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Title : Prosodie française, ou Règles de la versification française, extraites de La Harpe, Marmontel, d'Olivet,... par C.-H. Héguin de Guerle,...

Author : Héguin de Guerle, Charles-H. (1793-1881). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1836

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : In-12, VIII-111 p.

Format : Nombre total de vues : 124

Description : Contient une table des matières

Description : Avec mode texte

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k6128383s

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, YE-24088

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb30586536q

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 30/08/2010

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PÉftal»GÉNÉRAUX

DES

BELLES-LETTRES.

DEUXIEME PARTIE.

POÉTIQUE FRANÇAISE.

PREMIÈRE SECTION. PROSODIE.


OUVRAGES DU MEME AUTEUR

QUI SE TROUVENT A LA MEME LIBRAIRIE.

Les Veillées russes, choix de morceaux traduits ou' imités des écrivains les plus distingués de la Russie ; deuxième édition , un vol. in-12.

Le Moucheron et les Bucoliques de Virgile, traduction nouvelle ; us vol in-8°.

OEuvres complètes; de Claudien, traduction nouvelle ; deux vol. in-8°.

Le Satjricon de Pétrone, traduction nouvelle ; deux vol. in-8°.

L'Art d'aimer, le Remède d'amour et les Cosmétiques d'Ovide, traduction nouvelle ; un vol. in-8°.

Rhétorique française, un vol. in-12. (Sous presse.)

Poétique française, un vol. in-12. (Sous presse. )

Exercices gradués de Versification française , ou Choix de vers français, avec leurs matières ; un vol. in-12. (Sous presse.)

PARIS. — IMPRIMERIE DE CASIMIR,

BUE DE LA VIEULE-MOISNAIE , N° 12.


PROSODIE FRANÇAISE,

ou

RÈGLES

DE LA VERSIFICATION FRANÇAISE,

EXTRAITES DE LA HARPE, MARMONTEL, D'OLIVET , RACINE LE FILS , PHILIPPON DE LA MADELEINE ,

BoiSTE , RlCHELET , etc. ; SAB. C. H. HÉGUIST DE GUERIE,

PROFESSEUR AD COLLEGE L OUI S-L E-G K A ND.

PARIS.

A LA LIBRAIRIE CLASSIQUE

DE Mme Ve MAIRE-NYON,

QUAI CONTI, l3.

1836.



AVERTISSEMENT*.

LA PROSODIE est le solfège de la poésie. Comme on ne peut être, je ne dis pas un bon musicien, mais un chanteur agréable, sans savoir solfier ; ainsi l'on ne peut ni composer des vers, ni même les bien lire, sans la connaissance de la Prosodie.

Faute d'avoir appris les règles de la versification française, on voit tous les jours des hommes, d'ailleurs fort instruits, estropier honteusement les plus beaux vers de notre langue.

La Prosodie française devrait donc faire partie de l'éducation de la jeunesse. C'est pour remplir cette lacune que j'ai recueilli ces pré*

pré* ouvrage ne ressemble que par le titre à la Prosodie française de l'abbé d'Olivet. Ce savant académicien a principalement envisagé son sujet dans ses rapports avec l'art oratoire : il ne parle de la versification française que transitoirement, et sans en expliquer les'règles.


VI

ceptes, extraits des ouvrages de La Harpe, de Marmontel, de D'Olivet, de Racine le fils, etc.

Mais, dira-t-on, ces notions se trouvent partout. Il est vrai que RICHELET et PHILIPPON DE LA MADELEINE dans leurs Dictionnaires des Rimes, BOISTE , dans son Dictionnaire Universel, et M. CARPENTIER, dans son Gradus français, ont donné des traités de versification; mais sans vouloir apprécier ici le plus ou le moins de mérite de chacun de ces ouvrages, je ferai remarquer qu'il est beaucoup moins coûteux de se procurer un volume de quatre à cinq feuilles d'impression que des dictionnaires de neuf à douze cents pages.

Indépendamment de la modicité de son prix et de son format plus portatif, cette nouvelle Prosodie offre encore plusieurs autres avantages :

Dans tous les traités de versification on parle des mots où ÏJH est aspirée ; mais aucun n'en offre la liste , à l'exception de Richelet (encore celle qu'il donne est-elle fort incomplète). Tous les autres vous renvoient


vil

pour ces mots au dictionnaire*. J'ai eu soin d'épargner cette peine à mes lecteurs.

3° Le concours des voyelles dans l'intérieur des mots forme tantôt deux syllabes, tantôt un monosyllabe. Ainsi La Fontaine a fait sanglier de deux syllabes , san-glier ; Delille l'a fait de trois, san-gii-er ; lequel de ces deux poètes doit-on imiter ? C'est une très-grande difficulté pour ceux qui commencent à faire des vers français. En lisant le chapitre ir de notre Prosodie, où presque tous les mots de ce genre sont passés en revue, le versificateur novice cessera d'être embarrassé.

5° La plupart des Prosodistes indiquent longuement et minutieusement toutes les combinaisons de mètres et de rimes dont, selon eux, les stances sont susceptibles, comme si Je poète lyrique devait de toute nécessité se renfermer dans les cadres qu'ils ont tracés; comme s'il devait, avant de se livrer à son inspiration, calculer la dimension des vers qu'il va composer ! J'ai pensé qu'il fallait, à cet égard, laisser toute latitude au poète; et je n'ai indiqué que les règles générales dont


il n'est pas permis, même au génie, de s'écarter.

Je n'en dirai pas plus sur les améliorations que j'ai tâché d'introduire dans cet ouvrage, où je ne me suis fait d'ailleurs aucun scrupule de profiter des travaux de mes devanciers. Si, comme je l'espère, il est favorablement accueilli par les instituteurs de la jeunesse, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour le rendre plus digne de leur suffrage dans une prochaine édition.


PROSODIE FRANÇAISE,_

ou RÈGLES DE LA VERSIFICATION FRANÇAISE.

La Prosodie, selon l'étymologie (i) et l'acception primitive de ce mot, est la prononciation régulière des syllabes conformément à l'accent et à la quantité.

On a ensuite donné, par extension, le nom de Prosodie à l'ensemble des règles de la versification.

La versification (qu'il ne faut, pas confondre avec la poésie, dont elle n'est que la partie mécanique) est l'art de construire les vers suivant certaines règles consacrées par l'usage.

Le mécanisme des vers français est assujetti à quatre règles principales (2) : le vers doit être composé d'un certain nombre de syllabes ; 20 il doit avoir un repos marqué ou une césure ; 3° il faut éviter le concours des voyelles qui ne souffrent pas d'élision 5 4° il faut rimer.

A ces règles , ajoutez celles qui concernent l'arrangement ou la disposition des vers entre eux , et celles qui ont rapport à l'harmonie poétique; et vous aurez l'ensemble des principes de la versification française.

(1) Des deux mois grecs «iî, selon, '-.VJ\j, le chant. (Ï) L'abbé DUBOS.

1


CHAPITRE PREMIER.

De la Mesure, et des différentes espèces de vers français.

Le vers français se mesure par le nombre des syllabes qu'il renferme (i). Ce nombre ne peut jamais dépasser douze syllabes dans' les plus grands vers. ( Voir ^observation, page 4-) On compte dix sortes de vers français : Le vers de douze syllabes, qu'on appelle aussi alexandrin (f), héroïque ou hexamètre :

ia 34 5 G 7 8 9 10 11 12

Je I n'ai | fait | que | pas | ser, | il | n'é ] tait | dé | jà | plus.

RACINE.

a0 Le vers de dix syllabes, ou vers commun :

1 1 3 4 5 6 nj 8910

Fran [ ce, | ton | nom [ tri | om | phe | des | re | -vers.

BÉRANGER.

3° Le vers de huit syllabes, ou lyrique;

i23456 7 8

Aux j so | li | tu | des | de | Mem | non.

DE LAMARTINE.

(1) Et non, comme les vers grecs et latins, par la quantité des syllabes, ou par le plus ou moins de temps qu'on met à les prononcer.

(2) Ainsi nommé, parce que Lambert le Court et Alexandre de Paris s'associèrent, dans le douzième siècle, pour traduire en ■vers YHistoire d'Alexandre-le-Grand. Ils n'employèrent que des vers de douze syllabes, que, dès-lors, on appela alexandrins, du nom du héros, ou de celui de l'un des deux auteurs.

MEEVESIN. Histoire de la Poésie, française.


4° Le vers de sept syllabes :

t 2 3 4 5 G 7

Rien | ne | man | quait ] au [ fes ] tin.

LA FONTAINE .

5° Le vers de six syllabes, qui ne s'emploie guère qu'accompagné d'un grand vers :

Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

i 2 3 4 5 6

L'es | pa [ ce j d'un | ma | tin.

MALHERBE.

6° Le vers de' cinq syllabes :

12345 *.

Sa | voix ] re | dou | table <w

Trou ] ble | les | en | fers.

J.-B. ROUSSEAU.

7° Le vers de quatre syllabes :

3 4

A I dieu | pa | trie , Bon | heur | a | dieu !

',* C. DELAVIGNE.

8° Le vers de trois syllabes, qui est ordinairement mélangé avec d'autres :

1 2 3

Des | fo [ rets La sombre solitude.

C11. NODIER.

9° Il en est de même du vers de deux syllabes :

O mon pays ! sois mes amours 1 2

tou | jours !

CHATEAUBRIAND.

IO" Enfin le vers d'une syllabe, qui ne trouve place que dans les fables, les contes, les pièces badines, et surtout les chansons. Il est d'un


agréable effet, par exemple, dans ce couplet sur le tabac :

Je le trouve piquant,

Quand J'en puis prendre à l'écart ;

Car Tout plaisir vaut son prix,

Pris En dépit des maris.

SÉDAINE.

Quant aux vers de onze et de neuf syllabes, ils sont absolument exclus de notre poésie, ou du moins on*ne les emploie que dans les pièces destinées à être mises en musique.

Observation.

Quel que soit le nombre de syllabes dont se compose un vers, la dernière syllabe ne compte jamais lorsqu'elle£st muette, c'est-à-dire quand elle ne rend qu'un son étouffé, et qui expire en quelque sorte sur les lèvres (i) : telle est, par exemple , la dernière syllabe des mots sain-te, diapha-nes, retentissent : ces syllabes ie, nés, sent, sont à peine entendues.

Ainsi ce vers :

1 2 3 4 5 678 9 10 II 12

Sou | mis | a | vcc | res | pcct | à \ sa | vo | Ion | té | sain | te

RACINE.

ne compte que pour un vers de douze syllabes , quoiqu'il en renferme treize en réalité , parce que la dernière syllabe te est muette.

PHIUPPON DE LA MADELAINE. Traité de Versification.


5 Ce vers ne compte que pour dix syllabes,, quoiqu'il en ait onze :

i 2 3 4567 8 g 10

De J mon ] corps | pur | les | ra | yons | di j a | pria | nés;

A. DUMAS.

et celui-ci, pour huit syllabes, quoiqu'il ait une

neuvième syllabe, composée des quatre lettres

sent :

1 2345678

Quels J chants ] sur | ces | flots | re | ten ] tis | sent.

DE LAMARTINE.

Nous verrons plus loin, au chapitre de Yélision, quelles sont les syllabes qui ne doivent pas compter dans l'intérieur d'un vers.

CHAPITRE IL

Du nombre de Syllabes dans certains mots.

Puisque c'est par le nombre des syllabes qu'on mesure le vers français, il est important de connaître quand le concours des voyelles , dans le même mot, forme deux syllabes, ou ne forme qu'une diphthongue ou un monosyllabe.

RÈGLES GÉNÉRALES.

I. Quand deux voyelles semblables se suivent dans un mot, elles forment toujours deux syllabes.

EXEMPLES. Cana-an, Nausica-a, créé, Pi-is, co-opération.

Il n'y a d'exception que lorsque Vé fermé est


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suivi d'un e muet qui a un son tout différent, et ne peut être considéré comme la même voyelle. Ainsi, dans le mot aimée, méene forme qu'une syllabe.

II. Quand deux voyelles se suivent dans un mot, et que l'une des deux est marquée d'un tréma (•■) ou d'un accent aigu ('), elles forment deux syllabes.

EXEMPLES. A-érien, Ca-in, Sa-ùl, Pha-éton, Ima-ùs, Sé-ide, Né-ère.

EXCEPTIONS. Les participes et adjectifs en gué, que, tels que distingué, remarqué; et les substantifs en ié : pitié, amitié.

III. Quand deux voyelles sont réunies en une diphihongue figurée par une des deux lettres doubles, JE, OE, elles ne forment qu'une syllabe.

EXEMPLES. OE-rugineux, JE-gipans, choeur, OE-dipe, etc.

IV. Les deux voyelles se détachent, lorsqu'elles sont précédées de deux consonnes, dont la première est muette et la seconde liquide.

On appelle liquides les consonnes l et /'. Ainsi, dans les mots coudri-er, boucli-er, étri-er, sangli-er, peupli-er, voudri-ons , souffri-ons, trembli-ez, etc., i-er, i-ez, i-ons, forment deux syllabes, tandis qu'ils n'en forment qu'une dans les mots fumier, poirier, collier, vous verriez, nous voulions, nous mourions.


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EXEMPLES. Mais tel qu'un sang/j-er qu'en ses antiques bois

Recèle le Vésule.

DELILLB (I).

Vous souflW-ez alors qu'il vous nommât son père, Et vous le voudW-ez bannir dans sa misère ?

A.

Comme il est impossible de renfermer dans des règles générales toutes les combinaisons diverses des voyelles dans les mots, nous allons successivement les passer en revue, en suivant l'ordre alphabétique , et indiquer les voyelles dont le concours forme une ou deux syllabes.

AI.

Ai, quand il n'y a pas de tréma sur Vi, ne forme qu'une voyelle : Y ai-mai, je blâ-mai, o-rai-son, vrai, dé-lai, etc.

Il n'y a d'exceptions que les noms propres en a-ius, où Va se sépare de Yi, comme dans Ca-ius, La-ius, Ba-ius.

AO.

Ao est presque toujours de deux syllabes,

(i) Ce poète , qui fait ici sangli-er de trois syllabes, selon la règle, avait fait ce mot de deux syllabes dans ce vers de sa traduction des Georgiques, première édition:

Livrer au fier sang-/('er un assaut courageux.

Il se fondait sans doute sur ce vers de La Fontaine :

De bons et beaux sang-liers, daims et cerfs bons et beaux.

Mais l'usage a fait justice de cette prononciation dure et presque barbare dans tous les mots de ce genre.


qu'il soit ou non marqué d'un tréma : Nécha-o, Gaba-on, A-oste.

Il est douteux dans aoriste, qui se prononce à volonté a-o-riste ou oriste; dans août, qui se prononce quelquefois a-oût dans la prose, mais plus généralement août {dût) en poésie.

Avant Y août, foi d'animal.

LA FONTAINE.

Et qu'à peine au mois Xaoût l'on mange des pois verts,

BOILEAU.

Mais l'a se prononce séparément dans le dérivé a-oûter.

Ao est encore monosyllabe dans ces mots faon, Laon, paon, taon, Saône, qui se prononcent fan, Lan, pan, ton, Sône :

Le Germain , le Persan, exilés de leur zone, Boiront, l'un l'eau du Tigre, et l'autre de la Saône.

DOMERGCE.

AU, AUX.

Au, aux, lorsque Vu n'est pas marqué d'un tréma, ne forment jamais qu'une seule syllabe, et se prononcent comme un o : é-tau, lan-dau, s au-le, é-pau-le, ri-vaux, é-gaux, etc.

AY.

Ay équivaut à a-ï, et se prononce de même en deux syllabes : pays, ra-yon, cra-yon, ba-yonnette.

Mais, à la fin des mots, il ne forme qu'une syllabe : Cam-bray, Cour-tray, etc.


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EA.

Êa, lorsque Ye n'est pas marqué d'un accent aigu, ne forme qu'une syllabe, même lorsque l'a est suivi de la voyelle u : abré-gea, corrigea , eau, beau, seau, per-dreau.

ÉE.

Ee est monosyllabe, même lorsque le premier e est marqué d'un accent aigu, lorsque le second est muet : al-lée, val-lée, nuée, etc.

Mais si le second e est suivi d'une consonne, il cesse d'être muet, et forme une syllabe distincte : agré-er, procré-er, JSé-ère, etc.

Né ère , ne va pas te confier aux flots.

André CIIÉNIEC.

EL

Ei est monosyllabe lorsque Ye n'est point marqué d'un accent aigu, ou Yi marqué d'un tréma ; nei-ge, sei-gle, frein, veil-le, etc.

EO.

Eo forme presque toujours deux syllabes ; Ê-ole, gé-ographie , excepté dans geô-le, geô-lier.

EU.

Eu, non accentué, ne forme qu'une syllabe : Eu-ménides, veu-le, che-veu, feuil-le.

EY. Ey, suivi d'une autre voyelle, est dissyllabe : sé-yait, assé-fait; mais, à la fin d'un mot, il est monosyllabe : Ney, Fer-ney, Belley, etc.

1*


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IA.

la forme généralement deux syllabes : diamant , di-adëme , étudi-a, mi-asme , viager, li-ant, oubli-ant? etc.

Mais il est monosyllabe dans quelques mots qui se réduisent à peu près à ceux-ci : diable, fiacre, viande, liard, bréviaire, galimatias, familiarité, et son dérivé familiariser :

Autour de cet amas de viandes entassées.

BOILEAU.

DP peur de perdre un liard, souffrir qu'on vous égorge.

Le même. La familiarité dégénère en mépris. A.

IAI.

lai se prononce i-é, et forme toujours deux syllabes dans les verbes en i-er : \étudi-ai, je publi-ai, con/i-ai, mari-ai, etc.

Il est douteux dans biais, biaiser, que le poète peut à volonté faire d'une ou de deux syllabes :

Il veut voir maintenant quel bi-ais je prendrai.

' '" MOLIÈRE. L'Etourdi, acte iv, scène 8.

Voyons, voyons un peu par quel biais, de quel air Vous voulez soutenir un men&onge si clair.

MOLIÈRE. Le Misanthrope, acte iv, scène 3.

Il est certains esprits qu'il faut prendre de biais.

PIEGNARD. Le Légataire, acte n, scène i.

Je pense toutefois qu'il est mieux de le faire monosyllabe à la fin d'un vers, comme dans ce vers de Regnard.

IAU, IAUX. Iau, iaux, forment toujours deux syllabes :


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mi-auler, pi-aider, besti-aux, matéri-aux, etc.

ÏE.

le, avec l'e ouvert ou fermé, n'est ordinairement que d'une syllabe dans l'intérieur d'un mot, de quelque consonne qu'il soit suivi : ciel, piè-ce, fiè-vre , bar-rière , pa-pier, pied, Gene-viève, fief, re-lief; mais il est dissyllabe dans, gri-ef, bri-ef, et son dérivé bri-èveté.

A la fin des mots, il est monosyllabe dans tons les substantifs terminés en tié : ami-tié, pi- tié, moi-tié, etc.

