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Title : Journal. 5. 1811-1823 / Stendhal ; [établissement du texte et préface par Henri Martineau]

Author : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1937

Contributor : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 5 vol. ; 15 cm

Description : Collection : Le Livre du Divan

Description : Collection : Le Livre du Divan

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : GTextes1

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k68983

Source : Bibliothèque nationale de France

Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32425065j

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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LE LIVRE DU DIVAN STENDHAL

JOURNAL PAR (1811-1823)

ETABLISSEMENT DU TEXTE ET PREFACE PAR HENRI MARTINEAU

D LE DIVAN

Rue Bonaparte, 37


JOURNAL. V. 1



JOURNAL v



STENDHAL

JOURNAL (1811-1823)

V

D

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37,

MCMXXXVII



JOURNAL

1811

VOYAGE EN ITALIE

(suite)

CHAPITRE XLVI

VOILA un fleuve qui sort de A en E.

La colline de Leopoldstadt lui fait

faire un circuit1.

1. M. F. Michel se demande si Léopoldgtadt est un nom

dr fantaisie Rien ne nous donne la certitude Me Stendhal a connu Léopoldstadt sur la Waag, en Hongrie, où le paysage correspondrait vaguienent à soit desslii. Peut-être est-de


Ce fleuve m'explique comment deux âmes de même nature, avec des degrés d'esprit différents, peuvent se choquer. Par exemple, Mme Lbi. et moi avons quelques rapports pour la sensibilité, mais, comme toutes les idées du genre d'Elvezio lui manquent, elle va comme la flèche L, moi comme la flèche B, elle ne s'aperçoit pas de la colline de Leopoldstadt, elle croit que nos directions sont opposées. Je ne suis rien pour elle à'cause de ça. Avec un peu d'esprit, nous reconnaîtrions que nous devons nous entendre.

C'est par les détours de ce fleuve que j'explique les changements de mon caractère. Il y a douze ans que l'air de l'Italie du tombeau d'Alfieri, par Canova, m'aurait rebuté je voulais (demandais aux arts), sans m'en douter, des figures dans le genre de celle de Mlle Kubly2. Une petite figure à grâces françaises et maniérées me ferait mal au cœur aujourd'hui. Le fleuve est toujours entraîné par la même pente, mais les accidents de terrain qui déterminent son cours ont changé. Les vérités entrées aussi une réminiscence du Lepoldsberg bien connu par lui, aux environs de Vienne, mais le Danube au pied du Leopolds- berg ne marque aucune courbe.

1. Faut-il penser à Mme Le Brun, à Mme La Bergerie ou à Mme Lamberti ?

2. Sur Mlle Cubly qui chantait l'opérette au théâtre de Grenoble, voir la vie de Henri Brulard.


dans l'esprit sont les collines qui changent son cours.

CHAPITRE XLVII

Pilli. J'ai vu le palais de l'Empereur, ancien palais Pitti.

Des enfilades immenses, les pièces de la plus belle hauteur, pas de meubles. Le manque de glaces est frappant. Le hasard m'a fait tomber sur un petit concierge qui a absolument la même fierté de Milan que moi. Il m'a tout fait voir en courant; il est convenu que j'y retournerai demain à huit heures et qu'il m'enfermera dans le palais.

Il y a des tableaux superbes. Une marine de Salvator Rosa m'a frappé.

Un bon serviteur allemand a parcouru les jardins1 avec moi. A l'exception du géant de l'île et de la pose de l'Eve qui s'appuie sur Adam, tout m'a paru médiocre. Le jardin est en terrasse et a une vue agréable, surtout du côté de Via Romana.

Ce nom seul retentit dans mon cœur 2. Milan sera longtemps pour moi la ville la plus intéressante de l'Italie.

N'ayant rien à faire ce soir à sept heures 1. Les jardins Boboli.

2. [A cause de Porta Romana. (1813).] (Note de Beyle.)


et demie, je suis allé chez Mme A[dèle] 1. Si quelque chose pouvait confirmer ma manière de voir les cœurs français, c'est cette visite-là. Politesse, jugement et froideur. Pas même l'intérêt que j'appellerais de simple humanité. Je n'ai pas eu l'honneur qu'elle me demandât quand j'étais arrivé. Ce que j'ai dit était bien, mais quoique, depuis trois ou quatre ans, je n'aie aucun sentiment pour elle, j'avais un peu de chaleur dans le ton; moins que je n'en eusse eu avec toute autre femme. J'avais aussi un peu d'ernbarras, qui n'a pu se manifester que par un peu trop d'action. Je l'ai trouvée au lit, en couche. Ce degré de non-intérêt pour un être avec qui l'on a passé quatre ou cinq ans à se voir sans cesse Voilà un cœur de coquette. Elle avait l'œil vif, pénétrant, net et assez bien.

Je n'ai pas eu l'ombre de l'humeur ni du désappointement. Mon seul chagrin a été d'observer cette imperfection de plus dans la nature humaine. Du reste, l'extérieur y a été. Elle m'a invité à dîner et, comme j'ai dit que je partais à cinq heures, à déjeuner. Sa cuisinière Mme T.on m'a marqué plus de ce sentiment naturel d'empressement qu'on éprouve en révoyant 1. Adèle Rebuffel, mariée à Alexandre Petiet.


à l'improviste, après quatre ans, quelqu'un qu'on voyait beaucoup auparavant. Je répète que je regarde depuis longtemps ce cœur comme le plus sec de Paris seulement, et que je n'ai pas eu d'humeur.

J'ai eu un petit mouvement [of ambition] voyant le parti qu'on tire de cette place que je méprisais. Et l'on veut que je n'aime pas mes chers Italiens L'on veut que je ne préfère pas un quart d'heure de conversation avec Mme P[ietragrua] à tout ce que peut me donner Mme A[dèle] CHAPITRE XLVIII

De chez elle je vais à la Comédie Italienne, et je trouve Oreste d'Alfi.eri. Plein de rapidité, de vengeance, d'éloquence point d'intérêt. C'est, ce me semble, trop sublimé. On sent trop peu l'homme dans ses personnages il n'y a pas assez de l'humain pour que la sympathie s'établisse.

Une jeune actrice qui ressemble par le front à Mélanie m'intéresse. Elle a du feu, et quinze ans, m'a-t-on dit. Elle a la maigreur de la première jeunesse je l'avais prise pour celle du déclin et lui


donnais trente-cinq ans. Elle se nomme Carlotta. j'ai oublié son nom que m'ont dit mes voisins, dont j'ai gagné l'amitié en parlant avec intérêt d'Alfieri en italien. « Donne-t-on souvent ses tragédies? Très souvent ici elles sont toutes permises. »

Ce doit être là une action de Mme L-aisse1. Autre génie digne de l'ad[mirati]on. Les spectateurs buvaient Alfieri. Cette manière de jouer la tragédie a beaucoup plus de naturel et de rapidité que la nôtre. Oreste et sa sœur avaient des cheveux trop longs, et les prenaient souvent. Le rôle d'Oreste semble fait pour Talma. Il y serait parfait et montrerait l'hommetigre.

Je ne doute pas qu'Alfieri, pour lequel on montre de l'éloignement et qui avait pour nous une haine exprimée si fortement, ne forme dans ce moment un caractèrv italien. J'avais déjà eu cette idée le 3 septembre, en descendant à Genève, et parlant d'Alfieri avec Giacomo.

J'ai vu le palais Pitti et ses jardins nommés Boboli jardins en terrasse, belle vue.

28 Septembre 1811.

1. M. Arbelet pense qu'on pourrait retrouver lel l'anagramme approchée de la Princesse Elisa.


CHAPITRE XLIX

Je me souviens que je partis de Florence avec un courrier borgne et avare qui, ce me semble, avait été un joli garçon, dans sa jeunesse du moins, à en juger par son humeur qui ressemblait tout à fait à celle de mon oncle2, et par la femme qu'il avait à Rome, qu'il avait enlevée à l'architecte Camporesi et qui, sous tous les rapports, était fort au-dessus de lui. Elle n'en avait pas moins tout quitté pour lui appartenir, et avec une passion dont il était bien peu digne. Mais il était Français, et le Français dans l'étranger est comme autrefois les duchesses 3 pour les bourgeois. Il est toujours aimable.

Les rues de Florence ne sont point gaies. Elles sont formées par une suite de maisons fortes, bâties de manière à ce que le propriétaire puisse y soutenir un siège. C'est, en effet, l'usage que plusieurs de ces messieurs en ont fait voyez Sismondi et Machiavel. On s'est souvent battu dans cette ville, quand elle était une république orageuse.

1. Écrit le 20 mars 1813. (Note de Beyle.)

2. Romain Gagnon.

2. Réponse de la duchesse de Chaulnes sur M. de Giac. (Note de Beyle.)


J'en sortis par la porte de Rome, qui est au bout du jardin de Boboli. Le chemin est une montée en zigzag. L'horizon est gâté du côté de Prato par de grandes collines nues. Ce qu'il y a de joli à Florence, ce sont les petites collines qui touchent immédiatement la ville, telle que celle des Chartreux, je crois.

De Florence jusqu'aux environs de Rome le pays est montueux, insignifiant, comme par exemple les environs de Namur. Mon imagination se l'était figuré plus beau que ma chère Lombardie, mais il ne peut y avoir rien de plus beau. Florence avait été le terme de mes courses en Italie, dans ma première jeunesse j'y vins avec le général M[ichau]d, comme aide de camp. Belle route de Pietramala. Romans d'Anne Radcliffe. Voleurs véritables. Je lisais l'Arioste à cheval en escortant mon général, La montagne la plus désagréable que j'ai passée en ma vie est celle de Radicofani. Je ne sais quel grand souverain en avait fait une belle route, Léopold, je crois. La poste bâtie au haut de la montagne est un reste de ses soins mais la route n'ayant pas été entretenue est recouverte des grosses pierres qui la pavaient autrefois. Au reste, ce Léopold n'avait nul génie, pas même de l'esprit, je crois, mais il voulait le bien et était raisonnable. C'est


plus qu'il ne faut pour être bon roi d'un petit Etat, ou préfet.

Je ne passai qu'un quart d'heure à Sienne, dont les rues sont étroites, a cause de la chaleur, et dont les maisons ont du grandiose.

CHAPITRE L

En approchant de Rome le pays reprend un peu la physionomie de la belle Italie. On découvre un horizon superbe d'Aquapendente.

La. ville de Viterbe est gaie la forêt qu'on traverse en sortant offre des collines bien boisées et agréables à la vue. On craignait les voleurs et nous fûmes escortés par un gendarme. Un peu avant que d'entrer dans le désert qui entoure Rome nous eûmes une belle vue d'un lac sur la droite.

Je m'étais figuré que ce désert si malsain était un marais pas du tout, c'est un terrain qui a beaucoup de mouvement. On monte et descend souvent. Les haies sont devenues des bordures d'arbres. L'aspect du pays est très beau.

J'aperçus le mont Saint-Oreste, qui est le Soracte d'Horace. Je vis ensuite au bas de quelques collines de grands bâtiments. C'était Rome. Un instant après je


vis Saint-Pierre sur notre droite. Le postillon nous racontait alors l'histoire d'un vol qui avait eu lieu l'avant-veille sur le chemin que nous parcourions. Le courrier qui me précédait, et que je n'avais pas pris à Florence parce que la place était arrêtée, avait été arrêté (sallato)1. Les voleurs avaient fait mettre le courrier et le voyageur la face contre terre, avaient pris 200 louis à ce dernier, et les avaient battus. Le vol avait été engagé d'une manière assez singulière. L'un des voleurs avait contrefait le mort et s'était placé au milieu de la route le courrier négligea ce mort, et passa sans s'arrêter. Cent pas plus loin, des hommes lui demandèrent s'il savait pourquoi cet homme avait été tué. Pendant qu'il répondait, ils firent peur au postillon, arrêtèrent les chevaux, etc. C'étaient les voleurs, que le prétendu mort rejoignit bientôt.

CHAPITRE LI

La porte del Popolo n'a rien de remarquable. Le pont de Milvius est joli, mais petit. II en est de même de la patte d'oie qu'on trouve après la porte del Popolo et 1. Le fait est exact et se passa le 27 septembre. Cf. Madelin La Rome de Napoléon, p. 461.


des deux églises qui sont à droite et à gauche du Cours. On y lit en grosses lettres le nom du cardinal qui les a fait bâtir. Pendant les premiers jours de mon séjour à Rome, je fut choqué de cette manie des inscriptions. Au palais de l'Empereur, de mauvais bancs de bois peint qui valent peut-être dix ou douze francs portent le nom et les armes du pape qui les a fait faire.

Mais je pensai ensuite que nulle partles particuliers n'ont bâti autant pour le public qu'à Rome. Ces particuliers étaient presque tous des célibataires qui ne laissaient après eux aucune famille pour faire valoir leur mémoire. La vanité des inscriptions est donc bien excusable, et nous sommes trop heureux qu'elle nous ait valu de si belles choses.

Mon courrier me faisait la cour pour que je logeasse à l'auberge tenue par sa femme. Je croyais être complètement attrapé, mais comme j'avais envie d'aller voir bien vite les monuments, je me laissai faire. L'auberge me parut très passable je demandai sur-le-champ une voiture. Comme elle tardait un peu, je me mis en route à pied pour aller à Saint-Pierre. Je rencontrai ma calèche, je montai, traversai le pont SaintAnge, la rue du Transtevère, où je me trouvai dans le peuple des figures superbes.


Je me rappelai l'anecdote que m'avait contée Turenne « 1,'ia, o mai non vai 1. » Ces physionomies-là annonçaient ce grand caractère que le gouvernement n'a point comprimé.

Je ne fus pas très frappé de la façade de Saint-Pierre ce qui me déplut, c'est que les colonnes sont engagées dans le mur. En revanche les deux fontaines me parurent superbes.

CHAPITRE LII

L'intérieur de Saint-Pierre me plut beaucoup. Je fus frappé surtout de la figure de la Religion dans le tombeau de Benoît XIV par Canova. Cette figure, vêtue d'un fourreau comme une petite fille, me parut exprimer beaucoup. Les médiocres la blâment aujourd'hui et disent que Canova lui-même y trouve à reprendre c'est ce qu'il faudrait vérifier.

Je suis souvent revenu à Saint-Pierre, et c'est, je crois, le seul monument que j'ai bien vu pendant mon séjour à Rome. J'allai au palais de l'Empereur, à Monte Cavallo. M. P[acé] 3 voulait absolument 1. Va-t-en, ou tu n'iras plus jamais nulle part. 2. U faut lire te tombeau de Clément XIII.

3. Martial Daru, alors intendant des biens de la Couronne à Rome.


que j'y logeasse. Sa femme et lui me firent beaucoup d'instances. J'eus peut-être tort de refuser, car ils nie semblèrent un peu fâchés. Je leur promis de venir chez eux à mon retour de Naples, et c'est ce que je fis. Je vis chez M. Pac[é] Mme la duchesse L[ante] 1 et M. le comte Miollis. Je l'avais connu autrefois pendant qu'il commandait à Mantoue. Il m'avait même un peu distingué dans une visite qu'il fit à Brescia à son ami le général Michaud, dont j'étais aide de camp2. J'évitai d'être reconnu je ne voulais pas perdre mon temps à Rome à des dîners officiels. C'est ce qui fit que je n'allai voir les autorités que la veille de mon départ pour Naples. Je fus invité partout à des dîners que j'esquivai en partant. M. P[acé] me présenta à Mme la duchesse L[ante], qui fut pour moi d'une politesse naturelle et parfaite. Comme on lui avait dit que je voyageais pour la musique, elle me pria de choisir les morceaux qu'elle exécuterait à son concert du jeudi, je crois. On y chanta en effet deux ou trois morceaux que j'avais demandés. Il entre dans la politesse d'un voyageur 1. Le ma. Royer porte Del C'aento. Stendhul dans les Promenades dans Rome, t. 1, p. 55 rappellera la duchesse Lante « qui rappelle par les grâces de son esprit les femmes célèbres du XVIIIe siècle. »

2. Cette visite eut lieu le 14 août 1801. Cf. le Journal, t. 1, p. 41.


de se donner un but en voyageant. Cela ôte à ses nouvelles connaissances l'embarras de ne savoir que lui dire, et lui donne pour amis tous les enthousiastes de l'art qu'il a choisi. La musique m'intéresse assez pour que je puisse me mettre toujours sous sa protection. A Milan, elle me valut sur-lechamp l'amitié du vieil oncle de Mme Lamberti.

CHAPITRE LIII

Ce concert fut charmant, sans exagération. La duchesse et ses amis forment une troupe telle qu'il n'y en a peut-être pas deux en Italie. Elle a un théâtre dans son palais, et c'est pour ce théâtre que Zingarelli a composé la Destruclion de Jérusalem. Mme L[ante] se plaignait beaucoup de la manière dont cet opéra avait été disloqué à Paris et effectivement, chanté par elle et ses amis, il n'était pas reconnaissable. Cela m'intéressa beaucoup. She had, they say, seaeen lovers, 1 should have wished to be the 8 th 1.

Nos Français avaient une mine assez hétéroclite à ce concert. Quoi de plus loin de leurs mœurs qu'une duchesse chantant avec ses amis par amour pour la musique, 1. Elle eût, dit-on, sept amants j'aurais désiré être le huitième.


et ces amis jouant le duo du Mariage secrel: Se fialo in corpo avete, avec tous les lazzis des bouffons les plus gais Nos pauvres Français en étaient tout stupéfaits, notamment un grand juge qui, avec sa croix et sa mise noire, resta toute la soirée cloué sur sa chaise et les jambes serrées comme une statue égyptienne.

M. N[orvins] paraissait bien méchant et parlait toujours. Son caractère m'inspira tant de répugnance que je n'allai pas le voir. C'est probablement une des causes qui me firent perdre la bataille du 28 novembre 1811 1.

CHAPITRE LIV

M. P[acé] me mena chez Canova. Je trouvai ce véritablement grand homme d'une simplicité bien éloignée de toutes nos petites finesses. Je suivis dans les cinq ou six salles qui lui servent d'atelier le procédé de son travail, dont il a ôté tout ce qui est physiquement pénible.

On lui prépare une masse de terre glaise dont il fait la statue qu'il a en tête. Ses 1. Norvins était directeur général de la police de Rome. Dans l'Histoire de la peinture en Italie, t. I, p. 267, Beyle lui trouvera à nouveau une tête do Judas et t'accusera de l'avoir dénoncé. Cf. plus bas aux dates du 2 et du 28 novembre 1811.


gens jettent du plâtre sur cette terre, font un moule, et reproduisent la statue, en plâtre. Canova la perfectionne. ses gens font une copie exacte de la statue de plâtre, en marbre. On transporte le marbre dans l'atelier particulier de Canova, qui l'achève. Voilà son seul travail sur le marbre. Il se réduit à quelques coups de lime.

Ce fut dans cet atelier, qui est certainement un endroit unique sur la terre, que je lui parlai.

CHAPITRE LV

On était tout effrayé à Rome du vol dont j'ai parlé. On disait tout en combustion sur la route de Naples. M. P[acé] avait la bonté de me conseiller de ne pas partir. Il y mettait beaucoup d'intérêt ainsi que sa femme. Je leur répondis que je n'avais pas le temps d'être prudent.

Je partis par le courrier, après avoir passé à Rome quatre ou cinq jours, et je ne trouvai pas sur la route l'ombre du danger. Je m'inondai du vinaigre des quatre voleurs en traversant les marais Pontins. C'est encore une terreur panique qui s'évanouit quand on est sur les lieux. Cela me rappela ce qu'on m'avait dit du Saint-Bernard, du Mont-Cenis, et du chemin de Hanovre à Wesel. Je sortis de


Rome par le chemin qui longe le Colisée. Je suis fâché de n'avoir pas écrit, dans le temps l'impression que me fit le Colisée. Ce n'était qu'un théâtre. Il est plus qu'à moitié ruiné. [C'est le seul monument d'architecture qui m'ait jamais ému] 1. II m'a ému jusqu'aux larmes, et SaintPierre m'a laissé très froid. Quels hommes que ces Romains Jamais que l'utile, jamais rien sans raison.

En me trouvant seul au milieu du Colisée et entendant chanter les oiseaux qui nichent dans les herbes qui ont crû sur les dernières arcades, je ne pus retenir mes larmes. En sortant de là je passai par une nommée strada A. 2. Je fus très attendri 3. CHAPITRE LVI

9 Octobre 1811.

Dans les environs de Gaëte, j'aperçois enfin la mer au bout du chemin. Délicieuse 1. Phrase biffée sur le manuscrit.

2. [I had written that to her.] [Je lui ai écrit cela.1 (Note de Beyle.) M. Arbelet pense qu'iI s'agit de la via Alessandilna. Et c'est pour cela qu'il en fit part à Mme Alexandrine Daru.

3. [Ce Journal est diablement froid en comparaison de ce que j'ai senti. Je n'y employais que des bouts de temps et je n'ai pas su rendre visible ce que je sentais. (1813.)] (Note de Beyle.)


vue de Mola di Gaeta. Pays superbe jusqu'à Naples, cette ville de la gaieté. Rome est un tombeau sublime. Il faut rire à Naples et aimer à Milan 1.

J'écris ceci le 9 octobre 1811, dans une grande et belle chambre vis-à-vis le Vésuve, à l'Albergo Reale, largo di Caslello.

J'ai voulu prendre l'autre cahier pour faire un article sur Naples, mais je ne l'ai plus trouvé. Je ne me suis encore aperçu d'avoir perdu qu'un canif et ce cahier. Il n'y a pas de quoi prendre de l'humeur. Il y avait dans le cahier perdu quelques mots sur le Valais et sur Rome, Mme la duchesse L[ante], le voile d'ennui jeté sur R[ome] by the tedious house of Pacé 2.

Je suis parti de Rome à cinq heures et demie du soir le Le courrier, qui avait envie de pouvoir disposer de la place, me dit qu'on ne partait qu'à six heures. J'arrivai à cinq heures et demie il était parti. Je le poursuivis avec mon fiacre. Comme j'ai résolu de ne pas me fâcher en voyage, je ne dis rien. Voyage assez pénible. La première nuit, je craignais un peu les voleurs. Dîné à Mola di Gaeta. Position de l'auberge vue superbe de la mer et de la Gaëte.

1. Fin de ce que j'ai écrit eu 1813. (Note de Beyle.) 2. Par l'ennuyeuse maison de Martial Daru.


Passage du Garigliano. Ma délicatesse excessive souffre de ce quel'officier fait sortir du bac tous les soldats pour que je puisse reconnaître celui auquel j'avais donné de l'argent.

J'arrive à Naples le [5] octobre, à trois heures et demie du matin. Je vois surle-champ que le panorama m'a donné une idée juste de la ville. A trois heures et demie, il y avait sept à huit hommes éveillés à la porte. Dispute entre deux lazzaroni pour porter mon portemanteau. On me loge à l'Auberge Royale, d'où je vois parfaitement le Vésuve, mais non la mer. Lambert 1 voulait me mettre sur le beau quai de Chiaja, mais j'aurais été grillé et ébloui par un soleil continuel. De l'Auberge Royale, je ne l'ai que le matin.

Pendant le voyage, je remarquais que je pense avec tendresse à cinq femmes, qu'un rendez-vous avec une de ces cinq femmes me ferait un plaisir tendre. Ces cinq femmes sont Ang[ela] P[ietragrua], Palfy, Mélanie Livia B[ielaviska] et Ang[éline]. Je crois que je suis amoureux de la première. Du moins, depuis Bologne, j'aurais toujours mieux aimé être avec elle qu'au 1. Léon Lambert de Lyon, que Beyle connut à Marseille et qui était employé à Naples, depuis 1806, dans l'adminis.tration des droits réunis. Beyle le retrouvera plus tard à Paris sous la Restauration.


lieu où je me trouvais. Je me surprends sept à huit fois le jour à penser à elle avec tendresse, avec rêverie ma respiration est accélérée et je quitte avec peine ce doux penser. A Naples, comme dans le reste de l'Italie, à Milan près, j'ai trouvé une pauvre musique. Cela me réconcilie avec l'Odéon 1. Je croyais, en quittant Paris, n'y revenir qu'avec dégoût en quittant la divine Italie. Le manque de société et d'amis que j'éprouve en Italie, l'état moins avancé de la civilisation qui me donne de petites souffrances de détail me feront retrouver Paris avec plaisir, si the love for the signora P[ietragrua] 2 ne me remplit pas de tendres regrets. Il me semble que ce que j'éprouve est de l'amour dans toute l'étendue que ce mot a dans mon esprit. Je grille de retourner à Milan. Rien ne m'émeut. Je serais plus sensible à ce que je vois si j'eusse sauté Milan. Peut-être n'irai-je pas à Ancône. Le lendemain de mon arrivée était un dimanche ([6] octobre 1811), et on annonce revue à Chiaja par le roi. J'allai sous les arbres de cette promenade, with L[ambert], his wife, and the viscount3. Le roi ne vint 1. La troupe italienne d'opéra buffa à laquelle appartenait Angeline Bereyter jouait alors à l'Odéon.

2. L'amour pour Mme Pietragrua.

3. Avec Lambert, sa femme et le vicomte. Il s'agit du vicomte Louis de Barra], qui vivait alors à Naples depuis un an environ. Cf. Souvenirs d'Égotisme, p. 79.


point deux ou trois heures passées là m'ennuyèrent un peu.

Le lendemain, nous partons à sept heures, passons la grotte de Pausilippe, voyons les bains de la Sibylle, déjeunons dans le temple d'Apollon, voyons le lac Lucrin, les bains de Néron, où je me déshabille, mais ne vais point aussi loin que L[ambert] et B[arr]al.

Nous nous embarquons, et voyons des thermes nommés mal à propos temples de Vénus, de Mercure, etc. Nous sommes vers Pouzzoles, et voyons les restes d'un beau temple de Sérapis. Nous retraversons cette ville, où règne aussi l'aria calliva, et montons à la Solfatara. J'étais fatigué. Nous rentrons enfin à Naples et passons la soirée à bavarder avec B[arr]al et Lambert. CHAPITRE LVII

Mardi, 8 Octobre 1811.

Nous allons à Pompeia, qui sera ma course la plus méridionale. Nous parcourons les rues de Pompeia. Nous descendons dans le théâtre d'Herculanum impression d'un masque. Je bâille et je m'endors à la Veslale, mais j'admire le théâtre de San Carlo. Le plafond est mauvais. La


façade me paraît agréable à voir, et annonçant bien un théâtre, et non un temple, comme les nôtres voudraient le faire 1. Mercredi, 9 Octobre 1811.

Je reste en ville 2. Je vois les Sludj ou le musée. Pauvre en tableaux mais des statues portraits, pour la plupart belles par le naturel. Celle de Balbus, fondateur du théâtre d'Herculanum, à cheval. Ridicule de dames romaines, déjà âgées, faisant faire leurs portraits en Vénus. Comme l'a remarqué Strombeck, toutes les Vénus ont la position de la Vénus de Médicis.

J'admire la rue de Tolède. C'est la plus belle que j'aie vue, et surtout la plus peuplée.

Il y a à Berlin une rue plus droite et même plus large. C'est, je crois, Friedrichgasse. Mais les maisons sont trop peu élevées, et on n'y voit pas la centième partie de la population qui s'agite dans la rue de Tolède s.

1. [Façade excellente, pleine de chaleur.] (Note de Beyle, en 1813.)

2. [Naples, en 1803, avait, dit-on, 450.000 habitants.] (Note de Beyle, en 1813.)

S. [C'est une physionomie opposée propreté, silence et tristesse. Observé en janvier 1813.] (Note de Beyle.)


Tolède, Chiaja et la partie de la ville du côté de Portici sont uniques au monde. Cela n'est pas exagéré; j'ai vu Naples en dehors de la société. Tout y était mort pour moi. La bonne musique m'eût ranimé je n'y en ai entendu que de mauvaise, savoir la Veslale, Raoul de Créqui de Fioravanti, et la Camilla de Paër. Si j'eusse eu ici une société comme celle de Mme P[ietragrua], à Milan, ou de Mme Lamberti, par exemple, la vue des lieux, mêlée d'observations sur les mœurs, m'eût donné beaucoup plus de plaisir. [Au contraire, j'étais excédé du manque d'esprit et du mauvais ton de Mme L.1.]

CHAPITRE LVIII

Jeudi, 10 Octobre 1811.

A une heure du matin, nous partons pour le Vésuve.

[Le vicomte, M. Long, sa femme et moi. Mme Long se trouve mal au milieu de la montée sur le mâchefer le vicomte lui donne des secours. M. Long était déjà en haut, moi à mi-côte, examinant le vicomte, et excédé de fatigue 2.]

1. Sans doute Mme L. désigne Mme Lambert.

2. Paragraphe ajouté en 1813 sur le ms. Arbelet. M. et Mme Long désignent M. et Mme Lambert.


Nous sortons de la maison de l'ermite à quatre heures et demie, nous faisons encore une lieue sur nos ânes, et enfin entreprenons la grimpée la plus pénible que j'aie faite en ma vie. Il faut se presser beaucoup moins et n'avoir pas mangé chez l'ermite, mais déjeuner sur le cratère.

J'ai été surpris en ne voyant pas l'enfer bouillir au fond d'un cratère. La description à un moment de loisir.

La plus belle vue du monde probablement est celle dont on jouit de la maison de l'ermite. Il y a un livre où nous trouvons une platitude signée Bigot de Préameneu, conseiller d'État en France. Pas une chose sensée, ce qui est étonnant. Les noms de Mme de Staël et de Schlegel.

Le lacrima chrisli est imbuvable pour moi. C'est du vin ordinaire de Bourgogne dans chaque bouteille duquel on aurait fait fondre deux livres de sucre. C'est cela, et non pas un goût de muscat.

Les raisons sont encore sur la vigne aujourd'hui 10 octobre.

Nous sommes de retour, à une heure et demie. Je vais à la poste elle était fermée. J'y retourne à cinq heures et j'arrête ma place pour partir par le courrier du 11 octobre. (Elle me coûte 40 francs de Naples à Terracine on m'attrape de 4 ou 5 fr.). Le soir je vais encore une fois à Chiaja.


Je comptais entrer encore à Saint-Charles mais la fatigue l'emporte, et je me couche à dix heures.

Vendredi, 11 Octobre 1811.

Ce matin, à six heures, belle vue du Vésuve dont les contours étaient éclairés par le soleil qui se levait derrière les deux monts. Celui qui est à gauche et le moins haut est l'ancien Vésuve, où l'on trouve les pierres qu'on travaille. De Naples on ne l'aperçoit que de profil. Le Vésuve qui brûle aujourd'hui est un peu plus élevé et à droite de l'autre.

Le peuple de Naples crie à tue-tête et demande toujours. Les chevaux de fiacre y vont fort vite, et cela sur un pavé qui fait frémir. Le palais du roi a l'air bien on dit la liste civile fort riche.

II me semble qu'aucun souverain n'a des maisons de campagne seulement comparables à celles du roi de Naples Portici, Castellamare, Caserte et Capo di Monte, où il est à la campagne, avec une vue unique peut-être au monde, et à quinze minutes, je crois, du théâtre de San Carlo. Être l'intendant de cette liste civile, place agréable.

[Volupté du roi Joseph. Il lisait et faisait lire Racine aux dames de la cour,


qui se réunissaient le soir huit ou dix auprès de lui, sans hommes. Quant aux jeunes filles jolies qui n'étaient pas présentées, il en avait formé une troupe de chasseresses, vêtues en Diane, qui allait faire le service auprès de lui, à Capo di Monte. Il paraît que c'est un homme aimable. Il a eu longtemps Mme Miller. Il a su s'amuser, chose assez rare parmi MM. les Rois 1.]

CHAPITRE LIX

Musique à Naples. Un prêtre qui avait quelque bon sens fit imprimer en 1803 un itinéraire de Naples 2. Je vais extraire ce qu'il dit de la musique, qui est assez court. Mais je n'ai eu le temps de rien observer par moi-même.

Naples a eu quatre écoles de musique, mais en 1803 il n'y en avait plus que trois où se trouvaient environ 230 élèves. C'est de ces écoles que, suivant moi, sont sortis les plus grands musiciens du monde, et c'est bien naturel c'est le pays où l'on aime le mieux la musique 3. Il y a plus de 1. Ce dernier alinéa se trouve seulement dans les manuscrits Arbelet et Royer. C'est une addition de 1813. 2. II s'agit du Napoli e suo contorno con, un appendice, paru à Naples en 1803 et qui avait pour auteur l'avocat Luigi Galanti. Toutes ces notes sur la musique ont servi à la rédaction du chapitre XIV des Vies de Haydn, p. 135. 3. Je n'ai pas été à Venise. (Note de Beyle.)


véritable amour pour cet art dans cinquante lazzaroni que dans tout le public qui s'extasie, un dimanche, au conservatoire de la rue Bergère. Les grands artistes que Naples a produits vécurent vers 1726, temps où les mœurs étaient si gaies à Paris sous le Régent.

II est naturel de distinguer les chefs d'école de ceux qui n'ont été qu'imitateurs. On place à la tête des premiers Alexandre Scarlatti, qui est regardé comme le fondateur de la musique moderne, parce qu'on lui doit la science du contrepoint. Il était de Messine, et mourut vers 1725.

Porpora mourut [pauvre] à quatrevingt-dix ans, vers 1770. II a donné au théâtre un grand nombre d'ouvrages, et ils sont regardés comme des modèles. Ses cantates leur sont encore supérieures. Leo fut son disciple et surpassa son maître. Il mourut à quarante-deux ans en 1745. Sa manière est inimitable. L'air Misera pargoletto de Demo foonle est un chef-d'œuvre d'expression.

Francesco Durante naquit à Grumo, village des environs de Naples. Il rendit facile le contrepoint. Son plus bel ouvrage sont les cantates de Scarlatti arrangées en duos.


CHAPITRE LX

On met au premier rang des musiciens non inventeurs Vinci, le père de ceux qui ont écrit pour le théâtre. Son grand mérite est d'unir l'expression la plus vive à la connaissance la plus profonde du contrepoint. Son chef-d'œuvre est l'Artaxerce de Métastase. II mourut en 1732, à la fleur de l'âge, et, à ce qu'on dit, par l'effet du poison.

Jean-Baptiste Jesi était né à Pergola, dans la Marche, ce qui le fit appeler Pergolese 1. Durante fut son maître, et il mourut à vingt-cinq ans. Vous connaissez ce grand homme. Ses chefs-d'œuvre sont le Stabat Mater, l'air Se cerca se dice de l'Olimpiade, et la Servante maîtresse dans le genre bouffon. Le père Martini a dit que Pergolese était porté naturellement au genre buffo et qu'il y a des motifs gais jusque dans le Stabat Mater.

Hasse, appelé il Sassone, fut élève d'Alexandre Scarlatti.

Jomelli naquit à Averse et mourut en 1775. Il a montré un génie étendu. Le 1. [Il dit que Pergolese est mort Ii. vingt-cinq ans, by the poz [de la variole]. C'est un sot. Mais il nomme à peine Paeslcllo, Guglielmi et Anfossi. Il beugle, en 1803, sur la décadence de 1'art. n a raison. L.] (Note de Beyle. Ces notes signées L. lui ont été dictées par Lambert.)


Miserere et le Benediclus sont ses plus beaux ouvrages dans la manière noble et simple l'Armide et l'Iphigénie, ce qu'il a fait de mieux pour le théâtre.

Gluck se forma à Naples. On sait que son genre n'est pas l'expression. Ses ouvrages sont pompeux et magnifiques, et m'ennuient.

David Perez, né à Naples, a composé un Credo qui se chante encore dans l'église des Pères de l'Oratoire à certaines solennités, et l'on va l'entendre comme un original. On le traite ainsi, comme Leo, Scarlatti, Porpora et Durante.

Traetta fut le maître de Sachini. Il eut plus d'art que son élève, qui passe pour avoir eu plus de génie. Le caractère de Sachini est une facilité aimable. On distingue parmi ses compositions serie le récitatif Berenice, che fai? avec l'air qui le suit.

Bach, né en Allemagne, fut élevé à Naples. On l'aime à cause de la tendresse qui anime ses compositions. La musique qu'il fit sur le duo Se mai più saro geloso parait avec avantage au milieu de celles que les plus excellents maîtres ont composées sur ces paroles.

Dans ce morceau, Bach a particulièrement réussi à bien exprimer l'ironie. Tous ces musiciens moururent vers 1780.


Piccini a été le rival de Jomelli dans la manière noble on ne peut rien préférer à son duo Fra quesle ombre mesle, o Cara Peut-être doit-on le regarder comme le fondateur du théâtre buffo actuel.

Paësiello, Guglielmi et Anfossi sont ceux de ses disciples qui ont un nom. [Il ne parle pas de Cimarosa C'est qu'en 1803 il ne fallait pas le nommer à Naples.] CHAPITRE LXI

Naples a aussi produit d'excellents chanteurs. On cite Caffarelli, Eziziello et Farinelli. On sait que ce dernier devint ministre de Philippe V, roi d'Espagne, et Duclos raconte qu'il fut modeste au milieu d'une fortune si inespérée. Il la trouvait trop achetée par l'ennui.

Caffarelli fit élever un palais à Naples, où il plaça cette inscription Amphion Thebas, ego domum.

Naples a aujourd'hui six théâtres, qui sont presque toujours ouverts. Le premier est celui de Saint-Charles, connu de tout le monde. Les autres sont les théâtres del Fondo, des Florentins, le théâtre Nuovo, le théâtre de Pontenovo enfin, à côté de mon auberge, on jouait la comédie dans un souterrain. Tout le monde pense que la


musique est actuellement à Naples dans un état de décadence.

CHAPITRE LXII

Je vais extraire aussi le chapitre des mœurs, sur lequel M. L[ambert]1, qui a éprouvé des fortunes diverses, et qui, depuis six ans, est employé dans le royaume de Naples d'une manière active, a fait quelques notes 2, Je n'ai fait aucune remarque de ce genre pendant les cinq ou six jours que j'ai habité Naples. Ainsi ces détails peuvent être faux mais enfin c'est de la fausseté prise à la source, et qui doit encore plus ressembler à la nature que ce qu'impriment à Paris des gens qui n'ont jamais vu le soleil de Naples réfléchi dans cette mer charmante.

Le gouvernement de Naples a souvent changé, et n'a jamais, je crois, été bien fort. On peut donc y trouver les beaux caractères que fait naître le climat, pas trop courbés par les lois.

Il y avait à Naples, avant la dynastie de Napoléon, des nobles de deux classes. 1. Le manuscrit Royer porte M. Long.

2. [Ecrites en quelques instants, pour me faire plaisir. Je lui dois d'excellents traits de caractère sur les Calabrais.] Note de Beyle.)


Ceux de la première jouissaient de beaucoup de distinctions. Toutes les affaires, sans exception, étaient faites par deux ou trois mille avocats. On voit ces mœurs dans l'opéra de la Molinara l, où un baron, qui ne sait pas trop bien écrire, dicte une déclaration d'amour à un homme de loi qui se trouve là par hasard.

On dit que beaucoup de grandes dames de Naples répondaient ainsi, sur de grand papier et en style officiel, aux lettres aimables qu'on leur écrivait.

A Naples, les hommes sont plus beaux que les femmes. Les femmes de bon ton ont beaucoup de liberté elles sortent seules ou avec leurs amants. Ce n'est que parmi les artisans que les maris accompagnent leurs femmes.

Il ne tiendrait qu'aux pédants de Naples de se réjouir de ce qu'il n'y a presque pas de filles mais c'est qu'elles ne feraient pas leurs frais, vu la grande concurrence. On voit ce qui doit arriver dans une ville très peuplée, pleine de célibataires, et sous un tel climat. Il y a des femmes entretenues qui, comme ailleurs, se contentent de deux amants, dont un riche qui paye et un autre qu'elles ont dessein d'épouser 2.

1. De Paesiello.

2. Les NapolItaines sont les premières épouseuses du


On a beaucoup de domestiques, parce qu'ils n'entraînent pas une grande dépense 1. Pour peu qu'on veuille être considéré, on ne peut se dispenser d'en avoir. Depuis quelque temps, il est encore possible de sortir sans laquais le matin mais, vers le soir, cette suite est absolument nécessaire à l'homme de bon ton, qui, d'ailleurs, après dîner, ne peut plus paraître à pied. Ainsi ceux qui n'ont pas de voiture attendent que le soleil soit couché pour sortir sans que leur vanité ait à souffrir. Il y a trente ans, tout le monde portait l'épée, jusqu'aux laquais. Les rois français ont fait tomber cet usage, qu'on commençait à abandonner. On est vêtu à Naples comme à Paris. Cependant il est facile de distinguer un Napolitain d'un Français.

CHAPITRE LXIII

La dernière classe du peuple à Naples est célèbre, dans toute l'Europe, sous le nom de lazzaroni. Ce mot vient de lazzari, monde. Je parle des filles honnêtes. Elles se livrent à tout, excepté the. L. [Confirmé par le vicomte.] (Note de Beyle.) 1. [Très vrai, et digne de réflexions sur le caractère général. L.] (Note de Beyle.)


nom qu'on leur donnait à cause de leur nudité1.

Ils vivent dans les rues et sur le rivage de la mer. On les trouve surtout près du marché, où ils s'acquittent des derniers emplois de la société. Tout leur avoir se réduit à une chemise et à un caleçon de toile et, quand ils n'ont ni maison, ni lit, ils couchent sous les bancs qui bordent les rues.

L'hiver, ils ajoutent à leur vêtement un morceau de gros drap de laine, dont ils se font une espèce de manteau. Ces gens, comme on voit, n'ont pas de besoins. On les voit manger, dans les rues, des macaroni, des poissons salés et des légumes ils n'ont rien et ne se soucient pas de rien acquérir.

Leurs fonctions leur procurent ce qui leur est nécessaire, qui est fort peu de chose, et ils passent doucement la vie. Ils ont fourni à Montesquieu l'occasion de dire une bonne bêtise 2.

1. [Le Lazare de l'Évangile.] (Note de Beyle.)

2. [Tout ceci est exact, mais l'abbé aurait pu ajouter que ce caractère est malheureusement le fond de celui de la nation. Personne dans le peuple ne pense au lendemain le jour même apporte, bien ou mal, de quoi vivre. Un ouvrier quelconque qui travaille pour vous, lorsqu'il a do l'argent pour sa semaine, croit vous rendre un véritable service. De là vient la misère de presque toutes les veuves d artisans et de leurs enfants. Ils n'ont plus d'autres ressources que la mendicité aussi je ne pense pas que ce fléau disparaisse de longtemps. n est autorisé de la sorte. La


M. de Saint-Non nous a aussi raconté 1 qu'ils font une espèce de corps et qu'ils élisent un roi, qui est toujours pensionné par le gouvernement.

Us aimaient beaucoup le roi Ferdinand, qui parlait leur langue qui est pleine de vivacité, de comique et de gestes indécents.

CHAPITRE LXIV

Les habitants d'un pays si fertile et si beau se livrent avec fureur au plaisir qui est leur passion dominante. Je ne crois pas qu'on trouve ici beaucoup de ces animaux tristement raisonnables qui, sous le nom d'hommes sensés, font la base de la société dans les villes du nord de l'Europe. Les gens d'ici sont très adonnés à la paresse, à la mollesse, et très gourmands. Ils observent de grandes formalités dans les plaisirs de la table 2.

Les grands jours sont la fête de Saintfemme de l'ouvrier n'est, à proprement dire, que la femelle de son mari, tcho files, makes that [qui file, fait cela] et va à la messe. Après lui, le déluge. Ceci rappelle les mœurs orientales. L.]. (Note de Beyle.)

1. [Bêtise de voyageur. L.] (Note de Beyle.)

2. [Reste de vieux usages. Mais ici c'est une fureur. Les employés sont payés d'avance de leur mois, dans toutes ces occasions. Le ministre des Finances ne se le fait même pas dire. L.] (Note de Beyle.)


Martin, Noël, le Carnaval et Pâques. Alors tout est profusion. Le matin les rues sont encombrées de masses énormes de comestibles, et tout est consommé en un jour. Les tables des riches sont fort bien servies 1.

CHAPITRE LXV

Quand on n'a pas traversé le tapage de la rue de Tolède, on ne peut se figurer à quel point le peuple de Naples est criard, vif et gesticulateur. La danse, le chant et les instruments sont un goût général et qu'on satisfait dans tous les instants. Leur amour pour tout ce qui est spectacle perce de tous côtés. Le peuple se sert beaucoup de tambours, de castagnettes, et d'autres instruments qu'on dit d'une origine grecque.

On se doute bien que toutes les cérémonies de l'Église sont des fêtes brillantes 2. Les prêtres auraient été bien sots et bien peu de leur pays s'ils n'avaient pas pris ce parti. Aussi la religion est-elle unesupers1. [Mensonge infâme, pour tout ce qui n'est point repas d'ostentation. On sait que les trois quarts des maisons vivent de minestra verde [soupe aux herbes] et de macaroni, et tirano la carrozza co' dentS [tirent la voiture avec les dents (proverbe)]. L.] (Note de Beyle.)

2. [Tout ceci est vrai. L.] (Note de Beyle.)


tition pleine de vivacité. Les jours de fêtes, les églises sont changées en une espèce de théâtre, décoré d'étoffes et de musique, et toutes les chaises sont tournées vers l'orchestre, et non du côté de l'autel. Tout le temps que j'ai été chez M. L[ambert], j'ai été assourdi par une Madone voisine, dont c'était la fête. Toutes les dix minutes, trois ou quatre trompettes sonnaient avec une force du diable. Le soir, la Madone, devant laquelle nous passions pour aller au théâtre ou sur le quai de Chiaja, était illuminée, illuminée à fond, et les enfants, qui sautaient autour avec une joie extrême, nous lançaient des feux d'artifice dans les jambes en l'honneur de la Madone. Les frais de cette fête, assez considérables, étaient supportés avec empressement par les voisins, et par les lazzaroni de la conlrada Egiziaca.

Au temps de Noël, tout est plein de presepi1 qui représentent en petit la naissance du Sauveur, avec des figures et des paysages très bien exécutés. On en trouve dans chaque maison, et quelques-uns méritent l'attention de l'homme de goût. L'architecture, les habitations rustiques, les ruines, les divers vêtements, les animaux, les rivières, les ponts, les mon1. Crèches.


tagnes, le ciel, les lointains, tout y est traité avec un art infini.

A Noël, le peuple fait des neuvaines, ou devant ces presepi, ou devant les Madones qui sont au coin des rues. Il vient alors des montagnes des paysans vigoureux qui jouent de la cornemuse ou d'autres instruments à vent devant les Madones.

CHAPITRE LXVI

Le goût du pays pour les arts paraît dans les pompes funèbres. On se sert de caisses recouvertes de velours brodé en or. Il y a peu de Napolitains qui n'appartiennent pas à quelque confrérie. Les frères se rendent tour à tour le service de s'enterrer.

Il paraît que, jusqu'aux rois français, les gens du pays aimaient à se vêtir d'étoffes précieuses. On n'en voit plus maintenant que dans les appartements, dont la plupart sont tendus en étoffes de soie. Ce goût fit tomber celui de la peinture mais aujourd'hui celles qu'on a trouvées à Pompeia et à Herculanum ont fait revivre la mode de décorer ainsi les appartements. A Naples, comme à Paris, quand la cour prenait le deuil, tout le monde, jus-


qu'aux artisans [se trouvait de la cour et] se mettait en noir.

Naples a un grand nombre de boutiques de glaces et de cafés 1. A toutes les heures du jour, elles sont pleines de gens occupés à gesticuler et parler très haut, et à regarder les passants. Les personnes d'un certain rang n'osent pas cependant habiter les cafés. Mais pour elles les conversations 2 les remplacent.

Les Napolitains sont très soumis au gouvernement mais ils veulent parler de tout, décider de tout, et ils le font en criant à tue-têtes.

Les plus petits artisans prennent du café qui là, comme en France, a remplacé l'usage du vin.

Le grand défaut des conversations de Naples est l'ennui. Le Gouvernement et les circonstances ne sont pas arrangées de manière à ce qu'elles puissent être amusantes. On y recherche comme aimables les nouvellistes 4. Cela seul, aux yeux d'un homme attentif, prouve combien la civilisation y est peu avancée. Il y a loin de là au salon de Mme Du Deffand. A Naples, on 1. [Très bon et très juste. L.] (Note de Beyle.) 2. On appelle ainsi les assemblées à Rome et à Naples. (Note de Beyle en 1813.)

S. [Très vrai.] (Note de Beyle en 1813.)

4. [Vrai. L. Contraste parfait Genève et Naples.] (Note de Beyle.)


examine la conduite du Gouvernement, on se plaint de l'extrême chaleur, et on se met à jouer. Il y avait en 1803 deux clubs. Les meilleures sociétés se réunissaient aux loges des théâtres. On y prend des glaces, on écoute un air ou deux, et l'on s'occupe ensuite d'objets plus intéressants.

Il est d'usage qu'une femme qui est accouchée tienne pendant quelque temps maison ouverte, c'est-à-dire que beaucoup de gens viennent la voir et qu'elle leur fait distribuer des glaces.

Un usage qui a survécu au bouleversement amené par les rois français est celui qu'a la noblesse de promener en carrosse une heure avant le coucher du soleil, sur le rivage de Chiaja et de Mergellina 1. Il y a beaucoup de voitures. L'été on va au Môle et à Pausilippe après le coucher du soleil. CHAPITRE LXVII

Ces gens-ci sont extrêmement portés au tapage. Ils se mettent en colère pour peu de chose, et se calment de même. Le bas peuple n'a aucune espèce d'éducation. Ce sont les hommes de la nature 2.

Une certaine rudesse inculte se fait sentir 1. [Existe encore. L.] (Note de Beyle.)

2. [Tout ce paragraphe-ci est d'un véritable observateur et très juste. L'auteur, Napolitain, n'a pu parler du goût


jusque dans les premières classes de la société. Le peuple va armé de couteaux. On lui trouve un caractère frappant de vileté et de bassesse. Dans les discours comme dans les actions, tout est humilité. Les Napolitains étant sans éducation sont aussi sans hypocrisie. Ils adorent leur pays et ne voyagent pas.

Les artisans mangent tout ce qu'ils gagnent, et dans leur vieillesse se font mendiants manière de vivre que la frugalité naturelle au pays, et le grand nombre de distributions que l'on fait aux pauvres, rend assez commode. On dit que les crimes n'ont pas ici un caractère atroce, et qu'on ne compte pas plus de quarante meurtres par an.

La langue du peuple paraît d'abord criarde et grossière elle est énergique et expressive comme tous les patois mais elle a des grâces particulières. Elle semble avoir été créée pour faire rire. Beaucoup d'ouvrages sont écrits dans cette langue. Les divers quartiers ont des dialectes différents, comme il est naturel de l'attendre du peuple pour toute espèce de petit vol domestique, goût qui les a rendus la fable de toute l'Italie. Le principe est toujours le même jouir sans travailler, par conséquent dérober pour jouir. Il faudrait des voleurs pour deviner les ruses, le génie qu'ils déploient pour voua voler dix sous. Ceci s'applique plus particulièrement à Naples. L.J (Note de Beyle.)


d'un peuple plein de vie, pour lequel la religion n'est pas un frein, mais une passion, qui n'est presque gêné par aucune loi, et qui est plein de naturel 1.

CHAPITRE LXVIII

Relour de Naples à Rome, second séjour à Rome el roule jusqu'à Ancône. Je partis 2 de Naples le 11 octobre 1811, faisant au devoir le sacrifice de l'éruption qu'on prévoyait pour le lendemain3. C'est le plus grand sacrifice que je pusse faire et je fus un sot de le faire. Dans le zèle, il entre toujours les trois quarts de bêtise dit M. de Talleyrand. Mais, dans ce tempslà, j'étais encore tout cœur.

CHAPITRE LXIX

19 Octobre 1811.

Ancône. J'écris ces lignes dans la chambre de Livia 4, sur sa table, en face 1. [Toute cette relation est bien froide comparée à ce que j'ai senti en 1811.J (Note de Beyle en 1813.)

2. Écrit le 20 mars 1813. (Note de Beyle.)

3. M. F. Michel nous signale qu'en effet la chronologie Comandini mentionne à la date du 11 octobre une notable activité du volcan. Il n'y eut cependant pas d'éruption dans les jours qui suivirent.

4. Sur Livia Bialowiska que Beyle a connu à Brunswick


de la mer qui ferme mon horizon au delà de toutes les cheminées d'Ancône. La mer, c'est-à-dire ses rivages 1, ne sont pas superbes comme à Naples. Ce sont des rochers arides.

