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VENDREDI 21 AVRIL 1876

Une héroïne de la charité 11 est un sentiment qui devrait réunir tous les Français, qui devrait faire taire toutes les haines de partis, qui devrait apaiser tous les esprits; c'est la reconnaissance.

Nous allons, armés en guerre les uns contre les autres, nous querellant, nous disputant, nous jetant réciproquement à la tête les injures et les récriminations, républicains contre monarchistes, monarchistes contre impérialistes.

Un gouvernement définitif est à peine installé, que toutes les oppositions se coalisent pour le discréditer, le miner, le pousser aux abîmes.

Et la Patrie en deuil est oubliée et personne ne se ressouvient de l'année de mort de laquelle nous sommes sortis comme d'un tombeau..

Dussé-je être importun, je ne. laisserai point passer une occasion sans rappeler ces tristes souvenirs, surtout lorsqu'il y aura un devoir de reconnaissance à remplir.

La France s'est libérée, rachetée, reconstituée elle a payé sa dette matérielle. Mais a-t-elle payé ses. dettes morales ?

S'est-elle acquittée envers les rares amis qui lui étaient restés fidèles? N'avait-elle pas pris tacitement l'engaement d'être par son .calme, par sa pruence, par sa sagesse politique, un exemple pour les autres nations ?

Je crains bien que les luttes intestines auxquelles nous sommes livrés ne nous fassent perdre le bénéhce de l'admiration que l'Europe nous avait vouée alors qu'elle assistait à l'admirable effort de notre relèvement matériel.

Si quelque chose peut nous ramener dans une voie meilleure, c'est le souvenir des misères que nous avons endurées, c'est le récit des dévouements qui nous ont secourus.

C'est pourquoi je cède la première place du journal à l'hommage que le Journal des Débats rend à une de ces héroïnes de la charité qui furent les anges consolateurs des Parisiens pendant le siège de 18701871.

Un peuple est grand et fort qui a reçu de telles marques de sympathie.

Bien plus grand et bien plus fort est-il, lorsqu'il sait les honorer par l'amendement moral, qui est la meilleure maniles(ion de la reconnaissance.

THOMAS GRIMM.

FEUILLETON DU 22 AVRIL j DEUXIÈME PARTIE

Le vfenax Slardocbe

XXIII

Grande douleur

Suite

En la voyant, la servante ne put retenir un cri de surprise.

Mon Dieu, mademoiselle, comme vous êtes pâle! dit-elle; que vous est-il donc arrivé ?.

Rien, répondit-elle tristement, rien. Elle monta l'escalier et s'arrêta devant la porte du fermier sa main toucha le bouton de cuivre pour l'ouvrir, mais son bras retomba aussitôt. Elle poussa un gémissement at bondit vers sa chambre où elle se précipita affolée, frissonnante.

Elle s'arrêta devant le bouquet que Mardoche lni avait donné la veille et le regarda tyoc ua sourire navrant sur. içs lèvres*

M"fÙÉLÈNE VERNET l'article du Journal des Débats Si la France a fait un vain appel à la sympathie des gouvernements étrangers aux ours de sa détresse, les particuliers se sont chargés de payer à l'humanité et à la pitié la dette de leur patrie.

Avant tous, les Suisses nous ont tendu une main fraternelle qui ne s'est jamais fermée, et nous les avons trouvés partout où il y avait une souffrance à soulager, jusqu'au jour où des armées entières, échappées a nos désastres, ont reçu chez eux la plus généreuse hospitalité.

Mais entre tant de noms de ce pays dont nous devons garder un éternel souvenir, il en est un que la mort entoure aujourd'hui d'une nouvelle auréole, c'est celui de Mlle Hélène Vernet. L'Angleterre aurait placé ce nom à côté de celui de miss Nightingale, cette noble jeune fille à laquelle tantde blessés et de malades dans la guerre de Crimée ont dû d'avoir pu regagner leurs foyers. Encore miss Nightingale avait-elle au service de son admirable dévouement toutes les ressources de la charité publique et privée, et la mer était ouverte entre elle et son pays.

