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Title : A travers le Guipuzcoa : impressions / E.-A. Menassade

Author : Menassade, E.-A.. Auteur du texte

Publisher : Hachette et Cie (Paris)

Publisher : G. Gounouilhou (Bordeaux)

Publication date : 1897

Subject : Guipúzcoa (Espagne)

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : 1 vol. (244 p.) ; in-16

Format : Nombre total de vues : 260

Description : Collection numérique : Fonds régional : Aquitaine

Description : Contient une table des matières

Description : Avec mode texte

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k62208608

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-OL-1372

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb309244728

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 26/06/2012

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A TRAVERS

LE

GUIPUZCOA

IMPRESSIONS

PARIS HACHETTE & Cie, ÉDITEURS 79, boulevard St-Germain

BORDEAUX G. GOUNOUILHOU, ÉDITEUR n, rue Guiraude

1897

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.



A TRAVERS

LE

GUIPUZCOA



E.-A. MENASSADE

A TRAVERS ) LE

GUIPUZCOA

IMPRESSIONS

PARIS HACHETTE & G", ÉDITEURS 79, boulevard St-Germain

BORDEAUX G. GOUNOUILHOU. ÉDITEUR ii, rue Guiraude

1897

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.



CHAPITRE PREMIER

A TRAVERS LE GUIPUZCOA

En pays basque. — Caractère des habitants ; leurs mœurs, leurs coutumes. - Aspect du pays.

1

En laissant derrière soi la Bidassoa, ce mince filet d'eau qui sépare deux grandes nations, on s'écrie involontairement : « Nous voici en Espagne ! » Cela est incontestable, mais il serait plus juste de dire : « Nous voici en pays basque! » Toutefois, il ne faudrait pas déduire de cette rectification que ce territoire subit sa nationalité; non certes; bien au contraire. Comme toutes les provinces d'Espagne, il est sincèrement et profondément espagnol, mais aussi, avant tout et par-dessus tout, il est basko (basque).

Et, c'est parce qu'il a gardé, avec un soin religieux et obstiné, ses coutumes, ses mœurs, sa langue, en un mot, ce caractère primitif que n'ont pu ébranler les dominations successives par lesquelles l'Espagne


a passé, pas plus que n'ont pu le faire disparaître ni les changements, ni les réformes, ni les bouleversements qu'apportèrent à leur suite les invasions étrangères, les divisions des peuples, la fusion de tant d'États en un seul; ni les influences du dehors, ni les troubles intérieurs, qu'il est juste et permis d'affirmer que si ce peuple est fidèlement espagnol, il est, en tout honneur, profondément «basque».

A mesure que l'on avancera dans le cœur de la Péninsule, on remarquera, pour peu que l'on étudie avec intérêt les qualités distinctives des provinces dont nous nous occupons, de combien celles-ci diffèrent, tant au moral qu'au physique, des provinces sœurs.

Cette population basque, rude, fière, laborieuse, jalouse de son indépendance, attachée à sa foi, à ses anciens usages, à ses vieux privilèges, est bien la descendante des Ibères des premiers siècles; elle est bien la vraie fille de ces fiers Baskos du MoyenAge qui ne comprenaient point de monde au delà de leurs monts, point de mers au delà de celle qui baigne leur terre, qui ne se réunissaient que pour ■ la justice de leurs causes, n'obéissaient qu'au Conseil des Vieillards, et ne portaient leurs armes au delà de leurs vallées que pour la défense de la religion. -

« L'Espagne, a dit M. Thiers, est une nation forte, aussi fière du souvenir de sa grandeur passée que si cette grandeur existait encore, et capable du plus courageux dévouement. »


Ce jugement est porté en toute justice, car l'histoire de ce peuple nous prouve jusqu'où va son abnégation dans les moments difficiles, son héroïsme dans les combats, son acharnement indomptable pour défendre son indépendance quand il la croit attaquée; et cet éloge est particulièrement mérité par le peuple basque, dont chaque ville atteste par son blason, juste prix des services rendus et de la fidélité jurée, avoir été déclarée Très Noble et Très Loyale.

*

Si le touriste qui veut jouir des impressions éveillées par l'étude curieuse du caractère des peuples, et révélée par les souvenirs des temps passés, parcourait, avec l'intérêt qu'ils méritent, ces superbes monts et leurs paisibles vallées, il lui serait facile, les connaissances historiques étant données, de reconstruire ce que les traditions et les récits des temps nous ont laissé du peuple qui les habite.

Il serait convaincu, comme nous qui avons observé de près, que si la civilisation moderne a été inhabile à en polir les formes ou les dehors, elle n'a rien su ajouter aux vertus réelles et solides qui le distinguent, à la douceur et à la simplicité de ses mœurs, et avec nous, sous l'impression de calme et de bien-être que l'on ressent auprès de ses modestes foyers, il ferait des vœux pour que le progrès, souvent trompeur dans ses éblouissantes promesses, ne vînt de longtemps encore troubler l'esprit, le


cœur et la vie de ceux qui ont su résister aux tentations et aux efforts puissants des siècles.

Ces considérations nous ont semblé nécessaires pour éclaircir plus tard les réflexions que pourraient éveiller dans l'esprit de l'observateur intelligent les types des individus, la structure de leurs demeures, la disposition des villes, les maints détails, enfin, que les lieux et les objets font surgir à chaque pas.

Notre intention n'étant pas d'écrire l'histoire du pays basque, nous nous bornerons, pour rester dans les limites fidèles du but que nous nous sommes proposé, à faire ressortir et à exposer en temps opportun, selon les lieux où nous nous dirigerons, les remarques à observer, les titres à produire, ainsi que l'explication des causes et de leurs effets.

11

Quelques géographes, en nous parlant des provinces basques, nous les présentent comme un pays pauvre, un territoire aride. Aujourd'hui, cette assertion est une erreur qui doit être combattue.

A une époque reculée, les montagnes qui les cernent présentaient, sans doute, un aspect sauvage avec leurs flancs abrupts et leurs cimes désolées.

Mais, depuis des siècles, l'homme lutte avec la nature, et le labeur d'un peuple résolu et courageux leur a arraché, par sa volonté ferme et tenace, son


travail actif et constant, ce qu'elles semblaient ne point vouloir céder.

- N'était-ce point assez d'avoir laissé couler jadis, de leurs flancs embrasés, en flots d'argent, ce métal précieux qui tenta les envahisseurs et devait les rappeler? N'était-ce point assez que leur sein eût conservé encore d'inépuisables mines pour le besoin des âges? Non, ce peuple, de mœurs patriarcales, voulut moins arracher à ses monts les richesses qu'ils recélaient, qu'obliger le sol à produire ce que lui voulait cultiver.

Aussi voyons-nous aujourd'hui s'élever de toutes parts les montagnes boisées, les hauteurs cultivées, où s'étagent, du pied jusqu'au faîte, les fermes bien assises, respirant l'ordre et l'aisance ; le terrain vaillamment disputé au rocher, et, parfois, semble-t-il, le roc lui-même converti en terre labourable; le moindre escarpement franchissable utilisé.

Là, tout est travail, tout est produit, et si ce n'est pas la richesse, c'est incontestablement le bien-être, c'est la paix. On ne connaît point la misère. Si l'on est pauvre, on l'est honnêtement ; dans la huche de la ferme hospitalière, il y aura toujours du pain pour le frère qui en manque; et sur le banc qui s'allonge à l'ombre en été, au soleil pendant l'hiver, une place sera réservée au vieillard qui, chargé d'ans, ne peut plus travailler.

Mais la misère noire, celle qui jette l'homme dans le vice, la femme dans la honte, et l'enfant au ruisseau, la misère dont on ne se relève pas, celle


que nous trouverons plus tard, lorsque nous avancerons vers l'intérieur du royaume, n'est point connue dans ces provinces.

En pénétrant dans le Guipuzcoa, et en suivant par la voie ferrée cette série de tranchées ouvertes à travers les collines qui s'étendent au pied du mont Jaïzquivel et séparent la campagne d'Irun du golfe Cantabrique, le trajet se fera, selon la saison, entre les jetées roses des pommeraies en fleurs ou des masses vermeilles de leurs fruits pressés.

Là, la nappe immense et ondoyante des maïs encore tendres rappelle, sous la pleine lumière et l'air qui les ondule, le vert des eaux et leurs replis gracieux.

Plus tard, ce sera, s'élevant en quenouilles d'or, leurs lourds épis reluisant au soleil, et de verts pâturages où paissent les bœufs tranquilles, des terre?

en labour où la charrue scintille, puis des bandes de terre cultivées, soignées, tracées avec ordre et en tous sens, car pas un pouce de terrain n'est perdu.

C'est ainsi qu'après un trajet de quelques heures, à partir de la frontière, nous arrivons à San Sebastian.


CHAPITRE II

SAN SEBASTIAN — DONOSTIYA

San Sébastian. — Son origine. — Discussion scientifique. - San Sebastian à l'époque romaine. — Vestiges de cette domination. — Un document paléographique. — Diverses notes historiques de n5o à 169g. — La Nonne Lieutenant.

San Sebastian moderne. — La Perle de l'Océan. — L'Urgull.

Description de San Sebastian moderne. — Le Palais de Miramar. — Le Chàteau de la Mota. — Captivité de François 1er à la Mota. — Souvenirs archéologiques du château de la Mota. - Monuments religieux. - Eglise de Santa Maria et ses diverses époques. — Détails architectoniques remarquables de l'église actuelle. — Les Monarques qui ont visilié Santa Maria. — Souvenirs naticnaux et historiques. — Document impérial détruit en 1813. — San Vicente. — Sa Restauration. — Détails antérieurs au xrv* et au xv. siècle. — Description du temple. — Notes importantes. — San Telmo.

Fondation du somptueux couvent. — Son état actuel.

Détails remarquables. — Couvent des Carmélites.

1

Son nom, dans les temps les plus reculés, fut Irurun (très agujeros — trois trous), d'où lui vient le nom actuel plus familier de Iru-Chulo.

Il serait difficile de préciser d'une manière absolue l'histoire de la fondation de cette ville. En consultant les notes archéologiques et artistiques qui se rapportent aux villes maritimes dé Guipuzcoa


(notes que nous devons considérer comme d'une valeur incontestable, puisqu'elles nous ont été remises par un des membres les plus zélés1 de la Commission des Monuments de Guipuzcoa), nous pouvons, sans nous en écarter, faire l'exposé suivant : Don Aureliano Fernandez Guerra a soutenu que les colonies maritimes romaines dans le Guipuzcoa, Oeaso, Morosgi, Menosca et Tritio-Tubôrico, répondaient à Fontarabie (Oyarzun), San Sebastian, Guetaria et Moirico.

L'illustre membre de l'Académie d'histoire, Don Francisco Coello, est complètement d'accord avec M. F. Guerra en ce qui concerne Oeaso, Menosca et Tritio-Tubôrico ; mais l'étude minutieuse des conditions topographiques, présentée par M. P. M. de Soraluce, fait supposer avec plus de droit que l'emplacement véritable du Morosgi de M. Fernandez Guerra serait Hernani et non San Sébastian.

* *

A cette époque de la période romaine, la vallée de l'Urumea, de même que les jonchées de l'Antiguo, devaient être de grands et profonds enfon cements de la mer. L'Urgull-Mendi (Mont Urgull), de nature complètement crétacée, aurait été une île; puis, vu la tendance du Cantabrique à tout entraîner de l'ouest à l'est, les sables, en s'accumulant, auront

i. Don Pedro Manuel de Soraluce, bibliothécaire-archiviste de la Commission.


formé avec le temps une langue de terre qui, peu à peu, aura comblé l'espace compris entre la terre ferme et l'Urgull. Enfin, dans la seconde partie du Moyen-Age, des familles de pêcheurs (Donostiarras, « familles fondatrices », comme le « Fuero )) les désigne), qui vivaient alors sur le territoire d'Artigas, trouvant un asile assuré sur cet étroit espace, seraient venues s'y fixer définitivement.

Les chartes royales du Moyen-Age accordent également une plus grande importance à Hernani qu'à San Sébastian. De plus, la voie romaine de Bayonne à Il-un par Saint-Jean-de-Luz aurait passé par Oyarzun, Hernani, Andoain, etc. Tous ces arguments semblent donc nous permettre d'affirmer qu'Hernani est le Morosgi des Romains, et que San Sebastian n'aurait été qu'un simple faubourg dépendant de cette ville.

Ajoutons encore que la Commission des Monuments de Guipuzcoa possède les photographies de la pierre tombale romaine de André-erreguia (la femme du roi) et celles des monnaies romaines trouvées également à Saint-Jean-de-Luz et dans la Bidassoa.

Le château primitif de Feloaga (Arkalek-Gaztelu) était aussi d'origine romaine, et des vestiges de cette domination ont été trouvés dans les mines d'Oyarzun et dans les montagnes qui l'entourent, de même -que dans les montagnes d'Hernani il existe des chaussées dont la construction est attribuée, non sans raison, au peuple-roi.


Au contraire, aucun vestige archéologique de l'époque romaine n'a été découvert jusqu'à présent à San Sébastian, ce qui prouverait que cette ville n'existait pas encore ou qu'elle n'était alors, comme nous l'avons dit précédemment, qu'un simple faubourg de pêcheurs, peut-être la Irurun.

Tout porte donc à croire, d'après ces renseignements minutieusement recueillis, que ce ne fut que dans la seconde partie du Moyen-Age que San Sebastian parvint à acquérir quelque importance, en même temps qu'Hernani voyait décroître la sienne.

Le plus ancien document paléographique, le premier peut-être (car jusqu'à cette époque aucun écrit ne nous donne des renseignements sur le -San Sebastian actuel), est la magnifique donation que Don Sancho el Mayor, roi de Navarre, fit, au XIe siècle (IOI4), au Monastère royal de Leyre.

Le brevet, textuellement traduit du latin, est rédigé dans les termes suivants : « Nous donnons dans les environs d'Hernani, un monastère établi sur les bords de la mer, avec sa paroisse (sans aucun doute el Antigo), ainsi que cette ville que les Anciens appelaient Irurun, avec ses deux églises, Sainte-Marie et Saint-Vincent-Martyr, et le district qui aujourd'hui, etc. »

La lettre patente de repeuplement de San Sébastian, autorisant la ville à former un gouvernement municipal particulier, est signée par le roi Don Sancho VI el Sabio, roi de Navarre, et date de n5o.

Elle fut confirmée par Don Alphonse VIII de


Castille, lorsque le Guipuzcoa s'incorpora volontairement à ce royaume.

Le roi Alphonse vint lui-même recevoir l'hommage des Guipuzcoans. Ceux-ci, selon la chronique, lui remirent les villes de San Sebastian et de Fontarabie avec sa forteresse et le château de Feloaga ; sur les confins de la Navarre, le château de Alhacen ; sur la frontière de Alava, le château de Achoriz de la vallée de Leniz; sur celle de Biscaye, le château de Arrasate (aujourd'hui Mondragon), et, sur la même limite, le château de Elosua.

Le roi Alphonse, nous disent les Mémoires du temps, entra dans le Guipuzcoa, accompagné seulement de vingt chevaliers de l'ordre du Temple, qu'il avait détachés de sa suite. Ceci serait la preuve évidente de l'union très volontaire de cette province à la Castille sans que, dans cet acte, ni l'intimation ni la force ne soient intervenues, sinon la plus entière confiance de part et d'autre.

Et que serait cette mutuelle confiance dans la noblesse et dans la loyauté de chacun, quand il est dit qu'aucune condition et qu'aucun pacte ne furent signés, que de part et d'autre on se soumit à des promesses verbales?

Dès lors, la gloire du Guipuzcoa fut attachée à celle de Castille.

Deux ans plus tard (1202), Don Alphonse confirma à Burgos « los Fueros », usages, coutumes et privilèges de San Sébastian, lui accordant de plus des grâces et des franchises.


Les successeurs d'Alphonse VIII maintinrent ces faveurs que les Donostiarras méritaient, d'ailleurs, par les services signalés qu'ils avaient rendus sur terre (Navas de Tolosa, 1212) et principalement sur mer.

Équipant des navires aux frais de la ville, ils contribuèrent, en 1247, sous le commandement de l'amiral Bonifaz, à la prise de Séville et continuèrent à prendre part aux guerres successives que les Monarques de Castille eurent à soutenir.

Enfin, au xv° siècle, ils se rendirent célèbres dans leurs luttes contre les flottes de l'Angleterre et obligèrent cette nation à signer des traités favorables à Guipuzcoa.

En 1512, les Donostiarras résistèrent vaillamment aux attaques répétées de l'armée française et reje, « terent tout parlementaire.

Pour ce fait et pour s'être refusés à appuyer les Comuneros, Charles I" d'Espagne (Charles-Quint), accorda à la ville le titre de Noble et de Loyale.

En 1662, San Sebastian obtint de Philippe IV le titre de Villa; en 1699, le roi Charles II ajouta le titre de Très à ceux déjà acquis de Noble et de Loyale.

Peut-être nous saura-t-on bon gré de mentionner ici comme appartenant à cette époque l'histoire d'une femme très célèbre par ses aventures, Catalina Erauso, plus connue sous le nom de la « Nonne Lieutenant», personnification parfaite de l'esprit aventurier de ce temps.


LA NONNE LIEUTENANT

(La Monja Alferez) Cette femme célèbre naquit à San Sebastian en i58o, et hérita de l'esprit guerrier qui distinguait son père, le capitaine Don Miguel Erauso.

Sa mère, Dona Maria Perez de Galarraga, d'idées diamétralement opposées, mit Catalina, qui n'avait pas encore quatre ans, au couvent des Dominicaines 1 dont une de ses tantes était prieure.

Catalina y était depuis onze ans. Elle allait prononcer ses vœux, lorsque, à la suite d'une querelle avec une autre religieuse, elle fut sévèrement châtiée.

Indignée, elle feignit une indisposition, se retira du chœur, puis s'échappa du couvent.

Au dehors, tout était nouveau pour elle.

Elle se réfugia dans les montagnes, transforma ses vêtements en costume masculin, et arriva non sans peine à Vitoria.

Là, elle entra au service d'un professeur, qui voulut lui enseigner le latin, et qu'elle ne tarda pas à quitter, le trouvant trop sévère dans son enseignement. Elle passa alors à Valladolid, où le secrétaire du roi, Don Juan Idiaquez l'admit en qualité de page.

Or, il arriva que le père de Catalina vint un jour

1. Le palais de Miramar, résidence de S. M. la Reine Régente, s'élève aujourd'hui sur l'emplacement du couvent des Dominicaines où Catalina avait été élevée.


rendre visite à ce seigneur et, en présence du page, se lamenta, avec son hôte, de la disparition de sa fille. Celle-ci, craignant que les démarches dont elle était l'objet ne finissent par la faire découvrir, s'enfuit à Bilbao. Elle avait peu connu ses parents, et l'affection qu'elle aurait dû avoir pour eux avait été étouffée par l'horreur du cloître.

A Bilbao, elle blessa d'un jet de pierre un garçon qui s'était moqué d'elle, et fut mise en prison. Elle y passa un mois.

Continuant sa vie aventureuse, Catalina servit à Estella chez un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques.

Elle eut le courage de revenir à San Sébastian, où, dans- l'église d'un couvent, elle assista à la messe que sa mère et sa sœur entendaient. Elle s'embarqua à Pasajes pour San Lucar. De là, elle passa aux Indes, en qualité de mousse, sur un galion au commandement d'un de ses oncles, et se battit contre les Hollandais. Elle déroba à son oncle une somme de 5oo pesos (2,5oo francs) qui l'aida à s'échapper, puis elle se mit au service d'un marchand.

L'aventure suivante, racontée par elle-même, la dépeint fidèlement :

# v.i

« Un jour de fête, j'étais à la comédie, occupant tranquillement la place que j'avais prise. Sans plus de façons, un individu nommé Reyes survint, avec un camarade qu'il plaça devant moi, et si près


qu'il m'empêchait de voir. Je le priai de s'éloigner un peu. Il me répondit rudement et je ripostai de même. Il me dit alors que, si je ne quittais pas la place, il me couperait la figure.

» Je n'avais sur moi d'autre arme qu'une dague.

Je me retirai à regret, et des amis qui avaient tout entendu me suivirent et cherchèrent à me calmer.

» Le lendemain matin, j'étais dans ma boutique, occupée à la vente, lorsque Reyes passa et repassa à plusieurs reprises devant la porte. Je finis par le remarquer. Je fermai ma boutique, je pris un couteau que je portai chez un barbier pour le faire aiguiser et en faire denteler la lame comme une scie, puis je ceignis mon épée, que je portais pour la première fois.

'» Reyes se promenait avec un autre devant l'église. Je m'approchai par derrière et lui dis : «Holà! Monsieur Reyes! — Que voulez-vous?

Voici, dis-je, la figure que l'on coupe. » Et je lui fis une estafilade qui imprima une dizaine de pointes dans les chairs. Il porta les mains à sa blessure; son ami tira l'épée et vint à moi; j'allai à lui avec la mienne. Nous tirâmes, et je lui portai dans le côté gauche une pointe qui le transperça. Il tomba.

J'entrai aussitôt dans l'église qui était proche. Le magistrat Don Mendo de Quinones, revêtu de l'habit des chevaliers d'Alcantara, y arriva en même temps que moi. Il m'entraîna dehors, me fit conduire en prison où je fus mise aux fers et aux entraves. »


*"*

L'évêque obtint que Catalina fût ramenée à l'église dont l'asile avait été violé. Avec l'argent de son maître, elle se vit libre de toute persécution; mais elle n'avait point compté avec la tendresse de certaine dame qui s'éprit d'elle.

Pour échapper à ce nouveau danger, Catalina s'enfuit à Trujillo, où un nouveau duel avec le dit Reyes, qu'elle tua cette fois, l'obligea à aller à Lima. Dans cette ville, elle entra au service d'un marchand qui la renvoya pour l'avoir surprise « contant fleurette à sa fille )).

Lasse de servir, Catalina s'engagea.

A la Concepcion de Chili, elle se trouva chez le gouverneur avec son frère Don Miguel qui, dès qu'il apprit quelle était la patrie de Catalina, lui fit une foule de questions sur son père et sur ellemême, sans la reconnaître.

Il la prit comme soldat dans sa compagnie; elle y resta trois ans, jusqu'à ce que, jaloux de Catalina, parce qu'il supposait qu'elle courtisait sa maîtresse Don Miguel l'envoya à la frontière combattre les Indiens.

Dans une de ces rencontres journalières, Catalina, voyant le drapeau de sa compagnie enlevé, se précipite sur les ennemis, tue leur chef de sa main et, au prix de son sang, reprend héroïquement le drapeau qui lui est confié, et reçoit le grade de


lieutenant. Elle se distingua dans toutes les actions et aurait été nommée capitaine de la compagnie dont elle eut le commandement, si elle n'eût point fait pendre un chef indien que le gouverneur tenait à garder prisonnier.

Dans sa vie de garnison, les duels et les morts ne manquèrent point. Un jour, Catalina servit de témoin dans une rencontre. Il arriva que, pour défendre les combattants, les témoins s'attaquèrent mutuellement, et celui de son adversaire, qui n'était autre que son propre frère Don Miguel de Erauso, tomba, frappé mortellement.

Catalina s'enfuit. Elle traversa les Andes au prix de mille fatigues et arriva à Potosi après une foule de péripéties et d'aventures. Elle subit même le supplice de la torture qu'on lui appliqua pour lui faire avouer certaine querelle sanglante de deux dames, sans que la douleur pût la faire parler.

Condamnée à mort pour avoir tué un Portugais, elle arriva jusqu'à la potence en montrant une fermeté extraordinaire; elle échappa miraculeusement à ce dernier supplice, grâce à une heureuse circonstance.

De nouveaux duels privèrent plusieurs fois Catalina de sa liberté; mais rien ne l'arrêtait, rien n'affaiblissait son courage.

« J'entrai un jour, raconte-t-elle elle-même, jouer chez un ami. Nous nous mîmes deux à jouer. Le jeu allait son train, quand un nouveau venu, que l'on appelait « le Cid», se joignit à moi.


» C'était un homme de haute taille, brun, velu, et dont l'aspect seul effrayait. Je continuai mon jeu et je gagnai la première passe. Le Cid mit alors la main sur mon argent, me prit quelques réaux et sortit. Peu après il rentra, allongea de nouveau la main, prit une poignée de réaux et se plaça derrière moi. Je préparai ma dague et je continuai le jeu; il remit encore la main sur mon argent; mais, comme je l'avais senti venir, de ma dague, je lui clouai la main sur la table.

» Je me levai aussitôt et je pris mon épée. Ceux qui étaient présents dégainèrent; les amis du Cid accoururent, m'attaquèrent et me firent trois blessures; je me précipitai dans la rue, et ce fut heureux pour moi, car ils m'auraient mise en pièces.

» Le premier qui sortit derrière moi fut le Cid ; il était armé jusqu'aux dents. Je lui portai une botte; les autres accoururent et me poursuivirent.

» En arrivant près de Saint-François, le Cid me porta, par derrière, un coup qui me traversa l'épaule; un autre me fit une profonde blessure au côté gauche, et je tombai baignée dans mon sang.

Tous en profitèrent pour disparaître.

» Je me relevai à demi-morte; j'aperçus alors le Cid à la porte de l'église; j'allai vers lui et il vint à moi en me disant : « Chien ! tu vis encore ! » et il me porta un second coup que je parai avec ma dague; puis, je lui en portai un si habilement que je lui traversai la poitrine de part en part. Il tomba, demandant confession, et je tombai également. »


* *"$

Miraculeusement guérie de ses blessures, Catalina, poursuivie par la justice, dut fuir jusqu'à Guamanga, où elle en vint encore aux mains avec ses persécuteurs. L'évêque accourut au bruit de la lutte. Il s'empara de Catalina, la conduisit chez lui, et; grâce à ses conseils et à ses exhortations, cette femme extraordinaire avoua son sexe et l'histoire de sa vie.

Elle entra au couvent de Santa Clara et passa ensuite dans celui de la Sainte-Trinité de Lima.

Comme il fut confirmé qu'elle n'avait pas prononcé ses vœux, elle revint en Espagne où elle reprit son uniforme de lieutenant et obtint une pension du roi.

Avec son caractère aventureux, Catalina ne put se résoudre à vivre tranquillement à Madrid. Elle partit pour l'Italie ; à Rome, elle fut reçue par le pape Paul V, qui l'exhorta à abandonner son costume masculin. Elle revint en Espagne peu de temps après pour aller au Mexique, où l'on croit que mourut cette femme singulière, qui avait caché son sexe pendant si longtemps, et avait, dit-on, toujours conservé sa vertu. -

II

Après avoir donné ces quelques notes qui pourront servir à reconstituer l'historique de Guipuzcoa et de la primitive San Sébastian, nous passerons,


l'histoire elle-même se chargeant de compléter ce que nous indiquons, au San Sebastian moderne, à la ville actuelle.

Si un heureux concours de phénomènes naturels aida, comme nous l'avons vu, à former autrefois un asile assuré à des pêcheurs sans gîte, et les encouragea à y fonder un peuple, on est tenté de croire qu'un bon génie présida à la naissance de la ville ignorée et veilla sur son berceau, en préparant pour elle ses dons généreux et l'appelant déjà peut-être de ce nom gracieux de Perle de l'Océan.

Elle est bien, en effet, une création de l'Océan.

Elle est bien une jolie perle jetée sur ces sables d'or par ces flots superbes qui la caressent sans cesse et viennent, en murmurant, mourir à ses pieds.

La ville d'aujourd'hui n'est plus la timide d'autrefois qui, craintive, s'abritait au pied de l'Urgull protecteur.

Elle a grandi, elle est forte, elle est fière; mais pour cela elle n'a point renié son berceau.

Il est là, ce berceau qui dit son origine; il est là, tel que les âges nous l'ont dit. Là encore vivent des pêcheurs, les fils de ceux qui l'ont vue naître, et ils jouissent maintenant de sa richesse et de sa beauté.

Mais elle, la fille chérie, tenant toujours sa mère par la main, s'est développée, s'est étendue, gracieuse et belle, s'est établie reine enfin sur ces bords enchanteurs.

Et l'Urgull, lui aussi, le vieil ami d'alors, tout fier de son œuvre et toujours fidèle, veille encore


aujourd'hui, non plus comme au temps jadis, pour l'abriter seulement contre les fureurs des vents et la rage des flots, mais pour défendre d'un bras vigoureux, que les siècles ont armé, la ville riche et prospère contre les ambitions et les rivalités.

':If * *

Si, pour étudier la situation exacte de San Sébastian, nous nous plaçons sur le mont Ulia, qui domine la ville dans toute son étendue, nous pourrons l'admirer dans tous ses détails et jouir en même temps de la vue splendide d'un délicieux panorama.

Au premier plan, le pont de Santa Catalina, de construction toute moderne, beau, large, élégant, jeté sur l'Urumea, à l'endroit où ce joli cours d'eau se jette à la mer.

Ce pont donne accès à une longue avenue (avenida de la Liber lad) qui traverse la ville neuve en ligne droite. Il partage aussi, avant d'entrer dans la ville, deux belles promenades : l'une, à gauche, qui remonte l'Urumea et semble se perdre dans la poétique vallée de Loyola ; l'autre, à droite (la Zurriola), avec son gracieux square, s'étendant le long du parapet où viennent se confondre les eaux de la petite rivière et les flots de l'Océan.

Ce parapet se continue en ceinture jusqu'au pied de l'Urgull.

A cet endroit, la mer s'élargit beaucoup. La vague, parfois furieuse de l'obstacle qu'elle rencontre et qui


l'arrête, s'élève en bondissant pour venir se briser avec fracas sur cette muraille élevée de main d'homme et sur le pied noirci du vieux mont. Puis, elle le contourne, le sapant sans cesse, et sans cesse le couvrant de l'écume de ses flots qui s'y brisent toujours, s'y refoulent pour se gonfler encore et attaquer de nouveau.

* '*

Mais au delà du mont la lutte cesse. Plus de mur, plus de roc, plus d'obstacle, l'espace est libre. De l'horizon sans fin, la mer vient droit à elle, à sa « Perle » qui, pour la mieux recevoir, ouvre sa conque d'or !

Igueldo à gauche, Urgull à droite laissent libre passage à l'Océan. Il effleure en passant la petite île verte de Santa Clara qui, entre ces vieux gardiens maussades, semble être placée là pour lui offrir la bienvenue.

Et la mer apaisée passe, se faisant douce, se faisant calme; ses flots s'élargissent en longues courbes" gracieuses et s'étendent mollement dans cette large baie dont la forme exquise est si bien exprimée par son nom de Concha (conque).

Et autour de ce large cercle, idéal de perfection et de grâce, les coquettes habitations s'alignent, se pressent, puis s'étagent et se perdent, mêlant leurs teintes gaies dans ce cadre de pur azur, de pourpre ou de feu, de vertes collines aux tons vifs et chauds,


qui brillent et s'effacent sous les effets rapides des ombres et des jets de lumière.

Puis là, bien en face de cette belle nature, comme pour ajouter une grâce de plus aux grâces réunies et plus de majesté aux splendeurs déployées, s'élève sans faste, mais sévère et grande dans sa simplicité, la résidence d'une gracieuse et noble souveraine qui aime à se reposer, dans cet endroit choisi, des charges parfois lourdes de la royauté, et trouve dans cette tranquille retraite des heures de vraie quiétude, de bonheur et de paix.

Et partout, et toujours, le vert des monts, l'éclat .des eaux, le bleu des deux.

* * *

Mais revenons vers la ville elle-même, dont la masse proprement dite s'étend dans l'espace compris entre la Zurriola et la Concha, du mont Urgull à l'Avenida.

Dans la partie ancienne, les rues sont étroites ; dans la partie neuve, elles sont larges; mais les unes et les autres sont propres, bien pavées et très régulières. Les maisons sont, en général, élevées et de construction toute moderne.

La ville possède deux églises paroissiales, un couvent, un arsenal et une caserne sur le versant de l'Urgull.

Au centre de la ville s'élève le palais de la a Diputacion provincial », sur la belle place de Guipuzcoa.


Plus loin, sur l'Alderdi-Eder (beau champ), le grand Casino, bel édifice qui allie le confort au bon goût; YAlameda, qui sépare le vieux San Sebastian du nouveau, est le lieu de réunion des promeneurs pendant la saison d'été.

Après avoir jeté un coup d'œil d'ensemble sur la ville, nous en présenterons les détails curieux ou intéressants.

# *

Sur le mont Urgull s'élève le château de « la Mota H.

Ce nom, paraît-il, était appliqué à presque tous les châteaux de son époque.

La forteresse primitive, dont il reste des vestiges que nous indiquerons, fut construite ou, pour mieux dire, restaurée par le roi Don Sancho V de Navarre, en 1194.

Sur les ruines de cette forteresse, Hercules Torelli éleva, en 1693, celle qui existe aujourd'hui, sans que les projets de fortifications tracés par Geronimo Soto, sous l'influence d'Idiaquez, fussent réalisés.

A son retour en France (1526), après sa captivité à Madrid, François lor y fut retenu prisonnier pendant cinq jours.

Le 9 mars 1526, l'Ayuntamiento faisait publier l'ordre suivant: «. Que personne ne monte à la colline du château de la Mota. tant que le dit roi de France sera dans cette dite ville. »

Sur le versant nord se trouvent les tombeaux du général espagnol Gurrea et des officiers anglais qui


moururent pendant la première guerre civile. Déjà s'y trouvaient les tombes des officiers anglais morts dans l'assaut de la ville (3i août 1813), entre autres celle du célèbre ingénieur Fletcher.

* & ik

Les souvenirs archéologiques qui se rapportent au château de la Mota et que nous avons pu recueillir sont : le donjon primitif et des barbacanes du xne siècle; des pans de murailles de la seconde forteresse de Macho, du temps de Don Sancho el Fuerte; un escalier d'honneur en pierres d'assise, semblant appartenir au xvie siècle (il se trouve dans la muraille septentrionale, sous l'ancienne chapelle du Santo Cristo de la Mota); sur cet escalier, une porte et deux curieux écussons représentant un calice et cinq fleurs de lys.

MM. Arteche et Coello, délégués par l'Académie royale d'Histoire pour inspecter ces vestiges, ont reconnu les recherches et confirmé l'exposition faite par la Commission des Monuments de Guipuzcoa.

Grâce à son Excellence le Gouverneur de la place, général Henestrosa, tous les vestiges cités sont aujourd'hui débarrassés de la végétation et des mousses qui les couvraient. Le corps d'artillerie est chargé de leur conservation.

Le Très Vénéré Santo Cristo de la Mota, œuvre artistique que l'on fait remonter au xvie siècle, est


imposant dans son ensemble, mais il présente de grands défauts d'anatomie. Il a été restauré.

En i883, cette sainte effigie a été placée dans l'Hôpital militaire où elle se trouve encore.

MONUMENTS RELIGIEUX

En entrant dans la calle Mayor, l'église de Santa Maria se présente devant nous comme le terme même de cette rue, et semble, en même temps, avoir été creusée et construite dans le cœur de l'Urgull.

La primitive église paroissiale, dont il est parlé dès le XIa siècle, s'écroula dans le terrible incendie de 1278. Sur le même emplacement s'en éleva une seconde, de style ogival, très belle et très spacieuse.

Cette nouvelle église, exposée d'avance, par sa construction élancée et légère, à tous les dangers qui doivent inévitablement survenir dans une place de guerre, éprouva de grands dommages à la suite des terribles explosions de 1575 et de 1688.

Il est probable que, menaçant ruine après de telles secousses, elle fut démolie; et, à la même place encore, fut construite l'actuelle et belle église de Santa Maria. La première pierre fut posée le 27 avril 1743, et l'église fut terminée en 1764.

Quoique l'architecture de ce temple se ressente de la lutte que soutenaient l'école de la dernière période autrichienne et l'école nouvelle, implantée


par Fernando VI, puis imposée par Charles III, l'édifice n'en est pas moins beau et grandiose.

Si nous en étudions tous les détails, nous les trouvons irréprochables; si nous le considérons dans son ensemble, nous l'admirons. Et cependant nous ne tardons pas à remarquer que la construction rappelle plutôt un édifice civil qu'un temple religieux. Cela est dû au style de la Renaissance qui supprimait les transepts et autres détails qui conviennent si bien aux églises, quel que soit leur ordre d'architecture.

On remarque aussi qu'un de ces élégants dômes du xvie siècle, que semblaient offrir déjà les quatre piliers du centre, a été remplacé par une coupole qui surgit d'une gracieuse corniche ornée de feuilles et de consoles.

Nous devons ajouter que le projet du dôme fut proposé par les architectes, mais que le corps du Génie s'y opposa, alléguant qu'il nuirait à la défense du château.

Comme détails architectoniques de valeur, nous remarquons : le maître-autel et les deux autels latéraux, exécutés par Don Diego de Villanueva.

L'autel de la Communion, le plus beau, dû, ainsi que ses sculptures, au célèbre académicien Juan de Mena; les autels de Notre-Dame des Douleurs et du Sacré-Cœur de Jésus, de Ventura Rodri guez.

Le chœur occupe toute la largeur de l'église ; son arc central est très élégant.


En résumé, l'ensemble du temple est beau et harmonieux.

Les orgues qu'il possède peuvent rivaliser avec les meilleures orgues de Paris.

Grâce à la complaisance de l'aimable membre de la Commission, Don P. Manuel de Soraluce, nous pouvons citer les monarques qui ont été reçus solennellement dans l'église de Santa Maria.

Ce sont : Don Alphonse VIII de Castille, en 1204 et en 1209; Sancho IV, en 1286 et en 1290; Don Pedro el Cruel et ses trois filles, Dona Beatriz, Dofia .Constanza et Dona Isabel; Enrique IV, en 1457 et en 1463; l'empereur Charles-Quint, en 1539; Felipe III, en 1615; Felipe IV, en 1660; Felipe V, en 1701 ; Joseph Bonaparte, en 1808 ; Fernando VII et Dofia Maria Josefa Amalia en 1828.

Dofia Isabel II y fut reçue pour la première fois, avec son auguste mère et sa sœur, en i845 ; l'empereur Napoléon III et l'impératrice Eugénie, en i858.

Pour être trop récentes, nous ne mentionnerons pas les visites du roi Don Alphonse XII, et celles de notre auguste souveraine la Reine Régente, Dofia Maria Cristina de Austria.

Entre autres souvenirs nationaux et historiques à signaler pour leur importance, nous devons rappeler que, selon la coutume du Moyen-Age, les églises métropolitaines étaient le lieu choisi où se rassemblaient les autorités municipales pour tenir leurs réunions, délibérer, prêter serment et jurer les promesses royales et populaires.


Ce fut donc à Santa Maria que furent jurées les promesses que fit la ville de San Sebastian à Don Pedro el Cruel, quand, furieux, il fuyait de la Corogne pour se rendre à Bayonne, l'Espagne entière, quelques villes exceptées, s'étant soulevée contre lui. Les Donostiarras1 auxquels s'étaient joints les habitants de Guetaria, tinrent loyalement le serment de fidélité juré au roi fugitif.

