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Title : Choix de poésies / Paul Verlaine ; préface de François Coppée,...

Author : Verlaine, Paul (1844-1896). Auteur du texte

Publisher : E. Fasquelle (Paris)

Publication date : 1928

Contributor : Coppée, François (1842-1908). Préfacier

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : French

Format : 1 vol. (IV-360 p.) ; in-16

Format : Nombre total de vues : 384

Description : Contient une table des matières

Description : Avec mode texte

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k6520129s

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-YE-21920

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb43746662k

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 16/04/2013

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CHOIX DE POÉSIES



PAUL VERLAINE

HOIX

DE

POÉSIES

PRÉFACE DE

FRANÇOIS COPPÉE de l'Académie Française

PARIS EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 1928 Tous droits réservés.



PRÉFACE

Nous avions à peine dépassé la vingtième année quand nous nous sommes connus, Paul Verlaine et moi, quand nous échangions nos premières confidences, quand nous nous lisions nos premiers vers. Je revois, en ce moment, nos deux fronts penchés fraternellement sur la même page ; je ressens par le souvenir, dans toute leur ardeur première, nos admirations, nos enthousiasmes d'alors, et j'évoque nos anciens rêves. Nous étions deux enfants ; nous allions, confiants, vers l'avenir. Mais Verlaine n'a pas rencontré l'expérience, la froide et sûre compagne qui nous prend rudement par le poignet et nous guide sur l'âpre chemin. Il est resté un enfant, toujours.

Faut-il l'en plaindre ? Il est si amer de devenir un homme et un sage, de ne plus courir sur la libre route


de sa fantaisie par crainte de tomber, de ne plus cueillir la rose de volupté de peur de se déchirer aux épines, de ne plus toucher au papillon du désir en songeant qu'il va se fondre en poudre sous nos doigts. Heureux l'enfant qui fait des chutes cruelles, qui se relève tout en pleurs, mais qui oublie aussitôt l'accident et la souffrance, et ouvre de nouveau ses yeux encore mouillés de larmes, ses yeux avides et enchantés, sur la nature et sur la vie ! Heureux aussi le poète qui, comme notre pauvre ami, conserve son âme d'enfant, sa fraîcheur de sensations, son instinctif besoin de caresses ; qui pèche sans perversité, a de sincères repentirs, aime avec candeur, croit en Dieu et le prie humblement dans les heures sombres, et qui dit naïvement tout ce qu'il pense et tout ce quil éprouve, avec des maladresses charmantes et des gaucheries pleines de grâce !

Heureux ce poète, fose le répéter, tout en me rappelant combien Paul Verlaine a souffert dans son corps malade et dans son cœur douloureux. Hélas ! comme l'enfant, il était sans défense aucune, et la vie Va souvent et cruellement blessé. Mais la souffrance est la rançon du génie, et ce mot peut être prononcé en parlant de Verlaine, car son nom éveillera toujours le souvenir d'une poésie absolument nouvelle et qui a pris dans les lettres françaises l'importance d'une découverte.

Oui, Verlaine a créé une poésie qui est bien à lui seul, une poésie d'une inspiration à la fois naïve et subtile, toute en nuances, évocatrice des plus délicates vibrations


des nerfs, dès plus fugitifs échos du coeu* r ; une ptiêsie naturelle cependant, faillie de source, parfois même presque pôpulaire ;ùhe pôésie où les rhythmes, libres et brises, garderit une hârrrioriie délicieuse, où les i,trop lies tournoient et châhtèhï comme une roride enfantine, où les vers qui restent des vers — et parmi les plus exquis, — sont déjà de la musique. Et dans cette inimitable poésie, il nous a dit toutes ses ardeurs, toutes ses fautes, tous ies remords, toutes ses tendresses, tous ses rêves, et nous a montré son âme si troublée mais si ingénue.

De tels poèmes sont faits pour demeurer ; et, je l'atteste, les compagnons de la jeunesse de Paul Verlaine, qui tous ont pourtant donné dans leur art tout leur effort, renonceraient aux douceurs et aux vanités d'une carrière heureuse, et accepteraient les jours sans pain et les nuits sans gîte du « pauvre Lélian » s'ils étaient certains, comme lui, de laisser à ce prix quelques pages durables, et de voir fleurir sur leur tombe l'immortel laurier.

L'œuvre de Paul Verlaine vivra. Quant à la dépouille lamentable et meurtrie, nous ne pouvons, en pensant à elle, que nous associer aux touchantes prières de l'Église chrétienne, qui demandent seulement pour les morts, le repos, l'éternel repos.

Pauvre et glorieux poète, qui, pareil au feuillage, a plus souvent gémi que chanté. Malheureux ami que j'aimai toujours et qui ne m'a pas oublié! Dans ton agonie, tu réclamais ma présence, et j'arrive trop tard,


songeant que l' heure est peut-être proche en effet où je devrai obéir à ton appel. Mais son âme et la mienne ont toujours espéré, que dis-je, ont toujours cru en un séjour de paix et de lumière où nous serons tous pardonnés, purifiés, — car qui donc aurait Vhypocrisie de se proclamer innocent et pur ? et c'est là, en plein idéal, que je te donne rendez-vous et que je te répondrai : Me voici.

FRANÇOIS COPPÉE, de l'Académie française.


POÈMES SATURNIENS



A EUGÈNE CARRIÈRE

Les Sages dautrefois, qui valaient bien ceux-ci, Crurent, et c'est un point encor mal éclairci, Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres, Et que chaque âme était liée à l'un des astres.

(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent Le rire est ridicule autant que décevant, Cette explication du mystère nocturne.) Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE, Fauve planète, chère aux nécromanciens, Ont entre tous, d'après les grimoires anciens, Bonne part de malheur et bonne part de bile.

L' Imagination, inquiète et débile, Vient rendre nul en eux l'effort de la Raison.

Dans leurs veines, le sang, subtil comme un poison,


Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule En grésillant leur triste Idéal qui s'écroule.

Tels les Saturniens doivent souffrir et tels Mourir, — en admettant que nous soyons mortels, -

Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne Par la logique d'une Influence maligne.

P. V.


MELANCHOLIA



1

NEVERMORE

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L'automne Faisait voler la grive à travers l'air atone, Et le soleil dardait un rayon monotone Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seul à seule et marchions en rêvant, Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.

Soudain, tournant vers moi son regard émouvant : « Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d'or vivant, Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.

Un sourire discret lui donna la réplique, Et je baisai sa main blanche, dévotement.

— Ah ! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées !

Et qu'il bruit avec un murmure charmant Le premier « oui » qui sort de lèvres bien-aimées.


If

APRÈS TROIS ANS

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle.

Je me suis promené dans le petit jardin Qu'éclairait doucement le soleil du matin, Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle De v;.gne folle avec les chaises de rotin.

Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent, comme avant Les grands lis orgueilleux se balancent au vent.

Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même j'ai retrouvé debout la Velléda Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue, — Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.


III

VŒUX

Ah ! les oaristys ! les premières maîtresses !

L'or des cheveux, l'azur des yeux, la fleur des chairs.

Et puis, parmi l'odeur des corps jeunes et chers.

La spontanéité craintive des caresses !

Sont-elles assez loin toutes ces allégresses Et toutes ces candeurs ! Hélas ! toutes devers Le printemps des regrets ont fui les noirs hivers De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !

Si que me voilà seul à présent, morne et seul, Morne et désespéré, plus glacé qu'un aïeul, Et tel qu'un orphelin pauvre sans sœur aîrée.

0 la femme à l'amour câlin et réchauffant, Douce, pensive et brune, et jamais étonnée, Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant !


IV

LASSITUDE

A baia/las de a/iwr campo de pluma.

(GONGORA.)

De la douceur, de la douceur, de la douceur !

Caltne un peu ces transports fébriles, nia charmante.

Même au fort du déduit parfois, vois-tu, l'amante Doit avoir l'abandon paisible de la sœur.

Sois langoureuse, fais ta caresse endormante, Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur.

Va, l'étreinte jalouse, et le spasme obsesseur Ne valent pas un long baiser, même qui mente !

Mais dans ton cher cœur d'or, me dis-tu, mon enfant, La fauve passion va sonnant l'olifant !.

Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse !

Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main, Et fais-moi des serments que tu rompras demain, Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse !


V

MON RÊVE FAMILIER

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime, Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l'ignore.

Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues, Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L'inflexion des voix chères qui se sont tues.


V I

A UNE FEMME

A vous ces vers de par la grâce consolante De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux, De par votre âme pure et toute bonne, à vous Ces vers du fond de ma détresse violente.

C'est qu'hélas ! le hideux cauchemar qui me hante N'a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux, Se multipliant comme un cortège de loups Et se pendant après mon sort qu'il ensanglante !

Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien Que le gémissement premier du premier homme Chassé d'Éden n'est qu'une églogue au prix du mien !

Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme Des hirondelles sur un ciel d'après-midi, -- Chère, — par un beau jour de septembre attiédi.


EAUX-FORTES

A François Coppée.



I

EFFET DE NUIT

La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette De flèches et de tours à jour la silhouette D'une ville gothique éteinte au lointain gris.

La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris ; Secoués par le bec avide des corneilles Et dansant dans l'air noir des gigues nonpareilles, Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.

Quelques buissons d'épine épars, et quelques houx Dressant l'horreur de leur feuillage à droite, à gauche, Sur le fuligineux fouillis d'un fond d'ébauche.

Et puis, autour de trois livides prisonniers Qui vont pieds nus, deux cent vingt-cinq pertuisaniers En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse, Luisent à contre-sens des lances de l'averse.


Il

GROTESQUES

Leurs jambes pour toutes montures, Pour tous biens l'or de leurs regards Par le chemin des aventures Ils vont haillonneux et hagards.

Le sage, indigné, les harangue ; Le sot plaint ces fous hasardeux ; Les enfants leur tirent la langue Et les filles se moquent d'eux.

C'est qu'odieux et ridicules, Et maléfiques en effet, Ils ont l'air, sur les crépuscules, D'un mauvais rêve que l'on fait ;


C'est que, sur leurs aigres guitares Crispant la main des libertés, Ils nasillent des chants bizarres, Nostalgiques et révoltés ;

C'est enfin que dans leurs prunelles Rit et pleure - fastidieux — L'amour des choses éternelles, Des vieux morts et des anciens dieux !

— Donc, allez, vagabonds sans trêves, Errez, funestes et maudits, Le long des gouffres et des grèves.

Sous l'œil fermé des paradis !

La nature à l'homme s'allie Pour châtier comme il le faut L'orgueilleuse mélancolie Qui vous fait marcher le front haut,

Et, vengeant sur vous le blasphème Des vastes espoirs véhéments, Meurtrit votre front anathème Au choc rude des éléments.

Les juins brûlent et les décembres Gèlent votre chair jusqu'aux os, Et la fièvre envahit vos membres, Qui se déchirent aux roseaux.


Tout vous repousse et tout vous navre, Et quand la mort viendra pour vous, Maigre et froide, votre cadavre Sera dédaigné par les loups !


PAYSAGES TRISTES

A Catulle Alendès.



1

SOLEILS COUCHANTS

Une aube affaiblie Verse par les champs La mélancolie Des soleils couchants.

La mélancolie Berce de doux chants Mon cœur qui s'oublie Aux soleils couchants.

Et d'étranges rêves, Comme des soleils Couchants sur les grèves, Far tômes vermeils, Défilent sans trêves, Défilent, pareils A des grands soleils Couchants sur les grèves.


II

CRÉPUSCULE DU SOIR MYSTIQUE

Le Souvenir avec le Crépuscule Rougeoie et tremble à l'ardent horizon De l'Espérance en flamme qui recule Et s'agrandit ainsi qu'une cloison Mystérieuse où mainte floraison — Dahlia, lys, tulipe et renoncule S'élance autour d'un treillis, et circule Parmi la maladive exhalaison De parfums lourds et chauds, dont le poison — Dahlia, lys, tulipe et renoncule — Noyant mes sens, mon âme et ma raison, Mêle dans une immense pâmoison Le Souvenir avec le Crépuscule.


III

PROMENADE SENTIMENTALE

Le couchant dardait ses rayons suprêmes Et le vent berçait les nénuphars blêmes ; Les grands nénuphars entre les roseaux Tristement luisaient sur les calmes eaux.

Moi j'errais tout seul, promenant ma plaie Au long de l'étang, parmi la saulaie Où la brume vague évoquait un grand Fantôme laiteux se désespérant, Et pleurant avec la voix des sarcelles Qui se rappelaient en battant des ailes Parmi la saulaie où j'errais tout seul Promenant ma plaie ; et l'épais linceul Des ténèbres vint noyer les suprêmes Rayons du couchant dans ses ondes blêmes Et des nénuphars, parmi les roseaux, Des grands nénuphars sur les calmes eaux.


IV

NUIT DE WALPURGIS CLASSIQUE

C'est plutôt le sabbat du second Faust que l'autre.

Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement Rhythmique. — Imaginez un jardin de Lenôtre, Correct, ridicule et charmant.

Des ronds-points ; au milieu, des jets d'eau ; des allées Toutes droites ; sylvains de marbre ; dieux marins De bronze ; çà et là, des Vénus étalées ; Des quinconces, des boulingrins ;

Des châtaigniers ; des plants de fleurs formant la dune; Ici, des rosiers nains qu'un goût docte effila ; Plus loin, des ifs taillés en triangle. La lune D'un soir d'été sur tout cela.


Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air De chasse : tel, doux, lent, sourd et mélancolique.

L'air de chasse de Tarnhauser.

Des chants voilés de cors lointains où la tendresse Des sens étreint l'effroi de l'âme en des accords Harmonieusement dissonants dans l'ivresse ; Et voici qu'à l'appel des cors S'entrelacent soudain des formes toutes blanches, Diaphanes, et que le clair de lune fait Opalines parmi l'ombre verte des branches, — Un Watteau rêvé par Raffet ! --S'entrelacent parmi l'ombre verte des arbres D'un geste alangui, plein d'un désespoir profond, Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres.

Très lentement dansent en rond.

— Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée Du poète ivre, ou son regret, ou son remords.

Ces spectres agités en tourbe cadencée, Ou bien tout simplement des morts ?

Sont-ce donc ton remords, ô rêvasseur qu'invite L'horreur, ou ton regret, ou ta pensée, — hein ? - - tous Ces spectres qu'un vertige irrésistible agite, Ou bien des morts qui seraient fous ? —


N'importe ! ils vont toujours, les fébriles fantômes, Menant leur ronde vaste et morne et tressautant Comme dans un rayon de soleil des atomes, Et s'évaporent à l'instant

Humide et blême où l'aube éteint l'un après l'autre Les cors, en sorte qu'il re reste absolument Plus rien — absolument — qu'un jardin de Lenôtre Correct, ridicule et charmant.


v

CHANSON D'AUTOMNE

Les sanglots longs Des violons De l'automne Blessent mon cœur D'une langueur Monotone.

Tout suffocant Et blême, quand Sonne l'heure, Je me souviens Des jours anciens Et je pleure.


Et je m'en vais Au vent mauvais Qui m'emporte Deçà, delà, Pareil à la Feuille morte.


V J

L'HEURE DU BERGER

La lune est rouge au brumeux horizon ; Dans un brouillard qui danse, la prairie S'endort fumeuse, et la grenouille crie Par les joncs verts où circule un frisson ;

Les fleurs des eaux referment leurs corolles ; Des peupliers profilent aux lointains, Droits et serrés, leurs spectres incertains ; Vers les buissons errent les lucioles ; Les chats-huauts s'éveillelit, et sans bruit Rament l'air noir avec leurs ailes lourdes, Et le zénith s'emplit de lueurs sourdes.

Blanche, Vénus émerge, et c'est la Nuit.


VII

LE ROSSIGNOL

Comme un vol criard d'oiseaux en émoi, Tous mes souvenirs s'abattent sur moi, S'abattent parmi le feuillage jaune De mon cœur mirant son tronc plié d'aune Au tain violet de l'eau des Regrets Qui mélancoliquement coule auprès, S'abattent, et puis la rumeur mauvaise Qu'une brise moite en montant apaise, S'éteint par degrés dans l'arbre, si bien Qu'au bout d'un instant on n'entend plus rien, Plus rien que la voix célébrant l'Absente, Plus rien que la voix — ô si languissante ! De l'oiseau que fut mon Premier Amour, Et qui chante encor comme au premier jour ; Et dans la splendeur triste d'une lune Se levant blafarde et solennelle, une


Nuit mélancolique et lourde d'été, Pleine de silence et d'obscurité, Berce sur l'azur qu'un vent doux eflfeure L'arbre qui frissonne et l'oiseau qui pleure.



CAPRICES

A Henry Winter.



1

FEMME ET CHATTE

Elle jouait avec sa chatte, Et c'était merveille de voir La main blanche et la blanche patte S'ébattre dans l'ombre du soir.

Elle cachait — la scélérate ! —

Sous ses mitaines de fil noir Ses meurtriers ongles d'agate, Coupants et clairs comme un rasoir.

L'autre aussi faisait la sucrée Et rentrait sa griffe acérée, Mais le diable n'y perdait rien.

Et dans le boudoir où, sonore, Tintait son rire aérien, Brillaient quatre points de phosphore.


II

LA CHANSON DES INGÉNUES

Nous sommes les Ingénues Aux bandeaux plats, à l'œil bleu, Qui vivons, presque inconnues, Dans les romans qu'on lit peu.

Nous allons entrelacées, Et le jour n'est pas plus pur Que le fond de nos pensées, Et nos rêves sont d'azur ;

Et nous courons par les prées, Et rions et babillons Des aubes jusqu'aux vesprées Et chassons aux papillons ;


Et des chapeaux de bergères Défendent notre fraîcheur, Et nos robes si légères — Sont d'une extrême blancheur ; Les Richelieux, les Caussades, Et les chevaliers Faublas Nous prodiguent les œillades, Les saluts et les « hélas ! »

Mais en vain, et leurs mimiques Se viennent casser le nez Devant les plis ironiques De nos jupons détournés ;

Et notre candeur se raille Des imaginations De ces raseurs de muraille.

Bien que parfois nous sentions

Battre nos cœurs sous nos mantes A des pensers clandestins, En nous sachant les amantes Futures des libertins.


III

UN DAHLIA

Courtisane au sein dur, à F œil opaque et brun S'ouvrant avec lenteur comme celui d'un bœuf, Ton grand torse reluit ainsi qu'un marbre neuf.

Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun Arôme, et la beauté sereine de ton corps Déroule, mate, ses impeccables accords.

Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu'au moins Exhalent celles-là qui vont fanant les foins, Et tu trônes, Idole insensible à l'encens.

- Ainsi, le Dahlia, roi vêtu de splendeur, Élève sans orgueil sa tête sans odeur, Irritant au milieu des jasmins agaçants !


IV

IL BAC 10

Baiser ! rose trémière au jardin des caresses !

Vif accompagnement sur le clavier des dents Des doux refrains qu'Amour chante en les cœurs ardents Avec sa voix d'archange aux langueurs charmeresses !

Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !

Volupté nonpareille, ivresse inénarrable !

Salut ! L'homme, penché sur ta coupe adorable, S'y grise d'un bonheur qu'il ne sait épuiser.

Comme le vin du Rhin et comme la musique, Tu consoles et tu berces, et le chagrin Expire avec la moue en ton pli purpurin.

Qu'un plus grand, Goëthe ou Will, te dresse un vers classique.


Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris, T'offrir que ce bouquet de strophes enfantines : Sois bénin et, pour prix, sur les lèvres mutines D'Une que je connais, Baiser, descends, et ris.


ÇA VITRI



ÇAVITRI

(Malta-baratla.)

Pour sauver son époux, Çavitri fit le vœu De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières, Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières : Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.

Ni, Çurya, tes rais cruels, ni la langueur Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes, La pensée et la chair de la femme au grand coeur.

— Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin, Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles, Ainsi que Çavitri faisons-nous impassibles, Mais, comme elle, dans l'âme ayons un haut dessein.



SERENADE



SÉRÉNADE

Comme la voix d'un mort qui chanterait Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait Ma voix aigre et fausse.

Ouvre ton âme et ton oreille au son De ma mandoline : Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson Cruelle et câline.

Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx, Purs de toutes ombres, Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx De tes cheveux sombres.

Comme la voix d'un mort qui chanterait Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait Ma voix aigre et fausse.


Puis je louerai beaucoup, comme il convient, Cette chair bénie Dont le parfum opulent me revient Les nuits d'insomnie.

Et pour finir, je dirai le baiser De ta lèvre rouge, Et ta douceur à me martyriser, — Mon ange 1 — ma Gouge !

Ouvre ton âme et ton oreille au son De ma mandoline : Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson Cruelle et câline.


NOCTURNE PARISIEN

A Edmond Lepelletier.



