites-moi votre avis ce sera une loi pour moi. La vertu, la beauté peuvent-elles se tromper ?


Mrs. BIRON.

O mon ami, je vous crois obligé à faire pour votre oncle mort, ce que vous n'auriez jamais fait pour votre bienfaiteur vivant. Il avait, je crois, deux intentions l'une de laisser son bien aux deux êtres qu'il aimait le plus, sa fille et vous qu'il regardait comme son fils l'autre de donner pour époux à sa fille un homme sage et vertueux. Agissez-en donc comme il aurait agi lui-même. Partagez le bien de M. Mekelfort, donnez-en une moitié à Charlotte lorsqu'elle se mariera. Jusqu'à ce temps, administrez-le comme un sage tuteur administre les biens de son pupille. Cherchez un jeune homme qui ait à peu près toutes les qualités que M. Mekelfort chérissait en vous. Je dois croire plus que personne que vous le trouverez difficilement. Donnez-le pour époux à Charlotte avec la moitié du bien de votre oncle. SELMOURS.

0 ma chère Mrs. Biron, je vous rends grâce, vous avez enfin fixé mon incertitude. Votre avis concilie tous ceux qu'on m'a donnés. Je vais à l'instant chez Mrs. For-


ward la mère et la fille vont se trouver au comble du bonheur. Elles ne s'attendent guère à l'immense présent que je vais leur porter. Nous assurerons à Mrs. Forward une forte rente viagère. L'intéressante Charlotte avec cinq mille livres sterling de rente ne manquera sûrement point d'époux. Je la laisserai maîtresse de son choix, je ferai deux heureux. Je le serai moi-même. Personne, je crois, ne pourra blâmer ma conduite quand on verra tous les intéressés me respecter et me bénir. 0 ma chère Emilia, c'est votre prudence, c'est votre raison suprême qui m'a tiré de l'affreux péril où j'étais! Qu'il est doux pour votre ami de ne jouir d'aucun bonheur qu'il ne le doive à vous seule.

Mrs. BIRON.

Ah Selmours, croyez que je suis heureuse de votre bonheur.

SELMOURS.

Je vais tout de suite passer chez Mrs. Forward et lui faire mes offres.


ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

SELMOURS, Miss CHARLOTTE.

SELMOURS, entrant.

Ah mademoiselle, je ne veux pas vous déranger. Je croyais trouver ici Mrs. Forward.

Miss CHARLOTTE.

Monsieur, je vais chercher ma tante. SELMOURS.

Mille pardons


SCÈNE II

SELMOURS, seul.

Voilà sans doute cette intéressante Charlotte. Elle est belle, elle est modeste. Mais elle ne me plaît point. Amour, tu me destinas Mrs. Biron, il n'y a qu'elle qui puisse me plaire. Il n'y a qu'elle qui puisse avoir mon cœur. O ma chère amie, je suis tes conseils, puis-je me tromper Mais voilà Mrs. Forward.

SCÈNE III

SELMOURS, Mrs. FORWARD.

Mrs. FORWARD.

Monsieur, à quoi puis-je attribuer l'honneur que vous me faites ?

SELMOURS.

A la mort de notre commun ami, Mr. Mekelfort.


Mrs. FORWARD.

Je l'ai apprise hier. Vous et moi nous avons fait en lui une grande perte. Mais comment est-ce que sa mort me procure l'honneur de vous voir ?

SELMOURS.

Madame, Mr. Mekelfort en mourant m'a nommé son légataire universel. Comme je connais le tendre intérêt qu'il prenait à miss Charlotte, je crois remplir un devoir sacré en venant vous proposer de partager avec votre intéressante nièce la fortune immense que me laisse mon bienfaiteur. Je n'exige aucune reconnaissance, mais mes arrangements de fortune ne me permettent pas de livrer les fonds de cette moitié avant l'époque où miss Charlotte prendra un époux digne d'elle. Je la prierai même ainsi que sa tante de me consulter sur ce choix dont dépend peut-être le bonheur de sa vie. Mrs. FORWARD.

Je ne comprends pas. Comment, vous, monsieur, qui avez reçu de la part de


Mr. Mekelfort des preuves si positives de sa confiance et de sa tendresse, pouvez ignorer le projet dont il s'occupa toute sa vie et dont il m'a parlé cent fois. C'était vous qu'il destinait à ma nièce c'était vous qu'il avait choisi pour être l'époux de Charlotte. Le dernier jour où je l'ai vu il me raconta dans un grand détail les avantages qu'il voulait vous faire uniquement à cause de ce mariage. Souffrez donc qu'avant de répondre à votre proposition je vous demande, à vous, monsieur, dont la sincérité ne peut être suspectée si vous n'avez aucune connaissance de cette intention de votre bien faiteur ?

SELMOURS.

Madame, son testament n'en dit rien. Mrs. FORWARD.

Hé bien puisque ma nièce n'a aucun droit ni à vos biens, ni à votre personne, je ne vois pas pourquoi vous voulez nous humilier par un présent. Je le refuse au nom de ma nièce, certaine d'en être approuvée. Elle ne peut, elle ne doit recevoir


de bienfaits que de son époux. Si vous voulez le devenir, peut-être votre conscience n'en sera-t-elle pas moins tranquille si vous ne le voulez pas, un plus long entretien me paraît superflu. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bon soir. SELMOURS.

Il me semble, madame, que je n'avais pas lieu de m'attendre à cette réponse. Je reviendrai dans quelque temps. Je vous donne le temps de réfléchir à mes offres. Je vous offre mes respects. SCÈNE IV

Mrs. FORWARD.

Il faut que je prépare Charlotte à me seconder dans mes desseins.


SCÈNE V

CHARLOTTE,. Mrs. FORWARD, MARIA. Mrs. FORWARD.

Ma fille, vous savez les intentions de Mr. Mekelfort à votre égard. Il vous destinait à son neveu Mr. Selmours, auquel par cette considération il avait le projet de donner tous ses biens, Mr. Selmours sort d'ici. Il est venu m'offrir la moitié des biens de Mr. Mekelfort. Je ne lui ai pas caché les intentions de ce dernier. Mais comme il n'en est point parlé dans son testament, je n'ai rien pu lui dire de plus. Cependant j'ai refusé en votre nom les biens qu'il vous offrait. Il est parti en me disant qu'il me donnait du temps pour réfléchir.

Miss CHARLOTTE.

Si je ne craignais point de déplaire à ma mère, je lui observerais qu'il vaudrait peut-être mieux accepter les offres de Mr. Selmours. Pourrais-je jamais


être heureuse avec un homme qui ne sent aucune inclination pour moi et qui deviendrait mon époux comme par force ? Au lieu qu'avec les richesses qu'il nous offre nous pourrions vivre heureux et contents et je pourrais peut-être un jour faire le bonheur d'un honnête homme.

Mrs. FORWARD.

Je vois qui vous inspire ces raisonnements d'enfants c'est votre passion insensée pour le jeune fou de Robert. J'ai déjà tâché plusieurs fois de la déraciner de votre [cœur]. Vous ne vous convenez en aucune manière. D'ailleurs je n'ai pas besoin de vous donner des raisons une fille sage et bien née doit suivre en tout les volontés de sa mère. Je vous défends absolument de revoir Robert ni de penser à lui. Si je peux forcer Mr Selmours à vous épouser vous serez sa femme.

Miss CHARLOTTE.

Ma mère, voulez-vous faire le malheur de votre enfant et la condamner à un supplice perpétuel!


Mrs. FORWARD.

J'entends qu'on m'obéisse. Ce n'est pas à votre âge qu'on a assez d'expérience pour se conduire. Je sors un instant. Je vais consulter sur les droits que vous avez à la succession de Mr. Mekelfort. Souvenezvous de mes ordres.

SCÈNE V

CHARLOTTE, MARIA.

CHARLOTTE.

O ma chère Maria, ma mère m'atterre avec sa dureté. Elle ordonne, mais elle ne persuade point. Qu'il est dur pour moi qui étais née tendre et sensible d'avoir une maîtresse l, mais de n'avoir point de mère.

MARIA.

Vous vous consolerez de tout cela avec 1. Il faut changer ce mot.


Robert qui m'a rencontrée hier et qui m'a dit qu'il viendrait ce matin.

CHARLOTTE.

Tu crois ? mais la défense de ma mère! MARIA.

Ce n'est pas vous qui cherchez à le voir,. mais c'est lui qui vient vous trouver. CHARLOTTE.

On frappe.

MARIA.

Je n'ai pas entendu.

CHARLOTTE.

Va toujours voir si c'était quelqu'un. Tiens, on frappe encore. Oh que tu es lente. (Maria sort.) Si c'était lui ?


SCÈNE VI

ROBERT, CHARLOTTE, MARIA.

ROBERT.

Comment se porte ma divine Charlotte ? Vous ne me répondez pas, vous avez l'air triste

MARIA.

Nous avons sujet de l'être.

ROBERT.

Comment cela ?

MARIA.

Notre mère nous a défendu de revoir un certain M. Robert dans la conversation duquel nous trouvons beaucoup de douceur.

ROBERT.

Serait-il vrai ?


CHARLOTTE.

Hélas oui.

ROBERT.

Quoi Je ne pourrais plus vous voir. Je ne pourrais plus vous entretenir, ô ma Charlotte, plutôt périr mille fois, mais qui est-ce qui a porté Mrs. Forward à vous faire cette défense ?

MARIA.

Vous savez qu'elle n'a jamais approuvé votre passion, qu'elle ne trouvait point bon que vous vinssiez ici, mais aujourd'hui elle a défendu tout net de vous recevoir, et cela avec une dureté, avec un ton. ROBERT.

Tu m'impatientes encore une fois! Qu'elle est la cause de cette défense ? MARIA (avec volubilité).

Puisque le temps de monsieur est si précieux, je lui dirai qu'un certain Mr. Sel-


mours, héritier de notre oncle Mr. Mekelfort, est venu voir notre mère, qu'après un entretien assez long qui a roulé sur mademoiselle, madame est venue nous dire qu'il s'agissait des dernières volontés de l'oncle qui aurait voulu marier miss Charlotte et Selmours.

ROBERT (l'interrompant).

Ma Charlotte avec un autre lui, l'infâme, je m'en vengerai. est-il ? que fait-il ?. Ma Charlotte avec un autre! Je leur. j'irai. l'infâme!

MARIA.

Quand on ne laisse pas achever les gens, on ne sait pas ce qu'ils veulent dire. Mr. Selmours ne veut point épouser. Il offre la moitié des biens.

ROBERT (qui n'a fait aucune attention à ce que disait Maria).

Lui me ravir la belle que j'aime Je vais le chercher, courir tout Londres pour le trouver. Fut-il au fond des enfers, je l'en déterrerai. (Il sort.)


CHARLOTTE.

0 Maria, je tremble. Il va chercher Selmours, ils se battront. Je ne me pardonnerai jamais sa mort. 0 dieu daigne veiller sur lui mais aussi tu ne lui a pas dit ce qu'il fallait lui dire.

MARIA.

Que voulez-vous dire à un homme qui vous interrompt à tous propos ? Si vous lui aviez parlé.

CHARLOTTE.

Tu as raison. Peut-être j'aurais bien mieux fait, 0 ciel, faut-il que je tremble pour ses jours ? Fatal amour

MARIA.

Retirons-nous dans votre chambre, miss, vous êtes si troublée que, si madame revenait, elle s'en apercevrait.

CHARLOTTE.

Tu as raison. Allons


ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

SELMOURS, LAFLEUR.

SELMOURS.

Je ne conçois pas l'opiniâtreté de cette femme. Quoi refuser une fortune immense par opiniâtreté. C'est unique. Il n'y a que moi à qui cela arrive. Et puis le public ne manquera pas de gloser là-dessus Mr. Selmours hérite d'une fortune immense et il n'exécute pas les dernières volontés de son bienfaiteur. II lui a donné son bien de préférence à sa fille et il ne veut pas l'épouser.

LAFLEUR.

Ma foi, monsieur, si je n'étais que vous, je planterais là la belle dame, je garderais tout. Quoi refuser une fortune


immense et cela pour que vous épousiez sa fille, le diable m'emporte, elle 1 a bien trouvé. Oh c'est trop comique, elle veut se défaire de la marchandise par force. SELMOURS.

Comme tu parles L'honneur me permet-il d'en agir autrement ? Et puis que diraient les hommes ? J'ai toujours cherché à me concilier leur estime, et quoique jeune, je crois y avoir réussi. Est-il rien de plus cruel pour un honnête homme que de sentir que tout le monde ne le connaît pas pour tel.

LAFLEUR.

0 monsieur, avec ces beaux sentimentslà, on vous croira revenu de l'autre monde. Ce n'est plus la mode à cette heure d'être si honnête homme. Chacun tâche de faire vite fortune, n'importe par quel moyen, et, pourvu qu'il n'y en eut pas tout à fait assez pour le faire pendre, il se croit l'homme le plus heureux de la terre, dissipe et mange tant qu'il peut, persuadé que ses enfants, dont d'ailleurs il ne se soucie guère, trouveront la même occasion que lui.


SELMOURS.

Les principes de l'honnêteté sont fixes et invariables, et je ne changerai pas de conduite quand je vivrais dans un siècle encore plus corrompu.

LAFLEUR.

C'est beaucoup dire.

SELMOURS.

L'estime des honnêtes gens est tout ce que je désire. Je sais bien que quelques freluquets se riront de ma conduite, mais peu m'importe, j'aurai toujours au fond de mon coeur ma pauvre récompense. On frappe, va voir qui c'est.

SCÈNE II

ROBERT, SELMOURS, LAFLEUR.

ROBERT (parlant fort haut).

Ai-je l'honneur de parler à Monsieur Selmours ?


SELMOURS.

Oui, monsieur.

ROBERT.

Ma foi, je vous cherche depuis un siècle, j'ai parcouru tous les cafés, tous les lieux publics. Monsieur, on m'a dit que vous aviez hérité d'un certain Mr. Mekelfort, que vous vouliez épouser une certaine miss Forward. Ces bruits sont-ils fondés ? SELMOURS.

A un certain point, monsieur.

ROBERT.

En ce cas-là vous saurez que j'aime cette charmante fille, que j'ai lieu de croire qu'elle n'a pas été insensible à mon hommage. Je vous prie instamment de ne la plus revoir et de ne lui parler de votre vie. SELMOURS.

Je pense, monsieur, que si cela peut me faire plaisir j'aurais toujours ce droit-là.


ROBERT.

En ce cas-là, monsieur,nous nous verrons de près. Je ne souffrirai pas qu'un rival vienne m'enlever ma maîtresse.

SELMOURS.

Monsieur, on a dû vous dire que je ne prétendais à rien moins qu'à l'épouser. ROBERT.

Il ne s'agit pas ici de reculer. Donnezmoi votre parole d'honneur de ne la voir de votre vie ou suivez-moi.

SELMOURS.

Mr., on connait mon courage. J'ai quelques affaires pressées, mais, dans deux heures trouvez-vous à Hyde park, j'y mènerai les miens 1.

1. Changer quelque chose dans cette partie de cette scène.


ROBERT.

Eh bien apportez vos pistolets. J'ai l'honneur de vous saluer de tout mon cœur, monsieur. Je vous attends. SCÈNE III

SELMOURS, LAFLEUR.

SELMOURS.

Laisse-moi, La fleur.

LAFLEUR (à part).

Ma foi, il est triste de se couper la gorge pour une fille que l'on n'aime pas. SCÈNE IV

SELMOURS.

Si on a connaissance de ma querelle, tout le monde me croira infidèle à Mrs. Biron,


on dira que je me suis battu pour une jeune fille que je veux épouser. Toutes les âmes honnêtes m'accableront de leur mépris. Que pensera Mrs. Biron elle-même ? Si je suis tué, je ne mérite pas d'être regretté par elle. Si je tue, il faudra m'enfuir, ne plus la voir, renoncer à son cœur justement indigné contre moi. II est bien étrange que n'ayant rien fait que la morale la plus austère, l'amour le plus délicat puisse me reprocher, je me voie sur le point de perdre et ma maîtresse et ma vie et l'estime du monde entier 1 Que faire ? De quel côté se tourner? De quelque façon que je me conduise, Mrs. Biron me croira infidèle. Pensée accablante. II faut lui écrire. On lui remettra ma lettre après notre combat. Si j'y péris elle lira dans mon cœur, elle verra mon innocence et mon amour. Si je survis cette lettre l'engagera à me pardonner. Ecrivons. 0 fortune Que tes faveurs sont trompeuses, tu me combles de biens et tu me mets à la veille de perdre ma maîtresse, ma vie, et peut-être ma réputation. Je vivais dans une heureuse médiocrité, j'allais être uni à celle qui peut seule faire le bonheur de ma vie. Mon oncle meurt, me laisse tous ses biens il m'enlève ma tranquillité et mon bonheur.


Ecrivons. Les moments me sont comptés. (Après avoir écrit quelque temps :) Oui, Mrs. Biron, je vous aime, je vous adore le plus grand malheur qui put m'arriver serait de perdre un instant votre estime et votre amour. (Il écrit.)

SCÈNE V

LAFLEUR, SELMOURS.

LAFLEUR.

Mr. Pikle.

SELMOURS.

Fais entrer. Cet ennuyeux mortel me poursuivra-t-il toujours ? Il vient me troubler dans un des instants les plus précieux de ma vie.


SCÈNE VI

Mr. PIKLE, SELMOURS.

Mr. PIKLE (l'embrassant).

Ah mon ami, c'est à vous de me rendre la vie. Je viens d'apprendre. Est-il vrai que dans un instant vous allez vous mesurer avec un jeune homme ? SELMOURS.

Oui, un étourdi, un fou est venu me chercher querelle sur l'amour qu'il me suppose pour miss Forward, et dans l'instant.

Mr. PIKLE.

Ah que dites-vous, monsieur, et savezvous quel est ce jeune homme ? SELMOURS.

Je l'ignore absolument. C'est sans doute quelque fou que je corrigerai.


Mr. PIKLE.

C'est mon fils, malheureux, mon fils, le neveu de Mrs. Biron. C'est l'unique enfant de votre ancien ami et vous espérez l'égorger dans l'instant! Selmours, je vous estime assez pour croire, inutile de vous dire qu'il n'est plus ici question de ce misérable point d'honneur, [reste] de la barbarie, de la férocité de nos aïeux. Votre valeur est connue, elle ne peut être suspecte et vous seriez le dernier des hommes si vous étiez capable de sacrifier à un horrible préjugé l'amour, l'amitié, la nature, le respect que vous devez à ma vieillesse, à mon nom de père, à tous les sentiments du cœur les plus chers, les plus sacrés même à des sauvages. Vous ne me répondez point, vous hésitez de me donner votre parole que vous ne tremperez point vos mains dans le sang de mon enfant, que vous ne m'enleverez pas le seul appui qui me reste Quoi un père, un vieillard, un ami, le frère de votre épouse, vient vous demander en pleurant de ne pas commettre un forfait qui le ferait descendre au tombeau et vous hésitez, Selmours Grands dieux, voilà donc la vertu ? L'homme qui pour sauver sa vie, sa maîtresse, son honneur, ne voudra jamais consentir à s'emparer


du bien d'un autre homme, à lui faire le plus léger tort, à le priver du moindre avantage, cet homme pour un faux honneur, pour un préjugé misérable, atroce, insensé et que luimême abhorre, ne se fait aucun scrupule de priver un ami, un vieillard, un père de son fils, de son fils unique, de son bien le plus précieux, du seul qu'on ne puisse lui rendre, du seul qui ne lui venant que de Dieu doit être sacré aux yeux des humains Et cet homme, ce meurtrier, se croit vertueux et sensible, et cet homme prétend à l'estime Au nom du ciel, écoutez-moi, Selmours, Robert vous défié, vous a insulté, hé bien! je viens vous en demander pardon je viens implorer votre clémence et, si cela ne suffit pas à votre barbare honneur, conduisez-moi où vous voudrez, indiquez moi la place de Londres où vous voulez que je paraisse vous demandant le pardon que je vous demande ici, embrassant vos genoux comme je le fais, en les baignant de mes larmes, en baissant jusqu'à la poussière ces cheveux blancs qui ne vous touchent point.

SELMOURS (relevant Pikle, d'une voix. éntrecoupée).

Mon ami, mon ami, soyez sûr, soyez bien certain que je fais tout ce qu'il est en


mon pouvoir de faire, en vous engageant ma parole sacrée, de ne point attenter aux jours de votre fils comptez sur cette parole. Mais j'exige à mon tour une grâce de vous, ne vous mêlez point de ceci vos soins, vos raisons, vos démarches ne pourraient être que nuisibles. Ne parlez pas à Robert, ne cherchez ni à le rencontrer, ni à le suivre, demeurez tranquille chez vous. Rendez-vous dans une heure chez Mrs. Biron, vous m'y trouverez, je l'espère. Si vous ne m'y trouvez pas, venez ici, vous prendrez sur mon bureau cette lettre déjà commencée, vous la porterez à Mrs. Biron et vous serez instruit de tout ce que j'aurai fait. Ne m'en demandez pas davantage. Adieu, Mr. Pikle, j'ose vous promettre que vous serez content de moi.

SCÈNE VII

SELMOURS, seul.

Comme le projet d'une bonne action ramène le calme dans une âme troublée Mon parti est pris. (Il finit la lettre, la cachèle.) Oui, Mrs. Biron, j'espère que vous serez contente de moi. (Il sort1.) 1. Cette première esquisse demeure inachevée. Beyle l'a un peu modifiée et resserrée dans le plan suivant. N. D. L. E.


SELMOURS1

ou

L'HOMME OUI LES VEUT TOUS CONTENTER

Comédie en 5 actes et en prose

PERSONNAGES

SIR EDOUARD SELMOURS.

MISTRESS HARTLAY.

Miss FORWARD.

MISS FANNY, sa fille.

M. PICKLE, père.

M. ROBERT PICKLE, fils.

MARY, suivante de Mrs. Hartlay.

1. Abandonné parce que Selmours ne pent être qu'un drame.


Caractères

Je veux faire une comédie dans le genre mixte en cinq actes et en prose. Voici le caractère que doit avoir chacun des personnages.

Sir Edouard Selmours est un homme de trente-deux à trente-trois ans, brave, sensé et qui veut absolument que sa conduite soit approuvée de tout le monde, c'est là le caractère qui lie l'intrigue, il doit être fortement prononcé.

Mrs. Hartlay, jeune veuve de vingtquatre à vingt-cinq ans, femme à caractère, aimant Selmours de tout son cœur. Miss Forward, vieille femme galante, sèche, dure et acariâtre, dure avec sa fille, voulant lui faire tout sacrifier à l'intérêt.

Miss Fanny, jeune fille de dix-huit à vingt ans, tendre à l'excès et aimante, un peu campagnarde. L'amour naïf et villageois.

Mr. Pickle, raisonneur impitoyable, anglais outré approchant le quaker et cependant pas trop ridicule pour rendre intéressante sa scène avec Selmours.


R. Pickle, jeune homme vif, impétueux, adorant Fanny, capable de sentir un procédé généreux.


Plan

Le lieu de la scène est à Londres, le parloir de la maison commune à Mrs. Hartlay et Mr. Pickle. Mr. Pickle a logé chez lui Selmours son ami. Pickle est le frère du mari de Mrs. Hartlay elle a pour lui beaucoup de confiance. R. Pickle est à Londres à l'insu de son père il a quitté Oxford et y est venu pour suivre Fanny que Mr. Mekelfort attirait dans les environs de ses propriétés pour tâcher de la marier à Selmours.

ACTE 1

SCÈNE PREMIÈRE

Mrs. HARTLAY, MARY.

Rappeler l'histoire du procès. Mrs. Hartlay est inquiète de ce que


depuis deux jours elle n'a pas vu Selmours. Exposition de son amour pour lui. Mary parle de sa manie de vouloir contenter tout le monde. Elle parle du procès. Mrs. Hartlay le justifie elle découvre son caractère en exposant les raisons qui justifient à ses yeux la conduite de Selmours.

SCÈNE II

Mr. PICKLE, Mrs. HARTLAY, MARY. Mr. Pickle s'entretient un instant avec Mrs. Hartlay, de son amour pour Selmours et de ses projets de mariage. Il lui donne des conseils avec l'autorité d'un homme très considéré et son allié. SCÈNE III

SELMOURS, PICKLE, Mrs HARTLAY, MARY. Selmours tout échauffé raconte la mort de son oncle, rapporte son testament, sa singulière lettre. Ses indécisions, développements de l'amour de Mrs. Hartlay, du caractère raisonneur de Pickle et


surtout de la manie qu'a Selmours de vouloir contenter tout le monde. Selmours sort, excédé par Pickle.

SCÈNE IV

Mrs. Hartlay reproche à Pickle son ton dur avec Selmours, et Pickle continue à développer son caractère raisonneur. Une dame veut consulter Pickle. Mrs. Hartlay se retire.

SCÈNE V

Mrs. FORWARD, Miss FANNY, PICKLE. Mrs. Forward vient consulter Pickle sur le testament de Mr. Mekelfort. Pickle lui dit qu'il connaît déjà l'affaire. Mrs. Forward montre le caractère avide et intéressé d'une vieille femme entretenue. MissFanny fait des objections au projet de sa mère de lui faire épouser Selmours bon gré mal gré et se rend intéressante. Mrs. Forward sort pour consulter encore.


SCÈNE VI

PICKLE.

Il est inquiet sur son fils qu'il croit à Oxford mais dont il ne reçoit point de nouvelles.