Mais l'événement vraiment imposant et grandiose fut celui qui eut lieu, deux siècles plus tard, lorsque le soulèvement de los Comuneros de Castilla mit l'empereur Charles-Quint à deux doigts de sa perte.

Le peuple en masse, avec ses autorités, se réunit à Santa Maria; et là, en présence du Très Saint Sacrement exposé, jura fidélité à Charles-Quint.

Ce serment fut tenu aussi scrupuleusement que celui qui avait été prêté à Pierre le Cruel.

Malheureusement, le document impérial, par lequel l'empereur reconnaissant décernait à la ville de San Sébastian, le 13 avril i522, le titre de Noble et de Loyale, a été détruit, ainsi que toutes les archives, en i8i 3.

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San Vicente. — La restauration de l'église de San Vicenle fut commencée en 1507. L'ensemble architectural appartient au gothique de la fin du xv. siècle

I. Habitants de San Sébastian.


et à la Renaissance du xvi". Cependant, il existe de la paroisse antérieure des détails qui appartiennent au xiv" et au xvo siècle.

Il est parlé de cette église dès le XIe siècle, mais aucun vestige du temps de Don Sancho el Fuerte et de Don Sancho el Mayor n'a été retrouvé.

L'église de 1507 est due à Don Miguel de Santa Celay et à Don Juan de Iriarte.

Elle se compose de trois nefs d'architecture gothique.

Le retable du maître-autel, sauvé d'une destruction anti-artistique par la Commission des Monuments, fut exécuté, en 1 58q, par Ambrosio Bengoechea et Juanes de Iriarte.

Le beau médaillon de l'autel des Ames du Purgatoire et l'Ecce Homo sont l'œuvre du grand sculpteur Arizmendi.

Au sud du temple, le transept s'accuse par une plus grande élévation et par une rosace centrale qui laisse pénétrer la lumière à l'intérieur. Deux grandes fenêtres ogivales, ornées de figures de l'époque et surmontées d'archivoltes, qui s'appuient sur des tètes de chérubins, s'ouvrent à droite et à gauche du transept.

Sur les angles des contreforts, deux chapiteaux, représentant une tête d'homme entre deux personnages qui, placés horizontalement, lui couvrent la bouche de leurs mains. Le portique dont ces deux chapiteaux ont dû former partie a disparu et a été remplacé par un autre de mauvais goût, d'une


époque récente. Une lourde tour repose sur le portique.- La porte d'entrée est d'une époque différente et de mauvais goût.

En 1813, San Vicente put sauver du pillage ses archives, un magnifique ostensoir gothique, des plateaux repoussés et de riches ornements sacrés.

On conserve dans le musée de la Commission des Monuments deux sculptures gothiques, style du xive et du xv° siècle, qui furent arrachées lorsqu'on reforma la porte latérale.

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San Telmo. — Le couvent de San Telmo, tracé par Fray Martin de Santiago, moine de l'ordre, était autrefois un somptueux édifice. Il fut fondé par le secrétaire de l'empereur Charles-Quint, Don Alphonse Idiaquez, qui y fut enterré, ainsi que sa femme; mais leurs restes ont été retirés depuis par leur descendant, le duc de Granada.

Aujourd'hui, le couvent sert de parc et de dépôt de munitions, et se trouve dans un état déplorable.

Une des façades de la cour rappelle, seule, son ancienne splendeur. Il possédait autrefois, dans la tour adossée au château et servant de passage au couvent (aujourd'hui caserne d'infanterie), un superbe escalier qui attira particulièrement l'attention de Philippe IV et du grand Velazquez.

Malheureusement, un ingénieur militaire, dont


il faut oublier le nom, a fait disparailre cet escalier en le transformant en fourneaux, en même temps qu'il convertissait la tour en cuisines.

Le couvent de carmélites de Santa Teresa, construit en 1661, n'offre vraiment rien de remarquable.

Les quelques renseignements que nous venons de donner nous semblent suffisants pour la curiosité et le goût des connaisseurs.

Quant aux édifices modernes, nous laissons à chacun le soin de les juger.

Nous continuerons donc le récit de nos impressions sur les environs de San Sebastian et sur les sites charmants que nous offre la province.


CHAPITRE III

EL MONTE ULIA — IMPRESSIONS

El monte Ulia. — Sa situation. — Réflexions intimes. — Ascension. - Un type du pays. - Hospitalité basquc. - Les chemins de la Montagne. — La mer apparaît. — A la cime.

- Panorama splendide. - En longeant la cime de l'Ulia.

— Excursion interrompue. — Le retour. — Aspect des eaux.

Il se fait tard. — Le soleil disparaît dans les flots. — Après tant d'impressions, une triste ou douce impression. — Au pied de l'Ulia. — Don Antonio Oquendo. — Historique.

Si, du haut du mont Ulia, nous avons, d'un coup d'œil, embrassé la ville dans son ensemble et l'avons jugée belle, de ce même point, en laissant errer nos regards, nous affirmerons que tout ce qui l'entoure est délicieux.

C'est donc avec un nouveau plaisir que nous nous dirigeons vers cette cime qui nous promet, outre la jouissance d'une vue splendide, une excursion pleine d'intérêt.

* * &

Le mont Ulia s'étend de l'embouchure de l'Urumea jusqu'à Pasajes, où il est coupé par le goulet. Il se continue au delà, sous le nom de mont Jaïzquivel.


La mer baigne sa base dans toute son étendue.

De chemins pour en faire l'ascension, il n'en existe pas; et, dans notre égoïsme de contemplateur, nous ne les désirons point.

La réflexion étonnera peut-être, mais notre réponse est bien simple. La voici : le jour où un chemin relativement facile sera ouvert, le grand charme de ces lieux sera de beaucoup diminué.

En effet, si notre pied ne se heurte plus aux pierres du chemin, en revanche, nous nous heurterons sans cesse aux banalités de toute heure, à celles que le vulgaire sème sans compter sur son passage, à celles de ces gens qui viennent là parce qu'on y va, et disent, en passant près de vous, de ces choses qui glacent l'enthousiasme, éteignent brutalement le souffle qui vient du cœur, la pensée qui monte de l'âme, brisent enfin le silence que l'on respecte, et font taire ces voix mystérieuses que l'on veut écouter.

Oh! non. Qu'on nous laisse encore à nous, à tous ceux qui veulent et savent sentir et penser, ces chemins raboteux, aux ornières profondes, aux pierres roulantes, aux buissons épineux, qui nous mèneront sûrement là-haut, où nous voulons jouir, où nous voulons rêver.

Et ils sont délicieux, après tout, avec leur imprévu, leur charme, leurs bonnes rencontres qui font partie du sol et forment autant de tableaux, avec tous ces détails, enfin, qui animent, attirent, retiennent et font tout si beau dans la nature chez elle.


Donc, nous le suivons, nous, ce chemin pris à l'aventure, nous donnant pour point de repère une jolie ferme toute blanche, perchée bien haut.

D'abord, il est étroit, sombre, encaissé, quelque peu raide. De hautes fougères, aux espèces variées, le bordent des deux côtés; de belles mousses.

couvrent les pierres sous lesquelles dorment de grands lézards paresseux que notre approche fait fuir, et leur fuite met du bruit dans les creux.

A mi-côte, et un peu haut déjà, nous rejoignons une vieille femme, vrai type de la race du pays : grande, sèche, aux hanches fermes et souples encore.

Elle porte sur la tête une large et lourde corbeille, mais la tête reste droite, et le col est flexible sous le fardeau. Elle monte sans hâte, comme sans fatigue. Elle nous salue de l'agur amical, le bonjour du pays. Une courte conversation s'engage. Elle a soixante-sept ans, nous dit-elle; et nous l'admirons, car chaque jour elle se rend à la ville pour y vendre, avec le lait de ses vaches, les fruits et les légumes de son petit potager, et elle en revient avec une nouvelle charge : le pain et les provisions du ménage.

Elle nous invite, si nous voulons bien faire un petit détour à gauche, à nous reposer chez elle ; elle a à nous offrir de l'eau fraîche et des azucarillos.

Cela est dit avec cette gravité simple, particulière au pays, qui exclut toute familiarité. Nous la remercions, mais nous n'acceptons pas. -- -'


Un peu plus haut, notre sentier nous manque; il se perd en plein champ. A gauche, le vide, mais un vide couvert d'une herbe grasse et verte qui n'effraye pas.

Nous avisons quelques marches à peine ébauchées, pratiquées en retrait de la haie; elles descendent, puis remontent et nous mènent en pleine huerta (potager). De beaux pêchers nous offrent leurs fruits mûrs; nous passons sans nous laisser tenter. Puis, une autre ferme se montre, où des chiens de méchante humeur viennent à notre rencontre en aboyant furieusement; ils se calment; des enfants aux jambes nues, au visage barbouillé, nous regardent gravement, sans surprise et sans curiosité. Au seuil de la porte apparaît une jeune femme qui nous remet dans le chemin.

Mais il est devenu difficile. Les larges pierres qui le couvrent (et portées là, par qui? on voudrait le savoir) sont devenues glissantes. Usées par l'air, brûlées par le soleil, léchées par les pluies de tanL d'orages, vernies par le sabot des bœufs, elles présentent une pente de plus en plus inclinée, et une surface si lisse, si polie, que le pied peut à peine s'y maintenir.

Et, cependant, les bœufs dociles y traînent quotidiennement leurs chariots aux roues pleines et à l'essieu grinçant, pesamment chargés de sable ou de fougères sèches. Et c'est grâce aux ornières profondes qui sillonnent le chemin, aux intervalles creusés entre les larges pierres, qu'ils doivent sans


doute, en s'y engageant à chaque pas, d'y rester comme suspendus, et d'échapper ainsi au péril d'être entraînés par leur propre poids et d'être écrasés sous leur propre fardeau.

:1« * *

Nous atteignons la partie découverte, et déjà San Sebastian et la mer nous apparaissent. Le sol est sec, partout des bruyères roses et bleues. Une bouffée d'air parfumé se répand autour de nous.

Jetée là, comme au hasard, et par le caprice des vents, s'étale une nappe de charmants œillets roses, élevant bien droit leurs brillants pétales embaumés. Nous les laissons sur leur montagne où ils semblent si heureux de vivre.

Enfin! nous avons gagné la cime, et l'Océan est là, dans son immensité, perdu dans l'horizon sans fin, où une légère ligne d'ombre le sépare de l'infini des cieux.

A gauche, la côte de San Sebastian à Bilbao s'allonge en décoration féerique, avec ses avancements, ses retraits, ses baies et ses caps, dont les contours s'esquissent en traits lumineux, empourprés, à travers les vapeurs éblouissantes des eaux, sous un soleil de midi. La vue, attirée d'abord par la beauté de la scène, se fatigue de tant de lumière, de tant d'éclat, et nous reportons vers la terre nos regards troublés et vaincus.

Là, du côté opposé à la mer, s'étend la délicieuse


vallée de Loyola où serpente, en miroitant, le ruban d'argent des eaux de l'Urumea.

Au loin, Hernani, se perdant dans les ombres.

Ici près, Oyarzun et d'autres villes encore. Tout autour, de fraîches collines ; et derrière, la ceinture des Pyrénées et des monts de Navarre, avec leurs flancs tout bleus, leurs crevasses profondes, leurs gerçures sanglantes, et leurs cimes, tantôt frangées de violet d'or, tantôt se fondant dans les couches azurées.

Après ce moment d'arrêt, nous reprenons notre route. Le terrain est inégal : plus de sentier. Nous suivons, au hasard, n'importe laquelle de ces foulées tracées dans les fougères épaisses. A nos pieds, à gauche, toujours la mer, bien bas au-dessous de nous.

Sur son parcours, le mont forme à sa base mille petites échancrures, et présente des pointes qui s'élèvent, des roches qui s'abaissent, des creux qui s'enfoncent et dans lesquels les eaux, d'un bleu sombre, venant y jouer, s'y cachent et semblent y chuchoter toujours.

Tout à coup, de la nappe moirée des eaux surgit le phare de Pasajes, tel qu'un charmant et fin biscuit sur un socle d'ambre.

Nous nous arrêtons un moment, pour goûter le charme de cette chose si simple et cependant d'un effet si délicat. Nous en prenons l'esquisse, puis nous contemplons encore en silence cet horizon sans fin qui se perd devant nous. Quelques barques


de pêcheurs, aux voiles éclatantes, filent en ondulant ou se laissent bercer mollement par les flots.

En ligne droite, le Jaïzquivel, qui commence où l'Ulia s'arrête, montre à son tour sa base balayée d'écumes blanches; et, peu à peu, la côte s'efface, se dissipe, se dissout jusqu'à Biarritz, que l'on' devine sous ces voiles de vapeurs roses et bleues.

Devant nous, à une distance qui nous semble assez proche, s'élève une espèce de muraille percée à jour, ou plutôt un porche immense, bizarre, déchiré dans le roc, et dont l'effet, de loin, est des plus fantastiques.

Il nous remet sous les yeux une de ces conceptions, étranges et si puissantes d'impression, de l'imagination féconde de Gustave Doré. Enthousiasmés déjà par les promesses d'une nouvelle surprise, nous nous hâtons de l'aller contempler. Cette fois nous nous sommes laissé tromper par un simple effet de lointain. Après une course difficile dans un chemin sablonneux et raide qui croule sous nos pas, nous ne trouvons qu'une carrière en exploitation et qui n'a rien d'intéressant.

Et notre erreur nous a détournés de notre route vers Pasajes.

C

Il nous faut revenir sur nos pas. La soirée s'avance. Nous renonçons à gagner le port, et nous nous décidons à rebrousser chemin.

Nous contemplons encore une anse charmante


qui s'avance dans un arc tracé au pied du mont.

Les eaux y sont d'un bleu profond, où les tons du saphir se mêlent à ceux de l'émeraude ; les vagues courtes et brisées, bordées d'un mince filet d'écume blanche, viennent s'accrocher aux dents du roc et y suspendre leurs festons brodés à jour. Il y a cependant, dans ces eaux, quelque chose qui inquiète, qui attire, qui fascine et finit par troubler. Sans le vouloir, on pense, en les regardant, aux Néréides et à leurs dangereuses compagnes. Elles murmurent, elles invitent, elles attirent et attendent. L'impression devient pénible et obsédante; nous reculons.

Et maintenant nous hâtons le pas. Il se fait tard; le soleil le dit, il est déjà bien bas. La ligne d'horizon s'est effacée; les cieux et les eaux se confondent; le soleil lui-même semble abandonner sa sphère et demeure comme suspendu entre le ciel et la mer.

A mesure qu'il s'abaisse, ses rayons s'allongent en longues traînées de feu que le mouvement des eaux emporte, coupe, déchire, sème et reproduit à l'infini. Puis bientôt, c'est lui-même, ce globe immense d'acier rougi, cerclé d'un or éblouissant, qui plonge dans l'Océan, ou plutôt l'embrase à son foyer ardent.

Il y flotte un moment. Une large nappe pourpre s'étend sur les eaux, se balance un instant sur cette surface mouvante, pâlit, puis ^'éteint Et maintenant les flots reprennent leur aspect tranquille et sombre. Pour eux, rien n'est changé.

L'astre du jour va éclairer d'autres rivages. Eux rou-


leront encore et toujours leurs ondes paisibles ou leurs vagues mugissantes, jusqu'à ce que Celui qui fit tout, dise : « Assez ! »

Et, dans ce grand silence qui commande le silence, nous quittons ces lieux, sans échanger un mot. Émus, nous reprenons ces sentiers escarpés qui nous ont conduits ici, d'où il nous faut maintenant redescendre.

En bas, il n'est plus jour, mais ce n'est pas encore la nuit. C'est cette heure douteuse qui, à la campagne, enveloppe tout d'un charme fait de douceur et de mystère.

Nous regagnons notre demeure, assise elle aussi, tranquille et cachée, au pied de l'Ulia. Notre regard se porte en face, sur cette autre colline où s'étend le champ du repos. Les dernières lueurs du jour qui expire éclairent d'un doux reflet le mince et modeste clocher de la pauvre chapelle qui veille. Notre esprit s'y arrête et réunit dans une seule pensée la vie et le trouble de là au calme et au néant d'ici.

Nous nous relevons sous l'étreinte des passés et des souvenirs, nous redisant en nous-mêmes : Si pour nous la terre est si belle, pour eux, que sont donc les cieux?

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Il nous semble difficile de terminer ce chapitre sur le mont Ulia, sans mentionner un souvenir qui y subsiste encore et qui rappelle une des gloires de


Guipuzcoa. Nous voulons parler de la demeure patrimoniale qui vit naître, en 1577, Don Antonio Oquendo.

Au pied de l'Ulia, baignée presque par les eaux de la mer, la demeure de celui qui devait parcourir l'Océan en se couvrant de gloire n'est plus qu'une masure délabrée, et rien en elle ne saurait attirer l'attention. Le blason, qui autrefois devait surmonter la porte, aura été détruit ou enlevé, la place qu'il occupait ne présentant plus que la surface d'une pierre détériorée.

De l'autre côté de la mer, juste en face de son humble maison, s'élève aujourd'hui la statue de cet homme illustre, digne d'être comparé aux plus grands héros dont l'histoire de la marine s'honore.

Après avoir suivi, dès son jeune âge, les études littéraires, Antonio Oquendo les abandonna pour la carrière militaire, vers laquelle il se sentait entraîné.

A l'âge de seize ans, il entra au service du roi, sur les galères de Naples, dont Pedro de Toledo était général.

Après de brillantes actions qui rendirent son nom célèbre, il est dit qu'Oquendo soutint cent combats sans perdre une seule des embarcations qu'il commandait. Dans ce nombre, il en faut citer deux comme des plus sanglants qui se soient livrés sur les mers : le combat qui eut lieu en i63i, pour secourir les places de Pernambouc et de Todos Santos, au Brésil, dans lequel il défit l'escadre hollandaise, et celui de 1639, où ses forces furent réduites à celles de la « Real Capitana », qu'il commandait contre toute l'escadre hollandaise réu-


- nie. Il parvint à repousser les attaques de l'ennemi et l'obligea à se retirer. Ce fut alors que le général Tromp, accusé de ne pas s'être emparé de la frégate d'Oquendo, ou de ne l'avoir pas fait couler, ne put que faire cette réponse devenue mémorable : « La Capitane royale d'Espagne, commmandée par Oquendo, est invincible. » Le soir même de cette bataille, le vainqueur, couvert de gloire et d'applaudissements, entrait dans le port de Mardick où il hiverna. Mais les fatigues de l'expédition et d'attaques si répétées, ajoutées à quarante jours de veilles sans relâche, lui occasionnèrent une fièvre lente qui l'obligea à garder le lit d'où, un jour, en regardant par une fenêtre « la Capitana », compagne de ses gloires, il s'écria : « Pour moi, après avoir amené glorieusement ce navire et cet étendard dans ce port, il ne me reste plus qu'à mourir. » Oquendo sortit du port de Mardick au mois de mai i64o.

Lorsqu'on navigua près de San Sébastian, les soldats et les marins, émus de pitié en voyant leur commandant en un si triste état, le pressèrent de se retirer chez lui pour y trouver la convalescence et le repos. Mais, sourd aux justes prières de ses compagnons et surmontant la vive et profonde émotion que devait lui causer la proximité de sa ville natale, Oquendo répondit : « J'ai l'ordre de retourner à la Coruria; je ne pourrai jamais faire plus pour moi que de donner preuve de mon obéissance en mourant. »


Il rentra, en effet, à la Coruna. La fièvre augmenta et les médecins se déclarèrent impuissants à combattre le mal.

Le jour du Corpus (Fête-Dieu) arriva. Oquendo était alors en danger de mort. Au moment où la procession sortait solennellement de l'église, le bruit des salves que l'artillerie de la Real Armada et de l'escadre des Flandres, ancrées dans le port, faisait en l'honneur de la fête, arriva jusqu'à lui. Il fit de vains efforts pour se soulever sur sa couche, en disant d'une voix qui voulait être forte, mais que la mort rendait déjà impuissante : « Los enemigos!

- los enemigos! Laissez-moi aller à la Capitana pour défendre la flotte et mourir avec elle! »

Et ce furent les dernières paroles que prononça ce héros.

Sa vie, toute de gloire et de sacrifices, ne fut point exempte d'amertumes. Comme tous les hommes de génie, de talent et de célébrité, il eut à subir les attaques des basses jalousies et des rivalités mesquines. Felipe IV même le laissa condamner et enfermer dans les prisons de Fontarabie, alors que Oquendo jouissait déjà dans sa maison de la retraite qu'il avait sollicitée pour se soustraire aux viles menées de ses rivaux.

Cependant la patrie eut encore besoin de ses services ; et il lui donna encore, avec le même dévouement, tout son zèle, tout son mérite, tout son génie.

La mort le surprit, comme nous l'avons dit, à la Coruna, en i64o, lorsqu'il y rentrait victorieux.


CHAPITRE IV

ALZA

Alza, - Réflexions inspirées par la nature. — Une phrase de Victor Hugo.— Situation d'Alza. — L'if du Campo Santo. — Idylle. — Les caserios, souvenirs du passé. — Apparition de Pasajes. — Les lavanderas. — En montant vers Alza. — Aspect d'Alza; détails divers. — L'église de San Marcial.

Admirable panorama. — Contemplation devant la vallée.

De loin, le petit village d'Alza excite notre curiosité. Nous croyons, d'ailleurs, que partout où la nature se montre belle, il est bon de la visiter, car il est impossible qu'elle soit toujours la même et que les lieux doivent infailliblement se ressembler, parce qu'au-dessus d'eux s'étendra l'infini du bleu et qu'eux-mêmes se fondront dans l'infini du vert.

Oui, tout est bleu, tout est vert; mais ces deux teintes, le fond et la base de tout paysage, ne sauraient nous lasser. Il y a dans la nature une telle surabondance de vie qu'il en découle inévitablement une surabondance de détails, et ces détails sont le charme qui soutient sans cesse l'enthousiasme, qui le nourrit, le renouvelle, le retient et l'exalte. -


Une des plus grandes jouissances qui aient été données à l'homme est bien, sans contredit, cette faculté de pouvoir sentir avec cœur, avec âme, et de pouvoir, dans la contemplation du grand et du beau, se reposer de tout ce qui dans le monde s'agite au milieu du mesquin, du vide ou de l'inachevé, car toute œuvre d'homme est imparfaite.

Mais ici c'est l'œuvre de Dieu même, celle qui ne vieillit pas, parce qu'il la rajeunit toujours, celle qu'il a créée pour nous, mais aussi pour sa gloire, celle que tous les poètes ont chantée depuis que le monde existe et qui les inspirera jusqu'à la fin des siècles, celle enfin qui est bien ce beau livre vivant où chacun peut lire la grandeur et apprendre la puissance de Celui qui l'a créée.

Et tout cela cependant est vert et bleu; mais comme l'a dit Victor Hugo : « Dieu est le peintre : avec ce vert, Il a fait la terre; avec ce bleu, Il a fait le ciel. »

Nous allons donc vers Alza, comme nous irons partout où le charme nous appellera, ne nous arrêtant pas à cette considération qu'une montagne est une montagne, que la mer est la mer, et que pour cette seule raison l'une et l'autre doivent être ici ce qu'elles sont là. Chaque lieu a sa vie propre, c'est-à-dire son ciel, sa lumière, ses teintes particulières, son attrait, sa gaieté, -sa mélancolie, et peut-être son mystère.

Peu distant de San Sébastian, le village dAlza


s'assied sur le plateau d'une colline assez élevée, d'où la beauté des panoramas qu'on y découvre compense amplement la fatigue qu'impose sa côte rude et pénible. On l'aperçoit de loin, s'élevant au centre d'une ceinture de montagnes d'aspect varié, avec sa petite église massive, dont la cloche est suspendue, comme un point noir, entre les bras de son modeste clocher percé à jour.

Plus bas, et perdu dans les maïs pâles, le Campo Santo se montre comme un triste bouquet de noirs cyprès, avec son grand if qui, s'échappant d'un angle de l'enceinte, s'élève droit et haut comme une colonne funéraire.

Et il est presque un monument, ce pauvre if séculaire, qui rappelle une bien simple et bien naïve histoire, une idylle dans ces monts.

Un alcade i, bienfaiteur de l'endroit, dotait chaque année une jeune fille, la plus pauvre et la plus vertueuse. Or, cette année-là, la plus vertueuse était aussi la plus jolie, et son cœur était promis.

Les heureux fiancés ne devaient point cependant goûter le bonheur attendu. Elle mourut avant l'union désirée. Mais la dot de la jeune fiancée ne devint point la part d'une autre ; elle fut employée aux frais de sa sépulture. Un if fut planté sur sa tombe, celui-ci même qui aujourd'hui s'élève d'un élan vers le ciel, laissant sur la terre, comme un regret, sa longue et triste traînée d'ombre.

i. Maire.


* * #

Pour nous rendre à Alza, nous avons pris le sentier qui, au delà de la voie ferrée, longe pendant quelque temps la ligne, puis nous avons gagné les hauteurs. Certes, ce n'est ni le chemin le plus aisé ni le chemin le plus court, mais nous pensons que c'est celui qui flatte le mieux notre caprice et peut aussi nous ménager les découvertes et les surprises.

Partout où se porte la vue, le regard s'arrête ravi, se complaît dans le repos et s'attarde dans le silence de tout ce qui l'entoure. Nous passons devant de belles fermes qui n'ont rien de ce que ce nom représente dans notre pays de France et dans la plupart des autres provinces de l'Espagne.

Il y a ici, dans ces fermes, quelque chose de plus que la demeure du simple paysan et du paisible laboureur. Le seigneurial se montre dans ces constructions vastes, solides, sombres, aux ouvertures étroites, presque des meurtrières, aux porches parfois en ogives, aux lourdes colonnes de pierres s'élevant à l'entrée, ou soutenant les vieilles galeries, aux contre-murs épais, presque des défenses.

On songe alors au passé. On revoit sur le seuil le Jaun (le seigneur) ou la Andria (la dame), vraies figures simples et nobles de ces temps reculés, qui menaient là la vie patriarcale; rois pasteurs, mais chefs, et parfois chefs terribles de ces monts et de ces vallées. Et l'on se rappelle aussi ces luttes


intestines, ces luttes sanglantes et acharnées, ces guerres civiles, qui ont laissé partout leurs traces de ravages, de destruction et de mort. Mais nous aurons souvent l'occasion de revenir sur ces souvenirs antiques et ces sujets d'alors, et nous passons.

* '1;, :!«

Bientôt nous nous arrêtons de nouveau, un délicieux paysage se déroule devant nous. C'est Pasajes!. Pasajes qui, dans une apparition idéale, peut rivaliser de fraîcheur, de grâce et de beauté avec n'importe lequel de ces villages tant vantés de la Suisse ou de l'Italie. Mais cet endroit charmant se cache dans les Cantabres et, pour se faire connaître, a négligé les réclames jetées aux quatre vents par la publicité.

Nous le voyons tel qu'on ne saurait le rêver. Ce n'est pas le Pasajes que la mer a brusquement ouvert et séparé. D'ici, l'union de l'Ulia et du Jaïzquivel est complète, leur cime et leur base ne présentent la trace d'aucune scission.

Ils entourent ainsi la baie qui s'étend à leur pied comme un beau lac paisible et transparent, en retraçant fidèlement dans ses eaux leurs contours tranchés et les teintes variées de leurs flancs découverts.

Puis, tout autour, comme un collier de corail, s'allonge la file des toits aux tons rouges, roses ou bruns des très petites maisons qui se pressent, se dressent, s'appuient, se soutiennent les unes les


autres, et qui, curieuses, plongent au fond des eaux, ou, coquettes, se mirent dans ce miroir qui reflète leurs brillantes façades jaunes ou blanches, leurs balcons verts ou bruns, avec les mille notes gaies qui s'échappent de leurs vieilles galeries étagées.

Et les petites barques vont et viennent d'un air tranquille et assuré, comme si, derrière la masse des monts ne s'agitait point cet élement trompeur et indomptable que chaque jour elles vont affronter.

Nous le verrons sous bien des aspects différents, ce Pasajes. Nous y reviendrons souvent.

* * il, * A notre droite, un beau sentier, ferme et bien tracé, se perd dans des fonds de collines qui nous attirent et nous invitent; mais Alza est là; et il est notre but. Nous descendons donc, en courant, la pente brusque des hauteurs que nous avons suivies ; à leur pied coule, en les contournant, un beau ruisseau que nous traversons. A quelques pas plus loin, nous le retrouvons, mais élargi.

De distance en distance, de grosses pierres, placées horizontalement au travers de son lit, en retiennent les eaux et en ralentissent le cours. Dans ces petits bassins ainsi ménagés, des femmes plongent jusqu'aux genoux au milieu des eaux ainsi retenues.

Nous les retrouverons partout, seules ou groupées, là où s'épanchera l'échappée d'un torrent, où s'écoulera le moindre filet d'eau. Ce sont les lavanderas,


Leur présence ajoute toujours une grâce de plus au paysage qu'elles animent. Groupées, elles mettent du bruit, de la gaîté, dans ces vallons silencieux, avec leurs voix sonores et chantantes, le « fia » du linge, qu'à tour de bras elles élèvent prestement au-dessus de leurs têtes et laissent retomber en frappant rudement la pierre placée devant elles, et comme elles au milieu de l'eau. Solitaire, c'est une grâce cachée qui éveille souvent le souvenir de ces gravures des vieilles bibles. Parfois, on la devine, seulement au bruit du linge s'affaissant sur la dalle ; parfois, dans une éclaircie, sous un chaud rayon de soleil, elle apparaît avec ce nimbe perlé que le mouvement de ses bras, couverts d'une eau mousseuse, projette au-dessus de sa tête; enfin, parfois aussi, on la surprend, à demi cachée sous les hautes tiges des joncs, agitant dans l'eau qui coule en murmurant la toile déjà blanche qu'elle jette ensuite sur les bords gazonnés et fleuris du ruisseau.

* * *

Nous gravissons les premiers degrés, véritables marchés qui ont été construites, de distance en distance et par série, dans la partie inférieure de la colline, pour en rendre la côte plus facile.

A mesure que nous nous élevons, tous les lieux parcourus s'éloignent pour se grouper dans un ensemble nouveau et délicieux. Plus nous montons, plus le tableau s'élargit, plus le panorama s'étend


et se prolonge. De là encore, entre la grande coupure qui divise Igueldo de l'Urgull, s'étend l'horizon sans fin, les flots d'argent de l'Océan, l'immensité.

* * *

Alza ne compte que son église et quelques maisons.

Comme nous l'avons déjà dit, elle est assise sur le plateau même de la colline. San Marcial, son église, s'élève au centre de ce plateau, et les maisons s'alignent en demi-cercle autour d'elle.

Alza n'est pas une ville, et ce n'est point un village, car ses maisons, comme dans toutes les villes du Guipuzcoa, se groupent et se présentent avec un air de maître, de seigneur ; elles ont leurs toits de tuiles et leurs balcons de fer.

La place de la Constitucion est propre comme celle d'une ville, et les animaux domestiques ne la troublent ni ne la souillent.

Le fronton (jeu de paume), adossé au mur de l'église, attend, pour s'animer, la halte du labeur avec le repos du dimanche.

Des femmes travaillent, silencieuses, auprès de leurs fenêtres, et notre présence ne les distrait point.

Les enfants sont à l'école. Leurs voix s'unissent en chœur pour la récitation des prières et des leçons du jour; et la voix du maître s'élève et se fait sévère pour conduire et gourmander le troupeau. Tout cela se fait en basko, bien entendu. C'est le seul bruit qui mette de la vie dans ce lieu si tranquille.


En passant devant l'église, j'avise une corde qui, partant du clocher en potence, vient se fixer à la fenêtre d'une maison d'en face. C'est là que demeure le sacristain; et, pour plus de commodité, il a trouvé ce moyen ingénieux d'abréger son service en sonnant ainsi, de chez lui, la messe, les naissances et les morts, sans interrompre ses occupations journalières. C'est charmant de simplicité.

L'église de San Marcial, fondée en 1390, n'offre rien de remarquable. Elle est d'une construction laide, massive et nue, mais la situation est splendide.

A peine l'avons-nous contournée, qu'il nous est impossible de ne point manifester notre admiration.

Rien de beau, en effet, comme le paysage immense et superbe qui se présente à nos regards charmés.

Devant nous, le terrain s'affaisse en pente douce et se perd au loin dans la plus belle des vallées. A droite, San Marcos et Choritoquieta, avec leurs belles défenses; là-bas, en face, la masse superbe et majestueuse des « Penas de Aya », véritables -forteresses gigantesques et fabuleuses, avec leurs teintes heurtées de brique brûlée, de violet, de jaune et de bleu, leurs échancrures profondes, leurs sombres crevasses, comme autant de couloirs mystérieux s'enfonçant dans ces flancs de roc, ou s'ouvrant des passages inaccessibles, ténébreux, sous ces immenses couches de granit bleu, lézardé de veine sanglante et de marbre doré. Puis, la base se trouble, s'amollit, se dissout, s'harmonise et se perd dans les teintes des masses voisines qui, successi-


vement, s'étagent, et au pied desquelles se montre, dans ce cadre enchanteur, comme reine et maîtresse de cette belle vallée, la délicieuse ville d'Oyarzun.

* s * *

Voulant jouir longtemps et posément de cet incomparable point de vue, je me suis retiré à l'écart. Assis sur les degrés d'un petit escalier qui mène au clocher, sûr que personne ne viendra interrompre ma contemplation, j'étudie longuement ce superbe tableau, et j'en observe attentivement tous les détails.

Il y a dans cette vallée qui s'étend devant nous un air, un effet qui lui est particulier ; une abondance, un éblouissement de lumière semble en illuminer les coins les plus reculés, en colore chaudement les moindres mouvements de terrain, et met en relief des détails qui, de loin, produisent des tons d'une telle puissance de couleur et de vie, qu'il serait impossible de les reproduire, comme il est impossible de les décrire.

De plus, ce n'est point la vallée, comme nous la voyons communément, s'allongeant solitaire, cachée dans l'espace souvent restreint que lui laisse le pied des monts. Ici, elle semble être née reine et avoir commandé. On dirait que, d'un commun accord, les monts se sont reculés pour la laisser s'étendre, en formant autour d'elle un cercle large et majestueux.


Et la masse sombre, aux tons chauds, de la belle église d'Oyarzun, s'élève au milieu de cette paix, de cette grandeur, de cette beauté qui serait si vantée, si elle était connue !

* * *

Et pendant que les heures s'écoulent, les teintes varient et se renouvellent. Elles s'accentuent dans les hauteurs, sous l'effet des rayons d'un soleil couchant, tandis qu'en bas elles s'effacent, se perdent et s'éteignent dans les ombres qui commencent à s'étendre et à tout envelopper de leurs replis épaississants.

Nous suivons rêveusement tous ces changements qui éveillent tant d'images dans la pensée. Nos regards s'attardent à voir courir des traînées de brumes blanches et floconneuses qui courent sur les crêtes des hauteurs, s'accrochent à toutes les aspérités des montagnes, s'y déchirent et laissent derrière elles des lambeaux éplorés qui se dissolvent sur les bruyères où ils s'étaient reposés.

L'aspect devient triste; un froid humide nous saisit; il nous semble être enveloppés dans ces linceuls des montagnes; nous descendons..


CHAPITRE V

PASAJES

Pasajes. — Ses deux faubourgs. — Souvenirs anciens. — Toujours gracieuse et pittoresque. — Traversée de la baie. — Les bateleras de Breton de los Herreros. — Pasajes de San Juan. — Nous abordons. — Intérieur d'une demeure de Pasajes. — Un lavoir. — Le port. — Le goulet. — Le Guernikako Arbola. -. Une vieille demeure du xvie siècle. — C'est dimanche. - L'église de San Pedro. - Le panthéon des Ferrer. — Impressions.

La ville se compose de deux quartiers ou faubourgs, séparés par le profond canal que forme l'Ulia en s'arrêtant brusquement devant le Jaïzquivel qui se dresse subitement devant lui. Ces deux quartiers distincts ont chacun leur nom particulier : celui qui s'étend au pied de l'Ulia est San Pedro; celui qui s'étend au pied du Jaïzquivel est San Juan.

Aujourd'hui, Pasajes ne conserve de son importance passée que des souvenirs qu'il faut chercher dans l'histoire de la province, et la sécurité d'un port que les siècles, en passant, ne sauraient ébranler.

Ce port, où s'équipaient au xviii" siècle les


meilleurs navires de la Compagnie de Caracas, qui compta dans sa baie jusqu'à soixante « balleneros» (baleiniers); ce port, qui vit sortir, pour leurs expéditions lointaines, les escadres de Lezo et d'Oquendo, est redevenu aujourd'hui ce qu'il était avant le xvn" siècle, un simple port de pêcheurs.

Mais qu'importe que cette gloire ne soit plus pour Pasajes qu'une auréole effacée, et que les brillants récits de sa splendeur d'autrefois se perdent peu à peu dans l'oubli, si le merveilleux de sa situation, son pittoresque, son originalité, sa grâce unique enfin, existe encore, en dépit de tous les bouleversements, vivante et réelle, telle qu'elle était aux temps passés?

Lieu charmant, en effet, se cachant dans cet humble coin de terre et d'eau du Guipuzcoa, comme s'il ignorait sa grâce ou qu'il la défendît contre les curiosités indiscrètes, les reconnaissances intéressées et spéculatrices qui détruisent ce qu'elles touchent, en sacrifiant au lucre ces chefs-d'œuvre de la nature que toute âme artiste craint de voir profaner ou disparaître.

Et ce doigt destructeur est déjà là, bien près. Ce qui de loin, dans l'ensemble, échappe au regard, ici le blesse et l'attriste.

Déjà, pour les facilités du trafic, les docks et les comptoirs ont aligné, le long de la route de France, leurs murs disgracieux et souillés, lui enlevant ainsi le plus bel attrait qu'elle possédait : la vue


sur la baie, masquée maintenant par ces monotones constructions. Déjà, çà et là, s'élèvent les fabriques naissantes, et leurs hauts-fourneaux obscurcissent l'air pur par les jets de leur noire et épaisse fumée.

C'est le commerce; c'est l'industrie; c'est le progrès enfin; et il faut fatalement lui sacrifier ce qui est beau, sain et tranquille.

Sur cette impression de regret, nous détournons les yeux de cette rive, pour les reporter sur le Pasajes que l'on n'a pu attaquer, et qui, vieilli et toujours gracieux, s'étend sur une longue ligne, interrompue seulement par le canal, et formée de petites maisons étroitement pressées, aux façades si gaies, si vives, avec des notes de lumière et de couleurs multiples, s'échappant de toutes les ouvertures et de tous les balcons à toits.

La fraîcheur, la gaîté, la jeunesse, semblent se répandre sur toutes ces choses vieillies pour les faire renaître ou les rajeunir, sur ce bleu des eaux, sous ce bleu des cieux, sur ce vert des hautes montagnes qui s'élèvent derrière elles, dans cet air délicieux qui les enveloppe, sur cette mer qui les baigne.