Mais dans les verbes , le nombre de ses syllabes varie.

Il est constamment de deux syllabes au participe passif des verbes en IER : étudi-é, confi-é, déli-é, etc.

Nous allons l'examiner successivement lorsqu'il est suivi des consonnes l, n, nt, r, t, z. IEL, IELLE.

Iel est -presque toujours de deux syllabes : Gabri-el, matéri-el, substanti-el, kyri-elle, excepté dans ciel, fiel, miel, vielle.

J'entends sa vielle qui résonne. BÉRANGER.

Il est douteux dans pluriel :

Ton esprit, je l'avoue, est bien matcW-e^ :

Je n'est qu'un singulier, avons est un plu-riel.

MOLIÈRE. Les Femmes savantes.

Molière , comme on le voit, ne donne que deux syllabes au mot pluriel, qui en a trois dans ce vers de Regnard :

Vous pourrez aussi bien dire le plu-ri-el.

I*e Distrait, acte m , scène 3.


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IEN, IENNE.

len, ienne, dans les substantifs, dans les pronoms, les verbes et les adverbes , ne forment ordinairement qu'une syllabe : chien, tien, mienne, bien, rien, je viens, que je vienne, je soutiens, que je soutienne, excepté dans li-en:

Quel étrange captif pour un si beau li-en !

RACINE. Phèdre, acte n, scène 2.

11 fait généralement deux syllabes dans les noms qualificatifs, ou qui indiquent la profession, l'état, le pays : musici-en, grammairien, itali-en, et dans les noms propres, comme Appi-en, Fabi-en, Quintili-en (i).

Cependant Racine a fait praticien de trois syllabes dans ce vers des Plaideurs .-

Va, je t'achèterai le Pra-ti-cién français.

II. est douteux dans ancien et gardien, qui

(1) Je voudrais, dit Richelet, qu'on laissât au poète la liberté de faire cette terminaison ien d'une ou de deux syllabes, à volonté, lorsque la mesure du vers l'exigerait, et que cela ne blesserait pas l'oreille. Racine a fait pra-ti-cien de trois syllabes ; l'abbé Duresnel a fait Quintilien de quatre dans ces vers de sa traduction de XEssai sur la Critique :

Par l'ordre ingénieux qui règne en ses écrits, Le grand Quin-ti-li-cn s'empare des esprits.

Quintilien était sans doute un habile rhéteur; mais l'épitbète de grand ne lui convient nullement, et Duresnel ne la lui a donnée que pour rester fidèle à la mesure usitée. 11 eût mieux fait de dire :

Le sage Quinti-ftera s'empare des esprits.


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sont tantôt de deux syllabes, an-cien,~gardien, tantôt de trois, an-ci-en, gar-di-en.

J'ai su tout ce détail d'un an-ci-en valet (i).

CORNEILLE. Le Menteur, acte m, scène 4Tous

4Tous peuples an-ciens que l'histoire dénombre.

BARTHÉLÉMY.

Je n'ai point trouvé d'exemple de gardien de trois syllabes. En voici un de deux :

Et mon ange gar-dien qui me servait de guide.

Mme m, WALDOR. L' Orpheline.

Voltaire a fait nécromancien de quatre syllabes seulement :

Kè-cro-mnn-ciens , devins , sorboniqueurs.

IENT, IANT.

lent, iant, lorsqu'ils ont le même son (ian), sont toujours dissyllabes : étudi-ant, cli-ent, ri-ant, expédi-ant.

(i) Voltaire, dans ses Remarques sur Corneille, au vers cité, dit à ce sujet : « An-ci-en, de trois syllabes, rend le vers languissant ; an-cien, de deux syllabes , devient dur. On est réduit à éviter ce mot quand on veut faire des vers où rien ne choque l'oreille. » N'en déplaise à Voltaire, je crois que ce mot peut et doit figurer dans les bons vers, et qu'il vaut mieux le faire de deux que de trois syllabes , comme il fait né-cro-mancien de quatre. M. Géraud, dans sa pièce intitulée les Sylphes, n'a donné pareillement que quatre syllabes au mot ma-gi-cien-ne :

Je vois les antiques fontaines Où, dans la nuit des siècles écoulés, Se rassemblaient de belles magiciennes.


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1ER, IERRE.

1er, ierre, sont ordinairement d'une syllabe : mé-tier, bierre , al-tier, fière , grossier, lu-mi ère.

Ierre est douteux dans lierre:

Le lierre aux graines d'or, aux longs bras sinueux. Le comte BE VALORY.

Et permets que la main des timides pasteurs Unisse à tes lauriers un li-erre et des fleurs.

GRESSET.

1er est de deux syllabes ,

Dans les mots où se trouve l'une des deux liquides l et r, précédée d'une consonne muette. ( Voyez la règle iv. )

2° A l'infinitif des verbes en ier : li-er, pri-er, humili-er, etc. ;

3° Dans hi-er :

Mais hi-er il m'aborde, et me serrant la main : Ah! Monsieur, m'a-t-il dit, je vous attends demain.

BOILEAD.

Je l'observais hi-er, et je voyais ses yeux.

RACIKE.

Il s'employait anciennement d'une syllabe :

Oui, hier, il me fut lu dans une compagnie.

MOLIÈRE.

Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice.

CORNEILLE. Andromède -, scène 1.

Le marchand repartit hier au soir sur la brune.

LA FONTAINE.

Mais , depuis Racine , il en fait constamment deux dans les poètes d'une oreille délicate.


15

Cependant il s'est maintenu d'une seule syllabe dans avant-hier :

Le bruit court qu'avant-hier on vous assassina.

BOILEAC.

IÈTE, IETTE.

lète, iette, sont monosyllabes dans diète, assiette, miette; mais ils sont dissyllabes dans les mots où Yi est précédé d'une r ou d'une l simple : sarri-ette , histori-ette , joli-ette , Juli-elte, glori-ette :

Or écoutez certaine histori-ette. A.

IEU, IEUX.

Ieu, ieux, sont monosyllabes dans les substantifs et les adverbes : Dieu, deux, lieu, lieu-tenant, mi-lieu, mieux, pieu, é-pieu.

Ieux est dissyllabe dans les adjectifs : ambitieux , envi-eux , curi-eux, pi-eux, furieux, etc., excepté clans vieux, qui est toujours

monosyllabe.

10.

10 est presque toujours de deux syllabes : vi-olence, vi-olon, di-ocèse, gaudri-ole.

On peut excepter de cette règle : pioche, fiole et babiole.

Prends layîole, ou Je crains qu'en ce désordre extrême.

REGNARD. Les Folies amoureuses.

11 est douteux dans kiosque :

Obélisque, rotonde et hi-osque et pagode.

DELILL*.

Ses murs, ses minarets, ses kiosques, ses portiques.

Le même.


16 ION.

Ion est de deux syllabes dans les substantifs : li-on, religi-on, uni-on, imaginati-on.

Ion est encore de deux syllabes à la première personne du pluriel du présent de l'indicatif et de l'impératif des verbes en 1er : nous oubli-ons, nous humili-ons, déli-ons, marions; et dans le verbe rire : nous ri-ons.

Mais il est d'une seule syllabe à la première personne du pluriel de l'imparfait de l'indicatif, du présent et de l'imparfait du subjonctif, dans tous les autres verbes : nous vou-lions, nous ai-mions, nous finissions, nous rendions; que nous ai-mions, finissions, rendissions, aimassions, fissions, prissions, etc.

Rions " est de deux syllabes au conditionnel, lorsque IV est précédée d'une syllabe muette : voudri-ons, rendri-ons, soumettri-ons. (Voyez la règle iv. )

Dans tous les autres cas, il est monosyllabe : nous aime-rions, fini-rions, pour-rions, ferions, etc.

Observations.

De nos jours, quelques novateurs ont vou'u faire ion monosyllabe à la fin des mots, comme vision, imita-tion, imagina-tion, afin de faire entrer ces mots plus facilement dans les vers, où ils occupent beaucoup d'espace en raison de la multiplicité de leurs voyelles. Mais , indépendamment de la dureté de cette contraction , qui rendrait encore plus désagréable la pro-


17 nonciation nasale de ion, ces messieurs n'ont pas réfléchi que ces mots en ion sont presque tous tirés du latin, où la finale io forme toujours deux syllabes : conditi-o, nati-o, visi-o, etc.

Ménage , également frappé de la longueur d'un grand nombre de mots en ion, voulait qu'on n'employât jamais en vers ceux qui avaient plus de trois syllabes. Ce serait se priver volontairement d'un grand nombre de mots qui figurent très-bien dans les vers : am-bi-ti-on, il-lusi-on, cré-a-ti-on :

"Uam-birti-on trop féconde en revers.

LEBRUN.

La douce il-la-si-on de ce monde enchanté Console les ennuis de la réalité.

SA CRIN.

Beaucoup moins sévère que Ménage, à l'égard des mots en ion, nous voudrions seulement qu'on fût très-économe de ces mots lorsqu'ils ont plus de quatre syllabes , comme cons-titu-ti-on, com-mu-ni-ca-ti-on, re-pré-sen-tati-on, etc., qu'on pourrait appeler avec Horace, sesquipedalia verba, des mots d'un demi-pied, qui remplissent la moitié d'un vers alexandrin.

Delille, dans ses poèmes didactiques, s'est montré trop prodigue de ces mots interminables. Pour en faire sentir le ridicule, il suffira de citer ces deux vers, qui sont une parodie de ceux du chantre de l'Imagination :

De la so-ci-é-té l'or-ga-ni-sa-ti-on Pourrait stu-pé-fi-er l'i-ma-gi-na-ti-on.

Ephre d'un jeune Athénéen.


18

IU.

lu est de deux syllabes dans les adjectifs di-urne, di-urétique, ainsi que dans les noms en i-us : Dari-us, Appi-us , Janséni-us , excepté Ca-ius et La-ius (i).

OA.

Oa est toujours de deux syllabes : O-asis, Go-a, Elo-a, Bidasso-a, etc.

OE.

Oe est monosyllabe quand il n'est pas marqué d'un tréma ou d'un accent aigu (règle H); moelle, moelleux, moellon, poêle, etc.

Je tàte votre habit, l'étoffe eh est moefleuse.

MOLIÈRE.

Il eut beau faire, il eut beau dire , On le mit dans la poêle à frire.

LA FONTAINE.

01.

Oi, sans tréma sur Yi, est toujours monosyllabe : loi j foi, voix, oie, déploie, voilà; et dans ces mots : coin, foin, loin, soin, etc.

(i) Un poète qui, dans ses vers, semble surtout viser à la bizarrerie , a récemment essayé de faire ius et io monosyllabes dans les noms propres tels que Cas-sio, Ma-rius, Fa-bius, etc. Mais il est à souhaiter que cette tentative malheureuse n'ait pas d'imitateurs. Quelle oreille, en effet, ne serait blessée de vers tels que celui-ci :

Mais puisque dans Cas-sio je rencontre un rival.

Cela est plus dur, plus rocailleux que les vers de Chapelain et de Dubartas,


19 OU.

Ou, sans tréma , et non suivi d'une autre voyelle, est toujours monosyllabe : bou, coup, fou, vou-lons, pou-vons, mou-rons, etc.

OU A.

Oua est toujours de deux syllabes à la troisième personne du singulier du prétérit des verbes en ouer ; il jou-a, il avou-a, il dou-a.

Il est également de deux syllabes, dans les substantifs : ou-aille, ou-ate, dou-ane, douaire :

Le bon pasteur prend soin de ses ou-ailles.

A.

On apporte à l'instant ses somptueux habits Où sur Vou-ate molle éclate le tabis.

EOILEAU.

Quoi, maraud ! pour aller jusques à la dou-ane i

REGNARD. Les Ménechmes, acte i, scène 2.

Voici cependant un exemple du mot douanier de deux syllabes :

Vois ce censeur , doua-nier de la pensée , Qui la saisit aussitôt qu'énoncée , Et la confisque au profit du pouvoir.

A.

Ouai est douteux dans le mot douairière :

Ailleurs, c'est le piquet des graves dou-ai-rières.

DELILLE.

Savez-vous , gentille douai-rière , Ce que dans Sully l'on faisait, Lorsqu'Eole vous conduisait D'une si terrible manière ?

VOLTAIRE.


20 Oua est monosyllabe dans bi-vouac..

OUE.

Oue est monosyllabe quand l'e n'est pas marqué d'un accent aigu (règle n) : ouest, fouet, fouet-ter :

Un valet manque-t-il à rendre un verre net? Condamnez-le à l'amende ; et, s'il le casse, au fouet.

RACINE. Les Plaideurs.

Oue est douteux dans mouette, chouette, girouette et pirouette.

« Girouette, dit La Harpe ( Correspondance littéraire ), ne peut avoir en vers que trois syllabes : avec quatre, il choque l'oreille. »

Voltaire semble être de l'avis de La Harpe dans ce vers :

Les gi-rouet-les ne tournent plus Lorsque la rouille les arrête.

VOLTAIRE.

Mais Rivarol a donné quatre syllabes à ce mot:

La mode

Semble avoir pour lui seul fixé les gi-rou-et-tes.

On sent que pirouette est absolument dans le même cas.

Oue est de deux syllabes lorsque l'e est suivi d'une r à l'infinitif des verbes jou-er, lou-er, rou-er, etc.

OUI.

Oui est presque toujours de deux syllabes :


21 Lou-is, jou-ir, éblou-ir, ou-ir, ou-ï (signifiant entendu) ; mais il est monosyllabe dans la particule affirmative oui :

i

Oui, monsieur, il est d'elle. — Avez-vous bien ou-ï? — Voilà cinq ou six fois que je vous dis que oui.

BOURSAULT. Les Mots h la mode.

UA.

Ua est de deux syllabes dans les noms propres : Gargantu-a, Nantu-a, Strénu-a; et au passé défini des verbes en uer : il distribu-a, il tu-a, il ru-a :

Tous les héros qu'Argant tu-a Ne valaient pas GargaMa-a.

Mais dans les verbes en guer, quer, il est monosyllabe : il distin-gua, bivoua-qua, attaqua.

Il est encore monosyllabe au commencement des mots quart, quan-tième, quan-tité, quasimodo, qua-tre, et tous ses composés.

Au milieu des mots, il est douteux. Racine a fait persuader de trois syllabes dans ce vers :

Vous le souhaitez trop pour me le per-wm-der,

et de quatre dans cet autre :

Il suffit de tes yeux pour t'en pcr-sit-a-der.

UE.

Ue, à la fin des mots, est monosyllabe : vue, bé-vue, cir-que, co-hue, da-gue, etc. j mais


22 lorsque Ye est suivi d'une consonne, il devient dissyllabe : du-el, mu-et, tu-er, sensu-el, manu-el, ménu-et, etc.

Cependant ue, même avec l'e fermé (e') ou ouvert (è), est monosyllabe lorsqu'il est précédé des consonnes g et q : guer-re, guè-res, guettons , a-queux, requé-rons, atta-qué, braqué, etc.

UI.

Ui ne forme ordinairement qu'une syllabe : lui, qui, fui, buis, ennui, suite, cuivre, requi-em , qui-étude , etc. , excepté dans ces mots : pitu-ite, ru-ine, bru-ine et dru-ide.

UON.

Z7o« est de deux syllabes dans les verbes tu-ons, situ-ons , distribu-ons , etc. , excepté dans les verbes en guer et <^er : distin-guons, atta-quons, fabri-quons, e te.

CHAPITRE III.

7?e l'Élision.

Nous savons de combien de syllabes se compose chaque espèce de vers : nous venons de voir dans quels cas le concours de deux ou plusieurs voyelles forme une ou deux syllabes. Maintenant, pour bien scander un vers, c'està-dire pour en bien marquer la mesure, il ne


23 nous reste plus à connaître que les lois de YElision.

L'élisîon est le retranchement d'une syllabe finale. Elle n'a lieu dans les vers français que lorsqu'un mot finit par un e muet, et que le mot suivant commence par une voyelle ou une h non aspirée.

Pour mieux faire comprendre en quoi consiste ce retranchement, nous allons en offrir un exemple :

Votre crime est horrible, épouvantable , affreux.

DUCTS.

Si l'on compte toutes les syllabes de ce vers alexandrin, on en trouvera quinze:

i 2 3 4 5 6 7 8 9 IO ii i2i3

Vo | tre | cri [ me [ est | hor | ri | ble | é | pou [ van | ta ] ble | i4 i5. af ] freux.

Cependant le vers alexandrin, lorsqu'il n'est pas terminé par une syllabe muette, n'admet que douze syllabes. D'où vient donc que ce vers , qui d'ailleurs est correct, en renferme quinze? C'est qu'en le scandant, on supprime l'e muet final dans les mots crime, horrible, épouvantable , parce qu'il est absorbé par la voyelle initiale du mot suivant, et l'on prononce crim , horribl', épouvantabV. Dès-lors la suppression de ces trois e muets réduit à douze le nombre des syllabes de ce vers, que l'on scande ainsi :

12 3 4 5 6 7 8 9 io il 12

Vo | tre | crim' | est | hor | ribl' | é | pou | van | tabl' | af | freux


24 En général, l'élision communique au vers uu mouvement plus lent et plus doux ; niais il est des occasions où il est sage de l'éviter, parce qu'alors elle offenserait l'oreille. Est-il rien de plus dur, par exemple, que l'élision de l'e muet qui termine l'article le, quoique cet e soit suivi d'un mot commençant par une voyelle :

Et dans tous vos discours célébrez-Ze a jamais. Soutiens-fe ; il va frapper, saintement homicide. Consolez-Ze en ses maux, etc.

Racine , après avoir dit, dans la première édition de sa Thébàide :

Accordez-Ze h mes voeux , accordcz-Ze a mes crimes,

s'est corrigé, en prenant un autre tour dans les éditions suivantes :

Ne le refusez pas à mes voeux , à mes crimes.

Tous les poètes doivent suivre cet exemple, et éviter une élision aussi choquante pour l'oreille : elle est tout au plus admissible dans la comédie. Du moins Racine se l'est-il permise dans ce vers déjà cité.

Condamnez-Ze à l'amende; ou, s'il le casse, au fouet.

Observations.

Lorsque l'e muet final est suivi, dans le même mot, de s ou de ?it, comme dans astres, peupfes, coupENT, tremblât, l'élision ne peut plus avoir lieu, quoique le mot suivant commence par une voyelle ou une h non aspirée. L'e muet compte alors pour une syllabe, et Y s


25

ou le t se prononcent comme s'ils faisaient partie du mot suivant :

Tous ces astre* ef'rans dans les plaines célestes.

A.

Qu'ils tremblent a lenr tour dans leurs propres foyers.

RACINE.

Il faut prononcer comme s'il y avait, dans le premier vers,- tous ces astRE-Z'errans; et dans le second, qu'ils tremvifcïï-T'à leur tour.

L'e muet final, même lorsqu'il n'est pas accompagné de s ou de nt, ne s'élide pas devant un mot commençant par une h aspirée , et compte alors pour une syllabe :

D'une Ziorde étrangère entourant ses murailles.

Lucien ARNAULT.