NOCTURNE PARISIEN

Roule, roule ton flot indolent, morne Seiiie. —

Sous tes ponts qu'environne une vapeur malsaine Bien des corps ont passé, niorts, hbrribles, pourris, Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris.

Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacées, Autant que ton aspect m'inspire de pensées !

Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font Monter le voyageur vers un passé profond, Et qui, de lierre ndir et de lichen couvertes, Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes.

Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers Et reflète, les soirs, des boléros légers.

Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive Où vient faire son kief l'odalisque lascive.

Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour Que le Lignoil, et c'est un ruffian que l'Adour.

Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies, Berce de rêves doux le sommeil des momies.


Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés, Charrie augustement ses îlots mordorés, Et soudain, beau d'éclairs, de fracas et de fastes, Splendidement s'écroule en Niagaras vastes.

L'Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers, Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète, Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète.

Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents En appareil royal, tandis qu'au loin la foule Le long des temples va hurlant, vivante houle, Au claquement massif des cymbales de bois, Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois, Du saut de l'antilope agile attendant l'heure, Le tigre jaune au dos rayé s'étire et pleure.

— Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais et voilà tout, Deux quais crasseux, semés de l'un à l'autre bout D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne Qui fait dans l'eau des ronds et qui pêche à la ligne.

Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin Les passants alourdis de sommeil ou de faim, Et que le couchant met au ciel des taches rouges, Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges Et, s'accoudant au pont de la Cité, devant Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !

Les nuages, chassés par la brise nocturne,


Courent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne.

Sur la tête d'un roi du portail, le soleil, Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.

L'hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre, Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre.

Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son Dit que la ville est là qui chante sa chanson, Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes ; Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes.

— Puis, tout à coup, ainsi qu'un ténor effaré Lançant dans l'air bruni son cri désespéré, Son cri qui se lamente et se prolonge, et crie, Eclate en quelque coin l'orgue de Barbarie : Il brame un de ces airs, romances ou polkas, Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes, Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.

C'est écorché, c'est faux, c'est horrible, c'est dur, Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr ; Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées ; Sur une clef de sol impossible juchées, Les notes ont un rhume et les do sont des la, Mais qu'importe ! l'on pleure en entendant cela !

Mais l'esprit, transporté dans le pays des rêves, Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves, La pitié monte au cœur et les larmes aux yeux, Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,


Et dans une harmonie étrange et fantastique Qui tient de la musique et tient de la plastique, L'âme, les inondant de lumière et de chatit, Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant !

- Et puis, l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence, Et la nuit terne arrive, et Vénus se balance Sur une molle nue au fond des cieux obscurs ; On allume les becs de gaz le long des murs, Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasqu< Dans le fleuve plus noir que le velours des masques ; Et le contemplateur sur le haut garde-fou, Par l'air et par les ans rouillé comme un vieux sou Se penche, en proie aux vents néfastes de l'abîme.

Pensée, espoir serein, ambition sublime, Tout jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit, Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit !

— Sinistre trinité ! De l'ombre dures portes !

Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes !

Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur, Si terribles que l'Homme, ivre de la douleur Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre, L'Homme, espèce d'Oreste à qui manque une Electre, Sous la fatalité de votre regard creux Ne peut rien et va droit aU précipice affreux ; Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses


De tuer et d'offrir au grand Ver des épouses Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs, Et si l'on craindrait moins périr par les terreurs Des Ténèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde, Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde !

— Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant, Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent, De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres !



CÉSAR BORGIA



CÉSAR BORGIA

Sur fond sombre noyant un riche vestibule Où le buste d'Horace et celui de Tibulle Lointains et de profil rêvent en marbre blanc, La main gauche au poignard et la main droite au flanc Tandis qu'un rire doux redresse la moustache, Le duc CÉSAR en grand costume se détache.

Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir Vont contrastant, parmi l'or somptueux d'un soir, Avec la pâleur mate et belle du visage Vu de trois quarts et très ombré, suivant l'usage Des Espagnols ainsi que des Vénitiens Dans les portraits de rois et de patriciens.

Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge, Est mince, et l'on dirait que la tenture bouge Au souffle véhément qui doit s'en exhaler.

Et le regard errart avec laisser-aller Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures, Fourmille de pensers énormes d'aventures.


Et le front, large et pur, sillonné d'un grand pli, Sans doute de projets formidables rempli, Médite sous la toque où frissonne une plume Élancée hors d'un nœud de rubis qui s'allume.


FÊTES GALANTES

A Félicien Champsaur.



CLAIR DE LUNE

Votre âme est un paysage choisi Que vont charmant masques et bergamasques Jouant du luth et dansant et quasi Tristes sous leurs déguisements fantasques.

Tout en chantant sur le mode mineur L'amour vainqueur et la vie opportune, Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur Et leur chanson se mêle au clair de lune,

Au calme clair de lune triste et beau, Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres Et sangloter d'extase les jets d'eau, Les grands jets d'eau sveltes parmi les marbres.


PANTOMIME

Pierrot qui n'a rien d'un Clitandre Vide un flacon sans plus attendre, Et, pratique, entame un pâté..

Cassandre, au fond de l'avenue, Verse une larme méconnue Sur son neveu déshérité.

Ce faquin d'Arlequin combine L'enlèvement de Colombine Et pirouette quatre fois.

Colombine rêve* surprise De sentir un cœur dans la brise Et d'entendre en son cœur des voix.


SUR L'HERBE

L'abbé divague. — Et toi, marquis, Tu mets de travers ta perruque.

— Ce vieux vin de Chypre est exquis Moins, Camargo, que votre nuque.

— Ma flamme. — Do, mi, sol, la, si.

— L'abbé, ta noirceur se dévoile.

— Que je meure, mesdames, si Je ne vous décroche une étoile.

— Je voudrais être petit chien !

— Embrassons nos bergères, l'une Après l'autre. — Messieurs ! eh bien ?

— Do, mi, sol. Hé ! bonsoir, la Lune !


L'ALLÉE

Fardée et peinte comme au temps des bergeries, Frêle parmi les nœuds énormes de rubans, Elle passe, sous les ramures assombries, Dars l'allée où verdit la mousse des vieux bancs, Avec mille façons et mille afféteries Qu'on garde d'ordinaire aux perruches chéries.

Sa longue robe à queue est bleue, et l'éventail Qu'elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues S'égaie en des sujets érotiques, si vagues Qu'elle sourit, tout en rêvant, à maint détail.

Blonde, en somme. Le nez mignon avec la bouche Incarnadine, grasse et divine d'orgueil Inconscient. — D'ailleurs, plus fine que la mouche Qui ravive l'éclat un peu niais de l'œil.


A LA PROMENADE

Le ciel si pâle et les arbres si grêles Semblent sourire à nos costumes clairs Qui vont flottant légers, avec des airs De nonchalance et des mouvements d'ailes.

Et le vent doux ride l'humble bassin, Et la lueur du soleil qu'atténue L'ombre des bas tilleuls de l'avenue Nous parvient bleue et mourante à dessein.

Trompeurs exquis et coquettes charmantes, Cœurs tendres, mais affranchis du serment, Nous devisons délicieusement, Et les amants lutinent les amantes,


De qui la main imperceptible sait Parfois donner un soufflet, qu'on échange Contre un baiser sur l'extrême phalange Du petit doigt, et comme la chose est

Immensément excessive et farouche, On est puni par un regard très sec, Lequel contraste, au demeurant, avec La moue assez clémente de la bouche.


LES INGÉNUS

Les hauts talons luttaient avec les longues jupes, En sorte que, selon le terrain et le vent, Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent Interceptés ! — et nous aimions ce jeu de dupes.

Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux Inquiétait le col des belles sous les branches, Et c'étaient des éclairs soudains de nuques blanches, Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.

Le soir tombait, un soir équivoque d'automne : Les belles, se pendant rêveuses à nos bras, Dirent alors des mots si spécieux, tout bas, Que notre âme, depuis ce temps, tremble et s'étonne.


CORTÈGE

Un singe en veste de brocart Trotte et gambade devant elle Qui froisse un mouchoir de dentelle Dans sa main gantée avec art,

Tar,dis qu'un négrillon tout rouge Maintient à tour de bras les pans De sa lourde robe en suspens, Attentif à tout pli qui bouge ;

Le singe ne perd pas des yeux La gorge blanche de la dame, Opulent trésor que réclame Le torse nu de l'un des dieux ;


Le négrillon parfois soulève Plus haut qu'il ne faut, l'aigrefin, Son fardeau somptueux, afin De voir ce dont la nuit il rêve ;

Elle va par les escaliers, Et ne paraît pas davantage Sensible à l'insolent suffrage De ses animaux familiers.


LES COQUILLAGES

Chaque coquillage incrusté Dans la grotte où nous nous aimâmes A sa particularité.

L'un a la pourpre de nos âmes Dérobée au sang de nos cœurs Quand je brûle et quand tu t'enflammes ;

Cet autre affecte tes langueurs Et tes pâleurs alors que, lasse, Tu m'en veux de mes yeux moqueurs ;


Celui-ci contrefait la grâce De ton oreille, et celui-là Ta nuque rose, courte et grasse ;

Mais un, entre autres, me troubla.


FANTOCHES

Scaramouche et Pulcinella Qu'un mauvais dessein rassembla Gesticulent, noirs sur la lune.

Cependant l'excellent docteur Bolonais cueille avec lenteur Des simples parmi l'herbe brune.

Lors sa fille, piquant minois, Sous la charmille, en tapinois, Se glisse demi-nue, en quête

De son beau pirate espagnol Dont un langoureux rossignol Clame la détresse à tue-tête.


CYTHÈRE

Un pavillon à claires-voies Abrite doucement nos joies Qu'éventent des rosiers amis ;

L'odeur des roses, faible, grâce Au vent léger d'été qui passe, Se mêle aux parfums qu'elle a mis ;

Comme ses yeux l'avaient promis Son courage est grand et sa lèvre Communique une exquise fièvre ;

Et, l'Amour comblant tout, hormis La faim, sorbets et confitures Nous préservent des courbatures.


EN BATEAU

L'étoile du berger tremblote Dans l'eau plus noire, et le pilote Cherche un briquet dans sa culotte.

C'est l'instant, Messieurs, ou jamais, D'être audacieux, et je mets Mes deux mains partout désormais !

Le chevalier Atys, qui gratte Sa guitare, à Chloris l'ingrate Lance une œillade scélérate.

L'abbé confesse bas Eglé, Et ce vicomte déréglé Des champs donne à son cœur la clé.


Cependant la lune se lève Et l'esquif en sa course brève File gaîment sur l'eau qui rêve.


LE FAUNE

Un vieux faune de terre cuite Rit au centre des boulingrins, Présageant sans doute une suite Mauvaise à ces instants sereins

Qui m'ont conduit et t'ont conduite, Mélancoliques pèlerins, Jusqu'à cette heure dont la fuite Tournoie au son des tambourins.


MANDOLINE

Les donneurs de sérénades Et les belles écouteuses Échangent des propos fades Sous les ramures chanteuses.

C'est Tircis et c'est Aminte, Et c'est l'éternel Clitandre, Et c'est Damis qui pour mainte Cruelle fait maint vers tendre.

Leurs courtes vestes de soie, Leurs longues robes à queues, Leur élégance, leur joie Et leurs molles ombres bleues


Tourbillonnent dans l'extase D'une lune rose et grise, Et la mandoline jase Parmi les frissons de brise.


A CLYMÈNE

Mystiques barcarolles, Romances sans paroles, Chère, puisque tes yeux, Couleur des cieux,

Puisque ta voix, étrange Vision qui dérange Et trouble l'horizon De ma raison,

Puisque l'arôme insigne De ta pâleur de cygne, Et puisque la candeur De ton odeur,


Ah ! puisque tout ton être, Musique qui pénètre, Nimbes d'anges défunts, Tons et parfums,

A, sur d'almes cadences, En ses correspondances Induit mon cœur subtil, Ainsi soit-il !


LETTRE

Eloigné de vos yeux, Madame, par des soins Impérieux (j'en prends tous les dieux à témoins), Je languis et me meurs, comme c'est ma coutume En pareil cas, et vais, le cœur plein d'amertume, A travers des soucis où votre ombre me suit, Le jour dans mes pensers, dans mes rêves la nuit, Et la nuit et le jour, adorable Madame !

Si bien qu'enfin, mon corps faisant place à mon âme, Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi, Et qu'alors, et parmi le lamentable émoi Des enlacements vains et des désirs sans nombre, Mon ombre se fondra à jamais en votre ombre.

En attendant, je suis, très chère, ton valet.


Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît, Ta perruche, ton chat, ton chien ? La compagnie Est-elle toujours belle, et cette Silvanie Dont j'eusse aimé l'œil noir si le tien n'était bleu, Et qui parfois me fit des signes, palsambleu !

Te sert-elle toujours de douce confidente ?

Or, Madame, un projet impatient me hante De conquérir le monde et tous ses trésors pour Mettre à vos pieds ce gage — indigne — d'un amour Égal à toutes les flammes les plus célèbres Qui des grands cœurs aient fait resplendir les ténèbres Cléopâtre fut moins aimée, oui, sur ma foi !

Par Marc-Antoine et par César que vous par moi, N'en doutez pps, Madame, et je saurai combattre Comme Césai- pour un sourire, ô Cléopâtre, Et comme Antoine fuir au seul prix d'un baiser.

Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer, Et le temps que l'on perd à lire une missive N'aura jamais valu la peine qu'on l'écrive.


LES INDOLENTS

Bah ! malgré les destins jaloux, Mourons ensemble, voulez-vous ?

— La proposition est rare.

— Le rare est le bon. Donc mourons Comme dans les Décamérons.

— Hi ! hi ! hi ! quel amant bizarre !

— Bizarre, je ne sais. Amant Irréprochable, assurément.

Si vous voulez, mourons ensemble ?

— Monsieur, vous raillez mieux encor Que vous m'aimez, et parlez d'or ; Mais taisons-nous, si bon vous semble ? -


Si bien que ce soir-là Tircis Et Dorimène, à deux assis Non loin de deux silvains hilares,

Eurent l'inexpiable tort D'ajourner une exquise mort.

Hi ! hi ! hi 1 les amants bizarres 1


COLOMB INE

Léandre le sot, Pierrot qui d'un saut De puce Franchit le buisson, Cassandre sous son Capuce,

Arlequin aussi, Cet aigrefin si Fantasque Aux costumes fous, Ses yeux luisants sous Son masque,


— Do, mi, sol, mi, fa, Tout ce monde va, Rit, chante Et danse devant Une belle enfant Méchante

Dont les yeux pervers Comme les yeux verts Des chattes Gardent ses appas Et disent : « A bas Les pattes ! »

— Eux, ils vont toujours ! Fatidique cours Des astres, Oh ! dis-moi vers quels Mornes ou cruels Désastres,

L'implacable enfant, Preste et relevant Ses jupes, La rose au chapeau, Corduit son troupeau De dupes.


L'AMOUR PAR TERRE

Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc, Souriait en bandant malignement son arc, Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour !

Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas ! Le marbre Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste De voir le piédestal, où le nom de l'artiste Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre,

Oh! c'est triste de voir debout le piédestal Tout seul ! et des pensers mélancoliques vont Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond Evoque un avenir solitaire et fatal.


Oh ! c'est triste ! — Et toi-même, est-ce pas ? es touchée D'un si dolent tableau, bien que ton œil frivole S'amuse au papillon de pourpre et d'or qui vole Au-dessus des débris dont l'allée est jonchée.


EN SOURDINE

Calmes dans le demi-jour Que les branches hautes font, Pénétrons bien notre amour De ce silence profond.

Fondons nos âmes, nos cœurs Et nos sens extasiés, Parmi les vagues langueurs Des pins et des arbousiers.

Ferme tes yeux à demi, Croise tes bras sur ton sein, Et de ton cœur endormi Chasse à jamais tout dessein,


Laissons-nous persuader Au souffle berceur et doux, Qui vient à tes pieds rider Les ondes de gazon roux.

Et quand, solennel, le soir Des chênes noirs tombera, Voix de notre désespoir, Le rossignol chantera.


COLLOQUE SENTIMENTAL

Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles, Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé, Deux spectres ont évoqué le passé.

— Te souvient-il de notre extase ancienne ?

— Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?

Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.


— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible Où nous joignions nos bouches ! — C'est possible.

— Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !

— L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles, Et la nuit seule entendit leurs paroles.


LA BONNE CHANSON



1

Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore, Puisque, après m'avoir fui longtemps, l'espoir veut bien Revoler devers moi qui l'appelle et l'implore, Puisque tout ce bonheur veut bien être le mien,

C'en est fait à présent des funestes pensées, C'en est fait des mauvais rêves, ah ! c'en est fait Surtout de l'ironie et des lèvres pincées Et des mots où l'esprit sans l'âme triomphait.

Arrière aussi les poings crispés et la colère A propos des méchants et des sots rencontrés ; Arrière la rancune abominable ! arrière

L'oubli qu'on cherche en des breuvages e^éerés-l


Car je veux, maintenant qu'un Être de lumière A dans ma nuit profonde émis cette clarté D'une amour à la fois immortelle et première, De par la grâce, le sourire et la bonté,

Je veux, guidé par vous, beaux yeux aux flammes douces Par toi conduit, ô main où tremblera ma main, Marcher droit, que ce soit par des sentiers de mousses Ou que rocs et cailloux encombrent le chemin ;

Oui, je veux marcher droit et calme dans la Vie, Vers le but où le sort dirigera mes pas, Sans violence, sans remords et sans envie : Ce sera le devoir heureux aux gais combats.

Et comme, pour bercer les lenteurs de la route, Je chanterai des airs ingénus, je me dis Qu'elle m'écoutera sans déplaisir sans doute ; Et vraiment je ne veux pas d'autre Paradis.


Il

Avant que tu ne t'en ailles, Pâle étoile du matin, — Mille cailles Chantent, chantent dans le thym. -

Tourne devers le poète, Dont les yeux sont pleins d'amour ; — L'alouette Monte au ciel avec le jour. —

Tourne ton regard que noie L'aurore dans son azur ; - Quelle joie Parmi les champs de blé mûr ! —


Puis fais luire ma pensée Là-bas, — bien loin, oh, bien loin !

— La rosée Gaîment brille sur le foin. -

Dans le doux rêve où s'agite Ma mie endormie encor.

— Vite, vite, Car voici le soleil d'or. —


III

La lune blanche Luit dans les bois ; De chaque branche Part une voix Sous la ramée.

0 bien-aimée.

L'étang reflète, Profond miroir, La silhouette Du saule roir Où le vent pleure.

Rêvons : c'est l'heure.


Un vaste et tendre Apaisement Semble descendre Du firmament Que l'astre irise.

C'est l'heure exquise.


IV

Le paysage dans le cadre des portières Court furieusement, et des plaines entières Avec de l'eau, des blés, des arbres et du ciel Vont s'engouffrant parmi le tourbillon cruel Où tombent les poteaux minces du télégraphe Dont les fils ont l'allure étrange d'un paraphe.

Une odeur de charbon qui brûle et d'eau qui bout, Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout Desquelles hurleraient mille géants qu'on fouette ; Et tout à coup des cris prolongés de chouette. —

— Que me fait tout cela, puisque j'ai dans les yeux La blanche vision qui fait mon cœur joyeux, Puisque la douce voix pour moi murmure encore, Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement Au rhythme du wagon brutal, suavement ?


V

Le foyer, la lueur étroite de la lampe ; La rêverie avec le doigt contre la tempe Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ; L'heure du thé fumant et des livres fermés ; La douceur de sentir la fin de la soirée ; La fatigue charmante et l'attente adorée De l'ombre nuptiale et de la douce nuit, Oh ! tout cela, mon rêve attendri le poursuit Sans relâche, à travers toutes remises vaines, Impatient des mois, furieux des semaines !


VI

N'est-ce pas ? en dépit des sots et des méchants Qui ne manqueront pas d'envier notre joie, Nous serons fiers parfois et toujours indulgents.

N'est-ce pas ? nous irons, gais et lents, dans la voie Modeste que nous montre en souriant l'Espoir, Peu soucieux qu'on nous ignore ou qu'on nous voie.

Isolés dans l'amour ainsi qu'en un bois noir, Nos deux cœurs, exhalant leur tendresse paisible, Seront deux rossignols qui chantent dans le soir.

Quant au Monde, qu'il soit envers nous irascible Ou doux, que nous feront ses gestes ? Il peut bien, S'il veut, nous caresser ou nous prendre pour cible.


Unis par le plus fort et le plus cher lien, Et d'ailleurs possédant l'armure adamantine, Nous sourirons à tous et n'aurons peur de rien.

Sans nous préoccuper de ce que nous destine Le Sort, nous marcherons pourtant du même pas, Et la main dans la main, avec l'âme enfantine

De ceux qui s'aiment sans mélange, n'est-ce pas ?