La majestueuse Venise contemplant ses superbes palais qui plongent dans l'Adriatique envierait, pour en réchauffer et égayer leurs sombres murs, cette lumière qui ici colore et embrase toutes choses, qui fait paraître si jolies ces très petites maisons microulantes, bravement soutenues par leurs pilotis vermoulus que le flot lèche sans mordre; si jolies,


ces galeries inégales, aux rampes chancelantes, recélant un monde d'objets que l'œil ne sait démêler; si jolis, ces vêtements de pêcheurs, de femmes, d'enfants; ces mille loques bleues, rouges, blanches, séchant au soleil, brillant de tons hardis comme autant de festons multicolores suspendus aux solives des toits et des balcons; si jolies, ces portes de toutes grandeurs, ces fenêtres de toutes formes, aux petits volets verts ou bruns, tout branlants.

Ajoutez à cela ce va-et-vient continuel des barques, ces voix de femmes, ces appels de pêcheurs, cet éblouissement enfin, produit par les feux du soleil et la répercussion des eaux.

Tel est Pasajes vu de face.

Nous traversons la baie pour nous rendre à l'un ou à l'autre des deux quartiers.

Nous nous décidons pour San Pedro d'abord, et cette petite traversée de la baie nous rappelle les jolies et coquettes baleleras des temps passés qui inspirèrent à Breton de los Herreros une de ses plus charmantes et plus célèbres comédies : la Batelera de Pasajes; et ce souvenir éveillé semble murmurer à notre oreille qui s'y prête ces vers restés fameux, que l'officier Bureba adresse à Faustina :

Bien haya una y mil veces La playa de la Herrera, Que cria entre sus peces Tan linda batelera!


Asi como tu eres Debi6 surgir del Ponto La diosa de Citeres, Con esa rubia trenza Sobre el airoso talle, Y el sombrerillo leve Que amor formarle pudo, Y albo como la nieve El bello pie desnudo 1.

En 1660, Felipe IV, ayant vu les « bateleras », admira tellement leur piquant costume et l'habileté avec laquelle elles dirigeaient leurs embarcations qu'il en fit venir plusieurs à Madrid, où elles déployèrent leur grâce et leur adresse sur l'étang du Retiro, et demeurèrent au service des gondoles de la Cour.

Les « bateleras » existent encore, mais elles ne sont plus celles de Breton de los Herreros. Ce type si gracieux et si original a disparu, ainsi que leur refrain tant soit peu présomptueux :

Las barqueras de Lezo Tienen salero, Pero las de Pasajes Salero y medio 2.

1. Bénie soit mille et mille fois la plage de la Herrera, qui produit parmi les hôtes de ses eaux une si jolie batelière!

Semblable à toi dut sortir du sein de la mer la déesse de Cythère, Avec cette blonde tresse flottant sur la taille élégante, et ce petit chapeau que l'amour eût pu former, et blanc comme la neige, le joli pied nu.

2. Les batelières de Lezo ont de la grâce, mais celles de Pasajes les surpassent.


PASAJES DE SAN PEDRO

La barque, menée prestement et vigoureusement par notre « batelera », vient s'arrêter doucement au pied d'un escalier dont les degrés inférieurs se perdent sous les eaux. Nous en gravissons les marches humides, et nous pénétrons dans une salle vaste et sombre, au plancher ciré, formé de larges et épaisses solives retenues par de vieux clous saillants.

Le soleil miroite par plaques, sous les effets des clairs-obscurs que çà et là projettent les ombres et les lumières, mettant en saillie ici le siège luisant d'un banc, là de vieilles faïences brillantes et des cuivres étincelants ; dans un coin s'esquisse le ventre énorme et rebondi du tonneau de cidre aux tons d'ambre et à l'écume blonde, la boisson favorite du pays. Après avoir traversé la baie pleine de lumière, nos regards ont peine à reconnaître les objets, dans la mi-clarté de cette caverne sombre et basse qui n'a d'autre ouverture que son entrée du côté de la mer et son issue donnant sur l'étroite rue de Pasajes.

La lumière traverse donc cette sorte de vaste corridor comme un trait, mais en rayon étouffé, incapable d'éclairer les fonds et les angles, de colorer les choses, de donner des formes distinctes à ces objets divers placés sur les tables, sur les bahuts que l'on devine, ou pendus aux murailles qui n'apparaissent que par lambeaux.


Ici, l'anse d'une cruche que l'on devine s'arrondit.

puis se perd dans l'ombre; là, le miroitement discret et régulier du cristal dans un demi-jour laisse supposer que des verres sont alignés sur une tablette quelconque. Toute chose semble faire des efforts inouïs pour jouir de sa part d'air et de lumière.

Du côté de la rue, sur un étroit comptoir, près de la porte, se montrent des bocaux contenant, l'un des pipes de terre, l'autre des dragées sans âge, les autres. rien; aux vitres sont suspendus des écheveaux de corde, de la ficelle de toute grosseur, des alpargatas (espadrilles), deux mouchoirs à fleurs, du fil, du coton, des épingles à tête de verre, sur des cartons jaunis et écornés. Au-dessus de la porte, une sainte image.

Nous en franchissons le seuil. Un ratissant lavoir est là, devant nous. Il est formé par une saillie de roche qui surgit du flanc de la montagne, et, surplombant, forme ainsi une grotte charmante d'où découle une eau abondante et cristalline.

Dans la partie supérieure, des plantes grimpantes, des ronces et des broussailles s'accrochent aux déchirures du roc et retombent en fines jetées ou se redressent en touffes épineuses et hérissées. Et sous ce porche profond, sombre et frais, se détachent des figures de femmes animées par le travail ; leurs voix s'élèvent bruyantes, vives, gaies ou irritées, tandis que leurs mains, actives comme leur parole, savon nent, pressent et frappent la toile dont la blancheur


ressort mieux encore dans ce cadre de verdure et sur ce fond sombre du rocher.

Quelques pas de plus nous mènent à l'entrée même du port. Ici, le sol est inégal : de larges dalles en travers, des blocs de pierre qui se soulèvent ou s'affaissent, formant tantôt des degrés, tantôt des creux profonds. Ce sont les restes d'une tour élevée en 1621 pour la défense du port, et qui a été minée par les eaux.

Défense inutile, d'ailleurs. Pasajes semble pouvoir se garder seul. La nature s'est chargée de la fortifier.

L'entrée du port, avec son goulet tellement étroit qu'il n'y peut passer qu'un seul navire à la fois, est vraiment terrible.

Ce goulet, ainsi resserré entre les flancs des deux montagnes, est lui-même partagé, à son entrée, en trois petits bassins, par des escarpements de roches qui en rendent l'accès périlleux. Il serait imprudent et téméraire de s'y avancer sans l'aide du pilote.

On raconte qu'un bâtiment, surpris par un gros temps, voulut s'y réfugier. Pris en travers dans un de ces bassins, il fut lancé par une lame à une hauteur de vingt mètres ; les angles et les pointes de la roche s'enfoncèrent dans la quille du navire: il y resta cloué.

D'où nous sommes, appuyés sur le parapet, nous considérons longtemps ce long et étroit canal, enclavé dans cette scissure profonde des montagnes : jeu inouï de la nature qui se rit de la faiblesse de l'homme.


Nous voyons les terribles roches apparaître là-bas, tantôt en masses nues, sombres et redoutables, tantôt cachant sous les gigantesques gerbes d'eau et d'écume les pointes terribles dont elles sont hérissées. Puis, de cette passe vraiment superbe, nos yeux reviennent se poser sur le Pasajes de San Juan qui, coquettement, s'étale devant nous.

Ses maisons que nous avons vues de loin, dans un délicieux ensemble, ne perdent point à être vues de près; il s'y ajoute, au contraire, mille détails qui arrêtent et intéressent.

Toute autre part, ces petites maisons si vieillottes, si branlantes, seraient tristes et maussades; ici, vues de près, elles conservent cette gaieté qu'on leur suppose de loin ; de plus, quelques-unes, surtout dans le quartier de San Juan, ont un air de grandeur qui étonne. Les balcons ne sont point des balcons vulgaires : le plus souvent, la balustrade en est torse ou découpée. Les poutres qui soutiennent ces vieux toits.

feignant de vouloir se laisser choir, s'avancent en profondes saillies et sont elles-mêmes d'un travail qui attire et fixe l'attention. Plusieurs façades présentent fièrement des écussons antiques, taillés dans la pierre aux lignes amollies et poncées par le temps. Un restaurant honnête et tranquille s'élève sur une terlasse verte et fleurie. Là, rien de ce qui choque dans les guinguettes des environs de capitales. Avec son embarcadère facile, et des barques bien appareillées, il est devenu le lieu de rendez-vous des amateurs de pèche.


#

Pendant que nous suivons tous les détails de cette charmante ligne qui s'allonge au pied du Jaïzquivel, le contourne gracieusement et semble flotter sur les eaux, dans le silence qui règne et n'est troublé que par le battement des rames coupant l'eau transparente et ne faisant entendre qu'un léger clapotis, de cette même rive, une voix d'homme s'élève, émue, grave, puissante. Nous écoutons surpris et déjà saisis par cette impression qui pénètre et captive, par cette émotion profonde que fait ressentir toute voix qui, avec âme et passion, interprète le chant noble et grand entre tous, l'hymne patriotique !

C'est le «Guernikako Arbola », le chant sacré des trois provinces, l'inspiration immortelle de Iparraguirre.

Le chant national, en effet, n'est pas un chant quelconque: c'est la voix qui crie, selon les temps, selon les heures d'allégresse ou d'angoisse, de gloire ou de désespoir; c'est la voix d'une nation entière qui vibre dans le cri d'un seul homme, c'est le cri de tout un peuple lancé par un seul cœur.

Et la voix s'éteint, nous laissant sous cette grave et profonde émotion, sans qu'aucun autre chant en vienne détruire l'effet.


*

Nous redescendons la rue, l'unique et très étroite rue que possède Pasajes. Elle est retenue dans ses limites restreintes par la ligne de ses maisons qui bordent la mer et le pied de la montagne, contre lequel s'élèvent parfois de hautes murailles dont la crête est chargée de verdure et de fleurs diverses aux tons les plus éclatants.

Dans un angle, à demi enfouie dans un retrait de la montagne, se trouve la plus jolie vieille maison que l'on puisse imaginer, la plus jolie du vieux Pasaj es.

Cette vieille demeure du XVIe siècle abrite sous l'auvent de son toit, sous la saillie de son balcon, dans la pénombre de sa galerie une telle profusion d'objets, qu'il serait difficile d'en faire l'énumération.

Un vieux pêcheur appuyé, ou plutôt affaissé sur la rampe, fume gravement. Son visage ridé, flétri, sillonné par les coups de vent et de mer, a cette impassibilité qui impose ; la tranquillité du regard ferme, perçant et vif encore sous les épaisses arcades grises et hérissées de ses sourcils, est bien celle de l'homme habitué à lutter contre l'élément terrible, et à en braver froidement le danger. Ce visage, dont chaque ride retrace un effort, une lutte, se détache merveilleusement sur le fond de cette vieille demeure, dans ce cadre antique, orné de vieilles


dépouilles, de débris de mâture, d'avirons, de cercles, de cordages, de filets qui retombent comme de vieilles guipures fripées. Tout cela, vieux et misérable, a un aspect grave et joli.

* * *

De l'autre côté, toutes les maisons qui se suivent et se cahotent sont basses et massives ; leur aspect est propre; toutes sont imprégnées de cette odeur de mer et de pêche.

A* l'intérieur, par les portes ouvertes, on voit, toujours par l'ouverture opposée, un éblouissement de la baie, puis un rayon lumineux qui traîne sur un plancher scrupuleusement ciré et y produit un miroitement pâle qui expire avant d'avoir atteint la rue.

Parfois, il faut passer sous un porche où s'accroche une lanterne, sous une galerie fermée, trouée d'une croisée, sous un pont à jour : tout cela jeté d'un côté à l'autre, et unissant ainsi la demeure de gauche à une terrasse de droite. C'est ravissant d'imprévu et d'irrégulier.

C'est dimanche. On ne voit point d'hommes dans la rue de Pasajes. Ils sont sortis à la mer, ou flânent sur le port, suivant machinalement le mouvement de l'eau, accoudés sur le parapet.

Les vieilles femmes ont sorti sur le seuil de leurs portes une petite table et des chaises basses; entre voisines, elles jouent aux cartes, silencieusement et sans passion.


La rue s'ouvre sur un élargissement qui porte le nom de place, et comme toujours, plaza de la

Constitution.

Les deux édifices qui s'y élèvent sont, d'un côté l'église, de l'autre, l'hôtel de ville. Les deux manquent de caractère et de grandeur.

A ce moment, un fifre, accompagné d'un tambourin, fait entendre ses sons aigres et discordants.

Nous retrouverons ces modestes musiciens dans toutes les villes de Guipuzcoa, les jours de fêtes et les dimanches. Ils sont payés par YAyuntamiento, pour la satisfaction et le plaisir de la jeunesse dont la danse est l'amusement favori.

Ce bal rustique est des plus simples et des moins bruyants. Aussi, bien qu'il ait lieu devant l'église, il n'est point déplacé, et le vieux curé peut passer à travers ces jeunes groupes sans craindre d'avoir à tourner la tête, ou à faire une réprimande.

A Pasajes, comme dans beaucoup d'autres endroits de la province, les jeunes filles dansent presque toujours entre elles ; et ce jour-là, aucun homme n'était présent.

* #$ #1

L'église de San Pedro est un vaste édifice, de trois nefs, lourd, aplati, sans majesté, et sans aucun de ces charmants détails que l'on trouve dans toutes les églises anciennes de la province.

D'ailleurs, celle-ci est moderne. Le nom de son


architecte et la date de sa construction gravés sous l'orgue l'indiquent assez : Martin Carrera la commença en 1767, et son fils, Martin Carrera, la termina en 1774. Touchant presque à l'église, et en retrait, se trouve le panthéon des Ferrer; un -d'eux fut le célèbre cosmographe ; un autre fut ministre de i84o ai 84 3.

A peu de distance, et à l'extrémité de la rue qui en est le commencement, si l'on vient par terre, se trouve le fronton (jeu de paume).

Pendant que les vieux, accoudés au parapet du port, affaissés sur les rampes des galeries, regardent machinalement, comme par une vieille habitude, cette baie qui les voit encore partir, et de nuit, et de jour, pendant que les femmes mêlent leurs cartes jaunies par l'usage, et les jettent sans bruit, et que les jeunes filles dansent entre elles ou se promènent au son du fifre, les hommes jeunes et vigoureux s'exercent « al juego de pelota H, à ce jeu qui demande tant d'ardeur et d'agilité.

* -* *

Le flanc de la montagne devant laquelle se glisse la rue que nous remontons pour aller à San Juan, est entièrement sillonné de petits escaliers coupés, interrompus, qui s'arrêtent ici pour recommencer un peu plus loin, dans des sens différents parfois; petits sentiers de chèvres, maçonnés dans le roc, s'élevant toujours et se perdant


dans les hauteurs. Plusieurs conduisent au cimetière actuel, sur l'emplacement duquel s'élevait, à la fin du Moyen-Age, la Parroquia-Ayuda (la paroisse dépendant de Santa Maria de San Sébastian).

Des restes de cette église, de construction ogivale, la font remonter au xv9 siècle.

* * *

Je suis revenu bien souvent seul à ce Pasajes de San Pedro, pour moi, plus gracieux, quoique moins imposant que celui de San Juan. Je l'ai vu sous des aspects bien différents. Je l'ai vu par des jours de pluie, des jours de vent, des jours d'orage, des jours de mer mauvaise, furieuse, brava, comme ils disent ici. J'ai vu ces eaux du canal, gonflées de rage, s'élever en gueules béantes aux fonds glauques et terribles bavant l'écume bouillonnante, se fermer sur le roc, le mordre, déferler mugissantes et s'y déchirer avec fureur. J'ai vu son entrée, à la gorge étroite, convertie en trombe immense, formidable, soulevée sans cesse par ces montagnes d'eau qui, plus loin, et toujours plus loin, se formaient, se heurtaient, se ruaient, blanches d'écume, sous le fond noir d'un ciel semblant, lui aussi, vouloir tout écraser.

J'y ai passé aussi des heures douces et tranquilles, heures de contemplation et de rêves : rêves qui consolent, qui élèvent, qui rapprochent la terre du ciel, et nous font croire être plus près de Dieu.


Jamais temple, si grands que soient sa magnificence, sa grandeur et son art, ne pourra égaler ceux que Dieu s'élève lui-même dans ces lieux où, comme ici, la nature atteint ce degré de majesté, de grandeur incomparable qui manifeste si puissamment son Etre et son pouvoir infini.

Jamais temple élevé de main d'homme ne saura faire éprouver à l'âme ce qu'elle ressent ici d'élévation, de calme, de paix, de douce consolation.

8-..


CHAPITRE VI

PASAJES DE SAN JUAN

Pasajes de San Juan. — Ville à deux faces. — Curiosité héraldique. — Historique du XIIe au xvine siècle. — Blas de Lezo.

Sa situation, en sens opposé, est la même que celle de San Pedro, mais son unique rue est plus longue et plus importante. Quelques-unes des maisons qui la forment comptent des siècles, et ont un air de sombre grandeur qui étonne.

Ce Pasajes, vu à l'intérieur, a quelque chose d'étrange, très différent de son voisin San Pedro.

En parcourant sa longue rue tortueuse et dallée en bosses, on se croit transporté bien loin des lieux que nous venons de contempler.

C'est une ville vraiment double que ce San Juan ; une ville à deux faces : l'une gaie, fraîche, la nature enfin, dans sa simplicité et sa grâce; l'autre, sombre comme ces pages sinistres de l'histoire, avec de hautes constructions de pierres noires et humides, où se voient de lourds blasons qui donnent à leurs façades un air plus sombre encore, et plus sévère aussi. Il semble que l'ombre de Philippe II hante ces lieux, et l'on est presque heureux de gagner la place, pour revoir la mer, la lumière et le ciel bleu.


Là, sur cette place, est toute la vie de Pasajes.

Assez vaste, elle donne sur le détroit et sur le parapet qui la défend de ce côté; elle est constamment encombrée par les enfants, les douaniers et les vieux pêcheurs qui, taciturnes, regardent l'eau couler.

Là aussi est le « fronton », et, les jours de grandes fêtes, la ville s'y paie le luxe d'une course de taureaux. Les maisons qui occupent le fond de la place se pressent, se bousculent plus encore là que partout ailleurs : montées sur des arcades, elles ont de sombres petites boutiques qui forment le rez-dechaussée, et ne reçoivent pas le rayon de lumière qui visite celles de San Pedro.

Non loin de la place s'élève la toute petite église de «Bonanza», lieu de dévotion, toute particulière pour les marins et les pêcheurs qui vont y demander, avant le départ, un bon vent et un. bon voyage.

* * *

L'église paroissiale se présente, comme toutes celles du pays, en masse sombre. Elle appartient au XVII" siècle. Il est à remarquer que ses contreforts n'ont aucun point de résistance. Au lieu de la tour habituelle, elle n'a qu'un simple et pauvre clocher.

Les statues du retable du maître-autel sont dues à Arizmendi, ainsi qu'une statue de saint Jean qui passe pour sa meilleure œuvre.

On y vénère l'image de sainte Faustine, apportée


de Rome. Cette image est en cire, et renferme des ossements de cette vierge, un lacrymatoire avec le sang, et une pierre de la catacombe où fut découvert le corps de la sainte.

Derrière l'église se trouve le cimetière militaire anglais, pour la conservation duquel la Commission des Monuments a fait plusieurs démarches.

Comme curiosité héraldique, nous rappellerons un fait assez étrange arrivé à YAyuntamiento de Pasajes, au sujet de son blason nobiliaire. Ce blason portait le timbre de « Noble y Leal Villa » et l'écu, avec les attributs et emblèmes royaux accordés par le roi de France, pour des services rendus à La Rochelle et en divers autres lieux. L'Ayuntamiento retira un certificat royal de son blason, et le fit sculpter tel quel sur la façade de la Maison Consistoriale. Mais, la « Diputacion forai », non seulement obligea l'Ayuntamiento à retirer la couronne de l'écu, elle condamna encore les conseillers à l'amende.

Les armes, causes d'un si étrange incident, sont : sur champ de gueules, deux rames croisées, avec fleur de lys au chef; quatre ondes de mer, argent.

Pour support, deux sirènes. Le blason est surmonté d'une couronne neuronnée ; l'ornement : des trophées d'armes.

HISTORIQUE

Comme nous l'avons dit, les deux bandes ou côtés de Pasajes, San Juan et San Pedro, furent, dès le commencement, dans les temps les plus reculés,


de simples quartiers de pêcheurs. Ils n'acquirent d'importance autonomique qu'après la découverte de l'Amérique. Ils avaient dépendu, jusqu'alors, de la juridiction de San Sébastian, bien que San Juan appartînt à Fuenterrabia depuis le XIIIe siècle.

Ces deux « bandes », ainsi qu'elles sont appelées, furent comprises dans le territoire de San Sébastian, dans la première partie du Moyen-Age, comme il est consigné par Don Sancho el Fuerte, roi de Navarre, dans son diplôme de 1180.

Lorsque Don Alphonse VIII de Castille donna à Fuenterrabia (Fontarabie) sa lettre de repeuplement en 1203, il ajouta à cette ville San Juan de Pasajes, qui, dès lors, se sépara de San Sébastian. Toutefois, San Juan avait son administration municipale indépendante. Toujours en lutte avec Fuenterrabia, San Juan parvint à s'en séparer le 27 avril 1767, et obtint son brevet royal de villazgo (impôts sur les bourgs), le 10 avril 1770.

De son côté, San Pedro, qui dépendait toujours de la juridiction de San Sébastian, s'en sépara à son tour en i8o5.

*■ * *

Dès 1318, il est parlé du port de Pasajes.

Pour éviter les naufrages dont tant de navires guipuzcoans étaient victimes, Alphonse XI le désigna comme port d'abri où les vaisseaux devaient ancrer.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, l'importance que la marine basque avait acquise, tant a la conquête de


Séville qu'au siège d'Algésiras, dans les expéditions contre l'Angleterre et contre La Rochelle, au port de Lisbonne comme aux Canaries, devait nécessairement accroître celle des ports de San Sebastian, Orio, Guelaria, Zamaya, Zarauz, Deva et Motrico, et, avec plus de raison encore, celle de Pasajès.

L'importance même que ces ports acquirent fut une cause de discordes et de litiges semblables à ceux que Renteria avait suscités à San Sebastian au sujet du port et du canal de Pasajes, et qui causèrent de grands troubles dans le Guipuzcoa et parmi les turbulents « parientes-mayores ».

Après plusieurs différends, il fut déclaré, en i455, que la juridiction de Pasajes et de ses eaux, des pointes jusqu'à l'église de Lezo, appartiendrait à San Sébastian ; mais Renteria s'étant refusée à accepter toute décision, cette limite fut changée peu de temps après.

Le règne de Philippe III fut une époque malheureuse pour la marine de Guipuzcoa. Onze vaisseaux, magnifiquement équipés et destinés à l'Andalousie, furent détruits, incendiés dans le port, par un manque de prévoyance. Pasajes s'efforça de se remettre d'une si grande perte, sans cependant abandonner la pêche de la baleine qui était pour elle d'un si grand profit. Un bâtiment de San Sébastian revint du Groënland avec un riche chargement.

Encouragées par l'exemple, douze embarcations de différents ports de Guipuzcoa mirent à la mer pour la même destination et la même pêche. Mais les


Anglais, au mépris de la paix et des passeports dont ces navires étaient munis, les dépouillèrent de tous leurs agrès, et leur causèrent des dommages considérables, dont ceux-ci ne furent jamais indemnisés. Ces coups terribles n'étaient point les seuls qui frappaient et désolaient la province, toujours livrée aux discordes intestines.

Cependant, la marine de Guipuzcoa ne pouvait être abandonnée. En 1621, on éleva à son profit la tour de Pasajes ; et cet hiver-là, le port vit dans ses eaux plus de soixante baleiniers. Ses navires s'avançaient jusqu'à l'océan Boréal, jusqu'au Groënland et au Spitzberg, et il envoyait, chaque année, des flottes de 5o à 60 navires.

Le Comptoir national que les Basques établirent à Bruxelles, vers le milieu du xive siècle, donne une idée de l'importance de leur commerce qui, dans cette ville, centre de toute la correspondance marchande des peuples maritimes du nord et du midi1 de l'Espagne, marchait de pair avec celui des Hollandais, des Écossais, des Catalans, des Anglais, des républiques hanséatiques et vénitiennes.

Il existait encore une autre compagnie de marchands guipuzcoans à La Rochelle1.

Cette prééminence était naturelle. Elle était due, non seulement à ce qu'un fils de San Sébastian, Juan de Echaïde, fut celui qui découvrit Terre-Neuve et ouvrit cette voie de navigation à ses compatriotes,

1. Dictionnaire géographique historique de l'Académie royale.


mais aussi à l'intelligence et à l'audace dont les Basques, comme marins, ont toujours fait preuve.

Les Anglais, leurs rivaux, s'emparèrent, par le droit du plus fort, des mers du Groenland, à la fin du XVIe siècle.

En 1625, San Sebastian comptait quarante et un vaisseaux armés pour la pêche de la baleine ; deux cent quarante-huit chaloupes et 1,475 hommes ; aussi, l'année suivante, aux Chambres d'Aragon, tenues à Barbastro, les députés demandèrent, avec juste raison, que Pasajes fût déclaré port franc.

L'extrait d'un récit très curieux, racontant le voyage que dut faire Philippe IV pour remettre à Louis XIV l'infante d'Espagne, Marie-Thérèse, plus tard reine de France, nous donnera une idée de l'acharnement que les villes de Guipuzcoa mettaient à défendre leurs droits et leurs limites, ainsi que de la pompe qui fut déployée dans les fêtes auxquelles ce voyage donna lieu.

«. Toutes les villes s'efforçaient de bien fèter la cour. Cette ferveur monarchique faillit occasionner un conflit entre les habitants des deux Pasajes.

» Le Pasajes qui se trouve du côté de San Sébastian dépend de la juridiction de cette ville, et celui qui est de l'autre côté dépend de la juridiction de Fuenterrabia. Chacun de ces endroits défend si rigoureusement l'immunité de ses limites, qu'il ne permet


pas que l'autre y fasse aucun acte. de supériorité.

Ceux de Pasajes de Fuenterrabia voulurent, ce soirlà, entrer, étendard déployé, dans la juridiction de Pasajes de San Sébastian. Ceux-ci s'y opposèrent résolument; et les autres qui, pour mieux se montrer devant Sa Majesté, s'étaient formés en deux compagnies, se disposèrent à passer outre par la force des armes. Don Juan de Aguila, chevalier de l'ordre de Santiago, auditeur de la chancellerie de Valladolid, corregidor de la province, et plusieurs hauts personnages qui se trouvaient présents, s'interposèrent, arrangèrent le différend, maintinrent les limites, et firent rentrer dans celles de la raison les habitants de Fuenterrabia.» Puis, décrivant les fêtes célébrées à Pasajes, après avoir parlé de la foule immense, composée de toute sorte de gens qui s'y étaient rendus, et de la multitude des canots, l'auteur du récit ajoute : « Sept magnifiques frégates étaient mouillées dans le port; un galion de la Plata, nommé Roncesvalles (Roncevaux), et un navire d'une grandeur extraordinaire, construit dans le chantier maritime, par l'ordre de Sa Majesté, pour la capitane royale de l'armée de l'Océan. Dès que le vaisseau de Leurs Majestés fut en vue, toute l'artillerie fit une salve à laquelle répondit la mousqueterie de la capitane royale de Roncesvalles, celle du thâteau et des gens de Pasajes. On tira deux cents coups de canon et plus de deux mille mousquetades; ce bruit assourdissant, répété par les échos, résonna sur tous les espaces de terre et de mer, et l'air fut


assombri par le feu de ces volcans qui produisait une opaque fumée.

» Dès que l'obscurcissement se fut dissipé, un spectacle magnifique s'offrit aux regards charmés de la foule. La galère de Leurs Majestés, couverte d'une tente et d'ornements jaunes, s'avançait, remorquée par deux chaloupes de six rameurs chacune, tous habillés de rouge, et qui, à force de bras, la marée étant haute, la conduisaient contre le courant avec une sereine ardeur.

» Quelques barques, avec des clairons, des violons et autres instruments de musique, entouraient la galère et remplissaient l'espace d'une douce harmonie et de sons délicieux.

» Un grand nombre de gabares et de barques suivaient, les unes remorquées, les autres conduites par ces femmes viriles que chacun admirait, tant pour la vigueur infatigâble avec laquelle elles ramaient, que pour l'assurance et l'habileté avec lesquelles elles déchargeaient les mousquets.

» C'était curieux de voir la diversité des gens qui se pressaient autour de ces nefs, ou qui allaient au milieu du canal, en chaloupes, en gabares, en felouques, en embarcations de toute espèce, ainsi que la variété des agrès et des vêtements des rameurs, l'ardeur qu'ils mettaient à se dépasser les uns les autres, à gagner le vent, et à l'emporter de vitesse, enfin le désir, l'anxiété avec laquelle ils cherchaient à avancer de vive force, les uns pour gagner la terre, les autres pour être en vue du Roi. ))


* ,;«

En 1719, pendant la nouvelle guerre qui éclata entre l'Espagne et la France, et dont l'auteur fut le cardinal Alberoni, Pasajes tomba au pouvoir des Français qui brûlèrent un des six navires que l'on construisait pour le compte du roi, dans un chantier séparé de la ville; les cinq autres furent épargnés pour ne pas incendier les maisons voisines, mais ils furent mis hors de service.

Inutile de retracer ici ces temps malheureux pour le Guipuzcoa, qui éprouva une perte évaluée à plus de trois millions de pesos (i5 millions de francs).

En vertu de la paix signée en 1721, Pasajes fut rendu, ainsi que les autres places occupées par les Français. Grâce à cette paix, le Guipuzcoa prospéra de nouveau, et arriva à constituer la Compagnie Guipuzcoana de Caracas qui s'unit ensuite à celle des Philippines. 1 Comme nous l'avons déjà dit, les meilleurs navires de la Compagnie s'équipaient à Pasajes.

Aujourd'hui, quoique comblée en partie, la baie peut recevoir dans ses eaux les vapeurs du plus fort tonnage, vu la grande profondeur du canal.

En 1687 naquit à Pasajes le marin Blas de Lezo, vainqueur, en 1741, de l'amiral anglais Vernon.


CHAPITRE VII

LEZO

Lezo. — Aspect de la ville. — Les blasons. — L'église de San Juan Bautista. — Basilique CI deI Santo Cristo ». — Détails sur le Santo Cristo. — La romeria. — Légende populaire du Cristo de Lezo.

Une courte distance sépare Pasajes de San Juan de la petite ville de Lezo. Situé sur une hauteur, au pied du Jaïzquivel, à l'extrémité de la baie de Pasajes.

Lezo reste à sec à marée basse. L'aspect en est sombre et sévère. Il compte trois rues tortueuses, bizarres, avec des maisons de pierre sombres aussi, dont la plupart présentent sur leurs façades très anciennes d'énormes blasons sculptés. Les balcons sont, en général, de fer ouvré. Chaque maison, on peut dire même la plus humble, la plus pauvre, porte un ornement sculpté dans la pierre, sur le maîtreclaveau de sa porte. Ici, un instrument, l'attribut d'un métier quelconque, un marteau, une roue, une chaudière, un oiseau, une fleur, etc., etc.

Toutes ces choses arrêtent, comme autant d'énigmes imposées au passant.

En effet, l'étranger-qui" parcourt les provinces basques est étonné de trouver dans les plus humbles


villages, dans les fermes les plus insignifiantes, ces blasons sculptés depuis des temps déjà très reculés.

En général il est à remarquer que leurs quartiers représentent, le plus souvent, le loup, le sanglier, le bœuf, le chien, le renard. Ceci nous fait connaître les coutumes primitives de ces peuples.

Enfermé dans ses montagnes, le Basque prenait rarement part aux événements qui agitaient l'Espagne, voire même à ceux qui se passaient au delà de ses monts. Les dissensions et les luttes étaient intestines. Chaque vallée formait une espèce de confédération. Elle choisissait un signe qui était gravé sur sa Casa Consistorial, et l'on y ajoutait ceux que les rois voulaient bien autoriser.

Le Basque qui aime sa vallée, fier d'y être né, la défendait avec un courage indomptable, et combattait pour son foyer avec une sauvage ardeur.

Chaque demeure, selon sa situation et la puissance de ses habitants, devint une petite forteresse.

Chacun prit, pour signe distinctif, soit l'arbre de la montagne, la fleur de la vallée, l'oiseau qui peuplait la solitude, ou la bête sauvage contre laquelle il fallait lutter.

A ces signes primitifs s'ajoutèrent plus tard ceux que les rois de Navarre, d'Aragon et de Castille accordèrent pour perpétuer le souvenir des services rendus : ceux-ci furent tirés du blason chevaleresque d'Europe.

En général, les familles basques se contentaient de la simplicité héraldique de leur premier blason.


Les plus puissantes, celles, peut-être, dont les services étaient plus signalés ou qui s'étaient unies, par alliances, aux maisons de Castille, d'Aragon et de Navarre, surchargèrent les leurs de quartiers et d'une foule de détails qu'ils étalaient pompeusement.

Cet ensemble de blasons simples et compliqués se remarque, plus encore à Lezo qu'à Pasajes.

Selon le brevet d'Alphonse VIII, la ville fut repeuplée, en i2o3, par Guillaume de Lazon.

# **,

L'église de Lezo, sous l'invocation de San Juan Bautista, date des Xve et xvi" siècles. Elle est construite sur une élévation formant terrasse, et l'on y arrive par un escalier assez large et assez haut. La façade est entièrement nue, sans fenêtres, sans baies; quelques trous seulement dans la muraille.

Le portail est bas et triste, avec de pauvres colonnes.

La voûte, très élevée, est consolidée, à l'extérieur.

par deux contreforts de pierres noires qui s'élèvent contre les murs, depuis le sol jusqu'à l'entablement du toit d'où s'échappent, de distance en distance, de noires gargouilles au long col désolé, regardant dans le vide, avec des yeux vides, creusés dans des têtes tellement rongées qu'il serait difficile de savoir quelles figures fabuleuses elles ont dû représenter.

L'abside possède trois ou quatre belles ogives du xv. siècle.

A l'intérieur, la nef est aussi nue, aussi triste,


aussi sombre que l'extérieur. On monte au maîtreautel par un escalier Renaissance qu'enserre une rampe de pierre. A gauche du maître-autel, en deçà de la rampe, on voit la chapelle de la maison des Lezo, marquis de Ovieco. Les descendants la laissent dans un état de complet abandon.

En somme, sans rien de vraiment beau, l'église ne manque, cependant, ni de grandeur, ni de majesté 1.

* :1\' *

Ce qui mérite vraiment d'être visité à Lezo.

c'est la fameuse petite basilique « del Santo Cristo )) si vénérée dans tout le pays encore.

Son origine est très ancienne. D'après quelques-uns, la Sainte Effigie aurait été apportée par saint Léon, évêque de Bayonne; selon d'autres, elle aurait été recueillie, flottant sur les eaux de la baie, en face de Lezo.

La construction du temple actuel, dû à de pieuses aumônes, date du XVIIe siècle. Il est en pierre d'assise, ainsi que l'arc du chœur et sa coupole. Le maître-autel a de jolis détails, mais l'espace et la lumière manquent. Le parvis est entouré d'une grille moderne. L'intérieur a subi une restauration de mauvais goût.

Nous n'avons pu obtenir des détails précis sur

1. Cette église vient d'être restaurée. — La maison des Lezo fut reconstruite en 1855, mais sans avoir conservé sa forme ancienne.


l'époque et la provenance probable de l'image du Santo Cristo. Vue dans la pénombre où elle est placée, et dans la demi-obscurité de la chapelle, la Sainte Effigie ne présente aucun des caractères distinctifs des christs byzantins ou romains. On est donc porté à croire que, par son ensemble et ses détails anatomiques, elle appartiendrait au xv* ou au xvia siècle, qu'elle serait, sans doute, une des images sacrées qu'au temps de la Réforme les protestants jetèrent à la mer, et que, portée par les courants, elle serait venue échouer sur les côtes d'Espagne.

Quoi qu'il en soit, la dévotion au très miraculeux Christ est ici très grande et très répandue.

Le 14 septembre, fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, est le jour de la fête de Lezo, de la romeria (assemblée), et le sanctuaire est trop étroit pour contenir la foule des pèlerins qui viennent déposer aux pieds du Christ leurs prières et leurs offrandes.

Les femmes viennent y prier pour « el hombre » qui est en mer, pour le fils qui est loin; les mères y portent, joyeuses, leur premier-né, et les jeunes filles vont y demander ce que dit le vieux refrain :

Santo Cristo de Lezo Tres cosas te pido Salud, dinero Y buen marido 1.

i. Saint Christ de Lezo. je te demande trois choses: sanle, argent et bon mari.


Enfin, pour terminer, nous transcrivons la ravissante légende du Christ de Lezo, telle qu'elle a été recueillie des lèvres du peuple.

LÉGENDE POPULAIRE DU CHRIST DE LEZO

Un jour, Dieu sait depuis combien d'années, apparut à Pasajes une caisse mystérieuse, hermétiquement fermée, qui excita la curiosité de quelques pêcheurs. Ils l'ouvrirent et demeurèrent stupéfaits en voyant qu'elle contenait l'image de Jésus crucifié.

La nouvelle de la trouvaille courut comme une traînée de poudre dans le port guipuzcoan et dans les environs; et, peu d'instants après, une multitude considérable entourait le Christ, et se disputait l'honneur de lui donner l'hospitalité. Où? — Là surgit la grande difficulté.

Comme de juste, tous prétendaient adopter la divine image avec d'autant plus de ferveur, que le prodige de son apparition insolite, dans-ces parages solitaires, était évident, et par conséquent une preuve de son pouvoir miraculeux.

Il y eut des disputes sans nombre à Pasajes, à Lezo, à Renteria, dans le but d'éclaircir le droit de possession. Il se passa des jours et des jours; et, pendant ce temps, le Christ demeurait enfermé dans sa caisse, car les pêcheurs et les paysans effrayés n'osaient porter la main sur l'auguste corps.


**;¿"

Les choses allaient ainsi quand il arriva qu'un jour, les pêcheurs, allant pour la centième fois contempler le Christ, ouvrirent la caisse et. la trouvèrent vide.

Fous de colère et d'effroi, ils donnèrent le cri d'alarme. Aussitôt, tous les habitants des villages voisins accoururent et, anxieux, se mirent à la recherche du divin Fugitif. a C'est un châtiment de Dieu!)) disaient-ils, comprenant que le Christ avait fui pour ne pas assister aux querelles des hommes.

