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Titre : Revue du Dauphiné et du Vivarais (Isère, Drôme, Hautes-Alpes, Ardèche) : recueil mensuel historique, archéologique et littéraire

Éditeur : Imprimerie Savigné (Vienne en Dauphiné)

Date d'édition : 1879-09

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 1823

Description : septembre 1879

Description : 1879/09 (A3,N5)-1879/10.

Description : Collection numérique : Fonds régional : Rhône-Alpes

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5734916q

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2009-55841

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32859104w

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 19/01/2011

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REVUE

D U

DAUPHINÉ

ET DO

VIVARAIS

( ISÈRE, ÛRÔME, HAUTES -AI.PES, A R D È C H E ) RECUEIL MENSUEL

Historique, Archéologique & Littéraire

^ 5 - Septembre-Octobre ,879 _ 3-Amie

De VImprimerie S A Y 1 G , A VIENNE EN D A UP H J N É

1879


.paraît ^6>fois( par an, tous les deux mois

:'■■■'-:(fin février, avrjl,;juin, août, octobre; décembre) -\

Toutes les communications

DOIVENT ÊTRE ADRESSÉES

A M. SAVIGNÉ, Imprimeur-Éditeur, à VIENNE (Isère)

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CHÂTEAU DE coNDtu.Acidrôm«)

- Vue du donion


LE CHATEAU <DE CONDILLAC

(DRÔME) Restaure par Madame ta comtesse d'Andigné

E château se compose de trois parties distinctes : une très ancienne, terminée, du côté sud-est, par un donjon carré dominant tous les autres bâtiments ; une autre plus

récente qui est de l'époque des Blacons ; enfin, une troisième partie est l'oeuvre toute moderne de Madame la comtesse d'Andigné.

La salle basse du château de Condillac, dans laquelle on pénètre par l'ancien pont-levis, a été peinte à fresque vers 1609 , ainsi que l'indiquent les armoiries qui couronnent la porte de cette grande salle, et qui sont celles des Priam , des d'Arnaud de Forez de Blacons, des Latour Gbuvernet et des Mirabel.

La description et l'explication des sujets peints à fresque, que Madame la comtesse d'Andigné a fait restaurer et exécuter avec tant de soin, nous font connaître quelques-unes des traditions légendaires relaN>

relaN> — Septembre - Octobre iS7g. 2$


— 386 — tives à cet ancien manoir; elles ont été inspirées:par les principaux événements de la guerre de Troie. Dans sa Gaule poétique, Marchangy adopte toutes ces traditions, en s'autorisant des souvenirs qui se rapportent, a la fondation de la colonie grecque de Marseille. Nous aurons occasion de parler de ces diverses légendes, en rendant compte, dans cette Repue, de deux éditions extrêmement rares du poëme de Pontaymerie, sur les trois IPrinses de la ville de. Montélimar. M. Lacroix, archiviste du département de la Drôme, dans sa. notice sur Condillac, cite des titres anciens , qui retracent l'histoire de cette seigneurie.

Les faits les plus importants pour nous, mis en évidence par ces documents, sont :

L'achat du château de Condillac, en 1453, par un membre de la famille de Priam, moyennant la somme, énorme pour ce temps-là, de 400 écus d'or et le droit de haute, moyenne et basse justice;

20 Le mariage de Loyse de Priam, avec un seigneur de Forez-Mirabel-Blacons, qui eût lieu en i5g2 ; ce fut en vertu du contrat d'alliance de ces deux familles que le château de Condillac arriva dans la maison de Blacons ;

3° Là possession, avec toutes leurs tenances et dépendances, des deux seigneuries de Mirabel et de Blacons, qui étaient situées, la première, dans la vallée de la Drôme près d'Aoust, et la seconde , dans la commune de La Roche-St-Secret (Drôme). Cette dernière seigneurie avait été longtemps protégée par un manoir féodal que Lesdiguières fit raser, dans un moment où la renommée des seigneurs de Blacons lui causait quelques inquiétudes, pendant les guerres de religion en Dauphiné.

Madame Onéida de Blacons., dernière du nom, comtesse d'Andigné, bien qu'appartenant aujourd'hui de droit à la province d'Anjou, par son mariage avec legénéral comte d'Andigné, pair de France, a abandonné à ses deux fils le soin de conserver les traditions et les


— 387 — manoirs de la lignée paternelle , situés dans cette province, et elle s'est réservée la restauration et les embellissements de son château de Dauphiné. Ces deux fils sont : le général marquis d'Andigné, sénateur de Maine-et-Loire, qui se rattache aussi à la Provence, par son.mariage avec Mademoiselle de Barbentane, et le comte Amédée d'Andigné, qui a appartenu quelques temps au corps diplomatique français et a épousé Mademoiselle de Croix.

Parmi les membres illustres de la maison des Blacons, dont les peintures du château de Condillac et le poëme de Pontaymerie nous retracent les hauts faits, nous devons citer, en premier lieu: Thibaut de Blacons, qui prit une part glorieuse à la croisade contre les maures d'Espagne en 1211; ensuite viennent : Hector de Forez, Pierre d'Armand et Alexandre de Forez de Blacons, qui brillèrent aux batailles de Cérisoles, de Ravénne et de Chomérac; enfin, un député de la noblesse aux États de Dauphiné et aux États généraux, qui fut le dernier marquis de Blacons. Henri-François-Luçrétien, marquis de Blacons , est représenté au moment où il déclare, aux États généraux, qu'il se réunit au Tiers-État pour la vérification des pouvoirs; la séance a lieu dans, l'église St-Louis, de Versailles, le 22 juin 1789. Les généalogistes ajoutent à ces noms, des chevaliers de Malte, un châtelain de Pisançon, nommé par Louis XI, etc.

Les tombeaux des dames de Priam et de Blacons se voyaient,avant la révolution,dans les églises de Romans, de Montélimar et d'Orange.

L'habile artiste italien, chevalier Ruspi, aujourd'hui défunt, quia restauré, avec une scrupuleuse fidélité, les peintures anciennes de Condillac, a aussi exécuté avec talent des fresques nouvelles ; il appartenait à l'académie de Rome, chargée par le Pape de conserver et de restaurer les palais apostoliques.

Nous empruntons à la Notice sur Condillac, de M.


- 38S> '—';' , À. Lacroix, (p. 7), la description complète des peintures à fresques du château; de Madame la comtesse d'Andigné.

Premier tableau. —Il représente la célèbre bataille de Las Navas de Tolosa, livrée-lé-16 juillet 1211, contre les Maures d'Espagne, sous MahOnïet H. Le roi de Navare, sur un cheval blanc , et Blacons, sur un cheval noir, s'apprétant à s'élancer dans la mêlée, si un nouvel effort est nécessaire; mais déjà la cavalerie espagnole refoule les défenseurs du.Goran et la victoire est assurée aux Chrétiens.

Deuxième tableau. — On aperçoit, adroite, Hector de Forez de Blacons, sur son cheval blanc, à la tête de là cavalerie, qui arrête l'effusion du sang dans Montélimar, repris aux catholiques, en 159.1.'.

Troisième tableau. ^- Pierre d'Armand, témoin de la mort prématurée de Gaston de Foix, dit le foudre de l'Italie, comprime sa douleur pour consoler le jeune héros expirant au milieu de son triomphe, tandis que, devant Ravenne, combattent encore quelques-uns de ses soldats (en 1512).

Quatrième et cinquième tableau.— En face de la porte sont peintes: les armes dés derniers Blacons et des d'Andigné, et la reddition de Chomérac par le seigneur dePampelonne, à Alexandre de Forez-Mirabel, le 14 octobre 1621.

Sixième tableau. •J- Le marquis de Blaedns aux États généraux de 1789. — Cette composition est l'oeuvre capitale de M. le chevalier Ruspi, et mérite l'attention des connaisseurs, autant par la ressemblance des personnages que par l'heureuse entente du sujet. Elle est complétée par le portrait de Madame la comtesse d'Andigné et de ses trois fils, sous la figure de jeunes enfants, dont l'un, par allusion au comte Paul-Eugène, mort très-jeune, et dont'nous parlerons à l'occasion des éditions du poème de PÔntaymerie ,-est profondément


- 3S9 - .

endormi. Des encadrements d'un goût exquis entourent ces diverses peintures.

Nous devons donc féliciter Madame la comtesse d'Andigné au sujet de sa fidélité aux traditions Dauphinoises, et du goût dont elle a fait preuve, en dirigeant la restauration artistique de son antique manoir de Condillac.

CHAMP OLLION-FI GEAC .


UNE SOIRÉE

ÎTiER, che\ la belle marquise, 1 C'était jour d'intime gala. Une chère vraiment exquise : On soupafort tard ce soir-là.

Puis ce fut, au sortir de table, ^ Dans son boudoir rose-satin, Un enchantement véritable, Qui dura jusques au matin.

On fit d'abord de la musique ; Et h Champagne aidant un peu, On parla fort métaphysique... Puis on trouva quelque autre jeu.

Lagaîté n'avait, vive et franche, Rien de guindé, rien d'apprêté. La marquise, de sa main blanche^ Elle-même versa le thé.

Car, malgré son titre qui sonne, A tous les rôles se pliant, Je ne sache au monde personne Qui, riant, se multipliant,


— %' —

Et mettant les gens à leur aise, Se prodiguant pour leurs bonheurs, De son che\ soi, ne vous déplaise, Fasse mieux quelle les honneurs.

L'aube vint — et ce fut dommage — D1 un jour, indiscret nous blesser. Après mon plus fervent hommage, Je dus loin d'elle in 1 éclipser.

— Mais quelsinvités\ homme ou femme, Partageaient la fête avec toi ?

— Je vais les nommer, sur mon âme, Sans en oublier... Elle et moi]

Léon BARRACAND.


A MON ILLUSTRE AMI THÉ<DO%E AVBANEL

 grands pas PHiver s'achemine, Efpourluîfaire tin doigt de cour, Comme un conseiller à la mur . "Chaque arbref se revêt d'hermine.

': '.Près Me faire qui s'illumine 'Plusd'unami joyeux accourt, OEt Pm trouve te temps trop court En lisant Musset, Lamartine.

Maisr:.quand, seul et triste, Aubanel, Assis Mu foyer paternel '■.. Je lis:ïa Grenade vermeille,

Que de satiglois pleins de. douceur ^M arrache fZmn, chaste soeur D'Annoncidde (ï) et dé Mireille.

Jules SAINT-RKMY.

Novembre J$79(fj

J$79(fj MpoÈ'weprovWçal Lï Carbpunië, defçlix Gras.


LE RENDEZ-VOUS

(Sonn'etJ

DANS Tombre on la voit se glisser, ■ Cachant à demi sous sa mante Son cou blanc, sa taille charmante Qu'il serait doux de caresser.

Le rêveur, qu'un désir tourmente, Par elle au coeur se sent blesser, La suit des yeux, dit : « Quelle amante! » Soupire, et... la laisse passer.

Où court^elle ainsi, par la boue,

Un peu de rougeur sur la joue,

Mais sans regret au coeur ? — Hélas !

Elle va, de ce pas rapide, Che\ quelque calicot stupide Qui' Vattend en lisantFaublas!

Henri. .SECOND,


LA TBOUTC^E

POÉSIE Dite à l'inauguration du canal de La Bournc

I

IL est, non loin des bords où P Isère serpente, Traînant son flot de plomb dans le vallon boisé, Un modeste ruisseau dont le lit s'est creusé Sous le rocher géant et la ronce rampante.

C'est la Bourne. D'abord humble et cachant ses eaux, Ce n'est qu'un fil d'argent au sortir de sa source, Puis, elle va, grandit, s'élance, et dans sa course Mêle un chant de triomphe au refrain des oiseaux.

Tel l'immortel Progrès. Au sein d'un bois sauvage Il s'éveille. L'oubli recouvré son berceau. Il s'avance pourtant ainsi que ce ruisseau, Et les peuples vieillis attendent son passage.

Le Préjugé succombe où son sceptre a régné, Il terrasse la Haine et dompte Vlgnorance, Comme un présent royal il jette l'Abondance Sur les mondes ingrats qui Pavaient dédaigné.

Le Progrès !.... il s'en vint un jour à la rivière, Se pencha sur sa rive et vit son humble sort, Vers Vinfini du ciel, son rêve prit l'essor Et dans le bruit du vent éclata sa voix fière :


- 395

II

— « Pauvre ruisseau perdu qu'aucun dieu ne bénit, Salut! Je viens à toi pour f apporter la gloire, Changer ton lit d'argile en urnes de granit Et te faire une part dans la sublime histoire . Descours d'eau fraternels que mon bras réunit.

« De ma puissante main j'assemblerai tes ondes ; Sur toi s'abaissera mon coup a"oeil toujours sûr^ Tu deviendras un lac aux entrailles ■fècondess Où se peindront les prés semés de fleurs d'azur Et les coteaux penchants couverts de moissons blondes.

« Mes vastes aqueducs, loin de tes rocs déserts, Elèveront ton cours devenu grandiose; Et tu pénétreras dans les monts entr'ouverts, OBourne! Et fuseras — sublime apothéose! —<■ La reine deTabîme et la reine dès airs.

. « Le sol s'enrichira par toi. De ta conquête, En tous lieux s'étendront les immortels effets Et sur Veau de ton lac que nul vent n'inquiète, Flotteront les bateaux chargés de mes bienfaits, Et la frêle gondole où rêve le poète!

III

— « Non! laisse-moi dans mon vallon^ Folâtrer parmi la feuillée, Et dans là plaine ensoleillée, Creuser mon humide sillon !


— 3#.- a Pourvu que mon eau poissonneuse . Frissonne aux doux baisers du soir, Et serveparfois de mimif Au corps charmant d'unebaigneuse,

a Ppurvuqu'e surines bords, parfois, Quelque bergère passe, et çliante, ; Et mêle sa plainte touchante Au lent inurmyne de.nwîvoix,

a Et. que les rapides cohortes Des brises folles et des,vents, -~

Bercent: sur mes gouffres, mouvants: ,_ Là-flottilledes feuilles■ incrt.es,

« Je suis satisfaite. Et d'ailleurs Il faudrait être vraiment folle Pour t'écouter. Conteur frivole, A d'autres cespropos railleurs V. .

ci 0 Progrès, serait-il possible?... Non ! quand même tu serais Dieu Je ne pourrais te croire. Adieu, Je reste dans mon lit paisible! »

IV

a Dieu! Ruisseau, tu l'as dit, je le suisy Sous?mes loiSyi: Contents de leurs destins, s'inclinent lés deux mondes; . Et les lyres d'airain célèbrent mes exploits,

« Tout a déjà lesceau de mes oeuvres profwidëS}iÇ :-:f DéjàieMont-Cenis a brisé' sesrempàrti, -'■■■-'■ ■>■ Là mer Rouge à ta mer âu^aireunit-fé^ofide^y.'ii.


... ■;.■.-.- -*vi -

« Mes jpago'ns enflammés volent de toutes parts-. Et mon cable électrique est le lien immense Qui rassemble en faisceau mille peuples épafs-.

« L'avenir est le champ que ma main ensemence Et quand je le voudrai, mon pouvoir éteindra Les volcans en furie et la guerre en démence.

« Bientôt, bravant l'horreur dumorhe Sahara, Je lâcherai lès mers sur ce sable infertile Et le sol africain sous mon joug fléchira.

« Fleuve et mont, tout me'sert. Rien ne m'est inutile, Et mon vaste travail dont s'étonnent les dieux Refait les continents que la vague mutile.

« Dès demain., tu 'verras mon rêve ambitieux Fuir des sources du Nil à l'Océan du Pôle, Et si Dieu se lassait, Atlas prodigieux,

«. Je pourrais soutenir le ciel sur mon épaule. ».

V ' '

Et le Progrès se tut. La Bourne, cette fois, Docile, se rendit au charme de sa voix.

VI '

Torrent suspends ton cours!... Aux mains qui nous secondent Livre, dès aujourd'hui, tes cascades qui grondent

Et te$ flancs prêts à déborder ; Ton lit vas'épdnèlier en des milliers d'artères Et ce trop plein des eaux qui dévastait test erres . Va servir à Us féconder.


3g8 — Sous le puissant réseau dont tù l'as enlacée ,.. ; - La plaine concevra, comme une fiancée

Dans les bras nerveux de l'amant; Des trésors sortiront de son sein magnanime : Le pain du laboureur sera le fruit sublime

De ce viril embrassement.

L'Abondance avec toi courra dans nos vallées ; Tes flots submergeront ces vignes désolées

Que l'on cultiverait en vain Et tous ceux qui doutaient de la voix de l'oracle, Pourront, comme àCana, contempler le miracle

De l'eau du ciel changée en vin.

Grâce aux sucs fécondants dont tes eaux sont nourries Tu vas régénérer ces champs veuf s de prairies

Où mourraient jadis les troupeaux ; Leur glèbe enfantera de riants paysages, Et l'on verra bondir dans les gras pâturages

Les génisses et les taureaux.

Déjà ton lit taillé dans les roches meurtries Infuse un jeune sang aux vieilles industries .

Qu'écrasaient des rivaux altiers; Le travail exilé reconquiert ses domaines Et dans les ateliers de nos ruches humaines

L'eau fait bourdonner les métiers.

VII

Artisans des cités, travailleurs des campagnes, Salue^ ces géants qui percent vos montagnes Dans les neiges et le brouillard!...


39g - DAUGÉ fut le premier qui brisa leurs entraves, Après lui, notre luth chante parmi les braves ALLINGRY, CLERC ET DÉRIARD.

Mais s'ils furent le bras, un autre est la pensée, Un autre a fait mouvoir cette foule entassée

Sur les aqueducs triomphants ; Ce fut toi, BÉRENGER /... Ton nom cher à nos pères Restera vénéré sous le toit des chaumières

Et dans le coeur de nos enfants.

ZENON FIÈRE ET L. FABRE DES ESSARTS.


VsÇÉVEILLEZ PAS LE ÇH&1T

Proyerbe eh Un acte en prose

:i PERSONNAGES

Eugène de BEÀUGENAÏS, avticat: BERTHE, sa/e;mne. ^ Marcel d'OLNÈY., ' ' Un valet.

Un salon élégant et confortable; deux fenêtres au fond à travers lesquelles on aperçoit des arbres couverts de neige! à gauche, porte à deux battants; au milieu du panneau, à droite, porte simple; au fond, entre les fenêtres, un canapé avec des coussins. .

La scène se passe au mois de mars, à la campagne.

. SCÈNE PREMIÈRE

BERTHË, seule.

(Elle est assise devant son piano dont ses doigts parcourent distraitement les touches).

. De temps en temps peut-être un souvenir mélancolique qui passait sans laisser de traces* mais il y avait au moins trois ans que je n'avais sérieusement pensé à lui. Pourquoi donc lorsque je 1 ai vu hier, ai-jé senti je ne sais quoi.remuer dans mon coeur? Y aurait-il encore du feu sous les cendres de cet amour que je croyais éteint? H est un peu changé.... son teint a légèrement bruni... il y a quelque chose de plus mâle dans son air. ...et ses yeux..-.' ses yeux bleus qui me charmaient autrefois... avçc quelle singulière expression'.. il les. attachait hier sur. moi !: Passion mélancolique qui ressemblait'à , un regret.^ Regretterait-il? (se regardant à la glace). Dame!. jèj-iié ' suis plus la petite pensionnaire .de jadis! Ah! s'il pouvait regretter, ne : serais-je pas bien vengée de son dédain? Car il m'a dédaignée, puisque mon père lui offrait presque ma main; • mais Monsieur avait un féroce amour d'indépendance et je n'avais rien de bien séduisant alors. A quoi vais-je penser? C'est presque un acte de folie ! Sortir du bal à deux heures, du matin, et partir pour la campagne, à 5 heures, en plein hiver. Il faut que je'm'avoue à moi-même que j ai eu peur. Oui, j'ai eu peur en sentant mon coeur battre, si fort à la vue de cet homme qui me faisait rêver jeune fille. Je n'ai pas voulu m'exposer à lé rencontrer seule ; c'est qu'il se serait présenté chez moi aujourd'hui même comme j'avais eu la faiblesse de lui eii donner la permission. Quelle malencontreuse idée mon mari a eue de se charger de cène cause.. .à Gap.... Est-ce que Gap devrait exister l'hiver .' Je n'aurais pas eu peur s'il avait été là. (Elle tire une lettre de sa poche).. Huit jours!' il.en.a encore pour huit jours,. Comme je vais m'ennuyer ici, toute seule, pendant huit jours. N'importe, je né retournerai pas à Parjs sans luj.


4oi

SCÈNE II ' •

EUGÈNE, BERTHE

(Eugène entre sans être annoncé avec tout l'attirail d'un voyageur

qui arrive).

EUGÈNE, embrassant sa femme au front.

Bonjour, ma petite femme !

.BERTHE

Vous ici?

EUGÈNE

Mais oui! est-ce que cela vous contrarie?

BERTHE

Vous ne le croyez pas, mais je ne vous attendais que dans une huitaine.

EUGÈNE

J'ai eu fini mes affaires plus tôt que je ne pensais et me voilà! Vous vous êtes bien portée, mignonne?-,

- BERTHE

Parfaitement, merci 1

EUGÈNE

Il faut que je vous dise que vous avez mis Paris en révolution avec votre brusque départ.

BERTHE.

En vérité ? •

• . . EUGÈNE

Trouvez-vous qu'il n'y ait pas de quoi? C'est moi qui ai été surpris, ' ce matin en arrivant, de trouver mon logis vide: — Et Madame? — Elle est à la campagne! Mon valet de chambre a été obligé de me répéter cela cinq fois, pour arriver à me le faire entendre. Pendant que j'étais à mon étonnement, Madame de VaUgris est venue vous faire visite, j'ai cru qu'elle tombait à la renverse en apprenant votre départ; cela lui à fait pousser des cris à révolutionner tout le quartier, vous savez comme elle crie quand elle s'y met, je m'attendais toujours à voir entrer la garde... Mais me direz-vous quelle étrange fantaisie vous a fait quitter Paris au beau milieu de mars ?

BERTHE, hésitant. . Il .y avait longtemps que je n'avais assisté au réveil du printemps dans la vraie campagne.

EUGÈNE

Très-poétique cela! mais il me semble que vous vous y prenez un peu tôt. -

BERTHE

C'est pour être sûre de ne pas manquer son entrée, il est si capricieux seigneur printemps, il vient quelquefois en février.

EUGÈNE

Ou en juin. Espérons qu'il comprendra ses devoirs et qu'il aura, cette année, la galanterie de ne pas se faire attendre. Mais, ditès-moi, mignonne, est-ce la seule raison de votre départ?

BERTHE

Qui peut vous faire supposer que j'en aie une autre ?

EUGÈNE

Qui? la façon dont vous répondez à ma question par une autre question; c'est comme cela qu'on se tire d'affaire quand on ne veut pas parler: et puis j'ai cru remarquer une espèce d'hésitation dans votre réponse de tout à l'heure, je vous connais bien, allez! vous ne savez pas mentir .!.".../

BERTHE, troublée. .

J'étais un peu lasse de plaisirs ; du reste votre tante, que vous aviez chargée de me servir de chaperon en votre absence, devenait de plus en plus casanière; je ne puis vous dire tout ce qu'il me fallait dépenser ue calineries pour la décider à m'àccompagner, sans compter qu'à

26


— 402 —

chaque fois, il me fallait.j tirer mes grands dieux que c'était la dernière Mais vous, mon ami, avez-vous réussi? '

EUGÈNE

Trop!

BERTHE

Vous avez gagné votre procès? •; .

EUGÈNE ■

Oui, j'ai eu le malheur de sauver mon client. :

BERTHE

Le malheur? ■

. EUGÈNE

Certes!

BERTHE

Pourquoi ?

EUGÈNE

C'est une insigne canaille !

BERTHE

Alors pourquoi le sauver? Pourquoi plaider pour lui?

EUGÈNE

Ah! voilà! vous savez dans quelles circonstances je me suis chargé de cette affairé?

BERTHE . _

Oui, c'est sur la prière de votre ami de Beàucliét qui est parent de votre client.

EUGÈNE

Ce diable de Beauchet m'avait ^présenté la chose d'une telle façon, il avait trouvé de si habiles prétextes pour atténuer les.., gentillesses de son cousin, qu'il m'avait presque convaincu': de : son innocence.; aussi lui avàis-je donné ma parole. Mais, en examihant_ la cause à fond, je me suis bien vite aperçu qu'il s'agissait d'un coquin de la pire espèce, et mon premier mouvement fut de me dire : Ce serait grand dommage de priver les galères d'un hôte qui leur revient de droit. Sans compter que cela me paraissait impossible à gagner; mais j'avais donné ma parole, et puis, il y a dans l'impossible quelque chose qui me tente, j'ai toujours envie d'exécuter ce quf me parait impraticable. Cependant j'avais beau me creuser la cervelle, beau tourner et retourner le code dans tous les sens, beau fourbir à neuf mes sophismes les mieux réussis, je n'étais pas content, mais, pas content du fout; aussi suis-je arrivé à l'audience avec la persuasion intime que j'allais être battu à plate couture ; c'est qu'il est difficile de convaincre les autres quand on n'est pas convaincu soi-même. Mais voici bien une autre affaire; à peine eus-je entendu l'acte d'accusation et le réquisitoire de l'avocat général que je sentis s'éveiller-en moi un désir immodéré dé gagner ce procès; savez-vous pourquoi? C'est que ^réquisitoire que j'avais à combattre était si clair, si précis, si éloquent, si concluant, si irréfutable, que tout ce vieux levain de contradiction qui est le fond de mon caractère se mit à fermenter d'une-façon insolite; je n'ai jamais.eu plus d'imagination, plus de nerf; ïes^afguments venaient en foule, j'en suis arrivé à me tromper moi-même et à considérer mon gueux de client comme l'idéal de l'honnêteté. Bref ! j'ai tant fait que je l'ai bel et bien sauvé du bagne. Ah! il n'a pas été ingrat: il estvenu me voir le lendemain avec une larme dans l'oeil (larme de crocodille probablement) et une belle somme d'argent dans sa poche; j'ai laissé couler la larme, mais quand il m'a offert l'argent je me suis empressé de lui répondre : Je suis trop honteux de la mauvaise action que vous m'avez fait Commettre pour consentir à en accepter le paiement.