Il faut prononcer ici <Yu-NF-Kon.-D'étrajzgère, et non pas d'un'-horde étrangère, parce que Yk est aspirée.

CHAPITRE IV.

De l'Hiatus et de l'H aspirée. § i. DE L'HIATUS

Si, comme nous venons de le voir, l'e muet final s'élide devant une voyelle ou une h non aspirée, il n'en est pas de même de l'e'fermé et des autres voyelles a, i, o, u. Ces voyelles, offrant Lin son plein et distinct, ne pourraient se retrancher à la fin d'un mot sans en changer complètement la prononciation.


26

On ne pourrait pas dire vert' exemplaire pour vertu exemplaire, ni jol' enfant pour' joli enfant; mais on prononce homm' aimable, incendi' horrible, comme si l'e muet n'existait pas à la fin de ces mots homme, incendie; parce que cet e n'est pas nécessaire à la prononciation.

D'un autre côté, la rencontre de ces voyelles,. é fermé, a, i, o, u, produit un heurt ou choc désagréable à l'oreille dans ces mots : vrai honneur, vertu exemplaire, joli enfant, etc. Ce heurt ou bâillement, qu'on appelle hiatus, est interdit par les règles de notre versification. C'est ce que Boileau a très-bien exprimé dans ces vers de Y Art poétique :

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée , Ne soit d'une voyelle eh son chemin heurtée.

RÈGLE GÉNÉRALE.

Un mot qui se termine par une voyelle autre que l'e muet, ne peut être placé dans un vers avant un autre mot qui commence par une voyelle ou par une h muette.

Je dis, ou par une h muette, parce que cette mettre n'étant comptée pour rien dans la prononciation, la voyelle qui suit cette h forme un hiatus avec la voyelle finale du mot qui précède. Ainsi ces mots : vrai honneur, vertu héroïque, ne peuvent entrer dans un vers.

a0 II en est de même de toute voyelle qui suit la conjonction et, parce que le t ne se


27 prononce pas dans ce monosyllabe, qui a le son de l'e'fermé. N'imitez donc pas ce vers :

Il est très-ignorant, et il est entêté ;

car pour que la rencontre de ces mots, et, il, ne formât pas un hiatus, il faudrait prononcer é-til est entêté ; ce qui serait horriblement dur à l'oreille, et contraire à l'usage, qui exige impérieusement que l'on prononce é-il est entêté.

Exceptions. Quelques prosodistes ont prétendu pourtant, et avec apparence de raison , que certaines locutions, telles que : à tort et à travers, suer sang et eau, peu à peu, pied à pied, Fontenay-aux-Roses, etc., ne formant en quelque sorte qu'un seul et même mot, pou-' vaient entrer dans un vers sans former un hiatus. Racine n'aurait donc pas eu tort de dire :

Je suais sang et eau pour voir si du Japon 11 viendrait à bon port au fait de son chapon.

Et La Fontaine :

Le juge prétendait qu'à tort et a travers

On ne saurait manquer condamnant un pervers.

Observation. Quant au monosyllabe est, il ne fait pas difficulté, et peut très-bien se placer devant une voyelle, parce que le t se prononce et se lie à la voyelle qui suit :

I! est un heureux choix de mots harmonieux.

BOILEAU.


28

§ 2. DE L'H ASPIRÉE.

Quand la voyelle finale est suivie d'un mot commençant par une II aspirée, il ' n'y a pas hiatus, parce que Y h aspirée est une véritable consonne, et en a toutes les propriétés ; c'est-àdire que toutes les voyelles qui la précèdent, même l'e muet, ne s'élident pas. Ainsi l'on peut dire dans un vers : le vrai héros , la belle harpe , sa harangue^ le joli hameau.

EXEMPLES.

Le crime fait la honte, et non pas Péchafaud. Je chante ce héros qui régna sur la France.

VOLTAIRE.

11 est donc essentiel de bien connaître quels sont les mots qui commencent par une h aspirée. En voici la liste à peu près complète, dont on a retranché les noms propres d'hommes, de villes, etc. :

Ha!

Hâbler.

Hâblerie.

Hâbleur.

Hache.

Hacher.

Hachette.

Hachis.

Hachoir.

Hachure.

Hagard.

Haie.

Haillon.

Haine.

Haïr.

Haire.

Halage.

Halbran.

Halbrené.

Hâle.

Halener.

Haleter.

Halle.

Hallebarde.

Hallier.

Halte.

Hamac.

Hameau.

Hampe.

Hanap.

Hanche,

Hangar.

Hanneton.

Hanse.

Hanter.

Happelourde.

Happer.

Haquence.

Haquet.

Harangue.

Haranguer.

Haras.

Harasser.

Harceler.

Hardes.

Hardi.

Hardiesse.

Hardiment.

Hareng.

Harengère.

Hargneux.

HaricGt.

Haridelle.

Harnacher.

Harnais.

Haro.

Harpe.

Harpie.

Harpon.

Hart.

Hasard.

Hase.

Hâte.

Hâter.

Hâtif.

Haubans.

Haubert.

Hâve.

Havre.

Havre-sac.

Hausse.

Hausse-col.

Hausser.

Haut.

Hautain.

Haut-bois.


29

Haute-contre. _ Haut-dc-chausse

Haute-futaie, et tous les composés de haute.

Hé!

Heaume.

Hein ?

Hennir.

Hennissement.

Héraut.

Hère.

Hérisser.

-Hérisson.

Hernie.

Héron.

Héros.

Herse.

Hêtre.

Heurter.

Hibou.

Hideux.

Hie.

Hiérarchie.

Ho!

Hobereau.

Hoca.

Hoche.

Hochepot.

Hocher.

Hochet.

Holà!

Homard.

Hongre.

Honnir.

Honte.

Hoquet.

Hoqueton.

Horde.

Horion.

Hormis.

Hors.

Hors-d'oeuvre.

Hotte.

Houblon.

Houe.

Houille.

Houleux.

Houle.

Houlette."

Houppe.

Houppelande.

Honri..-;

Houseau.

Houspiller.

Houssaie.

Housse.

Housser.

Houssine.

Houx.

Hoyau.

Huche.

Huées. •

Huer.

Huguenot.

Huit.

Humer.

Hune.

Hunier.

Huppe, f

Huppé.

Hure.

Hurlement.

Hurler.

Hussard* et

houzard. Hutte.

Observations. L'usage a fait aspirer dans la prononciation quelques mots qui ne commencent pas par une h, comme : onze, onzième, la particule affirmative oui, et les interjections ah! eh! oh! Ces mots peuvent donc être précédés d'une voyelle, sans qu'il y ait hiatus. Ainsi l'on peut dire en vers : le onze du mois, lui onzième, eh! oui, ni oui ni non, etc.

Le onze de janvier mil sept cent quatre-vingts.

Lui onzième arrivant, chacun se mit à table. A.

Le patron ne voulut dire JVi oui ni non sur ce discours.

LA FOXTAIKE. #

Oui, oui, vous me suivrez; n'en douiez nullement.

RACIKE.

Oh ! là, oh ! descendez, que l'on ne vous le dise.

LA I'OKTAISE.

a0 Dans la poésie familière on se dispense


30

quelquefois d'aspirer 17* dans certains mots, comme Henri, Hollande, Hongrie; et l'on dit : le cheval d'Henri IV, la reine, d'Hongrie , du fromage d'Hollande. Cependant cette dernière locution est peu usitée, même dans les vers négligés; et La Fontaine a cru devoir écrire :

Dans un fromage de Hollande.

Il n'en est pas de même de Henri; Habert de Montmaur a-dit avec raison , à propos de la statue de Henri IV :

On ne parle point d'Henri Quatre, On ne parle que du cheval, ,

CHAPITRE V.

De l'Hémistiche et Me la Césure. § i. DE L'HÉMISTICHE.

Ce n'est pas assez , pour qu'un vers soit correct , qu'il renferme exactement le nombre de syllabes exigé par la mesure, et que le concours des voyelles n'y produise aucun hiatus - il faut encore, dans les vers de douze et de dix syllabes , ménager un repos qui coupe le vers en deux parties, appelées hémistiches ; repos qu'il ne faut pas confondre avec la césure, dont nous parlerons bientôt.

Le repos de l'hémistiche doit être placé après la sixième syllabe dans les vers alexandrins ou de douze syllabes, qu'il coupe -en deux parties


31

égales. Les deux vers suivans en offrent à la fois le précepte et l'exemple :

Que toujours dans vos vers —le sens, coupant les mots, Suspende l'hémistiche, — en marque le repos.

BOILEAC.

Dans les vers de dix syllabes, le repos doit tomber sur la quatrième syllabe, et peut quelquefois, mais rarement, être placé à la sixième: il coupe ainsi le vers en deux parties inégales, dont l'une a quatre syllabes et l'autre six (i) :

Que le mensonge = un instant nous outrage ,

Tout est de feu soudain — pour l'appuyer: ,

La vérité =: perce enfin le nuage ;

Tout est de glace r= à nous justifier. LA FONTAINE.

Observations. Quelques critiques ont blâmé à tort le second vers de cet exemple, parce que le sens veut qu'on prononce de suite : tout est de feu soudain, et place ainsile repos de ce vers àla sixième

(i) L'abbé Desmaiets voulut introduire dans la poésie française des vers de dix syllabes coupés à la cinquième par un repos , tels que ceux-ci :

C'est au ciel, Timandre, = au ciel que réside La paix, la sagesse, rr: et le bien solide.

Mais ces vers n'étant, à la rime près, que deux vers de cinq syllabes, réunis en un seul, cette tentative n'a point réussi. Cependant cette espèce- de vers s'emploie quelquefois dans les pièces destinées à être mises en musique. Témoin ce couplet d'une romance bien connue :

Dans nu vieux château — de l'Andalousie , Au temps où l'amour — se montrait constant, Où beauté , valeur = et galanterie Guidaient au combat r= un fidèle amant.


32 syllabe- ce repos n'est pas vicieux, et je pourrais en citer un grand nombre d'exemples dans les meilleurs poètes; entre autres clans Clément Marot, qui a fait un si heureux emploi du vers de dix syllabes. Voici même un exemple du repos à la huitième syllabe :

On dit bien vrai, -la mauvaise fortune

Ne vient jamais qu'elle n'en amène une, ,

Ou deux ou trois avec elle.

Mais c'est une licence dont il ne faut user que très-rarement.

20 Quoique le repos du vers alexandrin doive être placé à la sixième syllabe, et le repos du vers de dix syllabes à la quatrième, il ne s'ensuit pas que le sens doive être absolument terminé à l'hémistiche ; il suffit, pour que le vers soit correct, qu'on puisse s'y arrêter, et que rien n'oblige, en scandant le vers, à lier la dernière syllabe du premier hémistiche avec la première du second.

Ce serait d'ailleurs une bien mauvaise manière de lire les vers, que de faire sentir continuellement ce repos; ce serait les réciter en écolier, et (eur ravir leur harmonie, en leur donnant une cadence monotone.

Voltaire, dans ces vers techniques, nous enseigne l'art de varier la coupe des vers, en observant toutefois les règles de l'hémistiche :

Observez l'hémistiche, = et redoutez l'ennui Qu'un repi.'S uniforme = attache auprès de lui ;


33

Que votre phrase heureuse =: et clairement rendue , Soit tantôt terminée , çs et tantôt suspendue : C'est le secret de l'art. = Imitez ces accens Dont l'aisé Jéliotte r= avait charmé nos sens : Toujours harmonieux , — et libre sans licence, Il n'appesantit point = ses sons et sa cadence. Salle, dont Terpsichore = avait conduit les pas, Fit sentir la mesure — et ne la marquait pas.

Remarquez aussi que dans plusieurs de ces vers le dernier mot du premier hémistiche se termine par un e muet ; mais que cet e muet ne compte pas dans la mesure, et s'élide, parce que le premier mot du second hémistiche commence par une voyelle, comme nous l'avons dit au chapitre de Yélision.

Le repos sera défectueux dans les vers de douze et de dix syllabes,

S'il coupe un mot en deux, comme dans ce vers alexandrin :

Que peuvent tous les fai^rzbles humains devant Dieu?

ou dans celui-ci de dix syllabes :

Que sont les fai=zbles humains devant Dieu?

2° S'il tombe sur un mot terminé par un e muet qui ne s'élide pas avec la première syllabe du second hémistiche :

Dans l'eau d'HippocrcKE = je n'ai jamais puisé. C'est la gloinE = qui conduit Alexandre.

3° Si l'e muet qui se trouve à l'hémistiche est suivi d'une ou de plusieurs consonnes qui n'en permettent pas l'élision :

Les grands talens blessEUT — et torturent l'envie. Tous les peuplts = anciens et modernes.


4° Si le repos tombe sur un "mot inséparable de celui qui suit :

Adieu, je m'en vais à = Paris pour mes affaires. Nous verrons si :=i je suis chez moi le maître.

5° Le repos est encore vicieux lorsqu'on le fixe sur le verbe être, placé entre le sujet et son attribut :

Alors le crime était == accompagné de honte. Oui, Bavard est = un héros accompli.

6° S'il sépare un substantif de l'adjectif qui en complète le sens, ou deux mots qui se lient nécessairement l'un à l'autre. Racine a donc eu tort de dire dans les Plaideurs :

Ma foi, j'étais un franc r= portier de comédie.

Ce vers de dix syllabes n'est pas moins fautif :

On n'acquiert rien c= <rZe bon à me fâcher.

Observation. Si cependant le substantif est suivi ou précédé de plusieurs adjectifs, il peut en être séparé par le repos :

Ces chanoines vermeils — et.brillans de santé, S'engraissaient d'une sainte =s et molle oisiveté. .

BOILEAK.

C'est une chose = indigne, lâche, infâme,

De s'abaisser ;= jusqu'à trahir son âme. A.

7° Le repos est encore défectueux, s'il coupe en deux une conjonction :

L'un vit long-temps après r= que l'autre a disparu. Du moins avant n= qu'on t'ouvre la barrière.

8° S'il atteint un qui ou un que relatif:

Bénissons Dieu de qui = la puissance est sans bornes. Ce héros dont = tu vantes les exploits.


35 Il y a encore une foule d'autres cas où le repos est vicieux, et qu'il serait trop long d'énumérer. L'oreille du poète doit encore mieux que les règles et les exemples le préserver des fautes qui résultent du mauvais placement du repos clans les vers de douze et de dix syllabes.

§ 2. DE LA CÉSURE.

Comme nous l'avons dit précédemment, les mots césure et repos ne sont pas synonymes, bien qu'un grand nombre de prosodistes les aient employés indifféremment l'un pour l'autre.

Césure (du mot latin coedere) signifie coupure. Or, un vers peut avoir plusieurs coupures, quoiqu'il n'ait qu'un seul repos à l'hémistiche. Pour rendre plus sensible la différence qui existe entre le repos et la césure, j'ai marqué, dans les vers suivans, les césures par un simple trait— et les repos par un trait double = :

Mon arc, —■ mes javelots, —mon char, — tout m'importune.

RACINE.

Je le vis; — son aspect£=:n'avait rien de farouche.

Le même.

Vivons pour nous, z=z ma soeur, — mon Amélie ; Que l'amitié , = que le sang ■—■ qui nous lie, Nous tiennent lieu = du reste des humains : Ils sont si sots, •= si dangereux, — si vains.

On voit qu'il y a autant de césures que de suspensions , plus ou moins marquées, dans le cours d'un vers. Les césures facilitent la marche


36

du vers, en varient la tioupe, et concourent à le rendre plus souple, plus harmonieux.

Observations. Le repos à l'hémistiche est de nécessité absolue dans les grands vers ; c'est un élément essentiel de leur mécanisme. La eésure n'y est qu'un agrément dont le vers peut se passer, tandis qu'il ne saurait marcher sans le repos à l'hémistiche.- ,

Observez encore que -le repos à l'hémistiche est nécessairement une césure, mais que la césure existe indépendamment du repos à l'hémistiche. On en voit encore un exemple frappant dans ces vers :

Vous marchez : — l'horizon sa vous obéit. — La terre S'élève, — redescend , r= s'allonge, ■— se resserré.

Une autre différence entre le repos et la césure , c'est que si les vers qui ont moins de dix syllabes ne sont pas assujettis au repos de l'hémistiche , il est cependant indispensable d'y ménager quelques repos à l'haleine du lecteur. Ces repos sont de véritables césures que l'on doit varier autant que possible de vers en vers, pour éviter la monotonie.

Observation. Il n'y a point de règles pour les césures dans les vers de huit, de sept, de six et de cinq syllabes. Le goût du versificateur peut, à son gré, les admettre ou les omettre, les varier ou les multiplier : c'est à son oreille à en régler l'usage pour donner de la mollesse ou du nombre à ses vers. On remarquera toutefois que dans les


37 vers de huit syllabes, par exemple, le reposa plus de grâce après la troisième ou la quatrième syllabe qu'après la seconde, la cinquième ou les suivantes. En effet, si l'on s'arrête après la seconde syllabe, la fin du vers paraît trop lente en proportion de son commencement; s'arrêtet-on après la cinquième, cette fin semble trop précipitée. On sentira la justesse de ces observations en lisant la première strophe de l'Ocre à la Fortune, où nous avons indiqué les césures comme précédemment :

Fortune,— dont la main couronne Les forfaits — les plus inouïs, Du faux éclat— qui t'environne, Serons-nous toujours — éblouis? Jusques à quand, — trompeuse idole, D'un culte — honteux et frivole __, Honorerons-nous — tes autels? Verra-t-on toujours >—tes caprices Consacrés — par les sacrifices Et par l'hommage — des mortels ?

"J.-B. ROUSSEAU.

CHAPITRE VI.

Des mots qui ne peuvent entrer dans le corps du vers.

Parmi les mots cpù se terminent par un e muet, il en est où cet e est précédé d'une consonne, comme dans miwe, hac^e, tendresse : ces mots peuvent entrer clans le corps d'un vers, qu'ils soient suivis d'une consonne ou d'une voyelle


38 Dans le premier cas, l'e muet et la consonne qui le précède forment une syllabe qui compte dans la mesure du vers :

Muse, changeons de style, ou je cesse d'écrire.

BOILEAU.

Dans le second cas, c'est-à-dire lorsque ces mots sont suivis d'une voyelle, l'e muet qui les termine s'élide, et la syllabe à laquelle il appartient ne compte pas dans le vers, comme nous l'avons dit au chapitre de l'élision.

Mais il est aussi des mots où l'e muet est précédé d'une autre voyelle, comme musée, rae, prot'e, cigz^ë, broz'e, cne, etc. : ces mots ne peuvent entrer dans le corps d'un vers qu'au moyen de l'élision , c'est-à-dire qu'ils doivent être nécessairement suivis d'un mot commençant par une voyelle.

Molière a donc fait une faute dans ce vers du Misanthrope :

Mais elle bat les gens et ne les paie point ;

tandis que, s'il eût dit :

Mais elle bat les gens et les paie assez mal,

le vers serait correct, parce que l'e final de paie s'éliderait avec Va initial de assez.