Mlle Vernet est venue seule, sans savoir quelles mains s'ouvriraient pour l'aider dans sa tâche elle était étrangère, elle était protestante, elle était enfermée dans une grande ville assiégée; enfin elle a donné pour nous plus que sa charité, plus que son dévouement elle a donné sa vie. Ce n'est donc pas seulement une bienfaitrice que nous pleurons, en elle c'est une amie. Elle était à Genève, sa patrie, au moment où les nouvelles de nos désastres retentirent coup sur coup dans toute l'Europe. Tout l'attachait à son pays. où sa famille, alliée à celle de Mme de Staël, a conquis depuis bien longtemps un renom spécial de distinction et de charité. 5'arracher à tant de liens, laisser à d'autres la direction de tant de bonnes œuvres qui remplissaient sa vie, c'était plus qu'un sacrifice, c'était un véritable déchireMais l'appel des protestants de France l'avait émue jusqu'au plus profond de son coeur elle sentait que dansl'œuvre immense qui s'ouvrait devaut elle, elle pouvait faire plus et mieux qu'un autre la tâche était à la mesure de ce grand courage.

Elle partit.

Paris n'était pas encore investi, que le Comité évangélique de secours aux blessés la voyait accourir, et, comme si tout le monde l'eût attendue, le jour même elle était à l'œuvre.

Le Comité avait décidé la formation d'une ambulance de 300 lits; mais la guerre et les services publics remplissaient déjà tous les grands locaux disponibles l'espace se dérobait, pour ainsi dire, à ce dévouement. Ce fut au milieu de ces hésitations que la ville de Paris offrit les bâtiments inachevés du nouveau collége Chaptal, et l'oflre fut accueillie.

Quelle âme n'eût reculé devant une pareille tâche Lorsque, suivie de quelques diaconesses, Mlle ernet entra dans cet édifice désert, les murs seuls, séchés, il est vrai, depuis longtemps, étaient achevés. La voix se perdait dans d'immenses corridors, les portes s'ouvraient parfois sur des abîmes,

Tous, tous, murmura-t-elle amèrement, ¡jusqu'au pauvre mendiant Mardoche, voient en moi ce que je ne suis pas!

Alors sa pensée quitta le Souillon, traversa la France, les mers, et sur un coin de terre de l'Amérique du Sud, qu'elle avait vu souvent, en étudiant la carte géographique, elle alla chercher l'assassin condamné, son Elle crut le voir pâle, décharné, les yeux mornes sans regard, tourmenté par le rémords du crime et le front courbé, traînant encore et toujours sa chaîne de galérien. Elle. tomba sur ses genoux, joignit ses mains, et les yeux tournés vers le ciel l'en- fant pure et innocente implora pour le malheureux la clémence du Dieu de miséri- corde.

Elle pleura et pria longtemps.

Le soleil se coucha. Sept heures sonnèrent. Rônvenat était revenu. Sa première question avait été de demander ou était Blanche. Da*ns sa chambre, répondit la servante. Ces? bien, fit-il.

Et il était allé aux écuries.

Au moment de se mettre à table pour le repas du soir, il causait avec son maître dans la salle à manger. La servante apporta la soupière.

Est-ce que Mlle Blanche n'est pas descendue ? lui demanda-t-il.

Pas encore.

Appelez-la.

le vent s'engouflrait dans de vastes espaces encore mal fermés..

C'est là que s'enferma, par une froide soirée d'automne, Mlle Vernet, à l'heure où, quelques jours auparavant, elle voyait le soleil se coucher sur les cimes dorées des Alpes, assise à la fenêtre de sa belle et tranquille maison de Carat.

Le lendemain, la vie commençait à animer ce désert. Les. corridors se iermaient, on jetait des ponts de bois sur les espaces, les salles se nettoyaient et s'aéraient, et le modeste mobilier des blessés s'alignait le long de ces hautes murailles.

Provisions, médicaments, secours médicaux, tout s'organisait comme par enchantement, et, quelques jonrs après, la porte de l'ambulance, la plus vaste après celle de la Société internationale, s'ouvrait devant les blessés de L'Hay et de Chevilly.

