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Title : Racine et Shakspeare [sic] / Stendhal ; [révision du texte et préface par Henri Martineau]

Author : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1928

Contributor : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique. Préfacier

Contributor : Martino, Pierre (1880-1953). Préfacier

Subject : Racine, Jean (1639-1699)

Subject : Shakespeare, William (1564-1616)

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 1 vol. (XXX-380-[3] p.) ; in-16

Format : Nombre total de vues : 421

Description : Collection : Le livre du Divan

Description : Collection : Le livre du Divan

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : GTextes1

Description : Contient une table des matières

Description : Théâtre (genre littéraire) -- antique

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k6931h

Source : Bibliothèque nationale de France

Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30897503q

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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LF. LIVRE DU DIVAN

1.1.. STENDHAL

| RACINE ~`~

.1 SHAKSPEARE e, RÉVISION DU ÏLXIT. EX PKtl-'ACIS VA»

I. z. HENRI MARTINE AU :-e LE DIVAX 37, Rm: Diuiai.arl.?. 37 .C~ M».MXXVI1I .1. I. .t


RA01KS ET SHAESPEAEB. 1



RACINE

ET SHAKSPEARE


CETTE ÉDITION A ÉTÉ TIRÉE A 1.825 EXEMPLAIRES 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A XXV SUR PAPIER DE RIVES BLEU ET 1.800 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 1.800 SUR VERGÉ LAFUMA.

EXEMPLAIRE XI


STENDHAL

RACINE

ET

SHAKSPEARE ~T

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MOMSXVin



PRÉFACE DE L'ÉDITEUR

Aucun livre ne fil tant à Paris pour la

célébrilé de Stendhal que celui-ci qui lui valut d'être traité par Sainîe-Beuve de hussard du romantisme. Pour qui sait le lire il demeure la plus importante des œuvres où il ail exprimé, les idées UUéraires de sa maturité..

Beyle avail reçu à Grenoble une bonne

éducation classique. De longues années il lul La Harpe avec passion, el d'au Ires années non moins longues lui furent nécessaires pour arriver à délaharpiser son goût, Son admiration pour Racine et Molière avait été particulièrement vive et ne diminua qu'à à mesure que croissait son culte pour Shakspeare.

Car il ne faudrail pas croire, ainsi

qu'il voulut, en nous le disant dans la suite, se le persuader à lui-même, que Beyle ail été dès les bancs du collège un admirateur du grand Will. Il le lui toutefois fort jeune, mais ne le comprit el ne l'aima pleinement qu'en sa maturité. Son goût pour Racine


n f'JLe?Plllllon parallèle mais inverse. iLn 180o il conseillait à sa sœur Pauline de lire un acte de Racine chaque jour, et il ajoutait « C'est le seul moyen de parler français.» Quelques mois plus lard il notait en sortant de Bajazet « J'ai bien admiré Racine ce soir. Il a une vérité élégante qui charme. Ce n'esl pas le dessin de MichelAnge c est la fraîcheur de Rubens. » El dans le même temps il jetait sur le papier ces quelques Remarques sur le stile de J immortel Racine qui se trouvent parmi ses manuscrits de Grenoble.

En 1807, si nous voyons poindre une nuance de mépris dans son jugement, c'est qu'il ne s agit déjà plus tant de théories littéraires que de politique. Le jeune partisan Lwis parler son aversion pmr la cour de Lotris XIV'.

En 1818 à Milan, il applaudil avec passion les ballets de Vigano et les comparant aux tragédies héroïques de Shakspeare, il ajoute « Ce n'est pas Racine ou Voltaire qui peuvent f aire cela. » i

k k

.1 fréquenter assidûment le théâtre, silôl L son arrivée à Paris et durant tout le lemps qu'il y séjourna, Beyle renouvela sa con.naissance de la littérature, – j'entends celle


connaissance approfondie, réfléchie, qui seule peut projeter quelque lumière neuve sur l'œuvre en discussion. Aussi se trouva-l-il bien armé pour les querelles littéraires à une heure où la doctrine classique partout combattue se réduisait, ou à peu près, à une théorie du théâtre. Pendant plus de dix ans il s'était acharné à écrire des tragédies classiques ou des cornédies à l'imitation de Molière. Et pour renoncer à ces essais, il lui fallut comprendre enfin que ce n'était uraiment pas là sa nature qu'on ne fait pas des œuvres d'art en accumulant des recherches sur les lois du comique.

Il semblait alors avoir renoncé à écrire. 1l voyageait et était entre tard devenu réellement amoureux. Mais la chute de l'Empire lui avait occasionné de grands soucis et quand, pour se procurer des ressources, il reprit sa plume, il songea que s'il n'avait rien d'un auleur dramatique il pourrait bien au contraire posséder de réelles quã lités critiques. Ayant beaucoup lu, beaucoup retenu, beaucoup observé, il ne manquait point d'idées générales malgré ce qu'en ait voulu prétendre Emile Faguet en un long jour de hargne. Ce sont ces idées générales qu'il glisse avec adresse et opportunité dans ses premiers écrits, imprimant à des faits et des jugements nettement démarqués, un ton tout à fait personnel. Ses premiers livres,


les Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, comme l'Histoire de la Peinture en Italie et Rome, Naples et Florence en 1817 contiennent ainsi à l'état d'ébauche l'essenliel de ce qui va constituer sa doclrine romantique.

M. Pierre Marlino, dans la Préface qu'il

a mise en tête de sa parfaite édition critique de Racine et Shakspeare chez Champion, a très clairemenl analysé comment, à partir de 1805, les lhéories littéraires de Beyle ont évolué peu fi peu et comment son élude constante du lhéâtre l'amena aux côlés des romantiques avec lesquels au début il n'avait de commun qu'une seule idée il faut faire du nouveau et non plus copier les siècles qui nous ont précédés.

Voilà le fruit de ses méditations. Il y

revient sans cesse et, si la formule en varie suivant les circonstances, le fonds en demeure à peu près toujours identique ce qui plaisait autrefois ne nous plaît plus, ce qui paraissait comique ne nous fait plus rire. Chaque auteur travaille pour la société de son temps. Les mœurs changent sans cesse et il faut. s'adapter aux mœurs de l'époque où l'on écrit.

Stendhal élait à Milan quand en 1816 il


découvrit f Edinburgh-Review qui devint dès lors sa lecture favorite. Il y retrouvait ses propres aspirations et y puisait abondamment de quoi alimenter ses propos et ses livres. A la même époque il rencontrait en Italie an couranl d'tdees qui cadraient exactement aux siennes propres. Il ne pouvait au surplus lui déplaire que le grand mouvement qui entraînait alors toute la jeunesse de la péninsule fût autant politique que littéraire. Il se senlait poussé t'ers le clan des novateurs tant par ses sympathies libérales que par ses revendications artistiques.

Les principaux promoteurs du romanticisme italien étaient Monti, C'esarolti, Silvio Pellico, Ermès Visconfi, Foscolo, G. Berchet, Leopardi et surtout Manzoni dont la thèse essentielle fut exposée dans la préface du Comte de Carmagnola et dans les Lettres de M. Chauvet sur les unités. Stendhal, dans la loge de Louis de Brème, où il fut présenté à Byron, approcha quelques-uns de ces hommes. Il lisait leurs écrits et dès son apparition se montrait particulièrement enthousiasle de leur journal Le Conciliatore. Il y renvoyait dans sa conversation el sa correspondance, et si nous ne sommes point assurés qu'il combattit^ dans les rangs des romanlicistes italiens ni qu'il parlicipa à leurs campagnes, du moins le voyons-nous


se familiariser à leur conlacl avec ces sortes d'escarmouches littéraires qu'un des premiers il devail introduire en France. Déjà son âme passionnée el sa manie écrivanle le poussent en pleine mêlée. Un certain M. Londonio ayant publié à la fin de 1817 des critiques sur la poésie romantique, Stendhal projette aussitôt de lui opposer ses arguments. Il se hâle de noircir quelques feuillets qui, dans sa pensée, devront être traduits en italien pour paraître en brochure. En fait, ce premier plaidoyer romantique ne fut publié que dans son texte français et seulement trente-cinq ans plus lard comme appendice de l'édition de Racine et Shakspeare, que Romain Colomb prépara. C'est là que je l'ai repris pour le faire figurer dans mon édition.

Environ le temps Slendhal songeail à répondre à M. Londonio, l'Italie se demandait si elle aurait jamais une langue nationale. L'Académie della Crusca, à Florence, qui datait de 1582, préparait une nouvelle édition de son dictionnaire, en se préoccupant des aspirations nouvelles. Slendhal avait déjà dit son mol sur ce sujet dès la première édition de Rome, Naples et Florence en 1817. Il devait revenir d'aulanl plus volontiers sur la question de l'enrichissement de la langue qu'elle passionnait au premier chef ses amis milanais opposés


à la Crusca, et qu'elle se ratlachail directement suivant lui à la querelle du romantisme. Il ne craignit pas, à son ordinaire, de simpli fier hardimenl le problème « Les Florentins partisans des vieux mots, disait-il, sont les classiques les Lombards tiennent pour le romantisme I. »

Des la fîn de février 1818, avant même que d'avoir achevé sa réponse à M. Londonio, Stendhal dans le teu de l'improvisaliort écrivil en quelques jours un petit ouvrage qu'il intitula Des périls de la langue italienne ou Mémoire à un ami incertain dans ses idées sur la langue. L'ouvrage élait terminé le 15 mars. On trouve à la Bibliothèque de Grenoble les pages du brouillon, el M. Edouard Champion en possède une copie presque entière corrigée de la main même de Stendhal. Avec l'amicale autorisation de son possesseur, j'ai pu, après M. Pierre Martino, utiliser les précieuses varianles de celle copie en reproduisant en appendice le mémoire sur la langue italienne.

Des mouvements tels que ceux qui poussent si violemment Slendhal à se porter en toute occasion au vif des querelles littéraires, jettent un jour singulier sur sa véritable l Voir Rome, Naples et Florence, édition du Divan, ï. II, j>. 49.


nature. Un voit à leur lumière qu'il était né pour écrire. Il ne se niellait pas à sa table uniquement pour donner quelque pâture à un éditeur, mais parce qu'il ne pouvait penser profondément que la plume d la main.

11 vient ainsi d'improviser deux brochures elles sont prêles, ou presque. Pour des raisons d'opportunité, par suite de la difficulté de trouver un éditeur ou pour loul autre motif, il renonce, momentanément ci les publier. Mais son esprit loujours pétillant, toujours en éveil, le lance aussitôt sur une autre piste. L'agitation romantique con~ iinue de plus belle à Milan. Il n'y a pas une seule manifestation arlistique, de quelque ordre qu'elle soit, qui ne reçoive des criliques ou des approbations au nom des doctrines en vogue. Stendhal en conçoit aussitôt l'idée d'un nouveau travail.

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Tous les stendhaliens qui ont tenu entre leurs mains la très rare brochure originale de Racine et Shakspeare (ire parlie, 1823) ou la première édition de la Vie de Rossini (1824) ont été inlrigués par une singulière annonce. Ils y ont vu figurer, au revers du faux-litre, parmi les ouvrages du même auleur, un livre inconnu « Del Roman-


Licismo nelle arti, Firenze, 1819, 6 francs ». En vain MM. Alessandro, d'Ancona, Slryienski, Lumbroso, Pielro-Paolo Trompeo, Paul Arbelel el Paul Hasard ont-ils fouillé les bibliothèques de Paris, Home, Florence ou Milan ce livre est demeuré introuvable. Pas plus que ses prédécesseurs, M. Pierre Marlino, au cours de recherches récenles, n'en a repéré la lrace. Il n'est fait nulle menlion de celle œuvre dans les catalogues de librairie, dans les journaux iialiens ou les revues de V époque, M. Marlino a pourtant tout dépouillé avec la plus externe minutie. Aussi en vienl-il à conclure, avec beaucoup de vraisemblance, que cet ouvrage n'a exister que dans les projets deStendhal. Peul-élre V avait-il proposé à un éditeur de Florence el crut-il un jour pouvoir inscrire sur la liste de ses œuvres el dater de sa chère Ilalie un livre qu'il avait rêvé d'y publier.

Si M. Marlino n'a pas trouvé trace de l'opuscule de Beyle dans la presse italienne du temps, il a pu en revanche y suivre pas à pas la querelle du romanticisme el mesurer ce qu'était alors celle « sorte de modernisme leinlé d'idées libérales ». Il a pu voir' commenl les mois romantique et classique s'affronlaieni à chaque instant dans toutes les controverses suscitées quotidiennement par les petits événements de la vie milanaise,


Or il existe précisément dans les manuscrits de Stendhal à la Bibliothèque de Grenoble, quelques brefs chapitres sur les beaux-arts qui sont tout pleins de ces mêmes préoccupalions, de ces mêmes allusions aux monuments de la cille, et aux discussions en cours, dont les journaux de Milan nous conservent la trace.

Trois de ces chapilres ont été recueillis abusivement dans la Correspondance par le zèle bien intentionné de Romain Colomb. Un autre a paru depuis lors dans la Revue napoléonienne traite de la déclamalion dramatique et esl.en italien. Un cinquième el dernier demeurai ignoré dans les papiers de Grenoble.

Ce fut donc une véritable trouvaille de réunir ces pages éparses, dans un ordre tel qu'on y reconnûl sans peine l'esquisse parfaitement cohérente du pelil traité que Beyle eut certainement r intention de présenter autrefois au public italien. M. Pierre Marlino, d'abord dans la Revue de littérature comparée, puis en appendice de son édition de Racine et Shakspeare, a donc publié intégralement ces ébauches tracées du 21 février au 15 avril 1819, et où Stendhal traite de l'architecture, de la sculpture, de la musique et de l'art au théâtre en fonction du romantisme, à une heure où les écrivains français ne se souciaient pas encore de ces


brûlantes questions. Le lecteur de l'édition du Divan trouvera plus loin ces pages trop longtemps méconnues. Il y pourra 'mesurer toute la dislance qui sépare les opinions littéraires el politiques de Manzoni et de Silvio Pellico aux environs de 1818, de celles de Hugo et de Lamartine dix ans plus lard. Il éprouvera également la piquante surprise de voir Stendhal demander au nom du romantisme que les slalues des conlemporains soient demi-nues ou drapées à l'antique, mais non habillées du costume moderne, tandis qu'à Paris, au nom des mêmes principes, il allait réclamer bientôt tout le contraire.

Stendhal n'avait donc pu donner en Italie, la publicité qu'il souhaitait à ses opinions romantiques. Aucun des innombrables libelles de celte guérilla n'avait paru sous son nom. Il allait avoir plus de chance à Paris. Dès 1821, en arrivant, il s'y était trouvé avec un bagage sur ces questions nouvelles et une connaissance des littératures étrangères qui manquaient encore à tous les membres du cénacle. Il apparaissait comme une sorte de précurseur. Avant de fixer ses idées sur le pa ier, il commença par exposer de vive, voix dans un pelil cercle d'intimes les théories qui avaient


cours en ce lemps-là à Milan. Devant le succès qu'elles obtinrent il songea à les formuler par écrit. Il n'attendait qu'une occasion elle ne tarda pas à se présenter. Une troupe de comédiens anglais, les 31 juillet et 2 août 1822, avait tenté d'acclimater Shakspeare sur la scène de la PorleSainl-Marlin. Mais les libéraux, par haine de l'Angleterre, menèrent une telle cabale que les représentations publiques durent élre interrompues el furent remplacées par une série de représentations par souscriplion au théâtre de la rue Chanlereine.

L'amour de Macbeth el de la constitution anglaise l'emporta chez Beyle sur son libéralisme. Il exhala son indignation dans un article intitulé Racine el Shakspeare que donna en octobre la Paris-Monthly-Review of British and Continental Literature, périodique publié d Paris el qui, depuis son premier numéro (janvier 1822), avail déjà fréquemment compté Stendhal au nombre (le ses collaborateurs anonymes.

Dans cet article, paru exceptionnellement en français, Stendhal se souvient à la fois des écrils didactiques de Manzoni et surloul de ces Idées élémentaires sur la poésie romantique d'Ermès Visconli qu'il avait autrefois signalées avec insislance à ses correspondants de Paris el qu'il démarque maintenant avec tranquillité, portant fort ci


propos des armes italiennes au secours de ses admiralions britanniques.

Cet article, cinq mois plus lard, devint le premier chapitre du petit opuscule auquel il donnai son titre, et dont le chapitre second, Le Rire, avait également paru, toujours en français, en janvier 1823, dans le même périodique. Le troisième el dernier était donc seul inédit, ainsi que la préface. Au total l'ensemble formait une brochure de 55 pages. Elle parut dans les premiers jours de mars chez Bossange, rue de Richelieu, Delaunay au Palais-Royal et Mongie, boulevard Poissonnière. Il va sans dire que Beyle en avait assumé tous les frais. Colomb affirme que pour s'assurer de l'acuilé de son pamphlet Beyle en avait soumis le manuscrit â PaulLouis Courier.

L'ouvrage passa presque inaperçu el ne fil guère que rappeler l'attention dans les milieux littéraires sur le nom, encore énigmalique pour beaucoup, de Slendhal. Cependant de Maresle, le compagnon de tous les inslanls d'Henri Beyle, avait fait lire à Lamartine la brochure de son ami. Le poêle des Méditations n'avait pu demeurer indifférent à ce manifeste, et il dalait du 19 mars une lettre où il ne marchandait pas son éloge au pamphlétaire mais élevait également quelques objections aux théories de l'auteur. Il se faisait notamment le défenseur


du vers français, et concluait ainsi « Classique pour l'expression, romantique dans la pensée, à mon avis c'est ce qu'il faut être. » De Maresle ne manqua pas de remettre cette lettre à son véritable destinataire. Et celui-ci d' improviser à son tour, suivant sa méthode toute d'impulsion, une réponse au poète.

Cette réponse jamais envoyée, ni imprimée du vivant de Beyle, lui donne du moins l'idée de remanier et d'augmenter son petit ouvrage. Et le jour même, 21 mars, il répond â Lamartine, il écrit une sorle d'avertissement pour celle nouvelle édition qu'il vient de décider. Il sent bien qu'il la faut étoffer il a déjà achevé, le 15 février précédent, un second essai sur le rire oit par de nouveaux exemples il éclaire sa théorie. Il songe encore à la développer et il écrit longuement sur Molière, ce qui le mène à parler également de Regnard et ci établir une sorte de parallèle entre les deux comiques. Ces pages, commencées vraisemblablement dès mars 1823, reçoivent de nouvelles additions jusqu'en 1825, et finalement abandonnées, ne paraissent, ainsi que la réponse aux objections de Lamartine, que par les soins de Colomb, en 1854. C'est que Stendhal tout d coup s'apercoil qu'il a des choses plus pressantes à dire.

Alors, en ellel, on commence uraimenl en


France à parler un peu parloul du romantisme. Le cénacle s'agile et publie des manifestes. Les classiques riposlent en prose ou en vers l'Académie elle-même va officiellement prendre pari à la querelle. Le 24 avril 1824, Auger, directeur en exercice de l'auguste compagnie, profile d'une séance solennelle pour se prononcer avec force contre les tenants de la nouvelle secte. Son discours obtient un grand retentissement. Tous les journaux gouvernementaux lui font écho et l'approuvent. L'Université, par la bouche de son grand-maître, met à son tour la jeunesse « en garde contre les invasions du mauvais goûl *», et condamne « les mauvaises doctrines », el Stendhal sent immédiatement ce qu'il va gagner à ce revirement d'opinion.

Le romantisme, quand il l'avait embrassé en Italie avec tant de fougue, était, aidant qu'une doctrine de modernisme artistique, une sorte de nationalisme politique et de libéralisme. Aussi Stendhal avait-il été assez désorienté, à son arrivée en France, de rencontrer sous la même étiquette un mouvement conservateur et religieux fort éloigné de ce qu'il aimait.

C'avait donc été une chose assez paradoxale que son enrôlement dans les rangs des romantiques français il détestait Chateaubriand, plus encore Mme de Staël, et il


n'avait grand goût, au fond, ni pour Hugo et Vigny, ni pour Nodier. A peine mentionnait-il, et toujours presque dédaigneusement, leurs œuvres dans le courrier littéraire que pendant sept ou huit ans il envoya régulièrement aux journaux anglais, particulièrement au New-Monthly Magazine était London Magazine. Il n'y ménageait en réalité pas plus les romantiques que les classiques. Et le lecteur qui ne se laissait point piper par une question de vocabulaire ne découvrait pas toujours facilement quels étaient les alliés naturels de cet écrivain.

Le discours d'Auger change tout à coup la posilion des adversaires. Le romantisme, devenu suspect au trône et à l'autel, tend comme en Italie et en Allemagne à se fondre avec le libéralisme^. En combattant pour lui on va donc pouvoir faire de l'opposition au gouvernement el se réclamer de la liberté. Une aussi brusque volte-face enchante Stendhal qui décide aussitôt d'écrire une nouvelle brochure pour répondre à Auger. Il pourra non seulement y soutenir ses" théories littéraires mais encore laisser entendre à mots couverls quelles sont ses préoccupations politiques. Il ne s'en fera pas faute.

? Ouarante-huil heures après le discours d'Auger, Stendhal a résolu de lui répondre el il s'inquiète d'un éditeur. Il charge son


ami de Mareste de s' entremettre pour lui et il lui adresse celle intéressante lettre Paris (minuit.), samedi 26 avril 1824. Je désire, mon cher ami, que vous trouviez le temps de passer chez Ladvocat ce sera une nouvelle obligeance de votre part. L'Académie française vient de lancer un manifeste contre le romantisme j'aurais désiré qu'il fût moins bête mais enfin, tel qu'il est, tous les journaux le répètent. Je m'attache à cette dernière circonstance. Pour un libraire tel que Ladvocat, voilà une question palpitante de l'intérêt du moment; d'autant plus que le dit Ladvocat a fait une espèce de fortune pour Schiller et Shakspeare. Fort de ces grandes raisons et de mille autres, que l'art que vous avez de traiter avec ces gens-lâ vous suggérera, je voudrais que vous entrassiez chez le dit Ladvocat avec l'air grave et pourtant sans gêne d'un homme à argent. Voici la base de votre discours

« Monsieur, je viens vous proposer une réponse au manifeste de M. Auger contre le romantisme. Tout Paris parle de l'attaque faite par l'Académie française mon ami, M. de Stendhal, l'auteur de la Vie de Rossini et de Racine et Shakspeare, que bien vous connaissez, fait une réponse a


M. Auger cette réponse peut vous <Hre livrée dans trois jours elle aura de deux il quatre feuilles. Je vous en demande trois cents francs, bien entendu pour une première édition, qui n'excédera pas cinq cents exemplaires. »

Sauf à se réduire à deux cents francs pour mille, ou à cent francs, ou à rien. Hier, j'ai envoyé au copiste la fin de cette brochure. Je viens de faire une préface qui en fait une réponse au manifeste de M. Auger.

II faudrait voir Ladvocat le plus tôt que vous pourrez. J'écris au Diable boîleux pour le prier d'annoncer ma réponse. On a dit, et V hypothèse jusqu'à un certain point est vraisemblable, que Stendhal pensail^ alors réunir des pages déjà écrites en y. joignant simplement pour répondre d Auger une préface nouvelle. Peut-être même n'avait-il en vue que cette réédition profondémenl modifiée de la brochure de 1823 à laquelle il n'a cessé de travailler depuis qu'il l'a décidée, c'est-à-dire dès le lendemain de sa publicalion. En tous cas ce projet fut abandonné, peut-être parce qu'on ne put trouver à temps aucun éditeur, el c'est un ouvrage entièrement nouveau, écrit à loisir ou lotit au moins revu et poli durant dix mois. que Beyle lut un jour chez Deléctuze


il fréquentait chaque dimanche et où il disputait âprement de ces problèmes nouveaux.

Ce second pamphlet affectait la forme d'une correspondance enlre un classique et un romantique. Il est possible que les Mires du classique, ou du moins certaines d'enll'e elles, soient authentiques. Un passage de la correspondance de Beyle semble le prouver Je ne suis point l'auteur des lettres du classique. La petite poste a réellement porté ces lettres à la fin d'avril 1824. Je l'ai indiqué dans la notel de la p. 50. Je me suis fait un devoir de ne rien changer aux lettres de l'homme de fort bonne compagnie qui voulut bien m'écrire. J'avoue que je ne me serais point exprimé comme lui sur le compte de M. de Lamartine. Je trouve un vrai talent non pas dans la prose, mais dans les vers de M. Hugo, Mon correspondant classique étant un homme de l'ancien Régime, j'ai respecté son goût dans tout ce qui a rapport à la plaisanterie. J'en suis fâché aujourd'hui, car je tiens beaucoup à être poli. La queslion serail donc résolue, si nous ne savions qu'avec Stendhal il est toujours 1. Page 116 de la présente édition.


prudent de se méfier. ill. Louis Roger a pourtant découvert depuis peu sur un exemplaire annolé de la main de Stendhal le nom de ce classique M, de BérangerLabautne, de Marseille.

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Racine et, Shakspeare II parut en

mars 1825 chez Duponl et Rorel, libraires, quai des Augustins. Il eut une excellente presse toutefois ce succès d'estime n'aurait point été suivi par un égal succès de vente si nous admettons qu'une annonce parue dans le National du 29 mai 1830 avait pour but d'en faire vendre les derniers exemplaires. Mais c'est une hypothèse que conlredil l'opinion de M. Paul Arbelel. D'après lui certaine brochure rare offcrle un jour à Pierre Daru au prix de quarante francs et présentée comme épuisée, serait un exemplaire de Racine et Shakspeare. Or, Daru était mort en 1829. El si l'ouvrage en question était quasi introuvable avant celle date, il ne paraîtra pas absurde de supposer que Stendhal songeail plutôt, en faisanl annoncer à nouveau dans la presse son ouvrage en 1830, à celle nouvelle édition revue, augmentée, complète, à laquelle il avait tant travaillé autrefois. Celle nouvelle édition ne devait paraître


qu'en 1854 par les soins de Romain Colomb, dans les Œuvres Complètes de Stendhal, chez Michel-Léoy frères. Colomb y avait judicieusement joint tous les fragments trouués sur le même sujet el que Stendhal, il le savail bien, avait pensé un moment adjoindre à sa première brochure. Il réunit aussi en appendice d'autres morceaux qui n'ont pas tous trait à Racine et Shakspeare et dont la véritable place serait dans un volume, de mélanges.

L'édition préparée par Colomb a toujours

été réimprimée textuellement chez CalmannLêvy, et il n'en parut aucune autre en librairie jusqu'aux travaux de M. Pierre Martino qui ont véritablement renouvelé la question. Rien de plus parfait que son édition critique de Racine et Shakspeare, chez Champion, à laquelle j'ai fait déjà de fréquents renvois, el qui s'ouvre sur une préface extrêmement érudile et précise dont j'ai moi-même beaucoup profilé. Il est indispensable de recourir encore à celte édition el à ses noies substantielles pour bien comprendre toutes les allusions de Stendhal el tout ce qui touche V histoire politique et l'histoire littéraire du romantisme.

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x

La célébrité de Stendhal dans les milieux


littéraires de Paris date de la publication de Racine et Shakspeare. Beaucoup des idées exprimées dans ces deux pamphlets furent vite en honneur. Si depuis elles semblèrenl un peu oubliées, du moins savonsnous que ce qu'elles avaienl alors de plus neuf et de meilleur est aujourd'hui devenu lieu-commun, après qu'elles furent reprises, généralisées, clarifiées par un Sainte-Beuve, un Baudelaire, ou un Taine 1.

Toul d'abord Stendhal a donné une des premières définitions du romantisme. El celle-ci n'a pas qu'un intérêt rétrospectif. D'excellents esprits, qui n'iraient pas jusqu'à dire avec l'auteur de Racine et Shakspeare que le romantisme est ce qui donne le plus de plaisir, tandis que le classicisme esl ce qui ennuie, admettent néanmoins que «le romantisme, c'est ce qui nous est contemporain ». El ils accordent encore que « tous les grands écrivains ont été romantiques de leur temps ».

Beyle croit en outre que pour être vraiment romantique et se passionner à fond pour la littérature de son temps, il faul avoir moins de quarante ans. Pour lui, quand en France il descendit dans la lice et rompit en faveur de Shakspeare une lance l. Cf. Pierre Martino, Préface à Racine et Shakspeare, Champion, p. oxxxn.


assez fameuse, il n'avait que depuis peu dépassé la quarantaine, étant né, comme on sail, en janvier 1783. Expliquerons-nous ainsi qu'il ne fut jamais lui-même qu'un demi romantique ? Sainle-Beuve, nous l'avons vu, le peint comme un hussard, un chevau-léger des idées d'avant-garde. Mais un hussard doit étre jeune, ardent, pour être prompt à la riposle el excellent dans l'escarmouche. Déjà Beyle sentait le poids de l'âge el cet éternel amoureux craignait de voir bientôt close l'ère de sa jeunesse. Mais précisémeni parce qu'il avait atteint ces quarante ans falidiques après quoi, de son propre avis, on n'a plus l'âme susceptible d'impressions vives, il fut moins ardent dans son dénigrement des idées anciennes, plus juste vis-à-vis de ses adversaires.

S'il s'en prend et Racine, c'est affaire de mode et il lui faut bien suivre le mot d'ordre. Tl n'en parle néanmoins qu'avec mesure, parfois même avec sagesse. Il attaque bien plus les principes poétiques du xvne siècle que l'homme ou le poète comme Victor Hugo par exemple ne se gênera pas de le faire. Racine, exptique-l-il, a écrit en son temps les œuvres qui donnaient le plus de plaisir à ses contemporains. Maintenant ses tragédies nous ennuient, mais, s'il eûl vécu en 1820. il eûl écrit tout aulre chose. Stendhal ne proscrit donc pas Racine au nom de la


cêrdé, mais parce que son genre de tragédie ne peul plus exprimer la vivacité el la complexité de nos sentiments, ainsi que le rythme de notre vie mouvementée. D'autre part il proscrit les longues tirades à la scène, aimant à répéter c'est du poème épique, ce n'est pas du théâtre. Il se plaît cependant à ajouter « Un grand homme, dans quelque forme qu'il ait laissé une empreinte de son âme à la postérité, rend celle forme immortelle. » En réalité, ce n'esl pas Racine dont la « gloire est impérissable » que Stendhal entend critiquer. Il sait trop bien que les pièces romantiques « ne lueronl pas Phèdre » il n'en veut qu'à ses pâles successeurs. Il combat /'imitation et aussi bien de Shakspeare que de Racine. De Shakspeare notamment « pour lequel sa passion ne croît pas, uniquement parce qu'elle ne peut plus croître », il conseille de ne prendre que « la manière d'étudier le monde au milieu duquel nous vivons ».

Quand, en se relisant, Stendhal comprit qu il avait trop oublié Molière, il répara cet oubli au cours de chapitres nouveaux. Le tilre de l'édition remaniée eût tout aussi bien pu devenir Racine, Molière et Shakspeare. Soyons certains qu'il ne l'eût point pris el eût conservé son premier cri de guerre, plus bref, plus claquant Racine et Shalcs-


peare. Ce vif accouplement de noms était fréquent au lemps où il écrivail. C'élait comme un symbole et, comme lui-même, le dil dans l'Amour: La dispute entre Shakspeare el Racine n'est qu'une des formes de la dispute entre Louis XIV el la Charle. » Déjà une brochure anonyme intitulée Lettres à Milady Morgan sur Racine et Shakspeare, avait paru en 1818 chez Bachelier à Paris. Les libelles littéraires autant que les libelles politiques étaienl alors en vogue.

Stendhal n'a donc inventé ni son litre ni son arnee. Il le reconnaît de bonne grâce < Le painphlel est la comédie de l'époque. » Nous savons égalemenl qu'il n'a point davantage inventé ses idées. Mais il sut les vulgariser et ce sont ses ouvrages qui ont survécu alors que tous les autres opuscules, conlemporains des siens, sonl oubliés.

Le bruit fait par Racine et Shakspeare fut d'emblée assez grand pour qu'environ le temps où le second pamphlet venait de paraître un personnage de Scribe fil en scène allusion aux « brochures de M. de Slendhal sur le romantisme ». Aussi Sainie1 Mais dès 1818 (voir plus loin p. 17Oj Stendhal avait écrit « La dispute est entre M. Dussault et iEdiriburghRevteio, entre Racine et Sliakspeare, entre Boileau et lord Byron. »


Beuve ne ful-il que juste en écrivanl trente années plus lard: Quoi qu'il en soif, l'honneur d'avoir délruil quelques-unes des préventions et des routines qui s'opposaient en 1820 à toute innovation, même modérée revient en partie à Beyle. »

Les revendications de Stendhal étaient modestes, elles se bornaient, ou presque, à trois principales il demandait au lhéâtre de n'user que de la prose, de traiter des sujets nationaux, de renoncer à la règle des unités. La première lui tenait à cœur depuis longlemps déjà, depuis sans doute qu'il s'était découvert inhabile, après tant d'essais infructueux, à bien manier le vers français. Les deux autres, il les rapportait d'Italie dans ses bagages. Nul n'était mieux placé que lui pour les populariser nous avons vu comment il s'y prit. Dans un de ces comptes rendus bibliographiques qu'il donnait régulièrement aux revues anglaises, il lui arriva, à propos de sa première plaquelle, de parler ainsi de lui-même « Quoiqu'il ne présente ses idées que sous la forme modeste d'une brochure, son pamphlet n'est pas la production la moins remarquable provoquée par cette querelle prolixe. Le défaut dominant de cet auteur, c'est qu'il a l'air de ne jamais douter de ses raisonnements, il santé avec une rapidité inconcevable des prémisses à la conclusion. Le plus souvent


il saute juste, mais le pied le plus sûr glisse quelquefois 1. »

Ce n'était pas si mal se connaître. El la chose était d'autant plus délicate que le romantisme de Stendhal était, lui aussi, chose assez paradoxale. En réalité, l'auleur prolonge autant le xvme siècle qu'il annonce le xixe, el il est permis d'avancer que par son style et son goût pour une formule bien définie du roman, il demeure classique. Quand il combat les unités au nom de la vraisemblance, il ne songe pas un seul instant l que la tragédie classique peul, sans manquer à celle vraisemblance, ne pas excéder la durée d'un jour puisqu'elle n'entend peindre ordinairement qu'une crise qui se dénoue. C'est qu'il se moque bien de ce paroxysme critique, il veut assister au développement des passions. Prenez garde qu'il n'y a plus là une simple querelle de mots deux systèmes littéraires sont opposés, et ce qui sépare ces deux conceptions radicalement contraires, c'est ce qui différencie le roman du théâtre. Il est croyable que Stendhal eût peu réussi à la scène, landis que dans le livre il a laissé ses chefs-d'œuvre d'analyse en nous faisant toucher du doigt précisémenl comment la passion naît el se développe.

1. Boris Gunnel Stendhal et l'Angleterre, pp 182-1 «S. Traduit du Xew-Monthli/, V avril IS2S.


Il n'est pas moins logique envers ses propres goûts quand il affirme que Racine en 1823 écrirait tout autrement qu'il ne faisait en 1670. N'avail-il pas eu pourtant la prétention amusante, quand il s'adonnait autrefois à ciseler sa comédie Letellier, de se faire un vocabulaire contemporain de Racine et de Corneille ? Il ne persévéra pas, il est vrai, dans celle erreur de jeunesse. Il la combattra même^ âpremenl dans Racine eL Shakspeare dirigeant ses coups les plus rudes sur celle espèce d'amateur infatué qu'il était lui-même en 1804.

Il ne faut cependant pas imaginer qu'il admire Shakspeare comme une brute. En dépit de sa tendresse pour lui, il ne veut pas qu'on l'imite, el il ne crainl pas même d'écrire « L'esprit français repoussera surtout le galimatias allemand que beaucoup de. gens appellent romantique aujourd'hui. » Découvrant sous sa plume plus d'une déclaration de celle sorte, certains critiques, on le comprend, se sont crus autorisés à prétendre que Stendhal n'était point romantique. Pour excessif qu'il soil ce jugement paraîtra cependant assez fondé à ceux qui assimilent un peu sommairement romantisme et maladie, surtout si l'on songe combien l'auteur de La Chartreuse était encore ndemne de celle sensibilité larmoyante que nous voyons poindre déjà dans toute une


classe d'auteurs du xvme siècle et qui donne un avanl-goûl détestable de nombreuses œuvres publiées dans la première moitié du siècle suivant. Pour tout te domaine des senlinzents, Beyle était ainsi vraimenl d'un autre âge, n'ayanl jamais posé au pâle ténébreux, et n'ayant pas voulu davantage croire au rôle social du poèle. Il lui plaisait au contraire de dire avec bien du bon sens « Je n'ai jamais cru que la sociélé me dût quelque chose. »

C'était en réalité un ami de l'ordre. Il détestait partout la boursouflure, mais, parce qu'il avait un cœur souvent contradictoire, il sut marquer sa tendresse pour ces périodes troublées où la passion se peut donner libre cours. On l'a même uu pousser ce culte extrême de l'énergie et des émotions fortes jusqu'à l'apologie du dérèglement. C'est par là, non moins que par son goût du romanesque et de l'histoire anecdolique, que Stendhal rejoint son époque amie des senliments portés ci leur paroxysme. Stendhal ainsi ne se laisse jamais facilement enrôler. Luilant depuis 1817 pour le romantisme, il s'écartait résolument à l'heure de la victoire de tous les romanliques français. Ayant combattu pour le drapeau, il n'a jamais cessé d'être un isolé et, suivant le mol si juste de Colomb, « un colonel sans troupe ». Il est aisé de se rendre compte combien ses


théories, malgré quelques points de détail communs, sont éloignées de celles de la Préface de Cromwell. Lamartine ne peut reconnaître ses aspirations dans les revendications de Racine et Shakspeare et sa lettre, sous un ton amical, est d'un contradicteur résolu.

Cependant, comme l'a dit excellemment M. Paul Arbelet, sa théorie personnelle a peul-êlre « une portée plus générale et une vérité plus durable, si elle se réduit à affirmer que les arts doivent évoluer et que la beauté est relative ».

De cet homme, qui demeure plus près du Marivaux de Marianne que du vicomte a" Arlincourl, ou même de son ami Mérimée, ne disons donc pas plus qu'il ful un romanlique fourvoyé qu'un classique qui s'ignorait. Aujourd'hui il nous paraît assez sage. Nul doute que si les vers de son ancien compagnon de voyage d'un jour lui eussent rernonlé à la mémoire durant ses longues journées de rêverie solitaire à CivilaVecchia, il n'eût murmuré pour son propre compte

Racine rencontrant Shakspeare sur ma table,

S'endort près de Boileau qui leur a pardonné.

El pour une fois, peut-être, des alexandrins ne lui eussent point paru un cache-sollise». Henri MartIneau.


RACINE

ET SHAKSPEARE Intelligent! pauca.

1823



Rien ne ressemble moins que nous aux marquis couverts d'habits brodés

A et de grandes perruques noires, coû-

tant mille écus, qui jugèrent, vers 1670, les pièces de Racine et de Molière.

Ces grands hommes cherchèrent à flatter le goût de ces marquis et travaillèrent pour eux.

Je prétends qu'il faut désormais faire des tragédies pour nous, jeunes gens raisonneurs, sérieux et un peu envieux, de l'an de grâce 1823. Ces tragédies-là doivent être en prose. De nos jours, le vers alexandrin n'est le plus souvent qu'un cache-sottise. Les règnes de Charles VI, de Charles VII, du noble François 1er, doivent être féconds pour nous en tragédies nationales d'un intérêt profond et durable. Mais comment peindre avec quelque vérité les catastrophes sanglantes narrées par Philippe de Comines, et la chronique scandaleuse de Jean de Troyes, si le mot pislolel ne


peut absolument pas entrer dans un vers tragique ?

La poésie dramatique en est en France au point où le célèbre David trouva la peinture vers 1780. Les premiers essais de ce génie audacieux furent dans le genre vaporeux et fade des Lagrenée, des Fragonard et des Vanloo. Il fit trois ou quatre tableaux fort applaudis. Enfin, et c'est ce qui lui vaudra l'immortalité, il s'aperçut que le genre niais de l'ancienne école française ne convenait plus au goût sévère d'un peuple chez qui commençait à se développer la soif des actions énergiques. M. David apprit à la peinture à déserter les traces des Lebrun et des Mignard, et à oser montrer Brutus et les Horaces. En continuant à suivre les errements du siècle de Louis XIV, nous n'eussions été, à tout jamais, que de pâles imitateurs.

Tout porte à croire que nous sommes à la veille d'une révolution semblable en poésie. Jusqu'au jour du succès, nous autres défenseurs du genre romantique, nous serons accablés d'injures. Enfin, ce grand jour arrivera, la jeunesse française se réveillera elle sera étonnée, cette noble jeunesse, d'avoir applaudi si longtemps, et avec tant de sérieux, à de si grandes niaiseries.

Les deux articles suivants, écrits en


quelques heures et avec plus de zèle que de talent, ainsi que l'on ne s'en apercevra que trop, ont été insérés dans les numéros 9 et 12 du Paris Monthly Review.

Eloigné, par état, de toute prétention littéraire, l'auteur a dit sans art et sans éloquence ce qui lui semble la vérité. Occupé toute sa vie d'autres travaux, et sans titres d'aucune espèce pour parler de littérature, si malgré lui ses idées se revêtent quelquefois "d'apparences tranchantes, c'est que, par respect pour le public, il a voulu les énoncer clairement et en peu de mots.

Si, ne consultant qu'une juste défiance de ses forces, l'auteur eût entouré ses observations de l'appareil inattaquable de ces formes dubitatives et élégantes, qui conviennent si bien à tout homme qui a le malheur de ne pas admirer tout ce qu'admirent les gens en possession de l'opinion .publique, sans doute alors les intérêts de sa modestie eussent été parfaitement à couvert, mais il eût parlé bien plus longtemps, et, par le temps qui court, il faut se presser, surtout lorsqu'il s'agit de bagatelles littéraires.



RACINE

ET SHAKSPEARE

CHAPITRE PREMIER 1

Pour faire des Tragédies qui puissent intéresser te public en 1823, faut-il suivre les errements de Racine ou ceux

de Shalspeare ? '?

Cette question semble usée en France. et cependant l'on n'y a jamais

,4 entendu que les arguments d'un seul parti les journaux les plus divisés par leurs opinions politiques, la Quotidienne, comme le Constitutionnel, ne se montrent d'accord que pour une seule chose, pour proclamer le théâtre français, non-seulement le premier théâtre du monde, mais 1 Ce chapitre, sous le titre de Racine et Shakspeare,

parât en octobre 1822 dans Paris Monthly Bevieiv, Pour les corrections qu'y apporta Stendhal en le publiant dans sa brochure de 1828, «I. l'article de Mfes Boris Gunnell dans Le Divan de novembre-décembre 1920, p. 267.

£i, D. L. E.


encore le seul raisonnable. Si le pauvre roinanlicisme avait une réclamation à faire entendre, tous les journaux de toutes les couleurs lui seraient également fermés. Mais cette apparente défaveur ne nous effraye nullement, parce que c'est une affaire de parti. Nous y répondons par un seul fait t i

Quel est l'ouvrage littéraire qui a le plus réussi en France depuis dix ans ?

Les romans de Walter Scott.

Qu'est-ce que les romans de Walter Scott ?

De la tragédie romantique, entremêlée de longues descriptions.

On nous objectera le succès des Vêpres siciliennes, du Paria, des Machabées, de Régulus1.

Ces pièces font beaucoup de plaisir mais elles ne font pas un plaisir dramalique. Le public, qui ne jouit pas d'ailleurs d'une extrême liberté, aime à entendre réciter des sentiments généreux exprimés en beaux vers.

Mais c'est là un plaisir épique, et non pas dramatique. Il n'y a jamais ce degré d'illusion nécessaire à une émotion profonde. C'est par cette raison ignorée da 1. Les deux premières tragédies sont de Casimir Delaviçne, la troisième de Guiraud et la dernière d'Amault flls. H. D. L. E.


lui-même car à vingt ans, quoi qu'on en dise, l'on'veut jouir, et non pas raisonner, et l'on fait bien c'est par cette raison secrète que le jeune public du second théâtre français se montre si facile sur la fable des pièces qu'il applaudit avec le plus de transports. Quoi de plus ridicule que la fable du Paria, par exemple ? Cela ne résiste pas au moindre examen. Tout le monde a fait cette critique, et cette critique n'a pas pris. Pourquoi ? c'est que le public ne veut que de beaux vers. Le public va chercher au théâtre français actuel une suite d'odes bien pompeuses. et d'ailleurs exprimant avec force des sentiments généreux. Il suffit qu'elles soient amenées par quelques vers de liaison. C'est comme dans les ballets de la rue Pelletier1 l'action doit être faite uniquement pour amener de beaux pas, et pour motiver, tant bien que mal, des danses agréables.

Je m'adresse sans crainte à cette jeunesse égarée qui a cru faire du patriotisme et de l'honneur national en sifflant Shakspeare, parce qu'il fut Anglais. Comme je suis rempli d'estime pour des jeunes gens laborieux, l'espoir de la France, je 1. L'Opéra était Installé rue. Le Peletler depuis 18|1. TS, I>. il* &.


leur parierai le langage sévère de la vérité.

Toute la dispute entre Racine et Shakspeare se réduit à savoir si, en observant les deux unités de lieu et de temps, on peut faire des pièces qui intéressent vivement des spectateurs du dix-neuvième siècle, des pièces qui les fassent pleurer et frémir, ou, en d'autres termes, qui leur donnent des plaisirs dramatiques, au lieu des plaisirs, épiques qui nous font courir à la cinquantième représentation du Paria ou de Régulus.

Je dis que l'observation des deux unités de lieu et de lemps est une habitude française, habitude profondément enracinée, .habitude dont nous nous déferons difficilement. parce que Paris est le salon de l'Europe et lui donne le ton mais je dis que ces unités ne sont nullement nécessaires à produire l'émotion profonde et le véritable effet dramatique.

Pourquoi exigez-vous, dirai-je aux partisans du classicisme, que l'action représentée dans une tragédie ne dure pas plus de vingt-quatre ou de trente-six heures, et que le lieu de la scène ne change pas ou que du moins, comme le dit Voltaire, les changements de lieu ne s'étendent qu'aux divers appartements d'un palais `? L'ACADÉMICIEN. – Parce qu'il n'est pas


vraisemblable qu'une action représentée en deux heures de temps, comprenne la durée d'une semaine ou d'un mois, ni que, dans l'espace de peu de moments, les acteurs aillent de Venise en Chypre, comme dans V Othello de Shakspeare ou d'Ecosse à la cour d'Angleterre, comme dans Macbeth.

LE ROMANTIQUE. Non-seulement cela est invraisemblable et impossible mais il est impossible également que l'action comprenne vingt-quatre ou trente-six heures 1. l'académicien. À Dieu ne plaise que nous ayons l'absurdité de prétendre que la durée fictive de l'action doive correspondre exactement avec le temps matériel employé pour la représentation. C'est alors que les règles seraient de véritables entraves pour le génie. Dans les arts d'imitation, il faut être sévère, mais non pas rigoureux. Le spectateur peut fort bien se figurer que, dans l'intervalle des entr'actes, il se passe quelques heures, d'autant mieux qu'il est distrait par les symphonies que joue l'orchestre.

LE ROMANTIQUE. Prenez garde a ce que vous dites, monsieur, vous me donnez un avantage immense vous convenez 1. Dialogue d'Hernies VisconO dans le Ooncîl More, Milan, 1818.


donc que le spectateur peut se figurer qu'il se passe un temps plus considérable que celui pendant lequel il est assis au théâtre. Mais, dites-moi, pourra-t-il se figurer qu'il se passe un temps double du temps réel triple, quadruple, cent fois plus considérable ? Où nous arrêterons-nous ? '? L'ACADÉMICIEN. Vous êtes singuliers, vous autres philosophes modernes vous blâmez les poétiques, parce que, ditesvous, elles enchaînent le génie et actuellement vous voudriez que la règle de Vunilê de temps, pour être plausible, fût appliquée par nous avec toute la rigueur et toute l'exactitude des mathématiques. Ne vous suffit-il donc pas qu'il soit évidemment contre toute vraisemblance que le spectateur puisse se figurer qu'il s'est passé un an, un mois, ou même une semaine, depuis qu'il a pris son billet, et qu'il est entré au théâtre ? '?

LE ROMANTIQUE. Et qui vous a dit que le spectateur ne peut pas se figurer cela ? ZD

l'académicien. C'est la raison qui me le dit.

LE ROMANTIQUE. – Je vous demande pardon la raison ne saurait vous l'apprendre. Comment feriez-vous pour savoir que le spectateur peut se figurer qu'il s'est passé vingt -quatre heures, tandis qu'en


effet il n'a été que deux heures assis dans sa loge, si l'expérience ne vous l'enseignait ? Comment pourriez-vous savoir que les heures, qui paraissent si longues à un homme qui s'ennuie, semblent voler pour celui qui s'amuse, si l'expérience ne vous l'enseignait ? En un mot, c'est l'expérience seule qui doit décider entre vous et moi.

l'académicien. Sans doute, l'expérience.

LE romantique. Eh bien l'expérience a déjà parlé contre vous. En Angleterre, depuis deux siècles en Allemagne, depuis cinquante ans, on donne des tragédies dont l'action dure des mois entiers, et l'imagination des spectateurs s'y prête parfaitement.

L'ACADÉMICIEN. Là, vous me citez des étrangers, et des Allemands encore 1 LE romantique. Un autre jour, nous parlerons de cette incontestable supériorité que le Français en général, et en particulier l'habitant de Paris, a sur tous les peuples du monde. Je vous rends justice, cette supériorité est de sentiment chez vous vous êtes des despotes gâtés par deux siècles de flatterie. Le hasard a voulu que ce soit vous, Parisiens, qui soyez chargés de faire les réputations littéraires en Europe et. une femme d'esprit, connue


par son enthousiasme pour les beautés de la nature, s'est écriée, pour plaire aux Parisiens « Le plus beau ruisseau du monde, c'est le ruisseau de la rue du Bac. » Tous les écrivains de bonne compagnie, non-seulement de la France, mais de toute l'Europe, vous ont flattés pour obtenir de vous en échange un peu de renom littéraire et ce que vous appelez senlimenl intérieur, évidence morale, n'est autre chose que l'évidence morale d'un enfant gâté, en d'autres termes, V habitude de la flatterie.

Mais revenons. Pouvez-vous me nier que l'habitant de Londres ou d'Édimbourg, que les compatriotes de Fox et de Shéridan, qui peut-être ne sont. pas tout à fait des sots, ne voient représenter," sans en être nullement choqués, des tragédies telles que Macbeth, par exemple ? Or cette pièce, qui, chaque année, est applaudie un nombre infini de fois en Angleterre et en Amérique, commence par l'assassinat du roi et la fuite de ses fils, et finit par le retour de ces mêmes princes à la tête d'une armée qu'ils ont rassemblée en Angleterre, pour détrôner le sanguinaire Macbeth. Cette série d'actions exige nécessairement plusieurs mois.

l'académicien. Ah vous ne me persuaderez jamais que les Anglais et les


Allemands, tout étrangers qu'ils soient, se figurent réellement que des mois entiers se passent tandis qu'ils sont au théâtre. LE romantique. – Comme vous ne me persuaderez jamais que des spectateurs français croient qu'il se passe vingt-quatre heures, tandis qu'ils sont assis à une représentation d'Iphigénie en Aulide.

l'académicien, impatienté. Quelle différence

LE romantique. Ne nous fâchons pas, et daignez observer avec attention ce qui se passe dans votre tête. Essayez d'écarter pour un moment le voile jeté par l'habitude sur des actions qui ont lieu si vite, que vous en avez presque perdu le pouvoir de les suivre de l'œil et de les voir se passer. Entendons-nous sur ce mot illusion. Ouand on dit que l'imagination du spectateur se figure qu'il se passe le temps nécessaire pour les événements que l'on représente sur la scène, on n'entend pas que l'illusion du spectateur aille au point de croire tout ce temps réellement écoulé. Le fait est que le spectateur, entraîné par l'action, n'est choqué de rien il ne songe nullement au temps écoulé. Votre spectateur parisien voit à sept heures précises Agamemnon réveiller Arcas il est témoin de l'arrivée d'Iphîgénie il la voit conduire il l'autel, où l'attend le jésuitique Calchas


il saurait bien répondre, si on le lui demandait, qu'il a fallu plusieurs heures pour tous ces événements. Cependant, si, durant la dispute d'Achille avec Agamemnon, il tire sa montre, elle lui dit Huit heures et un quart. Quel est le spectateur qui s'en étonne ? Et cependant la pièce qu'il applaudit a déjà duré plusieurs heures. C'est que même votre spectateur parisien est accoutumé à voir le temps marcher d'un pas différent sur la scène et dans la salle. Voilà un fait que vous ne pouvez me nier.

Il est clair que, même à Paris, même au théâtre français de la rue de Richelieu, l'imagination du spectateur se prête avec facilité aux suppositions du poëte. Le spectateur ne fait naturellement nulle attention aux intervalles de temps dont le poëte a besoin, pas plus qu'en sculpture il ne s'avise de reprocher à Dupaty ou à Bosio que leurs figures manquent de mouvement. C'est là une des infirmités de l'art. Le spectateur, quand il n'est pas un pédant, s'occupe uniquement des faits et des développements de passions que l'on met sous ses yeux. Il arrive précisément la même chose dans la tête du Parisien qui applaudit Iphigénie en Aulide, et dans celle de l'Écossais qui admire l'histoire de ses anciens rois, Macbeth et Duncan. La seule


différence, c'est que le Parisien, enfant de bonne maison, a pris l'habitude de se moquer de l'autre.

l'académicien. C'est-à-dire que, suivant vous, l'illusion théâtrale serait la même pour tous deux ? `?

LE romantique. Avoir des illusions, être dans l'illusion, signifie se tromper, à ce que dit le dictionnaire de l'Académie. Une illusion, dit M. Guizot, est l'effet d'une chose ou d'une idée qui nous déçoit par une apparence trompeuse. Illusion signifie donc l'action d'un homme qui croit la chose qui n'est pas, comme dans les rêves, par exemple. L'illusion théâtrale, ce sera l'action d'un homme qui croit véritablement existantes les choses qui se passent sur la scène.

L'année dernière (août 182&), le soldat qui était en faction dans l'intérieur du théâtre de Baltimore, voyant Othello qui, au cinquième acte de la tragédie de ce nom, allait tuer Desdemona, s'écria « 11 ne sera jamais dit qu'en ma présence un maudit nègre aura tué une femme blanche. » Au même moment le soldat tire son coup de fusil, et casse un bras à l'acteur qui faisait Othello. Il ne se passe pas d'année sans que les journaux ne rapportent des faits semblables. Eh bien ce soldat avait de l'illusion, croyait vraie l'action


qui se passait sur la scène. Mais un spectateur ordinaire, dans l'instant le plus vif de son plaisir, au moment où il applaudil avec transport Talma-Manlius disant à son ami « Connais-tu cet écrit ? » par cela seul qu'il applaudit n'a pas l'illusion complète, car il applaudit Talma, et non pas le Romain Manlius 1 Manlius ne fait rien de digne d'être applaudi, son action est fort simple et tout à fait dans son intérêt.

L'ACADÉMICIEN. Pardonnez-moi, mon ami, mais ce que vous me dites-là est un lieu commun.

LE romantique. Pardonnez-moi, mon ami, mais ce que vous me dites là est la défaite d'un homme qu'une longue habitude de se payer de phrases élégantes a rendu incapable de raisonner d une manière serrée.

il est impossible que vous ne conveniez pas que l'illusion que l'on va chercher au théâtre n'est pas une illusion parfaite. L'illusion parfaite était celle du soldat en faction au théâtre de Baltimore. Il est impossible que vous ne conveniez pas que les spectateurs savent bien qu'ils sont au théâtre, et qu'ils assistent à la représen1. Manliiu Capitolitau de Lafosse d'Aubigny.

S. D. L. E..


tation d'un ouvrage de l'art, et non pas à un fait vrai.

l'àcaqémicien. Qui songe à nier cela ? 9 LE romantique. – Vous m'accordez doue V illusion' imparfaite Prenez garde à vous.

Croyez-vous que, de temps en temps, par exemple deux ou trois fois dans un acte et à chaque fois durant une seconde ou deux, l'illusion soit complète ?

l'académicien. Ceci n'est point clair. Pour vous répondre, j'aurais besoin de retourner plusieurs fois au théâtre, et de me voir agir.

LE romantique. Ah voila une réponse charmante et pleine de bonne foi. Un voit bien que vous êtes de l'Académie, et que vous n'avez plus besoin des suffrages de vos collègues pour y arriver. Un homme qui aurait à faire sa réputation de littérateur instruit se donnerait bien garde d'être si clair et de raisonner d'une manière si précise. Prenez garde à vous si vous continuez à être de bonne foi, nous allons être d'accord.

Il me semble que ces moments d'illusion parfaite sont plus fréquents qu'on ne le croit en général, et surtout qu'on ne l'admet pour vrai dire dans les discussions littéraires. Mais ces moments durent infiniment peu, par exemple une demi-seconde,


ou un quart de seconde. On oublie bien vite Manlius pour ne voir que Talma ils ont plus de durée chez les jeunes femmes, et c'est pour cela qu'elles versent tant de larmes à la tragédie.

Mais recherchons dans quels moments de la tragédie le spectateur peut espérer de rencontrer ces instants délicieux d'illusion parfaite.

Ces instants charmants ne se rencontrent ni au moment d'un changement de scène, ni au moment précis on le poète fait sauter douze ou quinze jours au spectateur, nï au moment où le poète est obligé de placer un long récit dans la bouche d'un de ses personnages, uniquement pour informer le spectateur d'un fait antérieur, el dont la connaissance lui est nécessaire, ni au moment où arrivent trois ou quatre vers admirables, et remarquables comme vers. Ces instants délicieux et si rares d'illusion parfaite ne peuvent se rencontrer que dans la chaleur d'une scène animée, lorsque les répliques des acteurs se pressent par exemple, quand Hermïonc dit a Oreste, qui vient d'assassiner Pyrrhus par son ordre

Qui te l'a dit ? 2

Jamais on ne trouvera ces moments d'illusion parfaite, ni à l'instant où un


meurtre est. commis sur la scène, ni quand des gardes viennent arrêter un personnage pour le conduire en prison. Toutes ces choses, nous ne pouvons les croire véritables, et jamais elles ne produisent d'illusion. Ces morceaux ne sont faits que pour amener les scènes durant lesquelles les spectateurs rencontrent ces demi-secondes si délicieuses or, je dis que ces courts moments d'illusion parfaite se trouvent plus souvent dans les tragédies de Shakspeare que dans les tragédies de Racine.

Tout le plaisir que l'on trouve au spectacle tragique dépend de la fréquence de ces petits moments d'illusion, et de l'étal d'émotion où, dans leurs intervalles, ils laissent l'âme du spectateur.

Une des choses qui s'opposent le plus à la naissance de ces moments d'illusion, c'est l'admiration, quelque juste qu'elle soit d'ailleurs. pour les beaux vers d'une tragédie.

C'est bien pis, si l'on se met a vouloir juger des vers d'une tragédie. Or c'est justement là la situation de l'âme du spectateur parisien, lorsqu'il va voir, pour la première fois, la tragédie si vantée du Paria.

Voilà la question du iîomanHcj'sme réduite à ses derniers termes. Si vous êtes de mauvaise foi, ou si vous êtes insensible,


ou si vous êtes pétrifié par Laharpe, vous me nierez mes petits moments d'illusion parfaite.

Et j'avoue que je ne puis rien vous répondre. Vos sentiments ne sont pas quelque chose de matériel que je puisse extraire de votre propre cœur, et mettre sous vos yeux pour vous confondre. Je vous dis Vous devez avoir tel sentiment en ce moment tous les hommes généralement bien organisés éprouvent tel sentiment en ce moment. Vous me répondrez Pardonnez-moi le mot, cela n'est pas vrai.

Moi, je n'ai rien à ajouter. Je suis arrivé aux derniers confins de ce que la logique peut saisir dans la poésie.

l'académicien. Voilà une métaphysique abominablement obscure et croyezvous, avec cela, faire siffier Racine ? LE romantique. D'abord, il n'y a que des charlatans qui prétendent enseigner l'algèbre sans peine, ou arracher une dent sans douleur. La question que nous agitons est une des plus difficiles dont puisse s'occuper l'esprit humain. Quant à Racine, je suis bien aise que vous ayez nommé ce grand homme. L'on a fait de son nom une injure pour nous mais sa gloire est impérissable. Ce sera toujours l'un des plus grands génies qui


aient été livrés à I'cLonnement et à L'admiration des hommes. César en est-il un moins grand général, parce que, depuis ses campagnes contre nos ancêtres les Gaulois, on a inventé la poudre à canon Tout ce que nous prétendons, c'est que si César revenait, au monde, son premier soin serait d'avoir du canon dans son armée. Dira-t-on que Catinat ou Luxembourg sont de plus grands capitaines que César, parce qu'ils avaient un parc d'artillerie et prenaient en trois jours des places qui auraient arrêté les légions romaines pendant un mois C'aurait été un beau raisonnement à faire à François Ier, à Marignan, que de lui dire Gardez-vous de vous servir de votre artillerie, César n'avait pas de canons est-ce que vous vous croiriez plus habile que César ?

Si des gens d'un talent incontestable, tels que MM. Ghénier, Lemercier, Delavigne, eussent osé s'affranchir des règles dont on a reconnu l'absurdité depuis Racine, ils nous auraient donné mieux que Tibère, Agamemnon ou les Vêpres siciliennes. Pinto n'est-il pas cent fois supérieur à Clovis, Orovèse, Cyrus1, ou telle autre tragédie fort régulière de M. Lemercier ? 1. Tibère et Cyrm %ont de 3T.-J. Ohénier Agamemnon de Népomuctoe Lemcreler, ainsi que Pinto, Clovis et ImU et Orovèse. N. D. L. E.


Racine ne croyait pas que l'on pût faire la tragédie autrement. S'il vivait de nos jours, et qu'il osât. suivre les règles nouvelles, il ferait cent fois mieux qn'Iphigénie. Au lieu de n'inspirer que de l'admiration, sentiment un peu froid, il ferait couler des torrents de larmes. Quel est, l'homme un peu éclairé qui n'a pas plus de plaisir à voir aux Français la Marie Sluarl de M. Lebrun quelle Bajarel de Racine ? Et pourtant les vers de M. Lebrun sont bien faibles l'immense différence dans la quantité de plaisir vient de ce que M. Lebrun a osé être à demi romantique.

L'ACADÉMICIEN.- Vous avez parlé longtemps peut-être avez-vous bien parlé, mais vous ne m'avez pas convaincu du tout.

LE ROMANTIQUE. Je m'y attendais. Mais. aussi voilà un entr'acte un peu long qui va finir, la toile se relève. Je voulais chasser l'ennui en vous mettant un peu en colère. Convenez que j'ai réussi. Ici finit le dialogue des deux adversaires, dialogue dont j'ai été réellement témoin au parterre de la rue Chantereine, et dont il ne tiendrait qu'à moi de nommer les interlocuteurs. Le romantique était poli il ne voulait pas pousser l'aimable académicien, beaucoup plus âgé que lui


autrement il aurait ajouté Pour pouvoir encore lire dans son propre cœur, pour que le voile de l'habitude puisse se déchirer, pour pouvoir se mettre en expérience pour les moments d'illusion parfaile dont nous parlons, il faut encore avoir l'âme susceptible d'impressions vives, il faut n'avoir pas quarante ans.

Nous avons des habitudes choquez ces habitudes, et nous ne serons sensibles pendant longtemps qu'à la contrariété qu'on nous donne. Supposons que Talma se présente sur la scène, et joue Manlius avec les cheveux poudrés à blanc et arrangés en ailes de pigeon, nous ne ferons que rire tout le temps du spectacle. En sera-t-il moins sublime au fond ? Non mais nous ne verrons pas ce sublime. Or Lekain eût produit exactement 'e même effet en ]760, s'il se fût présenté sans poudre pour jouer ce même rôle de Manlius. Les spectateurs n'auraient été sensibles pendant toute la durée du spectacle qu'à leur habilude choquée. Voilà précisément où nous en sommes en France pour Shakspeare. Il contrarie un grand nombre de ces habitudes ridicules que la lecture assidue de Laharpe et des autres petits rhéteurs musqués du dix-huitième siècle nous a fait contracter. Ce qu'il y a de pis, c'est que nous mettons de la l.anilé à soutenir que ces


mauvaises habitudes sont fondées dans la nature.

Les jeunes gens peuvent revenir encore de cette erreur d'amour-propre. Leur âme étant susceptible d'impressions vives, te plaisir peut leur faire oublier la vanité or, c'est ce qu'il est impossible de demander à un homme de plus de quarante ans. Les gens de cet âge à Paris ont pris leur parti sur toutes choses, et même sur des choses d'une bien autre importance que celle de savoir si, pour faire des tragédies intéressantes en 1823, il faut suivre le système de Racine ou celui de Shakspeare.


