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Title : Le Mouvement social : bulletin trimestriel de l'Institut français d'histoire sociale

Author : Institut français d'histoire sociale. Auteur du texte

Author : Le Mouvement social (Paris). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Éditions de l'Atelier (Paris)

Publication date : 1973-04

Contributor : Maitron, Jean (1910-1987). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 25638

Description : avril 1973

Description : 1973/04 (N83)-1973/04.

Description : Collection numérique : Littérature de jeunesse

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5740860t

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-R-56817

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34348914c

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 06/12/2010

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DLP -2-7-73 545130

AVRIL-JUIN 1973

Numéro 83

LE MOUVEMENT

SOCIAL

L'ANARCHISME ICI ET LA HIER ET AUJOURD'HUI

Présentation de Jean MAITRON

G. BREY - S. DOLGOFF - A. DROGUET - N. FAUCIER - R. de JONG - J. MAITRON - J. MAURICE - E. SANTARELLI

LES ÉDITIONS OUVRIERES

12, avenue de la Soeur-Rosalie - 75621- PARIS - Cedex 13

C.C.P. Paris 1360.14 - Abonnement annuel: France, 30 F- Étranger, 36 F


LE MOUVEMENT SOCIAL

a présenté les numéros spéciaux suivants:

Le militant ouvrier français dans la seconde moitié du XIXe siècle,

n° 33-34 (colloque, février 1960) (épuisé)

Jean Jaurès, n° 39, sous la direction de M. Rebérioux 9,00 F

La Mine et les Mineurs, n° 43, sous la direction de M. Perrot 9,00 F

Le socialisme et la question coloniale avant 1914, n° 45, sous la

direction de M. Rebérioux et G. Haupt (épuisé)

Archives de Militants, n° 47, sous la direction de C. Chambelland,

J. Julliard et J. Maitron 9,00 F

1914 : la guerre et la classe ouvrière européenne, n° 49, sous la direction de A. Kriegel 9,00 F

La Première Internationale, n° 51, sous la direction de J. Rougerie

et M. Rubel 9,00 F

Le Front Populaire, n° 54, sous la direction de A. Kriegel 10,50 F

Eglise et Monde ouvrier en France, n° 57, présentation de René Rémond (épuisé)

Critique littéraire et socialisme, n° 59, sous la direction de M. Rebérioux 9,00 F Sociologie et Histoire, n° 61, sous la direction de J.-D. Reynaud 9,00 F

Production industrielle, salaires, réactions et représentations ouvrières,

n° 63, sous la direction de J. Bouvier 9,00 F

La Sorbonne par elle-même, Mai-Juin 68, n° 64, documents rassemblés

par M. Perrot, M. Rebérioux, J. Maitron 18,00 F

Avec ou sans l'Etat ? Le mouvement ouvrier français et anglais au

tournant du siècle, n° 65, sous la direction de A. Briggs et J. Droz 10,00 F

Aspects régionaux de l'agrarisme français avant 1930, n° 67, sous la

direction de P. Barral 9,00 F

Aspects du communisme français (1920-1945) n° 74, sous la direction

de R. Gallissot 9,00 F

Non-conformistes des années 90, n° 75 9,00 F

Historiens américains et histoire ouvrière française, n° 76, sous la

direction de G. Haupt 9,00 F

Le Mouvement ouvrier français et l'Afrique du Nord, n° 78, sous la

direction de R. Gallissot 9,00 F

La Commune de 1871, n° 79 (Colloque universitaire pour la commémoration du Centenaire de la Commune, Paris, 21-22-23 mai 1971) .. 24,00 F

Le Monde de l'Automobile, n° 81, sous la direction de P. Fridenson .. 9,00 F


AVRIL-JUIN 1973 Numéro 83

LE MOUVEMENT SOCIAL

Revue trimestrielle publiée avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

et avec la collaboration du Centre d'Histoire du Syndicalisme de l'Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne)

SOMMAIRE

L'ANARCHISME ICI ET LA HIER ET AUJOURD'HUI

Présentation de Jean MAITRON

France

La presse anarchiste française de ses origines à nos jours,

par J. Maitron et A. Droguet 9

Un « anar », qu'est-ce que c'est ?, par J. Maitron 23

Souvenirs d'un permanent anarchiste (1927-1929), par

N. Faucier 47

Hô Chi Minh anarchiste ?, par J. Maitron 57

Documents :

Appel de N. Makhno, 1930 62

La Synthèse anarchiste, S. Faure 64

Bulletin anarchiste (1970-1972), par J. Maitron 73

Espagne

Casas-Viejas : réformisme et anarchisme en Andalousie

(1870-1933), par G. Brey et J. Maurice 95

Italie

L'anarchisme en Italie, par E. Santarelli 135

Pays-Bas

Le Mouvement libertaire aux Pays-Bas, par R. de Jong .. 167

U.S.A.

Le néo-anarchisme américain. Nouvelle gauche et gauche

traditionnelle, par S. Dolgoff 181

LES ÉDITIONS OUVRIERES

12, avenue de la Soeur-Rosalie - 7562l- PARIS-Cedex 13


Revue fondée par Jean MAITRON

et publiée par l'Association « Le Mouvement social »

COMITÉ DE RÉDACTION :

Mlles C. Chambelland, D. Tartakowsky, M.-N. Thibault, R. Trempé, Mmes M. Debouzy, A. Kriegel, M. Perrot, M. Rebérioux, MM. F. Bédarida, G. Bourde, J. Bouvier, P. Broué, M. David, J. Droz, H. Dubief, P. Fridenson, R. Gallissot, J. Girault, G. Haupt, J. Julliard, B. Mottez, J. Ozouf, J.-D. Reynaud, J. Rougerie, C. Willard, M. Winock.

SECRÉTARIAT DE RÉDACTION DE LA REVUE :

Mme M. Rebérioux, MM. G. Bourdé, J. Bouvier, P. Fridenson, J. Girault, J. Julliard.

ABONNEMENTS A LA REVUE :

Effectuer tout versement aux Editions Ouvrières,

Administration du Mouvement Social, 12, avenue de la Soeur-Rosalie, 75621-Paris. — Cedex 13 — C.C.P. Paris 1360-14.

Abonnement annuel : France : 30 F., Etranger : 36 F.

Le numéro : France : 12 F, Etranger : 15 F.

La correspondance concernant la rédaction doit être adressée à :

Mme M. Rebérioux, Rédaction du Mouvement Social, Les Editions Ouvrières, 12, avenue de la Soeur-Rosalie, 75621 Paris — Cedex 13.

ERRATA

Dans le numéro 82 du Mouvement social, de graves erreurs se sont glissées :

— il fallait lire sur la couverture « Raymond Lefebvre par S. GINSBURG » ;

— l'introduction de l'article « Les communistes et l'Orient en 1921 » était d'Hélène Carrère d'Encausse ;

— de nombreuses inexactitudes subsistent dans les notes rédigées par Hélène Carrère d'Encausse pour éclairer le discours de Charles-André Julien au troisième Congrès de l'Internationale communiste.

Nous nous excusons auprès des auteurs et de nos lecteurs.

La rédaction.


L/Anarchisme ici et là, hier et aujourd'hui

par Jean MAITRON

Si la contestation, remise en question des fondements de nos sociétés, est aujourd'hui à l'ordre du jour, chacun admettra que l'anarchisme occupe une place de choix dans cette contestation. Mais que recouvre ce mot « anarchisme » ? Une philosophie ? Un mouvement ? L'un et l'autre ? Contentons-nous, pour l'instant, de constater cette quotidienne pression anarchiste dans notre monde. Et c'est là quelque chose de récent, de très récent, de daté.

Lorsque, en 1950, j'ai soutenu ma thèse sur l'histoire du mouvement anarchiste en France, cela s'est passé sans que soit troublée, même légèrement, la vénérable Sorbonne et, hors les milieux directement intéressés, dans une relative indifférence. L'anarchisme ne faisait pas recette et on ne m'édita qu'à la condition de trouver mille souscripteurs ; ce que je fis. Vingt ans après, et alors qu'il s'agit d'une troisième édition, je ne suis plus demandeur mais demandé : une clientèle existe.

Seconde preuve, qualitative si l'on veut. Traiter de l'anarchisme il y a vingt ans était prendre intérêt à un thème jugé mineur et que l'Université ne prit pas très au sérieux. Aujourd'hui, l'idéologie libertaire, promue aux premiers rôles, bénéficie en quelque sorte d'une consécration officielle puisqu'un lycéen vient d'être déclaré lauréat du concours général 1972 après avoir « fait l'éloge d'une liberté [...] qui pour lui réunit les deux principes fondamentaux de l'anarchisme : ni Dieu ni maître et détruire, c'est construire » (Le Monde, 9-10 juillet 1972).

Et voilà qui peut justifier ce numéro spécial.


Un numéro spécial. Qu'entendre par là ? Il convenait, en premier lieu, de tenter une approche mondiale du mouvement anarchiste, sans pour autant prétendre donner, est-il besoin de le dire, une vue exempte de lacunes et on voudra bien m'excuser de n'offrir que des essais limités dans le temps et dans l'espace. Du moins présentent-ils une assez grande variété :

— étude érudite de Gérard Brey et Jacques Maurice sur Casas Viejas qui élargit la révolte de janvier 1933 aux grands problèmes de l'Espagne libertaire ;

— fresques des mouvements libertaires en Italie et aux PaysBas par Enzo Santarelli et Rudolf de Jong qui, en des développements cursifs, enrichissent nos connaissances et font le point des travaux ;

— essai de Sam Dolgoff, historien et militant tout à la fois, qui dresse un vivant bilan du néo-anarchisme américain.

Mais ce numéro spécial m'a également fourni l'occasion, dans le cadre français, de poser deux problèmes.

Le premier est celui de la presse anarchiste qu'Alain Droguet et moi-même avons tenté de suivre, quantitativement, « de ses origines à nos jours ». Or une étude de la presse anarchiste n'est pas quelque chose d'aussi limité que celle de la presse socialiste ou communiste ; elle est l'étude du mouvement lui-même qui, quasi informel, ne se structure et n'existe pratiquement que grâce à elle. Evaluer en titres et en numéros la presse anarchiste de ses origines à nos jours permet donc de quantifier le mouvement au cours de son évolution et de voir ce qu'il représente aujourd'hui.

Mais il est une seconde question que j'ai posée en la formulant ainsi : Un anar, qu'est-ce que c'est ? Le mouvement et ses militants d'hier et d'aujourd'hui étant connus, il est possible de dire qui sont les anarchistes : des marginaux ? des en dehors ? des travailleurs semblables à d'autres ? La réponse apportée doit permettre de poser de façon plus correcte la question de savoir ce que représente l'anarchisme.

A ces études, j'ai ajouté, outre la note sur les premiers pas politiques de « l'oncle Hô », deux types de sources, non originales en soi certes, mais qui ont leur intérêt. Ce sont, d'une part, les souvenirs d'un « permanent » des années 1930, souvenirs qui appartiennent à ce type de document que les historiens se doivent de quêter inlassablement, d'autre part, des rappels de textes quasi


introuvables et décisifs, m'a-t-il semblé, pour qui veut comprendre le mouvement puisqu'ils traduisent, sous le nom de « plateforme » et de « synthèse », l'opposition permanente entre partisans de l'unité idéologique et tactique, gage selon eux d'efficacité dans l'action, et tenants de la grande famille anarchiste au sein de laquelle se juxtaposent, dans l'autonomie, tendances et individus.

Telles sont les grandes avenues de ce numéro. Pour imparfait qu'il soit, il permet, je crois, d'avoir une idée de ce que représente l'anarchisme dans le monde actuel. Il souligne à la fois, en tous pays, sa présence idéologique et sa disparition progressive en tant que mouvement. Contradiction plus apparente que réelle peut-être et que j'ai tenté d'expliquer. Au lecteur de juger...

Jean GRAVE

Quarante ans de propagande anarchiste

Présentation et annolations de Mireille DELFAU Préface de Jean MAITRON

Editions Flammarion


Annales

Economies - Sociétés - Civilisations

Revue bimestrielle fondée en 1929 par

LUCIEN FEBVRE et MARC BLOCH

Comité de direction :

Fernand BRAUDEL, Marc FERRO, Georges FRIEDMANN

Jacques LE GOFF, Emmanuel LE ROY LADURIE

Charles MORAZÉ

Secrétaires du Comité :

Paul LEUILLIOT - Marianne MAHN-LOT

Secrétaire de la Rédaction : André BURGUIÈRE

28e ANNÉE - N° 3 — MAI-JUIN 1973

Le Monde sauf l'Europe.

Hichem DJAIT : L'Afrique au IIe-VIIIe siècle (86-184 H/705-800). Claudette VANACKER : Géographie économique de l'Afrique du Nord selon les auteurs arabes du IXe siècle au milieu du XIIe.

COMPTES RENDUS ET NOTES BRÈVES : Monde byzantin, monde musulman.

Alexandre PAPADOPOULO : Esthétique de l'art musulman. La peinture.

Débats et combats.

Michael MITTERAUER : La continuité des foires et la naissance des villes.

Livre et Société.

Robert DARNTON : Le livre français à la fin de l'Ancien Régime. Paul DUMONT : Littérature et sous-développement : les « romans paysans » en Turquie.

Les domaines de l'Histoire.

Guy ARBELLOT : La grande mutation des routes de France au XVIIIe siècle.

COMPTES RENDUS : A travers la France (suite).

J. KAHK : A propos de la politique agraire dans les régions baltes

au cours des années 1840. Jeanne GAILLARD : La Commune : le mythe et le fait.

Rédaction : 54, boulevard Raspail, 75006 Paris

Administration : Librairie A. Colin, 103, bd St-Michel, 75005 Paris

Compte chèques postaux : Paris, n° 21 335-25

Abonnements 1973 : France et Union française, 60 F.

Etranger : 75 F.

Le numéro : 13 F. — Numéros spéciaux (double) : 26 F.


L'anarchisme français a cent ans

Le 15 septembre 1872 — en réplique au congrès de La Haye qui avait prononcé l'exclusion de J. Guillaume et de Bakounine, des délégués de Fédérations et sections américaine, espagnole, jurassienne, française, se réunirent en congrès à Saint-Imier (Suisse) et affirmèrent leur résolution de maintenir l'Association internationale des Travailleurs bakouninienne, la véritable AIT estimaient-ils (1). Le congrès de Saint-Imier fut considéré depuis lors comme « l'acte de naissance de l'anarchisme " (cf. Revue anarchiste, n° 8, article de L. Bertoni, août 1922).

Il y a quelques mois, le 24 août 1972, on pouvait lire dans Le Combat syndicaliste, « organe officiel de la Confédération nationale du Travail, section française de l'AIT » : « Aujourd'hui, cent ans après Saint-Imier, l'AIT vit toujours. »

Le mouvement anarchiste est donc centenaire. Bénéficiant d'un vaste champ d'observation, nous traiterons (2) deux questions qui nous paraissent essentielles, en nous appuyant sur l'étude du mouvement français :

1. la presse

2. la personnalité des militants.

(1) L'autre branche que nous appellerons, pour simplifier, « marxiste » émigra aux USA où elle s'éteignit en 1876.

(2) Nous avons bénéficié pour ce faire du concours de plusieurs militants et responsables de l'Union anarchiste de l'entre-deux guerres notamment Nicolas Faucier et André Scheck ainsi que de l'actuel secrétaire de la Fédération anarchiste Maurice Laisant. Qu'ils en soient très sincèrement remerciés.


INTERNATIONAL REVIEW OF SOCIAL HISTORY

Edited by the Internationaal

Instituut voor Sociale Geschiedenis, Amsterdam

EDIT. ADDRESS : Herengracht 262-266, Amsterdam. PUBLISHERS'ADDRESS : Royal Van Gorcum Ltd, Assen, The

Netherlands. SUBSCRIPTION : hfl. 35, FF 55 or US $ 11 per annum.

VOLUME XVII - 1972 - Nos 1-2

1871

Jalons pour une histoire de la COMMUNE DE PARIS

Livraison spéciale préparée sous la direction de Jacques Rougerie, avec la collaboration de Tristan Haan, Georges Haupt et Miklos Molnar.

1870-1871. J. Rougerie, L'AIT et le mouvement ouvrier à Paris ; G. Langkau, Die Deutsche Sektion in Paris ; M. Moissonnier, La Province et la Commune ; J.P.W. Archer, The Crowd in the Lyon Commune.

DIMENSIONS INTERNATIONALES DE L'ÉVÉNEMENT. C. Witzig, Bismarck et la Commune. La réaction des monarchies conservatrices contre les mouvements républicains et socialistes ; C. Seco Serrano, L'Espagne, la Commune et l'Internationale ; ET. Gargan, The American Conservative Response.

« DIASPORA » ET RETOUR. I : PROSCRIPTIONS. DE. Devreese, La Proscription en Belgique ; M. Vuilleumier, La Suisse ; M. Molnar, A Londres : quelques jalons ; J. Rougerie, La Section de Langue Française de Londres ; M. Segall, En Amérique latine. Développement du mouvement ouvrier et proscription. Il : RETOUR. M. Winock, Jean Allemane ; D. Stafford, Paul Brousse ; D.E. Devreese, JeanBaptiste Clément; J. Jemnitz, Léo Frankel ; M. Moissonnier, Albert Richard ; J. Howorth, Edouard Vaillant ; J. Girault, Les Guesdistes, la deuxième Egalité et la Commune ; J. Néré, Le Boulangisme et la Commune.

ECHOS. I : IDEOLOGUES. B. Sapir, Petr Lavrov ; A. Lehning, Michel Bakounine. Il : IMAGES NATIONALES. G. Haupt, La Roumanie ; A. Sagvari, Ungarn ; M.-C. Bergère, La Chine.

DE LA LITTERATURE A L'HISTOIRE. E. Schulkind, Imagination and Révolution ; A. Roche, Le Roman et la Commune ; R. Brécy, Un Manuscrit de « L'Internationale ».

DOCUMENTS. Parmi les documents publiés dans ce recueil : une circulaire inédite de Favre ; la circulaire de Sagasta ; la section des Batignolles pendant le Siège et la Commune (choix) ; die Deutsche Sektion in Paris (Auswahl) ; Appel du Comité révolutionnaire des provinces ; statuts de la Société des Réfugiés à Londres ; la Section de Langue Française de Londres ; un manuscrit de l'Internationale ; lettres de H. Bachruch, C. Carnet. L. Frankel, V. Jaclard, P. Lavrov, K. Marx, H. Perret, A. Richard, Ed. Vaillant, etc.

Avec cartes, tableaux, illustrations, index, X, 624 pp.

Publication parallèle en volume : « PUBLICATIONS ON

SOCIAL HISTORY », VII, Van Gorcum et Comp., Assen

(Pays-Bas), 1972.

Prix : fl. holl. 46.

Diffusion pour la France : Presses Universitaires de France,

Paris.


1. La Presse anarchiste française de ses origines à nos jours.

par Jean MAITRON et Alain DROGUET

Dans l'histoire du mouvement anarchiste français, la presse a joué un rôle exceptionnellement important.

Sans doute — et en cela elle ne se distingue point de la presse des autres partis ou mouvements militants — elle est une presse de propagande, de combat et les militants anarchistes en ont largement usé pour répandre leurs conceptions.

Mais — et il y a là un trait propre à maints anarchistes sinon à tous — la presse joue un rôle privilégié dans la perspective d'un changement sociétaire, étant donné que la révolution ne saurait se réaliser pleinement clans les choses que si, déjà, elle s'est accomplie dans les hommes. Et c'est Jean Grave qui a écrit : la besogne révolutionnaire consiste avant tout « à fourrer des idées dans la tête des individus » (Les Temps nouveaux, 12-18 décembre 1896).

Enfin, et là est sans doute l'essentiel, la presse, depuis les origines du mouvement anarchiste et jusqu'à aujourd'hui, a tenu lieu d'organisation, de parti. Durant un demi-siècle, pratiquement jusqu'au lendemain de la Première Guerre mondiale, n'ont existé que des groupes autonomes et la presse, le ou les périodiques dominants : Les Temps nouveaux, Le Libertaire, L'Anarchie, constituaient un centre, sinon directeur, du moins coordinateur, informant les militants de l'état et de l'évolution du mouvement, véhiculant les thèses qui se faisaient jour ici ou là. Postérieurement, lorsque se créa une Union ou Fédération nationale et que, dans les années qui suivirent les défaites des troupes de Makhno en Ukraine et des marins de Kronstadt, deux courants de pensée se firent jour chez les exilés et leurs hôtes concernant l'organisation, c'est encore la presse qui permit la confrontation des points de vue. Certains compagnons français, Bastien, Faucier, Scheck et autres, suivant les anarchistes russes Archinov et Makhno, virent, dans le manque d'unité idéologique et tactique, de « plateforme », lui-même résultant de l'absence de structures, la cause première des défaites subies en Russie soviétique et ils se prononcèrent en conséquence pour une organisation, certes fédéraliste, mais en même temps unifiée sur le plan de la théorie et de l'action. S'opposèrent à ces vues les partisans de la « synthèse », Voline le Russe, Sébastien Faure le Français et leurs amis, favorables à l'union dans une « grande famille », chacun, dans le mouvement, conservant sa personnalité et son autonomie et demeurant seul juge de ses pensées et de ses actes. Divorces


10 J. MAITRON - A. DROGUET

et, à l'occasion, scissions résultèrent, dans l'entre-deux-guerres, de ces affrontements et se continuent aujourd'hui encore selon nous, ORA, TAC (1) et autres groupements que l'on peut dire « plateformistes » à des degrés divers s'opposant à la FA (2) synthésiste. Et ce sont les périodiques qui, hier au aujourd'hui, traduisent le plus clairement ces oppositions de fond. Bref, on peut affirmer que, dans une large mesure, la presse libertaire a toujours reflété exactement, traduit concrètement ce que chaque étape du mouvement comportait d'essentiel.

Notre réflexion sur la presse se fera en partant de deux éléments :

A. des sondages à des carrefours de l'histoire du mouvement ;

B. une étude détaillée de la période 1967-1972.

A. SONDAGES A DES CARREFOURS DE L'HISTOIRE DU MOUVEMENT

Peuvent être considérées comme carrefours les années suivantes :

1893 — année qui précède la crise répressive qui met fin à la période des attentats.

1913 — fin d'une étape que termine la Première Guerre mondiale.

1922 — deux ans après la reparution du Libertaire et la reconstitution du mouvement.

1924 — année du Libertaire quotidien.

1938 — avant la Seconde Guerre mondiale.

1971 — aujourd'hui.

Chaque tableau comportera, par ordre alphabétique, les titres parus, avec, le cas échéant, le lieu de parution (la non-indication signifiant que le journal est publié à Paris). Chaque titre sera suivi du nombre de numéros parus dans l'année. Deux données seront ensuite fournies : celle du nombre de journaux pouvant être considérés comme hebdomadaires, leur parution annuelle étant égale ou supérieure à quarante-cinq exemplaires, celle du nombre des autres périodiques pouvant être considérés comme mensuels, leur parution annuelle étant égale ou supérieure à neuf numéros. Cette manière de voir nous a paru réaliste et, finalement, plus exacte que celle tenant compte de la périodicité donnée par le journal et souvent dénuée de signification. En ce qui concerne le total des numéros parus, nous n'avons pas tenu compte des suppléments.

Année Titre Nombre de

numéros parus

1893 L'Agitateur (Marseille) 6

L'Art social 12 ?

L'En Dehors 5

(1) ORA : Organisation révolutionnaire anarchiste ; TAC : Tribune anarchiste communiste.

(2) FA : Fédération anarchiste.


LA PRESSE ANARCHISTE FRANÇAISE 11

Année Titre Nombre de

numéros parus

Harmonie (Marseille) 12

L'Insurgé (Lyon) 15

La Lutte pour la vie 4

Le Maillet 1

La Marmite sociale 1

La Mistoufle (Dijon) 6

Le Paria 7 ?

Le Père Peinard 53

Le Réveil du tailleur 3

La Révolte 52

La Revue anarchiste 8

La Revue libertaire 1

Le Tocsin (Londres) 6

16 192

5 mensuels (^ 9 numéros)

2 hebdomadaires (^ 45 numéros)

1913 L'Action d'art 18

L'Anarchie 52

Brug (Bretagne) 12 ?

La Cravache (Reims) 36

Germinal (Amiens) 45

L'Idée libre 10

Le Libertaire 52

Les Réfractaires 8

Le Réveil anarchiste ouvrier 11

Le Sphinx individualiste (Brest) .... 5

Les Temps nouveaux 49

La Vie anarchiste (Reims) 20

La Vie naturelle 1

La Vrille (Epinal) 47

14 366

6 mensuels (^ 9 numéros)

5 hebdomadaires (^ 45 numéros)

1922 Bulletin du groupe anarchiste d'Alger 1

Bulletin (Fédération Sud-Est) ?

Cupidon ?

L'En Dehors 5

Germinal (Amiens) 52

L'Idée libre 11

Le Libertaire 55

La Libre discussion ?

L'Ordre naturel 5

Publications de La Révolte et des

Temps nouveaux 7

Le Réveil de l'esclave 11

La Révolte (Sud-Ouest, Bordeaux) .. 11

La Revue anarchiste 12


12 J. MAITRON - A. DROGUET

Année Titre Nombre de

numéros parus

Le Sphinx (Brest) 3 ?

Le Syndicalisme révolutionnaire .... '?

Les Vagabonds (Lyon) 6

Terre libre (Fédération Sud) 10

13 (3) 189 5 mensuels (Js 9 numéros) 2 hebdomadaires (^ 45 numéros)

1924 Le Combat (Nord et Pas-de-Calais) .. 5

L'En Dehors 24

Le Flambeau d'Alger (Afrique du

Nord) 12

Germinal (Somme et Oise) 52

L'Idée anarchiste 11

L'Idée libre 12

Le Libertaire 363

La Lueur (Fédération Centre) 5

Les Lueurs 1

L'Ordre naturel ?

Publications de La Révolte et des

Temps nouveaux 6

Le Réveil de l'esclave 4

Le Réveil libertaire (Fédération SudEst, Lyon) 2

La Revue anarchiste 8

La Revue internationale anarchiste .. 2

Le Sphinx (Brest) 1 ?

Les Vagabonds (Lyon) 4

16 (4) 512

4 mensuels (Js 9 numéros)

1 hebdomadaire (J? 45 numéros)

1 quotidien

1938 Cahiers de Terre libre 1 ?

Le Combat syndicaliste (5) 50

L'En Dehors 9

L'Espagne nouvelle 14

Le Fédéraliste 3

La Feuille 1

Germinal (Amiens) 7

L'Idée libre 10

Le Libertaire 52

Lu dans la presse libertaire syndicaliste espagnole 3

Plus loin 10

(3) Titres non comptés lorsqu'on ignore si le journal a effectivement paru

(4) Non compté L'Ordre naturel.

(5) Organe de la CGT-SR.


LA PRESSE ANARCHISTE FRANÇAISE 13

SIA 7

Terre libre (Nîmes) 19 ?

La Voix libertaire (Limoges) 12

14 (6) 198

6 mensuels (^ 9 numéros)

2 hebdomadaires (Jï 45 numéros)

1971 Voir tableau, pages 18-19.

19 100

5 mensuels (Jï 9 numéros) aucun hebdomadaire

TABLEAU RÉCAPITULATIF 1893-1971

Total Total des Nombre Nbre d'hebdodes

d'hebdodes numéros parus de mensuels madaires

1893 16 192 5 2

1913 14 366 6 5

1922 13 (7) 189 5 2

1924 16 512 4 1

et 1 quotidien

1938 14 198 6 2

1971 19 100 5 0

Ces statistiques nous fournissent de claires données, nous semblet-il, sur la presse anarchiste en France depuis cent ans et donc sur le mouvement.

En premier lieu, il est curieux de remarquer que le nombre de titres n'a pas changé ou très peu.

Ce qui, par contre, a varié, c'est le nombre de numéros parus annuellement et trois remarques peuvent être présentées.

Tout d'abord, comparons 1893 et 1913. Incontestablement, si l'on veut bien admettre que le nombre de numéros publiés chaque année traduit l'ampleur du mouvement, l'anarchisme s'est développé en France et a doublé son rayonnement au cours des vingt années qui précédèrent la Première Guerre mondiale.

Deuxième remarque. Si, des 512 numéros parus en 1924, année du Libertaire quotidien — un accident dans les cent années de presse anar(6)

anar(6) La Nouvelle Espagne antifasciste, 46 numéros en 1938, articles en français et en espagnol, financé par la CNT d'Espagne, a été, pour cette raison, éliminé.

(7) 17 si l'on tient compte de quatre journaux pour lesquels nous ignorons le nombre de numéros parus.


14 J. MAITRON - A. DROGUET

chiste — on réduit les 363 numéros du quotidien aux 55 numéros d'un hebdomadaire, on arrive alors à 201 numéros dans l'année et on peut constater qu'en 1893, 1922, 1924, 1938, le rayonnement du mouvement anarchiste français est demeuré identique à lui-même depuis qu'en 1893, il avait atteint, peut-on estimer, sa maturité.

Troisième et dernière remarque. Alors que le mouvement avait presque doublé son rayonnement de 1893 à 1913, ce rayonnement a diminué en 1971, de moitié par rapport à 1893, de près des trois quarts par rapport à 1913.

Nous aurons à revenir sur ces constatations. Contentons-nous de noter pour l'instant qu'elles sont confirmées par d'autres données statistiques figurant sur notre tableau récapitulatif. Si le nombre des mensuels se révèle à peu près constant en cent ans, les variations du nombre des hebdomadaires (doublement en 1913 par rapport à 1893, maintien dans l'entre-deux-guerres comparativement à 1893, disparition des hebdomadaires aujourd'hui) confirment les conclusions dégagées ci-dessus.

Après chaque titre de périodique, nous avons indiqué la ville et, le cas échéant, la Fédération régionale dont le journal est l'expression. Nous constatons, certes, la permanence de l'implantation anarchiste en France : le Sud-Est avec Lyon pour centre, cette ville n'étant plus toutefois la région privilégiée des années 1880, le Sud avec Marseille, le Sud-Ouest avec Bordeaux, le Nord : Somme et Oise étant rattachées à Nord et Pas-de-Calais. Si nous écartons les organes de tendance réfugiés en province mais non pour autant régionaux : Terre libre à Nîmes et La Voix libertaire à Limoges en 1938, ou le cas particulier d'Occitanie libertaire aujourd'hui, nous constatons que le nombre de numéros parus en province est faible, exception faite lorsqu'un militant entreprenant, dynamique et persévérant, fait paraître, des années durant, son journal : Loquier à Epinal avec La Vrille (1903-1914), Dhooghe à Reims avec La Cravache (1906-1914) et surtout Bastien à Amiens avec Germinal (1904-1938). D'autres encore, mais à un moindre degré, peuvent être signalés : Coatmeur à Brest avec Le Sphinx, Bergeron à Lyon avec Les Vagabonds. Mais il s'agit toujours d'une oeuvre individuelle plus que collective et traduisant alors la vie d'un groupe ou d'une région.

Plus intéressant est de noter, pour finir, les périodiques qui sont organes d'une Fédération régionale. Il ne semble pas qu'il y en ait eu avant la Première Guerre mondiale, étant donné l'isolement des groupes à cette époque. Il n'y en a pas davantage aujourd'hui, en raison surtout de la faiblesse constatée du mouvement. Dans l'entre-deux-guerres par contre, surtout au cours de la première décennie semble-t-il, nos statistiques font apparaître l'existence de Fédérations régionales, localisées comme nous l'avons précisé et qui traduisent avec l'essai, finalement infructueux, d'une implantation plus structurée, le souci ressenti par certains d'une plus grande efficacité (8).

(8) Nous avons évidemment pensé à utiliser d'autres données statistiques concernant les périodiques : tirage, diffusion gratuite ou payante, vente au numéro, abonnements. Malheureusement, nous ne disposons pas, à l'heure actuelle, de suites suffisamment régulières et rigoureuses pour dégager de valables conclusions ; on peut d'ailleurs penser qu'elles n'infirmeraient pas ce que nous avons écrit.


LA PRESSE ANARCHISTE FRANÇAISE 15

B. ETUDE DETAILLEE DE LA PRESSE ANARCHISTE

DE JANVIER 1967 A DECEMBRE 1972 (9)

Liste alphabétique :

Titre Années de Numéros Cote parution parus L'Anarchie 1967-1972 34 ? CHS Anarchisme et non-violence 1967-1972 22 BN 8° Jo 15 052 Anarcho-syndicalisme 1972 1 ? BN 4° Jo 24 541 L'Anarcho-syndicaliste 1967-1972 61 CHS Archinoir 1969-1970 3 ? BN 4° Jo 24 382 Cahiers de l'humanisme libertaire 1967-1972 58 BN Fol Jo 8 924 La Chienlit 1969-1971 7 CIRA Marseille Contre-courant 1967-1968 10 BN Jo 9 495 Défense de l'homme 1967-1972 59 BN 8° Jo 8 474 Ego 1968-1972 12 BN 8° Jo 17 234 La Feuille anarchiste 1967-1971 18 BN 4° Lc2 /7 094 Fronf libertaire 1970-1972 17 BN Fol Lc2/7 237 Guerre de classes 1971-1972 5 BN Gr Fol Jo 9 498 L'Homme libre 1967-1972 25 BN 4° Jo 16 338 L'Insurgé 1967-1970 21 BN Fol Lc/7 237 Le Libertaire 1968-1971 9 BN Fol Lc/5 757 Liberté 1967-1971 46 BN Fol Jo 10 108 Le Monde libertaire 1967-1972 57 BN Gr Fol Jo 7 365 Noir et Rouge 1967-1970 10 BN 8° Jo 15 792 Occitanie libertaire 1970-1972 4 BDIC 4° P 7 548 Perspectives anarchistes - communistes 1967 6 CIRA Marseille Pour nous, le combat continue 1970-1972 7 CHS Recherches libertaires 1966-1972 9 CIRA Marseille La Rue 1968-1972 14 BN 8° Z 39 864 Solidarité ouvrière 1971-1972 17 BN Gr Fol Jo 9 510 Tribune anarchiste-communiste 1969-1972 9 BN 4° Lc2/7 313 Vivre 1970 1 ? BDIC GFP 4 406

Liste chronologique :

Année Titre (10) Nombre de

numéros parus 1967 L'Anarchie.

Journal de l'Ordre, organe de l'Alliance ouvrière anarchiste 6 ?

Anarchisme et non-violence.

« [...] Ne se déclare pas plus individualiste, humaniste, socialiste, communiste libertaire que simplement pacifiste. Il ne s'agit pas de fonder

(9) Sigles utilisés :

BN : Bibliothèque nationale.

BDIC : Bibliothèque de documentation internationale contemporaine. CHS : Centre d'Histoire du Syndicalisme. Université de Paris I. CIRA : Centre international de recherches anarchistes.

(10) La qualification est empruntée, presque toujours, au journal lui-même.


16 J. MAITRON - A. DROGUET

Année Titre Nombre de

numéros parus

une secte ni une chapelle nouvelle, mais de passer au crible de la critique anarchiste les théories non violentes et de les mettre en pratique dans l'action directe » (n° 1, avril

1965) 4

L'Anarcho-syndicaliste.

Bulletin édité par l'Union des anarcho-syndicalistes

anarcho-syndicalistes

Cahiers de l'humanisme libertaire.

Revue mensuelle d'études sociologiques (intitulée, antérieurement à juin 1963, Cahiers du socialisme libertaire) 10

Contre-courant.

Le périodique de la question sociale. De tendance individualiste.

Animé par Louis Louvet 9

Défense de l'homme.

Fondé par Louis Lecoin en octobre 1948 (n° 1) 12

La Feuille anarchiste.

Organe des hommes libres (n° 1,

1er mai 1967, Paris) 3

L'Homme libre.

De tendance individualiste 4 (+ 2 supp.)

L'Insurgé.

Journal du groupe anarchiste du XIIIe arrondissement puis de la région Paris-banlieue sud de la FA. Il devient ensuite l'organe de l'ORA. L'Insurgé avait été précédé de La Rue, un

seul numéro 4

Liberté.

Social, pacifiste, libertaire. Journal de L. Lecoin : défense de l'objection

de conscience 11

Le Monde libertaire.

Organe de la Fédération anarchiste. 10

Noir et Rouge.

Cahiers trimestriels d'études anarchistes communistes axés sur la recherche théorique (avril 1956 - juin

1970 : 46 nos) 3

Perspectives anarchistes communistes, n° 1, s. d. (1967 ?) ; n° 6, novembre 1967 — cf., en 1969, Tribune

anarchiste-communiste 6

Recherches libertaires, Paris puis Strasbourg, n° 1, décembre 1966 ; n° 2, février 1967 ; n° 9, mars 1972 (un numéro spécial non numéroté, avril 1968) 3

95


LA PRESSE ANARCHISTE FRANÇAISE 17

Année Titre Nombre de

numéros parus

1968 L'Anarchie 7

Anarchisme et non-violence 4

L'Anarcho-syndicatiste 10

Cahiers de l'humanisme libertaire .. 10

Contre-courant 1

Défense de l'homme 11

Ego.

Cahiers individualistes anarchistes trimestriels (n° 1, juin 1968) soustitrés Echos libertaires (bulletin intérieur) n° 11 2

La Feuille anarchiste 4

L'Homme libre 4

L'Insurgé 5

Le Libertaire.

Organe de l'Union fédérale anarchiste 3

Liberté 9

Le Monde libertaire 9 (+ 1 supp.)

Noir et Rouge 3 (+ 1 supp.)

Recherches libertaires (n° spécial,

avril 1968) La Rue.

Revue trimestrielle culturelle éditée par le groupe libertaire Louise

Michel 2

84

1969 L'Anarchie 8

Anarchisme et non-violence 3

L'Anarcho-syndicaliste 11

Archinoir 1 ?

Cahiers de l'humanisme libertaire . 11 La Chienlit.

Bulletin des groupes autonomes libertaires, lycées et écoles normales

(Marseille) 2

Défense de l'homme 10

Ego 4

La Feuille anarchiste 4

L'Homme libre 4

L'Insurgé 8

Le Libertaire 1

Liberté 9

Le Monde libertaire 10

Noir et Rouge 2

Recherches libertaires 1

La Rue 4

Tribune anarchiste-communiste 1

A pris la suite de Perspectives anarchistes-communistes, organe de l'UGAC (11), tendance au sein de la

(11) Union des groupes anarchistes-communistes.


18 J. MAITRON - A. DROGUET

Année Titre Nombre de

numéros parus

FA, fondée en 1960.

Bulletin des anarchistes-communistes du mouvement révolutionnaire.

Favorables aux CIC (12), « contre un anarchisme figé dans ses schémas et contre un marxisme figé », pour l' « unité idéologique de la Révolution » qui se fera « au niveau de la confrontation à la fois des idées et des expériences présentes et passées » (n° 6, sept. 1971).

94

1970 L'Anarchie 5 ?

Anarchisme et non-violence 3

L'Anarcho-syndicaliste 11

Archinoir 2 (+ 1 supp.)

Cahiers de l'humanisme libertaire . 10

La Chienlit 4

Défense de l'homme 9

Ego 3

La Feuille anarchiste 3

Front libertaire des luttes de classe (n° 1, oct. 1970), édité par l'Organisation révolutionnaire anarchiste. Fait

suite à l'Insurgé 3

L'Homme libre 4

L'Insurgé 4

Le Libertaire 1

Liberté 10

Le Monde libertaire 10

Noir et Rouge 1

Occitanie libertaire.

Edité par la Fédération anarchiste-communiste d'Occitanie 1

Pour nous, le combat continue.

Bulletin publié par des militants anarcho-syndicalistes adhérents à

Force ouvrière 2

Recherches libertaires 2

La Rue 3

Tribune anarchiste-communiste .... 3 ? Vivre sans temps mort ; jouir sans entrave.

Publié par des groupes autonomes 1

95

1971 L'Anarchie 5 ?

Anarchisme et non-violence 4 (+ 1 supp.

L'Anarcho-syndicaliste 10

(12) Centres d'initiative communiste.


LA PRESSE ANARCHISTE FRANÇAISE 19

Année Titre Nombre de

numéros parus

Cahiers de l'humanisme libertaire . . 9

La Chienlit 1

Défense de l'homme 10

Ego 2

La Feuille anarchiste 4

Front libertaire 9

Guerre de classes.

Journal communiste-libertaire. Pour le pouvoir international des conseils ouvriers. (Organe du Mouvement communiste libertaire) 3

L'Homme libre 4

Le Libertaire 4

Liberté 7

Le Monde libertaire 10

Occitanie libertaire 1

Pour nous, le combat continue .... 3

Recherches libertaires 1

La Rue 3

Solidarité ouvrière.

Organe de l'Alliance syndicaliste, « courant syndicaliste re et anarcho-syndicaliste d'expression française » (n° 1, avril 1971) .. 8 Tribune anarchiste-communiste .... 2 (+ 1 supp.)

100

1972 L'Anarchie 3?

Anarchisme et non-violence 5

Anarcho-syndicalisme.

Organe des groupes Fernand Pelloutier

Pelloutier 3

L'Anarcho-syndicaliste 8

Cahiers de l'humanisme libertaire

(numéro double 192-193, oct.-nov.) .. 9

Défense de l'homme 10

Ego 1

Front libertaire (n° 22, 22 décembre

1972) 10

Guerre de classes 2

L'Homme libre 4

Le Monde libertaire 10

Occitanie libertaire 2

Pour nous, le combat continue .... 4 Recherches libertaires (n° 9, mars

1972) 1

La Rue 4

Solidarité ouvrière (n° 20, décembre

1972) 12

Tribune anarchiste-communiste .... 3

91


20 J. MAITRON - A. DROGUET

Pour établir une telle bibliographie, nous avons été amenés à adopter un certain nombre de critères.

Tout d'abord, nous n'avons retenu que les journaux destinés à une diffusion publique et avons donc écarté tous les bulletins intérieurs (13).

Nous ne faisons pas figurer non plus dans notre bibliographie les hebdomadaires franco-espagnols Le Combat syndicaliste et L'Espoir (14), périodiques d'organisations anarcho-syndicalistes qui ne sont pas spécifiquement françaises ; de plus, l'introduction de ces journaux dont la parution est fréquente et régulière aurait faussé l'étude que l'on peut faire de la presse anarchiste française durant cette période.

Nous avons également écarté quelques journaux en nous fondant sur des critères plus subjectifs : ce sont Informations correspondance ouvrières de tendance « luxembourgiste », Cahiers du communisme de conseils qui s'affirment pour la démocratie directe, Le Cri du peuple (15); bien qu'ils soient très près d'une tendance actuelle du mouvement anarchiste — dont nous reparlerons plus loin — nous avons considéré que l'on ne pouvait les étiqueter anarchistes (16).

Lorsqu'on examine les totaux annuels de la production libertaire durant ces six années, on est frappé par une certaine stabilité, stabilité dans la pauvreté peut-on préciser tout de suite. L'amplitude de variation est faible ; d'autre part, il est intéressant de noter que la centaine de numéros (en fait un peu moins) parus chaque année doit être répartie entre plus d'une quinzaine de titres. Faiblesse et dispersion, voilà deux constantes de la presse anarchiste que l'on retrouve ici.

Ces constatations doivent-elles nous faire penser que mai 1968 n'a eu aucune conséquence sur le mouvement anarchiste ? Certes, après 1968, du point de vue quantitatif, la situation n'a guère changé, mais on aurait tort de s'en tenir à une telle conclusion.

On constate, en effet, après 1968, l'apparition de plusieurs journaux aux orientations nouvelles encore que peu répandues : Archinoir, La Chienlit, Tribune anarchiste-communiste en 1969, Front libertaire,

(13) Parmi ces bulletins intérieurs on peut citer : le Bulletin préparatoire au congrès international des Fédérations anarchistes (n° 1, nov.-déc. 1968) ; Confrontation anarchiste (BN 4° Jo 27 151) ; Echos libertaires, bulletin intérieur de liaison des anarchistes de la région Provence-Côte d'Azur-Corse (CHS) ; le Bulletin intérieur de la FA.

(14) Cotes respectives BN : Gr fol Jo 4 629 et fol Jo 12 274.

(15) Cotes respectives BN : 4° Jo 15 768 ; 4° Jo 21 940 ; Fol Lc2 3 402. Le Cri du peuple refuse de porter quelque étiquette que ce soit, même celle d'anarchiste ; cf. l'article paru dans le n° 4, p. 6, intitulé « Autocollants ».

(16) Notre travail était terminé lorsque R. Bianco nous a signalé — sans prétendre à l'exhaustivité — plus de vingt autres journaux ronéotés publiés durant ces six années 1967-1972, organes de tendances ou de groupes dont aucun ne vécut plus de quelques numéros et dont aucune bibliothèque ne possède d'ailleurs de collection complète.

Même si nous comptabilisions jusqu'au plus modeste de ces bulletins, nos statistiques n'en seraient que très peu modifiées (un seul numéro serait ajouté à l'année 1971 que nous avions choisie comme année repère) et nos conclusions demeurent donc inchangées.

Cette prolifération, qui traduit certes une recherche, traduit aussi, avec ses divergences et ses oppositions, un désarroi et pose, en outre, pour de nouveaux travaux, la question de savoir si un périodique ronéoté équivaut à un périodique imprimé lorsqu'il s'agit d'évaluer l'importance d'un mouvement.


LA PRESSE ANARCHISTE FRANÇAISE 21

Guerre de classes, Occitanie libertaire et Solidarité ouvrière en 1971.

Ces journaux traduisent un effort en direction d'un anarchisme que l'on pourrait qualifier, comme lé fait l'ORA (17), de « révolutionnaire » par opposition à l' « anarchisme idéologique ».

Leurs animateurs s'interrogent sur la place que doit tenir l'anarchisme, ou plus précisément le communisme libertaire, au sein du mouvement révolutionnaire. Pour permettre à l'anarchisme de retrouver sa place dans la lutte des classes, ils orientent leurs efforts dans le sens d'une recherche théorique appuyée par une pratique militante assidue dans le monde du travail, dans les syndicats, pratique nécessitant une organisation plus structurée.

Il est intéressant de relever également l'attitude nouvelle adoptée par ces anarchistes à l'égard du marxisme et des communistes non orthodoxes qu'ils ne considèrent plus comme des ennemis mais comme des alliés effectifs dans le combat révolutionnaire : en témoigne le soutien actif apporté aux CIC par Tribune anarchiste-communiste ; dans le n° 1 d'Archinoir, on peut lire : « Notre position par rapport aux mouvements révolutionnaires actuels est que le mouvement international socialiste se réalise dans l'action et dans la rencontre des perspectives des différents secteurs en lutte. Nous nous sentons ainsi plus près des camarades de Noir et Rouge, d'ICO, de Nanterre, et de Communisme de conseils que d'une Fédération prétendue anarchiste. »

Cette dernière phrase traduit l'opposition de cette nouvelle tendance à la FA ; il suffit d'ailleurs de rappeler que certains groupes et organisations qui ont donné et donnent corps à cette tendance résultent de scissions au sein de la FA : ainsi la TAC, issue de l'UGAC — cf. n° 1, p. 15 — aujourd'hui disparue, l'ORA et l'OCL (dont l'organe est Guerre de classes).

La FA représenterait donc une tendance traditionnelle de l'anarchisme. Basée sur le principe de la synthèse et acceptant dans son sein les individualistes aux côtés des communistes libertaires et des anarchosyndicalistes, cette organisation demeure fidèle à des analyses jugées inadaptées à notre temps, qu'il s'agisse du passage du monde autoritaire à une société libertaire, des rapports avec d'autres courants révolutionnaires et spécialement avec le ou les courants marxistes, du rôle aujourd'hui trop négligé des anarchistes dans les syndicats.

En résumé, dans le mouvement anarchiste français actuel, on voit se dégager depuis 1968, en réaction contre une conception jugée trop traditionnelle et qualifiée de « petite-bourgeoisie », une tendance nouvelle qui voudrait faire entendre plus haut la voix libertaire dans les luttes de classes. On ne peut dire qu'elle y ait encore réussi.

Notre étude de cent années de presse anarchiste française a donc permis de dégager le graphique du mouvement anarchiste depuis ses origines et qui peut se traduire ainsi : une progression continue jusqu'à la Première Guerre mondiale suivie d'une perte d'audience de cinquante

(17) Front libertaire, n° 18, 1er octobre 1972.


22 J. MAITRON - A. DROGUET. LA PRESSE ANARCHISTE FRANÇAISE

pour cent au lendemain de cette guerre, perte qui, en dépit des efforts des militants pour remonter le courant, demeure, sans pour autant s'aggraver, jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, nouvel affaiblissement que l'on peut chiffrer à cinquante pour cent par rapport à 1939, à soixante-quinze pour cent par rapport à 1914. Liée à ce phénomène et l'expliquant, une prise de conscience non suivie d'effet, de la nécessité de concilier fédéralisme et organisation, un essai, vain jusqu'ici, pour garantir l'autonomie des individus et des groupes tout en assurant l'unité du mouvement.

Demeure à expliquer la contradiction d'importance, en apparence du moins, entre un mouvement que nous affirmons être, comme tel, en permanente régression depuis plus de cinquante années mais qui bénéficie, en tant qu'esprit, d'un prestige jamais atteint (18).

Contradiction apparente, avons-nous écrit. En effet, on a tort de confondre esprit libertaire et esprit de révolte. L'esprit libertaire est historiquement daté avec Proudhon, Bakounine et leurs successeurs. L'esprit de révolte, inhérent à l'homme, est de tous les temps. Il n'a pas attendu les théoriciens anarchistes du XIXe siècle pour se manifester. C'est lui qui, aujourd'hui s'exprime (19), chez les jeunes en particulier mais non spécialement dans la famille anarchiste. On peut le définir aujourd'hui, hier, demain, comme esprit de résistance à toute contrainte, matérielle ou morale ; il est permanente contestation de tout esprit libre, il est le sel de toute société. Il a préexisté à l'anarchisme, idéologie parmi d'autres ; il demeurera peut-on penser, car il est la Vie même.

(18) Militants et organisations anarchistes, divers voire opposés, me semblent être d'accord sur ce dernier point. C'est Maurice JOYEUX qui écrivait dans La Rue, en octobre 1968 : « Le grand bénéficiaire des journées de Mai [1968] fut l'esprit anarchiste » et, en juin 1969, le Bulletin, n° 5 de l'ORA, L'Organisation libertaire, regrettait se trouver devant un mouvement anarchiste « disparaissant en tant que mouvement parallèlement à un réveil des idées libertaires ».

(19) J'ai tenté d'en analyser les raisons dans « La pensée anarchiste traditionnelle et la révolte des jeunes », contribution à Anarchici e Anarchia nel mondo contemporaneo, L. EINAUDI, Torino, 1971.


2. Un " anar ", qu'est-ce que c'est ?

par Jean MAITRON

Depuis les premiers affrontements Marx-Bakounine, la polémique n'a pas cessé entre marxistes et anarchistes. Si ceux-ci ont traité leurs adversaires d'autoritaires, ils ont été eux-mêmes qualifiés par les marxistes, soit de déclassés, d'en dehors, de gens appartenant au lumpen-prolétariat (1), soit surtout — depuis une cinquantaine d'années environ — d'artisans rêvant d'un retour au passé ou encore d'intellectuels à mentalité petite-bourgeoisie se complaisant dans l'utopie.

Pour importante qu'elle soit, je laisserai de côté l'accusation d'autoritarisme formulée par les anarchistes à l'encontre des marxistes et de leur système, car là n'est pas aujourd'hui notre problème mais je tenterai de préciser ce qu'est le militant anarchiste en France, le milieu professionnel auquel il appartient et cela depuis cent ans. Essai difficile certes, non impossible aujourd'hui (2).

Difficile, car l'anarchiste est plus malaisé à connaître que toute autre variété politique. Jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale, il est

(1) Initialement, BAKOUNINE a quelque responsabilité dans ce catalogage. C'est lui en effet qui parla — cf. OEuvres, t. IV, p. 414 — de « ces millions de non-civilisés, de déshérités, de misérables et d'analphabètes [...] cette chair à gouvernement éternelle, cette grande canaille populaire qui, étant à peu près vierge de toute civilisation bourgeoise, porte en son sein [...] tous les germes du socialisme de l'avenir. »

Par la suite, sous la plume de CAFIERO ou de KROPOTKINE, Le Révolté du 25 décembre 1880 exaltait « la vraie révolution de la canaille et des va-nuspieds ». Dix ans plus tard (cf. Le Père Peinard du 15 novembre 1891), les anarchistes organisaient à Paris des soupes-conférences et ils faisaient « appel aux vagabonds, aux mendiants, aux repris de justice ». En 1907 encore, un certain G. Paul affirmait dans Le Libertaire du 7 avril : « Les sans-métier, les sanstravail, trimardeurs, pilons, prostituées, déclassés sont les révolutionnaires de demain. » Mais déjà, à cette époque, la plupart des anarchistes-communistes et des anarcho-syndicalistes estimaient ces conceptions erronées.

(2) Quelques essais, valables ou non, furent, certes, déjà tentés mais qui ne portent pas, le plus souvent, sur le problème posé.

C. LOMBROSO, dans Les Anarchistes, affirma, au temps des attentats, avoir découvert un type anarchiste de « criminel-né ». A. HAMON étudia La Psychologie de l'anarchiste-socialiste (1895), conclusion d'une enquête auprès de 170 anarchistes de différentes nationalités. Je me suis moi-même efforcé de définir « la personnalité du militant ouvrier français dans la seconde moitié du XIXe siècle » (n° 33-34, octobre 1960-mars 1961 du Mouvement social), mais cet essai, trop ambitieux et prématuré, ne concernait pas spécialement le militant anarchiste.


24 J. MAITRON

demeuré inorganisé régionalement et nationalement, se contentant de fréquenter, sans contrôle, tel ou tel groupe toujours fluctuant. Depuis, les anarchistes communistes — non toujours les individualistes — se sont regroupés, avec ou sans carte, en fédérations ou unions régionales et nationales, sans toutefois se doter de structures aussi rigides que celles en vigueur dans les autres partis.

Difficile pour une seconde raison liée d'ailleurs à la première, c'est qu'on a pu se permettre, selon les temps, d'accorder l'épithète anarchiste à tous les suspects du moment et on se souviendra que, de 1920 à 1930 notamment, nombreux furent les communistes de la Troisième Internationale condamnés pour propagande anarchiste par suite de l'application qui leur était faite des lois dites « scélérates » mises en vigueur au lendemain des attentats anarchistes de 1892-1894.

De nos jours même, tout contestataire peut être, à l'occasion, qualifié d'anarchiste par les services gouvernementaux et il existe par ailleurs des individus qui, « pour épater le bourgeois », se disent tels, au grand dam d'ailleurs des groupes plus valablement anarchistes... La prudence s'impose et je préciserai le moment venu mes critères.

Essai difficile donc que celui d'isoler un anarchiste et de le définir ensuite, professionnellement parlant, mais réalisable aujourd'hui, grâce aux possibles recherches d'archives jusqu'aux années vingt, grâce également au concours que des militants ont bien voulu m'apporter ce qui permet une réponse scientifiquement valable à la question posée. Pour l'obtenir, il importait de trouver des ensembles de militants dans les deux familles anarchistes traditionnelles, communiste et individualiste (3) en s'interdisant tout choix à l'intérieur des ensembles ainsi constitués. Il importait également de choisir ces ensembles à différents moments historiques des cent années envisagées. Toutes ces précautions ayant été prises, voici les résultats.

AUX ORIGINES DU MOUVEMENT : LES CONDAMNÉS DU PROCÈS DE 1883

Après les dix années de répression qui suivirent la Commune, l'action de l'anarchisme débutant s'exerça principalement dans la région lyonnaise. Le gouvernement prétendit alors devoir faire face à un complot de l'Internationale reconstituée. Une série de perquisitions suivies d'arrestations aboutit au grand procès dit des 66 qui débuta devant le tribunal correctionnel de Lyon le 8 janvier 1883. Nous retiendrons les noms des soixante-et-un compagnons qui furent condamnés (4).

(3) Je dirai seulement quelques mots des anarcho-syndicalistes, constitués en CGT-SR en 1926 et qui peuvent être confondus avec les anarchistes communistes en ce qui concerne notre problème.

(4) Sources : Archives nationales, BB 24/875. Le Procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d'appel de Lyon, Lyon, 1883. Gazette des Tribunaux, 10-20 janvier 1883.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 25

Age en Lieu .. Condamnations

Nom Profession (6) .

1883 (5) d' habitation antérieures

Baguet J 35 ans (B) Lyon cordonnier

Bardoux L 34 ans (B) Lyon employé comm.

Berlioz-Arthaud 27 ans (B) Lyon ouvr. forgeron

Bernard J 26 ans (B) Lyon ouvr. serrurier

Blonde Aug. .. 23 ans (A) Lyon ouvr. sellier

Bonnet F 37 ans (B) Lyon ouvr. menuisier

Bonthoux J. .. 31 ans (B) Lyon ouvr. scieur 10 jours, rébellion, 1881

13 mois, 1882, défaut

Bordat T 28 ans (B) Lyon ouvr. tisseur 2 mois, 1870, vol

50 F amende, giffle 1 mois, manif., 1882

Borréas H 49 ans (C) Lyon imprimeur sur 3 ans, 1874, polit.

étoffes

Bourdon J.-M. . 26 ans (B) Lyon ouvr. serrurier 1 an, défaut, polit.

Bruyère J 21 ans (A) Lyon ouvr. serrurier

Champalle L. .. 44 ans (B) Lyon ouvr. tisseur

Chavrier M. ... 33 ans (B) Lyon ouv. charpentier

Chazy F 45 ans (C) Lyon ouvr. tisseur

Coindre J 32 ans (B) Lyon ouvr. vernisseur

bois

Cottaz J 32 ans (B) Lyon ouvr. tisseur

Courtois A 45 ans (C) Lyon cordonnier

Crcstin D 26 ans (B) Lyon ouvr. serrurier 2 fois 2 ans, polit.

Cyvoct A 21 ans (A) Lyon ouvr. tisseur 2 ans, défaut, polit.

Damians J 35 ans (B) Lyon ouvr.

passementier

Dard A 46 ans (C) Lyon ouvr. tisseur 2 mois, 1853, vagab.

Dejoux F 47 ans (C) Lyon ? plusieurs condamn.

dont outr. à pudeur

Dejoux L 33 ans (B) Lyon cordonnier 1 an polit.

Desgranges A. . 30 ans (B) Villefranche cordonnier

Didelin N 21 ans (A) Lyon ?

Dupoisat J.-M. . 35 ans (B) Lyon cordonnier

Ebersold 22 ans (A) Vienne ?

Fabre G 34 ans (B) Lyon ouvr. menuisier

Fages E 36 ans (B) Vienne ?

Faure Et 45 ans (C) St-Etienne cordonnier 6 ans banni (Commune

(Commune 1871)

Faure R 31 ans (B) St-Etienne ouvr. 10 jours, polit.

passementier

Garraud G 36 ans (B) Lyon ? (indicateur

(indicateur

Gautier E 26 ans (B) Paris licencié droit

Genet L 37 ans (B) Vienne ouvr. tisseur

Genoud J 32 ans (B) Lyon ouv. mécanicien

Gleizal A 20 ans (A) Lyon ouvr. tapissier

(5) Pour toutes les époques j'ai retenu trois âges militants : A ^ 25 ans, B de 26 à 44 ans, C ^ 45 ans.

(6) Lorsque l'inculpé exerça plusieurs professions, j'ai retenu la première.


26 J. MAITRON

Age en Lieu Condamnations

Nom Profession (6)

1883 (5) d' habitation antérieures

Hugonard M. .. 29 ans (B) Lyon ouvr.

menuisier-ébén.

Huser E 26 ans (B) Lyon ouvr. mineur

Jolly J 23 ans (A) Lyon ouvr. moulinier 2 ans, 1882, défaut,

polit.

Kropotkine 40 ans (B) intellectuel polit.

Landau L 25 ans (A) Lyon manoeuvre

Liégeon 0 28 ans (B) Villefranche ?

Martin P 26 ans (B) Vienne ouvr. tisseur

Maurin E 20 ans (A) Marseille photographe

Michaud P. ... 31 ans (B) Le Creusot ?

Morel J 24 ans (A) Lyon ouvr. tisseur

Pautet F 27 ans (B) Lyon ouvr. serrurier

Peillon J 37 ans (B) Lyon ouvr. tourneur

Pejot F 21 ans (A) Lyon ouv. mécanicien aucune cond. (condam.

selon Gaz. des Trib.

Pinoy P 18 ans (A) Lyon ouvr. serrurier 15 j., mendicité, 1880

Renaud J 41 ans (B) Lyon ouvr. métall. 15 j., nov. 1867, coups;

en 1886 2 ans, 1882, défaut,

polit. Ricard J.-B. ... 23 ans (A) St-Etienne typographe

Sala M 19 ans (A) Vienne garçon épicier 30 F, délit pêche

Sanlaville P. .. 31 ans (B) Villefranche cordonnier Sourisseau Ch. . 33 ans (B) Lyon coiffeur

Trenta H 25 ans (A) Lyon ouvr.

instrum. précis. Trenta J 26 ans (B) Lyon ouvr.

instrum. précis. Tressaud F. .. . 21 ans (A) Marseille cordonnier 20 j., 1881, polit.

Viallet 32 ans (B) Lyon ouvr. fondeur

Voisin Ch 26 ans (B) Montceau- ouvr. mineur

les-M. Zuida J 39 ans (B) Vienne ?

On remarquera d'abord que ce procès qui, dans l'esprit du gouvernement, était destiné à mettre un terme à l'agitation révolutionnaire entretenue tout particulièrement par les anarchistes adhérant à la Fédération révolutionnaire lyonnaise, groupait effectivement, à quatre exceptions près, celles de deux Marseillais, Maurin et Tressaud, du Parisien Gautier et de Kropotkine, cinquante-sept (7) anarchistes habitant l'en(7)

l'en(7) éliminons les cinq acquittés : De Gaudenzi, Giraudon, Mathon, Ribeyre, Thomas.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 27

semble Montceau-les-Mines - Le Creusot - Saint-Etienne - Villefranchesur-Saône, Vienne et, avant tout, Lyon (quarante-trois militants). La région lyonnaise était donc à l'époque le centre indiscuté de l'implantation anarchiste.

Tous les inculpés étaient des hommes jeunes ou adultes : seize avaient vingt-cinq ans au plus (deux seulement étaient âgés de moins de vingt ans : dix-huit et dix-neuf ans), trente-neuf avaient de vingt-six à quarante-quatre ans, en tout cinquante-cinq sur soixante-et-un, soit quatre-vingt-dix pour cent. Douze ou treize (voir cas Pejot) avaient été antérieurement condamnés pour action politique. Cinq avaient encouru une ou plusieurs condamnations pour des motifs non politiques ce qui ne signifie pas infamants, comme le prouve l'énumération qui suit : Bordat, deux mois de prison pour vol d'un pantalon le 15 juillet 1870, le condamné étant âgé de seize ans ; Dard, deux mois de prison en 1853 pour vagabondage, le condamné étant âgé de dix-sept ans ; Dejoux F., plusieurs condamnations non précisées dont une pour outrage à la pudeur (l'inculpé demanda au tribunal de ne pas faire rejaillir sur le mouvement le déshonneur qui pouvait s'attacher aux condamnations qu'il avait encourues) ; Pinoy, quinze jours de prison pour mendicité le 3 juillet 1880, le condamné étant âgé de dix-sept ans ; Sala, trente F. d'amende pour délit de pêche. L'on est donc amené à conclure que, à une exception près si l'on veut, tous les comparants au procès des soixante-six tenu à Lyon en 1883 étaient d'honnêtes gens.

Ces citoyens étaient des ouvriers dans leur quasi-totalité. Si l'on met en effet à part, outre les deux intellectuels qu'étaient Kropotkine et Emile Gautier, les huit inculpés dont la profession n'est pas précisée, il reste cinquante-et-un travailleurs manuels se répartissant ainsi : un employé, un ouvrier sellier, un typographe, un photographe, un manoeuvre, un garçon épicier, un ouvrier coiffeur, deux ouvriers mineurs. Par ailleurs : six ouvriers du bois (dix pour cent), huit cordonniers (treize pour cent), quatorze ouvriers métallurgistes (vingt-trois pour cent), quatorze ouvriers du textile (vingt-trois pour cent).

On notera, à côté de l'importante proportion d'ouvriers du textile, ce qui n'a rien d'étonnant à Lyon et dans la région, celle d'ouvriers métallurgistes, de travailleurs — parmi lesquels les frères Trenta, mécaniciens en instruments de précision — appartenant à cette industrie nouvelle annonciatrice de la grande industrie.

A LA VEILLE DE 1914

ANARCHISTES INDIVIDUALISTES

Au cours des deux années qui précèdent la Première Guerre mondiale, le mouvement anarchiste français entre dans une phase nouvelle : il parvient, après trente années d'insuccès, à s'organiser et, en août 1913,


28 J. MAITRON

naît une Fédération. Le mouvement s'exprime alors par trois courants : le premier, minoritaire, est celui des individualistes qui ont réussi à se donner, en avril 1905, avec Libertad, un organe hebdomadaire, L'Anarchie. Il vécut jusqu'à la déclaration de guerre bien que l'affaire Bonnot et ses suites lui ait causé quelque préjudice. Cas extrême que celui de ces individualistes illégalistes mais qui ne doit pas être rejeté de notre étude et je tenterai donc une approche en étudiant et les « directeurs » de l'Anarchie et les participants à l'affaire Bonnot, décembre 1911-février 1913 (8).

Le mouvement anarchiste présente, en 1914, un deuxième aspect, intéressant certes, mais impossible à cerner car il s'agit du rôle syndical que pouvaient jouer ses membres. Une seule Centrale ouvrière existe alors, la CGT, et il est difficile de dire si tel ou tel militant y agit au titre d'anarchiste, donc en qualité d'anarcho-syndicaliste ou au titre de syndicaliste révolutionnaire — ex-anarchiste souvent, encore acquis à certaines thèses libertaires, à classer toutefois hors mouvement.

Mais l'anarchisme organisé est avant tout celui des anarchistes communistes et je retiendrai, au niveau de la « direction », les huit membres qui, en 1913, furent chargés de constituer la Fédération.

1. Les « dirigeants » de « L'Anarchie », 1905-1914 (9).

Les responsables successifs de l'Anarchie furent les suivants : Libertad et Anna Mahé (celle-ci seule responsable à partir du 8 octobre 1908, Libertad étant décédé le 12 novembre) du 13 avril 1905 (n° 1) au 12 novembre 1908 ; Armandine Mahé du 19 novembre 1908 (n° 189) au 31 décembre 1908 ; Jeanne Morand du 7 janvier 1909 (n° 196) au 4 avril 1909 ; Maurice Duflou du 11 avril 1909 (n° 205) au 12 septembre 1909 ; André Lorulot (Roulot dit) du 19 septembre 1909 (n° 228) au 6 juillet 1911 ; Henriette Maîtrejean du 13 juillet 1911 (n° 327) au 28 mars 1912 ; E. Armand du 4 avril 1912 (n° 364 bis) au 12 septembre 1912 (le n° 388 manque à la Bibliothèque nationale) ; C. Delmyre du 26 septembre 1912 (n° 389) au 21 novembre 1912 ; Lanoff (Lafon dit) du 28 novembre 1912 (n° 398) au 19 décembre 1912 (le n° 402 manque à la Bibliothèque nationale) ; C. Delmyre, n° 403, 2 janvier 1913 ; R. Fourcade du 9 janvier 1913 (n° 404) au 6 février 1913 ; René Hemme (M... dit) du 13 février 1913 (n° 409) au 26 juin 1913 ; Mauricius (Vandamme dit) au 3 juillet 1913 (n° 429) au 16 juillet 1914 (n° 483).

(8) Depuis la Première Guerre mondiale, les individualistes se sont maintenus, mais essentiellement autour d'Armand et de ses journaux. Après la mort de ce militant en février 1962, des essais ont été tentés mais sans grand succès pour faire paraître une presse individualiste.

(9) Sources : Arch. Nat., série F7, et Archives de la Préfecture de Police (cf. Dictionnaire biographique..., 1871-1914).


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST

29

TABLEAU DES « DIRIGEANTS » DE L'ANARCHIE (les noms étant classés alphabétiquement)

Naissance Condamnations

Nom Profession en 1912 .

Age (10) antérieures (11)

Armand 26-3-1872 sans prof. (12) sans

40 ans (B)

Delmyre ? ? ?

Du flou ? ? ?

Fourcade 14-5-1892 ? 2 ans prison, 1913

20 ans (A)

Hemme ? ? ?

Lanoff 22-6-1879 chansonnier 4 mois prison, 1912

33 ans (B)

Libertad 24-11-1875 sans prof. 6 condamn. : de 8 jours

30 ans (B) à 3 mois

Lorulot 23-10-1885 comptable puis 8 jours (1905), 15 mois

24-26 ans (A) sans prof. (1907)

Mahé Anna 31-7-1881 ex-institutrice sans

24-27 ans sans prof. (A-B)

Mahé Armandine . ? ? ?

Maitrejean Henriette 14-8-1887 sans prof. sans

24-25 ans (A)

Mauricius 24-2-1886 commis d'architecte sans

26 ans (B) puis sans prof.

Morand Jeanne ... 17-8-1883 employée de maison 4 mois prison, 1907 26 ans (B) puis sans prof.

Les conclusions que l'on peut tirer sont peu significatives et cela tient essentiellement à la nature, toujours un peu mystérieuse et difficile à définir, des individualistes. Sur treize « directeurs », dont quatre femmes, cinq nous sont inconnus. Les huit autres responsables du journal sont des hommes jeunes et quatre d'entre eux ont moins de vingt-cinq ans. Cinq sur neuf ont été condamnés antérieurement à leurs responsabilités au journal ou par suite de ces responsabilités. Nous n'avons aucune raison de penser que ces condamnations étaient de droit commun. Le problème de la profession retient l'attention. Les « directeurs » de L'Anarchie apparaissent en quelque sorte comme des en marge, des en dehors, ce qui ne saurait d'ailleurs surprendre, compte tenu de leurs conceptions. Pour huit d'entre eux, pour tous ceux donc qui nous sont connus, aucun métier précis ne peut leur être attribué.

(10) Age du militant à l'époque où il eut la responsabilité du journal : A < 25 ans, B de 26 à 44 ans, C ^ 45 ans.

(11) Politiques, vraisemblablement : elles fuient parfois infligées au responsable du journal à la suite de la publication d'articles.

(12) A épousé une institutrice le 4 avril 1911.


30

J. MAITRON

2. Les illégalistes de la bande Bonnot, 1912-1913 (13).

Je ne retracerai pas l'historique de la bande Bonnot et, si besoin, l'on se reportera à mon Histoire du Mouvement anarchiste. Lorsque s'ouvrit le procès, le 3 février 1913, quatre des principaux acteurs avaient été tués : Bonnot et Dubois, le 28 avril 1912, Garnier et Valet dans la nuit du 14 au 15 mai 1912. Nous les retenons, bien entendu. Par contre, nous éliminons parmi les vingt-deux comparants : Gorodesky, en fuite et dont le cas fut disjoint, Rimbault reconnu irresponsable, et les quatre acquittés : Rodriguez et les femmes Le Clech née Barbe, Maîtrejean, Schoffs née Vouillemin.

Nom Profession Antécédents

en 1912 (14)

Belonie D 27 ans (B) employé insoumis plusieurs condamde

condamde ? nations : vagabondage,

vagabondage, monnaie

Bénard K 21 ans (A) ouvrier sans domicile

naturaliste

Bonnot J 36 ans (B) ouvrier plusieurs condammécanicien

condammécanicien : vol, tentative

tentative meurtre Callemin R. .. . 22 ans (A) commis aux

écritures puis sans profession

Carouy Ed 29 ans (B) tourneur en sans domicile 1909 condamnation

métaux puis politique

camelot Crozat de Fleu- remisier « sans

ry H 26 ans (B) clientèle »

De Boë J 23 ans (A) ouv. typographe

Dettweiler J. . . 37 ans (B) ouv. serrurier Dieudonné Eug. 28 ans (B) ouv. menuisier Dubois J 22 ans (A) mécaniciengaragiste

Garnier 0 23 ans (A) employé de insoumis 3 mois prison : vol

bureau puis ap- 2 mois prison : vol

prenti boucher 6 jours prison : acenfin

acenfin tion syndic,

boulanger Gauzy Ant. ... 33 ans (B) soldeur

Jourdan P 25 ans (A) marchand- insoumis 3 mois : outrages

forain à officier

Kibaltchiche V. 22 ans (A) sans profession Metge M 22 ans (A) cuisinier insoumis

(13) Sources : Arch. PPo. Ba/1643 et Gazette des Tribunaux, février 1913 (sur des points mineurs, les indications fournies par ces deux sources ne concordent pas toujours).

(14) A ^ 25 ans, B de 26 à 44 ans, C ^ 45 ans.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST

31

Nom Age Profession Antécédents

en 1912 (14)

Monier Ant. ... 23 ans (A) camelot sans domicile

insoumis

Poyer M 21 ans (A) ouv. mécanicien 2 condamn. : port

d'armes prohibées, outrages

Reinert Ch. ... 38 ans (B) ouv. fondeur

Soudy A 20 ans (A) garçon-épicier sans domicile 4 condamn. : 3

pour outrages à agents, 1 complicité de vol d'une bicyclette

Valet R 22 ans (A) serrurier à son insoumis

compte

En dépit de grandes difficultés d'interprétation, il semble possible de dégager quelques conclusions valables sur deux points qui me paraissent essentiels : antécédents et profession. Disons tout de suite, mais ceci allait de soi, que nous sommes en présence d'hommes jeunes puisque douze d'entre eux ont moins de vingt ans, seize ont moins de trente ans soit quatre-vingts pour cent. Aucun n'atteint quarante ans.