BERTHE

Votre désintéressement a dû l'étonner ?

i:UGÈNE

jeriesais, mais je crois qu'il n'enapas trop souffert, si j'en juge au soupir de soulagement qu'il a poussé en réintégrant ses écus dans sa poche.


— 40; 5 —

BERTHE. .

Et votre compliment par dessus !

EUGÈNE

Oh ! il -a paru a peine s'en apercevoir, la grande habitude probablement. Dites-moi, mignonne, j'ai un aveu peu poétique à vous faire et j'hésite fort depuis que je connais votre passion pour les réveils du ■ printemps,

BERTHE, souriant. Faites toujours, je daigne descendre sur la terre.

EUGÈNE

Eh bien! je meurs littéralement de faim, ne pourriez-vous faire avancer le dîner d'une heure ?

BERTHE

C'est très-facile.

EUGÈNE

Merci, je vais faire un bout de. toilette^ je ressemble un peu aux estimables.... incompris que j'ai l'habitude de défendre devant les assises. A bientôt ! (Il fait un pas pour Sortir, passe derrière sa femme, la -prend par la taille et Vembrasse sur le çou). Que vous devez me trouver ridicule ! pardonnez-moi ! il y a quatre longues semaines que cela ne m'était pas arrivé,

BERTHE, faisant la révérence avec un sérieux comique.

A vos ordres. Monseigneur.

EUGÈNE

Bien vrai? Alors voyons! est-il absolument indispensable à votre bonheur que vous assistiez à cette première du printemps?

BERTHE

Allons! continuez donc! voilà un exordè bien insidieux, Monsieur l'avocat, est-ce que la péroraison ne sera" pas une demande ?

EUGÈNE

Vous êtes la perspicacité même, vous êtes aussi fine que jolie et . gracieuse.

BERTHE

Oh! des câlineries ! c'est donc bien difficile à obtenir ce que vous allez me demander?

EUGÈNE

Cela dépend ! Il faut que je vous prévienne d'une chose : vous allez être volée, comme.dans un bois ; vous voyez le printemps à travers le vague de 4 ou 5 années écoulées, et il vous reste de lui, je ne sais quel frais, quel suave, quel poétique souvenir; les prés qui verdissent, lès fleurs.qui fleurissent, les bourgeons qui rougissent, les bestiaux qui " mugissent, les oiseaux qui chantent, les ruisseaux qui murmurent... Mais ce n'est plus cela, mignonne, on nous a changé tout cela; le printemps aujourd'hui n'est que la continuation de l'hiver, je dirai mieux, n'est que l'aggravation de l'hiver. L'hiver au moins on sait à quoi s'en tenir;-on sait qu'il faut se chauffer parce qu'il fait, froid, ne pas sortir à pied parce qu'il y a de la boue; on prend ses précautions, 1 hiver, on se méfie des vents coulis qui sont la cause et dès fluxions de poitrine qui sont l'effet. Au printemps, au contraire, on est pris en traitre à chaque heure : voilà le soleil qui luit, il faut vite sortir pour en profiter; il fait chaud, laissons les fourrures à la maison-, il fait sec, en avant les bottines légères qui donnent tant de grâce à un petit pied, et il ne vous prévient pas, le printemps, il vous laisse sortir, et quand vousêtes bien loin de chez vous, bien hors déportée de toutsecours, il lâche ses écluses, vous inonde, ouvre sa porte au vent du nord, vous gèle et patatras ! Croyez-moi, n'exposez pas les roses illusions de votre jeune âge à un semblable réveil, retournez à Paris et figurez:vous que vous êtes en hiver jusqu'à ce que.les cerises soient mûres,

BERTHE

Continuez!

EUGÈNE "

Est-ce que je n'ai pas fini?


— 404 —

BERTHE

Vous le savez bien.

.■EUGÈNE

Décidément on ne peut rien vous cacher; ainsi vous avez deviné que je meurs d'envie de retourner à Paris?

BERTHE

Fi, Monsieur! que c'est vilain! Calomnier le printemps au lieujde m'avouer tout simplement que vous ne vous sentez pas le courage de vous passer de votre club. ' ■

EUGÈNE

Ma chère amie, je reviens de Gap! : *

BERTHE

De votre partie de wisth ou de baccarat.

EUGÈNE ■-.-;.

Je reviens de Gap! ' . *. '-".''.

BERTHE

De l'opéra, de ses pompes, de ses oeuvres.

'EUGÈNE ; . '

Vous savez bien que je reviens de Gap !

BERTHE

Des cancans de derrière l'éventail et des médisances avec accompay gnement d'orchestre.

EUGÈNE.

Puisque je reviens de Gap !

BERTHE ', : - :

De la badauderie et du macadam.

- . . EUGÈNE

Faut il donc vous répéter mille fois que je reviens de Gap?

BERTHE

Au lieu de m'avouer franchement que vous avez peur d'un tête-àtête trop prolongé avec votre femme.

EUGÈNE -

Oh! quoique je revienne de Gap, peut-être parce que je reviens de Gap, je proteste avec énergie, il est certain que le macadam, la flânerie, l'opéra, les soirées, tout cela me manquait un peu à Gap,, vous savez: l'habitude. Mais vous me manquiez bien davantage encore, et là-bas, je vous le jure, je ne songeais qu'à -une chose : vous revoir ! Mé voilà satisfait, n'est-ce pas? Mais l'homme est insatiable et à présent que j'ai mon bonheur, je voudrais bien avoir un tout petit peu mes plaisirs:; mais pour peu que cela vous soit agréable, je consens à rester ici, à avaler le réveil et même le coucher du printemps,_ je ferai mieux, si vous le désirez, et, quoique j'abhorre cette fade saison, je m'engage à •faire des vers sur son compte, à les mettre en musique et à lés chanter !

BERTHE, souriant.

Les chanter! oh ! j'aime mieux en passer par où vous voudrez ; quand partons nous, mon ami?

EUGÈNE

Ce soir est-ce trop tôt?

BERTHE

Ce soir, soit! d'autant plus que je suis un peu de votre avis, je sens que je regretterais vite Paris, et à présent que les raisons qui me l'ont fait fuir n'existent plus... (s'int errompant) Oh! 5

EUGÈNE, s installant dans Un fauteuil.

Décidément, je ne ferai pas ma toilette d'aujoiïrd'hu^ je savais bien, que ce n'était pas le printemps qui vous amenait à la campagne; voyons quels sont ces raisons qui n'existent plus? .

-BERTHE . '.- " " '";■■" --

Je vous expliquerai tout en dinant.

EUGÈNE -

Non! je ne veux pas attendre, je suis trop intrigué pour cela.

BERTHE

Je vous en prie !


IQ5 — ■■■

"y:;; EUGÈNE-:--:

Mais, rhignonhei;songez donc que je vais faire ma toilette, opération importante qui:'exigé tous mes soins, toute mon attention, toute mon intelligence; si je suis préoccupé je la ferai tout de travers,

'-.'.?'-." BERTHE, :.

Je vous excuserai; 1

EUGÈNE y

, Voyonsi ma petite femme chérie,., ne me faites pas souffrir plus longtemps, ayez pitié de ma curiosité! .

BERTHE, avec iin soupir; Allons, il faut .faire ce que vous voulez, vous me promettez de ne pas vous moquer de moi?

EUGÈNE : .

Sur l'honneur !

BERTHE

. De ne pas rfle gronder ?

:-:/;: EUGÈNE :

C'est dorib bien grave! ne craignez; rien, je vous pardonné d'avance.

BERTHE '

Je vais donc tout vous dire.

EUGÈNE . . "

Je vous écoute avec une religieuse attention.,-■-•'

BERTHE •;■■__:

Bon, cela me paraissait tout simple et voilà que je ne sais plus de quelle façon commencer.

EUGÈNE - . ' ' .

Commencez par la fin, c'est à la fois plus prompt et plus logique. .-";

BERTHE .-■■•■'■'

Vous m'étoniiêz! j'ai toujours entendu dire le contraire.

EUGÈNE

Moi aussi ! mais ce n'est pas une raison ; il y a des choses qu'on a dites pendant 4,000 ans avant de s'apercevoir qu'elles étaient absurdes; au bout du Compté, puisqu'on ne commence que pour finir, il me semble qu'ona'..tout intérêt à supprimer l'intermédiaire.

BERTHE .

Voilà qùiymé persuade, je vais donc commencer... avant le déluge. -.__-•■-,..

EtJGÈNE .

A la bonne heure! les conseils vous profitent; commencez donc avant le déluge,

"■-.-- BERTHE - .

Vous connaissez M. Marcel d'Olney?

EUGÈNE

. Parbleu! c'est-à-dire que je ne l'ai jamais vu, mais il me semblé me souvenir que son nom était souvent dans votre bouche au commencement de notrernariage.

BERTHE, avec embarras. Un. ami .d'enfance...

- V EUGÈNE

Je sais! je crois même avoir entendu parler de certains projets entre Vos deux familles, projets qui ne se sont pas réalisés, ce dont je me félicite "tous les jours.

--■■■■."''"'•■ BKRTHE -..-...

Ah! vous savez cela ?

EUGÈNE.: ■

Ouicêrtes!'Vous rougissez? Je ne m'étais donc pas trompé; en entendant jadis çè nom revenir souvent dans votre conversation, je me : disais: ilyàeu entre ces deux jeunes gensquelque petite ébauche de roman, c

BERTHE .

y Oh! je vous jure! •


■■' EUGÈNE y y " ._

Je vous prie de croire, ma chère: amie, que je n'ai jamais eu aucun doute.sur la parfaite innocencede ces enfantillages : cela se bornait, j'en suis eertain,.à quelques serrements de .main furtifs, à la contemplation de la même étoile, en"mettant lés choses au pis, à l'échange de deux ou trois lettres en sticre Candi, où l'on se jurait une infinité de choses qui n'avaient pas le sens commun,

: BERTHE ;

Vous-vous trompez, riion ami, il n'y a jamais rien eu de semblable entre nous, je dois;.même vous'dire, à mon humiliation, qu'à cette époque, les .vingt ans de Marcel professaient un profond dédain pour mes pauvres dis -huit: ans; y

: EUGÈNE ■'■-■-..-...

Ah! Ah! ■ —,

.BtfRTHE.

■ Que Veut dire-cette Rouble exclamation?

" yr: ' '■•: EUGÈNE"' y

Quelque: chbsé,:dë fortimpertinent et que j e me garderais bien de vous répéter. : ■ y;"

-yy y; - BERTHE - ;: .

Si je vous en priais;, cependant?

-•■'■' EUGENE- : _

Si vous'm'en-priiez, je vous dirais;: j'ai vu souvent dans jna .yie^que le dédain de Vun excitaitxhêz l'autre le sentiment contraire; aussi ne serais je pas 1 fort étohne; que le; Marcel en. iquéstiôn^ai^foué :un tout : petit bout de rôle: dans vos rêvés de jeune fille.: '/.'■■■ ' y '; '[■-.

■■'.,.'■-. ' ■ y.;;".'..'f ■-.' ■: BERTHE' : ";.'.,,' ..:/;..; '.,U-':fOh.!

'.,U-':fOh.! amippuvezjvous croire?;.-'.. . , : :,:':.:':.:

'y EUGÈNE* ; '."---■' -

Et qu'y aurait-il de. si :cpupàble:là dedans? Le çoeuf d'une jeune fillë.y C'est comme la"-mâchoire .d'ùn:affamé,quànd çaTi^a: rien à se mettre; sous la. dent/ça ittâche à vide.

; "';":; y BÉRTHE

Oh ! l'atroce comparaison ! . .

" -'-"y. '".',. -EUGENE. '.'"■'...

G'êstvrai! je la: retirel (lui prenant fa main) Voyons!âvouez-nipi que, si ce beau;dédaigneux•.-eut consenti à entrer dans les,vues de vos deux familles, vousn'en.eussiezpas étéabsolument fâchée.. BÉRTHE, avec hésitation.

Mon ami, j'étais bien jeune alors !

r- .;-;."■".' '-.:■ EUGÈNE y

A la bonne heure! je; ne puis vous, dire combien je vous sais gré de vôtre franchisé ingénue, elle me touche et je ne vous en aime que davantage.. Votre coeur, mignonne, est comme: les trésors des Mille et une nuits, on ne peut y déplacer une perle sans découvrir un diamant, (j'espère que vous né. traiterez pas celle-là. 'd'atroce), Mais où en. étions-nous donc de.votre récit? Il mesembleque nous le négligeons ttnpeu. y;

.".'~ . '"...- BERTHE

Avant-hier, il y avait bal chez mon amie Madame de Bernard, jugez de mon éto'nnëment, lorsque vers la minuit, j'entends annoncer M.Marcel d!01.hey. "y '

J . .EUGÈNE -..,;•

11 à dû voùsiairê l'effet d'un revenant ; il y avait bien au .moins cinq ou six ans.qu'il courait le;monde D'où venait-il? du cap Horn, au moins? ' ; .-.y.

.. -BERTHE -

Pas tôut-à-ïait*! -il/revenait simplementdu centre'; de l'Afrique, : du Gabon', je.crois..:Aprèâ-àvôîr,salué :Madame: de Berhàrdjiil fit lé tour dusâïon, s'incïmant devantlès .dames, donnant des poignées <lè main aux hommes, j'eus mônsàlutj comme:tout le mondé,: mais il ne m'ar dressa pas la parole:èt;parut ne pas.me connaître, je;le perdis de vue


— 407 —

un instant;. Touf-à-coup, je le revis à l'autre extrémité du salon qui causait avec Madame de Bernard, il paraît même que_ j'étais Je. sujet - de leur conversation, car leurs yeux se tournaient fréquemment vers moi, et la physionomie de M. d'Olney exprimait l'ét'onnefnent le plus profond. Puis je les vis s'avancer vers moi. — Je vous présente Monsieur St-Thpmas, me dit Madame de Bernard, faites-lui. toucher : votre main et affirmez-lui que vous êtes bien vous même,, vous aurez peut-être mieux que moi le don de le convaincre. Il me serra silencieusement la'main en me- considérant ayec. je ne sais quel indéfinissable regard qui m'allait jusqu'au: coeur : — Vous êtes bien changée, me dit-il toùt-à-coup. — Ai-je enlaidi, demandai-je en riant?

EUGÈNE .

Je suis certain quevous avez reçu en pleine poitrine l'inévitable madrigal que cette question méritait.

BERTHE " " - " - -

C'est ce,qui vous trompe, il ne m'a absolument rien répondu.

EUGÈNE . . .

Tiens! tiens! niais c'est décidément un garçon d'esprit..

BERTHE

Ils'assit auprès de moi et nous voilà à remuer les cendres de notre passé, à ressusciter tout un monde de vieux souvenirs : notre enfance, mamère, là sienne, de-la perte de laquelle il ne paraissait pas encpre consolé. Je-"rie.'puis vous dire combien tout cela m'eut charmé, s'il n'y avait pas eu ce regard tenace, persistant, profpnd, qui pesait toujours sur ma poitrine comme un cauchemar. Il m'invita à danser, faveur qu'il rie m'accordait que fort rarement autrefois, il "ne, îne dit pas un mot pendant tout le quadrille, me reconduisit à ma place avec le même mutisme, puis alla s'asseoir dans un coin retiré du salon, d?où il continua à ne pas me perdre un instant de vue. Je ne pouvais tourner les yeux de.son côté sans rencontrer son regard, cela devenait une fatigue et je fus plusieurs fois sur lé point d'aller" lui demander grâce.

EUGÈNE

Vous avez sagement fait de ne pas céder à cette envie, mais dites - moi, ceTegard avait.... une..., signification, ,

BERTHE

Vous m'embarrassez beaucoup.

EUGÈNE, '

Voyons, pas de fausse modestie; Disait-il : vous êtes belle?

-':-._ ::.. BERTHE

Je rie sais !. il était parfois doux, suppliant, pensif jusqu'à la tristesse, oïi eut dit que les larmes allaient couler, puis, l'instant.d'après, il devenait sombre jusqu'à la haine, dur, jusqu'à la menace.

EUGÈNE Çà part)

Diable! Diable! ■...„.,,.

- ' " BERTHE

Sur les deux heures, du matin,'au moment où j'allais me retirer, il : s'approcha vivement de moi et nie demanda la permission de venir me faire visite, j'allais lui répondre que je ne recevais pas en votre absence, lorsque j'eus le malheur de "lever les yeux sur lui. Il me considérait d'un.air si suppliant, tranchpns le mot, si désespéré, que je me sentis émue, la parole me manqua et-je trouvai à peine la forcé dé lui faire un signe dé consentement. Puis, je me hâtai de m'en aller, sans écouter la phrase de chaleureux remerciements qu'il m'adressait. Presque aussitôt, je rite mis à regretter la permission que je venais de lui donner; je lé; voyais venant chez moi, me. rencontrant toute, seule, en votre absence, et il me sembla, quel enfantillage ! que j'allais courir un grand danger. Aussi, me suis-je empressée de prendre le premier train du matin et de venir me réfugier ici.

EUGÈNE

C'est un enfantillage,,en effet; que pouvlez-.yous avoir à craindre?' Du reste, il vous était facile de ne pas le recevoir, vous ri'aviezqu'à fermer votre porte,


4o»

BERTHE'

Il serait entré par la fenêtre, c'est l'opiniâtreté incarnée et je ne serais pas fort étonnée de le voirvenir me relancer jusqu'ici. Mais àprésent que je vous ai près de moi cela m'est bien égal, je suis rassurée... ' cependant je préférerais ne pas le revoir.

EUGÈNE

Ce sera difficile, s'il se fixe à Paris.

BERTHE .

Mais ne pourriez-vous pas...? Il me semble qu'il vous serait facile!..

' - EUGÈNE

Vous en avez dpnc décidément bien peur ?

- BERTHE

Je l'avpué. .■'-": -

■ EUGÈNE .

Savez-vous, ma chère Bérthe, que nous avons là une conversation qui n'est pas ordinaire entre mari et femme ? Comme je suis en cause, moi, votre mari qui, par grâce d'état, suis un peu aveugle, je ne vois rien, je ne m'étonne de rien,'mais s'il s'agissait d'un autre, je me demanderais : de quoi a-t-elle peur? D'être volée? D'être assassinée ? Ce n'est pas vraisemblable, et, de suppositions en suppositions, j'en arriverais inévitableriient à celle-ci: Elle a peur de l'aimer. - - BÉRTHE, riant. ■

Gomment, n'y ai-je pas songé ? Voilà une idée qui devait naturelle■

naturelle■ vous venir ! Eh bien ! tpute logique qu'est votre supposition, elle n'est pas fondée, la preuve c'est la conversation même que nous avons ensemble; oserais-je me confier à VPUS, comme je le fais, si j'avais la peur que vous me supposez? Non, Monsieur, je n'ai pas peur de l'aimeret je vous dirais bien pourquoi si je ne craignais de vous donner trop

■ de vanité.

EUGÈNE

'■:■ Vous êtes charmante! mais alors....? . .

BERTHE

C'est quelque chose d'inexplicable, d'instinctif, 'si.'vous voulez. -Pensez-vous que le tigre aime son dompteur? et cependant il rampe devant lui, il obéit à son moindre signe. Pensez-vous que le malheureux que le vertige gagne aime l'abîme où il va mourir ? et cependant il s'y précipite. Il y a quelque chose de semblable dans ce que j'éprouve, je n'aime pas Monsieur d'Olney, il ne me plaît pas... il me fascine! je vous renouvellerai donc ma prière de tout-à-l'heure.

' EUGÈNE

Vous m'ernbarrassez fort! Quel prétexte trouver pour reconduire? - Sans compter que cela fera parler, on s'étonnera de cette infraction aux habitudes de notre monde, on en cherchera la cause, on dira que je suis jaloux.

BERTHE

Pourquoi ne le seriez-vous pas ? ■•

EUGÈNE •" .

Mais je le suis! je suis jaloux comme un tigre, c'est mon droit, c'est mon devoir^ je ne veux pas qu'on me prenne mon trésor, mpi !

BERTHE

Eh bien ! laissez dire !

EUGÈNE

Pardon, ce sont là de ces choses qu'il ne faut pas 'trop"montrer. 1

BERTHE

Vous craignez le ridicule?

• EUGÈNE

Non certes ! le ridicule n'est un épouvantail que pour les sots, et j'ai l'orgueilleuse prétention de ne pas faire partie de cette nombreuse confrérie.

lîERTHE '■'."'"--

Alors qu'est-ce donc ?


— 409 —

EUGÈNE " '

Voilà! selon moi, la jalousie qu'on ressent est un hommage, celle, qu'on montre est une insulte !

BERTHE

Que faire alors 1 ■ -

EUGÈNE

Oh une chose bien simple! Vous parliez de vertige tout à l'heure; pour se guérir du vertige, le meilleur moyen c'est de s'habituer à la vue de l'abîme; recevez-le donc spuvent, regardez-le beaucpup et vous ne tarderez pas à vous apercevoir qn'il n'est pas aussi terrible qu'il en a l'air.

BERTHE

Comme vous voudrez, mon ami. .Mais j'y songe, et notre dîner, et les ordres pour notre départ ! Allez vite à votre toilette et ne soyez pas long!

EUGÈNE

Soyez tranquille.

.- Elle sort.

SCÈNE III

EUGÈNE EUGÈNE, Seul.

(H rêve un instant, puis se prenant au collet)..

Mon cher Eugène, voilà le moment.de né pas s'endormir, Veille mon ami, veille! Voyons donc! voyons donc! Me rendre àla prière de Bérthe, l'éconduire! Mauvais! U faudrait qu'il fut bien maladroit pour ne pas trouver moyen de se rendre un peu intéressant. Ah, si je pouvais trouver l'occasion de me montrer supérieur à lui en quelque chose, ce serait parfait! Mais comment? Ah bah! laissons faire le hasard, c'est Un Dieu qui n'est pas aussi aveugle qu'on croit, surtout quand on prend la peine de le diriger un peu, et je prendrai cette peine. Je ne suis pas tout-à-fait un enfant et le moment est venu, je "crois, d'user de cette expérience des femmes qui m'a. coûté si cher à acquérir, sans compter que c'est mon bonheur que je défends ; j'aime ma femme, je yeux qu'elle soit heureuse, et je ne veux pas qu'on vienne troubler sa tranquillité et la mienne.

SCÈNE IV

EUGÈNE, BERTHE BERTHE

Comment, v.ous êtes encore là, et votre toilette? ■

EUGÈNE

C'est juste, je n'y pensais plus.

BERTHE

Où avez-vous donc la tête aujourd'hui ?. Hâtez-vous, nous dînons dans une heure.

EUGÈNE

J'y cours! Il sorti

SCÈNE V

BERTE, Seule;

'■ (Elle suit du regard son mari qui.sort et hd envoie un baisé?'). Je t'aime ! — Oui je l'aime et je suis heureuse, entre les heu27

heu27


4tô

reuses! Mon mari, la bonté, l'indulgence, la délicatesse personnifiées, et avec cela si gai, si spirituel, si communicatif, si soumis âmes moindres désirs; décidément j'ai fait un mauvais rêve lorsque je mè suis figuré... (Elle rêve un instant).

SCÈNE VI BÉRTHE, un valet, puis MARCEL

LE VALET

Il y a là un monsieur qui demande si madame veut le recevoir.

BERTHE .-. "

A-t-il dit son nom ? '

LE VALET

Il m'a remis sa carte !

BÉRTHE, (regarde la carte et pousse un léger cri). Dites que je ne reçois pas! (Le valet fait un mouvement) non ! que je suis sortie.

MARCEL, apparaissant. Je ne le croirai pas, Madame !

(Le valet sort). BÉRTHE, après un court silence. '■ Ah! il est difficile d'agir à sa fantaisie avec vous, Monsieur.

MARCEL

Et pourquoi, Madame?

BERTHE •

Vous semble-t-il que je vous reçoive bien volontiers?

MARCEL

Il me semble tout le contraire, et si j'étais un chevalier galant, je m'empresserais de vous dire :. Puisque ma visite vous déplaît, je me retire, mais jene suis pas galant, où voulez-vous que j'aie appris la galanterie? Voilà cinq ans que je ne.fréquente que des sauvages.

BERTHE

On prétend que les sauvages sont audacieux jusqu'à l'indiscrétion, est-ce vrai, Monsieur?

MARCEL

On les a flattés sur ce point, Madame, mais ils ont pour eux d'être d'une ténacité rare.

BERTHE

Qui leur réussit?