SCÈNE VII

Mrs. HARTLAY, PICKLE.

Mrs. Hartlay est inquiète du parti qu'aura pris Selmours. Elle le demande à Pickle qui l'ignore..

SCÈNE VIII

SELMOURS, Mrs. HARTLAY, PICKLE. Selmours, indécis, a consulté tout le monde. Il venait soumettre à Mrs. Hartlay son projet d'abandonner à Miss Fanny la moitié de la fortune de Mekelfort. Son amante l'approuve Pickle le chagrine


par ses réflexions; il sort pour réaliser son projet. Pickle et Mrs. Hartlay se retirent.

FIN DU PREMIER ACTE


ACTE II

SCÈNE I

Mrs. FORWARD, FANNY.

Mrs. Forward défend à Fanny de songer au jeune Robert dont elle avait approuvé l'amour jusque-là. Elle lui déclare qu'elle épousera Selmours tôt ou tard.

SCÈNE II

SELMOURS, Mrs. FORWARD, FANNY.

Selmours s'annonce. Mrs. Forward renvoie Fanny.

SCÈNE III

Selmours offre de laisser à Fanny la moitié de la fortune de Mekelfort. Mrs. Forward le refuse. Selmours lui déclare que son cœur est engagé et que le lien par lequel elle veut le lier à Fanny ferait


leur malheur à tous deux. Elle persiste. Il sort. Il rencontre Robert.

SCÈNE IV

Mrs. FORWARD, ROBERT.

Mrs. Forward déclare à Robert qu'il faut renoncer à Fanny. Robert lui demande la cause de ce changement imprévu. Elle ne veut pas la lui dire. Elle rentre. SCÈNE V

ROBERT.

Robert seul jure de découvrir la cause de son malheur et développe son amour. SCÈNE VI

ROBERT, FANNY.

Ils développent leur amour mutuel. Robert demande à Fanny la cause du changement de sa mère. Fanny la lui dit. Robert s'emporte et jure de se venger. Fanny cherche à le calmer. Il sort. Fanny rentre.


ACTE III

(Le théâtre représente la chambre de Selmours)

SCÈNE I

SELMOURS, LAFLEUR.

Selmours se plaint de l'humeur de Mrs. Forward qui fait son malheur, car à ses yeux l'arrangement qu'il proposait ne peut plus exister sans son consentement. Episode des Gazettes.

SCÈNE II

SELMOURS, ROBERT, LAFLEUR.

Robert défie Selmours qui accepte le défi. On renvoie le combat sur la demande de Selmours au lendemain à six heures. Robert sort.


SCÈNE III

SELMOURS, LAFLEUR.

Selmours songe au nouvel éclat que ce duel va donner à la malheureuse affaire qui le tourmente.

SCÈNE IV

Mrs. HARTLAY, SELMOURS, LAFLEUR, MARY. Mrs. Hartlay vient savoir quel a été le succès de la démarche de Selmours. Celui-ci ordonne le silence à Lafleur et dit avec agitation le refus de Mrs. Forward. Mrs. Hartlay est inquiète. Elle ne peut rien tirer de Selmours. Elle sort. SCÈNE V

SELMOURS.

Selmours de plus en plus indécis. Il craint qu'on ne fasse retomber sur lui le blâme de son combat avec Robert.


Il sort pour arranger ses affaires de manière que s'il succombe tous ses biens passent à Fanny.

FIN DU TROISIÈME. ACTE


ACTE IV

SCÈNE 1

SELMOURS, LAFLEUR.

Il ordonne à Lafleur de se retirer et de ne laisser entrer personne. II a arrangé toutes ses affaires. Il pense qu'on ne pourra pas le blâmer du combat dans lequel il va s'engager le lendemain. Il pense à Mrs. Hartlay ce souvenir déchire son âme. Il prend la résolution de lui écrire. Il commence sa lettre, il est interrompu par Lafleur qui lui dit qu'une charmante dame veut absolument lui parler, il dit de faire entrer.

SCÈNE II

C'est Fanny qui instruite du combat de Selmours et de son amant vient demander la vie de ce dernier. Cela permet de


jeter plus de ridicule sur Pickle 1. Il faut que cette scène soit la lettre de Julie à Milord Edouard en action.

SCÈNE III

SELMOURS, LAFLEUR.

Selmours achève sa lettre, appelle Lafleur, lui ordonne de la remettre à Mrs. Hartlay le lendemain à huit heures et de l'éveiller à cinq heures et demie. FIN DU QUATRIÈME ACTE

1. Dans une version précédente, c'était Pickle lui-même qui venait demander la vie de son fils. N. D. L. E.


ACTE V

(Il est sept heures et demie)

SCÈNE 1

PICKLE.

Pickle est agité. Il ne sait le degré de confiance qu'il doit ajouter à la promesse que lui a faite Selmours 1. Mrs. Hartlay arrive.

SCÈNE II

Mrs. HARTLAY, PICKLE.

Mrs. Hartlay a observé la veille l'agitation de Selmours. Elle est inquiète. Elle voit Pickle lui-même agité. Après 1. Beyle ayant supprimé la démarche de Pickle près de Selmours n'a pas maintenu cette scène sur le second manus- crit. Et Pickle apprend seulement en ce moment que son fils est allé se battre. N. D. L. E.


bien des difficultés elle arrache le secret du combat de Selmours avec Robert Pickle. Elle veut aller au lieu du combat se jeter entre eux.

SCÈNE III

Mrs. HARTLAY, PICKLE, LAFLEUR.

Lafleur remet à Mrs. Hartlay la lettre de Selmours par laquelle il lui dit que quand elle recevra cette lettre il ne sera plus. Désespoir de Mrs. Hartlay.

SCÈNE IV

Mrs. HARTLAY, PICKLE, SELMOURS, ROBERT, LAFLEUR.

Selmours et Robert arrivent en se tenant par la main. Robert raconte la manière généreuse dont Selmours s'est conduit. Il court chercher Mrs. Forward, il espère la fléchir.


SCÈNE V

Mrs. HARTLAY, PICKLE, SELMOURS, LAFLEUR.

Selmours est enfin déterminé à épouser Mrs. Hartlay. Il lui demande sa main, elle la lui accorde. Il envoie Lafleur chercher un notaire.

SCÈNE VI

hirs. HARTLAY, Mr FORWARD, FANNY, SELMOURS, PICKLE, ROBERT PICKLE. Mrs. Forward se laisse fléchir parce qu'elle a consulté et. que tous les avocats lui ont donné tort elle consent à donner Fanny à Robert Pickle. Selmours donnant la moitié du bien de Mekelfort, Pickle pardonne à son fils et accorde son consentement. Selmours donne le reste du bien de Mekelfort à Robert Pickle. Le notaire arrive. On rentre pour signer les deux contrats.

FIN DE LA PIÈCE


Depuis deux jours entiers, je n'ai pas vu Selmours. Une autre que Clarisse a-t-elle son amour ? Ce retard imprévu autant que singulier A de justes raisons a droit de m'étonner. Depuis deux ans entiers que mon époux est mort Qui seul me consolait de mon bien triste sort. D'un parent singulier n'attendant que l'aveu Il espère toujours.

Dites du moins, madame, que votre Selmours Est bien original de perdre ainsi ses jours. Jeune, riche, aimable, il aime, il est aimé. 1. Nom mis loi par erreur pour Mary. N. D. L. E.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

CLARISSE, FANNY.

CLARISSE.

FANNY 1

et n'est jamais heureux.


Il ne tiendrait qu'à lui qu'un hymen fortuné Ne vous unît tous deux. Mais il a un cousin Dont le père autrefois fut fort utile au sien Et, ne mettant point de bornes à sa reconnaissance, Il ne veut point sans lui faire votre alliance.


LES QUIPROQUO



C'est à Reggio, le 16 venlôse an IX (7 mars 1801) que Beyle traça le plan des Quiproquo. Sans doute empruntait-il là un scenario italien qu'il voulait adapter en français comme il fit deux mois plus lard des Amours de Zélinde et Lindor. Le 1er mai 1801, songeant à développer son premier canevas il écrivait dans son Journal « J'ai réfléchi profondément sur l'art dramatique, en relisant les vers de Selmours ils m'ont paru moins mauvais qu'en les faisant. Je veux apprendre à les faire, car il vaudrait mieux que les Quiproquo fussent en vers. » Il ne semble pas toutefois que Beyle ait jamais repris ce plan. Celui-ci occupe dans les manuscrits de la Bibliothèque de Grenoble les pages 129 à 133 du tome 15 des volumes cotés R. 5896.

H. M.



LES QUIPROQUO 1

COMÉDIE EN 5 ACTES ET EN PROSE 2

PERSONNAGES

VALÈRE, Jeune Français logé chez la Sa Grimaldl. ORISPIN, son valet, adroit et rusé.

LA Sa GRIMALDI, mère de Juliette.

JULIETTE, amante de Valère.

BENEDETTO, oncle de Juliette.

IL Sr OTTAVIO, rival de Valère.

URBINO, valet et confident d'Ottavio.

MARINE, suivante de Juliette.

SBRIGANI, ami de Crispin, chef des émissaires de Valère.

La scène est dans une maison de campagne, voisine de Naples, sous un portique environné d'arbres qui est devant la porte de la maison.

VALÈRE est un jeune Français adroit et fin, mais qui, emporté par la force de sa passion, commet souvent des indiscrétions qui nuisent à son intrigue. Crispin les répare.

La Sa Grimaldi est très fine et très 1. Reggio le 16 ventôse IX.

2. Telle qu'elle est là ne vaut pas un f..tre.


rusée, c'est un Bartolo femelle. Ne pourrait-on pas introduire le Sigisbée de la Sa Grimaldi ? Il serait lié avec Valère qu'il regarderait comme un modèle de bon goût et Valère se servirait de lui pour mettre la Sa Grimaldi dans des positions qui lui laissassent les moyens de voir Juliette.

ACTE I

Valère est inquiet, il aime Juliette, il en est aimé, mais sa mère qui soupçonne quelque chose entre eux ne le voit plus logé chez elle qu'avec peine. (Cela lui fait craindre un refus et d'être tout à fait expulsé de la maison dès que ses projets seront avérés.) Il demande conseil à Crispin qui le détermine à demander sa fille en mariage à la Sa Grimaldi. Il entre dans la maison Grimaldi pour parler à la Sa Grimaldi et pour avertir en même temps Juliette de sa demande. Arrivent Ottavio et Urbino. (Ottavio est un amant italien à qui tous les moyens sont bons. Il se propose d'aller la nuit dans la chambre de Juliette et de l'enlever.) Crispin les observe, parle à Urbino et démêle malgré toute l'adresse de celui-ci qu'Ottario a aussi quelque dessein en


tête. Il part. Ottavio parle à Urbino de l'enlèvement de Juliette qu'ils ont résolu, ils décident de l'exécuter le soir même sur les dix heures lorsque Juliette prendra le frais suivant son usage dans le jardin de la maison, ou, si cela ne se peut, le lendemain lorsqu'elle reviendra de grand matin de la messe, accompagnée de la seule Mariette. Urbino amène à Ottavio ses émissaires, il les anime par la promesse des récompenses et rentre avec eux dans une petite maison qu'il a louée vis-à-vis celle de la Sa Grimaldi pour être à portée de tout observer sans être remarqué. Juliette croyant trouver Valère sort de chez elle elle est fâchée de ne pas le trouver, développe son amour, se plaint de la gêne où elle est tenue. Elle rentre.

ACTE II

Valère a presque déterminé Juliette à quitter sa mère pourvu que ce soit pour aller chez son oncle et que leur union se fasse en sa présence. Arrive Benedetto, Juliette rentre. Valère qui croit Benedetto 1. Son amour est à son comble, mais cet amour est italien, c'est-à-dire qu'il veut jouir de sa maîtresse à quelque prix que ce soit.


son véritable ami lui fait part de son projet en le priant d'y donner la main. Benedetto écoute tout avec un faux air de bonté, entre dans le jeu de Valère et est charmé qu'il lui découvre ses projets qu'il soupçonnait et craignait depuis longtemps. La Sa Grimaldi voyant Valère vient lui insinuer qu'il lui ferait plaisir de chercher un autre logement. Il sort comme pour en aller chercherun. Benedetto lui dit ce que Valère vient de lui confier. Ils prennent le moyen de le déconcerter et développent le projet d'unir Juliette à son oncle. La Sa Grimaldi se charge d'empêcher que Juliette voie Valère. ACTE III

Crispin vient rôder autour de la maison de la Sa Grimaldi pour tâcher de parler à Marine. Il la voit à la fenêtre et lui fait signe, elle vient. Il lui apprend que Valère a déterminé Benedetto à lui prêter sa maison pour y conduire sa nièce. Elle convient de faire valoir cette raison auprès de Juliette. Crispin voit venir Urbino de loin, il s'en va. Urbino vient parler à Marine de l'amour de son maître et du sien, et tâcher de découvrir quelque


chose. Il en est mal reçu. Arrive Valère, Urbino s'éloigne. Valère parle du projet d'enlèvement à Marine et lui donne de l'argent. La Sa Grimaldi qui sort prie Valère de quitter sa maison dans le plus bref délai. Elle gronde Marine sur ce qu'au lieu d'être dans la maison à s'occuper, elle jase avec Valère, et la fait rentrer avec elle. Embarras de Valère sur les moyens de se concerter avec Juliette. ACTE IV

Benedetto vient avec Valère chez sa sœur la Sa Grimaldi pour tâcher d'obtenir le pardon de celui-ci. Valère a obtenu cette marque d'amitié de Benedetto que celui-ci lui a accordée pour le confirmer de plus en plus dans l'idée qu'il a de lui. Marine en sort avec Crispin qui se félicite de ce qu'elle viendra avec sa maîtresse. Il lui dit que le même soir à minuit Valère et lui doivent les venir chercher et qu'ils parviendront jusque dans le jardin où Juliette se promène ordinairement, que Valère n'est allé chez la Sa Grimaldi que pour tâcher de dire cela à Juliette. Valère sort. avec Benedetto la Sa Grimaldi n'a pas voulu se laisser fléchir, elle a


ôté à Valère tous les moyens de voir sa fille. Benedetto s'en va en remettant à Valère les clés de sa maison pour y conduire Juliette, et lui promettant devenir le soir à l'heure de l'enlèvement chez la Sa Grimaldi pour lui être utile. Valère est désespéré de ne pouvoir parler à sa maîtresse, il chante sous ses fenêtres, elle paraît, il fait signe il écrit un billet, elle le reçoit avec une ficelle. Arrive Ottavio avec ses émissaires, il voit la ficelle et le billet, il en pénètre le motif il entre chez la Sa Grimaldi pour le dénoncer et tâcher d'avancer ses affaires. (Tout, cela se passe au fond du théâtre sans que Valère s'en aperçoive.) Il se retourne, voit les émissaires d'Ottavio, les prend pour les siens. Ils sont persuadés par quelques mots qu'il lâche qu'il est du parti d'Ottavio. Il leur indique le sien et la manière d'enlever Juliette, leur donne la clé du jardin, leur met de l'or dans la main et les détermine à aller sur-le-champ se poster en leur disant qu'il les suit.

ACTE V

Ottavio ressort, apprend de ses émissaires ce que Valère vient de leur dire, est au comble de la joie et va profiter sur-le-


champ des moyens que son propre rival vient de lui donner. Valère arrive, trouve Crispin qu'il instruit de ce qu'il vient de faire Crispin voit l'erreur et lui fait apercevoir son malheur. Dans cet instant la Sa Grimaldi sort en criant qu'on a enlevé sa fille, elle voit Valère qu'elle soupçonnait, lui dit ce qui se passe il part avec Crispin pour courir après Ottavio et Juliette. Arrivent les émissaires de Valère qui, sachant qu'à cette heure ils doivent trouver, sous les arbres devant la maison Grimaldi, une jeune fille et l'enlever, croient saisir le moment et pensant que Valère et Crispin sont à la voiture, prennent la Sa Grimaldi pour sa fille et veulent l'enlever. Elle crie et se débat. Sur ces entrefaites arrive Benedetto et des sbires. Il prend le chef des émissaires de Valère pour ce dernier, le fait arrêter avec ses complices, se moque de sa sotte crédulité, s'avance vers la Sa Grimaldi en la prenant pour Juliette et lui disant des douceurs, veut l'embrasser, et reconnaît sa soeur. Valère ramène Juliette et Marine que lui et Crispin ont enlevé à Ottavio. Crispin donne de l'argent aux sbires qui lâchent Sbrigani. La Sa Grimaldi consent à donner sa fille en mariage à Valère. Marine épouse Crispin. On rentre pour signer les deux contrats.



LE MÉNAGE A LA MODE



Deux dates sont inscrites en tête de ce plan de pièce, dans cet ordre 12 frimaire an X, et 24 prairial. Sans doute doit-on penser que le sujet conçu le 24 prairial (13 juin 1801), alors que le sous-lieutenant Henri Beyle tenait qarnison à Bergame, a reçu seulement son commencement de réalisation le 3 décembre suivant, à Saluces peut-être où le jeune officier achevait de se dégoûter du métier militaire.

L'année suivante, à Paris, Beyle dul songer encore à sa comédie abandonnée et écrivit dans ses notes: « J'ai dix-neuf ans accomplis, il est temps de me-faire connaître; ainsi il faut tout sacri fier pour traiter le Ménage à la mode. » Ce ne fut qu'un projet parmi tant d'autres.

Le manuscrit de ce plan est à la bibliothèque de Grenoble, dans la liasse 1 du dossier R. 302.

H. M.



LE MÉNAGE A LA MODE COMÉDIE EN 5 ACTES ET EN VERS

Plan

PERSONNAGES

M. D'ARNANCHE.

MADAME D'ARNARCHE.

LE CHEVALIER, leur fils.

PAULINE.

VELSON.

ARISTE, ami de la maison.

DUMAS, homme d'affaires de M. d'Arnanche. La scène est à Paris dans le temps présent.

M. D'ARNANCHE est un homme encore vert, d'une cinquantaine d'années,

ennobli par une charge avant la Révolution, il est venu s'établir à Paris pour bien jouir de la vie, il a la galanterie de l'ancienne cour, l'esprit du monde, mais point le génie.

Mme d'Arnanche, pensant et disant que son mari lui doit beaucoup de recon-


naissance, parce qu'elle l'a épousé à dixsept ans, lorsqu'il en avait trente-cinq. Elle oublie de dire qu'il était riche et elle très pauvre. Elle a actuellement trentedeux ans. Elle voit avec dépit que son mari s'aperçoit de la diminution de ses charmes. Elle cherche à réparer les injures du temps et est très bien mise.

Le chevalier d'Arnanche, jeune fat outrant tous les défauts actuellement à la mode parmi nos jeunes gens, parlant sans cesse de sa noblesse de vingt-quatre heures, et de la religion de nos pères, amoureux de Pauline, détestant sa belle-mère. Pauline, jolie fille de vingt-deux ans, aimant Velson de tout son cœur. M. d'Arnanche en est fou et veut en faire sa maîtresse. Elle est honnête, tendre et sensible.

Velson, jeune homme de vingt-cinq ans, vif, impétueux il adore Pauline. Ariste, homme sensé d'une quarantaine d'années, ami et parent de M. et de Mme d'Arnanche.

Dumas, homme d'affaires de M. d'Arnanche, hypocrite fin et rusé, qui a su se concilier la confiance de toute la maison. Il aime Pauline et a formé le projet de l'épouser.


Avant-scène

Pauline est une jeune fille recommandée à M. d'Arnanche par une de ses tantes dont il a hérité. Cette tante a donné douze mille francs à Pauline, et elle est avec Mme d'Arnanche en qualité de fille de compagnie, jusqu'à ce qu'elle trouve un établissement honnête. Velson est un jeune homme de bonne famille que la Révolution a ruiné. M. d'Arnanche, autrefois fort ami de son père, lui a fait accepter un asile chez lui, jusqu'à ce qu'on trouve à le placer.

Quel est le problème ?

Velson épousera-t-il ou n'épousera-t-il pas Pauline ? Il faut que leur amour inspire beaucoup d'intérêt et soit clairement exposé dès le commencement de la pièce.

La scène que j'ai est excellente pour cela.

Obstacles existants

Amour de M. d'Arnanche pour Pauline amour du Chevalier pour la même amour de Dumas ces dispositions seront com-


battues par la jalousie de Mme d'Arnanche et par le bon sens d'Ariste qui porte un grand intérêt à Velson.

1 er ACTE

Exposition et développement des caractères, commencement d'action, Velson sort de chez M. d'Arnanche.

2e ACTE

La jalousie de Mme d'Arnanche excitée par Dumas fait sortir Pauline. 3e ACTE

M. d'Arnanche amène Pauline dans une maison qu'il vient d'acheter rue du Mont-Blanc, et la remet entre les mains de Velson déguisé. Il sort pour revenir bientôt. Dumas vient de la part de Mme d'Arnanche offrir à Pauline un sort honnête si elle veut se soustraire aux recherches de M. d'Arnanche. Pauline le refuse. Elle discute ce plan avec Velson quand M. d'Arnanche arrive et lui dévoile ses projets. Pauline voyant enfin ce qu'il en est le


repousse indignée et se ferme dans sa chambre. D'Arnanche sort. Dumas arrive pour chercher réponse. Il est accepté, il emmène Pauline.

4e ACTE

Madame d'Arnanche cache Pauline dans son propre appartement, elle se réjouit avec Dumas de la réussite de son projet quand le Chevalier arrive. Elle lui conte, malgré Dumas, que pour soustraire Pauline aux poursuites de M. d'Arnanche, elle va la marier à Dumas. Le chevalier indigné apostrophe Dumas et. finit par demander à Mme d'Arnanche Pauline pour luimême. Mme d'Arnanche la lui accorde, il prend des mesures pour l'emmener. 5e ACTE

Pauline est au désespoir, Mme d'Arnanche lui a confié ses projets sur elle. Velson, toujours en vieux, arrive lui porter ses effets. Il lui apprend qu'Ariste lui a fait obtenir un emploi qui peut les faire vivre. Il l'exhorte à fuir avec lui cette maison remplie de ses ennemis. Le chevalier les surprend, force Velson à fuir et fait entrer


Pauline dans un appartement dont il dispose. M. d'Arnanche arrive hors de lui, de sa maison qu'il a trouvée déserte. Il ne doute pas que ce ne soit sa femme qui lui ait enlevé Pauline. Il forme la résolution de lui parler et de tâcher de lui soutirer la vérité. Mme d'Arnanche arrive de son côté de son appartement, en cherchant Pauline.

Lorsqu'elle voit son mari là, elle ne doute pas que ce ne soit lui qui la lui ait enlevée. Scène entre les deux époux où chacun d'eux cherche à tirer la vérité de l'autre. Ils envoient chercher le Chevalier qui arrive et qui ne sait pas ce que Pauline est devenue. Il soupçonne Dumas et va pour lui arracher la vérité. Là-dessus arrive Ariste avec Velson et Pauline qui s'est réfugiée chez lui. Il détermine Mme d'Arnanche à consentir à leur mariage. Mme d'Arnanche dote Pauline à condition qu'elle n'habitera pas Paris.


LES AMOURS

DE ZÉLINDE ET LINDOR COMÉDIE EN TROIS ACTES



Le 19 mai 1801, Henri Beyle, jeune souslieutenant de dragons en garnison à Bergame, vil jouer au théâtre de la ville une « excellente comédie » de Goldoni Zelinda e Lindoro. Après l'avoir noté dans son journal, il ajouta « On pourrait en tirer une bonne pièce française. »

De retour à Milan, il loua le 27 mai chez « le libraire Anloine, sur la place de la Haule-ville, le premier volume des comédies de Goldoni dans lequel se trouvent gli amori di Zelinda e Lindoro ». Il en commença aussitôt la traduction qu'il acheva le 12 juin à une heure du matin.

Celte traduction, adaptation, devrionsnous dire, car Beyle en traduisant coupa avec raison toute une partie du second acte assez inutile aux amours de Zélinde et Lindor, se retrouve tout entière dans les manuscrits de Grenoble. Les dix premières scènes sous la cote R. 302 el la fin au tome 14 de R. 5896.

Beyle ne considérait pas seulement son travail comme un exercice familier de langue italienne, mais encore comme un échafaudage sur lequel il comptait construire un jour une œuvre toute personnelle. Il ne semble


pas toutefois qu'il l'ait jamais repris et il dort depuis lors dans ses papiers de jeunesse. Celle ceuvre n'a jamais été publiée jusqu'à ce jour, mais elle a f ourni à M. Manlio D. Busnelli l'occasion d'une étude fort bien conduite et des plus instructives qui figure sous le n° 18 dans les Editions du Stendhal-Club (Champion, 1926).

Stendhal, durant de nombreuses années, avait beaucoup lu le théâtre de Goldoni qu'il ne craignit pas de mettre en parallèle avec Molière. Plus tard, il est vrai, il revint heureusement sur ce jugement inconsidéré. Il trouva toujours cependant que si Goldoni ne sublime pas ses caractères, il situe du moins parfaitement ses pièces dans la nature. Et dans une page non datée mais qui certainement appartient à ses premiers essais, Beyle ajoutait « La vérité dans les sentiments el le naturel dans l'expression sont les caractères de cet auteur. Je ne puis que gagner à lire le naturel Goldoni. » A la suite de quoi il donnait celle rapide analyse d'Il Bugiardo (R. 5896, tome 1) PLAN

Deux sœurs Rose et Béatrix.