Au premier examen, on est frappé par le nombre de ces jeunes qui sont en rébellion contre la société à laquelle ils ne se sont pas intégrés. Ce sont des en marge, voire des en dehors. Qu'on en juge. Ils sont vingt et, sur ces vingt, six sont insoumis : Bélonie, Garnier, Jourdan, Metge, Monier, quatre sont sans domicile : Bénard, Carouy, Monier, Soudy, quatre n'ont pas de profession, ont une profession qu'ils n'exercent pas ou ont abandonné celle qu'ils avaient : Bélonie, Callemin, Crozat, Kibaltchiche. A la rigueur, on peut être insoumis et exercer un métier, ce qui fut peut-être le cas pour Jourdan, Metge et, plus assurément, pour Valet, mais si l'on réunit ceux qui étaient sans domicile et donc ne pouvaient exercer un métier et ceux qui étaient sans profession, en 1912, soit Bélonie, Bénard, Callemin, Carouy, Crozat, Kibaltchiche, Monier, Soudy, on arrive à un total de huit sur vingt soit quarante pour cent et l'examen des cas restants montre que nous sommes au-dessous de la vérité. Quant a ceux qui exerçaient un métier, on relève : un soldeur, un marchand forain, un typographe, un ouvrier boulanger, un ouvrier cuisinier, un ouvrier menuisier, et six ouvriers mécaniciens : Bonnot, Dettweiler, Dubois, Poyer, Reinert, Valet, dont trois au moins (Bonnot, Dubois, Valet) étaient travailleurs indépendants.

Ceux qui, antérieurement à l'affaire, avaient été condamnés sont au nombre de sept (un tiers), quatre (Belonie, Bonnot, Garnier, Soudy) soit vingt pour cent, ayant été condamnés pour faits de droit commun, autant qu'il soit permis d'en juger.

Une dernière remarque : si l'on défalque des vingt participants à l'affaire, Bonnot, Dubois, Garnier, Valet qui furent tués, Carouy qui se suicida, Callemin, Monier, Soudy qui furent guillotinés, soit huit au total.


32

J. MAITRON

restent douze survivants ; nous savons ce que devinrent quatre d'entre eux.

Dieudonné, libéré du bagne après les campagnes d'Albert Londres et de Louis Roubaud s'établit décorateur fabricant de meubles dans le faubourg Saint-Antoine. Auteur d'un ouvrage La Vie des forçats, il mourut en 1944, âgé de soixante ans. Gauzy, marié, père de deux enfants, mena une vie sans histoire à Ivry et mourut en 1963 à Viry-Châtillon, âgé de quatre-vingt-quatre ans. Kilbaltchiche-Victor Serge, 1890-1947, eut une vie d'homme politique et d'écrivain assez bien remplie pour qu'il soit inutile de s'étendre. Quant à De Boë, il a mené et mène encore une existence particulièrement honorable : président de la Centrale de l'industrie du Livre-Papier de Belgique après la Libération, secrétaire en 1949 du groupement des typographes de la Fédération graphique internationale, il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le syndicalisme. Il a adopté, en 1939, puis élevé, deux fillettes des Asturies dont le père avait été fusillé par les franquistes.

Ceci dit à titre d'information et sans prétendre en tirer des conclusions générales.

ANARCHISTES-COMMUNISTES

Les « huit » chargés de constituer la Fédération en 1913 (15).

Le mouvement anarchiste français tint à Paris, les 15-17 août 1913, son premier congrès national auquel participèrent la plupart des groupes et les fédérations régionales déjà existantes. Le congrès élit une commission de huit membres chargée de constituer définitivement la nouvelle Fédération nationale.

Age Responsabilités

Nom Profession

en 1913 (16) militantes

Assier L 27 ans (B) comptable secret, groupe XIVe

Belin L 36 ans (B) bijoutier à son compte trésorier Fédé. 1911

Girard A 53 ans (C) correcteur membre comité syndic.

1905-1908

Lacaze G ? ? secret, groupe Asnières

Bertho L. dit Lepetit

Lepetit ans (A) ouvr. terrassier secret. Jeunesses syndic.

insoumis

Martin P 57 ans (C) ouvr. tisseur puis militant condamné :

photographe ambulant 4 ans, 1883

enfin 3 ans, 1890

employé au Libertaire Schneider A. .. 47 ans (C) représentant de commerce

Togny Alb 37 ans (B) ouvr. coloriste secret, syndicat 1909

trésor, commission grève générale, 1912

(15) Source : Arch. Nat. F7/13332.

(16) A <g 25 ans, B de 26 à 44 ans, C ^ 45 ans.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 33

Il est aisé de tirer quelques conclusions de l'examen de cette liste de « responsables » dont on connaît assez bien la situation si l'on excepte celle de G. Lacaze, secrétaire du groupe d'Asnières. Il s'agit d'hommes représentatifs de toutes les générations du mouvement anarchiste depuis sa formation :

— trois anciens : Girard, Schneider et surtout P. Martin, le petit bossu de Vienne, deux fois condamné pour son action politique et surtout syndicale, homme « très intelligent », « très sensible », « doué d'une grande énergie morale », écrivait à son sujet le directeur de la Maison centrale de Clairvaux en 1885 ;

— deux adultes : Belin, trésorier, en 1911, d'une première Fédération anarchiste et Togny qui sera trésorier de la nouvelle Fédération ;

— deux jeunes : Assier et L. Bertho dit Legrand ou Lepetit, ouvrier terrassier, secrétaire des Jeunesses syndicales et qui, en compagnie de Vergeat et de R. Lefebvre, se noiera en septembre 1920 au large de Mourmansk au retour d'un voyage en Russie.

Un seul condamné parmi ces hommes, un condamné politique, Pierre Martin.

A l'exception de G. Lacaze dont nous ne savons rien, tous travaillent et on compte parmi eux un correcteur, un comptable, un représentant de commerce, un ex-ouvrier tisseur, P. Martin, trop connu pour être embauché où que ce soit, un ouvrier bijoutier, travaillant à son compte, un ouvrier coloriste, un ouvrier terrassier, métiers divers, donc. Il convient de relever les responsabilités syndicales de Bertho et celles de Togny, secrétaire du syndicat des ouvriers coloristes de Paris en 1909, délégué au congrès de la CGT l'année suivante, trésorier, en 1912, de la commission des grèves et de la grève générale.

AU LENDEMAIN DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

J'ai retenu pour cette époque les trente-et-un actionnaires résidant dans la Seine de « La Fraternelle », 55 rue Pixérécourt, Paris, 20°, société anonyme d'imprimerie constituée par Sébastien Faure en juin 1920 au capital de 100.000 francs en mille actions de cent francs chacune dont six cents détenues par S. Faure. C'est « La Fraternelle » qui imprimera journaux, brochures et tracts anarchistes et contrôlera l'édition, par S. Faure, de L'Encyclopédie anarchiste, édition de près de trois mille pages achevée en décembre 1934.

Ces trente-et-un actionnaires de la Seine, qui représentent vingt-trois pour cent des 132 actionnaires fondateurs de « La Fraternelle », m'ont paru pouvoir donner une idée de ce que sont, en 1920, militants et sympathisants anarchistes (17).

(17) Source : Arch. PPo., Ba/1660, rapport du 27 octobre 1920.


34

MAITRON

Nom en Age (18) Profession

Balestro N 48 ans (C) ouv. maçon

Bidet Alf 23 ans (A) ouv. cordonnier abonné au Libertaire

Blanchard Ed 29 ans (B) ouv. tourneur militant syndic, métaux

un temps chez Hispano Suiza

Boissard M 42 ans (B) ouv. mécanicien abonné CQFD

secrét. Union syndic métaux

Boniface R 28 ans (B) typogr. (La Fraternelle)

Buot Marguerite .. 59 ans (C) blanchisseuse

à son compte

Cauzard G 31 ans (B) ouv. typogr. abonné au Libertaire

Chambige Ant. ... 43 ans (B) directeur coopé. ouvr. cons. municip. SFIO,

Pré Saint-Gervais

Chauvet L 28 ans (B) ouv. à La Fraternelle

Demitrieff H 67 ans (C) manoeuvre chez Renault SFIO

sans trav. depuis abonné au Libertaire

sept. 1920

Desbans G 42 ans (B) ouv. mécanicien Citroën abonné CQFD

puis province

Dordet L 73 ans (C) retraité cantonnier

Ville Paris

Dubois J 49 ans (C) représentant commerce

Duquenheim Louise 35 ans (B) auxiliaire au PLM

sans emploi depuis peu

Filliatre Ed 43 ans (B) contremaître usine cuirs cons. municip. SFIO,

et vernis puis à son adj. au maire,

compte Kremlin-Bicêtre,

secrét, synd. trav. Peau

Frommont E 33 ans (B) ouv. tourneur

Guegan J 52 ans (C) typogr. (La Fraternelle) ancien de « La Ruche »

Hacker A 39 ans (B) artisan ébéniste abonné au Libertaire

(10 ouvriers)

Jaubert P 52 ans (C) ajusteur chez Renault abonné à CQFD

Marsay L 28 ans (B) ouv. maçon

puis ouv. imprimeur Massadier Marie .. 31 ans (B) commerçante

Mitzel G 21 ans (A) typogr. (La Fraternelle)

Morel V 40 ans (B) représentant commerce militant anarchiste,

carnet B, déserteur condamné sursis 1919

Picard A 38 ans (B) employé ch. de fer abonné au Libertaire

3 fois révoqué (action syndicale)

Raymond Et 67 ans (C) cordonnier abonné au Libertaire

à son compte Roger M 22 ans (A) ouv. peintre en voitures

(18) A < 25 ans, B de 26 à 44 ans, C ^ 45 ans.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 35

Nom Profession

en 1920 (18)

Seigneur Euphrasie 65 ans (C) couturière à son compte abonnée à CQFD

Thomas Eug 34 ans (B) mécanicien à son compte

Veisseyre E 57 ans (C) ouv. graveur

sur marbre

Veisseyre G 28 ans (B) instituteur

Viart M 29 ans (B) typogr. (La Fraternelle)

Ces trente-et-une personnes comprennent trois femmes (Buot, Massadier, Seigneur) et vingt-huit hommes dont deux étrangers (Balestro et Hacker). Cinq (Boniface, Chauvet, Guegan, Mitzel, Viart) sont employés à l'imprimerie « La Fraternelle », le plus souvent comme typographes. Ces actionnaires se répartissent, selon l'âge, de la façon suivante : trois ont moins de vingt-six ans (aucun moins de vingt ans), dix-huit ont de vignt-six à quarante-quatre ans, dix ont plus de quarante-quatre ans.

Ces actionnaires d'un type spécial étaient-ils des militants et des militants anarchistes ou de simples sympathisants ? J'ai considéré comme militants anarchistes ceux qui répondaient à un des critères suivants : avoir été abonné à Ce qu'il faut dire, journal du temps de guerre de Mauricius-Sébastien Faure (2 mars 1916-22 décembre 1917), être abonné au Libertaire qui paraissait depuis le 26 janvier 1919, être, comme Guegan, un ancien de « La Ruche », école libertaire fondée en 1904 par S. Faure, être expressément qualifié de militant anarchiste, inscrit au carnet B et condamné pour insoumission et désertion (Morel). Ces critères étant admis, on dénombre douze militants anarchistes, soit plus d'un tiers des trente-et-un actionnaires. Complétons en signalant la présence de trois socialistes SFIO (Chambige, Demitrieff et Filliâtre) dont l'un, Demitrieff, est abonné au Libertaire, un autre, Filliâtre, est conseiller municipal et maire-adjoint du Kremlin-Bicêtre.

Les fiches de police établies sur ces trente-et-un actionnaires ne donnent sur aucun d'eux des renseignements défavorables, au contraire. Les seules condamnations mentionnées, au nombre de quatre, sont anodines ou politiques. Elles concernent :

— Filliâtre, maire-adjoint du Kremlin-Bicêtre, socialiste condamné à vingt-cinq francs d'amende le 9 mai 1913 pour coups et blessures.

— Guegan, condamné à quinze jours de prison avec sursis et cinq francs d'amende le 26 avril 1909 pour outrage à la pudeur et ivresse.

— Morel, condamné à un an de prison avec sursis le 31 mars 1915 par un conseil de guerre pour insoumission et désertion.

— Raymond, condamné à huit jours de prison le 6 avril 1908 à Limoges. La mention portée est la suivante : « vol, défaut. »

Examinons maintenant les professions et, le cas échéant, l'engagement syndical.

Les ouvriers — certains employés dans des entreprises importantes, Renault, Citroën, Hispano Suiza — sont au nombre de dix-neuf (soixanteet-un pour cent) dont cinq métallurgistes (seize pour cent) : Blanchard, Boissard, Desbans, Frommont, Jaubert, sept ouvriers imprimeurs (vingt-


36 J. MAITRON

deux pour cent) dont cinq employés à « La Fraternelle » : Boniface, Cauzard, Chauvet, Guegan, Marsay, Mitzel, Viart, deux cheminots : Duquenheim et Picard, cinq divers : Balestro, Bidet, Demitrieff, Roger, Veisseyre E. Trois ouvriers : Filliâtre, Raymond, Thomas et deux ouvrières : Buot et Seigneur travaillaient à leur compte. Les sept actionnaires restants sont : une commerçante : Mme Massadier, deux petits fonctionnaires (un instituteur Veisseyre G. et un cantonnier retraité de la ville de Paris, Dordet), deux représentants de commerce, Dubois et Morel, le directeur d'une coopérative ouvrière, Chambige, un petit patron employant dix ouvriers, Hacker.

Si nous considérons les militants anarchistes (noms en italique) qui sont au nombre de douze, nous trouvons : trois ouvriers métallurgistes, deux ouvriers du Livre, un ouvrier cordonnier, un cheminot, un manoeuvre, soit huit sur douze, proportion sensiblement la même que celle trouvée pour l'ensemble des trente-et-un actionnaires.

En ce qui concerne les activités syndicales, il est souvent fait mention de l'appartenance à la CGT, mais, compte tenu des lacunes, une statistique serait trompeuse. Il convient seulement de remarquer que deux des actionnaires ont eu pendant plusieurs années des responsabilités syndicales importantes : Boissard, anarchiste, fut secrétaire de l'Union des travailleurs sur Métaux, Filliâtre, socialiste, fut secrétaire des travailleurs des Cuirs et Peaux, sans que l'on puisse préciser toutefois s'il s'agissait d'un syndicat local ou régional. Picard, secrétaire du groupe anarchiste régional Montreuil-Vincennes-Saint-Mandé, avait été successivement révoqué des réseaux des chemins de fer du Nord, de l'Est, enfin de celui d'Orléans en mai 1920 et, par la suite, contraint de s'occuper ici et là de petits travaux : réparation de fours de boulangers à l'époque de l'enquête.

A LA VEILLE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

1. Le groupe de Coursan (Aude) en 1931.

Ce groupe fut constitué vers 1924-1925 par des jeunes de vingt à trente ans. De nombreux Espagnols, adhérents de la FAI et de la CNT, le fréquentèrent dont beaucoup disparurent au cours de la guerre civile.

Nicolas Faucier, ouvrier métallurgiste parisien, un temps dirigeant national de l'UA, vécut l'année 1931 à Coursan et nous a précisé que ce groupe comprenait alors sept membres : trois ouvriers maçons et quatre ouvriers vignerons.

2. Le groupe de Colombes vers 1935 (19).

Ce groupe se composait d'une douzaine de militants du sexe masculin qui assistaient, souvent avec leurs femmes, aux réunions (« cela importait peu qu'il y ait mariage légal ou pas », écrit André Scheck).

(19) Source : Correspondance d'André Scheck.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 37

L'activité du groupe consistait en premier lieu dans la diffusion du Libertaire vendu en fin de semaine sur les deux marchés de Colombes. Les militants, accompagnés de sympathisants, assuraient la vente à tour de rôle.

Selon les saisons variait la nature des assemblées élargies : en hiver, petites goguettes locales où l'on se retrouvait en famille avec les sympathisants ; en été, sorties en bande sur les collines de CormeillesArgenteuil.

Le groupe organisait également de loin en loin des réunions publiques avec les orateurs habituels de l'UA et s'efforçait, au moment des élections municipales et législatives, de porter la contradiction aux candidats.

Les rapports avec les partis de gauche, communiste, socialiste, et groupe trotskyste étaient inexistants ou réservés ; par contre, il y eut toujours collaboration avec les Jeunesses socialistes et, par la suite, avec les adhérents du PSOP de Marceau Pivert.

COMPOSITION DU GROUPE DE COLOMBES

Nom Age Profession Syndiqué ?

en 1937 (20)

Aufrère J 45 ans (C) ouvrier typographe (21) oui (22)

Bajot 25-30 ans (B) artisan

(chauffeur de taxi) ?

Bavard R ; 25-30 ans (B) ' artisan

(peintre en lettres) ?

Bordier J 30 ans (B) ouvrier du cuir ?

Brégeot aîné 25-30 ans (B) ouvrier d'usine (23) ' oui

Brégeot cadet 20-25 ans (A) : ouvrier plombier ?

Fontaine 30 ans (B) ouvrier d'usine oui

Laporte M 25 ans (A) ouvrier d'usine non

Majua 40 ans (B) ouvrier menuisier ?

Moulin 20-25 ans (A) ouvrier boulanger oui

Scheck A 30 ans (B) ouvrier métall. oui (22)

Les membres du groupe de Colombes étaient donc des hommes jeunes, âgés de vingt à trente ans à deux exceptions près, encore s'agissait-il d'adultes d'une quarantaine d'années. Deux des douze adhérents étaient des travailleurs indépendants : chauffeur de taxi et peintre en lettres, les dix autres (quatre-vingt-trois pour cent) étaient des ouvriers appartenant au secteur privé. Il est difficile de déterminer un taux de syndicalisation valable compte tenu des cinq cas douteux. A noter tou(20)

tou(20) ^ 25 ans, B de 26 à 44 ans, C > 45 ans.

(21) Il travailla un temps à la « Cootypo » de Courbevoie et fut un des dirigeants de la Fédération unitaire du Livre.

(22) Avec responsabilités syndicales.

(23) Il travailla un temps chez Simca.


38 J. MAITRON

tefois, les responsabilités syndicales de J. Aufrère qui fut secrétaire de la Fédération unitaire du Livre et de Scheck qui travailla chez HispanoSuiza, fut secrétaire d'une section syndicale en juin 1936 et délégué ouvrier.

3. La commission administrative de l'UA élue à l'issue du congrès de Paris, 30 octobre- 1er novembre 1937, dernier congrès tenu avant la Seconde Guerre mondiale (24).

Nom Age Profession Syndiqué ? en 1937 (25)

Anderson 34 ans (B) correcteur (26) oui

Brière E 31 ans (B) ouv. monteur chauffage oui

Barzangette A 25 ans (A) ? ?

Cam ? ouv. métall. oui

Coudry (Boutefeu dit) .26 ans (B) ouv. entreprise presse oui

Doutreau (Duviquet dit) 28 ans (B) correcteur (26) oui

Faucier N 37 ans (B) ouv. métall. (27)

puis correcteur oui

Frémont R 35 ans (B) ouv. métall. (28) oui

Guérin H .141 ans (B) représentant

puis correcteur oui

Mahé F 48 ans (C) ? ?

Pédron R 35 ans (B) ? ?

Ringeas (Ringenbach dit) ? ? ?

Rollet R : 35 ans (B) correcteur (29) oui

Scheck A 28 ans (B) ouv. métall. oui

Vintrignier ? ? ?

La CA, élue en 1937, qui constituait la direction de l'UA, se composait de quinze membres, tous du sexe masculin. Nous ignorons l'âge de trois d'entre eux. Quant aux douze autres, ils avaient entre vingt-cinq et quarante-quatre ans, à l'exception de Mahé, alors âgé de quarante-huit ans. Aucun d'eux, à ma connaissance, n'avait, à cette époque, été condamné. Cinq (au moins) encoururent condamnation (plusieurs mois à plusieurs années) pour leur lutte contre la guerre, au cours des deux années suivantes.

Si on laisse de côté ceux dont nous ne pouvons préciser le métier, on remarque que les dix autres étaient des ouvriers, employés soit dans la Métallurgie (quatre), soit dans le Livre (six). Notons que le Livre

(24) Sources : Compte rendu du Libertaire et témoignage de militants. N. Faucier notamment.

(25) A ^ 25 ans, B de 26 à 44 ans, C ^ 45 ans.

(26) Après avoir exercé un autre ou d'autres métiers.

(27) Chez Renault puis Chenard, renvoyé pour action syndicale.

(28) Un temps chez Renault.

(29) Après avoir été moniteur d'éducation physique.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST

39

constitua parfois un refuge pour ceux mis à l'index pour faits de grève ou qui abandonnaient un premier métier plus astreignant.

4. La direction de la CGT-SR en 1939.

Depuis les années 1924-1926, certains anarchistes, à la suite de P. Besnard, s'organisèrent dans une Centrale syndicale libertaire, la CGT-SR, définitivement constituée en novembre 1926. De nombreux anarchistes refusèrent ce mode d'organisation qui, estimaient-ils, les isolait de la masse ouvrière. L'histoire de cette CGT-SR, qui se continue aujourd'hui, est encore mal connue. Il n'y a pas trop à le regretter pour notre sujet puisque c'est avant tout le problème de l'appartenance professionnelle de l'anarchiste que nous posons et que les adhérents de la CGT-SR étaient tous des ouvriers.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la CGT-SR comptait en France quelques milliers de membres habitant la région parisienne mais aussi Lyon, Saint-Etienne, Clermont-Ferrand, premiers foyers anarchistes français dès 1880. Ils appartenaient aux corporations du Bâtiment avant tout, mais aussi à la Métallurgie et à l'Alimentation.

Nous pensons pouvoir donner, de la direction et des principaux animateurs en 1939 le tableau suivant :

Nom Age en 1939 Responsabilité syndicale

Toublet J 33 ans ouvrier du Bijou, secret, général

de la CGT-SR

Besnard P 53 ans cheminot, secrétaire adj. de l'AIT

Ganin Aib 34 ans ouv. maçon, trésor, général CGT-SR

Carreau M 30 ans ouv. métall., secrét. Fédé. Métall.

Couanault C 36 ans ouv. des Cuirs et Peaux

Demeure Et 57 ans ex-trésor. 4° Union régionale

Lazerges J 44 ans ex-secrét. 4e Union régionale

Mirande J. dit Miranda . 40 ans du syndicat général des Transports

Sellenet dit Boudoux .. 58 ans secrétaire à la propagande

Fédé. Bâtiment

AUJOURD'HUI

Le mouvement anarchiste français est en proie au malaise général qui, aujourd'hui, dans tous les groupements, résulte de la contestation, mais aussi à un problème qui lui est propre, et s'est posé dès ses origines, celui de l'organisation. Depuis que se constituèrent les premiers groupes anarchistes en France vers 1880, ceux-ci, par crainte d'un centralisme autoritaire, demeurèrent le plus souvent autonomes. Lorsque, rarement, ils se fédérèrent régionalement, l'organisation ainsi constituée ne servit


40

J. MAITRON

guère que de boîte aux lettres, de plaque tournante coordinatrice et les essais de fédération furent toujours de durée éphémère. Cette absence de structure, d'organisation, sur un plan régional ou national, fut maintes fois ressentie par les compagnons comme néfaste au développement du mouvement. Mais ce n'est qu'à la veille de la Première Guerre mondiale, en août 1913, qu'ils réussirent à tenir un congrès national et à se constituer en Fédération nationale. Depuis, le mouvement anarchiste français fut toujours organisé sur le plan national en une Union ou Fédération, mais le problème est demeuré et demeure aujourd'hui de savoir si cette Union ou Fédération devait se doter d'un centre directeur et constituer une organisation unie au point de vue idéologique et tactique ou être une juxtaposition de groupes autonomes. S'il existe aujourd'hui une FA qui se veut du second type (30), il est, en dehors d'elle, des individus et groupements qui se réclament de l'anarchisme et qui sont à la recherche d'un type d'organisation qui, tout en respectant l'autonomie de l'individu assurerait unité et, selon eux, plus grande efficacité. Pour répondre à la question que nous nous étions posée, il nous était impossible de procéder à une enquête auprès de tous. Sans émettre pour autant un jugement de valeur, nous avons pu, grâce à l'amabilité de Maurice Laisant, secrétaire général de la FA, être informés de la composition d'un groupe, celui d'Asnières et de celle des organismes responsables de la FA ellemême.

1. Le groupe d'Asnières de la FA en 1972.

Appartenance

Adhérents Sexe Age (31) Profession

syndicale

1 H 33 ans (B) géomètre syndic, autonome

2 H 20 ans (A) étudiant non syndiqué

3 F 70 ans (C) vendeuse (retraitée) non syndiquée

4 H 59 ans (C) contrôleur technique non syndiqué

5 H 24 ans (A) employé de banque FO

6 F 33 ans (B) éducatrice spécialisée : non syndiquée

7 F 47 ans (C) comptable FO

8 H 43 ans (B) VHP FO

9 F 23 ans (A) laborantine CFDT

10 H 63 ans (C) VHP FO

11 F 55 ans (C) chimiste FO

12 H 30 ans (B) ouv. tôlier non syndiqué

13 H 57 ans (C) correcteur CGT

14 H 26 ans (B) dessinateur industrie non syndiqué

La première remarque porte sur les femmes au nombre de cinq, soit plus du tiers mais on peut penser qu'il y a là simplement un trait général de notre temps qu'on retrouverait dans tous les groupements de gauche

(30) Des « principes de base », énumérés plus loin, doivent toutefois être admis par tous et le secrétaire aux relations intérieures assure les liaisons.

(31) A ^ 25 ans, B de 26 à 44 ans, C ^ 45 ans.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 41

et non particulier au milieu anarchiste. En second lieu, on est frappé par le nombre d'adhérents âgés de quarante-cinq ans et au-delà, plus d'un tiers ; une généralisation, à partir d'un groupe, serait abusive, on le verra par la statistique suivante.

Nous retiendrons particulièrement la question de la profession et de l'appartenance syndicale. Nous trouvons, en ce qui concerne la première : un étudiant, une vendeuse, deux travailleurs indépendants (32), deux ouvriers (tôlier et correcteur) et huit cadres moyens, ceux-ci représentant donc cinquante-sept pour cent du groupe. Quant à l'appartenance syndicale, elle se traduit ainsi : un CFDT, un CGT, un Autonome, cinq FO (trente-cinq pour cent), six inorganisés (quarante-deux pour cent).

2. La Fédération anarchiste.

Avant de traduire en statistiques les organismes responsables de la FA en 1972, il n'est pas inutile de dire un mot de sa constitution. Elle est double. Un comité de relations élu par le congrès annuel la gère qui comprend un secrétaire général, trois secrétaires et deux trésoriers (général et adjoint), les trois secrétaires se répartissant les tâches en trois domaines : l'un se consacre aux « relations intérieures » (rapports avec les groupes ou les individus adhérents), le second aux « relations extérieures » (rapports avec d'autres mouvements et avec la presse), le troisième aux « relations internationales ». Une cotisation annuelle minimum est perçue auprès des groupes et des individus isolés. Chacun des secrétaires, de même que le trésorier, est responsable de son poste devant le congrès. Il n'existe pas de fédérations départementales ou régionales en 1972, mais rien ne s'oppose à ce qu'une ou plusieurs se constituent ; tout dépend des groupes qui sont autonomes et au sein desquels chaque individu est responsable de ses actes qui doivent être conformes à quelques principes généraux dits « de base » : nécessité de se déclarer pour l'abolition de l'Etat et du capitalisme, de se prononcer contre les dictatures et contre le racisme, d'affirmer le droit de tout individu à exprimer ses opinions, de se prononcer pour la libre coopération de tous les hommes (33).

Deux autres comités font vivre le journal mensuel de la Fédération, Le Monde libertaire. Ce sont le comité de l'administration et de la trésorerie du journal et le comité de lecture. Leurs membres sont élus par le congrès, dans le premier cas tous les deux ans, dans le second cas, tous les ans. Le titre de chacun de ces deux comités explique suffisamment leur rôle.

Ajoutons que, pour des raisons qui n'ont pas à être développées ici, la propriété morale et légale du mouvement et de ses oeuvres, donc essentiellement du local et du journal, appartient, depuis 1954, à une « Association pour l'étude et la diffusion des philosophies rationalistes » composée de vingt-deux personnalités anarchistes qui, « en cas de décès

(32) VRP : voyageur, représentant, placier.

(33) Principes énoncés dans Fédération anarchiste. Principes de base, 12 p.. sans date.


42 J. MAITRON

ou de démission, sont remplacées par cooptation, sur décision unanime des militants composant cette association » (34).

COMITÉ DE RELATIONS DE LA FA

Appartenance

Titre Sexe Age (35) Profession

syndicale

Secrét, général H 63 ans (C) VHP FO

Secrét. Relat. intér.. H 26 ans (B) dessinateur industriel non syndiqué

Secrét. Relat. extér.. H 39 ans (B) ouv. ajusteur non syndiqué

Secrét. Relat. intern.. H 45 ans (C) correcteur CGT

Trésorier F 47 ans (C) comptable FO

Trésorier adjoint .. .. F 25 ans (A) institutrice FEN

COMITÉ D'ADMINISTRATION DU MONDE LIBERTAIRE

H 24 ans (A) éducateur technique FO

H 24 ans (A) employé de banque FO

COMITÉ DE LECTURE DU MONDE LIBERTAIRE

Appartenance

Membre Sexe Age Profession

syndicale

1 H 18 ans (A) infirmier CGT

2 H 27 ans (B) ouv. métall. CGT

3 H 20 ans (A) étudiant FEN

4 H 58 ans (C) correcteur non syndiqué

5 H 25 ans (A) correcteur CGT

6 F 23 ans (A) secrét, sténo-dact. non syndiquée

7 H 25 ans (A) ouv. métall. ?

8 H 20 ans (A) temporaire non syndiqué

9 H 23 ans (A) éducateur FO

10 F 22 ans (A) institutrice FO

11 H 27 ans (B) ? ?

12 H 29 ans (B) employé FO

13 H 20 ans (A) étudiant non syndiqué

Que constatons-nous ? En ce qui concerne les âges, une correction est apportée à ce qui paraissait ressortir de l'étude du seul groupe dd'Asnières. Pour l'ensemble des membres des trois comités, soit vingt(34)

vingt(34) anarchiste..., opus. cit.

(35) A < 25 ans, B de 26 à 44 ans, C > 45 ans.


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 43

et-un, douze (cinquante-sept pour cent) ont moins de vingt-cinq ans et quatre-vingts pour cent moins de quarante-cinq ans ; ce sont donc en majorité des individus jeunes ou adultes. Parmi eux, quatre femmes, un cinquième donc, proportion plus faible que celle que nous avons constatée dans le groupe d'Asnières.

Examinons maintenant les professions. Pour les huit membres constituant les deux comités (relations et administration du journal) nous trouvons : un travailleur indépendant (VRP), deux ouvriers (un ajusteur et un correcteur), cinq cadres moyens (soixante-deux pour cent).

Pour les trois comités réunis (vingt-et-un membres) : un (métier non précisé), deux étudiants, deux travailleurs indépendants (VRP), huit ouvriers, huit cadres moyens (trente-huit pour cent).

Des travailleurs donc, en majorité et, à égalité, ouvriers et cadres moyens du secteur public ou privé, la catégorie « cadres moyens » étant déjà celle dont nous avions constaté la présence, majoritaire, dans le groupe d'Asnières.

Sur le plan syndical, nous obtenons les précisions suivantes :

Pour les deux comités : deux non-syndiqués, un FEN, un CGT, quatre FO. Pour les trois comités réunis (sur vingt-et-un membres) : huit non-syndiqués (ou dont l'appartenance syndicale n'a pu être assurée), deux FEN, quatre CGT, sept FO. Deux chiffres attirent l'attention : l'importance des non-syndiqués (trente-huit pour cent) et celui des syndiqués FO (un tiers).

Ajoutons, pour finir, qu'à notre connaissance, un seul de ces anarchistes a été condamné, condamnation politique, à une amende.

Telles sont les statistiques que je puis présenter concernant le militant anarchiste, telles sont les conclusions que j'ai pu tirer de l'étude de chacune d'elles.

Avant d'examiner les possibilités de conclusions générales, je voudrais m'expliquer sur mes choix.

Ils ont été dictés avant tout par l'existence de sources et je voudrais plutôt indiquer pourquoi j'ai renoncé à utiliser certaines.

Antérieurement à 1914 s'offraient, par exemple, les condamnés pour terrorisme des années 1892-1894. Mais comment choisir, en dehors des quatre guillotinés de ces années : Ravachol, Vaillant, Henry, Caserio, parmi les centaines de terroristes vrais ou prétendus tels qui comparurent devant les tribunaux ? Quant à l'amalgame qui présida aux inculpations du célèbre procès dit des « Trente » (août 1894) et qui se traduisit finalement par la condamnation des adeptes de la reprise individuelle d'une part, par l'acquittement général des intellectuels et militants de l'anarchie : Faure, Grave, Fénéon, etc.. d'autre part, comment dire que les uns ou les autres, que les uns et les autres étaient représentatifs du mouvement anarchiste de l'époque ?

D'autres exemples, qui auraient pu être retenus, durent être finalement rejetés : ce fut le cas de collaborateurs de journaux durant les vingt années qui précédèrent la Première Guerre mondiale (les articles


44 J. MAITRON

n'étaient pas signés avant 1895). Découvrir la personne des journalistes d'occasion sous les multiples pseudonymes utilisés n'est pas simple même si on se limite aux « directeurs », comme on l'a vu pour ceux de L'Anarchie. Quant à retenir les noms des seuls artistes et intellectuels donnés en 1895 lors du lancement des Temps nouveaux ou du Libertaire au titre de collaborateurs ou parrains du journal, la statistique aurait été alors sans grande signification.

Les possibilités qui m'étaient offertes postérieurement à 1920 furent réduites du fait de la non-ouverture de nos archives publiques et je dus me borner aux imprimés complétés par interview. Les résultats obtenus, les conclusions dégagées ne devraient pas, me semble-t-il, être remis fondamentalement en question lorsque les archives de ce temps deviendront accessibles.

Passons maintenant à la conclusion ou aux conclusions d'ensemble : un « anar », qu'est-ce que c'est ?

Je glisserai rapidement sur deux observations marginales et assez évidentes pour qu'on évite de les alourdir de pourcentages.

En premier lieu, l'âge. A l'image de ceux d'autres partis ou mouvements politiques qui se veulent militants, les adhérents sont, dans leur quasi-totalité, jeunes ou adultes et ceux qui ont franchi le seuil des quarante-cinq ans sont simplement d'anciens jeunes qui ont poursuivi leur action en dépit des années.

En second lieu et suivant en cela une évolution quasi générale, les femmes tiennent une place de plus en plus importante. Jusqu'alors absentes ou peu s'en faut des rangs militants avant la Première Guerre mondiale, elles accompagnent leurs maris aux réunions dans l'entre-deuxguerres avant de devenir, de nos jours, membres à part entière de l'organisation. Dans quelle proportion ? Un tiers, un quart peut-être. Bornonsnous surtout à constater le fait...

Mais reprenons la question que nous avons donnée pour titre à cette étude. L'anarchiste est-il un en dehors ou un travailleur intégré à la société, est-il un ouvrier de type moderne ou un artisan passéiste, un intellectuel utopiste ?

A l'évidence, deux réponses se dégagent selon que l'on envisage les anarchistes individualistes et on ne les trouve guère, en groupe constitué, qu'avant la Première Guerre mondiale, au temps de L'Anarchie, 1905-1914, ou les anarchistes communistes, identiques à eux-mêmes, pour l'essentiel, des origines à aujourd'hui.

Les individualistes, à l'occasion illégalistes, se caractérisent alors et avant tout comme des en marge, voire des en dehors de la société. Inadaptés, ils sont souvent insoumis, déserteurs, sans domicile fixe, fréquemment condamnés de ce fait et n'exerçant pas de métier bien défini. Tout se tient, bien entendu, dans ces caractères et il ne convient pas de noircir le tableau, la preuve en est ce que deviendront nombre d'entre eux, les Lorulot, les Vandamme, les R. Maîtrejean de L'Anarchie par exemple, et même, nous l'avons vu, les rescapés de la bande Bonnot. Insistons, pour conclure, sur le fait que ces en dehors n'ont représenté, en un temps réduit chronologiquement — les dix années qui précédèrent la Première Guerre mondiale —, qu'une frange du mouvement anarchiste encore qu'il sera toujours possible, en toutes époques, de découvrir quelques exemplaires de ces originaux, manuels en rupture de métier, intel-


UN « ANAR », QU'EST-CE QUE C'EST 45

lectuels en rupture d'écritoire, les uns et les autres en conflit aigu avec la société de leur temps (36).

Autrement importante est la constatation de ce que fut en tout temps, hier et aujourd'hui, sans solution de continuité, l'anarchiste communiste. Tous nos sondages, divers, significatifs, témoignent qu'il est, dans une très forte proportion — quatre-vingt-trois pour cent pour le groupe de Colombes en 1935, pour la CA élue en 1937 — un travailleur, ouvrier du Cuir (cordonnier), du Textile, du Bâtiment, plus fréquemment du Livre ou de la Métallurgie et responsable syndical à l'occasion. Les condamnalions qu'il doit subir sont celles qu'encourt tout militant politique ou syndical.

Ces affirmations se nuancent toutefois sur deux points en ce qui concerne la période qui suit la Seconde Guerre mondiale.

Si les statistiques du groupe d'Asnières et de la FA ont valeur générale — les décennies à venir confirmeront ou infirmeront — quarante à soixante pour cent peut-on dire des anarchistes-communistes appartiendraient aux cadres moyens, mais n'est-ce pas là une tendance que l'on observerait dans tous les partis de gauche, l'ouvrier manuel, plus répandu hier, partageant aujourd'hui l'aire salariale avec des travailleurs divers et, parmi eux, ces cadres moyens dont la présence se trouve ici soulignée.

Un second trait mis en évidence par nos dernières statistiques mais dont il conviendra de vérifier la permanence est l'important fléchissement du taux de syndicalisation : quarante pour cent environ des militants n'appartiennent à aucune Centrale ouvrière, et, pour ceux qui sont syndiqués, il s'agit d'une appartenance, en quasi-totalité, à la CGT-FO. Si l'on peut expliquer l'hostilité à l'égard de la CGT en raison des sympathies affirmées de cette organisation pour le PCF, on s'attendait moins à une égale répugnance à une adhésion à la CFDT. Les faits sont là et on peut avancer, semble-t-il, que la réserve manifestée à l'égard de la CFDT tient aux origines chrétiennes de la Centrale ainsi qu'au fait qu'elle entretient des rapports suivis avec la CGT. A contrario, l'adhésion à la CGT-FO, réformiste et exempte de courants gauchistes, laisse aux anarchistes un monopole révolutionnaire qui leur permet de développer à loisir leurs conceptions.

Ces nuances apportées, nous ne pouvons que souligner le caractère ouvrier du mouvement anarchiste communiste des origines à nos jours, mouvement qui se distingue donc sans doute très peu des autres courants politiques de gauche, socialiste ou communiste en ce qui concerne la profession des adhérents ou militants. C'est donc avant tout sur le plan de l'idéologie et de la stratégie qu'il convient de situer les distinctions, souvent les oppositions.

(36) Qu'il soit entendu que, même pour les années 1905-1914, je ne donne ici qu'une vue d'ensemble non exempte d'exceptions.


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Souvenirs d'un permanent anarchiste (1927-1929)

par Nicolas FAUCIER

C'est au congrès de l'Union anarchiste-communiste de Paris d'octobre 1927, que je fus proposé pour succéder au camarade Pierre Perrin (Odéon) au poste d'administrateur permanent du Libertaire et de gérant de la Librairie sociale, tâche qui m'apparaissait, de prime abord, audessus de ma compétence mais que je me laissai convaincre d'accepter, fier de la confiance qui m'était ainsi témoignée et avec le souci de me rendre utile à la nouvelle organisation dont j'avais été un chaud partisan, issue de ce congrès.

Il convient de signaler que les décisions prises à cet égard étaient l'aboutissement d'âpres controverses soulevées depuis plusieurs années dans le mouvement anarchiste à la suite de l'expérience de la révolution russe, controverses auxquelles participaient non seulement les anarchistes français, mais les nombreux réfugiés politiques italiens, espagnols, polonais ayant fui les pays de dictature. La polémique avait atteint son maximum en 1926, lors de la publication, par la fraction makhnoviste du groupe russe, d'une brochure intitulée Plate-forme d'organisation de l'Union générale des anarchistes, dans laquelle ils tiraient les leçons de l'absence d'une action cohérente des anarchistes au cours de la révolution russe et préconisaient la constitution d'un mouvement anarchiste « soudé par l'unité du but et de la tactique ».

Les conséquences de ces débats, qui animèrent également toute la durée du congrès, devaient révéler l'existence de trois courants au sein de l'UAC :

1) un courant majoritaire qui, rejetant l'incohérence et la dispersion des efforts résultant de l'individualisme irresponsable, estimait que l'action de ses groupes ou de membres isolés ne peut être efficace qu'en se trouvant en concordance avec l'idéologie et la tactique générale de l'organisation. En conséquence, il réclamait l'application, au sein de l'organisation, du principe de la responsabilité individuelle et collective par lequel l'organisation devenait responsable de l'activité politique et sociale de chacun de ses adhérents et ceux-ci responsables de l'activité économique et sociale de l'organisation. Celle-ci prenait le titre d'Union anarchiste communiste révolutionnaire (1) régie par des statuts prévoyant

(1) Ainsi dénommée pour se différencier des autres tendances se réclamant de l'anarchisme. Le mot « communiste » avait déjà été ajouté l'année précédente au titre d'Union anarchiste. Par la suite, on devait revenir à cette simple appellation pour éviter toute confusion avec le communisme totalitaire de l'Est se révélant de plus en plus odieux.


48 N. FAUCIER

cartes d'adhésion et cotisations obligatoires. Ce fut cette thèse qui l'emporta.

2) un courant minoritaire qui, quoique en désaccord sur la nouvelle orientation violant, selon lui, les principes anarchistes, décidait de rester dans l'organisation pour les défendre contre leurs détracteurs.

3) un courant scissionniste, d'accord avec les minoritaires pour la défense du traditionalisme anarchiste, mais refusant d'appartenir plus longtemps à une organisation qu'il assimilait à un parti.

C'est dans ces conditions difficiles que je venais occuper, en même temps que la gérance de la Librairie sociale, les fonctions d'administrateur d'un journal déjà fortement endetté et dont l'imprimeur refusait la confection du numéro à paraître si un versement substantiel ne lui était pas versé sur l'arriéré. La caisse étant à peu près vide, je dus recourir à un prêt de la Librairie sociale internationale, dont nous étions les locataires, et compléter avec le peu que m'avait procuré la liquidation de mon stock de camelot (2) de quoi désintéresser l'imprimeur ; encore que celui-ci avait exigé de ma part l'engagement de paiements réguliers pour l'avenir avant de consentir à assurer la parution du journal.

Le tirage oscillait entre 6.000 et 10.000 exemplaires selon les événements. Par exemple, lors de l'affaire Sacco et Vanzetti, durant l'été de 1927, donc peu avant mon arrivée à ce poste, le tirage montait à 20.000 et 30.000 pour atteindre 50.000 pour le numéro annonçant leur exécution et la manifestation décidée par le Comité qui avait mené la campagne en leur faveur. Quant au chiffre des abonnés, il était de 1.600 à 1.800.

En raison des difficultés financières, il n'y avait pas de permanent à la rédaction, tous les rédacteurs étant bénévoles. J'avais donc la charge de recueillir la copie, la revoir, faisant office de secrétaire de rédaction ; classer les convocations des groupes, les communications des divers groupements et organisations amis : pacifistes, syndicalistes, etc., les comptes rendus des réunions, meetings, conférences. Les articles de fond étaient revus par Beauchet (Mualdès) et habituellement rédigés par Bastien, Férandel, Chazoff, les échos signés par Mualdès que je retrouvais régulièrement chaque mercredi au marbre de l'imprimerie du Croissant pour la mise en pages du journal. Celui-ci paraissait sur quatre pages, mais il lui est arrivé, quoique très rarement, au début, de ne paraître que sur deux pages lorsque les fonds étaient bas. Le tirage se faisait l'après-midi. Je prenais livraison de la totalité sur une voiture à bras pour en porter la plus grande partie aux Messageries Hachette qui les répartissaient chez les dépositaires Paris-province, une autre que je déposais chez l'expéditeur des abonnements, et une dernière que j'emportais à notre siège de la rue des Prairies après avoir remisé la voiture chez le loueur. Là, il s'agissait de préparer les paquets de Paris et sa banlieue pour la vente à la rue, certains camarades

(2) Inscrit sur la liste noire du patronat et mis à l'index dans les entreprises de la région parisienne à la suite d'un mouvement revendicatif que j'avais conduit, en 1925, à l'atelier 17 des ouvriers graveurs en matrices d'estampage des usines Renault, j'avais dû adopter ce moyen d'existence.


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passant les prendre le soir même ; en réserver un certain nombre pour la collection et les demandes éventuelles ; expédier les journaux aux nouveaux abonnés de la semaine dont l'expéditeur n'avait pas encore fait les clichés, etc..

J'avais aussi dans mes attributions la charge du courrier, la tenue à jour du livre-journal des recettes et dépenses et autres menus travaux comme l'établissement de la liste des souscriptions pour Le Libertaire, publiée chaque semaine, la liste des nouveaux abonnés et les suppressions à remettre à l'expéditeur, etc.. ; enfin, l'expédition des commandes de librairie et la vente directe à notre local des livres et brochures dont un catalogue important d'ouvrages de philosophie et de sociologie avait sa place réservée dans Le Libertaire à l'usage des lecteurs et abonnés, puis le réassortiment chez les éditeurs.

Cependant, nos embarras, surtout financiers, allaient s'accroissant. Les dissidents devenaient de plus en plus nombreux, entraînés, entre autres, par Sébastien Faure qui avait sonné le ralliement autour d'un manifeste : « La Synthèse anarchiste » auquel avaient répondu des groupes entiers et assez de militants pour pouvoir constituer une organisation rivale « L'Association des Fédéralistes anarchistes » (AFA) qui publiait un bulletin mensuel, Le Trait d'union libertaire dont le premier numéro parut le 1er janvier 1928.

Comme on peut le concevoir, cette scission n'allait pas sans nous causer un sérieux préjudice, étant donné que les finances du Libertaire étaient, en partie, alimentées par la souscription permanente des militants et sympathisants sollicités chaque semaine pour combler le déficit et assurer sa parution. Or, outre que nous manquaient les souscriptions de la fraction dissidente, les commandes de librairie qui ne nous laissaient déjà qu'un léger bénéfice (nous faisions vingt pour cent de remise aux groupes, bibliothèques, syndicats) se faisaient parallèlement plus rares.

Il fallut battre le rappel, lancer des souscriptions exceptionnelles en tête desquelles s'inscrivaient les noms du noyau de militants — toujours les mêmes — qui, pour l'exemple, se « saignaient » d'une obole assez forte dans l'espoir de susciter d'autres gestes de solidarité.

Cela, bien sûr, pour parer au plus pressé, eût été très insuffisant si, clans le même temps, les matinées artistiques que nous organisions, et qui attiraient un public nombreux peu préoccupé de nos dissensions internes, n'étaient venues nous procurer un appoint appréciable. Car ces fêtes, auxquelles prêtaient leur concours gracieux des chansonniers en renom — y compris notre populaire chansonnier libertaire Charles d'Avray, toujours fidèle et qui eût été ulcéré de ne pas en être — et où l'on aimait se retrouver entre amis dans une atmosphère chaude et fraternelle qui nous consolait de bien des déboires, nous rapportaient parfois de quoi payer plusieurs numéros du journal. Le malheur était que nous ne pouvions les renouveler souvent et, de ce fait, nous ne tardions pas à retomber dans nos ennuis d'argent.

Cette situation, après des mois assez pénibles, risquait d'empirer encore quand survint un événement qui allait nous permettre un redressement sérieux. Les deux camarades qui assuraient la gestion de la Librairie sociale internationale, Férandel et sa compagne, devant inopiné-


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ment abandonner cette fonction pour des raisons personnelles, la décision fut prise, d'un commun accord, de fusionner les deux librairies : la Librairie sociale, dépendant de l'UACR et la Librairie sociale internationale créée quelques années plus tôt par l'OEuvre internationale des Editions anarchistes, due elle-même à l'initiative de camarades français (dont Férandel et Sébastien Faure) et étrangers, ces derniers surtout intéressés à retrouver les écrits libertaires dans la langue de leur pays d'origine. Une revue mensuelle polyglotte avait même été fondée, La Revue internationale anarchiste, rédigée en trois langues : française, italienne, espagnole.

La conséquence de cette fusion allait être pour moi un surcroît de travail car, si l'on pouvait prévoir des recettes plus fortes dans un proche avenir, il ne pouvait être question dans le moment présent de nous offrir le luxe d'un autre permanent. Au surplus, cela n'était pas pour m'effrayer, au contraire.

J'avais, comme tout autodidacte atteint d'une soif de savoir et du désir de développer ses connaissances, l'amour du bouquin et mes loisirs se passaient le plus souvent, auparavant, auprès des bouquinistes des quais et des libraires d'occasion. Aussi est-ce avec enthousiasme et l'aide d'un copain menuisier surnommé « Pot-à-colle », d'un dévouement à toute épreuve, que nous apportâmes à notre local les aménagements nécessaires.

Celui-ci se composait d'une grande pièce toute en longueur au rez-de-chaussée et d'un premier étage de mêmes dimensions jusque-là réservé aux services du Libertaire. Il s'agissait donc de laisser le premier étage pour les collections du journal et autres archives, les réunions du Comité d'initiative de l'UACR, etc.. et d'installer en bas le bureau du Libertaire au milieu de la librairie qui fut disposée en hauteur, sur le devant, pour gagner de la place, tandis qu'une pièce séparée de la librairie par une cloison, allait me servir de logement de réserve pour les stocks de livres et brochures et aussi pour recevoir plus longuement les camarades de province et autres amis de passage. En effet, par mesure d'économie visant à réduire les frais de gestion, j'avais, étant célibataire, quitté ma chambre d'hôtel et acheté un lit pliant que j'allongeais chaque soir dans l'arrière-boutique. Tôt levé le matin, ma culture physique terminée, je prenais ma douche, à l'aide d'un bock à injection muni d'une poire et d'un tub repliable en caoutchouc acheté aux Puces à bon compte.

Là, je tenais table ouverte à midi. Un camarade italien travaillant dans les parages venait régulièrement y consommer sa gamelle tout en bavardant. Pour moi-même comme pour les autres, amis habituels ou occasionnels, nous allions nous pourvoir au marchand de légumes cuits se trouvant à proximité. La viande était le plus souvent le jambon ; la boisson, l'eau du robinet (3). La gaîté était de règle et, si la vaisselle était rare et le repas frugal, en revanche, les conversations étaient

(3) A cette époque, l'eugénisme, le végétarisme (voire le végétalisme et le crudivorisme) jouissaient d'une grande faveur dans nos milieux et pas mal d'entre nous étaient plus ou moins abstinents à l'égard des boissons alcooliques.


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animées sans pourtant jamais dégénérer en propos acerbes. Le repas terminé, chacun payait son écot au relevé des comptes, puis, tandis que les plus pressés regagnaient leurs occupations, nous allions à quelques-uns prendre le café place Gambetta dans un bistrot aujourd'hui disparu « Le Khédive » où se poursuivaient nos intarissables discussions. J'appréciais particulièrement la faconde de notre ami Alexandre Croix qui cachait sa véritable identité sous le pseudonyme de « Barcelone » dont il signait des articles eux aussi appréciés. Plus jeune que la plupart d'entre nous, il nous égayait des mille anecdotes dont son excellente mémoire était farcie.

Je dois dire que, sur la foi de certains hygiénistes qui le considéraient comme dangereux, je m'étais jusqu'alors abstenu de café. Or, c'était devenu maintenant mon péché mignon. La cause en était que, surchargé de besogne, les journées étaient devenues trop courtes et le café était le stimulant nécessaire pour veiller parfois tard dans la nuit afin de mettre mon travail à jour.

Le lendemain, culture physique et douche froide me remettaient en état d'affronter ma tâche avec une ardeur nouvelle. Debout à une heure matinale et ne levant qu'à neuf heures le rideau de la boutique, je ne craignais pas jusque-là d'être dérangé pour préparer ma besogne quotidienne. J'avais la veille au soir répondu au courrier et fait le relevé des commandes de livres et brochures. Il restait, après quelques travaux de ménage et de rangement, à faire les fiches pour les éditeurs. A huit heures, j'attaquais le courrier du matin déposé par le facteur : tri des commandes de librairie, des communiqués et articles, des chèques postaux, abonnements et réabonnements, changements d'adresses, etc.. C'était ensuite, certains jours creux de la semaine où je fermais la boutique une partie de la matinée, la course chez les éditeurs pour y chercher les livres commandés, tant de Paris et de province que de l'étranger, non seulement en langue française mais parfois étrangère ; ce qui m'obligeait à rechercher les maisons spécialisées.

Certes, si l'apport du fonds de la Librairie internationale avait peu à peu contribué à l'amélioration de nos finances, par l'appoint de la clientèle des nombreux camarades étrangers, et me créait ainsi de nouvelles obligations, je les acceptais d'autant mieux que notre influence s'en trouvait par là même passablement accrue.

Un stock important de livres et brochures de propagande publiés en langue française et étrangère par l'OEuvre internationale des Editions anarchistes restait disponible. On y trouvait, parmi d'autres ouvrages de théoriciens anarchistes, des études plus récentes dont L'Histoire du Mouvement malkhnoviste par P. Archinoff, La Répression de l'anarchisme en Russie soviétique, La Commune hongroise et les anarchistes, par Dauphin-Meunier, Italie : causes et conséquences d'une révolution manquée, etc..

Avec l'accord du Comité d'initiative, je m'empressai d'utiliser cette manne providentielle pour confectionner et expédier d'office aux groupes et aux militants isolés les plus actifs, des colis de propagande aux fins de diffusion et de nouvelles rentrées d'argent. Je lançai une campagne d'abonnements remboursables en livres et brochures et je vendis une partie du stock à un libraire-éditeur anarchiste A. Bidault, un curieux


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personnage assez effacé, se tenant à l'écart du milieu anarchiste, mais très avisé sur le plan commercial. Il vivait au milieu de ses livres dans un local assez vétuste, au premier étage d'un vieil immeuble situé au 39 de la rue de Bretagne. Au rez-de-chaussée, il avait installé une presse qui lui servait à imprimer La Brochure mensuelle, publication diffusée par abonnements à l'usage des groupes et militants chez lesquels il s'était acquis une nombreuse clientèle (on lit beaucoup chez les anarchistes). Ainsi, par ses soins, paraissait chaque mois une étude sur un sujet philosophique, économique ou social, traité sous l'angle anarchiste par des auteurs libertaires. On y trouvait aussi la reproduction de textes anciens, non seulement de théoriciens anarchistes, mais d'auteurs célèbres : Octave Mirbeau, Diderot, La Boétie, Epictète, etc.. venant à l'appui de nos conceptions. Il avait raflé chez les éditeurs — et particulièrement chez P.-V. Stock — presque tout le fonds des oeuvres anarchistes datant de l'avant-guerre et non rééditées depuis, celles des Bakounine, Kropotkine, E. Reclus, Louise Michel, J. Grave, Malato, Aug. Hamon, S. Faure, Stirner et d'écrivains sociaux : Tolstoï, L. Descaves, G. Darien, etc., si bien que nous devions passer par lui pour nous les procurer. Mais étant donné les débouchés dont nous disposions, nous étions son plus gros client et il nous consentait les remises habituelles aux libraires soit trente-trois pour cent, ayant lui-même bénéficié sur ses achats de remises plus avantageuses.

Inspiré par cet exemple, j'avais à mon tour talonné ces mêmes éditeurs pour obtenir qu'ils fouillent encore tous les recoins et j'avais réussi à faire une assez bonne récolte chez Giard, rue Soufflot, Rivière, rue Jacob et surtout à faire sortir des caves de chez Stock une certaine quantité de volumes abandonnés là parce que défraîchis et quelque peu abîmés que je revendais à bas prix. En effet, à côté des rayons de livres neufs, j'avais installé un rayon de livres d'occasion qui étaient aussi d'un bon rapport et que j'alimentais en fouinant, au cours de mes randonnées chez les éditeurs du Quartier latin, dans les librairies d'occasions ; entre autres chez Paul Delesalle, ce vétéran de l'anarchosyndicalisme dont j'ignorais alors la véritable personnalité et qui tenait une petite boutique de bouquiniste rue Monsieur-le-Prince et chez Victor Franssen, autre anarchiste ajoutant à sa profession de correcteur de journaux celle de bouquiniste rue de Cluny. Un des regrets qui m'a poursuivi aura été de lui avoir refusé, pour trente francs de l'époque, l'achat de l'histoire de la Première Internationale reliée en deux volumes dont j'eus du mal à retrouver plus tard un autre exemplaire et en plus mauvais état. J'avais aussi d'autres sources d'approvisionnement dans ce domaine : les boîtes des quais où je flânais le dimanche en compagnie de camarades, les visites au marché aux Puces, le dimanche et le lundi matin, et aussi, hélas, les bibliothèques de militants disparus, cédées par les compagnes désargentées, ou celles d'autres compagnons âgés, désireux de se défaire au profit de plus jeunes des livres et archives en leur possession.

Nous avions aussi recours, pour notre ravitaillement, à la Librairie du Travail, une coopérative ouvrière d'édition fondée par des militants syndicalistes au lendemain de la guerre et qui, après avoir quitté le quai Jemmapes, s'était installée rue de Sambre-et-Meuse. Elle éditait


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dans diverses collections, « Faits et documents », « Histoire et éducation prolétariennes », nombre d'ouvrages prisés de nos militants. Il m'arrivait aussi, certains dimanches, en guise de promenade, de pousser jusqu'à Conflans-Sainte-Honorine pour me fournir aux éditions de « L'Idée libre », chez André Lorulot.

C'est ainsi qu'au congrès suivant tenu à Amiens, en 1928, je pouvais présenter une situation presque équilibrée. On en profita pour décider de m'adjoindre en la personne d'un militant du Nord, présenté par sa fédération, un permanent rétribué s'occupant plus spécialement de la rédaction. C'était un camarade dévoué et nous collaborions en toute cordialité, mais il se sentait un peu dépaysé et pas toujours très à l'aise au milieu de la gouaille des compagnons parisiens. D'autre part, il apparut assez vite que lui et ses supporters avaient trop préjugé de ses capacités, tant intellectuelles que journalistiques, et il préféra abandonner au bout de quelques mois. Ce départ me fut, je dois le dire, assez supportable car il libérait notre trésorerie d'une charge qui se révélait prématurée et trop lourde pour le fragile équilibre si péniblement acquis.

J'étais, d'ailleurs, devenu d'une avarice extrême, s'agissant des affaires de la librairie et du journal, à telle enseigne que des témoins malicieux me ressortirent souvent, par la suite, une histoire de bouts de ficelle dont un camarade avait usé, selon moi, trop généreusement pour attacher un paquet de journaux et que j'avais tancé d'une façon évidemment excessive, lui reprochant son gaspillage du bien commun.

En dehors des visites des militants et clients de passage, nous avions celles de personnalités plus marquantes, tel Emile Armand qui, venu d'Orléans, passait chaque mois toucher le produit de la vente de son journal individualiste bi-mensuel L'En Dehors en dépôt à notre librairie et, quoique en désaccord total avec notre ligne de conduite, ne dédaignait pas de bavarder un moment avant de se rendre au premier étage du 77 du boulevard Barbes où il animait les causeries des « Compagnons de L'En Dehors » ; Georges Bastien qui m'apparaissait comme le militant accompli. Homme de plume autant qu'homme d'action, il dirigeait à Amiens l'hebdomadaire régional Germinal qu'il avait créé et qui était diffusé dans la Somme, l'Oise, le Nord et le Pas-de-Calais. Dans la ligne du Libertaire dont Bastien avait été le rédacteur en chef alors qu'il était quotidien (1924-1925), Germinal avait un tirage parfois presque aussi important. Bon orateur, s'exprimant dans une langue accessible à tous, Bastien était très demandé et venait quelquefois dans la région parisienne porter « la bonne parole » dans nos meetings ou manifestations ; le Dr Pierrot, un ancien des luttes sociales, ex-collaborateur des Temps nouveaux de Jean Grave dans les années 1900, passait lui aussi, mais plus rarement. Directeur de la revue mensuelle Plus Loin, dont nous étions également dépositaires, il se tenait comme sur la défensive, moins loquace dans un milieu qu'il savait hostile et qui lui tenait rigueur de son attitude lors de la guerre 1914-1918, étant l'un des signataires du « Manifeste des Seize », anarchistes cautionnant la guerre impérialiste par haine du militarisme prussien.

Autre visiteur apprécié et à la verve abondante, le sympathique chansonnier libertaire Charles d'Avray, déjà cité, qui, un tantinet cabot,


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et agréable conteur devant un auditoire complaisant, nous régalait de ses souvenirs parmi la bohème montmartroise et aussi des incidents parfois cocasses survenus au cours des tournées de propagande par la chanson qu'il faisait à travers le pays.

Je n'aurai garde d'oublier, parmi les plus assidus, Louis Lecoin, l'infatigable animateur de nos campagnes les plus retentissantes pour la liberté et la justice sociale, que je devais assister quelques années plus tard, en 1936-1939, au Comité pour l'Espagne libre dont nous assurions le secrétariat.

D'autres figures encore, celles-là représentatives du mouvement anarchiste international, se retrouvaient dans ce qu'une certaine presse nommait « l'antre des anarchistes ». Les Espagnols Francisco Ascaso, Durruti et Jover, les « trois mousquetaires » qui venaient d'échapper à l'extradition en Argentine grâce à une campagne énergique conduite par Louis Lecoin. Réfugiés peu après en Belgique, ils devaient, quelques années plus tard, finir tragiquement dans la tourmente espagnole. Les leaders italiens Luigi Fabbri, Hugo Treni, Camillo Berneri, du groupe Pensiero e volonta. Les Russes Voline, Fléchine, P. Archinoff du « Groupe des anarchistes russes à l'étranger » qui, ayant participé à la révolution russe en Ukraine, avaient pu échapper à la répression de la dictature bolchevique, et le plus valeureux d'entre eux, Nestor Makhno, un petit homme, grand par ses exploits et son courage légendaires au cours des combats. Fils de paysans, ouvrier lui-même, libéré à vingt-six ans par la révolution après avoir croupi durant neuf années dans les prisons tsaristes pour son action anarchiste, il se montra tout de suite un agitateur et un organisateur habile des soviets paysans ukrainiens avant d'être pris à revers par l'armée rouge, une fois la victoire acquise sur la coalition capitaliste internationale et contraint de fuir en Roumanie avec le noyau de ses troupes pour éviter l'extermination. Incapable de travailler, chaque semaine il arrivait en boitillant pour toucher la petite pension que lui assurait la solidarité d'un groupe d'amis qui avaient, à cet effet, constitué un comité à son nom. Nous bavardions souvent, mais il parlait un si mauvais français que toute conversation sérieuse était impossible et les détails de son épopée que j'étais avide de connaître m'échappaient à peu près totalement. Puis, il repartait, nostalgique, souffrant parfois terriblement des onze blessures reçues en combattant et dont il devait finir par succomber encore jeune en 1934.

Il me revient aussi le souvenir d'un individu assez bizarre — par ailleurs charmant camarade et dont je fis plus tard plus ample connaissance quand je devins, comme lui, correcteur — tout vêtu de noir, avec un long capuchon, hiver comme été, les pieds nus chaussés de Spartiates et les ongles d'orteil passés au rouge. Nous l'appelions « l'homme aux sandales » du nom d'un brûlot argotique qu'il publiait sous le titre Le Journal de l'homme aux sandales et dont il nous déposait quelques exemplaires avec force commentaires sur notre « tiédeur » et notre « avachissement »... Il nous donnait aussi pour le Libertaire des contes truculents, à caractère social qu'il signait K.X. (son nom était Belloteau) et qui étaient très goûtés des lecteurs.

J'eus aussi, certain jour, un visiteur, d'aspect soigné celui-là, en qui je crus déceler une espèce d'intellectuel bourgeois simplement curieux


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de s'informer en dilettante sur les activités d'une catégorie de phénomènes qui se posaient en champions du chambardement. Aussi répondis-je à ses questions d'une manière évasive et assez bourrue, pressé d'écourter une conversation sans importance. Quelle ne fut pas ma surprise le lendemain, lorsqu'un camarade me présenta le numéro d'un quotidien à grand tirage Le Journal où, dans le leader de la première page, mon interviewer de la veille, Georges Le Febvre — qui avait cru bon de me cacher ses nom et qualité — relatait notre entretien, en termes ma foi assez courtois, tout en me gratifiant de l'épithète flatteuse, mais quelque peu puérile, d' « Archange aux yeux bleus ».

Ce qui me rendait aussi méfiant devant les inconnus plus ou moins verbeux ou insinueux, c'est que, depuis la loi de 1920 sanctionnant sévèrement les menées anticonceptionnelles, nous nous savions étroitement surveillés par la Préfecture de police, laquelle ne se privait pas de nous dépêcher ses sbires pour nous « cuisiner » et tenter de nous prendre en défaut. Aussi la consigne était-elle d'être, sous ce rapport, très circonspect envers les solliciteurs nous demandant, les uns, de les aider à se débarrasser d'une grossesse non désirée, d'autres, de leur procurer le livre de G. Hardy sur les techniques de l'avortement ou sa brochure sur les moyens d'éviter la grossesse, et de leur signifier que nous n'avions aucun moyen de les satisfaire. En revanche, nous ne marchandions pas notre aide aux amis sûrs et à ceux de leurs connaissances offrant toutes garanties de discrétion. Nous avions à leur disposition des « dépanneurs » compétents et, dans une cache, le matériel nécessaire à quiconque voulait opérer lui-même.

De même pour la littérature néo-malthusienne ; si notre ami Jean Marestan avait dû retirer de son livre L'Education sexuelle, qui se vendait « comme des petits pains », les gravures et chapitres interdits ayant trait aux méthodes contraceptives, nous tenions disponibles, dans une réserve discrète et à l'usage des propagandistes, le livre cité plus haut de G. Hardy, édité sous le manteau, ainsi que sa brochure sur la prévention des naissances.

J'étais d'autant plus enclin à soutenir cette forme de propagande que, sixième d'une famille de dix enfants, j'avais connu la misère des familles nombreuses au temps où n'existaient pas les allocations familiales et aussi la douleur de perdre une mère morte prématurément à cinquante-trois ans, épuisée par les lourdes tâches et les couches successives. Aussi est-ce l'un des aspects de la propagande anarchiste qui m'avait le plus attiré et je ne manquais jamais, dans la diffusion du matériel de propagande, de glisser quelque opuscule néomalthusien ou notice de préservatif anticonceptionnel. Et dans les diverses entreprises où j'ai travaillé : Renault, Farman, Chenard et Walcker et plus tard dans la presse, j'ai rendu notre propagande sympathique à beaucoup d'ouvriers trop heureux de trouver dans les bouquins et brochures appropriés les moyens de limiter leurs charges familiales.

Parfois l'arrière-boutique servait aussi de lieu de réunion aux camarades proscrits : Italiens, Espagnols, Russes, Polonais, etc. dont certains s'étaient constitués en groupe culturel ou d'assistance mutuelle. Le thème de leurs discussions n'était pas seulement la poursuite de la propagande entre réfugiés de même origine et la solidarité envers ceux des leurs


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victimes de la répression (poursuites et emprisonnement pour infraction à l'arrêté d'expulsion pour activité politique ou syndicale etc.), mais aussi l'évocation de la situation dans leurs pays respectifs et les perspectives qu'on pouvait en attendre. Ces débats provoquaient des discussions souvent passionnées — surtout de la part des Italiens, véhéments par nature — dont les échos bruyants retentissaient à travers la mince cloison séparant cette pièce de la librairie et ne laissant pas d'intriguer les clients occasionnels en quête d'un livre aperçu en vitrine.

Certains de ces groupes, ayant établi un réseau de relations tant en France qu'à l'étranger, se faisaient adresser la correspondance à notre siège sous un nom d'emprunt. Les Espagnols surtout avaient une implantation de groupes sérieusement organisée à travers leur pays d'adoption, avec une presse à eux soutenue financièrement par l'activité de groupes artistiques se produisant à toute occasion dans des séances dominicales où tous aimaient se retremper en de fraternelles retrouvailles.

Nous servions aussi de boîte aux lettres pour quelques clandestins sous le coup de poursuites, insoumis et autres, camouflant leur véritable identité. Même stratagème utilisé par des organisations désirant éviter l'attention de la police sur leur activité, telle la Ligue des réfractaires à toute guerre.

J'ajoute enfin que nous étions dépositaires de nombre de revues et journaux amis tels, en sus de L'En Dehors, Germinal, Plus Loin déjà cités, La Révolution prolétarienne, L'Idée libre d'André Lorulot, Le Semeur, bi-mensuel de « culture individuelle » qui publiait des numéros spéciaux très lus sur les grandes figures de l'anarchie : Elisée Reclus, Errico Malatesta, Han Ryner, Tolstoï, Ibsen, etc. et était édité en Normandie par Alphonse Barbé, Le Réveil anarchiste publié à Genève par Louis Bertoni, Le Rebelle de Bruxelles par Hem Day, La Grande Réforme d'Eugène Humbert, Les Humbles de Maurice Wullens et d'autres dont le souvenir m'échappe, sans compter le dépôt de revues et journaux venus de l'étranger que s'arrachaient nos camarades réfugiés.

Me voici parvenu au terme de ces « souvenirs » s'échelonnant sur les deux années que j'ai vécues à l'administration du Libertaire que je quittai en décembre 1929 non sans avoir eu la satisfaction de présenter, encore cette fois, un bilan positif au congrès suivant qui se tint à Paris, à Pâques 1930.

Et je puis bien dire, en conclusion, que malgré des moments parfois difficiles, cette période, par la formation militante et les contacts qu'elle me permit, compte parmi les meilleures et les plus enrichissantes de mon existence.


Hô Chi Minh anarchiste ?

par Jean MAITRON

Ainsi que l'a écrit un des biographes d'Hô Chi Minh, « tout ce qui touche à la vie du futur président de la République démocratique du Vietnam jusqu'en 1941 est fragmentaire, approximatif, controversé » (1).

Né le 19 mai 1890 selon sa biographie officielle, Nguyên Tât Thânh, le futur Hô Chi Minh, se serait expatrié fin 1911 ; après avoir travaillé comme aide-cuisinier et domestique à bord de bâtiments maritimes, il séjourna à Londres à la veille de la guerre de 1914 et se fixa à Paris fin 1917. Il demeurera dans la capitale française six années avant de gagner Moscou en juin 1923 ou au début de l'année 1924 (les dates varient selon les sources ; peut-être même Thânh avait-il fait, dès 1922, un premier voyage dans la capitale soviétique).

En France où il vécut petitement, travaillant surtout comme photographe, il prit le pseudongme de Nguyên Ai Quôc (on trouve parfois Ngugên Ai Quac), Nguyên le patriote. « C'était un jeune homme frêle, de petite taille, au visage émacié et au regard très doux, où l'on voyait briller cette flamme qui illumine si souvent les yeux de ceux qui sont exaltés par une idée» (2). Sentimental et émotif, Nguyên Ai Quoc était alors « ce qu'il a toujours été avant tout ; un patriote qui voulait l'indépendance de son pays et qui luttait pour elle » (3).

Dans un article qu'Hô Chi Minh écrivit lui-même quarante ans plus tard et qui parut dans L'Echo du Vietnam en juillet 1960 (4), il confirme : « Au début, c'était le patriotisme et non le communisme qui m'avait poussé à croire en Lénine et en la Troisième Internationale ». Et ce « début » se situe, toujours selon lui, avant le congrès de Tours en décembre 1920 auquel il assista comme délégué, car il appartenait déjà au Parti socialiste SFIO — depuis quand ? Au congrès, il vota pour l'adhésion à l'Internationale communiste.

(1) Hô Chi Minh par J. LACOUTURE, Paris, 1967, p. 8.

(2) La Révolution prolétarienne, février 1951, témoignage de Jacques STERNEL qui le connut à Paris vers 1920.

(3) Ibid.

(4) Cité par J. LACOUTURE, op. cit., p. 25-27.


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Mais, c'est après avoir pris connaissance des Thèses de Lénine sur le problème des nationalités et des peuples coloniaux publiées dans L'Humanité qu'il accorda « une confiance totale à Lénine, à la Troisième Internationale ».

Quelles sont ces Thèses de Lénine ? Il s'agit très certainement des thèses sur la question coloniale présentées au deuxième congrès de l'Internationale communiste tenu en juillet-août 1920, adoptées le 28 juillet et dont une édition française parut à Petrograd en 1921. On sait que ce congrès fut suivi la même année, en septembre, à Bakou, par le congrès des peuples d'Orient qui reprit et confirma les thèses de Lénine et publia en langue française, à Petrograd, en 1921, un compte rendu de ses travaux. Si L'Humanité fit écho à ces congrès, il ne semble pas que les thèses de Lénine y aient été publiées, dans leur intégralité tout au moins, mais Nguyên Ai Quoc put néanmoins, au cours de l'année 1921, en avoir connaissance par les publications françaises de Petrograd. Quoi qu'il en soit, nous savons que fin août de cette même année fut vraisemblablement constitué (5) un Comité d'études coloniales près de la direction du PCF dont Nguyên Ai Quoc fit partie ; et c'est en somme à ce titre qu'il intervint, le 29 décembre, au congrès communiste de Marseille pour que le Parti ait une « politique coloniale communiste ». Il résulte de ce qui précède que Nguyên Ai Quoc appartenait, depuis août 1921 au moins, à un organisme rattaché à la direction du Parti. Faut-il donc dater des six ou huit premiers mois de cette année 1921 le ralliement définitif de Nguyên Ai Quoc à la Troisième Internationale, le marxismeléninisme constituant désormais pour lui « non seulement une boussole, mais un vrai soleil qui éclaire ta route jusqu'à la victoire finale, jusqu'au socialisme et au communisme » ? (6). On peut en douter...

