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Title : Correspondance. 4 / Stendhal ; [établissement du texte et préface par Henri Martineau]

Author : Stendhal (1783-1842). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1933-1934

Contributor : Martineau, Henri (1882-1958). Éditeur scientifique

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 10 vol. ; 15 cm

Description : Collection : Le livre du divan

Description : Collection : Le livre du divan

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : GTextes1

Description : Collection numérique : La Grande Collecte

Description : Correspondance

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k68749

Source : Bibliothèque nationale de France

Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb421257234

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb372447848

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 15/10/2007

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LE LIVRE DU DIVAN

STENDHAL

CORRESPONDANCE (1812-1816)

IV

ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR HENRI MARTINEAU

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37

MCMXXXIV


CORRESPONDANCE. IV 1



CORRESPONDANCE IV



STENDHAL

CORRESPONDANCE (1812-1816)

IV

D

PARIS

LE DIVAN

37, Rue Bonaparte, 37 MCMXXXIV



430. B

A SA SŒUR PAULINE 1

9 janvier 1812.

M. LE DUC DE C[ADORE] ne m'a pas encore fixé le jour de mon départ

pour Amsterdam. Je pense que j'y

resterai un mois. Je n'ai pas écrit cela à Gre[noble] de crainte que si, par hasard, tu devais venir ici, ton voyage n'en fût retardé. Je suis enrhumé et n'ai nulle idée. Je t'écris pour ne pas laisser venir d'herbe sur le chemin de l'amitié, au risque d'y faire naître des bâillements. Si tu veux les chasser, lis les Lellres de Mme du Deffand (4 vol. in-8°). C'est un des ouvrages les plus remarquables que j'aie vu paraître ici. Cela et la Pologne de Rhulière sont ce qu'il y a de mieux mais pour les goûter, il faut avoir fait l'expérience de toute la platitude des hommes.

Si tu n'as pas le 2e volume de Cabanis, le 1er t'ennuiera c'est trop bavard. Il faut lire l'extrait du tout par Tracy. Cet extrait I. Paris. A Mme Pauline Périer, rue de Sault, à Grenoble.


est à la fin du second volume. F[aure] me fait ton éloge. Pour connaître tout son mérite, il faut qu'il ne soit plus timide, Ne va pas lui lire ma lettre mais invite-le à dîner souvent, et tâchez de me faire baron, ou du moins the father1. J'espère qu'ici on m'a pardonné mon voyage en Italie. J'ai eu hier un plaisir pur aux Canlatrice villane 2. Mme du Deffand me fait sentir encore mieux tout le bon de mon système de ne rendre son bonheur dépendant de personne de se faire un but alors toutes les lectures deviennent intéressantes. Pour goûter tous les fruits de ce système, il faut qu'il soit tourné en habitude. Mon esprit n'en a pas le mérite j'y ai été conduit par les platitudes méchantes que j'ai éprouvées jusqu'ici. J'ai été bien aise de voir toutes mes idées confirmées par Mme du Deffand. Je trouve que the great-father 3 m'écrit moins souvent. J'embrasse Périer fais qu'il ne me haïsse pas comme te faisant désirer un voyage à Paris. Secoue un peu l'influence de ces grandes saignées. Si tu ne viens pas ici, lis du moins des ouvrages qui aient du rapport ensemble. Cela te donnera un but.

Quand on est sûr de trouver une tran1. Le père.

2. Opéra de Fioravanti, joué à Paris en 1806.

S. Le grand-père.


quillité heureuse dans son cabinet, on a un grand empire sur la société dont on peut se passer. On se moque de la canaille humaine.

Ch. DULAU.

Si tu viens, apporte-moi des draps de lit. Je me suis aperçu que j'avais volé un mouchoir et des bas à M. Henri Girerd 1 auquel j'en fais bien des excuses. Présentelui mes compliments. Si tu viens, demande des draps à mon père.

431. —B

A SA SŒUR PAULINE2

[1812.]

3

CHARGE Zénaide d'arranger et de soigner mes livres. Dis mille et mille choses à Paul. Je pense sans cesse lui et ne lui ai pas écrit, ayant trop de choses à lui dire. Je l'ai bien regretté avant-hier aux Cantatrici villane exécutées con brio.

1. Henri Girerd, de Lyon, dont il sera fréquemment question dans les lettres de Beyle à sa sœur Pauline, semble avoir été un petit cousin on neveu de Périer-Lagrange, garçon « bon et exact ».

2. A Mme Pauline Périer, rue de Sault, à Grenoble, Isère. S. Le début manque.


432. B

A SA SŒUR PAULINE 1

18 [janvier 1812].

MA chère amie, le Moniteur d'aujourd'hui va redoubler l'amitié de toutes

les connaissances de la famille à Grenoble. Mais je crains un peu pour le succès de toutes les espérances qu'il fera naître. Ce que je désire, c'est de n'être mêlé pour rien dans le succès que peuvent avoir les projets qu'on va former. J'ai déjà accroché le titre de charlatan que seraitce à l'avenir ? Dis donc aux personnes qui, par hasard, te parleraient de moi, que j'ai promis de ne rien demander, de ne remettre aucune lettre, et que je suis résolu à m'en tenir strictement à ma promesse.

J'aime encore mieux passer pour égoïste que pour charlatan. Je ne suis point employé auprès de S. E. le ministre secrétaire d'Etat; je reste à la liste civile ainsi je ne puis qu'aimer ceux qui m'aiment réellement et faire des vœux pour leur succès. HENRI.

1. Paris. A Mme Pauline Périer, rue de Sault, à Grenoble, Isère.


J'attends avec impatience des nouvelles de Madame Eulalie présente mes respects à nos cousins.

BEYLE.

433

A SON EXCELLENCE

M. LE DUC DE CADORE 1

Comptabilité du Musée Napoléon.

Paris. le 13 février 1812.

Monseigneur,

LA comptabilité du Musée est tenue d'une manière fort claire, mais

L comme une vérification de compte doit être la comparaison des dépenses faites avec un budget ou les décisions qui les autorisent et que de pareilles décisions manquent pour certaines dépenses du Musée, je crois nécessaire de demander sur cet objet les ordres de Votre Excellence. Le Musée Napoléon a deux espèces de recettes

1. Jean-Baptiste Nompère de Champagny, duc de Cadore, sénateur, ministre d'État et Intendant général de la Couronne, en remplacement du comte Daru, depuis le 9 septembre 1811.

Ce rapport se trouve aux Arch. nat. 02841, et a été publié par M. Paul Marmottan, dans le Bulletin de la Société d'histoire de l'art français, 1921.


1° Les sommes qu'il reçoit d'après les budgets et sur les ordonnances de M. l'Intendant général

2° Les recettes provenant de la vente des livrets et de celle des estampes, de la chalcographie et des plâtres moulés sur l'antique. La dépense des premières recettes a été, pour les années 1809 et 1810, conforme aux budgets.

Quant aux dépenses prises sur les recettes de la deuxième espèce, elles me semblent avoir été ordonnées avec sagesse dans l'intention et avec économie dans l'exécution mais comme elles n'ont point été autorisées par des décisions, avant d'en arrêter le compte, je dois les faire connaître à votre Excellence.

Ces dépenses sont

1° Une gratification de. 2.238 fr. aux employés de l'établissement. Cette gratification était déjà accordée aux employés lorsque le Musée était sous la direction du Ministre de l'Intérieur. Depuis cette époque, elle a toujours été accordée et enfin, depuis l'an 1811, elle est sanctionnée par le budget. Cette gratification est distribuée entre vingt et un employés. La portion la plus considérable est accordée à M. Lavallée, secrétaire général du Musée. Il reçoit 1.000 fr.


1° Comme trésorier-comptable des recettes intérieures

2° Comme rédacteur des notices des galeries de tableaux.

Le premier commis de l'administration et l'économe sont portés dans l'état, l'un pour une somme de 250 fr. et l'autre de 200 fr. Le reste est partagé en deux sommes de 100 fr., une de 48 et quinze de 36 fr. De ces détails, il résulte qu'il n'y a pas d'excès dans ces gratifications. Elles ne sont payées que dans l'année qui suit celle où les recettes ont eu lieu.

M. le secrétaire général Lavallée était logé au Musée lorsque les travaux du Louvre l'ont mis dans la nécessité d'abandonner ce logement l'administration du Musée a loué, dans la rue Saint-Thomasdu-Louvre1, un appartement pour le secrétaire général. Il est important que ce fonctionnaire soit logé assez près du Musée 1. Aujourd'hui place du Carrousel.

La seconde des dépenses non autorisées est le paiement d'un loyer de M. le Secrétaire général qui s'est élevée, en 1809, à 824 25 et du loyer du sieur Mariano,

marbrier, qui est de. 400 » Total. 1.224 25


pour pouvoir exercer sur cet établissement une surveillance continuelle.

Il est actuellement logé dans l'intérieur du Louvre, et je pense que la dépense de son logement qui, en 1809, s'élevait à 824 fr. 25 et, en 1810, à pareille somme, doit être approuvée.

J'ai la même opinion sur le logement du sieur Mariano, marbrier, qui n'a été payé que pour 1809 et qui s'élève, ainsi que je l'ai déjà dit, à 400 fr.

La troisième nature de dépense non approuvée d'avance consiste en des travaux ordonnés aux artistes par M. le Directeur général, ou en des acquisitions de tableaux crus nécessaires pour compléter la collection du Musée.

Dans le compte de 1809, je trouve trois articles de ce genre, ainsi conçus

Payé au sieur Caulers, pour le premier bronze de la statue de sa Majesté assise à son bureau, d'après le modèle

du sieur Montoni 1.200 fr. Item, au même pour le

deuxième bronze, idem et sa

dorure au mat 1.800 » Item, au même, pour la

même statue fondue, ciselée,

etc., etc., en argent. 1.641 72 Total 4.641 72


Ces dépenses paraissent du nombre de celles qu'il serait difficile de ne pas laisser à la disposition du directeur général du Musée.

Il en est de même d'une gratification de 123 fr. 45 par laquelle le directeur a cru 1. Dominique Vivant-Denon fut de 1802 à 1815 directeur général des Musées et de la Monnaie des Médailles. n était donc le supérieur de Beyle. Les deux hommes devaient se connaître depuis au moins 1809, quand à Vienne ils assistèrent côte à côte au service funèbre de Haydn.

Quoique ces dépenses n'aient pas eu lieu en vertu de décisions, elles semblent devoir être approuvées.

Dans le compte 1810, on trouve les articles suivants

Payé au sieur Lebrun pour l'acquisition d'un tableau de Claude

Lefebvre 1.001 fr. Payé au sieur Gauvin pour

acquisition d'un tableau repré-

sentant le Reniement de Saint

Pierre, par Tassel de Langres 120 » Remboursé à M. Denon pour

acquisition d'un tableau de

Volguemuth, peint sur étain

et représentant Jésus devant

Caïphe 400 » Total. 1.521 fr.


devoir reconnaître les soins que donne le sieur Serres pour la vérification des mémoires.

Enfin, le directeur a accordé à la veuve du sieur Mariano, marbrier-tassellateur, un secours de 200 fr., à raison de la perte de son mari. On a de plus payé deux termes du logement occupé par cet ouvrier. Ces termes sont chacun de la somme de 100 fr. L'objet du présent rapport, Monseigneur, est d'obtenir de votre Excellence l'autorisation d'arrêter définitivement les comptes du Musée pour 1809 et 1810, quoiqu'ils présentent des dépenses qui ne sont pas portées sur aucun budget, ni autorisées par aucune décision antérieure. Je joins à ce rapport les deux comptes de recettes intérieures pour 1809 et 1810, desquels j'ai extrait les articles ci-dessus. J'ai l'honneur d'être, avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

DE BEYLE,

auditeur au Conseil d'État,

inspecteur de la comptabilité des bâtiments et du 'mobilier de la Couronne.


434. A

A SA SŒUR PAULINE

27 février 1812.

TA lettre, datée de deux heures du matin, m'a fait beaucoup de plaisir,

ma chère amie; voilà une heure

honnête et point provinciale du tout. Je suis enchanté du bon effet du portrait'. Tâche de faire mousser ma tendresse pour notre bon grand-père. Il ne m'écrivit presque plus depuis les grandes batailles de la B[aronn]ie, et il serait triste pour lui de croire que ma vénération a diminué. Fais donc tout au monde pour qu'il croie que je ne le confonds point avec les ennemis d'Israël. On a été trop indulgent pour les preuves de 6.000 francs de A. On se repent de cette indulgence, et la baronnie, qui n'exige que 5.000 francs, est vengée en ce sens qu'on suppose que ceux qui ne l'ont pas n'auraient pas les 6.000 francs. Cette affaire est facile aujourd'hui. Ce sera une grande récompense dans 1. II s'agit sans doute ici du portrait d'Henri Beyle par Boilly, exécuté en 1807, mais que le docteur Henri Gagnon ne devait voir que lorsque son petit-fils l'eut envoyé à sa sœur pour s'en défaire. (Of, Vie d'Henri Brulard, édition du Divan, I, p. 89.)


vingt ans. Malheur, dans tous les genres, à ceux qui arrivent trop tard à un bon dîner, ils ne trouvent plus que des croûtes de pâté auprès d'une jolie femme, des charmes usés et plus de gaieté. D'après ces considérations, j'aime mieux que le father se fasse baron que s'il ne fait rien. Car, pour me faire baron, il faut 5.000 fr. Je n'aurai cette fortune, si je l'ai, qu'après lui, et alors, la faveur de la baronnie sera bien plus difficile à obtenir. Tâche donc de lui faire pont d'or pour l'encourager à se faire baron lui-même. Pour épargner sa profonde vanité, fais-les avancer que ce projet ait l'air de venir de toi, de P .1, non de moi, et que ce soit par un excès de tendresse paternelle qu'il se détermine à revêtir ce titre pompeux. Prends là-dessus les conseils de Félix, et, par-dessus tout, marchez. J'admire tous les jours votre bêtise provinciale. Par exemple, mon oncle, mon great father et Gaëtan sont parvenus, en parlant de conscription, à tellement gâter leur affaire qu'il paraît que Gaëtan obtiendra beaucoup moins que s'il n'était pas venu. Je soupçonne qu'on a deviné la force du susdit, qui, en dernière analyse, ne sait pas même écrire. Fais en sorte que le mauvais succès ne me soit pas 1. Périer, sans doute.


attribué. Dis à mon grand-père que cette idée de conscription, mal à propos mise en avant, a donné l'éveil à l'inflexible justice, etc., etc.

Maintenant, au diable toutes ces platitudes

Je soutenais hier un grand principe qui a généralement scandalisé, je puis m'en vanter c'est que, dès qu'on connaît quelqu'un pour ennuyeux, il faut se brouiller avec lui que, par ce moyen, au bout de dix ans, on se trouverait la société la plus agréable possible. Je le pense, mais je le disais pour faire l'aimable. Je suis jaloux de Mademoiselle Jenny 1, dont je t'ai parlé en venant de Voiron à Cularo.

Ma vie, depuis mon retour du 27 novembre2, a été agitée, c'est-à-dire heureuse d'abord, je travaille beaucoup à une besogne qui, probablement, me donnera les moyens de retour en Italie3. Voilà le canevas général de ma vie. Plus, mon capitaine me parle, toutes les fois qu'il me voit, de,m'envoyer en Hollande plus, j'ai été disgracié par mon colonel plus, le 7 février, il m'a souri plus, actuellement, l'estime l'emporte. Mais qu'est-ce qu'une

1. Il a déjà été question de Jenny dans une lettre à Pauline du 13 avril 1810.

2. Beyle rentra de son tour d'Italie le 27 novembre 1811. 3. L'Histoire de la Peinture en Italie.


amitié fondée sur l'estime ? Ca ressemble à un amour fondé sur le mariage.

Félix t'a communiqué le récit de l'attaque de goutte que j'ai eue dans la nuit du 4 au 5 février. Depuis, je fais ce que je puis pour paraître modeste, mais je ne puis pas. Dès qu'il se présente quelque action trop plate à faire, je suis comme les chevaux ombrageux, j'agis suivant ma hauteur naturelle, et je ne m'aperçois de ma faute que quand l'obstacle qui me donnait dans l'œil est passé.

J'ai eu un avancement le 31 janvier. J'ai toujours Ang[elina]1 qui me fait de bonne musique mais l'amour est comme une fièvre qui vient en même temps à deux personnes celui qui est le premier guéri est diablement ennuyé par l'autre aussi ai-je une théorie superbe et géométrique sur l'art de couper la queue aux passions.

Je ne la mets pas en usage, parce que j'ai peur de devenir trop amoureux de Jenny. Tu sais que par la peur que nous fait sa mère et le beau-frère, nous n'avons que de rares occasions de nous speak 2. Je ne m'en console qu'en pensant à la manière brillante dont j'ai enlevé Madame P[ietragrua] et aux batailles des 1. Angelina Bereyter.

2. Parler.


21 septembre, 24 et 26 octobre 18111. Pour achever mon ridicule, je suis jaloux d'un jeune homme aimable dont le caractère a plus de rapport avec celui de Jenny. Par exemple, ce matin, je me sens le diable dans le ventre, je ne puis tenir en place. Voilà, belle Pauline, à quel point nous en sommes, puisque vous le demandez. Si, contre toute apparence, il y avait guerre, j'en serais ainsi, presse-toi de venir. Si je pars, c'est pour deux ou trois ans. Allons, un peu de courage campe tout là et arrive. Si tu tardes, le plus beau de Paris n'y sera plus.

Faure (Félix) est enchanté de toi, ne

s'amuse que cliez toi. Invite-le souvent à dîner et buvez du champagne c'est le moyen de faire connaissance et de défaire l'ennui et le calme plat de Cularo.

1. Voir sur ces journées de Beyle à Milan et à Venise, le Journal de Stendhal aux dates précitées.


435

A M. DESMAZIS 1

Paris, le 13 mars 1812.

J'ARRIVE de Fontainebleau, Monsieur j'y ai trouvé les fauteuils de la

chapelle, les châssis de 15/16 verts

du même lieu et plusieurs autres meubles en mauvais état de conservation. Le concierge m'a porté des plaintes contre le valet de chambre tapissier.

J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint

le mémoire du petit lit de fer du cabinet de S. M. l'Empereur. Ce mémoire est réglé à 1.450 fr. et je ne le trouve porté dans le devis approuvé le 31 juillet 1811 par S. Exc. M. le Comte Daru que pour 1.400 fr. (page 3).

J'ai arrêté l'inventaire de Fontaine-

bleau qui m'a paru fort bien fait. Dans l'arrêté d'un des onze volumes, j'ai corrigé un double emploi de 102 fr. Le concierge, d'après mon invitation, fera la correction 1. M. Desmazis était administrateur du mobilier des

Palais Impériaux.

Cette lettre se trouve aux Arch. nat. 02555, et a été

publiée par M. Paul Marmottan dans le Bulletin de la Société d'histoire de l'art français, 1921.


au crayon sur le double qu'il renverra au garde-meuble.

Je vous renouvelle, Monsieur, l'assurance de la considération très distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être.

DE BEYLE.

436. G

A SON EXCELLENCE

M. LE DUC DE CADORE

[1812.]

Monseigneur,

V OTRE Ex. à l'époque où elle fit la visite du Palais de Fontainebleau

ayant trouvé quelques irrégula-

rités dans les écritures du concierge, je la supplie de me permettre de lui rendre compte de l'inspection que je viens de faire dans ce Palais.

L'irrégularité était qu'après un arrêté mis par moi sur le registre d'entrée le 21 août 1811, on avait inscrit plusieurs articles avec la date de la feuille d'entrée expédiée du garde-meuble, date qui était le 31 décembre 1810. J'ai examiné ces feuilles d'entrée, j'y ai trouvé en effet la date du 31 décembre 1810, mais le


concierge m'a déclaré ne les avoir reçues qu'en septembre 1811, c'est-à-dire postérieurement à mon inspection. J'ai demandé au concierge s'il pouvait me donner des preuves de ce fait. Il n'a pu m'en présenter d'autres que son registre de correspondance et des réponses d'un employé du garde-meuble qui ne sont point datées. Je crois cependant son assertion très probable.

Les écritures faites depuis le mois d'août sont régulières.

Un travail essentiel et considérable a été fait cette année pour la comptabilité du Palais de Fontainebleau. J'y ai trouvé l'inventaire de tous les meubles qui ont été reçus dans ce Palais jusqu'au 31 décembre 1810. Cet inventaire qui se compose de onze volumes in-folio, est en double expédition. Les meubles y sont portés par appartement. Je me suis assuré de l'exactitude de cet inventaire dont j'ai arrêté les 11 volumes. J'ai rectifié dans l'arrêté du dernier un double emploi de 102 fr. erreur facile à corriger et qui n'empêche pas que ce travail ne soit bien fait. Les meubles ont été portés à des valeurs modérées.

Je n'ai pas eu lieu d'être content de l'état dans lequel j'ai trouvé plusieurs meubles précieux dont voici la note.


Tribune de la Chapelle. Les fauteuils

de L. L. M. M. sont entièrement découverts au lieu d'être placés comme on l'a toujours fait avec les meubles du Salon du Trône qui sont recouverts d'une toile de lin. La chapelle étant humide ce manque de

soin peut détériorer rapidement ces fauteuils. Cela est prouvé par l'état dans lequel se trouvent des châssis en 15/16 verts qu'on avait placés au dernier voyage en dedans des deux fenêtres de la Chapelle qui sont voisines de la Tribune afin que LL. MM. ne fussent point aperçues du dehors. Pendant le voyage, ces châssis étaient placés le samedi et retirés le lundi de chaque semaine. Depuis on a négligé ce soin. L'humidité du lieu a gâté la couleur et ces châssis sont en fort mauvais état.

Garde-Meuble du pavillon Saint-Louis.

Des sièges dorés et couverts en velours de soie ne sont pas en état de conservation.

Appartement de Prince 10. Les

rideaux en étoffe de soie des croisées n'ont pas été pliés avec le soin nécessaire pour conserver leur fraîcheur. J'ai fait la même remarque dans un grand nombre de chambres. J'ai même trouvé dans l'une d'elles que les rideaux de vitrage d'une croisée n'avaient pas été retirés.


J'ai marqué au concierge mon éton-

nement de cet état de choses. Il m'a déclaré qu'il provenait du peu de soin des valets de chambre, tapissiers et ébénistes, que depuis trois mois ces valets de chambre n'étaient entrés qu'une fois dans les appartements du château et pour quelques instants, ce dont il avait acquis la certitude au moyen des passe-partout des appartements qu'il a dans son cabinet. Il m'a déclaré avoir fait plusieurs fois à ces employés des représentations qui ont été inutiles. Le concierge est même allé jusqu'à mettre à l'amende un de ces valets de chambre, mesure qui a été désapprouvée par M. l'Administrateur du mobilier.

Il résulte de ces faits qu'il y a mésintel-

ligence entre le concierge et les employés et que le mobilier en souffre.

Je prendrai la liberté de solliciter auprès

de votre Ex. une mesure dont j'ai eu plusieurs fois l'occasion de sentir la nécessité. Ce serait une instruction détaillée indiquant d'une manière positive les obligations qu'ont à remplir les valets de chambre, tapissiers et ébénistes pendant tout le cours de l'année et les travaux d'entretien du mobilier qu'ils sont tenus de faire en raison des gages qu'ils reçoivent.

Ce règlement, peu nécessaire pour Paris


où le service va fort bien, serait très

utile dans les Palais éloignés.

J'ai demandé au concierge de Fontaine-

bleau à quoi il attribuait les négligences

dont j'ai mis l'exposé sous les yeux deV. Ex.

Il m'a répondu qu'il avait lieu de croire

que les valets de chambre cherchaient à

obtenir l'entreprise à forfait de l'entretien

du mobilier du Palais de Fontainebleau et

que pour cet effet ils avaient été presque

continuellement à Paris. Il a ajouté qu'il

serait essentiel que lorsque ces employés

obtiennent de l'Administration du mo-

bilier la peimission de s'absenter ils en pré-

vinssent le concierge trois jours d'avance.

Je partage cette opinion.

J ai l'honneur d'être avec respect,

M. de votre Ex., le très humble et très

obéissant serviteur1.

1. Les brouillons de ces lettres et rapports sur l'entretien du Palais de Fontainebleau sont à peu prés les seuls témoins, avec les documents publiés par M. Marmottan, qui demeurent de l'activité d'Henri Beyle dans ses fonctions d'Inspecteur de la comptabilité du mobilier et des Bâtiments de la couronne, place à laquelle il avait été nommé le 22 août 1810. C'est à ces rapports que le 19 mars 1812, le duc de Cadore répondait en écrivant à M. Desmazis, administrateur du Mobilier, en l'invitant à prendre diverses mesures afin de remédier aux fautes signalées par Henri Beyle. Lettre publiée par Paul Marmattan Bulletin de la Société d'histMre de l'art français, 1921.


437. G

A SON EXCELLENCE

M. LE DUC DE CADORE

PALAIS IMPÉRIAL DE FONTAINEBLEAU Observations sur le mode d'enlretien

annuel du mobilier du Palais

i le mode d'entretien du mobilier S par état aperçu n'est maintenu

que pour les parties non suscep-

tibles d'être entretenues à prix fixe par année, il y aurait avantage réel pour l'économie et la sûreté du service que ce soit le concierge qui soit également chargé de cet entretien fixe, et personne n'en présentera autant que lui à cet égard.

L'économie résultera de ce que le concierge ne fait point de cet entretien un objet de spéculation, et qu'entre ses mains il ne devra jamais être regardé comme une entreprise, mais uniquement comme un moyen sûr pour lui de pouvoir répondre de cette partie de service et en même temps d'éviter à l'Administration du Mobilier l'embarras des mémoires que fournissent les ouvriers employés aux réparations. Le concierge, pour convaincre


de cette vérité et de son désintéressement,

offre, soit pour cette année, soit pour

l'année prochaine, de prendre à des prix

au-dessous de ceux demandés par les

valets de chambre, tapissiers et ébénistes

du Palais, les marchés proposés par eux

cette année pour l'entretien des parties

du mobilier qui sont de leur ressort.

Quant à la sûreté du service et à la

certitude que les travaux d'entretien

seront exactement faits, le concierge déjà

honoré de la confiance de S. M. et de celle

de S. E. le Grand Maréchal du Palais

présente toute garantie à cet égard, de

plus c'est à lui seul que s'adresse S. E. le

Grand Maréchal du palais lorsque le ser-

vice est dans le cas de souffrir, (S. E. ne

reconnaissant point les entrepreneurs en

pareille occurrence), et enfin le concierge

déjà responsable de la totalité du mobilier

du palais doit inspirer assez de confiance

à l'Administration pour être seul chargé

de l'exécution d'une mesure que l'unique

intérêt de S. M. doit faire adopter.

Le moyen de surveillance que peut

employer l'Administration du Mobilier

vis-à-vis du concierge est l'envoi au palais

chaque trimestre d'un inspecteur duquel

les frais de voyage seraient prélevés sur

les fonds accordés pour l'entretien annuel

du mobilier du dit palais et le concierge


désire d'autant plus l'adoption de cette mesure d'inspection que ce sera pour lui une occasion de prouver à M. l'Intendant général, combien il est animé du désir que le service de S. M. soit fait avec exactitude, en même temps qu'il prouvera aussi qu'il contribue également à ce qu'il soit fait avec économie.

Le concierge chargé de l'entretien fixe

est très intéressé à n'employer pour l'effectuer que des ouvriers desquels il peut répondre, tant pour la probité que pour la conduite, tandis qu'il ne pourrait répondre également de ceux qu'emploieraient des entrepreneurs il est seul comptable des objets renfermés dans le palais, et sa responsabilité dans le dernier cas ne se trouverait point à couvert d'une manière certaine. Cette considération paraîtra sans doute fort importante. à M. l'Intendant général.

Son Excellence se convaincra facilement

qu'il est essentiel pour l'unité, l'économie et la sûreté du service de S. M. que le concierge soit toujours seul chargé de l'entretien du mobilier, soit à prix fixe ou par état aperçu, et que dans aucun cas les valets de chambre tapissiers et ébénistes du palais n'y doivent figurer en aucune manière même indirecte, cette nécessité de les en éloigner pour l'intérêt du service


de S. M. avait déjà été reconnue par

M. l'Intendant général puisque dans l'ar-

ticle 8 de l'instruction ou mode définitif

d'entretien adressé aux concierges des

palais, en vertu de ses ordres, par M. l'Ad-

ministrateur du Mobilier, le 8 dé-

cembre 1806, M. l'Intendant général

exprime sa volonté à cet égard d'une

manière très précise en disant « Les

valets de chambre ne peuvent figurer en

rien dans les mémoires, soit comme

réclamant prix de fournitures puisque

c'est au concierge à tout acheter, soit

comme salaire de travaux puisqu'ils ont

un traitement annuel. » Or l'exécution du

mode d'entretien à prix fixe confié au

concierge ne change donc rien au fond des

dispositions contenues dans cette ins-

truction, mais seulement le mode de

paiement des travaux, en ce que le con-

cierge pour acquitter le salaire des ouvriers

qu'il aura employés, au lieu de certifier et

produire leurs mémoires à l'Administration

du Mobilier, présentera le certificat de

M. l'Inspecteur, constatant que pendant le

trimestre auquel il aura rapport le mobilier

du palais a été bien entretenu, afin

d'obtenir l'ordonnance de la somme

approuvée par M. l'Intendant général

pour cet objet.

M. l'Intendant général pensera sans


doute que si les valets de chambre étaient chargés de l'entretien fixe soit directement soit indirectement, il serait uniquement entre leurs mains un objet de pure spéculation et. ne présenterait aucune sûreté pour le service et encore moins d'économie, puisqu'indépendamment du salaire qui leur serait accordé pour leurs travaux comme entrepreneurs, ils recevraient encore de l'Administration du mobilier leurs gages de 1.800 francs par an, l'habillement, le chauffage et l'éclairage comme valet de chambre, dont ils ne rempliraient les fonctions que pendant le court séjour de L. L. M. M. au palais, le reste de l'année serait employé tout entier à leur entreprise. L'Empereur paierait deux fois leur temps et il en résulterait encore beaucoup d'autres inconvénients nuisibles aux intérêts de S. M. comme au bien de son service.

Le concierge du palais ose espérer que son Excellence ne verra dans les observations ci-dessus que l'unique désir qu'il a de lui prouver son zèle pour le bien du service de S. M., et dans son désir d'être toujours seul chargé de l'entretien du mobilier du palais de quelque manière qu'il se fasse, celui de pouvoir en répondre d'une manière certaine, ce qu'il ne pourrait faire s'il en était autrement.


Dans le cas où son Excellence n'admettrait pas que le concierge puisse être chargé de l'entretien à prix fixe, il prie son Excellence de maintenir le mode d'entretien par état aperçu suivi jusqu'à ce jour, puisqu'il ne présente aucun inconvénient pour le bien du service et qu'il est susceptible de plus d'économie en ce que l'on ne paye que pour les objets auxquels il est fait des réparations ou nettoiements, etc., tandis que par le mode d'entretien à prix fixe on paierait aux entrepreneurs une somme pour chaque objet et pour la totalité des objets, et qu'il n'arrive jamais qu'ils soient tous à la fois dans le cas d'être réparés ou nettoyés 1.

1. Au verso de ce rapport de la main d'un copiste, nous lisons cette note de l'écriture de Beyle

« Les marchés proposés par le tapissier pour 1812 (motifs ne pas avoir 8 ou 10 mémoires) s'élèvent environ à 13.000 fr., l'ébéniste à 3.000 francs. Cela s'élève à plus de 16.000 francs. Tous les meubles à recouvrir ne sont pas compris. Pour 1811 ça s'est élevé à 16.000 francs, non compris le lustrier, l'horloger Lepaute, etc.

Prendre année moyenne. L'année la plus élevée a été 1811. »


438. G

A SON EXCELLENCE

LE DUC DE CADORE

PALAIS IMPÉRIAL DE FONTAINEBLEAU Note relative aux devoirs à remplir par les valets de chambre

IL est absolument indispensable pour t'exactitude du service de S. M. que M. l'Administrateur du mobilier envoie au concierge une instruction très détaillée indiquant d'une manière positive les obligations qu'ont à remplir les valets de chambre tapissiers et ébénistes pendant tout le cours de l'année et les travaux d'entretien du mobilier qu'ils sont tenus de faire en raison des gages qu'ils reçoivent à cet effet.

Il est essentiel que cette instruction lui parvienne le plus tôt possible, car sans elle il ne peut exercer aucune surveillance vis-à-vis des valets de chambre puisqu'il ignore ce à quoi ils sont obligés. Insérer cela

Tribune de l'Empereur. La draperie, les sièges et les châssis en 15/16 vert ne sont point en état de conservation. Ces


dernières étoffes sont tachées et la couleur passée par le défaut de soin.

Appartement de prince n° 10. Les

rideaux en étoffe de soie des croisées ne sont pas en état de conservation, et en général les rideaux de tous les baldaquins en soie ne sont pas arrangés de manière à conserver leur fraîcheur, étant mal pliés.

Cour du cuisinier 40. Le rideau

de vitrage d'un cabinet n'est point encore retiré.

Garde-meuble du pavillon Saint-Louis.

Les sièges dorés et couverts en velours de soie ne sont point en état de conservation.

Si les valets de chambre ont une entre-

prise, ils emploient leur temps à suivre cette entreprise et non à faire leur devoir dans le palais.

Les fauteuils de la Chapelle n'ont pas

de housse. Ils devaient être comme les années précédentes réunis aux meubles du Salon du Trône et de la Salle du Conseil qui sont recouverts d'une toile de lin.

Les châssis gâtés par l'hiver sont retirés

pendant les voyages tous les lundis. Ainsi ils sont fort gâtés.

Depuis l'annonce qu'il n'y aurait pas de

voyage on n'est pas allé dans les appartements.

M. Mily le sait ayant les passe-partout.


Dans le règlement Que les valets de chambre ne puissent s'absenter qu'en vertu d'une autorisation de M. Desmazis et en prévenant le concierge trois jours d'avance.

439

A M. VAN PRAET1,

CONSERVATEUR DES IMPRIMÉS

A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, RUE DE RICHELIEU

Paris, le 4 mai 1812.

DE BEYLE a l'honneur de présenter

tous ses remerciements à M. Van

Praet. Il rend à la Bibliothèque

deux tomes de Baldinucci qu'on a eu la bonté de lui prêter et le tome III de la Felsina pillrice de Crespi.

Il demanderait Belloni, si cet ouvrage n'est plus utile à M. David, ou Zanetti Della pillura veneziana, 1771 et Comolli Villa inedita di Rafiaele, imprimée à Rome, 1791.

M. de Beyle garde encore pour quelques 1. Toutes les lettres à Van Praet, écrites en 1812, ont été publiées par M. Louis Royer Revue d'Histoire Littéraire de la France, avril 1922. Elles ont trait à des ouvrages que Beyle empruntait à la Bibliothèque Impériale lorsqu'il commençait à écrire aon Histoire de la Peinture en Italie.


jours Ridolfi, deux volumes, et le troisième d'Algarotti.

Il prie M. Van Praet d'agréer, avec l'assurance de sa reconnaissance, l'hommage de sa haute considération.

DE BEYLE,

Rue Neuve-du-Luxembourg, 3

440

A M. VAN PRAET,

CONSERVATEUR DES IMPRIMÉS A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, RUE DE RICHELIEU

Paris, le 6 mai 1812.

M. DE BEYLE a l'honneur de renvoyer le tome VII d'Algarotti. Il désirerait

le tome septième de l'édition italienne, Livorno e Cremona, 1779.

DE BEYLE.


441

A M.VAN PRAET,

CONSERVATEUR DES IMPRIMÉS

A LA BIBLIOTHÈOUE IMPÉRIALE,

RUE DE RICHELIEU

M. DE BEYLE a l'honneur de présenter tous ses remerciements à Mon-

sieur Van Praet. M. de Beyle

renvoie à la Bibliothèque impériale Bel'oni, 1 vol.; Ridolfi, 2 vol. Baldinucci Algarotti, 2 vol. les volumes 3 et 7.

M. de Beyle désirerait, si cela est possible, sans gêner personne Passeri Vitte de' pittori, scullori e architelli che hannon lavorato in Roma e che son morti dal 1641 al 1673, Roma, 1772volume in-4°. Affo Vita di Francesco Mazzola dilio il Parmigianino, Parma, 1784, in-4° un ouvrage en anglais et en deux tomes in-4°. Ce sont les œuvres d'un peintre anglais nommé Barry, qui ont été publiées à Londres en 1809. Il'n'est peut-être pas impossible que la Bibliothèque ait cet ouvrage.

M. de Beyle renouvelle ses excuses à Monsieur Van Praet de toute la peine qu'il lui donne et le prie d'agréer l'hommage de sa considération très distinguée.

DE BEYLE.


442.-G

A SON EXCELLENCE

M. LE DUC DE CADORE 1

Paris, 3 juin 1812.

Monseigneur,

D'APRÈS les ordres de votre Excellence et après m'être entendu avec M. Denon2, je me suis transporté au Musée à l'effet de m'assurer de l'état où en est le travail de l'inventaire général des objets d'art. Ces objets sont

Les statues et bas-reliefs,

Les tableaux,

Les dessins,

1. Copie de ce même rapport fut également adressée au Secrétaire général du musée Napoléon, avec la note suivante

« J'ai l'honnenr d'envoyer à Monsieur de Lavallée, l'extrait suivant du rapport que j'ai fait à S. Ex. sur l'état où en était l'inventaire du Musée le 3 juin 1812. Je le prie, ainsi qu'il a eu la bonté de me le faire espérer hier, d'insérer après chacun des articles suivants

Les statues et bas-reliefs.

Les tableaux.

Les dessins.

Les planches gravées.

Les vases et autres objets précieux.

Les parties de travaux exécutées jusqu'au 1er juillet 1812. DE BEYLE.

Paris, 7 juillet 1812. »

2. Sur le baron Denon, membre de l'Institut, voir la note du rapport du 13 février 1812.


Les planches gravées,

Les vases et autres' objets en pierres précieuses.

J'ai lieu de croire que cet inventaire formera 4 vol. grand in-folio de 1.000 pages chacun.

Le premier contiendra la description des statues antiques, bas-reliefs, bustes, bronzes, vases et objets divers de matières précieuses.

Le deuxième, les tableaux exposés dans la grande Galerie, dans les palais Impériaux, dans les maisons de plusieurs grands dignitaires et Ministres et enfin dans les Musées des départements et dans les Eglises.

Le troisième, les dessins. Le Musée en possède de 20 à 25.000.

Le quatrième, les planches gravées qui sont au nombre de 4.000.

Cet inventaire doit être fait en triple expédition, dont une pour être déposée au Sénat, la seconde pour l'Intendance, la troisième pour rester au Musée. Les minutes qui seront faites proprement formeront l'expédition du Musée, ainsi le travail se réduit à en mettre au net deux copies.

'Le mis au net de l'inventaire n'est pas encore commencé. M. de Lavallée m'a déclaré avoir été obligé d'employer à


l'expédition de la correspondance et de la comptabilité M. Leroux, commis affecté à l'inventaire. M. Leroux m'a déclaré pouvoir'faire chaque jour 20 pages de l'expédition de l'inventaire qui doit être déposée au Sénat. Comme cet inventaire aura probablement 4.000 pages, ce travail exigera 7 mois, ainsi au mois de décembre prochain on pourra déposer une expédition de l'inventaire au Sénat si le commis est employé constamment à ce travail. Le travail des minutes est très avancé.

La minute de l'inventaire des statues

et bas-reliefs est presque terminée, elle occupe 194 pages petit in-folio. Il n'y manque plus que l'estimation des objets. La minute de l'inventaire de tous les

tableaux exposés dans la grande galerie du Musée est très avancée il n'y manque que l'estimation des tableaux et des cadres et l'indication des lieux d'où les tableaux proviennent. Cette minute remplit 152 pages grand in-folio.

On a recueilli sur des feuilles volantes

les descriptions

1° Des tableaux existants dans les

palais impériaux.

2° Des 1.200 tableaux environ envoyés

dans les départements ou remis aux églises de Paris.


Il ne reste à décrire que 250 tableaux

qui sont dans les magasins du Musée.

La minute de l'inventaire des dessins

est très avancée elle l'emplit 1.150 pages grand in-folio. Ce travail a été fait par M. Morel, conservateur des dessins, qui y a employé un commis payé sur les produits intérieurs du Musée. On a terminé la minute de l'inventaire des dessins en feuilles, de ceux qui sont cartonnés ou placés sous verre. Il n'y manque que les dimensions des dessins exposés dans la Galerie d'Apollon.

Il reste à faire l'inventaire des dessins

collés dans des livres, ou mis en rouleau sur toile. M. Morel demande 5 à 6 mois pour achever ce travail.

Il promet d'avoir fini à la même

époque les descriptions des cuivres existants à la chalcographie, y compris les 2.490 planches que le Musée va recevoir de la Bibliothéque Impériale.

Enfin la minute de l'inventaire des objets en matières précieuses peut être regardée comme faite puisqu'on n'aura qu'à transcrire l'inventaire existant.

Il résulte, Monseigneur, de l'exposé que

je viens de mettre sous les yeux de V. Ex. que le travail des Minutes est très avancé et que celui du mis au net n'est pas commencé.


Votre Ex. m'ayant donné l'ordre « de

lui proposer les moyens que je croirais les plus propres pour terminer ce travail dans le plus court délai possible », il me semble qu'il faudrait que les deux commis qui doivent travailler à l'Inventaire n'en soient pas détournés pour des objets étrangers. Je suis bien éloigné de vouloir jeter aucun blâme sur l'emploi qui a été fait de ces commis. Il paraîtrait, d'après les renseignements qui m'ont été donnés, que la direction du Musée est chargée d'une correspondance très considérable et qu'elle n'a pas pour cela un nombre de commis suffisant.

Pour s'assurer que les deux commis

destinés à la confection de l'inventaire y travaillent constamment, V. Ex. pourrait faire vérifier à la fin de chaque mois si M. Leroux a fait 520 pages de l'inventaire destiné au Sénat.

Quant au commis qui est employé par

M. Morel à écrire la minute de l'inventaire des dessins et des cuivres, il me semble qu'on ne peut exiger autre chose sinon que M. Morel qui a demandé 6 mois pour terminer ce travail donne à la fin de chaque mois la note de ce qui a été fait.

L'inventaire dont il s'agit m'a paru

pouvoir donner lieu aux questions suivantes


Doit-on porter dans l'inventaire les

1.200 tableaux donnés aux villes des

départements et aux églises ?

Doit-on y porter ceux des tableaux

exposés dans la Galerie du Sénat qui ont

toujours appartenu à la Couronne et qui

sont dans les anciens Inventaires ?

Doit-on porter dans l'inventaire que

l'on fait les objets précieux remis à l'Ad-

ministration du mobilier et évalués d'après

l'estimation imprimée de l'ancien garde-

meuble à environ 1.240.000 francs ?

Il me semble que ces trois questions

doivent être résolues affirmativement.

La première pourrait peut-être donner

lieu à un rapport à S. M. Cela dépend des

termes dans lesquels sont conçus les

décrets qui disposent de ces tableaux,

décrets que je n'ai pu me procurer.

J'ai l'honneur d'être avec respect,

Monseigneur,

votre très humble et très obéissant

serviteur.


443. G

A SON EXCELLENCE

M. LE DUC DE CADORE

1812 1.

Monseigneur,

D'APRÈS les ordres que votre Ex. m'a fait l'honneur de me donner

dans la dernière lettre qu'elle m'a

écrite au sujet de l'inventaire du Musée, je me suis transporté dans cet établissement pour m'assurer de ce qui avait été fait depuis ma visite du 3 juin.

On s'est occupé avec activité de la con-

fection de l'inventaire et voici l'état actuel des travaux.

ANTIQUITÉS

M. Visconti a remis à l'Administration

la minute de l'inventaire de 250 bustes antiques. Il en reste encore à décrire environ 80. Ces derniers présentent des difficultés parce que ce sont tous des portraits inconnus de Grecs et de Romains, lesquels, n'ayant point de nom, doivent 1. Cette lettre dans les brouillons de Grenoble semble

datée du 8 septembre 1812. A cette date Beyle était en Russie. Elle a dû être écrite avant son départ.


être minutieusement décrits pour qu'on puisse les reconnaître. M. Visconti s'occupe de même de l'inventaire des sarcophages, vases, cinéraires, autels, candélabres et des statues et bustes antiques en bronze. La minute de cette partie sera probablement finie dans le courant de juillet.

TABLEAUX

M. de Lavallée a décrit, mesuré et

indiqué les provenances de tous les tableaux qui restent dans les magasins de l'établissement. Cette minute présente 900 articles et se compose de tableaux précieux destinés à compléter le Musée, de tableaux mis en ordre pour la décoration des Palais impériaux, de tableaux des anciennes écoles flamande et allemande, et enfin d'une suite d'environ 200 portraits de souverains et personnages célèbres d'Allemagne. On a trouvé plusieurs tableaux de peintres inconnus dont on placera la description à la fin de l'Inventaire général des tableaux.

DESSINS

M. Morel a fait la description de 54 vo-

lumes de dessins et de 4 grands rouleaux


sur lesquels d'autres dessins sont collés. Il va être attaché un commis transcripteur à cette partie.

M. Morel s'occupe maintenant des planches gravées et fait venir de la Bibliothèque Impériale celles qui y sont en dépôt. Depuis le dernier rapport que j'ai eu l'honneur d'adresser à V. Ex. M. Leroux commis a commencé l'expédition de l'inventaire destiné au Sénat. Il a transcrit en entier les statues et groupes antiques et la moitié des bas-reliefs. Il continue activement cette mise au net qui exige du soin et du temps, vu l'obligation où il est de changer quatre fois de caractères d'écriture pour chaque article. Il ne peut faire ainsi chaque jour qu'environ 10 pages. Votre Ex. dans sa lettre du 23 mai dernier, m'a autorisé à lui proposer les moyens que je croirais les plus propres à avancer rapidement le travail de l'inventaire. Il paraît que M. Denon a été autorisé à dépenser en commis pour cet objet une somme de 2.200 francs. M. de Lavallée pensait qu'avec cette somme on pourrait prendre un commis, j'ai cru qu'il serait possible d'en avoir deux pendant les six derniers mois de 1812, ce qui avancerait de six mois la remise du travail que ces commis doivent exécuter. M. Denon m'ayant fait l'honneur de


m'écrire le 18 juin dernier que malgré les secours donnés par votre Excellence pour hâter la confection de l'inventaire, je craignais de ne pouvoir le terminer pour le temps indiqué, je serais d'avis d'accorder à l'Administration un 4e commis pour la transcription de cet inventaire qui aura environ 4.000 pages in-folio. Si l'on juge du produit de l'exposition de cette année par celui de la dernière exposition, il sera d'environ 28.000 fr. et il serait facile de faire payer le 4e commis proposé sur ce fonds.

J'ai 1 honneur d'être avec un pr. respect M. de V. Exc.

Le très humble et très obéissant serviteur.

444

A M. VAN PRAET,

CONSERVATEUR DES IMPRIMÉS

A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE,

RUE DE RICHELIEU

Paris, le 21 juin 1812.

MONSIEUR de Beyle renvoie à la Bibliothèque impériale Vie du Par-

mesan par Affo, un vol. P. 308 8

Vitte de'pittori, etc., par Passeri, un vo-


lume in-4° P. 308 7,A Baldinucci, tomes 19, 20 et 21 en un volume. Il désirerait l'ouvrage anglais du peintre Bany. II prie Monsieur Van Praet d'agréer l'hommage de sa reconnaissance et de sa considération très distinguée.

DE BEYLE.

445

A M. VAN PRAET,

CONSERVATEUR DES IMPRIMÉS A LA BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, RUE DE RICHELIEU

MONSIEUR de Beyle est on ne peut plus sensible aux bontés qu'on a pour lui.

Pourrait-il avoir le tome VII des œuvres d'Algarotti qui doit contenir une collection de lettres sur la peinture ?


446. G1

AUX JOURNAUX ET AUX LIBRAIRES [1812.]

Messieurs,

J'AI composé en deux volumes l'Histoire de la Peinlure en Italie, depuis

la Renaissance de l'art vers la

fin du XIIIe siècle jusqu'à nos jours. Cet ouvrage est le fruit de trois années de voyages et de recherches. L'histoire de M. Lanzi m'a été fort utile.

J'envoie mon ouvrage à Paris pour le faire imprimer. On me conseille de vous prier de l'annoncer. Il paraîtra en deux volumes in-8°, à la fin de 1812.

1. Ce projet de lettre pour les journaux et les libraires doit être antérieur au départ d'Henri Beyle pour la RussIe. II a être écrit au temps où dans la fièvre du travail l'auteur menait rapidement son œuvre à bien, et où il ne pensait pas dissimuler ses emprunts à Lanzi.


447. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Paris, le 14 juillet 1812.

J'AI reçu ta jolie lettre, ma chère amie. Elle m'a fait un sensible

plaisir en ce que tu m'y fais part

de tes pensées. J'y répondrai à loisir. Je voulais t'envoyer un joli éventail

pour ta fête. Je me suis procuré un de ces monuments de Rome peints sur vélin que nos princesses emploient pour éventails. Je l'ai trouvé trop joli pour le faire gâter par un colleur. Cherche donc s'il y a quelque Grenoblois se rendant de Paris dans son pays. Je lui ferai remettre le petit morceau de vélin.

Je te ferai remettre aussi la correspon-

dance de Grimm. En lisant cela en même temps que les mémoires de Collé, ceux de Marmontel, la correspondance de La Harpe et la plate histoire de Lacretelle, on a un tableau complet de l'esprit de nos pères. Rien n'est si différent de la gravité

1. Mme Pauline Périer, rue de Sault, à Grenoble, départ de l'Isère.


ennuyeuse et pédante actuellement en

usage, que la légèreté inouïe de nos Fran-

çais de 1770.

Je partirai de Paris pour Wilna du

jeudi prochain en 8, c'est-à-dire le 23 juil-

let, je crois. M. le Duc de C[adore] et S. A. S.

ont daigné me montrer une bonté par-

faite dans ces circonstances. Je désirerais

que MM. les usuriers en fissent autant.

A la veille d'un voyage aussi considérable,

je me trouve avec 900 francs. Si tu es à

Grenoble, tâche d'engager our father1 à

m'envoyer quelques francs. Outre le be-

soin d'argent pour acheter des chevaux

sur les bords du Niémen, j'ai envers mon

tailleur une dette criarde de 2.010 francs.

J'en ai envoyé le compte à mon père.

Voilà, ma chère amie, le revers de ma

médaille. Du reste, je suis content. II

n'y a jamais de position délicieuse. Rien

de ce qui est excessif ne peut être per-

manent. L'ignorance de cette vérité m'a

empêché longtemps de sentir ce que ma

position avait d'agréable. Depuis 2 ans,

je suis plus sage.

Il y avait depuis six weeks un vide ira

my hearl. A passion who lived in il, since

two years est morte tout-à-coup vers le 13

1. Notre père.


du mois passé, by the sight of the mediocrity of the object1.

Ce qui est médiocre dans tous les genres

me donne un dégoût invincible. J'étais un peu malheureux de ne plus aimer. Cette secousse va me remettre en selle. Si je puis, à [mon rejtour, I will see again my dear [Italy]. It is my true country 2. Non pas. que j'y aime excessivement tel ou tel objet mais ce pays est d'accord avec mon caractère.

Mille et mille remerciements à Périer,

auquel je n'ai pas encore eu le temps d'écrire, mais auquel j'écrirai. J'ai des envieux, ou, pour mieux dire, des jaloux. Il faut donc adopter un système de grande modestie à Grenoble. Fais part de cette réflexion à mon père. II est donc inutile de trop parler de mon départ. Il convient même de n'en pas parler du tout jusqu'à ce qu'il ait eu lieu.

Pardon de te parler de ces pauvretés,

mais quand on est au milieu de médiocres, on est tenu à des médiocrités. C'est pourquoi je te félicite de t'être délivrée de tes deux paquets. Odile WATIER.

1. Il y avait depuis six semaines un vide dans mon cœur. Une passion qui vivait, en lui depuis deux ans est morte. par la vue de la médiocrité de l'objet.

2. Je reverrai ma chère Italie. C'est mon vrai pays.


448. A

A SA SŒUR PAULINE

Saint-Cloud, 23 juillet 1812.

E hasard, ma chère amie, me ménage L' une belle occasion d'écrire. Je

pars ce soir, à sept heures, pour les

bords de la Dvina je suis venu 'prendre les ordres de Sa Majesté l'Impératrice. Cette princesse vient de m'honorer d'une conversation de plusieurs minutes sur la route que je dois prendre, la durée du voyage, etc., etc., en sortant de chez Sa Majesté, je suis allé chez Sa Majesté le roi de Rome mais il dormait, et madame la comtesse de Montesquiou vient de me dire qu'il était impossible de le voir avant trois heures j'ai donc deux heures à attendre. Ça n'est pas commode, en grand uniforme et en dentelles. Heureusement je me suis souvenu que ma place d'inspecteur me donnerait peut-être quelque crédit dans le palais. Je me suis présenté, et l'on m'a ouvert une pièce qui, dans ce moment, n'est pas habitée.

