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I VENDREDI 2 MARS 1877

ALFRED DE MUSSET Le moment, peu propice à la poésie, est favorable aux poëtes.

Hier, le plus grand poëte du siècle célé,brait sasoixante-quinzième année en publiant deuxnouveaux volumes de l'épopée .¡.ne l'homme: la Légende de$ Siècles. Aujourd'hui le poëte de sentiment, celui que l'on a appelé longtemps le poëte de la jeunesse, celui dont la renommée grandit tous les jours, parce que ses vers ont un écho dans tous les cœurs, Alfred de Musset, nous est raconté avec un soinpieux, en un livre écrit par le témoin de sa vie,parson frère,M. Paul deMusset. Cet ouvrage Biographie d'Alfred de Musset a paru à la fois chez les deux éditeurs des œuvres du poëte, M. Charpentier et M. Lemerre dans la bibliothèque Charpentier qui fit il y a quarante ans une révolution dans la librairie, et dans la petite bibliothèque littéraire de M. Lemerre qui est le régal des amateurs de bons livres soignés jusqu'à la coquetterie.

Qu'ils lisent la Biographie dans l'un ou l'autre format, les admirateurs d'Alfred de Musset y trouveront grand plaisir; mais n'y cherchent pas de révélations scandaleuses sur un épisode douloureux de la vie du poëte M. Paul de Musset, qui avait déjà écrit un volume intitulé Elle et Lui, n'y a touché que d'une main très légère 0

Le grand public a !e droit de connaître intimement les hommes auxquels il donne sa confiance intellectuelle; et quand il s'a- git d'Alfred de Musset, rien n'est indifîé- rent. • Son biographe entre sur l'enfance du poëte dans des détails qui peuvent paraître bien futiles et qui sont indispensables, pour comprendre la précocité du génie il faut avoir été pour ainsi dire témoin de la précocité de l'intelligence.

Alfred de Musset fut homme avant l'âge par l'esprit et surtout par la sensibilité, âne sensibilité que ses parents durent ménager etqui lui fut fatalequandilsetrouva en lutte avec d'impitoyables passions. La rapide analyse que je fais ici ne me permet 'pas, de suivre le biographe dans tous ses 'souvenirs j e dois m'attacher surtout à ce servir d'exemple, à ce qui peut être profitable à d'autres.

Voici une anecdote qui démontre mieux que ne feraient tous les raisonnements, la nécessité de l'exercice et des jeux pour les enfants.

Alfred de Musset et son frère Paul, ayant respectivement de 7 à 8 et de 9 à 10 ans, s'étaient épris d'une véritable passion pour les contes arabes; ils s'ingéniaient t imiter les exploits des héros des Mille et ¡¿ne nuits •

1 FEUILLETON DU 3 MARS 1877 DEUXIÈME PARTIE

LES VICTIMES

Georgétte cherche Suzanne Georgétte descendit du wagonde troisième classe, où elle avait pris place, ayant son petit paquet de hardes sous le bras. Un coup de craie de l'employé de l'octroi lui ouvrit te passage.

La voilà dans la cour de la gare de l'Est. En crésence du mouvement des facteurs et des voitures, en en'endant cinquante voix qui appelaient en même temps les numéros de ces dernières, Georgette se trouva un moment interdite, ahurie. Elle regarda à droite et à gauche, en se demandant

Où vais-je aller?

Mais elle savait que, même dans les Ardennes, quand un voyageur égaré cherche le chemin qu'il doit prendre, on s'empresse de le lui indiquer.

Elle s'éloigna un peu, pour ne pas être

Ces amusements durèrent pendant toute l'année 1818. Nous demeurions alors rue Cassette, dans une maison.qui appartenait à la baronne Gobert, veùvé d'un général mort glorieusement sous l'empire. Son fils, resté seul vivant de huit enfants qu'elle avait eus, était d'une humeur taciturne et mélancolique. On nous l'envoya, en nous priant de l'initier à nos féeries. Léon Gobert était un enfant original, avec une grosse tête et une voix d'homne. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu rire; il avait deux ans de plus que mon frère son âge était justement entre le mien et celui d'Alfred nous le considérâmes comme une excellente recrue pour nos jeux. Il y mordit d'abord avec peine; puis il y prit goût et gagna notre fièvre orientale.