MARCEL

Toujours! Ah pardon, Madame, je dois vous dire qu'il vous reste un moyen, un seul, de vous débarrasser de moi, c'est de rappeler le grand gaillard qui sort de là et de faire honteusement jeter à la porte votre camarade d'enfance. Vous me détestez donc bien, Madame?

BERTHE

Qui peut vous faire croire cela, Monsieur ?

MARCEL

Mais l'empressement que vous mettez à me fuir; il faut qu'un homme fasse bien hprreur ppur qu'une femme comme vous, Madame, c'està-dire un être délicat etfrileux, se décide, en plein hiver, à faire quarante lieues pour se soustraire à sa visite.

BÉRTHE, riant aux éclats.

Ah! vous croyez que c'est pour éviter.votre visite,que-je-suis partie,

MARCEL .

J'ele crois!


— 411 —

BERTHE

Vous vous faites trop d'hpnneur, Monsieur, vous n'êtes pour rien dans ma détermination.

MARCEL

Je fais semblant de vous croire, Madame, mais je suis sûr du contraire.

BERTHE

Qui peut vous le faire supposer... ?

MARCEL

Vous avez eu peur de moi ! "

BERTHE

Peur de vous ! Mais c'est charmant !

MARCEL

Oui, Madame, peur de moi, peur de mon admiration, peur de mon...

BÉRTHE; se levant à demi pour l'interrompre. Mpnsieur!

MARCEL

Rassurez-vous, Madame, je ne dirai pas. le mot. Vous vous êtes bien aperçue, n'est-ce pas? de l'impression que vous produisiez sur moi? Vous avez bien lu dans mon regard que je faisais mentalement une comparaison, que je remarquais que la jeune fille d'autrefois était devenue une adorable jeune femme...

BÉRTHE, l'interrompant.

Grâce, Monsieur ! Vous parlez comme les petits jeunes gens avec qui je danse au bal, vous faites des compliments qui ne brillent pas précisément par l'originalité,

MARCEL, piqué.

Oh! Madame, je n'ai nullement l'intention de vous faire de compliment, original ou non, mais votre demande d'hier: Ai-je enlaidie? ne sollicitait-elle pas la réponse que je viens d'avoir l'honneur de vous faire; je retarde de vingt-quatre heures, voilà tout!

BERTHE

Vous n'êtes pas changé, je le vois; il est toujours difficile d'avoir le dernier mot avec vous. Mais, à propps, puisque vous vous êtes aperçu que je vous fuyais, pourquoi venir me relancer jusqu'ici?

MARCEL

J'avais un irrésistible besoin de vous revoir; je, me suis dit: Voilà cinq ans que je ne l'ai vue, si j'allais rester encore cinq ans sans la voir et j'ai senti mon coeur se serrer.

BÉRTHE, riant.

Mais" c'est charmant! Mon cher Monsieur! c'est une belle et bonne passion que vous couvez-là; il n'y a qu'un remède : la fuite. Vous êtes venu pour me voir, vous m'avez vue, reprenez vite le chemin de fer; cherchez sur votre carte s'il n'y a pas quelque coin du globe que vous n'ayez exploré et empressez-vous de vous y rendre.

MARCEL, songeur.

Vous avez peut-être raison, Madame, et c'est, je crois, le parti qu'il me faudra prendre, je vous demande séulementun sursis dune heure. • Voulez-vous causer avec moi une heure et puis je reprendrai ma vie de Juif-Errant?

BERTHE ■

Causons donc une heure !

MARCEL .

Merci, Madame! je vous dirai donc,M „.^^„..-


— 412 —

BERTHE

Pardon, Monsieur! vpulez-vpus me permettre de chpisir moi-même les'sujets de conversation? ■ ; ■ - - ■•-' - - •

MARCEL

Il faut bien faire comme vous voulez, Madame!

BERTHE

Voilà une belle gelée,., espérons' que le printemps sera précoce cette année. .. Le carnaval a été très-brillant... Que dites-vous de' la' soirée de Madame de Bernard? Elle était magnifique... il y avait de splendides toilettes et, des petits jeûnes gens très-réussis... Avez-vous remarqué la robe de Madame de Beâujeu ? Cette soie bouton d'or faisait un merveilleux effet SPUS les points d'Angleterre qui la cpuvraient sans la cacher... Straus fait admirablement danser..._ il npus a jpué une valse qui est un vrai bijpu... Mais je ne sais plus que dire,, moi!

MARCEL

Est-ce mon tour, Madame ?

•'- y " : .■'■■ BERTHE

Ah! à propos, je savais bien que j'avais quelque chose à vous demander : Ai-je fait des progrès ?

MARCEL

En quoi, Madame?

BERTHE

Tin chorégraphie?

MARCEL

Vous dansez à ravir. J '-■'■■■

. ■ : - BERTHE -

Je vous le dois un peu.

MARCEL

En vérité ! et comment cela?

.. BERTHE

Vous souvenez-vous quand j'étais petite fille et que vous étiez déjà un grand garçon, tout fier de ses moustaches naissantes, de quel tort dédaigneux vous médisiez: Mademoiselle Bérthe, VPUS n'êtes pas en mesure, Mademoiselle Bérthe vous dansez à cpntre-temps, Madempïselle Bérthe, vPtre professeur de danse vole l'argent de Madame votre mère. -

MARCEL

Vous vous souvenez de ces enfantillages ?

, BERTHE

Certes! et de bien d'autres encore; ainsi,, je me souviens,que vous ne dansie z pas volontiers avec moi et que quand, faute d'une autre danseuse, vous vous décidiez à m'accôrder cet insigne honneur, vous' y mettiez tant de mauvaise grâce et Vous me faisiez payer cette complaisance par tant de moqueries, que je ne pouvais vous souffrir. •

MARCEL

Ah! et à présent?

BERTHE

A présent?.,. je suis très-fidèle à mes sympathies, savez-vous ?

■ ' - MARCEL

Et à VPS antipathies?

• • i. BERTHE

Cela cpule de spurce, sans compter... (Elle s'interrompt).

MARCEL

Achevez!

BERTHE

C'est inutile !


4i 3 —

MARCEL . . .-

■ Cependant !

.,-...." BERTHE

N'insistez pas, je ne veux pas répondre.

MARCEL

Vous m'ayez fait tout-à-1'heure un compliment que. je voudrais bien vous rendre.

'---■•-. BF.RTHE

Un compliment ?

MARCELOui,,

MARCELOui,, m'ayez-vous pas dit qu'il était toujours difficile - d'avoir - le dernier mot avec moi; voulez-vous me permettre de constater à mon tour qu'il est trop facile de l'avoir avec vpus ? Àu-trefpis,. déjà, : vous aviez de ces sous-entendus et vos phrases restaient souvent en route.

BERTHE

A la bonne heure ! je vous retrouve, continuez, la moquerie vous va mieux que le sentiment.

MARCEL ■ .- ■ ■ . ; "

Je continue: comme je n'aime pas les phrases interrompues je les achève..." mentalement.

BERTHE ■

Ne pourriez-vous penser tout haut ?

MARCEL- - , ■-" ■••■•■ "."■■

C'est facile ! Je reprends donc vptre phrase : Sans cpmpter... les tprts plus graves que vous avez eus, ensuite, envers moi ! Torts dont je n'ai pas eu conscience alors, torts qui ont tenu, plutôt aux circonstances qu'à ma volonté, torts dont mon amer repentir vous venge aujourd hui et que vous m'auriez pardonnes, peut-être, s'ils n'avaient touché à ce sentiment si irritable, chez les femmes surtout, qu'on appelle l'amour-propreV

BERTHE. .

C'est un sujet.délicat que vous abordez là, Monsieur, et il eut:été de bon goût de votre part de ne pas réveiller des souvenirs qui n'ont rien de bien agréable ni rien de bien flatteur pour moi.

MARCEL.

Je croyais qu'au .milieu de votre bonheur présent vous aviez oublié tout cela.. "

BERTHE

Le fait-est que la part que le sort m'a réservée est assez belle pour faire taire ma rancune, car, comme vous le dites, je suis heureuse, parfaitement heureuse; j'ai un mari qui m'adore et que j'aime moi-même de tout mon coeur.

MARCEL

Vous ne sauriez croire combien cet aveu m'inonde de félicité.

BERTHE

je vous dirai niietix, il me passe un petit frisson quand je. pense qu'à . une époque il vous aurait suffi de dire: oui! pour que ma vie fut complètement changée.

MARCEL

Et vous pensez que. vous auriez perdu au change ?

BERTHE

J'en suis à peu près certaine.

MARCEL

Ah!

- BERTHE

Et si, depuis l'époque, où nous nous sommes.perdus de vue,vousavez suivi le précepte du sage, si vous vous êtes étudié vous-même , vous devez être de nîon'.avis.


. .. ■ . :f -- 4H-~ . ff-f ;:-';■

MARCEL, piqué.

Peut-être! Je vous remercie, en tout cas, des choses gracieuses :qùe vpus vpulezbien .médire. et je:voùs prie d'être persuadée due je ne , [.laisserai pas échapper l'occasion de: vous les renâmf'':'-wf..:fF:'(r.-f;^

BÉRTHE; Je m'y attends bien ! Heureusement que la moitié .dé. l'heure proi mise est écoulée; j'offrirai: à. Dieu la demi-heure qui resteenexpiation . de mes péchés. '.:r'f/f.'\

MARCEL, se levant.

Je vais abréger votre supplice, Madame, mais permêttêz-fnoi de vous

; dire que j'étais loin de m'attendre à la réception ; que, :yous rii'avez

faite; je suis venu ici pensant rencontrer une âmie,:et. je "trouvé une

implacable ennemie dont chaque parole est un sarcastnè, dont: chaque

'sourire est une ironie. Adieu , Madame!

: . BÉRTHE, le retenant.

Ne partez pas ainsi! Nous sommés amis au fond, .n^esi-cê pas? ;J'âi, ; été cruelle, c'est vràilymais vous, ne sauriez cr.oiré"cômbièhjj'ài ïétë douloureusement impressionnée par les paroles froidement, :â;ûdaeièu" sèment moqueuses qui ont suivi votre entrée.- -

MARCEL ■ y ■ y"

Ne m'avez-vous donc pas donné l'exemple? . "

BERTHE ..'■'.. .'.

Je suis une femme, moi, Monsieur! Je né voulais pas'vous recevoir,

, c'est vrai! J'ai eu peur,-disiezvous, supposons que cejs'ôït.vrai et que,

! semblable aux poltrons Jqui chantent pour se rassurer, je. mé; sois

moquée pour cacher mon émotion. N'auriez-vous pasdujeomprendre

celar Pas du tout, vous avez pris la mouché àyotretpur^yp'usm'avez

rappelé VPS dédains déjâdis, vous avez mieux fait, vpus: m'avez acca;

acca; de compliments,sincèressi vous voule'z, m aïs; qui;; .dans ; nôtre

position réciproque, étaient presque une insulte ; ;sîiLy::a}i";Utt ::homriiei

j au monde qui n'aitpas lé droit de médire que je suisîpelïe^ c'est vous,

; Monsieur, '■"".-'

y.': MARCEL '."""■'.:'■

Ah ! permettez, Madame! je ne puis accepter cela,

. ' - y BERTHE v:

Il le faudra bien, si vous désirez que nous restions ; amis. Vôùlezyous, comme preuve d'amitié, que je vous parle tout .franc? Savezvousce qui m'a le plus irritée contre vous, ce qui a: amené sur: mes lèvres ces paroles dont vous VPUS plaignez? C'est que; dans votre empressement à me poursuivre, j'ai cru voir, pardon si je me trompe, une intention de séduction, intention qui m'humilie d'autant plus que je suis certaine que -le.coeur, n'y est ppur rien. Eh^biënj. je vous en veux de cette pensée: qui est un putrage à ma dignité eràmpri honneur! Comment me jûgez^yous donc, Monsieur ?;Vpus^ënsi,ez.tPutT à-1'heure, quand yo;us;, êtes;: entré chez moi, :eomme,én::pay^'epnquis,;l retrouver la naïve petite 'fille que vous dominiez autrefois,? T;put est bien changé, Monsieur,.vqs dédains la trouveraient froide aujourd'hui^ vos moqueries rie la feraient plus pleurer et il y a longtemps que votre présence a perdu ledondefaire battre son coeur. :

MARCEL

Battre son coeur.., maïs alors?...

BÉRTHE, vivement. \ 'f - . "..

Oh! ne vous exagérez pas la pprtée des paroles qui ivlennent- de m'échapper. ..une préférence d'enfant, tout au plus! Mais c'est bien passé, jevousle jure! _

MARCEL,sfiomme se parlant à lui-même. - :

Aveugle! C'est donçsbien vrai que chaque horonié-passë, au moins


4i5 —- ■ . .

une fpis dans sa vie, à côté de son bonheur; moi aussi j'ai eu le. bon-:.,: heur à portée de- ma main et je l'ai laissé échapper.! Trop tard ! (relevant la tête) En tous cas, Madame,-.je ne mérite pas, je vous. le. jure,les reproches que vous venez de m'adresser.. Me,connaissez-vous., donc si peu' que vous puissiez supposer qu'il y ait eu chez moi: une. . .préméditation quelconque; je suis presque un sauvage, moi, c'est" l'instinct qui dotriineen moi, il domine tout,,même la raison. Pardon"- de là malencontreuse idée que j'ai eue de vous poursuivre, mais, je vous le répète, je suis venu sans réfléchir, presque malgré moi, Hier, quand je vpus ai revue, j'ai senti tressaillir toutes les. fibres de mon. être ; cela a été rapide et douloureux comme un coup de foudre... : C'est en-vain que j'ai essayé de réagir contre.je ne sais quel sentiment^ suave et poignant, à la fois, qui m'envahissait tout entier ; je, me disais avec désespoir: Est-ce que je valsl'àimër, à présentqu'il est trop'tard?.-' Et puis quand, rentré chez moi, je me suis trouvé seul avec moimême, quand j'ai regardé dans mon coeur, j'ai bien vu que cet amour., qui venait de naître, était désormais ma vie; mais, je vous, le jure, je..- n'ai.pas eu. un espoir, pas eu même une pensée qui pût vous outra"- ger... Seulement j'ai voulu vous voir; j'ai voulu, commeje veux,: moi, c'est-à-dire irrésistiblement, avec passion, avec emportement, avec rage. J'ai voulu, de cette volonté qui rie s'arrête devant rien et qui se; brise: contre l'obstacle quand elle ne peut le renverser. On m'eut dit ce matin qu'en venant ici, je marchais à la mort, que je serais. ; venuquand même. Tenez, Madame, ayez pitié de moi, je souffre, je né vous: demande pas de l'amour, redevenez, un instant pour moi. ce que vous étiez jadis, dites-moi un mot d'amitié, un seul, et je m'en irai avec résignation, et vous n'enteùdrez plus jamais parler de moi.., Vous pleurez?

BÉRTHE, riant d'un rire forcé.

C'est vrai! je...rie-sais- ce que j'ai aujourd'hui;... Voulez-Vous que," nous abandonnions le terrain brûlant où notre conversation vient de glisser,? Je préfère encore vous entendre railler, c'est là que vous excellez. Allons, beau chevalier, à la rescpùsse ! cpntinuez de tirer sur rnPi à moqueries rouges, je vous promets que je. vais me défendre de la belle façon.

MARCEL , ..' .

On sent encore les larmes sous votrerire, Madame. Allons! restez donc vous-même,'ne redevenez pas, je vous en conjure, la femme hautaine et moquëiise de tout-à-1'heure ; écoutez, Bérthe,..

BÉRTHE, se redressant.

Je m'appelle Màdarne de Beaugenais. '

MARCEL''

Que m'importe ? Pour moi vous êtes Bérthe toujours, plus que jamais! Je vous appelais ainsi autrefois, laissez-moi encore vous appeler ainsi; c'estpeut'-êtrè la dernière fois que riousnous rencontrons! Âh! ■■':■ ppurqupi vous ai-je revue? J'étais si tranquille, si insouciant:! Je vais partir, Madame, partir désespéré, je vous en supplie, donnez quelquefois une pensée à celui qui vous aime et qui vous aimera toujours !

BERTHE

Toujours! c'est bien long! et dans votre intérêt, j'espère bien....

MARCEL, avec emportement. Ne raillez pas ! je vous le défends... Oh pardon, Madame, je vous en conjure!

BÉRTHE ' : :

Laissez-moi, en tout cas, vous dire que je ne crois pas à ces ampurs nés du hasard d'une rencontre. , -

MARCEL

Je n'y croyais pas non plus autrefois, Madame, et je. n'y crois pas


~-:4i6

encore à présent ! Laissez-moi rappeler mes idées, laissez-moi me reconnaître dans ce chaos qui remplit ma tête! Vous avez raison, l'amour ne naît pas ainsi et je sais bien que je vous ai toujours aimée, sans rri'en douter peut-être, mais je vous aimais! Cet amour était dans mon coeur comme l'électricité est dans le nuage, on ne la Voit pas, on ne-la sent pas, on pourrait croire qu'elle n'existé pas; tout-à-coup, le choc se fait et l'éclair jaillit, ce n'est pas le choc qui a fait l'éclair. Ah! voilà donc pourquoi je pensais si souvent à vous pendant les longues années que j'ai employées à courir le monde, voilà pourquPi je ne pouvais séparer votre idée de 1 idée de mon pays; oui, toutes les fois que je songeais à la France, et j'y songeais souvent, je voyais apparaître, dans mon souvenir, le visage pâle et les grands yeux noirs dé la petite amie que j'y avais laissée! Ils sont tous morts ceux que j'ai aimés, Bérthe , mon père, ma mère, mon frère Georges, vos parents qui me chérissaient presque comme un fils; il ne reste que vous, c'est en vous que se concentrent toutes mes affections d'autrefois; VPUS êtes la personnification démon passé, et nos deux existences ont marché si près l'une de l'autre qu'il n'y a peut-être pas un de nos souvenirs d'enfance qui ne npus spient communs. Vous souvenez-vous, quand nous étions petits, tout petits, comme nous nous aimions? Vous souvenez-vous, Bérthe, que, pendant longtemps, dans notre ignorance enfantine, nous nous sommes crus mari- et femme? Vous souvenez-vous quand nous nous en allions tous deux nous donnant gravement le bras et échangeant nos naïves tendresses? Voyez-vous nos mères souriant, à notre amitié naissante, l'encourageant même, nous confondant dans les mêmes caresses au point que nous croyions tous deux avoir deux mères. Je me_ souviens qu'un jour, vous deviez a:voir six ans, moi huit, votre père disait au mien, pendant que nous jouions sur l'herbe à leurs pieds: voisin,_ nous les marierons ces enfants ! Et j'ouvrais de grands yeux étonnés, me demandant : niais n'est-ce donc pas déjà fait?

.BERTHE

Ah! si vous aviez voulu!-

MARCEL

Si j'avais voulu! A-t-on donc une volonté à vingt ans? Est-ce qu'on songe seulement à regarder si l'on n'a pas le bonheur à ses côtés ? C'est trop près cela! On regarde au loin, on est avide de grand air, de mouvement, de liberté ; on s'envole comme le,petit oiseau s'envple de , spn nid; ce n'est pas qu'il y soit mal, c'est qu'il a des ailes, c'est qu'il veut se prouver à lui-même qu'il a.des ailes; et il ne tient pas compte des cris plaintifs de la mère qui essaie de le retenir, il s'en va, sans souvent se douter qu'il .marche sur un coeur; car je le devine à votre émotion, à vos larmes, Madame, VPUS m'avez aimé jadis; et je ne l'ai pas vu, je me suis mis à la ppursuite de je ne sais quelle chimère, de je ne sais quelle chpse vide que je croyais tpujpurs saisir et qui m'échappait toujours. Et aujourd'hui quand,las de courir le monde, je reviens au nid de mon enfance, hélas! la mère est morte et la petite amie m'a chassé de son coeur... je ne me plains pas, je l'ai bien mérité ! (Il lin prend la main et la baisé avec transport) Oh Bérthe!

Bérthe! '■■.■'--'•.

BÉRTHE, essayant de dégager sa main.

Laissez-moi, Monsieur, je:vous en prie! et taisez-vous! je ne: puis vous exprimer combien vous me faites souffrir'!

MARCEL

Bérthe! Berthé!

BERTHE

Ne m'appelez plus ainsi !

. . ■ MARCEL

Je vous aime ! et je le sens, et j'en suis sûr-, vous m'aimez aussi !

BERTHE

Moi, vous aimer ! C'est de-la folie"! Je nie suis laissé attendrir- par


— 4'7 —

les vieux souvenirs que vous invoquiez, voulez-vous m'en faire repentir?

MARCEL

Je vous aime !

BERTHE

Eh bien ! je vous crois! oui ! mais partez, partez tout de suite! Je vous dirai à mon tour : ayez pitié de moi! je ne vous ai jamais fait de mal, pourquoi venir troubler ma tranquillité? Pourquoi venir vous jeter en travers de mon bonheur? Je vous avais presque oublié, moi ! N'y a-t-il pas dû reste un monde entré nous: mon devoir!, mon mari qùèj'aime, entendez-Vous? partez! je vous en prie! Partez!

. MARCEL

Partir ! à présent que je sais, que je comprends que vous m'aimez! Vous me demandez 1 impossible! Votre devoir! votre mari! que m'impprtë ? — Vpus m'aimez, je vpus aime éperdumeht, follement! — Il est ppssible que cet ampur spit ppur npus un malheur, un désesppïr, je ne regarde pas si loin! L'avenir pour moi c'est l'heure qui s'écoule. (Il se jette à ses pieds). Rendons-la assez belle, assez enivrante cette heure qui est à nous pour donner au destin le droit de nous frapper plus tard sans injustice!

SCÈNEVII Les mêmes,EUGÈNE.

EUGÈNE

.(Qui entre pendant cette déclaration, prend un coussin sur le canapé, s'approche doucement, sans être vu de 'Bérthe ni de Marcel, et, posant brusquement son coussin devant ce dernier). Ne seriez-vpus pas mieux ainsi, Monsieur?

CÉèrthepousse un cri, Marcel reste immobile, stupéfait). Ma prévenance rie paraît pas vous plaire?

MARCEL

.Monsieur je vous prie de croire,.. Ne croyez pas !

EUGÈNE ...

Je ne crois absolument rien, sinon que vous êtes à genoux sur le parquet qui est très-dur et que cette position doit vous incommoder beaucoup. Mais je cause: ma chère amie, présentez-moi donc à Monsieur.

MARCEL

C'est inutile, Monsieur, quoique je ne vous aie jamais vu, je vous connais parfaitement, je sais même que je vous dois une réparation, et je.suis prêt à vous l'offrir.

ËUGÈNE, jouant Vétonnement.

Une réparation! et à propos de quoi Monsieur,, s'il vous plait ? Ah ! parce que vous faisiez la cour à ma femme, mais: je trouve cela tout naturel, Madame serait bien avancée d'être.admirablement belle, si on ne.lui faisait pas la cour.

MARCEL

Trêve de railleries, Monsieur, ce n'est digne ni de VPUS, ni de mpi > je vôùS ai offense, vous vous en vengez en homme d'esprit; permettezmoi de ne rien vous devoir. Entraîné-par ma: jeunesse, par la chàleur de mon sang,par je ne sais quel vertigèqui me domine depuis hier, je me suis laissé aller à oublier les principes de toute ma vie, à convoiter un bien qui ne m'appartient pas, qui né peut jamais.m'appartenir..;Eh bien! je ni'è'ri punis moi-même en infligeant à mon orgueil une suprême, hùmiliâtibri: je vous demande pardbri à VPÙS, Madame, et je 1 vous demande pardpn à VPUS, Mprisiéur!


4i;8-— "

.'- . ■"' ''•'. EUGÈNE: '- . ..■■'"!■■ y' .--■'■'■:.', "'"

: Bravo ! Monsieur! c'est noblement expier un léger tort. : .

BERTHE ■'-. y; '_'

Monsieur est l'ami d'enfance dont je vous parlais tout-à-l'heure/:

EUGÈNE '"--: '

Je m'en doutais.,

- . BERTHE;' :.--

Faut-il vous avpuer que je me suis laissé entraîner par le charmé . des vieux souvenirs qu'il invoquait et que j'ai, oublié un instant-, que/ c'est presque être coupable que de laisser même soupçonner qu'on, peut le devenir; cet aveu vous ferà-t-if douter de nipi, mpû ami?-

EUGÈNE . ■'■.' =

Dieu m'en garde, ma chère Berthé!

BERTHE .''.'_' '-.-. _,' -,

Eh bien je vous renouvellerai en présence de Monsiëur; la prière que je vous-aidëjà adressée: J'ai besoin de solitude et je désirerais fermer maporte à tout le monde, même.âmes meilleurs amis.

MARCEL ■ :

: Je comprends, Madame

EUGÈNE -'-."y :.

■'■'.: Fermez votre: porte, je leveux bien); mais laissez-moi vous prier de:, youlpir bien faire une exception en faveur de Monsieur d'Ôlney,. " _

MARCEL, étonné'. " "y y En nia faveur?

EUGÈNE■

'".' Certes ! il y â longtemps, Monsieur, que j'avais eriyie de faire Vôtre connaissance ; j'ai entendu beaucoup parler de vous.parMadame, qui :: fait un grand cas de. votre caractère et de votre .esprit ; elle prétend même que vous en avez. trop.