CC, citadelles C' travaux considérables auxquels on dépense, dit-on, 12.000 éeus par jour; B, arc de triomphe bien conservé de. à six pieds de la mer C, fanal au bout du môle D, porte de France B, petite jetée en simples blocs de pierre.

en 1807, on consultera l'article de F. Michel Stendhal et Livia, Le Divan, novembre 1936. C'était une Italienne, femme d'un colonel de la légion italo-polonaise. Beyle dut avoir du fait de ses fonctions à lui rendre quelques petits services après la mort de son mari. Il lui fit la cour et ne la quitta, quand elle partit de Brunswick, qu'après lui avoir promis de l'aller revoir lors de son prochain voyage en Italie. Il ne passa par Ancône que pour tenir cette promesse. 1. J'écrivais tout cela avec ennui et lassitude, (Nate de Beyle en 1813.)


On monte et l'on descend sans cesse dans Ancône, ce qui y restreint beaucoup l'usage des voitures. Les maisons sont en briques et fort hautes, les rues très étroites. Hier 18, je suis allé à Saint-Cyriaque (en A), mais je n'ai pas songé à y voir la fameuse vierge qui ouvrit les yeux après l'arrivée des Français, ce qui voulait dire qu'elle voulait les voir chassés.

Il n'y a pas d'arbres à Ancône. On se promène à la Porte de France, sur la grève nue, et du côté des fortifications nouvelles. Livia me mena à ces deux promenades le octobre, jour de mon arrivée.

I have find her much below my ideas, both for the figure and for the wit. Conducing her to the thealer, the very evening of my arrival, she had the figure cachée par une espèce de chapeau, et comme elle a un peu la taille de Mme P[ietragrua], j'eus pendant quelques pas la délicieuse illusion que j'étais avec elle.

Livia s'ennuie dans sa petite ville d'Ancône où elle voit peu de monde encore. L'ennui la rend apathique et doit même lui donner un peu d'humeur. Son père vit avec une servante de la maison, ce qui fait le 1. Je l'ai trouvée bien au-dessous de l'idée que je m'en faisais, à la fois pour la figure et pour l'esprit. En la conduisant au théâtre, le soir même de mon arrivée, elle avait la figure.


malheur de Livia. Ce père me semble avoir beaucoup du caractère et de l'esprit de mon cousin Rebuffel, et être, comme lui, peu apprécié. Aussitôt qu'il me vit, il m'offrit de loger chez lui. J'hésitai un peu et enfin acceptai. J'ai trouvé Mme L[ivia] libre et plongée dans l'ennui. La comparaison de Mme de Palfy, de Mlle Mimi de Bé[zieux] et de B[ialowiska] me montre clairement qu'un des effets de l'ennui est de plonger dans une inactivité apathique qui augmente l'ennui, et qu'un moyen presque sûr d'éviter ce gouffre affreux est de se livrer, comme lady P[alfy]1, à une activité extrême.

Pour se faire aimer d'une femme ennuyée, il faut cacher la théorie, mais peu à peu la porter à plus d'activité vous serez bientôt pour elle une source de plaisir. Faire la cour directement à une femme qu'on désire est la plus grande des sottises. Cela ne pourrait réussir qu'avec une femme pure de vanité et la vanité des femmes est un lieu commun de tous les philosophes. Soient deux sœurs A et B si vous voulez plaire à A, ne manquez jamais de commencer par marquer des attentions àB.

1. Les ms. Arbelet et Royer corrigent en lady Gaybut Grabu. Nous pensons qu'ici lady P. signifie lady Palfy, car Stendhal avait d'abord écrit Mme de P.


B[ialowiska] était plongée dans l'apathie de 1 ennui, et à propos de bottes ne voulait pas prendre ce matin sa leçon je l'ai portée à la prendre par des plaisanteries. Chanter devant moi, et des choses d'amour, l'a certainement occupée. J'ai écrit la portée de sa voix pour lui envoyer de la musique de Mozart.

de la voix dussel airs de Mozart Étendue de la voix de Mme Livia, airs de Mozart. J'ai tiré de son maître la confirmation entière d'une idée à moi. Bisogna novità pella musica 1. Voilà, en Italie, une règle sans exception, et qui s'accorde bien avec la sensibilité de ce peuple né pour les arts. Si l'on donnait un opéra de Cimarosa, vient de me dire mon maestro, à la première mesure de chaque air tout le monde le reconnaîtrait, et l'opéra ne pourrait durer.

Il est convenu que peut-être dans trente 1. Il faut de la nouveauté pour la musique.


ans les opéras de Cimarosa, un peu oubliés, pourront avoir de nouveau le plus grand succès.

CHAPITRE LXX

19 Octobre 1811.

Ne sono colla L[ivia] a take to her the. 1 sans qu'elle se fâche elle ne m'a dit qu'impertinent, et en riant. Elle me donne des baisers, mais pas comme ceux de miss Angela Bor[rone], le premier jour. Je pourrais l'avoir d'ici à lwo or three days, but I not desire her 2. Ce que je désire, c'est de revoir mon Angela. Ce matin, à huit heures, je suis allé voir mon bon Milanais, il signor Casati, avec lequel je voyage depuis Foligno. Il m'a dit que nous pourrions partir demain matin. Demain est un dimanche, 20 octobre nous serons à Milan le mercredi 23.

Je vois beaucoup mieux les mœurs en voyageant ainsi au hasard, qu'en ayant ma calèche. Avec une calèche et Crozet je n'aurais pas quitté l'atmosphère de France. Mon Milanais m'apprend à n'être 1. J'en suis avec Livia à lui prendre le.

2. Je pourrais l'avoir, d'ici à deux ou trois jours, mais je ne la désire pas.


pas dupe en voyageant en Italie 1. C'est difficile pour moi. On demande sans cesse et on a toujours l'air mécontent.. Il faut presque faire un marché à chaque poste. De ce côté, comme de tous les autres, la civilisation est moins avancée qu'en France. Mais ils ont la sensibilité et le naturel, qui en est une conséquence. Ce pays est donc éminemment celui des arts. J'éprouve que I am not éloquenl but when I am naturel, mais qu'alors I am pleasing for women 2. Être donc parfaitement naturel avec lady A[lexandrine] 3.

J'ai trouvé chez tous mes amis d'Italie moins d'esprit que je ne m'y attendais. J'étais à leur hauteur il y a quelques années il paraît que j'ai fait quelques lieues sur le fleuve of knowing 4. Bar[ral] et Lamb[ert] m'ont paru manquer d'esprit. Il en est de même de Bia[lowiska]. Hier, ennuyé un peu, j'ai lu le Juvénal de Cesarotti. J'ai trouvé avec plaisir dans la préface la confirmation de mes idées sur le goût.

Les satires, pleines de mots propres que 1. [Astuce, friponnerie, et ton naturel du courrier de Rome, le même qui avait été saltato la veille de mon arrivée à Rome.] (Note de Beyle en 1813.)

2. Je ne suis éloquent que si je suis naturel, mais qu'alors je plais aux femmes.

3. Mme Daru. Beyle avait d'abord écrit Mme de P[alf]y. 4. De la connaissance.


je ne comprends pas, m'ennuieraient également, je crois, quand je les comprendrais. Je ne suis pas d'accord sur ce qui est bien et mal avec Juvénal, et, en second lieu, quand même le mal serait pour nous dans les mêmes choses, se fâcher et tirer de la tristesse (ou de l'indignation) du mal me semble une haute sottise, de laquelle je cherche à me guérir.

Voici le passage de Cesarotti. Voir les notes de Monti dans sa traduction de Perse. La préface de Cesarotti est bonne j'y retrouve, exprimés avec douceur et sans impeto 1, beaucoup de corollaires de mes principes que, par exemple, la peinture des caractères et la vis comica manquent entièrement à Horace. C'est un de ses titres pour plaire à une certaine classe de niais.

Cesarotti ne voit pas la nature du comique mais il indique bien le combat de deux passions ridicules, comme dans Letellier (page 19).

Voici enfin le passage dans lequel Cesarotti et moi sommes d'accord (page 22) « Il gusla è per sua essenza misuralo, sobrio, guardingo preferisce il meno al più, pronlo a schivar un difetto più che ad arrischiar una bellezza 2. »

1. Sans emportement.

2. Le goût est par essence mesuré, sobre, circonspect;


Voilà ce qui diminue tous les artistes, à Paris il faut être doublement MichelAnge à Paris pour égaler l'auteur de Moïse 1. De là, la froideur et l'insignifiance des jeunes gens à Paris. On en a un exemple bien frappant dans les aud[iteurs].

Cesarotti continue, mais son style tombe dans le commun « l'ardenza all'opposta èridondante, lrascurata, disattenta chi è, che, parlando iratamente a un ribaldo, misuri i lermini, e s'arresti a cio che basla alla cosa2? » Je dicterais actuellement cinq ou six pages bonnes pour moi mais je suis ennuyé d'écrire.

Me faire prêter à Paris les ouvrages de Cesarotti, Monti, Foscolo 3 (l'auteur des Leltres d'Ortis) lire leurs préfaces et notes. 20 Octobre 1811.

Le 19, après dîner, son père me parle de départ devant elle. Tristesse, non pas il préfère le moins au plus, prompt plutôt à éviter un défaut qu'à risquer une beauté.

1. Le 20 septembre j'ai eu deux manques de naturel, franges de shals, pistolet de. arrêté dans la forêt de Wolfenbüttel, et sur-le-champ deux manques de succès. Accroche. (Note de Beyle en 1813.)

2. La passion au contraire est débordante, insouciante distraite quel est l'homme qui, parlant avec colère à un coquin. mesure ses termes, et s'arrête au langage qui suffirait pour la circonstance ?

3. Beyle a écrit Frugoli sur le ms. de Grenoble. —Nous suivons ici la leçon des copies.


sombre et passionnée, mais constante. Elle ne faisait pas d'effet sur moi, parce qu'elle me rappelait celle de Mlle Mimi de B[ézieux]. Promenade sur le bord de la mer, au dehors de la Porte de France, dans le genre des dernières promenades avec Mélanie 1. Nous allons au spectacle, où l'Oro non compra l'amore me fait plaisir.

M. Casati vient m'y dire que nous partirons demain à sept heures, si cela me convient. Il entre dans la loge sans connaître ces dames, et y fait dix minutes de conversation. Cela ne leur paraît pas étrange. Civilisation moins avancée. J'écris ceci encore sur sa table, le 20, à vingt minutes du matin, après avoir fait mes portemanteaux. Je pars le 20 octobre d'Ancône pour Milan.

[Nous suivons le bord de la mer. Case Bruciate. Belle route telle que je n'en ai jamais vu de plus commode. Longueur infinie des ponts de briques qui traversent les fleuves-torrents tombant de l'Apennin. Ils sont si étroits qu'il n'y peut passer qu'une voiture. Visite de Milanese 2 à Pesaro. Petit marchand à esprit mercantile. Aisance et naturel de Milanese. Oratoire avec peintures de ce petit marchand. 1. [Triste, silencieuse, de l'humeur « Puisque vous partez, il n'y a rien à dire.] (Note de Beyle en 1813.) 2. M. Casati.


Promenade à la villa du comte Mosca 1. Chute à quoi se réduisent tous les dangers de voyage 2].

CHAPITRE LXXI

Ecrit à Varese, le jeudi 24 Octobre 18113. [J'arrive à Milan le 22 octobre 1811, à la nuit tombante, ayant mis moins d'un mois à voir toute l'Italie. Je ne touchais pas le pavé en marchant dans les rues. Milanese avait peur d'être assassiné en venant de Lodi. Je revois enfin la Porla Romana.] A mesure que mon voyage devient bon, mon journal devient mauvais. Souvent, pour moi, décrire le bonheur, c'est l'affaiblir. C'est une plante trop délicate qu'il ne faut pas toucher. Voici quelques fragments décrivant des instants de mon second séjour à Milan. [Mais rien ne peut rendre le délice continuel où j'étais alors, et la vivacité folle qui ne me quittait ni jour ni nuit 4.]

1. C'est à Pesaro le Palazzo Mosca où était né Rossini en 1792.

2. Ce paragraphe a été ajouté seulement en 1813 sur les ma. Arbelet et Royer.

3. En tête de ce chapitre Beyle a écrit « Collection complète du voyage en Italie de 1811. [Memorie sopra l'Italia.] A Tour in ltaly. Dernier cahier. Par prudence rien de polltique. Poruth. »

4. Cette dernière phrase a été ajoutée par Beyle en 1813.


Hier 23, croyant suivre les conseils d'une politique sage, et plein d'un transport d'amour qui agitait mon âme et me laissait la froideur et le coulant d'un homme qui veut parvenir à une chose difficile, je suis parti de Milan à deux heures et demie pour Varese.

Je suis arrivé à Varese à huit heures et demie. Je n'avais jamais lu Ossian j'ai lu Fingal pour la première fois dans le voiturin.

J'ai eu aujourd'hui des aventures et un temps ossianiques.

Je suis parti à cheval à six heures et demie pour la Madonna del Monte. Je suis parvenu à ce lieu élevé et singulier en parcourant des coteaux aussi beaux que ceux que je me suis figurés pendant toute ma jeunesse. L'aspect du village formé autour de l'église de la Madone est singulier. Les montagnes grandioses. Il y a quatre milles de Varese au village.

Après deux milles, on aperçoit le lac de Varese, et, un mille plus haut, celui d'Arona (le lac Majeur).

Le soleil se levait environné de vapeurs. Les coteaux inférieurs paraissaient des îles au milieu d'une mer de nuées blanches. Je ne songeais guère à m'arrêter à toutes ces beautés. J'ai pensé seulement que si jamais je voulais vivre quelques mois au


sein de la nature, il fallait venir m'établir à Saint-Ambroise, à un mille au delà de Varese, qui est une petite ville, tandis que Saint-Ambroise est un village.

Aux deux tiers du chemin, j'étais descendu de cheval, parce qu'il glissait et que je voulais arriver plus vite.

J'aperçois M. [Pietragrua] [il marito 1], qui descend. Il me reçoit bien. Je monte plus vite encore enfin je suis dans le village. On me dit de monter un escalier pour arriver à l'auberge. J'arrive à une église très ornée où l'on chantait l'office. Je redescends. Je demande le logement de Mme P[ietragrua]. Je la vois enfin. Je n'ai pas le temps de décrire ce qui s'est passé dans mon cœur.

Qu'on se rappelle que pour elle j'avais quitté Naples et Rome avec joie.

Je ne lui ai pas dit les choses tendres et charmantes que je pensais en courant la poste, de Rome à Foligno. J'étais tout troublé. J'allais l'embrasser elle m'a dit de me souvenir que ce n'était pas l'usage du pays.

Elle m'a demandé si je savais tout ce qui s'était passé, comme quoi elle s'est horriblement compromise, qu'on savait lé rendez-vous du bain d'Alamanni2, que 1. Le mari.

2. Voir plus haut le journal, à la date du 15 septembre.


sa petite coquine de femme de chambre, qui était le noble objet des feux de M. Turenne, l'avait trahie, etc., si j'avais reçu sa lettre ?

Elle avait ensuite une querelle à me faire. Elle avait ouvert, comme je l'en avais priée, les lettres de Faure, et avait cru y voir que d'avance j'avais formé le projet de la mettre sur ma liste en passant à Milan. Je viens de lire attentivement les lettres de Faure elles ne prouvent que mon amour pour Mme P[ietragrua]. Il y a une seule phrase qui a pu paraître ambiguë à l'aimable Angela. Mais je compte la lui faire relire et lui faire avouer que cette phrase ne prouve encore que mon amour pour elle. Je ne savais pas trop ce que je faisais. J'ai pris le chocolat avec elle, nous nous sommes allés promener. Pas un bois sur cette montagne.

En venant, la nuit, de Rome à Foligno, je faisais le dialogue de notre première entrevue. Je lui disais des choses si tendres et si gracieuses, [peignant si bien ce que je sentais pour elle], que les larmes m'en venaient aux yeux.

Aujourd'hui, tout troublé, cherchant à tout prévoir et à convenir de tout pendant l'absence of the husband 1, j'ai dû lui 1. Du mari.


paraître dur et pédantesque. Je sentais que je ne paraissais pas aussi tendre que je l'étais. Mais la crainte de voir à chaque instant entrer M. P[ietragrua] me tenait dans un trouble continuel. J'avais à la persuader de revenir bien vite à Milan. Je craignais toujours d'oublier quelque chose. Enfin je n'ai pas été aimable, et je crains que ça n'ait diminué son amour 1.

CHAPITRE LXXII

Ecrit à Isola Bella, le 25 Octobre 1811,

à neuf heures du soir.

Hier, j'écrivais ce qui précède avec l'intention de le montrer à Angela.

Tiraillé hier par la présence d'un beau jeune homme 2, et la crainte de voir entrer celui dont la présence mettait fin à mon bonheur, j'ai été un peu inintelligible, et peut-être [ai] un peu manqué de naturel. J'ai peut-être eu l'air un peu pédant. Au lieu de montrer mon journal à Angela pour lui en demander pardon, je viens de lui écrire avec encore plus de franchise.

1. Je crois que je fus plusieurs fois inintelligible pour elle. Chez une femme accoutumée à comprendre ceux qui lui parlent au premier mot, cela dut produire froideur. (Note de Beyle en 1813.)

2. Antonio. (Note de Beyle.) C'était le fils de Mme Pietragrua. n avait seize ans.


Peut-être est-ce le propre d'une âme, source de grandes choses, de n'être pas gracieuse dans le moment de l'action, où elle cherche toutes ses forces. On se moquera de l'épithète de grandes données à mes actions d'hier. Le poids était petit, mais le levier n'était rien.

Je pars ce matin à huit heures de Varese pour Laveno, où j'arrive à onze heures. Je traverse un pays tel que mon imagination ne peut rien y désirer. Le voilà trouvé, le pays où il faut venir jouir de la nature, et à six heures d'une grande ville. Il n'y a rien à désirer.

Je pars en bateau, toujours avec la pluie, mêlée d'intervalles de brouillards, pour les îles Borromées. Après une heure un quart de traversée, j'aborde à l'Isola Madre, que je mets demi-heure à voir. De là à l'Isola Bella, où j'écris ceci. J'ai vu le Palais. Tableaux négligés de Jordano (de Naples). J'ai vu le jardin construit en 1670. Construit est le mot. Contemporain de Versailles. Plus grand pour un particulier que Versailles pour un roi, mais aussi sec pour le cœur que Versailles.

De la terrasse, vue délicieuse. A gauche, l'Isola Madre et une partie de Pallanza, ensuite la branche du lac qui va en Suisse dans le lointain en face, Laveno à droite, la branche du lac qui va à Sesto.


Cinq ou six nuances de montagnes cachées par les nuages.

Cette vue fait le pendant de celle de la baie de Naples, et est bien plus touchante. Ces îles me semblent produire le sentiment du beau en plus grande quantité que Saint-Pierre.

Enfin, mon esprit, blâmant par amour pour un beau trop beau, a trouvé quelque chose où rien n'est à blâmer le pays entre Varese et Laveno, et probablement tous les monts de Brianza.

Je crois que, même sans la présence et le souvenir de Mme P[ietragrua], je préférerais Milan à Naples et à Rome.

Grosseur et grandeur énormes de pins et de lauriers venus dans deux pieds de terre, transportée sur des voûtes.

J'ai écrit une lettre de huit pages. Hier, mon trouble m'empêcha un peu d'être aimable. Mon amour tomba 1, il est revenu en entier aujourd'hui. Je crains d'avoir été pédant hier. Elle remarqua que nous avions tous la figure jaune. Elle me montra une lettre de Cimbal avec complaisance, mais seulement une ligne de celle de Turenne.

1. [Je le croyais en écrivant. Il fut heureux pour moi de quitter Milan au milieu de novembre. Si j'y eusse passé ua mois de plus, j'envoyais ma démission et y restais.] (Note de Beyle, en 1813.)

2. Cimbal, c'est Widmann.


Ce soir j'ai continué Fingal au bruit de la pluie et même du tonnerre.

26 Octobre.

En me levant, je trouve, grâce au ciel, un temps superbe d'automne avancé, c'est-àdire des nuages épais, mais très hauts, de la neige sur la cime des montagnes au nord du lac, et la vue parfaitement dégagée. Cela facilitera beaucoup les huit milles que j'ai à faire au commencement et à la fin de la nuit prochaine.

Ce journal est fait pour Henri, s'il vit encore en 1821. Je n'ai pas envie de lui donner occasion de rire aux dépens de celui qui vit aujourd'hui. Celui de 1821 sera devenu froid et plus haïssant.

Sur le mot grand, comparaison d'Ulysse, dans un antre fermé de blocs de rochers, sans cric, et d'un maçon avec cette machine.

CHAPITRE LXXIII

Madonna del Monte, le 26 Octobre 1811, huit heures.

Je n'ai jamais vu d'auberge aussi commode que celle où j'écris ceci. C'est le casin de Bellati, attenant à l'église. Je


désirais être maître de sortir et de rentrer pendant la nuit. Je prévoyais que cela serait fort difficile tout s'est arrangé naturellement. J'ai un appartement donnant sous le péristyle de l'église, et j'ai là, dans ma poche, la benedetta chiave qui me donne la liberté. M. Bellati, frère du curé, m'a amusé pendant une heure et demie avec tout le respect possible moi, de mon côté, je lui faisais ma cour pour en venir au fait de ma clé, le plus amicalement possible. Je n'ai pas eu besoin de commettre cette imprudence.

Angela en a commis une qui fait bien comprendre la différence de l'amour italien à l'amour français. Je suis venu, par un temps horrible, dans ce qu'on appelle une portantine2. Cette malheureuse portantine n'était point élégante du tout elle était formée de quelques bâtons d'un carreau, d'un morceau de toile jeté sur les bâtons, et d'un parapluie de toile cirée, passé entre les bâtons supérieurs, et dont j'avais le manche contre la joue.

Je croyais que l'auberge de Bellati était à. l'extrémité du village opposée à celle qu'habite Mme P[ietragrua]. Cela était vrai de l'auberce mais on m'a fait l'honneur de me conduire au casin, ma marche éclai1. La clé bénie.

2. Chaise à porteurs.


rée par trois flambeaux, et faisant événement, toute cette clarté passant devant la porte de à six heures et demie, et, sous un passage étroit et obscur, devant la porte particulière of the husband 1 porte qui s'est trouvée ouverte.

J'ai fait le gros dos et enfoncé la tête entre les épaules, et ma marche ridicule n'a été aperçue que d'A[ngela], qui, un instant après, is gone with her son at my casin; she had giuen me a little billet, and said 2 que justement, dans ce moment, on logeait deux religieuses dans la chambre par laquelle je devais entrer que cependant elle ferait tout ce qui serait possible pour que je vinsse à minuit que lundi elle serait à Milan. Elle m'a paru charmante en me disant cela. Voici le billet qu'elle m'a glissé dans la main

A mezza notte. La gelosia del marito si è vivamenle destala. Prudenza, e preparale lullo per ripartire domani mattina non più tardi delle 73.

Mais il me semble que ce billet était écrit avant les maudites religieuses.

Dans le moment, comme j'écrivais la 1. Du mari.

2. Est venue avec son fils à mon casin; elle m'a donné un petit billet, et m'a dit.

8. A minuit. La jalousie de mon mari est vivement éveillée. Prudence 1 et prépare tout pour repartir demain matin pas plus tard que sept heures.


dernière ligne de l'autre page, on est venu en chantant à ma porte d'entrée que je n'avais pas pensé à réouvrir, après l'avoir fermée en présence de M. Bellati. C'est peut-être le bel Antoine je la suis sur-lechamp allé ouvrir; il m'apportaitpeut-être le contre-ordre d'un rendez-vous en l'honneur duquel j'ai été venté comme au Mont-Cenis. Mon A(ngela] avait raison. Il valait mieux qu'elle vînt. J'ai repoussé cette idée par une considération générale je songeais à l'auberge à l'autre bout du village, et au temps affreux qu'il fera en effet ce soir à minuit. Il eût été mieux de s'assurer de la position de mon logement. C'est au reste, le plus pittoresque et le plus commode que je connaisse pour venir composer une tragédie.

Ce matin j'ai parcouru l'Isola Bella de huit à neuf heures. Je suis allé déjeuner à Pallanza. J'ai été à Laveno à midi j'en suis parti sur-le-champ arrivé à Varese à deux heures et demie. Je me suis tenu au milieu de l'activité extrême de la cuisine, pour lier conversation avec le patron curieux (M. Ronchi), lui conter ma fable de M. de Strombeck que je cherche partout, et surtout savoir si le mauvais temps n'avait point chassé A[ngela].

Tout a réussi assez bien je suis parti, par un temps du Mont-Cenis, à quatre


heures un quart, après une conversation bien écrite, mais assez vide d'idées, avec M. l'avocat della Chiesa. A moitié chemin, passé Saint-Ambroise, j'ai quitté la voiture et pris la portantine. Vous savez le reste. Me voici à huit heures et demie solitaire dans mon appartement commode, la tempête et le brouillard venant frapper mes vitres et formant le seul bruit que j'entende avec celui de mon petit feu. Je vais lire un volume d'Ossian qui fait tout mon bagage.

CHAPITRE LXXIV

Madonna del Monte, 27 Octobre,

sept heures dix minutes.

Hier, à neuf heures et demie seconde lettre non è più speranza 1, etc. J'ai donc été réduit à me coucher et à lire Ossian. Je mourais de sommeil je n'avais pas songé à dormir dans la journée. Ne pas oublier cela autrement j'aurais pu m'endormir dans le lieu du péril, et ne me réveiller qu'au jour, ou bien, accablé de fatigue, je n'aurais goûté qu'imparfaitement le bonheur dont deux religieuses, arrivées hier apposa 2, m'ont privé.

1. Il n'y a plus d'espérance.

2. A point nommé.


Ces deux religieuses sont-elles des êtres réels, ou des fantômes fils de la crainte ? Pendant toute la nuit les âmes des héros ont gémi au fort de la tempête et ces âmes tristes gémissent encore beaucoup ce matin. Ce matin, le jour est triste, le brouillard nous environne. Si j'eusse été heureux cette nuit, j'avais le projet de proposer de passer incognito ici la journée d'aujourd'hui et de ne partir que lundi matin. She writes to me that she will be to morrow evening at Milan 1. Je compte y être, moi, aujourd'hui à deux heures.

CHAPITRE LXXV

Milan, 29 Octobre

Je comptais commencer ce journal par la copie d'une lettre d'amant malheureux, que je viens d'écrire à [la comtesse Simonetta]. Mais la copier serait encore plus ennuyeux que l'écrire, et c'est beaucoup dire.

Le ciel m'est témoin que j'ai écrit hier à A[ngela] une lettre d'amant malheureux pleine de délicatesse, et d'un style ferme. Elle était dans le genre de Duclos, et n'au1. Elle m'écrit qu'elle sera demain soir à Milan.


rait pas fait tache dans les Mémoires du comte de Voyez ce que c'est que les écoles différentes, les -diverses manières de voir la nature Cette lettre a paru détestable à A[ngela]. « Est-ce que vous écririez comme ça si vous étiez malheureux ? » me disait-elle ce matin street of two walls 1. C'est là que je l'ai vue pour la première fois avec liberté. Je cherchais à ne pas penser à ce rendez-vous avant d'y être, pour ne pas devenir fou. Je n'ai pas eu le temps d'en jouir. Je n'ai presque pas eu le temps d'être naturel, et par conséquent de jouir. Je lui ai appris la prolongation de mon congé. Elle, que her husband2 avait appris mon second voyage à la M adonna del Monte de l'homme même qui m'avait accompagné. Notre amour est persécuté par tous les hasards possibles les deux religieuses cet homme qui se trouve faire une longue conversation with the husband 3. Elle m'a répété plusieurs fois que, si un de ses amis venait lui conter tout ce qui nous est arrivé, elle s'en moquerait comme d'un roman. Cette idée paraît l'avoir 1. [A une chambre garnie.] (Note de Beyle). La rue des Deux-Murs ou Contrada dei Due Muri, comme Beyle a rectifié sur le manuscrit Royer, se trouvait à la place où se trouve aujourd'hui la galerie Victor-Emmanuel, près la place du Dôme.

2. Son mari.

3. Avec le mari.


frappée. Elle m'a dit ce soir qu'à Novare elle écrirait notre histoire.

Ce matin elle était vraiment alarmée. Il paraît qu'il y a des affaires d'intérêt entre Turenne et elle. Je dois me dire qu'il n'en est que plus flatteur pour moi d'obtenir la victoire.

Ce soir, by her molher, al 1 six heures et demie, je l'ai vue pendant demi-heure vraiment amoureuse et belle d'amour. Nous parlions sur un banc qui se trouve dans la boutique, pendant que the mother était occupée avec les commis. Nous étions obligés de parler par plaisanteries. Ce genre où il faut être plaisamment tendre est le mien j'y suis tout naturel et tout heureux. J'ai vu dans ses yeux et dans la rougeur qui couvrait ses joues l'effet assuré du naturel d'une grande âme sur un autre cœur du même genre. Elle m'a parlé de tout quitter et deme suivre en France. Elle m'a dit qu'elle détestait l'Italie.

Il paraît qu'elle est trop sûre de l'effet produit par elle sur tout ce qui l'entoure. Elle est tellement au-dessus des autres femmes qu'aucun de ses amis ne peut avoir l'idée de la négliger. On peut être insensible à son mérite, mais une fois qu'on l'a goûté, comme elle paraît seule dans 1. Chez sa mère, à.


ce genre à Milan, il faut rester à ses pieds.

Cela pourrait flatter son amour-propre; je ne sais si elle fait le raisonnement nécessaire pour cela. Mais cette certitude la fait bâiller.

Ce matin, toute troublée par tous les hasards qui se tournent contre nous, quand je lui ai annoncé la prolongation miraculeuse de mon congé, elle m'a dit « Il faut partir. » Elle m'a appris qu'elle allait à Novare.

La jalousie of the husband s'è deslata 1 comme tous les diables. Mais je ne crois pas qu'il ait l'honneur d'être jaloux. Il est le gardien des intérêts de Turenne, dont la présence est utile aux siens.

On attend ce grand politique ce soir. Il me paraît probable qu'il n'arrive que demain. En attendant, j'ai un rendezvous pour dix heures. Mais le coquin de perruquier chez lequel j'ai pris une chambre s'est avisé de suivre A[ngela] jusqu'à sa nouvelle maison (contrada.)

CHAPITRE LXXVI

Hier 28 a été un jour heureux. Je me suis surpris à me dire « Mon Dieu, que je 1. Du mari s'est éveillée.


suis heureux » Tout cela par la lettre de F[élix] qui m'a appris la prolongation d'un mois. (J'ai touché 1.500 francs.)

Sans mon maudit amour pour les arts, qui me rend trop difficile sur le beau dans tous les genres, je pensais que, grâce à mon système et à trois ou quatre heureux hasards qui me sont arrivés, je serais un des hommes les plus heureux.

This morning I have made that a lime, this night 1 should go fo a very respectable number 1. Mais d'abord l'anxiété de l'attente, et ensuite ce qu'elle me disait, agitaient trop l'esprit pour que le corps pût être brillant.

29 Octobre 1811.

J'ai lu à la chambre, conlrada dei due Walls2, cent cinquante pages de Lanzi qui, au milieu de son bavardage critique, historique et timide, sent bien les arts, en sa qualité d'Italien. Il n'a pas autant de superlatifs que je le craignais. au lieu de cinq3.

1. Ce matin j'ai fait cela une fois, cette nuit j'atteindrais un nombre très respectable.

2. Rue des Deux-Murs.

3. Sans doute s'agit-il des grandes écoles de peinture italienne que Beyle on le sait, réduit à cinq, alors que Lanzi auteur des cinq principales en groupe plusieurs autres secondaires.


Par exemple, il est la cause de tout ce bavardage. II blâme Léonard de ce qu'il voulait toujours faire des chefs-d'œuvre. Pour ne pas tomber dans l'erreur de cet homme extraordinaire, je viens d'écrire quatre pages de phrases plates.

Cimbal était à la banque Borrone avec moi j'ai cherché à l'amadouer par des prévenances gracieuses. Cela a assez bien pris. But the husband 1 a fait devant moi des reproches à his wife2 sur son absence de ce matin, et sur le retour du fils avec le parapluie.

Je dors très peu depuis un mois. La sensibilité est excitée par le café, les voyages, les nuits passées en voiture, et enfin les sensations. Je maigris un peu. Je me porte fort bien. Hier j'ai dormi pour la première fois huit à neuf heures, après un bain. Je répète que je jouis de la meilleure santé. Je n'ai eu qu'une fois la petite fièvre que me donnent les premiers froids.

J'ai trouvé le froid à Parme, en revenant d'Ancône avec M. Filipo Casati. J'ai trouvé une pluie continuelle, des brouillards, du froid, etc., dans ma charmante expédition à la Madonna del Monte. 1. Mais le mari.

2. A sa femme.


CHAPITRE LXXVII

30 Octobre 1811.

At two o'clock the fair Ant[onio] gives me the following letter

Mercoledi 1.

Una sol righa per ricordami a le, che amo più della mia vila, e per dirti che le più fatali combinazione mi hanno lenula legala stno dopo le undici; che subito andai al nolo silo, ma lu eri digia partito

Domani alle ore dieci spero d'essere più forlunala e poterti dire quanto li amo e quanlo soffro per le!

P.-S. Alle ore sei di questa sera, io passerd davanti al Caf fè del Sanquirico, in vicinanza della mia nuova casa, la bothega del quale f a angolo alla conlrada del Bocchetto 2.

1. [Les dates sont aisées à vérifier, j'ai l'Almanach Royal pour 1811.] (Note de Beyle en 1813.)

2. A deux heures le bel Antonio me donne la lettre suivante Mercredi. Une ligne seulement pour me rappeler à toi que j'aime plus que ma propre vie, et pour te dire que les circonstances les plus fatales m'ont tenue enchainée jusqu'à onze heures qu'aussitôt j'allai à l'endroit convenu mais tu étais déjà parti 1

« Demain à dix heures j'espère être plus heureuse, et pouvoir te dire combien je t'aime, et combien je souffre pour toi

« P. S. A six heures ce soir, je passerai devant le café de Sanquirico, dans le voisinage de ma nouvelle maison son café fait l'angle de la rue dei Bochetto. »


Il y aura eu erreur de sa part bien naturelle au reste. J'ai lu Lanzi dans la chambre jusqu'à onze heures et demie. Mais ce malheur n'est pas sans avantages il aura augmenté son amour.

Si elle n'allait pas à Novare, rien ne me manquerait. Je crois avoir ma liberté pendant le mois de novembre. J'ai passé en revue mes fonds ce matin

J'ai 2 quadr. 166

20 doubles Nap. 800

12 doubles Nap. 480

10 Nap. 200

1.646

J'ai outre cela en argent courant 7 napoléons sur lesquels je vais payer à M. F. Casati 156,25 = 131 for the transport from Foligno till Milano 1, ce qui n'est pas cher. [J'ai payé au bon Milanese 131 francs pour la moitié des frais de poste de Foligno à Milan. Seul j'aurais dépensé le quadruple.] I have thought to translale Lanzi, he has 1.900 pages, and to make of that 2 vol. of 450. But what advantage? I thought of dictating lhe french to my Mancus, and to spend to that 30 or 40 days 2.

1. Pour le voyage de Foligno à Milan.

2. J'ai pensé à traduire Lanzi il a 1900 pages, et à faire de cela deux volumes de 450 [pages]. Mais quel


30 ou 31 Octobre 1811.

Hier, dernier jour d'octobre, attendant in the chamb[er] 1, j'ai écrit la lettre suivante

Bologne, 25 Octobre 1811.

« Messieurs, j'ai composé en deux volumes l'histoire de la peinture en Italie depuis la renaissance de l'art, vers la fin du XIIIe siècle, jusqu'à nos jours. Cet ouvrage est le fruit de trois années de voyages et de recherches. L'histoire de M. Lanzi m'a été fort utile.

« J'envoie mon ouvrage à Paris pour l'y faire imprimer. On me conseille de vous prier de l'annoncer. Il paraîtra en deux volumes in-8 à la fin de 1812. Si l'article suivant ne convenait pas, je vous supplie, messieurs, de le corriger

« Il paraîtra à la fin de 1812 une Histoire « de la Peinture en Italie depuis la Renais« sance de l'art, à la fin du XIIIe siècle, « jusqu'à nos jours. L'auteur de cet ouavantage ? Je pensais dicter le français à mon Mancus, et passer à cela trente ou quarante jours. A cette note résumée la copie Arbelet ajoute Ever the fame. I have made the half part in six m. (1813). [Toujours la gloire. J'ai fait la moitié en six mois.]

1. Dans la chambre.


« vrage, qui voyage en Italie depuis trois « ans, s'est aidé des histoires publiées par « MM. Fiorillo et Lanzi. Celle qu'on an« nonce sera composée de deux volumes « in-8. »

« Agréez, Messieurs, l'assurance de ma haute considération.

« Is. Ich. 1 CHARLIER. »

A[ngela] a passé une heure et demie avec moi [in two Wall's chamber]. She seerned to have pleastire. For my own accouni I made that two times, and for she three or f our 2.

I went out at 2 ½ 3. J'allai à Brera. Il fallait ma permission, que je vins chercher. Je trouvai de l'intérêt à une peinture de Giotto et à un tableau d'André Manteigne, à cause de l'idée folle qui m'est passée par la tête. Elle m'a coûté déjà 104 fr., employés à

Lanzi. 22 Bossi. 24 Vasari (11 vol.). 55 (Il y en aura 5 de plus)

Guida di Milano di Bianchoni 3 104

1. Moi, je.

2. Dans la chambre des Deux-Murs. Elle a semblé avoir

du plaisir. Pour mon propre compte j'ai fait cela deux

fois et elle trois ou quatre.

S. Je sors à deux heures et demie.


Cette idée me ferait perdre mon temps as Mocenigo. Mais, l'amour-propre étant fixé, j'acquerrais des connaissances véritables en peinture, and probably money sufficient for a second lour through Italy 1. Je la vis le soir pendant vingt-cinq minutes. Elle m'avait conté le matin la réussite de la lettre. J'écrirai cette histoire.

CHAPITRE LXXVIII

Pendant son absence, du 2 au 15 novembre, j'aurais le temps d'aller à Venise et à Gênes. Mais ces voyages ne me font pas plaisir. Est-il sage d'user celui que peut me donner Venise, en la voyant quand je n'en ai pas soif, le tout pour dire « J'ai tout vu » ?

[Elle voudrait, à cause de la prudence, que j'allasse à Venise. On y va en vingtquatre ou trente heures.]

Milan, Albergo della Città, 2 Novembre 1811. Sans doute la femme la plus belle que j'aie eue, et peut-être que j'aie vue, c'est A[ngela] telle qu'elle me paraissait ce soir 1. Et probablement assez d'argent pour un second voyage à travers l'Italie.


en promenant avec elle dans les rues, à la lueur des lumières des boutiques. Je ne sais comment elle a été amenée à me dire, avec ce naturel qui la distingue, et sans vanité, que quelques-uns de ses amis lui avaient dit qu'elle faisait peur. Cela est vrai. Elle était animée ce soir. Il paraît qu'elle m'aime. Yesterday and to day, she has had pleasure 1. Elle venait de prendre du café avec moi dans une arrière-boutique solitaire ses yeux étaient brillants sa figure demi-éclairée avait une harmonie suave, et cependant était terrible de beauté surnaturelle. On eût dit un être supérieur qui avait pris la beauté parce que ce déguisement lui convenait mieux qu'un autre, et qui, avec ses yeux pénétrants, lisait au fond de votre âme. Cette figure aurait fait une sibylle sublime.

Je l'ai rencontrée à six heures rue del Bocchelto près le café Sanquirico, notre rendez-vous ordinaire je l'ai accompagnée jusque chez sa belle-sœur, femme d'un chimiste célèbre, Porta Ticinese, je crois, près San Lorenzo. Je l'ai attendue dans un café au bout d'un quart d'heure elle a repassé nous sommes allés prendre du café, et enfin, après demi-heure de promenade, je l'ai quittée près de l'arcade de 1. Hier et aujourd'hui, elle a eu du plaisir.


la place des Marchands, toujours avec le bel Antoine.

CHAPITRE LXXIX

6 Novembre 1811.

Je suis allé voir le Cénacle de Bossi chez AI. Rafaelli. J'en ai été mécontent sous les rapports du coloris 2° de l'expression. Le coloris est l'opposé de celui de Vinci. Le genre noir et majestueux de Vinci convenait surtout à cette scène. Bossi a pris un coloris illuminé de partout. Il est sûr que, dans une église, son tableau ferait plus d'effet que celui de Léonard, parce qu'il serait aperçu, et qu'on ne verrait pas celui de Léonard.

Mais, dans une galerie, le tableau de Bossi déplaira toujours. Un livre fait par l'auteur d'un tableau ôte à ce tableau la grâce nécessaire pour toucher. Pour le prouver, qu'on songe à l'effet contraire un tableau, trouvé par hasard, d'un auteur malheureux et modeste intéresse sur-lechamp.

2° Expression.

Quant à l'expression, je me charge de prouver que Judas ressemble à Henri IV. La lèvre inférieure avancée lui donne de la


bonté, et bonté d'autant plus grande qu'elle n'est pas détruite par l'esprit.

Judas est un homme bon qui a le malheur d'avoir les cheveux rouges.

Sans sortir de la nature, la figure de M. N[orvin]s (de Rome) donnait sur-lechamp un meilleur Judas. Celle du général A.

La campagne aperçue derrière la tête du Christ m'a fait beaucoup de plaisir, même avant que j'y aperçusse du véritable vert.

Une tête de Christ de Guido Reni, que j'ai trouvée dans l'atelier de Rafaelli, a été pour moi une terrible critique du tableau de M. Bossi.

La gravure de Morghen me fait beaucoup plus de plaisir. Ce n'est pas une raison décisive. J'ai encore besoin de traduction pour plusieurs peintres. Les Carraches, par exemple, dont les noirs me déplaisent. 7 Novembre 1811.

Vu ce matin la galerie de l'Archevêché. Belle figure de J. César Procaccini. Copie de la Madeleine du Corrège qui me semble jolie. Beau portrait de pape, en petit, de Titien, dit-on. Relief d'un profil du Titien.


[CHAPITRE LXXX

Après cela, je fus trop heureux, et trop occupé par les jalousies de ces messieurs, pour avoir le temps d'écrire. Je partis de Milan le 13 novembre, arrivai à Paris le 27 novembre à cinq heures et demie. Great. Le lendemain, bataille perdue 1.J

The last part of a tour through Italy 2, présentée en toute humilité à M. H. de B., âgé de trente-huit ans, qui vivra peutêtre en 1821, par son très humble serviteur, plus gai que lui.

Le H. B. de 1811.

Milan, le 29 Octobre 1811.

1. Cette bataille perdue le 28 novembre doit être une bataille d'ambition. Peut-être s'agissait-il d'une place en Italie. C'est la bataille à laquelle Beyle a déjà fait allusion durant son voyage en Italie quand il dit (supra, p. 21) qu'une des causes de sa perte fut sans doute sa négligence à aller voir le directeur général de la police de Rome. 2. La dernière partie d'un voyage en Italie.


11 Janvier 1812.

E qui fait que je dépense 60 francs par C an au Journal de l'Empire plutôt que de mettre cette somme de côté avec d'autres pour faire quelque voyage, ce sont les numéros de journal tels que celui d'aujourd'hui, 11 janvier 1812. L'affaire Morin 1 est très instructive. Cet article bien fait laisse voir la nature. La fille me semble avoir de l'honneur et regretter de n'avoir pas été un homme pour se battre contre le Ragoulleau, qui me semble un de ces faiseurs d'affaires âcres, sans sensibilité et demi-fripons, caractère qui, si je ne me trompe, abonde plus à Paris que dans aucune autre époque. Angélique Delaporte, actuellement âgée de seize ans et dix mois, et que l'on juge au moment où j'écris ceci, me semble un être digne de toute l'attention de Mocenigo. 1. Le du 11 janvier 1812 du Journal de l'Empire (Ex Journal des Débats) contenait le compte rendu de la session d'assises où étaient jugées Victoire Morin et sa fille Angélique, âgée de 16 ans, accusées d'avoir tenté d'escroquer et d'assassiner un nommé Ragoulleau.


Nos littérateurs de journaux, qui sont les meilleurs de France, vantaient l'autre jour l'éloquence des passions, que Quinault et Racine seuls ont possédée. Ils en citaient pour exemple ces vers si doux de Quinault Inachus dans son cours, etc.

(Numéro du Journal de l'Empire

du 5 ou 8 janvier 1812.)

Cette mauvaise école de Pierre de Cortone ne reconnaîtrait pas la nature dans la lettre de Mme Morin à Ragoulleau mais Raphaël l'y eût étudiée. Cette lettre m'a monté au goût, le plus fin de Mocenigo Elle est pleine de néologismes. Mme Morin ne trouve rien d'assez fort, et d'ailleurs pour produire la terreur il lui faut du non-accoutumé (raison pour laquelle le guerrier d'Héliodore, au Vatican, ne produit pas toute la terreur possible).

2° La superbe inversion « En ma puissance, mon adresse vous a mis. » Voilà ce que j'appelle l'éloquence des passions. Voilà l'éloquence de Corneille.

Voilà mon aune pour mesurer le style tragique elle est différente de celle de M. Auger1 et autres bougres plats. Ils 1. Collaborateur du Journal de l'Empire et futur auteur


ne sentiront pas la lueur de générosité qui est peut-être dans l'âme d'Angélique et qui certainement n'est pas dans le cœur de tant d'honnêtes mères de famille si respectables, mais qui, sous le rapport de l'art, sont des caput morluum.

[18 Janvier 1812.]

Voir le feuilleton d'aujourd'hui, 18 janvier 1812, sur la comédie des Femmes. Le siècle de Demoustier a été le dernier degré de corruption tendre, de morbidezza, d'un peuple qui ne bande pas et où le spirituel l'emporte sur le passionné.

La Révolution et la pente ordinaire des choses nous ont jeté dans le genre sévère, ce qui fait que les gens sans talent produisent du lourd.

Les lettres de Mme Du Deffand et autres enfants posthumes du siècle de la morbidezza ont beaucoup de succès parce que, outre leur mérite propre elles font variété.

(Transcrit, 4. 268.)

du Manifeste contre le Romantisme que Beyle devait prendre à partie en 1825 dans la seconde partie de son Racine et Shakspeare.

1. Feuilleton de Geoffroy, dans le Journal de l'Empire, sur la comédie de Demoustler.


20 Janvier 1812.

(Johnson, II, 71.)

Character of Mr Mys[elf] 1. L'esprit conçoit des idées neuves et qui se trouvent telles par le moyen indiqué ci-dessous, quelquefois grandes par l'habitude d'essayer pour chaque idée si elle peut être généralisée.

Le caractère est timide, mais, dans les occasions qu'il croit grandes, se jette avec plaisir dans l'incertain.

Cet homme, étant penseur par état et aimant son état, ne donne jamais toute l'attention possible à ce qu'il fait. Il se pourrait que ce ne fût pas par timidité qu'il n'eût pas dans la vie des petites audaces journalières qui font l'occupation d'un sous-lieutenant.

Ainsi, ce matin, en traversant un chantier où il voyait passer une servante, il eût pu éviter un contour par une rue boueuse, mais il suivait la pensée qu'on écrit actuellement, et a pensé que, si quelqu'un le reprenait de passer par ce chantier, son attention serait appliquée à faire une réponse fière et qu'il perdrait son autre pensée.

1. Mon propre caractère.


Ce qui prouve la timidité, c'est not having danced yesterday with c[ountess] Palfy 1. Ses pensées sont neuves parce qu'il a refait à neuf beaucoup d'idées générales qui servent de mesure, comme gloire, grandeur, bonheur, etc.

Les autres mesurent ce qu'ils aperçoivent dans la nature avec une aune qui a quarante-deux pouces. Celle qu'il s'est faite au moyen d'Hel[vétius], de Tra[cy] et de l'expérience est de trente-neuf. II n'est donc nullement extraordinaire que le résultat de la mesure ne soit pas le même. C'est une besogne de manœuvre. Le difficile a été de faire l'aune nouvelle.

Il distingue mieux dans la nature les passions différentes.

Un homme qui a peu vu de tableaux en admire un de Rubens il n'y distingue point le coloris, le dessin, le clair obscur M. Mys[elf] distingue tous les analogues dans le degré d'importance avec lequel M. le c[omte] Cléfment] de Ri[s] se fait voir écoutant M. Kon.

La timidité est peut-être une qualité nécessaire à un observateur. Elle lui fait voir les nuances de chaque chose, il les voit avec exactitude parce qu'il les pèse. Un homme hardi entre dans un salon, 1. C'est de ne pas avoir dansé hier avec la comtesse Palfy.


il ne donne son attention qu'à la maîtresse de la maison, souvent à rien. Quand je vais chez moth[er] 1, je médite toujours sur les moyens de ne pas m'ennuyer en telle société. Quand j'y entrais autrefois, tout me frappait, jusqu'à la position des chaises.

Je croirais donc qu'une timidité dont on se corrige peu à peu par le raisonnement est utile à l'observateur.

Sur une correction manuscrite de l'Empereur. Je n'ai trouvé de remarquable que les aprendre, après, et équier pour écuyer, effet naturel de l'attention à la chose, qui fait diminuer celle à l'op[érati]on, et il n'en reste plus que pour peindre le son, on oublie la bizarrerie de l'usage.

20 Janvier 1812.

M. Milan 2 a besoin d'imagination pour se figurer les circonstances où se trouvera l'équipage dont j'ai vu le détail ce matin. Mais la sensibilité nuirait et ferait perdre du temps. Toutes les précautions prises, il faut songer à une autre affaire et ne pas s'amuser à sentir l'effet du bon ou du mauvais succès.

1. Chez Mme Daru la mire.

2. Beyle a ajouté postérieurement en surcharge: Bonaparte.


Le Mocenigo, au contraire, a besoin de le sentir.

(Copié ceci, et send to Félix by a letter of the 20 th january 1.)

22 Janvier 1812.,

Le peintre Myself étant fort for the ideal of the expression and of the moral beauty, after the example of R. When he passionately desires somewhat per che il suo desio diventi meno, bisogna ch'egli veda di presso questa cosa. Viz theses days he thought with desire on a travel to Russia and Poland. yesterday 21 january he vit Z. speaking with humeur and proudly2, ton tranchant to Maz[eau]. Cela a ôté l'idéal of this tour 3.

1. Et envoyé à Félix [Faure] dans une lettre du 20 janvier.

2. Le peintre moi-même étant fort pour l'idéal de l'expression et de la beauté morale, d'après l'exemple de R. Quand Il désire passionnément quelque chose, pour que son désir s'affaiblisse, il faut qu'il voie de près cette chose. Ainsi ces jours-ci, il rêvait d'un voyage en Russie et Pologne hier 21 janvier, il vit Z., parlant avec humeur et arrogance. 3. De ce voyage.


5 Mars 18121.

JE m'en veux de n'avoir rien écrit depuis mon retour. Ce fut le 27 novembre, l hadthesenlionas of great2. Je n'avais pas eu le moindre accident pendant mes neuf cents lieues, que la chute de Pesaro à la villa du comte Mosca 3. C'était moins que rien.

Le 28, vers les trois heures, je perdis une bataille. Je rendis ma défaite plus complète par un petit manque de sang-froid. Mais le 28 octobre précédent, had been an happy day: the leller of Félix and the achat of the book of Lan[zi] 4.

Le 4 décembre, je commençai sérieusement l'étude de l'allemand.

Depuis, il y a eu hier trois mois, j'ai travaillé le plus que j'ai pu. Thal is usefull for Mocenigo5 en agrandissant ma manière, qui eût été d'un sec et d'un 1. En tête de ce nouveau cahier, Beyle a écrit: « Something for the life of Mys[ef]. [Quelques renseignements sur ma vie.] (Copié du cahier que le comte F. m'a confié.) » 2. J'eus la sensation du grand.

3. Le 19 octobre 1811.

4. A été un jour heureux la lettre de Félix [Faure] et l'achat de l'ouvrage de Lanzi.

5. Cela est utile à un Mocenigo.


soigné détestables. J'ai senti the grace of Gorreggio 1. Je me suis instruit by the exam ple of sueh a num ber of true artists and as nobody is able to give me counsels, j'en ai pris en interrogeant the life of those great men 2. A litlle experience3 m'a bientôt appris des choses auxquelles je ne songeais pas. Lady Duded est arrivée, et j'ai trouvé le coloris qu'il me fallait. Qui m'eût dit that the Confessions of J.-J. Rousseau me déplairaient et que je chercherais la couleur dans Fénelon ? Le dessin de Télémaque est, à la vérité, pitoyable, mais c'est le coloris qui me semble approcher le plus of Allegri.

Nei primi istanli, il Z m'è slato severo (bisogna dire che quel uomo eccellente aveva ragione) 5. La porta era chiusa per me. Una sera dopo aver scrillo di quel

No gia uonio, ma Angiol divino

ho scritto una lettera, che non era d'un piatto. Poco a poco son rivenuto. La porta è stata aperta per la bontà of lhe lady Palfy, sono slalo 1. J'ai senti la grâce du Corrège.