CHAPITRE III z

Le JUre» 2

Que ferez-vcus, Monsieur, du nez d'un marouillier?

Eeosaed.

tT N prince d'Allemagne, connu par son amour pour les lettres, vient de

j proposer un prix pour la meilleure dissertation philosophique sur le rire. J'espère que le prix sera remporté par un Français. Ne serait-il pas ridicule que

nous fussions vaincus dans cette carrière ?

1. Ce chapitre parut sous ce même titre en janvier 1823

dans Paris MonMy Review. Pourles corrections qu'y apporta

Stendhal en le publiant dans sa brochure de la même année,

et. l'article de Miss Doris Guunell dans Le Divan de nnvembre-

décembre 1920. p. 267. N. D. L. E..

2. Beyle se préoccupa constamment de la nature du rire

et des sources du comique. On trouvera une analyse assez

poussée de ses idées à ce sujet dans l'ouvrage d'Heurt Dela-

croix La Psychologie de Stendhal, pp. 224-284. En plus de

ce chapitre inséré dans Racine et Skafopeare, Stendhal est

revenu souvent à ces mSmes idées. On en trouvera l'exposé

dans Mélanges d'art et de littérature (1867), chap. I. Essai sur le Rire, pp. 1-30. Correspondance (édition Paupe et

Cheramy), I, pp. 70, 120-122; II, 279 et passim, Histoire

de la Peinture en Italie (1854), pp. 222-224 (Note). Molière jugé par Stendhal (publié par Henri Cordier), pp. Vl-xn.

La Vie UUiratre de Stendhal, par Adolphe Paupe (Champion,


Il me semble que l'on fait plus de plaisanteries à Paris pendant une seule soirée que dans toute l'Allemagne en un mois. C'est cependant en allemand qu'est écrit le programme concernant le rire. Il s'agit d'en faire connaître la nature et les nuances il faut répondre clairement et nettement à cette question ardue Qu'est-ce que le rire ? .~)

Le grand malheur, c'est que les juges sont des Allemands il est à craindre que quelques demi-pensées disséminées élégamment en vingt pages de phrases académiques et de périodes savamment cadencées ne paraissent que du vide à ces juges grossiers. C'est un avertissement que je crois devoir à ces jeunes écrivains simples avec tant de recherche, naturels avec tant de manière, éloquents avec si peu d'idées,

La gloire du distique et l'espoir du quatrain. Ici il faut trouver des idées, ce qui est assurément fort impertinent. Ces Allemands sont si barbares

1?}.*)' Çp; I38-f43- Enfin Miss Doria Gunnell Stendhal et '.Angleterre .sfcnalc p. 245 que le London Magazine (octobre 1825, pp. 274-277) contient un article où Stendhal explique que « Shakspeare ne fait pas rire comme Molière », S. D. L. E.


Qu'est-ce que le rire ? Hobbes répond Celle convulsion physique, que tout le monde connaît, est produite par lu vue imprévue de notre supériorité sur autrui.

Voyez passer ce jeune homme paré avec tant de recherche il marche sur la pointe du pied sur sa figure épanouie se lisent également, et la certitude des succès, et le contentement de soi-même il va au bal le voilà déjà sous la porte cochère, encombrée de lampions et de laquais il volait au plaisir, il tombe et se relève couvert de boue de la tête aux pieds ses gilets, jadis blancs et d'une coupe si savante, sa cravate nouée si élégamment, tout cela est rempli d'une boue noire et fétide. Un éclat de rire universel sort des voitures qui suivaient la sienne le Suisse sur sa porte se tient les côtés, la foule des laquais rit aux larmes et fait cercle autour du malheureux.

Il faut que le comique soit exposé avec clarté il est nécessaire qu'il y ait une vue nette de notre supériorité sur autrui. Mais cette supériorité est une chose si futile et si facilement anéantie par la moindre rétlexion, qu'il faut que la vue nous en soit présentée d'une manière imprévue.

Voici donc deux conditions du comique la clarté et l'imprévu.


Il n'y a plus de rire si le désavantage de l'homme aux dépens duquel on prétendait nous égayer nous fait songer, dès le premier moment, que nous aussi nous pouvons rencontrer le malheur.

Que le beau jeune homme qui allait au bal, et qui est tombé dans un tas de boue, ait la malice, en se relevant, de traîner la jambe, et de faire soupçonner qu'il s'est blessé dangereusement, en un clin d'œil le rire cesse, et fait place à la terreur. C'est tout simple, il n'y a plus jouissance de notre supériorité, il y a au contraire vue du malheur pour nous en descendant de voiture, je puis aussi me casser la jambe.

Une plaisanterie douce fait rire aux dépens du plaisanté une plaisanterie trop bonne ne fait plus rire on frémit en songeant à l'affreux malheur du plaisanté. Voilà deux cents ans que l'on fait des plaisanteries en France il faut donc que la plaisanterie soit très fine, autrement on l'entend dès le premier mot. partant plus d'imprévu.

Autre chose il faut que j'accorde un certain degré d'estime à la personne aux dépens de laquelle on prétend me faire rire. Je prise beaucoup le talent de M. Picard cependant, dans plusieurs de ses comédies, les personnages destinés


nous égayer ont des mœurs si basses, que je n'admets aucune comparaison d'eux à moi je les méprise parfaitement aussitôt qu'ils ont dit quatre phrases. On ne peut plus rien m'apprendre de ridicule sur leur compte.

Un imprimeur de Paris avait fait une tragédie sainte, intitulée Josué. Il l'imprima avec tout le luxe possible, et l'envoya au célèbre Bodoni, son confrère, a Parme. Quelque temps après, l'imprimeur-auteur fit un voyage en Italie il alla voir son ami Bodoni « Que pensezvous de ma tragédie de Josué ?Ah 6 que de beautés – Il vous semble donc que cet ouvrage me vaudra quelque gloire ? Ah cher ami, il vous immortalise. Et les caractères, qu'en dites-vous ? –Sublimes et parfaitement soutenus, surtout les majuscules. »

Bodoni, enthousiaste de son art, ne voyait, dans la tragédie de son ami, que la beauté des caractères d'imprimerie. Ce conte me fit rire beaucoup plus qu'il ne le mérite. C'est que je connais l'auteur de Josué et l'estime infiniment; c'est un homme sage, de bonnes manières et même d'esprit, rempli de talents pour le commerce de la librairie. Enfin, je ne lui vois d'autres défauts qu'un peu de vanité, justement la passion aux dépens de laquelle


la naïve réponse de Bodoni me fait rire. Le rire fou que nous cueillons sur le l'aLstaff de Shakspeare lorsque, dans son récit au prince Henri (qui fut depuis le fameux roi Henri V). il s'enfile dans le conte des vingt coquins sortis des quatre coquins en habits de Bougran, ce rire n'est délicieux que parce que Falslaif f est un homme d'infiniment d'esprit et fort gai. Nous ne rions guère, au contraire, des sottises du père Cassandre notre supériorité sur lui est une chose trop reconnue d'avance.

Il entre de la vengeance d'ennui dans le rire qui nous est inspiré par un fat comme M. Maclou de Beaubuisson (du Comédien d'Elampes).

J'ai remarqué que, dans la société, c est presque toujours d'un air méchant ei non pas d'un air gai, qu'une jolie femme dit d'une autre femme qui danse Mon Dieu, qu'elle est ridicule /Traduisez ridicule par odieuse.

Après avoir ri comme un fou ce soir de M. Maclou de Beaubuisson. fort bien joue par Bernard-Léon, je pensais que j'avais senti, confusément peut-être, que cet être ridicule avait pu inspirer de l'amour à de jolies femmes de province, qui, à leur peu de goût près, auraient pu faire mon bonheur. Le rire d'un tres-joli garçon, qui


aurait du succès à foison, n'aurait pas eu peut-être la nuance de vengeance que je croyais remarquer dans le mien.

Comme le ridicule est une grande punition parmi les Français, ils rient souvent par vengeance. Ce rire-là ne fait rien à l'affaire, ne doit pas entrer dans notre analyse; il fallait seulement le signaler en passant. Tout, rire af fecté, par cela seul ne signifie rien c'est comme l'opinion de l'abbé Morellet en faveur des dîmes et du prieuré de Thimer.

Il n'est personne qui ne connaisse cinq ou six cents excellents contes qui eirculent dans la société l'on rit toujours b cause de la vanité désappointée. Si le conte est fait d'une manière trop prolixe, si le conteur emploie trop de paroles et s'arrête à peindre trop de détails, l'esprit de l'auditeur devine la chute vers laquelle on le conduit trop lentement il n'y a plus de rire, parce qu'il n'y a plus d'imprévu. Si, au contraire, le conteur sabre son histoire et. se précipite vers le dénoûment, il n'y a pas rire, parce qu'il n'y a pas l'extrême clarté qu'il faut. Remarquez que très-souvent le narrateur répète deux fois les cinq ou six mots qui font le dénoûment de son histoire et, s'il sait son métier, s'il a l'art charmant de n'être ni obscur ni trop clair, la moisson de rire est beaucoup


plus considérable à la seconde répétition qu'à la première.

L'absurde, poussé à l'extrême, fait souvent rire et donne une gaieté vive et délicieuse. Tel est le secret de Voltaire dans sa diatribe du docteur Akakin et dans ses autres pamphlets. Le docteur Akakia, c'est-à-dire Maupertuis, dit lui-même les absurdités qu'un malin pourrait se permettre pour se moquer de ses systèmes. Ici, je sens bien qu'il faudrait des citations mais je n'ai pas un seul livre français dans ma retraite de Montmorency. J'espère que la mémoire de mes lecteurs, si j'en ai, voudra bien se rappeler ce volume charmant de leur édition de Voltaire, intitulé Facélies, et dont je rencontre souvent dans le Miroir1 des imitations fort agréables. Voltaire porta au théâtre cette habitude de mettre dans la bouche même des personnages comiques la description vive et brillante du ridicule qui les travaille, et ce grand homme dut être bien surpris de voir que personne ne riait. C'est qu'il est par trop contre nature qu'un homme se moque si clairement de soi-même. Quand, dans la société, nous nous donnons des ridicules exprès, c'est encore par excès de 1. Le Miroir des Spectacles, petit journal satirique et libéral qui parut de 1821 à 1823, reparut ensuite sous le nom de La Paniore de 1823 à 1825. N, D. L. E.


vanité; nous volons ce plaisir à la malignité des gens dons nous avons excité l'envie. Mais fabriquer un personnage comme Fier-en-Fal, ce n'est pas peindre les faiblesses du cœur humain, c'est tout simplement faire réciter, à la première personne, les phrases burlesques d'un pamphlet, et leur donner la vie.

N'est-il pas singulier que Voltaire, si plaisant dans la satire et dans le roman philosophique, n'ait jamais pu faire une scène de comédie qui fît, rire ? Carmontelle, au contraire, n'a pas un proverbe l'on ne trouve ce talent. Il avait trop de naturel, ainsi que Sedaine il leur manquait l'esprit de Voltaire, qui, en ce genre, n'avait que de l'esprit.

Les critiques étrangers ont, remarqué qu'il y a toujours un fond de méchanceté dans les plaisanteries les plus gaies de Candide et de Zadig. Le riche Voltaire se plaît à couler nos regards sur la vue des malheurs inévitables de la pauvre nature humaine.

La lecture de Schlegel et de Denms m'a porté au mépris des critiques français, Laharpe, Geoffroy, Marmontel, et au mépris de tous les critiques. Ces pauvres gens, impuissants à créer, prétendent à l'esprit, et ils n'ont point d'esprit. Par exemple, les critiques français proclament


Molière le premier des comiques présents, passés et futurs. Il n'y a là-dedans de vrai que la première assertion. Assurément Molière, homme de génie, est supérieur à ce benêt qu'on admire dans les Cours de littérature, et qui s'appelle Destouches. Mais Molière est inférieur à Aristophane. Seulement, le comique est comme la musique c'est une chose dont la beauté ne dure pas. La comédie de Molière est trop imbibée de satire pour me donner souvent la sensation du rire gai, si je puis parler ainsi. J'aime à trouver, quand je vais me délasser au théâtre, une imagination folle qui me fasse rire comme un enfant. Tous les sujets de Louis XIV se piquaient d'imiter un certain modèle, pour être élégants et de bon ton, et Louis XIV lui-même fut le dieu de cette religion. Il y avait un rire amer quand on, voyait son voisin se tromper dans l'imitation du modèle. C'est là toute la gaieté des Lellres de madame de Sévigné. Un homme, dans la comédie ou dans la vie réelle, qui se fût avisé de suivre librement, et sans songer à rien, les élans d'une imagination folle, au lieu de faire rire la société de 1670, eût passé pour fou 1.

ï. Le théâtre de la foire de Regnard, Lesage et Dufresny n'a aucun rang en littérature peu de gens l'ont lu. II eu est de même de Searxon et Hauteroche.


Molière, homme de génie s'il en fut, a eu le malheur de travailler pour cette société-là.

Aristophane, au contraire, entreprit de faire rire une société de gens aimables et légers qui cherchaient le bonheur par tous les chemins. Alcibiade songeait fort peu, je crois, à imiter qui que ce fût au monde il s'estimait heureux quand il riait, et non pas quand il avait la jouissance d'orgueil de se sentir bien semblable à Lauzun, à d'Antin, à Villeroy, ou à tel autre courtisan célèbre de Louis XIV.

Nos cours de littérature nous ont dit au collége que l'on rit à Molière, et nous le croyons, parce que nous restons toute notre vie, en France, des hommes de collège pour la littérature. J'ai entrepris d'aller à Paris toutes les fois que l'on donne aux Francais des comédies de Molière ou d'un auteur estimé. Je marque avec un crayon, sur l'exemplaire que je tiens à la main, les endroits précis où l'on rit, et de quel genre est ce rire. L'on rit, par exemple, quand un acteur prononce le mot de lavemenl ou de mari trompé mais c'est le rire par scandale, ce n'est pas celui que Laharpe nous annonce.

Le 4 décembre 1822, l'on donnait le Tartuffe mademoiselle Mars jouait rien ne


manquait à la fête. Eh bien dans tout le Tartuffe, on n'a ri que deux fois, sans plus, et encore fort légèrement. L'on a plusieurs fois applaudi à la vigueur de la satire ou à cause des allusions mais on n'a ri, le 4 décembre,

Que quand Orgon, parlant à sa fille

Marianne de son mariage avec Tartuffe (Ile acte), découvre Dorine près de lui, qui l'écoute

2° L'on a ri, dans la scène de brouille et de raccommodement entre Valère et Marianne, à une réflexion maligne que Dorine fait sur l'amour.

Étonné qu'on eût si peu ri à ce chefd'œuvre de Molière, j'ai fait part de mon observation à une société de gens d'esprit ils m'ont dit que je me trompais.

Quinze jours après, je retourne à Paris pour voir Valérie1; l'on donnait aussi les Deux Gendres, comédie célèbre de M. Etienne. Je tenais mon exemplaire et mon crayon à la main l'on n'a ri exactement qu'une seule fois c'est quand le gendre, conseiller d'Etat et qui va être ministre, dit au petit cousin qu'il a lu son placet. Le spectateur rit, parce qu'il a fort bien vu le petit cousin déchirer ce 1. Valérie ou l'Aveugle, comédie de Scribe et Mêlesvtile. N. D. L. E.


placet, qu'il arrache des mains d'un laquais auquel le conseiller d'État l'a remis sans le lire.

Si je ne me trompe, le spectateur sympathise avec la venue de rire fou que le petit cousin dissimule, par honnêteté, en s'entendanfc faire des compliments sur le contenu d'un placet qu'il sait bien avoir déchiré sans qu'on l'ait lu. J'ai dit à mes gens d'esprit qu'on n'avait ri que cette seule fois aux Deux Gendres; ils m'ont répondu que c'était une fort bonne comédie, et qui avait un grand mérite de composition. Ainsi soit-il mais le rire n'est donc pas nécessaire pour taire une fort bonne comédie française.

Serait-ce, par hasard, qu'il faut simplement un peu d'acl.ion fort raisonnable, mêlée à une assez forte dose de satire, le tout coupé en dialogue, et traduit en vers alexandrins spirituels, faciles et élégants ? Les Deux Gendres, écrits en vile prose, auraient-ils pu réussir ?

Serait-ce que, comme notre tragédie n'est qu'une suite d'odes 1 entremêlées de narrations épiques*, que nous aimons à 1. Monologue du Pari», de Bd/ulta, des Muehabiei. 2 Récits d'Oreste dans Andromague. Quel peuple na pas ses préjugés littéraires ? Voyez les Anglais ne proscrire nul coS anti-arBtocwtkiue cette plate amplification de collège intitulée Catn, Mystère par lord Byron.


voir déclamer à la scène par Talma de même, notre comédie ne serait, depuis Destouches et. Collin d'Harleville, qu'une ëpilre badine, fine, spirituelle, que nous aimons à entendre lire, sous forme de dialogue, par mademoiselle Mars et Damas ? '? Nous voici bien loin du rire, me dirat-on vous faite sun article de littérature ordinaire, comme M. C. dans le feuilleton des Débals2.

Que voulez-vous ? c'est que, bien que je ne sois pas encore de la société des Bonnes-Lettres, je suis un ignorant, et de plus j'ai entrepris de parler sans avoir une idée j'espère que cette noble audace me fera recevoir aux Bonnes-Lettres. Ainsi que le dit fort bien le programme allemand, le rire exige réellement, pour être connu, une dissertation de cent cinquante pages, et encore faut-il que cette dissertation soit plutôt écrite en style de chimie qu'en style d'académie.

Voyez ces jeune* filles dans cette maison d'éducation, dont le jardin est sous vos fenêtres ellcs rient de tout. Ne serait-ce 1. II dépend de la police de Paris d'arrêter la décadence de l'art dramatique. Elle doit employer sa toute-puissance a faire qu'aux deux premières représentations des ouvrages nouveaux donnés aux grands théâtres il n'y ait absolument, aucun billet donné.

2. Le rédacteur des Débats qui signait C était Duviauet tenant forcené du classicisme. N D. L. E. t


point qu'elles voient le bonheur partout ? Voyez cet Anglais morose qui vient déjeuner chez Tortoni, et y lit d'un air ennuyé, et à l'aide d'un lorgnon, de grosses lettres qu'il reçoit de Liverpool, et qui lui apportent des remis.es pour cent vingt mille francs ce n'est que la moitié de son revenu annuel mais il ne rit de rien c'est que rien au monde n'est capable de lui procurer la vue du bonheur, pas même sa place de vice-présidenl d'une société biblique.

Regnard est d'un génie bien inférieur à Molière mais j'oserai dire qu'il a marché dans le sentier de la véritable comédie.

Notre qualité d'hommes de collège en littérature, fait qu'en voyant ses comédies, au lieu de nous livrer à sa gaieté vraiment folle, nous pensons uniquement aux arrêts terribles qui le jettent au second rang. Si nous ne savions pas par cœur les lésâtes mêmes de ces arrêts sévères, nous tremblerions pour notre réputation d'hommes d'esprit.

Est-ce là, de bonne foi, la disposition où il faut être pour rire ?

Quant à Molière et à ses pièces, que me fait à moi l'imitation plus ou moins heureuse du bon ton de la cour et de l'impertinence des marquis ?


Aujourd'hui il n'y a plus de cour, ou je m'estime autant, pour le moins, que les gens qui y vont et en sortant de dîner, après la bourse, si j'entre au théâtre, je veux qu'on me fasse rire, et je ne songe à imiter personne.

Il faut-qu'on me présente des images naïves et brillantes de toutes les passions du cœur humain, et non pas seulement et toujours les grâces du marquis de Moncade 1. Aujourd'hui, c'est ma fille qui est Mademoiselle Benjamine, et je sais fort bien la refuser a un marquis s'il n'a pas quinze mille livres de rente en biens-fonds. Quant à ses lettres de change, s'il en fait et qu'il ne les paye pas, M Mathieu, mon beau-frère, l'envoie à Sainte-Pélagie. Ce seul mot de Sainte-Pélagie, pour un homme titré, vieillit Molière.

Enfin, si l'on veut me faire rire malgré le sérieux profond que me donnent la bourse et la politique, et les haines des partis, il faut que des gens passionnés se trompent, sous mes yeux, ci une manière plaisante, sur le chemin qui les mène au bonheur.


CHAPITRE 111

Ce que u'est ijue le. ftonianfieisme.

LE Romanlicisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont suscep- tibles de leur donner le plus de plaisir possible. 1

Le classicisme, au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grandspères.

Sophocle et Euripide furent éminemment romantiques ils donnèrent aux Grecs rassemblés au théâtre d'Athènes, les tragédies qui, d'après -les habitudes morales de ce peuple, sa religion, ses préjugés sur ce qui fait la dignité de l'homme, devaient lui procurer le plus grand plaisir possible.

Imiter aujourd'hui Sophocle et Euripide, et prétendre que ces imitations ne feront pas bâiller le Français du dix-


neuvième siècle, c'est du classicisme Je n'hésite pas à avancer que Racine a été romantique il a donné aux marquis de la. cour de Louis XIV une peinture des passions, tempérée par l'extrême dignité qui alors était de mode. et qui faisait qu'un duc de 1670, même dans les épanchements les plus tendres de l'amour paternel, ne manquait jamais d'appeler son fils Monsieur.

C'est pour cela que le Pylade d'Andromaqne dit toujours à Oreste Seigneur et cependant quelle amitié que celle d'Oreste et de Pylade t

Cette dignité-fà n'est nullement dans les Grecs, et c'est à cause de cette dignité, qui nous glace aujourd'hui, que Racine a été romantique.

Shakspeare fut romantique parce qu'il présenta aux Anglais de l'an 1590, d'abord les catastrophes sanglantes amenées par les guerres civiles, et pour reposer de ces tristes spectacles, une foule de peintures fines des mouvements du cœur, et des nuances de passions les plus délicates. Cent ans de guerres civiles et de troubles presque continuels, une foule de trahisons, de supplices, de dévouements généreux, avaient préparé les sujets d'Elisabeth à ce J. Voir l'analyse du théiitre grec, par Métastase,


genre de tragédie, qui ne reproduit presque rien de tout le factice de la vie des cours et de la civilisation des peuples tranquilles. Les Anglais de 1590, heureusemei-it fort ignorants,aimèrent à contempler au théâtre l'image des malheurs que le caractère ferme de leur reine venait d'éloigner de la vie réelle. Ces mêmes détails naïfs, que nos vers alexandrins repousseraient avec dédain, et que l'on prise tant aujourd'hui dans Ivanhoe et dans Rob-Eoy, eussent paru manquer de dignité aux yeux des fiers marquis de Louis XIV.

Ces détails eussent mortellement effrayé les poupées sentimentales et musquées qui, sous Louis XV, ne pouvaient voir une araignée sans s'évanouir. Voilà, je le sens bien, une phrase peu digne. Il faut du courage pour être romantique, car il faut hasarder.

Le classique prudent, au contraire, ne s'avance jamais sans être soutenu, en cachette, par quelque vers d'Homère, ou par une remarque philosophique de Cicéron, dans son traité De Senectate. Il me semble qu'il faut du courage à l'écrivain presque autant qu'au guerrier l'un ne doit pas plus songer aux journalistes que l'autre à l'hôpital.

Lord Byron, auteur de quelques hé roïdes sublimes, mais toujours les mêmes,


et de beaucoup de tragédies mortellement ennuyeuses, n'est point du tout le chef des romantiques.

S'il se trouvait un homme que les traducteurs à la toise se disputassent égatement à Madrid, à Stuttgard, à Paris et à Vienne, l'on pourrait avancer que cet homme a deviné les tendances morales de son époque 1.

Parmi nous, le populaire Pigault-Lebrun est beaucoup plus romantique que le sensible auteur de Trilby.

Qui est-ce qui relit Trilbtj à Brest ou à Perpignan ?

Ce qu'il y fi de romantique dans la tragédie actuelle, c'est que le poète donne toujours un beau rôle au diable. Il parle éloquemment, et il est fort goûté. On aime l'opposition.

Ce qu'il y a d'antiromantique, c'est M. Legôuvé, dans sa tragédie d'Henri IV, ne pouvant pas reproduire le plus beau mot de ce roi patriote « Je voudrais que « le plus pauvre paysan de mon royaume «s pût. du moins avoir la poule au pot le « dimanche. »

1. Ce saccfe ne peut être une affaire de parti, ou d'euthousiasme personnel. Il y a toujours de l'intérêt d'argent au fond de tous les parti,. Ici, je ne puis découvrir que l'intérêt du plaisir. L'homme par lui-même est peu digne d'enthousiasme sa coopération probable à l'infâme Seaeon. Anecdote ridicule du verre dans lequel George IV avait bu.


Ce mot vraiment français eût fourni une scène touchante au plus mince élève de Shakspeare. La tragédie racinienne dit bien plus noblement

.Je veux enfin qu'au jour marqué pour le repos, L'hôte laborieux des modestes hameaux Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance. La mort de Ilenri IV, acte IV

La comédie romantique d'abord ne nous montrerait pas ses personnages en habits brodés il n'y aurait pas perpétuellement des amoureux et un mariage à la fin de la pièce les personnages ne changeraient pas de caractère tout juste au cinquième acte on entreverrait quelquefois un amour qui ne peut être couronné par le mariage le mariage, elle ne l'ap1. Les vers italiens et anglais permettent de tout dire le vers alexandrin seul, fait pour une cour dédaigneuse, en a tous les ridicules.

Le vers, réclamant une plus grande part de l'attention du lecteur, est excellent pour la satire. D'ailleurs il faut que celui qui blâme prouve sa supériorité donc toute comédie satirique réclame les vers.

J'ajouterai, par forme de digression, que la tragédie la plus passable de notre époque est en Italie. Il y a du charme et de l'amour véritable dans la Fmneesca M Eîmmi du pauvre Pellico c'est ce que j'ai vu de plus semblable à Racine. Son Eu/emio di Messina est fort bien. Le Carmagnola et l'Adelchi de M. Manzoni annoncent un grand poëte, si ce n'est un grand tragique. Notre comédie n'a rien donné d'aussi vrai depuis trente ans que l'Âjo neU imiïarazm Ai SI. le comte Glraud, de Rome.


pellerait pas l'hyménée pour faire la rime. Oui ne ferait pas rire, dans la. société, en parlant d'hyménée ?

Les Précepteurs, de Fabre d'Églantine, avaient ouvert la carrière que la censure a fermée. Dans son Orange de Malle, un E. dit-on, préparait sa nièce à accepter la place de maîtresse du roi 1. La seule situation énergique que nous ayons vue depuis vingt ans, la scène du paravent, dans le Tartuffe de mœurs, nous la devons au théâtre anglais 2. Chez nous, tout ce qui est forl s'appelle indécent. On siftle l'Avare de Molière (7 février 1823), parce qu'un fils manque de respect à son père. Ce que la comédie de l'époque a de plus romantique, ce ne sont pas les grandes pièces en cinq actes, comme les Deux Gendres qui est-ce qui se dépouille de ses biens aujourd'hui ? c'est tout simplement le Solliciteur, le Ci-devant jeune homme (imité du Lord Ogleby de Garrick), Michel et Christine, le Chevalier de Canole, l'Elude du Procureur, les Calicots 3, les Chansons de 1. On disait à madame de Pompadour 1i1 place que vous occupez. Voir les Mémoires de Bézenval, de Marmontel, de madame d'Epinay. Ces Mémoires sont remplis de situations fortes et nullement indécentes, que notre timide comédie n'ose reproduire. Voir le conte du Spleen, de Bézenval 2. L'Homme à sentiments ou, le Tartuffe de mœurs de Chérou est imité de The school for seandal de Sheridan. N. D. L. E,

3. Le Sollîdleur est une comédie d'ï'mfcert, Scribe et


Béranger, etc. Le romantique dans le boufon, c est l'interrogatoire de VEshirgeon1, du charmant vaudeville de M. Ârnault; c'est M. Beaufils 2. Voilà la manie du raisonner, et le dandinisme lilléraire de l'époque.

M. l'abbé Delille fut éminemment romantique pour le siècle de Louis XV. C'était bien là la poésie faite pour le peuple qui, à Fontenoy, disait, chapeau bas, à la colonne anglaise « Messieurs, tirez les premiers. Cela est fort noble assurément mais comment de telles gens ont-ils l'effronterie de dire qu'ils admirent Homère ? `? Les anciens auraient bien ri de notre honneur.

Et l'on veut que cette poésie plaise à un Français qui fut de la retraite de Moscou 3 Vainer. Te Ci-devant Jeune Homme de Merle et Brazier adapte une comédie anglaise de David Garrik et Colman The Ctandestine Marriage, dont un personnage est Mïlord Ogleby. Michel et Christine est de Scribe et Dupin, ainsi que L'Intérieur de t'étude ou le Procureur et l'Avoué, et Le Combat des Montagnes. Dans estte dernière pièce, un personnage, marchand de nouveautés, s'appelle Calicot. Le Chevalier de Canote est de Souque. K. D. L. E. ï. Cadet- Roussel eskirgeon joué sous le nom de Delaligne, est de Désaugiers et Arnault père. N D. L. L. 2. Personnage de deux pièces d'Etienne- Jouy. N. D. L. E.

3. Le poëme de l'époque, s'il était moins mal écrit, ce serait la Pan-hypocrisiade de M. Lemercier. Figurezvous If Champ de Bataille de Pavie traduit en français par Boileau ou par M. l'abbé Delille. II y a. dans ce poëme de quatre cents pages quarante vers plus frappants et nia? beaux qu'aucun de ceux de Boileau.


De mémoire d'historien, jamais peuple n'a éprouvé, dans ses moeurs et dans ses plaisirs, de changement plus rapide et plus total que celui de 1780 à 1823 et l'on veut nous donner toujours la même littérature Que nos graves adversaires regardent autour d'eux le sot de 1780 produisait des plaisanteries bêtes et sans sel il riait toujours le sot de 1823 produit des raisonnements philosophiques, vagues, rebattus, à dormir debout, il a toujours la figure allongée voilà une révolution notable. Une société dans laquelle un élément aussi essentiel et aussi répété que le sorest changé à ce point, ne peut plus supporter ni le même ridicule ni le même paihélique. Alors tout le monde aspirait à faire rire son voisin aujourd'hui tout le monde veut le tromper.

Un procureur incrédule se donne les œuvres de Bourdaloue magnifiquement reliées, et dit Cela convient vis-à-vis des clercs.

Le poëte romantique par excellence, c'est le Dante il adorait Virgile, et cependant il a fait la Divine Comédie, et l'épisode d'Ugolin, la chose au monde qui ressemble le moins à VÊnéide c'est qu'il comprit que de son temps on avait peur de 1 enfer.

Les Romantiques ne conseillent à per-


sonne d'imiter directement les drames de Shakspeare.

Ce qu'il faut imiter de ce grand homme, c'est la manière d'étudier le monde au milieu duquel nous vivons, et l'art de donner à nos contemporains précisément le genre de tragédie dont ils ont besoin, mais qu'ils n'ont pas l'audace de réclamer, terrifiés qu'ils sont par la réputation du grand Racine.

Par hasard, la nouvelle tragédie française ressemblerait beaucoup à celle de Shakspeare.

Mais ce serait uniquement parce que nos circonstances sont les mêmes que celles de l'Angleterre en 1590. Nous aussi nous avons des partis, des supplices, des conspirations. Tel qui rit dans un salon, en lisant cette brochure, sera en prison dans huit jours. Tel autre qui plaisante avec lui, nommera le jury qui le condamnera.

Nous aurions bientôt la nouuelle lyagédie française que j'ai l'audace de prédire, si nous avions assez de sécurité pour nous occuper de littérature je dis sécurité, car le mal est surtout dans les imaginations qui sont effarouchées. Nous avons une sûreté dans nos campagnes, et sur les grandes routes, qui aurait bien étonné l'Angleterre de 1590.

Comme nous sommes infiniment supé-


rieurs par l'esprit aux Anglais de cette époque, notre tragédie nouvelle aura plus de simplicité. A chaque instant Shakspeare fait de la rhétorique c'est qu'il avait besoin de faire comprendre telle situation de son drame, à un public grossier et qui avait plus de courage que de finesse. Notre tragédie nouvelle ressemblera beaucoup à Pinlo, le chef-d'œuvre de M. Lemercier.

L'esprit français repoussera surtout le galimatias allemand, que beaucoup de gens appellent romanlique aujourd'hui.

Schiller a copié Shakspeare et sa rhétorique il n'a pas eu l'esprit de donner à ses compatriotes la tragédie réclamée par leurs mœurs.

J'oubliais l'unilé de lieu elle sera emportée dans la déroute du vers alexandrin. La jolie comédie du Conteur de M. Picard, qui n'aurait besoin que d'être écrite par Beaumarchais ou par Shéridan pour être délicieuse, a donné au public la bonne habitude de s'apercevoir qu'il est des sujets charmants pour lesquels les changements de décorations sont absolument nécessaires.

Nous sommes presque aussi avancés pour la tragédie comment se fait-il qu'Emilie de Cinna vienne conspirer précisément dans le grand cabinet de l'Empe-


reur? comment se figurer Sytla1 joué sans changements de décorations ?

Si M. Chénier eût vécu, cet homme d'esprit nous eût débarrassés de l'unité de lieu dans la tragédie, et par conséquent des récils ennuyeux de l'unité de lieu qui rend à jamais impossibles au théâtre les grands sujets nationaux l'Assassinal de Montereau, les Elals de Blois, la Mort de Henri III.

Pour Henri III, il faut absolument, d'un côté Paris, la duchesse de Montpensier. le cloître des Jacobins de l'autre SaintCloud, l'irrésolution, la faiblesse, les voluptés, et tout à coup la mort, qui vient tout terminer.

La tragédie racinienne ne peut jamais prendre que les trente-six dernières heures d'une action donc jamais de développements des passions. Quelle conjuration a le temps de s'ourdir, quel mouvement populaire peut se développer en trente-six heures ?

Il est intéressant, il est beau de voir Othello, si amoureux au premier acte, tuer sa femme au cinquième. Si ce changement a lieu en trente-six heures, il est absurde, et je méprise Othello.

Macbeth, honnête homme au premier 1. Tragédie d'Etienne Jouy. îf. D. L. B.


acte, séduit par sa femme, assassine son bienfaiteur et son roi, et devient un monstre sanguinaire. Ou je me trompe fort, ou ces changements de passions dans le coeur humain sont ce que la poésie peut offrir de plus magnifique aux yeux des hommes, qu'elle touche et instruit à la fois.

NAIVETfi DU JOURNAL DES DÉBATS

Feuilleton du 8 juillet 1818 1.

O temps heureux où le parterre

était composé presque en entier d'une jeunesse passionnée et studieuse, dont la mémoire était ornée d'avance de tous les beaux vers de Racine et de Voltaire d'une jeunesse qui ne se rendait au théâtre que pour y compléter le charme de ses lectures l

RÉSUMÉ

Je suis loin de prétendre que M. David se soit placé au-dessus des Lebrun et des Mignard. A mon avis, l'artiste moderne, 1. Extrait d'un article de DuviQuet. îf. D. h. E.


plus remarquable par la force du caractère que par le talent, est resté inférieur aux grands peintres du siècle de Louis XIV mais sans M. David, que seraient aujourd'hui MM. Gros, Girodet, Guérin, Prudhon, et cette foule de peintres distingués sortis de son école ? Peut-être des Vanloo et des Boucher plus ou moins ridicules.



RACINE

ET SHAKSPEARE

II

ou

RÉPONSE AU MANIFESTE CONTRE LE ROMANTISME PROTONCÊ

?AB M. AUGER DANS UNE SÉANCE SOLBNNTSIXE DE L'INSTITUT.

BIA1OGUE

iE visimaeb. » Continuons. »

t,e jeote homsb. « Examinons. »

Voilà tout te dix-neuvième siècle.

1825



mji M. Auger ni moi ne sommes connus \| tant pis pour ce pamphlet. Ensuite, i il y a déjà neuf ou dix mois que M. Auger a fait contre le romantisme la sortie emphatique et assez vide de sens à laquelle je réponds. M. Auger parlait au nom de l'Académie française quand j'eus terminé ma réplique, le 2 mai dernier, j'éprouvai une sorte de pudeur à malmener un corps autrefois si considéré et dont Racine et Fénelon ont été membres. Nous avons au fond du cœur un singulier sentiment en France, et dont je ne soupçonnais pas l'existence, aveuglé que j'étais par les théories politiques de l'Amérique. Un homme qui veut une place met une calomnie dans les journaux vous la réfutez par un modeste exposé des faits il jure de nouveau que sa calomnie est la vérité, et signe hardiment sa lettre car, en fait de délicatesse et de fleur de réputation, qu'a-t-il à


perdre ? Il vous somme de signer votre réponse là commence l'embarras. Vous aurez beau donner des raisons péremptoires, il vous répondra il faudra donc encore écrire et signer, et peu à peu vous vous trouverez dans la boue. Le public s'obstinera à vous voir à côté de votre adversaire.

Eh bien 1 en osant plaisanter l'Académie sur la mauvaise foi du discours qu'elle a mis dans la bouche de son directeur, j'ai craint d'être pris pour un effronté. Je ne veux pas être un de ces hommes qui attaquent les choses ridicules que les gens bien nés sont convenus de laisser passer sans mot dire dans la société. Au mois de mai dernier, cette objection contre la publication de ma brochure romantique me parut sans réplique. Heureusement l'Académie s'est laissée aller depuis à un choix si singulier, et qui trahit tellement l'influence de la gastronomie1, que tout le monde s'est moqué d'elle. Je ne serai donc pas le premier au fait, dans un pays où il y a une opposilion, il ne peut plus y avoir l'Académie française car jamais le ministère ne 1. Les membres de la Société de la Fourchette se réunissalent à table chaque semaine. Plusieurs étaient de l'Académie, ils y nommèrent les autres. C'est ainsi qne Dmz venait d'être élu contre Lamartine. N. D. I,. E


souffrira qu'on y reçoive les grands talents de l'opposition, et toujours le public s'obstinera à être injuste envers les nobles écrivains payés par les ministres, et dont l'Académie sera les Invalides.


N jour, et il y a de cela cinq ou six mois, l'Académie francaise con%-J tinuait, la marche lente et presque insensible qui la mène doucement et sans encombre vers la fin du travail monotone de la continuation de son dictionnaire; tout dormait, excepté le secrétaire perpétue! et le rapporteur Auger, lorsqu'un hasard heureux fit appeler le mot Romanlique. A ce nom fatal d'un parti désorganisateur et insolent, la langueur générale fit place à un sentiment beaucoup plus vif. Je me figure quelque chose de semblable au grand inquisiteur Torquemada, environné des juges et des familiers de l'Inquisition, devant lesquels un hasard favorable au maintien des bonnes doctrines aurait fait amener tout à coup Luther ou Calvin. A l'instant on aurait vu la même pensée sur tant de visages d'ailleurs si différents tous auraient dit « De quel supplice assez cruel pourrons-nous le faire mourir? »


Je me permets d'autant plus volontiers une image si farouche, qu'assurément l'on ne peut rien se figurer de plus innocent que quarante personnages, graves et respectés, lesquels se constituent tout à coup en juges, bien impartiaux, de gens qui prêchent un nouveau culte opposé à celui dont ils se sont faits les prêtres-* Certes, c'est en conscience qu'ils maudissent les profanateurs qui viennent troubler ce culte heureux qui, en échange de petites pensées arrangées en jolies phrases, leur vaut tous les avantages que le gouvernement d'un grand peuple peut conférer, les cordons, .les pensions, les honneurs, les places de censeurs, etc., etc. La conduite de gens ordinairement si prudents pourrait rappeler, il est vrai, un mot célèbre du plus grand de ces hommes de génie qu'ils prétendent si burlesquement honorer par leurs homélies périodiques, mais génie si libre en ses écarts, si peu respectueux envers le ridicule, que pendant un siècle l'Académie refusa d'admettre non sa personne, mais son portrait. Molière, que tout le monde a nommé, fait adresser ce mot connu à un orfèvre qui ne voit rien de si beau pour égayer et guérir un malade que de grands ouvrages d'orfèvrerie exposés dans sa chambre « Vous êtes orfèvre, M. Josse. »


Quelque classique et peu nouvelle que soit cette plaisanterie, le sûr moyen de se faire lapider eût été de la rappeler le jour où l'Académie fut tout à coup tirée de sa langueur accoutumée par la voix du rapporteur de son dictionnaire, appelant le mot fatal Romantique entre les mots Romarin et Romanisle. M. Auger lit sa définition à l'instant la parole lui est enlevée de toutes les parties de la salle. Chacun s'empresse de proposer, pour terrasser le monstre, quelques phrases énergiques; mais à la vérité elles appartiennent plutôt au style de Juvénal qu'à celui d'Horace ou de Boileau il s'agit de désigner clairement ces novateurs effrénés qui prétendent follement qu'il se pourrait qu'on arrivât enfin, et peutêtre, hélas de nos jours, à faire des ouvrages plus intéressants et moins ennuyeux que ceux de messieurs de l'Académie. Le plaisir si noble de dire des injures à des ennemis sans défense jette bientôt les académiciens dans un transport poétique. Ici la prose ne suffit plus à l'enthousiasme général, l'aimable auteur des Etourdis1 et de tant d'autres comédies froides est prié de lire une satire qu'il a faite dernièrement contre 1, Andcietuc. N. D. I,. E.


les Romantiques. Je crois inutile de parler du succès d'un tel morceau en un tel lieu. Lorsque les pères conscrits de la littérature se furent un peu remis du rire inextinguible qu'avaient fait naître en ces grandes âmes les injures lancées à des rivaux absents, ils reprirent avec gravité le cours de leurs opérations officielles. Ils commencèrent par se déclarer compétents à l'unanimité pour juger les Romantiques; après quoi, trois des membres les plus violents furent chargés de préparer la définition du mot Romantisme. On espère que cet article sera travaillé avec un soin particulier car, par un hasard qui n'a rien d'étonnant, ce morceau de douze lignes sera le premier ouvrage de ces trois hommes de lettres. Cette séance si mémorable, pendant laquelle on a dit quelque chose d'intéressant, allait se terminer, lorsqu'un des quarante se lève et dit « Toute l'absurdité des pygmées littéraires, barbares fauteurs du sauvage Shakspeare, poète ridicule dont la muse vagabonde transporte dans tous les temps et dans tous les lieux les idées, les mœurs et le langage des bourgeois de Londres, vient, messieurs, d'être exposée avec une éloquence égale 1. Page 14 du Manifeste.


au moins à votre impartialité. Vous étiez seulement les conservateurs du goût, vous allez être ses vengeurs. Mais quand arrivera le moment si doux de la vengeance ? Peut-être dans quatre ou cinq ans, quand nous publierons ce dictionnaire que l'Europe attend avec une respectueuse impatience. Or, je vous le demande, messieurs, chez une nation qui depuis peu se livre à la funeste manie de tout mettre en discussion, non seulement les lois de l'Etat, mais encore, ce qui est bien plus grave, la gloire de ses Académies, quels immenses progrès l'erreur et le faux goût ne peuvent-ils pas faire pendant quatre années ? Je demande que, le 24 avril prochain, jour solennel de la réunion des quatre Académies, vous chargiez l'un de vous de déclarer à un peuple avide de vous entendre notre arrêt sur le romantisme. N'en doutez point, messieurs, cet arrêt tuera le monstre. »

Des applaudissements unanimes arrachent la parole à l'orateur. M. Auger, académicien d'autant plus strict adorateur des règles que jamais il ne fît rien, est d'une commune voix chargé de foudroyer le Romantisme. 0

Huit jours se passent M. Auger paraît à la tribune il y a foule dans la salle on compte treize membres présents


plusieurs ont revêtu leur costume. Avant de dérouler son manuscrit, le directeur de l'Académie adresse ces mots à l'honorable assemblée

« Toutes les mesures extrêmes, messieurs, sont voisines de dangers extrêmes. En faisant aux romantiques l'honneur insigne de les nommer en cette enceinte, vous ferez connaître l'existence de cette secte insolente à certains salons vénérables, où jusqu'ici le nom du monstre n'avait point pénétré. Ce péril, tout grand qu'il puisse vous paraître, n'est encore, du moins à mes yeux, que le précurseur d'un danger extrême, et la vue duquel, je ne crains pas de le dire, messieurs, vous prendrez peut-être la résolution de priver le peuple français de la grande leçon que vous lui prépariez dans la solennité du 24 avril. Le célèbre Johnson chez les Anglais, il y a plus d'un demi-siècle vers la même époque, le poëte Métastase chez les Italiens et de nos jours encore, M. le marquis Visconti M. Schlegel, cet Allemand d'une célébrité si funeste, qui donna jadis à madame de Staël la cruelle idée de se faire l'apôtre d'une doctrine malheureuse pour la gloire nationale, plus .malheureuse encore pour l'Académie vingt autres que je pourrais nommer, si je ne craignais de vous fatiguer de trop


de noms ennemis, ont publié des vérités, hélas trop claires aujourd'hui, sur le Romantisme en général, et en particulier sur la nature de l'illusion théâtrale. Ces vérités sont très-propres à éblouir les gens du monde, en ce qu'elles jettent un jour dangereux sur les impressions qu'ils vont chercher tous les jours au théâtre. Ces vérités funestes ne tendent à rien moins, messieurs, qu'à couvrir de ridicule notre célèbre UNITÉ DE lieu, la pierre angulaire de tout le système classique. En les réfutant, je courrais le danger de les faire connaître j'ai pris le parti plus sage, selon moi, de les traiter comme «on avenues je n'en ai pas dit le plus petit mot dans mon discours. » (Interruption, applaudissements universels.) « Grande mesure profonde politique » s'écrie-t-on de toutes parts. « Nous n'eussions pas mieux fait, » dit tout bas un jésuite. L'orateur continue « Ne donnons pas, messieurs, le droit de bourgeoisie aux funestes doctrines qui ont fait la gloire des Johnson 1, des Visconti, des auteurs de l'Edinburgh Rewiew et de cent autres reprochons-leur en masse seulement, et sans les nommer, une obscurité Voir la célèbre préface aux Œuvres complètes de Shahspeare, Imprimée en 1765; examen de cette question en quoi cotnUte l'iUusion théâtrale ?


ridicule. Au lieu de dire les Prussiens, les Saxons, comme tout le monde, disons les Bructères et, les Sicambres 1. Tous les partisans des saines doctrines applaudiront à tant d'érudition. Moquons-nous en passant de la pauvreté si ridicule de ces bons écrivains allemands qui, dans un siècle où la nolice se vend au poids de l'or, et où le rapport mène à tout, disposés à l'erreur par leur sincérité2, se contentent, avec un goût que j'appellerai si mesquin, d'une vie frugale et retirée qui les éloigne à jamais de la pompe des cours et des brillantes fonctions qu'on y obtient, pour peu qu'on ait de savoir-faire et de souplesse. Ces pauvres gens allèguent le prétexte gothique et peu académique qu'ils veulent conserver le privilége de dire sur toutes choses ce qui leur semble la vérité. Ils ajoutent, ces pauvres Sicambres qui n'ont jamais rien été sous aucun régime, pas même censeurs ou chefs de bureau 8, cette maxime dangereuse, subversive de toute décence en littérature Ridenoo dicere VERUM QuiD vêt AT ? Ce qui nous semble vrai, pourquoi ne pas le dire en riant ? Je vois, messieurs, à cette phrase 1. Page 20 du Manifeste.

2. Page 5 du Discours de M. Auger.

3. Auger avait été précisément l'un et l'autre.

3T. D. L. E.


sur le ridicule, un nuage sombre se répandre sur vos physionomies, d'ordinaire si épanouies. Je devine l'idée qui traverse vos esprits vous vous souvenez de certains pamphlets publiés par un Vigneron, et qui ne tendent à rien moins qu'à déconsidérer tout ce qu'il y a au monde de plus respectable. tout ce qu'il y a de considérable parmi les hommes, je veux dire les choix de l'Académie des Inseriptions et l'admission si mémorable dans ce corps savant de MM. Jomard et le Prévol-d'Iray1. N'en doutez point, messieurs, le monstre du Romantisme ne respecte aucune décence. De ce qu'une chose ne s'est jamais faite, il en conclut, et, j'en frémis, non qu'il faut soigneusement s'en abstenir, mais, au contraire, qu'il sera peut-être piquant de la tenter de quelque respectable costume qu'un homme de lettres soit parvenu à se revêtir, il osera s'en moquer. Ces malheureux romantiques ont paru dans la littérature pour déranger toutes nos existences. Une fois nommé, qui eût dit a notre collègue le Prévot-d' Iray qu'on irait lui demander le Mémoire couronné qu'il jura de ne jamais imprimer '.?

1. Cf. Lettre il Messieurs de l'Académie des Inscriptions et Bellct-LeUm de P.-i. Courier. S. D. L. B.


« bi un Romantique était ici présent je ne fais aucun doute, messieurs, qu'il ne se permît, dans quelque misérable pamphlet, de rendre un compte ridicule de nos travaux si importants pour la gloire nationale. Je sais bien que nous dirons qu'il y a un manque de goût seandaleux dans de tels ouvrages, qu'ils sont grossiers. D après un exemple officiel, nous pourrons même aller jusqu'à les traiter de cyniques. Mais voyez, messieurs, comme tout change il J quarante ans qu'un tel mot eut sufti pour perdre non-seulement le livre le plus travaillé, mais encore son malheureux auteur. Hélas! naguère ce mot cynique, appliqué aux écrite de certain igneron, homme sans existence et qui n pas même de voiture, n'a servi qu'à faire vendre vingt mille exemplaires de son pamphlet. Vous voyez, messieurs, 1 insolence du public et tous les dangers de notre position. Sachons nous refuser le plaisir si doux de la vengeance sachons ne répondre que par le silence du mépris à tous ces auteurs Romantiques, écrivant pour les exigences d'un siècle révolutionnaire, et capables, je n'en doute point de ne voir dans quarante personnages graves, se rassemblant à jours fixes pour ne rien faire, et se dire entre eux qu'ils sont ce qu'il y a de plus remarquable dans


la nation, que de grands enfante jouant à la chapelle. » .““ Ici, les bravos interrompent M. Augei.

Mais en prenant la résolution de continuer àSirÏÏePmoin8poBBible,U» illustres Académiciens semblent avoir entrepris de redoubler de faconde. La foule des orateurs est telle que l'admission du manifeste redise ÏÏÏV Auger n'a pas occupe moins de quatre séances consécutives. Il y a teUe cpithète placée avant ou après le subsS quelle affaiblit, qui a change sept fois de position, et qui s'est vue l'objet de cinq amendements K

Je l'avoue, ce manifeste me jette dans un grand embarras. Pour le mettre a rabri de toute réfutation, messieurs de 'Académie ont usé d'une adresse singuière et bien digne d'hommes admires dans Paris pour les succès de la politique Siquïe aux intérêts de la vie privée S?PS messieurs n'avaient été que des écrivains brillants f'esprit que de sin les «!!ipresseur« des Voltaire, des La iJru\<.rc, ï s Sau, ils auraient cherché à rassembler dans leur écrit des raisons învinc b es ? et à les rendre intelligibles à tous par un style simple et lumineux. Que LraitS arrivé? On eût attaqué ces


raisons par des raisons contraires, une controverse se serait établie l'infaillibilité de l'Académie eût été mise en doute, et la considération dont elle jouit eût pu recevoir quelque atteinte parmi les gens qui ne s'occupent que de rentes et d'argent, et qui forment l'immense majorité dans les salons.

En ma qualité de Romantique, et pour n'imiter personne, pas même l'Académie, je me proposais de relever une discussion aussi frivole par un avantage bien piquant et bien rare, un peu de bonne foi et de candeur. Je voulais bonnement commencer ma réfutation en réimprimant le manifeste de M. Auger. Hélas ma bonne foi a failli m'être funeste; c'est aujourd'hui le poison le plus dangereux à manier. A peine ma brochure terminée, je l'ai lue, ou plutôt j'ai tenté de la lire à quelques bons amis brûlant de me siffler on s'asseoit, j'ouvre mon cahier, il commençait par le manifeste académique. Mais iiélas à peine étais-je arrivé à la sixième page, qu'un froid mortel se répand dans mon petit salon. Les yeux fixés sur mon manuscrit, ne me doutant de rien, je continuais toujours, cherchant seulement à aller vite, lorsque l'un des amis m'arrête. C'est un jeune avocat d'un tempérament robuste, aguerri par la lecture des pièces


dans les procédures, et qui, bien que fortement éprouvé, avait cependant encore la force de parler. Tous les autres, pour mieux se livrer à leur attention profonde, se cachaient le front de la main, et, à l'interruption, aucun n'a fait de mouvement. Consterné de cet aspect, je regarde mon jeune avocat « Les phrases élégantes que vous nous débitez, me dit-il, sont bonnes à être récitées dans une assemblée solennelle mais comment ne savez-vous pas qu'en petit comité il faut au moins une apparence de raison et de bonne foi ? Tant que l'on n'est que sept à huit, tout n'est pas excusé par la nécessité de faire effet chacun voit trop clairement, que personne n'est trompé. Dans une assemblée nombreuse, on pense toujours à Paris que l'autre côté de la salle est pris pour dupe et admire. Une séance de l'Académie est une cérémonie. L'on y arrive avec l'inquiétude de ne pas trouver de place rien en France ne dispose mieux au respect. Comment tant de gens s'empresseraient-ils pour ne voir qu'une chose ennuyeuse ? A peine rassemblé, le public s'occupe des femmes élégantes qui arrivent et se placent avec fracas plus tard, il s'amuse à reconnaître les ministres présents et passés qui ont daigné se faire de l'Académie il considère


les cordons et les plaques. Enfin, ce qui sauve les discours à l'Institut, c'est qu'il y a spectacle. Mais vous, mon cher, si vous ne trouvez pas d'autre manière de commencer votre pamphlet que de citer M. Auger, vous êtes un homme perdu. ̃» Deux de nos amis, que nos voix plus animées avaient tirés de la rêverie, ajoutent « Ah c'est bien vrai. L'avocat reprend <f Comprenez donc que des phrases académiques sont officielles, et partant faites pour tromper quelqu'un donc il y a inconvenance à les lire en petit comité, et surtout entre gens de fortunes égales. » Ah répondis-je, le Constitulionnel m'avait bien prévenu, si j'avais su le comprendre, que M. Auger était, un critique sage et froid (n° du 26 avril), il aurait dû dire très-froid, à l'effet qu'il produit sur vous car enfin, messieurs, à l'exception du titre de mon pamphlet, je ne vous ai pas encore lu une phrase de mon cru, et je ne vous en lirai point je vois que toute réfutation est impossible, puisque, rien qu'en exposant les raisons de ma partie adverse, j'endors le lecteur. Allons chez Tortoni, il est de mon devoir de vous réveiller, et certes je ne vous dirai plus un mot de littérature je n'ai ni jolies femmes ni grands cordons pour soutenir votre attention.


Comme je parlais ainsi avec un peu d'humeur, contrarié d'avoir travaillé quatre jours pour rien, et d'avoir été dupe de tant de raisonnements, qui en les écrivant me semblaient si beaux « Je vois bien que vous ne réussirez jamais à rien, reprit l'avocat vous vivriez dix ans à Paris que vous n'arriveriez pas même à être de la société pour la morale chrétienne ou de l'académie de géographie Qui vous dit de supprimer votre brochure ? Hier soir, vous m'avez montré une lettre qui vous est adressée par un de vos amis classiques. Cet ami vous donne en quatre petites pages les raisons que M. Auger aurait présente! dans son feuilleton de quarante. Imprimez cette lettre et votre réponse arrangez une préface pour faire sentir au lecteur le tour jésuitique cl, rempli d'une adresse sournoise que l'Académie cherche à jouer à l'imprudent qui voudra réfuter son Manifeste. »

De deux choses l'une, se sont dit les membres du premier corps littéraire de l'Europe, ou l'homme obscur qui nous réfutera ne nous citera pas, el nous crierons à la mauvaise foi, ou il transcrira le feuilleIon de ce pauvre Auger, el sa brochure sera d'un ennui mortel. Nous dirons partout, nous qui sommes quarante conire un Voyez comme ces romantiques sont ennuyeux


el lourds avec leurs prélendues réfutations. Je présente donc au public la lettre classique que je reçus deux jours après que le manifeste de M. Auger eut fait son apparition dans le monde parordre. Cette lettre renferme toutes les objections produites par M. Auger. Ainsi, en réfutant la lettre, j'aurai réfuté le manifeste, et c'est ce que je me réserve de faire sentir aux moins attentifs, en citant à mesure de la discussion plusieurs phrases de M. Auger. Me fera-t-on quelques reproches du ton que j'ai pris dans cette préface ? Rien ne me semble plus naturel et plus simple. Il s'agit entre M. Auger, qui n'a jamais rien fait. et moi, soussigné, qui n'ai jamais rien fait non plus, d'une discussion frivole et assurément sans importance pour la sûreté de l'État, sur cette question difficile Quelle roule faut-il suivre pour faire aujourd'hui une tragédie qui ne fasse point bâiller dès la quatrième représentation ? Toute la différence que je vois entre moi et M. Auger, dont je ne connaissais pas une ligne il y a quatre jours avant de chercher à le réfuter, c'est qu'il y a quarante voix éloquentes et considérables dans le monde pour vanter son ouvrage. Quant à moi, j'aime mieux encourir le reproche d'avoir un style heurté que. celui d'être vide tout mon tort, si j'en ai, n'est


pas d'être impoli, mais d'être poli plus vite. Je respecte beaucoup l'Académie comme corps constitué (loi de 1821) elle a ouvert une discussion littéraire, j'ai cru pouvoir lui répondre. Quant à ceux de messieurs ses membres que je nomme, je n'ai jamais eu l'honneur de les voir. D'ailleurs je n'ai jamais cherché à les offenser le moins du monde, et si j'ai dit célèbre à M. Villemain, c'est que j'ai trouvé ce mot-là dans les Débals 1, dont il est rédacteur, à côté de son nom.


RACINE

ET SHAKSPEARE

LETTRE I

Le Classique au Romantique.

Ce 26 avril 1824.

Je vous remercie mille fois, monsieur, jt de l'aimable envoi que vous m'avez

w fait,; je relirai vos jolis volumes

aussitôt que la loi des rentes et les travaux de la session me le permettront1.

Je souhaite de tout mon cœur que l'administration de l'Opéra procure jamais aux oreilles de nos dilellanti quelques-unes des jouissances que vous dépeignez si bien, 1. Il s'agit icî, le paragraphe suivant le montre bien, d'un remerciement pour la Vie de Rossini qui était parue depuis peu. Nous rappelons que, suivant toute vraisemblance, Stendhal n'invente ni la présente lettre ni son correspondant classique. N. T). L. E.


mais j'en doute fort, Vurlo francese est plus puissant que les tambours de Rossini rien de plus tenace que les habitudes d'un public qui ne va au spectacle que pour se désennuyer.

Je ne dirai pas que j'ai ou que je n'ai pas trouvé du romantique dans votre ouvrage. Il faudrait, avant tout, savoir ce que c'est et il me semble que, pour jeter quelque lumière sur cette question, il serait bien temps de renoncer aux définitions vagues et abstraites de choses qui doivent être sensibles. Laissons les mots cherchons des exemples. Qu'est-ce que le romantique ? Est-ce le Han d'Islande du bonhomme Hugo ? Est-ce le Jean Sbogar aux phrases retentissantes, du vaporeux Nodier ? Est-ce ce fameux Solitaire, où un des plus farouches guerriers de l'histoire, après avoir été tué dans une bataille, se donne la peine de ressusciter pour courir après une petite fille de quinze ans, et faire des phrases d'amour ? Est-ce ce pauvre Faliero1, si outrageusement, reçu aux Français, et traduit pourtant de lord Byron ? Est-ce le Christophe Colomb de M. Lemercier, où, si j'ai bonne mémoire, le public, embarqué dès le premier acte 1. Le Solitaire est un roman du vicomte d'Arlincourt, le « vicomte inversîf ». Et Jpallero d'après Marina Faliero de Byron- est une pièce de Gosse. N. D. L. E.


dans la caravelle du navigateur génois, descendait au troisième sur les rivages d'Amérique ? Est-ce la Panhtjpocrisiade du même poëte, ouvrage dont quelques centaines de vers très-bien faits et très philosophiques ne sauraient faire excuser la monotone bizarrerie et le prodigieux dévergondage d'esprit ? Est-ce la Morl de Socrate, du P. Lamartine, le Parricide, de M. Jules Lefèvre, ou VÉloa, ange femelle, née d'une larme de Jésus-Christ, de M. le comte de Vigny ? Est-ce enfin la fausse sensibilité, la prétentieuse élégance, le pathos obligé de cet essaim de jeunes poëtes qui exploitent le genre rêveur, les mystères de l'âme, et qui, bien nourris, bien rentés ne cessent de chanter les misères humaines et les joies de la mort? Tous ces ouvrages ont fait du bruit en naissant; tous ont été cités comme modèles dans le genre nouveau tous sont ridicules aujourd'hui. Je ne vous parle point de quelques productions réellement trop pitoyables malgré l'espèce de succès qui a signalé leur entrée dans le monde. On connaît le compérage des journaux, les ruses des auteurs, les éditions à cinquante exemplaires, les fauxtitres, les frontispices refaits1, les carac1. Voir un numéro de la Pandore relatif à un débat t d'intérêt entre le très-lyrique auteur de Han et son libraire Persan.


tères remaniés, etc., etc. tout ce petit eliarlatanisme est mis a découvert depuis longtemps. Il faut que la guerre entre les romantiques et les classiques soit franche et généreuse les uns et les autres ont quelquefois des champions qui déshonorent la cause qu'ils prétendent servir et à propos de style, par exemple, il n'y aurait pas plus de justice à reprocher à votre école d'avoir produit le célèbre vicomte iiwersif qu'il n'y en aurait de votre part à accuser le classicisme d'avoir produit un Chapelain ou un Pradon. Je ne citerais même pas comme appartenant probablement au genre romantique les ouvrages que je viens de vous rappeler, si la plupart de ceux qui les ont faits ne se décoraient dans le monde du beau nom d'écrivains romantiques avec une assurance qui doit vous désespérer. Examinons le peu d'ouvrages qui, depuis vingt ans, ont eu un succès que chaque jour a confirmé. Examinons Hector 1, Tibère, Glylemneslre, Sylla, V École des Vieillards, les Deux Gendres, et quelques pièces de Picard et de Duval; examinons les divers genres, depuis les romans de madame Cottin jusqu'aux chansons de Béranger, et nous reconnaîtrons que tout ce qu'il y a de bon, de beau et d'applaudi dans tous ces 1, Hector est de Luce de Lancival. N. D. L. E.


ouvrages, tant pour le style que pour l'ordonnance, est conforme aux préceptes et aux exemples des bons écrivains du vieux temps, lesquels n'ont vécu, lesquels ne sont devenus classiques que parce que, tout en cherchant des sujets nouveaux, ils n'ont jamais cessé de reconnaître l'autorité de l'école. Je ne vois réellement que Corinne qui ait acquis une gloire impérissable sans se modeler sur les anciens mais une exception, comme vous savez, confirme une règle.

N'oublions pas que le public français est encore plus obstiné dans ses admirations que les auteurs dans leurs principes car les plus classiques renieraient demain Racine et Virgile si l'expérience leur prouvait une fois que c'est un moyen d'avoir du génie. Vous regrettez qu'on ne vous joue pas Macbeth. On l'a joué, le public n'en a pas voulu il est vrai qu'on n'y voyait ni le sabbat des sorcières, ni le choc guerrier de deux grandes armées se heurtant, se poussant, se culbutant sur le théâtre comme au mélodrame, ni enfin sir Macduf arrivant la tête de Macbeth à la main.

Voilà, monsieur, le fond de ma doctrine ou de mes préjugés. Cela n'empêchera pas les romantiques d'aller leur train mais je voudrais qu'un écrivain aussi positif


et aussi clairvoyant que vous voulût, bien nous montrer ce qu'est, ou plutôt ce que peut être le Romantique dans la littérature française, et relativement au goût qu'elle s'est fait. Je n'aime pas plus que vous la fausse grandeur, le jargon des ruelles et les marquis portant des perruques de mille écus 1 je conviens avec vous que cent cinquante ans d'Académie française nous ont furieusement ennuyés. Mais ce que les anciens ont de beau et de bon n'est-il pas de tous les temps ? Au surplus, vous dites qu'il nous faut aujourd'hui « un genre clair, vif, simple, allanl droit au bul ». II me semble que c'est une des règles des classiques, et nous ne demandons pas autre chose à MM. Nodier, Lamartine, Guiraud, Hugo, de Vigny et consorts. Vous voyez, monsieur, que nous nous entendons beaucoup mieux qu'on ne le dirait d'abord, et qu'au fond nous combattons presque sous le même drapeau. Excusez mon bavardage, et recevez l'expression de mes sentiments les plus distingués 8.