Lélie, menteur.

Arlequin, son valet.

Florinde, amant timide de Rose.


Octave, amant de Béatrix.

Brighella, confident de Florinde. Florinde donne une sérénade à Rose. II jette sur la terrasse de l'appartement un sonnet, il lui envoie quelques aunes de soie. Lélie s'approprie tout.

Pantalon, le père du menteur.

Le Docteur, père de Rose et de Béatrix. Position comique du menteur. Il explique le sonnet à Rosaoura. Il l'a dit sien sans savoir ce qu'il contenait. Le menteur fait preuve de pénétration en devinant d'après le peu que lui dit R. l'état de son père.

Trait bien naturel dans Goldoni La haine des deux sœurs qui sont rivales et leur dispute.

Une lettre de Naples apprend au père que son fils n'y est point marié. Une lettre de Rome pour son fils qu'il reçoit en même temps, mais qu'il n'ouvre que devant Lélie, lui apprend qu'il est marié à Rome. Lélie avoue qu'il n'est pas marié à Naples et explique la lettre de Rome, ainsi que la lettre d'envoi de Naples qui est écrite par un ami qu'il avait dit mort.

Dans Goldoni Lélie est un fripon et un homme méprisable qui veut tromper jusqu'à la fin et qui n'y renonce que lorsqu'il voit que cela lui est impossible.


Au surplus on trouvera fréquemment le nom de Goldoni sous la plume de Stendhal particulièrement dans son Journal, dans sa Correspondance, puis encore dans Molière, Shakspeare, la comédie et le rire et dans les Pensées. Le lecteur y verra combien son œuvre était familière au grand liseur que toute sa vie f ut Henri Beyle, et quels jugements il portait sur elle.

H. M.


ZÉLINDE ET LINDOR

PERSONNAGES:

DON ROBERTO, noble.

DONNA ÉLÉONORA, femme de Robert en secondes noces.

DON FLAMINIO, fils du premier lit de Robert. ZÉLINDA, jeune fille honnête réfugiée dans la maison de Robert et y étant femme de chambre.

LINDOR, fils de famille inconnu, secrétaire de don Robert.

BARBARA, cantat-rlce qui a reçu une bonne éducation. FRÉDÉRIC, marchand.

FABRICE, maître d'Mtel de Robert.

UN PORTEFAIX qui parle.

UN MARINIER.

DEUX DOMESTIQUES.

SIX SOLDATS 1.

I. L'épisode de la cantatrice Ou autre semblable entièrement supprimé.


ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

Une chambre avec une grande armoire dans le f ond, deux portes lalérales ouvertes qui se fermenl ensuite, une table d'un côté à l'usage d'un secrétaire avec tout ce qui sert pour écrire, chaises.

FABRICE, seul.

HA Je parierais ma tête que Zélinde et Lindor s'aiment secrètement. Je les vois trop attachés et je crois, si je n'ai pas mal entendu, qu'ils se sont donné un rendez-vous ici. Voilà la raison pour laquelle elle me méprise, car autrement si Lindor est secrétaire je suis maître d'hôtel, tous deux nous servons honorablement le même maître, et elle quoi qu'elle donne à entendre d'être née demoiselle, elle est obligée comme moi à se nourrir du pain d'autrui et à être femme


de chambre. Mais pour le coup la voici, je vais me renfermer dans cette armoire et découvrir si je le peux tous leurs secrets. Si j'y vois clair, s'ils s'aiment vraiment, ou je ne m'appelle pas Fabrice, ou je me vengerai. (Il se renferme dans l'armoire.) SCÈNE II

ZÉLINDE, LINDOR, FABRICE, caché. LINDOR.

Ici, ici, Zélinde, ici nous pourrons parler en liberté.

ZÉLINDE.

Chose très difficile Dans cette maison tout le monde nous espionne, tout le monde nous tient sans cesse les yeux dessus. Surtout Fabrice.

LINDOR.

Maudit Fabrice, je ne le peux souffrir.


ZÉLINDE.

Paix, qu'on ne nous entende pas. LINDOR.

Je ne croirais pas que le diable le portasse ici.

ZÉLINDE.

J'ai des choses à vous confier, regardez s'il n'y a personne de ce côté.

LINDOR.

Regardons. Non, il n'y a personne. J'ai moi aussi quelque chose à vous dire qui me fait de la peine.

ZÉLINDE.

Dites-le moi, cher Lindor.

LINDOR.

Parlez d'abord vous-même.


ZÉLINDE.

Non, parlez le premier.

LINDOR.

Je vous dirai d'abord que cet impertinent de Fabrice m'inquiète, qu'ensuite je vois, je comprends qu'il a des vues sur vous.

ZÉLINDE.

Ho là-dessus vous pouvez vivre tranquille, vous me connaissez, vous savez que je vous aime, vous savez ce que j'ai fait pour vous.

LINDOR.

Oui, c'est vrai, une jeune fille bien née comme vous l'êtes ne peut pas s'abaisser à un homme vil, qui a gagné quelque argent en volant un maître trop indulgent. ZÉLINDE.

Mais parlez doucement, que si par malheur on nous entendait nous serions


perdus, fermez cette porte, je fermerai celle-ci. (Ils fermenl les porles.) LINDOR.

Voilà qui est fait. Maintenant nous sommes sùrs de n'être pas découverts. Par toutes ces réflexions je suis donc tranquille du côté du serviteur, mais le maître me fait trembler.

ZÉLINDE.

Quel maître ?

LINDOR.

Je ne sais lequel nommer, tous deux, le père et le fils, me font trembler également.

ZÉLINDE.

Ho Quant au vieux je vous assure que vous le soupçonnez à tort. Le seigneur don Robert est un homme sage, de bien, plein de charité, qui m'aime d'un amour paternel, qui prend pitié de mon état, qui sait que je ne suis pas née pour servir, et adoucit ma position par ses bontés.


LINDOR.

Oui, tout va bien, mais il le fait avec trop d'empressement, et je sais que sa femme même interprète mal les intentions qu'il a pour vous.

ZÉLINDE.

Donna Eleonora, en pensant si mal, fait tort à son mari et me fait une injustice. Ne croyez pas cependant qu'elle agisse par jalousie, parce qu'une jeune fille qui épouse un vieillard par intérêt est rarement jalouse de lui. Elle craint qu'il ne me donne quelque chose, elle sait qu'il m'a promis de me laisser quelque chose à sa mort, elle a peur que je lui porte préjudice.

LINDOR.

Mais, et le fils ?

ZÉLINDE.

Ho! à l'égard du seigneur don Flaminio, c'est de lui que je voulais vous parler. Il s'est découvert à moi librement.


LINDOR.

Que je suis malheureux Je suis dans la plus grande peine du monde.

ZÉLINDE.

Ne craignez rien. Soyez sûr de ma constance.

LINDOR.

Mais je ne peux vivre tranquille. Chère Zélinde, profitons de la protection du vieillard, découvrons-lui notre amour, et employons sa bonté pour lui faire donner son consentement à nos noces.

ZÉLINDE.

Cher Lindor, j'y ai aussi pensé mais je vous découvre de grandes difficultés. Le Seigneur don Robert ne vous connaît pas, il ne sait pas que par amour pour moi vous vous soyez enfui de votre maison, et que vous soyez venu lui servir de secrétaire uniquement pour être auprès de moi. Précisément parce qu'il m'aime et parce


qu'il a quelque considération pour moi, il ne voudra pas me marier avec un jeune homme qui apparemment n'a pas de quoi me maintenir honnêtement, et dans le fait vous ne le pouvez pas si votre père ne vous donne son consentement et ne vous accorde les moyens de le faire.

LINDOR.

J'écrirai à mon père, je lui ferai écrire, je lui ferai parler, mais cependant dois-je souffrir de vous voir caressée par le maître et poursuivie par le maître d'hôtel. ZÉLINDE.

Ne craignez rien, ni de l'un ni de l'autre, mais il faut que nous nous conduisions avec la plus grande précaution parce que s'ils venaient à nous découvrir.

LINDOR.

Certainement, si Fabrice savait ce qui se passe parmi nous, il serait capable de nous ruiner.

THÉATRE. 1. 10


ZÉLINDE.

Ne nous faisons pas rencontrer ensemble. LINDOR.

Oui, et quand nous nous rencontrons, que les yeux parlent et que la bouche se taise.

ZÉLINDE.

Mais cela ne suffit. pas encore pour éloigner tout soupçon, faisons semblant de nous fuir.

LINDOR.

Faisons plus, feignons de nous haïr. ZÉLINDE.

Si nous le pouvions faire, ce serait le sûr moyen de cacher notre amour. LINDOR.

Quand on est d'accord, on peut feindre tout ce qu'on veut.


ZÉLINDE.

Bien, nous nous arrangerons ainsi. LINDOR.

Puis nous trouverons quelque moment. ZÉLINDE.

Ho oui nous sommes dans la même maison, nous profiterons des occasions. LINDOR.

Profitons donc de celle-ci.

ZÉLINDE.

Allons, allons, que si les maîtres nous appelaient.

LINDOR.

Je puis rester ici à écrire, à faire quelque chose.


ZÉLINDE.

Nous retournerons ensuite, allons-nousen pour le moment, pour ne pas donner de soupçon, moi par ici, vous par là. LINDOR.

Prenons garde que quelqu'un ne nous voie ouvrir les portes.

ZÉLINDE.

Regardons par le trou de la serrure. (Ils regardent chacun de leur côté.)

LINDOR.

Personne.

ZÉLINDE.

Je ne vois rien.

(Chacun ouvre la porte qui est de son calé doucement, doucement, et regarde.)


LINDOR.

Non, il n'y a personne.

ZÉLINDE.

Ni de ce côté non plus.

LINDOR.

Tout va bien.

(Elanl sur la porle comme quelqu'un qui va s'en aller.)

ZÉLINDE.

Très bien.

(Dans la même position.)

LINDOR.

Adieu.

ZÉLINDE.

Aimez-moi toujours.


LINDOR.

Et que personne ne le sache.

ZÉLINDE.

Personne ne doit le savoir.

(Ils s'en vont.)

SCÈNE III

Fabrice sort de l'armoire.

FABRICE.

N'en doutez pas, non personne ne le saura. Je suis venu à temps. Je ne me suis pas trompé, et j'en ai découvert assez. Lindor est aussi un jeune homme de famille qui se cache. Par amour pour Zélinde '? D'autant plus malheureux pour moi. Il faut chercher le moyen de le faire chasser de cette maison. Le moyen le plus sûr est celui du seigneur don Flaminio. Il aime Zélinde et s'il vient à savoir ses secrètes amours avec Lindor je suis sûr qu'il fera tout pour éloigner un rival, et moi-même je


l'avertirai et je lui suggérerai le moyen de s'en défaire sûrement. Il faut que je cache mon amour pour Zélinde, que je fasse valoir l'intérêt que je prends à mon maître, et que je me serve de son amour, pour faciliter le mien. Je vais sur-le-champ le trouver, mais le voici qui vient. Eh! le diable est galant homme, il contribue de bonne volonté aux mauvaises intentions.

SCÈNE IV

DON FLAMINIO, FABRICE.

DON FLAMINIO.

Où est Zélinde, qu'on ne la voit pas ? FABRICE.

Monsieur, je ne sais pas où elle est, mais je sais où elle a été jusqu'à ce moment. DON FLAMINIO (avec agitation).

Comment! Où a-t-elle été? Y a-t-il quelque chose de nouveau ?


FABRICE.

Il y a une nouveauté, seigneur, qui doit intéresser votre passion et même votre honneur.

DON FLAMINIO.

0 Cieux Et Zélinde y est pour quelque chose ?

FABRICE.

Elle y est pour beaucoup puisqu'elle aime Lindor, et celui-ci est si téméraire que, sachant votre passion pour cette jeune fille, il a l'audace de se moquer de vous et de perdre encore le respect qu'il vous doit.

DON FLAMINIO.

L'indigne Je le ferai périr sous le bâton. FABRICE.

Non, Monsieur, je ne vous conseille pas de faire du bruit, vous perdriez l'espérance de venir à bout de vos desseins.


DON FLAMINIO.

Que me conseilles-tu donc de faire? FABRICE.

Je vous conseille d'en parler au Seigneur don Robert.

DON FLAMINIO.

Crois-tu que mon père consentit à ce que j'épousasse Zélinde ?

FABRICE.

Ho 1 je suis bien loin de croire une semblable chose.

DON FLAMINIO.

Mais enfin Zélinde est née d'une famille très honnête.

FABRICE.

Peu importe, elle est pauvre, elle sert il ne l'accordera jamais.


DON FLAMINIO.

Que voudrais-tu que je disse à mon père ?

FABRICE.

Vous n'avez qu'à lui découvrir les secrètes amours de Zélinde et de Lindor, lui mettre sous les yeux le tort que celui-ci fait à la maison en ayant une intrigue avec la femme de chambre, et le préjudice qui en viendrait à cette jeune fille, si elle se mariait avec un homme qui n'a pas de quoi l'entretenir. Ajoutez que Lindor est d'un mauvais caractère, que sachant que Zélinde est de bonne maison, il donne à entendre qu'il sort aussi de parents honnêtes, qu'il est un faussaire, un imposteur, un scélérat. Vous savez combien le Seigneur don Robert aime et estime cette bonne petite fille. Je suis certain que, s'il sait tout, avant une heure il aura chassé ce mal appris.

DON FLAMINIO.

Tu dis bien, mais j'ai le cœur bon et ne saurais faire mal à personne.


FABRICE.

Je loue votre bonté, votre humanité mais excusez-moi vous n'êtes pas obligé d'épargner un téméraire, un indigne, qui parle de vous avec mépris, et vous tourne en ridicule à tous coups.

DON FLAMINIO.

Il me tourne en ridicule ?

FABRICE.

Je vous assure, Monsieur, que je me sentais griller pour vous. Voyez-vous cette armoire ? Là-dedans je me suis caché pour entendre, pour découvrir, et c'est pour vous que je l'ai fait, pour vous, et j'ai découvert, j'ai entendu des choses qui me faisaient horreur. Comment mon maître est un imbécile, une caricature, un fanatique ?

DON FLAMINIO.

Comment, morbleu, à moi ces injures ?


FABRICE.

Je vous assure que si ce n'eût été la prudence qui m'eût retenu.

DON FLAMINIO.

QueUe prudence en entendant de semblables injures.

FABRICE.

Mon cher maître, la prudence est très nécessaire, si on fait du bruit votre père viendra à savoir que vous aimez Zélinde. DON FLAMINIO.

C'est vrai, il faut donc que je souffre. FABRICE.

Mais que vous vous défassiez de cet audacieux.


DON FLAMINIO.

Tu as raison, j'en parlerai à mon père, et je lui en parlerai de manière à ce qu'il le chasse.

FABRICE.

Mais surtout ne donnez pas à connaître votre passion.

DON FLAMINIO.

Je me tiendrai sur mes gardes, je ne donnerai aucun signe.

FABRICE.

Votre repos et votre satisfaction me tiennent trop à cœur.

DON FLAMINIO.

Je te remercie et je ne te laisserai pas sans récompense.


FABRICE.

Ne perdez pas de temps, Monsieur. DON FLAMINIO.

J'y vais sur-le-champ. (C'est un grand bonheur d'avoir un domestique fidèle.) (Il sort.)

SCÈNE V

FABRICE, et puis LINDOR.

FABRICE.

Voilà ce qui s'appelle tirer la châtaigne du feu avec la main d'autrui. Que Lindor sorte de la maison et je suis sûr de gagner le cœur de Zélinde. Elle veut se marier. Don Flaminio n'aura jamais la permission de l'épouser. Je suis sur un bon pied auprès du vieillard, par Bacchus, je ne vois pas d'autre obstacle pour l'avoir.


LINDOR (d part).

Voilà mon tourment, et je l'ai toujours devant les yeux.

FABRICE (d part).

Il faut dissimuler. (Lindor va à la petite table, s'assied et se met d écrire.) De bonne heure au travail

LINDOR (écrivant).

Je ne fais que mon devoir.

FABRICE.

Notre patron est bien heureux d'avoir à son service un jeune homme attentif et réglé comme vous.

LINDOR.

Je vous remercie de l'éloge courtois.


FABRICE.

En vérité je vous aime, moi aussi, infiniment.

LINDOR part).

Ho si tu savais combien je te hais. (Haut.) C'est un effet de votre bonté. FABRICE.

Mais vous, vous dites ce que vous voulez, vous avez des manières si aimables et une conduite si noble et si décente que je jurerais que vous êtes d'une condition supérieure à la position dans laquelle vous vous trouvez.

LINDOR.

Pour être galant homme et pour faire son devoir, il n'y a pas besoin de naissance, le cœur suffit.

FABRICE.

Vous mériteriez cependant un état bien plus fortuné.


LINDOR.

Je me contente du mien.

FABRICE.

Mais il me vient une idée. Je pense à vous comme si vous m'apparteniez. LTNDOR part).

Plus il en dit et moins j'en crois. FABRICE.

Oui, vous devriez vous marier.

LINDOR.

Moi 1 et comment voudriez-vous que je fisse pour l'entretenir ?

FABRICE.

Avec l'habileté et la conduite que vous avez, vous ne pouvez jamais manquer d'être bien.


LINDOR.

Il serait très difficile que je trouvasse qui me voulût.

FABRICE.

Ma foi, j'en connais une qui semble faite pour vous.

LINDOR.

Et qui, s'il vous plait ?

FABRICE.

Qui ? Zélinde.

LINDOR (d parl).

Ha, le fourbe! Zélinde est pauvre mais est bien née, elle ne voudra pas se marier pour continuer à vivre du pain d'autrui. FABRICE.

Qui sait ? Vous êtes tous deux bien vus, bien établis dans cette maison. Voulezvous que j'en parle ?


LINDOR.

Non, je vous remercie, je ne suis pas dans le cas de me marier, et puis, pour vous dire la vérité, je n'ai aucune inclination pour Zélinde.

FABRICE (à part).

Ha, le menteur Et cependant Zélinde a du mérite, elle a de bonnes espérances. UNDOR.

Non, non, laissez-moi en paix, et ne me parlez plus de cela.

SCÈNE VI

LINDOR, FABRICE, ZÉLINDE.

ZÉLINDE.

Fabrice, les maîtres vous demandent. FABRICE.

Tous les deux?


ZÉLINDE.

Tous les deux.

FABRICE.

J'y vais sur-le-champ. (A part.) Qui sait, peut-être que le jeune homme me veut pour témoin contre Lindor ? Je le servirai bien..(Haul.) Zélinde vous êtes venue comme je parlais de vous à Lindor. ZÉLINDE.

De moi ?

FABRICE.

De vous.

ZÉLINDE.

A propos de quoi ? Qui y a-t-il de commun entre nous ?

FABRICE.

Il n'y a rien autre de commun que le mérite.


ZÉLINDE.

Vous vous moquez de moi. Il vaque à ses affaires, moi aux miennes. Je ne suis pas faite pour lui, ni lui pour moi. (Elle sort.)

SCÈNE VII

LINDOR, FABRICE.

FABRICE (à part).

Ho, ils sont parfaitement d'accord. En vérité je suis fâché de voir en vous deux une espèce d'aversion, d'antipathie, de contrariété.

LINDOR.

Laissez-moi écrire, laissez-moi travailler. FABRICE (d part).

Si, si, travaille seulement. Je travaillerai aussi de mon côté.


SCÈNE VIII

LINDOR et puis ZÉLINDE.

LINDOR.

Certainement celui-là a quelques soupçons et veut me tirer les vers du nez, car il n'est pas possible, s'il aime Zélinde. ZÉLINDE (triste, regardant si elle est vue). Ho! mon cher Lindor.

LINDOR.

Qu'y a-t-il ?

ZÉLINDE.

J'ai grand peur pour vous et pour moi. LINDOR.

Ho cieux qu'est-ce qui est arrivé ?


ZÉLINDE.

Le vieux maître et le jeune parlent ensemble secrètement. Je suis allée pour prendre du linge, ils m'ont regardée tous deux brusquement, et je crois qu'ils m'ont ordonné de venir chercher Fabrice pour me faire en aller.

LINDOR.

D'un moment à l'autre il ne peut pas y avoir de grande nouvelle.

ZÉLINDE.

Je crois que tous les moments sont périlleux pour nous.

LINDOR.

Certainement, l'amour ne peut pas se tenir longuement caché.

ZÉLINDE.

Malheureuse que je suis 1


LINDOR.

Ne vous affligez pas pour cela il faut se résoudre, il faut parler.

ZÉLINDE.

Dites-moi comment je dois me conduire. LINDOR.

Je ne sais je crois que si vous en parliez au Seigneur don Robert.

ZÉLINDE.

Ne vaudrait-il pas mieux que ce fût vous qui lui en parlassiez ?

LINDOR.

Je ne sais.

(Ils réfléchissenl tous deux.)


SCÈNE IX

DON ROBERT, LINDOR, ZÉLINDE.

DON ROBERT (à part).

Les voilà, les voilà, on m'a dit la vérité. LINDOR.

J'y penserai, mais dans tous les cas. (Doucement à Zélinde.) Ho cieux Voilà le maître. (Il se met à écrire.)

ZÉLINDE.

Pauvre malheureuse! (Elle montre de la crainte, puis se délermine à feindre, faisant semblant de ne pas s'apercevoir de la présence de don Robert.) Ho, regardez le beau sujet, il ne veut pas se mêler des petites choses. Le très illustre Seigneur Secrétaire ne daigne pas écrire. (Feignanl de se tourner par hasard.) Ha excusez monsieur, je ne vous avais pas vu.


DON ROBERT.

Allez donner le linge, la lessive vous attend.

ZÉLINDE.

Me voilà ici, Monsieur, je voulais que Lindor en fît la liste et il ne la veut pas faire. Il se croit amoindri. Il craint de déroger. Ho c'est un bon petit homme, je vous assure.

LINDOR.

La voilà, là. Elle m'inquiète tout le jour. DON ROBERT.

C'est assez, j'ai compris, allez donner le linge et puis retournez ici.

ZÉLINDE.

Mais la liste, Monsieur ?

DON ROBERT.

Ho la liste est une grande chose C'est une affaire de conséquence Il faut


un secrétaire pour la faire Pauvre petite, elle ne sait pas écrire, la pauvre enfant Elle ne sait pas mettre quatre lignes sur un morceau de papier pour le donner à la blanchisseuse

LINDOR.

Voilà précisément ce que je lui disais moi aussi.

DON ROBERT.

Je n'ai garde d'en douter.

ZÉLINDE.

Mais je ne sais pas faire les comptes. DON ROBERT.

Vraiment ? pauvre innocente Je vous trouverai un maître d'arithmétique. Allez, allez, faites ce que je vous ai dit et puis retournez.

ZÉLINDE.

Bien, je me ferai aider par le maître d'hôtel.


LINDOR.

Mais si vous voulez que je le fasse. DON ROBERT.

Non, monsieur, ne prenez pas cette peine.

ZÉLINDE.

Ho si, qu'il ne s'incommode pas parce que d'ailleurs il le ferait par mépris. (il pari.) Je comprends qu'il est jaloux de Fabrice. (Haut.) Ou bien ou mal je le ferai moi-même. (A part.) J'ai grand peur que nous soyons découverts.

SCÈNE X

DON ROBERT, LINDOR.

LINDOR.

Je ne sais ce qu'a cette jeune fille, elle est inquiète, ennuyeuse, elle ne peut me voir. (Il écrit.)


DON ROBERT.

Levez-vous.

LINDOR.

Monsieur, j'ai cette lettre à finir. DON ROBERT.

Levez-vous, que j'ai à vous parler. LINDOR se lèvepart).

Il y a du trouble.

DON ROBERT.

Il y a quelque temps que je m'aperçois de la haine, de l'aversion qui existe entre Zélinde et vous, et cela m'inquiète infiniment.

LINDOR.

Mais moi, monsieur, je vous l'assure.


DON ROBERT.

Je sais parfaitement que vous êtes un jeune homme sage, de bien, et surtout sincère.

LINDOR.

Vous avez de la bonté pour moi. DON ROBERT.

Zélinde est ennuyeuse, altière, et il faudra finir par la chasser.

LINDOR.

Ho pour dire la vérité, elle n'est pas d'un mauvais caractère. Il se peut que je sois un peu trop délicat.. Naturellement je ne peux pas me faire à souffrir les femmes.

DON ROBERT.

Oui, il est vrai, tant mieux pour vous, mais je vois que soit pour une raison ou pour l'autre vous ne pouvez pas rester tous deux dans une même maison.


LINDOR.

Et vous voudriez à cause de moi renvoyer cette pauvre jeune fille. J'en aurais un remords infini, je serais au désespoir. Une jeune fille honnête, malheureuse, qui se fie uniquement à vous, qui a besoin de vos bienfaits, de votre protection. DON ROBERT.

Vous parlez comme un jeune homme sage et prudent que vous êtes. II faut avoir égard à toutes les circonstances qui accompagnent l'état déplorable de cette pauvre petite. J'ai aussi de l'attachement pour elle. Je vois, je connais que dans le fond elle n'est pas si méchante. Tout le mal vient de la contrariété de vos tempéraments. Cela est le motif de vos inquiétudes et des miennes, de là pour ne pas perdre cette jeune fille honnête, malheureuse, qui se fie en moi, qui a besoin de mes bienfaits, de ma protection, j'ai décidé, j'ai établi, j'ai résolu de licencier, de renvoyer sur le champ le brave, le sage, le prudent Monsieur Lindor.