VI]

Donc, ce sera par un clair jour d'été : Le grand soleil, complice de ma joie, Fera, parmi le satin et la soie, Plus belle encor votre chère beauté ;

Le ciel tout bleu, comme une haute tente, Frissonnera somptueux à longs plis Sur nos deux fronts heureux qu'auront pâlis L'émotion du bonheur et l'attente ;

Et quand le soir viendra, l'air sera doux Qui se jouera, caressant, dans vos voiles, Et les regards paisibles des étoiles Bienveillamment souriront aux époux.



ROMANCES SANS PAROLES



ARIETTES OUBLIÉES



1

Le vent, dans la plaine, Suspend son haleine.

(FAVART.)

C'est l'extase langoureuse, C'est la fatigue amoureuse, C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises, C'est, vers les ramures grises, Le chœur des petites voix.

0 le frêle et frais murmure !

Cela gazouille et susurre, Cela ressemble au cri doux Que l'herbe agitée expire.

Tu dirais, sous l'eau qui vire, Le roulis sourd des cailloux.


Cette âme qui se lamente En cette plainte dormante, C'est la nôtre, n'est-ce pas ?

La mienne, dis, et la tienne, Dont s'exhale l'humble antienne Par ce tiède soir, tout bas ?


Il

Je devine, à travers un murmure, Le contour subtil des voix anciennes Et dans les ueurs musiciennes, Amour pâle, une aurore future ?

Et mon âme et mon cœur en délires Ne sont plus qu'une espèce d'œil double Où tremblote, à travers un jour trouble, L'ariette, hélas ! de toutes lyres !

0 mourir de cette mort seulette Que s'en vont, cher amour qui t'épeures, Balançant jeunes et vieilles heures !

0 mourir de cette escarpolette !


111

Il pleut doucement sur la ville (ARTHTTR RIMBAUD.)

Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville, Quelle est cette langueur Qui pénètre mon cœur ?

0 bruit doux de la pluie Par terre et sur les toits !

Pour un cœur qui s'ennuie 0 le chant de la pluie !

Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s'écœure.


Quoi ! nulle trahison ?

Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine De ne savoir pourquoi, Sans amour et sans haine, Mon cœur a tant de peine.


IV

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.

De cette façon nous serons bien heureuses, Et si notre vie a des instants moroses, Du moins nous serons, n'est-ce pas ? deux pleureuses.

0 que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes, A nos vœux confus la douceur puérile De cheminer loin des femmes et des hommes, Dans le frais oubli de ce qui nous exile.

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles Éprises de rien et de tout étonnées, Qui s'en vont pâlir sous les chastes charmilles, Sans même savoir qu'elles sont pardonnées.


V

Scn joyeux, importun, d'un clavecin sonore.

(PÉTRt'S BORBL.)

Le piano que baise une main frêle Luit dans le soir rose et gris vaguement, Tandis qu'avec un très léger bruit d'aile Un air bien vieux, bien faible et bien charmant Rôde discret, épeuré quasiment, Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.

Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Que voudrais-tu de moi, doux chant badin ?

Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre Ouverte un peu sur le petit jardin ?


VI

C'est le chien de Jean de Nivelle Qui mord sous l'œil même du guet Le chat de la mère Michel ; François-les-bas-bleus s'en égaie.

La Lune à l'écrivain public Dispense sa lumière obscure Où Médor avec Angélique Verdissent sur le pauvre mur.

Et voici venir La Ramée Sacrant en bon soldat du Roy.

Sous son habit blanc mal famé, Son cœur ne se tient pas de joie.


Car la boulangère. — Elle ? — Oui Dam !

Bernant Lustucru son vieil homme, A tantôt couronné sa flamme.

Enfants, Dominus vobis-cum !

Place ! En sa longue robe bleue Toute en satin qui fait frou-frou, C'est une impure, palsembleu 1 Dans sa chaise qu'il faut qu'on loue,

Fût-on philosophe ou grigou, Car tant d'or s'y relève en bosse, Que ce luxe insolent bafoue Tout le papier de monsieur Los !

Arrière, robin crotté ! place, Petit courtaud, petit abbé, Petit poète jamais las De la rime non attrapée !

Voici que la nuit vraie arrive.

Ceper dant jamais fatigué D'être inattentif et naïf François-les-bas-bleus s'en égaie.


VII

0 triste, triste était mon âme A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé, Bien que mon cœur s'en soit allé.

Bien que mon cœur, bien que mon âme Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé, Bien que mon cœur s'en soit allé.

Et rnon cœur, mon cœur trop sensible Dit à mon âme : Est-il possible,


Est-il possible, — le fût-il — Ce fier exil, ce triste exil ?

Mon âme dit à mon cœur : Sais-je Moi-même, que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés, Encore que loin en allés ?


VIII

Dans l'interminable Ennui de la plaine, La neige incertaine Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre Sans lueur aucune, On croirait voir vivre Et mourir la lune.

Comme des nuées Flottent gris les chênes Des forêts prochaines Parmi les buées.


Le ciel est de cuivre Sans lueur aucune On croirait voir vivre Et mourir la lune.

Corneille poussive Et vous, les loups maigres, Par ces bises aigres Quoi donc vous arrive ?

Dans l'interminable Ennui de la plaine, La neige incertaine Luit comme du sable.


IX

Le rossignol qui, du haut d'une branche, se regarde dedans, croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d'un chêne et toutefois il a peur de se noyer.

(CYRANO DB BERGERAC.)

L'ombre des arbres dans la rivière embrumée Meurt comme de la fumée, Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles Se plaignent les tourterelles.

Combien, ô voyageur, ce paysage blême Te mira blême toi-même, Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées Tes espérances noyées !

Mai, Juin 1872.


PAYSAGES BELGES

« Conquestes du Roy ».

(Vieilles estamper.



WALCOURT

Briques et tuiles, 0 les charmants Petits asiles Pour les amants !

Houblons et vignes, Feuilles et fleurs, Tentes insignes Des francs buveurs !

Guinguettes claires, Bières, clameurs, Servantes chères A tous fumeurs !


Gares prochaines, Gais chemins grands.

Quelles aubaines, Bons juifs errants !

Juillet 1872.


CHARLEROI

Dans l'herbe noire Les Kobolds vont.

Le vent profond Pleure, on veut croire.

Quoi donc se sent ?

L'avoine siffle.

Un buisson gifle L'œil au passant.

Plutôt des bouges Que des maisons.

Quels horizons De forges rouges !


On sent donc quoi ?

Des gares tonnent, Les yeux s'étonnent, Où Charleroi ?

Parfums sinistres !

Qu'est-ce que c'est ?

Quoi bruissait Comme des sistres ?

Sites brutaux !

Oh ! votre haleine, Sueur humaine, Cris des métaux !

Dans l'herbe noire Les Kobolds vont.

Le vent profond Pleure, on veut croire.


BRUXELLES

1

La fuite est verdâtre et rose Des collines et des rampes, Dans un demi-jour de lampes Qui vient brouiller toute chose.

L'or sur les humbles abîmes, Tout doucement s'ensanglante, Des petits arbres sans cimes, Où quelque oiseau faible chante

Triste à peine tant s'effacent Ces apparences d'automne, Toutes mes langueurs rêvassent Que berce l'air monotone.


L'allée est sans fin Sous le ciel, divin D'être pâle ainsi !

Sais-tu qu'on serait Bien sous le secret De ces arbres-ci ?

Des messieurs bien mis, Sans nul doute amis Des Royers-Collards, Vont vers le château.

J'estimerais beau D'être ces vieillards.

Le château, tout blanc Avec, à son flanc,


Le soleil couché.

Les champs alentour.

Oh ! que notre amour N'est-il là niché !

Estaminet du Jeune Renard, août 1872.


III

CHEVAUX DE BOIS

Par Saint-Gille, Viens nous en, Mon agile Alezan (V. HUGO )

Tournez, tournez, bons chevaux de bois Tournez cent tours, tournez mille tours, Tournez souvent et tournez toujours, Tournez, tournez au son des hautbois.

Le gros soldat, la plus grosse bonne Sont sur vos dos comme dans leur chambre ; Car, en ce jour, au bois de la Cambre, Les maîtres sont tous deux en personne.


Tournez, tournez, chevaux de leur cœur, Tandis qu'autour de tous vos tournois Clignote l'œil du filou sournois.

Tournez autour du piston vainqueur.

C'est ravissant comme ça vous soûle, D'aller ainsi dans ce cirque bête !

Bien dans le ventre et mal dans la tête, Du mal en masse et du bien en foule.

Tournez, tournez, sans qu'il soit besoin D'user jamais de nuls éperons, Pour commander à vos galops ronds, Tournez, tournez, sans espoir de foin

Et dépêchez, chevaux de leur âme, Déjà, voici que la nuit qui tombe Va réunir pigeon et colombe, Loin de la foire et loin de madame.

Tournez, tournez 1 le ciel en velours D'astres en or se vêt lentement, Voici partir l'amante et l'amant.

Tournez au son joyeux des tambours.

Charap de foire de Saint-Gilles, Août 1872.


MALINES

Vers les prés, le vent cherche noise Aux girouettes, détail fin Du château de quelque échevin, Rouge de brique et bleu d'ardoise, Vers les prés clairs, les prés sans fin !

Comme les arbres des féeries, Des frênes, vagues frondaisons, Échelonnent mille horizons A ce Sahara de prairies, Trèfle, luzerne et blancs gazons.

Les wagons filent en silence Parmi ces sites apaisés.

Dormez, les vaches ! Reposez, Doux taureaux de la plaine immense.

Sous vos cieux à peine irisés 1


Le train glisse sans un murmure, Chaque wagon est un salon Où l'on cause bas, et d'où l'on Aime, à loisir, cette nature; Faitefà souhait pour Fénelon.

Août 1872.



AQUARELLES



GREEN

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches, Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée, Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête Toute sonore encor de vos derniers baisers ; Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête, Et que je dorme un peu puisque vous reposez.


SPLEEN

Les roses étaient toutes rouges, Et les lierres étaient tout noirs.

Chère, pour peu que tu te bouges, Renaissent tous mes désespoirs.

Le ciel était trop bleu, trop tendre, La mer trop verte et l'air trop doux.

Je crains toujours, — ce qu'est d'attendre 1 Quelque fuite atroce de vous.

Du houx à la feuille vernie Et du luisant buis je suis las,

Et de la campagne infinie Et de tout fors de vous, hélas 1


STREETS

i

Dansons la gigue !

J'aimais surtout ses jolis yeux, Plus clairs que l'étoile des cieux J'aimais ses yeux malicieux.

Dansons la gigue !

Elle avait des façons vraiment De désoler un pauvre amant, Que c'en était vraiment charmant !


Dansons la gigue !

Mais je trouve encore meilleur Le baiser de sa bouche en lfeur, Depuis qu'elle est morte à mon cœur.

Dansons la gigue !

Je me souviens, je me souviens Des heures et des entretiens, Et c'est le meilleur de mes biens.

Dansons la gigue !

SOHO.


Il

0 la rivière dans la rue 1 Fantastiquement apparue Derrière un mur haut de cinq pieds, Elle roule sans un murmure Son onde opaque et pourtant pure, Par les faubourgs pacifiés.

La chaussée est très large, en sorte Que l'eau jaune comme une morte Dévale ample et sans nuls espoirs De rien refléter que la brume, Même alors que l'aurore allume Les cottages jaunes et noirs.

PADDIN'GTO.N.


A POOR YOUNG SHEPHERD

J'ai peur d'un baiser Comme d'une abeille.

Je souffre et je veille Sans me reposer : J'ai peur d'un baiser 1 Pourtant j'aime Kate Et ses yeux jolis.

Elle est délicate Aux longs traits pâlis.

Oh ! que j'aime Kate !

C'est Saint-Valentin !

Je dois et je n'ose Lui dire au matin.

La terrible chose Que Saint-Valentin !


Elle m'est promise, Fort heureusement !

Mais quelle entreprise Que d'être un amant Près d'une promise !

J'ai peur d'un baiser Comme d'une abeille.

Je souffre et je veille Sans me reposer : J'ai peur d'un baiser !


BEAMS

Elle voulut aller sur les flots de la mer, Et comme un vent bénin soufflait une embellie, Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie, Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse, Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or, Si bien que nous suivions son pas plus calme encor Que le déroulement des vagues. -. 0 délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement, Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.

Parfois de grands varechs filaient en longues branches, Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.


Elle se retourna, doucement inquiète De ne nous croire pas pleinement rassurés ; Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés, Elle reprit sa route en portant haut la tête.

Douvres-Ostende, à bord de la Comteise-de-Flandrei.

4 Avril 1873.



SAGESSE



1



1

Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal.

Et ces yeux, où plus rien ne reste d'animal Que juste assez pour dire : « assez» aux fureurs mâles.

Et toujours, maternelle endormeuse des râles, Même quand elle ment, cette voix ! Matinal Appel, ou chant bien doux à vêpre, ou frais signal, Ou beau sanglot qui va mourir au pli des châles !.

Hommes durs ! Vie atroce et laide d'ici-bas !

Ah ! que du moins, loin des baisers et des combats, Quelque chose demeure un peu sur la montagne, Quelque chose du cœur enfantin et subtil, Bonté, respect ! Car qu'est-ce qui nous accompagne, Et vraiment, quand la mort viendra, que reste-t-il ?


II

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme, Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.

Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ : Une tentation des pires. Fuis l'infâme.

Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme, Battant toute vendange aux collines, couchant Toute moisson de la vallée, et ravageant Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.

0 pâlis, et va-t-en, lente et joignant les mains.

Si ces hiers allaient manger nos beaux demains ?

Si la vieille folie était encore en route ?

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ?

Un assaut furieux, le suprême, sans doute !

0 va prier contre l'orage, va prier.


III

Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie !

0 n'avoir pas suivi les leçons de Rollin, N'être pas ré dans le grand siècle à son déclin, Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie.

Quand Maintenon jetait sur la France ravie, L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin, Et royale abritait la veuve et l'orphelin, Quand l'étude de la prière était suivie,

Quand poète et docteur, simplement, bonnement, Communiaient avec des ferveurs de novices, Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices,

Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant D'aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses En louant Dieu, comme Garo, de toutes choses !


IV

Non. Il fut gallican, ce siècle, et janséniste !

C'est vers le Moyen Age énorme et délicat Qu'il faudrait que mon cœur en panne naviguât, Loin de nos jours d'esprit charnel et de chair triste.

Roi, politicien, moine, artisan, chimiste, Architecte, soldat, médecin, avocat, Quel temps ! Oui, que mon cœur naufragé rembarquât Pour toute cette force ardente, souple, artiste !

Et là que j'eusse part — quelconque, chez les rois Ou bien ailleurs, n'importe, — à la chose vitale, Et que je fusse un saint, actes bons, pensers droits, Haute théologie et solide morale, Guidé par la folie unique de la Croix Sur tes ailes de pierre, ô folle Cathédrale !


Y

Écoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire.

Elle est discrète, elle est légère : Un frisson d'eau sur de la mousse !

La voix vous fut connue (et chère ?), Mais à présent elle est voilée Comme une veuve désolée, Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile Qui palpite aux brises d'automne, Cache et montre au cœur qui s'étonne La vérité comme une étoile.


Elle dit, la voix reconnue, Que la bonté c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire D'être simple sans plus attendre, Et de noces d'or et du tendre Bonheur d'une paix sans victoire.

Accueillez la voix qui persiste Dans son naïf épithalame.

Allez, rien n'est meilleur à l'âme Que de faire une âme moins triste.

Elle est « en peine » et « de passage », L'âme qui souffre sans colère, Et comme sa morale est claire !.

Écoutez la chanson bien sage.


VI

Les chères mains qui furent miennes Toutes petites, toutes belles, Après ces méprises mortelles Et toutes ces choses païennes,

Après les rades et les grèves, Et les pays et les provinces, Royales mieux qu'au temps des princes, Les chères mains m'ouvrent les rêves.

Mains en songe, mains sur mon âme, Sais-je, moi, ce que vous daignâtes, Parmi ces rumeurs scélérates, Dire à cette âme qui se pâme ?


Ment-elle, ma vision chaste, D'affinité spirituelle, De complicité maternelle, D'affection étroite et vaste ?

Remords si cher, peine très bonne, Rêves bénits, mains consacrées, 0 ces mains, ses mains vénérées, Faites le geste qui pardonne 1


VII

Et j'ai revu l'enfant unique : il m'a semblé Que s'ouvrait dans mon cœur la dernière blessure, Celle dont la douleur plus exquise m'assure D'une mort désirable en un jour consolé.

La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure !

En ces instants choisis elles ont éveillé Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé, Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.

J'entends encor. je vois encor. Loi du devoir Si douce ! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir, J'entends, je vois toujours ! Voix des bonnes pensées, Innocence, avenir ! Sage et silencieux, Que je vais vous aimer, vous un instant pressées.

Belles petites mains qui fermerez nos yeux !


VIII

LES VOIX

A Anatole France.

Voix de l'Orgueil : un cri puissant comme d'un cor Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or, On trébuche à travers des chaleurs d'incendie.

Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.

Voix de la Haine : cloche en mer, fausse, assourdie De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie, La vie a peur et court follement sur le quai, Loin de la cloche qui devient plus assourdie.


Voix de la Chair : un gros tapage fatigué.

Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai.

Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces Où vient mourir le gros tapage fatigué.

Voix d'Autrui : des lointains dans les brouillards. Des noces Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces, Et tout le cirque des civilisations Au son trotte-menu du violon des noces.

Colères, soupirs noirs, regrets, tentations, Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions Pour l'assourdissement des silences honnêtes, Colères, soupirs noirs, regrets, tentations.

Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes, Sentences, mots en vain, métaphores mal faites, Toute la rhétorique en fuite des péchés, Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !

Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés Que nourrit la douceur de la Parole forte, Car notre cœur n'est plus de ceux que vous cherchez !


Mourez parmi la voix que la prière emporte Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour, Mourez parmi la voix que la prière apporte,

Mourez parmi la voix terrible de l'Amour !


IX

L'âme antique était rude et vaine Et ne voyait dans la douleur Que l'acuité de la peine Ou l'étonnement du malheur.

L'art, sa figure la plus claire, Traduit ce double sentiment Par deux grands types de la Mère En proie au suprême tourment.

C'est la vieille reine de Troie : Tous ses fils sont morts par le fer.

Alors ce deuil brutal aboie Et glapit au bord de la mer.


Elle court le long du rivage, Bavant vers le flot écumant, Hirsute, criarde, sauvage, La chienne littéralement !.

Et c'est Niobé qui s'effare Et garde fixement des yeux Sur les dalles de pierre rare Ses enfants tués par les dieux,

Le souffle expire sur sa bouche, Elle meurt dans un geste fou.

Ce n'est plus qu'un marbre farouche Là transporté nul ne sait d'où !.

La douleur chrétienne est immense, Elle, comme le cœur humain.

Elle souffre, puis elle pense, Et calme poursuit son chemin.

Elle est debout sur le Calvaire Pleine de larmes et sans cris.

C'est également une mère, Mais quelle mère de quel fils !


Elle participe au Supplice Qui sauve toute nation, Attendrissant le sacrifice Par sa vaste compassion.

Et comme tous sont les fils d'elle.

Sur le monde et sur sa langueur, Toute la charité ruisselle Des sept blessures de sor cœur.

Au jour qu'il faudra, pour la gloire Des cieux enfin tout grands ouverts, Ceux qui surent et purent croire, Bons et doux, sauf au seul Pervers,

Ceux-là, vers la joie infinie, Sur la colline de Sion, Monteront d'une aile bénie Aux plis de son assomption.



II



1

0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour Et la blessure est encore vibrante, 0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.

0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé Et la brûlure est encor là qui tonne, 0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé.

0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, 0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil.

Noyez mon âme aux flots de votre Vin, Fondez ma vie au Pain de votre table, Noyez mon âme aux flots de votre Vin.


Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigpe de souffrance, Voici mon sang que je n'ai pas versé.

Voici mon front qui n'a pu que rougir, Pour l'escabeau de vos pieds adorables, Voici mon front qui n'a pu que rougir.

Voici mes mains qui n'ont pas travaillé, Pour les charbons ardents et l'encens rare, Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.

Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon cœur qui n'a battu qu'en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de votre grâce, Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

Voici ma voix, bruit maussade et menteur.

Pour les reproches de la Pénitence, Voici ma voix, bruit maussade et menteur.


Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

Hélas, Vous, Dieu d'onrande et de pardon, Quel est le puits de mon ingratitude, Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas ! ce noir abîme de mon crime, Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela, Et que je suis plus pauvre que personne, Vous connaissez tout cela, tout cela.

Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.


II

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.

Tous les autres amours sont de commandement.

Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l'ont chérie.

C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis, C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice, Et la douceur de cœur et le zèle au service, Comme je la priais, Elle les a permis.