Des recherches systématiques n'ont pas été faites — aucune publication du moins n'en fait état — sur la période parisienne 1917-1923 de la vie du leader annamite, période pourtant décisive en ce qui concerne sa formation idéologique. En effet, selon les recueils de textes que l'on peut consulter à la Bibliothèque nationale et qui sont au nombre de quatre (7), on ne relève parmi les écrits d'Hô Chi Minh durant cette période que les suivants (ordre chronologique) :

— intervention au congrès de Tours, décembre 1920, congrès où est posée aux délégués socialistes la question de l'adhésion à la Troisième Internationale ;

— articles parus en 1922-1924 dans Le Paria créé à Paris par Hô Chi Minh en avril 1922 et qui durera jusqu'en 1926 ;

(5) « Les communistes français devant la question algérienne de 1921 à 1924 » par Ch.-R. AGERON, Le Mouvement social, n° 78, janvier-mars 1972.

(6) Citations toujours extraites de l'article d'HO CHI MINH paru en juillet 1960 dans L'Echo du Vietnam.

(7) OEuvres choisies, Hanoï, 1962, 499 p. (période 1920-1945). — OEuvres choisies, Paris, 1967, 184 p. (période 1922-1967). — Action et révolution, Paris, 1968, 191 p. (période 1920-1967). — De la Révolution, Paris, 1968, 496 p. (période 1920-1966).


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— article publié dans L'Humanité le 25 mai 1922 .

— articles parus en 1923-1924 dans La Vie ouvrière, revue syndicale passée, en janvier 1922, de la direction de Monatte à celle de Monmousseau.

Or Hô Chi Minh a publié des articles dans Le Populaire antérieurement à la scission de Tours de 1920. Et ce sont tous ses écrits, datés, qui seraient indispensables pour bien suivre et comprendre son évolution.

Notre propos n'est pas d'entreprendre ici cette étude longue et difficile. Il est simplement d'attirer l'attention sur une source dont il n'a jamais été fait jusqu'ici mention à notre connaissance : Le Libertaire, hebdomadaire de l'Union anarchiste.

Deux articles — et deux seulement semble-t-il — signés Nguyên A.Q. y ont paru, page 3 des numéros 141 et 142 des 30 septembre et 7 octobre 1921. Les voici (8) :

Le Libertaire, 30 septembre- 7 octobre 1921

La monstruosité de la civilisation.

Dans tous les discours, dans tous les rapports, dans tous les endroits où ils ont l'occasion d'ouvrir la bouche et où il y a des badauds pour les entendre, nos hommes d'Etat ne cessent d'affirmer que seule l'Allemagne barbare est impérialiste et militariste, tandis que la France, cette France pacifique, humanitaire, républicaine et démocratique, cette France, représentée par eux, n'est pas impérialiste ni militariste. Oh ! pas du tout ! Si ces mêmes hommes d'Etat envoient des soldats — enfants d'ouvriers et ouvriers eux-mêmes — massacrer les ouvriers d'autres pays, c'est simplement pour apprendre à ceux-ci à bien vivre, voilà tout.

Pour comprendre leurs oeuvres de civilisation, lisez cet extrait d'un journal du voyage d'un autre soldat colonial (9) :

« A l'arrivée des quatre soldats, la population a fui ; seuls sont restés deux vieillards et deux femmes ; une vierge et une mère allaitant son nouveau-né et tenant par la main une fillette de huit ans. Les soldats avaient demandé de l'argent, de l'eau-de-vie et de l'opium. Et comme on ne comprenait pas, devenus furieux, ils avaient à coups de crosse assommé l'un des grands-pères. Ensuite, pendant de longues heures, deux d'entre eux, déjà ivres en arrivant, s'étaient amusés à cuire l'autre vieux à un feu de branches. Cependant, les autres violaient les deux femmes et la fillette ; puis, las, ils avaient massacré la petite. La mère, alors, avait pu s'enfuir avec son autre enfant et, à deux cents mètres de là, cachée dans une brousse, avait vu martyriser sa compagne. Pour quel motif, elle n'en sait rien ; mais la jeune fille, couchée sur le dos, garrottée, bâillonnée, un de ces hommes, à plusieurs reprises, lui enfonçait doucement, ligne à ligne, sa baïonnette dans le ventre et, très lentement, la retirait. Puis ils avaient coupé le doigt de la morte pour ravir une bague ; et sa tête, pour voler un collier.

(8) Après avoir feuilleté la collection 1919-1923 du Libertaire, je crois pouvoir dire que la collaboration s'est limitée à ces deux articles.

(9) « Un autre soldat ». Cela signifie-t-il que Hô Chi Minh a déjà fait état d'un autre récit. Mais quand ? Où ?


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« Sur le terrain plat des anciennes salines, les trois cadavres sont restés ; la fillette, mise à nu, la jeune femme éventrée, dont l'avant-bras gauche raidi dresse vers le ciel indifférent un poing serré, et le cadavre du vieux, horrible, celui-là, comme les autres, défiguré par la cuisson, avec sa graisse qui a coulé, fondu et s'est figée avec la peau du ventre boursouflée, rissolée, dorée comme la peau d'un porc grillé. »

En recopiant ce passage, ma main tremble, mes yeux sont aveuglés par les larmes qui coulent et se mélangent à l'encre affadie. Je ne puis continuer. Oh ! pauvre France ! Pauvre Indo-Chine !! Pauvre humanité !!!

NGUYEN A.Q.

Le Libertaire, 7-14 octobre 1921

Aimez la France qui vous protège.

Telle est la leçon de calligraphie que l'on nous faisait faire, en ronde, en bâtarde et en gothique depuis I'ABC jusqu'au primaire, dans les rares écoles en Indochine. Ces écoles sont si rares qu'il y en a une contre plus de cent débits d'alcool et d'opium ! Nos civilisateurs encaissent annuellement plus de 21.000.000 de piastres, c'est-à-dire plus de 139.000.000 de francs en vendant ces poisons. Savez-vous combien ils dépensent pour l'instruction publique dans un an ? 172.000 piastres !

Ecrits en gros caractères blancs sur fond noir d'un carton d'une longueur immense, et accrochés dans toutes les salles de classe, ces mots « Aimez la France qui vous protège » nous hantent agréablement. Heureux sont des petits crânes annamites admis à admirer ces lettres patriotiques, patriotiques pour les bourreurs, naturellement, et forcément antipatriotiques pour les bourrés.

Je me souviens d'un mien cousin qui, voulant entrer dans un de ces paradis scolaires, avait fait des démarches multiples, adressé demande sur demande au résident supérieur, au résident de la province, au directeur de l'école nationale et à l'instituteur principal de l'école primaire. Naturellement, il n'avait reçu aucune réponse. Un jour, il a poussé le courage jusqu'à porter lui-même une demande écrite à l'instituteur principal, un Français, de l'école où j'ai eu le privilège d'être admis quelque temps avant. Notre « directeur », furieux de voir tant d'audace, apostropha : « Qui t'a permis de venir ici ? », et il mit la demande en miettes devant toute la classe hébétée.

C'est pour vous dire comment nos gouvernants entendent la diffusion de l'instruction laïque et du principe républicain dans les colonies.

Nous allons voir quels sont les hommes que la France a envoyés en Indochine pour apprendre aux Annamites à l'aimer, de [sic] l'aimer comme les enfants aiment leur mère, parce que, n'est-ce pas, la France étant la seconde patrie de tout le monde est la « Mère-Patrie » des Annamites.

« Après la prise de Chomoi, nous raconte le journal de campagne d'un colonial, le soir, un officier du bataillon d'Afrique voit un Asiatique prisonnier, vivant, sans blessure. Au matin, il le revoit mort, brûlé, cuit, la graisse coulant, la peau du ventre boursouflée, dorée. Des soldais avaient passé la nuit à griller cet être désarmé, tandis que d'autres martyrisaient une femme.


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« Un soldat, continue le journal, veut obliger une Annamite à se livrer à son chien. Elle refuse, et il la tue d'un coup de baïonnette dans le ventre. »

Oh ! France, si tu savais comment nous sommes protégés, tu serais bien fière de nos protecteurs.

NGUYEN A.Q.

Désire connaître camarade sachant la dactylographie et habitant 17e arrondissement. Répondre au journal.

Il paraît inutile de se livrer à une exégèse approfondie de ces textes qui ne présentent pratiquement aucune parenté avec les thèses anarchistes. Ils confirment avant tout la préoccupation essentielle de Hô Chi Minh à l'époque, et sans doute durant toute sa vie : lutter pour l'indépendance de son pays (10). Il n'en reste pas moins vrai que Hô Chi Minh n'avait alors pas fait choix pour cette lutte, en ce qui concerne ses alliés, et qu'il s'adressait aussi bien aux anarchistes qu'aux socialistes et aux communistes. Or, les anarchistes n'en étaient plus à leur phase soviétique. Si, en effet, en novembre 1920, lors de leur premier congrès de l'après-guerre, ils pouvaient déclarer dans une motion : « Malgré la dictature d'un parti, la Révolution russe est un fait considérable, elle porte à son origine les marques du communisme libertaire », ils avaient eu connaissance depuis — automne 1920 — de la défaite par l'armée rouge des troupes de Makhno et de la fin de la tentative communiste libertaire ukrainienne connue sous le nom de makhnovtchina. L'année suivante, en février-mars, ils apprenaient l'anéantissement de la Commune de Kronstadt par les bolcheviks, et notamment par Trotsky qu'ils traiteront de « Gallifet ».

La collaboration de Hô Chi Minh au Libertaire en septembre-octobre 1921 fait donc problème quant à ses fréquentations sinon à ses conceptions idéologiques à cette époque. C'est ce que nous avons voulu souligner par cette note, sans prétendre aujourd'hui apporter réponse.

(10) L'apostrophe à un interrupteur, en décembre 1920, à Tours, apparaîtrait beaucoup plus significative de tendances anarchisantes : « Silence ! les parlementaires » (compte rendu, p. 135), s'écrie Hô Chi Minh. On sait que les anarchistes se sont de tout temps refusés à participer aux « foires électorales » et qu'ils ont toujours méprisé « les bouffe-galette de l'Aquarium », entendez les députés (style Pouget dans Le Père Peinard). Je pense toutefois qu'en 1920 une certaine réserve à l'égard des parlementaires pouvait être partagée par de nombreux socialistes sans que ceux-ci puissent être pour autant catalogués anarchistes.


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Après les défaites subies en 1921 par les troupes de Makhno en Ukraine et par les révoltés de Kronstadt, certains anarchistes russes comme Archinov et Makhno estimèrent que ces défaites provenaient essentiellement du manque d'unité du mouvement, tant sur la plan idéologique que sur le plan tactique. Une ample discussion se développa qui déborda le cadre des exilés russes. Elle donna lieu à la publication d'articles et de brochures dont, en octobre 1926, la Plate-forme d'organisation de l'Union générale des anarchistes. Le mouvement français, dans sa majorité, fit sienne les thèses « plate-formistes » à son congrès de Paris, 30 octobre-1er novembre 1927, et cette prise de position entraîna la scission des partisans de ce qu'on appellera « la synthèse anarchiste » qui se regrouperont, avec Sébastien Faure, dans l'Association des Fédéralistes anarchistes. Un rapprochement s'esquissera dès 1930 puis le congrès de Paris, 20-21 mai 1934, marquera le retour de l'Union anarchiste française aux conceptions « synthésistes ». On aurait cependant tort de considérer l'opposition entre « plate-formistes » et « synthésistes » comme chose secondaire et accidentelle. Elle posa un des problèmes fondamentaux et permanents — peut-être le problème — à résoudre par le mouvement anarchiste, français et international.

On trouvera ci-après les grandes lignes des thèses « plate-formistes » et « synthésistes » exposées, les premières par Nestor Makhno dans un appel aux délégués du congrès de Paris, 19-21 avril 1930, les secondes par Sébastien Faure dans la brochure La Synthèse anarchiste, écrite en 1927.

AU CONGRÈS DES CAMARADES FRANÇAIS .

Chers camarades !

C'est avec un sentiment profond révolutionnaire et anarchiste que je salue les camarades réunis dans leur congrès national pour résoudre d'un accord collectif certaines questions importantes de notre mouvement anarchiste-communiste. Ce mouvement, en raison de sa désorganisation, se détache de la masse, d'une façon naturelle et insensible pour beaucoup d'entre nous, et arrive ainsi à perdre son importance, comme idées et comme organisation, pour les grands mouvements historiques


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de notre temps. Je veux croire, chers camarades, que votre congrès aura une importance décisive pour les destinées du mouvement anarchiste-communiste français dont ne peuvent être fiers ni les partisans des traditions ni ceux qui sont dans l'opposition, car, de même que dans beaucoup d'autres pays, ce mouvement est désorganisé, intérieurement et extérieurement, et se trouve dans un état de déliquescence. Tous nous devons y réfléchir en commun, et, en commun aussi, surmonter ces difficultés. Le congrès doit, dans ses résolutions, se mettre au-dessus du balbutiement enfantin de ceux qui arrivent à retarder le développement de notre mouvement, en le maintenant dans les cadres des anciennes traditions, contraires à l'organisation. S'il ne le fait pas, il ne fera que répéter les vieilles affirmations qui, comme nous l'avons tous vu, ne correspondent pas toujours à la vie et à l'évolution de notre mouvement.

Il est vrai que dans vos rangs comme dans ceux de notre mouvement dans beaucoup d'autres pays, nombreux sont les camarades imbus de dogmatisme qui, d'accord avec la brochure L'Anarchie et l'organisation de notre vieux camarade Errico Malatesta, veulent appliquer à l'anarchisme révolutionnaire moderne des idées et une tactique inadéquates et proclamer que tout membre d'une organisation anarchiste peut employer la tactique qu'il veut. Peut-être ces camarades vont-ils oeuvrer dans cette direction au congrès, et alors ce dernier n'arrivera certainement à rien de positif en ce qui concerne le redressement de notre mouvement et s'achèvera dans la répétition des idées anciennes... Mais même s'il devait en être ainsi, je crois de mon strict devoir de vous engager, chers camarades, à réfléchir sur ceci : si l'on accepte que les membres de nos organisations puissent employer la tactique qu'il leur plaira, notre mouvement ne progressera pas. Des événements tels qu'une révolution exigent un vaste groupement des masses, et les organisations anarchistes, telles qu'elles existent actuellement, ne pourront pas, lorsqu'elles aborderont le groupement de vastes masses populaires, créer des projets d'une grande signification révolutionnaire. L'éparpillement de leurs forces et le désaccord de leur tactique ne le leur permettra pas. La marche active des événements révolutionnaires exigera des organisations anarchistes que la « liberté illimitée » des individus et des petits groupes dans le choix de la tactique (ce à quoi rêvent les éléments chaotiques qui sont dans nos rangs) soit refoulée à l'arrière-plan. L'intérêt de notre mouvement exige que l'attention de tous soit concentrée sur la tâche de rendre le triomphe de la révolution général dans le pays, et cela autant que possible dans le sens anarchiste. Dans ces conditions, l'organisation anarchiste devra être particulièrement forte politiquement et unie au point de vue tactique. Car, au moment actif de la révolution, deux volontés se rencontrent ordinairement : celle du mouvement anarchiste et celle du mouvement des masses populaires, avec laquelle les anarchistes doivent nécessairement compter. Ils doivent tendre à l'union de ces deux volontés. Or, ils ne pourront le faire sans porter préjudice à l'extension et à l'influence de leurs idées sur la marche des événements révolutionnaires qu'en élaborant une idéologie homogène et une tactique uniforme. Et alors l'usage de n'importe quelle tactique, et encore par chacun des membres de l'organisation anarchiste, sera non seulement impossible mais nuisible.


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Et ce qui est nuisible non pour les individus ou les groupes, mais pour le mouvement tout entier, le congrès doit tâcher de l'éviter au cours de son travail.

Vivent la solidarité et le travail créateur des délégués au congrès !

Vive l'organisation anarchiste puissante et unie au point de vue idéologique et tactique dont votre congrès devra, à mon avis, jeter les fondements !

Salut fraternel,

Nestor MAKHNO

Texte réécrit en français par Marie Goldsmith. (Note de J. Maitron.)

LA SYNTHÈSE ANARCHISTE (1)

par Sébastien FAURE

Les trois grands courants anarchistes

En France, comme dans la plupart des autres pays, on distingue trois grands courants anarchistes, qu'on peut désigner ainsi :

L'anarcho-syndicalisme ;

Le communisme-libertaire ;

L'individualisme-anarchiste.

Il était naturel et fatal que, parvenue à un certain développement, une idée aussi vaste que l'anarchisme aboutît à cette triple manifestation de vie.

Un mouvement philosophique et social, c'est-à-dire d'idée et d'action, se proposant de faire table rase de toutes les institutions autoritaires, devait nécessairement donner naissance à ces distinctions que déterminent obligatoirement la variété des situations, des milieux et des tempéraments, la diversité des sources auxquelles s'alimentent les innombrables formations individuelles et la prodigieuse multiplicité des événements.

Anarcho-syndicalisme ; communisme-libertaire ; individualismeanarchiste, ces trois courants existent et rien ni personne ne peut empêcher qu'ils soient. Chacun d'eux représente une force, une force qu'il n'est ni possible ni souhaitable d'abattre. Pour s'en convaincre, il suffit de se situer — en anarchiste tout court et uniquement — au coeur même du gigantesque effort à accomplir pour ruiner le principe d'autorité. Alors, on a conscience de l'appoint indispensable que, dans le combat à livrer, chacun de ces trois courants fournit.

(1) Brochure publiée en 1928. Les notes sont de S. Faure.


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Ces trois courants sont distincts mais ils ne s'opposent pas.

J'ai, maintenant, trois questions à poser :

La première va des anarcho-syndicalistes aux communistes-libertaires et aux individualistes-anarchistes ;

La deuxième va des communistes-libertaires aux anarcho-syndicalistes et aux individualistes-anarchistes ;

La troisième va des individualistes-anarchistes aux anarcho-syndicalistes et aux communistes-libertaires.

Voici la première :

« Considéré comme mouvement social et action populaire, l'anarchisme, s'il envisage l'heure où, fatalement, il livrera au monde capitaliste et autoritaire l'assaut décisif que nous exprimons par ce mot : la Révolution sociale, l'anarchisme peut-il se passer du concours des masses imposantes que groupent dans leur sein, sur le terrain de travail, les organisations syndicales ? »

Je pense que ce serait folie que d'espérer la victoire sans la participation au bouleversement libérateur — participation active, efficiente, brutale et persistante — de ces masses laborieuses, plus intéressées en bloc que qui que ce soit à la transformation sociale.

Je ne dis pas et je ne pense pas que, en prévision de la collaboration nécessaire, en période de fermentation et d'action révolutionnaires, des forces syndicalistes et des forces anarchistes, les unes et les autres doivent, d'ores et déjà, s'unir, s'associer, se confondre, ne former qu'un tout homogène et compact. Mais je pense et je dis, avec mon vieil ami Malatesta :

« Les anarchistes doivent reconnaître l'utilité et l'importance du mouvement syndical, ils doivent en favoriser le développement et en faire un des leviers de leur action, s'efforçant de faire aboutir la coopération du syndicalisme et des autres forces de progrès à une révolution sociale qui comporte la suppression des classes, la liberté totale, l'égalité, la paix et la solidarité entre tous les êtres humains. Mais ce serait une illusion funeste que de croire, comme beaucoup le font, que le mouvement ouvrier aboutira de lui-même, en vertu de sa nature même, à une telle révolution. Bien au contraire : dans tous les mouvements fondés sur des intérêts matériels et immédiats (et l'on ne peut établir sur d'autres fondements un vaste mouvement ouvrier), il faut le ferment, la poussée, l'oeuvre concertée des hommes d'idées qui combattent et se sacrifient en vue d'un idéal à venir. Sans ce levier, tout mouvement tend fatalement à s'adapter aux circonstances, il engendre l'esprit conservateur, la crainte des changements chez ceux qui réussissent à obtenir des conditions meilleures. Souvent de nouvelles classes privilégiées sont créées, qui s'efforcent de faire supporter, de consolider l'état de choses que l'on voudrait abattre.

« D'où la pressante nécessité d'organisations proprement anarchistes qui, à l'intérieur comme en dehors des syndicats, luttent pour l'intégrale réalisation de l'anarchisme et cherchent à stériliser tous les germes de corruption et de réaction. »

On le voit : il ne s'agit pas plus de lier organiquement le mouvement anarchiste au mouvement syndicaliste que le syndicalisme à l'anar-


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chisme ; il n'est question que d'agir, à l'intérieur comme en dehors des syndicats, pour l'intégrale réalisation de l'idéal anarchiste.

Et je demande aux communistes-libertaires et aux individualistesanarchistes quelles raisons de principe ou de fait, raisons essentielles, fondamentales, ils peuvent opposer à un anarcho-syndicalisme ainsi conçu et pratiqué ?

Voici la deuxième question :

« Ennemi irréductible de l'exploitation de l'homme par l'homme, engendrée par le régime capitaliste et de la domination de l'homme sur l'homme, enfantée par l'Etat, l'anarchisme peut-il concevoir la suppression effective et totale de la première sans la suppression du régime capitaliste et la mise en commun (le communisme-libertaire) des moyens de production, de transport et d'échange ? Et peut-il concevoir l'abolition effective et totale de la seconde sans l'abolition définitive de l'Etat et de toutes les institutions qui en découlent ? »

Et je demande aux anarcho-syndicalistes et aux individualistesanarchistes (2) quelles raisons de principe ou de fait, raisons essentielles, fondamentales, ils peuvent opposer à un communisme-libertaire ainsi conçu et pratiqué ?

Voici la troisième et dernière question :

« L'anarchisme étant, d'une part, l'expression la plus haute et la plus nette de la réaction de l'individu contre l'oppression politique, économique et morale que font peser sur lui toutes les institutions autoritaires et, d'autre part, l'affirmation la plus ferme et la plus précise du droit de tout individu à son épanouissement intégral par la satisfaction de ses besoins dans tous les domaines, l'anarchisme peut-il concevoir la réalisation effective et totale de cette réaction et de cette affirmation par un moyen meilleur que celui d'une culture individuelle poussée le plus possible dans le sens d'une transformation sociale, brisant tous les rouages de contrainte et de répression. »

Et je demande aux anarcho-syndicalistes et aux communistes-libertaires, quelles raisons de principe ou de fait, raisons essentielles, fondamentales, ils peuvent opposer à un individualisme-anarchiste ainsi conçu et pratiqué ?

Ces trois courants sont appelés à se combiner : la synthèse anarchiste.

De tout ce qui précède, et, notamment, des trois questions ci-dessus, il résulte :

1° que ces trois courants : anarcho-syndicalisme, communisme-libertaire et individualisme-anarchiste, courants distincts, mais non contradictoires, n'ont rien qui les rend inconciliables, rien qui les oppose essentiellement, fondamentalement, rien qui proclame leur incompatibi(2)

incompatibi(2) bien entendu, ainsi que les communistes-libertaires l'ont «explicitement» déclaré, à Orléans [congrès tenu dans cette ville du 12 au 14 juillet 1926] que, au sein de la Commune libertaire, telle qu'ils la conçoivent, « toutes les formes d'association seront libres, depuis la colonie intégrale jusqu'au travail et à la consommation individuels ».


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lité, rien qui les empêche de vivre en bonne intelligence, voire de se concerter en vue d'une propagande et d'une action communes ;

2° que l'existence de ces trois courants non seulement ne saurait, en aucune façon et à aucun degré, nuire à la force totale de l'anarchisme : mouvement philosophique et social envisagé, comme il convient, dans toute son ampleur, mais encore peut et, logiquement, doit contribuer à la force d'ensemble de l'anarchisme ;

3° que chacun de ces courants a sa place marquée, son rôle, sa mission au sein du mouvement social large et profond qui, sous le nom de « l'Anarchisme », a pour but l'instauration d'un milieu social qui assurera à tous et à chacun le maximum de bien-être et de liberté ;

4° que, dans ces conditions, l'anarchisme peut être assimilé à ce que, en chimie, on appelle un corps composé, c'est-à-dire un corps formé par la combinaison de plusieurs éléments.

Ce corps composé est constitué par la combinaison de ces trois éléments : l'anarcho-syndicalisme, le communisme-libertaire et l'individualisme-anarchiste.

Sa formule chimique pourrait être S. 2 C. 2 I. 2.

Selon les événements, les milieux, les sources multiples d'où jaillissent les courants qui composent l'anarchisme, le dosage des trois éléments est appelé à varier. A l'analyse, l'expérimentation révèle ce dosage ; à la synthèse, le corps composé se reforme et si, ici, tel élément l'emporte, il se peut que, là, ce soit tel ou tel autre.

S. 3 C. 2 I. 1 ; ou bien : S. 2 C. 3 I. 1 ; ou encore : S. 1 C. 2 I. 3 ; la formule peut attester des proportions variables, localement, régionalement, nationalement ou internationalement. Mais toujours est-il que ces trois éléments : anarcho-syndicaliste, communiste-libertaire et individualiste-anarchiste (S. C. I.) sont faits pour se combiner et pour constituer, en s'amalgamant, ce que j'appelle : « la synthèse anarchiste ». Comment se fait-il que l'existence de ces trois courants ait affaibli le mouvement anarchiste ?

Parvenu à ce point de ma démonstration, il faut se demander comment il se fait que, ces dernières années surtout, en France tout particulièrement, l'existence de ces trois éléments anarchistes, loin d'avoir fortifié le mouvement libertaire, ait eu pour résultat de l'affaiblir.

Et ce problème, posé en termes clairs, il importe qu'il soit étudié et résolu de façon également limpide.

La réponse est facile ; mais elle exige, de la part de tous, sans exception, une grande loyauté.

Je dis que ce n'est pas l'existence même de ces trois éléments : l'anarcho-syndicalisme, le communisme-libertaire et l'individualismeanarchiste qui a causé la faiblesse ou, plus exactement, l'affaiblissement relatif de la pensée et de l'action anarchistes, mais uniquement la position qu'ils ont prise les uns par rapport aux autres : position de guerre ouverte, acharnée, implacable.

Chaque fraction, au cours de ces néfastes déchirements, a déployé une malveillance égale. Chacune s'est ingéniée à dénaturer les thèses des deux autres, à en pousser jusqu'au ridicule les affirmations et les


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négations, à en boursoufler ou à en atténuer les lignes essentielles jusqu'à faire d'elles une odieuse caricature.

Chaque tendance a dirigé contre les autres les manoeuvres les plus perfides et s'est servie des armes les plus meurtrières.

Si, à défaut d'entente entre elles, ces trois tendances eussent été moins enragées à guerroyer les unes contre les autres ; si l'activité dépensée à lutter, à l'intérieur et à l'extérieur des groupements divers, l'eût été à batailler, même séparément, contre l'ennemi commun, le mouvement anarchiste de ce pays eût pris, à la faveur des circonstances, une ampleur considérable, une force surprenante.

Mais la guerre intestine, de tendance contre tendance, souvent même de personnalité contre personnalité, a tout empoisonné, corrompu, vicié, stérilisé ; tout jusqu'aux campagnes qui eussent dû grouper autour de nos chères idées les coeurs et les consciences épris de Liberté et de Justice qui sont, dans les milieux populaires surtout, beaucoup moins rares qu'on ne se plaît à le prétendre.

Chaque courant a craché, bavé, vomi sur les courants voisins, afin de salir ceux-ci et de donner à penser que lui seul était propre.

Et, devant le spectacle lamentable de ces divisions et des agissements odieux qu'elles suscitaient de part et d'autre, nos groupements, les uns comme les autres, se sont peu à peu vidés du meilleur de leur contenu et nos forces se sont épuisées les unes contre les autres, au lieu de s'unir dans la bataille à livrer contre l'ennemi commun : le principe de l'autorité. Voilà la vérité.

Le mal et le remède

Le mal est grand ; il peut, il doit n'être que passager et le remède se trouve à la portée de notre main.

Ceux qui ont lu attentivement et sans parti pris les lignes qui précèdent le devinent sans effort : le remède consiste à se pénétrer de l'idée de la Synthèse anarchiste et à appliquer au plus tôt et le mieux possible cette synthèse (3).

De quoi souffre le mouvement anarchiste ? — De la guerre au couteau que se font les trois éléments qui le composent.

Si, par leur origine, leur caractère, leurs méthodes de propagande, d'organisation et d'action, ces éléments sont condamnés à se dresser les uns contre les autres, le remède que je propose ne vaut rien ; il est inapplicable ; il serait inopérant ; abstenons-nous d'y recourir et cherchons autre chose.

Par contre, si les oppositions ci-dessus n'existent pas et, à plus

(3) Le mot synthèse anarchiste doit être pris, ici, dans le sens de rassemblement, d'association, d'organisation et d'entente de tous les éléments humains qui se réclament de l'idéal anarchiste.

Parlant d'association et étudiant s'il est possible et désirable que tous ces éléments se réunissent, je ne pouvais qu'appeler synthèse anarchiste, ce rassemblement, cette base d'organisation.

Autre chose est la synthèse des théories anarchistes. Sujet extrêmement important que je me propose de traiter quand mon état de santé et les circonstances me le permettront.


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forte raison, si les éléments : anarcho-syndicaliste, communiste-libertaire et individualiste-anarchiste sont faits pour se combiner et former une sorte de synthèse anarchiste, il faut — non pas demain mais aujourd'hui — tenter la réalisation de cette synthèse.

Je n'ai rien découvert et je ne propose rien de nouveau : Luigi Fabbri et quelques camarades russes (Voline, Fléchine, Mollie Steimer), avec qui j'ai causé longtemps ces jours-ci, m'ont affirmé que cet essai de réalisation a été tenté en Italie, au sein de l'Union anarchiste italienne et, en Ukraine, au sein du Nabat et que ces deux tentatives ont donné les meilleurs résultats, que seuls ont brisé le triomphe du fascisme en Italie et la victoire du bolchevisme en Ukraine.

Il existe, en France, comme un peu partout, de nombreux groupes ayant déjà appliqué et appliquant couramment les données de la synthèse anarchiste (je n'en veux citer aucun, afin de n'en omettre aucun), groupes dans lesquels anarcho-syndicalistes, communistes-libertaires et individualistes-anarchistes, travaillent en bon accord ; et ces groupes ne sont ni les moins nombreux ni les moins actifs.

Ces quelques faits (et j'en pourrais citer d'autres) démontrent que l'application de la synthèse est possible. Je ne dis pas, je ne pense pas qu'elle se fera sans lenteur ni difficulté. Comme tout ce qui est encore nouveau elle se heurtera aux incompréhensions, aux résistances, voire même aux hostilités. S'il faut rester impassibles, nous le resterons ; s'il faut résister aux critiques et à la malveillance, nous résisterons. Nous avons conscience que le salut est là et nous sommes certains que, tôt ou tard, les anarchistes y viendront. C'est pourquoi nous ne nous laisserons pas décourager.

Ce qui, dans des circonstances mémorables, s'est fait en Italie, en Espagne, en Ukraine ; ce qui se fait dans maintes localités de France, peut se faire et, sous la poussée des événements, se fera dans tout le pays.

Appel à tous les compagnons quel que soit leur pays d'origine résidant en France.

Le débat sur la synthèse anarchiste, comme base d'une organisation anarchiste entièrement nouvelle en France est et reste ouvert. Il n'est pas question de l'étouffer. Pour qu'il soit fécond, il est indispensable qu'il se poursuive dans une atmosphère de franchise, de loyauté et de camaraderie. Sinon, loin de cicatriser la plaie, il ne ferait que l'envenimer.

Mais je sais qu'il existe un nombre considérable de camarades qui, las de nos querelles intestines et pénétrés du préjudice incalculable qu'elles portent à notre propagande, aspirent à y mettre fin.

C'est à ceux-là que, sans plus attendre, je m'adresse, au nom de cette initiative individuelle tant en honneur, naguère encore, dans les milieux libertaires.

Et je dis à tous ces camarades sans distinction de tendance : « Ne laissons pas le mal empirer. N'attendons pas qu'il ait fait, dans le Mouvement anarchiste, de tels ravages qu'il faille, pour le ramener au point où il devrait être aujourd'hui, des années d'efforts et de lutte. On a beau mettre les bouchées doubles, le temps perdu ne se rattrape pas. Ne


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renvoyons donc pas au lendemain ce que nous pouvons et devons faire aujourd'hui même.

Agissons tout de suite.

Gardons-nous de chercher à établir la balance des responsabilités personnelles ou collectives. Reconnaissons sincèrement et courageusement que chacun de nous a sa part de responsabilité. Passons l'éponge sur nos torts réciproques et prenons l'engagement de ne plus remuer ces tristesses.

Faisons à la grande Idée qui nous unit tous : anarcho-syndicalistes, communistes-libertaires ou individualistes-anarchistes, le sacrifice — facile après tout — de nos ressentiments et de nos amours-propres. Une fois pour toutes, sincèrement, véritablement, chassons de notre esprit toute irritation, et de notre coeur toute amertume.

Jamais le resserrement de nos forces n'a été plus indispensable et ne fut jamais plus urgent ; aux difficultés de la bataille formidable que nous avons à mener seuls contre le monde d'ennemis que nous avons l'opiniâtre volonté d'abattre, s'ajoute, pressante autant que terrible, la triple menace du fascisme, du bolchevisme et de la guerre.

Hâtons-nous. Ne perdons plus un seul jour.

Les circonstances veulent que, présentement, le coeur de l'anarchisme mondial et le foyer de son activité se trouvent en France. Songeons que par dizaines et dizaines de milliers, des camarades d'origine étrangère sont réfugiés dans ce pays. Ne perdons pas de vue qu'ils placent en nous leurs espoirs et leur confiance ; cessons de leur donner l'affigeant spectacle de nos luttes fratricides.

Reconstituons au plus tôt l'immense famille dans laquelle, en attendant que les frontières de leur pays d'origine leur redeviennent accessibles, ces proscrits pourront réchauffer leurs coeurs et conserver, étincelant, le flambeau de leurs convictions.

Ayons conscience que nous quereller, c'est, dans les circonstances actuelles, presque trahir la Cause dont les événements internationaux et l'abominable répression qui en est la suite, nous ont confié la défense sacré;-.

Plus nous sommes divisés et plus nous sommes faibles ; plus nous redeviendrons unis et solidaires et plus nous redeviendrons forts.

Cette vérité banale, ne l'oublions pas ; ne l'oublions plus. Puisse-t-elle désormais, dans toute la mesure du possible, tracer à chacun de nous sa ligne de conduite !

Un mot à mes chers amis de l'Association des fédéralistes anarchistes (l'AFA)

Mes chers amis,

Je vous connais presque tous personnellement et je sais quel est votre état d'esprit.


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J'ai le sentiment que tous vous approuverez l'initiative que je prends et qu'aurait pu prendre tout comme moi n'importe lequel d'entre vous, s'il y eût songé.

Vous estimerez donc que, d'une part, il convient de répandre à profusion cette idée de la « Synthèse anarchiste » servant de base à un regroupement entièrement nouveau des forces anarchistes et que, d'autre part, il faut de toute urgence, donner à cette idée une forme pratique, une application positive.

Notre organisation (l'AFA) date d'hier. Cette extrême jeunesse lui vaut le précieux avantage de n'avoir pas été mêlée — en tant que groupement — aux déplorables conflits qui rongent et affaiblissent notre mouvement.

Je vous confie le soin de répandre partout la bonne nouvelle de la « synthèse anarchiste ». C'est à vous que les circonstances confèrent le droit et imposent le devoir de regrouper, sur la base de cette synthèse loyalement et fraternellement appliquée, les forces anarchistes résidant en France. Vite, vite, prenez à votre tour l'initiative de ce regroupement.

Convoquer, dès que possible, tous les camarades de votre localité ou quartier — sans distinction de tendance — que vous savez ou supposez être disposés à se grouper ou regrouper pour donner à notre chère propagande plus de cohésion, de rayonnement et d'efficacité.

Mettez en pratique ce paragraphe de notre projet d'organisation : « Chaque groupe fixera lui-même son mode de recrutement et d'organisation intérieure. »

Gardez-vous de demander à qui que ce soit qu'il abdique quoi que ce soit de ses préférences personnelles. Que chacun, au contraire, reste fidèle à la fraction qui cadre le mieux avec son tempérament, sa formation libertaire, sa conception anarchiste, les moyens de propagande dont il dispose, les méthodes de combat auxquelles il est le plus apte, le milieu de travail ou d'agitation auquel il appartient, le genre de vie qu'il mène, ses occupations professionnelles, etc., etc.

Il n'est pas question de fabriquer une sorte d'anarchiste-type tiré à quelques milliers d'exemplaires, et, partant, dénué de toute personnalité, caractère propre ou originalité.

Il s'agit seulement de rassembler, dans une atmosphère de franchise et de bonne amitié, tous ceux qui luttent activement contre l'exploitation et la domination que subissent individuellement et collectivement tous ceux qui travaillent à la conquête positive, pour tous et pour chacun, du bien-être et de la liberté.

Le champ est vaste. Que chacun y choisisse sa place. Mais que d'efforts peuvent être associés !

Antiparlementaire, anticapitaliste, antireligieux, anti-étatiste, antimilitariste ; est-il un anarchiste, un seul, qui ne soit pas tout cela ?

Faites appel à tous.

La confiance, l'élan, l'enthousiasme renaîtront. Que de grandes et fortes actions nous pourrons engager et que de belles et nobles campagnes nous pourrons entreprendre et mener à bien, coeurs fraternels et bras unis !...


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Chers compagnons !

On ne manquera pas de ricaner, par-ci, par-là, et de se livrer aux plaisanteries faciles sur cet appel à l'embrassade générale.

Vous ne vous laisserez pas émouvoir par ces ricanements.

Ne vaut-il pas mieux, entre anarchistes, s'embrasser que se mordre, travailler ensemble que les uns contre les autres, vivre en paix que se faire la guerre ?

Nous sommes à la fois pleins de haine et d'amour.

Notre haine, nous en dirigeons toutes les forces contre les tenants et suppôts de l'Autorité.

Notre amour, nous en gardons tous les ressorts puissants pour les associer à ceux des anarchistes qui, comme nous, aiment la liberté et luttent pour elle.

Que, à l'exception de ceux qui, réfractaires à l'idée même de l'organisation, préfèrent militer isolément, tous les compagnons apportent leur adhésion à notre association. Qu'ils se rallient aux groupes déjà existants. Que, dans les localités où il n'y a pas de groupe, ils en forment un et travaillent ensuite à le rendre nombreux et actif.

Attelons-nous à la besogne. Consacrons-nous à celle-ci avec passion et persévérance.

Sébastien FAURE


Bulletin anarchiste 1970-1972 (1)

par Jean MAITRON

Si l'on en juge par le nombre de volumes publiés dans de nombreux pays : France, Italie, Suisse, Angleterre, Allemagne, Argentine, Mexique, U.S.A. principalement, l'anarchisme suscite un grand intérêt. En ce qui concerne les seuls Mémoires de maîtrise, alors que je relevais dans le Bulletin de janvier-mars 1965, huit Mémoires soutenus en vingt ans et pour toute la France, il en était soutenu en deux ans un nombre supérieur dans le seul cadre du Centre d'Histoire du Syndicalisme de l'université de Paris I. Notre propos n'est pas de donner ici un aperçu de ce qui a été publié en tous pays depuis notre dernier Bulletin qui date de trois années. Pour ceux qui en auraient besoin, signalons que dans le Cahier 18-19, janvier-avril 1972, de la revue Autogestion et Socialisme intitulé : « Les anarchistes et l'autogestion », Jacqueline Pluet a présenté — cf. p. 299-314 — une « Bibliographie de l'anarchisme, 1968-1971 » qui, sans prétendre à l'exhaustivité, offre néanmoins un très utile éventail de la production mondiale de ces dernières années (2). On complétera en se reportant aux Bulletins du CIRA (Centre international de recherches sur l'anarchisme) (3) qui, avec des moyens financiers limités, apporte des informations précises et d'intéressants comptes rendus sur tout ce qui paraît concernant l'anarchisme.

J'essaierai de ne pas faire double emploi avec les revues ci-dessus mentionnées, me bornant aux ouvrages dont j'ai pu avoir connaissance qui intéressent le mouvement français le plus souvent et, le plus souvent également, qui sont publiés en français. Non sans arbitraire, j'ai mis un peu d'ordre dans la masse dont j'avais à rendre compte et je distinguerai successivement :

— les origines du mouvement : la Première Internationale ;

— les maîtres à penser traditionnels : Proudhon, Bakounine, Kropotkine et, à l'opposé, Marx ;

(1) Cf. Bulletins parus dans Le Mouvement social, n° 50, janvier-mars 1965, n° 56, septembre 1966, n° 69, octobre-décembre 1969.

(2) Autogestion et Socialisme, 15, rue Racine, Paris (6°), quatre Cahiers : 36 F. Une rectification me concernant : je n'ai pas publié à Munich, en 1969, un ouvrage de 240 p. Anarchie im Anarchismus, cf. p. 303. La maison d'éditions Pamphlet-Verlag qui, sans m'avoir consulté, avait sans doute cette intention, aurait fait faillite il y a deux ans.

(3) CIRA, Beaumont 24, Lausanne 1012, Suisse.


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— les travaux universitaires ;

— les histoires générales, les histoires nationales, totales ou partielles, du mouvement ;

— les hommes et femmes de l'anarchie en France ;

— les réflexions sur l'anarchisme.

AUX ORIGINES DU MOUVEMENT : LA PREMIERE INTERNATIONALE

Jacques Freymond qui, en 1962, nous a offert les tomes I et II de La Première Internationale, procès-verbaux des congrès de l'AIT de 1866 à 1872, a publié l'année dernière deux autres volumes de documents relatifs à cette association. Ces tomes III et IV (4) qui présentent les textes établis et annotés par Bert Andréas et Miklos Molnar avec la collaboration de Carole Witzig et Ladislas Mysyrowicz sont le résultat de dix années de recherches qui bénéficièrent des ressources archivistiques du monde entier : 1.500 pages de textes, 2.000 notes, 50 pages de tables donnent une idée de l'ampleur du travail.

Des esprits chagrins découvriront sans doute que telle note comporte une erreur ou appelle un complément. Je me contenterai de saluer cette somme qui fait honneur à tous ceux qui y participèrent, au maître d'oeuvre, le professeur Freymond, à l'Institut universitaire de hautes études internationales de Genève qui édita. Mais que nous apportent ces tomes III et IV ? C'est, par le document, l'histoire, de 1872 à 1877, des deux branches de l'Internationale, branche marxiste qui s'éteindra à Philadelphie en juillet 1876, branche bakouninienne qui connut une vie active grâce aux Fédérations jurassienne et italienne et, à un degré moindre, aux Fédérations espagnole, clandestine à partir de 1874, et belge. Quels documents convenait-il de retenir ? Les auteurs ont pensé devoir consacrer le tome III aux années 1872-1873 et à l'analyse, pays par pays, de l'évolution des sections. On voudra bien excuser mon nationalisme, mais j'aurais aimé trouver trace des réunions qui se tinrent clandestinement en France peu après le congrès de La Haye et dont fait état le Bulletin de la Fédération jurassienne du 10 novembre 1872, de l'existence de ce « Comité de propagande révolutionnaire socialiste de France méridionale » constitué en Espagne au printemps 1873, du mini-congrès tenu à Saint-Etienne le 8 juin 1873, mais peut-être n'a-t-on trouvé rien d'autre sur ces actions clandestines que ce que j'ai eu moimême l'occasion de signaler dans ma thèse... Avec le tome IV, on en revient aux procès-verbaux de congrès et le recueil se termine avec celui tenu à Verviers en septembre 1877.

On sait que certains estiment que l'AIT n'est pas morte en 1877. Le congrès international qui se tint à Londres le 14 juillet 1881 en aurait été la continuation et, en octobre 1971, à Montpellier, se réunit le XIVe congrès international de l'AIT, le congrès constitutif ayant eu lieu à Berlin en 1923. Sans se prononcer sur le bien-fondé de ces filiations, on souhaite que tous documents soient rassemblés sur ces prolon(4)

prolon(4) n° 48 de l'Institut, 132, rue de Lausanne, Genève (Droz, éditeur).


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gements de FAIT de Bakounine. Mais, émettre des voeux est trop aisé ; réjouissons-nous donc sans réserve aujourd'hui de l'instrument de travail qui nous est offert.

Après cette présentation de documents relatifs à la vie de l'Internationale, voyons l'histoire de deux de ses sections.

Et, tout d'abord, La Première Internationale en Espagne (18681888) (5).

En 1870, quatre-vingt-dix délégués fondent la Fédération espagnole, section de l'AIT. Peu avant le congrès international de La Haye, septembre 1872, la minorité marxiste de cette Fédération se retire et constitue la Nouvelle Fédération madrilène. Quant à la Fédération régionale espagnole, elle rompt avec le Conseil général de Londres à l'issue de son troisième congrès tenu à Cordoue en décembre 1872 ; elle connaît un important développement au cours de l'année 1873 et regroupe alors quelque 50.000 adhérents. Elle doit mener ensuite une vie clandestine jusqu'en 1888. C'est l'histoire du conseil et de la commission fédérale de cette section, ancêtre de la CNT, qui nous est donnée ici.

L'auteur en est l'historien Nettlau (1865-1944) connu notamment pour son histoire mondiale de l'anarchisme en sept volumes dont trois seulement ont été publiés. Nettlau a consacré huit années — de 1928 à 1936 — à rassembler les documents relatifs à cette Fédération espagnole et, bien qu'il ait lui-même souligné qu'il s'agissait d'un travail incomplet et inachevé (Nach vielen Dokumenten, aber vieles andere Material ist noch einzufügen), il convient de souligner l'intérêt d'autant plus exceptionnel du travail que certains des imprimés ou manuscrits reproduits sont aujourd'hui perdus ou devenus illisibles.

R. Lamberet, qui a assuré la révision des textes, les traductions, établi tableaux et cartes et rédigé l'introduction, est connue pour sa Chronologie et Bibliographie espagnoles (1750-1936) parue aux Editions ouvrières en 1953.

Avant d'abandonner l'Espagne, il convient de faire état de l'étude (6) de E. Lida relative à la Mano Negra, société secrète qui se manifesta en Andalousie vers 1883 et dont les membres, vrais ou supposés, firent l'objet d'une répression impitoyable. En annexe à cette étude, figurent huit pages de documents en langue espagnole avec traduction anglaise relatifs aux statuts de la Mano Negra et règles d'admission dans la société — « à l'authenticité suspecte », écrivent toutefois dans ce numéro (cf. n. 41) les auteurs de l'étude sur Casas-Viejas.

(3) Publication de l'Institut international d'Histoire sociale d'Amsterdam assurée par D. REIDEL, Dordrecht-Holland, 684 p. Compte rendu par J.-L. ZWIRN dans Le Mouvement social, juillet-septembre 1970.

(6) International Revient of Social History. vol. XIV, 1969, Part 3, « Agrarian anarchism in Andalusia. Documents on the Mano Negra ».


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Marianne Enckell, qui a présenté ces dernières années, à l'Université de Genève un mémoire intitulé Un journal anarchiste genevois, Le Réveil, 1900-1940, publication de Luigui Bertoni (7) et qui a participé à l'élaboration des tomes III et IV de La Première Internationale, était particulièrement qualifiée pour retracer l'histoire de la Fédération jurassienne de 1864 à 1880 (8), histoire d'une institution qui fut l'aile marchante de l'Internationale anarchiste en formation, à la pointe du combat contre l'Internationale marxiste. Pour ce faire, Marianne Enckell a fait appel à toutes les sources accessibles et a replacé son sujet dans le cadre d'une Suisse en mutation qui voit se développer, notamment dans l'horlogerie, le travail de fabrique au détriment du travail à domicile.

J'ai particulièrement goûté chez Marianne Enckell un souci d'objectivité et de nuances. J'aurais souhaité quelques réserves supplémentaires à l'égard de James Guillaume qui, en dépit de ses mérites, se laissa aller, en militant trop passionné, à tronquer des textes de Marx et d'Engels pour mieux défendre ses thèses (9), voire à détruire certaines archives de ses amis. Comme si l'on pouvait réécrire l'histoire ! Heureusement Nettlau était là (10).

On peut rattacher à l'histoire de la Fédération jurassienne, parce qu'il intéresse l'évolution d'un homme qui participa activement à sa vie, From anarchism to reformism, titre de l'ouvrage que David Stafford a consacré à l'action militante de Paul Brousse de 1870 à 1890 et, plus particulièrement, vers 1878-1880 (11). Il s'agit là d'un travail universitaire d'environ 250 pages suivi d'appendices, de notes, d'une bibliographie précise, d'un index des noms de personnes, de journaux, d'organisations, bref de tout l'appareil scientifique indispensable. Un seul regret que je formule d'entrée : le nombre de fautes typographiques et même d'erreurs qui, sans vérification préalable, rendent inutilisables la plupart des citations françaises.

Paul Brousse est le plus souvent étudié dans l'histoire du mouvement ouvrier français soit comme l'anarchiste qu'il fut à ses débuts, soit comme le « possibiliste », le défenseur d'un socialisme immédiatement possible qu'il fut par la suite. Mais le passage d'une conception à l'autre demeurait obscur. Il ne l'est plus aujourd'hui. Déjà, en 1965, M. Vuilleumier avait intitulé un article très informé : « Paul Brousse et son passage de l'anarchisme au socialisme» (12). C'est au cours des années 1879-1880, traitées dans le chapitre IV qui reprend le titre général de l'ouvrage, que se produit, selon D. Stafford, le tournant, tournant annoncé déjà l'année précédente au congrès tenu en août par la Fédération jurassienne au cours duquel celui qui avait affirmé que

(7) Compte rendu dans Le Mouvement social, octobre-décembre 1969.

(8) Editions La Cité, Lausanne, 1971, 148 p.

(9) J. MAITRON, Histoire du Mouvement anarchiste en France, 1re édition, p. 506-509. Par souci de vérité, disons que, dans l'autre camp, on a souvent procédé de même façon pour étayer une thèse.

(10) M. VUILLEUMIER, « Notes sur James Guillaume [...] et ses rapports avec Max Nettlau [...] », Cahiers Vilfredo Pareto, 7-8, 1965.

(11) Weidenfeld and Nicolson, 5 Winsley Street, London W 1, 1971, 368 p.

(12) Cahiers Vilfredo Pareto, 7-8, 1965.


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le premier point du programme socialiste était l'insurrection, qu'« il faut déserter les urnes et peupler les barricades », estimait que lorsque on ne peut pas encore renverser dans son ensemble l'Etat [...], il vaut mieux déranger, même par le vote, les rouages qui le composent, les enrayer, que de rester les bras croisés à les regarder tourner tranquillement »...

On ne peut que souhaiter une prochaine traduction française de l'ouvrage de M. Stafford.

LES MAITRES A PENSER TRADITIONNELS

Sauf rares exceptions, l'esprit qui préside aux études qui leur sont consacrées demeure polémique et les excommunications succèdent aux excommunications. Consolons-nous en pensant que ce peut être interprété comme signe de jeunesse.

Je n'ai pas eu connaissance directe des deux volumes de Jean Bancal : Proudhon, pluralisme et autogestion 1 — Les Fondements 2 — Les Réalisations, publiés chez Aubier-Montaigne mais je signale l'éreintement et de Proudhon et de Bancal par M. Gandillac dans Le Monde, 30-31 mai 1971 : Proudhon dont la sociologie ne fournit guère que des « bouées de sauvetage » pour « esprits désemparés », Jean Bancal dont « il est bien dommage qu'un ouvrage que l'éditeur veut faire passer pour une « somme » proudhonienne contienne moins d'analyses précises que de formules admiratives inlassablement répétées ». Quand je disais que la polémique n'a perdu aucun droit !

Tous ceux qui s'intéressent à l'anarchisme (13) dans ses rapports avec le marxisme ont eu leur attention attirée par les deux thèses de P. Ansart publiées par les PUF en 1969-1970 (14). Je n'ai connaissance que de la seconde parue sous le titre de Marx et l'anarchisme. Essai sur les sociologies de Saint-Simon, Proudhon et Marx dont Madeleine Rebérioux a rendu compte dans le précédent numéro du Mouvement social et je n'y reviendrai donc pas.

(13) Robert HOFFMAN, professeur à l'université d'Albany, estimant qu'on parle plus d'anarchisme qu'on ne comprend cette théorie, invite à réflexion par un débat entre partisans et adversaires sérieux et informés dans Anarchism, Atherton Press, New York, 1970, 166 p.

(14) Socialisme et anarchisme, 1969. Naissance de l'anarchisme, esquisse d'une explication sociologique du proudhonisme, 1970.


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Un des penseurs anarchistes qui attirent le plus aujourd'hui est incontestablement Bakounine. Kropotkine est sans doute moins riche et, bien que venu après, il me paraît moins actuel que Bakounine. Albert Sadik vient de rééditer L'Anarchisme, sa philosophie, son idéal dont la première publication remonte à 1896 (15). Relisant cette plaquette, j'y ai retrouvé le romantisme de l'avant-guerre 1914 : passage prochain au socialisme avec aussitôt surabondance des biens en même temps que réduction du temps de travail quotidien à quatre ou cinq heures. Abandonnons ces rêves...

En ce qui concerne Bakounine, deux types de publications parfois conjuguées : les rééditions (16), les études. Avant tout, je rappellerai la monumentale édition par Arthur Lehning et l'Institut international d'Histoire sociale d'Amsterdam des Archives Bakounine dont cinq tomes (six volumes) ont paru. La dernière publication traite des relations de Michel Bakounine et de Serge Netchaïev, 1870-1872.

Jean Barrué, professeur d'allemand je crois, profite des loisirs de la retraite pour faire paraître des écrits de Bakounine et les accompagner de très denses préfaces, de ton polémique malheureusement.

En septembre 1969, il rédigeait une introduction de douze pages à La Réaction en Allemagne (1842), « traduction intégrale du premier écrit de Bakounine paru en Europe occidentale » (17), texte philosophique qui prend fin sur la phrase célèbre « la volupté de détruire est, en même temps, une volupté créatrice ». Barrué s'élève contre les interprétations « ridicules » qui en furent faites et il dénonce les « défenseurs avoués ou honteux de la société bourgeoise » qui ont cru ou feint de croire que, pour Bakounine, détruire, c'était construire — cf. p. 11 — alors que le mot de Bakounine n'est que « l'expression du simple bon sens » — cf. p. 13 : il faut « d'abord briser le cadre du monde actuel et détruire ses institutions malfaisantes » si l'on veut ensuite engendrer un monde

(15) Diffusion A. Sadik, 7, rue Saint-Luc, Paris (18e), 52 p., 5 F. Vente chez F. Maspero et au Monde Libertaire, rue Ternaux.

Autre réédition de KROPOTKINE, Autour d'une vie. Mémoires. Stock, 1971, 545 p., 25 F.

(16) Signalons pour la France : Fédéralisme, socialisme, antithéologisme, Paris, Bélibaste, 1969, 222 p. — KAMINSKI, Bakounine, la vie d'un révolutionnaire, même éditeur, 1971. — F. BRUPBACHER, Bakounine ou le démon de la révolte, traduction de l'allemand par J. Barrué, Editions du Cercle et de la Tête de Feuilles, Paris, 1971, 257 p. — Michel Bakounine. De la guerre à la Commune. Textes, dont certains inédits, avec préface de F. RUDE, éditions Anthropos.

Je profite de cette énumération de rééditions pour mentionner, aux éditions du Champ libre, 6, rue des Beaux-Arts, Paris (6e), : .4 bas les chefs de Joseph DÉJACQUE, présentation de V. PELOSSE. Pour la révolution, de Ernest COEURDEROY, précédé de « Terrorisme ou révolution » de Raoul VANEIGEM. L'Ennemi du peuple, de G. DARIEN, précédé de «Crève la démocratie» de Yann CLOAREC. Voir également les rééditions et travaux sur Stirner signalés par Le Monde, 8 mars 1973.

A l'étranger, je noterai Bakunin on Anarchy, New York, A. Knopf, 1972, 405 p., écrits de Bakounine, traduits, présentés et annotés par Sam Dolgoff, un des collaborateurs de ce numéro du Mouvement social avec préface de Paul AVRICH.


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nouveau. Il y a quelque vingt ans, je traduisais moi-même le deslruam et oedificabo de Proudhon par ces mots : « Que je détruise et, par ce fait même, je construirai. » J'avais, ce faisant, éprouvé quelque anxiété mais je commençais à me sentir plus en repos lorsque j'ai pris connaissance de l'interprétation de Barrué. Me voilà redevenu — ce n'est pas la première fois que j'en suis accusé — un défenseur honteux de la société bourgeoise...

J. Barrué a traduit également, préfacé et annoté Michel Bakounine ou le démon de la révolte de F. Brupbacher. Cette traduction est suivie de trois études originales de Barrué sur Bakounine qui ont été reprises dans un Cahier Spartacus et suivies du Catéchisme révolutionnaire de Netchaïev (18). Selon Le Monde libertaire de juin 1971, « la réédition de ce livre [de Brupbacher] ne s'imposait pas » en raison du caractère discutable des jugements sur Netchaïev et sur Bakounine. Seules les notes — soixante-dix-sept pages — et les textes de Barrué qui accompagnent « justifient l'effort de l'éditeur ».

Brupbacher, 1874-1945, médecin zurichois, syndicaliste révolutionnaire avant la Première Guerre mondiale et grand ami de Monatte, adhéra au parti communiste et y demeura jusqu'en 1932. Son socialisme comporta toujours une touche libertaire et il estimait, en s'efforçant de le démontrer, que, finalement, « Bakounine était bien plus marxiste que tous les social-démocrates de la Deuxième Internationale réunis » — cf. p. 114 —. Le texte de Brupbacher est d'une lecture enrichissante. Les notes de J. Barrué ne le sont pas moins mis à part encore une fois leur ton excommunicateur. De quoi faire réfléchir. Mais y tient-on tellement, ici ou là ?

Je terminerai sur l'étude que Barrué a consacrée à Bakounine et Netchaïev (19). On sait que Netchaïev, révolutionnaire professionnel russe, meurtrier en 1869 de l'étudiant Ivanov, fut arrêté à Zurich le 14 août 1872, livré le 27 octobre et condamné, le 20 janvier 1873, à vingt ans de travaux forcés. Interné à la forteresse Pierre et Paul, il réussit, tant était grande sa force de persuasion, à gagner à sa cause certains de ses gardiens mais, dénoncé, il vit son régime de détention considérablement aggravé et mourut le 21 novembre 1882.

Selon le rédacteur du Catéchisme révolutionnaire ou, plus exactement, des Règles dont doit s'inspirer le révolutionnaire, « ce qui est moral, c'est ce qui favorise le triomphe de la Révolution » (devoir IV, p. 62). Mais qui est ce rédacteur ? Bakounine, Netchaïev ? L'un et l'autre ? Question toujours controversée — le Catéchisme fut rédigé au

(17) Les Editions syndicalistes, 21, rue Jean-Robert, Paris (18e), 36 p., 2,50 F. On trouve également cette traduction en annexe à une autre étude de BARRUÉ, L'Anarchisme aujourd'hui paru aux Editions Spartacus et dont nous parlerons plus loin.

(18) Editions du Cercle et de la Tête de Feuilles, Paris, 1971, 258 p. Un choix de textes de Brupbacher avait paru en français en 1955 sous le titre Socialisme et Liberté aux éditions de La Baconnière, Neuchâtel.

(19) René Lefeuvre, Paris, 1971, 5, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, 68 p. Signalons la récente mise en vente (1er trimestre 1973) chez Maspero de Violence dans la violence. Le débat Bakounine-Netchaïev par M. CONFINO.


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printemps 1869 durant l'étroite collaboration Bakounine-Netchaïev — et c'est une des sources de l'intérêt du texte de Barrué qui a pu avoir connaissance, sur épreuves, de l'introduction rédigée par A. Lehning au tome IV de ses Archives Bakounine qui traitent des rapports entre les deux hommes. Un seul regret, toujours le même : pourquoi faut-il que Barrué mette un point final à ses réflexions en traitant du léninisme et du stalinisme et de leurs rapports avec la netchaïevehtchina ?

TRAVAUX UNIVERSITAIRES

Qui dit travaux universitaires dit archives et nous pensons utile, avant d'énumérer les travaux qui ont été présentés depuis trois ans, de faire le point concernant les manuscrits anarchistes nouvellement accessibles en France.

En ce qui concerne les archives publiques, nous en sommes toujours à la règle des cinquante ans d'âge, appliquée de surcroît de façon fantaisiste. Un arrêté libéral a bien été pris au début de 1971 mais, le 5 août suivant, paraissaient au Journal officiel des arrêtés d'application qui remettaient pratiquement en vigueur le délai de cinquante ans. Comme les consultations sont subordonnées à des autorisations et à l'avis favorable du ministre de l'Intérieur, on nage en pleine incohérence. C'est ainsi que, sur ma recommandation, la consultation d'un carton des Archives nationales fut accordée à une de mes étudiantes et me fut refusée un peu plus tard. Je n'incrimine d'ailleurs personne. « Tout le monde il est gentil » et, en tous lieux, l'historien trouve bon accueil. Il n'en reste pas moins vrai que le travail du chercheur est rendu bien difficile. Et pourtant la soif de savoir est grande dont témoignent bien des faits.

Les autographes sont recherchées, semble-t-il, et les derniers Bulletins Charavay-Castaing (20) l'attestent. Celui de septembre 1969 offre une lettre de Kropotkine du 22 mars 1906 à 120 F, celui de juin 1970 un lot de dix-neuf lettres de Louise Michel accompagnées d'un brouillon de poème, trente pages de texte, pour 340 F, forte somme si l'on songe que les écrits de Louise Michel, dispersés aux quatre coins du monde, ne sont pas rares. Notons à ce propos, qu'à l'Hôtel Drouot, le 19 juin 1970, fut mise en vente la célèbre ballade de Verlaine de novembre 1886 en l'honneur de Louise Michel. Le Bulletin de juin 1971 présentait une lettre de Jules Guesde relative à Bakounine (180 F) et une autre d'Elisée Reclus (120 F), lettre de sollicitations pour des dessins destinés à un petit calendrier socialiste.

Mais il est aussi des manuscrits qui se découvrent sans pour autant être mis en vente. C'est ainsi qu'une collègue est entrée en possession du manuscrit de l'Histoire du mouvement libertaire sous la troisième République de Jean Grave et a pu constater qu'un tiers du texte n'avait pas été reproduit. Je sais les réserves qui pourront être faites sur l'intérêt de ce manuscrit farci de mesquins règlements de compte. Je n'en espère

(20) 3, rue de Furstenberg, Paris (6e).


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pas mois une publication non expurgée et qui nous enrichira (20 bis).

Je note, dans le même ordre d'idées, la découverte, par l'intermédiaire de mon ami Alfonso Leonetti, de lettres inédites de Francisco Ferrer. Je note enfin les dépositions à l'usage des étudiants ou de moimême de maintes personnes qui militèrent dans le mouvement anarchiste, au cours de l'entre-deux-guerres principalement. Qu'elles en soient ici remerciées. On trouvera trace de ces témoignages dans ce numéro comme dans les Mémoires de maîtrise des étudiants du Centre d'Histoire du Syndicalisme.

Il ne sera plus question d'archives mais d'imprimés lorsque je dirai que, grâce à un jeune professeur japonais travaillant dans le cadre du Centre, j'ai eu connaissance du lieu où se trouvait l'importante bibliothèque du Dr Eltzbacher, auteur bien connu de Der Anarchismus, paru à Berlin en 1900, traduction française d'Otto Karmin en 1902. C'est à l'Institut Ohara d'Etudes sociales de l'université Hôsei à Tokyo que se trouve cet important ensemble dont les Tables ont été dressées par le Dr Eltzbacher lui-même. Il y a là confirmation, s'il en était besoin, de l'intérêt porté aux doctrines libertaires en Extrême-Orient et j'en profite pour poser encore une fois la question : qu'est devenue la bibliothèque de Jean Grave, vendue à des Chinois en 1940 ?

Venons-en aux travaux universitaires proprement dits. J'ai parlé de la thèse de sociologie de P. Ansart et n'y reviens pas ; pour le reste, je dois me contenter d'une sèche énumération, non exhaustive il s'en faut, et sans insister comme il conviendrait sur les qualités souvent remarquables de ces travaux :

— Université de Lille, 1967, Jean Polet, L'Anarchisme dans le département du Nord, 1880-1914, 165 p. (21).

— Université de Lyon, 1969, Joël Berthoud, L'Attentat contre Carnot et ses rapports avec le mouvement anarchiste des années 90, 126 p., sous la direction de M. Gadille (22).

— Institut d'Etudes politiques d'Aix, 1970, Monique Offner, L'Anarchisme en Espagne, sous la direction de M. Castela.

1971, Fanny Ardant, Anarchisme et surréalisme, sous la direction de M. Dupuy.

1971, Jean-Michel Vincent, Camus ou la nostalgie de l'anarchisme, sous la direction de M. Codaccioni.

— Institut d'Etudes politiques de Toulouse, 1969, Jean-Marie Maury, Les Doctrines anarchistes.

1970, Jean-Marie Poli, Le Groupe anarchiste toulousain « Les Vengeurs », 1880-1900.

— Université de Rennes, 1968, Catherine Bleuzan, La Presse d'illeet-Vilaine. Les attentats anarchistes et les lois de répression, 1892-1894

— Fondation des Sciences Politiques, Paris, 1969, Henry Brunetière, Femand Pelloutier.

(20 bis) Réalisé — 2e trim. 1973 — par Flammarion sous le titre Jean GRAVE, Quarante ans de propagande anarchiste, 605 p. Présentation et notes de M. Delfau.

(22) Compte rendu dans Cahiers d'Histoire, t. XVI, I, 1971.

(21) Présentation par l'auteur, Revue du Nord, octobre 1969.


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1971, Jean-Marie Le Pen et Jean-Loup Vincent, Le Courant anarchiste en France depuis 1945, 132 p., sous la direction de M. Duverger.

1970, Eric Sanson, Les Idées politiques de Daniel Guérin.

1970, Philippe Vigue, Elisée Reclus anarchiste.

— Travaux préparés dans le cadre du Centre d'Histoire du Syndicalisme, Paris 1 et, le plus souvent, soutenus sous la présidence de M. Droz :

1972, doctorat 3° cycle, Jacques Blanc, L'Idée antimilitariste dans les milieux anarchistes et syndicalistes en France de 1919 à 1922.

1970 - juin 1972, Mémoires de maîtrise :

Mlle Blancheteau, André Prudhommeaux, 1902-1968. Un militant anarchiste.

Mme Dardel, L'étude des dessins dans les journaux anarchistes de 1895 à 1914.

A. Droguet, Le Mouvement anarchiste-communiste français de 1929 à 1939 vu à travers ses congrès.

Mme Oboeuf, Le Libertaire quotidien, 4 décembre 1923 - 26 mars 1925.

F. Poulet et J.-M. Cordier, Le Mouvement anarchiste français et la guerre, 1914-1939.

A. Rebeyrol et J.-P. Roux-Fouillet, L'Affaire Sacco-Vanzetti vue par « L'Humanité » et « Le Libertaire ».

M. Tarou, Emile Armand. Un individualiste anarchiste vu à travers une de ses oeuvres, « L'En Dehors ».

Mlle Vanacker, Le Mouvement anarchiste vu à travers « Le Libertaire » de 1934 à 1939.

HISTOIRES DU MOUVEMENT

Le temps n'est pas encore venu d'une histoire mondiale de l'anarchisme et pourtant des essais ont été tentés et doivent être tentés. J'en citerai trois aujourd'hui, de facture bien différente.

Le premier est L'Histoire de l'anarchie de Max Nettlau (23), traduction française à partir de son livre La Anarquia a través de los tiempos. Barcelone, 1933 et de la traduction italienne, Brève storia dell' anarchismo, Casena, 1964. Nettlau, dont j'ai déjà évoqué le nom et l'oeuvre, a repris des chapitres de son histoire mondiale en sept volumes ou s'en inspira et c'est ainsi que parut en langue espagnole, en 1933, l'ouvrage plus haut cité. Le texte français, mis aujourd'hui à notre disposition par Martin-Zemliak rendra incontestablement service. Il convient toutefois d'indiquer que l'histoire rédigée par Nettlau prend fin pratiquement en 1914. Dès lors, il était inutile et même fâcheux de tenter en une vingtaine de pages de combler le fossé 1914-1971 en faisant état de

(23) Editions du Cercle et de la Tête de Feuilles, Paris, 1971, 290 P.


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considérations personnelles. On peut regretter enfin l'absence d'index, de notes destinées à mettre à jour un texte déjà ancien, regretter aussi le négligé de la composition qui comporte un grand nombre de fautes typographiques.

Les éditions « Rencontre » de Lausanne ont donné, en 1970, une traduction française de l'ouvrage de Roderik Kedward, professeur à l'université de Sussex paru cette même année à Londres et intitulé Les Anarchismes. Origines et formation des mouvements libertaires, 128 p., abondamment illustré et notamment par Flavio Costantini de Rapallo qui vient de consacrer une exposition (Milan, automne 1971) aux « réfractaires » Ravachol, Henry et autres et a fait en France, courant 1972, des recherches sur l'illégaliste Alexandre Jacob. Reconnaissons que, si l'on excepte quelques expressions douteuses : « élucubrations intellectuelles » de J. Grave, « argot ordurier » de Pouget (p. 54), citations inexactes (cf. discours de Monatte à Amsterdam en 1907, p. 63-65), affirmations discutables : « Armand fascinait ses contemporains » (p. 103), cet exposé est acceptable.

Ce tour de force d'écrire une histoire mondiale de l'anarchisme en une centaine de pages a été égalé et même dépassé par Henri Dubief qui a pris le temps de faire plus court encore — 96 p. — pour mettre au point le « dossier n° 36 » de la collection « Sciences humaines » publiée par A. Colin (24). On y trouve un panorama du mouvement, certes, mais aussi une chronologie, une bibliographie et discographie, des notices biographiques et même des suggestions de recherches. Gageure, certes, que de vouloir informer pour l'essentiel sur un aussi vaste sujet. Disons que, mise à part l'absence regrettable de l'Italie et de l'Amérique du Sud, le pari a été gagné et que cette brochure, clairement présentée, rendra service.

En dehors de ces essais prématurés mais utiles d'histoire mondiale, les histoires nationales ou, mieux, relatives à certaines époques ou événements nationaux se portent toujours de préférence sur la Russie et sur l'Espagne. Auparavant toutefois, mentionnons un livre de Maurice Joyeux (25) relatif à la France qui se veut « à la fois un historique et une analyse du mouvement anarchiste depuis 1945 ». Historique, l'étude de Joyeux l'est par les directions de recherche qu'elle trace en indiquant l'importance des auberges de la jeunesse, des « monstres sacrés » : Breton, Camus, Brassens, Ferré, de l'esprit contestataire des jeunes dans l'évolution du mouvement anarchiste mais l'exposé est trop littéraire et subjectif pour être qualifié d'historique. Et c'est ce même défaut qui rétrécit l'analyse. Pourquoi faut-il par ailleurs que Joyeux se laisse aller à des

(24) Les Anarchistes, 1870-1940, Paris, 1972.

(25) L'Anarchie et lu révolte de la jeunesse, Paris, 1970, 164 p.


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attaques contre ceux qu'il croit devoir condamner, y compris des anarchistes, et c'est ainsi qu'il nous montre s'agitant à Carrare, autour de Dany le Rouge, « des jeunes filles qui parlaient de l'anarchie avec la compétence de Louise Michel »...

La Révolution russe en Ukraine, mars 1917 - avril 1918, premier volume des Mémoires de Makhno — deux autres suivront relatifs à la période d'avril-décembre 1918 — avait été publiée en 1927. L'éditeur P. Belfond (26) a procédé en 1970 à la réédition dans une collection dirigée par D. Guérin et J.-J. Lebel. Chez le même éditeur, Malcom Menziès a fait paraître, en 1972, Makhno : une épopée. Le soulèvement anarchiste en Ukraine, 1918-1921. L'auteur, dans son introduction, a ainsi défini le but qu'il s'était fixé : « Le propos du présent livre n'est point de montrer l'exactitude ou l'imposture d'une telle légende [celle de Makhno] mais de l'exalter. » L'ouvrage répond, me semble-t-il, au voeu de l'auteur et nous avons là un Makhno de légende, bien campé et émouvant. Un livre utile parce qu'il conserve le souvenir de l'anarchiste ukrainien en attendant que s'ouvrent les archives et qu'un historien nous donne un autre Makhno, le vrai, fait d'ombres et de lumières, plus exaltant encore : une vie d'homme surpasse toujours, à mes yeux, la plus émouvante légende.

Si le 18 mars 1871 fut le premier jour de la Commune de Paris, le 18 mars 1921 fut le dernier de la Commune de Kronstadt et l'événement ne fut pas oublié par les anarchistes qui l'ont commémoré par une brochure et un livre (27). Les deux publications ont d'ailleurs, en partie, mêmes auteurs puisqu'il est dit dans la bibliographie du second — cf. p. 266 — que les textes présentés dans la brochure l'ont été par G. Fontenis et A. Skirda. Cette brochure, expression du MCL, mouvement communiste libertaire, contestataire de la Fédération, s'ordonne en trois parties : quelques pages d'introduction intitulées « Kronstadt, point de non-retour de la révolution prolétarienne », suivies d'une chronologie des événements (22 février-18 mars) puis d'un certain nombre de textes. Elle dénonce les chefs bolcheviks Lénine et Trotsky, ce dernier « Gallifet » de la Commune de Kronstadt. « Deux tendances fondamentales du mouvement ouvrier » se sont affrontées, selon les auteurs : « la conception du socialisme par en haut, de la dictature du parti » et « la conception du pouvoir prolétarien réel, de l'orientation instinctive de classe vers le communisme libertaire ». L'ouvrage, dû à A. Skirda

(26) 10, rue du Regard, Paris (6e), traduit de l'anglais par M. CHRESTIEN, 254 p.