Il résulte de là que, dans les mots terminés par deux voyelles, lorsque l'e muet est suivi de Ys caractéristique du pluriel des noms et de la seconde personne du singulier des verbes, comme dans galanteries, tu CHES , tu te maries, ou lorsque cet e muet est suivi de nt caracté-


39 ristique de la troisième personne du pluriel des verbes, comme ils crient, ils se marient, ils iuenf, ces mots ne peuvent entrer dans le corps d'un vers, parce que l'élision de l'e muet ne peut plus avoir lieu.

Ainsi l'on ne pourrait pas dire :

De tes galanteries enfin bornant le cours,

Il est donc vrai, dans peu tu te maries, Alcippe ?

Mais Boileau a dit avec raison :

Enfin, bornant le cours de tes galanteries, Alcippe, il est donc vrai, dans peu tu te maries ?

parce que, clans ces vers, la dernière syllabe es, étant muette , ne compte pas.

RÈGLE GÉNÉRALE.

Tous les mots où l'e muet, précédé d'une autre voyelle, ne s'élide pas, ne peuvent entrer dans le corps d'un vers, du ne peuvent être placés qu'à la fin.

II y a cependant plusieurs exceptions à cette règle :

Les mots en gue, que, comme fougue , intrigue , masque , monarque , parce que, dans ces mots, la voyelle u ne sert qu'à donner une prononciation forte au g, qui, sans cet u, se prononcerait j, comme dans songe (sonje). Aussi J.-B. Rousseau a-t-il pu dire :

Le masque tombe , l'homme reste, Et le héros s'évanouit ;

et Lalanne, en parlant de deux coqs :

Déjà les combattans, dans leur fougue bouillante, Se dressent l'oeil en feu, la crête étincelante.


40 a0 Le mot soient, troisième personne plurielle du présent du subjonctif du verbe être:

Qne ses discours , partout fertiles en bons mots, Soient pleins de passions finement maniées,

BOILEAU.

La plénitude du son oi (oa) dans soient étant la seule raison qu'on puisse donner de cette exception, elle doit s'étendre aux mots voient et croient, qui présentent un son également plein. Ainsi, selon nous, il n'y a point de faute dans ces vers :

Et l'ardente Libye, et les murs d'Alexandre, La voient vers le midi s'abaisser et descendre.

IVIALFILATKE.

3° C'est aussi celte plénitude de sons qui a fait recevoir dans le corps du vers la terminaison aient des imparfaits et des conditionnels, qui ne forme qu'une seule syllabe, comme si elle s'écrivait dit :

Mille ruisseaux, fuyant à travers la verdure, Se croisaient, circulaient, mari«ie/;( leur eau pure.

GILBERT.

Observation. La raison qui a fait admettre dans le corps des vers cette terminaison aient des imparfaits et des conditionnels, doit faire obtenir la même faveur au mot aient, troisième personne plurielle du présent du subjonctif du verbe avoir. Delille, à mon avis, a pu dire, sans pécher contre la règle :

Que mille adorateurs dans Sidon, autrefois, Aient brigué vainement l'honneur de votre choix;


41 mais il aurait fait une faute s'il eût dit, en faisant aient de deux syllabes :

Ai-ent en vain brigué l'honneur de votre choix ;

parce que ce serait pécher à la fois contre la mesure et l'harmonie, qui ne permettent pas de décomposer cette diphthongue aient en deux

syllabes.

CHAPITRE VIL

De la Rime.

Jusqu'ici nous avons considéré Je vers français isolément ; nous allons voir maintenant quels sont les principes qui le régissent dans ses rapports avec d'autres vers.

Le rhythme des vers français étant peu marqué, puisqu'il ne consiste guère que dans le nombre des syllabes et le repos de l'hémistiche, pour indemniser en quelque sorte l'oreille du manque de prosodie qui s'y fait sentir, on y a suppléé par la rime, qui est le caractère distinctif de notre poésie (i).

(i) Le goût de la rime remonte à une très-haute antiquité. On en attribue l'invention aux Bardes et aux Druides, qui furent nos premiers poètes comme nos premiers théologiens. Mais, comme aucun monument de la poésie gauloise n'est parvenu jusqu'à nous, nous nous bornerons à constater l'existence de la rime sous Louis VII, dans les vers léonins, espèce de vers latins qui rimaient au troisième et au sixième pied, comme ceux ci :


42

La rime est le retour de sons semblables ou uniformes à la fin de deux ou plusieurs vers.

Il n'est personne qui ne sente à la première lecture la ressemblance qui existe entre les sons qui terminent ces vers :

' Oui, je viens dans son temple adorer l'Eterne/; Je viens, selon l'usage antique et solenneZ, Célébrer avec vous la fameuse journée Où, sur le mont Sina, la loi nous fut donnée.

RACINE.

Cette ressemblance de sons qui existe entre les mots étersE-L et solennel,, joursée et donnée, est ce qui constitue la rime.

§ i. DES RIMES MASCULINE ET FÉMININE.

La rime se divise en rime masculine et en rime féminine.

La rime masculine est celle qui termine les vers par un son plein et arrêté, comme la dernière syllabe de ces vers:' ^

Descends du haut des cieux, auguste vérité; Répands sur mes écrits ta force et ta clarté.

VOLTAIRE.

La rime féminine est celle qui termine le vers

Mensibus errazis ad solem ne sedeafis.

Ut vites poenam, de potibus incipe casnam.

La rime, inutile dans les vers rhylhmiqucs, où elle créait sans profit une difficulté de plus, fut bientôt exilée des vers latins; mais les Trouvères et les Troubadours, nos anciens poètes, lui donnèrent asile dans leurs vers mesurés, dont elle devint le plus bel ornement.


43 . par une syllabe muette ; c'est-à-dire, soit par un e muet :

Je chante les combats et ce prélat terriJZe Qui, par ses longs travaux et sa force invinciZiZe.

BOII.EAU.

soit par un e muet suivi d'une s :

Connais-tu l'héritier du plus saint des monarques, Reine? De ton poignard connais du moins les marques.

RACINE.

soit par un e muet suivi de nt :

Ici, c'est un hameau que les bois environnent ; Là, de leurs longues tours les cités se couronnent.

DELILLE.

Observations.

Il y a plusieurs observations à faire au sujet de la rime féminine :

Les vers à rime féminine comportent nécessairement une syilabe de plus que les vers à rime masculine de la même mesure, parce que la dernière syllabe des rimes féminines étant muette, ne compte pas clans le vers. (Voyez chapitre 1er, observation, page 4-)

2° La voix ne pouvant s'arrêter que sur la syllabe-sonore qui précède la syllabe muette, il faut nécessairement deux syllabes pour une rime féminine. En effet, ce qui constitue la rime dans ces mots lerr-ible et invinc-ible, ce n'est pas ble : car proba-ble se termine aussi par la finale ble, et ne rime pas avec terr-ible; c'est i'ble. Dans les mots mon-arques et marques,


44 ce n'est pas es qui fait la rime, ce n'est pas même ques : car Pâques ne rime pas avec marques, ni Jacques avec Plutarque; c'est 'ar-ques. Dans envi-ronnent et cou-ronnent, ce n'est pas nent, mais on-nent, qui rime. La syllabe sonore qui précède la syllabe muette dans les rimes féminines s'appelle syllabe d'ap-pui; dans 7/ZARQUES et TOO/ZARQUES , la syllabe d'appui est ar.

3° La finale eut ne constitue pas une rime féminine dans les substantifs, adjectifs et adverbes terminés en ent, serp-ent, prud-ent, amicale-ment ; et cela, par une raison fort simple, c'est que dans ces mots la-syllabe ent se prononce an, et, au lieu d'être muette, est pleine et sonore. Elle rentre donc dans la classe des rimes masculines.

4° La finale ent ne constitue pas non plus une rime féminine dans les troisièmes personnes du pluriel des imparfaits et des conditionnels , parce qu'alors cette finale ent se trouve précédée des diphthongues oi ou ai, et ne forme avec elles qu'une seule et même syllabe qui a un son plein où l'e muet ne se fait pas sentir , comme dis-k\e.m, combatt-iavur, parl-Aievn, qui se prononcent comme s'il y avait dise, par-lê, combatt-ë: f

Aux accords d'Amphion les pierres se mouv-aienï, Et sur les murs thébains en ordre s'élev-aie/zî.

5° Mais pour peu que l'e muet se détache de la diphthongue qui le précède, et se fasse sentir


45 à l'oreille, comme à l'indicatif des verbes ; ils eïïr-aient, ils paient, ils envoient, ils croient, ils s'éverlueizt, ils s'habituent, la rime redevient féminine, comme dans cet exemple :

Leurs pavillons brillans sur les flots se déploient"; L'air retentit des cris que les échos renvoient. A.

§ 2. DES RIMES RICHES ET DES BIMES'SUFFISANTES.

Les rimes, tant masculines que féminines, se subdivisent en rimes riches et en rimes suffisantes.

i" La rime riche est formée de deux sons parfaitement semblables pour l'oreille, comme loiSIR ,• plai-sin , .ya-PHiR et ze'-PHYR ; atte-i,iz , conso-i.ÉE :

Sur une conque de saphir, De huit papillons attetée, Elle passait comme un zéphyr; Et la terre était.conso/e'e.

BÉRANGER.

2° La rime suffisante est celle qui n'a pas une convenance de son rigoureusement exacte, mais qui oâre cependant à l'oreille une assez grande ressemblance entre les sons qui terminent deux ou plusieurs vers :

Tantôt dans le silence, et tantôt à grand bruit, A la clarté des cieux, dans l'ombre de la nuit.

VOLTAIRE.

Je sais qu'un noble esprit peut, sans honte et sans crime, Tirer de son travail un tribut légitime.

BOILEAU.


46 Observation.

La rime riche est de rigueur dans la poésie lyrique, dans l'ode, clans le dithyrambe. De nos jours M. Béranger a prouvé que, même dans la chanson, elle ne nuisait ni à la verve ni à la gaîte' du poète. MM. Barthélémy et Méry, dans leur beau poème de Bonaparte en Egypte, ont poussé jusqu'au luxe la richesse de la rime, cpii cependant semble se présenter à eux sans peine, sans effort. MM. Lamartine, Victor Hugo et Casimir Delavigne se font aussi remarquer par leur exactitude à rimer; et j'ose affirmer que ce n'est pas un des moiudres charmes de leurs admirables poésies. En général, les poètes de notre époque paraissent se faire un devoir d'exclure de leurs ouvrages les rimes insuffisantes ou négligées ; en cela ils suivent l'exemple des grands modèles du siècle de Louis XIV, et surtout de Racine et de Boileau. On n'en peut pas dire autant des poètes du dix-huitième siècle. Voltaire, se livrant à sa prodigieuse facilité, a trop souvent péché contre la rime ; Delille n'est pas non plus à l'abri de ce reproche, et la faiblesse de ses rimes dépare quelquefois ses plus beaux passages.

« Dans les longs ouvrages, dit Louis Racine, « il n'est pas toujours nécessaire que la rime soit « riche; mais il est toujours nécessaire qu'elle « soit exacte. Pécher en vers français contre la « rime, c'est pécher en vers latins contre la


47 « quantité. La faute est égale : mal rimer, c'est « mal faire des vers. »

§ 3. DES LETTRES ET DES SYLLABES ÉQUIVALENTES.

Deux mots peuvent rimer ensemble, et même richement, quoiqu'ils ne se terminent pas par les mêmes lettres. Il suffit pour'cela qu'ils se terminent par des lettres ou des syllabes équivalentes , c'est-à-dire qui rendent un son semblable. I. Les lettres équivalentes en français sont : c, ch, g, k et q. Bloc rime avec Pioch, avec coq et avec Cradock; flanc rime avec sang. Exemples :

Sire, mon père est mort, mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux^/?«ne.

P. CORNEILLE.

Lisez ces vers, me disait monsieur Roch, Pour le rébus,,'l'énigme et la charade, De nos rimeurs, sans nul doute, le coq ; Lisez ces vers : ilsrfsont de mon estoc. A.

a0 d équivaut à t. Grand rime avec conquérant , et hasard avec art :

Sur l'argent, c'est tout dire , on est déjà d'accord; Le beau-père futur vide son coïïie-fort.

BOILEAU.

Son style impétueux souvent marche au hasard : Chez elle un beau désordre est un effet de Yart.

Le même.

x équivaut à z et à s. Ainsi épais rime bien avec paix, assez avec compassés, épris avec prix ^et poids avec poix :


48

Pénétrez avec moi sous ce,t ombrage épais :

Là régnent le repos, le silence et la paix. A.

Vous donc qui d'un beau feu pour le théâtre épris, Venez en vers pompeux y disputer le pri.r.

BOILEAU.

m, à la fin des mots, équivaut à n. Faim rime avec fin, essaim avec sein, nom avec non, et matin avec thym :

Lorsque versant ses pleurs sur la rose et le thym, Elle ouvre dans lès cieux les portes du matin.

L. RACINE.

Baignent d'oiseaux brillans un innombrable essaim , De masses de verdure enrichissent son sein.

DELILLE.

5° ph équivaut à f. Etouffée rime bien avec Orphée et Alphée, et griffe avec logogriphe et apocryphe, étoffe avec philosophe; etc. :

Des chantres de nos bois les voix sont étouf/ees ; Au siècle des Midas on ne voit plus d'Orpne'es.

VOLTAIRE.

Vous en qui le monstre fatal Dont OEdipe trancha la griffe Eût jadis trouvé son égal; Vous, le soutien du logogrip/te, Et l'ornement du seul journal Qui n'ait jamais rien à'apocryphe..

FERLUS. Epître h un grand auteur de logogriphes.

6° th équivaut à t. Vérité rime avec thé, et labyrinthe avec enceinte.

Ce soir, mon cher voisin, vous êtes invité

A venir sans façon chez nous prendre le thé. A.

De ses jardins, odorant labyrint/ie ,

La fée alors gagne la vaste enceinte, MILLEVOÏE.


49

IL Les syllabes équivalentes sont :• ci et si, dans tous les mots où ils se prononcent de même : souci rime avec transi , ainsi avec ceci, rétréci avec réussi, etc.

Votre jeune Apollon,- qui n'a point réussi,

Dans la satire encor ne peut être endurci. GILBERT.

2° cie, sie, tie, et xie, qui équivaut à csie, comme dans pharmacie, Circassie, facéne, apoplexie et un grand nombre de mots semblables qui riment bien les uns avec les autres :

Au flanc des vieilles tours, par les siècles noircies, Le temps a sillonné de somjires prophéties.

BARTHÉLÉMY. Qui s'avance en ces lieux ? C'est la fière Eudoarte, La reine des beautés de l'aristocratie. A.

3° cien,sien, tien, qui riment très-bien ensemble dans les mots où ils se prononcent de même , comme ancien, paroissien, béotien :

C'était un grave et savant Égyptiere ,

Grand alchimiste et mathématicien,

Qui s'occupait tant soit peu de magie :

Nul nom n'était plus connu que le sien

En Arabie, en Perse , en Géorgie. A.

4° On concevra sans peine qu'il en est de même des mots en don, sion, tion et xion, comme Alcxon , excursion , adoption , réflexion ;

Et des mots en deux, sieux, tieux, comme gràciEUX, chassieux, séditieux, etc. ;

Enfin de tous les mots où le t et Ys se prononcent comme un ç.

5° ai rime avec é quand il a Je même son que cette voyelle, comme , par exemple, au parfait

3


, 50

défini des verbes de la première conjugaison, comme j'aimki, ]e parhi, Yadorki; au futur de tous les verbes, l'aimenki, je Z/RAI, je-mowntAi; et à l'indicatif présent du verbe avoir, yai, etc.

Et grâce à ses leçons, sans avoir voyag-e',

Vous n'imaginez pas la science que j'ai. DE BOUFFLERS.

Le voilà donc, grand Dieu! ce prophète sacré, \ Ce roi que je servis, ce Dieu que j'adorai. VOLTAIRE.

J'ai le coeur si serre,

Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai.

MOLIÈRE.

6° Lorsque ai, suivi de ^ ou de i, prend le son de e ou è, comme à l'imparfait des verbes, j'aimkis, tu aimkis, il aimkvs; au.conditionnel, Yaimerkis, tu aimerkis, il aimerAIT , ces mots riment très-bien avec les mois en es, et, ets. Ainsi je finisskis rime avec succès ; il changent , avec projet; il aimeRkit, avec fouet ; et tu aimenkis, avec fouets.

EXEMPLES.

Et l'auditoire s'étonnait

Qu'il n'y jetât pas son bonnet. FLORIAM.

Denis courut, amis, qui le croirait ?

Chercher l'honneur... où ? dans un cabaret ! VOLTAIRE.

70 Toutes les fois que ai, a la pénultième syllabe, prend le son de l'è ouvert dans les mots à rime féminine, ces mots riment avec ceux où è sert d'appui à une rimé du même genre. Ainsi vaine rime avec «RÊNE, témérkmê avec préfène, AILE avec fidèhe, et 7«AÎTRE avec7<!ÉTRÉ :

Le doux plaisir des champs fuit une pompe vaine : L'orgueil produit le faste, et le faste la gêné.


51 Il en est de même des mots dans lesquels ei se prononce ë ou ai ; reine rime très-bien avec souverkme , et reitre (cavalier allemand) avec apparkitRe, etc.

§ 4- DES RIMES INSUFFISANTES on VICIEUSES.

La rime ayant été inventée pour le plaisir de l'oreille, c'est pour l'oreille qu'il faut rimer et non pas pour les yeux.

Il résulte de là, qu'un grand nombre de syllabes qui s'écrivent de la même manière ne riment pas ensemble , lorsqu'elles se prononcent différemment. Ainsi, dans ces deux vers de Corneille :

Si tu le vois, agis comme tu sais.

— Ce n'est pas par ce coup que je fais mes essais. Le Menteur, acte 4.

Tu sais ne rime pas avec essais, comme l'a très-bien remarqué Voltaire ; parce que tu sais se prononce comme s'il y avait tu se avec l'e' fermé , tandis qu'essais se prononce comme essès , avec l'è ouvert.

Par la même raison aiueR ne rime pas avec MER et «MER, quoique la dernière syllabe de ces trois mots s'écrive identiquement de la même manière; e7ZFER ne rime pas avec échaufeeR, ni CHER avec approcneR. Racine a donc eu tort de dire :

Et lorsqu'avec transport je pense m'approc7ter De tout ce que les dieux m'ont laissé de plus cher;

et Châteaubrun :

Votre joie importune est un reproche amer Dont Hécube, après tout, n'oserait vous blâmer.


52

Ces mots, cher et approc/W_, amer et blâmez", sont ce -qu'on appelle des rimes normandes, parce que les Normands prononcent généralement la finale de l'infinitif des verbes de la première conjugaison, aimer, chanter, parler, comme si l'on écrivait aiwkRe , chantèRe, parLÈRE. Ménage, dans ses observations sur Malherbe , dit que ce poète, sur la fin de s.es jours, avait conçu une si grande aversion contre ces rimes normandes, qu'il avait dessein de les ôter de toutes ses poésies.