Et, cherchant de tous côtés, bouleversant haies et buissons, fouillant les tamarins et les bruyères, faisant des battues dans les bois, se heurtant aux rochers de la Sierra du Jaïzquivel, ils ne s'arrêtèrent point jusqu'à ce qu'ils eurent atteint le Fugitif, qu'ils trouvèrent à Lezo, cloué à la croix et pleurant.Il n'y avait pas le moindre doute. Le Fils de Dieu pleurait de peine. Il pleurait, parce qu'il craignait de se voir arracher de ce lieu solitaire, frais et charmant, où Il jouissait d'une paix profonde; et Il voyait proche le moment où la concupiscence humaine le condamnerait de nouveau au supplice de la caisse.

Tous tombèrent à genoux devant le Crucifix, ivres de joie d'avoir retrouvé le miraculeux trésor,


et jurèrent de le laisser là, dans l'endroit choisi par la volonté céleste, pour y demeurer jusqu'à la fin des siècles et protéger éternellement cette région privilégiée.

* ;;. *

La nuit venue, on se retira en silence, et l'image sacrée resta seule, éclairée par les rayons de la lune qui donnaient au sang coagulé des plaies des reflets de stalactites et jouaient comme des feux follets dans la couronne d'épines. Et le corps livide se détachait comme un disque de lumière étincelante qui illuminait un espace immense, de Lezo aux deux Pasajes, et du Jaïzquivel à la Pena de Aya.

Mais on raconte qu'un de ceux qui avaient découvert l'image ne fut point convaincu que cette fuite était miraculeuse; ce ne pouvait être qu'un leurre, sinon- un vol manifeste des gens du vieux Lezo. Oui, impossible de le lui ôter de la tête. Les gens de Lezo avaient tramé le stratagème; ils avaient enlevé le Christ de la caisse et l'avaient porté secrètement au village, pour s'en assurer la possession et se moquer de tous les autres dévots.

Cette idée horrible germa dans l'esprit du pêcheur, y prit rapidement corps, troubla son entendement avec la force irrésistible et sombre d'une obsession et finit par le porter à commettre l'acte le plus inouï que l'on puisse imaginer.

Vers minuit, profitant d'un moment où la lune


avait disparu, cachée par un gros nuage, il se dirigea à pas de loup vers la petite éminence où se trouvait le Christ. Il se signa d'abord, murmura ensuite une courte prière; puis, enveloppant d'un regard de voleur consommé l'effrayante obscurité qui régnait autour de lui, monta jusqu'à la croix, l'arracha d'une violente secousse, la mit sur son épaule et s'enfuit en courant.

Oh ! qui pourrait donner la moindre idée de cette course épouvantable? Un fantôme macabre, bondissant comme un cerf, une croix sur l'épaule, lancé à toute vitesse parmi les rochers et les bruyères, baigné de sueur, haletant, comme s'il portait un poids immense, entouré d'une obscurité affreuse et luttant à corps perdu avec cette profanation abominable, avec ce rapt criminel!

Jo.

* #

Quand l'homme arriva à Pasajes et déposa le Christ dans la caisse, une tempête furieuse éclata aussitôt. L'eau tombait par torrents, le vent sifflait avec une épouvantable violence, et les coups de tonnerre se répercutaient dans toute la baie.

La lueur éblouissante d'un éclair vint alors frapper le visage de Jésus. On le vit aussitôt se dresser dans la caisse et. — ô miracle ! — la croix se mit à marcher lentement, au milieu de la tempête déchaînée.


Elle marchait sans fatigue et sans hâte, poussée par une force irrésistible qui semblait la conduire, avec une douceur idéale, sur une surface unie.

Sur son passage, les pierres s'écartaient, les branches des arbres se joignaient pour lui former un dais, et elle marchait, marchait toujours, sans se heurter à aucun obstacle, agitant seulement la tète ensanglantée, qui semblait un coquelicot du ciel (una amapola del cielo).

* #

Il convient de dire que, tandis que la pluie ne cessait de tomber, que l'air gémissait désespéré et que le tonnerre grondait, que la foudre tombait de toutes parts et que l'obscurité était toujours effrayante, la croix continuait sa route, entourée d'un nimbe de clarté éblouissante, et comme baignée par un puissant foyer électrique qui la rendait invulnérable aux effets de la tempête et lui donnait l'aspect d'une vision d'outre-tombe.

Elle chemina ainsi, petit à petit, jusqu'à Lezo, où elle alla de nouveau se poser comme une palme sur la petite éminence qu'elle occupait la veille, et d'où une incrédulité aussi aveugle que coupable l'avait arrachée.

*'

L'homme de Pasajes devint fou, à demi-mort de repentir et de terreur, devant la caisse vide.

Personne ne sut la profanation.


Le criminel pleura au pied du bois miraculeux et fut pardonné.

Et le Christ se fixa définitivement à Lezo, sans que personne ne mît en doute les sacrés désirs de la Sainte Image, ni aucun obstacle à sa volonté infinie.

Le Christ voulut demeurer à Lezo, et à Lezo il demeure et demeurera toujours, parmi ces blanches maisonnettes qui semblent un troupeau de chèvres paissant au pied du Jaïzquivel.


CHAPITRE VIII

RENTERIA

Renteria. — Son origine. — Murailles et casas <orres. — Spïi ancienne importance maritime. — Nuestra Seiiora de la Asuncion.

En sortant de Lezo, nous reprenons la route qui s'ouvre de nouveau, belle et pittoresque. Elle nous conduit à la ville voisine, Renteria.

Aujourd'hui, Renteria est une des villes les plus industrielles et les plus commerçantes de la province.

Il s'y est établi de nombreuses fabriques. La toile est la principale industrie.

L'origine de Renteria est des plus anciennes.

Connue autrefois sous le nom d'Orereta, la ville s'appela plus tard Consejo de Oyarzo, jusqu'à ce que Don Alphonse XI de Castille lui accorda, en 1230, sa Carta puebla.

En 1494, sa population était déjà importante.

Elle eut constamment à souffrir des invasions françaises, qui se répétèrent si souvent sur la frontière; sa voisine, Fuenterrabia, étant toujours cette pomme de discorde, continuel sujet d'envie, sans cesse disputée, tombant aux mains des uns pour être reprise par les autres, source de luttes inter-


minables, d'échanges, d'attaques, d'incendies, de destruction, de ravages provoqués de part et d'autre.

Souvenirs malheureux! surtout dans les pays qui ne savent pas oublier, où les luttes entre les peuples ne sont point regardées comme l'effet fatal de situations qui ne se résolvent que par les armes, d'ambitions personnelles pour lesquelles un seul homme entraîne tout un peuple, d'intérêts nationaux dont la dignité à maintenir s'impose, de ces raisons enfin que, plus tard, après la défaite ou la victoire, l'histoire écrit froidement et juge sans partialité.

Il est triste de constater que ces souvenirs n'éveillent dans certains caractères que la haine du passé, fidèlement transmise aux générations futures. Triste erreur que ne savent effacer ou modifier ni le temps, ni la civilisation, ni même les intérêts, et qui rétrécit parfois, voire même souvent, l'esprit et le cœur des plus intelligents et des plus nobles.

Vf

La ville, pour sa défense, fut entourée de murailles et eut ses casas torres (maisons fortifiées).

Les ruines de quelques-unes, détruites dans les incendies de 1476- 1512- 1638, existent encore.

Dans ces invasions successives, disparurent tous les vestiges que la ville possédait de son antiquité.

Renteria eut aussi son importance maritime. Elle compta jusqu'à deux-mille marins et cinquante capitaines. Son commerce était si florissant que.


dans les cahiers de son archive, il est enregistré des navires de huit cents tonneaux. Aujourd'hui, il ne subsiste plus que les traces de son chantier et de son port. L'Oyarzun, alors navigable, et par lequel Renteria communiquait avec Pasajes, est comblé. La fange empêche tout navire de pouvoir aborder.

'f.' * *

L'église paroissiale, « Nuestra Seîiora de la Asuncion, » remonte au xvie siècle. Son magnifique retable, dessiné par Ventura Rodriguez et exécuté par Azurmendi en 1784, est en jaspe, fourni par les carrières du mont Archipi, situées sur les confins de la ville. Le temple compte trois nefs supportées par huit grosses colonnes. Sa tour mérite tout spécialement un examen sérieux pour l'habileté et l'audace avec lesquelles est construit un arc simple, élevé dans un des angles de l'église, soutenant à lui seul cette masse énorme, ainsi que la pression du mur méridional, et n'ayant pour tout appui qu'un léger arc-boutant, au sommet de son angle, dans la partie méridionale.

Le frontispice, d'ordre dorique, est d'un bon effet, malgré une détestable restauration.

*

# *

Renteria offre aussi de jolies maisons à beaux balcons et à poutres curieuses. Une d'elles présente des fenêtres de trois ogives, en étoile, et une porte


avancée avec consoles appartenant à la dernière époque de la période ogivale.

Renteria porte sur son éçu le titre de Noble y Leal.

L'origine de son nom vient de ce que, dans cette ville, on payait autrefois les rentes royales.


CHAPITRE IX

OYARZUN

Oyarzun. — La route d'Oyarzun. — Souvenirs des luttes des guerres civiles. - Aspects, divers de la route et du terrain.

— Oyarzun se montre. — Halte. — Origine du pueblp. L'ancienne église de San Esteban et ses détails architectoniques. — Le retable. — Plaques commémoratives. — Un escalier étrange. — Oyarzun et les invasions étrangères.

Château de Feloaga.

Après avoir suivi pendant trois kilomètres la route si belle qui, au sortir de Renteria, conduit à Irun, nous prenons à droite celle qui s'en sépare et doit nous mener à Oyarzun.

Cette route est comme le prologue d'un nouveau chapitre de ce beau livre que nous ne nous lassons pas de feuilleter, y trouvant toujours quelque sensation nouvelle, quelque nouveau plaisir. Moins large que la route que nous venons de quitter, celle-ci se présente avec tous les avantages qui distinguent toutes les voies traversant la province : terrain ferme, solide, sans ornières, sans poussière ; route bien dessinée, bien construite, qui rend la marche facile et trompe la fatigue; route sans monotonie, avec ses alternatives d'ombre, de lumière, de fraîcheur, de gaieté et de mélancolie.


Dès les premiers pas, elle se déroule en divisant un terrain bas, où les épais maïs frémissent sous l'air qui les frôle, et se penchent pour se relever tout brillants et tout bleus.

Dès les premiers pas aussi, à droite, à gauche, quelques caserios dont la construction simple et originale se prête si bien à ces charmantes études que l'artiste fait en passant. Puis, non des ruines, mais des chaumières détruites, des murs en lambeaux que le lierre compatissant soutient de ses bras puissants et revêt du luxe de son épais feuillage.

Tristes restes qui gisent là et y parlent encore, traces lamentables d'une plus lamentable lutte, la dernière guerre civile!

Au travers des étroites fenêtres de ces squelettes de chaumières, on contemple tristement ces intérieurs bouleversés, mi-comblés par les toitures brûlées et effondrées. Et l'herbe pousse encore là, entre ces pierres disjointes, sur ces décombres; là encore, quelques fleurs élèvent leurs gracieuses corolles, comme un doux souvenir donné à ces foyers éteints sur lesquels le ciel brille ou pleure tour à tour.

Sont-ce les souvenirs qui réveillent un passé que nous nous rappelons encore, sont-ce les traces de sang que nos yeux veulent voir empreintes sur ce chemin si frais et si brillant, ou est-ce simplement le recueillement profond qui s'empare de l'être, dans les lieux où la solitude domine, pleine de


grandeur, de poésie et de douce mélancolie, qui fait que chacun de nous se tait et s'abandonne en silence à ses réflexions et à ses sensations personnelles P.

<II

*-

Après avoir traversé cet espace découvert, la route semble se resserrer entre deux talus fleuris et ombreux. Elle monte doucement; puis les talus s'affaissent, laissant la vue s'étendre de nouveau sur des échappées charmantes de ciel, de montagnes, de verdure, pour se relever, s'interrompre encore et se perdre tout à coup, dans des profondeurs d'où surgissent des taillis épais.

Là, le terrain s'élève en se cachant sous d'immenses fougères qui déroulent leurs crosses pâles et tendres, au-dessus des fines découpures des larges feuilles au vert sombre ; d'autres, celles que l'été a déjà bronzées, reploient les leurs. Des clématites passées fleurs laissent traîner partout leur longue chevelure soyeuse et argentée, qui s'accroche aux broussailles, s'élance sur les branches voisines, y suspend des guirlandes, des festons, y forme des arcades, des voûtes et des chapelles. Des lianes aux baies de corail s'embarrassent dans leurs replis, et ajoutent le vif éclat de leurs fruits aux tons d'opale des ondes épaisses des clématites.

Mais, en fouillant dans ces ravins dont les fonds


sont mystère, en étudiant ces hauteurs dont les cimes se dérobent derrière cette riche végétation, la pensée de nouveau évoque le passé.

Terrain tout de surprises, terrain semé d'embûches, comme tu es bien celui qui sert aux luttes intestines et les rend interminables par la sûreté de l'attaque dont le péril est masqué, par la sécurité dans la défense, avec la retraite assurée et couverte !

Ajoutons à ces avantages la vigueur et l'agilité de ceux qui vivent dans ces contrées, et qui, dans ces luttes déplorables des guerres civiles, attaquent ou se défendent avec la ruse, la rage et le désespoir du fauve traqué.

;V: *' *

Après trois quarts d'heure de marche sur cette route capricieuse, élégante et soignée comme celle d'un beau parc, à un détour plus brusque, et dans une éclaircie qui s'ouvre subitement, sans que rien ne l'ait fait pressentir, Oyarzun se montre, assise avec une simple et tranquille majesté, sur une élévation qui domine toute la vallée.

Telle nous l'avons vue et admirée des hauteurs d'Alza, telle nous la revoyons ici, toute baignée de lumière, dans ce large cercle de hautes et vertes montagnes qui l'entourent. Les formidables roches qui s'élèvent derrière forment, de ce côté, le fond du paysage. Et, à ses pieds, le terrain tantôt s'abaisse


en prairies fertiles, en riches pommeraies, tantôt s'élève en mamelons, en croupes recouvertes de chênes bas et touffus. Puis, tout, peu à peu, s'abaisse encore, s'abaisse toujours jusqu'à se perdre et se confondre dans cette autre délicieuse vallée d'Astigarraga qui s'arrête à Hernani.

* *'

Pendant que nous faisons halte pour contempler la ville dans son ensemble avant d'y arriver, je m'empare d'une position qui, à ma droite, se prête admirablement à prendre l'esquisse de l'église et du village. Tandis que je me livre activement à cette étude, une vieille femme qui nous a vus passer, et que j'avais aperçue, penchée curieusement à une fenêtre d'un caserio du côté gauche de la route, s'approche doucement de moi. Dans un castellano fort peu compréhensible, elle me dit qu'elle m'a vu, qu'ici je suis très mal, et que, chez elle, il y a, près de la fenêtre, une table sur laquelle je pourrai écrire plus commodément. (Notez que la dite fenêtre tourne à peu près le dos au point que j'observe.) Je la remercie de mon mieux et cherche à lui faire comprendre que l'endroit où je me trouve est celui qui convient pour mon travail. Elle insiste, je ne puis la convaincre. Enfin, elle se retire visiblement contrariée, non sans avoir donné des explications étranges (je le suppose) à une autre vieille qui passe et me regarde d'un air ébahi.


L'origine du pueblo est des plus anciennes. Certains historiens la font remonter au yne siècle. De tout temps ville ouverte, elle fut toujours exposée aux horreurs de l'invasion. Elle fut incendiée par les armées françaises en 1476 et en i638. C'est pourquoi il n'y faut point chercher des constructions antérieures au xve siècle. On y retrouve cependant quelques vestiges oubliés.

- Ces traces de constructions d'époques diverses, dues aux restaurations successives, se remarquent surtout dans l'église de San Esteban, l'une des plus anciennes de Guipuzcoa et deux fois incendiée. Les détails architectoniques qui s'y présentent, peuvent se classer dans les époques comprises entre le xve et le xviie siècle.

Très jolis, le portail et les deux élégantes fenêtres ogivales, du xve siècle, qui ont toute l'élégance du xive En dehors, selon l'usage ancien, et creusés dans le granit, deux bénitiers à demi encaissés dans le mur, aux lèvres noircies, usées, arrondies par le temps et polies par le contact constant des doigts de tant de générations. Au-dessus, des inscriptions à demi effacées, des mots détruits, des dates tombées en poussière emportée par les vents.

La porte qui donne accès au temple est vieille et misérable.


La presque obscurité qui règne à l'intérieur nous arrête un moment sur le seuil.

L'église est très élevée, et les rayons de lumière qui pénètrent par les ouvertures placées fort haut ne doivent jamais en réchauffer les dalles sombres et usées.

Cependant, dans ce jour étouffé, les objets commencent peu à peu à prendre corps.

De cette ombre toujours mystérieuse et imposante dans les lieux saints, surgit du sol et s'élève jusqu'à la voûte, une muraille de bronze et d'or. Des étincellements subits, des lueurs vives et colorées, aussitôt apaisées, des profondeurs fouillées dans le métal chaud, dans l'acier fondu, apparaissent tour à tour. Enfin, peu à peu, se détachent de tout cet ensemble bizarre des colonnes torses enguirlandées, des rinceaux qui encadrent des merveilles, des volutes, des chapiteaux qui, à leur tour, portent aussi des colonnes, des guirlandes, des rinceaux et des volutes encadrant toujours des statues et des tableaux délicatement ciselés. Et tout cela ne s'arrête que là-haut, sous des faisceaux de rayons où l'œil s'égare, et dans lesquels il croit entrevoir le - Créateur de toutes choses, le Père Éternel.

Ce magnifique et monumental retable s'élève derrière le maître-autel, ou plutôt le constitue, celui-ci s'y appuyant, de telle sorte qu'il en fait partie intégrante.

Le tabernacle est, à lui seul, une merveille de travail, tant pour le fini de l'exécution que pour les


détails, avec ses minces et sveltes colonnes finement ouvrées, sa coupole élégante, et les délicates figures * composant la Sainte Cène qui en ferme l'entrée.

Isolé, ce tabernacle gagnerait encore en effet; ici l'abondance des ornements plus grands et plus lourds qui l'entourent lui nuit ou, pour mieux dire, l'écrase.

En suivant tableau par tableau, du moins ceux que notre vue peut atteindre dans le grand nombre dont le retable est composé, nous admirons la perfection du travail, la finesse du ciselé, la variété des ornements, le fini des figures, les formes, le modelé, les expressions et le coloris, dont les tons anciens, doux et calmes, sont si bien conservés et se réchauffent sobrement au milieu de ces foyers d'or bruni ou poli, aux reflets incomparables.

On voudrait alors pouvoir faire disparaître ces images éclatantes et vulgaires, ces fleurs de papier aux nuances criardes, que la dévotion naïve des paroissiens a placées sur ces autels.

Avant de redescendre les degrés de l'escalier à rampe style Renaissance que l'on gravit pour monter à l'autel, nous jetons un coup d'œil sur les bas-côtés et les profondeurs du temple. L'église est si haute de voûte qu'elle semble longue et étroite, avec ses murs noircis où s'accusent, comme de vieilles blessures, les traces ineffacées de tant de désastres, et qu'ont oubliées maintes restaurations.

Au pied de l'escalier,, à droite et à gauche," plusieurs files de bancs de chêne vieux, noircis.

Justrés par l'usage, mais que ni le temps ni l'usage


n'ont pu metlre hors de service. De chaque côté, au premier rang, et comme place d'honneur, un lourd et vaste fauteuil massif, à écusson fouillé au dossier, aux ornements largement sculptés, dont les lignes s'arrondissent mollement sous l'effet du frottement des siècles. • Du côté de l'Évangile, une plaque commémorative atteste que l'église fut proclamée par le Fuero : Iglesia juradera, comme on le voit, d'ailleurs, dans les Ordonnances provinciales.

Une autre inscription, placée sous une fenêtre qui éclaire le maître-autel; n'a pu être examinée, malgré les démarches qui ont été faites à ce sujet, sur les instances de l'illustre archéologue, le Révérend Père Fita.

Près des autels consacrés au saint Rosaire et à saint Nicolas, il existe encore une autre pierre sur laquelle il est gravé que le docteur Lmtaun, professeur à l'Université de Onate, en i552, fut consacré évêque de Cuzco, dans l'église de San Esteban, en 1572.

Les différents autels qui s'élèvent à droite et à gauche de l'église présentent tous des ornements recouverts de vieil or, comme ceux qui distinguent le retable du maître-autel, et offrent de jolis détails.

La chaire, qui fut belle, est complètement abîmée par la plus détestable des restaurations. Le chœur, avec ses stalles de chêne, et les orgues qui s'élèvent au fond de l'église, sont d'un bel effet et ne manquent point de grandiose.

En passant sous la voûte du chœur, on pénètre


dans une chapelle sombre, chargée d'ornements, où l'on vénère un Santo Cristo.

La partie haute de cette chapelle a été très maltraitée pendant la dernière guerre civile et sa coupole a été entièrement détruite.

A gauche, une porte de sortie donne sur un escalier conduisant au clocher. Ce passage est interdit aux curieux. Cependant nous nous y aventurons, quittes à payer l'amende, attirés par la construction étrange de l'escalier. Il est tournant, et les marches en maçonnerie ne s'appuient que d'un côté au mur principal; à leur extrémité opposée, elles sont donc détachées et souvent disjointes entre elles. Notre curiosité satisfaite, nous n'enfreignons pas plus longtemps l'ordonnance, malgré le vif désir que j'éprouve de gravir, jusqu'au dernier, tous ces degrés à la mine si peu rassurante, pour contempler du haut du clocher le panorama qui, de là-haut, doit être splendide. Nous nous contentons de parcourir lentement l'esplanade sur laquelle s'élève l'église, et d'embrasser de là le magnifique ensemble de montagnes, de collines variées, avec la vallée superbe qui s'étend devant nous.

Si, comme nous l'avons dit, Oyarz un a fataSi, comme nous l'avons dit, Oyarzun a dû fatalement souffrir du passage des invasions étrangères, elle - n'a pas eu moins à souffrir des ravages des guerres civiles.


Il est pénible aujourd'hui de voir tant de ces demeures Gharmantes, empreintes du caractère des époques passées, se relever de leurs ruines sous un aspect tout moderne. Comme elles sont laides et banales, ces petites constructions d'hier, neuves et blanches, aux murs recrépis, avec leurs ouvertures symétriques et leurs balcons mesquins, remplaçant avec un sot orgueil ces vieilles demeures d'alors, que l'on recherche et regarde avec tant de plaisir !

Sur la place s'élève la « Casa Consistorial )), sombre édifice, sans aucun mérite architectonique, datant du XVIIe ou du XVIIIe siècle ; mais elle conserve le souvenir historique d'y avoir vu siéger la Junta de Regencia, au nom de Don Fernando VII quand, en 1823, les cien mil hijos de San Luis pénétrèrent en Espagne.

* *

Sur une éminence, entre Oyarzun et Irun, s'élevait le très ancien château de Feloaga, vrai nid d'aigle.

La base des fondements construits sur le roc est d'époque romaine. Le reste des ruines qui subsistent appartient en partie au Moyen-Age et en partie aux Carlistes.

En i466, Enrique IV fit détruire cette forteresse, considérant le châtiment nécessaire pour terminer ces luttes continuelles de « los bandos » et contenir ces partisans acharnés des maisons de Oiiaz et de Gamboa.

On retrouve des vestiges romains dans les impo-


santes mines de las Peiias de Aya et dans la Chaussée militaire qui passe par le point stratégique de Bianditz (frontière de Navarre).

Nous avons cité ailleurs l'inscription romaine de Andre-erreguia (la femme du roi).

L'écu d'armes dont jouit « el valle de Oyarzun n, et sur lequel figure un château entouré d'arbres, est assurément Une allusion au château de Feloaga.


CHAPITRE X

FUENTERRABIA

Fuenterrabia. — Ses souvenirs historiques. — Récit du combat des deux aigles, d'après Bernardo O'Reilly. — Ile des Faisans.

— Porte de Santa Maria. — Nuestra Senora de la Asuncion.

— EL-camino de Torrecuso.

Distant d'Irun de trois kilomètres, Fuenterrabia (Fontarabie) mériterait de longues pages tout entières consacrées à raconter ses souvenirs historiques.

Ceux qui nous liront, ou ceux qui visiteront la ville, se les rappellent trop bien pour qu'il soit utile ici de les retracer tous. Fidèle à notre but, nous n'en parlerons donc qu'en ce qui a rapport aux restes des temps passés subsistant encore.

Les nombreuses pierres de taille et l'inscription latine du palais des Casadevante ou Casabantes indiquent que cette ville fut ville romaine : el Oeaso.

Sa fondation remonte à Suintila, c'est-à-dire au commencement du vir siècle. Si l'on fouillait sous les monceaux de ruines du château et sous celles de l'enceinte de la ville, on découvrirait sans doute les restes des fortifications de Sancho el Fuerte, ce qui dès lors donnerait une idée exacte de l'importance qu'eut autrefois Fuenterrabia.


Comme place limitrophe, elle eut des murailles formidables et un château qui, toutefois, manque de caractère féodal. La façade du couchant appartient à l'époque de Charles-Quint, tandis que les constructions donnant sur la Bidassoa sont antérieures.

Cette façade est percée, au centre, d'une porte à arc elliptique et de quatre meurtrières, surmontées ellesmêmes de quatre fenêtres quadrilatérales à auvent.

Sur la terrasse, très étendue et soutenue par de magnifiques arcs de pierre, on voit aussi trois embrasures destinées aux pièces d'artillerie. Quant à l'intérieur, aucun vestige ne peut donner une idée de son ornementation.

Des murs en ruines, recouverts de lierre qui semblent vouloir cacher aux hommes ce que les hommes ont détruit et ce que le temps cherche à faire disparaître, quelques ogives aiguës, élégantes, d'un beau dessin, les restes d'un bel escalier, voilà tout ce qui subsiste de ce qui fut l'Alcazar de Charles-Quint.

A peine pourra-t-on reconnaître l'emplacement des remparts de la Reina, ceux de Leiva, et « le Cubo de la Magdalena », si fameux pendant les sièges de 1638 et de IJIg.

Ville limitrophe et clef du territoire espagnol, Fuenterrabia devint fatalement la victime ou plutôt la proie sans cesse enviée, arrachée et reprise. Les Français ne pouvaient faire un pas de ce côté sans


s'en rendre maîtres, tandis qu'à leur tour les Espagnols pouvaient s'avancer jusqu'à Rayonne. S'eri emparer fut donc un projet, un plan souvent étudié et mis en œuvre.

Plusieurs fois, la ville fut prise; plusieurs fois le ravage et la destruction furent portés en deçà et au delà des deux frontières, avec la même rage et les mêmes excès. Mais l'occupation de Fuenterrabia par les Français eût été, pour les Espagnols, aussi ignominieuse que celle de Gibraltar par les Anglais.

Aussi, avec cet acharnement, cette passion, ce courage indomptable, propre à ce peuple quand il voit son indépendance attaquée, surent-ils échapper à cette honte.

Et l'on pourrait dire que la plus grande gloire de ces temps fut surtout pour les habitants de ces provinces, souvent délaissées, oubliées par la cour de Madrid, et souvent si peu récompensées de leurs efforts, comme nous le voyons, en consultant les décrets d'alors, et parmi eux celui qui se rapporte au comte-duc Olivarès, Ce ministre, qui fit si peu pour la défense de la ville assiégée, qui ne permit pas que l'escadre préparée pour le Brésil allât à son secours, qui conseilla même d'abandonner la ville, obtint, sans avoir quitté Madrid, le gouvernement de Guipuzcoa à perpétuité, avec 12,000 écus de rente, fut nommé gouverneur de Fuenterrabia avec solde, et, de plus, reçut tous les ans, en souvenir de la victoire, une coupe d'or qui devait lui être remise par le roi. -


Ajoutons que ces honneurs et ces rentes devaient être héréditaires, non par droit de sang, mais par la libre disposition du comte-duc d'Olivarès, le favori de Philippe IV. Triste aveuglement des rois!

Et le commandant de la place, Butron, le héros de ce siège mémorable, où il acquit un nom immortel, dut, pour recevoir quelque marque de distinction, être recommandé!.

Nous rapporterons ici un récit qui nous a paru étrange, et que nous empruntons à M. Bernard ü'Remy 1.

# * *

« Deux aigles royales3, d une taille extraordinaire, apparurent dans les airs, au-dessus du champ de Lumbier (Navarre), et s'attaquèrent avec un tel acharnement que la lutte, qui commençait à l'aurore, ne se terminait qu'à la tombée de la nuit, pour recommencer le lendemain à la même heure.

» L'une rentrait à son aire, en se retirant à l'horizon du champ de Lumbier, de ce côté de la France qui se trouve à l'orient, en passant les Pyrénées; l'autre se retirait du côté occidental, vers l'intérieur de l'Espagne, où elle avait son nid.

» A l'aube renaissante, elles remontaient dans l'espace, s'élançaient rapidement l'une vers l'autre avec une intrépide ardeur. Cette lutte acharnée dura trois jours.

-i. Siège de Fuenterrabia, par O'Reilly.

-":1'" -- - _.--- 2. Figure allégorique de la France et de l'Espagne.


» Les habitants des campagnes et des villes voisines suivaient étonnés, sous la voûte d'un ciel d'été pur et bleu, le vol circulaire et la fière attaque de ces reines des oiseaux qui, aux coups sanglants des serres et du bec affilé, descendaient chaque fois davantage, à force de terribles coups d'ailes, et venaient presque toucher terre ; puis, comme si elles méprisaient une lice indigne d'elles, elles se séparaient pour remonter puissantes vers les cieux.

Enfin elles tombèrent mortes, rouges de sang, les plumes arrachées, les entrailles déchirées, mais terriblement et étroitement enlacées, les ongles enfoncées dans les chairs, et le cou pris dans le bée acéré de chaque adversaire.

» On les porta à Pampelune, chez Don Carlos de Lizarazu, puis on les envoya à Madrid comme preuve authentique.

» Cet événement causa à la cour et dans la ville une profonde sensation. » (O'Reilly.)

* * *

Vingt-cinq ans de guerre entre la France et l'Espagne rendaient la paix nécessaire. On la conclut, et elle fut signée sur la frontière des deux royaumes, dans cette même Ile des Faisans, où déjà avait eu lieu autrefois l'entrevue de Louis XI de France et de Enrique IV d'Espagne.

Sur cette île, de cinq cents pieds de long et de quatre-vingts à peine 4«lafg%, située à une demi-lieue


de Fuenterrabia, fut élevée, de l'assentiment des deux rois, une maison qui, après les délibérations, devait servir aux entrevues.

Pour que la possession et le droit de Fuenterrabia sur toute la rivière fussent respectés, on répéta dans cette occasion, aux ministres français, les déclarations judiciaires faites pour cette ville, dans les diverses entrevues célébrées sur ses eaux par les deux couronnes. On rappela ce qui fut fait avec François Ier en i526, et avec ses fils en i53o ; ce qui fut observé pour les entrevues de Dona Isabel de la Paz 1 avec la reine-mère Catherine de Médicis, et son frère Charles IX en i565, et dans l'acte de la remise des reines Dona Ana de Austria et Dona Isabel de Borbon en 1615.

Vu la structure de l'île, la forme de l'édifice dut être allongée. Commun aux deux nations, il se composa de deux parties égales. Chacune des deux parties eut le même nombre de pièces, et celles-ci, d'égale grandeur, furent meublées avec le même luxe.

Comme une moitié appartenait à la France et l'autre à l'Espagne, chaque ministre eut son entrée, et chacun se présenta dans le plus pompeux appareil.

Après avoir tenu ving-quatre conférences en trois mois, et avoir accepté les cent vingt-quatre articles qui constituaient le traité, Don Luis de Haro et Mazarin signèrent la paix des Pyrénées (1659).

1. Isabel de la Paz, troisième femme de Philippe II et sœur de Charles IX, roi de France.


Cependant, Fuenterrabia devait encore, tout en se couvrant de gloire, compter bien des jours malheureux. Cette fois, ce fut Albéroni qui, non content d'indisposer contre lui l'Angleterre et le reste de l'Europe, prétendit que l'Espagne terminât par les armes ses différends avec le duc d'Orléans i.

La France déclara la guerre le 9 janvier 1719. Elle fut désastreuse pour le Guipuzcoa. La paix, signée en 1721, lui rendit Fuenterrabia avec San Sebastian et Pasajes, ainsi que les autres villes que les Français avaient occupées.

Enfin, pendant la guerre entre l'Espagne et la République Française en 1794, les troupes républicaines firent reculer le comte de Colomera, qui s'était avancé jusqu'à Bayonne. Fuenterrabia fut bombardée et Irun saccagée. La paix de Bâle mit fin à cette guerre. De nouveau, les places occupées furent rendues, mais les Conventionnels firent sauter les murailles de Fuenterrabia.

Cette malheureuse ville eut encore beaucoup à souffrir pendant la guerre de l'Indépendance.

Et aujourd'hui Fuenterrabia semble dormir sur ces monceaux de ruines qui parlent de sa gloire passée! Ville de pêcheurs, la mer est sa principale

1. Régent de France pendant la minorité de Louis XY.


ressource; Sa situation charmante, son climat, les beaux panoramas dont on jouit de toutes parts, sa plage belle, douce et sûre, en feraient une délicieuse station de bains. Malgré tant de charmes, elle est peu fréquentée.

* * *,

On pénètre dans la ville en passant sous sa porte principale, dite de Santa Maria, dont l'arc porte l'écu d'armes avec la devise et les attributs. Au-dessous, deux anges de pierre se prosternent devant Notre-Dame de Guadalupe, patronne de la ville.

Dans la rue Mayor s'élève l'église de Nuestra Sefiora de la Asuncion y del Manzano (pommier).

La construction de l'église actuelle remonte au Xve siècle. Cependant, plusieurs parties de l'édifice — accusent le passage du XVI", et surtout la lourdeur du XVII6, qui y remplace la légèreté harmonieuse du gothique tierceron. A droite de l'entrée, sur une des colonnes de la nef, on remarque des bas-reliefs en

albâtre, très curieux. Quelques-uns leur prêtent une antiquité prodigieuse, mais leur sculpture et le goût architectonique semblent en faire des œuvres du xiv" siècle.

Dans la belle sacristie, on conserve plusieurs dons royaux et une riche archive.

Du balcon, dit des Apôtres, on contemple une vue splendide.

Citons encore : deux croix monumentales du XIVe siècle, le château abandonné de San Telmo,


construit par Felipe II, et la maison dite de la reine Jeanne la Folle; les ruines de la maison de Echeveste; le poétique Caserio real de Justiz, dans les bas-fonds boisés du Guadalupe, dont les propriétaires. sont de sang royal, descendants de Sancho Abarca, roi de Navarre; et nommons surtout la basilique de la Vierge miraculeuse, Notre-Dame de la Guadeloupe, reconstruite en 1639 sur le mont Jaïzquivel.

Tous les ans, le 8 septembre, on y célèbre la fête traditionnelle en souvenir de la glorieuse défense de Fuenterrabia.

A cet endroit, termine, pour les amateurs d'excursions pédestres, cette route qui commence à Pasajes de San Juan, en suivant les hauteurs du Jaïzquivel, et fut celle que suivit Torrecuso, en i638, quand il se rendait à Fuenterrabia pour en faire lever le siège.


CHAPITRE XI

HERNANI

Hernani. — Enthousiasme de Philippe III et de sa cour.

Oriamendi. — Santa Barbara. — Aspect des lieux. — Vieilles demeures de la calle Mayor. — L'église de San Juan. — Juan de Urbieta. — Assertion douteuse. — Siège d'Hernani par les Carlistes en 1874. — Urnieta.

Comme nous l'avons déjà dit dans un premier chapitre, Hernani aurait été le Morosgi romain.

Hernani ! nom célèbre, nom charmant, qui sied si bien à cette ville dont l'air de fière et tranquille grandeur s'adapte merveilleusement à cette poésie qui l'entoure, à ce charme profond qui l'enveloppe, et que rehaussent, avec les attraits du présent, les nobles souvenirs des temps passés !

Cette ville, en tout temps célèbre, mais dont la célébrité dans ces provinces et dans l'histoire de l'Espagne s'est accrue pendant les guerres civiles, semble, aujourd'hui, rêver mélancoliquement sur ses gloires éteintes, sur ses souvenirs lointains; mais fièrement aussi elle se résigne à cette vie cachée, oubliée, que lui ont créée des événements qu'elle n'a pu écarter et des bouleversements dans lesquels elle s'est vue entraînée.


Les vieilles demeures sont là, telles qu'elles étaient alors; mais tristes, sombres et muettes aussi, elles semblent attendre encore leurs seigneurs, qui ne reviennent pas !

Proche de la frontière, sa situation en faisait un point stratégique. Elle fut considérée comme place d'armes et, dès lors, entourée de murailles et défendue par des tours.

Pour cette raison aussi, elle devint le lieu où se réunissaient et s'organisaient les tercios guipuzcoanos (régiments d'infanterie). La Diputacion y résidait, et les assemblées particulières s'y réunissaient, en temps de rumeurs de guerre avec la France, pour tenir conseil et délibérer.

Lors de la guerre entre la France et l'Espagne, quand les ducs de Bourbon, d'Angoulême et de Montpensier envahirent le Guipuzcoa, Hernani subit le malheureux sort d'Irun, d'Oyarzun et de Renteria : elle fut incendiée.

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Si, pour se rendre à Hernani, on prend, en sortant de San Sébastian, les hauteurs de San Bartolomé, on jouit d'abord de ce magnifique spectacle qui enthousiasma Philippe III et sa cour, quand, en 1615, il y passait pour se rendre à Irun; enthousiasme si grand, dit-on, qu'en dépit de l'étiquette, les chevaliers qui formaient la suite du roi rompirent les rangs et s'élancèrent en avant pour contempler lé superbe panorama qui s'offrait à leur vue.


De ces hauteurs, en effet, llla Concha « se déploie dans toute sa splendeur et s'arrondit étincelante dans ce bel amphithéâtre que lui forment les constructions élégantes qui l'entourent. Les regards, alors, se portent au delà de l'Urgull et d'Igueldo, sur cette immensité de l'Océan, où ils se fatiguent à chercher un horizon qu'ils ne trouvent pas. Puis, en descendant le faîte de San Bartolomé, et en se dirigeant vers le sud, le paysage change et prend un autre aspect.

A droite de la route, d'autres hauteurs s'élèvent, présentant des défenses ruinées, et partout, les traces de dévastation laissées par le passage des deux armées ennemies : c'est Oriamendi, avec son fort abandonné qui fut élevé sur l'emplacement où existait, autrefois, un sanctuaire dont l'autel séparait les juridictions de San Sebastian et d'Hernani.

Cette position fut d'une grande importance pendant les guerres civiles; le 16 mars 1837, il y fut livré une sanglante bataille dans laquelle chaque parti compta plus de deux mille hommes, morts ou blessés; puis, c'est Santa Barbara qui domine Hernani, et où s'élève un fort.