LE C. N.

1. Préface de la première partie do Racine et Shakspeare. Boasange, 1828.

2. La Pandore du 29 mars 1824 dit avec des injures ce que la lettre que je viens de transcrire présente avec beaucoup de politesse et d'esprit.

« Qu'est-ce que le romantisme ? Peut-on faire un genre


m<trf: de l'eatra4caganee, désordm et de l'cuthousiasille froid ? Que aiguille cette puérile di.tlnctiott ? Il a a au fond ni genro classiquc, ni genre mma,ntiqnw, 1)isot~Ie, cette division que lon eferehe à introdüire dans ta lltté- rature ost l'ouvrage <10 la illê<llocrIté. Etes-vous doué d'un esprit juste ?. Etp~ons dt,3p~),qé à l'exaltation ?. Soyez clair et et serez'sûr de ne pas vous rencontrer avec ceux qui ont inventé cette aDsur~le disttactto~r, Il. JOUY. »

J'avnur, que plusieurs des mnts 3r. F Tnnu uc ye3nG li:ia â. tlton us:tge; iliaîs aIL5,qî je n'ai pas Sylla à, défendre 1


RÉPONSE

le Bomaiitiaue au Classique.

26 avril.

Monsieur,

°~ 3 uci homme se présente et dit « J'ai Si un homme se présente et dit « J;ai une excellente méthode pour faire

de belles choses, on lui dit « Faites. »

Mais si cet homme qui se présente est un chirurgien et s'appelle Forlenze, et qu'il parie il des aveugles-nés, il leur dit, pour les engager à se faire opérer de la cataracte Vous verrez de belles choses après l'opération, par exemple, le soleil. » Us l'interrompent en tumulte « Citez-nous, disent-ils, un de nous qui ait vu le soleil. » Je ne prétends pas trop presser cette petite comparaison mais enfin personne en France n'a encore travaillé d'après le Système romantique, et les bonshommes Guiraud et compagnie moins que personne.


Comment faire pour vous citer des exemples ? `?

Je ne nierai point que l'on ne puisse créer de belles choses, même aujourd'hui, en suivant le système classique mais elles seront ennuyeuses.

C'est qu'elles seront en partie calculées sur les exigences des Français de 1670, et non sur les besoins moraux, sur les passions dominantes du Français de 1824. Je ne vois que Pinto qui ait été fait pour des Français modernes. Si la police laissait jouer Pinlo, en moins de six mois le public ne pourrait plus supporter les conspirations en vers alexandrins. Je conseille donc aux classiques de bien aimer la police, autrement ils seraient des ingrats. Quant à moi, dans ma petite sphère, et à une distance immense de Pinlo et de tout ouvrage approuvé du public, j'avouerai d'abord que, manquant d'occupations plus sérieuses depuis 1814, j'écris comme on fume un cigare, pour passer le temps une page qui m'a amusé à écrire est toujours bonne pour moi.

J'apprécie donc autant que je le dois, et plus que personne, toute la distance qui me sépare des écrivains en possession de l'admiration publique et de l'Académie française. Mais enfin, si M. Villemain ou M. de Jouy avaient reçu par la petite


poste le manuscrit de la Vie de Bossini, ils l'auraient considéré comme un « écrit, en langue étrangère », et l'auraient traduit en beau style académique dans le goût de la préface de la République de Cicéroti, par M. Villemain, ou des lettres de Slephanus Ancestor. Bonne aventure pour le libraire, qui aurait eu vingt articles dans les journaux, et serait maintenant occupé à préparer la sixième édition de son livre mais moi, en essayant de l'écrire de ce beau style académique, je me serais ennuyé, et vous avouerez que j'aurais fait un métier de dupe. A mes yeux, ce style arrangé, compassé, plein de chutes piquantes, précieux, s'il faut dire toute ma pensée, convenait merveilleusement aux Français de 1785 M. Delille fut le héros de ce style j'ai lâché que le mien convint aux enfants de la Révolution, aux gens qui cherchent la pensée plus que la beauté des mots aux gens qui, au lieu de lire Quinte-Curce et d'étudier Tacite, ont fait la campagne de Moscou et vu de près les étranges transactions de 1814.

J'ai ouï parler, à cette époque, de plusieurs petites conspirations. C'est depuis que je méprise les conspirations en vers alexandrins, et que je désire la tragédie en prose une Mort de Henri III,


par exemple, dont les quatre premiers actes se passent a Paris et durent un mois (il faut bien ce temps pour la séduction de Jacques Clément), et le dernier acte à Saint-Cloud. Cela m'intéresserait davantage, je l'avoue, que Clytemnestre ou Régulus faisant des tirades de quatrevingts vers et de l'esprit officiel. La tirade est 'peut-être ce qu'il y a de plus anhramaniique dans le système de Racine et s'il fallait absolument choisir, j'aimerais encore mieux voir conserver les deux unités que la lirade.

Vous me défiez, monsieur, de repondre a celle simple question Qu'est-ce que la tragédie romantique '?

Je réponds hardiment C'est la tragédie en prose qui dure plusieurs mois et se passe en des lieux divers.

Les poëtes qui ne peuvent pas comprendre ces sortes de discussions, fort difficiles, M. Viennel, par exemple, et les gens qui ne veulent pas comprendre, demandent à grands cris une idée claire. Or, il me semble que rien n'est plus clair que ceci Une tragédie romantique est écrite en prose, la succession des événements qu'elle préseiîle aux yeux des spectateurs dure plusieurs mois, et ils se passent en des lieux différents. Oue le ciel nous envoie bientôt un homme à talent pour faire une telle tragédie qu'il


nous donne la Morl de Henri IV, ou bien Louis XIII au Pas-de-Suze. Nous verrons le brillant Bassompierre dire à ce roi, vrai Français, si brave et si faible « Sire, les danseurs sont prêîs quand Votre Majesté voudra, le bal commencera 1. » 1. Tout le monde sait que Louis XIII, ayant eu nu moment de jalousie contre son frère le duc d'Orléans Gaston, qu'il avait envoyé commander son armée d'Italie y courut lui-même et força le Pas-de-Suze (1629). Le danger fut vif et le fils de Henri IV ât preuve de mépris pour le danger. Jamais l'impétuosité française ne parut" se montrer dans un plus beau jour. Ce qu'il y a ,ie caractéristique dans cette action brillante, c'est t'absence totale d'emphase tragique et triste, avant l'attaque. Le succès n'était rien moins que certain il s'agissait d'enlever de vive force des batteries bien palissadées, qui barraient entièrement l'étroite vallée qui, du mont Cenis, descend a Suze. Il fallait passer là ou s'en retourner en France. Dam un moment aussi décisif, des Allemands ou des Anglais n'auraient pas manqué de parler de Dieu et d'être tristes, songeant à la mort et peut-être à l'enfer. Ce qui me plaît à moi, chez mes compatriotes, c'est l'absence de cette emphase. Supposons maintenant qu'un poëte ait !e mauvais goût de vouloir nous donner une image de Louis XIII, du cardinal de Richelieu et des Français de leur temps, négligeant ainsi pour des modernes Numa, Sésostris, Thésée ou tel autre héros fort connu et encore plus intéressant je dis que tout cela est impossible en vers alexandrins. Toutes les nuances du caractère disparaîtraient sous l'emphase obligée du vers alexandrin.

Remarquons, en passant, qu'il n'y a rien de moins emphatique et de plus naïf que le vrai caractère français Voici les faits. Au moment de l'attaque du Pas-de-Suze attaque téméraire et d'un succès fort douteux, le maréchal de Bassompierre, ayant disposé les colonnes d'attaque, vint prendre le mot d'ordre du roi voici le dialogue « Je m'approchai du roi (qui était fort en avant des colonnes) et lui dis Sire, l'assemblée est prête, les violons sont entrés et les masques sont à la porte quand il plaira à votre majesté, nous donnerons le ballet. II s'approcha de moi et me dit en colère Savez-vous bien que nous n'avons


Notre histoire, ou plutôt nos mémoires historiques, car nous n'avons pas d'histoire, sont remplis de ces mots naïfs et charmants, et la tragédie romantique seule peut nous les rendre 1. Savez-vous ce qui arriverait, de l'apparition de Henri IV, que cinq cents livres de plomb dans le pare d'artillerie ̃̃' Je lui dta Il est bien temps de penser à cela maintenant faut-il que pour un des masques qui n'est pas prêt le ballet ne se danse pas ? laissez-nous faire, sire, et tout ira bien. M'en répondez-vous ? me dit-il. Ce serait témérairement fait à moi, lui répondis-je, de cautionner une chose si douteuse bien vous réponds-je que nous en viendrons à bout à notre honneur, ou j'y serai mort ou pris. Alors le cardinal lui dit Sire, à la mine de M. le maréchal, j'en augure tout, bien, soyez-en assuré. Sur ce, je mis pied à terre et donnai le signal du combat qui fut fort et rude, et qui est assez célèbre. »

Voilà le caractère français, voilà le ton de notre histoire. jamais vous ne rendrez cela en. vers alexandrins. Vous ferez débiter une belle tirade, pleine de sens, au maréchal de Bassompierre une autre tirade, pleine de haute politique, à Louis SlII un denii-vere, plein de caractère, au fameux cardinal tout cela sera fort beau, si vous voulez, mais ce ne sera pas de l'histoire de France. La naïveté gasconne brille dans toute l'histoire de Henri IV, si inconnue de nos jours. C'est dans les moments de grand péril que la plaisanterie française aime à se montrer. Le Français, quand 11 est dans la fumée des mousquetades, se croit le droit de plaisanter avec son maître par une telle familiarité, il montre son rang distingué, et va ensuite se faire tuer tout content.

Il est plaisant, peut-être, que nous ayons choisi un masque qui cache précisément ce trait le plus national et peut-être le plus aimable de notre caractère. L'emphase de l'alexandrin convient à des protestants, à des Anglais, même un peu aux Romains mais non, certes, aux compagnons de Henri IV et de François I«r. IKote de l'édition de 1854.) 1. Cherchez dans le- second volume des Chroniques de Froteart, publiées par M. Buchon, la narration du siége Mémoires de Bassompierre, S' partie, page 105, édition Foucault).


tragédie romantique dans le goût du Richard III de Shakspeare ? Tout le monde tomberait d'accord à l'instant sur ce que veut dire ce mot, genre romantique et bientôt, dans le genre classique, l'on ne pourrait plus jouer que les pièces de Corneille, de Racine, et de ce Voltaire qui trouva plus facile de faire du style tout à fait épique dans Mahomet, Alzire, etc., que de s'en tenir à la simplicité noble et souvent si touchante de Racine. En 1070. un duc et pair, attaché à la cour de Louis XIV, appelait son fils, en lui parlant, monsieur le marquis, et Racine eut une raison pour faire que Pylade appelle Oresle seigneur. Aujourd'hui les pères tutoient leurs enfants ce serait être classique que d'imiter la dignité du dialogue de Pylade et d'Oreste. Aujourd'hui une telle amitié nous semble appeler le tutoiement. Mais si je n'ose vous expliquer ce que serait une tragédie romantique intitulée la Mort de Henri IV, en revanche, de Calais par Edouard III, et le dévouement d'Eustaclie «le Saiiil-Pferre lisez immédiatement après le Siège de Calais, tragédie de du Belloy et si le ciel vous a, donné linéique délicatesse d'âme, vous désirerez passionnément comme moi la tragédie nationale en prose. Si la Pandore n'avait pas gâté ce mot, je dirais que ce sera un genre éminemment français, car aucun peuple n'a sur son moyen âge. des Mémoires piquante comme les nôtres. Il ne faut imiter de Shakspeare que l'art, que ta manière de pelndre, et non pas les objets à peindre.


je puis vous dire librement ce que serait une comédie romantique en cinq actes, intitulée Lan franc ou le Poële ici je ne cours d'autre risque que de vous ennuyer. LANFRANC OU LE POÈTE

Comédie en cinq actes.

Au premier acte, Lanfranc ou le Poëte va rue de Richelieu, et présente sa comédie nouvelle avec toute la simplicité du génie au comité du Théâtre-Français on voit que je suppose du génie à M. Lanfranc, je crains les applications. Sa comédie est éconduite, comme de juste, et même l'on se moque de lui. Qu'est-ce en effet à Paris, même en littérature, qu'un homme qui ne peut pas placer deux cents billets au jour de l'an ?

Au second acte, Lanfranc intrigue, car des amis inconsidérés lui ont donné le conseil d'intriguer il va voir, dès le matin, des gens puissants mais il intrigue avec toute la maladresse du génie il effraie par ses discours les gens considérables qu'il va solliciter.

Le résultat de ses visites dans le faubourg Saint-Germain est de se voir éconduît comme un fou dangereux, au moment


où il s'imagine avoir séduit tous les cœurs de femmes par les grâces de son imagination, et conquis les hommes par la profondeur de ses aperçus.

Tant de tracas et de mécomptes, et, plus que tout, le mortel dégoût de passer sa vie avec des gens qui ne prisent au monde que l'argent et les cordons, font qu'au troisième acte il est tout disposé à jeter sa comédie au feu mais, tout en intriguant, il est devenu passionnément amoureux d'une jolie actrice des Français, qui le paye du plus tendre retour.

Les ridicules sans bornes ni mesure de l'homme de génie amoureux d'une Française remplissent le troisième acte et une partie du quatrième. C'est au milieu de ce quatrième acte que sa belle maîtresse vient à lui préférer un jeune Anglais, parent de sir John Bikerstafî1, qui n'a que trois millions de rente. Lanfranc, pour se dépiquer une nuit qu'il est au désespoir, fait un pamphlet plein de verve et de feu sur les contrariétés et les ridicules qu'il a rencontrés depuis deux mois (le pamphlet est la comédie de l'époque). Mais cette verve et ce feu sont du potsoit, comme dit Paul-Louis Courier, et ce 1. "Personnage du Pamyhlet des Pamphlets de Paul-Louis Courier. N. D. L. E.


poison le conduit droit à Sainte-Pélagie. Les premières craintes de l'accusation. la mine allongée des amis libéraux si hardis la veille, la saisie du pamphlet, le désespoir du libraire, père de sept enfants, la mise en jugement, le réquisitoire de M. le procureur du roi, le plaidoyer piquant de M. Mérilhou, les idées et propos plaisants des jeunes avocats présents à l'audience, les étranges choses que ces propos révèlent avant, pendant et après le jugement voilà le cinquième acte, dont la dernière scène est l'écrou à Sainte-Pélagie pour un emprisonnement de quinze jours, suivi de la perte de tout espoir de voir tout jamais la censure tolérer la représentation de ses comédies.

Eh bien! d'après la saisie des Tablelles romaines i, qui a eu lieu ce matin, croyezvous que j'aurais pu esquisser avec ce détail la tragédie de la Mort de Henri IV, événement d'hier, qui ne compte guère que deux cent quatorze ans de date ? et 1. Violent pamphlet de JT.-H. de Santo Domingo, paru eu février 1824> N. D. L. K


ne me voyez-vous pas, pour prix de mon esquisse, débuter comme finit mon héros Lanfranc ?

Voilà ce que j'appelle une comédie romantique les événements durent trois mois et demi elle se passe en divers lieux de Paris, situés entre le Théâtre-Français et la rue de la Clef enfin, elle est en prose, en vile prose, entendez-vous.

Cette comédie de Lanfranc ou le Poële est romantique, par une autre raison bien meilleure que toutes celles que je viens d'exposer, mais, il faut l'avouer, bien autrement difficile à saisir, tellement difficile, que j'hésite presque à vous la dire. Les gens d'esprit qui ont eu des succès par des tragédies en vers diront que je suis obscur ils ont leurs bonnes raisons pour ne pas entendre. Si l'on joue Macbeth en prose, que devient la gloire de Sylla ? Lanfranc ou le Poële est une comédie romantique, parce que les événements ressemblenl à ce qui se passe tous les jours sous nos yeux. Les auteurs, les grands seigneurs, les juges, les avocats, les hommes de lettres de la trésorerie, les espions etc., qui parlent et agissent dans cette comédie, sont tels que nous les rencontrons tous les jours dans les salons pas plus affectés, pas plus guindés qu'ils ne le sont dans la nature, et certes c'est bien assez.


Les personnages de la comédie classique au contraire, semblent affublés d'un double masque, d'abord l'effroyable affectation que nous sommes obligés de porter dans le monde, sous peine de ne pas atteindre à la considération, plus l'affectation de noblesse, encore plus ridicule, que le poëte leur prête de son chef en les traduisant en vers alexandrins.

Comparez les événements de la comédie intitulée Lanfranc ou le Poële à la fable du même sujet traité par la muse classique car, dès le premier mot, vous avez deviné que ce n'est pas sans dessein que j'ai choisi le principal caractère d'une des comédies classiques les plus renommées comparez, dis-je, les actions de Lanfrauc à celles du Damis de la Mélromanie. Je n'ai garde de parler du style ravissant de ce chef-d'œuvre, et cela par une bonne raison la comédie de Lanfranc ou le Poële n'a pas de slyle, et c'est, à mon avis, par là qu'elle brille, c'est le côté par où je l'estime. Ce serait en vain que vous y chercheriez une tirade brillante ce n'est qu'une fois ou deux dans les cinq actes qu'il arrive à un personnage de dire de suite plus de douze ou quinze lignes. Ce ne sont pas les paroles de Lanfranc qui étonnent et font rire, ce sont ses actions inspirées par des motifs qui ne sont pas ceux du


commun des hommes, et c'est pour cela qu'il est poëte, autrement, il serait un homme de lettres.

Est-il besoin d'ajouter que ce que je viens de dire de la comédie de Lanfranc ne prouve nullement qu'il y ait du talent ? Or, si cette pièce manque de feu et de génie, elle sera bien plus ennuyeuse qu'une comédie classique, qui, à défaut de plaisir dramatique, donne le plaisir d'ouïr de beaux vers. La comédie romantique sans talent, n'ayant pas de beaux vers pour éblouir le spectateur, ennuiera dès le premier jour. Nous voici revenus par un autre chemin à cette vérité de si mauvais goût, disent les gens d'Académie, ou qui y prétendent Le vers alexandrin n'est souvent qu'ul! cache-sollise 1.

Mais, le talent supposé, si les détails de la comédie de Lanfranc sont vrais, s'il y a du feu, si le style ne se fait jamais s remarquer et ressemble à notre parler de tous les jours, je dis que cette comédie répond aux exigences actuelles de la société française.

Molière, dans le Misanthrope, a cent fois plus de génie que qui que ce soit mais Alceste n'osant pas dire au marquis 1. les vers anglais ou italiens peuvent tout dire, et ne font pas obstacle aux beauté dramatiques.


Oronte que son sonnet est mauvais, dans un siècle où le Miroir critique librement le Voyage ci Coblents, présente à ce géant si redoutable, et pourtant si Cassandre, nommé Public, précisément le portrait détaillé d'une chose qu'il n'a jamais vue et qu'il ne verra plus.

Après avoir entrevu cette comédie de Lanfranc ou le Poêle, que, pour établir mon raisonnement, je suis forcé de supposer aussi bonne que les Proverbes de M. Théodore Leclercq, et qui peint si bien nos actrices, nos grands seigneurs, nos juges, nos amis libéraux, SaintePélagie, etc., etc., etc., en un mot, la société telle qu'elle vit et se meut en 1824, daignez, monsieur, relire la Mélromanie, le rôle de Francaleu, celui du capitoul, etc. si, après vous être donné le plaisir de revoir ces jolis vers, vous déclarez que vous préférez Damis à Lanfranc, que puis-je répondre à un tel mot ? 11 est des choses qu'on ne prouve pas. Un homme va voir la Transfiguration de Raphaël au Musée 1. Il se tourne vers moi, et, d'un air fâché « Je ne vois pas, dit-il, ce que ce tableau vanté a de si sublime. A propos, lui dis-je, savez-vous ce que la rente a fait 1. Elle y reviendra. (Ce tableau entré en France à la suite du traité de Tolentino, fut rendu au Pape en 1815. N. D. L. E.)


hier soir fin courant ? >> Car il me semble que, lorsqu'on rencontre des gens tellement différents de nous, il y a péril à engager la discussion. Ce n'est point orgueil, mais crainte de l'ennui. A Philadelphie, vis-à-vis la maison habitée jadis par Franklin, un nègre et un blanc eurent un jour une dispute fort vive sur la vérité du coloris du Titien. Lequel avait raison '? En vérité, je l'ignore mais ce que je sais, c'est que l'homme qui ne goûte pas Raphaël et moi sommes deux êtres d'espèces différentes il ne peut y avoir rien de commun entre nous. A ce fait, je ne vois pas le plus petit mot à ajouter. Un homme vient de lire Iphigênie en Aulide de Racine et le Guillaume Tell de Schiller; il me jure qu'il aime mieux les gasconnades d'Achille que le caractère antique et vraiment grand de Tell. A quoi bon discuter avec un tel homme `' Je lui demande quel âge a son fils, et je calcule à part moi à quelle époque ce fils paraîtra dans le monde et fera l'opinion. Si j'étais assez dupe pour dire à ce brave homme Monsieur, mettez-vous en expérience, daignez voir jouer une seule fois le Guillaume Tell de Schiller, il saurait bien me répondre comme le vrai classique des Débals Non-seulement je ne verrai jamais jouer cette rapsodie tudesque et je ne la


lirai pas, mais encore, par mon crédit, j'empêcherai bien qu'on ne la joue 1. Eh bien ce classique des Débals, qui veut combattre une idée avec une baïonnette, n'est pas si ridicule qu'il le paraît. A l'insu de la plupart des hommes, l'habitude exerce un pouvoir despotique sur leur imagination. Je pourrais citer un grand prince, fort instruit d'ailleurs, et que l'on devrait croire parfaitement à l'abri des illusions de la sensibilité ce roi ne peut souffrir dans son conseil la présence d'un homme de mérite, si cet homme porte des cheveux sans poudre 2. Une tête sans poudre lui rappelle les images sanglantes de la Révolution française, premiers objets qui frappèrent son imagination royale, il y a trente-un ans. Un homme à cheveux coupés, comme nous, pourrait soumettre à ce prince des projets conçus avec la profondeur de Richelieu ou la prudence de Kaunitz, que, pendant tout le temps de sa lecture, le prince n'aurait d'attention que pour la coiffure repoussante du ministre. Je vois un trésor de tolérance littéraire dans ce mot l'habitude exerce un pouvoir despotique sur l'imagination des hommes 1. Historique.

2. Il s'agit de Ferdinand, roi des Deux-Siciles. Cf. Rome Saples et Florence, édition du Divan, tome II, p. 213. N. D. L. E,


même lcs plus éclairés, et, par leur imagination, sur les plaisirs que les arts peuvent leur donner. Où trouver le secret d'éloigner de telles répugnances de l'esprit de ces Français aimables qui brillèrent à la cour de Louis XVI, que M. de Ségur fait revivre dans ses charmants souvenirs, et dont le Masque de Fer peint en ces mots les idées d'élégance

« Autrefois, me disais-je, c'est-à-dire en 1786, si j'avais dû aller à la Chambre, et que, voulant faire un peu d'exercice pour ma santé, j'eusse quitté ma voiture au pont Tournant pour la reprendre au pont Royal, mon costume seul m'eût recommandé au respect du public. J'eusse été vêtu de ce que nous appelions si ridiculement un habit habillé. Cet habit eût été de velours ou de satin en hiver, de taffetas en été il eût été brodé et enrichi de mes ordres. J'aurais eu, cluelque vent qu'il pût. faire, mon chapeau à plumet sous le bras. J'aurais eu un toupet carré, à cinq pointes dessinées sur le front j'aurais été poudré à frimas, avec de la poudre blanche par-dessus de la poudre grise deux rangs de boucles eussent, de chaque côte, relevé ma coiffure et, par derrière, ils eussent fait place à une belle bourse de taffetas noir. Je conviens avec Votre Altesse que cette coiffure n'est pas pri-


mitive, mais elle est éminemment arisLocraLique, et, par conséquent, sociale. Quelque froid qu'il fît, par le vent de bise et la gelée, j'eusse traversé les Tuileries en bas de soie blancs avec des souliers de peau de chèvre. Une petite épée ornée d'un nœud de rubans et d'une dragonne, parce que j'étais colonel à dix-huit ans, m'eût battu dans les jambes, et j'aurais caché mes mains, ornées de manchettes de longues dentelles, dans un gros manchon de renard bleu. Une légère douillette de taffetas, simplement jetée sur ma personne, aurait eu l'air de me défendre du froid, et je l'aurais cru moimême 1.

Je crains bien qu'en fait de musique, de peinture, de tragédie, ces Français-là et nous, nous ne soyons à jamais inintelligibles les uns pour les autres.

Il y a des classiques qui, ne sachant pas le grec, s'enferment au verrou pour lire Homère en français, et même en français Ils trouvent sublime ce grand peintre des temps sauvages. En tête des dialogues si vrais et si passionnés qui forment la partie la plus entraînante des poésies d'Homère, imprimez le mot tragédie, et à l'instant ces dialogues, qu'ils admiraient 1. Le Masque de Fer, page 150.


comme de la poésie épique, les choqueront et leur déplairont mortellement comme tragédie. Cette répugnance est absurde, mais ils n'en sont pas les maîtres mais ils la sentent, mais elle est évidente pour eux, aussi évidente que les larmes que nous font verser Roméo et Julielle le sont pour nous. Je conçois que, pour ces littérateurs estimables, le romantisme soit une insolence. Ils ont eu l'unanimité pendant quarante ans de leur vie, et vous les avertissez que bientôt ils vont se trouver seuls de leur avis.

Si la tragédie en prose était nécessaire aux besoins physiques des hommes, on pourrait entreprendre de leur démontrer son utilité mais comment prouver à quelqu'un qu'une chose qui lui donne un sentiment de répugnance invincible peut et doit lui faire plaisir ?

Je respecte infiniment ces sortes de Classiques, et je les plains d'être nés dans un siècle où les fils ressemblent si peu à leurs pères. Quel changement de 1785 à 1824 Depuis deux mille ans que nous savons l'histoire du monde, une révolution aussi brusque dans les habitudes, les idées, les croyances, n'est peut-être jamais arrivée. Un des amis de ma famille, auquel j'étais allé rendre mes devoirs dans sa terre, disait à son fils « Que signifient vos


SECONDE PARTIE


la cour était peuplée d'Orontes, et les châteaux de province d'Alcestes fort mécontents. A le bien prendre, Tous LES GRANDS ÉCRIVAINS ONT ÉTÉ ROMANTIQUES DE leur TEMPS. C'est, un siècle après leur mort, les gens qui les copient au lieu d'ouvrir les yeux et d'imiter la nature, qui sont classiques 1.

Etes-vous curieux d'observer l'effet que produit à la scène cette circonstance de ressembler à la nature ajoutée à un chefd'œuvre ? Voyez le vol que prend depuis quatre ans le succès du Tartuffe. Sous le Consulat et dans les premières années de l'Empire, le Tarluffe ne ressemblait à rien comme le Misanthrope, ce qui n'empêchait pas les La harpe, les Lemercier, les Auger et autres grands critiques de s'écrier Tableau de fous les temps comme de lous les lieux, etc., et les provinciaux d'applaudir.

1. Virgile, le Tasse, Térence, sont peut-être les seuls grands poêtes classiques. Encore, sous une forme classique et copiée d'Homère, à chaque instant le Tasse met-il les sentiments tendres et chevaleresques de son siècle. A la renaissance des lettres, après la barbarie des neuvième et dixième siècles, Virgile Était tellement supérieur au poëme de l'abbé Abbon sur le tifge dp Paris par les Sorinands, que, pour peu qu'on eût de sensibilité, il n'y avait pas moyen de n'être pas classique, et de ne pas préférer Turnus à JBrivée. A l'instar des choses qui nous semblent les plus odieuses maintenant la féodalité, les moines, etc., le classicisme a eu son moment il était utile et naturel. Mafa aujourd'hui (15 février, jour de mardi-gras), n'est-il pas ridicule que pour me faire rire on n'ait pas d'autre farce que Pouretaugnae, compose a y cent cinquante ans ? P


Le comble de l'absurde et, du classicisme, c'est de voir des habits galonnés dans la plupart de nos comédies modernes. Les auteurs ont grandement raison la fausseté de l'habit prépare à la fausseté du dialogue et comme le vers alexandrin est fort commode pour le prétendu poëte vide d'idées, l'habit galonné ne l'est pas moins pour le maintien embarrassé et les grâces de convention du pauvre comédien sans talent.

Monrose joue bien les Crispins, mais qui a jamais vu de Crispin ? 9

Perlet1, le seul Perlet, nous peignait au naturel les ridicules de notre société actuelle on voyait en lui, par exemple, la tristesse de nos jeunes gens qui, au sortir du collège, commencent si spirituellement la vie par le sérieux de quarante ans. Qu'est-il arrivé ? Perlet n'a pas voulu, un soir, imiter la bassesse des histrions de 1780, et, pour avoir été un Français de 1824, tous les théâtres de Paris lui sont fermés.

J'ai l'honneur, etc.


LETTRE III

Le Romantique an Classique.

Le 26 avril à midi.

Monsieur,

T| j-otre inexorable sagacité me fait peur. W Je reprends là plume deux heures

f après vous avoir écrit aujourd'hui

que la petite poste va si vite, je tremble de voir arriver votre réponse. La justesse admirable de votre esprit va m'attaquer, j'en suis sûr, par une petite porte que j'ai laissée entr'ouverte à la critique. Hélas! mon intention était louable, je voulais être bref.

Le romantisme appliqué à celui des plaisirs de l'esprit, à l'égard duquel a lieu la véritable bataille entre les classiques et les romantiques, entre Racine et Shakspeare, c'est une tragédie en prose qui dure depuis plusieurs mois et dont les événements se passent en des lieux divers. Il peut cependant y .avoir telle tragédie


romantique dont les événements soient resserrés, par le hasard, dans l'enceinte d'un palais et dans une durée de trentesix heures. Si les divers incidents de cette tragédie ressemblent à ceux que L'histoire nous dévoile, si le langage, au lieu d'être épique et officiel, est simple, vif, brillant de naturel, sans tirades; ce n'est pas le cas, assurément fort rare, qui aura placé les événements de cette tragédie dans un palais, et dans l'espace de temps indiqué par l'abbé d'Aubignac, qui l'empêchera d'être romantique, c'est-à-dire d'offrir au public les impressions dont il a besoin, et par conséquent d'enlever les suffrages des gens qui pensent par eux-mêmes. La Tempête de Shakspeare, toute médiocre qu'elle soit, n'en est pas moins une pièce romantique quoiqu'elle ne dure que quelques heures, et que les incidents dont elle se compose aient lieu dans le voisinage immédiat et dans l'enceinte d'une petite Ile de la Méditerranée.

Vous combattez mes théories, monsieur, en rappelant le succès de plusieurs tragédies imitées de Racine (Clyiemneslre, le Paria, etc.), c'est-à-dire remplissant aujourd'hui, et avec plus ou moins de gaucherie, les conditions que le goût des marquis de 1670 et le ton de la cour de Louis XIV imposaient à Racine. Je


réponds Telle est la puissance de l'art dramatique sur le cœur humain, que, quelle que soit l'absurdité des règles auxquelles les pauvres poëtes sont obligés de se soumettre, cet art plait encore. Si Aristote ou l'abbé d'Aubignac avaient impose à la tragédie française la règle de ne faire parler ses personnages que par monosyllabes, si tout mot qui a plus d'une syllabe était banni du théâtre français et du style poétique, avec la même sévérité que te mot pislolet, par exemple eh bien t malgré cette règle absurde, les tragédies faites par des hommes de génie plairaient encore. Pourquoi ? C'est qu'en dépit de ta règle du monosyllabe, pas plus étonnante que tant d'autres, l'homme de génie aurait trouvé le secret d'accumuler dans sa pièce une richesse de pensées, une abondance de sentiments qui nous saisissent d'abord la sottise de la règle lui aura fait sacrifier plusieurs répliques touchantes, plusieurs sentiments d'un effet sûr mais peu importe au succès de sa tragédie lant que la règle subsiste. C'est au moment où elle tombe enfin sous les coups tardifs que lui porte le bon sens, que l'ancien poète court un vrai danger. Avec beaucoup moins de Ment, ses successeurs pourront, dans le même sujet, faire mieux que lui ? Pourquoi ? C'est qu'ils oseront se servir de ce


mot propre, unique, nécessaire, indispensable pour faire voir telle émotion de l'âme, ou pour raconter tel incident de l'intrigue. Comment voulez-vous qu'Othello, par exemple, ne prononce pas le mot ignoble mouchoir, lorsqu'il tue la femme qu'il adore, uniquement parce qu'elle a laissé enlever par son rival Cassio le mouchoir fatal qu'il lui avait donné aux premiers temps de leurs amours ?

Si l'abbé d'Aubignac avait établi que les acteurs dans la comédie ne doivent marcher qu'à cloche-pied, la comédie des Fausses confidences de Marivaux, jouée par mademoiselle Mars, nous toucherait encore malgré cette idée bizarre. C'est que nous ne verrions pas l'idée bizarre 1. Nos grandspères étaient attendris par l'Oreste d'Andromaque, joué avec une grande perruque poudrée, et en bas rouges avec des souliers à rosette de rubans couleur de feu.

Toute absurdité dont l'imagination d'un peuple a pris l'habitude n'est plus une absurdité pour lui, et ne nuit presque en rien aux plaisirs du gros de ce peuple, jusqu'au moment fatal où quelque indiscret vient lui dire « Ce que vous admirez est absurde. A ce mot, beaucoup de gens sincères avec eux-mêmes, et qui i Tout ridicule inaperçu n'existe pas dans tes art?.


croyaient leur âme fermée à la poésie, respirent pour la trop aimer, ils croyaient ne pas l'aimer. C'est ainsi qu'un jeune homme à qui le ciel a donné quelque délicatesse d'âme, si le hasard le fait souslieutenant et le jette à sa garnison, dans la société de certaines femmes, croit de bonne foi, en voyant les succès de ses camarades et le genre de leurs plaisirs, être insensible à l'amour. Un jour enfin le hasard le présente à une femme simple. naturelle, honnête, digne d'être aimée, et il sent qu'il a un cœur.

Beaucoup de gens âgés sont classiques de bonne foi d'abord ils ne comprennent pas le mot Romantique tout ce qui est lugubre et niais, comme la séduction d'Éloa par Satan, ils le croient romantique sur la foi des poëles-associés des bonnes-lettres. Les contemporains de Laharpe admirent le ton lugubre et lent que Talma porte encore trop souvent dans la tirade ce chant lamentable et monotone, ils l'appellent la perfection du tragique français 1. Ils disent, et c'est un pauvre argument « L'introduction de la prose dans la tragédie, la permission de durer plusieurs mois et de s'écarter à quelques lieues, est inutile à nos plaisirs car l'on a fait et 1. Journal des Débats du 11 mai 1824.


l'on fait encore des chefs-d'œuvre fort touchants en suivant avec scrupule les règles de l'abbé d'Aubignac. » Nous répondons « Nos tragédies seraient plus touchantes, elles traiteraient une foule de grands sujets nationaux auxquels Voltaire et Racine ont été forcés de renoncer. » L'art changera de face dès qu'il sera permis de changer le lieu de la scène, et, par exemple, dans la tragédie de la Morl de Henri III, d'aller de Paris à Saint-Cloud. A présent que je me suis expliqué fort au long, il me semble que je puis dire avec l'espoir d'être compris de tout le monde et 1 assurance de n'être pas travesti même par le célèbre M. Villemain1 Le Romantisme appliqué au genre tragique, c'est UNE TRAGÉDIE EN PROSE QUI DURE PLUSIEURS MOIS ET SE PASSE EN DIVERS LIEUX. »

Lorsque les Romains construisirent ces monuments qui nous frappent encore d'admiration après tant de siècles (l'arc de triomphe de Septime-Sévère, l'arc de triomphe de Constantin, l'arc de Titus, etc.), ils représentèrent sur les faces de ces arcs célèbres des soldats armés de casques, de boucliers, d'épées rien de plus simple, c'étaient les armes avec lesquelles leurs 1. Journal des Débats du 30 mars 1828,


soldats venaient de vaincre les Germains, les Parthes, les Juifs, etc.

Lorsque Louis XIV se fit élever l'arc de triomphe connu sous le nom de Porte Saint-Martin, on plaça dans un basrelief, qui est sur la face du nord, des soldais français attaquant les murs d'une ville ils sont armes de casques et de boucliers, et couverts de la cotte d'armes. Or, je le demande, les soldats de Turenne et du grand Condé, qui gagnaient les batailles de Louis XIV, étaient-ils armés de boucliers ? A quoi sert un bouclier contre un boulet de canon ? Turenne est-il mort. par un javelot ?

Les artistes romains furent Romantiques; ils représentèrent ce qui, de leur temps, était vrai, et par conséquent touchant pour leurs compatriotes.

Les sculpteurs de Louis XIV ont été Classiques; ils ont placé dans les basreliefs de leur arc de triomphe, bien digne de l'ignoble nom de Porte Saint-Martin, des figures qui ne ressemblaient à rien de ce qu'on voyait de leur temps.

Je le demande aux jeunes gens qui n'ont pas encore fait. leur tragédie reçue aux Français, et qui partant mettent de la bonne foi dans cette discussion frivole, après un exemple aussi clair, aussi palpable, aussi aisé à vérifier un jour que


vous allez voir Mazurier1, pourra-t-on dire aux romantiques qu'ils ne savent pas s'expliquer, qu'ils ne donnent pas une idée nette et claire de ce que c'est dans les arts qu'être romantique ou classique ? '? Je ne demande pas, monsieur, que l'on dise que mon idée est juste, mais je désire qu'on veuille bien avouer que, bonne ou mauvaise, ou la comprend.

Je suis, etc.

1. Fameux équillbrîste du temps, N. D. L. E.


LETTRE IV

Le Classique au Romantique

Parfc, le 27 avril 182(.

Voici bientôt soixante ans, monsieur, que j'admire Mérope, Zaïre, I phiV genie, Sémiramis, Alzirc, et je ne puis pas vous promettre en conscience de siffler jamais ces chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Je n'en suis pas moins très disposé à applaudir les tragédies en prose que doit nous apporter le messie romantique mais qu'il paraisse enfin ce messie. Faites, monsieur, failes. Ce ne sont plus des paroles toujours obscures aux yeux du peuple des littérateurs, ce sont des actions qu'il faut à votre parti. Faites-en donc, monsieur, el voyons celle affaire.

En attendant, et je crois que j'attendrai longtemps, recevez l'assurance des sentiments les plus distingués, etc., etc. LE C. N.1 1

1. Cette correspondance a réellement existé: seulement je parlais à demi-mot à un homme de bonne foi. Je suis obligé de tout expliquer en envoyant mes lettres à l'impression. MM. Auger, Feletz, Villemain, me prêteraient de belles absurdités.


LETTRE V

Le Romantique au Classitlue.

Paris, le 28 avril 1824.

monsieur, qui a jamais parlé de ~-t siffler Voltaire, Racine, Molière, .IU)L génies immortels dont notre pauvre France ne verra peut-être pas les égaux d'ici â huit ou dix siècles ? Qui même a jamais osé concevoir la folle espérance d'égaler ces grands hommes ? Ils s'élancaient dans la carrière chargés de fers, et ils les portaient avec tant de grâce, que des pédants sont parvenus à persuader aux Français que de pesantes chaînes sont un ornement indispensable dès qu'il s'agit de courir.

Voilà toute la question. Comme depuis cent cinquante ans nous attendons en vain un génie égal à Racine, nous demandons à un public qui aime à voir courir dans l'arène de souiïrir qu'on y paraisse sans chaînes pesantes. Plusieurs jeunes poëtes d'un talent fort remarquable, quoique bien éloignés encore de la force étonnante qui brille dans les chefs-d'œuvre de Molière, de


Corneille, de Racine, pourront alors nous donner des ouvrages agréables. Continuezvous à leur imposer l'armure gênante portée jadis avec tant de grâce par Racine et Voltaire Ils continueront à vous donner des pièces bien faites, comme Clyiemneslre, Louis IX, Jeanne d'Arc1, le Paria, qui ont succédé sous nos veux à la Mort d'Hector de Luce de Lancival, à l'Omasis de BaourLormian, à \aMorl de Fleuri IV de Legouvé, chefs-d'œuvres auxquels Clyteinneslre et Gerrnanicus 2 iront tenir fidèle compagnie, dès que les auteurs de ces tragédies ne seront plus là pour les soutenir dans les salons par leur amabilité, et dans les journaux par des articles amis.

Je ne fais aucun doute que ma tragédie favorite de la Mort de Henri III, par exemple, ne reste à jamais fort inférieure à Britannicus et aux Horaces. Le public trouvera dans Henri III beaucoup moins, infiniment moins de talent., et beaucoup plus, infiniment plus d'intérêt et de plaisir dramatique. Si Britannicus agissait dans le monde comme dans la tragédie de Racine, une fois dépouillé du charme des beaux vers qui peignent ses sentiments, il nous paraîtrait un peu niais et un peu plat. 1. Louis IX est une tragédie d'Ancelot et Jeanne d'Arc d'Avrfîuy. N. D. L. E.

2. Germanieus de V. Arnault- père. N. D. L. E.


Racine ne pouvait traiter la morl de Henri III. La chaîne pesante nommée unité de lieu lui interdisait à jamais ce grand tableau héroïque et enflammé comme tes passions du moyen âge et cependant si près de nous qui sommes si froids. C'est une bonne fortune pour nos jeunes poëtes. Si des hommes tels que Corneille et Racine avaient travaillé pour les exigences du public de 1824. avec sa méfiance de toutes choses, sa complète absence de croyances et de passions, son habitude du mensonge, sa peur de se compromettre, la tristesse morne de la jeunesse, etc., etc., la tragédie serait impossible à faire pour un siècle ou deux. Dotée des chefs-d'œuvre des grands hommes contemporains de Louis XIV, jamais la France ne pourra les oublier. Je suis persuadé que la muse classique occupera toujours le Théâtre-Français quatre fois par semaine. Tout ce que nous demandons, c'est que l'on veuille bien permettre à la tragédie en prose de nous entretenir cinq ou six fois par mois des grandes actions de nos du Guesclin, de nos Montmorency, de nos Bayard. J'aimerais voir, je l'avoue, sur la scène française, la morl dit duc de Guise à Blois, ou Jeanne d'Arc et les Anglais, ou l'assassinal du ponl de Monlereau ces grands et funestes tableaux, extraits de nos annales,


feraient vibrer une corde sensible dans tous les cœurs français, et, suivant les romantiques, les intéresseraient plus que les malheurs d'Œdipe.

En parlant de théâtre, monsieur, vous me dites faites, et vous oubliez la censure. Est-ce là de la justice, monsieur le Classique ? est-ce de la bonne foi ? Si je faisais une comédie romantique comme Pinlo, et ressemblant à ce que nous voyons dans le monde, d'abord MM. les censeurs l'arrêteraient en second lieu, les élèves libéraux des grandes écoles de droit et de médecine la siffleraient. Car ces jeunes gens prennent. leurs opinions toutes faites dans le Constitutionnel, le Courrier français, la Pandore, etc. Or, que deviendraient les divers chefs-d'œuvre de MM. Jouy,Dupaty, Arnault, Etienne, Gosse, etc., rédacteurs de ces journaux, et rédacteurs habiles, si Talma avait jamais la permission de jouer illacbelh en prose, traduit de Shakspeare et abrégé d'un tiers C'est dans cette crainte que ces messieurs ont fait siffier les acteurs anglais. J'ai un remède contre le premier mal, la censure, et je vais bientôt vous le dire. Je ne vois de remède contre le mauvais goût des écoliers que les pamphlets contre Laharpe, et j'en fais.


DE LA CENSURE

Tous les poëtes comiques à qui l'on dit Faites, s'écrient « Dès que nous présentons dans nos drames des détails vrais, la censure nous arrête tout court voyez les coups de canne donnés au roi qui n'ont pas pu passer dans le Cid d'Andalousie1.* Je réponds « Cette raison n'est pas si bonne qu'elle le paraît, vous présentez aux censeurs des Princesses des Ursins, des Intrigues de cour 2, etc., comédies fort piquantes, dans lesquelles, avec le tact et l'esprit de Voltaire, vous vous moquez des ridicules des cours. Pourquoi vous attaquer uniquement aux ridicules des cours `T L'entreprise peut être bonne et méritoire, politiquement parlant mais je prétends que, littérairement parlant, elle ne vaut rien du tout. Que l'on vienne nous dire dans le salon où nous rions et plaisantons avec des femmes aimables que le feu est à la maison, à l'instant nous n'aurons plus cette attention légère qu'il faut pour les bons mots et les plaisirs de l'esprit. Tel est l'effet produit par toute idée politique dans un ouvrage de littérature; 1. Tragédie de P, Lebrun. M. D. L. K.

2. Dans les œuvres complètes de MM. de JVmy et Duval.


c'est un coup de pistolet au milieu d'un concert. »

La moindre allusion politique fait disparaître l'aptitude à tous ces plaisirs délicats qui sont l'objet des efforts du poëte. Cette vérité est prouvée par l'histoire de la littérature anglaise et remarquez que l'état où nous sommes dure en Angleterre depuis la restauration de ]660. On a vu, chez nos voisins, les hommes du plus grand talent frapper de mort des ouvrages fort agréables, en y introduisant des allusions aux intérêts passagers et âpres de la politique du moment. Pour comprendre Swift, il faut un commentaire pénible, et personne ne se donne la peine de lire ce commentaire. L'effet somnifère de la politique mêlée à la littérature est un axiome en Angleterre. Aussi voyez-vous que WalterScott, tout ultra qu'il est, et tenant, à Edimbourg la place de M. de Marchangy à Paris, n'a garde de mettre de la politique dans ses romans il redouterait pour eux le sort de la Gaule poétique.

Dès que vous introduisez la politique dans un ouvrage littéraire, l'odieux paraît et avec l'odieux la haine impuissante. Or, dès que votre cœur est en proie à la haine impuissante, cette fatale maladie du dixneuvième siècle, vous n'avez plus assez de gaieté pour rire de quoi que ce soit..


Il s'agit bien de plaisanter diriez-vous avec indignation à l'homme qui voudrait. vous faire rire 1. Les journaux, témoins de ce qui s'est passé aux élections de 1824, s'écrient à l'envi « Quel beau sujet de comédie que VÊliyible *"» Eh non, messieurs, il ne vaut rien il y aura un rôle de préfet qui ne me fera point rire du tout, quelque esprit que vous y mettiez voyez le roman intitulé Monsieur le Préfet a quoi de plus vrai mais quoi de plus triste Walter Scott a évité la haine impuissante dans Waverleg en peignant des feux qui ne sont plus que de la cendre.

Pourquoi tenter dans votre art, messieurs les poëtes comiques, précisément la seule chose qui soit impossible Seriezvous comme ces faux braves des cafés de province, qui ne sont jamais si terribles que lorsqu'ils parlent bataille à table avec leurs amis-, et que tout le monde les admire? Depuis que M. de Chateaubriand a défendu la religion comme jolie, d'autres hommes, avec plus de succès, ont défendu les rois comme utiles au bonheur des peuples, comme nécessaires dans notre état de civilisation le Français ne passe pas sa vie au forum comme fe Grec ou le 1. Traduit de M. Hazlilt.

2. Comédie de Sauvagfi et Mazôre. K. D. L. E. 8, Roman de La Motte-Langon, N. D. If. K.


Romain, il regarde même le jury comme une corvée, etc. Par ce genre de défense, les rois ont été faits hommes; ils sont aimés, mais non plus adorés. Madame du Hausset nous apprend que leurs maîtresses se moquent d'eux comme les nôtres de nous et M. le duc de Choiseul, premier ministre, fait avec M. de Praslin un certain pari que je ne puis raconter.

Du jour que les rois n'ont plus été regardés comme des êtres envoyés d'en haut, tels que Philippe II et Louis XIV j du jour qu'un insolent a prouvé qu'ils étaient utiles, leur mérite a été sujet à discussion et la comédie a dû abandonner pour toujours les plaisanteries sur les courtisans. Les ministères se gagnent à la tribune des chambres et non plus à l'Œil-de-Bœuf et vous voulez que les rois tolèrent la plaisanterie contre leurs pauvres cours déjà si dépeuplées ? En vérité, cela n'est pas raisonnable. Le leur conseilleriez-vous si vous étiez ministre de la police ? La première loi de tout individu, qu'il soit loup ou mouton, n'est-elle pas de se conserver ? Toute plaisanterie contre le pouvoir peut être fort courageuse, mais n'est pas littéraire.

La moindre plaisanterie contre les rois ou la sainte alliance, dite aujourd'hui au Théâtre-Français, irait aux nues, non pas


comme bonne plaisanterie, notez bien, non pas comme mot égal au sans dot d'Harpagon, ou au Pauvre homme du Tartuffe, mais comme inconvenance étonnante, comme hardiesse dont on ne revient pas. On s'étonnerait de votre courage, mais ce serait un pauvre succès pour votre esprit; car, dès qu'il y a censure dans un pays, la plus mauvaise plaisanterie contre le pouvoir réussit. M. Casimir Delavigne croit qu'on applaudit à l'esprit de ses Comédiens, tandis qu'on n'applaudit souvent qu'à l'opinion libérale qui perce dans des allusions échappées à la perspicacité de M. Lémontey1. Je dirai donc aux poètes comiques, s'il en est qui aient un vrai talent et qui se sentent le pouvoir de nous faire rire « Attaquez les ridicules des classes ordinaires de la société n'y a-t-il donc que les sous-ministres de ridicules ? '? Mettez en scène ce patriote célèbre qui a consacré son existence à la cause de la patrie qui ne respire que pour le bonheur de l'humanité, et qui prête son argent au roi d'Espagne pour payer le bourreau de R* Si on lui parle de cet emprunt « Mon cœur est patriote, répond-il, qui pourrait en douter ? mais mes écus sont royalistes. ~5 1. M. Leraontey était un des censeurs dramatiques.

N. D. L. E.


Ce ridicule-là prétend-il à l'estime ? refusez-lui «efcte estime d'une manière piquante et imprévue, et vous serez comique. Je ne trouve, au contraire, rien de bien plaisant dans les prétentions des révérends pères jésuites, pauvres hères nés sous le chaume, pour la plupart, et qui cherchent tout bonnement à faire bonne chère sans travailler de leurs mains.

Trouvez-vous inconvenant de mettre en scène les ridicules d'un patriote qui après tout parle en faveur d'une sage liberté, et cherche les moyens d'inoculer un peu de courage civil à des électeurs si braves l'épée à la main ? Imitez Alfieri.

Figurez-vous un beau matin que tous les censeurs sont morts, et qu'il n'y a plus de censure mais en revanche quatre ou cinq théâtres à Paris, maîtres de jouer tout ce qui leur vient à la tête, sauf à il répondre des choses condamnables, des indécences, etc., etc., devant un jury choisi par le hasard 1.

C'est dans cette supposition si étrange qu'Alfieri, dans un pays bien autrement tenu que le nôtre, bien autrement sans espoir, composa, il y a quarante ans, ses admirables tragédies et on les joue tous 1. 'Parmi les habitante de Paris payant cinq mille francs d'Impôt, et par conséquent partisans fort modérés de la loi agraire et de la licence.


les jours depuis vingt ans, et un peuple de dix-huit millions d'hommes qui, au lieu de Sainte-Pélagie, a des potences, les sait par cœur et les cite à tous propos. Les éditions de ces tragédies se multiplient dans tous les formats, les salles sont remplies deux heures à l'avance quand on les joue en un mot, le succès d'Alfieri, mérité ou non, est au-dessus de tout ce que peut rêver même la vanité d'un poëte et tout ce changement est arrivé en moins de vingt ans. Écrivez donc, et vous serez applaudi en 1845.

La comédie que vous composerez aujourd'hui, et qui, au lieu du pauvre commis Bellemain de {'Intérieur d'un bureau, présenterait M. le comte un tel, p. d. F. ne serait pas tolérée par le ministère actuel? Eh bien mettez en pratique le précepte d'Horace, autrefois si reeqmmandé, dans un autre sens, il est vrai gardez neuf ans votre ouvrage, et vous aurez affaire à un ministère qui cherchera à ridiculiser celui d'aujourd'hui, peut-être à le bafouer. Dans neuf ans, n'en doutez pas, vous trouverez toute faveur pour faire jouer votre comédie. Le charmant vaudeville de Julien ou Vingl-cinq ans d'entr'acle1 1 peut vous servir d'exemple. Ce n'est qu'une esquisse mais, I, Par Dartofe et Xavier. M. D. L. Si.


sous le rapport de la hardiesse et de la censure, cette esquisse vaut autant pour mon raisonnement que la comédie en cinq actes la plus étoffée. Le vaudeville de Vingl-cinq ans d'enlr'acle aurait-il pu être joué en 1811 sous Napoléon ? M. Etienne et tous les censeurs de la police impériale n'auraient-ils pas frémi à la vue du jeune paysan illustré par son épée dans les campagnes de la Révolution, fait duc de Stellin par Sa Majesté l'empereur, et s'écriant, lorsque sa fille veut épouser un peintre: « Jamais, non, jamais l'on ne s'est mésallié dans la famille des Stettin ? » Qu'aurait dit la vanité de tous les comtes de l'Empire '?

L'exil à quarante lieues de Paris eût-il paru suffisant à M. le duc de R* pour l'audacieux qui se fût permis cette phrase ? Toutefois, monsieur le poëte comique, si dans cette même année 1811, au lieu de gémir platement et impuissamment sur l'arbitraire, sur le despotisme de Napoléon, etc., etc., etc., vous aviez agi avec force et rapidité, comme lui-même agissait. si vous aviez fait des comédies dans lesquelles on aurait ri aux dépens des ridicules que Napoléon était obligé de protéger pour soutenir son Empire français, sa nouvelle noblesse, etc., moins de quatre ans après elles eussent trouvé


un succès fou. Mais, dites-vous, mes plaisanteries pouvaient vieillir avec le temps. Oui, comme le sans dol d'Harpagon, comme le Pauvre homme du Tartuffe. Est-ce sérieusement que vous présentez cette objection au milieu d'un peuple qui en est réduit à rire encore des ridicules de Clilandre et d Acaste 1, qui n'existent plus depuis cent ans ?

Si, au lieu de gémir niaisement sur les difficultés insurmontables que le siècle oppose à la poésie, et d'envier à Molière la protection de Louis XIV, vous aviez fait en 1811 de grandes comédies aussi libres dans leur tendance politique que le vaudeville de Vingt-cinq ans d'entr'acte, avec quel empressement, en 1815, tous les théâtres ne vous eussent-ils pas offert un tour de faveur ? Quelles dignités ne seraient pas tombées sur vous ? En 1815, entendezvous ? quatre ans après. Avec quelle joie nous aurions ri de la sotte vanité des princes de l'empire 3 Vous auriez eu d'abord un succès de satire comme Alfieri en Italie. Peu à peu, le système de Napoléon étant bien mort, vous auriez trouvé le succès de Waoerley et des Puritains d'Ecosse. Depuis la mort du dernier des 1. Les marquis dn Misanthrope.

2. Entre nous le monseigneur suffît. »


SLuarts, qui pourrait, trouver odieux le personnage du baron de Bradwardinc ou le major Bridgenorth de Peveril ? Notre politique de 1811 n'est plus que de l'histoire en 1824.

Si, suivant les conseils du plus simple bon sens, vous écrivez aujourd'hui sans vous embarrasser de la censure actuelle, peut-être qu'en 1834, par un juste respect pour vous-même, et afin de repousser le désagrément de toute ressemblance avec les hommes de lettres de la trésorerie d'alors, vous serez obligé d'affaiblir les traits dont vous aurez peint les noirs ridicules des puissants d'aujourd'hui 1. Étes-vous impatient ? voulez-vous absolument que vos contemporains parlent, de vous tandis que vous êtes jeune ? avezvous besoin de renommée ? écrivez vos comédies comme si vous étiez exilé à New-York, et, qui plus est, faites-les imprimer à New- York sous un nom supposé. Si elles sont satiriques, méchantes, attristantes, elles ne traverseront pas l'Océan, et tomberont dans le profond oubli qu'elles méritent. Ce ne sont pas les occasions de nous indigner et de haïr d'une haine impuissante qui nous manquent î. i C'est monsieur un tel qui a eu l'heureuse idée du poing coupé », ou bien r « Monseigneur, quand vous ne parlez pas, ma loi, je vote suivant ma conscience. »


aujourd'hui, n'avons-nous pas Colmar et la Grèce ? Mais si vos comédies sont bonnes, plaisantes, réjouissantes, comme la Lettre sur le gouvernement récréatif et la Marmite représentative, M. Demaf honnête imprimeur de Bruxelles, ne manquera pas de vous rendre le même service qu'à M. Béranger en moins de trois mois, il vous aura contrefait dans tous les formats. Vous vous verrez chez tous les libraires de l'Europe, et les négociants de Lyon qui vont à Genève recevront de vingt amis la commission de leur apporter votre comédie, comme ils reçoivent aujourd'hui la commission d'importer un Béranger Mais hélas je vois à la mine que vous me faites que mes conseils ne sont que trop bons ils vous fâchent. Vos comédies ont si peu de verve comique et de feu, que personne ne prendrait garde à leur esprit, personne ne rirait de leurs plaisanteries, si quotidiennement elles n'étaient louées, recommandées, prônées par les journaux dans lesquels vous travaillez. Qu'ai-je à 1. Le volume de ce grand poëte. (lui, grâce à M. Denrat, coûte trois francs à Genève, se paye vingt-quatre francs k Lyon, et n'en a pas qui veut. Rien de plaisant à la douane de Belleganje, située entre Genève et Lyon, comme la liste affichée dans le bureau des ouvrages prohibés à l'entrée. Comme je Ifaais cette liste en riant de son impuissance, plusieurs honnêtes voyageurs la copiaient pour faire venir les ouvrages qu'elle indique. Tous me dirent qu'ils apportaient un Béranger à Lyon. Mars 182*.


faire de vous parler de New-York et de nom supposé ? Vous imprimeriez vos épîtres dialoguées à Paris, qu'au lieu d'être pour vous une route sûre pour SaintePélagie, elles seraient seulement pour votre libraire une route assurée pour l'hôpital, ou bien il mourrait de douleur comme celui qui paya douze mille francs l'Hisloire de Cromœell.

Ingrats que vous êtes, ne vous plaignez donc plus de cette bonne censure, elle rend à votre vanité le plus grand des services, elle vous sert à persuader aux autres, et peut-être à vous-même, que vous feriez quelque chose si.

Sans messieurs les censeurs, votre sort serait affreux, écrivains libéraux et persécutés le Français est né plaisant, vous seriez inondés de Mariage de Figaro, de Pinlo, en un mot, de comédies où l'on ril. Que deviendraient alors, je vous le demande, vos froides pièces si bien écrites ? '? Vous joueriez en littérature précisément le même rôle que M. Paër en musique, depuis que Rossini a fait oublier ses opéras. Voilà tout le secret de votre grande colère contre Shakspeare. Que deviendront vos tragédies, le jour où l'on jouera Macbeth et Olhello, traduits par madame Belloc? Racine et Corneille, au nom desquels vous parlez, n'ont rien à


craindre de ce voisinage mais vous t Je suis un insolent et vous avez du génie, dites-vous ? Je le veux bien, suis-je d'assez bonne composition ? Vous avez donc du génie comme Béranger mais, comme lui, vous ne savez pas marcher en petit équipage, et reproduire à Paris la sagesse pratique et la philosophie sublime des philosophes de la Grèce. Vous avez besoin de vos écrits pour atteindre

Au superflu, chose si nécessaire.

Eh bien au moyen de quelques descriptions ajoutées, transformez vos comédies en romans et imprimez à Paris. La haute société, que le luxe de l'hiver exile à la campagne dès le mois de mai, a un immense besoin de romans il faudrait que vous fussiez bien ennuyeux pour l'être davantage qu'une soirée de famille à la campagne un jour de pluie 1.

J'ai l'honneur, etc.

1. Je reçois la feuille quatre de cette brochure toute barbouillée de la fatale encre rouge. Il me faut supprimer ïe bel doge du bourreau, par M. de Maistte, considéré dans ses rapports avec la comédie l'anecdote de MM. de Choiseul et de Praslin, enfin tout ce qui peut de bien loin offenser les puissants. Quel bonheur de vivre à Philadelphie 1 me dis-je au premier moment. Peu à peu mes idées se oalment, et j'arrive aux considérations suivantes

Le gouvernement de la Charte, prenez-le à toutes ses phases d'énergie en 1819 comme en 1825, a trois grands défauts littéraires


1° Il ôte le loisir sans lequel il n'y a point de beaux-arts. L'Italie. en gagnant les deux Chambres, perdra peut-être les Canova- et les Rossini.

2" II jette une défiance raisonneuse dans tous les cœurs. Il sépare les diverses classes de citoyens par la haine. Vous ne demandez plus de cet homme que vous rencontrez dans la société à Dijon ou à Toulouse Quel est son ridicule ? mais bien Est-il libéral ou ultra ? Il ôte aux différentes classes de citoyens le désir d'être aimables aux yeux les uns des autres, et par conséquent le pouvoir de rire aux dépens les uns des autres.

Un Anglais qui voyage par la diligence de Bath se garde bien de parler et de plaisanter sur la chose du monde la plus indifférente il peut trouver dans son voisin un homme d'une classe ennemie, un méthodiste ou un tory furieux qui lui répondra en l'envoyant paître, car la colère est un plaisir pour les Anglais, elle leur fait sentir la vie. Comment naîtrait la finesse d'esprit dans un pays où l'on peut imprimer impunément Georges estun libertin, et où le seul mot de Roi constitue le délit? Il ne resterait dans un tel pays que deux sources de plaisanterie, les faux braves et les maris trompés le ridicule y prendrait le nom d'excentricity.

Dans le despotisme sans échafauds trop fréquents, vraie ic patrie de la comédie en France, sous Louis XIV et sous Louis XV, tous les gens voyageant par la diligence avaient les mêmes intérêts, fiaient des mêmes choses, et, qui plus est, cherchaient à rire, éloignés qu'ils étaient des intérêts sérieux de la vie.

3° On dit qu'un habitant de cette Philadelphie que le regrettab, no songe qu'à gagner des dollars, et sait à peine ce que veut dire le mot ridicule. Le rire est une plante exotique importée d'Europe à grands frais, et qui n'est à l'usage que des plus riches (voyage de l'acteur Mathews). Le manque de finesse et le pdclantisnie puritain rendent Impossible, dans cette république, la comédie d'Aristophane. Tout ceci u'empèche pas la justice, la liberté, l'absence des espions, d'être des biens adorables. Le rire n'est qu'une consolation à l'usage des sujets de la monarchie. Mais comme l'huître malade produit la perle, ces hommes sanb liberté, et sans sépulture chrétienne après leur mort, produisent Tartuffe- et le Retour imprévu.

Je n'ai de la vie parlé à un censeur, mais je m'imagine qu'il pourrait dire pour excuser son métier « Quand toute la France le voudrait à l'unanimité, nous ne pourrions nous refaire des hommes de 1780, L'admi-


rable libretto de Don Jiwin, mis eu musique par Mozirt, fut écrit à Vienne, par l'abbé Casti; certes l'oligarchie viennoise n'a jamais passé. pour tolérer la licence au théâtre. Eh bien 1 à Vienne, en 1787, don Juan, dona Anna et doua Elvïre chantaient pendant cinq minutes dans la scène du bal Visa la liTieri,d A A Louvois, en 1825, au moment où nous sommes forcés de souffrir les discours du général Foy et de M. de Chateaubriand il a bien fallu ordonner à don Juau de chanter Viva l'ilarità L'Iiilaritr- n'est-elle pas ce qui nous manque ?