(27) L'Insurrection de Kronstadt la Rouge, mars 1921. Le Pouvoir des soviets libres, édition du Mouvement communiste libertaire, 60 p., 1971. — A. SKIRDA, Kronstadt 1921. Protétariat contre bolchevisme, éditions de la Tête de Feuilles, 274 p., 1971. Signalons encore qu'une édition des Izvestia du Comité révolutionnaire provisoire, organe des insurgés de Kronstadt, 14 numéros du 3 au 16 mars 1921, a paru en 1969 à Paris, chez Bélibaste (cf. SKIRDA, p. 264),


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seul, complète la brochure. En une centaine de pages intitulées « Prolétariat contre bolchevisme », l'auteur développe les thèmes définis cidessus — après les deux révolutions contre le tsarisme et la bourgeoisie, la révolte de Kronstadt est la troisième, celle du pouvoir des conseils contre la dictature du parti et le capitalisme d'Etat — puis présente un ensemble de textes, témoignages d'insurgés, le plus souvent inédits en français. Dix pages de bibliographie complètent l'ouvrage qui se révèle donc fort utile pour la connaissance de ces événements dans lesquels Lénine vit « une contre-révolution petite-bourgeoise ». Je regrette seulement qu'au lieu de se limiter à l'étude des événements et à leur signification politique, on adopte aujourd'hui encore un ton polémique, non seulement inutile mais nuisible à leur compréhension.

Avec l'Espagne, la liste des publications serait longue à établir et je me limiterai aux cinq ouvrages qui me sont parvenus (28).

Laissons de côté la brochure d'André et Dora Prudhommeaux qui n'est, je crois, qu'une réédition enrichie d'articles parus en 1936 dans l'Espagne antifasciste et dans l'Espagne nouvelle. Elle se voulait la première d'une série et traite de deux sujets précis : l'armement du peuple et l'histoire du mouvement anarcho-syndicaliste espagnol. On aurait aimé avoir sur tous les problèmes d'Espagne l'ensemble que ces auteurs se proposaient d'écrire, eux qui furent des rares anarchistes français à se prononcer de façon originale et critique au temps même des événements d'Espagne auxquels ils participèrent en personne (29).

Le volumineux ouvrage consacré à Durruti, ce combattant anarchiste de légende, tué à quarante ans devant Madrid après avoir milité en France et en Amérique latine, rassemble de nombreux témoignages et constitue, de ce fait, une contribution importante, non seulement à l'histoire d'un homme mais à celle d'un peuple.

Les deux études de Gaston Levai et de César M. Lorenzo portent en gros sur la même période, celle de l'Espagne libertaire de 1930-1939. Elles diffèrent en ce sens que la première est, avant tout, un témoignage, la seconde une histoire.

(28) A. PAZ, Durruti. Le Peuple en armes, éditions de la Tête de Feuilles, 1972, 552 p. — G. LEVAI., Espagne libertaire 1936-1939. L'oeuvre constructive de la Révolution espagnole, même éditeur, 1971, 402 p. — M. LORENZO, Les Anarchistes espagnols et le pouvoir, 1868-1969, éditions du Seuil, 1969, 430 p. — J. BÉCARUD, G. LAPOUGE, Anarchistes d'Espagne, A. Balland, Paris, 1970, 164 p. — A, et D. PRUDHOMMEAUX, La Catalogne libre, éditions du « Combat syndicaliste», 1970, 64 p.

(29) Mémoire de maîtrise de Mlle BLANCHETEAU signalé plus haut.


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G. Leval peut témoigner puisqu'il était présent, qu'il pratique couramment la langue espagnole et a, semble-t-il, beaucoup voyagé à travers l'Espagne républicaine au temps de la lutte contre Franco. Voulant montrer les capacités constructives des anarchistes et les possibilités qui sont offertes « d'éviter les étapes dictatoriales lorsqu'on sait organiser rapidement la société nouvelle », il s'est attaché à traiter, d'une part, de la socialisation agraire en Aragon et au Levant, d'autre part, des réalisations industrielles de Catalogne. Témoignage peu convaincant, il faut le dire, non que je suspecte la sincérité de l'auteur mais simplement parce qu'il a vu ce qu'il portait en lui, selon une conception préétablie et manichéenne des choses et des hommes alors que l'Espagne était à la fois en guerre et en révolution, en proie, dans la seule zone républicaine, aux affrontements des classes et des partis. La preuve de cette vue simpliste des situations, je la relèverais à chaque page. Qu'il suffise de citer les quatre dernières lignes concluant la présentation en une dizaine de pages de la collectivité de Graus (Aragon) :

« C'était un hymne, une proclamation de tous et de chacun, une explosion de confiance et de bonheur.

« Tout cela fut détruit par la brigade du général stalinien Lister et par Franco » cf. p. 108.

Lorenzo, lui aussi militant et passionné, dont l'ouvrage prend fin sur une ample bibliographie « sommaire » est beaucoup plus nuancé. Si l'on se reporte au chapitre IV relatif à l'Aragon, il est fait état des transformations révolutionnaires dans tous les villages libérés et notamment de la collectivisation, plus radicale qu'ailleurs et accompagnée souvent de la suppression de toute circulation monétaire, mais une foule de notations laissent entrevoir la complexité des situations et les difficultés qu'eurent à résoudre les militants du fait que les collectivités vivaient plus ou moins en économie fermée et s'administraient de façon différente, du fait aussi du va-et-vient des milices venues de Catalogne, milices communistes, « poumistes » ou anarchistes dont certaines, pour ne parler que des dernières, « succombèrent plus d'une fois à la tentation du vol et des exécutions hâtives » alors que les colonnes de Garcia Oliver, de Jover ne commettaient « que de très rares abus », celle de Durruti ayant, seule, une conduite « irréprochable ».

Le livre de Lorenzo qui ne prétend pas, « faute de recul » « à l'objectivité et à une stricte impartialité » représente déjà un effort de qualité pour répondre aux questions posées par l'Espagne libertaire et par la révolution de 1936-1939.

Sous une forme différente, l'ouvrage de J. Bécarud et G. Lapouge qui, lui aussi, « laisse de côté bien des hommes et bien des problèmes » — cf. p. 159 — incite à la réflexion. Après avoir évoqué l'histoire de l'anarchisme en Espagne, il fait effort pour comprendre et choisit pour clore ses réflexions ce mot d'un commentateur du libertaire nordique


BULLETIN ANARCHISTE 87

Rudiger : l'anarchisme est aujourd'hui, en dernière analyse, « une éthique de la lutte permanente contre toute aliénation, y compris l'aliénation révolutionnaire ».

HOMMES ET FEMMES DE L'ANARCHIE

On continue, dans l'édition, à s'intéresser aux terroristes, sans doute en raison du caractère « grand public » de leurs exploits. Certains milieux anarchistes par contre ont tendance, me semble-t-il, à éviter d'y faire référence — souci de respectabilité ? — et il convient d'opposer en la circonstance la position d'A. Prudhommeaux qui, le 10 mai 1930, dans L'Ouvrier communiste affirmait : « Nous avons place dans notre philosophie pour la propagande par le fait » et se félicitait que Ravachol et autres terroristes de 1892-1894 aient, « par leurs gestes, sauvé l'honneur du prolétariat français ». Quoi qu'il en soit, un livre a été publié à Londres (30) Four patients of Dr. Deibler, narration vivante des attentats mais qui n'apporte rien de nouveau puisqu'elle se résume à un dépouillement de presse ou d'ouvrages d'époque sans références de sources et sans index, donc peu utilisable.

Un contemporain, qui aurait aidé E. Henry dans un de ses attentats affirmait Jean Paulhan dans La Quinzaine littéraire d'août 1966 (mais ce témoignage n'est pas, selon moi, décisif), Félix Fénéon, est apparu en pleine lumière avec la publication, par les soins de Mme Halperin, de ses OEuvres plus que complètes (31) titre choisi en raison du fait que nombre de ses articles ont paru sous des signatures diverses ou sans signature et que quelques-uns lui ont peut-être été attribués qui n'étaient pas de lui. Ce remarquable travail nous intéresse ici car il rassemble les textes que Fénéon donna au Père Peinard, à L'En Dehors de Zo d'Axa, à la Revue anarchiste et autres publications libertaires.

Si Fénéon fut impliqué dans le Procès des Trente d'août 1894, Vallina comparut devant la cour d'assises de la Seine en juin 1905, inculpé qu'il était dans l'attentat dirigé contre Alphonse XIII. Comme Fénéon, il fut acquitté. Ce médecin, qui milita surtout en Espagne et vécut ensuite au Mexique, vient de publier ses mémoires nous annonce la revue CIRA, n° 23, d'octobre 1971 (32).

J'avais fait allusion dans ma thèse à Emile Masson, 1869-1923, professeur d'anglais qui s'était essayé, vers 1912, à convertir les Bretons a l'anarchisme et qui avait traduit, pour ce faire, en trécorois et vanne(30)

vanne(30) and Wishart, 1970, 232 p.

(31) Droz, Genève, 1970, deux volumes.

(32) Mis Memorias, Mexico-Caracas, t. 1, 1968, 353 p., t. II, 1971, 267 p.


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tais, la brochure d'Elisée Reclus A mon frère le paysan. Mais Masson avait également correspondu avec Jean Grave, Péguy, Romain Rolland, P. Monatte, etc.. et voici qu'un jeune historien, J.-Y. Guiomar s'est enthousiasmé pour cet intellectuel qui mêla étroitement dans sa correspondance le thème de la question nationale bretonne à ceux du socialisme libertaire et de l'internationalisme et il vient de présenter en une soixantaine de pages très denses cette correspondance qu'il a fait suivre de textes de Masson avec bibliographie et index dans le premier volume de la collection du Centre d'Histoire du Syndicalisme que nous dirigeons, Jacques Droz, président du Centre, et moi-même (33).

Jacques Julliard, qui depuis une dizaine d'années prépare une thèse sur le syndicalisme révolutionnaire, a consacré récemment une étude à la biographie d'un de ses leaders, Fernand Pelloutier (34). Peut-être découvrira-t-on demain tel texte demeuré inconnu comme celui du mémoire sur le théâtre populaire que Pelloutier rédigea en 1900 et qui, pour l'essentiel, est aujourd'hui perdu. Il n'en reste pas moins vrai que J. Julliard a aujourd'hui rassemblé et mis à notre disposition la quasitotalité des écrits de Pelloutier. Pour ce qui est de la personnalité de ce militant, elle est longuement analysée, avec sympathie certes mais sans hagiographie et on ne peut que se réjouir de cet hommage rendu à une des plus grandes figures de la tendance syndicaliste révolutionnaire du mouvement ouvrier français.

Anarchisme - Franc-maçonnerie. Les liens sont parfois étroits et le premier trait d'union fait problème pour certaines formations libertaires ou qui se réclament du mouvement. Léo Campion a publié, en 1969, un volume fort utile (35) sur les anarchistes francs-maçons sans aborder toutefois l'historique des relations et des influences réciproques qui peuvent s'exercer. Il se contente de déclarer : être maçon et anarchiste, « cela se complète » et il en est ainsi pour les personnages dont les noms suivent.

Louise Michel, affiliée vers 1900 a été prise pour thème d'étude (36)

(33) J.-Y. GUIOMAR, Les Bretons et le socialisme, F. Maspero, 1972, 288 p. Le second volume sera consacré à la correspondance de César de Paepe, le troisième à celle de H. Messager, déporté de la Commune, père de Charles Vildrac.

(34) Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d'action directe, 1971.

(35) L. CAMPION, Les Anarchistes dans la F*** M/#*# ou les maillons libertaires et la chaîne d'union, éditions Culture et Liberté, BP 40, 13-Marseille — Saint-Just, 176 p. Une édition de 244 p. comporte une quatrième partie réservée aux maçons et qui concerne les anarchistes contemporains.

(36) Louise Michel ou la Velléda de l'anarchie, Gallimard, 1971, 478 p. Notons également la plaquette de 32 p. du professeur M. HENRIOT (Cahiers Haut-Marnais, n°s 106-107, qui s'est efforcé de tracer « un portrait de Louise Michel qui, avec son enchevêtrement de grandeurs et d'apparentes contradictions puisse [...] émouvoir».


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par Edith Thomas qui a donné là, dans son dernier ouvrage, un essai historique de très grande qualité sur cette « sainte de l'anarchie », victime jusqu'ici d'essais trop passionnés.

Paraf-Javal, anarchiste individualiste et franc-maçon, a fait l'objet des recherches de René Bianco qui, dans un Bulletin du CIRA (37) lui a consacré une bonne biographie qu'il a fait suivre de l'énumération très complète de ses oeuvres et de photographies.

Imbéciles et gredins, titre d'un recueil d'articles de Laurent Tailhade parus entre 1895 et 1900, vient d'être partiellement réédité (38) par JeanPierre Rioux qui a trouvé « terriblement vivants » les écrits du pamphlétaire anarchiste — un temps du moins — et maçon. J.-P. Rioux a écrit, pour son choix de textes, une quinzaine de pages bien venues sur cet homme de colères, « inébranlable sur quelques points comme la haine de l'Autorité injuste et le refus d'un surnaturel oppresseur mais aux faiblesses trop visibles ».

Mentionnons enfin Han Ryner dont on peut dire qu'il fut anarchiste individualiste, franc-maçon durant quelques années, auquel Louis Simon consacre un ouvrage qu'il a lui-même défini comme un essai pour promener « des éclairages sur le visage de l'ami et sur les pages de ses livres » (39).

Jules Verne anarchiste ? Il y aurait quelque audace à répondre affirmativement. Un universitaire, Jean Chesneaux a posé la question et, depuis 1966, consacré plusieurs études à l'auteur des Voyages extraordinaires, études qu'il a réunies, remaniées, complétées en 1971, dans Une lecture politique de Jules Verne (40). Cet ouvrage, de près de deux cents pages, fait le point, provisoirement, sur la pensée de J. Chesneaux concernant « le plus inconnu des hommes » comme J. Verne se définissait lui-même le 10 avril 1895 dans une lettre à un correspondant italien. Bourgeois respectable, il s'est montré anticommunard, antidreyfusard, pour tout dire, conservateur (J. Chesneaux dit aussi : antiféministe. Soit, mais Proudhon, le « père de l'anarchie » ?). Mais ne voilà-t-il pas que, dans ses romans traversés de trois courants : tradition quarante-huitarde, socialisme utopique et individualisme libertaire, sont « omniprésents » les grands problèmes politiques et sociaux qui se sont posés aux hommes du dernier tiers du xix" siècle. Pour nous limiter à l'anarchisme, J. Chesneaux a pu donner pour titre à un de ses chapitres : « L'individualisme libertaire » et il a relevé un certain nombre de thèmes : caractère factice de l'or, mise en question de la propriété privée, caractère conventionnel des frontières territoriales et des souverainetés étatiques qui traduisent d'indubitables orientations libertaires. J. Chesneaux se montre cependant moins affirmatif en 1971 qu'en 1966 et, après avoir fait état de toutes les lectures de Jules Verne auxquelles on a pu se livrer et insisté, à

(37) N° 21, automne 1970, p. 15-24.

(38) R. Laffont, Paris, 1969, 246 p., notes et index.

(39) L. Simon, .4 la découverte de Han Ryner, préface de Jean Rostand, Le Pavillon, 1970, 160 p.

(40) F. Maspero, 1971, 196 p.


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juste titre me semble-t-il, sur la nécessité d'une « lecture politique », il se garde toutefois de prétendre parvenir aujourd'hui à la pensée politique personnelle de l'auteur des Voyages extraordinaires dont les archives demeurent inaccessibles. Lorsque ces dossiers s'ouvriront, il n'est pas impensable qu'on découvre alors un Jules Verne anarchiste, à ses heures du moins.

RÉFLEXIONS SUR L'ANARCHISME

Dans son Increvable anarchisme (41), Luis Mercier Vega a dit tout haut ce que nombre d'anarchistes savent bien mais qui ne s'avoue pas publiquement et qui tient en deux propositions : la première, c'est que le mouvement anarchiste est très affaibli : ses théoriciens reconnus n'ont pas eu de descendance, le tirage de sa presse est en régression, ses militants sont de moins en moins nombreux et efficaces. Seconde proposition : jamais l'esprit libertaire n'a été aussi universellement vivant ; la plupart des mouvements sociaux contemporains présentent des caractères libertaires évidents.

Bornons-nous à cette double constatation (42) et voyons dans quelle mesure les ouvrages qui nous restent à voir, et qui sont plus de réflexion que de description, reflètent ce phénomène. On se rend compte aussitôt que leurs auteurs, anarchistes ou non, peuvent être répartis en deux catégories, les anciens et les modernes, les traditionalistes et les novateurs, ceci dit sans vouloir porter un quelconque jugement de valeur.

On a pu avoir un reflet de ces attitudes au cours du colloque, disons européen, qui, en décembre 1969, réunit durant trois journées à Turin, sous les auspices de la fondation Einaudi, près d'une centaine de participants, historiens aussi bien que militants. Nous ne ferons pas l'analyse des communications et interventions, ce qui nous entraînerait trop loin et renvoyons aux Actes de cette assemblée et aux comptes rendus qui ont paru dans le bulletin du CIRA et dans Politique aujourd'hui (43). Disons simplement que l'on y vit souvent s'affronter, comme il y a cent ans, marxistes et bakouninistes, selon un esprit dogmatique et polémique que nous retrouverons dans certaines des oeuvres que nous allons maintenant examiner.

Un des principaux leaders de la Fédération anarchiste, Maurice Joyeux, s'est essayé dans le roman, le théâtre et la théorie politique ; il a consacré, en 1969, un volume à L'Anarchie et la société moderne (44) qu'il m'a aimablement présenté comme un essai pour « voir clair dans

(41) Collection 10-18, 1970, 188 p.

(42) Je m'explique à ce sujet p. 22.

(43) Anarchi e Anarchia net mondo contemporeano Fondazione Luigi, Einaudi, Torino, 1971, 656 p. — CIRA, n° 23, octobre 1971, M. ENCKELL. — Politique aujourd'hui, février 1970, M. REBÉRIOUX, « L'anarchisme, ses sources et ses résurgences ».

(44) Editions Debresse, Paris, 1969, 228 p.


BULLETIN ANARCHISTE 91

l'évolution de la pensée libertaire ». Joyeux paraît donc se situer dans la lignée des modernes plus que des anciens et c'est ainsi qu'il analyse, dans le contexte actuel, l'éventualité d'une gestion ouvrière, expression qu'il préfère à autogestion qui, précise-t-il, n'a de sens que si elle s'exerce après la révolution sociale et dans l'égalité salariale. Mais pourquoi faut-il que, par la forme au moins, Joyeux se situe parmi les dogmatiques puisqu'il rejette non seulement les intellectuels — n'en est-il pas un lui-même ? —, les croyants et les communistes mais encore les anarchistes qui se trouvent en désaccord avec la Fédération...

Jean Barrué se range dans une ligne semblable. Certes, il se livre à une analyse très fouillée des problèmes qui se posent au socialisme cent ans après sa naissance et termine son étude sur L'Anarchisme aujourd'hui (45) en interrogeant : « Faut-il repenser l'anarchisme » ? Mais, en introduction ou chemin faisant, il procède à des excommunications répétées contre « les pires ennemis de la classe ouvrière » : « léninistes, trotskystes et autres maoïstes » — cf. p. 4. Et s'il affirme que le marxisme « aurait besoin d'un bon coup de plumeau » — à l'expression près, Marx lui-même serait sans doute d'accord pour, cent ans après les avoir formulées, réexaminer ses thèses — il estime que « les anarchistes n'ont montré ni servilité ni respect exagéré à l'égard de leurs philosophes et de leurs penseurs ». Ainsi le camp socialiste lui apparaît-il aujourd'hui bien tranché, d'un côté, « les prêtres de l'actuel communisme se lançant l'anathème », de l'autre, les anarchistes « devisant amicalement » — ce qui fera sourire ceux qui se donnent la peine de lire la presse libertaire.

Tous ceux qui écrivent aujourd'hui sur l'anarchisme, les traditionalistes comme les novateurs, ont conscience du fait que, antérieurement à 1914, on vivait un socialisme abstrait alors que, depuis la Révolution russe, on vit un essai de socialisme en action. Durant une vingtaine d'années, on en fut réduit pour ainsi dire à un modèle puis on a connu — on connaît encore dans certains cas — les expériences espagnole, yougoslave, chinoise, cubaine, algérienne, chilienne... et je n'évoque ici que des temps longs. Marx aurait-il aujourd'hui révisé son marxisme, Bakounine son bakouninisme, Lénine son léninisme ? C'est vraisemblable et c'est sans doute ce qui pousse certains à s'efforcer de repenser les antagonismes datés de Marx - Bakounine et à tenter une réflexion sur les problèmes posés par l'instauration du socialisme.

Ainsi en est-il tout d'abord pour Daniel Guérin qui, depuis une

(45) Spartacus, juillet-août 1970.


92 J. MAITRON

dizaine d'années, s'attache à tracer les grandes lignes d'un marxisme libertaire (46) qui dépasse et le marxisme et l'anarchisme. Ce faisant, il s'est attiré d'ailleurs les critiques des tenants des deux -ismes. D. Guérin voit « la révolution qui monte » s'exprimer, après la destruction de l'Etat, dans la confédération des communes sur le plan administratif, dans la confédération des syndicats et des conseils ouvriers sur le plan économique, l'autogestion des travailleurs et techniciens se révélant décisive dans une économie socialiste. Un numéro spécial de la revue Autogestion et Socialisme a été consacré à cette question sous le titre « Les anarchistes et l'autogestion » (47) tandis que dans le même temps paraissait l'ouvrage Autogestion, Etat, Révolution (48). Le premier de ces travaux, présenté par Y. Bourdet, ne prétend pas être autre chose qu'une « simple juxtaposition de textes » mais indispensable pour que s'engage « le débat fondamental ». Quant au second, oeuvre d'un groupe anarchiste contestataire aujourd'hui disparu, il se propose de montrer, à partir des exemples russe, italien, espagnol, yougoslave, algérien, français, que le problème essentiel qui sépare marxistes et anarchistes est moins celui du commencement — la critique de la société capitaliste et la nécessité d'y mettre fin étant communes à tous les révolutionnaires — ou celui du but lointain — Lénine n'a-t-il pas écrit lui-même : « Sur la suppression de l'Etat comme but, nous sommes complètement d'accord avec les anarchistes (49) — que celui de la période transitoire. Celle-ci sera caractérisée par la mise en place d'une nouvelle machine étatique au service du peuple, disent les marxistes, par la prise en main de la société par généralisation de l'autogestion que réaliseront « les travailleurs et techniciens autogestionnaires » selon Guérin (Pour un marxisme libertaire, p. 286) que réaliseront « les classes aujourd'hui sans pouvoir : ouvriers, paysans, employés », selon les militants du groupe « Noir et Rouge » qui excluent les techniciens de plus en plus incorporés à la classe dirigeante (cf. p. 157).

Quoi qu'il en soit, la plupart des anarchistes contemporains, ceux de la nouvelle génération plus que les « vieux », estiment que, sans tirer un trait sur le passé, « les principes théoriques formulés il y a plusieurs décades doivent être adaptés à notre époque » (Noir et Rouge, décembre 1964). Le clivage essentiel n'est plus, disent-ils, entre marxistes et anarchistes « mais entre une conception bureaucratique et une conception libertaire du socialisme » (50). Et Luis Mercier Vega, qui fait montre d'une ample et intelligente connaissance du mouvement anarchiste, écrit de même — cf. p. 59 — à propos de la situation française : « Plusieurs groupes de jeunes s'efforcent de s'arracher à un certain rituel pour tirer profit des expériences récentes et repenser les voies et moyens d'une action [...]. Ils ressentent douloureusement une des lacunes qui débilitent le mouvement, celle qui correspond à l'absence d'une recherche systématique, d'une analyse en profondeur des phéno(46)

phéno(46) du socialisme libertaire, 1959. — Pour un marxisme libertaire, 1969, 300 p.

(47) Cahiers nos 18-19, janvier-avril 1972.

(48) Editions du Cercle et de la Tête de Feuilles, 170 p. Publication du Groupe « Noir et Rouge ».

(49) L'Etat et la Révolution.

(50) Noir et Rouge, novembre 1968.


J. MAITRON. BULLETIN ANARCHISTE 93

mènes sociaux nouveaux, d'une révision du vocabulaire, d'une redéfinition théorique. »

Dans nos sociétés en profondes mutations, les remises en question s'exercent en tous domaines. L'anarchisme, par nature contestataire, n'est pas, pour autant, exempt de contestation... (51).

(51) Plus de six mois ont passé depuis la rédaction, en septembre 1972, de ce Bulletin qui, déjà n'est plus à jour, soit en raison des nouvelles parutions soit parce que j'ai eu connaissance de publications jusque-là ignorées. J'ai donc complété par notes, ainsi que ci-dessous, dans les limites indiquées.

Les historiens soviétiques ont publié les procès-verbaux par B. LE Moussu du Congrès de La Haye de la Première Internationale, Moscou, 1972, 180 p., édition qui permet une comparaison avec le procès-verbal de F.-A. SORGE publié par J. FREYMOND (La Première Internationale, t. II).

L'éditeur Gallimard vient de donner en deux volumes (1.168 p.), dans une traduction de V. PAQUES, l'oeuvre de F. VENTURI, Les Intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, publiée vingt années plus tôt par EINAUDI. Dans une ample et dense présentation de près de cent pages, dont beaucoup intéressent notre sujet, l'auteur fait le point de ses réflexions en 1972. Signalons, en outre, que plusieurs chapitres traitent de Bakounine et de Netchaïev.

Le même Bakounine, qui décidément demeure très actuel, est l'objet d'une étude d'H. ARVON, Absolu et révolution. Certains de ses écrits sont par ailleurs réédités, d'une part chez Stock, d'autre part, avec présentation de F. RUDE, chez Anthropos : De la guerre à la Commune, 611 p. Il s'agit alors, le titre l'indique, de textes portant sur 1870-1871. On se reportera à ce propos à l'ouvrage de M. MOISSONNIER, La Première Internationale et la Commune à Lyon. Les Editions sociales, 404 p., dans lequel est notamment soulignée, en opposition à F. Rude, l'importance du rôle de Bakounine à Lyon à l'automne 1870.

La Rue, revue du groupe anarchiste Louise Michel, n° 14, 2°- 3e trimestres 1972, (3, rue Ternaux, Paris, 11°), dans un important numéro spécial « Marxisme ou anarchisme » présente, certes, le point de vue libertaire mais offre également des textes de confrontation de Marx, Engels, Lénine.

Puisque nous en sommes aux « maîtres à penser », signalons enfin la publication, par la Bibliothèque Max Nettlau de Bergame, d'un Dossier Cafiero avec présentation de P.-C. MASINI.

En ce qui concerne les travaux universitaires, il convient de citer encore quelques solides études : Les Anarchistes dans l'Isère, de J.-P. BARTHÉLÉMY (Grenoble, 1972), Eléments pour une étude du mouvement anarchiste français, 1920-1929. Panorama bibliographique de la presse périodique, de Mlle GORSKI (CHS, octobre 1972), Le Problème de l'organisation dans le mouvement anarchiste de l'entre-deux-guerres 1926-1930 : le débat sur la plateforme de Mlle E. BUREI.LO (CHS, octobre 1972), La Presse anarchiste dans les Bouches-du-Rhône, 1880-1914, 238 p., de R. BIANCO (Marseille, 1972) ; Le Mouvement anarchiste français et la révolution russe de Mme A. FEUILLADE (CHS, fin 1972).

Deux ouvrages ont été publiés ces dernières années qui traitent de l'histoire du mouvement anarchiste allemand. Ce sont ceux du Dr U. LINSE, DunckerHumblot, Berlin, 1969, 410 p., intitulé Organisierter Anarchismus im deutschen Kaiserreich von 1871 et du Dr A. R. CARLSON, Anarchism in Germany, Metuchen N.Y. dont le volume I, 448 p., paru en 1972, sera suivi d'un second qui conduira le mouvement de 1890 à 1933.

Sous la direction L. COMBY, le n° 96 des Cahiers de l'Histoire vient d'offrir une « Histoire du mouvement anarchiste dans le monde» au titre ambitieux, certes, mais qui, dans l'état actuel de nos connaissances, constitue néanmoins une approche valable.

Citons enfin l'ouvrage de Ch. de GOUSTINE : Pouget, les matins noirs du syndicalisme, éditions de la Tête de Feuilles, 248 p., qui reprend la thèse de droit soutenue par l'auteur en 1961 et que nous avions signalée dans le n° 50 du Mouvement social. Et, dernier venu, le petit (112 p.) et grand livre d'A. RESZLER, paru aux P.U.F., l'Esthétique anarchiste, qui mérite beaucoup mieux que ces quelques mots.


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REVUE DES ÉTUDES COOPÉRATIVES

fondée en 1921 par Charles GIDE et Bernard LAVERGNE

AU SOMMAIRE DU N° 172 (2e trimestre 1973)

Albert MEISTER : Sociographie des Associations.

Daniel BOULET : La coopération agricole en question.

Raymond Louis : Le rôle des centres pour le développement des entreprises coopératives de 1969 à 1972.

Dr Abraham DANIEL et Dr Maurice KONOPNICKI : Une coopération oubliée... la coopération de la classe moyenne en Israël.

DÉBATS ET PROBLÈMES

André HIRSCHFELD : La coopération H.L.M. : mort ou résurrection ?

DOCUMENTATION ET INFORMATIONS COOPERATIVES

COMPTES RENDUS D'OUVRAGES

A TRAVERS LES PUBLICATIONS COOPÉRATIVES

Paraît trimestriellement à Paris

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Espagne

Casas-Viejas : réformisme et anarchisme en Andalousie (1870-1933)

par Gérard BREY et Jacques MAURICE

NOTE SUR L'HISTOIRE GÉNÉRALE DE L'ESPAGNE LIBERTAIRE

C'est à la faveur de la révolution libérale bourgeoise de septembre 1868 que l'Association internationale des Travailleurs pénètre en Espagne et s'implante à partir de deux grands pôles : la Catalogne industrielle et l'Andalousie rurale. Très vite, l'orientation de Bakounine l'emporte sur celle de Marx, et pendant le dernier tiers du XIXe siècle les militants anarchistes effectuent parmi les masses populaires un intense travail de propagande. Ils n'en recueillent pourtant tous les fruits que dans les premières années du XXe siècle, après que la défaite humiliante de 1898 ait révélé la profondeur de la crise où se trouve plongée l'Espagne. C'est alors, et seulement alors, que l'anarchisme s'enracine, sous sa forme syndicaliste, en Catalogne et devient, grâce à la création de la CNT, un véritable mouvement de masse (800.000 adhérents fin 1919). De son foyer catalan, il irradie vers d'autres régions, en particulier le Levant (Valence) et l'Andalousie, et ultérieurement l'Aragon. Il prend la tête des luttes sociales dans une période caractérisée par les retombées économiques de la Première Guerre mondiale et par l'impact de la révolution soviétique. Mais, en butte à la répression, la CNT sécrète des groupes de pistoleros qui, en provoquant le contre-terrorisme patronal et gouvernemental, affaiblissent l'organisation. Dès lors, deux orientations s'affrontent : la ligne « possibiliste » des « syndicalistes » pour qui la CNT est une organisation « purement économique », autonome par rapport à l'idéologie libertaire ; la tendance « sponlanéiste » qui se regroupe autour de la FAI, pour qui tout projet d' « anarchisme constructif » porte en lui l'hydre de l'Etat, oppresseur de l'individu. Le conflit, souterrain pendant la dictature du général Primo de Rivera, éclate au grand jour dès que la Confédération peut reprendre son activité publique en 1930-1931. Cor, après avoir contribué à l'instauration de la Seconde République, l'anarchisme adopte en quelques mois la conception volontariste de la FAI et tente par trois fois de forcer le cours des choses en déclenchant des insurrections dans les régions où il a une base de masse. A la suite de leur échec, la CNT va perdre pendant deux ans l'initiative : en octobre 1934, elle n'interviendra activement qu'aux Asturies. Elle parvient cependant à refaire son unité en mai 1936, à Saragosse, avec la réintégration des exclus et des dissidents sur la base d'un projet qui fait de la commune la pièce maîtresse de la société post-révolutionnaire. Dans la longue marche vers le communisme libertaire, un pas décisif venait d'être franchi.


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G. BREY - J. MAURICE


ESPAGNE 97

Rien ne prédestinait le nom de Casas-Viejas (Benalup de Sidonia), petit village de 1.500 habitants situé au sud de la province de Cadix dans une région d'élevage insalubre, à passer à la postérité. La notoriété lui vint des événements sanglants qui s'y déroulèrent en janvier 1933, quelques jours après l'échec du soulèvement anarchiste en Catalogne et au Levant : vingt-et-un paysans périrent — douze d'entre eux exécutés sommairement — le 12 au matin, payant chèrement leur tentative d'instaurer le « communisme libertaire » (1).

Les historiens de l'Espagne contemporaine accordent à ces événements une attention particulière. En général, ils s'intéressent moins au déroulement des faits, résumés très succinctement — au prix d'inexactitudes ou d'omissions — qu'à leurs conséquences politiques (2). Leur optique n'a pas de quoi surprendre : elle reflète l'émotion qui s'empara alors de l'opinion publique, choquée d'apprendre que le corps d'élite créé par la République soit-disant pour se défendre : les guardias de asalto avait réprimé une émeute locale plus durement que ne le faisait la garde civile, de sinistre réputation. Cette optique est légitime si l'on tient compte aussi de l'exploitation politique de l'affaire — notamment sur le plan parlementaire — par les adversaires du gouvernement Azana et de la coalition qui le soutenait, formée des républicains de gauche et des socialistes (3).

Il est indéniable que le gouvernement Azana fut mortellement blessé par les retombées politiques d'une répression qu'on lui imputa à crime : ce fut dès lors le « gouvernement de Casas-Viejas ». C'est dans ces conditions que le soulèvement du village et la répression qui s'ensuivit se virent attribuer une valeur exemplaire : ils symbolisaient l'incapacité du gouvernement républicano-socialiste à résoudre le problème agraire. Ensuite, la conscience populaire, prenant le relais, eut tendance à leur donner la dimension du mythe : ainsi le vieux « Seisdedos » apparut-il comme un personnage épique (4). A cet égard, il est naturel que la propagande anarchiste ait joué un rôle considérable (5). Il n'est pas sûr

(1) Il convient de rappeler que deux gardes civils (dont le sergent du poste) succombèrent aux blessures reçues de leurs assiégeants le 11 au matin (d'après le Diario de Câdiz du 13 janvier).

(2) Le récit des faits le plus complet se trouve dans ARRARAS, Historia de la segunda Repûblica espanola, Madrid, Ed. Nacional, 1964, tome II, p. 81-86. Cf. également : E. MALEFAKIS, Reforma agraria y revolucion campesina en la Espana del siglo XX. Barcelone, 1971, p. 300-301, et A. RAMOS-OLIVEIRA, Historia de Espana, Mexico, 1952, tome III, p. 42.

(3) La chronologie des débats parlementaires est résumée dans ARRARAS, op. cit., t. II, p. 87-91 et p. 95-105. Commencés le 1er février, à la réouverture des Cortes, ils ne seront clos que le 16 mars. Azana, remplaçant son ministre de l'Intérieur malade (Casares Quiroga), ne prononcera pas moins de huit discours (recueillis dans Obras Completas, México, 1966, tome II). On peut se reporter aussi à A. MORI : Crónica de las Cortes Constituyentes de la segunda Republica, Madrid, 1932-1933, dont le tome XI est consacré aux débats sur les événements de Casas-Viejas ; il contient les témoignages recueillis par la Commission parlementaire officieuse et le rapport de la Commission officielle.

(4) Sur l'idéalisation de la figure de Seisdedos, cf. notamment : BRENAN, El Laberinlo espanol, Paris, 1662, et ,1. HOBSBAWM, Les primitifs de la révolte dans l'Europe moderne, Paris, 1966, p. 102.

(5) L'une des brochures publiées par la CNT : La verdad sobre la tragedia de Casas-Viejas, Barcelone, 1933, ira jusqu'à comparer l'un des paysans, roué de coups et poussé par les gardes jusqu'à la cabane encerclée, au Christ gravissant, pliant sous sa croix, le Golgotha.


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cependant que les soulèvements paysans d'inspiration libertaire aient, pendant la seconde République, revêtu l'ampleur qu'on leur accorde d'habitude (6). En outre, force est bien de constater que, dans la plupart des ouvrages, les particularités structurelles et conjoncturelles de CasasViejas sont escamotées. Il devient alors difficile, voire impossible, d'expliquer pourquoi, en janvier 1933, le millénarisme paysan s'exprima à Casas-Viejas plutôt qu'ailleurs, pourquoi aussi un incident très localisé prit très vite les proportions d'une tragédie nationale (7).

Aussi nous garderons-nous d'épouser le climat passionnel qui régnait en Espagne en ce début d'hiver 1933. En réalité, ce fut Azaña lui-même qui contribua à le créer en ressuscitant, dans son premier discours aux Cortes, le spectre, vieux d'un demi-siècle, de la Mano Negra (8) et en invoquant une espèce de fatalité pour expliquer, sinon justifier, la dureté de la répression (dont il ne connaissait peut-être pas encore toute l'ampleur ni l'arbitraire) : « A Casas-Viejas, il n'est arrivé que ce qui devait arriver » (9). Cette phrase imprudente, détachée de son contexte, l'accula dans les débats suivants à la défensive et favorisa les manoeuvres et les coups bas de ses adversaires (10). Pourtant Azana avait souligné dans le même discours un élément essentiel, mais trop souvent oublié, pour la

(6) MALEFAKIS, op. cit., p. 344-345 :

« De notre point de vue, l'aspect le plus intéressant de ces insurrections (celles déclenchées par la CNT en janvier 1932, janvier et décembre 1933 - note des auteurs) réside dans le fait qu'elles furent rarement secondées avec efficacité par les comités paysans locaux. Cela a été estompé par la notoriété acquise par les événements de Casas-Viejas, l'un des rares villages andalous qui appuya le soulèvement de janvier 1933. »

(7) En Andalousie, en effet, l'agitation paysanne fut très localisée : quelques bourgs de la province de Cadix, deux villages de la province de Séville. Cf. MALEFAKIS, op. cit., p. 345, note 45, et ARRARAS, op. cit., p. 80, qui donne la précision suivante :

« A La Rinconada (province de Séville), les syndicalistes, dirigés par le secrétaire du syndicat, surnommé « Cinq réaux », proclamèrent le communisme libertaire sans tirer un coup de feu. A l'arrivée des forces de la Garde civile, les rebelles amenèrent le drapeau rouge et noir, bissé sur la mairie, et rentrèrent chez eux. »

(8) Sur la Mano Negra, cf. infra, note 41.

(9) Le 23 février, Azana justifiait ses propos antérieurs dans ces termes :

« ...quand je disais qu'à Casas-Viejas il était arrivé ce qui devait arriver, je ne pensais ni ne savais qu'à Casas-Viejas il fût arrivé quelque chose qu'une personne d'honneur ne pût approuver. »

(10) Il y eut, pendant la première quinzaine du mois de mars, une cascade de « révélations » d'où il ressortait qu'ordre avait été donné en haut lieu de ne pas faire de prisonniers. Le 15, la veille de la clôture du débat sur Casas-Viejas, un capitaine d'état-major, Bartolomé Barba, prêta à Azaña cet ordre terrible : « Tirez au ventre. » Rappelons que cet officier fut l'un des fondateurs, début 1934, de l'Union militaire espagnole, organisation clandestine destinée à lutter contre la République. Ou s'étonnera dès lors que, dans la seule phrase consacrée à Casas-Viejas dans son livre, C. LORENZO, Les anarchistes espagnols et le pouvoir, Paris, 1969, p. 75, reprenne à son compte pareille accusation.

Ajoutons que G. JACKSON, La republica espanola y la guerra civil, Mexico, 1967, précise très clairement le rôle joué par Barba et par Rojas dans les « purges » de Saragosse et de Grenade dès les premiers jours de la guerre civile. Cf. l'appendice : « La légende noire de la République », p. 427.


ESPAGNE 99

compréhension des événements de Casas-Viejas : le rôle de la tradition dans la genèse du soulèvement (11). Nous y attachons d'autant plus d'importance qu'un an auparavant un congrès anarchiste avait estimé que Casas-Viejas était « anesthésié » par la politique (12).

C'est pourquoi, avant de retracer à notre tour, d'après des sources de première main, le déroulement des faits et d'en dégager quelques enseignements pour l'histoire du mouvement social dans l'Espagne d'il y a quarante ans, il nous paraît nécessaire de rechercher les racines profondes de l'événement en étudiant les circonstances dans lesquelles s'implanta et se développa l'organisation anarchiste à Casas-Viejas. Ce faisant, nous serons amenés à parler d'abord de Medina-Sidonia, puisque aussi bien Casas-Viejas faisait partie de cette commune et en dépendait administrativement (13).

LA PREMIÈRE INTERNATIONALE A MEDINA-SIDONIA (1872-1884)

Grâce à deux ouvrages récents (14), nous disposons de documents fondamentaux sur la vie de la Première Internationale en Espagne et, par conséquent, de renseignements assez précis sur l'organisation ouvrière à Medina-Sidonia.

(11) Azaña, op. cit., p. 540 :

« J'ai dit qu'un mouvement anarchiste qui se répand, lorsqu'il se livre à la violence, comme un incendie — car il se répand sur un terrain fertilisé par les propagandes ainsi que par la prédisposition morale et intellectuelle d'un certain nombre de prolétaires —, ne peut être traité comme un « complot » car il n'a ni la même organisation ni les mêmes moyens » (discours du 2 février).

Sur le rôle de la tradition, cf. P. Vilar, Histoire de l'Espagne, Paris, 1958, p. 80-81.

(12) Memoria del primer congreso comarcal celebrado por la Federación de trabajadores agricolas de la comarca de Cádiz, en los dias 17 y 18 de enero de 1932 en Jerez de la Frontera. Jerez de la Frontera, 1932.

(13) Casas-Viejas est une aldea, c'est-à-dire un petit bourg situé sur le territoire d'une localité plus importante (municipio). Il y a à sa tète un alcalde pedáneo, espèce de délégué du maire, habilité à prendre les mesures qui s'imposent en cas d'urgence (incendie, inondation, atteintes à l'ordre public). Le 31 janvier 1933, le journal CNT accusera cette structure très centralisée d'avoir permis aux administrateurs de la commune de favoriser Medina-Sidonia aux dépens de Casas-Viejas, qui était toujours restée en dehors de leurs préoccupations.

(14) Asociación internacional de los Trabajadores. Arias de los Consejos y Comisión federal de la Region Española (1870-1874). Transcripción y estudio preliminar por Carlos Seco Serrano. Universidad de Barcelona. Publicaciones de la Cátedra de Historia general de Espana. 1969. Le tome 1 (LXXI - 403 p.) contient les comptes rendus des réunions tenues par les trois Conseils fédéraux successifs entre le 5 juillet 1870 et le 20 décembre 1872. Le tome II (345 p.) présente les comptes rendus des séances de la Commission fédérale du 7 janvier 1873 au 9 mars 1874, a l'exception de celles tenues entre le 10 mars et le 4 août 1873, résumées dans le Boletin de la Federación regional española (que l'on peut consulter à Amsterdam).

M. NETTLAU, La Première internationale en Espagne (1868-1888). Revision des textes, traductions, introduction, notes, appendices, tableaux et cartes aux soins de R. LAMBERET. Dordrecht-Holland. 1969. 083 p. et un portefeuille contenant deux tableaux récapitulatifs et deux cartes.


100 G. BREY - J. MAURICE

C'est à l'automne 1872 qu'une fédération locale (f 1) s'y met en place : implantation relativement tardive si l'on remarque que la f 1 de Cadix, fondée en mai 1870, entre dans la Fédération régionale espagnole (FRE) le 1er septembre avec huit sections (dont une de femmes) (15). Au Congrès de Barcelone (19-26 juin 1870), plusieurs sociétés ouvrières gaditanes sont représentées (16), ainsi que des sections de Jerez de la Frontera.

Au printemps 1872, le Conseil fédéral charge deux de ses membres, Francisco Mora et Anselmo Lorenzo, d'une tournée de propagande et d'explication respectivement en Catalogne-Levant et en Andalousie. C'est alors, raconte Nettlau, que « Mora établit la première grande liste : Direcciones de las Federaciones locales y Secciones de oficios de que constan (adresses des fédérations locales et sections de métiers qui les composent), une page de deux colonnes, imprimée, marquée au crayon : 10 février 1872, rédigée à la veille du voyage » (17). D'après cette liste, des fl existaient à Cadix (sept sections), Jerez (deux), Puerto de SantaMaria (une) et Puerto Real (cinq) ; trois étaient en constitution à San Fernando, Sanlùcar de Barrameda et Villamartin. Medina-Sidonia n'est pas mentionné et, d'ailleurs, A. Lorenzo ne s'y rendit point. L'implantation se fait donc d'abord à Cadix où des sociétés ouvrières préexistantes constituent les f 1. Puis, sans doute à partir de Cadix et Jérez, le mouvement s'étend le long du littoral, dans une zone aux localités rapprochées et en effervescence depuis la « septembrina » de 1868 qui chassa Isabel II du trône (18).

Dans ce contexte, Medina semble être le premier village de la campina (19) gaditane où se soit implantée l'AIT de façon réelle et durable, quoique tardive et limitée, à partir du jour de septembre 1872 où un certain Diego Rodriguez Vargas adhère individuellement, grâce au prosélytisme d'un militant de Cadix. Régulièrement, les progrès de l'Internationale dans ce village sont signalés. Ainsi, le 24 septembre : « Le camarade (companero) qui a adhéré nous fait part de la situation précaire du village, victime du fanatisme politique, grâce auquel des bandes d'ambitieux ont réussi à l'exploiter pendant de nombreuses années. Il dit aussi que les travailleurs sont en train d'ouvrir les yeux sur tous ces farceurs et il espère qu'il aura organisé en novembre une Section de métiers divers » (20).

Son énergie lui permet effectivement de tenir son pari, car, dès le

(15) D'après NETTLAU, op. cit., p. 120 ; cependant, la constitution de la f 1 de Cadix est annoncée le 10 août 1870 dans Actas, 1, p. 12.

(16) Voir le détail dans NETTLAU, op. cit., p. 79.

(17) NETTLAU, op. cit., p. 107. Sur les circonstances et les buts de ce périple, cf. ibid., p. 104-109, et A. LORENZO, El proletariado militante, Toulouse, 1946, t. 1, p. 251-257.

(18) Seules exceptions éphémères : les pueblos intérieurs d'Arcos de la Frontera et de Villamartin qui essayent, sans lendemain immédiat, de se constituer en f 1 vers mars 1870 et avril 1872 respectivement.

(19) On désigne généralement par ce terme, en Andalousie, les régions de culture les plus fertiles, par opposition à la sierra, régions accidentées, boisées et de sol plus pauvre.

(20) Actas, 1, p. 264. Ce désenchantement et cette méfiance à l'égard des « politiciens » bourgeois qui étaient arrivés au pouvoir à la faveur de la « Révolution de 1868 » et s'opposaient en fait à tout changement radical pourraient bien expliquer le ralliement de cet homme à l'AIT et le dynamisme qu'il déploie pour organiser les travailleurs de Medina.


ESPAGNE 101

4 octobre, « le camarade qui a adhéré nous annonce qu'il a pu regrouper vingt travailleurs qui se sont constitués en Section. [...] Il demande des statuts, des brochures et tout ce qui pourra être utile pour la propagande » (21). L'enthousiasme se communique à toute la f 1 qui, officiellement admise au sein de la FRE le 5 novembre, décide de tenter un réel effort de propagande par la diffusion de brochures : avec ses vingt militants, Medina s'abonne au journal La Razón de Séville et commande au moins soixante-dix brochures (22).

La situation économique du village dut aussi favoriser le rassemblement des travailleurs, même si d'un autre côté, elle freinait les adhésions à cause de la cotisation mensuelle : « Après de nombreuses semaines de chômage, on travaille maintenant pour un salaire de trois réaux et un gazpacho réglementaire de pain et d'eau » (23).

Malgré ces salaires de misère, Medina verse dix réaux à la suite de la circulaire imprimée du 22 octobre 1872 A todas las secciones obreras de la Region Espanola, dans laquelle le secrétaire général, Francisco Tomás, demande de soutenir six grèves en cours et « de ne pas en provoquer de nouvelles parce qu'elles porteraient préjudice au développement de notre organisation sociale » (24).

(21) Actas, 1, p. 280.

(22) Actas, 1, p. 325-326, où l'on trouve le détail de cette commande qui illustre bien le désir de s'émanciper par l'instruction des travailleurs de ce village dont la population, en principe scolarisée, c'est-à-dire celle âgée de plus de neuf ans d'après la loi sur l'Instruction publique de 1857, était en fait analphabète à 73 %. José HIRALDO (Andalucia libertaria y mártir, Paris, s.d., 62 p.) raconte comment le soir « ceux qui savaient lire le faisaient à voix haute pour instruire leurs compagnons d'infortune » ou comment certains analphabètes « glissaient dans leur poche leur alphabet, leur crayon et leur carnet et mettaient à profit chaque minute de repos pour apprendre à lire et à écrire, aidés par quelque camarade bénévole » (p. 28). Même témoignage chez J. D. del MORAL. Historia de las agitaciones campesinas andaluzas. Córdoba. (Antecedentes para una reforma aqraria), Madrid, 1967, 509 p. (p. 190-191).

(23) Actas, T, p. 280. Déjà au congrès de Saragosse (4-11 avril 1872), le travailleur des champs « Juan Méndez, de Carmona, expose les conditions pénibles du travail agricole en Andalousie : en hiver, de grandes périodes sans travail ; en été, journées de dix-huit heures ou plus pour deux réaux et demi et la nourriture (la soupe, gazpacho, et pain noir de la pire qualité) » (NETTLAU, op. cit., p. 123). À Sanlucar de Barrameda, un ouvrier agricole gagnait effectivement deux réaux pour une journée de dix-huit heures et sept pour le travail à la tâche — a destajo — (Actas, 1, p. 289, séance du 11 octobre 1872). A Carmona même, la situation semblait meilleure puisque, pour une journée de onze à douze heures, le même ouvrier pouvait toucher entre douze et treize réaux, et entre quinze et seize a destajo (Actas, 1, p. 351, séance du 22 novembre 1872).

D'après la brève étude comparative de Seco sur les conditions de travail à cette époque (Ibid., p. LXII-LXIX), la durée du travail oscillait entre dix-huit et dix heures et les salaires entre deux et demi et douze reaux (les salaires supérieurs à douze réaux étant rarissimes). Les journaliers andalous, comme ceux de Medina, étaient de ceux qui travaillaient le plus pour toucher le moins.

(24) Cité par NETTLAU, op. cit., p. 153. F. Tomás insiste inlassablement sur la priorité de l'organisation des travailleurs sur l'action revendicative ou révolutionnaire. Sur ce dilemme, cf. NETTLAU, op. cit., p. 169, 171-175 et, p. 180, l'opposition de Sabadell à ce contrôle des grèves exercé par la Commission fédérale.


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Ce n'était pas là l'unique difficulté du prolétariat espagnol, alors secoué par les affrontements entre les partisans de Marx et ceux de Bakounine au congrès de scission de La Haye (2-7 septembre 1872). La FRE y délègue Gonzalez Morago, Marselau, Farga Pellicer et le Français C. Alerini, alors réfugié à Barcelone. Ceux-ci assistent à leur retour au Congrès « anti-autoritaire » de Saint-Imier le 15 septembre.

Les remous et les querelles suscités par ces deux événements parviennent jusqu'à Medina, qui« fait part du mécontentement ressenti à la suite de la conduite observée par le Conseil général précédent et par la majorité artificielle du congrès de La Haye, et, en même temps, se félicite des décisions prises au congrès de Saint-Imier » (25).

Après cet épisode sans suite pour elle, la f 1 de Medina est admise au Congrès de Cordoue (25 décembre 1872-3 janvier 1873), où elle est représentée par un menuisier. Elle compte alors une section de vingt membres pour une commune de 12 394 habitants en 1877, ce qui rend peu vraisemblable l'hypothèse que Casas-Viejas ait pu être atteint par cette implantation. Cette stagnation des effectifs après un départ enthousiaste est expliquée, non par le désintérêt des travailleurs, mais par la dégradation des salaires qui, avec le chômage de ces mois d'hiver, ne leur permet pas de verser les cinq centimes de cotisation mensuelle par personne à la Commission fédérale (26). Le secrétaire pour la région (comarca) du Sud, Severino Albarracin, se contente de les encourager et il ajoute : « Malheur aux bourgeois le jour où nous comprendrons tous notre devoir, en attendant malheur à nous. Poursuivez, camarades, le travail de propagande jusqu'à ce que ce jour arrive » (27). Outre cette perspective rédemptrice lointaine, Albarracin ne propose aucune lutte à plus court terme qui permettrait à ces fédérés d'atténuer leur exploitation et, du même coup, de rallier peut-être d'autres travailleurs. Celte

(25) Actas, 1, p. 293 (séance du 15 octobre 1872). Cet attachement au Conseil fédéral est réitéré lors de la séance du 22 novembre qui fait état d'ingérence des « autoritaires » marxistes de la Nouvelle Fédération Gaditane dans les affaires de la fl de Medina. Celle-ci reproche aux karlistas gaditans d'avoir tenté d'influencer l'un des siens en lui remettant La Emancipación qui, en juin 1872, était devenu l'organe de la tendance marxiste sous la direction de militants de la Nouvelle Fédération Madrilène (Actas, 1, p. 350). Le mot karlistas désigne les partisans de Karl Marx ; il s'agit d'un jeu de mots, peu flatteur pour eux, avec carlislas (monarchistes dissidents alors en lutte ouverte avec le pouvoir central).

(26) En effet, « les travailleurs qui désirent entrer au sein de l'Internationale sont nombreux, mais ils ne le font pas, par manque de ressources ». Toutefois, bien qu'il leur faille désormais « travailler du lever au coucher du soleil pour trois misérables réaux » au lieu de quatre, les fédérés paient leurs cotisations de décembre, commandent quatre-vingts brochures et s'abonnent au Boletin de la Federación Regional Española dont le n° 1 est du 16 janvier 1873 (Actas, II, p. 30-31, séance du 31 janvier 1873).

(27) Libro copiador, 3e volume, n° 87, folio 310. Le professeur SECO SERRANO, que nous remercions pour nous avoir communiqué celle lettre, prépare une édition des volumes deux à huit (le premier est perdu) de ce manuscrit conservé à la Bibliothèque Arùs qui contient les communications et les circulaires envoyées aux sections et aux f 1 par le troisième Conseil et la Commission fédérale entre septembre 1872 et avril 1874.


ESPAGNE 103

précaution rejoint le souci de F. Tomás de ne pas multiplier les conflits partiels et d'assurer d'abord le succès de ceux qui sont en cours.

Peu après la proclamation de la Première République (11 février 1873), la f 1 connaît une nouvelle étape de son cheminement idéologique. En effet, la séance du 7 mars fait part du refus de la Municipalité républicaine de donner un local aux internationaux, ce qui renforce leur " apolitisme » libertaire (28).

Par la suite, une lettre de la Commission fédérale du 11 septembre 1873 laisse entendre une désorganisation de la f 1 et encourage D. Rodriguez, militant de la première heure, à la reconstituer (29). Cette lettre resta sans réponse et ce n'est qu'un an plus tard, dans la Memoria (rapport) de la Commission fédérale espagnole du 28 août 1874 au Congrès de Bruxelles (7-13 septembre), que la f 1 de Medina est notée « en constitution » (30). Expression vague, qui permet de penser qu'elle s'efforçait encore de se re-constituer dans la clandestinité, conformément aux conseils répétés des dirigeants fédéraux après la mise hors la loi de l'internationale en Espagne en janvier 1874.

Par conséquent, aux origines, le mouvement anarchiste de ce pueblo se caractérise par :

— un départ enthousiaste dû aux désillusions successives depuis 1868 et une grande préoccupation pour la propagande. Le petit noyau initial, d'une vingtaine de militants seulement, préfère organiser les travailleurs et diffuser des brochures au lieu de se lancer dans une action revendicative, voire révolutionnaire, qui pourrait, en raison même de sa faiblesse numérique, causer sa perte ;

— un sens aigu de la solidarité envers les grévistes de la péninsule, qui ne se démentira jamais par la suite (soutien financier aux grévistes de Valence en 1883 et aux mineurs asturiens de La Felguera au début de janvier 1933) ;

— enfin, une fidélité absolue au troisième Conseil et à la Commission fédérale (dont les deux soucis majeurs sont précisément l'organisation et la solidarité active), malgré la tentative des karlistas gaditans et les illusions suscitées par le républicanisme fédéral.

Pendant la période de clandestinité, le nom de Medina-Sidonia disparaît des listes des f 1 dressées après août 1874, bien que, dans la province de Cadix, l'organisation ait subsisté, malgré un apparent déclin

(28) Actas, II, p. 80. Les rapports entre internationaux et républicains sont analysés par Seco dans son introduction du tome 1 des Actas, p. XXXIII-V. Ces rivalités prendront un tour plus violent et parfois sanglant lors de la participation de certaines municipalités républicaines à la répression du mouvement cantonaliste au cours de l'été et de l'automne 1873 (cf. NETTLAU, op. cit., p. 191-192, 199-206, 209-212 et les témoignages des f 1 persécutées dans Actas, II, p. 94 et suiv.).

Remarquons qu'en 1913 les autorités de Medina s'opposeront à la réorganisation des ouvriers en essayant aussi de les priver de local.

Par ailleurs, la déception provoquée par les républicains de 1873 préfigure celle que les paysans de Medina et de Casas-Viejas ressentiront entre 1931 et 1933, lorsque après avoir fait confiance à des municipalités republicano-socialistes ils tourneront leurs espoirs déçus vers la Confédération nationale du Travail.

(29) Libro copiador, 6e volume, n° 1 225, folio 146.

(30) D'après la liste donnée par NETTLAU, op. cit., p. 252.


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après 1877 (31). La chute de Canovas del Castillo, le 8 février 1881, et la formation d'un gouvernement libéral qui autorise la liberté de réunion facilitent le retour de l'AIT à la vie publique. En septembre, un « Congrès ouvrier régional » réunit à Barcelone 140 délégués de 162 organisations et décide de reconstituer la Fédération sous le nom de Fédération des Travailleurs de la Région espagnole (32). Dix fédérations locales, sur les vingt existant, y sont représentées, dont Alcalá et Paterna. Ce n'est cependant qu'un an plus tard que la Memoria de la Commission fédérale du 10 août 1882 au congrès de Séville mentionne une f 1 à Medina qui compte 46 ouvriers boulangers ; il y a alors dans la province 29 f 1 rassemblant 9 001 fédérés (33). D'après la Crónica (34), la section des Agriculteurs de Medina adhère à la FTRE à la fin de 1882, portant ainsi le nombre de fédérés à 128 en décembre.

Désormais, la Commission fédérale entretient des relations épislolaires suivies avec les fédérés de Medina qui la soutiendront constamment, en particulier lors du conflit qui l'oppose aux dissidents, qui sont qualifiés de « perturbateurs » et se doneront le nom de Desheredados (déshérités). Ceux-ci se méfient du gouvernement libéral de Sagasta et craignent qu'un retour à l'activité au grand jour ne favorise une répression générale comme en 1873-1874. Progressivement, ce courant hostile au « légalisme » de la Commission très influencée par l'ancien notaire Serrano y Oteiza se renforce sous l'impulsion de militants d'Arcos de la Frontera affirmant agir dans le sens du congrès de Londres de 1881 qui prônait la propagande par le fait (en particulier dans les campagnes) et « la nécessité de la presse clandestine », critiquait ceux qui se contentent des moyens légaux et conseillait l'étude des « sciences techniques et chimiques [...], comme moyen d'attaque et de guerre » (35). Après tout, la nécessité de lutter clandestinement (en cas de persécution, il est vrai) n'avait-elle pas été affirmée par le Conseil fédéral dès la minovembre 1871 ? La Commission fédérale n'avait-elle pas, à partir de septembre 1873, recommandé l'organisation clandestine de groupes de dix militants et envisagé l'éventualité de sabotages et de représailles ? Ces consignes ne trouvaient-elles pas chez les Desheredados une résonance logique ? (36).

(31) La Memoria d'août 1874 mentionne l'existence de 14 f 1 gaditanes et celle du 4 juillet 1877, 13 dont Paterna de la Rivera et Alcalá de los Gazules, villages de l'intérieur appartenant au même partido jadicial (canton) que Medina (LOREXZO, op. cit., II, p. 177-178). La liste dressée lors du Congrès international de Londres en juillet 1881 n'en relient plus que 8 (NETTLAU, op. cit., p. 339).

(32) Sur ce Congrès, cf. NETTLAU, op. cit., p. 350-358 et tableau II. colonnes 2 et 3.

(33) NETTLAU, op. cit., p. 375-376.

(34) La Crônica de los Trabajadores de la Region Espanola est, à partir de décembre 1882, l'organe de la FTRE publié à Barcelone mensuellement.

(35) Rapport de P. Kropotkine cité par NETTLAU, op. cit., p. 346-347.

(36) Sur les réactions du Conseil fédéral lors des menaces gouvernementales à l'automne 1871, cf. : Oriol VERGÉS MUNDO, La 1 Internacional en las Cortes de 1871, Universidad de Barcelona, 1964, p. 55-57 ; Actas, 1, p. 77 et 81 et NETTLAU, op. cit., p. 102-105. Quant à l'organisation de la lutte clandestine lors de la répression du cantonalisme, se reporter à NETTLAU, op. cit., p. 218-234 et 618-619.


ESPAGNE 105

Dans cette partie occidentale de l'Andalousie, écrit Nettlau, « une tactique modérée, représentée par l'Union des travailleurs des champs (à Ubrique ?) et approuvée par la Commission fédérale, et une tactique violente propagée par la Commission comarcale (à Arcos ?) se confrontaient donc, semble-t-il, et avaient devant elles le problème de la misère et de la révolte agraire » (37). Effectivement, dès 1878 et devant une aggravation du sort des travailleurs agricoles, la Conférence comarcale de l'Andalousie de l'Ouest « décide à l'unanimité la propagande par le fait et. les représailles, et par six voix contre quatre et une abstention l'organisation de sociétés coopératives à cet effet » (38). Medina, qui depuis 1874 semble être resté à l'écart de ce durcissement, manifeste alors son attachement à la Commission fédérale en organisant une Assemblée publique de propagande en décembre 1882. Et, en janvier 1883, la Section des Agriculteurs adhère à l'Union des travailleurs des champs (UTC), alors que la révolte aurait pu prendre une tournure plus intransigeante dans ce village où « les prolétaires se nourrissent uniquement de la viande des bêtes qui périssent dans les champs faute de nourriture » (39). Enfin, Medina approuve la Circulaire n° 22 (disparue) qui condamne « ces malheureux d'Arcos et leurs comparses, pour leur conduite et leur congrès ridicule » (40) qui a dû regrouper à Séville, en janvier 1883, une dizaine de délégués « perturbateurs ».

Peu après, vingt dissidents d'Arcos sont expulsés de la f 1, dont quelques-uns avaient probablement des liens de famille avec certains inculpés des procès dits de la Mano Negra. A l'origine de ce mythe (41) : deux assassinats et un accident, qui donnent lieu non seulement au châtiment des coupables présumés, mais aussi et surtout à une répression féroce à la fois contre la Commission comarcale d'Andalousie de l'Ouest (42) et les fédérés en général. Voyant que les « perturbateurs » sont impliqués dans cette affaire, la Commission fédérale hésite à prendre la défense des accusés. Cependant, pour éviter les persécutions, elle dénonce les crimes de la Mano Negra et affirme bien haut que la FTRE n'a rien

(37) Op. cit., p. 407. Sur ces antagonismes, cf. chap. XVIII-XIX.

(38) Circulai- n° 4, du 20 septembre 1878, in LORENZO, op. cit., II, p. 214.

(39) Crónica, 1, p. 27-28 (séance du 13 janvier 1883).

(40) Crónica, 1, p. 36.

(41) Dans les deux sens du mot : rien ne prouve définitivement qu'une société se soit réellement constituée sous ce nom, malgré la publication des statuts de la Mano Negra, à l'authenticité suspecte, à la fin de l'article de Cl. E. LIDA, Agrarian anarchism in Andalusia. Documents on the Mano Negra (in International review of social history, vol. XIV, 1969, Part 3, p. 315-352).

Par ailleurs, la police et la presse bourgeoise entretiendront longtemps le mythe de la survivance de cette terrifiante et mystérieuse « société », au point qu'en 1915 et 1933 elles l'accuseront d'être responsable des événements survenus à Casas-Viejas. Sur les procès de la Mano Negra et leurs origines, cf. El proceso de « La Mano Negra », Toulouse, 1958, 46 p. et NETTLAU, op. cit., p. 406-414, 428-433 et 598-608. Signalons aussi : Constancio BERNALDO DE QUIRÓS, El espartaquismo agrario andaluz, Madrid, 1919, reproduit in : Anales de Sociologia, Barcelone, n° 4-5 (1968-1969).

(42) Parmi les six garrottés de Jerez (14 juin 1884), figurent les frères Pedro et Francisco Corbacho et l'instituteur Juan Ruiz y Ruiz, qui constituaient la Commission.


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à voir avec cette « société »,... « à supposer qu'elle existe ». Malgré ces précautions, la Crónica signale des dizaines d'arrestations dans la province ; les autorités menacent de prison et de déportation les fédérés qui manifestent avec force leur droit et leur volonté de s'organiser. A Medina-Sidonia, la section des Agriculteurs applique à la lettre — et avec un certain succès — les consignes de « résistance » légale de la Commission fédérale et, sur l'intervention des autorités civiles, marque un point contre les caciques locaux et la Garde civile (43).

Durant l'été 1883, les travailleurs de certaines f 1 luttent pour être payés à la journée et font appel à la solidarité des ouvriers des communes voisines pour qu'ils n'acceptent pas de salaires (jornales) inférieurs à ceux qu'ils exigent eux-mêmes. Bien que les fédérés de Medina soient restés à l'écart de ce mouvement, quatre d'entre eux sont incarcérés pendant trois semaines lors de la suspension des garanties constitutionnelles du 10 août 1883. Par la suite, la f 1 de Medina sera l'un des principaux protagonistes d'une crise au sein de l'UTC et cet épisode entraînera probablement sa dislocation.

La propagande se fit davantage par des réunions publiques (destinées aussi à répondre aux mesures d'intimidation) que par la diffusion de brochures ou de journaux, pratique pourtant privilégiée en 1872-1873. Cela suffit-il à expliquer la croissance remarquable de l'effectif total, passé d'une période à l'autre de vingt à cinq cents fédérés (44) ? Peut-être le hameau voisin de Casas-Viejas avait-il été touché par les idées anarchistes. Il est toutefois plus probable que l'organisation avait subsisté et que la propagande s'était activement poursuivie dans la clandestinité entre 1874 et 1882, même si le nom de Medina disparaît des recensements de fédérations. D'autres f 1 gaditanes ont dû connaître une continuité semblable : comment expliquer autrement que le nombre de f 1 revendiquées passe subitement de huit en juillet 1881 à vingt-neuf un an plus tard seulement ?

Au stade actuel de nos investigations, nous ignorons si la f 1 de Medina, après l'affaire Saénz Burgos, fut en mesure de se maintenir au sein de la FTRE qui, à Valence en septembre 1888, se transforma en Organisation anarchiste de la Région espagnole. Par contre, nous savons, toujours grâce au travail de Nettlau, que Medina ne figure pas parmi les treize localités gaditanes représentées au congrès de l'organisation clandestine des Desheredados, à Cadix les 25-28 décembre 1884 (45). Dans les années qui suivent, l'anarchisme andalou ( et espagnol en général) est traversé par des courants différents (collectivisme anarchiste, commu(43)

commu(43) La Section des Agriculteurs proteste contre la Mano Negra et contre toute association qui n'ait pas comme fondement la Vérité, la Justice et la Morale. Malgré les brutalités et les pratiques arbitraires, il règne un grand enthousiasme parmi les travailleurs des champs en faveur des grands principes d'Anarchie et de Collectivisme. La Section F...] désire rendre publique sa reconnaissance à l'égard du Maire (D. Francisco Alvarez Giménez) et du Juge de Première Instance (D. Rafael Pérez Torres) qui, fidèles représentants de la loi, se sont opposés à ce que les caciques et la garde civile n'effectuent un grand nombre d'arrestations arbitraires » (Crônica, 1, p. 124, séance du 23 mai 1883).

(44) Les 46 boulangers d'août 1882 et les 459 « agriculteurs » revendiqués en août 1883 (Crônica, 1, p. 172).

(45) NETTLAU, op. cit., p. 467-475.


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nisme anarchiste, terrorisme individuel) et un certain reflux se fait sentir. La protestation paysanne n'en meurt pas pour autant : en janvier 1892, éclate la grande révolte agraire de Jerez de la Frontera dont l'étude, qui reste à faire, nous apprendrait peut-être si des paysans de Medina et Casas-Viejas y prirent part ou non (46).

VICISSITUDES DE L'ANARCHO-SYNDICALISME ENTRE 1902 ET 1919

Le début du siècle marque le début de la réorganisation syndicale à Jerez de la Frontera et la recrudescence de l'activité anarchiste dans ce secteur (grèves diverses, émeute sanglante d'Alcalá del Valle en août 1903 suivie d'une vaste campagne contre les traitements infligés aux emprisonnés (47). A Medina, une grève a lieu en octobre 1902 qui concerne 2.000 travailleurs agricoles (sur les 9.474 habitants du village) et a pu avoir un impact psychologique certain, puisque la plupart devait être des chômeurs affamés (48). Par contre, une grève de soixante-et-un bergers en 1903 dut avoir, bien que catégorielle, davantage d'efficacité et de répercussions économiques dans cette contrée d'élevage très humide, voire marécageuse, où le bétail nécessite des soins attentifs et continus.

Le Centre de Medina rassemble alors 198 adhérents, mais la « semaine tragique » de Barcelone (fin juillet 1909) donne aux autorités un prétexte pour le fermer. Malgré cela, les ouvriers restent regroupés (grèves en juillet et décembre 1911) et consacrent toute leur énergie, à partir de l'été 1912, à obtenir sa réouverture, « ce qui provoque l'indignation du cacique aux ordres du marquis de Negrón, propriétaire d'immenses étendues de terre [...]. Ce cacique et ses satellites firent jouer leur influence sur les autorités pour que ces ouvriers [...] ne puissent pas s'organiser ». Celles-ci alléguèrent le manque d'hygiène du local, jusqu'au jour où, peut-être stimulés par la création de la Fédération nationale des Agriculteurs à Cordoue en avril 1913, les villageois tinrent un meeting de protestation et déléguèrent une commission auprès du Gouverneur civil (= préfet) « qui leur donna aussitôt l'autorisation nécessaire pour 1 ouverture du Centre et l'assurance que, désormais, les autorités locales ne se mèleraient plus de cette question » (49).

A force d'habileté ferme et de patience tenace, déjouant les provocations successives des autorités, les paysans gagnaient la première manche. Ils adhèrent immédiatement à la Fédération provinciale des Agri(46)

Agri(46) ce soulèvement, qui mériterait sans doute une monographie, approfondie, cf. Diaz del MORAL, op. cit., p. 128-129 et une brochure anonyme (de Ricardo MELLA ?), Los sucesos de Jerez — 8 de enero de 1892-10 de febrero de 1892, Barcelone, 1893, 60 p. Archives privées.

(47) Cf. les articles de Tierra y Libertad du 2 septembre au 13 décembre 1903.

(48) Tierra y Libertad, n° 180 du 25 octobre 1902.

(49) Tierra y Libertad, n° 267, 21 juillet 1915. Il s'agit d'un long article écrit de Puerto-Real par un certain M.R. le 12 juillet.


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culteurs de Cadix et participent à son premier congrès à Jerez en avril 1914.

Leur dynamisme est encore prouvé par la grève menée en janvier 1914 pour obtenir de la municipalité une aide pour les chômeurs. Prévoyant une crise longue à cause des pluies, le maire supplie le Gouverneur d'entreprendre la construction du chemin de fer San FernandoMedina-Sidonia-Malaga, décidée deux ans auparavant. Pendant l'été, la situation s'aggrava ; on avait moins semé, dit la lettre du maire, on embaucha moins pour moissonner. Des incendies (manifestations du mécontentement populaire ou simple accident ?) se produisirent alors. En juin, et de nouveau en février 1915, le maire demanda l'aménagement immédiat d'un tronçon de route entre Medina, Casas-Viejas et Casas del Castano (quarante km) pour employer les chômeurs.

Le Diario de Cádiz montre que ces appels sont fréquents (et le plus souvent vains) lorsque les fonds municipaux destinés aux chômeurs (« l'aumône ») sont insuffisants ou épuisés, comme cela arrive en janvier et février 1915, alors que le nombre d'ouvriers sans travail secourus oscille déjà entre 460 et 800 (50). Ces pratiques illustrent l'échec des velléités réformatrices nées lors de la grande famine andalouse de 19031905 et qui eurent pour « résultats » l'organisation d'une enquêteconcours qui donna lieu à la publication d'environ soixante-dix Memorias, la création de l'Institut de Réformes sociales (avril 1903) et le déblocage, en 1905, de quelques millions de pesetas pour financer des travaux destinés à remédier à cette « question sociale » dont on savait l'ampleur, même si l'on s'obstinait à en laisser subsister les causes fondamentales.

C'est dans ce contexte que, pour la première fois semble-t-il, l'anarchisme s'implante à Casas-Viejas même. Au début de 1914, les caciques de Medina « revinrent à la charge et refusèrent du travail aux camarades qui se distinguaient le plus dans la lutte, jusqu'au jour où le ramarade Olmo dut quitter le village et se rendre dans l'aldeu voisine de Casas-Viejas dont les ouvriers n'étaient alors pas constitués en association. Au bout de deux ou trois mois, notre camarade avait organisé plus de 500 travailleurs » (51) sur 1 588 habitants, ce qui semble un peu exagéré. Le 28 juin, La Voz del Campesino, organe de la Fédération nationale des Agriculteurs, confirme que « Casavieja, village inculte, s'est réveillé de la torpeur dans laquelle il était plongé et s'est constitué en Centro Instructivo Obrero », appellation assez neutre qui dénote, une fois de plus, la prudence de ces travailleurs. On remarquera, à l'inverse, la maladresse des caciques qui, en contraignant J. Olmo à l'exil, favorisent involontairement l'implantation.