* * *

Cette région est dépourvue, de l'aspect riant que présente celle qui s'étend entre San Sebastian et Irun. Il y a sur ces monts quelque chose de plus âpre, de plus grave et de plus sévère. Leurs sombres


flancs et les pans de roche qui couronnent leurs crêtes semblent avoir été placés là par une intention de la nature elle-même, comme si elle aussi eut voulu prendre part aux luttes et servir d'auxiliaire aux partis. Enfin, le silence qui s'étend sur leurs versants solitaires et règne dans leurs gorges muettes est ici plus profond que partout ailleurs.

A gauche, au contraire, le terrain s'abaisse et nous permet de surprendre au loin l'Urumea, roulant ses eaux charmantes et tranquilles entre les rives ombreuses que lui prêtent les délicieuses vallées qu'il traverse.

Au delà, ces hauteurs qui déjà nous sont familières; plus loin, les monts de Navarre avec leurs teintes inaltérables de bleu ardoisé; et Hernani apparait en masse sombre, imposante même, dans ce cadre mi-sévère, mi-charmant.

* *

Ce sont les siècles passés que nous allons évoquer.

Une descente rapide, suivie d'une molle ondulation, nous amène à l'entrée de la ville. A cet endroit même, existe un couvent de religieuses de l'ordre de Saint-Augustin.

Rien, en apparence, n'est propre à attirer l'attention. Cependant, l'ancienneté du couvent est déjà grande, car il fut fondé en 1544; et il est à croire que la paroisse primitive d'Hernani s'élevait sur


l'emplacement de l'église actuelle de la Commu, nauté.

Le portail de ce couvent en est la partie la plus intéressante ; il appartient au style de transition du xne au xine siècle, c'est-à-dire du roman à l'ogival.

Il est une des rares manifestations des restes architectoniques de cet art qui soient conservés dans le Guipuzcoa.

Aussitôt, s'ouvrent à droite et en face de ce couvent les deux principales rues d'Hernani : la rue Mayor et la rue Urumea; parallèles l'une à l'autre, elles traversent la ville dans toute son étendue.

*

En pénétrant dans cette calle Mayor, on ressent un sentiment de respect pour ces lieux, pour les pierres noircies de ces vieilles demeures qui portent fièrement encore leurs trois ou quatre siècles.

On avance lentement, dans cette rue étroite où, pour regarder la façade de la demeure de droite, il faut s'appuyer contre la demeure de gauche.

Quelques-unes sont vraiment superbes et conservent si complets tous les détails des époques auxquelles elles appartiennent, qu'il semble que, pendant que l'on s'attarde à les contempler,, leurs fenêtres aux encadrements si purs vont s'ouvrir sur ces amples balcons, pour laisser apparaître ces charmantes figures, ces fines apparitions du XVIe siècle..


Il n'en est rien cependant; et, ce qui est pis, le charme est rompu par le plus infime détail : c'est peu de chose, mais cela fait rire ou fait mal.

Dans un angle de l'un de ces balcons uniques, magistralement soutenus par ces souples et sveltes bras de fer que l'on travaillait si bien alors, sur cette même rampe, où plus d'un fier gantelet s'est posé, où le bras délicat de quelque noble dame se sera appuyé, fleurit misérablement, comme par dérision, ou plutôt comme une insulte des ans, un pauvre géranium transplanté par une main maladroite et ignorante, dans une caisse mesquine où se lit, en caractères trop visibles, hélas : Emulsion Scott.

0 profanation ! ô ignorance stupide ! faut-il donc vous retrouver toujours pour détruire toute illusion et gâter tout plaisir? Et le vent qui ébranle ces poutres séculaires souffle, sans le mouvoir, sur ce - débris d'hier..

La saillie des toits est en général si profonde que l'ombre qu'elle projette sur la rue enlève une grande partie de la lumière que celle-ci devrait recevoir; mais, sous ces saillies, sont nichées des merveilles que l'on regarde avec dévotion et que l'on craint de voir disparaître. La plupart des écussons taillés dans le granit noirci, et qui s'étalent pompeusement sur ces façades seigneuriales, sont d'un travail superbe et d'une riche ornementation.

Les édifices les plus curieux que l'on remarque dans cette rue sont : la casa torre, véritable forte-


resse du XIV" siècle, appelée A marube et dépendant du marquisat de Rocaverde ; quoique réformée, ses murailles, à l'extérieur comme à l'intérieur, ainsi que les vestiges archéologiques qui s'y rencontrent, en font un sujet d'étude intéressant; Beroïz-enea, ravissante construction de ce style pur, capricieux et élégant de la fin du XV" siècle au XVI"; la maison voisine, appelée Alcega, qui conserve dans sa partie inférieure l'aspect de l'architecture du xive au xv° siècle. Demeure de l'un de ces turbulents Parientes-Mayores, sa partie supérieure fut détruite par ordre de Enrique IV.

Du côté opposé s'élevait, il y a peu, un palais, reflet de l'architecture du xvn6 siècle. Fatigués sans doute de posséder cet exemplaire vieilli, les propriétaires actuels l'ont fait disparaître; et à sa place s'élève une construction toute moderne, toute neuve et toute brillante, qui est de l'effet le plus détestable dans cette rue tant de fois séculaire.

Et l'on tremble pour le sort des autres vieilles demeures.

La calle Urumea est moins intéressante, et les maisons qui la composent sont loin d'avoir le cachet de grandeur que l'on remarque dans celles de la calle Mayor.

Ces deux rues ont accès sur la place assez vaste où s'élèvent, au fond, la Casa Consistorial, qui en occupe toute la largeur, et l'église paroissiale de San Juan Bautista, dans un angle, à droite, et près de l'hôtel de ville.


* * *

L'église de San Juan Bautista, commencée au xv° siècle, fut terminée dans la première partie du XVIe. Son portique appartient, tout entier, à l'architecture Churrigueresca (de Churriguera).

Les murs portent, à l'extérieur, les traces des nombreux projectiles qui furent lancés contre l'édifice. L'intérieur est vaste et d'un bel aspect. Le retable, qui, de l'entrée, semble grandiose, est très inférieur, comme travail, à celui de San Esteban d'Oyarzun. Il est dû au fameux Barnabé Cordero, mais les figures qui l'ornent ne doivent pas être vues de près : la proportion dans les corps n'est point observée, et les expressions n'ont pas su être rendues.

L'idée était grande, le plan bien conçu, mais l'exécution dans les détails n'y a point répondu.

Du côté de l'Évangile se trouve la pierre tombale qui recouvre les restes de Juan de Urbieta, né à Hernani.

Il est dit que ce Juan de Urbieta se distinguait par la justesse de son tir à l'arquebuse et par l'adresse qu'il avait acquise à se glisser entre les pieds des chevaux et à désarçonner les chevaliers. Il fut le premier, à la bataille de Pavie, à intimer au roi de France, François Ier, qui venait de tomber de cheval, l'ordre de se rendre.

Urbieta mourut en i553, et sur la pierre on lit l'inscription suivante : « Ci-gît le capitaine Joanes de


Urbieta, chevalier de l'ordre de Santiago et garde du corps de S. M. » Une autre pierre commémorative, scellée dans la muraille du chœur, rappelle le fait historique et qualifie Juan de Urbieta de elterror de los Franceses.

On aura confondu, sans doute, car le rôle joué par le capitaine fut un rôle de hasard.

Il ne commandait point l'armée, et dès lors ne battit point François Ier. Ce ne fut que par une faveur du sort qu'il se trouva près du roi, lorsque celui-ci fit sa chute malheureuse.

Cette pierre est surmontée de l'écu ou blason qui fut décernée alors à Urbieta, en reconnaissance de ses services. Il représente une verte prairie près d'un fleuve, la moitié du corps d'un cheval blanc avec la rêne traînante, et dont le poitrail porte une fleur de lis avec couronne, puis un bras armé levant une épée.

La signification de ce blason est facile à comprendre : la verte prairie est le lieu où la bataille fut livrée; le fleuve, c'est le Tessin ; le cheval, celui que montait le roi; la fleur de lis et la couronne, les armes de France; le bras, celui de Urbieta qui soumit François Ier.

Les restes de Juan de Urbieta furent, assure-t-on, profanés par les Français pendant la guerre de l'Indépendance. Cependant, rien n'est venu le prouver, si ce n'est que, ce tombeau ayant été ouvert il y a quelques années, il n'y fut trouvé qu'un ossement et une masse informe, ce qui donna lieu à cette affirmation. Toutefois, en y réfléchissant, le fait


semble quelque peu douteux. La pierre tombale est en tout semblable à celles dont l'église est dallée ; elle n'en diffère que par l'inscription très usée, que l'on foule aux pieds, si l'attention se porte ailleurs.

Comment donc, si cette pierre eût été levée dans le but d'une profanation, n'aurait-elle pas été ellemême brisée, vu son inscription, et comment cette épitaphe étrange, surmontée d'un blason, n'auraitelle pas été renversée ?

;¡., * *

En 1874, Hernani fut encore assiégée par les Carlistes qui lancèrent contre elle plus de deux mille projectiles. L'un d'eux vint à tomber sur la poudrière qui existait dans l'ancien hôtel de ville.

L'édifice sauta. Sur son emplacement a été construite l'actuelle Casa Consistorial, de bel aspect, avec son corps de balcons en pierre taillée, s'élevant sur une large galerie d'arceaux dont celui du centre s'ouvre sur la route d'Urnieta, que l'on trouve à deux kilomètres de distance d'Hernani. C'est une charmante petite ville dont la fondation doit être très ancienne, puisqu'elle figure dans les Assemblées générales de Guetaria, en 1397.

Comme toutes les villes de cette zone, Urnieta a beaucoup souffert des conséquences de la guerre civile. La sanglante action de septembre en 1837, dans laquelle quarante maisons et plus de cent « caserios » furent incendiés, laisse encore un souvenir ineffacé ou, pour mieux dire, ineffaçable.


CHAPITRE XII

LASARTE — ZUBIETA — USURBIL ORIO

Lasarte. — Zubieta. — Usurbil. — Orio. — La maison Aïzpurua et les sessions de 1813. — Usurbil et ses souvenirs anciens. — Les rives de l'Orio. — Les privilèges originaux d'Orio. — Hoa. — Le Révérend Père Lerchundi. — Son épitaphe à Tanger.

Entre Hernani, San Sebastian et Zarauz, se trouvent d'intéressantes petites villes que nous visitons, et qu'il serait ingrat de ne pas nommer.

Si nous prenons la route de l'Antiguo, nous suivons les bords riants de ce charmant ruisseau, los Juncales, trop peu important pour mériter un autre nom.

A une distance de six kilomètres, se présente la traverse de Teresategui qui, par Oriamendi, conduit à Hernani; plus loin, on rencontre celle de Chiquierdi dont se sépare la route droite et plane qui, à une courte distance, mène à Lasarte.

Cette petite ville, située au sein d'une belle campagne, a une importance industrielle qu'il faut accorder, d'ailleurs, à toutes les villes de la vallée.

Le petit cours d'eau Mendaro la traverse.


Après avoir passé le Chiquierdi, et dans la partie la plus agréable de la route, se trouve un vieux pont qui s'ouvre sur un chemin vicinal conduisant à Zabieta.

Ce village est célèbre dans l'histoire de Guipuzcoa.

Ce fut dans une de ses maisons nommée Aïzpurua, que se tinrent les fameuses sessions de 1813.

San Sebastian était alors occupée par les Français.

Le 17 juillet, l'armée alliée anglo-portugaise se présenta, commandée par Graham qui, après s'être emparé du couvent de San Bartolomé, envoya un parlementaire au général Rey, qui ne le reçut pas.

Repoussés le 24 août, les alliés commencèrent l'assaut le 3i, et cette fois, après une lutte sanglante, ils entrèrent dans la place. Les Français se concentrèrent dans le château.

Les habitants de la ville voyant des libérateurs dans les assaillants les accueillirent avec confiance et enthousiasme; ceux-ci ne répondirent - à' cet accueil que par le massacre, par des crimes d'une si horrible brutalité qu'il serait impossible de les décrire et même de les citer i.

*

Ce jour fatal se termina par l'incendie total de la ville. Elle fut convertie en ruines. Mais cette hor-

1. Lire le manifeste que l'Ayuntamiento constitucional, le Chapitre ecclésiastique, etc., présentèrent à la Nation sur la conduite des troupes britanniques et portugaises dans la place de San Sébastian, le 31 août 1813 et jours suivants.


rible catastrophe fit ressortir, une fois de plus, la force de caractère et le patriotisme des Donostiarras.

Les autorités et les habitants échappés au massacre, et réfugiés dans les villages voisins, se réunirent à Zubieta. Il fut accordé que la ville de San Sebastian serait reconstruite.

Le souvenir de ces événements nous rappelle ces paroles de notre ami Don Antonio Arzac, ce vrai cœur de Basque, si grand et si passionnément épris de la terre natale, penseur profond, poète enthousiaste, chantant tantôt les gloires de sa chère patrie, tantôt pleurant sur ses désastres : « .Je ne sais quand tu m'apparais plus grande, ô ma ville chérie ! Je ne sais, si c'est aujourd'hui, quand nous te contemplons, prospère et souriante, ou bien dans ces heures de suprême angoisse, lorsqu'à côté de ces scènes abominables, nous découvrons des exemples sublimes de civisme et d'abnégation.» En 1877, la municipalité de San Sebastian fit placer sur la maison d'Aïzpurua une pierre commémorative, surmontée d'un phénix, figure allégorique se rapportant à la ville reconstruite, avec la légende suivante :

LA GUERRA ASOLO A SAN SEBASTIAN EL PATRIOTISMO DE SUS EDILES AQUI CONGREGADOS LA LEVANTO DE SUS RUINAS BENDITOS LOS HIJOS QUE SALVAN A SU MADRE I !

i. La guerre détruisit la ville de San Sebastian. Le patriotisme de ses édiles ici réunis la releva de ses ruines. Bénis soient les ills qui sauvent leur mère:


La modeste église de Zubieta est sous l'invocation de Santiago. Elle a deux portes : l'une pour les habitants qui dépendent de la juridiction de -San Sébastian; l'autre pour ceux qui dépendent d'Usurbil. Usurbil se trouve au pied du mont Mendizorrotz; près de là, Venta Chiqui, au-dessous d'Arratzaïn, forte position occupée par les Carlistes pendant la dernière guerre civile, et d'où ils bombardèrent San Sébastian.

La situation de cette petite ville et de ses environs est des plus pittoresques. On y remarque l'ermitage de San Esteban, et un ancien et charmant pont de pierre sur l'Oria.

La ville primitive occupait autrefois la partie haute qui domine la vallée de Zubieta et qui est appelée Cale-zaz. Ce bourg avait des tours ; et ses murailles, ainsi que des vestiges de casas torres, et autres restes de constructions militaires du Moyen-Age existent encore. Sa situation poétique et militaire lui valut le nom de Belmonte de Usurbil que lui donna Enrique II. Ferdinand et Isabelle la Catholique ayant extirpé à main armée les guerres de lignages, les habitants de Belmonte descendirent peu à peu vers l'endroit qui est actuellement Usurbil.

Les assemblées municipales se célébraient dans la « Chênaie de Paris », située à l'extrémité de l'endroit* où s'élève le « fronton » actuel, et où fut construite, au xvne siècle, la Casa Consistorial qui sauta à la fin de la dernière guerre civile. La façade est élevée sur le reste d'une casa torre du xiv* siècle;


l'abside et le corps central accusent l'architecture du xv" et du xvie siècle.

La ville compte aussi quelques autres constructions anciennes. Une des plus curieuses est la noble maison ,des Soroa, remarquable par le taillé des pierres de sa façade, et son vaste portail à deux arcs en ellipse.

* #

Rives charmantes que ces rives de l'Orio dont les eaux claires et limpides glissent doucement dans ce lit gracieux que s'est tracé son cours à travers cette jolie vallée.

Elles répandent la fraîcheur et la vie sur ces bords si gais et, au loin, sur ces sites délicieux. Elles jouent avec les ombres et la lumière; elles sont claires ou sombres tour à tour. Elles _se cachent parfois sous des rameaux touffus qui tendent audessus d'elles leurs dômes de feuillage. Des bandes de canards s'y abritent, y plongent et font des remous qui étincellent dans ces profondeurs verdâtres et sombres; puis elles reparaissent bientôt plus vives et plus brillantes. Les silhouettes des montagnes, sur lesquelles courent aussi les ombres et les lumières, s'y reproduisent fidèlement. Les gais ou fiers caserios s'y reflètent; les notes rouges de leurs toits de tuiles, leurs murs blancs ou leurs pierres noircies s'y mirent.

Tout ce que la nature, enfin, a produit sur ces bords est réfléchi dans ce miroir mouvant avec une


scrupuleuse fidélité : les clairs-obscurs et les contrastes, ces éblouissements de couleurs et leurs évaporations, ces teintes poétiques et vagues, ces tons voilés, indécis, que l'on sent, mais que l'on ne précise plus, et qui sont pour l'œil ce que sont pour l'oreille ces notes de la mélodie entendue, qui s'éloignent et, déjà lointaines, se perçoivent encore, affaiblies, expirantes et, cependant, faisant écouter toujours et rêver.

Puis, un vieux pont, aux arches séculaires, où s'accroche la mousse, où le lierre se suspend. Il compte des siècles; il est debout, et les eaux, toujours jeunes, rafraîchissent ses vieux murs.

Une voile sur la mer, une ruine sur la montagne, une vieille arche jetée sur le moindre ruisseau sont des riens. Mais cependant ces riens s'imprègnent d'une grâce, d'une poésie et d'une grandeur qui attirent toujours, retiennent et font penser. Et la nature, qui embellit tout, se pare elle-même de ces simples choses.

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Orio se présente et se présente bien. A son entrée.

un beau pont à rampe de fer ouvre sur l'avenue du Padre Lerchundi.

On ignore l'origine de cette petite ville. On sait seulement qu'elle fut autrefois une simple paroisse appelée San Nicolas.

Don Juan Ier, voulant la favoriser et l'améliorer, expédia dans ce but un privilège daté de Burgos 12 juillet 1379 — par lequel il ordonnait la fon-


dation de la ville sous le nom de Villareal de San Nicolas de Orio.

Les privilèges originaux de Orio, rédigés sur parchemin par Juan Ier, Enrique III, Ferdinand et Isabelle la Catholique et Philippe II, sont déposés dans son archive municipale et assez bien conservés. On y garde aussi trois sceaux de plomb appartenant à trois privilèges. L'empreinte de l'une de ces médailles représente Philippe II revêtu de ses armes et assis sur le trône; les deux autres portent gravé le blason de Castille.

La construction primitive de l'église paroissiale est fort ancienne, ainsi que l'on peut s'en assurer en étudiant les assises inférieures de l'édifice, et la galerie qui l'entoure. La construction actuelle est moderne et appartient à la période de Charles III.

La tour a été construite en 1866.

Les restes de Hoa, secrétaire de Philippe III, reposent dans cette église i.

La ville possède aussi des constructions intéressantes, en ce que l'on y peut suivre tous les genres et toutes les écoles d'architecture qui se sont succédé depuis le XIIIe siècle.

Le si digne et si regretté Préfet apostolique au Maroc, le Révérend Père Lerchundi, décédé à Tanger récemment, naquit à Orio.

I. En faveur de sa ville natale, Gabriel de Hoa, ministre de Philippe 111, commença les travaux d'un grand port; au delà de la barre, il y a fond pour des vaisseaux de ligne.


Ce n'est point sans raison que cette ville devra s'en enorgueillir.

Son ardente charité, qui lui faisait voir dans tous les hommes, quelle que fût leur religion, des frères à aimer et à secourir, a inspiré à ceux qui ont eu le bonheur de le connaître cette épitaphe, aussi simple que sublime, gravée sur sa tombe : « Au PÈRE DE TOUS! »


CHAPITRE XIII

ZARAUZ

Zarauz. — Délicieuse situation de la ville. — Matias Echeveste.

— Palais des Narros. — La Torre Lucea. — Santa Maria de la Asuncion. — Souvenirs historiques. — La chasse du canard sauvage.

Située au pied du mont Santa Barbara et à l'extrémité d'une belle et charmante plaine, Zarauz s'étend coquettement sur les bords de la mer de Cantabre. Du mont à la base duquel elle s'abrite, partent et se succèdent de pittoresques collines formant de capricieuses ondulations qui ne s'arrêtent qu'au Talayamendi.

La délicieuse situation de cette ville en a fait, de tout temps, un endroit favorisé dans le Guipuzcoa.

Sa Majesté la Reine Isabelle II aimait à y résider, et les familles aristocratiques s'y réunissent encore chaque année. La mode, qui altère tout ce qu'elle touche, semble avoir renoncé à dépouiller Zarauz de son cachet aneien, vieilli ou démodé, comme on voudra l'appeler. Zarauz s'est conservée!

C'est beaucoup dire, en parlant d'une plage fréquentée.

__A peine voit-on quelques villas modernes s'élever


près de ces anciens palais, de ces casas solariegas, fières, sombres et maussades. Toute autre part, cette ville eût été transformée. Ici, non. Ses habitants ne pensent pas qu'il se puisse faire quelque chose qui renverse ce qui est déjà fait, et l'esprit spéculateur n'est point assez développé pour calculer les bénéfices que lui vaudraient certains changements, certaines améliorations. Aussi, s'étonne-t-on de voir la plupart de ces familles nobles qui, à la ville, occupent de somptueux appartements ou dévastés hôtels, se résigner à habiter ces vieilles demeures délabrées, dépourvues de tout luxe, de confort, voire même de commodité. Et cependant la faveur se soutient, et Zarauz est un centre élégant.

La ville compte tout au plus deux cents maisons réparties en neuf rues. Elle n'a d'autre ressource que la mer.

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Jusqu'au XVIIe siècle, les habitants de Zarauz s'adonnèrent à la construction des navires, ou plutôt des barques. Au XVIe siècle, comme Pasajes et les autres ports de la côte, elle équipa pour la pêche de la baleine et de la morue, qui se faisait à Terre-Neuve.

On assure que Mathias de Echeveste, natif de Zarauz, fut le premier Espagnol qui navigua dans ces mers lointaines, et, selon un rapport autographe, il y fit vingt-huit voyages, de i545 à 1699.

- Les baleines, très rares aujourd'hui, apparaissaient


alors assez fréquemment sur la côte. Les registres de l'Association des Navigateurs font savoir que, dans le courant des années comprises entre 1637 et 1801, il fut pris et tué, dans la mer de Cantabre, cinquante-cinq cétacés de cette espèce.

Parmi les édifices anciens qui existent encore à Zarauz, on remarque avec intérêt le palais de Narros.

Situé dans la partie inférieure du flanc de la montagne, ce palais est si près de la mer que parfois les vagues viennent en battre les murs. Il fut construit, en i536, par Ortiz de Gamboa, sur le même emplacement et avec les mêmes matériaux de la très ancienne maison Zarauz, qui fut détruite au temps des guerres des Parientes-Mayores. Il est facile de constater que le centre de la façade du corps principal de l'édifice est d'une époque bien antérieure à celle des deux parties latérales, avec lesquelles, d'ailleurs, elle s'harmonise peu : celles-ci appartenant au xvie et au xvn" siècle, tandis que la première remonte au xiv".

Deux ou trois tours du xve siècle méritent d'être vues, et surtout la belle Torre Lucea, située dans la calle Mayor, dont la construction rappelle beaucoup celles que l'on voyait dans le nord de la France vers la fin du Moyen-Age. Elle est en pierres d'assise. Un bel escalier extérieur devait donner accès au premier' étage par une porte cin-


trée. Deux belles fenêtres ogivales, d'un dessin parfait, ouvrent sur cette façade, à la hauteur de la porte. L'étage supérieur dut avoir un superbe balcon s'étendant d'une extrémité de l'édifice à l'autre, et retenu par deux pans latéraux percés eux-mêmes, au flanc, de deux charmantes ogives d'un bel effet; trois fenêtres, aussi pures de style que celles du premier étage, donnaient sur ce balcon qui, malheureusement, n'existe plus. La saillie du toit, très profonde, est soutenue par des solives ornées.

Cette tour est un des restes les plus élégants de l'architecture de ce genre au xv. siècle.

Santa Maria de la Asuncion, église paroissiale, style Renaissance, en forme de croix latine. Le retable du maître-autel est de l'école de Churriguera.

Le bénéfice de cette église appartient à la maison Zarauz, par concession de Fernando IV, faite en faveur de Don Beltran Ibanez de Guevara, terrible seigneur de Onate en i3o5.

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Des souvenirs historiques de Zarauz, nous signalerons une triste page se rapportant au fait désastreux qui eut lieu, en i638, dans les eaux de Guetaria, sa voisine, et dont elle-même eut cruellement à souffrir.

Une escadre sortit du port de La Coruna, envoyée au secours de Fuenterrabia assiégée. Don Lope de Hoces la commandait. Surpris par la flotte fran-


çaise, attaqué et serré de près, l'amiral vit sa flotte perdue, ses vaisseaux détruits ou tombés aux mains de l'ennemi. Dans cette alternative, il donna l'ordre, un peu précipité peut-être, que chaque capitaine mit le feu à son navire ; lui-même donna l'exemple en incendiant, de sa propre main, sa fière capitane.

Chaque navire ne fut bientôt plus qu'un immense foyer, avec sa proue et sa poupe embrasées, ses voiles en flammes, ses mâts craquant et se tordant, immenses torches fumantes répandant au loin de sinistres lueurs, et étendant leurs feux sur des eaux impuissantes à les éteindre. Fous de terreur, les hommes courent, se bousculent, se renversent, et, sans écouter les ordres, sans respecter les chefs, s'élancent au hasard, sans se rendre compte des distances, dans les canots jetés à la mer et dans les embarcations de toute sorte que les gens de Zarauz amènent à leur secours.

Dans la précipitation de ce sauvetage affolé, désastreux, personne n'a songé à conjurer le plus grand des périls. Les canons sont chargés! Les flammes pénètrent dans les batteries.

Dès lors, chaque vaisseau est un volcan. La terreur est à son comble. La destruction et la mort volent et se répandent de toutes parts, et sur mer .et sur terre. Les barils de poudre, dont chaque navire est pourvu, sautent avec le plus épouvantable fracas.

Les boulets, les pièces d'artillerie, les poutres enflammées pleuvent sur ces embarcations qui fuient, les écrasent, et les eaux rougissent de feu et


de sang. L'incendie et le ravage s'étendirent jusqu'au cœur de la ville, où tout fut misère et désespoir!.

Il y eut plus de quinze cents morts, et le nombre des blessés fut considérable. Cependant, le capitaine du -Santiago s'était refusé à faire sauter son navire.

Il sut éviter habilement les brûlots semés sur les flots. Poursuivi par l'ennemi, il repoussa bravement pendant sept jours les attaques et les abordages de l'escadre française. Exténué, dans un état déplorable.

mais debout encore, il rentra victorieux à Pasajes.

Onze navires furent détruits à Guetaria, port voisin de Zarauz. Les pièces d'artillerie coulées à fond furent retirées de la mer. Plus de 250.000 livres de bronze furent portées à Lisbonne pour y être de nouveau fondues. Ces canons, restés au pouvoir des Portugais, devaient, deux ans plus tard, se tourner par eux contre les Espagnols i.

Comme toutes les autres villes de la province, Zarauz a traversé les époques malheureuses des guerres civiles. Ville sans défense, voisine de Guetaria, elle eut, elle aussi, à subir sa part de maux et de vicissitudes.

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Une des plus grandes distractions de Zarauz, et qui lui est vraiment particulière, c'est la chasse du canard sauvage. Au commencement de l'hiver, et lorsque les froids des contrées du Nord sont déjà i. En 1640, le Portugal, qui appartenait à l'Espagne depuis le règne de Philippe II, proclama son indépendance.


intenses, des bandes de canards, fuyant les pays devenus pour eux trop inhospitaliers, apparaissent sur les côtes de Zarauz.

Entre neuf et dix heures du matin, ils se présentent à une petite distance de la plage et restent ainsi toute la journée, suivant les ondulations des ilôts. De temps en temps ils s'élèvent, mais pour ne pas tarder à se réunir au même point.

Vers le soir, les chasseurs, qui ont attendu l'heure avec impatience, accourent sur la plage, se divisent et se postent à des distances calculées. Immobiles, enveloppés dans leur manteau, l'œil au guet, le doigt sur la détente, ils attendent que les canards abandonnent la mer pour se diriger vers les montagnes ; et les pauvres oiseaux, pressentant le danger, devinant que l'ennemi est là pour les surprendre, élèvent très haut leur vol pour échapper au péril.

Les coups de feu partent, se succèdent et font quelques victimes. Mais un danger plus grand encore les attend. Prévenus par le tir des chasseurs de la côte, ceux de la montagne se préparent à recevoir la bande. Elle apparaît en masse sombre et serrée, et alors grand est le massacre.

Une grande animation règne pendant ces jours de chasse; et comme les chasseurs tirent sur la masse, et à la nuit tombante, de nombreuses discussions s'élèvent au sujet de savoir quel est celui d'entre eux qui a été le plus heureux.


CHAPITRE XIV

AZPEITIA ROYAL MONASTÈRE DE SAINT IGNACE DE LOYOLA

Azpeitia. — Royal Monastère de San Ignacio de Loyola. — En quittant Zarauz. — Le zortziko. — a Aida ! ya ! ya ! D- Beautés de la route. — L'Urola. — Cestona. — Aspect du monastère.

— Son origine. — Sa description. — Azpeitia. — L'église paroissiale et ses détails intéressants.

Nous quittons Zarauz vers dix heures du matin, par une journée éclose sous un ciel éblouissant.

Deux routes conduisent au Monastère. Nous choisissons celle de l'intérieur, nous réservant pour le retour celle de la côte.

A peine avons-nous franchi les limites de la ville, emportés par le galop rapide de nos chevaux, que la route s'élève sensiblement. Bientôt, suivant toujours, et sans ralentir, cette marche ascendante, se déroulent à droite et à gauche, et déjà au-dessous de nous, d'autres élévations, des croupes boisées qui, sous les effets d'un soleil éclatant, dont la lumière puissante s'interrompt brusquement par ces jetées d'ombre qu'elles projettent les unes sur les autres, semblent, en se rencontrant, se heurter,


s'affaisser, rouler dans les fonds, et se relever pour courir de nouveau et toujours avec nous. Au delà de ces collines et de ces fonds mouvants, d'autres montagnes se dressent, plus hautes et plus tranquilles aussi, mais aussi toujours vertes et toujours boisées.

Nous montons encore, mais d'une allure déjà plus reposéê. Les demeures sont rares; de loin en loin, quelques-unes s'aperçoivent, isolées, perdues, dans quelque gorge. Plus de pommeraies, plus de

champs de maïs. De beaux arbres, des chênes-verts font ombre sur la route; de hautes fougères la bordent, et des bluets roses s'y mêlent, tendant leurs belles étoiles au-dessus de ces fonds sur lesquels elles semblent planer. Parfois des talus qui, honteux de leur nudité, se cachent sous des ronces aux fruits mûrs ou sous des touffes de genêts d'or.

Le calme règne tout alentour; et le silence n'est troublé que par le son joyeux des grelots que nos chevaux portent au collier et qu'ils agitent sans cesse, et par les exclamations encourageantes que notre conducteur, jeune et vigoureux Basque, lance dans sa langue natale : le « Aida!. » sonore, prolongé, qu'accompagne le cinglement du fouet; le «Ya!. ya!. » excitant, guttural, dont le son se maintient par la pression de la langue sur le palais.

Et ces cris, ces claquements de fouet déchirent l'air, retentissent dans les gorges et vont s'éteindre sur ces hauteurs


:1(0 * *

Las déjà de tant de mouvement et d'air, affaissés sur ce drap fané, jauni, brûlé, des vieux coussins de notre landeau antique, nous montons toujours, aspirant ces saveurs des pousses fraîches, ces senteurs d'herbes mûrissantes qui grisent aussi.

Le cocher, lui, la jambe croisée, la boïna (béret) rejetée en arrière, la blouse ample et courte, se gonflant à l'air, trompe l'heure en chantonnant gravement un tendre zortziko dont nous ne pouvons comprendre le sens.

Le chant du pays, comme tous ceux des montagnards en général, est langoureux, doux, triste parfois. On y chante toujours la montagne, la vallée ombreuse où se trouve le foyer, la fiancée que l'on aime, que l'on quitte ou qu'on va revoir.

Et la route se dessine toujours blanche; l'ombre immobile des arbres tombe sur notre passage; les vapeurs bleues des fonds se sont dissipées; tout est lumière, en haut, en bas. Les fleurs du chemin referment lentement leur corolle; tout est d'un silence un peu lourd. Le zortziko continue comme une plainte, un murmure qui obéit à cette influence de tout ce qui nous entoure, et cède aussi à cet alanguissement de la nature à l'approche de son midi

-.

« Aïda!. » sonore, vibrant, prolongé, suivi d'un


cinglement qui, en sifflant, ne déchire que l'air, détruit cet enchantement. Les grelots tintent bruyamment, et les chevaux, en y répondant, nous impriment une secousse aussi brusque qu'inattendue.

* *

Maintenant, nous roulons sur la côte descendante et rapide, de toute la vitesse que nos bêtes ont retrouvée. Très bas, nous voyons la route se dérouler, et nous nous demandons quels tours et détours il nous faudra faire pour l'aller retrouver.

Nous y arrivons cependant, et promptement, en course folle, après maints zigzags brusques, aigus.

Peu à peu, nous laissons derrière nous ces hauteurs gaies, vertes et boisées que nous avons suivies, ces gorges capricieuses, toutes de fouillis, que nous avons côtoyées et qui ont fait route avec nous. Maintenant, nous courons sur une voie plane, ombreuse et fraîche; les demeures reparaissent, se montrent çà et là et fuient derrière nous. Quelques courbes ferment le chemin parcouru et le cachent à nos yeux.

L'aspect des lieux change. Nous ne bondissons plus sur la croupe des montagnes, mais nous rampons à leur base. La route, alors, était gaie; elle est devenue sauvage, mais elle est aussi d'une grande beauté. Elle s'étend entre les hauteurs sombres, sévères, inaccessibles, côte à côte avec « l'Urola » roulant sur un lit tout pierreux ses


eaux vives, claires et peu profondes qui vont rapides, pressées d'arriver elles aussi, avec de petits flots d'écume que les barrages soulèvent, et ce murmure saccadé des eaux d'un écoulement contrarié.

Après ce plein soleil dont nous venons d'être baignés, l'endroit nous semble froid. La route et la rivière s'allongent toujours, et toujours avec ce même aspect, cette même sévérité fière et sombre, dans ce long col où les resserrent ces montagnes bleues, aux flancs âpres, qui se succèdent sans s'interrompre. La beauté chaude, un peu troublante de là-haut, avait un charme alanguissant ; la beauté froide d'ici inspire la tristesse : elle devient une étreinte qui fait désirer d'échapper à sa pression.

Nous traversons Cestona1. Quelques baigneurs dont le visage n'indique que trop le mal dont ils souffrent, et dont ils viennent chercher ici la guérison, se promènent gravement sur la route, tandis que d'autres, plus gais, se groupent dans le jardin de l'établissement, y causent, y rient, y potinent aussi : c'est l'indispensable des stations de bains.

Au passage de notre voiture, tous lèvent la tête curieusement. Seraient-ce de nouveaux baigneurs, et avec eux, des nouvelles? Le maître d'hôtel se précipite, correct, prêt à recevoir ses nouveaux hôtes.

Déception!. Nous passons, et toujours en courant.

Quelques minutes plus tard, notre cocher annonce triomphant: « Azpeitia!. El Monasterio!. »

i. Ville d'eaux assez fréquentée.


* -% *

Il apparaît, enfin, tel qu'il devait être : sévère et sombre comme les lieux qui y mènent; sévère et sombre comme le cadre qui l'entoure.

Au sortir d'Azpeitia, que nous traversons en coup de vent, s'ouvre une route large, d'une droite irréprochable, qui conduit directement au Monastère, sans s'écarter d'un pouce de la ligne tracée.

Au centre d'une vallée belle, mais triste, arrosée par l'Urola, s'élève le vaste et imposant édifice, entouré par une ceinture de monts, frères de ceux dont nous avons suivi la base, aux cimes rases, dépouillées, aux flancs arides et escarpés.

L'aspect est grandiose dans son ensemble, mais austère aussi, triste et presque sauvage. Nous nous arrêtons, et nous contemplons sous l'effet de la première impression.

L'architecte Fontana, chargé de l'édification du Monastère, voulut, dit-on, donner à l'édifice la figure d'un aigle prêt à prendre son essor, par allusion au titre impérial que lui donna sa fondatrice, Marie-Anne d'Autriche, comme fille d'empereur.

Ignorant ce détail, il est vraiment assez difficile de reconnaître, physiquement parlant, l'image de ce roi des airs, dans la masse qui s'étale devant nous.

Mais en esprit, en laissant l'imagination vaguer à sa fantaisie, le Monastère de Loyola évoque fidèle-


ment l'image que la matière n'a point su rendre et qui est celle de la puissante Compagnie.

Ce lieu, en effet, est bien celui au-dessus duquel doit planer royalement l'oiseau souverain. Ces monts sont bien ceux d'où, immobile, ses ailes superbes repliées, il doit, dans son repos calme et imposant, embrasser l'espace de ce regard unique, bravant le soleil même, altier et mystérieux aussi.

Et jamais aigle superbe ne sut mieux choisir pour établir son aire. Les siècles ont passé et passeront encore, et toujours il veille sur son nid. Fier toujours, jaloux aussi de sa puissance et de son origine, il règne ici, et domine par les siens, au delà de ses 1 monts et de tant d'autres monts.

Mais revenons à la construction du Monastère.

Le petit, sans grâce, est mesquin; disons mieux, il est pauvre; le grand, dépourvu d'élégance, peut être majestueux, mais ne saurait plaire : il est froid, il est maussade.

La froideur dans le beau le dépouille de tout charme. Le cœur et l'esprit se soumettent devant la force qui s'impose, sans jouir ni sentir rien de ce qu'éveillent toujours l'art dans la forme, la grâce dans les détails, l'harmonie dans l'ensemble.

Telle est l'impression que fait éprouver le Monastère.

L'édifice présente un parallélogramme rectangu-


laire qui occupe une superficie de 122,000 pieds environ (4o,5oo mètres carrés). La partie centrale, surmontée d'une belle coupole, est la seule qui, avec l'escalier, attire l'attention. Les parties latérales qui avec ce corps forment la façade sont mesquines, et s'harmonisent mal avec le centre qui veut être somptueux. Sur le majestueux escalier de trois corps, à balustrades de pierre portant des lions et autres ornements, s'ouvre le portique ou vestibule, assez lourd, de figure convexe, composé de trois arcs en demi-cercle, accompagnés de colonnes et de pilastres. L'arc du milieu est terminé par un frontispice triangulaire, dépourvu d'élégance, sur lequel se déploient les armes d'Espagne; les deux autres, secondaires, portent écu et sont surmontés de balustres. A l'intérieur, ce vestibule est orné de quatre statues.