« En 1787, personne ne songeait à applaudir la liberté aujourd'hui il serait a craindre que ce mot ne devint un drapeau. La guerre est déclarée. Les privilégiés sont en fort petit nombre, riches et enviés, la plaisanterie serait une arme terrible contre eux n'est-ce pas le seul ennemi qui ait fait peur à Buonaparte ? Donc il faut deà censeurs si vous ne voulez pas fermer les théâtres. »

La comédie peut-elle survivre à cet état de choses ? Le roman, qui esquive la censure, ne va-t-il pas hériter de la pauvre défunte ? Les courtisans, dans la juste terreur que leur inspire le rire, permettront-ils, qu'on se moque de la classe des avocats, de la classe des médecins, de la classe des compositeurs de musique qui maudissent Kossini, de la classe des vsndeurs de croix, et des opticiens qui eu achètent. ou qu'on traite ce sujet si plaisant L'Homme de lettres ou les vingt places, ou celui-ci Le Coureur i'Mrilagcs? Toutes les classes de gens ridicules n'ont-elles pas des protecteurs naturels qui se coalisent pour le maintien de ce qu'on appelle la décence piriilique? Le premier besoin pour la. police n'est-il pas le maintien de la tranquillité ? et que lui Importe un chef-d'œuvre de moins ? La première violation de l'unité de lieu dans Christophe Colomb fit tuer un homme au parterre. D'un autre côté, si jamais nous avons la liberté complète, qui songera à faire des chefe-d'œuvre ? Chacun travaillera, personne ne lira si ce n'est de grands journaux in folio, où toute vérité s'énoncera dans les termes les plus directs et les plus nets. Alors la çoniédle française aura toute liberté mais en perdant Sainte-Pélagie et la salle Satat-Martin, nous aurons perdu quant et quant l'esprit qu'il faut pour faire et pour goûter la comédie, ce brillant mélange de vérité de mœurs, de gaieté légère et de satire piquante. Dans une monarchie, pour qu'un Molière soit possible, il faut l'amitié d'un Louis XIV. En attendant, ce hasard heureux, et vu les critiques amêreB dont les Chambres et la société poursuivent les hommes du pou-


voir, ce qui ne les met nullement d'humeur à permettre la plaisanterie, essayons la tragédie romantique au théâtre. Chez nous lisons des romans, et jouons des proverbes hardis. Depuis la Charte, lorsqu'un jeune d. entre dans un salon, il y fait naître un sentiment de malveillance lui-même est embarrassé. D'où je conclus que les d. auront beaucoup de mérite à l'avenir, et en même temps toute l'hilarité d'un lord anglais.

Ainsi la Charte 1°. ôte le loisir sépare par la haine 3" tue la finesse d'esprit. En revanche nous lui devons l'éloquence du général l"oy.

Un jeune duc ». N. D. L. E.


LETTRE VI i

Le Romantique au Classique

Paris, le 30 avril 1824.

Monsieur,

Dès qu'on parle de Iragédie nationale en prose à ces hommes, pleins JSJ~ d'idées positives et d'un respect sans bornes pour les bonnes recettes, qui sont, à la tête de l'administration des théâtres, l'on ne voit point chez eux, comme chez les auteurs qui écrivent en vers, une haine mal déguisée et se cachant avec peine sous la bénignité du sourire académique. Loin de là, les acteurs et directeurs sentent qu'un jour (mais peutêtre dans douze ou quinze ans pour eux, voilà où est toute la question) le romantisme fera gagner un million à quelque heureux théâtre de Paris.

Un homme à argent d'un de ces théâtres, auquel je parlais du Romantisme et de son triomphe futur, me dit de lui-même « Je comprends votre idée, on s'est moqut*


à Paris, pendant vingt ans, du Roman historique l'Académie a prouvé doctement le ridicule de ce genre, nous y croyions tous, lorsque Walter Scott a paru, son Wawerley à la main et Balantyne, son libraire, vient de mourir millionnaire. La seule barrière qui s'interpose entre la caisse du théâtre et d'excellentes recettes, continua le directeur, c'est l'esprit des grandes Écoles de droit et de médecine, et les journaux libéraux qui mènent cette jeunesse. Il faudrait un directeur assez riche pour acheter l'opinion littéraire du Constitutionnel et de deux ou trois petits journaux jusque-là, auquel de nos théâtres conseilleriez-vous de monter un drame romantique en cinq actes et en prose intitulé la Mort du duc de Guise à Blois, ou Jeanne d'Arc el les Anglais, ou Clovis et les éuêques ? Sur que! théâtre une telle tragédie pourrait-elle arriver au troisième acte ? Les rédacteurs des feuilles influentes qui ont, la plupart, des pièces en vers au courant du répertoire ou en répétition, laissent passer le mélodrame à la d'Arlincourt, mais ne souffriront jamais le rnélodrame écrit en style raisonnable. S'il en était autrement, croyezvous que nous n'aurions pas essayé le Guillaume Tell de Schiller ? La police en ôterait un quart, un de nos arrangeurs


un autre quart, ce qui resterait arriverait à cent représentations si l'on pouvait en avoir trois mais voilà ce que ne permettront jamais les rédacteurs des feuilles libérales, et, par conséquent, les élèves des Écoles de droit et de médecine. <i Mais, monsieur, l'immense majorité des jeunes gens de la société a été convertie au romantisme par l'éloquence de M. Cousin tous applaudissent aux bonnes théories du Globe.

« Monsieur, vos jeunes gens de la société ne vont pas au parterre faire le coup de poing et au théâtre comme en politique nous méprisons les philosophe? qui ne font pas le coup de poing. » Cette conversation vive et franche m'a plus affligé, je l'avoue, que toute la colère de l'Académie. Le lendemain, j'ai envoyé dans les cabinets littéraires des rues SaintJacques et de POdéon j'ai demandé la liste des livres qu'on lit le plus ce n'est point Racine, Molière, Don Quichotte, etc., dont les élèves en droit et en médecine usent chaque année trois ou quatre exemplaires, mais bien le Cours de lillérature de Laharpe, tant la manie jugeante est profondément enracinée dans le caractère national, tant notre vanité craintive a besoin de porter des idées toutes faites dans la conversation.


Si M. Cousin faisait encore son cours, l'éloquence entraînante de ce professeur et son influence sans bornes sur la jeunesse parviendraient peut-être à convertir les- élèves des grandes écoles. Ces jeunes gens mettraient leur vanité à réciter, en perroquets, d'autres phrases que celles de Laharpe mais M. Cousin parle trop bien pour que jamais on le laisse reparler.

Quant aux rédacteurs du Constiluiionnel et des feuilles à la mode, il faudrait des arguments bien forts pour espérer. Disposant en grande partie 'des succès, toujours ces messieurs auront l'idée lucrative de faire eux-mêmes de belles pièces dans le genre routinier qui est le plus vite bâti, ou du moins ils s'associeront avec les auteurs.

Il est donc utile que quelques écrivains modestes, qui ne se reconnaissent pas le talent nécessaire pour créer une tragédie, consacrent chaque année une semaine ou deux à faire imprimer un pamphlet littéraire destiné à fournir à la jeunesse française des phrases toutes faites.

Si j'avais le bonheur de trouver quelques jolies phrases bonnes à être répétées, peut-être cette jeunesse si indépendante comprendrait-elle enfin que c'est l&xplaisir


dramatique qu'il faut aller chercher au théâtre, et non pas le plaisir épique d'entendre réciter de beaux vers bien ronflants, et que d'avance l'on sait par cœur, comme le dit naïvement M. Duviquet1. A l'insu de tout le monde, le romantisme a fait d'immenses progrès depuis un an. Les esprits généreux, désespérant de la politique depuis les dernières élections, se sont jetés dans la littérature. Ils y ont porté de la raison, et voilà le grand chagrin des hommes de lettres.

Les ennemis de la tragédie nationale en prose ou du romantisme (car, comme M. Auger, je n'ai parlé que du Ihéâlre2) sont de quatre espèces

1° Les vieux rhéteurs classiques, autrefois collègues et rivaux des Laharpe, des Geoffroy, des Aubert

2° Les membres de l'Académie française, qui, par la splendeur de leur titre, se croient obligés à se montrer les dignes successeurs des impuissants en colère qui jadis critiquèrent le Cid

3° Les auteurs qui, au moyen de tragédies en vers, font de l'argent, et ceux qui, par leurs tragédies et malgré les sifflets, obtiennent des pensions.

1. Journal des Débats du 8 juillet 1818.

Page 7 dll Manifeste.

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Les plus heureux de ces poëtes, ceux que le public applaudit, étant en même temps journalistes libéraux, disposent du sort des premières représentations, et ne souffriront jamais l'apparition d'ouvrages plus intéressants que les leurs

4° Les moins redoutables des ennemis de la tragédie nationale en prose, telle que Charles VII el les Anglais, les Jacques bons Hommes, Bouchard el tes Moines de Sainl-Denis, Charles IX, sont les poëles associés des bonnes-lettres. Quoique fort. ennemis de la prose en leur qualité de fabricants de vers à l'usage de l'hôtel de Rambouillet, et détestant surtout une prose simple, correcte, sans ambition, modelée sur celle de Voltaire, ils ne peuvent sans se contredire eux-mêmes s'opposer à l'apparition d'une tragédie qui tirera ses principaux effets des passions violentes et des mœurs terribles du moyen âge. Comme bons hommes de lettres, présidés par M. de Chateaubriand, ils n'oseraient proscrire, de peur de fâcher leurs nobles patrons, un système de tragédie qui nous entretiendra des grands noms des Montmorency, des la Trimouille, des Grillon des Lautrec, et qui remettra sous les yeux du peuple les actions féroces, il est vrai, mais grandes et généreuses, autant qu'on pouvait l'être au douzième siècle,


des guerriers fondateurs de ces illustres familles 1. En sortant d'une tragédie où nous aurons vu combattre et mourir ce héros farouche et sanguinaire, le connétable de Montmorency, l'électeur le plus libéral et le plus piqué des tours de passepasse qu'on lui a joués aux dernières é 2 ne pourra se défendre d'une sorte de curiosité bienveillante en entendant annoncer dans un salon un Montmorency. Aujourd'hui personne dans la société ne sait l'histoire de France avant M. de Barante, elle était trop ennuyeuse à lire la tragédie romantique nous l'apprendra et d'une manière tout à fait favorable aux grands hommes de notre moyen âge. Cette tragédie qui, par l'absence du vers alexandrin, héritera de tous les mots na'ifs et sublimes de nos vieilles chroniques s, est donc tout à fait dans l'intérêt de la 1. On trouve deux ou trois sujets de tragédie dans chaque volume du Froissart de M. Buohon Edouard II et Horfimer, Robert d'Artois et Edouard III, Jacques d'Artevelle ou les Gantois, Wat-Tyler, Henri de Transtamare et du Guesclin, Jeanne de Montfort, duchesse de Bretagne, le captal de Buch à Meaux, Clisson et le duc de Bretagne (c'est le sujet A'AdadtSe du Guesclin), le roi Jean et le roi de Navarre à Rouen, Gaston de Foix et son père, seconde révolte de Gand sous Philippe d'Artevelie. L'amour, ce sentiment des modernes qui n'était pas né du temps de Sophocle, anime la plupart de ces sujets par exemple, l'aventure de Limousin et R&Jmbaud.

2. Elections. N. D. L. E.

8. « Beaumanolr, bois ton sang. »


chambre des pairs. Le salon des Bonneslellres, qui est à la suite de cette chambre, ne peut donc opposer des injures par trop ignobles à l'apparition de la tragédie nationale en prose. D'ailleurs, une fois ce genre toléré, quelle belle occasion de flatterie agréable et de dédicaces bien basses La tragédie nationale est un trésor pour les Bonnes-lelires.

Quant à la pauvre Académie, qui se croit obligée de persécuter d'avance la tragédie nationale en prose, c'est un corps sans vie et qui ne saurait porter des coups bien dangereux. Bien loin de tuer les autres, l'Académie aura assez à faire de ne pas mourir. Déjà ceux de ses membres que je respecte avec le public sont honorés à cause de leurs ouvrages, et non pour le vain titre d'académicien qu'ils partagent avec tant de nullités littéraires. L'Académie française serait le contraire de ce qu'elle est, c'est-à-dire la réunion des quarante personnes qui passent en France pour avoir le plus d'esprit, de génie ou de talent, que, dans ce siècle raisonneur, elle ne pourrait, sans encourir le ridicule, entreprendre de dicter au public ce qu'il doit penser en fait de littérature. Dès qu'on lui ordonne de croire, rien de plus récalcitrant que le Parisien d'aujourd'hui; j'excepte, bien entendu, l'opinion qu'il


doit afficher pour conserver sa place 1, ou pour avoir la croix à la première distribution. L'Académie a manqué de tact dans toute cette affaire, elle s'est crue un ministère. Le romantisme lui donne de l'humeur, comme jadis la circulation du sang, ou la philosophie de Newton à la Sorbonne rien de plus simple, les positions sont pareilles. Mais était-ce une raison pour jeter au public, avec un ton de supériorité si bouffon 2, l'opinion qu'elle veut placer dans les têtes parisiennes ? Il fallait commencer par faire une collecte entre les honorables membres dont le romantisme va vieillir les Œuvres complètes MM. de Jouy, Duval, Andrieux, Raynouard, Campenon, Levis, BaourLormian, Soumet3, Villemain, etc. avec la grosse somme, produit de cette quête, il fallait payer aux Débals les cinq cents abonnés qu'on allait lui faire perdre, et 1. Un fie mes voisins vient de renvoyer son abonnement au Journal des Débats (février 3S25) parce que son troisième fils est surnuméraire dans un ministère.

2. « L'Académie française reatera-t-elle indifférente aux alarmes des gens de goflt ?. Le premier corps littéraire do la France appréhendera-t-il de se compromettre ?. Cette solennité a paru l'occasion la plus favorable pour déclarer les principes dont l'Académie est unanimement pénétrée. pour essayer de limer les doutes, de fixer les incertitudes, etc. » (Page 8 du Manifeste.)

3. Le Dieu qui fit le jour ne défend pas d'aimer. SATJt, tragédie.

Les romantiques proposent ne défend pas d'y voir, »


publier dans ce journal, si amusant depuis quinze jours, deux articles par semaine contre les romantiques. Le lecteur a pris une idée de l'esprit voltairien, et de l'urbanité que M. de Jouy aurait portée dans cette discussion, par l'extrait de la Pandore que j'ai cité en note les propos des halles auraient bientôt embelli les colonnes du Journal des Débats. M. Andrieux nous a foudroyés incognito dans la Revue la prose de l'auteur du Trésor1 paraissant aussi pâle que la gaieté de ses comédies, on aurait inséré dans les Débats sa fameuse satire contre les romantiques. Si, contre toute apparence, ce coup n'eût pas suffi pour les anéantir, l'élégant M. Villemain, tout joyeux d'avoir une petite pensée à mettre dans ses jolies phrases n'eût pas refusé à l'Académie le secours de sa rhétorique.

Au lieu d'implorer l'esprit du successeur de Voltaire, ou la faconde si jolie de l'auteur de l'Hisloire de Cromwell, l'Académie nous a dit par l'organe sec et dur de M. Auger

« Un nouveau schisme se manifeste aujourd'hui. Beaucoup d'hommes élevés 1. Andrieux. X. D. I. E.

2. « Ce n'est rien que de faire de jolies phrases, » disait M. de T. après avoir entendu le jeune professeur « il faut encore avoir quelque chose à mettre dedans. «


dans un respect religieux pour d'antiques doctrines s'effrayent des progrès de la secle naissante, et semblent demander qu'on les rassure. Le danger n'est pas grand encore, et l'on pourrait craindre de l'augmenter en y attachant trop d'importance. Mais faut-il donc attendre que la secle, entraînée elle-même au delà du but où elle tend, en vienne jusque-là qu'elle pervertisse par d'illégitimes succès cette masse flottante d'opinions dont toujours la fortune dispose l ? »

Trouvera-t-on de l'inconvenance à voir un homme obscur examiner un peu quels ont été les succès légitimes ou non de la masse flollanle qui compose la majorité de cette Académie ? Je saurai me garantir de toute allusion maligne à la vie privée des auteurs dont j'attaque la gloire ces armes avilies sont à l'usage des faibles. Tous les Français qui s'avisent de penser comme les romantiques sont donc des SECTAIRES 2. Je suis un seclaire. M. Auger, qui est payé à part pour faire le Dictionnaire, ne peut ignorer que ce mot est odieux. Je serais en droit, si j'avais l'urbanité de M. de Jouy, de répondre à l'Académie par quelque parole malsonnante 1. Pages 2 et 8 du Ma.nifeste.

a, Seciaibb. Ce mot est odieux, dit le Dictionnaire de l'Académie.


mais je me respecte trop pour combattre l'Académie avec ses propres armes.

Je me contenterai de proposer une question.

Que dirait le public, sectaire ou non, si on l'invitait à choisir, sous le rapport de l'esprit et du talent, entre

M DROZ,

M CAMPENON, auteur de l'JSnfant prodigue,

M. DE LACRETELLE jeune, historien.

M. ROGER, auteur de l'Avocat,

M. MICHATO,

M. DAGUESSEAU,

M. VILLAE,

M. DE LEVIS,

M. DE HONTBSQUIOU, M. DE CESSAC,

M. LE MARQUIS DE PASÏORET,

M. AUGER, auteur de treize Notices,

M. BIGOT DE PRÉAMENEU,

M. LE COMTE FRAYSSINOUS, auteur de VOrai«o» funèbre de S. M. Louis XVIII,

M. SOUMET,

M. LAYA, auteur de Falkland,

et M. DE LAMARTINE et M. DE BE11ANGER et M. DE BARANTE

et M. FIÉVÉE

et M. GUIZOT

et M. DE LA MENNAIS et M. VICTOR COUSIN et M. le générai, FOY et M. HOYER-COLLAIiD et M. FAURIEL

et M. DAUNOU

et M. PAUL-LOUIS COURIEE

et M. BENJAMIN CONSTANT

et M. DE PRADT, ancien archevêque de Malines; et M. SCRIBE

et M. ETIENNE.

Aucune manière de raisonner ne peut être plus franche et plus noble que la


simple position de cette question. Je suis trop poli pour abuser de mes avantages je ne me ferai point l'écho de la réponse du public.

Je me suis permis avec d'autant moins de remords d'imprimer ces noms de la seconde colonne, qui font l'orgueil de la France, que, par suite de l'obscurité de ma vie, je ne connais personnellement aucun des hommes distingués qui les portent. Je connais encore moins les académiciens dont les noms pâlissent à côté des leurs. Comme les uns ni les autres ne sont rien pour moi que par leurs écrits. en répétant le jugement du public, j'ai pu me considérer en quelque sorte comme étant déjà la postérité pour eux. De tout temps il y a eu une petite divergence entre l'opinion du public et les arrêts de l'Académie. Le public désirait voir élire un homme de talent qu'ordinairement l'Académie jalousait c'est par exemple sur l'ordre exprès de l'Empereur qu'elle a nommé M. de Chateaubriand. Mais jamais le public n'est arrivé, comme aujourd'hui, jusqu'à trouver des remplaçants pour la majorité de l'Académie française. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est que, quand l'opinion publique est bravée à ce point, elle se retire. La défaveur où le Déjeuner à fait tomber l'Académie


ne peut que s'accroître car jamais la majorité des hommes dont le public admire le talent ne sera appelée à y entrer. L'Académie fut annulée le jour où elle eut le malheur de se voir recruter par ordonnance. Après un coup si fatal, ce corps, qui ne peut avoir d'existence que par l'opinion, a eu la maladresse de laisser échapper toutes les occasions de la reconquérir. Jamais le plus petit acte de courage, toujours la servilité la plus phrasière et la moins noble. Le bon M. Montyon fonde un prix de vertu à ce mot, le ministère a peur M. Villemain. qui préside l'Académie ce jour-là, remporte le prix d'adresse, et elle se laisse enlever, sans mot dire, le droit de conférer ce prix. Le prix est ridicule mais il l'est encore plus de se laisser avilir à ce point, et par quelles gens encore ? Qu'auraient fait les ministres si vingt membres de l'Académie avaient envoyé leur démission ? Mais cette idée inconvenante est aussi loin de la pauvre Académie française, qu'elle-même est éloignée de posséder aucune influence sur l'opinion publique.

Je lui conseille d'être polie à l'avenir, et le public, sectaire ou non, la laissera mourir en paix.

Je suis avec respect, etc.


LETTRE VII

Le Homantiqnç au fitasrwiuiî.

Parte, le 1" mai 182i.

d-Itfiol, monsieur, vous croyez les Dt'bCI~S Quoi, monsieur, vous croyez les Débals une autorité en littérature

Faut-il donc troubler le repos de

ces vieux rhéteurs qui vivent encore sur l'esprit de Geoffroy ? Depuis que la mort de cet homme amusant faillit tuer leur journal, ce corps d'anciens critiques a été soutenu par le talent vivant de M. Fiévée mais il ne se recrute pas. Ce sont des hommes qui, depuis 1789, n'ont pas admis une idée nouvelle, et, ce qui achève de déconsidérer leurs doctrines littéraires, c'est qu'ils sont enchaînés par le caissier du journal. Quand ces messieurs le voudraient, les propriétaires des Débals, véritables Girondins de la réaction royaliste, ne leur permettraient pas de louer une chanson de Béranger ou un pamphlet de Courier.

L'homme d'esprit dont la lettre A 1 1. De Féletz. N. D. L. B.


signe les jolis articles passe pour l'un des plus fermes soutiens des idées surannées. Quand ils sont de lui, on trouve de l'agrément et des traits piquants dans les articles ordinairement si tristes que les Débals consacrent à gronder la génération actuelle de ce qu'elle ne pense pas comme en 1725. Dernièrement. lorsque ce journal a osé attaquer l'un des géants de la littérature libérale, M. de Jouy, c'est M. A. qui a été chargé de plaisanter cet homme célèbre sur le soin qu'il prend de nous faire connaître qu'il est fort gai, et d'orner de son portrait, comme il dit, chaque nouvel ouvrage qu'il donne au public. M. A. est même allé jusqu'à faire à M. de Jouy des interpellations d'un genre plus sérieux il l'a accusé d'ignorance il a rappelé le mot latin agreabilis, peu agréable, dit-on, à l'auteur de Sylla, etc., etc. Je ne sais jusqu'à quel point tous ces reproches sont fondés mais voici un petit exemple du profond savoir de MM. les écrivains classiques.

Dans le numéro du Journal des Débals du 22 mai 1823, M. A. entreprend de rendre compte en trois énormes colonnes, car les Classiques sont lourds, de je ne sais quel ouvrage dans lequel M. le vicomte de Saint-Chamans attaque les romantiques. M. A. nous dit


« bu temps de l'Homme aux quarante ëcus, un Écossais, M. Home, critiquait les plus beaux endroits de l'Iphigénie de Racine, comme aujourd'hui M. Schlegel critique les plus beaux endroits de Phèdre et de même que l'Allemand de nos jours, l'Ecossais de cette époque donnait le divin Shakspeare comme le vrai modèle du goût. Il citait, comme exemple de la belle manière de faire parler les héros de la tragédie, un discours de lord Falstaff, chef de la justice, qui, dans la tragédie de Henri IV, présentant au roi un prisonnier qu'il vient de faire, lui dit avec autant d'esprit que de dignité Sire, le voilà je vous le livre je supplie Votre Grâce de faire enregistrer ce fait d'armes parmi les attires de celle journée, ou. je le ferai mettre dans une ballade avec mon portrait à la tête Voilà ce que je ferai, si vous ne rendez ma gloire aussi brillante qu'une pièce de deux sous dorée et alors t'ous verrez dans le clair ciel de la renommée ternir votre gloire comme la pleine lune efface les charbons éteints de l'élément de l'air, qui ne paraissent autour d'elle que comme des têtes d'épingles. J'ai cru devoir passer quelques expressions, par trop romantiques aussi. »

Quel est l'écolier qui ne sait pas aujourd'hui que Falstaff n'est point un grand


juge ni un lord, mais bien un faux brave plein d'esprit, personnage fort plaisant, aussi célèbre en Angleterre que Figaro l'est en France ? 2 Faut-il accuser les rhéteurs classiques de mauvaise foi ou d'ignorance ? Ma foi, je suis pour l'ignorance. Je craindrais d'abuser de votre patience si je vous présentais d'autres exemples du savoir de ces messieurs dans tout ce qui ne tient pas à la littérature ancienne. M. Villemain, l'un d'eux, celui qui, au dire de son propre journal, réfute, el de si haut 1, les erreurs des romantiques, va jusqu'à placer le fleuve de l'Orénoque dans l'Amérique du Nord 2.

Agréez, etc.

1. Débats de mars 1823.

2. Quatorzième liv. des Thêdtm étrangers, pac. 325.


LETTRE VIII

Le Romantique an ClassiQue.

Andllly, le 8 niai 1824

-«- r oua me dites, monsieur, que je ne \l trouve de raisons que pour détruire ? que jamais je ne m'élève au-dessus du facile talent de montrer des inconvénients. Vous m'accordez que les journaux libéraux mènent la jeunesse que le Journal des Débals, tout en jugeant Shakspeare et Schiller sans les avoir lus, égare l'âge mûr, qui, comme la jeunesse, n'aime point à lire des chefs-d'œuvre nouveaux qui donneraient la fatigue de penser, mais veut aussi des phrases toutes faites. Le genre dramatique, celui de tous qui a le plus illustré la France, est stérile depuis bien des années l'on ne traduit à Londres et à Naples que les charmantes pièces de M. Scribe ou les mélodrames. Que faut-il faire ?

1° Confier l'exercice de la censure à des hommes doux et raisonnables, qui per-


mettent toutes choses à M. Lemercier, à M. Andrieux, à M. Raynouard et autres personnes sages ennemies du scandale. 2° Détrôner la gloire des premières représentations. En Italie, ces premières représentations sont presque entièrement sans importance. Tout opéra nouveau, quelque mauvais qu'il soit, se donne trois fois c'est le droit du maestro, vous dit-on. Le Barbier de Séville de Rossini ne fut pas achevé à Rome le premier jour, et ne triompha que le lendemain.

Ne serait-il pas raisonnable d'imposer à nos théâtres la loi de jouer trois fois les pièces nouvelles ? La toute-puissante police ne pourrait-elle pas exclure absolument les billets gratis de ces trois premières représentations ?

S'il était sage, le public qui se serait ennuyé le premier jour ne reviendrait pas le second. Mais que nous sommes loin, grand Dieu, de porter tant de tolérance dans la littérature Notre jeunesse, si libérale lorsqu'elle parle de charte, de jury, d'élections, etc., en un mot du pouvoir qu'elle n'a pas, et de l'usage qu'elle en ferait, devient aussi ridiculement despote que quelque petit ministre que ce soit, dès qu'elle a elle-même quelque pouvoir à exercer. Elle a au théâtre celui de siffler eh bien non-seulement elle siffle ce qui


lui semble mauvais, rien de plus juste mais elle empêche les spectateurs qui s'amusent de ce qui lui semble mauvais de jouir de leur plaisir.

C'est ainsi que les jeunes libéraux, excités par le Constitutionnel et le Miroir, ont chassé les acteurs anglais du théâtre de la Porte-Saint-Martin, et privé d'un plaisir fort vif les Français qui, à tort ou à raison, aiment ce genre de spectacle. On sait que les sifflets et les huées commencèrent avant la pièce anglaise, dont il fut impossible d'entendre un mot. Dès que les acteurs parurent, ils furent assaillis avec des pommes et des œufs de temps en temps on leur criait Parlez français 1 En un mot, ce fut un beau triomphe pour l'honneur national

Les gens sages se disaient « Pourquoi venir à un théâtre dont l'on ne sait pas le langage ? » On leur répondait qu'on avait, ̃persuadé les plus étranges sottises à la plupart de ces jeunes gens quelques calicots allèrent, jusqu'à crier A bas Shakspeare, c'est un aide de camp du duc de Wellington

Quelle misère quelle honte pour les meneurs comme pour les menés Entre la jeunesse si libérale de nos écoles et la censure, objet de ses mépris, je ne vois aucune différence. Ces deux corps sont


libéraux également, et c'est avec les mêmes égards pour la justice qu'ils proscrivent les pièces de théâtre qui ne leur conviennent pas. Le genre de leurs raisonnements est le même, la force. Or, on sait quel sentiment la force excite dans les cœurs lorsqu'elle se sépare de la justice. Au lieu de vouloir juger d'après des principes littéraires et défendre les saines doctrines 1, que nos jeunes gens ne se contentent-ils du plus beau privilège de leur âge, avoir des sentiments ? Si de jeunes Français de vingt ans, habitant Paris, et formés au raisonnement par les leçons des Cuvier et des Daunou, savaient écouter leur propre manière de sentir, et ne juger que diaprés leur cœur, aucun public en Europe ne serait comparable à celui de l'Odéon. Mais peut-être alors n'applaudirait-on pas des vers tels que L'âge de ses aïeux touche au berceau du monde. Le Paria..

Un bibliothécaire de mes amis, qui affiche les opinions classiques, faute de quoi il pourrait bien perdre sa place, vient de me donner, en secret, la liste des ouvrages qui sont le plus souvent demandés 1. M. Duvïquet, Débats du 12 novembre 182-i,


à sa bibliothèque. Ainsi que dans les cabinets littéraires de la rue de l'Odéon, on y lit bien plus Laharpe que Racine et Molière.

La grande célébrité de Laharpe a commencé après sa mort. Pédant assez mince de son vivant, car il ne savait pas le grec et peu le latin, et dans la littérature française ne se doutait pas de ce qui a précédé Boileau, il est devenu un père de l'église classique, voici comment Lorsque Napoléon suspendit la révolution, et crut, comme nous, qu'elle était finie, il se trouva toute une génération qui manquait entièrement d'éducation littéraire. Cette génération savait cependant qu'il y avait une littérature ancienne elle attendait des jouissances des pièces de Racine et de Voltaire. Au retour de l'ordre, chacun songea d'abord à avoir un état, l'ambition fut une fièvre. Aucun de nous n'eut l'idée que du nouvel ordre de choses lui-même dans lequel nous entrions, il pût naltre une littérature nouvelle. Nous étions Français, c'est-àdire ne manquant pas de vanité, et pleins du désir non de lire Homère, mais de juger Homère. Le Cours de' Laharpe, célèbre dès 1787, se trouva là à point nommé pour répondre à nos besoins. De là son immense succès.


Comment faire oublier à nos élèves en droit ce code de la littérature ? Attendre qu'il soit usé ? Mais alors il faut perdre trente ans. Je ne vois qu'une ressource il faut le refaire, il faut présenter à l'avide vanité de nos jeunes gens seize volumes de jugements tout faits sur toutes les questions littéraires qu'on est exposé à rencontrer dans les salons.

Mais, me dites-vous, prêchez une doctrine saine, lumineuse, philosophique, et vous ferez oublier les phrases de Laharpe. Pas du tout; La pauvre littérature éprouve le malheur qu'il y a d'être à la mode les gens pour qui elle n'est pas faite veulent à toute force en parler.

Ici, monsieur, j'éprouve la vive tentation d'ajouter vingt pages de développements. Je voudrais foudroyer les intolérants classiques ou romantiques, donner les principales idées d'après lesquelles, dans mon nouveau Cours de lilléralure en seize volumes, je jugerai les morts et les vivants, etc. 1. Ne craignez rien toutefois, 1. 1° Jamais de combats sur la scène, jamais d'exécutions ces choses sont épiques et non dramatiques. Au dixneuvième sciêele le cœur du spectateur répugne à l'horrible, et lorsque, dans Shakspeare, on voit un bourreau s'avancer pour brûler les yeux à de petits enfants, au lieu de frémir, on se moque des manches à balai peints en rouge par le bout, qui jouent le rôle de barres de fer rougies. 2° Plus les pensées et les incidents sont romantiques tealeulés aur les besoins actuels), plus it faut respecter la


au milieu du vif intérêt de nos circonstances politiques, je tiens que toute brochure qui a plus de cent pages, ou tout langue, toi est une chose de convention dans les tours non moins que dans les mots, et tâcher d'écrire comme Pascal, 1. Voltaire et la Bruyère. Les néeettOft et leaerigemes de messieurs les doctrinaires paraîtront aussi ridicules dans cinquante ans que Voiture et Balzac le sont maintenant. Voyez la préface de VBktoire des dues de Bourgogne. L'intérêt passionné avec lequel on suit les émotions d'un personnage constitue la tragédie la simple curiosité qui nous laisse toute notre attentiou. pour cent détails divers, la mméilie. L'intérêt que nous inspire Julie d htamt» est tragique. Le Coriolan de Shakspeare, est de la comédie. Le mélange de cm deux Intérêts me semble fort difficile. i-> 4. moins qu'il ne soit question de peindre les changements successif» que le temps apporte dans le caractère d'un homme, peut-être trouvera-t-on qu'il ne faut pas, pour plaire en 1825, qu'une tragédie dure plusieurs années.. Au reste, chaque poëte fera des expériences à la suite desquelles il est possible que l'espace d'une année soit trouve le ternie moyen convenable. Si on prolongeait h tragédie beaucoup au delà, le héros de la fin ne serait plus lliomme du commencement. Napoléon affublé du manteau impérial en 1804 n'était plus le jeune général de 1796, qui cachait sa gloire sous la redingote grise, qui sera son costume dans la postérité.

4). C'est i'art qu'il faut dérober à Shakspeare, tout en comprenant que ce jeune ouvrier cn laine gagna cinquante mille francs de rente en agissant sur des Anglais us l'an 1600, dans le sein desquels fermentaient déjà toutes les. horreurs) noires et plates qu'ils voyaient dans la faune. et dont Us firent le puritanisme. Une bonne foi naïve et an peu bête un dévouement parfait, une sorte de dimeulté a- être ému par les petits incidents étales comprendre, mais en revanche une grande constance dans l émotion et une grande peur de l'enfer, séparent l'Anglais de 1600 des Français de 1825. C'est cependant à ceux-ci qu'il faut plaire, à ces êtres si fins, si légers, si susceptibles, toujours .Voir la diatribe de M. Martin contre les expériences de notre célèbre Mngcndie. Ch.vmubk DES Communes, séance du 2b février 1825..


ouvrage qui compte plus de deux volumes, ne trouvera jamais de lecteurs.

Au reste, monsieur, les Romantiques ne aux aguets, toujours en proie à une émotion fugitive, toujours Incapables d'un sentiment profond. Ils ne croient a rien qu'à, la mode, mai* simulent toutes les convictions, non point par hypocrisie raisonnée comme le cent des hautes classes anglaises, mais seulement pour bien remplir leur rôle aux yeux du voisin.

Le major Bridgenort de Pévéril du Peak, dont le père avait vu Shakspeare, agit avec une bonne foi morose et sombre d'après des principes absurdes notre morale est a peu près parfaite, mais en revanche on ne trouve plus de dévouement sans bornes que dans les adresses insérées au Moniteur. Le parisien ne respecte que l'opinion de sa société de tous les jours, il n'est dévoué qu'à son amenblement d'acajou. Pour faire des drames romantiques (adaptés aux besoins de l'époque), il faut donc s'écarter beaucoup de la manière de Shakspeare, et par exemple ne pas tomber dans la tirade chez un peuple qui saisit tout à demi-mot, et à ravir, tandis qu'il fallait expliquer les choses longuement et par beaucoup d'images fortes aux Anglais de l'an 1600.

Aprè3 avoir pris l'art dans Shalcspeare, c'est â Grégoire de Tours, à Froissart, à Tite-Live, à la Bible, aux modernes Hellènes, que nous devons demander des sujets de tragédie. Quel sujet plus beau et plus touchant que la mort de Jésus ? Pourquoi n'a-t-on pas découvert les manuscrits de Sophocle et d'Homère seulement en l'an 1600, après la civilisation du siècle de Léon X ?

Madame du Hausset, Saint-Simon, Gourville, Dangeau, Bézenval, les Congrès, le Fanar de Constantinople, les histoires des Conclaves recueillies par Oregorio Leti, nous donneront cent sujets de comédie.

On nous dit le vers est le beau idéal de l'expression une pensée étant donnée, le vers est la manière la plus belle de la rendre, la manière dont elle fera le plus d'effet. oui, pour la satire, pour l'épigramme, pour la comédie satirique, pour le poëme épique, pour la tragédie mytholoaique telle que Phèdre, Iphigénie, etc.

Nos, dès qu'il s'agit de cette tragédie qui tire ses effets de la peinture exacte des mouvements de l'âme et des incidents de la vie des modernes. La pensée ou le sentiment


se dissimulent point qu'ils proposent aux Parisiens la chose du monde la plus diilicite réfléchir l'habitude. Dès qu'il ose doivent avant tout être énoncés avec clarté dans le genre dramatique, en cela l'opposé du poème épique. The table is Ml s'écrie Macbeth frissonnant de terreur quand il voit l'ombre de ce Banco, qu'il vient de faire assassiner il y a une heure, prendre à la table royale la place qui est réservée à lui le roi Macbeth. Quel vers, quel rhythme, peut ajouter à lit beauté d'un tel mot 1

C'est le cri du cœur, et le cri du cœur n'admet pas d inversion. Est-ce comme faisant partie d'un alexandrin que nous admirons le Soyons amis, Cinna on Le mot a J±ermione à Pyrrhus Qui te l'a dit/

Remarquez qu'il but exactement ces mots-là, et non pas d'autres. Lorsque la mesure du vers n'admet pas le mot précis dont se servirait l'homme passionné, que font nos poètes d'Académie ? Ils trahissent la passion pour le vers alexandrin. Peu d'hommes, surtout à dix-huit ans, connaissent assez bien les passions pour s'écrier Ymla le mot propre me vous néglige* Celui m* vous em ployez nesl mïun fr<M synonyme tandis que le plus sot du parterre sait fort bien ce qui fait un Joli vers. I sait encore mieux (car dans une monarchie on met à cela toute sa vanité) quel mot est du lmn>a<re noble, et. quel n'en est pas. Ici la délicatesse du thétae français est allée bien au delà de la nature un roi arrivant la nuit dans une maison ennemie dit à son confident Quelle heure est-il Eh bien, l'auteur du Cid d'Andalousie n'a pas osé faire répondre Siie,U il est minuit. Cet homme d'esprit a eu le courage (le faire deux vers

La tour de Saint-Marcos, près de cette demeure, A, comme vous passiez, sonné la douzième heure. Je développerai ailleurs la théorie dont voici le simple énoncé le vers est destiné à rassembler en un foyer, à force d'cllipses, d'ïnveraians, d'alliances de mot«, etc., etc. Ibnl;iants prMléges de la poésie), les raisons de sentir une beauté de la nature or dans le genre dramatique ce sont les scènes précédentes qui donnent tout son effet au mot que nous entendons prononcer dans la scène actuelle. Par exemple. l;onazaia-tu Za nzaitz de Restite? Lord Byron approuvait cette distinction.


«lésertcr l'habitude, l'homme vaniteux s'expose il l'affreux danger de rester court devant quelque objection. Peut-on s'étonner que de tous les peuples du monde le Français soit celui qui tienne le plus à ses habitudes ? C'est l'horreur des périls Le personnage tombe à n'être plus qu'un rhéteur dont je me méfie pour peu que j'aie d'expérience de la vie, si par la poésie d'expression il cherche à ajouter à la force de ce qu'll dit.

la première condition du drame, c'est que l'action se passe dans une salle dont un de- murs a été enlevé par la baguette magique de Melpomêne, et remplacé par le parterre. Les personnages ne savent pas qu'il y a un publie. Quel est le confident qui, dans un moment de péril, s'aviserait de ne pas répondre nettement à son roi qui lui dit quelle heure est-il? Dès l'instant qu'il y a concession apparente au public, il n'y a plus de personnages dramatiques Je no vois_ que des rapsodes récitant un poème épique plus ou moins beau. En français l'empire du rhythme ou du vers ne commence que là où. l'inversion est permise. Cette note deviendrait un volume si J'essayais d'aller au-devant de toutes les absurdités que les pauvres versificateurs, craignant pour leur considération dans le monde, prêtent chaque matin aux romantiques, Les classiques sont en possession des théâtres et de toutes les places littéraires salariées par le gouvernement. Les jeunes gens ne sont admis à celles de ces places qui deviennent vacantes 'lue sur la présentation des gens âgés qui travaillent dans la même partie. Le fanatisme est un titre. Tous les esprits servîtes, toutes les petite ambitions de professorat, d'academie, de bibliothèques, etc., ont intérét à nous donner chaque matin des articles classiques et, par malheur, la déclamation dans tous les genres est l'éloquence de l'indifférence qui joue la foi brûlante.

Il est, du reste, assez plaisant qu'au moment où la réforme littéraire est représentée, comme vaincue par tous les journaux, Ils se croient cependant obligés à lui lancer, chaque matin, quelque nouvelle niaiserie qui, comme le lord Falsa, grand fme f^iSletene, nous amuse pendant le reste de lit journée. Cette conduite n'a-t-elle pas l'air du commeneenieiit d'une déroute î w c t


obscurs, des périls qui forceraient, à inventer des démarches singulières et peut-être ridicules, qui rend si rare le courage cioil. Il me reste, monsieur, à solliciter votre indulgence pour la longueur de mes lettres, et surtout pour la simplicité non piquante de mes phrases. J'ai rejeté, pour être clair, bien des aperçus nouveaux qui auraient fait grand plaisir à ma vanité. J'ai voulu non seulement être lucide, mais encore ôter aux gens de mauvaise loi l'occasion de s'écrier Grand Dieu que ces romantiques sont obscurs dans leurs éclaircissements 1

Je suis avec respect, etc.


LETTRE IX

Le Classique au Romantique.

Paris, te 3 mai 182*.

Savez-vous, monsieur, que je ne trouve pas dans mes souvenirs que depuis bien des années il me soit arrivé d écrire en un jour quatre lettres pour la même affaire.

Je vous l'avouerai, je suis Louché de votre profond respect pour Racine, mais touché sensiblement. Je croyais non pas vous, monsieur, mais le parti romantique injuste, et, si j'ose le dire, insolent envers ce grand homme il me semblait voir ce parti

Burlesquement roidir ses petits bras

Pour étouffer si haute renommée.

Lebrun.

Je trouvais drôle que plusieurs gens d'esprit s'imaginassent donner au public une théorie (car vous m'avouerez que votre romantisme n'est qu'une théorie)


au moyen de laquelle on est sûr d'avoir des chefs-d'œuvre. Je vois avec plaisir que vous ne croyez pas qu'un système dramatique quelconque soit capable de créer des têtes comme celles de Molière ou de Racine. Assurément, monsieur, je n'approuve pas votre théorie, mais enfin je crois la comprendre. Il me reste toutefois bien des obscurités et bien des questions à vous faire. Par exemple, quel serait, suivant vous, le point extrême du succès du genre romantique ? Faut-il absolument que je m'accoutume à ces héros repoussés d'avance par le législateur du Parnasse, Enfants au premier acte, et barbons au dernier 1 Je suppose un instant que les bonnes traditions s'éteignent, que le bon goût disparaisse, en un mot, que tout vous réussisse à souhait, et que le grand acteur qui succédera à Talma veuille bien, dans vingt ans d'ici, jouer votre tragédie en prose, intitulée la Mort de Henri III. Quel sera, dans votre idée, le point extrême de cette révolution ? Oubliez avec moi toute prudence jésuitique, soyez franc dans vos paroles comme l'Hostpur de votre Shakspeare, dont, à propos, je suis fort content.

Je suis, etc.


LETTRE X

le Komaothjue au Classique.

AndUly, Io j mai 1S24.

Monsieur,

Se t nous revenons au monde vers l'an 1864, nous trouverons affiché aux coins des rues

LE RETOUR DE L'ILE D'ELBE,

Tragédie en cinq actes et en prose.

A cette époque, la figure colossale de Napoléon aura fait oublier pour quelques siècles les César, les Frédéric, etc. Le premier acte de la tragédie, qui mettra sous les yeux des Français l'action la plus étonnante de l'histoire, doit être évidemment à l'île d'Elbe, le jour de l'embarquement. On voit Napoléon impatient du repos et songeant à la France « La fortune me servit au retour d'Egypte sur cette même mer qui entoure ma patrie m'aurait-elle abandonné ? » Ici il s'inter-


rompt pour observer avec sa longue-vue une frégate à pavillon blanc qui s'éloigne. Arrive un auditeur déguisé qui lui apporte les derniers numéros de la Quotidienne. Un courrier de Vienne venu en six jours lui dit qu'on va le transporter à Sainte-Hélène, et tombe de fatigue à ses pieds. Napoléon prend son parti, il ordonne le départ. On voit les grenadiers s'embarquer on les entend chanter sur le brick V Actif. Un habitant de l'Ile d'Elbe s'étonne; un espion anglais achève de s'enivrer et t.ombe sous la table au lieu de faire son signai. Un assassin, qui arrivait déguisé en prêtre, jure et maudit Dieu de ne pouvoir gagner le million promis.

Le second acte doit se passer près de Grenoble, à Lafrey, sur le bord du lac, et montrer la séduction du premier bataillon du îe léger que le général Marchant avait envoyé pour barrer la route étroite pratiquée entre la montagne et le lac. Le troisième acte est à Lyon Napoléon oublie déjà ses idées raisonnables et populaires il se remet à faire des nobles le danger passé, il se réenivre des jouissances du despotisme.

Au quatrième acte, on le voit au Champ de Mars avec ses frères en habit de satin blanc et son acte additionnel.

Le cinquième acte est à Waterloo, et.


la dernière scène du cinquième acte à l'arrivée sur le roc de Sainte-Hélène avec la ,a vision prophétique des six années de tourments, de vexations basses et d'assassinats à coups d'épingles, exécutés par sir Hudson Lowe. Il y a un beau contraste entre le jeune Dumoulin, qui, à Grenoble, au premier acte, se dévoue à Napoléon, et le général impassible qui, à Sainte-Hélène, dans 1 espoir d'un cordon de seconde classe, entreprend de le faire mourir à petit feu, et sans qu'on puisse accuser son ,maître d'empoisonnement.

Autre contraste entre des personnages du second ordre M. Benjamin Constant plaidant la cause d'une constitution raisonnable aux Tuileries avec Napoléon, qui se montre franchement despote, traite la France comme son domaine, ne parle que de son inlérêl propre à lui, Bonaparte, et trois mois après M. le comte de Las-Cases déplorant, dans l'amertume et la sincérité de son cœur de chambellan, que l'Empereur ait été sur le point de se trouver dans le cas d'ouvrir une porte lui-même. Voilà évidemment une belle tragédie il ne manque plus que cinquante ans d'intervalle et du génie pour la faire. Elle est belle, parce que c'est un seul événement. Qui pourrait le nier ?

Une nation, sans résolution pour entre*


prendre de mieux un grand homme par ses Le grand homme a le courage de hasarder il réussit mais, entraîné par l'amour de la fausse gloire et des habits de satin, il trompe cette nation, il tombe. Un bourreau s'empare de lui. Voilà une haute leçon la nation a des torts le grand homme aussi a les siens. Je dis qu'un tel spectacle est touchant, qu'un tel plaisir dramatique est possible que cela vaut mieux sur "le théâtre qu'en épopée qu'un spectateur non hébété par l'étude des la Harpe ne songera nullement à se tenir pour choqué des sept mois de temps et des cinq milles lieues d'espace qui sont nécessaires.

Je suis avec respect, etc.


PROTESTATION

Personne plus que moi ne tient que la

vie privée des citoyens doit être murée ce n'est qu'à cette condition que nous pouvons être dignes de la liberté de la presse. Je me serai bien écarté du dessein de cet ouvrage s'il m'est arrivé de me moquer d'autre chose que des prétentions ridicules des rhéteurs antiromantiques. Si l'Académie n'avait pas jugé à propos de proscrire le romantisme d'un ton de supériorité et de suffisance qui ne convient à personne en parlant au public, j'aurais toujours respecté cette institution surannée.

Malgré tout le besoin que j'en avais, j'ai

dédaigné l'esprit que je n'aurais pu obtenir qu'à l'aide d'allusions malignes aux accidents de la vie privée et cependant la meilleure partie de l'esprit de nos académiciens ne se compose, dit-on, que d'anecdotes scandaleuses sur le caractère de leurs prédécesseurs.


APPENDICES

A

RACINE ET SHAKSPEARE

EACWE ET SirmPBAKE. 3i



QU'EST-CE QUE

LE ROMANTICISME ?

dît m. londonio1 1

Quia aut Eurysthea diiram,

Àut Ulaudati neselt Busirldis araa ? ?

Georsioues. liv. III.

FAITS PRÉLIMINAIRES

/uand on passe sa vie entre les bras 1 1 d'une femme, tout semble obscur.

\-J L'Italien veut être heureux par r l'amour moral, ou du moins physique, h défaut du moral le Français par Vamourpropre. Il n'est pas de jeune homme 1. Ces pages ont été écrites par Stendhal à Milan au début de 1818 et publiées pour la première fois par R. Colomb en appendice à son édition de Racine et Shatapoaro (185*). N. D. L. E.

2. e Qui ne connaît pas l'impitoyable Eurysthée, et les sanglants autels du détestable Bustob ? »


français qui ne lise attentivement cinquante volumes par an. Il est honteux parmi eux de ne pas connaître les dix ou douze auteurs français, qu'ils appellent classiques comme Corneille, Montesquieu, Racine, Rousseau, Buffon, la Bruyère, Fénelon, Molière, et Laharpe, qui les juge. La plupart de Français, gens du monde (viuenli di enlrala l), connaissent aussi fort bien les auteurs du second ordre Marmontel, Duclos, Raynal, d'Alembert, etc., etc.

Les Français sont donc infiniment plus instruits que les Italiens. Le défaut des premiers est d'être trop classiques personne n'ose combattre Laharpe.

QU'EST-CE QUE LE ROMANTICISME `I Cosa è dunquc quel romanticismo, iutorno al quale tanti parlano, nella nostra Italia '? ïn questa guerra, io ho divisato meco medesimo, di fare una riconoscenza militare sopra la posizione delle due armate. Il pubblico Lombarde si trova a una delle ale della battaglia e forse non ha piena conoscenza di quel che si passa al centro. D'ailleurs plusieurs gens d'esprit ont pris la plume dernièrement pour combattre la théorie romantique, sans se donner la peine d'étudier le moins du monde la question. Voici des idées traduites de l'allemand, du professeur Wieland, qui j'espère, ne sont 1. Vivant de leur revenu. (A'oie de Colomb.)


pas vagues et auxquelles je défie de répondre catégoriquement.

5L Dussault de ancien ami du célébre Camille Desmoulins, alors jeune homme plein d'idées généreuses, aujourd'hui Ultra décidé» bibliothécaire du comte d'Artois, ennemi juré de tout ce qui est nouveau, et l'un des rédacteurs du Journal des Débats, est le général en chef du parti classique. il a pour armée les deux tiers des membres de. l'Académie française, tous les journalistes français, même les journalistes libéraux, et tous les écrivains sans génie. Lemercier et Benjamin Constant osent seuls n'être pas tout à fait de l'avis de M. Dussault, mais ils tremblent.

L'ennemi auquel M. Dussault se trouve opposé et qu'il ne nomme pas, pour ne pas faire connaître un adversaire aussi redoutable, c'est VEdinburgh-Review, journal qui se tire à douze mille exemplaires et qu'on lit de Stockholm à Calcutta. Ce journal, qui paraît tous les trois mois, donne des extraits des meilleurs ouvrages qui voient le jour en Italie, en France, en Allemagne et dans les Indes anglaises 1. C'est dans ces extraits, et à mesure du besoin, que les 1. VÉdinburgh-Review parait depuis 1802. Chaque cahier de deux cents pages très-serrées coûte, Londres, sept francs quarante centimes et à Genève dix francs, cela fait une dépense de quarante francs par an. Les rédacteurs connus sont MM. Jeffrey, Smith, Makintosch, Alison, Makensie, etc., et trente ou quarante rédacteurs volontaires qui, de toutes les parties de l'Angleterre, envoient des articles anonymes. M Jeffrey, sans savoir leurs noms, choisit les meilleurs articles.


rédacteurs exposent la théorie romantique, qui n'est autre que celle qui a servi de poétique à Homère, à Sophocle, au Dante à l'Arioste et au Tasse.

M. Schlegel, que beaucoup de gens, en Lombardie, prennent pour le chef des romantiques, est un homme plein de préjugés qui, parce qu'il a su bien traduire, s'imagine penser, et dont VEdinhurgh-Review a tourné en ridicule les systèmes. (Voir les n°* 50 et 51.)

On voit que pour nous autres Italiens nous devrions être, en général, du parti du Dante et de l'Arioste. Le seul auteur que nous avons dans le genre classique, encore a-t-il plusieurs choses du romantique, c'est Alfieri. D'un autre côté, il n'y a rien de plus romantique au monde que la Mascheroniana et. la Basuigliana1, 1, poëmes évidemment fondés sur nos mœurs et nos croyances, et où l'antique n'est imité que pour quelques expressions heureuses. Pindemonte, l'un de nos grands poëtes, a fait avec succès des tragédies romantiques.

Je respecte le temps de mes lecteurs j'ai toujours devant les yeux qu'ils aiment mieux aller voir leur maîtresse, admirer le sublime ballet d'Otello, ou entendre les voix divines qui charment nos oreilles et savent si bien le chemin de nos cœurs 2, 2, 1. Poèmes de Monti. N. D. L. E.

si.A1}uslon au délicieux concert donné dernièrement, au profit d lui malheureux militaire, par madame Elena Viganô la prima dilettante d'Italia. Personne n'a jamais mis autant d'âme dans le chant.


que perdre leur temps à lire une froide dispute sur le romanlicisme. Je resserre donc le plus possible l'expression de mes idées j'espère n'être pas obscur, mais seulement brej.

L' Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne, sont entièrement et pleinement romantiques. Il en est autrement en France. La dispute est entre M. Dussault et VEdinburghReview, entre Racine et Shakspeare, entre Boileau et lord Byron.

C'est un combat' à morl. Racine met toujours en récit pompeux et emphatique ce que Shakspeare se borne à mettre sous nos yeux. Si le poëte anglais l'emporte, Racine est enterré comme ennuyeux, et tous les petits tragiques français le suivent dans sa tombe.

Par exemple, je défie tous les classiques du monde de tirer de tout Racine un ballet comme le sublime ballet à'Oteiïo.

Voltaire a été combattu par les Fréron et les Desfontaines, comme étant romantique. Voyez la rapidité de notre victoire aujourd'hui nous citons Voltaire en exemple du genre classique. Sa Zaïre n'est qu'une copie maigre, décolorée et surtout romanesque, du terrible More de Venise. « Mais quoi disent les partisans du genre classique, vous voulez que je puisse supporter un Macbeth, dont la première scene est une plaine déserte, voisine d'un champ de bataille, et dont la seconde saute tout a coup à la cour du roi d'Écosse Duncan ? »


Je leur réponds « Voyez-vous dans cette forêt antique ce vieux chêne qui, né par hasard, sous un roc qui l'empêchait de s'élancer directement vers le ciel, a fait avec sa tige, le tour du rocher qui l'opprimait et maintenant, espoir du marin, offre dans son tronc une courbe énorme, propre à défendre les flancs d'un vaisseau. » Les poétiques qu'on vous a fait apprendre par cœur, au collège, sont le dur rocher qui a opprimé votre esprit naturel, et vous, vous êtes le chêne vigoureux, mais dont le tronc est faussé.

Vos fils, élevés sous l'empire de doctrines plus raisonnables, n'auront plus ces mauvaises habitudes. Répondez catégoriquement aux raisons suivantes; je vais attaquer, sans perdre de temps en circonlocutions et. préparations, ce qui est réputé le plus fort et le plus sacré dans vos arguments le pallàdium du genre classique.

DES UNITÉS DE TEMPS ET DE LIEU

La nécessité d'observer les unités de lemps et de lieu découle de la prétendue nécessité de rendre le drame croyable. Les critiques du dernier siècle (i crilici antiquati) tiennent pour impossible qu'une ac ion qui dure plusieurs mois puisse être crue se passer en trois heures. « Il est impossible, disent-ils, que le spectateur puisse supposer qu'il est assis sur les banquelles d'un théâtre pen-


que les ambassadeurs que des rois éloignés s'envoient entre eux partent de la cour de leur maître, arrivent à la cour de son ennemi et retournent dans leur patrie pendant que des armées sont levées et vont assiéger des villes qu'on leur voit prendre; pendant qu'un exilé est chassé de sa patrie, se révolte contre elle, trouve des partisans et y retourne à main armée ou jusqu'à ce que le jeune homme que le spectateur, au premier acte, a vu faisant la cour à sa maîtresse, pleure la mort prématurée de son fils. L'esprit est révolté, continuent-ils, d'une fausseté trop évidente, et la fiction perd toute sa force quand elle s'éloigne à ce point de la ressemblance à la réalité. » Le spectateur qui sait qu'il a vu le premier acte à Alexandrie 1 ne peut pas supposer qu'il voit le second acte à Rome c'est-à-dire à ùiie distance à laquelle tout le pouvoir d'Armide aurait eu peine à le transporter en aussi peu de temps. Le spectateur sait avec certitude que sa banquette n'a pas changé de place il sait également que le plancher élevé qui est sous ses yeux et qu on appelle palco scenico et qui,* il n'y a qu'un instant, était la place de Saint-Marc à Venise, ne peut pas être cinq minutes après la ville de Loango, en Chine. »

Tel est le langage triomphant de toutes 1. Allusion à la tragédie d'Antoine et Clêopdtre, dans te premier acte de laquelle Shakspeare a divinement- peInt t'amour que nous sentons tous les jours, l'amour heureux et satisfait, sans pour cela être languissant.


les poétiques imprimées par des pédants, avant le règne de la philosophie. Il est temps de rabattre leur orgueil et de crier à tous ces critiques surannés que ce qu'ils avancent avec confiance, comme un principe incontestable, est une assertion, qui tandis que leur langue est occupée à la prononcer, est démentie par leur conscience intime et par leur propre cœur.

Il est faux qu'aucune représentation soit jamais prise pour la réalité il est faux qu'aucune fable dramatique ait jamais été matériellement croyable, ou ait jamais été crue réelle pendant une seule minute. L'objection que les pédants tirent de l'impossibilité de passer la première heure à Alexandrie d'Egypte eL la seconde à Rome suppose que quand le Sipario se lève e le spectateur se croit réellement à Alexandrie et imagine que la course de son carrosse, qui l'a conduit de chez lui au théâtre, a été un voyage en Egypte, et qu'il vit du temps d'Antoine et de Clébpâtre. Certes, l'imagination qui aurait fait ce premier effort pourrait en faire un second l'homme qui, à huit heures du soir, peut prendre le théâtre pour le palais des Ptolomées peut aussi le prendre une heure après pour le promontoire d'Actium l'illusion, si vous voulez admettre l'illusion, n'a pas de limites certaines. Si le spectateur peut être persuadé une fois que tel acteur, son ancienne connaissance, est Don Carlos ou Abel, qu'une salle éclairée avec des quinquets est le palais de Philippe II ou la caverne d'Abel, il est


dans un tel état d'extase, son sentiment actuel l'élève tellement hors de la portée de la raison et de la froide vérité, que des hauteurs qu'habite son âme il peut mépriser toutes les impossibilités de la nature terrestre. II n'y a pas de raison pour qu'une âme voyageant ainsi dans les régions de l'extase compte les heures qui frappent à l'horloge, et l'on m'avouera qu'une heure peut sembler un siècle a l'homme qui a pu prendre un théâtre pour un champ de bataille.

La vérité est que nous n'avons pas le bonheur de trouver au théâtre un tel degré d'extase. Alors quel puissant remède serait le théâtre pour les peines de l'âme 1 Le spectateur est assez froid quand il commence à goûter le plaisir d'une belle tragédie. Les spectateurs sont toujours dans leur bon sens, et savent fort bien, depuis le premier acte jusqu'au dernier, que le théâtre estseulement t un théâtre, et que les comédiens sont seulement des comédiens. Ils savent fort bien que la Marchioni est la Marchioni, et que Blanès est Blanès. Ils viennent au théâtre pour écouter un certain nombre de vers de l'immortel Alfieri, récités avec des gestes parfaitement analogues ai seniimenU che csprimono et un ton de voix agréable. Ces vers ont rapport à un fait quelconque, et un fait doit se passer quelque part mais les différentes occurrences dont la réunion complète le drame peuvent se passer en des lieux très-éloignés l'un de l'autre. Et, je vous prie, où est l'absurdité d'accorder


que cette salle représente d'abord la place de Saint-Marc à Venise et ensuite l'ite de Chypre, si cette salle a toujours été connue pour n'être ni la place de Saint-Marc, ni l'ile de Chypre mais bien le théâtre de la Gannobiana ?

Quant au temps, il s'écoule dans les cntr'actes, et pour la partie de l'action qui est effectivement mise sous les yeux du spectateur, la durée poétique et la durée réelle sont absolument les mêmes.

Le contraire serait absurde. Si dans le. premier acte on voit faire à Rome des préparatifs pour la guerre contre Mithridalc, au cinquième acte la conclusion de la guerre peut être représentée, sans absurdité, comme arrivant dans le Pont. Nous savons fort bien qu'il n'y a ni guerre, ni préparatifs de guerre, nous savons fort bien que nous i:e e sommes ni à Rome ni dans le royaume de Pont, que nous n'avons devant nous ni Mithridate ni Lucullus.

La tragédie nous offre des imitations d'actions successives. Pourquoi la seconde imitation ne peut-elle pas représenter une action de beaucoup postérieure a la première, si cette seconde action est liée de telle manière avec l'autre, qu'elle n'en soit séparée par aucune autre chose que par l'intervalle du temps ? le temps qui, de toutes les choses de ce monde, est celle qui se prête le plus à l'imagination un intervalle de plusieurs années passe aussi vite, pour l'imagination, qu'une suite de quelques heures.


Dans nos réflexions sur les événements de notre vie, il nous arrive sans cesse de sauter par-dessus les intervalles de temps nous pensons à partir pour Venise puis, sur-le-champ, nous nous voyons à Venise. Dans les imitations des actions de la vie, nous permettons facilement qu'on demande à notre imagination un genre d'effort auquel clic est si fort accoutumée.

Mais. dira-t-on, comment une tragédie peut-elle émouvoir si elle ne produit pas d'illusion ? Elle fait toute l'illusion nécessaire à la tragédie. Quand elle émeut, elle fait illusion, comme une peinture exacte d'un original réel elle fait illusion comme représentant à l'auditeur ce qu'il aurait senti lui-même si les choses qu'il voit se passer sur la scène lui étaient arrivées. La réflexion qui touche le cœur n'est pas que les maux qu'on étale sous nos yeux sont des maux réels, mais bien que ce sont des maux auxquels nous-mêmes nous pouvons être exposés. S'il y a quelque illusion dans nos cœurs, ce n'est pas d'imaginer que les comédiens sont malheureux, mais bien d'imaginer que nous-mêmes sommes malheureux pour un instant. Nous nous attristons pour ia possibilité des malheurs plutôt que nous ne supposons la présence actuelle des malheurs. C'est ainsi qu'une mère pleure sur le jeune enfant, qu'elle tient dans ses bras quand elle vient à songer qu'il est possible que la mort le lui enlève. Le plaisir de la tragédie procède de ce que nous savons bien que c'est une fiction ou, pour mieux


dire, l'illusion, sans cesse détruite, renaît sans cesse. Si nous arrivions à croire un moment les meurtres et les trahisons réels, ils cesseraient à l'instant de nous causer du plaisir.

Les imitations des arts produisent de la peine ou du plaisir, non pas parce qu'on les prend pour des réalités, comme disent les auteurs surannés, mais parce qu'elles présentent vivement à l'âme des réalités. Quand notre imagination est égayée (rallegrata) et rafraîchie par un beau paysage de Claude Lorrain, ce n'est pas que nous supposions les arbres que nous voyons capables de nous donner de l'ombre, ou que nous songions à puiser de l'eau à ces fontaines si limpides mais nous nous figurons vivement le plaisir que nous aurions à nous promener auprès de ces fraîches fontaines et à l'ombre de ces beaux arbres, balançant leurs rameaux au-dessus de nos têtes. Nous sommes agités en lisant l'histoire de Charles VIII cependant aucun de nous ne prend son livre pour le champ de bataille de Fornova.

Un ouvrage dramatique est un livre récité avec des accompagnements qui accroissent ou diminuent son effet. L'aimable comédie en fait davantage au théâtre que lue dans la solitude. Il en est tout autrement de la noble tragédie. Le malheur comique de i Ajo nell'inibarazzo, quand il est surpris par son sévère patron, tenant l'enfant dans ses bras, peut être augmenté par les lazzi de 1 excellent Veslri mais quelle voix ou


quels gestes peuvent espérer d'ajouter de la dignité ou de la force aux reproches sanglants que le noble Timoléon adresse au tvran Timophane ?

Un drame lu affecte l'âme de la même manière qu'un drame joué. Par là, il est évident (autant, que les choses morales peuvent être évidentes) que le spectateur ne croit pas que l'action soit réelle. Il suit de là que l'on peut supposer qu'un plus ou moins long espace de temps s'écoule entre les actes il suit encore de là que le spectateur d'un drame, quand il n'a pas été élevé dans un collegio antiquato, ne s'inquiète guère plus du lieu ou de la durée de Faction que le lecteur d'une narration, lequel, en deux heures de temps, lit fort bien toute une vie de Plutarque I. Quoi 1 vous vous êtes accoutumé à entendre parler en vers César et Marie Stuart; vous voyez, sans en être choqué, une actrice dans les coulisses faire des mines aux loges, et un homme libre de préjugés ne pourrait s'accoutumer à voir Othello au premier acte à Venise et au second acte dans l'île de Chypre ? Si, pour un instant, cette illusion dont vous parlez sans la connaître existait au théâtre, la tragédie la moins ensanglantée deviendrait horrible, et tout le plaisir que donne l'art ou la perfection de l'imitation disparaîtrait.