La baronne, toujours préoccupée de la santé de son fils, nous livra son salon dans lequel régna bientôt un désordre épouvantable. Au bout d'un mois notre nouveau compagnon n'était plus le même enfant sori visage animé, son entrain, sa vivacité confondaient d'étonnement le médecin qui le croyait atteint d'une affection incurable. Il est certain que Léon Gobert passa sans accident l'âge où ses frères et sœurs avaient été emportés. Il, survécut à sa mère et s'en alla mourir par imprudence en Egypte, aprè3 avoir fondé un prix d'histoire qui devint pour Augustin Thierry une pension viagère.

Parents, laissez vos enfants courir, se donner du mouvement, leur turbulence qui vous importune parfois est un gage de santé et dé vie.

Et aussi ne vous obstinez pas à imposer aux enfants une carrière contre laquelle ils ont de l'aversion.

Ecoutez l'histoire du fils aîné du marquis de Musset, oncle du poëte

Son père avait eu la malheureuse idée de le mettre, à quinze ans, dans l'institution Liotard, où l'on s'occupait plus des sentiments religieux des écoliers que de leur développement intellectuel. Onésime s'imagina qu'on le destinait à l'état ecclésiastique. pour lequel il éprouvait une répugnance invincible. Il fit part de ses craintes à notre père et le supplia d'intercéder auprès du marquis pour obtenir une explication.

De son côté le jeune homme écrivit lettre sur lettre il ne reçut que des réponses sévères et dans lesquelles ne se trouvait point l'éclaircissemeut qu'il souhaitait.

Du fond de sa province, le père ne comprenait point le danger de ces remontrances vagues; il ne voyait dans les prières et les questions de son fils qu'un manque de soumission. Onésime, ne doutant plus qu'on ne voulût faire de lui un prêtre, écrivit une dernière lettre de désespoir.

Le marquis en fut touché; mais, pour le bon exemple, il crut devoir déployer encore une fois, au moins en paroles, toute la rigueur de la puissance paternelle. Sa réponse, plus sévère que les précédantes, exigeait une soumission aveugle et ne donnait aucune explication.

A peine eut-iljeté cette fatale réponse àlaposte, que le père, comme s'il eût deviné le malheur qui en devait résulter, quitta son château de Cogners, et partit à la hâte pour Paris, décidé à retirer son fils de l'institution Liotard.

Il arriva le soir même du jour où le pauvre Onésime venait de se tuer.

Ces épisodes m'éloignent d'Alfred de Musset j'y reviens pour constater ses premiers succès, son exubérance de fantaisie dans les Contes d'Espèce et d'Italie, dans les pièces légères qu'il jetait à tous les vents de son caprice.

La vie lui était facile et charmante. La douleur le guettait et allait l'atteindre pour abattre son corps, transformer et élever son génie.

J'ai dit que M. Paul de Musset a glissé

et ses yeux se mirent à interroger la physionomie des gens qui allaient et venaient sur le trottoir.

Au bout d'un instant, elle distingua plus particulièrement un homme déjà àgé, ayant la barbe et les cheveux blancs. Elle surmonta sa timidité, et, s'approchant de lui Monsieur, dit-elle, je vous serais bien obligée de m'indiquer la demeure de M. le baron Henri de Manoise.

Le vieillard laissa tomber ses yeux sur elle, comprit qu'il avait aflaire à une enfant naïve, débarquant de sa province, et se mit à sourire.

Ma chère petite, répondit-il avec bienveillance, Paris est une grande ville, et bien que j'y connaisse beaucoup de gens, je ne puis vous donner le renseignement que vous me demandez. Du reste, vous pourriez passer ainsi plusieurs jours à interroger inutilement des milliers de personnes.

Mon Dieu, fit Georgette avec efiroi, que vais-je devenir? Que vais-je faire ? Vous n'avez donc pas l'adresse de ce monsieur que vous appelez le baron de Manoise ?

Hélas non

Je comprends vous avez supposé que c'était à Paris comme au village, où tout le monde se connaît.

Pas précisément, monsieur, mais je Qu'un baron doit être connu? Assuré- meut. mais dans la monde où il vU. Je De

discrètement sur cette phase cruelle de l'existence de son frère; il ne nomme même pas la femme célèbre qui fut son compagnon de voyage en Italie

Dans le même temps (1S33), Alfred de Musset rencontra pour la première fois une personne qui a exercé sur sa vie une influence considérable et laissé dans son œuvre une empreinte profonde. C'était à un grand dîner offert aux rédacteurs de la Revue des D:ux Mondes,chez les Frères Provençaux. .-tes convives étaient nombreux une seule femme se trouvait parmi eux. Alfred fut placé près .d'elle à table. Elle J'engagea simplement et avec bonhomie à venir chez elle. Il y -aUa deux ou trois fois à huit jours d'intervalle, et puis it y prit l'habitude et n'en bougea plus.