Tout est riche, vu les beaux marbres dont l'édifice est construit ; malheureusement, le bon goût en est banni, et sa forme semi-circulaire en détruit l'effet.

Plusieurs portes donnent accès dans l'église; celle du milieu s'ouvre entre deux colonnes salamoniennes.

C'est une rotonde de quarante à quarante-cinq mètres de diamètre, dont la coupole, toute en pierre, et qui mesure vingt-quatre mètres de diamètre, est soutenue par huit grands piliers qui forment avec le mur du temple une galerie circulaire. Huit fenêtres déversent la lumière à l'intérieur.


par ce dôme grandiose, sur les parois sphériques duquel s'étalent fastueusement les manteaux, les couronnes et maints ornements.

La décoration intérieure du temple est d'un goût aussi douteux que celui qui a présidé à l'ornementation extérieure.

Le maître-autel se distingue à peine de ceux qui l'entourent. Les plus beaux marbres ont été employés à sa construction; et l'œil suit, à regret, le travail perdu qu'ont exigé ces mosaïques d'un effet si disgracieux dans ces colonnes de marbre superbe.

Il y a dans tout cela un manque absolu d'esthétique.

Huit petites portes font communiquer l'église avec le collège, la Casa Santa et les deux sacristies qui se trouvent à droite et à gauche du maître-autel.

Au-dessus de ces portes sont ménagées des tribunes de-nombre égal, dont l'effet est gâté par le manque de proportion que l'on remarque dans leurs appuis.

Le sol est dallé de beaux marbres de toutes nuances.

L'heure réglementaire de la maison ne nous permet pas encore de pénétrer dans l'intérieur du Monastère. Nous en profitons pour aller chercher un repas commandé à notre arrivée, et après lequel l'estomac de chacun soupire anxieusement. Malheureusement, nous ne tardons pas à constater que notre appétit, trop délicat peut-être, s'accommode mal de ce qui lui est présenté. Nous envoyons un


souvenir de regret à Cestona où, sans aucun doute, nous aurions été mieux servis.

Avant de reprendre notre visite, il sera peut-être utile de rappeler ici la fondation du Monastère.

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Dona Maria-Ana de Au stria, veuve de Felipe IV, désirant qu'un Collège de la Compagnie de Jésus s'érigeât sur la maison natale de San Ignacio, obtint de Don Luis Enriquez de Cabrera et de Dona Teresa Enriquez de Velasco, marquis et marquise d'Alcanices et de Oropesa de Indias, la cession du palais de Loyola dont ils étaient propriétaires, en vertu d'un contrat signé à Toro, le 24 mai 1681, sous la condition expresse (que no se demoliera pared alguna) qu'on ne démolît aucun mur de cette maison, par respect pour sa vénérable antiquité.

Ce contrat fut approuvé par Charles II qui, aux instances de sa mère, accorda à la nouvelle fondation les mêmes prééminences, les mêmes prérogatives, les mêmes faveurs et les mêmes exemptions dont jouissait le Monastère de l'Escorial.

Maîtresse du palais de Loyola, grâce à la reine, la Compagnie de Jésus prit les dispositions nécessaires pour élever son Collège; et, dans ce but, les plans furent faits à Rome, par l'architecte Carlos Fontana, sur l'ordre du R. Père Carlos Noyelle.

Ce fut sous de tels auspices que fut commencée cette entreprise grandiose, dont le mauvais goût.


avons-nous déjà dit, devait malheureusement ternir tant de richesse et de splendeur.

Notre triste repas nous a fait gagner l'heure fixée pour la visite du Monastère, et nous nous dirigeons vers la Casa Santa. Elle fait partie intégrante du fameux édifice; elle y est plutôt encastrée, enchâssée, ainsi qu'une espèce d'allée couverte, qui s'étend sur toute la longueur de la façade.

C'est encore une de ces tours que lit démolir Enrique IV, au temps de ces terribles « bandos » de Onacinos et de Gamboïnos, qui portaient partout le ravage de leurs guerres sauvages.

La façade de ladite maison n'offre rien de particulier. Construite en pierre brute jusqu'au premier étage, qui échappa à la destruction, sa partie supérieure fut relevée tout simplement en briques. Elle n'a d'autre ornement que son antiquité et un simple écu d'armes, surmontant une porte ogivale assez basse, seule ouverture se présentant au rezde-chaussée. Au-dessus de la porte, on lit l'inscription suivante :

CASA SOLAR DE LOYOLA.

AQUI NACIO SAN IGNACIO EN 1491.

AQUI VISITADO POR SAN PEDRO Y LA SANTISIMA VIRGEN SE ENTREGÓ A DIOS EN l521.

L'écu porte d'argent, au chaudron pendu à une crémaillère accostée de deux loups.


La Casa Santa compte trois étages. Selon l'usage du temps, les écuries occupaient la partie inférieure; les maîtres habitaient les étages supérieurs auxquels on arrive par un large escalier à rampe de bois sculpté. Toutes les salles composant cette demeure historique sont aujourd'hui transformées en chapelles, mais rien n'a été changé, ni dans leurs dimensions, ni dans leur disposition.

Le dernier étage est celui que le saint habitait, avant comme après sa conversion. Sa chambre à coucher, la alcoba, comme on la nomme, est extrêmement petite et resserrée; elle est près de l'oratoire. On y voit le ciel de lit du saint. Les années n'ont ni terni le rouge du damas, ni éteint l'argent de la frange qui l'ornait. De cette chambre, on passe dans la sacristie, où l'on voit des meubles anciens, de belles consoles et des marbres superbes.

Puis on pénètre dans la Sainte-Chapelle où les dorures, la richesse et la profusion des ornements s'allient au manque de proportions et au plus mauvais goût.

On y remarque trois bas-reliefs exécutés par le sculpteur portugais Jacinto de Vieyra. L'un représente saint Ignace prêchant devant les habitants d'Azpeitia ; un autre, saint Ignace remettant à saint François Xavier la bannière de la foi pour sa mission dans les Indes; enfin, le dernier représente San Francisco de Borja, revêtu des insignes de Grand d'Espagne, se jetant aux pieds de San Ignacio.


*'Í.'*

Ce fut dans cet appartement étroit, bas. écrasé, aujourd'hui transformé en chapelle, que le seigneur basque subit sa longue convalescence; ce fut là que, pour tromper ces heures interminables d'immobilité forcée, il entreprit la lecture de la Vie des Saints et d'autres livres mystiques; et ce fut de là aussi qu'il se releva converti et sanctifié.

Au-dessus du tabernacle, un reliquaire renferme un doigt du saint. Il fut envoyé de Rome à la reine Marguerite d'Autriche, et placé plus tard dans cette chapelle par un membre de la Compagnie.

L'autel est en argent. Il contient, et visible à tous, une statue de cire représentant San Ignacio.

Cette image du saint est pour nous du plus pénible eflet dans sa représentation.

Cette figure, aux proportions trop réduites, revêtue d'un pourpoint de satin bleu, étendue sur un canapé doré, un livre à la main, au côté des armes (véritables jouets d'enfant), la jambe blessée, découverte et bandée, n'éveille point la noble et touchante vision que l'on évoque en rappelant ces faits. Cette représentation naïve (que l'on comprend peu dans un lieu savant), fade et mesquine, est complètement dépourvue-de tout sentiment; et devant elle, à regret, l'esprit et le cœur restent froids, secs, insensibles.


L'absence du sentiment, du beau, dans ce qui est grand, suffit pour détruire en nous les sensations les plus élevées, les impressions les plus intimes.

Nous nous retirons attristés, mais non émus.

Nous descendons de superbes escaliers; nous traversons de vastes salles, d'immenses vestibules voûtés, de longues galeries donnant sur des cours solitaires où tout est silence. Tout respire le travail, la retraite, la prière. Le réfectoire a des proportions grandioses, car tout est grand dans le Monastère, et tout pourrait être splendide aussi.

Nous nous retirons mécontents de l'impression reçue. Nous voudrions laisser là quelque chose de nous; ce je ne sais quoi qui retient, et surtout qui rappelle. Et nous partons, sans rien emporter non plus de tant de magnificence; sans rien qui ait charmé la pensée, qui ait ému le cœur, au contact de ce qui vit naitre le grand saint Ignace au cœur si ardent!

Au grand regret de notre hôtesse, nous demandons notre voiture. Nous nous dirigeons de nouveau vers Azpeitia, que nous avons négligé à notre premier passage. Cette ville, très ancienne, s'élève sur la rive gauche de l'Urola. Elle était connue au Moyen-Age sous le nom de Iraurgui. Elle conserve encore des restes de ses anciennes murailles, quelques portes en pierres d'assise, et quelques maisons, demeures de Ricoomes y de muy buenos Ijodalgos :


entre autres celles de Altuna, de Emparan, de Loyola et de Onaz.

L'église paroissiale, sous l'invocation de San Sebastian de Soreasu, est de fondation immémoriale; elle appartient au style gothique, quoiqu'elle ait subi plusieurs transformations et restaurations.

En 1785, le portique antérieur fut remplacé par un frontispice d'ordre toscan, en jaspe. Cette œuvre fut tracée par l'illustre Ventura Rodriguez. L'entrée est de trois arcs, et la façade se termine par une balustrade au centre de laquelle s'élève une belle statue de pierre due au célèbre sculpteur Michel.

L'intérieur est de trois nefs et compte neuf autels; l'aspect général en est presque somptueux et assez élégant. On y voit la pila où reçut les eaux du baptême Ignacio de Loyola, fils de Don Beltran Yanez de Onaz de Loyola et de Dona Marina Saenz de Licona y Balda, descendants des souches les plus nobles et les plus puissantes du pays Euskaro.

Dans une des chapelles privées (il y en a cinq) se trouve le magnifique tombeau de Don Martin Zurbano, évêque de Tuy, membre du Conseil des Rois catholiques et président du Tribunal de l'Inquisition, qui mourut à Madrid en 1516.

Dans la chapelle contiguë, consacrée au culte de Nuestra Senora de la Soledad, on conserve une effigie de saint Ignace, exécutée en argent, aux frais de l'opulente Compagnie de Caracas, sur le modèle que fit à Rome le sculpteur Don Francisco Vergara, Cette pièce précieuse fut offerte au sanctuaire du


Monastère par la Compagnie, qui avait saint Ignace pour patron. Aujourd'hui, elle est devenue la pro priété de la ville d'Azpeitia.

On voit aussi, dans cette chapelle, le beau sépulcre de Don Nicolas Saenz de Elola, un des plus vaillants capitaines de la conquête du Pérou, et fondateur de cette chapelle.

En suivant toujours la rive gauche de l'Urola, on passe devant le village de Lassao, où s'élève le palais du marquis de San Millan. Et, repassant devant Cestona, nous prenons, à gauche, une route superbe qui nous rapproche de la côte.


CHAPITRE XV

ZUMAYA — GUETARIA

- Zumaya. — Guetaria. — Charme de la route. — Apparition - idéale de Zumaya. — De Zumaya à Guetaria. — Le port et son aspect. — Antiquité de Guetaria. — Église gothique de San Salvador et les signes mystérieux des francs-maçons qui la construisirent. — Las Juntas forales de 1897. — Juan Sébastian del Cano. — Adieux à Guetaria et retour aZarauz.

L'Itzarnz, l'Erchina et autres monts aux flancs de marbre et de jaspe sont déjà loin derrière nous.

Maintenant, la route rit de toute sa gaieté, de toute sa fraîcheur de jolie route, et nous courons, nous courons toujours, regardant à droite, à gauche, toute cette verdure, toutes ces coquetteries de cette belle nature, et le cœur rit aussi et se sent heureux.

L'Urola reparaît, mais il n'est plus l'Urola de là-haut, aux eaux froides que le soleil caresse à peine; c'est une rivière charmante aux bords ombreux, s'étendant paisible dans son lit élargi et profond maintenant, heureuse de son beau cours et roulant vers la mer le tribut de ses eaux.

Telle une vie agitée à son aurore qui, ayant trouvé la paix à son midi, va confiante et tranquille vers le but qui lui est imposé, qui l'attend et lui sourit !.


L'heure aussi devient douce et belle ; et avec elle, tout semble s'embellir de mystérieux attraits, comme pour rendre plus sensible ce charme qui passe avec les heures, et sur lequel doit reposer la nuit.

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Tout à coup, car sur ces routes tout est surprise, nous nous trouvons en face de l'Océan. Impossible de rêver apparition plus soudaine et plus gracieuse.

A notre gauche, s'étend, en longue et mince presqu'île, la jolie, la coquette Zumaya, charmante à voir, ainsi baignée dans cette clarté d'un soleil couchant.

Une partie de la ville, celle que nous suivons maintenant, et qui s'étend au pied du Santa Clara, est verte, fleurie, gaie avec ses blanches maisons et leurs jardins en Heurs ; l'autre, qui s'allonge là-bas sur les eaux, se découpe en taches sombres aux profils de feu, sur ces flots d'or et d'argent qui l'entourent. Le ciel aussi est incolore; l'azur en a disparu et s'est fondu dans ces tons chauds des eaux qui s'élèvent, et se répètent là-haut en vapeurs rousses, insaisissables.

Un beau pont, jeté à l'endroit où l'Urola se livre à la mer, semble couronner et fêter leur union.

En vrai Basque fier de son pays et jouissant de notre admiration, notre jeune et ardent conducteur nous presse de visiter la ville. Nous regrettons de lui refuser cette petite satisfaction, mais nous vou-


Ions nous arrêter à Guetaria, avant de rentrer à Zarauz, et la soirée s'avance. C'est assez pour auj ourd'hui.

Nous savons, d'ailleurs, que Zumaya est une ville très ancienne. Cité Vardule au temps de l'Espagne romaine, elle constitua plus tard, avec Orio, la république de los morosjos (Morosgi). La plus grande partie de la population se livre à la pêche et à la navigation.

Il subsiste encore dans la ville de nombreux vestiges archéologiques du xive et du xve siècle.

La maison appelée « Zumaya » était de ParientesMayores.

Et nous croyons qu'il ne nous reste plus rien à dire, si ce n'est que Zumaya, vue à la clarté d'un beau jour à son déclin, est un endroit que l'on peut, hautement, déclarer délicieux. Nous passons donc le pont, et lentement, car notre jeune homme jette sur la ville des regards de regret, et semble croire encore que nous nous laisserons tenter.

Enfin, comprenant que nous sommes bien décidés à ne point revenir sur nos pas, il reprend gaîment l'allure des bonnes heures; la route, d'ailleurs, est belle, plane et facile.

Nous côtoyons une vaste et jolie plage, au sable fin, sans un galet; peu fréquentée, elle a, vu son étendue, l'aspect triste, désert. Nous la tournons, Zumaya disparaît à nos yeux et, avec elle, les frais cours d'eau, les montagnes vertes et boisées, les mille caprices des routes de l'intérieur.


* *.

Nous irons maintenant jusqu'à Zarauz, en parcourant une route splendide, disputée à la mer et disputée aux rochers qui la bordent; formée d'une suite d'ondulations charmantes et de sinuosités capricieuses que lui a imposées l'Océan.

Cette route est d'une rare beauté et rappelle la fameuse « Corniche )).

A gauche, la mer, dont les flots viennent sans cesse battre et saper les rochers sur lesquels a été établie la voie; en venant les laver, les mordre ou s'y briser, ils y forment, tour à tour, des paquets d'écume qu'ils leur crachent, des gerbes de paillettes dont ils les éblouissent, des nuages de poussière d'or liquide qui les voilent; et, plus loin, les mêmes flots se gonflant, s'abaissant et se soulevant toujours, se colorent, à cette heure, des teintes chaudes et métalliques d'un soleil ardent à son déclin.

Sur notre ligne, en arrière, dans ces fonds lumineux, à travers ces brouillards roses et bleus des chaudes vapeurs des eaux et des feux, se dessinent en esquisses troublées, en profils perdus, les saillies de la côte qui se succèdent en décors fantastiques et se perdent au delà de Bilbao.

Tout cela est si beau et d'une beauté si grandiose, si imposante, si captivante même, qu'il semble que nous devons en jouir religieusement. Nous descendons de voiture pour en savourer d'une façon plus


lente, plus calme, plus tranquille, tout le charme et toute la grandeur.

A notre droite, contraste frappant.

Devant cet infini du ciel et cet infini de l'Océan, s'élèvent, droits et menaçants, les flancs déchirés d'une hauteur imposante qui devait, autrefois, se réunir aux rochers que les eaux balayent et qui, du côté de la mer, bordent la route ou plutôt l'étayent, Et c'est bien dans cette masse que la route a été tracée. Ses flancs montrent à nu les blessures des pics et des tranchées; ils semblent saigner encore sous ces coups d'hier ; le temps seul couvrira peu à peu leur nudité triste et décharnée.

L'aspect de ces hauteurs ne dépare en rien la beauté des lieux ; mais elles semblent, là-haut, mûrir une vengeance et attendre l'heure de la faire éclater. De concert avec la tempête, la chose sera facile.

La nature géologique de cette chaîne assez élevée, qui s'étend sur toute la longueur de la route, depuis Zumaya jusqu'à Guetaria, et continue en s'abaissant jusqu'à Zarauz, est très variée. Les tranchées ouvertes pour la construction de la route ont laissé à nu les couches superposées de pierres diverses. On y voit successivement, et par bandes horizontales, les tons veinés et rougeâtres du marbre, les teintes sombres et bleuâtres de l'ardoise, le gris du grès, que séparent seulement les uns des autres de minces couches d'argile.

Ces lits de pierres différentes, placés régulièrement


les uns sur les autres, forment des saillies profondes, des aspérités étranges, que la désagrégation journalière des terres rend plus prononcées et plus menaçantes. De plus, les parois qu'ont formées les tranchées sont de beaucoup plus évasées à la base qu'au sommet ; il en résulte que ces couches, s'étageant sans niveau, finissent par surplomber à la cime. En de certains endroits, la courbe qu'elles présentent dans leur partie supérieure rappelle l'image d'un tunnel effondré, ce qui donne à cette route un aspect peu rassurant. Les timides vous montrent çà et là, comme preuve à l'appui des craintes qu'ils expriment, des bancs d'ardoise éboulés, gisant en poussière auprès des blocs sanglants et des pierres calcaires brisées.

Laissons au temps le soin d'achever ce que l'homme a laissé ébauché. Quoi qu'il en soit, cette route étrange est superbe. Nous la continuons encore quelque temps, toujours resserrée entre les pierres et les flots. Mais voici Guetaria.

*

Située en amphithéâtre, sur le flanc du mont Garate, elle apparaît sombre comme au lendemain de ses désastres et de ses incendies. A cette heure, la lumière du jour a perdu son éclat. Guetaria s'allonge d'une silhouette dont aucun trait, aucun détail ne s'égare sur cette masse des flots, maintenant d'un blanc d'argent; qui s'étend tout alentour


et se montre encore entre les lézardes profondes des masures ruinées et par les ouvertures béantes de leurs murs chancelants.

Nous contournons une crique au fond de laquelle, à l'abri des rochers, se cachent les pauvres demeures des pêcheurs. Les embarcations s'y pressent : elles sont rentrées du pénible labeur de la pêche du jour.

Un repas frugal, quelques heures de repos sur une couche peu douce ; voilà tout ce que ces pauvres gens goûtent dans leurs tristes mais honnêtes foyers.

Natures endurcies par la lutte de chaque heure, cœurs braves et bons, mais rudes aussi, ils ne s'ouvrent point aux jouissances du retour et savourent mal ces heures tranquilles du repos. Leur existence n'est-elle point la vraie lutte pour la vie?.

Et cette pensée nous remet sous les yeux cette toile d'un grand maître espagnol, où, à la perfection de l'exécution, s'allient un sentiment profond et l'expression la plus touchante. Nous avons nommé Sorolla et son œuvre : « Y diran que el pescado es caro! »

Et nous passons en leur envoyant un souvenir de sympathie que la brise, sans doute, ne leur portera pas.

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L'antiquité de Guetaria est des plus reculées. Les murs dont elle est encore entourée sont attribués au roi Don Alonso el Noble qui. par un privilège daté du 20 janvier 1201, et confirmé par Don Fer-


nando el Santo en 1287, lui accordait « la jouissance des eaux, des plaines et des monts », telle qu'elle en avait le droit anciennement.

Victime de plusieurs incendies considérables, Guetaria vit décroître son importance et sa population. Le dernier incendie qu'elle subit fut, après un long siège, celui de i836, lors de la première guerre civile.

Son église paroissiale, San Salvador, d'une architecture gothique, hardie, est très admirée par les amateurs intelligents. Aujourd'hui, elle est déclarée monument national par le Gouvernement et les Académies de l'Histoire et des Beaux-Arts, sur les instances de la Commission des Monuments.

Pendant la dernière guerre civile, elle fut transformée en caserne. Il est aisé de comprendre combien cette destination aura contribué à la détérioration du temple.

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Ce temple a trois nefs, deux chœurs et un beau triforium, tels qu'on les voit dans les grandes cathédrales gothiques du xive siècle.

Les fondements, ainsi que la base des gros murs, sont d'époque romane comme on le reconnaît à certains détails; tout le reste de l'édifice appartient aux xiii8, XIV. et xv. siècles. La tour où se trouvaient les cloches fut détruite par la foudre en 1760.

Aujourd'hui, comme nous l'avons dit, elle menace ruine.


Il est à désirer que le projet formé de travailler d'abord à la fortification architectonique de l'édifice ne soit pas différé, pour entreprendre aussitôt des travaux de restauration intelligemment dirigés.

On retrouve à l'intérieur du temple les signes mystérieux des francs-maçons qui la construisirent ; et si l'on établissait un rapprochement entre San Salvador de Guetaria, Santa Maria de Castro et la cathédrale de Bayonne, il ne serait peut-être pas aventuré d'assurer que les ouvriers employés à la construction de l'église de Guetaria durent appartenir à la même association maçonnique que ceux des bords de l'Adour et de la montagne de Santanderi.

En 1397, sous le règne d'Enrique II de Trastamara, les Juntas forales des républiques municipales de Guipuzcoa se réunirent dans l'église de Guetaria sous la présidence du docteur Don Gonzalo Moro, auditeur de l'Audience, corregidor et représentant royal. Là furent proclamées les lois forales, et la Hermandad de Guipuzcoa constituée. Ce fut la base de la tranquillité, du bien-être et de l'autonomie dont le pays a joui jusqu'en 1876.

L'immortel Juan Sebastian del Cano fut baptisé dans cette église en 1476.

Une inscription gravée sur pierre, datée de 1671 et placée à l'entrée du temple, indique ce lieu comme étant celui où reposent les cendres de

T. Pedro Manuel de Soraluce.


l'illustre marin. Ceci est une erreur, et des démarches ont été faites d'ailleurs à ce sujet, pour que cette pierre soit retirée ou réformée. Del Cano mourut au cours de son second voyage dans l'Océan Pacifique, le 4 août 1526. La mer fut son tombeau.

Fils de Don Domingo del Cano (et non Elcano) et de Dona Catalina del Puerto, l'un et l'autre natifs de Guetaria, Juan Sebastian reçut de ses parents une éducation soignée. Il choisit très jeune la carrière de la marine. En i5ig, il s'embarqua comme officier dans l'escadre de Fernando Magallanes (Magellan) qui découvrit le détroit de son nom et mourut aux Philippines l'année suivante 1520.

Après la mort de ce chef et de ceux qui lui succédèrent, Del Cano fut chargé de commander la frégate Vitoria. Il continua ses explorations dans l'Archipel et établit une factorerie dans l'île de Tidor, une des Moluques. De là, il poursuivit sa navigation jusqu'aux îles du Cap-Vert, où sa situation devint critique, ayant perdu déjà une grande partie de l'équipage et se trouvant à la veille de manquer de vivres. Enfin, le 6 septembre 1522, il rentra sur la même Vitoria, et avec soixante hommes d'équipage, dans le port de San Lucar de Barrameda, d'où il était parti le 20 septembre 151g.

Del Cano fut le premier qui fit le tour du monde.

L'empereur Charles-Quint, pour récompenser et


perpétuer ce glorieux fait, lui donna pour blason une sphère avec cette devise : « Primum circundediste me. » Del Cano mourut le 6 août 1526, lorsque, capitaine général de la flotte, il se rendait aux Moluques.

Son concitoyen, Don Manuel Agote, lui érigea, à ses propres frais, une statue pédestre, qui fut placée sur trois larges degrés, ornés de bornes enchaînées.

Cette statue, élevée sur un beau piédestal de marbre, fut détruite pendant le siège et l'incendie de i835.

Aujourd'hui, s'élève dans la même ville, et sur une hauteur, la statue en bronze du grand marin, qui du doigt désigne l'immensité de la mer.

Cette statue a été élevée par la Diputacion foral de Guipuzcoa, et érigée le 28 mai 1861.

*

*'

Nous remontons en voiture et nous saluons de tout cœur cette intéressante ville de Guetaria.

Nous reprenons, au galop de nos chevaux, la route de Zarauz.

Nous y arrivons à la nuit tombante; déjà, les feux s'allument çà et là, et surtout au Grand-Hôtel dont la terrasse s'étend sur la plage. Nous y retrouvons toute la vie, tout le mouvement parfois monotone des villes de bains.

On a passé toute cette belle après-midi sur la


plage ; et cette foule élégante, en fraîches toiletttes, défile en groupes bruyants, par toutes les issues qui mènent de la route à la ville. On se sépare; on se hâte de regagner, qui son hôtel, qui sa demeure; mais la soirée ne se terminera pas ainsi.

En entrant dans la grande salle de la Fonda, nous y trouvons nombreuse et brillante société. On dîne sans perte de temps. Dans une heure, le train va partir, emmenant tout ce monde élégant et joyeux au dernier cotillon, fermeture du grand salon du Casino de San Sébastian.

Quant à nous, c'est alors que nous échangeons vraiment nos impressions, commentant ce que nous avons vu et formant le projet de visiter sous peu les villes qui, au delà de Zumaya, s'étendent sur la côte et vers l'intérieur.


CHAPITRE XVI

Le mauvais temps. — La saison qui finit. — Départs et arrivées.

Tipos. — Les grandes marées de l'équinoxe.

Force nous est d'abandonner le plan tracé. Le temps s'est mis au mauvais. Nous sommes à la fin de septembre, à l'équinoxe d'automne, ce qui nous fait présumer que les beaux jours se feront attendre avant de briller de nouveau. Nous les attendrons donc pour reprendre nos courses favorites.

J'ai souvent entendu dire autour de moi que la campagne est détestable pendant la mauvaise saison, et que le séjour qu'on y fait alors est des plus tristes et des plus ennuyeux.

Je sais qu'avec ceux qui soutiennent cette théorie il serait difficile, inutile, imprudent même de vouloir prouver le contraire, et de chercher à convaincre qui ne veut pas être convaincu, en présentant, pour combattre leurs préventions, les charmes que la campagne offre aux différentes époques de l'année.

Habitant pendant la plus grande partie de l'année la ville ou, pour mieux dire, une capitale, « la Gorte, » j'ai souvent comparé les mauvais jours qu'il faut y passer à ceux qu'il nous faut supporter pendant les mois de villégiature.

J'avoue que, laissant de côté les plaisirs mon-


dains qui rattachent naturellement la société élégante au séjour de la capitale et la lui font si agréable, la vie de campagne lui est de beaucoup supérieure : elle est moins agitée, moins bruyante, mais peutêtre, disons-le bravement, est-elle moins vide aussi.

Assis, à cette heure, près de ma fenêtre, d'où j'ai une vue charmante, douce et paisible comme le meilleur ami, je donne libre cours à mes observations. Cette journée d'aujourd'hui, sous ce ciel gris, mouillé d'une pluie fine et tenace, s'étendant comme un voile de gaze sur les collines d'en face, les baignant doucement, et fondant agréablement les teintes particulières aux récoltes que chacune d'elles produit, je la compare aux journées brumeuses, sales et froides de nos grandes villes. Là, derrière le cristal de nos fenêtres, nous n'avons devant nos yeux lassés que les façades de ces maisons maussades qui pleuvent, elles aussi, par tous leurs balcons ; que l'aspect de ces rues où la fange s'amoncelle sous les pieds des tristes piétons; que cette lumière terne, opaque, qui suffit cependant pour mettre à jour tant de vilains détails, tant de misères, tant de hideurs.

Ici, depuis ce matin, ont défilé sur la route, tantôt par groupes, tantôt une à une, ces femmes, ces paysannes des villages voisins qui, comme aux jours les plus ensoleillés, se rendent au marché de la ville, gaies et alertes. Rien n'est changé dans


leur costume ; elles l'ont allégé, voilà tout ; et l'on pourrait dire: légères et court vêtues.

Elles passent gaîment, prestement, en retroussant bien haut leurs jupes, et laissant à découvert jambes et pieds nus, sans que personne n'ait le mauvais goût d'y trouver à redire.

A cette heure, elles rentrent au caserio, la cesta allégée, mais la poche pleine. Je les vois d'ici, et je les suis des yeux, par ces sentiers qui sillonnent les flancs - arrondis des collines qui me font vis-à-vis. Elles vont alertes, malgré la rapidité de la côte, la jupe toujours très retroussée ; il semble qu'ainsi la pluie n'ait aucune prise sur elles. Et elles ne sauraient s'en plaindre.

A la ville, la pluie, c'est, pour le pauvre, le travail du jour perdu; c'est pis encore : ce sont des heures volées à la famille et que l'homme passera dans l'air infect de la taverna; c'est le pain manquant au logis. Ici, la pluie, c'est le travail du bon Dieu qui répond aux labeurs passés : les dernières plantations lèvent dru ; elles viendront toutes seules ; et quelle provision de fourrage pour l'hiver! Sûrement, la vache ne pâtira pas à l'étable. Et pendant ce temps, à l'abri, on nettoie le maïs, on emmagasine la feuille dans le grenier. Et, dans ces divers travaux, tout est honnête, tout est sain.

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Mais, enfin, nous l'avons dit, c'est la fin de septembre, c'est le mauvais temps, et pour San Sebastian proprement dit, c'est la fin de la saison.


Les fêles sont terminées ; les concerts du Casino ont clos leur répertoire; les soirées au Boulevard sont interrompues; aussi, tous ceux qui ne sont venus ici que pour jouir de ces piaisirs variés s'empressent de boucler leurs malles et de partir.

Il sunit, d'ailleurs, qu'une famille conocida donne le branle pour que toutes les autres croient devoir en faire autant. La société se disperse donc. Les uns, avant de rentrer à Madrid, où il est de bon ton de ne pas paraître avant la fin de novembre, vont passer quelques semaines à Biarritz ; d'autres ont a faire un pèlerinage à Lourdes ou à Nuestra Senora del Pilar, de Zaragoza ; enfin, plusieurs encore vont passer octobre à Paris. Et, quel que soit le but du départ, San Sebastian se voit réduit à sa seule population.

Accompagner chaque jour à la gare tel ami ou telle connaissance est une des dernières distractions que la saison qui s'achève peut offrir. On s'y réunit quotidiennement au passage des express, et el anden (galerie intérieure de la gare) devient une espèce de salon, se transforme en quelque chose qui rappelle, jusqu'à la dernière heure, la terrasse du Casino. On s'y groupe, on parle, on s'amuse, on rit beaucoup, on flirte encore, et l'on se fait des adieux charmants, dans l'espoir d'un prompt revoir, dans l'espoir de recommencer là-bas ce qui s'est ébauché et s'interrompt ici. Et au milieu des gais éclats de rire.

des « shake-hands », des « adios » répétés, le sifflet


retentit; on gagne son compartiment, les chapeaux se lèvent encore, les petites mains s'agitent, et tout s'en va. en fumée!

Mais, tandis que ceux-ci s'en vont, d'autres arrivent. Les petits trains de Bayonne à San Sébastian déversent, plusieurs fois par jour, des voyageurs, des touristes étranges, qui sont bons à être vus de près.

Ah! rien d'élégant dans ces arrivés du jour qui repartiront le soir; qui viennent, les uns, de je ne sais quelles provinces voisines de la frontière; les autres, de je ne sais quel « country )) de la vieille Angleterre.

A deux pas de moi, une jeune miss (dont le costume d'alpaga passablement fané indique assez que sa propriétaire a depuis longtemps déjà quitté la fière Albion), coiffée d'un chapeau d'homme placé sur un chignon minuscule, va, vient, s'agite beaucoup, demande des renseignements dans tous les bureaux, puis revient faire part de ses investigations à une vieille mistress, beaucoup plus fripée, coiffée d'un chapeau semblable, mais à voile en rideau, qui, assise sur un banc, des livres sur les genoux, s'occupe gravement à peler une pêche avec. un coupe-papier en ivoire!

J'observe curieusement ce travail qui ne se fait pas tout à fait sans difficulté.

Enfin, tant bien que mal, le fruit est dépouillé


de son enveloppe, et mistress, dont rien n'ébranle le calme, y plonge des dents dont la couleur rivalise avec les chairs jaunes du fruit, et cela, au grand détriment des revers de moire du smoking.

Mais c'est dans San Sébastian qu'il faut surprendre ces gens, eslos iipos, comme l'on dit ici.

J'avoue que, maintes fois, et c'est avouer un manque de charité, je me suis fort amusé à leurs dépens.

En général, tous viennent pour dire « qu'ils ont été en Espagne )) ; et ils croiront, assurément, connaitre la Péninsule par cette seule excursion.

Le désir de beaucoup, c'est de voir la reine, et surtout le jeune roi. Dans ce but, quelques-uns d'entre eux se condamnent à passer les quelques heures qui doivent s'écouler entre le train qui les a amenés et celui qui les reprendra, à rôder autour de la demeure royale, à épier la sortie de Leurs Majestés, afin de pouvoir dire au retour : « Nous avons vu la Reine d'Espagne. » Ce que je vais raconter ici, à ce propos, est tout ce qu'il y a de plus authentique.

Un de ces jours derniers, Sa Majesté la Reine exprima le désir, la matinée étant belle, de se rendre à pied, avec Leurs Altesses Royales, jusqu'à sa voiture, attelée et à ses ordres, dans les caballerizas. Sa Majesté se donnait ainsi le plaisir de sortir du parc avec ses enfants, et de traverser le chemin qui sépare le palais des écuries royales situées à quelque distance. Au sortir du jardin, S. M. Dona Cristina croisa


sur le chemin qu'il lui fallait suivre quelques personnes qui d'abord lui parurent étrangères. Toujours gracieuse, en passant près d'elles, Sa Majesté leur dit en espagnol : — Buenos dias!

Cette aimable condescendance n'intimida point nos gens ou nos dames, car c'étaient des dames, qui répondirent sans hésiter : — Nous ne sommes pas Espagnoles !

— Alors, bonjour, reprit en souriant la reine.

Et, leur montrant les jeunes princesses : — Voici les Infantes, ajouta-t-elle.

L'aînée, la princesse Mercédès, reprit, sans leur laisser le temps de répondre, en désignant sa mère : - Et voici la Reine.

Cette présentation eût interdit tous autres, plus habitués à l'étiquette des cours; mais ces braves personnes, trop simples, il faut le croire, pour ne rien ajouter de plus, se contentèrent de répondre : - Ah! nous l'avions bien pensé; mais c'est le Roi que nous voudrions voir.

Sa Majesté, fort amusée, je suppose, de tant de naïveté, leur dit qu'elles le verraient à la plage, où il se trouvait à cette heure. Elles y coururent sans plus de cérémonie.

Je laisse à penser si le voyage de ces dames fut un voyage heureux. Pouvoir raconter au retour une chance si inouïe! Non seulement elles avaient vu la reine, mais elles lui avaient parlé! Comme on les envierait, et comme elles seraient iières ! Que


leur fallait-il de plus? Elles avaient vu l'Espagne dans sa souveraine et dans son roi!

Ceux qui n'ont point cette fièvre monarchique se traînent par les rues, s'attardent aux devantures et s'étonnent d'y trouver les objets que l'on voit partout ailleurs; ennuyés et maussades, ils se laissent tomber sur les bancs du boulevard, et semblent dire à tout passant : — Pourquoi nous sommes-nous donc dérangés ?

Puis il y a les familles. Celles-ci vont en toute hâte visiter ce qui saute aux yeux. Le papa a des airs graves d'amateur intelligent; la maman, à son bras, regarde. et se tait; le fils porte l'appareil photographique (je ne sais pas ce qu'ils en font, et pourquoi tous s'en embarrassent, je ne les vois jamais opérer), les filles, mal coiffées, suivent en bâillant.

On entre dans Sainte-Marie; on s'arrête dès l'entrée. Le père, gravement, regarde la voûte; tous les nez se lèvent en l'air; la mère observe son époux pour connaître son impression. Il reste muet.

Pendant ce temps, le fils fait tournoyer sa machine entre ses doigts, et les fillettes contemplent, tout effarées, des femmes qui, sous leurs mantilles, se signent nombre de fois. Papa reprend la marche et l'on sort de l'église par la porte d'en bas, tout aussi avancés qu'avant de franchir le seuil de la porte d'en haut.

En tramvia monte un couple rien moins qu'idéal.

Lui, lourd, barbu, la pipe entre les dents; elle, vulgaire, avec des prétentions. Le tram se met en


route. Nous passons le pont de Santa Catalina.

Inquiétude de la femme.

— Où allons-nous?.

— Silence.

- Mais, où allons-nous? reprend-elle effarée, regardant à droite et à gauche.

— A Pasajes, dit le conducteur.

- Désespoir! A Pasajes?

Et se tournant vers son mari impassible : - Mais entends-tu, toi? à Pasajes! Est-ce que nous sommes venus « en Espagne » pour aller à Pasajes? Je veux voir la ville, moi !

— Tais-toi, dit philosophiquement le mari, c'est payé.

— Ah ! mon Dieu ! s'en aller par le même chemin qu'on est venu! C'est-il possible!.

Et s'adressant à moi qui souri-s de la mésaventure de ce couple heureux : — Ousque je trouverais des éventails à taureaux?

— A Pasajes? nulle part, assurément; à San Sébastian, dans le premier bazar venu.

Et sur ce je descends, les laissant continuer leur voyage d'agrément qui se sera terminé au pied des murs peu attrayants des docks de Pasajes.

&

25 septembre. — Le temps est affreux depuis ce matin. L'ouragan s'est déchaîné avant midi, avec une violence inouïe ; c'est la dernière grande marée.


la plus forte de l'équinoxe. Malgré le vent, malgré la pluie, je veux voir l'Océan dans toute sa fureur.

Et je pars, sans grand appareil, ayant soin seulement de ne rien prendre qui donne prise au vent.

L'endroit où je vais ne sera pas facile. De parapluie, je n'en ai plus pour le moment : la galerna me l'a mis en pièces ce matin; c'est, d'ailleurs, par les temps d'aujourd'hui, un objet inutile.

Je me dirige donc vers le lieu favori, el monte Ulia. S'il m'est permis d'arriver à la crête, ce sera terrible, mais splendide aussi; cependant, le vent est d'une force telle que je doute qu'il me laisse monter si haut.