LINDOR.

Comment, monsieur ?


DON ROBERT.

Ho, je vous dirai le comment, vous n'avez qu'à prendre votre épée et votre chapeau, et à vous en aller dans le moment même.

LINDOR.

Mais cela est une injustice que vous me faites.

DON ROBERT.

Vous appelez injustice de vous renvoyer de chez moi, et moi quel titre devrai-je donner à votre fausseté, à votre imposture. Croyez-vous que je ne sache pas ce qui se passe entre Zélinde et vous ? Que je ne connaisse pas la fourberie de vos feintes? M'avez-vous pris pour un sot, pour un enfant? Vous vous servez de ma bonne foi pour vous moquer de moi. Allez, sortez sur-le-champ de cette maison.

LINDOR.

Monsieur, ne déchirez pas ainsi l'honneur et la réputation d'un homme honnête.


DON ROBERT.

La raison pour laquelle je vous renvoie ne fait pas tort à votre réputation. Allez. LINDOR.

Vous ne savez pas avec qui vous avez à faire.

DON ROBERT.

Téméraire. oserez-vous me menacer ? LINDOR.

Non, monsieur, mais vous ne savez pas qui je suis.

DON ROBERT.

Et peu m'importe de le savoir. Allez, ou je vous ferai partir par force. LINDOR (d parl).

Pauvre malheureux, et je partirai sans voir Zélinde. THÉATRE.- I. 12


DON ROBERT.

Prenez votre épée et votre chapeau. (Montrant la table où ils sont.)

LINDOR.

Par pitié, monsieur.

DON ROBERT.

Par Bacchus Prenez et allez. (Il va lui-même prendre l'épée et le chapeau el lui donne l'un el l'autre.)

LINDOR.

Patience. vous me renvoyez de votre maison ?

DON ROBERT.

Oui, monsieur.

LINDOR.

Et pourquoi ?


DON ROBERT.

Parce que je suis le maître de vous renvoyer.

LINDOR.

II est vrai, je le confesse, j'ai mal fait, je vous. demande pardon.

DON ROBERT.

C'est tard. Allez.

LINDOR.

Ayez compassion du moins.

DON ROBERT (indigné, appelle ses gens). Holà Qui est là ?

LINDOR.

Non, monsieur, ne vous inquiétez pas, je vous obéirai, je partirai. Je vous recom-


mande au moins cette pauvre infortunée, ayez pitié d'elle si vous ne l'avez pas de moi, mais permettez qu'avant que je parte.

DON ROBERT.

Non, vous ne la verrez plus. Allez. LINDOR (indigné).

Je ne demande pas de la voir, mais je veux dire au moins que je ne suis pas le seul qui l'aime.

DON ROBERT.

Et que voudriez-vous dire ?

LINDOR.

Je dis que dans cette maison son innocence n'est pas en sureté, qu'il y aquelqu'un qui lui tend des embûches peut-être pour la déshonorer.


DON ROBERT.

Téméraire. Oseriez-vous penser ainsi de moi?

LINDOR.

Je n'entends pas.

DON ROBERT.

Je l'aime d'un amour paternel, et vous êtes une mauvaise langue.

LINDOR.

Si vous avez la bonté de m'écouter. DON ROBERT.

Ou partez sur-le-champ ou je vous ferai chasser par mes gens.

LINDOR (à part).

Malheureux que je suis, je suis perdu, je suis avili, je suis désespéré.


SCÈNE XI

DON ROBERT, seul.

Ho je suis très persuadé que les gens vicieux penseront mal de moi, et que la plus grande partie des hommes voudra croire que j'aime Zélinde par intérêt. Et qui fomente ces faux jugements ? C'est ma très ennuyeuse et très soupçonneuse épouse. Grande folie que j'ai faite de me remarier. Prendre une seconde femme jeune, altière et sans biens, et pourquoi ? par une de ces folies que font les hommes lorsqu'ils se laissent transporter par un caprice. Il aurait bien mieux valu que j'eusse marié mon fils, mais s'il n'y pense pas, tant mieux pour lui. Les mariages sont pour le moins périlleux. Voilà encore cette pauvre Zélinde, si je ne réparais pas tout, elle était sur le point de se précipiter. Quel état pouvait lui donner un jeune homme qui ne sait faire autre chose qu'écrire une lettre ? Il se vante d'être de condition, cela ne sert qu'à le rendre plus orgueilleux et à lui faire mieux sentir le poids de sa misère. Mais voilà Zélinde, elle sera affligée je le prévois, il faudra que je tâche de la consoler.


SCÈNE XII

DON ROBERT, ZÉLINDE.

ZÉLINDE.

Me voici ici, monsieur. (A part) Lindor n'y est plus.

DON ROBERT.

Qu'avez-vous que vous me paraissez troublée ?

ZÉLINDE.

Rien, monsieur, je voulais faire voir à Lindor si cette liste va bien. (Elle lui montre un papier.)

DON ROBERT.

Donnez ici, donnez ici, je la verrai moi-même. (Il prend le papier.) Lindor est un jeune homme qui a du caprice, qui n'a nulle idée des convenances, qui a eu l'audace d'en agir mal avec vous, et qui .en agit mal avec vous en agit mal avec moi.


ZÉLINDE.

Que voulez-vous, il est jeune, d'ailleurs moi j'oublie facilement tout.

DON ROBERT.

Mais j'ai vu que vous étiez assez dégoutée de lui.

ZÉLINDE.

Oui, c'est vrai mais la colère ne dure pas en moi. En vérité s'il était là je vous ferais voir que je n'ai aucun ressentiment contre lui.

DON ROBERT.

Vraiment ?

ZÉLINDE.

Ho si Je suis de bon cœur, voulez-vous que j'aille sur-le-champ le retrouver ? (Elle va pour sorlir.)

DON ROBERT (l'arrêtant).

Non, non, ne vous incommodez pas.


ZÉLINDE (surprise).

Pourquoi, Monsieur ?

DON ROBERT.

Parce que Lindor n'est plus dans cette maison.

ZÉLINDE (avec passion).

Il n'est plus dans cette maison ? DON ROBERT.

Non, certainement, un grand flandrin mal élevé, incivil, qui mérite votre haine. ZÉLINDE.

Je vous assure que certainement je ne le hais pas.

DON ROBERT.

Oui, je suis certain que vous ne le haïssez pas; j'ai feint assez longtemps,


je vous parle clairement et vous dis que je suis au fait de tout et que je l'ai congédié pour votre bien.

ZÉLINDE.

Hélas! ce coup est imprévu, il me donne la mort.

DON ROBERT.

Ma chère petite fille, la passion vous trahit malgré vous, vous vous confondez, on voit clairement que vous l'aimez. ZÉLINDE.

Oui, monsieur, je vous le confesse, je l'aime, je l'aimerai toujours, et puisque vous avez découvert un secret que je gardais attentivement dans mon cœur, ayez pitié de moi, ne me privez pas de mon Lindor.

DON ROBERT.

Mais ne voyez-vous pas, ma chère petite fille, que si je vous accordais ce que vous me demandez, ce serait votre ruine.


ZÉLINDE.

Vous me ferez tout le mal possible si vous me refusez cette grâce, car soyez certain que vous me verrez mourir. DON ROBERT.

Mourir, mourir, ce sont des fables, des discours inutiles, romanesques, on ne meurt pas pour si peu. Il vous en coûtera quelques larmes, mais ensuite vous vous trouverez heureuse.

ZÉLINDE.

Non, certainement je ne peux vivre sans Lindor, vous me tyrannisez sans raison, vous me voulez perdre, vous me voulez sacrifier.

DON ROBERT.

Vous parlez ainsi à un maître qui vous aime, qui a promis de faire votre fortune, et qui est capable de la faire.


ZÉLINDE.

Toute fortune sans Lindor est pour moi une disgrâce. Je renonce à tout, je renonce à votre amour, à votre promesse. Laissez-moi suivre mon amant, ou laissezmoi m'abandonner à mon désespoir. DON ROBERT.

Non, Zélinde, non, ma chère, venez ici, je ne veux pas vous voir si affligée, si désespérée. (Il faut la tromper pour la rendre peu à peu capable de sentiment.) ZÉLINDE.

Par charité ne soyez pas si cruel avec moi.

DON ROBERT.

Non, je ne le suis pas, et je ne le serai jamais.


SCÈNE XIII

DONNA ÉLÉONORA, DON ROBERT, ZÉLINDE. DONNA ÉLÉONORA (d part).

Voilà monsieur mon cher époux, écoutons un peu les beaux raisonnements qu'il fait avec la femme de chambre. DON ROBERT.

Vous savez combien je vous aime, tranquillisez-vous et avec le temps j'espère de pouvoir vous rendre contente. ZÉLINDE.

Ha! veuille le ciel que vous disiez la vérité.

DONNA ÉLÉONORApart).

Que oui, que certainement ceux-ci comptent sur ma mort.


DON ROBERT.

Fiez-vous en moi et ne craignez rien, mais égayez-vous pour l'amour du ciel. Faites qu'on ne vous voie pas aussi triste dans la maison. Ne faites pas rire vos ennemis. Cachez-vous surtout de ma femme. DONNA ÉLÉONORA (s'avançant).

Bravo, monsieur mon époux, je loue son esprit, sa conduite.

ZÉLINDE (mortifiée, à part).

Me voilà dans un nouvel embarras. DON ROBERT.

Et que faite-vous ici ?

DONNA ÉLÉONORA.

Je viens pour admirer ce que vous avez la bonté de dire à cette bonne petite fille.


DON ROBERT.

bien, si vous avez entendu ce que je lui ai dit, vous aurez une meilleure idée d'elle et de moi.

DONNA ÉLÉONORA (avec colère).

Oui, je suis très persuadée que vous voudriez que je crevasse pour l'épouser. DON ROBERT.

A l'égard du désir de vous voir crever, laissons cela, quant à celui d'épouser Zélinde.

DONNA ÉLÉONORA (du même ton).

Et vous aurez le courage de convoler à de troisièmes noces.

DON ROBERT.

Je ne vous rends pas compte de mon courage, je vous dis seulement que vous pensez mal.


DONNA ÉLÉONORA.

Mais j'espère que vous crevérez avant moi.

DON ROBERT.

Il vaudra toujours mieux crever que de vivre avec une furie, comme vous êtes. DONNA ÉLÉONORA.

Cette effrontée m'en rendra compte. ZÉLINDE.

Madame, vous ne me connaissez pas. DONNA ÉLÉONORA.

Taisez-vous, impertinente.

DON ROBERT.

Rendez-lui plus de justice, elle a des principes que vous n'avez jamais connus.


DONNA ÉLÉONORA.

Vous voulez me mettre en parallèle avec une de mes femmes

DON ROBERT.

Une servante bien élevée vaut beaucoup plus qu'une mauvaise maîtresse. DONNA ÉLÉONORA.

C'est trop souffrir. Je prendrai mon parti. Je suivrai les résolutions qui me conviendront.

DON ROBERT.

Moi j'en prendrai une seule qui vaudra toutes les vôtres.

ZÉLINDE.

Non, mon maître, pour amour du ciel. THÉATRE.- I. 13


DON ROBERT.

Vous persécutez à tort cette innocente. DONNA ÉLÉONORA.

Elle est innocente comme vous. DON ROBERT.

Oui comme moi, que voudriez-vous dire?

DONNA ÉLÉONORA.

Deux perfides.

DON ROBERT.

Parlez bien.

ZÉLINDE.

Je vous en prie.

DON ROBERT.

Venez avec moi, je ne peux plus la supporter.


DONNA ÉLÉONORA (avec ironie).

Oui, retirez-la sous vos innocentes auspices.

DON ROBERT (frémissant de colère). Allons.

ZÉLINDE.

Monsieur, laissez-moi ici un moment. DONNA ÉLÉONORA.

Voilà la belle acquisition que j'ai faite, un mari qui pourrait être mon père. DON ROBERT.

Oui, pour le conseil, pour la prudence. DONNA ÉLÉONORA.

Et je dois souffrir toutes ses imperfections.


DON ROBERT.

De quelles imperfections parlez-vous ? DONNA ÉLÉONORA.

De celles du cœur, de celles de l'esprit, et de celle de la personne.

DON ROBERT.

Allez, que je ne peux plus vous souffrir. SCÈNE XIV

DONNA ÉLÉONORA, ZÉLINDE.

DONNA ÉLÉONORA.

A cause de toi, malheureuse.

ZÉLINDE.

Madame, si vous saviez mon état vous auriez pitié de moi.


DONNA ÉLÉONORA,

Prétends-tu améliorer ton état aux dépens de mon mari ?

ZÉLINDE.

Ha non, madame, je vous l'assure, sachez que pour mon malheur.

DONNA ÉLÉONORA.

Je n'en veux pas savoir davantage. La seule preuve que tu puisses me donner de ton innocence est de sortir sur-le-champ de cette maison.

ZÉLINDE.

Si je ne croyais pas d'offenser mon maître.

DONNA ÉLÉONORA.

Quel maître ? C'est moi qui suis la maîtresse. Il t'a prise pour me servir. Les femmes de chambre ne dépendent


que du plaisir et du déplaisir des maîtresses. Je ne suis pas contente de toi, je te renvoie, va-t-en sur-le-champ.

ZÉLINDE.

Vous me renvoyez ?

DONNA ÉLÉONORA.

Oui, et j'ai l'autorité de le faire. ZÉLINDE (à part).

Ha profitons de l'occasion pour vivre et pour mourir avec Lindor.

DONNA ÉLÉONORA.

Si tu refuses de t'en aller tu me confirmeras dans mon soupçon.

ZÉLINDE.

Madame, je suis innocente et si je dois vous en donner une preuve en m'éloignant


de votre maison, j'en sortirais avec le plus grand plaisir du monde.

DONNA ÉLÉONORA.

Bien, vous ferez votre devoir. ZÉLINDE.

Permettez-moi de rassembler le peu d'effets que j'ai.

DONNA ÉLÉONORA.

Allez, et faites vite.

ZÉLINDE (à part, s'en allant).

Ho l'amour me rendra plus prompte que tu ne crois.

DONNA ÉLÉONORA (la menaçant). Si vous vous avisez de parler à mon mari.


ZÉLINDE.

Ne craignez rien, Madame, je ne le verrai certainement pas. (A part.) Ha de toutes mes disgrâces celle-là est la moins sensible et peut-être la plus fortunée. SCÈNE XV

DONNA ÉLÉONORA, ensuite DON FLAMINIO. DONNA ÉLÉONORA.

Il se pouvait aussi qu'elle fût innocente, mais de toutes les manières elle doit partir. L'orgueil avec lequel mon mari me traite mérite que je m'en venge. Soit amour ou pitié qui le meuve, il agit toujours mal s'il veut agir à mes dépens. Si je ne me venge pas par moi-même je peux faire peu de compte sur mes parents. Si don Frédéric était ici, je suis sûre qu'il ferait bien valoir son amitié pour moi. Il y a un an qu'il partit de Pavie. Il devait retourner après six mois. Mais que veut monsieur mon beau-fils? Digne rejeton de mon très gracieux époux (Elle regarde droit deuanl elle dans le parterre.).


DON FLAMINIO.

Madame, avec votre permission, pourrait-on savoir ce que vous avez avec Zélinde ?

DONNA ÉLÉONORA.

Dois-je rendre compte à votre seigneurie de ce qui se passe entre moi et ma femme de chambre ?

DON FLAMINIO.

Mais qu'a donc Zélinde qu'elle pleure ? DONNA ÉLÉONORA.

Demandez-le lui à elle.

DON FLAMINIO.

Ho bien sans que je le demande, consentez-vous que je vous dise que je sais tout, que j'ai tout entendu de cette chambre, que vous, Madame, avec votre permission, vous ne pouvez renvoyer Zélinde


sans le consentement de mon père qui est le maître de cette maison.

DONNA ÉLÉONORA.

Vous me feriez rire si je le voulais. Que dit le maître de cette maison ? S'opposet-il à ma résolution ?

DON FLAMINIO.

Je n'en sais rien, il n'est pas à la maison, et quand il reviendra.

DONNA ÉLÉONORA.

Tant mieux s'il n'est pas à la maison, que Zélinde s'en aille, et quand il reviendra.

DON FLAMINIO.

Madame, n'espérez pas que cela arrive, Zélinde ne sortira pas sûrement. DONNA ÉLÉONORA.

Est-ce vous qui vous y opposez ?


DON FLAMINIO.

Oui, Madame, c'est moi qui après mon père.

DONNA ÉLÉONORA.

Oui, c'est vous qui, après votre père, devez me dire des impertinences. SCÈNE XVI

DONNA ÉLÉONORA, DON FLAMINIO, FABRICE. FABRICE.

Monsieur, qu'est-cequ'ily a? Pardonnezmoi. Ne vous faites pas entendre des voisins.

DONNA ÉLÉONORA.

C'est ainsi qu'on perd le respect à une femme de ma sorte ? Oui, Zélinde doit sortir d'ici, je l'ai dit, je le soutiens, et elle s'en ira.


DON FLAMINIO.

Elle ne s'en ira pas.

FABRICE.

Monsieur, un mot, de grâce, avec la permission de la maîtresse. (Il tire don Flaminio d part.)

DONNA ÉLÉONORA (d part).

Quoi qu'il en coûte, je veux soutenir ce que j'ai avancé.

FABRICE (d part à don Flaminio).

Mon cher maître, pourquoi ne laissezvous pas sortir Zélinde ? Ne voyez-vous pas que hors de la maison, éloignée de votre père, et dans le besoin de servir dans lequel elle sera, vous aurez plus de facilité pour la voir, l'entretenir et la forcer à vous aimer.

DON FLAMINIO (à part).

Tu as raison, je n'y avais pas pensé.


FABRICE (à part).

J'y pense, moi, dans mon propre intérêt. DONNA ÉLÉONORA.

Que faites-vous, mes très rusés Messieurs, tramez-vous quelque embûche contre moi ? DON FLAMINIO.

Au contraire, Madame, Fabrice m'a dit de bonnes raisons, et je consens à ce que Zélinde soit renvoyée.

DONNA ÉLÉONORA.

Ho ho quelles bonnes raisons a-t-il su vous dire ? Comment vous a-t-il gagné l'esprit si vite ? Peux-je aussi connaître, moi, ces bonnes raisons ? (A pari.) Je ne me fie ni à l'un ni à l'autre.

FABRICE.

Madame, il n'est pas nécessaire que vous sachiez.


DONNA ÉLÉONORA.

Il est si juste que je le sache que je vous ferai parler malgré vous.

DON FLAMINIO.

Contentez-vous que Zélinde s'en aille. DONNA ÉLÉONORA.

Mais je veux savoir pourquoi.

DON FLAMINIO (à part, à Fabrice). Il me semble que nous avons fait plus mal.

FABRICE.

Or sûr, puisque madame veut savoir le secret, il faut le révéler.

DON FLAMINIO (d part à Fabrice);

Non, ne faisons pas.


FABRICE (d parl d don Flaminio).

Laissez faire. (Haut à Donna Eléonora.) Je suis persuadé que Madame ne voudra pas me mettre dans un embarras. DONNA ÉLÉONORA.

Non, je vous promets de vous épargner tout déplaisir.

FABRICE.

Sachez donc que j'ai découvert au Seigneur don Flaminio une chose qu'il ne savait pas, et cette chose l'a déterminé à se tranquilliser sur l'article du départ de Zélinde, et cette chose est. mais pour l'amour du ciel.

DONNA ÉLÉONORA.

Ne doutez pas.

FABRICE.

Le Seigneur don Robert aime trop cette jeune fille, et elle je ne sais que


dire. tout le monde en murmure et en soupçonne.

DONNA ÉLÉONORA.

Ha voilà que je disais la vérité. Ha mon mari voulait se défendre et cette indigne. Mais la voilà. Elle s'est peut-être repentie de s'en aller ? Elle partira malgré elle.

SCÈNE XVII

DONNA ÉLÉONORA, DON FLAMINIO, ZÉLINDE, FABRICE.

ZÉLINDE.

Madame.

DONNA ÉLÉONORA (en colère).

Quelle audace avez-vous de reparaître devant mes yeux Pourquoi ne vous en allez-vous pas comme je vous l'ai ordonné, comme vous me l'avez promis ?


ZÉLINDE.

Madame, vous m'avez donné la permission de rassembler le peu d'effets que j'ai. Je l'ai fait, je suis prête à partir, et je viens uniquement (elle fait une révérence) pour m'acquitter de mon devoir envers vous.

DONNA ÉLÉONORA.

Bien, allez, et je prie le ciel qu'il vous donne une meilleure conduite et une meilleure fortune.

ZÉLINDE.

A l'égard de la fortune je suis accoutumée à l'avoir contraire, mais pour ce qui est de la conduite, grâce au ciel, je n'ai rien à me reprocher.

DON FLAMINIO (à part à Fabrice).

Et cependant je la vois partir avec peine. FABRICE (à parf à don Flaminio).

Nous irons la consoler où elle sera. THÊATRE. I. 14


ZÉLINDE.

Si ce n'était pas trop de hardiesse je vous supplierais d'une grâce.

DONNA ÉLÉONORA.

Si je peux vous faire du bien je le ferai volontiers.

ZÉLINDE.

Je voudrais. mais si vous ne voulez pas vous en charger, je prierai monsieur don Flaminio ou Fabrice.

DON FLAMINIO.

Dites, que peux-je faire pour vous ? FABRICE.

J'exécuterai vos ordres très volontiers. ZÉLINDE.

Je voudrais que l'un ou l'autre se chargeât de présenter mes devoirs au Seigneur don Robert.


DONNA ÉLÉONORA.

Oui, oui, je m'en charge, moi, mais je vous avertis que si monsieur mon époux vient autour de vous et que vous ayez la hardiesse de le recevoir et d'avoir des relations avec lui, je vous ferai sortir de ce pays avec peu d'honneur pour vous. ZÉLINDE.

Ho cieux Et vous voulez encore me mortifier si injustement ? N'êtes-vous pas encore persuadée de mon innocence ? DONNA ÉLÉONORA.

Non, parce que j'ai des témoignages du contraire.

FABRICE (d part à donna Eléonora pour qu'elle ne parle pas).

Madame.

ZÉLINDE.

Et qui a, Madame, la hardiesse d'avancer cette imposture ? Quels sont les témoins ?


DONNA ÉLÉONORA.

Les voilà. Don Flaminio et Fabrice. FABRICE (d part).

Diable

DON FLAMINIO.

Je m'y attendais.

ZÉLINDE.

Comment Ces deux hommes ont eu le courage de parler contre moi, pendant que j'avais la discrétion de ne rien dire d'eux? Ils trompent, ils sont des menteurs. Je respecte M. don Flaminio comme fils de mon maître, mais mon honneur veut que je me défende. Si je lui avais cédé, je mériterais, Madame, votre colère et votre mépris. Il n'a pas manqué de me tourmenter avec des déclarations d'amour, des minauderies affectées et des promesses de mariage et cet indigne de Fabrice, qui fait l'ami de son maître, m'aime également, me poursuit, et est son rival. Voilà,


Madame, ceux que vous devez désapprouver et non un maître charitable, un mari sage et prudent, et une pauvre malheureuse. Je pars d'ici volontiers pour ne pas souffrir d'inquiétudes, pour me dérober à la vue des imposteurs, pour sauver mon honneur et ma réputation qu'on cherche à perdre. SCÈNE XVIII

DONNA ÉLÉONORA, DON FLAMINIO, FABRICE. DONNA ÉLÉONORA.

Bien, très bien l'un et l'autre.

FABRICE.

Quant à moi je vous proteste.

DON FLAMINIO.

Indigne, voudrais-tu jeter la faute sur moi ?


DONNA ÉLÉONORA.

Il est inutile que vous parliez avec moi. Zélinde est sortie, et voilà une raison de plus qui justifie la résolution que j'ai prise. Si vous avez quelque chose à dire, vous le direz, vous à votre père, et vous à votre maître. Le voilà, il est rentré. (Regardant droit devant elle.) Je devrai l'instruire de tout, ce sera à vous à vous justifier. (Et vite et vite empêchons qu'il ne parle à Zélinde.)

SCÈNE XIX

DON FLAMINIO, FABRICE.

DON FLAMINIO.

Tu m'as donc trompé, tu t'es donc joué de moi.

FABRICE.

Monsieur, croyez-vous tout ce que vous avez entendu ?


DON FLAMINIO.

Si, je le crois trop. Tu es un perfide, un scélérat, et je trouverai le moyen de te mortifier.

FABRICE.

Si vous avez la bonté de m'écouter. DON FLAMINIO.

Oui, si je t'écoutais, les mensonges, les prétextes ne te manqueraient pas. FABRICE (à part).

Je suis dans le plus grand embarras du monde.

DON FLAMINIO.

Quoi qu'il en coûte, je ne veux pas perdre de vue mon adorable Zélinde.


SCÈNE XX

DON ROBERT, DON FLAMINIO, FABRICE. DON ROBERT.

Je n'aurais jamais cru que mon fils. Le voilà ici avec cet autre malheureux hypocrite.

FABRICE.

Misérable que je suis, mon maître DON FLAMINIO (à part).

Voilà mon père. 0 cieux Qui sait s'il est instruit.

DON ROBERT.

Fabrice.

FABRICE.

Monsieur.

DON ROBERT.

Retirez-vous.


FABRICE.

Mon maître.

DON ROBERT.

Retirez-vous, vous dis-je. J'ai à parler avec mon fils.