Par une soirée brumeu|8>-et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstaNces de mauvais augure Lorsque des gens, connus de toute la terre, s'embarquent ainsi, voyageant de compagnie, assurés d'avance que partout où ils iront leur réputation les y aura précédés, c'est qu'ils ne veulent pas de mystère. Aujourd'hui le secret ne peut être'que celui de la comédie, et tout le monde sait que cette comédie est un drame.

Les voyageurs visitent Florence, Bologne, Ferrare et arrivent à Venise. Les lettres d'Alfred de Musset, à sa famille, nombreuses et gaies au début, deviennent plus rares, puis cessent Après un silence de six mortelles semaines, 'nous étions décidés à partir pour l'Italie, ma mère et moi, lorsqu'enfin on nous remit une lettre dont fécriture altérée, le ton de profonde tristesse et les nouvelles déplorables ne firent que donner un aliment certain à notre inquiétude.

Le pauvre garçon, à peine relevé d'une fièvre cérébrale, parlait de se traîner comme il pourrait jusqu'à la maison, car il voulait s'éloigner de Venise dès qu'il aurait assez de forces pour monter dans une voiture.

« Je vous apporterai, disait-il, un corps malade, une âme abattue, un cœur en sang. »

C'était vrai. L'homme avait été mortellement frappé; le poëte grandirait et irait jusqu'au plus hauts sommets de l'inspiration, lorsque le temps aurait rendu la douleur moins cuisante.

La convalescence morale d'Alfred de Musset fut très. longue à vrai dire sa guérison n'a jamais été complète.

Les lettres françaises ont bénéficié de cette immense douleur elles lui doivent les Nuits, ces admirables poèmes qui seront de tout éternité la plus profonde expression de l'âme humaine l'Espoir en Dieu, l'Ode ci, Lamartine et tant d'autres chefs-d'œuvre.

Alfred de Musset heureux fût toujours resté peut-être un poëte aimable et gracieux malheureux, il est devenu le plus émouvant des interprètes de la passion, de la douleur et de l'aspiration vers l'idéal. Il s'en est fallu de peu, cependant, qu'Alfred de Musset ne se soit sauvé des amours cruelles par le devoir et le mariage. L'anecdote est jolie je ne puis résister au plaisir de la reproduire.

Chenavard, le peintre, avait parlé à Musset da la fille de Mélesville, l'auteur dramatique. Il fut convenu que le poëte irait proposer à Mélesville un sujet de pièce.

Le sujet de pièce qui se présente à son esprit est

suis, moi, qn'un commerçant de ce quartier, et je ne connais pas les nobles personnages du faubourg Saint-Germain.

Monsieur, reprit Georgette, des larmes dans les yeux, puisque vous semblez avoir pitié de mon ignorance, soyez assez bonpour me donner un conseil.

C'est chez M. le baron de Manoise que vous voulez aller directement?

Oui, monsieur.

Eh bien, suivez-moi, nous allons tâcher de savoir où il demeure.

Georgette suivit l'honnête commerçant, et ils entrèrent ensemble dans le restaurant en face de la gare.

Ayant lait asseoir la jeune fille, le vieillard alki parler à un garçon de l'établissement, et un instant après, Georgette, qui suivait tous ses mouvements, le vit feuilleter un livre énorme. Il le referma bientôt et revint près d'elle le visage souriant. Venez, lui dit-il.

Quand ils furent sortis du restaurant Avez-vous de l'argent? demanda le vieillard.

Oui, monsieur.

En ce cas, je vais vous mettre dans une voiture. En arrivant à destination, c'est-àdire à l'hôtel de Manoise, vous donnerez trente-cinq sous au cocher, le prix de sa course, augmenté du pourboire habituel. Oui, monsieur.