Toutefois, après avoir assisté au 11° Congrès de la Fédération des Agriculteurs de Cadix, en avril 1915, le nouveau Centre affronte, un an à peine après sa naissance, une épreuve qui lui est fatale. Le 30 mai 1915. le président du Centre, le maçon Gaspar Sumaguero, se suicide à plusieurs kilomètres du village lors d'un déplacement en compagnie de son frère. Dans les jours qui suivent, on arrête le dynamique J. Olmo et le

(50) Diario de Cádiz des 27, 29 janvier, 20 juin 1914 ; 9, 15 janvier, 1er au 9 février 1915.

(51) Tierra y Libertad, art. cité.


ESPAGNE 109

secrétaire, Juan Estudillo, « qui pourraient être impliqués dans le suicide », laisse entendre le Diario de Cádiz du 3 juin. C'est ensuite le tour de Bernardo Cortavarra, chargé des écritures du Centre, accusé d'être " l'auteur d'une lettre adressée au maire de Medina demandant, après que cela eût été interdit, l'autorisation de diffuser les tracts où l'on invitait les ouvriers à une assemblée le 31 mai dernier et sur lesquels il avait apposé la signature du président sans y avoir été autorisé », explique le Diario de Cádiz du 7 juin. On arrête ensuite certains responsables de Medina.

Une semaine plus tard, le même journal publie les révélations d'une « personne digne de respect », habitant la commune et préférant garder l'anonymat. Cet article, destiné à justifier la répression, ne voit là qu'une « ramification des événements de la Mano Negra » (dont les derniers condamnés survivants avaient été amnistiés en mars 1903). L'interviewé fait état d'un « vaste complot anarchiste » contre les propriétaires terriens. « Il s'agissait, dit-il, de saboter les terres cultivées de Casas-Viejas et de Medina-Sidonia et d'incendier les champs. » Agitant le spectre des « tribunaux » secrets de la Mano Negra qui, vers 1883, jugeaient soidisant les propriétaires et les « traîtres » à la cause, cette personne affirme que « parmi les adhérents de Medina et parmi les plus fanatiques, les plus courageux de Casas-Viejas, un tirage au sort avait eu lieu pour désigner ceux qui devaient donner la mort à certaines personnes très connues », dont le Marquis de Negrón (52) qui s'était opposé à l'ouverture des Centres et que devait assassiner G. Sumaguero. Celui-ci, craignant alors, conclut l'article, le châtiment des autorités, ou les représailles de ses camarades s'il n'accomplissait pas ce meurtre, se suicida.

Telle est la version officielle que contestent vigoureusement 23 habitants de Casas-Viejas et Diego Martinez, secrétaire de la Fédération des Agriculteurs de Cadix, dans Tierra y Libertad (n° 270 du 18 août 1915). Ils sont convaincus que les événements sont le fruit d'une machination montée contre les Centres ouvriers par les autorités et la Garde civile. Il s'agit d'abord d'acculer G. Sumaguero au suicide et, dans un deuxième temps, d'en rejeter la responsabilité sur Olmo et ses amis. L'occasion de mettre leur plan à exécution leur est donnée par cette assemblée du 31 mai où l'on devait discuter de l'opportunité d'une grève, soit pour exiger une augmentation des salaires à la veille des moissons, soit pour obtenir une baisse des produits alimentaires de base, ce qui expliquerait l'hostilité d'un commerçant, Luis Guinea, aux anarchistes. A rencontre du Diario de Cádiz, ils affirment que Sumaguero a autorisé B. Cortavarra a signer pour lui le tract annonçant cette réunion. Le Gouverneur l'interdit et, pour intimider les travailleurs, envoie des gardes civils en renfort. Sous la contrainte psychologique, sinon physique, de la garde civile et de Luis Guinea, Sumaguero signe alors de sa propre main une

(52) Le Marquis de Negrón était devenu l'un des principaux propriétaires de la commune, en achetant, entre 1902 et 1911, 312 hectares. Certaines de ses terres avaient été ravagées par le feu en août 1914 et le seront encore en juillet 1915. Président de la Diputación (Conseil général), il fera à Casas-Viejas, en septembre 1915, un discours dans lequel il parla du « renouveau » du village et promit la fin de son isolement par la construction d'un pont sur le Barbate et d'un chemin de fer.


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seconde feuille dans laquelle il accepte de se plier à la mesure d'interdiction. Cependant, après s'être ainsi déjugé, Sumaguero remet en cause la valeur de son geste, fait part de ses inquiétudes (voire du chantage exercé sur lui) au secrétaire, J. Estudillo. Homme intègre et scrupuleux, il finit par se dire qu'il a trahi en cautionnant l'interdiction et il se suicide le 30.

Enfin, pour ces habitants de Casas-Viejas, la personnalité des inculpés, les pressions de la Garde civile sur les témoins gênants et les irrégularités de l'instruction (et même l'absence de tout procès par la suite) sont autant de preuves supplémentaires que le but visé est le démantèlement des deux organisations ouvrières. Et effectivement, en interdisant l'assemblée du 31 mai, puis en neutralisant les principaux responsables, les caciques ne prennent-ils pas leur revanche sur les travailleurs qui les avaient fait reculer lors de leur démarche couronnée de succès chez le Gouverneur ?

La complicité des autorités municipales et judiciaires contraste ici avec leur opposition aux arrestations souhaitées en 1883 par la Garde civile et les caciques, à une époque où certains anarchistes gaditans préconisaient la propagande par le fait. Il est remarquable aussi que le mythe de la Mano Negra continue à servir d'alibi à la répression et à impressionner les lecteurs d'un journal local bourgeois qui n'hésite pas à resservir sans hésiter cette histoire vieille de trente ans.

Ce durcissement de la répression, d'abord économique (exil forcé d'Olmo), puis physique et psychologique (le suicide et les arrestations), répond en fait à un progrès de la réorganisation de l'anarchisme espagnol, particulièrement dans les campagnes andalouses : création de la CNT en 1910, de la Fédération nationale des Agriculteurs en avril 1913 et celle des Fédérations provinciales. Cette réorganisation peut s'expliquer localement par l'aggravation de la situation sociale due non seulement à la structure agraire (latifundia), mais encore aux mauvaises conditions météorologiques et à l'augmentation sensible des denrées alimentaires à la suite de l'expansion industrielle consécutive à la Guerre mondiale. Il ne faut pas non plus mésestimer l'impact de la flambée de grèves qui, en juin 1914, atteint une douzaine de localités gaditanes ni la personnalité de militants actifs comme J. Olmo.

Nos deux villages semblent être restés à l'écart des mouvements révolutionnaires que connaît l'Andalousie lors du trienio bolchevista (19181920). Bien que leurs organisations aient été décapitées et interdites par les autorités, les paysans parviennent cependant à rester groupés et à tenir, en mars 1916, « un meeting monstre à Medina contre la cherté des moyens de subsistance » (53). Enfin, ils se font représenter d'abord aux Ve et VIe congrès de la Fédération nationale des Agriculteurs (Saragosse - mai 1917 et Valence - décembre 1918), puis à celui de la CNT (Madrid - décembre 1919).

Ainsi, malgré la revanche des caciques, l'anarchisme survécut là dans une semi-clandestinité caractéristique qui rappelle celle des années 1874-1882. A notre connaissance, ce n'est qu'avec l'avènement de la seconde République qu'il renaîtra au grand jour.

(53) Tierra y Libertad, n° 296 du 29 mars 1916.


ESPAGNE 111

LE SOULÈVEMENT DE JANVIER 1933

LA STRUCTURE DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE A MEDINA-SIDONIA

Du fait de leur attachement fondamental à la propriété privée, ni les libéraux de 1868, ni les républicains, ni les réformateurs du début du siècle n'avaient su s'attaquer radicalement à ce qui explique, en partie du moins, la permanence du courant libertaire dans cette région : la structure de la propriété foncière. Bien plus, leur incapacité à la modifier autrement que pour en corriger ici ou là certains effets néfastes (54) eut comme résultat constant de renforcer une grande partie des masses rurales dans leur hostilité à l'égard de tout parti politique.

Or, en 1931, l'immobilisme absolu de la monarchie en ce domaine a fait prendre conscience aux différentes composantes de la coalition républicaine de l'urgence qu'il y avait à faire quelque chose, même si les points de vue divergeaient sur le contenu de la réforme à promulguer. Devant l'impatience des syndicats paysans et malgré les pressions de la droite qui s'exerceront tant au Parlement que sur le terrain, le gouvernement Azaña aura recours au compromis, récusé par les anarchosyndicalistes : expropriation avec indemnisation, sauf pour les seigneuries juridictionnelles et les biens des « grands d'Espagne ». Fallait-il, d'autre part, commencer par les latifundia ? C'est, en tous cas, dans les provinces où ils prédominaient, que la « question sociale » était la plus grave, que l'abandon de terres souvent fertiles était le plus préjudiciable à l'agriculture nationale. C'était aussi ce qu'exigeaient socialistes et anarchistes, sans pour autant négliger les problèmes de la petite propriété (minifundio).

A Medina-Sidonia et Casas-Viejas, nous savons, par l'un des principaux spécialistes de la question agraire, Pascual Carrión, que quaranteet-un domaines (fincas) occupent alors à eux seuls 22 518 ha, soit 42,43 9r des terres de la commune (53 067 ha) et une moyenne de 550 ha. Sur ces 41 domaines, 11 représentent à eux seuls 10 467 ha, soit 951 ha de moyenne, la superficie moyenne des trente autres, répartis sur 12 051 ha, restant donc de 401 ha. La richesse foncière se trouve très inégalement distribuée, puisque quarante-deux propriétaires, sur les 612 de la commune (soit 6,85 %), disposent à eux seuls de 61,62 % de la richesse imposable totale (55).

(54) De 1907 à 1927, la loi de colonisation intérieure ne porta, en Andalousie, que sur 6 533 ha (soit douze pour cent des 53 101 distribués dans toute l'Espagne), d'après le Boletin del Instituto de Reforma Agrana, n° 29, nov. 1934.

(55) P. CARRIÓN, LOS lalifundios en Espana. Su importancia. origen. consecuencias y solución, Madrid. 1932, 439 p., p. 231 et tableau p. 234235 et p. 233 et tableau p. 230-237.

Faute de place. nous renvoyons le lecteur français à l'article d' A. MARVAUD, La réforme agraire en Esnagne (Revue économique internationale, Bruxelles, vol. II, n° 3, juin 1933. p. 563-592) qui présente le contenu détaillé et la portée de là Loi de réforme agraire du 15 septembre 1932.


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Grâce à la partie du volume 45 du Registro de la Propriedad (56) relative à Medina-Sidonia, nous pouvons apporter des précisions concernant la condition sociale des propriétaires, la formation de leur fortune et la répartition de leurs biens :

Eglise Noblesse Bour- TOTAL

geoisie

— Terres soumises Nb. de propriétaires 2 13 87 102

à l'expropriation Superficie (ha) 537 6815 14622 21974

— Terres rayées du Nb. de propriétaires 0 2 4 6 Registro (a) Superficie (ha) 0 517 2099 2616

— Total des terres Nb. propriét. recensés 2 13 87 102

recensées (b) Surface (ha) 537 7332 16721 24590

Héritage 0 6941 10662 17603

Achat avant la Dictature

Dictature 1 364 3504 3869

— Origine de l'ac...

l'ac... pendant et après

quisition : la Dictature 0 27 1583 1610

Divers (échange, donation, etc..) 536 0 972 1508

a) Par suite de l'adoption, en juillet 1933, de normes plus souples édictées par la Junte provinciale agraire, composée de propriétaires, d'ouvriers agricoles et de fonctionnaires. Cette mesure, révélatrice de la résistance patronale locale aux réformes républicaines, profita surtout aux deux plus grands propriétaires, le Marquis de Negron et sa soeur, qui parvinrent ainsi à soustraire 517 ha à l'expropriation (57).

b) C'est-à-dire soumises à l'expropriation avant cette intervention de la Junte.

Ce tableau concerne donc environ quarante-six pour cent de la superficie totale et le sixième des propriétaires de notre commune, réparti comme suit :

—■ 12, possédant chacun moins de 10 ha, se partagent 48 ha

— 38, possédant entre 10 et 100 ha, se partagent 1383 ha

(56) En janvier 1933, les gouverneurs civils, à la demande de l'Institut de Réforme agraire, ordonnent le recensement des domaines expropriables aux termes du chapitre 5 de la Loi (circulaire détaillée et modèle de déclaration dans le Boletin Oficial de la Provincia de Cádiz du 10 janvier). Les propriétaires doivent indiquer précisément à l'Enregistrement leur identité et les caractéristiques de leurs domaines : situation, lieu-dit, limites, superficie, cultures, origine et date de l'acquisition. Ces renseignements furent transcrits commune par commune ; une copie en fut envoyée à l'IRA : ce sont les 254 volumes du Registro de la Propiedad, entreposés à l'Institut national de Colonisation à Madrid et signalés récemment par Malefakis qui en a évoqué l'utilisation possible et les limites (op. cit., p. 88, n° 2, p. 91, n° 9 et Appendice 1, p. 464-469).

(57) D'après le tome 44 du Registro, les six neveux (?) du Marquis purent de la même façon « sauver » 11 460 ha des 12 885 qu'ils possédaient dans la commune d'Arcos de la Frontera.


ESPAGNE 113

— 19, possédant entre 100 et 250 ha, se partagent 3 084 ha

— 29, possédant entre 250 et 1000 ha, se partagent 12 585 ha

— 4, possédant plus de 1 000 lia, se partagent 7 490 ha

La somme des deux derniers nombres indique que 20 075 ha de grands domaines, supérieurs à 250 ha, sur les 24 590 ha recensés (soit plus de quatre-vingt-un pour cent de la superficie expropriable), pouvaient paraître menacés. Par contre, une foule de propriétaires sans doute moins puissants (511) n'était pas soumise à l'expropriation. De plus, la propriété bourgeoise l'emporte de beaucoup, tant par le nombre des propriétaires que par la superficie, sur celle de la noblesse, malgré la présence de trois nobles dans la liste de dix plus importants propriétaires. Notons encore que les achats de la bourgeoisie, dans le premier tiers du siècle environ, sont nettement supérieurs à ceux de la noblesse (5 087 ha contre 391).

On comprend mieux, dès lors, pourquoi les journaux anarchistes et même socialistes attaqueront fréquemment, en janvier 1933, des personnes qui (d'après un Registro qui ne concerne que la moitié des terres de Medina environ il est vrai) possédaient seulement quelques hectares. Mais ces individus à la fortune récente, ou naissante, n'en étaient-ils pas plus entreprenants et plus intraitables, donc, aux yeux des journaliers, plus exploiteurs ? Il pouvait aussi s'agir de personnes chargées d'exploiter les latifundia du maître, aux moindres frais et avec un bénéfice intéressant pour elles-mêmes ; et au niveau du vécu, il est probable que les paysans étaient plus sensibles à l'attitude d'un administrateur, d'un régisseur, d'un contremaître ou d'un fermier intransigeant qu'au pouvoir réel des grands propriétaires, souvent absentéistes d'ailleurs (58).

Dernière explication possible à ces attaques contre les nouveaux riches : le contexte politique. En effet, les notables, bourgeois et monarchistes à la fois, de l'éphémère conseil municipal désigné, faute d'adversaires, le 5 avril 1931, n'étaient pas de grands propriétaires, mais, toutefois, des amis politiques du Marquis de Negrón, principal détenteur de la propriété à Medina, et du Comte de Barbate, riche propriétaire d'une commune voisine. Dans cette alliance, la noblesse avait eu l'habileté de déléguer une partie de son pouvoir politique à la petite-bourgeoisie avide et ambitieuse, en lui confiant les périlleuses tâches municipales. D'où la hargne des paysans contre celle-ci, renforcée par le fait que ces petits propriétaires vivent sur place, alors que de nombreux grands propriétaires devaient résider à Jerez.

La réforme agi-aire n'eut pas de répercussions immédiates et sensibles sur cette structure avant janvier 1933, dans la mesure où sa lour(58)

lour(58) un « ouvrier conscient », le trésorier du Syndicat de Casas-Viejas, écrit, après avoir dénoncé le monopole du Marquis de Negron : « L'ignorance des paysans n'allait pas jusqu'à les empêcher de connaître leurs véritables ennemis : le grand propriétaire et ceux qui défendaient les intérêts du grand propriétaire » (CNI, n° 54, 14 janvier 1933).

Quant à l'absentéisme, voir l'analyse de MALEFAKIS, op. cit., p. 108115. A Medina, les dix principaux propriétaires avaient affermé, depuis douze ans ou plus, au moins 2 858 ha des 11 636 qu'ils se partageaient, sans compter 2 706 ha de céréales ou de prairies que quatre d'entre eux ne pouvaient exploiter eux-mêmes à cause de leur âge très avancé.


114 G. BREY - J. MAURICE

deur bureaucratique (souvent critiquée, même par El Obrero de la Tierra — socialiste —) en retardait l'application. Là n'était pas le principal reproche fait par les anarchistes. Sebastian Oliva, directeur de La Voz del Campesino, avait dénoncé le caractère anti-économique du morcellement des terres qui s'oppose à la rentabilité et à la résorption du chômage, contrairement au travail collectif et à grande échelle. De plus, le morcellement, écrivait-il, couvre l'agriculteur isolé de dettes et ne favorise qu'une bureaucratie d'employés et de techniciens superflus. Même l'exploitation en collectivité et l'organisation de coopératives agricoles, pourtant prévues par la loi, étaient récusées, car l'Etat indemniserait les expropriés et maintiendrait sa tutelle (59).

La situation locale fut à peine modifiée par la révolte de janvier qui fut suivie de quelques mesures sans doute positives, mais limitées :

— l'installation, dans le cadre de la loi d'intensification des cultures, de quarante-huit ouvriers de Casas-Viejas sur 200 ha (sur les 947 soumis à cette disposition). A Medina même, cent ouvriers trouvèrent ainsi du travail sur 412 ha, alors que 3 924 ha étaient visés par le décret (60) ;

— l'expropriation de 578,5 ha appartenant à deux personnes impliquées dans le soulèvement monarchiste du 10 août 1932 (61) ;

— la distribution à soixante-cinq familles des deux domaines que possédait encore le duc de Medina-Sidonia dans toute l'Espagne, soit 433,6 ha (62).

Malgré sa mise en oeuvre tardive (janvier 1934), la mesure la plus attendue, et la plus rapide pourtant à réaliser car il s'agissait de terres de l'Etat, fut l'attribution de 397 ha au Syndicat socialiste et à quarante familles de Casas-Viejas. Pendant deux ans et demi, en dépit du retour de la droite au pouvoir, ces paysans gérèrent eux-mêmes et collectivement ce domaine d'élevage, fabriquant leur propre pain, supprimant les intermédiaires inutiles, fixant les normes de leur production et établissant une ébauche de Sécurité sociale en cas de maladie ou de décès de l'un des membres (63).

Outre la lenteur bureaucratique de la Réforme agraire, il faut noter qu'un certain nombre de données conjoncturelles avaient détérioré la situation. La crise du blé, amorcée sous la Dictature et aggravée par les importations d'avril-mai 1932, entraîna une baisse sensible des embla(59)

embla(59) Voz del Campesino, « Organe de la Fédération des travailleurs agricoles de la région de Cadix et porte-parole de la future Fédération espagnole des Agriculteurs », n° 61 et 62 des 19 et 26 novembre 1932.

(60) D'après les statistiques arrêtées au 9 mars 1933, telles qu'elles sont reproduites dans le n° 16 du Bolelin del Instituto de Reforma Agraria (octobre 1933), l'intensification des cultures réalisée jusqu'alors dans la province de Cadix avait touché 7 644 ha sur 37 583 recensés et permis de « placer » 2 394 « ouvriers ».

(61) Il s'agit en particulier de Juan Jácome y Ramirez de Cartagena à qui l'on saisit 576,30 ha et dont une partie des terres, en 1936, tombe sous le coup des « occupations temporaires » (BIRA, n° 18 de décembre 1933).

(62) BIRA, n° 25 de juillet 1934.

(63) Sur cette expérience originale, voir l'article rédigé par les paysans pour Claridad, « hebdomadaire socialiste de critique et d'information », n° 1 du 13 juillet 1935, p. 10.


ESPAGNE 115

vures, spécialement dans les latifundios touchés par la Réforme (64). D'après le député radical-socialiste gaditan Muñoz Martinez, Casas-Viejas disposait de 6 000 ha de terres arables. Or, ajoute-t-il, « l'année où l'on a labouré le plus à Casas-Viejas, ce fut 2 000 hectares, mais cette année — chose extraordinaire —, malgré toutes les dispositions de la République en matière de législation agraire, on n'est pas parvenu à en labourer plus de 1 300 » (65). Dans ces conditions, seuls soixante-cinq ouvriers pouvaient espérer trouver du travail pendant 300 jours de l'année, alors que la mise en valeur des 6 000 ha en aurait procuré à 300. Ajoutons une trentaine de bergers, dont Miguel Pérez Cordon nous dit qu'ils vivaient dans de misérables cabanes, gagnaient six réaux par jour et recevaient chaque mois de quoi faire leur pain et le traditionnel gazpacho qui restaient la base de l'alimentation (66). Ainsi, cette année-là, cent personnes environ, sur les cinq cents ouvriers agricoles du village, avaient pu trouver un emploi plus ou moins stable et la récolte de juin 1933 donnerait peu de travail, sans parler de la mécanisation croissante.

Les chômeurs continuaient de recevoir « l'aumône » (une peseta pour les célibataires, 1,5 ou 2 pour les hommes mariés) sous forme de bons à échanger chez des commerçants déterminés, liés généralement aux caciques, et auprès desquels ils s'endettaient dans la perspective d'un hypothétique travail. La pratique des travaux publics occasionnels n'a pas non plus disparu, comme l'atteste le bilan pour l'année 1932 de la municipalité qui « a donné une occupation à de nombreux ouvriers sans travail grâce à l'aménagement de chemins communaux et à un investissement, pour tous ces travaux, de plus de 70 000 pesetas » (67).

Il semble que, durant la Dictature, un mouvement d'émigration (qui est difficile à caractériser) se soit dessiné, puisque la population totale de la commune passe de 13 416 habitants en 1920 à 10 923 dix ans plus tard (68). Ceux qui restaient complétaient leurs maigres revenus en

(64) Cette crise est analysée à l'échelon national par M. SCHVEITZER, Notes sur la vie économique de l'Espagne en 1931-1932, Alger, 1932, 606 p. (B.U. Montpellier), p. 136-146.

(65) Reproduit dans l'anthologie d'A. MORI, op. cit., p. 373-374 (séance du 23 février). Par ailleurs, sur les 24 590 ha recensés à Medina dans le Registro, on dénombre 7 322 ha de terres cultivées (céréales eu majorité), 7 584 ha de prairies et de bois et 8 156 ha cultivés ou non dans des proportions hélas non précisées, sans compter 1 525 dont on ne donne aucune indication. P. Carrión signale que sur 53 067 ha, M. S. offre 8 480 ha de prairies et 21 000 de bois (op. cit., p. 362).

(66) Solidaridad Obrera, n° 630 du 16 février 1933. D'après les prix publiés mensuellement par le BOPC, le pain augmentera de 23 % entre avril 1931 et décembre 1932 et de 8,3 % entre décembre 1932 et janvier 1933. L'augmentation est de 6,1 % entre juin 1932 et juin 1933, alors que les salaires restent les mêmes d'une moisson à l'autre malgré une tentative des patrons pour les diminuer.

(67) Diario de Cádiz du 10 janvier 1933. Le 15 juillet 1933, le n° 79 de El Obrero de la Tierra, organe de la Fédération nationale des Travailleurs de la Terre (socialiste), supplie le gouvernement de mettre en chantier des travaux hydrauliques car « c'est ce qui emploie généralement le plus grand nombre d'ouvriers ».

(68) Pascual Carrión prend d'ailleurs Medina en exemple lorsqu'il démontre que le latifundio s'accompagne d'un faible peuplement. En 1920, la densité de population est de 25 h/km² (21 en 1930 seulement), alors que la moyenne provinciale est de 73 et qu' « en revanche, dans les communes où la terre est mieux répartie, comme Rota, Chipiona,

Concil, etc..., la densité dépasse 88 habitants " ( op. cit., p. 308


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vendant des asperges sauvages ou en braconnant. Jusqu'à l'avènement de la République, ils allaient aussi récolter les olives dans les communes voisines. Mais, un décret du 28 avril 1931 du ministre du Travail, Largo Caballero, réduisait cette possibilité de travailler à l'extérieur l'hiver : « Pour tous les travaux agricoles, les patrons seront tenus d'embaucher de préférence les journaliers qui habitent la commune où les travaux doivent être effectués » (69).

LA SITUATION POLITIQUE ET SYNDICALE

Lors des débats parlementaires qui suivirent les événements de janvier 1933, Manuel Azaña affirma leur caractère imprévisible en alléguant qu'il n'était pas possible à son gouvernement « d'avoir entre les mains les moyens d'information suffisants pour prévoir le moindre incident révolutionnaire dans le moindre village espagnol » (70). Il est certain qu'il était difficile d'apprécier la situation d'un village isolé en raison des conditions orographiques et surtout de l'abondance des rivières qui s'écoulent vers l'Atlantique et des pluies qui, de novembre à mars, transforment la plaine du Barbate et les chemins en marécage. De plus, Casas-Viejas, à l'écart de la grande route de Cadix-Algésiras, se trouve à vingt kilomètres environ de Medina et à cinquante de la gare la plus proche (San Fernando).

Azaiïa fit également allusion à la complicité des autorités municipales avec les travailleurs anarchistes. Qu'en était-il exactement de la situation politique ?

Le renversement de la Monarchie provoqua le réveil des masses rurales (71). A Medina, les travailleurs créèrent un Centre socialiste, affilié à l'Union générale des Travailleurs, malgré l'hostilité ouverte du nouveau maire qui « favorisa à tout moment les dirigeants de la FAI locale, sans rien faire pour garantir la liberté du travail, empêcha ou

(69) Ministerio de Trabajo y prevision, La crisis agraria andaluza de 1930-1931, Madrid, 1931, 211 p.., p. 132. Le Vicomte d'Eza, grand propriétaire terrien, justifiera même la réduction des emblavures à Arcos (2 000 chômeurs lors de l'hiver 1932-1933) et à Jérez en invoquant « cette interdiction singulière qui empêche les ouvriers de travailler hors de leur lieu de résidence », mesure dont il rend responsable... les syndicats (Revue économique internationale, Bruxelles, vol. III, n° 2, août 1933, p. 331-362, p. 352). D'après le Boletin Oficial de la Provincia de Cádiz, ce sont les Portugais qui firent les frais de cette mesure (n° du 27 mai 1932), ainsi que les journaliers de la plaine qui ne purent aller récolter les olives dans le nord-est montagneux de la province (n° des 8 octobre 1932 et 30 octobre 1933). Par contre, le régime fut assoupli dans la plaine où des forasteros étaient embauchés pour les travaux spécialisés si les travailleurs aptes et compétents de la commune venaient à manquer (n° du 27 mai 1932) ou si ces forasteros respectaient les accords signés avec les patrons.

(70) Azana, OC, II, p. 535 (séance du 2 février 1933).

(71) Fin avril, des manifestations de rue entraînent le remplacement du conseil municipal monarchiste par un maire radical à Médina et un pedáneo socialiste, José Suárez, à Casas-Viejas. Ce dernier sera remplacé par un radical-socialiste, Juan Bascuñana, lors de nouvelles élections municipales.


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perturba les meetings de propagande socialiste » (72). Quoi qu'il en soit, l'anarcho-syndicalisme prit le pas sur le syndicalisme socialiste puisqu'une société de métiers divers de cinq cents adhérents est représentée, en janvier 1932, au congrès des travailleurs agricoles de la région de Cadix. Le dirigeant José Ballesteros y préconise « une action pour tenter d'organiser Medina-Sidonia, Casas-Viejas [où les travailleurs] sont anesthésiés par la politique » ; ce qui dénote que la confiance dans la coalition républicano-socialiste n'était pas encore totalement ébranlée (73). Ce voeu ne reste pas sans effet, puisqu'un groupe apparaît bientôt qui souhaite « divulguer parmi les masses prolétariennes la tactique de l'action directe et la finalité communiste libertaire qui constitue la première raison d'être de notre CNT face à tous les politiciens arrivistes » (74). En mars 1932 également, le syndicat anarchiste de Casas-Viejas est réouvert et organise un meeting animé par Miguel Pérez Cordon, jeune militant actif de la FAI et du syndicat voisin de Paterna de la Rivera (75). L'influence socialiste en subira le contrecoup puisque Azaña parlera de « l'insignifiante minorité » constituée par « les vingt-cinq ou trente socialistes qu'il y avait à Casas-Viejas » (76). Enfin, un groupe féminin de Jeunesses libertaires s'y créa en décembre 1932. Une lettre, publiée dans le n° 74 de CNT du 7 février 1933, révèle les liens familiaux qu'avaient ces militantes entre elles et avec les responsables du syndicat « cénétiste » (77).

(72) Accusations formulées par les socialistes de Medina dans l'organe des socialistes gaditans, El Pueblo (n° 58, 21 janvier 1933).

(73) Op. cit. à la note 17. Il n'est pas exclu que cette société ait hérité d'une partie au moins des effectifs du Centre socialiste. Ce congrès marque d'ailleurs un reclassement des forces syndicales, comme l'atteste la présence de deux délégués ugétistes. 17 500 travailleurs des champs « cénétistes » y sont représentés, tandis qu'un mois plus tard, six délégués gaditans seulement, représentant huit sections et 2 669 ouvriers, assistent au Congrès d'Andalousie-Extrémadoure de la Fédération nationale des Travailleurs de la Terre (UGT) à Montilla (El Obrero de la Tierra, n° 2, 13 février 1932).

(74) Tierra y Libertad, n° 54 du 11 mars 1932.

(75) CNT, n° 57 du 18 janvier 1933. La personnalité de cet actif militant nous est connue par ses interventions au congrès de Jerez et dans la presse nationale. Dans le n° 98 de Tierra y Libertad du 13 janvier 1933, il manifeste un souci d'unité qui laisse entrevoir des tiraillements au sein du mouvement libertaire gaditan : « Notre mission est de bâtir notre organisation le plus parfaitement possible [...] et d'essayer par tous les moyens que la discorde, l'indécision, la mauvaise graine n'entrent dans les groupes anarchistes. » N'écrivait-il pas déjà dans CNT (n° 48, 7 janvier 1933) : « II y a des divergences entre militants, toutefois l'harmonie de l'ensemble n'est pas détruite » (souligné par nous).

(76) *Azana, O.C., II, p. 597 (séance du 2 mars 1933). En fait, les effectifs gaditans de la FNTT stagnent après avoir atteint 5 095 (pour 16 sociétés) en avril 1932 (El Obrero de la Tierra, n° 16, 1er mai 1932), puisque les quinze sections représentées au 2e congrès (Madrid, 17 septembre) totaliseront 5 169 personnes (ibid., n° 36 du 17 septembre). Ce sont surtout les villages du nord-est de la province qui sont concernés, ce qui pourrait expliquer leur absence de participation à l'insurrection de janvier 1933.

(77) Sénder remarque à ce propos dans un récit publié (et remanié) à l'issue de son enquête sur place : « Le chef de la famille des « Libertaires », c'est « Seisdedos », qui est estimé et aimé car il a un tempéra-


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L'influence de la FAI était donc là, comme dans d'autres villages (78), décisive, et rivalisait, au sein de la CNT, avec un courant syndicaliste qui, toutefois, était loin d'être négligeable au centre et au sud de cette province de Cadix.

En effet, certains anarcho-syndicalistes gaditans, se réclamant des expériences tentées par l'Union des Travailleurs des Champs entre 1873 et 1885 et par les Fédérations nationale et régionales d'Agriculteurs, travaillaient à regrouper les masses rurales, à canaliser leur révolte et à leur trouver des alliés (79). Leur préoccupation pour l'action revendicative se manifeste lors du congrès de Jerez de janvier 1932 où l'on discute longuement sur le salaire minimum et les accords de salaires (bases). Toutefois, si cette tactique permit (surtout dans d'autres secteurs) de rallier à la CNT des forces socialistes, certains, comme M. Pérez Cordon, se refusaient à négliger le rôle révolutionnaire assigné à la Confédération (80). D'ailleurs, ce souci d'organisation et d'action unitaire de la part des anarcho-syndicalistes en 1932, tout comme celui des socialistes au début de 1933 (81), ne put éclipser des formes de protestation paysanne plus radicales, plus spontanées, mais aussi plus isolées. L'attitude des paysans de Medina-Sidonia lors de la grève de solidarité envers ceux de Séville (30-31 mai 1932) est déjà révélatrice à cet égard. Alors que le 31 au soir, la Confédération appelle à la reprise du travail, les travailleurs de Medina, le 3 juin, tentent d'étendre la grève et de convaincre certains de leurs camarades qui avaient repris le travail. Bien qu'isolée, cette action « sauvage » — qui trouve son prétexte dans la grève de quarante-huit heures, mais s'opposait probablement à l'inment

l'inment et honnête. Ce vieillard a plusieurs fils. Un marié. Deux célibataires. Il a aussi une bru, veuve mais jeune encore. On les appelle tous « les Libertaires ». « Seisdedos » l'a toujours été » (Viaje a la aldea del crimen. Documentai de Casas-Viejas, Madrid, Pueyo, 1934, 202 p., p. 44-45).

Précisons toutefois qu'en 1915 il n'est pas mêlé à l'affaire Sumaguero. Il verse même une peseta pour la construction de l'église ! Son adhésion à l'anarchisme ne serait-elle pas plus récente que ne le prétend Sender ? Il n'est pas non plus prouvé qu'il ait eu des responsabilités au sein du Syndicat. Finalement, on ne peut manquer de comparer la figure légendaire de ce vieillard de 73 ans avec celle de Gaspar Sumaguero. Tous deux sont présentés comme des hommes généreux, intègres, idéalistes jusqu'au bout, victimes des événements, voire de leur entourage.

(78) Tierra y Libertad, n° 60 du 11 mars 1932, nous apprend qu'en janvier, il existait quatorze groupes anarchistes dans la province.

(79) Sebastian OLIVA, directeur de La Voz del Campesino, « porteparole de la future Fédération espagnole des Agriculteurs », proclame : « Il faut s'atteler sans retard à la constitution de la Fédération nationale des Agriculteurs » (n° 48, du 20 août 1932 ; cf. aussi ses trois articles, Problèmes d'organisation. Pour une Fédération nationale des Paysans, à partir du 26 novembre 1932).

(80) Il écrit : « Maintenant, camarades, [...] si nous ne voulons pas détourner le cours des événements, nous devons discuter moins et agir davantage » (CNT, n° 48 du 7 janvier 1933).

(81) Après janvier 1933, les socialistes lanceront une offensive de propagande de Trebujena à La Linea, en passant par Medina et CasasViejas. Mais un militant reconnaît : « Notre activité politique et syndicale est peu connue dans ces villages. Dans le domaine des tactiques syndicales, j'ai rencontré peu de travail accompli » (El Obrero de la Tierra, n° 72 du 25 mai 1933).


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troduction des machines — dégénère bientôt, puisque la Garde civile tue deux personnes. Enfin, la rupture répétée de divers engagements concernant l'emploi et l'aide aux chômeurs put venir à bout, en décembre 1932, de la patience des travailleurs. Cette atmosphère montre à quel point la révolte de janvier 1933 n'est pas tant un accident imprévisible et spontané que l'aboutissement d'un processus de prise de conscience collective, amorcé deux ans auparavant (82).

Dès lors, le soulèvement de ces villages andalous était-il totalement imprévisible ? Pour Azaña, qui ne nie pas la situation sociale, « le Gouvernement était loin de pouvoir supposer et vérifier que les pauvres gens de cette région accidentée et perdue de la province de Cadix allaient déchaîner pareille émeute » (83). En fait, les autorités locales, voire gouvernementales, n'avaient-elles pas été informées de la gravité du climat, comme l'attestent deux documents. Le premier est une lettre du syndicat anarchiste de Casas-Viejas envoyée le 13 octobre 1932 au Comité de la Confédération régionale du Travail d'Andalousie et d'Estrémadure. Publiée, il est vrai, après coup, elle fait état de vaines requêtes des travailleurs qui demandèrent aux deux maires, puis au Gouverneur qui en avisa le sous-secrétaire à l'Intérieur, d'exiger des propriétaires qu'ils sèment autant que les années précédentes. Le syndicat, devant l'incurie des autorités, pressentait le drame (84). Le second témoignage est celui du député gaditan Aranda (rép. radical) qui déclara aux Cortes être intervenu en novembre de façon pressante auprès du ministre de l'Intérieur pour l'informer du climat social et lui demander l'envoi de renforts à Jerez.

LA NATURE DU SOULÈVEMENT DE JANVIER 1933 (85)

Une rapide reconstitution des faits permet à la fois de mettre en évidence les différentes étapes du soulèvement et de souligner les incertitudes qui caractérisent le mouvement anarchiste au début de la seconde République, tant au niveau de l'organisation que dans l'instauration du Communisme libertaire.

(82) Cf. CNT, n° 32 du 20 décembre 1932. De même, la participation de villages comme Arcos, Alcalá de los Gazules, Paterna, ou comme La Rinconada (Séville), étonne moins lorsqu'on découvre dans CNT de décembre les conflits qui s'y déroulaient.

(83) Azaña, OC, II, p. 535 (séance du 2 février 1933).

(84) Solidaridad Obrera, n° 631, 17 février 1933. N'est-ce pas là un autre exemple de la résistance patronale à la législation agraire de la République, et particulièrement à la loi du 23 septembre 1931, qui obligeait les propriétaires à « effectuer les travaux préparatoires aux semailles et à semer [...], dans les provinces où l'absence de culture coïncide avec la présence d'ouvriers sans travail ».

(85) Voir les reportages de R. J. SENDER, publiés dans La Libertad, journal républicain madrilène, puis dans : Casas-Viejas (Madrid, 1933, 103 p.), brochure dont la version augmentée fut rééditée sous le titre déjà cité : Viaje a la aldea del cirmen (Documentai de Casa-Viejas). Le reportage que fit Eduardo Guzmán pour La Tierra se trouve dans l'ouvrage collectif (consacré uniquement à l'insurrection de janvier et conservé à IIHS - Amsterdam) : Espana 1933. La barbarie gubernamental (Barcelone, Ed. « El Luchador », 1933, 256 p. ; photos'; prologue de F. Urales). Le Comité régional d'Andalousie et d'Estrémadure popularisa la tragédie dans la brochure j Han pasado los bârbaros ! La verdad sobre Casas-Viejas (Séville, 1933, 45 p.).


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Voulant justifier la rigueur de la répression, Azaña affirmera que de Casas-Viejas l'incendie « allait gagner Medina-Sidonia et d'autres localités de la province de Cadix d'une manière immédiate et imminente » (86). En réalité, le mouvement insurrectionnel se propagea en sens inverse, même si, dans nos deux villages, le conflit était latent depuis des semaines. C'est le 4 janvier que les cheminots de Jerez menacent de déclencher la grève générale après l'arrestation de deux d'entre eux. Le même jour, les tonneliers, les boulangers et les ouvriers agricoles commencent une grève qui durera jusqu'au 14. Le 8, à Cadix un match de football dégénère en bagarre avec la police : un mort. Le lendemain, plusieurs secteurs se mettent en grève. A San Fernando, boulangers, maçons et tailleurs de pierre cessent le travail le 11. Ailleurs, comme à Ubrique ou Algésiras, les autorités prirent des mesures préventives (arrestations de militants, fermeture des syndicats CNT, envoi de troupes). Et c'est le dix au soir seulement que les villageois de Medina et CasaViejas se lancent, avec quelques autres villages, clans une bataille qu'ils croient générale et définitive (87).

Si l'impact de luttes extérieures, sur un mouvement localisé comme celui-ci, peut expliquer ce décalage dans le temps, il faut aussi faire la part de l'improvisation. Pour illustrer l'absence de coordination entre villages voisins, il suffit de rappeler qu'à Medina les paysans seront mis en déroute non seulement par la résistance des carabiniers, mais aussi par le passage inattendu d'un camion de gardes civils se rendant de Tarifa à Jerez, et l'apparition de marins venus chercher du pain depuis Sanlùcar où les boulangers étaient en grève. Alcala se mit en grève seulement pour protester contre les crimes commis à Casas-Viejas. Quant au militant anarchiste D. Rodriguez Barbosa, de Chiclana, il reconnaît qu'à Casas-Viejas « le mouvement n'obéissait à aucun plan révolutionnaire de plus ou moins grande envergure. Ce fut seulement une irruption du volcan populaire » (88).

Il est même symptômatique que les villageois, pour garantir leur succès, renforceront davantage leur isolement en coupant les fils téléphoniques et en creusant quelques tranchées sur les chemins qui desservent le village (89). Cela ne traduit-il pas aussi une aspiration plus ou moins

(86) Azaiïa, OC, t. II, p. 536 (séance du 2 février 1933).

(87) Cf. CNT, n° 59, du 20 janvier 1933. Pour Antonio de la Villa, député ayant enquêté sur place pour le compte du Gouvernement et de son journal, La Libertad, les troubles qui éclatèrent le 10 à Medina et Casas-Viejas sont un contrecoup du soulèvement « général » du 8, qui aura servi de détonateur (cf. ses propos rapportés par le Diario de Câdiz du 16 janvier 1933, éd. du soir).

(88) Espana 1933..., p. 207. D'ailleurs, en 1933, la Confédération fut en partie surprise par l'ampleur du mouvement. Le 14 janvier, le n° 54 de CNT titre : « La Confédération nationale du Travail, et avec elle le prolétariat révolutionnaire, se maintient dans l'expectative, sans perdre sa sérénité. »

(89) Ainsi que l'attestent les corrélations qui suivent entre les consignes de Tierra y Libertad, d'une part, et les étapes du soulèvement, d'autre part, il est évident que la tactique de la FAI jouissait d'un crédit certain chez ces paysans. Le n° 60, du 22 avril 1932, considère que, « dans un village, il est facile de soutenir longtemps un blocus ». En s'isolant, les paysans ne se préparaient-ils pas à soutenir un siège ?


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consciente des paysans à régler leurs problèmes au niveau du village, cellule de base de la future société libertaire selon Isaac Puente ? (90). Le maire est d'ailleurs destitué à Casas-Viejas où la foule se rassemble sur la place pour contraindre celui-ci et les quatre gardes civils à se ranger de son côté.

D'après les différents récits de la presse bourgeoise ou ouvrière, l'attitude du maire pedàneo de Casas-Viejas, alors radical, donc opposant, reste ambiguë et mal élucidée. Le rapport de la 2e commission (officielle) s'en fait l'écho. Il précise, concordant en cela avec divers témoignages, que les paysans allèrent trouver le maire le 11 au matin pour lui annoncer sa destitution et lui demander de faire savoir aux quatre gardes civils que toute résistance serait inutile. C'est alors qu' « intimidé par les insurgés, aux dires du maire, ou par complicité avec eux, comme l'affirme un habitant, José Suarez, conseiller [socialiste] de MedinaSidonia, il porte leur requête au sergent de la Garde civile qui répondit qu'il « mourrait en défendant la République plutôt que de se rendre » (91).

C'est alors que se produisit l'irréparable. Qui tira le premier ? Comme souvent en pareil cas, il est difficile de trancher. Le fait est que les paysans, qui devaient disposer de fusils de chasse et d'outils divers, avaient une supériorité très nette. Alors pourquoi faire feu ? D'un autre côté, le maire avait pénétré dans la caserne sans ressortir annoncer aux paysans la reddition des gardes. Le sentiment d'avoir été joués, sans parler des rancoeurs accumulées lors de la genèse du conflit, en décidat-il quelques-uns à tirer sur les fenêtres d'où les gardes s'apprêtaient à résister ? Le fait est que les blessures mortelles portées contre deux de ces derniers allaient peser sans doute très lourd dans la répression des heures à venir.

Après un bref échange de coups de feu, qui blessent mortellement deux gardes, les villageois prennent l'avantage. Quel contenu essayèrentils alors de donner à l'idée de Communisme libertaire ? En fait, en vingtquatre heures, pouvaient-ils faire autre chose qu'en proclamer le principe ? De plus, les renseignements sont limités et parfois contradictoires. L'anarchiste Rodriguez Barbosa est apparemment le seul à prétendre que le village « s'employa à prendre possession des explosifs et des armes et à brûler tous les papiers et les documents de la municipalité » (92). Le Syndicat organisa également une distribution de vivres en donnant des bons que les commerçants devaient se faire rembourser

(90) « La commune est la cellule politique, administrative et économique de la nation, la racine qui alimente et nourrit l'Etat, et nous devons nous lancer à sa conquête, car elle doit être la base de la nouvelle société » (Tierra y Libertad, n° 60).

(91) Diario de Sesiones de las Cortes Constituyentes, séance du 10 mars 1933, t. 19, n° 309, p. 11 750-1. Azana lui-même, dans son discours du 23 février, taxe le maire de Casas-Viejas de connivence totale avec les insurgés (OC, II, p. 576-8).

(92) Espana 1933..., p. 208. 1. PUENTE explique dans l'article déjà cité : « Dans la Commune, nous avons pour tâche primordiale, la destruction des archives et de toute trace écrite de l'esclavage. »


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ensuite auprès de lui (93). La révolte des paysans contre l'Etat oppresseur se tourna symboliquement contre le fisc, puisqu'on mit le feu à l'octroi municipal (caseta de arbitrios), comme il advint également à Sanlùcar (94). Quant aux propriétaires, ou à leurs administrateurs, on ne les toucha pas, précise Solidaridad Obrera du 17 février : « C'est ainsi que les caciques José Espina et Antonio Pérez-Blanco resteront indemnes, ainsi que les frères Vela qui avaient tiré contre le peuple » (95).

LA RÉPRESSION

Tout ceci se déroule le 11 au matin. Dans l'après-midi, dès l'arrivée des premiers tricornes (qui tuèrent un paysan et en blessèrent deux), la majorité des militants les plus en vue s'enfuit dans les champs, sans intention apparente d'y soutenir une guérilla, malgré les conseils (rares il est vrai) donnés par un journal comme Tierra y Libertad, lu dans le village (96). En effet, alors qu'Azafïa prétend que les rebelles opposèrent une résistance farouche, d'autres témoins, comme le curé du village, affirment le contraire (97). A cinq heures, douze gardes d'assaut et quatre gardes civils, dirigés par le lieutenant G. Fernândez Artal, occupent le village et fouillent les maisons. M. Quijada, suspecté d'avoir tiré le matin sur le poste de la Garde civile est conduit dans le haut du village à la cabane de « Seisdedos », où ce vieillard s'est réfugié avec huit autres personnes dont quatre enfants. Voulant forcer la porte à coups de crosse un garde d'assaut est mortellement blessé par un des occupants de la

(93) I. PUENTE préconise « la distribution ou le rationnement des vivres ». Cf. aussi l'article « Nadie debe dejarse morir de hambre » [« Personne ne doit se laisser mourir de faim »] dans Tierra y Libertad, n° 64, 20 mai 1932.

(94) Dans le n° 62 de El Pueblo (28 février 1933), le leader socialiste de Casas-Viejas dénoncera l'attitude de la municipalité qui avait fait « monter les produits de consommation » et ajoute que « c'est une vraie chance que les insurgés n'aient brûlé que les récépissés ».

(95) Un article de CNT (n° 68, 31 janvier 1933) présente les caciques du village : « En premier lieu, un certain José Espina, médecin et riche propriétaire terrien [conseiller municipal sous la Dictature]. Vient ensuite Antonio Pérez-Blanco, petit propriétaire aux aspirations de cacique suprême. Et complètent cette petite série de bourreaux et d'exploiteurs, les frères Juan et José Vela, grands propriétaires. » On accuse ensuite ces deux derniers, jeunes senoritos, dont un oncle possédait seulement en réalité 16 ha mais qui en ont aujourd'hui des centaines, d'avoir tiré sur les paysans révoltés et de les avoir désignés à la vindicte des gardes chargés de la répression. A l'inverse, un pseudo-journaliste, agent du gouvernement, obnubilé par le mythe de la Mano Negra, prétendit que les insurgés devaient « fusiller les propriétaires dont les noms figuraient sur une longue liste dressée à l'avance » (Diario de Câdiz, 16 janvier 1933). Le même journal fera état, le 19 février, d'une liste noire qui rappelle curieusement la mise en scène du prétendu complot de 1915.

(96) A la campagne, « la lutte avec la force armée peut se convertir en guerre de guérillas », estime le n° 60.

(97) Voir AZANA, OC, II, p. 603. Le P. Vera déclara à la première commission parlementaire, chargée d'enquêter officieusement sur place : « Lorsqu'entra la Garde civile, les gens se dispersèrent immédiatement et rentrèrent chez eux » (Diario de Sesiones..., t. 19, n° 300, 23 février 1933, p. 11 405). Les témoignages des habitants figurent sous la rubrique : Documentos a que se ha referido el Sr. Alqora en su discurso, p. 11 40310).


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chaumière. Quijada est envoyé à l'intérieur, mais refuse de ressortir. Fernândez Artal informe alors le Gouverneur de Cadix, demande des grenades « en faisant remarquer qu'il n'a pas besoin de renforts supplémentaires et qu'il se refuse à incendier la cabane de « Seisdedos » de peur que le feu ne se propage et que la moitié du village ne brûle » (98). Echanges de coups de feu. Echec d'une nouvelle tentative de négociation. A deux heures du matin, une compagnie de quatre-vingt-dix gardes d'assaut entre dans le village. Elle est dirigée par le capitaine Rojas qui prend les opérations en main. Il a reçu des ordres stricts (même si leurs termes exacts et leur origine sont une source de controverses). De plus, un « délégué du gouvernement » (delegado gubernativo) qui est arrivé sur les lieux, reçoit un télégramme du Gouverneur ainsi libellé : « Ordre strict Ministre de raser maison où sont retranchés insurgés » (99).

La cabane de « Seisdedos » est alors enflammée. Deux enfants seulement (dont Maria Silva Cruz, « La Libertaria ») parviennent à s'échapper par une petite fenêtre. Les six adultes mourront dans le brasier et les deux autres enfants seront fauchés par les balles en s'enfuyant par la porte. Il est environ quatre heures du matin. Deux heures plus tard, les gardes entreprennent à nouveau de « fouiller les maisons [...] avec ordre du capitaine [Rojas] de tirer sur quiconque opposerait une résistance en refusant de franchir le seuil de sa maison [...] ou si la troupe avait peur d'être agressée » (100). C'est ainsi qu'un vieillard fut abattu sur le pas de sa porte et que douze jeunes hommes furent traînés à la cabane de « Seisdedos », puis assassinés malgré leur innocence (101), en vertu de la ley de fugas qui permet de supprimer un prisonnier sous prétexte qu'il tente de s'échapper.

Comment expliquer la rigueur d'une telle répression, alors que tout avait semblé réglé dès l'arrivée des premiers gardes civils ? De nombreux indices, comme le télégramme cité et une déclaration postérieure de cinq capitaines d'assaut, tendent à prouver que les ordres donnés pour briser cette insurrection « générale » furent extrêmement sévères, même s'il est impossible d'en rejeter la responsabilité individuelle sur Azana, plutôt que sur le ministre de l'Intérieur, Casares Quiroga, ou sur le directeur de la Sûreté, Menéndez (102). Pourquoi de tels ordres ? Azana sou(98)

sou(98) de la 2° commission parlementaire (officiellement désignée par le Parlement), intitulé Dictamen emitido por la Comisiôn parlamentaria encargada de investigar sobre los sucesos de Casas-Viejas (Diario de Sesiones..., t. 19, n° 309, 10 mars 1933, p. 11 750-6).

(99) Texte intégral, cité dans un rapport inédit de 37 pages dactylographiées. Celui-ci contient les déclarations des protagonistes de la répression et a permis la rédaction du Dictamen... précité de la 2e commission.

(100) Diario de Sesiones..., p. 11 752.

(101) SENDER écrit : « Parmi ceux qui étaient restés au village, c'est à peine si l'on put compter deux ou trois témoins des faits et membres du Syndicat » (Viage a la aldea del crimen, p. 120).

(102) D'après des témoignages complémentaires recueillis par la 2e commission auprès des officiers de la Sûreté, il semblerait qu'ordre aurait été donné par Azaiïa, en tant que ministre de la Guerre, d'agir « avec la plus grande énergie » envers les émeutiers qui s'en prendraient aux casernes (MORI, op. cit., p. 613-619, Dictamen ampliatorio de la Comisiôn parlamentaria et AZANA lui-même, op. cit., p. 648-653). Les ordres


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tiendra qu'il était absolument nécessaire d'étouffer un à un les loyers d'un incendie qui risquait de s'étendre. Rojas arguera aussi de la crainte d'un soulèvement dans le nord-est de la province (103). Ainsi, les autorités paraissent surprises qu'il ait éclaté au sud. Le gouvernement n'avaitil pas surestimé ses adversaires ? N'était-il pas décidé plutôt à lui briser les reins ? Sur place, en outre, la fatigue et l'exaspération ont pu jouer : certains gardes et Rojas avaient peu dormi depuis quarante-huit heures ; un garde avait été tué, d'autres blessés. Enfin n'y a-t-il pas eu volonté de grossir l'agression, en exécutant les prisonniers sur les débris de la cabane de « Seisdedos », pour justifier les premiers crimes ?

En réalité, cette répression remet en cause le mythe de la fidélité au régime de la Garde d'assaut. Quels qu'aient été les ordres, Rojas n'agissait-il pas pour le compte d'une droite soucieuse de préserver ses privilèges ? Cette même droite ne s'est-elle pas montrée reconnaissante à son égard en essayant d'obtenir la révision de son procès, puis en le faisant sortir de sa prison lors du soulèvement « nationaliste » ? Enfin, la répression de Casas-Viejas fut fréquemment comparée aux expéditions de « pacification » dans les villages rifains. La République ne payait-elle pas là effectivement le lourd héritage de la guerre coloniale menée au Maroc entre 1909 et 1927 ?

LES RÉPERCUSSIONS : LES DROITES AU POUVOIR

Du côté officiel, le gouverneur accumula les contradictions. Dès le 12, le ministère de l'Intérieur tenta de cacher le caractère sommaire des exécutions en faisant croire que toutes les victimes avaient trouvé la mort en luttant contre les gardes depuis la chaumière. Témoignages et reportages plongèrent dans le doute, puis dans l'indignation. Même El Socialista du 13 janvier condamnait tout excès éventuel dans la répression. Le 1er février, lors de la rentrée parlementaire, commençait un affrontement politique violent dont la coalition républicano-socialiste allait faire les frais et qui renforcera la vieille haine des anarchistes à l'égard des politiciens. Les premiers et les plus acharnés à attaquer sont les radicaux, en particulier Guerra del Rio, futur ministre de la coalition de centre-droite, qui prendra la relève. La lutte d'influence entre radicaux et socialistes qui sévissait à Casas-Viejas, à Medina (104) et dans toute la province, se traduisit à l'échelon national par un duel LerrouxAzana. Le pacte de Saint-Sébastien, mis au point en août 1930 pour renconcernant

renconcernant émeutes villageoises ou urbaines, et reçus du directeur de la Sûreté par Rojas et d'autres étaient-ils identiques ? De qui émanaientils ? L'un des officiers précise seulement que leur sévérité avait « un caractère exceptionnel, car habituellement les forces de la Sûreté [.... faisaient usage de leurs armes dans le cas extrême d'une agression commise par une personne isolée et en aucun cas contre les masses » (MORI, op. cit., p. 614). Est-il surprenant, dans ces conditions, que les gardes d'assaut se soient tant acharnés contre « Seisdedos » qui avait résisté « isolément » ? Est-ce à dire également que, cette fois, ils étaient autorisés à tirer sur « les masses » ?

(103) « Si je ne faisais pas un châtiment exemplaire, je m'exposais à ce que l'anarchie se déclenche et à ce que tout dégénère dans la région de la sierra » (Diario de Sesiones..., p. 11 752-3).

(104) Voir les accusations du socialiste José Suârez contre le maire radical dans El Pueblo des 21 janvier, 28 février, 12 et 15 avril 1933.


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verser la monarchie, achevait ainsi de se désagréger. L'acharnement des radicaux à dévoiler les exécutions, puis à mettre en accusation le gouvernement, est toutefois suspect. Lors du putsch anarchiste de décembre 1033, ils ne s'embarrasseront pas de scrupules : à Bujalance (Cordoue), il y aura sept morts dont un enfant. Leur ministre de l'Intérieur, Salâzar Alonso, mettra à profit la grève générale des paysans en juin 1934 pour décimer la FNTT socialiste (10 000 arrestations).

Lors du débat, Azana tente d'abord, le 2 février, de s'esquiver, puis de repousser toute accusation contre le gouvernement. Il souligne le caractère fatal des événements, dû non seulement à la tradition et à l'isolement de la région, mais aussi à l'impossibilité pour un gouvernement d'éviter les excès de quelques policiers. Il brandit la thèse du complot généralisé risquant de faire tache d'huile, mais, en même temps, fait état de l'efficacité des mesures préventives du gouvernement, spécialement dans les grandes villes. Incarnation d'un régime qui pratique constamment, depuis avril 1931, la politique de « la carotte et du bâton », il s'affirme conscient du malaise social mais partisan de la fermeté en cas de violence (105). Ses discours dénotent toutes les contradictions d'un réformisme républicain qui, comme celui de 1873, dénie aux masses populaires le droit d'accomplir elles-mêmes des changements structurels, reconnus pourtant comme nécessaires et urgents. A partir du 23 février, il ne peut plus nier les exécutions (106). Adoptant la même attitude que lors des incidents de Castilblanco et d'Arnedo (janvier 1932), il admet la responsabilité individuelle pénale des agents de l'Etat, mais se refuse à envisager la responsabilité collective politique de son gouvernement (107). Enfin, le 16 mars, après d'âpres polémiques, Azaiîa obtient une motion de confiance de sa majorité. Lors du procès qui eut lieu en mai 1934, le directeur de la Sûreté bénéficiera d'un non-lieu et le capitaine Rojas sera condamné à vingt années de prison (108).

Toutefois, ce succès fut précaire. La coalition de centre-gauche, qui avait surmonté assez facilement les crises antérieures et semblait avoir les affaires du pays bien en main après l'adoption de la constitution de décembre 1931 et les mesures « sociales » de 1931-1933, s'effondrait. Les élections législatives du 19 novembre sanctionnaient l'échec d'Azana et donnaient une large victoire à la droite qui tirait les marrons du feu. Dans la province de Cadix, toutefois, 62,73 % des électeurs s'abstenaient, beaucoup montrant ainsi leur attachement à la CNT qui avait prôné cette attitude. La coalition du centre et de la droite, avec de vingt à trente pour cent des inscrits, emportait huit sièges sur dix ; José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange, arrivait en seconde position. Les socialistes battaient, certes, les radicaux, mais ils perdaient leurs trois sièges (109).

(105) Cf. OC, II, p. 540-1 (séance du 2 février 1933).

(106) Le médecin de Casas-Viejas a, en effet, déclaré à la commission officieuse d'enquête « qu'à sept ou huit heures du matin il vit seulement deux morts dans la petite cour de « Seisdedos » (...) et il ajoute qu'à neuf heures, lorsqu'il revint, il vit qu'il y en avait quatorze » (Diario de Sesiones..., p. 11 406).

(107) OC, II, p. 603-4 (discours du 2 mars).

(108) Les débats du procès ont été publiés par l'avocat gaditan Manuel GARCIA CEBALLOS dans Casas-Viejas (Un proceso que pertenece a la Historia), Madrid, 1965, 248 p. et 15 photos.


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Malgré des dizaines d'arrestations et la fermeture des syndicats, les militants gaditans surent organiser la solidarité et regrouper leurs forces dans les semaines qui suivirent. Tout d'abord, une souscription nationale fut lancée par Paterna, puis reprise par un Comité national de Soutien aux Prisonniers. Par ailleurs, un congrès de la Fédération des Paysans de Jerez se tient dans cette ville les 17, 18 et 19 mars. Vingt-deux délégués, venant de seize localités gaditanes (dont Medina), y représentent 20 138 adhérents (110). Plusieurs syndicats gaditans participent ensuite aux travaux du Congrès régional d'Andalousie et Estrémadure, reporté aux 27-31 mars en raison du soulèvement, alors qu'il était prévu pour fin janvier ce qui laisse penser que les « dirigeants » furent surpris par l'ampleur des événements. Ce congrès débouche sur la création de la Fédération régionale des Paysans d'Andalousie et d'Estrémadure, tant désirée par les Gaditans (111). Dès mars également, l'action revendicative directe devient une pratique plus fréquemment utilisée (à Sanlucar, Vejer, San Roque). Mais c'est au début de juin qu'éclate une action d'envergure massive : la grève des ouvriers agricoles de la plaine, destinée à obtenir des accords de travail plus satisfaisants : aucune baisse de salaires pour la moisson par rapport à l'année précédente ; emploi restreint des machines ; diminution des horaires de travail. Peut-être en raison de l'impact de l'insurrection de janvier, ces revendications triomphent, révélant encore la puissance du mouvement syndicaliste rural dans le centre et le sud de la province (112).

(109) Comme le révèlent des tracts sévillans, Casas-Viejas fut !e thème majeur de la campagne. L'extrême-gauche s'élevait « Contre les crimes impunis de Casas-Viejas » ; les communistes appelaient à voter " Contre la République de Casas-Viejas ». Même les socialistes rappelaient que « Le gouverneur de Cadix, le jour tragique de Casas-Viejas, était « radical ». Le délégué du gouvernement, qui alla à Casas-Viejas et qui ordonna les exécutions avec Rojas, était « radical ». Ces tracts sont conservés à Madrid sous le titre : Papeles, impresos y manuscritos referentes al siglo XIX, a la situaciôn y lucha politica en tiempo de lu segunda Republica y de los primeras momentos ciel Movimiento Nacional de liberacion donados por D. Diego Angulo Iniquez a la Biblicleca de la Real Academia de la Hisloria.

(110) Voir CNT des 17, 21, 23 et 24 mars 1933.

(111) Voir CNT des 21 février, 11, 15, 29, 30 et 31 mars, 1er. 3 et 5 avril 1933. En outre, un plénum de la Fédération provinciale des groupes anarchistes de Cadix se tient les 15 et 16 juillet. On y retrouve les mêmes localités qu'en janvier 1932, mais le nombre des grimpes a presque triplé, grâce à une progression sensible à Cadix même et dans des agglomérations comme Medina ou La Linea (Tierra y Libcrlud, n° 128. du 11 août 1933).

(112) Cf. CNT des 10, 12, 13, 16 et 19 juin et les accords publiés après la grève dans ROPC des 14 et 16 juin 1933.

Il convient de souligner qu'une grève générale de paysans éclate le même mois dans les provinces de Séville et Jaén, et que la lutte des classes revêt, en 1933, dans toute l'Andalousie une ampleur exceptionnelle, particulièrement par rapport à 1932. Si les Asturies viennent en tête par le nombre de grèves (95), Séville et Jaén les suivent de très près (85), et Cordoue (54) se trouve pratiquement à égalité, en cinquième position, avec Barcelone (55). Dans la province de Cadix, le nombre de grèves passe de 23 à 37 et celui des grévistes de 4 784 à 33 815 (cf. tableaux de R. JIMENEZ. Los arupos de presiôn en la segunda Republica spanola, adrid, 1960, p. 338-339).


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Il ressort de cette étude monographique que la radicalisation du mouvement anarchiste à Casas-Viejas et le recours à l'insurrection armée n'avaient rien d'inévitable, même si dès les origines l'apolitisme marqua durablement l'organisation que se donnèrent les travailleurs agricoles de ce village. Cette radicalisation se produisit essentiellement après l'avènement de la seconde République sous l'influence de divers facteurs dont il reste à déterminer l'importance respective.

Ce fut d'abord l'hostilité implacable de l'oligarchie foncière locale — reposant, nous l'avons vu, sur l'étroite alliance de la noblesse et de la bourgeoisie agraire — à toute forme d'organisation du prolétariat rural. A cet égard, le précédent de 1915 — le suicide provoqué de Sumaguero — est des plus significatifs. On peut d'ailleurs se demander si la solide implantation et l'action revendicative soutenue de l'anarcho-syndicalisme dans la région viticole de Jerez de la Frontera n'étaient pas une raison supplémentaire de briser dans l'oeuf les tentatives d'organisation chez les journaliers d'une campiiia mi-agricole, mi-pastorale. Cette oligarchie absentéiste — puisque les principaux propriétaires résidaient à Jerez — pouvait disposer ainsi d'une réserve de main-d'oeuvre abondante permettant de peser sur les salaires des ouvriers de l'industrie viticole. Elle sauvegardait également le potentiel économique que représentait la terre, même si celle-ci restait pour l'essentiel inexploitée.

Il est, d'autre part, certain qu'une série d'écrans s'interposait entre les habitants de Casas-Viejas et les différentes instances administratives et politiques, accentuant par là-même l'isolement psychologique des villageois. On peut également appliquer cette remarque aux rapports qu'entretenaient les anarchistes de Casas-Viejas avec leur organisation : l'incitation à agir semble être provenue de la province voisine de Séville plutôt que de Cadix ou de Jerez (113). De ce point de vue, la République n'avait pas modifié substantiellement la centralisation excessive de la vie communale qui avait caractérisé les régimes précédents.

En outre, les dirigeants républicains ne renouvelèrent pas, sauf rares exceptions, le personnel chargé, tant au niveau de l'administration centrale qu'à l'échelon provincial, d'exécuter les décisions gouvernementales (114). La plupart des fonctionnaires d'autorité — gouverneurs civils, « délégués du gouvernement » (créés par le dictateur Primo de Rivera), magistrats, officiers — n'étaient donc pas politiquement sûrs. Dans ses discours du 7 et du 16 mars 1933, Azaiïa y fera allusion en s'interrogeant sur l'attitude du gouverneur civil et sur les causes du silence des témoins (115). On comprend mieux du coup l'erreur d'ap(113)

d'ap(113) a posteriori que la presse confédérale découvrira la poudrière que constituait la situation socio-économique à Casas-Viejas. Les révélations apportées ne brilleront pas toujours par leur exactitude : on lit dans le numéro du 21 janvier 1933 de CNT que Casas-Viejas est le fief du duc de Medinaceli.

(114) A ce sujet, cf. M. TUNON DE LARA, Historia y realidad del voder (El poder y las élites en el primer tercio de la Espana del siglo XX). Madrid, 1967, p. 161 et 164-165.

(115) AZAKA, op. cit., p. 623 et 656-658. Dans ses Memorias politicas op. cit., tome TV, Azaiïa est beaucoup plus explicite. A deux reprises, il se plaint d'être « mal servi ». p. 448 et p. 454. Le 16 mars, à propos de l'affaire Barba, il indique : « On me dit qu'il a été delegado aubernative du temps de Primo de Rivera et qu'il est monarchiste », p. 470.


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préciation commise sur les risques d'embrasement de la province, notamment dans la zone montagneuse du nord-est. Mieux informé, Azaiîa aurait dû savoir que ce bastion traditionnellement anarchiste avait été largement entamé par la FNTT socialiste dès les débuts de la République. Nous en trouvons confirmation plus tard, en juin 1934, pendant la grève générale de la FNTT qui est localisée précisément dans cette zone montagneuse (116).

Les événements de Casas-Viejas engagent enfin la responsabilité du mouvement ouvrier espagnol, celle des socialistes — qui surestimèrent la patience des niasses paysannes — comme celle des anarchistes — qui surestimèrent leur capacité révolutionnaire —.

En effet, les socialistes firent preuve d'une naïveté incroyable en acceptant l'introduction du principe de la parité patrons-ouvriers dans tous les organismes de la réforme agraire, avec tous les risques qu'elle comportait pour la représentativité des organisations ouvrières (117). De ce fait, le sabotage entrepris par l'oligarchie foncière (non-ensemencement, violation des accords de salaires, etc.) trouvait un semblant de justification dans la possibilité légale qu'elle avait, à l'intérieur même des organismes de la réforme, d'en infléchir l'application dans un sens favorable à ses intérêts. Cette sur-représentation fut, jusqu'au Front populaire, l'un des éléments décisifs de la lenteur de la réforme, plus encore que l'exclusion du champ de la loi de certaines catégories de propriétés, comme les pâturages naturels. Car, après tout, à MedinaSidonia et à Casas-Viejas — où l'élevage était développé —, l'expropriation visait théoriquement quarante-cinq pour cent de la superficie communale. Si elle avait été effective, le chômage chronique aurait sans

(116) En juin 1934, c'est à Villamartin et Setenil que la grève dura le plus longtemps. Dans ces deux communes, la concentration de la propriété foncière est très inférieure à celle du reste de la province dont la moyenne est de 58 %. Villamartin : 36 % de domaines supérieurs à 250 hectares ; Setenil : 26 %. Petits propriétaires et petits fermiers espéraient-ils davantage de la réforme agraire que les journaliers ?

(117) A peine la loi était-elle votée par les Cortes que la Commission executive de la FNTT critiquait la constitution de l'Institut de réforme agraire en ces termes :

« ...Elle considère comme une profonde erreur la forme sous laquelle on crée le prétendu Institut de réforme agraire, qui deviendra un appareil bureaucratique lourd et coûteux ne rapportant aucun bénéfice au pays. La Commission executive estime que l'implantation de la réforme agraire en Espagne échouera si l'on ne modifie pas cet encombrant organisme » (El Obrero de la Tierra, n° 38, 1-10-1932).

A la mi-décembre, la Fédération s'adressait aux ouvriers agricoles de la province de Cadix pour attirer leur attention sur les modalités d'élection des Juntas Provinciales Agrarias envisagées par la direction de l'ITRA. Il était question de faire élire les représentants ouvriers au « suffrage direct » par tous les travailleurs inscrits sur les listes électorales, ce qui revenait à mettre en minorité la Fédération, puisqu'elle n'avait pas de section dans toutes les communes (El Obrero de la Tierra, n° 55, 17-12-1932).

Finalement, le décret du 21 janvier 1933 portant création des JPA donnera satisfaction aux socialistes en retenant le système de l'élection « corporative », c'est-à-dire en ne donnant le droit de vote qu'aux membres des associations constituées conformément à la loi du 8 avril 1932 sur les Associations professionnelles de patrons et d'ouvriers, que récusait la CNT.


ESPAGNE 129

doute pu être en grande partie résorbé. Nous savons qu'il n'en fut rien (pas même dans le cadre de l'intensification des cultures qui dépendait uniquement du gouvernement). Ajoutons que le juridisme excessif des socialistes, réticents devant l'occupation provisoire prévue par la loi, fournit un alibi à leurs alliés républicains, hantés par le souci de l'équilibre budgétaire.

A l'inverse, l'hostilité de principe des anarchistes à toute réforme partielle — dont l'importance avait été pourtant reconnue au congrès de juin 1931 (118) — les amena à rejeter en bloc une loi dont ils auraient pu mettre à profit certaines dispositions (comme celle qui prévoyait l'exploitation collective de domaines expropriés par les syndicats de paysans). L'influence de la FAI — animée par des militants issus de milieux urbains — était, il est vrai, devenue prédominante. Dès lors, l'attitude des dirigeants confédéraux face au problème agraire se caractérisa par son ambiguïté : d'un côté, ils incitaient les paysans à multiplier les actions locales ; de l'autre, négligeant de les regrouper dans une fédération spécifique, ils les abandonnaient à eux-mêmes... et aux forces de répression qui furent, semble-t-il, considérablement renforcées par la République (119). Au fond, l'idée prévalait toujours que le spontanéisme des masses rurales, non corrompues par les villes, serait le creuset de la révolution sociale (120). Mais, faute d'une analyse précise de la situation, cette orientation laissait les masses démunies le jour où elles prenaient l'initiative, en détournant leurs énergies soit contre des adversaires mythiques (l'aristocratie), soit contre les parvenus ou fondés de pouvoir des grands propriétaires.

De plus, le refus de doter le prolétariat d'une organisation politique autonome — d'où procédait la méfiance pathologique envers les socialistes — aboutit paradoxalement à laisser l'initiative politique à des personnalités au républicanisme douteux. Ce fut, semble-t-il, le cas à Casas-Viejas où, selon certaines sources, Seisdedos (ou l'un de ses camarades) essaya de négocier avec la garde civile par l'entremise du maire pedâneo, Juan Bascuiîana Tudillo. Démarche difficile à interpréter : les militants de Casas-Viejas entendaient-ils mettre ainsi les représentants par excellence du pouvoir « bourgeois » devant le fait accompli ? Ou bien encore reportèrent-ils sur ce Bascuiîana — qui était cordonnier de son état — leur confiance sans doute excessive dans le succès de leur cause ? Toujours est-il que l'attitude ambiguë de cet individu enclencha

(118) « Le Congrès reconnaît que, malgré l'importance et la nécessité de la conquête d'améliorations de caractère moral et matériel au sein du régime capitaliste, la lutte pour ces améliorations ne peut être qu'une espèce de guerre de guerillas préparant à la bataille décisive... » Cf. Diego ABAD DE SANTILLAN, Contribuciôn a la historia del movimiento obrero espanol, Mexique, 1965, t. II, p. 393.

(119) MALEFAKIS, op. cit., p. 350.

(120) Ainsi peut-on lire dans CNT du 15 février 1933 les lignes suivantes (sous la signature d'A. VALDÉS) :

« Que personne ne s'attende à ce que ce soit Madrid, Barcelone, Séville, Valence ou toute autre ville qui commence la révolution. La révolution sociale, qui était en gestation, a terminé sa genèse à Casas-Viejas. C'est là qu'a eu lieu le plus grand crime. Et c'est des bourgades rurales, dont Casas-Viejas est le symbole, que jaillira l'étincelle qui deviendra bûcher purificateur dans toutes les campagnes et villes d'Espagne. »


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l'engrenage que nous connaissons. Il n'est pas invraisemblable qu'un piège ait été tendu — comme en 1915 — aux villageois par des autorités locales et provinciales informées du malaise qui régnait dans la contrée et désireuses de faire un exemple. On n'avait certes pas prévu ni la résistance des assiégés ni ses répercussions. Mais les divers représentants de l'oligarchie foncière (notamment les radicaux) avaient ensuite la possibilité de retourner démagogiquement contre le gouvernement une répression brutale et arbitraire contre des innocents. Ils ne s'en privèrent pas. En attribuant les événements à l'échec de la politique sociale du gouvernement, les radicaux faisaient oublier leurs manoeuvres de retardement pendant le débat des Cortes sur la réforme agraire.