DON FLAMINIO.

Ha nous y sommes.

FABRICE.

n faut obéir. Qui sait si toute la faute ne tombera pas sur lui. (Il part.)

SCÈNE XXI

DON ROBERT, DON FLAMINIO.

DON ROBERT.

Hé bien Monsieur mon très cher fils, vous êtes celui qui êtes éloigné de la pensée de vous marier, qui refusez tous les partis


qui vous sont proposés, qui n'aimez pas les conversations des femmes.

DON FLAMINIO.

Monsieur, il est très vrai, je ne le nie pas, l'occasion, le mérite de Zélinde m'ont fait céder à mon aversion.

DON ROBERT.

Et avec quel esprit ? Dans quelle intention ?

DON FLAMINIO.

S'il faut vous dire la vérité, je n'ai jamais pensé qu'à une fin honnête et digne des qualités aimables de cette jeune fille.

DON ROBERT.

Dans cela tu lui as rendu la justice qu'elle mérite. Zélinde est née très honnêtement, elle est sage, elle est vertueuse, elle est bien élevée. Mais elle ne te convient pas. Je l'aime comme si elle était ma fille, cependant je ne l'aime pas au point de perdre de vue l'honneur de ma famille.


Notre rang et notre fortune te permettent un mariage riche et honorable, et je ne consentirai jamais.

DON FLAMINIO.

Ha mon père, si vous avez de la bonté pour elle, si vous en avez pour moi. DON ROBERT.

Non, absolument, ôte-toi cette idée de la tête, autrement je trouverai le moyen de te la faire oublier.

DON FLAMINIO.

Je l'aime trop, Monsieur, et il ne sera pas possible.

DON ROBERT.

Téméraire, as-tu l'audace de dire en face à ton père qu'il ne sera pas possible. DON FLAMINIO.

Zélinde a du mérite, et je crois mon inclination assez justifiée.


DON ROBERT.

C'est moi qui dois l'approuver, et non pas toi.

DON FLAMINIO (appuyanl).

Finalement l'amour que j'ai pour elle est un amour libre, qui ne fait tort à personne, et ne lui porte pas le préjudice que pourrait lui porter un amour d'une autre espèce.

DON ROBERT.

Hé indigne Crois-tu que je ne te comprenne pas ?

Crois-tu que je ne voie pas que tu as le mauvais esprit d'avoir des soupçons sur moi et la témérité de me faire des reproches ?

DON FLAMINIO

Je ne dis pas cela, Monsieur.

DON ROBERT.

Or sûr, écoute-moi, et que ce soient les dernières paroles que j'aie à te dire-


sur un pareil sujet. Pense à prendre ton parti. Résous-toi ou à te marier, ou à aller vivre dans le château qui nous appartient. Qu'il ne te semble pas dur que je t'éloigne de moi pour garder une femme de chambre qui mérite d'honnêtes égards.

DON FLAMINIO.

Que dites-vous, de garder la femme de chambre ?

DON ROBERT.

Oui, Zélinde restera avec moi jusqu'à qu'elle soit établie.

DON FLAMINIO.

Ne savez-vous pas que Zélinde.

DON ROBERT.

Et si tu restes sous le prétexte de te marier, prends bien garde de la fuir quand tu la rencontres, et de ne pas la regarder en face.


DON FLAMINIO.

Dans la maison ?

DON ROBERT.

Dans la maison.

DON FLAMINIO (gravement).

Vous serez obéi.

DON ROBERT.

Comment, tu me le dis d'une manière. DON FLAMINIO.

Je vous le dis avec hardiesse parce que Zélinde n'est plus dans cette maison. DON ROBERT.

Comment, Zélinde n'y est plus ?


DON FLAMINIO.

Non, monsieur, elle est sortie, elle est, congédiée, elle est partie.

DON ROBERT.

Et qui est qui l'a congédiée.

DON FLAMINIO.

Madame votre épouse.

DON ROBERT.

Sans me le dire ? Sans prendre mes ordres ? Par malice? Par mépris ? Par malignité ?

DON FLAMINIO.

Certainement, par ce caractère aimable qui orne le mérite de Madame ma bellemère.


SCÈNE XXII

DON ROBERT.

Tant de hardiesse Une semblable supercherie à mon égard. Non, je serais trop vil si je la souffrais. Zélinde reviendra chez moi. Je la retrouverai, je la reconduirai Eléonora est une ingrate, mon fils un impertinent, Fabrice un imposteur. Tous des perfides, tous contre moi. Je mérite plus de respect et Zélinde plus de compassion.

FIN DU PREMIER ACTE


ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

Une rue

LINDOR.

Prenons patience! Le ciel sait quand je pourrai revoir ma chère Zélinde. Malheureux que je suis, je l'ai laissée dans les mains de mes ennemis, au milieu de ses persécuteurs. Il est vrai que don Robert a soin d'elle, mais il ne sait pas le péril qui la menace, et elle n'aura pas le courage de le dire, et moi je n'ai pas eu le temps de le faire connaître. Cette pensée m'inquiète plus que la privation même L'amour, la crainte, la jalousie m'oppriment si fort que je ne sens pas ma misère et que je suis indifférent aux outrages de la fortune. Voilà là un jeune homme honnête, élevé dans l'abondance et les plaisirs, chassé honteusement d'un lieu, et obligé


pour vivre à servir dans un autre. Il est bon pour moi que j'aie trouvé si vite à me placer, pour n'être pas forcé pour vivre à vendre le peu que je porte sur moi. La condition que je suis obligé de prendre à présent est plus humiliante que l'autre, mais patience je la souffrirais volontiers pourvu que j'eusse la compagnie de Zélinde, pourvu que le plaisir de la voir me fût accordé. C'est là ma peine, mon martyre, mon unique désespoir. (Il reste pensif.)

SCÈNE II

LINDOR, ZÉLINDE, UN FAQUIN (qui porte une malle).

ZÉLINDE.

Non, mon ami, je ne sais pas où aller précisément. Je me fie à vous, conduisezmoi dans quelqu'honnête auberge.

LE FAQUIN,

Si vous voulez je vous conduirai chez moi.


ZÉLINDE.

Oui, vous me ferez plaisir, vous serez justement récompensé.

LINDOR (se tournant).

Quelle voix

ZÉLINDE (découvrant Lindor).

0 cieux

LINDOR.

Ma Zélinde.

ZÉLINDE.

Mon amour.

(Ils courent et s'embrassent.)

LINDOR.

Comment êtes-vous ici ? Où allez-vous ?


ZÉLINDE.

Je vous raconterai.

LE FAQUIN.

Madame, par ce que je vois vous n'avez plus besoin de moi.

ZÉLINDE.

Attendez, attendez. sachez, mon cher Lindor.

LE FAQUIN.

Mais la malle pèse.

ZELINDE.

Posez-la, honnête homme.

LE FAQUIN.

?


LINDOR.

Là, sur ce petit mur, derrière cette maison.

ZÉLINDE.

Et attendez un moment que je vous appellerai.

LE FAQUIN.

Madame, je vous avertis qu'il n'y a pas de place dans ma maison.

ZÉLINDE.

Vous me l'avez cependant offerte. LE FAQUIN.

Oui, il y aurait de la place pour un, mais non pas pour deux.


SCÈNE III

ZÉLINDE, LINDOR.

LINDOR.

Vite, vite, ma chère, instruisez-moi de vos aventures. Comment êtes-vous ici ? Que faites-vous de votre malle ?

ZÉLINDE.

Je vous dirai en deux mots. Je ne suis plus dans la maison de M. don Robert. LINDOR.

Tant mieux pour moi. Comment en êtes-vous sortie ?

ZÉLINDE.

J'ai été congédiée.

LINDOR.

Par qui?


ZÉLINDE.

Par la maîtresse.

LINDOR.

Pourquoi ?

ZÉLINDE.

Je vous dirai. Madame Eléonore. LINDOR.

Non, non, ne perdez pas le temps à cette heure. Vous me raconterez cela plus commodément. Pensons actuellement à ce qui m'intéresse le plus. Où pensez-vous de vous retirer ?

ZÉLINDE.

Je ne le sais pas. Le faquin m'avait offert. mais à présent que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, Où êtes-vous logé ?


LINDOR.

La nécessité m'a déterminé.

ZÉLINDE.

Ne pensez pas déjà que je conçoive le dessein de demeurer avec vous avant que nous soyons mari et femme.

LINDOR.

Oui, vous avez raison mais cependant nous étions ensemble dans la maison de don Robert.

ZÉLINDE.

Autre chose est de servir dans une même maison, autre chose serait de vivre ensemble sans une raison positive. LINDOR.

Le sort en cela nous est favorable. Vous pourriez tenter de venir servir dans la maison où je suis placé.


ZÉLINDE.

Vous avez déjà trouvé un emploi ? LINDOR.

Ha oui! mais quel emploi, je rougis de vous le dire.

ZÉLINDE.

Est-ce une chose qui puisse vous déshonorer ?

LINDOR.

Non, tant que je ne serai pas connu. Je vous dirai la chose comme elle est. Sorti de la maison de don Robert, j'ai rencontré par hasard Petitjean, le garçon du libraire, je lui ai confié ma situation, il s'est intéressé pour moi. Il m'a conduit chez une dame de son pays, elle avait besoin d'un valet de chambre. J'ai d'abord eu quelque répugnance, mais puis pensant que je ne pouvais subsister sans un emploi, voyant la difficulté de pouvoir m'employer honorablement, craignan de ne plus vous revoir, j'ai accepté le parti et je me suis placé valet de chambre.


ZÉLINDE.

Mon pauvre Lindor, et tout cela pour moi.

LINDOR.

Que ne ferais-je pas, ma chère, pour vous?

ZÉLINDE.

Et comment dites-vous que la fortune pourrait nous aider ?

LINDOR.

Ma maîtresse a encore besoin d'une femme de chambre. Si vous pouviez y entrer

ZÉLINDE.

Le ciel le voulût, mais de quelle manière puis-je me conduire ?

LINDOR.

Je vous dirai.. J'ai ouï dire qu'elle s'est recommandée pour cela à une certaine


femme, qui s'appelle la Cechina, qui est revendeuse et habite près de l'endroit qui s'appelle le Bissou. Informez-vous d'elle, cherchez-la, parlez-lui, faites-vous proposer, et je suis certain que si la Signora Barbara vous voit, elle vous prendra sur-lechamp à son service.

ZÉLINDE.

Votre maîtresse s'appelle la Signora Barbara ?

LINDOR.

Oui, c'est son nom.

ZÉLINDE.

Et sa condition?

LINDOR.

Le jeune homme son compatriote m'assure qu'elle est la fille unique d'un négociant de Turin qui par malheur a fait banqueroute mais se trouvant dans la nécessité comme moi, elle profite de la musique qu'elle a apprise par passe-temps, eL elle exerce la profession de cantatrice.


ZÉLINDE.

Je ne désapprouve pas le métier quand il se fait honnêtement, mais assurons-nous bien.

LINDOR.

Petitjean m'a prévenu qu'elle est la plus sage et la plus honnête fille de ce inonde.

ZÉLINDE.

Puisqu'il en est ainsi, je n'aurai aucune difficulté de me proposer.

LINDOR.

Ho! ce serait une belle chose que nous nous trouvassions de nouveau ensemble ZÉLINDE.

Je dirais que le sort m'est plus favorable que contraire.

LINDOR.

Je vous aime tant


ZÉLINDE.

Vous êtes si bien payé de retour LINDOR.

Mais allez sûrement, ma chère, allez. Vous souvenez-vous de Cechina ? ZÉLINDE.

Si, je sais très bien, au Bissou. Je ne perds pas de temps. (Elle veut parlir el puis s'arrête.) Mais pendant ce temps que ferai-je de ma malle?

LINDOR.

Confiez-la moi. Je la ferai porter dans la maison de ma maîtresse je dirai que ce sont mes effets.

ZÉLINDE.

Très bien. Holà brave homme


SCÈNE IV

ZÉLINDE, LINDOR, LE FAQUIN.

LE FAQUIN.

Je suis ici, avez-vous retrouvé le quartier ?

ZÉLINDE.

Allez avec ce jeune homme, portez ma malle où il vous l'ordonnera, et vous serez payé par lui.

LE FAQUIN.

Très bien, dites-lui qu'il ait égard au temps qu'il m'a fait perdre.

ZÉLINDE.

Oui, vous avez raison. Payez-le généreusement.


LINDOR.

Chère Zélinde, dois-je vous dire une triste vérité?

ZÉLINDE.

Et qu'est-ce ?

LINDOR.

Je n'ai pas assez d'argent dans ma bourse pour satisfaire le faquin.

ZÉLINDE.

J'en ai bien, mais il est tout dans ma malle tenez la clef, ouvrez-la quand vous serez à la maison, et payez-le.

LINDOR.

Comme vous êtes bonne Comme vous m'aimez

ZÉLINDE.

Adieu, adieu.


LINDOR.

Mais écoutez, écoutez.

LE FAQUIN.

Cela durera-t-il longtemps ?

'LINDOR.

Un moment. Si vous venez à la maison avec moi comme je l'espère, contenonsnous avec prudence, qu'on ne vînt pas à découvrir.

ZÉLINDE.

Ho oui! il faut feindre l'indifférence. LINDOR.

Et même de la haine s'il le faut. ZÉLINDE.

Comme ça, comme ça, pas tant, souvenez-vous de ce qui nous est arrivé.


LE FAQUIN.

Je suis fatigué, je la jette là et je m'en vais.

LINDOR.

Adieu.

ZÉLINDE.

Adieu, adieu, au revoir.

SCÈNE V

LINDOR, LE FAQUIN, ensuile DON FLAMINIO. LINDOR.

Allons, allons.

LE FAQUIN.

Devons-nous aller bien loin ?

LINDOR.

Non, trente ou quarante pas, pas davantage.


LE FAQUIN.

Mes épaules s'en ressentent.

(Ils vont pour partir.)

DON FLAMINIO (à part).

Ha! oui, certainement, voilà la malle qui appartient à Zélinde. (Haut.) Arrêtezvous brave homme

LE FAQUIN.

Un autre retard 1

LINDOR.

Que prétendez-vous, Monsieur?

DON FLAMINIO.

Où faites-vous transporter cette malle ? LINDOR.

Quelle raison avez-vous pour le savoir et pour le demander ?


DON FLAMINIO.

Téméraire, c'est ainsi que vous me répondez ?

LINDOR.

Monsieur, je ne vous perds pas tout le respect, mais je ne suis plus à votre service et vous n'avez aucune autorité sur moi.

LE FAQUIN.

Finissons, que je n'en peux plus. LINDOR (marchand).

Suivez-moi.

DON FLAMINIO (avec violence).

Arrêtez-vous.

LE FAQUIN (laisse tomber la malle et s'assied dessus).

Hé, le diable vous emporte.


DON FLAMINIO.

Où est Zélinde ?

LINDOR (indigné).

Je ne le sais pas, Monsieur.

DON FLAMINIO.

Comment, elle vous a remis sa malle et vous ne savez pas où elle est ?

LINDOR.

Je ne le sais pas, je vous dis, et quand je le saurais, je ne vous le dirais pas. DON FLAMINIO (le menaçant).

Je vous ferai parler par force.

LINDOR (avec fermeté).

J'espère que vous vous garderez bien d'user de violence à mon égard.


DON FLAMINIO.

Je jure par le ciel. (A part). Mais non, il faut actuellement modérer la colère. LINDOR.

Chargez cette malle.

LE FAQUIN.

Je la prends ? Ou je ne la prends pas ? DON FLAMINIO.

Il suffit, il suffit, prenez-la, portez-la, je ne m'y oppose pas.

LE FAQUIN.

Aidez-moi si je dois la remettre sur mes épaules.

LINDOR (aidanl le faquin, d parl). Malheureux que je suis, à quelle condition suis-je réduit ?


DON FLAMINIO.

Il vaut mieux que je le laisse faire, que je le suive de loin, et que je m'assure s'il la porte dans la maison de la cantatrice où on me dit qu'il est placé. LINDOR.

Allons.

LE FAQUIN.

Dieu soit béni.

SCÈNE VI

DON ROBERT, DON FLAMINIO, LINDOR, LE FAQUIN.

DON ROBERT.

Halte-là, halte-là.

LE FAQUIN.

Qu'est-ce qu'il y a de nouveau ?


DON ROBERT.

Où vas-tu avec cette malle ?

LE FAQUIN.

Demandez-le à ce brave homme. DON ROBERT.

Où est Zélinde?

LINDOR.

Je ne le sais pas, Monsieur. Le Seigneur don Flaminio me l'a encore demandé. DON ROBERT.

Malheureux tu persistes encore à me désobéir ?

DON FLAMINIO.

Mais, je vous assure.

DON ROBERT.

Je veux savoir où est Zélinde.


LINDOR.

Il est inutile que vous me le demandiez. LE FAQUIN part).

Je m'en vais la jeter encore une fois par terre.

DON ROBERT.

Je trouverai, moi, le moyen de le savoir. Ami, vous me connaissez, vous avez pris cette malle dans ma maison, venez avec moi et reportez-la où elle était d'abord. LE FAQUIN.

Vous me paierez ?

DON ROBERT.

Je vous paierai.

LINDOR.

Mais vous, Monsieur, vous n'avez plus autorité.


DON ROBERT.

Je m'étonne que vous ayez l'audace. LE FAQUIN.

Et par le diable je la porterai où je l'ai trouvée.

DON ROBERT.

Nous parlerons avec commodité. Si Zélinde veut avoir sa malle elle viendra elle-même la chercher chez moi.

SCÈNE VII

DON FLAMINIO et LINDOR.

LINDOR (veut suivre don Robert).

Je ne permettrai jamais.

DON ROBERT.

Arrêtez-vous.


LINDOR.

Personne ne pourra m'empêcher. DON FLAMINIO (la main sur ta garde de son épée).

Arrêtez-vous, ou j'en jure par le ciel. LINDOR (fait de même et puis se retient). Ah si Zélinde ne me retenait.

DON FLAMINIO.

Voilà le beau service que vous avez rendu à Zélinde.

LINDOR.

Votre père est un homme d'honneur. Il lui rendra tout ce qui lui appartient. DON FLAMINIO.

Mais cependant.


LINDOR.

Mais cependant vous êtes la cause qu'elle aura ce déplaisir.

DON FLAMINIO.

Dites-moi où elle est, et je vous promets de vous faire rendre sa malle. LINDOR.

Vous promettez cela ?

DON FLAMINIO.

Oui, je vous donne ma parole d'honneur. LINDOR.

Malgré les ressentiments de votre père ? DON FLAMINIO.

Malgré tout ce qui pourrait m'arriver.


LINDOR.

Monsieur, si vous me le permettez, je voudrais vous dire une chose.

DON FLAMINIO.

Dites-la librement.

LINDOR.

Me pardonnerez-vous si je la dis ? DON FLAMINIO.

Est-ce une chose qui puisse m'offenser ? LINDOR.

Non, puisque ce n'est qu'un sentiment honnête et sincère d'un bon serviteur. DON FLAMINIO.

Parlez donc sans difficulté.


LINDOR.

Ce que j'ai à vous dire c'est que votre manière de penser fait tort à l'éducation que vous avez reçue, à vous-même. DON FLAMINIO.

Voudriez-vous me faire le pédagogue ? LINDOR.

Non, Monsieur, je parle avec le respect que je vous dois, et je dis que manquer de respect à votre père. Hélas écoutez patiemment un malheureux qui se trouve dans votre cas. Moi, Monsieur, moi-même pour obéir à l'amour, à la passion ou au caprice, j'ai désobéi à mon père, j'ai manqué au devoir de le respecter, je me suis éloigné de lui et me voilà réduit à souffrir la servitude, l'avilissement, le mépris et la dérision. Voilà les effets de la mauvaise conduite, prenez exemple de moi, réglezvous dans vos entreprises et pardonnezmoi si j'ai eu l'audace de vous corriger et si j'ai eu le malheur de vous déplaire. (Il part.)


SCÈNE VIII

DON FLAMINIO, ensuite FABRICE.

DON FLAMINIO.

Celui-ci a trouvé le moyen de me mortifier sans que je puisse le maltraiter. Il m'a dit la vérité et m'a convaincu avec son propre exemple. Mais les insinuations d'un rival ne valent rien pour persuader et je ne suis pas dans le cas de lui céder tranquillement le cœur de Zélinde. Je l'aime et j'ai juré de l'avoir, et j'ai l'honneur pour surcharge de l'amour. FABRICE (à part).

Voilà là don Flaminio, j'ai encore besoin de lui, et il faut tenter de le jouer (Haut.) Monsieur.

DON FLAMINIO.

Indigne, as-tu encore l'audace de te présenter devant moi ?


FABRICE.

En vérité, Monsieur, vous me faites tort.

DON FLAMINIO.

Voudrais-tu encore me cacher la vérité ? FABRICE.

Mais quelle vérité ?

DON FLAMINIO.

Quelle vérité? Zélinde n'a-t-elle pas parlé clair ?

FABRICE.

Et voulez-vous croire une jeune fille amoureuse qui accuse tout le monde pour se couvrir elle-même ?

DON FLAMINIO.

Tu n'as pas eu le courage de te défendre devant elle.


FABRICE.

Parce que donna Eléonore ne m'a pas donné le temps de le faire.

DON FLAMINIO.

Tu es un perfide, tu me trompes. FABRICE.

Vous êtes dans l'erreur, Monsieur, je vous l'assure. Je vous donnerai des preuves de ma fidélité. Savez-vous où est Zélinde ? DON FLAMINIO.

Non, je ne le sais pas.

FABRICE.

C'est ce qui me déplaît.

DON FLAMINIO part).

Découvrons un peu l'intention de celuici. (Haut.) Pourquoi me demandes-tu si je sais où est Zélinde ?


FABRICE.

Parce qu'il serait maintenant le temps de la gagner.

DON FLAMINIO.

Pour qui ?

FABRICE.

Pour vous.

DON FLAMINIO (indigné).

Pour moi ou pour toi ?

FABRICE.

Pour vous, je vous l'assure, pour vous. Je n'y pense pas et je n'y ai jamais pensé. Et quand j'aurai quelque inclination pour elle, croyez-vous que je ne comprenne pas qu'elle est vaine de sa prétendue noblesse, et que je n'aurais en échange que du mépris ? je lui ai parlé pour votre compte et elle a mal interprété ce que je lui ai dit. Elle a pris mes éloges pour une déclaTHÉATRE. I. 17


ration d'amour et mes attentions civiles pour les effets de mon attachement. Je suis fâché qu'on ne sache pas où elle est, autrement je vous ferai toucher la vérité avec la main.

DON FLAMINIO (tranquillement).

On ne sait pas où elle est, mais on peut le savoir.

FABRICE.

Pour le savoir il suffirait de connaître où est Lindor.

DON FLAMINIO.

Et que pourrait-on espérer de lui ? FABRICE.

Il se pourrait qu'ils fussent ensemble et s'ils ne le sont pas encore, je ferais en sorte de savoir de lui..


DON FLAMINIO.

Et crois-tu que Lindor se laisserait induire à le découvrir?

FABRICE.

J'en suis sûr.

DON FLAMINIO.

Et je te répète que tu te trompes, j'ai parlé moi-même à Lindor, je l'ai flatté, je l'ai menacé, tout a été inutile il ne veut pas parler.

FABRICE.

Hé! visage de Bacchus je parie que si je lui parle il me donnera le jour de le faire parier.

DON FLAMINIO.

Si cela pouvait être

FABRICE.

Savez-vous où il demeure.


DON FLAMINIO.

Oui, je l'ai su par hasard.

FABRICE.

Dites-le-moi et n'ayez aucun doute. DON FLAMINIO.

Son ami, son compatriote Petitjean l'a placé comme valet de chambre dans la maison d'une certaine Signora Barbara, cantatrice.

FABRICE.

Je sais qui elle est, je la connais. DON FLAMINIO.

Moi aussi je la connais, mais je ne sais où elle demeure.

FABRICE.

Je le sais, moi, je le sais. J'irai le trouver, je lui parlerai et je tiendrai le pied en


boule s'il est besoin et je ferai tant que je parviendrai à le savoir.

DON FLAMINIO.

Dis-moi la maison de la cantatrice. FABRICE.

Il n'y a pas besoin, Monsieur, il n'y a pas besoin que vous vous donniez la peine. Fiez-vous en moi, laissez-vous servir et vivez tranquille. (A part.) Il est sot s'il croit que je veuille travailler pour lui. SCÈNE IX

DON FLAMINIO, Seul.

Le fourbe ne veut pas m'enseigner la maison et moi, bêtement, je lui ai nommé la personne. Je ne sais s'il continue à se moquer de moi. Mais il n'est pas difficile de trouver la demeure de la cantatrice. J'irai moi-même sous le prétexte de lui faire une visite. Une virtuose de


musique ne refusera pas sa porte à un galant homme, d'autant plus que nous nous sommes trouvés ensemble plus d'une fois et qu'elle me connaît. Je veux parler de nouveau à Lindor, je veux prévenir Fabrice et profiter de son dessein comme il se prévaut de ma découverte. L'amour ne manque pas de mezzo-termine et de refuge. Il est vrai que je risque d'éprouver la colère de mon père, mais il ne peut savoir tous mes pas et puis il est trop bon pour ne pas compatir à une passion si tendre et si commune.

SCÈNE X

Chambre dans la maison de la cantalrice avec épinette et clavecin.

LINDOR, seul.