Rien de plus vert et de plus tranquille

que ce beau Saint-Cloud.

Voici mon itinéraire pour Wilna


j'irai fort vite, ayant un courrier en avant jusqu'à Königsberg mais là, les doux effets du pillage commencent à se faire sentir cela redouble à Kovno on dit que, dans les environs, on peut faire cinquante lieues sans trouver un être vivant (je regarde tout cela comme très exagéré ce sont des bruits de Paris, c'est tout dire pour l'absurdité). Le prince archichancelier m'a dit hier de tâcher d'être plus heureux qu'un de mes collègues, qui a mis vingt-huit jours de Paris à Wilna. C'est dans ces déserts ravagés qu'il est difficile d'avancer, surtout avec une pauvre petite calèche viennoise, écrasée de mille paquets il n'est pas un personnage qui n'ait eu l'idée de m'en envoyer.

A propos de cela, Gaëtan voulait venir avec moi je lui ai répondu qu'il était physiquement impossible que ma calèche contint plus que moi et mon domestique. Là-dessus, il m'a écrit une lettre impertinente, m'acccusant d'avoir offert de le mener. Je suis, dans cette circonstance, comme l'honnête homme dont parle la Bruyère mon caractère jure pour moi on sait que je n'aime pas les ennuyeux, et encore vingt jours de suite C'est le pendant de la lettre où son père m'appelait charlatan on ne peut l'être moins,


car je leur ferai entendre à la première occasion qu'ils peuvent me regarder comme n'existant plus pour eux.

Je suis charmé que tu aies acheté

Shakspeare c'est encore le peintre le plus vrai que je connaisse.

Adieu si tu ne viens pas à Paris, vas

à Milan par le Simplon et les îles Borromées et reviens par le mont Cenis.

449. B

A FRANÇOIS PÉRIER-LAGRANGE1

Saint-Cloud, le 23 juillet 1812.

E ne veux pas quitter la France, J mon cher ami, sans te remercier

de l'amitié vraiment fraternelle que

tu as montrée dans l'affaire de la maison. Quel dommage que tout cela n'ait pas eu lieu un an plus tôt. J'aurais dans ce moment 20.000 d'appointements. Aujourd'hui, le titre de baron est devenu une grâce importante. II y a plus de 1.500 personnes qui ont fait leurs preuves, et S. M. ne fait point de travail sur cet objet. Tu as vu qu'Elle récompensait avec ce titre les 1. M. F. Périer, en sa terre de Thuélin, près La Tour-du-

Pin (Isère).


députés de ses départements. C'est un malheur de presque tout ce qu'on désire dans ce monde, d'arriver trop tard. Je n'en dois pas moins beaucoup à mon père, à toi qui as eu la première idée et à Félix qui a suivi l'affaire. J'aurais mis de l'amourpropre à ce que la donation, qui ne peut contrarier que tes intérêts, fût acceptée en mon nom par toi, mais tes fréquentes courses à la campagne m'ont fait penser que l'affaire marcherait plus vite avec Faure. En effet, sans un jury, nous ne te tenions plus.

J'aurais un grand besoin de ta superbe santé. Je vais être 20 jours et 20 nuits sans m'arrêter. J'ai 2 énormes portefeuilles et 50 paquets particuliers, entre autres, une lettre que S. M. l'Impératrice vient de me remettre en me recommandant de la porter vite à l'Empereur.

Au milieu de tout cela, je n'ai pas le sou, et quand mes créanciers ne voudront plus me prêter, je retomberai à la sous-préfecture. Cela serait bien triste, mais si je n'avance pas d'ici à deux ans, cela est inévitable.

Adieu aime-moi quoique éloigné, et plante infiniment d'arbres sur ton joli coteau de Thuélin. Il n'y a de vraiment beau que les massifs d'arbres assez épais pour isoler entièrement le spectateur. Je


critiquerai cela à mon retour de Russie.

Mon père aura-t-il fourni à ma critique

en plantant le clos ? Je ne sais pourquoi j'y prends intérêt, car grâces à mes dettes, je ne sais si j'aurai à moi un pouce de terrain. Mais alors, sur mes vieux jours, je me mettrai en pension à Thuélin. Fais-le donc bien joli et continue à rendre ma sœur heureuse. Elle te montrera la route que je vais suivre et comme quoi j'ai à me plaindre de M. Gaëtan, duquel je ne me mêlerai plus, pour ne pas mériter le titre de charlatan. Ne fatigue pas de ce détail odieux notre bon grand-père.

DE B.

450. A

A SA SŒUR PAULINE 1

Eekartsberga, 27 juillet 1812.

HIER soir, ma chère amie, après soixantedouze heures de voyage, je me

trouvais, deux lieues plus loin que

la triste ville de Fulde, à cent-soixante-etonze lieues de Paris. La lenteur allemande m'a empêché d'aller aussi vite aujourd'hui. 1. A Mme Pauline Périer, rue de Sault, par Gotha, à

Grenoble, département de l'Isère.


Je viens de m'arrêter, pour la première fois depuis Paris, dans un petit village que tu ne connaîtras pas davantage quand je t'aurai dit qu'il s'appelle Eckartsberg1, ce qui veut dire, ce me semble, la montagne d'Hécate. Il est à côté de la bataille d'Iéna et à douze lieues en deçà de la pierre qui marque l'endroit où Gustave-Adolphe fut tué à la bataille de Lützen.

On sent à Weimar la présence d'un prince ami des arts, mais j'ai vu avec peine que là, comme à Gotha, la nature n'a rien fait elle est plate comme à Paris. Tandis que la route de Kösen à Eisenach est souvent belle par les beaux bois qui bordent la route. En passant à Weimar, j'ai cherché de tous mes yeux le château du Belvédère; tu sens pourquoi j'y prends intérêt 2. Give me some news of miss Vict[orine] 3.

Vais-je en Russie pour quatre mois ou pour deux ans ? Je n'en sais rien. Ce que je sens bien, c'est que mon contentement est situé dans le beau pays

Che il mare circonda

E che patre l'Alpa e l'Alpenin 4.

1. Beyle écrit Ekatesberg.

2. Yictorine Mounier avait habité le Belvédère durant la Révolution, aveo son père émigré.

3. Donne-moi des nouvelles de Mlle.Victorine. 4. Que la mer entoure et que partage l'Alpe et l'Apennin.


Voilà deux vers italiens joliment

arrangés. Adieu, ma soupe arrive et je passe mille amitiés à tout le monde. Donne de mes nouvelles à notre bon grand-père. HENRI.

451. A

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE 1 ET A Mme PIERRE DARU

Smolensk, le 19 août 1812.

L'INCENDIE nous parut un si beau spectacle que, quoiqu'il fût

sept heures, malgré la crainte de

manquer le dîner (chose unique dans une telle ville), et celle des obus que les Russes lançaient, à travers les flammes, sur les Français qui pouvaient être sur le bord du Borysthène (le Dniéper), nous descendîmes par la porte qui se trouve près la jolie chapelle un obus venait d'y éclater, tout fumait encore. Nous fîmes en courant bravement une vingtaine de pas nous traversâmes le fleuve sur un pont que le

1. Cette lettre n'est guère qu'un de ces fragments du Journal que Beyle envoyait à Félix Faure, le priant de les lui conserver, mais la fin montre qu'elle était surtout destinée à Mme Pierre Daru.


général Kirgener faisait construire en toute hâte. Nous allâmes tout à fait au bord de l'incendie, où nous trouvâmes beaucoup de chiens et quelques chevaux chassés de la ville par l'embrasement général.

Nous étions à nous pénétrer d'un spectacle si rare quand Marigner1 fut abordé par un chef de bataillon qu'il ne connaissait que pour lui avoir succédé dans un logement à Rostock. Ce brave homme nous raconta au long ses batailles du matin et de la veille, et ensuite loua à l'infini une douzaine de dames de Rostock qu'il nous nomma mais il en loua une beaucoup plus que les autres. La crainte d'interrompre un homme si pénétré de son sujet et l'envie de rire nous retinrent auprès de lui jusqu'à dix heures, au moment où les boulets recommencèrent de plus belle.

Nous déplorions la perte du dîner, et je convenais avec Marigner qu'il entrerait le premier pour essuyer la réprimande que nous méritions de la part de M. Daru, quand nous aperçûmes dans la haute ville une clarté extraordinaire.

1. Auguste-André Marigner de la Creuzatière avait été commissaire des guerres et avait déjà servi sous Petiot et Daru. Dans la campagne de 1812, il était Inspecteur aux revues. Beyle avait déjà vécu avec lui en 1800-1801, et en 1809.


Nous approchons, nous trouvons toutes nos calèches au milieu de la rue, huit grandes maisons voisines de la nôtre jetant aussi des flammes à soixante pieds de hauteur et couvrant de charbons ardents, larges comme la main, la maison qui était à nous depuis quelques heures nous en fîmes percer le toit en cinq ou six endroits et nous y plaçâmes, comme dans des chaires à prêcher, une demi-douzaine de grenadiers de la garde armés de longues perches, pour battre les étincelles et les faire tomber ils firent très bien leur office. M. Daru prenait soin de tout. Activité, fatigue, tapage jusqu'à minuit. Le feu avait pris trois fois à notre maison, et nous l'avions éteint. Notre quartier général était dans la cour, d'où, assis sur de la paille, nous regardions les toits de la maison et ses dépendances, indiquant par nos cris les points les plus chargés d'étincelles à nos grenadiers.

Nous étions là, MM. Daru, le comte Dumas, Bësnard, Jacqueminot, le général Kirgener, tous tellement harassés que nous nous endormions en nous parlant le maître de la maison seul (M. Daru) résistait au sommeil.

Enfin parut ce dîner si désiré mais, quelque appétit que nous eussions, n'ayant rien pris depuis dix heures du matin,


il était très plaisant de voir chacun s'endormir sur sa chaise, la fourchette à la main. Je crains bien que mon énorme histoire ne produise le même effet. Daignez me le pardonner, madame, et brùler ma lettre, parce que nous sommes convenus que le bulletin seul doit parler de l'armée. Mademoiselle de Camelin reconnaîtra mon goût pour les journaux, mais comme nous manquons tout à fait d'encre et qu'il faut la faire à chaque fois qu'on trempe la plume, c'est la première lettre que j'écris, et quelque longue qu'elle soit, j'aurais encore bien des choses à dire. Daignez y voir, du moins, Madame, l'hommage de mon respectueux dévouement et rappeler mon respect à madame Nardotl,. mademoiselle de Camelin et la grande mademoiselle Pauline 2.

L'armée a encore poussé les Russes de quatre lieues cette nuit nous voilà à quatre-vingt-six lieues de Moscou.

1. Mme Nardot était la mère de Mme Pierre Daru. 2. Fille aînée du comte Pierre Daru.


452. A

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Smolensk, à quatre-vingts lieues de Moscou,

24 août 1812.

J'AI reçu ta lettre en douze jours, quoiqu'elle ait fait huit cents lieues,

comme tout ce qui nous arrive de

Paris. Tu es bien heureux et j'en suis content. Je n'ai plus d'idée de ce mien

conseil que tu trouves bon. Serait-ce celui de commencer de bonne heure à travailler à l'édition de Montesquieu et de marier l'idée de cet ouvrage à celle de ton bonheur ?

Le mien n'est pas grand d'être ici.

Comme l'homme change Cette soif de voir que j'avais autrefois s'est tout à fait éteinte depuis que j'ai vu Milan et l'Italie, tout ce que je vois me rebute par la grossièreté. Croirais-tu que, sans rien qui me touche plus qu'un autre, sans rien de personnel, je suis quelquefois sur le point de verser des larmes ? Dans cet océan de

barbarie, pas un son qui réponde à mon âme Tout est grossier, sale, puant au physique et au moral. Je n'ai eu un peu de plaisir qu'en me faisant faire de la


musique sur un petit piano discord, par un être qui sent la musique comme moi la messe. L'ambition ne fait plus rien sur moi le plus beau cordon ne me semblerait pas un dédommagement de la boue où je suis enfoncé. Je me figure les hauteurs que mon âme (composant des ouvrages, entendant Cimarosa et aimant Angela1, sous un beau climat) que mon âme habite, comme des collines délicieuses loin de ces collines, dans la plaine, sont des marais fétides j'y suis plongé et rien au monde, que la vue d'une carte géographique, ne me rappelle mes collines. Croirais-tu que j'ai un vif plaisir à faire

des affaires officielles qui ont rapport à l'Italie ? J'en ai eu trois ou quatre, qui, même finies, ont occupé mon imagination comme un roman.

J'ai éprouvé une contrariété de détail

dans le pays de Wilna, à Boyardowiscoma (près de Krasnoïé), où j'ai rejoint quand ce pays n'était pas encore organisé. J'ai eu des peines physiques extrêmes. Pour arriver, j'ai laissé ma calèche derrière, et cette calèche ne me rejoint point. Il est possible qu'elle ait été pillée. Pour moi, personnellement, ce ne serait qu'un demimalheur, 4.000 fr. environ d'effets perdus 1. Angela Pietragrua.


et l'incommodité, mais je portais des effets à tout le monde. Quel sot compliment à faire aux gens

Ceci, cependant, n'influe pas sur la manière d'être que je t'ai exposée. Je vieillis. Il dépend de moi d'être plus actif qu'aucune des personnes qui sont dans le bureau où j'écris, l'oreille assiégée par des platitudes, mais je n'y trouve nul plaisir. Où est le bureau de Brunswick ou celui de Vienne ? Tout cela tend furieusement à me faire demander la sous-préfecture de Rome. Je n'hésiterais .pas si j'étais sûr de mourir à quarante ans. Cela pèche contre le beylisme. C'est une suite de l'exécrable éducation morale que nous avons reçue. Nous sommes des orangers venus, par la force de leur germe, au milieu d'un étang de glace, en Islande. Ecris-moi plus longuement j'ai trouvé ta lettre bien courte pour huit cents lieues. Engage Angela à m'écrire. Je n'aime pas plus Paris qu'à Paris je suis blasé pour cette ville comme toi, je crois mais j'aime les sensations que Painting and Opera-Buffa m'y ont données pendant six mois.

Adieu, je crois qu'on part.


453. A

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Moscou, le 2 octobre 1812.

J'AI reçu avant-hier dans mon lit ta

petite mais bonne lettre du 12 sep-

tembre, mon cher ami. Pour achever le contraste de l'automne de 1811 et celui de 1812, la fatigue physique extrême et la nourriture composée exclusivement de viande m'ont donné une bonne fièvre bilieuse qui s'annonçait très ferme nous l'avons menée de même, et je t'écris de chez le ministre c'est ma première sortie. Cette maladie m'a été agréable en me donnant huit jours de solitude. J'ai eu le temps de voir que, les circonstances étant extrêmement ennuyeuses, il fallait s'appliquer à quelque chose d'absorbant. J'ai donc repris Letellier1. Ce qui m'y a porté, c'est le souvenir des plaisirs purs et souvent ravissants que j'ai eus l'hiver dernier, pendant sept mois, à compter du 4 décembre. Cette occupation m'a intéressé hier et avant-hier. Le bonheur éclaircit le jugement, et j'ai vu encore plus 1. Comédie restée à l'état d'ébauche. Cf. Théâtre.


clairement aujourd'hui que c'est un très bon parti.

Tu dois sentir cette vérité, que le bonheur éclaircit le jugement. Sur les choses qui avaient rapport aux femmes, sur la manière de leur donner la sensation de l'amabilité, etc., tu avais beaucoup de jugements qui me semblaient viciés, parce que, sur des raisons baroques et nullement existantes dans la nature, telles qu'un grand nez, un grand front, etc., tu t'obstinais à te voir toujours dans un des bassins de la balance. Maintenant, le bonheur te place dans l'autre et doit te ramener naturellement aux principes du pur beylisme. Je lisais les Confessions de Rousseau il y a huit jours. C'est uniquement faute de deux ou trois principes de beylisme qu'il a été si malheureux. Cette manie de voir des devoirs et des vertus partout a mis de la pédanterie dans son style et du malheur dans sa vie. II se lie avec un homme pendant trois semaines crac, les devoirs de l'amitié, etc. Cet homme ne songe plus à lui après deux ans il cherche à cela une explication noire. Le beylisme lui eût dit « Deux corps se rapprochent il naît de la chaleur et une fermentation, mais tout état de cette nature est passager. C'est une fleur dont il faut jouir avec volupté, etc. »


Saisis-tu mon idée ? Les plus belles choses de Rousseau sentent l'empyreume pour moi, et n'ont point cette grâce corrégienne que la moindre ombre de pédanterie détruit.

Il paraît que je passerai l'hiver ici

j'espère que nous aurons concert. Il y aura certainement spectacle à la cour, mais quels acteurs ? Au lieu que nous avons Tarquinin, un des meilleurs ténors.

Rien ne me purifie de la société des

sots comme la musique elle me devient tous les jours plus chère. Mais d'où vient ce plaisir ? La musique peint la nature, Rousseau dit que souvent elle abandonne la peinture directe impossible, pour jeter notre âme, par des moyens à elle, dans une position semblable à celle que nous donnerait l'objet qu'elle veut peindre. Au lieu de peindre une nuit tranquille, chose impossible, elle donne à l'âme la même sensation en y faisant naître les mêmes sentiments qu'inspire une nuit tranquille.

Y comprends-tu quelque chose ? Je

t'écris dans une petite chambre où deux jeunes sots, arrivés de Paris, donnent leur opinion sur ce qu'on devrait faire à Moscou, et ne me laissent pas la possibilité de lier deux idées j'en avais beaucoup à te communiquer, et me voilà à sec.


Quant la musique, il me semble que

mon goût particulier pour les bons opéras-

bouffes vient de ce qu'ils me donnent la

sensation de la perfection idéale de la

comédie. La meilleure comédie pour moi

serait celle qui me donnerait des sensations

semblables à celles que je reçois du Matri-

monio Segrelo, du Pazzo per la musica

cela me semble clair dans mon cœur.

Cachette la lettre pour mon excellent

grand-père.

FAVIER,

capitaine.

454. A

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Moscou, 4 octobre 1812, essendo

di servizio presso l'intendante

generale. (Journal du 14 au

15 septembre 1812.)

J'AI laissé mon général 1 soupant au

palais Apraxine. En sortant et

prenant congé de M. Z. 2 dans la

cour, nous aperçûmes qu'outre l'incendie

de la ville chinoise, qui allait son train

depuis plusieurs heures, nous en avions

1. Mathieu-Dumas. Cf. A. Chuquet Épisodes et portraits,

III, 270.

2 Le comte Pierre Daru.


auprès de nous nous y allâmes. Le foyer était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d'arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait bu de la bière j'allai jusqu'à tirer l'épée je fus même sur le point d'en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouverneur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à une heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet, du moins pour nos yeux. De retour dans la case Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourmenté d'un mal de dents. Il paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les deux heures et vers les cinq heures. Ouant à moi, je m'éveillai à sept heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. Daru.

Elles allèrent sur le boulevard, vis-à-vis le club. Là, je trouvai Madame B. qui voulut se jeter à mes pieds cela fit une reconnaissance très ridicule. Je remarquai qu'il n'y avait pas l'ombre de naturel dans tout ce que me disait Madame B. ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en mettant sa grasse belle-sœur dans ma calèche et


l'invitant à mettre ses droski à la suite de ma voiture. Elle me dit que madame SaintAlbe lui avait beaucoup parle de moi.

L'incendie s'approchait rapidement de

la maison que nous avions quittée. Nos voitures restèrent cinq ou six heures sur le boulevard. Ennuyé de cette inaction, j'allai voir le feu et m'arrêtai une heure ou deux chez Joinville. J'admirai la volupté inspirée par l'ameublement de sa maison; nous y bûmes, avec Gillet et Busche1, trois bouteilles de vin qui nous rendirent la vie.

J'y lus quelques lignes d'une traduction

anglaise de Virginie qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J'allai avec Louis 2 voir l'incendie.

Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la garde et l'accabler de sottises. Il avait tort, et fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s'enfonça dans une rue en flammes, où probablement il 1. Joinville était commissaire ordonnateur desguerres; Beyle l'avait connu, on s'en souvient, à Milan, en 1800, quand Joinville était l'amant de Mme Pietragrua. Voir la lettredu 17 septembre 1803, 51.—Busche était auditeur de 1re classe au Conseil d'État en service extraordinaire, et Gillet commissaire des guerres de première classe.

2. Louis Joinville.


rôtit. Je vis une nouvelle preuve du peu de caractère des Français en général. Louis s'amusait à calmer cet homme, au profit d'un officier de la garde qui l'aurait mis dans l'embarras à la première rivalité au lieu d'avoir pour tout ce désordre un mépris mérité, il s'exposait à accrocher des sottises pour son compte. Pour moi, j'admirais la patience de l'officier de la garde j'aurais donné un coup de sabre sur le nez de Savoye, ce qui aurait pu faire une affaire avec le colonel. L'officier agit plus prudemment.

Je retournai, à trois heures, vers la colonne de nos voitures et les tristes collègues. On venait de découvrir dans les maisons de bois voisines un magasin de farine et un magasin d'avoine je dis à mes domestiques d'en prendre. Ils se montrèrent très affairés, eurent l'air d'en prendre beaucoup, et cela se borna à très peu de chose. C'est ainsi qu'ils agissent en tout et partout à l'armée cela cause de l'irritation. On a beau vouloir s'en foutre, comme ils viennent toujours crier misère, on finit par s'impatienter, et je passe des jours malheureux. Je m'impatiente cependant bien moins qu'un autre, mais j'ai le malheur de me mettre en colère. J'envie certains de mes collègues auxquels on dirait, je crois, qu'ils sont des jeans-


foutres sans les mettre véritablement en

colère ils haussent la voix et voilà tout.

Ils secouent les oreilles, comme me disait

la comtesse Palfy. « On serait bien mal-

heureux si l'on ne faisait pas ainsi »,

ajoutait-elle. Elle a raison mais comment

faire preuve de semblable résignation

avec une âme sensible 1

Vers les trois heures et demie, Gillet et

moi allâmes visiter la maison du Comte

Pierre Soltykoff elle nous parut pouvoir

convenir à S. E. Nous allâmes au Kremlin

pour l'en avertir nous nous arrêtâmes

chez le général Dumas, qui domine le

carrefour.

Le général Kirgener avait dit devant

moi à Louis « Si l'on veut me donner

quatre mille hommes, je me fais fort, en

six heures, de faire la part du feu, et il

sera arrêté. » Ce propos me frappa. (Je

doute du succès. Rostopchine faisait sans

cesse mettre le feu de nouveau on l'aurait

arrêté à droite, on l'aurait retrouvé à

gauche, en vingt endroits.)

Nous vîmes arriver du Kremlin M. Daru

et l'aimable Marigner nous les conduisons

à l'hôtel Soltykoff, qui fut visité de fond

en comble. M. Daru trouvant des incon-

vénients à la maison Soltykoff, on l'en-

gagea à en aller voir d'autres vers le club.

-Nous vîmes le club, orné dans le genre


français, majestueux et enfumé. Dans ce

genre, il n'y a rien à Paris de comparable.

Après le club, nous vîmes la maison

voisine, vaste et superbe enfin, une

jolie maison blanche et carrée, qu'on

résolut d'occuper.

Nous étions très fatigués, moi plus qu'un

autre. Depuis Smolensk, je me sens

entièrement privé de forces, et j'avais eu

l'enfantillage de mettre de l'intérêt et du

mouvement à ces recherches de maisons.

De l'intérêt, c'est trop dire, mais beaucoup

de mouvement.

Nous nous arrangeons enfin dans cette

maison, qui avait l'air d'avoir été habitée

par un homme riche aimant les arts. Elle

était distribuée avec commodité, pleine

de petites statues et de tableaux. Il y

avait de beaux livres, notamment Buffon,

Vollaire, qui, ici, est partout, et la Galerie

du Palais Royal.

La violente diarrhée faisait craindre à

tout le monde le manque de vin. On nous

donna l'excellente nouvelle qu'on pouvait

en prendre dans la cave du beau club dont

j'ai parlé. Je déterminai le père Gillet à y

aller. Nous y pénétrâmes par une superbe

écurie et par un jardin qui aurait été beau si

les arbres de ce pays n'avaient pas pour

moi un caractère ineffaçable de pauvreté.

Nous lançâmes nos. domestiques dans


cette cave ils nous envoyèrent beaucoup

de mauvais vin blanc, des nappes damas-

sées, des serviettes idem, mais très usées.

Nous pillâmes cela pour en faire des draps.

Un petit M. J., de chez l'intendant

général, venu pour pilloler comme nous,

se mit à nous faire des présents de tout ce

que nous prenions. Il disait qu'il s'emparait

de la maison pour M. l'intendant général,

et partait de là pour moraliser je le

rappelai un peu à l'ordre.

Mon domestique était complètement

ivre il entassa dans la voiture les nappes,

du vin, un violon qu'il avait pillé pour lui,

et mille autres choses. Nous fîmes un petit

repas de vin avec deux ou trois collègues.

Les domestiques arrangeaient la maison,

l'incendie était loin de nous et garnissait

toute l'atmosphère, jusqu'à une grande

hauteur, d'une fumée cuivreuse nous

nous arrangions et nous allions enfin

respirer, quand M. Daru, rentrant, nous

annonce qu'il faut partir. Je pris la chose

avec courage, mais cela me coupa bras et

jambes.

Ma voiture était comble, j'y plaçai ce

pauvre foireux et ennuyeux de B. que

j'avais pris par pitié et pour rendre à un

autre la bonne action de Biliotti. C'est

l'enfant gâté le plus bête et le plus

ennuyeux que je connaisse.


Je pillai dans la maison, avant de la

quitter, un volume de Voltaire, celui qui

a pour titre Facéties.

Mes voitures de François se firent

attendre. Nous ne nous mîmes guère en

route que vers sept heures. Nous ren-

contrâmes M. Daru furieux. Nous

marchions directement vers l'incendie,

en longeant une partie du boulevard. Peu

à peu, nous nous avançâmes dans la fumée,

la respiration devenait difficile enfin

nous pénétrâmes entre des maisons

embrasées. Toutes nos entreprises ne sont

jamais périlleuses que par le manque

absolu d'ordre et de prudence. Ici une

colonne très considérable de voitures

s'enfonçait au milieu des flammes pour les

fuir. Cette manoeuvre n'aurait été sensée

qu'autant qu'un noyau de ville aurait

été entouré d'un cercle de feu. Ce n'était

pas du tout l'état de la question le feu

tenait un côté de la ville, il fallait en

sortir mais il n'était pas nécessaire de

traverser le feu il fallait le tourner.

L'impossibilité nous arrêta net on

fit faire demi-tour. Comme je pensais au

grand spectacle que je voyais, j'oubliai un

instant que j'avais fait faire demi-tour à

ma voiture avant les autres. J'étais

harassé, je marchais à pied, parce que ma

voiture était comblée des pillages de mes


domestiques et que le foireux y était juché. Je crus ma voiture perdue dans le feu. François fit là un temps de galop en tête. La voiture n'aurait couru aucun danger, .mais mes gens, comme ceux de tout le monde, étaient ivres et capables de s'endormir au milieu d'une rue brûlante. En revenant, nous trouvâmes sur le

boulevard le général Kirgener, dont j'ai été très content ce jour-là. Il nous rappela à l'audace, c'est-à-dire au bon sens, et nous montra qu'il y avait trois ou quatre chemins pour sortir.

Nous en suivions un vers les onze heures,

nous coupâmes une file, en nous disputant avec des charretiers du roi de Naples. Je me suis aperçu ensuite que nous suivions la Tverskoï ou rue de Tver. Nous sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. C'était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d'esprit pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c'est de l'avoir faite avec des gens qui auraient rapetissé le Colisée et la Mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin,


vers un château nommé Petrovski,

S[a] M[ajesté] était allée prendre un

logement. Paf au milieu de la route, je

vois, de ma voiture, où j'avais trouvé

une petite place par grâce, la calèche de

M. Daru qui penche et qui, enfin, tombe

dans un fossé. La route n'avait que

quatre-vingts pieds de large. Jurements,

fureur il fut fort difficile de relever la

voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivac il

faisait face à la ville. Nous apercevions

très bien l'immense pyramide formée par

les pianos et les canapés de Moscou, qui

nous auraient donné tant de jouissance

sans la manie incendiaire. Ce Rostopchine

sera un scélérat ou un Romain il faut

voir comment cette action sera jugée. On

a trouvé aujourd'hui un écriteau à un

des châteaux de Rostopchine il dit qu'il

y a un mobilier d'un million, je crois.

etc., etc., mais qu'il l'incendie pour ne pas

en laisser la jouissance à des brigands.

Le fait est que son beau palais de Moscou

n'est pas incendié.

Arrivés au bivac, nous soupâmes avec

du poisson cru, des figues et du vin. Telle

fut la fin de cette journée si pénible, où

nous avions été agités depuis sept heures

du matin jusqu'à onze heures du soir-. Ce

qu'il y a de pire, c'est qu'à ces onze heures,


en m'asseyant dans ma calèche pour y dormir à côté de cet ennuyeux de B. et assis sur des bouteilles recouvertes d'effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club. Conserve ce bavardage il faut au moins que je tire ce parti de ces plates souffrances, de m'en rappeler le comment. Je suis toujours bien ennuyé de mes compagnons de combat. Adieu, écris-moi et songe à t'amuser la vie est courte.

455. S

A M. LE CHEVALIER DE NOUE, AUDITEUR AU CONSEIL D'ÉTAT, INTENDANT DE KOVNO, A KOVNO Moscou, le 15 octobre 1812.

Mon cher voisin,

Vous êtes bien heureux d'avoir une bonne petite intendance tranquille. La consommation de vache enragée

que nous avons faite d'Orcha ici est incroyable et, malheureusement, cet approvisionnement n'est point épuisé. Notre patron a voulu absolument m'en1. L'Intendant général comte Mathieu-Dumas.


voyer à Smolensk pour former dans le gouvernement et dans celui de ',Mohilev et de Vitebsk un approvisionnement de réserve. J'ai résisté comme un diable, j'ai dit que c'était la besogne des intendants on m'a fait une réponse que ma plume se refuse d'écrire enfin, après avoir refusé huit jours et fait tout ce que le respect permettait, j'ai été affublé de ladite mission à Smolensk.

Cela ne m'a pas guéri d'un mal de dents

de tous les diables avec fièvre que j'ai depuis huit jours, et je pars demain par le vent et la neige fondante. Quelle volupté

J'ai une espèce d'autorité sur les intendants de Smolensk, Mohilev et Vitebsk. Je ne sais pas comment ça prendra. Il me semble que c'est une fausse mesure. J'aurais beaucoup mieux aimé être intendant d'un trou de 2.500 âmes, où je n'aurais eu maille à partir avec personne qu'avec mon général comme d'usage. Voilà mon état de situation. Envoyez-moi le vôtre par le premier collègue passant. Actuellement je vais à Smolensk je n'aurai de communication avec le monde que par les collègues. Les courriers me passeront sous le nez sans me laisser la moindre petite lettre. Les miennes viennent sous le couvert de M. Dumas. Je suis


donc enculé de toutes les manières. Tout

le monde s'en apercevra bientôt si je ne

trouve le moyen de faire un ou deux pan-

talons. A ces causes, ayant une confiance

entière en votre obligeance, je vous prie,

au premier collègue passant, de faire

acheter à Kovno ou à Wilna quatre ou

cinq aunes de drap bleu ou six à sept de

casimir bleu aussi.

Si rien de cela n'existe dans votre

gouvernement, engagez l'auditeur à

l'acheter à Wilna. Je lui rembourserai

l'avance en recevant le drap à Smolensk

où je logerai chez Villeblanche 1 ou.

J'aimerais bien mieux que vous fassiez

faire la chose ou écriviez à M. de Nicolaï 2

d'acheter d'avance le drap ou le casimir et

de le remettre à l'auditeur. Je vous prierai

ou de rembourser M. de Nicolaï ou mieux

il faudrait que l'auditeur-voyageur le

remboursât. Je lui rendrai directement la

chose à son passage à Smolensk.

L'avancement dans l'armée a été

immense. Si je savais les noms de vos amis,

je vous donnerais de leurs nouvelles.

M. de Nansouty 3 qui ira, je crois, jusqu'à

Wilna, vous instruira. Huit capitaines

1. Auditeur au Conseil d'État, intendant du gouver

nement de Smolensk.

2. Auditeur au Conseil d'État, intendant du gouver

nement de Wilna.

3. Général de division qui fut blessé à la Moskowa.


de la Garde ont passé majors quoiqu'ils n'aient pas tiré un coup de fusil. C'est comme les auditeurs qui n'ont rien fait, mais n'en ont pas moins pâti.

Saint-Didier1 vient d'avoir l'ordre de

la Réunion. J'en ai été bien aise 1° par plaisir parce que ça ouvre le chemin. Si les auditeurs arrivant veulent

acheter ou échanger des pelisses à bon marché, dites-leur d'apporter du drap ou du casimir bleu.

Adieu, mon cher voisin, je suis tout à

vous. Rappelez-moi au souvenir de M. de Nicolaï et celui de M. de Courtin 2. Gardez-vous l'approvisionnement de

Séguin, moi, je garde le mien.

Tout à vous.

M. SOUCHEVORT.

1. Secrétaire général de l'intendance de la Grande Armée. 2. Régisseur des hôpitaux de la Grande Armée.


456. S

A M. FESQUET,

INTENDANT DE MOHILEV

Moscou, le 15 octobre 1812.

MONSIEUR et cher collègue, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, j'ai à vous demander de vouloir bien m'aider dans la mission fort difficile que S. E. M. l'Intendant général vient de me donner dans les trois gouvernements de Smolensk, Molihev et Vitebsk.

Je suis chargé de la direction générale des approvisionnements de réserve qui se composent 10 de ce que vous avez fait ou ferez rentrer sur la réquisition du 3 septembre 2° de ce que j'achèterai. Je compte beaucoup sur Mohilev pour les achats. La civilisation a été moins troublée chez vous qu'ailleurs. Je voudrais acheter cent mille quintaux de farine, de l'avoine et des bœufs. Je payerai à mesure des livraisons qui se feront dans les magasins de Smolensk. Je voudrais avoir réuni dans ces magasins et sous six semaines les cent mille quintaux de farine. Je désirerais, Monsieur et cher collègue, que vous eussiez la bonté de prendre des


renseignements à Mohilev et dans le

reste de votre intendance pour savoir

si j'y trouverai des fournisseurs pour les

objets ci-dessus mentionnés.

Auriez-vous la bonté de m'écrire à

Smolensk, le plus tôt possible, le résultat

de vos recherches ? Le sublime serait que

vous pussiez déterminer quelques riches

juifs ou chefs de compagnies à venir à

Smolensk traiter avec moi.

Cette affaire-ci est regardée comme

d'une extrême importance. On voudrait

que je fisse des miracles et je ne saurais

parvenir même à faire des choses ordi-

naires qu'autant que vous aurez la bonté

d'y concourir avec quelque activité.

Pour la partie de ma mission relative à

la rentrée de la réquisition du 3 septembre,

je vous serais très obligé si vous voulez

bien m'envoyer tous les cinq jours un

tableau dont je vais faire le modèle dans

la page ci-contre.

J'ai ordre d'envoyer tous les cinq jours

à S. E. M. l'Intendant général le relevé

des trois tableaux que MM. les Intendants

de Smolensk, Vitebsk et Mohilev auront

eu la complaisance de me faire parvenir.

Il serait désagréable que le relevé d'une

des trois intendances manquât faute

d'avoir reçu l'état que voici


Je vous serai bien obligé de m'envoyer cet état à Smolensk aussitôt la réception de mon épître, et de continuer ensuite les 20, 25, 30, 5, 10 de chaque mois.

Les six collègues que nous avons ici pourront vous dire, Monsieur, que j'ai fait tout ce qui pouvait s'allier avec le respect pour n'être pas chargé de cette mission difficile et où je ne puis avoir quelque succès qu'autant que vous, Monsieur, ainsi que MM. de Pastoret et de Villeblanche daigneront venir à mon secours pour me trouver des fournisseurs. Je paierai comptant. Si les fournisseurs de Mohilev ne veulent pas venir, engagez-les, du moins, Monsieur, à me faire des propositions par écrit.

Exécution État dés approvisionnements formés de la réquisition par l'intendance de Mohilev du 3 sept. 1812 au 25 octobre 1812

Quantité

Désignation Montant Quantités Reste qui seront des denrées de la ré- rentrées à fournir rentrées quisition dans

10 jours

Quintaux de

grains. 1.000 150 850 50 Magasins où

existent les

quantités li-

vrées

Mohilev. 100

60

Certifié.


J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. DE BEYLE.

Je serai à Smolensk vers le 25 octobre. Je crains bien que les courriers ne nous arrêtent, mais en profitant de toutes les occasions, j'espère que nous pourrons correspondre sans qu'au quartier général on ait à se plaindre d'aucun retard. Vous avez, Monsieur, tous les huit jours l'occasion du collègue qui porte le portefeuille. 457. S

AU COMTE A. DE PASTORET 1

Moscou, le 15 octobre [18121.

JE ne sais, mon cher Collègue, si M. Marigner vous aura remercié

autant que je l'en avais prié des choses aimables que vous vouliez bien lui 1. Auditeur au Conseil d'État, intendant du gouvernement de Vitebsk. Beyle avait été déjà en rapport avec lui et était son collègue au Conseil d'État. Voir la lettre à Pauline du 10 décembre 1810. Plus tard, dans les derniers temps de la Restauration, Amédée de Pastoret, qui reçoit Henri Beyle chez lui et le volt dans les salons, particulièrement celui de Mme Ancelot, tentera d'obtenir quelque emploi à son ancien camarade.


dire pour moi. Nous allons avoir des rapports ensemble et c'est moi qui me mets bien réellement à vos genoux pour vous prier de m'aider dans une mission fort difficile dont on vient de me charger. Je vais former à Smolensk des approvisionnements de réserves immenses, composés de ce que j'achèterai qui sera réuni à Smolensk et de tout ce que vous ferez rentrer en vertu de la réquisition du 3 septembre qui restera dans les magasins désignés dans la réquisition.

J'ai fait tout ce que le respect m'a permis pour n'être pas chargé de cette mission. C'est l'affaire du moment, et vous qui connaissez les hommes, vous savez que rien n'est assez prompt pour l'affaire dont on parle toute la journée. On voudrait des miracles. Je crains qu'il n'en faille pour que des fournisseurs livrent de la farine ensachée dans les magasins de Smolensk à 6 ou 7 francs le quintal. Ma vieille expérience de commissaire des guerres semble me rappeler que le quintal de farine coûte en France et dans les départements éloignés de Paris, comme le Languedoc, de 18 à 19 francs. Je pense que j'aurais plus de facilité pour mes marchés à Vitebsk et à Mohilev qu'à Smolensk. La civilisation doit être plus rétablie chez vous. Je crains que nous


ne soyons arrêtés par le manque de communications et par la lenteur des courriers. Ainsi, si cela vous convient, profitons de tous les moyens pour correspondre. Voudriez-vous donc me dire le plus

tôt possible si je pourrais faire dans votre intendance un ou plusieurs marchés pour de la farine ou des bœufs ou de l'avoine, le tout rendu à Smolensk, et à quel prix je pourrais obtenir les objets. Je vous demande aussi les renseignements sur les fournisseurs et enfin votre avis sur celui avec lequel vous aimeriez le mieux traiter, et sur les prix qu'on pourrait accorder. J'ai fait faire une circulaire à M. l'In-

tendant général pour prier MM. les Intendants et les Ordonnateurs de me donner leur avis par écrit sur les prix, afin que si l'on se fâche ici on voie au moins que sept personnes qui sont en trois villes différentes ont trouvé les prix raisonnables. M. l'Intendant général exige que tous

les cinq jours je lui envoie l'état de situation de chacune de mes deux opérations 1° les marchés (ça me regarde) 20 la rentrée des réquisitions.

Je suis donc obligé de vous prier, mon

cher Collègue, de m'envoyer tous les cinq jours un état montrant où en est la rentrée. Il serait convenable que ces états fussent sur le même modèle, afin


que le résumé que j'en enverrai à l'Intendant général fût plus facile à faire, et que, pendant mes tournées, cela n'excédât pas le génie d'un commis.

Je vous serais obligé de faire tout au

monde pour me faire parvenir ces chiffres à Smolensk tous les cinq jours s'il ne s'agissait que d'envoyer un homme à pied sur le passage de quelque courrier, je vous prierais de faire aller cet homme à mes frais.

En un mot, cette affaire est l'affaire du

moment. Nos six ou sept collègues du quartier général peuvent vous dire combien j'ai fait de raisons pour la laisser à un autre. Mais nous ne sommes pas ici pour nos menus plaisirs. J'en aurai un fort grand de vous voir dans votre royaume où j'ai ordre de me rendre ainsi qu'à Mohilev. Si, sans que j'y vienne, vous pouvez me faire faire un marché de dix mille quintaux de farine livrables à Smolensk en trois ou quatre semaines, et payables au fur et à mesure des livraisons à six francs le quintal, vous m'aurez déchargé de la dixième partie de mes soucis. Croyez-moi, je vous prie, Monsieur mon Collègue, votre tout dévoué.

DE BEYLE.

Je vais à Smolensk vers le 25 octobre.


458. S

A M. ROUSSE, PREMIER CLERC

DE DELOCHE, NOTAIRE,

RUE HELVÉTIUS, 57, PARIS

Moscou, le 15 octobre 1812.

AURIEZ-VOUS, par hasard, Monsieur, des nouvelles de Madame de Bar-

coff1 ? Le jour de notre entrée ici

j'ai quitté mon poste comme de juste et suis allé à tous les incendies pour tâcher de trouver Mme de B. Je n'ai rien rencontré. Enfin depuis trois ou quatre jours j'ai trouvé un M. Auguste Fécel, harpiste, qui m'a appris que peu de jours avant notre entrée elle était partie pour Saint-Pétersbourg, que ce départ l'avait presque entièrement brouillée avec son mari, qu'elle était grosse, qu'elle portait presque toujours un garde-vue vert, que son mari était un petit laid bien jaloux et bien tendre à ce qu'il disait. M. Fécel a ajouté qu'il croyait que Mme de B[arcoff] avait tout juste de quoi faire le voyage de France, que le Barcoff n'était ni beau ni riche. Tous ces renseignements ne sont 1. Mélanie Guilbert, dite Louason, mariée à un général russe.


pas avantageux. Peut-être M. Fécel avaitil quelque sujet de plainte contre M. de Barcoff.

J'ai cru, Monsieur, devoir à notre amitié pour Mme de B[arcoff] ces tristes renseignements. Rien n'est plus séparé dans ce moment-ci que Pétersbourg et Moscou. Il me semble difficile qu'elle passe de Pétersbourg à Paris. Probablement elle restera à Pétersbourg. Mais comment fera-t-elle avec son mari, et qu'est devenu ce mari, au milieu de tous cès désordres ? C'est ce que vous saurez probablement avant moi, Monsieur. Auriez-vous l'extrême bonté, dans le cas où vous apprendriez quelque chose, de me le faire connaître. Si elle arrivait à Paris, elle pourrait prendre mon appartement rue Neuve-du-Luxembourg, 3. J'en serai ravi. Auriez-vous la bonté de le lui dire et de l'installer. Pour les lettres, il faudrait avoir la bonté de les faire remettre à M. Maréchal, secrétaire intime de S. E. M. le comte Daru, hôtel d'Elbeuf, place du Carrousel.

Pardon, Monsieur, de mon griffonnage, je vous écris au milieu de la nuit, horriblement pressé, et en dictant à cinq ou six personnes. Agréez l'assurance de ma considération très distinguée.

H. BEYLE.


Je prie Madame Maurice, portière de la

maison rue Neuve-du-Luxembourg no 3, d'ouvrir mon appartement à Madame de Barcoff qui l'habitera s'il lui convient. Moscou, le 16 octobre 1812. H. BEYLE.

459. S

A LA COMTESSE PIERRE DARU

Moscou, le 16 octobre 1812.

JE dois un compliment, Madame, à Aline et à Napoléon 1 sur les superbes

cochons d'Inde qu'ils ont achetés et

qui font la nouvelle de Moscou. J'aimerais bien mieux leur faire ce compliment de vive-voix, d'abord parce que je serais un des habitants de l'aimable Bécheville 2, et puis parce qu'il est possible que lors de l'arrivée de ma tardive lettre, on pleure déjà la mort de ces animaux charmants. Ceux avec lesquels j'ai l'honneur de vivre sont d'une autre espèce. Excepté quelqu'un, nos conversations sont les plus ennuyeuses du monde, nous ne 1. Les enfants du comte Daru. d'été des Daru,

2. Le château de Bécheville, résidence d'été des Daru, se trouve dans la commune des Mureaux, par Meulan (S.-et-O.).


parlons jamais que de choses sérieuses, on

mêle à ces choses sérieuses une dosé

énorme d'importance, et on emploie une

heure éternelle à expliquer ce qu'on

aurait pu dire en dix minutes. A cela prés,

tout va fort bien, nous n'avons pas vu de

femmes depuis les maîtresses de poste de

la Pologne, mais en revanche nous sommes

grands connaisseurs en incendies. Nos

déménagements précipités les premières

nuits de notre séjour à Moscou étaient

vraiment plaisants, mais pour vous,

Madame, ces choses-là sont un lieu-

commun, on vous les a si bien racontées

que vous les savez mieux que nous. Vous

savez que Moscou avait 400 ou 500 palais

ornés avec une volupté charmante, incon-

nue à Paris, et qu'on ne voit que dans

l'heureuse Italie. C'est tout simple. Le

gouvernement était despotique, il y avait

ici 800 ou .mille personnes qui avaient de

5 à 1.500 mille livres de rente. Que faire

de cet argent ? Aller à la Cour ? Un sergent

des Gardes qui avait la faveur de 1 em-

pereur les humiliait et de plus les exilait

en Sibérie pour avoir leurs beaux attelages.

Ces malheureux n'avaient de ressources

que le plaisir et il paraît, à en juger par

leurs maisons dont nous avons joui

pendant trente-six heures, qu'ils usaient

bien de ce pis-aller. Ils devaient avoir


quelque reconnaissance à la volupté. Catherine elle seule a fait quatorze de ces grands seigneurs, et le comte Soltykoff, chez lequel loge le maréchal, est cousin réel de l'empereur Alexandre qui n'est qu'un Soltykoff. Nous avons remplacé ces gens aimables par la plus effroyable barbarie. Vous ne reconnaîtriez plus, Madame, vos gens si aimables. Vous souvenez-vous, par exemple, d'un bel Apollon à la suite duquel vous dansiez cet hiver ? Je viens d'être presque témoin de l'action la plus basse et la plus indigne, cet Apollon se promenait au milieu de deux femmes en pleurs et de trois enfants, dont l'aînée a sept ans. Quand serai-je à Vienne dans le salon de la duchesse Louise, loin de tous ces barbares et de tous ces ennuyeux. C'est pour arriver à cet état heureux que je pars demain pour Smolensk, où je suis directeur général des approvisionnements de réserve. Que Dieu m'entende bientôt et me ramène rue Neuvedu-Luxembourg où je ne suis qu'à 3 heures 1/2 de Bécheville. Y êtes-vous toujours, Madame, à cet aimable Bécheville ? Il me semble qu'il était dans vos projets de ne le quitter qu'à toute extrémité. Vous y avez mangé 'des raisins et nous aussi. Ce soir, le général Van Dedem, qui est fort aimable, a envoyé, à M. Daru


un pauvre petit cep de vigne dans un petit vase. Il y avait bien trois petites grappes de raisin, deux feuilles et cinq ou six manches de feuilles. C'était l'emblème de la pauvreté. M. Daru, avec sa grâce ordinaire, a voulu que nous en mangeassions tous ces pauvres petits grains avaient le goût du vinaigre, rien n'était plus triste j'ai voyagé pour chercher des distractions, je n'en ai point trouvé, et je pense toujours à la France.

Auriez-vous la bonté, Madame, de

présenter mes devoirs à M. le Prince 1 qui, je pense, est de retour de la Beauce. Il me semble que Mme N[ardot] est auprès de vous et je la prie d'agréer l'hommage de mes très humbles respects. Je ne puis pas trouver une troisième formule pour Mlle de Camelin et Mlle Pauline, je les prie tout simplement de daigner se souvenir quelquefois du pauvre exilé sur le dévouement duquel, j'espère, Madame, que vous comptez. Rien de nouveau, Madame, si ce n'est

que tout le monde a la croix, par exemple Sylvain que vous savez, et M. de SaintDidier, la croix bleue que peut-être vous ignorez encore. Le général Dumas comble son monde.

1. Le prince archi-trésorier Lebrun de Plaisance, dont

la propriété était près de Dourdan, à Ste-Mesme.


460. A

A SA SŒUR PAULINE

16 octobre 1812.

V OICI, ma chère amie, une lettre

écrite à Madame Doligny 1, une de

mes amies, à laquelle je ne puis

pas parler tout à fait franchement, parce

qu'elle ne me comprendrait pas. Comme

le fond est vrai, joins-la au journal que

Faure rassemblera. Ecris-moi à Smolensk.

461. S

A FÉLIX FAURE 2

Smolensk, le 7 novembre [1812].

PARTI de Moscou, pour ma mission,

le 16 octobre, je suis arrivé ici le

2 novembre, après le voyage le

plus intéressant qui vaut seul d'être

venu en Russie. Deux belles attaques de

Cosaques, la ferme croyance pendant une

1. La comtesse Beugnot, à qui Beyle dédiera les Vies de

Haydn, Mozart et Métastase.

2. M. Félix Faure, conseiller auditeur à la Cour impériale

de Grenoble, rue de Bonne, Grenoble (Isère).


nuit d'être tué aussi le lendemain, malheureusement pas le temps d'écrire. La présence de mes collègues ne neutralisait plus la partie romanesque de mon âme, sans laquelle je suis ennuyeux pour moimême. Je me porte fort bien et vais probablement aller à Minsk pour acheter. Adieu, fais dire à ma famille que je suis frais et dispos. Je n'ai que le temps de t'embrasser. J'ai reçu les tablettes.

Heureux mortel Quelle différence de ton automne au mien Je t'assure que je ne suis pas pollué par le moindre grain de jalousie, au contraire plus tu seras heureux, moins tu trouveras étrange mon système, plus tu m'aimeras.

462. S

A FÉLIX FAURE 1

Smolensk, le 9 novembre [1812].

ME revoilà dans cette ville pittoresque et qui, sous ce rapport, me semble toujours unique. La neige augmente l'effet des ravins garnis d'arbres

1. M. Faure, conseiller auditeur à h Cour impériale à Grenoble.


au milieu desquels elle est bâtie. H ne fait

qu'un froid léger de deux ou-trois degrés,

mais comme on est en Russie, chacun se

croit gelé. Nos idées sont tout à fait

ramenées au physique avoir ou n'avoir

pas de bottes, une pelisse, c'est une

grande chose. Depuis vingt jours il m'a

été impossible de t'écrire. Il y a eu des

moments où j'aurais bien voulu con-

server le souvenir de ce que je voyais

dans mon âme ou autour de moi, impos-

sible d'écrire. Aujourd'hui tout le sublime

de mon âme est de nouveau neutralisé

par la société forcée, je ne dirais pas de

tel ou tel, mais des hommes. Privé d'un

bouclier, toutes les contrariétés tombant

à plat sur mon âme, qui en devient plate,

c'est l'état dans lequel j'ai l'honneur d'être

après couché avec deux bons enfants sur

le plancher d'un petit cabinet à côté d'une

chambre où huit ou dix collègues

dormaient de même. Tout cela non gaie-

ment, mais avec des gens qui ne couvrent

que d'un vernis transparent l'aigreur

inspirée par le mal-être. J'ai remarqué

que les militaires qui tirent orgueil du

mal-être le prennent avec une gaieté

continue. Cette gaieté probablement n'est

d'abord qu'apparente, dans les jeunes

gens et à tous les âges après un malheur

véritablement piquant. Cette gaieté est


facilitée par un manque absolu de sensibilité sur les autres et sur eux-mêmes. Ils tombent malades d'une fièvre putride dans un village abandonné, ils y sont douze ou quinze jours dans une détresse extrême, le mois après ils en parlent avec un souvenir léger. Je sens bien que c'est d'abord parce qu'ils sont sûrs d'avoir pour auditeurs des gens qui s'en foutent, mais réellement ils ne s'en souviennent plus. J'ai bien vérifié cela sur un chef de bataillon du 46e avec lequel j'ai fait la route de Moscou ici. Mes collègues, au contraire, veulent tirer avancement de leurs contrariétés et ont une mine allongée et un cœur aigri.