Et comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins, Elle baissa mes yeux et me joignit les mains, Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.


C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins, C'est pour Elle que j'ai mon cœur dans les Cinq Plaies, Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies, Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins.

Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie, Siège de la Sagesse et source des pardons, Mère de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l'honneur de la patrie.

Marie Immaculée, amour essentiel, Logique de la foi cordiale et vivace, En vous aimant, qu'est-il de bon que je ne fasse, En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel ?


III

1

Mon Dieu m'a dit : - Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne, Et mes pieds offensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix, Tu vois les clous, le fiel, l'éponge, et tout t'enseigne A n'aimer, en ce monde amer où la chair règne, Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même, 0 mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit, Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit ?

N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits, Lamentable ami qui me cherches où je suis ?


II

J'ai répondu : - Seigneur, vous avez diL mon âme.

C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.

Mais vous aimer ! Voyez comme je suis en bas, Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.

Vous, la source de paix que toute soif réclame, Hélas ! voyez un peu tous mes tristes combats !

Oserai-je adorer la trace de vos pas, Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme ?

Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements, Je voudrais que votre ombre au moins vêtit ma honte, Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte; 0 vous, fontaine calme, amère aux seuls amants De leur damnation, ô vous toute lumière Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière.


III

- Il faut m'aimer ! Je suis l'universel Baiser, Je suis cette paupière et je suis cette lèvre Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre Qui t'agite, c'est moi toujours ! Il faut oser M'aimer ! Oui, mon amour monte sans biaiser Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre, Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre, Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser !

0 ma nuit claire ! ô tes yeux dans mon clair de lune !

0 ce lit de lumière et d'eau parmi la brume !

Toute cette innocence et tout ce reposoir !

Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes, Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir, Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes !


IV

- Seigneur, c'est trop ! Vraiment je n'ose. Aimer qui ? Vous ?

Oh ! non ! Je tremble et n'ose. Oh ! vous aimer je n'ose, Je ne veux pas ! Je suis indigne. Vous, la Rose Immense des purs vents de l'Amour, ô vous, tous Les cœurs des saints, ô Vous qui fûtes le Jaloux D'Israël, Vous la chaste abeille qui se pose Sur la seule fleur d'une innocence mi-close, Quoi, moi, moi pouvoir Vous aimer ! Etes-vous fous 1, Père, Fils, Esprit? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche, Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût, Vue, ouïe, et dans tout son être —hélas ! dans tout Son espoir et dans tout son remords - que l'extase D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrasse ?

1. Saint Augustin.


v

— Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais, Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme, Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome, Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets.

Mon amour est le feu qui dévore à jamais Toute chair insensée, et l'évaporé comme Un parfum — et c'est le déluge qui consomme En son flot tout mauvais germe que je semais,

Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée Et que par un miracle effrayant de bonté Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté.

Aime. Sors de ta ruit. Aime. C'est ma pensée De toute éternité, pauvre âme délaissée, Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté 1


VI

- Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.

Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment Moi, ceci, me ferais-je, ô vous Dieu, votre amant, 0 justice que la vertu des bons redoute ?

Oui, comment ? Car voici que s'ébranle la voûte Où mon cœur creusait son ensevelissement Et que je sens fluer à moi le firmament, Et je vous dis : de vous à moi quelle est la route ?

Tendez-moi votre main, que je puisse lever Cette chair accroupie et cet esprit malade.

Mais recevoir jamais la céleste accolade,

Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouver Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre, La place où reposa la tête de l'apôtre ?


VII

- Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui, Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise De ton cœur vers les bras ouverts de mon Église Comme la guêpe vole au lis épanoui.

Approche-toi de mon oreille. Épanches-y L'humiliation d'une brave franchise.

Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.

Puis franchement et simplement viens à ma table, Et je t'y bénirai d'un repas délectable Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,

Et tu boiras le Vin de la vigne immuable Dont la force, dont la douceur, dont la bonté Feront germer ton sang à l'immortalité.


*

K «

Puis, va ! Garde une foi modeste en ce mystère D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison, Et surtout reviens très souvent dans ma maison, Pour y participer au Vin qui désaltère, Au Pain sans qui la vie est une trahison, Pour y prier mon Père et supplier ma mère Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre, D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison, D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence, D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence, Enfin, de devenir un peu semblable à moi Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate Et de Judas et de Pierre, pareil à toi Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate !


11

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices, Je te ferai goûter sur terre mes prémices, La paix du cœur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice Éternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse, Et que sonnent les angélus roses et noirs,

En attendant l'assomption dans ma lumière, L'éveil sans fin dans ma charité coutumière, La musique de mes louanges à jamais,

Et l'extase perpétuelle et la science, Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais !


VIII

- Ah ! Seigneur, qu'ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes D'une joie extraordinaire : votre voix Me fait comme du bien et du mal à la fois, Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.

Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes D'un clairon pour des champs de bataille où je vois Des anges bleus et blancs portés sur des pavois, Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes.

J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi.

Je suis indigne, mais je sais votre clémence.

Ah ! quel effort, mais quelle ardeur ! Et me voici, Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense Brouille l'espoir que votre voix me révéla, Et j'aspire en tremblant.


IX

— Pauvre âme, c'est cela 1


III



1

L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.

Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?

Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.

Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table ?

Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé, Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste, Et je dorloterai les rêves de ta sieste, Et tu chantonneras comme un enfant bercé.

Midi sonne. De grâce éloignez-vous, madame.

Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.

Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre, Va, dors ! L'espoir luit comme un caillou dans un creux.

Ah, quand refleuriront les roses de septembre !


il

Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes : Ils ne m'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau Sous le nom d'amoureuses flammes M'a fait trouver belles les femmes : Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi Et très brave ne l'étant guère, J'ai voulu mourir à la guerre : La mort n'a pas voulu de moi.


Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu'est-ce que je fais en ce monde ?

0 vous tous, ma peine est profonde ; Priez pour le pauvre Gaspard 1


ni

Un grand sommeil noir Tombe sur ma vie : Dormez, tout espoir, Dormez, toute envie !

Je ne vois plus rien, Je perds la mémoire Du mal et du bien.

0 la triste histoire !

Je suis un berceau Qu'une main balance Au creux d'un caveau : Silence, silence !


IV

Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme !

Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme.

La cloche dans le ciel qu'on voit Doucement tinte.

Un oiseau sur l'arbre qu'on voit Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là, Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.


— Qu'as-tu fait, ô toi que voilà Pleurant sans cesse, Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse ?


V

Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D'une aile inquiète et folle vole sur la mer, Tout ce qui m'est cher, D'une aile d'effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?

Mouette à l'essor mélancolique, Elle suit la vague, ma pensée, A tous les vents du ciel balancée En biaisant quand la marée oblique, Mouette à l'essor mélancolique.

Ivre de soleil Et de liberté, Un instinct la guide à travers cette immensité.


La brise d'été Sur le flot vermeil Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crie Qu'elle alarme au lointain le pilote, Puis au gré du vent se livre et flotte Et plonge, et l'aile toute meurtrie Revole, et puis si tristement crie !

Je ne sais pourquoi Mon esprit amer D'une aile inquiète et folle vole sur la mer.

Tout ce qui m'est cher, D'une aile d'effroi Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?


VI

Le son du cor s'afflige vers les bois D'une douleur on veut croire orpheline Qui vient mourir au bas de la colline Parmi la brise errant en courts abois.

L'âme du loup pleure dans cette voix Qui monte avec le soleil qui décline D'une agonie on veut croire câline Et qui ravit et qui navre à la fois.

Pour faire mieux cette plainte assoupie La neige tombe à longs traits de charpie A travers le couchant sanguinolent,

Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne, Tant il fait doux par ce soir monotone Où se dorlote un paysage lent.


VII

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées !

L'espoir qu'il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de cœur avec sévérité d'esprit, Et cette vigilance, et le calme prescrit, Et toutes ! — Mais encor lentes, bien éveillées, Bien d'aplomb, mais encor timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la tiède nuit.

C'est à qui de vous va plus gauche, l'une suit L'autre, et toutes ont peur du vaste clair de lune.

« Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une, Puis deux, puis trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, Faisant ce que fait leur chef de file : il s'arrête, Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi 1. »

Votre pasteur, ô mes brebis, ce n'est pas moi,

1. Dante, Le Purgatoivt.


C'est un meilleur, un bien meilleur, qui sait les causes, Lui qui vous tint longtemps et si longtemps là closes, Mais qui vous délivra de sa main au temps vrai.

Suivez-le. Sa houlette est bonne.

Et je serai, Sous sa voix toujours douce à votre ennui qui bêle, Je serai, moi, par vos chemins, son chien fidèle.


VIII

L'échelonnement des haies Moutonne à l'infini, mer Claire dans le brouillard clair Qui sent bon les jeunes baies.

Des arbres et des moulins Sont légers sur le vert tendre Où vient s'ébattre et s'étendre L'agilité des poulains.

Dans ce vague d'un Dimanche Voici se jouer aussi De grandes brebis aussi Douces que leur laine blanche.


Tout à l'heure déferlait L'onde, roulée en volutes, De cloches comme des flûtes Dans le ciel comme du lait.


IX

La mer est plus belle Que les cathédrales, Nourrice fidèle, Berceuse de râles, La mer sur qui prie La Vierge Marie 1

Elle a tous les dons Terribles et doux.

J'entends ses pardons Gronder ses courroux.

Cette immensité N'a rien d'entêté.


Oh ! si patiente, Même quand méchante !

Un souflfe ami hante La vague, et nous chante : « Vous sans espérance, Mourez sans souffrance ! »

Et puis sous les cieux Qui s'y rient plus clairs, Elle a des airs bleus, Roses, gris et verts.

Plus belle que tous, Meilleure que nous !


X

C'est la fête du blé, c'est la fête du pain Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses !

Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain De lumière si blanc que les ombres sont roses.

L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère.

La plaine, tout au loin couverte de travaux, Change de face à chaque instant, gaie et sévère.

Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres, Et qui travaille encore imperturbablement A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.


Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin, Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin.

Moissonneurs, vendangeurs là-bas ! votre heure est bonne !

Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins, Fruit de la force humaine en tous lieux répartie, Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie !



LES UNS ET LES AUTRES

COMÉDIE

A THÉODORE DE BANVILLE



LES UNS ET LES AUTRES

PERSONNAGES :

MYRTIL

SYLVANDRE

ROSALINDE

CHLORIS

MEZZETIN

CORYDON

AMINTE

BERGERS, MASQUES

La scène se passe dans un parc de Watteau. Vers une fin d'après-midi d'été.

Une nombreuse compagnie d'hommes et de femmes est groupée, en de nonchalantes attitudes, autour d'un chanteur costumé en Mezzetin qui s'accompagne doucement sur une mandoline.

SCÈNE 1

MEZZETIN, chantant

Puisque tout n'est rien que fables Hormis d'aimer ton désir, Jouis vite du loisir Que te font des dieux affables.

Puisqu'à ce point se trouva Facile ta destinée, Puisque vers toi ramenée L'Arcadie est proche, va !


Va ! le vin dans les feuillages Fait éclater les beaux yeux Et battre les cœurs joyeux A l'étroit sous les corsages.

CORYDON

A l'exemple de la cigale, nous avons Chanté.

AMINTE

- Si nous allions danser ?

TOUS, moins Myrtil, Rosalinde, Sylvandre et Chloris.

Nous vous suivons.

(Ils sortent ri l'exception des mêmes.)

SCÈNE II MYRTIL, ROSALINDE, SYLVANDRE, CHLORIS ROSALINDE, à Myrtil.

Restons.

CHLORIS, ri Sylvandre.

Favorisé, vous pouvez dire l'être : J'aime la danse à m'en jeter par la fenêtre, Et si je ne vais pas sur l'herbette avec eux, C'est bien pour vous !

(Sylvandre la presse.) Paix là ! Que vous êtes fougueux !

(Sortent Sylvandre et Chloris.)


SCÈNE III MYRTIL, ROSALINDE

ROSALINDE Parlez-moi.

MYRTIL

De quoi donc voulez-vous que je cause ?

Du passé? Cela vous ennuierait et pour cause.

Du présent ? A quoi bon, puisque vous y voilà ?

De l'avenir ? Laissons en paix ces choses-là !

ROSALINDE

Parlez-moi du passé.

MYRTIL

Pourquoi ?

ROSALINDE C'est mon caprice.

Et fiez-vous à la mémoire adulatrice Qui va teinter d'azur les plus mornes jadis Et masque les enfers anciens en paradis.

MYRTIL

Sois donc ! J'évoquerai, ma chère, pour vous plaire, Ce morne amour qui fut, hélas ! notre chimère,


Regrets sans fin, ennuis profonds, poignants remords, Et toute la tristesse atroce des jours morts ; Je dirai nos plus beaux espoirs déçus sans cesse, Ces deux cœurs dévoués jusques à la bassesse Et soumis l'un à l'autre, et puis, finalement, Pour toute récompense et tout remerciement, Navrés, martyrisés, bafoués l'un par l'autre, Ma folle jalousie étreinte par la vôtre, Vos soupçons complétant l'horreur de mes soupçons, Toutes vos trahisons, toutes mes trahisons !

Oui, puisque ce passé vous flatte et vous agrée, Ce passé que je lis tracé comme à la craie Sur le mur ténébreux du souvenir, je veux, Ce passé tout entier, avec ses désaveux Et ses explosions de pleurs et de colère, Vous le redire, afin, ma chère, de vous plaire !

ROSALINDE

Savez-vous que je vous trouve admirable, ainsi Plein d'indignation élégante ?

MYRTIL, irrité.

Merci !

ROSALINDE

Vous vous exagérez aussi par trop les choses.

Quoi ! pour un peu d'ennui, quelques heures moroses, Vous lamenter avec ce courroux enfantin !

Moi, je rends grâce au dieu qui me fil ce destin


D'avoir aimé, d'aimer l'ingrat, d'aimer encore L'ingrat qui tient de sots discours, et qui m'adore Toujours, ainsi qu'il sied d'ailleurs en ce pays De Tendre. Oui ! Car malgré vos regards ébahis Et vos bras de poupée inerte, je suis sûre Que vous gardez toujours ouverte la blessure Faite par ces yeux-ci, boudeur, à ce cœur-là.

MYRTIL, attendri.

Pourtant le jour où cet amour m'ensorcela Vous fut autant qu'à moi funeste, mon amie.

Croyez-moi, réveiller la tendresse endormie, C'est téméraire, et mieux vaudrait pieusement Respecter jusqu'au bout son assoupissement Qui ne peut que finir par la mort naturelle.

ROSALINDE

Fou ! par quoi pouvons-nous vivre, sinon par elle ?

MYRTIL, nincèrf.

Alors, mourons !

ROSALINDE

Vivons plutôt ! Fût-ce à tout prix !

Quant à moi, vos aigreurs, vos fureurs, vos mépris, Qui ne sont, je le sais, qu'un dépit éphémère, Et cet orgueil qui rend votre parole amère, J'en veux faire litière à mon amour têtu, Et je vous aimerai quand même, m'entends-tu ?


MYRTIL Vous êtes mutinée.

ROSALINDE

Allons, laissez-vous faire !

MYRTIL, cédant.

Donc, il le faut !

ROSALINDE

Venez cueillir la primevère De l'amour renaissant timide après l'hiver.

Quittez ce front chagrin, souriez comme hier A ma tendresse entière et grande, encor qu'ancienne !

MYRTIL

Ah ! toujours tu m'auras mené, magicienne !

(Ils sortent. Rentrent Sylvandre et Chloris.)

SCÈNE IV SYLVANDRE, CHLORIS

CHLORIS, courant.

Non !

SYLVANDRE Si !

CHLORIS

Je ne veux pas.


SYLVANDRE, la baisant sur la nuqueDites : je ne veux plus !

(La tenant embrassée.) Mais voici, j'ai fixé vos vœux irrésolus, Et le milan affreux tient la pauvre hirondelle.

CHLORIS

Fi ! l'action vilaine ! Au moins rougissez d'elle !

Mais non ! Il rit, il rit !

(Pleurnichant pour rire.) Ali, oh, hi, que c'est mal !

SYLVANDRE

Tarare ! mais le seul état vraiment normal, C'est le nôtre, c'est, fous l'un de l'autre, gais, libres, Jeunes, et méprisant tous autres équilibres Quelconques, qui ne sont que cloche-pieds piteux, D'avoir deux cœurs pour un, et, chère âme, un pour deux !

CHLORIS

Que voilà donc, monsieur l'amant, de beau langage !

Vous êtes procureur ou poète, je gage, Pour ainsi discourir, sans rire, obscurément.

SYLVANDRE

Vous vous moquez avec un babil très charmant, Et me voici deux fois épris de ma conquête ; Tant d'éclat en vos yeux jolis, et dans la tête Tanl d'esprit ! Du plus fin encore, s'il vous plaît.


CHLORIS

Et si je vous trouvais par hasard bête et laid, Fier conquérant fictif, grand vainqueur en peinture ?

SYLVANDRE

Alors, n'eussiez-vous pas arrêté l'aventure De tantôt, qui semblait exclure tout dégoût Conçu par vous, à mon détriment, après tout ?

CHLORIS

0 la fatuité des hommes qu'on n'évince Pas sur-le-champ ! Allez, allez, la preuve est mince Que vous invoquez là d'un penchant présumé De mon cœur pour le vôtre, aspirant bien-aimé.

— Au fait, chacun de nous vainement déblatère Et, tenez, je vous vais dire mon caractère, Pour qu'étant à la fin bien au courant de moi, Si vous souffrez, du moins vous connaissiez pourquoi.

Sachez donc.

SYLVANDRE

Que je meure ici, ma toute belle, Si j'exige.

CIILORIS

— Sachez d'abord vous taire. — Or celle Qui vous parle est coquette et folle. Oui, je le suis.

J'aime les jours légers et les frivoles nuits.

J'aime un ruban qui m'aille, un amant qui me plaise, Pour les bien détester après tout à mon aise.


Vous, par exemple, vous, monsieur, que je n'ai pas Naguère tout à fait traité de haut en bas, Me dussiez-vous tenir pour la pire pécore.

Eh bien, je ne sais pas si je vous souffre encore.

SYLVANDRE, souriant.

Dans le doute.

CHLORIS, coquette, s'enfuyant.

« Abstiens-toi », dit l'autre. Je m'abstiens.

SYLVANDRE, presque naïf.

Ah ! c'en est trop, je souffre et m'en vais pleurer.

CHLORIS. touchée, mais gaie.

Viens, Enfant, mais souviens-toi que je suis infidèle Souvent, ou bien plutôt capricieuse. Telle Il faut me prendre. Et puis, voyez-vous, nous voici Tous deux bien amoureux, — car je vous aime aussi, - Là ! voilà le grand mot lâché ! Mais.

SYLVANDRE 0 cruelle Réticence !

CHLORIS

Attendez la fin, pauvre cervelle.

Mais. dirai-je, malgré tous nos transports et tous Nos serments mutuels, solennels et jaloux


D'être éternels, un Dieu malicieux préside Aux autels de Paphos — (Sur un geste de dénégation de Sylvandre.) C'est un fait et de Gnide.

Telle est la loi qu'Amour à nos cœurs révéla.

L'on n'a pas plutôt dit ceci qu'on fait cela.

Plus tard on se repent, c'est vrai, mais le parjure A des ailes, et comme il perdrait sa gageure Celui qui poursuivrait un mensonge envolé !

Qu'y faire ? Promener son souci désolé, Bras ballants, yeux rougis, la tête décoiffée, A travers monts et vaux, ainsi qu'un autre Orphée, Gonfler l'air de soupirs et l'océan de pleurs Par l'indiscrétion de bavardes douleurs ?

Non, cent fois non ! Plutôt aimer à l'aventure Et ne demander pas l'impossible à Nature !

Nous voici, venez-vous de dire, bien épris L'un de l'autre, soyons heureux, faisons mépris De tout ce qui n'est pas notre douce folie !

Deux cœurs pour un, un cœur pour deux. je m'y rallie.

Me voici vôtre, tienne !. Êtes-vous rassuré ?

Tout à l'heure j'avais mille fois tort, c'est vrai, D'ainsi bouder un cœur offert de bonne grâce, Et c'est moi qui reviens à vous, de guerre lasse.

Donc aimons-nous. Prenez mon cœur avec ma main, Mais, pour Dieu, n'allons pas songer au lendemain, Et si ce lendemain doit ne pas être aimable, Sachons que tout bonheur repose sur le sable, Qu'en amour il n'est pas de malhonnêtes gens,


Et surtout soyons-nous l'un à l'autre indulgents.

Cela vous plaît ?

SYLVANDRE

Cela me plairait si.

SCÈNE V LES PRÉCÉDENTS, MYRTIL

MYRTIL, survenant.