MARCEL; .Je l'ai bien montré aujourd'hui!-,

'■'. ;.EUGÈNE^ .:.:'-,v :.. "'"'y,;:'.■:'"::-'■.■'.

Quoiqu'il en soit, je sais qUe.yoùs êtes un homriiedë'jcoeurjl'hôrineur:. :et la loyauté personnifiés; comme je fais/grand cas ,dèsgens dè;{;vptre;; yaleur,"je me garderai bièridéme priver delocçasipri 3e:yoùsrençpiTtrer; je vous priedo.nc, 'Monsieur,, de regarder tria maison eùmmedà !. Vôtre et d'y venir le plus souvent possible; voulez;Vpus: toutefois me permettre de prendre avec vous une légère précaution ? v

MARCEL .'■;;-. y"; y" "■ :

Une précaution! je ne comprends pas.

■ '. ' .EUGÈNE- <:C

- Si je vous demandais votre amitié, Monsieur?

MARCEL, le considérant un instant et lui tendant les deux mains .y . Je vous répondrais: spypns amis. .

.EUGÈNE, lui serrant les mains. ,;.;:;

• Spyons dpnc amis, Mpnsieur. Et à présent je suis :bientranquille, : et parfaitement sur que vous ne ferez plus la çpur à mâfemmë.. '•-; LE VALET, ouvrant la porte à deux battants. Madame est servie ! -

■ ■ EUGÈNE

- Voulez-vous, Monsieur, me faire l'honneur d'accepter nptre tnpdeste dîner? . "

MARCELD'autant plus vplpntiers, Mpnsieur, que de lpngtemps je rie pourrai me procurer semblable plaisir. ." -

EUGÈNE

Y a-t-il indiscrétion à VPUS demander ppurqupi?

MARCEL

Nullement, Monsieur, j'ai donné à lord Warvick-, rëridez-yoùs au cap. Farevel en Goënland, ppur. le 22 août, nous spmmës.le 9 mars, jugez si j'ai du temps à perdre! aussi partirài-je ce soir, ... .:


— 419 — BÉRTHE, à son mari.

Vous êtes la bonté et la délicatesse même, mon ami, mais que devez vous penser de moi?

EUGÈNE

Je pense... vous me promettez de ne pas trouver ma comparaison atroce, je pense que les vieux souvenirs sont comme les vieux chats... il est souvent dangereux de les éveiller.

MARCEL offre son bras à 'Bérthe, le rideau tombe.

Siméon GOUET.

Vienne, le 26 janvier 1870.


LA GRANDE ABBAYE DE DAUPHINE

A MONSIEUR GUSTAVE BOUCHARDON

La Grèce, si féconde en fameux personnages Que l'on vante tant parmi nous,

Ne put jamais trouver chez elle que sept sages. Jugez du nombre des fous!

Mon cher ami,

E moyen âge, époque classique de la folie en quelque sorte, a laissé partout des traces de ses sociétés folles, en Dauphiné comme ailleurs. Déjà, à propos d'un diplôme du XVIIe siècle,

et dans une notice intitulée : Le poète Jean Millet et l'Abbaye de Bongouvert (i), j'ai eu occasion de donner une idée de cette institution locale et d'accompagner cette publication de l'image des sceaux très-curieux qui corroboraient le diplôme

(i) Grenoble, Prudhomme, 1S69.


— 421 — dont je viens de vous parler. C'est un autre monument de cette singulière association que j'ai le projet de décrire dans les lignes qui vont suivre.

Des deux sceaux précédemment publiés, l'un était muet; l'antre portait une légendeinterprétative: SOCIETAS PACIS. Celui dont je donne aujourd'hui la portraiture fidèle; étale son vrai titre au grand jour, et non plus seulement une paraphrase de ce titre. C'est LE SEAV DE LA GRANDE ABAIE DV DAVPHINÉ SEANT A GRENOBLE.

La Grande Abbaye ou l'Abbaye de Bongouvert, c'est tout un; et, malgré la stupéfaction où je vis un jour un savant professeur, qui en. avait —- en vain, cela, se comprend, — recherché le nom parmi- ceux des Abbayes ou Monastères de la province et qui me témoignait sa surprise de me voir aborder un pareil sujet, je continue à en parler, comme d'une institution fort connue... au temps passé, et de ressusciter ses reliques, lorsque l'occasion s'en présente.

Vous, n'ignorez pas, mon cher ami, que ce titre, à'Abbaye s'est donné, au moyen âge, à une foule de sociétés de joyeux compagnons qui s'étaient imposé, sous je couvert du plaisir, le droit de redresser les torts de la plus aimable moitié du genre humain envers celui dont elle était pourtant une des côtes. Serait-ce par allusion à cette origine, que tant de maris, appellent leurs femmes leur JCJOÏ/Z? de côté?

C'est la curiosité, dit-on, plus. que. l'attrait du fruit luimême, c'est le besoin surtout de la domination, qui ont perdu notre première, mère et qui, depuis, ne laissent pas que d'avoir quelque empire sur les filles... Notre poète Millet l'a osé dire: dans son gentil tengage :

Si Adam n'osse pas obéi à sa fena,

Jamey no n'aurion sceu que vou dire la pena;

et Boileau a ajouté en bon français, qui n'est pas, pour cela, mieux compris de celles qu'il vise :

Mais dès ce jour Adam, déchu de son état, ■D'un tribut de douleurs paya son attentat;

Quoiqu'il en soit, mon cher ami-, vous savez, je n'en doute pas, tous les reproches bien ou mal fondés que l'on fait à la femme, et, dans vos souvenirs de jeunesse, vous retrouvez peut-être encore ces joyeux charivaris, accompagnés de chan-


— 422 — sons passablement intéressées, dont le gosier (gula) faisait et réclamait tous les frais... C'était, hélas ! notre Grande Abbaye,. bien dégénérée, il est vrai, de sa splendeur première;: c'était la queue de cette belle institution de nos pères, tombée de nos jours sous le coup de l'article 479 du Code pénal.

« Art. 479.—Serontpunis d'une amende de 11 âx5 francs inclusivement... les auteurs ou complices de bruits ou tapages injurieux ou nocturnes troublant la tranquillité des habitants.

« Pourra, selon lés circonstances, être prononcée; la peine d'emprisonnement pendant 5 jours au plus... contre les auteurs: ou complices de bruits ou tapages injurieux ou nocturnes. »

La devise de Thëlème a, de tout temps, été la seule règle invoquée par une jeunesse ardente et folle de plaisirs ; mais le Gode pénal est- une bride qui l'empêche de s'emporter et de pro'clamer trop haut sa devise; et cette ëpée de Damoclès est tout ce qui reste d'un usage jadis prôné, puis toléré, et màihtenant proscrit.

Un proverbe^ émané de la sagesse insulaire des Guernesiens, dit que

.Quand là poule plus haut que le coq chante, ' '.-

Là maison est misérable et méchante.

Mais les maris de Guernesey n'ont pas été les seuls à s'apercevoir de cette dure vérité, et ceux du Dauphiné^ comme ceux des autres contrées .de l'Europe, ont compris qu'il fallait chercher un moyen de ramener leurs douces moitiés à un sentiment plus vrai de leurs attributions naturelles. Le christianisme avait aboli l'esclavage de la femme, et celle-ci, comme un peuple à qui l'on fait une concession et qui, dès le lendemain, en réclame toujours une autre, se montra bientôt disposée à de nouveaux empiétements. C'est là l'histoire de l'humanité; c'est là aussi l'origine de ces sociétés qui surgirent de toutes parts au moyen âge, avec une grande diversité de noms et d'attributions, et presque toujours associées à certaines pratiques religieuses ou affectant une forme religieuse, malgré cette alliance singulière de la piété et de la folié. Le culte de St-Pichon, à ; Romans, a eu sa raison d'être, aussi bien que les invocations à Ste-Ghicote, patronne des esclaves à Rio-de-Janeiro, ou à M., de Vergeron que nous retrouyons


— 423 -—

dans Lo cliapitro brouilla (i). Le bâton est l'instrument qui se cache sous le symbole de la crosse abbatiale ou épiscopale des Abbés de la jeunesse ou des Evêques des Fous. Aussi n'est-ce pas pour les battus que les Allemands ont créé ce proverbe : il fait bon vivre sous la crosse.

Unter den Krummstab ist es gutwohnen.

Vienne, pour son compte, posséda plusieurs de ces associations, non simultanément peut-être, mais se succédant par la force des changements naturels à toute création humaine. Le moment précis de leur établissement, comme celui de leur extinction, est ignoré; leur existence est un fait, mais les détails de cette existence et le rôle qu'elles ont joué sont un problème. Tout s'enchaîne ici-bas, et il serait curieux de pouvoir renouer la chaîne interrompue de l'antiquité aux temps modernes. Les Saturnales des Romains sont plus connues que celles des Gaulois, par la raison qu'il nous est resté beaucoup plus d'écrits et de monuments romains que nous n'en possédons pour la Gaule... Et cependant, qui sait si, dans le peu qui nous reste de nos vieilles coutumes, on ne pourrait pas encore découvrir quelques débris des moeurs de nos pères? De même qu'en numismatique on observe la loi de la dégénérescence des types, on peut s'assurer que cette dégénérescence existe pour les institutions, les lois, les moeurs, les costumes. Les sociétés du moyen âge n'ont pas, comme celles de l'antiquité, laissé de traces aussi visibles, ni aussi tenaces; et le progrès,qui s'opère chaque jour,aura bientôt anéanti ces souvenirs, si l'on ne recueille au plus tôt, non-seulement les traditions, mais encore les choses dont l'archéologie peut tirer quelque induction. C'est donc un devoir pour nous de faire connaître ces monuments, où la piété et la folie se coudoient 1 et forment une alliance si singulière, et de ne négliger aucun des objets qui nous tombent sous la main.

La Grande Abbaye de Dauphiné ou Abbaye de Bongouvertint de ce nombre. C'est sous ce dernier nom qu'elle était connue à Grenoble, à Romans et dans beaucoup d'autres lo(t)

lo(t) chapitro brouilla, dialogua entre deu cùfAarë. Faut ly fare sinti monsieu de Vergeron.


— 42* — ■

calités des environs de notre ville. A Vienne, à Valence, ainsi que dans le Vivarais, c'était VAbbaye de. Maugouvert. Ces dénominations semblent porter avec elles leur explication d'Abbaye du bon ou du mauvais gouvernements Mais, est-ce: bien là le sens véritable qu'il faut attacher à ces noms ? J'ouvre le Glossaire du patois de la Suisse romande, et le doyen Bridel m'y apprend que le nom primitif de l'Abbaye des Vignerons de Vevey était YAbbahi dei mô-couert, et que, daiiS;. l'idiome local, mô-couert signifie mal couvert, niai habillé, pauvrement vîtu'. Ce titre serait-il une imitation ou plutôt une parodie de celui de Maugouvert, ou bien faudrait-il dériver ce dernier d'une corruption de la dénomination suisse ?

Chaque localité, du reste, donne à ce mot un sens différent.

AMetz, par exemple, Maugouvert signifie: « unhomme qur se conduit mal, un dissipateur»; et, dans une note de son Rabelais (i), Le Duchat dit qu'en Languedoc et dans une partie du Dauphiné, cette expression s'entend du « mauvais régime.» C'est en ce sens que, dans la seconde moitié du XVI° siècle, un célèbre médecin valentinois, Laurent Joubert (2), écrivait que « l'enfantement peut être avancé ou retardé par un mauvais régime..., que le mauvais régime de la famé est cause qu'elle anfante ores plus-tost, ores plus-tard. »

Ce terme laisse donc de la marge, pour le sens à lui attribuer. Nous ne vivons plus de la vie. de nos pères; nous ne pensons plus avec eux, et nos mobiles sont bien-différents des leurs. Partant, nous ne comprenons pas toujours bien leurs coutumes, leurs usages, encore moins les motifs qui les leur ont; imposés. Néanmoins, je crois que ce nom d'Abbaye de Bon ou Mal gouvert ne peut être qu'une allusion aux lois conservatrices de l'empire de l'homme dans le ménage et aux troubles..- qui amènent les prétentions du sexe que l'on est convenu, de considérer comme le plus faible,... lois dont l'Abbaj^e s'était: constituée le défenseur, troubles qu'elle s'était donné, la mission de réprimer.

Ne me demandez pas, mon cher ami, l'origine de ces singulières corporations qui doivent, selon toutes les probabilités,

(t) Liv. 11, cil. ti, p. 148.

(2) Erreurs populaires, etc., i™ partie, liw lit, ch. 2i


— 425 — remonter aux Saturnales antiques. Non est hic locus, et maréponse exigerait, du reste, des développements peu en rap-' port avec le cadre modeste que je dois m'imposer pour cet article. Tout au plus pourrais-je vous dire que le fils de David, par qui nous savons que le nombre dés fous est infini (i) et qui avoue lui-même être le plus fou des hommes (2), que Salomon, un « folz à vingt et cinq quarraz, dont les vingt et quatre font le tout », ainsi que Rabelais le dit en définissant la folie la plus avancée (3), serait bien digne d'être le premier auteur de ces extravagances, s'il fallait en croire Michel Menot, un des plus singuliers prédicateurs du XVIe siècle : Si fier et chorea de omnibus fatuis qui fu&runt à principio mundi, Salomon tanquam proecipuus ferret marotam (4) ; et Mathurin Régnier, qui a dit que

«Les fouxsont aux échets les plus proches des rois » (5).

semble avoir eu, dans son vers, envie d'une allusion de plus à l'auteur du Livre de la Sagesse.

C'est à Vienne surtout que l'on aurait eu le droit de répéter le verset Deposuit potentes de sede : et exaltavit humiles (6). Lisez l'Histoire de la Sainte Eglise de Vienne, du chanoine Charvet, vous serez édifié sur ce chapitre. Et dire que l'Archevêque de Vienne, — c'est l'abbé d'Artigny qui nous l'apprend,— était tenu de donner, pour cet édifiant spectacle, à l'Evêquedes Innocents , trois florins etc!... et que l'Abbesse de Saint-André était également obligée à fournir une Abbesse

folle, etc.!.. Les anciens , comme les modernes, n'ont pas craint

Par un peu de folie d'égayer la sagesse : Quand il est de saison le délire est si doux !

Horace ne le dit-il pas en tous termes dans la charmante

invitation qu'il fait à Virgile de venir le voir à la campagne (7).

C'était à l'Abbaye de Bongouvert, ai-je encore dit, qu'in(î)

qu'in(î) injiiiitus est numerus... fEcclêsiaste, ch. I, v. i5).

(2) Stultissimns sum virorum. et sapientia hominum non est mecum, (Proverbes, ch. XXX, v. 2). '

(3) Pantagruel, liv. in.

(4) Si tous les fous qui ont existé depuis l'origine du monde formaient un choeur de danse, Salomon, comme le principal J'entre eux, serait digne déporter ia marotte

(5) Satire XIV.

(6) 11 a renversé les puissants de leur trône, et il a élevé les humbles. (Cantique delà sainte Vierge). .

(7) Misce stullitiam consilïis brevem :

Pulce est desipere in loco,

Liv. IV, Ode XII,

28


— 426 —

combait lé droit de Charivari, et tout le monde sait dans quelles circonstances avaient Heu ces concerts populaires. Je veux vous citer ici un passage de la Bourgeoisie de Grenoble (i), comédie où Millet met en scène une veuve inconsolable. Marciana, pleurant déjà Cassore^ son nouvel adorateur, croit cependant que le volage revient à elle : Mais ore, s'écrie la pauvre sotte,

Mais ore (2) son retour me farcit d'allegressa,

Puisqu'v v.ou qu'vn Cura joigne notra caressa,

Je volo qu'on me fasse vna chaneuari (3),

Que s'en parley per tout jusque deley Paris,

Et afin que.iamay ne s'en grusei veysina,

le volo qu'à lé peyle on ouùrey ma cuisina,

Qu'après qu'on lez aurat fat per tout timpana,

On le fasse aussi-to sur lo feu crisina;

Car ie volo traitta en bugnette (4) et dorade (5)

L'abaï dé le fene, à sau et à camba'de.

Le fene du grand poi (6) en prendront le choquet;

Car elle pilliront lo meillou du banquet,

Treysur tout rempliront du pilliageo lour poche,

Sen craindre lou caquet, l'honto ni le taloche,

E ne sarat pas ren vn banquet à cachon,

Qui a le belle fat fare lo reverchon:

Mais vn banquet dressia per toute tabla ouuerta,

Je m'en yoey donna ordre à tout ce que me faut. Per recepvre l'eypou et lou Moino Briffaut, (7) Que la granda Abbaï me mandarat pot-estre, Si-to que j'auray prey mon seruitou per maistre.

Quoiqu'il en soit de l'antiquité de ces institutions si diverses, la plupart d'entre elles, à une époque de transition comme celle du moyen âge, vinrent combler les lacunes de la législation

(1) Acte IV, se. IV. :

(2) Mais maintenant son retour me comble d'allégresse, Puisqu'il veut qu'un curé unisse nos tendresses,

Je veux qu'on me fasse un charivarij Qu'il s'en parle partout jusqu'au delà de Paris, Et afin que jamais voisine ne s'en moque, Je veux qu'aux poêles (du charivari) on ouvre ma cuisine ; Qu'après qu'on les aura fait partout résonner, On les fasse aussitôt sur le feu grésiller; Car je veux traiter en beignets et en dorades L'Abbaye des femmes à sauts et à gambades. Les femmes (de la rue) du Grand-Puits en prendront le hoquet, Car elles pilleront le meilleur du banquet. Trois surtout rempliront du pillage leurs poches, Sans craihdreles caquets, la honte, ni les taloches... Et ce ne sera pas un banquet en cachette, Qui aux belles fait faire la chute à la renverse, Maïs un banquet dressé pour toutes, à table ouverte,

Je m'en vais donner ordre à tout ce qui m'est nécessaire, Pour recevoir l'époux et les.Moines Briffeurs Que la Grande Abbaye m'enverra peut-être, . Aussitôt que j'aurai pris mon serviteur pour maître. (31 Chanevari, charivari, ditJe Dictionnaire de l'Académie, bruit tumultueux de poêles, poêlons, chaudrons, etc., accompagné de cris et de huées, que l'on faisait, la nuit, devant la maison des fenimes du petit peuple, veuves et âgées, qui se remariaient.

(4) Bug-nette, beignets, sorte de gâteaux frits à l'huile, et, d'ordinaire, saupoudrés de sucre. (5| Dorade, autre espèce de gâteaux à la poêle.

(6) Le feue du grand poi, les femmes de la Grand'Rue, autrefois Charreyri du . Grand Poi. Son nom lui venait d'un puits qui existait alors, à son extrémité, vers

la place St-André.

(7) Les Moines Briffaut ou plutôt Briffeurs. Nom plaisant qui sera expliqué plus loin par un vers placé dans la bouche de Florinde, — un autre personnage de la Bourgeoisie de Grenoble, — et qui fait allusion aux pâtés et autres victuailles menacés d'être engloutis par les Confrères du Charivari, d'être briffés (du vieux, français briffait, mangeur, glouton).


— 427 —. Par une sorte de. mot d'ordre, et de leur autorité privée, elles surent atténuer ou faire cesser certains désordres contre lesquels les lois se trouvaient impuissantes. La loi de Lynch est fille des mauvaises moeurs, comme la médecine l'est des maladies. Les fous sont parfois plus utiles aux sages que les sages aux fous, et d'ailleurs à chaque fou sa marotte.

Tel fut le rôle de la Grande Abbaye de Dauphiné : faire de l'ordre avec du désordre. Vous voyez que cet apophtegme n'est pas nouveau,... en action du moins. C'était le moyen mis en usage par l'Abbaye de Bongouvert, de même que là poésie emploie le dévergondage des mots au service de la morale publique,

Je l'ai dit dans un écrit déjà cité (i), cette corporation était composée de joyeux compagnons. Constituée, dissoute, ressuscitée et reconstituée plusieurs fois, elle le fut de nouveau, en 1660, pour seconder, à sa manière, les réjouissances que l'on fit à Grenoble, à l'occasion de la conclusion de la paix et du mariage du roi.

Mais, medirez-vous, pourquoi ces alternatives de dissolution et de résurrection?... Ah! ces démonstrations de la joie publique allaient parfois trop loin... Le but était bien vite dépassé, et les lois conservatrices des moeurs, secondées par les censures ecclésiastiques, réclamaient trop souvent une répression et une compression devenues nécessaires... Puis, un beau jour, de poétiques prédications, un simple sonnet même, suffisaient à ressusciter la société défunte... L'effervescente jeunesse réclamait son concours et sentait le besoin d'expansion létifiante, comme on disait dans le bon vieux langage. Il y avait de la gourme à jeter, et il fallait bien trouver un exutoire. Assez, s'écrie Bonaventure Des Périers dans le sonnet placé à la fin de la première partie de ses Nouvelles recréations,

Assez, assez, les siècles malheureux Apporteront de tristesse autour d'eux ; Donc au bon temps prenez esjouyssance...

Je publiai, dans la notice que je vous ai nommée tout-àl'heure et dont je me suis un peu écarté par la citation que je viens de vous faire, un diplôme bien propre à exciter la

ft) Le poète Jeah Millet et l'abbaye de 'Bongouvert, .


— 42^ —■ curiosité de notre époque et portant la signature de Rémj' 1, Abbé Général de la Grande Abbaye de Bongouvert de Dauphiné ( i), ainsi que celle de Millet, qui en était le Secrétaire Général. Ce diplôme avait été donné et octroyé, au nom de la célèbre Abbaye, au Sieur Perrin, Escuyer conseiller secrétaire du Roy, Maison et Couronne de France et Greffier civil en sa Cour de Parlement, Aydes et Finances de Dauphiné, et lui conférait la charge de Grand Lieutenant et VicaireGénéral de l'Abbaye de Bongouvert de Grenoble. Ces titres pompeux et sonores vous étonnent, mon cher ami, et pourtant il y en avait bien d'autres.....

Je veux vous citer, à l'appui, une scène de la comédie de Millet: elle vous éclairera, mieux que je ne saurais le faire moi-même. C'est celle (2) où le docteur et avocat Bergame déclare sa flamme à Florinde et lui propose de l'épouser. Pour nous marier, ajoute-t-il, n'attendons pas demain. — No maria nou dou, réplique Florinde,

No maria (3) nou dou contre louz ordinayro, Chacun s'en mocquariet, et lou taborineyro De la grande Abbai de bon et maugouûert (4) Fariet cliey le mayson de dret ou.de trauer, Eycarabossiriet du peyrolié le casse, Voyantariet le bosse et toute le cocasse, Briffariet lou patié, dindon, chappon, gigot, Eyfferbeilliriettout ce qui trouuariet cot, Rafiariettou louz oeu, io buro, le fromageo, Et puisse no faudriet payé lo grand dômmageo, Veyqui perque, Monsieu, y faut vn po brogié, Consulta mou paren deuant que melogié; Et pUi si l'Abbai ne vo baille quittanci, Souz Officié signa en ceu ca d'importanci, Vo ne me sari ren.

(1) Dès le début de cette notice, j'ai dit que notre Abba5'e portait indifféremment les deux noms de Grande Abbaye de Dauphiné ou Abbaye de Bongouvert. A l'appui de mon assertion, j'aurais pu invoquer Millet, dont le poème de 1660, La Vénérable Abbaye de Bongovvert de Grenoble, sur la reiovyssance de la Paix, et du Mariage du Roy, servait de parraina la dernière de ces dénominations. Si.je ne l'ai pas fait alors, c'était afin de revenir sur ce sujet à propos du titre que je souligne ici et dans lequel nous trouvons ce même nom de "Bongouvert uni à celui; de Grande Abbaye de 'Dauphiné. Nous venons, du reste, de voir cette corporation désignée sous le simple titrede la Grande Abbaye, et, dans un vers de la tirade de Florinde dont je parlais dans la note précédente, nous le retrouverons de nouveau, tout à l'heure, réduit à sa plus simple expression, l'Abbaye.

(2) Acte I, se. VIII.

(3) Nous marier nous deux contre les (usages) ordinaires 1

Chacun s'en moquerait, et les tambourineurs (les tapageurs) De la Grande Abbaye de Bon et Maugouvert Feraient cheoir les maisons tout droit, ou de travers, Bosselleraient du chaudronnier les casserolles (ou bassines) Videraient les tonneaux et toutes les bouteilles. Engloutiraient les pâtés, dindons, chapons, gigots, Anéantiraient tout ce qu'ils trouveraient de cuit, Radieraient tous les oeufs, le beurre, les fromages, Et puis (il) nous faudrait payer ce grand dommage; Voici pourquoi, Monsieur, il faut un peu songer, Consulter mes parents avant que de me marier; Et puis si l'Abbaye ne vous donne quittance, Ses Officiers (ayant) signé en ce cas d'importance, . Vous ne me serez rien.