C'est cette route dont je voudrais te

parler. J'avais écrit quelques notes que j'ai perdues. Lorsqu'une fois j'ai eu une pensée, elle ne peut revenir, elle m'inspire du dégoût. Ce voyage seul me paie ma sortie de Paris en ce que j'y ai vu et senti des choses qu'un homme de lettres sédentaire ne devinerait pas en mille ans. Le plus intéressant a été les 25 et 26 octobre.


463. S

A LA COMTESSE PIERRE DARU

Smolensk, le 9 novembre [1812].

ME voici de nouveau, Madame, dans ce joli Smolensk, qui, cette fois,

est un peu gâté par la neige. Je

viens de faire un voyage sentimental de Moscou ici je vous demande permission de vous en rendre compte. Je ne trouve rien de si plat que de faire un voyage, dont on prévoit d'avance toutes les circons-.tances. On va de Paris à Strasbourg, on connaît presque les noms de chaque poste, on grondera quelques postillons, on dira à quelques aubergistes qu'ils sont des fripons. Cela est très vrai, mais quoi de plus ennuyeux ? On est presque trop heureux qu'une roue casse pour donner quelque sensation.

Au lieu de cela, je viens de faire un

voyage charmant trois ou quatre fois par jour, je passais de l'extrême ennui au plaisir extrême. Il faut avouer que ces plaisirs n'étaient pas délicats un des plus vifs, par exemple, a été de trouver un soir quelques pommes de terre à manger sans sel, avec du pain de munition moisi. Vous


voyez notre misère profonde. Cet état a duré dix-huit jours parti le 16 octobre de Moscou, je suis arrivé le 2 novembre. M. le comte Dumas m'avait donné l'ordre de partir avec un convoi de 1. 500 blessés, escorté par deux ou trois cents hommes. Vous voyez le nombre immense de petites voitures, les jurements, les disputes continuelles, toutes ces voitures, se coupant les unes les autres, tombant dans des abîmes de boue. Régulièrement, chaque jour nous passions deux ou trois heures dans un ruisseau boueux, et manquant de tout. C'était alors que je donnais au diable la sotte idée de venir en Russie. Arrivé le soir, après avoir marché toute la journée et fait trois ou quatre lieues, nous bivouaquions et dormions un peu en gelant.

Le 24 octobre, comme nous faisions nos

feux, nous avons été environnés d'une nuée d'hommes qui se sont mis à nous fusiller. Désordre complet, jurements des blessés nous avions eu toutes les peines du monde à leur faire prendre leurs fusils. Nous repoussons' l'ennemi, mais nous croyons être destinés aux grandes aventures. Nous avions un brave général blessé, nommé Mourier, qui nous explique notre cas. Attaqués le soir à cette heure par une grande horde d'infanterie, il était probable que nous avions devant


nous 4 ou 5.000 Russes, partie troupes de ligne, partie paysans révoltés. Nous étions enveloppés, il n'y avait pas plus de sûreté à reculer qu'à avancer. Nous décidons de passer la nuit sur pied, et, le lendemain, à la petite pointe du jour, de former un bataillon carré, de mettre nos blessés au milieu, et de tâcher de percer les Russes si nous étions poussés, d'abandonner nos voitures, de nous former encore en un petit bataillon carré, et de nous faire tuer jusqu'au dernier plutôt que de nous laisser prendre par des paysans qui nous tueraient lentement à coups de couteau ou de toute autre manière aimable.

Après cette belle résolution nous fîmes

un arrangement. On voyait chacun faire un paquet des effets les moins nécessaires, qu'on voulait jeter à la première attaque, pour alléger la voiture. Je faisais chambre avec cinq ou six colonels blessés, que je ne connaissais pas huit jours auparavant et qui étaient devenus mes amis intimes depuis la route. Il en est même un que j'ai promis de recommander à Mme Micoud 1. C'est bien de l'audace à moi, mais c'est que c'est un homme recommandable, 1. Mme Micoud d'Umons, femme du Préfet de Liége. C'était une amie particulière de Mme Pierre Daru, voir les lettres du 4 mars 1806 et du 16 novembre 1810.


M. de Collaert, colonel du Ile de hussards

qui va habiter Liège.

Tous ces gens-là convenaient que nous

étions flambés. On distribuait ses napo-

léons à ses domestiques, pour tâcher d'en

sauvegarder quelques-uns. Nous étions

tous devenus intimes amis. Nous bûmes

le peu de vin qui nous restait. Le lende-

main, qui devait être un si grand jour,

nous nous embarquons tous à pied, à

côté de nos calèches, garnis de pistolets de

la tête aux pieds. Il faisait un brouillard

à ne pas voir à quatre pas. Nous nous

arrêtions sans cesse. J'avais un volume de

Mme du Deffand, que je lus presque en

entier. Les ennemis ne nous jugèrent pas

dignes de leurs colères, nous ne fûmes

attaqués que le soir par quelques cosaques

qui donnèrent des coups de lances à quinze

ou vingt blessés.

Voilà, Madame, le plus bel incident de

notre voyage. Il était bien juste que je

vous en rendisse compte. Quoique j'aie

toujours conservé beaucoup d'espoir,

pendant la nuit je faisais, je crois, comme

tout le monde le bilan de ma vie, je me

reprochais amèrement de ne pas avoir eu

l'esprit de vous dire à. quel point je vous

étais dévoué.

Pendant ces alarmes ridicules, S. M.

poussait les Russes sur la route de Kalouga


et donnait des combats superbes, la gloire

éternelle de notre armée. Arrivé à Smo-

lensk, j'y ai fait le logement de S. E.1 Je

l'attends avec impatience, de peur qu'un

aide de camp de quelque général blessé

ne vienne me l'enlever.

M. le comte Dumas a été horriblement

malade d'une fluxion de poitrine. Il arrive ce soir, et M. Daru, dit-on, demain matin. Il se porte fort bien, ainsi que M. Clément de Ris.

Agréez, je vous prie, Madame, l'hom-

mage de mon profond respect et daignez

me rappeler au souvenir de Mme de

N[ardot] et de M. le Prince. J'espère que

vous avancez heureusement dans votre

grossesse.

464. S

A LA COMTESSE PIERRE DARU'

Smolensk, le 10 novembre [1812].

MA chère cousine, je m'empresse de vous donner des nouvelles de M. D[aru] qui est trop occupé depuis son arrivée ici pour avoir pu vous

1. Le comte Daru.

2. Mme la comtesse Daru, rue de Lille, au coin de la rue Bellechasse, Paris.


écrire bien au long. Depuis trente-

six heures, M. Daru fait les fonctions

d'intendant général. En montant en voi-

ture pour quitter Moscou, notre excellent

général Dumas s'est plaint d'un point

de côté, bientôt après il a craché le sang,

enfin il a eu une fluxion de poitrine dans

toutes les règles. Quelle maladie à cet

âge, dans cette saison et par cette route.

Il est hors d'affaire, mais si maigre, si

pâle, si affaibli qu'il a demandé à S. M.

un congé d'un mois, pendant lequel

M. Daru fait l'intendance. Nous revoici à

Smolensk, ma chère cousine, tous bien

fatigués, mais fort bien portants.

Je n'ai pas suivi mon patron pendant la

marche de Moscou ici. On est allé battre

les Russes à Malojaroslavetz. Il est bien

fâcheux que cette victoire ait un nom si

baroque on dit que c'est une affaire

superbe et que jamais les Russes n'ont été

chassés de leur position d'une manière

plus brillante et plus honorable pour

l'armée. Je n'étais point à toutes ces

belles choses, j'avais quitté Moscou le

16 octobre et j'arrivai à Smolensk avec

un pauvre petit convoi qui a été houspillé

par les cosaques, qui ont eu, entre autres

choses, la malhonnêteté de me piller mon

.caisson de vivres, de manière que j'ai été

18 jours au pain de munition et à l'eau.


Tout cela parce que j'ai un long titre

« Directeur général des approvisionnements

de réserves », lequel titre ne m'a pas encore

donné beaucoup d'occupation. Je crois

cependant que je vais aller à Orcha.

Nos peines physiques de Moscou ont

été diaboliques. Il n'y a pas de fort de la

halle qui soit aussi harassé à la fin de la

journée que nous l'étions chaque soir en

construisant notre petite cabane de

branches sèches et allumant notre feu.

J'en gèle encore et vous vous en apercevez

sans doute à mon griffonnage. Vous ne

nous reconnaîtriez pas, ma chère cousine,

à l'exception du maréchal dont les voitures

ont résisté par la bonté de ses domes-

tiques et de 15 chevaux. Nous sommes

tous à faire peur. Nous avons l'air de nos

laquais. C'est à la lettre, le premier d'entre

nous qui est arrivé à Smolensk a été pris

pour un laquais insolent, parce qu'il

s'avançait pour toucher la main au

maître de la maison. Nous sommes bien

loin de l'élégance parisienne. Je passe

pour le plus heureux parce qu'à force

d'argent et de grandes colères contre les

fourgons qui approchaient ma calèche,

je l'ai sauvée. Si l'on peut appeler « sauvée »

n'avoir plus que quatre chemises et une

redingoce. Le mal est que tout le monde

ne prend pas cela si gaiement. Un peu de


gaîté nous sauverait l'aspect de notre misère, mais tout ce qui n'a pas l'âme un peu forte, est plein d'aigreur.

Au reste, tous ces désagréments sont

pour les riches de l'armée. Le soldat vit bien, il a des tasses pleines de diamants et de perles. Ce sont les heureux de l'armée, et, comme ils sont la majorité, c'est ce qu'il faut.

Adieu, ma chère cousine, daignez pré-

senter mes hommages respectueux à Mmes de Baure 1 et Lebrun 2 et à Mlle Lebrun s et me rappeler au souvenir de M. de Baure.

H. BEYLE.

1. Marle-Sophie Daru, sœur du comte Daru et femme de M. Faget de Baure, l'uu des présidents à la cour Impériale de Paris et rapporteur au Conseil du Contentieux de la Maison de l'Empereur.

2. Adelaïde Daru, autre sœur du comte, veuve de M. Lebrun, conseiller à la Cour d'Appel de Paris. 3. La future Mme de Brossard.


465. S

A SON PÈRE1,

Smolensk, le 10 novembre [1812].

L faut ici écrire quand on en trouve l'occasion, mon cher papa, j'ai

reçu une lettre très empressée de

M. de Jolu qui me mande t'avoir écrit. Presse cette affaire pour que je retienne quelque fruit de la fatigue extrême où je suis plongé depuis le 16 octobre, jour de mon départ de Moscou. J'ai perdu toutes mes provisions en partant et ai vécu 18 jours avec du pain de munition exécrable, qui me coûtait 3 ou 4 francs, et de l'eau. Pendant ce temps, le gros de l'armée était dans l'abondance. Mais si tu as reçu mes lettres, tu sais que je suis directeur général des approvisionnements de réserve. Comme tel Je vais tout seul. Je vais probablement partir demain pour Orcha sur la route de Minsk 80 lieues derrière l'armée. Je suis harassé et mort de fatigue, mais bien portant. Dans la route, j'ai été malade. En un mot, si S. M. me fait baron, je n'aurai pas volé 1. M. Beyle, rue de Bonne, à Grenoble,


ce titre. Gaétan1, fatigué aussi, se porte

bien. Mille choses à toute la famille.

CH. CHOMETTE.

466. S

A MARTIAL DARU, INTENDANT

DE LA COURONNE A ROME

Smolensk, le 10 novembre 1812.

ME voici de retour à Smolensk, mon

cher cousin, et depuis trente-

six heures que M. Daru fait les

fonctions d'intendant général il est trop

occupé pour avoir pu me donner de ses

nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s est plaint d'un point de côté, bientôt après il a craché le sang, enfin il a eu une

fluxion de poitrine complète. Il a fait

ainsi 120 lieues. Il est hors d'affaire, mais tellement affaibli qu'il a dernièrement demandé à S. M. un congé d'un mois.

Je n'ai pas suivi le quartier général

pendant cette marche sur Pétersbourg.

On est allé battre' les Russes à Malojaros-

1. Gaétan Gagnon était adjoint provisoire aux Commis-

saires des guerres


lavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d'aller à Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga. J'ai l'honneur d'être nommé direcleur général des approvisionnements de réserve. J'ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades.

Comme nous étions loin de l'armée,

nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques. Ces coquins-là nous ont mis au pain et à l'eau pendant 18 jours. M. Daru a eu la bonté d'être en peine de moi. Il est arrivé ici le 8 et depuis n'a pas eu le temps de respirer.

Nous avons presque tous perdu nos

équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l'armée, le soldat regorge de napoléons d'or, de diamants, de perles, etc on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk. J'ai tellement froid aux doigts que je

ne sais si vous pourrez me lire.

Je vous ai appris, mon cher cousin,

le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon. M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.

Adieu, mon cher cousin, souvenez-

vous quelquefois du gelé.


467. A

A SA SŒUR PAULINE

ET A LA COMTESSE BEUGNOT

Smolensk, 20 novembre 1812.

DÉCHIFFRE, si tu en as le courage, le

brouillon ci-joint c'est une lettre

à madame Z. et, de plus, la

vérité exacte. Je suis entouré de sots qui

m'excèdent. Toute réflexion faite, c'est

la dernière fois que je m'éloigne du but,

la mia cara Italia. Nous n'avons pas

d'encre je viens d'en fabriquer soixante-

quinze gouttes, que ma grande lettre a

épuisées. Ainsi, adieu ne montre l'autre

lettre à personne. Je suis plus que jamais

dégoûté des ennuyeux délivre-t'en le

plus possible. Je serai, je crois, placé à

vingt ou trente lieues de Moscou. On bat

encore les Russes dans ce moment.

« Madame,

« Il faut absolument profiter de

l'aimable permission que vous avez daigné

m'accorder, et ne pas perdre tout à fait

1. La comtesse Bougnot.


l'habitude de parler à des personnes aimables celles avec lesquelles je suis depuis trois mois ne le sont guère. Ils parlent toujours de choses sérieuses il faudrait les abréger et marcher dessus comme sur des charbons ardents pas du tout, ils y mèlent une dose exorbitante d'importance, et ce qui pouvait se dire en dix minutes exige ainsi une grosse heure. » Voilà, madame, un grand incon-

vénient, et nous sommes réduits à cette espèce de gens à voir. Par exemple, je n'ai pas eu l'occasion d'adresser la parole à une femme depuis le village de Mariampol, en Prusse c'est notre sort à tous. C'est acheter bien cher le spectacle d'une ville brûlant au milieu de la nuit et élevant jusqu'au ciel une pyramide de feu d'une lieue et demie de large.

» En cinq jours, nous avons été chassés

de cinq palais enfin, de guerre lasse, le cinquième nous sommes allés bivouaquer à une lieue hors la ville. Nous éprouvons, en y allant, les inconvénients de la grandeur. Nous nous engageons avec nos dixsept voitures dans une rue qui n'était pas encore bien enflammée mais la flamme allait plus vite que nos chevaux, et, arrivés au milieu de la rue, les flammes des deux rangs de maisons effrayent nos chevaux les étincelles les piquent, la


fumée nous étouffe et nous avons fort grande peine à faire demi-tour et à nous en tirer.

» Je ne vous parle pas, Madame, d'horreurs beaucoup plus horribles. Une seule chose m'a attristé c'est, le 20 septembre, je crois, lors de notre rentrée à Moscou le spectacle de cette ville charmante, un des plus beaux temples de la volupté, changée en ruines noires et puantes, au milieu desquelles erraient quelques malheureux chiens et quelques femmes cherchant quelque nourriture. » Cette ville était inconnue en Europe il y avait six à huit cents palais tels qu'il n'y en a pas un à Paris. Tout y était arrangé pour la volupté la plus pure. C'étaient les stucs et les couleurs les plus fraîches, les plus beaux meubles d'Angleterre, les psychés les plus élégantes, des lits. charmants, des canapés de mille formes ingénieuses. Il n'y avait pas de chambre où on ne pût s'asseoir de quatre ou cinq manières différentes, toujours bien accoté, bien arrangé, et la commodité parfaite était réunie à la plus brillante élégance.

» C'est tout simple il y avait ici mille personnes de cinq à quinze cent mille livres de rente. A Vienne, ces gens-là sont sérieux toute leur vie et songent à


avoir la croix de Saint-Etienne. A Paris, ils cherchent ce qu'ils appellent une existence agréable, c'est-à-dire donnant beaucoup de jouissance de vanité leurs cœurs se dessèchent, ils ne peuvent sentir les autres.

» A Londres, ils veulent avoir un parti dans la nation ici, dans un gouvernement despotique, ils n'auraient de ressources que la volupté.

» Je pense, madame, que l'heureux Bélisle est auprès de vous: dites-lui qu'on ne peut rien faire de son habit d'auditeur tant que le ministre de la guerre n'aura pas écrit qu'il n'a plus besoin de ses talents.

» Auriez-vous la bonté, Madame, de présenter mes devoirs à monsieur le comte B[eugnot] et de daigner vous souvenir quelquefois de mon respectueux dévouement. »

1. Sur Pépin de Bélisle, camarade de Beyle au Conseil d'État, voir les lettres du 5 avril 1809 et du 9 octobre 1810.


468. A

A SA SŒUR PAULINE

Wilna, 7 décembre 1812.

JE me porte bien, ma chère amie. J'ai bien souvent pensé à toi dans la

longue route de Moscou ici, qui

a duré cinquante jours. J'ai tout perdu et n'ai que les habits que je porte. Ce qui est bien plus beau, c'est que je sois maigre. J'ai eu beaucoup de peines physiques, nul plaisir moral mais tout est oublié et je suis prêt à recommencer pour le service de Sa Majesté.

469. A

A SA SŒUR PAULINE

Kônisberg, 28 décembre 1812.

A MOLODETCHNO, je crois, à trente lieues de Wilna, sur la route de Minsk,

me sentant geler et défaillir, je

pris la belle résolution de précéder l'armée. Je fis avec M. Busche quatre lieues en trois heures nous fûmes assez heureux pour trouver encore trois chevaux à la


poste. Nous partîmes et arrivâmes à Wilna, assez abattus. Nous en repartîmes le 7 ou le 8 et arrivâmes à Gumbinnen, où les forces physiques revinrent un peu de là, je suis arrivé ici, voyageant à quelques lieues en avant de M. Daru.

Une fois ici, nous avons vu arriver tout

le monde, excepté Gaëtan. Il paraît qu'il était malade avant Wilna. Ici, M. Daru m'a raconté qu'il l'avait trouvé à Wilna entièrement sans courage, pleurant et regrettant sa mère. M. Daru lui prêta de l'argent, ensuite son dernier cheval et sa dernière paire de bottes, conduite réellement très belle dans ces temps de trouble où un cheval était la vie. J ai cherché à éclaircir toutes ces malheureuses circonstances tout le monde déplore le sort de ce pauvre jeune homme, mais personne n'ajoute un fait à ce qui a été dit à M. Daru par ses domestiques qui, les derniers, ont vu Gaëtan à une lieue de Kovno. Quand tout ceci se passait, j'étais cinq ou six lieues en avant. Des généraux, des commissaires ordonnateurs ont péri dans cette marche il est bien difficile que Gaëtan, qui n'avait pas toute la résolution désirable, ait résisté il serait encore possible qu'il fût prisonnier.

Adieu, ma chère amie, voilà une bien

triste nouvelle n'en dis absolument rien.


Je pense que M. Daru, qui s'est conduit d'une manière très belle, écrira au père. Moi, je me suis sauvé à force de résolution; j'ai souvent vu de près le manque total de forces et la mort.

Mille amitiés à ton excellent mari. Donne-moi donc de tes nouvelles depuis un mois, pas un mot de Cularo.

Adieu, etc., etc.

470. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Berlin, le 20 janvier 1813.

JE me porte fort bien, ma chère amie. Je crains que vous n'ayiez eu un peu d'inquiétude. Je suis entièrement remis. Je partirai vers le 24 pour Leipzig, où j'attendrai l'ordre de revenir rue Neuve-du-Luxembourg, si tant est que cet ordre aimable arrive jamais. Mille amitiés à Périer.

César DESA,

S[ous]-L[ieutenant].

1. N" 1. Grande-Armée. Mme Périer, en sa terre de Thuélin, près la Tour-du-Pin, département de l'Isère.


P.-S. M. Z. a-t-il écrit pour annoncer

le malheur of this poor G[aëtan]1. Je n'ai pas écrit, parce que jusqu'à mon départ de Kônigsberg, j'avais un peu d'espoir et que je pense que M. D[aru] compte écrire. Ainsi, ne dis rien de ceci à personne.

471. B

A SA SŒUR PAULINE' 2

Berlin, le 23 janvier [1813].

MA chère amie, je pars de Berlin le jour où j'ai 30 ans. Je n'en ai pas

moins une joie d'enfant. Ma première idée ce matin a été que Victorine avait aussi 30 ans. Hâtons-nous de jouir le temps fuit. N'as-tu pas 27 ans ? Ecrismoi rue Neuve-du-Luxembourg. Je n'ai pas reçu de lettre de la famille depuis mon départ de Paris le 23 juillet.

Adieu. Mille choses à François que j'aime de tout mon cœur.

1. Le malheur de ce pauvre Gaëtan. Gaëtan Gagnon avait disparu pendant la retraite de Russie. n était prisonnier. Voir la lettre précédente.

2. 1. Grande Armée. A Mme Pauline Périer, en sa tetredu Thuélin, près la Tour-du-Pin (département de l'Isère).


As-tu vu Mme Faure1 ? ne lui trouves-tu

pas beaucoup d'esprit naturel ? Qu'en

penses-tu ? Comment a-t-elle pris à Gre-

noble ?

Mme Z. [Daru] est accouchée. M. Z. est à

Paris. Ont-ils écrit au père du malheureux

Gaëtan ? Celui-là eût été sauvé, s'il eût

eu cette fermeté virile. En un mot, le

Bulletin est exact.

CLAUDE.

472. A

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Mayence, [fin janvier 1813].

MON cher cousin, je t'écris enfin

Figure-toi que, physiquement, mes

frères et moi sommes .horribles,

d'une saleté repoussante, et à genoux devant des pommes de terre. Quand je supporte cela seul, le romanesque me pousse et je suis intéressé mais la présence de mes frères me coupe bras et jambes. En général, vie exécrable et pire que ce que j'ai souffert en Espagne2.

1. Félix Faure, nommé magistrat à Grenoble en 1810,

venait d'épouser une Parisienne, Amélle-Thérèse de Bézieux. 2. Beyle, en dépit de son affirmation, n'était jamais

allé en Espagne.


Adieu, écris-moi une lettre de France m'enchante deux jours.

CHAPELAIN.

473. B

A SA SŒUR PAULINE1

[Paris], 4 février [1813].

J'AI reçu ta lettre avec bien du plaisir. C'est la première depuis 6 mois 1/2.

Tu sais que M. D[aru] a écrit à mon oncle. Cela m'a ôté un grand embarras. Je ne savais comment trouver la manière la moins affreuse d'annoncer une si triste nouvelle 2. Quel est ce M. F. qui pourrait devenir notre beau-frère. Nommele-moi en toutes lettres.

Passes-tu l'hiver à Thuélin ? Je pense qu'à la sortie, une course à Lyon ou à Genève variera vos jouissances.

Je suis très fatigué, mais non malade. J'ai un froid interne. Je bois 2 ou 3 bouteilles d'excellent vin. Je prends du punch, du café rien ne fait j'ai toujours faim et froid.

1. Paris. A Mme Pauline Périer, à Thuélin, près La Tour-du-Pin, Isère.

2. La disparition de leur cousin Gaêtan Gagnon que l'on croyait mort. Il n'était que prisonnier. Voir les lettres nos 469 et 470.


Adieu aime et écris. J'embrasse ton

mari.

HENRI.

Parle-moi de Victorine et de Mme Félix

[Faure]. Voilà les deux objets de ma

curiosité.

474. B

A SA SŒUR PAULINE 1

[Paris], mars 1813.

IER soir, nous avons parlé de toi avec

Mélanie 2 jusqu'à minuit. Barrai

m'aurait presque donné quelque

espérance de te voir, si je ne savais pas

Que le chemin est long du projet à la chose.

Cette chose, cependant, me ferait bien

plaisir. Donne-moi de tes nouvelles au

moins une fois par mois. Dis-moi au juste

l'état de notre grand-père. Colomb m'écrit

qu'il n'a plus sa tête. M. Vessilié assure

1. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près La Tour-du-Pin, département de l'Isère.

2. Mélanie Guilbert, la Louason du Journal de 1805-1806; qui. avait épousé le général de Barooff. Voir la lettre du 15 octobre 1812, n° 458.


le contraire. Plût à Dieu que cela fût. Mon oncle 1 a écrit des horreurs sur mon compte ici. Ces horreurs en ont inspiré pour son caractère et, l'on m'en a fait confidence. Il faut nous méfier de ce pauvre homme. Prends tes précautions envers ton mari, auprès duquel ce bon oncle peut chercher à te jouer un mauvais tour en te représentant comme trop voyageuse. J'approuve infiniment ces voyages. Ecris-moi l'organisation de ta vie intérieure.

On nomme aujourd'hui 14 préfets. Je

suis sur la liste. Si cela réussissait, je serais bien embarrassé. J'aime mieux rester à Paris et n'être pas cloué dans un Chambéry ou autre ville de même force. Adieu. Mille choses à notre ami François. Presse mon père d'envoyer la pièce nécessaire pour constater que ma maison rapporte les 5.500 fr. exigés pour être baron. Il ne répond pas à mon avocat depuis 3 grands mois.

1. Romain Gagnon.


475. B

A SA SŒUR PAULINE 1

13 avril [1813].

A chère Pauline, ton moyen est excellent. Je l'ai déjà préparé dans un mot que j'ai written to

the bastard2 en lui envoyant une lettre à notre cousine de Saint-Victor au sujet d'un grand nigaud nommé Vial, qui va être sous-lieutenant.

Viens donc. Je désire vivement

t'embrasser, en homme ou en femme. Mets à la diligence un paquet d'habits de femme, car le ciel t'ayant favorisée d'une belle chute de rein, on te reconnaîtrait sur-le-champ pour une femme, et, depuis 2 ou 3 ans, la mode réprouve ce travestissement si commode. Mais viens vite j'ai mille choses à te dire, et peutêtre de longtemps ne trouverons-nous une occasion comme celle-ci. Je suis à Paris et tu n'es pas grosse. Je te félicite bien du parti que tu as non seulement 1. Paris. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près La Tour-du-Pin, département de l'Isère.

2. J'al écrit au bâtard.


pris, mais soutenu d'être peu à Cularo. Notre pauvre grand-père n y est presque plus, 1 oncle nous hait, le père ne nous aime pas je ne vois rien qui nous rappelle en ce pays. Grâce au ciel, je m'accoutume tous les jours davantage à être heureux, quelques niches que me fassent mes compagnons de voyage. Par exemple, je me suis beaucoup distingué en Russie tout le monde me prédisait un grand avancement on ne variait que sur la qualité de cet avancement. Quelques amis me disaient en secret vous avez été nommé maître des requêtes d'autres préfet. Rien de tout cela. Je n'ai pas même eu de ces petites choses agréables. Je suis Gros-Jean comme devant. Cela ne diminue en rien mon zèle pour le service de S. M. et ma gaîté. Mon père arrête la baronnie, faute d'un chiffon de 8 lignes à faire signer par 8 amis que Faure me procure à bon compte. Je m'en fiche, et m'amuse à demander des filles en mariage pour les faire épouser à mes amis. Si tu viens bientôt, je te conterai cette scène. Je suis plus résolu que jamais à garder la cara libertà. Adieu amuse-toi voyage aime-moi et songe qu'une femme de 27 ans passés n'est plus un enfant et peut courir sans donner à jaser. Tiens-moi au courant de tes actions. Tu es tendrement


aimée de Mélanie1, mariée à un général russe et qui est venue en France pour guérir une maladie d'yeux.

Bien des tendres amitiés à François.

J'ai vu Girerd qui m'a paru plein de bon sens.

476. B

A SA SŒUR PAULINE 2

Le 18 avril [1813].

E pars, ma chère amie, bien contre mon gré. Pousse l'affaire de la

b[aronnie].

J'ai fait usage de ton excellent conseil.

'Quand nous reverrons-nous ? Je suis bien sensible à ce procès de Périer, mais j'espère qu'il le gagnera ici.

Comment a-t-il accroché un caillou à

la joue ? Ecris-moi (en affranchissant) sous le couvert de M. Maréchal, place du Carrousel à Paris.

L. Roux.

Mélanie Guilbert, devenue Mme de Barcoff. 2. Paris. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près La Tour-du-Pin, département de l'Isère.


477. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Saint-Avold, le 21 avril [1813], midi.

JE ne me suis jamais senti si triste, ma chère petite. Je vais revoir des

hommes et des choses dont je suis

plus que rassasié. Mon départ a paru assez extraordinaire à tout le monde. Tout le monde m'a plaint, mais oubliera cela dans 15 jours. Mon absence de Russie ayant duré 7 mois, j'étais déjà un peu oublié. Celle-ci, après un séjour de 2 mois 1/2 à Paris, augmentera encore l'étrangeté dont je suis pour mes connaissances. J'ai écrit à Z. que je désirais être employé à Rome ou à Florence. Je voyage avec le plus niais et le plus grossier des hommes. Je lis il m'interroge sans cesse d'une voix éclatante, pour me demander le nom de toutes les bicoques devant lesquelles nous passons. A Sainte-Menehould, il m'a demandé, par exemple à qui appartient cette maison ? En me désignant un bâtiment du bourg. Voilà à quels animaux je suis livré pour 6 ou 1. 55. Saint-Avold. -A Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près La Tour-du-Pin, Isère.


8 mois. La route est couverte de troupes. Adieu j'embrasse Périer.

Si par hasard tu es à Grenoble, donne de mes nouvelles à Félix. Presse la baronnie par lettres ou de vive voix. Cela devient intéressant pour la fin de la campagne.

478

AU BARON DE STROMBECK 1

Erfurt, le 26 avril [1813].

ME voici en Allemagne pour la quatrième fois, mon cher ami,

mais aucune de ces campagnes n'a

valu la première, je n'y ai plus gagné d'ami et vous êtes le seul que j'aie dans la langue d'ya. Comment avez-vous passé votre temps depuis deux mois ? Je crois que vous avez chez vous le quartier général du Prince d'Eckmühl. Donnezmoi de vos nouvelles en détail, au Quartier Impérial. Je pense que ce quartier-là sera bientôt à Berlin. L'ennemi se retire comme si le diable l'emportait. Je suis 1. Lettre publiée par Ad. Paupe dans le Mercure de France du 1er janvier 1911 et par Charles Simon Les Souvenirs du baron de Strombeck et de Louis Spach sur Stendhal. Éditions du Stendhal-CJub, 9. 1925.


content comme patriote, mais bien triste comme homme. Il n'y a que sept jours que j'ai quitté Paris, et la campagne me perce déjà le cœur. Je n'avais pas encore eu le temps de me reposer de la course de Moscou. Ecrivez-moi, mon cher ami, pour me rendre supportable le séjour de l'Armée, et surtout dites bien à l'aimable ϕiλλiπδioν1 que toutes les armées du monde ne me feront jamais oublier le temps heureux que j'ai passé à Brunswick. Cet aimable caractère m'est tous les jours plus présent, ne lui dites pas ma petite phrase telle qu'elle est. Je craindrais que Mlle [ϕiλλiπiδioν] ne la trouvât trop vive, mais quand on est triste on ne sait pas voiler ses sentiments.

Mes respects à Mme de Str[ombeck] et à Mlle d'Oeynh[ausen]. Croyez-moi tout à vous, mon cher ami.

LUNENBOURG.

1. Philippine de Bülow. Voir la lettre au baron de Strombeck du 19 avril 1811.


479. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Erfurt, le 29 avril [1813].

MA chère amie, je suis venu ici malgré moi, mais je m'y déplais moins

que je ne croyais. Pour tirer

quelque souvenir et quelque utilité dans l'art de connaître les hommes de mon année 1813, mon premier désir est toujours de me retirer en Italie, loin des sots et des âmes froides qui peuplent le monde. La France a été un pays charmant de 1715 à 1789. Depuis, il n'y a plus de société, et le naturel, vif mais froid, paraît dans sa platitude. Je compte (autant qu'on peut compter sur la faiblesse d'intérêt) que cette campagne me vaudra l'intendance de Florence, qui vaut 20.000 francs et que je préférerais pour l'agrément à une préfecture à laquelle, d'après toutes les convenances, j'ai droit.

Lis ma feuille de journal si elle t'amuse.

Envoie-la ensuite à Faure qui veut bien 1. Ministère de la Secrétairerie d'État. Madame

Pauline Périer en sa terre de Thuélin, département de l'Isère.


se [charger] de faire la collection du journal de 18131.

2 Bien des choses tendres à François. Achète la correspondance de Grimm qui peint bien la corruption de la monarchie en 1780.

480

A M. LE COMTE DUMAS

INTENDANT GÉNÉRAL3

Dresde, le 11 mai 1813.

Monsieur le Comte,

M. L'ORDONNATEUR en chef Nourry me M. représente qu'il est nécessaire aux

intérêts de l'armée d'avoir à

Francfort un commissaire des guerres probe et vigilant. M. Rey, commissaire des guerres, à Francfort, est au service de S. A. S. le Grand Duc et se trouve par conséquent dans une fausse position quand il doit recevoir pour les intérêts de l'armée des 1. Les feuilles envoyées à Félix Faure ont été publiées en partie par R. Colomb dans la Correspondance due à ses soins. on les trouvera dans notre édition du Journal. 2. Ici un fragment déchiré.

3. Cette lettre, par ordre, est de la main d'Henri Beyle, sauf la, signature, et se trouve à la Bibliothèque Nationale, dans le fonds français 11.287.


denrées fournies par le Grand Duché quand il doit pour l'intérêt de l'armée faire exécuter des transports aux frais de l'administration du Grand Duché, il n'est pas raisonnable d'attendre de ce fonctionnaire étranger un zèle qui pourrait lui nuire aux yeux de ses chefs,

Je partage donc entièrement l'avis de

M. l'ordonnateur Nourry qui pense que tant que nous n'aurons pas à Francfort un agent d'un caractère et d'une probité remarquables nous pouvons craindre à chaque instant des fausses interprétations des ordres donnés, et des obstacles de toute nature.

Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance

de ma haute considération.

Signé MAURY.

481. A

DÉCLARATION SUR L'AFFAIRE DU 24 MAI 1813

M. DE BEYLE, auditeur au Conseil d'Etat, fait la déclaration suivante

Se trouvant le 24 mai 1813, au matin, au convoi des voitures du quartier


général, a entendu crier aux Cosaques, et, sur le champ, M. capitaine, membre de la Légion d'honneur, employé à la direction du convoi, demanda avec sollicitude aux soldats si leurs armes étaient en état. M. de Beyle s'est approché du groupe de soldats, qui étaient environ à cinquante pas de la tête du convoi, pour voir si leurs armes étaient en état. Ces soldats avaient l'air troublé et mettaient peu d'activité à leurs mouvements. Le soussigné a été frappé de leur petit nombre. L'officier, membre de la Légion d'honneur, dont il a été question est venu prendre quelques soldats pour les mener à la queue du convoi. La fusillade a commencé. Le soussigné, s'informant de la direction que prenaient les Cosaques et de leur nombre, il lui a été généralement répondu qu'ils étaient au nombre de vingt-cinq ou trente. Le soussigné se trouvant près d'un petit chemin qui traverse le village à gauche de la route et pensant que les Cosaques pourraient pénétrer par cette route, y a fait une centaine de pas. Comme il revenait au grand chemin traversant le village et sur lequel le convoi stationnait, il a trouvé M. chef de bataillon au service de S. M. le roi de Westphalie, qui entrait dans le petit chemin avec trois ou quatre soldats


qu'il allait placer en vedette. Le soussigné revenant à la tête du convoi, y a trouvé les gendarmes, qui ne paraissaient pas s'en être écartés. Il a appris alors que S. E. M. le duc de Frioul avait été gardé dans ce village par quelques compagnies. Il s'est tenu depuis ce moment., où il pensait qu'on ne courait plus aucun risque, sur le flanc des voitures, le long d'un ruisseau assez profond qui borde la route à gauche en venant à Gorlitz. Le soussigné a appris qu'un employé des bureaux de S. E. M. le Ministre Secrétaire d'Etat avait été grièvement blessé. Il résulte de l'exposé ci-dessus que le soussigné, se trouvant dans une voiture vers la tête du convoi lorsque l'attaque a eu lieu, n'a rien vu d'important 1.

Gorlitz, le 24 mai 1813.

DE BEYLE,

Auditeur.

1. Ce rapport authentifie l'anecdote si drôlement contée par Mérimée dans son H. B., et dont Beyle devait aimer faire un récit assez plaisant.


482. A

A SA SŒUR PAULINE 1

Glogau, le 9 juin 1813.

A chère amie, je suis en marche pour M mon gouvernement de Sagan. Je

ne me suis pas ennuyé depuis que

j'ai quitté le quartier général et la cour. Chaque jour le billet de logement me donne entrée à une comédie différente. J'aime à tomber ainsi au milieu de sept à huit personnes. Le lendemain, quand je pars, je suis déjà aimé et haï et j'ai eu la vue de deux ou trois caractères différents.

Je suis outré de la conduite du bâtard.

Je le lui ai écrit. Si j'avais eu la B[aronnie], je serais mieux. Il y a huit jours que j'ai eu une longue conversation avec S. M. Prends la B[aronn]ie et écris-moi toujours sous l'enveloppe de M. M[aréch]al2. J'ai grand tort de dire toujours. Tu ne t'en es jamais servi. VALLIER,

Caporal.

1. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près la

Tour-du-Pin, département de l'Isère.

2. Voir lettre du 18 avril 1813. Maréohal était le secré-

taire intime du comte P. Daru.


483. A

A SA SŒUR PAULINE 1

Sagan, le 15 juin 1813.

JE règne, ma chère Pauline, mais comme tous les rois, je bâille un peu écris-moi et presse la B[aronn]ie. J'espère être tiré de mon trou vers le 26 juillet écris comme à l'ordinaire. Mille choses à Périer. Ne fais-tu pas de voyage cette année ? Mon appartement t'attendait.

Adieu, je tombe de fatigue.

Colonel FAVIER.

Donne-moi des nouvelles de notre bon grand-père. Fais-lui parvenir des miennes.

1. A Mme Pauline Périer en sa terre de Thuélin, près la Tour-du-Pin (Isère).


484. A

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Sagan (Silésie), le 16 juillet 1813.

Ai cru avoir l'honneur d'être enterré à Sagan. Il règne ici des fièvres

nerveuses, pernicieuses, singulières,

qui ont emporté quatre cents personnes en quelques mois. J'ai une de ces fièvres depuis le 4. Elle s'annonçait comme une petite fièvre gastrique, qui est la moindre des choses. Il y avait un bon médecin français, qui m'ordonne un émétique et part. Au moment de prendre l'émétique, accès terrible avec délire des plus complets. Cela a continué ainsi avec d'extrêmes douleurs de tête. Je suis encore tout hébété du délire de cette nuit. J'ai été étonné du peu d'effet du voisinage de la mort cela vient, je crois, de la croyance que la dernière douleur n'est pas plus forte que l'avant-dernière. Ce qui augmentait mon inquiétude était l'absence du bon médecin je l'ai envoyé chercher deux fois, à huit lieues, mais d'autres devoirs le retenaient. Je lis Tacite, ou plutôt je radote sur Tacite. Tous ces militaires, nouvelles connais-


sances d'un mois, se sont parfaitement conduits avec moi franchise, générosité, attentions un million de fois mieux que s'ils eussent été des gens de lettres ou telle autre classe de la société. Je n'en attribue pas moins ma maladie au hasard d'abord, ou à la fermentation inaperçue des corps à l'ennui. Je me débattais comme un diable pour m'en délivrer je travaillais énormément. Mais ce travail n'occupe pas toute ma force si je n'ai quelque douce pensée à chantonner entre mes dents, en faisant mes lettres officielles, je suis un animal flambé.

Ton problème est fort beau et j'y répondrai avec clarté dès que tu auras résolu celui-ci

« Donner à un homme demi-grain d'opium toutes les heures, pendant une demi-journée, et empêcher qu'il ne dorme ».

Ceci est une nouvelle preuve qu'il n'y a pas d'avantages sans désavantages. Cette prétendue supériorité, si elle n est que de quelques degrés, vous rendra aimable, vous fera rechercher et vous rendra les hommes nécessaires voyez Fontenelle. Si elle est plus grande, elle rompt tout rapport entre les hommes et vous. Voilà la malheureuse position de l'homme soi-disant supérieur, ou, pour


mieux dire, différent c'est là le vrai

terme. Ceux qui l'environnent ne peuvent

rien pour son bonheur les louanges de

tous ces gens-là me feraient mal au cœur

au bout de vingt-quatre heures, après

l'effet de première sensation, et leurs

critiques me feraient de la peine. Mon

vrai malheur ici est l'absence totale des

sensations qui me nourrissaient les arts,

l'amour ou son image, et l'amitié.

Du 17 juillet.

Tes raisonnements sur moi manquent

entièrement de justesse. Tu n'as pas

considéré que je suis accablé d'un travail

énorme que, n'ayant que des secrétaires

du pays qui ne savent pas l'orthographe

française, je suis obligé d'écrire tout ce

qui paraît moi-même. Pour que cette

place allât bien, il faudrait trois bons

commis. J'ai déjà usé huit pouces d'épais-

seur de papier grand in-folio. D'ailleurs,

toutes les circonstances tendent à affaiblir

la partie agissante. Sans solitude absolue,

il n'y a point de véritable attention pour

moi, et je reçois quarante visites par

jour, chacune d'elles exigeant une

décision un oui ou un non. Quand je ne

serais interrompu que par un domestique


qui m'apporte un journal, j'observe mille rapports dans ce domestique, je m'en occupe une demi-heure. J'ai l'expérience des sept mois de travail de l'année dernière. Solitude absolue jusqu'à six heures alors une société où l'on rie ou un bon opéra buffa. C'est parce que j'espère trouver cela que je ne suis pas jaloux des quarante multipliés par soixante de Jenny c'est énorme. Je crois que nous avons gagné tous deux à la décision du hasard. Je serais un fichu. et probablement elle me serait bien à charge, ou par son amour si elle m'aimait, ou par sa dissipation si elle était femme à aimer le bruit. Ce sera probablement un élégant petit maître sans caractère. Je te remercie de m'avoir parlé d'elle. Je suivrai toujours son histoire avec plaisir.

Pour moi personnellement, un domes-

tique me suffit, avec six mille francs. Pour me forcer à voir le monde, il faut une place. J'envie le bonheur de Plana de pouvoir vivre dans une solitude entière avec la musique, les poètes et les jardins. 1 Plémontais, qui avait été le camarade d'Henri Beyle

à l'Ecole centrale de Grenoble où Il entra en 1798 et remporta de nombreux succès. Après son séjour à l'École polytechnique, il fut nommé en 1803 professeur de mathématiques à l'École d'artillerie de Turin. II s'occupa aussi d'astronomie. Beyle lui reconnaissait du génie. Voir la lettre à Pauline du 29 janvier 1803.


Cette grande âme fait à cette heure un voyage en Italie qu'il voulait faire avec moi il part le 20 juillet de Milan pour Naples Ohimé

J'ai encore passé la journée d'hier dans

le délire. Tes lettres me consolent de vingt ou trente que je suis obligé d'écrire chaque jour proprio pugno, n'ayant pas de secrétaire à qui dicter. J'ai donné mes fonctions par intérim.

485. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Sagan, le 26 juillet 1813.

TA lettre, ma chère amie, ne pouvait arriver plus à propos. Je t'écris pendant le dernier ressentiment, à ce que j'espère, d'une fièvre diabolique qui m'a saisi le 6 juillet, et qui a continué par des accès de huit heures accompagnés de délire. Quelle injure pour une si bonne tête. On m'assure que j'en suis quitte. Je ne t'écris pas plus au long par faiblesse. Je puis à peine aller du sopha à la fenêtre.

1. A Mme Pauline Périer, à sa terre de Thuélin, prés a Tour du Pin, département de l'Isère.


Je suis ici comme intendant. Je te félicite de vivre depuis un mois avec une amie. C'est, sans contredit, le premier des biens. Adieu.

Io ti lascio (bis) perche uniti

nol soffre la febre 1

H.

Donne de mes nouvelles à Grenoble. Bien des choses tendres à Périer.

Arcano 2. Si je puis, en quittant ce pays, j'irai me remettre en passant 15 jours à Milan. N'en dis rien et tâchons de nous y trouver ensemble. Lis l'histoire des littératures du midi par Sismondi 3 médiocre, mais les 2, 3 et 4e vol. sont amusants et. 3

Ecris-moi franc de port sous le couvert de M. Maréchal à la Secrétairerie d'Etat, place d'Elbeuf.

Les lettres parviennent en 6 jours de Paris à Dresde.

1. Je te laisse parce que la fièvre ne souffre pas que nous soyons unis.

2. Secret.

3. Le' papier est déchiré


486. A

A FÉLIX FAURE, A GRENOBLE

Dresde, le 30 juillet 1813.

E suis arrivé avant-hier tout juste pour voir représenter le Mairi-

monio Segrelo mais, en sortant

du spectacle, la fièvre dont j'étais débarrassé m'a repris de plus belle par un accès de quinze heures, avec des douleurs de tête insupportables. J'ai trop serré la mesure je suis parti de Sagan encore trop faible je pensais qu'à Dresde je trouverais les arts et la solitude. Je suis presque incapable de lire par l'extrême faiblesse, la plus grande que j'ai éprouvée de ma vie. Je trouve qu'elle m'égaye en ce que, ne pensant plus à rien, je m'occupe de tout, du combat de deux mouches par exemple. Je serais heureux de pouvoir passer deux mois de convalescence ici. Quand je suis seul, je ris et pleure pour un rien mais les pleurs toujours pour les arts. Au moins, n'allez pas croire que je me pleure. Encore cinq accès et j'entrerai en convalescence, dit-on. Dresde me guérira.

Adieu, écris-moi au long.


487. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Paris, 25 août [1813].

M. D[ARU] qui a été excellent pour moi dans cette campagne, a vu ma

pâleur et m'a permis de me retirer

à Francfort. Dans la nuit, il s'est ravisé et m'a permis de venir à Paris. J'y suis avec des accès de 14 heures. On m'a conseillé de me mettre dans les mains du docteur Gall, à condition qu'il ne me tâterait point le crâne. Il a déjà produit un mieux. Je transpire trop ça augmente la faiblesse du soussigné.

Ecris à Zénaïde de m'envoyer, par les

rouliers, 10 paires de draps et 50 serviettes, mais les draps fins, si l'avarice le souffre. Adieu, je suis si faible que je finis.

J'embrasse le bon François.

Draps et serviettes. J'en emprunte à

tout le monde. Demandes-en à Zénaïde, mais les draps fins. Ceux qu'on m'a envoyés il y a 2 ans sont de Batalier.

1. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près la Tour-du-Pin, départemen de l'Isère.


488. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Troyes, le 1er septembre 1813.

GRAND secret. S. E. le duc de C[adore], enchanté de ma mine, m'a permis

d'aller me mettre en espalier dans le midi, pour avoir un peu chaud. Je vais donc à Milan. Pour le public, c'est Cularo et ma famille. C'est précisément ce que je faisais il y a 2 ans et 2 jours.

Sed haeret lateri lelalis harundo,

ce qui veut dire que la flèche mortelle me suit partout, ce qui veut dire que j'ai toujours la fièvre. Le Dr Gall l'a réduite à des accès de 4 heures assez bénins. Ma voiture, ou plutôt, celle de mon compagnon de voyage ayant cassé pour la seconde fois, je profite de ce moment pour te dire de m'écrire à Milan, poste restante. Je t'embrasserai au retour, mais de manière à passer 24 heures avec toi et ton bon mari, et 2 heures à Grenoble, car je crois que vous m'aimez bien 12 fois plus qu'eux. 1. Mussy-sur-Seine. Mme Pauline Périer en sa terre de Thuélln, près la Tour-du-Pin, département de l'Isère,


Jusque-là, silence pour mon voyage. Si on l'apprend, je m'en fiche cependant. J'ai 31 ans, des cheveux blancs en abondance et je ne reconnais d'autre maître que Dieu. Sur ce, je le prie qu'il vous ait en sa sainte garde. HENRY. Pousse toujours la baronnie. J'ai demandé des draps et des serviettes à Zénaïde étant malade à Paris, j'en empruntais à tous les voisins.

489. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Saint-Gingoux2, vis-à-vis de Vevey-

sur-le-Lac, le 4 septembre [1813].

JAMAIS je n'ai trouvé si belle cette route qui suit le lac de Genève à Martigny. J'ai vu ce lac charmant le 3 septembre, comme en 1811. J'ai eu chaud pour la première fois de l'année et il me semble déjà que je me porte 1. Thonon. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près la Tour-du-Pin.

2. Saint-Gingolph, d'où Stendhal datera en 1827 l'avantpropos d'Armance.


mieux. Rien de beau comme ces rochers.

On va d'ici à Milan en 48 heures. Nous

comptons aller aux Iles Borromées, que

la route du Simplon à Milan borde. Mon

compagnon est aimable. Adieu aime-

moi comme je t'aime.

FAURIS-SAINT-BARD.

490. A

A SA SŒUR PAULINE 1

Venise, le 8 octobre 1813.

Ma chère amie,

LES premières années d'un homme

distingué sont comme un affreux

buisson. On ne voit de toutes parts

qu'épines et branches désagréables et

dangereuses. Rien d'aimable, rien de

gracieux dans un âge où les gens médiocres

le sont pour ainsi dire malgré eux et par

la seule force de la nature. Avec le temps,

l'affreux buisson tombe à terre, l'on dis-

tingue un arbre majestueux qui, par la

suite, porte des fleurs délicieuses.

J'étais un affreux buisson en 1801,

1. A Mme Patfline Périer, en sa terre de Thuélin, près

la Tour-du-Pin, département de l'Isère.


lorsque je fus accueilli avec une extrême

bonté par Madame Borone, milanaise,

femme d'un marchand. Ses deux filles

faisaient le charme de sa maison. Ces deux

filles aujourd'hui sont mariées, mais la

bonne mère existe toujours on trouve

dans cette société un naturel parfait et

un esprit supérieur de bien loin à tout ce

que j'ai rencontré dans mes voyages.

D'ailleurs, on m'y aime depuis

douze ans. J'ai pensé que c'était là que

je devais venir achever de vivre, ou

me guérir si, suivant toutes les apparences,

la force et la jeunesse l'emportaient sur la

désorganisation produite par des fatigues

extrêmes.

Je me suis placé à Milan dans une

bonne auberge dont j'ai bien payé tous les

garçons, j'ai demandé le meilleur médecin

de la ville et je me suis apprêté à faire

ferme contre la mort. Le bonheur de

revoir des amis tendrement chéris a eu

plus de pouvoir que les remèdes. Je suis

à l'abri de tout danger. Je me joue de la

fièvre maintenant. Elle ne me quittera

qu'après les chaleurs de l'été prochain,

elle me laissera les nerfs extrêmement

irrités. Mais, enfin, je dois la santé à cette

manœuvre. Quand j'ai la fièvre, je vais

me tapir dans un coin du salon, et l'on

fait de la musique. On ne me parle pas et


bientôt le plaisir l'emporte sur la maladie, et je viens me mêler au cercle.

Il est possible que M. Antonio Pietragrua1, jeune homme de quinze ans et sergent de son métier, passe en France. C'est le fils d'une des deux sœurs. Si jamais il t'écrivait, fais tout au monde pour lui procurer quelque agrément en France. J'y serais mille fois plus sensible qu'à ce que tu ferais pour moi. Tes bons services consisteraient à lui faire parvenir une somme de deux à trois cents francs et à le faire recevoir dans une ou deux sociétés de Lyon.

S'il va à Grenoble, je le recommande à Félix partout ailleurs je le dirigerai de Paris. Garde ma lettre, et, le cas échéant, souviens-toi de traiter M. Antoine Pietragrua comme mon fils.

Je suis très content de Venise, mais ma faiblesse me fait désirer de me retrouver chez moi, c'est-à-dire à Milan. Il faudra bien rentrer en France vers la fin du mois de novembre si cela ne te dérange pas trop, viens à ma rencontre jusqu'à Chambéry ou Genève.

C. SIMONETTA 2.

1. Antoine Pietragrua, fils d'Angela, la maîtresse d'Henri Beyle à Milan.

2. Simonetta, c'est le nom par lequel Beyle désigne souvent sa maîtresse, Mme Pietragrua.


Mille amitiés à François. Quels sont tes projets pour le voyage de Paris ? Tu logeras chez moi, n° 31.