Ce que Mlle Vernet déploya de dévouement, de volonté, d'activeetintelligente charité, plus d'un cœur reconnaissant pourrait le dire dans les chaumières de France, ou tant de blessés et de malades lui ont dû de pouvoir rentrer après la guerre; mais ceux qui l'ont vue à l'oeuvre s'étonnent qu'elle ait pu, même au prix de sa santé, suffire à une pareille tâche.

Elle ne s'était point réservé les blessés, qu'une tendre sollicitude entourait partout de soins relativement attrayants les malades occupaient une place égale dans ses préoccupations de chaque jour, et sa salle des maladies contagieuses n'était pas celle qu'elle visitait le moins souvent. Elle était partout, aux opérations, à la pharmacie, aux magasins quand elle Ne détendait pas ses

pauvres blessés contre la douleur, elle les défendait contre la faim et le froid, et, lorsque, après avoir parcouru le soir et lentement, l'une après l'autre, ces longues salles qui abritaient tant de soullrances, elle rentrait dans sa froide cellule, elle oubliait, en sougeant au travail qu'elle devait reprendre à l'aube du jour, que son feu s'était éteint et que l'heure de son frugal repas était passée. 11 tallut la tromper pour étendre un tapis sur les dalles glacées de sa chambre. Elle souffrit; mais la pensée même d'une plainte et d'un regret ne lui vint pas.

Je me trompe alors que ses chers blessés réclamaient ses jours et ses nuits, elle voyait partir avec envie ceux qui allaient les relever sur les champs de bataille et lui préparer sa triste moisson de douleurs il semblait qu'ils lui enlevaient quelque chose de sa tâche. Un tel dévouement, dont une foi si ardente était le principe, n'eût rien pu s'il n'eût été servi par l'intelligence et la volonté. Mlle Vernet avait le don de l'autorité, et, sans qu'elle cherchât à commander, il se trouvait que tout le monde obéissait elle administrait cette œuvre d'un jour comme si elle devait durer toujours, aussi ménagère de l'argent des malheureux que des forces de ses compagnes, aussi préoccupée des menus détails que de 1'oeuvre principale. Et qu'on songe ce que dut être cette œuvre au milieu d'une ville où tout manquait, où il fallait acheter des échafaudages de maisons pour chaufler des salles immenses, et s'ingénier pour assurer la subsistance de 3â0 personnes ? Une telle histoire ne peut être écrite dignement que dans le ciel, où devait être rappelée trop tôt cette âme si simplement, si chrétiennement héroïque. Les portes de l'ambulance Chaptal nes'ouvrirent pour elle que le jour où elle eut vu

fille ne répondit pas. La servante revint et dit à Rouvenat:

Je ne sais pas si mademoiselle ma entendue, mais elle n'a pas répondu. Je vais la chercher, dit Rouvenat. Et il sortit de la salle à manger.

Toute la journée, il avait été agité, troublé, comme s'il eût eu le pressentiment de quelque malheur.

Dans la grande salle, les gens de la ferme, y compris le beau François, étaient à table. L'un des garçons se pencha vers son voisin et lui dit tout bas à l'oreille:

Regarde donc François a-i-il une drôle de tête

Il a encore l'air plus sournois que d'habitude, répondit l'autre.

Il est blanc comme s'il eût mis son visage dans un sac de farine.

On dirait vraiment qu'il vient de faire quelque mauvais coup.

Es-tu bête

Les deux domestiques se mireat à rire. Rouvenat ouvrit la porte de la chambre de la jeune fille et entra. Il la vit assise près de la fenêtre, la tête inclinée sur sapoitrine. Blanche, l'appela-t-il doucement. Elle parut sortir d'un rêve et se dressa sur ses jambes comme poussée par un ressort. Rouvenat vit sa figure décomposée, ses lèvres pâlies, ses yeux rouges, sans éclat, sa chevelure en désordre, tombantsurses épauv les et, sur ses joues, comme deux ruisseaux

sortir son dernier malade et son dernie' blessé; il était temps.