(4) Encore une preuve de plus que. ces dénominations d'Abbare de Bongouvert bu de Maugouvert s'appliquaient indifféremment à cette institution, suivant lé caprice de chaque localité, ou même seulement dé ceux qui en parlaient «


42Q — LE DOCTEUR.

le connois ces Messieurs, Souuerains en leurs Loix et en nombre plusieurs, Il faut que neantmoins pour tirer ma quittance, le les aille tous voir sans faire résistance, Monsieur le grand Abbé et Monsieur l'Eminent, Monsieur le grand Vicaire et son grand Lieutenant, Monsieur le Favori, Monsieur l'Aumosnier Prestre, Monsieur le Connestable et Monsieur le grand Maistre, Monsieur le Chancelier et Monsieur l'Admirai, . Monsieur l'Vniversel Procureur gênerai, Monsieur Garde des Sceaux et de la cire verte (i), Monsieur grand Intendant des Finances sans perte, Messieurs'les Conseillers des Estats généraux, Monsieur l'Observateur des sept Arts libéraux, Monsieur Mestre de Camp. Messieurs les Capitaines, Monsieur le grand Courrier. Monsieur des patantaines, • Monsieur le grand Preuost, Monsieur le grand Veneur, Monsieur l'Artificié, Monsieur l'Entrepreneur, Monsieur des Compliments et des Cérémonies, Monsieur des Instruments, Monsieur des Harmonies, Messieurs les Escuyers, Monsieur le grand Voyeur, Monsieur le Chambellan, Monsieur le Pouruoyeur, Monsieur le Trésorier du grand Trésor des Indes, Monsieur le Controolleur des tonneaux et des brindes, Messieurs les Infirmiers,{Monsieur l'Entremetteur, Messieurs les Canoniers, Petardiers et Pointeurs, Monsieur le Surueillan, Monsieur le Secrétaire, Monsieur le grand Fourrier, Monsieur le Commissaire, Tant d'autres Officiers du Canon et Pétard. Du Charroir que ie tais parce qu'il se fait tard: Pour les assembler tous faut auoir six trompettes, Dix ou douze Tambours,et cent mille Clochettes.

Vous le voyez , mon cher ami, l'Abbaye de Bongouvert aimait les titres et n'y allait pas de main-morte. Elle connaissait les hommes et savait qu'un gouvernement a intérêt â créer le plus de fonctionnaires qu'il se peut. Aussi , méritait-elle doublement l'épithète que lui donne avec tant de justice le Sieur de la Garenne dans ses Bachanales ou Loix de Baclius (2).

Que vos chers confrères Pamprez De Valtisonnante Abbaïe Soient chamarrez et diaprez Comme des tapis de Turquie: Qu'ils fassent payer les tributs A ceux qui commettront abus Contre leurs deuoirs et leurs charges, Ne souffrant aucun mal viuant : Que leurs verres soient longs et larges Et qu'on les remplisse souuent.

Assez de citations comme cela, et passons, si vous le voulez bien, à la description du sceau, objet de cet article. Je crois la matière suffisamment débrouillée.

Dans ma notice de 1869 dont je vous parlais plus haut, j'avais accompagné le fac-similé du diplôme du Sieur Perrin de la. représentation des deux sceaux qui le corroboraient. Ces sceaux en cire verte, qui, ainsi que je. vous l'ai dit dans une note précédente, était la couleur de l'Abbaye, sont-ils

. (il Les sceaux du diplôme du S' Perrin sont, en effet, en cire verte, qui était la couleurde la livrée des confrères.

. (2) Valence, Ghenevier et Chavet, 1870, p. 25.


^— 4^6 —' antérieurs à l'année 1660 ? Je ne saurais l'affirmer, n'en ayant vu que ces seuls exemplaires. La légende SOCIETAS PACIS, qu'on lit sur le plus grand, semblerait bien, au premier abord, être une devise de circonstance, faisant allusion à la Pàixdes Pyrénées; mais elle est une arme à deux tranchants et convient surtout — le type qu'elle accompagne en est la preuve, — au rétablissement de la paix... dans les ménages où règne la discorde. - ■

Quoiqu'il en soit, en voici un. qui n'a jamais été publié et qui est bien plus ancien que les précédents. Le style seul suffit à le démontrer. Le dessin de ce sceau passa sous les yeux de l'Académie delphinale dans sa séance du ier février 1861, — il y a longtemps, vous le voyez,— et si je ne le publiai pas à cette époque, c'est que je songeais plus à la récolte qu'à la mise en oeuvre de mes matériaux de prédilection. Du reste , je n'étais pas prêt alors: quand on publie un monument,il faut savoir ce que l'on aura à en dire. Il n'y a rien de plus sot que de parler de ce qu'on ne sait pas; et je me rappelle toujours en riant que, la première fois que je prononçai devant mes confrères le nom de l'Abbaye de Bongouvert , un docte professeur delà Faculté des Lettres se récria contre l'existence d'une Abbaye de ce nom en Dauphiné..... L'hilarité des provinciaux fut complète! Il est vrai qu'ils en savaient plus long sur leur pays que le savant étranger envoyé par le Gouvernement pour les instruire...

Ce sceau est fort curieux et mérite d'être étudié avec attention. Je vais, mon cher ami, vous en dire quelques mots, après en avoir d'abord donné la description.

+ LE + SEAV DE LA GRA + ABAIE + DV DAVPHE + SEAT + A GRENOBLE; Le Grand Abbé, revêtu de son costume et assis de face sur un trône ou banc gothique dont les deux bras ' sont surmontés des écussons armoriés du Dauphiné et de Grenoble ; au-dessous de lui, et coupant la légende, un crible accompagné de deux palmes.

CABINET DE GRENOBLE.

Sceau-matrice en cuivré. — Dianï. 5o mill.

La légende de ce sceau et le sujet qu'il représente sont parfaitement clairs et ne demandent pas d'explication : c'est le


—- 431 -•—

sceau dé la Grande Abbaye du Dauphiné séant à Grenoble; mais il n'en est: pas de même de l'objet représenté sous les pieds de l'Abbé et que je crois être un van, sas ou tamis. Le vanoxx crible, servant à séparer le bon grain de la paille et de l'ordure, était considéré par les anciens comme un symbole de purification, et c'est à ce titre que les licnophores portaient le van sacré aux fêtes de Bacchus.;

On le retrouve également représenté sur les monnaies des Fous (i),; . .

L'Abbaye s'arrogeait, en effet, le droit d'examiner sévèrement, d'éplucher la conduite des ménages, de passer par le tamis, de sas'ser et ressasser les faits et gestes qu'elle considérait comme étant de son ressort, du moment qu'ils tombaient dans le domaine de la publicité.

Le Lexique roman de Raynouard me fournit deux citations dont il est facile défaire ici l'application dans le sens que notre Société delà Paix donnait à cet emblème.

Semblans es à barutel,

Reten lo lach et laisso 1' ben.

(Il ressemble a un sas, il retient le laid et laisse le bon).

Ils ressemblent le buretel Qui giete la blanche farine Fors de lui, et retient le bren.

(Ils ressemblent au sas qui rejette la blanche farine hors de lui, et retient le son) •

Je crois qu'il est inutile d'insister davantage sur la valeur de ce monument, précieux pour l'histoire des moeurs et des usagés des XVe ou XVIe siècles, et je ne m'appesantirai pas sur ce dernier point ; je préfère, mon cher ami, vous laisser le soin d'apprécier vous-même. Il est inutile de montrer du doigt ce qui saute aux yeux. N'était-ce pas le symbole parlant du but poursuivi par les joyeux membres de l'Abbaye?

Il y avait du bon dans les folies de nos pères... Ne soyons pas plus sévères pour ce qui nous choque dans leurs.écrits que pour ces grosses incongruités, dont on ne peut comprendre que lès artistes du moyen âge se soient permis la fantaisie dans des monuments religieux. Je me souviens d'avoir vu, à

. (i) Monnaies inconnues des évëques, des Innocents, des Fous et de quelques autres associations singulières, :du même temps, par J. R. (Rigollot/, d'Amiens, avec des notes et une introduction par C. L. (Leberi,


— 432 —

Heidelberg, une maison, —= celle du Chevalier de SaintGeorges,— portant la date de i5g5 et deux inscriptions assez disparates, Tune à la gloire de Dieu, l'autre en l'honneur de Vénus !...

Vieilles folies deviennent sagesse, de même que les anciens mensonges se transforment en de belles petites vérités. Le sage doit, vivre avec les erreurs ou idées reçues de son temps, ne s'y pas trop cramponner et surtout faire acte de tolérance. Dieu seul est le sage parfait, et nous sommes tous des fous. La question resterait à savoir qui est le plus fou de vous ou de moi, de moi qui écris ces lignes, de vous qui les lisez ? Mais à quoi bon chercher à la résoudre? N'aurions-nous pas, tous les deux, raison l'un contre l'autre? La sagesse du monde n'est que folie devant l'Éternel. Lui seul est infaillible, et notre orgueil nous force à vouloir toujours avoir raison! L'homme est ainsi fait: toi capita, tôt sensus .'...

Mon écrit plaira-t-il à tous? Je ne m'en flatte pas, et j'aurais dû prendre pour épigraphe de cette épilre-farcie (i) celle que le Seigneur des Accords a placée en tête de ses Touches :

Je voudrois bien pouuoir tout faire De plaire à tous, à nul desplaire: Mais il n'est pas permis aux Dieux, Pourquoy voudrols>je faire mieux?

Aussi , me hâte-je de terminer cette lettre archéologique , en vous, disant avec notre vieux Poritàimery:

Si, lecteur, en ce mien ouvrage. Trop d'erreurs tu viens à trouver, Souvien-toy que le plus sage ■ Sept foys par. iour peut peschcf.

Comptant, mon cher ami, sur votre affectueuse indulgence, je vous serre cordialement la main, priant les Dieux qu'ils vous conservent sain de corps et d'esprit.

G. VALLIER. v

Grenoble, octobre 1879.

(1) On appelait ainsi, au temps jadis, les lettres qui étaient entremêlées de latin de grée ou d'idiomes étrangers, ef dé langue vulgaire..


LES ARTISTES DAUPHINOIS .

AU SALON DE I 879

ES préjugés qui s'attachent au rôle de censeur, les colères que soulève le moindre blâme, les tortures que s'impose l'esprit pour improviser d'agréables variations sur un thème aussi stérile que le

portrait de M. X'. ou le buste de M 118 V. font de la critique d'art la besogne la plus fastidieuse qui puisse être imposée à un auteur soucieux de sa réputation. Heureux le littérateur proprement dit, heureux l'écrivain qui cherche à se créer un nom dans la poésie comme notre ami L. Fabre des Essarts, ou danslanouvelle comme notre collaborateur, M. Léon Barracand. Tôt ou tard, il recueille le fruit de ses veilles, car son oeuvre présente un intérêt général et conserve toujours quelque actualité. Tout autre est le sort du critique; il n'écrit que pour l'heure présente, il abdique toute personnalité, il s'immole en holocauste pour la plus grande gloire de quelques privilégiés. Son labeur, déjà oublié de la foule, ne tarde pas à l'être des artistes dont il a fondé le succès.

Ces considérations peu encourageantes, jointes au surcroît de nos travaux professionnels, nous avaient engagé à clore notre carrière de critique d'art et à céder à de plus jeunes la place honorable que la Revue du Dauphiné a bien voulu réserver à nos articles.

Mais le critique propose et les circonstances disposent. A peine notre résolution était-elle prise qu'elle a été battue enbrèche par une foule d'arguments irrésistibles. Le salon a ouvert ses portes; nos lecteurs nous ont réclamé notre publication annuelle, lés artistes dont nous avons fait l'éloge ont daigné nous exprimer leurs sympathies et enfin les jeunes dames dont les portraits


—■ 434 — figurent cette année, au Salon, ont bien voulu nous transmettre leurs encouragements.

Les deux premières invitations auraient pu, à la rigueur, nous laisser froid, mais où trouver le moyen de résister a la troisième?_ Comment ne pas saisir avec joie la plume que nous tendaient ces mains délicates ?

Ce crime de lèse-galanterie étant au-dessus de nos forces, nous nous sommes volontairement condamné à la critique à perpétuité. Il ne nous reste plus désormais qu'à nous résigner et à exécuter notre peine de façon à mériter l'indulgence des autorités supérieures.

Pour atteindre ce but plus facilement, nous allons faire subir une légère modification à notre méthode. Au lieu de consacrer, comme autrefois, un article isolé à chaque tableau, nous grouperons nos artistes autour de ces quatre points fixes qui marquent les grandes ramifications de la Peinture : Portrait, Genre, Paysage, Grande Peinture. Notre critique gagnera ainsi en vues d'ensemble ce qu'elle perdra en observations de détail. En un mot, nous procéderons plutôt par synthèse que par analyse.

PORTRAIT

FANTIN-LATOUR, RAMBAUD

Depuis que les croix et les médailles gravitent autour des portraits, ces derniers tendent à se multiplier indéfiniment. Le succès de Bonnat en avait 'augmenté le nombre de cinq cents, celui de Carolus-Dùran va le quadrupler.

Ils n'étaient que cinq cents; mais par un prompt renfort Ils seront quatre mille en arrivant au port.

A ce compte, le Salon ne sera bientôt plus une exposition de tableaux, mais une succursale des ateliers où Pierre Petit opère lui-même. Le public se croira devant un immense étalage de photographies enluminées. Pour sauver le portrait de ce désastre, il ne reste qu'un seul moyen, c'est de l'élever à la hauteur du grand art en donnant une action au personnage qu'il représente. En un mot, nous voudrions que chaque portrait, abstraction faite du modèle, put devenir au besoin un tableau de genre. On éviterait de la sorte ces attitudes prétentieuses qui n'ont aucun sens et qui déparent cette année les plus beaux portraits du Salon. Nous exceptons pourtant de cette critique le portrait de Victor Hugo


— 435 —-

chez qui la pose fait partie de l'homme et contribue puissamment à la ressemblance.

Le procédé que nous préconisons a été employé avec le plus grand succès par Garolus-Duran dans le portrait d'Emile de Girardin et dans celui de la femme qui se gante, actuellement exposé au Luxembourg.

Mais qu'avons-nous besoin de citer Garolus-Duran? Notre compatriote Fantin-Latour ne vient-il pas de fournir un excellent argument en faveur de ce système? Sa toile est moins le portrait de deux jeunes filles que l'atelier coquet de deux jeunes artistes. Les deux amies sont absorbées, l'une dans une esquisse d'après l'antique, l'autre dans la reproduction d'un vase de fleurs. Le silence religieux qui règne dans cet intérieur de femmes vous saisit à première vue ; toilettes, divertissements, médisances, tout est oublié; l'art seul éclaire et passionne ces charmantes physionomies. En se pressant devant ce tableau, qui a valu la croix à son auteur, tout le Paris artistique s'est accordé à en louer la force d'expression, l'harmonie savante et le charme discret. S'il y a eu quelques divergences d'opinion, c'est uniquement sur le point de savoir si la jeune fille assise est plus jolie que la jeune fille debout. Il suffit de relire les journaux du mois de mai pour se convaincre que chaque damoiselle a eu d'enthousiastes cavaliers servants. S'ils n'ont pas, comme les preux du moyen âge, rompu des lances ou versé du sang pour les beaux yeux de leurs dames, ils ont du moins, en dignes journalistes, brisé bon nombre de plumes d'oie et répandu pas mal d'encre en leur honneur.

Quant à nous, si nous sommes resté neutre dans ce galant tournoi, ce n'est point par dédain des grâces féminines, mais simplement parce que nos préférences s'étaientfixées, dèsle début, sur la jeune fille exposée par M. Rambaud. A notre grand étonnement, ce peintre, qui s'était posé comme réaliste dans son avant dernier envoi, s'est tout à coup révélé poëte dans le portrait de MUe M. V. A quoi attribuer cette rapide conversion ? Le modèle y est-il pour quelque chose? La jeune fille est-elle, ainsi que le prétend notre ami des Essarts, une poésie vivante qui vous rend poëte malgré vous? Lorsque nous examinons le portrait de Mlle M. V., cette hypothèse nous paraît très-facile à admettre et la strophe suivante nous revient d'elle-même à la mémoire:

Enfant, mais votre coeur n'est-il pas une lyre ? Mais quel refrain pourrait valoir votre sourire ? Mais la Muse, c'est vous ! Fée au charme enivrant! Je vous dirais des vers, bel ange, mais je n'ose.

Offre-t-on des fleurs à la rose? Donne-t-on des parfums au beau lys odorant?


— 436 '"--—.'. ... -y

Quoiqu'il en soit, M. Rambaud: a compris qû^l nepouyaity

traiter une élégante jeune fille avec le faire un peu brutal dont il

s'est, servi pour peindre son vieux paysan hâlé par le soleil;, y

"" Ce principe,.que.Manet n'eût pas>soupçônné,i a permis à notre

! artiste,de traduire, d'une façon très-délïcàte,la;candeur, la;timidité

et la rêveriequi paraissent constituer le caractère de cette aimable

enfant C'est plaisir dé la..voir; croisant lesy mainssur: sa robe de

soie bleue dans l'attitude d'Ophélie rêvant au ciel.ou de Mignon

regardant fuir- les hirondelles. Le personnage tout entier rayonné

de jeunesse et de fraîcheur. Je ne sais, quel .effluve printahriier

effleure ces beaux cheveux relevés en arrière par. un noeud de

satin bleu qui suffit à leur parure. Une fleur dévie semble animer

ce visage rose, ces bras arrondis émergeant sous.la dentelle, cette

poitrine ondoyante, et satinée dont .-l'ouverture du;corsage offre un

séduisant échantillon. Pour compléter le charme ..ajoutez"à: cet

ensemble de beautés plastiques un regard si doux, si tendre;, si

limpide qu'il suffit presque à rendre vraisemblable ce quatrain

hyperbolique du poëte :

Si dans l'enfer, séjour des larmes éternelles Un seul rayon tombait de ces vives.prunelles 11 rendrait respérancê àTâme-des maudits ' Et l'enfer un moment serait le paradis !

DESGHAM PS, BERTRAND-PERRON Y, LAYRAUD, HÉBERT,, CLÉMENT, GAY^PAURE, '"'■"-. \ BLANC, DÔURILLE, DRIVON, GUEDY , BERNARD.

• Après cette poétique ascension dans le pays du bleu, il nous paraît dur de retomber en pleine prose. Nous y sommes pourtant réduit si nous voulons décrire le portrait de Mademoiselle de S. exécuté par.M. Deschamps, de Montélimar. Malgré, notre dureté de critique, cette pauvre jeune fille nous fait pitié dans sa posé raide de sentinelle au port d'arme, bras gauche sur la couture, du .jupon, bras droit.chargé.d'un châle en guise de fusil. A quoi pense donc M. Deschamps pour confondre ainsi de. timides demoiselles avec lés factionnaires d'un bataillon de chasseurs à: pied..

Cette jeune personne nous pardonnera de faire entrer ses charmes en discussion; c'est une des exigences de notre .métier de critique et un des inconvénients auquel on s'expose lorsqu'on envoie son portrait au salon. Il faut bien le reconnaître, l'artiste n'a pas flatté son modèle. Nous le soupçonnons d'avoir suivi les errements de Courbet qui ne pouvait; jamais peindre une tête dé


— 437 — femme sans la rendre triviale. La couleur de ces deux artistes semble partager avec la fameuse source de Clermont-Ferrand le privilège de pétrifier tout ce qu'elle touche. M. Deschamps aurait évité ce reproche s'il eût concentré sur le velouté du visage le soin puéril qu'il a dépensé dans le miroitement de la soie. La robe a toutes les séductions que la joue devrait avoir ; le contenant fait tort au contenu.

Il faut en finir une bonne fois pour toutes avec ces portraits déjeunes filles où le costume fait honte à la figure, avec ces portraits d'officiers où le visage est le très-humble serviteur d'un casque de cuivre ou d'une paire de bottes vernies. Nous vouions que l'artiste peigne les objets dans l'ordre où les présente la nature et selon l'importance qu'elle leur donne. Nous ignorons quelles sont les impressions de M. Deschamps à la vue d'une jolie femme. Pour nous, nous avouons ingénument que sa beauté nous frappe avant sa toilette, et que nous rendons grâce aux dieux qui l'ont faite avant de célébrer la couturière qui l'a vêtue.

Tel n'est pas, Dieu merci, le défaut de M. Bertrand-Perrony. L'attention donnée au vêtement ne lui fait pas oublier que la tête est la partie capitale d'un personnage. Il le prouve une fois de plus dans ce portrait de jeune femme dont le modelé est digne des plus robustes peintures et où le pastel atteint pour ainsi dire la puissance de l'huile.

Un éloge identique s'applique a fortiori au remarquable portrait de M. Layraud dans lequel nous avons si bien reconnu le docteur Chauffard. Nous nous croyons d'autant plus apte à nous prononcer ici sur la ressemblance que nous avons maintes fois assisté aux cours orageux de i'éminent professeur. C'est bien là cette tête fine et songeuse de philosophe antique à laquelle l'inconvenance traditionnelle des étudiants avait ajouté une nuance de mélancolie et de dédain.

La même question de ressemblance nous revient de droit à propos du portrait de Louis Gay qui représente un de nos amis intimes, M. Terras, élève à l'École des Beaux-Arts.Malheureusement, cette qualité n'y revêt pas la perfection qu'elle offre dans la toile précédente. Nous le disons tout bas, car nous savons gré à cet artiste des efforts qu'il a faits pour dégager ses personnages des ombres épaisses que nous lui reprochions si amèrement l'année dernière. Somme toute, nous avons à constater un progrès ; le visage est reconnaissable, le dessin satisfaisant, le modèle vigoureux etlapose très-naturelle. Nous finirons décidément par nous entendre avec M. Gay.


— 438 —

Le portrait de jeune fille d'Hébert et le buste d'adolescent de M. Clément partent du même principe et se recommandent par des qualités analogues. Le premier est empreint d'une-grande distinction bien que l'artiste n'ait pas cru devoir , comme d'habitude, envelopper sa toile du prestige de la demi-teinte; le second est traité avec une sève et une originalité qui achèvent de nous réconcilier avec l'auteur de la Leçon de Sydliade.

Nous profitons de ce bon mouvement pour cesser les hostilités avec M. Louis Guédy, eu égard à son excellent portrait d'homme et avec M. Blanc de Clelles, par considération pour le physique agréable de Mademoiselle E. G. son modèle. Ces deux peintres, que nous avons un peu malmenés l'année dernière, se trouvent aujourd'hui en voie de progrès et sont en passe de se faire remarquer, l'un parmi les coloristes, l'autre parmi les linéistes purs. Si nous étions en mauvais termes avec l'émiiient' portraitiste-Jules Bernard, il suffirait également de l'intervention de Madame G. pour rétablir entre nous la bonne harmonie. Nous connaissons peu de toiles aussi consciencieuses au point de vue du dessin, de la couleur et du modelé.

Dans notre précipitation , nous allions omettre le portrait d'homme de M. Rambaud, le portrait de femme de M. Faure et le portrait de vieillard de M.. Dourille. Le premier seul présente quelque intérêt, il nous met sous les yeux, dans une attitude énergique et binocle en main , le buste d'un personnage de quarante à cinquante ans. L'expression de la physionomie révèle un homme sur lequel de récents chagrins semblent avoir laissé leur empreinte. Les deux autres toiles ne sont pas dépourvues de mérite, mais elle nous refroidissent un tantinet par l'indécision du modelé et la fadeur des tons. Nous reconnaissons pourtant que l'homme barbu de M. Dourille n'est pas l'oeuvre du premier venu.

Encore un portrait qui nous échappait. . et c'est celui d'un jeune montilien peint par lui-même. Nous saluons avec plaisir le début de M. Drivon, au Salon de Peinture. En se joignant à M. Deschamps et à M. Loudet, il dote la ville de Montélimar d'une véritable trinitéd'artistes.

TABLEAUX DÉ GENRE

HÉBERT, membre de l'Institut

(LA SULTANE)

• En quittant le portrait pour aborder la peinture de genre, nous


.— 439 — nous trouvons de nouveau en présence de M Hébert. Qu'il nous soit permis de le dire sans quitter le ton respectueux du disciple, cette fois, le Maître semble avoir voulu se décider en nar guant le philistin, en plongeant le bourgeois candide dans cet ahurissement légendaire qui faisait le charme des romantiques de i83o et dont notre époque morose est sur le point de perdre la tradition. Que voulez-vous? On a beau être membre de l'Institut, on se rappelle sa jeunesse et on éprouve parfois le besoin de se retremper dans une bonne charge d'atelier. Si tel a été le but de M. Hébert, il peut se vanter de l'avoir atteint aussi complètement que Gérard de Nerval, lorsqu'il se promenait sous la galerie du Palais-Royal avec un homard attaché par la patte en guise de chien caniche. Seulement, la charge du peintre est plus spirituelle que celle du littérateur , ce qui n'était pas difficile.

Le succès de la sultane a été colossal. Tous les poncifs de Paris et de province, notaires, commerçants, chefs de bureau ont failli se trouver mal devant cette toile qui déroutait toutes leurs idées en matière d'esthétique. Leur conversation nous a procuré un quart d'heure de gaieté folle. Les reparties les plus saugrenues se croisaient à qui mieux mieux. — « Est-ce assez noir ! — Pourquoi ne voit-on pas le personnage? — C'est donc le portrait de la Nuit! — Quel rapin a signé cette croûte ?— Tiens, c'est Hébert..... (Ici le bourgeois, blessé dans son amour-propre de connaisseur ne pouvait dissimuler le rictus de l'homme mystifié, mais, séduit par lé prestige du nom, il s'écriait aussitôt : •—■ « Au fait, quand on se ravise, comme on reconnaît la touche du Maître ! quelle morbidesse ! quelle pâte, quelle brosse ! quel modelé ! quels méplats.!...»)