Aujourd'hui, le sentier est sombre, humide. Les pierres sont verdàtres et glissantes; elles se dérobent sous les pas; à droite et à gauche, les fougères sont balayées; les haies s'affaissent sous les coups de vent; les branches des grands arbres se ploient brusquement, fouettent tout alentour et se redressent en laissant à terre des traînées de feuillage.

Je monte difficilement; ce sol inégal est pénible, par ce vent qui, impérieusement, vous pousse et vous fait perdre l'équilibre. Je vais toujours, craignant toutefois de devoir retourner sur mes pas.

Autour de moi, le sol se jonche de feuilles de toutes sortes ; les châtaigniers laissent tomber leurs fruits à la gaine épineuse; les figues se détachent des vieux figuiers dont les troncs séculaires sont courbés à terre et craignent peu la rage de l'ouragan.

Je monte toujours, et je m'égare. Un homme


m'indique le chemin et me met en garde contre les chiens que je dois rencontrer. Il m'a devancé.

Quand j'arrive à la première ferme, un jeune garçon prévenu les tient fortement par le collier. Cette attention, de la part d'un paysan inconnu, me touche. Je passe une autre ferme, avec un chien non moins terrible; je le flatte; peine perdue; mais je m'aperçois qu'il est attaché ; son maître vient et le réduit au silence.

Et je monte toujours, poussé à droite, poussé à gauche, jeté en avant, rejeté en arrière. Je tiens bon. Les rafales se succèdent; les arbres ploient, gémissent, crient de toutes leurs branches et en perdent quelques-unes dans cette lutte sans trêve.

Plus je m'élève et plus je veux m'élever. Dans la partie haute du sentier, une femme rassemble ses ânesses attachées çà et là; elle me regarde ébahie, comme si j'étais une apparition. Je ris et lui dis que je viens voir la mer. Et elle, rudement : « Démontré! poco miedo tiene Ud.I » (Diable!

vous n'êtes pas poltron !)

Quelques minutes encore, et la mer apparaît enfin. Mais cela ne me suffit pas; je la veux plus grande encore, et je monte toujours. Seulement rien n'arrête ni ne coupe plus la force du vent. Audessous de moi, les hauts peupliers se ploient et se relèvent avec de longs gémissements; au-dessus, le


sol n'est couvert que par des bruyères rases et des ronces à fleur de terre.

Je veux vaincre l'obstacle, il me repousse et me rejette violemment sur le rebord du sentier; les épines des ronces, les aiguilles des feuilles de plantes courtes et drues me piquent les mains à travers mes gants.

Je me redresse et contemple un instant le spectacle imposant, unique, qui s'étend devant moi. Mais rester là est impossible; s'obstiner serait téméraire.

Cependant, je ne puis renoncer à la contemplation que je me suis promise, et je cherche le moyen de m'assurer un poste moins dangereux. Inutile, une averse m'oblige à lever le siège; je suis ici trop à découvert et trop exposé à toutes les atteintes de la tempête; la pluie, mêlée de sable, me cingle le visage.

A mes pieds et à très courte distance, un caserio montre son toit brun. Je m'y réfugierai. Je m'y rends donc sagement. Une vieille femme sort à mon approche et m'oflre l'hospitalité. Un homme va et vient, vaquant aux soins de la ferme.

L'un et l'autre me croient fou. Ils ne semblent pas pouvoir comprendre que l'on se donne tant de mal pour venir voir ce qui se passe à leurs pieds, ce qu'ils ont vu, eux, si souvent.

Je fais le tour de la demeure et reconnais les lieux. Je trouve mon observatoire tel. que je pouvais le désirer. La façade principale de la ferme tourne le dos à la mer ; celle de derrière la regarde et n'est percée d'aucune ouverture; mais, sur le pan de


gauche et dans l'angle du mur, se trouve une porte en renfoncement et ouvrant à l'intérieur. Pouvais-je désirer mieux? Je m'adosse fermement dans cet angle de porte protectrice qui, en union avec le toit bas et en auvent, m'abrite contre le vent et les averses répétées.

Mes hôtes m'ont abandonné. Je suis seul, immobile, les yeux fixés sur cette mer furieuse. Je ne vois rien autre qu'elle. Tout autour de moi, c'est un bruit assourdissant.

*

Peut-on dire ce qu'est l'horizon et quelle place il occupe dans l'espace? Il n'existe plus, perdu dans ce chaos du ciel et de la mer ; les eaux de l'un et de l'autre sont confondues: l'un et l'autre semblent cracher l'écume qui se montre d'un blanc mat dans ces teintes de ténèbres, s'étendant partout, enveloppant tout, jusqu'aux monts qui, à gauche, disparaissent sous leurs couches épaisses.

Et, avec l'heure qui passe, la tempête redouble; et, comme fascinés, les yeux, rivés sur ces montagnes d'écume, semblent eux aussi, sous cette influence mystérieuse de tout ce qui impose ou épouvante, s'ouvrir, s'ouvrir démesurément pour regarder toujours, et toujours plonger dans ce gouffre horrible qui s'étend à mes pieds, et dans lequel les flots sans frein se dressent, se heurtent, crèvent en bouillonnant, se creusent en abîmes, écument de rage et gémissent avec furie.


Successivement et à intervalles presque réguliers, les épaisses couches de nuages, ou plutôt les masses sombres qui interceptent l'horizon, en fondant dans une même teinte et le ciel et la mer, se rompent, poussées par la rafale, s'élèvent et passent rapidement, déversant le trop plein de leurs eaux. Entre la masse qui passe et celle qui se forme pour lui succéder, se montre une ligne blanchâtre, d'une clarté douteuse, sous laquelle les bancs d'écume se font éblouissants. Parfois, sous un coup de vent plus fort, ces nuées épaisses se déchirent et laissent pendant un court instant un peu d'azur du ciel à découvert; les rayons d'un pâle soleil traversent ces lambeaux de nuages et tombent sur les vagues en colonnes opaques, qui colorent ces eaux d'un vert glauque et profond ; de tristes arcs-en-ciel semblent errer dans l'espace; puis tout s'éteint rapidement, tout retombe dans la nuit de ces ombres épaisses qui se forment de nouveau. Et la tempête continue et redouble encore d'intensité.

L'Urgull n'est plus qu'une masse sombre, dans laquelle rien ne se distingue que sa base de roc en forme de lance qui s'allonge au sein de ces eaux furieuses.

Au delà, la Concha blanchissant sous l'écume des lames qui viennent se briser dans sa baie. Plus loin, Igueldo se voilant tristement sous ces épaisses vnpeurs qui l'enveloppent de toutes parts. A mes pieds, les flots montent toujours, mais lourds, charriant le sable qui en jaunit l'écume. Les mouettes se balan


cent sur cette surface terrible, l'effleurent de l'aile et s'élèvent pour s'abaisser encore avec des cris aigus.

A ce moment, un vapeur apparaît derrière la pointe de l'Urgull. Où va-t-il?. Tandis que je suis des yeux sa marche pénible et téméraire, à travers ces sillons gigantesques où il semble devoir s'abîmer, un second vapeur sort aussi. Il n'y a plus de doute : ils sont envoyés au secours de quelques barques de pêcheurs manquant au port. Ils se dressent comme des chevaux cabrés, devant l'obstacle puissant qui les arrête et les soulève pour les précipiter dans des fonds où ils semblent se perdre. On attend avec angoisse le moment de les voir reparaître. Ils se montrent pour se cabrer encore et disparaître de nouveau; ils avancent cependant, et mes yeux lassés ne les distinguent bientôt plus.

Il est quatre heures, l'heure de la marée. En face du monte Ulia où je me trouve, la « Zurriola » est déserte; nul n'ose, s'approcher du parapet que les vagues furieuses balayent en venant s'y briser.

Lerompe-olas (brise-lames) est superbe à voir.

Comme un fort qui se défend et menace ruine, il est impuissant à maintenir la lame qui vient s'y heurter, se redresse furieuse, s'élève à une hauteur de plus de vingt mètres, et retombe en un faisceau de gerbes liquides qui blanchissent tout alentour.


Fouetté par le vent et par la pluie, les oreilles pleines d'un bruit assourdissant, les yeux fatigués, je redescends, tandis qu'autour de moi les arbres crient et gémissent toujours, sous les coups de la galerna arrivée à son paroxysme.

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QHAPITRE XVII

IZIAR — DEVA — MOTRICO

Iziar. — Deva. — Molrico. — Fondation de Iziar. — Le sanctuaire de Nuestra Senora de Iziar. — Histoire de Nuestra Senora de Iziar, d'après Don P.-J. de Aldazabal. — Ce que prouve le père Moret. — L'église actuelle de Iziar. — La villa de Deva. — Nuestra Senora de la Asuncion et quelques détails sur ce bel édifice gothique. — Garagarza et sa fontaine intermittente. — Motrico. — La tour de Barrencale.

Le palais de Montalivet. — La belle église paroissiale.

Cosme de Churruca, le héros de Trafalgar.

Entre Cestona et Zumaya, mais plus proche de celle-ci, s'ouvre une route qui, passant par Iziar, conduit à Monreal de Deva.

Cette ville, située aujourd'hui au milieu d'une petite plaine qu'arrose la rivière de son nom, cette ville, dont le port est creusé entre le cap Machichaco et le cap Higuer, n'occupa pas toujours la position où nous la trouvons aujourd'hui.

A l'époque de sa fondation, elle s'élevait sur les hauteurs de Iziar, où l'on vénère actuellement, dans le sanctuaire du même nom, la Vierge chère aux pêcheurs de la côte, comme à ceux de toute la province.

Plus tard, suivant les besoins croissants du com-


merce et de la navigation, elle dut, comme beaucoup d'autres villes, descendre vers la côte.

C'est donc là, que nous la retrouvons, baignée par les flots de la mer Cantabrique.

Avant de nous occuper de Deva, disons, en passant, quelques mots sur l'antique Iziar qui, ville assez importante avant le Inje siècle, s'est vue ainsi abandonnée.

Elle groupe poétiquement ses demeures autour de son église très élevée.

Non loin de là, sur une éminence d'où l'on découvre l'Océan, s'élève le sanctuaire de Nuestra Seîiora de Iziar, la Vierge que les marins invoquent avec ferveur et avec foi dans les périls du naufrage, la Vierge à laquelle ils se vouent à l'heure de la mort qui les menace.

Et lorsque, sauvés par sa puissante intercession, ils touchent miraculeusement le port, ils se rendent aussitôt à son autel, pour accomplir le vœu fait au moment du danger.

Et comme il est touchant de voir ces hommes rudes, endurcis par la lutte de chaque heure, s'agenouiller humblement sur les dalles du parvis et joindre leurs mains avec passion! Comme il est touchant de voir ce regard si dur, qui brave le courroux de la mer, se voiler par l'émotion et la reconnaissance, devant l'image de la tendre et puissante protectrice, de l'Étoile de la mer!


« - Et, en les observant, plongés dans cet état de profonde ferveur, il nous semble qu'en réponse à cette affirmation de saint Bernard, que « Dieu veut que toutes les grâces nous arrivent par Marie », ils entendent la Voix d'en-haut qui leur dit, pendant que la Vierge Marie leur sourit : « Allez; votre foi vous a sauvés. » * * s

Nous lisons avec un vif intérêt, dans l'histoire de Nuestra Senora de Iziar, écrite par Don Pedro José de Aldazabal, curé inamovible des paroisses de la Real Iglesia Santa Maria la Matriz et des annexes de la Noble y Leal Villa de Monreal de Deva, en 1767, le récit suivant : Bien longtemps avant qu'il existât une ville formée dans toute la juridiction, alors qu'il n'y avait que quelques caserios disséminés çà et là, une jeune fille, habitante de l'une de ces paisibles et honnêtes demeures, réputée pour son innocence et sa simplicité, passait un jour à l'endroit même où s'élève l'église dont nous parlons. Elle s'arrêta tout à coup, surprise et intimidée, en apercevant, entre les ronces et les broussailles qui croissaient en ce lieu, une Dame qui tenait un bel enfant sur son sein, et dont la resplendissante beauté semblait illuminer tout ce qui l'entourait.

Remise de son premier mouvement de surprise et d'admiration, la jeune fille s'avança, désirant se rendre compte de ce qu'elle ne pouvait s'expliquer.


Croyant que ses yeux la trompaient, craignant d'être le jouet d'une hallucination, elle s'enhardit jusqu'à faire cette question : — Qui êtes-vous, et que désirez-vous?

Et la réponse suivante sortit des lèvres très pures de l'image sacrée de Marie : — Je suis Maria, la Reine des Anges, et je veux, qu'il me soit élevé une église en ce lieu, où il me plaît d'être vénérée avec mon divin Fils.

Et en même temps elle lui ordonna d'aller rendre compte de ce qu'elle avait vu.

Saisie de ravissement et d'extase, la jeune fille se prosterna devant la sainte apparition, se recueillit en une fervente action de grâces, puis, à regret, se retira pour obéir à l'ordre qu'elle avait reçu.

Elle alla donc annoncer la nouvelle du prodige à tous les gens du voisinage. Ceux-ci ne voulurent prêter foi à son récit qu'après s'être assurés par eux-mêmes de la véracité du fait. Conduits par la jeune fille au lieu de l'apparition, ils trouvèrent l'Image de la Mère de Dieu apparaissant comme une rose éclatante entre les ronces et les épines.

Convaincus, les habitants se hâtèrent d'obéir au commandement donné.

Ils commencèrent donc à construire un temple ; mais, trouvant que le terrain indiqué n'offrait ni les conditions ni les garanties voulues pour son exécution, ils décidèrent de le bâtir plus haut, au-dessus de l'endroit désigné, s'écartant ainsi de la volonté exprimé" par la Sainte Vierge. Aussi, leur


fut-il impossible d'élever le sanctuaire là où ils croyaient devoir l'établir.

Après plusieurs tentatives infructueuses, ils com, prirent qu'une volonté supérieure s'opposait à leurs desseins. Ils revinrent au lieu même de l'apparition et cette fois, ils surmontèrent tous les obstacles qui d'abord les avaient effrayés et découragés. Le temple se termina heureusement, et la Sainte Image y fut placée solennellement.

Il n'y a pas de date positive qui assure, d'une façon certaine, l'époque à laquelle eut lieu l'apparition de la Très Sainte Vierge de Iziar. La tradition la fait remonter à une époque très reculée. L'érudit Aldazabal confirme cette opinion par des détails très curieux sur l'érection du temple magnifique qui sert de souvenir muet au miracle.

La tradition, source principale de l'histoire, a transmis de génération en génération la noticia exacte de l'endroit où apparut la Vierge; de sorte que, si l'on a pu prouver l'antiquité du temple, le fait de l'apparition est justifié.

A ce propos, Aldazabal raconte que la constante tradition de l'ancienneté du temple est confirmée, avec preuves à l'appui, dans les pièces concernant un litige soulevé, il y a deux cents ans, et conservées dans les archives de Deva. On y lit les détails suivants: « .Que l'église de Sainte Marie est fort ancienne, et qu'il est généralement reconnu que


la dite église de Santa Maria de Iziar était et avait été la première église paroissiale, et celle qui, la première, fut fondée sur tout le territoire et l'université de Iziar, Deva, Arrona y Mendaro. » D'où il faut déduire que cette église fut fondée avant l'existence des villes citées.

Transcrivons encore quelques clauses de la Real Cédula, expédiée à Valladolid, le 24 juin 1331, par le roi Don Sancho IV, par lesquelles nous verrons que l'apparition est antérieure à cette époque.

Ces clauses sont rédigées dans les termes suivants : KPor fazer bien é merced à los homes buenos de Iziar, que es en Guipuzcoa, Para que sean mas ricos é mas guardados é nos puedan mejor servir, nous désirons et ordonnons que la ville porte le nom de Montréal, De plus, nous ordonnons que haya el fuero de Vitoria. etc. » De sorte qu'en tenant compte que l'ère hispanique ou de César commence en l'an 38 avant JésusChrist, il résulte que l'apparition eut lieu en 1293 de l'ère chrétienne.

Mais le document qui fait foi, et fait remonter l'existence de l'église de Iziar à une époque très reculée est un instrument conservé dans la Santa Iglesia de Pamplona (Pampelune).

Le Révérend Père Moret prouve, dans le premier volume de ses Annales de Navarre, que cet instrument fut fait en 1027. Il en résulte que la Sainte Église de Pampelune ayant été détruite par les Maures, en 714, la cathédrale fut installée dans le monas-


tère de Leyre, et que, pendant plusieurs siècles, les choses restant ainsi, l'on oublia quelles étaient les limites de l'évêché et des églises qui le constituaient.

Le roi Don Sancho voulant porter remède à ce mal, réunit un conseil d'hommes érudits dans l'histoire de Navarre. Ceux-ci obtinrent des renseignements certains sur les limites oubliées de l'évêché et des églises existant à l'époque de la destruction. Il fut reconnu que l'église de Iziar existait déjà en 714; de sorte que l'apparition est encore antérieure à cette date.

Aldazabal rapporte encore qu'en 1690 on voulut revêtir la Vierge, pour ajouter à son ornement, chose que l'on n'avait point faite jusqu'alors, vu la grande vénération dont elle était l'objet, et l'on vit que la tunique blanche, d'une étoffe extrêmement fine et légère, dont la statue était revêtue, et que l'on suppose être celle que la Vierge portait lors de son apparition, était toute couverte de nombreux caractères qui ne purent être déchiffrés à cause de leur ancienneté.

Et maintenant, de qui cette image est-elle l'oeuvre? La tradition la fait sortir des mains des esprits bienheureux. La matière dont elle est formée est très lourde et très solide, et l'on ignore quelle peut être la nature de sa composition.

A la beauté du visage s'allie une grande majesté.

La couleur est brune, comme celle de beaucoup d'autres images anciennes, mais non pas noire. Le front est large; les sourcils superbement tracés et la


bouehe très petite. La tête est ornée d'une couronne royale qui, de même que l'Enfant Jésus, que sa mère tient dans les bras, est formée de la même matière inconnue dont la statue est faite.

La Vierge est assise sur un trône doré, et tout l'ensemble est merveilleux.

L'église actuelle, construite sur l'emplacement de l'église primitive, date du commencement du xive siècle. C'est un spacieux édifice, tout en pierre de taille et d'une seule nef, que Garibay qualifie de construction grandiose et magnifique.

Le retable du maître-autel est très beau ; au centre et au-dessus du tabernacle se trouve l'image miraculeuse.

La sacristie, de magnifique architecture, est digne d'être visitée. Elle possédait autrefois une belle et élégante tour qui fut détruite par la foudre.

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Et maintenant, comme les anciens habitants de Iziar, descendons vers la Villa de Deva. Elle doit ce titre à Don Alphonse XI qui le lui-octroya en i343, ordonnant qu'elle fût munie, défendue et peuplée dans les mêmes conditions et avec les mêmes droits et les mêmes privilèges qu'il avait accordés, quatre mois auparavant, aux habitants de Soraluce et à ceux de Campo de Herlabia, pour fonder la Villa de Plasencia de Soraluce, connue aujourd'hui sous le nom de Plasencia de las Armas,


En d'autres temps, le port de Deva eut une grande importance, tant pour ses grandes relations commerciales que pour ses arsenaux et ses chantiers maritimes.

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La ville a deux places : sur l'une s'élève la Casa Consistorial, de belle construction, et sur l'autre l'église paroissiale, Nuestra Senora de la Asuncion, qui date du XIVe siècle.

De loin et au premier coup d'œil, sa masse imposante évoque les beaux temps du grand Herrera.

comme aussi, en l'apercevant, dépourvue de tours, on ne s'attend pas à trouver le remarquable monument ogival qui se présente, en le voyant de près.

Au fond d'un beau parvis se dresse la porte principale, superbe portique composé de quatre ogives élégantes, qui reposent sur des corniches abritant des saints. L'espace resserré entre les bras de ces arcs et la crête de la porte proprement dite est, comme les arcs eux-mêmes, enrichi d'une multitude de filigranes, d'anges, et parmi eux les douze apôtres.

Tous ces ornements sont du pur gothique ornemental du xive siècle.

A l'intérieur, le temple a trois nefs. Les voûtes, ornées de médaillons sculptés, reposent sur huit colonnes doriques. L'ensemble est grand, hardi; artistique.

La sacristie est digne d'une si belle église, comme


aussi son superbe cloître ogival est digne d'une cathédrale de premier ordre. La cour de ce cloître était autrefois un cimetière.

On dit que les frais de la construction de ce bel édifice furent couverts par le produit des quelques maravedis qui se prélevaient sur chaque arrobai de laine embarquée dans le port de Deva, où se réunissaient, comme étant plus à proximité, toutes les laines de la Rioja et de la Castille, jusqu'au temps où le chemin qui, par la Pena de Orduna, s'ouvrit jusqu'à Bilbao, porta à celle-ci un commerce si productif.

Le jaspe abonde dans les montagnes qui entourent Deva; elles sont également riches en plantes médicinales.

Les points les plus élevés de la chaîne sont : l'Anduz, dont le nom signifie gran frio (grand froid) et l'Itzarraïz, qui se traduit par Pena de Iziar.

A Garagarza, nous trouvons une fontaine intermittente qui présente, nous dit-on, un phénomène assez singulier. Cette source donne une telle quantité d'eau qu'à peu de distance de l'endroit où elle sort, et sans augmenter son volume d'eau par l'apport d'aucun autre ruisseau, elle fait mouvoir les roues des soufflets, les marteaux d'une forge et les meules de quatre moulins.

i. L'arroba équivaut à a5 livres.


Chaque été, paraît-il, l'intermittence de cette source se produit à intervalles de une, deux et même trois fois. Elle s'arrête alors et refuse l'eau pendant l'espace de douze heures; après quoi, elle reprend son cours avec la même égalité et la même abondance.

La cause de ce phénomène n'a pu nous être expliquée.

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La petite ville de Motrico est située à une heure de distance de Deva.

Nous nous y rendons en suivant une route des plus ravissantes, entre une suite ininterrompue de vertes montagnes, offrant les effets charmants et variés de leurs flancs boisés, où la lumière joue entre les feuillages d'un vert chaud, que l'été et les premiers vents d'automne ont déjà bronzés.

Les beaux chênes, aux branches puissantes, se revêtent à leur tour d'un cinabre où se fondent les tons vifs du carmin et de la Sienne brûlée. Les marronniers étalent les larges éventails de leurs feuilles superbes, tandis qu'en s'entr'ouvrant les gaines hérissées laissent échapper leurs fruits d'un brun doré.

A cette heure, la nature se montre dans toute son exubérante beauté.

A notre droite, l'horizon d'un bleu pâle, aux teintes déjà amorties, s'étend au delà des eaux plus pâles encore de la mer de Cantabre.

Motrico, dont le port, vers l'ouest, est le dernier


du Guipuzcoa, s'étend sur le flanc-du mont Elorreta.

Son nom actuel, dérivé des mots : Mendi et Tricua, signifie en basko erizo (hérisson). Anciennement, elle fut le Tricium Tuboricum de Ptolomeo et de Pomponius Mêla.

Au xvie siècle, l'importance commerciale de Motrico était, dit-on, assez grande.

Malheureusement, elle fut, en i553, la proie d'un incendie qui la détruisit complètement. C'est ainsi que disparurent les nombreuses pièces de son archive, entre autres la Carta puebla de repeuplement de Don Alfonso VIII, document rédigé en latin et daté du ier septembre 1209.

En échange de ce privilège, on conservait, et l'on suppose que l'on conserve encore, la confirmation de la Carla puebla de fundacion, accordée par Don Fernando III, le 23 mars 1237.

Ce document est également rédigé en latin.

*

La tour de Barrencale, le palais de Montalibet méritent l'attention des amateurs, ainsi que les palais d'Idiaquez et du général Gastaneta. On retrouve dans ce dernier le portrait du célèbre marin Don Cosme de Churruca, et les armes de luxe que Napoléon Ier, alors premier consul, donna à ce héros1.

i. D'après quelques uns, des pistolets; selon Pavia, un sabre d'honneur.


Les muelles (quais) remontent au temps de Don Fernando III et furent réformés par Dona Juana.

L'église paroissiale de Motrico, Nuestra Senora de la Asuncion, est l'œuvre de Don Silvestre Perez.

La paroisse primitive, d'une grande antiquité, menaçait ruine ; elle fut abandonnée en 1790, puis démolie, malgré l'opposition du Chapitre, qui voulait sa restauration.

Le temple actuel est d'une construction élégante, de cette architecture qui appartient au neo-cldsico, école importée par Felipe V, protégée par Fernando VI et imposée par Carlos III.

Le plan forme une croix grecque.

De quatre belles colonnes doriques, s'élancent avec grâce et hardiesse les arcs qui soutiennent la coupole, terminée extérieurement par une flèche.

D'un côté du maître-autel se trouve la salle capitulaire; de l'autre, la sacristie où l'on voit un Murillo représentant le divin Crucifié agonisant.

Ces deux corps, qui se relient derrière le maîtreautel, sont surmontés d'une tour qui, comme celle de l'église même, se termine en flèche à l'extérieur.

Un bel escalier donne accès au temple par un portique, composé de colonnes séparées les unes des autres. L'enthousiaste et intelligent archiviste Don P. Manuel Soraluce nous fait remarquer, très judicieusement, avec quelle habileté Silvestre Perez a su allier tout ce que le byzantin offrait de beau dans sa première et sa seconde époque, au style classique de la puissante Rome.


Il existe encore ici un beau couvent de chanoinesses augustines, sous l'invocation de Santa Catalina. Il fut fondé par Don P. de Idiaquez en 1631.

Nous ne pouvons pas le visiter. On suppose que l'on y conserve encore un Van Dick, un Murillo et un Jesus Nazareno dont l'auteur est inconnu, mais qui, nous dit-on, attire l'attention des connaisseurs intelligents.

Enfin, en passant devant la statue de Cosme de Churruca, nous rendons au grand marin l'hommage de notre respect et de notre profonde admiration, saluant en lui le héros de Trafalgar, où il mourut, en se couvrant de gloire, le 21 octobre i8o5, à bord de son navire, el San Juan Nepomucenor.

Nous devons ajouter que l'érection de cette statue, qui rappelle une gloire dont la province s'enorgueillit à juste titre, est due aux démarches sans nombre du célèbre historien Don Nicolas de Soraluce. Il eut, il faut l'avouer, de grandes difficultés à surmonter, avant de voir se réaliser ses trop justes aspirations en faveur de celui qui avait si hautement mérité de la patrie et de ses concitoyens.

Le célèbre historien de la province de Guipuzcoa mourut avant que la dite statue fût érigée 2.

I. Lire cet émouvant récit dans les Episodios nacionales de Perez Galdos.

2. Cette statue est due au ciseau du sculpteur Martia Aguirre, auteur de celle d'Oquendo.


CHAPITRE XVIII

DE MOTRICO A VERGARA

De Molrico à Vergara. — En se rappelant les Alpes. — La vallée de Mendaro. — Eibar. — Plasencia de las Armas. — Vergara. — Real Sociedad Vascongada. — Zumalacarregui.

El abrazo de Vergara.

Ayant l'intention de visiter Vergara, il nous faut, forcément, revenir à Deva pour y prendre la route qui, presque en ligne droite, nous mènera à Vergara.

Nous aurons ainsi l'occasion de voir en passant une série de petites villes qui ont chacune leur importance particulière dans la province.

Décrire les beautés de cette route serait encore décrire un rêve, et cette description, vu l'abondance des détails que nous présentent à chaque pas ces superbes et riches montagnes, et les gracieuses surprises de leurs charmantes vallées, serait sans doute interminable.

Qu'il nous suffise donc de dire qu'à la majesté des paysages variés que nous traversons s'allient une poésie, une douceur, une lumière, que l'on ne trouve qu'ici, sous ce ciel si riche et si généreux aussi.


Certes, qui pourra enlever aux Alpes cette majesté grandiose, imposante, voire même terrible dont elles sont revêtues? Mettre en parallèle ces monts rois, que nous avons vus aussi, avec ceux qui s'élèvent sur notre passage, serait un non-sens.

Mais toutefois, nous conservons le droit de comparer les impressions ressenties devant les uns à celles dont nous nous sentons animés près des autres.

La beauté si merveilleusement grande des Alpes est tellement imposante qu'elle semble inaccessible, elle éloigne même. La voir de près est une faveur qu'il faut gagner au prix de marches pénibles et périlleuses qui, concentrant tous les efforts, absorbant impérieusement toute l'attention, nous privent de la jouissance des splendeurs qui s'offrent à nos yeux; et quand on arrive au but désiré, c'est pour se heurter contre ses glaces. Glaciers superbes, admirables ; effets d'optique prodigieux ; mais beauté froide et sévère, qui ne peut retenir.

Et, avouons-le, notre plus grande satisfaction, en arrivant au terme, n'est-elle pas dans la vanité de ces mêmes difficultés vaincues, que beaucoup n'ont pu surmonter, et dont le triomphe nous place au premier rang parmi les grands touristes?

Ici, pour gravir nos belles montagnes, nous ne nous armons point d'alpenstocks. Point de cordes,


rien de tout ce bagage des Tartarins. Le guide même semble inutile. Ici, la nature ne nous repousse pas; elle gagne, elle charme, elle berce. On l'aime, on l'admire, comme on admire et l'on aime tout ce qui est beau, doux, noble et généreux. Elle nous tient constamment sous le charme, et son charme nous subjugue toujours. C'est ainsi que, tantôt admirant, tantôt rêvant, nous arrivons à la vallée de Mendaro.

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Cette charrpante vallée est située au pied d'un mont rocheux appelé Santa Cruz, et non loin de YAguinarte, hauteur considérable, d'où l'on découvre Saint-Jean-de-Luz.

A une petite lieue de cette vallée, nous trouvons l'établissement de bains et eaux thermales d'Alzola.

Nous passons en vue du pont de Lassiola, si disputé, dans la campagne de 1794-1795, par les Espagnols et les Français. Puis, en suivant toujours les bords gracieux du Deva, nous passons à Elgoïbar, laissant à droite, sur la route de Bilbao, Eibar assise sur une côte entourée de montagnes, entre lesquelles on distingue el Arriarte.

Chaque année, parait-il, le 8 septembre, les habitants de l'endroit et des environs se réunissent en romeria, sur la cime en plate-forme de cette hauteur. Ils y construisent des cabanes et des barraques en bois, et y passent huit jours de fête animée et rehaussée par la danse et la musique.


En 1794, Eïbar fut réduite en cendres par les Français; et, en i834, elle fut vainement attaquée par les Carlistes que commandait le général Zabala.

Elle vit aussi mourir un fils de Felipe IV, Don Francisco Fernando, qui y faisait son éducation sous la direction de Don Juan Isasti de Idiaquez.

Comme à Elgoïbar, la fabrication des armes à feu est l'industrie de la ville. Le beau travail artistique d'acier damasquiné d'or et d'argent, très admiré à l'étranger, est la spécialité du pays.

Dans une étroite vallée, toute cachée au pied de riantes collines, et sur les -bords du Deva, nous trouvons « Plasencia », dite « Plasencia de las Armas » 1.

Sa situation charmante est ce qu'elle offre de plus remarquable ; aussi, nous courons sur Vergara, qui est déjà proche.

VERGARA

Dans une petite plaine qui s'étend au pied de YElosua et qu'entourent le Muzquizu el Sospechu, el San Miguel et YOtzaïz, est située la célèbre Vergara.

Quelques-uns croient qu'elle s'appelait autrefois Ariznoa, nom qui s'est conservé comme provenant de l'invocation de sa première paroisse, vouée à San Pedro.

1. Cette ville est réputée pour ses manufactures d'armes et ses-fonderies de canons pour la marine.


Elle existait déjà au temps d'Alphonse VIII, et son château s'élevait sur le mont Elosua.

En faveur de ses habitants, Alphonse X el Sabio octroya à San Pedro de Ariznoa un privilège par lequel il lui accordait le titre de «Villa», et ordonnait que, dorénavant, elle s'appelât Vergara (1302).

En 1392, la paroisse (auparavant église) de «San Juan Bautista de Uzarraga », ainsi que celle de « Santa Maria de Oxirondo », s'unirent à la ville de Vergara avec l'approbation du roi Juan Ier; mais ce fut sous le règne de Charles III que Vergara acquit l'importance qui devait la placer si au-dessus des autres villes de la province.

Ce monarque, dont l'intelligence supérieure et les idées larges s'accordaient si peu avec l'ignorance et le fanatisme enracinés qui avaient dominé jusqu'alors, ouvrit en Espagne une ère nouvelle qui devait faire époque, et qui, dans le Guipuzcoa, fut glorieusement soutenue par Munive de Idiaquez, comte de Penaflorida, atiquel on doit l'origine de la Real Sociedad Vascongada, fondée en 1764, pour le développement des sciences, des belles-lettres et des arts, et qui fut approuvée et protégée par le roi.

Cette Société, qui célébrait ses assemblées ou réunions tantôt à Vergara, tantôt à Bilbao, tantôt à Vitoria, servit de base aux réunions qui, connues sous le nom de Econômicas de Amigos del pais, devinrent bientôt le centre où se groupèrent les


plus grandes illustrations du pays. Aussi, le comte de Penaflorida a-t-il vraiment mérité les éloges que lui ont décernés tous ses compatriotes et auxquels se sont associées les nations étrangères.

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Vergara souffrit beaucoup dans la guerre des Pyrénées de 1794. Les troupes françaises républicaines l'occupèrent en novembre de cette même année; mais, le 2 décembre suivant, elles furent battues par les Espagnols, qui les obligèrent à évacuer la ville.

En i835, les Carlistes, commandés par Zumalacarregui, attaquèrent Vergara. La ville manquait de vivres et de munitions pour soutenir sa garnison; elle se rendit, mais à des conditions honorables, et le « Prétendant » y fit son entrée.

Nous avons nommé Zumalacarregui. Nous croyons devoir mettre en relief la figure du célèbre caudillo (chef), un des plus célèbres champions de la cause et de la guerre carlistes.

Lors des mémorables événements de Madrid et de Baïlen, en 1808, Zumalacarregui passa de Pamplona, où il étudiait alors la carrière ecclésiastique, à Zaragoza, où il s'engagea dans le 5e tercio zaragozano. En décembre de la même année, il fut fait prisonnier, par les Français, dans une sortie des assiégés. Il parvint à s'échapper et, peu de temps après, il se présenta à Jauregui, célèbre


guerrillero de la guerre de l'Indépendance surnommé « el Pastor », à cause de son origine, qui le nomma son secrétaire de camp.

Au commencement de 1813, le colonel envoya Zumalacarregui en commission, pour obtenir des Cortès de Cadiz la confirmation des grades que sa Diputacion avait accordés aux chefs et aux officiers.

Les Chambres l'accordèrent et nommèrent capitaine Zumalacarregui, qui était alors lieutenant.

La guerre terminée, Zumalacarregui continua sa carrière militaire, attaché à divers régiments, jusqu'à ce qu'en 1832, étant colonel d'Extremadura et gouverneur de la place du Ferrol, il fut subitement privé de son commandement, comme soupçonné d'avoir des intelligences avec les partisans carlistes.

Il demanda alors sa retraite et obtint son congé absolu.

En i833, il entra, en effet, dans le parti carliste.

Son talent militaire éprouvé, et l'inflexibilité bien connue de son caractère le firent bientôt nommer commandant général intérim des Carlistes de Navarre, de Biscaye et de Guipuzcoa. Plus tard, il arriva au grade de Maréchal général en chef de toutes les forces.

Dans les escarmouches, dans les surprises et les actions de guerre qui se succédèrent de i833 à i834, Zumalacarregui donna constamment des preuves indiscutables de sa valeur et de son génie militaire.

Le triomphe qu'il obtint au défilé de Descarga, sur les troupes du général Espartero, affermit encore sa


renommée de chef expert et aguerrido. A ce succès s'ajoutèrent plus tard les redditions de Villafranca, de Vergara, d'Eïbar, et d'Ochandiano, suivies de l'abandon précipité, par les troupes de la reine, des villes fortifiées de Estella, del valle del Bastan, de Tolosa et de Durango.

Obéissant aux ordres exprès de « son roi », Zumalacarregui vint, en i835, mettre le siège devant Eilbao. Tandis que d'un balcon du palais de Begona, il inspectait les travaux du siège de la place, une balle vint le frapper à la partie supérieure de la jambe droite. Conduit à Cegama, il y mourut neuf jours après des suites de cette blessure.

La mort du célèbre caudillo porta un coup fatal à la cause du prétendant. Don Carlos l'avait élevé au grade de capitaine-général de ses armées, lui avait conféré la grandesse d'Espagne, en lui accordant, pour lui et ses descendants, les titres de duc de la Victoria et de comte de Zumalacarregui : titres qui ne furent point reconnus après le Convenio de Vergara.

A une certaine distance de Vergara, entre la route et la rive droite du Deva d'un côté, et les ports de Azcarruntz et de Ozaeta de l'autre, se trouve le célèbre Campo del Convenio. Ce lieu est mémorable dans les annales de l'histoire de l'Espagne, pour être celui où les généraux Espartero et Maroto, en présence de leurs armées respectives, scellèrent par une accolade la paix qui devait mettre un terme à la désastreuse guerre civile.


Le 31 août i84o, les Diputaciones de las Provincias Vascongadas solennisèrent le premier anniversaire du Convenio et placèrent la première pierre d'un monument projeté qui devait rappeler aux siècles futurs le mémorable abrazo de Vergara.

Depuis, ce projet est resté dans l'oubli; le monument en est toujours à sa première pierre, et il est à présumer qu'il ne sera jamais élevé.


CHAPITRE XIX

ONATE

Onate. — Domination des seigneurs de Onate. — Eglise paroissiale. — Collège. — Leur fondateur, Senor de Mercado.

Don Carlos à Vergara.

A mesure que nous avançons à l'intérieur, nous remarquons combien la beauté et la grandeur du paysage s'accentuent. Il semble que nous soyons loin de ces environs de San Sébastian, où les collines se présentent sous les divers aspects et les couleurs particulières que leur prêtent leurs cultures variées, et où s'échelonnent si gracieusement, çà et. là, les riants caserios.

Ici, les montagnes sont plus élevées, leurs flancs sont plus boisés et moins habités.

Les demeures se groupent dans les fonds charmants des vallées, et y forment de petites villes ayant chacune leur importance propre et leur industrie.

C'est ainsi que nous trouvons Onate, au pied d'une colline nommée Torrealde, non loin des monts Alona y Satin.


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Le premier document que l'on possède de cette ville date de l'année 1149, époque à laquelle Don Ladron de Guevara, prince des Navarros, fit, d'accord avec sa femme, donation de tout le territoire de « Oniate » ou « Oïnati», avec tous les biensfonds et monastères qu'il possédait, en faveur de son fils Don Vela Ladron.

La partie de ce territoire qui fut premièrement peuplée, fut celle qui comprenait les faubourgs ou quartiers de Garibay et Urribarri, dont les deux lignages étaient tellement divisés qu'ils occupaient, dans l'église paroissiale, des bancs séparés les uns des autres.