Recacheté par moi avec de la cire ne dis pas to the father où je suis.

491. B

A SA SŒUR PAULINE 2

M[ilan], le 15 octobre [1813].

reçois ta petite lettre, ma chère J amie. Tu dois avoir celle que je t'ai écrite de Venise pour te recommander Antoine. J'ai eu l'âme attristée tous ces jours-ci par la perte que nous avons faite 3. II avait formé mon caractère, à la vérité, en croyant faire un savant mais enfin, il m'avait donné tous ses soins je ne lui en devais pas moins de reconnaissance. Ses moindres paroles sont gravées dans ma mémoire.

Tu me fais bien plaisir de me dire que

1. Au n° S de la rue Neuve-du-Luxembourg où Beyle habitait depuis 1810.

2. Milano, Royaume d'Ita3le, par Chambéry. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thnélin, près la Tour-du-Pin, département de l'Isère.

3. Le Dr Henri Gagnon venait de mourir le 20 septembre 1813.


tu viendras à Paris. Je t'y croyais presque, A mon retour, je serai fort pressé. Prends tes arrangements, si tu peux, pour être prête en 24 heures. Je ne m'arrêterai que ce temps-là à Cularo. Depuis la mort de ce pauvre grand-père, il n'y a plus que toi qui m'aime dans la famille. A moins d'ordres nouveaux, je profiterai de tout mon congé et ne passerai à Cularo que vers le 20 ou le 30 novembre. Dans tous les cas, débarque rue Neuve-du-Luxembourg, 3, à côté des Tuileries, au coin de la rue du Mont-Thabor.

Voilà ce qu'il faut dire au postillon qui te conduira de Villejuif à Paris. As-tu une calèche ou une chaise ? La calèche vaut infiniment mieux. Je suis venu ici en chaise de poste elle a brisé, le cheval du milieu s'abattant, et nous avons été sur le point de nous casser le cou.

Je n'ai donc pas de voiture. J'irai jusqu'à La Tourou jusqu'à Gr[enoble] avec le courrier. Tu sauras mon passage 48 heures à l'avance.

J'embrasse tendrement ton mari. Es-tu toujours sans enfants ? Ecris-moi à Milan sur la perte que nous avons faite et la conduite of the baslard and of the uncle1.

1. Du bâtard et de l'onele.


A-t-on des nouvelles de Gaëtan ? Dans quel corps Oronce est-il sous-lieutenant ? Ch. Fr. RAVET l'aîné.

492. B

A SA SŒUR PAULINE

Como, le 24 octobre, [1813].

JE reçois de Paris certaines insinuations qui pourraient me faire prendre mon parti plus tôt que je ne comptais. Ce n'est pas que je ne sois heureux d'être ici. Mais je compte demander à'être employé dans ce pays. Le succès de ma demande dépendra de M. le duc de Cadore. Il faut donc faire en sorte d'augmenter la bienveillance qu'il daigne m'accorder.

Je désire ne m'arrêter que 24 heures tout au plus à Gr[enoble]. Si tu veux venir à P[aris] et me faire faire un voyage charmant, au lieu d'une course maussade, procure-toi une calèche, soit en l'empruntant ou en la louant. Une chaise de poste est réellement trop dangereuse. Ecrismoi sur-le-champ, si tu es sûre de venir 1. Deux des fils de Romain Gagnon. Gaêtan avait disparu durant la retraite de Russie. Oronce (1796-1883) devait parvenir jusqu'au grade de général de division.


à P[aris] avec moi. Dans le cas contraire, je chercherais ici un compagnon de voyage jusqu'à Paris, avec la condition qu'il me laisserait suivre ma fortune à Chambéry et qu'il m'attendrait 36 heures à Lyon.

Réfléchis sur ce plan de campagne. Je ne veux pas passer plus d'un jour à Cularo. Quittant une société aimable, où je suis chéri, je ne veux pas risquer de me geler au milieu des mauvais procédés recouverts de belles paroles.

Ecris-moi donc sur-le-champ ton dernier mot. Je compte m'arrêter chez Félix à Saint-Ismier, ensuite Cularo, puis, surle-champ, la rue Neuve-du-Luxembourg. Adieu. Mille choses tendres à Périer. ALEX. DEVYL.

493. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Milan, 28 octobre [1813].

JE reçois une lettre de Paris qui me dit de rester où je la trouverai. Probablement, mon séjour dans la belle Italie est prolongé d'un mois. Ne 1. Milano. Royaume d'Italie, par Chambéry Mme Pau.line Périer, à Thuélin, par la Tour-du-Pin, département de l'Isêre.


m'attends plus à Thuélin qu'après une nouvelle lellre, que je t'écrirai après ma dépêche officielle.

Que n'es-tu avec moi, chère Pauline Ton cœur est digne de ce pays, et les jouissances du mien seraient centuplées. Mille choses à mon bon, beau et aimable frère.

494. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Le 7 novembre [1813].

MES affaires me rappellent à Paris, ma chère amie. Il est possible que je parte le 12 novembre, mais

c'est le 15 au plus tard que je me mettrai en route.

Je suppose que tu attendras un moment plus brillant pour faire le voyage de Paris. Cependant, si tu as la possibilité de le faire, je suis d'avis de partir, vu que l'occasion esl chauve, comme dit don Japhet d'Arménie 2.

Si tu n'as rien de mieux à faire, rends1. Milan. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près la Tour-du-Pin (Isère).

2. Comédie de Scarron.


toi à Cularo le 15 novembre. Tu ne m'y attendras pas 3 jours au plus.

Sinon, viens à Bourgoin le 16 ou le 17. J'embrasse tendrement ton mari.

Je ne resterai que 20 à 24 heures au plus à Cularo depuis la mort de notre pauvre grand-père, je n'ai plus de cœur dans cette ville.

CHAPUIS.

495. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Milan, le 9 novembre [1813].

J'AI bien du plaisir à recevoir ta lettre je craignais qu'en véritable provinciale tu n'eusses encore remis le voyage de Paris.

Je reconnais la chaleur de ton amitié à ce que tu medis sur Antoine2, mais je me suis mal expliqué. Il n'est point encore à Lyon. Il y sera peut-être dans quelque temps.

1. Mme Pauline Périer, en sa terre de Thuélin, près la Tour-du-Pin, Isère. A la Tour-du-Pin ou à Lyon, maison Dumortier et Cie, si Mme Périer ne se tronve pas à la Tour-du-Pin.

2. Antoine Pletragrua, voir plus haut lettres nos 490 et 491


Je partirai dans 2 ou 3 jours, pas plus tard que le 15 novembre.

Je crains de te faire attendre c'est le sort commun des rendez-vous je suis très pressé par le courrier.

Je passerai probablement par le MontCenis. Adieu je suis enchanté de faire le voyage avec toi et ton excellent mari. Du PIN.

496. B

A SA SŒUR PAULINE 1

M[ilan], le 11 novembre 1813.

JE pars de ce principe, ma bonne amie, que rien n'est plus difficile

à arranger qu'un rendez-vous, sur-

tout quand une des deux moitiés dépend des événements. Par exemple, je ne me rappelle pas t'avoir parlé de Genève 2. C'est un excès d'amitié c'est un défaut trop rare pour que je m'en plaigne. Voici l'ordre et la marche de la grande cérémonie. Je partirai le 14, le 15 ou, au 1. Milan. A Mme Pauline Périer, en sa terre de Thnélin, près la Tour-du-Pin, département de l'Isère.

2. C'est dans la lettre do Venise du 8 octobre précédent que Beyle a dit à sa sœur qu'elle pourrait aller à sa rencontre jusqu'à Chambéry ou Genève.


plus tard, le 16 (car mes affaires m'appellent à Paris). Je passerai probablement par Turin, parce que les nigauds ne sont pas encore accoutumés à la route du Simplon et ont peur de s'y engouffrer tout vifs. Donc, de M[iIan] à Cularo, par Turin, 4 jours à Montmélian; je lâcherai le compagnon et me mettrai en marche le 20 ou le 21 au travers de cette fameuse vallée de Montieux. Si Cularo n'a pas de raison particulière pour t'ennuyer plus que de coutume, habite ce lieu charmant, du 18 au 25. De là, nous partirons pour Paris.

En attendant, je te ruinerai en port de

lettres, et malgré le génie perçant que le ciel nous a départi, il n'est pas clair que nous nous rencontrions.

Si Cularo t'ennuie, tiens-toi à Voiron,

à Bourgoin ou à Lyon. Ecris ta marche bien exactement à Félix. Quelqu'un pourrait s'emparer des lettres à mon adresse. Mon Antoine ne sera à Lyon ou à Cham-

béry que dans 15 ou 20 jours. J'ai mené la vie la plus active ces jours-ci et je suis content de ma santé. Les petites réflexions que j'ai eu l'occasion de faire depuis 5 mois, sur le voisinage of the death1, m'ont confirmé de plus en plus dans l'idée 1. De la mort.


qu'il faut mener une vie active qu'il faut, pour la santé morale encore plus que pour la physique, faire 100 lieues tous les 6 mois, et ne jamais remettre au lendemain la jouissance que l'on peut se procurer le jour même, fût-ce celle d'avaler une huître. Une femme de 28 ans commence à pouvoir jouir de sa liberté sans qu'on en cause. C'est ce qui fait

Que c'est à toi, Brutus, que j'adresse ces mots. L'argent seul peut nous arrêter c'est

pourquoi il faut être très économe et ne le dépenser que pour ce qui fait réellement plaisir à nous et non pour ce que le vulgaire qui n'a que des idées basses, regarde comme faisant plaisir en général. Que Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, etc. Fin du Sermon.

Ce mot à M. Félix F[aure].


497. G

AU DUC DE CADORE

Paris, le 17 décembre 1813.

Monseigneur,

en 1783, je suis de la conscription de l'an XI, à laquelle je n'ai pas

concouru étant alors officier réformé.

J'ai à prier votre Excellence de sou-

mettre à sa Majesté l'Empereur un projet de décret pour m'exempter du service militaire. Je viens de vérifier chez M. d'Hastrel à la direction générale de la conscription que S. M. daignait accorder des exemptions aux auditeurs à son Conseil d'Etat. J'ai vu un grand nombre de décrets, et on m'a assuré que S. M. n'avait encore refusé d'exemption à aucun auditeur. J'éprouve un grand regret d'avoir à

entretenir votre Excellence d'une affaire personnelle. J'ai cherché s'il n'y avait pas quelque moyen de lui épagner la peine de s'en occuper, mais étant sous les ordres immédiats de votre Excellence, ce n'est qu'auprès d'elle que je puis solliciter la


faveur d'être présenté à S. M. comme utile à exempter.

Je prends la liberté de joindre ici le brouillon du rapport et du projet de décret. Les bureaux de votre Excellence n'auront d'autre travail que celui de corriger ces pièces. Il serait important pour le succès que ce rapport pût être soumis à S. M. le plus tôt possible et dans un moment où elle ne refuse aucune exemption de ce genre. Je suis avec respect, Monseigneur, de votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.

DE B.

498. G

AU BARON D'HASTREL 1

Paris, le 17 décembre [1813].

Monsieur le Baron,

MONSIEUR de Beyle, auditeur de première classe, attaché à la section

de la guerre du conseil d'Etat,

Inspecteur du mobilier et des bâtiments de la couronne, place à laquelle il a été 1. A M. le baron d'Hastrel, directeur général de la Conscription militaire.


nommé par décret du 22 août 1810, est né à Grenoble le 23 janvier 1783, il se trouve en conséquence faire partie de la conscription de l'an XI, à laquelle il a satisfait dans le temps.

Il est allé à Moscou, il a fait cette année

la campagne de Silésie où il a été intendant à Sagan. Il en est revenu avec la fièvre nerveuse. Son Excellence Mgr le duc de Cadore, Intendant général de ta couronne sous les ordres duquel il se trouve, présente à S. M. un projet de décret par lequel M. de Beyle, auditeur de 1re classe, âgé de 31 ans, est exempté du service militaire.

Par ces motifs M. de Beyle a l'honneur

de vous prier, M. le Baron, de lui accorder un sursis jusqu'à ce que S. M. ait prononcé. Ci-joint l'extrait de baptême du pétitionnaire, en original, une copie du décret qui le nomme Inspecteur du mobilier de la Couronne, et le certificat du maire de Grenoble.

Je suis avec une très haute considération,

Monsieur le Baron, votre très humble et très obéissant serviteur.


499. G

A L'EMPEREUR NAPOLÉON

[Décembre 1813.]

Sire,

Eux auditeurs au Conseil d'Etat sont attachés à l'Intendance géné-

rale de la Couronne, comme inspec-

teurs du mobilier. Aucune dépense de ce genre n'est ordonnée qu'après que ces fonctionnaires ont vérifié qu'elle n'excède pas le budget et qu'elle a été faite avec toute l'économie possible.

Un de ces auditeurs, M. de Beyle, nommé aux fonctions d'Inspecteur par décret du 22 août 1810, est âgé de 31 ans et se trouve ainsi de la Conscription de l'an XI. Il est allé à Moscou, il a fait la campagne de Silésie où il était intendant à Sagan. Il est revenu malade. J'ai lieu d'être content de ses services comme Inspecteur du mobilier. Je crois en conséquence utile au service de votre Majesté de lui proposer d'exempter un auditeur de 1re classe qui a satisfait dans le temps à la Conscription de l'an XI et qui depuis trois ans et demi est employé dans sa Maison,


à une comptabilité qui va bien et qui exige de l'intelligence et un esprit d'exactitude, et qui enfin vient de faire deux campagnes.

J'ai en conséquence l'honneur de soumettre à l'approbation de votre Majesté un projet de décret pour exempter de de la Conscription M. de Beyle, auditeur de 1re classe, âgé de 31 ans.

L'extrait de baptême et le décret qui le nomme sont ci-joints.

Je suis avec le plus profond respect, Sire, de votre Majesté Impériale et Royale, le très humble, très obéissant et très fidèle sujet..

Duc DE C[ADORE] 1.

Paris le décembre 1813.

500. G

Au Palais impérial de le décembre 1813. NAPOLÉON

.Suisse SUR le rapport de notre Intendant général, nous avons décrété et décrétons ce qui suit

1. Ce brouillon de rapport est entièrement de la main de Beyle.


Article 1er

Nous accordons l'exemption du Service

militaire au Sr Henry de Beyle, auditeur de Ire classe en notre Conseil d'Etat, Inspecteur du mobilier de notre Couronne, né le 23 janvier 1783.

Article 2

Notre Ministre de la guerre est chargé

de l'exécution du présent décret.

N.1

501. A

A M. DE MONTALIVET,

MINISTRE DE L'INTÉRIEUR

Paris, le 27 décembre 1813.

Monseigneur,

A la réception de la lettre que V. E. m'a fait l'honneur de m'écrire hier 26, je me suis rendu auprès de M. le comte de Saint-Vallier, que je dois accompagner dans sa mission, pour prendre ses ordres.

1. Ce brouillon de décret est de la main de Beyle qui a mis en surcharge (copier exactement la formule sur le décret du 22 août 1810. Ecrire très bien. Ce papier devant être signé par S. M.) ».


J'ai été à Moscou j'ai fait la campagne

dernière, pendant laquelle j'ai été intendant à Sagan. Je suis revenu de cette campagne avec la fièvre nerveuse, maladie de laquelle je ne suis pas entièrement remis. J'ai fait les campagnes de Vienne et de Berlin. Enfin je suis auditeur de première classe et inspecteur du mobilier de la Couronne depuis près de quatre ans. J'ai pris la liberté de mettre ces titres sous les yeux de V. E. afin que, si je m'acquitte à sa satisfaction de la mission qu'elle a bien voulu me confier, elle puisse me présenter à S. M. comme digne de quelque distinction.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond

respect, de V. E. le très humble et trèsobéissant serviteur.

DE BEYLE,

Auditeur envoyé à Grenoble.

502. C et I 1

[6 janvier 1814.1

E sénateur, comte de l'Empire, commandant de la Légion d'hon-

neur, grand-croix de l'ordre impé-

rial de la Réunion, commissaire extraordinaire de Sa Majesté,

1. Henri Beyle avait quitté Paris le 81 décembre 1813, avec le comte de Saint-Vallier qu'il devait seconder pour


Aux propriétaires et habitants de toutes les classes de la 7e division militaire 1. Je viens, braves habitants de la 7e division militaire, mes chers compatriotes, vous apporter des consolations et des espérances de paix qui ne tarderont pas à se réaliser, et dont le succès tient à votre conduite et à l'attitude que vous aurez dans la circonstance critique où se trouve une partie de cette division militaire.

La paix est le vœu général de la France, l'Empereur la désire aussi vivement que vous, et fera tous les sacrifices compatibles avec la dignité de la nation et celle de sa couronne. Vous vous rappelez que, dans son discours au corps législatif, il a dit « Monarque et père, je sens ce que la paix ajoute à la sécurité du trône et à celle des familles. » Vous ne devez donc pas douter que les vœux du prince ne soient d'accord avec les nôtres. Ayons

aider à l'organisation militaire et activer la résistance en Dauphiné. C'est lui qui rédigea la plupart des proclamations et lettres que le plus souvent Saint-Vallier signa seul.

On voit en outre dans les archives de l'Isère la correspondance de Montalivet, ministre de l'Intérieur, et celle du ministre de la guerre avec le comte de Saint-Vallier et leurs lettres sont fréquemment annotées en marge de la main de Beyle qui y a Indiqué les réponses faites. 1. Proclamation affichée sur les murs et publiée par le Journal du département de l'Isère, vendredi 7 janvier 1814.


de la confiance et rendons-nous dignes de ce bienfait.

Les bases des préliminaires de paix ont été proposées par nos ennemis ils ont donc jugé qu'elles ne leur étaient pas défavorables peut-être espéraient-ils que l'Empereur les refuserait, mais la France, au contraire, les a acceptées sans discussion, sans modification.

Réunissez donc tous vos efforts, mes chers compatriotes la patrie, l'honneur vous appellent. Vous ne souffrirez point que votre territoire devienne la proie de l'étranger. Ralliez-vous à la voix de vos fonctionnaires civils et militaires qui jouissent à juste titre de la confiance du gouvernement, de la vôtre et de la mienne. Empressez-vous d'offrir tous les sacrifices qu'exige la défense des frontières.

A Grenoble, le 6 janvier 1814.

Le Comte DE SAINT-VALLIER.

L'auditeur au conseil d'Etat: DE BEYLE.

503. C et I

[7 janvier 1814.]

LE sénateur, etc.

Considérant qu'il est nécessaire de donner un chef aux gardes nationales, aux corps francs et aux levées


en masse qui s'organisent pour expulser l'ennemi du territoire de la 7e division militaire qu'il est important que ce chef réunisse la confiance des citoyens et des talents militaires éprouvés

Vu l'urgence,

Arrête

Article premier. M. le général de division comte Marchand, grand-aigle de la Légion d'honneur, est nommé commandant en chef des gardes nationales, corps francs et levées en masse qui seront organisées dans les départements du MontBlanc et de l'Isère.

Art. 2. M. le général Marchand est invité à se concerter avec M. le général Laroche, commandant la 7e division militaire.

Art. 3 Les autorités civiles et militaires obtempéreront aux demandes qui leur seront faites directement, dans les cas d'urgence, par M. le commandant en chef ces demandes devront ultérieurement être soumises à l'approbation du commissaire extraordinaire de Sa Majesté. Art. 4. MM. les préfets des départements du Mont-Blanc et de l'Isère sont chargés de l'exécution du présent


arrêté, qui sera adressé sur-le-champ à Son Excellence le ministre de la guerre. A Grenoble, le 7 janvier 1814.

Le Comte DE SAINT-VALLIER.

L'audileur au Conseil d'Étal,

DE BEYLE.

504. I

A M. LE BARON DE LA ROCHE, COMMANDANT LA 7e DIVISION MILITAIRE

Grenoble, le 9 janvier 1814,

à 6 heures du matin.

Monsieur le baron, j'ai reçu à quatre heures du matin la lettre que vous m'avez écrite hier 8 du courant, et par laquelle vous me consultez sur les demandes que vous recevez 1° du général Poncet, commandant la 19e division militaire à Lyon qui vous demande d'envoyer vos troupes à Bourg. 2° du général Musnier qui vous demande les bataillons sous vos ordres et vous engage à les envoyer à Lyon pour le motif qu'ils font partie du corps de


réserve de Genève dont on leur avait donné le commandement.

J'ai délibéré mûrement sur cette

affaire, j'ai considéré

1° Quant au général Poncet nous ne

pouvons sous aucun rapport adhérer à sa demande dont vous ne me faites point connaître les motifs.

2° que les ordres en vertu desquels

paraît agir M. le général Musnier sont antérieurs au 27 décembre jour auquel Son Excellence Monseigneur le ministre de la guerre m'a donné l'état suivant des troupes existantes à Grenoble, troupes destinées, dit le ministre, « à préserver s'il en était besoin et à l'aide des commandants des troupes dans la septième division, les départements qui la composent ou l'avoisinent, d'une invasion de la part de l'ennemi. »

L'état des troupes existant à Grenoble est ainsi qu'il suit

{5e de ligne. 500

11e 500

Grenoble 18e légère. 492 8e et 9e compagnie d'ou-

vriers d'artillerie. 160

Total. 1.652


3° que vous n'avez sous vos ordres que 1.780 hommes, que par une dépêche du 4 janvier S. E. le ministre de la guerre a ordonné l'approvisionnement de Grenoble pour une garnison de 1.200 hommes, et du fort Barraux pour 600 hommes, ce qui fait un total de 1.800 hommes supérieur à ce que vous avez à Chambéry que par décret du 4 janvier Sa Majesté a mis en état de siège sept places de la 7e division, pour les garnisons desquelles, il faut un total de 7.400 hommes dont 1.200 pour Grenoble et 600 pour le fort Barraux.

Il est évident que les troupes que vous avez à Chambéry ne sont que les garnisons de Grenoble et de fort Barraux réunies dans une position que vous avez jugée favorable dans les circonstances actuelles pour observer l'ennemi.

4° que vous êtes en présence de l'ennemi, qu'on vous demande des troupes pour les porter en arrière et même hors de la 7e division que vous devez défendre avant tout.

50 que le corps de réserve qui paraît avoir dû être formé à Genève, sous les ordres de M. le général Musnier, était destiné à la défense de Genève et de la 7e division, que Genève n'est plus en notre pouvoir et que les troupes que vous avez des-


tinées à la défense de la 7e division rempliront mieux cet objet à Chambéry qu'à Bourg ou à Lyon où on vous les demande. D'après ces considérations vous ne pouvez, Monsieur le baron, changer la destination des troupes qui sont sous vos ordres, et que vous m'annoncez être vis-à-vis les avant-postes de l'ennemi. J'annonce le parti que je prends à son Excellence le ministre de la guerre et à Monsieur le Comte Chaptal, commissaire extraordinaire de Sa Majesté dans la 19e division militaire, qui ne m'a point écrit sur cette demande de troupes, objet important dans les circonstances. Je vous ferai observer toutefois, Monsieur le baron, que vous ne m'avez pas mis à même d'apprécier les motifs de MM. les généraux Musnier et Poncet. Je n'aurais pu juger ces motifs que par l'envoi des copies des lettres que vous avez reçues, en sorte qu'aucune des considérations majeures qui auraient pu influer sur ma détermination ne m'ont été connues.

Il n'y a donc aucun doute, M. le général, que vous ne devez changer en aucune manière la destination des troupes que vous commandez sans un ordre exprès de Son Excellence le ministre de la guerre, à moi communiqué.


Au total, Général, je dois vous observer que vous me laissez dans une ignorance parfaite sur ce qui se passe dans votre armée et dans le pays où vous êtes vous ne me dites rien sur le fort de l'Ecluse. J'ai l'honneur etc.

Le comte DE SAINT-VALLIER 1.

505. I

A M. LE BARON FOURIER,

PRÉFET DU DÉPARTEMENT

DE L'ISÈRE

Grenoble, le 9 janvier 1814.

Monsieur le Baron,

JE m'empresse de vous transmettre une copie d'une lettre que je reçois de M. le Comte de la Valette directeur général des Postes. C'est un service fort essentiel à l'action du gouvernement et en faveur duquel je vous prie de faire tout ce qui sera compatible avec les diver1. Beyle n'a, sur cette copie, écrit de sa main que la formule et la signature. Il ajoute au-dessous « Pour copie, le Sénateur commissaire extraordinaire de Sa Majesté, dans la 7e division militaire. »


ses mesures que vous êtes chargé de mettre à exécution.

Recevez, Monsieur le Baron, l'assurance de ma considération distinguée.

Le Cte DE ST-VALLIER.

Ci-joint 1 une ampliation du décret de Sa Majesté qui organise l'armée de Lyon et copie d'une lettre que je reçois du commissaire aux poudres, à Lyon. Je vous prie de traiter cette administration avec tous les ménagements qui vous seront possibles.

506. C

AU DUC DE FELTRE' 2

Grenoble, 12 janvier 1814.

OUTRE les embarras que nous donne le voisinage de l'ennemi, qui tous les

jours fait le coup de fusil à nos

avant-postes d'Annecy, j'en éprouve encore un fort grand par la difficulté de savoir ce qu'il est à propos de faire des 1.780 hommes formant les garnisons de Barraux et de Grenoble., Ces troupes sont réunies à Cham1. Ce P. S. est seul de la main de Beyle.

2. Ministre de la guerre.


béry pour couvrir l'entrée de la vallée de l'Isère et la route d'Italie par le MontCenis. Cette route me semble d'autant plus importante que les pas du Simplon et du Saint-Bernard sont occupés.

Votre Excellence, par sa lettre du 8 janvier, prescrit au général de La Roche de mettre à l'abri d'un coup de main les places des Hautes-Alpes et surtout de ne pas laisser prendre Barraux et Grenoble. Ces deux places exigent une garnison de 1.800 hommes. C'est tout ce que nous avons.

M. le général Musnier, par sa lettre du 11 janvier, demande que nous envoyions nos 1.780 hommes au Pont-d'Ain. Ce général agit, dit-il en vertu d'ordres de Votre Excellence, en date des 3, 4 et 6 janvier.

L'esprit de l'ancienne Savoie n'est rien moins que sûr. Il est extrêmement probable que quarante-huit heures au plus après le départ de nos 1.780 hommes, Barraux sera pris comme le fort l'Ecluse. Or il y a à Barraux 48 pièces de canon à Grenoble il y a 150 pièces de canon et de grands magasins d'habillement.

Votre Excellence veut-elle que nous embarquions tout cela sur l'Isère et que nous abandonnions le Mont-Blanc et l'Isère ?


Les demandes de M, le comte Chaptal et de M. le général Musnier sont si réitérées et fondées sur des ordres qui paraissent si précis que j'allais mettre en délibération ce parti extrême lorsque j'ai vu la lettre que Votre Excellence a adressée le huit janvier au général La Roche nous restons donc par conséquent dans notre position jusqu'à de nouveaux ordres de Votre Excellence.

Le général La Roche me mande qu'il est toujours malade. Je vous prie, Monsieur le duc, de me mander ce que je dois faire, et vous engage à prendre en grande considération mes précédentes lettres à cet égard. Je vous observe que le général Marchand est sur les lieux, plein de zèle et me secondant de tous ses moyens. Il y aurait beaucoup plus d'ensemble s'il commandait aussi la troupe de ligne.


507. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 12 janvier 1814.

Monsieur le duc, il paraît que l'ennemi reçoit des renforts à Genève. L'esprit de la Savoie est mauvais

nous n'avons que 1.780 hommes pour défendre toutes les places des HautesAlpes et le Dauphiné J'ai donc accepté avec empressement les offres de M. Armand Dubois, inspecteur des douanes. Je l'ai autorisé à former un corps franc de ses douaniers. D'après l'avis de M. le général Marchand, je leur ai donné deux pièces de canon.

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excel-

lence une ampliation de l'arrêté organique des corps francs de M. Armand Dubois. Ce chef, ancien capitaine de cavalerie, a la croix de la Légion d'honneur et paraît zélé, ainsi que M. Vinet, qui dirigera son artillerie.

Dans les circonstances actuelles, ce

corps franc peut rendre les plus grands services soit contre l'ennemi, soit pour relever par sa présence l'esprit public de la Savoie.


J'adresse à Votre Excellence un second

arrêté par lequel j'accorde les vivres de

campagne à notre petite armée de

1.780 hommes. Ces jeunes soldats sont sou-

vent au bivouac, et rien ne leur serait plus

facile que de déserter. Les dispositions du

pays, les montagnes et l'absence de la gen-

darmerie leur rendraient la désertion très

facile. Il convient donc de les bien trai-

ter et de leur payer exactement la solde.

Je mets enfin sous les yeux de Votre

Excellence une lettre du préfet des Hautes-

Alpes. Elle verra que l'artillerie des places

de ce pays est en mauvais état, et l'argent

nous manque. La situation des places des

Hautes-Alpes deviendrait bien alarmante, si

l'ennemi acquérait la possibilité de s'en ap-

procher. Le général Clément de la Rouvière

nous a envoyé deux compagnies d'artil-

lerie. Elles doivent arriver aujourd'hui à

Bria.neon et Montdauphin. C'est bien peu.

M. le comte Chaptal a retenu à Lyon

3.000 fusils destinés à Grenoble, où nous

avons 150 pièces de canon, mais seulement

800 fusils. Nous sommes hors d'état d'ar-

mer les gardes nationales.

Le préfet des Basses-Alpes offre

1.000 hommes de gardes nationales qui

défendraient avec plaisir les places qui

les couvrent au nord, mais il n'a pas de

fusils à donner à cette troupe.


508.—C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 13 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, les avis que je reçois me confirment dans l'opinion que

j'ai mise hier sous les yeux de Votre

Excellence. C'est que si nous ne payons pas la solde aux 1.780 hommes formant les garnisons de Barraux et de Grenoble et actuellement devant l'ennemi, ces jeunes soldats se débanderont. L'esprit de l'ancienne Savoie est mauvais, et quoiqu'il y ait du patriotisme dans le département de l'Isère, notre conduite doit être bien différente de ce qu'elle serait, si l'ennemi n'était pas à la frontière. Je vous supplie donc, Monsieur le duc, de donner les ordres les plus précis pour que la solde de retraite et la solde ordinaire soient payées de préférence à tout autre objet tant que l'ennemi se trouvera sur le territoire du Léman ou du Mont-Blanc.

Nous avons ici des soldats du Ile régiment qui n'ont pas de solde depuis plusieurs jours, ont épuisé leurs masses, les fonds de première mise, et enfin ne savent comment vivre. J'ai fait appeler M. Ros-


taing, inspecteur aux revues, et probablement me déterminerai à faire donner un petit acompte au détachement du 11e. Mais l'arrêté que je pourrais prendre pour cet objet intervertira l'ordre des payements prescrits à M. le receveur général de l'Isère. Il serait bien à désirer que Votre Excellence pût obtenir un ordre précis pour assurer la solde.

509. I

Grenoble, le 13 janvier 1814.

LE sénateur comte de l'empire, etc. Vu la proposition de M. l'Inspecteur aux revues de la 7e division militaire

Vu l'avis approbatif de M. le Préfet de l'Isère et de M. l'ordonnateur de la 7e division

Considérant que la dissolution de la Légion portugaise a fait rentrer dans le magasin d'habillement de la place de Grenoble, une certaine quantité de matières et effets confectionnés propres à l'habillement des troupes et qu'il est naturel d'en disposer en faveur des dépôts des régiments stationnés à Grenoble et de la garde nationale


Vu l'urgence,

Arrête

Article I. Il sera distribué aux 18e d'Infanterie légère, 5e et Ile régiments d'infanterie de ligne cinq cents capotes et neuf cent-soixante dix-huit mètres de drap beige.

Article II. Les habits en drap mar-

ron provenant de la légion portugaise seront mis en réserve pour les corps francs qui s'organisent dans la septième division. Arlicle III. Cinq cent trente six gibernes, 398 porte-gibernes en buffle, 112 bretelles de fusils et 166 baudriers de sabre seront également distribués aux corps sus-nommés. On distribuera également si besoin est, quinze habits de tambour, ainsi que des caisses, s'il y en a. Article IV. M. l'inspecteur aux revues Rostaing, est chargé de l'exécution du présent arrêté qui sera adressé sans délai à LL. EE. MM. les ministres de la guerre et de l'administration de la guerre.

Le Cte DE ST-VALLIER.

L'audileur au Conseil d'Etat

DE BEYLE.


510. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 15 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, Votre Excellence aura eu connaissance des alarmes

qu'on a eues à Lyon et qui

ne me semblent pas fondées. Il y a lieu de craindre cependant que si les fusils qui doivent nous arriver de Saint-Etienne passaient par Lyon dans de telles circonstances, il ne fussent retenus.

Notre position peut être bien déplorable. Nous avons 200 pièces de canon, nous aurons 10 ou 12.000 hommes de gardes nationales, et nous n'avons qu'un millier de fusils. Il serait bien triste que les braves Dauphinois fussent obligés de laisser l'ennemi pénétrer dans leurs vallées, faute de fusils. Votre Excellence sait que nous avons de la poudre et du plomb en abondance.

Je la supplie de donner des ordres précis pour qu'on nous expédie des fusils ou au moins des mousquetons.Il conviendrait que ces armes ne passassent pas par Lyon, où il est possible qu'on les retienne. Il serait affreux de perdre le Dauphiné


et un immense matériel en armes et habillement, faute de fusils. Les rues de la ville de Grenoble sont pleines d'hommes que nous ne savons comment armer.

Le receveur général n'a que 5,000 fr.

dans sa caisse. Les contributions ne se payent point. Les particuliers même entre eux ne se payent pas ce qu'ils se doivent. Nous ne savons comment payer la solde. P.-S. Je prie Votre Excellence de prendre une décision prompte sur ce que je lui ai mandé relativement au remplacement du général La Roche, qui, vu son âge et ses infirmités, est hors d'état de commander activement. Le général Marchand est sur les lieux et paraît très propre à remplacer le général La Roche.

511. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, 15 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, je fais fabriquer des cartouches à force. On va en expédier un grand nombre par Lyon. On a déjà fait des moules de balles de tous calibres. Je remercie Votre Excellence


de la nomination de M. le baron Fiereck 1 c'est un excellent officier plein de zèle et d'activité.

Mais les fusils nous manquent absolument.

La nouvelle de l'arrivée à Lyon des têtes de colonnes de M. le maréchal duc de Castiglione fait ici le meilleur effet.

512. C

A M. DE MONTALIVET

Grenoble, le 15 janvier 1814.

•••COMME on répandait des bruits alarmants sur Lyon, je viens

d'inviter M. le baron Renaul- don 2, maire de Grenoble, à faire sur-lechamp une proclamation, à la suite de laquelle on imprimera deux ou trois lettres particulières reçues de Lyon et annonçant l'arrivée de M. le maréchal duc de Castiglione hier 14 à cinq heures du soir. Tous les deux jours, le maire de Grenoble fera une semblable proclamation. 1. Colonel d'artillerie en retraite, que Saint-Vallier et Beyle avaient fait remettre en activité.

2. Chartes Renauldon fut maire de Grenoble de 1800 à 1815. Depuis 1810 Chérubin Beyle était son adjoint.


Elle sera placardée dans tout le département. Comme on est assez méfiant dans ce pays-ci, j'engage le maire à prendre le ton le plus simple et le plus paternel.

J'ai lieu de craindre que les prêtres dans

le confessionnal n'agissent pas dans le même sens que nous je vais tâcher d'engager Monsieur l'évêque de Grenoble à publier un mandement sur la nécessité de se réunir au prince pour la défense de la patrie.

Au total, on pourrait tout espérer du

Dauphiné, si nous avions quelques milliers de fusils.

J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excel-

lence une ampliation d'un arrêté que j'ai été obligé de prendre pour la suppression de tous les bacs établis sur le Rhône.

Je reçois la lettre de Votre Excellence

du 11 janvier.

513. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 16 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, M. le comte Chaptal m'écrit de Lyon du 15 janvier que

cette ville est au moment d'être

occupée par l'ennemi.


Je m'empresse de donner avis à Votre

Excellence, par la voie de Valence, que j'ai cru indispensable pour les intérêts de Sa Majesté de donner à M. le comte Marchand le commandement en chef de la 7e division militaire. L'arrêté est ci-joint. Votre Excellence aura vu par mes lettres du 15 que le général baron de La Roche demandait à être remplacé dans le commandement des troupes actives.

Le général Marchand vient de donner

des ordres pour faire sauter, en cas de nécessité, divers ponts dont la destruction couvrirait Chambéry. Cette mesure était proposée par M. le général de La Roche.

Votre Excellence sait que nous avons

ici 150 pièces de canon et seulement 1.000 fusils. Je vais évacuer par l'Isère sur Valence la partie de l'artillerie qui me sera désignée comme inutile par M. le général Marchand et le directeur de l'artillerie Fiereck.

Malheureusement, nous n'avons pas

d'argent. Je viens d'écrire aux receveurs et payeurs de Grenoble de consacrer tous les fonds à la solde des troupes et à l'artillerie, et de ne rien payer sans mon autorisation.

Je m'occupe à réunir tout ce qui est


possible de moyens de défense dans les places des Hautes-Alpes. Je suis, bien secondé. Nous ferons tout pour l'Empereur et pour la patrie.

514. C

[16 janvier 1814.]

LE sénateur, etc.

Vu l'urgence, l'état de maladie où se trouve M. le général baron La Roche, la demande qu'a faite ce général d'être remplacé, la nécessité de concentrer l'action des forces destinées à la défense de la division

En vertu des pleins pouvoirs à nous délégués par Sa Majesté,

Arrêtons ce qui suit

Article premier. M. le général comte Marchand, nommé par Sa Majesté commandant en chef des gardes nationales de l'Isère, est nommé commandant en chef dé la 7e division militaire.

Art. 2. MM. les officiers généraux et les troupes existant dans l'étendue de la 7e division sont placés immédiatement sous les ordres de M. le général comte Marchand. MM. les généraux resteront au poste où ils se trouvent jusqu'à ce qu'ils


reçoivent des ordres du général Marchand.

Art. 3. Le présent arrêté sera adressé sans délai à S. E. le ministre de la guerre.

A Grenoble, le 16 janvier 1814.

Le Comte DE SAINT-VALLIER.

L'auditeur au Conseil d'Etat.

DE BEYLE.

515. I

Grenoble, le 16 janvier 1814.

E sénateur, comte de l'Empire, etc. Considérant que dans le conseil de guerre réuni aujourd'hui, il a été décidé que pour l'évacuation de l'artillerie de Grenoble, il serait réuni 100 attelages de 4 chevaux pour le transport des canons et caissons 50 charrettes du pays pour le transport de la poudre

20 gros bateaux pour transporter à Valence l'artillerie du siège

qu'il est indispensable de nourrir les hommes et les chevaux.

Vu l'avis de M. le général en chef, de


M. le Préfet de l'Isère et de M. l'ordonnateur de la 7e division,

Arrête:

Article premier. M. l'ordonnateur de

la 7e division fera distribuer la viande et les fourrages aux hommes et chevaux employés à l'évacuation dont il s'agit. Article 2.. Comme le manque de

fonds mets les agents des services hors d'état de pourvoir à la disposition précédente, la viande et les fourrages nécessaires pour effectuer l'évacuation seront fournis par réquisition et payés aux particuliers aussitôt la rentrée des fonds. Article 3. M. le Préfet de l'Isère et

M. l'ordonnateur sont chargés de l'exécution du présent arrêté qui sera adressé sans délai à S. E. le Ministre directeur de l'administration de la guerre.

Le Cte DE ST-VALLIER.

L'auditeur au Conseil d'Etat:

DE BEYLE.


516. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 17 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, mon collègue M. le

comte Chaptal m'ayant écrit de

Lyon le 15 qu'il était probable que

l'ennemi allait, occuper cette malheureuse ville et qu'il ne fallait plus y envoyer de troupes, j'ai donné à M. le comte Marchand le commandement des troupes de la 7e division militaire. Cette mesure dont j'avais eu l'honneur d'entretenir Votre Excellence dans mes lettres du 12 et du 14 courant, m'a semblé nécessaire au service de Sa Majesté. J'ai ensuite rassemblé un conseil de guerre dont j'ai l'honneur d'adresser le procès-verbal à Votre Excellence. Les avis y ont été unanimes sur tous les objets, même sur la manière de défendre Grenoble. On a reconnu qu'il fallait défendre cette place aux positions du fort Barraux et du château Bayard au nord, et du côté de Lyon, à Voreppe, si l'on avait une quantité suffisante de troupes, et au pont de Piquepierre (près la Ruinerate), à un quart de lieue de la ville, si l'on


n'avait que peu de troupes mais qu'il était impossible que les murs de Grenoble arrêtassent l'ennemi une heure. Cependant, par respect pour les ordres de Votre Excellence, on va armer cette place.

Nous n'avons pas de fusils, et il con-

vient de faire évacuer toute l'artillerie qui n'est pas nécessaire à l'armement. Nous espérons venir à bout de cette opération par le zèle que M. le baron Fourier, préfet, apporte à tout ce qui est du service de Sa Majesté. Cet excellent préfet a d'autant plus de mérite que le voisinage de l'ennemi rend très difficile le moyen des réquisitions et que les deux arrondissements les plus populeux de son département, ceux de Vienne et de la Tour-du-Pin, bordant le Rhône, craignent chaque jour de voir arriver les patrouilles ennemies. Les deux souspréfets se conduisent très bien, et le maire de Pont-de-Beauvoisin (Isère), le sieur Flandin, se montre animé du zèle le plus vif.

Votre Excellence connaît l'état effrayant

des places des Hautes-Alpes, où nous n'avons guère que les deux compagnies d'artillerie envoyées de Turin. Le général Marchand et moi nous sommes déterminés à envoyer un courrier au prince


vice-roi et au prince Camille pour leur demander des garnisons pour Briançon et Montlyon. Ce qui augmente mes inquiétudes pour ces places, c'est qu'il n'y a pas de fusils et qu'ainsi on ne pourrait profiter de la bonne volonté des habitants qui voudraient se jeter dans ces places. Le conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet à Gap sert fort bien.

Telles sont, Monsieur le duc, les précautions que nous avons dû prendre. Cependant je ne crois pas que l'ennemi soit en force devant Lyon, et mon opinion particulière est qu'il ne viendra pas à Grenoble et ne s'engagera pas dans nos montagnes. Je dois vous dire cependant que l'opinion du public n'est pas semblable à la mienne.

Quoi qu'il arrive, je vous prie de mettre sous les yeux de Sa Majesté l'assurance que je tiendrai ici jusqu'au dernier moment, et que si quelqu'un est capable de défendre ce pays, c'est le général Marchand.

Il n'y a aujourd'hui dans les caisses que 6.700 fr. 54. J'ai ordonné que rien ne se payât sans mon visa.


517. C

A M. DE MONTALIVET

Grenoble, le 18 janvier 1814, à midi.

Monsieur le Comte,

JE ne sais si la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à V. E. pourra passer par

Lyon. Cependant, ayant à cœur

de vous donner de nos nouvelles jusqu'au dernier moment, je répéterai à V. E. que le brave général Marchand, le préfet de l'Isère et moi, nous comptons tenir jusqu'à la dernière extrémité. Nos gardes nationales vont bien. Elles seront rassemblées avant le terme prescrit. Mais nous pourvoirons à la solde et à l'habillement des compagnies franches par le moyen de prestations en argent. Je donnerai plus de détails à V. E. par la voie de Valence. J'ai envoyé à Valence un courrier extraordinaire qui a porté plusieurs lettres pour Paris. M. le baron Descorches me mande qu'il est assez embarrassé pour les faire passer à Clermont. Il serait bien essentiel d'organiser le service des postes de Valence ou Avignon sur Paris.


Je prends toutes les précautions mais mon opinion particulière est que l'ennemi, qui n'est pas en force devant Lyon, n'osera pas se hasarder dans nos campagnes. Il s'en repentirait certainement. Les préfets servent bien. Nous espérons tous que S. M. sera contente de nous.

Il serait essentiel pour le service qu'Elle confirmât le général Marchand dans le commandement en chef de la 7e division, troupes de ligne et gardes nationales, et employât ailleurs le général de division La Roche, qui ne convient pas ici.

518. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 19 janvier 1814, à midi.

MONSIEUR le duc, V. E. verra par nos autres dépêches que nous nous préparions à envoyer un millier d'hommes; six pièces de canon et notre brave général Marchand au secours de Lyon.

Mais à midi, arrive un rapport de M. le général La Roche qui annoncera retraite par Barraux. Peut-être le général Des-


saix et M. le préfet Finot nous donneront d'autres nouvelles.

Nous n'envoyons plus rien à Lyon. Peut-être cette attaque de l'ennemi n'at-elle pour but que de nous empêcher de secourir Lyon. Dans tous les cas, nous ferons tout ce qui sera possible pour la défense de notre Dauphiné et pour le service de S. M.

Je viens de nommer M. le colonel Riverot, homme énergique, au commandement supérieur de Barraux.

519. I

Grenoble, le 19 janvier 1814.

LE sénateur comte, etc.

vu le rapport de Monsieur le Colonel d'Hautpoul directeur des fortifications, L'utilité de remettre en activité de service,

Vu l'urgence,

Arrête

Article I. Le Sr Hugues Mermet, capitaine adjudant major du 2e bataillon de sapeurs, en retraite à Barraux, est


remis en activité de service dans le grade de capitaine.

Article Il. M. le général Marchand est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera adressé à Son Excellence le ministre de la guerre.

Le Cte DE ST-VALLIER.

520. I

Grenoble, le 19 janvier 1814.

LE sénateur comte, etc.

Vu le rapport de M. le général baron de La Roche, la possibilité que le fort Barraux soit insulté,

Vu les avis de M. le général en chef Marchand et de M. le Préfet de l'Isère, Vu l'urgence,

Arrête

Article I. Le colonel Riverot est nommé commandant supérieur du fort Barraux en cas de maladie, le major commandant particulier de l'artillerie, prendra le commandement supérieur. Article II. Le fort de Barraux étant bien approvisionné de tout, M. le colonel


Riverot se conformera exactement aux ordres de Sa Majesté relativement à la défense des places.

Article III. Les autorités civiles et militaires sont chargées de l'exécution du présent arrêté.

Le Cte DE ST-VALLIER.

L'auditeur au Conseil d'Etat:

DE BEYLE.

521. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 20 janvier 1814.

ONSIEUR le duc, nous n'avons rien M envoyé à Lyon parce que l'ennemi

JLV.M. nous pressait du côté d'Annecy.

J'y ai envoyé sur le champ le général Marchand. Je crains pour Chambéry même. Par les soins du préfet de l'Isère on évacue l'artillerie inutile à la place de Grenoble, l'artillerie de siège sur Valence, celle de campagne sur les Hautes-Alpes. Le tout par réquisition. Hier nous n'avions dans les caisses publiques que 30.250 fr. J'ai fait payer 26.100 francs de solde. Les gardes nationales vont bien. Mais nous n'avons pas de fusils.


522. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 20 janvier, à midi et demi.

MONSIEUR le duc, j'ai eu l'honneur de vous écrire ce matin par l'estafette d'Italie qu'on a cru prudent de

diriger par Grenoble. Je n'ai encore aucune nouvelle de Chambéry.

J'adresse à V. E. une lettre que le pré-

fet reçoit à l'instant du maire de Voiron,

petite ville à 4 lieues de Grenoble. Elle

y verra la preuve de l'excellent esprit qui anime le Dauphiné. Les maire[s]

du Pont-de-Beauvoisin et de Vizille montrent le même zèle. Que n'aurait pas fait le Dauphiné si on avait pu distribuer aux habitants 50.000 fusils et avoir quelque argent pour les petites dépenses non susceptibles d'être requises Je prie V. E.

de faire connaître à S. M. le bon esprit du Dauphiné.


523. I

A M. LE BARON FOURIER,

PRÉFET DE L'ISÈRE 1

Grenoble, le 20 janvier 1814 à 2 h.

MONSIEUR le baron, je vous prie de mettre en réquisition les charrettes à plâtre de Champ près Vizille, et toutes les petites voitures du pays pour évacuer les farines et grains du magasin de Grenoble, sur Gap.

Nous paierons ce qui sera indispensable pour que cette évacuation n'éprouve aucun retard. Déterminez les stations. Il faudrait appeler les voitures ce soir, mettre les chevaux dans les écuries de la ville. Charger les voitures pendant la nuit et les mettre en mouvement demain à la pointe du jour. La première station pourrait être établie à Vizille.

M. le Maréchal duc de Castiglione m'engage à prescrire à MM. les Préfets de faire nourrir chez l'habitant toute troupe appar1. Toutes ces lettres sont sur du papier qui porte en tête imprimée la formule suivante Le Sénateur comte de l'Empire, commandant de la Légion d'honneur, grandcroix de l'ordre impérial de la Réunion, commissaire extraordinaire de Sa Majesté. » Presque toutes sont de la main d'Henri Beyle.


tenant à l'armée. Les fourrages devront être fournis par les soins des communes. Je vous prie, Monsieur le Baron, de

donner cet ordre aux maires en les invitant à ménager la classe des journaliers pauvres. Agréez, Monsieur le Préfet, les assurances

de ma considération distinguée.

Le Cte DE ST-VALLIER.

524. I

A M. LE COMTE MARCHAND, COMMANDANT EN CHEF

Grenoble, le 21 janvier 1814 à 8 heures du matin.

MONSIEUR le comte, j'ai reçu votre lettre à 3 h. ½ du matin. Le général Daumas a envoyé sur le champ quatre cents hommes à Domène, on va expédier deux pièces de canons sur Gières. Je crois que les 400 hommes n'ont que 10 cartouches chacun, dans la journée on fera dix mille cartouches. On hâte l'évacuation.

On fait revenir de Voreppe les deux cent cinquante hommes qui y étaient. On fait revenir aussi les deux cents hommes qui


marchaient aux Echelles, pour tâcher de couper la route de la grotte et au moins pour couvrir les routes qui des Echelles conduisent à Voiron, et à Voreppe. J'étais d'avis de laisser ces deux cents hommes qui ne sont pas un objet pour la défense des places des Hautes-Alpes. J'ai dû céder à l'avis des militaires qui, je l'avoue, est entièrement opposé à ma manière devoir. J'écris au Préfet des Hautes-Alpes de faire rebrousser chemin à la garde nationale qu'il nous envoyait à Grenoble et de compléter la garnison de ses places fortes. Je lui envoie dix mille francs par le courrier de ce matin.

Je vous serais obligé, Monsieur le Comte, de nous donner de vos nouvelles toutes les deux heures. Ma lettre vous arrivera vers les onze heures. L'aveniraura probablement montré ses intentions pour la journée. Je n'ai pas besoin de vous prier de tenir le plus possible.

Nous avons encore sept cents quintaux de poudre à évacuer. On espère avoir terminé ce soir cet embarquement.

Si la nécessité nous y force, M. le baron Fourier évacuera, je crois, sur la partie du département entre le Rhône et l'Isère. J'irai me joindre au maréchal Augereau. M. Didier, sous-préfet de Grenoble, va à La Mure. M. Renaud va sur la route des


Hautes-Alpes. M. Giraud suivrait le mou-

vement du Préfet.

Agréez, Monsieur le général, l'assurance

de ma considération très distinguée.

Le Cte DE ST-VALLIER.

525. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 21 janvier 1814, dix heures et demie du matin.

MONSIEUR le duc, je reçois deux lettres de V. E. en date du 17 janvier. Par la première vous me faites connaître, Monsieur le duc, que vous avez mis ma première dépêche sous les yeux de S. M. J'en remercie V. E. La seconde est relative aux vivres de campagne et à l'emploi des douaniers comme compagnies de corps francs. L'occupation de Chambéry rend malheureusement inutile ma réponse à cet égard.

Depuis ma lettre d'hier soir, notre situation est très empirée. L'ennemi est à Pontcharra et paraît disposé à pousser nos conscrits. Heureusement le général Marchand commande. J'attends de ses


nouvelles d'un moment à l'autre. On évacue à force. Je presse de tous mes moyens l'approvisionnement des Hautes-Alpes. Il serait urgent d'y envoyer de l'argent par Valence.

526. I

A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE

Grenoble, le 21 janvier 1814.

MONSIEUR le baron, dans le cas où l'approche de l'ennemi nous met-

trait dans la nécessité d'évacuer

Grenoble, je pense que la partie de notre département située entre le Rhône et l'Isère ne devant probablement pas être occupée par l'ennemi, c'est de ce côté que vous devrez vous retirer. Du côté des HautesAlpes votre département finissant à Corps, il suffira d'envoyer dans cette partie, M. Didier, sous-préfet de Grenoble. Il devra hâter par tous les moyens le transport de l'artillerie et des farines qui s'exécute de Grenoble sur Gap.

Agréez, Monsieur le Baron,- l'assurance de ma considération très distinguée. Le Cte DE ST-VALLIER.


527. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 22 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, je reçois la lettre que V. E. m'a fait l'honneur de

m'écrire le 18 du courant, rela-

tivement aux moyens de mettre les places fortes de la 7e division militaire à l'abri des entreprises de l'ennemi en y faisant entrer des gardes nationales. J'ai pressé vivement à ce sujet M. le préfet des Hautes-Alpes, qui sert avec zèle. Ce préfet, d'après mes instructions réitérées, aura sans doute fait entrer ses gardes nationales dans les places fortes. Mais je dois répéter à V. E. que les hommes qui les composent manquent presque entièrement de fusils.

Dans les circonstances extrêmement critiques où nous nous trouvions hier, j'ai accepté l'offre pleine d'honneur et de franchise du général Jouan qui, quoique souffrant beaucoup de son bras amputé, s'est chargé de surveiller l'approvisionnement des places des Hautes-Alpes, et en cas d'attaque de défendre Briançon. Ce général, qui paraît très ferme et plein


de dévouement à S. M., paraît très propre à la défense d'une place importante. L'arrêté qui lui est relatif est ci-joint. En réponse à la lettre de V. E. du 18 janvier, j'aurai l'honneur de lui faire connaître qu'on a armé autant que possible les gardes nationales avec des fusils de chasse. Dans ce moment où dans les montagnes du pays chacun songe à se défendre, un appel relativement aux armes serait sans effet. Le directeur de l'artillerie a fait faire des balles de tout calibre. Il a de même fait réparer les fusils mais les ouvriers armuriers qui ont été mis en réquisition, étant malgré cette mesure en très petit nombre, cette réparation avance lentement.

Il serait donc urgent d'envoyer des fusils

au moins dans les places fortes des Alpes. Les contributions allant lentement à cause du voisinage de l'ennemi, il serait essentiel d'envoyer de l'argent dans les places des Hautes-Alpes. J'y ai envoyé hier, au milieu de nos plus grandes alarmes, 10.000 francs. L'argent manquant dans les caisses des receveurs généraux, les crédits ouverts deviennent inutiles.


528. I

Grenoble, le 22 janvier 1814.

LE sénateur comte, etc.

Considérant que la route de Lyon à Turin par le Mont-Cenis, peut être momentanément interceptée. Vu l'urgence,

Arrête

Article 1er. MM. les maires des communes où il existe des relais de poste sur la route de Grenoble à Gap, de Gap à Briançon, et jusques aux confins de la 7e division militaire du côté de l'Italie, suppléeront par voie de réquisition aux moyens qui pourraient manquer aux maîtres de poste pour assurer le service des malles et des estafettes, qui ne doit être ralenti sous aucun prétexte. Arlicle 2e. Messieurs les préfets de l'Isère et des Htes Alpes sont chargés de l'exécution dir présent arrêté qui sera adressé à S. Ex. le Ministre de l'Intérieur. Le Cte DE ST-VALLIER.

L'auditeur au Conseil d'Elal:

DE BEYLE.


529. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 25 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, j'ai déjà eu l'hon-

neur de vous adresser une copie

du procès-verbal du conseil de

guerre tenu le 16 janvier à Grenoble j'envoie ci-joint à V. E. un original de ce procès-verbal.

Grenoble n'est nullement une place

susceptible de défense. C'est l'avis de tous les militaires que j'ai trouvés ici. Il serait important que V. E. voulût bien prendre un parti sur la place de Grenoble. Par respect pour ses ordres, on laisse dans cette ville des canons et un approvisionnement qui seraient fort utiles à l'ennemi en cas de malheur.


530. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 26 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, je reçois la lettre de V. E. en date du 20 du courant

par laquelle elle m'annonce la

confirmation de diverses décisions que j'avais prises le 10 janvier dernier. Je la prie d'en agréer mes remerciements. Par une seconde lettre du 22 du courant V. E. m'annonce qu'elle a donné des ordres pour faire exécuter à Grenoble des travaux de défense et d'armement. Sur cet article, je m'en réfère entièrement à ce que j'ai eu l'honneur de vous mander, Monsieur le duc, en vous adressant le procès-verbal du conseil de guerre que j'ai réuni ici le 16 janvier. Tous les militaires que j'ai trouvés ici pensent que Grenoble n'est pas même susceptible dans la saison présente d'être mis à l'abri d'un coup de main. Leurs raisons me semblent évidentes. Le 21 janvier, lorsque nous avons craint l'approche de l'ennemi, M. le comte Marchand a formé le projet de défendre la ville à Gières, qui en est à une demi-lieue. Mais tout le monde a


répété qu'il ne fallait pas même tenter de défendre Grenoble dans Grenoble sous peine de voir la garnison prisonnière de guerre au bout d'une attaque d'une demiheure. Je rapporte à V. E. l'opinion des militaires, tous animés du meilleur esprit et décidés, s'ils y sont réduits, à défendre leur pays en organisant des gnérillas.

531. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 26 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, je reçois à l'instant la lettre que V. E. m'a fait l'hon-

neur de m'écrire le 20 du courant

pour m'annoncer que M. le général La Roche était admis à prendre sa retraite, et que M. le général Marchand le remplaçait dans le commandement de la 7e division militaire.

Je remercie sincèrement V. E. de cette double décision. Rien ne pouvait être davantage dans les intérêts de S. M. C'est actuellement que nous pouvons dire que si nous avions des fusils, nos braves Dauphinois iraient reprendre Genève.


532. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble le 28 janvier 1814.

MONSIEUR le duc, V. E. verra par les deux lettres ci-jointes de M. le

MONSIEUR général Marchand que notre posi-

tion est toujours la même ici. Nous défendons le département de l'Isère avec 2.500 conscrits contre un ennemi fort de 3.000 hommes d'infanterie et de 500 bons cavaliers. Nous espérons en venir à bout. Aussitôt que les 10.000 fusils que V. E. fait venir d'Italie seront arrivés, nous aurons 10.000 soldats de plus. Partout où nos troupes paraissent dans nos vallées, les habitants leur offrent du vin, des aliments. L'esprit public est bon.

J'ai écrit plusieurs fois à S. A. I. le prince Camille'. Si 2.000 hommes partis de Turin passaient le Mont-Cenis et s'avançaient seulement jusqu'à Modane, avec ordre de ne dépasser Saint-Jean de Maurienne sous aucun prétexte, qu'ils pussent rester à Modane quatre ou cinq jours, et ensuite repasser le MontCenis, le département serait sauvé, parce 1. Prince Camille Borghèse.


que dans l'intervalle nos 10.000 fusils arriveraient. Le grand malheur de notre position, c'est que l'ennemi, qui ne s'avance qu'avec une extrême prudence, n'a aucune crainte sur ses derrières du côté de l'Italie. J'ai l'honneur d'adresser à V. E. trois arrêtés par lesquels j'ai remis en activité trois officiers en retraite. Je vous renouvelle mes demandes précédentes relatives au général Jouan et au colonel Riverot. 533. 1

29 janvier 1814.

E sénateur comte de l'Empire etc. L Vu le rapport de M. le maire de

L Grenoble duquel il résulte que

l'hopital militaire est encombré de manière que 4 malades sont placés dans le même lit et que les médecins ont formellement déclaré que si cet encombrement ne cessait au plus tôt, il en pourrait résulter une contagion

Considérant que les bâtiments de

Ste Claire, la caserne des carmélites ou l'église des pénitents ne peuvent convenir à une prompte évacuation des malades que nos jeunes soldats qui bivouaquent aux avant-postes et qui


font le coup de fusil chaque jour, méritent de notre part tous les soins commandés par l'humanité,

Vu l'urgence, arrête ce qui suit

Article 1. Le bâtiment de la Pro-

vidence et le mobilier qui s'y trouve sont mis à la disposition de M. le maire de Grenoble pour y placer les malades qui ne peuvent plus rester sans danger de contagion à l'hôpital militaire.

Article 11. Un état des lieux sera

dressé dans la journée par un préposé de M. l'Evêque, M. le maire de Grenoble et M. le Commissaire ordonnateur cet état des lieux sera adressé à S. E. le ministre de l'administration de la guerre.

Article III. Lorsque le danger de

la contagion aura cessé, le local de la Providence sera remis à la disposition de M. l'Evêque et le mobilier rendu dans le même état où il se trouvait au moment de l'entrée des malades.

Article IV. Le présent arrêté dont

l'exécution aura lieu dans le jour, et est confié à M. le Maire de Grenoble et à M. l'ordonnateur de la division, sera adressé à LL. Exc. les Ministres de l'administration de la guerre et des cultes.

Le Cte DE ST-VALLIER.


534. C

A M. DE MONTALIVET

Grenoble, le 30 janvier 1814.

MONSIEUR le comte, j'ai adressé à Votre Excellence la demande

d'avoir avec moi un second audi-

teur. Je n'ai eu aucune nouvelle de M. Balbe-Berton-Crillon qu'elle avait eu la bonté de m'annoncer.

Je suis content de M. de Beyle il travaille beaucoup mais sa santé n'y peut suffire. Il a fait la campagne de Moscou et celle de Silésie. Il est revenu de ce pays avec une fièvre nerveuse dont il est atteint de nouveau. Malgré sa bonne volonté, il ne peut suffire aux affaires de toute nature pour lesquelles on a recours à moi. La plupart ne peuvent être traitées par des commis sur la discrétion desquels on ne peut compter que jusqu'à un certain point, de manière que toutes mes lettres sont écrites de ma main ou de celle de M. de Beyle.

Je prie donc Votre Excellence de m'envoyer le plus tôt qu'elle pourra un auditeur fort et en état de travailler. Je renonce à M. de Grillon qui, apparemment,


est malade. Je désirerais que Votre Excellence pût faire ce choix le plus tôt possible.

Je suis très content de M. de Beaujeu,

qui fait fonctions de préfet à Gap. J'ai demandé la croix pour M. de Beyle et pour lui.

Je désirerais que Votre Excellence

voulût bien faire mettre à l'estafette d'Italie qui, depuis la prise de Chambéry, passe par Grenoble, les lettres qu'elle m'écrit, et même les journaux qui me sont envoyés. Il est essentiel que l'autorité supérieure soit instruite quelque temps avant le public, des nouvelles qui peuvent influer sur la tranquillité d'une province. Cette précaution me mettrait à même de démentir par des publications officielles ou des communications les exagérations auxquelles les récits des voyageurs et les lettres particulières donnent lieu assez souvent.

Je viens d'annoncer le départ du pape

que votre Excellence a bien voulu me faire connaître. Il est essentiel qu'une classe qui n'est pas pour nous, ne puisse pas se donner l'attitude intéressante de gens persécutés.


535. I

A SON EXCELLENCE

M. LE COMTE DARU,

MINISTRE DE L'ADMINISTRATION DE LA GUERRE

Grenoble, le 31 janvier 1814.

Monsieur le Comte 1,

E ne puis me dispenser de mettre J sous vos yeux la réquisition frappée sur les Hautes-Alpes par M. l'ordonnateur de l'armée de Lyon et la lettre que le Préfet de ce département m'écrit sur cet objet.

Je partage son opinion. Je ne puis m'empêcher de trouver bien singulier qu'on demande des denrées à un département extrêmement pauvre et qui s est porté avec tant de zèle à approvisionner ses places fortes. Des mesures aussi peu raisonnables parviendraient à éteindre le zèle le plus ardent. Il est assez ridicule de demander une réserve de cent mille francs 1. Sauf cette suscription et une note à la fin, cette lettre a été recopiée par un copiste, mals quelques brouillons de phrases rencontrées sur d'autres pièces donnent à penser que sa rédaction est due à Il. Beyle.


à un malheureux département qui n'a en caisse que six mille francs pour payer la solde de tous les services.

Le Préfet des Hautes-Alpes s'est distingué à l'approche du danger, en prenant les mesures les plus vigoureuses. Dans le manque total de fusils, d'argent, d'approvisionnements et d'hommes il a pourvu à la défense de ses places en vingt-quatre heures, il a pris tout ce qui était chez les particuliers, sans payer un sou, et cela sans exciter la moindre plainte, tant l'esprit de ce département est véritablement français.

La réquisition de M. Bouvelon est mauvaise jusque dans ses détails. Par exemple il demande mille litres d'eau-devie. Il est infiniment probable que, les magasins militaires à part, il n'en existe pas deux cents dans toutes les HautesAlpes. Aucune puissance ne pourrait y trouver les quantités de fourrages demandées.

Par toutes ces considérations je vous prie, Monsieur le comte, de désapprouver formellement la réquisition de M. Bouvelon sur les Hautes-Alpes. Il me semble de la dignité du gouvernement, qu'il est si important de conserver dans ce moment, de ne laisser jamais une réquisition sans effet il faut ou la retirer ou si elle subsiste


la faire exécuter. Or, deux cents gendarmes ne suffiraient pas pour tirer des HautesAlpes l'approvisionnement qu'on lui demande, qui est peu considérable il est vrai, mais toutefois hors de proportion avec ses moyens. Ces moyens sont si faibles et ce département a un si bon espiit que quoique les routes fussent encombrées de six pieds de neige, le 23 janvier les habitants onl porié sur leur dos les objets requis pour les places fortes. Quant aux demandes faites par l'ordonnateur de Lyon, dans les départements de la Drôme et de l'Isère, celle qui est relative à l'argent n'est pas sensée. Je mets sous les yeux de Votre Excellence les rapports généraux du receveur général de l'Isère et du payeur de la 7e division militaire.

Elle y verra que nous avons des rescriptions d'effets pour un million et en argent 62.950 fr. La solde d'activité et la solde de retraite exigent aujourd'hui 31 janvier une somme de 300.000 francs. Comment faire face à cette dépense et à toutes les autres, si par des demandes exorbitantes on anéantit le zèle de ces départements.

Il y a sept mille francs aujourd'hui à

Gap et 23.000 à Valence.

J'écris lettres sur lettres aux directeurs


des contributions. MM. les Préfets me secondent bien, mais à l'approche de l'ennemi toutes les transactions monétaires ont cessé.

536. I

A M. DE MONTALIVET,

MINISTRE DE L'INTÉRIEUR 1 [Fin janvier 1814.]

LE Dauphiné est plein de zèle, tous les habitants sont des soldats. Si l'on veut appeler dans nos montagnes la tiédeur qui se fait remarquer chez quelques-uns de nos voisins, il n'y a pas de moyens plus sûrs que de former des demandes exorbitantes et impossibles. Tâchons de faire payer l'impôt. Si nous y réussissons nous serons assez riches. A l'approche de l'ennemi nos soldats vivront chez l'habitant. Le bruit du canon sanctifie toutes les mesures. Personne ne se plaint du côté des Echelles où nos soldats vivent chez les citoyens. 1. Copie d'une dépêche non datée, mais dont la suscription est de la main de Beyle ainsi que deux lignes, biffées, d'une lettre du 31 janvier au comte Daru, ce qui permet de dater cette dépêche de fin janvier 1814.


Dans la Vallée de l'Isère les habitants sortent de leur maison pour offrir du vin aux soldats de passage. Quand ils ont des fusils et entendent la fusillade quelque part, ils y vont sans que personne les requière.

Veut-on éteindre tout cela, il suffit de tourmenter ces gens dans leurs propriétés. Telle est, Monsieur le Comte, mon opinion qui est fondée sur plus de cent rapports particuliers que je reçois de tous les points du Dauphiné. Comment serais-je trompé en cherchant sans cesse à m'environner de toutes les lumières ?

Je prie Votre Excellence de mettre ces considérations sous les yeux de Sa Majesté. En Dauphiné les places fortes approvisionnées, il faut à cette époque de l'année faire vivre le soldat chez l'habitant.

Agréez, je vous prie, Monsieur le Comte, l'hommage de mon dévouement très respectueux et de ma très haute considération. Le Cte DE ST-VALLIER 1.

1. La signature et la mention de copie conforme sont également de la main de Beyle.


537. C

AU DUC DE FELTRE

Grenoble, le 1er février 1814.

MONSIEUR le duc, cette nuit à deux heures, j'ai reçu la nouvelle que

l'ennemi avait tourné le passage

de la Grotte et occupé les Echelles.

Nos troupes se sont retirées à SaintEtienne de Crossey et au col de la Placette. Ces positions couvriraient Voiron et la route de Grenoble, si nos soldats inspiraient plus de confiance à leurs chefs. Mais malheureusement ceux-ci seulement se sont bien conduits. Le général de Barral, âgé de soixante-seize ans, a montré la bravoure et l'activité d'un jeune homme ses deux rapports sont cijoints sous les nos 1 et 2.

Une troisième lettre que je reçois à l'instant m'annonce que le général Barrai, qui était venu tout organiser à Voreppe, se reporte avec une partie de sa petite troupe aux gorges de Crossey, où il n'avait laissé que peu de monde. Le chef de bataillon Roberjeot s'est chargé de défendre la Placette, position près de Pommiers, au-dessus de Voreppe.


Le général Marchand et le préfet de l'Isère partent à l'instant pour Voreppe et Voiron. Nous ferons notre possible pour nous défendre.

538. I

Grenoble, le ler février 1814.

E sénateur, comte, etc.

L Considérant que le service des transports de vivres et autres objets destinés à l'armée se fait dans le département du Mont-Blanc par voie de réquisition

que pour obtenir le déplacement des individus requis, il est de toute nécessité d'assurer leur subsistance et celle de leurs chevaux et bœufs pour tout le temps où ils sont employés à ce service que faute de cette mesure le service militaire se trouverait à chaque instant gravement compromis

Vu l'urgence, avons arrêté ce qui suit

Article I. Tout individu requis pour des transports ou pour tout autre service militaire recevra ainsi que les chevaux,


bœufs, etc., par lui employés, les vivres et fournitures de campagne.

Article II. Monsieur le commissaire des guerres du département est spécialement chargé de désigner, de concert avec M. le Préfet, les individus qui se trouvent dans le cas de l'article précédent. Il rédigera en conséquence une instruction pour MM. les maires et pour MM. les sous-préfets, dans laquelle il indiquera les formalités à suivre et les précautions à prendre pour que les bons de ces fournitures soient délivrés régulièrement, et qu'aucun abus ne puisse s'y introduire.

Article III. Copie du présent certifié conforme par M. le Préfet sera remise à M. le commissaire des guerres du département du Mont-Blanc.

539. I

AU DIRECTEUR DES POSTES Grenoble, le 3 février 1814.

LE sénateur comte, etc.

Prie Monsieur Bouet, directeur des Postes, de remettre à M. le Baron Finot, préfet du Mont-Blanc, toutes


les lettres qui auraient pu lui être adressées dans le paquet de Chambéry.

Ainsi que celles qui sont destinées

à des fonctionnaires publics, qui se trouvent actuellement à Saint-Jean de Maurienne.

Le paquet de Chambéry sera ensuite

refermé.

540. C

A M. DE MONTALIVET

Grenoble, le 4 février 1814.

MONSEIGNEUR, j'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur

de m'écrire le 30 janvier. L'esprit

qui anime nos autorités et nos généraux continue à être excellent, et je répondrais du Dauphiné si nous avions seulement mille soldats qui le fussent depuis deux ans. Mais dans l'affaire des Echelles, quatrevingt-deux de nos conscrits ont jeté leurs armes. Croyez, Monseigneur, que nous ferons tout ce qui sera humainement possible pour le service de Sa Majesté.

J'ai eu l'honneur de vous demander un

second auditeur. M. de Beyle a fait les 1. Beyle a écrit: paquets.


campagnes de Moscou et de Silésie la fièvre nerveuse dont il a été atteint dans son intendance en Silésie, revient de temps en temps et le met hors d'état de travailler ce qui ne m'empêche pas d'être très content de ses services.

L'ennemi ayant occupé en entier l'arrondissement de Chambéry, M. Sirot, auditeur, sous-préfet, se trouvait sans occupation et s'est offert à moi. J'ai accepté son offre avec plaisir. Je prie Votre Excellence, dans le cas où elle n'aurait pas déjà fait partir un auditeur, d'employer M. Sirot dans la commission extraordinaire de la 7e division militaire. Cet auditeur, qui connaît fort bien le pays, peut m'être très utile.

541. 1

Grenoble, le 4 février 1814.

LE sénateur comte, etc.

Vu le décret impérial du 15 no-

vembre 1813 relatif à l'approvi-

sionnement en bois des places qui doivent être mises en état de défense,

Considérant qu'il résulte des renseignements fournis par M. le conservateur du 17e arrondissement forestier qu'il n'existe dans les forêts impériales, com-


munales ou établissements publics, aucuns bois propres être employés pour blindages, barrières, etc.

Que cette circonstance a mis M. le Pré-

fet du département de l'Isère dans l'obligation d'ordonner que les bois d'essence et dimensions prescrites par le décret précité seraient requis dans les propriétés particulières.

Considérant qu'il est établi par les rap-

ports des commissaires délégués pour l'exécution de cette mesure qu'il n'existe point dans la partie du département qui avoisine le fort Barraux toutes les ressources nécessaires pour l'approvisionnement du dit fort en bois de blindages, barrières, etc.

Arrête ce qui suit

Article 1. II sera martelé dans les

communes de la Rochette, Arvillard et autres environnantes, situées dans le département du Mont-Blanc des bois ayant les dimensions déterminées par les articles 9 et 10 du décret impérial du 15 novembre 1813.

Article II. Les maires des communes

sur le territoire desquelles il aura été opéré des martelages, feront faire aussitôt par voie de réquisition l'abattage des pièces marquées et leur transport sur le fort


Barraux. A cet effet l'agent forestier qui procèdera au martelage, dressera procèsverbal de son opération qu'il fera signer au maire en lui donnant connaissance du présent.

MM. les Maires des communes de la Rochette, Arvillard et autres recevront pour faire opérer l'abattage et le transport des instructions spéciales de M. le préfet du département du Mont-Blanc.

Article III. L'estimation des bois dont la réquisition aura été reconnue nécessaire sera faite contradictoirement par le propriétaire avec l'agent forestier chargé du mar telage en cas d'absence du propriétaire le maire de la commune sur le territoire de laquelle la réquisition aura lieu sera appelé.

Arlicle IV. M. Guimbertaud, inspecteur des eaux et forêts dans le département du Mont-Blanc, est spécialement délégué pour assurer l'exécution de toutes les mesures indiquées, au présent arrêté. Il fera marteler les arbres qui lui paraîtront propres au service auquel ils sont destinés. 11 en surveillera l'abattage et le transport et requerra au besoin les maires des communes de mettre à sa disposition tous les moyens qui seraient nécessaires.

Article V. M. Guimbertaud surveillera également dans le département de


l'Isère l'exécution de l'arrété du préfet de ce département en date du 8 janvier dernier. Il fera marteler tous les arbres existant encore soit dans la commune de Montalieu, soit sur d'autres communes qui lui paraîtraient propres à l'emploi auquel on les destine. Il pourra également lorsque le service l'exigera adresser aux maires des réquisitions auxquelles ils obtempéreront sans délai.

Article VI. Notre commissaire délégué se fera rendre compte des quantités de bois qui ont déjà été fournies. Il déterminera d'après cette donnée et conformément au décret impérial les quantités qui restent encore à fournir. Il en fera la distribution entre les divers propriétaires, proportionnellement à leurs ressources. Article VII. M. Guimbertaud se concertera pour l'exécution du présent arrêté, et pour éviter toutes difficultés, avec MM. les officiers du génie employés au fort Barraux.

Article VIII. Expédition du présent arrêté sera transmise à M. le préfet du département du Mont-Blanc, à M. le Colonel directeur du génie, à M. le préfet du département de l'Isère et à M. Guimbertaud.

Le Cte DE ST-VALLIER.


542. I

Grenoble, le 7 février 1814.

E sénateur comte, etc.

L Sur la demande de M. le Préfet de la Drôme,

Vu l'urgence,

Arrête

Arlicle Ier. L'emprunt de sept mille huit cent soixante quinze francs à fait la Caisse des Hospices de Valence,par M. le Préfet de la Drôme est approuvé, vu la nécessité absolue où ce fonctionnaire s'est trouvé.

Arlicle II. Le présent arrêté sera adressé sans délai à S. E. le Ministre de l'Intérieur.

Le Cte DE ST-VALLIER.

L'audileur au Conseil d'Etat,

DE BEYLE.


543. I

Grenoble, le 13 février 1814.

E sénateur comte de l'Empire, etc. L Arrête

Vu les instructions de LL. Exc.

les ministres de la guerre et de l'administration de la guerre qui prescrivent diverses mesures urgentes et indispensables pour compléter l'approvisionnement des places fortes et assurer la subsistance des troupes,

Considérant qu'il n'existe point dans les

magasins des négociants de cette ville et des autres villes de la division les quantités de riz ou de légumes secs suffisantes pour satisfaire aux diverses réquisitions qui ont été adressées par les autorités militaires,

Qu'il résulte des renseignements qui

ont été recueillis que des quantités considérables de riz ont été déposées à Saint-Michel dans le département du MontBlanc chez les sieurs Thomas Plan, Henry Cadet et Bonnet.

Arrête ce qui suit

Arlicle I. M. Combe-Ferrier, capi-

taine dans les gardes nationales du dépar-


tement de l'Isère, membre de la légion

d'honneur, est chargé de se rendre sans

délai dans la commune de Saint-Michel,

il fera reconnaître et constater les quanti-

tés de riz existantes dans les magasins des

personnes ci-dessus dénommées et les

mettra en réquisition.

Article II. Immédiatement après

cette première opération il s'occupera de

réunir tous les moyens de transport néces-

saires pour amener à Barraux, à Pont-

charra et à Grenoble les quantités de riz

qu'il aura requises, il les fera enlever des

magasins où elles avaient été mises en

dépôt après en avoir donné un récépissé

aux propriétaires.

Article III. M. Combe-Ferrier re-

courra au besoin pour l'exécution du présent

arrêté à toutes les autorités civiles et mili-

taires, exerçant dans le département du

Mont-Blanc, lesquelles sont invitées expres-

sément à lui procurer toutes les facilités

qui pourraient lui être nécessaires pour

remplir promptement et sûrement la mis-

sion dont il est chargé.

Article IV. M. le préfet du Mont-

Blanc et M. le général de division comte

Dessaix sont spécialement chargés de sur-

veiller l'exécution du présent arrêté et

d'assurer le prompt succès des dispositions

ci-dessus par tous les moyens mis à leur


disposition et que les circonstances peuvent exiger.

Article V. Il sera remis par M. le

Préfet du département de l'Isère à la disposition de M. le capitaine Combe-Ferrier une ordonnance de la somme de deux cent cinquante francs pour pourvoir aux dépenses de son voyage.

Cte DE ST-VALLIER.

544.— I

Grenoble, le 18 février 1814.

E sénateur comte de l'Empire, etc. L Considérant qu'il est indis-

pensable d'assurer la subsistance pour les conducteurs chargés des transports des denrées requises dans les diverses parties du département de l'Isère pour le service des troupes,

Arrête

Article 1. L'administration militaire fera fournir dans tous les lieux où le service des étapes est établi, la ration ordinaire à chaque conducteur, ainsi que les fourrages et avoines pour les chevaux affectés à ces transports. Ces fournitures se feront par des préposés de l'agence des


vivres et, dans les communes où ce service

est interrompu, elles seront délivrées

comme les étapes militaires à la diligence

de l'administration civile.

Article II. Les dits conducteurs sont

assimilés en ce qui concerne les four-

nitures dont il s'agit aux militaires conduc-

teurs des convois.

Article III. Dans tous les cas où

le service des étapes aurait cessé et dans

tous les lieux où il ne serait pas établi, il

y sera suppléé par les maires comme pour

le service militaire et sous les mêmes

formes. Ils en demeureront expressément

chargés et responsables.

Le Cte DE ST-VALLIER.

545. I

Grenoble, le 21 février 1814.

E sénateur, etc.

Arrête:

L Article I. Attendu l'accroissement des besoins de l'hôpital militaire de cette ville, il sera mis, sur-le-champ, à la disposition de cet hôpital en sus des quarante lits complets qui lui ont déjà été fournis par l'entreprise des lits mili-


taires, en suite de notre lettre à M. le maire de Grenoble du 15 de ce mois, cinquante matelas, cinquante traversins et cinquante couvertures, pri.dans le magasin de la même entreprises

Article Il. La remise de ces effets

sera faite conformément à l'article 50 du traité des lits militaires, en date du 20 novembre 1807, et aux règlements ministériels qui y sont relatifs. Elle sera effectuée par les soins de M. le Maire de Grenoble.

Arlicle III. Le commissaire ordon-

nateur de la 7e division militaire est chargé de l'exécution du présent arrêté

546.-A

A M. DE MONTALIVET,

MINISTRE DE L'INTÉRIEUR Grenoble, le 22 février 1814.

Monseigneur,

JE viens de faire de suite les deux campagnes de Moscou et de Silésie. J'ai pris dans mon intendance à Sagan une fièvre nerveuse dont je n'étais pas entièrement remis quand j'ai été


attaché à la commission extraordinaire de la 7e division militaire.

J'y ai travaillé jour et nuit pendant

quarante jours. Au bout de ce temps, je suis tombé malade. J'ai la fièvre depuis vingt et un jours.

M. le comte de Saint-Vallier a eu la

bonté d'être content de moi dans les circonstances difficiles où nous nous sommes trouvés. Il a bien voulu demander la croix pour moi, en même temps que pour M. de Beaujeu, conseiller de préfecture faisant fonctions de préfet à Gap.

Je suis inspecteur du mobilier de la

Couronne. Rien ne passe dans cette partie sans mon visa ou celui de M. Lecoulteux, auditeur, mon collègue, qui dans ce moment est à Tours avec M. le comte Lecoulteux. Malade comme je suis, je ne puis,

Monseigneur, être utile à la Commission extraordinaire de la 7e division militaire. M. le comte de Saint-Vallier aura la bonté de vous écrire pour cet objet.

D'après ces diverses considérations, je

supplierais Votre Excellence, Monseigneur, de permettre que je vienne me rétablir à Paris, où je puis être utile, quoique malade. M. Lamarre, auditeur attaché à la Commission, est arrivé. M. Sirot, auditeur, nous aide. L'ennemi s'éloigne et les affaires diminuent.


Enfin, si Votre Excellence daignait

demander à M. le duc de Cadore, mon

chef immédiat, ses ordres sur mon retour,

j'ai lieu de croire que cet avis serait

conforme à mon exposé. J'ai une fièvre

intermittente très forte et très réglée,

des symptômes nerveux s'aggravent. J'ai

donné des preuves de zèle. J'ose donc

espérer que Votre Excellence voudra bien

me permettre de revenir me soigner chez

moi, à Paris.

Je la prie d'agréer l'hommage du

profond respect avec lequel j'ai l'honneur

d'être son très humble et très obéissant

serviteut.

L'audituer inspecteur du mobilier

el des bâtimenls de la Couronne,

DE BEYLE.


547. C

A M. DE MONTALIVET 1

Grenoble, le 22 février 1814.

Monseigneur,

MONSIEUR Lamarre, auditeur, est

arrivé ce matin. La maladie de

M. de Beyle continue il travaille

autant qu'il peut, mais, malgré sa bonne

volonté, il n'est que peu utile à la com-

mission extraordinaire. Comme j'ai lieu

d'être content de lui, j'accède avec plaisir

à la demande qu'il forme de retourner

auprès de M. le duc de Cadore à Paris.

M. de Beyle est inspecteur du mobilier de

la Couronne rien ne se paye dans cette

partie sans son visa ou celui de M. Le-

coulteux, son collègue, qui dans ce moment

est à Tours avec M. le comte Lecoulteux.

La présence de M. de Beyle peut être

utile au mobilier de la Couronne. Il a fait

de suite les campagnes de Moscou et de

Silésie. Il a eu la fièvre nerveuse, et paraît

digne d'être traité favorablement par le

gouvernement.

1. Lettre joInte à la précédente. Celle-ci est également

écrite de la main d'HenriBeyle. Aussi est-il croyable, comme

le pensait Arthur Chuquet, qu'il en est lui-même l'auteur.


Je ne désapprouve donc point, Mon-

seigneur, la demande qui vous est adressée par M. de Beyle. Je suis fâché de perdre un auditeur actif mais d'un autre côté, il est malade depuis plus d'un mois des suites de sa fièvre nerveuse. Il a payé sa dette et mérite le repos qui lui est nécessaire.

Agréez, Monseigneur, l'hommage de mon respectueux dévouement et de ma très haute considération.

Le comte DE SAINT-VALLIER.

548. I

Grenoble, le 24 février 1814.

LE sénateur comte, etc.

Vu la demande de M. le Maréchal duc de Castiglione tendant à ce qu'il soit, organisé dans la 7e division militaire deux compagnies de train d'artillerie composée chacune de 140 hommes et 251 chevaux pour être de suite mise à sa disposition,

Arrête ce qui suit, vu l'urgence Le département du Mont Blanc faisant partie de la septième division militaire


est appelé à concourir à la formation des

dites compagnies de train d'artillerie pour

la fourniture de cent chevaux ou mulets

de traits pourvus de harnais en bon état.

Cette fourniture est indépendante de

celle de cinquante chevaux de cavalerie

légère que le département du Mont-Blanc

doit faire en exécution des ordres de S. E.

le ministre de la guerre.

Les cent chevaux demandés par le

présent seront fournis au besoin par voie

de réquisition et payés aux propriétaires

par les communes du département.

Néanmoins ce paiement devant être fait

par le ministère de la guerre les communes

seront remboursées des avances qu'elles

feront pour cet objet.

Avant l'envoi au chef-lieu du dépar-

tement des chevaux ou mulets requis, il

sera procédé à la diligence de l'autorité

locale à une vérification et estimation

préalable des chevaux jugés propres au

service de l'artillerie.

Les chevaux désignés propres à ce

service seront seuls conduits à Gham-

béry pour être examinés et reçus défini-

tivement, soit par M. le Commandant de

place, soit par M. le commissaire des

guerres assisté d'un expert estimateur

qui en déterminera le prix en contra-

dictoire des propriétaires.


Les vivres et fourrages seront délivrés

pendant la route aux conducteurs des

dits chevaux ou mulets.

Les chevaux qui auront été estimés et

reçus par M. le Commandant de place ou

par M. le commissaire des guerres seront

dès le moment de l'acceptation consi-

dérés comme appartenant à l'adminis-

tration de la guerre et M. le Commissaire

des guerres en demeurera chargé.

Il sera transmis à M. le Préfet du Mont-

Blanc expédition des procès-verbaux de

réception et d'expertise pour valoir au

paiement des chevaux ou mulets fournis.

Ampliation du présent sera adressée

à M. le Préfet du Mont-Blanc, à M. le com-

mandant de place et à M. le commissaire

des guerres pour en assurer l'exécution

chacun en ce qui le concerne.

549. I

A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE Grenoble, le 27 février 1814.

MONSIEUR le Préfet, je vous adresse ci-joint une ampliation d'un arrêté que je viens de prendre relativement à l'approvisionnement des places


fortes des Hautes-Alpes, auquel vous

deviez contribuer. M. l'ordonnateur de la

7e division militaire m'a représenté que

l'objet qu'on se propose serait rempli

plus rapidement par un seul marché

passé par M. le Préfet des Hautes-Alpes.

J'ai autorisé ce marché qui vous dispense,

M. le Préfet, d'en passer un pour ce que

votre département devait fournir. Vous

n'auriez recours aux réquisitions que

dans le cas où les fournisseurs des Hautes-

Alpes ne pourraient pas livrer toutes les

espèces de denrées nécessaires à l'appro-

visionnement de siège des places fortes

du département.

Agréez, Monsieur le Préfet, l'assurance

de ma considération très distinguée.

Le Cte DE ST-VALLIER.

550. I

Grenoble, 27 février 1814.

LE sénateur comte, etc.

Vu la lettre de S. E. le ministre directeur de l'administration de la guerre en date du 21 février, par laquelle vu l'énormité des approvisionnements de siège des places des Hautes-Alpes,


dont le dit département se trouve chargé et la division faite par S. E. entre les départements des Basses-Alpes, de la Drôme et de l'Isère pour venir au secours de celui des Hautes-Alpes

Vu l'approbation que nous avons donnée le 23 février au marché passé par M. le Préfet de ce département pour faire approvisionner avec célérité les places fortes; vu l'espérance que nous lui avons donnée de faire payer les fournisseurs avec lesquels il a traité

Considérant que cette voie est plus expéditive que celle d'une répartition entre ces départements

Arrête

Art. I. Les départements des BassesAlpes, de la Drôme et de l'Isère seront dispensés de faire faire les fournitures en denrées pour l'approvisionnement des places fortes des Hautes-Alpes, à moins d impossibilité absolue de la part des fournisseurs avec lesquels on a traité, ce qui serait constaté par M. le Préfet des Htes-Alpes, auquel cas, il devra être pourvu à cet objet du service à la diligence des préfets des quatre départements en exécution des ordres du ministre de l'administration de la guerre, en sorte que chacun des dits départements y concoure pour la partie qui lui a été assignée.


Art. II. Messieurs les préfets des quatre départements ci-dessus désignés sont chargés de l'exécution du présent arrêté qui sera adressé à S. E. le ministre directeur de l'administration de la guerre et à M. le commissaire extraordinaire de S. M. dans la huitième division militaire. Le Cte DE ST-VALLIER.

Les audileurs attachés à la commission extraordinaire:

DE BEYLE, DELAMARRE.

551. 1

A M. LE PRÉFET

DU DÉPARTEMENT DE L'ISÈRE Chambéry, le 2 mars 1814 à 7 heures du soir.

E général Dessaix a engagé hier une L' affaire en avant de Frangy. M. le

général Marchand a blâmé cet

engagement. On se battait avec acharnement et on n'était pas sans craintes, quand 1.500 hommes de la colonne du général Bardet sont arrivés à Frangy, on ne peut plus à propos. Il y a lieu d'espérer le meilleur résultat de cette jonction. Le général Marchand demande 150.000 cartouches le plus vite possible.


Les lettres de Paris annoncent un armis-

tice. Il y a à Barraux, assure-t-on, 700 quin-

taux de plomb venant de Pesay.

Envoyez une copie de ce qui précède à

M. le Préfet de Gap.

552. I

A M. LE PRÉFET

DU DÉPARTEMENT DE L'ISÈRE Chambéry, le 2 mars 1814.

E reçois de Lyon une lettre qui contient ce qui suit

«Le 1er mars, le maréchal Augereau nous a quittés définitivement avec son état-major.

Hier nous avons occupé Lons-le-Saulnier. Le Prince Liechtenstein est venu demander de nouveau l'armistice, muni de pouvoirs des puissances alliées pour conclure. L'Empereur y a consenti pourvu qu'on arrête en même temps que les bases proposées à Francfort seront généralement admises.

On croit qu'il aura été signé le 26. » On pourrait communiquer ce qui précède à M. Marmand, préfet à Gap.


M. le baron Fourier aurait-il la bonté

de faire communiquer cette feuille à M. Mallein, conseiller, rue de Bonne.

553. I

A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE Chambéry, le 3 mars 1814.

Monsieur le Baron,

LE 1er mars, à la suite d'un combat très vif près de Saint-Julien, nous avons fait 24 prisonniers à l'ennemi. Le général Bardet, après avoir pris de vive force le fort Lécluse, s'est établi à Farge, d'où il s'est mis en communication avec le général Marchand et a poussé des partis jusqu'à trois lieues de Genève. Le général Musnier a dû arriver ce soir à Nyon par le Jura, dont les neiges le retarderont peut-être un jour ou deux. Les Autrichiens, à la suite du combat de Saint-Julien, détruisent tous les ponts sur l'Arve. Ils n'ont plus que 50 hommes à Carouge.

Je vous prie de faire publier ces nouvelles.

Le général Marchand demande aussi


vite que possible des cartouches et des vivres. Le maréchal duc de Castiglione désire « que tout ce qui est disponible à Grenoble soit emmené en Savoie ». Je vous prie, Monsieur le baron, de faire tout ce qui dépendra de vous pour l'exécution des mesures désirées par le général Marchand et le maréchal Augereau. Je vous dirai pour vous seul que si

nos troupes qui sont devant Carouge ne prennent pas Genève, c'est faute de munitions. Prenez donc dans la vallée de l'Isère tous les moyens de transport pour nous envoyer jour et nuit des cartouches et des gargousses. C'est la dernière réquisition que votre département aura à fournir pour la guerre.

Je vous prie, Monsieur le baron, de vous concerter pour le prompt transport des cartouches, des gargousses et des pièces, avec M. le baron Fiereck, sur l'activité duquel je compte beaucoup. Je vais expédier en poste au général Marchand toutes les cartouches existant à Barraux. Nos troupes n'ont de cartouches que pour une heure de combat. Vous sentez l'extrême urgence des transports. Invoquez le zèle des maires de la vallée. [Envoyez-y un commissaire pour hâter les transports.] Cent cinquante mille cartouches seraient à peine suffisantes, me


dit le général Marchand, qui est réduit à s'applaudir de ce que l'ennemi, intimidé, coupe tous les ponts de l'Arve. L'ennemi, ayant à craindre d'être coupé par Ugines, Genève sera attaquée aussitôt l'arrivée de nos cartouches et gargousses. Il faudrait envoyer quelques caissons en poste jusqu'ici, d'où je les ferai filer de même sur Saint-Julien. Genève pris, nos troupes ont ordre de pénétrer en Suisse. Recevez, Monsieur le baron, l'assurance

de ma considération distinguée.

Le Cte DE ST-VALLIER.

P.-S. Je préviens MM. les maires de

Barraux, Lumbin et Chapareillan que probablement ils vont recevoir un commissaire par vous, pour mettre en réquisition les bœufs et chevaux, pour transporter les cartouches que, je pense, vous établirez des postes de bœufs et chevaux à Lumbin et Chapareillan relais de poste que les caissons marcheront jour et nuit.

Je pense, Monsieur le baron, que vous

trouverez convenable de demander à M. Fiereck l'état 1° de ce qu'il peut faire partir sur-le-champ 20 l'état de ce qu'il pourra faire partir tous les jours.

Vous en feriez prévenir vos relais et les


caissons marcheraient jour et nuit jusqu'à Chambéry. Je vais organiser une mesure semblable dans le Mont-Blanc. Nous sommes sûrs de l'activité de

M. Didier, sous-préfet vous pourriez peut-être l'envoyer comme commissaire dans la vallée. Il devra mettre une grande activité dans les transports, faire donner du vin aux conducteurs, de l'avoine aux chevaux, payer même ce qui sera indispensable. Il faut bien se souvenir qu'on transporte de la poudre et être très prudent. J'écris aux maires que c'est le dernier effort que leur demandera la guerre et que nous allons pénétrer en Suisse. Vous requerrez, s'il est nécessaire, sur la rive gauche de l'Isère.

S. V.

554. I

A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE Chambéry, le 4 mars 1814.

Monsieur le baron,

E vous recommande de nouveau de J tout employer pour nous faire arriver promptement des cartouches et des gargousses. Il faut prévoir


le cas d'un engagement sérieux sur le bord du lac de Genève.

Je vous recommande particulièrement

les soldats du train pour les 4 pièces de 12 que j'ai demandées. Au combat de Saint-Julien, l'ennemi en a montré 15 ou 20 de ce calibre, qui ont rendu inutiles nos pièces de 4. Hier à onze heures du soir, j'ai fait partir en poste les munitions arrivant de Barraux.

Je prie le brave colonel Fiereck de faire

confectionner jour et nuit, s'il est possible, des cartouches et des gargousses. Faites partir chaque jour ce qui aura été confectionné la veille. Il faut prévoir un engagement sérieux sur les bords du lac. Je n ai pas de nouvelles de notre petite armée aujourd'hui.

Recevez, Monsieur le baron, l'assurance

de ma considération très distinguée.

555. I

Chambéry, le 4 mars [1814].

LE sénateur, etc.

Considérant

Que la conduite des agents de l'administration qui ont opéré pendant l'occupation du département du


Mont-Blanc par l'ennemi doit être examinée sévèrement

2° Qu'il résulte de tous les rensei-

gnements pris sur la conduite de M. d'Oncieu aîné, maire de Chambéry, que ce fonctionnaire a obtempéré -aux ordres du général ennemi baron de Zechmeister, dans ce qui a rapport aux subsistances et aux fonds qui devraient être appliqués à ce service.

Mais que M. d'Oncieu a refusé avec

une énergie remarquable, en présence du général Zechmeister, de reconnaître comme gouverneur général nommé par le roi de Sardaigne un sieur de Sonnaz auquel le général en chef autrichien comte de Bubna donnait ce titre et qu'il avait ordonné de faire reconnaître en cette qualité.

Que le général Zechmeister ayant fait

insérer dans le Journal du Mont-Blanc une adresse du Sr de Sonnaz aux habitants de la Savoie, M. d'Oncieu a fait appeler le rédacteur de ce journal et l'imprimeur, les a blâmés d'avoir inséré une pièce aussi contraire à la fidélité qu'ils devaient à leur souverain, S. M. l'empereur Napoléon a fait retirer les exemplaires du numéro qui étaient déjà à la poste et en a fait brûler la totalité en sa présence. Que M. d'Oncieu a répété plusieurs


fois. en public au général ennemi Zechmeister ce principe qu'il avait pris pour sa conduite « Je suis militaire. Après avoir servi vingt-huit ans, je ne veux pas manquer à l'honneur. Jamais l'occupation d'un pays par un corps d'armée quelconque n'a suffi pour délier les sujets du serment de fidélité prêté à leur souverain. »

Que la résistance pleine d'énergie apportée par le maire de Chambéry aux projets de levée du Sr de Sonnaz, projets dont l'exécution était impérieusement ordonnée par le comte de Bubna, a empêché la formation1 de régiments savoyards.

Que, par suite de ce système de conduite, M. d'Oncieu a empêché quelques gens égarés d'arborer la cocarde bleue et la croix du ci-devant souverain de la Savoie, que le maire de Chambéry a empêché ainsi que les sieurs Delaunay [et d'Etiolaz] 2 et Sonnaz fils, trouvassent des imitateurs parmi leurs compatriotes.

Que le général Zechmeister persistant dans le projet de faire des levées, le maire a présenté sur-le-champ sa démission, ce qui est constaté par la réponse du général ennemi. Qu'il a refusé formel1. Il y avait d'abord levée.

2. Pour De Thiollaz. Ce nom a été barré.


lement de reconnaître le Sr de Sonnaz en sa prétendue qualité de gouverneur général de la Savoie, qu'il a arrêté tous les passeports délivrés par le Sr de Sonnaz au nom du roi de Sardaigne et présentés au visa de la mairie.

Que le prince de Liechtenstein envoyé par le général Bubna pour installer le Sr de Sonnaz ayant fait appeler le maire pour convenir du mode de cette installation, celui-ci a représenté à cet envoyé, en présence du général Zechmeister, que cette installation aurait les suites les plus funestes pour le département, dans lequel elle allumerait la guerre.

Que les justes reproches à faire au maire de Chambéry se réduisent à avoir pris des mesures pour rassembler des fonds destinés au paiement des subsistances consommées par les troupes ennemies.

Que le maire, pour éviter que les Croates et autres soldats indisciplinés de l'ennemi ne pillassent ses concitoyens, a engagé une partie de sa fortune pour le paiement des denrées qu'on leur distribuait dans les casernes 1.

Que si M. d'Oncieu a reçu chez lui, une seule fois, le général ennemi et ses officiers 1. Passage biffé.


principaux, il a obtenu par ces égards, condamnables d'ailleurs, que l'ennemi renonçât au projet de s'emparer du plomb et des sels existant à Moustier, projet d'une exécution d'autant plus facile qu'un négociant génevois était à Chambéry et offrait une somme de 47.000 francs payée comptant pour le prix des sels de Moustier, et que c'est en gagnant la confiance du général ennemi que le maire l'a engagé à ne pas frapper les contributions de guerre dont il menaçait chaque jour. Que le général ennemi a plusieurs fois adressé de vifs reproches à M. d'Oncieu du peu d'égards qu'on témoignait à ses troupes et des propos qui étaient tenus, et que ce général a fini par faire braquer des canons sur la ville de Chambéry.

Que c'est à l'insu du maire que le général Zechmeister a fait paraître quelques exemplaires d'une protestation signée de ces mots le marquis d'Oncieu 1.

Qu'enfin il résulte de tous les renseignements que M. d'Oncieu, homme de la plus haute probité, a voulu par-dessus tout empêcher en Savoie le rétablissement du souverain qui avait renoncé à 1. Passage biffé et remplacé par le suivant, d'une autre écriture « a fait insérer diverses pièces dans le Journal du département du Mont-Blanc ».


ce pays par un traité, et sauver ses concitoyens des vexations que les soldats ennemis auraient commises s'ils avaient été logés dans les maisons particulières, qu'il a engagé pour ce noble but une partie de sa fortune 1.

Que l'ensemble de sa conduite doit faire pardonner quelques erreurs de détail, telles que d'avoir demandé des moyens aux maires ses collègues pour pourvoir à la subsistance de l'ennemi et d'avoir reçu chez lui une seule fois les officiers ennemis.

Qu'enfin M. d'Oncieu est environné de la reconnaissance de ses concitoyens. Arrête

Article Ier. M. d'Oncieu aîné continuera d'exercer ses fonctions de maire de la ville de Chambéry sa conduite est approuvée dans son ensemble.

Art. Il. M. le préfet du Mont-Blanc est chargé de l'exécution du présent arrêté, qui sera adressé à S. E. le ministre de l'Intérieur.

1. Passage biffé.


556. I

Chambéry, le 5 mars 1814.

Vu les rapports qui m'ont été faits sur l'entrée prochaine des troupes françaises dans la ville de Genève, Vu la nécessité de réorganiser le plus promptement possible les services administratifs dans cette place,

Nous autorisons le Commissaire ordonnateur de la 7e division militaire qui d'après nos ordres se rend à Genève, à employer tous les moyens que les circonstances exigeront pour assurer d'une manière sûre les subsistances en tout genre aux troupes, soit par voie de réquisition, soit par saisie de magasins dont les quantités de denrées seront légalement constatées par le commissaire des guerres et un commissaire civil; dans le cas de refus et de lenteur dans l'exécution de cette mesure de la part des autorités civiles provisoires.

Nous invitons MM. les généraux à appuyer de leur autorité les opérations de M. le Commissaire ordonnateur.


557. I

A SON EXCELLENCE MONSEIGNEUR

LE MINISTRE DE LA POLICE

Chambéry, le 6 mars 1814.

Monsieur le Duc,

D'APRÈS les renseignements que j'ai

eu l'honneur de transmettre avant-

hier à Votre Excellence et tous

ceux qui me sont parvenus depuis, j'ai

cru nécessaire au service de Sa Majesté

de prendre l'arrêté dont copie est ci-jointe.

J'envoie en surveillance à Lyon MM. de

Thiollaz, grand-vicaire Rey, chanoine

honoraire, déjà en surveillance ici, et le

sieur Lazzari, qui a porté ici, pendant

l'occupation, la croix de Saint-Maurice.

C'est un mauvais sujet qui n'a jamais

obtenu cette croix, il s'est servi de celle

de son père. On l'accuse d'avoir invité le

peuple, dans les rues de la ville, à baiser

cette croix qui leur annonçait la fin de

tous leurs maux. J'ai envoyé le Sr Bigex,

aussi grand-vicaire, en surveillance à la

Tour-du-Pin, bourg de 2.000 habitants

très tranquille et où nous avons un bon

sous-préfet. Le Sr Bigex est animé du


plus mauvais esprit, mais il s'est conduit

pendant l'occupation avec une entière

prudence. J'ai cru devoir mettre une

nuance entre sa punition et celle des

Srs de Thiollaz et Rey. Le Sr de Thiollaz ne

se trouve point à Chambéry et est peut-être

à Genève avec le curé de cette ville, qui

a travaillé à faire déclarer la Savoie en

faveur du roi de Sardaigne pendant

l'occupation. Le Sr de Thiollaz a porté par

ses conseils le Sr Delaunay à trahir son

souverain. Enfin c'est un des prêtres qui

ont le plus contribué à donner au clergé

de Savoie le mauvais esprit qui l'anime.

Il est très probable que, sans l'opposition

de M. d'Oncieu, maire de Chambéry, les

curés seraient parvenus à fournir un

régiment ou deux à M. le comte de Sonnaz,

qui était à Chambéry, gouverneur général

au nom du roi de Sardaigne et qui est

mort la veille de notre entrée.

Je prendrai demain un arrêté pour

faire venir au séminaire de Chambéry

les sept à huit curés dont nous avons le

plus à nous plaindre. Je laisserai au res-

pectable M. Dessoles la faculté de les

employer partout, excepté dans les cures

d'où je les aurai tirés.

J'enverrai peut-être à Lyon un ancien

officier au service du roi de Sardaigne

auquel on a à faire les mêmes reproches,


dit-on, qu'à M. Lazzari on est occupé à prendre des informations.