2° Une voyelle longue ne rime pas avec une voyelle brève. En général les voyelles longues, soit à la dernière syllabe de vers masculins , soit à la pénultième syllabe de vers féminins , riment mal avec les voyelles brèves , comme mâle avec cabkve, conquête avec trompette , une 772ASSE avec il amksse, «BATTRE avec théktRe, ordonne avec trône. Boileau n'aurait donc pas dû faire rimer préekce avec gTACE dans ces vers de l'Art poétique :

Un auteur à genoux, dans une humble préface, Au lecteur qu'il ennuie a beau demander grâce.

Les vers suivans ne sont pas moins répréhensibles :

La neige autour de lui rapidement s'amasse; De moment en moment elle augmente sa masse.

DELILLE. Ah ! de ces jeux sanglans, qu'un roi guerrier ordonne, Les maux sont pour le peuple et l'éclat pour le trône.

THOMAS.

Exception. Cependant vous ÊTES, quoique


53 marqué d'un accent circonflexe, est, au gré du poète, long ou bref (i) , et Reslaut a tort de dire que la rime des vers suivans est vicieuse :

Je me porte encor mieux que tous tant que vous êtes ; Je fais quatre repas et je lis sans lunettes.

Ces vers sont également irréprochables sous le rapport de la rinfe :

Point d'époux qui m'abaisse au rang de ses sujettes. Enfin je veux un roi : regardez si vous l'eues.

THOMAS CORNEILLE.

Quant aux exemples où êtes rime avec une syllabe longue , ils sont encore plus nombreux. Nous ne citerons que le suivant :

Toute pleine du feu de tant de saints prophètes, Allez, osez au roi déclarer qui vous êtes. RACINE.

3° La rime est défectueuse entre deux mots dont l'un est terminé par deux II mouillées, comme émaiuA, eVeiLLÉ, dépouiixê, et l'autre, soit par une l, soit par deux II sèches, comme appeiA, consteuLé ; car ces finales se prononcent différemment. Ainsi, dans ces vers :

Et sur ce bord émai//e Où Neuilly borde la Seine, Reviens au vin d'Auvi/e' Mêler les eaux d'Hippocrène,

J.-B. ROUSSEAU.

émaillé ne rime point avec Auvilé, parce que / mouillée et / simple ne sont point des sons identiques.

Par la même raison péril rime mal a\ec puéril, et baril avec subtil..

. (i) D'OLIVET. Prosodie française.


54

C'est bien pis encore quand la rime est féminine ; car ville et famille, par exemple , ne riment pas du tout.

Il en faut dire autant de gn mouillé, comme dans rogné, et de gn dur dans Progné. Ce dernier mot ne peut rimer qu'avec les mots où la finale né peut être séparée., comme infortuné, condam-né.

EXEMPLE.

N'imitez pas la barbare Prog-ne',

Qui massacra son fils infortu-«e'. A.

§ 5. RIME D'UN MOT AVEC LUI-MÊME ET RIME DES HOMONYMES.

I. Un mot ne peut rimer avec lui-même, à moins qu'il ne soit pris dans un sens différent. Ainsi l'on aurait tort de dire :

Les chefs et les soldats ne se connaissent plus ; L'un ne peut commander, l'autre n'obéit plus;

A.

mais on peut très-bien faire rimer un page avec une page, un somme avec une somme, un livre avec une livre, etc. Ainsi Boileau a pu dire sans blesser la règle :

Prends-moi le bon parti, laisse là tous tes livres :

Cent francs au denier cinq, combien font-ils ? — Vingt livres ;

et Racine :

Tel-que vous me voyez, monsieur, ici présent, M'a d'un fort grand soufflet, fait un petit présent;

parce que, dans les deux premiers vers, le mot


55 livre a deux acceptions tout-à-fait distinctes, ainsi que le mot présent dans le second exemple. Quelque riches pourtant que soient ces rimes, elles fatigueraient si elles étaient trop multipliées.

Exception. Il est aussi des cas, mais fort rares, où la répétition à la rime du même mot, pris dans le même sens, est permise et peut devenir une beauté. Ainsi, pour rendre l'effet de l'écho, M. Tissot, dans sa traduction de la sixième Êglogue de Virgile, a répété le mot Hylas à la fin de ces vers :

Les rochers, à grands cris, redemandent Hylas ; Et le rivage entier répète : Hylas ! Hylas .'•

On en voit encore un fort bel exemple dans ces vers imités du quatrième livre des Géorgiques :

Sa voix disait encore ; Eurydice ! Eurydice ! Et tout le fleuve au loin répétait : Eurydice !

, LEBRUN.

Mais, nous le répétons, cette répétition du même mot est une licence que l'on ne doit se permettre que très-rarement, et qui n'est excusable que lorsqu'elle produit un grand effet.

IL Les homonymes, ou mots qui se prononcent de même, ou à peu près de même, quoique leur orthographe et leur signification soient différentes, donnent de fort bonnes rimes : Pin


56

rime bien avec pain, cygne avec signe, mais avec mets :

D'accord, la poésie a ses licences ; mais Celle-ci passe un peu les bornes que j'y mets:

PIRON. Mélromanie.

Ou de trente feuillets réduits peut-être à neuf, Parer, demi-rongés, les rebords du Vont-Dfeuf.

BOILEAU.

Observations. i°II faut se garder toutefois de faire rimer ensemble les homonymes, lorsqu'ils ne sont pas terminés par des lettres semblables ou équivalentes. Ainsi saint ne peut rimer ni avec sein ni avec seing, mais il rime bien avec ceint; voix ne rime pas avec voie, mais il rime avec tu vois; lait ne rime ni avec laie ni avec legs, mais rime bien avec laid, etc.

2° Ce que nous avons dit précédemment des syllabes longues qui ne peuvent rimer avec des syllabes brèves, s'applique également aux homonymes. Il ne faut donc pas faire rimer jeûne avec jeune, paume avec pommé, pâte avec patte, tâche avec tache, etc.

§ 6. RIME DU SIMPLE AVEC LE COMPOSÉ.

Les dérivés et les composés ne riment avec leur racine ou leur simple que-dans un sens éloigné de la signification primitive.

On aurait donctort de faire rimer battre avec combattre, ordre avec désordre, bonheur avec malheur. Mais la rime du simple avec son composé , et des composés entre eux, est irrépro-


57 chable lorsque leurs significations sont assez distinctes pour faire oublier ' leur commune étymologie. Ainsi l'on peut associer à la rime lustre avec illustre, front et affront, temps et printemps, jours et toujours, ami et ennemi, quoiqu'il soit facile de reconnaître l'air de famille qui existe entre ces mots.

Je lie pense pas que l'on doive blâmer ces vers de Voltaire :

Je connais trop les grands ; dans le malheur amis, ' Ingrats dans la fortune , et bientôt ennemis.

L'Académie, dans ses Sentimens sur le Cid, avait condamné la rime de perdu avec éperdu dans ces vers de Corneille :

Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu, Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu ;

Voltaire s'est élevé contre cette décision : « Perdu et éperdu ( dit-il dans ses Remarques « sur Corneille), signifiant deux choses abso« lument différentes, laissons aux poètes la li« berté de faire rimer ces mots. Il n'y a pas « assez de rimes dans le genre' noble, pour en « diminuer encore le nombre. »

Je n'en dirai pas autant de la rime d'humains avec inhumains, clans ces vers de M. de SaintAnge :

Quand Jupiter eut vu les crimes des humains, Songeant, ô Lycaon ! à tes mets inhumains.

Malgré les raisons spécieuses que donne l'auteur pour justifier cette licence, et l'exemple

3*


5g de Voltaire dont il l'appuie, elle n'en est pas moins répréhen'sible. •

§ 7. DES FAUSSES RIMES, OU RIMES DES HÉMISTICHES.

Les consonnances des hémistiches entre eux sont ce qu'on appelle dejâusses rimes, parce qu'elles, trompent l'oreille par une illusion désagréable.

RÈGLE I. Les deux hémistiches d'un même vers ne doivent point rimer ensemble, ni même avoir une ressemblance de son :

Vous faites bien ; et moi je fais ce que je dqis.

RACINE.

RÈGLE H. Le premier hémistiche d'un vers ne doit point rimer avec le premier hémistiche du vers suivant

J'eus un frère, seigneur, illustre et généreux, Digne par sa valeur du sort le plus heureux.

CRÉBILLON.

RÈGLE III. Les vers sont encore défectueux, lorsque -le dernier hémistiche du premier vers rime avec le premier hémistiche du second:

Et déjà vous croyez, dans vos rimes obscures, Aux Saumaises futurs préparer des torlures.

BOILEAU.

Dans ce dernier exemple, où trois hémistiches riment ensemble, les mots obscures, înturs et tortures semblent séparer ces deux vers en trois qui riment mal :

Et déjà vous croyez, dans vos rimes obscures, Aux Saumaises (Murs Préparer des tortoi'es.


m

Exceptions. La rime des deux hémistiches d'un même vers n'a rien de choquant, lorsqu'elle se fait par répétition et pour donner plus d'énergie à la phrase poétique, comme dans ce vers :

Toujours haï des deux, toujours digne des deux.

AMTHÉE. Chant royal.

Il en est de même de la rime des deux premiers hémistiches de deux vers qui se suivent ; elle peut- devenir une beauté, comme dans ces vers :

Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles.

CORBEILLE. Le Cid.

§ 8. DE LA DISPOSITION DES RIMES.

Parmi les règles les plus importantes de la versification française sont celles qui concernent la disposition des rimes masculines et féminines dans toute pièce de poésie.

Les rimes peuvent être disposées de différentes manières :

Lorsque deux rimes masculines sont suivies de deux rimes féminines, et vice versa, on les appelle rimes suivies ou rimes plates. EXEMPLE.

Mais déjà le navire, aux lueurs de l'Aurore , Du sein brillant des mers voit une terre éclore ; Terre dont l'Océan, avec un triste orgueil. Semble encor murmurer le nom sur chaque écueil, Et dont le souvenir, planant sur ses rivages, Se répand sur les flots comme un parfum des âges. C'est la Grèce ! A ce nom , à cet auguste aspect, L'esprit anéanti de pitié, de respect, etc.

DE LAMARTINE.


60 2° On- appelle rimes croisées celles où un vers masculin est alternativement suivi d'un féminin, et un vers féminin d'un masculin :

Ainsi tout change, ainsi tout passe ;

Ainsi nous-mêmes nous passons,

Hélas ! sans laisser plus de trace

Que cette barque où nous glissons

Sur cette mer oii tout s'efface.

DE LAMARTINE. ou encore lorsqu'on intercale deux vers masculins de même rime entre deux féminins, ou deux féminins entre deux masculins, pourvu que cet ordre soit régulier. Les vers suivans offrent un double exemple'dè ces deux manières de croiser les rimes :

La Vierge alors reprend sa sombre rêverie, Du chêne d'Erminsul disperse les rameaux, Et, plus fïère, s'éloigne en répétant ces mots,

Ces mots sacrés : Honneur ! Patrie ! Ce cri, cher aux Gaulois, n'a pas été perdu ; Les échds de la Seine en résonnent encore, Et la France, aux accens de cette voix sonore, Par des siècles de gloire a déjà répondu.

Mme DELPHINE GAY.

3° On appelle vers à rimes mêlées ceux où les rimes sont mélangées au hasard , selon le goût ou le besoin du-versificateur :

Certain intendant de province , Qui menait avec lui l'équipage d'un prince, En passant sur un pont, parut fort en courroux : Pourquoi, demanda-t-il au maire de la ville ,

A ce pont étroit et fragile

N'avoir pas mis de garde-fous ?

Le maire, craignant son murmure :


61 Pardonnez, monseigneur, lui dit-il assez haut ; Notre ville n'était pas sûre Que vous y passeriez si tôt.

BEAULATON.

RÈGLE I. De quelque manière que les rimes soient disposées, on ne doit pas mettre de suite plus de deux rimes masculines, ni plus de deux rimes féminines.

Exception. Il n'est permis que très-rarement de s'écarter de cette règle ; et l'on ne peut guère prendre cette licence que dans les pièces écrites en style familier, ou dans celles qui sont destinées à être mises en musique. C'est pour cette raison que l'on en trouve, des exemples dans les choeurs d'Athalie (i).

RÈGLE U. On ne doit jamais mettre l'un à côté de l'autre deux vers masculins ou deux vers féminins de rimes différentes.

Ainsi ces vers, quoique réguliers pour la mesure, sont répréhensibles sous le rapport de la disposition des rimes.

Mais d'un bonheur sans alarmes On a droit de s'alarmer; Craignez, amans trop heureux, Votre félicité même.

J.-B. ROUSSEAU.

Il n'y a d'exception à cette règle que dans les stances, comme nous le verrons bientôt.

(i) Voyez Athalie, acte i , scène â ; acte 2, scène 9 ; et dans plusieurs odes de J.-B. Rousseau.


62

RÈGLE III. Il faut éviter les consonnances entre les rimes masculines et féminines qui se suivent.

Ce défaut se fait sentir dans ces vers de la tragédie à'Andromaque, de Racine:

Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix, Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix ; Et qu'à vos yeux; seigneur, je.montre quelque joie De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troie.

RÈGLE IV. Pour' que le retour fréquent des mêmes sons ne fatigue pas l'oreille par trop de monotonie, on doit mettre au moins six vers d'intervalle entre les rimes qui se ressemblent.

Voltaire a doublement violé cette règle dans ces vers de la~Henriade, où quatre vers féminins de même rime sont coupés par quatre vers masculins également de même rime :

Soudain Potier se lève et demande audience; Chacun à son aspect garde un profond silence. Dans ce temps malheureux par le crime infecté, Potier fut toujours juste et toujours respecté. Souvent on l'avait vu, par sa mâle éloquence, De leurs emporteiiiens réprimer là licence, Et conservant sur eux sa vieille autorité, Leur montrer la justice avec impunité.

EXCEPTIOHS.

Il n'y a d'exception à cette règle que dans les pièces légères où une période poétique roule d'un bout à l'autre sur deux rimes seulement : c'est ce qu'on appelle des rimes redoublées. Dans cette espèce de combinaison, les rimes


63 simplement croisées fatigueraient à la longue ; mais, mêlées avec art, elles flattent agréablement l'oreille. Gresset excelle dans l'emploi des rimes redoublées. On peut en citer pour preuve ces vers d'une harmonie douce et touchante :

Dans cette retraite chérie De la sagesse et du plaisir, Avec quel goût je vais cueillir La première épine fleurie, Et de Philomèle attendri'e Recevoir le premier soupir ! Avec les fleurs dont la prairie A chaque instant va s'embellir, Mon âme., trop long-temps flétrie , Va de nouveau s'épanouir, Et, sans pénible rêverie , Voltiger avec le zéphyr.

Quelques* poètes se sont aussi amusés à composer une pièce entière sur une seule rime> masculine ou féminine, mais plus ordinairement masculine : c'est ce que l'on appelle un monorime. Pour être supportable, il faut qu'un semblable tour de force ne soit pas trop prolongé. Telle est la description du château d'If, par Lefranc de Pompignan, qui commence par ces vers :

Nous fûmes donc au château d'If; C'est un lieu peu récréatif, Défendu par le fer oisif De plus d'un soldat maladil, Qui, de guerrier jadis actif, Est devenu garde passif.

Puis viennent à. la suite vingt autres vers en if


assez insignifians ; et lorsque le poète descend enfin de son Pégase poussif, on est tenté de s'écrier avec lui :

Dieu nous garde du château d'If (i)!

(i) a Le goût, dit M. Philippon de la Madeleine, ne voit dans a ces sortes d'ouvrages que le mérite de la difficulté vaincue ; et si « la pièce n'a que ce mérite, il- ne. la sauve pas de l'oubli. »

Nos pères se donnaient volontiers ces pénibles passe-temps, et se créaient des difficultés puériles pour avoir le plaisir de les vaincre. Us avaient plusieurs espèces de rimes qui ne sont plus en usage,' et que, pour cette raison, l'on désigne sous le nom de vieilles rimes. •

La rime annexée, ou enchaînée, commençait un vers par le dernier mot ou la rime du vers précédent :

Cour est un périlleux passage ; Pas sage n'est qui va en cour ; Court est son bien, etc.

Dans la rime batelée, la fin d_u vers rimait avec le repos du vers suivant :

Quand.Neptunus, puissant dieu de la mer,

Cessa d'armer caraques et galées,

Les Gallicans bien le durent a\mer,

Et réclamer ses grands ondes salées. CL. MAROT.

La rime sénée était une espèce d'acrostiche, dans lequel tous lés mots d'un vers commençaient par la même lettre :

Miroir Mondain, Madame Magnifique. Ardent Amour, Adorable Angélique.

La rime couronnée jouait l'écho, et finissait par deux mots qui rimaient ensemble : '

La blanche ColomJeZ/e, belle,

Me jette un oeil friant, riant.- CL. MAROT.


65

§ g- LICENCES PERMISES POUR LA MESURE OU POUR LA RIME.

Les poètes écrivent indifféremment encore ou encor, selon que la mesure ou la rime le demandent :

Encor qu'il soit sans crime, il n'est pas innocent.

CORNEILLE.

Vempérière répétait trois fois la même rime à la fin d'un vers :

En grand remords mort, mord, Ceux qui parfaits ,. faits , faits, etc.

Dans la rime rétrograde, en lisant le vers à rebours, on trouve encore la mesure et la rime, mais non pas la raison :

Triomphamment cherchez honneur et paix : Désolés coeurs, médians infortunés, Terriblement êtes moqués et faits.

Lisez ces vers en remontant, vous aurez :

Paix et honneur cherchez triomphamment, Infortunés méchans, coeurs désolés ;.' Faits et moqués êtes, terriblement.

■La rime brisée consistait à construire les vers de façon que les repos rimassent entre eux, et qu'en brisant les vers à l'hémistiche, ils présentassent un sens différent de celui qu'ils renfermaient lorsqu'ils étaient lus entiers. En voici un exemple tiré du roman de Zadig, par Voltaire :

Parles plus grands forfaits — j'ai vu troubler la terre : • . Sur le trône affermi, — le roi sait tout dompter. . Dans la publique paix — l'amour seul fait la guerre ; C'est le seul ennemi — qui soit à redouter.

En brisant ces vers à l'hémistiche, on a pour la première moitié :

Par les plus grands forfaits Sur le trône affermi , Dans la publique paix C'est- le seul ennemi,


66

Si vous "voulez que j'aime encore > Rendez-moi l'âge des amours.

VOLTAIRE.

Il leur est également permis d'écrire jusques à ou jusqu'à :

Sion, jusques au ciel élevée autrefois , Jusqu'aux enfers maintenant abaissée.

RACINE.

Naguère ou naguères :

JYaguère il fut esclave, et j'étais roi naguères.

Grâçè à ou grâces à:

Grâce h lui, vous vivez j grâces a vous , je meurs.

VOLTAIRE.

.Remord ou remords ;

Et passe sans retour du plaisir au temord , Du remords aux douleurs i des douleurs à la morti

DELILLE.