2. Par l'exemple de beaucoup de vrais artistes et comme personne n'est capable de me donner de conseils, j'en ai pris en interrogeant la vie de ces grands hommes. 3. Un peu d'expérience.

4. Mme du Deffand, sans doute. Beyle était alors plongé dans la lecture de Mme du Deffand. Cf. Correspondance, t. IV, p. 8.

5. Pour la pollce. (Note de Beyle.)


pregato a pranzo, ma non mi faceva cera buona. Ho avulo quella gran febbre the night of the 4-5 february [18] 12.

Il selle, ho ringraziato il signor Z che mi ha parlato, lui primo con sorriso. Da quel momento in poi mi parla qualche volta 1. Voilà mes aventures in this house 2. Mais les principales sont celles de la rue de Provence3.

Ma conduite a été pitoyable, comme à l'ordinaire. The métier of Mocenigo makes bashfull 4 en donnant des jouissances intérieures qu'on est bien aise de ne troubler par rien e cosi non si fa battayglia5 à l'extérieur. 1. Dans les premiers moments, M. Daru a été sévère pour moi (il fant dire que cet homme excellent avait raison). La porte était fermée pour moi. Un soir, après avoir écrit sur cet homme [Michel-Ange], non pas homme, mais ange divin j'ai écrit une lettre qui n'était pas d'un plat. Pen à peu je suis revenu. La porte a été ouverte par la bouté de Mme Daru j'ai été prié à diner, mais il ne me faisait pas bon visage. J'ai eu cette grande fièvre la nuit du 4-5 février 1812.

Le sept, j'ai remercié M. Daru qui m'a parlé le premier avec le sourire. Depuis ce moment il me parie quelquefois. 2. Dans cette maison.

3. Pour comprendre, au moins en partie, ces aventures de la rue de Provence où Beyle juge qu'il fut encore si pitoyable, il faut se reporter à ce qu'on a déjà pu lire dans le Journal (23 mai 1810 et 18 mai 1811) et à ce que la Correspondance (26 juin 1811 t. III, p. 317; 27 février 1812 t. IV, p. 21; 17 juillet 1813, t. IV, p. 139) nous apprend de son côté. Beyle pensait alors à son mariage avec une demoiselle Jenny H. ou L. (sans doute Lesehenault) « nullité aimable et donce, du meilleur ton », mais riche. Il se consola facilement de la non-réussite de ce projet. 4. Le métier de Mocenigo rend timide.

5. Et ainsi on ne livre pas bataille.


Le 27 février, I have been jealous 1. Jenny faisait autant attention à P. qu'à moi, lui faisait aussi souvent les yeux tendres, riait plus souvent avec lui en ma présence. La scène se passait à Meudon. AffecLait-elle, ou était-ce naturel ? That is the question. My eyes lui ont montré, en évitant les siens, que je sentais la préférence. Elle a dit des things upon the hair of my rival qui marquaient la préférence et qui devraient me faire penser qu'elle veut, en me rendant jaloux, me faire speak upon the matrimony 4.

The departure of iais uncle for the army 5 m'a empêché de voir une autre expérience. Tears yesterday, a little serrement di bracchio 6.

Aujourd'hui was a day of money. La sola mia infelicilà fa in questi tre mesi di spender troppo. Lavoro sempre, vedo poco mondo, dunque io dovrei risparmiar for travelling 7. C'était mon raisonnement, dont l'expérience s'est moquée.

1. J'ai été jaloux.

2. Là est la question. Mes yeux.

3. Des choses sur les cheveux de mon rival.

4. Me faire parler sur le mariage.

5. Le départ de son oncle pour l'armée. Si Beyle n'a pas commis de faute de grammaire, il ne peut s'agir que de l'oncle du rival.

6. Larmes hier, un petit serrement de bras.

7. Était un jour d'argent. Mon seul malheur fut pendant ces trois mois de trop dépenser. Je travaille toujours, je vois peu de monde, je devrais donc épargner pour voyager.


Mais ihis morning je suis allé toucher 166 fr. 66 as A[uditeur]. Il paraît qu'on m'accorde les 2.000 francs. Je suis allé chez le chevalier B., qui me fera payer le quatrième trimestre de 1810, les quatre de 1811 et les deux premiers mois de 1812. A 900 francs the year, c'est environ 1.200 fr. The love for Palfy is dying. Ho pensalo ch'io non doveva mai maritarmi. Ce serait un enfer pour moi. Ho domandala all signor D[aru] d'andar via.

Ho vedulo ieri per la prima volta il Doligny'. Phrase faite, mais bien faite surtout, voulant briller comme un jeune homme, ne tirant rien de l'observation présente, ne suivant pas bien le raisonnement pour briller. Dès qu'il a voulu inventer sur la boue de Rome, pitoyable. De tout ce que dessus je conclus que ces trois mois-ci ont été les plus constamment happy of my life2. Non pas par hasard, mais par l'effet du bien joué. I have had faiblesses que le premier venu n'aurait pas, but he should not have also le parti sublimi. From the 15 août 1811 till now, I have been perfectly happy 3.

1. L'amour pour Mme Daru est mourant. J'ai pensé que je ne devais jamais me marier. Ce serait un enfer pour moi. J'ai demandé à M. Daru de partir. J'ai vu hier pour la première fois M. Beugnot.

2. Heureux de ma vie.

3. J'ai eu. mais il n'aurait pas eu aussi les parties


Ce soir, au Bourgeois gentilhomme, les serrements di coscia of mistress Barilli 1 et son coup d'œil en partant m'ont fait un vrai plaisir et, pour ne pas perdre le souvenir de cette époque heureuse, j'ai écrit ceci avant de me coucher 2.

J'étais transporté des plus douces illusions en écrivant ceci.

16 Mars 1812 3.

Bonne habitude à prendre écrire every evening 4 les pensées ou observations striking of this journée. Ordinairement, je suis trop fatigué, écrire empêche d'agir. Le lendemain, tout est affaibli, et trop écrire empêche d'agir.

Dugald Stewart, qui donne le conseil d'écrire, me réveille.

Hier, dîner de l'ennui le plus plat chez le duc de C[adore] 5. Pas de ressource, le plus grand génie n'eût rien tiré de ces caractères. Tous les ressorts qui pourraient prosublimes. Depuis le 15 août 1811 jusqu'à maintenant, j'ai été parfaitement heureux.

1.les serrements de cuisse de Mme Barilli.— Dans la marge, Beyle a écrit: Faustina.

2. J'étais ravi ce soir-là. (Note de Beyle, écrite en 1814.) 3. En tête de ce fragment, Beyle a écrit: « 1812, the ducke of Kadore. Traduit de Payne. » Mais il a biffé les trois derniers mots.

4. Chaque soir. ou observations frappantes de cette journée.

5. Intendant général de la couronne.


duire une ombre d'action et de gaieté n'existent plus. On n'en voit que la place. En sortant de là, j'admire le génie de Z [Daru] qui sans esprit chasse l'ennui d'un palais, qui est comique mais de ce comique inoffensif qui joue sur l'indécent et sur le singulier et qui est bien l'opposé du vis comica, du comique-sur-bile de Molière2. Conte du petit homme qui tombe sur la seringue et du lavement d'eau sucrée. Le soupir de la dame qui éteint les bougies indécent en province. Ce qui me frappe le plus à ce dîner (du duc de C[adore], c'est une grande femme à gros appas qui se tient bien et qui peut passer pour une belle femme aux yeux des sots.

Mais pas un trait qui ne soit commun. Dans le peu de mouvements de sa figure, rien de produit par les circonstances présentes, tout est appris et récit, comme dans la conversation de Ch. s.

Les yeux sont beaux et cependant bêtes. C'est ce qui m'a fait faire toutes les autres réflexions. Je me demandais en dînant visà-vis de cette femme Par quel méca1. Variante d'un autre ms.: «En sortant de cet hôtel. autrefois si bien occupé, j'assiste au dîner de Z. J'admire son génie. Accablé réellement d'affaires, il fait rire his enfants. Son génie est comique. »

2. Good. 10 décembre 1814, Milan. (Note de Beyle.) 3. Variante de M. Doligny.


nisme des yeux grands 'et même beaux peuvent-ils êtres bêtes ?

1° Le fait,existe. Je me suis rappelé les yeux de mon oncle Martin 1.

2° J'ai observé que la courbe formée par la paupière supérieure, de A en B, était inflexible, ne variait nullement, était toujours la même à chaque fois que l'œil s'ouvrait que peut-être l'inflexion C

lui manquait qu'elle se rapprochait du demi-cercle parfait. Les yeux qui plaisent ont cette courbe très elliptique. Les

yeux célestes l'ont surbaissée, au milieu, comme M, moins fort, bien entendu, que dans cette figure. J'avais cette idée d'après 1. Jean Martin, entrepreneur qui avait épousé une sœur de Chérubin Beyle et qui était le père de Mme Longueville.


les yeux de D., dont la courbe est interrompue par une droite. Les hommes

fermes et sensibles ont cette courbe supérieure. Et j' ai retrouvé le surbaissement dans le divin Paris de Canova. Voilà du comique. Les yeux bêtes de ma grande femme étaient toujours ouverts également (les angles des deux courbes, supérieure et inférieure A et A', étaient constants).

Ils étaient toujours très ouverts. D'ailleurs, tous les traits étaient toujours et également contractés, nul repos.


La chair avait l'air dure, comme celle d'un grenadier. Tout excluait la pensée. Tout cela m'avait donné des pensées charmantes et flatteuses pour Mme de P[alfy]. Je suis allé chez elle, le ton général du tableau excluait mes jolies pensées elles auraient fait tache. Cependant, comme on est très indulgent, peut-être aurais-je hasarder, mais, songeant au danger du hasardement, je n'aurais plus eu cette fleur de naturel et de gaieté 1, je me serais sifflé moi-même.

Ce ton général nous a tous privés d'un plaisir. Du reste, j'ai rêvé à Mme de P[alfy] et en étais très amoureux, même éveillé. Les yeux le lui ont dit, mais qu'est-ce que les yeux ?

Les gens timides qui ont connu l'amour savent que l'on peut tenir une conversation tout entière (mais ce langage est affectif et non significatif, il n'exprime que la quantité de bonheur, ou que l'on comprend), sans d'autre secours que celui des yeux. Il y a même des nuances de sentiment et non de pensée qu'eux seuls peuvent rendre et ce sont les yeux que la sculpture ne peut exprimer.

1. Margaritas ante porcos, thought in 1815.

Je peignais une coupole en miniature (mes nuances étaient Invisibles, je passais pour sans couleur).

[Puis an verso] 16 mars 1812. Bon. Extrait de mon journal. Londres 1815. (Note de Beyle.)


Les nuances de passion sont plutôt exprimées par des changements de couleur que par des changements de forme. Les très petits.

27 Mars 18121.

En étudiant les mœurs de l'Italie au XVIe siècle, je crois voir que la science des convenances s'est perfectionnée, et c'est tant pis pour nous

1° A cause de la gaieté. La plupart des actions, étant sérieuses, exigent aujourd'hui plus de sérieux que jadis.

Rien n'est arbitraire. La science des convenances enlace toutes nos actions, atteint à tout.

Les nobles Vénitiens, en 1740 (de Brosses), quittaient le masque pour monter au Sénat, et en sortant du Sénat montaient dans leur gondole avec une fille. Le quart d'une telle action perdrait un Français de 1812.

2° Il y a moins de naturel. Beaucoup de mots de Henri IV ne conviendraient pas aujourd'hui à un roi.

Mme de Sévigné cite les Conles de La Fontaine, et une chanson qui finit par «. Et leurs femmes on baisera », ce que ne 1. Tout ce paragraphe a été utilisé dans Molière, la Comédie, etc., p. 243.


feraient pas nos femmes honnêtes. Cela est une suite naturelle des progrès de l'esprit et aurait besoin d'être corrigé par un gouvernement attentif à la volupté publique. C'est le contraire tout, en 1812, porte aux bonnes mœurs, au raide, et à l'ennui. Il ne nous reste que les filles, ed io voi adesso a pranzar con una 1.

23 Avril 1812.

Idéal de la musique. II me semble que la musique n'a pas de beau idéal. Il y a des peintres naturalistes et des peintres idéals. Rien n'est si aisé à comprendre la Madone alla seggiola est une figure idéale, la première madone venue de Rubens est le portrait d'une grosse bourgeoise d'Anvers.

C'est faute de cette idée que M. Guizot2 était dernièrement ridicule, en louant je ne sais quel grand peintre de reproduire la nature avec une fidélité parfaite.

Mais, en supposant que Da che il mal è disperato du Matrimonio, Seiollezza, amico du même Cimarosa, expriment bien les 1. Et maintenant je vais dîner avec l'une d'elles. 2. Guizot avait alors vingt-cinq ans. Il collaborait à certaines revues d'art et avait publié en 1811 un Etat des BeauxArts en France.


paroles, cette expression est-elle idéale ou naturaliste?

Il me semble qu'on n'y voit pas assez clair dans les effets de la musique pour faire cette différence.

Il n'y a pas d'air copie-exacte du sentiment équivalent au portrait de la bourgeoise d'Anvers.


Moscou, 4 oclobre 1812, essendo di servizio presse l'intendante generale 1.

(Journal du 14 au 15 septembre 1812.) AI laissé mon général soupant au palais J Apraxine. En sortant et prenant congé de M. Z2., dans la cour, nous aperçûmes qu'outre l'incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous nous y allâmes. Le foyer était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d'arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait bu de la bière j'allai jusqu'à tirer l'épée je fus même sur le point d'en percer ce coquin. Bourgeois 3 le conduisit chez le gouverneur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à une heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet, du moins pour nos yeux. De 1. Étant de service auprès de l'Intendant général [Mathieu Dumas].

2. Pierre Daru.

3. Adjoint aux Commissaires des guerres.


retour dans la casa Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourmenté d'un mal de dents. Il paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les deux heures et vers les cinq heures. Quant à moi, je m'éveillai à sept heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. Daru. Elles allèrent sur le boulevard, vis-à-vis le club. Là, je trouvai Mme B1., qui voulut se jeter à mes pieds cela fit une reconnaissance très ridicule. Je remarquai qu'il n'y avait pas l'ombre de naturel dans tout ce que me disait Mme B., ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en mettant sa grasse belle-sœur dans ma calèche et l'invitant à mettre ses droski à la suite de ma voiture. Elle me dit que Mme Saint-Albe 2 lui avait beaucoup parlé de moi.

L'incendie s'approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nos voi1. M. F. Michel fait remarquer qu'il y avait pendant l'occupation française un certain nombre d'acteurs français, habitant Moscou, et que M. de Bausset utilisa pour organiser un semblant de théâtre sous la direction de Mme Bursay. Certains d'entre eux avaient pu connaître Mélanie et Beyle à Paris.

2. Mélanie Guilbert qui avait joué en 1807 à la ComédieFrançaise sous le nom de Louason Saint-Albe. On sait qu'elle habitait Moscou depuis qu'elle avait épousé un Russe, le général Barcoff.


tures restèrent cinq ou six heures sur le boulevard. Ennuyé de cette inaction, j'allai voir le feu et m'arrêtai une heure ou deux chez Joinville. J'admirai la volupté inspirée par l'ameublement de sa maison nous ybùmes, avec Billetet Buschel, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie. J'y lus quelques lignes d'une traduction anglaise de Virginie qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J'allais avec Louis 2 voir l'incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la garde et l'accabler de sottises. Il avait tort, on fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s'enfonça dans une rue en flammes, où probablement il rôtit. Je vis une nouvelle preuve du peu de caractère des Français en général. Louis s'amusait à calmer cet homme, au profit d'un officier de la garde qui l'aurait mis dans l'embarras à la première rivalité au lieu d'avoir pour tout ce désordre un mépris mérité, il s'exposait à accrocher des sottises pour son compte. Pour moi, j'admirais la patience de l'officier de la garde 1. Busche était auditeur au Conseil d'Etat et Billet chef de comptabilité à la Secrétairerie d'Etat.

2. Louis Joinville.


j'aurais donné un coup de sabre sur le nez de Savoye, ce qui aurait pu faire une affaire avec le colonel. L'officier agit plus prudemment.

Je retournai, à trois heures, vers la colonne de nos voitures et des tristes collègues. On venait de découvrir dans les maisons de bois voisines un magasin de farine et un magasin d'avoine je dis à mes domestiques d'en prendre. Ils se montrèrent très affairés, eurent l'air d'en prendre beaucoup, et cela se borna à très peu de chose. C'est ainsi qu'ils agissent en tout et partout à l'armée cela cause de l'irritation. On a beau vouloir s'en foutre, comme ils viennent toujours crier misère, on finit par s'impatienter, et je passe des jours malheureux. Je m'impatiente cependant bien moins qu'un autre, mais j'ai le malheur de me mettre en colère. J'envie certains de mes collègues auxquels on dirait, je crois, qu'ils sont des jeansfoutres sans les mettre véritablement en colère ils haussent la voix et voilà tout. Ils secouent les oreilles, comme me disait la comtesse Palfy. « On serait bien malheureux si l'on ne faisait pas ainsi », ajoutait-elle. Elle a raison mais comment faire preuve de semblable résignation avec une âme sensible ?

Vers les trois heures et demie, Billet et


moi allâmes visiter la maison du comte Pierre Soltykoff elle nous parut pouvoir convenir à S. E. Nous allâmes au Kremlin pour l'en avertir nous nous arrêtâmes chez le général Dumas 1, qui domine le carrefour.

Le général Kirgener avait dit devant moi à Louis « Si l'on veut me donner quatre mille hommes je me fais fort, en six heures, de faire la part du feu, et il sera arrêté. » Ce propos me frappa. (Je doute du succès. Rostopchin faisait sans cesse mettre le feu de nouveau on l'aurait arrêté à droite, on l'aurait retrouvé à gauche, en vingt endroits.)

Nous vîmes arriver du Kremlin M. Daru et l'aimable Mar[igner] 2; nous les conduisîmes à l'hôtel Soltykoff, qui fut visité de fond en comble M. Daru trouvant des inconvénients à la maison Soltykoff, on l'engagea à en aller voir d'autres vers le club. Nous vîmes le club, orné dans le genre français, majestueux et enfumé. Dans ce 1. Le Gl Mathieu Dumas.

2. Colomb dans la Correspondance a imprimé l'aimable Martial ». Il doit plutôt s'agir de Marigner de la Creuzardière, inspecteur aux revues, en 1812, que Beyle connaissait et aimait d'ancienne date. Martial Daru à cette date était toujours intendant, de la couronne à Rome, et nous avons une lettre que Beyle lui écrivit de Smolensk le 10 novembre 1812 et qui semble bien prouver que Beyle ne l'a point vu récemment à Moscou et qu'il le croit toujours à Rome d'où sans doute Il ne dut pas s'absenter de toute l'année.


genre, il n'y a rien à Paris de comparable. Après le club, nous vîmes la maison voisine, vaste et superbe enfin, une jolie maison blanche et carrée, qu'on résolut d'occuper. Nous étions très fatigués, moi plus qu'un autre. Depuis Smclensk, je me sens entièrement privé de forces, et j'avais eu l'enfantillage de mettre de l'intérêt et du mouvement à ces recherches de maisons. De l'intérêt, c'est trop dire, mais beaucoup de mouvement.

Nous nous arrangeons enfin dans cette maison, qui avait l'air d'avoir été habitée par un homme riche aimant les arts. Elle était distribuée avec commodité, pleine de petites statues et de tableaux. Il y avait de beaux livres, notamment Buffon, Vollaire, qui, ici, est partout, et la Galerie du Palais Royal.

La violente diarrhée faisait craindre à tout le monde le manque de vin. On nous donna l'excellente nouvelle qu'on pouvait en prendre dans la cave du beau club dont j'ai parlé. Je déterminai le père Billet à y aller. Nous y pénétrâmes par une superbe écurie et par un jardin qui aurait été beau si les arbres de ce pays n'avaient pas pour moi un caractère ineffaçable de pauvreté.

Nous lançâmes nos domestiques dans cette cave ils nous envoyèrent beaucoup


de mauvais vin blanc, des nappes damassées, des serviettes idem, mais très usées. Nous pillâmes cela pour en faire des draps. Un petit M. J., de chez l'intendant général, venu pour pilloter comme nous, se mit à nous faire des présents de tout ce que nous prenions. Il disait qu'il s'emparait de la maison pour M. l'intendant général, et partait de là pour moraliser je le rappelai un peu à l'ordre.

Mon domestique était complètement ivre il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon qu'il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un petit repas de vin avec deux ou trois collègues. Les domestiques arrangeaient la maison, l'incendie était loin de nous et garnissait toute l'atmosphère jusqu'à une grande hauteur, d'une fumée cuivreuse nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M. Daru, rentrant, nous annonce qu'il faut partir. Je pris la chose avec courage, mais cela me coupa bras et jambes.

Ma voiture était comble, j'y plaçai ce pauvre foireux et ennuyeux de B.1, que j'avais pris par pitié, et pour rendre à un autre la bonne action de Biliotti2. C'est 1. S'agit-il de Bergognié ou de Busche, tous deux collègues de Beyle au Conseil d'État et qui habitaient Moscou avec lui. 2. Auditeur au Conseil d'État.


l'enfant gâté le plus bête et le plus ennuyeux que je connaisse.

Je pillai dans la maison, avant de la quitter, un volume de Voltaire, celui qui a pour titre Facélies.

Mes voitures de François se firent attendre. Nous ne nous mîmes guère en route que vers sept heures. Nous rencontrâmes M. Daru furieux. Nous marchions directement vers l'incendie, en longeant une partie du boulevard. Peu à peu, nous nous avançâmes dans la fumée, la respiration devenait difficile enfin, nous pénétrâmes entre des maisons embrasées. Toutes nos entreprises ne sont jamais périlleuses que par le manque absolu d'ordre et de prudence. Ici, une colonne très considérable de voitures s'enfonçait au milieu des flammes pour les fuir. Cette manœuvre n'aurait été sensée qu'autant qu'un noyau de ville aurait été entouré d'un cercle de, feu. Ce n'était pas du tout l'état de la question le feu tenait un côté de la ville, il fallait en sortir mais il n'était pas nécessaire de traverser le feu il fallait le tourner. L'impossibilité nous arrêta net on fit faire demi-tour. Comme je pensais au grand spectacle que je voyais, oubliai un instant que j'avais fait faire demi-tour à ma voiture avant les autres. J'étais harassé, je marchais à pied, parce que ma voiture


était comblée des pillages des domestiques et que le foireux y était juché. Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n'aurait couru aucun danger, mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s'endormir au milieu d'une rue brûlante.

En revenant, nous trouvâmes sur le boulevard le général Kirgener, dont j'ai été très content ce jour-là. Il nous rappela à l'audace, c'est-à-dire au bon sens, et nous montra qu'il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les onze heures, nous coupâmes une file, en nous disputant avec des charretiers du roi de Naples. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tvereskoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet ,au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. C'était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d'esprit pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c'est de l'avoir fait avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la mer de Naples.


Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nommé Pelrovoski, où Sa Majesté était allée prendre un logement. Paf au milieu de la route je vois, de ma voiture, où j'avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Daru qui penche et qui, enfin tombe dans un fossé. La route n'avait que quatre-vingts pieds de large. Jurements, fureur il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivac; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l'immense pyramide formée par les pianos et les canapés de Moscou, qui nous auraient donné tant de jouissance sans la manie incendiaire. Ce Rostopchin sera un scélérat ou un Romain il faut voir comment cette action sera jugée. On a trouvé aujourd'hui un écriteau à un des châteaux de Rostopchin il dit qu'il y a un mobilier d'un million, je crois, etc., etc., mais qu'il l'incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais de Moscou n'est pas incendié. Arrivés au bivac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis sept heures du matin jusqu'à onze heures du soir. Ce qu'il y a de pire, c'est qu'à ces onze heures, en m'asseyant dans ma calèche, pour y


dormir à côté de cet ennuyeux de B., et assis sur des bouteilles recouvertes d'effets et de couvertures, je me trouvais gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club.

Conserve ce bavardage 1, il faut au moins que je tire ce parti de ces plates souffrances, de m'en rappeler le comment. Je suis toujours bien ennuyé de mes compagnons de combat.

Adieu, écris-moi et songe à t'amuser; la vie est courte.

Moscou, le 30 Septembre 1812.

Ayant la fièvre depuis six jours tous les livres m'ennuient. et l'ennui me ramène par force à ceci I see the vives jouissances which 1 had this winter. I hope that the sal[utaire] habit[ude] of the work dissipera quella ripugnanza à m'éterniser ici 2.

1. Cette demande s'adresse à Félix Faure à qui Beyle adressait sous forme de lettre ces pages de son journal. 2. Je vois les vives jouissances que j'avais cet hiver. J'espère que la salutaire habitude du travail dissipera cette répugnance à m'éterniser ici.



4 Février [18131 1.

CHAPITRE Ier.—Je n'ai pas de mémoire, mais du tout, de manière que quand je suis discret dans les journaux of my life2 que j'ai faits jusqu'ici, je n'y comprends plus rien au bout d'un an ou deux.

J'ai perdu, en Russie, mon journal de Brunswick en 1806 et 7, my loves with Minette 3, etc. J'avais besoin d'un effort d'imagination pour me rappeler ce que j'avais voulu dire. J'ai été très content de moi en 1806, le fond était grandiose, souvent éclipsé par les bêtises des prétentions et de la timidité.

Je me crois extrêmement sensible, c'est 1. En tête de ce nouveau cahier de son journal, Beyle a écrit « JOURNAL. Si vous êtes disoret, ne lisez pas. Si vous n'êtes pas discret, mais cependant honnête homme, dans les choses essentielles, lisez et moquez-vous de l'auteur, mais ne répétez pas ce que vous aurez lu.

Coste, chef de bataillon.

Journal commencé le 4 février 1813, à Paris, rue Neuvedu-Luxembourg, ne 3. »

2. De ma vie.

3. Mes. amours avec Minette [de Griesheim].


là le trait marquant. Cette sensibilité est poussée à des excès qui, racontés, seraient inintelligibles à tout autre que Félix, et même pour lui il faut parler longtemps.

Cette faculté produit des pensées charmantes, qui disparaissent comme l'éclair. Je n'ai pas encore pu contracter l'habitude de les écrire au vol, quoique j'aie plusieurs fois acheté des carnets pour cela, J'en oublie souvent le fond, et toujours le style. Quelles idées n'ai-je pas eues dans ma calèche pendant ma campagne de dixhuit jours de Moscou à Smolensk J'en avais écrit très peu sur un volume de Chesterfield, pillé par moi, à la maison de campagne de Rostoptchine il a été perdu avec le reste.

J'ai eu encore de bonnes pensées de Berlin ici, je ne les ai pas écrites.

Je suis actuellement dans un état de froideur parfait, j'ai perdu toutes mes passions. Je n'ai point bu les plaisirs de Paris avec cette avidité du cerf qui se désaltère dans la tableau du Corrège. C'est cependant comme cela que je les désirais, par exemple les bouffons, les Nemici et le Pazzo2 désirés en venant de Dantzig à Stuttgart, et un excellent dîner 1. Les Nemici generosi opéra de Cimarosa.

2. Pazzo per la Musica, opéra-bouffe de Mayer.


chez Beauvilliers1. Quelles images je me faisais de tout cela quand j'étais avec M. Marchand et à Tolotchin2 Hier, j'ai eu ces jouissances, elles ont glissé sur moi comme de l'eau sur un papier huilé. Elles n'ont pas pénétré dans mon cœur. Je me suis aperçu, de Mayence ici, que j'avais perdu mg passion for my His[tory] of Painting3. J'en ai été fâché, mais le fait était vrai. Je me suis borné à étudier à quoi on pouvait reconnaître la mort d'une passion à l'ennui qu'inspirent les choses ennuyeuses, les détails d'exécution de cette passion. Je ne pourrais plus relire the work of Ridolfi 4 pour trouver dix lignes dans two volumes in-quarto. Cette passion-là reviendra-t-elle ? Je n'en sais rien. Je me sens mort dans ce moment un vieillard de soixante ans n'est peut-être pas plus froid.

Le nonum prematur in annum ne vaut donc rien pour moi exécuter une chose pendant que j'en suis amoureux sans 1. Beauvillliers, traiteur, 26, rue de Richelieu.

2. Beyle écrit Tolotzyn.

3. Ma passion pour mon Histoire de la Peinture. 4. L'ouvrage de Ridolfi Le maraviglie dell'arte overo le vite degl' illustri pittori veneti e dello stato.— Beyleavait emprunté ce livre à la Bibliothèque Impériale au début de 1812. Cf. Louis Royer Stendhal et la documentation de L'Histoire de la Peinture en Italie. Revue d'histoire littéraire, avril-juin 1922.


amour je ne vaux rien. Cela m'est confirmé par ce qui est arrivé of my com[edy] which I mas making when I was appointed auditor l, et qui est restée là.

Mon génie (dans le sens de Génie du christianisme) est donc inconstant, c'està-dire n'est pas amoureux longtemps. Chapitre II. Mme Palfy m'a paru encore plus manquer d'âme et d'esprit qu'à Di.2, peut-être parce que je lui ai trouvé un vernis de hauteur. (Au reste, son fils a été tué 3, et la douleur récente pouvait l'altérer.) C'est une passion bien morte. Mais que me reste-t-il en femmes ? Ma foi, rien. La soif which I had of.4 a été étanchée en trois jours ce n'est plus qu'une commodité, mais à laquelle je tiens beaucoup.

Mais Prettechestinneka 5 paraît sur l'ho1. De ma comédie que je faisais quand j'ai été nommé auditeur. Letellier.

2. Faut-il lire Dijon ? La famille de Mme Daru était de cette ville.

3. Aucun enfant de la comtesse Daru n'est mort à cette époque. Mais ce renseignement ne semble point mis ici uniquement pour égarer le lecteur la comtesse Daru avait perdu un an auparavant et le même jour, 28 février 1812, sa sœur Marie-Thérèse, mariée à Edmond Garnier Des.chênes, et son père Pierre-Bernard Nardot, qui succomba à l'émotion que lui avait causée la mort de sa fille. 4. La soif que j'eus de [Angéline Béreyter].

5. Mélanie Guilbert, épouse du Russe de Barcoff, qui sans doute habitait, à Moscou où Beyle l'avait rencontrée, dans la rue Fretchistenka et qui était rentrée à Paris. Cf. la Correspondance, t. IV, p. 91.- Aussi plus bas Beyle l'appellet-il encore Tinneka.


rizon, sans y être attendue. On ne rallume pas des cendres, voilà la théorie.

Mais, froissé par les hommes, j'ai besoin d'un intérieur bourgeois où je puisse être les pieds sur les chenêts. Mme de Perval eût été cela; elle est simple et bonne, mais l'absence de l'esprit est trop forte, by her molher she is 1 trop bourgeoise. Tinneka n'a pas ce défaut; au contraire, elle tombe dans le tragique, elle a plus of wit2 et plus d'expérience, la conversation est plus possible, pas trop pourtant.

Je crains de m'engager et de faire banqueroute ensuite, ce qui serait malhonnête envers Tinneka au moment où elle établit sa vie morale dans ce pays-ci. Ma conduite à son égard est immobilité attendant les vents.

Je trouve à mon retour four women à observer MMmes Palfy, de Perval, Tinneka, Doligny (non parlo della mia Angelina) 3.

J'éprouve de singuliers phénomènes dans ma santé. Depuis deux jours, je mange trois fois plus qu'à l'ordinaire et j'ai toujours faim, le café ne m'anime pas l'esprit, 1. Par sa mère elle est.

2. D'esprit.

3. Mmes Daru, de Perval, Mélanie, Mme Beugnot (Je ne parie pas do mon Angéline [Bereyter]).


le vin bu le matin ne me donne pas envie de dormir. Je souffre un peu de la poitrine. J'ai une fin de rhume. Je dîne ce soir avec M. Bayle (la vessie)1.

Qu'en ferais-je au bout de trois jours ? Donc plus la timidité que j'avais quand je voulais toutes les séduire, que je leur croyais le cœur de Julie à toutes, et pensais qu'elles me donneraient une vie comme le bosquet de Clarens.

Donc, plus la timidité des extrêmes prétentions. Mes manières ont été pliées par ces idées ridicules. Il ne me manque pour être sûr du succès que d'apprendre à laisser paraître mon indifférence.

9 Février.

Le Pourceaugnac en lui-même. Suivre l'idée qui m'est donnée par Goberville persuadant à Riboulard qu'il est malade (Picard, tome V, page 100) 2.

Un jeune homme de la haute société voyant son rival près d'épouser la fille d'un ministre homme de beaucoup d'esprit 1. Le médecin que Beyle a connu auprès de M. Daru père, et qu'il a déjà. consulté pour sa santé

2. Allusion à la Noce sans mariage de Picard où le médecin Goberville empêche le mariage de Badoulard et de Cécile, la jeune Elle aimée par son ami Blinval.


(et auprès duquel les ruses du Sbrigani de Pourceaugnac ne prendraient pas parce qu'outre son esprit il est ministre de la police), imagine de développer les vices de son rival et de faire manquer le mariage par les actions auxquelles ces vices engagent le rival. Qu'on ne croie pas que je veuille copier, mais sans s'abaisser on peut prendre des idées partout.

Desmazis 1 m'ayant trouvé mauvaise mine, je me sens mal à mon aise toute la journée, et je fais mon testament, que je voulais faire depuis longtemps. Cela n'en est pas moins ridicule, même revenant de Moscou.

13 Février.

Toujours sans passion, état ennuyeux pour moi.

Je copie ce qui suit d'un petit Molière, avant de l'envoyer à la reliure

Parti de Moscou le 16 octobre 1812. de Smolensk le 11 novembre. de Wilna le 7 décembre.

Arrivé à Kœnigsberg le 14 décembre, avec M. March[an]d.

Parti pour Dantzig le 30 décembre, en traîneau d'acajou.

1. Administrateur du mobilier de la Couronne et supérieur hiérarchique de Beyle.


De Dantzig le 8 janvier 1813.

Arrivé à Stuttgart1 (auberge, prix affiché) le 12 janvier 1813.

Parti de Berlin le 23 janvier, à dix heures less2 un quart.

Le 24, à 8 heures du soir, à Brunswick. Le 25, à 10 heures du soir, à Cassel. Le 27, à 2 heures du matin, à Francfort (quelle heure de bon sommeil !)

A 7 heures et demie du matin, passé le Rhin, en traîneau.

A une heure et demie, parti pour Paris. Le 31, à 9 heures et demie, arrivé à Paris.

14 Février.

M. Bayle me dit que le meilleur oculiste est Wenzel le meilleur dentiste, pour la connaissance des maladies des dents, Duval, à la place Royale. Peut-être pas le meilleur pour opérer.

J'ai assisté, ce matin, à l'ouverture de 1. M. F. Michel fait remarquer qu'il n'y a pas de Stuttgart sur la route de Dantzig à Berlin, et, d'autre part, il est invraisemblable que Stendhal soit allé si rapidement de Dantzig en Wurtemberg. n s'agit certainement de Stargard, aujourd'hui en polonais Starogard. Dans une de ses notices biographiques (Egotisme. p.179) Stendhal a mentionné cet arrêt, mais les éditeurs ont lu Slangaud. Il est vrai que faire route du 8 au 12 janvier pour aller de Dantzig à Stargard est un vrai record de lenteur.

2. Moins.


la séance du Corps législatif, à côté de M. de Saint-Marcellin.

17 Février.

Je travaille au comique 1.

Objection contre la définition du rire par Hobbes

Dans le trait du gros Anglais parlant à la malle qui l'écrasait dans la diligence versée, à 1 entrée de la nuit, en Amérique, raconté par M. Marchand à Kœnigsberg, quelle supériorité pouvons-nous sentir sur l'Anglais trompé si naturellement ? Certainement, très peu.

(Il disait en anglais « C'est fort bien Monsieur, comme il vous plaira quand vous serez las d'être ainsi, vous vous ôterez. Well, very well, sir », etc.) Certainement peu, aussi faut-il que le discours de l'Anglais se prolonge pour bien exciter le rire, qui augmente sans cesse, les derniers mots font plus rire que ceux qui les précèdent. On trouve l'Anglais bête et inférieur à nous, de ne pas s'apercevoir de la dureté de la malle, qu'elle ne lui répond pas.

On voit qu'il y a deux extrémités entre lesquelles nage le comique

1. C'est le chapitre sur la comédie qui a été publié dans Molière, Shakspeare, la comédie et le rire, p. 223.


1° Ou la personne de qui l'on rit nous semble extrêmement bête, extrêmement inférieure à nous

Ou presque pas, comme dans les méprises en général, et par exemple dans celle de l'Anglais.

Quelle différence cette diversité du sol sur lequel il croit introduit-elle dans le rire ? Pierrot, source du rire chez le peuple, ne fait rire que par ses bévues.

Dans l'Avare, lorsqu'il prend sa fille, dont parle Valère, pour sa,cassette, rit-on de sa méprise ou de la honte qu'il aura lorsqu'il s'apercevra de ce qu'il a dit pendant qu'il était dans l'erreur?

18 Février.

Je passe la matinée au cabinet littéraire de la rue de Grammont, et ensuite au jardin des Plantes with M.1.

Je lis au cabinet 1° le discours XXXV du Spectateur2, ensuite l'Eloge de Molière, de Chamfort, ce qui me fait penser Que nous ne nous intéressons qu'à nous dans le rire, notre moi n'est que légèrement en jeu, il ne s'agit que de savoir si ce moi est supérieur à tel ou tel individu. 1. Peut-être Mélanie.

2. Le Spectateur d'Addison, dont le discours XXXV traite du rire.


1° Les gens passionnés 2° les gens âpres, dont le moi est toujours fortement en jeu, qui sont toujours occupés de leur moi, ne peuvent pas s'occuper assez peu de leur moi pour être sensibles à ce qu'il soit supérieur à tel ou tel individu. Ils ne peuvent pas rire facilement. La pointe de vin, diminuant l'intensité de leur attention à leur cher moi, les met en état de rire 1.

C'est l'état où se trouvent naturellement les gens comme mon gros courrier (voyage de Mayence à Paris, à la fin de janvier 1813). Ils ont la détente tendre. Les Gascons, peu sensibles et ne doutant de rien, sont disposés à avoir la détente tendre.

Tous ces gens riant facilement sont aidés par deux petites causes ils ont l'habitude de rire de tout, et ils en tirent vanité. Un homme d'esprit (I with lady Palfy, at Palfy, wilhout vanily 2) fait rire parce qu'il découvre quelque endroit faible ou ridicule dans les personnes qu'il représente. Le ton comique du Chinese 3, dans 1. La même idée m'a été redonnée à Milan par Turiaz, Anelli et autres, vus après dîner. Novembre 1813. (Note de Beyle.) -Sur l'avocat Anelli de Desenzano, faiseur de libretti, voir Rome, Naples et Florence, t. III, p. 60-62.

2. Moi avec Mme Daru, à Bécheville, sans vanité.

3. Du Chinois. Surnom que ses camarades avaient donné à Beyle.


le monde, est très souvent une parodie. Il faut que les plastrons, dans le monde, se remuent. Falstaff est un plastron qui se remue 1.

19 Février.

Les ridicules des femmes, mine non explorée, dit Chamfort. Il faut voir l'Inlrigante d'Étienne.

Qu'est-ce qu'un caraclère? Les sots regardent le naturel dans la comédie (dans les copies de l'art dramatique) comme une bêtise1 (exemple lady Palfy). Thermomètre pour juger du degré de véritable esprit, assez difficile à distinguer de l'instruction2. Dans ce siècle, on apprend l'esprit des autres en lisant Laharpe ou Geoffroy. Il est assez difficile de distinguer au premier abord l'esprit du cru de l'esprit appris.

(Lu la première moitié dans Geoffroy, à Kœnigsberg, le 18 décembre 18123.) Je commence le 19 février à travailler sérieusement à Letellier.

1. Allusion à un passage du discours XXXV du Spectateur.2. Ils ne trouvent pas cela assez difficile à faire pour en tirer vanité. Voir ce que j'ai écrit sur la recherche des Italiens, à Milan, in november 1813. (Note de Beyle.) 3. Fenilleton dramatique de Geoffroy dans les Débats du 1er décembre 1812.


25 Février 1813.

En attendant que je sois passionné et heureux comme du 4 décembre 1811 au 5 mai 1812, étudier et mettre en ordre mes idées upon the Comic 1. La passion viendra. 6 Mars 1813.

J'ai grande envie d'aller à l'Intrigante d'Étienne pour le métier de Mocenigo. Je suis un nigaud de ne pas y avoir songé hier, à ce que m'écrit Angéline. Donc, pour les premières représentations, s'y prendre trois jours à l'avance.

Depuis le 24, où j'arrêtai le plan de L[etellier], j'ai été dans un grand froid moral, et il faut de la passion pour faire une scène. Quand je serai passionné, écrire le plan d'étude à suivre quand je suis froid. Peut-être la lecture des théâtres étrangers. J'ai lu une douzaine de comédies françaises avec plaisir. Je suis fort content du dialogue de Dancourt. Je trouve toujours que le style du Menteur est le modèle du style comique c'est le style de Michel1. Ces idées sm le comique ont été publiées p. 221-286 dans Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire. Le Divan, 1930.


Anse essentiellement grandiose. Dans les dessins de Michel-Ange qui n'ont que deux traits, ces deux traits notent les deux choses les plus remarquables dans l'objet dessiné. C'est ainsi que dans le Menteur la nature est peinte, jusqu'à l'aversion de Dorante pour la présence de son père, blâmée par Palissot avec esprit et si peu de génie.

Ce style me semble le plus durable. Si Corneille écrivait aujourd'huique la langue est fixée, qu'on ne dit plus avecque pour avec, le style du Menteur ne vieillirait jamais.

de ce style qu'il faudrait revêtir cette comédie que je crois qu'on peut faire éternelle comme la tragédie, en faisant la comédie non pas de telle époque, mais de tel gouvernement, par exemple de la monarchie tempérée par les mœurs, gouvernement de la France en 1750.

M. La Cerf me donne quelque, crainte d'être renvoyé à l'armée.

J'entends un canon inconnu.

Ma voisine vient sonner et se trompe son air simplement réfléchissant et immobile, air de la grande surprise.

Un caractère, c'est la manière habituelle de chercher le bonheur. Exemple M. Mu1. M. Royer est tenté, avec raison, de reconnaître sous ce nom M. Labiche, chef de division à la secrétairerie d'Etat.


sard1. Pour prouver habitude dans un personnage, il ne faut pas le montrer passionné.

Que sait-on du caractère d'Oreste ? Définitions.

La science est le souvenir des faits ou des idées d'autrui (H[elvétius], I, 173).

Onction (v[oir] Levis 2).

Métier.

Esprit assemblage d'idées neuves et intéressantes (H[elvétius], I, 175).

C'est moins au nombre et à la finesse qu'au choix heureux de nos idées qu'on a attaché la réputation d'homme d'esprit. Dix heures trois quarts. Je sors de l'Intrigante d'Étienne. Je n'ai entrevu qu'une fois les acteurs, c'est une lecture3; mais elle me suffit pour croire qu'il n'y a pas dans cette prétendue comédie l'ombre d'aucune espèce de talent. Son intrigante n'intrigue point et n'est qu'une indiscrète qui, logée chez son frère, le constitue en des dépenses très fortes. La pièce ne fait un petit pas qu'au quatrième acte. Ce pas (l'ordre de départ du jeune amant) est bientôt suivi du dénouement. Le parterre était vendu; la deuxième galerie, où j'étais, 1. Personnage de la comédie de ce nom de Picard. 2. Levis Souvenirs et Portraits.

3. Beyle mal placé au théâtre (v. p. 133) avait la sensation d'assister à une lecture.


a sifflé de guerre lasse, vaincue par l'ennui, et il me semble que la pièce n'a pas été finie mais j'ai vu remuer les lèvres à Michelot, au milieu des sifflets, et je crois qu'il a nommé l'auteur.

On ne peut le louer même sur son style, qui est bouffi, tendu, martelé, l'opposé du style de la comédie. Il se rapprocherait plutôt du style de la satire, comme celui des Deux Gendres 1.

Il n'y a de bon que deux vers, ni plus ni moins

Nous n'avons pas repris tous nos vieux préjugés, et

Je suis sujet fidèle, et roi dans ma famille. Je ne me souviens pas bien de ce dernier. Comme il n'y a nul caractère dans la pièce, j'observais les développements de caractère qu'elle occasionnait. J'étais à côté de ce fou de Dalban qui, durant la pièce, a eu les idées de la plus saine littérature, et se donnait un vrai plaisir de poète, celui de louer la pièce, pour s'entendre prouver qu'elle ne valait rien. Après la pièce, il m'a parlé de sa comédie à lui; alors l'homme de bon sens a disparu pour faire place au sot. Il m'a dit en propres 1. Comédie d'Etienne.


termes que sa pièce était un petit chefd'œuvre (6 mars, 11 heures du soir). J'étais à côté d'un homme assez mal vêtu, mais plein de tact. Il ne voit pas les ridicules et les scènes dans la nature, mais chaque scène de l'Intrigante lui rappelait celles des pièces connues auxquelles elles ressemblent. Véritablement, huit ou dix fois, Étienne ressemble à des scènes connues et les gâte.

En un mot, je ne vois pas dans cet homme l'ombre du talent.

Il fait des vers qui ne sont pas niais, nouvelle preuve que c'est un métier (voir Levis) et que Mocenigo pourra, moyennant quelques louis, faire traduire en vers ses comédies, chaque acte par un poète différent. Le style d'Étienne est le contraire de la prose de Dancourt, si limpide, si nette, si bonne pour la comédie. Mlle Leverd a déclamé son rôle et l'a indignement, je ne puis pas dire joué, car je ne l'ai pas même aperçue une fois, le tout par la sottise de mon domestique, qui était à la queue depuis deux heures et demie. 12 Mars 1813.

J'écris à Félix la vérité suivante

Je suis plongé depuis mon retour dans


une froideur extrême et ennuyeuse. Depuis quarante jours je cherche en vain mes anciennes passions je n'ai plus que des jouissances de réminiscence. Je n'ai pas voulu entrer au Museum (tableaux anciens), j'y sentirais ma faiblesse mieux qu'ailleurs. Du 4 décembre 1811 au 15 mai 1812, j'ai pensé à ce qui y est contenu, avec une extrême passion, de huit heures du matin à minuit. Je calculais pour m'y livrer la manière la plus rapide de manger sans me faire mal.

13 Mars 1813.

Le souvenir des jouissances que j'avais pendant cet espace de temps me fait trouver les plaisirs de la société froids et audessus de la gêne qu'ils imposent. Je vois combien Fabio 1 s'ennuie, ou, pour mieux dire, combien je m'ennuierais à sa place, attelé à ces éternelles tables de jeu. Je puis aller en société autant que je veux par Z., Mme Pallavi[cini], Mme de Longueville, etc. Je n'y vais que ce qui est nécessaire, et même moins. Dimanche dernier (en sortant de chez Mme D[aru]), j'allai chez Marie. Son antique goût pour moi 1. Fabio Pallavicini, auditeur an Conseil d'Etat. A noter que Beyle connaissait également à Paris Joseph Pallavicini, conseiller du royaume d'Italie, et qu'en 1814 il fut reçu à Gênes chez unè-dame Pallavicini.


parut se ranimer, probablement parce que mon peu de goût pour elle et ma politesse me font faire les actions d'une conduite coquette. Pour moi, ma passion est enlirely dead by lhe sea's sounding shore 1. II en est de même de l'Italie et de Mme Pietra[grua], pour lesquelles je n'ai plus qu'un goût de réminiscence. Mme P[ietragrua] m'a écrit pour un sujet étranger deux lettres auxquelles j'ai de la répugnance à répondre, pensant avec quelle joie j'aurais autrefois saisi cette occasion.

Cet état de mort morale est-il un effet nécessaire d'une lutte de six mois avec le dégoût, le malaise et le danger? Si dans dix ans un triste hasard me faisait embarquer avec des ennuyeux pour revenir de Batavia en Europe, et qu'au milieu des mers notre navire fût continuellement sur le point de sombrer, au retour éprouverais-je le même effet ?

Quels sont les moyens les plus prompts de sortir de cette vieillesse prématurée? J'ignore tout cela. Ma paresse va jusqu'à m'empêcher d'écrire si j'avais un copiste je dicterais. L'Opera buffa m'intéresse peu, assez cependant pour y aller. Mercredi, au Matrimonio, j'ai raccroché un peu de tristesse d'artiste, bientôt séchée.

1. Entièrement morte près du rivage de la mer sonore.


Je n'ai de vif plaisir qu'au duo Voi ne credele de la petite Neri et de Porto, je crois, parce que je ne le sais pas par cœur. Hier, quelque chaleur d'artiste s'est fait sentir quelques moments, à la troisième représentation de l'Intrigante. Etc. J'écrivais le 18 mai 18101

J'ai été extrêmement content de la tête de Phèdre par Guérin. J'ai éprouvé pour la vingtième fois que l'avocat du diable gâtait dans ma mémoire les choses qui appartiennent à ce que j'aime, et cela sous prétexte d'être impartial.

A vérifier quand l'occasion s'en présentera. Il me semble que mes jugements ont acquis de la fixité.

Le philosophe voit le ridicule, par exemple l'affectation du comte magistrat. L'art de le rendre sensible, d'en faire rire tout le monde, forme l'art du poète comique. (15 mars 1813.)

Mme de Palfy (connue à Vienne), incommodée par des fraises, gaie cependant, pas la moindre humeur voilà le beau trait de son caractère, qui n'en a aucun de choquant. (17 juin 18102.)

1. Cf. Le Journal, supra, à la date indiquée.

2. Voir supra, le Journal, à la date indiquée.


17 Mars.

Dimanche 6 mars, je sens avec étonnement renaître mon goût pour Mme Marie le dimanche suivant, 13 mars (après le bal de M. D.), je vais chez elle (avec sa sceur); elle baisse les yeux en se trouvant seule dans son salon. Elle me semble timide avec moi. Elle m'a dit qu'elle était fâchée de ne s'être pas trouvée au bal masqué en même temps que moi, qu'elle savait beaucoup de choses sur mon compte. Je pense que c'est ma liaison avec Angéline, qui ne dure que depuis deux petites années. Elle l'aura sue par M. Ba[yle] le médecin, qui l'aura dit à Mme Le B[run], ou par la comtesse Doligny, qui le savait de sa femme de chambre par ma blanchisseuse, et qui l'aura dit à sa fille, la baronne C[urial]. Ma manière d'être with lady Palfy doit faire un grand problème pour Mme Dol[igny] and Fair Is[land], qui a donné de grandes marques de petitesse à l'égard de Mme Gault[ier] en parlant à Mme Doli[gny]. Tout compte fait, c'est un petit homme, bien fils de son père, et frère de son frère.

Préfectures. Hier 14 et la veille, il n'est bruit que de quinze préfectures à donner, où il parait que les auditeurs


auront bonne part. Le travail a été ébauché mercredi dernier et se termine, dit-on, aujourd'hui ainsi, l'Église triomphe ou fuit en ce moment.

Cela m'a un peu troublé, je serai un peu humilié de n'avoir rien d'un autre côté, être préfet autre part que dans les quatorze départements italiens est entièrement contre mes goûts les plus chers.

Maître des requêtes me conviendrait mieux, comme m'approchant de la place d'intendant de la couronne à Rome ou à Florence, qui est la seule chose que je désire. Préfet, même à Parme, ne me ferait pas autant de plaisir. Une seule personne, M. l'auditeur Jordan 1, m'a dit et peutêtre pour me faire politesse qu'il était question de moi pour maître des requêtes avec Pastoret.

Les on-dit sont que Bergognié est préfet à Lons-le-Saulnier de Nicolaï, Cochelet, préfets M. Savoye-Rollin, préfet à Anvers Pastoret, préfet ou maître des requêtes. On dit qu'il y a deux listes, une de M. de Montalivet, une de M. Daru, que ce dernier a présenté tous les auditeurs de Russie, dont la moitié ou les deux tiers ne peuvent être préfets qu'avec ridicule.

1. Augustin Jordan, auditeur au Conseil d'État, était le frère du Lyonnais Camille Jordan, connu pour ses idées libérales, et le cousin des frères. Porter.


De ceux que je connais, je ne vois de préfecturables que Bergognié, Busche, moi, Nicolaï, Pastoret, et peut-être Cochelet, si les prétentions tenaient lieu de mérite.

Les trois auditeurs qui logeaient à Moscou à l'école de Médecine seraient trois bons choix.

Pour moi, j'aurais mieux aimé qu'il n'y eut pas de nominations, qu'on donnât quatre croix, quatre baronnies, et que j'eusse une croix, fût-elle bleue, comme elle sera suivant toute apparence.