Toutefois, nous ne souscrirons pas sans partage à l'opinion courante selon laquelle la modernisation — ou du moins l'adaptation — du millénarisme paysan « ne se produit pas, ou se produit lentement, et de façon incomplète si elle est laissée à l'initiative des paysans » (121). En effet, un examen sommaire des événements ultérieurs montre qu'en 1936, après la victoire du Front Populaire, une évolution différente se dessine. Certes, le mouvement ouvrier, affaibli par les deux années de gouvernement centre-droit (le bienio negro), a-t-il du mal à reconstruire ses organisations. Du côté anarcho-syndicaliste, on enregistre une chute spectaculaire des effectifs pour l'ensemble de l'Andalousie (116.753 adhérents lors du congrès de Saragosse, plus de 300.000 fin 1932). On note, d'autre part, que la FNTT s'attache à reconstituer et étendre son implantation dans les provinces (122). Il resterait à préciser l'influence du parti communiste dans les campagnes andalouses à ce moment.

Mais, quelle que soit l'importance des reclassements qui s'opèrent au sein du prolétariat agricole et de la petite paysannerie, le fait essentiel demeure le rapprochement qui s'amorce entre socialistes et anarchistes. Il est favorisé, de part et d'autre, par une orientation nouvelle : sous l'impulsion de Largo Caballero, l'TJGT semble avoir renoncé à la collaboration de classe ; au congrès de Saragosse, de nombreux militants de la CNT critiquent la ligne insurrectionnelle du premier bienio (123). Il est concrétisé, en Andalousie, par des meetings unitaires, « d'alliance syndicale » (124). Il se nourrit de l'initiative des masses paysannes, qui occupent les terres, et la stimule en retour. Les dirigeants républicains en tirent les conséquences politiques : ils ajournent l'expropriation — donc l'indemnisation — à moyen terme (dix ans), ce qui lève le préalable du financement, et admettent en conséquence que l'occupation tem(121)

tem(121) J. HOBSBAWM, op. cit., p. 20.

(122) En quelques mois, la FNTT tient dix-sept congrès provinciaux dont trois en Andalousie (Cordoue, Séville, Huelva). En outre, c'est à Medina-Sidonia que se constitue, le 28 juin, la Fédération provinciale des communautés agricoles dépendant de l'Institut de réforme agraire. Enfin, c'est les 10, 11 et 12 juillet que la FNTT réunit un congrès dans la province de Cadix (d'après El Obrero de la Tierra).

(123) Le délégué de l'industrie de la pêche de Pasajes déclare par exemple : « Il faut dire que le 8 janvier fut une erreur, la première erreur révolutionnaire de la Confédération. Bien qu'on ait dit de CasasViejas que ce fut une épopée, des épopées comme celle-là ne nous conviennent pas » El Congreso Confederal de Zaragoza, 1955.

(124) José Hiraldo ; op. cité, p. 50.


ESPAGNE 131

poraire est la seule façon de rendre la réforme effective. Dans la seule province de Cadix, 18.417 hectares sont ainsi répartis, en quatre mois, entre 1.014 chefs de famille (pour 1933-1934, les chiffres sont respectivement de 7.120 hectares et 1.093 chefs de famille, biens de l'aristocratie exclus). A Medina-Sidonia, l'occupation temporaire affecte 5.122 hectares et bénéficie à 297 familles. Elle touche cette fois-ci, dans des proportions variables, les plus gros propriétaires de la commune, au premier rang desquels le marquis de Negrôn (125).

Sous la pression des masses paysannes et de leurs organisations — dont la théorie avait été mûrie par les épreuves (126) — le gouvernement de Front populaire allait plus loin que ne le prévoyait son programme (127). En ce sens, le sacrifice des villageois de Casas-Viejas n'avait pas été complètement vain. On comprend mieux dès lors les raisons de classe qui incitèrent les militaires rebelles à choisir la province de Cadix comme tête de pont de leur dispositif stratégique. En

(125) Tous les chiffres cités ici proviennent du Boletin del Instituto de Reforma Agraria. Les résultats de la réforme agraire sous le Front populaire sont consignés dans les numéros 45 à 48 (mars-juin 1936).

L'inventaire des terres légalement soumises à expropriation tel qu'il est consigné dans le tome 45 du Registro et le relevé des terres où sont effectuées, de février à juin 1936, les occupations temporaires ne coïncident pas exactement : ainsi, sur les sept lieux-dits concernés, deux ne figurent pas dans le Registro ; pour quatre d'entre eux, la superficie occupée est supérieure au total de l'inventaire ; elle est inférieure dans un seul cas. Cette remarque confirmerait, si besoin était, que les occupations de terres réalisées par les paysans après la victoire du Front populaire emportaient les barrières établies par le législateur quatre ans auparavant.

Il reste que cinq des plus importants propriétaires (par la superficie) virent une partie de leurs terres leur échapper. Il s'agissait du marquis de Negrôn, de Ramôn Ortega Velàzquez, de Lozano Candôn, du comte de Garvey et de Mercedes Sânehez Zarzuela.

(126) La commission chargée de rapporter sur la réforme agraire au congrès de Saragosse déclarait (op. cit., p. 185) :

« Si nous reconnaissons que la réforme agraire est un fait accompli, cela nous pose, que nous le voulions ou non, un grave problème qui est de ne pas perdre le contrôle des masses paysannes et de ne pas perdre de vue leur préparation pour nos objectifs de transformation sociale. Dans ces conditions, devons-nous accepter ou rejeter la réforme agraire ?

« La commission considère qu'il nous faut sortir de cette impasse par une solution collective, aussi bien dans les asentamientos de paysans définis par la réforme que dans les diverses modalités d'exploitation de la terre, que nous pourrions condenser dans la création de communautés de paysans. »

La commission reprenait ensuite intégralement la résolution du précédent congrès, celui de 1931, entendant sans doute par là affirmer la continuité de l'orientation confédérale. Mais les déclarations précédentes ne traduisent-elles pas un embarras certain devant le fait irréversible de la réforme agraire de la République ?

(127) Ce programme accordait, en effet, la priorité au problème du fermage (dérogation de la loi de Giménez Fernandez du 15 mars 1935 et vote d'une nouvelle loi). S'il prévoyait bien, d'autre part, de déroger la loi de « contre-réforme » agraire du 1er août 1935, donc d'annuler la restitution et l'indemnisation de ses propriétés à la noblesse, la promesse de mener à son terme une politique d'asentamientos n'était pas très neuve. Les engagements restaient assez vagues à propos du problème essentiel : utilisation de tous les grands domaines inventoriés.


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ce sens, Casas-Viejas avait constitué un banc d'essai : pour l'oligarchie foncière, le seul moyen de mettre fin à « l'anarchie » était le recours aux « forces de l'ordre ». Faute de sources accessibles, l'historien se demande encore combien de Casas-Viejas l'armée d'Afrique sema sur son passage (128).

(128) Hiraldo, op. cit., p. 54 :

« Pour le seul syndicat de paysans de Jerez, il y eut plus de 1.000 travailleurs assassinés. »

ANNEXE I

Repères chronologiques

19-26 juin 1870 : Congrès constitutif de la Federaciôn de la Region Espalîola (FRE) à Barcelone.

9 juillet 1872 : Fondation de la Nueva Federaciôn Madrilena (noyau du

futur parti socialiste).

25 déc. 1872-2 janv. 1873 : 3° congrès de la FRE à Cordoue : il conclut

à la nullité du congrès de La Haye de l'AIT et approuve le pacte de Saint-Imier.

10 janvier 1874 : Dissolution de la FRE. Clandestinité jusqu'en 1881.

Septembre 1881 : Congrès constitutif de la Federaciôn de Trabajadores de la Région Espanola (FTRE) à Barcelone.

4 février 1883 : Début de l'affaire de La Mano Negra.

Septembre 1888 : La FTRE se dissout et fait place à la Organizaciôn

Anarquista de la Rgion Espanola. 8-9 janvier 1892 : Emeute de Jerez de La Frontera. Septembre 1893 : Début du terrorisme en Catalogne.

Septembre 1901 : Francisco Ferrer fonde La Escuela Moderna à Barcelone.

Août 1907 : Constitution de Solidaridad Obrera, fédération locale de Barcelone (noyau de la future CNT).

26 juillet 1909 : « Semaine tragique » à Barcelone. Exécution de Ferrer. 30 oct.-1er nov. 1910 : Congrès constitutif de la Confederaciôn Nacional

del Trabajo (CNT) à Barcelone. Avril 1913 : Constitution de la Federaciôn Nacional de Agricultures à

Cordoue. Elle adhère à la CNT fin 1918. Novembre 1918 : Début du trienio bolchevista en Andalousie. 10-18 décembre 1919 : Congrès de la CNT à Madrid, dit de La Comedia.

Il adopte le Sindicato Unico comme type d'organisation. Juillet 1927 : Constitution de la Federaciôn Anarquista Ibérica (FAI) à

Valence.

Juin-octobre 1931 : Après le congrès du Conservatorio à Madrid et le Manifeste des « Trente », la FAI prend le contrôle de la CNT.

8-12 janvier 1933 : Insurrection anarchiste au Levant et en Andalousie. Casas-Viejas.

8 décembre 1933 : Insurrection anarchiste en Aragon. 28 mars 1934 : Pacte d'unité d'action UGT-CNT aux Asturies. 1er-11 mai 1936 : Congrès de la CNT à Saragosse. Il adopte un long rapport sur le communisme libertaire.


ESPAGNE 133

ANNEXE II

Bibliographie de la Presse citée

Pour la presse ouvrière espagnole du dernier tiers du XIXe siècle, le chercheur se reportera à l'article très utile de Victor Manuel Arbeloa : 1. La prensa obrera en Espana (1869-1899), in Revista de Trabajo, publiée à Madrid par le Servicio de Publicaciones del Ministerio de Trabajo, n° 30, 2e trimestre 1970, p. 117-195. L'auteur y analyse et localise 96 titres.

Quant à la presse citée dans cet article, nous nous contenterons d'indiquer successivement : lieu de consultation, titre, époque, lieu de publication, date du n° 1, tendance. On précise ensuite les périodes conservées et consultées.

1) INSTITUT INTERNATIONAL D'HISTOIRE SOCIALE D'AMSTERDAM.

— La Autonomia, Séville, janvier 1883 ?, anarchiste, n° 5 6 (18 février) à 50 (10 avril 1884), incomplet. Consulté.

— Boletin de la Federaciôn Régional Espanola de la AIT, Alcoy, puis Madrid, 16 janvier 1873, porte-parole de la FRE, n° 5 1 à 29 (7 août 1873), incomplet. Non consulté.

— Crônica de los Trabajadores de la Region Espanola, Barcelone, puis Valladolid et Alcoy jusqu'en 1887, 2 décembre 1882, porteparole de la FTRE, libro I (204 + 64 p.) et libro II (36 + 13 p.), soit du 2 décembre 1882 à juin 1884. Consulté intégralement.

— La Razôn, Séville, été 1871, anarchiste, n° 5 61 (18 mai 1872), 66, 71, 84, 86 et 87 (23 novembre 1872). Non consulté.

— Tierra y Libertad, 1902-1919.

Madrid, du 25 janvier 1902 au 17 mai 1906. Jusqu'au 23 novembre 1904, il continue et remplace le supplément à la Revista Blanca, et ses rédacteurs sont : Soledad Gustavo, Fermin Salvochea, Antonio Apolo et Federico Urales ; hebdomadaire « antipolitique », il devient quotidien du 1er août au 25 décembre 1903. A la fin de l'année 1904, F. Urales et S. Gustavo renoncent à le publier : il est repris le 15 décembre par le groupe 4 de Mayo, composé de dix-huit rédacteurs.

Barcelone, du 15 novembre 1906 au 15 janvier 1919, avec une interruption du 22 juillet 1909 au 24 février 1910 (suites de la Semaine Tragique ?). Au début de 1907, le comité de rédaction — qui porte toujours le nom de 4 de Mayo — est presque entièrement renouvelé et informe les lecteurs de la nécessité d'avoir deux rédacteurs appointés. Le 3 mai 1916, apparaît une nouvelle équipe de rédaction (Costa-Tscar, Pestaiïa, Mas-Gomeri et Grau). La collection de cette période est incomplète : il manque plusieurs numéros, d'autres ont été découpés. Consulté intégralement.

— La Voz del Campesino. 1re époque, Barcelone, puis Valls. 15 novembre 1913. Organe de la Fédération nationale des agriculteurs. « La terre à ceux qui la travaillent », nos 14 à 16 (30 mai-28 juin 1914) et 27 (15 décembre 1914). Consulté.

— La Vo: del Campesino. 3° époque, Jerez de la Frontera. Organe de la Fédération des Travailleurs agricoles de la région de Cadix et porte-parole de la future Fédération des Agriculteurs d'Espagne. « La terre libre à l'homme libre », nos 42 (2 juillet 1932) à 68 (7 janvier 1933). Consulté.

2) HEMEROTHEQUE MUNICIPALE DE MADRID.

— Boletin del Instituto de Reforma Agraria (d'abord intitulé Revista de los Servicios Social-Aqrarios y de Estadistica Agricola Social), Madrid, mai 1932, n°s 1 (mai 1932) à 48 (juin 1936). Egalement à l'Ateneo et à la Bibliothèque nationale de Madrid. Consulté intégralement depuis le n° 9 (janvier 1933).


134 G. BREY - J. MAURICE. ESPAGNE

— Claridad, Madrid, 13 août 1935, socialiste, tendance Largo Caballero, 1935-1939. Seul le n° 1 a été consulté.

— CNT, Madrid, 14 novembre 1932. Organe de la Confédération nationale du Travail d'Espagne-AIT. Possède la collection jusqu'en 1939. Consulté : novembre 1932 à juillet 1933.

— Diario de Sesiones de las Cortes Constituyentes, Madrid. Consulté : février-mars 1933. Se trouve aussi à la bibliothèque des Cortes.

— El Obrero de la Tierra, Madrid, 16 janvier 1932. Organe de la Fédération nationale des travailleurs de la terre (socialiste). Consulté : janvier 1932 à mai 1934 et février à juillet 1936.

— El Pueblo, 2° époque, Cadix, 1931. Organe des Groupes du parti socialiste ouvrier espagnol dans la province. Possède seulement dix numéros de décembre 1932 à sa disparition en avril 1933. Consultés.

— El Socialista, Madrid, 12 mars 1886. Organe central du parti socialiste ouvrier espagnol. Consulté : janvier et février 1933. Possède la collection presque complète de mars 1886 à mars 1939.

— Solidaridad Obera, 6e époque, Barcelone, 31 juillet 1930. Organe de la Confédération régionale du travail de Catalogne, porte-parole de la Confédération nationale du travail d'Espagne. Consulté : juin 1932 ; janvier, février et mars 1933. Possède 1930-1939. Collection incomplète à Amsterdam.

3) INSTITUT MUNICIPAL D'HISTOIRE DE BARCELONE.

— Tierra y Libertad, 5° époque, Barcelone, mai 1930, anarchiste FAT. Consultés : 1932-1933.

4) BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE MADRID.

— Boletin Oficial de la Provincia de Cadiz, Cadix, publication officielle. Consultés : 1er janvier 1931 au 30 juin 1933. Posséderait la collection de 1858 à 1935. Incomplet à l'Hémérothèque municipale de Madrid.

— La Emancipaciôn, Madrid, 19 juin 1871. Journal de l' AIT qui devient, de juin 1872 au 12 avril 1873, le porte-parole de la tendance « marxiste » en Espagne. Possède les numéros 3 à 90. Egalement à Amsterdam.

5» DIVERS.

— Diario de Câdiz, Cadix, bourgeois. Consultés : 1914 et 1915 ; avril 1931 ; mai à décembre 1932 ; janvier et février 1933. Collection complète de 1867 à nos jours au siège du journal. L'Hémérothèque municipale de Madrid possède 1924-1956.


L'Anarchisme en Italie

par Enzo SANTARELLI *

1. Si l'on entend par histoire du mouvement anarchiste la reconstruction diachronique d'un processus qui atteint le monde des idées et l'univers social, la pensée politique et l'association des hommes qui sont en lutte et confrontés avec l'Etat moderne et le développement capitaliste, la périodisation de ce mouvement complexe, en Italie, embrasse des phases suffisamment distinctes : celle qui correspond à l'affirmation de l'Etat unitaire national, aux débuts du mouvement ouvrier organisé, et à la trajectoire de la Première Internationale, dominée par le bakouninisme et par sa première descendance (1872-1892) ; celle qui débute avec la scission de Gênes entre anarchistes et socialistes, qui connaît d'abord la formation d'une large tendance socialiste-anarchiste (18911900), puis la formulation d'une réponse anarcho-syndicaliste aux problèmes de la société moderne et à l'hégémonie marxiste (1900-1914) ; celle de la crise de l'Etat libéral et de l'avènement de la dictature fasciste qui s'accompagne d'une reprise de l'anarchisme révolutionnaire et d'un subversivisme populaire de masse qui lui est étroitement lié (1915-1922) ; celle de la résistance antifasciste et de l'opposition au communisme politique qui débouche sur la guerre civile espagnole et se prolonge avec la participation au mouvement de libération nationale (1923-1945) ; et enfin la phase actuelle, de 1945 à nos jours. Les premières périodes, à partir de 1872, sont dominées par la présence d'Errico Malatesta (1854-1932) dont l'hégémonie fut toutefois combattue tantôt par la pensée de Francesco Saverio Merlino (1856-1930), pendant la dernière décennie du XIXe siècle, tantôt par l'action syndicaliste révolutionnaire, à l'époque giolittienne.

Les périodes suivantes seront caractérisées au contraire par un pluralisme idéologique toujours plus vif. En ce qui concerne, d'une part, les associations, l'ensemble de ces différentes périodes paraît clairement marqué tout à tour par la présence de la Fédération italienne de l'Association internationale des Travailleurs (Associazione internazionale dei Lavoratori), créée lors de la Conférence de Rimini, en 1872, et par les tentatives pour la reconstituer ; par le parti socialiste-anarchiste-révolutionnaire (Partito socialista-anarchico-rivoluzionario) fondé à Capolago en 1891 et assez prospère jusqu'au-delà des mouvements insurrectionnels de 1898 ; puis par la dispersion et la multiplication des tendances anarTraduction

anarTraduction Pierre JODOGNE.


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chistes, et par la formation d'une Union syndicale italienne (Unione syndacale italiana) (1912) ; par l'Union anarchiste italienne (Unione anarchica italiana) (1919-1926) qui se signale par Umanilà nova (Humanité nouvelle), premier organe quotidien dont la durée et l'influence furent importantes ; par les Comités pour la défense des opprimés politiques (Comitati pro vittime politiche), apparus nombreux en Italie et à l'étranger pendant la période fasciste, et enfin par la Fédération anarchiste italienne (Federazione anarchica italiana) postérieure au fascisme. En résumé, l'on pourrait parler d'un premier moment, lié aux vicissitudes italiennes du bakouninisme, illustré par Malatesta, par les influences du syndicalisme révolutionnaire d'école française, par la reprise momentanée du début de l'après-guerre, par les tentatives de définition idéologique de Fabbri et ensuite de Camillo Berneri (1897-1937), avec adhésions populaires et mouvements insurrectionnels plus drus et fréquents jusqu'aux environs de 1920 ; tandis qu'au cours des périodes suivantes l'activité devient moins intense et moins incisive dans le domaine politico-social, si l'on excepte l'intervention dans la guerre civile espagnole (1).

Si l'on accepte ce tableau d'ensemble, commandé par des exigences de simplification et de synthèse, l'attention sera nécessairement retenue par la phase la plus significative et la plus développée du mouvement anarchiste, par la trentaine d'années, allant grosso modo de 1892 à 1922, qui se caractérise par une autonomie accrue et définitive par rapport à l'organisation du socialisme. Il s'agit d'une période d'évolution qui a suscité, sur ses points nodaux, l'intérêt des historiens, encore qu'aucune esquisse générale n'en ait été tracée, une période au cours de laquelle prévaut — avec sans doute des positions et des expressions diverses dont il ne sera pas possible, ici, de rendre entièrement compte — une forme d'anarchisme qui trouve dans la société italienne sa base sociale particulière et, dans la conception d'Errico Malatesta, qui refuse Find:- vidualisme extrême et favorise une action associative assez mûre, son élaboration la plus riche, même à l'échelle internationale. La période entière apparaît également dominée, de toute évidence, par un processus

(1) Le présent essai se propose avant tout de présenter et de résumer, dans le cadre d'un schéma unique, les questions d'interprétation et de périodisation telles qu'elles ressortent des études les plus récentes. Pour la période de la Première Internationale, A. ROMANO, Storin del movimento socialista in Italia, Turin, 1954-56, 2° éd. Bari, 1967, en 3 vol. ; La Federazione italiana dell'Associazione internazionale dei Lavoratori. Atti ufficiali 1871-1880, par P.-C. MASINI, Milan, 1963. Sur la période suivante (1885-1892), L. BRIGUGLIO, Il Partito overain italiano e gli anarchici, Rome, 1969. Trois essais sur les années de 1890 à environ 1914, mais sans continuité chronologique, sont publiés dans E. SANTARELLI, Il socialisme/ anarchica in Italia, Milan, 1959. Pour une synthèse de mémorialiste sur l'époque giolittienne et la période fasciste, A. BOUGHI, Mezzo secolo di anarchia (1898-1945), Naples, 1954. On trouvera une chronologie s'étendant de la Semaine rouge à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans Un trentennio di attività anarchica 1914-1945, Cesena, 1953. Pour la dernière période, on peut consulter : Federazione anarchica italiana. Congressi e convegni (1944-1962), par U. FEDELI, Gênes, 1963. Il n'existe pas de recherche complète sur les différentes périodes ; mais cette recherche a été entreprise par P.-C. MASINI, Storia degli anarchici italiani. Da Bakunin a Malatesta (1862-1892), Bologne, 1969.


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de transformation économique, caractérisée, en Italie, par une industrialisation tardive, concentrée principalement dans les régions septentrionales, et par un flux croissant d'émigration à l'étranger qui restera considérable jusqu'au seuil des années vingt. Ainsi s'expliquent la géographie et la sociologie du mouvement anarchiste de langue italienne lequel, tout au long de la période considérée, englobe totalement, comme élément nullement secondaire, les noyaux qui se forment et s'enracinent en dehors de l'Etat national corrélativement à l'expansion outre-atlantique et au-delà des Alpes d'une partie importante de la population active d'origine campagnarde. D'autre part, il faut remarquer le caractère pour ainsi dire « régional », conditionné par la question méridionale et par la dynamique du rapport ville-campagne, que la distribution des noyaux anarchistes assume vers la fin du siècle et qui se maintiendra fondamentalement intact au cours même de la période suivante. Mais, pour comprendre, dans une perspective historique d'ensemble, cette maturation et cette évolution, il ne sera pas sans importance de se référer aux traits essentiels des années 1872-1892 ainsi que des vingt-cinq ans qui débutent en 1945, quand il paraît plus évident qu'après Fanarchisme social mis en théorie et incarné par Errico Malatesta, s'ouvre une transition contradictoire mais qui conduit progressivement à des formes idéologiques qui perdent, avec l'industrialisation du pays et l'avènement d'une « démocratie de masse », une grande partie des adhésions populaires précédentes pour déplacer l'accent vers des positions de type « intellectuel », sans rompre toutefois le contact avec toute une tradition.

2. La Conférence de Rimini (4-6 août 1872), constitutive de la Fédération italienne de l'Internationale, s'étant déroulée au centre du conflit entre Marx et Bakounine, est célébrée, pour son attitude « antiautoritaire », comme « l'acte de fondation d'un mouvement anarchiste organisé en Italie sur base nationale » (2). On pourrait observer, d'après la documentation recueillie par Aldo Romano, qu'il s'agit d'une évolution organique, correspondant au stade économico-social du pays. D'où l'éloignement du Conseil général de Londres, qui fait suite à la rupture entre Cafiero, délégué de l'Italie, et Engels. La protestation ou la proposition « anti-autoritaire » de Rimini n'est toutefois pas, essentiellement ou superficiellement, aussi nette qu'il pourrait sembler à première vue, même si la majorité du mouvement ouvrier italien naissant commence par s'écarter de la ligne marxienne : Andréa Costa, qui prend la tête de ce mouvement, écrira le 16 août, que « l'Internationale n'est pas Karl Marx ou Michel Bakounine » ; mais la tendance demeure néanmoins bakouniniste. Carlo Caficro composera le premier abrégé du Capital de Marx. Mais l'anarchisme prendra plus nettement forme quand Andréa Costa évoluera vers des positions qui, tout en restant sentimentalement « révolutionnaires », préluderont à un socialisme organisé en parti, et

(2) P.C. MASINI, op. cit., p. 66. Sur la Conférence de Rimini L. FAENZA, Marxisti e riministi, Florence, 1972, et « La rivolta antiautoritaria », numéro spécial pour le centenaire de la Conférence de Rimini publié par la revue Volontà, septembre-octobre 1972 ; E. SANTAHELLI, « Gli internazionalisti italiani », in Rinascita, 10 octobre 1964, et Bakuninisti e socialisti del Piceno, Urbino, 1969.


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non plus abstentionniste : à partir de 1879, la crise de l'internationalisme italien coïncide avec l'amorce d'un accroissement, très graduel, de la démocratie politique en Italie — avec la montée au pouvoir de la « gauche » et avec l'élargissement du suffrage. Les années 1880 paraissent donc dominées, dans le camp anarchiste, par une importante discontinuité (Malatesta, entre 1884 et 1889, est loin d'Europe, réfugié en Argentine) : l'individualisme spontané, anti-organisateur, tend à prévaloir, même si rencontres et congrès ne manquent pas pour tenter de serrer les rangs et de ressusciter l'Internationale, sur la base des différents cercles de zone. Dans l'interprétation de cette période, l'accent est mis toutefois sur le moment de la discontinuité qui ne sera récupérée que dans un second temps, grâce peut-être, notamment, au processus associatif qui fermente et agit par d'autres voies, dans le Parti ouvrier (Partito operaio) qui s'implante dans l'Italie du Nord, et dans le Parti socialiste révolutionnaire de Romagne (Partito socialista rivoluzionario di Romagna), organisé par Costa. « Le vide des années 80 — a écrit Pier Carlo Masini — au cours desquelles aucune connexion organique n'était venue remplacer les liens de la Fédération italienne, favorisa la diffusion d'un anarchisme qui, instinctivement d'abord, puis de façon plus systématique [...] combattit toute forme d'association générale et permanente » (3). On arrive ainsi à la veille des congrès de Capolago et de Gênes. A Capolago (4-6 janvier 1891), on approuve un « schéma d'organisation » grâce auquel on constitue le Parti socialiste anarchiste révolutionnaire - Fédération italienne (Partito socialista anarchico rivoluzionario - Federazione italiana). On suppose donc une incorporation de l'initiative individuelle, une coordination de type fédéral entre les différents groupes, à réaliser au moyen de commissions de correspondance régionales ; mais, en même temps, l'association nationale suppose une organisation internationale et internationaliste (4). C'est la relance d'un anarchisme non sectaire, qui dialogue encore avec le socialisme, et à l'élaboration théorique duquel ont travaillé, dans les dernières années, Francesco Saverio Merlino et Errico Malatesta. Le moment paraît particulièrement favorable, pour plusieurs raisons : la situation de crise économique dans laquelle tombe le pays (agitations dans le secteur du bâtiment à Rome), la coïncidence avec les premières manifestations du 1er mai, le débat général sur l'organisation ouvrière et socialiste. En 1893-1894, explosent les mouvements insurrectionnels connus sous le nom de « Faisceaux siciliens » (Fasci siciliani), et, en Lunégiane, les groupes anarchistes soutiennent une tentative de bandes armées. Sur la plateforme de Capolago convergent donc, outre Merlino et Malatesta, des groupes plutôt éclectiques représentés par Germanico Pisclli (Romagne) et par Amilcare Cipriani, d'autant plus que le parti socialiste ne s'est pas encore constitué. Mais on voit fructifier en même temps les germes de la période précédente. Si l'hégémonie théorico-associative du groupe

(3) P.C. MASINI, op. cit., p. 226. Le Sicilien Paolo Schicchi (1865-1950) peut être considéré comme une expression typique de Fanarchisme individualiste et anti-organisateur.

(4) Les actes du congrès de Capolago figurent dans l'opuscule Manifesto ai socialisti e al popolo d'Italia e programma del Partito socialista rivoluzionario anarchico italiano, Castrocaro (Forli), 1891.


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DIFFUSION DU SOCIALISME ANARCHISTE (1891-1898)

Sources de la carte :

A) pour les groupes : L'Agitazione d'Ancône (21 mars 1897 et suiv., et 30 novembre

novembre et suiv.) et L'Auvenire sociale de Messine (du 19 septembre 1897 au 7 mai 1898) ;

B) pour les journaux : ESMOI, Bibliografia del socialismo e del movimento

operaio italiano, I. Periodici, Rome-Turin, 1956 (avec quelques rectifications locales).


140 E. SANTARELLI

Merlino-Malatesta tend à s'imposer, les années 90 sont aussi celles de l'apogée du terrorisme anarchiste italien, tant à l'intérieur du territoire qu'à l'extérieur ; et la répression de Crispi (1894) ne fait que l'alimenter. Le 24 mai 1894, Dante Jeronimo Caserio tue Sadi Carnot à Lyon ; le 8 août 1897, Michele Angiolillo tue Canovas del Castillo, président espagnol ; le 10 décembre 1898 encore, Luigi Luccheni tuera l'impératrice d'Autrice, à Genève. D'autres attentats mineurs et manqués, ainsi que des gestes de dynamiteurs dans un but de manifestation remplissent la décennie ; jusqu'au meurtre d'Umbert 1er, le 29 juillet 1900, par Gaetano Bresci, à Monza (5).

Au congrès de Gênes (14-15 août 1892), les socialistes se séparent définitivement des anarchistes, alors que les ouvriéristes sont partiellement absorbés par le nouveau Parti des travailleurs italiens (Partito dei la voratori italiani), ensuite Parti socialiste, que rejoindra aussi Andréa Costa. Fût-ce en position marginale, Merlino et Cipriani avaient participé ou tenté de participer au congrès de Paris, au cours duquel avait été fondée la Seconde Internationale. La scission qui se produit à Gênes représente donc le second acte de naissance définitif du mouvement anarchiste. A la rencontre de Gênes les anarchistes participent avec des forces peu nombreuses, étant donné l'adhésion au Parti ouvrier, à cause aussi, peut-être, de la confusion que pouvait avoir engendré la formation d'un « parti » socialiste-anarchiste, et de l'absence forcée de Merlino et de Malatesta. Sont en revanche présents Luigi Galleani (1861-1931) et Pietro Gori (1869-1911), soutenus par le Ligure Eugenio Pellaco et par quelques autres qui s'appuyaient sur l'ouvriériste Alfredo Casati. Sur les effets de la scission de 1892 il n'y a pas grand-chose à dire, sinon que « les anarchistes devinrent encore plus anarchistes », car il en résultera un « encouragement aux tendances individualistes et terroristes» (6). Il ne fut possible de corriger cette situation que lorsque Malatesta rentra clandestinement en Italie et put participer, après la chute de Crispi au lendemain du désastre d'Adua, à ce mouvement ascendant du peuple qui déboucha dans les mouvements insurrectionnels de janvier 1898, à Ancône où il avait fondé L'Agiluzione (L'Agitation). Ainsi, avec un retard de quelques années, mais pendant une brève période, la plate-forme qui avait été dessinée et présentée au congrès de Capolago (7) prit corps et put être expérimentée au niveau de niasses d'ouvriers-artisans et d'une mince couche de paysans pauvres. Vers la fin du siècle, les adhésions à cette renaissance socialiste-anarchiste, qui laissa des traces même après 1900, s'observent surtout dans les régions péninsulaires du pays, avec une densité plus grande dans le centre où agissait Malatesta. Au nord des Romagnes et de la Lunégiane commence

(5) C'est la période où le publicisme et la « science » bourgeoise se jettent sur le problème de l'anarchisme : E. SERNICOLI, L'anarchia e gli anarchici. Milan, 1894, deux vol., avec un appendice sur Gli atlentati Sourani, Principi, Presidenti e primi Ministri, et C. LOMBROSO, Gli anarchici, Turin, 1894.

(6) P.C. MASINI, op. cit., p. 272. Sur les anarchistes au congrès de Gênes, L. CORTESI, La costituzione del Partilo socialista italiano, Milan, 1961, p. 106-116. 121-135, 227-245.

(7) Cf. le chapitre « Socialisti e socialisti anarchici » dans E. SANTARELLI, Le Marche dall'Unità al fascismo, Home, 1964, et S. ANSELMI, Ancona e la provincia nella crisi di fine secolo. I moti per il carovita, Urbino, 1909.


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alors le déclin, comme on le verra plus clairement au début du nouveau siècle. Si Malatesta et Merlino étaient deux méridionaux de formation internationaliste et riches d'expérience internationale acquise en exil, si Luigi Galleani avait débuté et milité dans le Piémont, après 1900, les plus grands représentants de l'associationnisme anarchiste sur le terrain théorique et sur le terrain syndical, Luigi Fabbri (1877-1935) et Armando Borghi (1882-1968), l'un et l'autre d'extraction marchisane-romagnole, sont des représentants typiques de la société rurale-artisanale encore prédominante dans la plus grande partie de l'Italie de l'époque, hors du triangle septentrional, où s'accumulaient de plus en plus les industries et les trafics de la nouvelle ère giolittienne. Du reste, une enquête sur la consistance et la composition sociale des forces anarchistes vers la fin du siècle, dans leur enchevêtrement assez étroit avec l'ouvriérisme, lors des premières tentatives d'organisation dans les associations et dans les chambres du travail naissantes, confirme la tendance à cette dislocation régionale (8).

Dans la dernière décennie du XIXe siècle, c'est en tout cas l'idéologie malatestienne qui tend à prédominer et qui prédominera dans le camp anarchiste. Non pas telle qu'elle était sortie des insuccès du bakouninisme au temps de la crise et du déclin de la Première Internationale, ainsi que des premières tentatives confuses de réaffirmation lors du congrès révolutionnaire de Londres, en 1881, mais filtré par une vaste expérience, que l'on n'a pas encore suffisamment éclairée. Il est toutefois suffisamment acquis que Malatesta insiste longtemps, entre 1883 et 1889, sur une position que l'on pourrait appeler de « centre », lorsqu'il discute les thèmes de la « question sociale » dans les journaux homonymes qu'il fonde à Florence (1883) et à Buenos Aires (1885), comme dans L'Associazione (L'Association) de Nice-Londres, en 1890. Suivront L'Agitazione, socialiste-anarchiste d'Ancône, la Questione sociale (Question sociale) de Paterson, fondée dès 1895 et dont il assume la direction pendant une courte période, en 1899, La Rivoluzione sociale (La Révolution sociale) de Londres, en 1902. Suivant cette ligne de propagande et d'agitation, Malatesta développe les thèmes d'un mouvement qui ne puisse pas s'exclure de l'associationnisme « ouvrier », comme c'était le cas alors, d'un mouvement capable d'adapter et de faire figurer l'exigence individuelle clans un plus vaste schéma et modèle de restructuration

(8) Sur l'anarchiste piémontais, la biographie de U. FEDELI, Luigi Galleani. Quarant'anni di lotte rivoluzionarie, Cesena, 1956. Sur sa formation, P.C. MASINI, « La giovinezza di Luigi Galleani », in Movimento operaio, mai-juin 1954, et M. NEJEROTTI, « Le prime esperienze politiche di Luigi Galleani (1881-1891) », in Anarchici e anarchia nel mondo contemporaneo. Atti del Convegno promosso dalla Fondazione Luigi Einaudi, Turin, 1971. On trouvera des données intéressant particulièrement les caractéristiques des artisans évolués et des autodidactes du milieu anarchiste piémontais au début des années 90 dans D. MARUCCO, « Processi anarchici a Torino tra il 1892 ed il 1894 », in Anarchici e anarchia nel mondo contemporaneo, op. cit. Pour une étude des caractéristiques analogues dans le milieu des centres portuaires de l'Italie centrale, en relation avec les classes d'artisans et d'ouvriers les plus arriérées et sur un fond de métayage, N. BADALONI, Democratici e socialisti livornesi nell'Ottocento, Rome, 1968, au chapitre « Anarchici e socialisti livornesi e pisani (1873-1894) », et E. SANTARELLI, Le Marche dall'Unità al fascismo, op. cit.


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E. SANTARELLI

DISPERSION DE LA PRESSE ANARCHISTE (1900-1914)

Source de la carte : ESMOI, Bibliografia del socialismo e del movimento operaio italiano, I. Periodici, Rome-Turin, 1956. Les données sont extraites de la liste des journaux anarchistes (1892-1926) insérée dans le deuxième volume, p. 1004-1007. La liste (soixante-dix-neuf journaux pour la période 1900-1914) ne s'avère pas complète ; elle présente toutefois un index régional — sauf pour la Calabre — suffisamment représentatif.


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sociale, d'un organisme à structure fédérale qui évite l'atomisme des individualistes. D'autre part, la constance de sa tension insurrectionnellerévolutionnaire constitue le second élément qui assure continuité, force et prestige, dans le milieu anarchiste et en dehors de celui-ci, à cette tentative qui chaque fois se renouvelle, profitant de toute occasion. Mais, ce qui n'apparaîtra pas moins significatif, pour comprendre le relatif succès de cette ligne dans l'atmosphère discontinue et tourmentée des années 80 et dans le passage plus heureux à la période de Capolago et de l'Agitazione, c'est l'adhésion de jeunes tels que Pierre Gori qui, en 1898, fonda à Buenos Aires une revue de Criminologia moderna (Criminologie moderne) et qui acquit de la popularité par son activité d'avocat (ce qui le rapproche de Merlino) comme par ses tentatives littéraires, d'une littérature de type populiste et humaniste. Et ce fut Gori, précisément lui, qui donna la définition ou l'interprétation la plus simple de la pensée malatestienne, quand il déclara que « les socialistesanarchistes, d'après la signification même de ces deux termes, ne peuvent pas concevoir l'abolition de la propriété privée sans l'abolition du gouvernement et vice versa » (9).

3. L'attentat de Monza contre le roi Humbert 1er conclut la saison des semailles et de la première croissance, le Sturm und Drang de la conspiration anarchiste en Italie. Les motifs nationaux et sociaux de la nette opposition entre socialistes anarchistes et individualistes disparaissent peu à peu, et même la vitalité du socialisme anarchiste et fédéralement organisé s'épuise ou s'éteint (et, en ce sens, on pourra parler de mort ou de fin de ce courant), tandis que s'atténue ou que se trouve reléguée au second plan la lutte farouche et aiguë entre l'Etat et les anarchistes qui avait caractérisé la décennie précédente, Malatesta était

(9) De MERLINO, figure centrale vers la fin du siècle, il faut surtout rappeler : Socialismo o monopolismo ? Naples-Londres, 1887 ; L'Italie telle qu'elle est, Paris, 1890 ; Pro e contro il socialsmo, Milan, 1897, ainsi que les recueils posthumes Revisione del marxismo, Bologne, 1945, publiés par A. VENTURINI (écrits de 1899), et Concezione critica del socialismo libertario, Firenze, 1957, publié par A. VENTURINI et P.C. MASINI (écrits de 1889-1893). En ce qui concerne Malatesta, il n'existe pas de recueils organiques analogues des écrits de la même période. Voir cependant U. FEDELI, Errico Malatesta. Bibliografia, Naples, 1951, qui comporte des lacunes (cf. le compte rendu de P.C. MASINI dans Movimento operaio, juillet-août 1952). Les biographies de Malatesta laissent également à désirer. La meilleure est sans aucun doute celle de L. FARBRI, Malatesta : su aida u su pensamiento, Buenos Aires, 1945. Signalons aussi M. NETTLAU, Errico Malatesta, das Leben eines Anarchisten, Berlin, 1922 (trad. italienne, New-York, 1922 ; trad. espagnole, Buenos Aires, 1923) ; A. BORGHI, Errico Malatesta in 60 anni di lotte anarchiche, New York, 1933, et Errico Malatesta, Milan, 1947. Sur d'autres personnalités de la fin du siècle, outre les études déjà citées sur Galleani, P. GORI, Scritti scelti, Cesena, 1968, 2 vol., publiées par G. ROSE (notre citation est extraite du vol. 1, Sociologia anarchica, Conferenze, p. 79). Une place à part doit être réservée à G. SARNO, L'anarchia, s.l. n.d., mais Naples, 1890, republié avec une préface de B. CROCE sous le titre L'anarchia criticamente dedotta dal sistema hegeliano, Bari, 1947. Le socialisme anarchiste ou l'anarchisme communiste italien est entré largement dans l'historiographie internationale, de M. NETTLAU, Breve storia dell'anarchismo, Cesena, 1964 (chap. XII), à J. JOLL, Gli anarchici, Milan, 1970 (chap. « La rivoluzione mancata »), et à G. WOODCOK, L'anarchia. Storia delle idee e dei movimenti libertari, Milan, 1966.


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retourné à Londres ; Merlino penchait désormais vers le socialisme sans adjectifs ou vers la démocratie ; Galleani, à Barre Vermont (EtatsUnis), dirigeait Cronaca souversica (Chronique subversive) (1903-1919). Entre 1900 et 1904, on peut distinguer différents courants de Fanarchisme : a) un courant central qui se rattachera à la pensée d'Errico Malatesta, rajeunie et actualisée par Luigi Fabbri ; b) le courant anarchosyndicaliste qui s'exprime dans l'action syndicale sous l'influence, assez vive en Italie, du sorellisme ; c) le courant antimilitariste et pacifiste (en 1907, paraît clandestinement Rompere le file (Rompre les rangs) ; d) le courant humanitaire, éducationniste, de la libre pensée, lié au mouvement des universités populaires ; e) les groupes de base qui survivent à la crise et entretiennent les traditions locales sans trop de prétentions (Pasquale Binazzi, à La Spezia en 1903, fonde Il Liberlario (Le Libertaire) ; f) les publications et individualités influencées par Max Stirner (traduit en italien en 1902), par Nietzsehe et par la pensée irrationaliste. Dans l'ensemble — tandis qu'hors d'Italie et spécialement aux Etats-Unis un certain nombre d'émigrés suivaient et soutenaient la presse anarchiste — on peut dire que le climat de démocratie restaurée, de libéralisme partiel introduit par Giolitti, la croissance économique du pays, le bien-être accru des ouvriers de l'industrie et des ouvriers agricoles, les progrès de la syndicalisation et le changement des moeurs étaient autant de conditions qui contribuaient à réduire la consistance et l'unité du mouvement anarchiste qui prenait alors, de préférence, la voie de la propagande, quand il ne s'engageait pas dans celle des polémiques intestines. Mais, en même temps, au-delà des positions les plus radicalement anticléricales ou antimilitaristes, se produisait un processus qui entraînait certaines couches marginales du peuple et du nouveau prolétariat dans l'opposition contre le réformisme socialiste. On ne pouvait pas non plus nier un lien avec le passé récent : « Ce fut le développement lent et non toujours continu de l'anarchisme dans les vingt années de 1880 à 1900 — a écrit Armando Borghi — qui rendit possible la situation des années qui suivirent, avec le développement d'un mouvement ouvrier qui évolua de plus en plus [dans un champ limité] vers les directives d'autonomisme, d'extrapartisme et d'action directe qui étaient contenues dans l'ensemble idéologique de la propagande anarchiste en général » (10). On doit reconnaître, en ce sens, l'existence d'un élément unitaire qui traverse les différents courants politico-idéologiques énumérés plus haut. A nouveau, toutefois, se produit une sorte de dispersion des énergies qui se traduit par la publication d'un assez grand nombre de journaux et de petits périodiques aux idées disparates, souvent de brève durée ou de portée uniquement locale. Le virage est marqué, surtout dans la zone de Pise à Rome, par l'emploi du mot « libertaire», rare, sinon inconnu avant 1900 (11).

(10) A. BORGHI, Errico Malatesta, op. cit., p. 9.

(11) Le 1er janvier 1900 paraît à Pise II Penserio libertario ; le 18 mars 1901, dans la même ville, L'Idea libertaria ; le 16 juillet 1903, Il Libertario de La Spezia ; toujours en 1903, L'Avanguardia libertaria à Ancône ; en 1904, La Parola libertaria de Carrare ; en 1906, La Gioventù libertaria de Rome ; en 1908, L'Alleanza libertaria, à Rome aussi ; en 1912, La Donna libertaria de Parme.


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Sur le plan de la culture politique, l'aube du nouveau siècle comporte, par contre, une plus grande diversification : on pourrait affirmer que le virage de 1900 équivaut à ce détachement que Nettlau a identifié, pour le mouvement français, autour de 1895 ; en ce sens qu'alors « apparaissent et se diffusent des sous-espèces idéologiques auxquelles on n'avait pas fait attention dans les années précédentes » (12). Mais, en Italie, le débat théorique tend toujours à s'exprimer dans le cadre d'une école sociologique qui ne peut qu'avec mesure franchir certaines limites, tant à cause du retard général d'un pays qui reste en grande partie attaché aux moeurs anciennes, qu'à cause de l'influence toujours vive de la tradition associationniste et organisative. En 1901 paraît à Mantoue L'Università popolare (L'Université populaire), bimensuel fondé et dirigé par Luigi Molinari (1866-1918) qui, en 1907, prend comme devise : « La vérité nous rendra libres. » En 1903 débute à Gênes La Pace (La Paix), organe antimilitariste dirigé par Ezio Bartalini qui se réfère notamment à La Voix du peuple de Paris. La même année paraît Il Pensiero, revue de sociologie, d'art et de littérature, rédigée par Pietro Gori et Luigi Fabbri. Ces publications, toutes assez durables et influentes, prouvent la croissance évidente d'une certaine intellectualité anarchiste d'inspiration avant tout positiviste et démocratisante ; mais, dans ces publications, il n'y a pas grand-place pour ces ferments de vie et de protestation populaire qui pourtant subsistent toujours dans le pays. Ces titres indiquent néanmoins une évolution qui correspond à une tendance européenne plus générale et qui en subit les influences : d'un côté, L'Università popolare publie Autour d'une vie et La conquête du pain de Kropotkine dont on apprécie l'esprit scientiste, d'autre part, on se rattache au congrès international antimilitariste d'Amsterdam, de juin 1904. A la limite, le mot « libertaire » tend donc, dans les années et les moments les plus tranquilles de la première décennie du siècle, à prendre le sens de « libre penseur » ou, plus radicalement, d' « antimilitariste », en attendant de désigner de nouvelles formes de subversivisme. Mais le vieux caractère populaire du mouvement — un mouvement qui ne réussira pas à analyser les nouvelles données du problème impérialiste — risque de devenir toujours plus fuyant pour bon nombre de militants et de propagandistes. Le point de fusion ou d'amalgame de tout cet affairement se produit au moment de l'agitation menée autour du nom de Francisco Ferrer et à l'exemple de l' « école moderne » qui a tant de retentissement dans les pays latins (13).

Au congrès de Parme du 13 novembre 1907, où se forme un Comité d'action directe, puis au congrès de Modène, des 23-25 novembre 1912, qui constitue l'Union syndicale italienne (Unione sindacale italiana) opposée à la Confédération générale du travail (Confederazione generale

(12) M. NETTLAU, Breve storia dell'anarchismo, op. cit., p. 297.

(13) Sur ces sujets, outre les écrits de Molinari et de Gori, signalons l'intérêt des opuscules et des livres de jeunesse de L. FABBRI, Lettere ad una donna sull'anarchia, Chieti, 1905 ; Giordano Bruno, Bologne, 1913 (en collaboration) ; La generazione cosciente. Appunti sul neo-malthusianismo, Firenze, 1914. A la même époque — en concordance avec le mouvement et le débat féministe — apparaît un groupe inquiet de militantes anarchistes qui font leurs premiers essais dans l'agitation publiciste et non seulement publiciste : Maria Rygier, Nella Giacomelli, Leda Rafanelli, etc.


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del lavoro), les anarchistes partagent avec d'autres forces autonomes, les républicains et les syndicalistes révolutionnaires, des positions qualitativement importantes, mais minoritaires. Jusqu'à la scission de septembre 1914 sur le problème de la guerre, l'initiative et l'hégémonie appartiennent toujours au syndicalisme révolutionnaire, mais le germe de la critique et de l'initiative anarchiste est déjà présent dans les Chambres du travail — Carrare avec Alberto Meschi, La Spezia, Piombino, Bologne, Ancône, etc. — qui défendent leur conception d'une structure organisative horizontale en désaccord avec la ligne des fédérations de catégorie, soutenue et adoptée par la Confédération. Dans l'USI, entre 1912 et 1914, « l'autonomie prêchée par les anarchistes » signifie absence, même à l'intérieur de l'organisation, de « toute autorité préconstituée et permanente » (14). Toutefois, jusqu'à 1908 environ, une importante partie des plus grands représentants de l'anarchisme, y compris Fabbri, avait estimé plus utile d'adhérer, dans une position contestataire, à la Confédération du travail. On n'arrive au détachement syndical complet par rapport aux socialistes que par étapes : la plate-forme intransigeante et d'action directe, puis la formation de l'USI seront favorisées par la crise économique de 1907 et ensuite par les répercussions de la guerre de Lybie(15). Quant au mouvement et aux luttes syndicales, les anarchistes les plus conscients et les plus idéologiquement préparés ne les considéraient pas sans réserves : ils jugeaient que le syndicat n'était absolument pas un instrument révolutionnaire, mais qu'on pouvait l'employer pour établir un lien avec la réalité organisative des associés. Lien d'autant plus valable, aux fins de la rupture avec l'Etat, que l'organisation serait plus libre, autonome, spontanée dans ses mouvements, et permettrait — cet élément-ci étant considéré comme tout autre que secondaire — la formation de groupes particuliers ou d'élites orientés vers la transformation sociale. Importants étaient et restaient les points de désaccord et de différenciation par rapport au syndicalisme révolutionnaire, précisés chaque fois par les théoriciens et fréquemment discutés (16). Dans l'action, un fond de comportement commun avec les syndicalistes subsistait : dans l'effort tendant à établir une soudure dynamique entre les idées révolutionnaires et libertaires d'une minorité et le soulèvement de la masse du peuple. Sous l'influence de Kropotkine, d'un côté, du syndicalisme courant d'origine soreliennc, de l'autre, les militants et les organisateurs anarchistes s'étaient même détachés peu à peu de la conception du peuple, encore principalement classiste, que

(14) A. BORGHI, Mezzo secolo di anarchia, op. cit., p. 95.

(15) Il n'existe pas de littérature stasfaisante sur l'USI et sur le syndicalisme anarchiste dans ses zones d'influence. Voir les notes de U. FEDELI, « Breve storia dell'Unione sindacale italiana » dans Volontà, juin, juillet, septembre 1957. On trouvera des indications beaucoup plus détaillées dans

A. PEPE, Storia della GGdL (1905-1915), Bari, 1971-1972, 2 vol. Cf. aussi

B. UVA, « Vita e morte del syndacalismo-rivoluzionario italiano », in Storia e politica, juillet-septembre 1963.

(16) Cf. en particulier L. FABBRI, L'organizzazione operaia e l'anarchia, Rome, 1906, et Il Congresso internazionale anarchico di Amsterdam, Paterson N.J., 1907, auquel il faut ajouter les deux volumes Syndacalismo U anarchismo, Madrid, 1908, et Marxismus und Anarchismus, Tubingen, 1908. Dans ses écrits, Fabbri avait soin de faire connaître les positions d'Errico Malatesta sur le sujet, positions dont il ne s'écartait pas substantiellement.


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Malatesta lui-même avait eue jusque vers 1900. Si bien que, pour des hommes comme Borghi, toute leur expérience anarchico-syndicaliste de jeunesse fut regardée par la suite à travers le filtre de la mémoire et d'une évolution théorique ultérieure, en dépit pourtant de toutes les réserves dont on l'avait alors entourée, comme une discutable mais également inévitable déviation, ou presque, au moins d'un point de vue strictement libertaire : « Il y avait une tradition, que nous avions le droit et le devoir de maintenir vivante et de développer, qui s'opposait au socialisme réformiste. Mais, si je devais dire que sur ce point j'ai la conscience tranquille, je mentirais bel et bien. Nous aurions mieux fait de nous appeler anarchistes et rien de plus, etc.» (17).

Les tensions vers la libre pensée aussi bien que les inclinations vers le syndicalisme révolutionnaire, typiques de la première décennie du siècle, représentaient, comme nous l'avons signalé déjà, un détachement par rapport aux précédentes positions individualistes et socialistes, mais indiquaient que, dans les rangs mêmes de l'anarchisme nouveau ou rénové du XXe siècle, s'était peu à peu développée une dialectique correspondant en un certain sens aux alternatives politiques posées par l'hégémonie giolittienne. D'un côté, la voie évolutive ou réformiste, d'où beaucoup d'accents éducatifs et de culture populaire, fût-ce radicaux ; de l'autre, cet appui sur les minorités, un certain détachement par rapport aux masses, la préférence accordée à la « foule ». La grève générale de souche syndicale de 1904, les massacres de prolétaires dans le Midi, les problèmes inchangés et peut-être aggravés de l'Italie paysanne et artisanale, les grèves agraires dans la région de Parme et de Ferrare en 1908, échappées au contrôle tant du socialisme classiste que des réformistes, la relance d'une politique coloniale et militariste liée à l'entreprise de Tripoli, les agitations de nouvelles générations ouvrières à Turin et à Milan en 1913, comme la remontée antiréformiste dans le parti socialiste après le congrès de Reggio Emilia (1912) étaient autant de faits qui encourageaient les groupes anarchistes sur la voie de l'approche révolutionnaire.

En réalité, depuis la crise de la fin du XIXe siècle et le virage du début du XXe, plusieurs éléments avaient fait évoluer le socialisme anarchiste vers la synthèse libertaire qui s'était affirmée au détriment du succès dans les masses. Par opposition à l'affirmation du parti socialiste, de son projet de conquête des pouvoirs publics et même de l'action syndicale de l'organisation de classe, on avait mis l'accent, suivant un mouvement presque pendulaire, sur l'individualisme, mais dans une forme rendue tolérante par les nouvelles conditions politiques et par Faction éducative menée par Malatesta au prix d'une dure lutte intestine. Cependant, précisément sur le terrain de l'organisation, acceptée comme tactique, on enregistrait un vaste et complexe contrecoup. La tentative insurrectionnelle de Malatesta n'avait pas réussi ; son compagnon de lutte contre l'individualisme était passé au socialisme et même, en 1907, il déclara la « fin de l'anarchisme », s'attirant une violente réaction

(17) A. BORGHI, Mezzo secolo di anarchia, op. cit., p. 91. Plus loin (p. 92), Borghi ajoute : « Nous, anarchistes, nous n'avons jamais pensé que le syndicat pût être une fin en soi et suffire à tout. [...] Pour nous, la lutte des classes était un fait et non pas en idéal. »


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précisément de l'individualiste Galleani. Mais le « cas Merlino » n'était pas seul à laisser une trace dans la psychologie des groupes anarchistes. Il y avait eu un « cas Ciancabilla », beaucoup plus lourd de conséquences sur ce nouveau versant de la culture anarchiste au seuil du nouveau siècle : et c'est par son truchement que pénétrera — d'une façon significative — toute la tradition de l'individualisme de souche anglosaxone qui progressivement se greffera sur le vieux tronc. Ce n'est pas un hasard si le jeune Borghi commence sa carrière idéologique indépendante en se référant à l'Aurora de Ciancabilla, organe publié par Paterson en opposition nette avec l'hégémonie malatestienne, et au Grido della folla (Cri de la foule), créé à Milan, sur des positions extrêmement individualistes, par Libero Tancredi (18). Le jeune Borghi réagissait avec des arguments historico-critiques contre le « fanatisme organisateur » des « malatestiens » qui, à son avis, avaient perdu « le sens de la portée révolutionnaire de l'anarchisme et de sa fonction dans la lutte sociale actuelle » (19). D'autre part, Ciancabilla (1872-1904), ex-socialiste qui brusquement en 1897 avait adhéré aux idées malatestiennes, s'était détaché de celles-ci progressivement d'abord, en France, en fréquentant le groupe des Temps nouveaux, puis aux Etats-Unis, au contact d'une société dont le capitalisme était plus mûr, et de la réalité de masse de l'émigration italienne. Quelque chose de semblable, dans le sens d'un renforcement du spontanéisme et de ses positions théoriques, était arrivé, mais par des voies différentes, à Galleani, le directeur de la Cronaca souversiva. « C'est à Ciancabilla — a écrit Ugo Fedeli — que revient le mérite d'avoir été l'un des premiers à tenter de greffer l'une sur l'autre les deux méthodes, les deux manières de voir et de comprendre l'anarchisme aux Etats-Unis : la tendance américaine et la tendance latino-italienne, individualiste la première, socialiste libertaire la seconde ; et pendant que cette oeuvre s'approfondit et s'étend, les vieilles polémiques s'éteignent peu à peu» (20). On en distingue cependant l'influence jusqu'en Italie, où s'entremêlent les motifs non classistes (corporatifs sous certains aspects) de Kropotkine, et où se produit la greffe tardive des conceptions stirneriennes. Mais il s'agit, précisément, d'un entrelacement, d'une greffe qui se réalise progressivement. Au fond, les idées de Ciancabilla — que nous prenons ici comme représentatives d'une évolution plus étendue et marquante — s'adaptent assez bien à la crise que traverse l'anarchisme entre les émeutes de 1898 et la Semaine rouge de 1914 : « Dans le mouvement anarchiste les deux tendances

(18) A. BORGHI, Il nostro e l'altrui individualismo. Considerazioni storicocritiche su l'anarchia, Brisighella, 1907, p. 34 (avec préface de L. RAFANELLI). Sur le cas Ciancabilla, U. FEDELI, Giuseppe Ciancabilla, Casena, 1965. Aux EtatsUnis, Ciancabilla continua L'Aurora (16 septembre 1899 - 1er septembre 1901) par La Protesta umana (1er février 1902-1904). En Italie, Il Grido della folla (14 avril 1904 - 15 août 1907) fut continué par La Protesta umana (Milan 1906-1909), qui critiquait tant les socialistes réformistes que les syndicalistes révolutionnaires, par La Rivolta (Milan 1910-1911) et par un nouveau Il Grido della folla (Milan 1910-1911) qui, comme programme fondamental, se proposait de « provoquer la réaction» (éditorial du 22 avril 1911) pour passer ensuite à la révolution sociale.

(19) A. BORGHI, Il nostro e l'altrui individualismo, op. cit., p. 38-39.

(20) U. FEDELI, Giuseppe Ciancabilla, op. cit., p. 65.


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ZONES INSURRECTIONNELLES A PRÉDOMINANCE ANARCHISTE

(1914-1920)

Sources de la carte : E. SANTARELLI, La settimana rossa, op. cit. ; L. LOTTI, La Settimana rossa, op. cit. ; R. DEL CARRIA, Proletari senza rivoluzione. Storia delle classi subalterne italiane dal 1860 al 1950, Milan, 1966, vol. I, pl. p. 449, et vol. II, pl. p. 95.


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peuvent très bien se compénétrer. Je ne dirai pas qu'elles peuvent se compléter parce qu'elles sont absolument distinctes. Mais j'estime que notre tendance libertaire est absolument nécessaire pour maintenir, dans le mouvement anarchiste, l'incessant rappel de ce qu'il ne faut pas perdre de vue : l'idée et l'application pratique de l'idée » (21).

En 1913, Malatesta rentre en Italie et fonde à Ancône Volontà (Volonté), qui profite de la collaboration de Fabbri. Dans les nouvelles conditions créées par l'après-guerre lybien, par le déplacement à gauche de l'axe du mouvement ouvrier tout entier, par la présence même de l'Union syndicale italienne par la prise en main de l'Avanti de Milan par Mussolini, comme par la campagne antimilitariste menée dans Rompete le file (Rompez les rangs) par Maria Rygier et par Filippo Corridoni, le massacre d'Ancône du 7 juin 1914 ouvre la Semaine rouge, à laquelle les anarchistes ont contribué de façon déterminante encore que non exclusive : Borghi prépare un « plan » insurrectionnel, tandis que Malatesta, quand ce plan échoue, se contente de critiquer la Confédération du Travail (Confederazione del lavoro), de rallumer la polémique avec les socialistes, en reprenant au même moment le chemin de l'exil (22). Mais la Semaine rouge est aussi une étape importante qui réalimente la tradition anarchiste non seulement dans son courant libertaire-antimilitariste, mais aussi dans le courant socialiste-populaire. De larges couches de travailleurs avaient reflué vers des positions de révolte contre l'Etat ; tendance qui sera reprise dans l'opposition à la guerre, jusqu'aux mouvements insurrectionnels et aux soulèvements de 1919-1920.

4. Les anarchistes les plus influencés par le syndicalisme révolutionnaire, par le démocratisme ou par l'individualisme sont ceux qui cèdent, en Italie, aux séductions de l'intervention, démontrant ainsi leur position marginale par rapport à la tradition socialiste anarchiste qui, dans son noyau central, résiste assez fortement. Massimo Rocca (Libero Tancredi), Maria Rygier, Mario Gioda se rangent du côté des interventionnistes de gauche, bien que sur des positions autonomes, et, le 20 février 1915, ils fondent La Guerra sociale (La Guerre sociale) (23).

(21) G. CIANCABILLA, « Per intenderci » in La Questione sociale, 21 janvier 1899. L'article est partiellement repris dans la biographie de Ciancabilla que nous avons citée, rédigée par U. FEDELI.

(22) L. LOTTI, La settimana rossa, Florence, 1965. Sur la Semaine rouge comme « point culminant de la lutte du prolétariat italien contre la bourgeoisie avant la guerre » et qui « eut comme point de départ la lutte des anarchistes », P. TOGLIATTI, « Gli anarchici » in Rinascita, 25 août 1972, texte précédemment inédit.

(23) La Guerra sociale se définissait comme un « hebdomadaire anarchiste interventionniste ». Parmi ses collaborateurs se distinguaient Edoardo Malusardi, Libero Tancredi, Mario Gioda. Dans le premier numéro, Oberdan Gigli écrivait : « Nous préférons la France républicaine et révolutionnaire, l'Angleterre constitutionnelle et libre, la Russie minée par une profonde révolution intime, à l'Allemagne luthérienne, soldatesque, féodale, sans révoltes, et à l'Autriche catholique, farouche et sanglante. » Beaucoup de ces anarchistes interventionnistes passèrent ensuite au fascisme. A La Guerra sociale (qui cesse de paraître le 14 avril 1915) s'opposa La Guerra di classe (1915-1922), organe de l'USI fondé par Armando Borghi. P.C. MASINI, « Gli anarchici italiani tra « interventismo » e « disfattismo rivoluzionario», in Rivista storica del socialismo, janvier-mars 1959.


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Luigi Fabbri, dans Volontà, et Malatesta, de Londres, prennent au contraire position contre la guerre, position confirmée au congrès du 24 janvier 1915, qui a lieu à Pise, et, au printemps de l'année suivante, par le manifeste « La guerre européenne et les anarchistes (« La guerra europea e gli anarchici ») en polémique avec la « Déclaration des Seize » (« Dichiarazione dei Sedici »). En juin 1916, se réunit à Ravenne un congrès clandestin qui crée un Comité d'action internationaliste anarchiste (Comitato d'azione internazionalista anarchico). Mais les possibilités d'action sont minces. Les principaux journaux, Volontà et Il Libertario, sont bientôt forcés de suspendre leur publication. L'Union syndicale italienne, dans le Valdarno et en Ligurie, réussit toutefois à diriger quelques luttes ouvrières et à tenir quelques réunions clandestines des organes de direction restants (Borghi était en prison). Le mouvement se poursuivait mieux et demeurait plus vivant à l'étranger, spécialement en Suisse, autour du Risveglio (Réveil) de Luigi Bertoni et des réfugiés politiques de Zurich, ainsi qu'aux Etats-Unis, autour de Galleani, bien qu'au milieu de difficultés sérieuses, en raison des mesures répressives prises, en 1918, dans les deux pays.

La pleine reprise du mouvement se produit au début de 1919. Mais, dès 1917, des éléments anarchistes avaient participé, fût-ce en marge du mouvement de masse, à la révolte de Turin, et avaient débattu de la nécessité de se ranger, avec le mouvement zimmerwaldien, du côté de la révolution russe. Pasquale Binazzi, du Comité d'action internationaliste, y était favorable ; Luigi Fabbri s'y opposait. Deux faits, en tout cas, consolideront la reprise de l'après-guerre : l'expulsion des Etats-Unis, en juin 1919, des anarchistes italiens, parmi lesquels Galleani, et le retour de Londres, à la fin de l'année, d'Errico Malatesta, quand s'est déjà constitué l'Union communiste anarchiste italienne (Unione comunista anarchica italiana) (congrès de Florence des 12-14 avril). Pendant les deux années rouges, les anarchistes peuvent participer en force au mouvement populaire et ouvrier, se confondant d'abord avec lui, visant ensuite à s'en distinguer plus nettement. Ils sont présents dans les premières émeutes contre la cherté de la vie (juin-juillet), comme dans les conseils d'usine. L'influence sur eux de la révolution des soviets et du mouvement communiste qui se développe peu à peu dans le pays est évidente. Au début de 1920, en mars, le groupe libertaire turinois (Maurizio Garino et Pietro Ferrero) signe le manifeste publié par l'Ordine nuovo (Ordre nouveau) d'Antonio Gramsci (24). Il se peut que, dans cette première phase, la présence même d'une tendance communiste abstentionniste (Bordiga) dans le parti socialiste exerce quelque influence ou qu'elle provoque quelque confusion. Les premiers actes consistants de différenciation, annoncés déjà par le congrès anarchiste régional émilienromagnol (14 septembre 1919), se situent dans la première moitié environ de 1920, quand se fait sentir le travail de clarification de Malatesta et de Fabbri. C'est, du reste, le moment où le mouvement anarchiste connaît une croissance autonome que l'on pourrait qualifier de massive, à l'intérieur ou en marge de la vague générale et de l'avancée populaire

(24) Cf. le manifeste « Per il Congresso dei Consigli di Fabbrica. Agli operai e contadini di tutta Italia », in L'Ordine nuovo, 27 mars 1920.


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qui continue à caractériser la situation sociale du pays. Pour la première fois, en effet, les anarchistes pourront disposer, à partir du 26 février 1920, d'un journal de petit format, mais quotidien, Umanità nova (Humanité nouvelle), alors qu'auravant les tentatives faites en ce sens par L'Agitazione (L'Agitation) (en 1898) et La Protesta umana (La Protestation humaine) de Milan (en février-mars 1919) n'avaient été qu'épisodiques et éphémères. Malatesta est au centre de l'initiative, soutenue, appuyée, favorisée par un groupe assez nombreux de compagnons et de compagnes, dans lequel se mobilisent et se concentrent à tous les niveaux les énergies disponibles ; il est au centre aussi de la rectification des orientations qui prédominera au congrès national de Bologne (1-4 juillet), au cours duquel se constitue ou se reconstitue l'Union anarchiste italienne qui naît sur la base d'un « Programme » ou déclaration de principes rédigée par lui et d'un « Pacte d'Alliance » élaboré par Luigi Fabbri (25).

C'est l'entière confirmation de l'hégémonie du groupe malatestien et de sa force d'attraction ; mais cela ne signifie pas que le mouvement ne maintenait pas certaines différenciations. Un désaccord demeure par exemple avec Gigi Damiani, qui fut également collaborateur du journal dont il assumera la direction après l'arrestation de Malatesta, adversaire des « alliances » ; un désaccord aussi avec Borghi et le groupe ou les groupes qui gravitent autour de l'USI. Ainsi, le 31 janvier 1920, Galleani avait inauguré à Turin une nouvelle série de Cronaca souversiva et, un an après, les 6 mai 1921, Paolo Schicchi crée Il Vespro siciliano (Les Vêpres siciliennes). Quoi qu'il en soit, toute la presse anarchiste adhère pleinement aux luttes sociales du moment, et Umanità nova, le plus important des centres organisateurs de l'Union, cherche à lui communiquer la plus grande accélération et la plus forte impulsion, en critiquant souvent la dispersion des tendances centrifuges qui apparaissent sur le terrain politique et syndical, mais en exaltant en même temps l'élément de la spontanéité et en insistant toujours sur l'urgence d'une solution immédiatement insurrectionnelle. Ce qui domine d'abord, c'est la critique de la conduite socialiste, puis un certain accord avec les positions communistes ; mais ensuite s'imposera aussi le détachement complet par rapport à ces derniers, qui correspond presque à une « scission » objective au sein du mouvement ouvrier (26).

En avril, les anarchistes participent à la « grève des aiguilles » dans le Turin des conseils ; en juin, à la « révolte d'Ancône » ; en septembre, à l'occupation des usines (27). Ce sont les trois moments les plus signi(25)

signi(25) l'UAI, cf. l'introduction de G. CERRITO a E. MALATESTA, Scritti scelti. Teoria e prassi dell'anarchismo italiano, Rome, 1970, p. 53.

(26) Sur la dialectique entre communistes, socialistes et anarchistes au cours de cette période, voir soit les écrits d'A. GRAMSCI dans L'Ordine nuovo, hebdomadaire et quotidien, soit ceux de MALATESTA dans Umanità nova. Une autre source importante pour connaître la pensée et l'action de Malatesta est Il Risveglio - Le Réveil de Genève (1900-1950) dirigé par L. BERTONI.

(27) Sur la « politique » anarchiste de l'après-guerre nous manquons d'études systématiques. Voir cependant E. MALATESTA, Scritti, publiés par L. FABBRI, Genève, 1934-1936, en trois vol. Le premier volume, Umanità nova e scritti vari couvre les années 1919-1923. Sur la révolte d'Ancône, l'essai homonyme dans E. SANTARELLI, Aspetti e momenti del movimento operaio nelle Marche, Milan, 1956.


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ficatifs du cycle de luttes populaires et socialistes, d'usine et de rues, dirigées par des organes de démocratie directe ou par les syndicats, au cours de la plus agitée des deux années rouges qui débute par la défaite de l'élan offensif du mouvement le plus avancé de la classe ouvrière et se termine par la contre-offensive fasciste dans les zones rurales les plus avancées. Le mouvement anarchiste a transféré ses cadres dans les villes. Malatesta qui, en 1898 et en 1914, s'était arrêté à Ancône, agit à Milan. C'est à Milan que se transplante, au début de 1920, l'état-major de l'USI dont l'administration demeure toutefois à Bologne. Aux prises avec des problèmes de tactique et de stratégie supérieurs à ses forces, incité à marquer ses distances par rapport aux solutions « communistes », harcelé par le spontanéisme toujours large de l'émeute populaire qu'il contribuait à entretenir et à séparer des importants effectifs qui suivaient les socialistes, l'état-major anarchiste n'avait pas réussi à élaborer une stratégie de transition révolutionnaire capable de le placer à la tête des masses, ni dans les milieux urbains, ni dans les milieux ruraux, qu'il avait, en grande partie, laissé découverts. Le problème de la terre avait été abordé, d'un point de vue de principe, par Errico Malatesta au printemps 1920, mais, d'une façon peu concrète, avec des idées qui ne comblaient pas les vides programmatiques et de mouvement laissés béants par le Parti socialiste et par la Confédération du travail (28). Dans l'ensemble, aux 50.000 lecteurs d'Umanità nova, à l'activisme militant des principaux centres urbains, correspondait une couche fluctuante, plutôt hétérogène, menacée par un individualisme élémentaire qui se révéla lourd de dangers. Les mémoires de Borghi contiennent, à ce sujet, de précieuses indications : il apparaît que, même dans la masse anarchiste, fermentait le culte naïf du chef (« Malatesta était enthousiaste des progrès accomplis depuis 1914, mais il remarquait qu'une dangereuse attente du chef rédempteur était répandue dans le pays, et cela le fâchait ») ; il apparaît, d'autre part, que les plus responsables parmi les représentants du mouvement libertaire devaient assez fréquemment persuader les adhérents les plus inquiets et les plus exaspérés qu'il ne fallait pas recourir à des gestes inconsidérés (« Il avait dans son sac une bombe ; il entendait faire payer à quelqu'un sa misère et celle de ceux qui étaient victimes comme lui. [...] Nous l'avons décidé à nous remettre cette bombe. Naturellement, nous ne l'avons pas gardée au siège de l'Union syndicale») (29).

A ces problèmes d'orientation et de programme, en un certain sens d'autogouvernemcnt du mouvement, s'en ajoutaient d'autres, d'autonomie idéologique et théorique. Entre juillet 1920 (voyage à Moscou et rencontre de Borghi avec Lénine) et mai 1921 (publication de Dittatura e rivoluzione (Dictature et révolution) de Fabbri), se clôt définitivement la période de bon voisinage très relatif avec les socialistes et les communistes, et s'ouvre la période de la polémique ouverte. Entre août et octobre 1920, l'élément anarchiste tente — grâce à un Comité de défense des opprimés politiques (Comitato Pro Vittime politiche) et de soutien

(28) Cf. les articles sur « Il problema della terra » dans Umanità nova, 15 et 19 mai 1920, et dans Il Risveglio, 5 et 15 juin 1920.

(29) A. BORGHI, Mezzo secolo d'anarchia, op. cit., p. 211 et 262-263.