A peine arrivait-elle à Genève, qu'une maladie déjà déclarée, mais qu'elle avait pour ainsi dire suspendue par sa volonté, la conduisait aux portes du tombeau. Elle sembla cependant devoir s'en relever sa tâche n'était pas achevée. Elle avait conçu un nou veau dessein digne de son intelligente i ctarité elle voulait ouvrir un hôpital spécialement destiné aux enfantsdu premierâge; et, comme si dans ce nouveau dévouement elle eÛt puisé de nouvelles forces, elle eut encore le temps de voir une maison s'ouvrir à ces premiers-nés de la douleur humaine. Mais la mort avait marqué son heure, et le mal était revenu plus implacable, plus déQuand elle sentit que tout était fini pour elle ici-bas, Mlle Vernet, par un dernier mouvement de charité, voulut épargner aux siens l'amertume de son agonie et leigmj jusqu'au dernier jour une espérance qu elle n'avait pas. Au commencement de noyen£ 'bre, elle est allée rejoindre dans le ciel ceux que son dévouement n'avait pu arracher La toi chrétienne, qui a été l'âme de cette grande ^oeuvre, n'en est plus à compter ses martyrs. Mais la France a le devoir de payer un juste tribut d'admiration à ceux qui l'ont aimée au moment où Dieu semblait avoir détourné d'elle son regard; et ceux que la dévouement de Mlle Vernet a préservés dela mort, comme ceux qui savent ce que valait son sacrifice, s'étonneraient qu'une âme pareille eût quitté le monde sans qu'un!} 1 voix reconnaissante s'élevât pour rappeler ce qu'elle a fait pour Dieu et pour notre patrie. EDMOND DE GUERLE.

DERNIÈRES NOUVELLES

à Paris de sa terre du Loiret; il a présidé, hier, le conseil des ministres reunis au paLe maréclial de Mac-Mahon retournera dans le Loiret au commencement du mois de mai- on pense qu'il ira à Orléans pour les fête de Jeanne d'Arc, et qu'il assistera à l'ouverture du concours régional.

Au conseil des ministres un s'est occupe, entre autres choses, de l'incideu soulevé P« la lettre de démission de M. de Chazelle», nommé préfet des Hantes-Pyrénées.

Il est probable qu'une mesure de rigueur administrative sera prise contre ce foncGette question sera résolue définitivemen au conseil de lundi auquel assistera M. Ri card, ministre de l'intérieur, complétemen remis de son indisposition.

La commission générale du budget s'est réunie de nouveau, hier, au palais Bourbon, sous la présidence de M. Gambetta.

M. le général de Cissey a été entendu. Le ministre de la guerre, dit le Bien public, bien placé pour être informe le propriétaire de ce journal étant membre de la commission du budget, le ministre de la guerre a fourni des renseignements très completssur l'œuvre de reconstitution du matériel de Il a fait connaître à la commission la situa

Il sentit en lui un affreux déchirement. Ii se précipita vers elle et l'entoura de ses bras. Elle se pressa contre lui, sa tête tomba sur la poitrine du vieillard et elle éclata en sauMon Dieu, monDieu gémit-il, pourquoi cette grande douleur? Qu'as-tu? Que ta-t-oo Elle se redressa, mit ses deux mains sur les épaules de Rouvenat, et le regardantfixe* ment les yeux dans les yeux:

Es-tu réellement mon parrain! lui de» manda-t-elle.

Pourquoi me fais-tu cette singulière question? répondit-il avec une douloureuse surprise.

Ah 1 parce que je ne sais plus ce que je peux croire, parce que je doute de tout, de toutl Réponds, réponds-moi, es-tu mon partain?

Oui, je suis ton parrain, c'est moi qui t'ai donné le nom de Blanche. La main sur ton front, devant Dieu et le prêtre qui t'a a baptisée, j'ai juré de t'aimer. de te protéger, C'est bien, je te crois. Maintenant, dismoi le nom de mon père

La foudre tombant aux pieds de Rouvenal n'aurait pas produit un eflet plus terrible. Il recula en chancelant comme un homme Ah s'écria-t-elle, tu n'oses pas le pro'' noncer ce nom, il te fait peur, il t'epou< résuma-* •̃