Mme N[ardo]t me marque moins d'amitié qu'avant mon voyage, elle ne m'a pas encore une fois invité à dîner et ne jette plus les yeux sur moi avec la même intimité. Il est vrai que j'ai manqué un mardi. Busche me donna la première nouvelle des préfectures, le 14, au bal chez Mme. et le décret est daté du 12.

Campan2, vu sa niaiserie, exposée par le duc de Feltre, ne sera pas préfet M. de La Tour du Pin, rentré en grâce, le sera, sa 1. C'est-à-dire Busche, Bergognié et Beyle. Busche fut nommé préfet des Deux-Sèvres, Bergognié préfet du Jura. Faut-il rappeler que Beyle n'eût ni préfecture ni décoration. Pourtant il demandera encore et fera demander pour lui l'ordre de la Réunion les 27 décembre 1813 et 30 janvier 1814. Cf. Correspondance, t.IV, p. 164 et Mélanges intimes, t.I, p.103. 2. Henri Campan, auditeur au Conseil d'Etat, était le fils de la femme dé chambre de Marie-Antoinette et le cousin d'Edmond Cardon.


femme a eu une audience de Sa Majesté. (5 avril 1813.)

Depuis l'accès de froideur que j'éprouve, les premières deux heures que j'aie passées au travail sans regarder dix fois ma montre viennent de passer aujourd'hui, de midi à deux heures. Je corrigeais mon voyage en Italie, pour le faire transcrire par M. Fougeol.

Une des causes qui rendent le plus insipide la conversation de Fair Island, c'est qu'il ignore totalement l'art de narrer. Exemple les troubles de Hollande racontés par lui et par M. de Niort 1.

Je remarquais, à la troisième représentation de cette Intrigante, défendue depuis, que l'auteur fait fléchir à chaque instant les caractères pour accrocher une plaisanterie. Et quelles plaisanteries

18 Mars 1813.

Hamlel. Je n'ai décidément plus de sentiment pour la tragédie française. Cette manière de représenter des accidents tragiques me scie. Je sors de Hamlet, qui m'a 1. M. de Niort désigne sans doute Busche, le récent préfet des Deux-Sèvres qui, en 1811, avait été envoyé en mission en Hollande.


déplu et pour le fond et pour le style. Talma lui-même a une pantomimedevisage assez naturelle mais faisant durer beaucoup de mots une seconde et faisant de grands ronds avec les bras, il ne peut me toucher. D'ailleurs, cette plate tragédie ne fait pas un pas du premier acte jusqu'au dénouement. Hamlet est, passez-moi le terme, un couillon. Il faut que son ennemi l'assiège, pour qu'il se détermine à le tuer. Il n'y a de beau que le moment où, le poignard levé sur sa mère, il demande à l'ombre de son père ce qu'il faut faire. Un jeune homme à côté de moi faisait de petits cris d'admiration, et moi je bâillais. Disgrâce. (Voici les événements du faubourg Saint-Honoré)

Je vis lady A1. il y a eu dimanche huit jours (chez sa sœur, la baronne L.) son ancien goût pour moi parut renaître. Dimanche dernier (fort tard, en sortant du bal), j'y allai, elle baissa les yeux dans le salon, seule avec moi.

A mon grand étonnement, ce peu d'espérance a ranimé un peu mon goût pour elle. Comme my heart2 est désœuvré, cela a été facile.

Je me suis reproché de ne pas l'avoir 1. Sans doute faut-il lire Madame Alexandrine car il semble bien qu'il ne peut s'agir ici que de Mme Daru. 2. Mon cœur.


assez cultivée. J'ai trouvé du plaisir à aller chez elle and if f should not have had lhe. crainte, that she might believe il was by am1, j'y serais allé hier à quatre heures. J'y passai le soir et aujourd'hui allhird, je me suis présenté. Elle ne m'a pas regardé, rientrando nel salone 2. Elle a marqué mille bontés to F. 3 (une espèce de rival plein de grâces, ou choses dénommées telles al lhe aclual courl 4) elle a continué à ne me pas regarder. Lorsque j'ai dit que j'avais dimenlicalo 5, elle a répondu avec un accent d'un piqué complet quelque chose de presque aussi dur que « Ce n'était pas la peine. » Enfin, quand je suis sorti, elle m'a dit M. B[eyle], sérieusement.

D'où diable peut venir cette disgrâce? Demander à sa sœur si lady a parlé of the tour al lady Doligny 6. Celle-ci m'en dit un mot lundi dans une visite de deux heures. Je conçois que if the daughter of lady D[oligny] avait said to lady A., that 1 me vantais of this tour7, ce mensonge pourrait l'irriter. Je serais affligé que cela me privât 1. Et si je n'avais pas eu la crainte qu'elle put croire que c'était par ambition.

2. A trois heures. entrant dans le salon.

S. Florian-Froidefond ou Fabio Pallavicini ?

4. A la cour actuelle.

5. Oublié.

6. Du voyage à Mme Beugnot.

7. Si la fille de Mme Beugnot [Mme Curial] avait dit à lady A. que je me vantais de ce voyage.


of the tour. Mais ma fierté blessée me laisse tout mon sang-froid. Anciennement, mon défaut auprès d'elle était de tirer trop de conséquences de faits souvent insignifiants, et des conséquences funestes.

Ici, la disgrâce me semble réelle, parce que la physionomie n'a pas démenti un instant les paroles, que cela n'était pas pour tout le monde, puisqu'elle a été charmante et plaisantante for the rival. Sait-elle que je quitte Paris, et veut-elle se venger sur moi du petit chagrin que lui cause mon départ?

Quelque chose a-t-il détruit son goût, ou est-ce un caprice d'amour ? The husband 1 l'a-t-il grondée de son goût pour moi? (Goût qui parut au Raincy jeudi passé.)

Je n'y vois goutte. En sortant de chez elle, je sentais mon a[mbition] bien diminuée, par le défaut d'espérance, sans doute. Je voyais tout à coup lhe great places inatteignables for me 2.

Réellement, la préfecture et même la maîtrise des requêtes peuvent ruiner mon véritable bonheur. II vaudrait mieux pour moi rester exactement tel que je suis. La croix est la seule faveur qui ne puisse pas devenir nuisible à ma félicité.

1. Le mari.

2. Les grandes places inatteignables pour moi.


Pendant qu'elle me maltraitait, je n'ai pas voulu, à tout hasard, lui donner la satisfaction de me voir interdit. J'ai fait une conversation avec the great J., il était facile de voir que c'était moi qui la faisais et qu'il avait du plaisir à m'entendre. J'étais bien for the prestance 1.

J'écris parce que si demain j'étais nommé pr[éfet], le cours de mes idées changerait entièrement et j'aurais peine à mesouvenir exactement de la bataille d'auj ourd'hui jeudi.

19 Mars.

Ambition. Je sors de chez Bus[che], qui m'a dit qu'il était préfet des DeuxSèvres et qui m'a montré une lettre de M. de Montalivet. Bergognié est préfet du Jura. Il ne reste que moi de ceux qui étaient à l'école de Médecine. Je n'ai pas été trop jaloux, probablement par l'espérance d'avoir aussi quelque chose comme étant accolé aux deux B. par l'opinion publique perhaps the cold of yesterday annonce somewhat2. Quand nous apprenons une nomination, nous cherchons vite si nous connaissons les heureux, et nous 1. Pour la prestance.

2. Peut-être le froid d'hier annonce-t-il quelque chose.


ne sommes jaloux qu'à proportion de cette connaissance.

Ma matinée a été employée par une visite éternelle de Fabio [Pallavicini] je suis ensuite allé voir Mélanie que j'ai trouvée avec tous les symptômes annonçant le bonheur, la sensibilité pleine de vie pour les petits intérêts courants. Signes de bonheur Sa curiosité sur la manière dont j'avais su l'invitation de M. Sommar[iva]1 pour le 22 mars.

Chagrin d'ambition. Ce soir, j'ai l'âme un peu mordue du chagrin de n'être pas préfet, quand mes deux acolytes Bus[che] et Berg[ognié] le sont. Je serais cependant plus chagrin peut-être si je voyais la nécessité d'aller me confiner quatre ou cinq ans dans un trou de 6.000 habitants, comme Lons-le-Saunier.

Mais dans ce moment mon âme est inactive, elle serait occupée par ma nomination et les nouveaux soins de la place du préfet. D'ailleurs, j'aurais ainsi un rang politique, et je pourrais être assuré de voir la société de haut.

1. Glovanni-Battista Sommariva, avocat et homme d'Etat milanais qui, dès 1795, embrassa avec ardeur le parti de la France en Lombardie. Directeur de la République italienne en 1800, Il rentra dans la vie privée en 1802. Il partagea alors ses séjours entre la France et l'Italle. Ses collections d'art dans l'un et l'autre pays étaient célèbres. Stendhal les a mainte fois mentionnées, Il mourut à Milan le 6 janvier 1826.


Je lis presque tout un volume des Mémoires de miss Bellamy, dont plusieurs traits peignent bien la nature. Je les ai bien lus autrefois, et totalement oubliés. Ce qui a produit une grande partie de ma pique de ce soir, c'est d'avoir passé trois heures de ma matinée avec cet ennuyeux F[abio], aux yeux duquel c'est une grande chose que d'être préfet.

Pour faire la conversation avec quelqu'un, nous étudions ses sentiments actuels et quand ces sentiments-là doivent augmenter la pointe de notre chagrin, c'est une sottise que de continuer à être avec cette personne.

Si je n'ai rien, ce n'est pas faute de mérite, ni d'ancienneté, c'est que quelqu'un aura voulu mater ma fierté et voir comment j'avalerai la pilule. Pour répondre à cela, être gai vis-à-vis de cette personne quand je n'aurai plus d'espérance à rien, ma pique passera en deux jours 1. 20 Mars.

Il ne faut pas que je croie dans quelques années, sur la foi du présent journal, que j'ai été trop occupé des dix-sept préfec1. C'est ce qui est arrivé (21 décembre 1813.) (Note de Beyle.)


tures qui viennent de défiler devant moi sans s'arrêter. Je n'en ai pas été tant occupé que d'une partie de boston. J'y pensais le soir, au spectacle, quand le spectacle n'était pas intéressant hier, par exemple, à Roméo et Julielle 1 qui m'a assez intéressé pour ne pas en sortir au second acte, comme la première fois.

Rien de plus ridicule cependant que les roulades du troisième acte, qui surchargent une des plus belles positions tragiques et l'une des plus anciennes (Pyrame et Thisbé).

Quel spectacle que Juliette se levant de son tombeau Mais il ne faudrait qu'une lampe, et hier il y en avait vingt ça faisait un tombeau joli, comme ceux de Saint-Denis.

Ambition. Je pensais donc, hier, que si, tandis que Busche et Bergognié sont préfets, je n'avais rien, cela serait extrêmement marqué. Auditeurs six mois avant moi, ils n'ont pas eu de mission à Moscou, ou de peu importantes. La mienne, au contraire, a été longue, dangereuse, essentielle, et Sa Majesté en a été contente.

Si M. Pastoret n'est pas préfet 2, on peut croire que nous serons tous deux maîtres 1. Opéra de Zingarelli.

2. Amédée de Pastoret fat nommé sous-préfet de Corbeil.


des requêtes. Il en sort justement deux du Conseil, MM. Brignolé et Fiévée 1.

Arrêt définitif qui met au nombre des ennuyeux, pour moi, MM. Remuant et Fair I[sland]2.

21 Mars 1813.

Chaleaubriand. -L'aimable Fabio Pallavicini me prête ce matin le discours de Chateaubriand s, que je lis au café de Foy. Je voudrais que l'opinion publique n'admît au nombre des gens de lettres que les hommes de cette force. Ils connaissent les couleurs du style. Un tel discours est un billet d'entrée.

Une fois admis, je le trouve médiocre et irrémédiablement médiocre, en ce qu'il manque de raison il est faux. Goût contraire à celui des Romains et à l'excellente remarque de mon ami le baron de Strombeck.

Son discours développe l'idée que l'homme de lettres ne peut plus se contenter de peser des diphtongues, qu'il doit s'occuper des intérêts réels de la vie publique or, c'est précisément ce qu'a 1. Tous les deux étaient nommés préfets.

2. Fabio pallavicini et Louis do Bellisie.

3. Sans doute une de ces nombreuses copies manuscrites du dlseours de réception de Chateaubriand à. l'Académie, que l'Empereur ne lui avait pas permis de prononcer.


fait Chénier. N'était-ce pas d'un plat de s'amuser à louer Cincinnatus, par exemple, quand on pouvait l'imiter

Le com[mentair]e de Chateaubriand sur Milton est encore plus palpablement faux. Historiquement faux, d abord et en second lieu philosophiquement faux. On découvrirait demain que Cervantes était le plus odieux scélérat, que cela n'ôterait pas un grain de mérite au Don Quichotte. Et ensuite, qu'est-ce que ce jugement rendu par une nation ? Ces délicatesses de Dorat prêtées à tout un peuple sont bien ridicules. Cela est à mille lieues du grand goût de l'antiquité, le raisonnable et le solide, dont ie synonyme est le vrai1.

Chateaubriand pèche contre le bon ton en parlant trop de lui. Ses louanges sont des énigmes, enfin il ne pense pas. Cet homme shall not outlive his century2. Je parierais qu'en 1913 il ne sera plus question de ses écrits.

Je ne trouve qu'une pensée dans ce discours (page 22)

« Les .arts peuvent, jusqu'à un certain point, vivre dans la dépendance, parce qu'ils se servent d'une langue à part, qui n'est pas entendue de la foule mais les 1. Beyle avait d'abort écrit qui n'est dans les écrits que le vrai.

2. Ne vivra pas au delà de son siècle.


lettres, qui parlent une langue universelle languissent et meurent dans les fers. » Tout ce que l'auteur dit du Français, citoyen par instinct et sujet par choix, est bien mesquin. Son histoire de France ne sera bonne tout au plus que pour des femmes. Il y aura de belles pages, forme de louange qui seule, à mes yeux, est une critique.

Hier, j'ai dicté quelques pages pour remplir les lacunes de mon tour en Italie. Je pense qu'un voyageur qui s'amuse à écrire tout ce qu'il a lu sur Je pays qu'il parcourt, peut faire un journal en cent volumes infolio. Celui qui se borne à noter ce qu'il a senti réellement, est très borné. Il n'a que l'esprit, l'autre a la science (définitions of Elvezio 1).

Ce matin, M. Bayle m'a ordonné de la bière pour ma poitrine.

Aimable. J'ai lu sans passion trois ou quatre ouvrages différents de onze heures à cinq, que je suis allé dîner chez l'Archi[chancelier]. After that2, je suis allé chez Mme D[aruJ; en en sortant, chez Mme de N., où j'ai été extrêmement aimable en friponnant à la poule. Il n'y a que les yeux de la sœur que je ne pouvais pas supporter elle me regardait fixement pour lire 1. D'Helvétius.

2. Après cela.


dans les miens si j'étais malheureux. Je ne pouvais pas être simplement serein en supportant ce regard, j'étais obligé de rire. Mme Z. has said to me shë had somewhat to let me know 1. La finesse de la sœur me semble trop grande pour qu'il n'y ait que la simple curiosité de savoir si je suis unhappy 2. Il se pourrait qu'il y eût un secret heureux à me cacher. La singularité serait trop grande. Il se pourrait qu'il y eût un peu de mse là-dessous.

De là, chez la baronne V. Plus l'ombre de la disgrâce.

Si elle m'en parle, dire que le moment a quelque amertume. Si je montrais un grand cœur, on me prendrait au pied de la lettre. C'est comme en Russie, où je faisais le couillon pour ne pas paraître odieux aux illustres poules mouillées qui combattaient à mes côtés. Le jour du départ de Tolotchin, à la halte à demi-lieue de la ville, moi sans redingote aucune.

Ce jour-ci est un de ceux de ma vie où j'ai été le plus aimable.

23 Mars 1813.

She is gaie but the grabu 3.

L'envie bien marquée de Belli[sle], me 1. Mme Daru m'a dit qu'elle avait quelque chose à me faire connaître.

2. Malheureux.

3. Elle est gaie malgré le grabu. Cf. Supra, à la date du


ferait presque croire que je suis quelque chose.

Hier, je trouvai Mélanie charmante. 24 Mars.

Ma froideur continue de plus belle. L'absence de toute passion m'a scié aujourd'hui. Je crois que ma froideur vient de ce que je ne conçois point de biens plus élevés que ceux dont je jouis. Voilà le caractère du spleen. Mais probablement j'en sortirai bientôt. L'incertitude sur mon état politique m'y fait penser et m'empêche par là de me livrer à rien. Je sors des Noces de Dorine1, qui m'ont plu. Mme Bari[lli], enrhumée, avait des grâces charmantes. Je suis allé ce matin at lady Palfy's, she tuas not al home, but, says her sister, has somewhal to say to me 2.

25 Mars.

Bellamy. Je viens d'achever les Mémoires de miss Bellamy, qui m'ont 19 octobre 1811. Les deux passages visent évidemment Mme Daru, mais le sens exact ne saurait être apporté sans la clé.— Voir également sur sa gaieté, p. 136.

1. Opéra de Sarti.

2. Chez Mme Daru, elle n'était pas chez elle, mais, me dit sa sœur, elle a quelque chose à me dire.


touché. C'est une comédie contre les dettes. Je les avais lus avec beaucoup d'intérêt il y a quatre ans, et me suis trouvé, grâce à ma mémoire, dans le cas d'en tirer un nouveau suc pour la connaissance de l'homme. Il en serait de même des Mémoires de Duclos. Je puis relire tous les quatre ans les livres de ce genre, vraies mines for the Mocenigo.

Miss Edgeworth, Carmontelle et les mémoires écrits avec vérité sont les sources du talent of the Moc[enigo]2.

1 am loving Maria à cause d'un songe, I was with her speaking naturally and tenderly of my love 3.

J'ai la petite douleur au mésentère, et sur-le-champ la pensée revient.

Ambition. A une heure trois quarts, désabusé de l'espérance of being m[aître] des r[equêtes].

Je suis allé chez Mme la duchesse de qui m'a dit qu'à l'époque des préfectures elle avait parlé de moi à son mari, qui lui avait dit « Je l'ai présenté. »

Elle dit « Je crois qu'il aimerait mieux avoir la croix et être baron que quitter Paris. Cela aura lieu pour baron, comme 1. C'est à Marseille, au début de 1806, que Beyle les lisait. 2. Du Mocenigo.

3. J'aime Marie à cause d'un songe, j'étals avec elle lui parlant naturellement et tendrement de mon amour.


l'Empereur dote, c'est plus difficile. Est-ce 'lui qui t'a parlé de ça ?

Non, il ne m'en a pas dit un mot. 'C'est à Saint-Cloud, il y a un an, qu'il dit cela before mislress L* 1. »

Il faut entendre, après la réponse du due cela aura lieu avec le temps. Ce commentaire est de moi.

J'ai rencontré M. V. qui a ainsi anéanti le mie speme 2. Cependant, il se pourrait que lui et the olher 3 fussent discrets, mais c'est un grand peut-être. Cela me donne un peu de mélancolie, qui ne serait rien si j'avais encore mes goûts. Mais je sors de la galerie Giustiniani, la peinture n'est plus rien pour moi.

Mon âme est égarée. Pourquoi ? Du 23 juillet au 31 janvier 1813, pas le moindre plaisir moral.

Est-ce là la cause ?

27 Mars.

J'ai lu sans aucun chagrin aujourd'hui 27 dans le Journal de Paris, le grand décret qui nomme des préfets. Il est du 12 et a paru non dans le Moniteur, mais dans le Bullelin des Lois.

1. Devant Mme L.

2. Mes espérances.

3. Et l'autre.


Le 14, quand on parlait tant de préfectures, elles étaient distribuées depuis la veille.

J'ai dicté quelques pages pour mon voyage en Italie l, et passé le reste de la journée wilh Melania at Romeo 2.

Hier, with her 3, pont d'Iéna, pont Royal, Cadran bleu et Ambigu comique, Palmerin 4 J'ai trouvé qu'on chantait autant à Palmerin qu'aux Français l'un est aussi plat que l'autre. Pour pouvoir chanter sur les mêmes airs que les Français, ils ont mis, je crois, toutes leurs maximes en vers. Ma froideur continue.

29 Mars.

Hier 28, lu avec plaisir the Clandestine marriage 6, sur lequel j'ai deux pages de réflexions que je devais écrire tout est prouvant caractère et rien faisant rire. Le rôle de Canton, qui est à peu près mon Wolf, neuf en France.

1. Le voyage d'Italie fait en 1811 et que Beyle avait alors l'intention de publier.

2. Avec Mélanie à Roméo.

3. Avec elle.

4. Mélodrame de Victor [Ducange].

5. Beyle avait d'abord écrit Pour pouvoir prendre tes mêmes tournures de chant. »

6. Comédie de Garrick et Colmam, dans laquelle Canton est un personnage comique, dans le genre de celui que Beyle voulait mettre en scène dans sa comédie Letellier sous le nom de Wolf. Cf. Théâtre, t. III. p. 205 et 223.


Aujourd'hui, vu Durzy 1, vrai type du caractère bourgeois.

Note sur la préface des Souvenirs de M. de Levis Savoir ce que c'est que le génie, c'est connaître une vérité.

Avoir du génie, c'est connaître (avoir trouvé) des centaines de grandes vérités importantes.

For a Mocenigo, Volney est un excellent auteur.

Sa comparaison du Français, d'une part à l'Anglais, et à l'Allemand de l'autre, est excellente et à être relue souvent, surtout en partant pour l'Allemagne.

Tableau du sol des États-Unis (425, je crois).

[Mercredi], 31 mars 1813 2.

Faveur passée. Lundi, je vais chez Mme Durbeill, que je trouve dans un de ces moments d'insignifiance et de bêtise, ou plutôt de communerie, qui autrefois arrêtaient mon love tout court,.

Le rival était là, she was going to a walk3. Son esprit n'était pas porté par quelque événement, elle n'était plus que 1. Officier que Beyle avait connu en Italie en 1801 comme aide de camp du général Miehaud et revu à Brunswick en 1808. 2. Faveur passée comme une fleur (elle était belle en 1810.) (Note de Beyle.)

3. Elle allait à la promenade.


polie, et de ce genre de politesse qui prouve que l'âme qui l'emploie n'est pas élevée.

Tout cela est dit sans pique, quoique le rival, qui était là, ait été traité beaucoup plus familièrement que moi.

(De là, je vais voir lady Palfy, à SaintGervais.)

Hier 30, réception très froide (chez son beau-frère, qui a eu la croix bleue), et au contraire très empressée pour mon rival. Plus d'yeux pour moi, elle me dit des choses polies et n'a plus l'air de sfogar l'anima parlando con me 1.

L'instabilité de la faveur et le peu de solidité des liens me jettent dans un peu de tristesse 2. Je lis jusqu'à une heure des lettres de Boileau et Don Quichotte.

Hier, il n'était bruit que du blâme infligé par Sa Majesté à la comédie de l'Intriganle.

« Ne vous apercevez-vous pas, Messieurs, qu'on vous joue ?

Que cet homme ne fasse plus de pièce

Comment un ministre de la police laisse-t-il passer des choses comme cellelà ?

1. D'épancher son âme en parlant avec moi.

2. Comme une fleur (elle était belle en 1810). (Note de Beyle.)


Mais Étienne n'est-il pas quelque chose à la police ? »

Nos institutions sont trop jeunes pour être agitées par le souffle de la plaisanterie qui les déracinerait. Je le veux bien. Mais, en ce cas, plus de comédie d'ici à cent ans. L'absurdité des raisonnements des gens de la Cour est d'un palpable charmant. Je viens d'acheter les deux derniers exemplaires de l'Inlrigante chez Barba. Mme D[aru] la mère est hors de danger. (Je juge d'une passion par une autre, mais il en doit être de l'ambition comme de. l'amour, auquel j'applique les mêmes termes.)

Il ne me manquait as Mocenigo que d'avoir éprouvé et senti la disgrâce. II ne me manque plus rien. I have seen Ihis morning 1 Mme Der* les yeux n'avaient plus d'intimité, les paroles étaient polies. 1er Avril.

En voyant dans le Journal de. des princes former à Vienne une société de musique, je pense que nous avons une noblesse sans fortune et sans sentiments nobles.

1. J'ai vu ce matin.


Je viens d'avoir une conversation très amusante avec Mélanie, de sept à dix heures du soir. Je suis allé à la chasse des idées. Elle me comprend, le plaisir de lui montrer et démontrer certaines choses m'a fait bien voir beaucoup de choses que je savais, et découvrir quelques petits corollaires.

De là, café à Foy, et je viens lire Don Quichotte.

Écrit une seconde lettre à Faure sur ma froideur.

Samedi, 3 Avril.

Je vais à un concert où Crivelli chante comme un dieu, mais où pendant la deuxième partie je suis assassiné par la musique de Paër.

Quelques airs de la première partie m'avaient presque rendu mon âme d'il y a un an; Le 2 avril, dîné chez le comte magistrat 1 toujours sans nul mérite, sans nulle force, mais annonçant la qualité que Sallier2 dit nécessaire au magistrat français la réserve. J'y trouve M. Pictet3, homme de bon sens.

1. M. Royer pense qu'il s'agit du comte de Pastoret père d'Amédée de Pastoret le collègue d'Henri Beyle, et sénateur.

2. Ancien conseiller au Parlement de Paris.

3. Inspecteur général de l'Université.


Je pense assez, comme Vandoeuvre 1, que M. de Nicolai n'est presque qu'un bel homme nulle vie.

4 Avril 1813.

J'écrivais le 7 octobre 18102

To see a letter from M. de Villers 3 dans le Magasin encyclopédique nous avons perdu notre vraie manière d'être en littérature, et nos productions sont devenues fades, comme les fruits sans saveur nés dans une serre chaude, le tout par notre enthousiasme pour les Grecs.

Le caractère de Pétrarque, qui est celui des amateurs de l'antiquité, suppose de la faiblesse. Il y a de la force, au contraire, dans celui qui peint la nature comme il la voit, quelque médiocre que soit son tableau. De là, l'horreur des poétiques pour tout ce qui n'est pas affaibli et tamisé à travers les expressions consacrées du beau langage. Crozet et moi, nous avons été conduits cette vérité par un autre chemin, en mars 1811 « La vraie tragédie française est Oreste craignant d'être damné et protégé par saint Paul. » (Molière, vol. 9, notes 4.)

1. Auditeur au Conseil d'Etat.

2. Ce fragment du Journal est égaré.

3. Voir une lettre de M. de Villers.

4. Ces notes ont été publiées dans l'édition du Divan de


Dimanche 4.

Disgrâce. Le matin, j'ai passé plusieurs heures chez Mme Lev., où était sa sœur Émilie.

Elle était jolie, avait l'air du sentiment que je ne lui vois guère qu'une fois tous les quinze jours, qui augmente my goût, et qui est le contraire de cet air content d'une bourgeoise qui se carre, air bête qui tue mon susdit goût. Cet air est légèrement mélancolique.

Sa manière avec moi (le beau-frère toujours présent) peut être également 10 l'effet d'un goût passé qui laisse quelque amitié, ou d'un sentiment que l'on contraint, soit par ordre supérieur, soit 3° pour me punir of living with an actress, a thing known perhaps by the physician speaking to the sister-in-law 1.

Il n'y avait pas, en me parlant, cette tendresse et ces yeux à l'abandon ses manières étaient mesurées une fois, nos yeux se sont rencontrés, j'ai détourné les miens. C'est la seule preuve donnée par moi volontairement que je ressens ma décaMolière, Shakspeare, la Comédie et le Rire et des Mélanges intimes et marginalia. la Comédie et le Rire et des Mélanges

1. De vivre avec une actrice, chose connue peut-être par le médecin [Bayle] parlant à la belle-sœur [Mme Le Brun.] Voir plus haut à la date du 17 mars, p. 137.


dence. Il me semble ne pas donner de preuves involontaires.

Son frère a amené le capitaine fatal. Ce rival, qui a un physique très supérieur au mien, a reçu, comme à l'ordinaire, un excellent accueil. J'ai vu naître la connaissance qui a amené cette faveur. De la part of the captain and his sisler 1, c'est absolument l'effet d'un peu d'adresse et de beaucoup de patience, une affaire de mélier, comme dit M. de Levis 2. Il n'y a là ni passion du côté du capitaine, ni génie dans sa conduite. Il me répugne de me faire rival d'un métier. Cela m'oblige à une grande quantité d'actions et attentions ennuyeuses, et d'ailleurs je n'ai de bon que ce que j'ai de meilleur. Une femme qui ne sent pas ce meilleur ne peut pas m'aimer longtemps. Je ne puis la regretter, elle m'ennuierait. Je n'ai ni le goût d'avoir de telles femmes, ni les moyens. Je parais avoir trente-six ans, et ai des mœurs sévères pour les femmes, c'est-à-dire que je ne sais pas 3 parler de beaucoup de niaiseries qui les occupent.

Voilà les raisonnements que je me fais (dans la rue des Mathurins). Cependant, 1. De la part du capitaine et de sa sœur.

2. Page XVIII. (Note de Beyle.)

3. Puis pas m'astreindre à parler, car je le sais. (Note de Beyle.)


j'y vais avec plaisir, parce que c'est un jeu, une fontaine d'événements. D'ailleurs, je n'y suis pas assez mal reçu pour que ma fierté ait quelque chose à voir au nombre de mes visites.

Probablement, Émilie ne se permet pour le capitaine qu'un goût sans conséquences, tel qu'elle l'a eu pour moi. L'âge du susdit1, sa liaison connue avec une autre femme plus jolie, nulle habitude bourgeoise qui inspire de la confiance; au contraire, quelque chose du plus grand monde, et de l'astuce of his f air country 2 (il est espagnol) doivent éloigner par leur étrangeté. Voilà une considération importante. Je connais son manque de goût, par manque de confiance, for young ones 3.

Le crédit de la petite belle-sœur Julie semble très accru. C'est naturel. Émilie ne sent pas, probablement, le besoin de la véritable amitié Il lui faut une confidente pour qui elle ait de la bonté, car elle est bonne. Les deux sœurs aînées étant absentes, la place était vacante, et la petite l'a a prise sans difficulté elle se forme, elle commence à sentir le ridicule de. età avoir l'air plus fine, moins ahurie, dans le monde. 1. Objection contre le baron de Saint-Léger. (Note de Beyle.)

2. De son beau pays.

S. Pour les jeunes gens.


Cette petite, ou a quelque goût pour moi, ou je lui inspire de la curiosité. Toujours est-il sûr qu'elle sent une partie de mon esprit1. elle craint un peu M. Régnier, et sent son dégoût pour ce qui est tant soit peu grand, généreux, hardi. Elle doit connaître mon penchant pour ces sortes de choses elle le connaît, j'en suis sûr. Je l'ai crue un temps amoureuse de mon Excellence. Si cela était vrai, cela a dû durer autant qu'elle m'a cru aimé par Émilie. Rien n'est si commun chez les femmes que cet amour pour un homme qu'elles voient aimé d'une de leurs amies, et en être aimé 2.

Plusieurs fois, hier matin, Émilie parut par son ton s'apercevoir de notre vraie position, notamment en me faisant mettre auprès d'elle au jeu. Là, quelques préférences pour le capitaine me firent mal un instant.

Tout le mal que me fait cette disgrâce ne dure pas. Bientôt l'ennui vient, comme dans cet instant. Après avoir écrit ces 1. Collection d'idées nouvelles inventées par moi. (Note de Beyle.)

2. Le cul-de-jatte Lazzerini ayant le pucelage d'une jeune personne de 17 ans, dont il enfilait la mère. La jeune personne fut, évidemment, obligée de se prêter excessivement à la position de cet amant malade. (Note de Beyle.) M. Royer pense qu'il pourrait s'agir du ténor de l'Opérabuffa, que la goutte déformante éloigna de la scène et qui avait ouvert une école de chant.


quatre pages, je sens que cette femme n'est pas faite pour moi, ni moi pour elle. Elle se rend au métier. Elle n'a pas assez d'esprit pour moi, elle estime trop de choses que je méprise, elle est trop bourgeoise. Pluvi. n'osait presque pas lever les yeux sur moi. C'est singulier et drôle. Je suis ami du capitaine, excellent trait de prudence de m'être fait l'ami de ce sotlà.

Du reste l, ma froideur dure toujours, c'est ce qui me fait donner quelque attention à ce qui se passe rue des Mathurins. Si j'avais mon âme de l'année dernière, n'ayant pas besoin de ce jeu, je n'irais que l'indispensable.

Décidément, je n'ai pas le temps, ou le goût, de cultiver la société. II faut, par reconnaissance, que j'aille chez M. et Mme D[aru], qui ont des bontés pour moi et auxquels je dois l'état tranquille dont je jouis. On dit que M. D[aru] va être D[uc].

Il se trouve que j'ai extrêmement négligé la comtesse Doligny, femme que j'estime infiniment et pour laquelle j'ai même du goût, qui aurait dégénéré en passion, si elle ne me louait pas tant. Elle vient de me reprocher ma négligence par un petit 1. Ecrit le 5.avril. (Note de Beyle.)


billet lui bien dire ce soir que je ne vois personne plus qu'elle1.

6 Avril.

J'ai fait hier une trop longue visite à Mme Doligny.

Ce matin, je pensais dans mon lit to Mocenigo avec netteté. « Heureux, me disais-je, si mille petites bêtises ne vont pas me distraire. » Ce qui n'a pas manqué. Je ne rentre qu'à midi et demi, très distrait, après avoir vu M. Cardon et M. Labi[che].

L'Artichaut, toujours tête étroite, m'a fait un éloge énorme de la province et du trop d'esprit de M. Campan. Cet éloge de la province l'a rendu d'autant plus ennuyeux pour moi.

Le type du bourgeois, c'est Durzy. Le provincial du meilleur ton possible, c'est le baron Card[on].

On voit bien l'effet de la pique de vanité qui sépare le provincial de l'habitant de Paris. Car[don], élevé à Paris, presque à l'ancienne Cour 2, et mettant tant d'inté1. J'ai relu, cela est exact. (Note de Beyle.)

2. Edmond Cardon que Beyle avait connu dans l'entourage des Daru (cf. la Vie d'Henri Brulard et le Journal de 1802) était le cousin de Mme Campan, la femme de chambre de la reine Marie-Antoinette. Ce doit être lui que Beyle quelques lignes plus haut, appelle l'Artichaut quand il fait


rêt à vanter la province. Leur seule passion, la vanilé, est mise en jeu toute entière.

6 Avril.

Ambition. Hier, le Moniteur contenant la déclaration de guerre.

Tout ce que le baron m'a dit de relatif à l'amb[iti]on me fait songer que la déclaration de guerre de la Prusse, entre autres grandes choses, prépare des intendances à MM. les au[diteurs].

Dois-je faire la campagne?

Je pense que non. Je trouve les démarches et visites à faire en bas de soie, tous les soirs, après trois quarts d'heure de queue, trop ennuyeuses. Je n'aurais donc pour avancer que mes services. Cette année ma mission de Moscou à Borisov et ce que me dit M. D[aru] à Bobr semblaient me promettre plus d'avantages qu'aux autres. Au contraire.

Donc, il vaut mieux passer une année tranquille à Paris avec un petit tour en Suisse ou en Italie, si je puis, et ne pas dépenser bêtement six mille francs pour avoir un désagrément.

Tout cela est vrai, peut-être un peu de l'éloge de son cousin Campan dont Beyle signale à maintes reprises la niaiserie.


pique me fait-elle pencher à rester. Si je me sentais du goût pour partir, l'excellente raison de faire ce qui peut plaire me ferait partir.

7 Avril.

Froideur. La douleur au côté gauche du bas ventre, la mélancolie et la brusquerie avec qui m'interrompt, reviennent ensemble un peu aujourd'hui, et la froideur disparaît.

Je ne laisse pas évaporer cette heureuse tristesse en allant chez Mélanie, comme j'en étais tenté. Je viens travailler chez moi, où j'ai fait une note vraie, et puisée dans mes observations personnelles, sur l'ennui français et la mélancolie italienne.

Peut-être le calme où je me trouve vientil de la diarrhée qui ne m'a pas quitté, plus ou moins forte, depuis que j'ai passé la Bérézina (vers le 12 août 1812) en allant joindre Sa Majesté.

Je me fais par le moyen du second volume de Volney, Tableau des Étals-Unis, les idées suivantes

Sauvages, ce qu'il faut penser de JeanJacques vantant l'innocence de la vie sauvage.

Courage, quelle estime on doit avoir de cette qualité.


Le style de Volney me semble exactement opposé à celui de Montesquieu. 8 Avril.

Fabio me conte le départ de M. D[aru] et l'intérim de M. le duc de Cadore. Nous nous faisons écrire à l'hôtel d'Elbeuf1, et je vais au Musée, où je suis encore frappé de l'amabilité de M. Denon, insupportable, par exemple, à Édouard2. Le soir, Rat. avec Mme R.

9 Avril.

Aujourd'hui 9, chaleur d'été. Je goûte Don Quichotte. Singulière proposition de ma cousine de Longueurbs 3.

Depuis dix jours, je n'ai plus de tempérament.

11 Avril. Dimanche

(à la rue Neuve-des-Mathurins.)

Changement de décoration Mile Émilie me reçoit avec toute l'aisance, toute l'amitié, tout le naturel des plus beaux jours 1. Siège de la secrétairerie d'Etat.

2. Sans doute Edouard de Ribaux, neveu de M. de Baure. 3. Longueville.


de notre goût mutuel. Rien de passionné, mais l'amitié la plus voisine du tendre. Le soir chez M. D[aru], qui me dit « M. B[eyle] is in ordinary service1, je l'en préviens.» I thank you, sir. Cela, non pas avec gaieté, mais as comptant with my amour-propre, two amours-propres comptant ensemble.

Mais les événements de la rue des Math[urins] me rendent tout content aujourd'hui 12 il faut donc que j'aie plus de goût pour Mlle Lech. que je ne le croyais 2. Je me fiche de mes malheurs d'ambition. Après m'être plus distingué qu'aucun autre, me voilà à la queue de ma compagnie, comme le capitaine des Dindons de Louis XIV.

15 Avril

Le 13, à onze heures, miss Fanny me dit amorevolmente and with a manner truly Mocenigo « You shall deparl bientôt, milady D[aru] 4 vous en fait prévenir, afin que vous voyiez if our grea father ne peut 1. Est en service ordinaire.

2. D est croyable qu'il s'agit encore ici de cette demoiselle Leschenault que Beyle désignait antérieurement sous le nom de Jenny et qui habitait alors rue de Provence. 3. Départ, que le diable emporte. (Note de Beyle.) 4. Amoureusement et d'une manière vraiment Mocenigo vous devez partir bientôt, Mme Daru.

5. Si notre grand-père. Le Dr Henri Gagnon dont la santé


pas vous fournir un prétexte pour ne pas partir. »

Aujourd'hui 15, je viens de savoir le détail.

Le maréchal, le 13, à dix heures et demie du soir, returning from SaintCloud, et raisonnant des arrangements de voiture avec sa nièce2, pendant dîner dit « MM. Tels et Tels, dans telle voiture, moi seul dans ma calèche. J'ai envie d'emmener B[eyle].

Comment B[eyle] ? Est-ce qu'il part ? Je crois qu'il en sera bien étonné. Oui, il recevra son ordre demain. Surtout après la manière dont il a été récompensé.

Il faut faire son devoir. »

Je n'ai encore reçu aucun ordre aujourd'hui à deux heures.

Jamais événement ne m'a fait plus de peine. Je vais devenir barbare et mort pour les arts. Je crois que ce qui m'a tant refroidi, c'est la société forcée avec des âmes aussi grossières. Je vais dire en arrivant qu'à cause de ma vessie je ne puis pas monter à cheval.

Sa Majesté est partie le 15, à une heure donnait des inquiétudes et qui devait mourir le 20 septembre suivant.

1. Revenant de.

2. Le maréchal, c'est évidemment Pierre Dam et sa nIèce probablement Puichérie Le Brun.


du matin, le maréchal le 14, à cinq heures du matin. Il s'arrête pour les repas et sera rattrapé par Sa Majesté.

Je serais cependant plus malheureux si j'étais nommé sous-préfet ailleurs qu'à Rome ou Florence.

Après avoir lu Mlle de Lafayette1 (15 avril 1813, jour du départ de 1 Empereur)

Voilà le défaut de Mme de Genlis, et qui lasse extrêmement, de tout tourner à l'admiration. Jamais de naturel que dans l'expression de sentiments peu naturels.

Il n'y a de solidement bon, dans ce livre, que la peinture des cœurs de princes et de la Cour. Ensuite, un style très clair, assez naturel, très noble, mais sans nerf. Mme de Genlis réunie à M. de Levis pourrait faire un bon Esprit des usages de l'ancienne Cour, livre qui serait énormément lu et pourrait avoir beaucoup de mérite.

16 Avril 1813.

Malgré mon abattement froid et la crainte de devenir un barbare, j'ai observé, au Marais2, le vieux général de brigade W. Il y a des passions semblables aux vents 1. Roman de Mme de Genlis paru en 1813.

2. Sans doute chez Mme de Bézieux qui habitait rue Charlot.


alisés, qui prennent les gens à certaine hauteur.

19 Avril.

Je pars avec Biliotti le 19 avril 1813, pour Mayence, enragé. Petit et vain Félix's counsel 2.

J'ai reçu du g[ouvernemen]t 700 +2.222 fr. 50 = 2.922 fr. 50 3.

1. Auditeur au Conseil d'Etat.

2. Conseil de Félix [Faure].

8. Je relis ce Journal et le trouve très bon, seulement trop

.mal écrit, peint, le 21 décembre 1813, après avoir lu Timon d'Athènes de Shakspeare. (Note de Beyle.)


JOURNAL écrit à Bautzen le 21 mai 1813, pendant qu'on se canonne. -Pour finir le débordement de hardiesse qui m'a pris de parler de tout le monde parla poste, je dirai que M. P. 1 est une de ces âmes extrêmement faibles qui, douées d'un peu de sensibilité et de beaucoup de facilité à se consoler, par le sentiment intime de leur mérite, des succès que leur vanité n'a pas dans le monde, forment cette quantité innombrable de soi-disant poètes qui inondent Paris il eût été bien plus difficile d'exceller par des actions. Le susdit sait faire quelques accords sur le piano, chante un peu faux, tranche sur Mozart et Cimarosa, fait une ode sur la bataille de Lutzen, et trouve, en y pensant bien, avec un air sottement important et ce contentement intérieur d'un pédant qui a la vision de sa propre supériorité, qu'Alfieri n'est pas poète. Comme, de plus, il a ce jargon de politesse doucereuse, pateline et évidemment affectée qui caractérise nos gens de lettres, M. de B. estime beaucoup ce garçonlà et dit qu'il a de la littérature. Mettez 1. M. Royer pense qu'il peut s'agir ici d'Amédée de Pastoret, collègue de Beyle au Conseil d'Etat.


cet ensemble de petitesse d'âme, de contentement de soi-même et de mauvaise culture dans un grand et gros corps mou et flegmatique, vous aurez le portrait de M. Z.

Venons actuellement au physique du voyage de Dresde à Bautzen. En sortant de Dresde, à deux heures et demie, je rencontrai le roi face à face. Pays agréable, le long de l'Elbe, ensuite forêt sablonneuse, enfin collines des plus belles que j'aie jamais vues, à droite de la route.

Le 18 au soir, à dix heures un quart, nous arrivons au bivac. L'éloignement que j'ai à me frotter avec les petites âmes me fait préférer de rester coi, dans la calèche du maréchal, à m'intriguer pour avoir un souper et un feu. Je soupe donc avec un morceau de pain et un peu de vin. A quatre heures un quart, je dormais fort bien sur le lit que j'avais fait faire Marvolain me réveille fort honnêtement pour me faire prendre un très bon petit bouillon. Je trouve que le derrière de notre bivac est un paysage enchanteur, digne de Claude Lorrain, et formé par plusieurs plants d'arbres de verts différents qui se trouvent sur le penchant d'une colline. Le premier plant est formé des arbres les plus aimables, distribués en groupes irréguliers dans une prairie.


J'apprends le matin que. j'étais à cent pas du maréchal, qui a bien soupe et couché à l'abri.

Le 19, nous partons à onze heures en admirant les charmantes collines à la droite de la route et, lisant les élégants extraits, je notais au crayon que c'était une belle journée de beylisme, telle que je me la serais figurée, et avec assez de justesse, en 1806.

J'étais commodément et exempt de tout soin dans une bonne calèche, voyageant au milieu de tous les mouvements compliqués d'une armée de cent quarante mille hommes poussant une autre armée de cent soixante mille hommes, avec accompagnement de cosaques sur les derrières. Malheureusement, je pensais à ce que Beaumarchais dit si bien « Dans toute espèce de biens, posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout. » Je ne me passionne plus pour ce genre d'observations. J'en suis saoul, qu'on me passe l'expression; c'est un homme qui a trop pris de punch et qui a été obligé de le rendre il en est dégoûté pour la vie. Les intérieurs d'âmes que j'ai vus dans la retraite de Moscou m'ont à jamais dégoûté des observations que je puis faire sur les êtres grossiers, sur ces manches à sabre qui composent une armée.


Nous traversons Bischofswerda, petite ville brûlée à fond. Tout ce que j'y remarque, c'est qu'en 1555 les enseignes de tailleurs étaient une paire de ciseaux ouverts, comme aujourd'hui. Tout est exactement brûlé. Les cheminées s'élevant audessus des murs des maisons me rappellent Moscou. Ici, l'industrie des habitants s'est déjà exercée ces pauvres diables ont rangé des briques de manière à boucher les portes et fenêtres de leurs maisons, entièrement détruites par le feu. Je ne vois pas l'utilité de ce travail, mais il me fait moitié; c'est aussi le sentiment que ce spectacle inspire à un vieux maréchal des logis de gendarmerie de notre escorte, qui dit, après un long silence « C'est dommage pour cette petite ville » J'ai à côté de moi, pendant que j'écris, le spectacle d'une douleur vraie dans un homme sanguin, discret et bien élevé, M. B. il a appris à Dresde la mort d'un fils de quatorze ans, qui était au lycée on lui annonce ici qu'une belle-soeur qu'il a élevée s'en va de la poitrine ce sont ses termes. Il a la vraie théorie de la conversation. Le soir de son malheur, il fit, contre son ordinaire, la conversation très tard avec M. P. et moi, évidemment pour ne pas penser avant de s'endormir.

Le 19 mai, nous arrivâmes à sept heures


au bivac devant Bautzen. J'entendais depuis deux heures un feu très nourri sur la gauche il paraît que c'était une division du général Bertrand, un peu surprise par l'ennemi. C'est là que ce pauvre B. a le sort d'Ovide dans la maison d'Auguste. M. arrive et, comme on allait se battre, nous fait des grimaces militaires. Mépris outré, par l'abaissement excessif des coins de la bouche, à propos de je ne sais quelle attaque cela me dégoûte profondément de l'homme.

Le 20, à deux heures du matin, fausse alerte. A onze heures, nous montrons assez de bravoure en allant trois fois jusqu'à nos vedettes, sous le feu de la place, qui était à un tiers de portée de canon et qui pouvait nous foudroyer.

Nous allons jusqu'à un petit mamelon recouvert de blocs de granit roulés à droite, nous voyons nos vedettes de fort près, et nous nous retirions après un quart d'heure de conversation avec notre poste quand nous apercevons un grand mouvement de cavalerie, et Sa Majesté derrière nous, à la gauche, et que le poste plie ses capotes. Le matin, les vedettes s'étaient parlé. Nous revenons tout se préparait à la bataille les troupes filaient à gauche, suivant les mouvements de l'empereur, et à droite vers les collines boisées. J'ai toutes


les peines du monde à engager ces petites âmes à venir voir la bataille. Nous apercevons parfaitement Bautzen du haut de la pente vis-à-vis de laquelle il est situé. Nous voyons fort bien, de midi à trois heures, tout ce qu'on peut voir d'une bataille, c'est-à-dire rien. Le plaisir consiste à ce qu'on est un peu ému par la certitude qu'on a, que là se passe une chose qu'on sait être terrible. Le bruit majestueux du canon est pour beaucoup dans cet effet. Il est tout à fait d'accord avec l'impression. Si le canon produisait le bruit aigu d'un sifflet, il me semble qu'il ne donnerait pas tant d'émotion. Je sens bien que le bruit du sifflet deviendrait terrible, mais jamais si beau que celui du canon.

Je trouve à cette bataille mon compagnon de celle de la Moskowa, M. Édouard1. Celle-ci est un passage de rivière, la Sprée, peu considérable, mais très encaissée. Je 1. M. F. Michel fait remarquer qu'il est impossible de reconnaître ici Edouard de Ribaud, à moins que Stendhal ait menti et n'ait pas été à la Moskowa. On sait, en effet, par les lettres interceptées par les cosaques (édition de la Sabretache, p. 193 et 194) qu'Edouard de Ribaud n'est passé à Borodino que 8 à 10 jours après la bataille. Il est vrai qu'il écrit aussi qu'il ne quitte jamais M. Daru dont Stendhal ne pouvait être bien loin à partir du moment où il avait rejoint, en 1812, le Quartier Général. Mais Beyle n'appellerait pas Edouard de Ribaud, M. Edouard.

Nous ne savons sur quels documents s'est basé Arthur Chuquet pour affirmer catégoriquement (p. 118) que Beyle n'assistait pas à. la bataille de la Moskowa.


pense que ce passage a coûté deux mille cinq cents morts et quatre mille cinq cents blessés. Nous voyons surtout très bien l'action entre la ville et les collines, où les maréchaux Macdonald et Oudinot ont en tête les Russes, qui résistent avec une grande opiniâtreté. Je distinguais bien surtout les coups de fusil des tirailleurs, au-dessous de la tuilerie. Nous sommes surpris par une ondée, nous nous mettons sous une cabane de branches et de paille. Pendant ce temps, s'élève une fusillade très vive dans un petit village tout près de nous. Je trouve à Édouard le même genre d'esprit que le 7 septembre 1812 anecdotes bien nettes et excitant beaucoup le rire sardonique, à la Voltaire, apprises par cœur; gaieté émaillée de fortes inconvenances. Histoire du garde du corps Champel qui, n'ayant qu'un habit et étant surpris, comme nous, par une ondée, se mit nu et s'assit sur ses habits la pluie finie, il tire son mouchoir, s'essuie, remet ses vêtements et entre triomphant dans la petite ville voisine. Il s'était mis prudemment derrière une haie pour ne pas être ramassé par la gendarmerie. Tout cela, la fin surtout, est de la gaieté à la Candide. Joignez à cela un amour de philosophe pédant du XVIIIe siècle pour la discussion sur les matières de grande législation, à la


Montesquieu, il me semble que vous aurez les deux traits principaux du caractère de M. Édouard. Je sens comment un tel homme a beaucoup de supériorité sur M. M. qui rêve quinze jours de suite aux moyens d'écrire cinq bonnes pages, qui n'a pas du tout son esprit en petite monnaie, qui ne désire pas beaucoup les succès de conversation qui, par exemple, s'ennuie de raconter lorsque M. est gai, c'est que son âme joue et jouit il lui faudrait, pour la sentir, des comtesses Simonetta. Mes deux compagnons se retirent à trois heures, tout émerveillés du susdit. Nous trouvons toutes nos voitures en mouvement un nigaud de vaguemestre leur fait faire un circuit bien méandrique. Explications d'Édouard pour revenir vis-à-vis Bautzen nous avons de là une très bonne vue de la bataille. Les spectateurs, MM. M. P. voient beaucoup avec leur imagination. Ils racontent tous les mouvements que vient de faire un carré qui a changé de position, de forme, etc. Je les laisse dire. Un quatrième arrivant, de bonne foi, auquel ils parlent de leur carré, leur demande si ce n'est pas plutôt une haie. On ne voit bien distinctement que les coups de canon on entend un feu plus ou moins nourri de fusillade. Nous étions alors sur la gauche de la ville.


6 Juin 1.

LA journée 2 où j'ai été appoinled 3 i[ntendant] de S[agan] a commencé par verser à minuit et demi, à une portée de fusil de la porte de Liegnitz, par la stupidité du postillon, pour lequel il semble que le mot dull 4 ait été fait. Il m'expliquait le dull cold ear of the dealh 5. A déjeuner, finding 6 un plastron in ord[onnateu]r Marchand, I am witty 7. Vers les deux heures, bourdonnant tous autour de M. D[aru] dans la chambre où il travaillait, il dit avec bonhomie

1. En tête de ce nouveau cahier, Beyle a écrit « Fragment du Journal de la campagne de 1813 (en original). Intendance à Sagan, 7 juin 1813.

