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30e ANNEE (2me SEMESTRE).

TEXTE

Notes de la Semaine:

Le Gai Misanthrope ... LE BONHOMME CHRYSALE La Vie d'un Virtuose : Mémoires Inédits. ..... ANTOINE RUBINSTEIN

Les Échos de Paris. .... SERGINES

Revue des Livres: Le Roman JULES BOIS

Bulletin Théâtral J. T.

Le Livre du Jour : A Mme

Adolphe Brisson. RENÉ BOYLESVE — Madeleine Jeune

Femme RENÉ BOYLESVE

Pages Oubliées : L'Idée d'un

Oncle LÉON GANDILLOT

Le Centenaire de Théodore Rousseau : Rousseau

et Millet. .... RENÉ BAZIN - L'Ami de la Forêt. GEORGES GRAPPE

Sommaire du N° 1527.

Une Poétesse Japonaise : Mme

Akico Yossano. . LÉON FARAUT

— Premières Impressions

sur la France . . AKICO YOSSANO Le Général Nogi Poète. . . Général NOGI Chanson : Les Sapins. . . . PIERRE DUPONT Histoire de la Semaine. . . JACQUES LARDY Mouvement Scientifique :

Physique ; Physiologie ;

Variétés MAX DE NANSOUTY

Les Lettres de la Cousine :

Autre Idéal YVONNE SARCEY

Les Conférences de L'Université des Annales . . .

Roman : La Flûte du Chevalier Pébre (suite) .... TANCRÈDE MARTEL Revue Financière de la Semaine

29 SEPTEMBRE 1912.

LES JEUX ET LES RIS Le LQUP H. FONLUPT DU VERDIER

ILLUSTRATIONS

Tableaux de Théodore Rousseau. — Croquis parisiens de M. Yeutchi Shuncho. — Dessins de Markov et de jal. — Portraits et photographies d'actualité.

MUSIQUE Les Sapins ...... PIERRE DUPONT

Notes de la Semaine

Le Gai Misanthrope

AVEC Léon Gandillot, fauché en pleine maturité, disparaît une des figures originales du théâtre contemporain. L'histoire de sa vocation et de ses débuts me fut contée jadis, à la table du plus populaire de nos critiques. M, Georges Mitchell y faisait allusion hier, et je ne résiste pas au plaisir mélancolique de la transcrire. Donc, Léon Gandillot achevait ses études à Centrale; il y occupait une place distinguée et donnait de beaux espoirs à ses maîtres. Au moment des épreuves dernières de fin d'armée, le tuteur qui veillait sur son éducation s'aperçut avec chagrin que l'élève Gandillot désertait l'Ecole. Il lui fit subir un rigoureux interrogatoire. Gandillot, qui fut toujours, très sincère, ne déguisa pas la vérité:

— je ne vais plus à l'Ecole, parce que, si j'y retourne, j'y passerai de bons examens, que j'en sortirai dans les premiers rangs et que vous m'obligerez à être ingénieur. Or, il me répugne d'être ingénieur. Et je veux être auteur dramalique.

Un manuscrit émergeait de sa poche. Le tuteur s'en empara. Il en lut le titre — Les Femmes Collantes — et poussa un douloureux soupir. Peut-être eût-il pardonné à Gandillot une tragédie; mais un vaudeville, et un vaudeville qui s'intitulait Les Femmes Collantes! Il gémit. Il s'indigna. Léon Gandillot se montra de roc. Il était déjà fort entêté. Il consentit seulement à soumettre, son chef-d'oeuvre à Quelques juges compétents: Hector Crémieux, Victor Koning, Philippe Gille; s'assemblèrent au château de Boispréaux, chez Jouvin, gendre de Villemessant. L'aréopage, consulté, déclara que la pièce était innouable et que l'auteur, éminemment

doué pour les sciences mathématiques, ne possédait pas le don du théâtre. Gandillot s'en alla, plus que jamais résolu à suivre sa vocation. On le menaça de le réduire par la force et la famine. La Providence, qui apparemment le protégeait, lui procura à cet instant même un héritage de dixneuf mille francs. Cette fortune qui tombait du ciel le rendait indépendant. Il fit le tour des directeurs de théâtres. Partout, il fut éconduit, sauf par le directeur de Déjazet, qui lui annonça que six ou sept mille écus versés dans sa caisse le mettraient en disposition dé protéger la jeune littérature.

— Mais, si je vous donne mes dix-neuf mille francs, demanda naïvement Gandillot, comment vivrai-je?

— Je vous nomme secrétaire général, avec trois cents francs par mois..., sans compter les droits d'auteur des Femmes Collantes.

L'affaire fut ainsi conclue. La pièce, rebutée, ou plutôt ignorée par la critique quotidienne, se traînait languissamment. On allait la retirer de l'affiche, quand Sarcey vola à son secours. Douze oolonnes de feuilleton, ruisselantes, ronflantes, exhilarantes, secouèrent l'inertie de la foule. Elles s'achevaient par ces mots, où frémissaient les dernières convulsions d'une rate épanouie:

« Il était temps que la pièce finît. Nous n'en pouvions plus de rire! »

Les recettes sautèrent de cinq cents à deux mille francs. Gandillot était sauvé, sa carrière affermie et son génie proclamé. Enfin, il reçut du directeur de Déjazet, qui était honnête homme, le remboursement des dix-neuf mille francs. Il avait toutes les chances.

Cette succession de bonheurs accumulés aurait dû colorer d'optimisme et de bienveillance son talent. Au contraire, on y discernait un penchant à l'amertume et

c'est ce qui lui communiquait une saveur si particulière.

Dans Les Femmes Collantes, dans Ferdinand le Noceur, on relevait, mêlés à l'énorme bouffonnerie et à la fantaisie des situations, les traits d'une observation morose et acerbe. On eût dit qu'il y avait en Gandillot deux Gandillot : un satiriste, un faiseur de vaudevilles. Et d'abord, ces deux Gandillot restèrent, pour notre plaisir, étroitement unis. C'est a eux que nous devons — outre les deux pièces du début — De Fil en Aiguille, La Tortue et une demi-douzaine de petits chefs-d'oeuvre; puis, par la suite, ils divorcèrent; chacun tira de son côté. Le satiriste, poussant au noir son humeur caustique, produisit Le Pardon, L'Amorceur et deux ou trois comédies sévères. Le vaudevilliste émancipé nous donna Le Sous-Préfet de Château-Buzard. Mais jamais Gandillot ne sut trouver l'équilibre qui lui eût donné, avec la fortune, une complète sérénité. Il continua d'osciller entre des voies opposées, ne pouvant se résoudre à en choisir une et à y persévérer. Sa production s'en ressentit; elle devint hésitante, inquiète, inégale; elle s'espaça. L'homme, en même temps, s'assombrit. Le triomphe de Vers l'Amour, drame sentimental qui émût le public par son extrême sincérité, lui procura une dernière joie. Puis, ce fût fini. Ce compagnon à la figure enjouée, au ventre rondelet et indulgent, cet écrivain dont la verve avait réjoui plusieurs générations, tomba dans oui abîme de tristesse. Il se renfrogna, s'aigrit, fuyant le monde, lui opposant la barrière d'une farouche misanthropie. Il se croyait persécuté; il voyait àvec un chagrin secret l'ascension de jeunes renommées qui éclipsaient sa réputation; vieillie. Il eut le malheur de se survivre. Il se rappelait au souvenir de ses contemporains, non par des oeuvres, hélas! mais par des explosions de