■ Ces brusques alternatives d'horreur et d'admiration ne sont pas faites, on en conviendra, pour nous réconcilier avec les appréciations du bon public. Cependant, le trouble auquel nous l'avons vu en proie s'explique ici jusqu'à un certain point et ne doit pas être jugé aussi sévèrement que de coutume. En effet, rien n'est plus étrange que la nouvelle toile de M. Hébert. Notre description n'en donnera qu'une faible idée aux personnes qui ne l'ont pas vue de leurs propres yeux.

Voici le tableau : au fond d'un boudoir clos à tout rayon, dans une atmosphère saturée de parfums, à travers une véritable nuit factice apparaît vaguement la voluptueuse incarnation des rêveries orientales., la Sultane. Elle est là, languissante, pensive, recueillie; l'oeil la distingue à peine dans la pénombre du divan, les formes s'effacent comme dans un rêve; c'est une apparition


— 44°—~ baignée de fluidités obscures, un.fantôme fait de haschisch et d'opium, un sphinx indéchiffrable, tel que l'Orient seul peut en créer ; au nrystére de son rôle de favorite, s'ajoutent à dessein toutes les: ëtrangetés du clair obscur, toutes lés énigmes delà demi-teinte.

Vous la croyez devant vous ; — illusion ! elle est bien loin ; elle voyage entre ciel et terre; ses yeux alanguis par l'ennui flottent dans l'infini; sa pensée se berce de désirs chimériques; son coeur s'enivre d'impossibles amours. Vous la croyez calme et soumise ; — erreur ! sur son visage habitué à la dissimulation, l'analyste découvre de secrètes révoltes ; sans doute, le corps appartient au maître, mais l'âme est bien à elle, elle en dispose à sùn gré, elle la donne à. l'amant de son choix, à quelque rêveur obscur, fils de Saadi, à quelque jeune héros du paradis d'Allah.

Si l'analyse qui précède est un peu fantaisiste, elle a du moins l'avantage de mettre en lumière les.motifspour lesquels lé public a hésité dans son jugement sur la toile de M. Hébert. D'une part, en effet, les sentiments écrits sur la physionomie sont d'une nature trop complexe pour être aisément démêlés par une foule grossière et peu faite aux subtilitéspsychologiques; d'autre part, l'exécution matérielle du tableau est trop savante pour être appréciée par d'autres personnes que les gens du métier. Enfin, la débauche d'ombres à laquelle; M. Hébert s'est livré avec préméditation a porté le coup de grâce à la raison chancelante du spectateur. Certes, rien de plus séduisant que lé clair-obscur, mais aussi rien de plus dangereux. La demi-teinte est soyeuse comme une chatte, mais il ne faut pas s'y fier; elle a parfois trahi ses plus illustres amants Giorgione, Correge, Titien, et nous ne connaissons guère que le grand Léonard qui l'ait caressé toute sa vie sans en recevoir un coup de griffe.

BERTRAND-PERRONY (Elévation mentale vers Dieu.)

La. belle Sultane de M. Hébert commençait à nous pénétrer . d'une langueur secrète, lorsque nous'avons rencontré, juste à point pour réparer le mal, la superbe tête d'expression de M. Bertrand-Perrony. Autant l'une vous tient sous le charme des voluptés terrestres, autant l'autre vous élève à Dieu et fait taire en.vous la voix des sens. Singulière puissance de l'art! De pareils tableaux valent un long sermon. Mais, pour apprécier tout


— 441— le mérite de cette oeuvre, il faut être initié au but précis de l'artiste et connaître toutes les difficultés que présentait la réalisation de son idéal.

M. Bertrand-Perrony a voulu peindre la. prière, non pas la prière en général, telle qu'on la voit dans les tableaux allégoriques, mais purement et simplement la prière de la femme âgée. Il n'est pas nécessaire d'avoir l'esprit très-subtil pour saisir les différences, qui existent, par exemple, entre la prière de la jeune fille et la prière de la femme sur le déclin : l'une est joyeuse et confiante, l'autre inquiète et mélancolique; la première rayonne d'espoir et d'innocence, la seconde est faite de fautes et de repentirs.

Après avoir circonscrit son sujet de la sorte, l'artiste a du se demander s'il trouverait sur sa palette une enveloppe matérielle susceptible de fendre d'aussi fugitives nuances. Alors a commencé, entre l'z'ifee et la forme, cette lutte acharnée dont le poëte et l'ar. tfste sortent si souvent vaincus , lutte pleine d'angoisses et de tressaillements, lutte plus terrible que celle de Jacob avec l'ange.

M. Bertrand-Perrony a-t-il, comme Jacob, succombé sous l'étreinte de l'esprit? On va en juger par la description de son tableau. Le personnage est debout dans une attitude suppliante ; les déceptions de la vie ont imprimé leur trace sur son maigre visage; les yeux sont fixés au ciel comme vers leur unique refuge; la souffrance acceptée sans murmure monte à Dieu comme l'encens d'un sacrifice ; les mains se joignent convulsivement dans l'ardeur de la prière; puis, -la face se transfigure, les voeux sont exaucés, l'espoir renaît, les larmes coulent :

La prière est sa seule joie Et son âme bénit les pleurs, Ces ruisseaux que le ciel envoie, Afin d'emporter les douleurs.

Rien n'explique mieux le sujet que ce quatrain inscrit au bas du tableau et emprunté par l'artiste au recueil d'un jeune poëte valentinois que notre modestie si connue se refuse à nommer.

LÔUDËT

(La petite Soeur Quêteuse).

Après V Elévation mentale vers Dieu, de M. Bertrand-Perrony, nous trouvons dans le même ordre d'inspirations la Petite Soeur Quêteuse, de M.Loudet, A première vue, on pourrait croire que

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- 442 — \ le terme de petite soeur est employé ici au figuré. Il n'en est rien, La gentille norinette, que nousavons sous les yeux, est d'une rare précocité; elle est entrée en religion à neuf ans et n'a pas encore_ dépassé sa dixième année. Elle est d'ailleurs fort gracieuse sous. sa large coiffe de soeur grise, penchée à là porté des personnes charitables, tirant d'une main le cordon de la sonnette, tenant de. l'autre lé panier des offrandes où se dressent triomphalerneht les poupées à ressort, les polichinelles à la double bossé, les diables sortant à demi de leur boîte. Le frais minois dé: l'enfant, la parfaite ressemblance des diables, l'air candide des poupées, en un mot toutes les petites qualités de ce petit sujet nous ont frappé l'une après l'autre ; mais ce qui nous a complètement échappé, c'est le mot de l'énigme, c'est le sens de l'allégorie.

Quel a été le but de M.-Loudet en feprésentant^la soeur quêteuse sous la forme d'une petite fille qui ne recueille en guisé d'aumônes que des pantins, des oranges ou des poupées? A-t-il voulu donner ainsi un caractère de naïveté primitive à sa pein-V ture ? Dans ce cas. nous nous déclarons médiocrement satisfait et nous avouons ne pas comprendre la nécessité de ce travestisse-, ment. A quoi'bon faire le primitif lorsqu'on est tout moderne? Pourquoi.se poser en naïf lorsqu'on est blasé? La naïveté dé M. Loudet est celle d'une veuve de quarante ans quidemanderait, comme l'Agnès de Molière," si les enfants se font par l'oreille.

Cette excursion dans le domaine de la fantaisie rappelera, sans doute, à notre compatriote qu'il ne doit pas sortir delà voie du naturel où ii a trouvé les belles et larges conceptions qui se nomment Léda, Céphale et Procris. Une grappe pour un baiser.

LAYRAUD (Pour si peu ! )

Si M. Loudet a perdu sa note, M. Layraud a retrouvé la sienne. Ce peintre nous rappelle de tout point ces poètes grecs qui, après avoir accepté l'hospitalité du roi des-Perses, ne fardaient pas à éprouver là nostalgie du Pnyx et de l'Agora et n'avaient rien de plus pressé que de reconquérir les applaudissements d'Athènes» M. Layraud a passé par ces diverses phases. Las de son séjour à la Cour de Portugal, où son talent n'a pas précisément progressé, il a été pris de là nostalgie du boulevard et il a senti le besoin de se retremper dans le mouvement parisien, au milieu de es


- 443 - . foyer intellectuel unique au monde où l'émulation double à elle seule les forces de l'artiste.

Mais quelque bon vouloir que l'on ait, ce n'est pas en un seul jour que l'on dépouille le vieil homme. S'il fallait le démontrer, une fois de plus, il suffirait de rappeler l'envoi de M. Layraud à l'Exposition de 1878. Les deux toiles dont il se composait étaient des oeuvres de transition où dominaient encore les influences étrangères. Cette année, au contraire, notre émigré a complètement recouvré sa nationalité ; fidèle au rendez-vous que nous lui avions assigné, il a reparu au Salon avec tout son éclat d'antan et ' dans toute la vigueur mâle de son talent.

Le tableau de genre auquel il a donné ce titre singulier : « Pour si peu! » n'est pas moins remarquable que le portrait du docteur Chauffard. Certes, aucun sujet n'est plus réfractaire à l'inspiration qu'une attaque de grand chemin; eh bien ! cette donnée banale est devenue,sous le pinceau de notre artiste, une page originale, .saisissante et tragique. Le drame qu'elle représente peut se résumer en deux mots. Un brigand embusqué dans une haie a fait feu sur un voyageur. Debout au milieu du tableau, il palpe une bourse médiocrement garnie et regarde l'infortuné jeune homme étendu à ses pieds; vous croiriez qu'il va s'attendrir; bagatelle! Il a bien d'autres soucis; il évalue d'un oeil exercé les rares pièces de monnaie qui glissent dans sa main, et s'écrie en guise d'oraison funèbre: « Pour si peu !.. décidément, l'art s'en va ; ce n'est plus la peine de travailler. »

En dessinant ce farouche gredin, M. Layraud semble avoir pris pour tâche de réaliser l'idéal que nous nous faisions dans notre enfance du brigand romantique créé par Schiller. Son masque dur, maigre, osseux, charbonné de noirs sourcils, accentué de favoris terribles, bizarrement noirci pair le grand soleil, semble fait tout exprès pour servir d'épouvantail aux voyageurs impressionnables.

Par un savant effet d'opposition, la victime penche en arrière un visage pâle et délicat et laisse entrevoir sous la déchirure du vêtement une poitrine blanche, sur laquelle se détache un scapulaire, pieux talisman d'une mère ou d'une fiancée. Ce simple détail répand sur cette scène atroce un reflet de poésie mélancolique. On devine que le malheureux vient de quitter une maison aimée: un tendre-adieu voltige sur sa bouche ; sa main est chaude dû dernier serrement, sa lèvre humide du dernier baiser. Il partait léger d'argent, mais chargé de bénédictions.

,Ge drame navrant est rendu avec- toutes les. ressources d'une


—"444 — '" palette riche, savante et pathétique. Rien de ce qui pouvait émoU - voir n'a été omis. Combinaison des couleurs, éloquence des dé - tails, puissance des contrastes, tout contribue à satisfaire l'esprit du critique et à frapper l'âme du spectateur.

r CHOISNARD, D'APVRIL, PICARD, PONCET

Pour clore dans la peinture de genre la listé des artistes de la Drôme, il nous reste à parler d'un nouveau venu, M. Choisnard, de Valence. Ce digne jeune homme expose un Repas de Carême que nous sommes enchanté de voir en effigie, mais auquel nous nous félicitons de ne pas assister en réalité. Que voulez-vous, le critique ne vit pas seulement de pain, d'eau et de noix, et c'est là tout ce que nous offre M. Choisnard. Le plat le plus succulent est un friand volume à tranches rouges qui fait venir l'eau à la bouche des bibliophiles. Ces différents objets sont peints avec finesse et ressortent vivement sur les plis carrelés de la nappe. ;

due de choses charmantes. nous aurions encore à dire sur le Peintre de M. d'Apvril, le Miserere Mei de M. Picard et l'Acteur étudiant soti rôle tragique de M.' Poncet. Mais le temps nous manque et nos lignes sont comptées. Nous consacrerons plus tard à cet intéressant trio d'artistes l'étude détaillée qu'il mérite. Pour le moment, nous nous bornons à louer le charme du premier, le sentiment du second, et l'esprit du troisième.

PAYSAGE

BELLET DU POISAT, MONÎER DÉ LA SIZERANNE, CHOISNARD, MlleJUGË-LAURENS, PACHOT, PIRÔDON

Si les portraits et les tableaux de genreencombrentl'Expositiùn, le nombre des paysages diminue dé jour en jour. Les couchers dé soleil trouvent bien encore quelques admirateurs, mais les acheteurs leur font généralement défaut, L'indifférence dû public pour cette importante partie dé l'art a des causes plus profondes que ne paraissent le croire les esprits superficiels. Là, comme partout ailleurs, le métérialisme contemporain exerce son influence. Faute dé regarder au-dessus d'elle, la foulé devient de plus en plus grossière, et perd le sens des émotions douces que provoque le spectacle de la nature.

Plus ce mal s'étendra, plus le portrait et le tableau de genre


.— 443 ~ ' . empiéteront sur le domaine du paysage. Le portrait, lui, est sûr de vivre autant que la vanité humaine, car il offre au spectateur ce qu'il admire le plus, c'est-à-dire sa propre image. Quant au tableau de genre il trouvera également dans notre orgueil un éternel garant de -succès, puisqu'il nous met sous les yeux le milieu dans lequel nous vivons et les scènes banales dont nous sommes les héros. Ces deux genres de peintures n'ont nul besoin d'un public d'élite. La.bourgeoiselaplus vulgaire s'extasie devant la toilette des portraits de Cabanel et de Carolus Duran, de même que le commerçant le plus stupide se pâme d'aise à la vue du Commis de Vibert, du Lavabo des réservistes d'Aublet, ou de la Noce photographiée de Dagnan-Bouveret.

Le paysage, au contraire, est le dernier mot de la peinture idéale; il traduit le langage mystérieux de la nature, il exprime tour à tour l'allégresse d'un lever de soleil, la soif brûlante d'une terre desséchée, le frémissement précurseur de l'orage, le soupir de soulagement d'un champ rafraîchi par la pluie, la symphonie des verdures ensoleillées, le dialogue du fleuve et du firmament, l'élégie du crépuscule, la sérénité d'un clair de lune, le charme d'un soir d'été, l'horreur d'une nuit d'hiver. Or, ce sont là de délicates nuances que la foule nedistingue point et qui échappent même à l'oeil blasé de l'amateur. Pour comprendre toutes les strophes de ce grand poëme, il faut des âmes ouvertes à la rêverie, affinées par la passion, rompues au commerce des po.ëtes, familières avec la solitude, grandies par le sentiment religieux.

Ainsi, ce n'est pas le premier venu qui goûtera La nuit dans le port, de M. Bellet du Poisat. Avant d'être admis à juger cette superbe marine, le critique devrait, comme LordByron au début du Corsaire, ou comme Joseph Autran, dans les Poèmes de la mer, s'inspirer de la grande voix des flots, et sonder tous les secrets de l'Océan. Si les membres du jury eussent réuni ces conditions d'aptitude, ils auraient sans doute accordé à l'auteur, une récompense plus importante qu'une simple mention honorable.

De même, il serait bon d'être un peu poëte pour se prononcer, .en connaissance de cause, sur la jolie vue de St-Sébastien-auxMartigues, exposée par M. Monierde la Sizeranne. Ce poétique duel entre le bleu du firmament et le bleu des eaux, nous sort de ces paysages classiques, composés de la chaumière traditionnelle et de l'éternel bouquet d'arbres. L'artiste a établi entre le ciel et l'onde le mystérieux dialogue dont nous parlions plus haut. Un lambeau d'azur se reflète au fond de la rivière qui le double et le brise dans son ruissellement. La fluidité de l'air, la transparence


— 44^ •"""" de l'eau, la profondeur du point de vue, se réunissent pour faire de cette petite toile un des plus vastes paysages du Salon. Les années précédentes, nous faisions des réserves, cette année, nous 'applaudissons sans restriction à renvoi de notre compatriote. : ■ " Par contre, il n'est nul besoin d'être un génie transcendant pour extraire l'idée qui se dégage de la deuxième toile, de M. "Choisnard. Dès qu'il se lance dans le paysage, cet artiste est moins heureux avec l'huile qu'avec l'aquarelle. Ainsi, la lumineuse aquarelle de Palaiseau exposée, en 1878, nous avait charmé à tous égards, tandis que la froide soirée d'Antony nous laisse à peu près indifférent. Est-ce à dire que ce tableau soit médiocre?—- Non certes; il est même très-consciencieux, mais il a, comme certains enfants, le défaut d'être trop sage. Nous voudrions voir à travers ces arbres quelques-uns de ces rayons capricieux qui s'ébattent dans les soirs d'été comme des écoliers en vacances.

Nous citerons encore parmi nos meilleurs paysages les bords du Calavon de Mademoiselle Juge-Laurens, la Halte des Patres de 'M. Pachat et la Route de Graville de M. Pirodon.

GRANDE PEINTURE

ATHANASE GRELLET

(LA PROCESSION DE SAINTE-GENEVIÈVE DES ARDENTS)

'-. M. Athanase Grellet, de Vienne, est une des figures les plus sympathiques de notre groupe d'artistes ; il ne recherche le succès ni dans le scandale du sujet comme Gervex, ni dans l'extravagance de la forme comme Mànet ; il dédaigne la sotte louange dés multitudes ; il vit hors des. coteries d'atelier et de salon, seul avec

■ ses inspirations favorites dans une véritable Thébaïdë d'art ,

• d'érudition et de travail. Fort de l'exemple d'Ingres et de Delacroix, il fait le vide autour de lui, afin d'habiter un monde purement idéal.

Ce culte de la solitude, lorsqu'il n'est pas poussé à l'excès, décuple, à notre avis, la puissance de l'artiste, parce qu'il concentre vers un but unique des facultés qui s'affaibliraient eh se divisant sur les objets extérieurs. C'est ainsi que nous avons vu des peintres s'identifier avec une époque au point d'oublier la leur et de renouveler le type d'Elias Wildmanstadius l'homme moyen âge de Théophile Gautier. Nous pourrions en citer plusieurs qui

. vont jusqu'à adopter, pour leur usage personnel, le costume,


—:447 — ^l'ameublement, ies habitudes et le langage de leur siècle -favori.';

Sans élever comme eux le respect de la couleur locale à la, hauteur; d'une institution, M. Grellet nelaissepas d'être un peintre archéologue .des plus distingués. Cette année encore , il nous transporte en plein moyen âge. Sa toile représente une des scènes populaires du Paris religieux d'autrefois, là procession de Sainte. Geneviève des Ardents au XIe siècle.

Au premier plan, les prêtres portent sur leurs épaules une châsse où sans doute sont renfermées les reliques de la Sainte. L'éyêquë, entouré de son clergé et de ses moines, ferme la marché et bénit l'es,femmes et les enfants qui se pressent sur son passage, D'un bout à l'autre de cette vaste toile rayonne la ferveur reli-, gieuse qui est lé Caractère de cette époque de foi. Le recueillement. dont chaque visage est empreint contribue à donner au tableau un aspect grandiose qu'on chercherait vainement dans la plupart des peinturés: médaillées depuis le Tryptique de St-Cufhbert jusqu'aux Emmurés de Carcassùnné.

Au point de.vue de l'exécution matérielle, cette belle page n'est pourtant pas à l'abri de toute critique. Nous y remarquons çà et là quelques personnages vaguement dessinés. Il y aurait toutefois mauvaise grâce à insister sur cette défaillance, car l'artiste . l'a rachetée en modelant avec une rare vigueur l'évêque, le reli- : .gieux qui lé suit et le moine agenouillé Ces trois têtes soutiennent le tableau comme le tercet final soutient un sonnet dont les premiers vers laissent à désirer.

•HUGUES-MERLE (LE RÉDEMPTEUR)

- Le nom donné par le catalogue au tableau de M. Merle, nous faisait".redouter un sujet sévère, une lutte imprudente avec les géants de l'art, avec les Rubens, les Guido-Reni, les Van-Dyck , les Prudhôn, les Philippe de Champaighe. Cette supposition nous suggérait quelques-inquiétudes sur l'issue du combat, car le talent un peu féminin de notre compatriote ne nous semble pas fait pour la peinture mâle. Il a plus de grâce que de force; il tient plus de Raphaël. que de Michel-Ange. Fort heureusement nos craintes étaient.superflues. M. Merle a eu le bon goût de ne point forcersa note et nous nous sommes trouvé en présence d'une des toiles les plus gracieuses du Salon, ' :


— 448 - ■.:

Malgré le titre pompeux du tableau, le Rédempteur ne joue ici qu'un rôle secondaire; le personnage principal, c'est la vierge agenouillée offrant son fils aux hommes. En un mot, M. Merle a peint une vierge et non un Christ. L'enfant-DIeu nous montre du doigt le ciel qu'il va nous rendre et la jeune mère incline modestement vers la terre un délicieux visage où se combinent, avec un art infini, le légitime orgueil de la mère déDieu, l'humilité de la servante du Seigneur et la résignation de celle qui sera bientôt la Madone des sept douleurs.

La postérité ratifiera-t-elle notre jugement? Nous n'osons pas nous en flatter. Quoiqu'il en soit, nous ne craignons pas de déclarer, dès à présent, que la vierge de Merle est digne de prendre place à côté des vierges contemporaines les plus célèbres. Elle éclipse les pâles créations exposées au Salon actuel par Spinetti et de Coninck; elle fait oublier les vierges de Bouguereau qui nous semblent trop académiques; elle est même supérieure comme exactitude d'expression à la fameuse Madone d'Hébert. Certes, loin de nous la pensée de contester l'irrésistible prestige de la Vierge de la Tronche. Tout ce que nous voulons dire, c'est que ce prestige résulte peut-être de charmes étrangers à une figure de vierge. Ces yeux noirs et profonds, cette vague rêverie,, cette molle attitude nous rappellent la bien-aimée du cantique des cantiques avant de nous faire songer à la vierge très-pure des Litanies.

Ce parallèle soulèvera probablement les clameurs de la jeune école grenobloise dont M. Hébert est l'oracle. N'importé! Nous avons le courage de nos opinions et nous réclamons comme le premier droit du critique , la liberté de les exposer en toute franchise. D'ailleurs, notre admiration pour M. Hébert est assez connue pour qu'on ne nous accuse point d'apporter dans nos jugements une malveillance systématique.

Puisque nous venons de discuter l'oeuvre de M. Hébert, il est juste de dire un mot des observations qui ont été faites sur la toile de M. Merle. On a reproché à cet artiste d'avoir sacrifié au. joli, d'avoir peint la vierge trop gracieuse. Il est certain qu'il y a loin de cette vierge souriante à la figure fraîche et rose, aux madones maigres de l'école byzantine qui penchent leur visage hâlé sur un petit Jésus hagard et maussade. Mais qui donc à la prétention d'imposer le type byzantin à tous les peintres de la Vierge ? Depuis quand la grâce et la beauté sont-elles incompatibles avec celle que la tradition et la révélation s'accordent à nous représenter comme belle-entre toutes les femmes? Pourquoi


— 449-"" ne pas épuiser toutes les coquetteries de la palette pour, la sublimé créature à;qui Tégiise prodigue les plus poétiques -comparaisons et.que les fidèles nomment, tour à tour, le lys des vallées, l'étoile "dû matin, la. rosé mystique"? N'en déplaise aux amateurs dé la verve, du stylé et du caractère, nous soutenons que la donnée de M. Merle est la seule admissible lorsqu'il s'agit dé'peindre la vierge jeune. Si l'on hésite encore: à se ranger à notre théorie, qu'on lise ce Curieux passage" d'une récente biographie delà vierge publiée par l'abbé Maynard, chanoine dé Poitiers.

« Marie était d'une taille Un peu au-dessous de la moyenne. Sa démarche avait quelque chose de grave et d'onduleux ; son visage était d'un bel ovale; son teint de la couleur du blé qui commence à mûrir, mais nuancé''-de.rose'. Elle avait les sourcils bruns mais..nettement arqués ; les yeux d'une teinte où se fon- . daîeht le bleu tendre et le vert pâle, le nez droit avec des narines légèrement ..dilatées. Ses cheveux blonds et. abondants flottaient librement, sur ses épaules; son pied remplissait à peine une étroite.sandale, sa main délicate montrait, en se déployant, des doigts longs et déliés. »

Au surplus V il est inutile de plaider plus, longuement la cause de M. Merle. Les critiques qui lui ont été adressées nous paraissent un signe dés temps. Depuis que le blasphème pénètre dans les masses par la bouche des sophistes de salon et des hâbleurs de • cabaret, lè.^ public finit par devenir hostile aux peintres qui s'adonnent aux scènes religieuses et aux critiques qui en font l'éloge. Sans doute , il fut une époque où le peuple le plus artiste du monde acclamait les paradis de Fra Giovanni, les saintes dePérugiti, les vierges de Raphaël, mais il a été prouvé dé nos jours que ce peuple croupissait dans les ténèbres et que le siècle de Léon X était: un siècle d'abaissement moral et intellectuel.

Courbet a d'ailleurs démontré que Pérugin ignorait l'art de former des élèves "et que Raphaël avait le faire mou et vachard. Les nouvelles couchés sociales commencent à traiter de bondieuseries puériles les chefe-d'oeuvres de l'art religieux. Tout récemment encore, dé graves discussions ont établi que la dévotion est une névrose et que le culte de la Vierge est Un des plus alarmants symptômes dé notre décadence nationale.