« 5 ou 6 good thoughts to take for P. [5 ou 6 bonnes pensées à prendre pour la Peinture], ou Convenances, ou Jugement physiognomonique rendu précieux par l'empire des convenances, ou Le véritable allemand che. plait. «— Sur les convenances, bon 19.

Notes sur ce qui s'est passé (dans les 170 livres de matière organisée nommées l'intendant] de Sagan) depuis le 6 juin 1813 jusqu'au.

« Ennui de la cour. J'en étais excédé. Note de juin 1815. » 2. Ecrit le 7 juin 1813, à Lüben. (Note de Beyle.)

3. Nommé.

4. Insensible.

5. L'oreille froide et insensible de la mort. Citation empruntée à l'Elégie de Gray sur un Cimetière de campagne dont Beyle parle souvent.

6. Trouvant.

7. Je suis spirituel.


« Voyons, qui veut être int[endant] ? » On se forme en cercle. Je lisais, exprès, derrière les autres, ayant une espérance vague de n'être pas désigné et d'aller passer dix ou douze jours, des cinquante que l'armistice a encore [à] durer, à Venise. Comme personne ne répondait, M. D[aru] ajoute « Allons, quels sont ceux de 1re classe ? »

On les désigne par un bourdonnement. Il ajoute, impatienté de ne point recevoir de réponse et de voir des nigauds interdits à la vue des décisions de leur déesse, l'Ambition « Quel est le plus ancien ? » On se compte lentement, M. Fon.1 dit quelques mots.

« Ah je sais que vous êtes le plus ancien. Eh bien, il n'y a plus qu'à mettre M. Fon. à Glogau, M. B[eyle] à Sagan, et M. P[asto]ret à Sprottau. »

Le c[om]te magis[trat] 2 est parti de là pour faire mille petitesses d'âme il a dit qu'il voulait faire un poème épique ensuite il m'a demandé si avais un roman anglais, pour le traduire. II a fait des mines, est devenu rouge comme une écre1. Lafon auditeur au Conseil d'Etat qui fut nommé intendant à Glogau.

2. M. Royer pense qu'il s'agit ici d'Amédée de Pastoret, fils du Pastoret désigné plus haut par ce même nom de comte magistrat. A. de Pastoret publia en effet en 1813 un poème en quatre chants Les Troubadours.


visse, a fini par écrire à M. D[aru] qui, au retour de chez. a fini par lui dire, avec la politesse qu'il croit devoir au père « J'ai reçu votre lettre, mais je ne l'ai pas lue que voulez-vous ?

Etre employé d'une manière active. Mais quoi de plus actif qu'une int[endan]ce ? Je sais bien que celles-ci ne sont pas grandes mais il n'y a que cela, et puis ça ne durera que le temps de l'armistice. »

Il l'a repris demi-heure après, D[aru] suivant ce raisonnement sans réplique voyant les mauvaises raisons de l'autre, il allait s'aviver, lorsque, songeant au père, il a fini par lui dire « Voyez si ma lettre au Prince est partie, je changerai le nom. »

Le comte mag[istrat] va vérifier; un quart d'heure après, « elle est partie ». J'observais cette scène prouvant d'une manière évidente l'extrême pusillanimité, petitesse d'âme que je me croyais en droit d'attribuer audit comte mag[istrat], lorsque le m[aréch]al m'a envoyé inhumainement faire une lettre. Demi-heure après, de Coëtlogon 1 est venu me dire qu'il avait l'intendance] de Sprottau. J'ai demandé à Pfastoret], avec une bonhomie de courti1. Carné de Coëtlogon, auditeur au Conseil d'Etat et poète médiocre.


san, ce qu'il voulait donc. Il m'a répondu, avec une voix maniérée, que La Moussaye 1 lui apportait des paquets qu'il avait l'ordre de ne remettre qu'à lui. Quoique ce soit un homme à sensibilité apprise dans les romans de Mme de Genlis, à emblèmes, à devises, à petit brin de barbe au menton et autres petitesses, je croirais plutôt que ces paquets sont quelque ouvrage dans le genre de l'Esprit des Lois. A travers ses phrases chantées, j'ai cru distinguer qu'il voulait, en continuant à cohabiter avec le m[aréch]al, devenir son homme, son favori, son factotum, ce que Mys[elf] eût pu être avec un homme d'un autre caractère. Le m[aréch]al est parti, il semblait un peu attendri à mon égard. Je pense que ma discrétion a su lui plaire, je ne lui ai pas adressé un mot. Ce qu'il m'a répondu sur l'affaire de M. Laridon2 et le ton qu'il y mettait prouvait surtout cette nuance imperceptible d'attendrissement. Je suis cependant bien étonné de voir ce mot ici. J'écris ceci à Lüben, usé par la pensée. Malheureusement, j'ai passé dans ma calèche et en voyage ce jour remarquable par la foule de pensées neuves. C'est, je crois, le fruit du bonheur, je quittais la 1. Auditeur au Conseil d'Etat.

2. Adjoint aux commissaires des guerres qui démissionna le 23 mai 1813 pour raison de santé,


Cour pour jouir de nouveau de mon cœur, dans ma chère liberté. Même effet à Moscou, le 17 octobre. Je cesse d'écrire, totalement usé.

Le 10 Juin.

Déjeuné à Sprottau vers une heure avec MM. Carré, Moras et Macar 1.

Arrivé à Sagan vers les quatre heures. Je débarque chez le bourgmestre de là, chez le landsrath, où n'ayant rien à faire, je parcours Sismondi, mais en donnant plus d'attention à ma position et au nid que je me ferais qu'à la littérature du midi. Sagan, le 11 Juin 1813.

Arrivé le 10, à quatre heures du soir. Voici le commencement de ma police. Gens considérables

M. André, chez qui je logerai, c[onseill]er de Breslau, disgrâcié après l'occupation des Français, homme d'affaires de la princesse de Courlande, cinquante ans.

Mme la baronne de Litwitz, femme aimable, dit-on, trente ans, c'est-à-dire quarante-huit.

1. Tous les trois, auditeurs au Conseil d'Etat, envoyés en mission en Allemagne.


Le c[onseill]er de justice Bail. trente ans, appartient au tribunal de la duchesse de Courlande, ainsi que M. le C[onseill]er de cour Metzke, trente-six ans.

,M. le con[seill]er de justice Friedlitz, hypocondre, cinquante ans.

L'homme le plus riche de la ville est M. le c[onseill]er (titre acheté) Pitch, il peut avoir 50.000 thalers, ou 180.000 fr. Le seul homme qui ait écrit est le prêtre catholique Stenzel. II a écrit sur une inondation du Bobr.

Il y a un prélat des Augustins, ordre supprimé.

Le sieur Robe a une imprimerie, faisait autrefois un journal pour les paysans. Le négociant Fechner, cinquante-six ans, qui ne sort jamais de chez lui, a une blanchisserie de toile sur la rive gauche du Bobr. Sagan, le 19 Juin 1813.

Je me suis souvenu ce matin de cette belle phrase de Cimarosa Scioltezza, amico, scioltezza, amico1. J'ai écrit à M. D[aru]: Monseigneur,

Un de mes collègues m'a dit historiquement qu'en recevant une lettre de Martial 1. De la souplesse, ami, de la souplesse, ami.


à Liegnitz, vous aviez dit qu'il s'ennuyait à Rome, et qu'il n'y resterait pas longtemps. Je doute un peu de la seconde partie de l'anecdote. Mais Votre Excellence trouvera-t-elle mauvais que je lui rappelle que je regarde une intendance en Italie comme la place la plus utile à mon bonheur que je puisse obtenir ? Je suis presque assuré d'en bien remplir les fonctions et, en même temps, c'est la demande la moins exorbitante que je puisse faire et l'avancement naturel de ma place d'inspecteur. Votre Excellence sait que les petits mérites qui ne sont pas récompensés aussitôt après une campagne sont bientôt oubliés. Dans deux ans ce sera un titre suranné que d'avoir fait la campagne de Moscou. Il me semble donc capital pour moi d'être proposé à la première vacance à Rome ou à Florence. M. de Joly1, à Paris, s'occupe à me faire baron. J'ai trente et un ans si j'étais envoyé en Italie, je ne désirerais rien, pas même la préfecture de Rouen. Je suis avec respect et reconnaissance. Be[yle]2.

1. Dejoly était avocat au Conseil d'Etat. Cf. le journal à la date du 20 décembre 1810.

2. Beyle a copié dans son manuscrit la réponse du comte Daru

« Lettre du colonel: J'ai reçu, mon cher B[cyle], vos grandes lettres et votre petit billet, je vous remercie des unes et des autres. Je voudrais effectivement voir la personne dont vous


En parlant aujourd'hui de la sentinelle (que je viens de voir à ma porte) à M. de Jumilhac, je disais qu'on se devait de ne pas laisser diminuer les places qu'on était appelé à remplir. Je disais cela en parlant bas. Cela est de très bon goût, c'est une inspiration de convenance, à imiter. Quand quelqu'un parle de soi, on y fait toujours assez d'attention. Pour parler of me, me souvenir sans cesse du dégoût (que m'a donné ce matin) M. Ichmicher 1.

20 Juin.

Dîner chez le g[énér]al2 qui, étant malade, ne vient pas à table. Je travaille me parlez changer de place, mais je n'ai pas pu dire qu'elle s'ennuyât de sa position actuelle. Quoi qu'il en soit, s'il y avait lieu, je vous mettrais, avec bien du plaisir, sur les rangs pour être son successeur.

Je vous embrasse.

Ce 22 juin. » B[ar]on Lor.» 1. For the first time [pour la première fois], (Note de Beyle.) Ichmicher est un pseudonyme inspiré de la langue allemande qu'on peut traduire par Je moi.

On retrouvera M. Ichmicher (note 1 de la page 214) « The particularitys of Ichmicher charakter. Nous pensons qu'il s'agit du Comte Daru. Stendhal écrit, en effet, en novembre 1813 (Molière, Shakspeare, p. 30). Ils sont pleins de je et moi, mon etc. Cela développé dans le caractère de Z. Ichmicher. Sa vivacité en speaking of the revenue of Behol.. (Peut-être faut-il lire Bécheville.) Il écrit ailleurs (Mélanges de Littérature, III, p. 109) « légèrement bourgeois moi, je. Cela me rappelle un homme qui ne s'intéresse à ce qu'il dit que quand il prononce ce mot id est Z ». (Note communiquée par M. F. Michel.)

2. Le général de Latour-Maubourg.


comme une dupe de neuf heures à cinq, et ne profite point du beau jour, de la promenade, et du dimanche. Tous ces Messieurs ont des femmes (filles, il est vrai), je suis le seul solitaire. Cela me fâche, mais la délicatesse qui me fait sympathiser avec ma partie adverse m'empêche to have perhaps the sister of my. 1

21 Juin 1813 2.

Je viens d'emprunter un beau piano qu'on a placé dans ma petite chambre à coucher, et un monsieur. maître de piano, y a joué pendant une heure de la musique de Mozart. Quelques morceaux m'ont fait un plaisir délicieux, d'autres m'ont ennuyé. Les bons exécutants sont de mauvais prêtres de la musique, ils la gâtent en ne jouant que des fragments de sonates, par exemple.

Le véritable Allemand est un grand homme blond d'une apparence indolente. Les événements figurés par l'imagination et susceptibles de donner une impression attendrissante, avec mélange de noblesse 1. D'avoir peut-être la sœur de mon.

2. Comparant ce que j'étais il y a juste deux ans, 1 have found the happiness congenial to my character [j'ai trouvé le oqnheur qui convient à mon caractère]. 21 juin 1815. (Note de Beyle.)


produit par le rang des personnages en action, sont la vraie pâture de son cœur, comme ce titre que je viens de rencontrer « Six valses favorites de l'Impératrice de France Marie-Louise, jouées à son entrée à Strasbourg par la Garde Impériale. » Quand la musique donne du plaisir à un Allemand, la pantomime qui lui serait naturelle serait de devenir encore plus immobile. Au lieu de cela, il veut singer 1 Italien, je crois ses mouvements passionnés, faits extrêmement vite, ont l'air d'un exercice commandé et sont très ridicules. (Il veut être gracieux, et ce qu'il fait pour cela le rend au contraire déplaisant.)

L'Allemand n'a pas la pudeur de l'attendrissement.

28 Juin.

(Venant de faire partir les deux détachements destinés à enlever des grains.) Les convenances sont, comme les lois, dessinées pour les gens médiocres et par des gens médiocres. Qui n'est honnête homme que suivant la loi, juste pour n'être pas pendu, n'est guère honnête. Qui ne fait que suivre les convenances n'est guère distingué.

Mais il n'est pas défendu de faire'plus


que la Toi, et le public ne veut pas que l'on fasse plus que les convenances. Toutes les relations des hommes de 20.000 francs de rente, à Paris sont emprisonnées dans cette loi médiocre des convenances, loi essentiellement ennemie de toute originalité, de tout génie. Voyez la lettre de Henri IV sur son premier assassinat 1. Il y a longtemps qu'on travaille la loi civile, quelques penseurs lui ont donné de temps en temps des poussées vers la perfection. La loi des convenances est plus nouvelle et il est à remarquer que les têtes les plus étroites de la société sont ses arbitres les Chieze2, les Cardon. Tout homme d'un peu d'esprit est appelé original, ce qui lui ôte toute juridiction sur les convenances. Depuis que cette loi règne, l'originalité de chaque homme ne peut plus se marquer que dans des bagatelles non prévues par les convenances. Elles ont donné un degré de finesse de plus aux épigrammes. Je ne sais quel membre de l'Académie, reconduisant M. de Tressan, alors candidat, après une visite reçue très poliment, et le félicitant de n'avoir pas de mémoire il 1. Lettre écrite le 27 décembre 1594 après la tentative d'assassinat de Jean Chastel sur la personne du roi. 2. Conseiller au Parlement de Grenoble av ant la Révolution et sous l'Empire entreposeur des tabacs à Valence. Il aurait été l'amant de Mme Rebuffel. Cf. Vie d'Henri Brulard, t. II, p. 237.


avait fait autrefois une chanson contre l'académicien dont il venait solliciter la voix. Le trait est, je crois, entre MM. de Tressan et de Nivernais, je ne sais lequel était le patient.

Depuis quarante-huit heures, je fais le tyran.

Le Voyage de Misson est bon à lire sous plusieurs rapports, et je crois que, même pour un indifférent, il est agréable. C'est un homme de bon sens et d'une sagacité qui le rend bien supérieur à ce tas de niais à prétentions qui ont écrit des voyages en Italie.

Si j'étais grand seigneur, j'effacerais avec un trait de plume la moitié du texte de Misson, et je ferais imprimer un voyage où, à l'article de Naples, par exemple, on trouverait 1° ce qu'en a dit Misson 2° l'aimable de Brosses 3° Duclos quelques extraits de Swinburne et Lalande quelques. mots d'Arthur Young et quelques mots de Sismondi. On aurait ainsi, à peu de frais, un excellent voyage. Si l'on voulait se donner la peine d'extraire cent pages de Lanzi sur les huit ou dix grands peintres et leurs ouvrages dans chaque ville, l'ouvrage serait presque accompli. II faudrait que quelque compilateur comme Dentu ou Guizot entreprît ce livre. Mais le choix des idées exige même de


l'esprit. Ils supprimeraient comme contre les convenances. (Je m'interromps ici pour faire l'ordre d'aller enlever huit missions de Eckersdorf, Petersdorf, etc.) Un journal de voyage doit être plein de sensations, un itinéraire en être vide. Il doit dire à Saint-Pierre in Montorio, voir l'Assomption du Guide, peinte en 1553; payée trente-huit écus au peintre, qui avait alors trente-sept ans.

Le mélange de la sensation avec l'indication est détestable et diminue infiniment le plaisir du voyageur qui se trouve en présence de ce qu'un autre homme a senti, au lieu d'être livré à son propre sentiment.

1er Juillet 1813.

Voyage de Misson. Si j'écrivais comme on écrit aujourd'hui, je dirais qu'il est curieux d'observer du milieu de quelles mœurs ont jailli les grands artistes du XVIe siècle.

Misson montre qu'en 1688 les mœurs étaient fort différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui, relativement à la conduite extérieure des femmes.


2 Juillet 1813.

Je lis Tacite tout le jour, reçois une lettre du vicomte, en écris une à Donistelle, ne suis pas content du g[énér]al Bert[rand] his chief of state major 1 est un fat, et d'ailleurs je vois qu'il s'est plaint au général que je n'étais pas venu assez vite l'autre jour.

Longue conversation entre M. de Jumil[hac], M. La Rue, M. Deli. et moi. Conversation bien égale. Il y a égalité dans la conversation quand chacun à son tour voit qu'il attire d'une manière égale et favorable l'attention des autres.

Je reprends Tacite de La Bastide2. La philosophie de Tacite était la fatalité, faute de pénétrer les causes. Il me semble que M. Mocenigo n'a pas ce défaut, il voit bien le comment de chaque chose.

20 Juillet 1813.

Je pense en 1813 à Sagan que nous étions trop sévères envers Cabanis3. Il fallait 1. Son chef d'état-major. Sans doute le capitaine Jules Paulin dont il a été question au tome IV, du Journal, p. 264 et 304.

2. M. Royer fait remarquer que Beyle veut sans doute parler de la traduction de Tacite par l'abbé de la BIetterle. 3. Oe fragment fait suite à quelques pages ainsi intitulées


voir dans son livre des observations et non des assertions. Peut-on nier à un astronome qu'une comète par lui observée a fait tel mouvement ? Il dit l'avoir vu. La cause de ce mouvement, il l'ignore. Cabanis ne prouve point qu'un homme à teint jaune ait nécessairement ce que nous appelons le caractère moral bilieux, il dit seulement qu'il l'a vu. C'est à nous d'y regarder si nous voulons.

Sagan, 20 juillet 1813, avec la fièvre, lisant les lettres de Roland sur l'Italie et buvant de l'extrait de cette herbe aquatique.

23 Juillet 1813.

Anniversaire de mon départ pour la Russie. J'écris ceci, précisément, le soir, à huit heures un quart. Premier jour de la cessation décidée de la fièvre. C est le second accès qui manque. Ils étaient fort douloureux, et avec délire. J'avais commencé à être incommodé le 6 juillet. Quelle année que celle qui s'est écoulée depuis un an Pour que rien n'y manquât, il y fallait une int[endan]ce et une maladie. « Résultats de nos lectures en février 1811. Nous cherchions la nature des plaisirs. » Beyle y étudiait les divers tempéraments d'après Cabanis. Pages qui ont passé presque sans changement dans l'Histoire de la Peinture en Italie, t. II, p. 67 et sq.


Le comte magis[trat] me donne quelque espérance que Son Excellence souffrira que j'aille à Dresde. Je suis remplacé ici, mais jusqu'au retour de ma santé seulement, par M. Bouquillard 1.

[28 juillet-13 août 1813.]

J'arrive à Dresde le 28 juillet. Le soir, accès d'enfer. Deux ou trois ainsi. Ensuite, M. Lherminier2 les réduit à dix heures, dont une de mal à la tête violent, le reste sueur très abondante.

Le 13 août, j'ai une mission pour Francfort sur une lettre écrite le 12, après la dénonciation de l'armistice.

Le 13, à onze heures du soir, j'étais en nage dans mon lit, quand airive la permission d'aller à Paris. Cela me tient éveillé deux heures.

Je pars le à

J'ai ou on me doit 6.000 francs, et le retour me sera payé.

Grande faiblesse, la fièvre dure; M. Lh[erminier] dit qu'il faut attendre la fin du rétablissement des forces, que si je pouvais prendre six grains de kina dans un intervalle, la fièvre serait coupée. 1. Auditeur au Conseil d'Etat.

2. Médecin de la maison de l'Empereur.


Projet de voyage au Schneekopf.

Il y a quinze milles de Sagan au Schneekopf, ou vingt-cinq lieues. On passe par Bunzlau, Levenberg, Hirchberg, Smidberg. Il faut d'ici dix-huit heures pour aller à Smidberg. Il y a belle chaussée de Levenberg à Smidberg, seize lieues. Partant à deux heures du matin de Sagan, je serai arrivé le même jour à huit heures du soir. Trois jours de course, et un pour le retour, c'est une absence de cinq jours, de quatre au moins. Mais pour cela, il faut la paix. Finances le 14 août 1813, en partant de Dresde.

C. S. doit. 434 f[rancs] J'ai en or. 2.500

J'ai en monnaie. 200

J'ai en ordonnances 1.928

5.062 [francs]

II m'est dû

Juillet: 500 + 250 750 [francs] Août. 200

Total de l'avoir. 6.012 [francs]

Mon retour de Dresde à Paris me sera


payé. Je rentre donc à Paris avec 6.000 fr. en poche, j'y trouve 1.500 d'appointements accumulés.

Je dois au vicomte 900 francs.

Arrivé à Paris le 20 août 1813, avec 1.000 francs en or et trente et un napoléons. Fait courir d'un peu avant Metz jusqu'à Verdun à peu près.

1. Louis de Barral.


7 Septembre 1813 1.

J'ARRIVE enfin à Milan, le 7 septembre 1813, qui était ce matin, à dix heures et. demie. Notre cabriolet, qui casse comme du verre, a perdu un brancard hier à huit heures du soir, par une pluie battante, près de Castellanza.

Je crois que le voyage m'a fait du bien 2, mais je suis encore bien faible, surtout quand je suis ému. Je l'étais tellement dans le moment au café Nuovo, que j'ai campé une tasse de café alla panera sur un beau pantalon de casimir gris tout neuf Mon domestique de place me dit, dans ce moment, à trois heures, qu'il vient de remettre à Mme Bo[rrone] elle-même la lettre dans laquelle il y en a une d'incluse pour Mme la comtesse Simonetta. Au moment où, ce matin, à dix heures, nous avons aperçu le dôme de Milan, je songeais que mes voyages en Italie me rendent plus original, plus moi-même. J'apprends à chercher le bonheur avec plus d'intelligence.

1. En tête de ce nouveau cahier, Beyle a écrit « Esquisse légère de mon tour en Italie, en 1813.. »

2. J'étais convalescent de la fièvre que j'avais accrochée dans mon intendance de Sagan. (Note de Beyle.)


Tous les traits des Italiens que je rencontre me plaisent 1° je crois, parce qu'on voit l'homme qui sent, et non l'homme qui calcule les intérêts de sa vanité.

20 Parce que ces gens-là sont différents de ceux que les intérêts of Mocenigo m'ont forcé à disséquer. Par exemple la manière dont la femme qui vendait du pain à Iselle prie un douanier de garder sa petite fille. Rien de flatteur pour la vanité du douanier, rien de noble, uniquement le sourire de la bienveillance, et le feu que les gens de ce pays mettent aux choses que le cœur leur dicte.

Cela explique le froid qu'ils portent dans tout ce qui est étranger aux intérêts de leur passion. La bonhomie sincère, et bien plus noble qu'elle ne croit l'être, de notre hôte de Castellanza me donnant des conseils, hier soir, sur la manière de faire raccommoder notre cabriolet et d'arriver à Milan.

J'apprends à l'hôtel de M. Marchant que Fairisl[and] est parti il y a huit jours par cette même faiblesse qui me fait perdre du temps à lire un recueil de mauvaises anecdotes, au lieu de travailler à quelque chose d'utile, j'en suis d'abord fâche. C'est une belle contenance dans les rues que d'aller avec ce beau, jeune, triste, noble Français. Mais sa conversation m'au-


rait refroidi, et certainement j'eusse été moins moi.

Je suis trop faible pour bavarder plus longtemps, je vais me mettre sur mon canapé.

8 Septembre.

Nous courons tous les théâtres. Je fatigue mes yeux à découvrir quelles sont les personnes qui occupent les loges de la Scala, particulièrement la 3e du 2e rang à droite.

9 Septembre.

Je viens de Brera et de la villa Bonaparte. J'ai porté un œil mort sur ces belles peintures où je voyais tant de choses autrefois. J'étais extrêmement abattu. C'est, je crois, un ressentiment, mais ça va bien, puisque déjà j'ai perdu de vue les jours d'accès.

Au retour, la plus grande joie à une heure trois quarts par le billet ci-joint, quand je tremblais de la trouver entièrement aliénée de moi.

1. Le 23 septembre, je les revois avec mon âme d'autrefois. Le beau tableau du Dominiquin, qui occupe la place où se trouvait autrefois le Saint-Pierre du Guide, me fait venir les larmes aux yeux, etc. J'achète Mengs, (Note de Beyle.)


Le 9, j'arrive à Monza avec M. Holylou 1. Vers les quatre heures et demie, sa fenêtre était ouverte. Je la vois du bout de l'avenue qui passe près de la maison Anton[ell]i, où elle loge. On gâte le bonheur en le décrivant.

J'apprends the dealh of Turcotti, of her brother2. Je me doutais de celle de l'aimable W[idm]ann. J'écris à Félix le sentiment qui m'occupe en apprenant ces morts. Grands Dieux, Ajax est mort et Thersite respire Le caractère le plus selon mon cœur que j'aie trouvé était Widmann un tel homme meurt, la générosité, la gaieté même, tandis que tant de plats gredins pèsent upon the streets of Cularo 3.

Bonhomie et naturel parfait et gai du chasseur master of her house 4. Arrive un gros et grand Italien, une espèce d'éléphant, un des Lovelaces de Monza, qui ne signifie pas grand'chose. Il a bien l'air italien. Nous allons prendre des acque rosse au café.

Je reviens coucher à la Poste, où je me trouve bien on y dîne très passablement. 1. Sans doute Saint-Loup.

2. La mort de Turcotti, de son frère elle].

3. Sur les rues de Grenoble.

4. Maître de sa maison.


J'y ai dîné avec M. Holyloup. Après dîner il est reparti pour Milan.

10 Septembre.

Je vais chez elle à neuf heures et demie, ce qui pour les convenances, est un peu de bonne heure. Il faudrait ici quelques vers latins ou quelque allusion à l'antiquité pour couvrir d'un voile à la Montesquieu 1 huit heures qui se sont envolées dans une douce conversation.

Je pars pour Milan. Les dix milles en une heure et demie moins quelques minutes (pour 14 lir. milanesi; ne dono quindici 2). Le soir, un peu de malaise, de fièvre, venant d'imprudences. Je vais à un opéra de Fioravanti, L'amor prodollo dalfodio. Fioravanti toujours piquant comme dans les Cantatrici, à la Marivaux, mais jamais de chaleur à la Cimarosa. Il y a une bonne basse-taille, pleine de chaleur. Un podestà più asino bon lazzi que les juges bégueules de Paris trouveraient ignoble. Je vois bien clairement tout le mauvais goût français actuel, le genre de Sénèque avec une froideur irrémédiable. Ce peuple triomphe à sentir les chansons de 1. Les erreurs de Vendôme dans l'éloge du maréchal de Berwick. (Note de Beyle.) milanaises, j'en donne quinze.

2. Pour quatorze lires milanaises, j'en donne quinze.


Collé et la Vérilé dans le Vin sortez-le de là, c'est Marivaux voulant être passionné. Il est aussi mauvais qu'on peut l'être avec beaucoup d'esprit.

11 Septembre.

Sono felice 1. Je passe au 909. A trois heures, elle n'est pas encore arrivée. Je change de chambre chez Marchant. Je lis les bulletins des batailles de Dresde. J'achète les comédies de Machiavelli, et la Vie de l'Arétin. C'est à Como qu'il faut aller pour jouir de la musique. La comtesse Simonetta me parle beaucoup de la famille Monbelli j'espère pouvoir la voir avec elle. Je crois M. Fossati2 jaloux:elle parle trop à moi, et de moi mais les beaux défauts Ils viennent d'un excès de naturel (à force de penser à la pensée, je n'ai pas un souvenir dans le moment de l'orthographe du mot eccès, écrit d'abord ainsi).

15 Septembre.

Je n'ai pas écrit depuis quatre jours, parce que décrire le bonheur le diminue. 1. Je suis heureux.

2. Giovanni Fossati, médecin de Milan, élève de Rasori. Cf. Correspondance, t. V, p. 349. Rasori.


opéra très médiocre, qui est remplacé samedi prochain par un autre, qui sera peutêtre de même valeur. L'intrigue a protégé Guglielmi fils, il paraît que le talent aurait dû faire choisir Farinelli. Ce dernier est, je crois, l'auteur de ce joli duo ajouté au Matrimonio, dont j'aime tant l'accompagnement.

13 Septembre.

Locatelli. Soirée extrêmement gaie. Je speak with success of Moskou and of Kayser 1.

Secatore2 Scagliotti, qui m'ôte ma joie en blâmant l'aimable Locatelli et me fait enrhumer en me tenant jusqu'à une heure du matin dans la rue, en me parlant de ses plates affaires, et répétant sans cesse dico, dico.

14 Septembre.

Sept à huit faits majeurs me confirment dans l'opinion que ce pays-ci est celui des arts. A Paris, ce sont des eunuques, qui en plusieurs genres ne font, ni ne veulent laisser faire, par exemple, le ballet comme Vigano.

1. Je parle avec succès de Moscou et de l'Empereur. 2. Ennuyeux.


Je suis le contraire de J.-J. Rousseau en beaucoup de choses sans doute, et en particulier en celle-ci, que je ne puis travailler que loin de la sensation. Ce n'est point en me promenant dans une forêt délicieuse que je puis décrire ce bonheur c'est renfermé dans une chambre nue, et où rien n'excite mon attention, que je pourrai faire quelque chose.

Or ici, je suis sur le champ de bataille. Je n'ai pas eu à en livrer, mais cela ne change rien au fond de la chose. Tant pis pour moi si je suis quatre jours loin d'elle c'est un inconvénient de la situation, mais comme il n'en change pas la nature, je ne puis travailler.

Reste la lecture, et rédiger mes observations sur les mœurs italiennes, chose tout à fait différente de décrire ma vie. Je ne b. pour aucun livre et ce n'est que dans cet état heureux que je lis avec fruit, avec augmentation de mon magasin d'idées ou plutôt avec rectification de mes idées, et approche toujours plus voisine de la vérité. Elle est pour moi (dans la connaissance de l'homme) comme une peinture recouverte d'une couche de chaux sans cesse quelque parcelle de chaux tombe, et j'approche de cette vérité désirée.

Voilà ce qui m'a occupé en voyant pour la dernière fois l'Amore viene dell'odio,


opéra très médiocre, qui est remplacé samedi prochain par un autre, qui sera peutêtre de même valeur. L'intrigue a protégé Guglielmi fils, il paraît que le talent aurait dû faire choisir Farinelli. Ce dernier est, je crois, l'auteur de ce joli duo ajouté au Matrimonio, dont j'aime tant l'accompagnement.

13 Septembre.

Locatelli. Soirée extrêmement gaie. Je speak with success of Moscou and of Kayser 1.

Secalore 2 Scagliotti, qui m'ôte ma joie en blâmant l'aimable Locatelli et me fait enrhumer en me tenant jusqu'à une heure du matin dans la rue, en me parlant de ses plates affaires, et répétant sans cesse dico, dico.

14 Septembre.

Sept à huit faits majeurs me confirment dans l'opinion que ce pays-ci est celui des arts. A Paris, ce sont des eunuques, qui en plusieurs genres ne font, ni ne veulent laisser faire, par exemple, le ballet comme Vigano.

1. Je parle avec succès de Moscou et de l'Empereur. 2. Ennuyeux.


Jeudi 16 septembre 1813.

Voyage à Como. Je ne puis revoir la comtesse Simonetta que lundi à cinq heures quitter Milan uniquement pour être à Monza eût été encore plus suspect. J'ai cru qu'il était beaucoup plus naturel de venir passer quatre jours à Como, et, au retour, passant tout prés de Monza, de m'y arrêter tant que la prudence ou plutôt l'amour le permettra.

J'ai donc pris un petit vetturino qui ressemble à Tbrié i, il s'y trouvait une jolie grisette de Como, nez retroussé, petite gorge bien placée, seize ans, déjà un peu de bile et de passion un bon Milanais tout rond mais un grand laquais en liv rée appartenant au gran capilano Pino. Ce dernier personnage m'a fait un peu de honte à cause de son habit, quoique j'eusse dû en être content, comme occasion unique d'étudier le laquais milanais. Je lui ai trouvé, sans le regarder une seule fois, du naturel, de la grâce naturelle, et de l'ennui provenant de n'avoir rien à faire depuis cinq semaines que le gros capitaine est parti, circonstance dont il se réjouit fort. Lavoro a letto2, ce sont ses termes.

1. Tabarié, inspecteur aux revues.

2. Je travaille au lit.


Le Milanais avait le caractère de M. Casati1.

17 Septembre.

Je sors à onze heures pour aller à la fontaine Pliniana je suis de retour à quatre heures. C'était le moment d'écrire. Je préférai. (Je suis interrompu on vient dîner sur la table qui me servait de bureau ma chambre est trop petite pour y écrire.) Ce voyage à Como, avec des promenades sur le lac toute la journée, et le soir les petites Monbelli, a été charmant. Cela, et ma course à Monticello2 pour les jouissances données par la vue du beau pour le sentiment, les promenades à Monza dans le jardin du chasseur pour le singulier, la vue de Venise du haut de la tour de Saint-Marc, le clair de lune de l'extrémité des jardins au bout de la Riva dei Schiavoni.

21 Septembre 1813. Monza.

Anniversaire, à peu près à la même heure. Un peu de suette, qui ne me donne 1. Beyle écrit Kasati.

2. Stendhal allait à Monticello chez M. Cavalettt. Cf. Rome, Naples et Florence, t. I, p. 253 et III, p. 192.


pas d'humeur, m'annonçant le retour de mon âme.

Ses larmes au cimetière, en faisant le tour du petit temple de Pellegrini. Rien ne lui manque.

Je vois sur mes bretelles que ce fut le 21 septembre 1811, à onze heures et demie du matin.

23 Septembre 1813.

Sortant de Brera. Ton affaire est-elle de vivre, ou de décrire ta vie ?

Tu ne dois faire de journal qu'autant que cela peut t'aider à vivre da grande1, J'ai retrouvé toute mon âme. Quelle différence de cette visite à Brera, et de celle que j'y fis, avec M. de Saint-Loup, dans les premiers jours de mon arrivée 1 J'ai perdu l'habitude d'une attention forte, extrême, parce que je ne pense d'ordinaire qu'à des choses que je méprise, que je trouve peu importantes.

Par exemple, je me distrais, pour être happy et non indigné, haïssant, from all the ideas nel genre of Delolme 1. En grand, noblement.

2. De toutes les idées dans le genre de Delolme.


24 Septembre.

Nosce te ipsum. La chose qui me manquera le plus tôt lorsque je vieillirai, ce sera la mémoire. Le passage suivant de Cabanis est une description rigoureuse de ce qui se passe en moi. Mon attention se répand sur un objet, et puis passe ailleurs. A Dresde, malgré moi, mon attention était trop distraite pour bien voir les tableaux du Corrège et de Mengs. Mon attention commençant ici à inonder de nouveau le terrain de la peinture, je vois d'ici ce qui m'a manqué lorsque je me trouvais vis-àvis de ces grands ouvrages, et en quoi j'ai manqué.

Étre passionné pour une chose, et puis l'oublier tout à fait, telle est mon histoire, nel comporre 1. Je suis un étranger pour the history of the war of the succession 2, pour laquelle j'étais passionné à Richemont, et je voyais tant de choses. Le nonum prematur in annum n'a aucun sens pour moi. Au bout de neuf ans, à peine comprendrai-je mon ouvrage.

Mon manque de mémoire pour ce qui est 1. Quand je compose.

2. Pour l'histoire de la guerre de succession. Beyle en effet a écrit cette histoire. Cf. Les Mélanges de Politique et d'Histoire, tome II.


l'histoire, et n'intéresse pas mon objet, est incroyable, presque alarmant. Je puis lire le même livre d'histoire tous les deux ans, avec le même plaisir. Éprouvé à Liegnitz, sur les Mémoires de Duclos. Je n'ai sauté comme ennuyeux, pour être trop connu, qu'un seul article du livre, l'agiotage de la rue Quincampoix.

Cela posé et senti bien nettement dans moi, voici le passage de Cabanis 1 « Remarquons que la sensibilité se comporte à la manière d'un fluide dont la quantité totale est déterminée, et qui, toutes les fois qu'il se jette en plus grande abondance dans un de ses canaux, diminue proportionnellement dans les autres. » (Rapports du physique, etc. Histoire des sensations. Cité au 259 du Moniteur de 1813.)

Je l'ai quittée le 21 au soir à Monza. Je travaille parce que je suis loin d'elle. Je travaille to Painting 2, mais il me semble que cet hiver je travaillerai beaucoup à Paris, et, j'espère, to Letellier..

La concentration extrême de l'attention 1. Cet auteur n'a pas tout le tort que Crozet et moi lui trouvons ses torts sont dans la forme il affirme trop, et montre trop comme étant prouvées des choses qu'il devait donner comme des aperçus singuliers, comme des révolutions singulières vues dans les astres. Il a voulu être au niveau des connaissances en 1900. Il a laissé aux autres le soin de prouver. (Note de Beyle.) Voir plus haut à la date du 20 juillet. 2. À la Peinture.


sur un objet ne prouve que passion et non pas génie. Voyez Thomas qui, suivant Hérault de Séchelles, demandait à son cheval comment il avait passé la nuit. Sur le plan de mon voyage. Je serais plus sûr de chasser les plates idées of the army i, et de m'enflammer d'un feu suffisant pour bien travailler cet hiver à Paris, en allant à Rome et à Naples. Mais j'aurai toujours ces pays à ma disposition, et aurai-je une femme aussi supérieure, aussi remarquable que la comtesse Simonetta ? En second lieu, trouverai-je les douceurs de l'intimité avec un être au moins mon égal ?

Je ne parle de cette intimité que sous le rapport of the Grandeur.

Nouvelle raison il est assez probable que je serai appointed in R[oma] or in Florence 2. Nouvelle facilité pour see those countries 3.

1. De l'armée. For instance that of the [par exemple 'celle des] particularités of Ichmicher character [du caractère d'Ichmicher], of comte magistrat Pas[toret], of Drtcsdo, etc., etc. (Note de Beyle.) Sur Ichmicher, voir plus haut p. 189. Pour Drusdo ce nom est peut-être un anagramme, à moins qu'il ne faille faire un rapprochement avec l'italien drudo ami d'une femme mariée. Cf. Mémoires d'un Touriste, t. II, p. 281, où Stendhal fait le rapprochement entre le vieux mot provençal « druz n, qui veut dire ami et le mot drudo. 2. Nommé à Rome ou a Florence.

3. Voir ces pays.


25 Septembre.

Tout cela est bien vrai, mais je m'ennuie, et je frémis quand je songe que je suis au 25 septembre. Je n'ai pas le temps de me faire une occupation, un goût. Je suis dans la pénible position d'un homme qui attend. Elle avait promis de m'écrire pour que je l'allasse voir vers le milieu du séjour de M. le comte Sim[onetta]. Il a dû arriver à Monza le 22 au matin donc je pouvais y aller le 25. Je n'ai rien recu.

Je viens de passer une heure et demie à Brera. Le tableau du Dominiquin, qui provient de l'église des Bolognesi à Rome, règne sur tous les autres c'est Diane au milieu de ses nymphes.

Cette belle comparaison, qui est très juste, m'est restée d'un improvisateur que j'ai entendu hier soir, à la Scala 1 (M. Gianini) un sonnet sur la misère des poètes ne fut pas mal du tout. Quelle langue que celle où l'on fait des vers, qui ne donnent pas la sensation de l'exécrable, aussi vite qu'on les déclame.

Toujours naturel et manque de savoir vivre des spectateurs. Celui qu'à ses yeux et à sa mine passionnée (homme de cin1. Ce nom vient du con della Scala de Vérone. Bianconi. (Note de Beyle.)


quante ans) j'avais jugé poète, qui répond à l'improvisateur en improvisant. Mais il paraît qu'il tombe dans le trop plat et le trop commun. Ce que le public désapprouve. La police avait gâté cet exercice, en ce qu'on ne pouvait pas crier un sujet du milieu de la platea 1. L'improvisateur choisissait entre plusieurs sujets réunis à la porte par écrit. On pouvait supposer la préparation. La véritable improvisation avait lieu, lorsque, sur la place du Dôme, on pliait une pièce de 30 s[ous] dans un morceau de papier où étaient, je suppose ces mots La tomba d'Alfieri scolpita da Canova2 et l'improvisateur chantait. Hier on a donné les rimes du sonnet de la fama3 et de celui sur la tomba d'Alfieri tout le commun des rimes italiennes, l'abus d'une belle langue, gâtée, profanée par des sots. Ainsi rimbomba, lornba, etc.

Le sonnet a été trop plat. C'est de la peinture à la Luca Giordano que cette poésie improvisée. Du reste le signor Gianini manque d'esprit. Ses adieux à la ville de Milan en manquent tout à fait quelques louanges un peu caractérisées des Milanais et de leur séjour leur eussent fait un extrême plaisir.

1. Du parterre.

2. Le tombeau d'Alfieri sculpté par Canova.

S. De la renommée.


Principe.-Il ne faut pas juger du niveau d'une passion par les sommets des monts. On a un moment de chaleur ou d'attendrissement, et on se dit donc J'ai telle passion. Non, Monsieur, il faut vous voir dans le moment de froideur, dans le cours ordinaire de votre vie.

Cela à propos de quelques heures de plaisir que j'ai eues en lisant Mengs. C'était bien autre chose en janvier 1812. Je ne me serais pas ennuyé alors, les après-dîners. Frappé d'une phrase de Grimm sur les inconvénients de l'abus de la lecture, j'avais le projet de me maintenir sans lire. J'ai porté des livres sur le lac de Como, mais naturellement, et sans avoir à me résister, je n'ai guère lu. Ici, j'ai recours ce matin à Duclos, Mémoires sur les Mœurs. Je ne trouve point d'esprit plus analogue au mien. Je ne parle pas de la sensibilité. La phrase Un esprit de galanterie, page 4, tome 2, édition de Des. Essarts, est tout à fait dans mon genre, pour la tournure et l'observation. C'est-à-dire qu'il me semble que c'est une phrase écrite par moi, il y a trois ou quatre ans, et que j'ai un peu oubliée.

Base. Il faut absolument, pour my happiness 1, que je sois seul le matin, et 1. Mon bonheur.


en société immédiatement après dîner, au moins jusqu'à dix heures.

Sur ma liaison avec la comtesse S[imonetta], je ne trouve rien de mieux à dire que cette réflexion de Duclos « Il n'y a que l'esprit qui serve à la longue d'aliment à l'esprit, il ne produit pas longtemps seul. » (Duclos, tome II, page 37.)

Au milieu de mes transports, j'étais arrêté tout court par une stérilité et un froid désolants, et dont je ne soupçonnais pas la cause, que voilà.

Elle avait trop de sensibilité pour être sévère dans le choix des romans qui lui plaisaient. Ce n'était pas par leur mérite, mais par sa propre sensibilité qu'elle était émue. Quant à en être jaloux, pour me guérir, considérer qu'elle ne pourrait être jalouse de personne avec plus d'apparence de raison que de Mme de B. 2, et cependant combien elle aurait tort

Non, l'amour est une fièvre heureuse. Rien ne reste quand il est passé. Dois-je me trouver malheureux de n'avoir pas été pour elle ce qu'a été Louis [Joinville] ? En toute espèce de bien, posséder n'est rien, c'est jouir qui fait tout. Or, Louis a 1. Louis and I. (Note de Beyle.) — Il faut sans doute lire amants. En effet, Louis Joinville et Beyle furent les amants de Mme Pietragrua dont il est tel question.

2. Peut-être Mélanie, Mme de Barkoff.


vu en elle une femme ordinaire. Tout cela prouve que je suis autant ou plus happy than he 1. Mais pourquoi n'aurais-je pas le premier amour d'une femme aussi rare ? Voilà le mot de la solution. C'est que cette année on n'a tué qu'un ours, dans les montagnes de Sassenage.

26 Septembre, dimanche

Temps superbe, après une semaine pluvieuse. Je vais au Cours voir ces lieux que j'ai tant aimés. Je ne puis supporter l'absence de la comtesse Simonetta. En revenant, je passe chez elle, où j'apprends que son mari n'est parti qu'hier pour l'aller joindre, et ne reviendra à Milan probablement que mercredi.

Pourquoi ne m'a-t-elle pas écrit de mercredi à samedi ? A-t-elle un autre amant ?

Je partirais sur-le-champ pour Venise. J'aurais le plaisir de me venger, qu'elle m'aime ou qu'elle ne m'aime pas. Mais, dans les deux cas, je diminue sa confiance, étranger, passager, naturellement si suspect. Je tue son amant, si elle en a dans le cas contraire, je me prive au moins d'une illusion charmante.

1. Heureux que lui.


Dimanche dernier, j'étais à la Framezzina 1 l'autre dimanche, avec elle à son jardin. Que faire ?

Milan m'est insupportable.

Je suis allé à Monza et Monticello. J'envoie les vingt pages suivantes à Félix je les avais écrites uniquement pour moi. Je pars ce soir pour Venise.

Octobre.

Arrivant de Venise, le à six heures et demie, je reçois une lettre de Mme Simonetta.

Dans ma réponse, je donne les signaux suivants

« La première fenêtre, en venant de la rue des Quarante-Martyrs, étant tout à fait ouverte à huit heures et demie, heure à laquelle je passerai devant votre porte, voudra dire que vous pouvez sortir à dix heures à demi ouverte, à onze heures à demi ouverte avec un linge sur la fenêtre, à midi toute ouverte avec un linge voudra dire à neuf heures enfin, toute ouverte avec deux serviettes voudra dire à une heure.

Venir à l'heure indiquée conlrada dei Bigli. Je passerai à huit heures et demie. 1. Ou Tremezzina, bords du lac de Côme.


S'il n'y a pas de signaux, j'irai à 9 heures. d'aller vous voir à 1 heure et demie, à 10 heures. »

Vu avec elle la première représentation du ballet de Prométhée 1. Elle est plus belle que jamais nous sommes seuls avec Antonio presque tout le temps. Demain à midi et demi rue dei Bigli elle craint que les Autrichiens ne me chassent d'ici 2.

21 Octobre.

Vers. La question de la convenance d'écrire la c[omédie] en vers m'a toujours beaucoup embarrassé.

Je vois dans Collé, II, 250 environ, que le dialogue théâtral doit être plus vif, plus serré, plus concis que la conversation ordinaire. Cela m'a semblé clair.

Plus loin, page 251, en parlant de Dupuis [et Desronais] « Cette comédie gagnera prodigieusement à ne point rester en prose les vers lui donnent bien une autre force, une autre dignité, une autre chaleur. » Je comprends bien ces raisons. Les peser. Les vers d'un autre côté font perdre sans cesse la nuance, le mot propre, etc., choses 1. Ballet de Vigano.

2. Les Autrichiens menaçaient l'Italle défendue par le vice-roi Eugène.


quelquefois sans prix. Ce que Fénelon dit là-dessus (Lettre à l'Académie) est fort vrai. 27 Octobre.

A conv[ersati]on of lwo hours, and serious one, after 1.

Plus je vis, plus je vois que dans notre affaire Molière seul est classique. Son coloris est déplaisant pour moi, mais la force du comique et le bon sens me ramènent à lui.

Chez les autres nations, la société n'a pas été assez perfectionnée pour porter la comédie. Par exemple Le Barone, comédie de Moratin traduite par Signorelli, que j'ai lue ce matin, ne donne nul plaisir par l'extrême grossièreté des caractères. Les comédies grecques, et dans ce moment leur seul souvenir, me font bâiller à me démettre la mâchoire. Mes études se réduisent donc à Molière commenté par douze ou quinze pages de Collé, à qui il n'a manqué qu'une plus grande force de tête (je veux dire le bonheur de comprendre Montesquieu, Delolme et Helvétius), et les passions fortes d'un bilieux, pour être bien 1. Une conversation de deux heures, et une sérieuse, après. 2. Rossi. (Note de Beyle.)


près de Molière. Tous ses principes sont excellents.

Enfin, voyant que les affaires vont mal en France, je pars le. J'occupais depuis un mois une belle chambre près de la place Belgiojosol. J'avais un bon domestique très hilieux. Je couchais entouré de mes armes. Fin de celle légère esquisse heurtée.

1. Sans doute via dei Bigli. Beyle n'a dû quitter Milan qu'après le Il novembre.


Milan, le 4 Novembre 1813.

En arrivant de chez elle, au jardin public, à quatre heures, en apercevant les montagnes couvertes de neige qui produisent un effet si romanesque, je me dis qu'avec deux règles de conduite j'éviterais des chagrins que l'effet que je produis sur mes voisins a pu me donner jusqu'ici.

Dans ma conversation, me retenir. Par exemple, la première fois que je suis présenté à une Mme Doligny, ne pas chercher à briller. Pour que ce projet pût avoir une apparence de succès, il faudrait que les gens qui m'écoutent eussent une âme enflammée. Pour être aimable, je n'ai qu'à vouloir ne pas le paraître. Ce qui s'est passé dans la société de Mme la comtesse Simonetta en est un exemple frappant. Ma supériorité est tellement sûre que moi seul peux la faire méconnaître en me faisant taxer d'exagéré. Parler, mais parler peu les premiers jours, et, au bout du mois, la supériorité, ou, ce qui vaut mieux, une belle égalité se trouve établie.

D'ailleurs, la société est une coquette


qui court après ce qu'on a l'air de lui refuser et dédaigne ce qu'on lui offre. Ne jamais craindre d'être taxé, avec quelque raison, de froideur et de stérilité donc, les premiers jours, côtoyer ces défauts sans crainte.

Je crois aussi avoir trouvé hier pourquoi les peuples du Midi, qui sentent si vivement l'amour, aiment le genre de Marini la recherche dans l'expression de ce sentiment, duquel ils sont les meilleurs juges. C'est que l'expression naturelle leur semble trop aisée à trouver elle manque pour eux de cet ingrédient du plaisir qui vient du sentiment de la difficulté vaincue. Un parterre composé de Florian, Beanard, etc., trouve déjà ce sen liment de la difficulté vaincue dans l'action d'inventer l'expression du sentiment. Ces âmes froides, qui ont eu rarement quelques petits accès de chaleur momentanée, sentent qu'il doit être diablement difficile d'inventer le sentiment qui agite Phèdre dans ces vers Que ne suis-je assise à l'ombre des forêts Les Italiens ont cherché le sentiment de la difficulté vaincue en donnant une finesse exagérée à la peinture de l'amour, oubliant que, dans le genre dramatique par excellence, l'homme passionné n'a pas le temps


d'avoir de l'esprit. Ce mauvais goût a passé facilement de la peinture de l'amour à celle des autres passions, moins communes à rencontrer. J'ai eu cette idée autrefois elle me revient à la lecture d'une mauvaise rapsodie du Moteur. Ai-je raison d'expliquer ainsi cette circonstance singulière le peuple qui sent le mieux l'amour est celui qui l'a peint le plus mal ?

7 Novembre.

To send to Gina from Paris 1 un exemplaire des Animali parlanli, 3 vol., in-8°. Le Laharpe d'Auger.

8 Novembre, à Milan.

She is gone at Pavia, for her son. Yesterday true proof of Love 2. Son air touchant pendant que je plaisantais with Peppina3. C'est avec cet air qu'il aurait fallu la peindre. Excellente indécence de'la plaisanterie italienne elle est pleine de bonheur. Elle prouve encore plus que celui qui plaisante est capable de jouir qu'elle ne prouve qu'il a l'esprit fin. De ce côté encore I am bien italien.

1. Envoyer à-Gina, de Paris.

2. Elle est partie pour Pavie pour son fils. Hier vraie preuve d'amour.

8. Peppina, la sœur de Mme Pietragrua.


8 Novembre 1813.

Tout le monde fout le camp. Il y a une espèce d'alarme dans la ville. Deux cosaques feraient fuir tout le monde. Ce trouble qui couve est très favorable à émouvoir le peuple. Si celui-ci était cruel, la moindre dispute pourrait amener un massacre.

13 Novembre 1813.

La moindre distraction le matin me nuit infiniment. Mon esprit est un paresseux qui ne demande pas mieux que de s'accrocher à une chose moins difficile que de composer. Ensuite vers les deux ou trois heures vient le dégoût de cette autre occupation, et un fonds de mécontentement jusqu'à ce que je sois distrait par autre chose. Tandis que trois ou quatre heures de travail à mon objet me donnent un fonds de contentement pour toute la journée et redoublent my tendresse for comtesse Sim[onetta].

Le caractère de Durzy ou le bourgeois n'a jamais été vu par moi en Italie. Est-ce la faute de mes yeux ou n'existe-t-il pas ? Il y a infiniment plus de grandiose, dans les manières et les vêtements du moins.


Avantage du poète comique en 1813. C'est que non seulement les mœurs ont changé, mais elles se sont infiniment perfectionnées, plus de plaisir entre indifférents. La place de Mme du Deffand comparée aux salons de 1672.