Vous reste-t-il encore quelques doutes 1. Miss Doris Gunnell a fait remarquer que tout ce chapitre, depuis la p. 176 jusqu'ici, est traduit de ta prélace de Julinson aux Œuvres de Shatepeare N. D. L. K.


sur la prétendue illusion complète des classiques ? La voici attaquée en d'autres termes (Traducete le pagine 138 et seguenti di Alarmontel, t. IV « Dans les arts d'imitation, la. »

Traducete, se vi basla il cuore, sino alla pagina 15 alla parola « parmi le peuple. ») Chacun de ces genres de spectacle trouve ses partisans. Au milieu de tout cela sort une maxime frappante de vérité, c'est que

Un homme sensé n'a iamais le vain orgueil de vouloir donner ses habitudes pour règle à celles des autres.

Croyez-vous que les Anglais, calculateurs et commerçants par essence, aient plus d'imagination que nous, les habitants du plus beau climat de l'univers Et cependant 1 c'est sans la moindre peine que, dans la sublime tragédie de Cimbelyne, ils voient la scène tantôt à Rome, tantôt à Londres. Lorsque deux parties d'un même événement se passent forcément et en même temps, l'une à Rome et l'autre dans la capitale des Volsques, vous vous interdisez donc de faire de cet événement une tragédie Voyez le Coriolan du poêle classique Laharpe et le Coriolan de Shakspeare. Eh quoi un poëte étranger a osé faire jouer son Christophe Colomb 1 ·

Au premier acte, dans la solitude philosophique de son cabinet, Colomb, qui passe pour fou aux yeux de sa famille et de ses 1. Pièce de îf, temercier. îf. D. L. E.


amis, conclut de ses observations astronomiques et géodésiques qu'il doit y avoir une Amérique.

Au second acte, il est à la cour de Philippe, en butte aux hauteurs méprisantes des courtisans, qui lèvent les épaules en le voyant passer, et protégé par la seule Isabelle, reine d'Espagne.

Au troisième, il est sur son vaisseau, voguant au milieu des mers inconnues et dangereuses. Le découragement le plus profond règne à son bord on conspire contre lui, on est prêt à le mettre aux fers et à tourner la proue vers l'Europe, quand un matelot monté sur le grand mât s'écrie Terre terre

Cette suite d'actions de l'un des plus grands de nos compatriotes, oserez-vous la remplacer par de froids récits ? Qui les fera, ces récits ? Qui les écoutera ? Et surtout quelle confiance un homme sensé a-t-il à un récit ? Dans un récit, on me dicte mes sensations ainsi le poëte ne peut toucher qu'une classe d'auditeurs. Quand, au contraire, nous voyons un fait se passer sur le théâtre, chacun de nous en est touché à sa manière, le bilieux d'une façon, le flegmatique d'une autre. Par là, la tragédie s'empare d'une partie des avantages de la musique. Supposez Racine ou Alfieri traitant le sujet de Christophe Colomb, el nos yeux seront privés du spectacle le plus intéressant et le plus moral Un grand homme lullant contre la médiocrité qui neut Vêtouffer. Homme froid voyez le succès d'une telle


pièce dans un de nos ports de mer, à Livourne, par exemple, devant un auditoire composé de jeunes officiers de marine, l'espoir de l'Italie

Quelles semences de grandes actions vous jetez dans ces cœurs en leur faisant voir le généreux Colomb, méprisant les clameurs de son équipage prêt à le massacrer I Et c'est de tels effets que votre théorie étroite et surannée voudrait nous priver 1 Mais voyez toute l'Allemagne frémir et pleurer aux tragédies de l'immortel Schiller 1 Voyez l'Espagne glacée d'horreur à la vue de ce que la malheureuse Numance veut bien souffrir pour l'indépendance nationale l. Voyez l'Angleterre et les Elats-Unis d'Amérique voyez vingt millions d'hommes enivrés des sublimes beautés de Shakspeare 1 Nous seuls, nous repousserions des plaisirs entraînants uniquement pour vouloir imiter les Français, uniquement par respect pour Alfieri, qui a imité, sans le savoir, les Français, parce que, lorsqu'il se mit à faire des tragédies, c'était le seul théâtre qu'il connût. Cosi noi pagheremo il fio dell'ignoranza del Alfieri. S'il eût fait de bonnes études; si à seize ans il eût connu, comme nous, son Virgile et son Sophocle, à trente il eût méprisé la lettre de la loi et se fût élevé à son esprit à trente il eût voulu être pour son siècle ce que Sophocle fut pour le sien. Au lieu de cela, faisant ses études seulement, à trente ans, il respecta trop 1. Allusion au Siège, de Numance, tragédie de .Cervantes


ce qui Lui donnait tant de peine à apprendre. II fut timide avec les anciens, et par là ne les comprit jamais. Au lieu d'imiter Racine, il eût imité Eschyle. Imitons les Français si nos pédants et Alfieri le veulent absolument, mais imitons-les comme le Dante a imité Virgile.

HISTOIRE DE LA POÉSIE l

Dans la discussion sur les unités, parlant à un public éclairé, j'ai resserré en vingt pages ce qu'un pédant eût allongé en deux cents. Je respecte trop le temps de mes lecteurs pour tomber dans un pareil défaut. Je vais donc encore supprimer toutes les idées intermédiaires je vais jeter un coup d'œil rapide sur l'histoire de la poésie. Pour des âmes efféminées, pour des âmes rouillées par l'étude du grec et rapetissées par la vie monotone du cabinet, et qui ne peuvent souffrir un vers énergique si elles n'y reconnaissent à l'instant une imitation d'Homère pour de telles âmes, dis-je, la mâle poésie de Shakspeare, qui montre sans détours les malheurs de la vie, est physiquement insupportable.

Shakspeare, c'est-à-dire le héros de la 1, Chapitre, fait observer M. Martine, en partie adapté et traduit de ï'Edinhurgh-Iieview, Une partis de ces pages et seulement à l'état de brouillou, se trouve dans les manuscrits de Grenoble. N. D. t. E.


poésie romantique, opposé à Racine, le dieu des classiques Shakspeare, dis-je, écrivait pour des âmes fortes, formées par les guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche.

Les cœurs anglais étaient alors ce que furent les nôtres vers l'an 1500, au sortir de ce sublime moyen âge, questi iempi della vivlù sconosciula, et les plus beaux de l'Italie. Nous étions des hommes alors nous applaudissions franchement a ce qui nous faisait plaisir. Maintenant nous nous laissons régler par des gens qui, sensibles à la seule vanité, loin d'exposer leurs âmes à toutes les passions, passent froidement leur vie il commenter de vieux auteurs. Ces âmes MORTES ont l'excessive prétention de nous dicter orgueilleusement, à nous, âmes vivantes, ce que nous devons aimer ou haïr, siffler ou applaudir à nous, qui avons senti tant de fois l'amour, la haine, la jaloùsie, l'ambition, etc., tandis que les érudits n'ont senti que la petite vanité littéraire, la plus rapetissante, la plus vile, peut-être, des passions humaines. Le peuple, qui va applaudir franchement à la Stadera ce qui le fait rire ou pleurer, est plus près du bon goût que nous, qui avons eu l'âme faussée par le précepteur di Casa.

Malgré les pédants, l'Allemagne et l'Angleterre l'emporteront sur la France Shakspeare, Schiller et lord Byron remportent sur Racine et Boileau. La dernière révolution, a secoué nos âmes. Toujours les arts font


le grands progrès dans le premier moment de repos réel qui suit les convulsions politiques. Les pédants peuvent nous retarder de dix ans mais, dans dix ans, c'est nous, ignorants en livres, mais savants en actions et en émotions, c'est nous, qui n'avons pas lu Homère en grec, mais qui avons assiégé Tarragone et Girone, c'est nous qui serons à la tête de toutes choses.

Les jouissances que les Italiens demandent aux arts vont revenir sous nos yeux presque ce qu'elles étaient chez nos belliqueux ancêtres, du temps de l'archevêque Visconti, lorsque Milan toucha à la couronne d'Italie, lorsque nos ancêtres commencèrent à songer aux arts vivant entourés de dangers, leurs passions étaient impétueuses, leur sympathie et leur sensibilité dures à émouvoir leur poésie peint l'action des désirs violents. C'était ce qui les frappait dans la vie réelle, et rien de moins fort n'aurait pu faire impression sur des naturels si rudes. La civilisation fit un pas, et les hommes rougirent de la véhémence non déguisée de leurs appétits primitifs.

On admira trop les merveilles de ce nouveau genre de vie. Il se forma des cours, dans lesquelles toute manifestation de sentiments profonds parut grossière 1. D'abord on eut à la cour de Louis XIV les manières cérémonieuses des Espagnols. Et qu'on y prenne garde, ces manières 1. Ceci est un extrait excellent de Johnson tous m'en avez averti. (Note ea marge, de la main d'un inconnu.)


espagnoles font encore, dans le Milanais, la politesse de nos vieillards. Bientôl après, sous Louis XV, des manières plus gaies et plus libres de tout sentiment réprimèrent et finirent par faire disparaître tout enthousiasme et toute énergie. Voilà où en était en France la haute société en 1780. Ou'on me pardonne si je parle de la France les antiromantiques, peut-être sans s'en douter, car ils sont bien innocents, veulent nous donner tous les préjugés de la France. Racine a travaillé pour ce peuple, à demi étiolé déjà sous Louis XIV par le despotisme de Richelieu. Tous les gens éclairés savent ce que Richelieu avait fait contre les lettres par l'Académie française. Ce prince des despotes inventa une douzaine de ressorts aussi puissants pour ôter aux Français l'antique énergie des Gaulois, et. couvrir de fleurs les chaînes qu'il leur imposa. Il fut défendu de peindre dans la tragédie les grands événements et les grandes passions et c'est Racine, le poëte d'une cour efféminée, esclave, et. esclave adorant ses chaînes, que les pédants veulent imposer à toutes les nations, au lieu de souffrir que 1 Italien fasse des tragédies italiennes, l'Anglais des tragédies anglaises, et l'Allemand des tragédies allemandes 1

Car voici la théorie romantique il faut que chaque peuple ait une littérature particulière et modelée sur son caractère particulier, comme chacun de nous porte un habit modelé pour sa taille particulière. Si nous citons Shakspeare, ce n'est pas


que nous voulions imposer Shakspeare à l'Italie. Loin de nous une telle idée. Le jour où nous aurons une tragédie vraiment nationale, nous renverserons Shakspeare et son élève Schiller. Mais, jusqu'à ce grand jour, je dis que Shakspeare nous donnera plus de plaisir que Racine je dis de plus que, pour parvenir à avoir une véritable tragédie nationale italienne, il faut marcher sur les traces de Shakspeare, et non sur celles de Racine. Je dis encore qu'Alfîeri, ainsi que Racine, est un très-grand tragique, mais qu'il n'a fait qu'amaigrir, que spolpare encore le maigre système français, et qu'en un mot nous n'avons pas encore la vraie tragédie italienne. Mais revenons à l'histoire des révolutions de la poésie.

Comme le bois, léger débris des forêts, suit les ondes du torrent, qui l'emporte aussi bien dans les cascades et les détours rapides de la montagne que dans la plaine, lorsqu'il est devenu fleuve tranquille et majestueux, tantôt haut, tantôt bas, mais toujours à la surface de l'onde de même la poésie suit les divers caractères que prend la civilisation des sociétés.

Il y a trente ans, nous étions étiolés par les douceurs d'une longue paix; tout respirait l'opulence, la tranquillité. Le gouvernement vraiment admirable de Joseph II et du comte de Firmian redoublait pour nous les avantages du plus beau climat de l'univers.

Maintenant nous avons été rudement


secoués par les horreurs de la guerre les jeunes Milanais sont allés chercher la mort sur les bords de la Moskowa ou sous les murs de Girone. Les braves qui ont échappé à tant de hasards sont revenus au milieu de nous. La présence de tant de jeunes officiers si braves et si aimables, refoulés dans les sociétés particulières, n'aura-t-elle aucune influence sur les habitudes de notre vie, sur nos goûts littéraires ? Nous ne sommes pas ce que nous étions il y a trente ans, le fait est clair, personne ne peut le nier. On voit l'activité extrême déployée dans le négoce, au barreau dans les professions utiles, l'activité, le travail, se sont mis en honneur. Mais les changements dans notre manière d'être n'ont pas encore eu le temps d'influer sur la poésie. Les peuples d'Italie n'ont pas encore joui de ces longs intervalles de repos pendant lesquels les nations demandent des sensations aux beaux-arts. Ils ont encore trop de curiosité pour la politique. Une chose que l'on ne peut pas nier, c'est que notre caractère est devenu plus marqué, plus fort il exigera donc des écrivains, avant de leur accorder de la gloire, qu'ils produisent des ouvrages qui ressemblent davantage au caractère national, et qui, par là, lui donnent des jouissances plus vives. Le public recevra avec froideur les ouvrages de tous les écrivains qui lisent du grec, mais qui n'auront pas su lire cette règle dans Pair que nous respirons.

Lisons nos futures annales dans l'histoire


,de ce qui arrive depuis trente ans chez les peuples voisins.

Je vais encore traduire V EdinburghReview 1, et, je le répète aux antiromantiques, voilà leur véritable ennemi tant qu'ils ne l'auront pas terrassé, ils n'auront rien fait.

La poésie anglaise est devenue de nos jours, et depuis la Révolu ion française, plus enthousiasle, plus grave, plus passionnée. Il a fallu d'autres sujets que pour le siècle spirituel et frivole qui avait précédé. On est revenu à ces héros dont les grands caractères animèrent les poëmes énergiques des premiers et rudes inventeurs; ou bien il a fallu aller chercher des hommes semblables parmi les sauvages et les barbares. Est-ce parmi les jeunes élégants de Paris que lord Byron aurait trouvé le caractère sombre de son Giaour et le caractère bien plus touchant de son Corsaire ?

Il fallait bien avoir recours aux siècles 1. 5*, page 2-77. « Tout ce qu'il y a dans cette brochure est traduit de l'allemand ou de l'anglais. L'auteur avoue franchement qu'il est trop ignorant pour élever la voix en son propre nom parmi des adversaires aussi redoutables. S'ila osfi faire entendre sa voix, c'est seulement comme ayant t eu le temps de faire connaissance avec les livres et l'esprit général de littérature anglaise, pendant il longhissimo tempo della sua prigione cola. Plusieurs des illustres combattants parmi lesquels il ose se mêler défendent, à son avis, une mauvaise cause mais il avoue, avec une modestie (lui n'est que de la vérité, que tous lui sont infiniment supérieurs et par le talent, et par la science, et par l'art si séduisant d'exposer leurs idées. II y a du plaisir à rompre une lance en aussi bonne compagnie »

Bonne plaisanterie 1 (Note de l'inconnu.)


ou aux pays où l'on permettait aux premières classes de la société d'avoir des passions. Chez nos contemporains, ces premières classes sont souvent étiolées. Les classiques grecs et latins n'ont pas offert de ressource dans ce besoin des cœurs. La plupart appartiennent à une époque aussi artificielle et aussi éloignée de la représentation naïve des passions impétueuses que celle dont nous sortons. Il n'y avait guère plus de naturel dans les goûts à la cour d'Auguste qu'à celle de Louis XIV. D'ailleurs, ce n'est pas une littérature arrangée pour une cour qu'il nous faut, mais bien une littérature faite pour un peuple; et il ne faut pas qu'elle soit arrangée pour un peuple qui offre des sacrifices à Jupiter, mais pour un peuple qui a peur de l'enfer cette dernière idée a fait la fortune du Dante. Les poëtes qui ont réussi depuit vingt ans en Angleterre, non-seulement ont plus cherché les émotions profondes que ceux du dix-huitième siècle; mais, pour y atteindre, ils ont traité des sujets qui auraient été dédaigneusement rejetés par l'âge du bel esprit.

Il est difficile que les antiromantiques nous fassent longtemps illusion sur ce que cherche le dix-neuvième siècle. Une soif croissante d'émotions fortes est son vrai caractère or, on ne peut m'émouvoir fortement qu'avec des choses qui s'adressent à moi, Italien du dix-neuvième siècle, et non à un Romain du siècle d'Auguste, ou à un Français de Louis XIV. Où sont, parmi


les ouvrages de nos pédants italiens, ceux qui ont sept éditions en deux mois, comme les poëmes romantiques qui paraissent en ce moment à Londres x ?

Voici une différence curieuse on a revu en Angleterre les aventures qui animèrent la poésie des siècles grossiers mais il s'en faut bien que les personnages agissent et parlent, apres leur résurrection, exactement comme à l'époque reculée de leur vie réelle et de leur première apparition dans les arts. On ne les produisait pas alors comme des objets singuliers, mais tout simplement comme des exemples de la manière d'être ordinaire.

Dans cette poésie primitive, nous avons plutôt les résultats que la peinture des passions fortes nous trouvons plutôt les événements qu'elles produisaient que le détail de leurs anxiétés et de leurs transports.

En lisant les chroniques du moyen âge, nous, les gens sensibles du dix-neuvième siècle, nous supposons ce qui a dû être senti par les héros nous leur prêtons généreusement une sensibilité aussi impossible chez eux que naturelle chez nous.

En faisant renaître les hommes de fer des siècles reculés, les poëtes anglais seraient allés contre leur objet si les passions ne se peignaient, dans leurs vers, que par les vestiges gigantesques d'actions énergiques 1. Comparez le succès de Lallah-Roock de M. Moore, qui a paru en juin 1817, et dont j'ai sous les yeux la onzième édition, au succès du Oamillo du très-classique M. Botta 1


c'est la passion elle-même dont nous avons soif. C'est donc très-probablement par une peinture exacte et enflammée du cœur humain que le dix-neuvième siècle se distinguera de tout ce qui l'a précédé. Je sais que cette théorie paraît obscure da la partie la plus âgée du théâtre italien. Je le crois bien, le public sait par cœur Virgile, Racine, Alfieri, et à peine s'il connaît de nom les Richard III, les Othello, les Hamlel, les 1Vallenstein, les Conjuration de Fiesque, les Philippe II de Shakspeare et de Schiller. Les aveugles adversaires de la poésie romantique profitent, avec un orgueil assez sot, de cet avantage momentané. Il fait bon de plaider devant des juges qui ne peuvent encore entendre qu'une des parties. Mais l'impulsion est donnée, la vérité les emportera, et nous verrons naître la tragédie italienne.

Ce beau jour, nous proscrirons également, je le répète, de nos théâtres régénérés, la tragédie de Racine et la tragédie dc Shakspeare. Ce jour-là nous reconnaîtrons qu'Alfieri est sublime, mais qu'au lieu de lire dans le cœur de sa nation, il a trop imité les Français, que, pourtant, il se vantait tant de haïr. Ce jour-là nous verrons que nous parviendrons enfin à peindre les âmes italiennes en étudiant profondément le moyen âge, qui a tant d'influence sur nous, et dont nous ne sommes qu'une continuation, et en exploitant le moyen âge à la manière de Shakspeare et de Schiller. Je le répète la poésie romantique est


celle de Shakspeare, de Schiller et de lord Byron. Le combat à mort est entre le système tragique de Racine et celui de Shakspeare. Les deux armées ennemies sont les littérateurs français, conduits par M. Dussault et VEdinburgh-Review. Au lieu de nous mettre si modestement à la queue des Français à cause d'Alfieri, nous ferions mieux d'être du parti du Dante, et je crois le Dante un bien plus grand homme qu'Ai fleri. Si quelque jeune homme, ne sachant pas le grec, veut être impartial dans la dispute, je l'invite à aller lire à Brera en français, les tragédies suivantes de Shakspeare, Othello, la Tempête, le Bon roi Lear, Hamlet, Macbeth, Richard III, Cymbeline, la première partie de Henri IV, à cause du caractère si original de Falstaff, et, enfin, Roméo et Juliette, tragédie où ce divin Shakspeare a su peindre des cœurs italiens. Comparez Roméo aux amants d'Alfieri, et, si je ne me trompe, vous verrez qu'il l'emporte sur eux. Roméo sait parler le langage de l'amour italien.

On peut lire de Schiller la Conjuration de Fiesque, Philippe II, qu'il est curieux do comparer à celui d'Alfieri, les Voleurs, l'Amour et r Intrigue, Marie Stuart, les trois parties de Wallenstein, Jeanne d'Arc, Guillaume Tell.

Après s'être donné la peine de faire ces lectures, et seulement alors, on pourra prononcer en connaissance de cause. ..}, Bibliothèque de Milan,


Le rédacteur du présent écrit, fidèle au principe romantique, ne combat sous les étendards de personne il dit franchement sa propre pensée, sans s'inquiéter si elle blesse ou si elle ne blesse pas. Au reste, parmi des gens bien nés discutant une question littéraire, il est utile aux lettres qu'il y ait des adversaires très-animés, il est impossible qu'il y ait des ennemis. Il suffit de ne jamais rien dire de personnel l'homme qui se fâcherait prouverait qu'il a tort.

A quoi bon toutes ces disputes ? disent les gens de sang-froid, mais peu instruits. Tout le monde connaît Giotto, l'ancien peintre de Florence ses ouvrages sont désagréables à voir. Si Giotto naissait aujourd'hui dans la patrie des Appiani et des Bossi, qui doute qu'il n'enfantât des chefsd'œuvre comparables à ceux de Raphaël ? Si l'expérience démontrait qu'après des tempêtes réitérées qui, diverses époques, ont changé en désert la face d'un vaste terrain, il est une partie dans laquelle est toujours revenue fraîche et vigoureuse une végétation spontanée, tandis que les autres. sont demeurées stériles, malgré toutes les peines du cultivateur, il faudrait avouer que ce soi est privilégié de la nature. Les nations les plus célèbres ont une époque brillante, l'Italie en a quatre. La Grèce vanle l'âge de Périclès, la France le siècle de Loiiia XIV. L'Italie a


la gloire de l'antique Etrurie, qui, avant la Grèce, cultiva les arts et la sagesse l'âge d'Auguste; l'époque du fougueux Hildebrand, qui, sans un seul soldat, sut asservir l'Europe, alors toute militaire, et enfin le siècle de Léon X, qui en a civilisé toutes les parties, même l'Angleterre, si éloignée de nous. w

L'Italie peut donc, non pas en vertu de vaines théories, mais en vertu de l'expérience, espérer que, dans toutes les routes où il a été donné a l'homme de recueillir de la gloire, elle sera toujours l'une des premières.

Nous avons pensé que le fondement de toute gloire durable est la vérité, et quoique le ciel ait été pour nous avare de talent, nous avons pensé que in causa veritalis omnis homo miles.

Sur notre moyen âge, je dirai avec le célèbre Elphinstône, voyageur anglais « La niaiserie littéraire est un des symptômes d'un certain état de civilisation. Er Chez les nations qui jouissent de la liberté civile, tous les individus sont gênés par les lois, au moins jusqu'au point où cette gêne est nécessaire au maintien des droits de tous.

a Sous le despotisme, les hommes sont inégalement et imparfaitement protégés contre la violence, et soumis à l'injustice du tvran et de ses agents.

« "Dans l'état d'indépendance, les indi- vidus ne sont ni gênés ni protégés par les lois, mais le caractère de l'homme prend


un libre essor et développe toute son énergie. Le courage et le talent naissent de toutes parts, car l'un et l'autre se trouvent nécessaires à l'existence.

« Mieux vaut un sauvage a grandes qualités qui commet des crimes, qu'un esclave incapable de toute vertu. »

Nous pensons que c'est acheter un peu cher les beaux-arts, que de ne les obtenir qu'en même temps que des crimes. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'Italie, en se civilisant vers l'an 1530, ou du moins en perdant les crimes qui nous font frémir dans l'histoire du moyen âge, perdit le feu qui créait les grands hommes. L'Italie aurait gagné pour sa gloire en étant engloutie dans la mer le 22 octobre 1530, jour où la liberté expira à Florence.

L'imagination peut s'amuser à suivre un instant le roman de la gloire. Où ne fût pas montée l'Italie, si l'invention de l'imprimerie eût précédé de deux cents ans le siècle de Pétrarque et la découverte des manuscrits ? Alors l'Italie, dans toute la sève de la jeunesse, n'eût pas été empoisonnée par les pédants grecs, chassés de Constantinople nous serions riches de mille chefs-d'œuvre moulés sur notre caractère, bien véritablement faits pour nous, et non pas pour les Grecs ou pour les Français, et au lieu de recevoir des modèles de l'Anglelerre, c'est nous qui aurions porté dans le Nord le culte de la vérité poétique du romanHcisjne.

(Celte idée me paraît belle. Il me semble


qu'il faudrait la développer. Le Tasse, au lieu d'imiter Homère, aurait imité des Dantes, qui, eux-mêmes, n'eussent pas imité Virgile.)

&AC1KS Et SH4KSMAEE, 18 fi



Il

DES PÉRILS

DE LA

LANGUE ITALIENNE

OU MÉMOIRE A UN AMI INCERTAIN

DANS SES IDÉES SUR LA LANGUE1 l

Guittone d'Arezzo, Bonnagiun-

ta da Loreta, Gallo Pisano, Mino

Seneso, Brunetto Florentino furi-

bondi tutti ln unes ta ebriet-à del

creders illustri le plebee loro

favelie,

Dante, Volgar. B. lib. I. cap. 18.

GIORNATA PRIMA

Une langue est une convonlion il faut

) que plusieurs millions d'hommes

1 conviennent d'exprimer leurs idées

non seulement par les mêmes mots,

mais encore par les mêmes tournures.

1. Le brouillon de ce travail ainsi que sa traduction

Italienne, qui datent de £êvrler-inars 1818, existent dans les


Or c'est ce qui n'arrive point, en Italie. Un des plus grands poètes que possède e. l'Europe, l'homme immortel auquel nous devons la Mascherionana, la Basvigliana, YArislodemo, et cette Iliade si sublime et si simple, ce grand homme, dis-je, voulant se reposer de ses longs travaux en vers, consacre sa vieillesse à écrire sur cette langue dont il a étendu l'empire. Sans doute, il va consacrer par la sanction de son génie les tournures et les mots dont il s'est servi pendant quarante ans pour exprimer d une manière si claire et si pittoresque tant d'images sublimes. Il va consacrer les arrêts de l'usage, ce despote éternel et toujours agissant des langues.

L'usage s'est écrié l'ami avec lequel je venais d'acheter le livre de Monti, ce mot ni ce despote n'existent pas en italien. Nous ne cherchons pas à constater d'une façon claire la manière dont nous parlons, mais la manière dont on parla.

J'ouvre l'ouvrage du grand poète. Je m'attendais à voir le dictateur du goût, l'homme qui écrivit d'une manière si claire et. si brillante, en prononcer les oracles. Je trouve un tribun du peuple, timide tel que ceux de Rome avant qu'ils eussent obtenu le consulat pour les plébéiens, qui, ayant manuscrits de la Bibliothèque de Grenoble. Mais nous avons suivi ici le texte de la copie, corrigée de la main de Stendhal, qui appartient à M. Edouard Champion, texte qu'avait déjil donné M. Pierre Martino dans sa remarquable édition de Racine et Sliakspeare parue dans les Œuvres Complètes de Stendhal à la librairie Champion. N. D. L. E,


des raisons invincibles, ose à peine les proposer, un esclave révolté qui n'ose rencontrer les yeux de son maître, un soldat couvert des lauriers, et qui ayant des droits certains et évidents à la possession d'une vaste plaine, sera trop heureux si le maître irrité veut bien lui accorder la possession d'un petit champ.

Frappé de ce contraste l unique dans l'histoire des langues qui se partagent l'Europe, j'étudie l'histoire de ce jardin du monde, de cette belle Italie qui conquit tous les autres peuples du temps des Romains, qui les civilisa sous Léon X, qui, sous Grégoire VII, sans avoir un soldat, fut une seconde fois la maîtresse du monde, et qui aujourd'hui coupée en morceaux par le ciseau des Parques, règne encore sur les autres peuples par l'empire des plus doux plaisirs. Dès que les barbares fatigués de leurs querelles sanglantes veulent oublier leurs blessures, et cicatriser les plaies de leurs cœurs, nous les voyons accourir dans 1. Sur le verso de la feuille précédente. Trappe de ce contraste mi sento straseinato a fare qualche riflessioixe sullo spirito délia lingua, sulle clrcoustanzo ehe hanno contribulto a svilupparla, sulTiagegno e passion! di qu'uomini dai quali essa rîcevefcte forma ed anima, e sulla çapaeîtà e passïonî di quclli che assonsero di raccoglicre le voei délia lingua e dame li precetti. Finalmente andrd di leggero esaminando se quells» liugua che poteva, o potè essere un mezzo sufficiente per esprimare i pensieri dal 1200 iinoaI1700, poteva esserto egnalmente sino al 1800, e possa in bnona fede poi rlteneii da qnest'epoca in awenire.

Stendhal indique ici en note qu'il avait en vue un passage du Discours sur l'universalité de la langue française de Rivarol. N. D. L. E.


210 RACINE ET SHAKSPEABE


langue italienne ? Rien de plus facile à résoudre que ce problème si nous ne rencontrions pas sous nos pas une race de privilégiés, ou si nous avions le courage de ne faire attention qu'aux droits et non pas aux privilèges, si nous voulons pour un. instant ne pas plus respecter Florence que Milan.

Où prendre le génie particulier de la langue italienne ? Rien de plus simple. Faites comme les Français. Prenez ce qu'il y a de commun dans la langue qu'ont écrite Le Tasse, l'Arioste, le Dante, Pétrarque, Monti, AIfleri, Machiavel, Boccace, Métastase, Bembô, Casa, Genovesi, Foscolo, Vico, Parini, Beccaria, les Verri, les Gozzi, le Pindemonti, Guoco, Mario Pagano, Goldom, Algarotti, Guicciardino, Davila. Pignotti, l'Aretino, Spallanzani, Barelti et cent autres. Tous ces hommes illustres dont les noms se pressent dans ma mémoire, n'ont-ils donc pas fourni un dielionnaire suffisant pour que vous puissiez, en vous servant des mots et des tournures qui remplissent leurs ouvrages, exprimer vos pensées? '1 – Ha ce n'est pas de cela qu'il s'agit me dit mon ami, que dira-t-on de mort style Florence ? Vous voyez Montt, vous voyez le plus grand homme que possède l'Italie trembler devant l'armée des pédants. Les pédants, est-ce qu'ils ne sont pas méprisés en ILalie, comme en Angleterre et comme en France ?

Méprisés Prenez garde qu'on ne nous


écoute. Méprisés ce sont les despotes tout puissants, ce sont les dieux de notre littérature. Ne vous ai-je pas dit, ô jeune homme si étranger encore aux choses de ce monde, ne vous ai-je pas dit que nous ne cherchons pas à parler comme on parle, mais à parler comme on parla. De là., les pédants, qui savent comment on parla, sont nos premiers maîtres. Nous avons pris à rebours l'usage de toute l'Europe.

Le jeune homme. – Comment, nous Italiens qui avons tant de srénie naturel et qui avons si souvent i dominé ou éclairé l'Europe, nous n'avons pas eu l'esprit de faire ce que tous les peuples ont fait Le vieillard. Nous avons été grands de trop bonne heure. Le malheur de notre littérature, c'est que l'Italie républicaine et énergique valait réellement mieux au treizième siècle qu'elle n'a jamais valu depuis. 1. L'Italie a dominé l'Europe sous les Romains et sous brugoire VII; en Belgique comme an fond de l'Espagne, on trouve la tour de César et la Bulle de Rome. L'Italie a éclaire et civilisé l'Europe du temps de la docte et sage Etiurie et sous Léon X. Elle la domine encore aujourd'hui par l'empire des arts, empire si glorieux parce, qu'il est volontaire. A Munich comme à Barcelone et à Londres et à Odessa, si l'on veut avoir un bon spectacle musical, on joue Eossini si une famule veut élever un tombeau à une mère chérie, ou posséder une statue parfaite on invoque Canova (a). Enfin la lyre est muette en Europe elle a été glacée par les discussions politiques, et l'un des deux êtres privilégiés sous les doigts desquels elle rend encore des sons enchanteur; est Italien. Dès qu'on parle poésie, il faut toujours nommer Monti et Lord Byron.

>a> Tombeau de M– Espagnole, t.e l'rince Résenl d'AncIc«re. voulant une belle statue, l'a demandée à notre immortel ï entuen.


II n'en reste pas moins d'une haute absurdité de vouloir que l'homme civilisé du dix-neuvième siècle parle la langue du barbare du treizième, qui pouvait avoir le cœur plus généreux et l'âme plus grande, mais qui, tout absorbé dans les soins de la liberté et du commerce, pour la langue et pour les idées autres que celles du moment, sera toujours un barbare. C'est comme si, à Rome, le siècle corrompu, mais éclairé des Virgile et des Horace se fût obstiné à parler la langue barbare en usage aux temps des Gincinnatus, des Camille et des autres demi-dieux de Rome. Alfieri, qui manquait d 'esprit, n'a jamais fait cette distinction, et il a dit

il trccenlo parlava

il cinquecento balbcltava.

GIORNATA SECONDA

Le vieillard continua par les idées suivantes

II est prouvé que vers le temps de la fondation de Rome, 752 ans avant J.-C, chaque petit pays d'Italie avait sa langue propre. Tite-Live, dans son histoire si peu détaillée, est plein de détails sur cet objet. Nous voyons des villages à vingt milles


de Rome parler une langue différente de la langue latine 1..

Sous Théodoric, le moins barbare des barbares qui conquirent l'Italie, nous voyons encore chaque pays avoir sa langue particulière.

Enfin, nous arrivons aux temps dont nous éprouvons encore l'influence. Au douzième siècle, l'Italie, déchirée par les G uelfes et les Gibelins, était divisée en une loule de petits états dont chaque ville était la capitale. En 1160, la république deMilan ne s'étendait pas jusque sur la Martesana et la.

Côme et Pavie étaient nos grandes ennemies nous avions pour alliées.

Tous les monuments généraux de l'Italie rassemblés par le grand Muratori, tous les monuments particuliers du Milanais, rassemblés et discutés avec tant de patience par notre savant comte Giulini, tout nous prouve qu'au treizième siècle, Milan, Venise, Florence, Rome, Naples, le Piémont parlaient des langues différentes 2. La plupart de ces pays voulurent être républiques et jouir de la liberté, mais ils ne purent jamais venir à bout de faire une constitution qui donnât la liberté. L'invention du gouvernement représentatif était réservée à une 1. Stendhal Indique en marge qu'il devra reproduire le passage de Tite-Live sur la languedel'Insubrie. N.B. L. E. 2. Stendhal renvoie ici à la p. 152 de Rome, Naples et Florence (édition de 1817). On trouvera le passage visé dans l'édition du Divan, tome III, page 48. N. D. L. E.


époque plus avancée de la civilisation. Do toutes les villes que nous avons nommées comme ayant, au treizième siècle, des droits égaux d devenir la puissance dominante en Italie et à imposer leur langue à la Péninsule, Florence était la plus riche. Florence était la Londres du moyen-âge. Elle achetait avec des sommes énormes, comme l'Angleterre aujourd'hui, des armées qu'elle opposait aux autres puissances de l'Italie. Les Florentins avaient des comptoirs dans toutes les parties de l'Europe, à Paris S en Flandre, au fond de la Mer Noire. Des relations si étendues, des richesses immenses, beaucoup d'amour pour la liberté, le pouvoir de tout dire et de tout écrire, des révolutions fréquentes donnèrent plus d'esprit aux habitants de Florence qu'à ceux des autres villes. Le pays qui avait le plus de liberté et de richesses (les doux conditions pour former la langué) eut les plus belles idées, c'est tout simple. Florence eut le bonheur de voir naître parmi ses concitoyens un Dante, un Pétrarque, un Boccace, pendant que nous Milanais, nous étions encore un peu barbares. Il n'en fallut pas davantage pour que la langue de Florence l'emportât. Si Milan ou Venise avait eu une constitution plus forte et donnant à chaque homme plus de liberté pour développer son propre caractère et chercher le bonheur à sa manière, nos ancêtres au lieu d'occuper forcément tous les moments de leurs journées a 1. On sait que Boccace est à Paris.


défendre leur vie ou leurs propriétés, JUraient eu le loisir de donner audience à leurs pensées ou à leurs sentiments nous aussi, nous aurions eu nos Dante et, nos Boccace, nous aurions eu des Capponi et de ces autres grands citoyens qui se succédaient sans interruption dans la République de Florence, et la langue dominante de l'Italie, au lieu d'être la toscane, serait. la milanaise ou la vénitienne.

Si la milanaise l'avait emporté, les chefsd'œuvre inspirés par le beau soleil de notre patrie commune auraient moins de magnificence dans l'expression, mais aussi plus de naïveté et surtout plus de rapidité. Aujourd'hui encore, l'homme du peuple de Florence comparé à l'homme du peuple de Milan, parle avec moins de vitesse, dit moins de choses dans le même temps. Au lieu de nous élever à une liberté orageuse comme les Florentins, nous tombâmes sous la tyrannie soupçonneuse et, cruelle des Visconti et des Sforce. De plus en plus chaque Milanais fut obligé de songer sans cesse à conserver la vie et ses biens sans cesse mis en péril par les tyrans ou les sous-tyrans.

Je ne m'étends pas sur l'histoire de notre patrie. Qui est-ce qui n'a pas lu l'excellent volume du comte Verri, ce digne élève de Voltaire ? Comparez l'histoire de Milan par Pietro Verri à l'histoire de Florence par le philosophe Pignotti comparez siècle à siècle, cherchez à vous faire une idée exacte de ce qu'étaient Florence et Milan en


l'année 1400 par exemple, vous arrivez à ce résultat

Milan, en l'année 1400, était parvenue au même degré de civilisation où Florence était arrivée dès l'an 1300.

GIORNATA TERZA

Le vieillard continua;

Comme la langue d'un pays tant qu'elle n'a pas été extrêmement travaillée par les gens de lettres, n'est que la notation du degré de civilisation où ce pays est parvenu, je conclus des deux ouvrages historiques que j'ai cités hier et du principe que j'en ai tiré qu'en l'an 1400 le langage parlé à Milan était arrivé à peu près au même degré de perfection que le langage parlé à Florence dès l'an 1300.

Je parle du langage dont on faisait usage dans ces deux grandes villes pour tous les usages de la vie privée. Je ne parle pas du langage écrit. La liberté réunie ra la richesse l 1. L'exemple voisin pour nous de tous les petits cantons suisses oh l'on a joui de la liberté pendant deux siècles, mais où l'on est pauvre, nous montre que la liberté seule ne suffit pas pour faire naître une langue parfaite et une littérature. Là l'homme peut exprimer librement toutes ses idées et toutes ses sensations, mais faute de richesses, il y peu d'oisiveté, peu d'ennui, peu de rapports journalier!* d'un sex« avec l'autre, donc il y a peu d'idées et de sensations il exprimer. Alger, ville très riche, n'a pas de littérature par la raison contraire à celle qui a empêché une littérature de naître S. Switz ou à Untierwald.


avait donné à Florence une foule d'écrivains qui nous manque.

Au quatorzième siècle, la scène change. Florence fait des progrès décisifs et Milan reste barbare. Florence a cet immense avantage qu'elle se trouve parler à peu près la même langue que la toute-puissante Rome. Cette langue produit l'Arioste, le Tasse et Machiavel. La victoire est à jamais décidée en faveur de Florence et contre toutes les autres villes de l'Italie.

Le milanais, le vénitien, le génois, le piémontais, le bolonais, le napolitain perdent l'espoir de parvenir à la couronne et sont à jamais réduits à la qualité de dialectes inférieurs et méprisés par le superbe Toscan. Il fallait que cet événement arrivât, et je ne suis nullement chagrin que le sort ait favorisé Florence au lieu de Milan. Le grand malheur de l'Italie, le malheur à jamais déplorable, c'est que le vainqueur n'ait pas exterminé ses rivaux.

C'est qu'un intérêt quelconque n'ait pas fait qu'un homme bien élevé eût honte de parler milanais à Milan et vénitien à Venise, et apprît à parler le toscan. Tout le monde sait. que la langue française s'est trouvée dans le même cas et à peu près à la même époque. Il y avait la langue d'oc et la langue d'oïl. Mais le roi de France écrasa peu à peu tous ses grands vassaux. et il est résulté de cette circonstance politique que l'on parle absolument et entièrement la même langue a Arras qu'à'Toulouse et à Bayonne qu'à Rennes. Remarquez


qu'on se sert non seulement des mêmes mois pour rendre les mêmes idées, mais ce qui est bien plus essentiel encore, on se sert des mêmes tournures pour exprimer les mêmes sentiments.

Parmi ainsi qu'en convient le grand poète dont l'ouvrage a été l'occasion de notre conversation (page XXXIX) « Una nazione (Vltalia cioè) di molli governi e molli dialelli, acciochc i suoi indiuidui s'intendano fra di loro, a meslieri d'un linguaggio a tutti commune. Questa via di communicazione non puô essere linguaggio parlato, perchè ognuno di questi popoli a il parlicotare dialello. »

Que reste-t-il donc à faire à l'Italie ? Une chose bien simple et l'illustre Monti nous l'indique. Il a écouté le vœu prononce par tous les gens de bon sens et il nous dit « Un vocabolario nazionale è la raccolta di lutli i vocaboli ben usali dalla nazione e intesid'unosiesso modo da tutti » (pag. XLI). Tel n'est pas le Vocabulaire de la Crusca tout le monde convient aujourd'hui que l'Académie de la Crusea, au lieu de composer son dictionnaire avec le flegme et la patience nécessaires, a fait du travail qui, par sa nature, doit être le plus raisonnable possible, rien moins qu'un ouvrage de parti. Les circonstances qui environnèrent le berceau de notre unique dictionnaire, la rapidité seule et le zèle avec lequel il fut exécuté suffisent pour démontrer que le dictionnaire a été dicté par des sentiments et des passions exactement opposés à ceux


qui doivent animer le philosophe patient qui se voue au travail ingrat d'extraire de tous les livres approuvés, écrits dans une langue, le vocabulaire de cette même langue. Les Florentins n'ont entrepris rien moins que de nous imposer la langue qu'on parle en Toscane, et non pas seulement la langue que parlent les gens bien nés, mais la langue que parlaient en 1300 les paysans et les ouvriers de la lie du peuple. Entreprise ridicule s'il en fut jamais 1 Les Toscans ont oublié que le despotisme peut bien s'imposer, mais il ne se persuade pas. Que la Toscane ait une armée de cent mille hommes et conquière l'Italie, que, comme Guillaume le Conquérant l'imposa en Angleterre, elle exige que tous les actes publics, que tous les discours officiels soient écrits en toscan si la domination dure, elle parviendra, comme celle des Romains, à nous imposer presque entièrement sa langue, sinon son projet ne se sauve de l'odieux que par le ridicule extrême. Vous croyez donc l'Académie de la Crusca entièrement inutile ? 2

Le vieillard. Je suis loin de là. Mais pour rendre mon idée sensible, et pour ne pas courir le risque de m'égarer dans une vaine théorie, permettez-moi de vous rappeler un fragment de l'histoire littéraire d'un peuple voisin. Mais il est tard aujourd'hui. Revenez demain.


GIORNATA QUARTA

̃ Je ne citerai quele moins possible la littérature anglaise. Elle est peu connue parmi nous, et, comme la littérature allemande, ses révolutions sont trop rapides pour inspirer beaucoup de confiance. Ces deux nations ont produit des hommes d'un génie admirable sans doute, mais nous cherchons à voir les littératures sous un autre point de vue. Les Anglais, après avoir élevé jusqu'aux nues et présenté aux autres nations comme leurs classiques éternels, Swift, Pope et Addison, conviennent maintenant qu'ils éprouvent un secret ennui à la lecture de ces hommes célèbres. Ils sentent la différence qu'il y a de l'esprit au génie.

La littérature française est le fruit d'une civilisation qui ne fut jamais la nôtre elle est destinée à émouvoir des cœurs trop différents des nôtres. Un proverbe vulgaire et très connu prouvera par un mot l'immense différence de nos caractères nationaux. Il est rare qu'un de nous n'ait pas à traiter d'affaires avec un Français, sans être impatienté de leur vivacité et sans s'écrier Furia jrancese 1

Ces deux petits mots suffisent pour me persuader profondément que la littérature de la nation italiene ne sera jamais la littérature de la nation française. Je n'en dirais pas autant de la philosophie, laquelle


est une espèce d'algèbre et ne cherche que la vérité sans s'adresser aux passions. Notre caractère national repousse toute imitation intime et profonde du français. Je puis donc citer sans danger une institution qui n'est pas leur littérature, mais qui tient de près à leur littérature; je parle de l'Académie française.

Le cardinal de Richelieu, ce prince des flespotes des temps modernes, cet homme dui eût pu servir de modèle au secrétaire qorentin parce qu'il eut à vaincre de plus grands obstacles que César Borgia et que la crainte de l'opinion publique lui rendait impossible l'emploi des moyens les plus commodes, le cardinal de Richelieu vit le caractère léger et moqueur des Français il vit que chez cette nation un trait ridicule décoché sur un homme le perd à jamais. Il lui fallait donc absolument une loi contre la liberté de la presse mais il fallait couvrir de fleurs cette chaîne inflexible. Profitant habilement des habitudes sociales de quelques savants obscurs, il créa l'Académie Française. Il donna pour protecteur à ce corps naissant le roi lui-même. Louis XIV connut l'avantage de cette institution pour mener ses vaniteux sujets. Il admit à sa familiarité Racine et Boileau. Dès lors, la dernière ambition des plus grands écrivains français fut d'être de l'Académie. Cette mode dure encore un peu, et il a fallu des maladresses énormes de la part des gouvernements pour diminuer la considéra lion de ces paroles ma-


giques mises à la suite du nom d'un littérateur l'un des quarante de l'Académie française.

Richelieu, en homme de génie qu'il était, ne donna pas pour but apparent à son Académie de produire des chefs-d'œuvre, mais de maintenir la pureté de la langue. C'est ce petit mot, aidé de l'éclat du règne de Louis XIV, qui a fait de la langue française la langue de toute l'Europe. D'après les statuts de l'Académie française, un homme pouvait produire des chefsd'œuvre, mais s'il avait voulu innover en fait de langue, si pour exprimer ses pensées et ses sentiments, il ne s'était pas servi des mots et des lournures convenus parmi ses compatriotes, enfin s'il avait voulu innover dans une chose qui, par la nature, est de convention, les portes de l'Académie lui restaient fermées, malgré tout son génie. Loi admirable Ce n'est pas un petit mouvement de vanité qui fait enfanter des chefs-d'œuvre. L'homme de génie, tourmenté de ses idées, a plus besoin de prendre la plume que les êtres ordinaires de se mettre à table, mais il se dit s Si l'Académie me déclare mauvais écrivain, personne ne me lira. »

Un auteur français qui a une idée â exprimer commence par chercher dans Montesquieu, Rousseau, Montaigne, La Bruyère, Fénelon, Bossuet, Voltaire, Buffon, Pascal et même dans tous les auteurs moins célébras mais approuvés tels que Marmonlel, Duclos, d'Alemberl, ChamtorL, etc. le mol uéces-


saire pour rendre son idée, la tournure indispensable pour exprimer son sentiment. Si dans les auteurs approuvés, il ne trouve pas ce dont il a besoin, il peut innover, mais il court une chance cruelle si quelqu'un peut lui démontrer qu'il a créé un mot ou une tournure, tandis que la langue française avait déjà un mot ou une tournure suffisante pour rendre son idée, il est impitoyablement sifflé comme ignorant il ne sait pas écrire, dit-on, et personne n'ouvre son livre.

L'Académie française et l'ambition d'y parvenir a donc été en France une loi suffisamment puissante pour faire respecter la base de toutes les langues qui ne sont autre chose que les signes convenus pour représenter les idées.

Si dans quelque lieu du monde un écrivain trouve plus commode d'inventer des signes que d'apprendre ceux qui sont convenus, et si cet écrivain n'est pas écrasé par le ridicule, la langue est perdue. Un des premiers signes de cette maladie mortelle, c'est que les étrangers renoncent à l'apprendre. En effet, il leur faudrait apprendre une nouvelle langue à chaque nouvel écrivain ».

Considérez un des avantages de l'établissement de Richelieu l'Académie, toujours juge inexorable du style ne l'est î. Frédéric II, nourri des grands écrivains français, se plaignait de ne pas comprendre les petits gens de lettres affectés du règne de Louis X.\TI, les Pèzay, les Dorât, etc.


jamais des 'idées. En effet, où est la société humaine juge compétente des idées, c'està-dire du génie et des progrès futurs de l'homme ? De plus, toutes les haines politiques ou religieuses sont excitées par les idées, jamais par le style ou la manière de les rendre.

L'Académie française ainsi organisée Il fait le dictionnaire de la langue et l'a fait fort lentement parce que lorsqu'une compagnie est responsable, personne n'est responsable.

L'Académie est obligée de donner une nouvelle édition de son dictionnaire lorsque la précédente est épuisée. Elle fait les additions et les changements qu'exige nécessairement toute langue vivante. Les différentes éditions du dictionnaire doivent être regardées comme l'ouvrage de tous les Académiciens. Il y a même des exemples de l'honneur que le roi a fait à l'Académie de la consulter et où il a daigné concourir à la décision.

En France, le dictionnaire de l'Académie fait toujours loi dans les discussions qui s'élèvent sur la propriété d'un mot, d'un terme ou d'une expression. Dernièrement encore, il a été cité dans la Chambre des Députés où il s'agissait d'interpréter un mot de la Charte constitutionnelle. L'Académie française est tellement nécessaire au maintien de la langue que l'on voit les écrivains qui, par leurs circonstances particulières, ne désirent pas en être membres, s'égarer sur le champ et vouloir innover


dans une chose de convention. Tels ont été dernièrement madame de Staël et AI. de Chateaubriand. Au lieu de chercher à avoir des idées neuves et ensuite à les rendre d'une manière naturelle et claire, ces talents remarquables ont tourné toute leur attention vers le style en lui-même. Ils ont trouvé une manière affectée qui, par son brillant et par sa nouveauté, a caché pour quelque temps la pauvreté du fond de leurs idées. Ils ont mérité entièrement cette louange accordée jadis à un écrivain français qui, lui aussi, fut célèbre pendant vingt ans. Du temps de Louis XIV, on disait, de Balzac en croyant, le louer infiniment

Et personne aujourd'hui ne parle comme lui. M'ne de Staël et M. de Chateaubriand ont mérité exactement la même louange, et dans vingt ans, on les lira justement autant que l'on lit aujourd'hui Voiture et tous les gens à affectation.

Je conclus de cette longue digression que l'on doit admirer l'établissement de l'Académie de la Crusca, que non seulement cette institution en soi est utile à notre langue, mais que probablement il est indispensable pour retarder le plus possible la vieillesse et la mort d'une langue quelconque qu'il y ait un tribunal, juge inexorable de la manière de rendre les idées et qui ne donne que le moins d'attention possible au fond même des idées.

Autrement tous les jeunes gens, toutes


les personnes à imagination trouveront toujours plus court et plus satisfaisant pour le petit amour-propre d'auteur d'inventer des signes que de se donner la peine d'apprendre ceux qui sont en usage dans la nation à laquelle ils ont l'honneur d'appartenir. Tels sont les changements qui arrivent chaque jour dans toutes les langues vivantes, quelques-uns d'utiles, peu de nécessaires, et la plus grande partie par inconstance. L'Allemagne n'a pas de tribunal conservateur de la pureté de la langue et tous les cinquante ans, on voit changer la langue et ta littérature allemande.

G-IORNA.TA. QUINTA

Dangers ie la. langue italienne.

Pour bien comprendre toute l'étendue du danger que court cette belle langue, la plus ancienne et la plus noble des langues vivantes, il faut revenir sur le mot tournure.

De quelques mots qu'on se serve dans un pays, il y a certaines tournures qui expriment les nuances des passions. Ces tournures sont ce qui fait la force et la grâce des langues. Otez-Ies, et quelque correcte que soit la composition que vous lisez, c'est le thème d'un écolier ou c'est l'écrit d'un vieux pédant. Il exhale je ne sais quelle odeur d'hypocrisie et de mort.


Il est prouvé qu'on parlait milanais dès 1 an J 100. Il est probable qu'on parlait milanais à Milan dès les premières invasions des gens du Nord qui peuplèrent ce pavs quatre cents ans avant J.-C. Ce peuple a donc des tournures de phrases parfaitement adaptées, non seulement à ses grandes passions, mais encore à tous les petits mouvements de son cœur.

Mais les gens comme il faut étudient le toscan 1

En supposant, ce qui est le contraire de la vérité, que ces gens-la parlassent le toscan, sont-ce eux qui ont de l'influence dans la langue ? Dans cette question de fait, les voix se comptent et ne se pèsent pas. La langue est une convention chacun parle pour soi.

En 1818, à Milan, on vient de faire deux proverbes, celui du matto lachino et de la messa deWoreflce. Je le demande est-ce le peuple ou les gens de la haute société qui 1 ont fait ces proverbes ? Les deux anecdotes fort plaisantes qui y ont donné lieu ont frappé le peuple et il a enrichi la langue. C'est ainsi que toutes les langues se font. Or en Italie, on ne fait ainsi que du milanais, du vénitien, du génois. La langue noble ne s'enrichit jamais. Elle garde encore les comparaisons triviales en usage au treizième siècle.

C'est ainsi que notre illustre auteur, parlant des mots ridicules admis dans le Diclionnaire de la Crusea, cite entre autres ceux de Diarodone et Diaîrionionpipereon,


vocaboli che tonali all'orecchio de' cani U farebbero spiriiare K Je trouve cette expression triviale. Je viens d'expliquer pourquoi les écrivains actuels ont la mauvaise habitude de se parer de telles élégances. Dès qu'un homme bien élevé veut exprimer avec force et exactitude le sentiment qui l'anime, il a recours à un mot de son dialecte.

Voilà l'immense danger qui menace d'engloutir, d'ici à trois ou quatre siècles, la langue du Dante et de l'Arioste. Le courage des âmes faibles consiste a nier le danger les grandes âmes le reconnaissent exactement et ensuite y appliquent le meilleur remède.

Le bel italien, l'italien qu'on écrit n'est pas un. On reconnaît toujours en lisant un livre soi-disant écrit purement, s'il sort d'une plume vénitienne ou napolitaine. Le bel italien ne se parle pas même en Toscane, car on annonce la traduction du Goffredo du Tasse en dialecte toscan, c'est-à-dire clans la langue de Cecco do. Verlungo Toutes les tournures du %rénilien, du milanais, du bolonais qui comme un lierre antique ont pénétré toutes les sinuosités du caractère national, les écrivains les portent sans s'en douter dans leur prétendu toscan. Dès qu'ils s'en écartent ils écrivent dans une langue morte.

1. Pag. XXXIII.

2. MLontî, pag. XLII. B <iualunque Toscane» si âderà alla sala favella pigliata dalla nutrice serlverà etemameate mate malfesimo. Pag. XXXIX.


Voilà le nom terrible de la maladie qui travaille l'italien.

Or voyez quels chefs-d'œuvre nous devons à ces milliers de gens instruits qui depuis cinq cents ans ont écrit en latin. Ces hommes supérieurs n'ont pas même pu parvenir à nous donner un ouvrage passable.Pétrarque, le grand Pétrarque lui-même a écrit en latin et personne ne lit son Africa. Mais quoi, est-ce que les mots dont se servaient Pétrarque, Buchanan, Barclay, Erasme, Owen, Santeuil, le docteur Lowth, n'étaient pas bien latins ? Ils n'en admettaient aucun qu'ils ne pussent montrer au besoin dans Cicéron ou Virgile. Ils étaient aussi latins que les mots dont se servent les littérateurs vénitiens ou piémontais sont toscans mais les tournures ne parlaient pas du cœur. Dans aucun genre on n'a d'énergie que lorsqu'on parle sa langue d'habitude, que lorsque tout entier à l'idée à exprimer on ne songe plus à la langue dont on se sert.

Qu'on ne croie pas que je parle seulement de poésie ou d'ouvrages de simple littérature. Cette triste vérité dont les suites me font trembler s'applique tout autant et peut-être davantage aux ouvrages philosophiques qu'à ceux de poésie. L'influence des signes sur la faculté de penser est extrême. Les signes ou la langue sont un secours pour Vattenlion, ils l'empêchent de se disséminer sur des choses de détail, ils vont jusqu'à avertir l'homme supérieur de ses erreurs. Quel secours ne portent-ils donc


pas à nous autres hommes ordinaires Or ce qui fait la civilisation d'un pays ce ne sont pas un homme de génie ou deux, ce sont. les millions d'hommes médiocres instruits d'une manière raisonnable. Si écrire dans une langue morte est une chose funeste pour la poésie et les livres d'agrément, c'est un obstacle presque invincible, si ce n'est à la découverte de la vérité, du moins à sa diffusion.

Par exemple dans les discussions grammaticales il faut une langue qui saisisse la pensée jusque dans ses moindres nuances, une langue qui prenne l'habitude sur le fait. Comment le jeune Vénitien, étudiant à Padoue, comment le Milanais, étudiant à Pavie, pourront-ils suivre l'auteur qui discute la grammaire, pourront-ils vérifier dans le livre de leur habitudes, dans les souvenirs de leurs oreilles, si je puis m'exprimer ainsi, les assertions de leur auteur, si leurs oreilles sont accoutumées à une langue autre que celle dont se sert l'auteur.

Il y a plus, l'auteur est vénitien il porte ses souvenirs du dialecte vénitien dans ses discussions sur le bel italien mais il a honte d'avouer cette vérité. Il traduit ses souvenirs en toscan le jeune étudiant qui le lit est piémontais il faut que ce jeune homme devine son auteur à travers un double voile, savoir 1° la traduction des souvenirs du vénitien en bel italien, et l'application de ces souvenirs exprimés en bel italien à des habitudes piémontaises. L'analyse de la langue demande tant de


sang-froid, tant de philosophie, faut de force de tête qu'une nation fière de sa langue, que la nation française n'a pas négligé les secours d'un italien. de M. l'abbé Scoppa. M. Louis Bonaparte ayant fondé un prix

Depuis l'an 1535 que Florence perdit sa liberté jusqu'aux jours heureux que l'Italie dut aux Léopold et aux Joseph II et aux autres princes de l'auguste maison d'Autriche, on peut avancer qu'un jeune littérateur italien ne fut jamais dans la situation d'écrire clairement sur un sujet intéressant. Dès qu'un sujet intéressait vraiment le public, enflammait les âmes, il était défendu d'en parler en revanche, nos littérateurs étaient sans cesse portés à écrire avec érudition et élégance sur quelque niaiserie littéraire. Par exemple.

Or l'élégance devient bientôt la chose la plus ridicule du monde, dans les pays où la majeure partie des littérateurs n'écrit pas habituellement sur des sujets également intéressants pour l'écrivain et pour le lecteur. De 1535 à 1770, écrire n'était plus en Italie un moyen de sfogar son âme pour le jeune homme tourmenté de ses idées, et par conséquent, lire n'était plus un moyen de se soulager pour l'âme oppressée de ses chagrins.

Quel non aver scriïtori portail dal fuoeo 1. Louis Bonaparte, roi de Hollande, avait fait mettre au concoure, en 1813, par l'Institut la question de savoir quelles difficultés empêchent de faire des vers français sans rimes. L'abbé Autonjo Scoppa obtint le prix. N. D. L. E.


del momento {tide, marée) a scrivere chiarissimamente sopra soggelli che in allora formavano la félicita o l'infelicità della loro vita est l'unique chose qui nous a empêchés d'inventer avant les Français la tournure la plus directe qu'on appelle mal à propos tournure française et que j'appellerai toujours la tournure naturelle.

Les gens passionnés étant chassés de l'empire de la littérature par les entraves ou par l'ennui, les pédants se sont trouvés les seuls dispensateurs de la gloire. Les jeunes pédants entrant dans la carrière ont voulu plaire aux pédants déjà vieux. Par conséquent, on a toujours imité les tournures de Cicéron ou de Boccace au lieu de porter dans les livres les tournures éminemment naturelles qui dans le courant de la conversation nous viennent fournies par l'émotion du moment. Jamais pour les tournures, le style imprimé ne peut trop ressembler au style de la conversation des gens bien nés. Remarquez que de 1550 à 1780, toutes les places dans les collèges ou dans les bibliothèques se sont trouvées dans chaque capitale à la disposition des pédants les plus vieux et qui, comme tels, s étaient gagné la faveur du gouvernement. C'est uniquement la sotte imitation de Cicéron et de son imitateur Boccace qui nous a empêchés, nous la nation la plus anciennement civilisée d'Europe, d'inventer la tournure (le phrase naturelle. Voyez notre grand Lagrange, ce grand Italien inventeur d'un nouveau style en analyse Comme,


outre qu'il était le plus grand géomètre depuis Newton, il avait encore infiniment d'esprit naturel, il s'est donné garde d'imiter personne. Il a inventé en mathématiques une phrase éminemment naturelle et dans la partie de son style notée avec les mots ordinaires de la langue, il a suivi constamment l'ordre le plus naturel possible. Les ouvrages que chacun de nous lit le plus souvent en 1818 sont les journaux. Ils auront une grande influence dans la langue ils ont pour eux la plus grande de toutes les forces, la force de l'habitude. Cette influence sera heureuse, car, grâce au ciel, les journaux n'imitent pas Cicéron, et, malgré les efforts des rédacteurs qui prétendent au cruscantisme, ils sont écrits davantage comme on parle.

A propos des effets du style quand il n'est pas d'imitation et qu'il est flls de l'âme, J.-J. Rousseau raconte une anecdote que nos pédants n'ont, je pense, jamais renouvelée en Italie, et cependant nos âmes sentent l'amour d'une manière bien plus profonde que les âmes françaises1. Achevons la triste énumération des dangers que nous courons.

Parmi nous, et je demande à chacun de mettre franchement la main sur la conscience, parmi nous un homme qui écrit une lettre ouvre son dictionnaire, et un 1. Un renvoi du manuscrit- indique que Stendhal faisait- allusion au passage des Confessions où la Princesse de Talmont passe la nuit & lire la Julie au Heu d'allerau bal N. P. X. E, 1


mot n'est jamais assez pompeux ni assez fort. De là, la littérature italienne oule portrait fidèle de toutes les émotions que l'on éprouve en Italie, depuis le transport de passion le plus violent d'Othello, jusqu'à l'émotion la plus pudique et la moins avouée que sent la Virginie (de Paul et Virginie), toute la littérature italienne, disje, s'est égarée dans une suite de superlatifs et dans un style continuellement tendu. Voyez la Vie d'Alfleri. Mais je termine ici l'énumération de nos dangers. Toutes les vérités ne sont pas prudentes à dire et je vois le naturel et le simple de notre divin "Métastase écrasé par les superlatifs et la bile de son orgueilleux rival. J'en appelle du public actuel au public de l'an 1850. GIORNATÀ SESTA

Remèdes.

Nous écrivons donc tous dans une langue morte, excepté quand nous écrivons en vénitien, en milanais, en piémontais, et c'est encore un de nos plus grands malheurs.

Ouels sont les remèdes ?

D'abord convainquons-nous bien qu'il y o urgence le feu est à la maison il ne faut pas s'amuser à bavarder longuement; il faut mettre la main a l'œuvre.


II faut nous moquer franchement des prétentions ridicules des Toscans qui veulent nous imposer leur langue.

Il faut <îue deux ou trois philosophes, les têtes les plus froides, les plus raisonnables les moins accessibles à l'esprit de parti nous donnent un vocabulaire extrait de bonne foi et sans aucun respect superstitieux pour l'ouvrage de parti intitulé Dictionnaire de la Crusca. des deux cents meilleurs auteurs italiens depuis le Dante jusqu'à Spalanzani et Filangieri.

Après avoir extrait les mots, il faut que ces mêmes philosophes fassent le même travail pour les tournures, c'est-à-dire nous donnent une grammaire italienne.