Madame A raison. Son discours serait l'épithalame Que j'eusse proféré si.

CHLORIS

Cela fait deux « si ») C'est un de trop.

MYRTIL, à Chloris.

Je pense absolument ainsi Que vous.

CHLORIS, à Sylvandre.

Et vous, monsieur ?

SYLVANDRE

La vérité m'oblige.


CHLORIS, au même.

Et quoi, monsieur, déjà si tiède !.

MYRTIL, à Chloris.

L'homme-lige Qu'il vous faut, ô Chloris, c'est moi.

SCÈNE VI

LES PRÉCÉDENTS, ROSALINDE

ROSALINDE, survenant.

Salut ! je suis Alors, puisqu'il le faut décidément, depuis Tous ces étonnelnents où notre cœur se joue, A votre chariot la cinquième roue.

(A Myrtil.) Je vous rends vos serments anciens et les nouveaux Et les récents, les vrais aussi bien que les faux.

MYRTIL, au bras de Chloris et protestant comme par manière d'acquit.

Chère !

ROSALINDE

Vous n'avez pas besoin de vous défendre, Car me voici l'amie intime de Sylvandre.


SYLVANDRE, ravi, surpris et léger.

0 doux Charybde après un aimable Scylla !

Mais celle-ci va faire ainsi que celle-là Sans doute, et toutes deux, adorables coquettes Dont les caprices sont bel et bien des raquettes Joueront avec mon cœur, je le crains, au volant.

SYLVANDRE, à Myrtil.

Fat!

ROSALINDE, ail même.

Ingrat !

MYRTIL. au même.

Insolent !

CHLORIS, à Sylvandre.

Quant à cet « insolent », Ami cher, mes griefs sont au moins réciproques Et s'il est vrai que nous te vexions, tu nous choques.

(A Rosalinde et à Chloris.) Mesdames, je suis votre esclave à toutes deux, Mais mon cœur qui se cabre aux chemins hasardeux Est un méchant cheval réfractaire à la bride Qui devant tout péril connu s'enfuit, rapide, A tous crins, s'allât-il rompre le col plus loin.

(A Rosalinde.) Or donc, si vous avez, Rosalinde, besoin Pour un voyage au bleu pays des fantaisies D'un franc coursier, gourmand de provendes choisies


Et quelque peu fringant, mais jamais rebuté, Chevauchez à loisir ma bonne volonté.

MYRTIL

La déclaration est un tant soit peu roide.

Mais, bah 1 chat échaudé craint l'eau, fût-elle froide, (A Roaalinde.) N'est-ce pas, Rosalinde, et vous le savez bien Que ce chat-là surtout, c'est moi.

ROSALINDE

Je ne sais rien.

MYRTIL

Et puisqu'en ce conflit où chacun se rebiffe, Chloris aussi veut bien m'avoir pour hippogriffe De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs, Me voici tout bridé, couvert d'ailleurs de fleurs Charmantes aux odeurs puissantes et divines Dont je sentirai bien tôt ou tard les épines, (A Chloris.) Madame, n'est-ce pas ?

CHLORIS

Taisez-vous et m'aimez.

Adieu, Sylvandre !

ROSALINDE

Adieu, Myrtil !


MYRTIL. à Rosalinde.

Est-ce à jamais?

SYLVANDRE, à Chlorit.

C'est pour toujours !

ROSALINDE

Adieu, Myrtil !

CHLORIS Adieu, Sylvandre !

(Sortent Sylvandre et Rosalinde.)

SCÈNE VII

MYRTIL, CHLORIS

CHLORIS

C'est donc que vous avez de l'amour à revendre Pour, le joug d'une amante irritée écarté, Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté ?

MYRTIL

Croyez-vous qu'elle soit à ce point offensée ?

CHLORIS Qui ? ma beauté ?


MYRTIL

Non. L'autre.

CHLORIS

Ah ! - J'avais la pensée Bien autre part, je vous l'avoue, et m'attendais A quelque madrigal un peu compliqué, mais Sans doute vous voulez parler de Rosalinde Et du courroux auquel son cœur crispé se guinde.

N'en doutez pas, elle est vexée horriblement.

MYRTIL

En êtes-vous bien sûre ?

CHLORIS

Ah çà, pour un amant Tout récemment élu, sur sa chaude supplique Encore ! et dans un tel concours mélancolique Malgré qu'un tant soit peu plaisant d'événements, Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée, Qu'à vous préoccuper d'Ariane laissée ?

— Mais taisons cela, quitte à plus tard en parler. —

Eh oui, là, je vous jure, à ne vous rien celer, Que Rosalinde éprise encor d'un infidèle, Trépigne, peste, enrage, et sa rancœur est telle Qu'elle m'en a pris mon Sylvandre de dépit.


MYRTIL

Et vous regrettez fort Sylvandre ?

CHLORIS Mal lui prit, Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie ?

MYRTIL Et pourquoi ?

CHLORIS

Faux naïf ! je ne le dirai mie.

MYRTIL

Mais regrettez-vous fort Sylvandre ?

CHLORIS M'aimcz-vous, Vous ?

MYRTIL

Vos yeux sont si beaux, votre.

CHLORIS Etes-vous jaloux De Sylvandre ?

MYRTIL, très vivement.

Oh ! oui !

(Se reprenant.) Mais, au passé, chère belle.


CHLORIS

Allons, un tel aveu, bien que tardif, s'appelle Une galanterie et je l'admets ainsi.

Donc vous m'aimez ?

MYRTIL, distrait, après un silence.

Oh ! oui !

CHLORIS

Quel amoureux transi Vous seriez si d'ailleurs vous l'étiez de moi !

MYRTIL

Douce Amie !

CHLORIS

Ah, que c'est froid ! « Douce amie ! » Il vous troi Un compliment banal et prend un air vainqueur !

J'aurai longtemps vos « oui » de tantôt sur le cœur.

MYRTIL, indolemment.

Permettez.

CHLORIS

Mais voici Rosalinde et Sylvandre.

MYRTIL, comme réveillé en sursaut.

Rosalinde.


CHLORIS

Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre Ainsi l'air de vos bras en façon de moulin ?

Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein Et vidons, s'il vous plaît, ailleurs cette querelle.

(Ils sortent.)

SCÈNE VIII

SYLVANDRE, ROSALINDE

SYLVANDRE

Et voilà mon histoire en deux mots.

ROSALINDE Elle est telle Que j'y lis à l'envers l'histoire de Myrtil.

Par un pressentiment inquiet et subtil Vous redoutez l'amour qui venait et sa lèvre Aux baisers inconnus encore, et lui qu'enfièvre Le souvenir d'un vieil amour désenlacé, Stupide autant qu'ingrat, il a peur du passé, Et tous deux avez tort, allez, Sylvandre.

SYLVANDRE Dites Qu'il a tort.


ROSALINDE

Non, tous deux, et vous n'êtes pas quittes, Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait.

SYLVANDRE

Après tout je ne vois que très mal mon forfait Et j'ignore très bien quel sera mon martyre (Minaudant.) A moins que votre cœur.

ROSALINDE

Vous avez tort de rire.

SYLVANDRE

Je ne ris pas, je dis posément, d'une part, Que je ne crois point tant criminel mon départ D'avec Chloris, coquette aimable, mais sujette A caution, et puis, d'autre part je projette D'être heureux avec vous qui m'avez bien voulu Recueillir quand brisé, désemparé, moulu, Berné par ma maîtresse et planté là par elle, J'allais probablement me brûler la cervelle Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.

Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois En outre), je vais vous aimer à la folie.

Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie !

Je serai votre chien féal, ton petit loup Bien doux.


ROSALINDE

Vous avez tort de rire, encore un coup.

SYLVANDRE

Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore, J'idolâtre ta voix si tendrement sonore, J'aime vos pieds, petits à tenir dans la main, Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules.

Quand tes grands yeux, de qui les astres sont émules, Abaissent jusqu'à nous leurs aimables rayons, Comparable à ces fleurs d'été que nous voyons Tourner vers le soleil leur fidèle corolle, Lors, je tombe en extase et reste sans parole, Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard, Devant l'éclat charmant et fier de ton regard.

Je frémis à ton souffle exquis comme au vent l'herbe, 0 ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe, Et mon âme palpite au bout de tes cils d'or.

— A propos, pensez-vous que Chloris m'aime encor ?

ROSALINDE

Et si je le pensais ?

SYLVANDRE

Question saugrenue En effet !

ROSALINDE

Voulez-vous la vérité bien nue ?


SYLVANDRE

Non ! Que me fait ? Je suis un sot, et me voici Confus, et je vous aime uniquement.

ROSALINDE Ainsi Cela vous est égal qu'il soit patent, palpable, Evident, que Chloris vous adore.

SYLVANDRE Du diable Si c'est possible ! Elle ! Elle ? Allons donc !

(Soucieux, tout à coup à part.) Hélas !

ROSALINDE Quoi, Vous en doutez ?

SYLVANDRE

Ce cœur volage suit sa loi.

Elle leurre à présent Myrtil.

ROSALINDE

Elle le leurre, Dites-vous? Mais alors il l'aime !.

SYLVANDRE Que je meure Si je comprends ce cri jaloux !


ROSALINDE

Ah, taisez-vous !

SYLVANDRE

Un trompeur ! une folle !

ROSALINDE

Es-tu donc pas jaloux De Myrtil, toi, hein, dis ?

SYLVANDRE, comme frappe subitement d'une idée douloureuse.

Tiens ! la fâcheuse idée !

Mais c'est qu'oui ! me voici l'âme tout obsédée.

ROSALINDE, presque joyeuse Ah, vous êtes jaloux aussi, je savais bien !

SYLVANDRE. à part.

Feignons encor.

(A. Rosalinde.) Je vous jure qu'il n'en est rien Et si vraiment je suis jaloux, de quelque chose.

Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause.

ROSALINDE

Trêve de compliments fastidieux. Je suis Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques.

Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques,


Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours Apparents. Entre nous la seule différence C'est que l'on m'a trahie, et que votre souffrance A vous tient de vous-même, et n'est qu'un châtiment.

Ai-je tort ?

SYLVANDRE

Vous lisez dans mon cœur couramment.

Chère Chloris, je t'ai méchamment méconnue !

Qui me rendra jamais ta malice ingénue, Et ta gaîté si bonne, et ta grâce, et ton cœur ?

ROSALINDE

Et moi, par un destin bien autrement moqueur, Je pleure après Myrtil infidèle.

SYLVANDRE

Infidèle !

Mais c'est qu'alors Chloris l'aimerait. 0 mort d'elle !

J'enrage et je gémis ! Mais ne disiez-vous pas Tantôt qu'elle m'aimait encore. — 0 cieux, là-bas, Regardez, les voilà.

ROSALINDE

Qu'est-ce qu'ils vont se dire ?

[Ils remontent le théâtre.)


SCÈNE IX LES PRÉCÉDENTS, CHLORIS, MYRTIL

CHLORIS

Allons, encore un peu de franchise, beau sire Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait.

Le silence, n'est-il pas vrai ? vous étouffait, Et l'obligation banale où vous vous crûtes D'imiter à tout bout de champ la voix des flûtes Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit Vous étouffait, ainsi qu'un pourpoint trop étroit ?

Votre cœur qui battait pour elle dut me taire Par politesse et par prudence son mystère ; Mais à présent que j'ai presque tout deviné, Pourquoi continuer ce mutisme obstiné ?

Parlez d'elle, cela d'abord sera sincère.

Puis vous souffrirez moins, et s'il est nécessaire De vous intéresser aux souffrances d'autrui, J'ai besoin, en retour, de vous parler de lui !

MYRTIL

Eh quoi, vous aussi, vous !

CHLORIS

Moi-même, hélas ! moi-même, Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m'aime ?

Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits


L'un pour l'autre ! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais Fit ce malentendu cruel qui nous sépare ?

Hélas ! il fut frivole encor plus que barbare Et son esprit surtout fit que son cœur pécha.

MYRTIL

Espérez, car peut-être il se repent déjà, Si j'en juge d'après mes remords.

(Il sanglote.) Et mes larmes !

(Sylvandre et Rosalinde se pressent la main.)

ROSALINDE, survenant.

Les pleurs délicieux ! Cher instant plein de charmes !

MYRTIL

C'est affreux !

CHLORIS

0 douleur !

ROSALINDE, sur la pointe du pied et très bas.

Chloris 1

CHLORIS

Vous étiez là ?

ROSALINDE

Le sort capricieux qui nous désassembla A remis, faisant trêve à son ire inhumaine, Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène,


Jurant son grand serment qu'on ne l'y prendrait plus.

Est-il trop tard ?

SYLVANDRE, à Ciiloris.

0 point de refus absolus !

De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance Suprême c'est d'avoir un aspect d'indulgence.

Punissez-moi sans trop de justice et daignez Ne me point accabler de traits plus indignés Que n'en méritent — non mes crimes — mais ma tête Folle, mais mon cœur faible et lâche.

(Il tombe à genoux.)

CHLORIS Êtes-vous bête ?

Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant Et je jette à ton cou chéri mes bras de lierre.

Nous nous expliquerons plus tard. (Et ma première Querelle et mon premier reproche seront pour L'air de doute dont tu reçus mon pauvre amour Qui, s'il a quelques tours étourdis et frivoles, N'en est pas moins, parmi ses apparences folles Quelque chose de tout dévoué pour toujours.) Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours De la charmante ivresse où s'exalta notre âme.

(4. Rosalinde.) Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame, De mon amitié franche - - et baisez votre sœur.

(1)8 deux femmes s'embrassent.)


SYLVANDRE

0 si joyeuse avec toute cette douceur !

ROSALINDE, à Myrtil.

Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle ?

MYRTIL

Dieux ! elle a pardonné, clémente autant que belle.

(A Rosalinde.) 0 laissez-moi baiser vos mains pieusement !

ROSALINDE

Voilà qui finit bien, et c'est un cher moment Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses, Soyons heureux.

(A Chloris et d Sylvandre.) Sachez enlacer vos jeunesses, Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez La fleur rouge de vos baisers ensoleillés.

(Se tournant vers Myrtil.) Pour nous, amants anciens sur qui gronda la vie, Nous vous admirerons sans vous porter envie, Ayant, nous, nos bonheurs discrets d'après-midi.

( Tous les personnages de la scène Ire reviennent se grouper comme au lever du rideau.) Et voyez, aux rayons du soleil attiédi, Voici tous nos amis qui reviennent des danses, Comme pour recevoir nos belles confidences.


SCÈNE X TOUS, groupés comme ci-dessus.

MEZZETIN, chantant.

Va, sans nul autre souci Que de conserver ta joie !

Fripe les jupes de soie Et goûte les vers aussi.

La morale la meilleure, En ce monde où les plus fous Sont les plus sages de tous, C'est encor d'oublier l'heure.

Il s'agit de n'être point Mélancolique et morose.

La vie est-elle une chose Grave et réelle à ce point ?

(La toile tombe.)



JADIS ET NAGUÈRE



JA.DIS



PROLOGUE

En route, mauvaise troupe !

Partez, mes enfants perdus !

Ces loisirs vous étaient dus ; La Chimère tend sa croupe.

Partez, grimpés sur son dos, Comme essaime un vol de rêves D'un malade dans les brèves Fleurs vagues de ses rideaux.

Ma main tiède qui s'agite, Faible encore, mais enfin Sans fièvre, et qui ne palpite Plus que d'un effort divin,


Ma main vous bénit, petites Mouches de mes soleils noirs Et de mes nuits blanches. Vites, Partez, petits désespoirs,

Petits espoirs, douleurs, joies, Que dès hier renia Mon cœur quêtant d'autres proies.

Allez, segri somnia.


PIERROT

A Léon Valade.

Ce n'est plus le rêveur lunaire du vieil air Qui riait aux aïeux dans les dessus de porte ; Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas ! est morte, Et son spectre aujourd'hui nous hante, mince et clair.

Et voici que parmi l'effroi d'un long éclair Sa pâle blouse a l'air, au vent froid qui l'emporte, D'un linceul et sa bouche est béante de sorte Qu'il semble hurler sous les morsures du ver.

Avec le bruit d'un vol d'oiseaux de nuit qui passe, Ses manches blanches font vaguement par l'espace Des signes fous auxquels personne ne répond.

Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore, Et la farine rend plus effroyable encore Sa face exsangue au nez pointu de moribond.


ART POÉTIQUE

A Charles Morice.

De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l'Impair Plus vague et plus soluble dans l'air, Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise : Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi, C'est par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles !


Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine, L'Esprit cruel et le Rire impur, Qui font pleurer les yeux de l'Azur, Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !

Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie, Si l'on n' y veille, elle ira jusqu'où ?

Oh ! qui dira les torts de la Rime ?

Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !

Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin Qui va fleurant la menthe et le thym.

Et tout le reste est littérature.


LE PITRE

Le tréteau qu'un orchestre emphatique secoue Grince sous les grands pieds du maigre baladin Qui harangue, non sans finesse et sans dédain, Les badauds piétinant devant lui dans la boue.

Le plâtre de son front et le fard de sa joue Font merveille. Il pérore et se tait tout soudain, Reçoit des coups de pieds au derrière, badin, Baise au cou sa commère énorme, et fait la roue.

Ses boniments, de cœur et d'âme approuvons-les.

Son court pourpoint de toile à fleurs et ses mollets Tournants jusqu'à l'abus valent que l'on s'arrête.

Mais ce qu'il sied à tous d'admirer, c'est surtout Cette perruque d'où se dresse sur la tête, Preste, une queue avec un papillon au bout.


LANGUEUR

A Georges Courteline.

Je suis l'Empire à la fin de la décadence, Qui regarde passer les grands Barbares blancs En composant des acrostiches indolents D'un style d'or où la langueur du soleil danse.

L'âme seulette a mal au cœur d'un ennui dense.

Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants.

0 n'y pouvoir, étant si faible aux vœux si lents, 0 n'y vouloir fleurir un peu cette existence !

0 n'y vouloir, ô n'y pouvoir mourir un peu !

Ah ! tout est bu ! Bathylle, as-tu fini de rire ?

Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien à dire !

Seul, un poème un peu niais qu'on jette au feu, Seul, un esclave un peu coureur qui vous néglige, Seul, un ennui d'on ne sait quoi qui vous afflige !


L'AUBE A L'ENVERS

A Louis Dumoulin.

Le Point-du-Jour avec Paris au large.

Des chants, des tirs, les femmes « qu'on rêvait » La Seine claire et la foule qui fait Sur ce poème un vague essai de charge.

On danse aussi, car tout est dans la marge Que fait le fleuve à ce livre parfait, Et si parfois l'on tuait ou buvait Le fleuve est sourd et le vin est litharge.

Le Point-du-Jour, mais c'est l'Ouest de Paris !

Un calembour a béni son histoire D'affreux baisers et d'immondes paris.

En attendant que sonne l'heure noire Où les bateaux-omnibus et les trains Ne partent plus, tirez, tirs, fringuez, reins 1


NAGUÈRE



PROLOGUE

Ce sont choses crépusculaires, Des visions de fin de nuit.

O Vérité, tu les éclaires Seulement d'une aube qui luit

Si pâle dans l'ombre abhorrée Qu'on doute encore par instants Si c'est la lune qui les crée Sous l' horreur des rameaux flottants

Ou si ces fantômes moroses Vont tout à l' heure prendre corps Et se mêler au chœur des choses Dans les harmonieux décors


Du soleil et de la nature ; Doux à l' homme et proclamant Dieu Pour l'extase de Vhymne pure Jusqu'à la douceur du ciel bleu.


CRIMEN AMORIS

A Villiers de 11 tre-Adam.

Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane, De beaux démons, des Satans adolescents, Au son d'une musique mahométane Font litière aux Sept Péchés de leur.; cinq sens.

C'est la fête aux Sept Péchés : oh! qu'elle est belle!

Tous les Désirs rayonnaient en feux brutaux ; Les Appétits, pages prompts que l'on harcelle, Promenaient des vins roses dans des plateaux ;

Des danses, sur des rhythmes d'épithalames, Bien doucement se pâmaient en longs sanglots Et de beaux chœurs de voix d'hommes et de femmes Se déroulaient, palpitaient comme des flots.


Et la bonté qui s'en allait de ces choses Était puissante et charmante tellement Que la campagne autour se fleurit de roses Et que la nuit paraissait en diamants.

Or le plus beau d'entre tous ces mauvais anges Avait seize ans. Sous sa couronne de fleurs, Les bras croisés sur les colliers et les franges, Il rêve, l'œil plein de flammes et de pleurs.

En vain la fête autour se faisait plus folle, En vain les Satans, ses frères et ses sœurs, Pour l'arracher au souci qui le désole, L'encourageaient d'appels de bras caresseurs, Il résistait à toutes câlineries, Et le chagrin mettait un papillon noir A son beau front tout chargé d'orfèvreries.