Enfin, j'ai fait arrêter et je vais faire

passer à un conseil de guerre un paysan nommé Foliet, habitant aux Marches, près Chambéry, accusé et probablement avec raison, d'avoir répandu la proclamation de l'ennemi. Un espion arrêté par ordre de nos généraux arrivera aujour.d'hui à Chambéry.

Il est très heureux pour nous que le

général ennemi baron de Zechmeister n'ait pas eu plus d'activité et se soit laissé détourner du projet de lever des régiments en Savoie.

J'ai lieu d'être content de M. Massot,

capitaine commandant à Chambéry depuis neuf ans. Il a de l'activité et convient très bien à ce pays.

Agréez, Monseigneur, l'hommage de

mon très respectueux dévouement, et de ma très haute considération.

Le Cte DE SAINT-VALLIER.


558. I

Chambéry, le 6 mars 1814.

LE sénateur comte de l'Empire, etc.

Considérant que la haute piété

de M. le baron Dessoles, évêque

de Chambéry, et la pureté bien connue de

ses intentions le met à l'abri de tout

reproche relativement au Te Deum chanté

dans la cathédrale de Chambéry pendant

l'occupation du Mont-Blanc par l'ennemi

et aux mauvais conseils donnés par le

clergé de la Maurienne aux conscrits qui

passaient dans cette vallée.

Mais qu'il importe d'éloigner de ce

respectable évêque les membres du.clergé

qui, au mépris de leur devoir et de leur

serment, n'ont pas gardé à Sa Majesté la

fidélité qu'ils avaient jurée,

Arrête

Ad. premier.

Le sr de Thiollaz s'abstiendra à compter

de ce jour de ses fonctions de grand

vicaire dans l'étendue de l'évêché de

Chambéry. Il quittera cette ville dans les

vingt-quatre heures et se rendra à Lyon

où il se présentera devant. M. Saulnier,

commissaire général de police, sous la

surveillance duquel il est placé.


Art. 2.

Le Sr Rey, chanoine honoraire, qui se

trouve actuellement en surveillance à

Chambéry, se rendra également à Lyon

sous la surveillance de M. le commissaire

général de police.

Art. 3.

Le Sr Bigex s'abstiendra à compter de

ce jour de ses fonctions de grand vicaire

dans l'étendue du diocèse de Ghambéry.

II se rendra à la Tour-du-Pin où il aura à

se présenter tous les jours à M. le maire,

sous la surveillance duquel il est placé.

[Art. 4 1].

[Le sieur Lazzari, qui a paru à Cham-

béry avec la croix de l'ancien souverain

de la Savoie, pendant l'occupation du

Mont-Blanc par l'ennemi, se rendra dans

les vingt-quatre heures à Lyon, où il

restera à la disposition de M. le commis-

saire général de police.]

Art. 5.

Les autorités civiles et militaires de la

7e division militaire sont chargées de

1. Article barré.

2. Il y avait d'abord « sera conduit parla gendarmerie ».


l'exécution du présent arrêté, qui sera adressé à LL. EE. les ministres de la Police générale et des Cultes.

559. I

A MONSEIGNEUR DESSOLES, ÉVÊQUE DE CHAMBÉRY

Chambéry, le 6 mars 1814.

Monseigneur,

C'EST avec le plus profond regret que je me suis vu forcé de prendre l'arrêté que je vous envoie cijoint. Il est très essentiel au bien de la religion, Monseigneur, que vous choisissiez de nouveaux grands-vicaires, parmi les membres les plus sages de votre clergé.

Le général commandant à Turin m'a mandé qu'il avait les plaintes les plus graves à former contre les curés de la Maurienne. Tous les rapports sont à leur charge.

Rappelez-les au sentiment de leur devoir et à l'exécution des serments qui les lient à notre souverain.

Agréez.


560. I

A SON EXCELLENCE,

M. LE COMTE BIGOT DE PRÉAMENEU, MINISTRE DES CULTES

Chambéry, le 6 mars 1814.

Monsieur le Comte,

Ai l'honneur de transmettre à Votre J Excellence, copie d'un arrêté que j'ai pris aujourd'hui relativement à plusieurs membres du clergé du département du Mont-Blanc.

D'après tous les renseignements qui me sont parvenus depuis mon arrivée à Chambéry sur la conduite que ces messieurs ont tenue pendant le séjour des ennemis dans ce pays, j'ai cru nécessaire au service de l'Empereur de prendre à leur égard respectif les mesures un peu sévères contenues au dit arrêté.

Le Sr de Thiollaz a manifesté dans toutes ces circonstances le plus mauvais esprit et a profité de l'influence qu'il pouvait avoir sur celui des curés des environs pour leur inspirer les mêmes sentiments. Il est même très probable que sans l'opposition de M. d'Oncieu, maire


de Chambéry, il serait, parvenu avec leur

aide à fournir un ou deux régiments à

M. le Comte de Sonnàz qui était dans cette

ville comme gouverneur général au nom

du roi de Sardaigne et qui y est mort la

veille de notre arrivée. M. de Thiollaz a

de plus engagé un jeune homme, qui

jusqu'alors avait été fort bien vu des auto-

rités et en paraissait digne à tous égards,

à trahir son souverain et l'a enfin porté à

la révolte. Convaincus tous deux de leur

faute et de la justice qui en devait être

faite, ils ont quitté Chambéry et se sont

retirés à Genève.

On a à peu près des fautes aussi graves

à reprocher au Sieur Rey, aussi j'ai cru

devoir le traiter de même.

Si j'ai mis quelque différence entre leur

peine et celle infligé au sieur Bigex, c'est

que celui-ci, quoique animé d'un aussi

mauvais esprit, a été au moins plus pru-

dent dans la manière de le manifester.

En définitif je dois prévenir votre Excel-

lence qu'on ne trouve pas dans les dif-

férents membres du clergé de ce dépar-

tement, principalement chez les curés de

la Maurienne,des sentiments bien français

et tels que l'Empereur pourrait les désirer

aussi je suis décidé à réunir au séminaire

de Chambéry sept ou huit de ces curés

dont nous avons le plus à nous plaindre en


invitant leur respectable évêque M. Dessoles à essayer de les ramener à des sentiments plus convenables en lui laissant la faculté de les employer partout où il voudra excepté pourtant dans les cures dont je les aurai tirés.

J'espère, Monsieur le Comte, que ces différentes mesures auront votre approbation en considération des motifs qui les ont dictées.

Agréez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma haute considération et de mon bien respectueux attachement.

561. I

A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE Chambéry, le 6 mars 1814.

Nos troupes sont toujours à Carouge. Nos canons sont en batterie depuis hier et prêts à foudroyer Genève. Les magnifiques seigneurs ont donné leur démission le 3 mars entre les mains du comte de Bubna et remis l'autorité au maire.

La ville a été sommée le 3 par le comte Defaux.


Le 4 elle a envoyé en parlementaire le

sieur Fabry.

Il parait que Genève sera occupé aus-

sitôt l'arrivée à Nyons de la division Musnier.

Son Altesse Impériale le prince Bor-

ghèse nous envoie d'après les ordres de S. M. une division de neuf à dix mille hommes et de douze mille s'il est possible. Un colonel aide-de-camp du ministre

de la guerre va à Turin au devant de ces troupes.

Il est probable que le maréchal duc de

Castiglione va entrer en Suisse. Il est à Lons-le-Saulnier depuis trois jours.

L'Armée du Comte de Bubna est en

désordre.

562. 1

A M. LE COMTE MARCHAND

Chambéry, le 6 mars 1814.

Monsieur le Comte,

J'AI vu ce matin un colonel aide-decamp de M. le ministre de la guerre

qui a quitté Sa Majesté à Arcissur-Aube, qui a vu avant-hier M. le duc de Castiglione à Lons-le-Saulnier et qui


va à Turin hâter l'arrivée de 8 à 10.000 hommes demandés à S. A. I. le prince Camille.

J'ai conclu de divers renseignements

qu'il m'a donnés que le maréchal Augereau a ordre de se rapprocher de Besançon et, pour peu qu'il y trouve jour, de marcher sur le pont de Bâle. Ce projet a, ce me semble, fait arrêter le mouvement du général Musnier, qui doit être arrêté dans ce moment à Morez.

Des lettres particulières de Paris fe-

raient croire que Sa Majesté ne veut accorder d'armistice aux coalisés qu'autant qu'ils repasseront le Rhin. Dans ce système, l'armée de notre maréchal devrait hâter leur retraite en les inquiétant pour leurs derrières. Ce que le prince Camille pourra donner au brave maréchal Augereau passerait rapidement le Rhône et se porterait au nord de Lons-le-Saulnier.

D'après ces considérations, nous pour-

rions être exposés à Genève. Si on entre dans cette place, comme il y a lieu de l'espérer, il faudra peut-être songer à nous y bien garder, et peut-être même à résister à un coup de main du général Bubna.

Si l'on ne peut pas prendre Genève

actuellement, on pourrait peut-être profiter dans quelques jours du passage près de cette ville du corps envoyé par le prince


Camille et du détachement de 800 à 1.000

hommes que le vice-roi doit aussi nous

envoyer.

Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance

de ma considération très distinguée.

Le Cte DE ST-VALLIER.

563. I

AU PRÉFET DE D'ISÈRE

Chambéry, le 7 mars 1814 à 5 heures.

RIEN de nouveau sous Genève. On se

tâte toujours. Hier on a tiré de

Genève deux coups de canon

sur Carouge dont on est venu faire sur-le-

champ des espèces d'excuses. Nous avons

enfin des nouvelles de la division arrivant

d'Italie.

Le général Vedel qui la commande a

écrit au commandant de Chambéry d'arrê-

ter ses domestiques, qui allaient le joindre

à Turin. L'arrivée du général Vedel pa-

raît très prochaine.

M. Beyle a l'honneur de présenter ses

respects à M. Fourier et de recommander

à l'obligeance de M. Lepasquier la lettre

ci-jointe qu'une ordonnance pourra porter,

rue de Bonne, Maison LAVALONNE.


564. I

EXTRAIT du rapport adressé le 10 mars à M. le Comte de Saint-Vallier, commissaire extraordinaire de Sa Majesté dans la 7e division militaire, par MM. de Beyle et Delamarre, auditeurs attachés d la commission extraordinaire, el envoyés en mission au quartier général de l'armée de M. le Comte Marchand1.

Monsieur le Comte,

NOTRE imagination, frappée des tristes récits que nous avons entendus pendant cette tournée sur la manière atroce et barbare avec laquelle l'ennemi s'est comporté durant le séjour qu'il a fait dans cette partie de la 7e division et au moment surtout où il a été forcé de l'abandonner, nous en retrace encore trop vivement les affreux détails pour que nous ne cherchions pas à vous les faire connaître et à vous intéresser en faveur de ces malheureux habitants qui ont eu trop longtemps à en souffrir.

Vous aurez occasion de remarquer, Monsieur le comte, que si cet ennemi 1. Extrait parti dans le Journal du Département de l'Isère, le mercredi 16 mars 1814.


farouche, pour sa propre sûreté et dans la crainte d'irriter une trop grande masse d'individus rassemblés, conserve encore dans les grandes villes quelques ménagements et ne se livre pas à tous les excès, il s'en dédommage amplement dans les bourgs, dans les hameaux où ses cruels soldats, ne connaissant plus de frein, s'abandonnent sans réserve à toute la férocité de leur caractère.

Il n'est d'ailleurs peut-être pas inutile

de faire voir à quelques personnes égarées s'il en est encore d'assez simples et d'assez crédules pour ajouter foi aux promesses trompeuses des chefs de Croates, de Kalmoucks et autres barbares, ce qu'elles doivent, en attendre et de leur montrer quelle est la confiance que doivent inspirer leurs vaines protestations d'amitié et de générosité. Alors, que ces personnes viennent, qu'elles lisent, qu'elles écoutent, elle frémiront bientôt.

Nous. les prévenons avant tout que

nous n'écrivons pas d'après de simples paroles, de stériles discours, mais bien d'après des faits, des preuves dont l'authenticité ne peut être mise en doute, puisqu'elle est constatée par la signature des maires et des principaux habitants de ces mêmes communes où les événements se sont passés.


Dans la commune de Thoiry

Le 22 février dernier, le maire, après

avoir fourni à une patrouille autrichienne

les vivres qu'elle demandait et qui pa-

raissaient plus que suffisants à sa subsis-

tance, fut pris au collet par quatre de ces

brigands, et maltraité à coup de crosses

de fusils pour n'avoir pu s'empêcher de

faire quelques observations à une nou-

velle demande qui lui fut aussitôt adres-

sée, de donner encore une pareille four-

niture.

Le ler mars, le nommé Coëy, s'étant

refusé à se laisser fouiller et prendre ce

qu'il avait sur lui, fut frappé de trois

coups de sabre très violents sur la tête,

et sa maison mise au pillage, tandis que

ce malheureux était étendu sans connais-

sance sur le plancher de sa chambre.

Le même jour, le sieur Beyman, conseil-

ler municipal, aussi de la même commune,

a été pillé sur sa personne de tout ce qu'il

portait, et dépouillé de ses vêtements on

lui a pris trois louis doubles, deux simples,

sa montre, etc.

A la même époque et pour se venger

apparemment de la honte qu'ils ressen-

taient de leur défaite à Saint-Julien où,

occupant des positions superbes et pourvues

d'une nombreuse artillerie, ils ne purent


résister à l'impétuosité et à la valeur de

nos jeunes conscrits, ils mirent en se reti-

rant toute la commune au pillage et in-

cendièrent tous les meubles et effets

qu'ils ne purent emporter. Les maisons

appartenantes au sous-préfet de Thonon

et au Sr Pinet, boulanger, sont celles qui

ont le plus souffert il n'y est rien resté.

Le Sr Roussey, fils d'un notaire très

estimé des environs de Carouge, étant

allé voir sa belle-mère dans un village

voisin encore occupé par l'ennemi, est

arrêté comme espion et conduit au com-

mandant de la troupe, homme dur et

féroce. Celui-ci l'interroge, n'écoute pas

ses raisons et ordonne qu'aussitôt il soit

fusillé. Le malheureux jeune homme, bien

innocent du crime qu'on lui impute,

voyant qu'on ne veut rien entendre pour sa

justification, cherche au moins à obtenir

de la pitié de son juge ce qu'il n'espère

plus de sa justice il se jette à ses pieds,

les mouille de ses larmes et lui demande

grâce mais tout est inutile, le barbare

demeure inflexible, le repousse et fait

exécuter à l'instant la sentence fatale qu'il

a prononcée.

Enfin, monsieur le comte, lés femmes,

les enfants en bas âge, les êtres faibles

et sans défense n'ont pas été même à

l'abri des insultes et des menaces de ces


forcenés. Plusieurs d'entre eux, logés à

Carouge chez Mme H. femme du com-

missaire des guerres, l'ont si fort épou-

vantée, en la menaçant, à différentes

reprises, de la faire périr, elle et ses trois

petits enfants, uniquement parce que son

mari était employé dans l'armée française,

que cette dame n'a pu résister à de si

violentes secousses, et est tombée dans un

état de dépérissement tel qu'il fait crain-

dre pour ses jours.

Mais il est temps, monsieur le comte,

de détourner vos yeux d'un tableau aussi

triste et de mettre fin à l'énumération de

tant d'horreurs. Ce n'est pas qu'il ne nous

en reste beaucoup à dire, mais nous vous les

épargnons, persuadés que celles-là suffi-

sent pour vous aftliger profondément

et vous faire, comme nous, gémir sur le

sort des malheureux habitants de notre

belle France qui n'ont pu être garantis

de l'invasion de l'ennemi.

Si quelque chose dans la mission que vous

nous avez confiée a pu nous consoler des

tristes spectacles qu'elle nous offrait à

chaque pas, c'est de voir avec quel zèle

et quel empressement les habitants des

départements du Mont-Blanc et du Léman

accueillent nos troupes, les reçoivent et

leur portent tout ce qui peut leur être

nécessaire, soit pour leur subsistance,


soit pour les aider à supporter plus facilement les fatigues et les privations auxquelles elles sont naturellement exposées dans une saison aussi rigoureuse. Ils sont bien persuadés que d'elles seules dépendent aujourd'hui leur sûreté, la conservation de leurs biens et enfin leur tranquillité, aussi nous croyons pouvoir vous assurer qu'il est désormais inutile de le leur faire sentir et demeurons convaincus que l'Empereur n'a nulle part des serviteurs plus dévoués et la France de plus braves défenseurs.

Agréez, monsieur le comte, l'assurance

de notre profond respect.

Signé DE BEYLE et DELAMARRE.

Pour extrait con f orme

Le comte DE SAINT-VALLIER.


565. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Chambéry, le 12 mars [1814.]

MA chère amie, lundi 14, le patron 2

va à Grenoble, et moi à la Tour du

Pin, et de là, à Thuélin, ou bien,

de Pont-de-Beauvoisin, j'irai chez toi.

Ne manque pas de me donner l'itinéraire

par deux lettres, l'une à Chambéry,

l'autre au Pont, à la poste.

J'ai obtenu de partir avec une peine

infinie. Cet excellent patron voulant abso-

lument me garder; c'est réellement un

brave homme.

J'attendrai chez toi 6 ou 7 jours la

prise de Genève 3 si les superbes remparts

de Jéricho ne tombent pas, je tâcherai

de me glisser à Paris au travers des

Cosaques. 3.483 hommes de secours, arri-

vant d'Italie, passeront le Mont-Cenis

le 14. 700 sont déjà à Saint-Jean-de-

Maurienne. Cela est officiel. Prie Périer

1. Chambéry. Mme Pauline Périer, en sa terre de

Thuélin, à la Tour-du-Pin, Isère.

2. Le sénateur de Saint-Vallier.

S. Genève ne fut pas prise, mais Lyon en revanche dut

capituler devant les Autrichiens le 21 mars.


de l'écrire à M. Sappey, ainsi que les sui-

vantes

On ne veut plus publier de bulletin

l'ennemi, qui les avait quelque temps après leur apparition, en tirait parti contre nous cela lui dessinait nos mou-

vements.

Mme Derville me pardonne-t-elle de ne

pas lui donner des nouvelles de ce pauvre

capitaine ? Il connaît tout l'intérêt qu'il inspire, à en juger par 3 ou 4 lettres écrites au patron, de Grenoble, et même de Chambéry, pour lui donner des nouvelles d'une incommodité fâcheuse qui l'appelait

trop souvent en certain lieu.

Je t'embrasserai lundi 14.

DES CHAPONS.

Je ramènerai à Périer sa chaise de

Lyon. Afin que la présente tragédie soit tout à fait dans le genre de Shakspeare, le roi de Naples 2 devient fou, dit-on. Il s'occupe à aller sans cesse de Bologne à Ferrare, et de Ferrare à Bologne. Il pleure

à tous bouts de champ c'est le bouffon de la présente tragédie. Après un très

1. De son vrai nom Sophie Boulon, épouse de M. Gauthier.

Beyle ne la désigne que sous le nom de Mme Derville. C'est sous ce nom qu'il la mettra en scène dans le Rouge et le Noir. Voir les lettres du 30 avril 1807 et du 11 août 1810. 2. Murat.


beau combat, nous avons repris Parme,

et nous sommes avancés, dit-on, jusqu'à

Reggio.

Le pape est à Savonne. Il me semble

que vous n'avez rien à craindre du côté

de Lyon. On a intercepté une lettre de

M. de Schwarzemberg à M. de Babna1,

laquelle portait. la force du corps envoyé

à Lyon. C'est 15.000 hommes. Le maré-

chal en a 30, dont 15.000 venant d'Es-

pagne.

Il y a des cosaques en corps près Lyon.

566. I

A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE,

BARON DE L'EMPIRE

Chambéry, le 13 mars 1814.

MONSIEUR le ministre de l'Intérieur

paraît désirer, Monsieur le Préfet,

de faire connaître à tous les Fran-

çais de quelle manière se conduisent les

troupes ennemies dans les pays qu'elles

ont envahis et fait publier journellement,

ainsi que vous l'avez pu voir, les différents

1. Ferdinand, comte de Bubna-Littiz, commandant

l'armée autrichienne qui menaçait le sud-est de la France.

2. Augereau.


rapports qui lui sont adressés sur ce sujet.

MM. de Beyle et Delamarre dans le compte qu'ils m'ont rendu, d'une mission que je les ai chargés de remplir auprès de l'armée de M. le comte Marchand, ayant cru devoir y joindre une courte énumération des atrocités commises par les troupes alliées dans la partie de ma division qu'elles ont un instant occupée, j'ai pensé que ce serait remplir les intentions de Son Excellence que de les rendre publiques.

Je vous invite. en conséquence, Monsieur le Préfet, à vouloir bien faire insérer dans le plus prochain numéro de votre journal, l'extrait ci-jointe qui contient d'affreux détails sur les faits qu'on peut reprocher à nos ennemis.

Agréez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée et de mon sincère attachement.

Le Cte DE ST VALLIER.

1. L'extrait que nous avons donné, à la date du 10 mars, sous le n° 564, et qui parut le 16 mars dans le Journal du département de l'Isère.


567. A

A SA SŒUR PAULINE

Chambéry, 14 mars 1814.

JE me sens tout autre depuis que je suis sorti du quartier général de

la petitesse. J'y ai perdu cinquante-

deux jours je n'ai eu de consolation que

le plaisir de connaître madame Derville,

la dispute du petit homme 1 et la lecture

de cinq à six lettres anonymes.

Ici, la nature du ridicule est différente

nous sommes depuis trois jours à Saint-

Julien, village à une heure et demie de

Genève. Le ler, il y a eu bataille nous

avons gagné du terrain, malgré beau-

coup de pièces de douze qu'avait l'ennemi

et qui, allant deux fois plus loin que nos

pièces de quatre, rendaient celles-ci inutiles nous avons fait soixante prison-

niers. Le gendre du comte Dessaix,

voyant un boulet de douze venir en

ricochet, a jeté rudement son beau-père 1. En note de son manuscrit de Lucien Leuwen, vingt ans

plus tard Stendhal rappellera cette scène entre le petit préfet Fourier et un colonel de Grenoble dans le cabinet du comte de Saint-Vallier. Scène qui lui sert de modèle pour la fin. du chapitre LI de son roman (édit. du Divan).


dans un fossé heureusement plein de neige une seconde après, le boulet a fait un sillon de six pouces de profondeur à la place que venait de quitter le pauvre général, qui, comme tu te le rappelles peut-être, n'a presque plus d'os dans les bras.

En récompense, on le fera gouverneur

de Genève, si nous y entrons. Je ne mets ce si-là que pour n'avoir pas l'air de vendre la peau de l'ours.

Le courrier part et je finis impromptu.

J'avais cependant l'histoire de madame Humbert du Bouchage

568. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Lyon, le 16 mars [1814].

HÉLAS, hélas Mme Ciment m'a montré le pouce de sa main gauche empaqueté. Elle ne peut presque pas s'en aider depuis trois semaines. C est un rhumatisme. Quelques personnes avaient prétendu que c'était un rhuma1. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour-du-Pin, Isère.


tisme goutteux. Rien que ça. Elle en a

écrit à son cousin Périer mais apparem-

ment il n'y a pas fait attention, car il ne

lui en a pas parlé dans ses réponses.

Enfin, d'après le conseil d'une amie, elle

a enveloppé le doigt souffrant dans un

petit morceau de peau de chat sauvage.

Si cela ne fait pas de bien, cela au moins

est bien innocent.

Voilà ce que j'ai à te dire pour aujour-

d'hui, excepté tous mes souhaits pour le

bonheur de Mme Derville.

La maîtresse de l'Hôtel du Commerce

remettra à Girerd ta lorgnette. Je ferai

un paquet de 3 chemises, 3 mouchoirs et

1 cravate, je crois, que j'ai à toi, et te le

remettrai à ta première course à Paris.

Si tu veux le domestique Garnier, écris

à M. Frédéric, valet de chambre de M. le

baron Finot, préfet à Chambéry.

Les cosaques sont très cruels, ce que

m'a dit Mlle Ciment qui a beaucoup

parlé avec moi. Ils n'épargnent pas les

femmes. Je lui ai dit qu'ils avaient bien

raison.


569. A

A SA SŒUR PAULINE

Paris, 1er avril 1814.

JE me porte fort bien il y a eu avanthier une fort belle bataille à

Pantin et à Montmartre j'ai vu

prendre cette montagne.

Tout le monde s'est bien conduit, pas le moindre désordre. Les maréchaux ont fait des prodiges. Je désire avoir de vos nouvelles. Toute la famille se porte bien. Je suis chez moi.

570. B

A SA SŒUR PAULINE 1

P[aris], n° 3, le 4 avril [1814].

DANS la crainte que tu ne sois inquiète de moi, j'écris chaque jour une

petite lettre insignifiante. Nous

nous portons tous bien. Z 2. et son frère

1. Paris. Mme Pauline Périer, à Thuélin, Isère. 2. Pierre Daru.


ont quitté Paris. M. Doligny 1 est puis-

sant. Rien de brûlé, rien de grillé jusqu'ici.

Demande à mon père officiellement de

me donner des terres rapportant deux

mille francs ou cent louis. Il le faut pour

vivre. Fais-toi passer l'acte, que Périer,

Zénaïde et toi signerez. Demande-lui un

oui ou un non.

Je vous crois tranquilles. Ecris-moi

vite. Les Edouard se portent bien et il

a quitté Paris. Donne-moi des nouvelles

de mon excellent patron 2.

571. C

ADHÉSION AUX ACTES DU SÉNAT Paris, le 7 avril 1814.

MONSIEUR Henri de Beyle, aud. adjoint auxcommissairesdesguerres, adhère avec empressement aux actes passes par le Sénat depuis le ler avril 1814. DE BEYLE.

Rue Neuve du Luxembourg, 3.

1. Le comte Beugnot.

2. Le comte de Saint-Vallier.


573.—B

A SA SŒUR PAULINE 1

P[aris], 3, le 15 avril [1814].

J'AI vu de bien près un bien grand spectacle. Tout cela s'est passé

avec la dernière simplicité. Grands

et petits ont suivi leurs intérêts sans songer au qu'en dira-t-on.

Je crois M. le comte d'A[rtois] bien embarrassé de- concilier toutes les prétentions 30.000 nobles qui ne savent rien faire affluent par toutes les diligences pour tout demander. Heureusement, il y a un hom[me] de beaucoup d'esprit, M. de Talleyrand et digne d'être premier ministre.

Je crois que ton frère perdra ses appointements. Sa charge deviendra une charge d'honneur sans salaire. Demande par une lettre au digne père de ce pauvre diable de lui remettre des terres rapportant un revenu net de 2.400 francs. Il lui faut bien cela pour vivre. (Il est parti avanthier pour Versailles.) Il ne demande cela

1. A Mme Pauline Périer-Lagrange, à Thuélin, par la Tour-du-Pin.


qu'en cas de cessation totale d'appointements.

S'il est refusé, le pauvre hère est dans

le plus grand embarras avec des dettes pour tout bien.

FLORISE.

Bien des choses à Mme Derville. Que

fait-elle ?

573. B

A SA SŒUR PAULINE 1

[Paris], 3, le 28 avril [1814].

MA chère amie, j'ai reçu ta petite lettre.

je n'ai rien compris aux événements

que tu supposais connus. Chose

étonnante 1 A Paris, on ne parle pas de Grenoble nous avons été 22 jours sans courriers. Enfin, une lettre deColomb, marchand terre à terre, m'a appris que tu avais été la proie des Autrichiens et que tu accueillais fort bien un jeune officier de Liechtenstein. Bon pro ti faccia!2

Probablement plus d'au[diteurs]. Plus

de crédit pour monter ailleurs.

1. Mme Pauline Périer-Lagrange de Thuélin, à la Tour-

du-Pin, Isère.

2, Grand bien te fasse.


Ainsi, il faut se brûler la cervelle tout de suite, ou chercher à vivre comme je pourrai. Il faut que vous arrangiez votre fortune et que vous me prêtiez 1.200 fr. par an pour vivre à un 4e étage à Rome où ma vanité ne souffrira pas, et que le généreux bâtard me fasse une pension. Ecrislui là-dessus.

Je chercherai bien à avoir une petite place mais j'y compte peu. Me voilà culbuté de fond en comble, au moment où on demandait tout pour moi. Ohimé Je vendrai mon mobilier et filerai dans 2 mois. Mille choses à Mme Derville. Que devient-elle ?

Il faudrait que le bâtard me remît des terres rapportant 2.400 fr. net. J'aurai encore bien des privations, moi, accoutumé à 9.000 fr. d'appointements.

Mène ta fortune. Liquide, arrange-toi, ou, ma foi, je suis à la mendicité. Il faut'presser l'affaire de mon oncle. Tu sens que s'il me lâche 16.000 fr., j'ai de quoi vivre pendant 4 ans. Je dois chaque année 2.000 fr. d'intérêts.

Et cependant, je ne me brûlerai pas la cervelle. Adio, scrivi ed ama mi.

IMPAVIDO.

1. Adieu, écris et aime-moi.


Je suis retenu chez moi, depuis 22 jours, par un rhume avec point de coté menaçant de devenir fluxion de poitrine.

M. Doligny me donne peu d'espoir. Mille amitiés à François. Dis-lui franchement où j'en suis.

574. B

A SA SŒUR PAULINE

3, samedi 7 mai [1814].

J'AI eu une demi-fluxion de poitrine pour avoir trop couru, par curiosité. C'est un péché de femme, tu me le pardonneras. Je sors seulement depuis 3 jours, après 15 jours au moins de réclusion et de tisanes rafraîchissantes, L'ambition, ou plutôt l'envie de ne pas me brûler la cervelle ont fait sortir le loup hors du bois. J'avais 9.000 fr. à Paris. Il n'y faut plus songer. J'ai pour unique appui M. et surtout Mme Doligny. Ils demandent pour moi une petite place en Italie. Suivant tous les rapports et suivant ma propre expérience, il y fait moins cher vivre qu'à Paris. D'ailleurs, vivre ici dans une demi-misère m'est impossible aujourd'hui, lié comme je suis, presque seulement


avec des gens riches. Obtiendrai-je une place de 4.000 fr. à Naples ou à Rome ? Voilà le problème que Crozet et Béli[sle] discutent toute la journée avec moi et qui tous les soirs, me fait faire 2 ou 3 visites, malgré l'air frais qui me fait tousser. Ce qui rend ma position noire, c'est 37.000 fr. de dettes. II me faut 6.000 fr. par an, dont deux mille pour payer de gros intérêts. Comment avoir cela ? II faudrait que le bâtard me fît une pension ou me donnât une dot en terres, ou, ma foi, je vais vendre la maison, me faire payer 16.000 fr. par M. Gagnon et emprunter comme un perdu. En un mot, me ruiner, attendu qu'il vaut mieux se ruiner que se tuer. Ecris au bâtard pour demander 40 séterées de terre rapportant net mille écus, dans le cas où je n'aurais rien du gouvernement. Avoue les 37 mille fr. de dettes.

Envoie-moi sa réponse. Demande des conseils à l'excellent François. Ma foi, ma position n'est pas belle. Elle allait devenir superbe on demandait 3 ou 4 choses pour moi à l'ancien gouvernement.

Mais c'est assez de sérieux. Comment t'amuses-tu ? Où es-tu ? Toujours à Voiron, au milieu des vainqueurs, des vainqueurs du monde, ou à Thuélin ? Donnemoi des détails. Avez-vous une contri-


bution de guerre ? Je pense que les Alliés vont vous quitter. Z. a pris tout ceci très bien.

Je vais tout vendre et quitter Paris

pour toujours, dans 2 ou 3 mois au plus. Il faut savoir prendre son parti. Adieu. Mille choses à Mme Derville. Vous viendrez toutes deux me voir dans mon hermitage à Naples. Ce n'est plus le palais où je comptais vous recevoir. Une seule chose nous gênait le nombre immense des salons à traverser pour parvenir à vos appartements. Ohimé 1

FAVIER.

575. B

A SA SŒUR PAULINE 1

14 mai [1814J.

TU verras, ma chère Pauline, dans le journal d'aujourd'hui, lhe total fall

of my hope 2. Ainsi il faut finir.

Je passerai à Lyon dans un mois de là, à Gênes et à Rome. J'ai écrit officiellement au bâtard pour lui demander des terres rapportant 2.400 fr. J'ai écrit 1. Paris. Mme Pauline Périer-Lagrange de Thuélin,

à la Tour-da-Pin, Isère.

2. La chute totale de mon espérance.


à Félix de me dire si je ne pouvais pas donner une procuration générale à M. Ennemond Hélie, procureur1. Je vends mon mobilier et mon cabriolet. Le produit de cette vente me donne le voyage et quelques mois. Ensuite, l'argent que paiera M. Gagnon.

Le difficile est de faire entendre raison

aux 37.000 fr., créanciers d'ici. Si tu peux, pousse le bâtard à être honnête homme une fois en sa vie.

J'ai beaucoup à me louer de l'excel-

lente Mme Doligny et de M. le comte de Saint-Va[llier] qui est monté à mon 4e étage pour me faire toutes sortes d'offres de services. Nous nous donnerons rendezvous à Lyon vers la fin de juin. Mais, où es-tu ? Toujours au Plantier 2 ? En ce cas, bien des choses à notre bon parent. Ne fais pas mystère de ma misère. La pitié fera tomber la haine fondée sur l'envie, et peut-être, donnera un peu de vergogne au bâtard, qu'au reste j'espère bien ne plus revoir, ni Cularo non plus.

F. BRENIER.

1. On va retrouver souvent ce nom dans la correspondance de Stendhal. Ennemond Hélie, procureur à Grenoble, soutint constamment les intérêts d'Henri Beyle, jusqu'à la liquidation de la succession de son père.

2. Le Plantier, près Voiron, était une propriété qui appartenait à des cousins des Beyle, les Allard. Voir la lettre à Pauline du 24 septembre 1814,


576. B

A SA SŒUR PAULINE 1

[Paris], le 23 mai [1814].

JE reçois ton aimable lettre. Elle est fort claire. Je suis bien aise que tu

aies vu la guerre. C'est amusant.

(Il faut tirer cet avantage de nos malheurs.) Je suis aux prises avec la perspective de l'infortune. Je n'ai d'autre ressource que de manger ce que me doit M. Gagnon, de vendre la maison, de payer mes créanciers et, au bout de 3 ans, de mourir de faim. Le bâtard, indigné de me voir vendre la maison, me déshérite et je suis un pauvre diable.

Je t'ai envoyé le 3e volume de Madame de Staël. J'ai eu la bêtise de prêter les 2 premiers. Sitôt qu'ils rentreront, tu les auras. C'est bon à lire en province. Malgré une enflure exécrable, il y a des idées, surtout sur les mœurs des dames allemandes. Le 3e volume est de beaucoup le plus mauvais. Kant qui croit aux idées innées et Madame de Staël qui réfute Elvezio par des phrases sont du der1, Paris. Mme Pauline Périer-Lagrange de Thuélin à la Tour-du-Pin, Isère.

2. Helvétius.


nier ridicule. Ne te laisse pas encroûter

en province. Ecris aux dames Edouard.

Je leur ai fait faire des compliments de

ta part ce matin. J'avais occasion d'écrire

au mari. Rappelle-toi ce que j'écrivis

sur ta cheminée en te quittant à Thuélin:

M. F. T. Il faut être prêt à tout et pouvoir

défier les événements. Ne te laisse pas

engourdir par la lenteur provinciale. Ale-

xandre 1 comblé de l'offre of our sister 2,

enchanté, etc. a cependant conclu à ne

rien faire, tant les caractères les plus vifs

se laissent rouiller par l'humidité du lieu.

Après avoir lu Madame de Staël, fais-

la passer à M. Plana, à Turin, par la poste.

On te prendra 1 sou par 16 pages, 26 sous

par volume à peu près. Ne le garde pas

longtemps. Madame P., qui se figure que

Madame de Staël a du génie, sera bien

aise d'avoir, la première, son nouveau

livre, et cet exemplaire courra tout Milan.

J'ai toujours le projet de me retirer

à Milan ou à Naples. 6.000 fr. en va-

lent 12 dans ces climats heureux. La

vente de la maison me vaudra 25 ou

30.000 fr. 30.000 fr. M. Gagnon doit 16.000 ».

46.000 fr.

1. Alexandre Mallein qui devait l'année suivante épouser

Zénaïde-Caroline Beyle, leur soeur.

2. Da notre sœur.


Je dois 37.000, reste 9 mille francs pour vivre. Comment résoudre ce problème ? Voilà à quoi je m'escrime. Mon mobilier et mon cabriolet me vaudront 5.000 ou 6.000 fr. Mettons 6.000 fr. J'ai 15.000 fr. Je les mettrai à fonds perdu à 9 ou 10 je pourrai me faire un revenu de cent louis. Là-dessus, le Bâtard furieux me déshéritera et ne me laissera que le quart de sa fortune. Mettons que, dettes payées, il laisse 16.000 fr. de rente j'en aurai 4 qui, avec cent louis, font 6.000 fr. Voilà mon sort vu dans le plus beau. Je vous demande pardon de mettre à fonds perdus, mais je n'ai pas d'autre moyen. Comme je ne paierai l'intérêt d'une partie de mes dettes qu'à cinq pour cent, il me sera avantageux de n'en payer que le moins possible. Mes fonds à fonds perdu me donneront le 9, et je ne paierai que le 5.

Ce qu'il y a de pis, c'est l'habitude de vivre avec 10.000 fr., et le mépris des sots qui suit la pauvreté, et les cris du bâtard de me voir vendre la maison. Il me fera passer pour un monstre à Grenoble. Cependant, comment faire ?

La poste venant mal de Naples à Cularo, je vais tâcher de mettre mes affaires en train et donner ma procuration à M. Ennemond Hélie, ou à tout autre procureur


honnête homme. Je mange ici beaucoup

d'argent. Comme la source en est tarie.

j'y ai du regret. Dès que mes créanciers

auront entendu raison, je me mettrai en

route. La peur de la pauvreté m'empêche

de jouir des derniers regards de Paris.

Je profite de mes entrées au Français.

J'ai vu l'enthousiasme avec lequel notre

bon Roi y a été reçu, et je l'ai bien partagé.

Pour diminuer l'odieux de mes ventes,

je désire que, dans l'occasion, Périer et

toi vous me plaigniez et disiez que je

ne puis pas faire autrement, ce qui est la

pure vérité. Si Périer, qui est financier,

voit un autre moyen, qu'il m'illumine.

Ecris de ta belle main, et tout de suile, à

M. Dumortier pour lui demander si un

garçon de 31 ans, très usé et qui promettra

de mourir le plus tôt possible, pourrait

placer à fonds perdu sur sa tête une somme

de 16.000 fr. s'il en aurait le 9 ou le dix

pour cent par an. J'avoue que je n'ose

pas l'espérer je suis trop jeune. Ecris

tout de suite, je t'en prie et mande-moi

le résultat ici. Je crois Edouard aussi

bien embarrassé. J'ai eu une bonne idée

de ne pas me marier. F. MAISSEANG.

Ecris-moi souvent. Les officiers autri-

chiens t'ont-ils fait la cour ?


Mille choses à Madame Derville. Elle

et moi sommes presque dans un embarras

aussi inextricable. Avec du courage, nous

nous en tirerons peut-être, mais quand

le bien-être viendra, plus de cœur pour

en jouir.

Il a paru un chef-d'œuvre qui coûte

3 fr. 10 s. C'est le livre de Benjamin Cons-

tant. C'est une allusion continuelle au

gouvernement de Bonaparte. Les pages

102 à 107 sont meilleures que Montesquieu.

Demande ce livre à Lyon1.

[5772

Paris, 23 mai 1814.

SPIRITUELLE lettre au sujet d'un em-

ploi qu'il désire obtenir dans l'ad-

ministration uniquement pour jouir

du titre elle débute ainsi

« Qui n'a pas l'esprit de son âge,

De son âge a tout le malheur.

C'est d'après ce grand principe que la

nation ou plutôt la tourbe française, n'étant

1. Le livre de Constant De l'esprit de conquête et de

l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation euro-

péenne. Imprimé en Allemagne en janvier, en Angleterre,

en mars, cet ouvrage venait d'être édité à Paris en avril.

2. Analyse parue dans le Dauphiné, 27 Juillet 1913.


mue que par la vanité, je tiens à pouvoir faire pompe en province, auprès de mon voisin badaud, du titre d'Inspecteur honoraire du mobilier. »

Il faut donc vendre la maison. Je dois

sur cet effet 45.000 fr. Je la vendrai au

plus 80.000 fr. Le reste sera de 35.000 fr.

Mettons 30.000.

1. M. François Périer-La-Grange, chez M. Beyle, adjoint

à la mairie, place Grenette, à Grenoble.

M.Gagnondoit. 16.000fr. Mon mobilier et mon cabrio-

let, au plus 6.000 fr. 22 000 fr.

578. B

A FRANÇOIS PÉRIER-LAGRANGE1 Paris, le 24 mai 1814.

MON cher ami, je reçois une lettre de Pauline qui me dit de prendre

courage, mais voici ma position

Passif 37.000 fr. de dettes.

Actif


L'actif s'élèvera à. 52.000fr. payant. 37.000fr.

reste net 15.000 fr.

qui, mis à fonds perdu, me rendront cent louis avec lesquels ce pauvre diable accoutumé à manger dix mille francs et à travailler, vivotera dans quelque coin de l'Italie, pays qui convient à sa santé altérée et où l'on vit à meilleur compte. Comment faire autrement ?

Ecris à Paris pour la vente. Tu es caution et tu as intérêt à ladite vente. Mets aussi ce bilan sous les veux de qui tu sais. Il criera, me déshéritera, me fera un procès, mais.

Comment faire autrement ?

Garde ma lettre et ne la brûle pas. Je ne paierai que 5 d'une partie des 37.000 fr. Il me conviendrait de placer à fonds perdu à 9 ou 10 je gagnerais une rente de 40 francs par mille francs. Demande à Dumortier si une tête de 32 ans, usée par Moscou et par mille malheurs trouverait 9 ou 10 d'une somme de 16.000 fr.

Ecris sur le champ, je t'en prie.


579. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Paris, le 15 juin 1814.

MA chère amie, comme mes appointements sont supprimés à dater

du ler avril dernier, je suis pressé

de finir mes affaires et d'aller vivre en pauvre diable à Rome. J'ai donné ma procuration à M. Ennemond Hélie pour retirer de mon oncle 16.000 fr., s'il le peut sans choquer vos intérêts.

Songez que je n'ai pas de temps à

perdre. Si je restais ici deux mois encore il faudrait emprunter à Grenoble pour partir.

Je donnerai procuration pour vendre

la maison. Je toucherai net 35.000 fr. C'est ma dot. J'ai offert à mon père de ne pas vendre s'il me cédait un immeuble quelconque rapportant 3.500 fr. parce que je puis placer à 10 Dis à ton mari de me répondre sur la question de savoir si je nuis à vos intêrêts en prenant 16.000 de M. Gagnon au lieu d'attendre que mon père ait fait faire le tiers en nature, chose 1. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour-du-Pin, Isère.


à laquelle il mettra l'activité la plus lente qu'il pourra.

Il faut avouer que je suis un pauvre

diable d'en être réduit à avoir affaire à cet homme-là, après avoir travaillé 14 ans. CHAMPEL.

580. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Paris, le 24 juin [1814].

IL paraît, ma chère Pauline, que sur un certain article vous vous laissez

prendre aux blagues des journaux.

Pour le bonheur de la France, les gens qu'on persécutait ont pris la conduite des affaires. Plus de massacres, plus de guerre la conscription ne viendra plus prendre l'artiste de 20 ans. Une suite bien naturelle est que les protégés des anciens puissants n'ont plus de protecteurs. Le hasard fait que je connais la charmante Madame Doli[gny] à laquelle je t'aurais présentée, il y a trois mois, si elle eût été à Paris. Voilà mon seul moyen. Or son mari demande pour M. de Béli[sle], mon 1. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour-du-Pin, Isère.


ami, et ne peut demander pour deux ce serait le moyen sûr de ne rien obtenir. J'avais gardé ma place d'adjoint. Tous les adjoints sont supprimés. On renvoie enfin 500 commis dans chaque ministère, de manière qu'à moins de me faire chirurgien, je ne vois pas le moyen de tirer parti de mes talents. Je considère que dix ou 20 ans de misère viennent me tomber sur le corps.

Que faire ? Résister tant qu'il sera

honnêtement possible. Je voudrais bien pouvoir mettre mes affaires en train avant de passer les Alpes. Félix me propose de passer un mois ou à Grenoble, ou dans quelque village voisin. Il ne me manquerait plus que cela pour me perdre sur le champ. Je ne veux pas m'empoisonner par la vue du personnage de qui je dépends, et hors des griffes. duquel je croyais bien être. Tu sens qu'il faut que mes amis mettent toute l'activité possible. Engage le bon François à ne pas m'oublier. Au reste son rôle n'est pas long. M. Ennemond Hélie va demander 16.000 fr. à M. Gagnon et faire annoncer la vente de la maison.

Je vais bien voir l'excellente Mme D[oli-

gny], mais M. D[oligny] pousse mon ami B[élisle] et, dans ce pays-ci, il ne faut pousser qu'une personne à la fois. Quant


aux Z1, ils sont à la campagne et il ne leur convient de demander pour personne. Les souverains d'Italie se faisant détester, on oubliera d'y haïr les Français. M. l'évêque de Saint-Malo 2, notre ambassadeur à Rome, part un de ces jours. J'espère avant un mois quitter la terre des soucis et du froid, car nous avons depuis huit jours un temps de mois de février. Je vais commencer une rude épreuve, et qui peut être longue. Je ne crains qu'une chose, c'est que, malgré moi, un peu de fierté me portera à ne voir personne. Adieu. Presse ton mari pour qu'il écrive au bâtard. Peut-être que, voyant tout le monde d'accord à solliciter une légitime [de] cent louis de rente pour un fils âgé de 31 ans, il se résoudra à me traiter comme un autre homme, avec sa fortune, traiterait une fille de 18 ans, en la mariant.

Bien des choses à Madame De:rville. CHAMPEL.

As-tu envoyé l'Allemagne à M. Jean Plana s à Milan par le courrier qui passe à la Tour du Pin ?

1. Les Daru.

2. Gabriel Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo, nommé ambassadeur à Rome, en 1814.

3. Jean Plana devait être en 1814 professeur à Milan. Voir sur lui les lettres des 29 janvier 1803 et 16 juillet 1813.


J'hésite à faire le voyage de Londres.

Cela me paraît une folie dans l'état de mes finances.

As-tu lu la brochure de Benjamin Cons- tant ? Si tu la comprends, elle te fera beaucoup de plaisir. On annonce une traduction de Schiller. Ne manque pas de l'acheter.

581. B

A SA SŒUR PAULINE 1

[Juillet, 1814].

JE pars le 20 à midi. Mon colonel ayant un accident, nous couchons

les nuits, je ne serai donc que le

24 ou le 25 à La Tour.

Si tu pouvais ramasser 400 fr., nous

irions doucement à Genève de là, par le Simplon à Milan, et tu reviendrais par Turin et le Mont Cenis.

Presse le bâtard par tous les moyens

possibles. Adieu.

DOMINIQUE.

1. Paris. Mme Pauline Périer de Thuélln, à la Tour- du-Pin, Isère.

2. Voir la lettre précédente. Beyle, pir économie, dut voyager avec la suite de l'ambassadeur à Rome.


582. A

AU GÉNÉRAL DUPONT,

MINISTRE DE LA GUERRE

Paris, le 18 juillet 1814.

Monseigneur,

J'AI été nommé adjoint aux commis- saires des guerres à Kônigsberg le 11 juin 1807.

J'ai fait, en cette qualité, toutes les campagnes de Prusse et celle de Vienne en 1809.

Nommé auditeur en 1810, j'ai été mis à la demi-solde d'activité. Je suis le plus ancien des adjoints aux commissaires des guerres. Je supplie Votre Excellence de me conserver avec les appointements de non-activité (900 francs par an).

Mes services sont bien connus de M. le baron Joinville et de M. le comte Dumas, avec lesquels j'ai fait les cam- pagnes de Moscou et de Silésie en 1813. Le 7 avril, j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Excellence mon serment à l'au- guste maison de Bourbon.


Je suis avec un profond respect, Mon-

seigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur.

DE BEYLE,

chez M. de Longueville,

rue de Grammont, 13.

583. B

A SA SŒUR PAULINE 1

M[ilan], le 22 août 1814.

MA chère amie, as-tu vu le médecin de Genève ? Je crois que ce pays-ci me conviendra seulement la pré- sence des Français a excité de telles jalousies dans la société de Madame Simo- netta 2, que je suis obligé, pour ne pas trop la compromettre, d'aller passer deux mois à Gènes. Ecris-moi là. Il est inutile de parler de mes migrations en Italie. La réponse aux amis du commun, c'est il se porte bien, il est en Italie, il vous fait bien des compliments.

1. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour-du-Pin, département de l'Isère.

2. Angelina Pietragrua.


As-tu écrit à Madame de Longueville1? Elle te dit mille choses dans une des lettres que tu m'as envoyées de Thuélin. Je les ai reçues aujourd'hui d'où je conclus qu'elles ont été honorées de ta plume sublime, à Thuélin, le 14 août elles devaient y être arrivées plus tôt, Donc, Madame Pauline a couru les champs. Avait-elle l'aimable Derville ?

Je me recommande à toutes deux. Presse François de terminer ses affaires et les miennes avec le jésuite2. J'ai trouvé une musique charmante à Turin et une chanteuse qui avait les plus beaux yeux du monde, qui est philosophe et qui refusa de se marier. Toute la salle s'est essuyé les yeux pendant dix minutes, pleurant à force de rire Fais partir mes quatre caisses d'effets pour Milan. Plana y reste et y soignera mes [intérêts]. Ecris-moi à Gênes. Heureusement, j'ai un ami du grand monde qui, dit-il, me fera observer les étoiles les plus brillantes de ce pays-là. MINGRAT.

Si François écrit à M. Hélie, qu'il le prie en mon nom de requérir signature 1. Joséphine Martin, cousine germaine de Henri et de Pauline Beyle, avait épousé un M. Bazine de Longueville. Voir la lettre à Pauline du 17 août 1811.

2. Leur père, Chérubin Beyle.


de l'arrangement présenté le 29 juillet en vente. Je lui ai écrit mais il faut se méfier des courriers et des malentendus. J'ai rencontré sur le Mont-Cenis le courrier du Roi de Sardaigne cela fait pitié un enfant sur un tombereau attelé d'un couiat. Ohimé Pauvres amants qui con- fiez à cela vos soupirs

584. A

A SA SŒUR PAULINE

ET A LA COMTESSE BEUGNOT Milan, 28 août 1814.

Ma chère Pauline,

JE n'ai pas la patience de recopier les faits ci-joints. C'est les débris d'une lettre que j'ai trouvée de style lourd après l'avoir finie.

Suivent les commissions.

« Madame1,

« Tant de choses se sont peut-être passées à Paris, depuis un mois, qu'il est fort pos- sible que vous n'ayez que bien peu d'atten- tion à donner aux récits d'un voyageur. 1. Cette lettre était adressée à Mme la comtesse Beugnot


Ma lettre vous trouvera-t-elle au château de M. C[urial]1, qui, ce me semble, doit être charmant, ou aura-t-elle le malheur d'arriver un mercredi, comme un compte de pain pour les pauvres ? Si j'écrivais pour la campagne et pour la douce sérénité que doit inspirer une société si aimable je donnerais plus d'étendue à la partie intéressante de mon voyage si c'est pour Paris, je vous parlerais des parades politiques que j'ai rencontrées.

« Après un serrement de cœur très vif en quittant Paris et les lieux qui me rappelaient des illusions charmantes, mais qui n'étaient pas que des illusions, je suis venu passer huit jours au milieu des forêts bien vertes et bien solitaires, avec des gens sur l'affection desquels je puis entiè- rement compter. Je partais à cheval le matin, tout seul, et je faisais deux ou trois lieues dans la forêt silencieuse, belle occasion pour faire des réflexions. J'y ai vu de nouveau que je n'avais aimé que des illusions, et je ne vous dirai pas le nom de la seule personne que j'aie trouvée sincèrement à regretter. Je trouve ennuyeuse la société des hommes et le raisonnement sérieux. Vous aurez peut- 1. Sans doute le château de Monchy, près de Compiègne, où, dix ans plus tard, Beyle aura de tendres rendez-vous aveo la fille de Mme Beugnot, la comtesse Curial


être remarqué, madame, que ces beaux raisonnements finissent toujours par con- clure à quelque chose de triste. Je parle des meilleurs raisonnements les trois quarts font seulement hausser les épaules par l'ignorance ou la platitude de leurs discours. Tout l'avantage qu'on peut tirer de ces conversations prétendues importantes, c'est que, si les personnes avec lesquelles vous avez bavardé s'appel- lent X ou Z, les bavards qui vous voient partir de chez eux vous marquent du respect. II ne reste donc à l'homme qui est un peu sensible et un peu désabusé de la vanité des uniformes, que la société des femmes or, cette société vaut infi- niment mieux en Italie, parce qu'en France les femmes ne sont que des hommes pendant vingt-trois heures et demie de la journée. J'ai vu à Turin un petit roi qui a quelque courage personnel il va presque tous les jours seul se promener à pied. Du reste, comme le lui a dit ce lord Bentinck qui a poussé à Paris, il est en arrière de trente ans dans l'art de régner, et s'il reste sur le trône, ce ne sera pas sa faute il mécontente vingt mille soldats qu'il laisse rentrer en Piémont; Milan est plein de toutes les grandes familles de son pays qu'il a disgraciées pour avoir servi un autre.