Le meilleur dictionnaire qui existe est celui de Johnson. Voyons-en l'histoire. L'origine de ce dictionnaire auquel la langue anglaise devra peut-être d'exister encore dans cinq ou six siècles, cette origine est due à la loi qui défend en Angleterre les contrefaçons. Vers 1746, MM. Dodslev, Hitch, Miller, Longmann et Knapton proposèrent à Johnson alors pauvre de faire un dictionnaire universel de la langue, extrait des meilleurs auteurs et de la conversation, moyennant le prix de 1.575 livres sterling (environ 36.000 lire italiane). Les libraires se chargèrent de tous les faux frais. Johnson passait et avec raison pour le plus grand philosophe moral vivant alors en Angleterre. Cependant on ne peut pas dire qu'il fût un vrai philosophe dans le sens de Bacon, Hobbes et Helvêlius. U


avait trop de préjuges, il savait partaitement le grec, le latin, l'italien et le français. Il avait écrit avec succès des poèmes latins. Il avait écrit supérieurement en vers anglais. Il avait un appareil chimique et faisait des expériences. Son fort était la discussion métaphysique et les grandes théories sur la moralité et les motifs des actions des hommes. Il était pour la conversation ce que madame de Staël a été en France, le premier talent alors connu. Il était généralement regardé en Angleterre comme le meilleur et le plus élégant écrivain alors existant. Son style est magnifique, périodique et extrêmement orné. Il écrivit presque toujours uniquement dans le dessein de pourvoir à sa subsistance et sans plaisir. Johnson loua un grand appartement comme pour une maison de banque. Les libraires lui fournirent des milliers de volumes pour son usage et celui de ses commis. Il en prit six il les choisit parmi les petits gens de lettres. Johnson fit la liste de tous les mots de la langue, en partie sur les anciens dictionnaires, en partie en les dictant lui même. On copia tous les mots de la langue au haut d'une grande page laissée en blanc. Johnson remplit, les blancs en mettant 10 l'étymologie, 2° la définition de chaque mot, ses divers sens. Les autorités furent transcrites des livres mêmes où il avait marqué les passages à transcrire avec un trait de crayon. Enfin, après huit ans d'un travail opiniâtre et bien remarquable dans l'histoire


de l'esprit humain, en mai 1755, le dictionnaire de Johnson, avec une grammaire anglaise et une histoire de la langue anglaise parut en deux volumes in-folio. Lord Chesterfield, le grand seigneur à la mode alors, fit tout au monde pour que le dictionnaire lui fut dédié. Il fit paraître deux grands articles dans les journaux pour le louer. Les libraires voulaient que Johnson adhérât au désir de sa seigneurie, mais, sept ans auparavant, lord Chesterfleld avait fait attendre dans son antichambre Johnson, pauvre alors et mal vêtu. 11 refusa franchement la dédicace par une lettre qu'il adressa à lord Ghesterfield lui-même, et. qui est un chef-d'œuvre de juste noblesse et de style. Il dit à son ami le célèbre Garrick qui lui parlait du lord « J'ai entrepris et exécuté un long et pénible voyage autour du monde du langage anglais ai-je besoin aujourd'hui qu'il envoie deux petits bateaux pour me remorquer jusque dans le port » Chacun des libraires associés a retiré environ six cent mille lire ilaliane du dictionnaire. Cet ouvrage est pour eux et leurs enfants comme une belle terre. Pour le malheureux Johnson, en finissant son ouvrage, il se trouva avoir fini de manger les trente-six mille lire ilaliane qu'il lui avait valu et retomba dans la pauvreté. II faut convenir que cet exemple n'est pas encourageant pour nos gens de lettres. Les frais seront considérables il faut que des hommes supérieurs sacrifient a ce grand travail une partie de leur vie. Il


est doue naturel de leur donner pour perspective une grande aisance. si ce n'est la fortune.

11 faut que les princes aisés qui se divisent

l'Italie fassent entre eux un accord bien simple pour empêcher la contrefaçon. Tout débitant d'une édition contrefaite paiera au propriétaire une amende égale au prix de trois mille exemplaires. Un livre, comme un champ, comme une maison, appartiendra à tout jamais à l'auteur, à sa famille et à ses héritiers.

GI ORNAT A.

DH Rimedj.

In quella giornala abbiamo molto cicalalo

inlorno ai pericoli che minacciano la noslra sublirnissima favella, dalla parle délia sua calnesca sorella la lingua [rancese. Nessuna favella pud dirsi sicura della vita mentre tutti gli illuminati paiiano una lingua foresHem, chiara. simplice, fUosoflca e già superba di essere parlala dalla magffior parte cl'Europa. Qualli sono i remedj che possono salvare la noslra aurea favella ?

Ceriamenle primi di luito sono un giusto

vocabolario e una gramrnalica. Il libro santo lo dice Ogni casa divisa ira di se périra, » D'abord unissons-nous contre l'ennemi commun t'invasion française. Jetons un coup d'ceil sur les qualités nécessaires au


vrai grammairien nous verrons ensuite plus facilement si nous avons des grammairiens.

La grammaire de la langue italienne, c'est l'art de bien exprimer ses idées en italien 1.

Or un art est la collection des maximes ou préceptes pratiques dont l'observation conduit à faire avec succès une chose quelconque, et une science consiste dans les vérités qui résultent de l'examen d'un sujet quelconque.

Voilà pourquoi nous n'aurons réellement une bonne grammaire italienne que lorsque la science générale de l'expression des idées, la grammaire générale sera perfectionnée parmi nous.

Le langage d'action fut probablement le langage ordinaire de l'homme. Ce langage est composé de gestes, de cris, d'attouchements. Il s'adresse à la vue, à l'ouïe, au tact.

L'effet de tous nos signes, quels qu'ils soient, n'est pas seulement de communiquer nos idées, comme l'ont dit jusqu'à ce jour les auteurs de toutes nos vieilles grammaires. La propriété la plus importante des signes est 1° de nous aider combiner nos idées élémentaires et à en former des idées composées, et de nous aider à fixer ces composés dans notre mémoire.

1. Stendhal ici et pour ce qui va suivre renvoie fréauerament en marge de son manuscrit à l'Idéologie et à la Grammaire de Destutt de Traey. N. D. L. E.


Toutes nos idées abstraites et généralisées n'ont d'autre soutien dans notre esprit que le signe qui les représenté. Ou sait par l'exemple des sauvages que sans noms de nombre, nous pourrions à peine avoir nettement l'idée de six.

Les mouvements internes de notre cerveau par lesquels s'opèrent nos pensées sont 1res légers, ébranlent fort peu la machine humaine. Au contraire, le signe que jc joins à une idée, le mot six par exemple que ma langue prononce et que mon oreille écoute, ébranle assez fortement toute ma personne.

Je dirai aux jeunes gens qui ont étudié les mathématiques que nous sommes aussi réellement conduits (mais non pas aussi sûrement) par les mots dans nos raisonnements que l'algébriste par ses formules dans ses calculs.

A mesure que nous faisons de nouvelles combinaisons de nos idées, le nombre de nos signes augmente. Plus nos signes expriment des nuances délicates, plus nos analyses deviennent fines.

On voit l'immense étendue de l'absurdité des Toscans et des pédants leurs adorateurs qui veulent que nous exprimions toutes nos idées du dix-neuvième siècle avec les signes en usage au quatorzième. Nous avons uiî bel exemple de l'effet d'un système aussi absurde dans l'Histoire d'Amérique, par M. Botta. Ce littérateur distingué a voulu exprimer toutes les circonstances du gouvernement représentatif, qui a été inventé


il y a à peine cinquante ans, avec les signes du quatorzième siècle. Malgré une idée aussi ridicule, son histoire est lue, d'abord parce qu'elle est protégée par les pédants, secondement parce que M. Botta est un homme de beaucoup d'esprit; en troisième lieu parce que son livre n'est qu'une suite d'extraits des excellents discours prononcés en Angleterre et en Amérique au sujet de la révolte des Etats-Unis de 1774 à 1783. Les hommes qui peuplent la société sont ici plus fins, plus entraînés par une imagination enflammée qu'en France. S'ils avaient pu, de 1530 à 1770, être naturels en écrivant, la littérature italienne (en mettant toujours a part les ouvrages de génie qui partout font exception) l'emporterait sur les littératures française et anglaise, mais les pédants s'étant trouvés, par une combinaison fatale, les maîtres de la littérature, tout ce qui a écrit a été pédant. De là le manque presque total en italien de tournures vives, nobles, pittoresques pour exprimer les idées fines. De là l'impossibilité d'un style rapide et supprimant toutes les idées intermédiaires. De là le manque de goût qui porte les génies les plus nobles et les plus élevés à rendre leurs idées sensibles par des images révoltantes et basses. De là, M. Botta, au lieu d'écrire comme Hume et Montesquieu, a écrit comme Boccace et Cicéron. Toutes les idées fines disparaissent dans ce style et au milieu de phrases de trente lignes. ·

Il est clair que nous devons aux signes


toutes nos relations sociales et la possibilité de jouir de toutes les connaissances acquises par nos semblables.

L'inconvénient, c'est que nous apprenons ordinairement les signes avant de connaître par nous-mêmes les éléments des idées qu'ils représentent nous ne sommes jamais complètement sûrs que ceux à qui nous parlons comprennent absolument les mêmes combinaisons que nous sous les mêmes signes. En nous servant de tel signe, souvent nous nous abusons nous-mêmes et nous n'entendons pas les autres.

Donc une bonne grammaire italienne aura pour premier effet de rapprocher les diverses peuplades qui se divisent la malheureuse ed aoilila Italia, et rendra les disputes entre elles plus courtes et plus faciles à terminer. C'est un des moyens les plus lents, mais les plus sûrs de faire que l'habitant de Milan n'appelle plus le Bergamasque un Forastè.

Il me semble que le défaut des meilleures grammaires italiennes est de vouloir rendre raison de la composition des signes, avant d'avoir expliqué la composition des idées qu'ils représentent et d'avoir exposé avec clarté le jeu des facultés intellectuelles qui concourent 1° à la formation de ces idées, à leur expression.

Les grecs, gens vifs et spirituels, avaient cédé à leur impatience naturelle et, pour abréger, avaient cherché plutôt à deviner la nature qu'à la connaître. Les rêveurs que l'on appelle communément les philo-


soplies grecs bâtirent mille systèmes plus bizarres les uns que les autres sur la nature de leur intelligence, avant d'avoir seulement examiné les opérations de cette intelligence. C'est un homme qui veut parler littérature et qui ne sait pas lire. .Ce qu'une impatience d'enfant a fait chez les Grecs, la grande autorité dont ont été revêtus parmi nous une certaine classe de savants l'a fait pendant deux ou trois siècles.

Les théologiens au lieu de se borner aux vérités lumineuses de notre sainte religion ont eu l'orgueil bien naturel à l'homme de vouloir nous expliquer la manière dont nous pensons. Le juste respect qu'on a pour eux a longtemps empêché de discuter ces matières. Or sans discussion libre, point de vérité. Le plus grand homme peut se tromper; l'homme du génie le plus ordinaire peut entreprendre de le critiquer. Un cordonnier osait critiquer Praxitèle et un étudiant en médecine ose trouver à redire dans un ouvrage du plus grand poète d'Italie. Le chemin de la libre discussion est le seul pour parvenir a découvrir la vérité. L'homme du plus grand génie a besoin d'être critiqué pour ne pas se reposer sur un. premier aperçu comme sur le résultat L de ses méditations les plus profondes. Voyons l'histoire de l'esprit humain y l'époque brillante de la civilisation grecque et romaine et a l'époque de Léon X, à ce moment si glorieux pour l'Italie où Raphaël et l'Ariostese sont tout à coup élancés au


sublime au milieu des regards surpris de l'Europe encore barbare.

Les Grecs et les Romains commencèrent par les chefs-d'œuvre et les jouissances des arts et des lettres. Puis ils ont fait plus ou moins de progrès dans les sciences physiques et mathématiques, ensuite dans la philosophie morale. Enfin est arrivé pour eux l'âge des sophistes, des grammairiens et des critiques. Comme l'esprit humain est toujours le même, les modernes ont suivi la même succession de circonstances. Ce n'est que dans ces derniers temps que l'on s'est beaucoup occupé de grammaire raisonnée et d'analyse métaphysique. Genovesi, Pietro Verri, Baccaria ont brillé parmi nous.

Le grand cheval de bataille des pédants que nous combattons est de dire que c'est la lassitude et l'épuisement du génie qui produisent ce penchant à la réflexion et à la discussion. Ils proclament comme un signe de décadence l'apparition de cet esprit subtil et sévère qui, se portant à la fois sur les choses et sur les mots, veut tout analyser, tout connaître, tout apprécier. Ils ont peur de ces gens qui cherchent à se rendre compte de toutes leurs impressions jusque dans les moindres détails.

Mais tout cela est encore un progrès de notre intelligence, progrès qui doit nécessairement suivre les autres et ne peut les précéder. Car ce n'est qu'après avoir eu des succès dans tous les genres que l'homme peut se replier sur lui-même et chercher


dans l'examen de ses ouvrages les causes générales de leur perfection et le moyen de procéder encore avec plus de justesse et de sûreté. Et certes de tous les travaux, ce ne sont pas là ceux qui exigent le moins de force de tête, ni ceux qui doivent produire les moins grands résultats.

Du temps de Dumarsais, le plus moderne des grammairiens que cite l'illustre auteur que nous osons combattre, la grande révolution de la grammaire n'était pas encore commencée. Le célèbre d'Alembert lui-même lie s'en doutait pas lorsqu'il dit dans l'éloge de Dumarsais (Encyclopédie de Paris, vol. 7) et en parlant de sa logique Ce traité contient sur la métaphysique tout ce qu'il est permis de savoir, c'est-à-dire que l'ouvrage est très court. et peut-être pourrait-on l'abréger encore. »

Si un homme tel que d'Alembert. n'a pas vu nettement en 1760 ce que c'était que la grammaire, que dirons-nous de nos pauvres pédants trecenlisti ?

Est-ce à eux qu'il faut s'adresser pour avoir enfin un vocabulaire italien qui ne soit pas un ouvrage de parti mais de raison i Et une grammaire qui nous apprenne exactement quelles sont en Italie les tournures usitées pour exprimer chacun de nos sentiments. ?


GIORNATA

A qui faut-il donc s'adresser ? Aux jeunes gens pleins de génie qui les universités de Pavie eL de Padoue, à ces jeunes militaires que la paix rend aux soins de la vie civile, à ces employés qui, ayant abandonné les affaires, porteront dans la littérature les habitudes de raison qu'ils ont contractées en agissant sur des hommes et avec des hommes. Un bon dictionnaire est une affaire de raison et de discussion et non d'enthousiasme. 11 faut un génie patient, il faut un génie qui sache espérer. Gravina aurait fait un meilleur dictionnaire qu'Alfierï. D'ailleurs nous avons une difficulté immense que n'avaient pas les étrangers c'est le malheureux esprit de parti qui divise l'Italie sur l'article de la langue. Le moyen âge, qui nous a dicté cet espril de parti, veut aussi nous dicter la langue, et jamais un Florentin, quelque raisonnable et philosophe qu'on veuille le supposer, n'admettra pour bon et ne consultera avec confiance un dictionnaire fait k Milan. L'unique compensation du malheur de notre position, c'est que nous pouvons faire notre profit, après les avoir soigneusement examinées et purifiées, des définitions de Samuel Johnson.

Une des considérations qui me font le plus désespérer de l'entreprise c'est la considération de finances.


Nous n'avons~pas encore, dans notre malheureuse Italie morcelée, une loi qui protège les auteurs et les libraires contre le danger de la contrefaçon. Si un livre a du succès à Milan, on le contrefait. sur le champ à Turin, à Plaisance, à Lugano, à Rome, à Florence, à Naples, à Palerme, etc., etc. Notre dictionnaire ne sera donc pas fait par un philosophe comme Johnson, richement payé par des libraires qui sont sûrs d'acquérir dans le Dictionnaire une terre d'un revenu éternel et à l'abri de tous les accidents. Les héritiers de chacun des libraires qui firent travailler Johnson retirent chaque année du dictionnaire 10 à 15 mille lire italiane. Il est vrai que les frais furent immenses. Ils payèrent "chèrement six commis pendant neuf ans. Chaque commis avait six mille francs. Ils fournirent à Johnson une grande quantité de livres. Un dictionnaire français, celui de Catineau-Laroche (voyez le Journal de la Librairie) rapporte actuellement à son auteur un revenu de 6 à 7.000 francs par les nouvelles éditions qu'on en fait sans cesse.

Par un des malheureux effets de notre morcellement, le moyen anglais, le plus sûr de tous, est à peu près impossible pour l'Italie.

Pourrons-nous employer le moyen français et réunir une Académie de quarante ou cinquante gens de lettres célèbres "? Pas davantage. Où réunirions-nous cette Académie ? Le moyen employé par les


Français suppose cet autre immense avantage dont manque la langue italienne, une capitale où se forme un langage beau et simple et od viennent habiter naturellement tous les gens de lettres dignes de l'admiration du public.

Chaque petite capitale d'Italie a ses gens de lettres qu'elle met de l'orgueil à défendre. Vous ne pouvez réunir ces gens de lettres dans une même ville. Vous ne pouvez pas davantage les réunir pour un même travail. L'impossibilité du succès est la seule chose au monde qui puisse arrêter l'orgueil. Or croit-on, s'il s'élève une discussion, que l'homme de lettres de Venise le cède à celui de Milan ou le littérateur de Bologne à celui de Turin ? Bien loin de là, -chacun sera soutenu par sa ville, fera une brochure et l'entreprise quelconque pour laquelle on aurait voulu les réunir ira à tous les diables. J'ai à proposer un moyen qui, très probablement, ne sera jamais mis en exécution. Sachons profiter d'une circonstance unique et qui ne se reproduira plus. Sachons mettre en oeuvre les talents de cette foule d'expréfets, d'ex-juges, d'anciens militaires. Beaucoup sont très-instruits nous voyons plusieurs d'entre eux entrer dans le barreau ou prendre d'autres états moins par le besoin de gagner de l'argent que par ce besoin plus noble des âmes fortes qui ont l'habitude de fonder leur orgueil sur des actions, le besoin d'une occupation. Que chaque gouvernement nomme un commissaire, que Bologne voie se réunir


une commission composée d'uu commissaire piémontais, un milanais, un vénitien, un bolonais, un génois, un romain, un florentin, un napolitain, un sicilien. Que chacun de ces neuf commissaires reçoive de son gouvernement un appoinlement de six mille francs par an. Leur travail devra durer cinq années. Chacun d'eux sera accompagné d'un secrétaire. Ce secrétaire devra savoir parfaitement, outre le latin, langue mère de la nôtre, une langue moderne, l'allemand, l'anglais, le français, l'espagnol. Ce secrétaire, également choisi par le gouvernement, recevra quatre mille francs par an. Il faut que les neuf commissaires se réunissent dans une ville qui n'appartienne s'il est possible, à aucun des deux partis, qui. en fait de langue, se divisent l'Italie. La ville choisie pour leur réunion devra avoir de bonnes bibliothèques et se trouver dans une position centrale. Bologne semble assez convenable.

Aussitôt qu'ils seront réunis, les neuf commissaires ainsi que les neuf secrétaires qui auront voix délibérative nommeront un président du comité et un secrétaire. Ces deux fonctionnaires seront renouvelés tous les deux mois. Cinq fois par semaine il y aura une séance de deux heures pour discuter les difficultés de la langue. On dressera de chaque séance un procès-verbal. Tout se décidera à la pluralité des suffrages. La moitié des appointements de chacun des 18 membres de la commission sera convertie en droit de présence, Ce droit de présence


sera distribué à la fin de chaque mois aux membres qui auront assisté réellement aux vingt séances.

Les neuf commissaires tireront au sort les neuf premières lettres de l'alphabet, et dans la première année chacun devra avoir fini tous les mots commençant par la lettre qui lui sera tombée en partage, ou il sera remplacé.

Au bout de trois ans le travail principal sera terminé.

Alors chacun des commissaires sera chargé d'examiner pendant trois mois pour chaque lettre le travail d'un de ses collègues qui lui sera assigné par le sort, et de fournir ses observations rédigées à la suite de chaque mot.

A la fin de la première année, on imprimera les neuf premières lettres du dictionnaire les neuf suivantes seront imprimées la seconde année le restant la troisième. Les observations, faites pendant la dernière année du travail des commissaires, seront pour la seconde édition. Par cet arrangement les commissaires recueilleront les critiques. Chaque article du dictionnaire sera signe de l'initiale de son auteur.

Les gouvernements conviendront entre eux que chaque débitant d'une contrefaçon quelconque du dictionnaire payera une amende égale à la valeur de deux mille exemplaires et tout. imprimeur contrefacteur une amende égale à la valeur de cinq mille exemplaires. Le contrefacteur subira de plus deux mois de prison.


Le dictionnaire appartiendra aux cinq gouvernements qui, par un généreux amour pour les lettres, auront fait l'avance des frais nécessaires.

Aucun des commissaires choisis ne pourra avoir plus de cinquante ans, car il faut des gens actifs. Aucun des secrétaires qui les accompagneront ne pourra avoir plus de 30 ans.

La cinquième année de ]a commission sera entièrement consacrée à faire une grammaire italienne.

L'entreprise finie, chaque commissaire recevra deux cents exemplaires du dictionnaire, et chaque secrétaire cinquante. Celui des commissaires qui aura montré le plus de zèle aura une pension de quatre mille francs. Une pension de deux mille sera la récompense de celui des secrétaires qui aura porté le plus d'activité dans ses fonctions.

Cette idée n'est qu'un aperçu offert modestement au public. Les bonnes têtes, les Instituts, les diplomates pourraient facilement perfectionner infiniment ce projet qui met d'accord tous les amourspropres. Plus probablement encore, il ne sera pas exécuté, et notre belle langue languira faute d'un dictionnaire qui soit un ouvrage de raison et non- de parti. 12 mars 1818.


GIORNATA SESTA ED ULTIMA

Critique particulière.

Tout le monde sait que jusqu'à ces derniers temps, l'Angleterre n'a été divisée qu'en deux partis seulement les iorys qui tenaient pour la cour, et les whigs qui soutenaient ce qu'on appelle la liberté. Un candidat qui prétendait être élu au Parlement- se présenta dans un gros bourg du nord de l'Angleterre, bourg qui n'était composé que de deux rangées de maisons bordant une rue très large, au milieu de laquelle coulait un petit ruisseau. Le prétendant au Parlement se présente chez un riche lonj et veut se capter son suffrage on lui étalant de grands principes de modération, de sagesse, de conciliation. Le tory le laisse dire. Quand le candidat eut fmi d'exposer sa doctrine conciliatoire, le tory sort froidement de sa maison avec le candidat qui te suit, le mène au bord du ruisseau, et là lui dit froidement: «Tout le rang de maisons qui est sur la rive droite du ruisseau est tory, tout le rang qui est à gauche est whig et il y a le ruisseau au milieu pour les gens qui ne sont ni whigs ni Iorys. » Je demande pardon à l'homme vraiment illustre dont je combats l'ouvrage, de la grossièreté (le la réponse du t.ory. Trop souvent les Anglais, dans leurs bons mots, n 'atteignent à l'énergie qu'en violant toutes


les convenances qui sur le continent sont une source si abondante de grâces. Mais, à la. grossièreté près, la réponse énergique et brève du tory rend toute ma pensée sur le nouvel ouvrage de l'auteur de la Mascheroniana.

Nous craignons que, pour ne s'être pas rappelé ce petit apologue, il ne se trouve exposé aux aigres clameurs des pédants et aux reproches un peu plus graves de la jeunesse et des philosophes.

Quel dommage qu'en fait de théorie du langage, on soit obligé de dire de ce grand poète, qui a donné de si beaux modèles Non erat ille lux, sed ut lestimonium perhiberet de lumine.

Les Toscans veulent nous imposer despotiquement leur langue comme s'ils nous avaient vaincus en dix batailles rangées. Ils ont tous les ridicules des prétentions dénuées de pouvoir, et encore ils ne veulent pas nous imposer leur langue actuelle, mais le langage dur des Toscans à demibarbares qui vivaient en 1400.

Les philosophes de la Haute Italie veulent qu'on parle la langue qu'ont parlée depuis cinq siècles les deux cents auteurs italiens dont les ouvrages passent généralement pour les meilleurs. Non seulement nous voulons parler la langue de Dante et de Parini, mais encore celle de Spalanzani, de Filangieri, de Vico, de Genovesi nous ne voulons avoir nul égard pour le Vocabulaire de la Crusca, que l'auteur lui-même avoue être un ouvrage de parti.


Une idée quelconque qui demande, en beau toscan garni de ses avveggnachè, de ses conciofosse chè et de ses imperrochè, cinquante mots pour être exprimés, mise dans l'italien qu'ont écrit généralement les bons écrivains du dix-huitième siècle, n'exige que trente mots. C'est tout simple, depuis le treizième siècle, la civilisation a marché, quoi qu'en disent MM. les pédants, le temps est devenu précieux. Il faut renfermer les ouvrages les plus importants en peu de volumes, il faut dans la conversation dire beaucoup en peu de mots. Voilà une de ces nécessités générales dérivant de la manière de chercher le bonheur des peuples modernes qu'aucun pouvoir, pas même celui de l'Académie de la Crusca, ne peut- arrêter. L'illustre auteur, entre deux partis divisés par le mépris le plus profond, de la part des philosophes, et par toute la rage de la vanité blessée, de la part des pédants, l'auteur, dis-je, vient proposer un mezzo-terrnine. Le siècle des rnezzo termine est passé. Il n'y a pas de paix possible entre des jeunes gens qui ne veulent prendre pour règle de conduite que des vérités démontrées, et de vieux pédants qui, bouffis d'orgueil parce qu'ils ont ou la niaiserie de passer huit ou dix ans de leur vie à lire des milliers de volumes poudreux et bêtes, allèguent l'autorité,

On propose aux pédants rien moins que de les détrôner de la hauteur usurpée où les ont placés leurs fausses études. A des vieillards bouffis d'orgueil et hébétés pau


l'habitude de raisonner lâchement sur tout, on propose de nouvelles idées. Pas même un philosophe de 50 ans ne peut admettre de nouvelles idées, cela est conii'e la nature de l'homme.

En matière de style, il n'y a d'autorité pour nous que ce qui est démontré. J'avoue que les prolégomènes dont l'illustre auteur fait précéder le recueil de mots qui formera le fond de son ouvrage ne m'ont pas entièrement satisfait.

C'est une étrange prétention que de s'imaginer qu'un poète refroidi soit encore trop bon pour faire un excellent philosophe. Toute la vie d'un homme de lettres n'est que le développement de sa jeunesse. Le philosophe soumet au jeu de réverbère de l'ai lontion toute puissante de cet âge heureux les problèmes encore obscurs de la formation et de l'expression des idées. Le poète écoute les sentiments de son âme ardente, nourrit cette âme par les passions orageuses et étudie dans les poètes anciens l'art d'exprimer avec grâce les sentiments passionnés qui l'agitent ou l'art de peindre les images magnifiques qui se présentent à sa vue.

Est-il possible qu'arrivés à un certain âge et déjà lancés dans la carrière et couronnés de lauriers ces deux hommes changent de métier ? 2

Les premières têtes d'un peuple ne sont pas trop bonnes pour faire sa grammaire et son dictionnaire. Nous avons vu chez un peuple voisin les seuls hommes en France


qui, sous Louis XIV, aient ou une pensée indépendante, les Solitaires de Port-Royal, faire la grammaire de la langue française. Les philosophes les plus froids, les plus graves, les plus inaccessibles aux préjugés et aux passions ont successivement propose leurs doutes, éclairci les points litigieux. Ils faisaient sortir leurs décisions de ce qu'il y a de plus profond dans l'histoire de l'entendement humain. Pour ne parler que des vivants, les comtes Garât, Volney, Traey MM. Maine de Biran et De Gêrando ont perfectionné la grammaire française. Je crois que tous ces sages philosophes seraient bien embarrassés de faire deux vers passables. Ces philosophes ont étudié l'histoire de la langue dans l'histoire de la nation, et c'est à leur exemple et suivant les préceptes les plus simples de la raison que nous croyons que pour avoir voix dèlibérative dans la grande dispute sur laquelle l'illustre auteur nous présente un mezzo-lermine, il faut commencer par se rappeler l'histoire de Florence avec l'abréviateur Pignotti et celle de Milan avec notre excellent Verri.

L'illustre auteur, absorbé dans les images sublimes que ses magnifiques poèmes ont révélées à l'Europe, paraît avoir un peu négligé les données historiques.

Mais ce ne sont pas encore les plus indis1. Connu en Lombardie par l'excellente traduction que nous devons à M. le cav. Compagnon!, homme de lettres digne non pas de traduire, mais de composer des ouvrages originaux.


pensables. La grammaire n'esl que l'art de noter nos pensées.

Il faut donc connaître à fond l'histoire de la génération et du développement de nos idées. Que dirions-nous de l'homme qui voudrait parler d'astronomie sans connaître l'algèbre ? Il en parlerait avec un langage plus ou moins élégant, mais il en parlerait comme le peuple. Il ferait encore tourner le soleil autour de la terre. En fait, de sciences, toute l'Europe ne forme qu'une seule république. II n'est plus permis au géomètre anglais d'ignorer ce qu'a inventé le géomètre italien.

L'illustre auteur semble avoir totalement, négligé cet exemple. Il ne parle pas de la science si difficile et si sèche qui nous explique la génération de nos idées. En Angleterre, depuis trente ans, personne ne parle grammaire s'il n'a commencé par les ouvrages de Horne-Toock, les recherches de Reid, de Dugald-Stewart et de plusieurs autres. En France, avant d'ouvrir la bouche sur cet objet, il faut avoir lu Locke, Condillac, Maine-Biran, De Gérando et surtout la Grammaire générale de l'illustre comte de Tracy.

Le grand poète que nous critiquons à regret semble n'avoir pas lu ces derniers ouvrages, et ne pas même les connaître de nom. Il cite Condillac, Dumarsais et Beauzée. C'est à peu près comme si, en chimie, on parlait encore de phlogistique et des théories de Sage et de Le Roy. Les grands analystes français vivants, aidés


par la section des sciences morales de l'Institut, ont fait faire de tels progrès à la science des idées et à l'art de les exprimer d'une manière correcte, ou à la grammaire générale, grammaire qui est aussi applicable à notre langue qu'à l'anglaise ou à la française, qu'il n'est plus permis, même dans la préface d'un dictionnaire, de partir du point où la science en était, il y a 40 ans, du temps de Beauzée et de Dumarsais.

Nous avons d'autant plus de besoin d'introduire dans les discussions sur notre langue la philosophie des Adam Smith et des Tracy, que nous sommes embarrassés, troublés et même irrités par les folles prétentions des Toscans et des pédants. Ils ne pourront pas nier l'impartialité des décisions que nous emprunterons aux Tracy, aux Dugald-Stewart, aux Volney. Il y a même une bonne raison pour qu'ils ne nous combattent pas sur ce terrain c'est qu'il est inaccessible pour Je défie un pédant de pouvoir lire et comprendre un des grands philosophes anglais ou français qui ont parlé du langage. Les livres de ces philosophes sont très clairs pour le jeune homme de 20 ans, mais les têtes des pédants sont tellement embarrassées de faussetés, d'idées peu exactes, de iesli di lingua pris dans les s auteurs du treizième siècle que de la vie ils ne pourront comprendre une bonne grammaire générale construite d'après les principes fournis par l'idéologie.

Je ne sais pourquoi l'auteur s'est privé


d'une partie des avantages de son esprit en attaquant les pédants. Je parie bien qu'ils ne lui en sauront pas gré. 1 va être attaqué dans des ouvrages très sobres de pensées, mais remplis en revanche d'une foule d'expressions affectées, de mots affectés, de tournures affectées. Il n'y aura rien de naturel dans leurs ouvrages que la colère contre le téméraire grand homme qui ose proclamer en public qu'on peut dire des sottises, même en se servant de tous les avveggnachè et de tous les imperrochè du monde. Nos pédants voudraient bien nous faire croire que pour avoir de l'esprit, il suffit de rechercher un style périodique et soutenu avec dignité, un style plein d'une gravité tendue et composée. Surtout, il faut bien se garder de dire rien simplement et de descendre de sa hauteur. Tel est le caractère des pédants d'une certaine ville à vingt lieues de là, règne, avec le même orgueil stupide, une autre espèce de pédantisme et d'affectation, car r affectation est un Protéo dont les métamorphoses se varient à l'infini. Je ne finirais pas si je voulais caractériser toutes ces métamorphoses nos pédants n'ont qu'une chose de commun entre eux c'est le manque absolu de naturel. Et la qualité que le dix-neuvième siècle demande le plus impérieusement à ses écrivains, c'est le naturel. On peut prévoir leur- succès. Quoique l'illustre poète qui vient de leur porter 1e premier coup ait négligé les considérations historiques, et qu'il ignore peut-être jusqu'aux noms des IHeid et des


Tracy, son livre sera cependant pour nous de la plus haute utilité.

D'abord son nom seul le fera acheter par toute l'Italie. On peut dire que le nom si justement vénéré du caver Monti va remettre a la mode pour toute l'Italie la grande question de la langue. Or si ce que nous avons dit des dangers de notre pauvre italien est vrai, ce service est le plus grand que l'on pût lui rendre actuellement.

Et ce service ne pourrait lui être rendu que par le plus grand homme de notre littérature. Remercions donc cet homme vraiment illustre d'avoir eu cette heureuse idée.

En second lieu, le recueil de mots discutés par notre grand poète sera nécessairement très supérieur aux prolégomènes philosophiques et critiques dont il a jueé à propos de les faire précéder. Dans ces prolégomènes qui tiennent à l'idéologie, le plus grand poète vivant n'est pas sur son terrain.

Au contraire, dans la discussion relative au sens et à la beauté de chaque mot, il nous fera part des réflexions qu'il a été obligé de faire depuis sa tendre jeunesse en composant ses immortels écrits. Toutes les fois qu'en faisant une terzina, il a hésité pour rendre sa pensée entre deux mots presque synonymes, il s'est déterminé précisément par des réflexions du même genre que celles qu'il va nous donner.

Donc le plus grand service qu'un écrivain quelconque peut rendre à la littérature


italienne, le caver Monti vient de nous le rendre.

Il y a plus, lui seul pouvait donner ce secours à la langue italienne. Grâces éternelles soient donc rendues à ce grand homme. Si à nos veux il a erré, c'est seulement par excès de modestie. Il a été timide dans la querelle qu'il suscite au Vocabulaire de la Crusca et aux pédants. Il n'a point jugé de toute la hauteur où les ans de gloire et de buccès l'ont placé sur le Parnasse italien. Comme il n'est pas d'homme sachant lire eu Italie qui n'achète et ne médite son livre, s'il avait osé dire toute la vérité, il hâtait de dix ans peut-être l'accomplissement du désir de tous les vrais Italiens, la confection d'un vocabulaire qui ne soit pas un acte d'hostilité d'une des villes d'Italie contre toutes les autres et qui prépare ainsi, autant qu'il est donné à la grammaire, notre réunion générale.

There the compliment to the Uluslrious bord.


COMPLIMENT A MONTI l

Compliment pour la fin de l'ouvrage de trummain. 22 mais 181S,

Milan ne sent peut-être pas tout l'avantage de posséder dans son sein l'un des deux meilleurs hommes chez lesquels existe encore, en ce siècle sérieux et rembruni, le feu sacré de la poésie. Celui qui, accablé des chagrins que les révolutions ont si fort multipliés autour de nous, veut soulager son âme avec un peu de belle poésie nouvelle, est obligé d'ouvrir les œuvres de lord Byron ou celles de notre immortel Mont!. La France et l'Allemagne sont muettes le génie poétique, éteint chez ces nations, n'est plus représenté que par des foules de versificateurs assez élégants mais le feu du génie manque toujours mais si on veut les lire, toujours l'ennui, comme un poison subtil, se glisse peu à peu dans l'âme du lecteur ses yeux deviennent petits, il s'efforce de lire, mais il bâille, il s'endort, et le livre lui tombe des mains.

Qu'il y a loin do cette triste manière d'être qui termine tous nos efforts pour lire tes poëtes contemporains, au feu qu'on sent courir dans ses veines en lisant la Mascherontana ou les élégies 1

1. Ce fragment avait été déjà publié par Colomb dan? son édition de 1854. N. D. L. B.


Redoublons donc d'hommages envers le grand homme que Milan, plus heureuse que toutes les autres villes de l'Italie, possède dans son sein. Réchauffons le feu sacré qui l'anime, et., tout en applaudissant au travail si utile qu'il vient d'entreprendre, écrionsnous au milieu de nos hommages

« Ah ne vous perdez pas dans les épines du langage, n'imitez pas Alfleri qui perdit les années si précieuses encore de l'âge mûr dans la vaine étude du grec donnez-nous encore de beaux vers 1 vous le pouvez si vous le voulez ne désespérez pas de votre génie Si vous ne voulez pas courir les chances dangereuses de l'invention, suivez les traces de Cesarott.i il nous a donné un Ossian, que les Anglais eux-mêmes viennent t étudier avec respect, tant il est plus beau que l'original. Traduisez, ô grand poëte 2 et, malgré vous, en traduisant, vous serez encore original, sublime, magnifique, et nous dirons encore, en parlant d'avance le langage de la postériié

« Nous possédons dans nos murs le seul homme qui a su égaler le Dante, l'Ariosle et le Tasse. »

1. Vaine prière ie lui ai faite il m'a boudé pendant un mois. (Note d'un inconnu.) S. Conseil fort sage. Monti en va devenir furieux. La raison est de l'eau pour lui car il est hydrophohe. (Note d'un inconnu. Ainsi que la note précédente, elle est de la main qui a écrit le fragment de lettre cl-annexé.) 'Note ie Colomb.)


FRAGMENT DE LETTRE

Eh bien 1 vous qui tancez si fièrement les paresseux, vous homme actif et dévoué au culte de la philosophie, prêchez par l'exemple. Imprimez, si vous ne voulez pas que je vous couvre de la même honte dont vous m'avez couvert.

Croyez-vous bonnement que si je savais faire un livre agréable, je ne l'imprimerais pas Vous qui y avez réussi, vous seriez mille fois plus coupable que moi si de lâches considérations vous retenaient quand.

qu'à re.

seriez un mo

pas éluder la question par des sophismes. Accédez à ma demande, ou retirez l'anathème que vous avez lancé sur moi, et gardez votre part du titre infâme de paresseux.

Pour finir mes lettres à la milanaise, je vous redemande si demain nous dînons ensemble.

Aimez-moi, tout vilain que je suis, et croyez-moi

Fbeethinker i, autant que vous.

]. Eu anglais libre-penseur. B, E,



lit

DU ROMANTICISME

DANS

LES BEAUX- ARTS3

PRÉFACE

La situation littéraire en Italie m 1810.

21 février 1819.

N 1819, nous ne donnons pas assez

d'attention en Italie à un phénomène

JL~ des plus heureux pour notre littéra-

ture et pour nos arts. C'est que nous

sommes la seule nation qui ait de f attention

au service de la littérature.

1. Ce chapitre se trouve disséminé dans les manuscrits

de Grenoble dans le dossier R.5896, volume II, et dans la

Correspondance recueillie par Romain Colomb. &T.>Pierre

Martino, le premier, montra la liaison de ces différents

morceaux et les donna en Appendice de son indispensable

édition de Racine et Shakspeare à la Libruirie Champion.

11 les avait auparavant fait connaitre dans la Revue de

littérature Comparée, octobre-décembre 1022, N.B. L. E.


En France, on ne parle que de constitution et de lois organiques, d'ultras et d'indépendants.

En Angleterre, il faut bien comprendre, le cas des ouvriers de Manchester, dont la révolte a rempli tous les journaux pendant l'été de 1818.

Ces pauvres gens, qui sont quarante mille, gagnent 4 shillings par jour (4 fr. 80 c.). C'est tout ce que leurs maîtres peuvent leur donner. S'ils leur donnaient 4 shillings et demi, les produits des manufactures anglaises apportés sur le continent, seraient plus chers que les produits des manufactures du continent. Maintenant grâce aux impôts qui ont été mis depuis 1792 pour humilier la France, un ouvrier anglais travaillant 14 heures par jour ne peut pas vivre avec 4 shillings. C'est ce qui fait que sur dix hommes qu'on rencontre dans la rue à Londres ou à Bristol, un au moins reçoit l'aumône de sa paroisse 1. Croit-on qu'un pays rongé par un tel malheur ait du temps à donner à la littérature ou aux arts ? î 11 est bien moins près du bonheur que la France qu'il a combattue avec un succès apparent. Il est bien moins heureux que l'Italie où l'on a le temps de rire et d'aller applaudir Rossini.

Remarquez que les trois quarts des 1. Voir le singulier ouvrage intitulé Vie de ̃Vêsêgue Watton écrite par lui-méme. C'est là que l'on voit réellement ce que c'est que l'aristocratie anglaise. Voir aussi les discours prononcés eu 1818 à lu Chambre des Communes sur la question de» pauvres..


hommes distingués en tout genre sortent de la classe pauvre qui, en Angleterre, n'a ni le loisir de lire, ni l'argent nécessaire pour acheter des livres.

Supposons qu'il naisse un génie hardi en Angleterre. Au lieu de chercher à devenir un Shakspeare, il deviendra, s'il peut, un lord Erskine, ou mourra sur la route. Supposons qu'un Voltaire naisse Paris. Au lieu de publier la tragédie ù'Œdipe et d'attaquer M. de La Motte, il cherchera à connaître M. Benjamin Constant et ensuite écrira dans le Conservateur ou dans la Minerve.

Savez-vous ce qu'on fait dans l'Amérique méridionale ? On y ampute les jambes aux malheureux blessés avec des lames de sabre l. Voila en sont les arts utiles. Dans l'Amérique du Nord, on songe à faire de l'argent et non pas à so procurer les douces jouissances des arts et de la littérature. Les premiers hommes du pays blasphèment les arts. Voyez cet Anglais si judicieux, Morris Birkbeck, parlant des chapiteaux de marbre que le gouvernement américain, a fait venir de Rome pour les colonnes du Capitole de Washington. Voyez la discussion sur l'achat do la bibliothèque que l'illustre Jefforson offrait au publie.

Trouve-t-on dans toute cette Amérique, si prospérante et si riche, une seule copie en marbre de l'Apollon du Belvédère ? 1. îlorUIdy Revlew, par sir Kïehard Philips.


Les grands génies en Amérique tournent, directement à Vutile. Voilà le caractère de la nation. Ils se font Washington ou Franklin et non pas Alfieri ou Canova.

L'attention est partout pour les discussions d'utilité et de politique et l'habitude de ces discussions rend impropre aux arts. Nous seuls, nous avons encore l'âme accessible aux douces sensations des arts et de la littérature.

Je n'hésite pas à le dire dans l'état où en sont les choses en 1819, le véritable siège de la littérature, c'est le pays qui trois fois déjà a civilisé le monde

1° Aux temps de l'antique Etrurie. Sous Auguste.

Par le siècle de Léon X.

Pour prendre la place que la force des choses nous indique, sachons être d'opinions différentes, sans devenir ennemis laissons les basses injures à la canaille et méritons une sage liberté.

Un bon livre publié à Milan ferait événement à Paris, il serait étouffé par un pamphlet sur la conspiration de Lyon et le gal Canuel, et à Londres, par la discussion de la loi pour l'émancipation des catholiques. Allez publier aujourd'hui à Munich une belle tragédie, et vous verrez l'effet qu'elle produira.

C'est pour cela que la question du romanticisme qui intéresse encore plus la France que l'Italie (car nos deux plus grands poètes, le Dante et l'Arioste, sont archiromantiques), que la question du roman-


ticisme, dis-je, s'agite dans ce moment à Milan et non à Paris. Nous avons même vu par la conversation du bal masqué que ce mot romanticisme est arrivé jusqu'aux classes de la société qui ne comprennent rien a la littérature.

Prions Dieu que quelque homme de talent prenne ici la défense du classicisme, publie une bonne réfutation des deux opuscules de M. Ermès Visconti et force ainsi les romantiques à faire usage de tout leur esprit et à ne laisser aucune erreur dans leur théorie.

Raisonnement* littéraires à la mode en 1819.

Cet homme n'est pas de mon avis, donc c'est un sot il critique mon livre, donc il est mon ennemi il est mon ennemi, donc c'est un scélérat, un voleur, un assa.ssin, un âne, un faussaire, un mascalzone, un vile, etc., etc., etc., etc., etc.


CHAPITRE PREMIER

Le romanticisme nell'atchiUttum.

Mano 1S19.

2j février 1819.

L'architecture.

Le romanticisme s'étend jusqu'il l'architecture. Par exemple les colonnes engagées qui sont à la façade du théâtre de la.Seala sont du classicisme ridicule. Le portique qui est fait pour que les dames puissent descendre h l'abri lorsqu'il pleut est du romanticisme. II est vrai que ce romanlicisme pourrait être moins grossier et plus élégant. Vous sentez que si l'architecture grecque, qu'on imite Jusqu'à Saint-Pétersbourg et Edimbourg, avait été inventée sous le climat de la Hongrie, elle serait plus conforme a nos besoins. Comme je ne veux pas ennuyer le public d'un gros livre, et que d'ailleurs le public n'est pas encore mûr pour ces sortes d'idées, j'abandonne tous les développements à la sagacité du lecteur qui, pour peu qu'il réfléchisse, verra tout le ridicule des colonnes engagées, que l'on reproduit sans cesse parmi nous. Loin d'mgager nos colonnes dans le mur, c'est de bons et larges portiques comme ceux de


l'Archevêché que nous aurions besoin à ̃Milan ».

2 mare 1819,

SuiLc de l'architecture.

Les temples grecs étaient de petits édifices où le sacrifice devait, s'opérer, c'étaient des espèces d'autels. Les temples chrétiens ou basiliques sont de vastes édifices destinés à mettre à couvert les fidèles

Une des meilleures absurdités des architectes ctassicisti a donc été de vouloir dans les églises modernes imiter les temples anciens. La destination matérielle des édifices étant différente, c'est comme si l'on voulait construire un tonneau sur le modèle d'un verre.

De plus l'esprit des religions est opposé. La mythologie était une fête continuelle 1 Autre- erreur du même genre l'on va. cacher la statue il 'Apj)iani, de ce grand peintre, honneur des temps modernes et de la Lombardie, dans un coin de la Brera, au lieu de la mettre au lieu le plus fréquenté de la, ville, au beau milieu du bastion de la porte itenze. Pourquoi cela ? C'est qu'il faut imiter ce qu'ont fait nos pères qui mettaient les statues dans les églises au lieu de ehercher franchement ce qui nous est le plus agréable. L'étranger qui ne fait que passer, le jeune homme qui va monter son cheval anglais à la porte Eenze, verrait les honneurs que la Lombardie salt rendre à un grand homme.

2, Vedi il Vlagsclo in Italla ddl'iugUst TSustme. Questo eiaggiatore die vidde la noatra Italia nell 1802 era un ultra pieno M ytetludizii ma un classfcista dotliêtimo.


pour les mortels. Vénus et Bacchus divinisaient tous les plaisirs. Elle disait aux hommes jouissez et faites jouir. Notre sainte religion leur dit Rappelez-vous que mulli sunt vocati pauci vero electi. Songez à éviter l'enfer et mortifiez vos sens.

Un temple chrétien, en tout, le contraire d'un temple grec, doit mettre à couvert beaucoup d'hommes et inspirer la terreur. C'est pour cela que notre Dôme de Milan comme église chrétienne est très supérieur à Saint-Pierre de Rome, qui est trop gai et qui manque totalement de la sombre horreur. Remarquez que Michel-Ange, qui avait fort bien compris la différence de notre religion et de la mythologie, a été romantique en introduisant dans Saint-Pierre de Rome, qui du reste est païen et gai, la sombre coupole imitée du gothique qui est la véritable architecture de notre religion. Rien ne prête plus à la terreur qu'un grand édifice à coupole où le spectateur a toujours sur la tête la preuve de la puissance immense qui a bâti.

Le défaut de notre dôme c'est que, une e fois entré dans l'église, la coupole s'aperçoit à peine. En ce sens San Celso est mieux. D'ailleurs il faudrait qu'au Dôme, le grand autel fut absolument isolé. Tous les ornements dont il est entouré sont jolis ou beaux et, comme tels, détruisent la terreur. II ne faut pas que le Commendatore nel Don Giovanni fasse des roulades en répondant à l'invitation à» souper du jeune libertin. Je m'arrête. Pauca inlelligenli.


CHAPITRE DEUXIÈME

h? tonittntîclsîfia et la sculpture,

Dans les beaux arts il n'y a qu'un cas unique le romanllcisme ne soil pas applicable.

Qu'est-ce qu'élever une statue à un grand homme ?

1° On se propose, par un sentiment de tendresse, de faire plaisir à son ombre, et de le récompenser ainsi de tout le plaisir qu'il nous a donné

"2° On se propose d'exciter les hommes à l'imiter

3° Ou, enfin, d'éterniser les grandes qualités qui l'ont distingué.

Ici, je prie en grâce mon lecteur do regarder bien attentivement et bien froidement ce qui se passe dans son âme. Pour cela faire, la première chose nécessaire est d'avoir une âme.

Quand je m'approche de cette statue in tnarmo bianco que j'aperçois a une certaine distance sous les marronniers del corso di porta Renza, je sais bien que c'est à Appiani qu'elle est élevée, ou, si je suis étranger, deux mots d'inscription vont me l'apprendre. Indiquez qu' Appiani fut un peintre, par quelque accessoire plus ou moins ingénieux, vous me donnerez le plaisir de deviner une énigme mais, par cette petite jouissance,


toute de finesse et de vanité satisfaite, vous retenez à terre mon âme qui brûlait de s'élancer vers le ciel pour un instant vous ravalez mon âme à n'être que celle d'un classicisle.

Donnez à Appiani un geste qui exprime son âme et non pas son état, car vous ne pouvez donner l'idée de ses chefs-d'œuvre qu'en montrant son âme. Exprimer quelque chose de particulier à l'artiste que, par exemple il avait les cheveux frisés de telle ou telle manière, ou qu'il était bel homme, c'est, imiter les peintres du quatorzième siècle, c'est faire une méprise car est-ce pour son toupet (ciufjo) ou pour sa jolie jambe que le public lui élève une statue 1 C'est uniquement aux qualités de son âme et de son esprit qu'on rend un hommage immortel.

Si les traits que nous recevons en naissant de nos parents, si la physionomie qu'y impriment ensuite nos habitudes morales, exprimaient parfaitement et entièrement notre âme, je dirais faites un portrait de votre statue.

Mais, comme il n'en est pas ainsi, une statue doit être un portrait embelli et doit présenter 1° assez de ressemblance; autant que possible l'expression des (jrandes qualités que le public veut éterniser. J'ai étudié très attentivement le buste de Vitellius à Gênes, les têtes d'Aristide et de César aux Studj à Naples, les bons bustes del Campidoglio a Rome j'ai cru voir


]° Qu'il faut, dans la figure humaine, supprimer tous les petits détails qui n'expriment rien;

2° Laisser, avec soin, aux détails que l'on conserve la physionomie de l'ensemble, le même degré de convexité dans les muscles. C'est ainsi que l'on fait le portrait pour la postérité.

Si le lecteur a la bonne foi et le talent de lire dans son âme, il y je crois, que telle chose qui est inléresssante dans la nature parce qu'il y a réalité, ne signifie rien dans les arts. Quoi de plus intéressant que de voir, à Montmorency, Jean-Jacques Rousseau écrivant, sur sa petite table, les lettres brûlantes de la Nouvclle-Héloïse ? Quel homme ne se fût pas arrêté pour jouir de ce spectacle ? Faites-en un tableau, il intéressera peu faites-en une statue, elle sera ridicule.

C'est que la sculpture fixe trop notre attention sur ce qu'elle entreprend d'imiter. Dans la nature, notre attention ne s'arrête pas à la perruque bien bouclée de Rousseau dans la sculpture elle nous fait rire. Vous venez de trouver dans la rue le rival qui veut vous enlever le cœur de votre maitresse vous lui avez parlé, car vous êtes forcé de le ménager dites-moi quelle forme avait le nœud de sa cravate. Dans le marbre, que voulez vous que me disent cette jambe et cette cuisse d'Appiani ?

Nues, par des contours grandioses (comme dans la statue de Phocion,) elles peuvent


exprimer un caractère 1 cl ainsi élever mon âme au sublime mais vêtues à la moderne avec des bas de soie et des souliers a boucles, cette jambe et cette cuisse sont ridicules.

Pourquoi je n'en sais rien. Pourquoi le tabac me fait-il éternuer ? Mais le fait est sûr. Voyez à Paris le dégoût que donnent des centaines de statues traitées dans ce genre. Il ne se passera pas cinquante ans avant qu'on ne les ôte de leurs niches pour les reléguer dans quelque garde-meuble. Voyez à Saint-Paul de Londres la statue habillée du père du romanticistne, le célèbre Johnson.

Je me trompe peut-être peut-être suis-je égaré par les habitudes de mon âme et je déclare impossible pour tous un plaisir qui est seulement impossible pour moi mais il me semble qu'ici le romaniieisme n'est pas applicable. Il faut le nu, car le nu est le moyen de la sculpture.

me dira-t-on, que concluez-vouz sur le monument d'Appiani qui dans et moment occupe tous les esprits "? J'aurais bien envie de ne pas conclure. En effet quels sont mes titres pour oser contredire tant d'artistes si respectables et s justement célèbres ? 2

1. L'ensemble des habitudes morales et non pas un* passion.

2. Eeeo l'errore dei dassieisli di buona lede, vecchi pe la piat parte. La generazione che va formandosi a Pavia non avrà le stesse abitudini, e di qua, dieci anni la vittork e3 .e3rm.rrt_


Cependant, pour ne pas avoir l'air de parler sans avoir d'idée arrêtée, je dirai qu'il me semble convenable

1° D'élever une statue à Appiani sur le bastion de porta Renza

2° Qu'elle soit à demi nue et drapée à l'antique, comme la statue de Pliocion ou celle d'Aristide

3° Que son geste et son regard expriment une admiration douce et tendre pour les grâces de la nature

Qu'une de ses mains soit appuyée sur un groupe des trois Grâces de quatre-vingts centimètres de proportion

5° Qu'à ses pieds l'on voie une palette, des pinceaux et une inscription, non en latin, en grec, ou en syriaque, mais en italien. simple et clair

A Appiani, le peinlre des Grâces.

à Bozizio, en 1757.

Il mourut à Milan, en 1816.

CHAPITRE TROISIÈME

Le romantidstae et la musique.

S'il semble au premier coup d'oeil' que le romanticisme ne peut pas s'appliquer à la musique, c'est qu'il s'y applique trop c'est que dans cet art charmant, nous avons la bonne habitude de n'applaudir que ce qui nous fait plaisir, le classicisme nous semblerait trop ridicule. Nous ne connaissons pas la musique des Grecs, et l'on


n'écouterait pas un instant ii la Scala la musique qui ravissait nos pères en 1719. Il me semble que la musique nous fait plaisir en mettant notre imagination dans la nécessité de concevoir certaines illusions. Lorsque nous entendons de la musique que nous connaissons déjà, notre espril, au lieu de s'abandonner à de délicieuses illusions au profit de la passion qui nous subjuge dans le moment, se met à comparer le plaisir d'aujourd'hui avec le plaisir d'hier et, dès lors, le plaisir d'aujourd'hui est détruit car la sensibilité ne peut faire qu'une chose à la fois.

Cimarosa, Piccini, Sacchini, Galuppi, ont fait chacun trente opéras de ces cent vingt. opéras, cinquante a peine ont été joués à Milan et quand ont-ils été joués1*? Vers 1780, quand nos pères étaient encore à l'Université. Donc, nous n'en avons pas la moindre idée et cependant nous ne pouvons pas les souffrir.

Pourquoi ? c'est qu'au lieu de jouir nous comparons or, la comparaison est ce qui tue la musique. Quand l'on nous donne Le Barbier de Séville de Paisiello ou la Secchia rapiia de Zingarelli, nous comparons le style de cette ancienne musique au style moderne des Rossini, des Mozart, des Mayer.

Qu'arrive-t-il de là 1 C'est que nous applaudissons avec fureur le Barbier de Séville de Rossini, qui ne présente autre chose que les idées de Cimarosa habillées à la moderne.


N'allez pas croire que je n'admire pas Rossini je crois qu'avec Canova et Vigano, il est maintenant l'honneur de notre belle Italie. J'avoue que ce n'est qu'après 1 avoir adoré pendant, cinq ou six ans que je me suis senti le courage de le critiquer. Mats enfin je suis obligé ici de faire voir que, comme les femmes décident, pour le moins autant que les hommes, du mérite de- la musique, il n'entre point de pédanlerie dans le jugement du public, et que, par conséquent, il est ultra-romantique. Ce qui plaisait a nos pères, en 1790, ne nous plaît plus en 1819, trente ans plus tard. Mon sentiment particulier, c'est qu il entre un peu d'affectation dans ce dégoût du public pour la musique ancienne. Il y a certaines canlilènes qui expriment les passions. Par exemple, la jalousie est exprimée par l'aria Vedro nienlr'io sospiro que chante le comte Almaviva dans les Nozze di Finaro de Mozart; ces cantilènes-la ne peuvent pas vieillir en trente ou quarante c ans, et j'avouerai que dans tout l'Otello de Rossini, je ne trouve rien qui exprime aussi bien la jalousie, ce tourment descœui* tendres que cet air: Vedro mentr 10 sospiro Le public est ennuyé a mort des opéra seria que Ton continue à donner a la Scala, pendant le carnaval, par le classicisme le plus ridicule uniquement parce que cela plaisait à nos pères vers 1770. D'ici à deux ou trois ans, chacun osera dire ce qu'il senl, et nous aurons alternativement un opera séria et uni opera buffa. Alors on sera oblige


de revenir au génie de la gaieté, on reprendra les chefs-d'œuvre de Cimarosa, et seulement t, on priera Rossini, ou quelqu'un de ses élèves, de renforcer un peu l'harmonie des accompagnements.

Cet hiver, nos dames, en bâillant à mourir de tous les opera seria dont on nous a assommés, se consolaient de temps en temps en chantant ci pensera il marilo. Elles empruntaient ce souvenir au Rivale di se slesso, le seul opéra vraiment bouffe dont on nous ait régalés depuis longtemps. Cet hiver la Camporesi che cifaceva sbadigliare col mezzo degli « Illinesi » aurait pu nous charmer par Don Giovanni, au moyen duquel madame Camporesi et Crivelli ont fait gagner dieci mila luigi à Vimpresario de Londres. Le Matrimonio segrelo est trop connu pour le donner de longtemps mais, enfin, c'est un opéra très comique, et l'on sait que Crivelli et madame Camporesi l'ont chanté avec succès à l'étranger. Donc, ils auraient chanté à peu près aussi passablement un autre opéra de Cimarosa, aus^i comique et moins connu.

Je conclus nous avons assez de sérieux a casa, nous voulons du comique à la Scala.. il faudrait que la nova impresa fût obligée à donner alternativement un opera buffa et un opera seria. Cet hiver, pour nous égaver nous avions tous les soirs trois tragédies à la Scala

1. Gl'Illinesi, 3eba~ grand Tlogol, ed Il rltr,riao del Pellepr£no.


J'ajoute que le carnaval prochain, puisque nous avons le bonheur d'avoir Rossîni, au li su d'un opera seria, i) faut lui demander un opera buffa, ot que le Uhveito de cetoperabuf fa ne soit pas une traduction du français, mais une chose vraiment italienne, adaptée à nos mœurs, et, par là, vraiment romantique.

CHAPITRE QUATRIÈME

Oapitolo del bello neUà dedamasiont.

Egli è particolarmente nella declamazione o nell'arte di recitare i drami sul teatro che con agni grado di lalitudine si scorge variare il Bello. Forze ovanque sirï adesso la declamazione non è che un' affellazione affato di convenziorte e mancante di fondamenti neWcuore dell'uomo. Questa declamazione nella sua qualità di cosa di canvenzione e difficile a non riconoscere alla prima vista, vien sopra lulto ammirata dai siolti.

Io ritingo che l'Italia non sia fin'adesso spiegata sopra quello che vuol chiamar Bello, nell'arte di recilar drami. La buona tragedia nota colV immortale Astigiano è stata fin' adesso tropo recitata.

Io ritingo che nella tragedia la seccantissima e ampolosissima affetiazione dei Francesi riesca affatto intolerabile all'Italia almeno cosi giudicai alla Canobiana nei tempi della Raucourt.Al contrario piaque gene-


ralmenie lo slile francese nel dire la cornedia. Ma l'Italia piu appassionala, vuol piu fuoco con ugual nobiltâ e non minore urbanità. Suquesta strada, la Marchioni sembra vicina alla perfezione.

A rnio parere, la rinovazione chiamala romanlicismo Irova solamente a mordere, in quest' arle, alla declamazione Iragica. Per la sua e nostra infelicita, imito Iropo i Franccsi il grand' Alfieri apunto cosi imitano Iropo i reciianti di ollramorite, i nostri comici. Canlano tropo, gridano iropo, non parlano abbastanza recilando i de' ~fa7'7, i Blanès, i Righelli. Se quesVullimo volesse pariare la parie di Arislodemo, se non gridasse sino a pcrdere la respirazione, avressimo vedula ullimamenle degnamente recitala la sublime tragedia del piu grande dei vivenli poeti. Credo che col tempo la declamazione Iragica italiana andera ogni giorno piu ravvicinandosi alla declamazione inglese e tedesca che mi par vicinissima alla perfezione, perche vicinissima alla maniera colla quale parlano questi quando agitaii cPamore colVamica o di sdegno parlando coll ntmico. Questo passo e piu facile in Ilalia che allroue, particolarmenle in Francia, e queslo perche abbiamo rilenuta piu naturalezza c preso mené affettazione di quel che chiamano bon \o\\ nella noslra maniera di far sentira i nostri sensi.

Ecco il nostro vanlaggio, lo svantaggio noslro e che fuor di Firenze e di Roma si parla sulla scena pur lropo un' allra lingua che nella sociela.


Auro io Vardire di esporre un pensiero ultraromanlico ? Mi asserisce un mio amico ch'io lo /o malissimo e da ve.ro apensieralo, slampando l'idea seguenie che rechera non poco vantaggio alla parle avversa. Ma se lali riguardi io alcollassi, sarei io romantico ? P Dunque io dira, perche lo credo vero, che la vera noslra comedia, io rri'inlendo, la comedia che fa ridere, natale quel punto, deve esser scrila in meneghin a Milano, corne in venesiano a Venezia. La prova di questo si e che i nostri poemeili in meneghin ci fan piu ridere e di miglior core che tutti le LusLnglûeri e lulii i Desperati per eccesso di buon cuore del mondo.



ÎV

DE MOLIÈRE

DE REGNARD

ET

DE QUELQUES OBJECTIONS l

L~r..L~2t Lsper~bnltos qui ont. eu ia bonté

Quelques personnes qui ont eu la bonté 1,

de lire cjelte brochure jusqu'au bout,

ont dit à l'auteur que ses idées leur

semblaient surtout, s'appliquer peu

à Molière. II se peut qu'un homme de génie,

en faisant des ouvrages qui plaisent infini-

ment aux hommes d'une des époques de la

civilisation, donne encore plus de plaisir

aux hommes d'une époque absolument diffé-

rente que les artistes médiocres de cette

seconde époque. Ces artistes médiocres

seront principalement ennuyeux parce qu'ils

1. Nous rangeons sous ce titre les pages qui avaient été

placées par Colomb dans son édition de 1854, à la suite des

trois chapitres de la plactuette de 1823. Elles avaient sans

aucun doute été écrites après la publication de Racine et

Slutkspeare, T, et étaient évidemment destinées dans la

pensée de l'auteur à en grossir une réédition* N, X), L. M*


copient judaïquemenl les ouvrages du grand homme. Ils ne savent voir ni la nature telle qu'elle est sous leurs yeux, ni la nature telle qu'elle fut quand le grand homme en donna ses imitations sublimes.

On a jugé convenable de faire un nouveau chapitre sur Molière, et l'on est entré dans quelques raisonnements sérieux, au risque de paraître lourd.

Cette brochure m'a valu un honneur dont je suis fier. Quelques-uns des hommes que leurs écrits, et non pas leurs visites du soir, ont placés à la tête des lettres, quelques-uns de ces hommes dont les écrits font le charme de mes loisirs, ont daigné me faire des objections. J'ai hasardé d'y répondre par un nouveau chapitre. Si je me fusse livré à exprimer mes doutes sur moi-même aussi souvent que je sentais combien j'ai de raisons d'être modeste, ce chapitre ajouté eût été fort long. J'ai respecté à ce point mes nobles adversaires, que j'ai cru qu'ils auraient assez d'orgueil pour aimer la vérité sans formules. J'ai donc parlé simplement, comme on parle aux immortels, disant avec simplicité, non peut-être ce qui est. vrai, mais ce qui me semble vrai. I. De l'état de la société par rapport à la comédie, sons le règne de Louis XIV.

Haïr n'est pas un plaisir je crois même que beaucoup de lecteurs penseront avec moi que c'est une peine, et une peine rl'au-.


tant plus vive, qu'on a plus d'imagination ou de sensibilité.

La Bruyère a dit

« Se dérober à la cour un seul moment, c'est y renoncer. Le courtisan qui l'a vue le malin la voit le soir, pour la reconnaître le lendemain, et afin que lui-même y soit reconnu, »

Même en 1670, dans les plus beaux temps de Louis XIV, la cour ne fut qu'un rassemblement d'ennemis et de rivaux. La haine, l'envie, y dominaient comment la vraie gaieté s'y serait-elle montrée ?