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à la Russie révolutionnaire — de se placer au centre d'un groupement d'avant-garde plus à gauche que la gauche parlementaire et syndicale. Le 4 octobre, on conclut un accord d'action entre l'Union anarchiste italienne (Malatesta et Gigi Damiani), l'Union syndicale (Borghi, Alberto Meschi et Virginia D'Andréa), le Syndicat des cheminots (Auguste Castrucci), la Fédération des Travailleurs de la mer, la Fédération des ports, la Chambre du travail d'Ancône, la Ligue prolétarienne des mutilés et L'Avanti ! Alliance fragile et embryonnaire qui donne une idée de la faiblesse relative des forces disponibles, soit parce qu'elle se réalise en l'absence des syndicats des ouvriers métallurgistes et des travailleurs agricoles dont l'influence était décisive, soit et surtout parce qu'il s'agit d'un cartel purement formel et de propagande (tel était le sens de la participation du journal socialiste et des représentations anarchistes elles-mêmes), même si, en réalité, parmi les Cheminots, les Travailleurs de la mer et les ouvriers des ports, les adhésions, depuis l'avant-guerre, étaient traditionnelles et assez importantes (30). Le 15 octobre, après les meetings en faveur des opprimés politiques (« Pro Vittime politiche ») qui eurent lieu le 14 (à Bologne, avec des morts et des blessés, parmi lesquels un commissaire de police), on perquisitionne le siège du quotidien et, le 17, on arrête Malatesta, l'un des orateurs de Bologne. Entre le 18 et le 21, en plus des rédacteurs du journal, on arrête aussi les dirigeants de l'USI. Le 15 mars 1921, Malatesta et Borghi entreprennent, dans la prison de Milan, une grève de la faim. Sur cet épisode et pendant que le fascisme progresse dans le pays, se greffe l'attentat au théâtre Diana, toujours à Milan, qu'un groupe d'individualistes exécute pour frapper Gasti, le chef de la police. C'est un massacre d'innocents qui attire sur Umanità nova et sur l'Avanti ! les représailles fascistes et qui contribue à renforcer le mouvement réactionnaire et d'ordre qui regagne désormais le terrain perdu (31). Cet épisode met fin à la première période de l'anarchisme de l'après-guerre ; la période suivante sera marquée par le concours accordé aux formations des « Arditi del Popolo » et par la participation à différents épisodes de résistance antifasciste locale, à la malheureuse grève générale organisée par l'Alliance du travail en août 1922, à laquelle participe aussi l'USI et adhère l'UAI. Le 2 décembre, le quotidien anarchiste est définitivement réduit au silence ; le 18, Pietro Ferrero, secrétaire de la section locale de la Fédération des ouvriers et des employés métallurgistes (Federazione opérai e impiegati metallur(30)

metallur(30) les relations Malatesta-Giulietti (secrétaire de la Fédération des travailleurs de la mer) et Malatesta-D'Annunzio, R. DE FELICE, Mussolini. Il rivoluzionario, Turin, p. 551-554, qui renvoie à la littérature sur le sujet.

(31) Le procès intenté contre Malatesta-Borghi-Quaglino eut lieu du 26 au 30 mars et se conclut par un acquittement complet : cf. Errico Malatesta, Armando Borghi e compagni davanti ai giurati di Milano, Milan, 1922. L'autre procès, pour l'attentat du théâtre Diana, eut lieu du 9 au 31 mai : les principaux accusés, Giuseppe Mariani, le seul qui se fut reconnu coupable, Giuseppe Boldrini et Ettore Agguggini furent condamnés les deux premiers aux travaux forcés à perpétuité, le troisième à trente ans de prison. Cf. G. MARIANI, Memorie di un ex terrorista, Turin, 1953, avec préface de G. DAMIANI. Umanità nova, obligée de suspendre ses publications à partir du 24 mars, les reprendra à Rome, sous forme bi-hebdomadaire, le 14 mai, et le 3 juillet seulement elle reparaîtra sous forme de quotidien.


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gici) inscrit à la Confédération du travail, est assassiné par les fascistes au cours des « massacres de Turin ». La marche sur Rome conclut tragiquement cette période qui débuta avec la Semaine rouge et qui fut, dans l'histoire du mouvement anarchiste, celle qui connut le plus grand retentissement et suscita des illusions grandioses.

Conclusion tragique à bien des égards. D'un côté, le vieux Malatesta était resté fidèle à son mot d'ordre insurrectionnel et avait en un sens rêvé que, même sans innovation tactique et stratégique, il était possible d'aller au-delà des résultats obtenus en 1914 ; de l'autre côté, — sur la base d'une rénovation des traditions « libertaires » — l'unique position nouvelle avait consisté, au moins pour les groupes dirigeants de l'UAI et de l'USI, dans le rejet de l'expérience révolutionnaire d'octobre 1917, et on mettait l'accent sur l'anti-étatisme, alors même qu'on suivait et qu'on stimulait le mouvement des masses qui était essentiellement orienté vers la conquête du pouvoir. L'expérience faite à Turin, la plus avancée du point de vue de la démocratie ouvrière et de la créativité révolutionnaire de base, était restée en marge aussi bien de la FAI que de l'USI, et était appuyée par des groupes d'anarchistes minoritaires qui, tout en polémiquant contre le centre du parti socialiste, avaient continué à collaborer avec la FIOM, renforçant l'aile gauche de celle-ci. Conclusion d'autant plus tragique, au-delà de cette différenciation — du reste significative, parce qu'elle reflétait une différence réelle dans le développement économico-social du pays et dans le degré de maturité populaire et de classe — qu'après l'attentat du théâtre Diana et après l'arrivée du fascisme au pouvoir, l'organisation et la tradition anarchistes durent enregistrer, même par rapport aux autres partis défaits par le fascisme, une très grave faillite. Grave surtout était l'insuccès du groupe dirigeant : à Parme, dans les Pouilles et ailleurs, les travailleurs anarchistes avaient continué à lutter contre le fascisme, dans la résistance extrême de l'été 1922 et même après ; mais, tout en restant antifascistes, beaucoup d'entre eux abandonnèrent l'anarchisme en tant qu'action politique et que pratique syndicale. Après le détachement de la petite-bourgeoisie qui, dans les années 90, en accord avec les principaux noyaux du prolétariat urbain et rural, avait grossi les rangs du parti socialiste, après l'expérience surtout régionale du socialisme anarchiste et de l'anarcho-syndicalisme, qui avaient connu leurs moments culminants en 1897-1898, en 1913-1914 et en 1919-1920, l'ensemble du mouvement, au moins sur le plan de la masse, commençait à refluer irrémédiablement. L'épuisement et la disparition de la vieille génération d'origine internationaliste ainsi que l'exil des jeunes accentuèrent encore la désorientation. Les luttes et le choc violent des classes de l'après-guerre, le triomphe même du fascisme avaient indirectement contribué à filtrer la tradition anarchiste, la rendant à certains égards plus « pure », mais moins populaire : le courant libertaire, en un certain sens confessionnel, survivrait, mais le syndicalisme anarchiste disparaîtrait de la scène et, contrairement à ce qui s'était produit lors des émigrations politiques précédentes, il ne se relèverait même pas à l'étranger.

5. La montée au pouvoir de Mussolini et de son gouvernement marque un tournant dans l'histoire des anarchistes italiens, car elle en accentue la dispersion. Pour une période de plus de vingt ans, plus


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précisément jusqu'au congrès de Carrare de l'automne 1945, le mouvement entre dans la clandestinité. Mais il y est d'autant plus mal préparé qu'il se trouve déjà en présence d'une crise autonome, caractérisée par le reflux des masses et par une érosion des avant-gardes qui, de 1921 à 1925, s'orientent vers de nouvelles perspectives. Toutefois, l'avènement de la dictature semble, à d'autres égards, ranimer l'antique esprit libertaire, encore assez répandu dans les couches populaires italiennes, spécialement dans ces régions qui, dans l'après-guerre, ont été le théâtre de tant d'épisodes d'insurrection et de révolte. Comme à d'autres époques, le mouvement reprend le chemin de l'exil, spécialement vers la France. Mais les Etats-Unis où, depuis le 15 avril 1922, se publie L'Adunata del refratlari (Le Rassemblement des réfractaires), constitueront également une bonne base d'appui. Si l'organisation fait défaut, on recourt encore une fois à la presse. Le premier journal anarchiste clandestin s'intitule La Verità (La Vérité), et sort à Rome en avril 1923. Peu après, le 1er mai, paraît à Paris La Voce del profugo (La Voix du réfugié). En juin, un autre journal, publié à Hambourg, se présente comme Il Messaggero della riscossa (Le Messager de la revanche). Les initiatives sont même trop nombreuses, alors que des titres plus anciens sont en danger, soumis aux saisies ou réduits au silence. Quoi qu'il en soit, la situation incite Malatesta, âgé alors de plus de soixante-dix ans, à créer une revue bimensuelle, Pensiero e Verità (Pensée et Vérité), qui, malgré tout, pourra paraître de janvier 1924 à octobre 1926.

Mais la propagande, même la plus idéaliste, se révèle insuffisante, fragmentaire. La perte du quotidien se fait sentir. L'Union anarchiste n'a plus qu'une vie épisodique et le sort du mouvement est plus que jamais confié à l'initiative des groupes, à la ténacité et au courage des particuliers. Le 14 juin 1924 — quatre jours après l'enlèvement et l'assassinat de Giacomo Matteotti — l'Union lance un appel aux militants afin que, « agissant dans le respect de leurs idées, et avec le plus grand élan possible », ils s'unissent aux manifestations de protestation et à l'action des masses ouvrières (32). Mais en 1925, après la crise fasciste, les coups de la réaction se multiplient et, en juillet 1926, le Comité national de défense libertaire (Comitato nazionale di difesa libertaria), créé au congrès de Bologne, est obligé de suspendre toute activité. Dès le 20 février 1924, un jeune anarchiste, Ernesto Bonomini, avait tué dans un restaurant de Paris Nicola Bonservizi, secrétaire des faisceaux italiens en France. Le 11 septembre 1926, a lieu le premier attentat anarchiste contre Mussolini. L'auteur en est Gino Lucetti. La série continue, quelques années après, avec les tentatives malheureuses de Michele Schirru (28 mai 1931) et d'Angelo Sbardellotto (4 juin 1932), condamnés l'un et l'autre à mort par le Tribunal spécial. Tous les trois étaient rentrés au pays, de l'émigration et de l'exil. Mais Schirru ne sera fusillé que pour délit d'intention : il avait été découvert avant même qu'il pût exécuter son projet. Tandis que les anarchistes, par centaines, sont poursuivis, jetés en prison ou relégués dans les îles, souvent injustement accusés d'actions provocatrices montées, en réalité, selon toute probabilité, par les fascistes eux-mêmes (ce sera notamment le cas de la bombe

(32) Un trentennio di attività anarchica, 1914-1945, Cesena, 1933, p. 81.


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qui explose à Milan, le 12 avril 1928, au passage de Victor Emmanuel III), la pratique du terrorisme semble reprendre le dessus. Dans le recours à ce moyen désespéré, les anarchistes ne sont du reste pas seuls, comme le montre l'attentat manqué contre Mussolini dû à l'ex-député socialiste Tito Zaniboni. Mais à l'étranger aussi, spécialement dans les deux Amériques, on recourt très fréquemment, en ces années, à l'action directe contre les représentants, les manifestations ou les sièges du fascisme.

En Italie, Malatesta est gardé à vue, surveillé nuit et jour dans sa maison de Rome où il meurt le 22 juillet 1932. Les années 30 mettent fin à toute une saison ou génération de l'anarchisme. Luigi Galleani disparaît en 1931 ; Luigi Fabbri s'éteint à Montevideo en 1935. Sur la brèche restent les plus jeunes. Ce sont, en un certain sens, des hommes nouveaux qui ont abordé la lutte et ont embrassé les idées anarchistes dans la crise de la guerre et de l'après-guerre. Parmi les plus vieux, Armando Borghi est réfugié aux Etats-Unis, tandis que Paolo Schicchi débarque clandestinement en Sicile, en août 1930 ; mais il est tout de suite arrêté. Fabbri, d'abord en France, puis en Amérique du Sud, avait tenté d'entretenir encore la tradition de pensée de Malatesta ; il créa Lotta umana (Lutte humaine) (Paris, 1927-1929) et Studi sociali (Etudes sociales) (Montevideo, 1930) qui fut ensuite continué jusqu'en 1947 par sa fille Luce. En exil se détache la figure de Camillo Berneri. Berneri rassemble ce qu'il y a de vivant dans la tradition, mais il l'actualise et l'enrichit des ferments d'une culture révolutionnaire qui doit beaucoup au débat d'idées qui s'est approfondi dans la lutte contre l'irruption du fascisme. En Italie, la situation devient, d'année en année, plus critique : un des derniers appels de l'Union anarchiste, en juillet 1925, avait reconnu notamment : « Presque tous nos compagnons d'avant-guerre sont restés à leur poste, ainsi qu'une grande partie des compagnons plus récents. Depuis deux ou trois ans, de nouveaux éléments viennent à nous, un peu moins nombreux que dans le passé, mais plus sûrs et plus conscients. » Suivait, dans le même appel, le conseil aux réfugiés politiques d'« entrer dans les organisations anarchistes des pays qui les accueillaient » et de « former des groupes italiens autonomes » ; mais, de cette façon, l'Union s'était épuisée peu à peu. Un Comité de défense des opprimés politiques (Comitato Pro Vittime politiche) avait d'abord ressurgi à Paris, grâce à Ugo Fedeli (Hugo Treni). L'Almanacco libertario (L'Almanach libertaire), publié à Genève depuis 1929, fera connaître, en faveur de l'USI, les comités de défense des condamnés politiques actifs non seulement en France, mais en Belgique, en Suisse et ailleurs. Le 1er janvier 1931, l'Union communiste anarchiste des réfugiés italiens (UCAPI) (Unione comunista anarchica profughi italiana), qui s'était formée entre-temps tient son premier congrès. C'est au cours de cette période de lutte que l'on tente d'introduire clandestinement en Italie Lotta anarchica (Lutte anarchiste) qui se définit comme l'organe du comité provisoire de reconstitution des forces communistesanarchistes et qui sera remplacé ensuite, à la fin de 1933, par Lotte sociali (Luttes sociales), organe de la fédération anarchiste des réfugiés politiques italiens dont le siège est toujours à Paris. Mais les objectifs idéaux ou d'action subissent, de lieu en lieu, d'année en année, même en ce qui concerne la tactique de lutte contre le fascisme, d'importantes


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variations. Ainsi, depuis le 23 août 1923, l'Adunata dei refrattari avait publié un appel « Aux hommes libres du monde entier », signé par les anarchistes de Chicago, dans lequel la réaction fasciste en Italie était assimilée au bolchevisme en Russie, « peut-être pour la première fois » (33). En Italie, en tout cas, les anarchistes constituaient, après les communistes, le contingent le plus nombreux parmi les prisonniers politiques, parmi les « relégués », parmi les surveillés spéciaux.

Le moment de la plus large entente entre les deux groupes s'était produit lors de la campagne en faveur de Sacco et Vanzetti, exécutés sur la chaise électrique le 23 août 1927. En 1929 et en 1932, les rapports entre anarchistes et communistes avaient été troublés non seulement par les désaccords théoriques que Fabbri avait soulignés dans Dittatura e rivoluzione, mais par les campagnes internationales en faveur de la libération de Franco Ghezzi et d'Alphonse Petrini, arrêtés en Union soviétique. Néanmoins, dans la clandestinité, nombreux furent les exanarchistes qui, pendant ou après cette période, passèrent d'un camp dans l'autre, attirés par l'efficience plus grande de l'organisation communiste. Il s'agissait d'un processus capillaire, peu apparent sur le moment même, qui atteignait presque tous les vieux centres de solide tradition libertaire, comme Ancône ou Carrare. C'étaient en général des militants de base parmi les plus jeunes qui avaient participé les armes au poing aux émeutes de 1919-1920 ; et le phénomène allait devenir de plus en plus évident (34). Hors d'Italie, au contraire, les luttes entre les différentes fractions antifascistes furent par moments très aiguës. Du reste, sur plus d'une question et en particulier sur le problème des alliances, les désaccords entre les anarchistes eux-mêmes conduisirent souvent à de profonds déchirements. Ce fut le cas, par exemple, de la discussion sur l'attitude à adopter vis-à-vis de ce qui s'appela le « garibaldismc » (initiative de Ricciotti Garibaldi et de Francisco Macia, en 1925-1920, avec infiltrations corrélatives de la police fasciste). C'est à cette période que se réfère le témoignage fondé d'Erasme Abate (Hugo Rolland) : « L'âpreté atteinte par ces luttes fratricides, due au sectarisme religieux de ceux qui ont cru ou prétendu que seule leur manière de penser et d'agir pouvait être acceptable, produisit des dissensions faciles à propager en Europe et dans les Amériques. La tradition des désaccords de factions ou individualistes en aurait fourni tôt ou tard le prétexte » (35). Après avoir abandonné le Comité antifasciste de Paris et après avoir adhéré aux Légions garibaldiennes, Armando- Borghi avait gagné les Etats-Unis. Là il prit position contre l'Anti-Fascist Alliance of North America (Afana), dans laquelle s'étaient retrouvés les représentants les plus radicaux des différents courants du mouvement des réfugiés politiques et de l'antifascisme. Borghi théorisa sa position très rigide, contraire à toute alliance, qui ne semble pas avoir été partagée par Malatesta, et

(33) « Gli anarchici negli Stati Uniti d'America », dans Un trentennio di attività anarchica, op. cit., p. 152.

(34) P. GIANNOTTI, Stampa operaia e classi sociali nella lotta clandeslina, Urbino, 1972, p. 20-21 et 43.

(35) H. ROLLAND, Il sindacalismo anarchico di Alberto Meschi, Florence, 1972, p. 186.


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alla jusqu'à s'opposer à l'intervention dans la guerre civile espagnole (36). Il eut ensuite raison, d'une certaine manière, quand en Espagne la lutte entre communistes et anarchistes fut effective, mais, en suivant cette voie, en évitant tout risque et tout sacrifice, l'anarchisme italien aurait failli à son devoir et n'aurait pas écrit la plus belle page de son histoire.

6. L'histoire de l'intervention des anarchistes italiens en Espagne peut être résumée symboliquement par le destin de Camillo Berneri (1897-1937) qui fut défini avec raison comme un « intellectuel-militant » (37). Mais précisément en tant qu'intellectuel-militant, Berneri se distinguait de presque tous ses prédécesseurs, sauf peut-être de Merlino, et de beaucoup de ses coreligionnaires contemporains. Sa figure est symbolique aussi d'un autre point de vue, car elle représente un nouveau stade de l'anarchisme en Italie, après la fin du socialisme anarchiste dont Malatesta avait été le plus grand représentant. Berneri lui-même rappelle ses origines de caractère socialiste. Il avait été « l'unique étudiant militant de la ville socialistissime » de Reggio Emilia (38). Il n'existe pas de biographie complète de Berneri ; mais, grâce à ses écrits, on peut se rendre compte de l'ampleur de sa sensibilité et de l'éventail de ses intérêts culturels assez raffinés (39). Ses auteurs favoris sont Carlyle, Victor Hugo, Dostoïevsky, Edison, Zola, Tolstoï, Haeckel, Ardigo, Nietzsche, Lombroso, Weininger ; ses problèmes : la révolution russe et la démocratie ouvrière, l'émancipation de la femme, le travail d'usine et la société civile, le fédéralisme et l'extinction de l'Etat, les villes et les campagnes dans la révolution italienne... Il affronte ainsi, l'un après l'autre, ce qu'il appela une fois, dans un écrit, les thèmes de l'autodiscipline culturelle, les sujets qui apparaissent comme les plus modernes à son époque : le léninisme, l'héritage de Kropotkine, les fondements idéologiques de l'anarchisme, Gobetti, Rosselli, Gramsci. Il est professeur de philosophie dans les lycées et poète mi- « crépusculaire », mi-romantique. «Ma vie est la rue», écrit-il clans un vers de 1923 (40). Avant la dernière phase de son engagement, au cours de la guerre d'Espagne, quand il fonde Guerra di classe (Guerre de classe), sa pensée est capable de se tourner vers le témoignage vivant des Tziganes, aussi bien que vers le problème du monde juif et de l'anti-sémitisme (41). Sa personnalité présente un aspect mystique et sa sociologie a une face qui déborde dans la psychologie des profondeurs (42). Son maître avait été Camillo Prampolini, mais, en même temps que l'influence de Malatesta, il avait assimilé la leçon de méthode de Gaetano Salvemini.

(36) Voir l'opuscule d'A. BORGHI, Gli anarchici e le alleanze, « Circolo operaio di cultura sociale », New York, 1927.

(37) Scritti scelti di Camillo Berneri. Pietrogrado 1917 — Barcellona 1937, publiés par P.C. MASINI et A. SORTI, Milan, 1964, p. 9.

(38) C. BERNERI, Pensieri e battaglie, Paris, 1938, p. 41.

(39) Cf., par exemple, C. BERNERI, Interpretazione di contemporanei, Pistoia, 1972.

(40) « Il canto del girovago », dans C BERNERI, Pensieri e battaglie, op. cit., p. 59.

(41)) « Gli zingari » (Berlin, 1930) dans C. BERNERI, Pensieri e battaglie. op. cit., p. 195-198, et C. BERNERI, Le juif antisémite, Paris, dans date, mais probablement 1934-1935.

(42) C. BERNERI, Mussolini. Psicologia di un dittatore, Milan, 1965.


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En juin 1936, au moment du soulèvement des généraux contre la République espagnole, la plus grande partie des anarchistes italiens, en particulier les militants qui résidaient déjà en France, accourent spontanément à Barcelone suivant une impulsion précise et consciente. Le 19 juillet, les milices ouvrières de la CNT ont débarrassé le ville des forces rebelles du général Goded. Une contribution importante est venue de la « Guardia civil », restée fidèle au gouvernement de la Generalidad et à Companys qui le préside. Cela suffit pour ranimer le mythe de la Catalogne libertaire, avant-garde de la révolution. Le 5 août, les anarchistes italiens engagés dans la CNT et dans la FAI (Fédération anarchiste ibérique) « saluent fraternellement les volontaires antifascistes italiens, de « Justice et Liberté » (« Giustizia e Libertà »), du Parti socialiste maximaliste, du Parti républicain et de l'Action républicaine socialiste qui, reconnaissant le grand rôle de l'anarchisme espagnol dans la lutte contre le fascisme, ont préféré nos troupes aux autres » (43). Le 17, Camillo Berneri signe avec Mario Angeloni et avec Carlo Rosselli un pacte d'entente entre la section italienne de la colonne Ascaso et la colonne des troupes CNT-FAI (44). Ainsi, dès le commencement, au début d'août en Catalogne, on en compte déjà une centaine ; le 28, ils combattent à Molte Pelato — les anarchistes italiens marchent d'un commun accord avec les républicains et avec « Justice et Liberté » : moitié pour des raisons d'affinité, moitié par voie d'exclusion. Ils sont aux côtés des anarcho-syndicalistes espagnols, mais ne pourront pas fraterniser avec les nationalistes catalans, même s'ils sympathisent avec les trotskystes du POUM. Certains d'entre eux ne s'abstiendront pas d'exprimer de sérieuses et amères réserves sur l'absence d'autonomie de ce qu'ils appellent la « communauté libertaire» italienne (45). L'auteur de l'initiative est en effet Rosselli. Le leader de « Justice et Liberté » (GL) nourrit un grand espoir dans les forces populaires catalanes : « La Catalogne — écrit-il le 9 novembre — tient en main le destin de l'Espagne et de la révolution. En un mois elle pourra armer 300.000 hommes et vaincre. Pourquoi ne l'a-t-elle pas déjà fait ? Parce qu'elle a été négligée, sinon boycottée. Le socialisme madrilène, encerclé, n'a cessé de poursuivre son rêve centraliste... » (46). Au lendemain de la victoire sur la garnison franquiste, CNT et FAI s'étaient associés à Barcelone avec les partis antifascistes et avec les catalanistes de Companys et, au début de novembre, quatre représentants de l'anarcho-syndicalisme participent au gouvernement central, mais, vers la fin de l'année, survient la première division dans le gouvernement de Barcelone : l'alliance est rompue entre la CNT et l'UGT marxiste, minée par le désaccord croissant entre le Parti communiste et le POUM ; et les anarchistes tendent à passer toujours davantage du côté de l'opposition.

Le 14 avril 1937, Berneri écrit à Federica Monteseny une lettre qui s'adresse en réalité à la délégation des ministres anarcho-syndicalistes du gouvernement central : « C'est le moment de se demander si les

(43) Un trentennio di attività anarchica, op. cit., p. 183.

(44) Ibid., p. 183-184.

(45) « Catalogna, baluardo della rivoluzione », dans C. ROSSELLI, Oggi in Spagna, domani in Italia, Turin, 1967, p. 61.

(46) H. ROLLAND, op. cit., p. 213.


ITALIE 161

anarchistes se trouvent au pouvoir pour jouer aux vestales devant un l'eu qui est sur le point de s'éteindre, ou s'ils ne s'y trouvent plus que pour servir de bonnet phrygien à des politiciens qui trafiquent avec l'ennemi ou avec des forces qui visent la restauration de la république de toutes les classes. Le dilemme : guerre ou révolution — n'a plus de sens. Le dilemme est unique : ou la victoire sur Franco par la guerre révolutionnaire, ou la défaite» (47). En réalité, Berneri a choisi ce que le groupe extrémiste de la FAI (« Los amigos de Durruti ») et le POUM désignent comme le « développement de la révolution », ou la « révolution ouvrière et paysanne », hostile à la militarisation des milices. Le 1er mai, le POUM invite d'une manière déguisée à l'insurrection ; le 2, « Les amis de Durruti » occupent par un coup de main le Central téléphonique de Barcelone ; le 3, les avant-gardes anarcho-syndicalistes descendent dans la rue, dressent les barricades, créent un mouvement armé ; le 4, c'est l'assaut généralisé contre les édifices publics et les casernes. Le 5, la CNT elle-même invite les insurgés à déposer les armes et la révolte faiblit. Au cours de la même journée, vers dix-huit heures, Berneri est arrêté par une patrouille de police et fusillé. Son corps est ensuite trouvé, dans la nuit du 5 au 6, place de la Generalidad. Au moment de sa capture à son domicile, il avait à peine fini de rédiger un appel aux « travailleurs de toutes tendances ». Cet appel commençait et finissait par un vivat à l' « Alliance révolutionnaire antifasciste ». C'était une exhortation à dépasser la lutte fratricide, une invitation à l'unité d'action : « En ce moment, où les révolutionnaires les plus combatifs luttent au front, sans distinction de tendances idéologiques et syndicales, c'est trahir ceux qui exposent ainsi leur vie et trahir la cause qu'ils défendent que de fomenter des luttes intestines entre les prolétaires du front intérieur » (48). Le drame de Catalogne s'était terminé, en particulier pour les anarchistes italiens, par une double tragédie. Ils avaient perdu leur meilleur homme, le plus convaincu de ce que la guerre d'Espagne devait être non seulement une « guerre de classe », mais aussi une « guerre révolutionnaire », fondée sur l'unité antifasciste (49). L'ancien désaccord avec les socialistes et le désaccord récent avec les communistes devinrent dès lors, s'il est possible, plus profond encore.

7. L'ombre de la mort de Berneri ne pouvait peut-être pas être et ne fut pas récupérée. Le 11 janvier 1943, Carlo Tresca, leader des anarchistes italiens aux Etats-Unis, qui avait pris le parti de Trotsky, fut assassiné à New York. Le fossé qui les séparait des staliniens, auxquels le crime fut attribué, parut devenir infranchissable. Lors de la chute de Mussolini, le gouvernement Badoglio ne libéra pas les anarchistes en même temps que la plupart des autres prisonniers et « relégués » politiques, mais il les retira des îles et les concentra dans le camp de Renicci,

(47) « Lettera alla compagna Monteseny », dans C. BERNERI, Pensieri e battaglie, op. cit.. p. 294-295.

(48) Scritti scelti di Camillo Berneri..., op. cit., p. 7-8.

(49) Sur le meurtre de Berneri, « Il caso Berneri », dans Scritti scelti di Camillo Berneri, op. cit., p. 239-254.


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près d'Anghiari, en Toscane. Ce fait accrut, lui aussi, la division à gauche, l'opposition aux syndicats qui avaient sollicité et partiellemenl obtenu la libération des antifascistes. La participation anarchiste à la Résistance ne fit pas défaut, bien qu'elle fût restreinte pour toutes les raisons ci-dessus et à cause de la faiblesse des effectifs qui s'étaient réduits. Quoi qu'il en soit, elle fut plus importante qu'ailleurs dans les zones de Carrare et de Plaisance ainsi qu'à Milan. La publication irrégulière de quelques périodiques et numéros uniques clandestins reprend à ce moment : le journal Umanità nova reparaît à Florence dès septembre 1943. A Milan sortiront en juin 1944 L'Adunata dei libertari (Le Rassemblement des libertaires), puis L'Azione libertaria (L'Action libertaire), tandis qu'à Turin, vers la fin de l'année, paraît l'Era nuova (Ere nouvelle) et, à Ravenne, l'Aurora. En juin 1944 encore, on publie à Naples, libérée depuis quelque temps, le premier journal anarchiste du Midi : Rivoluzione libertaria. En réalité, la libération des îles et des régions méridionales, ainsi que la résistance dans le centre-nord prennent la plupart du temps au dépourvu les groupes anarchistes restants. En Sicile, se produit une certaine désorientation, accentuée par l' « influence dispersive et contradictoire » de Paolo Schicchi, et la prédominance, autour de lui, d'une « activité individuelle inconséquente souvent incohérente menée par très peu de militants ». On tente ainsi de créer un vague Front unique prolétarien, puis, au début de 1945, naît à Castelvetrano un groupe communiste libertaire qui se rattache à Pietro Gori (50). Ailleurs aussi apparaissent des formations communistes-libertaires plus ou moins définies : tantôt sur la base d'un compromis entre jeunes et vieux, tantôt à cause de l'influence du communisme politique sur un plus vaste milieu populaire, tantôt encore pour se prémunir contre un excès d'individualisme. Le phénomène, entre 1943 et 1945, est du reste commun à tout le pays. Les « relégués » de Ventotene condamnent dans une de leurs résolutions « l'attitude collaborationniste des différents regroupements politiques prolétariens (qui) n'a pas correspondu aux intérêts et aux voeux de la masse ouvrière et de tout le peuple italien », et ils invitent « tous les compagnons à s'inscrire dans les syndicats de métier et de profession [...] propageant le programme libertaire pour la constitution de conseils d'usine, d'atelier et d'industrie » (51). Peu après, sur l'initiative de Pasquale Binazzi (1873-1944), se tiennent à Florence, le 16 mai et le 3 septembre 1943, les premiers congrès clandestins qui marquent le début de la reprise sur le plan associatif ; et c'est alors qu'un numéro d'Umanità nova annonce la reconstitution d'une Fédération communiste anarchiste italienne. Des Fédérations communistes anarchistes donneront ensuite signe de vie en Ligurie, dans le Piémont, en Lombardie, en Toscane, dans le Latium, tandis qu'en Romagne, dans les Marches et dans le Midi prédomine l'étiquette « libertaire » ou « anarchiste » sans plus. Dans le Nord, jusqu'à la fin de 1945, aux Fédérations communistes anarchistes correspondent même, curieusement,

(50) G. CERRITO, La rinascita dell'anarchismo in Sicilia, Naples, 1956, p. 17, 20, 23.

(51) Federazione anarchica italiana. Congressi e convegni 1944-1962, publié par U. FEDELI, Gênes, 1963, p. 16-17.


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des Fédérations de jeunesse libertaire. Entre-temps, dans l'Italie libérée, s'ouvre une première série de congrès (Andria, 24 mai 1944 ; Cosenza, 20 juin). A Naples, les 9-10 septembre, naît l'Alliance des groupes libertaires de l'Italie méridionale. On observe même la présence d'une représentation de la Fédération communiste libertaire du Latium. Mais sur la plate-forme idéologique il n'y a pas d'accord : les cercles des Pouilles préfèrent l'étiquette pure et simple d' « anarchistes », ceux de Campanie celle de « libertaires », tandis que les Romains défendent leur dénomination. Entre-temps,, L'Adunata dei refrattari arrive d'outreAtlantique et exerce une certaine influence. Armando Borghi ne débarquera en Italie que vers la fin de 1945, mais pour une brève période. Il ne commencera à exercer son rôle hégémonique que lors de son retour définitif, quand il assumera la direction d'Umanità nova ressuscitée qui sera rédigée en attendant par Gigi Damiani (1876-1953).

Le congrès constitutif de la nouvelle Fédération anarchiste italienne a lieu à Carrare du 15 au 19 novembre 1945, précédé donc par le congrès de Naples et par le congrès interrégional de Milan des 23-25 juin, tenu au moment de l'insurrection partisane, et au cours duquel avait pris forme la Fédération communiste libertaire de la Haute Italie. Ainsi se rencontraient les deux sections du Nord et du Sud du mouvement ressuscité. « En Toscane, en Lombardie et en Ligurie, dès 1943 — a écrit Ugo Fedeli — on était tenté de créer un mouvement révolutionnaire, [...] en réalité, rien ou presque de particulier ne peut se réaliser sur ces bases. » A Carrare, il y eut même « beaucoup de vent de fronde » (52), en ce sens peut-être que ce congrès reconstitutif était aussi une étape non seulement de l'école anarchiste, mais du subversivisme traditionnel antérieur au fascisme qui réapparaissait, confusément, après vingt ans de dictature. Ainsi, les frontières entre les partis de classe et les fédérations communistes et leurs cercles n'apparaissaient pas toujours bien marquées. Au centre, il y avait, par exemple, l'Union « Spartacus » (« Spartaco ») de Rome, avec Carlo Aldreoni, directeur de Il Partigiano (Le Maquisard), et un Mouvement communiste d'Italie qui, se référant à la Commune de Paris, fraternisait avec l'anarchisme dans sa présence renouvelée. A la périphérie, en revanche, continuait d'agir la fraternité d'armes entretenue avec la Résistance et agissait aussi le contre-coup du retour aux règles du jeu politique, tandis que fermentaient les nécessités de la lutte pour la république et contre la monarchie, dans la perspective de la Constituante. Une tentative en vue de préciser, à la base du mouvement ressuscité, la distinction entre « groupes anarchistes peu nombreux, constitués initialement de compagnons qui se connaissaient bien les uns les autres », et « groupes libertaires, ouverts aux sympathisans, mais avec la participation de compagnons dont la maturité politique et la foi anarchique étaient éprouvées », ainsi que, par ailleurs, la résolution (sans lendemain) de créer un quotidien pour continuer Umanità nova, indiquent bien l'ambiguïté et les alternatives du moment (53). On ne répétait pas les attaques contre la

(52) Federazione anarchica italiana. Congressi e convegni 1944-1962, op. cit., P. 33 et 44.

(53) Federazione anarchica italiana. Congressi e convegni 1944-1962, op. cit., P. 56 et 58.


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Confédération générale italienne du Travail prononcées à Naples en septembre de l'année précédente, quand on l'avait qualifiée de « simple prolongement du pseudo-syndicalisme totalitaire et oppressif du fascisme », mais, à l'égard des partis et des syndicats, on maintenait une attitude de défense, de fermeture ou de rejet. On proposait, au contraire, d'intensifier la lutte contre l'Eglise et de soutenir les groupes de défense syndicaliste. On laissait à la Fédération le choix de s'appeler « anarchiste » ou « libertaire » et on mettait l'accent sur les groupes. En 1949, les 6 et 7 août, eut lieu à Milan un congrès sur les rapports avec le mouvement des travailleurs, organisé par un groupe de base, avec des participations presque toutes septentrionales et pour la plupart lombardes ; mais on n'alla guère au-delà de la publication d'un opuscule (54). En 1951, il y eut même à Bologne un congrès de défense des opprimés politiques (Pro Vittime politiche) en témoignage de solidarité avec les anarchistes des pays de l'Est. Après Carrare, d'autres congrès suivirent à Bologne (1947), à Livourne (1949), à Ancône (1950), à Civitavecchia (1953), à Senigallia (1957), à Rosignano Solvay (1961), avec des intervalles toujours plus longs. Le congrès de Bologne avait marqué la fin des années euphoriques : « Dans quelques endroits nous avons maintenant quelques groupes de moins et dans quelques groupes quelques affiliés de moins », lisait-on dans un rapport du Conseil national dès 1947. En 1949 avait surgi à Livourne, autour du journal L'impulso (L'Impulsion) et de Pier Carlo Masini, futur historien de l'anarchisme italien, une initiative dissidente, favorable à un « mouvement orienté et fédéré », plus incisif et moderne qui, en 1951, avait créé les Groupes anarchistes d'action prolétaire (Gruppi anarchici di azione proletaria) (Gênes, 24-25 février). Masini, dans un opuscule, ranimait les relations entre anarchistes et communistes et rappelait la participation libertaire aux conseils d'usine, à Turin, aux temps de l'Ordine nuovo (55).

D'autres groupes avaient commencé à se référer à l'Union anarchiste italienne antérieure au fascisme, aux documents associatifs et programmatiques de Malatesta qui en avaient constitué le pivot (56). La discussion et la crise se poursuivirent jusqu'au-delà du congrès de Civitavecchia en 1953 auquel participa, pour la première fois, Armando Borghi, e au cours duquel fut approuvé un document sur les « bases fondamentales de l'anarchisme » (57). C'est dans ce cadre que se déroulent, difficiles et intermittentes au début, mais, à la fin, toujours plus importantes et victorieuses les polémiques et les études tendant au « redressement de

(54) L'anarchismo e i lavoratori, Milan, 1949.

(55) P.C. MASINI, Anarchici e comunisti nel movimento dei Consigli a Torino (primo dopoguerra rosso 1919-1920), Turin, 1951, avec une préface de M. GARINO, où l'on rappelait les distances gardées par rapport aux « communistes autoritaires ».

(56) Cf. l'opuscule Programma anarchico accettato dall'Unione anarchica italiana nel congresso di Bologna del 1-4 lugio 1920, Rome, 1950, publié par Umanità nova.

(57) Federazione anarchica italiana. Congressi e convegni 1944-1962, op. cit., p. 158-159.


ITALIE 165

la FAI », conduites par Borghi à l'aide aussi de moyens culturels (58). Borghi s'était proposé le « traitement de l'espagnolite « (aucune collaboration avec les communistes, aucune distribution de cartes d'affiliation) et la « restauration théorique des fondements anarchistes », l' « assainissement du mouvement » (59), et si les premiers résultats dans cette voie avaient été partiellement atteints dès le congrès de Bologne en 1947, les résultats les plus consistants furent acquis ensuite et furent consolidés entre 1955 et 1968 (60). Comme par le passé et davantage encore, Borghi se rattacha à la tradition malatestienne, débarrassée toutefois de beaucoup de ses ouvertures sociales, ouvrières, associatives, rejetant définitivement l'expérience anarcho-syndicaliste de l'USI dont, par ailleurs, il n'était rien ou à peu près rien resté (même si à Milan avait paru un périodique, L'Araldo del Lavoro (Le Héraut du Travail) qui s'y rattachait). Il prit appui surtout sur les groupes locaux des Marches, de Romagne et de Toscane ; il se donna comme objectif la formation de comités syndicaux purement anarchistes, mais il y mit peu de conviction et son engagement fut plus négatif que positif. Il eut avant tout soin d'organiser et de propager la polémique avec les « casermistes autoritaires », la démocratie chrétienne et le parti communiste, ainsi que d'éliminer tout résidu de la « névrose de l'époque du maquis» (61). En conservant, enfin, ou en acceptant un lien avec le radicalisme antiparti du dernier Salvemini et d'Ernesto Rossi. Tout cela reposait cependant sur une vision du passé, du fascisme, plutôt archaïque (selon la formule toute sienne de « l'Italie entre deux Crispi » qui n'était pas seulement journalistique) et du postfascisme comme une « révolution manquée » par la faute des partis antifascistes ; et cela avait aussi son prix, car la « soudure entre anarchistes jeunes et anarchistes vieux » dont avait parlé la présentation de Conferma anarchica (Confirmation anarchiste) n'eut, en réalité, pas lieu du tout. Et même s'il lui arriva de déplorer lui-même, dès 1949, la difficulté d'assurer la continuité, de remplacer les anciens ou les vieux qui avaient disparu

(58) Ayant un pied en Italie et un autre aux Etats-Unis, BORGHI avait fini par préparer les conditions de son retour définitif, après qu'avait échoué, au début de 1946, le projet de lui confier la direction du « quotidien ». Grâce à Mezzo secolo di anarchia, paru en 1954, avec une préface de Gaetano SALVEMINI, il s'était conquis une hégémonie même idéale sur le mouvement de l'après-fascisme. A l'étranger, il avait écrit L'Italia fra due Crispi (Cause e conseguenze d'una rivoluzione mancata), Paris, 1925 ; Mussolini in camicia, New York, 1927 (éd. anglaise, New York. 1938) ; Errico Malatesta..., op. cit. : ouvrages publiés ensuite en Italie plus ou moins retouchés ou complétés : Errico Malatesta, Milan, 1947 ; Mussolini in camicia. Bologne, 1947, et Naples. 1961 ; La rivoluzione mancata, Milan, 1964.

(59) A. BORGHI, Conferma anarchica (Due anni in Italia), Forli, 1949, P. 4 (présenté par le groupe éditeur de « L'Aurora »).

(60) A. BORGHI, Conferma anarchica, op. cit., p. 108 : « L'idée naquit à Milan d'inscrire dans la FAI ces éléments brûlants (ex-résistants tournés vers l'« extrémisme » anarchiste) : on aurait vu ensuite s'il fallait tenter de constituer une CNT et une FAI à l'espagnole ; mais il n'était pas facile de s'apercevoir, dans le remue-ménage du moment, qu'en aucune façon il n'aurait été possible, en Italie, d'imiter exactement le mouvement espagnol. Tous sentaient dans l'air le communisme, d'où (chez les sincères) la carte de visite du communisme libertaire. »

(61) A. BORGHI, op. cit., p. 131 et 138.


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ou qui disparaissaient. Ainsi, au lieu de l'optimisme qui avait toujours caractérisé ou contribué chaque fois à rajeunir l'action de Malatesta par de nouvelles rencontres avec le mouvement de base et de masse, prédominèrent peu à peu des accents pessimistes ou de défense et de fermeture quasi puritaine, largement récriminatoires (62).

Dans l'ensemble, même en s'en tenant à ces données tirées uniquement d'actes de congrès et culturelles, l'anarchisme, par rapport aux temps de Malatesta, avait subi une transformation considérable. Si, au congrès de Carrare, on avait compté une centaine soit de fédérations soit de groupes, au congrès de 1957, on en comptera à peine une cinquantaine, parmi les participants et les adhérents, et à celui de 1961, on ne dépassera pas ce chiffre. Le retour de Borghi avait toutefois contribué à consolider Umanità nova, hebdomadaire. Mais ce fut essentiellement grâce au congrès international de Carrare en 1968 (31 août3 septembre), au cours duquel furent rejetées les positions de Cohn-Bendit, grâce à la contestation estudiantine qui suivit mai 1968, grâce enfin à la campagne en faveur de Valpreda après la provocation fasciste des bombes de Milan, le 12 décembre 1969, que le mouvement anarchiste put obtenir à nouveau, en marge des groupes extra-parlementaires et avec eux, un regain d'écho et de poids dans l'opinion publique, sans toutefois dévier du chemin plutôt raide et étroit désormais sur lequel il s'était engagé après la reprise et les espoirs de 1944-1945. Mais, pour la première fois depuis la mort de Borghi (21 avril 1968), aucune personnalité historique de relief n'occupait la première place dans les rangs et dans les cercles.

(62) Une tentative de fondation nouvelle ou de reconsidération « moderne » de la pensée anarchiste, plutôt isolée d'ailleurs et de caractère intellectualiste, a été faite par G. MONTANA, La rivoluzione egualitaria post-industriale. Teoria eidetica dell'anarchismo contemporaneo, Rome, 1971. Il faut noter en outre qu'à ce moment, entre 1968 et 1971, apparaissent de plus en plus fréquemment, dans la revue Volontà (soutenue dès 1946 par G. Berneri et C. Zaccaria), quelques recherches d'histoire de l'anarchie en Italie sous la conduite de G. Cerrito, qui ne sont plus purement commémoratives ; qu'au cours de ces mêmes années mûrissent des mises à jours idéologiques de Giuseppe Rose ; et enfin qu'à Milan paraît la nouvelle revue Anarchia.


Pays-Bas

Le Mouvement libertaire aux Pays-Bas (1)

par Rudolf de JONG

Le développement des mouvements ouvriers en Hollande a été assez retardé comparativement à celui des autres pays de l'Europe occidentale, l'évolution du capitalisme industriel n'ayant vraiment commencé qu'après la guerre de 1870-1871. Avant 1870 régnait dans les grandes villes un paupérisme incroyable, et il n'était pas encore question d'un esprit de révolte ni d'idées révolutionnaires. La soumission des couches sociales les plus exploitées était complète. Les idées socialistes n'étaient connues que de quelques ouvriers assez isolés et les premières organisations ouvrières s'inspiraient des conceptions libérales ou chrétiennes qui favorisaient la coopération des classes et l'acceptation des structures de la société existante.

Il est vrai que la Première Internationale avait une section hollandaise, possédant des groupes dans plusieurs villes, mais l'AIT n'avait qu'une influence limitée. Le premier véritable socialiste en Hollande fut H. Gerhard (1829-1886), un tailleur intelligent et courageux, qui subit bien des épreuves en raison de ses convictions. Représentant — avec V. Dave — la section hollandaise au congrès de l'AIT à La Haye, il vota contre l'expulsion des Jurassiens et de Michel Bakounine.

C'est lui qui est le principal fondateur de l'association socialdémocrate d'Amsterdam (1878). L'année suivante, à La Haye, F. Domela

(1) L'histoire du mouvement libertaire aux Pays-Bas n'est pas encore écrite. Le livre récent du Dr A.J.C. de VRANKRIJKER, Onze anarchisten en utopisten rond 1900, Bussum, 1972, est insuffisant. Mais dans de nombreux autres ouvrages et études, on trouve naturellement des informations sur tous les aspects du mouvement. L'Institut international d'Histoire sociale d'Amsterdam possède une belle collection de livres et de brochures, la presse du mouvement, des archives et des manuscrits.

Dans Ger Harmsen, idee en beweging, Nijmegen, 1972, une bibliographie sur le mouvement ouvrier aux Pays-Bas fait place au mouvement libertaire.

Il existe aux Pays-Bas une association pour l'étude de l'histoire sociale. Dans son organe, Mededelingenblad, Orgaan van de Nederlandse Vereniging tot beoefening van de sociale geschiedenis, on trouve les biographies de plusieurs anarchistes, notamment sous la signature d'A. WELCKER, celles des pionniers libertaires : Akrates-Drion (32), H.J. van Steenis (41), J. Methôfer (43).

Concernant la littérature internationale, on peut indiquer : M. NETTLAU, Bibliographie de l'Anarchie, Bruxelles, Paris, 1897 (réédition 1969), du même, Histoire de l'anarchie, Paris, 1971. Anarchism..., London, 1962, de G. Woodcock, n'est pas exempt d'erreurs sur la Hollande.


168 R. DE JONG

Nieuwenhuis, pasteur luthérien qui allait quitter l'Eglise cette même année, commençait à éditer un journal : Recht voor Allen (Justice pour tous).

Ferdinand Domela Nieuwenhuis (1846-1919), né d'une famille bourgeoise aux traditions intellectuelles (son père et son grand-père avaient été pasteurs avant lui) et suffisamment fortuné pour pouvoir mener une vie aisée, consacra tout son temps et toute son énergie à la propagande pour « la cause ». Il conduisit sa lutte infatigablement, jusqu'à sa mort (2). Il devint très vite une personnalité d'un type jusque-là inconnu aux Pays-Bas, le « libérateur » du prolétariat néerlandais, l'inspirateur, l'organisateur et le chef du premier mouvement socialiste néerlandais : « Sociaal-Democratische Bond » (L'Union démocratique-socialiste). Cette union, en éveillant le prolétariat, ne manqua pas de troubler la bourgeoisie et l'ordre établi.

Recht voor Allen ne tarda pas à se radicaliser et devint l'organe du « Sociaal-Democratische Bond ». On y fit de la propagande en faveur d'un socialisme révolutionnaire, du suffrage universel et on y attaqua la monarchie. Le mouvement socialiste se répandit bientôt dans les grandes villes de l'Ouest, d'abord à Amsterdam, ensuite à La Haye, à Rotterdam, à Utrecht, et dans la région de la rivière de « Zaan » ; puis, dans le Nord, dans les provinces de Frise, de Groningue ; dans l'Est, dans la région industrielle de « Twente » — centre important de la fabrication du textile — et dans les capitales provinciales comme Maastricht, Arnhem, etc.

Dans les années 1880, l'Union démocrate socialiste devint un membre bien en vue dans la famille des partis socialistes d'Europe. Cependant, vers la fin de cette époque se produisirent de grands changements lorsque Domela et le mouvement se tournèrent vers l'anarchisme.

L'histoire des mouvements ouvriers dans les pays de l'Europe du Nord montre que l'anarchisme ne se développa que lorsque le marxisme était déjà bien organisé sous la forme démocrate socialiste — en contradiction avec certaines affirmations marxistes qui veulent que le mouvement anarchiste précède la constitution des organisations marxistes. En effet, le mouvement libertaire dans ces pays-ci trouve ses origines dans l'opposition à la voie réformiste choisie par les partis socialistes. L'exemple des « Jungen » en Allemagne en est une preuve assez connue. Le même phénomène s'observe en Suède et aux Pays-Bas pendant la même période (autour de 1890).

(2) F. DOMELA NIEUWENHUIS a publié ses mémoires Van Christen tot Anarchist, 1910, mais la grande biographie de Domela Nieuwenhuis reste encore à écrire.

L'étude la plus importante est celle d'A. de JONG, F. Domela Nieuwenhuis, Den Haag, 2e édition, 1972, 88 p. Une traduction allemande n'a pas encore été publiée. En français, il existe une publication peu satisfaisante : Domela Nieuwenhuis. Vie et Pensée. Barthelemy de Ligt, l'Homme et l'OEuvre, Pensée et Action, Paris-Bruxelles, 1960. En anglais, R. de Jong, « Ferdinand Domela Nieuwenhuis : Anarchist and Messiah », dans Delta, a review of arts, life and thought in the Netherlands, winter 1970-1971.

Le catalogue de l'exposition Domela Nieuwenhuis..., 1959, présente une bibliographie (incomplète) de 229 titres, avec indication des traductions.


LES PAYS-BAS 169

Aux Pays-Bas, dès 1885, parurent les premiers périodiques anarchistes, d'abord un journal flamand provenant de Belgique, ensuite un périodique modeste (3) publié par des militants sérieux influencés par la lecture de Kropotkine, Les Temps nouveaux, le Freiheit de Most et Der Sozialist de Gustav Landauer qui sera bientôt suivi d'autres. Mais, contrairement aux autres pays nordiques, où l'anarchie reste « en marge » dans les années 1890, l'anarchisme aux Pays-Bas ébranle le vieux parti socialiste et restera une force pendant vingt ans — quoique minoritaire.

Ferdinand Domela Nieuwenhuis, le grand homme du « SociaalDemocratische Bond », fut le seul, parmi les chefs de la Deuxième Internationale, à se tourner vers l'anarchisme.

Quelles sont les raisons de ce développement exceptionnel de l'anarchisme aux Pays-Bas et notamment de celui propagé par Domela ? Voici quelques explications :

a) Le SDB, étant assez jeune, n'était pas encore très organisé ni structuré. Bien qu'il y eût d'assez nombreux congrès, des comités nationaux, etc., c'était en réalité un mouvement autour de l'organe et de son rédacteur, Domela. On ne trouve pas un véritable appareil dans le SDB ni des bureaucrates ni des députés — seul Domela était membre de la Chambre des Députés entre 1888 et 1891 — ni des représentants dans les conseils municipaux.

Il va de soi que la structure assez faible s'explique partiellement par le développement économique et social retardataire des Pays-Bas.

b) La personnalité de Domela et ses écrits reflètent assez tôt des conceptions libertaires, par exemple, l'idée de liberté individuelle et celle que toute réforme vient toujours de « la base », du peuple, que l'émancipation des travailleurs doit être la tâche des travailleurs eux-mêmes. Au fond, l'anarchisme propagé par Domela, c'est, premièrement, la réfutation des conceptions autoritaires du parti allemand, de sa structure hiérarchique et militaire.

L'admiration pour les personnalités anarchistes, comme Kropotkine, Louise Michel et Elisée Reclus, mais surtout pour les martyrs de Chicago et les nihilistes russes, et, plus tard, pour Fr. Ferrer, c'est-à-dire poulies hommes et les femmes qui se sacrifient pour la cause, est un autre trait de caractère de Domela qui a contribué à son évolution vers l'anarchisme.

Ce sont ces conceptions générales caractéristiques — importance de la liberté et de la conscience individuelle, idée qu'on doit assumer la responsabilité de ses convictions, aversion des structures trop autoritaires — qui se sont fortement enracinées aux Pays-Bas, surtout dans les régions protestantes, là où le mouvement ouvrier s'est manifesté en premier lieu.

c) Les années 1890 furent très dures pour le peuple hollandais : il y eut à cette époque une crise agraire et industrielle terrible et les

(3) Anarchist. Orgaan van goddeloozen, haveloozen en regeringloozen, 1888-1896.

Les premiers anarchistes, J. Methöfer, C. Croll, B. Reyndorp, B. van Ommeren étaient tous anciens membres du SDB.


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bagarres avec la police dans le Nord furent fréquentes. Dans ce climat social l'espoir que la « lutte finale » devait éclater « demain » devint presque une certitude pour beaucoup de militants qui réfutèrent les idées parlementaires et y opposèrent des conceptions plus révolutionnaires.

Aussi est-il difficile de déterminer si Domela a conduit ou s'il a suivi le mouvement vers l'anarchisme.

Entre 1891 et 1897 le SDB connut une crise permanente et qui devait lui être fatale.

En 1894, fut fondé le SDAP — parti ouvrier démocrate socialiste — suivant le modèle du parti allemand ; il reconnut le parlementarisme. Son grand leader, P.J. Troelstra, entra dans la Chambre des Députés en 1897, avec deux autres membres du parti.

F. Domela Nieuwenhuis avait publié, en 1897, son oeuvre théorique principale : Le Socialisme en danger, réfutation de la ligne socialiste allemande et défense des points de vue anarchistes (4). Il quitta le SDB et Recht voor Allen (5) et édita un journal anarchiste (1898) : De Vrije Socialist (Le Socialiste libre). Bien des périodiques locaux et régionaux suivirent la même voie et prirent une position socialiste révolutionnaire ou anarchiste, par exemple, De Arbeider (Le Travailleur) dans la province de Groningue, De Toekomst (L'Avenir) dans la province de Zélande, Zaans Volksblad (Journal du peuple de Zaan), Recht door Zee (Sincérité sans détours) dans la région de Twente, et nombre d'autres.

La Centrale syndicale, ou NAS (Secrétariat national du Travail) (6), fondée en 1893 par Christiaan Cornelissen (7), qui à ses débuts, servait de secrétariat à toutes les organisations ouvrières, y compris aux partis politiques du SDAP et du SDB, devint également une organisation syndicaliste révolutionnaire et elle représenta jusqu'au début des années 1920, la tendance libertaire dans la lutte de classe néerlandaise. On peut comparer le NAS de cette période à la CGT française de la même époque. Christian Cornelissen (qui vécut en France de la fin du XIXe siècle jusqu'à sa mort) a fait connaître les théories de la CGT aux

(4) Le Socialisme en danger, Paris, 1897. Préface d'Elisée RECLUS, avec plusieurs articles publiés dans la presse libertaire internationale ; le livre n'a jamais été traduit intégralement en néerlandais.

(5) Le SDB — devenu minuscule — s'unifie avec te SDAP en 1900.

(6) Le NAS attend encore, lui aussi, son historien ; ses archives se trouvent dans l'IIHS. Henriette Roland HOLST, Kapitaal en Arbeid in Nederland, Amsterdam 1902 et 1932, a écrit de belles pages sur l'esprit du NAS. Voir aussi : Gedenkboek uitgegeven door het NAS t.g.v. zijn 25-jarig bestaan, Amsterdam 1918 et D. SCHILP, Dromen van de revolatie, Amsterdam, 1967.

(7) Les mémoires de Christiaan CORNELISSEN (1864-1943) — écrites en 1943 en néerlandais — ne sont pas encore publiées. Le manuscrit est en possession d'A. LEHNING ; celui-ci a publié les chapitres sur les congrès internationaux 1891, 1893, 1896 dans le Mededelingenblad (n°s 10-11), ainsi qu'une biographie avec une bibliographie (n° 6).

Cornelissen a longtemps tâché de maintenir l'unité SDB. L'oeuvre économique de CORNELISSEN — Traité général de science économique — n'a été publiée qu'en français, sauf la première édition de Théorie de la valeur qui parut aussi en néerlandais (1903).

Les Générations nouvelles est resté sans traduction néerlandaise.

Un jeune historien néerlandais a l'intention d'écrire la biographie de Cornelissen.


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ouvriers du NAS. Mais, comme en France, le syndicalisme révolutionnaire en Hollande était plutôt caractérisé par la pratique libertaire que par l'idéologie anarchiste ; les ouvriers du NAS usaient de l'action directe, de la grève spontanée et de la grève de solidarité ; ils réprouvaient la bureaucratisation, la centralisation et le parlementarisme ; ils se méfiaient de tous les politiciens.

Il est évident que la réalité socio-économique hollandaise était également favorable au syndicalisme révolutionnaire, surtout à Amsterdam, ville commerciale, avec ses ateliers, ses petites fabriques, son port, sa construction navale et son prolétariat combatif.

Ainsi, au berceau de l'anarchisme, il y a la lutte contre la socialdémocratie, à celui du SDAP la lutte contre l'anarchisme. Les relations sont toujours restées très tendues et l'hostilité fut encore nourrie par la façon dont fut menée la lutte. Selon Domela, les parlementaires n'avaient fait que trahir les ouvriers. En retour, les parlementaires ont lutté contre lui d'une façon très personnelle. Cette animosité réciproque fut aggravée par les deux événements suivants :

— L'affaire des frères Hoogerhuis, cause célèbre qui fut comparée, à l'époque, à l'affaire Dreyfus.

Les Hoogerhuis, trois frères, furent condamnés à une longue détention après un vol peu important commis en 1895. Leur innocence était hors de doute, mais en raison de l'antipathie mutuelle du SDAP et de Domela le mouvement (1896-1900) pour la libération des frères Hoogerhuis échoua (8).

— Le deuxième événement, plus important encore, fut l'échec des grandes grèves de 1903 (9).

Au mois de janvier de cette année, une grève se développa dans le port d'Amsterdam ; commencée comme grève de solidarité, elle entraîna ensuite les cheminots et aboutit à une victoire éclatante, comme les grévistes n'en avaient jamais encore connue. La joie, l'espoir et l'optimisme régnaient dans les milieux ouvriers et socialistes de toutes tendances. Le succès de la paralysie de la circulation sembla justifier les idées anarchistes au sujet de la grève générale. Le gouvernement — sous la direction d'Abraham Kuyper, grand chef des « petites gens » protestants — proposa alors des lois interdisant les grèves dans les chemins de fer et autres services publics. Devant cette menace les organisations ouvrières formèrent un « comité de défense » se composant de membres du SDAP, d'anarchistes, de représentants du NAS et des syndicats socialistes, mais ni Domela ni Troelstra ne se joignirent à ce comité.

Une grève générale lancée par le comité en avril échoua au bout de quelques jours, après le vote des projets de loi Kuyper. C'était une

(8) Sur l'affaire Hoogerhuis, une thèse universitaire a été publiée, U.D. HANNEMA, De Hoogerhuis-zaak, Drachten, 1964.

(9) Il existe sur les grèves de 1903 un livre monumental, celui du Dr A.J.C. RUTER, De Spoorwegeslaking van 1903. Een Spiegel der Arbeidersbewegingen in Nederland, Leiden, 1935. A l'occasion du cinquantenaire de ces grèves, A. de JONG a publié une brochure, De Spoorwegstakingen van 1903, Den Haag 1953, écrite du point de vue libertaire.


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grave défaite pour les ouvriers et le triomphe pour la réaction et de nombreux militants perdirent leur emploi.

Les grévistes s'en prirent aux membres du comité et dans les milieux anarchistes et dans le NAS on parla désormais de la trahison du SDAP qui, lui, considérait la grève générale comme « une aventure anarchiste » déplorable. Trois ans plus tard, les syndicats socialistes liés au SDAP constituèrent leur propre centrale syndicale « NVV » (principalement inspirée par le syndicat des ouvriers diamantaires). Le NVV, très réformiste, avec ses liens assez étroits avec le SDAP, ne fut pas long à gagner beaucoup de membres. En France, c'est la CGT qui évolua vers le réformisme, mais conserva encore longtemps certaines traditions et noyaux syndicalistes révolutionnaires. En Hollande, le réformisme se développa en dehors de l'ancienne organisation. L'histoire du NVV ne montre aucune influence d'une tradition révolutionnaire. Au contraire, la lutte contre l'esprit syndicaliste révolutionnaire a longtemps dominé l'histoire du NVV. Le NAS symbolise en premier lieu la lutte des classes, le NVV, l'organisation. L'existence des grands syndicats catholiques et protestants — opposés à l'idée de lutte de classes — a contribué au réformisme du NVV (10).

Après 1903 — et en fait déjà avant — se posa aux anarchistes le problème : « que faire », la révolution n'étant pas « pour demain ». Le mouvement devint très minoritaire comparé au SDAP et au NVV, toujours en croissance ; cependant il demeura assez actif avec une grande richesse de périodiques (propagandistes, pédagogiques, culturels), de chorales, de groupes de femmes et de jeunes, reflétant une littérature et des tendances fort variées et on peut y distinguer les tendances suivantes qui existeront jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

1. Le mouvement autour de Domela et du De Vrije Socialist. Le but principal que se fixait Domela, c'était de faire de la propagande pour l'idée. En principe, anarchiste socialiste, Domela était assez individualiste en pratique (De Vrije Socialist n'était pas l'organe d'une organisation, mais de Domela lui-même) et il adhéra à l'idée de groupes libres et indépendants et ne coopérant que pour des buts concrets et temporaires. Il était opposé à une organisation anarchiste structurée et aux congrès nationaux. Il n'assista pas au congrès international anarchiste d'Amsterdam de 1907 où on tenta d'établir des contacts internationaux entre organisations.

2. Il y eut toujours des minorités favorables à l'organisation cl, de temps en temps, il en résulta des tentatives pour arriver à constituer une organisation nationale avec une structure cohérente, des statuts,

(10) Voici quelques chiffres sur les forces des Centrales syndicales :

NAS NVV protestants catholiques

1910 3.454 40.660 6.587 11.650

1914 9.697 84.261 11.023 29.048

1918 23.068 159.449 28.008 69.139

1920 51.570 247.748 66.997 141.002

1922 31.391 217.467 71.332 142.035

(C. LAMMERS, De Vakbeweging en haar problemen, Amsterdam, 1951, p. 31.)


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un périodique, etc. Cependant, ces tentatives demeuraient trop minoritaires pour conduire à un véritable succès, malgré le fait que faisaient partie de ces minorités des militants, des théoriciens et des publicistes importants comme J. Methöfer, B. Reyndorp, Christiaan Cornelissen et bien d'autres (11). Ce même mouvement, plutôt que celui de Domela, s'employait à stimuler le syndicalisme révolutionnaire et le NAS par des études théoriques. On critiqua d'ailleurs beaucoup le niveau assez pauvre du périodique de Domela, De Vrije Socialist, ses accusations personnelles et son manque d'études approfondies. Mais, malgré ces critiques, très fondées, la grande masse des anarchistes, les ouvriers du NAS et même ses adversaires, ainsi que beaucoup de simples sympathisants du mouvement libertaire gardaient leur admiration pour Domela Nieiwenhuis, celui qui n'avait jamais hésité à mettre toutes ses forces et tous ses moyens à la disposition des travailleurs. Le cortège funèbre de Domela, à Amsterdam en 1919, formé de dizaines de milliers d'ouvriers, est sans aucun doute la manifestation la plus émouvante et la plus sincère que le mouvement ouvrier hollandais, et peut-être la Hollande entière ait jamais connue.

3. Les mouvements constitués des journaux régionaux demeurèrent en général en dehors des polémiques sur les principes libertaires. En fait, on trouvait la même tendance que le De Vrije Socialist : articles plus nombreux sur les luttes ouvrières régionales et quotidiennes en évitant les aspects négatifs du « Domela-isme ».

4. Le NAS.

Ayant perdu du terrain après 1903, le NAS se redressa grâce à des organisateurs comme H. Kolthek (1902 : 10.526 membres ; 1906 : 3.250 ; 1913 : 9.112).

5. L'anarchisme chrétien, tolstoïen et humanitaire (12).

Aux Pays-Bas, les idées de Tolstoï, surtout l'idée de la non-violence, trouvèrent plus d'écho dans les milieux chrétiens et socialistes que dans d'autres pays. Le premier objecteur de conscience (1898), J.K van der Veer, était un anarchiste tolstoïen. Au début du siècle, une colonie

(11) Il y eut plusieurs tentatives pour coordonner et organiser le mouvement national :

1905, De Vrije Communist, organe de la Fédération des communistes libertaires.

1907, un deuxième De Vrije Communist, de la Fédération nationale des communistes libertaires. Cette Fédération organisa le congrès international de 1907. Plus tard, la Fédération se dit social-anarchiste (Federatie van Sociaal-Anarchisten) et son porte-parole devint De Toekomst.

1924, De Vrije Samenteving, organe du « Sociaal-Anarchistisch Verbond ».

Au temps de la guerre d'Espagne, on créa une Fédération anarchiste néerlandaise (FAN).

Ces tentatives restèrent très minoritaires à cause de l'opposition du De Vrije Socialist et — moins prononcé — des organes régionaux, mais en premier lieu à cause de l'individualisme, caractéristique du mouvement aux Pays-Bas.

(12) Sur les anarchistes-chrétiens et les colonies, voir aussi : M. NETTLAU, Histoire de l'Anarchisme. Il existe un travail — très insuffisant — de R. JANS, Tolstoj in Nederland, Bussum, 1952, avec un résumé en anglais.


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tolstoïenne fut fondée à Blaricum à laquelle participèrent plusieurs pasteurs protestants. « Walden » à Bussum constitue un autre exemple (13).

Ces essais de « milieux libres » ne subsistèrent que quelques années, mais l'anarchisme chrétien trouva place dans le panorama qu'offre l'anarchisme néerlandais. Les tolstoïens refusaient chaque forme de violence collective et individuelle et honoraient les idées végétariennes, ascétiques, puristes, moralistes.

Les liens entre les ouvriers et l'anarchisme chrétien demeurèrent assez faibles, malgré l'ascétisme commun et la lutte commune contre l'alcool, caractéristiques de tous les mouvements ouvriers aux Pays-Bas. Mais parmi les anarchistes-chrétiens existent un certain culte des élites et quelque dédain pour « les masses ».

6. Le résultat le plus important de la constitution des colonies agraires fut la création — en 1902 — de l'organisation : « Gemeenschappelijk Grondbezit » (Possession collective de la terre) (14). Grâce à l'inspiration de J. Methöfer, le GGB devint l'organisation des associations productives.

Malgré son nom, le GGB fut surtout une organisation à laquelle participèrent des ateliers, de petites industries (textiles, imprimeries, fabrication de cigares). Il y eut quelques tentatives dans l'industrie de bâtiments après 1918.

Le GGB demeura quelque chose d'assez modeste, plus ou moins en marge des mouvements libertaires et socialistes et jamais exclusivement libertaire ou anarchiste. Plusieurs associations survivent aujourd'hui.

7. L'antimilitarisme révolutionnaire a joué un grand rôle dans le mouvement libertaire. La grève générale contre la guerre capitaliste, proposée par Domela au congrès socialiste international de 1891, et rejetée par W. Liebknecht, a peut-être été la cause essentielle de la rupture entre Domela et « les Allemands ».

L'IAMV (Association internationale antimilitariste) fut fondée en 1904 après un congrès international à Amsterdam (15). La section néerlandaise fut la seule à montrer une activité importante. Les idées de

(13) L'inspirateur et l'organisateur de « Walden » (le nom vient de Walden de Thoreau) fut Frederik van Eeden (1860-1932), un des écrivains les plus célèbres de sa génération. Van Eeden eut de nombreuses relations avec des libertaires, notamment avec G. Landauer, mais il n'a jamais été anarchiste.

(14) Sur le GGB (l'organisation a existé jusqu'en 1956) une équipe d'étudiants de l'université d'Amsterdam poursuit des recherches. Il existe un livre, Verbonden Schakels, Utrecht, 1932, publié trente ans après la fondation du GGB, avec des études de METHOFER, CORNELISSEN et des anarchistes-chrétiens comme F. ORT, LOD. van MIEROP, e.a. Voir aussi : F. de JONG EDZ„ « Anarchisme en productieve associatie », dans Anarchisme een miskende stroming ?, Amsterdam, 1967.

(15) Sur l'IAMV, voir : J. GIESEN, Nieuwe Geschiedenis, het anti-militarisme van de daad in Nederland, Rotterdam, 1923. 25 jaar oorlog aan den oorlog, 1904-1929 (numéro spécial du De Wapens Neder, nov. 1929, réd. par Albert de JONG et A. MULLER LEHNING). Handboek van de Vredesbeweging, réd. Dr J. de GRAAF, 's-Gravenhage, 1954.

Les archives de l'IAMV se trouvent à l'Institut international d'Histoire sociale, Amsterdam.


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Domela et d'autres sur l'organisation (seulement admise en vue d'atteindre des buts concrets), firent que beaucoup d'anarchistes de différentes tendances se retrouvèrent dans la lutte antimilitariste. Ainsi, l'IAMV devint l'organisation la plus structurée et peut-être la plus représentative du mouvement libertaire avec des congrès annuels, des comités exécutifs nationaux, un périodique De Wapens Neder (A Bas les armes) contrôlé par l'organisation. Domela, qui refusa d'assister au congrès international anarchiste de 1907, se rendit cependant, le lendemain, au congrès international antimilitariste où les mêmes délégués s'étaient rassemblés.

Les idées antimilitaristes eurent toujours une grande influence en Hollande. L'IAMV n'était ni pacifiste ni non violente, elle n'adhérait pas davantage aux idées en vogue dans les milieux idéalistes bourgeois : arbitrage entre les Etats, Palais de la Paix (16) et, plus tard, Société des Nations. L'IAMV a toujours considéré la lutte contre le militarisme et le mot d'ordre « guerre à la guerre » comme une lutte pour la révolution sociale et pour la libération des soldats et des ouvriers.

Elle fit de la propagande socialiste libertaire parmi les soldats pour les encourager à refuser le service militaire, elle se prononça pour l'indépendance de l'Indonésie, pour la lutte contre la militarisation de l'esprit, pour la solidarité internationale. Parmi les propagandistes, le pasteur N.J.C. Schermerhorn (1866-1956) — peut-être l'homme le plus aimé dans le mouvement — a joué un rôle important.

8. La libre-pensée et son organisation « De Dageraad » (L'Aube) a attiré beaucoup d'anarchistes, quoique l'organisation n'ait jamais été exclusivement anarchiste ; au contraire, « De Dageraad » est la seule organisation à laquelle les socialistes de diverses tendances ont toujours collaboré.

Bien qu'il n'ait jamais été ni socialiste ni anarchiste, il est utile de mentionner ici Multatuli (1820-1887), grand écrivain et émancipateur intellectuel des Pays-Bas (17). Plusieurs générations de socialistes, d'anarchistes et de communistes ont été amenées à vivre une vie militante après la lecture de ses écrits. On pourrait encore mentionner au nombre des écoles libertaires : le végétarisme, le néo-malthusianisme, ainsi que les groupes et les individus cherchant à concilier l'anarchisme et le socialisme parlementaire (G. van der Zwaag et, plus tard, H. Kolthek).

Evidemment, les tendances ne constituent pas des îles isolées et malgré les différends et l'animosité, nombreuses sont les interférences et des militants peuvent appartenir à plusieurs groupements. Les intellec(46)

intellec(46) une manifestation antimilitariste à La Haye, 1913, après l'ouverture du Palais de la Paix, Domela Nieuwenhuis a prononcé ces mots prophétiques : « Le Palais de la Paix est ouvert, on peut commencer la guerre. »

(17) Une anthologie de Multatuli fut traduite en français par Alexander COHEN (1864-1963) lui-même écrivain au style très original. Anarchiste néerlandais, il se fit naturaliser français, devint un adepte de l'Action française et même « pétainiste », sans perdre une certaine liberté de jugement. Il avait été inculpé lors du « procès des Trente ».


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tuels qui s'intéressent aux idées socialistes s'orientent vers le marxisme plutôt que vers l'anarchisme. En 1909 déjà, il y eut une scission dans le SDAP ; les marxistes fondèrent alors le SDP, parti démocrate-socialiste, qui s'appella « parti communiste» après la révolution russe (18). Ainsi le premier parti communiste du monde naquit aux Pays-Bas. Il y avait peu de points communs entre le SDP — marxiste orthodoxe — et les libertaires. Le SDP s'efforça de se développer parmi les masses démocrates-socialistes et, depuis 1912, dans le NAS. Cependant, il y avait parmi les intellectuels marxistes deux grands militants : H. Roland Holst et H. Gorter qui s'orientèrent vers une position moins hostile à l'anarchisme. Ces deux personnalités étaient également les poètes les plus importants de l'époque. Gorter fut un des théoriciens du « communisme des conseils » après la révolution russe.

Nous ne possédons pas d'information exacte sur la question de savoir à quelles couches sociales appartenaient les adhérents du mouvement libertaire. Il semble qu'il a longtemps gardé une forte base ouvrière et populaire, surtout dans la grande masse des fidèles de Domela. Evidemment, il y eut parmi les « activistes » beaucoup d'ouvriers-intellectuels, des gens qui avaient lu, appris les langues, etc. L'animosité entre intellectuels provenant de la bourgeoisie et ouvriers a été moins aiguë aux Pays-Bas qu'ailleurs.

Il est également difficile de fournir des chiffres exacts sur les forces libertaires. Les almanachs publiés entre 1903 et 1914 en général mentionnent entre soixante et quatre-vingts groupes répartis dans les villes comme dans les villages. La Hollande septentrionale (avec Amsterdam), les provinces de Groningue et de la Frise (19) et la région de Twente ont toujours été des régions importantes pour l'implantation anarchiste.