Quelquefois les fins de vers, réunies, offraient aussi un sens complet.

Enfin, dans la rime équivoque, les dernières syllabes de chaque vers sont reprises, avec une autre signification, au commencement ou à la fin du vers qui suit ;

En m'ébattant je fais rondeaux en rime, Et en rimant, bien souvent je m'enrime. Bref, c'est pitié entre nous rimailleurs ; Car vous trouvez assez de rime ailleurs, Et quand vous plaît mieux que moi rimasses ; Des biens avez et de la rime assez.

CL. MAROT.

Depuis long-temps le goût et la raison ont fait justice de ces puérilités que les Latins auraient nommées difficiles nugoe, et dont on ne pourrait pas dire avec Virgile :

In tenuilabor, at*-tarais non gloria. *


6? Boileau, dans l'épître à son jardinier, écrit chèvrefeuil au lieu de chèvrefeuille :

Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil, Qui diriges chez moi l'if, et le chèvre/euiX

Delille a imité cette licence :

Ou que le cép errant, le souple chèvre/euiZ, De leurs bras amoureux étreignent le tilleul.

Les poètes retranchent aussi Ys final à la fin des noms propres à terminaison féminine, et disent Athènes ou Athène, Londres ou Londre, Thèbes ou Thèbe, Gênes ou Gêne, etc.

Vous régnez, Londre est libre, et vos lois triomphantes.

VOLTAIRE.

Gène entière combat dans ce moment fatal.

COLARDEAU.

Et l'on insulte au dieu que Thèbe entière adore.

DE SAINT-ANGE.

Depuis Malherbe jusqu'à Voltaire, et même jusqu'à nos jours, les poètes ont employé les mots nous-mêmes, vous-mêmes, eux-mêmes, elles-mêmes, avec ou sans s, comme cela convient à leurs vers :

Les immortels eux-méme en sont persécutés.

MAXIIERBE.

Tranquille au haut des cieux, il nous laisse à nous-méme.

VOLTAIRE. O vous ! soeurs d'Apollon, sur vbs lyres sacrées, Répétez des chansons par vous-même inspirées.

LUCE DE LANCIVAL.

Elles-méme un instant se montrent à mes yeux, Le front couronné de verveine.

GÉRAUD.


68 Mais si les poètes ont la faculté de retrancher Ys de mêmes an pluriel, il ne leur est pas permis de l'ajouter au singulier. Il ne faut donc pas dire avec Corneille, dans sa comédie du Menteur, acte 5 , scène 6 :

Noi-mémes a mon tour je ne sais où j'en suis.

Enfin la plus grande licence qui soit accordée aux poètes, c'est de retrancher Cette lettre s a la première personne du présent de l'indicatif, et de dire je croi au lieu de^'e crois, je di au lieu de je dis, je vien pour je viens, etc. :

Portez à votre père un coeur où j'en'trecoi

Moins de respect pour lui que de haine pour moi.

RACINE. Lphigénie.

Un brouillon, une bête, un brusque, un étourdi; Que dis-je? un... cent fois plus encor que je ne di (i).

MOLIÈRE.

Plusieurs poètes, entré autres Racine et Voltaire , ont usé de la même licence à l'égard de l'impératif de quelques verbes, comme vien au

(i) Il est peu de personnes, ditd'Olivet, qui ne pensent que c'est par licence poétique que les poètes retranchent quelquefois cette s à la fin du vers. Cela est vrai.dans l'usage actuel; mais, dans l'origine, c'est tout le contraire. Du temps de Ronsard et de Marot, cette première personne était sans s : je voi, je rend, etc. On permit d'abord aux poètes d'ajouter une s, pour éviter l'hiatus dans le cours du vers. Cet usage passa peu à peu à la prose ; et ce qui, dans le principe, n'était qu'une permission accordée aux poètes, est devenu dans la suite une obligation et pour.les poètes et pour les prosateurs.

Cette observation de d'Olivet est un des plus forts argumens que l'on puisse opposer à ceux qui interdisent aux poètes le retranchement de l's à la première personne des verbes.


69

lieu de viens, souvien au lieu de souviens j maintien au lieu de maintiens, et autres semblables :

Fais donner le signal, cours, ordonne, et revien Me délivrer bientôt d'un fâcheux «ntretien.

RACIKE. Phèdre , acte 2, scène 4Vis,

4Vis, ennemi, sois libre, et te souvien Quel fut et le devoir et la mort d'un chrétien.

VOLTAIRE. Alzire, scène dernière.

Mais Malherbe et Molière ont poussé trop loin la licence, lorsqu'ils ont dit au passé défini je vi et je couvri pour je vis et je couvris :

Un aussi grand désir de gloire Que j'avais lorsque je couvri D'exploits d'éternelle mémoire Les plaines d'Arqués et d'Ivry.

MALHERBE.

Hélas! si vous saviez comme il'était ravi, Comme il perdit son mal sitôt que je le vi.

MOLIÈRE.

Observations.

Le. meilleur conseil qu'on puisse donner aux jeunes versificateurs, c'est d'user fort sobrement de ces licences, dont on trouve d'ailleurs fort peu d'exemples dans les bons poètes de nos. jours.

Dans tous les cas, on doit bien se garder de retrancher Ys à la seconde personne du.singulier du présent de l'indicatif ou du subjonctif, et de


70 dire : tu aime, tu fini, tu voi, tu rend; que tu aime, que tu finisse, que' tu voie, que tu rende. Ce vers a donc été justement, critiqué, comme renfermant une faute d'orthographe :

Et du fond du néant où tu rentre aujourd'hui. * HÉNADLT.

Quant à ces locutions, alors que pour lorsque, cependant que pour pendant que, vois-tu pas que pour ne vois-tu pas que, et autres semblables, elles sont* maintenant d'un usage fort rare.

CHAPITRE VIII.

De Varrangement des V~ers entre eux. § i. DES VERS DE LA MÊME MESURE ET DES VERS LIBRES.

Dans les différentes manières dont les vers peuvent être arrangés, il faut considérer la nature du sujet que le poète se propose de traiter.

Le poème épique ou didactique, la tragédie, la comédie, la satire, et l'épître morale et sérieuse , se traitent ordinairement en vers alexandrins à rimes suivies; mais cette règle n'est pas tellement générale, qu'elle ne souffre un grand nombre d'exceptions. Ainsi Voltaire a cru devoir adopter la rime mêlée dans sa tragédie de Tan-


71 crède, et les vers de dix syllabes dans sa comédie de Jeanine (i).

Les poèmes badins ou héroï-comiques, comme le Ver-Vert de Gresset , sont ordinairement écrits en vers de dix syllabes : ce vers est aussi très-convenable pour l'épître badine. Marot et J.-B. Rousseau l'ont employé avec beaucoup de succès dans ce genre d'ouvrage.

Dans l'ode, l'élégie , l'idylle, la chanson, et les autres petits poèmes, la mesure des vers est à-la disposition du poète, qui peut, à son gré, traiter son sujet soit en vers de la même mesure, soit en vers libres.

Les vers libres sont ceux où le poète ne s'assujettit à aucune régularité, soit pour la mesure des vers, soit pour la disposition des rimes : on y pousse quelquefois la licence jusqu'à mettre de suite trois vers de la même rime, masculine"ou féminine. Les vers libres conviennent surtout aux contes, aux fables, .et à toute espèce de poésies fugitives. En voici un exemple :

De tous les points de l'horizon Les vents s'étaient rendus dans la même vallée ;

Ils y tenaient une assemblée . Que présidait le fougueux Aquilon:

Là, .tous ces fiers enfans d'Eole, Tous ces tyrans des airs, à la bruyante voix,

(i) Ajoutez à cela que Molière, dans sa comédie d'Amphitryon, a employé avec succès les vers libres. Je pourrais citer une foule d'exemples de cette nature, qui prouveraient que le poète est absolument libre de choisir, pour traiter son sujet, le mètre qui lui convient le mieux.


72

Prenaient tour à tour la parole,

Et se racontaient leurs exploits. Celui-ci se peignait au sein des mers profondes, Promenant les éclairs , bouleversant les ftots,

Et sourd aux cris des matelots,

Engloutissant mille vaisseaux

Dans le vaste abîme des ondes ; Celui-là se montrait dans l'arrière-saison, Visitant tour à tour les cités consternées,

Et du haut de chaque maison Faisant voler l'ardoise et la tuile à foison,

Et les débris de cheminées.

JAUEFRET. Fables.

Dans les pièces de vers où les.rimes ne sont \>as suivies, le mélange des rimes est quelquefois assujetti à une espèce de régularité : c'est ce qui arrive ordinairement dans les poésies lyriques qui se composent de stances.

§ 2. DES STANCES.

Une stance (i) est une période poétique qui, dans le nombre et la mesure de ses vers, ainsi que dans la combinaison de ses rimes, suit un ordre déterminé, et qui, comme la période oratoire, forme un sens complet, quoique ce sens puisse dépendre de ce qui précède ou de ce qui suit.

Dans l'ode, la stance prend ordinairement le nom de strophe ; dans la chanson, elle prend celui de couplet.

Quoique dans les stances le nombre, la mesure

(i) Du mot italien stanza (demeure) , parce que la stance se repose sur elle-même.


73 des vers et la disposition des rimes soient absolument au choix du poète, il est cependant des règles qu'il faut observer.

RÈGLES GÉNÉRALES.

I. Le sens doit finir avec le dernier vers de la stance, ou du moins être assez complet pour motiver un repos ; et, dans aucun cas, une stance ne doit enjamber sur une autre stance. ■

II. Le dernier vers d'une stance ne doit ni rimer ni avoir aucune ressemblance de son avec celui qui commence la stance suivante.

III. Les mêmes rimes ne doivent pas se reproduire dans deux stances consécutives.

IV. Lorsqu'une stance finit par une rime masculine, la stance qui lui succède doit commencer par une rime féminine, et vice versa.

EXCEPTION.

Quelques poètes célèbres se sont affranchis de cette dernière règle ; mais cette licence n'est tolérée que dans les morceaux faits pour être chantés. C'est pour cette raison qu'on lit dans Racine, Esther, acte in, scène 3 : •

Rois, chassez la calomnie ; Ses • criminels attentats Des plus paisibles états Troublent l'heureuse harmonie.

Sa fureur, de sang avide, Poursuit partout l'innocent. Rois, prenez soin de l'absent Contre sa langue homicide.

4


74

De ce monstre' si farouche Craignez la feinte douceur : La vengeance est dans son coeur, Et la pitié sur sa houche.

La fraude adroite et subtiZe Sème de fleurs son chemin; . Mais sur ses pas vient enfin Le repentir mutile. ■

Cette disposition de rimes, dont on ne trouve que ce seul exemple dans Racine , n'est point à imiter ; et Rousseau né se l'est permise qu'une seule fois dans la quatorzième de ses odes sacrées.

Mon âme, louez le Seigneur, etc.

Observations. Des distiques accolés l'un à l'autre ne sauraient former une stance harmonieuse , et manquent de grâce daus la poésie lyrique,, comme on le voit dans cet exemple de Malherbe:

Il n'est rien ici-bas d'éternelle durée ; Une chose qui plaît n'est jamais assurée. L'épine suit la rose ; et ceux qui sont contens Ne le -sont pas long-temps.

L'oreille y veut au moins quelque, entrelace^ ment de rimes, et y permet tout au plus un distique isolé à la fin de la stance, comme dans l'octave italienne. Dans l'exemple suivant, Rousseau, pour donner au distique final une cadence majestueuse, l'a formé de deux vers héroïques :

Seigneur, dans ta gloire adorable

Quel mortel est digne d'entrer ?

Qui pourra , grand Dieu ! pénétrer

Ce sanctuaire impénétrable, Où tes saints inclinés, d'un oeil respectueux, Contemplent de ton front l'éclat majestueux?


75 5 3. DES STANCES CONSIDÉRÉES ISOLÉMENT , ou DANS

LEUBS RAPPORTS ENTRE. ELLES.

I. Considérée isolément, la stance est ou de nombre pair ou de nombre impair ; mais elle ne peut avoir ni moins de quatre ni plus de dix vers. Les stances de onze , de douze, de treize , et d'un plus grand nombre de vers, ne sont guère employées que dans les poèmes dithyrambiques.

La stance de nombre pair a quatre, six, huit ou dix vers.

La stance de nombre impair a cinq, sept ou neuf vers.

La stance est, ou composée d'un bout à l'autre de vers de la même mesure, comme celle-ci :

Ton coursier t'appelle : il s'agite ;

Impatient d'un long repos,

Son pied bat la terre, il s'irrite :.

Le feu jaillit de ses naseaux.

De colère son oeil s'allume;

Écoute hennir sa fureur !

Le frein d'or qu'il blanchit d'écume

Pèse à sa belliqueuse ardeur.

J.-N.-M. DE GUERLE.

ou bien elle se compose de vers de différentes mesures :

L'air était pur ; un dernier jour d'automne, En nous quittant , arrachait la couronne

• Au front des bois ; Et je voyais d'une marche suivie Fuir le soleil , la saison et ma vie Tout à la fois,

Mme A. TASTU.


76 On appelle stance carrée la stance de huit vers de huit syllabes dont nos poètes lyriques ont fait un si fréquent usage; En voici un charmant exemple :

Oui, vous naissez au sein des roses', Fils de l'Aurore et des Zéphirs ; Vos brillantes métamorphoses Sont le secret de nos plaisirs.- D'un souffle vous séchez nos larmes ; Vous épurez l'azur des cieux ; J'en crois ma Sylphide et ses charmes: Sylphes légers, soyez mes dieux.

DE BÉRAKGER.

II. Considérées dans leurs rapports entre elles, les stances sont régulières, mixtes ou irrégulières :

Elles sont régulières quand toutes celles qui composent une seule et même pièce ont la même forme, soit pour la mesure et le nombre des vers, soit pour la combinaison des rimes :

Fleur mouvante et solitaire, Qui fus l'honneur du vallon , Tes débris jonchent la terre , Dispersés par l'aquilon.

La même faux nous moissonne ; ïfous cédons au même Dieu : Une feuille t'abandonne , Un plaisir nous dit adieu.

Chaque jour le temps nous vole Un goût, une passion ; Et chaque instant qui s'envole Emporte une illusion.

L'homme, perdant sa chimère, Se demande avec douleur


77

Quelle est la plus éphémère De la vie ou de la fleu...

MlLLEVOVE.

On appelle stances mixtes une suite de stances variées de façon que la première soit semblable pour la forme à la troisième, et la seconde à la quatrième : • . .

1

La foule au seuil du temple en pleurant est venue ; Mères, enfans, vieillards gémissent réunis, Et l'airain qu'on balance ébranle dans la nue

Les hauts clochers de Saint-Denis. Le sépulcre est troublé dans ses mornes ténèbres;

La mort de ses cercueils funèbres ■ Resserre les rangs incomplets. Silence au noir séjour que le trépas protège : Le roi chrétien , suivi de son dernier cortège,

Entre dans son dernier palais.

2

Un autre avait dit : « De ma race Ce grand tombeau sera le port ; Je veux aux rois que je remplace Succéder jusque dans la mort. Ma dépouille' ici doit descendre : C'est pour faire place à ma cendre Qu'on dépeupla ces noirs caveaux. Il faut un nouveau maître au monde : A ce sépulcre que je fonde Il faut des ossemens nouveaux.

3

« Je promets ma poussière à ces voiîtes funestes ; A cet insigne honneur ce temple a seul des droits ; Car je veux que le ver qui rongera mes restes

Ait déjà dévoré des rois. Et lorsque mes neveux, dans leur fortune altière,

Domineront l'Europe entière


78

Du Kremlin à PEscurial, Ils viendront tour à tour dormir dans ces lieux sombres , Afin que je sommeille, escorté de leurs ombres,

Dans mon linceul impérial. »

4

. Celui qui disait ces paroles Croyait, soldat audacieux , Voir en magnifiques-symboles Sa destinée écrite aux cieutf. Dans ses étreintes foudroyantes, .

Son aigle aux serres flamboyantes Eût étouffé l'aigle romain : .

La victoire était sa compagne, Et le globe de Charlemagne Était trop léger pour sa main.

Victor HUGO.

Quelquefois aussi dans les stances mixtes les deux- premières stances ont là même mesure ; viennent ensuite deux autres stances d'une mesure différente, mais semblables entre elles; puis deux autres stances semblables aux deux premières, et ainsi de suite. On en voit un exemple remarquable dans l'ode de M. Victor Hugo, intitulée la Lyre et la Harpe.

Les stances sont irrégulières lorsque, dans leur ensemble, elles diffèrent les unes dés autres par le nombre et la mesure de leurs vers, ainsi que par la disposition de leurs rimes :

Déplorable Sion , qu'as-tu fait de ta gloire 9

Tout l'univers admirait ta splendeur ; Tu n'es plus que poussière, et de cette grandeur Il ne te reste plus que la triste mémoire. Sion, jusques au ciel élevée autrefois ,

Jusqu'aux enfers maintenant abaissée , • Puissé-je demeurer sans voix,


70

Si dans mes chants ta douleur retracée Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée !

0 rives du Jourdain ! ô champs aimés des cieux ! ' Sacrés monts ! fertiles vallées, Par cent miracles signalées ! - Du doux pays de nos aïeux . Serons-nous toujours exilées ?

Quand verrai-je, ô Sion! relever tes remparts, Et de tes tours les magnifiques faîtes? Quand verrai-je de toutes parts Les peuples, en chantant, accourir à tes fêtes?

RACIHE. Esther, acte i, scène 3.

Observations.

Les vers alexandrins, surtout dans les stances de six vers, ont une harmonie noble et soutenue : ils conviennent particulièrement aux sujets élevés. Rousseau les a employés avec succès :

Vous avez vu tomber les plus superbes têtes ; Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes, Ignorer le tribut que l'on doit à la mort ! Non, non, tout doit franchir ce terrible passage; Le riche et l'indigent, l'imprudent et le sage, Sujets à même loi, subissent même sort.

Cinq vers alexandrins, suivis d'un vers de huit syllabes, sont encore d'un plus bel effet :

Depuis les deux grands noms qu'un siècle au siècle annonce , Jamais nom qu'ici-bas toute langue prononce Sur l'aile de la foudre aussi loin ne vola. Jamais d'aucun mortel le pied qu'un souffle efface N'imprima sur la terré une plus forte trace ; Et ce. pied s'est arrêté là !

DE EAJIARTIKE;

Les vers de dix syllabes conviennent mieux en général aux sujets badins et légers5 mais,


80 unis aux vers de huit syllabes, ils ne manquent ni de force ni de noblesse :

De tes grandeurs tu sus te faire absoudre, France, et ton nom triomphe des revers : Tu peux tomber ; mais e'est comme la foudre Qui se relève et gronde au haut des airs. Le Rhin aux bords ravis à ta puissance Porte à regret le tribut de ses eaux ;

Il crie au fond de ses roseaux :

Honneur aux enfans de la France !

DE BÉRANGER.