Ces gens qui se haïssaient si cordialement entre eux, et qui mouraient après cinquante ans de haine, demandant encore sur le lit de mort « Comment se porte monsieur un tel 1 ? » ces gens détestaient encore plus certains êtres qu'ils n'apercevaient jamais que pour les pressurer ou en avoir peur. Leur haine était d'autant plus forte, qu'elle était précédée par le mépris. Ce qui pouvait les choquer le plus au monde, c'était le soupçon d'avoir quelque chose de commun avec ces êtres-là. « Ce que vous dites-là, mon fils, est bien peuple, » dit Louis XIV, un jour que ce grand roi jugea convenable de pousser la réprimande presque jusqu'à l'injure. Aux yeux de Louis XIV, d'Henri IV, de Louis XVIII, il n'y eut jamais en France que deux classes de personnes les nobles, qu'il fallait gouverner par l'honneur et récompenser avec 1. Historique. Voir Saint-Simon.


le cordon bleu la canaille, à laquelle on fait jeter force saucisses et jambons dans les grandes occasions, mais qu'il faut pendre et massacrer sans pitié dès qu'elle s'avise d'élever la voix 1.

Cet état de la civilisation présente deux sources de comique pour les courtisans 1° se tromper dans l'imitation de ce qui est de bon goût à la cour 2° avoir dans ses manières ou dans sa conduite une ressemblance quelconque avec un bourgeois. Les lettres de madame de Sévigné prouvent toutes ces choses jusqu'à l'évidence. C'était une femme douce, aimable, légère, point méchante. Voyez sa correspondance pendant ses séjours à sa terre des Rochers, en Bretagne, et le ton dont elle parle des pendaisons et autres mesures acerbes employées par son bon ami M. le duc de Chaulnes. Ces lettres charmantes montrent surtout qu'un courtisan était toujours pauvre. Il était pauvre, parce qu'il ne pouvait pas avoir le même luxe que son voisin et, ce qu'il y avait A' affreux-, de poignant pour lui, c'étaient les grâces de la cour qui mettaient ce voisin à même d'étaler tout ce luxe.

Ainsi, outre les deux sources de haine indiquées ci-dessus, un courtisan avait encore, pour contribuer à son bonheur, la pauvreté avec vanité, la plus cruelle de toutes, car elle est suivie par le mépris 1. Mémoires de Bassompierre, de GourvlUe, etc. 2. lettres de madame de Sévigné. Détails sur la vie


A la cour de Louis XIV, en 1670, au milieu de LanL d'amers chagrins, d'espérances déçues, d'amitiés trahies, un seul ressort restait à ces âmes vaines et légères l'anxiété du jeu, les transports du gain, l'horreur de la perte. Voir le profond ennui d'un Vardes ou d'un Bussy-Rabutin au fond de leur exil. N'être plus à la cour, c'était avoir tous les malheurs, tous les chagrins, sentir toutes les pointes de la civilisation d'alors, sans ce qui les faisait supporter. Il fallait, pour l'exilé, ou vivre avec des bourgeois, chose horrible, ou voir les courtisans du troisième ou quatrième ordre, qui venaient faire leur charge dans la province, et qui vous accordaient leur pitié. Le chef-d'œuvre de Louis XIV, le complément du système de Richelieu, fut de créer cet ennui de l'exil.

La cour de Louis XIV', pour qui sait la voir, ne fut jamais qu'une table de pharaon. Ce fut de telles gens que, dans l'intervalle de leurs parties, Molière se chargea d'amuser. 11 y réussit comme un grand homme qu'il était, c'est-à-dire d'une manière à peu près parfaite. Les comédies qu'il présenta aux courtisans de V homme-roi furent probablement les meilleures et les plus amusantes que l'on pût faire pour ces sortes de gens. Mais, en 1825, nous ne sommes plus ces sortes de gens. L'opinion est faite par des gens nabi fan Paris, et ayant plus de dix et les projets de M. le marquis de Sévigné, et de MM. de Orignaii père et ûla.


mille livres de rente et moins de cent. Quelquefois la di~nilé des courtisans de. Louis XIV se trouva choquée même de l'imitation gaie de ce qu'il y avait de plus ridiculement odieux à leurs yeux un marchand de Paris. Le Bourgeois gentilhomme leur parut affreux, non pas à cause du rôle de Dorante, qui aujourd'hui ferait frémir MM. Auger, Lémonley et autres censeurs, mais tout simplement parce qu'il était, dégradant et dégoûtant d'avoir les yeux fixés si longuement sur un être aussi abject que M. Jourdain, sur un marchand. Toutefois Louis XIV fut de meilleur goût ce grand roi voulut relever ses sujets industriels, et d'un mot ils les rendit dignes qu'on se moquât d'eux. « Molière, » dit-il a son valet de chambre-tapissier, tout triste des mépris de la cour, « Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait tant diverti, et votre pièce est excellente. »

L'avouerai-je ? je suis peu sensible à ce, bienfait du grand roi.

Lorsque, vers 1720, les dissipations des grands seigneurs et le système de Law eurent enfin créé une bourgeoisie, il parut une troisième source de comique l'imitation imparfaite et gauche des aimables courtisans. Le fils de M. Turcaret s, déguisé î. Pour prendre une idée exacte de cette dignité, voir les mémoires de madame la duchesse d'Orléans, mère du régent. Cette sincère Allemande dérange un peu les mule mensonges de madame de Genlls, de M. de Lacretelle, et autres personnages du même poids.

2. Ce soir, mou fiacre a été arrêté un quart d'heure sur


sous un nom de terre, et devenu fermier général, dut avoir dans le monde une existence 1 dont le modèle n'avait pas paru sous Louis XIV, dans ce siècle où les ministres eux-mêmes avaient commencé,par n'être que des bourgeois. Un homme de la cour ne pouvait voir M. Colbert que pour affaires. Paris se remplit de bourgeois fort riches, dont les mémoires de Collé vous donneront la nomenclature MM. d'Angivilliers, Turgot, Trudaine, Monticourt, Hèlvétius, d'Epfnay, etc. Peu à peu ces hommes opulents et bien élevés, fils des grossiers Turcarets, commencèrent cette fatale opinion publique, qui a fini par tout. gâter en 1789. Ces fermiers généraux recevaient les gens de lettres à leurs soupers, et ceux-ci sortirent un peu du rôle de bouffons qu'ils avaient rempli à la table des véritables grands seigneurs.

Les Considérations sur les mœurs, de Duclos, sont le Code civil de ce nouvel ordre de choses, dont les Mémoires de madame d'Epinay et de Marmontel nous ont laissé une description assez amusante. Oit y voit un M. de Bellegarde, qui; malgré son grand nom, n'est qu'un fermier général mais il mange deux cent mille francs par an, et son fils, élevé dans le même luxe que le boulevard des Italiens par les descendants des croisés, <luî faisaient queue pour tâcher d'être admis au bal d'un banquier juif (M. de Rothschild), La matinée des nobles dames du faubourg Saint-Germain avait été employée à faire toute sorte de bassesses pour s'y faire prier. 1. Mémoires de Collé.


M. le duc de Fronsae, se trouve son égal, pour les manières l.

De ce moment, Turcaret fut sans modèles mais cette nouvelle société de 1720 à 1790, ce changement total si important pour l'histoire et la politique, l'est fort peu pour la comédie pendant tout ce temps, elle n'eut point d'homme de génie. Les esprits, étonnés de pouvoir raisonner, se jetaient avec fureur dans ce plaisir tout nouveau. Raisonner sur l'existence de Dieu parut charmant, même aux dames. Les parlements et les archevêques, par leurs condamnations, vinrent jeter quelque piquant sur cette manière aride d'employer son esprit tout le monde lut avec fureur Emile, V Encyclopédie, le Contrat social.

Un homme de génie parut tout à fait à la fin de eette époque. L'Académie, par l'organe de M. Suard, maudit Beaumarchais. Mais déjà il ne s'agissait plus de s'amuser dans le salon on songeait à reconstruire la maison, et l'architecte Mirabeau l'emporta sur le décorateur Beaumarchais. Quand un 1. Lever de madame d'Ëpinay

« Les deux laquais ouvrent les deux battants pour me laisser sortir et crient dans l'antichambre Voilà madame, messieurs, voilà madame. Tout. le monde se range en haie. D'abord, c'est un polisson qui vient brailler un air, et à qui on accorde sa protection pour le faire entrer à l'Opéra, après lui avoir donné quelques leçons de bon goût, et lui avoir appris ce que c'est que la propreté du chant français. Puis, ce sont des marchands d'étoffes, des marchands d'instruments, des bijoutiers, des colporteurs, des laquais, des déerotteurs, des créanciers, etc. »

mémoires et correspondance de madame d'Épinay, t. I, p. 356-357.)


peu de bonne foi dans le pouvoir aura terminé la RévoluLion, peu à peu tout se t~' classera; le raisonnement lourd, philosophique, inattaquable, sera laissé à la Chambre des députés. Alors la comédie renaîtra, car on aura un besoin effréné de rire. L'hypocrisie de la vieille madame de Main tenon et de la vieillesse de Louis XIV fut remplacée par les orgies du régent de même, quand nous sortirons, enfin, de cette farce lugubre, et qu'il nous sera permis de déposer le passe-port, le fusil, les épaulettes, la robe de jésuite et tout l'attirail contre-révolutionnaire, nous aurons une époque de gaieté charmante. Mais abandonnons les conjectures politiques, et revenons à la comédie. On fut ridicule dans les comédies telles quelles, de 1720 à 1790, quand on n'imita pas, comme il faut, la partie des mœurs de la cour que M. de Monticourl ou M. de Trudaine, gens riches de Paris, pouvaient permettre à leur vanité I.

Que me fait à moi, Français de 1825, qui

ai "de la considération au prorata de mes écus, et des plaisirs en raison de mon esprit, que me fait l'imitation plus ou moins heureuse du bon ton de la cour ? Il faut bien toujours, pour être ridicule, que l'on se trompe sur le chemin du bonheur. Mais le bonheur ne consiste plus uniquement pour 1. Le rôle de Retard, dans une comédie en prose et en

cinq actes de Collé, à la suite de ses Mémoires le Uondor des Fauatt infidélités, etc.


les Français, à imiter, chacun selon les convenances de son état, les manières de !a cour.

Remarquez toutefois que l'habitude de conformer nos actions a un patron convenu nous reste. Aucun peuple ne tient plus a ses habitudes que le Français. L'excessive vanité donne le mot do cette énigme nous abhorrons les périls obscurs.

Mais, enfui, aujourd'hui ce n'est plus Louis XIV et les impertinents de sa cour, si bien peints par le courtisan Dangcau, qui sont chargés de confectionner le patron, auquel chacun, suivant les convenances de notre fortune, nous brûlons de nous conformer.

C'est Vopinion de la majorité qui élève sur la place publique le modèle auquel tous sont tenus de se conformer. Il ne suffit plus de se tromper sur le chemin qui mène à la cour. Le comte Alfieri raconte, dans sa Vie, que, le premier jour de l'an 1768, les échevins de Paris s'étant égarés, et n'étant pas arrivés dans la galerie de Versailles assez à temps pour recueillir un regard que Louis XV daignait laisser tomber sur eux, ce premier jour de l'an, en allant à la messe, ce roi demanda ce qu'étaient devenus les échevins une voix répondit « Ils sont restés embourbés » et le roi lui-même daigna sourire 1.

L'on raconte encore ces sortes d'anecdotes, on en rit comme d'un conte de fées 1. Vit* di Alfieri, tom. I, pag. 140.


au faubourg Saint-Germain. L'on regrette un peu le temps des fées mais il y a deux siècles entre ces pauvres échevins de Paris, se perdant dans la boue sur le chemin de Versailles, et de grands seigneurs venant briguer une bourgeoise réputation de bien dire à la Chambre des députés, pour de là passer au ministère.

II. De la conversation.

Les courtisans de tous les temps ont un besoin d'état c'est celui do parler sans rien dire. Ce fut un avantage immense pour Molière ses comédies vinrent former un supplément agréable aux événements de la chasse du jour, aux exclamations élégantes sur les ruses du cerf, et aux transports d'admiration sur l'adresse du roi à monter à cheval.

Notre conversation est dans une situation bien différente nous n'avons que trop de choses intéressantes. L'art ne consiste plus à économiser une petite source d'intérêt sans cesse sur le point de tarir, et à la faire suffire à tout, et porter la vie jusque dans les dissertations les plus arides il faut retenir, au contraire, le torrent des passions qui, prêtes à s'élancer à chaque mot, menacent de renverser toutes les convenances et de disperser au loin les habitants du salon. 11 faut écarter des sujets si intéressants qu'ils en sont irritants, et le


grand art de la conversation d'aujourd'hui, c'est de ne pas se noyer dans V odieux. Accoutumés que nous sommes à raisonner souvent dans la conversation, nous trouverions pédant esque et singulière, si nous osions raisonner par nous-mêmes comme de grands garçons, la conversation des marquis au deuxième acte du Misanthrope. Cette scène offrait sans doute, il y a un siècle, un tableau fidèle, et idéalisé par le génie, des salons de l'an 1670. On voit qu'il y avait une assez belle place pour la satire et que la cour de Louis XIV était tout à fait petite ville. C'est que par tous pays le commérage vient du manque d'idées."

Dix portraits piquants, mais qui pourraient se trouver aussi bien dans une satire de Boileau passent successivement sous nos yeux.

Nous avons fait un pas depuis 1670, quoique nous nous gardions d'en convenir. Nous avouerions presque, si l'on nous en pressait avec grâce, que tous ces gens-là font bien d'avoir des manies, si ces manies les amusent. La philosophie du dix-huitième siècle nous a appris que l'oiseau aurait tort de se moquer de la taupe, à raison de 1. Le bavard qui prétend occuper il lui seul toute l'attention d'un salon le raisonneur qui n'y apporte que de l'ennui le mystérieux, l'homme familier qui trouve de la grâce à tutoyer tout le monde le mécontent qui pense que le roi lui fait une injustice toutes les fois qu'il accorde une grâce l'homme qui, semblable à un ministre, ne fonde ses succès que sur son cuisinier; le bavard tranchant qui veut tout juger et qui croirait s'abaisser s'il motivait le moins du monde te arrêts qu'il dicte du haut de son orgueil.


la galerie obscure où elle choisit de vivre. Elle s'y amuse probablement elle y fait l'amour, elle y vit.

Quant à Alceste, le misanthrope, sa position est différente. Il est amoureux de Gélimène, et il prétend lui plaire. La taupe aurait tort de se tenir dans son trou si elle avait entrepris de faire sa cour au rossignol.

La brillante Célimène, jeune veuve de vingt ans, s'amuse aux dépens des ridicules de ses amis mais on n'a garde de toucher dans son salon à ce qui est odieux. Alceste n'a point cette prudence, et voilà justement ce qui fait le ridicule particulier du pauvre Alceste. Sa manie de se jeter sur ce qui paraît odieux, son talent pour le raisonnement juste et serré, sa probité sévère, tout le mènerait bien vite â la politique, ou, ce qui est bien pis, à une philosophie séditieuse et malsonnante. Dès lors, le salon de Célimène deviendrait compromettant; bientôt ce serait un désert et que faire, pour une coquette, au milieu d'un salon désert ? 2

C'est par là que le genre d'esprit d'Alceste est de mauvais goût dans ce salon. C'est ce que Philinte aurait dû lui dire. Le devoir de cet ami sage était d'opposer la passion de son ami à sa manie raisonnante. Molière le voyait mieux que nous mais l'évidence et' l'à-propos du raisonnement de Philinte eût pu coûter au poët.e la faveur du grand roi.

Le grand roi dut trouver <l« tort bon


goût, au contraire, le ridicule donné à la manie du raisonnement sérieux 1.

L'odieux que nous fuyons aujourd'hui est d'un autre caractère il n'est de mauvais goût que lorsqu'il conduit au sentiment de la colère impuissante, et il passe pour fort agréable dès qu'il peut se produire sous la forme d'un ridicule amusant, donné aux gens du pouvoir. Même, plus le rang des personnes immolées au ridicule est auguste, plus le mot fait de plaisir, loin d'inspirer aucune crainte

« Le conseil des ministres vient de finir, il a duré trois heures. Que s'est-il passé ? 2 Il s'est passé trois heures. Ce vieux ministre imbécile ne veut pas ouvrir les yeux. Eh bien qu'il les ferme a. » Une conversation vive, plaisante, étincelante d'esprit, jouant toujours la gaieté et fuvant le sérieux comme le dernier des ridicules, après un règne d'un siècle, fut tout à coup détrônée vers 1786, par une discussion lourde, interminable, à laquelle tous les sots prennent part. Ils ont tous aujourd'hui leur jugement sur Napoléon, qu'il nous faut essuyer. Les courses à cheval, les visites en chenille et les occupations du matin cédèrent la place aux jour1. S'U fut jamais un homme créé, par sa douceur, pour faire aimer la sagesse, ce fut sans doute Franklin voyez pourtant dans quel lieu singulier le roi Louis XVI fait placer son portrait. pour l'envoyer à madame la duchesse de Polignac. (Mémoires de madame Canipan.) 2. Miroir (petit journal fort libéral et très-spirituel), mare 1828.


naux. II fallut, en 1786, donner deux heures de sa vie, chaque jour, à une lecture passionnée, coupée a chaque instant par les exclamations de la haine ou par des rires amers sur les déconvenues du parti contraire. La légèreté française périt, le sérieux prit sa place, et tellement sa place, que les gens aimables d'un autre siècle font tache dans les salons de 1825.

Comme nous n'avons pas d'universités

à l'allemande, la conversation faisait autrefois toute l'éducation d'un Français aujourd'hui, c'est la conversation et le journal. III. Des habitudes de ta vie, par rapport

à la littérature.

Je vois les gens de ma connaissance passer

six mois dans l'oisiveté de la campagne. La tranquillité des champs a succédé ft

l'anxiété des cours et h l'agitation de la vie de Paris 1. Le mari fait cultiver ses terres, la femme dit qu'elle s'amuse, les enfants sont heureux sans besoin d'idées nouvelles, arrivant de Paris, ils courent et gambadent dans les bois, ils mènent la vie de la nature.

De telles gens, à la vérité, ont appris

de leurs pères à dire que le moindre manque 1. Mémoires de madame d'Épùiay, genre de vie de M. de

Rancuell, son amant.


de dignité les choque dans les ouvrages de l'esprit que la moindre convenance blessée les dégoûte. Le fait. est que, s'ennuyant beaucoup, que, manquant absolument d'idées nouvelles et amusantes, ils dévorent les plus mauvais romans. Les libraires le savent bien, et tout ce qu'il y a de trop plat, pendant le reste de l'année, est par eux réservé poui le mois d'avril, le grand moment des départs et des pacotilles de campagne.

Ainsi l'ennui a déjà brisé toutes les règles pour le roman l'ennui! ce dieu que j'implore, le dieu puissant qui règne dans la salle des Français, le seul pouvoir au monde qui puisse faire jeter les Laharpe feu. Du reste, la dans le roman a été facile. Nos pédants, trouvant que les Grecs et les Romains n'avaient pas fait de romans, ont déclaré ce genre audessous de leur colère c'est pour cela qu'il a été sublime. Quels tragiques, suivants d'Aristote, ont produit, depuis un siècle, quelque œuvre à comparer à Tom Jone.9, il Werther, aux Tableaux de famille, à la Nouvelle Héloïse ou aux Puritains ? Comparez cela aux tragédies françaises contemporaines vous en trouverez la triste liste dans Grimm.

De retour à la ville à la fin de novembre, nos gens riches, assommés de six mois de bonheur domestique, ne demanderaient L pas mieux que d'avoir du plaisir au théâtre. La seule vue du portique des Français les réjouit, car ils ont oublié l'ennui de l'année


précédente mais ils trouvent à la porte un monstre terrible le bégueulisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom.

Dans la vie commune, le bégueulisme est l'art de s'offenser pour le compte des vertus qu'on n'a pas en littérature, c'est, l'art de jouir avec des goûts qu'on ne sent point. Cette existence factice nous fait porter aux nues les Femmes savantes et mépriser le charmant Retour imprévu.

A ces mots malsonnants, je vois la colère dans les yeux des classiques. Eh messieurs, ne soyez en colère que pour ce qui vous y met réellement. La colère est-elle donc un sentiment si agréable ? Non, certes mais, en fronçant le sourcil aux farces de Regnard, nous avancerons notre réputation de bons littérateurs.

Le bon ton court donc le» rues car il n'est pas de calicot qui ne siffle Molière ou Regnard, à tout le moins une fois l'an. Cela lui est aussi naturel que de prendre, en entrant au café, l'air militaire d'un tambourmajor en colère. On dit que la pruderie est la vertu des femmes qui n'en ont pas -e le bégueulisme littéraire ne serait-il point l le bon goût de ces gens que la nature avait fait tout simplement pour être sensibles à l'argent, ou pour aimer avec passion les dindes truffées ? 2

Une des plus déplorables conséquences de la corruption du siècle, c'est que la comédie de société ne trompe plus persorne en littérature, et si un littérateur affecté réussit encore faire illusion, c'est qu'on le


méprise trop pour le regarder deux fois. Ce qui fit le bonheur de la littérature sous Louis XIV, c'est, qu'alors c'était une chose de peu d'importance 1. Les courtisans qui jugèrent les chefs-d'œuvre de Racine et de Molière furent de bon goût, parce qu'ils n'eurent pas l'idée qu'ils étaient des juges. Si, dans leurs manières et leurs habits i!s furent toujours attentifs à imiter quelqu'un, dans ieur façon de penser sur la littérature ils osèrent franchement être euxmêmes. Que dis-je, oser ? Ils n'eurent pas même la~pfine d'oser. La littérature n'était qu'une bagatelle sans conséquence il ne devint essentiel, pour la considération, de bien penser sur les ouvrages de l'espril a que vers la tin de Louis XIV, lorsque le? lettres eurent hérité de la haute considération que ce roi avait accordée aux Racine et aux Despréaux.

On juge toujours bien des choses qu'on juge avec naturel. Tout le monde a raison dans son goût, quelque baroque qu'il soit, car on est appelé voter par tête. L'erreur arrive au moment où l'on dit « Mon goût est celui de la majorité, est le goût général, est le bon goût. »

Même un pédant, jugeant naturelleme.nl, d'après son âme étroite et basse, aurait droit 1. « Le bonhomme Corneille est mort ces jouis-eï », dit Dangeau. Aujourd'hui il y aurait quatre discours prononcés au Pêre-laehaise, et le lendemain Insérés au Moniteur.

2. Titre de l'ouvrage d'un jésuite (Bouhourss, je crois,) du temps, qui eut beaucoup de succès.


à être écouté. Car, enfin, c'est un spectateur, et le poëte veut plaire à tons les spectateurs. Le pédant ne devient ridicule que quand il se met à juger avec un goût appris, et qu'il veut vous persuader qu'il a de la délicatesse, du sentiment, etc., etc.; par exemple, Laharpe commentant le Cid et les rigueurs du point d'honneur, au sortir d'un ruisseau où un nommé Blin de Sainmore le jeta, un jour que l'académicien, fort paré, allait dîner chez un fermier général. Le commentateur du Cid, quoique un peu crotté, fit, dit-on, fort bonne contenance à table.

L'une des conséquences les plus plaisantes du bêgueulisme, c'est qu'il est comme l'oligarchie, il tend toujours à s'épurer. Or, un parti qui s'épure se trouv bientôt réduit au canapé des doctrinaires,

L'on ne peut dire où fût arrivée la délicatesse du langage, si le règne de Louis XIV eût eonlinué. MT l'abbé Delille ne jouissait déjà plus de la moitié des mots employés par la Fontaine. Tout ce qui est naturel, bientôt fût devenu ignoble et bas bientôt il n'y eût pas eu mille personnes parlant noblement dans tout Paris.

Je ne citerai point des exemples trop anciens pour qu'on s'en souvienne. Il y a deux ans (février 1823), lorsqu'il s'est "agi d'aller délivrer l'Espagne, et lui rendre le bonheur dont elle jouit aujourd'hui, n'avonsnous pas vu quelques salons du faubourg Saint-Germain trouver de mauvais ton le discours de M. de Talleyrand ? Or, je le


demande, qui pourra se flatter d'avoir un bon langage, si un homme aussi bien né, et que l'on n'accuse point d'avoir fui les cours, peut être accusé de mauvais ton dans le style ? En y regardant bien, l'on pourrait découvrir jusqu'à trois ou quatre langues différentes dans Paris. Ce qui est grossier rue Saint-Dominique n'est que naturel au faubourg Ssint-Hônoré, et court le risque de paraître recherché dans la rue du MontBlanc. Mais la langue écrite, faite pour être comprise par tous et non pas seulement h l'Œil-de-Bœuf, ne doit avoir nul égard ces modes éphémères.

C'est l'affectation qui siffle Molière trois fois par mois autrement l'on pourrait prévoir que bientôt il sera indécent et de mauvais ton de dire sur la scène française « Fermez cette fenêtre. »

Je crois qu'il faut déjà dire Fermez cette croisée. Mais le pauvre bégueulisme, malgré son Journal des Débats, malgré son Académie française recrutée par ordonnance, est blessé au cœur et n'ira pas fort loin. Remarquez que cette délicatesse excessive n'existe qu'au théâtre et n'est soutenue que par le seul Journal des Débats. Elle ne se voit déjà plus dans nos mœurs. L'affluence c-, des gens de la province, qui viennent pour la Chambre des députés, fait que, dans la conversation, on parle assez pour se faire entendre

1. Réflexions de M. Alexandre Duval sur le style de la comédie au dix-ueuvi<>ttie siècle. I.^s trois quarts des char-


IV. – Des scènes peignant les mœurs

par des situations fortes, et du vis comica.

La cour de Louis XIV exerçait profondément la sagacité du courtisan. Il fallait deviner chaque matin dans les yeux du maître si sa faveur baissait, ou même si elle durait encore. Comme le moindre geste était décisif, la moindre nuance était observée.

La république, au contraire, fait naître l'art des discussions, les attaques sérieuses, et l'éloquence de siège, propre à remuer les masses. La friponnerie du ministre est toujours assez facile à voir le difficile, c'est de la rendre palpable aux yeux du peuple et de faire qu'il s'en indigne. C'est du bon sens et de la patience qu'il faut- pour distinguer un double emploi au travers des ombres amies d'un budget Il fallait des grâces, de la liberté d'esprit, un tact trèsfin, obéissant ça la moindre nuance, une sagacité de tous les moments, pour acquérir ou conserver la faveur d'un despote ennuyé et d'un goût fort délicat car, pendant cinquante ans, il avait été flatté par mantes plaisanteries de lord Byron, dans Don. Juan et surtout dans le Siècle de bronze, seraient ignobles en français, et elles partent du génie le plus élevé et le plus dédaigneux de l'Angleterre.

1. M. Hume,on Angleterre, à 1s Cltambre des communes, avant que M. Canning eQt eu l'idée d'avoir recours à la bonne foi pour se soutenir en place.

2. Lettres de madame de Ma intenon.


les hommes les plus aimables de l'Europe. Le courtisan, qui allait tous les matins lire son sort dans les yeux du roi, venait à son tour faire la destinée des gens qui lui faisaient la cour, et auxquels il communiquait les mêmes habitudes de pénétration. Cette habitude devint bientôt générale parmi tous les Français.

Le génie de Molière aperçut bien vite cet I e sagacité profonde oe ses auditeurs, et il la fit servir à leurs plaisirs comme ù sa gloire. Ses pièces sont remplies de scènes probantes, si j'ose parler ainsi, de scènes qui prouvent les caractères ou les passions des personnages qui y sont engagés. Ai-je besoin de rappeler Le pauvre homme si à la mode aujourd'hui; ou le Grand Dieu pardonnelui comme je lui pardonne 1 ̃ le Sans dot d'Harpagon le Mais qu" allait-il faire dans celle galère, des Fourberies de Scapin; le Vous êtes orfèvre, monsieur Josse le Retire-toi, coquin, d'Orgon à son fils Damis, qui vient d'accuser le bon M. Tartuffe ? I mots célèbres qui ont enrichi la langue. C'est ce que beaucoup de littérateurs classiques appellent vis comica, sans songer qu'il n'y a rien de comique à voir Orgbn maudire et chasser son fils, qui vient d'accuser Tartuffe d'un crime évident et cela parce que Tartuffe répond par des phrases volées au catéchisme et qui ne prouvent t rien. L'œil aperçoit tout à coup une des profondeurs du cœur humain, mais une pro1. Mort du pauvre vieillard Lloreute, en 1823.


fondeur plus curieuse que riaulc. Nous voyons un homme sage, tel qu'Orgon, se laisser convaincre par des phrases qui ne prouvent rien. Nous sommes trop attentifs, et j'oserais dire trop passionnés pour rire nous voyons qu'il n'y a rien de si difficile à prouver que l'évidence, parce que d'ordinaire les gens qui ont besoin qu'on la leur fasse voir sont aveugles. Nous apercevons que l'évidence, notre grand appui dans notre action sur les autres hommes (car il faut bien persuader tous ceux à qui l'on ne peut commander) et l'appui au moyen duquel nous marchons souvent au bonheur, peut nous manquer tout à coup au moment où nous en aurons le plus pressant besoin une telle vérité annonce une sorte de dai ger or, dès qu'il y a danger, il n'est plus question de la comparaison futile qui fait naître le rire l.

C'est bien de la force, vis mais pourquoi y ajouter comica (qui fait rire) si l'on ne rit point ? Le vis comica est un des mots de la vieille littérature classique.

Le misanthrope de Shatcspeare, intitulé Timon d'Athènes, est rempli de scènes trèsfortes et très-belles mais on n'y rit point,. C'est que ce ne sont que des scènes probantes, si l'on veut me passer ce terme. Par elles, le caractère du misanthrope est établi, aux yeux du spectateur, d'une manière supé1. Voilà le sentiment dont l'absence lalsse les king, des imbéciles. Ils n'ont jamais, ou bien rarement, le besoin as persuader de là la difficulté de les persuader eux-mêmes.


rieure à toute objection, et non pas sur des ouï-dire ou des récits de valets, mais sur des preuves incontestables, sur dés choses que le spectateur voit se passer sous ses yeux. Le Méneehme de mauvaise humeur, dans la comédie de ce nom, est le misanthrope plaisant, et Regnard s'en est emparé. Mais ce pauvre Regnard, toujours gai, comme les mœurs de la régence ou de Venise, n'a guère de scènes probantes elles lui auraient semblé ennuyeuses ou tristes.

Ces scènes' donc, qui sont fortes, mais qui ne sont pas comiques, donnent un trèsgrand plaisir philosophique. Les vieillards aiment à les citer et, rangent à la suite, par la pensée, tous les événements de leur vie, qui prouvent que .Molière a vu juste dans les profondeurs du cœur humain. On songe souvent à ces scènes immortelles, on y fait sans cesse allusion, elles achèvent à tout moment nos pensées dans la conversation, et sont tour à tour des raisonnements, des axiomes ou des plaisanteries, pour qui sait les citer a propos. Jamais d'autres scènes n'entreront si avant dans les têtes françaises. En ce sens, elles sont comme les religions le temps d'en faire est passé. Enfin, il est peut-être plus difficile de faire de telles scènes que les scènes plaisantes de Regnard. Orgon, saisissant Tartuffe, au moment où celui-ci, après avoir parcouru de l'œil tout l'appartemer t, vient embrasser Elmire, offre un spectacle plein de génie mais qui ne fait pas rire. Cette scène frappe le spectateur, elle le frappe de stupeur,


elle le venge, si l'on, veut, mais elle ne le fail pas rire..̃̃,̃

Oue l'on trouve un autre mot d'admiration pour Molière, par exemple « C'est le poëte français qui a le « plus de génie », j'y souscris de grand cœur et l'ai toujours pensé. Mais no nous laissons point éblouir par un grand homme ne lui prêtons pas les qualités'qu'il n'a pas. Faut-il adorer l'ignoble despotisme parce que son trône a été paré d'un homme tel que Napolé on

Quelque grand que soit Molière, Regnard est Nus comique il me fait rire plus souvent et de meilleur cœur, et cela malgré l'extrême infériorité de son génie. Où ne fût pas arrivé Moliôre s'il eût travaillé pour la Mur du régent, en 1720, au lieu de vivre sous Louis XIV Boileau aura beau dire Dans le &ac ridicule où Seapin s'enveloppe, Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope. {Satire.)

Je laisse au pauvre Boileau, le poëte de la raison, sa dignité de bourgeois admis à. la cour de Louis XIV, et sa froideur naturelle. La comédie du Misanthrope est comme un palais magnifique et splendide, construit à grand trais, et où je m'ennuie, où le temps ne marche pas. Celle des Fourberies est une jolie petite maison de campagne, un charmant collage, où je me sens le cœur épanoui, et où je ne songe à rien de grave. Toutes les fois que j'ai ri au Ci-devant


jeune homme ou au Solliciteur des Variétés je en colère contre nos petits rhéteurs' qui no permettent pas a MM. Ymbert et Scribe de faire des comédies eu cinq aetes pour le Théâtre-Français, et, de développer a loisir les ridicules qu'ils ne peuvent t aujourd'hui que croquer en passant.

Personne ne se présentera-t-il pour détrôner les pédants ? Laisserons-nous fausser encore une fois le goût. de cette belle jeunesse, qui applaudit avec des transports si noble- aux leçons éloquentes des Cousin et des Daunou ? Elle est si peu dupe des masques politiques, restera-t-elle toujours dupe des masques littéraires ? Je voudrais, avant de me retirer de ce monde rire une fois aux Français, à une pièce nouvelle. Est-ce trop prétendre ? Et toujours messieurs de l'Académie, qui sont une classe, et dont il n'est plus permis de se moquer sous peine de la prison, nous empêeheront-ils de rire, même quand nous ne songeons pas à leurs qualités brillantes? 2

V. De la moralité de Molière.

Quoique- je trouve assez peu digne d'at-

tention tout ce que des gens à petites vues ont dit sur la moralilé du théâtre, il est facile do voir que Molière n'est pas plus moral qu'un autre. Il faut reléguer cet argument en sa faveur avec cette autre


vieillerie la beauté de la morale des religions. » L'essentiel, dont, on ne parle nas est de créer des intérêts qui portent à suivre, jusqu'à tel ou tel degré d'héroïsme, telle bonne morale.

Molière a peint avec plus de profondeur que l's autres poëtes partant il a été plus moral rien de plus simple. La moralité est dans le fond des choses. Plus on sera philosophe, plus on verra que la vertu est le chemin le plus probable du bonheur que dans les palais, comme sous le toit domestique, il n'y a guère de bonheur sans justice. Tout père tyran se dit quelquefois nue quinze jours après sa mort, sa ramille se trouvera plus heureuse. Mais ces grandes questions font grimacer Thalie.

Dès que vous dogmatisez au théâtre, dès que vous injuriez un parti, dès que vous argumentez sur un point douteux, ceux de vos auditeurs qui ont de l'esprit s'imaginent que vous portez un déu a leur vanité. Au lieu de rire des ridicules de vos personnages, ou de sympathiser avec leurs malheurs, ils se mettent à chercher «les arguments contraires aux vôtres. C'est ainsi que tout mélange de politique tue les ouvrages littéraires.

Molière est immoral. A ce mot, je vois les pédants me sourire. Non, messieurs, Molière n'est pas immoral, parce qu'il prononce le mot de mari trompe ou de lavement 1 on disait ces mots-là de son temps, comme ] Voir, dans madame Campan, la réponse de Louis XVI,


du temps d& Shakspeare l'on croyait aux sorcières. Les effets que ces détails peuvent t produire aujourd'hui sont indépendants de la volonté de ces grands artistes.

Encore moins Molière est-il immoral, parce que le fils d'Harpagon manque de respect a son père, et lui dit

Je n'ai que faire de vos dons.

Un tel père méritait un tel mot, et. la crainte de ce mot eslla seule chose qui puisse arrêter un vieillard dans son amour immodéré pour J'or.

L'immoralité de Molière vient de plus haut. Du temps de madame d'Epinav et de madame Campan, il y avait la manière approuvée el, de bon goût de mourir de se marier, de faire banqueroute, de tuer un rival, etc- Les lettres de madame du Deffaiuï en font foi. Il n'y avait pas d'acl ion de la vie, sérieuse ou futile, qui ne fût 1 comme emprisonnée d'avance dans l'imitation d'un modèle, et quiconque s'écartait du modèle excitait le rire, comme se dégradant, comme donnant une marque de sottise. On appelait cela « être de mauvais ton » Le supplice du "énêral Lally fut de bon goitt 1.

C'est par l'absence du modèle et le recours U pin1-^? ,f H?ra<* Walpole à madame du Deffand sur le générai Zally. Dana sa lettre du 11 janvier 1769 (tome 1 ?«Drim»lf \«v\ H01?C? Walpole, madame du Deffand s'exprimait sur raort de Lally et sur les instants qui S f,° =P ff?e avec une légêretê vraiment atroce. Walr ole laissa l'dater une vive iu<ligJ\aUolI daTIS sa réponse. Ou y lit ces ltluases > `


au raisonnable qu'un homme d'esprit, Espagnol ou Anglais, qui arrive en France, peut être ridicule et j'approuve qu'on l'affuble de ce ridicule. C'est peut-être par supériorité d'esprit que ce nouveau venu s'écarte des usages reçus mais, jusqu'à plus ample informé, la société a raison de croire que c'est par ignorance et prenez garde, l'ignorance des petits usages prouve ù l'instant infériorité de rang, chose abhorrée dans l'aristocratie ou bien encore c'est par sotti«e. Dans tous les cas, si le nouveau venu mérite une exception par son esprit, qu'il fasse preuve d'esprit en se défendant contre nos critiques, cela nous amusera. En 1780, lorsqu'un mousquetaire allait, à six heures du matin, frapper à la porte d'un conseiller aux enquêtes et l'enlever dans un fiacre, l'on disait le soir, en racontant les détails de cette expédition « Les démarches du mousquetaire ont été fort bien, » ou « II a été de la dernière inconvenance. » D'après cet arrêt de la société, le mousquetaire était fait capitaine de cavalerie deux mois après, ou attendait une autre promotion.

c Ah madame, madame, quelles horreurs me racontezvous là 1 Qu'on ne dise jamais que les Anglais sont durs et féroces. Véritablement, ce sont les Français qui le sont. Oui, oui, vous êtes des sauvages, des Iroquois, vous autres. On a bien massacré des gens chez nous mais a-t-on jamais vu battre des mains pendant qu'on mettait à mort un pauvre malheureux, un officier général qui avait langui deux ans en prison ?..“, Mon Dieu que je suis aise d'avoir quitté Paris avant cette horrible scène 1 Je me serais lait déchirer ou mettre à la Bastille. » Cf. Mtmairez de madame de Genlis.


Fidélité au patron convenu, mais fidélité libre pouvant, dans l'occasion, montrer quelque esprit telle fut la manière d'éviter les ridicules dans une cour, et ce que nos pères appelaient l'usage du monde. De là les phrases « Cela se fait, Cela ne se fait pas, Cela ne ressemble à rien, » si fréquentes dans la langue française.

En se donnant des ridicules, on perd la considération. Or, à la cour de Louis XV (où le mérite réel ne comptait guère), perdre de sa considération, c'était perdre sa fortune. Lorsqu'il se présentait un mois après une vacance, une place importante à donner, l'opinion publique de la cour déclarait qu'il était ridicule ou convenable pour mor sieur un tel d'y prétendre.

C'est justement cette horreur de n'être pas comme tout le monde qu'inspire Molière, et voilà pourquoi il est immoral.

Résister à l'oppression, n'avoir pas horreur d'un péril, parce qu'il est obscur, voilà ce qui peut s'appeler n'être pas comme tout le monde, et voilà pourtant comme il faut être de nos jours pour vivre heureux ou inattaqué par le sous-préfet du coin. Tout homme timide qui a horreur du péril, parce qu'il est obscur, trouvera toujours un sous-préfet pour le vexer ou un grand-vicaire pour le dénoncer. En France, ces sortes de caractères n'ont d'autre refuge que Paris, où ils viennent peupler la moitié des nouvelles rues.

Sous un roi, la mode n'admet qu'un modèle, et, si l'on me permet de traiter


la mode comras un habit, qu'un palron sous un gouvernement comme celui de Washington, dans cent ans d'ici, lorsque l'oisiveté, la vanité et le luxe auront remplacé la tristesse presbytérienne, la mode admettra cinq ou six patrons convenus, au lieu d'un seul. En d'autres termes, elle tolérera beaucoup plus d'originalité parmi les hommes, et cela dans la tragédie comme dans le choix du boguey, dans le poëme épique comme dans l'art de nouer la cravate, car tout se Lient dans les têtes humaines. Le même penchant à la pédanterie, qui nous fait priser, avant tout, en peinture, le dessin, qui n'est presque qu'une science exacte, nous fait tenir à l'alexandrin 3t aux règles précises dans le genre dramatique, ou à la symphonie instrumentale durement raclée et sans âme dans la musique.

Molière inspire l'horreur de n'être pas comme tout le monde. Voyez, dans l'Ecole des maris, Ari&te, le frère raisonneur, parler de la mode des vêtements à Sganarelle, le frère original. Voyez Philinle prêchant le misanthrope Alceste sur l'ait. de vivre heureux. Le principe est toujours le même être comme tout le monde l.

Cette tendance de Molière fut probablement le motif politique qui lui valut la 1. Une dame de ma connaissance, pour s'occuper à la campagne, a essayé d'établir un petit coure de morale d'après le râle du raisonneur de MolK-fe. Ce petit travail Iùve tous les doutes le ne le place pas ici, il ferait longueur, et je araln* déjà d'être bien long pour un pamphlet littéraire. .–– i?~


faveur du grand roi. Louis XIV n'oublia jamais que, jeune encore, la Fronde l'avait forcé à sortir de Paris. C'est depuis César que les gens du pouvoir haïssent les originaux qui, tels que Gassius, fuient les plaisirs vulgaires et s en font à leur guise. Le despote se dit Ces gens-là pourraient bien avoir du courage d'ailleurs, ils attirent les regards et pourraient bien, en un besoin, être chefs de parti. Toute notabilité qu'il ne consacre pas est odieuse au pouvoir. Sterne avait trop raison nous ne sommes que des pièces de monnaie effacées mais ce n'est pas le temps qui nous a usés, c'est la terreur du ridicule. Voilà le vrai nom de ce que les moralistes appellent souvent Vexcès de civilisation, la corruption, etc. Voilà la faute de Molière voilà ce qui tue le courage civil chez un peuple si brave l'épée à la main. L'on a horreur d'un péril qui peut être ridicule. L'homme le plus intrépide n'ose se livrer à la chaleur du sang qu'autant qu'il est sûr de marcher dans une route approuvée. Mais aussi quand la chaleur du sang, l'opposé de la vanité (passion dominante), produit ses effets, on voit les incroyables et sublimes folies des attaques de redoute, et ce qui est la terreur des soldats étrangers sous le nom de furia francise. Eteindre le courage civil fut évidemment la grande affaire de Richelieu et de Louis XIV l.

1. Les confessions d'Agrippa d'Aubigné ressemblent à un roman de Walter Scott; on y voit combien les périls obscurs étaient encore bienvenus eu France vers l'an 1900,


Une femme aimable me disait, ce soir, dans son saloi», « Voyez comme on nous abandonne nous voici sept femmes seules; tous ces messieurs sont là-bas autour de la table d'écarté, ou contre la cheminée à parler politique. » Je me suis dit tout bas Molière réclame sa part de cette sottise n'est-ce pas là un des effets des Femmes savantes ?

Les femmes, craignant mortellement le ridicule que Molière jette à pleines mains sur la pédante Armande, au lieu d'apprendre des idées, apprennent des notes de musique les mères ne redoutent point du tout le ridicule de faire chanter à leurs filles

Di placer mi balzo il cor,

E l'amico che farà ? ~2 ·

(Gazza taira.)

car Molière ne l'a pas nommé en public dan? les Femmes saoanles.

D'après cette belle manière de raisonner, depuis la chute du genre frivole (1788), les femmes ne peuvent plus qu'aimer ou que haïr elles ne sauraient le plus souvent discuter et comprendre les raisons d'aimer et de haïr.

Si du temps de madame Campan ou de madame la duchesse de Polignac les femmes n'était pas délaissées, c'est qu'elles comprenaient fort bien et mieux que personne les ridicules de lu cour c'est tout simple


puisqu'elles le faisaient, et l'opinion de la cour, c'était la fortune La finesse d'esprit des femmes, la délicatesse de leur tact, leur ardeur passionnée pour faire la fortune de leurs amis 2, les ont rendues admirables pour tenir une cour comme pour la peindre s Malheureusement les objets de l'attention publique ont changé, et les femmes qui n'ont pas couru assez vite à la suite des événements sont hors d'état de comprendre lo< raisons qui rendent une protestation ridicule ou admiiable. Elles ne peuvent que répéter, d'après l'homme qu'elles aiment C'est exécrable, ou C'est sublime. Oi l'approbation portée à ce point, au lieu d'être flatteuse, n'est qu'ennuyeuse. Beaucoup de femmes de Paris trouvent un bonheur suffisant à s'habiller chaque soir avec beaucoup de soins, à monter en voiture, et à aller paraître une demi-heure dans un salon où les hommes parlent entre eux d'un côté, tandis que les femmes se regardent, d'un œil critique entre elles. Au milieu d'une société ainsi arrangée, une 1. Lettres de madame du Deffand à Horace Walpole. 2. Mémoires de Marmontel.

3. C'est dans les lettres de madame de Sévi"né de madame de Caylus, de mademoiselle Aïssé, etc., nu'il faut. chercher le Siècle de Louis XIV. Celui de Voltaire est puéril, a peu près comme la Révolution de madame de Stafil On sent trop que Voltaire eût donné tout son génie pour avoir de la naissance. Entrainé par l'élégance de ses mœurs Voltaire n'a vu le Siècle de Loun XTV que dans les embellissements de Paris et dans les arts. Il est singulier qu'un homme d'honneur, attaqué impunément- par la canne d'un grand seigneur, s'obstine à adorer le régime nolitinue nui l'expose à ce petit désagrément,


femme qui n'aurait pas une vanité assez robuste pour vivre uriquement de jouissances de cette espèce serait fort malheureuse elle ne trouverait que du vide dans tout ce qui fait les plaisirs des autres femmes elle passerait pour singulière la société qu'elle offenserait à son insu, par sa manière particulière de sentir, serait juge et partie contre elle, et la condamnerait tout d'une voix. Je vois au bout de trois ans cette femme perdue de réputation, et, en même temps, la seule digne d'être aimée. Il est vrai qu'on peut rompre le cours de cette méchante sollise du public par ur. séjour de six mois à la campagne.

La manie raisonnante et l'amour des chartes s'étant, par malheur, emparé des peuples, l'esprit de charte en faisant son tour d'Europe, apercevra un jour à ses pieds les vieilles convenances, et les brisera d'un coup d'aile. Alors tombera cette maxime célèbre, le palladium du savoirvivre de nos grands pères II faut être comme un autre alors aussi paraîtra la décrépitude de Molière.

L'amour, le grand amour passionné, et, à son défaut, les sentiments de famille, fondés sur la tendresse sentie en commun pour les enfants, voilà les liens puissants qui nous attachent aux femmes, dès notre début dans la vie. Plus tard, notre bonheur serait encore de vivre auprès d'elles un peu froissés par Pégoïsme et les tromperies des hommes, que nous connaissons trop


bien, nous désirons achever doucement notre vie auprès de celles qui firent le charme de ses premiers moments, et dort l'imagination toujours vive et brillante nous rappelle encore la plus belle moitié de l'amour.

Telle est la manière de passer les dernières journées de l'automne, en ces pays fortunés où le despotisme du ridicule, plus qu'on ne pense le soutien et l'ami d'un autre despotisme, est resté inconnu dans ces contrées où l'aimable monarchie à la Philippe Il, non déguisée par les menteries des gens de cour jouant le bonheur, n'a pu tromper les peuples et est restée, avec sa face hideuse et son regard affreux, exposée à tous les yeux. L'instruction publique n'étant qu'une moquerie, toutes les idées s'acquièrent par la conversation, et les femmes ont autant de génie, pour le moins, que les hommes. Comme il n'y a point eu de cour toute-puissante sur l'opinion, tenue par un despote jaloux de toutes les supériorités, il est resté permis à tout le monde de chercher le bonheur à sa manière. Une femme, supérieure par son esprit, à à Rome ou à Venise, est admirée, redoutée, adorée mais personne ne songe à 1î> perdre par le ridicule. L'entreprise serait absurde, et l'on ne comprendrait pas même, en ces pays haureux, la phrase dont je me sers. Comme son salon est, en dernière analyse, celui où on s'amuse le plus, la société s'accoutume à quelques erreurs un peu vives si elle a à se les reprocher,


et nuit toujours par lui revenir. Le bégueu lismt! est laissé dans un coin à bâiller et à maudire. Voyez les princesses romaines du dernier siècle* celle, par exemple, qui disposa de la tiare en faveur de Pie VI K Les grands de leurs temps, qu'ils s'appellent Querini », Consalvi ou Canova, ont trouve chez elles des confidentes pour toutes leurs idées, des conseillères pour tous leurs pro-jets, et, enfin, jamais cette infériorité morale si affreuse à découvrir dans ce qu'on aime.

Je ne crains point de paraître un jour suranné, en parlant d'un trait de courage récent et qui occupe tous les esprits en France Il. Eli bien la femme que j'aime, vous dirait un jeune homme, a l'âme qu'il faut pour l'admirer et avec enthousiasme ce qui lui manque, c'est l'habitude d'un 1. Madame EaloOQÎeri, grande dame fort intrigante, et qui passait pour avoir beaucoup de crédit elle était mère de la jeune personne qui est devenue, dans la suite, dHcuesse de Braschi, par son mariage avec l'un des neveux de Pie VI. Ce pontife lui fut redevable de ses premiers succès dans la carrière ecclésiastique; mais madame Falcpnieri, très-précieuse à ménager comme protectrice, n'avait rien de ce qui pouvait la faire aimer comme maîtresse. Braschi ne la frenuenta que peu de temps, s'en éloigna dès quU on eut obtenu la seule faveur qu'il en attendait; et e est seulement dans ces derniers temps que l'humeur qu'il avait exciMe à- beaucoup d'égards, et sa tendresse aveugle pour mademoiselle Falconieri, devenue sa nièce, ont fait dire qu'il a en était le père.

^(Mémoires historiques et philosophiques sur Pie VI, t. I, p. 119.)

2. Le dernier grand homme de Venise.

3. Résistance de M. Manuel, le 4 mars 1823, à la décision de la veille, qui l'excluait de la Chambre des députés.


peu d'attention et de la logique nécessaire pour comprenare toute la beauté de ce trait magnanime et toutes ses conséquences. Nul doute que Molière n'ait bien mérité de Louis XIV, en disant aux femmes, représentées par Bélise « Gardez-vous d'acquérir des idées. »

Une femme en sait toujours assez

Quand la capacité de son esprit se hausse A connaître un pourpoint d'avee un haut-de-chausso (Les Femmes savantes, acte II, scène vu.)

Ce n'est point Louis XIV que je blâme il faisait son métier de roi. Quand feronsnous le nôtre, nous hommes nés avec six mille francs de rente ? La preuve que Louis XIV voyait juste, c'est qu'une petite bourgeoise de Paris, la fille d'un simple graveur, trop pauvre pour aller au spectacle, et qui peut-être n'avait jamais vu les Femmes savantes, madame Roland, a fait manquer par un esprit pénétrant plusieurs grands projets savamment combinés par les conseillers secrets aeLouisXVI. il est. vrai qu'elle avait eu la sottise de lire dans sa jeunesse et je viens de voir gronder a fond une jeune fille charmante, quoiqu'elle n'ait que douze ans, parce qu'elle avait osé ouvrir un livre que lit sa mère, le livre le plus honnête du monde. Làdessus est arrivé le maître de musique, qui lui a lait chanter, en ma présence, le duetto de Vltaliana in Algeri ̃


Ai capricci délia sorte,

Sarà quel che sarà (:ICtC I'=~`.)

Sarà quel che sarà {Acte I«.)

Mère aimable et d'un esprit supérieur, les livres sont comme la lance d'Achille, qui seule pouvait guérir les blessures qu'elle faisait enseignez à votre fille l'art d'éviter l'erreur, si vous voulez qu'elle puisse résister un jour aux séductions de l'amour, ou à celles de l'hypocrisie à quarante ans. En politique, comme dans réducation la plus privée, une baïonnette ne peut rien contre une doctrine. Tout au plus, elle peut faire redoubler d'attention pour la saisir. Les livres se multiplient si rapidement que votre aimable fille rencontrera celui que vous redoutez, fût-ce dans l'armoire d'une auberge de campagne. Et alors, voyez comme ce prétendu mauvais .livre se vengera de vos gronderies passées ce sera à lui à jouer le beau rôle, et à vous à avoir la laide mine d'une police attrapée. Un jour, peutêtre, vous ne serez plus pour votre fille qu'une femme envieuse qui a cherché à la tromper. Quelle image affreuse pour une mère 1 Molière a voulu rendre impossible, par le succès des Femmes savantes, l'existence de femmes dignes d'entendre et d'aimer le misanthrope Alceste madame Roland l'eût aimé.1' Et un tel homme, soutenu par un 1. Sous te nom de madame Roland, je m'indique à moimême le nom de femmes d'un génie supérieur qui vivent encore.


cœur digne de l'entendre, eût pu devenir un héros citoyen, un Hampden. Voyez le danger, et souvenez-vous qu'un despote a toujours peur.

Mais, me dit-on, Molière n'a pas songé à toutes ces profondeurs machiavéliques, il n'a voulu que faire rire. En ce cas, pourquoi dire que Regnard est immoral et que Molière, ne l'est pas ?

La comédie des Femmes savantes est un chef-d'œuvre, mais un chef d'oeuvre immoral et qui ne ressemble à rien. L'homme de lettres dans la société n'est plus un bouffon nourri par les grands seigneurs, c'est un homme qui s'amuse à penser au lieu de travailler, et qui est conséquemment peu riche ou bien c'est un homme de la police payé par la trésorerie pour faire des pamphlets. Est-ce la Trissotin ou Vadius ? `2 VI. De la moralité de Regnard.

II y a cinquante ans, sous le règne décent de madame Dubarry ou de madame de Pompadour, nommer une immoralité, c'était être immoral.

Beaumarchais a présenté une mère coupable dans toutes les horreurs du remords s'il est un spectacle au monde propre à faire frémir, c'est celui de la pauvre com tesse Almaviva aux genoux de son mari. Et ce spectacle est vu tous les jours


par des femmes qui n'auraient jamais lu aucun sermon, fût-ce celui de Bourdaloue contre le Tartuffe. N'importe, Beaumarchais est immoral. Dites qu'il n'est pas assez gai, que sa comédie fait. souvent horreur, l'auteur n'ayant pas eu l'art sublime qui, dans le Tartuffe, tend sans cesse à diminuer l'odieux. – Non, Beaumarchais est souverainement indécent. A. la bonne heure. Nous sommes trop près de cet homme d'esprit pour le juger. Dans cent ans, le faubourg Saint-Germain n'aura pas eu le temps de lui pardonner l'attrape qu'il fit, au despotisme des convenances, en 1784, en faisant jouer son délicieux Figaro. Regnard est immoral, me dit-on voyez son Légataire universel. Je réponds Jamais les jésuites de Franche-Comté, établis à Rome, n'eussent osé risquer cette mystification de Crispin dictant le testament de Géronte tombé en léthargie, et cela en présence d'un conseiller au parlement de Dijon et d'un chanoine de la même ville, s'ils avaient pu craindre que ces messieurs eussent vu jouer une fois en leur vie le Légataire de Regnard.

Le sublime du talent de cet homme aimable, auquel manquent la passion de lu gloriole littéraire et le génie, c'est de nous avoir fait rire en présence d'une action si odieuse. La seule leçon morale que la comédie puisse fournir, l'avertissement aux attrapés et aux ridicules, est donnée, et pourtant cette haute leçon ne nous a coûté ni un seul instant d'ennui, ni un seul


mouvement de haine impuissante. C'est plus qu'on ne peut dire du Tartuffe. Je ne puis plus revoir ce chef-d'œuvre sans songer au bourg de Saint-Quentin-surIsère et à certaine Réponse aux lettres anonymes 1.

Le Légataire universel, voilà, ce me semble, la perfection, quant à la manière de peindre, de l'art comique. Les Anglaisfont un Beverley qui se tue c'est me montrer spirituellement un des inconvénients de cette triste vie, dont une aveugle Providence nous fit cadeau dans un moment de distraction. Je n'ai que faire d'un tel tableau. Je ne sais que de reste que la vie n'est pas chose gaie. Dieu nous délivre des drames et des dramaturges, et avec eux de tout sentiment de haine ou d'indignation Je n'en trouve que trop dans mon journal. Au lieu du sombre et plat Beverley. Regnard me présente le brillant Valère, qui, d'abord, sachant qu'il est joueur, ne se marie pas voilà de la vertu, et juste tout ce qu'il en peut entrer dans une comédie.

Quand il se tuerait, il se tuerait gaiement et sans y songer plus de temps qu'il n'en 1. Allusion au forfait de l'abbé Maingrat, curé de SaintQuentin, département de l'Isère. Voir le pamphlet ayant pour titre

« Réponse aux anonymes qui ont écrit des lettres à PaulLouis Courier, vigneron, n" 2, datée de Véretz, le 6 février î 823. »

Voilà une tendance immorale. 0 hommes puissants puisque vous avez le front de parler d'immoralité, voyez trente mille jeunes gens attendant aux derniers rayons'du soleil d'une belle soirée de printemps. dans une boîte, au fond de ce temple solitaire


faut pour charger un pistolet. Mais non, un homme tel que Valère a assez de courage moral pour aller chercher des émotions en Grèce et faire la guerre aux Turcs, lorsqu'il ne lui restera plus que cinq cents louis. L'aimable Regnard, sachant bien qu'il n'y a jamais plus d'une vraie passion à la fois dans le cœur humain, fait dire a Valère, abandonné par une maîtresse qu'il regrette

Et le jeu, quelque jour,

Saura bien m'acquitter des pertes de l'amour. Voilà la vraie comédie. Au génie près, cela vaut mieux que d'envoyer le pauvre misanthrope mourir d'ennui et de mauvaiso humeur aans son château gothique, au fond de la province. C'est le sujet du Joueur. Le premier, si sombre par son essence, finit gaiement. Le misanthrope, qui pouvait être fort gai, car il n'a que des ridicules, finit d'une manière sombre. Voilà la différence de la tendance des deux auteurs voilà la différence de la vraie comédie, destinée a égayer des gens occupés, et de celle qui cherchait à amuser des gens méchants sans autre occupation que la médisance. Tels furent les courtisans de Louis XIV.

Nous valons mieux, nous haïssons moins que nos ancêtres pourquoi nous traiter comme eux l ?

1. Voir h France de 1620 dans le premier volume des Mémoires de Bassompierre, Les changements politiques ne passent dans lea mœurs qu'après cent aM, Vojreiïa tristesse sùmlire de Boston.


Alceste n'est qu'un pauvre républicain dépaysé. Si l'on avait su la géographie, du temps de Molière, Philinte aurait dit à son ami Partez pour la naissante Philadelphie. Ce génie bourru était tout fait pour le républicanisme il serait entré dans une église puritaine à New- York et y eut été reçu comme Gribourdon en enfer.

L'on a, je crois, plus de bonheur i Washington, mais c'est un gros bonheur, un peu grossier, qui ne convient guère à un abonné de l'opéra buffa. On y trouve sans doute des flots de bon sens mais l'on y rit moins qu'à Paris, même le Paris actuel, emprisonné depuis sept à huit ans par les haines entre le faubourg Saint-Germain et la Ghaussée-d'Antin.

Voyez depuis deux mois (mars 1823) les ridicules essayés contre un ministre, M. de Villèle, dont on envie la place. A Washington, on eut attaqué ce ministre par des raisonnements d'une évidence mathématique. Le ministre n'en fût pas plus tombé la seule différence, c'est que nous n'aurions pas ri. Le gouvernement là-bas n'est qu'une maison de banque payée au rabais pour vous donner la justice et la sûreté personnelle. Mais aussi un gouvernement fripon ne fait pas l'éducation des hommes qui restent un peu grossiers et sauvages. J'estime beaucoup nos petits fabricants de campagne, la vertu est dans la classe des petits propriétaires à cent louis de rente mais je bâillerais si j'étais admis à leurs dmers durant quatre heures.


Le rire est un trait de nos mœurs monarchiques et corrompues que je serais fâché de perdre. Je sens que cela n'est pas trop raisonnable mais qu'y faire ? je suis né Français, j'aime mieux souffrir une injustice que de bâiller six mois, et quand je suis avec des gens grossiers je ne sais que dire. La république est contraire au rire, et c'est pourquoi je me console de vivre aujourd'hui plutôt que dans cent ans. Les républicains s'occupent sans cesse de leurs affaires avec un sérieux exagéré. II se trouve toujours quelques Wilkes 1 pour les faire trembler sur le danger imminent de la patrie qui s'en va périr dans trois mois. Or, tout homme, je ne dis pas passionné, mais seulement occupe sérieusement de quelque chose ou de quelque intérêt, ne peut rire il a bien autre chose à faire que de se comparer oiseusemenl à son voisin.

Les Regnard ont besoin d'insouciance c'est pour cela qu'il n'y a guère de comédies en Italie, le pays de l'amour et de la haine. Rossini, quand il est bon me fait rêver à ma maîtresse. M. Argan, le malade imaginaire, me fait rire, dans les moments où j'ai l'âme grossière, aux dépens de la triste humanité. Ce ridicule-là est un ridicule de républicains.

A quoi arrivera ce jeune homme de vingt ans qui est venu m'emprunter ce matin I. L'un des champions de la liberté politique en Angleterre, Né à Londres en 1727, mort en 1707.


mon exemplaire de Malthus, et que je vois débuter dans la carrière politique, même vertueuse ? Il va s'occuper dix ans de discussions politiques sur le juste et l'injuste, le légal et l'illégal.

Dois-je approuver davantage ce sage philosophe qui, retiré du monde à cause de sa faible poitrine, passe sa vie à trouver de nouvelles raisons do se mépriser soi-même ainsi que les autres hommes ? Un tel être ne peut rire. Que voit-il dans le charmant récit du combat de nuit que Falstali f fait au prince Henri 1 Une misère de plus de la pauvre nature humaine, un plat mensonge fait pour un vil intérêt d'argent. Dès qu'on est là, l'on voit juste, si vous voulez mais l'on n'est plus bon qu'à orner le banc des marguilliers d'une église puritaine, ou à faire un commentaire sur le Code pénal, comme Bentham.

Mais, me dira un rieur alarmé, en perdant la cour, avons-nous perdu tout ce qui est ridicule, et ne rirons-nous plus parce qu'il n'y a plus d'Œil-de-Bœuf ? D'abord, il est possible qu'on nous rende l'Œil-deBœuf on y travaille fort. En second lieu, heureusement, et par bonheur pour les intérêts du rire, nous n'avons que déplacé l'objet de notre culte au lieu d'être à Versailles il est sur le boulevard la mode, à Paris, remplace la cour.

Je disais hier soir à un petit bonhomme de huit ans et demi « Mon ami Edmond, voulez-vous que je vous envoie demain des meringues ? •? – Oui, si elles sont de chez


Félix Je n'aime que celles-là, celles qui sont prises ailleurs ont un goût détestable. » J'embrassai mon ami et le pris sur mes genoux il était parfaitement ridicule. Je fis comme une grande dame pour Rousseau, je voulais voir de plus près son ridicule. En l'examinant, je remarquai qu'il était vêtu d'une casaque bleue avec une ceinture de cuir, je lui dis u Vous voilà en Cosaque ? Non, monsieur, je suis en Gaulois » et je vis que la mère, jolie femme sérieuse de vingt-cinq ans, me regardait de mauvais œil, pour avoir eu la maladresse de ne pas reconnaître l'habit gaulois c'est qu'il faut être en Gaulois.

Comment veut-on que mon petit ami songe à vingt ans à autre chose au monde qu'à ses éperons et à sa mine militaire et bourrue entrant au café 1 Me voilà tranquille pour la génération qui s'élève le ridicule n'y manquera pas, ni la comédie non plus, si nous savons nous défaire de la censure et de la Harpe. Le premier est l'affaire d'un instant le bon goût à acquérir est une chose plus longue il faudra peut-être trois cents pamphlets et six mille articles littéraires signés Dussault.