Ils traversèrent la place. Georgette monta dans un coupé et le vieillard dit au cocher

le conte arabe du généreux Noureddi* il en ve:i faire un opéra comique. Mlle Mélesville s'appelle Laure; elle a un aloun de dessins; Chenavard, rêvant de son côté au proie, de mariage, se,propose d'offrir un dessin au crajoi à la jeune fille. Il puise son sujet dans les sonner de Pétrarque, et représente la première rencoruM entre le poëte etLaurè de Noves, en donnant anx deux figures de Pétrarque et de Laure quelque ressemblance avec les traits d'Alfred de Musset ,et dî Mlle Mélesville. ̃ t A Son croquis terminé, il engage le prétendant a mettre une traduction en fràncai,s de s quatre we qui lui ont inspiré son sujet. Alfred écrit au bas du dessin 1e quatrain suivant, imité du douzième son net de Pétrarque

B%is soient le moment, et l'heure, et la journéJ

Et le temps, et les lieux, et le mois de l'année,

Et la place chérie où, dans .con tris'e Cœur,

Pénétra de ses yeux la charmante douceur!

Cela fait, Clienavard se rend chez M. Mélesvi en éclaireur, pour sonder le terrain et offrir s dessein enrichi d'un autographe.

Au premier mot qu'il dit de la jeune fille, on. m apprend qu'elle est promise à M. Vander-Vleet e que le mariage doit se faire bientôt.

Ainsi finit ce complot d'un jour. Alfred n'y y renonça pas sans chagrin. Les gens sérieux peuven. sourire de'ce roman à peine ébauché on ne m otu pas de l'esprit que, si ce projet eût tourné autrement, le poëte vivrait encore.

Une fois soumis à la toute-puissante intluono d'une femme belie, intelligente, aimée et digne ci.' lui, Alfred aurait été le plus fidèle, le plus sade n. le plus heureux des maris. Il avait le respect de 11 foi jurée; son indépendance se serait parfaitemçrv arrangée des devoirs qui assurent le bonheur. Li' mariage selon ses goûts l'aurait sauvé.

D'autres diront peut-être que nous au rions perdu un grand poëte on croit tous jours, en ellpt, que les privilégies de i;; muse et de l'art perdent leur inspiration en perdant leur misère ou leur malheur. Je ne crois pas à cette prédestination fatale..

Mais les hypothèses sont superflues.

Alfred de Musset est un des plus grands poètes dont la France s'honore, et le livre que lui consacre son frère le fera aime/ par ceux qui l'admirent. THOMAS GRIMM.: DERNIÈRES ^NOUVELLES ̃•̃ Les députés ont procédé hier, dans leurs bureaux, à la nomination des deux comm ssions ayant une grande importance politiquc.La première de ces commissions aura v décider la question de savoir s'il y a lieu <•• poursuivre le rédacteur en chef du jouin le Pays; la seconde est chargée d'examiner la proposition de réduction à trois ans ,.u service militaire*

Ces deux commissions sont composées de la manière suivante

1° Commission pour l'examen de la demande en autorisation de poursuites forméc contre M. Paul de Cassagnac:

Jules Ferry, Minard, Villai^ Gudin, Lablond, Girerd, Freminet, favorables à 1 autoGh. Boysset, Madier de Montjau, Laurier et Brisson, opposés à l'autorisation.

2° Commission pour l'examen de la pro. position Laisant, tendant à réduire a 3 ans la durée du service.

MM. Keller, Levavasseur, Casimir Perie<\ Tézenas, de Mun, Thiers, Richard Waddington, opposés à l'adoption du projet.

Vous allez conduire mademoiselle ru< d'Assas, no 4.

Le cocher fouetta son cheval. La voiture Arrivée rue d'Assas, Georgétte' m^t pied à terre et donna trente-cinq sous au c°cnej comme le vieillard le lui avait recommandé. Baron de Manoise n° 4, lui dit le cocher voilà la maison.

Georgette, son paquet sous le bras, s approcha d'une petite porte, placée à côté d'une autre plus grande, et tira un bouton de cuivre. La porte s'ouvrit. Elle entra. Elle vit devant elle, au fond d'une cour, un grand bâtiment silencieux, et, derrière, des arbres qui s'élevaient plus haut que la toiture. Etonnéo de ne voir personne, elle ne put st défendre d'un sentiment de crainte inexplicable et hésitait à avancer.

Soudain, une grosse voix rude sentent^1 dre, disant

Qu'est-ce que vous voulez?

Georgette, effrayée «tourna la tête n droite et, sur le seuil d'une porte, vit un grand homme barbu, ayant un ventre énormee1 de grosses joues vermillonnées. Je voudrais voir M. le baron de Ma,noise, répondit-elle de sa petite voix douce, je n'entends pas, dit le portier; appro· chez-vous, on ne vous mangera pas.

Georgette marcha vers la loge.

Alors une femme se dressa à côté as l'homme, elle avait l'air revêche et arrogaa*