Je suis inquiet pour ma Zélinde, je ne sais si elle aura trouvé sa revendeuse. Je ne la vois pas encore venir, mais que dira la pauvre fille quand elle saura que sa malle n'est plus en mon pouvoir ? Le ciel sait ce qu'il faudra pour la ravoir et si elle ne sera pas obligée à rentrer. mais


non, au risque de perdre tout, elle ne rentrera pas dans cette maison, elle ne me donnera plus le déplaisir de la voir parmi mes ennemis. Je souffre pour elle une condition indigne de moi, elle souffrira encore également jusqu'à ce que le sort change, jusqu'à ce que mon père se tranquillise et me permette d'être heureux avec elle. Mais voilà ma maîtresse. SCÈNE XI

LINDOR et BARBARA.

.BARBARA.

Tirez en avant, Lindor, cette épinette. LINDOR.

Oui, Madame, sur-le-champ.

BARBARA.

Une chaise.


LINDOR.

La voilà.

BARBARA.

Savez-vous faire le chocolat ?

LINDOR.

Probablement, j'essaierai.

BARBARA.

Dites la vérité, vous n'êtes pas très accoutumé à servir.

LINDOR.

J'espère que vous n'aurez pas à vous plaindre de moi.

BARBARA.

Je suis très sûre de votre bonne volonté, vous me paraissez un jeune homme bien


disposé, mais je comprends par le peu que vous avez fait jusqu'à ce moment que ce métier n'est pas le vôtre.

LINDOR.

Pour dire la vérité dans la maison de laquelle je viens de sortir dernièrement, je servais comme secrétaire.

BARBARA.

Et pourquoi vous adonner actuellement à un service inférieur ?

LINDOR.

Vous m'éprouverez, Madame, et j'espère que vous ne serez pas mécontente de moi. BARBARA.

Votre physionomie, votre air distingué me font croire que vous êtes né dans un meilleur état.


LINDOR.

Madame. je suis né galant homme, j'ai toujours vécu comme un galant homme, et c'est ce dont j'ose me vanter. BARBARA.

Il ne serait pas très étonnant que la fortune contraire fit tort à votre naissance. Je suis dans le même cas, car je n'étais pas née pour professer la musique. Je l'ai apprise uniquement pour me divertir et le malheur de mon pauvre père. LINDOR.

Il me semble qu'on a frappé.

BARBARA.

Oui, allez voir qui c'est.

LINDOR.

J'y vais sur-le-champ.


SCÈNE XII

BARBARA et puis LINDOR.

BARBARA.

Quand la fortune changera-t-elle pour moi ? De tant d'adorateurs qui m'entourent est-il possible qu'il ne s'en trouve aucun qui ait des vues honorables sur moi ? Ma conduite devrait cependant faire connaître ma manière de penser, devrait détromper les mal intentionnés et engager quelqu'un à me tirer d'un tel métier, me croire digne de sa main. LINDOR pari).

Voilà ma Zélinde, ô cieux faites qu'elle soit reçue.

BARBARA.

Hé bien, qui est-ce ?

LINDOR.

C'est une jeune fille qui vous demande.


BARBARA.

La connaissez-vous ?

LINDOR.

Je ne l'ai jamais vue.

BARBARA.

Savez-vous ce qu'elle veut '?

LINDOR.

Je crois qu'elle vient, s'offrir pour femme de chambre.

BARBARA.

Cela peut être parce que j'ai renvoyé celle que j'avais et je m'en suis fait chercher une autre.

LINDOR.

Mais, Madame, si j'ai l'honneur de vous servir de valet de chambre quel besoin avez-vous d'une femme de chambre ?


BARBARA.

Savez-vous peigner ?

LINDOR.

Non, je ne le sais pas faire.

BARBARA.

bien donc, j'ai besoin d'une femme de chambre. Faites-la entrer.

LINDOR (à part).

Oui, oui, qu'elle vienne seulement, j'en ai plus besoin qu'elle. (Haut.) Venez, jeune fille, entrez.

SCÈNE XIII

BARBARA, LINDOR, ZÉLINDE.

ZÉLINDE.

Très humble servante.


BARBARA.

Bonjour, jeune fille, que désirez-vous? ZÉLINDE.

La Cechina m'envoie ici.

BARBARA.

La revendeuse ?

ZÉLINDE.

Elle, justement. Elle m'a dit que Madame avait besoin d'une femme de chambre.

BARBARA.

C'est très vrai. Que savez-vous faire ? ZÉLINDE.

Madame, de tout un peu.


BARBARA.

Arranger la tête ?

ZÉLINDE.

J'ose dire parfaitement.

BARBARA.

Coudre ?

ZÉLINDE.

Le blanc principalement et tout ce qui y a rapport.

BARBARA.

Broder ?

ZÉLINDE.

Je connais le métier, mais je ne suis pas parfaite.

BARBARA.

Savez-vous accommoder les dentelles ?


ZÉLINDE.

Oh dame, cela je puis me vanter de ne le céder à qui que ce soit.

BARBARA.

Très bien.

LINDOR part).

Ah si elle savait toutes les vertus de ma Zélinde

BARBARA.

Combien demandez-vous de gagner? ZÉLINDE.

Vous verrez ce que je sais faire et nous en reparlerons.

BARBARA (bas d Lindor).

Que vous semble de cette jeune fille ?


LINDOR (de même).

Il me semble qu'elle présume de trop savoir, il faut voir, il faut éprouver. Les femmes se vantent de savoir tout et souvent elles ne savent rien.

BARBARA, (de même).

Vous avez raison, je l'éprouverai. LINDOR (d part).

Si elle l'éprouve, je suis tranquille. BARBARA.

Deux choses me tiennent à cœur surtout. Savoir peigner et accommoder les dentelles. Pour la tête je vous éprouverai demain. Pour les dentelles je verrai sur-le-champ ce que vous saurez faire. Voulez-vous rester ici ? Voulez-vous vous en aller et puis revenir ?

ZÉLINDE.

Je resterai si vous le voulez bien.


BARBARA.

J'ai une coiffe de dentelle de quelque valeur, la dentelle est déchirée. Je voudrais la raccommoder s'il était possible. ZÉLINDE,

Faites-moi la faveur de me la faire voir, je vous saurai à dire si cela se peut. BARBARA.

Restez-là. Je reviens dans l'instant. (A part.) La jeune fille ne me déplaît pas, je crois que ce sera mon fait.

SCÈNE XIV

LINDOR, ZÉLINDE, ensuite BARBARA. LINDOR (gaiement).

Ah ma chère Zélinde, la chose ne peut aller mieux.


ZÉLINDE (de même).

J e ne puis vous exprimer le contentement que j'éprouve.

LINDOR (de même).

Nous voilà encore une fois réunis. ZÉLINDE (de même).

Et sans personne qui nous persécute. LINDOR (plus gaîment).

Fabrice ne nous fera plus peur.

ZÉLINDE {de même).

Don Flaminio ne me tourmentera plus. LINDOR (riant).

Et donna Eléonora.


ZÉLINDE (de même).

Oh 1 je suis si contente de ne plus la voir. LINDOR.

Nous serons bien.

ZÉLINDE.

Je l'espère aussi.

LINDOR.

La padrone me parait une bonne fille. ZÉLlNDE.

Oui, elle me paraît de bonne pâte. LINDOR (riant).

Elle croit que nous ne nous connaissons pas.


ZÉLINDE (de même).

C'est la plus belle chose du monde. LINDOR (la prend par les deux mains). Ma chère Zélinde.

ZÉLINDE.

Mon cher Lindor, mon cœur se gonfle de joie.

(Barbara vient les observer dans leur joie et s'arrête un peu en arrière en observant.) ZÉLINDE (ne voyant pas Barbara).

Quel plaisir

LINDOR (de même).

Quelle consolation

BARBARA (s'avançant avec quelque surprise). D'où vient votre plaisir, votre consolation ?


ZÉLINDE (à part).

Malheureuse que je suis

LINDOR.

Madame, ne croyez pas déjà. je vous dirai. Cette jeune fille me demandait si j'étais content de vous. Je lui disais qu'il y a peu d'heures que j'ai l'honneur de vous servir, mais que j'espérais d'avoir trouvé la meilleure maitresse du monde. ZÉLINDE.

Gela est une grande consolation pour moi.

LINDOR.

Cela est le plus grand plaisir que peut avoir quelqu'un qui est au service. BARBARA.

Cela va très bien, et je crois que vous ne serez pas mécontents de moi. Mais je vous


avertis que chez moi l'on vit honnêtement et que je ne permettrai pas certaines relations.

ZÉLINDE.

Et je ne les aime pas assurément. LINDOR.

Excusez-moi si par un transport de joie. BARBARA.

C'en est assez. Si vous savez votre devoir tant mieux pour vous. (A part.) Je ne veux pas être rigoureuse, mais je verrai si je pourrai me fier.

Comment vous appelez-vous, la jeune fille ?

ZÉLINDE.

Zélinde pour vous servir.

BARBARA.

Voilà là, Zélinde, la coiffe de laquelle je vous ai parlé. Voyez comment un petit


chien l'a déchirée. Dites-moi s'il est possible de l'accommoder.

ZÉLINDE.

Là et là, on peut la raccommoder, mais ici il manque un morceau.

BARBARA.

Attendez. Je crois d'en avoir, mais je ne sais pas s'il y en aura assez. Je le chercherai et je viendrai vous le faire voir. SCÈNE XV

LINDOR, ZÉLINDE, ensuite BARBARA. ZÉLINDE.

Ayez plus de précaution. Un peu plus nous étions découverts.

LINDOR.

Cela est vrai. Cet exemple me servira de règle à l'avenir.


ZÉLINDE (regardant si elle est observée). Dites-moi, où avez-vous mis la malle ? LINDOR (se rattristant).

La malle?

ZÉLINDE.

Oui, si je reste ici j'en aurai besoin. LINDOR (regardant s'il est observé). Ah ma Zélinde

ZÉLINDE (de même).

Qu'est-il arrivé ?

LINDOR (avec affliction).

La malle.

ZÉLINDE.

Hélas qu'est-elle devenue ?


LINDOR.

Le patron.

ZÉLINDE (affligée).

Quel patron ?

LINDOR.

Le seigneur don Robert.

ZÉLINDE,

Hé bien!

LINDOR.

Il l'a vue dans la rue, il l'a reconnue et il a obligé le faquin.

ZÉLINDE.

A quoi faire ?

LINDOR.

A la reporter chez lui,


ZÉLINDE.

Ah 1 malheureuse que je suis mes effets Tout ce que j'ai au monde, que je me suis gagné avec tant de peine, pourquoi ? Avec quelle autorité ?

LINDOR.

Ne vous affligez pas, ma chère.

ZÉLINDE.

Comment ? que je ne m'afflige pas ? Voulez-vous que je perde mes effets ? ou que je les aille redemander pour avoir des déplaisirs ? Oh je n'aurais jamais attendu cela.

LINDOR.

Maudit don Flaminio, c'est lui qui en a été la cause.

ZÉLINDE.

Non, c'est votre peu d'attention.


LINDOR.

Mais pourquoi me mortifiez-vous ? ZÉLINDE (pleure de rage).

C'est moi qui suis la mortifiée. C'est moi qui en ressens le dommage, le déplaisir, l'ennui.

LINDOR (s'agite et frappe du pied). La rage me dévore Maudit destin ? (Barbara les surprend dans ce moment et s'arrête un peu.)

ZÉLINDE (pleurant).

Que ferai-je à cette heure sans avoir rien pour me changer ?

LINDOR (comme ci-dessus).

Tous les malheurs se réunissent pour me tourmenter.


BARBARA.

Comment Quelle extravagance est cellelà ? Naguère vous étiez riants, radieux, pleins de joie; maintenant Zélinde pleure et Lindor frappe du pied et se met en colère.

LINDOR.

Excusez-moi. (A part.)- Je ne sais que dire.

BARBARA.

Qu'avez-vous à pleurer ?

ZÉLINDE.

Madame. je parlais avec ce jeune homme d'une maîtresse que j'ai eu l'honneur de servir. La pauvre dame est morte et quand je m'en souviens je ne peux retenir mes larmes. (Elle pleure.)

BARBARA.

Je loue votre bon cœur. Mais vous, quel sujet avez-vous de faire de pareilles folies?


LINDOR.

Je vous dirai. Zélinde m'a raconté la maladie de sa maîtresse. Ce n'était rien, et le médecin. Si absolument. le médecin l'a tuée. Je suis si enragé contre les mauvais médecins que je voudrais l'être moimême pour les tuer.

BARBARA.

Je ne voudrais pas que vos larmes et vos colères cachassent quelque mystère. ZÉLINDE.

Madame, excusez-moi, quel mystère peut-il y avoir entre deux personnes qui se voient pour la première fois ? LINDOR.

En vérité, madame, vous me mortifiez. BARBARA (à part).

Si mon soupçon est fondé, je m'en éclaircirai facilement. (Haut.) Voilà le


morceau que j'ai retrouvé. Voyons s'il peut être suffisant.

ZÉLINDE.

Il me semble que oui, madame. Mais pour m'en assurer, permettez que je l'examine un peu mieux.

BARBARA.

Faites ainsi, retirez-vous dans cette chambre et là vous pourrez l'observer à votre aise.

ZÉLINDE.

Je ferai tout ce que vous commandez. (A part.) Ah mes pauvres effets il ne pouvait pas m'arriver de plus grand malheur. (Elle entre dans une chambre latérale.)

BARBARA.

Je ne sais pas si les fenêtres de cette chambre sont ouvertes ou fermées.


LINDOR.

Voulez-vous que j'aille voir.

BARBARA.

Non, vous allez me faire une tasse de chocolat, et quand il sera fait apportez-le moi.

LINDOR.

Oui, madame. (A part.) Pauvre malheureuse, je voudrais tàcher de la consoler. SCÈNE XVI

BARBARA, ensuite DON FLAMINIO.

BARBARA.

Vraiment, tenir chez moi deux jeunes gens de cette espèce, c'est une chose un peu périlleuse. Il faudra que je me défasse de l'un d'eux. Mais tous deux me paraissent si propres au service et si honnêtes. Je


pourrai m'assurer de leur bonne conduite Il me paraît d'entendre quelqu'un. Qui est ?

DON FLAMINIO.

Excusez-moi, Madame, je n'ai trouvé personne dans l'antichambre.

BARBARA.

Très humble servante. La porte était donc ouverte ?

DON FLAMINIO.

Oui, certainement.

BARBARA.

Qu'avez-vous à m'ordonner ?

DON FLAMINIO.

Madame, j'ai eu l'honneur de vous voir plus d'une fois dans quelque académie.


BARBARA.

Oui, certainement, je me souviens très bien d'avoir eu ce bonheur.

DON FLAMINIO.

Je suis admirateur de votre mérite et de votre vertu.

BARBARA.

Vous me louez par l'effet de votre honnêteté.

DON FLAMINIO.

Et j'ai pris la liberté de venir vous assurer de mon estime et de mon respect. BARBARA.

Je suis sensible à votre bonté. Faitesmoi le plaisir de vous asseoir.

DON FLAMINIO.

Vous êtes bien logée.


BARBARA.

Monsieur, ce n'est pas une grande maison, mais elle me suffit.

DON FLAMINIO.

Vous êtes de Turin, n'est-il pas vrai ? BARBARA.

Oui, monsieur, pour vous obéir. DON FLAMINIO.

On m'a dit que votre famille.

BARBARA.

De grâce, je vous supplie, ne me parlez pas de ma famille. Je voudrais pouvoir l'oublier tout à fait, si je n'étais pas souvent obligée à penser à mon père.


DON FLAMINIO.

Dans le fait c'est une dure chose de s'adonner à un état qui ne convient pas à sa propre naissance. Mais la sagesse et l'honnêteté avec laquelle vous avez coutume de vous conduire.

BARBARA.

Oh Dans cela je ne trahirai pas ma naissance.

DON FLAMINIO.

Vous méritez une meilleure fortune. BARBARA.

Je ne mérite rien, mais je vous assure que je ne suis pas contente.

DON FLAMINIO.

Si je pouvais jamais contribuer à vos avantages, je vous assure que je le ferai avec le plus grand plaisir du monde.


BARBARA.

Je vous suis bien obligée de vos dispositions courtoises.

DON FLAMINIO.

Vraiment, sur mon honneur, je connais votre mérite et je voudrais pouvoir vous donner quelque preuve de mon estime. BARBARA (d part).

Les propos ordinaires qui ne mènent à rien.

DON FLAMINIO part).

Je voudrais m'assurer si Lindor y est, et je ne sais comment faire.

BARBARA.

Monsieur, je vous supplie de me dire avec qui j'ai l'honneur de parler.


DON FLAMINIO.

Avec don Flaminio del Gedro, votre bon serviteur.

BARBARA.

Ah oui, présentement, je me souviens. Je me réjouis de connaître particulièrement un cavalier de mérite et de qualité. DON FLAMINIO.

Considérez-moi comme votre ami, disposez de tout ce qui peut vous faire plaisir. BARBARA part).

Ah s'il disait vrai mais je ne m'y fie pas.

DON FLAMINIO.

Dites-moi, madame Barbara, êtes-vous seule ? N'avez-vous personne avec vous ?


BARBARA.

Pardonnez-moi, j'ai un serviteur et une femme de chambre.

DON FLAMINIO.

A propos, on m'a dit que vous aviez renvoyé votre valet de chambre. BARBARA.

C'est très vrai, mais j'en ai pris un autre. DON FLAMINIO.

Je sais qu'il y en a un qui aspirait à être reçu chez vous. Comment s appelle celui que vous avez pris ?

B ARBARA.

Lindor.

DON FLAMINIO.

Ce n'est pas celui dont je parlais. (A part.) Au contraire c'est celui que je cherchais.


BARBARA.

Il ne me paraît pas mauvais sujet. DON FLAMINIO.

Et comment passez-vous votre temps, madame ?

BARBARA.

Un peu lire, un peu chanter.

DON FLAMINIO.

Serait-il trop indiscret de vous demander quelque petite ariette ?

BARBARA.

Je vous servirai avec le plus grand plaisir du monde.

DON FLAMINIO.

Vous êtes aimable, vous êtes gentille.


BARBARA.

Je fais mon devoir avec qui m'honore. (Elle s'asseoit devant l'épinette.)

DON FLAMINIO.

Si je ne vois pas Lindor aujourd'hui, je le verrai un autre jour. Cependant je voudrai le voir en présence de sa maîtresse. BARBARA.

Voici ici un nouveau recueil d'airs qu'on m'a envoyé. n y en a de bons et de mauvais.

DON FLAMINIO.

Vous les rendrez tous parfaits.

BARBARA.

Oh je n'ai pas tant d'habileté


SCÈNE XVII

BARBARA, DON FLAMINIO, ZÉLINDE, la denlelle à la main.

ZÉLINDE.

Je lui ferai voir ce que j'ai fait. Oh! ciel, que vois-je ? (Elle voit don Flaminio el se retire sur-le-champ.)

DON FLAMINIOpart).

Zélinde ici Quel bonheur quelle aventure

BARBARA.

En voilà une qui ne me semble pas mauvaise.

DON FLAMINIO.

Je ne sais si je dois partir ou rester. BARBARA.

C'est un demi-récitatif assez agréable.


DON FLAMINIO.

II faut profiter de l'occasion, si Zélinde a de l'esprit elle ne se découvrira pas. BARBARA.

Mais, Monsieur, qu'y a-t-il donc que vous me paraissez agité et que vous ne regardez pas ce que Je fais.

DON FLAMINIO.

Rien, rien, faites-moi le plaisir de chanter, je vous écouterai avec plaisir.

BARBARA.

Mais vous regardez plutôt de ce côté. DON FLAMINIO.

Je vous dirai, j'ai vu sortir de cette chambre une jeune fille avec des dentelles à la main, et quand elle m'a vu elle s'est enfuie. Une telle retraite me paraît extravagante. Je ne suis pas ici pour importuner quelqu'un.


BARBARA.

Monsieur, c'est une femme de chambre qui est venue il y a peu de temps s'offrir, je lui ai donné pour épreuves ces laisses de dentelles. Zélinde.

ZÉLINDE (avec crainte).

Madame.

BARBARA.

Vouliez-vous quelque chose ?

ZÉLINDE.

Je voulais vous faire voir comment j'ai trouvé le moyen d'accommoder. BARBARA.

Avancez-vous ? Qu'avez-vous ? Pourquoi tremblez-vous ?

ZÉLINDE.

Je vois un monsieurque je ne savais pas ici.


BARBARA.

Et pour cela vous vous mettez dans une telle crainte ? N'êtes-vous pas accoutumée à voir des hommes ?

ZÉLINDE.

Oui, madame, mais mon respect. (A part.) Pauvre moi Quelle rencontre Je suis perdue

BARBARA.

Allons Allons le respect va bien, mais la rusticité n'est pas digne de votre esprit. Avancez-vous, laissez-moi voir ce que vous avez fait.

DON FLAMINIO.

Venez, venez, que je ne vous gêne pas. (A Zélinde.) Ne craignez rien, je vous promets de ne pas vous découvrir. ZÉLINDE (encouragée).

Voilà là, Madame, je l'ai accommodé de manière que rien ne paraît, et de cet autre


côté j'ai commencé à ajouter le morceau que vous m'avez donné.

BARBARA.

Cela va très bien. Je suis contente. Je vois que vous le savez faire parfaitement. DON FLAMINIO.

Cette dentelle me paraît très belle. BARBARA.

C'est un point d'Angleterre qui a quelque prix.

DON FLAMINlO (il s'approche de Zélinde comme pour voir la dentelle et lui prend les mains).

Avec votre permission.

ZÉLINDE.

Comment, effronté ?


BARBARA.

Mais pourquoi ces mauvais genres ? ZÉLINDE.

Oh je suis délicate, Madame.

BARBARA (à part).

Je crois qu'il y a de l'affectation.

DON FLAMINIO.

Et ainsi, madame Barbara, si vous voulez me faire l'honneur de me faire entendre une ariette.

BARBARA.

Je vous sers sur-le-champ. (A Zélinde). Faites en sorte qu'en y ajoutant de ce côté ces fils se rencontrent.

ZÉLINDE.

Sûrement.


SCÈNE XVIII

BARBARA, DON FLAMINIO, ZÉLINDE, LINDOR, avec une lasse de chocolat sur une soucoupe. LINDOR.

Voilà le chocolat. 0 Dieux (Il laisse tout tomber.)

BARBARA.

Qu'avez-vous fait ?

LINDOR.

Excusez-moi.

BARBARA.

Allons, allons, ce n'est rien.

LINDOR.

J'irai en faire une autre tasse.


BARBARA.

Non, non, l'heure est avancée, il n'est plus besoin.

LINDOR (à parl).

Le diable l'a amené ici.

ZÉLINDEpart).

C'est un prodige si tout ne se découvre pas.

DON FLAMINIO.

C'est là le jeune homme que vous avez pris pour valet de chambre ?

BARBARA.

Oui, monsieur.

DON FLAMINIO.

Il me paraît un jeune homme.


BARBARA.

Le connaissez-vous ?

DON FLAMINIO.

Je ne l'ai jamais vu.

LINDOR (à part).

Moins mal, je respire un peu.

DON FLAMINIO.

Vous méritez d'être bien servie, et je vois que vous avez très bien choisi. Spécialement l'habileté de cette jeune fille est singulière. On ne peut mieux raccommoder les dentelles. Permettez-moi que je voie ce rapiècement. (Il touche la main d Zélinde.) ZÉLINDE.

Mais, Monsieur.

DON FLAMINIO.

Taisez-vous, ou je vous découvrirai.


ZÉLINDE part).

Pauvre malheureuse Dans quel embarras me trouvè-je ?

LINDOR (à part).

Et je dois souffrir que don Flaminio prenne des libertés avec Zélinde BARBARA.

Zélinde, il me paraît, que votre délicatesse.

ZÉLINDE.

En vérité, madame, si ce n'était pour vous.

BARBARA.

Pour moi je dis que don Flaminio oublie un peu trop les convenances.

DON FLAMINIO.

Je vous demande pardon.


LINDOR (avec chaleur).

Vraiment dans les maisons honorées. DON FLAMINIO.

Ce n'est pas à vous à parler.

LINDOR.

Il a raison, mais je ne peux le souffrir. SCÈNE XIX

BARBARA, DON FLAMINIO, ZÉLINDE, LINDOR, FABRICE.

FABRICE.

Avec votre permission (don Flaminio, Lindor, Zélinde reslenl confondus). BARBARA.

Quelle manière d'entrer est celle-là ?


FABRICE.

Je demande pardon, j'ai trouvé la porte ouverte.

ZÉLINDE (d part.)

Pauvre moi

LINDOR part).

Nous sommes perdus.

DON FLAMINIO (d part).

Avec quelle intention celui-ci sera-t-il venu ?

FABRICE (à part).

Zélinde, Lindor, le maître A moi, à moi, je suis arrivé au bon moment. BARBARA.

Hé bien! Qui êtes-vous? Que demandezvous ? Que voulez-vous ?


FABRICE.

Excusez-moi, je suis venu pour mon maître.

BARBARA.

C'est votre serviteur ?

OON FLAMINIO.

Oui, madame que veux-tu ?

FABRICE.

Monsieur, votre père vous cherche et vous demande. Il a su que vous étiez ici, il a su que vous couriez après Zélinde, que vous voulez l'aimer et la suivre malgré lui et il vous fait savoir par ma bouche. BARBARA.