Molière savait aussi bien et mieux que Regnard l'art de tirer du comique des choses les plus odieuses mais la dignilé que Louis XIV avait fait passer dans les mœurs s'opposait à ce qu'on goûtai genre. Pour ridiculiser les médecins, il faut 1, Pâtissier dans le passage des Panoramas.

si


les représenter ordonnant des remèdes ab hoc el ab hâc à leurs malades. Mais ceci se rapproche du rôle de l'assassin c'est de l'odieux on est indigné partant plus derire. Que faire ? Charger, malgré lui, du rôle de médecin, un bon vivant, le plus insouciant des hommes, et partant le plus éloigné possible, à nos yeux, du rôle d'assassin. Cet homme sera forcé de prescrire des remèdes au hasard les personnages qui l'entourent le prendront pour un véritable médecin il en aura toutes les apparences, et un peuple malin et spirituel ne pourra plus voir de médecin véritable auprès d'une jeune personne sans rappeler par un mot Sganarelle ordonnant une prise de fuite purgative avec deux dragmes de malrimonium en pilules 1. Le but du poëte sera rempli les médecins ont un ridicule, et la savante absurdité de la fable a sauvé de la noire horreur.

J'ouvre les trois volumes qu'on nous donne pour les Mémoires de madame de Campan. « Pendant la première moitié du « règne de Louis XV, les dames portèrent e encore l'habit de cour de Marly, ainsi f. désigné par Louis XIV et qui différait peu de celui adopté pour Versailles. La ̃i robe française, à plis dans le dos, et à « grands paniers, remplaça cet habit et fut conservée jusqu'à la fin du règne de .« Louis XVI, à Marly. Les diamants, les « plumes, le rouge, les étoffes brodées et 1. Le Médecin malgré lui, acte III, scène VI.


« lamées en or, faisaient disparaître la « moindre apparence, d'un séjour eham« pêtre. » (Je crois lire la description d'une cour chinoise 1.

« Après le dîner et avant l'heure du jeu, >, la reine, les princesses et leurs dames, a roulées par des gens à la livrée du roi, dans des carrioles surmontées de dais richement brodés en or, parcouraient les bosquets de Marly, dont les arbres, « plantés par Louis XIV, étaient d'une « hauteur prodigieuse. »

Cette dernière ligne a été écrite par madame Campan il est peu probable qu'elle fût tombée sous la plume d'un écrivain du siècle de Louis XIV il eût pensé à quelque détail sur les broderies du dais des carrioles plutôt qu'aux grands arbres touffus et à leur ombrage. Cela n'avait aucun charme pour des grands seigneurs qui venaient d'habiter la campagne et les bois pendant un siècle.

Outre le genre sentimental qui jette un si bel éclat dans le Renégat 1 et le Génie du Christianisme, nous avons le sentiment véritable. Ce peuple-ci a découvert tout nouvellement les beautés de la nature. Elles étaient encore presque entièrement inconnues à Voltaire Rousseau les mit à la mode, en les exagérant avec sa rhétorique ordinaire. On en trouve le vrai sentiment dans Walter Scott, quoique ses descriptions me semblent souvent longues, surtout lorsi. Titre d'un roman de M. le vicomte d'Arlineourt.


qu'elles viennent se placer au milieu de scènes passionnées. Shakspeare a admis en de justes proportions la description des beautés de la nature Antoine, dans son discours au peuple romain, sur le corps de César, et Banco dans sa réflexion sur la situation du château de Macbeth, et les hirondelles qui aiment à y faire leurs nids. Comme, du temps de Molière, l'on n'avait pas encore découvert les beautés de la nature, leur sentiment manque dans ses ouvrages. Cela leur donne un effet sec c'est comme dans les tableaux de la première manière de Raphaël, avant que FraBartholomeo lui eût enseigné le clair-obscur. Molière était plus fait qu'un autre pour peindre les délicatesses du cœur. Eperdument amoureux et jaloux, il disait de celle qu'il aimait « Je ne puis la blâmer si elle sent à être coquette le penchant irrésistible que je sens a l'aimer. » C'est un beau spectacle, bien consolant pour nous, que de voir l'extrême philosophie vaincue par l'amour. Mais l'art n'osait pas encore peindre cette nature-la. Racine l'eût peinte mais gêné par le vers alexandrin, comme un ancien paladin par son armure de fer, il n'a pas pu rendre avec netteté les nuances du cœur qu'il sentait mieux qu'un autre. L'amour, cette passion si visionnaire, exige dans son langage une exactitude mathématique elle ne peut s'accommoder d'un langage qui dit. toujours trop ou trop peu (et qui sans cesse recule devant le mot propre).


Une autre cause de l'effet de sécheresse des comédies de Molière, c'est que do sof temps on commençait seulement à faire attention aux mouvements de l'âme un peu délioats.Molière n'eut jamais fait les Fausses confidences ou les Jeux de V Amour et du Hasard, de Marivaux, pièces que nous blâmons avec hypocrisie, mais qui donnent à tous les jeunes gens le sentiment délicieux de s'entendre dire « Je vous aime » par la jolie bouche de mademoiselle Mars.

Molière faisait péniblement le vers alexandrin il dit souvent trop ou trop peu, ou bien emploie un style figuré, ridicule aujourd'hui. Chez nous, c'est le naïf qui, en vieillissant, n'est jamais ridicule. L'emphase est. contraire au génie de la langue. Je vois dans Balzac 1 le Sort futur de MM. de Chateaubriand, Marchangy, d'Àrlïncourl et leur école.

VII. Déclamation,

Notre déclamation est à peu près aussi ridicule que notre verts alexandrin. Talma n'est sublime que dans des mots ordinairement, des qu'il y a quinze ou vingt vi.rs à dire, il chante un peu, et l'on pourrait battre la mesure de sa déclamation. Ce grand artiste a été sublime en devenant 1. Membre de l'Académie française. Se en 1591, mort en 16&5.


romantique, sans le savoir peut-être, et en donnant à certains mots de ses rôles l'expression simple et naturelle qu'avait Boissyd'Anglas, sur son fauteuil de président, quand, en présence de la tête de Feraud, il refusait de mettre aux voix une proposition anticonstitutionnelle. Quelque rares que soient de telles actions, l'admiration nous les rend toujours présentes, et elles forment le goût d'une nation. La tourbe des acteurs qui suit Talma est ridicule, parce qu'elle est emphatique et sépulcrale aucun d'eux n'ose dire avec simplicité, en un mot, comme si c'était de la prose

Connais-tu la main de Rutile ? t

[Manlius.)

Qu'ils aillent voir Kean dans Richard III et Olhello.

L'influence maligne du vers alexandrin est telle, que mademoiselle Mars, la divine mademoiselle Mars elle-même, dit mieux la prose que les vers la prose de Marivaux que les vers de Molière. Ce n'est pas, certes, que cette prose soit bonne mais ce qu'elle perd de naturel peut-être en étant de Marivaux, elle le regagne en étant prose.

Si Talma est meilleur dans le rôle de Sylla que dans celui de Néron, c'est que les vers de Sylla sont moins vers que ceux de Britannicus, moins admirables, moins pompeux, moins épiques, et partant plus vifs.


TIII. Luther, par Werner.

(Pièce plu» voisine des chefs-d'œuvre de Sft»fej)e«re

que les tragédies de Sc!,ilJ.er.)

Si je cherchais de vains ménagements, je no conseillerais pas au lecteur de lire les quatre premiers actes de Luther1; je ne lui dirais pas ouvertement et de manière a prêter aux plaisanteries des ri meurs classiques C'est dans le chef-d'œuvre do Wemer que vous trouverez une peinture fidèle de l'Allemagne au quinzième siècle, et de la grande révolution qui changea la face de l'Europe. Cette révolution disait aussi aux peuples « Examinez avant de croire, et c'est justement parce qu'un homme est couvert de la pourpre qu'il faut vous méfier de lui. n On voit que cette révolution fut semblable dans ses moyens et dans ses phases à celle d'aujourd'hui. C'était déjà la lutte des rois contre les peuples.

Au lieu de vous fatiguer à chercher un spectacle si imposant pour nous dans de gros volumes, sujets à l'ennui, entrez au théâtre de Berlin, voyez Luther, tragédie romantique. En trois heures, vous connaîtrez non-seulement le quinzième siècle, mais le connaissant pour l'avoir vu agir, vous ne pourrez plus l'oublier, et c'est beaucoup 1. Binj l'excellente traduction donnée par le respectable M. Michel Berr, faisant partie de la collection des Théâtres étrangers, publiée par le libraire tadvocat, t. XVII.


pour nous, qui sommes à peine à mi-chemin de la révolution du dix-neuvième siècle, de voir en trois heures tout le développement de la révolution, absolument semblable, du quinzième siècle. Appelez le principe libéral Luther, et la ressemblance est identique. Vous n'oublierez plus le grand spectacle donné par l'empereur Gharles-Quint, jugeant Luther à ia diète de Worms. Vous serez profondément ému il y a présentement quinze ans que je n'ai vu jouer Luther; je me figure encore cette autre scène sublime par sa simplicité Luther recevait son père et sa mère, qui, roubles dans leur vieillesse par le bien et le mal qu'on dit de leur flîs, font à leur grand âge un long voyage de cent lieues pour revoir ce fils qui les avait quittés, vingt ans auparavant; pauvre étudiant. Le mélange de naïveté du fils, se rappelant les châtiments trop sévères de son père, ave«î le grand homme lui racontant sa vie et les combats qu'il a à soutenir, forme, à mon avis, un spectacle sublime. Le doux Meianchton, le Fénelon de la réforme, est présent ii ce simple entretien. Luther explique à son père, ouvrier mineur de la Saxe, ses nouvelles doctrines. Pour se faire comprendre, il se sert de comparaisons prises dans le travail des mines il cherche à être le plus simple possible c'est ainsi que le lecteur comprend le fond des choses pour lesquelles il va voir Luther persécuté/ Au milieu de cet entretien, qui fait trembler la vieille mère par le récit des dangers que Luther


ne. réussit pas à cacher entièrement, il s'interrompt tout à coup. Luther craint, d'être entraîné par le démon de l'orgueil. Luther n'est point las de sa mission il doule, voilà le trait de génie, dont la lumière illumine toute la tragédie de Werner. Ce doute nous montre sur-le-champ Luther de bonne foi. Et quel homme fut plus en état de peindre en Luther toutes les nuances du doute que Werner, qui, après avoir été fougueux protestant, injuste envers les catholiques, vient de mourir à Vienne (en 1823), prêtre romain, prédicateur sublime dans sa nouvelle religion, et enfin, pour tout dire, jésuite ? Il a cessé de vivre dans le eloitre des jésuites, toujours intolérant, passionné, injuste envers ses adversaires, et par là également bon jésuite et grand poëte, non pas uniquement grand poëte par de beaux vers, mais grand poëte parce que sa conduite folle l'a montre tel à tous les hommes, et, à mon avis, poëte supérieur à Schiller. Schiller. faisant supérieurement les vers, a hérité du théâtre de Racine de la .manière de faire que ses personnages s'interrogent et se répondent par des tirades do quatre-vingts vers. Jamais un tel ennui dans le chef-d'œuvre de Werner. Et cependant quel sujet admettait plus la tirade que celui d'un fanatique emporté, convertissant ses compatriotes par la prédication ? Mais Werner était un homme d'esprit. Je reviens à cette qualité de la tragédie de Luther on ne peut plus V oublier. Si nous eussions vu de même les grands événe-


ments de notre histoire de France, au lieu d'hésiter et d'être obligé de temps en temps d'ouvrir l'atlas de Lesage, toutes nos catastrophes nationales, seraient gravées en traits de sang dans notre mémoire. Ce mot traits de seing nous avertit du grand obstacle qui va naître au genre romantique nos annales sont tellement dégoûtantes de sang nos meilleurs princes ont été si barbares, que notre histoire se refusera à chaque instant à être présentée avec naïveté. Comment montrer François Ier faisant brûler Dolet, qui passait pour son fils naturel, parcs qu'il était soupçonné d'hérésie ? – Quel est le roi, en France, qui voudra laisser avilir ainsi ses prédécesseurs, et par là l'autorité qu'il tient d'eux 1 ? Il vaut bien mieux tout cacher sous la pompe du vers alexandrin. Il faut un casque et une visière baissée à l'homme dont la peau est hideusement sillonnée par des taches de naissance. Telle est la raison qui fera que les rois encourageront leurs académies à injurier les romantiques.

Ceux-ci devaient faire des concessions, user d'adresse, ne dire qu'une partie de la vérité, surtout ménager les vanités des petits hommes vivants, toutes choses bonnes au succès peut-être mais ce serait, 1. Philippe II envoie le duo d'Albe conquérir la Hollande La ville de Naarden refuse de se rendre le duc fait appeler ses troupes sous les murs de cette malheureuse ville elle demande à capituler. ce fiait est horrible. C'est par égard que je n'ai pas pris une anecdote toute semblable dans l'histoire de Catherine de Médieis. (Watson, liv. XII.)


en prêchant le romantisme, être classique en effet. Toutes ces précautions, toutes ces demi-faussetés étaient de mise il y a qua rante ans, aujourd'hui, depuis la sainle alliance, personne ne peut plus tromper personne la méfiance, mise dans tous les cœurs par des objets plus importants, étendra son influence jusqu'aux jeux de la littérature il faut jouer cartes sur table, et, si on les cache, la presse est là pour montrer la vérité, et le public pour ne plus accorder que son mépris à qui une fois chercha à le tromper.

J'expose en termes clairs et imprudents ce qui me semble la vérité si je me trompe, le public m'aura bientôt oublié mais quelles que soient les injures des classiques, ayant été franc, le mépris ne pourra m'ai, teindre. Tout au plus trouvera-t-on que je mets trop d'importance à tout ceci dans une heure, je rirai moi-même de la phrase que je viens d'écrire elle trahit l'homme qui vient de relire Lulher avec entliousiasme. Mais probablement je n'effacerai pas cette phrase elle me semblait vraie au moment où j'écrivais, et l'homme échauffé par le spectacle d'une grande action vaut bien l'homme de salon, ramené à la stricte prudence par la vue des cœurs froids. Lulher est peut-être la plus belle pièce depuis Shakspeare 1.

I. Feuilleton du Journal des Débats du lZ mars 1849. M. J. J. rendant compte du roman de M. le marquis de Custine, ayant pour titre Bamuali ou la vocation (4 vol.),


J'aurais voulu une scène représentant un peu le parti contraire un moine italien vendant des indulgences, et avec sa recette du jour payant une fille dans un cabaret, et se prenant aux cheveux avec un autre moine. Le sérieux tendre et bon du Germain, dont, la pensée se perd dans le ciel, est frappé de ce spectacle, qui fait en grande, partie la force de Luther.

IX. Réponse à quelques objections

1.

Platon avait l'âme d'un grand poète, et Gondillac l'âme d'un chirurgien anatomiste. L'âme ardente et tendre de Platon a senti des choses qui resteront à jamais invisibles à Condillac et gens de son espèce. parle de la pièce de Zacharias Werner il la nomme ainsi Lutlier. oit la consécration de la force.

51. de Custine, alors tout jeune homme, fut en relation à Rome, en 1812, avec Werner, qui a joué un rôle important parmi les poètes contemporains. tSote de Colomb.)

1. Ce chapitre est en grande partie (de la page 343 à ht page 371) la réponse de Beyle à une lettre que M. de Lamartine écrivait, à son sujet, à M. de Mareste, le 19 mars 1823. Dans cette lettre, M. de Lamartine rendait compte de l'impression qu'il avait reçue à la lecture de la première partie, (le Racine et Sliakspeare. Deux jours après, le 21 mars, Beyle écrivait sa Réponse à quelques objections, ainsi que la préface qui est en tête de ce cahier. (p. 287.) térét de.

Pour l'intelligence du chapitre IX et dans l'intérêt des lecteurs, on a cru devoir placer à la fin dudit chapitre la lettre de M. de Lamartine. Cette lettre a été trouvée piquée au soixantième feuillet du manuscrit de ia main de Beyle. (JSote de Colomb.)


Il y a quelques années qu'un mauvais danseur de l'Opéra était en même temps un graveur fort distingué aurait-il été bienvenu à dire aux gens qui lui reprochaient de mal danser « Voyez comme je grave, et la gravure n'est-elle pas un art bien plus noble que la danse *? »

Tel est Platon, âme passionnée, poëte. sublime, poëte entraînant, écrivain de premier ordre et raisonneur puéril. Voyez, dans la traduction de M. Cousin, les drôles de raisonnements que fait Socrate (entre autres page 169, tome Ier).

L'idéologie est une science non-seulement ennuyeuse, mais même impertinente. C'est comme un homme qui nous arrêterait dans la rue, nous proposant de nous enseigner à marcher. « Est-ce que je ne marche pas depuis vingt ans, lui répondrions-nous, et ne marché-je pas fort bien ? » II n'en est pas moins vrai que les trois quarts des hommes marchent mal et de manière à se fatiguer bientôt. Les gens qui repousseraient avec le plus d'aigreur l'impertinente proposition sont ceux qui marchent le mieux, et qui ont inventé pour leur propre compte quelque art imparfait de bien marcher. Il est agréable de croire apprendre l'idéologie en lisant un grand poëte tel que Platon, obscur quelquefois, mais de cette obscurité qui touche et séduit les âmes élevées. Rien de sec, au contraire, et de décourageant comme les pages de Condillac comme il fait profession d'y voir clair et qu'il ne voit pas ce qu'il y a de généreux et


de noble dans la vie, il semble la condamner au néant car nous sentons qu'il a la vue très-nette. Voilà deux raisons pour lesquelles beaucoup de gens destinés aux arts par la nature, mais paresseux comme nous le sommes tous, des qu'ils entreprennent de raisonner sur des choses un peu élevées et difficiles, se perdent dans la nue 1 avec le divin Platon. Si on les y attaque, ils se mettent bien vite en colère et disent à l'assaillant « Vous avez l'âme froide, sèche et commune. Du moins, n'ai-je pas de paresse, pourrait-on répondre, et me suis-je donné la peine d'apprendre l'idéologie dans les philosophes et non dans les poëtes. »

S'il est un conte rebattu dans les livres, c'est celui-ci Voltaire avait consenti à faire dire des vers à une jeune personne qui se destinait au théâtre. Elle commence un morceau du rôle d'Aménaïde. Le grand homme, étonné de sa froideur, lui dit « Mais, mademoiselle, si votre amant vous avait trahi, lâchement abandonnée, que feriez-vous ? ̃ – J'en prendrais un autre », répond ingénument la jeune fille. Voilà le bon sens de Condillac, opposé au génie de Platon. Je conviendrai sans peine que, dans les dix-neuf vingtièmes des affaires de la vie, il vaut mieux être raisonnable et de bon sens comme cette jeune fille prudente. Le mal, c'est quand de telles gens veulent se mêler des beaux-arts, en -rai1. J.-J. Rousseau, première page à'Émile.


sonner, ou, qui pis est, les pratiquer. Voyez les musiciens français. Les passions et les arts ne sont qu'une importance ridicule attachée à quelque petite chose.

o

« Le beau idéal est le premier but des arts, et vous ne le dites pas. »Voilà la seconde objection que l'on me fait. Je réponds: J'ai cru que c'était chose convenue. o.

Il me reste deux choses à dire sur le beau.

La première, c'est que, quoique j'estime beaucoup les peintres qui font du beau idéal, tels que Raphaël et le Corrége, cependant je suis loin de mépriser ces peintres que j'appellerais volontiers peintres-miroirs, ces gens qui, comme Guaspre-Poussin, reproduisent exactement la nature, ainsi que le ferait un miroir. Je vois encore, après cinq ans, en écrivant ceci, les grands paysages du Guaspre, qui garnissent les salles du palais Doria, à Rome, et qui reproduisent si bien cette sublime campagne de Rome. Reproduire exactement la nature, sans art, comme un miroir, c'est le mérite de beaucoup de Hollandais, et ce n'est pas un petit mérite je le trouve surtout déli-


cieux dans le paysage. On se sent tout à coup plongé dans une rêverie profonde, comme à la vue des bois et de leur vaste silence. On songe avec profondeur à ses plus chères illusions on les trouve moins improbables bientôt on en jouit comme de réalités. On parle à ce qu'on aime, on ose l'interroger, on écoute ses réponses. Voilà les sentiments que me donne une promenade solitaire dans une véritable forêt.

Ces peinlres-miroirs, dans tous les genres, sont infiniment préférables aux gens communs qui veulent suivre Raphaël. Si ces gens étaient capables de produire un effet, ce serait de dégoûter de Raphaël. Ainsi, Dorat, Destouches. ont voulu faire des comédies à l'instar de Molière. J'aime bien mieux le simple Garmontelle ou Goldoni, qui ont été les miroirs de la nature. La nature a des aspects singuliers, des contrastes sublimes; ils peuvent rester inconnus au miroir qui les reproduit, sans en avoir fa conscience. Qu'importe si j'en ai la touchante volupté.

C'est ainsi que je m'explique le charme des plus anciens peintres des écoles italiennes Bonifazio, Ghirlandajo, Le Mantègne, Masaccio, etc.

J'aime mieux une vieille pièce de Massinger que le Caton d'Addisson. Je préfère la 'Mandragore de Machiavel aux comédie« de M. l'avocat Nota, de Turin.

L'homme qui raconte ses émotions est le plus souvent ridicule car si cette émotion lui


a donné le bonheur, et s'il ne parle pas de manière à reproduire cette- émotion chez ses auditeurs, il excite l'envie et plus il aura affaire à des âmes communes, plus il sera ridicule.

Il y a une exception pour la terreur nous ne trouvons jamais odieux les gens qui font des contes de revenants, quelque communs et grossiers qu'ils soiert; nous avons tous eu peur dans notre vie.

4.

Les artistes dans le genre grave sont sujets à tomber dans le. dédain, qui est aussi la sottise, envers les artistes dont le but est de faire naître le rire. Les graves se prévalent d'un privilège injuste, et dont L ils sont redevables au pur hasard, ce à quoi je ne vois, guère d'élévation. Renvoyons cela à la vile carrière de l'ambition dans les arts, il faut plus de noblesse d'âme, ou l'on reste plat.

L'homme du peuple que l'on conduit au spectacle, dans l'admirable romar: de Tom- Jones, trouve que c'est le roi de la tragédie qui a le mieux joué; il s'indigi e qu'on ose comparer un autre personnage au roi qui, d'abord, était le mieux vêtu, et qui, en second lieu, a crié le plus fort. Les gens du peuple, même ceux qui marchent en carrosse, reproduisent tous les jours ce 1. Comme J.-J. Rousseau dans les Confessions.


beau sentiment qu'ils appellent un raisonnement. Ils font la mine à tout ce qui n'est pas très-noble. C'est de cette classe privilégiée, destinée par la nature à aimer de passion les dindes truffées et les grands cordons, que partent les plus véhémentes injures contre notre pauvre Shakspeare. Les artistes graves sont sujets à confondre, de bonne foi, ce qui est comique avec le laid c'est-à-dire, les choses créées défectueuses exprès, pour faire naître le rire, comme la manière de raisonner de Sancho, avec les choses tout bonnement laides par impuissance d'être belles, et que produit un artiste grave qui cherche le beau et qui se trompe par exemple, le sculpteur qui fit Louis XIV nu, en Hercule, à la Porte-Saint-Denis, et qui, comme M. Bosio, fidèle à la perruque, a conservé à ce prince la grande perruque bouffante, coûtant mille écus.

J'ai trouvé cette injustice envers le rire chez Canova et Vigano a été, parmi les grands artistes, que j'ai eu le bonheur d'approcher, le seul qui ait évité cette sottise 1

Demandons-nous à la sculpture de rendre le mouvement, ou à l'art des David et des Girodet de représenter une nuit parfaite ? 3 JI serait également absurde d'exiger d'un artiste qu'il sente le mérite d'un autre artiste qui s'immortalise dans le genre immédiatement voisin du sien. S'il trouvait ce genre préférable, il le prendrait.

Après avoir expliqué, tant bien que mal,


en mauvais italien, celle idée à Canova, je lui disais « Voulez-vous vous ravaler, vous grand homme, à qui la forme d'un nuage, considérée à minuit, en rentrant chez vous, dans votre jeunesse, a fait répandre des larmes d'extrême plaisir, voulez-vous vous ravaler à la grossièreté d'âme de ce banquier à qui vingt-cinq ans d'arithmétique (M. Torlonïa, duc de Bracciano) et des idées sordides ont valu dix millions ? Dans sa loge, au théâtre d'Argentine, il ne songe qu'au moyen d'attaquer l'impresario et de le payer dix sequins de moins. Il condamne hautement, comme manquant de dignité, les flonflons de Cimarosa sur le mot félicita, et leur préfère savamment la musique noble et grave des Mayer et des Paer. Mais elle ennuie Qu'importe ? elle est digne.

« Avouez donc bonnement, disais-je à Canova, et comme il convient à un grand homme tel que vous l'êtes, que non omnia possumus omnes que, quelques bons yeux que nous ayons, nous ne pouvons pas'voir a la fois les deux côtés d'une orange. « Vous, auteur sublime des trois Grâces et de la Madeleine, vous n'aimez dans la nature que ses aspects nobles et touchants; ce sont les seuls qui vous jettent dans collé douce rêverie qui fit le bonheur de votre jeunesse, dans a lagune à Venise, et la gloire de votre vie. Vous ne seriez plus vousmême ai d'abord vous voyiez le côlé comique des choses. Le comique ne vaut pour vous que comme délassement.


a Pourquoi donc partez-vous du comique, pourquoi prétendre dicter des lois sur un genre que vous ne sentez que d'une manière secondaire ? Voulez-vous donc absolument être universel ? Laissez cette prétention bizarre aux pauvres diables qui ne sont pas même particuliers.

« Avez-vous daigné observer comment le vulgaire acquiert la connaissance des hommes de génie ? Quand cent ans se sont t. écoulés, et qu'il voit que personne n'a approché de Milton, qu il méprisait fort de son vivant, il le proclame un grand poëte, et sur-le-champ explique son génie par quelque raison absurde.

s C'est ce qu'on appelle la manière arithmétique de sentir le beau. Est-elle faite pour vous ? Les biographes mentent sciemment quand ils vous montrent les grands hommes honorés de leur vivant le vulgaire n'honore que les généraux d'armée. Molière, avant le 18 novembre 1659 1, n'était qu'un farceur pour les trois quarts de Paris, et il ne fut pas même de l'Académie, position où arrivait d'emblée le moindre abbé précepteur du plus petit duc. » Ce gros receveur général, qui ne parle plus que chevaux et que landau, voyant que depuis cent ans il n'a rien paru d'égal au Roman comique de Scarron, daignera peut-être fermer les yeux sur la trivialité du rôle de Ragotin, lui qui, pendant trente 1. Jour de la première représentation des Précieuses ridicules sur le théâtre du Petit-Eourbon.


ans, fil la cour à des Ragotins, et il achètera les œuvres de Scarron, si toutefois elles sont imprimées par Didot, dorées sur tranche et reliées par Thouvenin.

Cet homme de goût-là admirera tout de suite la noble Clarisse Harlowe ou les œuvres de madame Cottln. Prêtez l'oreille à la conversation des gens qui ne songent pas à se faire honneur de leur littérature, et vous entendrez citer dix fois le Roman comique contre une seule fois le noble Malek-Adel C'est que Ragotin a le beau idéal du rire il est lâche, il est vain, il veul, plaire aux dames, quoique pas plus haut qu'une botte, et, malgré toutes ces belles qualités nous ne le méprisons pas absolument, ce qui fait que nous en rions.

Je regrette les phrases précédentes je ne trouve rien de respectable comme un ridicule. Dans l'état de tristesse aride d'une société alignée par la plus sévère vanité, un ridicule est la chose du monde que nous devons cultiver avec le plus grand soin chez nos amis cela fait rire intérieurement quelquefois.

Quant aux hommes que j'honore, je suis fâché de les voir me nier le mérite de Pigault- Lebrun, tandis qu'un mérite de beaucoup inférieur, pourvu qu'il soit dans le genre grave, attire sur-le-champ leurs louanges par exemple, .Jacques Fauvel s, 1. Personnage d'un roman de Mathilde. N. D. L. E. 2. les Mémoires de Jacques Fauvel, par J. Droz et L.-B. Picard.


les femmes n'osent jamais louer le comique et surtout le détailler, comme elles détaillent le mérite sérieux de Walter Scott.

5.

Les âmes tendres et exaltées, qui ont eu la paresse de ne pas chercher Vidéologie dans les philosophes, et la vanité de croire l'avoir apprise dans Platon, sont sujettes a une autre erreur elles disent qu'il y a un beau idéal absolu que, par exemple, s'il eût été donné à Raphaël et au Titien de se perfectionner à chaque instant davantage, ils seraient arrivés un beau jour à produire idenliquement les mêmes tableaux. Elles oublient que Raphaël trouvait que ce que l'aspect d'une jeune femme qu'il rencontrait au Colisée avait de plus beau, c'étaient les contours, tandis que le Titien admirait avant tout la couleur.

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire, a dit la Fontaine. Que n'est-il encore de ce monde pour le répéter, sur tous les tons, aux aimables paresseux que j'attaque –Ces âmes tendres, exaltées, éloquentes, les seules que j'aime au monde, méprisent Panatomie comme une science d'apothicaire. C'est cependant dans l'amphithéâtre du Jardin des Plantes et non ailleurs qu'elles trouveront la réfutation du système de


Platon sur l'identité du beau idéal chez fous les hommes. Voltaire l'a dit dans un style que je n'oserais me permettre, tant la délicatesse a fait de progrès 1

Rien de plus beau aux yeux d'un crapaud que sa crapaude aux gros yeux sortant de la tête.

Croit-on, de bonne foi, qu'un brave général noir, de l'île de Saint-Domingue, admire beaucoup la fraîcheur de coloris des Madeleines du Guide ?

Les hommes ont des tempéraments divers. Jamais le sombre et fougueux Bossuet ne pourra sentir la douceur charmante et tendre de Fénelon.

Exaltez, tant qu'il vous plaira, par la pensée, les facultés de ces deux grands écrivains supposez-les s'approchant sans cesse davantage de la perfection, toujours Bossuet s'écriera d'une voix sombre et tonnante a Madame se meurt, Madame est morte » Fénelon dira toujours ̃̃« Alors Idoménée avoua à Mentor qu'il n'avait jamais senti de plaisir aussi touchant que celui d'être aimé, et de rendre tant de gens heureux. Je ne l'aurais jamais cru, disait-il il me semblait que toute la grandeur des princes ne consistait qu'à se faire craindre que le reste des hommes était fait pour eux, et tout ce que j'avais ouï dire des rois qui avaient été l'amour et les délices de leurs peuples me paraissait une pure fable j'en reconnais maintenant la vérité. Mais il faut que je vous raconte comment on avait empoisonné mon cœur


dès ma plus tendre enfance sur l'autorité des rois. C'est ce qui a causé tous les malheurs de ma vie. »(Livre XIII.) Au lieu de devenir semblables et de se rapprocher, ils s'éloignent sans cesse davantage. S'ils se ressemblent. encore un peu, par timidité, c'est qu'ils n'osent pas écrire tout ce que leur âme de feu leur suggère.

Je ri'ose conduire le lecteur à l'amphithéâtre du Jardin des Plantes il serait peut-être indiscret de lui proposer ensuite un petit voyage en Saxe, suivi d'une course de deux mois dans les Calabres. Si cependant il voulait étudier ainsi la littérature, au lieu de lire tous les deux ans, dans le philosophe à la mode, une nouvelle explication du beau, il conclurait bientôt, de mille faits observés, qu'il est des tempéraments divers et que nen ne diffère davantage que le flegmatique habitant de Dresde et le bilieux coquin de Cosenza.

Je lui dirais alors, ou plutôt il se dirait, ce qui vaut bien mieux, que le beau idéal de ces gens-là diffère et six mois ou un an après, il arriverait enfin à cette proposition énorme et qui lui semble si baroque aujourd'hui.

Chaque homme aurait, s'il y songeait bien, un beau idéal différent.

Il y a autant de beaux idéals que de formes de nez différentes ou de caractères différents.

Mozart, né à Salzbourg, a travaillé pour des âmes flegmatiques, mélancoliques et


(ertdres comme lui; et, Cunarosa, pour des âmes ardentes, passionnées, sans repos dans leurs passions, et ne voyant jamais qu'un seul objet.

Des hommes de l'esprit le plus vif me nient ces vérités qu'en conclurai-je ? 2 Qu'ils manquent de génie ? Qu'ils n'ont pas fait des ouvrages sublimes, entre autres choses mille fois supérieures à cette brochure ? 2

Loin de moi une telle sottise j'en conclurai qu'ils ont été paresseux dans leur jeunesse, ou bien qu'une fois arrivés à quarante ans, ils ont fermé la porte aux idées nouvelles.

Leurs enfants, qui auront été élevés après 1815, quand ces idées commenceront à courir les rues », auront raison contre leurs illustres pères dans ce petit détail, et, comme moi, seront des gens médiocres, fort inférieurs à leurs pères. Nous dirons péniblement comment ces esprits charmants devraient s'y prendre pour être encore plus sublimes; eux, cependant, continuent à faire des choses sublimes, et nous, à peine pouvons-nous faire des brochures.

1. Ton ignoble en 1788 et qui, suivant moi, est redevenu énergique et vrai en 182S, comme il l'était peut-être en 1650, avant que la cour eût épuré et tamisé la langue, comme dit fort bien Goethe, page 117.


6.

On me dit Le vers est le beau idéal dans l'expression une pensée étant donnée, le vers est la manière la plus belle de la rendre, la manière dont elle fera le plus d'effet. Je nie cela pour la tragédie, du moins pour celle qui tire ses effets de la peinture exacte des mouvements de l'âme et des événements de la vie.

La pensée ou le sentiment doit, avant tout, être énoncée avec clarté dans le genre dramatique, en cela l'opposé du poëme épique. Lorsque la mesure du vers n'admettra pas le mol précis qu'emploierait un homme passionné dans telle situatior donnée, que i'erez-vous ? Vous trahirez la passion pour l'alexandrin, comme le fait souvent Racine. La raison en est simple peu de gens connaissent assez bien les passions pour dire Voilà le mot propre que vous négligez celui que vous employez n'est qu'un faible synonyme tandis que le plus sot de l'audience sait fort bien ce qui fait un vers dur ou harmonieux. Il sait encore mieux, car il y met toute sa vanité, quel mot est du langage noble et quel n'en est pas. L'homme qui parle le langage noble est de la cour, tout autre est vilain. Or les deux tiers de la langue, ne pouvant être employés à la scène que par des vilains, ne sont- pas du style noble ».

1. Laharpe, Cours de littérature.


Hier (26 mars), à un concert à l'Opéra, comme l'orchestre écorchait le duo d'Armide, de Rossini, mon voisin me dit « C'est détestable c'est indigne » –Etonné, je lui réponds « Vous avez bien raison. C'est indigne, poursuit-il, que les musiciens ne soient pas en culottes courtes 1 Voilà le public français et la dignité telle que la cour nous l'a donnée. Je crois pouvoir conclure que quand l'expression de la pensée n'est pas susceptible d'autre beaufé que d'une clarté parfaite, le vers est déplacé.

Le vers est destiné à rassembler en un foyer, à force d'ellipses, d'inversions, d'alliances de mots, etc. (privilèges de la poésie), les choses qui rendent frappante une beauté de la nature or, dans le genre dramatique, ce sont les scènes précédentes qui font sentir le mot que nous entendons prononcer dans la scène actuelle. Por ¡. exemple. Talma disant à son ami Connais-tu la main de Rutile ? q

(Manlius.)

Le personnage tombe a n'être plus qu'un rhéteur dont je me méfie, si, par la poésie de l'expression, il cherche à ajouter à la force de ce qu'il dit grand défaut des poètes dramatiques qui brillent par le style. Si le personnage a l'air le moins du monde de songer à son style, la méfiance paraît, la sympathie s'envole et le plaisir dramatique s'évanouit.


Pour le plaisir dramatique, ayant à choisir entre deux excès, j'aîmer-ii toujours mieux une prose trop simple, comme celle de Sedaine ou de Goldoni, que des vers trop beaux.

Rappelons-nous sans cesse que l'action dramatique se passe dans une salle dont un des murs a été enlevé par la baguette magique de Melpomène, et remplacé par Ie parterre et les loges au moyen de la baguette magique d'une fée. Les personnages ne savent pas qu'il y a un public. Dès qu'ils font des concessions apparentes à ce public, à l'instant ce ne sont plus des personnages, ce sont des rapsodes récitant un poëme épique plus ou moins beau. L'inversion est une grande concession en français,, un immense privilège de la poésie, dans cette langue amie de la vérité et claire avant tout.

L'empire du rhythme ou du vers ne commence que là où l'inversion est permise. Le vers convient admirablement au poëme épique, à la satire, à la comédie satirique, à une certaine sorte de tragédie faite pour des courtisans.

Jamais un homme de cour ne cessera do s'extasier devant la noblesse de cette communication, faite par Agamemnon à son gentilhomme de la chambre, Arcas Tu vois mon trouble, apprends ce qui le cause,. Et juge s'il est temps, ami, que je repose. Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés, etc. (Iphigênie, acte Ier, scène lre.)


Au lieu de ce mot tragédies, écrivez en tête des œuvres de Racine Dialogues extraits d'un poème épique, et je m'écrie avec vous C'est sublime. Ces dialogues ont été de la tragédie pour la nation courtisanesque de 1670 ils n'en sont plus pour la population raisonnante et industrielle de 1823. A cela on répond par une personnalité plus ou moins bien déguisée sous des termes fort polis « Votre âme n'est pas faite pour sentir la beauté des vers. » Rien n'est. plus possible, et, si cela est, mes raisons tomberont bientôt dans le mépris, comme venant d'un aveugle qui se mettrait a raisonner des couleurs.

Tout ce que j'ai à dire, c'est que moi, Français moderne, qui n'ai jamais vu d'habits de satin et à qui le despotisme a fait courir l'Europe dès l'enfance et manger de la vache enragée, je trouve que les personnages de Racine, d'Alfieri, de Manzoni, de Schiller, ont toujours la mine de gens contents de si bien parler, ils sont remplis de passion soit, mais ils sont d'abord contents de bien parler.

Présentement, il nous faut des tragédies en prose, ai-je dit dans la première partie de Racine et Shakspeare. On m'a répondu que j'étais un sot 1. On m'a dit a Votre âme n'est pas faite pour sentir la beauté des vers. » – Qu'importe ? Attendons deux ans, et voyons si les idées de ce pamphlet trouveront des voix pour les répéter, 1. Pandore du mars 1823.


Je suis comme ce soldat de Mayeuce, en 1814, qui s'intitula le général Garnison et commanda pendant trois jours. Je n'ai pas de nom. Je no suis rien, si je suis seul je ne suis rien, si personne ne me suit. Je suis tout, si le public se dit « Cet homme a émis une pensée. » Je ne suis rien, ou je suis la voix d'un public à qui la terreur de la grande ombre de Racine tenait la bouche fermée. Croit-on que je ne sente pas le ridicule d'une horloge qui, à midi, marquerait quatre heures J'élève la voix, parce que je vois clairement que l'heure du classicisme est sonnée. Les courtisans ont disparu, les pédants tombent ou se font censeurs de la police, le classicisme s'évanouit.

î.

Je me souviens que je trouvai un jour à Kœnigsberg un auteur français de mes amis, homme d'esprit, plein de vanité, auteur s'il en fut, mais assez bon écrivain, cela près qu'il ne sait pas un mot de français. Il me lut un pamphlet de sa façon fort plaisant, comme je l'exhortais à se servit r des mots et des tours de phrases que l'on trouve dans Rousseau, la Bruyère, etc. dt Je vois bien que vous êtes un'aristocrate, nue dit-il rouge de colère vous n'êtes libéral que de nom. Quoi vous admettez l'autorité de quarante pédants serviles


réunis au Louvre el qui ne pensent qu'à se souffler noblement une pension de six mille francs ou une croix de la Légion d'honneur Non, non, vous n'êtes pas libéral. Je m'en étais bien douté hier soir, en vous voyant vous tant ennuyer dans la société de ces quatre honnêtes marchanas de blé tle Hambourg. Savez-vous ce qu'il vous faut .? Des salons et des marquis pour vous applaudir. Allez, vous êtes un homme jugé, vous n'aimerez jamais la patrie, et vous serez un tiède toute votre vie. » Cette colère, de la part d'un ami d'enfance, me plut beaucoup j'y vis bien à nu le ridicule de l'espèce humaine. Je lui fis quelques mauvaises réponses incoiieluant.es pour en bien jouir et le faire se développer au long. Si j'eusse voulu parler raison, j'aurais dit « Je mépriserais autant que vous les quarante dont il s'agit (c'était en 1806) s'ils parlaient en leur nom mais ce sont des gens fins et dès longtemps habiles il écouter. Ils prêtent une oreille fort attentive à la voix du publie ces quarante ne sont, à vrai dire, que les secrétaires du public en ce qui a rapport à la langue. Jamais ils ne s'occupent des idées, mais seulement de la manière de les exprimer. Leur affaire est de noter les changements successifs des mots et des tours de phrase au fur et à mesure qu'ils les observent dans les salons. Adorateurs de tout ce qui est 1. I/Instltut siégea au l,ouvre (le 1795 à 1806. – Stendhal pat parfaitement passet à Kœnigsberg en 1800, "S, D. t. E.


suranné, il faut qu'un usage nouveau soit bien avéré et bien incontestable pour qu'ils se déterminent à la douleur de lui donner place en leur calepin. C'est la vertu d'un secrétaire, et je les en estime. »

II ne faut pas innover dans la langue, parce que la langue est une chose de convention. Cette chose que voilà s'appelle une table la belle invention si je me mets à l'appeler une asphocèle. Ce petit, oiseau qui sautille sous ce toit s'appelle une mésange sera-t-il bien agréable de l'appeler un noras ?

Il est des tours d'une langue comme de ses mots. Je trouve dans la Bruyère et Pascal tel tour de phrase pour exprimer l'étonnement et le mépris, mélangés ensemble par portions égales. A quoi bon inventer un tour nouveau ? Laissons cette gloire à madame de Staël, à MM. de Chateaubriand, de Marchangy, vicomte d'Arlincourt, etc., etc. Il est sûr qu'il est plus agréable et plus vite fait d'inventer un tour que de le chercher péniblement au fond d'une lettre provinciale ou d'une harangue de Patru.

Je crains que la postérité la plus reculée, lorsqu'elle s'occupera de ces grands écrivains, ne les ravale au rang des Sénèque ou des Lucain, que nous comprenons moins facilement que Cicéron et Virgile. 11 est vrai que la postérité sera récompensée de sa peine par la sublimité des pensées. Peut-être cependant lui échappera-t-il le souhait que ces grands écrivains, pensant


mieux que Voltaire et Rousseau, eussent daigné se servir de la même langue. Ils eussent alors réuni tous les avantages. Une langue est composée de ses tours non moins que de ses mots. Toutes les fois qu'une idée a déjà un tour qui l'exprime clairement, pourquoi en produire un nouveau ? On donne au lecteur le petit chatouillement de la surprise c'est le moyen de faire passer des idées communes ou trop usées le plaisir de deviner des énigmes et de voir comment pressoir se dit en style noble fait encore lire aujourd'hui deux pages de M. l'abbé Delille. Je vois aussi l'apothicaire du coin qui, pour s'anoblir, fait écrire en lettres d'or sur sa maison Pharmacie de M. Fleurant

Le fat de province, en parlant du théâtre de ses succès, est fort embarrassé de savoir s'il doit dire « Je trouvai madame une telle, que j'avais séduite à la campagne, dans la société, ou dans le monde, ou dans les salons. »

En parlant de sa future, il ne sait s'il doit dire « C'est une fort jolie fille, ou c'est une jolie demoiselle, ou c'est une jeune personne fort jolie. » Son embarras est grand car il y a de bons couplets de vaudeville qui se moquent de toutes ces locutions. Peut-être faut-il être romantique dans les idées le siècle le veut ainsi mais soyons classiques dans les expressions et les tours ce sont des choses de convention, c'est-à-dire à peu près immuables ou du moins fort lentement changeables. 6R


Ne nous permettons, tout au plus de temps à autre, que quelque ellipse, après laquelle soupiraient Voltaire et Rousseau, et qui semble donner plus de rapidité au style. Encore je ne voudrais pas jurer que cette petite licence ne nous rende peu intelligibles à la postérité.

8.

Du goût.

Qu'est-ce que le goût ? 2

oëthe répond « C'est la mode c'est, en écrivant, l'art de plaire le plus possible aujourd'hui. C'est l'art de bien mettre sa cravate dans les ouvrages de l'esprit.

« Le caractère du génie, c'est de produire en abondance des idées neuves l. Son orgueil fait qu'il aime mieux créer une pensée, donner au public un aperçu neuf, qu'en vain l'on chercherait dans quelque volume antérieur, que parer et rendre agréable à tous les yeux l'idée neuve qu'il a trouvée il n'y a qu'un instant. Mais l'homme de génie ne produit pas sans dessein savant, il destine ses ouvrages à éclairer les autres hommes littérateur, à leur plaire. Ici 1. Hommes célèbres de France au dlvhuilUme siècle, page 100. (Cet ouvrage par de Saint-Sour et de Saint-Génies renferme en effet 1» traduction des pages de Goethe sur le goût, traduction récrite et interprétée ici par Stendhal. N. D. L. E.)


commence l'action et le travail du goût, intermédiaire placé entre le monde idéal, où le génie marche seul, environné de ses conceptions, et le. monde réel et extérieur, où il se propose de les produire. Le goût examine l'état moral du pays et de l'époque, les préjugés répandus, les opinions en vogue, les passions régnantes et, d'après le résultat de cet examen, il enseigne au génie les convenances, les bienséances à observer, lui indique comment il doit ordonner ses compositions, sous quelles formes il doit présenter ses idées pour faire sur le public l'impression la plus vive et la plus agréable. Lorsque le même homme possède ce double avantage, le génie, puissant créateur, et le goût, habile arrangeur, il devient un de ces écrivains heureux, l'admiration de la jeunesse. C'est pour lors que son succès atteint et surpasse ses espérances, et que son talent règne en souverain sur tous les esprits et sur tous les cœurs. Mais lorsqu'il ne les réunit (les deux facultés) qu'à un degré inégal, et ses ouvrages et ses succès se ressentent de ce manque de fidélité à la mode.

« Toute la partie médiocre et demimédiocre du public ne voit pas ces idées neuves. Il produit son effet sur certains esprits, il le manque sur d'autres ce désaccord du génie et du goût, dans un même talent, donne lieu, de la part du public, aux jugements les plus contradictoires ceux qui ne sont sensibles qu'à ses défauts s'indignent que d'autres lui trouvent


des beautés ils le rabaissent au-dessous de sa valeur réelle, et voudraient l'anéantir leur mépris est sincère. Ceux à qui des circonstances analogues, dans leur vie antérieure, ont donné de la sympathie pour l'esprit de notre auteur, sont plus touchés de ce qu'il a de recommandable que blessés de ses imperfections ils lui prêtent généreusement tout ce qui lui manque, cherchent en quelque sorte à le compléter, et par leurs louanges le placent a une hauteur qu'il n'atteint pas. Tous ont tort. Le génie reste tel qu'il est, quelles que soient nos dispositions accidentelles à son égard ni la vengeance pour l'ennui qu'il nous a donné, ni la reconnaissance du plaisir que nous lui devons ne peuvent l'enrichir en lui prêtant ce qu'il n'a point; on l'appauvrit en lui enlevant ce qu'il possède.

« La juste appréciation de ce qui doit plaire en tel pays ou à telle époque, d'après Véial des esprits, voilà ce qui constitue le goût. Comme cet état moral varie infiniment d'un siècle et d'un pays à un autre, il en résulte les. vicissitudes les plus étonnantes.

s Les Français ont eu, au seizième siècle, un poëte nommé du Bartas, qui fut alors l'objet de leur admiration la plus vive. Sa gloire se répandit en Europe on le traduisit en plusieurs langues. Son poëme, en sept chants, sur les sept jours de U création, intitulé la Semaine, eut, en cinq ans, trente éditions. Du Bartas fut ua


homme de goût pour l'an 1590. Aujourd'hui, à la vue de ses descriptions naïves et longuettes, le plus mince journaliste s'écrierait Quel goût détestable El. il aurait raison, comme on eut raison en 1590, tant le goût est local et instantané, tant il est vrai que ce qu'on admire en deçà du Rhin, souvent on le méprise au delà, et que les chefsd'eeuvre d'un siècle sont la fable du siècle suivant.

« 11 est facile de voir quels ont été les événements de la révolution littéraire qui a précipité du Bartas dans l'oubli et le mépris. Les grands seigneurs qui vivaient épars dans leurs châteaux, d'où souvent ils étaient redoutables aux rois 1. ayant été appelés à la cour par Richelieu,* qui chercha à les désarmer et qui les y fixa en flattant et agaçant leur vanité, ce fut bientôt un honneur de vivre à la cour s. Aussitôt la langue prit un mouvement marqué d'épuration. Les progrès du goût consistèrent dans le perfectionnement des formes du style, qui devinrent de plus en plus classiques et calquées d'après l'étude et l'imitation des modèles de l'antiquité. Il y eut une épuration scrupuleuse et presque minutieuse qui tamisa la langue, si l'on peut ainsi parler, et lui fit rejeter, comme manquant de dignité et marque certaine d'un rang inférieur chez qui s'en servait, un grand nombre de mots, de 1. Mémoires de Baasompierre.

2. Vie d'Agrippa d'Aubigné,


phrases, a idées même, que renfermaient les livres antérieurs à cette épuration. Sans doute, en équivalent des pertes qu'un purisme si rigoureux lui faisait subir, la langue française a fait l'acquisition de quelques nouvelles formes de style irréprochables aux yeux de la critique. Je crois pourtant que la langue a perdu beaucoup d'expressions pittoresques et imitatives 1, et que par ce travail du goût elle a été plus épurée qu'enrichie. »

Ne voit-on pas sortir de toute cette révolution, décrite par Goethe en 1805, et des habitudes qu'elle dut laisser, le caractère de pédantisme si marqué aujourd'hui chez nos gens de lettres d'un certain âge ? Les pédants du siècle de Louis XV it'ont plus accepté les choses nouvelles que de la part des jeunes courtisans et de ce qu'ils ont appelé le bel usage. Si les jeunes courtisans avaient été pédants comme les jeunes pairs d'Angleterre sortant d'Oxford ou de Cambridge, c'en était fait de la langue française, elle devenait un sanscrit, une langue de prêtres, un idiome privilégié jamais elle n'eût fait le tour de l'Europe. « Chez un peuple plus raisonneur que sensible, qui a des opinions arrêtées, des préjugés tenaces, qui porte dans les plaisirs de l'esprit plus de pédanterie que d'enthousiasme, le génie est forcé de s'astreindre aux règles étroites qui lui sont prescrites, 1. Que M. P.-L. Courier, l'auteur de la Pétition pour des paysans qu'on empêche de danser, cherche à lui rendre aujourd'hui, dans sa traduction d'Hérodote.


de marcher dans La route tracée devant lui il subit des lois au lieu d'en imposer; les traits de sa physionomie percent à peine :'» travers le masque qu'il est forcé de revêtir. Alors le goût est tyran, et le génie est esclave. C'est la situation où se sont trouvés la plupart des auteurs français ». »

9.

Des personnes qui ne savent réfuter qu'en prêtant des absurdités à leurs adversaires ont eu la bonté de me faire dire qu'il fallait jeter Racine au feu. Un grand homme, dans quelque forme qu'il ait laissé une empreinte de son âme à la postérité, rend cette forme immortelle.

Il a donné d'une manière ou d'autre, par le dessin, comme Hogarth x, ou par la musique, comme Cimarosa, les impressions de la nature sur son cœur ces impressions sont précieuses et à ceux qui, n*ayantpas assez d'esprit pour voir la nature dans la nature, en trouvent cependant beaucoup a en considérer des copies dans les ouvrages des artistes célèbres, et à ceux qui voient la nature, qui adorent ses aspects tour à tour sublimes ou touchants, et qui apprennent à en mieux goûter certains détails en livrant leurs âmes à l'effet des ouvrages des grands 1. Goëtbe, le8 Hommes célèbres de Jfrante, page 109. 2. Célèbre peintre et graveur anglais 116 en 1097, mort en 1764. Il excella dans l'expression fidèle des passions et des scènes populaires.


maîtres qui ont peint ces détails. C'est-àdire que mon opinion politique, que je trouve écrite dans mon journal, se fortifie d'autant.

Après avoir entendu le duetto Io ti lascio perche uniti du commencement du Matrimonio segrelo de Cimarosa, mon cœur apercevra de nouvelles nuances dans le spectacle de l'amour contrarié par l'ambition. Surtout le souvenir du duetto me mettra à même de faire abstraction de certaines circonstances vulgaires qui empêchent t souvent l'émotion. Je me dirai en voyant des amants malheureux C'est comme dans 1.! Matrimonio segrelo, quand Caroline a dit à son amant Io ti lascio. Aussitôt, tout ce qu'il peut y avoir de vulgaire dans l'histoire des pauvres amants que je vois dans le salon disparaîtra, et je serai attendri. Je devrai ce moment délicieux, et peut-être la bonne action qu'il m'inspirera, à l'existence de Cimarosa.

J'espère que voilà bien mettre les points sur les i, et que Ton ne pourra me faire dire quelque bonne absurdité tout au plus, les gens secs se moqueront de mes larmes mais il y a longtemps que j'en ai pris mon parti, et que nous sommes ridicules les uns pour les autres. Irai-je entreprendre de me changer parce que mon voisin est différent de moi ? 2

Dans un millier d'années, chez des peuples qui sont encore à naître, Racine sera encore admirable

1° Comme ayant souvent peint la nature


d'une manière étonnante, non pas dans le demi-calembour d'Agamemnon Vous y serez, ma fille, mais dans la réplique sublime d'Hermione à O reste qui lui annonce la mort de Pyrrhus Qui le l'a dit ? dans le rôle céleste de Monime, duquel on a dit avec tant do raison « C'est de la sculpture antique » dans les regrets de Phèdre

Hélas 1 du crime affreux dont la honte me suit Jamais mon triste coear n'a recueilli le fruit. Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie, Je rends dans les tourments une pénible vie. (Acte IV, scène vi.)

Dans cette même sublime tragédie de Phèdre, la nourrice de cette princesse, qui ne l'a pas quittée depuis sa naissance et qui l'aime comme son enfant, ayant à dire ce détail affreux Ma fille n'a pris aucune nourriture depuis trois jours, dit ces vers admirables

CBNONE

Fîebelle à tous nos soins, sourde à tous nos discours, Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours 1 Quelle fureur les borne nu milieu de leur course ? Que) charme ou quel poison en a tari la source *? Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux Et le jour a trois fois chassé, la nuit obscure Depuis que votre corps languit sans nourriture, etc., etc. (Acte Ior, scène in.)


Admirez, si vous pouvez, l'idée d'obscure ajoutée à celle de nuit dans un tel moment. Eh bien nul doute que les gens à goût délicat de la cour de Versailles ne trouvassent cela fort beau on leur faisait éviter la locution bourgeoise depuis trois jours,qui les eût empêchés net de s'attendrir. Et, quel qu'on soit, roi ou berger, sur le trône ou portant la houlette, on a toujours raison de sentir comme on sent et de trouver beau ce qui donne du plaisir. Ensuite. le goût français s'était formé sur Racine; las rhéteurs se sont extasiés avec esprit pendant, un siècle sur ce que Racine était d'un goût parfait. Ils fermaient les yeux à toutes les objections, par exemple, sur l'action d'Andromaque, qui a fait tuer un autre enfant pour sauver son Astyanax. Oreste nous le dit: J'apprends que, pour ravir son enfance au supplice, Àndromaque trompa l'ingénieux Ulysse, Tandis qu'un autre enfant, arraché de ses bras, Sous le nom de son fils fut conduit au trépas. (Andromaque, acte Ier, scène lre.)

Cet autre enfant avait pourtant une mère aussi, qui aura pleuré, à moins qu'on n'ait eu l'attention délicate de le prendre à l'hôpital mais qu'importent les larmes de cette mère? elles étaient ridicules; c'était une femme du tiers étal ? n'était-ce pas trop d'honneur à elle de sacrifier son fils pour sauver son jeune maître 1

1. Propos du marquis de Bonald, pour le duc de Bordeaux, en décembre 1822. Voir M. Alexandre Manzoni, traduction de M. ïauriel.


Tout cela doit être fort beau aux yeux d'un prince russe qui a cent mille francs de rente et. trente mille paysans.

On admirera donc aussi Racine dans la postérité la plus reculée, comme ayant donné la tragédie la meilleure possible pour les courtisans vaniteux et spirituels d'un despote, fort vaniteux lui-même, tort égoïste, mais raisonnable, attentif à. jouer un beau rôle en Europe, et sachant employer et mettre en place les grands hommes. Partout la monarchie se reproduira, Racine trouvera des partisans. Iturbide, en essayant t un trône impérial à Mexico, littérairement- parlant, n'avait fait autre chose qu'ouvrir un cours de littérature en faveur de Racine. S'il avait réussi, nos libraires auraient pu, en toute sûreté, expédier des pacotilles de Lahsrpe pour Mexico. C'est ainsi que, malgré l'intervalle de tant de siècles, nous comprenons dans Hérodote et nous admirons la conduite de Preàcapès, courtisan de Cambyse, lorsque celui-ci, en se jouant, tue le fils de Prescapès

Dans ses prétentions les plus élevées, le romanticisme ne demande qu'une simple concurrence pour la tragédie en prose. Il n'y a ici nulle politique jésuitique, aucune arrière-pensée voici la mienne tout entière. La tragédie mythologique restera toujours en vers. Il faudra peutêtre toujours la pompe et la majesté des 1. Hérodote, livre III, traduction pittoresque de P.-L. Courier.


beaux vers pour jeter un voile utile sur l'absurdité du fatalisme. 1 A1 Œdipe ou de Phèdre, et ne nous laisser sensibles qu'aux beaux effets qui sortent de ces données. Par exemple, la double confidence d'Œdipe et de Jocaste (acte IV, scène lie). Peutêtre, les tragédies d'amour, telles qu'indromaque, Tancrède, Ariane, Inès de Castro, seront-elles toujours bonnes à écrire en vers. Nous ne réclamons la prose que pour les tragédies nationales, la Moil de Henri III, le Retour de l'île d'Elbe, Clovis s1 établissimi dans les Gaules à l'aide des prêtres 2, Charles IX, ou la rigueur (le massacre) salutaire de la Saint- Barthélémy. Tous ces sujets, présentés en vers alexandrins, sont comme sous le masque, chose d'une évidence mathématique, puisque les deux tiers de la langue parlée aujourd'hui, dans les salons du meilleur ton, ne peuvent se reproduire au théâtre.

Je défie que l'on réponde à cette objection. Mais quel que soit l'immense crédit des pédants, quoiqu'ils régnent dans l'enseignement public, à l'Académie, et même chez les libraires, ils ont une ennemie terrible dans la discussion dialoguée de la 1. Fatalisme tout à fait reproduit par Mutll sunt voeali, •pmeci vero electi. Jupiter n'était pas méchant comme Jéhovali car il avait le destin au-dessus de lui.

2. Je viens de lire cette étonnante révolution dans la naïve histoire de saint Grégoire de Tours. Nos hypocrites ont blâmé M. Dulaure d'avoir été aussi naît dans son Histoire de Paris. Ce qui m'étonne, c'est qu'on n'ait pas eu recours à l'argument irrésistible de sainte Pélagie, en vérité le seul bon dans une telle cause.


chambre des députés et l'intérêt dramatique que souvent elle inspire. La nation a soif de sa tragédie historique. Le jour de 1 expulsion de M. Manuel l, il est impossible qu'elle se contente de la représentation de Zaïre aux Français, et qu'elle ne trouve pas un fonds de niaiserie ce sultan qui vu. donner une heure aux ?oins de son empire, Le farouche Richard III ferait bien mieux son affaire. V ainonr-passion ne peut exister que chez des oisifs, et, quanl à la galanterie, je crains que Louis XVI ne l'ait tuée pour toujours en France en convoquant rassemblée des notables.

Racine a été romantique il a fait la tragédie qui plaisait réellement aux DanÊreau, aux Cavoye, aux la Fayette, aux Gaylu*. L'absurde, ce sont le s" gens qui, écrivant en 1823, s'efforcent d'attraper et de reproduire les caractères et les formes qui plaisaient vers 1670 gens doublement ridicules, et envers leur siècle, qu'ils ne connaissaient pas, et envers le dix-septième siècle, dont jamais ils ne sauraient saisir le goût.

Depuis quelques années, tous les arts, et t la poésie avec les autres, parmi nous, est devenue un simple métier. Tout jeune homme de dix-huit ans qui a remporté ses prix au collésfe, qui n'est pas absolument dépourvu d'esprit, et, qui, pour le malheur de ses amis, se met à être poëte, apprend 1. Le 3 mars 182S, la Chambre des députés, sur la pro-, position de M. de la Bourdonnaye, prononça l'expulsion de M. Manuel.


par cœur quatre mille vers de Racine et quinze cents de Delille. II s'essaye pendant quelques années, il fait sa cour aux journaux, il devient maigre et envieux, et enfin, au bout de cinq a six ans, il est poëte c'est-à-dire qu'il fait des vers assez bien en apparence. On ne saurait qu'y reprendre seulement, nos idées perdent de leur coloris au bout de trente vers après cent vers l'on s'efforce de tenir les yeux ouverts, et vers deux cents on cesse d'entendre. Le malheureux n'en est pas moins poëte s'il intrigue, il aura des succès, et le voilà dévoué à l'envie et au malheur pour le reste de sa vie. On m'a assuré que l'on compte trois mille cinq cents poètes parmi les jeunes gens vivant à Paris.

X. Lettre de M. de Lamartine à M. de Marcste.

A Paris.

Paris, le 19 mars 1823.

J'ai lu avec le plus grand plaisir l'ouvrage de M. Beyle. Il a dit le mot que nous avions tous sur la langue il a rendu clair et palpable ce qui n'était qu'une perception confuse de tous les esprits justes. Il est à désirer qu'il étende davantage ses idées,


qu'il fasse le premier une espèce de code de la littérature moderne. Je ne veux pas dire qu'il pose des principes et qu'il coordonne des règles il n'y a, selon lui et selon nous, d'autres règles que les exemples du génie mais un certain instinct pousse évidemment l'esprit humain hors des routes battues il importe de lui révéler à lui-même quel est le but auquel il aspire, et quel chemin l'y conduira plus tôt c'est ce que ferait un tel ouvrage. II a dit presque juste sur les classiques et les romantiques il n'a péché que par omission mais cette omission capitale l'entraînerait, selon moi, à des conséquences évidemment fausses, dans la suite de son ouvrage. Il a oublié que l'imitation de la nature n'était pas le seul but des arts, mais que le beau était, avant tout, le principe et la fin de toutes les créations de l'esprit. S'il s'était souvenu de cette vérité fondamentale, il n'aurait point dit que Pigault-Lebrun était romantique (dans l'acception favorable du mot), mais qu'il était populaire, ce qui est tout autre chose. Il n'aurait pas dit qu'il fallait renoncer aux vers dans la poésie moderne car, le vers ou le rhythme étant le beau idéal dans l'expression ou dans la forme de l'expression, ce serait redescendre que de l'abandonner il faut le perfectionner, l'assouplir, mais non le détruire. L'oreille est une partie de l'homme, et l'harmonie une des lois secrètes de l'esprit, on ne peut les négliger sans erreur. « Je désire, mon cher de Mareste, qu'en


remerciant M. Beyle de tout le plaisir que m'ont fait ses aperçus, aussi ingénieux que profonds et vrais, vous lui communiquiez cette simple observation, qui, si elle est admise par lui, aura certainement une juste influence sur ses idées futures. S'il ne l'admet pas, nous ne nous entendrons pas tout à fait car j'ai foi dans le beau, et le beau n'est pas arbitraire il est parce qu'il est. Je voudrais encore que M. Beyle expliquât aux gens durs d'oreille que le siècle ne prétend pas être romantique dans l'expression c'est-a-dire écrire autrement que ceux qui ont bien écrit avant nous, mais seulement dans les idées que le temps apporte ou modifie il devrait faire mie concession classique pour l'expression, romantique dans la pensée à mon avis, c'est ce qu'il faut être. Je lui demanderais encore quelques autres concessions plus graves, et qui tiennent toujours à la première idée sur laquelle nous différons de sentiment. JE crois que le beau dans la pensée est plus haut qu'il ne le place, et que Platon en était plus près que Conriillac. Mais en voilà déjà trop demandezlui pardon. »


TABLE

Préface de l'Editeur i Racine et Shakspeare (1823) 1 Racine et Shakspeare (1825) 57 APPENDICE

I. Qu'est-ce que le Romanticisme "?. 175 II. Des Périls de la langue italienne. 207 III. Du Romanticisme dans les Beaux-

Arts. 267

IV. De Molière, de Regnard et de quelques

objections 287



ACHETÉ D'IMPRIMEE LE 18 FÉVRIER 1928 SUR LES PRESSES

DE i'iMPBIMERIE AIESÇONSTAISB

F. 0RI8ARD, Administrateur

11, RUE DES MARCHERIES, 11

ALESÇO5T (ORSTE)


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