A l'immortel et terrible désespoir !

Il leur disait : 0 vous, laissez-moi tranquille !

Puis, les ayant tous baisés bien tendrement, Il s'évada d'avec eux d'un geste agile Leur laissant aux mains des pans de vêtement.

Le voyez-vous sur la tour la plus céleste Du haut palais avec une torche au poing ; Il la brandit comme un héros fait d'un ceste.

D'en bas on croit que c'est une aube qui point.


Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre Qui se marie au claquement clair du feu Et que la lune est extatique d'entendre : « 0 je serai celui-là qui sera Dieu !

« Nous avons tous trop souffert, anges et hommes, « De ce conflit entre le Pire et le Mieux.

« Humilions, misérables que nous sommes, « Tous nos élans dans le plus simple des vœux.

« Assez et trop de ces luttes trop égales !

« Il va falloir qu'enfin se rejoignent les « Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales, « Assez et trop de ces combats durs et laids !

« Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire « En maintenant l'équilibre de ce duel, « Par moi l'Enfer dont c'est ici le repaire « Se sacrifie à l'Amour universel ! »

La torche tombe de sa main éployée, Et l'incendie alors hurla s'élevant, Querelle énorme d'aigles rouges noyée Au remous noir de la fumée et du vent.

L'or fond et coule à flots et le marbre éclate, C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur, La soie en courts frissons comme de la ouate Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.


Et les Satans mourants chantaient dans les flammes Ayant compris, comme ils s'étaient résignés !

Et de beaux chœurs de voix d'hommes et de femmes Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés.

Et lui, les bras croisés d'une sorte fière, Les yeux au ciel où le feu monte en léchant, Il dit tout bas une espèce de prière Qui va mourir dans l'allégresse du chant.

Il dit tout bas une sorte de prière, Les yeux au ciel où le feu monte en léchant.

Quand retentit un affreux coup de tonnerre, Et c'est la fin de l'allégresse et du chant.

On n'avait pas agréé le sacrifice, Quelqu'un de fort et de juste assurément Sans peine avait su démêler la malice Et l'artifice en un orgueil qui se ment.

Et du palais aux cent tours aucun vestige, Rien ne resta dans ce désastre inouï, Afin que par le plus effrayant prodige Ceci ne fût qu'un vain songe évanoui.

Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles, Une campagne évangélique s'étend Sévère et douce, et, vagues comme des voiles, Les branches d'arbre ont l'air d'aller s'agitant.


De froids ruisseaux coulent sur un lit de pierre, Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air Tout embaumé de mystère et de prière ; Parfois un flot qui saute lance un éclair ; La forme molle au loin monte des collines Comme un amour encore mal défini, Et le brouillard qui s'essore des racines Semble un effort vers quelque but réuni.

Et tout cela, comme un cœur et comme une âme, Et comme un verbe, et d'un amour virginal Adore, s'ouvre en une extase et réclame Le Dieu clément qui nous gardera du mal.



AMOUR



PRIÈRE DU MATIN

0 Seigneur, exaucez et dictez ma prière, Vous la pleine Sagesse et la toute Bonté.

Vous sans cesse anxieux de mon heure dernière, Et qui m'avez aimé de toute éternité.

Car — ce bonheur terrible est tel, tel ce mystère Miséricordieux, que, cent fois médité, Toujours il confondit ma raison qu'il atterre, — Oui, vous m'avez aimé de toute éternité,

Oui, votre grand souci, c'est mon heure dernière, Vous la voulez heureuse et pour la faire ainsi Dès avant l'univers, dès avant la lumière, Vous préparâtes tout, ayant ce grand souci.


Exaucez ma prière après l'avoir formée De gratitude immense et des plus humbles vœux, Comme un poète scande une ode bien-aimée, Comme une mère baise un fils sur les cheveux.

Donnez-moi de vous plaire, et puisque pour vous plaire Il me faut être heureux, d'abord dans la douleur Parmi les hommes durs sous une loi sévère, Puis dans le ciel tout près de vous sans plus de pleur, Tout près de vous, le Père éternel, dans la joie Éternelle, ravi dans les splendeurs des saints, 0 donnez-moi la foi très forte, que je croie Devoir souffrir cent morts s'il plaît à vos desseins ; Et donnez-moi la foi très douce, que j'estime N'avoir de haine juste et sainte que pour moi, Que j'aime le pécheur en détestant mon crime, Que surtout j'aime ceux de nous encor sans foi ; Et donnez-moi la foi très humble, que je pleure Sur l'impropriété de tant de maux soufferts, Sur l'inutilité des grâces et sur l'heure Lâchement gaspillée aux efforts que je perds ; Et que votre Esprit Saint qui sait toute nuance.

Rende prudent mon zèle et sage mon ardeur : Donnez, juste Seigneur, avec la confiance, Donnez la méfiance à votre serviteur.


Que je ne sois jamais un objet de censure Dans l'action pieuse et le juste discours ; Enseignez-moi l'accent, montrez-moi la mesure ; D'un scandale, d'un seul, préservez mes entours ;

Faites que mon exemple amène à vous connaître Tous ceux que vous voudrez de tant de pauvres fous, Vos enfants sans leur Père, un état sans le Maître, Et que, si je suis bon, toute gloire aille à vous ;

Et puis, et puis, quand tout des choses nécessaires, L'homme, la patience et ce devoir dicté, Aura fructifié de mon mieux dans vos serres, Laissez-moi vous aimer en toute charité,

Laissez-moi, faites-moi de toutes mes faiblesses Aimer jusqu'à la mort votre perfection, Jusqu'à la mort des sens et de leurs mille ivresses, Jusqu'à la mort du cœur, orgueil et passion,

Jusqu'à la mort du pauvre esprit lâche et rebelle Que votre volonté dès longtemps appelait Vers l'humilité sainte, éternellement belle, Mais lui, gardait son rêve infernalement laid,

Son gros rêve éveillé de lourdes rhétoriques, Spéculation creuse et calculs impuissants Ronflant et s'étirant en phrases pléthoriques.

Ah ! tuez mon esprit et mon cœur et mes sens !


Place à l'âme qui croie, et qui sente et qui voie Que tout est vanité fors elle-même en Dieu ; Place à l'âme, Seigneur, marchant dans votre voie Et ne tendant qu'au ciel, seul espoir et seul lieu !

Et que cette âme soit la servante très douce Avant d'être l'épouse au trône non-pareil.

Donnez-lui l'Oraison comme le lit de mousse Où ce petit oiseau se baigne de soleil, La paisible oraison comme la fraîche étable Où cet agneau s'ébat et broute dans les coins D'ombre et d'or quand sévit le midi redoutable Et que juin fait crier l'insecte dans les foins, L'oraison bien en vous, fût-ce parmi la foule, Fût-ce dans le tumulte et l'erreur des cités.

Donnez-lui l'oraison qui sourde et d'où découle Un ruisseau toujours clair d'austères vérités :

La mort, le noir péché, la pénitence blanche, L'occasion à fuir et la grâce à guetter ; Donnez-lui l'oraison d'en haut et d'où s'épanche Le fleuve amer et fort qu'il lui faut remonter :

Mortification spirituelle, épreuve Du feu par le désir et de l'eau par le pleur Sans fin d'être imparfaite et de se sentir veuve D'un amour que doit seule aviver la douleur,


Sécheresses ainsi que des trombes de sable En travers du torrent où luttent ses bras lourds Un ciel de plomb fondu, la soif inapaisable Au milieu de cette eau qui l'assoiffé toujours, Mais cette eau-là jaillit à la vie éternelle, Et la vague bientôt porterait doucement L'âme persévérante et mon amour fidèle Aux pieds de votre Amour fidèle, ô Dieu clément !

La bonne mort pour quoi Vous-Même vous mourûtes Me ressusciterait à votre éternité.

Pitié pour ma faiblesse, assistez à mes luttes Et bénissez l'effort de ma débilité !

Pitié, Dieu pitoyable ! et m'aidez à parfaire L'œuvre de votre Cœur adorable en sauvant L'âme que rachetaient les affres du Calvaire : Père, considérez le prix de votre enfant.


ÉCRIT EN 1875

A Edmond Lepelletier.

J'ai naguère habité le meilleur des châteaux Dans le plus fin pays d'eau vive et de coteaux : Quatre tours s'élevaient sur le front d'autant d'ailes, Et j'ai longtemps, longtemps habité l'une d'elles.

Le mur, étant de brique extérieurement, Luisait rouge au soleil de ce site dormant, Mais un lait de chaux, clair comme une aube qui pleull Tendait légèrement la voûte intérieure 0 diane des yeux qui vont parler au cœur, 0 réveil pour les sens éperdus de langueur, Gloire des fronts d'aïeuls, orgueil jeune des branches, Innocence et fierté des choses, couleurs blanches !

Parmi des escaliers en vrille, tout aciers Et cuivres, luxes brefs encore émaciés,


Cette blancheur bleuâtre et si douce, à m'en croire, Que relevait un peu la longue plinthe noire, S'emplissait tout le jour de silence et d'air pur Pour que la nuit y vînt rêver de pâle azur.

Une chambre bien close, une table, une chaise, Un lit strict où l'on pût dormir juste à son aise, Du jour suffisamment et de l'espace assez, Tel fut mon lot durant les longs mois là passés, Et je n'ai jamais plaint ni les mois ni l'espace, Ni le reste, et du point de vue où je me place, Maintenant que voici le monde de retour, Ah ! vraiment, j'ai regret aux deux ans dans la tour !

Car c'était bien la paix réelle et respectable, Ce lit dur, cette chaise unique et cette table, La paix où l'on aspire alors qu'on est bien soi, Cette chambre aux murs blancs, ce rayon sobre et coi, Qui glissait lentement en teintes apaisées Au lieu de ce grand jour diffus de vos croisées.

Car à quoi bon le vain appareil et l'ennui Du plaisir, à la fin, quand le malheur a lui, (Et le malheur est bien un trésor qu'on déterre), Et pourquoi cet effroi de rester solitaire Qui pique le troupeau des hommes d'à présent, Comme si leur commerce était bien suffisant ?

Questions ! Donc j'étais heureux avec ma vie, Reconnaissant de biens que nul, certes, n'envie.

(0 fraîcheur de sentir qu'on n'a pas de jaloux !

0 bonté d'être cru plus malheureux que tous !) Je partageais les jours de cetle solitude


Entre ces deux bienfaits, la prière, l'étude, Que délassait un peu de travail manuel.

Ainsi les Saints ! J'avais aussi ma part de ciel, Surtout quand, revenant au jour, si proche encore Où j'étais ce mauvais sans plus qui s'édulcore En la luxure lâche aux farces sans pardon, Je pouvais supputer tout le prix de ce don : N'être plus là, parmi les choses de la foule, S'y dépensant, plutôt dupe, pierre qui roule, Mais de fait un complice à tous ces noirs péchés, N'être plus là, compter au rang des cœurs cachés, Des cœurs discrets que Dieu fait siens dans le silence, Sentir qu'on grandit bon et sage, et qu'on s'élance Du plus bas au plus haut en essors bien réglés, Humble, prudent, béni, la croissance des blés ! D'ailleurs nuls soins gênants, nulle démarche à faire.

Deux fois le jour ou trois, un serviteur sévère Apportait mes repas et repartait muet.

Nul bruit. Rien dans la tour jamais ne remuait

Qu'une horloge au cœur clair qui battait à coups larges..

C'était la liberté (la seule !) sans ses charges, C'était la dignité dans la sécurité !

0 lieu presque aussitôt regretté que quitté, Château, château magique où mon âme s'est faite, Frais séjour où se vint apaiser la tempête De ma raison allant à vau-l'eau dans mon sang, Château, château qui luis tout rouge et dors tout blanc, Comme un bon fruit de qui le goût est sur mes lèvres Et désaltère encor l'arrière-soif des fièvres,


0 sois béni, château d'où me voilà sorti Prêt à la vie, armé de douceur et nanti De la Foi, pain et sel et manteau pour la route Si déserte, si rude et si longue, sans doute.

(Stickney, Angleterre.)


UN CONTE

A J.-li. Huysmans.

Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme Et comme un soldat répand son sang pour la patrie, Je voudrais pouvoir mettre mon cœur avec mon âme Dans un beau cantique à la sainte Vierge Marie.

Mais je suis, hélas ! un pauvre pécheur trop indigne, Ma voix hurlerait parmi le chœur des voix des justes : Ivre encor du vin amer de la terrestre vigne, Elle pourrait offenser des oreilles augustes.

Il faut un cœur pur comme l'eau qui jaillit des roches, Il faut qu'un enfant vêtu de lin soit notre emblème Qu'un agneau bêlant n'éveille en nous aucuns reproches, Que l'innocence nous ceigne un brûlant diadème.


Il faut tout cela pour oser dire vos louanges, 0 vous Vierge Mère, ô vous Marie Immaculée, Vous blanche à travers les battements d'ailes des anges, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.

Du moins je ferai savoir à qui voudra l'entendre Comment il advint qu'une âme des plus égarées, Grâce à ces regards cléments de votre gloire tendre, Revint au bercail des Innocences ignorées.

Innocence, ô belle après l'Ignorance inouïe, Eau claire du cœur après le feu vierge de l'âme, Paupière de grâce sur la prunelle éblouie, Désaltèrement du cerf rompu d'amour qui brame !

Ce fut un amant dans toute la force du terme : Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge, Et la profondeur monstrueuse d'un épiderme, Et le sang d'un cœur, cire vermeille pour son cierge !

Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique, Tout en méprisant les fadaises qu'elle autorise, Et comme un forçat qui remâche une vieille chique Il aimait le jus flasque de la mécréantise.

Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues, Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières ; Bon que les amours premières fussent disparues, Mais cela n'excuse en rien l'excès de ses manières.


Ce fut, et quel préjudice ! un Parisien fade, Vous savez, de ces provinciaux cent fois plus pires Qui prennent au sérieux la plus sotte cascade Sans s'apercevoir, ô leur âme, que tu respires ; Race de théâtre et de boutique dont les vices Eux-mêmes, avec leur odeur rance et renfermée, Lèveraient le cœur à des sauvages leurs complices, Race de trottoir, race d'égout et de fumée !

Enfin un sot, un infatué de ce temps bête (Dont l'esprit au fond consiste à boire de la bière) Et par-dessus tout une folle tête inquiète, Un cœur à tous vents, vraiment mais vilement sincère.

Mais sans doute, et moi j'inclinerais fort à le croire, Dans quelque coin bien discret et sûr de ce cœur même, Il avait gardé comme qui dirait la mémoire D'avoir été ces petits enfants que Jésus aime.

Avait-il, - et c'est vraiment plus vrai que vraisemblable, Conservé, dans le sanctuaire de sa cervelle, Votre nom, Marie, et votre titre vénérable, Comme un mauvais prêtre ornerait encor sa chapelle ?

Ou tout bonnement peut-être qu'il était encore, Malgré tout son vice et tout son crime et tout le reste,, Cet homme très simple qu'au moins sa candeur décore En comparaison d'un monde autour que Dieu déteste.


Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites Folles à ce point d'en devenir trop maladroites, Si bien que les Tribunaux s'en mirent, — et les suites !

Et le voyez-vous dans la plus étroite des boîtes ?

Cellules ! Prisons humanitaires ! Il faut taire Votre horreur fadasse et ce progrès d'hypocrisie.

Puis il s'attendrit, il réfléchit. Par quel mystère, 0 Marie, ô vous, de toute éternité choisie ?

Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa mère.

0 qu'il fut heureux, mais là, promptement, tout de suite Que de larmes, quelle joie, ô Mère ! et pour vous plaire, Tout de suite aussi le voilà qui bien vite quitte

Tout cet appareil d'orgueil et de pauvres malices, Ce qu'on nomme esprit et ce qu'on nomme la Science, Et les rires et les sourires où tu te plisses, Lèvre des petits exégètes de l'incroyance !

Et le voilà qui s'agenouille et, bien humble, égrène Entre ses doigts fiers les grains enflammés du Rosaire, Implorant de Vous, la Mère, et la Sainte, et la Reine, L'affranchissement d'être ce charnel, ô misère !

0 qu'il voudrait bien ne plus savoir plus rien du monde Qu'adorer obscurément la mystique sagesse, Qu'aimer le cœur de Jésus dans l'extase profonde, De penser à vous en même temps pendant la Messe.


0 faites cela, faites cette grâce à cette âme, 0 vous, Vierge Mère, ô vous, Marie Immaculée, Toute en argent parmi l'argent de l'épithalame, Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.


BOURNEMOUTH

A Francis Poictevin,

Le long bois de sapins se tord jusqu'au rivage, L'étroit bois de sapins, de lauriers et de pins, Avec la ville autour déguisée en village : Chalets éparpillés, rouges dans le feuillage Et les blanches villas des stations de bains.

Le bois sombre descend d'un plateau de bruyère, Va, vient, creuse un vallon, puis monte vert et noir Et redescend en fins bosquets où la lumière Filtre et dore l'obscur sommeil du cimetière Qui s'étage bercé d'un vague nonchaloir.


A gauche, la tour lourde (elle attend une flèche) Se dresse d'une église invisible d'ici, L'estacade très loin ; haute, la tour, et sèche : C'est bien l'anglicanisme impérieux et rêche A qui l'essor du cœur vers le ciel manque aussi.

Il fait un de ces temps ainsi que je les aime, Ni brume ni soleil ! le soleil deviné, Pressenti, du brouillard mourant dansant à même Le ciel très haut qui tourne et fuit, rose de crème ; L'atmosphère est de perle et la mer d'or fané.

De la tour protestante il part un chant de cloche, Puis deux et trois et quatre, et puis huit à la fois, Instinctive harmonie allant de proche en proche, Enthousiasme, joie, appel, douleur, reproche, Avec de l'or, du bronze et du feu dans la voix ;

Bruit immense et bien doux que le long bois écoute !

La Musique n'est pas plus belle. Cela vient Lentement sur la mer qui chante et frémit toute, Comme sous une armée au pas sonne une route Dans l'écho qu'un combat d'avant-garde retient.

La sonnerie est morte. Une rouge traînée De grands sanglots palpite et s'éteint sur la mer.

L'éclair froid d'un couchant de la nouvelle année Ensanglante là-bas la ville couronnée De nuit tombante, et vibre à l'ouest encore clair.


Le soir se fonce. Il fait glacial. L'estacade Frissonne et le ressac a gémi dans son bois Chanteur, puis est tombé lourdement en cascade Sur un rhythme brutal comme l'ennui maussade Qui martelait mes jours coupables d'autrefois :

*

* *

Solitude du cœur dans le vide de l'âme, Le combat de la mer et des vents de l'hiver, L'Orgueil vaincu, navré, qui râle et qui déclame, Et cette nuit où rampe un guet-apens infâme, Catastrophe flairée, avant-goût de l'Enfer !.

Voici trois tintements comme trois coups de flûtes, Trois encor, trois encor ! l'Angélus oublié Se souvient, le voici qui dit : Paix à ces luttes !

Le Verbe s'est fait chair pour relever tes chutes, Une vierge a conçu, le monde est délié !

Ainsi Dieu parle par la voix de Sa chapelle Sise à mi-côte à droite et sur le bord du bois.

0 Rome, ô Mère ! Cri, geste qui nous rappelle Sans cesse au bonheur seul et donne au cœur rebelle Et triste le conseil pratique de la Croix.


*

* *

— La nuit est de velours. L'estacade laissée Tait par degrés son bruit sous l'eau qui refluait, Une route assez droite heureusement tracée Guide jusque chez moi ma retraite pressée Dans ce noir absolu sous le long bois muet.

Janvier 1877.


THERE

A Emile Le Brun.

« Angels », seul coin luisant dans ce Londres du soir, Où flambe un peu de gaz et jase quelque foule, C'est drôle que, semblable à tel très dur espoir, Ton souvenir m'obsède et puissamment enroule Autour de mon esprit un regret rouge et noir :

Devantures, chansons, omnibus et les danses Dans le demi-brouillard où flue un goût de rhum, Décence, toutefois, le souci des cadences, Et même dans l'ivresse un certain décorum, Jusqu'à l'heure où la brume et la nuit se font denses.


« Angels » ! jours déjà loin, soleils morts, flots taris ; Mes vieux péchés longtemps ont rôdé par tes voies.

Tout soudain rougissant, misère ! et tout surpris De se plaire vraiment à tes honnêtes joies, Eux pour tout le contraire arrivés de Paris !

Souvent l'incompressible Enfance ainsi se joue, Fût-ce dans ce rapport infinitésimal, Du monstre intérieur qui nous crispe la joue Au froid ricanement de la haine et du mal, Où gonfle notre lèvre amère en lourde moue.