Ensuite les mœurs du vrai parterre de la comédie, des gens qui sont assez riches pour s'ennuyer. Ils n'avaient pas les beaux arts, se sont rapprochés chez toutes les nations en perdant, il est vrai, de leur originalité. Ainsi la comédie actuelle peut être plus durable. Il me semble que le salon de Mme du Deffand était bien voisin de la perfection des mœurs monarchiques qui sont celles de la comédie.


Chambéry, 2 Mars 1814.

JOURNAL de mon trisle séjour d Grenoble. Le 26 décembre 1813, en revenant de dîner chez Annette 1, je reçus une lettre du ministre de l'Intérieur qui m'annonçait que j'allais à Cularo avec M. le comte de Saint-Vallier 2. Je fus vivement touché de partir de Paris et de quitter l'Opéra-Buffa et A[ngéline]. Ce sentiment fut combattu par le mouvement de joie que j'ai toujours éprouvé toutes les fois qu'il a été question de partir et de voir du nouveau. J'allai chez Mme Daru, où je ne dissimulai pas mon mécontentement je fus un peu trop familier avec elle. A onze heures, je retournai chez M. de SaintVallier, que je n'avais pas rencontré à sept heures. J'avais les plus grands préjugés 1. Annette Questienne, amie d'Angelina Berevter, maltresse de Louis de Barral qui l'épousa par la suite. Cf. Souvenirs d'Egotisme, p. 79-80 et Correspondance, t. V et VI, passim.

2. Ex-maréchal de camp, sénateur sous l'Empire, il était de la Drôme, 1756-1824. Sur sa mission en Dauphiné il eut Beyle pour adjoint, voir la Correspondance, t. IV, p. 165.277.


contre cet homme aimable, que je n'avais jamais vu. Je me figurais qu'un sénateur devait être, en général, ou un homme usé et un vieil imbécile, comme le comte V. ou un vieillard plein de folie et de déraison, comme le comte X. Je fus prévenu favorablement par l'accueil de M. de SaintVallier, plein d'une vraie bonté et d'un grand usage. Je revins chez moi, où je fus attendri en annonçant mon départ à Annette. Ma sœur, cette bonne tête, n'eut pas un moment d'illusion et me plaignit sincèrement, voyant bien l'étendue du fumier dans lequel je tombais. Ce coquin de F. dit à D. que je ne partirais pas, non plus que mon sénateur: Du 26 au 31 décembre, je passais deux fois par jour chez M. de Saint-Vallier, ne voulant pas partir avant lui. Je commençais à espérer que nous ne partirions pas, quand, le 31 décembre, à onze heures, son portier me dit qu'il était parti le matin. Je revins chez moi organiser mon départ, fis chercher ma sœur et son mari, et à trois heures nous partîmes. Nous couchâmes deux nuits et arrivâmes à Lyon après soixante et une heures de -marche effective, non compris quinze ou vingt heures de coucher et de repos. Nous arrivâmes à Lyon une heure après mon sénateur, et à Grenoble le 5 janvier 1814, à trois heures du matin, par le plus beau


clair de lune et un temps doux. En route, j'avais pensé à tous les moyens de défense que la nécessité fit trouver peu à peu pour Grenoble.

Comment décrire sans renouveler mon apathie et mon ennui les cinquante-deux jours que j'ai passés dans ce quartier général de la petitesse ?

Ma raison me dit bien qu'on ne doit pas être plus petit et plus bête à Cularo que dans une autre ville de vingt-deux mille âmes mais je sens infiniment plus les mauvaises qualités des gens dont je connais trop bien la vie antérieure.

En arrivant, j'ai logé chez' mon bâtard. Le 16 janvier, je crois, quand nous crûmes Lyon pris, pour éviter à mon sénateur l'ennui d'être réveillé par les estafettes, j'allai loger à la préfecture1, dans une immense chambre, claire, froide,et humide. L'ennui me donna la fièvre. Le sénateur consentit à prendre auprès de lui un de ses parents de Lyon2 ce jeune homme arrivé, je revins coucher chez le bâtard. Deux jours après, pour plus de liberté, je louai pour quarante francs par mois une chambre rue Bayard, d'un M. L.3, vraie Lovelace de 1. La préfecture occupait alors l'hôtel Lesdigulères sur le jardin de ville qui est l'actuel hôtel de ville.

2. Chuquet dit que ce parent s'appelait Mazuyer. 3. D'après M. Royer, il s'agirait d'un docteur Ovide Lallemand qui possédait un immeuble qui donnait rue Bayard.


cabaret, comme dit Mme de Staël de son fils A[lbert]. Je n'ai jamais parlé à M. L. J'ai eu dans cette chambre quelques moments de solitude qui sont les moins infectés d'ennui que j'ai passés à Grenoble. Ma pauvre sœur, infiniment moins sensible que moi, mais d'une raison très froide, parfaitement et irrévocablement désabusée sur le compte du bâtard, périssait d'ennui nous pensâmes à Mme D[erville] 1, de Vizille, que je n'avais jamais vue et qui est une amie intime de ma sœur. Elle vint j'allai avec ces dames à Claix, à Vizille, et j'ai eu du plaisir à faire pénétrer dans ces êtres d'une tête pure quelques vérités sur les arts et quelques vérités de détail sur l'homme. Le bâtard sentait qu'il était de trop etque cette conversationd'honnêtes gens était au-dessus de lui, et se retirait à dix heures. Nous bavardions jusqu'à une heure du matin.

Le 22 février est arrivé un collègue attaché à la Commission, jeune auditeur au Conseil d'État, fils d'un homme puissant par sa fortune 2. Ce même jour, l'excellent M. de Saint-Vallier a écrit pour que je 1. Sur cette amie de Pauline Beyle, voir l'article de Louis Royer dans le Mercure de France du 1er novembre 1932. Elle s'appelait Sophie Boulon et avait épousé un M. Gauthier, notaire à Vizille.

2. Adrien Delamare ou de Lamarre. Cf. Correspondance, t. IV, p. 234. C'était le fils d'un notaire de Paris.


retournasse à Paris. Quinze jours auparavant, il avait demandé la croix bleue (l'ordre de la Réunion) pour moi. Il a renouvelé cette demande quelques jours après, mais ne m'en parle plus depuis que je lui ai fait signer une lettre pour mon rappel, ce qui me semble bien naturel et ce dont je ne lui ai jamais su le moindre mauvais gré.

Une des sources de mon ennui à Grenoble était le petit savant spirituel, à âme parfaitement petite et à politesse basse de domestique revêtu, nommé [Fourier]1. Je ne trouve pas le nom satanique convenable exprimant bien la qualité dominante. J'ai été plus heureux pour les Français, que je proposais à ma sœur de nommer les Vains-Vifs, nom excellent et qui me fut suggéré par la vanité des conscrits observés sur la place Notre-Dame. Ce petit [préfet Fourier], avec son bavardage infini, arrêtait tout, entravait tout j'étais étonné de voir M. de SaintVallier ne pas s-apercevoir de cette glu générale et se louer sans cesse de ce monsieur. J'en concluais contre l'esprit de mon sénateur.

1. Le baron Fourier, géomètre célèbre, fut préfet de l'Isère de 1802 à 1815. Beyle qui ne l'aimait pas se souviendra de lui en peignant le préfet Bouoaut de Séranville dans Lucien Leuwen.


Mais enfin il est venu à connaître ce petit et très petit administrateur, qui prend l'écrilure pour le but, et non pas les aclions, dont l'écriture n'est que la note et, les derniers jours de mon séjour à Grenoble, il en était las et lui disait même quelques mots piquants, sans nulle humeur et nulle sournoiserie.

Les mots piquants sur les chevaux, à propos de la Drôme « C'est qu'il les cherche, » m'ont été rapportés par Juvénal, bon garçon, plein d'intelligence et d'activité et en même temps sans esprit, et avec une âme parfaitement pure de tout romanesque, entièrement prosaïque, dirait Schlegel.

La bêtise étonnante du R[ostaing] 1 a paru dans un jour singulier. Ce qu'il y avait de mieux était MM. R[enauldon], de L[avalette] 2 et 0 3, hommes raisonnables, sages, comme sans passion et le plus petit agrément.

[ ]

1. Le baron Rostaing, inspecteur aux revues à Grenoble, dont Beyle avait eu à se plaindre. Cf. Corr. t. V, p. 216. Mais peut-être Beyle vise-t-il ici son père qu'il désigne parfois sous cette lettre R.

2. Itenauldon, maire et de Lavalette, adjoint de Grenoble. 3. Faut-il penser à M. d'Oncieu aîné, maire de Chambéry ? Cf. Correspondance, t. V, p. 249.


29 Mars 1814 1.

DÉPART de l'Impératrice. Denon. -Nous déjeunons au café de Foy à neuf heures nous entendons dire par la maîtresse de la maison que les équipages de l'impératrice allaient partir et qu'on avait travaille pendant toute la nuit à charger les voitures. Nous allons aux Tuileries, où nous voyons avec un peu de stupeur les fourgons ouverts qu'on chargeait sous les fenêtres du roi de Rome nous nous approchons, et nous trouvons au perron une voiture à six chevaux. Pâleur et tristesse du postillon qui conduisait les deux premiers. Dans ce moment, le public, très peu nombreux, ne nous a paru que curieux. Nous voyons arriver successivement un assez grand nombre de voitures. Celle de l'impératrice vient se placer à la porte de son appartement la plus proche de la Seine. Nous flânons de côté et d'autre, et enfin allons nous placer sur le trottoir à l'entrée du pont Royal, incertains si l'impératrice passerait sur le pont ou suivrait le quai des 1. Tout le fragment écrit sous cette date est de la, main de Louis Crozet. En tête du feuillet on lit: « Paris-Journal. »


Tuileries. Il pleuvait un peu. Nous voyons passer sur le quai deux lanciers rouges qui boivent l'eau-de-vie et qui allaient probablement en éclaireurs sur le chemin de Versailles. Enfin, à dix heures trentedeux minutes, nous voyons sortir quinze ou vingt voitures escortées par cinquante ou soixante grenadiers à cheval de la garde. Dans la seconde, à huit chevaux, étaient placés l'impératrice et le roi de Rome, ce dernier à gauche, en carrick bleu et chapeau rond qui laissait passer ses cheveux blonds (exactement comme nous l'avions vu, la veille, saluant le public en revenant de la promenade). Le roi de Rome nous cachait l'impératrice. Le public qui était au pont ne donnait aucun signe d'émotion, il ne se formait pas d'idée nette de ce qui se passait, il n'avait pas eu le temps de réfléchir comme nous. Il cherchait ce que c'était que ce cortège et il s'en doutait, mais il n'était pas ému. Le général Caffarelli 1, très pâle, était à cheval un peu en avant de la voiture de l'impératrice.

Nous sommes rentrés aux Tuileries par la porte du pont Royal, notre attention redouble et nous nous attendons à de grands événements. Nous passons sous le 1. Gouverneur des Tuileries.


péristyle, où nous voyons des femmes et des vieillards pleurer. Dans la cour, les gens du peuple étaient froids et les hommes un peu bien vêtus très sérieux, mais non pas terrifiés. Les gens riches ou bien élevés sont sérieux par prévoyance.

Ce qui nous a le plus occupés, c'est que nous trouvions dignes de la bêtise qui règle tout ce qu'on a fait à Paris depuis quelque temps qu'on fît de tels préparatifs en plein jour, tandis que depuis quinze jours l'impératrice se promenait tous les jours en voiture du côté de Saint-Cloud et qu'il eût été tout simple de ne pas revenir un beau jour.

Nous entendîmes dans un groupe que l'impératrice se rendait à Rambouillet. Nous allâmes au Musée faire notre dernière visite aux tableaux. Nous y étions déjà allés la veille dans le même sentiment. Henri s'étant arrêté par hasard un instant dans la cour, eut l'idée de sauver au moins la Madonna della Seggiola il entra au bureau du Musée, où il trouva M. Joseph de La Vallée 1. La Vallée dit à Henri que M. Maret a écrit depuis deux mois à M. Denon qu'il ne recevrait point 1. M. Royer fait remarquer qu'il y eut deux Lavallée. Joseph, chef de division à la grande chancellerie de la Légion d'honneur et A. Lavallée, secrétaire du musée Napoléon. Crozet a peut-être fait confusion.


d'ordre, mais que ce qu'il croirait devoir faire serait approuvé. M. Denon a cru devoir ne rien faire sans consulter le roi Joseph, qui a demandé deux heures pour réfléchir et qui ensuite a fait ordonner par M. le duc de Cadore d'ouvrir le Musée. On avait décroché en quelques heures de temps cinq cents tableaux et acheté pour les emballer du papier gris qu'Henri a vu. Henri dit à M. de La Vallée que l'impératrice vient de partir, que, par conséquent, il n'y a plus de ménagements de police à garder, que s'il n'y a pas de voiture, il faut prendre des fiacres et des coucous et sauver la Madonna et les petits tableaux les plus précieux. M. de La Vallée dit « Bon, je sauverai mes pauvres petits tableaux flamands. » Il ajoute qu'il va envoyer chercher M. Denon. Henri dit qu'il monte au Musée et qu'on l'y trouvera. Nous trouvâmes dans la galerie des artistes, mâles et femelles, travaillant comme à l'ordinaire, un peu inquiets seulement et questionnant les gardiens, qui faisaient les fanfarons et qui prétendaient qu'il n'y avait rien à craindre. Après avoir vu la Madonna, nous partons parce qu'Henri voulait remettre cinquante napoléons à Mme Doligny, qui devait partir à midi. Il descend au bureau pour dire qu'il repassera dans une heure. Au débouché


de la rue Impériale, nous rencontrons M. Denon, en habit et redingote bleus, accompagné de. son secrétaire. Le sieur Denon avait l'air inquiet, il a approché Henri sans saluer

« Venez-vous officiellement ?

Non, je venais faire une dernière visite aux tableaux, je suis entré au bureau et j'ai donné un conseil d'amateur.

En ce cas, je ne vous écoute pas. Ah je ne dis plus rien.

— Je vous aime et je vous estime beaucoup, mais je ne vous écoute pas.

Je sens bien.

Si vous veniez de la part de M. le duc de Cadore. »

Henri, avec chaleur « Non, non, je ne viens de la part de personne, c'est comme artiste, comme amateur que je donnais un simple conseil. Quand on n'aurait sauvé que la belle Madonna della Seggiola. L'impératrice est allée à Rambouillet hé bien, on pouvait y envoyer la Madonna, ce n'est rien pour le travail, et c'est autant de sauvé.

Oui, vous avez raison, mais je ne puis agir que d'après des ordres officiels, et d'ailleurs, qu'est-ce qu'une petite mesure comme celle-là ? Voulez-vous que je m'expose à faire une niaiserie ? A envoyer un tableau à Rambouillet ? Après m'avoir


retenu deux mois le duc de Cadore viendra au dernier moment. Au surplus, vous ne venez pas de sa part. Il ne vous a point parlé du Musée ?

Il m'a dit de continuer mon inventaire.

Hé bien, je vais faire fermer le Musée, et voilà tout. Allons, je vous souhaite le bonjour. »

Et l'air inquiet augmentait.


Paris, 26 Mai 1814 1.

JE vois avec plaisir que je suis encore susceptible de passion. Je sors des Francais où j'aivu le Barbier de Séville,

joué par Mile Mars. J'étais à côté d'unjeune officier russe, aide de camp du général Waïssikoff (quelque chose comme cela). SongénéraI est fils d'un fameux favori de Paul Ier. Cet aimable officier, si j'avais été femme, m'aurait inspiré la passion la plus violente, un amour à l'Hermione. J'en sentais les mouvements naissants j'étais déjà timide. Je n'osais le regarder autant que je l'aurais désiré. Si j'avais été femme, je l'aurais suivi au bout du monde. Quelle différence d'un Français à mon officier Quel natu- rel, quelle tendresse chez ce dernier La politesse et la civilisation élèvent tous les hommes à la médiocrité, mais gâtent et ravalent ceux qui seraient excellents. Rien de plus désagréable et de plus grossier qu'un sot officier étranger sans culture. Mais aussi, en France, quel officier pourra se comparer au mien pour le 1. Ce fragment a été placé par Colomb dans la Correspon- dance. Il convient de le restituer au Journal.


naturel uni à la grandeur ? Si une femme m'avait fait une telle impression, j'aurais passé la nuit à chercher sa demeure. Hélas même la comtesse Simonetta ne m'a fait une telle impression que quelquefois. Je crois que l'incertitude de mon sort augmente ma sensibilité.


3 Juin 1814.

JE sors de la petite comédie de l'Hôtel garni 1, du plus mauvais ton, mal bâtie mais où Mlle Mars est parfaite seulement, sur la ligne de Canova et de Raphaël seulement. Baptiste cadet y est fort bon. Il croit ses hôtesses des filles, il croit que la mère livre sa fille. La manière dont il se scandalise est comique ici et fait rire vingt fois au moins. Chez un peuple qui aurait plus d'imagination, chez les Allemands, par exemple, on se scandaliserait de la situation. Ce comique-là ne peut plaire, je crois, aux âmes susceptibles du comique romantique (Falslaff, la partie musicale du Marchand de Venise).

If I go at London f or a fornight, to send the estamp of Moskou to Fair[island] with this mollo 2 Au lieu des feux de Moscou, faites-moi voir ceux du Vésuve.

Quand je ne perfectionne pas une idée pour la justesse et pour le style sur-lechamp, elle me passe pour toujours3. 1. Un acte de Désaugiers et Gentil.

2. Si je vais à Londres pour quinze jours, envoyer la gravure de Moscou à Bellisle avec cette légende.

3. Bon ridicule de ce professeur de Breslau qui, pour que,


30 Juin 1814.

Voyant que je n'aurai pas le consulat de Naples, que la jolie Mme Deaf[do] 1 obtient f or her husband, j'ai une entrevue avec M. Graculus sur Rome. Il me dit, ou plutôt je conclus de ses bavardages personnels, qu'avec six mille francs j'y serai bien.

C'est un sot. Je remarque qu'il me dit que le café est une nourriture agrassante. Lorsque ces animaux n'ont pas une idée nette, ils emploient un mot nouveau comme je le regardais sur cette assertion, il a répété agrassante ses sourcils exprimaient l'inquiétude que je ne lui demandasse ce que c'est qu'agrassant. Graculus est un homme qui ne parle jamais que de lui, un vrai sot, et par-dessus le marché plein de petitesses grenobloises. Pas l'ombre de bon ton il vient me dire du mal de Martial, à moi. Col[omb] était avec lui, je le suis allé voir hier, il rend la visite ce la paix soit stable, veut surtout que les Français estiment la littérature nationale allemande. (V. le Spectateur, 3e ou 4e cahier, mai 1814.)

Règle de style générale et sans exception être soimême, Dans le style de de Brosses, profondeur et naïveté cela convient au caractère de Dominique. (Note de Beyle.) 1. M. Louis Royer propose de voir sous ce nom (Deaf voulant dire sourd en anglais) la femme d'un nommé Sourdeau.


matin. Voilà les gens pour qui il faut avoir un billet de visite chargé de titres. Je travaille depuis le 10 mai à H[aydn], Métastase et Mozart. La fin de ce travail me donne beaucoup de plaisir, m'ôte toute sensibilité pour le chagrin de voir M. Doligny ne me pas appoint secretary to amb[assade] of Firenze 2.

1er Juillet 1814.

Dès que je cherche le moins du monde à me souvenir, mon talent diminue. II diminue en proportion de l'embarras des souvenirs s'il faut en combiner deux ou trois, je suis perdu. Voulez-vous m'ôter tout sentiment sur un trait d'histoire ou de biographie qui m'avait ému, faites-le moi lire dans deux ou trois auteurs pour lesquels j'ai de la confiance. Je ne puis être bon, si je suis jamais bon, que dans ce que je tirerai tout à fait de mon cœur.

Il is for that que Mocenigo is perhaps done for me 3.

1. Graculus, d'après M. L. Royer, serait ce Jay qui fut le professeur de dessin de Beyle à Grenoble à l'Ecole Centrale. Cf. Vie de Henri Brulard. Il résidait à Rome depuis 1811, comme chargé de mission.

2. Nommer secrétaire d'ambassade à Florence.

3. C'est pour cela que Mocenigo est peut-être passé pour moi.


4 Juillet 1814.

On se connaît et on ne se change pas, mais il faut se connaître.

Une des choses qui peuvent jeter le plus de lumière sur mon caractère, c'est la joie avec laquelle je me trouvais hier soir dans une chambre très commune d'hôtel garni (rue du Mail, 27) 1, quittant un appartement fait pour plaire de toutes manières à un jeune homme.

Je m'y suis bien et supérieurement conduit avec tout le monde, et tout le monde s'y est mal conduit avec moi, et je suis trop sensible à ces bêtises-là. Cette sensibilité appliquée aux gredins qui m'entourent, à commencer by the bastard2, est l'unique cause de mes chagrins. Me trouvant sans cesse au milieu d'inconnus, cette sensibilité superflue et incommode ne trouvera pas à s'exercer. Mon plaisir serait de n'avoir à faire attention qu'à mon or et de pouvoir mépriser entièrement mon mobilier, mon linge et toutes ces petites choses. C'est ce que je vais trouver dans un hôtel garni. Lorsque 1. Ayant quitté son appartement de la rue Neuve du Luxembourg, Beyle est venu loger à cette adresse dans un hôtel garni, l'Hôtel des Indes, jusqu'à son départ prochain pour l'Italie.

2. Par le bâtard [son père].


ma trop grande bonté et mon trop peu de soin des choses temporelles auront porté les gens d'un hôtel à me voler ou à avoir moins de soins pour moi que pour un autre, je changerai d'hôtel. Je suis ramené par une expérience pénible à cet axiome Cache ta vie.

Je trouve du refroidissement dans Mme Doli[gny]. Elle a été quinze jours sans m'inviter à dîner, et hier, en me priant de venir aujourd'hui, elle avait l'air de céder à une ancienne habitude. Je suppose, mais ce serait bien black, thal Fairis[land] 1 lui aurait montré une lettre dans laquelle je lui conseillais d'avoir Florentine (mistress Dealdo). Si cela est, ou s'il le lui a dit, c'est une grande scélératesse pour peu d'effet. II pouvait craindre que je ne prisse de l'influence au moment où l'on sollicitait pour lui une place de m[aster] of request, ou simplement peut-être was jealous of my cheerfulness2. Je lui ai trouvé une très légère nuance de hauteur lowards me et ne suis plus monté à son cinquième depuis dix jours.

J'ai vu le charmant logement du général Sébastiani ce matin. Il est orné d'une vingtaine de tableaux du premier mérite. Rien 1. Noir, que Bellisle.

2. Maître des Requêtes. était jaloux de ma gaieté. 3. Envers moi.


n'est plus frais et plus champêtre (rue Saint-Honoré, faubourg, no 57). Eh bien, je frémirais si l'on me donnait un tel logement, je souffrirais mortellement si l'on en écornait la beauté. Je préfère de beaucoup mon hôtel garni.

Je me reconnais incapable des affaires temporelles, apparemment par mépris. Je suis blasé sur Paris, nullement en colère (je dis ceci pour le Beyle de 1820). J'étais bien dégoûté du métier d'auditeur et de la bêtise insolente des puissants. Rome, Rome est ma patrie, je brûle de partir. Je couche depuis eight days with the old passion 1 comme miss D. est plus rapprochée de la nature, elle me plaît plus que tout ce que je laisse ici. La figure de Mme la comtesse CI. 2 m'a plu beaucoup hier. Elle a des yeux pleins de candeur. Voici l'état de mes finances 200 francs chez Longueville, 600 chez Tur[retin], 800 chez Oberk[ampf].

Je vais tâcher de voyager with the sum of Longueville et d'arriver in Italia with that of Tur[retin]3.

1. Depuis huit jours avec l'ancienne passion. Il est croyable qu'il s'agit ici de Mélanie Guilbert, désignée à la ligne suivante sous le nom de miss D.

2. La comtesse Clémentine Curial qui deviendra sa maîtresse en 1824. C'était la fille de Mme Beugnot. 3.Avec la somme de[due par] Longueville et d'aniveren Italie avec celle de Turretin.


J'ai trouvé du plaisir à travailler depuis le 10 mai à l'affaire H[aydn], qui va me coûter 1.150 francs chez Pierre1.

1. Il s'agit des Vies de Haydn, Mozart et Métastase qui coûtèrent 1790 francs d'impression chez Pierre Didot.


Pise, 22 Septembre 18141.

JE viens d'acheter ce cahier, par une pluie battante, chez un imprimeur qui parait distingué et où l'on discutait des questions littéraires, c'est-à-dire le mérite de certains couplets pour le retour du grand duc. Ce cahier m'a coûté 2 pauls et demi, ou 28 sous. Le libraire m'a fait voir avec complaisance un Alfieri, magnifique petit in-4°, les huit volumes de tragédies coûtent 33 francs. On voit combien tout est en Italie à meilleur marché qu'en France, et la raison qui, indépendamment des agréments du pays, m'y ferait élire mon domicile. Ces agréments n'ont consisté pour moi jusqu'ici qu'en la douceur du climat, car, excepté la C[omte]sse de Monte Erboso 2 à Turin, je n'ai rencontré partout que de la musique qui n'était pas selon mon cœur. Le 21 septembre, je suis arrivé à Livourne tout allègre de n'avoir pas souffert du mal de mer dans une navigation de 55 heures, souvent par le vent contraire. Le 20 au matin, ma vertu fut sur le point 1. En tête de ce cahier, Beyle a écrit « Journal, 1814. 6e cahier. »

2. La comtessa di Collo Erboso, opéra de Generali.


de faire faux bond il faut avouer que mon bâtiment de 70 tonneaux dansait joliment. Cette absence de mal de mer m'ouvre une voie aussi simple qu'économique pour voir les grandes villes. Valence, Cadix, Lisbonne, Londres, Naples ne sont plus qu'à deux pas de moi. Le voyage de Gênes à Livourne m'a coûté 18 francs et 2 francs d'étrennes, en tout 20 francs. Encore, au lieu de un sequin et demi, il n'eût dû m'en coûter qu'un en marchandant. Je suis venu très vite, en deux heures et demie, de Livourne à Pise pour 6 pauls ou 3 francs 6 sous. J'ai fait marché pour Florence à 20 pauls, ou 11 francs 2 sous.

Un officier qui vient de Naples nous contait dans le voiturin que six ou sept personnes réunies vivent fort bien à Naples pour 2 pauls, ou 22 sous par jour. Il y a des articles, tels que les fruits, qui ne s'y vendent pas, mais qui s'y donnent. Il était tout marri d'avoir mis dix-sept jours à venir de Naples par mer, mais il disait qu'on lui donnerait 500 écus pour y aller par terre qu'il ne le ferait pas. Il s'agit d'être assassiné ou de craindre la mort à chaque instant. Il regarde la Macchia ou forêt de Viterbe et les environs de Fondi comme impossibles à passer dans ce moment. D'un autre côté, il a vu un bâtiment, à un quart de lieue du sien, être


attaqué par des gens qui ont tiré huit à neuf coups de fusil et, sur-le-champ, ce bâtiment, qui était tout près de terre et qui faisait la même route que lui, a pris la haute mer pour aller à Alger. Il faut absolument avoir un pavillon respecté. Il dit que les Barbaresques respectent le pavillon de France. Cet officier à moustaches avait cette beauté à la Lechi qui me touche. Il allait à Lucques, qui paraît être sa patrie.

A Livourne, je n'ai rien trouvé de remarquable. Les rues en sont raisonnables, c'est-à-dire larges et droites. La mer est triste parce qu'elle se termine, comme un marais, à une terre peu élevée. La ville, traversée par un canal, est ce qu'il faut pour le commerce. J'ai été très content du ton respectueux et franc de mes marins envers moi.

Je n'ai vu en objets d'art que le théâtre Diurno. Comédie exécrable, et il faut que cela soit bien vrai pour que j'en juge ainsi, moi qui ai une passion si vivace pour le brio. Le public riait, mais en maudissant la platitude. C'est le genre de Brunet1. L'esprit est celui des écoliers de huit ans, les acteurs faisaient des phrases dont tous les mots commençaient par la même lettre 1. Acteur des Variétés.


le héros rendu fou par l'amour s'écrie Amor ingrato, tu hai cinque lettere, lutte danno la prova della tua malvagità, etc., ansietà d'anima perpetua, etc., mai riposo per chi ama, etc. 1.

J'ai fait le tour des remparts, tenus fort proprement. J'ai vu la statue d'un grandduc près du port intérieur. Le piédestal est environné de quatre esclaves enchaînés. Cela est bien peu idéal d'environner un prince de l'éternelle image de la douleur, lui dont la présence doit la faire cesser partout. Quant au matériel du dessin, nous n'avons rien de comparable, à Paris, à ces quatre belles figures nues au milieu d'une place. Je dis belles, elles sont passables elles n'ont pas assez d'esprit pour animer tant de matière. Ces gros genoux, ces énormes cuisses ont quelque chose de lourd.

La sculpture ne me donne guère de plaisir. Le saint Sébastien du Puget à l'église de Carignan de Gênes m'a paru, avant que je susse le nom de l'auteur, moins mauvais que les statues ordinaires d'église. Le bienheureux Sauli qui est vis-à-vis, et où il n'y a point de nu, décidément mauvais. Les draperies, souvent si belles 1. Ingrat amour tu as cinq lettres, toutes donnent la preuve de ta malfaisance, etc., anxiété d'âme perpétuelle, etc., etc., jamais de repos pour qui aime, etc.


en peinture, sont exécrables pour moi en sculpture.

Il n'y a pas d'opéra à Livourne non plus qu'ici, à Pise, ce qui m'a tout contristé et rendu entièrement prosaïque, dirait Schlegel. Je trouve ici, ainsi que le charmant de Brosses, une pluie d'enfer. J'ai vu en me mouillant la tour qui penche, le baptistère, la cathédrale et le Campo santo. Je n'ai vu en détail que cette dernière des quatre choses qui ornent la place de Pise la raison en est qu'on se trouve à couvert au Campo santo et qu'il y faisait assez clair.

C'est une triste chose que toutes les peintures qui sont là. Leurs auteurs étaient peut-être de grands hommes, mais leurs ouvrages sont bien désagréables. Il y a une chapelle avec quelques tableaux anciens recueillis dans des couvents supprimés. Le bon Dieu fasse paix à ces peintures. Mais j'y ai aperçu tout à coup une petite Madone d'André del Sarto, remarquable parce que saint Jean, je crois, à la gauche du tableau, a un bras en raccourci, tellement raccourci qu'il ne lui viendrait pas à la hanche s'il le déployait. En revanche, la Madone, qui paraît peinte d'hier, offre la perfection de ce qu'on appelle la beauté aujourd'hui à Paris qui plus est, elle est réellement belle, mais il n'y a rien là de la


beauté du Guide, rien des statues de Niobé. C'est une beauté bien moderne, bien existante, on sent le plaisir qu'on aurait à faire céder la peau de ces joues charmantes par le poids d'un baiser.

J'ai vu aussi une Madone du Frate, placée bien haut, mais j'ai pu cependant reconnaître le clair-obscur de ce grand peintre. J'ai jeté un coup d'œil, malgré l'obscurité, sur les tableaux de la cathédrale. Un seul, bien sec, m'a plu. La sécheresse, beaucoup de blanc et peu d'ombres, c'est-à-dire l'absence du clair-obscur, sont un mérite bien réel dans les sombres temples des chrétiens. Bossi aurait tout à fait raison s'il avait peint sa copie du Cénacle pour une église. L'Isaac d'un sacrifice d'Abraham dans le chœur de la cathédrale de Pise Isaac, qui ressemble à un petit Apollon, me plaît beaucoup le tableau est diablement sec, mais au moins on y voit quelque chose. J'ai cru distinguer, dans le pourtour des nefs, des tableaux modernes bien ridicules par l'afféterie. La mer même y a perdu sa forme pour acquérir de la grâce et ressemble à de l'étoupe très fine et frisée, qui plus est 1.

Quel goût C'est bien le cas de dire Leurs pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur, 1. Good [bon]. (Note de Beyle.)


aime bien mieux la rudesse de Marco d'Oggione.

Je jouis avec bien du plaisir de ma solitude, mon départ de Gênes m'a ôté un poids énorme qui m'accablait. Cette ville sera à jamais pour moi di sbadigliante memoria1. Quel ennui pour moi que la société obligée Et que je suis peu fait pour le mariage

Une seule petite chose manque à mon plaisir, c'est d'être sûr de passer quelques mois à Florence. J'aurais du plaisir à être établi. Si Plana 2 va à Naples, je viendrai le reprendre à Livourne, et alors, attaché à Naples pour quatre ou cinq mois, avec un peu de société le soir, et, j'espère, beaucoup de travail le matin, je serai dans une situation parfaitement convenable, car cinq ou six heures de travail chaque jour me sont plus nécessaires que le pain quotidien.

Il faut que je note, de peur de l'oublier, que je suis arrivé à Milan le 10 août 1814, je crois, avec 4.200 francs, en ayant laissé 2.000 à ma sœur. Actuellement, j'en ai laissé 2.000 en dépôt à Plana, j'ai ce que je n'ai pas dépensé des 2.200 autres. Je 1. De bâillante mémoire.

2. Camarade de Bevle à l'Ecole Centrale de Grenoble, directeur de l'observatoire de Turin et professeur à l'Université de cette ville.


veux dépenser 500 francs par mois. J'ai fait faire trois gilets, quatre pantalons et deux ou trois paires de souliers à Gênes, de plus acheté un chapeau et pour 45 francs de livres. J'avais pris sur moi de n'en pas acheter depuis mon entrée en Italie. Ce sont les œuvres complètes de Fénelon, 10 volumes (33 fr.), si nécessaires pour mes études de style, et de Brosses (15 fr.); à Livourne, 5 volumes dont 4 de Lalande à 9 sous. C'est bien ce qu'ils valent si l'on ne songe qu'aux arts. Ce qu'il dit des tableaux de Gênes et de tout le pittoresque de cette ville est non seulement faux, mais encore exécrable.

Les pauvres Français, auxquels les arts donnent déjà si peu de plaisir, ont là un joli guide. Raison de succès for the H[istory] of P[icture], à laquelle je pense beaucoup. J'attends la critique de Crozet sur le style de l'opus bombeticum 1 il dit que l'ouvrage est agréable, mais il ne m'a pas encore écrit au long. That will cost to Barell 1.500 francs, he says il shall be of 384 pages2.

1. L'ouvrage bombétique, c'est les Lettres sur Haydn qui allaient paraître sous la signature de Louis-Alexandre-César Bombet.

2. Cela coûtera à Barett 1.600 francs, dit-il l'ouvrage aura 384 pages. Barett désigne Vraisemblablement Stendhal, qui supporta les frais de Haydn. Il se donne sans doute ce pseudonyme en pensant à Baretti, dont il avait sans vergogne démarqué la deuxième lettre sur Métas-


Quand j'aurai été six mois tranquille quelque part et que j'aurai digéré la ville où je me trouverai, I will be able to work to Mocenigo 1. Avant cela, c'est impossible. Je serais presque fâché, d'après ce que je vois sur le travail, of having been oppointed a consul2. Il me faut absolument tout mon temps et la liberté, quatrième secrétaire d'ambassade à Rome tout au plus. D'ici là, I will work with a great pleasure to P 3,

Pour ne pas me croire trompé et ne pas avoir d'humeur à l'avenir, je veux noter les prix à ce voyage d'Italie. A Pise, au Pélican, le dîner et la couchée me coûtent 8 paoli ou 4 francs 8 sous.

A Livourne, ce matin, en me promenant sur le rempart de la mer, je me suis senti de nouveau ce feu intérieur, cette aptitude aux grandes choses que l'ennui éteint si bien chez moi et que je n'avais garde de sentir à Gênes.

Ce n'est que d'aujourd'hui que je me suis senti le courage de faire un journal. tase. Cf. P. Hazard, Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1921, p. 335.

1. Je pourrai travailler à Mocenigo.

2. D'avoir été nommé Consul.

3. Je travaillerai avec un grand plaisir à la Peinture.


5 Octobre 1814.

Je suis arrivé à Florence Ie23 septembre, à 8 heures du soir. Nous avons rencontré deux enterrements, dont le second a longtemps arrêté le voiturin. J'ai fait connaissance dans ce voiturin avec un M. Belladi, de Turin, marchand de tableaux, qui m'a trouvé très connaisseur. En revanche, je l'ai trouvé d'une ignorance crasse, mais je ne distinguerais pas, entre deux mille croûtes, deux tableaux de 10 louis qu'il a pour 12 francs.

Je loge rue de la Vigna Nuova. Je dîne à 32 crazie à à l'auberge italienne, à côté du Palazzo Vecchio. Logement, 3 pauls ou 33 sous. Je pars le 6 octobre,àune heure, pour Bologne, après un violent combat entre Rome et Milan. Hier matin, je comptais fermement aller à Rome.

J'arrive à Milan le 13 octobre l'année dernière, le même jour, j'arrive de Venise. Je me suis arrêté deux jours francs à Bologne et une demi-journée à Parme. J'ai vu à peu près tous les tableaux de ces deux villes. L'étrenne d'usage à Bologne, c'est 2 francs.

1. Monnaie de Toscane 32 crazie valaient environ deux francs.


Dimanche, 16 Octobre 1814.

En arrivant le 13 à 10 heures du matin, j'écris à lady Simonetta. Elle était à la campagne. Hier 15 au soir, je trouve en rentrant un petit billet par lequel elle m'apprend qu'elle a trouvé en arrivant trois lettres de moi. Elle me dit tous et me donne rendez-vous dans une petite église. J'y vais ce matin à 10 heures. Nous promenons jusqu'à 11 h. 3/4 dans les rues, nous traversons l'hôpital et allons par le rempart à ce joli cimetière environné de portiques derrière l'église de la Passion.

Elle me dit que comme, à Gênes, j'ai resté 15 jours sans lui écrire, tout est fini entre nous. Elle me dit que l'illusion est détruite, et autres choses qu'elle dirait si elle ne voulait plus de ma personne. Tout cela est-il réel ? J'en doute seulement en écrivant ceci une heure après la chose. Depuis que je l'ai quittée, j'ai chanté et j'ai été fort attristé. J'ai eu des idées de me battre avec tout le monde. J'ai pensé que, si elle me quitte, je n'avais de ressource que le travail to H[isiory]. J'ai un rendez-vous pour demain à midi dans une chambre que je louerai. Malheureusement, comme c'est dimanche


aujourd'hui, je ne sais où prendre mon courtier Casaniga.

Elle était fort jolie sous son voile noir. Elle m'a dit à la fin qu'elle ne me disait pas cela sans peine. C'est ce qui, à cette heure que j'y réfléchis, me donne un peu d'espoir. Elle peut m'avoir dit cela parce qu'elle voyait que je prenais la rupture pour bien faite. D'ailleurs, voulant rompre, pourquoi me donner un rendez-vous demain? J'ai eu quelques idées de finir, comme un jocrisse, par un coup de pistolet.

Je vais voir le logement du curé et l'arrêter si je ne puis trouver mon courtier. Un ami fort poli de M. Carlini est venu m'apprendre que mes caisses sont arrivées le 4 septembre. Elles sont cinq 1.

Elle me conte que Mme Crivelli a quitté Waldramin à l'occasion d'un prince allemand joueur qui a 4.000 francs, dit-on, à manger par jour, et qui, sans aller chez elle, faisait des folies sous sa loge, etc. 2. Il y a eu proposition de duel entre l'ancien et le nouveau tenant. Je dis nouveau, parce qu'on prétend qu'elle le voyait dans une petite chambre en ville. Tout Milan parle de cette rupture. Pour elle, elle a 1. Caisses de livres. Cf. la Correspondance, t. IV, p. 317 « Les cinq caisses sont enfin découvertes. Elles gisent à la douane depuis le 4 septembre. »

2. C'était Goutenof discours de catin. (Note de Beyle.)


planté là les deux rivaux et est allée à la campagne.

Mme Sim[onetta] m'a dit que j'étais ambitieux, que j'étais ce qu'elle aimait le mieux, mais que je ne pouvais pas être amoureux, que je ne faisais rien pour être aimé, que je devais l'entendre à demi-mot, que je m'ennuyais, partant que j'avais compté m'amuser à Gênes, que c'est pour cela que j'avais été quinze jours sans lui écrire, que je tiendrais bon encore cet hiver, mais qu'au printemps l'ennui me chasserait en France.

Il est clair que Rouge l'accompagne. Malgré la platitude de sa personne, peutêtre qu'il a tous les privilèges des cavaliers servants.

J'avais le projet de lui présenter annoso. Je l'ai toujours, mais il faudrait que cela n'eût pas l'air d'une idée venue aujourd'hui. J'ai [été] absent de Milan 44 jours, du 29 août au 13 octobre, 19 jours à Gênes et 13 à Florence.

Milan me semble beaucoup plus aimable que toutes ces villes-là. Le théâtre est beaucoup pour moi et celui de la Scala est évidemment très supérieur. On joue demain Don Juan. Cela est charmant pour moi 1.

1. Pound and read the 1th January 1819, very much hap- pier by thinki2tg to. [Trouvé et Iule 1er Janvier 1819,


Chagrin of lilterary Kind1 du 9 bre 1814. Je trouve froid ce que j'ai écrit dans l'enthousiasme. Je pense que la dissertation de Diderot sur les acteurs, pourrait bien être vraie (qu'on peut jouer, imiter la passion, étant pour le moment très froid, et ayant seulement le souvenir que tel jour qu'on était très agité, on faisait ainsi). Mon extrême méfiance me rend froid.

Pour que le lecteur soit ému par une bonne épithète, je suppose celle de divine donnée à une conception de Raphaël, est-il nécessaire que j'aie écrit cette épithète étant extrêmement ému ? La preuve du contraire c'est qu'en relisant, je suis touché de choses que j'ai trouvées par mon esprit seul et sans émotion. Comme on est touché dans Fleury jouant le misanthrope de choses qu'il fait sans les sentir, de même on est touché par les phrases de Rousseau. Me demander, comme Léonard de Vinci, quel caractère doit avoir telle ou telle partie ? et le lui donner.

Dans tous les genres I have all the malheurs d'une excessive f[acil]ité.

beaucoup plus heureux en pensant à .] Présenté aujourd'hui au philosophe E. V. (Note. de eyle.)

Sans doute Ermès Visconti, critique romantique de Milan. Beyle s'est beaucoup inspiré de ses écrits et a signé des lettres de son nom.

1. Chagrin à la littérature.


(Ecrit sur la carte of my dinner at Rocatellis, étant vraiment découragé.) 1er Décembre 1814.

Sous peine de périr d'ennui, il faut me faire une occupation, me disais-je en passant le Montcenis le 6 août 1814, actuellement que je ne suis rien 1.

29 Décembre 1814.

La prétendue grandeur de raison de la Monarchie est pleine d'afféterie. Voyez le discours du duc de Tarente sur les indemnités aux émigrés (Moniteur du 16 ou 18 décembre 1814). Cela me semble du style à la Chateaubriand. Cela a rapport à l'honneur qui est souvent de l'afféterie dans la vertu ou l'utilité du plus grand nombre.

1. Au-dessous de cette pensée, Beyle esquisse plans de son ouvrage sur l'Histoire da do Peinture en Italie


5 Janvier 1815.

LE style qui me plaît le plus est celui de de Brosses qui dit beaucoup et des choses très fortes, en peu de mots et très clairement, avec grâce, sans pédanterie. Par ex. tome 3, page 21. Je crois ce goût d'autant plus réel en moi, qu'il se rapporte à mon goût pour la comédie et à mon éloignement pour la tragédie. Plus particulièrement pour le majestueux ajouté aux sentiments de la tragédie.


Padoue, le 17 Juillet 1815 1,

JE commence ce journal à cause de la jolie anecdote que m'a contée avanthier M. le comte Br[agadin], et que je commence presque à oublier. Ne l'ayant pas écrite sur-le-champ, il ne me reste que le squelette.

Il nous disait donc, au café del Principe Carlo, qu'une fois, nei anni suoi fervidi 2, il vivait depuis dix ans avec une Vénitienne charmante. Un domestique qu'elle chassa lui vint offrir la preuve de son infidélité. Il parut triste elle en voulut savoir la raison. Il la lui dit avec assez de peine « Eh mon Dieu, je croyais que vous le voyiez et que vous me traitiez en mari 1. En tête de ce cahier Beyle a écrit:. A journal of a tour to Venezia and Padova (june 1815) [Journal d'un voyage à. Venise et à Padoue (juin 1815)].

« In nome dell'onore voi siete pregato di non legere oalmen di non ripetere riflezioni interessanti solamente al scrittore, pe- la storia delle proprie passioni

« Parti à Venise en 1816 du 12 juillet au 9 août. Sur le séjour de Beyle à Padoue et à Venise on lira avec fruit les Journées Adriatiques de Stendhal de M. René Dollot.» Au nom de l'honneur vous êtes prié de ne pas lire, ou au moins de ne pas répêter ces réflexions qui intéressent seulement celui qm les a écrites, pour l'histoire de ses propres passions.

2. Dans ses années brûlantes.


plus qu'en amant. Il y a dix-huit mois que cela dure je lui suis attachée mais n'importe, je le renverrai. » Il partit pour Londres. Elle prit la fièvre, le chagrin la minait à vue d'oeil. Le comte lui dit « Je ne veux pas vous donner une si grande peine. Rappelez-le quand il sera à Venise, vous m'enverrez mon masque, et je tacherai de guérir. »

Il la voyait toute la journée comme à l'ordinaire. Six semaines après, étant au café, il aperçoit un domestique qui le cherche pour lui remettre un masque. Lui, sans rentrer dans son palais, va au Grand Canal, monte dans une gondole, double le nombre des rameurs, et se fait conduire à une de ses maisons de campagne, où il passa six mois sans revoir Venise, et pouvant à peine se consoler. Singulier geste du comte pour nous dire que la dame maigrissait et devenait à rien élever les deux premières phalanges de l'index de la main droite.

Il me semble qu'il y a là dedans un naturel et une noblesse vraie, que nos mœurs élégantes n'ont jamais donnés.

L'héroïne de ce conte est actuellement dans l'auberge même où j'écris ceci, à la Croix de Malte. Elle a quarante-huit ans, et est adorée d'un jeune Anglais de trentehuit ans qui, dit-on, n'est point un homme


commun. Il l'a aimée par galanterie, il y a deux ans, et cela continue. En passant à Caldiero, il y a quinze jours, et riant avec elle, il s'est senti paralytique de la moitié du corps. « Fermez la porte, ma chère amie, Dieu m'a foudroyé. » Malgré ses ordres, elle a voulu appeler du secours, il a voulu la suivre, est tombé, et il n'a plus été possible de douter de la paralysie. Ils vont à Abano 1.

Le 11 juillet2, à Milan, j'ai trouvé qu'avec la perspective de partir dans huit jours, je ne worked 3 pas avec toute mon attention. Je ne me sentais pas de goût à .nf.l.r P. ni Mme S.

Le 12, j'ai pris la résolution de partir. A dix heures du soir je suis monté en diligence pour Vérone (30 francs). Je doutais un peu de ma santé, et de la disposition où je trouverais la comtesse Simonetta. Avant de partir, agaceries étonnantes de Mme S., et telles que, sans l'arrivée du maître du cheval arabe, j'étais peut-être 1. Station thermale, près de Padoue.

2. Il est à propos de rappeler ici la note que Stendhal a laissée sur un de ses manuscrits traitant du rire et qui a été publié dans Molière, Shakapeare, la Comédie et le Rire, p. 321 Milan, 11 juillet 1815, at gardens. Lady Si[monetta] veut absolument me faire croire that she makes me a sacrifice going to V[enezia]. J'ai mal fait of giving à la fois the three thousand which devaient servir for this tour.» [.qu'elle me fait un sacrifice en allant à Venise. J'ai mal fait de lui donner à la fois tes trois mille francs qui devaient servir à ce voyage.] 3. Travaillais.


obligé de 1'.nf.l.r. Si je rompais with lady Sim[onella], il faudrait sur-le-champ prendre une petite femme de ce calibre-là, pour ne pas laisser le temps à la mélancolie de venir.

Dans la diligence, Gargantua et la Filosofia 1. La vieille femme d'un ordonnateur. La petite femme jolie, à narine ouverte, et à caractère, d'un pauvre sergent de douanes malade.

Je couche à Vérone. Le lendemain en sédiole à Padoue (20 francs en dix heures 15 étaient assez).

Lady Sim[onetta] m'avait bien défendu of going in the same albergo 2. C'est précisément ce que j'aurais dû faire.

C'est à Padoue que j'ai commencé à voir la vie à la vénitienne, les femmes dans les cafés, et la société ne finissant qu'à deux heures du matin. La gaieté, la facilité des mœurs rendent ce pays fort préférable à Milan. Il reste en faveur de Milan l'avantage général des grandes villes sur les petites. Mais à Venise on éviterait tout le caquetage de Padoue. Comme grande ville, y a-t-il une différence entre Milan et Venise ? C'est ce que je ne suis pas à même de décider.

1. L'ouvrage que Beyle pensait toujours écrire sous le titre de Filosofia nova.

2. D'aller dans le même hôtel.


Cette question est cependant fort essentielle pour moi, car c'est en vertu de la réponse que je jetterai l'ancre.

Naples est peuplée par des démons. A Rome il faut être trop hypocrite. Florence et Gênes me scient. Restent uniquement Venise et Milan,

Le 16 juillet, à Padoue, je suis rentré pour me coucher à la Croix de Malte à deux heures un quart.

Le 19 juillet, à deux heures et demie, j'avais lu dans la journée la capitulation de Paris tout est perdu, même l'honneur. Le 20, j'ai donné à dîner à sept personnes, dont le Fr. Seule manière noble de s'en tirer pour un étranger qui reçoit des politesses, et qui tranche bien dans un pays remarquable par l'avarice des dîners. L'avant-veille, dîner à quatre personnes, toujours chez l'excellent restaurateur Pedrocchi, le meilleur de l'Italie, et presque égal à ceux de Paris. A Padoue, un peu jaloux de Bonof2 et de Br[agadin]. En qualité de fat, premier mérite auprès des femmes, elle me disait que Gout[enof] lui avait presque inspiré une velléité. Ce petit homme est parfaitement vaniteux, comme tel attentif aux détails et aux petites 1, Ce personnage est vraisemblablement le même que celui qui plus haut, est désigné sous le nom de Goutenof (Gut = bon). Peut-être s'appelatt-il Gutenhof.


choses, seules choses du ressort des femmes, quelque supérieures qu'elles soient.

Je serais heureux, si je pouvais m'arracher le cœur, me disais-je à Padoue, dans un accès de mélancolie. J'en ai été distrait par les Lettere Sirmiensi de ce pauvre Apostoli, qui meurt de faim. C'est un livre amusant, quoique académique peut-être ennuyeux en français, mais en prose italienne, où l'on ne sort pas du lieu commun, frappant.

Le dernier jour, passé deux heures et demie dans l'appartement que l'enrichi 0. veut louer à Mme G.1. De là à l'hôpital pour le bas-relief de Canova. Grosseur de la tête du génie, et grâce du nez. De là au Saint-François du Guide dont je devine l'auteur, et aux fresques de Mantègne. L'histoire des 200(0) f. par mois. Aigreur dès qu'on parle of money. Dom[inique] passe plutôt pour dupe que pour délicat en ne donnant pas les réponses victorieuses quand il est attaqué. En même temps, cela aura l'avantage de rendre le dialogue piquant.

Idée d'un poème didactique sur les Constitutions pour expliquer aux peuples la constitution anglaise sujet unique, mais il faudrait des vers à la Monti ou à la 1. Très vraisemblablement Mme Gina Pietragrua.


Boileau, et les Boileau ni les Monti n'ont pas de ces diables d'idées.

Le dernier jour, dîné au Grand Paris. Fatigue extrême. Br[agadin] quitte habit et cravate et perd cinquante pour cent de son mérite aux yeux de lady S[imonetta]. Faut-il que mon bonheur dépende des femmes

J'oubliais le joli jardin, ou le joli champ de Pacchiarotti1, et le plaisir de le visiter. Mais cela est diablement diminué par la petite ville.

[22-24 Juillet 1815.]

Venise. Mes voyages perdent cinquante pour cent du coloris. Je n'écris jamais que quand je ne puis plus remuer ni pied ni patte.

Le 22 juillet 1815, à six heures et demie, j'arrive à Venise par la courrière 2 de Padoue, mourant de sommeil et un peu irrité contre un gros Allemand sans idées, négociant à Trieste, avec une croix rouge. Comme le baron Lepreux. Ces gens-là, par le commun de leurs idées, sont au niveau de la société italienne et y passent d'abord pour aimables. Lepreux, à Milan, était 1. Pacchiarotti, castrat célèbre, alors âgé de 71 ans, achevait à Padoue une vie chargée de gloire.