Il y eut environ dix organes, dont De Vrije Socialist paraissant deux fois par semaine. Après De Vrije, De Arbeider fut le périodique le plus important ; H.A. Kaspers fut son rédacteur pendant de longues années. Le colportage, les réunions publiques et les meetings jouèrent toujours un rôle extrêmement important pour le mouvement. En 1908, l'IAMV comptait mille membres et vingt-deux groupes locaux. En 1909, le tirage du mensuel De Wapens Neder s'élevait à 81.000 ; mais, en 1910, le nombre d'abonnés n'était que de 2.500 à 3.000 ; en 1913, leur nombre remonta à 6.000 environ. L'almanach pour les soldats, publié chaque année, tirait à 5.000 exemplaires. Le tirage des manifestes publiés par l'IAMV varia entre 10.000 et 20.000 et même atteignit parfois 100.000.

La Hollande ne fut pas directement affectée par la guerre de 1914. Le SDAP accepta la mobilisation en 1914 et, en même temps, la défense nationale. Les libertaires et les membres du SDP restèrent fidèles aux

(18) Le parti communiste hollandais devint bientôt très stalinien ; il connut des scissions et des épurations exceptionnelles, même dans le monde communiste. Avant la Seconde Guerre mondiale, les communistes obtenaient deux à trois pour cent des voix aux élections ; en 1946 onze pour cent ; aujourd'hui trois à quatre pour cent.

(19) La Frise a sa propre langue et sa littérature. La question frisonne a marqué aussi les mouvements ouvriers dans cette province.


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principes internationaux. Christiaan Cornelissen, qui habita d'ailleurs en France, signa le « Manifeste des Seize », mais personne aux Pays-Bas ne se rallia à cette position.

La guerre produisit une polarisation dans la vie sociale : d'un côté, hausse des prix, de la misère et du chômage ; de l'autre côté, les profiteurs de guerre, les nouveaux riches. En trois ans, le nombre des adhérents du NAS passa de 10.000 à 30.000. Pour la première fois, les communistes du SDP collaborèrent avec le NAS et les organisations libertaires. L'antimilitarisme et l'IAMV gagnèrent aussi en importance : il y eut plusieurs centaines d'objecteurs de conscience (20). Le tirage total du De Wapens Neder pendant les 51 mois de la guerre atteignit presque 950.000. Malgré les tensions sociales extraordinaires et les événements en Russie et en Allemagne, les Pays-Bas ne virent qu' « une drôle de révolution » (en 1918). La journée de travail de huit heures fut accordée et d'autres lois sociales furent introduites — le suffrage universel existe depuis 1917 — mais c'est pourtant la réaction qui triompha.

Les années d'après-guerre furent d'une grande importance pour le mouvement anarchiste qui perdit beaucoup de ses forces. Au fond, ce processus avait déjà commencé avant 1914 et son évolution avait été retardée par la guerre (21). Le groupe du De Toekomst, favorable aux idées d'organisation, se dirigea, après bien des hésitations, vers le parti communiste (22). Le NAS aussi adhéra an Profintern de Moscou ; une minorité de 8.000 membres forma — en 1923 — le mouvement syndicaliste néerlandais NSV, membre de l'AIT de Berlin, mais les querelles internes sur le parlementarisme ne s'éteignirent qu'après 1929. Le NSV — avec ses 3.000 membres — ne put guère jouer un rôle indépendant dans les conflits sociaux, mais il fit — de façon lucide — de la propagande pour l'idée anarcho-syndicaliste dans son hebdomadaire De Syndicalist (sous la rédaction d'Albert de Jong). On y trouve, par exemple, beaucoup de nouvelles et de reportages sur l'oeuvre constructive de la révolution espagnole. Plus que le NAS avant 1914, le NSV s'orienta vers l'idée anarcho-syndicaliste et subit l'influence de R. Rocker et des anarchistes russes, comme Alexandre Shlapiro. Néanmoins, le nombre de ses adhérents tomba à 1.500 en 1939 (23).

Le NAS garda son esprit combatif (par exemple, pendant les grandes grèves de Twente en 1931-1932, mais il perdit aussi beaucoup de terrain. Avec son leader H. Sneevliet, le NAS se tourna bientôt vers le trotskisme,

(20) Un ouvrage d'une grande originalité sur la guerre et sur l'attitude nationaliste de beaucoup d'intellectuels, est celui de B. REYNDORP, In den greep van hel barbarisme, cen sociaal-psychologische diagnose van den wereldoorlog, Amsterdam, 1916.

(21) L'Almanach libertaire de 1913 souligne un recul considérable du nombre des groupes. L'IAMV aussi a perdu des membres. Entre 1911 et 1914, il y eut un progrès considérable du SDAP (membres et votes favorables).

(22) Sur le groupe des « anarcho-bolcheviques hollandais », voir : G. HARMSEN, Daan Goulooze, Uit het Leven van cen Communist. Utrecht, 1969. Les écrits d'Emma GOLDMAN et d'Alexandre BERKMAN sur la révolution russe ont influencé ces libertaires.

(23) Sur le NSV et l'antimilitarisme entre 1920 et 1940, voir : R. de JONG, « Over mijn vader Albert Andries de Jong (1891-1970) », Mededelingenblad..., n° 39.


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plus tard vers une position marxiste-léniniste indépendante ; il disparut pendant l'occupation (24).

Après la mort de Domela Nieuwenhuis De Vrije Socialist continua sous la direction de G. Rijnders (1876-1950), homme de peu d'envergure. Le journal, qui était au fond l'entreprise personnelle de son rédacteur, devint très traditionnel et s'éloigna de plus en plus de la vie sociale réelle et de l'évolution de la société. Il publia même, pendant les années 1930, des articles antisémites ; ce fut l'occasion d'une rupture définitive entre plusieurs militants et Rijnders. Certains lecteurs demeurèrent qui restaient fidèles au « journal de Domela ».

Parmi les hebdomadaires régionaux, De Arbeider fut le seul qui subsista ; il devint le porte-parole national du mouvement durant les années 1930, avec un tirage de plusieurs milliers d'exemplaires. Parmi ses rédacteurs, citons H. Eikenboom et A.L. Constandse (25).

Durant les années 1920 se développa un nouveau mouvement de jeunes anarchistes autour des périodiques Alarm (A.L. Constandse) et De Moker (Le Marteau). Les jeunes groupés autour du De Moker dont le tirage allait atteindre 2.500 et même 4.000 exemplaires, se défiaient de toute organisation structurée, du syndicalisme, et surtout de tous les « vieux » qui n'étaient forts qu'en parole. L'action révolutionnaire (même le vol était admis), le refus du service militaire, le refus absolu de tout compromis avec l'ordre établi, tel était le programme du De Moker. Les jeunes du De Moker étaient presque tous des ouvriers autodidactes qui militaient de façon très intensive (aussi clans l'IAMV). Ce mouvement, que l'on a comparé plus tard à celui des « provos » prit fin vers 1930, mais on retrouve des anciens du De Moker autour du De Arbeider (26).

Pendant la guerre déjà, un groupe d'intellectuels chrétiens, Bart de Ligt parmi eux, se tournèrent vers un antimilitarisme combatif. Après la guerre, certains de ces chrétiens socialistes dits « intellectuels-révolutionnaires » devinrent communistes, les autres libertaires. Au nombre de ces intellectuels libertaires, Clara Meyer-Wichman (1884-1922), morte trop jeune, écrivit des études lucides sur le syndicalisme, l'émancipation de la femme, la sociologie et le « droit de punir ». On trouve mainte(24)

mainte(24) les forces syndicales entre 1924 et 1940 :

NAS NVV protestants catholiques NSV

1924 13.759 180.340 53.265 98.054 7.713

1928 14.250 203.042 52.704 102.072 4.668

1932 20.199 315.023 101.454 176.646 2.638

1936 12.018 285.649 108.514 173.535 1.995

1940 10.330 319.099 118.900 186.137 1.614

(C LAMMERS, De Vakbeweging in Nederland, p. 31).

(25) A.L. Constandse, né en 1899, propagandiste et écrivain très actif dans l'entre-deux-guerres. Il est devenu un journaliste gauchiste très populaire dans les années 60. Au nombre de ses écrits récents figure une histoire de l'anarchisme : Anarchisme van de Daad, Den Haag, 1969).

La revue culturelle et politique la plus importante aux Pays-Bas, De Gids, a consacré un numéro spécial à Constandse, avec une bibliographie (1969).

(26) L'ouvrage de G. HARMSEN, Blauwe en Rode jeugd, een bijdrage tot de geschiedenis van de Nederlandse jeugdbeweging tussen 1853 en 1940, Assen, 1961, (réédition 1971), est un livre monumental sur les mouvements des jeunes où il est parlé de « De Moker » et d'autres organisations des jeunes anarchistes.


LES PAYS-BAS 179

nant des intellectuels autour du NSV (entre autres Arthur Lehning), dans l'IAMV, mais surtout dans le cercle constitué autour du mensuel Bevrijding (Libération), publié entre 1929 et 1940 et inspiré par Bart de Ligt (27). Celui-ci finit par devenir un athée convaincu, mais pour lui, ainsi pour d'autres groupes autour de Bevrijding, l'anarchisme est avant tout une résurrection morale de l'homme qu'il faut tâcher de stimuler. « Réorientation » est un mot-clef pour de Ligt. La belle revue Bevrijding publia de nombreux articles sur les thèmes suivants : éducation, sociologie, psychologie — on connaît E. Fromm, W. Reich et le Frankfurter Schule —, les méthodes de la non-violence (Bart de Ligt a publié ses correspondances avec M. Gandhi), la lutte anticoloniale, etc. Le rayonnement de l'IAMV est plus important au cours des années 1920 qu'avant 1914 ; par exemple, le tirage moyen du De Wapens Neder atteint 10.000 exemplaires en 1928. On organisa, en 1921, un congrès international antimilitariste et le bureau antimilitariste forma le trait d'union (plus tard avec l'IAK) avec les organisations libertaires des autres pays et avec l'internationale anarcho-syndicaliste, l'AIT. Son service de presse rendit au mouvement international un grand service en publiant des nouvelles concernant les persécutions contre les militants, etc.

C'est aussi en 1921 qu'un jeune objecteur de conscience libertaire, Herman Groenendaal, fit une grève de la faim qui déchaîna une grande agitation antimilitariste (28).

L'IAMV accepta les idées sur la non-violence dans les années 30 sous l'influence des cercles constitués autour de Bevrijding et refusa même de se solidariser avec la lutte armée des anarchistes espagnols contre Franco, ce qui amena les adhérents du NSV et bien d'autres à quitter l'IAMV.

Entre 1930 et 1940, l'importance de la base prolétarienne du mouvement diminua tandis que l'élément intellectuel devenait plus grand et il est évident que le mouvement ne signifiait plus beaucoup dans la société néerlandaise avant l'occupation allemande de 1940. La crise économique, le fascisme international, la réaction politique aux PaysBas frappèrent très durement les mouvements ouvriers révolutionnaires. Avec la guerre, le mouvement s'éteignit.

Bien que des anarchistes aient participé à la Résistance, il n'y eut pas à proprement parler une organisation anarchiste illégale. Ni les

(27) Sur Bart (Barthélémy) de Ligt (1883-1938) voir : Bart de Ligt 1883-1938, Arnhem, 1939, avec une bibliographie d'environ 750 titres.

Le livre le plus important de DE LIGT est Vrede als Daad. paru aussi en français, La Paix créatrice, histoire des principes et des tactiques de l'action directe contre la guerre, I + II, Paris, 1934.

Un autre livre traduit en français (et en anglais, avec une préface d'A. HuxLEY) : Pour vaincre sans violence. Réflexions sur la guerre et la révolution, Paris, 1935. Voir aussi note 2.

(28) Sous l'influence de H. Groendaal et d'autres objecteurs de conscience, par suite également de l'action pacifiste du SDAP et d'autres partis, on a promulgué une loi sur l'objection de conscience, en limitant à la non-acceptation de la violence le motif de refus militaire.


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anciennes organisations ni les anciens périodiques ne reprirent vie après la Libération en 1945 ; seul Rijnders continua à publier son De Vrije Socialist, toujours de la même façon, ou pire encore et cela jusqu'à sa mort. D'autres firent paraître à nouveau des périodiques (Socialisme van Onder Op, Recht voor Allen), mais leurs lecteurs n'étaient que des amis d'autrefois.

Une nouvelle centrale syndicale, l'OVB (29), accepta la lutte de classes et refusa toute influence « de la politique » mais elle refusa également toute prise de position par rapport aux tendances ou aux idéologies socialistes concrètes. A l'époque de la guerre froide régnaient le calme et la paix sociale et les socialistes firent partie des gouvernements de coalition.

Dans l'ANVA, et autour de son organe Vredesactie, se groupèrent des antimilitaristes pacifistes plus ou moins libertaires. Le petit capital du NSV avait été mis en sécurité avant l'occupation ce qui permit la publication, entre autres, de la revue Buiten de Perken (En Dehors des Bornes) (1961-1965), qui d'une façon modeste trouva des lecteurs et de la sympathie en dehors des milieux traditionnels, en recherchant un anarchisme nouveau. Depuis 1961, De Vrije — aujourd'hui rédigé par des jeunes — se renouvelle lui aussi.

Dans les années 1960 la société néerlandaise changea rapidement et profondément. On pourrait même parler d'une révolution culturelle, avec un réveil de l'esprit libertaire, des idées antihiérarchiques et l'éruption des mouvements « Provo » (1965-1966) et « Rabouter » (1970), qui attirèrent l'attention internationale (30).

De nombreux citoyens — surtout des « intellectuels » — cherchent aujourd'hui de nouvelles structures anti-autoritaires dans leur propre travail, leurs relations personnelles et sociales, dans la publicité, l'enseignement, l'éducation, l'église. De nouveau, on s'intéresse à l'anarchisme et on cherche de nouvelles pratiques libertaires ; toutefois, il convient de dire que ces recherches, pour réelles qu'elles soient, n'entraînent pas, pour l'instant, la constitution d'un mouvement que l'on pourrait appeler libertaire.

(29) L'OVB — « Onafhankelijk Verbond van Bredijfsorganisaties » — fut constitué en 1948 après une scission au sein de fa centrale unitaire (EVC) ; fondé immédiatement après la Libération comme syndicat indépendant, il fut bientôt dominé par le parti communiste. Plus tard, pendant une période de luttes internes, le parti communiste liquida son propre EVC.

(30) Sur le mouvement « Provo », la révolution culturelle et les relations avec Fanarchisme et la gauche traditionnelle aux Pays-Bas, deux articles de Rudolf de JONG : « Anarchisten en Provo's », dans : Provo, kanttekeningen bij een deelverschijnsel, red. F.E. Frenkel, Amsterdam, 1966, traduction française dans : le Bulletin théorique de la Fédération anarchiste française, n° 86 (avril 1971). « Provos and Kabouters » in Anarchism Today, ed. by David E. Apter and James Joll, London 1971.

Sur le mouvement Provo, existe un numéro spécial (automne 1967) de Delta, a review of arts, life and thought in the Netherlands. L'article parut dans Kursbuch, n° 19 (numéro sur l'anarchisme), de Konrad BOEHMER et Ton REGTIEN, « Provo — Model oder Anekdote ? » est infâme.

Le livre de Roel van DUIJN sur P. Kropotkine, De boodschap van een wijze kabouter, a été traduit en anglais.


U.S. A.

Le Néo-anarchisme américain

Nouvelle gauche et gauche traditionnelle

par Sam DOLGOFF *

Sam Dolgoff présente ci-dessous un panorama « engagé » et très polémique de l'anarchisme contemporain aux USA. Je tiens à souligner que ni les membres du comité de rédaction du Mouvement social ni moimême ne pouvons, en tant qu'historiens, faire nôtre quelque jugement de valeur que ce soit.

Jean Maitron

Compte tenu du fait que l'intérêt actuellement porté à l'anarchisme a son origine dans l'émergence de la nouvelle gauche à la fin des années cinquante et au début des années soixante, il convient de se pencher rapidement sur le caractère de ce que l'on ne peut appeler qu'avec d'extrêmes réserves les tendances de la nouvelle gauche et de la gauche traditionnelle dans l'anarchisme américain et sur leurs différences.

Le mythe de la gauche traditionnelle doit être analysé. En dehors de l'organisation syndicaliste révolutionnaire constituée en 1905, l'IWW (Industrial Workers of the World) et de divers groupuscules anarchistes (essentiellement juifs, italiens et espagnols), il n'existait pas de véritable mouvement radical de gauche. Ni les sociaux-démocrates de la « guerre froide » si bien adaptés au welfare state capitaliste ni leurs ennemis, également contre-révolutionnaires, du parti communiste et de divers groupes totalitaires éclatés, ne méritent l'appellation de mouvements radicaux de gauche. Tous étaient des défenseurs de l'Etat. Ils s'étaient tous vendus à leurs establishments respectifs et méritaient leur déclin. Et c'est précisément l'infiltration d'éléments autoritaires (le « Young Socialist Alliance » trotskiste, les « Du Bois Clubs », le « Youth Against War and Fascism », le « Progressive Labor Party maoïste) qui a précipité la décadence de la nouvelle gauche et de son organisation la plus importante : le SDS (Students for a Démocratic Society) en 1969.

Rien d'étonnant à cela. La nouvelle gauche n'est pas un mouvement

Traduction de Merija SURDUTS.


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cohérent. Dépourvue de toute base théorique positive, composée d'un mélange chaotique de sectes contradictoires, chacune bien déterminée à suivre sa propre voie, la nouvelle gauche était vouée à la désintégration. Mais l'effondrement de l'organisation officielle ne signifie pas nécessairement la fin du radicalisme dans la jeunesse. La vitalité de la nouvelle gauche repose sur des milliers de jeunes rebelles sans aucune affiliation qui dépassent de loin la poignée de jeunes dictateurs en herbe et prétendus « leaders ».

Un ancien dirigeant national du SDS, Greg Calvert, avait lancé un avertissement prémonitoire : « Si l'élan vital de la gauche est gaspillé dans les formes honteuses et mécanistes du stalinisme, nous n'aurons que nous-mêmes à blâmer... » (1). De fait, la nouvelle gauche se différenciait profondément de l'ancienne gauche autoritaire car elle puisait son inspiration et sa vitalité dans un fort courant anarchiste. Elle était animée d'un esprit de révolte contre toute forme d'autorité, tant dans le domaine des rapports individuels que sociaux, et cet esprit se reflétait dans le ton libertaire de son programme, « The Port Huron Statement » qui, selon son auteur, Tom Hayden « représente la pensée collective du congrès de constitution du SDS tenu à Port Huron, Michigan, le 11 juin 1962... ».

Le « Statement » (qui a pour sous-titre « Programme pour une Nouvelle Génération ») diffère aussi de la politique de la gauche traditionnelle sur plusieurs points importants. Il reflète les points de vue des intellectuels petits-bourgeois, des étudiants et des « hippies » qui constituaient l'essentiel de la nouvelle gauche ; il ne se fonde pas réellement sur la lutte des classes et fait appel à « tous les hommes de bonne volonté », non sur des bases de classe mais sur celles d'un engagement moral ; il ne recherche pas une assise de masse dans la classe ouvrière ; il ignore pratiquement le mouvement ouvrier en tant que levier essentiel d'un changement social, au profit d'une alliance entre membres marginaux de la moyenne bourgeoisie, des minorités raciales opprimées, des chômeurs, des vieux qui perçoivent des subsides de l'Etat, des ouvriers agricoles migrants et d'autres groupes marginaux. Animé d'une ferveur morale qui rappelle les « narodniks » de la moyenne bourgeoisie russe du XIXe siècle, le SDS exhorte les jeunes rebelles à se rendre auprès des pauvres et des opprimés dans les ghettos de Newark, Cleveland, Chicago, New Haven et Boston pour les aider à organiser leurs propres associations de soutien ; à établir des institutions parallèles extérieures à l'Etat et contre celui-ci. En deux mots, une contre-culture et une contre-société qui se substitueraient progressivement aux fonctions de l'Etat.

L'historien Staughton Lynd, intellectuel éminent de la nouvelle gauche, dans un article sur « The New Rebels and Participatory Democracy » explique que :

dans une Amérique dont l' establishment est intrinsèquement hostile, les institutions existantes ne peuvent être transformées. [...] Des institutions parallèles doivent survivre et se constituer en un réseau anti-establish(1)

anti-establish(1) prononcé au congrès de « The Résistance », mars 1969.


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ment, en une nouvelle société. [...] Que le professeur quitte l'université et enseigne dans une Freedom School ; que le journaliste quitte son travail dans un grand journal et lance un journal communautaire ; en règle générale que l'intellectuel fasse de la révolte son occupation principale. Tout comme le mouvement radical russe est né du tolstoïsme et du goût des « narodniks » pour la simplicité dans l'habillement, pour la franchise dans les rapports et du désir « d'aller vers le peuple », la démocratie participationniste [...] parle clairement au bourgeois moyen, [...] le pousse à l'action... (2).

Ceci est, bien sûr, un thème libertaire, mais la « Declaration » est encore plus explicite :

...Nous recherchons l'établissement d'une participation individuelle régie par deux objectifs centraux : la participation de l'individu aux décisions sociales qui déterminent la qualité et l'orientation de sa vie ; l'organisation d'une société favorisant l'indépendance des hommes et leur procurant les moyens de leur participation commune. [...] Dans une démocratie participationniste [...] les décisions d'une portée sociale essentielle doivent être prises par des groupes publics [...] L'accent [...] est mis sur le fait que ce sont les gens qui prennent eux-mêmes les décisions sur la décentralisation des décisions, sur le refus des alliances avec des leaders de premier plan [...] (car, en Amérique, les individus abdiquent le pouvoir au profit d'unités organisationnelles bureaucratiques), et c'est dans la récupération de ce pouvoir que [...] un nouvel homme émerge...

Le fait que ces jeunes rebelles aient spontanément développé ces idées sans aide extérieure est encore plus significatif que leur contenu libertaire.

Mais le « Statement » n'est ni clairement libertaire ni clairement révolutionnaire. Sa ferveur révolutionnaire est tempérée par des revendications typiquement bourgeoises telles que des réformes du Congrès, la législation sur les droits civiques, le tout reposant sur la coalition des partis libéraux et des partis ouvriers, des groupes religieux, etc. Le degré de confusion qui règne clans la nouvelle gauche peut être mesuré à son incapacité à adopter une position de principe contre les partis communistes totalitaires. Par peur d'éveiller l'hostilité des communistes et de leurs groupes dissidents d'une part, et des anticommunistes d'autre part, le « Statement » déclare que « ... une grande partie de l'anticommunisme américain revêt les caractéristiques de la paranoïa », ce qui va de pair néanmoins avec une condamnation impitoyable de l'Union soviétique, mettant l'accent sur le fait que « ... en tant que démocrates nous sommes fondamentalement opposés au système communiste... ». C'est ainsi que la nouvelle gauche réconcilie hypocritement une louable opposition à la politique intérieure américaine et à son impérialisme, avec un soutien inconditionnel aux dictatures « communistes » a Cuba, en Chine, au Vietnam et aux « démocraties du tiers monde ».

(2) Dissent, été 1965.


184 S. DOLGOFF

LES ANARCHISTES LIBERTAIRES DE DROITE

Le mouvement libertaire de droite s'est considérablement développé au cours des dernières années. The Descriptive Directory of Libertarian and Anarchist Groups, publié en 1972, donne une idée de son importance. « The Society for Individual Liberty » y est décrite comme « l'organisation libertaire la plus importante d'Amérique du Nord, avec des sections et des membres à travers tout le continent et des contacts dans vingt pays étrangers. » Elle est constituée de quatre-vingt-dix-huit groupes disséminés dans vingt Etats et dispose d'un service de vente de livres par correspondance et publie une revue mensuelle, The Individualist.

Une autre organisation, « The Radical Libertarian Alliance » que le Directory décrit comme « une coalition assez large de groupes locaux et d'individus engagés dans la création d'une société libre d'action révolutionnaire contre l'Empire américain » comprend des anarchistes libéraux, des anarcho-syndicalistes libre-échangistes, des mutuellistes, des anarchistes individualistes et communistes ainsi que des radicaux partisans d'un système communautaire décentralisé. L'organisation est composée de quatorze groupes disséminés dans diverses localités à travers le pays, elle édite plusieurs revues et participe à l'activité d'autres organisations telles que « The California Peace and Freedom Movement » et l' « Union For a Radical Political Alternative ». Le Directory mentionne également dix-huit autres groupes estudiantins et « alliances » aux Etats-Unis de même que leurs publications, leurs activités et leurs liens. Il cite aussi vingt et un instituts qui se consacrent à l'étude de la théorie et de la pratique du capitalisme libertaire de droite.

Le Directory fait également état des organisations qui se sont fixées pour tâche la dénonciation des lois sur le service militaire obligatoire et l'établissement d'une armée de volontaires. Il y est aussi question d'une multitude d'entreprises libérales et de projets qui ont pour but de démontrer la supériorité pratique de leurs idées. Parmi celles-ci, on peut signaler une banque de Saugerties, New York ; « The Dawn of Liberty League » de Los Angeles, Californie, décrite comme une « association pour la vente de signaux d'alarme contre les voleurs, comme moyen pour réduire la dépendance par rapport à la police gouvernementale... » ; la « Vanguard Corporation » de Carson City, Nevada, une entreprise de mise en valeur agricole pour l'acquisition et l'enrichissement de terres par une entreprise privée, colonie libérale qui aurait pour nom « The Capitalist Country ». Le Directory en énumère encore bien d'autres.

L'inclusion de libertaires libéraux dans l'anarchisme, même en tant que droite du mouvement anarchiste américain, a été contestée en s'appuyant sur le fait que la droite rejette le socialisme anarchiste et le communisme anarchiste au profit du « capitalisme libéral » et de la « libre concurrence ». D'autre part, les idées des éléments les plus jeunes : leur rejet de l'Etat, leur prédilection pour l'autonomie locale, la décentralisation, la démocratie directe, le libre arbitre et la primauté de l'individu sont identiques aux idées des groupes anarchistes de la


U.S.A. 185

nouvelle gauche. Les plus jeunes membres de la droite libertaire sont de plus en plus proches des anarchistes de gauche non seulement en théorie, mais aussi dans leur pratique quotidienne et leurs projets.

Au congrès annuel des « Young Americans For Freedom » qui s'est tenu à Saint-Louis du 28 au 31 août 1969 et auquel participèrent mille deux cents délégués, le mouvement s'est divisé en deux tendances principales : « conservatrice » et « anarcho-libertaire ». Les conservateurs étaient fortement influencés par des hommes comme William F. Buckley, rédacteur de la National Review, le sénateur Barry Goldwater, candidat républicain à la présidence en 1964, Ronald Reagan, gouverneur de Californie et bien d'autres. Les représentants les plus éminents de la tendance « anarcho-libertaire » sont l'économiste Murray N. Rothbard et le brillant journaliste Karl Hess (autrefois associé à Goldwater). Il est intéressant de signaler que, dès 1965, Rothbard publiait une revue au titre suggestif : Left and Right, dans laquelle il exprimait un appui ouvert et sans réserves au mouvement de la nouvelle gauche, et tout particulièrement du SDS et aux idées du leader de la nouvelle gauche, Paul Goodman et de Mario Savio qui avait dirigé l'agitation sur le campus de Berkeley. L'écrivain « anarcho-libertaire » Jerôme Tucille signale clairement ce qui oppose les deux tendances :

En deux mots, ce que les anarchistes et les libertaires de droite affirment de plus en plus souvent, c'est que si les conservateurs croyaient réellement en leur idéologie déclarée du gouvernement limité et de la liberté individuelle, ils n'accorderaient pas leur soutien au génocide américain au Vietnam [...], ils n'essayeraient pas de préserver et de protéger l'immense pouvoir du fascisme monopoliste d'Etat [Tucille entend par là le complexe militaire-industriel-S.D.] qui est la forme actuelle de gouvernement dans cette nation. Ils organiseraient des groupes antiguerre et des comités anticonscription, [...] ils défendraient la liberté individuelle dans la communauté noire contre [...] l'oppression du policier blanc, [...] ils privilégieraient les droits de l'individu contre l'Etat. Bref, ils feraient tout ce que la nouvelle gauche fait aujourd'hui, [...] ils agiraient pour réduire le pouvoir de l'Etat dans ses rapports avec les individus qui constituent notre société [...]. ...Alors qu'ils font tout le contraire ; c'est précisément cette question qui a été soulevée par les dissidents du YAF (Young American For Freedom) au congrès de SaintLouis. [...] Selon eux, les conservateurs, qui étaient voici peu encore critiques à l'égard de notre bureaucratie fédérale en expansion, renforçaient maintenant le pouvoir de l'Etat pour lutter contre la « menace communiste ». La principale menace qui pesait sur la liberté aux EtatsUnis n'était pas la gauche radicale divisée, mais bien l'efficient et quasi omnipotent gouvernement des Etats-Unis. La décentralisation et le contrôle local étaient la seule réponse à la croissante crise urbaine [Tucille ne cite ceci qu'à titre d'exemple S.D.] et la droite doit unir ses forces à celles de la nouvelle gauche pour atteindre ces buts... Murray N. Rothbard nourrit ce projet d'alliance gauche/droite depuis des années, et c'est depuis le début de 1969 qu'il se consacre en compagnie de Karl Hess au recrutement actif de libertaires de la nouvelle gauche et de dissidents à leur « Radical Libertarian Alliance », une organisation qui, au grand jour, appelle à la révolution (auto-défense visible face à la violence du gouvernement) en tant que moyen le plus efficace de parvenir à une société libre et ouverte... [tandis que] la direction des « Students for a Démocratie Society » (SDS) ne présente aucune cohérence intellectuelle


186 s. DOLGOFF

ou philosophique : irrationnelle par sa nature même, elle représente plutôt une force négative que positive pour le progrès du mouvement libertaire. [...] Toutefois, un grand nombre d'adhérents et militants du SDS sont animés par la pensée libertaire et un effort est en cours pour attirer d'authentiques libertaires radicaux vers une alliance gauche/ droite...

Tucille se situe dans le courant des idées anarchistes (individualistes) du dix-neuvième siècle, de Benjamin Tucker, Lysander Spooner, Stephen P. Andrews et Max Stirner, tandis que la tradition conservatrice doit son héritage à un mélange hétéroclite de classiques libéraux, tels que Bentham, Locke, Hume, Rousseau et de royalistes tel que Edmund Burke...

Tout comme Rothbard et ses disciples, Tucille voit un lien étroit entre les idées de Paul Goodman et celles des dissidents « anarcholibertaires » de droite.

L'issue du congrès de 1969 fut l'établissement d'une coalition assez large appelée « The Society for Individual Liberty » regroupant un certain nombre d'organisations libertaires dissidentes de droite et deux groupes anarchistes SDS de gauche. A ce jour, cette tentative n'a au mieux donné que de très maigres résultats, et ceci pour deux raisons principales : l'écroulement de la nouvelle gauche et la contradiction irréconciliable entre le socialisme libre et toute forme de capitalisme. Une tentative dans ce sens, la revue trimestrielle Libertarian Analysis, regroupant des libertaires de gauche, des anarcho-communistes et des socialistes a cessé de paraître après quelques numéros. Cette tentative pour présenter des idées aussi contradictoires dans une publication ne fit que semer la confusion parmi les lecteurs désorientés qui essayaient de se faire une idée claire de l'anarchisme. Parmi les membres les plus actifs, un certain nombre parvint à la conclusion que les diverses tendances seraient mieux servies si chaque groupe avait sa propre publication (3).

DES ANARCHISTES DE VIEILLE DATE

Pas plus que la nouvelle gauche, les anarchistes américains ne constituent un mouvement organisé, mais plutôt un rassemblement de groupuscules éphémères ad hoc et de centaines d'individus répartis à travers tout le pays (universités, communes, collectivités, etc.) qui s'identifient à l'anarchisme. Outre les contacts personnels et épistolaires, les groupuscules et les individus sont reliés de façon informelle par la presse « Underground », vaste réseau de bulletins locaux ronéotypés ou imprimés (il s'y ajoute l'édition de brochures) qui reflètent toutes les nuances d'anarchisme allant des « capitalistes libertaires » de droite

(3) Les citations précédentes sont tirées de l'ouvrage de J. TUCILLE, Radical Libertarianism, New York, 1971, p. 116, 117, 123, 118, 12, 6.


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jusqu'aux anarcho-syndicalistes d'extrême gauche. Cent cinquante publications de ce type sont affiliées à l' « Underground Press Service » dont le quartier général est à New York. On relève aussi parmi celles-ci des publications de cultes ésotériques (yoga, cercles d'astrologie, des groupes occultes, mystiques) qui portent des noms comme Astral Projection, All you can eat, Marijuana Review, Occult News, Vodka, etc.

Dans ces conditions, il est pratiquement impossible de faire rentrer ces groupes dans les schémas libertaires traditionnels. Ils ne sont ni anarcho-syndicalistes, ni anarcho-communistes, ni collectivistes, ni individualistes-anarchistes.

Tout comme la nouvelle gauche, ils sont un mélange chaotique d'éléments disparates plus en accord sur le CONTRE que sur le POUR. Le professeur Kungsly Martin écrit que, de même que la nouvelle gauche,

...le renouveau de l'anarchisme contemporain est le fait d'intellectuels dissidents de la moyenne bourgeoisie, d'étudiants et d'autres groupes marginaux qui ont pour base des éléments individualistes, utopiques, n'appartenant pas à la classe ouvrière... (4).

Un grand nombre d'anarchistes de la nouvelle gauche, à l'encontre des anarchistes libéraux, ne rejetaient pas le lien existant entre l'anarchisme et le socialisme libertaire. Fortement influencés, comme la nouvelle gauche en général, par les idées d'Herbert Marcuse, Paul Goodman, Régis Debray et d'autres, ils désavouaient néanmoins l'anarchisme classique « usé » de Proudhon, Kropotkine et Bakounine parce que ceux-ci mettaient trop l'accent sur le mouvement ouvrier en tant que force révolutionnaire. Il a toujours existé un fort courant antisyndicaliste dans le vieux mouvement anarchiste, et les jeunes anarchistes se faisaient l'écho inconscient de ces vues.

Les colonnes de journaux anarchistes disparus tels que L'Adunata dei Refrattori italien, les anglais Road To Freedom, Man étaient remplies de diatribes antisyndicalistes qu'ils confondaient avec le marxisme. Ils insistaient sur le fait que l'anarchisme ne pourrait jamais être un mouvement ouvrier, que ce n'est pas la mission historique de la classe ouvrière de transformer le capitalisme en socialisme, que le mouvement ouvrier constituait une élite, que l'anarchisme est un idéal humaniste qui embrasse tout le monde, par-delà les classes.

Plus récemment, l'anarchiste David Wieck expliquait dans un article (5) comment la revue Resistance (qui cessa de paraître au cours des années 1950) était déjà porteuse des idées des nouveaux anarchistes. Il rappelle que

...parmi les idées généralement acceptées par les jeunes anarchistes dans les années 1940 et au début des années 1950 il y avait [...] la critique des idées marxistes et anarcho-syndicalistes de la « classe ouvrière »...

Il convient de signaler à cet égard que les anarchistes-pacifistes qui avaient auparavant écarté le mouvement ouvrier en tant que facteur révolutionnaire sont maintenant à la recherche d'une nouvelle base

(4) The Nation, 16 novembre 1970.

(5) Anarchy, n° 8, Londres, 1972.


188 s. DOLGOFF

de masse après l'écroulement de la nouvelle gauche. Un numéro double spécial de leur organe Liberation (l'une des publications les plus lues et les plus influentes de la nouvelle gauche) a été consacré à des problèmes du mouvement ouvrier, tels que la radicalisation croissante des jeunes travailleurs, à des grèves sauvages lancées malgré les directions bureaucratiques et à d'autres thèmes de ce genre.

L'attitude de Wieck envers un certain nombre de problèmes des anarchistes est presque identique aux points de vue proclamés par la nouvelle génération d'anarchistes. L'anarchisme n'est pas conçu comme un mouvement social-révolutionnaire avec une base de masse, mais comme une espèce de formule semi-religieuse de salut personnel, définie par Wieck comme « ... un individualisme personnaliste, [...] une orientation générale d'une vie individuelle, plutôt qu'une idéologie définie... ». L'attitude de Wieck illustre également un mal chronique dont souffre encore dans une grande mesure le nouvel anarchisme : une régression à des formes primitives d'organisation sociale ; un rejet infantile de toute forme d'organisation au-delà d'un cercle intime d'amis, ce que la nouvelle gauche appelle des « groupes d'affinités ».

La contradiction évidente entre ces idées et une attitude ambivaiente envers des régimes totalitaires du « tiers monde » peut seulement être imputée à une indifférence et même à un mépris déclaré pour la théorie. Wieck écrit :

...les séries de révolutions [...] qui ont perpétué le totalitarisme de la Russie tsariste peuvent-elles un jour avoir une issue libertaire ? [...] La divergence qui existe entre les révolutions chinoise et cubaine et le modèle russe est encourageante ; en éliminant la pauvreté par des progrès techniques importants, les communistes chinois ont montré que l'économie d'une société post-capitaliste peut-être, même sous dictature communiste, un simple exercice de rationalité et ne doit pas nécessairement reproduire le chaos russe. Ceci est, en dépit du caractère étatique collectiviste, antilibertaire de ces régimes, un signe encourageant par rapport à ce qui pourrait être accompli, tôt ou tard et d'une manière ou d'une autre, aux Etats-Unis...

LES ANARCHO-PACIFISTES

C'est cette même tolérance envers la dictature qui a si fortement contribué à la démoralisation de la nouvelle gauche et qui a progressivement transformé les anarcho-pacifistes en des défenseurs vociférant des dictatures du « tiers monde ». Il est vrai que cette transformation peut en partie être attribuée à l'euphorie suscitée par la Révolution cubaine d'une part, et à la résolution passionnée de lutter contre l'agression américaine au Vietnam, d'autre part. Autre facteur : parce qu'elle a dû s'adapter aux idées bourgeoises de ses alliés, les libéraux de la moyenne bourgeoisie, les groupes religieux, et les intellectuels qui constituent la cheville ouvrière du mouvement pacifiste, la minorité pacifiste radicale a progressivement modifié, puis pratiquement abandonné ses principes. Toutefois, le fait même que ces développements


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aient pu provoquer l'abandon de leurs positions par des anarchopacifistes aussi modérés que David Dellinger et une capitulation aussi facile devant ces éléments bourgeois prouve que leur anarchisme reposait sur des bases très fragiles.

Dès 1965, David McReynolds, alors secrétaire général de la « War Resisters League » et rédacteur en chef associé de Liberation, signalait que le mouvement violait ses principes fondamentaux et perdait son identité. Dans un remarquable article (6), il dénonçait la politique catastrophique de la direction, de David Dellinger et des autres rédacteurs en chef associés de Libération, Staughton Lynd et Sid Lens :

...la question de savoir si les pacifistes devraient coopérer avec les communistes est de nouveau un thème à l'ordre du jour. Pour Dellinger et Lynd, le refus de coopérer avec les communistes revient à donner dans l'anticommunisme [...]. Quelqu'un comme Dellinger, anarchiste depuis toujours, qui s'est toujours opposé au vote [...] parce que cela aide à justifier l'Etat, accorde maintenant son soutien à Castro et au régime communiste cubain [...]. Dellinger a pris ses distances par rapport à [...] l'anarcho-pacifisme et a fondamentalement abandonné l'anarchisme [...]. Le débat porte aussi sur le fait de savoir si un Etat centralisé et non démocratique sous dictature personnelle [...] peut être nécessaire dans certaines régions [...]. Pourquoi Dellinger et Lynd devraient-ils se préoccuper de l'exécution sommaire de quelques trafiquants à Saïgon et guère s'en soucier quand ceci se produit à Hanoï, voilà ce que je ne comprends pas [...]. Nous avions parlé et rêvé d'un troisième camp du socialisme démocratique révolutionnaire. Notre bannière portait l'inscription : « Ni Washington ni Moscou. Contre les deux camps de la guerre ! [...] Maintenant, nous avons notre troisième camp. Il y a beaucoup de pays qui font flotter ce drapeau, mais ils s'avèrent dictatoriaux et militarisés !...

Depuis que McReynolds a écrit cet article, la situation s'est détériorée. Au cours de ces dernières années, les colonnes de Liberation étaient pleines de louanges extravagantes et sans aucune restriction pour tout ce que faisait le gouvernement du parti communiste nord-vietnamien. C'est en vain que l'on y recherche la moindre indication prouvant que tout n'y est pas parfait. Liberation se fait l'écho fidèle de la ligne du parti du gouvernement de Hanoï. Dellinger et ses associés sont dans les faits des agents officieux du régime de Hanoï aux Etats-Unis. A la demande du gouvernement, ils ont visité Hanoï plusieurs fois et reconduit des prisonniers de guerre américains libérés aux Etats-Unis. Le dernier rapport de Dellinger sur sa visite au Nord-Vietnam (7) indiquait que lui et son groupe sont en contact permanent avec la délégation nord-vietnamienne aux pourparlers de paix à Paris :

...à la mi-juin [1972], Rennie Davis, Tom Hayden et moi-même avons tenu une série de réunions avec des membres de fa délégation vietnamienne et du gouvernement révolutionnaire provisoire du Sud-Vietnam...

Le fait est que les faux « anarcho-pacifistes » prennent position dans une guerre entre deux grandes puissances livrée contre le peuple vietnamien et sur le sol vietnamien ainsi qu'au Laos et au Cambodge.

(6) New Politics, été 1965.

(7) Libération, août 1972.


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Liberation tombe dans la même contradiction que Wieck. Cette violation flagrante des principes libertaires élémentaires contredit l'éditorial du même numéro de Liberation qui préconise un type d'organisation libertaire qui (pour éviter le type même de dictature qu'il soutient maintenant !) limiterait l'organisation au niveau primaire de « ... petits groupes d'affinités ». A un autre article qui pose la question : « ...Avons-nous besoin d'une organisation nationale ? », il est répondu par la négative.

Ces violations des principes ont suscité une très vive opposition. L'un des rédacteurs de Liberation, le Dr Roy Finch, a donné sa démission pour protester contre l'appui inconditionnel accordé à la dictature de Castro et contre les déviations pro-communistes du comité de rédaction. Cette attitude tolérante envers les dictatures communistes du « tiers monde » a facilité l'infiltration d'éléments cryptocommunistes. Les pacifistes conséquents s'élevaient, bien sûr, contre l'appui aux belligérants de n'importe quelle guerre. Les libéraux pacifistes qui appartiennent à des partis politiques bourgeois et qui adhèrent à Liberation n'ont aucune inclination anarchiste. Toutes ces tendances sont représentées au conseil de rédaction de Liberation. L'assimilation de ces tendances en conflit a transformé le mouvement dit « anarchopacifiste » en une coalition instable et amorphe sans idéologie précise ni direction bien définie.

LA VIOLENCE

L'anarchiste anglais Nicolas Walter déplore la « ... lueur de violence qui traverse l'anarchisme... » et qui, plus qu'aucun autre facteur, est responsable des distorsions largement répandues et des préjugés contre l'anarchisme. Un grand nombre de jeunes anarchistes sont obsédés par la glorification romantique de la conspiration et de la violence dans la tradition amorale de Nechaëv dont le célèbre Catéchisme révolutionnaire (faussement attribué à Bakounine) a été réédité par les « Black Panthers » et largement diffusé dans les milieux de gauche.

Un exemple de cette littérature est donné par Prologmend, un pamphlet édité et distribué par un groupe de jeunes anarchistes de Chicago. Ses soixante-quatre pages glorifient la violence, les attentats, l'usage des bombes, le terrorisme et l'incendie volontaire par des « anarchistes ». Le texte (abondamment illustré de photographies et de dessins) contient un poème intitulé « L'héritage de Ravachol nous est cher » ; une photo de police de l'équipement qui servit à Ravachol pour faire des bombes ; la traduction anglaise de la célèbre ode à Ravachol, La Ravachole ; une illustration de 1893 de l'explosion d'une bombe lancée par Auguste Vaillant à la Chambre des Députés ; ses dernières paroles avant de passer à la guillotine : « A bas la bourgeoisie ! Vive l'anarchie ! » ; des photos de police des membres de la célèbre bande à Bonnot ; le fameux éditorial de la revue anarchiste de Chicago Alarm ! sur la fabrication d'une bombe (utilisé comme pièce à conviction contre les martyrs de Haymarket) :


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...Dynamite ! Voilà ce qu'il nous faut ! [...] elle peut être utilisée avec de bons résultats contre des personnes et contre des choses — de préférence contre des personnes... ;

une glorification de Léon Czoldosz, l'assassin du président MacKinley ; des manifestes des terroristes russes et bien d'autres textes.

Un autre jeune anarchiste (vétéran de la guerre du Vietnam) qui jouit d'un grand prestige a récemment publié un manifeste dont voici quelques extraits :

...le grand anarchiste révolutionnaire Michel Bakounine a déclaré jadis que la révolution signifie la guerre et ceci implique des hommes et des choses [...]. Chaque usine devrait se transformer en une unité en armes [...] Les patrons sont organisés militairement, nous devons donc aussi nous organiser. [...] Les comités d'autodéfense dans les usines, les communautés et les prisons [...] seront engagés dans la défense militaire [...]. Il devrait y avoir une armée des ouvriers. Il faudra une armée pour détruire une armée...

L'objectif que visait le groupe « Up Against The Wall Motherfuckers », aujourd'hui disparu, (mais qui a encore des sympathisants) était de mener une guerre de guérilla dans les rues (avec l'alliance des gangs de rue) contre la police, les pompiers, l'administration municipale et toutes les autres institutions de l'Etat, et contre la bourgeoisie. Une de leurs proclamations violemment illustrées soulignait des slogans dans le style de :

LES VILLES SONT LES NOUVELLES FRONTIÈRES DE LA GUERRE ! ; NOUS DÉFIONS LA LOI ET L'ORDRE AVEC NOS BRIQUES, NOS BOUTEILLES, NOS ORDURES, NOS CHEVEUX LONGS, NOS DROGUES, NOS FUSILS, NOTRE FEU ! ; NOUS SOMMES DES HORS-LA-LOI ! ; NOUS SOMMES LES FORCES DU CHAOS ET DE L'ANARCHIE ! ; NOUS VOLONS, NOUS TRICHONS, NOUS MENTONS, NOUS FAISONS DES FAUX, NOUS NOUS CACHONS ET NOUS TUONS !

Ces proclamations explosives ne doivent pas être prises au sérieux. Aucune de ces terribles menaces n'a jamais été mise à exécution. Elles ont eu pour effet d'accroître l'animosité contre les anarchistes, alors que les rares cas de violence sporadique n'étaient pas le fait d'anarchistes mais de groupuscules « autoritaires » tels que les « Weathermen », maintenant disparus, et d'une poignée de « Black Panthers » (nous n'incluons pas les incendies et le pillage dans les ghettos noirs, il y a quelques années ni les actes de violence dans lesquels la nouvelle gauche n'était pas engagée).

COLLECTIFS ET COMMUNES

Pour éviter toute confusion, il convient de faire une distinction entre les collectifs et les communes. Un collectif regroupe un certain nombre de personnes qui se consacrent à une cause commune et dont le revenu provient d'une activité extérieure au collectif, mais qui mettent leurs salaires dans une caisse commune. Ils vivent ensemble dans une


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ville, dans des maisons achetées par le collectif ou dans des appartements loués. Les membres d'une commune essaient de vivre le plus simplement possible. Ils essaient de suffire à leurs propres besoins par des cultures rustiques, pour lesquelles ils n'utilisent ni engrais ni insecticides, et par l'élevage de poulets, de lapins et de bétail. Si, pour compléter leurs revenus, certains membres de la commune doivent chercher un emploi, ce qui est presque toujours le cas, les salaires sont déposés dans la caisse commune. Les collectifs et les communes diffèrent de la famille conventionnelle dans la mesure où leurs membres ne sont pas unis par des liens de parenté, mais par un idéal commun ou par un « style de vie ». En l'espace de deux ans (1968-1970), le nombre de communes américaines est passé d'une poignée d'intellectuels utopistes et de communautés religieuses et de collectifs urbains à plus de deux mille communes en tous genres. On ignore le nombre de communes rurales et de collectifs urbains d'inspiration anarchiste. Il doit y en avoir des dizaines disséminés à travers le pays, surtout dans le Vermont, le Nouveau Mexique, la Californie, le Colorado et le Midwest.

Les nouvelles communes libertaires et les « groupes d'affinités » doivent leur existence à la déception ressentie face à l'incapacité d'ébranler le système par des révoltes sur les campus, des manifestations, des affrontements directs avec les autorités sur les bases militaires, les centres d'induction, etc. Un grand nombre de révoltés sont devenus des « évadés hors du système » qui ont cru que l'establishment serait progressivement miné si suffisamment de gens suivaient leur exemple et renonçaient au système pour « vivre comme des anarchistes » dans des communes et dans des institutions d'un autre « style de vie ». Je ne citerai que deux exemples.

D'abord la constitution du « New World Collective » à Des Moines, Iowa.

...les membres de « The New World Collective » consacrent leurs efforts à la révolution sociale globale [...] Nous avons pour base des principes de décentralisation anarcho-socialistes [...] « The New World Collective >> lutte pour édifier des modèles anarcho-sociafistes de révolution sociale [...] Le collectif est constitué économiquement sur une structure anarchosocialiste. Toutes les ressources du collectif seront mises en commun. Ceci inclut les revenus financiers, le travail personnel et les possessions matérielles. Toutes les responsabilités économiques du collectif seront assumées par tous [...] Notre devise : « De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins. » [...] Les décisions collectives sont prises à l'issue d'un processus de discussions ouvertes par consensus (à l'unanimité, sans vote) [...] La réunion du collectif se tiendra une fois par semaine [...] La révolution exige de nouveaux modes [...] pour symboliser et mettre en pratique notre humanité [...]. [ Afin de sentir et de développer cette humanité], « The New World Collective » a recours actuellement au repas en commun, à plusieurs rituels et à des méthodes expérimentales. [...] Cette constitution a été adoptée en mars 1972 et amendée en septembre 1972...

Ensuite, la ferme de Cold Brook à Hobard, New York, d'après l'article « Life in an Anarchist-Communist Commune », de Joyce Gardner (8).

(8) R. FAIRCHILD, Communes USA, Londres, 1971, p. 39-54.


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La commune comportait 450 acres d'une bonne terre en location. Douze adaptés à la culture macrobiotique (sans engrais chimiques ni insecticides). La commune a été fondée par un groupe d'une trentaine de jeunes anarchistes ayant pour la plupart moins de trente ans et des enfants de moins de six ans qui avaient vécu pendant plusieurs années à New York.

C'était mon rêve — et personne n'était en désaccord avec moi — de constituer une tribu, une famille de frères et de soeurs incestueux. [...] Malheureusement, il y avait trop de tensions et de jalousie, plus que lorsque nous vivions chacun de notre côté dans nos appartements respectifs en ville. [...] Bien que nous ayions créé notre nouvel environnement dans la commune, nous portions en nous les répressions de l'ancien. [...] Avant de nous installer dans la ferme, un nombre incalculable de conflits éclatèrent à propos de l'idéologie à élaborer prenant pour base l'anarchisme, l'écologie, la technologie. [...] La terre exigeait nos soins, mais nous étions penchés sur nos griefs personnels. Le travail retombait entièrement sur les épaules de quelques personnes. Après avoir attendu des jours et même des semaines qu'un ami répare notre tracteur — aucun de nous ne s'y connaissait en mécanique — une poignée d'entre nous se mirent finalement à retourner la terre avec leurs mains. Nous étions si terriblement incompétents alors que cette ferme aurait dû nourrir trente personnes et même distribuer gratuitement de la nourriture à des personnes dans le besoin en ville ! La situation s'améliora quand, en échange de notre travail, un fermier voisin laboura six acres pour nous. [...] Mais il n'existait pas de véritable communauté entre nous ; pas d'objectif clair. Quelques hommes éprouvaient un besoin irrépressible de se battre. Les femmes éprouvaient un besoin irrépressible d'aimer. [...] Un jeune avocat et sa famille, comprenant deux filles de quatre et six ans, avec des problèmes affectifs, vinrent se joindre à notre commune. [...] Mais nous n'étions pas assez forts pour faire face à cette situation [...], la vie devint infernale. Dans un accès de désespoir, pour échapper au bruit, aux enfants, aux mouches, à la tension [...] tout le monde laissa tout tomber pendant quelques jours [...], chacun s'occupant uniquement de ses propres abris. [...]

L'un des thèmes qui suscitaient les plus vives discussions était l'acquisition de poulets. Il est incroyable de voir à quel point, au début, le problème de l'argent s'était peu posé. Quiconque arrivait, contribuait avec ce qu'il pouvait. [Puis], j'entendis quelqu'un dire : « Je ne donnerai pas un sou pour des poulets » — ce qui était une façon d'utiliser l'argent comme une arme, comme une source personnelle de pouvoir [...] et très vite l'argent redevint un bien personnel. [...] [ils ne dormaient déjà plus dans les quartiers communs, et désormais ils cessaient de cuisiner et de manger leurs repas en commun. S.D.].

Un article sur notre commune parut dans un journal « hippie ». Nous fûmes bientôt submergés de lettres et tous les deux ou trois jours un nouveau visiteur, inconnu de nous, venait passer de petites vacances à la campagne et à nos frais. [...] D'autres personnes que nous connaissions, mais dont la présence n'était guère désirée, venaient sans invitation. [...] Comment dire à quelqu'un que vous connaissez de s'en aller, surtout quand il a apporté toutes ses affaires et n'a nulle part où aller ? Ils restaient indéfiniment [...] et progressivement, pour cette raison et pour d'autres, la chaleur et la confiance entre nous finirent par disparaître [...].

C'est à peu près à la même époque que nous commençâmes à entrer en conflit avec le monde extérieur. [...] Pendant qu'il avait fait chaud,


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nous nous étions promenés tout nus. Les gens du pays commencèrent à nous traiter de « hippies » et d'interdire à leurs enfants de jouer avec les nôtres [...] Finalement nous avons dû faire des compromis et porter des vêtements [...].

Lentement, tous les parasites partirent : c'étaient des gens vides qui étaient venus se remonter à nos dépens, saper notre énergie, qui avaient besoin qu'on s'occupât d'eux et qui n'apportaient rien de leur côté. Maintenant, il ne restait plus que quatre à six couples. [...] La paresse s'installa en maître. [...] Les gens commencèrent à ne s'occuper plus que d'eux-mêmes [...] ÉCHEC. [...] Quelques semaines de plus dans la ferme, et j'abandonnai aussi et repris l'autobus pour New York [...].

Nous nous étions réunis pour plusieurs raisons, mais nos par idéal commun [...] Les gens se voyaient comme des « communards », ou comme des « révolutionnaires du retour à la terre », ou comme des « anarchistes » ou des « tao-anarchistes » [...] ou comme de simples ermites qui voulaient vivre dans les bois [...], mais le fait est qu'il n'y avait pas de points de vue communs...

L'expérience de Joyce Gardner illustre les raisons essentielles de l'échec de la « commune » libertaire de Cold Harbor et d'autres tentatives plus anciennes pour établir des enclaves en plein environnement capitaliste et étatique. Mais plus encore, sa description nous permet de mieux comprendre les attitudes et les motivations d'un grand nombre de jeunes anarchistes. Les communes furent tout simplement envahies par des hordes d'aventuriers incohérents et de bohèmes irresponsables, uniquement préoccupés par leur « style de vie ». Le même chaos, la même absence « d'idée ou d'idéal commun » qui caractérisait les néoanarchistes et la nouvelle gauche en général clans le monde extérieur, est malheureusement décuplé dans les communes elles-mêmes. Tout comme la nouvelle gauche, les communes ne constituent pas un mouvement réel. Ce sont, en effet, des entreprises insignifiantes absolument incapables de créer une véritable « contre-culture ».

LES COURANTS CONSTRUCTIFS DANS LE NOUVEL ANARCHISME

La réaction libertaire à l'effondrement de la nouvelle gauche ne fut pas entièrement négative. Certains anarchistes pensent que la scission qui précéda l'effondrement éclaircit l'atmosphère en polarisant les diverses tendances rivales. Les tendances autoritaires, libéral-bourgeoises et anarchistes étaient maintenant nettement discernables et pouvaient être jugées à leur juste valeur. On pouvait croire que la voie était maintenant ouverte aux anarchistes pour qu'ils présentent des alternatives libertaires à l'autoritarisme et reconstruisent le mouvement sur des bases plus solides. En effet, l'écroulement imminent de la nouvelle gauche provoqua de grandes discussions et précipita une réorientation des idées libertaires, en mettant l'accent sur une politique positive constructive, encore à élaborer.

Une tentative dans ce sens est actuellement réalisée par les groupes


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écologiques anarcho-communistes réunis autour des idées de l'écrivain et orateur Murray Bookchin qui jouit d'une grande popularité. Ses idées sont un mélange d'idées utopiques de la nouvelle gauche et d'anarchisme traditionnel et de thèmes tirés de Marx, Hegel et Marcuse. Celles-ci sont habilement exposées dans les revues d'Anarchos, les magazines d'écologie Roots et Appleseed et de nombreux pamphlets. Les travaux les plus importants sont réunis dans l'ouvrage intitulé Post-Scarcity Anarchism.

Bookchin rejette l'individualisme antisocial et se situe de plain pied dans le camp anarchiste-communiste. Le problème économique serait fort simplifié sous le communisme anarchiste ou complètement hors de propos grâce à « la technologie de la post-pénurie qui assurera l'abondance pour TOUS » [souligné par Bookchin]. Cela signifie « ... la disparition du travail pénible. [...] L'abondance éloignera les principales prémisses de la contre-révolution, la théorie de la domination... ». Avec l'abondance pour tous, « ... il n'est pas de secteur de la société [y compris les capitalistes ? S.D.] qui ait à craindre la révolution communiste... »

L'idée de Bookchin selon laquelle la société libre est impossible sans l'abondance, qui à son tour dépend d'une technologie avancée et du développement économique, repose sur la théorie du déterminisme économique de Marx. Mais la détérioration du mouvement radical et ouvrier réfute cette théorie. L'abondance, loin de promouvoir la révolution sociale, conduit au contraire à l'embourgeoisement du prolétariat, faisant de lui le défenseur le plus ferme du statu quo. Qui plus est, selon cette théorie, l'économie arriérée des régions sous-développées les exclurait automatiquement du processus révolutionnaire. Compte tenu de l'épuisement des ressources naturelles, de l'explosion démographique et de la pauvreté chronique des deux tiers de la population mondiale, il a été suggéré que l'abondance (même sous le socialisme) n'est pas probable dans un avenir prévisible.

Les propositions de caractère économique ressemblent beaucoup aux idées de Kropotkine, telles qu'elles sont exposées dans Champs, Usines et Ateliers. Bookchin a réuni un nombre impressionnant de preuves pour démontrer qu'il est possible de décentraliser l'industrie pour atteindre un meilleur équilibre entre la vie rurale et la vie urbaine et de réduire l'industrie à des proportions permettant une meilleure gestion. Sur le plan écologique, la pollution qui menace la vie sur la planète serait largement éliminée par la technologie moderne. L'écologie, écrit Bookchin,

...mettra fin à la coupure entre la société et la nature [...] et l'écologie valide sur le terrain scientifique le besoin d'une décentralisation sociale [...] fondée sur de nouvelles formes de technologie et de nouveaux types de communauté...

Quant au reste, Bookchin élabore les formules utopistes bien connues d'un grand nombre d'anarchistes de la nouvelle gauche : une forme primitive d'organisation qui dépasse à peine les étroites limites des assemblées populaires locales ; le désaveu d'un mouvement ouvrier organisé et du prolétariat en tant que classe révolutionnaire et du concept de classe : « ... Le drame du mouvement socialiste, c'est qu'il


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oppose la conscience de classe à la conscience individuelle. [...] Il exalte l'intérêt particulier du prolétariat contre l'intérêt général des dominés dans leur ensemble — de toutes les couches, sexes, âges et groupes ethniques dominés... » ; la glorification de la fausse « contreculture » (communes, collectifs, nouveaux « styles de vie », etc.) en tant que « ... nouveau siècle de lumières encore plus éclatant que le demi-siècle de lumières qui a précédé la grande Révolution française... » Tous les nouveaux groupes ont, bien sûr, tendance à trop insister sur les idées utopistes, mais le groupe Anarchos commence peu à peu, comme d'autres groupes, à rechercher des formes d'approche plus pratiques par rapport aux problèmes sociaux immédiats. Dans de telles circonstances, une certaine confusion et des positions contradictoires sont inévitables. Ainsi alors qu'Anarchos a tourné en dérison toutes les tentatives précédentes, il fait actuellement état « d'une réponse amicale à l'article du groupe Anarchos suggérant que tes anarchocommunistes participent à la politique électorale locale... ». Alors qu'Anarchos soutenait que les décisions devaient être prises par « consensus », à l'unanimité, il accepte maintenant que les décisions soient prises à la majorité des voix. Alors que les formes d'organisation sociale dans une société libre étaient, en fait, limitées à des assemblées générales locales, Anarchos affirme la nécessité de formes d'organisation plus complexes rarement mentionnées auparavant : non seulement la fédération, mais la fédération des fédérations, la CONFÉDÉRATION.

Anarchos privilégie... la confédération de municipalités [...], des confédérations de conseils municipaux [...], des conseils confédéraux de travailleurs [coalitions de - S.D.], des coopératives de produits alimentaires, des communes, des syndicats locaux indépendants et non hiérarchisés, des groupes d'étudiants, des groupes de femmes, des marxistes libertaires, des communistes anarchistes et libertaires... [à condition que ces coalitions locales ne]... dépassent pas le niveau municipal (9).

La volonté de considérer les problèmes pratiques est encore plus significative que les raisons de cette rébellion. Alors que ces révisions sont beaucoup trop simplistes pour répondre aux problèmes des complexes sociétés modernes (et suscitent des objections sur d'autres plans), le seul fait que de telles formes d'organisation soient même envisagées indique qu'elles sont une réponse aux besoins exprimés par un grand nombre de jeunes anarchistes d'alternatives plus constructives et plus réalistes face à l'autoritarisme.

Aussi longtemps que ces gens ont vécu dans l'atmosphère fermée du monde académique, à l'abri de tout contact direct avec les problèmes des travailleurs, leur approche de l'anarchisme se situait sur un plan purement théorique. Mais ils ont vivement ressenti ce besoin d'alternatives libertaires pratiques quand ils ont quitté l'école et sont devenus partie intégrante de la force de travail et ont dû faire face à une réalité plus dure et totalement différente.

Dans leur recherche de telles alternatives, un certain nombre de jeunes libertaires et d'autres éléments de gauche ont rejoint l'IWW.

(9) Anarchos, n° 4, automne 1972.


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Alors que l'IWW moribond ne comptait plus que six ou sept sections composées de membres âgés, son organe officiel The Industrial Worker a dénombré aujourd'hui trente-six nouvelles sections, groupes et des délégués à travers tout le pays et six au Canada. Une grande partie, sinon la totalité, de ses nouveaux membres sont des anarchistes déclarés ou ont des tendances anarchistes et appartiennent simultanément à l'IWW et à des groupes anarchistes. Certains, tel le « Glad Day Press » à Ithaca, New York, la SRAF (Social Revolutionary Anarchist Federation) à Mountain View, Californie ; à Boulder, Colorado ; Detroit, Chicago, Buffalo, Houston et Austin, Texas et ailleurs, éditent dans leurs imprimeries à la fois des textes de l'IWW et de la littérature anarchiste, sous l'étiquette : « Printing CO-OP Industrial Union, n° 450, IWW ».

Cette réorientation, loin de se limiter à l'IWW, est seulement une manifestation des changements qui se font jour chez un nombre croissant de jeunes anarchistes sérieux. Pour permettre une meilleure appréciation de ces militants, nous donnons ci-dessous un bref aperçu des réponses que nous avons reçues à la suite de nos demandes d'information.

Malheureusement, l'exhibitionniste irresponsable du genre « faisonsle dans la rue » [comme les « Motherfuckers » auxquels il est fait allusion plus haut] personnifie et perpétue la fausse image des anarchistes comme ultra-individualistes qui s'opposent à toute organisation et qui sont incapables de faire quoi que ce soit de constructif. Ces gens pris au piège du mythe de la « contre-culture » croient que la jeunesse, et elle seule, peut faire la révolution « hippie » qui rendra tout le monde heureux, libre et « défoncé ». Dans la mesure où ce sont les « anarchistes » qu'ils voient, doit-on s'étonner que beaucoup de gens qui s'intéressent sincèrement aux luttes des ouvriers, acceptent à contrecoeur les solutions autoritaires ?

Il me semble (peut-être suis-je terriblement vieux jeu) que le véritable anarchisme doit être un mouvement des pauvres et de la classe ouvrière — pas POUR mais DE. La nouvelle génération de révolutionnaires, du moins dans certains endroits, se réunit pour étudier et mettre en pratique les véritables principes de l'anarchisme de la classe ouvrière. La plupart des jeunes camarades (dont je suis) ont découvert l'anarchisme presque par hasard en lisant Kropotkine, Emma Goldman et quelques autres ouvrages. C'est ainsi que la plupart des nouveaux groupes se sont formés à travers le pays.

C'est parce que les nouveaux groupes n'avaient jamais été en contact avec des ouvriers anarchistes actifs dans des organisations de la classe ouvrière qu'ils ont cette attitude livresque, intellectuelle et non activiste à l'égard du mouvement ouvrier. Les vieux militants, derniers survivants de ce qui fut autrefois un grand mouvement, n'ont aucun contact avec le mouvement anarchiste naissant. Des expériences et des leçons précieuses qui auraient pu nous aider dans la construction d'un nouveau mouvement sont perdues pour nous, car il n'existe pas de liaisons entre les vieux et les jeunes anarchistes. Nous étions nombreux à être attirés par l'IWW, car c'est le genre d'organisation qui allie l'approche libertaire du mouvement ouvrier à une alternative économique constructive et organisationnelle à la nation-Etat capitaliste. La jeunesse révolutionnaire doit briser cet isolement qu'elle s'est imposée et cherche une nouvelle base de masse. Le besoin se fait sentir d'un mouvement libertaire fort, d'une offensive (les organisateurs et des militants qui, par leur exemple et par un travail d'éducation, rendront les ouvriers réceptifs aux idées libertaires.


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Un autre correspondant complète ces remarques sous un angle légèrement différent :

L'article que j'aurais écrit aurait porté sur notre expérience de jeunes engagés dans le mouvement étudiant de gauche pour les droits civiques et contre la guerre pendant les dix dernières années. Cette expérience nous a convaincus de deux choses : 1) de nous méfier des mouvements politiques inévitablement pleins de petits Lénine opportunistes, ambitieux, assoiffés de pouvoir, voulant « diriger les masses » ; 2) de croire que toute activité « politique » (ceci inclut la théorisation, la rédaction de manifestes, la propagande, les manifestations et l'action directe) doit surgir de notre vie, émaner de notre propre expérience.

Historiquement, ceci a toujours signifié une organisation industrielle ou agricole en vue de la constitution de conseils ouvriers pour gérer la production. Aujourd'hui, nous sommes toutefois parvenus à la conviction que la consommation est un aspect aussi important de la vie que la production. Tandis que l'organisation dans l'entreprise est importante (et la croissante activité de l'IWW montre qu'elle se poursuit), nous avons commencé à réexaminer nos rapports au travail et à l'appareil de production et la qualité de la vie. La religion du travail. La recherche frénétique d'un emploi pour payer des produits et des services dont on n'a réellement ni envie ni besoin. La publicité, les assurances, quatrevingt-dix pour cent des affaires de l'Etat des produits de qualité médiocre, des aliments altérés, la destruction criminelle de l'environnement, l'épuisement des ressources naturelles, la pollution, la liste est intarissable.

Le mouvement anarchiste actuel essaie de répandre les idées de coopération volontaire et d'aide mutuelle et de traduire l'inspiration et l'exemple de notre tradition dans des termes propres à notre temps.

Bref, les nouveaux groupes anarchistes semblent vouloir utiliser dans leur propagande non plus des textes historiques mais du matériel plus adapté à notre société.

CONCLUSIONS

Les luttes magnifiques des jeunes rebelles contre la guerre, contre le racisme, contre les fausses valeurs de cet immense crime qu'est l'establishment ont marqué le réveil des mouvements anarchistes et de la gauche. En dénonçant à juste titre les erreurs des jeunes anarchistes, il ne faut jamais perdre de vue la signification durable de ces réalisations.

La rupture dans la continuité du mouvement anarchiste a privé les jeunes anarchistes de la riche expérience des luttes passées. Ils étaient condamnés dès le début à reproduire les mêmes erreurs et à accepter sans aucun esprit critique comme nouvelles toutes les idées utopistes que le mouvement anarchiste avait depuis longtemps laissées derrière lui et rejetées comme totalement hors de propos par rapport aux problèmes de notre société d'une complexité croissante.

Sur deux aspects essentiels — la révolte contre l'autorité et l'indigence d'idées constructives — le caractère du « néo-anarchisme » est


U.S.A.

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remarquablement semblable à l'expérience des anciens mouvements. La Révolution de 1848, a écrit Bakounine,

était riche en instincts et en idées théoriques négatives qui ont totalement justifié sa lutte contre les privilèges, mais elle était complètement dénuée d'idées positives et pratiques nécessaires à l'édification d'un nouveau système sur les ruines du vieux régime bourgeois (10).

Un grand nombre de jeunes anarchistes sont parvenus aux mêmes conclusions à partir des expériences décevantes mais non moins précieuses des dix dernières années. Ils sont maintenant convaincus de la nécessité d'une réflexion et d'une action positives. Il ne suffit plus d'être contre tout. Tout indique l'émergence d'une tendance constructive dans l'anarchisme américain dont nous avons indiqué l'orientation dans les paragraphes précédents. Le nouvel anarchisme connaît un processus de maturation, mais commence seulement à émerger de sa phase chaotique et instable. Il est encore bien trop tôt pour évaluer son impact.

(10) Fédéralisme, Socialisme, Anti-Théologisme.

REVUE ÉCONOMIQUE

Publication bimestrielle

avec le concours de la VIe Section de l'Ecole Pratique

des Hautes Etudes et du Centre National

de la Recherche Scientifique

Vol. XXIV, N° 3 — Mai 1973

Jacques LECAILLON : Inflation, répartition et chômage dans la France contemporaine.

André BABEAU : Economie d'échelle dans les encaisses monétaires des ménages.

Charles S. TAPIERO et Armand LEINEKUGEL : Investissements, utilisation de capacité productive et amortissement : politiques optimales.

Jean-Michel GRANDMONT et Gérard NEEL : Sur les taux d'intérêt en France.

Bertrand LEMENNICIER : La contrainte budgétaire de l'Etat et l'Optimal Policy Mix en régime de change fixe et flexible.

Jean-Pierre DAUBIGNEY et Jean-Jacques SILVESTRE : Note sur « La signification de la corrélation éducation-salaire ».

Abonnement : France et Union française : 85 F. Etranger : 100 F.

Le numéro : 15 F. — A. COLIN, 103, Bd St-Michel, 75005-Paris

C.C.P. 21335 25


JEAN JAURÈS BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ D'ÉTUDES JAURÉSIENNES

N° 46 - JUILLET-SEPTEMBRE 1972

SOMMAIRE :

Laurent TAILHADE : « Jean Jaurès », un article présenté par J.P. RIOUX.

Raymond LEFEBVRE : « La mort de Jaurès et de l'internationalisme jaurésien », un article présenté par S. GINSBURG.

Léon BLUM : « Jaurès et la note pontificale du 28 avril 1904 ».

Bibliographie.

Vie de la Société.

N° 47 - OCTOBRE-DÉCEMBRE 1972

SOMMAIRE :

G. RÉGIS : « Deux consciences fraternelles, Jaurès et Alain ».

M. REBÉRIOUX : « Deux portraits de Jaurès en 1893 ».

R. TREMPÉ : « Trois lettres de Jaurès sur la Verrerie Ouvrière

d'Albi ». Bibliographie.

COTISATIONS

Etudiants : 8 F par an Membre adhérent : 15 F par an

Membre donateur : 15 F par an Rachat perpétuel : 200 F

Abonnements (pour les collectivités) : FRANCE 12 F — ETRANGER 15 F

SPECIMEN GRATUIT SUR DEMANDE

Rédaction : J. RABAUT, 42, Rue du Ranelagh, 75-PARIS 16e

Administration : Mme A. WAJNGART, 131, Rue de l'Abbé-Groult, PARIS 15e

Le gérant : Madelelne REBERIOUX

L'Imprimerie de l'Anjou, 21, boul. G.-Dumesnil, Angers

Dépôt légal 2e trim. 1978, N° 1500 N° Editeur 3441

Commission Paritairer Papier Presse N° 38.412


vient de paraître :

une édition entièrement revue et mise à jour du

dictionnaire économique et social

de Thomas SUAVET

En moins de quatre cents articles qui sont autant de petites synthèses, cet ouvrage explique plus de quinze cents mots les plus usuels de l'économie, de la statistique, de l'organisation du travail, etc. Il comporte un tableau synoptique et chronologique des principaux événements de 1830 à 1972 et une liste alphabétique des sigles et abréviations usuels.

Un volume de 532 pages, relié sous jaquette . . 40 F

LES ÉDITIONS OUVRIÈRES

12, avenue Soeur-Rosalie 75621.- Paris - Cedex 13


VENT DE PARAITRE :

le tome X du

dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français

publié sous la direction de Jean MAITRON

Premier tome de la Troisième partie : 1871-1914

DE LA COMMUNE A LA GRANDE GUERRE

A à BOU

par

H. DUBIEF, J. GAUMONT-J. GANS, M. LAUNAY

Y. LEQUIN, M. MOISSONNIER

A. OLIVESI, J. RAYMOND, M. REBÉRIOUX

et Jean MAITRON

Un volume de 352 pages 16 x 25, relié pleine

toile, sous jaquette 82 F

LES ÉDITIONS OUVRIÈRES

12, avenue Soeur-Rosalie 75621 - Paris - Cedex I3