« J'aime beaucoup les amis qu'on fait en voyage il faut qu'ils trouvent en vous quelque chose d'agréable, puisqu'ils vous aiment sans savoir qui vous êtes. « J'ai fait à Turin la connaissance d'un général italien dont probablement je ne saurai jamais le nom. Il m'a fait voir le roi et, qui plus est, une charmante actrice qui a dix-huit ans, et avec les plus beaux yeux du monde, prend la vie du côté gai, se moque de tout, sur la scène comme chez elle, et a la sagesse profonde de ne pas vouloir épouser les gens riches qui lui offrent un carrosse, une livrée et l'ennui de leur triste société. Ce caractère, qui est bien franc, fait qu'elle chante et qu'elle joue d'une manière très rare, c'est-à-dire parfaitement naturelle. J'ai vu toute une salle rire aux larmes pendant dix minutes, tout le monde s'essuyait les yeux, et tout le monde en sortant répétait le duo comique qu'elle avait chanté avec un amant ridicule.

« Voilà de ces plaisirs que l'on ne trouve pas de l'autre côté des Alpes on aurait été révolté de l'indécence du duo.

« Mais je m'apercois que j'abuse de la permission que vous avez daigné me donner de vous écrire une espèce de journal. Jugez, madame, de mon dévouement si vous montrez ma lettre, je suis imman-


quablement ridicule. Vous savez la maxime générale une femme ne doit compter sur un amant italien qu'autant qu'elle lui a fait faire quelque faute de conduite, sur un adorateur allemand qu'autant qu'elle l'a rendu vif, sur un amant français qu'autant qu'elle lui a fait faire une chose ridicule.

« Voyez, madame, quelle peut être l'étendue de mes prétentions, après la cruelle longueur de la présente lettre mais je compte sur la promesse que vous avez bien voulu me faire, et je crois que, si elle est lue, ce sera tout au plus par vous. Je m'étais bien promis de ne pas passer les deux pages, et c'est pour cela que j'avais pris une plume taillée en fin et du grand papier mais on a toujours trop à dire aux personnes qu'on aime sincèrement. « C'est ce qui fait que mes conver- sations avec une dame de Milan ne finissent pas c'est ce qui fait que toute sa société est jalouse du Français, et, comme elle a beaucoup de ménagements à garder, c'est ce qui fait qu'elle vient de m'exiler à Gênes j' y serai le 31 août pour combien de temps je l'ignore. Je ne puis être juge de la haine qu'on a contre le Français, puisqu'on le reçoit très poli- 1. Mme Angèla Pietragrua.


ment et que ce n'est qu'à elle qu'on a osé la témoigner. Je puis donc avoir des soupçons et la croire inconstante c'est ce que je viens de prendre la liberté de lui dire de là, des larmes, une scène, et, comme j'ai enfin consenti à partir, je quitte Milan avec les tourments de la jalousie. Je lui ai offert d'aller habiter Venise ou toute autre ville, grande ou petite, qu'elle voudra elle doit m'écrire sa résolution à Gênes. Elle m'a fait demander son portrait et, pendant que j'écrivais cette lettre, on vient de me le rapporter dans un livre.

« Adieu, madame, il faut que je finisse brusquement sous peine de ne jamais finir. Ordonnez à mon ambassadeur de ne jamais finir de m'aimer et de demander constamment un petit titre diplomatique dans ce pays. Il faut absolument quelque chose d'officiel pour mettre à l'abri des menées jésuitiques.

« Daignez présenter mes respects à madame Curial et à M. Beugnot, et si jamais, après une semaine de constance, vous parvenez à cette quatrième page, jetez vite ma lettre au feu et pensez que vous avez à Gênes un esclave fidèle. »


585. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Gênes, le 7 septembre 1814.

UN de mes créanciers fait le diable à Paris. Pour qu'il ne fasse rien

de désagréable pour moi, prends

500 fr. dans le petit coffre et envoie-les par un exprès à Grenoble à M. Bar- thelon2, en lui demandant une lettre de change à 30 jours de date au plus, c'est- à-dire payable à Paris 30 jours après celui où l'argent aura été compté à M. Bar- thelon.

Fais-moi le plaisir d'envoyer cette lettre de change à M. Louis Crozet à Troyes. Je lui écris toute l'histoire du susdit juif qui me prête à 9 et qui, malgré cela, veut être remboursé à l'échéance qui était au 15 août. Tu vois si je suis pressé de terminer mes affaires avec le Jésuite. Donne le moins de publicité possible à tout ceci et en général à tout ce qui me concerne. Je désire être oublié.

1. Genova. A Mme Pauline Périer de Thuélin à la Tour-du-Pin, dép. de l'Isère.

2. M. Barthelon était banquier à Grenoble


La mère de mon ami de Gênes m'a fait

loger chez elle à la campagne.

Cette maisonnette est à 200 toises au-des- sus de la mer et on distingue les souris qui trottent sur les vaisseaux. Madame P[alla- vicini] 1 a l'extrême bonté d'inviter les jolies femmes de sa connaissance pour me faire connaître le pays. Les parties se succèdent avec rapidité. Nous partons dans une heure pour aller, avec trois des plus aimables femmes du pays, à un village à trois lieues d'ici, vers Chiavari, voir des feux d'artifice que l'on doit tirer ce soir en l'honneur de l'aimable Marie, mère de Jésus-Christ. Nous ne reviendrons que le troisième jour2.

Cependant on met tant de mystère

ici dans la manière de faire des c. et l'on y aime si peu les arts, que je me crois rentré en France. Milan me convient bien davantage. Ecris-moi toujours sous le couvert de Plana au collège de Brera, à Milan. C'est ce qu'il y a de plus sûr. Comme c'est le diable pour faire accepter 1. Beyle avait connu à Paris un Fabio Pallavicini. Est-ce

de sa mère qu'il est tel question ? Beyle nomme encore dans son Journal en 1810 une dame Pallavicini, peut-être la femme de Joseph Pallavicini, conseiller du royaume d'Italie à Paris. Sans doute ses relations avec les Pallavieint dataient-elles de là.

2. n est assez piquant de rapprocher ces lignes d'un

fragment intitulé Rivages de la mer, daté de 1818 et publié dans lea Pages d'Italie, édition du Divan, p. 176.


à Plana le remboursement des ports de lettres, affranchis les tiennes.

Ecris-moi par qui mes quatre caisses ont été transportées à Milan, et fais écrire par la maison de roulage de La Tour qu'on les remette à M. Plana, professeur à Brera autrement je ne les aurai de ma vie. Tu sens que la maison de roulage de Milan ne me connaissant pas, et moi ne connaissant pas son nom, c'est à n'en jamais finir. Je te recommande l'affaire des 500 fr. Envoie demain 25 napoléons à M. Barthelon et après-demain, la lettre de change de 500 francs à M. Crozet, à Troyes.

Si tu en trouves l'occasion, fais presser Ennemond de finir mes affaires. Adieu mille chose à Madame Derville. J'embrasse ton mari.

Alex. CHAPPUIS.


586. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Florence, le 24 septembre 1814.

ME voici en fort bonne santé au milieu des fêtes par lesquelles on célèbre le retour de Ferdinand III, prince

chéri 2. J'ai couru les mers avec le plus grand succès, n'ayant mis que 55 heures de Gênes à Livourne, malgré les vents irrités. Je t'écris en courant pour te recom- mander 1° d'écrire vite à Plana, à Milan, le nom de la maison qui a mes quatre caisses, autrement je ne les aurai qu'au jugement dernier, ou plus tard. Fais écrire à cette maison de remettre les quatre caisses à M. Plana ou à M. Carlini, car Plana quitte Milan vers le 10 octobre.

Envoie 500 fr. à Crozet pour ce

créancier endiablé.

3° Réclame auprès de M. Gagnon les

800 fr. d'intérêts qu'il nous doit à chacun. 4° Fais demander par Girerd ou tout autre

1. Firenze. Mme Périer-Lagrange de Thuélin, à la Tour-du-Pin, près Lyon, France.

2. Le grand-duc de Toscane, Ferdinand III, était rentré dans ses états te 7 septembre.


à Madame Lambert, de Lyon, des nou- velles de son fils, mon ami. Je suis très inquiet sur son compte.

5° As-tu envoyé à Madame de Longue- la lettre après l'avoir lue et sans qu'il y parût ?

Voilà bien des choses pour une personne aussi tranquille. Mais je t'écraserai bien plus dans un mois en te demandant d'en- voyer 50 plants de pêcher des meilleures espèces, lesdits plants pris dans la pépi- nière de Lyon, à Madame la Marquise Pallavicini à Gènes par Marseille. Pré- pare-toi à cette grande affaire qui doit avoir lieu en octobre ou novembre. Voici ma marche à Florence jusqu'au 10 oc- tobre de là, à Rome. Mon embarquement ne m'a coûté que 18 fr. Cela convient tout à fait à un pauvre diable. Si Périer voit Ennemond, dis-lui de le remercier des peines qu'il se donne pour moi. Je suis étonné d'avoir rencontré un homme si simple et si actif. Ma foi, voilà le génie des affaires. Mille choses à Madame Der- ville et à ton mari.

En [allant] à Livourne, j'ai vu. 1 à l'île d'Elbe. a reçu 16 millions. Angle- terre. Il économise. que ton serviteur.

1. Déchirure du papler,


Que devient Colomb ? Mes compliments

à M. Allard1.

N'oublie pas mes caisses. Il commence à faire frais le soir et elles contiennent tous mes habits d'hiver.

Veux-tu nie faire geler comme un chat

écorché, sœur barbare ?

Ce 26 septembre.

Ne manque pas de mettre fidèlement

cette lettre à la poste après en avoir pris lecture, si cela t'agrée.

587. A

AU BARON DE STROMBECK 2 Florence, le 6 octobre 1814.

MON cher et excellent ami, je ne sais si ce sont mes courses qui m'ont empêché de recevoir de vos nou- velles depuis huit mois ou si les lettres se perdent en Allemagne. Je vais, à cette 1. Les Allard du Plantier, qui demeuraient au Plantier, près Voiron, étaient les cousins des Beyle. Le plus connu (1721-1801) avait été avocat au Parlement de Grenoble et en 1788 député du Tiers-État aux États-Généraux. Voir la Vie de Henri Brulard, chapitre XX.

2. Au baron de Strombeck, président de la Cour de Celle à Wolfenbüttel (Hanovre).


heure, à Milan de grâce, écrivez-moi bien vite dès que vous aurez reçu mon billet. Ne pouvant prévoir s'il ne sera pas pour d'autres que pour vous, je coupe court.

Je ne suis plus rien après avoir été

employé très activement pendant les pre- miers mois de 1814. Je me trouve très content en Italie où je passerai peut- être un an ou deux. Donnez-moi de vos nouvelles dans le plus grand détail à Mi- lan.

Dites mille et mille choses pour moi

à Mme de Str[ombeck], à Φίλιππίδιoν et à votre aimable fils. Donnez-moi, de grâce, mille détails sur votre famille et votre position. Adieu, je désire bien que cette lettre vous parvienne.

Tout à vous pour jamais.

H. BEYLE.


588. B

A SA SŒUR PAULINE1

Milan, le 17 octobre 1814.

LES cinq caisses sont enfin découvertes. Elles gisent à la douane depuis le

4 septembre.

Je suis arrivé le 13, après avoir bien

vu Bologne et les fresques sublimes de Parme. Je n'ai mangé pendant ces deux premiers mois d'Itafie que 1.080 fr. au lieu de mille. Ainsi mes calculs sont jus- tes, et, avec une sévère économie sur la vie physique, je puis aller.

Mais les intérêts de la vie morale vont

fort mal. Je suis tout troublé et tout mal- heureux. Si je romps avec la comtesse Simonetta, je serai bien malheureux. Je ne vois guère qu'un accès de travail qui puisse me faire passer ce détroit de mal- heur.

Ecris-moi et mets sur l'adresse le nom

de baptême Henri.

Mes compliments à Madame Derville.

Comment va l'affaire Pestalozzi ?

Ecris-moi à mon adresse exacte que

voici

1. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour-du-Pin.


M. Henri B., contrada Belgiojoso

n° 1.175, vicino al palazzo Belgiojoso. Fais mettre à la poste de La Tour.

Es-tu allé à Genève ?

Envoie 500 fr. à Crozet pour ce diable

de créancier. Ecris-moi directement, car P[lana] étant à Turin, cela ferait un retard considérable.

Tâche de savoir à Lyon de Madame

Lambert, petite rue Sainte-Catherine, mai- son Mauvernet, ce qu'est devenu mon ami Lambert.

589. A

A SA. SŒUR PAULINE

28 octobre 1814.

Tu as fait mes commissions comme si tu étais l'élève de cet Anglais

qui allait à la Grande Chartreuse,

c'est-à-dire avec exactitude, chose sur laquelle je ne comptais guère; mais je crois que la présence de madame Derville y aura beaucoup contribué et je l'en remercie. Comme elle a de plus grandes difficultés à vaincre que toi, elle a plus de caractère, c'est tout simple. Tous les êtres ont à peu près les qualités qui leur sont indispensables. Le plus gauche des


gens de Cularo, placé au milieu de l'Océan sur un vaisseau faisant eau, deviendra l'activité même pour épuiser l'eau avec une pompe, boucher le trou s'il est pos- sible, et enfin vivre.

J'espère que voilà de la philosophie c'est que, depuis que j'ai reçu mes cinq caisses, je me fortifie non pas en environ- nant mon cœur de vingt verres de vin comme Lafleur, mais en lisant Tracy. Je vois que nos malheurs, nos désappoin- tements viennent presque toujours de désirs contradictoires. En raisonnant juste, d'après Tracy, je vais à la chasse du con- tradictoire qui peut se trouver encore dans mon cœur.

Il pleut à seaux depuis quatre jours,

mais on joue Don Juan tous les soirs avec la Falsa Sposa, ballet d'une magni- ficence dont on n'a pas idée en France. Pour huit sous, un bon Milanais s'amuse, le bec en l'air devant des choses superbes, depuis sept heures un quart jusqu'à'minuit et demie.

Quant à moi, je m'occupe trop de ce

que je vois au bout de deux heures, je suis fatigué et je vais faire des visites dans les loges. Je voudrais vous tenir, toi et madame Derville, à ce spectacle étonnant mais tout cet enchantement tient au jeu. II y a des salles superbes


attenant au théâtre qui valent deux cent mille francs par an à l'entrepreneur. On a tant de piété à Vienne que l'on craint beaucoup ici que les jeux ne soient interdits auquel cas, adieu le bonheur des Milanais, car ils ne vivent que pour manger, faire l'amour et aller au théâtre. Quelque peu de politique, quand un acte de l'opéra est mauvais alors on ne l'écoute pas et on se perd dans les conjectures. Celle d'hier était que le King of Naples ne veut pas céder la couronne et que M. de B. va à Bologne avec son armée, pour lui présenter la main et le faire descendre du trône de Naples à celui du grand-duché de Berg où, dit-on, on l'envoie c'est ce dont je me moque.

Je m'aperçois que mon crédit baisse parmi les dames de Milan depuis que je ne peux plus leur offrir du cachou. Les petites graines étaient célèbres et celles qui m'aimaient prenaient les petites graines dans la boîte avec la langue. Tous les soirs, on faisait deux fois la remarque, et quelquefois trois, qu'il était impossible de prendre les petites graines avec les doigts.

avais six boîtes de cachou de la veuve Derosne dans mon porte-manteau 1. Le roide Naples Murat.


les fonds sont partis et les petites graines avec les fonds. Comment réparer la brèche que cela fait à mon crédit ? en priant Girerd d'acheter six boîtes de quarante sous de la veuve Derosne, à l'œillet, à la cannelle, au jasmin et de les remettre à la diligence.

Ici toutes les petites choses qui font l'aisance de la vie manquent mais, en revanche, un homme en habit gris, qui a dans sa chambre pour trente-six francs de meubles, fait bâtir un palais d'un mil- lion, tel que la Casa Clerici1 que l'on fait dans ce moment à la porte Orientale.

Adieu, etc., etc.

1. On trouve dans les Archives historiques de Milan, nous assure M. Dollot, trois palais Clerici, aucun du côté de la Porte Orientale. L'un était Corsia del Broletto, Le second Porta Comacina, et le troisième dans la vieille ville. C'est de celui-ci, que dans Rome, Naples et Florence (édit. du Divan, tome I, p, 45), Beyle nous dit que les tribunaux étaient dans la Casa Clerici, ainsi nommée du nom du proprié- taire.


590. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Rue Belgiojoso n° 1175,14 novembre 1814.

COMMENT, Madame, on prétend tout communément à Milan que les

honneurs pleuvent dans la famille, et vous restez dans un honteux silence Devant avoir mille choses à me conter sur ce qui s'est passé à Montluel, à Mexi- mieux, à Crémieu et autres pays connus pour l'esprit des habitants. Ceux de Crémieu ont-ils fait une garde d'honneur ? Ont-ils parlé tous ensemble comme c'est assez leur usage 2 ?

Pour nous, nous sommes très occupés ici d'un opéra de Mayer3 qui vient de tomber, ce qui nous donne encore Don Juan pour 15 jours à ma grande satis- faction.

Les petites Mombelli, les premières chanteuses de l'Italie, ouvrent leur théâtre 1. Milan. Mme Pauline Périer-Lagrange de Thuélin, à la Tour-du-Pin, Isère.

2. Allusion au passage du comte d'Artois dans l'Isère du 17 au 20 octobre 1814. Chérubin reçut la légion d'honneur à cette occasion.

3. Le due duchesse, représenté à la Seala de Milan.


demain, de manière que ma mélomanie est charmée da ogni laito.

Le bruit courait à Grenoble que le

bâtard avait vendu pour 36.000 fr. comptant un domaine aux Granges. Si cela est vrai, je crois qu'il faut en remercier le brave François qui aura fait feu pen- dant le temps du jury. On ajoute que M. Gagnon a vendu une partie de sa maison. J'ai engagé M. Hélie à imiter cette grande action, à moins que M. Beyle ne donne 26.000 comptant, ou au moins 18.000 et de bonnes sûretés pour le reste, car, au moment de payer, ce sera le même embarras et, grâce aux intrigues, voilà trois mois de perdus.

Engage Périer à faire vendre le plus

possible et à faire liquider. L'exemple de M. Tarfa, qu'il m'a conté, me fait peur. Je tremble d'être réduit à mourir de faim, genre de mort fort triste. Il faut que Périer demande ce qui lui est dû.

Et il faut que toi, tu m'écrives. Quel

ridicule silence Pour te punir, j'ai envie de me transporter à Thuélin et de t'enlever, conjointement avec Madame Derville. Ici vous vous amuserez et ne ruinerez pas votre trésor. Pestalozzi a-t-il répondu, ou est-il aussi paresseux que Madame Pau- line ?

Tout est fort tranquille ici, quoique en


disent vos journaux il y a tout au plus quelques voleurs sur les routes.

On croit que l'archiduc Charles sera vice-roi à Milan. Il épouse la duchesse d'Oldenbourg, femme fort aimable et qui ne se laisse pas manquer d'amants 1. Venise sera libre, dit-on. Je pourrais bien y aller, vu le bon marché et la gaîté. Croz[et] a reçu les 500 fr. Je crains bien d'être obligé de payer encore.

Il faut presser le paiement des 800 fr. d'intérêts. J'ai écrit à M. Hélie que tu m'avais avancé cette somme.

Quand tu écriras à Girerd, demande-lui du cachou pour moi et en volume. Envoie le tout à Plana, à Turin.

J'ai trouvé dans mes caisses une pauvre petite Gerusaleme à toi. C'est bien grélésur le persil. J'en ai quatre ici actuellement. Mon adresse est rue Belgiojoso n° 1175. Mille compliments aux Allard et aux Tivollier. Que devient Colomb ? Compli- ments à sa mère. J'embrasse Périer et le félicite de la vente, si elle est vraie. Dis à Madame Derville que je compte réel- lement vous voir toutes deux en Italie. Ecrivez, Madame la Hollandaise. Et les reins ?

Charles CHARBONEL.

1. En réalité l'archiduc Charles épousa en 1815 la prin- cesse de Kassau-Wellbourg.


591. B

A SA SŒUR PAULINE 1

1175, le 3 décembre 1814.

JE suis charmé de voir que tu aies un peu de cette chose nommée carac-

tère. Quand on en a, on trouve

qu'il n'y a rien de si simple. C'est comme savoir lire, et cependant rien ne produit des effets plus étonnants. Quand je te quittais en août, j'augurais bien de toi. Il me semblait que si tu n'avais pas plus de volonté, c'était uniquement par paresse. Ton caractère dort.

As-tu vu des médecins à Lyon ? Voilà

l'affaire essentielle. Il y a rarement du caractère sans bonne santé. Aujourd'hui à 28 ans, tu as un million de rente, et tu négliges une petite rente de dix mille francs que tu es obligée de faire à la douleur, mais quand, à 50 ans, tu n'auras plus que pour 12 ou 15 mille francs de santé, tu te repentiras de ne pas avoir éteint la petite rente avec une bouteille d'eau de Seltz tous les deux jours et 30 douches tous les étés. Je t'en supplie ne néglige pas de voir les 1. Milan. Mme Pauline Périer-Lagrange de Thttélin, à la Tour-du-Pin, dép. de l'Isère.


deux ou trois meilleurs chirurgiens de Lyon. Ecris les symptômes de tes douleurs à mesure que tu les sens et bien clai- rement. Au bout de six mois, tu auras huit ou dix feuilles d'écriture. Rien ne plaira tant à un médecin sage qu'un tel journal. Il verra si cela coïncide avec les observations qu'il a vues dans ses livres ou à l'hôpital. Car voilà tout ce que peut être de mieux un médecin. C'est un homme qui se rend comme une éponge pour tous les faits physiques.

J'ai grand intérêt à ta santé, car j'espère que nos affaires s'arrangeront de manière que nous pourrons passer ensemble notre, vieillesse, si nous y par- venons. Or, quand on a la sagesse comme nous l'aurons, le bonheur de la vieillesse dépend de la santé. Et les femmes doivent soigner les reins.

Je ferai demain la commission du livre de M. Jullien il se rend à Paris, je crois même que le titre de Milan était un faux-titre exigé par la police. Je te dirai cela avant de plier ma lettre. Ce M. Jullien- là1 est un homme d'esprit qui, à 17 ans, étant représentant du peuple à Bor- deaux, faisait couper une trentaine de 1. Marc-Antoine Jullien (1775-1848), chargé de missions par le Comité de Salut publie, commissaire des guerres sous l'Empire, et journaliste sous la Restauration.


têtes tous les matins, ce qui fit dire dans une satire

et les têtes coupées

à cet enfant cruel ont servi de poupées.

II s'est fait philosophe, et ne pouvant pas tomber dans le sentiment à cause des poupées, il s'est mis à raisonner juste. Je ne sais pas s'il est d'accord avec le 3e volume de Tracy que j'admire comme aussi vrai que l'Evangile pour le moins et aussi clair. Lis de temps en temps la table analytique de la Logique cette table a 10 ou 15 pages, vers la page 300 du 3e volume. Cela est comme de bon kina cela fortifie l'estomac pour une maladie à venir. Dès qu'on s'embarrasse ou qu'on se trompe, regarde si l'on ne part pas de quelque souvenir inexact. Je suis très content de cette méthode.

Je suis bien triste de la mort de ce pauvre père Ducros1. C'est le seul grand homme que j'ai vu dans ma jeunesse Full many a flower is born to blush unseen And waste its sweetness in the desert air. Some mute inglorious Milton here may rest2. 1. Le P. Ducros, cordelier, puis bibliothécaire de Gre- noble, est évoqué dans la Vie de Henri Brulard et au début de cette correspondance.

2. Que de fleurs naissent et se colorent sans qu'on les voie, et prodiguent leurs suaves odeurs dans l'air d'un désert peut-être repose un Milton muet et sans gloire. Vers de l'Élégie de Gray.


Voilà l'histoire du Père Ducros, et ce dernier vers pourrait lui servir d'épi- taphe. Quand je ne serai plus si gueux, je lui ferai un tombeau avec ces vers. Le Jésuite a-t-il eu la croix ? Ce pauvre Crozet l'a eue j'en suis enchanté. Ne manque pas de faire sa connaissance. Il va à Cularo en mars, ce qui est un secret. Il est un peu timide ou paresseux à avoir de l'esprit il ne faut pas avoir l'air de s'en douter, le faire dîner avec de bon vin. Tout philosophe a réinventé le fameux précepte de Rabelais sur l'oracle qui se trouve au fond de la dive bouteille.

Tu ne sais que m'écrire, parce que tu ne me donnes aucun détail sur la forme de ta chambre à Lyon. Est-elle claire ? N'y fume-t-il point Ce qui fait mon malheur ici, c'est qu'à 3 h. 1/2 je t'écris à la lumière. Tu es probablement chez les Dumortier. Informe-toi tout doucement des occasions de fonds perdus. Si le bâtard me donne 25.000 fr., il faut que j'en mette une partie au 8 ou au 9 pour avoir une griche chaque jour.

Montre à Madame Dumor[tier] que tu n'es pas contraire à ce projet qui te déshérite. Peut-être le hasard lui fera-t-il connaître quelque occasion. Fais demander 1. Un petit pain.


à la famille Lambert, rue ou maison Mau- vernet, petite-rue Sainte-Catherine, ce qu'est devenu Lambert, de Naples. Il ne répond point à mes lettres. Le bâtard me calomnie ferme à Grenoble. Il s'est épuisé pour me soutenir à Paris, et pour récompense, je lui vends sa maison. Dis, dans l'occasion, que depuis 1805, on peut voir par le registre des banquiers s'il m'a envoyé plus de mille écus en tout, que la maison ne m'a jamais rendu un sou, qu'il n'a pu rien me donner, même au retour de Moscou quand Joséphine1 m'offrait de l'argent avec tant de grâce. Avec cinq ou six amis qui diront tout doucement cela, la calomnie tombera. Je voudrais que le brave Allard. savoir ce fait. Fais faire des compliments à Madame Colomb. Que devient le beau Rodolphe ?

Voilà le bon effet de la société sans

Genève, c'était un sot ennuyeux par l'éducation de la Polonaise, c'est un homme comme il faut qu'il y en ait beaucoup dans un cercle.

Ne néglige pas de demander la tra- duction de Schiller en prose quand elle paraîtra. Je l'ai demandée pour moi à Théophile qui me répond fort bien. Outre 1. Joséphine Martin, Mme de Longueville.


la Jérusalem, j'ai à toi cinq ou six cravates. Apprends par cœur avec Madame. 50 vers ou une page de prose italienne. Si vous avez ce fonds, en huit jours vous vous tirerez d'affaires ici, car vous y viendrez, cela est décidé dans ma tête. Mettez chaque mois quatre napoléons à part. Dis-moi tout ce que tu sais de Victorine, de son frère. Que deviennent-ils ? As-tu écrit à Joséphine ?

4 janvier 1815.

Ma chère amie, on cherche ton livre. Le 11 décembre, le libraire me dit avoir quelque espoir de le trouver. Depuis j'ai été tellement occupé by love 1 et tel- lement au désespoir que je t'avoue n'avoir pas songé au livre. J'y penserai aujour- d'hui. Adieu. Ecris-moi. Heureux et mille fois heureux qui n'a pas de passions.

Embrasse Périer pour moi mes com- pliments de nouvel an à Madame Der- ville.

1. Par l'amour.


592. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Janvier 1815.

MA chère amie par la première occa- sion que tu auras pour Lyon,

fais-moi le plaisir d'envoyer les

75 nap[oléons] à M. Dumortier avec prière de prendre une lettre de change payable à Milan à un mois de date, à mon ordre. Je serais bien aise d'avoir cet argent vers le 10 février.

Agis pour te faire payer les 800 fr. que

M. Gagnon te doit depuis le 22 sep- tembre 1814, et, en même temps, les 800 qui me reviennent. Charge-toi de cette affaire et écris directement à M. Enne- mond Hélie, rue Pertuisière.

Je serai à Turin depuis le 12, jusqu'au

25 janvier. Si tu m'écris dans cet inter- valle, mets les lettres sous le couvert de Plana. Je crois qu'après ce temps j'irai directement à Venise qui, vu le bon mar- ché, convient à ton pauvre diable de frère. My affairs of love 2 vont mieux, grâce au 1. Milano. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour-

du-Pin, dép. de l'Isère.

2. Mes affaires d'amour.


génie de feu M. Lovelace que j'ai invoqué. Accuse-moi la réception de la présente par une ligne. Ne fais confidence de mes folies à aucun mâle. Les cœurs tranquilles sont trop contents quand ils voient une pauvre âme tendre, malheureuse par les passions qui ne sont pas de l'argent.

Victor THERMIN, fils aîné.

J'ai un libraire à Paris, M. Joubert, rue du Paon-Saint-André, 1, Théo- phile m'a puissamment recommandé audit libraire. Adresse-toi à lui en mon nom si tu as besoin de quelque livre. Songe que l'âme est un feu,

qui s'éteint s'il ne s'augmente.

Je porterai Pestalozzi à Turin et te l'enverrai de là.

Brûle cette lettre. Plana a reçu trois bottes de cachou, il y a quinze jours.


593. A

A SA SŒUR PAULINE

Turin, 14 janvier 1815.

SI jamais, ma chère amie, tu te donnes les airs d'avoir un amant, tu sauras

qu'on ne se trahit jamais davan-

tage que quand il y a de la brouille. La jalousie de sangsue étant hors des gonds, madame Simonetta m'a représenté qu'il fallait faire une absence. Elle a ajouté qu'un vainqueur de Moscou ne craignait ,pas le froid et que, puisque Italie n'avan- çait pas à Cularo, je devrais y aller faire un tour que cela nous épargnerait une séparation, quand une fois nous serions établis à Venise. J'ai voulu plaider, inu- tile. Je suis donc venu à Turin mais sortir d'une salle de bal charmante, bien éclairée, où l'on danse avec sa maîtresse, arriver dans la rue par un temps humide et tomber dans un trou à fumier, tout cela n'est qu'une faible image de ce qu'aurait éprouvé mon cœur en abandonnant l'ai- mable Italie pour le plat Cularo, où nous avons gémi il y a un an, si tu t'en souviens. Je me suis donc arrêté à Turin.

Le 23, j'écrirai à la Comtesse Simonetta


que je suis de retour et que je n'ai point été engouffré dans les neiges du Mont Cenis.

Mets à la poste la lettre ci-jointe d'un jeune officier espagnol qui a une maîtresse charmante à Milan, ce qui le rend très considérable à mes yeux. Cultive les Al- lard en mon nom, afin qu'ils ne me croient pas un monstre parce que, à trente-deux ans, ruiné, je prends une légitime de vingt-cinq mille francs.

Ah! ma chère amie, quelle affreuse nouvelle m'apprend le journal qu'on m'apporte! La mort de madame Daru. C'était, après toi, la meilleure amie que j'eusse au monde je ne puis t'écrire. Adieu.

Achille est mort, grands dieux, et Thersite respire

1. C'est alors qu'en tête d'un de ses volumes verts où Il écrivait les ébauches de l'Histoire de la pennture en Italie, Beyle,oubliant la dédicace tracée trois ans auparavant pour Mme Pietragrua, écrivait alors « To the everlasting memory of Milady Alexandra Z. Even ln our aches love. »


594. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Milan, 13 février 1815.

EH vite, eh vite! ma chère Hollan- daise, envoie-moi 1.200 fr. Demande

une lettre de change payable tout

de suite. Tu as dû recevoir le 15 janvier la lettre par laquelle je te demandais la réserve. Si jamais tu lis Clarisse, tu ver- ras que M. Lovelace, notre digne modèle, ne peut séduire les Joseph Léman que par l'argument irrésistible et l'accord parfait de l'or. J'espérais avoir les 60 nap[oléons] le 5 ou le 6 février et rien ne paraît.

Crozet s'est chargé de payer pour moi

300 fr. qu'il faut rembourser sans délai. Si la lettre de change de 300 fr. n'est pas adressée à Troyes, envoie les 15 napoléons ou la lettre de change à M. Félix Faure, maison Lescalonne, car je crois que L. Cro- zet se détermine à venir enrager et arran- ger ses affaires à Cularo.

Pour moi, je me fortifie chaque jour

davantage dans le projet de Venise ou de 1. Milano. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour

an-Pin, d6p. de l'Isère.


Padoue, pays admirable quand on a 5 ou 6 fr. à dépenser par jour. Tous les pères de Paris font des pensions à leurs fils jetés en bas de l'échelle. Mais à Gre- noble où l'on n'a pas la corruption des capitales. Oh bah c'est une autre affaire. Heureusement d'Eglantine a dit

J'abandonne ces gens à leur triste métier,

Et dans les noirs détours de leur dédale infâme Je ne me mêle point 1.

Je ne crois pas que dans la vieillesse, et avec la perspective du dénouement qui termine le voyage, on puisse être heureux par les passions basses et par l'injustice. Cela est aussi vrai que le vrai en l'évangile ou dans Helvétius.

Donne-moi des nouvelles de Madame Derville. Ecris à Joséphine qui est bien bonne pour moi.

Que devient Oronce ? Annonce-t-il un peu d'âme ?

Avez-vous quelques projets de voyage pour l'an 1815 ?

Allons, allons, monte sur tes grands chevaux d'activité et envoie-moi bien vite 1.200 fr. Comme je ne suis pas riche, je ne veux jamais emprunter de mes amis, 1. Citation de l'Intrigue épistolaire de Fabre d'Églantine, qui a écrit « Et dans le clair-obscur de leur dédale infâme »,


autrement on ne verrait plus dans mes gentillesses que l'intérêt de faire ma cour, et l'amitié est flambée.

Je ne te parle pas de la perte que j'ai faite1. Elle est telle que rien ne la réparera jamais, et que certainement je ne retour- nerai jamais à Paris.

On ne pourrait m'y faire que maître des requêtes avec 2.000 fr. et comment m'y soutenir, ayant pour père l'hono- rable chevalier B[eyle] ?

Actuellement, on m'y donnerait ce que j'y avais, que la Seine ne me reverra jamais qu'en passant. Quelle perte pour elle et pour la France

Allons, allons, monte chez toi et dépêche Jean à Lyon à Girerd. Dis mille choses pour moi à ce bon neveu, et donne-moi quelques nouvelles. Tu me dois des réponses à cinq lettres.

CHAMIER.

1. Mme Pierre Daru venait de mourir. Voir la lettre précédente.


595. B

A FRANÇOIS PÉRIER-LAGRANGE 1 Milan, le 23 février 1815.

Mon cher ami,

ON sait calculer à Grenoble. C'est même là le côté brillant de cette

ville.

Comment les gens de bon sens pourront- ils croire que je ruine ou décrédite un père par ma conduile actuelle, quand, depuis 1807, il ne m'a pas donné un centime?

A cause de moi, il vend pour payer une partie de ces dettes.

De plus, il me donne une légitime de 20 à 25.000 fr.

J'ai quitté le nid paternel en oc- tobre 1799. J'ai repris du service à la bataille d'Iéna, en octobre 1806. Pendant ces sept ans, il m'a fait d'abord une pension de 120 fr. par mois (par Louis TivoIIier), ensuite 1.800, ensuite 2.400, enfin une année à mille écus, en tout 18 ou 20.000 fr.

1. Milano. A M. François Périer-Lagrange de Thnéliu, à la Tour-du-Pin (Isère).


Si, comme tu le dis, il peut être exposé

à donner son bilan, ce que je ne crois nullement, pour peu qu'il ait le courage de vendre, je me présenterai hardiment avec les faits que je crois vrais et qu'on peut prouver par les registres des banquiers. M. Bilon 1, par exemple, n'a-t-il pas

dépensé davantage pour son fils ? Il est vrai avec un meilleur succès, mais aussi le cœur de cet excellent père était digne d'un meilleur succès.

Ton père n'a jamais passé pour se

ruiner pour toi, cependant ne lui as-tu pas coûté 8 ou 10.000 fr.

Ne t'en laisse donc pas imposer, mon

cher ami, par les calomnies et les propos interrompus de mon père. Raisonne d'après les faits. Dans dix ans, quand tu auras engagé ton beau-père à vendre pour te payer ce qu'il te doit, tu verras cette affaire sous son vrai point de jour. En lui, un M. Champel2, un père avare et même dur en moi, un pauvre diable, ruiné par le plus grand événement du siècle, mais qui n'ai point contribué au mauvais

1. Chirurgien de Grenoble. Beyle parle de son fils dans la Vie d'Henri Brulard et le Journd. Voir également la lettre à Pauline du 28 décembre 1805.

2. Henri Beyle avait eu autrefois à Grenoble un ami de ce nom-là. Peut-être est-ce lui ou son père qui fut pour quelques achats de biens associé avec Chérubin Beyle. Voir la lettre à Pauline du 6 février 1806.


aspect que les affaires de M. Beyle ont pris depuis 1807.

Si tu as confiance en quelque homme

froid et sage, montre-lui ma lettre. Quant à ce que je puis faire de mon corps, mon père ne m'a jamais prouvé assez d'amitié pour avoir le droit de me parler de cette propriété.

Dis à Pauline que j'attends une réponse

de Son Excellence.

Garde, je t'en prie, ma lettre pour nous

éviter de revenir sur ce triste historique et crois-moi ton ami. H. BEYLE.

Montre ma lettre à Alphonse1, par

ex[emple] ou à M. Bottu.

596. A

A SA SŒUR PAULINE 2

Milan, 1er avril 1815.

MA chère amie, la première lettre de toi depuis le mois de novembre dernier, c'est celle du 15 mars reçue aujourd'hui.

1. Alphonse Périer, voir la lettre à François Périer- Lagrange du 26 janvier 1806.

2. Mme Pauline Périer de Thuélin, à la Tour-du-Pin (Isère).


La lettre de change est égarée.

M. Robert' a reçu l'avis depuis longtemps, Demande une seconde à M. Barthelon, et envoye-la-moi en affranchissant. Pourquoi le Chinois retournerait-il rue du Luxem- bourg ? Avec un père tel que le sien, il faudrait encore faire des dettes, et tou- jours de nouveaux embarras. Je ne retournerais que si le bâtard me faisait une pension il n'en fera point, ni je ne lui en demanderai. Donc je reste. La mort de madame Daru m'ôte tout regret.

DON FLEGME.

597. B

A SA SŒUR PAULINE 3

Milan, le 4 avril [1815J.

ENVOIE-MOI un second double de la lettre de change. Il paraît que le premier est égaré. Ne perds pas de temps pour cette queue de commission 1. Les Robert frères étaient ces banquiers de Lyon et de Milan, avec qui Henri Beyle était en relation et au compte de qui il disait travailler en Italie pour justifier aux yeux de l'administration militaire son séjour en ce pays. 2. Beyle lui-même.

3. Mme Pauline Périer de Thuélin, à h Tour-du-Pin (Isère).


et prie le banquier de Grenoble d'écrire à MM. Robert de me payer sur mon reçu, si par hasard la seconde lettre de change se perdait comme la première.

MM. Robert m'ont offert de l'argent,

mais j'aime mieux vivre d'économie et être en règle.

Bien des choses à Madame Derville.

Que faites-vous cet été pour vous égayer ? Vous avez l'excellent prétexte de la guerre pour ne pas sortir du nid à rat. Cependant le monde pourrait bien ne pas durer trois semaines. Il y a un mois que cette maxime était littéralement vraie pour le pauvre Frédéric Faure1.

Retourner à Paris pour faire de nou-

velles dettes, ce à quoi je serais obligé si mon père ne me faisait pas de pension, me semble une duperie. Probablement je reste. Je n'y ai pas beaucoup de regrets. L'avarice de ce tendre père m'empêchera de me marier et de porter un uniforme de préfet.

Adieu, presse-toi pour la dernière fois

de ta vie.

D. FLEGME.

1. Frédéric était le frère de Félix Faure, l'ami de Beyle. Il venait de mourir à Valence où il était capitaine d'artillerie.


598. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Milan, 6 mai 1815.

DEMANDE à M. Barthelon un double de la lettre de change. MM. Robert

m'ont payé par honnêteté, mais je

me suis engagé à leur fournir le titre.

Demande à M. Chaulat si les rouliers portent sans trouble les ballots en Italie S'il dit oui, envoie-moi deux de mes caisses de livres à l'adresse de M. Louis Asti (ASTI), à Novare. Remarque bien cette adresse à Novare.

Je suis las d'être sans livres. Pour que la censure ne s'empare pas des miens, écris sur le ballot Livres usés, en plusieurs endroits, et libri usati.

Il ne passe rien ni lettres, ni journaux. Je vis dans une complète ignorance. Pardonne-moi mes pieds de mouche. Je t'écris de mon Ht, où je suis depuis long- temps retenu par une inflammation de poitrine. Des saignées nombreuses m'ont fort affaibli cela durera, et je veux avoir des livres pour la convalescence. Mais, 1. Mme Pauline Pérter-Lagrange de Thuélin, à la Tour- du-Pin, dép. de l'Isère,


je t'en prie, demande mille détails à M. Chaulat. D'après les nouvelles infor- mations que je viens de prendre, je te prie d'adresser deux ballots de livres à M. Asti à Novare en Piémont1.

Mets dorénavant l'adresse de tes lettres en italien de cette manière

All'ornatissimo signore,

il signor Luigi Asti,

terazzo di porta Vercellina n° 2750.

Ensuite, adresse-les à un ami de Genève qui les mettra à la poste à Genève ou dans une autre ville de Suisse. Sans toutes ces précautions, il est inutile d'écrire. Plana me mande de Turin que les lettres passent encore, mais cela durera-t-il ? Si, étant à La Tour du Pin pour parler à M. Chaulat, on pouvait m'abonner à la « Gazette de Lausanne » ou à celle de Genève, tu me ferais un grand plaisir. Un journal se paie 6 fr. ici. Donc, prends un abon- nement de trois mois fais adresser ledit journal à M. Last.ra, à Lugano c'est la dernière ville de Suisse. De là, je le ferai venir tous les huit ou dix jours. Le maître 1. Phrase en surcharge remplaçant une phrase biffée « Je connais un ami de M. Borizoul, expéditionnaire à Milan. J'aimerais mieux que les deux caisses me parviennent par M. Borizoni que par un autre. En cas de retard j'aurais plus de moyens de réclamer.»


de poste de Bellegarde, de Chambéry ou de la Tour te pourra abonner à la « Gazette de Lausanne », ou, si faire ne se peut, à la « Gazette de Genève ». Ne renvoie pas trop cette commission à M. Lastra, à Lugano, en Suisse.

J'ai reçu une lettre d'Alexandre Mal-

I[ein]. Je ne sais comment elle a passé. L'adresse était en italien. Je vois avec plaisir qu'il entrera dans la famille1. C'est un honnête homme qui contribuera peut-être à nous préserver de la ruine où nous conduit l'union trop commune d'un mauvais cœur et d'une mauvaise tête. Adieu, j'embrasse Madame Derville. Cela est permis de si loin. Continue-t-elle à avoir du caractère ?

LAUZANNE.

Mes compliments à nos cousins Allard

et à Madame Colomb. J'ai écrit à son fils par désespoir. Par M. Arnold, de Vizille, homme si obligeant, tu peux abonner Lastra, de Lugano, à Lausanne. Toutes les adresses en Italie à M. Luigi

Asti, à Milan, par la Suisse, sans cela rien ne passe. J'embrasse François et le prie de presser Ennemond.

1. Alexandre Mallein épousa Zénaïde-Caroline Beyle

le 30 mal 1815.


599. B

A SA SŒUR PAULINE 1

Milan, le 14 août [1815].

MA chère amie, je me rétablis len- tement. La perspective assurée de

mourir de faim dans quelques

,mois n'est pas un bon auxiliaire pour le kina. J'apprends que mon père a donné 30.000 à Zénaïde en la mariant. Comment se justifiera-t-il aux yeux des honnêtes gens, en ne traitant pas un fils à cheveux blancs comme une de ses filles ?

Ma seule ressource est la maison. Mais il paraît que les intrigues de mon père font peur et que personne n'a le courage de servir un pauvre diable absent.

Consulte M. Chaulat, et, s'il y a sûreté,

envoie-moi à Milan tous mes livres. D abord j'en profiterai et ensuite je les vendrai pour subsister après quoi je quitterai la compagnie, sans aller donner à Grenoble le spectacle inutile de ma misère.

Tu sais que j'ai bien jugé les circons-

tances politiques. Il y a un an et demi que 1. Déb. 84 Chambéry. Mme Pauline Périer-Lagrange,

à Thuélin, près la Tour-du-Pin, chez M. Chaulat. Dans le coin à gauche, Beyle a écrit « Pas de politique laissez passer, »


je jugeai de même le bâtard en lui annon-

çant à quoi sa politique me réduisait.

Si j'en suis réduit là, je ferai en bonne

forme les actes nécessaires pour que mes

créanciers exigent les 37.000 et quelques

cents francs que je dois.

De plus je ferai connaître la conduite

du père jésuite, dans un petit article qu'on

lira parce qu'il sera piquant et qu'on est

toujours curieux des derniers écrits des

suicidés.

Mon père achèvera sa vieillesse au

milieu des huées des gens de bien.

Tout ceci n'est qu'un épisode que je

te prie de garder pour toi.

De tels projets pour être approuvés

veulent. être exécutés.

Ce qui m'importe dans ce moment,

c'est d'avoir toutes mes caisses de livres

adressées

Al signor B. Luigi Asti, in Novara.

Pour les lettres, les trois adresses

suivantes sont également bonnes

Al signor B. Luigi Asti, conlrada

San Pietro all' Orto 909, in Milano.

Al signor Bella, contrada San Pietro

all'Orlo 909.

Enfin al signor Enrico B.

J'ai reçu avant-hier neuf lettres, impri-

mées de la poste de Paris, qui m'annoncent

que des lettrés non affranchies sont à


mon adresse à Vienne, Grenoble, Paris, etc.,

J'ai reçu en même temps ta lettre du 2 avril avec la lettre de change de M. Dumortier. Vois par là les malheurs des pauvres diables d'absents. Mais qu'aurais-je de mieux à Grenoble ? Le plaisir d'être moqué par les envieux de mon ancienne fortune.

Mille choses à Madame Derville. Si tu vas à Grenoble, tâche de voir M. Hélie et de le réchauffer un peu pour la vente de la maison. D'ici à deux ou trois mois, les affaires reprendront. Si tu veux voir l'histoire de France écrite d'avance, lis les trois derniers volumes des Stuarls, de Hume, et la Pologne de Rulhière.

Il serait important pour moi que tu écrivisses une lettre d'amitié à Joséphine, rue de Grammont, 131. Ne lui dis rien de la profondeur de l'abîme. Il est impor- tant qu'on ait de l'amitié pour moi dans cette maison.

Adieu bien des choses dans la famille. Si tu es à Grenoble, donne-moi des nou- velles de M. Bérenger, le repr[ésentant] 2. V. AUBIER.

1. Leur cousine Mme de LonguevUle habitait à cette adresse. Cf. lettre du 18 juillet 1814.

2. Alphonse Bérenger de la Drôme, député en 1815.


600. B

A SA SŒUR PAULINE 1

909, le 12 septembre [1815].

COMMENT passes-tu ton temps, ma chère Pauline ? Es-tu aussi heu-

reuse en officiers autrichiens cette

année que l'autre ? As-tu été à quelques vendanges ?

Je ne suis pas encore remis. Après avoir demandé son avis à M. Chaulat, envoie- moi mes livres, mes derniers amis, al signor B. Luigi Asti in Novara, à M. B. Luigi Asti, à Novare.

Fais cet envoi le plus tôt possible en deux fois, deux envois de quatre caisses chacun.

Pour ne pas mourir de faim, il faut vendre pour vendre il faut ma présence. Dès que la peur aura permis aux bourses de se délier, j'irai à Cularo, puisqu'il le faut. Ton mari comprend-il enfin que le jésuite se moque aussi bien de lui que de moi et qu'il doit plus d'amitié à un beau- frère qui l'a averti de l'attrape, il y a

1. Milano. Mme Pauline Périer, chez M. Ohaulat (près Thuélin), à la Tour-du-Pin, Isère.


dix ans, qu'à un vieux jésuite qui de père

n'a que le nom.

Adieu; écris-moi; je te recommande

mes livres. Donne-moi des nouvelles de

Madame Derville et fais-lui mes compli-

ments. Quand tu achèteras du cachou pour

toi, prends-m'en [10] ou 12 boîtes.

BOECE.

601. B

A SA SŒUR PAULINE 1

M[ilan], 1815.

Ma chère amie,

ENVOIE-MOI en deux envois mes huit

caisses de livres, quatre à Novare,

al signor B. Luigi Asti quatre à

Milan, al signor B. Luigi Asti. Je t'ai

déjà fait cette prière trois fois. Consulte

M. Chaulat.

Mais ce n'est pas là l'objet de la pré-

sente. Plusieurs de mes amis ici, sachant

que j'ai une sœur habitant près de Lyon,

me demandent de leur faire venir par la

diligence de Bonafoux quelques nou-

veautés. Prie le' libraire qui te loue des

1. Mme Pauline Périer-La Grange, chez M. Cliaulat, à

la Tour-du-Fin, Isère.


livres ou le bon Girerd, qui irait chez le libraire de Lyon qui fait des affaires avec l'Italie, d'acheter et couper les livres dont la note est ci-jointe, d'y écrire le nom Bella, San Pielro all'Orlo 909 et de mettre lesdits livres à la diligence Bonafoux qui les portera à Turin, là, les passera à la diligence de Milan.

La première fois que tu écriras à Girerd,

prie-le de passer chez Madame Lambert, afin de savoir des nouvelles de Lambert, qui était à Naples.

Pour surcroît de précautions, voici une

lettre au libraire de Lyon paye-le comptant, et quand tu iras à Grenoble, M. Félix Faure te remboursera.

B.

Prie Girerd de payer ces cinq ouvrages

environ 18 fr. que Faure te rendra. Je voudrais que ce bon Girerd me trouvât un libraire exact auquel j'écrirais tous les mois. Envoie mes livres. Je n'ai pas de lettre de toi depuis trois mois.

Ecris tout de suite à Girerd pour cette

commission. Je voudrais n'avoir pas l'air de la négligence.


602. B

A SA SŒUR PAULINE 1

9 octobre [1815].

E crois, ma chère amie, qu'on ne risque rien d'écrire à double à

une bonne Hollandaise. Je vais en

conséquence, te demander un service pour la septième fois, et te prier d'une commission seulement pour la seconde.

Je t'ai priée, en juillet, de m'envoyer

mes huit caisses de livres. Je n'ai pas reçu de lettres de toi depuis trois mois. Il faut envoyer les livres, quatre caisses

al signor B. Luigi Asti in Novara les quatre autres al signor B. Luigi Asti in Milano. Je veux lire mes livres et puis les vendre; ne manque pas de t'occuper de cela. Consulte M. Chaulat; demande-lui s'il est prudent d'expédier ces caisses s'il dit oui, expédie, et donne-moi avis du jour du départ, afin que je fasse agir auprès de la censure.

S'il dit non, écris-moi encore. Affran-

chis tes lettres. Mon adresse est al 1. Milan. Mme Pauline Périer-Lagrange, chez M. Chaulat à la Tour-du-Pin, Isère.


signor B. Luigi Asti, San Pietro all'Orto, n° 909, in Milano.

Comprends-tu ?

2° Il s'agirait d'écrire au bon et exact

Girerd connais-tu quoique petit libraire de Lyon, exact, et bien aise de vendre pour 20 ou 25 louis de livres, à l'année, à un amateur de Milan ?

Va, et donne-lui la liste ci-jointe. La

diligence Bonafoux, de Turin, porte les paquets de Lyon à Milan. Il faut y mettre les livres, après les avoir coupés, toutefois, sans cela rien ne passe.

Paie-les comptant.

Voici la note

Des dangers actuels de la

France, par M. le comte de

Montlosier. 3 fr. 50 Carnot: Justification.

Correspondance dédiée à M. de

Blacas, par M. Fiévée 2 fr. 50 (et deux autres dont je ne me souviens plus, mais dont je t'ai donné la note il y a huit jours).