L'Enfance baptismale émerge du pécheur, Inattendue, alerte, et nargue ce farouche D'un sourire non sans franchise ou sans fraîcheur, Qui vient, quoi qu'il en ait, se poser sur sa bouche A lui, par un prodige exquisement vengeur.

C'est la Grâce qui passe aimable et nous fait signe 0 la simplicité primitive, elle encor !

Cher recommencement bien humble ! Fuite insigne De l'heure vers l'azur mûrisseur de fruits d'or !

Angels ! ô nom « revu », calme et frais comme un cygne ! !


A MADAME X.

EN LUI ENVOYANT UNE PENSEE

Au temps où nous m'aimiez (bien sûr ?) Vous m'envoyâtes, fraîche éclose, Une chère petite rose, Frais emblème, message pur.

Elle disait en son langage Les « serments du premier amour » : Votre cœur à moi pour toujours Et toutes les choses d'usage.

Trois ans sont passés. Nous voilà !

Mais moi j'ai gardé la mémoire De votre rose, et c'est ma gloire De penser encore à cela.


Hélas ! si j'ai la souvenance, Je n'ai plus la fleur, ni le cœur !

Elle est aux quatre vents, la fleur.

Le cœur ? mais, voici que j'y pense.

Fut-il mien jamais ? entre nous ?

Moi, le mien bat toujours le même, Il est toujours simple. Un emblème A mon tour. Dites, voulez-vous

Que, tout pesé, je vous envoie, Triste sélam, mais c'est ainsi, Cette pauvre négresse-ci ?

Elle n'est pas couleur de joie,

Mais elle est couleur de mon cœur ; Je l'ai cueillie à quelque fente Du pavé captif que j'arpente En ce lieu de juste douleur.

A-t-elle besoin d'autres preuves ?

Acceptez-la pour le plaisir.

J'ai tant fait que de la cueillir, Et c'est presque une fleur-des-veuves.

1875.


UN VEUF PARLE

Je vois un groupe sur la mer.

Quelle mer ? Celle de mes larmes.

Mes yeux mouillés du vent amer Dans cette nuit d'ombre et d'alarmes Sont deux étoiles sur la mer.

C'est une toute jeune femme Et son enfant déjà tout grand Dans une barque où nul ne rame, Sans mât ni voile, en plein courant.

Un jeune garçon, une femme !

En plein courant dans l'ouragan !

L'enfant se cramponne à sa mère


Qui ne sait plus où, non plus qu'en., Ni plus rien, et qui, folle, espère En le courant, en l'ouragan.

Espérez en Dieu, pauvre folle, Crois en notre Père, petit.

La tempête qui vous désole, Mon cœur de là-haut vous prédit Qu'elle va cesser, petit, folle !

Et paix au groupe sur la mer, Sur cette mer de bonnes larmes 1 Mes yeux joyeux dans le ciel clair, Par cette nuit sans plus d'alarmes, Sont deux bons anges sur la mer.

1878.


A LOUIS II DE BAVIÈRE

Roi, le seul vrai roi de ce siècle, salut, Sire, Qui voulûtes mourir vengeant votre raison Des choses de la politique, et du délire De cette Science intruse dans la maison, De cette Science assassin de l'Oraison Et du Chant et de l'Art et de toute la Lyre, Et simplement et plein d'orgueil en floraison Tuâtes en mourant, salut, Roi, bravo, Sire !

Vous fûtes un poète, un soldat, le seul Roi De ce siècle où les rois se font si peu de chose, Et le martyr de la Raison selon la Foi.

Salut à votre très unique apothéose, Et que votre âme ait son fier cortège, or et fer, Sur un air magnifique et joyeux de Wagner.


A FERNAND LANGLOIS

Vous vous êtes penché sur ma mélancolie, Non comme un indiscret, non comme un curieux, Et vous avez surpris la clef de ma folie, Tel un consolateur attentif et pieux ; Et vous avez ouvert doucement ma serrure, Y mettant tout le temps, non ainsi qu'un voleur, Mais ainsi que quelqu'un qui préserve et rassure Un triste possesseur peut-être recéleur.

Soyez aimé d'un cœur plus veuf que toutes veuves, Qui n'avait plus personne en qui pleurer vraiment, Soyez béni d'une âme errant au bord des fleuves Consolateurs si mal avec leur air dormant :


Que soient suivis des pas d'un but à la dérive Hier encor, vos pas eux-mêmes tristes, ô Si tristes, mais que si bien tristes ! et que vive Encore, alors ! mais par vous pour Dieu, ce roseau, Cet oiseau, ce roseau sous cet oiseau, ce blème Oiseau sur ce pâle roseau fleuri jadis, Et pâle et sombre, spectre et sceptre noir : Moi-même !

Surrexit hodie, non plus de : de profundis.

Fiat ! La défaillance a fini. Le courage Revient. Sur votre bras permettez qu'appuyé Je marche en la fraîcheur de l'expirant orage, Moi-même comme qui dirait défoudroyé.

Là, je vais mieux. Tantôt le calme s'en va naître.

Il naît. Si vous voulez, allons à petits pas, Devisant de la vie et d'un bonheur peut-être, Non, sans doute, impossible, en somme, n'est-ce pas?

Oui,causons de bonheur, mais vous ? pourquoi si triste Vous aussi ? Vous si jeune et si triste, ô pourquoi, Dites ? Mais cela vous regarde, et si j'insiste C'est uniquement pour vous plaire et non pour moi.

Discrétion sans borne, immense sympathie !

C'est l'heure précieuse, elle est unique, elle est Angélique. Tantôt l'avez-vous pressentie ?

Avez-vous comme su - moi je l'ai — qu'il fallait


Peut-être bien, sans doute, et quoique, et puisque, en sommor Éprouvant tant d'estime et combien de pitié, Laisser monter en nous, fleur suprême de l'homme, Franchement, largement, simplement, l'Amitié.


A VICTOR HUGO

EN LUI ENVOYANT « SAGESSE ))

Nul parmi vos flatteurs d'aujourd'hui n'a connu Mieux que moi la fierté d'admirer votre gloire : Votre nom m'enivrait comme un nom de victoire, Votre œuvre, je l'aimais d'un amour ingénu.

Depuis, la Vérité m'a mis le monde à nu.

J'aime Dieu, son Église, et ma vie est de croire Tout ce que vous tenez, hélas ! pour dérisoire, Et j'abhorre en vos vers le Serpent reconnu.

J'ai changé. Comme vous. Mais d'une autre manière.

Tout petit que je suis, j'avais aussi le droit D'une évolution, la bonne, la dernière.


Or, je sais la louange, ô maître, que vous doit L'enthousiasme ancien ; la voici franche, pleine, Car vous me fûtes doux en des heures de peine.

1881.


PARABOLES

Soyez béni, Seigneur, qui m'avez fait chrétien Dans ces temps de féroce ignorance et de haine ; Mais donnez-moi la force et l'audace sereine De vous être à toujours fidèle comme un chien,

De vous être l'agneau destiné qui suit bien Sa mère et ne sait faire au pâtre aucune peine, Sentant qu'il doit sa vie encore, après sa laine, Au maître, quand il veut utiliser ce bien, Le poisson, pour servir au Fils de monogramme, L'ânon obscur qu'un jour en triomphe il monta, Et dans ma chair, les porcs qu'à l'abîme il jeta.

Car l'animal, meilleur que l'homme et que la femme, En ces temps de révolte et de duplicité, Fait son humble devoir avec simplicité.


PENSÉE DU SOIR

A Ernest Raynaud.

Couché dans l'herbe pâle et froide de l'exil, Sous les ifs et les pins qu'argente le grésil, Ou bien errant, semblable aux formes que suscite Le rêve, par l'horreur du paysage scythe, Tandis qu'autour, pasteurs de troupeaux fabuleux, S'effarouchent les blancs Barbares aux yeux bleus, Le poète de l'art d'Aimer, le tendre Ovide Embrasse l'horizon d'un long regard avide Et contemple la mer immense tristement.

Le cheveu poussé rare et gris que le tourment Des bises va mêlant sur le front qui se plisse, L'habit troué livrant la chair au froid, complice, Sous l'aigreur du sourcil tordu l'œil terne et las, La barbe épaisse, inculte et presque blanche, hélas !


Tous ces témoins qu'il faut d'un deuil expiatoire Disent une sinistre et lamentable histoire D'amour excessif, d'âpre envie et de fureur Et quelque responsabilité d'Empereur.

Ovide morne pense à Rome et puis encore A Rome que sa gloire illusoire décore.

Or, Jésus ! vous m'avez justement obscurci : Mais n'étant pas Ovide, au moins je suis ceci.


PAYSAGES

Au pays de mon père on voit des bois sans nombre Là des loups font parfois luire leurs yeux dans l'ombre Et la myrtille est noire au pied du chêne vert.

Noire de profondeur, sur l'étang découvert, Sous la bise soufflant balsamiquement dure L'eau saute à petits flots, minéralement pure.

Les villages de pierre ardoisière aux toits bleus Ont leur pacage et leur labourage autour d'eux.

Du bétail non pareil s'y fait des chairs friandes Sauvagement un peu parmi les hautes viandes ; Et l'habitant, grâce à la Foi sauve, est heureux.

Au pays de ma mère est un sol plantureux Où l'homme, doux et fort, vit prince de la plaine De patients travaux pour quelles moissons pleine, Avec, rares, des bouquets d'arbres et de l'eau.

L'industrie a sali par places ce tableau


De paix patriarcale et de campagne dense Et compromis jusqu'à des points cette abondance, Mais l'ensemble est resté, somme toute, très bien.

Le peuple est froid et chaud, non sans un fond chrétien.

Belle, très au-dessus de toute la contrée, Se dresse éperdument la tour démesurée D'un gothique belfroi sur le ciel balancé, Attestant les devoirs et les droits du passé, Et tout en haut de lui le grand lion de Flandre Hurle en cris d'or dans l'air moderne : « Osez les prendre ! »

Le pays de mon rêve est un site charmant Qui tient des deux aspects décrits précédemment : Quelque âpreté se mêle aux saveurs géorgiques.

L'amour et le loisir même sont énergiques, Calmes, équilibrés sur l'ordre et le devoir.

La vierge en général s'abstient du nonchaloir Dangereux aux vertus, et l'amant qui la presse A coutume avant tout d'éviter la paresse Où le vice puisa ses armes en tout temps, Si bien qu'en mon pays tous les cœurs sont contents, Sont, ou plutôt étaient.

Au cœur ou dans la tête, La tempête est venue. Est-ce bien la tempête ?

En tout cas, il y eut de la grêle et du feu, Et la misère, et comme un abandon de Dieu.

La mortalité fut sur les mères taries Des troupeaux rebutés par l'herbe des prairies


Et les jeunes sont morts après avoir langui D'un sort qu'on croyait parti d'où, jeté par qui ?

Dans les champs ravagés la terre diluée Comme une pire mer flotte en une buée.

Des arbres détrempés les oiseaux sont partis, Laissant leurs nids et des squelettes de petits.

D'amours de fiancés, d'union des ménages Il n'est plus question dans mes tristes parages.

Mais la croix des clochers doucement toujours luit Dans les cages plus d'une cloche encor bruit, Et, béni signal d'espérance et de refuge, L'arc-en-ciel apparaît comme après le déluge.


Car vraiment j'ai souffert beaucoup !

Débusqué, traqué comme un loup Qui n'en peut plus d'errer en chasse Du bon repos, du sûr abri, Et qui fait des bonds de cabri Sous les coups de toute une race.

La Haine et l'Envie et l'Argent, Bons limiers au flair diligent, M'entourent, me serrent. Ça dure Depuis des jours, depuis des mois, Depuis des ans ! Dîner d'émois, Souper d'effrois, pitance dure !

Mais, dans l'horreur du bois natal, Voici le Lévrier fatal, La Mort. — Ah ! la bête et la brute ! Plus qu'à moitié mort, moi, la Mort Pose sur moi sa patte et mord Ce cœur, sans achever la lutte !


Et je reste sanglant, tirant Mes pas saignants vers le torrent Qui hurle à travers mon bois chas Le.

Laissez-moi mourir au moins, vous, Mes frères pour de bon, les Loups ! Que ma sœur, la Femme, dévaste.


0 la Femme ! Prudent, sage, calme ennemi, N'exagérant jamais ta victoire à demi, Tuant tous les blessés, pillant tout le butin, Et répandant le fer et la flamme au lointain, Ou bon ami, peu sûr mais tout de même bon, Et doux, trop doux souvent, tel un feu de charbon Qui berce le loisir, vous l'amuse et l'endort, Et parfois induit le dormeur en telle mort Délicieuse par quoi l'âme meurt aussi !

Femme à jamais quittée, ô oui ! reçois ici, Non sans l'expression d'un injuste regret, L'insulte d'un qu'un seul remords ramènerait.

Mais comme tu n'as pas de remords plus qu'un if N'a d'ombre vive, c'est l'adieu définitif, Arbre fatal sous quoi gît mal l' Humanité, Depuis Éden pour jusqu'à Ce Jour Irrité.


J'ai la fureur d'aimer. Mon cœur si faible est fou.

N'importe quand, n'importe quel et n'importe où, Qu'un éclair de beauté, de vertu, de vaillance Luise, il s'y précipite, il y vole, il s'y lance, Et, le temps d'une étreinte, il embrasse cent fois L'être ou l'objet qu'il a poursuivi de son choix ; Puis, quand l'illusion a replié son aile, Il revient triste et seul bien souvent, mais fidèle, Et laissant aux ingrats quelque chose de lui, Sang ou chair. Mais, sans plus mourir dans son ennui, Il embarque aussitôt pour l'île des Chimères Et n'en apporte rien que des larmes amères Qu'il savoure, et d'affreux désespoirs d'un instant, Puis rembarque.

Il est brusque et volontaire tant Qu'en ses courses dans les infinis il arrive, Navigateur têtu, qu'il va droit à la rive, Sans plus s'inquiéter que s'il n'existait pas De l'écueil proche qui met son esquif à bas.

Mais lui, fait de l'écueil un tremplin et dirige Sa nage vers le bord. L'y voilà. Le prodige Serait qu'il n'eût pas fait avidement le tour,


Du matin jusqu'au soir et du soir jusqu'au jour, Et le tour et le tour encor du promontoire, Et rien ! Pas d'arbres ni d'herbes, pas d'eau pour boire, La faim, la soif, et les yeux brûlés du soleil, Et nul vestige humain et pas un cœur pareil !

Non pas à lui, — jamais il n'aura son semblable, — Mais un cœur d'homme, un cœur vivant, un cœur palpable, Fût-il faux, fût-il lâche, un cœur ! quoi, pas un cœur !

Il attendra, sans rien perdre de sa vigueur Que la fièvre soutient et l'amour encourage, Qu'un bateau montre un bout de mât dans ce parage, Et fera des signaux qui seront aperçus, Tel il raisonne. Et puis fiez-vous là-dessus ! Un jour qu'il restera non vu, l'étrange apôtre.

Mais que lui fait la mort, sinon celle d'un autre ?

Ah, ses morts ! Ah, ses morts, mais il est plus mort qu'eux !

Quelque fibre toujours de son esprit fougueux Vit dans leur fosse et puise une tristesse douce ; Il les aime comme un oiseau son nid de mousse ; Leur mémoire est son cher oreiller, il y dort, Il rêve d'eux, les voit, cause avec et s'endort Plein d'eux que pour encor quelque effrayante affaire J'ai la fureur d'aimer. Qu'y faire ? Ah, laisser faire !


La Belle au Bois dormait. Cendrillon sommeillait.

Madame Barbe-bleue ? elle attendait ses frères, Et le Petit Poucet, loin de l'ogre si laid, Se reposait sur l'herbe en chantant des prières.

L'Oiseau couleur-de-temps planait dans l'air léger Qui caresse la feuille au sommet des bocages Très nombreux, tout petits, et rêvant d'ombrager Semaille, fenaison, et les autres ouvrages.

Les fleurs des champs, les fleurs innombrables des champ Plus belles qu'un jardin où l'Homme a mis ses tailles, Ses coupes et son goût à lui, — les fleurs des gens ! —

Flottaient comme un tissu très fin dans l'or des pailles.

Et, fleurant simple, étaient au vent sa crudité, Au vent fort ?mais alors atténué, de l'heure "'Où l'après-midi va mourir. Et la bonté Du paysage au cœur disait : Meurs ou demeure !


Les blés encore verts, les seigles déjà blonds Accueillaient l'hirondelle en leur flot pacifique.

Un tas de voix d'oiseaux criait vers les sillons Si doucement qu'il ne faut pas d'autre musique.

Peau-d'Ane rentre. On bat la retraite — écoutez ! Dans les États voisins de Riquet-à-la- Houppe, Et nous joignons l'auberge, enchantés, esquintés, Le bon coin où se coupe et se trempe la soupe !



PARALLÈLEMENT



ALLÉGORIE

Un très vieux temple antique s'écroulant !

Sur le sommet indécis d'un mont jaune, Ainsi qu'un roi déchu pleurant son trône, Se mire, pâle, au tain d'un fleuve lent.

Grâce endormie et regard somnolent, Une naïade âgée, auprès d'un aulne, Avec un brin de saule agace un faune Qui lui sourit, bucolique et galant.

Sujet naïf et fade qui m'attristes, Dis, quel poète entre tous les artistes, Quel ouvrier morose t'opéra, Tapisserie usée et surannée, Banale comme un décor d'opéra, Factice, liélas ! comme ma destinée ?


SAPHO

Furieuse, les yeux caves et les seins roides, Sapho, que la langueur de son désir irrite, Comme une louve court le long des grèves froides.

Elle songe à Phaon, oublieuse du Rite, Et, voyant à ce point ses larmes dédaignées, Arrache ses cheveux immenses par poignées ; Puis elle évoque, en des remords sans accalmies, Ces temps où rayonnait, pure, la jeune gloire De ses amours chantés en vers que la mémoire De l'âme va redire aux vierges endormies :

Et voilà qu'elle abat ses paupières blêmies Et saute dans la mer où l'appelle la Moire, Tandis qu'au ciel éclate, incendiant l'eau noire, La pâle Séléné qui venge les Amies.


FILLE

« Gapellos de Angeles. »

(Friandise espagrwle.)

C'est une laide de Boucher Sans poudre dans sa chevelure, Follement blonde et d'une allure Vénuste à tous nous débaucher.

Mais je la crois mienne entre tous, Cette crinière tant baisée, Cette cascatelle embrasée Qui m'allume par tous les bouts.

Elle est à moi bien plus encor Comme une flamboyante enceinte Aux entours de la porte sainte, L'aime, la dive toison d'or !


Et qui pourrait dire ce corps Sinon moi, son chantre et son prêtre, Et son esclave humble et son maître Qui s'en damnerait sans remords,

Son cher corps rare, harmonieux, Suave, blanc comme une rose Blanche, blanc de lait pur, et rose Comme un lys sous de pourpres cieux?

Cuisses belles, seins redressants, Le dos, les reins, le ventre, fête Pour les yeux et les mains en quête Et pour la bouche et tous les sens ?

Mignonne, allons voir si ton lit A toujours sous le rideau rouge L'oreiller sorcier qui tant bouge Et les draps fous. 0 vers ton lit !


AUBURN

Et des châtaignes aussi.

(Chanson de Malbrouk.)

Tes yeux, tes cheveux indécis, L'arc mal précis de tes sourcils, La fleur pâlotte de ta bouche, Ton corps vague et pourtant dodu, Te donnent un air un peu farouche A qui tout mon hommage est dû.

Mon hommage, ah, parbleu, tu l'as.

Tous les soirs, quels joie et soulas, 0 ma très sortable châtaine, Quand vers mon lit tu viens, les seins Roides, et quelque peu hautaine, Sûre de mes humbles desseins.


Les seins roides sous la chemise, Fière de la fête promise A tes sens partout et longtemps.

Heureuse de savoir ma lèvre, Ma main, mon tout, impénitents De ces péchés qu'un fol s'en sèvre !

Sûre de baisers savoureux Dans le coin des yeux, dans le creux Des bras et sur le bout des mammes, Sûre de l'agenouillement Vers ce buisson ardent des femmes Follement, fanatiquement !

Et hautaine puisque tu sais Que ma chair adore à l'excès Ta chair et que tel est ce culte Qu'après chaque mort, — quelle mort ! —

Elle renaît, dans quel tumulte !

Pour mourir encore et plus fort.

Oui, ma vague, sois orgueilleuse, Car radieuse ou sourcilleuse, Je suis ton vaincu, tu m'as tien : Tu me roules comme la vague Dans un délice bien païen, Et tu n'es pas déjà si vague ?


IMPRESSION FAUSSE

Dame souris trotte, Noire dans le gris du soir, Dame souris trotte Grise dans le noir.

On sonne la cloche, Dormez, les bons prisonniers.