2. Le bateau de Padoue à Venise par la Brenta.


embarrassé du nombre de maisons où il allait.

Je me couche en arrivant à la Regina d'Inghilterra1. En sortant, à onze heures, la première personne que je rencontre, c'est Vald[ramin]2, qui me propose un bain de mer au milieu du canal de la Giudecca avec une petite échelle attachée à la barque. C'est fort agréable et probablement fort sain.

En revenant, nous écrivons en commun un billet à Gina 3 pour lui représenter toute l'étendue de son erreur, si elle préfère le triste trou de Padoue à Venise, qui malgré ses malheurs est encore une des villes les plus aimables de l'Europe. Il est impossible d'avoir plus raison que nous ne lavons, mais le plaisir d'avoir fait son trou a Padoue, et de se trouver dès le premier jour à sa place dans la société, l'amabilité de M. Br[agadin], fortifiée peut-être par le projet du tabac, lui fera jeter l'ancre dans ce trou.

Le hasard a fait qu'elle l'a vu dans l'unique semaine où il soit passable, le temps du Pallio 4, et qu'on lui ait dépeint 1. Aujourd'hui Albergo Victoria.

2. Ce nom de Valdramin doit être un pseudonyme, et l'on pourrait penser qu'il désigne encore la personne que Beyle appelle tour à tour Io Fr, ou M. Fr., ou parfois M. F. 3. Gina Pietragrua.

4. La foire de Padoue en juin.


Venise sous les couleurs les plus désagréables. Quand elle fut à Venise il y a douze ans, la jalousie of the husband 1 et les contrariétés lui ôtèrent tout plaisir.

Voici, au reste, le budget de Venise Appartement garni pour un

jeune homme, très décent.. 360 fr. On peut réduire cette dépense à

200 francs en achetant quel-

ques meubles.

Gondole, 2 francs par jour, par

mois 60 francs, par an 720 » Théâtres, loges trois fois la se-

maine aux plus beaux. 600 » C'est ce que les maris de Ve-

nise donnent à leurs femmes.

Nourriture dîner 2 francs, café

2 francs, par mois 120 francs,

par an 1.440 » 3.120 fr.

Toutes ces dépenses sont forcées. Personne, par exemple, ne prend de gondole tous les jours, par la raison qu'on ne saurait qu'en faire. Je me logerais près de la place de Saint-Marc une gondole alors n'est nécessaire que quelquefois l'hiver.

Avec 3.000 francs, me voilà donc voi1. Du mari.


ture, loge et auberge payées. J'aurais 5.000 francs pour les plaisirs extraordinaires.

Ce pays, dans l'état actuel, est peutêtre encore le plus gai de l'Europe. La facilité de faire connaissance y est étonnante. On s'assied à côté d'une femme, on se mêle sans façon de la conversation, on répète trois ou quatre fois ce procédé; si l'on se plaît on va chez elle, et en quinze jours, à la première fois qu'on se trouve en gondole, on la br.nl..

Ceci n'est point le rêve d'un jeune fat sans expérience, c'est au contraire le rigoureux résultat de l'expérience. Dimanche, Val[dramin] a fait des yeux à la plus jolie femme que nous ayons vue, c'est une jeune demoiselle, fort indiscrètement, et même ridiculement, à mes yeux, il plaçait des interjections dans sa conversation.

II n'y avait de ridicule que mes scrupules du nord. A la fin de la soirée, en passant vis-à-vis de lui, elle lui faisait des signes. Dans toutes les grandes villes, je passe ma vie dans une île assez petite. L'île de Saint-Marc, avec ses cent vingt cafés ou salons, bornerait probablement mes courses.

Pour la promenade à pied, on a le jardin, dont les arbres à la vérité sont mesquins.


Si l'on veut monter à cheval, on a la terre ferme, ou le Lido, dont le morceau qui est vis-à-vis la place Saint-Marc a huit milles de long. Je viens d'y aller en trente minutes, retour vingt-cinq seulement.

La vanité n'est point froissée ici par l'équipage de M. Maruzzil, le plus riche banquier. Il n'a qu'une gondole, comme moi, et personne ne le voit jamais en gondole. On se trouve sur la place Saint-Marc. On juge de près des femmes les plus célèbres leur être présenté n'est point un mystère comme dans les autres pays. Hier, Vald[ramin] nous a menés dans un bal de chevalerie m'y voilà invité pour le reste de mes jours. II parlait à la voluptueuse Mme Rossi. Par un reste de ma discrétion parisienne, par nature, orgueil d'être de trop, je me suis éloigné. Il m'en a grondé il allait me présenter.

De même partout. Malgré mon amour pour la solitude, en un an je connaîtrais tout Venise, c'est-à-dire une centaine de femmes les plus passables, on choisit ensuite.

S'occuper sérieusement chez soi, tout le matin, n'est point ridicule ici, au contraire. 1. Fils de la princesse Ghicka d'une famille originaire de l'Eplre, Maruzzi fut chambellan et officier des gardes impériales en Russie. Se retira à Venise, où il mena une vie épicurienne.


Mon bonheur consiste à être solitaire au milieu d'une grande ville, et à passer toutes les soirées avec une maîtresse. Venise remplit parfaitement les conditions.

Je conclus de ce long bavardage que Venise me convient parfaitement.

Et certainement le pauvre étranger qui n'a dans une ville ni maîtresse, ni ami, ni passion pour les objets d'art, ne la voit pas sous un jour séduisant. Si le public s'ennuie, il vous dégoûte s'il s'amuse, il vous fait dépit. M. F. éprouve aussi le vide de l'étrangeté.

J'ai saisi avec empressement l'occasion de retourner à Padoue, avec Val[dramin] qui part demain soir. J'aurai passé à Venise samedi, dimanche, lundi et mardi, par les plus grandes chaleurs, c'est-à-dire le temps où on la calomnie le plus. Je n'ai pas été poursuivi par la moindre mauvaise odeur, mais bien par le manque de petites commodités des peuples du midi. Par exemple, j'écris avec une plume taillée avec la machine des ongles, et de l'encre affreuse. Il n'y a pas de canif dans toute l'auberge, qui est pourtant une des premières du pays.

Mardi, 25 Juillet 1815.

Ce matin, j'ai été réveillé par de grands coups de tonnerre et la pluie. Comme


j'allais chez M. Fr., je l'ai rencontré. II devait me présenter à M. Cicognara1, qui paraît homme de mérite, et qui publie un recueil de monuments de l'art estimé. C'était un conseiller d'État à Milan qui demanda sa démission à l'empereur parce qu'il marquait chasse à sa femme.

M. F. étant trop occupé à chercher des appartements, la présentation a été remise. J'ai lu au café Florian les malheurs et l'avilissement de la France, je veux dire l'entrée du roi et ses premiers actes. M. Beugnot est directeur des Postes. Le parti de l'éteignoir triomphe. Voilà un beau venez-y voir, dirais-je aux philosophes all[emands], si en colère contre Bonaparte, si ces gens-là avaient assez d'esprit pour comprendre. Il ne me reste plus qu'un vœu, c est que ces lâches habitants de Paris soient bien vexés par les soldats prussiens logés chez eux. Les lâches On peut être malheureux, mais perdre l'honneur

La haine de la tyrannie a égaré les Chambres. II paraît qu'elles ont forcé Bonaparte à la démission, dans un moment où son grand nom était plus nécessaire que 1. Le comte Cicognara (1767-1834), ancien membre du Corps législatif et conseiller d'Etat, était depuis 1808 président de l'Académie des Beaux-Arts de Venise. Il écrivit une histoire de la sculpture à laquelle Stendhal se référera souvent.


jamais. Lucien avait raison, l'intérêt de la patrie était de mettre les Chambres en prison pour un mois.

Peut-être Bonaparte, ne pouvant pas s'embarquer à Rochefort, ira-t-il se réfugier à l'armée qui est derrière la Loire, à deux pas de lui. Tout ce qui se fera désormais en France devrait porter cette épigraphe

à l'éteignoir.

Les bâtards doivent être bien contents. La France ne sera jamais heureuse que gouvernée par un souverain illégitime, c'est-à-dire qui tienne sa place de la constitution.

Le duc d'Orléans serait bon aujourd'hui. Si l'on attend que la couronne lui


échoie légitimement, il ne vaudra plus rien.

Pour me consoler de ce grand malheur arrivé à la raison humaine, je suis allé faire le tour de Venise. A deux heures un quart j'ai pris un bateau à la Piazzetta, ai doublé la pointe des Jardins, et suis venu aboutir près du commencement du Grand Canal. Je m'étais lesté d'un bon déjeuner de branzino 1. Mon rameur a été enchanté de 5 lires, ou 50 sous, pour deux grandes heures de rame continuelle.

Je ne rentrerai de longtemps dans un pays sans liberté et sans gloire. Je crois voir avec évidence que Venise est le séjour qui me convient le plus. Je ne suis sensible qu'à une seule des jouissances du luxe après dîner, je regrette de n'avoir pas une belle calèche, comme celles que je vois passer. Ici, j'aurai la calèche du pays. J'ai vu ce matin la salle du Grand Conseil, transformée en bibliothèque et en musée. J'ai surtout remarqué la Léda et le Ganymède. Les anciens sacrifiaient la vérité à la beauté ou à l'évidence d'une manière bien étrange. L'aigle ne peut porter Ganymède sans le déchirer, et les ailes de l'aigle sont trop petites pour sup1. Nom d'un poisson, sorte de bar de l'Adriatique, nous informe M. R. Dollot dans ses utiles Journées adriatiquca de Stendhal, p. 102.


tout ce qui nous est resté de l'antique. Elle eut aussi ses barbouilleurs en statues.

Je n'ai admiré que le tableau de Paul Véronèse, le Triomphe de Venise. Le Paradis du Tintoret est un sujet antipittoresque, encore plus que les batailles. Je ne sais si j'ai dit que le portrait de MichelAnge, à la galerie Manfrin, ne lui ressemble pas, de l'aveu du peintre.

Il paraît que nous partons ce soir, à minuit, mes deux aimables compagnons de voyage et moi.

Hier, pour faire mon devoir de voyageur, j'ai été chez une fille, qui s'est trouvée audessous du médiocre. Je crains un peu que ces Messieurs ne le disent. Certainement ce n'est pas une infidélité.

Au total, il me semble que ma passion pour les voyages commence à se calmer. Le nouveau ne s'empare plus de toute mon âme.

Quand je n'ai pas travaillé quatre à cinq heures, à enfiler des perles, il est vrai, je ne puis pas être très content, le reste

porter le groupe. Mais il fallait que le spectateur ne songeât qu'à Ganymède.

Sa figure trop en

Sa figure trop en dehors' est commune et non jolie, mais il n'y a que les sots qui regardent comme su-


de la journée. Le travail me manque toujours en voyage. Ce qui me convient le mieux après, c'est une société gaie, où je ne joue pas le premier rôle.

L'aspect sale sous lequel on découvre l'humanité dans les positions difficiles, en un mot ce que j'ai vu en Russie, me dégoûte des voyages un peu dangereux. Plus d'Amérique, à peine Constantinople. En Italie, il ne me manque que Ferrare. Je verrai la Suisse, une fois, en allant à Paris.

Il ne me manque de considérable que l'Angleterre, mais je ne bande pas pour ce pays de Puritains. Ce que j'ai entendu d'eux, et l'histoire des Stuarts par Hume, que je viens de lire à Milan, pour me consoler de la bataille de Mont-Saint-Jean, m'a dégoûté d'eux.

C'est la première fois de ma vie que je sens bien l'amour de la patrie. Je n'aime pas les plats Français d'aujourd'hui, mais je regrette ce qu'ils auraient pu être dans cinquante ans. (Je m'estime heureux de vivre sous le gouvernement profondément sage de la maison d'Autriche. D'ailleurs rien de ce qu'on fait ici ne peut me toucher je suis passager sur le vaisseau. L'essentiel est qu'on ait la tranquillité et de bons spectacles.)

La chambre garnie de M. F., très bonne,


et gui coûte 32 francs par mois, est à la Salizzada di San Paterman, casa Bettoni, au 1er. La prendre, si je reviens ici seulement pour quinze jours. La chambre à l'auberge me coûte 2 francs par jour. 26 Juillet 1815.

Padoue. Je m'ennuyais à Venise le voisinage des personnes qui sont à Padoue m'empêchait de faire le métier d'artiste. Après celui-là, il n'y a d'autre parti que d'avoir une intrigue. Autrement, on est aussi amusé que ces gens qui assistent à un souper, sans manger.

J'ai donc été très content en me jetant en barque hier à minuit et demi accompagnés jusque-là par le riche banquier MI, homme qui me rappelle M. Daure 2. Pour 14 lires (7 francs), nous sommes allés, nous et nos effets, à La Mira 3 par eau. Là, à 5 heures du matin, 14 autres lires nous ont procuré deux sédioles, l'une pour nos effets, l'autre pour nous. A 8 heures nous étions à Padoue.

1. Probablement Maruzzi dont il a été question plus haut, p. 276.

2. Ex-commissaire ordonnateur et Ministre de ta Guerre du roi de Naples.

S. Sur la Brenta, entre Venise et Padoue.


J'ai été reçu avec tout le naturel possible et un grand fond de tendresse. Le naturel, l'absence de projets est ce qui me semble le plus rare, et ce qui me fait le plus de plaisir. Je suis extrêmement content de mon voyage, quoiqu'il me faille probablement repartir demain soir. La comtesse Sim[onetta] viendra à Venise dimanche. Elle m'a dit que depuis qu'elle avait vu par ma lettre que Venise me convenait mieux que Padoue, elle n'avait plus songé à Padoue. Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que cela paraît vrai. Si cette franchise se mettait entre nous, je n'aurais plus rien à désirer.

27 Juillet.

Hier 26, de 8 heures à 11, singulière fête donnée par la garnison au brave général Latterman. Ces soldats marchant à un signal quatre fois répété avec des lumières au bout de leur fusil. Mais, aussi, pas une de ces petites lumières n'a mis le feu à son papier. C'est une énigme sans mot. N'ayant pas dormi, j'avais sommeil et étais sans idée. Bientôt, je n'en ai point eu d'autre que celle du froid humide qui m'assassinait. Pour me distraire, l'amour glacial du froid P. Ce n'est point un sot, mais il regarde fixement la comtesse


Si[monetta] avec une face jaune et ayant oublié de se faire la barbe. Ses vingt-deux mois de simple soldat prouvent même un homme de caractère, et surtout sa prétendue vertu de ne pas déserter.

Comment un homme de cette force oublie-t-il qu'il faut regarder les femmes en riant ? Leçon pour ma vieillesse. Regarder les femmes avec gaieté, les amuser, avoir une jolie fille, qu'on entretient et qui a un amant, ce dont on se moque, pouvoir offrir de temps en temps sa voiture aux femmes de sa société, avec cette recette simple, on est un vieillard aimable à Padoue. A Paris, cela est un peu plus difficile. La vieillesse y est en discrédit.

L'aimable. ne me parle pas, regarde avec tristesse G[ina], quoique dans une figure gaie. Cela veut dire qu'il est jaloux. A-t-il des droits pour l'être, ou sont-ce seulement des espérances desapointed1? (Je suis allé voir ce matin M me Si[monetta], je suis allé courir avec son gros frère jusqu'à deux heures.)

1 have had her, bul 2 elle a parlé un peu de nos arrangements. Il n'y avait plus l'illusion d'hier matin. J'y étais sans plai1. Désappointées.

2. Je l'ai ene, mais.


sir. La politique tue chez moi la volupté, apparemment en appelant au cerveau tout le fluide nerveux.

Je repars ce soir pour Venise. Val[dramin] a continué sa route this morning, wilh the aclor apparemment. Je ne l'ai vu qu'un instant. Je me suis réveillé en sursaut à 11 heures. Mme G[ina] vient à Venise lundi matin (cela me fera une société aimable). Le malheur, c'est qu'elle n'ait pas un homme du pays, beau parleur, pour lui faire voir la ville. Cette petite circonstance, du moins, peut lui faire voir en noir une des villes les plus gaies de l'Europe. La présence de Val[dramin]eût presque tout arrangé.

(J'ai entamé les 15 le jour de mon arrivée à Venise. Ce qu'il y a de singulier, c'est l'avarice de détail upon 28 lires, V. leave me to pay 2 croisons de Bavière, ou 22 lires 2.)

23 Août 1815.

Brouille. — Dans le siècle dernier, on était en avant de l'opinion commune en médisant de saint Paul; dans celui-ci, on méritera le titre de philosophe en fai1. Ce matin, avec l'acteur.

2. Sur 28 lires, V. me laisse payer


sant voir l'utilité de la non-légitimité des S[ouverains], et qu'hors de la constitution anglaise, il n'y a point de salut.

1. Parmi les papiers de cette époque, une feuille isolée nous a conservé la reconnaissance de dette suivante Frs 160. 15 mars 1815. J'ai reçu de M. Bazire de Longuevillo, négociant rue de Grammont, 15, la somme de cent soixante francs pour prix d'un habit bleu de roi, à moi fourni par MM. Léger et Michel, tailleur, en décembre 1814, de laquelle sommo je tiendrai compte à M. de Longueville.

Milan, le 21 novembre 1814. H. B. [Au dos]

Passé à MM. Léger et Mchel.

Paris, 8 mars 1815.

Foncin.

Nous avons reçu cent soixante francs, montant du mandat ci-contre.

Paris, le 27 février 1816.

Léger et Michel.



4 J[anviler [1816.]

Pensées détachées 1

J'AI eu un véritable transport à Brera le 4 janvier, en reconnaissant la vérité de mes principes sur le beau idéal et surtout en jouissant de ma grande âme.

1° Plaisir que me font les tableaux des Carraches, quoique noircis, je les préfère maintenant à ceux de tous leurs inférieurs en génie.

Pour le tableau de Tiarini des cadavres et des croix.

1. Ce manuscrit, tout entier de la main de Stendhal. se compose de trois feuillets. En tête du premier, à gauche, on peut lire « Garder la virginité et à droite « 1re [feuille] des pensées détachées. »

Dans la marge à l'encre rouge « Seyssins admet-il dans l'appendice ce morceau de Journal. »

Et plus bas « Petitesse. Regarder pour ne pas répéter voir petit du style petit. » Nous restituons donc au journal ce qui lui fut emprunté.

Ces pages sont aujourd'hui la propriété de M. Abel Bon- nard, que je tiens à remercier ici de la bonne grâce qu'il a mise à me les communiquer. Mes lui viennent du comte Primoli qui les tenait lui-même du peintre Hébert. JOURNAL X


30 Par l'adultère d'Augustin Carrache. Les plus belles nuances de l'âme sont rendues par les yeux, miroirs de l'âme dans la vie habituelle. La couleur y fait beaucoup. La sculpture ne pourrait y atteindre, car elle n'en rend pas la partie principale. Et les nuances de mouvement des paupières ne sont pas remarquées sur le marbre. La sculpture se refuse à l'expression des nuances. Les nuances des passions ne se manifestent pas par des mouvements de muscles.

40 Par le tableau d'Innocenzo da Imola. Quand on a vu les tableaux de Raphaël même dans ses copistes on ne peut plus voir les autres. Ce tableau d'Innocenzo m'a tué le reste de la Galerie, même le Mariage par Raphaël. Je n'ai plus regardé que par devoir. J'avais, il est vrai, une âme légèrement mélancolique disposée au sublime et un peu regrettante. La sécheresse et le tranchant des couleurs ne nuit pas à ce genre de plaisir. La sécheresse, quand la couleur est naturelle, aide les yeux d une âme tendre qui se fatiguent.

A parler ici des yeux de la madone du tableau. Je sens bien que la sécheresse ne nuit pas, dans le paysage avec les arbres réfléchis dans un lac de l'Annonciation de Pérugin qui me fait tressaillir physiquement. Tous les autres tableaux ne sont plus


rien pour moi, la Galerie m'ennuie. Je m'en vais. Seulement, je m'arrête un instant devant deux tableaux de Pesarese dont la couleur cendrée est d'accord avec la douce extase de mon âme.

Je sens bien qu'il faut supprimer les détails. Les muscles trop marqués de l'archange Gabriel me rappellent les bras d'un mitron, tandis que sa tête est tout à fait de l'Apollon, et l'exhaussement vertical du front du Jupiter Mansuetus. La deuxième raison est que cette suppression rend plus claire l'exposition des grands traits de caractère.

Dans l'adultère d'Augustin, les têtes de Jupiter sont de la sculpture antique, mais aussi les yeux du jeune homme assis montrent l'impuissance de la sculpture Que les faveurs 1 des femmes soient pour les laquais de Widmann. Ces jouissances sont la seule pâture des âmes qui n'ont pas ce doux sentiment du sublime. La jouissance de sous-lieutenant 2 de Puis, couchant avec son camarade duc de Richelieu et le matin prenant la belle robe de chambre, était pour moi être jeté dans un fumier d'abattoir 3.

1. Le troisième feuillet commence sur ces mots. Peut- être y a-t-i1 une ïntexruption dans le manuscrit.

2. Beyle avait d'abord écrit la jouissance de laquais. 3. Beyle avait d'abord écrit dans un fumier d'écurie


Tout ce qu'il y a de commun avec cette jouissance dans l'âme de Gina n'est pas fait pour moi. Tout ce qu'il y a de sublime dans mon transport à Brera qui tient à ce qu'il y a de plus profond dans mon être1 inconnu et ridicule aux âmes de laquais qui remplissent les Palais, je ne dis pas l'antichambre.

Le rendez-vous donné au beau laquais de Como.

1. Beyle avait d'abord écrit de pIns profond dans moi.


19 Juin 1816.

Projet of Félix

To give 10.000 fr. or 12 per

annum in Piacenza 1.200 fr.

10.000 by Hélie at 10

per annum. 1.000 »

5.000 at 6 per cent upon hypo-

thèque. 300 »

The Brothers Fr.1 1.600 » Happy2 800 » 4.900 fr.

Annuité by Félix, 1.100 fr.

(Terres et maison), 3.775 fr.

Future

37.000 3.700 fr.

(l'extinction des deux pensions de 1.500 et de 2.000 fait 3.500, en maisons).

Never worse than 3

1. Les frères Fr.

2. Félix [Faure].

3. Jamais pire que.


26 Juillet 1816.

Je pensais ce soir, en entendant cet ouvrage charmant (l'opéra de Tancrède), que le degré de ravissement où notre âme est portée fait le thermomètre de la beauté en musique. Tandis que du plus grand sangfroid du monde si l'on me présente un tableau du Guide, je pourrai dire Cela est de la première beauté.

Lac de Lecco, 15 Octobre 1816.

Une nation n'ayant jamais que le degré de liberté qu'elle force de lui donner par son éducation politique, je me réjouis de ce qui se passe actuellement en France.


28 Janvier 1817 1.

NAPLES. Nous arrivons, M. F2., moi et un être amphibie, à une heure après-midi temps rare brouillard épais, mais pas froid.

Difficulté de trouver un logement. Quand je suis obligé de prendre l'apparence de l'humeur, l'humeur vient. Chez moi, l'apparence emporte le fond.

Hier 3, bon dîner maison de l'Albergo reale, à l'entresol. San Carlo est fermé. Je 1. Voyage en 1817.

Finances. Touché 500 francs chez M. Julien, à Rome, vers le 17 décembre.

Pris 500 francs chez M. de Welz, à Naples, le 29 janvier 1817.

80 piastres de 20 grains.

35 — —

23 — —

7

plus 80 grains et de la monnaie.

95 et de la monnaie.

A 5 fr. 23, 95 piastres font 496 fr. 85.

Payé 23 écus que m'avait prêtés M. F. (Note de Beyle.) 2. On peut se demander si ce M. F. n'est pas ce compagnon, désigné de même ou encore par les lettres Fr. qui accompagnait déjà Beyle à Padoue et à Venise en juillet 1815, 3. Ecrit le 29 janvier. (Note de Beylc.)


vais avec M. F. aux Florentins Paul et Virginie, musique sans couleur de Guglielmi. Comme j'étais fatigué, j'ai toutes les peines du monde pour ne pas tomber dans un profond sommeil.

Le célèbre Casaciello fait le Gracioso, c'est le rôle de Domingo, le bon nègre. Mlle Chabran, voix sans agrément et chantant du nez, fait Virginie. Elle est bien inférieure à Mlle Fabre, dont la tristesse a de temps en temps l'air du sentiment. La Canonici, l'ancienne maîtresse de Pacini, fait Paul. Pellegrini, basse de Florence, chantant du nez, fait le père de Virginie Ensemble satisfaisant pour le vulgaire du grand monde, mais rien pour l'homme qui aime la peinture de la nature passionnée. Le théâtre est frais et joli. L'ouverture de la scène beaucoup trop étroite. Les décorations pitoyables, comme la musique, quoiqu'elle ait un grand succès et qu'on ait fait beaucoup de silence. Deux ou trois fois des chut multipliés ont annoncé les morceaux favoris. Musique lamentable, toujours de la même couleur. Rien de plus insipide, mais les sots ont du goût pour l'opéra semi-seria, ils comprennent le malheur et non pas le comique. Il y a bien plus de véritable peinture du coeur humain dans les farces napolitaines comme celle que j'ai vue à Capoue le 17.


Monsignor Guerrieri., un des sousministres les moins libéraux du pape, disait à M. W[elz] Gia un Francese per l'amministrazione val più di cento di noi1. Les Fr[ançais] regrettés à Naples comme partout. La meilleure recommandation pour un étranger en Italie, c'est d'être un Français attaché au g[ouvernemenlt de Nap[oléon].

Nap[oléon] n'avait pas le commerce des mers, désavantage énorme pour ce pays qui ne reçoit rien que par la mer. On paie les mêmes impôts, et l'argent manque. Le pain même est plus cher que sous l'administration française.

Un ministre de N[aples] disait l'autre jour à W[elz] « Mais ne savez-vous pas qu'il faut que le Nap[olitain] vole ? Cela lui est nécessaire. Nous donnons de petits app[ointement]s aux employés, s'ils en avaient de considérables, ils voleraient de même. Cela est nécessaire au Napolitain. » Les Français mêlés dans les ad[ministrati]ons, sous les rois Français, empê- chaient les Nap[olitains] de voler et les faisaient travailler.

I. Un Français pour l'administration vaut plus que cent d'entre nous.


Naples, le 7 Février 1817.

M. Geo. Alexandre Otis., Américain fort aimable et fort doux, plein de savoirvivre, sens rare, habite à Boston. Le rechercher dans le voyage d'Amérique.


[1er Mars 1817.]

THOUGHTS for mg Tour trougt I[talie] and France1.

Rose2. Plus un Français est aimable, moins il sent les arts.

Les Alliés nous ont pris 1.150 tableaux 3. Je dois faire observer que nous avions acquis les meilleurs par un traité, celui de Tolentino. Je trouve dans un livre anglais et dans un livre qui n'a pas la réputation d'être fait par des niais ou des gens vendus à l'autorité The indulgence he showed to lhe Pope at Tolentino when Rome was completely ai his mercy, procured him no f riends and excited againsl him mang enemies at home4 (EdinbourgReview, décembre 1816, p. 471). J'écris ceci à Rome le 1er mars 1817. Plus de 20 personnes respectables m'ont confirmé ces jours-ci qu'à Rome l'opinion trouva le vainqueur généreux de s être contenté 1. Pensées pour mon voyage en Italie et en France. 2. Sans doute Georges Rose dont Beyle avait lu la vie dans les pnblicat,ions Galignanl. Cf. Pages d'Italie, p. 156. 3. A note for the cours de 30 heures. (Note de Beyle). 4. L'indulgence qu'il montra envers le Pape à Tolentino, quand Rome était complètement à sa merci, ne lui fit pas d amis et excita contre lui bien des ennemis dans son pays.


de ce traité. Les alliés, au contraire, nous ont pris nos tableaux sans traité.

[Milan] 21 Mars 18171.

Paris. Le personnage le plus estimé, le plus connu dans Rome, c'est Canova. Le peuple d'un quartier de Paris connaît M. le duc Un tel, dont l'hôtel est au bout de la rue. Vous aviez beau avoir à Paris la Transfiguration et l'Apollon, vous aviez beau élever des palais et des arcs de triomphe, toutes ces œuvres sont des œuvres mortes il manque à vos beauxarts un public. Ayez un Opéra-buffa, ayez un Musée, c'est fort bien vous pourrez parvenir, à force de peine, à acquérir dans ces gens-là un goût d'une belle médiocrité, mais vous ne serez jamais grands que dans la comédie, dans la chanson, dans les livres d'une morale piquante. Excudent alii spirantia mollius aera. (Virg., VI, vers 847.)

Vous, Français, vous aurez des Molière, des Collé, des Panard, des Hamilton, des 1. A cette date, Beyle était rentré à Milan qu'il ne devait quitter pour Grenoble que dans les premiers jours d'avril. Les pages suivantes doivent avoir été écrites pour établir quelques points de comparaison entre la France et l'Italie. Beyle devait être alors dans tout le féu de la composition de Rome, NapZes et Florence.


La Bruyère, des Dancourt, des Lettres persanes. Dans ce genre charmant, vous serez toujours le premier peuple du monde. Cultivez-le, mettez-y votre luxe, les grands hommes sont produits par la terre que vous foulez. Les hommes d'esprit de Naples et de Stockholm se rencontreront sur la place du Carrousel, allant voir jouer le Tartuffe ou le Mariage de Figaro. Ces pièces sont injouables partout ailleurs qu'à Paris.

De même, les tableaux de Louis Carrache peuvent être regardés comme invisibles ailleurs qu'en Italie. Quelle est celle de vos jolies femmes qui a jamais regardé autrement qu'en bâillant cette Vocation de saint Mathieu 1, cette Vierge portée au tombeau, dont les couleurs avaient un peu poussé au noir ? Je suis convaincu que les plus mauvaises copies mises dans le cadre de ces tableaux auraient produit juste autant d'effet sur la grande société de France.

A Rome, cette grande société parlera pendant deux mois de la manière dont cette fresque du Dominiquin, au couvent de Saint-Nil, va être transportée sur toile. A Rome, la considération est pour le grand artiste, à Paris pour le général heureux 1. En 1811, n" 878. (Note de Beyle.)


ou pour le conseiller d'État en faveur, pour le maréchal de Saxe ou pour M. de Calonne. Le grand artiste qui aime la gloire et qui connaît les faiblesses du cœur humain doit vivre là où l'on est le plus sensible à son mérite et le plus sévère à ses fautes. A Rome, MM. Girodet, Gros, Guérin, Gérard, Prud'hon, pourraient impunément habiter au quatrième étage, la considération de la ville entière, depuis le neveu du pape jusqu'au moindre petit abbé, y monterait avec eux on leur saurait plus de gré d'un joli tableau que d'une repartie spirituelle. A Paris, l'on n'est rien que par les femmes l'artiste solitaire peut faire des chefsd'œuvre tant qu'il voudra, personne ne dira au public Il faut admirer.

Vovez ce même Français, si contraint en parlant musique ou peinture, si craintif pour les intérêts de son amour-propre, voyez-le admirer un bon mot, une repartie ingénieuse avec quel esprit, avec quel sentiment plein de feu et de finesse, avec quelle abondance n'en détaille-t-il pas tout le piquant ? Un jeune prince italien, avec ses huit cent mille livres de rente, est dileltante; il compare, bien ou mal, quelques airs et est éperdument.


NE pas passer par Lyon 1. Bâle Metz Paris Londres.

A Londres après Crivelli et la

Pasta 2.

Je crois que nous reverrons Crivelli. Une révolution me semble imminente en Angleterre. Les ministres se conduisent aussi bêtement qu'un R[oi]; au lieu de céder un peu au désir de réforme si général ils redoublent de despotisme. Notre loi sur les élections (en quadruplant les sommes) les sauverait, je me trompe, sauverait la patrie et les enverrait à tous les diables. Je croyais que l'Amérique nous ferait justice de l'Angleterre. Mais, ils aiment trop l'argent et raisonnent trop froidement pour faire la guerre par colère. L'Angleterre périra par la bêtise et l'égoïsme de ses ministres. Spoke to day with Vis. 3.

1. Ce fragment a du être écrit à Milan, en 1817, avant le départ de Beyle pour Paris. On le rapprochera du voyage en Angleterre qui eut lieu en juillet-août suivant.

2. La Pasta chanta pour la première fois à Londres, en 1817. Crivelli y était également cette année-là avec la troupe italienne.

3. J'ai parlé aujourd'hui avec Vismara.


Brighton, le Juin 1[1817], 8 heures du matin. JE prends terre avec attendrissement. Je suis bien un peu vexé à la douane, mais ce pays est celui où le jury vient d'acquitter Watson poursuivi par la toutepuissance du ministère et Thistlewood, pour la prise duquel le prince régent avait promis 12.000 francs qu'il a payés2! Je sais bien qu'en arrivant en France, on est reçu à la douane avec plus d'urbanité, on trouve partout des visages amis. Mais le jeune avocat de Bourges qui a osé regarder deux jeunes filles dans le temple du Seigneur, cet autre condamné qui a lu dans sa chambre à quatre amis une chanson nouvelle! Mais vingt jugements de 1817! Mon émotion il y a une heure, en arrivant à Brighton, était aussi forte que celle que j'ai éprouvée en entrant à Naples, il y a six mois. Là, c'étaient les beautés de la nature agissant malgré des mœurs scélérates. Ici, c'est la liberté à travers tous les malheurs d'un état ruiné.

1. Cette indication est certainement fausse, car Beyle ne dut pas arriver en Angleterre avant la fin de juillet. Mais sans doute ces pages ont-elles été écrites pour figurer dans Rome, Naples et Florence.

2. Deux émeutiers anglais accusés d'avoir provoqué une émeute sanglante II. Londres le 2 décembre 1816.


Journal d'un voyage à Londres en 1817 1.—Arrivés à Londres le 3 août 1817, à sept heures et demie. Echange de malles dans le fiacre. On vous remet. Discussion avec Brandy 2.

5 Août.

Coup d'oeil au pont de Waterloo.

Nous prenons le Strand et allons vers

Saint-Paul. Nous voyons l'intérieur.

Infériorité des sculptures, bien qu'elles soient de Bacon et de Flaxman, les deux meilleurs sculpteurs anglais. Style lourd. Ce sont des tombeaux d'amiraux, de généraux, etc. Celui d'Abercromby, bien ridicule. La jolie figure de Moore rend son tombeau meilleur. La figure jolie et philosophique de Johnson assez bonne. Nous sortons et prenons des glaces et de l'eau tiède.

1. Ce cahier n'est pas de la main de Beyle, mais de celle d'un compagnon qui se nomme lui-même Gustave. Il faut y reconnaître celui que Stendhal nommait souvent encore Schmidt ou Smith ou Smitt, van Brosse ou van Croutt. Il n'est pas douteux pour qui lira ce cahier qu'on plus d'un endroit il a été inspiré sinon dicté par Beyle, aussi avonsnous cru pouvoir le donner ici. Sur Schmidt, voir Gustave Charlier Stendhal et ses amis belges, Paris, Le Divan, 1931. 2. Edouard Edwards, frère du docteur Edwards dont Beyle fréquentera plus tard assidûment les soirées à Paris. Voir les Souvenirs d'Egotisme, p. 87-94, où par une erreur de Stendhal, ce voyage est rapporté à 1821.


L'église est entourée d'une belle grille en fer fondu. On la voit très bien, seulement l'espace est trop petit. Nous sommes étonnés, Simond la disant enterrée dans les maisons. — En venant à Saint-Paul, nous avons trouvé le Strand très supérieur à la rue Saint-Honoré. Cadran saillant fort commode.

La rue est le double plus large et les boutiques presque aussi jolies que les plus belles de la rue Vivienne. Luxe des vitrines ou montres. Plusieurs boutiques beaucoup plus belles qu'aucune de France. En arrivant dans la Cité, on commence à rencontrer des affiches ambulantes. L'extérieur de Saint-Paul beaucoup plus beau que l'intérieur, assez mesquin. Milan 1 partout. S'ils avaient eu un Milan, ils ne diraient pas trois paroles sans l'intercaler nous ne serions pas dignes de dénouer les courroies de leurs souliers. L'intérieur de Saint-Paul est un cloaque, comparé à celui de Saint-Pierre inférieur même à l'intérieur du dôme de Milan. Quant à l'étendue inférieure aux belles cathédrales de Belgique (Anvers, Malines, Gand, etc.). Sans-façon de la nation nous sommes interrompus, en écrivant ceci, par notre voisin John-Bull, qui tire notre plan de Londres. Hier, au spectacle, nos voisines frottaient leurs charmes les plus secrets contre nos épaules elles s'appuyaient sur nous, mettant la main jusque dans nos 1. Napoléon.


cravates. C'était une femme honnête. Les banquettes si peu distantes, dans les loges, que son cavalier m'enfonçait ses deux genoux pointus dans le dos. Un gentleman demande sans inconvénient l'affiche du spectacle à une femme honnête qu'il ne connaît pas et qui se trouve sa voisine bon moyen pour un téméraire Français de glisser un poulet en rendant l'affiche. Les femmes honnêtes, habillées dans les rues avec tant de pruderie, sont étrangement décolletées au spectacle et dans les sociétés. Les tétons des filles honnêtes sont tremblottants comme la gelée. Vu la Tour fossés où il y a trop, ou trop peu d'eau. Vu la Bourse, inférieure à celle d'Amsterdam, et même à celle d'Anvers. Retournés aux glaces.

Dîné chez Piazza, Covent-garden Market, à côté de notre auberge 1. Pour nous y rendre en revenant de la Tour, nous avons traversé Lincoln's-Inn's fleld, l'un des plus grands squares.

Le 9 Août.

Nous nous levons pour aller à l'Alien's office 2. A onze heures, nous évitons une ondée sous les voûtes du palais des horse guards. Honnêteté de l'Alien's office, c'està-dire qu'en vue de nos deux shillings et demi, le garçon de bureau nous rend toutes 1. Beyle et ses deux compagnons étaient descendus au Tavistock Hôtel, à Oovent-Garden.

2. L'office des étrangers.


sortes de services. Le commis est si poli, que nous croyons qu'à Monsieur on en rend quelque chose.

De là, nous avons été attrapés à fond par les tombeaux de Westminster.—Les dits tombeaux nous ont coûté six shillings et demi et notre impatience nous a rendus la fable de nos co-spectateurs.

Nous sortons assommés, et ne sommes pas réveillés par la plate statue de Charles Ier. Nous réfléchissons à la lourdeur ordinaire des voyageurs. II ne faut prendre dans un pays que ce qui fait plaisir. Ce qui nous a fait le plus de plaisir à Londres, c'est de flâner dans les rues. Agréments de la promenade à deux heures dans l'Oxford -street, et à trois dans le Bond street. —Beauté du grand Park au bout de Piccadilly, où nous écrivons ceci, flanqués d'un troupeau de vaches, d'un Anglais qui nous observe tout étonné, et ayant dans le lointain une belle vue de Westminster. — Vue admirable, et mille fois supérieure à Paris, d'Oxford street à neuf heures du soir. Après avoir vu la statue de Charles Ier à l'endroit où ce monarque infortuné et légitime perdit la vie, nous nous embarquons pour aller voir le quartier des matelots à l'autre bout de Londres. Nous revoyons Saint-Paul en passant, nous allons jusque près de Withechapel, nous reprenons par the Minories, nous revoyons la Tour, nous voyons les bassins de Londres, nous trouvons la Tamise assez étroite, nous refusons de remonter par eau jusqu'au bout de


Londres et revenons courageusement à pied en passant devant M. Thomas Payne 1. Le mot Beefsteack-house, que nous voyons au haut de son affiche, nous arrête tout court. Nous y dînons fort bien pour trois shillings et demi, et un demi pour le garçon. Ce dîner se compose d'excellente viande de beefsteack, de pommes de terre et de fromage. Pour faire l'expérience d'un dîner tout à fait à l'anglaise, nous arrosons notre dîner de quatre tasses de thé, qui coûtent deux shillings. Jamais nous n'avons été mieux nourris, nous avons digéré ce dîner comme une tasse de café.

Nous sommes revenus à la maison pour voir si cet étourdi d'Edouard y était. Gustave a été rencontré par M. T..tt, venant de Sainte-Hélène, qui nous a dit que tout ce qu'on disait ici de Milan était vrai. Pendant ce temps, Henri se formait à la théologie dans son British critic 2. Il paraît plus de vingt ouvrages de théologie chaque semaine à Londres, trait caractéristique. C'est plus qu'en Italie. Il paraît que les théologiens suent sang et eau pour réconcilier avec la raison du siècle les vieilles fictions des poèmes hébreux.

Nous ressortons, et sommes naturellement portés à l'Haymarket nous avons trois partis à prendre aller à l'opéra, dans la galerie de 5 shillings. On donnait Don Juan pour l'avant-dernière fois, et c'était le jour 1. Libraire de Londres.

2. Revue de bibliographie religieuse.


à la mode (le samedi). Essayer du spectacle à moitié prix 1, mais on est si mal au Pit' de l'Haymarket et il y fait si étouffé que nous nous déterminons heureusement à flâner. Nous tombons dans l'admirable vue d'Oxford street, illuminée à perte de vue des deux côtés et coupée sur la gauche par des rues magnifiques.

Nous prenons des glaces et rentrons, ayant fait à peu près six lieues du moins, nous sommes restés sur nos pieds onze heures. Les Anglaises sont beaucoup plus grandes que nous. Elles ont les pieds plus grands et moins en dehors, on voit qu'elles marchent pour marcher. — Nos femmes marchent pour se promener. Activité et force même des petites filles. On voit qu'on peut vivre à Londres à bien meilleur marché que ne se figure le vicomte.

Notre logement nous coûte 4 shillings, et si nous demeurions ici un mois, en prenant une chambre garnie nous l'aurions à moitié prix. On peut déjeuner bien facilement pour 1 shilling et hier nous avons dîné pour 2 shillings par tête, garçon compris. Le caractère des beautés anglaises, observé par nous à l'opéra anglais pendant qu'on donnait le Wizard est d'avoir le cou très long. Mme Vestris, qui est à Paris, est un échantillon exact, et hier sa mère a fait une belle peur à Henri.

1. On ne payait que moitié prix lorsqu'on arrivait après la première partie du spectacle.

2. Au parterre.

3. Opéra de Horn.


Nous excitons partout une curiosité qui nous rappelle les Persans des Lettres persanes. La musique est un aimant toutpuissant sur ce peuple qui se laisse attirer comme jadis Amphion attirait les poissons. Le 10 août.

Chevaux de fiacre qui vont au commandement, sans cocher.

La monnaie de cuivre se rend dans du papier.

Les chambres ouvertes à l'auberge.

Voulez-vous moi ?

C'est de la gelée de pied de veau (calf foot gelley).

Manière de porter les enfants.

Dîner chez M. Macklin, avec une actrice de Surrey-Theater.

Henri se préparant à retourner à Paris, nous vérifions que, tout compris, ce voyage de Paris à Londres lui a coûté 156 francs 10 sous.

Le dimanche 10 août, ennuyeuse promenade dans Londres. Nous allons au Green-Park, à côté de Piccadilly. Nous y écrivons le journal de la veille, au grand étonnement de plusieurs Anglais qui nous regardent et nous écoutent faire. Amusement nautique des enfants, qui font traverser la pièce d'eau (the basin) par des vaisseaux à voiles. Un Anglais désirant entrer en communication, chose singulière dans le caractère anglais, nous montre


M. Coops 1, fameux banquier qui, nous dit-il, a soixante-quinze ans et soixantedouze millions. Sa femme, autrefois actrice, lui donne le bras. L'Anglais nous dit « Il ne sera pas longtemps ici. C'est le beaupère de sir Burdett 2. »

Nous rentrons à la maison extrêmement contrariés par l'étourderie de Brandy nous ne savons pas si c'est aujourd'hui que M. Macklin nous donne à dîner. Nous composons une lettre anglaise à M. Macklin. Enfin, Brandy paraît nous sortons à cinq heures précises. Il me dit « Ma bellesœur a une femme de chambre charmante. Hier, ma belle-sœur est entrée dans le salon comme je recevais le soufflet le mieux appliqué. Elle a dit à sa femme de chambre Vous faites bien, Betty si vous ne vous conduisiez pas ainsi, je vous aurais chassée. J'ai pensé que cette conduite était peu convenable de la part de ma belle-sœur je suis allé dans la chambre de mon frère, et je lui ai dit que je sortirais immédiatement de la maison si sa femme ne me faisait pas d'excuses. Il est allé lui parler, et un instant après elle est entrée dans ma chambre, les larmes aux yeux, et en me disant qu'elle n'avait pas cru m'offenser. » Nous trouvons ce trait bien anglais au reste, nous nous permettons d'en douter un peu.

Nous frappons à cinq heures à l'imper1. Ce banquier, nous dit M. L. Royer, s'appelait en réalité Coutts.

2. Député de Westminster et un des chefs des Whigs.


ceptible porte de M. Macklin. Une très jolie femme de chambre nous ouvre, mais nous trouvons dans le salon de très laides dames. Quoique située au milieu de la ville, dans le Strand, à côté de Somerset-house, la vue sur la Tamise a un caractère champêtre remarquable. Nous voyons des barques à voiles passer rapidement et à droite l'extrémité du pont de Waterloo.

Les hommes sont aussi très laids et très insignifiants l'un d'eux est sourd et a l'air presque fou. Grand cérémonial du dîner du petit fabricant.

M. Macklin a dit à Brandy qu'il gagnait 20.000 francs et qu'il mettait de côté le quart de son revenu pour ses enfants. Sans les observations que nous faisions, le dîner aurait été d'un ennui mortel il a été, au contraire, très intéressant.

Les dames partent. Nous buvons pendant demi-heure, après quoi nous allons en procession pisser sur le toit.

Nous rentrons prendre du thé. M. Macklin casse une tasse ou, pour mieux dire, une soucoupe. Chagrin marqué de sa femme. Elle n'est un peu consolée que par M. B[arker], le faiseur de panoramas, qui lui promet de lui en faire faire une semblable.

La plus laide de nos trois femmes est abandonnée sur le canapé, les jambes écartées et les jupons relevés jusqu'aux mollets, dans une situation, à ce qu'il me paraît, à ne pas refuser une proposition voluptueuse.

On nous préparait à souper, mais Brandy


nous sauve en nous faisant sortir vers les dix heures. Nous l'accompagnons jusqu'au delà de Saint-Paul. Nous rencontrons dans les rues beaucoup d'enfants portés par leurs parents. Ce trait fort remarquable prouve en faveur du bonheur domestique des Anglais.

Brandy nous raconte qu'à Cambrai il a mangé pendant trois mois de suite avec un capitaine et un médecin de l'armée. Ils n'ont jamais fait un mot de conversation ensemble, ne se parlant que pour s'offrir des plats, et du ton le plus officiel. Brandy prit le parti d'apporter un livre.

Autre trait du même genre « J'allais une fois de Londres à Bath les six voyageurs ne se sont pas dit un mot. » Il dit que ses compatriotes ont une sensibilité morbide aux regards et aux observations de leurs voisins. C'est la timidité la plus pénible pour qui l'éprouve, et la plus maussade pour qui l'observe. C'est pour cela que chez leurs marchands de beefsteack et dans leurs tristes cafés ils sont séparés par une petite cloison en planches.

En voyant des Français, ils sont jaloux du bonheur qu'ils ont de n'être point timides, et peut-être ce bonheur leur paraît-il de l'insolence.

Lundi, 11 Août.

Le soir, sore (Surrey) theater. A notre grand étonnement, nous reconnaissons dans une des paysannes de Don Juan la bécasse


étalée sur le sofa de M. Macklin. C'est en vain qu'Edouard veut en douter.

Excellente parodie de Don Juan. Le Commandeur interrompant son duel pour mettre des lunettes et ayant soin, en mourant, de souffler la chandelle. A la fin, il arrive à cheval au souper de don Juan, qui donne le cheval à tenir à Sganarelle, qui ne manque pas de monter dessus et de filer. Le théâtre est très frais, l'orchestre très bon il a très bien exécuté l'ouverture de Don Juan. Au reste, il est obligé de faire aller continuellement le piano-forte, sans quoi les grands théâtres de Drury-lane et Covent-garden l'attaqueraient comme parlant. Agrément de l'entrée, derrière la première galerie, où était Mme Mainvielle 1.Un grand Anglais maigre nous parle et trouve Londres inférieur à Paris pour les plaisirs. Beauté de la rue de Surrey. Le public n'aime point le nom du pont de Waterloo et s'obstine à l'appeler Strand bridge. L'esprit militaire n'est point regardé comme l'unique dépositaire de la gloire nationale. Edouard nous dit qu'il y a assez d'esprit militaire comme cela. et qu'il est inutile d'introduire une croix. Le Prince a bien voulu se donner ce moyen d'influence, mais l'esprit public en a fait justice. Pendant notre séjour à Londres, nous n'avons vu qu'une croix encore était-ce à un homme qui n'avait qu'une jambe. Nous avons rencontré plusieurs officiers amputés, 1. Mme Mainvielle-Fodor, cantatrice célèbre.


entre autres un aide de camp de Wellington sans le moindre signe qui le distinguât de ses concitoyens.

En général, rien de militaire ne choque la vue à Londres, il n'y a des sentinelles que là où il en faut au palais du roi, du prince régent, au musée et à la banque. Le pauvre officier qui va monter la garde à la banque est souvent, dit-on, criblé de lardons par les marchands qui se trouvent sur son passage depuis Temple-bar Voilà un homme rouge qui son dîner ne coûtera pas cher, ou Voilà deux guinées et demie que nous allons payer pour le dîner de cet homme-là. Nous concevons fort bien que Paris doit sembler en état de siège aux Anglais.

Les watchmen1, gens d'un aspect très pacifique, et dont la principale occupation est de crier l'heure qu'il est, suffisent pour la police. Ils n'en exercent aucune à la sortie des spectacles. Hier soir, à une heure, au sortir de Don Juan, horrible salmigondis de voitures mélangées dans tous les sens. Là, comme ailleurs, la liberté, qui fait naître le danger, donne la force nécessaire pour le repousser. Nous vérifions qu'aucune troupe armée ne peut passer le Temple-bar sans la permission par écrit du Lord maire.

En revenant du théâtre de Surrey, Edouard me disait qu'il y a une espèce de honte attachée, en Angleterre, à aller en 1. Les gardiens de nuit.


voiture. Chez nous, le petit-maître arrivant à pied à la campagne époussettera ses souliers avec son mouchoir et fera entendre qu'il est arrivé au moins par la diligence. Ici, un homme que la distance a forcé de prendre une voiture fait semblant d'être fatigué. Cela tient à l'économie, première vertu du commerce un homme qui prend une voiture nuit à son crédit. Edouard nous raconte qu'un des traits qui donna le plus de popularité à Georges III au commencement de son règne, il y a cinquante ans, fut de venir à pied du palais de Saint-James à la Chambre des Lords, près de Westminster. Là, il prit ses habits royaux, fit l'ouverture du Parlement, et s'en alla à pied. Les Anglais trouvent quelque chose de mâle à marcher, et d'efféminé et de mou à aller en voiture ils aiment à faire pompe de leur force. Ce soir, un cocher de fiacre ayant un peu poussé le monsieur qui venait de le payer un peu mesquinement, à ce qu'il disait, ce monsieur l'a rossé et jeté par terre cinq ou six fois de suite et tellement roué de coups de poing que l'autre s'est trouvé hors d'état de remonter sur son siège. Malheureusement, nous n'avons pas été témoins de cette expédition, mais bien de deux ou trois autres dont le caractère distinctif est la rapidité et la fermeté avec laquelle les coups de poing pleuvent en silence. La brouillerie inconcluante est, au contraire, le caractère distinctif des querelles françaises. Le caractère distinctif de toutes les grâces anglaises


est la force c'était le contraire en France avant la Révolution.

Les Anglais marchent très vite dans Londres, ce qui fait que même les femmes ont le pied beaucoup plus en dedans que chez nous. Elles ont les jambes grosses et prennent volontiers un air furibond. Par exemple, aujourd'hui nous sommes entrés dans le Poland street, 6, demandant une personne qui logeait Great Sulteney street une grosse femme de cinquante ans a été sur le point de manger Henri avec de gros yeux de cabillaud. Ensuite, elle a pris le ton de l'amitié pour nous indiquer le logement de la personne que nous cherchions. En France, il n'y eût eu ni colère, ni amitié, mais explication simple et froide en Italie, l'explication animée et mêlée de coquetterie. Avant-hier, nous étions dans un café à demander en vain des water ices 1. Nous voyons de grands godets de verre remplis d'une gelée jaune de fort bonne mine et au frais dans de la glace. Gustave demande ce que c'est, on lui répond « It is calf foot gelley. » Comme nous n'avons pas l'air de comprendre trop bien ce foot-là, deux demoiselles très comme il faut qui étaient dans la boutique avec leur mère s'avancent rapidement pour nous dire avec un air de bonté « C'été de la dgélée de piaî de voô. » Certainement, jamais des demoiselles françaises, surtout pour un objet de gastronomie, n'eussent parlé à deux hommes.