Un ami, qui me prête des livres anglais,

me demande de lui faire venir ces brochures j'aurais mauvaise grâce de refuser, et si tu fais trop la Hollandaise, j'aurai l'air de la mauvaise volonté, chose que ne ardonne pas la sagacité italienne..

M. Girerd fera l'avance de 18 à 20 fr.


que peuvent coûter ces cinq brochures. M. F. Faure de Grenoble, te rendra cette avance dès que le bon François la lui demandera. Si cela convient au libraire de Lyon, on lui fera de pareilles demandes une fois par mois. Il faut couper les livres affranchir les lettres.

Je t'ai demandé, il y a trois mois, des nouvelles de Lambert, de Naples prends la peine un jour d'activité de tracer ce nom à Madame Dumortier qui saura le sort de Lambert, de sa famille petite rue Sainte-Catherine.

Autre effort. Rappelle-moi au souvenir de Madame Derville fais-lui mes compliments.

Fatiguée de tant d'efforts, étends les bras et reprends ton sommeil.

Luigi AsTI.


603.—B

A SA SŒUR PAULINE 1

Le jour de Toussaint.

[1er novembre 1815].

MA chère amie, je monte encore d'un

étage en raison de la légèreté

spécifique et relative de ma bourse.

Mes livres me seraient d'une double

ressource. Ils me désennuieraient, et je

pourrais vendre de temps en temps

certains ouvrages rares en Italie. Je te

prie donc de me les envoyer

4 caisses all'ornatissimo signor B. Luigi

Asli in Novara

4 caisses all'ornatissimo Bella 1217

corsia del Giardino.

J'aimerais aussi recevoir de tes nou-

velles tu ne m'as pas écrit depuis avril.

Avant d'aller ad patres, je ferai encore

un petit voyage ad pafrem, pour voir si

je puis tirer quelque argent,

Et chercher les soutiens d'une mourante vie.

On m'a mis actuellement six onces de

1. Milan. Mme Pauline Périer-Lagrange de Thuélin,

chez M. Chaulat, à la Tour-du-Pin, Isère.


mercure dans le corps pour guérir le fameux point de côté, Je m'intéresse médiocrement au gain de cette partie. C'est comme cet anglais [Raleigh] qui ne voulait pas se faire raser avant de savoir si le Roi lui laisserait sa tête.

Mes compliments à Madame Derville et à François.

CHAMPEL.

604. A et C.

AU BARON JO INVILLE, COMMre ORDONNATEUR EN CHEF1

Grenoble, le 18 mai 1816.

Monsieur,

SERAIT-CE abuser de la bonté que vous m'avez témoignée quelquefois chez M. Daru que de vous prier d'envoyer au bureau de la solde ou à celui des commissaires des guerres la note suivante ?

« M. Henri Beyle, nommé adjoint aux commissaires des guerres à Kônigsberg

1. Sur le baron Loui, Joinville, voir les lettres des 17 septembre 1803 et celle du 4 octobre 1812.


en 1807, fit comme tel les campagnes de Berlin et de Vienne. Nommé auditeur au Conseil d'Etat en 1810, LL. EE. MM. le duc de Feltre et le comte de Cessac décidèrent qu'il toucherait la demi-solde de son grade. M. le sous-inspecteur Baudon fit les revues. M. Henri Beyle a touché cette demi-solde jusqu'au 31 décembre 1814. Vérifier si, comme il semble, M. Beyle, adjoint aux commissaires des guerres, a droit à toucher la demi-solde de son grade. Ecrire à cet effet à l'inspecteur aux revues de la 7e division. M. Beyle est domicilié à Grenoble. » Je prends la liberté de joindre à cette note mon livret qui est une pièce pro-bante. Je désirerais qu'il fût renvoyé à M. l'inspecteur de la 7e division ou à moi. Daignez, Monsieur, pardonner mon importunité. Cette demi-solde est tout ce qui me reste.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. DE BEYLE,

commissairedes guerres adjoint.


605. A et C

A M. CLARKE, DUC DE FELTRE,

MINISTRE DE LA GUERRE

Grenoble, le 19 mai 1816.

Monseigneur,

MONSIEUR Henri Beyle, adjoint aux

commissaires des guerres, demande

de toucher à Grenoble, sa patrie

et son domicile, la demi-solde de son

grade d'adjoint aux commissaires des

guerres.

M. H. Beyle, nommé à Königsberg en

1807, a fait toutes les campagnes. Il était

à la demi-solde comme auditeur au

Conseil d'Etat en 1814. Malade par suite

de la campagne de Moscou, il n a exercé

depuis aucune fonction publique. Il a

servi sous les ordres de M. le baron de

Joinville, commissaire-ordonnateur, qui,

en cas de besoin, pourrait donner connais-

sance de ses services.

Je suis avec respect, Monseigneur, de

Votre Excellence, le très humble et très

obéissant serviteur.

DE BEYLE.

commissaire des guerres adjoint.


606. G

A LOUIS CROZET

[Grenoble, 16 juin 1816.]

To Mr. Seyssins 1

Mon cher Seyssins,

EN dépeçant les volumes, renvoie-

moi tout ce qui est pour l'Appen-

dice. Corrige ces pièces. Dis-moi

si la note des copies de la Cène sera trop

longue. Je reverrai le tout, y joindrai la

note sur le commerce, et te le renverrai.

Fais cet envoi par la diligence. Les nerfs

me tourmentent trop ici, pour revoir cet

appendice.

Le second volume commence avec le

livre IVe comme celui-ci. Cela sera peut-

être corrigé par l'expérience. Il faut voir

si 100 pages de ce manuscrit rendent

71 pages imprimées. Les volumes doivent

être de 340 à 380 pages.

Si les 3 ou 4 gravures de Landon 2 te

1. Seyssins, bourg près de Grenoble et surnom donn6

par Beyle à son ami Louis Crozet. Toutes les lettres écrites

par Henri Beyle à son a-mi en 1816 ont trait à la publication

de l'Histoire de la Peinture en Italie, à laquelle Crozet

donna des soins assidus.

2. Beyle pensait alors illustrer son livre avec des repro-

ductions de tableaux. On sait que l'ouvrage parut sans

gravures.


semblent mériter la peine d'être annoncées au titre mets

HISTOIRE

DE LA

PEINTURE

EN ITALIE

ornée de gravures

au irait.

Je tiens beaucoup à la dédicace1. Presse M.2 pour faire annoncer l'H[istoire] aussitôt qu'il s'occupera de l'impression de la première feuille, ainsi qu'il le promet dans sa lettre. M. Schmidt pourra dire à qui il faut donner des exemplaires in Eng 3. Une chose fera un mauvais effet si elle n'est pas soignée, ce sont les titres au haut des pages. Le compositeur peut supprimer ceux qui par le serrement se trouveraient au-dessus de rien. Mais il ne faut pas les imprimer sans vérifier s'ils se rapportent à la matière. Change ceux de ces titres qui te sembleront ridicules. Je les mets parce que cela intéresse à 1. Sur cette dédicace, voir la lettre 609 du 28 septembre. 2. Le nom .est illisible. Ce doit être celui d'un employé de FIrmin-Didot.

3. En Angleterre. Sur Schmidt, que Beyle appelle encore Smidt ou Van Bross ou Van Croutt, on consultera les Souvenirs d'Égotisme, édition du Divan, pp. 90-91, et Gustave Charlier: Stendhal et ses amis belges, édition du Divan, 1931, pp. 12-14.— Ycir encore plus loin la lettre du 1er mai 1818.


l'ouverture du livre. D'ailleurs souvent le titre donne une idée, non exprimée dans le texte.

L'Inlroduction a toujours les mêmes

titres à gauche

Histoire de la Peinture;

à droite

Introduction.

Fais-moi le plaisir de traduire en

anglais la note de la page 733. Ce sera une note originale de Sir W. E1.

Propose à M. Landon de faire graver

au trait les quatre profils des tempéraments dans Lavater prendre l'édition in-folio. Cette gravure est frappante, et soulage l'attention dans l'endroit le plus sec. Cela fera quatre gravures

Si tu as quelqu'un, consulte sur ces

prix de Landon, qui sont, ce me semble,

un peu élevés.

1. Un peu plus loin, lettre du 28 septembre, Beyle livre

le nom entier du personnage Sir William Eton. II y a dans

les deux volumes de l'Histoire de la Peinture de très nom-

breuses notes signées des initiales de ce personnage, et à lui

attribuées.

La Cène à 15 fr.: mille font 150 Sainte-Anne 150 Mansuetus 150 Les quatre Temp[éraments] 150 600


2 vol. à 370 pages font 740 pages,

740 16=46 1/4.

46 1/4 X 59 2.729 + 600 de. Landon = 3.329 fr.

Achille a 2.600, et je suppléerai au reste. M. Rayn 1, pourra fournir deux ou trois cents francs pour les.

Prier M. Didot d'annoncer ces deux volumes sous le nom de première livraison ornée, de gravures de l'Hisloire de la Peinlure en Ilalie.

Il faut les vendre le plus cher possible par exemple, à cause des gravures, 14 francs les deux volumes, ce qui donnerait 12 francs net pour M. de Barett. Je te prierais de soigner la partie des annonces. Moyennant finance, faire annoncer dans les journaux de la Belgique, dans le journal de Lausanne. Tout cela coûtera six sous par ligne, mais il faut que M. Didot écrive; sur la foi de son nom, les journalistes annonceront. Là dépense étant de 3.500 francs, il faut 300 exemplaires vendus pour couvrir le fils du bâtard.

Le goût des arts étant dans le sang des Belges, il faut qu'ils jugent l'ouvrage en même temps que Paris. Envoyer 1. Rayn ou Rayer la lecture est assez douteuse.


300 exemplaires à Bruxelles avant de mettre en vente à Paris.

Je n'ai pu trouver à la bibliothèque le Corpus historicum medii aevi, Georgio Eccardo, Leipzig, in-folio. Le second volume ou le premier de cet ouvrage, à la page ou colonne 2.800, donne le singulier écrit de Burchard qui doit être nus en latin et en note dans l'Introduction1. Je pars le 18 2 et t'enverrai cela vers le 30 juin.

607. G

A LOUIS CROZET3

[juin 1816.1

EN revenant des bords charmants d'un lac (de Paladru)4 que tu verras

un jour j'espère, j'ai enfin vu ta

lettre. J'ai été charmé de la charmante prétention. Voilà le vrai bon ton. J'ai trouvé un peu de sérieux comme toi, mais c'est pour les sots. En un mot c'est

1. On trouvera cette longue note dans l'Histoire de la Peinture, édit. du Divan, pp. 34-37.

2. Pour Milan.

3. M. le chevalier Louis Crozet, chez M. Payan l'aîné, à Mens (Isère).

4. Joli lac dans l'Isère, arrondissement de la Tour-duPin.


fort bien, il n'y a qu'une faute au lieu de 450 il faudrait 296 p. et la première fois que tu auras des relations avec Renou. dis-lui d'en faire remettre 3 ex. à Londres au bureau de l'EdinburgliReview, chez M. Longmann à Londres. Un ex. pour M. Jeffrie d'Edimbourg, un pour M. Mackintosh, un pour M. Smith, les 3 principaux rédacteurs de cet excellent livre. C'est le meilleur ouvrage qui ait paru depuis trente ans. Tracy excepté. L'histoire de Rulhière vaut mieux pour Rulhière, mais la collection de l'Edinburgh Review est bien autrement intéressante et instructive. De même il faudra envoyer 3 opus à ces braves gentlemen 1. Epigraphe du 2e volume: To the happy few.

Je viens de corriger M[ichel-Ange] jusqu'à la page 93, il partira bientôt. Il convient de mettre l'épilogue, c'està-dire le cours de cinquante heures après la vie de Michel-Ange.

Epigraphe du deuxième tome

To THE HAPPY FEW sur le titre.

Je vais faire la commission du collier, idem gravure,

La lettre pour Rome offre plus de difficultés.

1. C'est une répétition, mais je n'ai pas les yeux pour copier ce qu'il y a de bon. (Note de Beyle.)


608. A

AU RÉDACTEUR EN CHEF

DU CONSTITUTIONNEL

Rouen 1, 26 septembre 1816.

Monsieur,

M. LOUIS-ALEXANDRE-CÉSAR BOM- BET 2, mon frère, étant à Londres,

fort vieux, fort goutteux, fort peu occupé de musique, et encore moins de M. Carpani, permettez que je réponde pour lui à la lettre de M. Carpani que vous avez insérée dans votre numéro du 20 de ce mois 3.

J'ai lu l'hiver dernier les deux lettres italiennes adressées par M. Carpani à M. Bombet, et qui furent annoncées dans votre journal. Elles me portèrent à lire ce que M. Carpani appelle ses Haydine, gros volume interminable sur le compo- 1. Cette lettre et la suivante sont datées de Rouen. Beyle était alors à Milan. On a attribué à Crozet cette lettre au Constitutionnel. Peut-être Crozet l'a-t-il retouchée, mais il ne me paraît pas douteux que Beyle ne lui en ait fourni le texte. Voir la lettre à Crozet du 5 novembre 1816. 2. Pseudonyme sous lequel Beyle avait publié ses Lettres sur Haydn, etc.

3. Bombet se trompe, c'est le 20 du mois passé (note d'Ad, Paupe).


siteur Haydn. Je démêlai, à travers beaucoup de paroles et de détails sans intérêt, que plusieurs faits de la vie de Haydn, consignés dans le livre en question, avaient été dérobés par M. Bombet. Comment se tirer de ce mauvais pas ? Je m'en consolais, et je crus en conscience l'honneur de mon frère à couvert lorsque je me mis à réfléchir que Hume n'était point le plagiaire de Rapin-Thoiras, pour avoir dit, après lui, qu'Elisabeth était fille de Henri VIII que M. Lacretelle n'était point le plagiaire de M. Anquetil pour avoir traité après lui le sujet de la guerre de la Ligue.

Je fus plus que consolé, et presque

joyeux, quand je me fus dit que Hume et M. Lacretelle avaient envisagé leur sujet d'une manière différente, et souvent opposée à celle de leurs prédécesseurs que ces deux historiens avaient tiré des mêmes faits des conséquences inaperçues avant eux qu'enfin ils avaient fait oublier leurs devanciers. Je crains bien que ce ne soit là le cas de ce pauvre M. Carpani, qui, l'hiver dernier, était si fier de pouvoir tirer quelques plaisanteries du nom et des prénoms de M. Bombet, et qui, aujourd'hui, s'annonce comme un Hercule, parce que, dit-il, on n'a su que lui répondre. M. Carpani dit qu'il a déployé des preuves


terribles contre M. Bombet il voudrait une réplique en forme. Ce combat ferait peut-être penser un peu aux Haydine de notre Athlète qui moisissent à ritilan chez Buccinelli. M. Bombet et M. Carpani peuvent faire leurs preuves ensemble et de bon accord. Le moyen est simple. Que M. Carpani fasse traduire trente pages de ses Haydine, qu'il choisisse lui-même ces pages et qu'il en fasse imprimer en regard trente des Lettres sur Haydn de M. Bombet, ces dernières seront au choix encore dé M. Carpani lui-même.

Le public jugera.

S'il fallait d'autres preuves, je dirais

que l'ouvrage de M. Bombet, imprimé chez Didot, ne contient que 250 petites pages sur Haydn, tandis que celui de M. Carpani se compose de près de 550 pages je demanderais à M. Carpani s'il revendique aussi la Vie de Mozart, l'excellente digression littéraire sur Métastase, la Lettre sur l'état actuel de la musique en France et en Italie, la Lettre de Montmorency sur le beau idéal. Je le prierais de nous faire connaître ses droits sur les questions que M. Bombet a approfondies le premier touchant les vraies causes des plaisirs produits par les arts, et particulièrement par la musique sur les jugements exquis que M. Bombet nous


donne sur les grands compositeurs je prierais encore M. Carpani de nous dire s'il aurait la charmante prétention d'avoir servi de modèle au style plein de grâce, plein d'une sensibilité sans affeclation, et qui n'exclut pas le piquant qui, peut-être, est le premier mérite de l'ouvrage de M. Bombet. Mais je m'aperçois qu'à mon tour je

deviens un Hercule, que je pille M. Carpani, que je tombe dans le sérieux et dans l'ennuyeux. M. Bombet, qui n'aime pas ce style moderne, et qui pour tout n'a eu garde de dérober le sien à M. Carpani, M. Bombet, qui est mon frère aîné, me fera sûrement de grands reproches de la liberté que je prends d'ennuyer le public en son nom. Ainsi je m'arrête, je renouvelle à M. Carpani le défi des trente pages ce n'est qu'en y répondant qu'il prouvera sa bonne foi.

J'ai l'honneur, etc.

H. C. G. BOMBET.


609. G

A LOUIS CROZE T

[Rouen], 28 septembre 1816.

JE reçois ta lettre 9, du 15 septembre.

Je suis vraiment enchanté du motif

qui te fait retarder ton départ. Cela prouve amour sincère for the country1, et heureux ici-bas ceux qui ont un amour sincère.

Il me semble que la poste nous sert assez bien. Hier 27, deux énormes lettres sont parties par occasion pour Mens 2. Elles contenaient réponse à tes observations sur le 1er volume. Je te renvoie tes huit pages avec mes observations en marge. Plus dix pages de mon cru contenant les apôtres et deux petites choses pour Léonard. Je vais avoir la patience de recopier cette phrase pour la joindre à la présente qui cependant n'arrivera sous tes yeux que dans les montagnes du Dauphiné.

D abord il faudra changer la note de Sir William Eton, supposé que tu ne 1. Pour le pays.

2. Gros bourg de l'Isère résidait Louis Crozet.


l'aies pas totalement supprimée. Cependant les Révolutions sont le fruit de la somme des passions d'un peuple, et ces passions dépendent des gouvernements. Tu as sans doute reçu une lettre pour Achille. Plus de Landon. Prenons le papier de l'opiskile.

Un hasard le plus heureux du monde vient de me donner la connaissance of 4 ou 5 Englishmen of the first rank and understanding1. Ils m'ont illuminé, et le jour où ils m'ont donné le moyen de lire lhe Edinburgh Review sera une grande époque pour l'histoire de mon esprit mais en même temps une époque bien décourageante. Figure-toi que presque toutes les bonnes idées de l'Histoire], sont des conséquences d'idées générales et plus élevées, exposées dans ce maudit livre. In England if ever the H. 2 y parvient, on la prendra pour l'ouvrage d'un homme instruit et non pas pour celui d'un homme qui écrit sous l'immédiate dictée de son cœur. La note sur le romantique dans les tempéraments est bien mauvaise. Ces plats allemands toujours bêtes et emphatiques se sont emparés du système romantique, lui ont donné un nom et l'ont 1. De quatre ou cinq Anglais du plus haut rang et intelligents.

2. En Angleterre si jamais l'Histoire.


gâté. Ce système tel qu'il est pratiqué par Lord Ba-ï-ronne (Lord Byron, jeune fou, Lovelace de 36 ans) et tel qu'il est enseigné par l'Ed[inburgh] Review est sûr d'entraîner le genre humain. Schlegel reste un pédant ridicule. II dit qu'il voudrait que la littérature française n'eût qu'une tête pour la couper, que la perfection dans tous les genres est antérieure aux Grecs, nous allons toujours en diminuant, les Allemands seuls conservent encore un peu le feu sacré, l'italien n'est que de l'allemand corrompu. Du reste, il est absolument l'original des trois procureurs sortant du Cid, dans Helvétius il précipite dans le néant la littérature française. « Je crois avoir prouvé aux Anglais qu'ils n'ont pas de littérature, disait-il un jour. Il n'y a que l'Allemagne. Schiller n'est qu'un élève de Shakspeare. Goethe est immoral et a éparpillé « son génie en petits morceaux. Restent mon frère et moi, et il semble que les Leçons de littérature dramatique sont le livre du siècle. » Si tu peux, ridiculise ce sot, autrement M. B. A. A.1 semblera faire cause commune avec ce monstre de vanité qui un de ces jours sera jeté dans la boue. 1. C'est sous ces Initiales qu'a paru l'Histoire de la Peinture. L'usage est de les lire ainsi Monsieur Beyle, ancien auditeur.— Beyle parfois en a formé ce pseudonyme Monsieur B. A. Aubert.in.


Byron, Byron est le nom qu'il faut faire sonner ferme. L'Ed[inburg] R[eview] le place immédiatement après Shakspeare pour la peinture des passions énergiques. Ses ouvrages sont des histoires d'amour tragiques. Le Corsaire, poème en trois chants le Giaour (un Chrétien qui enlève une Turque son amante est tuée, il la venge et meurt de douleur) poème en trois chants; la Fiancée d'Abydos, en trois chants, plus tendre et moins tragique. Trois ou quatre des premiers hommes d'Angleterre regardent ces ouvrages comme sûrs d'aller à l'an 2.500. La moitié de ce que nous admirons est renversé en Angleterre. Nous ignorons leurs progrès depuis 1790, et eux sans s'embarrasser du continent ont suivi hardiment leur raison. Platon, Cicéron, Aristote, etc., sont dans la boue, pour l'utilité actuelle, mais admirables comme ayant été grands de leur temps. Les imitateurs de ces gens-là sont des sots qui ne savent pas interroger leur propre cœur sur ses plaisirs. Il y a vingt volumes of the Ed[inburg] Review chaque numéro comprend quatre mois, quatre numéros par an 1. Chaque coûte à Londres 6 shillings ou 7 fr. 4 sous. Je 1. Sic.


n'hésite pas à te conseiller de sacrifier 8 fr. X 8 = 64 francs pour acquérir les années 1815 et 1816 de ce recueil. Pour nous, il y a plus de vérités nouvelles là que dans cent volumes français. L'inconvénient c'est que les principes politiques sont jacobins, mais il y a trente pages au plus, dans chaque n° qui est de 270 pages in-8° serré, infectées par ces plats raisonnements. Ce venin n'empêchera pas, je pense, Théophile, de te les procurer. Je lui ai écrit pour moi. Je ne veux plus acheter d'autre livre. Celui-ci donnant les extraits de tout ce qui a paru depuis 12 ans parle de tout. Je lis le 45, d'avril 1814 à 4 par an tu vois où l'entreprise remonte. Les premiers hommes of England envoient gratis des articles. S'ils sont bons on les insère. Les ministres alarmés paient cher pour faire publier une Quaterly-Review, mais ce second journal reste plat devant l'autre. J'ai lu ce second. En un mot il y a depuis deux mois révolution dans mes idées. J'ai connu sept à huit personnes du premier rang par les cordons et par la tête. J'ai eu des succès d'amour-propre. Ils ont goûté ma loquelle. Cela m'a ôté la timidité que j'ai envers les gens que j'estime grands. Dans une de mes premières lettres je mettrai les noms de ces connaissances.


Je reviens aux moutons.

Je tiens à M. B. A. A.

Si la dédicace1 pèche comme hardie,

laisse-la, car avec la Rom du moins cela passera.

Si elle pèche comme plate, ôte-la.

Mais songe au malheur exécrable qui peut me tomber sur la tête. Je suis dans les griffes d'un jésuite 70 years old; if he reaches the years of the grand-father, viz. 82, how will I pass those twelve years3 ? Il promet sans cesse de me donner trentemille francs comme à mes sœurs, mais à chaque moment un obstacle jésuitique arrête tout. En un mot je suis aussi avancé qu'en mars 1814.

I have but 1.600fr. per annum4. Auras-

tu assez de sympathie et d'esprit pour voir qu'accoutumé depuis dix ans à une aisance croissante je ne puis pas vivre à moins de quatre mille francs. Plutôt que 1. Bayle entendait placer en tête de son livre la dédicace assez sibylline qu'on lit sur les premières éditions. Dans ta pensée elle s'adressait à l'Empereur de Russie, car il imaginait qu'il pourrait peut-être finir comme professeur d'esthétique on Russie. Ce n'est que plus tard qu'il composera la dédicace à Napoléon qu'on trouve sur l'édition de 1854. Voir à ce sujet la belle étude de M. Paul Arbelet Stendhal a-t-il dédié à Napoléon son Histoire de la Peinture, dans les Soirées du Stendhal-Club, 2e série, Mercure de France, 1908.

2. Tin mot illisible.

3. Agé da 70 ans; s'il atteint l'fige du grand-père, c'està-dire 82, comment passerais-je ces douze années,

4, Je n'ai que 1,600 fr. par an,


de languir et de mourir de chagrin par une phtisie if the old jesuil goes till 82, 1 pre f er to go as a professor in Russia 1. La louange ne paraît jamais plate la

personne louée. If the history is bad2, ce n'est pas une dédicace qui la fera tomber plus vite. Si elle est bonne cela donnera au lecteur de l'humeur qui ne tiendra pas contre quarante pages de l'Introduction. Et cela me fera un moyen for the Russia. Je me persuade moi-même en t'écrivant. Donc bien résolument, à moins que cela ne compromette Seyssins, LAISSE LA DÉDICACE.

J'avais une ressource pécuniaire, mais

il parait que la vertu meurt ou languit dans tous les cœurs. Tu frémiras toimême, comme 3, quand je te ferai l'horrible confidence. Au reste, ce n'est que par misanthropie que je prévois qu'on se conduise mal avec moi. Cela se décide dans un moment. Il s'agit de neuf cents francs de rente de plus 900 frs ne sont rien, pour moi c'est les neuf vingt-cinquième de mon revenu. Si le jésuite tient enfin sa promesse de

me donner trente mille francs, cette 1. Si le vieux jésuite arrive à 82, je préfère partir en

Russie comme professeur.

2. Si l'histoire est mauvaise.

3. Un mot illisible.


somme au 10 fonds perdus, me donne

2.500 plus 1.600 = 4.100. Je suis heureux.

Sinon il faut songer à remuer avant que

la rage d'une colère impuissante ne me

fasse crever dans un coin, comme un

Chat enragé. J'ai un Ambassadeur qui

me protège comme savant, avec l'appui

d'un bon book, il me fait professeur avec

5.000 fr. qui joints à mes 1.600 fr. me

font prendre patience sur l'horrible froid.

Maintenant tu en sais autant que moi sur

la DÉDICACE. Arrange-la de la manière

la plus flatteuse for his northern Majesty1.

Il est très possible que dans mon enthou-

siasme pour le beau je manque de tact.

Il me semble impossible que je n'aie pas

prêté au ridicule par cet endroit. Songe

combien mes idées sont différentes, je

ne dis pas de celles d'Ouhéhihé et Shephen-

drie 2, mais même de celles de Fairisland 3

et de Rin.

Pour ce MANQUE DE TACT défaut

général de l'opus, je ne puis pas avoir de

1. Pour Sa Majesté nordique.

Ces deux noms désignent deux amis de Beyle Camille

Basset et la Bergerie. La Bergerie était le frère des trois

demoiselles Rougier de la Bergerie dont l'ainée, Blanche,

avait été aimée de Crozet et dont la seconde, Jules, devIendra

l'amie de Beyle. Pour Camille Basset de Châteaubourg, ancien

polytechnicien, Beyle et Crozet avaient, dès 1805, tracé

de lui un portrait sous le nom d'Ouéhihé dans leurs Carac-

tères. Voir les Mélanges de Littérature, tome II, p. 92

3. Bélisle.


meilleur Conseil des Anciens que toi

qui me sembles incliner beaucoup au

genre de Swift. Ta vie continuelle au milieu

du ridicule et loin de l'enthousiasme te

perfectionnera dans ce genre une raison

profonde exposée d'une manière ironique

et spirituelle.

Je relis ta lettre, il me semble que nous

sommes d'accord sur tout

1° Je t'ai envoyé une lettre pour

Achille.

20 Papier comme l'opiskile.

3° par M. B. A. A.

4° avec la dédicace à moins qu'elle ne

compromette Seyssins. Dans ce cas mettre

en style et lettres lapidaires sur la page

qui suit le titre ces mots

To

THE HAPPY FEW

Ça a été mon projet pendant deux ans.

Cela explique tout le livre. Je le dédie aux

âmes sensibles. Les gens comme Mgr Z.

n'y comprendront rien et il leur sera

odieux.

5° Au lieu d'appendice je te fais

Michel-Ange tant que je puis. Le copiste

commence son affaire le 30 septembre.

Pour suivre ton conseil je sacrifie une

charmante partie sur les Lois, gaie et pas


chère. Je compte t'envoyer à Mens chez

M. P[ayan] l'aîné le dit M[ichel-Ange] le

12 octobre. Tu l'auras le 20 octobre. Le

paquet sera adressé à Félix. Tu le liras

pendant 6 jours, et enfin il sera chez

Pierre vers le 10 novembre.

Le dit M[ichel-Ange] aura 200 pages

manuscrites c'est-à-dire 71 + 71 = 142 p.

as the opiskile. Le premier volume sera donc

d'environ 360 pages et le second d'environ

460.

Un petit appendice de luxe formera

vingt ou trente pages, une feuille ou deux

en petit caractère que nous pourrons

nicher à la queue du plus petit des deux

volumes. Cette foutaise est absolument

indépendante. Je te l'enverrai en octobre.

Enfin de Rome je t'enverrai seize pages

ou une feuille qu'on placera à la fin du

second volume. Si nous ne sommes pas

à temps même pour ces seize pages qui

donnent la description de trois chefs-

d'œuvre de Michel-Ange, il n'y a pas

de mal. Tout cela est expliqué au long

dans ma lettre de dix pages qui sera à

Mens le 3 octobre au plus tard.

As-tu reçu des nouvelles de Travell

1. Travel est sans doute un pseudonyme, Il semblerait

qu'il s'agisse ici d'un cousin de Mme Louis Crozet qui, à la

tête d'une industrie ou d'un commerce à Napies, donnait

par sa conduite des inquiétudes à ses associés.


Il se flatte, mais ses associés veulent

mettre un autre à sa place. (Il joue et il

est prouvé qu'il a perdu plus de 600 louis

cette année, d'ailleurs il est plus attaché

que jamais à la Conti, jolie danseuse).

La difficulté est de savoir qui l'on mettra.

Ils s'écrivent beaucoup pour cela. Tout

me semble renvoyé à la foire de Beaucaire

de l'année prochaine, ou au moins au

printemps. Mais il me semble très probable

que l'amour et, le jeu ont fait tomber ce

pauvre diable. Je parierai dix contre un.

Cependant s'il donnait des preuves qu'il

ne jouera plus, s'il abandonnait la Conti,

si. si. je n'en sais pas assez pour décider.

(Ecris-lui un mot de consolation).

J'avais déjà remarqué l'ordonnance

de l'Ecole. Quel bonheur pour toi et pour

moi que tu sois au centre des lumières.

Agis ferme. Je te vois vraiment heureux

with Pr[axède] 1 and 10 (500 + 300).

Je soupçonnais que tu n'écrirais pas assez,

que tu n'agirais pas assez ferme, mais je

vois qu'il n'y a pas de tempérament fleg-

matique dans tes démarches. Continue-

les de Mens.

Je te remercie pour l'opiskile. Tâchons

de faire annoncer ferme la première

livraison de l'Histoire de la Pein.ture.

1, La femme de Louis Crozet.


La roche est escarpée, l'eau est profonde, et le jésuite n'a que 70 ans Si cela te révolte songe que je suis harassé par toutes les ruses de la mauvaise foi, depuis deux ans. Et voilà ce que devient l'humanité.

610. G

A LOUIS CROZET

Paris, le 30 septembre 1816 1.

Raisons pour ne pas faire les troisième, quatrième, cinquième et sixième volumes de [l'Histoire de la peinture en Italie]. DEPUIS qu'à douze ans j'ai lu Destouches, je me suis destiné to make co[médies]. La peinture des caractères, l'adoration sentie du comique ont fait ma constante occupation. Par hasard, en 1811, je devins amoureux de la comtesse S[imonetta] et de l'Italie. J'ai parlé d'amour à ce beau pays en faisant la grande ébauche, en douze volumes, perdue à Molodetchno. De retour à Paris, je fis recopier ladite ébauche sur le manuscrit original, mais on ne put 1. Beyle était encore probablement Milan le 30 septembre.


reprendre les corrections faites sur les douze jolis volumes verts, petit in-folio, mangés par tes cosaques.

En 1814, battu par les orages d'une passion vive, j'ai été sur le point de dire bonsoir à la compagnie, du 22 décembre 1814 au 6 janvier 1815 ayant le malheur de m'irriter du jésuitisme du bâtard, je me trouvais hors d'état de faire du raisonnable, à plus forte raison du léger. J'ai donc travaillé quatre à six heures par jour, et, en deux ans de maladie et de passion, j'ai fait deux volumes. Il est vrai que je me suis formé le style, et qu'une grande partie du temps que je passais à écouter la musique alla Scala était employé à mettre d'accord Fénelon et Montesquieu qui se partagent mon cœur. Ces deux volumes peuvent avoir cent cinquante ans dans le ventre. La connaissance de l'homme, si mon testament est exécuté 1 et si l'on se met à la traiter comme une science exacte, fera de tels progrès qu'on verra, aussi net qu'à travers un cristal, comment la sculpture, la musique et la peinture touchent le cœur. Alors ce que fait Lord Byron on le fera pour tous les arts. Et que deviennent les conjectures de l'abbé Dubos quand on 1. Testament du 1er septembre 1810, Voir l'édition du Divan des Mélanges intimes.


a des Lord Byron, des gens assez passionnés pour être artistes, et qui d'ailleurs connaissent l'homme à fond ?

Outre cette raison sans réplique, il est petit de passer sa vie à dire comment les autres ont été grands. Optumus quisque benefacere, etc.

C'est dans la fougue des passions que le feu de l'âme est assez fort pour opérer la fonte des matières qui font le génie. Je n'ai que trop de regrets d'avoir passé deux ans à voir comment Raphaël a touché les cœurs. Je cherche à oublier ces idées et celles que j'ai sur les peintres, non décrits. Le Corrège, Raphaël, Le Dominiquin, Le Guide sont tous faits, dans ma tête.

Mais je n'en crois pas moins sage, à 34 ans moins 3 mois, d'en revenir à Letellier1, et de tâcher de faire une vingtaine de comédies de 34 ans à 54. Alors je pourrai finir la P[einture], ou bien, avant ce temps, pour me délasser de l'art de komiker. Plus vieux, j'écrirai mes campagnes ou mémoires moraux et militaires. Là, paraîtront une cinquantaine de bons caractères.

At the jesuit's dealh, if I can, I will go in England 2 pour 4.000 fr. et en 1. Voir le Théâtre.

2. A la mort du jésuite, si je puis, j'Irai en Angleterre.


Grèce pour autant, après quoi, j'essaierai Paris, mais je crois que je viendrai finir dans le pays du beau. Si, à 45 ans je trouve une veuve de 30 qui veuille prendre un peu de gloire pour de l'argent comptant, et qui de plus ait les 2/3 de mon revenu, nous passerons ensemble le soir de la vie. Si la gloire manque, je resterai garçon.

Voilà tout ce que je fais de ma vie future.

Le difficile est de ne pas m'indigner contre le Bâtard et de vivre avec 1.600 francs. Si je puis accrocher 30.000 fr. viz. trouver un acquéreur pour une maison de 80.000 fr., pour laquelle je dois 45.000 fr., je suis heureux avec 4.600 fr. et la comédie s'en trouvera bien.

CRITIQUE ferme tout cela. Peut-être que

tu ne vois en moi nul talent comique. Il est sûr que seul je suis toujours sérieux et tendre, mais la moindre bonne plaisanterie, celle de la table de l'opisk, par exemple, me font mourir de rire pendant deux heures. Ensuite je vois mille corrections même au grand Molière et en entendant une comédie de tous les autres je la refais, sans conserver une seule de leurs paroles. En tout temps, avec un copiste je me charge de faire une comédie en cinq actes en 8 heures de temps, prises


dans une seule journée. Ta conversation me serait fort utile pour perfectionner mes raisonnements sur l'art de komiker et les caractères. Peut-être le séjour de Paris est-il indispensable pour ce genre, car vous ne ririez pas des gens d'ici, comme trop différents et trop inférieurs aux yeux des Ouéhihé, des Shephendrie, etc., etc.

Il me faudrait deux ans pour finir l'H[istoire] par 4 volumes. D'autant plus qu'il faut inventer le beau idéal du coloris et du clair-obscur, ce qui est presque aussi difficile que celui des statues. Comme cela tient de bien plus près aux cuisses de nos maîtresses, les plats bourgeois de Paris sont trop bégueules pour que je leur montre ce beau spectacle.

Garde cette feuille en la collant dans quelque livre pour que nous puissions partir de ces bases à la première vue.

Alex. de FIRMIN.

De plus, en faisant quatre nouveaux volumes, je ne gagnerai pas deux fois autant de réputation (si réputation [il] y a) que par les deux premiers. Le bon sera de voir dans vingt ans d'ici les Aimé Martin continuer cette histoire. Moi-même je pourrai composer un demi-volume de


cette continuation dans leur genre. Quel abominable pathos quelles phrases pour la connaissance de l'homme 1

Les copies me coûtent trop cher, 15 cent. par page, et les copistes me font donner au diable

611. G

A LOUIS CROZET

Rome, lre octobre 1816 1.

u sens bien qu'un homme délicat ne cherche point à entrer dans la confidence de pauvres diables. Ainsi je ne puis pas dire le suis sûr, mais bien il est infiniment probable. Des gens au fait des affaires de Tr[avel], des gens titrés, 2 (pour cela) me l'ont assuré. (Il joue et se ruine avec la Conti, jolie danseuse, jadis les amours de Pierre Borghèse, mais il y a loin d'un prince à un pauvre gérant), ceci entre nous. Les autres, occupés de leurs affaires ne peuvent être tranquilles tant ils craignent les bêtises de Tr[avel]; mais qui mettre à la place ? Voilà l'unique 1. Beyle était encore à Milan.

2. Un mot biffé et illisible.


difficulté (si ce pauvre Lambert leur était connu, il ferait bien leur affaire). Trois personnes sont en vue. On se dispute là-dessus. Si Tr[avel] se corrigeait tout à fait cet hiver, peut-être aurait-on pitié de lui. (Ce qui les choque le plus, c'est cette jolie danseuse, ces vieux requins sont jaloux des plaisirs du jeune homme). Je crois qu'au printemps on le rappellera.

Je reçois ta lettre du 19. Elle lève bien

des doutes. Moi, comme moi, je mènerais Pr[axède] sauf à l'embarquer dans une honnête diligence. Mais je sens qu'un homme prudent la laisserait, car il est infiniment probable qu'elle verra son cousin donner son bilan. Si tu pouvais te mêler un peu de leurs affaires, cela te donnerait de l'expérience et te serait avantageux en te faisant connaître. (Naples est si joli à voir gratis pro deo.) Je suis né malheureux car je n'ai pas

vu l'opisk annoncé une seule fois quoique je lise deux journaux et même trois. J'invoque donc l'indulgence pro lunginquis. Tous nos petits malentendus viennent de là.

Deux copies des saints sont en route.

As-tu laissé l'ordre de t'envoyer à Mens les lettres venant d'ici ? Le 29 septembre il en est parti une bonne à lire pour te


donner une idée de la littérature anglaise. Note Romantique1:

Séparés du continent pendant 20 ans, ils sont devenus plus eux-mêmes. Tout ce qui n'est pas prouvé clair comme Tracy est impitoyablement renversé. Parmi les tombés j'ai trouvé MM. Cicéron, Platon, Aristote. La supériorité logique des Anglais, produite par la discussion d'intérêts chers, les met à cent piques au1. Cette note romantique que Beyle envoie à Crozet pour prendre place dans son Histoire de la peinture était destinée à remplacer quelque envoi antérieur. Peut-être celui-ci dont nous relevons le brouillon sur un feuillet isolé des manuscrits de Grenoble

« Je suis bien fâché de ne pas avoir su ce que je sais aujourd'hui en faisant ma grande note sur les romantiques dans les tempéraments, je crois. Voici le fait

« Les romantiques allemands ne sontquedelourds pédants. Le véritable genre romantique est celui qui est enseigné par l'Edinburgh-Review et pratiqué par lord Byron et MM. Southey, Campbell et Scott. Les ouvrages de lord Byron sont de petits poèmes en 3 ou 4 chants contenant des histoires d'amour malheureux. Le plus beau qui est vraiment divin c'est le Corsaire en 4 chants (la scène se passe sur un rocher de l'Archipel). Lord Byron est allé passer 8 ans dans ce pays inspirant, c'est l'original de Lovelace Giaour en 3 chants, la Fiancée d'Abydos en 8 clants sont délicieux. Tout cela en est à la 20e édition en Angleterre. Tâche de nicher ces faits.

«J'ai eu le plus grand tort de dire: les romantiques n'ont pour eux que le grand nom de Shakspeare. Byron et Scott iront certainement à la postérité et Byron est égal à Racine supérieur à Pope. »

Au verso.

« ERREUR.

« A RÉPARER un jour que M. Seyssins sera en verve. Lord Byron, MM. Scott, Southey, Campbell. »


dessus de ces pauvres gobe-mouches d'Allemands qui croient tout. Le système romantique, gâté par le mystique Schlegel, triomphe tel qu'il est expliqué dans les vingt-cinq volumes de l'Edinburgh Review et tel qu'il est pratiqué par Lord Ba-ï-ronne (Lord Byron). Le Corsaire (trois chants) est un poème tel pour l'expression des ,passions fortes et tendres que l'auteur est placé en ce genre immédiatement après Shakspeare. Le style est beau comme Racine. Giaour et la Fiancée d'Abydos ont confirmé la réputation de Lord Byron1, qui est généralement exécré comme l'original de Lovelace, et un bien autre Lovelace que le fat de Richardson. Lorsqu'il entre dans un salon toutes les femmes en sortent. La représentation de cette farce a eu lieu plusieurs fois à Coppet 2. II a trente ans, et la figure la plus noble et la plus tendre. Il voyage accompagné d'un excellent maquereau, un médecin italien. On l'attend ici au premier jour, je lui serai présenté. Le courrier part, sans quoi j'avais le projet de dicter 1. Ici, Beyle sur sa lettre a tiré un trait vertical et ajouté le mot Fin, indiquant par là à Crozet ce qu'il convenait d'utiliser pour la note romantique. IL ajoutait en marge « Tâcher de couler ces vérités. Mon ancienne note est ce qu'on appelle en musique perruque, mesquin, vieux petit, éloignant la sympathie. »

2. Chez Mme de Staël.


pour toi la traduction de six pages de P 'Edinburgh, no 45, qui exposent toute la théorie romantique. Tâche de glisser le commencement de cet alinéa dans ma note romantique. Il faut bien séparer cette cause de celle de ce pauvre et triste pédant Schlegel, qui sera dans la boue au premier jour. Une fois les mille exemplaires imprimés, en envoyer sur le champ cinq cents à Bruxelles. Que dis-tu de cette idée ? Le Corrège est impossible à faire. Je ne sais même si tu me passeras certains morceaux de Michel-Ange. II partira le 12 octobre, et moi vers le commencement de novembre pour la patrie de Brutus. Ne dis rien de cela à personne. Toujours la même adresse, 1.117. J'attends avec impatience les premières feuilles. La lettre sur Coppet court les champs je n'ai pu la rejoindre.

FIN DU QUATRIÈME VOLUME



TABLE

DU QUATRIÈME VOLUME

430. A SA SŒUR PAULINE (9 janvier 1812) 7 431. (1812). 9 432. (18 janvier 1812) 10 433. A S. Exc. M. LE DUC DE CADORE (13 février 1812). il 434. A SA SŒUR PAULINE (27 février 1812). 17 435. A M. DESMAZIS (13 mars 1812). 22 436. A S. Exc. M. LE DUC DE CADORE (1812) 23 437. 28 438. 34 439. A M. VAN PRAET (4 mai 1812). 36 440. (6 mai 1812). 37 441. 38 442. A S. EXC. M. LE DUC DE CADORE (3 juin 1812). 39 443. (1812). 45 444. A M. VAN PRAET (21 juin 1812). 48 445. A M. VAN PRAET. 49 446. Aux JOURNAUX ET AUX LIBRAIRES (1812).. 50

447. A SA SŒUR PAULINE (14 juillet 1812) 51 448. (23 juillet 1812). 54 449. A FRANÇOIS PÉRIER-LAGRANGE(23 juillet 1812). 56 450. A SA SŒUR PAULINE (27 juillet 1812). 58 451. A FÉLIX FAURE (19 août 1812) 60 452. (24 août 1812). 64


453. A FÉLIX FAURE (2 octobre 1812). 67

454. (4 octobre 1812). 70

455. A M. LE CHEVALIER DE NOUE (15 OC-

tobre 1812). 80

456. A M. FESQUET (15 octobre 1812). 84

457. Au COMTE DE PASTORET (15 octobre

1812). 87

458. A M. ROUSSE (15 octobre 1812). 91

459. A LA COMTESSE PIERRE DARU (16 OC-

tobre 1812). 93

460. A SA SŒUR PAULINE (16 octobre 1812). 97

461. A FÉLIX FAURE (7 novembre 1812).. 97

462. (9 novembre 1812).. 98

463. A LA COMTESSE PIERRE DARU (9 no-

vembre 1812) 101

464. (10 novembre 1812). 105

465. A SON PÈRE (10 novembre 1812). 109

466. A MARTIAL DARU (10 novembre 1812). 110

467. A SA SŒUR ET A LA COMTESSE BEUGNOT

(20 novembre 1812). 112

468. A SA SŒUR PAULINE (7 décembre 1812) 116

469. (28 décembre 1812) 116

470. (20 janvier 1813). 118

471. (23 janvier 1813). 119 472. A FÉLIX FAURE (fin janvier 1813).. 120

473. A SA SŒUR PAULINE (4 février 1813). 121

474. (mars 1813). 122

475. (13 avril 1813). 124 476. (18 avril 1813). 126

477. (21 avril 1813). 127

478. Au BARON DE STROMBECK (26 avril

1813). 128

479. A SA SŒUR PAULINE (29 avril 1813). 130

480. A M. LE COMTE DUMAS (11 mai 1813). 131

481. DÉCLARATION SUR L'AFFAIRE DU

24 MAI 1813. 132

482. A SA SŒUR PAULINE (9 juin 1813). 135

483. (15 juin 1813).. 136 484. A FÉLIX FAURE (16 juillet 1813). 137

485. A SA SŒUR PAULINE (26 juillet 1813). 141


486. A FÉLIX FAURE (30 juillet 1813). 143 487. A SA SŒUR PAULINE (25 août 1813).. 144 488. (1er septembre 1813) 145 489. (4 septembre 1813). 146 490. (8 octobre 1813). 147 491. (15 octobre 1813 150 492. (24 octobre 1813 152 493. (28 octobre 1813 153 494. (7 novembre 1813 154 495. (9 novembre 1813 155 496. (11 novembre 1813 156 497. Au DUC DE CADORE (17 décembre 1813) 159 498. Au BARON D'HASTREL (17 décembre 1813). 160

499. A L'EMPEREUR NAPOLÉON (Décembre 1813). 162

500. DÉCRET (décembre 1813). 163 501. A M. DE MONTALIVET (27 décembre 1813). 164

502. PROCLAMATION (6 janvier 1814). 165 503. ARRÊTÉ (7 janvier 1814). 167 504. A M. LE BARON DE LA ROCHE (9 janvier 1814). 169

505. A M. LE BARON FOURIER (9 janvier 1814). 173

506. Au Duc DE FELTRE (12 janvier 1814) 174 507. (12 janvier 1814 177 508. (13 janvier 1814) 179 509. ARRÊTÉ (13 janvier 1814). 180 510. Au Duc DE FELTRE (15 janvier 1814) 182 511. (15 janvier 1814) 183 512. A M. DE MoNTALivET (15 janvier 1814) 184 513. Au Duc DE FELTRE (16 janvier 1814 185 514. ARRÊTÉ (16 janvier 1814). 187 515. (16 janvier 1814). 188 516. Au Duc DE FELTRE (17 janvier 1814) 190 517. A M. DE MONTALIVET (18 janvier 1814). 193 518. Au Duc DE FELTRE (19 janvier 1814). 194 519. ARRÊTÉ (19 janvier 1814). 195 520. (19 janvier 1814). 196


521. Au Duc DE FELTRE (20 janvier 1814). 197 522. (20 janvier 1814). 198 523. A M. LE BARON FOURIER (20 janvier

1814). 199

524. A M. LE COMTE MARCHAND (21 jan-

vier 1814). 200

525. Au DUC DE FELTRE (21 janvier 1814). 202 526. A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE (21 jan-

vier 1814). 203

527. Au Duc DE FELTRE (22 janvier 1814). 204 528. ARRÊTÉ (22 janvier 1814). 206 529. Au DUC DE FELTRE (25 janvier 1814). 207 530. (26 janvier 1814). 208 531. (26 janvier 1814). 209 532. (28 janvier 1814). 210 533. ARRÊTÉ (29 janvier 1814). 211 534. A M. DE MONTALIVET (30 janvier 1814). 213 535. A S. Exc. M. LE COMTE DARU (31 jan-

vier 1814). 215

536. A M. DE MONTALIVET (fin janvier 1814). 218 537. Au Duc DE FELTRE (1er février 1814). 220 538. ARRÊTÉ (1er février 1814) 221 539. Au DIRECTEUR DES POSTES (3 février

1814). 222

540. A M. DE MONTALIVET (4 février 1814). 223 541. ARRÊTÉ (4 février 1814). 224 542. (7 février 1814). 228 543. (13 février 1814). 229 544. (18 février 1814). 231 545. (21 février 1814). 232 546. A M. DE MONTALIVET (22 février 1814) 233 547. (22 février 1814) 236 548. ARRÊTÉ (24 février 1814). 237 549. A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE (27 fé-

vrier 1814). 239

550. ARRÊTÉ (27 février 1814). 240 551. A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE (2 mars

1814). 242

552. (2 mars 1814) 243 553. (3 mars 1814) 244


554. A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE (4 mars 1814). 247

555. ARRÊTÉ (4 mars 1814). 248 556. (5 mars 1814). 254 557. A S. EXC. MGR LE MINISTRE DE LA POLICE (6 mars 1814). 255

558. ARRÊTÉ (6 mars 1814). 258 559. A MGR DESSOLES, ÉVÊQUE DE CHAMBÉRY (6 mars 1814). 260

560. A S. Exc. M. LE COMTE DE PRÉAMENEU (6 mars 1814). 261

561. A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE (6 mars 1814). 263

562. A M. LE COMTE MARCHAND (6 mars 1814). 264

563. Au PRÉFET DE L'ISÈRE (7 mars 1814). 266 564. EXTRAIT DU RAPPORT ADRESSÉ A M. LE COMTE DE SAINT-VALLIER (10 mars

1814). 267

565. A SA SŒUR PAULINE (12 mars 1814). 273 566. A M. LE PRÉFET DE L'ISÈRE (13 mars

567. 1814). 275

567. A SA SŒUR PAULINE (14 mars 1814). 277 568. (16 mars 1814). 278 569. (1er avril 1814). 280 570. (4 avril 1814).. 280 571. ADHÉSION AUX ACTES DU SÉNAT (7 avril 1814). 281

572. A SA SŒUR PAULINE (15 avril 1814). 282 573. (28 avril 1814). 283 574. (7 mai 1814). 285 575. (14 mai 1814). 287 576. (23 mai 1814). 289 577. A (23 mai 1814). 293 578. A FRANÇOIS PÉRIER-LAGRANGE (24 mai 1814). 294

579. A SA SŒUR PAULINE (15 juin 1814).. 296 580. (24 juin 1814).. 297 581. (juillet 1814). 300 582. Au GÉNÉRAL DUPONT (18 juillet 1814). 301


583. A SA SŒUR PAULINE (22 août 1814). 302 584. A SA SŒUR PAULINE ET A LA COMTESSE

BEUGNOT (28 août 1814). 304

585. A SA SŒUR PAULINE (7 septembre 1814) 310 586 (24 septembre 1814) 313 587. Au BARON DE STROMBECK (6 octobre

1814). 315

588. A SA SŒUR PAULINE (17 octobre 1814) 317 589. (28 octobre 1814) 318 590. (14 novembre 1814) 322 591. (3 décembre (1814) 325 592. (janvier 1815). 331 593. (14 janvier 1815) 333 594. (13 février 1815) 335 595. A FRANÇOIS PÉRIER-LAGRANGE (23 fé-

vrier 1815). 338

596. A SA SŒUR PAULINE (1er avril 1815). 340 597. (4 avril 1815).. 341 598. (6 mai 1815). 343 599. (14 août 1815). 346 600. (12 septembre 1815) 349 601. (1815). 350 602. (9 octobre 1815) 352 603. (1er novembre 1815) 355 604. Au BARON JOINVILLE (18 mai 1816). 356 605. A M. CLARKE (19 mai 1816). 358 606. A Louis CROZET (16 juin 1816). 359 607. (juin 1816). 363 608. Au RÉDACTEUR EN CHEF DU Consti-

tutionnel (26 septembre 1816) 365

609. A Louis CROZET (28 septembre 1816). 369 610. (30 septembre 1816). 380 611. (1er octobre 1816).. 385