On sonne la cloche : Faut que vous dormiez.

Pas de mauvais rêves, Ne pensez qu'à vos amours, Pas de mauvais rêve : Les belles toujours !


Le grand clair de lune !

On ronfle ferme à côté.

Le grand clair de lune En réalité !

Un nuage passe, Il fait noir comme en un four.

Un nuage passe.

Tiens, le petit jour !

Dame souris trotte, Rose dans les rayons bleus, Dame souris trotte : Debout, paresseux !


AUTRE

La cour se fleurit de souci Comme le front De tous ceux-ci Qui vont en rond En flageolant sur leur fémur Débilité Le long du mur Fou de clarté.

Tournez, Samsons sans Dalila, Sans Philistin, Tournez bien la Meule au destin.

Vaincu risible de la loi, Mouds tour à tour Ton cœur, ta foi Et ton amour 1


Ils vont ! et leurs pauvres souliers Font un bruit sec, Humiliés, La pipe au bec.

Pas un mot ou bien le cachot, Pas un soupir.

Il fait si chaud Qu'on croit mpqrir.

J'en suis de ce cirque effaré, Soumis d'ailleurs Et préparé A tous malheurs.

Et pourquoi si j'ai contristé Ton vœu têtu, Société, Me choieras-tu ?

Allons, frères, bons vieux voleurs, Doux vagabonds, Filous en fleur, Mes chers, mes bons, Fumons philosophiquement, Promenons-nous Paisiblement : Rien faire est doux.


RÉVERSIBILITÉS

Totus in inalijino positus.

Entends les pompes qui font Le cri des chats.

Des sifflets viennent et vont Comme en pourchas.

Ah, dans ces tristes décors Les Déjàs sont les Encors !

0 les vagues Angélus !

(Qui viennent d'où ?) Vois s'allumer les Saluts Du fond d'un trou.

Ah, dans ces mornes séjours Les Jamais sont les Toujours!


Quels rêves épouvantés, Vous grands murs blancs !

Que de sanglots répétés, Fous ou dolents !

Ah, dans ces piteux retraits Les Toujours sont les Jamais !

Tu meurs doucereusement, Obscurément, Sans qu'on veuille, ô cœur aimant, Sans testament !

Ah, dans ces deuils sans rachats Les Encors sont les Déjàs !


A LA MANIÈRE DE PAUL VERLAINE

C'est à cause du clair de la lune Que j'assume ce masque nocturne Et de Saturne penchant son urne Et de ces lunes l'une après l'une.

Des romances sans paroles ont, D'un accord discord ensemble et frais, Agacé ce cœur fadasse exprès, 0 le son, le frisson qu'elles ont !

Il n'est pas que vous n'ayez fait grâce A quelqu'un qui vous jetait l'offense : Or, moi, je pardonne à mon enfance Revenant fardée et non sans grâce.


Je pardonne à ce mensonge-là En faveur, en somme, du plaisir Très banal drôlement qu'un loisir Douloureux un peu m'inocula.


L'IMPUDENT

La misère et le mauvais œil, Soit dit sans le calomnier, Ont fait à ce monstre d'orgueil Une âme de vieux prisonnier.

Oui, jettatore, oui, le dernier Et le premier des gueux en deuil De l'ombre même d'un denier Qu'ils poursuivront jusqu'au cercueil.

Son regard mûrit les enfants.

Il a des refus triomphants.

Même il est bête à sa façon.

Beautés passant, au lieu de sous, Faites à ce mauvais garçon L'aumône seulement - de vous.


BALLADE DE LA VIE EN ROUGE

L'un toujours vit la vie en rose, Jeunesse qui n'en finit plus, Seconde enfance moins morose, Ni vœux, ni regrets su perflus.

Ignorant tout flux et reflux, Ce sage pour qui rien ne bouge Règne instinctif : tel un phallus.

Mais moi je vois la vie en rouge.

L'autre ratiocine et glose Sur des modes irrésolus, Soupesant, pesant chaque chose De mains gourdes aux lourds calus.

Lui faudrait du temps tant et plus Pour se risquer hors de son bouge.

Le monde est gris à ce reclus.

Mais moi je vois la vie en rouge.


Lui, cet autre, alentour il ose Jeter des regards bien voulus, Mais, sur quoi que son œil se pose, Il s'exaspère où tu te plus, Œil des philanthropes joufflus ; Tout lui semble noir, vierge ou gouge, Les hommes, vins bus, livres lus.

Mais moi, je vois la vie en rouge.

ENVOI

Prince et princesse, allez, élus, En triomphe par la route où je Trime d'ornières en talus, Mais moi, je vois la vie en rouge.


MAINS

Ce ne sont pas des mains d'altesse, De beau prélat quelque peu saint, Pourtant une délicatesse Y laisse son galbe succinct.

Ce ne sont pas des mains d'artiste, De poète, proprement dit, Mais quelque chose comme triste En fait comme un groupe en petit ;

Car les mains ont leur caractère, C'est tout un monde en mouvement Où le pouce et l'auriculaire Donnent les pôles de l'aimant.


Les météores de la tête Comme les tempêtes du cœur, Tout s'y répète et s'y reflète Par un don logique et vainqueur.

Ce ne sont pas non plus les palmes D'un rural ou d'un faubourien ; Encor leurs grandes lignes calmes Disent : « Travail qui ne doit rien. »

Elles sont maigres, longues, grises, Phalange large, ongle carré.

Tels en ont aux vitraux d'églises Les saints sous le rinceau doré,

Ou tels quelques vieux militaires Déshabitués des combats Se rappellent leurs longues guerres Qu'ils narrent entre haut et bas.

Ce soir elles ont, ces mains sèches Sous leurs rares poils hérissés, Des airs spécialement rêches, Comme en proie à d'âpres pensers.

Le noir souci qui les agace, Leur quasi-songe aigre les font Faire une sinistre grimace A leur façon, mains qu'elles sont.


J'ai peur à les voir sur la table Préméditer là, sous mes yeux, Quelque chose de redoutable, D'inflexible et de furieux.

La main droite est bien à ma droite, L'autre à ma gauche, je suis seul.

Les linges dans la chambre étroite Prennent des aspects de linceul.

Dehors le vent hurle sans trêve, Le soir descend insidieux.

Ah ! si ce sont des mains de rêve, Tant mieux, — ou tant pis, — ou tant mieux.


LES MORTS QUE.

Les morts que l'on fait saigner dans leur tombe Se vengent toujours.

Ils ont leur manière, et plaignez qui tombe Sous leurs grands coups sourds.

Mieux vaut n'avoir jamais connu la vie, Mieux vaut la mort lente d'autres suivie, Tant le temps est long, tant les coups sont lourds.

Les vivants qu'on fait pleurer comme on saigne Se vengent parfois.

Ceux-là qu'ils ont pris, qu'un chacun les plaigne Pris entre leurs doigts.

Mieux vaut un ours et les jeux de sa patte, Mieux vaut cent fois le chanvre et sa cravate, Mieux vaut l'édredon d'Othello cent fois.


0 toi, persécuteur, crains le vampire Et crains l'étrangleur : Leur jour de colère apparaîtra pire Que toute douleur.

Tiens ton unie prête à ce jour ultime Qui surprendra l'assassin comme un crime Et fondra sur le vol comme un voleur.


PIERROT GAMIN

Ce n'est pas Pierrot en herbe Non plus que Pierrot en gerbe, C'est Pierrot, Pierrot, Pierrot.

Pierrot gamin, Pierrot gosse, Le cerneau hors de la cosse, C'est Pierrot, Pierrot, Pierrot !

Bien qu'un rien plus haut qu'un mètre, Le mignon drôle sait mettre Dans ses yeux l'éclair d'acier Qui sied au subtil génie De sa malice infinie De poète grimacier.


Lèvres rouge-de-blessure Où sommeille la luxure, Face pâle aux rictus fins, Longue, très accentuée, Qu'on dirait habituée A contempler toutes fins,

Corps fluet et non pas maigre, Voix de fille et non pas aigre, Corps d'éphèbe en tout petit, Voix de tête, corps en fête, Créature toujours prête A soûler chaque appétit.

Va, frère, va, camarade, Fais le diable, bats l'estrade Dans ton rêve et sur Paris Et par le monde, et sois l'âme Vile, haute, noble, infâme De nos innocents esprits !

Grandis, car c'est la coutume, Cube ta riche amertume, Exagère ta gaîté, Caricature, auréole, La grimace et le symbole De notre simplicité !


BALLADE

DE LA MAUVAISE RÉPUTATION

Il eut des temps quelques argents Et régala ses camarades D'un sexe ou deux, intelligents Ou charmants, ou bien les deux grades, Si que dans les esprits malades Sa bonne réputation Subit que de dégringolades !

Lucullus ? Non. Trimalcion.

Sous ses lambris, c'étaient des chants Et des paroles point trop fades.

Éros et Bacchos indulgents Présidaient à ces sérénades


Qu'accompagnaient des embrassades.

Puis chœurs et conversation Cessaient pour des fins peu maussades.

Lucullus ? Non. Trimalcion.

L'aube pointait et ces méchants La saluaient par cent aubades Qui réveillaient au loin les gens De bien, et par mille rasades.*Ï Cependant de vagues brigades — Zèle ou dénonciation - -, Verbalisaient chez des alcades.

Lucullus ? Non. Trimalcion.

ENVOI

Prince, ô très haut marquis de Sade, Un souris pour votre scion Fier derrière sa palissade.

Lucullus ? Non. Trimalcion.


CAPRICE

0 poète, faux pauvre et faux riche, homme vrai, Jusqu'en l'extérieur riche et pauvre pas vrai, (Dès lors, comment veux-tu qu'on soit sûr de ton cœur?

Tour à tour souple drôle et monsieur somptueux, Du vert clair plein d' « espère » au noir componctueux, Ton habit a toujours quelque détail blagueur.

Un bouton manque. Un fil dépasse. D'où venue Cette tache, — ah ça, malvenue ou bienvenue ? —

Qui rit et pleure sur le cheviot et la toile ?

Nœud noué bien et mal, soulier luisant et terne.

Bref, un type à se pendre à la Vieille Lanterne Comme à marcher, gai proverbe, à la belle étoile.

Gueux, mais pas comme ça, l'homme vrai, le seul vrai, Poète, va, si ton langage n'est pas vrai, Toi l'es, et ton langage, alors ! Tant pis pour ceux Qui n'auront pas aimé, fous comme autant de tois,


La lune pour chauffer les sans femmes ni toits, La mort, ah, pour bercer les cœurs malechanceux,

Pauvres cœurs mal tombés, trop bons et très fiers, certes Car l'ironie éclate aux lèvres belles, certes, De vos blessures, cœurs plus blessés qu'une cible, Petits sacrés cœurs de Jésus plus lamentables, Va, poète, le seul des hommes véritables, Meurs sauvé, meurs de faim pourtant le moins possible.


DÉDICACES

(Un volume, Paris, Bibliothèque artistique et littéraire. Sous le patronage de la Revue : La Plume, 1889)



A VILLIERS DE L'ISLE-ADAM

Tu nous fuis comme fuit le soleil sous la mer Derrière un rideau lourd de pourpres léthargiques, Las d'avoir splendi seul sur les ombres tragiques De la terre sans verbe et de l'aveugle éther.

Tu pars, âme chrétienne on m'a dit résignée Parce que tu savais que ton Dieu préparait Une fête enfin claire à ton cœur sans secret, Une amour toute flamme à ton amour ignée.

Nous restons pour encore un peu de temps ici, Conservant ta mémoire en notre espoir transi, Tels les mourants savourent l'huile du Saint-Chrême.

Villiers, sois envié comme il aurait fallu Par tes frères impatients du jour suprême Où saluer en toi la gloire d'un élu.



BONHEUR



1

Bon pauvre, ton vêtement est léger Comme une brume, Oui, mais aussi ton cœur, il est léger Comme une plume, Ton libre cœur qui n'a qu'à plaire à Dieu, Ton cœur bien quitte De toute dette humaine ; — en quelque lieu Que l'homme habite, Ta part de plaisir et d'aise paraît Peu suffisante.

Ta conscience en revanche apparaît Satisfaisante,

Ta conscience que, précisément, Tes malheurs mêmes Ont dégagée, en ce juste moment, Des soins suprêmes.


Ton boire et ton manger sont, je le crains, Tristes et mornes ; Seulement, ton corps faible a, dans ses reins, Sans fin ni bornes, Des forces d'abstinence et de refus Très glorieuses, Et des ailes vers les cieux entrevus Im p érieuses.


II

L'amour de la Patrie est le premier amour Et le dernier amour après l'amour de Dieu, C'est un feu qui s'allume alors que luit le jour Où notre regard luit comme un céleste feu,

C'est le jour baptismal aux paupières divines De l'enfant, la rumeur de l'aurore aux oreilles Frais écloses, c'est l'air emplissant les poitrines En fleur, l'air printanier rempli d'odeurs vermeilles !

L'enfant grandit, il sent la terre sous ses pas Qui le porte, le berce, et, bonne, le nourrit, Et douce, désaltère encore ses repas D'une liqueur, délice et gloire de l'esprit.


Puis l'enfant se fait homme ou devient jeune fille Et cependant que croît sa chair pleine de grâce, Son âme se répand par delà la famille Et cherche une âme sœur, une chair qu'il enlace ; Et quand il a trouvé cette âme et cette chair, Il naît d'autres enfants encore, fleurs de fleurs Qui germeront aussi le jardin jeune et cher Des générations d'ici, non pas d'ailleurs.

L'homme et la femme ayant l'un et l'autre leur tâche, S'en vont chacun un peu de son côté. La femme, Gardienne du foyer tout le jour sans relâche, La nuit garde l'honneur comme une chaste flamme ; L'homme vaque aux durs soins du dehors : les travaux, La parole à porter, — sûr de ce qu'elle vaut, — Sévère et probe et douce, et rude aux discours faux, Et la nuit le ramène entre les bras qu'il faut.

Tous deux, si pacifique est leur course terrestre, Mourront bénis de fils et vieux dans la patrie ; Mais que le noir démon, la Guerre, essore l'œstre, Que l'air natal s'empourpre aux reflets de tuerie, Que l'étranger mette son pied sur le vieux sol Nourricier, — imitant les peuples de tous bords, Saragosse, Moscou, le Russe, l'Espagnol, La France de Quatre-vingt-treize, l'homme alors,


Magnifié soudain, à son œuvre se hausse, Et tragique, et classique, et très fort, et très calme, Lutte pour sa maison ou combat pour sa fosse, Meurt en pensant aux siens ou leur conquiert la palme.

S'il survit, il reprend le train de tous les jours, Élève ses enfants dans la crainte du Dieu Des ancêtres, et va refleurir ses amours Aux flancs de l'épousée éprise du fier jeu.

L'âge mûr est celui des sévères pensées, Des espoirs soucieux, des amitiés jalouses, C'est l'heure aussi des justes haines amassées, Et quand sur la place publique, habits et blouses,

Les citoyens discords dans d'honnêtes combats (Et combien douloureux à leur fraternité !) S'arrachent les devoirs et les droits, ô non pas Pour le lucre, mais pour une stricte équité,

Il prend parli, pleurant de tuer, mais terrible Et tuant sans merci comme en d'autres batailles, Le sang autour de lui giclant comme d'un crible, Une atroce fureur, pourtant sainte, aux entrailles.

Tué, son nom, célèbre ou non, reste honoré.

Proscrit ou non, il meurt heureux, dans tous les cas, D'avoir voué sa vie et tout au Lieu Sacré Qui le fit homme et tout, de joyeux petit gas.


Sa veuve et ses petits garderont sa mémoire, La terre sera douce à cet enfant fidèle Où le vent pur de la Patrie, en plis de gloire,

Frissonnera comme un drapeau tout fleur


TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE. 1

1

POÈMES SATURNIENS

LES SAGES D'AUTREFOIS. *

MELANCHOLIA

7 I. Nevermore. 7 II. Après trois ans. 8 III. Vœu. 9 IV. Lassitude. 10 V. Mon rêve familier VI. A une femme. 12


EAUX-FORTES

I. Effet de nuit 15 II. Grotesques. 16

PAYSAGES TRISTES

I. Soleils couchants. 21 II. Crépuscule du soir mystique. 22 Iil. Promenade sentimentale. 23 IV. Nuit du Walpurgis classique. 24 V. Chanson d'automne. 27 VI. L'heure du berger. 29 VII. Le rossignoL. 30

CAPRICES

1. Femme et Clattc. 35 II. Chanson des ingénues. 36 III. Un dahlia. 38 IV. Il Bacio. 39

ÇA VITRI. 43 SÉRÉNADE. 47 NOCTURNE PARISIEN. 51 CÉSAR BORGIA. 59

II

FÊTES GALANTES

Clair dei un e. 63 Pantomime 64


Sur l'herbe. 65 L'allée 66 A la promenade Les ingénus. 69 Cortège Les coquillages Fantoches * Cythère. 75 En bateau. 76 Le faune. 78 Mandoline 0 A Clymène ; Lettre Les indolents.

Colombine. 87 L'amour par terre.------ .--------Eu sourdine Colloque sentimental

III

LA BONNE CHANSON

I. Puisque l'aube grandit, puisque voici l'aurore. 97 II. Avant que tu ne t'en aines. 99 III. La lune blanche ; IV. Le paysage dans le cadre des portières., 103 V. Le foyer, la lueur étroite de la lampe. 104 VI. N'est-ce pas ? en dépit des sots et des méchants. 105 VII. Donc, ce sera par un clair jour d'été.


IV

ROMANCES SANS PAROLES

ARIETTES OUBLIÉES

I. C'est l'extase langoureuse. 113 II. Je devine, à travers un murmure. 115 III. Il pleure dans mon cœur. 116 VI. Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses. 118 V. Le piano que baise une main frêle. 119 VI. C'est le chien de Jean de Nivelle. 120 VII. 0 triste, triste était mon âme 122 VIII. Dans l'interminable. 124 IX. L'ombre des arbres dans la rivière embrumée.. 126

PAYSAGES BELGES

I. WalcJurt. 129 II. Charleroi. 131 ( La fuite est verdâtre et rose. 133 III. Bruxelles. ) L'allée est sans fin. 134 ( Chevaux de bois. 136 IV. Malines 138

AQUARELLES

Green. 143 Spleen 141± Streets : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : : :: : A Poor Young Shepherd. 148 Beams. 150


V

SAGESSE

1

I. Beauté des femmes. 157 II. Les faux beaux jours. 158 III. Sagesse d'un Louis Racine. 159 IV. Non, il fut gallican. 160 V. Écoutez la chanson bien douce. 161 VI. Les chères mains. 163 VII. Et j'ai revu l'enfant. 165 VIII. Voix de l'Orgueil : un cri puissant. 166 IX. L'âme antique était rude et vaine. 169

II

I. 0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour. 175 II. Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. 178 111. Mon Dieu m'a dit 180

III

I. L'espoir luit. 193 II. Je suis venu, calme orphelin. 194 III. Un grand sommeil noir. 196 IV. Le cicl. 197 V. Je ne sais pourquoi. 199 VI. Le son du cor. 201 VII. Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées. 202 VIII. L'échelonnement des haies. 204 IX. La mer. 206 X. C'est la fête du blé. 208


VI

LES UNS ET LES AUTRES, comédie 211

VII

JADIS ET NAGUÈRE

JADIS

En route, mauvaise troupe!. 247 Pierrot 249 Art poétique. 250 Le pitre. 252 Langueur 253 L'aube à l'envers. 254

NAGUÈRE

Ce sont choses crépusculaires. , 257 Crimen amoris. > , 259

VIII

AMOUR

Prière du matin. 267 Écrit en 1875. 272


Un conte. 276 Bournemouth. 281 There 285 A Madame X***, en lui envoyant une pensée 287 Un veuf parle. 289 A Louis II de Bavière. 291 A Fernand Langlois. 292 A Victor Hugo. 295 Paraboles. 297 Pensée du soir. 298 Paysages. 300 Car vraiment j'ai souffert beaucoup. 303 0 la Femme ! Prudent, sage, calme ennemi. 305 J'ai la fureur d'aimer. 306 La belle au bois dormait. 308

IX

PARALLÈLEMENT

Allégorie., 313 Sapho. 314 Fille. 315 Auburn. 317 Impression fausse. 319 Autre 321 Réversibilités., 323 A la manière de Paul Verlaine. 325 L'impudent. 327 Ballade de la vie en rouge. 328 Mains. 330 Les morts que l'on fait saigner. 333 Pierrot gamin. 335 Ballade de la mauvaise réputation. 337 Caprice., 339


X

DÉDICACES

A Villiers de l'Isle-Adam. 343

XI

BONHEUR

Bon pauvre, ton vêtement est léger. - 347 L'amour de la Patrie est le premier amour 349