Comment, Monsieur, vous venez chez moi sous le prétexte de me faire une politésse, et vous yous servez de ma bonne foi pour satisfaire votre indigne passion ?


Rougissez d'un tel procédé, indigne d'un chevalier d'honneur et ayez la bonté de vous retirer.

DON FLAMINIO.

Vous avez raison. Je vous demande mille pardons. Je sors plein de honte et de confusion mais toi, scélérat, tu me le paieras. (Il sort.)

SCÈNE XX

BARBARA, LINDOR, ZÉLINDE, FABRICE. FABRICE.

Je fais mon devoir, ni plus ni moins. BARBARA.

Et vous avez votre délicatesse. ZÉLINDE.

Madame, je vous jure que la faute n'est pas à moi.


FABRICE.

A vous aussi, Zélinde, je dois dire quelque chose de la part du patron. Il vous fait savoir qu'il sera toujours le même pour vous, qu'il vous recevra encore dans sa maison, même au désespoir de sa femme, mais avec la condition que vous abandonniez Lindor, étant une honte qu'une jeune fille comme vous veuille faire son malheur pour unhommequi, si elle l'épouse, ne pourra vous faire vivre honnêtement. J'ai exécuté ma commission. Très humble serviteur de leurs seigneuries.

BARBARA.

O cieux, puis-je savoir quelque chose de pis ? Indignes, sortez sur-le-champ de chez moi.

ZÉLINDE.

Madame, par charité.

BARBARA.

Assez, vous ne méritez aucune pitié.


LINDOR.

Un amour innocent.

BARBARA.

Quel amour innocent ? Appelez-vous innocence, l'imposture, le mensonge, la fausseté.

ZÉLINDE.

Ah si vous saviez les circonstances de nos malheurs.

BARBARA.

Je m'étonne de votre manière d'agir. avec qui croyez-vous d'avoir affaire ? La nature de la profession que j'exerce pour mon malheur vous faisait-elle espérer de me trouver indulgente à votre passion ? Non, le théâtre ne gâte pas le cœur à qui l'a fortifié par la prudence et par l'honnêteté. Vous pensez mal, vous vous conduisez encore plus mal. Partez sur-lechamp que je ne veux plus vous tolérer.


ZELINDE,

O dieux, à la bonne heure de m'en aller, le ciel me pourvoira. Mais d'être chassée par vous, avec cette tache à mon honneur est une telle douleur pour moi, est une peine si cruelle que je n'aurai pas le courage de la supporter, elle me fera succomber, elle me donnera misérablement la mort, LINDOR.

Une pauvre jeune fille bien née poursuivie par la fortune fuit les persécuteurs de son honnêteté, elle se réfugie chez vous, avec un homme à la vérité, mais un homme honnête et de bonne famille qui abandonne tout pour elle, qui se réduit à servir uniquement pour elle, et notre amour serait coupable pour cela ? Et nous serions tous deux vilipendés, chassés et si barbarement traités ?

BARBARA.

Je ne sais que dire. Vous me faites tous deux compassion, mais je ne peux rien pour votre avantage. Mon honneur ne veut pas que je vous souffre chez moi, Je


compatis à vos peines, je les pleure avec vous, mais je vous prie de vous en aller, et d'excuser la délicatesse de ma manière de vivre.

LINDOR.

Oui, vous avez raison et je partirai moins affligé, si vous vous montrez apaisée. ZÉLINDE.

Votre compassion console en partie ma peine.

LINDOR.

Adieu, madame, je vous demande pardon. ZÉLINDE.

Excusez-moi, par charité.

BARBARA.

Allez le ciel vous console et vous bénisse.

ZÉLINDE.

Pauvre malheureuse


LINDOR.

Quand mon sort sera-t-il changé ? (Ils partent.)

BARBARA.

Qui peut s'empêcher de pleurer en voyant deux pauvres affligés ? Qui est malheureux sent mieux les malheurs des autres. Oui, ils sont dignes de compassion. C'est don Flaminio qui mérite les reproches; il a abusé de ma bonne foi, il m'a traitée d'une manière indigne de lui, indigne de moi. Ah cela me convainc toujours du peu d'avantage, du peu d'estime dont je jouis devant le monde, de l'outrage que je fais à moi-même, à ma famille en m'exposant seule aux insultes, aux mépris, à la dérision! Ah oui, j'ai médité plusieurs fois de me retirer, ceci me fait prendre mon parti dans le moment je vais abandonner profession, je vais retourner dans mon pays, vivre pauvre, mais tranquille. Mendier mon pain, s'il le faut, mais ne pas m'exposer à rougir tout le jour et à mouiller de mes larmes le peu d'argent que l'on retire d'un métier difficile et périlleux. FIN DU DEUXIÈME ACTE


ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

Rue avec vue du fleuve Tessin couvert de barques, corps de garde sur le fleuve. ZÉLINDE, LINDOR, tristes.

LINDOR.

Ma pauvre Zélinde

ZÉLINDE.

Ah Lindor que sera-t-il de nous ? LINDOR.

Le ciel y pourvoira.


ZÉLINDE.

Nous voici ici sans refuge et sans appui. LINDOR.

Et sans moyen de vivre.

ZÉLINDE.

Si je pouvais recouvrer mes effets Dans ma malle il y a de l'argent.

LINDOR.

Combien avez-vous, Zélinde ?

ZÉLINDE.

Très près de cent écus.

LINDOR.

0 cieux, combien ils nous seraient utiles en ce moment.


ZÉLINDE.

Si j'y allais moi-même, croyez-vous que le Seigneur don Robert me refuserait mes effets ?

LINDOR.

Ah Zélinde, si vous y allez je ne vous revois jamais plus.

ZÉLINDE.

Mais pourquoi ? Ne suis-je pas maîtresse de ma liberté ?

LINDOR.

Non, vous ne serez pas maîtresse de vous-même, le Seigneur don Robert qui vous aime et qui croit que je peux vous perdre peut recourir à la justice, dire que vous êtes une jeune fille de bonne famille qui voulez vous perdre, et vous faire renfermer dans un couvent et faire de manière que je ne vous puisse jamais plus revoir.


ZÉLINDE.

0 dieux moi, renfermée ? Serait-il jamais possible que don Robert pensât si cruellement ? Non, je ne le crois pas, je n'en suis pas persuadée.

LINDOR.

Et s'il vous tenait dans sa maison avec lui, comment pourrais-je vivre en pensant que vous êtes unie avec mes rivaux, avec mes ennemis ? Ah je mourrais de désespoir.

ZÉLINDE.

Non, mon cher Lindor, je ne veux pas vous donner cette peine, mais dois-je perdre mes effets ?

LINDOR.

On trouvera quelques moyens pour les ravoir.

ZÉLINDE.

Mais en attendant ?


LINDOR.

En attendant. 0 cieux je ne sais que dire, votre peine me tue.

ZÉLINDE.

Il faudra se procurer un logement. LINDOR.

Nous le trouverons.

ZÉLINDE.

Mais vivre ensemble n'est pas décent. LINDOR.

Je le vois bien aussi.

ZÉLINDE.

Et nous n'avons pas le moyen de nous entretenir.


LINDOR.

C'est cela qui m'afflige le plus.

ZÉLINDE.

Malheureux que nous sommes

LINDOR.

Ma pauvre Zélinde.

(Ils restent pensifs.)

SCÈNE II

Don Frédéric débarque avec une malle, il appelle un portefaix le même qui a porté le matin la malle de Zélinde se présente. ZÉLINDE, LINDOR, DON FRÉDÉRIC, UN MARINIER, UN FAQUIN.

LE MARINIER.

Faquin, hé là n'y a-t-il personne pour porter ?


LE FAQUIN.

Me voilà, me voilà, qu'y a-t-il à porter. DON FRÉDÉRIC.

Cette malle.

LE FAQUIN.

Où dois-je la porter ?

DON FRÉDÉRIC.

En rue Neuve, vis-à-vis l'Universiié, auprès d'un apothicaire.

ZÉLINDE (bas à Lindor).

Entendez-vous ? Il paraît que cet étranger va justement chez don Robert. LINDOR (de même).

Ce pourrait être don Frédéric tant attendu par donna Eléonora.


LE FAQUIN (veut prendre la malle et puis s'arrête).

Monsieur, est-ce qu'il y aurait péril qu'avec cette malle, il m'arrivât quelqu'autre accident ?

DON FRÉDÉRIC.

Pourquoi ? quel accident peut-il arriver ? Je viens de voyager. Ces effets sont à moi. LE FAQUIN.

Excusez-moi, mais ce matin pour une malle prise et portée et reportée dans le même lieu, j'ai eu un embarras de tous les diables.

DON FRÉDÉRIC.

Et dans la maison de qui l'avez-vous portée ?

LE FAQUIN.

Dans celle d'un certain seigneur don Robert.


DON FRÉDÉRIC.

Oui, c'est mon voisin, le connaissez-vous? LE FAQUIN.

Certainement je le connais,

DON FRÉDÉRIC.

Et que fait donna Eléonora ?

LE FAQUIN.

Oh celle-là, je ne la connais pas du tout. DON FRÉDÉRIC.

Sa femme, vous ne la connaissez pas! LE FAQUIN.

Non, Monsieur, mais si vous voulez en avoir des nouvelles, voilà là ces deux personnes, je crois qu'elles sont de sa maison, eL elles vous le diront.


DON FRÉDÉRIC.

Vous autres, êtes-vous de la maison de don Robert ?

LINDOR.

Oui, monsieur, nous avons été à son service, mais actuellement nous n'y sommes plus.

LE FAQUIN.

Monsieur, je n'ai pas de temps à perdre. Si vous voulez que je porte la malle. DON FRÉDÉRIC (d part).

Je suis curieux de savoir quelque chose. (Haut.) Je vous ai dit ma maison tenez mon nom remettez la malle à mon homme d'affaire s'il y est, et s'il n'y est pas attendez-moi.

LE FAQUIN.

Aujourd'hui c'est la journée des attentes.


DON FRÉDÉRIC.

Vous étiez donc dans la maison de don Robert ?

LINDOR.

Oui, monsieur.

DON FRÉDÉRIC.

Sur quel pied ?

LINDOR.

Sur celui de secrétaire.

DON FRÉDÉRIC.

Et cette jeune fille ?

ZÉLINDE.

De femme de chambre de donna Eléonora.


DON FRÉDÉRIC.

Comment se porte donna Eléonora ? ZÉLINDE.

Très bien.

LINDOR.

Excusez-moi, monsieur, seriez-vous par aventure le seigneur don Frédéric ? DON FRÉDÉRIC.

Précisément. Comment me connaissezvous ?

LINDOR.

Oh la Signora donna Eléonora vous a nommé plusieurs fois, elle était impatiente de vous revoir.

DON FRÉDÉRIC.

Pauvre dame Elle a toujours eu de la bonté pour moi. Mais pour quelle raison


êtes-vous sortis de la maison de don Robert?

LINDOR.

Je vous raconterai l'histoire, monsieur. ZÉLINDE.

A quoi sert-il d'allonger. Il y a eu quelque petit différent, chose de rien. Mais nous ne pouvons pas nous plaindre de nos maîtres, ni eux de nous.

LINDOR.

Monsieur, nous sommes ici deux malheureux. Nous voici ici sans emploi et sans aucun appui.

DON FRÉDÉRIC.

Si je peux vous aider je le ferais volontiers. Je parlerai avec le seigneur don Robert et si le motif pour lequel vous êtes sortis de sa maison n'est pas de grande conséquence.


ZÉLINDE.

Monsieur, puisque vous avez la bonté de vous intéresser pour nous, il me suffit que vous vous employiez auprès de mon maître pour qu'il veuille bien me faire rendre mes effets.

DON FRÉDÉRIC.

Et pour quelle raison vous les retient-il ? Lui devez-vous quelque chose ?

ZÉLINDE.

Non, monsieur, je ne lui dois rien. LINDOR.

Mais il voudrait l'obliger à retourner chez lui.

DON FRÉDÉRIC.

C'est donc vous qui avez voulu sortir.


ZÉLINDE.

La maîtresse .m'a renvoyée.

DON FRÉDÉRIC.

Pour quelle raison ?

LINDOR.

Parce que donna Eléonora.

ZÉLINDE.

a cru bien de me renvoyer. J'aurai cessé de mériter sa protection. On n'épouse pas ses serviteurs et je ne me plains pas d'elle.

DON FRÉDÉRIC parl).

En vérité cette jeune fille a d'excellents sentiments. (Haut). Vous êtes, je m'imagine, mari et femme ?

LINDOR.

Non, monsieur.


DON FRÉDÉRIC.

Vous êtes frère et sœur.

LINDOR.

Pas plus.

DON FRÉDÉRIC.

Mais deux jeunes gens ensemble. ZÉLINDE.

Nous n'avons point de reproches à recevoir du côté de l'honnêteté.

DON FRÉDÉRIC.

Je le crois, mais il ne me paraît pas que cela aille bien.

LINDOR.

C'est très vrai, vous avez raison. Nous nous voulons du bien, nous désirons nous


marier et nous n'avons d'autre faute que celle-là pour mériter les insultes de la fortune.

DON FRÉDÉRIC.

Il n'y a pas autre chose que cela ? Et pourquoi le seigneur don Robert et la signora donna Eléonora ne donnent-ils pas au contraire la main à un mariage convenable, égal, honorable ? Laissez-moi faire. Je veux parler à vos maîtres, je veux les engager à cette bonne action, je veux faire en sorte de vous voir unis et contents.

LINDOR.

Oh le ciel le voulût 1

ZÉLINDE.

Le ciel vous a envoyé pour nous.


SCÈNE III

DONNA ÉLÉONORA, avec UN DOMESTIQUE, DON FRÉDÉRIC, LINDOR, ZÉLINDE. DONNA ÉLÉONORA.

Oui vois-je ? vous êtes revenu, don Frédéric ?

DON FRÉDÉRIC.

Oh quelle heureuse rencontre Je suis arrivé dans ce moment même.

DONNA ÉLÉONORA.

J'ai bien du plaisir à vous revoir. Vous êtes ici dans un moment où j'ai grand besoin de vous.

DON FRÉDÉRIC.

Commandez-moi. Mais qu'avez-vous que vous me paraissez agitée ?


DONNA ÉLÉONORA.

Oui, j'ai raison de l'être. Je ne puis surmonter les inquiétudes qui m'environnent. Je suis sur le point de me séparer de mon mari.

DON FRÉDÉRIC.

Mais pourquoi une telle chose ? Pourquoi donc ?

DONNA ÉLÉONORA.

A cause de cette indigne.

ZÉLINDE.

Comment, madame ?

LINDOR.

Quelle manière de parler est la vôtre! DON FRÉDÉRIC.

Dites, dites, parlez. Quel sujet avez-vous de vous plaindre d'elle.


DONNA ÉLÉONORA.

Elle est aimée de mon mari.

DON FRÉDÉRIC.

Je comprends à cette heure. Une telle chose est-elle possible ?

ZÉLINDE.

Il m'aime, il est vrai, mais avec un amour honnête, un amour paternel. DON FRÉDÉRIC.

Hé, ma fille, je ne crois pas du tout à cette amoureuse paternité.

LINDOR.

Et vous voudriez croire à ses paroles ? DON FRÉDÉRIC.

Oui, par toutes les raisons, je dois plutôt croire ce que dit madame, que ce que vous dites.


ZÉLINDE,

Monsieur, ne nous abandonnez pas, par charité.

DON FRÉDÉRIC.

Assez, assez, j'ai perdu toute la bonne opinion que j'avais de vous. Imputez tout le mal à vous-même et réglez mieux votre conduite.

ZÉLINDE.

Malheureuse que je suis Parmi tant de pertes que je fais dois-je encore compter celle de l'honneur? Madame, pensez bien aux suites de la honte dans laquelle vous me plongez. Je recommande mon innocence au ciel et je vous pardonne les insultes et les injustices que vous me faites. DONNA ÉLÉONORA.

Ce langage est celui des coupables et des téméraires.

LINDOR.

Non, madame, c'est le langage des personnes honnêtes, et au milieu de nos


misères il nous reste assez d'esprit et assez de force pour nous fier dans la vérité, et nous rire de la calomnie et de l'imposture.

SCÈNE IV

DON FRÉDÉRIC, DONNA ÉLÉONORA. DONNA ÉLÉONORA.

Entendez-vous à quelles impertinences je suis exposée ?

DON FRÉDÉRIC.

Mais, chère donna Eléonore, ils parlent avec tant de franchise qu'il me paraît encore impossible. êtes-vous bien sûre que don Robert ait de mauvaises intentions et que cette jeune fille soit votre rivale ? DONNA ÉLÉONORA.

Je suis très sûre.


DON FRÉDÉRIC.

Mais si elle aime le jeune homme que j'ai vu là, comment peut-elle nourrir pour son maître.

DONNA ÉLÉONORA.

Ne peut-elle pas aimer le jeune homme par inclination et le vieillard par intérêt ? Mais vous n'êtes plus pour moi ce vrai et loyal ami que vous avez été par le passé. DON FRÉDÉRIC.

Madame, je suis toujours le même, et ai toujours pour vous la même estime Mais je suis un homme d'honneur et je n'ai pas le courage de fomenter la désunion d'un mariage pour vous plaire.

DONNA ÉLÉONORA.

Ah pour cette partie-là, je l'ai décidée. Je veux retourner à la maison de mon père. Je ne veux plus vivre avec mon mari.


DON FRÉDÉRIC.

Réfléchissez que cela est l'extrême du désordre d'une famille, que c'est le dernier excès auquel une épouse puisse arriver, que vous ferez rire le monde et que vous vous repentirez de l'avoir fait.

DONNA ÉLÉONORA.

Je suis très résolue et vous pouvez vous épargner la peine inutile de me dissuader. DON FRÉDÉRIC.

Mais que dit le seigneur don Robert ? Sait-il votre résolution ?

DONNA ÉLÉONORA.

Oui, certainement., je la lui ai dite et redite.

DON FRÉDÉRIC.

Et comment l'a-t-il reçue?


DONNA ÉLÉONORA.

II a tout fait pour me tranquilliser. Il m'a priée, il m'a fait prier, mais inutilement. DON FRÉDÉRIC (d part).

Voilà le mal qu'a fait don Robert. S'il ne l'avait pas priée, elle se serait repentie d'elle-même.

DONNA ÉLÉONORA.

Je ne veux plus vivre avec un homme qui veut favoriser une domestique à moi. DON FRÉDÉRIC

Mais je voudrais cependant faire en sorte de vous racommoder.

DONNA ÉLÉONORA.

Ce ne sera pas possible.

DON FRÉDÉRIC

Avec votre honneur.


DONNA ÉLÉONORA.

Il est inutile que vous m'en parliez. DON FRÉDÉRIC.

Puisqu'il en est ainsi, je ne sais que dire, faites tout ce qu'il vous plaira.

DONNA ÉLÉONORA.

Oh oui, je le ferai certainement. SCÈNE V

DONNA ÉLÉONORA, DON FRÉDÉRIC, FABRICE.

FABRICE.

Oh! Madame, j'allais précisément sur vos traces.

DONNA ÉLÉONORA.

Et où m'alliez-vous chercher ?


FABRICE.

Dans la maison de votre père. J'ai le plaisir de vous avoir retrouvée ici. DONNA ÉLÉONORA.

Mon très cher époux vous envoie sans doute ?

FABRICE.

Précisément. C'est don Robert qui m'envoie auprès de vous.

DONNA ÉLÉONORA.

Que dit-il ? Que prétend-il de moi ? Veut-il me persuader ? Veut-il m'obliger à retourner chez lui ? Il veut sans doute me promettre de grandes choses ? Il veut me flatter ? II veut que je croie à sa promesse, à son repentir? Allons, parlez! Que prétend-il de moi ?

FABRICE.

Madame, aucune de ces choses. Il m'a ordonné, croyant que je vous trouverai


chez vos parents, il m'a ordonné de vous dire que vous êtes maîtresse d'y rester, et que demain il vous enverra vos effets. DONNA ÉLÉONORA.

Il m'enverra mes effets ?

DON FRÉDÉRIC (à parl).

Bravo, don Robert voilà la manière de la faire rentrer en elle-même.

DONNA ÉLÉONORA.

Que dites-vous de la tranquillité de monsieur mon cher époux ?

DON FRÉDÉRIC.

Il ne fait que seconder votre résolution. DONNA ÉLÉONORA.

C'est un mépris manifeste qu'il fait de ma personne,


DON FRÉDÉRIC.

Après qu'il vous a priée et qu'il vous a fait prier.

DONNA ÉLÉONORA.

Un mari qui manque à son devoir ne prie jamais assez une femme offensée. DON FRÉDÉRIC.

Avant tout, il faut voir s'il y a manqué. Et puis un mari est toujours mari.

FABRICE.

Donc, sans que je vous incommode davantage j'aurai l'honneur de vous porter demain vos effets..

DONNA ÉLÉONORA.

Je le sais, je le sais que personne ne me peut voir. Tous les domestiques me méprisent parce que le patron me hait. Ils voudraient que je me n'y fusse pas pour vivre à leur manière. Mais j'en jure par le ciel, si je retourne à la maison.


FABRICE.

Pour moi, je vous assure, madame. DON FRÉDÉRIC.

Ami, dites à votre maître, que j'aurai moi l'honneur de le voir sous peu. Madame Eléonora, faites-moi le plaisir de venir avec moi.

DONNA ÉLÉONORA.

Et où pensez-vous me conduire ? DON FRÉDÉRIC.

Chez moi, si vous le voulez bien.

DONNA ÉLÉONORA.

Si vous vouliez jamais me conduire chez mon mari, faites que les convenances soient observées.

DON FRÉDÉRIC (souriant).

Oui, oui, allons.


SCÈNE VI

FABRICE, seul.

Je parie qu'à cette heure le patron a raison. Elle est la première à vouloir se raccommoder. Les femmes font du bruit quand elles se voient caressées. Mais voilà Zélinde et Lindor. Ils viennent à propos. L'accident est pour moi favorable. Je vais tenter de les obliger avec des démonstrations, avec des honnêtetés. L'état dans lequel ils se trouvent les rendra, je l'espère, moins orgueilleux.

SCÈNE VII

ZÉLINDE, LINDOR, FABRICE.

ZÉLINDE.

Oh cette dernière insulte m'a avilie entièrement.


LINDOR.

Finalement la vérité doit triompher et le monde vous devra rendre justice. ZÉLINDE.

Ah mon cher Lindor, les taches que l'on fait à l'honneur s'effacent difficilement. Jevous proteste que je n'ai plus la hardiesse de parattre. Allons-nous en, fuyons cette ville, je ne peux plus m'y souffrir.

LINDOR.

Oui, allons ailleurs chercher un meilleur destin. Voyons s'il y a une occasion pour s'embarquer.

ZÉLINDE.

Mais mes effets ?

LINDOR.

Ils vous restent sur le cœur, je compatis à votre peine.


ZÉLlNDE.

Ils me coûtent tant de sueurs, tant de mortifications et je dois les perdre misérablement.

LINDOR.

Allons implorer la justice.

ZÉLINDE.

Implorer la justice et contre qui? Contre un maître si bon qui m'a tendrement aimée et qui ne m'est contraire que par le désir de me voir heureuse

LINDOR.

Vos réflexions sont très justes. Mais que ferons-nous ici si nous n'avons pas un refuge, si tout le monde nous chasse, nous insulte, nous persécute.

ZÉLINDE.

Je suis dans une mer de confusion. (Ils restent pensifs.)


LINDOR.

Je ne trouve pas le chemin de me résoudre à aucun parti.

FABRICE (d part, s'avançant).

Voilà le moment opportun pour les aborder, leur situation m'est favorable. LINDOR.

Il faut cependant se résoudre à quelque chose. Que voulez-vous de nous ? ZÉLINDE.

N'êtes-vous pas encore las de nous persécuter ?

FABRICE.

Je suis vraiment fâché d'avoir contribué à votre dernier malheur. Mais, chers amis, voyez-vous bien, je n'en ai pas le tort mon maître m'a commandé.


ZÉLINDE.

Dites que vous avez satisfait votre colère.

FABRICE.

Non, ma parole d'honneur, je n'ai aucun ressentiment contre vous. Je n'ai aucune pensée qui puisse vous offenser, je vous plains, je compatis à vos peines et si je vous ai fait du mal innocemment, j'espère être dans la situation de vous faire du bien. LINDOR.

Il n'est pas si aisé que je vous croie. ZÉLINDE.

Et ce serait pour moi une nouvelle disgrâce si je devais dépendre de vos recours.

FABRICE.

Je ne veux ni que vous me croyiez ni que vous dépendiez de moi. J'ai parlé pour


vous à une personne de qualité, je lui ai raconté votre aventure et je l'ai persuadée de votre honnêteté. Cette [personne] n'est pas si [regardante] que beaucoup d'autres. J'espère qu'elle vous recevra tous deux à son service sans aucune difficulté.

ZÉLINDE.

Non, non, je vous remercie, je n'en suis pas persuadée.

LINDOR.

Mais voyons qui est la personne. ZÉLINDE.

Maintenant nous sommes découverts et nous ne devons pas espérer que quelqu'un nous reçoive l'un avec l'autre. LINDOR.

Pourquoi ? s'ils sont persuadés de notre retenue.

ZÉLINDE.

Non, je vous dis, nous ne ferons rien.


LINDOR.

Mais vous voulez vous abandonner au désespoir

ZÉLINDE.