: Et pourtant, c'est cette même vierge qui a été l'âme de tout le moyen âgé; c'est elle qui a régné en souveraine sur la fresque primitive, qui à donné au divin SâUzio une gloire impérissable, quiàvfait surgir ces grands poëmes de pierre qu'on appelle NotreDame de Paris et Notre-Dame de Rouen; qui a inspiré tant d'Im-


.—. 4^0 .—

• mortelles figures .depuis; la Belle Jardinière de Raphàëljusqu'aux : Vierges de Murillo, de Prudhon, de Bouguereau, d'Hébert et de Merle. .

La Vierge a exercé, dans les diverses ramifications de l'art, une influence si. salutaire et si évidente qu'on pourrait,'même dans un siècle sans foi, l'invoquer, comme jadis, souslenom de NotreDame des Artistes. C'est ce queles poëtes ont compris puisqu'on rencontre parmi ceux qui l'ont chantée, non-seulement des catholiques et des croyants, comme Le Dante, Le Tasse, Camoëns Pétrarque, Lope deVégâ, mais encore des protestants et des sceptiques, comme, Goëthe,Schiller, Henri Heine, Novalis; Lord Byron.

Pour nous, lorsque nous voyons les artistes qui veulent représenter la Vierge s'isoler de tout milieu profane, s'abimér dans lés contemplations mystiques du cloître, recueillir ce qu'ils ont trouvé de plus beau, de plux doux, de plus tendre et de plus pur sur les visages de femme qui ont charmé leurs yeux, nous ne pouvons nous empêcher de conclure que cette incomparable figure , où le ciel tient de si près à: la terre, est la personnification même dé l'idéal et marque le -degré le plus élevé que le peintre puisse atteindre dans l'expression de la figure humaine, y

Louis DESCHAMPS [La Mort de Mireille)

Une locution qui nous a souvent frappé, c'est celle dont se sert la foule'pour exprimer le paroxysme de son admiration :: « Voilà qui est divin!» s'écrie-t-èlle instinctivement, sans soupçonner le sens profond qui se cache dans, ses paroles.. Ce terme inconscient, ce cri du coeur nous semble, mille fois plus éloquent, en fait d'esthétique, que tous les ouvrages de Hegel, de Beulé, de Jouffroy, de Taine, de Véron. Il contient engerme la seule définition du beau qui convienne à la philosophie chrétienne. Sans -doute, Platon, est arrivé à une notion sublime en plaçant le beau dans la splendeur du vrai, mais le critique d'art spiritùaliste s'élève plus haut encore.en affirmant que le beau est le reflet de Dieu lui-même. À'nos yeux, une oeuvre d'art n'est belleqn'én proportion de ce qu'elle renferme de divin et l'artiste n'est grand que dans la limite où il se:rapproche de Dieu, •

Ces prémisses'nous.amènent naturellement à réduire le nombre des grands foyers où doit s'alimenter le génie du peintre. A tout -prendre, nous n'en voyons guère que quatre au milieu desquels


4^i — 'resplendisse l'étincelle divine nécessaire à l'éclosioh des chefsd'oeuvre: la religion, parcequ'elle n'a d'autre objet'que Dieu; 2° la.poésie, parcequ'elle crée comme Dieu; 3° la nature, parcequ'elle nous montre le doigt de Dieu à chaque pas ; A? l'amour, parcequ'il nous ramène à Dieu en nous suggérant l'idée d'un "bonheur infini.

Quelque soit notre éclectisme, nous estimons qu'en dehors de ces quatre sources d'inspirations, l'artiste se débattra péniblement dans le métier, sans jamais atteindre l'art pur. A la vérité, il pourra rencontrer, par aventure, quelque sujet heureux qui mettra son talent en lumière, mais il sera constamment dépourvu de ce feu sacré qui fait seul épanouir les oeuvres de génie.

Le développement inusité de cette théorie doit faire craindre à nos lecteurs que le tableau de M. Deschamps ne soit indéfiniment ajourné. Qu'ils se détrompent! Jamais nous n'en avons été plus près.

Par une heureuse coïncidence, cet artiste vient, juste à point, pour confirmer nôtre système. Voulant, cette année, se surpasser à tout prix, il s'est plu à choisir un sujet où sont précisément réunis les divers éléments que nous venons d'énumérer. La religion, la poésie et l'amour répandent tout leur prestige sur cette belle scène de la mort de Mireille que notre compatriote à empruntée à l'épopée du grand félibre provençal.

Nous ne ferons pas aux lettrés dauphinois l'injure de leur demander s'ils se rappellent cet admirable épisode.

Contrariée dans ses amours, Mireille s'est échappée, à minuit, de la maison paternelle pour se rendre en pèlerinage au tombeau des Saintes-Maries-de-la-Mer. Elle veut supplier ces patronnes de la provence de fléchir ses parents, qui refusent de consentir à son mariage avec Vincent le Vannier. Malheureusement, au cours de ce long voyage, plein de péripéties et de privations, la pèlerine d'amour, haletante de soif, accablée par la chaleur, est frappée d'une insolation sur les rives de l'étang de Veccarès. Exténuée, elle se traine jusqu'à l'église des Saintes-Mariés où ses parents et son amant la retrouvent agonisante.

C'est cette scène de haute poésie, de prière, d'amour, de sanglots et de deuil, que M. Deschamps a voulu 'traduire dans sa langue, avec la couleur et le pinceau. S'il n'a point égalé sur la toile le génie du poëte , il est du moins sorti de la lutte avec les honneurs de la guerre.

■ Dans le modeste sanctuaire, aux arceaux rustiques, en face de la -barque des deux patronnes des matelots, au milieu de la foule


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■suppliante des Saintins, l'artiste, suivanfpas à pas le poëte, nous montre la jeune fille en proie au délire d'une douce agonie, levant les.3reux vers le ciel, s'entreténant encore avec ses saintes bienaimées. Ceint de l'étole violette, ému jusqu'aux larmes^ le vieux prêtre lui administre les derniers sacrements et prononce sur elle les adieux de l'église. Sa mère, la face baignée de pleurs, la soutient tendrement dans ses bras et prépare la place destinée aux fonctions saintes Un peu plus loin, à droite,,son père, à genoux sur.la dalle, sanglotte amèrement et presse d'un geste convulsif ses deux mains sur son front. Mais, le visage qui exprime la douleur la plus vive, c'est celui de l'infortuné jeune homme. Il interroge d'un regard anxieux la figure de sa fiancée, il serre sa main tremblante, il se penche sur elle comme pour la ranimer de son souffle. Elle est déjà morte et il ne peut en croire ses yeux, « .Morte? s'écrie-t-il, ce n'est pas possible I Un démon doit me : le siffler ; parlez au nom de Dieu, bonnes gens qui êtes là ; vous avez vu des mortes : dites-moi si en passant les portes, elles souriaient ainsi. Vraiment n'a-t-elle pas ses traits presque enjoués ? »

Tel est, dans toute son intensité, le drame poignant que représente le tableau de, notre compatriote. Comme nous n'avons pas ménagé les vérités à M. Deschamps, en examinant son portrait de •jeune fille, personne ne trouvera suspects les éloges que nous allons adresser à la mort de Mireille. Nous pouvons donc en dire tout le bien que nous pensons. Et d'abord, nous savons gré à l'artiste du tact dont il a fait preuve en laissant la note populaire dominer'dans sa composition. La rusticité eh est l'élément vital ; tout y est champêtre, depuis l'autel, les murs de l'église, l'effigie bigarrée des saintes jusqu'à l'attitude des deux paysans, et au costume des bonnes femmes qui environnent la mourante Ces villageoises n'ont pas les traits délicats des élégantes de boulevard, mais elles nous frappent par une grandeur native que ne donnent ni les jabots, de dentelles, ni les jupes à plissés. Pareilles aux fleurs des champs, elles nous charment par leur virginale simplicité. Les visages sont rudes, mais sympathiques', les mains sont vulgaires, mais laborieuses; on ne les baiserait.pas, mais on les serrerait de bon coeur.

Après avoir étudié, comme nous l'avons fait, les deux toiles de " M. Deschamps, il devient.facile de caractériser le talent de leur auteur. On ne peut lui dénier le souffle et la vigueur, mais on est en droit de lui contester, jusqu'à nouvel ordre, cette qualité précieuse qui ne.se définit pas «t qu'on appelle la grâce. M. Deschamps est d'un tempérament plus robuste que distingué; il a


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plus de muscles que d'élégance , plus de fougue que d'habileté. Il peint en pleine pâte avec un emportement juvénile; ses tableaux ont l'air plutôt d'ébauches que d'ouvrages achevés ; il leur manque le fini.de Gérôme, de Bouguereau et de Merle.

Qu'on ne s'imâgihé pas que cette observation tende à déprécier l'ceuvfe de notre compatriote. Loin de là. C'est précisément à cause de Cette gaucherie méridionale que nous estimons M. Deschamps ; elle cache peut-être une individualité puissante appelée à trancher sûr les banalités parisiennes. Ce qui nous plaît chez M. Deschamps, c'est l'accent prononcé de son pays natal, le parfum champêtre de ses tableaux, le goût de terroir de son talent. Son dessin sommaire ne sent point l'Académie, et son faire, un peu bourru, n'a rien de commun avecl'école des Beaux-Arts, Jamais disciple ne fut plus rebelle ; élève dé Cabanel, il ne présente aucun trait du maître. Naturalisé parisien depuis longtemps, il est resté provincial dans l'âme. Malgré les entraînements de l'exemple, il a refusé "de se plier à nos mièvreries, à notre souplesse, à nos procédés ingénieux. Sous le ciel brumeux des Champs-Elysées, il a conservé le.culte de ce Midi étihcelànt, découpé par de hautes montagnes et de grands arbres, bercé par le chant des félibres et des cigales, de ce Midi que Daudet et Paul Arène ont dépeint, que Jean Aicard a chanté, que Mistral immortalise.

NÉMOZ (Salmac is)

Les oeuvres de génie diffèrent des oeuvres de talentj en ce que les premières absorbent complètement le spectateur, tandis que lés secondes lui laissent la liberté d'esprit nécessaire pour établir des comparaisons. La Salmacis, de M. Nëmoz (et ce. n'est pas une médiocre louange Q appartient à la deuxième catégorie. Elle fait voltiger nos souvenirs entré les femmes-Cygnes dont parlait souvent Théophile Gautier, elles Vénus couchées du Titien que nous admirions récemment dans la galerie deDresde". Mollement éten-f due sur le gazon comme l'Antiope deCdrrégeôù de Véronèse, elle laissé deviner, sous lapénombre des roseaux, toutes les séductions de:sa chair idéale, et fait miroiter, dans les parties qui reçoivent la ; lunllère, tous; les frissons roses de son teint, touslesmicas.de neige de sa peau, tous les lustrés et les satinés de son torse. Ce corps enfantin lutte de fraîcheur avec les herbes qu'il foule et les marguerites,qù'ileffeu'ille;.la brisé y boit dans un. baiser le-der.-à ',


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mer ruissellement du bain, des gouttelettes y perlent comme les larmes delà rosée sûr lé pétale des camélias. Ainsi parée de toutes les grâces d'Aphrodite, la naïade amoureuse contemple d'un oeil furtifle fils de la;déesse, qui se baigne avec 1"insouciance de son âge;dans le flot limpide du lac de Lycie. Le charme est irrésistible: la poésie payenne et lès voluptés grecques rayonnent sur ce beau corps de femme qu'une passion soudaine à fait tressaillir. . Après avoir rendu justice au tableau de M. Némoz, nous nous proposions de faire quelques réserves sur le choix du sujet, sur l'abandon sensuel de la pose, sur l'abus du nu dans la peinture, mais la beauté du diable a sauvé la jeune naïade de l'amertume de nos critiques, et le sonnet suivant s'est échappé de' nos lèvres.

émues :

Fille de l'art grec et d'Ovide, Nymphe du Désir incarné, Devant toi dansla salle vide, . Souvent je me suis prosterné.

■ Je t'aime ardente Néréide Dont l'oeil par l'Amour fasciné Darde sur l'éphèbe timide Un long regard passionné.

Percés de la flèche divine, Je vois tressaillir ta poitrine Et bondir ton sein révolté.

Et dans l'ivresse de ta pose, Je contemple l'apothéose Des sens et de la volupté !

SCULPTURE

DING, RAMBAUD, IRVOY, BASSET, RUBIN, BERTRAND-PERRONY.

Les sculpteurs dauphinois qui s'étaient tous mis en frais pour figurer dignement|i l'Exposition universelle, ont montré fort peu dé zèle pour le Salon de 1879 Ce n'est pourtant pas faute de priser leur spécialité; ils ont tous la passion de la pierre, et ne parlent de la' toile qu'avec un suprême dédain. Dernièrement encore, un de nos jeunes: amis, plaidant pro domo sua, expliquait en ces termes là suprématie de la sculpture : « Il suffit, disait-il, d'énumérer les différents arts pourvoir combien le nôtre leur est supérieur ; la musique est peu de chose, parce qu'on.ne peut ni.la voir, ni la toucher; la peinture ne vaut guère mieux, parce qu'elle n'offre à la main qu'une'surface plane; la sculpture, au contraire, est le premier des arts, parce qu'on peut tourner autour.'«Nous doutons fort que le public s'en tienne à cette apologie .


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digne des professeurs du bourgeois gentilhomme ; ce qu'il y a de certain, c'est que messieurs les sculpteurs ne nous ont pas fourni cette année l'occasion de tourner longtemps autour de leurs groupes.

Nous n'avons aujourd'hui ni Lambert, ni Molière.

En d'autres termes, M. Ding nous a fait faux-bond, et M. Rambaud a été évincé. Nous regrettons particulièrement l'absence de ce jeune sculpteur, dont le dernier buste faisait concevoir de belles espérances.

Nous constatons, en outre, l'abstention de MUe Jeanne Hennet et de MM. Tournier, Frizon et Gontier, Quant à MM. Irvoy et Basset, ils se sont bornés à envoyer au Salon, trois bustes sur lesquels nous n'insisterons pas, car nous avons pris l'habitude de juger ces artistes sur'des oeuvres plus considérables.

Nous préférons parler du médaillon sur lequel M. BertrandPerrony a si finement retracé les traits de Joseph de Montgolfier, le célèbre inventeur des aérostats. Le feu du regard, la mâle énergie empreinte sur le visage, l'air inspiré de la physionomie, la mèche de cheveux qui se dresse au milieu du front comme la flamme d'Iule, tout révèle un de ces génies que M. Léonce Fabre des Essarts dépeint dans la strophe suivante :

Ils ont dit : Cette terre est pour nous trop étroite ; On s'y presse, on s'y foule et l'on y manque d'air; Là des fleuves, ici des monts, plus loin la mer. Des barrières à gauche et des remparts à droite; Ici tout est mesquin et tout est limité. - Hommes du froid calcul, du lucre et de l'usure, A vous le faible sol qu'on paie et qu'on mesure, A nous la grande immensité !

Nous ne faisons que tenir une promesse en revenant sur le Moïse sauvé des eaux, de M. Victor Chappuy, dont l'ébauche a déjà paru au Salon de 1878. Inutile dedireqUè le groupe a beaucoup ■gagnédepuis l'année dernière; l'enfant est très-délicatèment traité et la fille de Pharaon présente un type égyptien, où la couleur locale n'exclue pas le sentiment. En un mot, M. Chappuy a réussi à faire passer dans le marbre toute la suavité de la peinture de ' Paul Delaroche.

M, Rubin a opéré une transfusion semblable en réunissant toutes les inspirations de Goethe et toutes les harmonies d'Ambroise Thomas, pour les insuffler, en quelque sorte, dans sa poétique statue de Mignon. Ainsi procéda le Créateur lorsqu'il anima de son souffle l'homme formé du limon dé la terre. Nous pouvons donc nous tranquilliser sur l'avenir de cet artiste, il est à bonne école. ■ ■' -■■ . ZENON FIÈRE.

Paris, 1879. ... ... ;■■.


ABBAYE

DE SAINT-ANDRÉ-DE-SAINT^GEOIRS

En Valdaihe

RELIGIEUSES BENEDICTINES

UELQUES mentions, ça et là, éparses dans divers ouvrages et quelques renseignements incomplets, insérés dans un petit nombre d'anciens titres, actuellement conservés aux Archives. départementales de l'Isère, viennent seuls nous révéler l'existence

l'existence cette maison religieuse, qui, du reste, paraît n'avoir jamais eu qu'une importance fort secondaire dans les annales ecclésiastiques de notre ancienne province. Pensant néanmoins que ces quelques renseignements pourraient intéresser plusieurs des lecteurs de la Revue du Dauphiné et du Vivârais, pour qui le moindre fait ou la plus petite mention peuvent souvent avoir leur valeur, nous nous décidons à les publier tels que nous les ayons recueillis et si incomplets qu'ils puissent être.

Placée sous le vocable de la Vierge, auquel ne tarda pas à succéder celui de l'apôtre Saint-André", l'abbaye bénédictine dé femmes de Saint-Geoirs, en Valdaine, abbatia BeatoeMarioe, vel sancti Andreoe, prope Sanctum Georium, in Valdena, fut, selon toutes probabilités, fondée, durant la seconde moitié du XIIIe siècle, par l'un des membres de l'antique et illustre famille des Clermont, de qui relevaient la terré et le; bourg dé SaintGeoirs (i).

L'un des titres lès plus anciens, où il soit fait .mention de ce monastère, porte la date du samedi avant la fête de Sainte-Cathe<

(tj Tous les fenseignerrïents de cette notice, dont la source n'est pas indiqués, spnt puisés dans les Archives de l'Isère : Titres concernant l'abbaye de St-Geoirs.


— 457 — rine de l'année 1307: c'est un monitoire par lequel l'évêque de Belley, dont le diocèse, comme ont le sait, comprenait entre autres l'archiprêtré du Pont-de-Beauvoisin qui joignait celui de Saint-Gêoirs, recommande aux prêtres de son clergé de faire savoir à"leurs paroissiens que ceux d'entre eux qui détenaient à un titre quelconque des biens appartenant à la. maladrerie de Crollard, dépendance de l'abbaye de Saint-Geoirs, devaient, dans un délai déterminé et sous les peines spirituelles les plus sévères, en faire la déclaration à l'abbesse et lui en passer une reconnais-- sance authentique.

Le 19 avril 1341, noble Artaud de Lupé, du lieu de Miribel, redevable envers le monastère de quelques petits services et voulant témoigner aux religieuses au. nombre desquelles se trouvaient alors ses deux propres filles Françoise et Jacquemette, toute sa gratitude, fit don d'une rente perpétuelle delà valeur de cent sols, bonne monnaie viennoise, payable chaque année, partie en espèces et partie en grains et en volaille. Le donateur stipula que chaque setier de froment, mesure de Saint-Geoirs, compterait pour dix sols ;'celui de seigle pour six sols huit deniers, et celui d'avoine pour cinq sols; que chaque poule, enfin, vaudrait six deniers et un poulet trois deniers seulement. L'acte qui énumère soigneusement les noms des. divers emphytéotes et les confins des terres sur lesquelles étaient dus les cens donnés, fut passé àSt-Martinde-Vaulserre, en présence de nombreux témoins, du nombre desquels nous citerons : Jean de Lupé, damoiseau, Martin de Fornet dit Rubat, prêtre, le clerc Jean Passerat, et les chevaliers Pierre et Nicolas du Lac.

En i3g7, par son testament du 27 septembre, noble Guillaume Gharpenne, dans l'espérance que l'on prierait Dieu pour le repos de son âme et celle de ses parents, légua à l'abbaye un setier de froment, une poule et huit sols de cens annuel.

Le 26 janvier 1403, l'abbesse Alise de Saint-Germain,Ta sacristàine Marguerite de Dorgeoise et les religieuses Rigondine de Lupé, Jeanne et Catherine de la Balme, reçurent, de Penin de Voissan,' la donation d'une rente annuelle et perpétuelle de quinze deniers ; déjà précédemment l'aïeul du donateur, Pierre de Voissan, avait légué au même monastère une rente de deux sols trois deniers.

■ Les mêmes religieuses, le 1e 1' juillet 1407, firent l'acquisition, d'Aymar de -Paladru, seigneur de Montferra, d'une pension d'un' quartal et demi de froment, et ce, moyennant le prix de dix florins comptant,

• 3o


— 458 Vp7Quelques années plus tard, des difficultés s'élevèrent entre l'abbesse Catherine de la Balme". et les religieuses Rigondine de Lupé, Marguerite Colombert, Jeanne Coste et Claude de Saint-Germain, au sujet des logements qu'elles devaient occuper dans l'abbaye et de la part que chacune d'elles devaient prélever sur les revenus.. De l'avis et par l'entremise de Joffrey de Lupé, - curé de Domène et de son frère Joachim de Lupé, commandeur de la maison de Saint-Antoine de Marnans, des nobles Pierre de la Balme, Artaud Emerat, Hugues de Basse)^,:.Pierre Eschalein et Jean Fabre, tous parents ou amis des religieuses, ces difficultés furent réglées par un acte solennellement rédigé en assemblée capitulaire, le 28 juillet 1420. Il fut stipulé que l'abbesse aurait pour logement toute la vieille maison monacale située au-dessous delà nouvelle; que cette dernière servirait par moitié de résidence aux soeurs Rigondine de Lupé et Marguerite Colombert; que la cuisine resterait commune entré l'abbesse et toutes les religieuses ; que Jeanne Coste occuperait le bâtiment joignant la cuisine du côté de l'église, et que Claude deSt-Germain , à qui son jeune . âge lie permettait point encore une résidence continue dans le monastère, recevrait une indemnité de logement en espèces. On stipula aussi que chaque-religieuse recevrait annuellement, pour sa nourriture, quatre setiers de froment, deux setiers et une émine de seigle, deux setiers cinq bichets d'avoine, quatre; poules et autant de poulets, ainsi qu'une quote part égale des. ventes et des lods dus à la communauté, à l'exception toutefois del'abbesse qui, pour se conformer à la coutume, recevrait.une part double. Chaque religieuse devait entretenir, à ses frais, la partie des bâtiments qu'elle occupait, et l'abbesse, à qui revenait le surplus des revenus, fut chargée d'acquitter toutes les charges. On décida également que si, pour un motif quelconque, les terres etla grange que possédait, près de la maladrerie, un nommé Joffrey de, Soleûne, venait à être vendues, l'abbesse serait obligée d'en employer les lods et ventes aux seules réparations de l'église et du. cloître. Une stipulation, enfin, qui peut paraître curieuse, fut que, si l'abbesse prenait un gardien, pouf conduire ses porcs, aux champs, chacune des religieuses aurait alors la faculté de confier un porc au même garde, et cela salis qu'il lui en coûta rien.

Depuis lors, jusqu'à l'époque de; sa suppression et.de sa réunion à l'abbaye de Notre-Dame-des-Colonnes de Vienne, le monastère de Saint-Geoirs ne présente plus.aucun fait digne d'être relaté.

Le 24 novembre 1730, des lettres patentes du roi, datées de Marly, commencèrent par supprimer le titre abbatial, et le réuni-


— 45.9 — rént à celui d'Hélène-Félize de Ponte d'Albaret, abbesse de NotréDam e-des-Colpnnes.

Quelques années après, le monastère de Saint-Geoirs avait cessé d'exister : une bulle du pape Clément XII, donnée à Romele 18 juin 1734, approuvée par lettres royales, datées de Versailles, le mois de mai 173.6; en avait prononcé l'extinction et Pavait uni, avec tous les biens qu'il possédait, à l'abbaye de Notre-Dafné-déS" Colonnes (1),. :

Au moment de sa suppression, l'abbaye ne renfermait que cinq religieuses: la prieure Anne de Chaboùd. et mesdames Charlotte de Gàrnièr, Isàbeau d'Alby, Angélique de Langon et Isabèau d'Arzac du. Savoir Les revenus n'étaient que de 2,406 livres 2 sols et 6 deniers; ils se décomposaient de la manière suivante : une métairie à Estrablin, affermée 3oo livres;-deux pièces de terres qui produisaient pour 32 livres 10 sols de froment annuellement; une vigne à Sainte-Colômbe-lès-Vienne, dont les produits atteignaient 87 livres; une autre vigne, dans le clos dé l'abbaye, produisant vingt charges de vin évaluées 120 livres:; une maison à Vienne, louée 20 livres; enfin, diverses pensions.et rentes ; arrivant à. 1,845 livres 12 sols 6 deniers. Les charges étaient de 643/livr.es î 2 sols 9 deniers.

- Primitivement située à quelque distance du bourg actuel de Sairit-Geôirs, l'abbâye de Saint-André fut ensuite transférée à l'entrée du Bourg,-à une époque que nous ne saurions préciser. Quant aux. bâtiments de l'ancien monastère, Ils occupaient utt lieu que la charrue et là herse parcourent aujourd'hui sans obstacles et qui n'a conservé, comme seul souvenir de son ancienne destination, que le nom deY Abbaye.

Ajoutons qu'une ordonnance de l'archevêque de Vienne," Christophe de Beaûmont du Repaire, du 9 septembre 1746, ap= prouvant Une délibération capitulaire de l'abbaye de Notre-Damedes-Golonnes , prise le 22 juin précédent , autorisaTaliénation des bâtiments'du monastère de Saint-Geoirs, qui furent vendus, le 26 décembre dé la même année, pour le prix de 4,500 livres, à M. Gely.de' Monelàs, maître ordinaire à la Chambre des comptés du Dauphiné (2p.