Toujours soumise à son seigneur, Onate apparaît, tantôt appartenant à la province d'Alava, tantôt à la province de Guipuzcoa, suivant le sort de l'une et de l'autre dans les vicissitudes politiques.

Cette domination pénible, sous laquelle ils étaient tenus, était, naturellement, supportée à regret par les habitants d'Onate qui, d'un œil d'envie, voyaient les libertés dont jouissaient leurs compatriotes de Guipuzcoa et d'Alava.

Aussi, convoitant pour eux ces mêmes privilèges, s'efforçaient-ils de profiter de toutes les occasions favorables qui pouvaient les aider à se soustraire à ce joug si arbitraire.

C'était chose difficile avec de tels maîtres.


En 1389, ils le tentèrent cependant; mais Don Beltran de Guevara, alors maître et seigneur du territoire, exila les promoteurs, fit brûler leurs maisons et raser leurs pommeraies.

Les rebelles s'humilièrent, reconnurent leur faule et demandèrent grâce.

Un Don Pedro de Guevara fit plus encore. En i448, la ville de Mondragon s'étant refusée à s'unir au Senorio de Ohate, il la fit incendier complètement.

Que pouvaient ces malheureux habitants devant de telles représailles, sinon subir cette domination détestée? Malgré leurs démarches incessantes, malgré leurs efforts constants pour se soustraire à cette tyrannie, ils devaient continuer d'appartenir al Senorio de Guevara dont les seigneurs administraient la justice, nommaient les notaires sur le territoire, confirmaient la charge des maires, exerçaient la tutelle des affaires publiques de la ville et percevaient maints tributs pécuniaires, plus le puerco ezcurbeste : ce dernier tribut consistait en la remise d'un porc de l'année précédente, sur chaque troupeau de « soixante-six » de ces animaux qui s'engraissaient dans les montagnes désignées à cet effet. Ajoutons à ce qui précède les droits de geôlage, de potence, etc.

La lutte entre le seigneur et la ville qui résistait à se soumettre à des exigences aussi onéreuses était pour ainsi dire constante et donnait lieu à des procès et à des désordres continuels.


C'est ainsi qu'Onate, enclavée aux confins de deux provinces, indépendantè de l'une et de l'autre, sans lien d'union avec aucune autre ville, aban donnée et manquant du secours d'une autorité provinciale, vivait dans cet état d'abaissement, sans pouvoir s'en relever.

Aussi, lorsqu'avec les idées libérales, les réformes politiques et administratives se produisirent en Espagne, l'agrégation de cette ville à la province de Guipuzcoa devint et fut un fait naturel et inévitable. Cette annexion ne fut vraiment complète qu'en i845.

*

La ville actuelle remonte au xv8 siècle. La ville primitive fut presque entièrement détruite en 1489 par un terrible incendie.

Sur le côté occidental de la « plaza Mayor )) s'élève l'église paroissiale, sous l'invocation de San Miguel. Cette église, d'une forme très irrégulière à l'extérieur, est due à la munificence del Senor Mercado.

Elle date du xvi" siècle. A l'intérieur, l'édifice est spacieux, clair et élégant. L'ensemble rappelle une cathédrale, et cependant le mérite artistique peut être discuté.

Dans les nefs latérales existent deux chapelles, et dans l"une d'elles on remarque un mausolée en marbre blanc, en forme d'autel, enclavé dans la muraille, et au-dessus duquel, dans une niche, sont


placées trois statues de grandeur presque naturelle.

La première de ces figures représente le fondateur agenouillé et dans l'attitude de la prière; derrière lui, les deux autres statues, l'une debout, l'autre à genoux, semblent l'accompagner dans son recueillement. Cette sculpture est d'un grand mérite.

Dans la seconde chapelle dite « del Conde », et dans la muraille de droite, une urne en pierre, très ancienne, de style gothique d'un goût douteux, sans aucune inscription, repose dans une niche ornée de deux colonnes doriques.

Onate possède de plus deux beaux couvents : celui de « Santa Ana », magnifique édifice, avec une église majestueuse dont le maître-autel est un superbe monument; et celui de la « Santisima Trinidad », spacieux et de style gothique.

Ce dernier couvent fut fondé per Don Juan Lopez de Lazarraga, trésorier de Ferdinand et d'Isabelle la Catholique (los Reyes Catolicos), et son épouse Dona Juana de Gamboa. A cet effet, ils obtinrent une bulle du pape Jules II en 1509.

La Casa Consistorial, monument de mauvais goût, fut construite vers le milieu du siècle dernier.

Mais l'édifice le plus important est le grand collège et université de « Sancti Spiritus », fondée au xvie siècle par l'évêque de Avila, Don Rodrigo Sanchez de Mercado. Il est situé à l'ouest de la ville,


sur les bords de l'Aranzazu. Le plan en fut tracé et exécuté par l'architecte français, Pierre Picard.

La façade présente des corps divers d'architecture d'ordre corinthien et composite, les uns au-dessus des autres, avec une quantité de niches et de statues en pierre. La partie la plus remarquable de cette façade est dans les bas-reliefs des piédestaux, sur lesquels des figures humaines, de grandeur presque nature, luttent avec des lions, des satyres, des faunes et des chimères. Ce travail est exécuté avec beaucoup de goût et d'élégance.

Au-dessus de la porte d'entrée et dans une niche, la statue du fondateur.

Pendant la dernière guerre civile, la cour et le gouvernement de Don Carlos résidèrent longtemps dans cette ville, dans l'ancien palais de Artazcoz.


CHAPITRE XX

ARANZAZU

Aranzazu. — La roche de Zapata. — Les curiosités de la montagne de Aranzazu. — La tradition de la miraculeuse image apparue en 1469. — Rodrigo Balzategui. — Origine des fameux Onacinos et Gamboïnos. — Le monastère à différentes époques. — La statue de la Vierge. — Sites imposants.

— Au revoir à Guipuzcoa !

La beauté toujours croissante des lieux, l'aspect majestueux des montagnes, l'escarpement des roches, le pittoresque de la route, la curiosité, l'amour de fouiller dans le vieux, de rechercher dans cette poussière antique ce que les siècles y ont laissé, ce qu'ils y ont inscrit, l'émotion religieuse, cette note sublime et si douce, qui réchauffe et anime toutes choses, tout enfin nous porte vers Aranzazu.

La journée, d'ailleurs, se prête merveilleusement à cette nouvelle, mais plus pénible excursion. Air doux et tranquille, ciel un peu gris, sous lequel toutes teintes semblent se fondre dans une harmonieuse poésie.

Ce ciel d'automne s'adapte d'une façon pleine de charme à l'aspect du pays que nous traversons:


nature triste, solitaire, sévère, sauvage parfois, qui se noie dans une mélancolie douce, mystérieuse, d'une impression grave et profonde, qui fait trouver court le chemin parcouru, et semble adoucir la raideur et la fatigue de cette route qui nous mène au but désiré, vers lequel nous allons maintenant sans hâte, heureux de sentir, de jouir, au milieu de tant de splendeurs.

La route que nous suivons en quittant Onate offre une côte toujours ascendante, qui s'accentue encore davantage, à mesure qu'on avance vers la fameuse roche de (l Zapata». Ce fut de ce point, dit-on, que le pâtre Rodrigo de Balzategtfi aperçut la Vierge que l'on vénère à Aranzazu. De là le nom de cette montagne qui, avec celle de San Adrian, forme la chaîne qui sépare le Guipuzcoa de la province d'Alava.

Les curiosités qu'offre la montagne de Aranzazu sont nombreuses : d'abord, la trouée de Guesalza, ce merveilleux tunnel naturel, ouvert par la force des eaux d'un torrent qui le traverse; la prairie Urbia, qui couronne la Peîïa de Alona; puis le monastère des Franciscains et le Sanctuaire auquel, chaque année et de toutes parts, accourt une foule de pèlerins attirés, les uns par un sentiment religieux, les autres pour les plaisirs de la romeria qui s'y célèbre.

La tradition de la miraculeuse image apparue en 1469, et à laquelle Aranzazu doit son nom, a été transmise de père en fils. Elle est très simple, et


nous la donnons telle que nous l'avons recueillie.

Elle nous reporte à cette époque qui vit naître les fameuses divisions qui ensanglantèrent les provinces basques, à l'origine de ces fameux Onacinos et Gamboïnos.

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Les trois peuples qui composent le pays basque, si célèbres par leur caractère indomptable et leur énergie pour maintenir et conserver leur indépendance et leurs privilèges, pour défendre leurs montagnes contre toute attaque et toute invasion, avaient coutume de se réunir en assemblées ou juntas.

Dans ces séances, on ordonnait les affaires publiques et l'on corrigeait les abus qui avaient pu s'introduire dans le gouvernement et dans l'administration.

Ces peuples se réunissaient donc le i" mai de chaque année dans une ville de la province d'Alava, appelée Ulibarri, nom qui signifie ville neuve, et nom fort mal donné, puisque, paraît-il, quelquesuns font remonter l'origine de cette ville à Tubal.

Après avoir résolu les différentes questions publiques et s'être fait les concessions nécessaires pour le bien mutuel de leur antique union, ils se rendaient au temple pour remercier Dieu de ses bienfaits et implorer ses grâces.

A cet effet, c'était la coutume de porter à l'église où avait lieu la cérémonie religieuse de grands


cierges de cire blanche dont le poids n'était pas moindre de dix à douze arrobas (25o à 3oo livres).

Vu le poids excessif de ces cierges, il fallait les porter sur des brancards.

La cérémonie religieuse se terminait toujours par une joyeuse romeria, et les assistants s'y réunissaient dans un grand et fraternel banquet.

En 1449, sous le règne de Don Juan II de Castille, les Cofrades (membres de la Confrérie) s'étaient réunis, selon l'usage, pour porter en procession les cierges à l'église où devait avoir lieu la cérémonie habituelle.

Quelques-uns d'entre eux trouvaient qu'il était mieux de porter les brancards sur les épaules, et commencèrent à crier comme mot d'ordre : Gamboyal Gamboya! (par en haut!), tandis que les autres, s'y refusant et voulant porter les brancards à bras tendus, répondirent : Onezl Onez!

(en bas 1) Ces cris répétés résonnèrent bientôt dans toutes les profondeurs des montagnes; ils s'étendirent comme une clameur menaçante et trouvèrent écho dans ces paisibles vallées. Puis, aux cris succédèrent les coups, et bientôt les esprits s'exaltèrent de telle sorte que cette lutte, engagée d'abord pour un motif si puéril, s'échauffa, s'envenima, causa de grands désastres et fit verser beaucoup de sang.

Elle devint l'origine de ces fameux bandos qui devaient attirer tant de désolation et de deuil dans le pays basko, en y renouvelant ces scènes funestes


qui ensanglantèrent l'Italie au temps des Guelfes et des Gibelins.

Depuis lors, la ville de Ulibarri où se réunissait la « Hermandad» de Alava et celle de Murua, en Guipuzcoa, prirent le nom de « Ulibarri-Gamboa » et « Murua-Onez », indiquant chacune par ce surnom l'opinion pour laquelle leurs habitants s'étaient déclarés dans la funeste querelle.

Cette division ne tarda pas à s'étendre en Viscaya, et dans les trois provinces il n'y eut bientôt plus une ville, un village, une paroisse, une ferme, qui ne fùt affiliée à l'un ou à l'autre parti. Sous n'importe quel prétexte on se fit une guerre d'extermination. On pilla les propriétés, on détruisit les villages, on se livra maints combats, sans que la présence même de Don Juan II, venu en Viscaya pour mettre fin à un état de choses si déplorable, pût en arrêter le cours. Ces factions nommèrent des chefs qu'elles prirent dans les familles distinguées de Alava, de Guipuzcoa et de Viscaya.

Don Fernando et Dona Isabel (los Calôlicos), qui fortifièrent si habilement le pouvoir royal, en soumettant l'orgueil des Grands de Castille, et en divisant les restes puissants des droits féodaux, attaquèrent vigoureusement ces deux grandes factions des Gamboïnos et des Onacinos qui dominaient alternativement dans le pays basko et annulaient l'autorité royale et celle des seigneurs de ces provinces.

En i5oi, «les Rois catholiques» lancèrent donc contre les « bandos Gamboïnos et Onacinos » des


décrets tellement exprès, et suivis, pour ceux qui les enfreindraient, de peines tellement dures, de châtiments si rigoureux, que peu à peu ces partis s'affaiblirent.

Cependant, comme ces indomptables habitants des montagnes sont si tenaces en tout ce qui concerne la conservation de leurs coutumes, le nom de ces factions (Gamboïnos et Onacinos) s'est conservé jusqu'à nos jours dans les Assemblées générales de Guernica.

# *

Cinquante ans s'étaient déjà écoulés depuis la naissance de ces terribles partis qui désolèrent les provinces basques, quand le ciel sembla vouloir aussi châtier leurs habitants par un terrible fléau : la sécheresse.

Deux années entières passèrent sans qu'une seule goutte d'eau vint rafraîchir ces montagnes desséchées et ces tristes vallées altérées, que le sang humain seul arrosait.

Déjà, la terre avait cessé de produire. Hommes et bêtes mouraient victimes des conséquences du fléau. Alors, comme autrefois Israël, le peuple tourna ses regards vers le ciel ; oubliant un moment leurs rancunes, Onacinos et Gamboïnos accoururent avec une fervente dévotion aux autels les plus vénérés.

C'est en ce temps aussi que, par la mystérieuse apparition de la Sainte Vierge, Dieu accorda à ce peuple affligé la consolation qu'il implorait.


Un pâtre, Rodrigo Balzategui, se trouvait alors sur le mont Alona,. où il gardait ses brebis. Soit pour distraire ses heures de solitude, soit peut-être par une impulsion divine, il se laissa glisser, non sans danger, par une de ces crevasses que les eaux, en s'écoulant, forment sur le flanc des montagnes.

C'est ainsi qu'il arriva au fond d'un effrayant précipice où il découvrit un vert aubépin dans lequel il lui sembla voir une forme humaine.

La pensée que quelqu'un eût pu pénétrer dans un endroit où il avait cru être le premier à y porter ses pas lui causa tout d'abord une surprise profonde. Il resta donc longtemps immobile, ne quittant point des yeux l'arbuste où il voyait toujours cette forme qui ne s'en détachait point. Puis il prit le parti de se frayer un passage, difficile d'ailleurs, à travers ce terrain inculte, âpre et couvert de broussailles qui embarrassaient sa marche.

Enfin, il gagna l'aubépin et y trouva, en effet, une femme d'une grande beauté, portant dans ses bras un bel enfant.

S'imaginant que c'était réellement un être humain, Rodrigo lui demanda respectueusement comment elle se trouvait dans un tel endroit, presque inaccessible, enfoui au milieu de ces âpres montagnes. Ses questions étant demeurées sans réponse,


il s'approcha encore et regarda avec plus d'attention. Il reconnut alors que ce n'était point une personne humaine qu'il avait devant lui, comme il l'avait cru d'abord, mais une très belle image de la Vierge Marie. Aussitôt il se prosterna devant elle et s'écria dans sa langue natale : Aranzazu? (Vous dans l'aubépine?) L'heureux privilégié trouva aussi près de l'arbuste une cloche.

Par prudence, afin que quelque autre pâtre qui, comme lui, aurait pu descendre dans le précipice, ne s'emparât .de ce précieux trésor, tandis qu'il irait rendre compte de l'événement à sa famille, il recouvrit l'image et la cloche au moyen de branches et de feuillages, puis alla en toute hâte auprès de ses parents pour leur annoncer l'heureuse noùvelle.

Ceux-ci ajoutèrent peu foi au récit du jeune homme, mais Rodrigo, insistant énergiquement, finit par les convaincre et parvint à les amener à l'endroit où il avait fait cette miraculeuse découverte. Grandes furent leur suprise et leur admiration en voyant apparaître, sous les branches qui furent enlevées, l'image annoncée.

Ils décidèrent alors d'aller ensemble à Onate, pour rendre compte du fait au gouvernement ecclésiastique et séculier de la ville, afin que celui-ci prit les dispositions nécessaires au sujet de cette image de la Vierge, découverte d'une façon si miraculeuse. ,


L'apparition avait eu lieu un samedi, le lendemain dimanche, Rodrigo et sa famille entraient à Onate au moment où les prêtres et tous les habitants faisaient processionnellement les prières des Rogatipns.

Ils avançaient, profondément contrits et humiliés, implorant avec ferveur la miséricorde divine. Le pâtre, comme mû par une inspiration céleste, s'écria : « Mes frères, suspendez cette procession. A une petite distance de Guesalza se trouve une Santica sur un aubépin; elle est sans abri, sans ermitage, exposée à l'intempérie. Si vous n'allez pas la voir, si vous ne vous rendez pas près d'elle en procession, il ne pleuvra pas. »

La procession interrompit sa marche. Les autorités civiles et ecclésiastiques se firent expliquer ce que signifiaient ces mots; mais, comme l'endroit dont leur parlait le pâtre leur était inconnu, bien qu'il ne fût éloigné que de deux lieues environ, ils le firent taire et continuèrent leur marche jusqu'à l'ermitage où devait se rendre la procession.

Rodrigo ne se déconcerta pas en voyant son conseil repoussé. Avec une foi profonde, il s'écria d'un ton véhément : « Pour que vous croyiez à la sincérité de mes paroles, je me livre entièrement à vous. Si je ne vous ai pas dit la vérité, précipitezmoi, du haut de la même roche, dans le précipice où se trouve l'image que je vous annonce au nom


de Dieu! Et comme vous autres, vieillards, vous ne pourriez arriver à un lieu si escarpé, que les jeunes me suivent et ils verront la merveille. »

Ces hommes incrédules hésitèrent encore; puis ils décidèrent enfin que l'on terminerait la procession commencée, et que le lendemain on en ferait une autre composée des. prêtres et des hommes les plus robustes que le pâtre guiderait vers l'endroit désigné.

Le jour suivant, la procession se forma donc. Un grand nombre de fidèles y prirent part, les uns attirés par la dévotion, les autres par curiosité, mais tous par la rareté et le merveilleux du cas.

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On arriva presque miraculeusement à la profonde vallée, par ces hautes roches, ces sentiers escarpés, à pic parfois, et presque impénétrables. Et là, on trouva l'image sacrée, resplendissante de beauté, sur l'aùbépin. On l'adora avec des larmes de joie.

Tous crurent enfin avoir trouvé le baume qui devait guérir les maux et les souffrances de deux années de fléau et de deuil. Alors, un long écho résonna dans ces montagnes arides et sauvages; tout aussi sembla s'adoucir au chant des hymnes que l'Église a consacrées à la louange de la Vierge Marie. Cet écho se répéta au loin, sur les cimes et dans les profondeurs comme un murmure joyeux, comme une douce prière, comme mille soupirs ardents qui volaient- vers les cieux.


Deux prêtres et le pâtre Rodrigo restèrent près de l'image, tandis que les autres retournaient à Oiiate pour annoncer au reste du peuple, qui attendait, la joyeuse nouvelle, le fait miraculeux.

Le ciel, qui à leur départ était serein, se couvrit subitement de nuages du côté de la mer, qui est à une distance de dix lieues, et une pluie abondante vint rafraîchir et détremper ces terres et ces monts altérés par deux années de sécheresse.

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Les autorités civile et ecclésiastique de la ville, considérant que l'aspérité des lieux où l'on avait découvert l'image rendait impossible le projet d'y construire une chapelle, disposèrent qu'on se ren-

drait en procession solennelle à Aranzazuj, pour y prendre la Vierge que l'on déposerait dans une des églises d'Onate, jusqu'à ce que la chapelle qui devait s'élever sous son invocation fût construite.

Onate était bien déterminée à s'assurer la possession de l'image miraculeuse, quand on s'apprçut avec stupeur qu'elle avait disparu de l'église où on l'avait déposée On la chercha anxieusement, et elle fut retrouvée sur le même aubépin où elle était apparue.

Dès lors les habitants d'Onate comprirent qu'ils devaient renoncer à établir la Vierge dans leur ville.

On résolut donc de construire l'église à Guesalza, plaine très proche de l'endroit de l'apparition. On


y porta tous les matériaux nécessaires à la construction du temple projeté, et l'on établit la sainte image dans ce même lieu, dans un petit ermitage en bois qu'on éleva à cette intention. Mais le lendemain la Vierge et les matériaux avaient disparu.

On se rendit de nouveau à Aranzazu, où l'on retrouva encore la Vierge sur l'aubépin et les matériaux disposés autour d'elle.

Plus de doute; toute contradiction était inutile; il fallait élever dans cet endroit même l'église projetée. Et elle s'éleva, comme par le fait d'un miracle, ou un prodige de l'art, vu les difficultés inouïes, en apparence insurmontables, que présentait le terrain.

La Vierge fut, enfin placée dans ce sanctuaire sous le titre de Nuestra Sehora de Aranzazu. Ce nom fut alors donné à la montagne où le miracle avait eu lieu, ainsi qu'à la rivière qui, provenant des versants élevés de Artia, court vers l'énorme roche où elle s'engouffre par une cavité appelée el boqueron de Guesalza (la brèche de Guesalza) pour reparaitre à' un quart de lieue plus loin, et aller se

réunir al Deva, après un cours de quatre lieues et demie.

* :,.

Il se forma aussitôt, dans ce premier sanctuaire, une confrérie composée dés personnes les plus nobles et les plus importantes d'Onate et de Mondragon. Puis, voyant que le nombre des pèlerins croissait chaque jour, qu'ils accouraient au saint


lieu non seulement des provinces basques, mais de toutes les autres provinces du royaume, voire même de France et de Navarre, on décida de faire construire des routes convenables dans ces monts jusqu'alors inaccessibles.

Avec les pèlerins, les dons vinrent augmenter chaque jour les ressources. Un couvent s'éleva et les Franciscains s'y établirent.

En i552, ce couvent fut la proie d'un incendie.

L'église seule fut sauvée du désastre, mais les documents très précieux que l'on conservait sur la fondation et les miracles de la puissante image furent détruits.

La pieuse libéralité de Charles-Quint et la piété des fidèles contribuèrent à la réédification du temple.

Soixante ans plus tard, un nouvel incendie dévorait, en trois heures, le couvent et l'église. La chapelle de Nuestra Senora seule fut sauvée.

Sur ces nouvelles ruines un autre édifice s'éleva, celui qui existe aujourd'hui et qui donne une juste idée de ce que l'entreprise offrait de hardi, ou plutôt de téméraire.

* ,:Ji

Le monastère est construit sur des arcs prodigieux et des colonnes immenses qui, enlacés avec les pointes des roches s'élevant du fond du précipice, soutiennent le sol ou plancher, à une distance égale, des fondements des arcs au plan des cloîtres,


à celle qui existe entre ce plan et la toiture. De profondes caves occupent les vides des arcades.

Le frontispice du temple fut construit en i652, puis un autre fut élevé au commencement du xym* siècle. On y plaça un San Francisco et les armes de l'ordre.

En 1809, les religieux durent quitter le couvent, en vertu du décret de Napoléon Ier qui supprimait les ordres réguliers et ordonnait aux religieux de se retirer dans leur ville natale. Cette dernière clause permit à quinze des moines franciscains d'Aranzazu, natifs d'Onate, de rester dans le monastère jusqu'en 1811 ; alors, ils furent faits prisonniers par les Français qui les conduisirent à Salvatierra, et de là en France.

En 1822, pendant le soulèvement de quelques provinces, y compris le pays basque, les troupes du gouvernement s'avancèrent jusqu'à Onate, montèrent à Aranzazu et, sous le prétexte qu'on y conspirait et qu'on y fabriquait des munitions, mirent le feu au couvent.

Les religieux abandonnèrent de nouveau ce lieu.

et portèrent l'image de Nuestra Senora à Vidaurreta.

En 1823, la communauté fut rétablie et le sanctuaire recouvra son ancienne splendeur.

En 183o, la ville de Ouate construisit à ses frais un nouveau chemin qui conduisit jusqu'à Aranzazu même. Cette nouvelle impulsion devait encore s'interrompre tragiquement avec la guerre civile.


En 1834, le chef d'une colonne se présenta au Père supérieur des Franciscains, avec l'ordre du général Rodil d'arrêter la communauté et de réduire le couvent en cendres.

Les religieux se retirèrent processionnellement, portant la sainte image qui, de nouveau, fut déposée à Vidaurreta. Pendant ce temps, les .flammes, éclairant lugubrement les cimes et les abîmes de Alona, consumaient l'édifice et les œuvres d'art qu'il contenait. Les murs seuls résistèrent à l'incendie.

En 1841, la communauté revint au sanctuaire.

On se remit à l'œuvre et l'on construisit de nouveau une église, sur les fondements de celle que les flammes avaient détruite. On retrouva quelques restes échappés au désastre : les grilles, travaillées par l'artiste flamand Lamberto; quelques stalles du chœur; des statues, plusieurs manteaux de la Vierge et divers objets du culte.

En 1878, la fondation, à Aranzazu, d'une communauté de Franciscains fut autorisée, et l'on commença alors la belle route qui existe aujourd'hui.

La statue de la Vierge fut replacée solennellement dans le sanctuaire.

La statue de la Vierge est de petite taille. Le La statue de la Vierge est de petite taille. Le visage est très brun et très brillant. Elle est assise sur un trône, la main droite un peu levée, comme


pour bénir le peuple. Sur le bras gauche, elle porte l'Enfant Jésus qui, comme sa sainte mère, semble bénir aussi. Elle est revêtue d'un long manteau brodé, et placée sur un piédestal où l'on voit des branches d'aubépine. La cloche qui avait été trouvée auprès de l'image, lors de l'apparition, est à ses pieds.

La statue est faite d'une sorte de pierre qui ne se trouve ni dans les montagnes d'Aranzazu, ni dans celles des environs.

On suppose que cette image, découverte par Rodrigo Balzategui, fut placée dans le lieu de l'apparition par de pieux chrétiens qui voulurent la soustraire au danger de tomber entre les mains des Mahométans, à l'époque de la conquête de la Péninsule par les Arabes.

Quoi qu'il en soit, ce sanctuaire est un de ceux qui inspirent le plus de dévotion dans tout le pays basque ; et l'on ne peut le visiter sans être vraiment saisi d'une profonde émotion. Les lieux seuls suffisent pour éveiller dans l'âme ces sensations si douces, si intimes et si puissantes qu'éveille le sentiment religieux, et que rehausse la mystérieuse grandeur de tout ce qui nous entoure.

Nous repartons sous l'effet de cette impression profonde qu'on ne cherche ni à,analyser ni à définir, de peur d'en troubler le charme puissant et mystérieux !.


Aranzazu était la dernière étape que nous nous étions proposé de faire ; elle devait fermer cette série de promenades charmantes, d'excursions pittoresques et grandioses à travers le Guipuzcoa. Elle est bien celle qui les complète, qui les couronne pour mieux dire.

Peu de sites, en ellet, peuvent présenter à l'œil avide, curieux et exigeant, une beauté plus grande, une majesté plus puissante, une grandeur plus gigantesque, si l'on peut s'exprimer ainsi.

L'aspect sauvage des alentours semble cependant vouloir s'atténuer, s'adoucir, se calmer, se fondre, enfin, dans des effets de lumière où le regard s'égare lui aussi, dans ces teintes d'une infinie mélancolie, d'une infinie tristesse, d'un infini mystère !.

Gazes bleues, revêtant des flancs hérissés de roches; jouant et se glissant entre leurs aspérités aiguës et tranchantes, sans paraître y subir aucun déchirement; gazes roses flottant sur leurs cimes vieillies, labourées par les foudres et longtemps ensevelies sous la froideur des neiges. Et le cœur de marbre ou de jaspe de ces vieux monts impassibles, indifférents au passage des siècles, semble battre encore et se réchauffer à ces contacts charmants, à ces étreintes vaporeuses, toutes de grâce, de douceur, qui les frôlent, les caressent, les enveloppent tour à tour.


A leur pied, trous béants, noirs et profonds, cachant de sombres abîmes hantés d'ombres, où le roc s'élève sur le roc, présente des pointes, des flèches, des tours ; y forme des remparts et se suspend sur le vide, semblable à une ville effondrée, ensevelie dans les décombres, gisant désespérément dans ces profondeurs immenses d'où les siècles seront impuissants à la sortir.

Et la pensée plonge aussi dans ces abîmes ténébreux que l'œil ne peut sonder. Elle y voit mille images, y suit mille fantômes au travers de ces brumes lugubres qui s'étendent au-dessus de ces sinistres retraites et de ces horribles gouffres.

Et sur ces cimes redoutables l'aigle a établi son aire. Ce lieu est son domaine comme l'air est son empire. Il en connaît les issues secrètes; son œil profond plonge dans ces replis de ténèbres et fouille ces cavernes fantastiques et mystérieuses ; et ses ailes, en s'y agitant, déchirent ces couches humides et y soulèvent comme des soupirs horribles. Ce roc, qu'elles frappent, résonne sous le coup qui retentit dans cette solitude où tout est sombre, tout est glacé.

Mais là-haut, calme, impassible dans sa puissance invincible, méprisant l'attaque qui ne saurait l'atteindre, le roi des airs embrasse l'espace de ce regard qui voit tout. Sans daigner se reposer dans la paisible vallée, déjà cependant il y a choisi s £ f proie. Froidement, sans hâte, il s'élève et elle tremble ; il plane, et elle attend ; victime innocente


mais résignée, elle ne sait fuir, vaincue par ce regard qu'elle a senti. Il la tient sous son pouvoir, la trouve soumise et s'en empare sans combat,

Et comme une pure colombe, le sanctuaire s'élève au milieu de ce grandiose sauvage. Là aussi, mystère profond qui enveloppe ces lieux choisis, prédestinés. L'orage l'a souvent atteinte, et souvent la foudre l'a blessée ; mais, fidèle, elle a regagné son nid, et elle y subsiste encore, offrant un doux asile à la retraite, à la méditation, à la foi. Elle ne craint point le temps; sa puissance est au-dessus des attaques, car son secours, à elle, lui vient d'en haut! ;

C'est difficilement que nous arrivons à détacher notre esprit de ce lien magnétique qui nous retient ici, de cette influence dominatrice qu'exerce sur nous le caractère des lieux où nous nous trouvons, des sites fantastiques qui nous entourent, et c'est avec un regret infini que nous leur disons adieu !.

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Et maintenant nous allons quitter le sol du GuL puzcoa.

C'est le cœur plein d'enthousiasme pour cette belle province qui, à tant de titres, mérite la sympathie et l'admiration, que nous portons encore les yeux, avant de lui dire un expressif « au revoir! », vers tout ce que nous laissons derrière nous.

C'est un regard tout de reconnaissance et de sympathie que nous laissons errer sur cette terre si belle, si grande, si généreuse. C'est un cordial souvenir, tout d'intérêt et de respect, que nous donnons à ses habitants, à cette race fière, noble et laborieuse, aux qualités natives faites de principes d'honneur et de probité, à cette race antique et si neuve encore.

Puissent les siècles les conserver longtemps tels qu'on les voit, tels qu'on les admire, tels qu'on les aime, à travers le Guipuzcoa!.

Villa de las Rosas. — San Sébastian, 16 octobre 1896.



TABLE DES MATIÈRES

Pages.

Chapitre Premier. — A travers le Guipuzcoa. 5 à 10 En pays basque. — Caractère des habitants ; leurs mœurs, leurs coutumes. — Aspect du pays.

Chap. II. — San Sébastian. — Donostiya II à 36 San Sébastian. — Son origine. — Discussion scientifique.

— San Sebastian à l'époque romaine. — Vestiges de cette domination. — Un document paléographique. — Diverses notes historiques de 1150 à 1699. — La Nonne Lieutenant.

San Scbastian moderne. — La Perle de l'Océan. — L'Urgull. — Description de San Sebastian moderne. — Le Palais de Miramar. — Le Château de la Mota. — Captivité de François I" à la Mota. — Souvenirs archéologiques du château de la Mota. — Monuments religieux. — Église de Santa Maria et ses diverses époques. — Détails architectoniques remarquables de l'église actuelle. — Les Monarques qui ont visité Santa Maria. — Souvenirs nationaux et historiques.

Document impérial détruit en 1813. — San Vicente. — Sa Restauration. — Détails antérieurs au xiv* et au xv* siècle.

— Description du temple. — Notes importantes. — San Telmo. — Fondation du somptueux couvent. — Son état actuel. — Détails remarquables. — Couvent des Carmélites.

Chap. III. — El monte Ulia. - Impressions.. 37 à 48 El monte Ulia. — Sa situation. — Réflexions intimes.

Ascension. — Un type du pays. — Hospitalité basque. — Les chemins de la Montagne. — La mer apparaît. — A la cime.

— Panorama splendide. — En longeant la cime de l'Ulia.

— Excursion interrompue. — Le retour. — Aspect des eaux.

Il se fait tard. — Le soleil disparaît dans les flots. — Après tant d'impressions, une triste ou douce impression. — Au pied de l'Ulia. — Don Antonio Oquendo. — Historique.


Chap. IV. - Alza 49 à 59 Alza. — Réflexions inspirées par la nature. — Une phrase de Victor Hugo. — Situation d'Alza. — L'if du Campo Santo.

— Idylle. — Les caserios, souvenirs du passé. — Apparition de Pasajes. — Les lavanderas. — En montant vers Alza. — Aspect d'Alza; détails divers. — L'église de San Marcial. — Admirable panorama. — Contemplation devant la vallée.

Chap. V. - Pasajes. 60 à 75 Pasajes. — Ses deux faubourgs. — Souvenirs anciens.

Toujours gracieuse et pittoresque. — Traversée de la baie.

— Les bateleras de Breton de los Herreros. — Pasajes de San Juan. — Nous abordons. — Intérieur d'une demeure de Pasages. — Un lavoir. — Le port. — Le goulet. — Le Guernikalco Arbola. — Une vieille demeure du XVI. siècle. — C'est dimanche. — L'église de San Pedro. — Le panthéon des Ferrer. — Impressions.

Chap. VI. — Pasajes de San Juan 76 à 85 Pasajes de San Juan. — Ville à deux faces. — Curiosité héraldique. — Historique du xii" au 5.V111' siècle. — Blas de Lezo.

Chap. VII. — Lezo 86 à 96 Lezo. — Aspect de la ville. — Les blasons. — L'église de San Juan Bautista. — Basilique « del Santo Cristo ».

Détails sur le Santo Cristo. — La romeria. - Légende populaire du Cristo de Lezo.

Chap. VIII. - Renteria. 97 à 100 Renteria. — Son origine. — Murailles etlcasas torres. Son ancienne importance maritime. — Nuestra Seiiora de la Asuncion.

Chap. IX. - Oyafzun 101 à 112 Oyarzun. — La route d'Oyarzun. — Souvenirs des luttes des guerres civiles. — Aspects divers de la route et du terrain. — Oyarzun se montre. — Halle. — Origine du pueblo. — L'ancienne église de San Esteban et ses détails architectoniques. — Le retable. — Plaques commémoratives.

— Un escalier étrange. — Oyarzun et les invasions étrangères. - Château de Feloaga.


"ap-. X. --- Fueiiterrabia ii3 à 121 iunterrabia. — Ses souvenirs historiques. — Récit du combat des deux aigles, d'après Bcrnardo O'Reilly. — Ile des Faisans. — Porte de Santa Maria. — Nuestra Senora de la Asuncion. — El camino de Torrecuso.

Chap. XI. — IIernani. 122 à 131 Hernani. — Enthousiasme de Philippe III et de sa cour.

— Oriamendi. — Santa Barbara. — Aspect des lieux.

Vieilles demeures de. la calleMayor. — L'église de San Juan.

— Juan de Urbieta. — Assertion douteuse. — Siège d'Hernani par les Carlistes en 1874. - Urnieta.

Chap. XII. - Lasarte. Zubieta. Usurbil. OriQ. i3-a à i3g Lasarte. — Zubieta. — Usurbil. — Orio. — La maison Aïzpurua et les sessions de 1813. — Usurbil et ses souvenirs anciens. — Les rives de l'Orio. — Les privilèges originaux d'Orio. — Hoa. — Le Révérend Père Lerchundi. t- Son épitaphe à Tanger.

Chap. XIII. — Zarauz. 140 à 146 Zarauz. - Délicieuse situation de la ville. — Matias Echeveste. — Palais des Narros. — La Torre Lucea. — Santa 'Maria,de la Asuncion. — Souvenirs historiques. — La chasse du canard sauvage.

Chap. XIV. — Azpcitia. — Royal Monastère de Saint Ignace de Loyôla. 147 à 162 Àzpeitia. — Royal Monastère de San Ignacio de Loyola.

— En quittant Zarauz. — Le zortziko. — « Aida ! ya ! ya ! » Beautés de la route. - L'Urola. — Cestona. — Aspect du .monastère. — Son origine. — Sa description. — Azpeitia.

L'église paroissiale et ses détails intéressants.

Chap. XV. - Zumaya. - Guetaria. 163 à 174 Zumaya. — Guetaria. — Charme de la route. — Apparition idéale de Zumaya. — De Zumaya à Guetaria. — Le port et son aspect. — Antiquité de Guetaria. — Église gothique de San Salvador et les signes mystérieux des francsmaçons qui la construisirent. — Las Juntas forales de 1897.

— Juan Sébastian del Cano. — Adieux à Guetaria et retour à Zarauz.


Chapt XVI 175 à igot Le mauvais temps. — La saison qui finit. - Départs et arrivées. — Tipos. — Les grandes marées de l'équinoxe.

Chap. XVII. — Iziar. — Deva. — Motrice 191 à 204 Iziar. — Deva. — Motrico. — Fondation de Iziar. — Le sanctuaire de Nuestra Senora de Iziar. — Histoire de Nuestraî Senora de Iziar, d'après Don P.-J. de Aldazabal. — Ce que prouve le père Moret. — L'église actuelle de Iziar. — La ville de Deva. — Nuestra Senora de la Asuncion et quelques détails sur ce bel édifice gothique. - Garagarza et sa fontaine intermittente. — Motrico. — La tour de Barrencale. — Le palais de Montalivet. — La belle église paroissiale. — Cosme de Churruca, le héros de Trafalgar.

Ghap. XVIII. - De Motrico à Vergara ao5 à 2i3 De Motrico à Vergara. — En se rappelant les Alpes.— La vallée de Mendaro. — Eibar. — Plasencia de las Armas.

— Vergara. — Real Sociedad Vascongada. — Zumalacarregui. — El abrazo de Vergara.

Chap. XIX. - Onate 214 à 219 Onate. — Domination des seigneurs de Onate. — Église paroissiale. — Collège. — Leur fondateur, Senor de Mercado.

— Don Carlos à Vergara.

Chap. XX. - Aranzazu 220 à 239 Aranzazu. — La roche de Zapata. — Les curiosités de la montagne de Aranzazu. — La tradition de la miraculeuse image apparue en 1469. - Rodrigo Balzategui. - Origine des fameux Onacinos et Gamboïnos. — Le monastère à diffé-

rentes époques. — La statue de la Vierge. — Sites mipa&ants.

— Au revoir à Guipuzcoa !