Allons, ne vous inquiétez pas. Eprouvez s'il est possible, et je suis prête à vous suivre. FABRICE (à part).

peu à peu ils y viendront.

LINDOR.

Quelle est cette personne ? Peut-on le savoir.

FABRICE.

Je vous le ferai connaître demain. Mais en attendant, où vous retirerez-vous cette nuit ?

ZÉLINDE.

Nous trouverons quelque refuge.


LINDOR.

Pourtant l'heure s'avance et il conviendrait d'y penser.

FABRICE.

J'ai parlé encore pour cela. J'ai une de mes parentes, femme âgée, connue, honorée, qui, à ma recommandation, vous recevra. LINDOR.

Comment prétendriez-vous que je conduisisse Zélinde dans une maison qui vous appartient, pour que vous ayez la liberté de la voir.

ZÉLINDE.

Voyez si nous pouvons nous fier à lui FABRICE.

Mais vous prenez tout en mauvaise part. Je vous indiquerai la maison de ma cousine. Je ne viendrai pas même avec vous, et je


vous promets sur mon honneur que tant que vous y serez je n'y mettrai pas les pieds. Cela ne vous coûtera rien, vous ne dépenserez pas un denier elje n'y mettrai pas les pieds.

LINDOR.

Quand la chose serait ainsi.

ZÉLINDE.

Non, non, nous ne devons pas nous y fier. LINDOR.

Il ne faut donc pas y penser.

ZÉLINDE.

Non, non, vous dis-je, absolument non. LINDOR.

Zélinde ne le veut pas et je crois qu'elle a raison de ne pas le vouloir.


FABRICE (à part).

La jeune fille est plus fine que lui. LINDOR.

Il est vrai que notre état devrait nous faire prendre quelque parti. Mais Zélinde pense bien. Votre proposition ne nous convient pas.

FABRICE.

Je ne sais que dire. Faites ce que vous voudrez, mais moi je n'ai pas le courage de vous voir dans la nécessité Ne voulezvous pas aller chez ma cousine ? Avez-vous peur que je manque à ma parole? Que je vienne vous importuner ? Hé bien, souffrez que de quelque manière je puisse soulager mon remords. Recevez de mon amitié ce léger secours. Voilà dans cette bourse quatre sequins.

ZÉLINDE (avec violence).

Oui, je la prends à cette heure. Le seigneur don Robert a tant de choses à moi dans la malle qu'il peut bien m'envoyer un


si petit secours, et quand bien-même il n'aurait rien à moi sa bonté, son honnêteté m'empêcheraient de rougir de recevoir un bienfait de ses mains.

LINDOR,

Elle a raison, elle a bien fait de les recevoir.

FABRICE (à part).

Je tente toutes les voies pour gagner un peu de confiance.

ZÉLINDE.

Et vous avez la hardiesse de m'offrir cet argent comme un effet de votre libéralité ?

FABRICE.

Finalement ce n'est pas une si grande chose de faire pour mon compte. ZÉLINDE.

Non, vous n'êtes pas capable d'une action généreuse.


FABRICE.

Vous me traitez mal hors de propos. ZÉLINDE.

Une âme basse qui a eu le cœur de nous exposer à la honte et à la misère ne peut concevoir ni pitié ni remords.

LINDOR.

Il me paraissait impossible que vous fussiez capable d'une bonne action. FABRICE.

Vous m'offensez et, pour vous confondre, je vous dis et je vous soutiens que le Seigneur don Robert n'en sait rien et que c'est moi qui vous ai donné les quatre sequins.

ZÉLINDE (jette la bourse).

Puisqu'il en est ainsi tenez votre bourse.


LINDOR (d part).

Zélinde a trop parlé.

FABRICE.

Votre orgueil, votre ingratitude vous réduiront à l'extrême misère.

ZÉLINDE.

Non, grâce au ciel, je ne suis ni orgueilleuse ni ingrate, mais je vous connais, je sais le motif qui vous anime et qui vous pousse et j'aurais honte de recevoir des secours d'un homme, incertaine s'il ne forme pas quelques desseins sur moi. FABRICE.

Mais moi je n'ai aucun dessein sur vous. ZÉLINDE.

Il suffit, ne m'inquiétez pas davantage, je vous prie.


FABRICE.

Restez donc dans votre misère, nourrissez-vous d'un si bel héroïsme et attendez qu'une autre main vous porte ces secours dont vous n'êtes pas digne. Pour moi vous n'excitez pas plus ma colère que ma compassion. Je n'ai jamais vu de personnes d'un tel caractère si indocile, si orgueilleux et si obstiné. Vous vous repentirez et vous vous rappellerez de moi. (Il laisse la bourse.)

ZÉLINDE.

Je ne me repentirai-jamais d'avoir déjoué la tromperie.

LINDOR.

Il a laissé la bourse.

FABRICE (revenant).

Cet argent servira à un meilleur usage. Vous ne le méritiez pas et je vous l'offrais sans raison.


SCÈNE VIII

ZÉLINDE, LINDOR.

ZÉLINDE.

Avec quelle intention vouliez-vous prendre cette bourse ?

LINDOR (humilié).

Le mal que Fabrice nous a fait ne méritet-il pas quelque dédommagement ? ZÉLINDE.

Ah Lindor, Lindor, il n'est que trop vrai, la pauvreté fait souvent commettre des bassesses.

LINDOR.

Si c'est vrai Mais ce n'est pas pour moi que je cherche du secours. C'est vous qui me faites pitié.


ZÉLINDE.

Oh ciel 1 que sera-t-il de nous ? Si la fortune continue à nous persécuter quel péril ne rencontrerons-nous pas ? Croyezmoi cet exemple me fait trembler. Le besoin peut nous tromper et comment nous fier à la bonne intention de qui nous rend des bienfaits sans nous connaître.

LINDOR.

C'est vrai, Zélinde, c'est très vrai.Mais faisons ainsi. Il me vient maintenant une pensée. Je crois que le ciel me la suggère. Allons à Gênes, allons nous présenter à mon père. Est-il possible qu'il me chasse honteusement ? qu'il n'ait pas pitié de nous ?

ZÉLINDE.

C'est un pas qui se pourrait tenter, mais comment entreprendre le voyage ? Il y a quatre-vingt-dix milles, il y a la Boccheta et plusieurs autres montagnes incommodes à passer. Je n'ai pas le courage de les passer à pied et nous n'avons pas les moyens de le faire autrement.


LINDOR.

Malheureux que nous sommes, notre mal n'a pas de remède.

ZÉLINDE.

II y en aurait un, un seul pour nous. LINDOR.

Et lequel, ma chère Zélinde ?

ZÉLINDE.

Le voici, écoutez-moi. Il n'y a pas d'autre chance, il n'y a pas d'autre espérance pour nous, à moins que je ne m'aille jeter dans les bras du seigneur don Robert. Vous connaissez l'amour et la bonté qu'il a pour moi, et vous êtes sûr qu'il pense en homme honnête et avec la délicatesse la plus rigoureuse. Don Flaminio et Fabrice sont découverts, je les crains moins et le patron saura m'assurer de leur modestie. Pour la signora Eléonora, ou elle n'est plus dans la maison, ou si elle y retourne ce sera probablement avec des conditions


qui la rendront moins orgueilleuse. Toute la difficulté est pour vous. Je ne peux pas me flatter que le seigneur don Robert vous recevra chez lui avec moi, mais je peux bien avec mes effets, avec mon argent, et avec mes profits vous secourir tant que vous en aurez besoin jusqu'à ce que vous sachiez la dernière résolution de votre père ou que vous trouviez un emploi honnête à Pavie. Je saurai au moins que vous êtes ici, je vous verrai quelquefois, peut-être réussirai-je à persuader le patron en votre faveur. S'il venait à mourir, le ciel ne le veuille pas, il m'a promis de m'avantager. Sortons ainsi honnêtement de notre misère, mon cher, mon adoré Lindor, de cette manière je mets en sûreté mon honneur et mon honnêteté. Je vous aimerai toujours avec la seule peine de ne pas vous voir et avec la douce espérance qu'un jour nous pourrons être heureux ensemble.

(Lindor pleure et ne réponds pas.) Mon âme, que dites-vous ? 0 dieux vous pleurez et vous ne répondez pas ? LINDOR.

Que voulez-vous que je dise ? Vous avez raison. Allez, que le ciel vous bénisse.


ZÉLINDE.

Ah non, si cela vous fait tant de peine, je n'irai pas, je resterai avec vous. LINDOR.

Et à quoi faire ? Pauvre malheureuse, à avoir de la peine, à souffrir Ah non, allez, j'en suis content, mais ne m'empêchez pas au moins de pleurer mon sort. ZÉLINDE.

Mais moi, je n'ai pas le cœur de vous laisser dans un état si douloureux. LINDOR.

Non, ma chère, ne vous affligez pas pour moi, je sais que vous m'aimez et cela me suffit pour me consoler.

ZÉLINDE.

J'irai donc. (Elle pari.)


SCÈNE IX

LINDOR, ensuite ZÉLINDE.

LINDOR.

Malheureux que je suis J'ignore dans quel monde je me trouve. Comment pourrai-je jamais vivre éloigné d'elle. Dieux, assistez-moi, par pitié. (Il s'appuie contre un arbre.)

ZÉLINDE.

Ah Lindor, Lindor.

LINDOR.

Eh qu'y a-t-il, ma vie, avez-vous changé de sentiments ?

ZÉLINDE.

J'ai vu don Flaminio de ce côté. Il m'a découverte. Je voudrais me cacher et je ne sais où.


LINDOR.

Là, là, ne craignez rien.

ZÉLINDE.

Là, dans le corps de garde.

LINDOR.

Non, diable, parmi les soldats! Là dans ces arbres, derrière cette clôture en planche. S'il ose vous suivre il aura affaire à moi. ZÉLINDE.

Pour l'amour du ciel ne vous exposez pas.

LINDOR.

Ne craignez rien. Le voilà, le voilà, assez. ZÉLINDE.

Quand finirai-je de trembler ?


SCÈNE X

LINDOR, ensuite DON FLAMINIO.

LINDOR.

Voilà la raison de mes craintes.

DON FLAMINIO (courant).

Croit-elle que je n'aurai pas le courage de la suivre.

LINDOR.

Où allez-vous, monsieur ?

DON FLAMINIO.

Etes-vous en disposition de m'empêcher de passer ?

LINDOR.

Oui, Monsieur. Je suis ici disposé à tout perdre plutôt que de vous abandonner Zélinde.


DON FLAMINIO.

Présomptueux, qui êtes-vous ? Je me ris de vous, et je la rejoindrai malgré vous. LINDOR.

J'en jure par le ciel, vous passerez par cette épée. (Il la tire.)

DON FLAMINIO (fait de même).

Téméraire, en face d'un corps de garde SCÈNE XI

LINDOR, DON FLAMINIO, UN CAPORAL ET SIX SOLDATS.

LE CAPORAL.

Halte, halte, quelle est cette impertinence ?

DON FLAMINIO.

Je ne fais que me défendre des insultes d'un forcené.


LE CAPORAL.

Je le sais très bien. Et vous, sous les yeux même de la sentinelle ?

LINDOR.

Ah monsieur, excusez l'amour, la crainte et le désespoir.

LE CAPORAL.

Rendez votre épée.

LINDOR.

La voilà.

LE CAPORAL.

Conduisons-le à la grand'garde.

LINDOR.

Dieux, je vous recommande ma Zélinde


SCÈNE XII

DON FLAMINIO, ensuite ZÉLINDE.

DON FLAMINIO.

Ses efforts ne m'empêcheront plus de courir sur les traces de Zélinde. mais la voilà précisément.

ZÉLINDE.

Ah barbare Serez-vous content à cette heure ? Mon pauvre Lindor est arrêté, mais que croyez-vous pour cela ? De m'avoir en votre pouvoir ? vous vous trompez. Je mourrai plutôt que de souffrir la vue d'un objet que je hais, que j'abhorre 1 ne vous flattez pas de triompher de moi et n'espérez pas d'être exempt de cette peine que vous méritez. Si femme, telle que vous me voyez, j'aurai le courage de recourir à la justice. Je saurai me faire entendre, la demander et l'obtenir. Mon premier juge sera votre père. S'il ne m'écoute pas je saurai recourir aux tribunaux et si tout le monde trompe mon espoir, avec


ma main, oui, avec ma main même je vengerai Lindor, je me vengerai moi-même, je punirai un homme injuste, je punirai un persécuteur de l'honnêteté, de l'honneur, de l'innocence.

SCÈNE XIII

DON FLAMINIO, seul.

Cette fille est une vipère, une furie, un démon, et telle la rend un véritable amour, une parfaite constance. Que dira mon père de moi et de ma conduite après la défense qu'il m'a faite. Je suis perdu si je n'obtiens pas mon pardon de lui. Mais il faut le mériter. Oui, j'irai moimême me jeter à ses pieds. Je lui promettrai de me repentir, de changer de vie, d'abandonner totalement toutes mes pensées sur Zélinde. Mais serai-je en état de garder ma promesse ? Si, certainement, je la garderai. Je l'ai dit, je suis galant homme, je n'y penserai plus. Mais j'ai une autre chose sur le cœur. La malhonnêteté que j'ai commise envers la cantatrice. Elle ne le mérite pas et j'en suis mortifié. Mais j'irai la voir, je ferai mon devoir avec elle


et je chercherai tous les moyens pour réparer par mes attentions la peine que j'ai causée à cette bonne jeune fille. L'amour m'avait aveuglé, la raison m'éclaire et me conseille. (Il part.)

SCÈNE XIV

Chambre de don Roberl.

DON ROBERT et DON FRÉDÉRIC DON ROBERT.

Or moi, Seigneur don Frédéric, je ne veux pas paraître obstiné ma femme ne mérite pas que j'oublie si vite les inquiétudes qu'elle m'a données, mais je suis de bon cœur et, à cause de vous, je suis prêt à la recevoir et à les lui pardonner. DON FRÉDÉRIC.

Je vous loue et je vous remercie pour mon compte me permettez-vous de l'aller prendre et de vous la conduire immédiatement ?


DON ROBERT.

Si, tout ce que vous voudrez.

DON FRÉDÉRIC.

A l'égard des excuses qu'elle devrait vous faire.

DON ROBERT.

Non, non, je la dispense de ce cérémonial qu'elle vienne avec la résolution d'être bonne et elle me trouvera amoureux pour elle.

DON FRÉDÉRIC.

Bravo, tout va bien ainsi. (A part.) -C'est moins mal puisqu'il l'excepte des actes de soumission, c'est la meilleure femme du monde, mais elle est un peu trop obstinée.


SCÈNE XV

DON ROBERT, ensuite ZÉLINDE, ensuite FABRICE.

DON ROBERT.

Je pourrais tout supporter, mais. et la persécution à cette pauvre fille me tourmentent et m'affligent infiniment. ZÉLINDE (en pleurant).

Le voilà, ô ciel je n'ai pas le courage de me présenter.

DON ROBERT.

Où sera actuellement ma pauvre Zélinde? Que fera la pauvre infortunée ? Qui sait si je la verrai jamais ? Qui sait si cet audacieux de Lindor n'aura pas consommé sa perte ?

(Zélinde pleure beaucoup. Don Robert se retourne.)


O cieux la voilà là, la voilà, la voilà, ma Zélinde.

ZÉLINDE.

Monsieur, je vous demande pardon. DON ROBERT

Oui, ma chère petite fille, je vous pardonne très volontiers. J'étais en peine de vous voir. Le ciel vous a enfin éclairée. Vous êtes retournée près de moi j'espère que vous ne m'abandonnerez jamais plus. ZÉLINDE.

Ah Monsieur, mes malheurs s'augmentent ma misère est extrême pour achever mon désespoir mon pauvre Lindor est en prison.

DON ROBERT.

Lindor en prison Qu'a fait ce malheureux ?

ZÉLINDE.

Hélas il n'a commis d'autre faute que de m'avoir défendue des persécutions de votre fils.


DON ROBERT.

Ah! Fils indigne, désobéissant, libertin ZÉLINDE.

Si vous avez encore de la pitié pour moi, accordez-moi une seule grâce, je vous en prie.

DON ROBERT.

Pauvre fille, dites, que peux-je faire pour vous ?

ZÉLINDE

Donnez par charité le peu d'argent que j'ai, donnez-moi mes effets par chanté. DON ROBERT.

Et que voudriez-vous en faire ?

ZÉLINDE.

Tout vendre, tout employer pour délivrer Lindor.


DON ROBERT.

Et il est possible que vous ne vouliez pas vous détromper? Que vous vouliez l'aimer obstinément ? vous perdre pour lui, perdre mon amour, les espérances que vous avez sur moi, votre paix, votre tranquillité ?

ZÉLINDE

Je me perdrais moi-même pour délivrer Lindor.

DON ROBERT (d part).

Quel amour est celui-là Quelle constance inouïe, quelle tendresse, quelle fidélité Et moi je serais assez barbare pour m'opposer à un tel lien ? Peut-on douter que la providence ne favorise pas une affection si. pure, si constante et si vertueuse.

ZÉLINDE.

Me voici à vos pieds, Monsieur.


DON ROBERT.

Levez-vous. Dans quelle prison est Lindor ?

ZÉLINDE.

Je ne le sais pas, Monsieur.

DON ROBERT.

Qui l'a arrêté ?

ZÉLINDE.

La garde du Tessin.

DON ROBERT.

Combien y a-t-il de temps ?

ZÉLINDE.

A peine une demi-heure.


DON ROBERT.

Il sera certainement à la grand'garde. Le capitaine est mon ami. Mais qu'a-t-il fait contre mon fils ? L'a-t-il insulté ? L'a-t-il blessé ? L'a-t-il maltraité ? ZÉLINDE (veut se jeter d ses genoux). Rien de tout cela, Monsieur, il n'a que mis la main à l'épée. Hélas pardonnez-lui ce transport de jeune homme.

DON ROBERT.

Arrêtez-vous. (A part.) Je ne peux résister plus longtemps. (Haut.) Holà, qui est là?

FABRICE.

Monsieur ?

DON ROBERT.

Allez sur-le-champ à la grand'garde, vous saluerez le capitaine de ma part et si Lindor est dans son pouvoir dites-lui.


oui, dites-lui qu'il est mon secrétaire, que j'en serai responsable et que je me rends sa caution.

FABRICE.

Oui, Monsieur.

ZÉLINDB.

Oh que je suis heureuse Dites-lui qu'il est le secrétaire de M. don Robert, de mon cher maître qui me pardonne, qui lui pardonne, qui a eu pitié de mes larmes et de nos malheurs.

DON ROBERT.

Qui peut résister à une aussi belle passion ?

FABRICE.

Vous avez raison, Monsieur, elle mérite tout. Zélinde, je vous demande excuse et je vous promets de ne vous inquiéter jamais plus (A part :) Il faut se faire un mérite de la nécessité.


ZÉLINDE.

Oh que de grâces oh que d'obligations Oh que de bontés vous avez pour moi.

DON ROBERT.

Je ne sais que dire. Vous persistez à vouloir Lindor? Je le fais malgré moi. ZÉLINDE.

Pourquoi, Monsieur, malgré vous ? Ah si vous saviez combien il est aimable, combien il est bon. Mais, ô ciel! voilà là madame.

DON ROBERT.

Ne craignez rien. J'espère que vous la trouverez plus docile et moins austère.


SCÈNE XVI

DON ROBERT, ZÉLINDE,

DONNA ÉLÉONORA, DON FRÉDÉRIC. DON FRÉDÉRIC.

Venez, Madame, que le Seigneur don Robert désire vous embrasser.

DONNA ÉLÉONORA.

S'il le désire. Mais Zélinde encore ici DON ROBERT.

Chère épouse, il est inutile d'examiner si c'est vous ou moi qui le désirons. Dans tous les cas, faisons tous deux notre devoir. Je mets une seule condition au plaisir de nous réunir et c'est que vous souffriez en paix cette bonne, cette sage, cette honnête fille.


DONNA ÉLÉONORA (d part).

Il est dur de se soumettre, mais la nécessité m'y force.

DON FRÉDÉRIC.

Que dites-vous, Madame ? Avez-vous quelqu'objection à faire ?

DONNA ÉLÉONORA.

Non, je suis raisonnable. je suis humaine. je me fie au bon caractère de mon mari. je le crois honnête. je la crois innocente. Qu'elle reste seulement, j'en suis contente.

ZÉLINDE.

Loué soit le ciel. Je vous remercie de cœur, et je vous promets toute l'attention et le respect. J'entends du monde. Serait-ce mon Lindor. (A part :) Ah non, c'est cet imposteur de don Flaminio.


SCÈNE XVII

DON ROBERT, DON FRÉDÉRIC,

DON FLAMINIO, ZÉLINDE,

DONNA ÉLÉONORA.

DON FLAMINIO.

Hélas mon cher père.

DON ROBERT.

Téméraire, oses-tu encore paraître devant moi ?

DON FLAMINIO.

Je vous demande pardon je sais que je ne le mérite pas, mais je sais que vous êtes trop bon pour le refuser à un fils qui se repent et qui jure de ne jamais vous donner aucun chagrin à l'avenir. DON ROBERT.

Vois-tu cette jeune fille ?


DON FLAMINIO.

Je la vois, je la respecte, je l'estime, et je vous promets de ne jamais plus la tourmenter.

DON ROBERT.

S'il en est ainsi je te pardonne.

ZÉLINDE.

Oh que de consolations pour moi Mais quand viendra la plus grande ? Quand viendra mon cher. Voilà Fabrice O cieux Lindor n'y est pas

SCÈNE XVIII

DON ROBERT, DON FLAMINIO, DON FRÉDÉRIC, FABRICE, DONNA ÉLÉONORA, ZÉLINDE, LE CAPORAL.

FABRICE.

Voilà là le caporal qui a arrêté Lindor.


ZÉLINDE.

O Dieu Qu'est-il devenu ? où est-il ? Je ne le vois pas. Pourquoi ne vient-il pas ?

FABRICE.

Attendez un moment et vous le verrez. ZÉLINDE.

Je le verrai ?

FABRICE.

Vous le verrez.

ZÉLINDE.

O cieux! je ne vois pas l'heure.

DON ROBERT.

Hé bien Monsieur !e caporal ?


LE CAPORAL.

Quand ils me laisseront parler je parlerai. M. le Capitaine qui vous estime et vous respecte vous mande le secrétaire sur votre parole.

ZÉLINDE.

Mais où est-il ?

LE CAPORAL.

Un moment de tenue. Il suffit que vous promettiez de le remettre s'il est besoin pour le cours de la justice.

DON ROBERT.

Oui, Monsieur, je promets.

ZÉLINDE.

De le remettre à la justice ?

DON ROBERT.

Ne doutez de rien, laissez-moi le soin


de tout. Je promets de le remettre s'il est besoin.

LE CAPORAL.

Puisqu'il en est ainsi je le remets surle-champ en liberté. Holà, soldats, laissez le prisonnier libre.

ZÉLINDE.

Le voilà, le voilà.

SCÈNE XIX ET DERNIÈRE Les précédents, LINDOR.

LINDOR.

Ah! chère Zélinde

ZÉLINDE.

Ah mon adoré Lindor

(Ils pleurent de joie.)


LINDOR.

Quel plaisir

ZÉLINDE.

Quelle consolation

DON ROBERT (d don Flaminio, à Fabrice, à donna Eléonora).

Et vous aurez le courage de les insulter, de les offenser, de les persécuter ? ZÉLINDE.

Le voilà, le voilà notre protecteur, notre tendre père, notre libéral bienfaiteur. LINDOR (se jette aux genoux de don

Robert).

Ah monsieur.

ZÉLINDE (de même).

Ah mon cher maître.


DON ROBERT.

Je ne peux retenir mes larmes. Levezvous, mes enfants, levez-vous. Je vois très bien que vos amours sont innocentes, ils sont approuvés par le ciel et je me sens porté à favoriser votre union. (A Lindor :) J'ignore qui est votre père, vous me le direz et je me charge de lui écrire et de le persuader restez avec moi en attendant, reprenez votre poste dans la maison, dans mon amitié et dans mon cœur. Aimez-vous toujours, et puisqu'il paraît que le ciel veut vous unir, épousez-vous, j'y consens. ZÉLINDE.

Cher Lindor

LINDOR.

O mon amour

(Ils s'embrassent.)

DON ROBERT.

Et vous, respectez le décret du ciel et l'œuvre de ma main.


DONNA ÉLÉONORA.

J'en suis aussi pénétrée, je vous l'assure. DON FLAMINIO.

Je contribuerai moi aussi de tout mon pouvoir à leur bonheur.

ZÉLINDE.

Béni soit le ciel qui nous a assistés, béni soit le patron qui nous a protégés Messieurs,vous qui êtes si tendres et si aimables, réjouissez-vous de l'heureuse fin des amours de Zélinde et de Lindor et honorez-les, s'ils en sont dignes de votre agréable approbation 1.

FIN DE LA TRADUCTION DE LA COMÉDIE

DES AMOURS DE ZÉLINDE ET DE LINDOR I. L'original italien, édition de Zotta e flglî, 1788, a 87 pages, petit in-8.

Cette traduction a été commencée le 7 et finie le 20 prairial, à une heure du matin. Elle a été faite très vite, elle doit être considérée comme échafaudage et.non


TABLE

DU PREMIER VOLUME

PRÉFACE DE L'ÉDITEUR. 1 SELMOURS. 1 LES QUIPROQUO. 77 LE MÉNAGE A LA MODE. 89 ZÉLINDE ET LINDOR. 99