1. Des sorbets.


Nous laissons le Fatal Island à moitié au théâtre de Surrey, passons le pont de Blackfriars. Edouard nous dit que le pont du Strand a coûté quatre fois davantage, et que les actions perdent 15 p. 100. Le nouveau pont a coûté trente-deux millions aux actionnaires. Nous accompagnons Edouard jusque bien au delà de Saint-Paul. Une fille nous dit « Volez-voô foter môa? » Après avoir lâché Edouard, nous venons prendre du vin chez M. Dess[urne] 1. Nous arrangeons l'affaire de la voiture, nous prenons des glaces et rentrons à une heure. Mardi, 12 aoltt.

Henri songe à partir. Nous jurons un peu contre la légèreté de Brandy. Quand je dis un peu, c'est-à-dire beaucoup. Un maudit rendez-vous avec Dess[urne] pour les tableaux d'Italie nous fait perdre notre journée. Nous allons chercher dans l'Oxford street l'Edinburgh review, que nous trouvons enfin pour 15 guinées. Talonnés par le rendez-vous à deux heures moins dix, nous nous impatientons mortellement jusqu'à 3 heures un quart, pendant que Dess[urne] lisait trois journaux dans la salle commune. Pâles de colère, nous nous acheminons pour porter le livre dans Pater 1. librairie de Londres. Beyle conserva des relations avec lui et lui confia la vente en Angleterre de la Vie de Hayn, de l'Histoire de la Peinture et de Rome, Naples et Florence. n le chargea aussi de lui procurer la collection de sa chère Revue d'Edimbourgh.


nosteri. Nous montons par hasard chez Dess[urne], où nous maudissons tout à loisir les infâmes laquais de Tavistock hotel. Tout y va à la débandade. La première fois que nous viendrons à Londres, il faudra prendre une chambre garnie. L'on ne fait pas un pas dans les plus laids quartiers sans voir Furnished lodgings to be let 2. L'exact et obligeant Dess[urne] nous donne des moyens de succès pour toutes nos affaires. Nous revenons de Saint-Paul dîner à Leicester square. Avant de nous mettre à table, nous admirons, pour 24 s[ous], le panorama de Waterloo. C'est la première chose que nous ayons jamais vue qui ressemble à une bataille. Edouard nous dit aujourd'hui que le peintre a suivi l'armée en Espagne pour étudier les batailles. Quoique je sois peu sujet à la bêtise qu'on appelle patriotisme, j'éprouvais de la peine à voir cette bataille au milieu d'Anglais. La tristesse que j'éprouvais à cause de ma passion pour la liberté, je craignais qu'ils ne l'attribuassent à l'orgueil national blessé. Ce panorama nous aurait semblé encore plus beau s'il y avait eu assez de soleil.

Nous entrons, un peu attristés, chez Pagliano, nous dînons, comme de coutume, pour 8 shillings, garçon compris. En sortant, nous faisons un tour par la Waterloo place, vis-à-vis Carlton house. Bon goût des 1. Pater noster row.

2. Appartements meublés à louer.


colonnes, bien supérieur à aucune maison particulière de Paris. Cette rue ouverte, vis-à-vis Carlton house, doit conduire jusqu'à Portland place. Aucune ville du monde n'aura rien de comparable.

Nous revenons par le portique de l'Opéra et montons à la galerie. C'était la dernière soirée de Don Juan. Cette salle immense est bientôt pleine comme un œuf. Comme il n'y a aucune précaution pour donner de l'air, on y étouffe au point de se trouver mal. Cette circonstance nuit beaucoup à nos plaisirs pendant le premier acte. Au second, Henry va se placer près la porte. Gustave fait quelques pas de plus et va dans un foyer fort mélancolique où il trouve une fll très fraîche, d'une fraîcheur dont on n'a pas d'idée en France. Il monte dans un fiacre, tout palpitant, et lui prend le cul non à nu et la gorge. Elle le conduit vers Soho-square et lui dit que comme il n'y a pas un mille, c'est une duperie de donner plus d'un shilling au cocher.

On monte au premier étage, dans un appartement très propre. Une servante ouvre la porte d'entrée, une femme de chambre monte pour éclairer et ouvrir l'appartement, et voilà un homme qui fait mettre cette pauvre fille presque nue. Mais la fille lui dit I can not go to bed before you pay me my compliment1, ce qui fut fait au moyen d'un banknote de one 1. Je n'irai pas au lit avant que vous n'ayez payé mon compliment.


pound 1. La fille, qui le vit, ne parut pas mécontente.

Notre homme prétendait augmenter son contentement par ses plaisirs, mais nix. Elle lui disait pour unique tendresse « You make me so hot2! » Après ces beaux plaisirs, notre homme avait envie de lui cracher dessus. Elle était au lit en chemise elle sortit et se lava au savon, avec une brosse, les parties peccantes. Crin contre crin criait. Cela rappelait agréablement une jument qu'on étrille. Elle me demanda si je voulais un fiacre pour retourner à l'Opéra. Je refusai. Alors, elle m'offrit une place dans la voiture qu'elle prendrait. Je refusai également.

Henri écoutait tranquillement le spectacle, rafraîchi par la porte, lorsqu'on vint lui raconter toutes ces belles choses. Gustave révèle à Henri l'existence du triste foyer. Ils y vont prendre trois cups of tea s, qui coûtent 3 shillings. Ils remontent au haut de la galerie chaleur épouvantable, que les fumées de l'enfer viennent encore augmenter. Ils vont se placer au bas de la galerie, au niveau des sixièmes loges. Dans cette situation avantageuse, Gustave voulait entreprendre l'éducation de la nation anglaise, qui lui mettait les pieds dans les poches. Il s'écriait que les Anglais étaient de grands rustauds, lorsque les beaux yeux de la nymphe qui avait fait son bonheur 1. Une livre.

2. Vous m'excitez tant

3. Trois tasses de thé.


arrêtèrent sa colère. Elle était revenue au spectacle, plus fraîche que jamais.

Nous voyons la fête en l'honneur de la naissance du prince régent. La musique, composée par un Anglais et qui commence par trente-six trompettes donnant à la fois, est de la dernière platitude. Son mérite est merveilleusement rehaussé par le voisinage de Don Juan. Cette noble rapsodie finit par le God save the King, qui fait lever tout nos Anglais. C'était la troupe italienne qui chantait Crivelli, Mme Camporesi, Ambrogetti, Mme Mainvielle, Angrisani, tous vêtus encore des habits fripés qu'ils portaient dans Don Juan.

Nous remarquons beaucoup de fleurs de lis dans les étendards du prince régent, apparemment en sa qualité de roi de France. La forme était celle que nous avons remarquée dans la cotte 'd'armes du Prince Noir dans la cathédrale de Cantorbéry. Nous remarquons qu'on ne peut éviter les lis à Rome, à Civita Vecchia, partout on en trouve.

Le joli ballet de Figaro succède à la fête du prince régent. Comme il était minuit et demi, les dames en s'en allant nous foulent de toutes les manières. Cependant, les plus jolis airs français, qui ne sont guère jolis, et qui sont tous employés dans Figaro, retenaient Henri. A la fin, il a pitié du pauvre Gustave, qui dormait debout, et ils sortent à une heure passée. Ils trouvent la rue pleine d'une salade de voitures, ils rencontrent ensuite dans les passages


quelques catins hideuses et des hommes qui avaient fortement l'air de voleurs. C'est une des meilleures soirées de spectacle. Mercredi, 13 Août.

Edouard, dont la maladie nous fait excuser les oublis, vient nous dire qu'il nous fera entrer au Musée à 2 heures. Il se reprend et dit qu'il y va tout de suite. Il revient à 11 heures et demie. Gustave était toujours à sa voiture, qui va fort bien. Edouard me raconte qu'il a remis au gardien du Musée sa lettre de recommandation, mais que ledit gardien, rétif ne connaissait pas la personne qui l'avait écrite. Alors Edouard est obligé d'avoir recours aux grands moyens « Que voulezvous que disent de la nation anglaise ces deux gens de lettres très distingués? » En France, on montre les musées avec la plus grande libéralité, particulièrement aux étrangers leur passeport est toujours un moyen certain d'admission. Le cerbère répond «'Puisqu'il y a des règlements, c'est apparemment pour les suivre, »


4 Mars 1818.

PENSÉES. Je crois que pour être grand dans quelque genre que ce soit, il faut être soi-même. Les livres immortels ont été faits en pensant fort peu au style. Je me figure que l'auteur emporté par ses idées écrivait per sfogarsi1. L'affectation, au contraire, élève un mur entre l'auteur et son lecteur. Elle donne toujours un air contraint. Elle étend sur tout un vernis de petitesse. Et l'affectation est tellement à la mode parmi nos pédants que l'on peut avancer que chacune de nos villes a son affectation particulière et facile à reconnaître. La phrase du pédant de Padoue n'est point la même que celle du pédant de Turin, et le pédant de Bologne n'écrit point comme le pédant de Rome. Rien ne dégoûte plus d'apprendre une langue que la multiplicité vicieuse des synonymes. J'appelle multiplicité vicieuse, celle des synonymes qui ont exactement le 1. Pour se libérer, se débonder.


même sens. Les pédants appellent cela richesse de la langue. Un vocabulaire bienfait nous ôtera cette richesse funeste. Alors, les jeunes gens trouveront moins de difficulté à apprendre l'italien et peu à peu les dialecles tomberont. Tel doit être un des grands buts de nos Institutions littéraires.


25 Août 1818.

Journal du voyage dans la Brianza (août 1818).

NOUS partons de Milan, à 7 heures, le 25 août 1818, avec un gros marchand de Reggio qui, après dix ans, retourne à Asso, sa patrie, et avec une nourrissonne qui est laide, mais a des yeux étonnants par leur grandeur.

L'homme de la diligence d'Asso nous vend à un voiturin nous avons payé 16 lires, et lui n'en a donné que 8 au voiturin. Il faisait froid en sortant de Milan. V[ismara] 1, qui a eu la passion de la culture, s'occupe de la campagne. B[eyle], pour qui ces choses-là sont odieuses à cause de son père, voit partout une armée en action. Le voiturin nous conte qu'il y a quinze jours un curé, près de Desio, a été tué d'un coup de pierre à la tête. Chose qui peint bien la défiance nécessaire en I[tatie], c'est que le curé, entendant dire qu'un mauvais sujet du pays était de 1. Giuseppe Vismara, avocat à Milan, le meilleur ami de Beyle dans cette ville. C'était un des libéraux les plus en vue. Décrété d'accusation lé 8 novembre 1821, il ne dut son salut qu'à la fuite et à l'exil.


retour et s'informait de lui, a fait veiller le sacristain (sacristt) jusqu'à deux heures. Le voleur a tout avoué, sous la condition, a-t-il dit, qu'on le ferait mourir bientôt. C'est un service qu'on doit lui rendre après un giudizio stalario aujourd'hui ou demain à Desio. Sujet d'attention pour les dames de notre connaissance, Mmes Cher et Tchek. Histoire de la fortune de l'husband2 par la culture. Belle manière de prendre le vol de 80.000 francs de diamants rires continuels pour le vol de 20 sequins de chandeliers. « Je n'ai point d'argent », dit le Fra. «Voilà un écu.» La mother 3 gagne 15.000 lires par des œufs et autres petits objets de campagne, comme élever des poulets, etc., etc. Enfin, Tchek elle-même fait le commerce et a une action dans la diligence lllandelli e Franchelli, qui gagne plus de 100 p. 100. Elle a gagné ainsi plus de 80.000 francs, mais n'aurait nullement l'idée d'en donner to lhe poor m.4.

Notre compagnon de voyage nous conte qu'en deux heures de pluie l'eau entrait par les fenêtres du rez-de-chaussée à Reggio, et la grêle a rompu les toits.

1. Jugement sommaire.

2. Du marI.

3. La mère.

4. Au pauvre mari ou à la pauvre mère.


V[ismara] a l'heureuse idée, que je n'aurais jamais exécutée seul, de monter au clocher de Giussano, mais d'abord il pisse dans le bénitier. Le curé vient assister à notre entreprise et nous dire que les échelles ne valent rien, ce qui est fort juste, car un échelon me casse sous le pied. Belle vue de panorama du haut de cet antique clocher de pierre, et vue qui me restera. Devant nous, le château du marquis Cagnola au midi, le dôme de Milan, très visible, dessiné en gris à droite l'église de Rhô perçant un peu l'horizon plus à droite, le clocher de San Gaudenzio à Novare. A ce propos, V[ismara] maudit ce pays je lui rappelle que le philosophe méprise et hait toujours trop le pays où il a appris à connaître le canaille humaine. En descendant, la clé est sur le point de lui tomber sur le nez juste châtiment d'avoir fait de l'eau bénite.

A Inverigo, nous déjeunons dans une auberge où un prêtre aide à dételer la voiture. Nous allons au palazzo de Cagnola1. Rien de petit, tout nous semble grandiose dans sa rotonde. L'axe donne sur le dôme de Milan, qu'on apercevra en face du haut de son escalier. Les chambres, avec des vues charmantes, sont groupées autour 1. Architecte de Milan.


de la rotonde. Peut-être cette forme rappellera-t-elle trop l'église.

Il a commencé il y a quatre ans, et il dit qu'il lui faut quatre ans pour terminer. Il a 60.000 livres de rente, cinquante ans, une bosse, et une jolie femme qui peut faire des enfants.

C'est dommage que toute la maison ait été sacrifiée à la rotonde. Il est vrai que cette partie est digne d'un prince, tandis que les appartements, et entre autres l'escalier, ne sont que d'une jolie maison de particulier.

Beau simple du sommet de la rotonde contraste frappant de cet édifice avec le baroque de la casa Crivelli. Vue du pays, et, à l'horizon de la plaine de la Lombardie, qui ressemble à la mer. On voit Monticello au delà de la plaine arrosée par le Lambro. Cette plaine, couverte de petits chênes pyramidaux (poirets dont on coupe les branches tous les quatre ans), offre un aspect monotone. Il manque là un grand fleuve ou la mer. Le plus beau côté de la vue est celui en regardant Novare, parce qu'à votre droite les montagnes couvertes de neige sortent tout à coup derrière les coteaux au pied desquels on aperçoit le lac de Pusiano.

Les pins, ornement parfaitement d'accord avec le sublime de la rotonde. Le


palazzo du marquis Cagnola est Mti sur le plateau d'un petit mamelon. Il faudrait couvrir ce plateau d'un jardin anglais mais l'eau y manquera toujours. B[eyle] a senti qu'en mettant des détails d'architecture, des ressauts, etc., dans l'intérieur de la coupole, elle perdrait le grandiose. M. Cagnola fera une grande sottise s'il élève le bâtiment qui borne deux côtés de son jardin, ainsi qu'il en annonce le projet, pour cacher les toits.

Une semblable chose aurait été belle au bastion de la Porte Marengo, élevé encore de trente pieds.

En descendant vers la casa Crivelli, nous nous engageons dans une allée couverte en charmille et habitée par un merle. Cette allée, qui n'est pas tout à fait alignée, et qui va en montant, nous conduit à une espèce de piège nommé ici une bressanella. Nous y trouvons un petit oiseau pris, auquel nous rendons la liberté.

Il manque des prairies à la vue du palazzo Cagnola, mais elles sont impossibles dans ce pays desséché.

Mauvais dessin du géant de la casa Crivelli il me rappelle le dessin de Carl1, le charlatan qui m'a paru si plaisant hier 1. Probablement Carloni. Cf. Rome, Naples et Florence, t. I, p. 130 et Correspondance, t. IV, p. 166. C'était un obscur dessinateur de Milan.


à Brera. Jardin français garni de maïs et de chanvre dans les carrés il y a deux rangs de pins dont on pourrait tirer parti. Plusieurs de ceux de la casa Cagnola ont trois pieds de coupe.

V[ismara] me fait l'histoire des amours d'Avk. Petitesse de ce riche personnage. La grille qui borde la route d'Asso, visà-vis la casa Crivelli, est utile au palazzo Cagnola en préparant l'esprit.

Nous arrivons au lac d'Alserio nous traversons une route qu'on fait pour aller de Como à Lecco. Nous côtoyons le sâuvage lac de..1 Beaux arbres sur a montagne à gauche. Vue de Canzo, gros bourg. Nous arrivons, enfin à 4 heures à Asso. Nous nous sommes arrêtés deux heures et demie à Inverigue (Inverigo). Les petites et tortueuses rues d'Asso, avec leurs montées rapides et leur pavé glissant, me rappellent la Madone del Monte en 1811, quand j'étais si fou de la Gina2, et à V[ismara] le séminaire où son père l'envoyait. Nous avons trouvé une assez jolie cascade avant d'arriver à Canzo. Sa chute est large et rappelle à V[ismara] Pissevache. Ici, le Lambro, enfoncé dans le rocher sous le Pontesuro, n'est pas mal. 1. M. Paul Arbelet qui a annoté parfaitement tout ce voyage fait remarquer qu'il s'agit ici du Lac del Segrlno. 2. Voir plus haut le Journal à la date du 26 octobre 1811.


Nous allons remettre une lettre à Mme Bda. Bon ton qui nous étonne dans les habitants d'un aussi petit trou. Ton amical des deux époux. On a joué vingt ans de suite la comédie bourgeoise à Asso. Les bavardages de petite ville (il pettegolismo) ont, enfin, fait tomber ce théâtre. Il est ressuscité pendant cinq ans à Canzo, à un mille d'ici, et enfin tout à fait tombé. V[ismara] trouve aussi étrange que ridicule de faire un tel journal. Je lui réponds par la courbe

Un morceau de cette courbe peut aider à prévoir le reste. En relisant, en 1818, le journal du voyage au Havre en 1811, les petits détails notés rappellent et rendent présentes toutes les sensations. Un tel journal n'est fait que pour qui l'écrit. 26 Aollt 1818.

V[ismara] monte sur la montagne escarpée qui est au couchant d'Asso. Il y trouve quatre-vingts personnes coupant des petits coins de prés. On veut le dissuader d'avan-


cer dans le fait, en plusieurs passages il est obligé de quitter ses souliers. Il rentre à midi. B[eyle] lisait Amoretti, le plat Amoretti1, et Lalla Rookh2.

Après un second déjeuner, nous nous sommes mis en route à pied pour le lac de Pusiano. Nous avions très bien vu d'abord par-dessus, ensuite par côté et par en bas la cascade de Vallategna. V[ismara] me décrit les cascades de Suisse et les sociétés qu'il y trouva. Nous sommes dans une route environnée de châtaigniers, qui nous conduit au triste lac de Segrino. Lieux sauvages et incultes l'eau en a l'air morte. Nous arrivons, enfin, à un sommet et découvrons le charmant lac de Pusiano, qui nous paraît d'autant plus agréable que tout ce que nous avons vu à Asso ne signifie rien. Nous ne nous rappelons qu'un beau châtaignier très pittoresque sur les bords du lac de Segrino. V[ismara] se le rappelle parce qu'il ressemble à une généalogie. Réellement, le voyageur doit aller d'Inverigo à Pusiano Asso est une vilaine montagne et un vilain bourg.

Notre admiration croît en descendant vers le lac par un sentier qui abrège. Notre contentement augmente à la vue des beaux 1. Auteur d'une vie de Léonard de Vinci.

2. Poème de Th. Moore, que Beyle aurait lu cinq fois, si on en croit une lettre de Beyle à l'auteur en 1820.


yeux des deux sœurs de notre hôte. Nous prenons une barque et allons faire le tour de l'île appelée Delizie d'Adda. Plate situation de la casa d'Adda vendue au prince Eugène, et où le vice-roi est venu dîner dernièrement.

Le lac est borné au midi par de petits coteaux peu élevés et bien boisés, ce qui lui donne un air doux qui contraste avec l'air sévère de ses confrères environnés de hautes montagnes à penchants rapides. Il n'a de montagne élevée qu'au nord, derrière Pusiano. Cette montagne est pelée et a un village à droite. Quantité de clochers au delà du lac.

Le soir, après souper, beaux éclairs et orage. Clocher à jour à la pointe. Singulier bruit des dévidoirs de soie. Fûmes-nous des nigauds de ne pas voir si la porte était ouverte

Oggiono, 27 Août 1818.

V[ismara] lit Grimm et B[eyle] dort jusqu'à neuf heures. Nous nous embarquons pour l'île du lac de Pusiano. Elle se trouve plus grande que nous ne croyions elle est platement en culture et sans aucun ornement. Il y a une élévation au milieu, soutenue par des murs. De belles situations de ce genre dans les mains de bour-


geois riches seraient arrangées à l'anglaise et deviendraient charmantes on peut conclure de l'air sauvage de cette île qu'elle appartient à un noble (marchese d'Adda). Belle situation pour une maison de campagne, vis-à-vis l'île, à trente toises du côté de Pusiano, et à vingt mètres audessus de la surface du lac. C'est la seconde position que j'aime l'autre est à trois milles de Varèse; mais la plus belle à mes yeux est toujours à la Tramezzina, près la Casa Sommariva.

De l'île, nous sommes allés à l'embouchure qu'on a faite au Lambro qui, quand il est gros, vient dans le lac. De là à un nouveau canal qui passe sous la route au moyen d'une belle galerie. Ce projet, imaginé par celui qui a bâti la casa devait etre exécuté par le prince Eugène, comme particulier. Il l'a déjà commencé. Ce canal devait donner de l'eau à une partie de la Brianza, qui est un pays sec. On devait élever la surface du lac en hiver pour cela, on achetait les bords cultivés du lac. En été, on aurait dépensé cette eau. On avait refusé le projet de M. à plusieurs reprises; le vice-roi en conçut l'utilité et fit donner une prime considérable à l'auteur. De là à l'Osteria Nova, où un verre de vin m'enivre un peu pour tout le reste de la matinée. Nous avons vu un canal qui vient


du lac Alserio et qui va au Lambro, plus un déchargeoir du lac Pusiano qui va au Lambro. Notre barque a côtoyé le côté méridional du lac. Dans les joncs, nous avons cueilli de jolies fleurs blanches, et une fleur jaune qui a le caractère égyptien. Nous avons dîné à une heure, V[ismara] ayant en perspective Madelenin qui faisait aller cet instrument qui chante et dévidait de la soie très fine. Il a plu.

Nous n'avons quitté ces bonnes gens qu'à trois heures. La maîtresse de la maison nous a indiqué à Oggiono l'auberge. en nous disant « Il y a deux jolies femmes sans hommes. » Le chemin traverse des bois de châtaigniers le soleil qui paraissait à tous moments me gênait beaucoup. Nous apercevons le lac1 très bas à gauche. Nous le voyons comme coupé en deux par une langue de terre. Nous traversons Annone là, la vue change d'une manière charmante elle était toute à gauche sur des lacs, et au delà sur des montagnes pelées et affreuses elle passe à droite, où l'on a les coteaux les plus charmants du monde, garnis d'arbres et peu élevés, et dans l'extrême lointain, à droite, la casa Crivelli et la rotonde du marquis Gagnola. Nous voici près de l'auberge à Oggiono 1. Le lac d'Annone, dit M. Paul Arbelet.


notre guide avait disparu, nous voyons une très jolie femme avec un enfant. Nous lui disons quelques paroles aimables et la suivons c'était précisément une des deux femmes de l'auberge. L'autre n'est pas mal dans le premier moment, j'ai trop loué la belle Luigia. C'est une beauté admirable parce qu'elle n'est point grecque et tout à fait originale. Ce sont de ces figures comme on en trouve dans les peintres vénitiens.

Nous allons prendre du café, et de là au lac. J'ai compris que j'allais avoir un moment de plaisir vif. Le café pris dans ces circonstances me rend sanguin. Coteau admirable à droite sur le lac, après une gorge originale en ce qu'elle conduit carrément hors du bassin du lac.

Nous prenons une barque une jeune femme y vient pour nous conduire, avec son frère. « Vous êtes pescatrice e peccatrice 1 », lui dis-je en plaisantant. « Oui », répond-elle franchement un vieillard qui arrangeait la barque se fâche. Un enfant de quatre ans qui jouait avec nous montre quelque désir de nous suivre nous le prenons. Un petit cicérone qui s'était greffé à nous veut entrer je suis sur le point d'avoir la bêtise de le renvoyer, 1. Pêcheuse et pécheresse.


et sans V[ismara] je n'y manquais pas il me choquait.

Un gendarme ha dalo la coca, mis du poison qui rend les poissons fous nous allons pour en prendre. Il nous prête un capuchon, et nous nous amusons beaucoup à saisir les poissons qui courent à la surface de l'eau. Nous en prenons une trentaine. La nuit vient. Bel orage à gauche il charme V[ismara]. La pluie nous arrive nous l'observons dix minutes. Belledarsenal du g[énér]al Pino2, qui, avec son portique, ressemble absolument à un temple antique.

Revenus à la maison, nous nous apercevons que nous avons oublié de donner quelque chose à notre petit cicérone. Nous le demandons à la maîtresse de la maison elle nous dit « Il y a huit jours que je l'ai chassé de chez moi; il fait le ruffiano. »

De ce moment, pour nous novus sœclorum nascilur ordo.

Nous lui donnons rendez-vous à la porte du café, que nous allons faire ouvrir à neuf heures et demie à dix heures, quand nous en sortons, il nous dit « Rien pour ce soir. » V[ismara] lui parle au long 1. Darse.

2. Domenico Pino qui fut ministre de la guerre du royaume d'Italie.


demain we can have eight 1. Il nous apprend que si ses deux cousines, nos hôtesses de Pusiano, dont les yeux nous ont plu hier soir, et avec qui nous avons plaisanté hier et toute la journée, étaient ici, elles seraient du nombre. Il nous dit que, si nous avons un cheval, il ira les chercher.

Nous tombons de notre haut. Tout l'aspect sous lequel nous voyions le joli lac de Pusiano est changé. Et cette porte laissée ouverte toute la nuit, et à laquelle on a donné un tour de clé ce matin A notre âge, avec notre esprit qui réglait le monde et gourmandait les rois, nous avons été des c.

Nos idées prennent, après ce propos du petit ruffian, une activité extraordinaire. Nous avons discuté les moyens of having2 les beaux yeux (Luigia) de 10 h[eures] à minuit. Dans ce moment, par un orage dans le lointain, à minuit un quart, j'écris ceci V[ismara], aussi agité que moi, rumine sans doute entre le tonneau du vinaigre, le blutoir et l'enseigne de l'hôtellerie. En arrivant, la vieille hôtesse, qui paraît avoir été une luronne, nous a dit « Nous sommes sans hommes. » Nous nous sommes offerts grande gaieté. En revenant du lac et ordonnant qu'on nous 1. Nous pouvons avoir huit-

2. D'avoir.


fît cuire nos poissons, nous avons cru nous apercevoir que les hommes étaient arrivés. Une heure après, quand elle est venue mettre le couvert, nous lui avons dit «Eh bien, vous avez vos hommes. » Elle nous a répondu d'une manière qui peut avoir un grand sens « L'un était à moitié ivre et est allé se coucher l'autre avait la colique et est dans sa chambre. » Peu après, elle nous a dit « Come reslono cosi da per loro? 1 » nous invitant à descendre. Après notre nigauderie de cette nuit, de ne pas regarder si une porte était ouverte ou fermée, ces paroles peuvent avoir un grand sens, et ce sens est très fortifié par la physionomie extrêmement significative de cette femme. Could me have les beaux yeux Cette soirée nous a donné des sentiments vifs.

Quelle variété et quelle vivacité dans nos occupations et nos sensations de la journée Voilà voyager.

V[ismara], au café, me contait les mœurs de Berne les jeunes filles vont seules avec leurs amants, et par conséquent les bordels y ont une perfection inconnue en Italie. En un sens, Berne est plus corrompu que Naples, mais ce sens est faux. Il faut y aller et loger à une abbaye. V[ismara] 1. Pourquoi restez-vous ainsi tous deux seuls ? 2. Fuissions-nous avoir.


m'intéresse vivement par le récit de cette ville. Les bains garnis très vrais. Un ami le mène dîner [à sa] maison « Tout ce que vous voyez peut être à vous. » Il se jette en furieux sur une jardinière aux beaux yeux, à souper lui prend les tétons à nu, devant tous les assistants, ma C'est égal, c'est un voyage curieux.

Oggiono, 28 Août 1818.

A 8 heures au café à 9 nous sommes chez la vedoval, qui est une horreur. Mais le jardin de l'écuyer Fossati est bien situé contre une colline couverte d'arbres. Nous volons au lac, croyant être sûrs de notre fait nous nous embarquons avec l'objet sans frères; à grand' peine une bée et elle menaçait de se jeter dans le lac mine, minc2, disait-elle sans cesse. Elle d. deux fois son air fatigué après. A dix heures et demie nous revenons au rivage, nous prenons son frère, et en deux heures nous faisons le tour du lac. Le coteau où est perchée la casa Pino est le roi des coteaux, tout garni d'arbres jusqu'au sommet mais nous n'étions pas en 1. La veuve.

2. M. Arbelet nous apprend que c'est là un refus Injurieux et violent en patois.


train de sentir. Hier soir fut le moment des espérances, et ce matin le moment des fiasco.

Ce lac communique avec celui que nous aperçûmes d'abord en venant de Pusiano par un passage garni d'herbes. Si nous avions été en train, nous y serions engagés je finis par m'endormir. Nous venons à l'auberge Manzoni avaler un risotto. Après une demi-heure de repos, troublé par les cris et le tapage infernal des paysans réunis pour le marché, nous avons grimpé à la nouvelle maison du g[énér]al Pino. Le chemin pavé et rapide n'a de zigzag qu'en un seul endroit la montée est pénible.

La maison est absolument un bijou à la française. Tout y est élégamment arrangé, mais extrêmement petit, par exemple les chambres des amis. Les peintures des murs sont bonnes, les meubles de même, à l'exception des glaces qui sont petites. Il semble que le g[énér]al ait voulu se justifier de sa conduite au 20 avril 18141. Il s'est fait peindre trois ou quatre fois faisant ce qu'il aurait dû faire. Il était vendu aux Autrichiens].

1. Emeute où le comte fut massacré. Le général Pino, après avoir excité les émeutiers, chercha à, travestir son rôle dans cette affaire que Stendhal a rappelée à vingt reprises dans son oeuvre.


Un des plus beaux jours du royaume d'Italie fait le sujet d'un grand tableau à l'huile par Rados. C'est les troupes italiennes revenant de Tilsitt et reçues à la Porte Romaine par les autorités civiles. Le geste du général Pino.est bien pensé il montre les troupes et leur renvoie la gloire. Quoique mal peint, ce tableau fait plaisir la lumière et la couleur n'y sont pas trop mal traitées. Les figures du premier plan sont presque toutes des portraits. L'action du g[énér]al Pino est un peu estropiée, mais celle de l'aide de camp Rivaira est excellente.

La vue immense, comme on peut s'y attendre, est trop à vol d'oiseau. On en jugera l'objet principal est le lac de Pusiano on voit quatre lacs (Alserio, Pusiano et Oggiono), le dernier divisé en deux on aperçoit très bien la coupole de M. Cagnola à Inverigo, à 9 milles on ne peut pas voir Milan, caché par les collines boisées de la gauche. Une muraille blanche qui montre les limites de la propriété est de mauvais goût, ainsi qu'un vélite peint sur la porte. Le jardin est bien, notamment une allée droite et étroite plantée de marronniers. On bâtit une maison à la vache dans une petite vallée assez profonde qui, par un hasard heureux, se trouve derrière la maison. Un homme assez


riche ou assez prodigue, pour jeter 200.000 francs à cette fantaisie, devrait sacrifier les produits de. cette petite vallée et en faire un jardin à la hollandaise, c'està-dire absolument sans vue. On serait charmé de perdre et de retrouver les lacs. Cette maison est un contraste parfait avec celle de M. Cagnola. Le g[énér]al devrait lui donner le nom d'une de ses victoires. A un quart de mille de là, sa femme a une maison, et elle a fait le vœu de ne jamais venir dans celle de son mari.

Le haut de ce coteau est étonnamment fertile, autant que la plaine.

Le g[énér]al, assez brave, mais peu général, est un homme d'une générosité étonnante. Un officier qui avait tout perdu en Espagne venant implorer son secours, il lui dit « Per Dio, non ho danaro per aiurtarti, ma prendi e fa danaro 1 » et il lui donna des effets précieux, entre autres une paire de pistolets à deux coups qui lui avaient coûté 10.000 francs. Il devrait prier son ami R. de lui faire des mémoires où il serait sensé parler, et où il dirait la vérité sur tout, excepté sur le 20 avril.

Après dîner, c'est en vain que nous avons cherché le petit m[aquereau] près du café. II est très possible qu'il ait menti 1. Par Dieu, je n'ai pas d'argent pour t'aider, mais prends et fais-en de l'argent.


pour Pusiano comme pour la pescatrice.

A 9 heures, nous allons sur la promenade au-dessus de l'église. Je ne me rappelle pas d'avoir jamais vu les étoiles aussi brillantes. Il est singulier que les Italiens qui placent si bien leurs églises n'aient pas remonté celle d'Oggiono de deux cents pas elle aurait fait point de vue pour tout le lac. On n'aperçoit que le clocher, sans église ni maisons. Charmante descente au milieu de châtaigniers d'Oggiono au lac. On vient d'ouvrir une nouvelle route. Longs blocs qu'on en a tirés pour des colonnes. J'en ferais un portique dans leur forme actuelle pour annoncer la casa Pino, à l'entrée du chemin qui y conduit. Cela serait original et

Il me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde. Pas d'accès de nerfs, et en campagne seulement un peu de douleur dans le bras, la cuisse et la jambe gauche. Je ne donne d'attention passionnée à rien et fais au moins six milles par jour. Quelle que soit la cause, le fait me paraît clair. Depuis six semaines, je l'ai éprouvé à la Cadenabbia, à Varese et dans la présente course. Yeux vraiment étonnants de Teresina, fille de notre hôte, qui n'a que treize ans. Et elle est pleine d'esprit.


Samedi, 29 Août 1818.

Nous avons mal fait de nous arrêter hier soir à Oggiono il ne faut pas rester deux jours dans le même endroit mais il était tard quand nous avons été de retour de la casa Pino, et d'ailleurs il fallait courir le risque de voir le savoir-faire du petit m[aquereau].

Il y a deux fois par semaine diligence de Milan à Oggiono, le vendredi et le mardi, à la Corona.


1. Le public s'accoutumant à ces belles formes forcerait les artistes à les reproduire. Thorwaldsen exécuta son basrelief en marbre pour M. Sommariva. Peut-être Canova se tirerait-il moins bien de ce genre secondaire tout occupé d'inventer une nouvelle beauté, il a peut-être moins étudié le bas-relief antique. Bas-relief de so endu rival. (Note de Beyle.)

B[eyle] avait 152 [lire] 2 [soldi]. Vism[ara]. 97

178 [lire]

101 li. 6 s. 16 12 [soldi]. 97 194 — 12 —

4 6 oublié. 8

5 202 12

9 6 101 6

152 — 2 —

101 — 6

50 — 16

41 15

Vismara me paie.. 9 1

5 — 2 —

14 — 3 —

Moins 10 s., reste 13 lire 13 soldi 1.

Bey[le] a fourni 110 [lire] 7 [soldi]. Vis[mara]. 75 7 ½ B[eyle] avait. 152 lire 2 s[oldi]. V[ismara]. 97

Jusqu'à Lecco, la dépense

est de. 178 [lire] 3 ½

La moitié est 89

Comptes du voyage dans la Brianza (25-29 août 1818)


1er jour. 23 [lire] 9 s[oldi]. Oggiono

27 août, 2e et 3e [jours].. 44 — 3 —28 — 13 » 29 — — 50 — 3 30 — — 14 — 19 31, jusqu'à Lecco. 32 — 9 —Beyle a fourni. 110 — 7 V[ismara] a fourni. 75 — 7 ½ —Beyle a payé 29. 24 — 2 ½ —— 30. 14 — 19 —

31. 29 — 2 —

683 ½

B[eyle] avait 152 1, 2 s. La moitié de

la dépense 89

Il doit avoir

en poche. 631.2s. Mais il n'a

que 41 1. 15 s. H lui manque 21 1. 7 s.

V[ismara] avait. 97 l. La moitié de la

dépense. 89-

8

II manque 8 lire, la

moitié à chacun.

V[ismara] doit à B[eyle] 17 lire.

V[ismara] paie la dépense de Lecco à Milan au lieu de 21 lire 12 soldi, il ne se trouve plus que 5, donc la dépense est de 16 lire 12 [soldi].

Finances

Pour avoir la dépense totale du voyage, il faut additionner les sommes suivantes


V[ismara] 29. 26 ½— 30. 0 »

31. 3 — 7½—

31 août 29 — 8 —

B[eyle] paye le compte.. 26 17 —Etrenne. 2 — 5 —Sommariva. 2 — 5 —Etrenne au docteur 1 — 2 ½—Dépense de tout le voyage,

jusqu'à Lecco 178 [lire] 3½soldi.

Dépense du 28 août, Oggiono

V[ismara] a payé café au lait. 1 lire » [soldi]. à la veuve soi-disant belle 1 » —à la peccatrice 3 —au barcajuolo 3 — » —B[eyle] a donné au maq[ue-

reau] » 13 —'Etrenne à la casa Pino. 2 15 —Café » 14 —Pour gazettes » 10 —12 19 ½

Vismara doit à BeyJe. 4 lires 8 soldi


Finances

Etrenne à l'hôtelier (pour mé-

moire). »

V[ismara] a payé 16 lire deux

places pour Asso. 16 lire » [soldi]. Déjeuner à Inverigo. 3 15 —Etrenne au voiturin 2 » —Inverigo étrenne pour voir

Cagnola 1 » Clocher de Giussano » 14 —23 9

B[eyle] rembourse à V[ismara] 11 [lire] 15 [soldi]. Quitus.

B[eyle] avait le 25 août en partant de Milan Cinq napoléons. 100 francs Un sequin 12

Un écu. 4 fr. 60 Francs 117 [sic]

V[ismara] avait le 25 août, en partant de Milan, 97 lire di Milano.

Vis[maraj a payé à Asso, pour

le compte et étrennes. 17 lire » [soldi]. A Pusiano, payé à l'hôte. 15 5 — aux filles. 1 10 — au batelier 3 — » —A l'Osteria nuova » 16 ½ Au porteur, d'Asso à Pusiano. 1 12 ½


27 au porteur de Pusiano à

Oggiono. 1 — 10 Café » 14 Au maq[uere]au » 5 A la peccatrice 2 10 44 3

22 1

Beyle a donné. 26 5 A Asso 10 » 36 5


To say the 15 april 1819 1. Je puis faire le gai quand il y a du monde

mais seul, cela m'est impossible.

Comme je crois que je vous suis indifférent, ma tristesse doit vous ennuyer.

Je suis convaincu que you love not me. J'habhorre de m'entendre dire Ha, vous êtes triste, vous êtes amoureux. Je mourrais de honte d'être cité comme Pahlen2. Hier, trop parlé, beaucoup trop.

1. En marge d'une note en italien sur la déclamation que le lecteur pourra lire dans l'édition de Racine et Shakspeare, p. 283. BoyIe, dans ce fragment, s'adressait à 3fétilde Dembowski.

2. Déjà dans une lettre de 1818 à Métilde (cf. Corre8pondance t. V, p. 195), Beyle faisait allusion à une aventure galante de M. de Pahien.



AI pris place dans la malle-poste de J Dôle le 18 de ce mois. J'avais grande hâte de me tirer le plus rapidement possible de la laideur qui environne Paris. Dîné à Troyes le 19, avec un marquis garni de cinq croix mais bon homme au fond. Cet homme de cinquante-cinq ans, fidèle à son siècle, durant un petit dîner de trois quarts d'heure, avec deux courriers, un Anglais et un inconnu (c'est moi), trouva le secret de nous conter toute l'his- toire de sa vie je pourrais écrire dix pages. Dès l'âge de treize ans, il servait dans l'Inde, il est marquis, il a un fils, il a une sœur, etc. Je n'ose continuer, de peur d'entre1. Ce fragment du Journal avait été publié par Romain Colomb dans la Correspondance sous le chapeau suivant « A ROMAIN COLOMB, A PARIS

« Alexandrie (Piémont) le 31 octobre 1823.

«Il ne part pas ce matin de vetturino pour Gênes; un qui file une heure refuse de me prendre pour dix-neuf francs avec le spezzale; [spezzale pour spesato dit Trompeol, c'est-à-dire en payant là-dessus mon souper et mon lit, le soir. J'ai donc du temps à moi j'en proflte pour t'envoyer le journal fort peu intéressant de mon voyage. N'importe, mets cela de côté un jour je pourrai y trouver des dates et le souvenir de mes sensations. »


prendre sur la vie privée d'un citoyen, qui, comme l'a si bien dit M. de Talleyrand, doit être murée. Laideur abominable des figures que je vois à Troyes ce dimanche matin comme ces figures étaient endimanchées, leur laideur en était cent fois plus amère c'est réellement à faire mal aux yeux. Je me renfonce avec délices dans ma malle-poste. Il y avait deux Anglaises l'une de quarante ans, jolie, l'autre de dix-huit, et un prêtre américain du moins c'est ainsi que le courrier l'a baptisé en voyant sa dégaine, et je crois qu'il a raison. Je sers d'interprète aux trois Anglais, qui doivent bien se moquer de ma prononciation. N'importe, ma philanthropie me rend héroïque je me rappelle un des traits qui m'ont le plus touché en Angleterre une jeune fille, sortant d'une voiture magnifique, et me disant, chez un marchand de gâteaux de Bond-Street « C'est de gelée de pieds de veau, monsieur.1» Cette jeune fille de dix-huit ans me voyait dans un grand embarras en demandant au marchand, depuis un quart d'heure, ce que c'était qu'une jolie chose d'un jaune brillant que je voyais faire une figure superbe, dans un verre à pied de cristal. Je parlais anglais, c'est pourquoi le 1. Voir au sujet de cette anecdote le voyage d'Angleterre en 1817, supra, p. 818.


marchand ne comprenait pas un mot à mes demandes auxquelles la jolie personne mit fin par son obligeante intervention. Il faut avouer que son français était diablement ridicule.

Nous entrons à Dijon, le 20 octobre, à trois heures et demie du matin. Singulier aspect de quelques lampions achevant de brûler sur une croisée. D'abord nous ne comprenons rien à ces pâles lueurs qui même alarment le courrier, supposant un incendie. Enfin, l'idée d'une illumination nous vient. Pris dans ce sens, ces rares lampions, sur certaines fenêtres et devant certaines portes, garnies de quelque chose de blanc, que l'on aperçoit par intervalles flotter au-dessus, quand la lumière se ranime pour un clin d'œil, de temps à autre, forment un spectacle bizarre et qui, bien loin de rappeler une illumination, a quelque chose d'extrêmement lugubre. Quelle stupidité qu'un pays qui illumine parce qu'on vient d'ôter un peu de liberté à un pays voisin 1 1 Je quitte Dijon avec ces sombres pensées un quart d'heure après y être entré.

Dôle, le 20 octobre. Soleil brûlant, très incommode. Je ne daigne pas sortir 1. L'Espagne. Allusion à l'invasion de l'armée française, sous le commandement du duo d'Angoulême, en 1823, et à la révolution qui en fut la suite. (Note de Itomain Colomb.)


de mon auberge pour voir cette petite ville qu'y verrais-je ? De l'ennui, dissimulé par des gestes gauches, et de l'envie se montrant, au contraire, à découvert, par des remarques vraies sur les petits malheurs du voisin. Je me trouve seul dans la diligence de Genève, avec laquelle je pars, à une heure après midi. Mauvaise humeur sèche de la figure du conducteur avant de lui parler, ne t'en déplaise, je le reconnais pour Genevois. Les gens de cette jolie ville me font l'effet de la figure de feu Barême je ne hais point Barème, mais je l'aime encore moins. Je suis bien sûr que Barème ne me donnera jamais un coup de poignard quel intérêt y auraitil ? C'est une sensation contraire que j'ai trouvée dans plusieurs villes d'Italie pourquoi les aimerais-je ? Peut-être l'aspect d'un Genevois me fait penser à l'argent que j'ai dépensé mal à propos, et à tous les mauvais marchés que j'ai faits en ma vie. Triste sujet de réflexion et qui finit par m'inspirer du mépris pour moi-même serait-ce là le secret de mon éloignement pour les Genevois, qui ne m'ont jamais fait de mal ?

Je cherchais à me corriger de mon éloignement pour Genève et observais la figure hideuse d'égoîsme désappointé, de mon conducteur, lorsqu'au milieu des


monticules boisés qui séparent Dôle de Poligny, nous voyons sortir d'un bois un jeune homme conduisant en laisse un beau chien m'attendant à trouver une laide figure, qui aurait consterné ma sensibilité au beau, éveillée par le voisinage de l'Italie et l'idée de m'en approcher à chaque pas, je regardais le chien, qui était charmant, lorsque je m'entends appeler par mon nom. C'était M. qui était avec moi à Dresde, en 1813 nous nous étions convenus alors. Je me disais justement un quart d'heure auparavant « En voyage, il faut faire des imprudences et ne pas se renfermer dans un quanl à moi aussi sévère. » Mon caractère fait l'effort pénible de suivre les maximes de l'esprit auquel le hasard l'a attelé. -Je me laisse inviter à passer deux jours dans la maison d'un homme que je n'avais pas vu depuis 1813 et qui, de plus, doit me prêter ses chevaux pour faire huit lieues. II m'enlève de ma diligence. En le suivant, je me disais «Je m'en tirerai en donnant de fortes étrennes aux domestiques pour tâcher de n'en être pas traité avec insolence comme à Paris. » Je suis au milieu de Francs-Comtois que je trouve les gens les plus francs du monde. Les domestiques ne sont point insolents le maître est un bon homme qui a ri comme un fou et d'un rire presque


inextinguible, comme celui des dieux, en me voyant manquer un perdreau dans une position superbe. Ce rire m'a décidé tout à fait j'ai osé dire à mon ami de 1823 « Vous vous moquez de moi, vous me plaisez tout à fait vous êtes cet homme franc que j'estimais tant en 1813, durant cet armistice si ennuyeux de où nous n'avions que de l'eau bourbeuse, une chambre pour huit jamais de solitude par conséquent. Oui, ajoute-t-il, et quand nous faisions semblant de dormir, les quatre ou cinq espèces d'insectes nuisibles à l'homme sortaient de notre paille et nous mettaient au supplice. »

Mon ami est marié à une femme qui n'a rien de romanesque qu'une jolie figure c'est la raison elle-même, et je n'ai pas vu un geste, un regard, entendu une parole de cette belle Franc-Comtoise, qui ne fût le beau idéal de la raison. Ce mot de beau idéal, agissant comme si j'étais déjà en Italie et me précipitant tout à fait dans la franchise, au risque de recevoir quelque demi-mot ou quelque regard humiliant qui me cuise pendant six mois, je dis à Mme. « Je vous regarde beaucoup madame n'allez pas croire que c'est parce que vous êtes jolie je serais au désespoir que vous me crussiez amoureux je vous admire comme raisonnable. Vous êtes, je


crois, l'être le plus simplement et sublimement raisonnable que j'aie vu de ma vie. Je m'imagine que le célèbre Franklin devait avoir vos gestes et votre regard. Les Mémoires de Franklin sont-ils traduits en français ? Non, madame. En ce cas, vous qui êtes allé à Londres il y a un an, vous les avez rapportés ? Non, pas moi, mais mon ami, M. je les lui demanderai et aurai l'honneur de vous les envoyer. » Voilà exactement, en y ajoutant un sourire plein de grâce naïve et de candeur, comment Amélie M. prit mon excuse de la regarder sans cesse, surtout quand son mari était avec nous.

Je quitte mon ami, admirant de plus en plus la raison de sa femme. Il a, ce me semble, et il doit avoir tous les plaisirs de l'amitié, aucun de ceux de l'amour. Le mariage européen actuel étant fait a posta pour tuer l'amour, mon ami ne perd rien. D'ailleurs, un Français de 40 ans n'est plus guère susceptible d'amour. Ce n'est qu'en Italie que l'on aime sans le vouloir. Mme Pasta nous disait un de ces soirs, à Paris C'est une tuile qui nous tombe sur la tête; ajoutez donc, lui a-t-on dit Comme vous passez dans la vie, et alors vous parlerez comme Mme de Staël et vous mériterez qu'on fasse attention à votre remarque.


J'arrive à Poligny, mauvaise humeur de l'hôtesse quand je lui annonce que je ne dînerai pas, par la raison que j'ai dîné trois heures auparavant. Je lui demande du café au lait. Le père gronde ses enfants tout le monde se fâche- dans cette maison. Je sors pour voir le lever de la lune derrière la montagne qui se penche, pour ainsi dire, sur Poligny la lune paraît dans son plein et magnifique. Est-ce ma faute si, enlevant les yeux sur mon auberge, je lis ces mots Hôtel de Genève? Il y a de la bonne foi dans l'action d'écrire ma remarque, qui peut me faire passer pour un homme à préjugés et qui me fait rire moi-même. Je passe une demi-heure à me promener sous huit arbres superbes, qui forment une allée au milieu de la place de Poligny. Les maisons bâties en pierre ont un certain grandiose pour le voyageur qui vient de traverser la Champagne, dont les maisons en bois, avec le premier étage saillant de dix-huit pouces sur la rue, ont, au contraire, de la bonhomie. Je vois un caractère très marqué dans l'architecture, à partir d'Auxonne et de Dôle c'est plutôt le style de Louis XIV que celui de Louis XV, ce genre a même une ressemblance secrète, mais réelle, avec le style du château de Fontainebleau. Au reste, ne traite pas trop sévèrement des


remarques faites uniquement au clair de lune.

Je reprends à Poligny une autre diligence de Genève. Montée superbe derrière Poligny, par une route bordée de quelques petits précipices et par un clair de lune magnifique. II a été un temps où j'aurais admiré cette route ce voyage m'aurait élevé l'âme j'aurais peut-être eu des instants de ravissement au profit de la passion régnante. J'ai eu le malheur de voir du plus beau la vallée d'Iselle, par exemple, du Simplon à Domo d'Ossola et la route de Poligny ne me fait plus aucun plaisir. Je dis comme Imogène en donnant son bracelet à Jachimo Il me fut cher autrefois.

Toute la journée du 21 octobre, je n'ai donc que de l'ennui en traversant les rochers et un pays désolé. L'auberge des Rousses me rappelle un mauvais quartier général de Pologne. Je vois trois ou quatre habitants tristes et grossiers je meurs d'envie de décamper de ce beau pays. Je reprends mon passeport aux douaniers qui s'en étaient emparés et je me mets à côté du postillon, dans le cabriolet. Enfin, à Saint-Cergue, nous apercevons, au travers de deux rochers, une immense plaine de 1. Dans Cymbeline, de Shakspeare. (Note de Colomb.)


nuages blancs, d'un niveau un peu inférieur à notre position actuelle, sur le chemin de Saint-Cergue. Au-dessus de cette mer cotonneuse nous voyons s'élever les pics du Valais. On m'en nomme un qui a six pointes (à peu près comme le Resegon de Lecco, en Lombardie), et que j'ai reconnu trois jours après en allant de Villeneuve à Saint-Maurice. La descente est rapide, on enraye ferme la diligence. Arrivés au point d'où, en tournant à droite, nous aurions pu, enfin apercevoir la grande figure du Mont Blanc, nous perdons le beau soleil qui, depuis Poligny, faisait la gloire de notre route nous descendons sur la croûte de nuages d'une blancheur si éclatante vue d'en haut et du côté du soleil, mais qui, vue par-dessous, n'est que d'un gris triste une humidité qui pénètre en un mot, une triste journée d'automne, Arrivé à l'Isola Bella le dimanche 26 octobre, et le 30 à Alexandrie, où, à ma grande satisfaction, j'ai eu le soir même Elisa el Claudio, avec une prima dona dans le genre de Mme Pasta, jeune, brusque, rude, passionnée elle vaudrait vingt mille francs pour Louvois.

J'ai reconnu une fois de plus dans ce voyage que je fais mal tous mes marchés et que je me trompe dans la plupart de mes payements. Pour les marchés, j'y donne


une extrême attention au moment même où je les fais mais pas le plus petit degré d'attention dans les autres moments de manière que je me trouve ignorer les précédents et les prix les plus généralement connus, au moment de conclure.



ACHEVÉ D'IMPRIMER

LE TREIZE AVRIL MIL NEUF CENT TRENTE-SEPT SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE

ALENÇONNAISE, MAISON POULET-MALASSIS. ALENÇON, F. GRISARD, ADMINISTRATEUR