Dix vers de huit syllabes sont la forme la plus harmonieuse de la stance française, .celle qui donne le plus de nombre et de majesté à la période poétique. Malherbe en a offert des exemples qui n'ont point été surpassés depuis :

C'est en la paix que toutes choses

Succèdent selon nos désirs :

Comme au printemps naissent les roses,

En la paix naissent les plaisirs.

Elle met les pompes aux villes,

Donne aux champs les moissons fertiles ;.

Et de la majesté des lois

Appuyant les pouvoirs suprêmes,

Fait demeurer les diadème»

Fermes sur la tête des rois.

C'est encore Malherbe qui donna le modèle de la stance de dix vers de sept syllabes, et qui nous apprit quel noble caractère le nombre pouvait lui imprimer :

Tel qu'aux vagues éperdues Marche un fleuve impérieux , De qui les neiges fondues Rendent le cours furieux.


81

Rien n'est sûr en son rivage j Ce qu'il trouve il le ravage, Et, traînant comme buissons, Les chênes et leurs racines, Ote aux campagnes voisines L'espérance des moissons.

Il est inutile de détailler ici toutes les formes dont les stances sont susceptibles; on s'en instruira mieux en lisant nos grands poètes lyriques, surtout Malherbe et J.-B. Rousseau. De nos jours , MM. de Lamartine et Victor Hugo ont prouvé qu'il était possible de trouver encore de nouvelles combinaisons de mesures et de rimes, et cpie les meilleurs guides à cet égard, étaient la délicatesse de l'oreille et le sentiment de l'harmonie poétique.

CHAPITRE IX.

De l'Harmonie poétique.

L'harmonie, un des plus puissans attraits de la poésie, consiste en deux choses : dans l'arrangement des mots de la phrase poétique, c'est ce qu'on appelle harmonie mécanique ; 1° dans le rapport des sons avec les objets qu'ils expriment , c'est ce qu'on appelle harmonie imitative (f).

L'harmonie mécanique est ainsi nommée, parce qu'elle ne s'occupe que dé l'arrangement

(i) Louis RACINE. Réflexions sur la Poésie.

4*


82 des mots pris matériellement ; elle est produite par l'heureuse combinaison des rimes, par l'art de rompre la mesure à,propos pour éviter la monotonie, par le secret d'imprimer aux vers le rhythme. poétique.

§ i. DES COUPES ET DES ENJAMBEMENS.

I. J'ai dit précédemment (chapitre 5,-§ 2) que le vers peut avoir plusieurs repos, indépendamment decelui de l'hémistiche, qui est d'obligation. Ces repos, qu'on appelle césures ou coupes■, empêchent que les vers ne tombent un à un ou ne marchent symétriquement deux à deux : sans cette ressource, les vers fatigueraient l'oreille par leur uniformité.

Ces coupes savantes, qui brisent le vers pour le rendre plus pittoresque, donnent beaucoup de variété à la versification. - '

Racine offre en ce genre de nombreux modèles. Quelle variété de rhythme dans le récit de la mort d'Hippolyte ,• si justement critiqué comme un hors-d'oeuvre, sous le rapport dramatique, mais si admirable sous le rapport de la poésie ! Nous pourrions citer le morceau tout entier ; nous nous bornerons à quelques vers, dont nous indiquerons les coupes : "

Tout fuit, — et, sans s'armer d'un courage inutile, — Dans le temple voisin chaCun cherche un asile. Hippolyte lui seul, —■ digne fils d'un hétos, — Arrête ses coursiers, saisit ses javelots, Pousse au monstre ; — et d'un dard lancé d'une main sûre 7 Il lui fait dans le flanc une large blessure, —


83

De rage et de douleur le monstre bondissant,

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant, —

Se roule, — et leur présente une-gueule enflammée

Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

La frayeur les emporte ; — et, sourds à cette fois ,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.

A travers les rochers la peur les précipite. — L'essieu crie et se rompt.—L'intrépide Hippolyte Voit voler en éclats tout son char fracassé ; — Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Il veut les rappeler, — et sa voix les effraie ; —

Ils courent. — Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie, etc.

Dans ce morceau, chef-d'oeuvre d'harmonie poétique, il faut admirer cet heureux mélange de sons opposés, toujours à l'unisson des images; ces mouvemens si variés; ces chutes ou molles ou précipitées ; ces phrases tantôt brisées, tantôt arrondies : c'est là que l'oreille, même la plus novice, sent, malgré les entraves du mètre, l'aisance de la prose la plus facile, jointe aux effets magiques de la plus brillante poésie. Mais l'emploi de ces coupes exige beaucoup d'art et de goût : trop multipliées, elles rendraient le style trop haché, trop sautillant, et détruiraient toute espèce d'harmonie. -

II. On ne peut pas parler des coupes sans parlerdes enjambemens ; ces deux effets d'harmonie se touchent, et sont presque toujours liés ensemble.. Il est néanmoins très-facile de les distinguer (i).

. (i) CABARET DUFATY. Prosodie latine.


Venjambement est le rejet au vers suivant d'un ou de plusieurs mots, en sorte que le sens, suspendu à la fin d'un vers, se termine ou se complète au commencement ou dans le cours du vers suivant.

Voici des vers qui font voir en quoi une coupe diffère d'un enjambement :

Elle parle ; — un roi tremble, — et l'oracle homicide Se tait... Un calme heureux succède à tant d'horreur.

RACINE. Iphigénie.

Elle parle, un roi tremble, un calme heureux succède, sont des coupes ; se tait est un enjambement, parce que ces deux mots sont nécessaires pour compléter le sens de ceux qui terminent le vers précédent : l'oracle homicide. On peut appliquer la même remarque à ces vers de La Fontaine : .

Une belette, — un beau matin, — Du palais d'un jeune lapin S'empara. C'est une rusée.

Observations.

1° Si, de ce que je viens de dire, on concluait que l'enjambement est toujours permis aux poètes, on tomberait dans une erreur grossière ; car l'enjambement étant une licence , on doit bien se garder d'en abuser. Il faut au contraire^ être très-réservé sur l'emploi de l'enjambement, surtout dans les grands vers, où il produit rarement un bon effet.

« Notre hexamètre, dit La Harpe, naturelle-


85 « ment majestueux, doit se reposer sur lui« même, et perd toute sa noblesse si on le fait « marcher par sauts et par bonds. Si la fin d'un « vers se rejoint souvent au commencement de « l'autre, l'effet de la rime disparaît ; et l'on « sait qu'elle est nécessaire à notre rhythme poé« tique.»

Qui pourrait, par exemple, approuver ces deux vers faits exprès pour montrer combien est désagréable à l'oreille l'enjambement employé sans discernement ?

A l'aspect de son roi, le vaillant capitaine Boyard, quoique blessé, combattait dans la plaine.

Il n'est pas d'oreille un peu exercée qui ne soit choquée par le rejet de ce mot Bayard du premier vers au second. Il ne faudrait cependant faire à ces vers qu'un très-léger changement pour les rendre supportables :

A l'aspect de son roi, ce vaillant capitaine, Bayard, quoique blessé, combattait dans la plaine.

La raison en est qu'au moyen de la substitution du mot ce au mot le, on peut s'arrêter à la. fin du premier vers ; ce qu'on ne saurait faire dans le premier cas.

Delille a trop souvent abusé de l'enjambement , et semble n'avoir tenu aucun compte de ce précepte de Boileau :

Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Voyez plutôt ces vers extraits du premier livre de la traduction de Y Enéide :


86

Celui que vous cherchez, dont la faveur des dieux A conservé les jours, le voici. Que de grâces iVe vous devons-nous pas, ô vous que nos disgrâces Ont seule intéressée ! En proie à tant de maux, etc.

Voici trois enjambemens en quatre vers ; c'est beaucoup trop , d'autant plus qu'il n'en- résulte aucun effet d'harmonie qui puisse les excuser ou les justifier.

2° Mais l'enjambement, loin d'être un défaut, devient une beauté quand il fait image, quand il peint à l'esprit l'objet qu'il se propose de représenter. Qui oserait, par exemple, blâmer ce vers où Malfilâtre rend si bien , d'après Virgile , un des signes désastreux qui suivirent la mort de César (t) ?

On entendait au loin retentir une YOIX Lamentable.

Ce rejet du mot lamentable est on ne peut plus heureux ; il est impossible de mieux traduire le poète latin :

Vox quoque per lucos vulgçr exaudita sikntes

Ingens. ■■'■..

Lamentable me semble même plus imitatif qu ingens. Je retrouve encore un bel exemple d'enjambement dans ces vers de Delille :

Soudain le mont liquide, élevé dans les airs, Retombe. Un noir limon bouillonne au fond des mers.

La tragédie admet aussi les enjambemens quand ils sont amenés par le désordre de la passion, ou

(i) PiiiLirpos ns LA MADELEINE.


87 par le besoin de fixer l'attention sur une idée principale , comme dans ces vers que Racine met dans la bouche d'Aman, dans sa tragédie d'Esther :

Que les peuples entiers dans le sang soient noyés ;' Je veux qu'on dise un jour aux peuples effrayés : Il fut des Juifs l

La comédie est encore plus tolérante à l'égard de l'enjambement ; son style familier s'en accommode; ilcontribue même, en faisant oublier la rime, à donner aux vers le ton de la-conversation ordinaire. JN'ajoute-t-il pas, par exemple, au comique de ces vers des Plaideurs ?

Mais j'aperçois venir madame la comtesse De Pimbesche. Elle vient pour affaire qui presse.

RACIME.

L'enjambement, placé avec adresse, est surtout agréable dans les vers de dix syllabes. Voyez quel heureux effet il produit dans ces vers de Marot :

On dit bien vrai ; la mauvaise fortune . Ne vient jamais qu'elle n'en amène une, Ou deux ou trois avec elle.

Finalement de ma chambre il s'en va Droit a l'étable.

Voilà comment, depuis neuf mois en çà, Je suis traité.

Je ne dis pas, si voulez rien prêter, Que ne le prenne;

et dans ceux-ci de Voltaire :

Vous connaissez l'impétueuse ardeur

De nos Français ? Ces fous sont pleins d'honneur.


88

Mais on ne saurait trop redire à ceux qui sont toujours prêts à abuser de tout, que l'excès des meilleures choses est un mal, et que l'emploi fréquent des mêmes beautés devient affectation et monotonie..

Je ne parlerai point des enjambemens relatifs aux vers de huit, de sept, de six, de cinq syllabes et au-dessous, parce que ces vers étant plus courts, et le sens pouvant plus aisément se parfaire avec la rimé, l'enjambement y serait sans motif. .

§ 2. DE L'HARMONIE IMITATIVE.

Bien que nos vers se mesurent par le nombre des syllabes qu'ils renferment, et non par leur valeur prosodique, il faut bien se garder d'en conclure qu'ils soient dénués de cette espèce d'harmonie qui résulte du mélange des syllabes longues et brèves. A cet égard, nos poètes se trouvent précisément dans le cas où étaient les orateurs grecs et latins qui n'avaient point de règles fixes pour la distribution des longues et des brèves dans leur prose, mais qui ne laissaient pas de les distribuer avec art. Nos poètes ont la même facilité, d'où résulte le même avantage, xelui de peindre les objets à l'esprit par les sons des mots.

Écoutons Delille dictant les règles de l'harmonie imitative clans ces vers qui joignent l'exemple au précepte :


89

Quels qu'ils soient, aux objets conformez votre ton ;

Ainsi que par les mots, exprimez par le son.

Peignez en vers légers l'amant léger de Flore.

Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.

Entend-on d'un torrent les ondes bouillonner ?

Le vers tumultueux en grondant doit tonner.

Que d'un pas lent et lourd le boeuf fende la plaine,

Chaque syllabe pèse et chaque mot se traîne.

Mais si le daim léger bondit, vole et fend l'air,

Le vers vole et le suit aussi prompt que l'éclair.

Ainsi de votre chant la marche cadencée

Imite l'action et note la pensée.

L'Homme des Champs, chant 4Il

4Il a deux manières de rendre l'harmonie imitative ;

En employant des mots qui, à eux seuls, imitent le son de l'objet qu'ils expriment, comme tonnerre , torrent, cliquetis , sifflement, mugissement, glouglou, etc. ; c'est ce que l'on appelle des onomatopées.

« U onomatopée, dit M. Charles Nodier, est « d'un grand secours aux poètes, puisqu'elle est « comme l'âme de l'harmonie pittoresque et de « la poésie imitative (i). »

a" Indépendamment des onomatopées nombreuses que renferme notre langue, le poète a un autre moyen d'harmonie imitative dans l'emploi de certains mots qui, sans être imitàtifs par eux-mêmes, produisent par leur rapprochement une imitation parfaite. . Dans la peinture du héron, par La Fontaine,

(i) Charles NODIER. Onomatopée française, préface, page 3i.


90 quel rapport admirable entre les idées et les sons !

Un jour, sur ses longs pieds,.allait je ne sais où, Le héron au long bec emmanché d'un long cou.

Roileau veut-il peindre la vitesse de la parole, son vers vole -sur des brèves :

Le moment où je parle est déjà loin de moi.

Veut-il peindre un effet contraire, par exemple la lenteur de la marche du boeuf, les longues semblent doubler la mesure des vers suivans :

Quatre boeufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

On voit par ces exemples que si notre versification n'est pas assujettie, comme celle des Grecs et des Latins, à une disposition régulière et symétrique des longues et des brèves j elle possède comme la leur l'avantage le plus réel de la prosodie, celui de pouvoir à volonté donner au discours de la vivacité ou de la lenteur. Nous le pouvons aussi bien qu'eux, nous le pouvons même plus aisément, puisque nous ne sommes pas obligés, comme eux, de former et d'assembler des pieds, mais qu'il nous suffit dé mettre ensemble, ou un peu plus de longues, ou un peu plus de brèves, suivant le besoin.

A l'appui de cette assertion, prenons au hasard les quatre vers par où finit le second chant du Lutrin

Du moins ne permets pas La Mollesse oppressée

Dans sa bouche, à ce mot, sent sa langue glacée;


91

Et, lasse de parler, succombant sous l'effort, Soupire, étend les bras, ferme l'oeil, et s'endort.

Quel est ici l'objet du poète ? d'achever le portrait de la Mollesse. Et comment la peindrait-il mieux qu'en la supposant hors d'état de finir la phrase ? Des cinq derniers mots qu'elle articule, il y en a quatre monosyllabes, du moins ne permets pas ; et si peu de chose suffit pour épuiser ce qui lui reste de force. Oppressée est un mot qui fait image ; et langue glacée peint admirablement, par la rencontre pénible de ces sons gue gla, l'embarras qu'éprouve à parler la Mollesse. Je remarquerai encore l'art avec lequel le poète a coupé l'avant-dernier vers en deux membres, dont le premier ne donne point droit d'attendre le second, et qui ne sont nullement liés l'un avec l'autre :

Et, lasse de parler, — succombant sous l'effort.

Qu'on fasse là une phrase continue, et tout l'eiiet est manqué. * -

Quant au dernier vers, commençons par en marquer la quantité :

Soupire, ëtëncl lès bras, ferme l'oeil ët's'ëndôrt.

Assurément, si des syllabes peuvent tracer l'image d'un soupir, c'est une longue, précédée d'une brève, et suivie d'une muette, soupire. Dans l'action d'étendre les bras-, le premier mouvement est assez prompt : il est figuré par deux brèves, ëlënd; puis les deux


92

longues qui suivent, lès bras, indiquent en quelque sorte le développement lent et progressif des bras qui s'allongent. La Mollesse parvient enfin où elle voulait, c'est-à-dire au sommeil. Avec quelle vitesse elle y arrive! ce sont trois brèves, ferme l'oeil; et de là, par un monosyllabe bref, et, elle tombe dans un profond assoupissement rendu par deux longues , s'endort (i).

Je ne prétends point qu'en composant ces vers, Bojleau ait pensé à tout cela. Je n'en soupçonne pas plus Homère ni Virgile, quoique leurs interprètes soient en possession de le dire. Mais ce que je crois volontiers, c'est que la nature, quand elle a formé un grand poète , le dirige par des ressorts cachés qui le rendent docile à un art dont lui-même il ne se doute pas ; comme elle 1 apprend au gondolier vénitien * à moduler ses délicieuses barcaroles qui n'ont jamais été notées par aucun musicien.

REMARQUE.

Toutefois ne cherchons pas trop cette harmonie imitative ; d'abord parce que souvent on affaiblit la pensée en visant trop à l'effet des mots; ensuite parce qu'à force de vouloir peindre, on ne peint rien. J'en citerai pour preuve le poème que feu M. de Piis a composé sur l'harmonie imitative, et qui est sans contredit

(i) D'OLIVET. Prosodie française.


93

un des ouvrages les plus baroques et les plus ridicules dont jamais auteur se soit avisé (i).

§ 3. DES DÉFAUTS CONTRAIRES A L'HARMONIE.

Parmi les défauts contraires à l'harmonie , il faut d'abord citer l'hiatus, dont j'ai déjà parlé; c'est une faute facile à éviter ; mais il en est d'autres qui, bien que moins sensibles , ne laissent pas de blesser l'oreille.

Telle est la cacophonie qui résulte de la multiplicité des consonnes rudes C, K, Q, R, T.

. Arbre à grisâtre écorce. Du vert le plus riant cette tête est ornée.

DOLARD.

Toi qui, malgré la mort cruelle , inspires encor dans mon coeur, Illustre Ariste, ombre immortelle, etc.

GRESSET. Crois-tu de ce fdrfait Mancocapac capable ?

LEBLANC

Croyez-moi, quelque éclat qui les puisse toucher.

RACINE. Alexandre.

(i) L'auteur de ce poème passe successivement en revue toutes les lettres de l'alphabet, et exprime à sa manière les propriétés imitatives de chacune d'elles. Voici ce qu'il dit du K :

Le K partant jadis pour les Kalendes grecques, Laissa le Q, le C, pour servir d'hypothèques ; Et revenant chez nous, de vieillesse cassé, Seulement à -Kimper il se vit caressé.

On peut juger du reste par cet échantillon ; tout est à peu près de la même force.


94 L'emploi trop fréquent de la même lettre, fûtelle douce par elle-même, produit aussi la cacophonie.

•Eente, elle eorxle ici; la, légère, elle yole.

Pus.

iVbn , il n'est rien que ZVareîrae re'hojsore.

VOLTAIRE.

J'ai déjà signalé l'effet désagréable de ces mots ambitieux qui forment à eux seuls un dèmi-vérs et plus : insensibilité, imperturbablement, indivisibilité.

Le défaut contraire est une profusion de monosyllabes.' Ce vers de Racine est fort beau :

Le ciel n'est pas plus pur que le fond de mon coeur.

Cependant une longue tirade de vers pareils serait insoutenable. .Un monosyllabe placé à la fin d'un vers, après un mot de trois ou quatre syllabes, produit encore un mauvais effet :'

Rien-ne. peut arrêter son impétueux cours.

A- '

' Boileau a fait la même faute dans ce vers :

Non, pour louer nn roi que tout l'univers loue.

On doit éviter le rapprochement, dans un même vers, des mots qui ont une consonnance à peu près semblable :

Ils ont mis le destin des Troyens dans mes mains. ' ',

A,

Mais il apprit enfin, grâce a sa vanité.

BOILEAU.


95

On voit combien, dans ce dernier vers, grâce à sa va sonne mal.

On lit à ce sujet l'anecdote suivante dans les Observations de Ménage sur les poésies de Malherbe, au sujet de ce vers:

Enfin cette beauté m'a la place rendue.

.« Des Yvetaux, dit Ménage, se moquait'de « ce vers, à cause de ces consonnances m'a la « pla ; ce qui ayant été rapporté à Malherbe , « celui-ci répondit plaisamment que c'était bien « à Des Yvetaux à trouver ce m'a la pla mau« vais, lui qui avait écrit parabla ma fia. » En effet, Des Yvetaux avait fait un vers ainsi conçu :

Non, il n'est point de feu comparable a maflamme.

Malherbe avait raison, mais Des Yvetaux n'avait pas tort.

§ 4; DES VOYELLES NASALES.

Quelques grammairiens , entre autres l'abbé de Dangeau, ont voulu proscrire de notre versification la rencontre des voyelles nasales, an, en, in, on, un, etc. , avec les voyelles sim^ pies, a, e, i, o, u. Selon eux, dans ces vers :

Ah ! j'attendrai long-temps, la nuit est loin encore ! A mes cris redoublés fermant son sein impie,

il y aurait un hiatus, produit, dans le premier vers, par le choc de la voyelle nasale in de loin avec l'e qui commence le mot encore ; dans le second vers, par le concours de la même voyelle


96 in de sein avec Yi initial d'impie. Cela serait vrai, si l'on prononçait les mots loin encore et sein impie, comme si les mots encore et impie étaient écrits himpie et hencore par une k aspirée. Mais l'usage contraire a prévalu ; et, pour éviter ce choc désagréable, on prononce, en liant Yn finale avec la voyelle initiale, loiraencore, seinràpie, comme s'ils ne formaient qu'un seul mot,

Il n'en est pas de même lorsque l'esprit et l'oreille permettent de s'arrêter un peu après la voyelle nasale ; car, dès qu'il y a repos, il ne peut plus y avoir de bâillement, d'hiatus. Dans ce vers, par exemple:

Celui qui met un frein a la fureur des flots,

RACIKE.

le sens permet un léger repos après le mot frein. Il ne faut donc point faire de liaison entre frein et à, et dire freina; mais prononcer comme s'il y avait :

Celui qui met un frein — à la fureur des flots.

Il en est de même de ce vers :

Dispersa tout son camp a l'aspect de -Jéhu,

RACINE.

où ce serait évidemment une mauvaise prononciation que de dire campa, parce que le mot camp, se trouvant placé à l'hémistiche, doit être suivi d'une légère pause qui exige que l'on prononce :

Dispersa tout son camp — a l'aspect de Jéhu.


97 Mais si le sens ne permet pas de s'arrêter après; le mot camp, comme dans ce vers -.

Tout le camp applaudit par mille cris joyeux,

il faut nécessairement prononcer campapplaudit; ce qui est horriblement dur. Il est donc mieux de s'abstenir de placer devant une voyelle ordinaire un mot terminé par une voyelle nasale, lorsque cette voyelle nasale ne peut ni s'isoler par une pause de la voyelle suivante, ni s'y lier sans produire un son désagréable.

Voici d'ailleurs une remarque de l'abbé d'OHvet, qui me paraît de nature à guérir les censeurs les plus pointilleux de cette délicatesse excessive qui leur fait voir des hiatus où Malherbe, où Racine, où Despréaux n'en ont jamais vu.

« Je reconnais, dit cet illustre académicien , « les voyelles nasales pour des sons vraiment « simples et indivisibles ; mais de là s'ensuit« il que ce soient de pures et franches voyelles ? « Pas plus, ce me semble, que si l'on attribuait « cette dénomination aux voyelles aspirées. « Toute la différence que j'y vois, c'est que « dans les aspirées la consonne h les précède, « au lieu que dans les nasales la consonne n les « suit. Or, si l'aspiration empêche l'hiatus, « pourquoi la nasalité ne l'empêcherait-elle « pas ? Quand je récite à haute voix :

Souvent tous nos maux la raison est le p « OU

Jeune -et vaillant Ae'ros, dont la haute sagesse

5


98 « je ne trouve pas plus de rudesse entre zon-ë « du premier vers que dans an-hé du second; « d'où je conclus que. l'aspiration et la nasale « opèrent le même effet; et je me persuade que « les voyelles aspirées et les nasales étant, les « unes comme les autres, non des voyelles « pures et franches, mais des voyelles modi« fiées, elles peuvent, les unes comme les autres, « empêcher l'hiatus. »

De tout ce que nous venons de dire, on doit conclure qu'il n'y a pas d'hiatus dans la rencontre des voyelles nasales et des voyelles simples, et que la règle et l'usage autorisent les poètes à se la permettre ; mais on est forcé de convenir que c'est une permission dont ils. ne doivent user qu'avec beaucoup de ménagement, s'ils veulent donner de l'harmonie à leurs vers et plaire aux oreilles délicates.

CHAPITRE X.

Des Licences relatives à la Syntaxe, et des Inversions.

Nous avons parlé précédemment (chapitré vir, § 9) des licences orthographiques qu'autorisent la rime et la mesure des vers ; mais il en est d'autres qui permettent au poète de s'écarter, dans certains cas, soit des règles de la syntaxe, soit de> la construction grammaticale de la.phrase.


99

§ i. DES LICENCES RELATIVES A LA SYNTAXE.

I. Les poètes peuvent employer le nombre singulier où les prosateurs doivent employer le pluriel :

Et mon vers douloureux vivra dans l'avenir.

MILLEVOYE.

Tout à coup l'air se tait, le vent meurt, le flot dort.

DELILLE.

Mais comme la poésie est naturellement hyperbolique, elle se sert plus fréquemment encore du pluriel là où la prose ferait usage du singulier ;

Quelle terre n'est parfumée Des odeurs de ta renommée?

MALHEREE.

Déployez toutes vos rages, Princes, vents, peuples , frimas.

BOILEAU. Ode sur la prise de Namur.

Croassez, vils corbeaux, aux fanges du Permesse.

LEBRUH.

II. Il est une licence qu'on ne pardonnerait point à la prose, mais qui est reçue en poésie ; c'est de mettre après plusieurs sujets le verbe au singulier, lorsque la mesure ou la rime le demandent :

Car quel lion, quel tigre égale en cruauté.

BOILEAU.

D'ailleurs, l'ordre, l'esclave, et le yisir me presse.

RACIHE. Bajazel.

Quelle était en secret ma honte et mes ennuis.

Le même. ,


100 Sur ce vers d'Esther, Racine le fils s'exprime ainsi, en parlant de son père : « Il pouvait dire , « sans changer son vers, quels étaient en se« cret, etc. ; de même que dans Iphigénie, au « lieu de :

Ce héros qu'armera l'amour et la raison,

« il pouvait dire, ce héros qu'armeront, etc. « Il a donc trouvé cette façon meilleure. »

Racine le fils se trompe quant au dernier vers. Son père n'a pas mis armeront au lieu à!armera, parce qu'il trouvait le singulier meilleur que le pluriel; mais parce que le mot armeront, à l'hémistiche, aurait fait une consonnance désagréable, une fausse rime avec le mot raison qui termine le vers.

III. Les bons poètes du siècle de Louis XIV déclinaient les participes, tant actifs que passifs, dans les cas où la grammaire les déclare indécis nables. Ainsi La Fontaine a dit :

Les petits, en même temps, Voletons, se culbutons, Délogèrent sans trompette.

Et Boileau :

Et plus loin des laquais, l'un l'autre s'agaçans, Font aboyer les chiens et jurer les passans.

Hermione , dans Racine (i) :

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie.

Andromaque , acte iv, scène 5.

(i) Domïctiï. Exercices orthographiques.


101

c'est-à-dire, vous voulez qu'on me voie étant pleurante, dans un état de pleurs. Hermione aurait pu dire :

Pleurant après son char vous voulez qu'on me voie ;

c'est-à-dire faisant l'action de pleurer. Les deux manières sont bonnes ; mais la première a plus de force, parce cpie l'adjectif verbal pleurante indique l'état continu d'une femme abattue par une longue tristesse ; tandis que pleurant, participe, ne marquerait que l'action présente et momentanée de pleurer.

IV. Une licence dont usaient autrefois les poètes , c'était de ne pas faire accorder avec son régime simple le pdrtidpe passif déclinable, comme dans ce vers de Corneille :

Les misères

Que durant notre enfance ont enduré nos pères.

Corneille aurait dû mettre endurées. « Mais, dit « Voltaire, s'il n'est pas permis à un poète, dans « ce cas, de se servir dix participe absolu, il « faut renoncer à faire des vers. »

M. de "Wailly (i) partage cet avis, et prétend qu'on ne doit point regarder enduré comme une faute. «Ne condamnons point non plus, dit-il, « fait au lieu de faite dans ces vers de Cré« billon :

« Moi ! l'esclave d'Egistbe ! Ah ! fille infortunée ! ,5^ïffei?ft&; fait son esclave, et de qui suis-je née ? »

u \^h%f0r&m7tài^e française.


1J02

■Les poètes ont même étendu cette licence jusqu'à donner l'accord au participe passif indéclinable :

Le seul amour de Rome a sa main animée,

pour a animé sa main.

La saison

Où les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie,

pour ont rajeuni l'herbe.

Ces tournures, que Voltaire regardait, avec raison, comme plus belles, plus poétiques, plus éloignées du langage ordinaire , sans causer d'obscurité , ne sont plus admises, que dans le style marotique.

§ 2. DES INVERSIONS. *

Les inversions ou transpositions consistent à changer l'ordre grammatical des mots; ce qui peut se faire de plusieurs manières :

En mettant le nominatif après le verbe :

Je fuis. Ainsi le veut la fortune ennemie.

RACINE. Milhridate.

La construction grammaticale exigerait, la fortune ennemie le veut ainsi. Cette espèce de transposition appartient également à la prose ; mais la suivante n'est permise qu'en vers :

Quand sera le voile arraché, Qui sur tout l'univers jette une nuit si sombre ?

RACJNE.Kslher^


Ittë

2P En plaçant l'accusatif ou régime avant le verbe qui le régit: ;l

Le sort vous y voulut l'une et Vautre amener, Vous pour porter des fers^ elle pour en donner i

RACINE.

L'un l'autre vainement ils semblent se haïr.

BoiLEAUi

Observation.

A l'égard de la transposition du régime direct, l'abbé Desfontaines fait l'observation suivante :

« Comme nos accusatifs,,dit-il, ont la même « terminaison que nos nominatifs, il est impos« sible de les transposer, parce que c'est leur « position qui les détermine. Ainsi on a eu raison « d'en abolir la transposition dans les vers, où « elle était autrefois reçue. »

ù

Cette règle de Desfontaines n'est pas tellement générale, qu'elle ne souffre d'assez nombreuses exceptions. J'en.ai cité deux exemples irréprochables. Je pourrais ajouter qu'il y a des cas où non-seulement cette inversion est permise, mais où elle donne plus de force à la phrase. Toutefois on ne doit l'employer qu'avec beaucoup de réserve, et ne pas imiter ces transpositions vicieuses :

Et si quelque bonheur vos armes accompagne.

RACINE. Les Frères ennemis.

Songez combien ce bras a mon trône affermi.

ROTROU. yenceslas.

Si de cette maison approcher Von vous voit.

' ■ MOLIÈRE.


104

; 3° La transposition se fait encore en mettant le génitif avant le nom qu'il détermine :

Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchans arrêter les complots.

RACINE.

Des biens des nations ravisseurs altérés. ' Le même.

D'un 1 incurable amour remèdes impuissans.

Le même*

Mais on ne doit pas dire :

Je n'ai pu de mon fils consentir à la mort.

' VoiTAiitE. LTOrphelinde la Chine.

A peine de la cour j'entrai dans la carrière.

Le même.

Quoi! voit-on revêtu de l'étole sacrée Le prêtre de l'autel s'arrêter a l'entrée ?

4° En mettant le régime indirect ( datif ou ablatif) avant le verbe qui le gouverne :

Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés , Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés ?

RACINE.

La Grèce en ma faveur est trop inquiétée ; De soins plus importans je l'ai crue agitée.

Le même.

Des sottises d'autrui nous vivons au palaisBOILEAU.

palaisBOILEAU.

5° En plaçant avant le verbe les prépositions et leurs régimes :

Pour la veuve d'Hector ses feux ont éclaté.

RACINE.

Dieu fit dans ce désert descendre la sagesse^

VOLTAIRE.


105

Vers eux, à pas pressés, le vieillard s'achemine.

DÊLILLE.

6° En mettant, entre le verbe auxiliaire et le participe, des mots que n'y souffrirait pas la prose :

Aujourd'hui même encore une voix trop fidèle M'a d'un triste désastre apporté la nouvelle.

7° En plaçant le verbe auxiliaire après l'adjectif, le participe ou l'adverbe qui devrait le précéder. Ces inversions ne sont permises que dans le style marotique :

Pas n'est besoin, je pense, dé décrire Les soins des soeurs. GRF.SSET.

A sa Judith , Boyer, par aventure, Était assis près d'un riche caissier ; Bien aise était, car le bon financier S'attendrissait et pleurait sans mesure : Bon gré vous sais, lui dit le vieux rimeur, etc.

RACIKE.

Un vieux docteur, homme de grand renom', Appelé fit dans ce moment critique.

LEBRUN*

8° Enfin il y a des transpositions qui semblent violer plus ouvertement encore les règles de la grammaire, et qui cependant ne sont que des hardiesses heureuses, qu'il est plus facile d'admirer que d'imiter. C'est ainsi que Racan a dit dans ses stances à Malherbe, sur les douceurs de la retraite :

Et qui loin retiré de la foule importune , A selon son pouvoir mesuré ses désirs.

Un prosateur eût été forcé de dire : et qui, retiré


1Ô6 loin dé la foule importune, a mesuré ses désirs selon son pouvoir.

. Cette jeune Eriphyle

Que lui-même, captive, amena de Lesbos.

RACINE. Iphigénie.

La construction grammaticale demanderait : que lui-même amena captive de Lesbos.

. , Ou lassés ou soumis,

Ma funeste amitié pèse à tous mes amis.

RACINE. Miihridate.

L'attribut, lassés ou soumis, comme l'a trèsbien remarqué Lebrun', est séparé du substantif amis, auquel il se rapporte, par le nominatif ma funeste amitié. Cette transposition, aussi neuve qu'imprévue, est un de ces tours heureux qui jettent une grande variété dans les tournures parfois trop monotones de la poésie française, et contribuent à la justifier du reproche que lui adressent souvent les étrangers, de manquer de hardiesse et d'originalité.


107

CONCLUSION.

Ce serait ici le lieu de parler des périphrases, des ellipses, des expressions qui n'appartiennent qu'à la langue poétique (i); mais cela nous entraînerait trop loin du but cpie nous nous sommes proposé, qui est d'enseigner à faire des vers corrects, mais non pas à faire de beaux vers ; car cela ne s'enseigne point.

Il ne suffit pas, en effet, de ranger des syllabes au cordeau, de suivre pour la rime les règles établies, de ne se permettre que les termes et les constructions sanctionnés par l'usage, pour faire de beaux vers et mériter le nom de poète ; il faut encore avoir reçu du ciel cette influence secrète dont parle Boileau , cette inspiration, ce feu divin que la nature n'accorde qu'à un petit nombre d'élus. Les règles peuvent bien guider le talent ; mais elles ne peuvent le donner. A force d'études et de travail on peut devenir un versificateur habile ; mais il faut être né poète.

Toutefois, à une époque où tant de jeunes écrivains affectent de mépriser et de fouler aux pieds les règles éternelles du goût et du bon sens, il n'est peut-être pas inutile de leur rappe(i)

rappe(i) en parlerons dans la Poétique française, qui fait suite à notre Prosodie, et qui est en ce moment sous presse.


108

1er ces sages conseils d'un critique célèbre de notre siècle :

« 11 n'appartient qu'au vrai génie de créer des « beautés nouvelles, de reculer les bornes du « territoire poétique : la médiocrité présomp« tueuse altère et défigure ce qu'elle croit émit bellir, et regarde comme neuf ce qui n'est que « bizarre et gothique. Le vrai génie est si rare , « qu'il est toujours utile de s'opposer aux inno« vations. Ce qu'il y a de plus sûr pour nos « poètes, c'est de se renfermer dans le cercle « tracé par Racine et Boileau. Ces deux législa« teurs ont irrévocablement fixé notre langue « poétique ; de plus grandes licences ne servi«- raient qu'à augmenter la négligence des poètes « sans aucun profit, et même avec une perte « réelle pour la poésie. »

GEOFFROY. Commentaires sur Racine.

FIN


109

TABLE DES MATIÈRES.

Pages. CHAPITRE PREMIER. De la Mesure, et des différentes espèces de vers français 2

CHAPITRE II. Du nombre des Syllabes dans certains mots 5

CHAPITRE III. De l'Élision 22

CHAPITRE IV. De l'Hiatus et de Y H aspirée. . 25

§ 1. De l'Hiatus. ibid.

§ 2. De VH aspirée 28

CHAPITRE V. De l'Hémistiche et de 1a Césure. . 30

§ 1. De l'Hémistiche ■ ibid.

§ 2. De la Césure. , . 35

CHAPITRE VI. Des mots qui ne peuvent entrer

dans le corps du vers. 37

CHAPITRE VII. De la Rime 41

§ 1. Des Rimes masculine et féminine. 42 § 2. Des Rimes riches et des Rimes suffisantes 45

§ 3. Des Lettres et des Syllabes équivalentes W

§ 4. Des Rimes insuffisantes ou vicieuses. 51 § 5. Rime d'un mot avec lui-même et

Rime des Homonymes 54

§ 6. Rime du Simple avec le Composé. . 56 § 7. Des fausses Rimes, ou Rimes des

Hémistiches 58


110

Pages.

§ 8. De la Disposition des Rimes. ... 59 § 9. Des Licences permises pour la Mesure ou pour la Rime 65

CHAPITRE VIII. De l'arrangement des vers entre eux 70

§ 1. Des Vers de là même mesure et des

Vers libres. ibid.

§ 2. Des Stances 72

§ 3. Des Stances considérées isolément,

ou dans leurs rapports entre elles. . 75

CHAPITRE IX. De l'Harmonie poétique 81

§ 1. Des Coupes et des Enjambemens. . 82

§ 2. De l'Harmonie imitative 88

§ 3. Des Défauts contraires à l'Harmonie. 93

§ 4. Des Voyelles nasales 95

CHAPITRE X. Des Licences relatives à la Syntaxe,

et des Inversions 98

§ 1. Des Licences relatives à la Syntaxe. 99

§ 2. Des Inversions v/TT'x. 102

CONCLUSION /-y"' • • ■ '•' • *^

FIN DE LA TABLE.