Pour terminer cette courte monographie sur l'abbaye dé. SaintGeoirs, nous allons donner la nomenclature de quelques abbesses dont nous avons pu recueillir les noms : • -

; (1) "Archives de rlsère: Titres concernant l'abbaye de, Notre4)ame-des-Colonnefi, (2) Archives de l'Isère : Enregistrement du Parlement, année 1/62, . ;.;


— 460 "—" Clémence***. — Le prénom seul de cette abbesse figure dans le monitoire adressé par l'évêque dé Belléy, en 1307, aux prêtres de son diocèse.

Marguerite Orcel. —■ Elle est nommée, le 19 avril 1341, dans l'acte de donation fait par Artaud de Lupé, et dans un autre titre portant la date du 21 avril 13 5o.

Alise ou Alixe de Paladru. — Le 21 juin i355, noble Pierre Orcel lui vendit, pour le prix dé 5o florins d'or, une.pension annuelle de 5o sols, de bon poids et bonne monnaie viennoise. Les religieuses qui, à cette époque, composaient, la communauté étaient: Alixe de Coecuto, Marguerite Revoire, Marguerite et Jacquemette Orcel, Amelise de Miribel, Jacquemette de Lupé et Gonnette Galon.

La même abbesse gouvernait encore le monastère, le 9 mai 1370, jour où son procureur fondé, Pierre Coste, passa avec Guigues de Molar, chevalier, une transaction touchant certaines difficultés qui s'étaient élevées au sujet des possessions qu'avait l'abba3re à Vaulserre et qui relevaient du fief de ce seigneur.

Jacquemette ou Jeannette Orcel. — Le nom de cette abbesse apparaît, le 11 juin 1375, dans un acte où Marguerite, veuve de Guillaume Rosset, et ses deux fils Guigues et Pierre Rosset, reconnaissent tenir en emphytéote du monastère de Saint-Geoirs, diverses pièces de terre, situées dans la paroisse de Mass'ieu.

Alise de Saint-Germain. — -Déjà religieuse en. 1357, cette abbesse, le 22 mars 1394, passe un accord avec, noble Hugues,, deBasseys, damoiseau, qui devait'à l'abbaye ou une somme de 5o florins d'or ou une pension de 5o sols. Le ier juin 1407, du consentement des autres religieuses , elle achète d'Aymar de Paladru, seigneur de Montferra, pour le prix de 10 florins d'or, une pension annuelle d'une poule et d'un quartàl et huit bichets de froment.

Catherine de la Balme- — Le 28 septembre 1416, noble Artaud Hermat lui vendit une émihe de seigle de cens, pour le prix de 5 florins d'or, et, le 3 avril 1446. Antoine de Clermont, vicomte et seigneur de Clermont et de Laups, lui délivra le vidimus d'un acte, de l'année 1438, qui intéressait l'abbaye qu'elle dirigeait.

Alise Chalène. — Cette abbesse, le ier septembre 1461, ratifie une vente sans importance, passée par Jean Mathieu, du mandement de Rom.agneu, à Jean Gaillard, du mandement de Paladru,


— A&ï WAgnès

WAgnès — Marguerite de Clermont, veuve d'Antoine de Clermont, seigneur de Crolard, êh sa qualité de tutrice et d'administratrice de la personne et des biens de Claude de Clermont, son fils, reconnaît, le 18 janvier i5oo, devoir à cette abbesse la sommé de 100 francs, petite monnaie, comptée à raison de iôsols par frahçi La même abbesse apparaît encore dans un acte du 20 mars 1532.

Jeanne de Pelloux. — D'après Gùy-Allard (i), cette abbesse aurait passé, en 1540, un dénombrement des biens que possédait son monastère.

Jeanne de Flqry,— Toujours d'après l'historien cité précé-= demment :(2),une;àbbesse de ce nom aurait vécu en 1543.

Gasparde de Corbeau.—Elle est mentionnée dans un arrêt du Parlement de Grenoble, du 22 mars 1567 (3), et dans une reconnaissance, du 2 octobre 1579.

Jeanne de Beauvoir. — Fille de Pierre de Beauvoir, seigneur de Varaçieu, et de Méraude Clavel; elle prit le voile, le 10 février 1610, dans le monastère de Norre-Dàme-des-Colonnes de Vienne (4), et passa ensuite dans celui de Saint-André-lès-SaintGeoirs, dont elle ne tarda pas à devenir l'abbesse; elle figure, avec cette dernière qualité dans deux actes, des 12 juillet 1620 et 22 -décembre 1623.

Ysabeau-Marie-Angèle de Pouchon. — Elle était fille de Philibert de Pouchon, et avait pris le voile, comme l'abbesse précédente, dans le monastère de Notré-Dame-des-Colonnes, le 8 décembre 1604 (5). Elle dirigeait l'abbaye de Saint-Geoirs, en i633 et en i638(6).

Angélique de Boffin. — Lenomde cette abbesse nous est révélé, dans un titre du mois d'août 1.7-1-0..

Françoise-Sylvie de Maugiron de Pierre-Gourde. —Le Gallia christiana la mentionne comme étant déjà abbesse en 1717 (7). En i722/ un arrêt du Parlement de Grenoble condamna Jean

(1) Histoire ecclésiastique du Dauphiné, t. 2. (Bibl.de Grenoble : manuscrits.)

(2) Idem.

(3) Archives de l'Isère: série B.

(4) Archives de l'Isère: Titres concernant l'abbaye de Nptre-Dame-des-Colonnes registre des réceptions de religieuses.

(5) T. XVI, c. 172.

(6) Archives de l'Isère: Titres concernant l'abbaye de Notre-Dame-des-Colonnes.

(7) Inventaire sommaire des Archives de l'Isère: È. 709, ,


—" 462. —"

Foche, marchand, du Pont-de-Beauvoisin, à passer en sa faveur une nouvelle reconnaissance (1). Cette abbesse mourut en 1730 (2). ,

Hélène-Féline de Ponte d'Albaret. — Ainsi que nous l'avons vu, elle porta, la dernière, de 1730 à 1736, le titre d'abbesse de Saint-André-lès-Saint-Geoirs,

Comme complément à notre monographie sur l'abbaye de Saint-André de Saint-Geoirs, nous ajouterons que, dans l'église paroissiale de cette dernière localité, se trouve encore la pierre tumulaire qui recouvrait le tombeau de l'abbesse Angélique de Boffin.

Sur cette pierre, qui mesure 1 mètre 52 centimètres de hauteur, sur 65 centimètres de largeur, se voit, sur un écu en losange, entouré d'un rozaire, les armes des Boffin: d'or au boeuf de gueules, au chef de même, chargé de trois croix du calvaire d'or. Au-dessous se lit l'inscription: Lege viator et luge. Hic jacet D. Angelica de Boffin, hujus domus per XIV dnnos abbatissa, imo et pia mater: hoec génère proeclara, gènio facundior, charitate celeberrima, diu soeculo simul ac feligioiii proeluxit hevis semper, astcoelo matura. XII Kal. nov. anno M.DCCXIV octogenaria obiit. In pace sitque nulli ûnquain infenso. Fuit la\aris semper benefica.

Em. PILOT DE THOREY.

(1) Inventaire sommaire des Archives de l'hère: h. i56i. (z) Archives de l'Isère : Enregistrement du Parlement.


EXTRAITS DES MÉMOIRES INÉDITS

DE JOSEPH-DOMINIQJJE DE cROCHoAS

RELATIFS A LA VILLE DE GAP Communiqués par M. Albert de Rochas, arrière petit-fils de l'auteur

Fondation des casernes de Gap

E 3 juillet 1754, MM. de Camargues, VallonCorse et Guigues, du quartier de la Garde, étant :onsuls, je leur ai vu poser en chaperon, et accompagnés d'un grand concours de citoyens, la première pierre de nos casernes.

Sur la première face de cette pierre est grave ce qui suit :

Quinto nonas juliiM.DCC.L.IV, régnante Ludovico XV, francorum rege invictissimo, his aedibus, ad excipiendos milites, oedificandis primum posuere lapident consules Vapicenses.

Civium solatio, civitatis ornatui. sur l'autre face est gravé :

Sub auspiciis excellentissimi.

D.D. Car. Ren. de Voyer de Paulmyregi à sanctioribus commentariis, reique bellicoe administratoris : nec non benificiis D.D. Pétri Joan. Francisci de La Porte, provincioe delphinatus dioecetoe proestantissimi. .....

Inceptum absolvendumque opus.

L'ouragan de 1777

La nuit du 20 au 21 novembre 1777, il s'éleva un ouragan terrible à Gap et dans les lieux circonvoisins. C'était un conflit des vents du nord et du couchant qui étaient extrêmement chauds. Sur les 9 heures du soir du 200, on sonna toutes les cloches de la ville pour avertir les fidèles de se mettre en prière. L'ouragan


' — 464™ y: /'.

continua toute la nuit du vingt-un et causa des.dommages extrêmes dans la ville et son terroir: les.toits;des maisons etsurtout à la campagne, furent abymés ; un très-grand nombre : d'arbres fut arraché par la racine,.d'autres cassés par lé-troiîç ; et, ce qui -est plus étonnant, est que dix-huit toises .du mut d'enceinte de iiOs çâsèrnesfurent renversées d'un ttïême coup>jusqu'au: fondé-ïnent.:; , y ', '. ■ '■ . ■', -.ff^^-ry-f ;..;■. :■, y.

: y Les: anciens ;sè rappellent que, le,28 décembrèrxyiQ, pniaïvait, essuyé pareille tempête en ce pays, mais; elle ne causa pas de si grands dommages. .

y:..'- Passage du pape Pie VI à Gap:

; Le pape Pie 6e (Jean-Ange Braschi), après avoir resté plus d'un mois à Briànçon, est arrivé à Gap lé samedi 29 juin.1799, à midi et demi. Il a logé chez M. Labastiè,-avocat, mon voisin^ où . j'ai .eu l'avantage de lui baiser les mains et de recevoir sa bénédiction [apostolique, ainsi qu'un grand nombre d'autres personnes. Le Saint-Père est parti de cette ville le 2e juillet suivant, à 3 h. 1/2 du matin, prenant la route de Grenoble. Veuillédèciôl conserver ce digne pontife.

- Lé Missel du diocèse'de Gap- ^

■ L'évêque Gabriel -Sclaffânatis fit des.istatuts ;;piï: ordoniïances ; synodales pour.son diocèse ; il y rhultlplia,. àala;ïfnanièfe:;des

. ultfamontains, les excommunications et les aniéhàes pécuniaires pour des causes souvent trop légères., J'ailu ces 'statuts imprimés, : ;en lettres gothiques, en l'année i5o6. Ils sont dans la bibliothè-; .que des pères de la doctrine de,cette ville. ;;. Le même évêque fit imprimer un missel à l'usage de l'Eglise

.de Gap et du diocèse, en 1518 ; il estiaussi en lètti-eS: gothiques, lien reste un exemplaire auxarchivesduchapitré,,que jrailu;; on

;, y trouve tous les saints évêques de Gap desquèls.cette église célébrait la fête. ■-...'.

y C'est l'évêque Pierre-Annet.de -Pérouse.qui a- rédigé .lé nouveau bréviaire et le missel du diocèse, qui sont dé toute beauté ;: y niais il n'eut pas la satisfaction de lèsypùbller- la-mort l'ayant prévenu avant que son ouvrage fut;'sqrti:4e3la presseidèsimpriymeurs; son successeur en l'évêçhé h^ayàntfàit quéiâqnner, lernanydementpour la réception de ce .nouvêauy.bréyiairé:,ainsi qu^jl, le 'déclare lui-même dans ce mandément::quiies_tàTa:;;tête dé chaque volume,.. •


.—.."465---KMais,

.—.."465---KMais, M. dePérouse possédât beaucoup l'antiquité, on peut dire néanmoins que, dans son bréviaire, il a abandonné trop facilement l'autorité de la tradition au sujet des saints évêques dont l'Eglise de Gap faisait auparavant l'office, car il en a retranché quelques-uns et il a confondu ensemble saint Constantin et saint Constance, quoique l'ancien missel du diocèse de Gap, dont il existe encore un exemplaire en lettres gothiques, aux archives du chapitre, fasse mention particulière des uns et des autres.

Règlement de police pour la ville de Gap, édité le 3 février 140 5, par l'évêque Jean de Sains

L'évêque Jean de Sains (de Sanitis) fit un règlement de police, le 3 février 1405,- assisté de son conseil, des consuls et des conseillers de la ville .et à leur réquisition, concernant l'ordre qui doit être gardé pour la vente des vivres et denrées nécessaires à la vie. Ce règlement a été homologué par une bulle du pape Pie 2e, en date du i5.e mai 1461. Ou le trouve annexé à ladite bulle dans le livre rouge des archivés, pages i52 et suivantes. En voici la teneur en abrégé :

L'évêque ordonne qu'il sera choisi, toutes les années, deux prud'hommes ou experts par les syndics ou consuls de la ville, qui seront présentés au courrier, entre les mains duquel ils prêteront serment d'observer tout ce qui sera contenu dans ce règlement, et de lui rapporter fidèlement' toutes les contraventions ; lequel courrier fera exécuter le règlement et remédiera aux contraventions.

Qu'il serait fait une certaine qualité.de pain par les boulangers ou manganiers, dont le prix serait fixé par le courrier et par les consuls, eu égard à la cherté de la denrée, et que si l'émine de blé froment montait au-delà de 3o sous (ce qu'à Dieu ne plaise, ce sont les expressions du règlement), alors il y serait pourvu par le courrier et par les consuls.

Que le courrier et les experts feraient, une fois par semaine et toutes les fois qu'ils le trouveraient à propos, la visite des pains exposés en vente ; et que s'il était vérifié que les boulangers eussent, mis du sable dans le pain, outre la confiscation du pain, les coupables seraient punis à l'arbitrage du juge.

Que le courrier et son lieutenant avec les experts visiteront une fois par semaine, et toutes les fois qu'ils le trouveront à propos, les boucheries ; et que le courrier prendrait toutes les viandes mauvaises et corrompues, aussi bien que tous les poissons gâtés et corrompus qui seraient brûlés publiquement sur la


—'466 —

place, et les marchands ou vendeurs seraient condamnés à une amende de roo sous reforciats; que les viandes soufflées et enflées seraient confisquées au profit de la cour de l'évêque. Par ce même règlement, il est défendu aux bouchers de vendre une viande pour une autre à peine de dix sous reforciats.

Les bouchers doivent tenir les rues nettes devant leur maison, à peine de cinq sous, et ne point laisser couler le sang des animaux dans la rue, sous la même peine. Les revendeurs né doivent acheter ni fromage, ni oeufs, ni aucune petite' denrée que préalablement elle n'ait été exposée en vente dans les rues et dans les lieux publics où l'on est en coutume de les vendre à peine de dix sous reforciats d'amende.

Il est défendu aux revendeurs d'aller au devant de ceux qui apportent du gibier et autres petitesdenrées dans la ville et de les acheter hors la ville pour les revendre, comme aussi il leur est défendu d'acheter avant le sacre de la grand'messe, à peine de cinq sous reforciats et de la confiscation du gibier ou autre petite denrée.

.-II est aussi défendu d'apporter dans la ville aucun gibier et péthes denrées, à l'exception du fromage, qu'il né soit découvert en entrant dans la ville, à peine de confiscation envers l'évêque.

Défenses aux serruriers de faire aucune clef à là réquisition de personnes suspectes, et de faire aucune clef semblable à une autre, sans voir le lieu et la serrure. - ' -

Le courrier est chargé de faire exécuter tout le contenu du règlement en le faisant publier chaque année.


L'ÉGLISE DE LARGE NT 1ÈRE

ET .LÀ LEGENDE DE NOTRE-DAME DU POMMIER

'ÉGLISE paroissiale de Largentière. a été longtemps désignée sous le vocable dé Notre-Dame du Pom-. ' mier. Aujourd'hui, une simple statue de bois,. conservée et honorée dans une des chapelles de.

1 église, porte seule ce nom.

Quelle est l'origine de cette appellation ? D'où provient cette; statue dont la facture naïve accuse une époque;assez reculée?... . : Telles sont les questions que se sont poséesparfoisles antiquaires locaux et auxquelles aucune solution n'a été donnée, croyons, nous. ......

Il n'existe pas en effet — à notre connaissance du moins — de document écrit sur Notre-Dame du Pommier. Des chroniques du XVIe : siècle appellent de ce nom l'église paroissiale de Lar* géntière, et voilà tout. De la statue, pas une ligné. Mais si les documents écrits font défaut, la tradition locale est vivante, et abonde endétails. Nous les résumei'ons.

. Lorsque l'on songea à édifier l'église actuelle, raconte-t-elle, oh résolut de la - construire sur lé mont Fanjaux — petite montagne qui s'élève à pic au levant de L'Argentière.—De nombreux ouvriers commencèrent les travaux; mais, chose étrange, eh se rendant à leur chantier, ils ne retrouvèrent plus, le matin;les.-.outils dont ils s'étaient servis la veille. Après recherches, ils les découvrirent sûus un pommier planté dans l'étroite vallée qui s'étend aux pieds de la montagne de Fanjaux. Ce fait se renouvela plusieurs fois, les ouvriers s'obstinant à continuer les travaux com- . mencés sur la montagne; et, chaque nuit, les outils étaient nrysté-y fieusemént transportés sous le. pommier.de la vallée de Ségua-


y -=-468— -':

Hères. Il devint impossible de méconnaître l'intervention divine.;: On vit dans ce prodige une indication précise, et l'on se décida enfin à construire Téglisè sur l'emplacement occupé par le pommier, c'est-à-dire, au lieu même où elle s'élève aujourd'hui. AJ partir de ce-jour, les ouvriers purent dormir tranquilles. Oncques plus leurs outils né disparurent.

La légende ajoute que,dans le bois de l'arbre sanctifié, on sculpta une statue de là-Vierge. Cette statue conservée, d'âge en âge, après avoir échappé à mille périls, orne aujourd'hui une des chapelles de la vieille église, '""-."

'"Sur quoi repose cette légende? Quels caractères historiques :; aceuse-t-elle ? ; "";-;

A notre avis, il n'est pas probable qu'on ait jamais songé à bâtir y une église sur lé mont Fanjaux : lieu désert, et sur lequel il était : impossible.dé.rêver :.-.l'établissement d'une ville. Au XIVe siècle - d'ailleurs, époquède la construction de l'ëgliseactuelle, et à laquelle se rapporterait la légende, une ville existait déjà aux pieds du mont Fanjaux; ville importante—les proportions de .l'églisel'indiquent —-qui emplissait le fond de la vallée que contourne le torrent de Ligne.. Cette ville était le lieu naturellement indiqué, pour la construction d'une église, et c'est dans cette ville, en effet, qu'elle fut bâtie.

; C'est donc ailleurs que dans là construction de l'église actuelle qu'il faut chercher l'origine de la légende. L'époque^ lés événements sont, comme on le voit, en complète contradiction avec elle. ''■'".'.

Cherchons autre part. "Ce qu'on .appelle dans le pays la tour de Fanjauxv n'est autre, chose que le dernier-vestige d'une forteresse féodale,-bâtie ellemême sur les; ruines d'un temple de Jupiter ffdiîutn Jovis)^ ;

Aux premiers^ temps du christianisme, beaucoup; dé', temples; païens-étaient encore dèbouts, et les ruinés; de.; ceux; que les;itou-; veaux croyants avaient renversés étaient par eux déclarées maudites et passaient pour être hantées par les dëmonsï:

\\ serait superflu, croyons-noùs, de prouver cette!assertion qui est une vérité historique. .

Fanjaux devait être, comme les autres monuments païens; lin lieu maudit,; voué aux esprits mauvais.

Ne serait-il pas possible que, pour éloigner tout-à-faitla population nouvellement convertie et peut-être encore hésitante,,on eut songé à bâtir, sur le coteau opposé, un sanctuaire chrétien destiné à purifier la contrée et à écraser le temple païen ?..


y^rOn-saisira alors facilement le sens qui se dégage de la-légende: Fanjaux, c'est le lieu maudit que la volonté-divine ordonne d'abandonner.

Cette hypothèse fait remonter la légende au Ve ou au VI" siècle de notre ère, époque de l'introduction du christianisme dans nos contrées. A cette époque, aucune trace de l'église actuelle n'existait, c'est évident. Mais n'a-t-il pas pu exister, antérieurement au XIVe siècle, une autre église, une crypte par exemple, sur les ruines de laquelle on aurait élevé l'église actuelle ?

Cette hypothèse mérite peut-être d'être prise en considération. Voici pourquoi.

On a pu remarquer que les huit piliers qui sont dans la partie. basse de l'église — six, en partie engagés dans les murs extérieurs, et deux séparant les nefs — sont d'une époque bien antérieure aux autres piliers qui ornent si richement et si élégamment l'édifice. Ils accusent l'architecture des premiers siècles chrétiens. N'aurait-on pas, au XIVe siècle, compris dans la nouvelle construction l'ancienne crypte probablement en ruines, dans tous les cas insuffisante?., et alors, sur les huit piliers dont nous parlons , on aurait superposé huit des piliers actuels.

La crypte où l'ancienne église devait être —à en juger par ces vestiges — de peu d'étendue. Elle paraît avoir été comprise entre les deux derniers piliers et le mur extérieur qui ferme l'église au couchant, et la hauteur atteignait, ainsi qu'il est facile de le recon-: naître aux chapiteaux des piliers, à peine deux, mètres à la naissance de la voûte.

Ne serait-ce pas là les restes de l'ancienne construction, opposée vers le Ve ou VIe siècle, au temple païen deFanjaux ?

Léon VÉDEL.


"BIBLIOGRAPHIE T>A U PHIP^OIS E

• Une des plus douces jouissances intellectuelles qu'il nous soit donné de goûter, consiste, à l'époque de la canicule, à s'étendre sous l'ombrage d'un arbre touffu en savourant un livre aimé. Ce bonheur, nous l'avons connu , et le livre qui nous tenait sous son charme, est l'oeuvre d'un de nos jeunes compatriotes. Caprices et Boutades (i), poésies nouvelles, par Alfred Aubert: tel est le litre du recueil dont nous venons de terminer la lecture.

Le jeune poëte nous paraît être un disciple de Musset; comme son maître, il ne va pas chercher midi à quatorze heures, et quelques-unes de ses pièces sont un peu trop lestement troussées. Alfred Aubert a une qualité bien rare pour un poëte; il est modeste. En effet, il a soin de.nous avertir que quelques-uns de ses vers nous feront sourire;

Mais l'auteur bien jeune encore, Demain saura faire mieux.

Les Caprices et boutades sont un recueil de poésies légères dans lequel on sent passer les effluves embaumés du renouveau ; l'auteur n'a pas besoin de nous avertir qu'il est jeune, ses poésies printanières nous indiquent suffisamment son âge. Nous aimons surtout dans ce . recueil, Déception, Regret des champs, et surtout le sonnet Novembre, qui est un gracieux petit pastel que nous voulons faire admirer à nos lecteurs :

NOVEMBRE -

Novembre, ce dieu des ravages, A reparu; dans le sentier Le fruit rouge de l'églantier . . Remplace les roses sauvages.

Pâle dans son lit dé nuages y Phébus rend le rayon dernier;

Quelques flocons d'un blanc d'acier Insultent déjà les visages.

Le menu cours d'eau disparaît Sous les rameaux et les brindilles Qu'il charrie. Adieu les charmilles

Témoins de si charmants secrets 1 De novembre les seuls attraits Sont au coin du feu qui pétille.

Alfred Aubert était déjà l'auteur d'un autre recueil poétique, Les roses au vent, qui se vendit au profit d'une bonne oeuvre; aujourd'hui il est un des rédacteurs en chef du journal littéraire, La vie lyonnaise.

SOUS LES CYPRÈS, par John (2). Ce volume est le premier roman que publie un écrivain qui fut, à son heure, un vaillant journaliste

(t) 1 vol. in-16 de 64 p. Lyon, MéVa,

(a) 1 vol. in-12 de 252 p. Vienne, Savigné,


47i

s'abritant, comme aujourd'hui, sous lé'pseudonyme de John. Chose assez rare de nos jours, John peut se flatter d'avoir toujours combattu le bon combat.

Sous les cyprès est un roman un peu sombre, ainsi que le titre l'indique, mais qui n'a rien de commun avec ces feuilletons faits pour émouvoir des lecteurs qui ont des fibres comme des câbles. On savoure, sans reprendre haleine, ce sombre récit qui vous empoigne, pour nous servir d'une expression consacrée, et, grâce à la limpidité du style, on arrive à la fin des 25o pages sans "s'en apercevoir et en prononçant le mot: déjà.

Cependant, nous avons un bien grave reproche à faire à l'auteur. Pourquoi faire roucouler Henry Chardon, le héros du volume, avec une femme mariée? Dès lors, tous les rendez-vous poétiques, très-bien décrits par l'auteur, font une fâcheuse impression sur le lecteur qui voit avec peine notre amoureux se lancer dans une aventure sans issue. A part cette lourde faute, qui dépare son oeuvre, nous pouvons dire que le volume,-Sous les cyprès, est un brillant début, et nous attendons M. MariusL., pardon, M. John, à sa prochaine publication.

INVENTAIRE DES ARCHIVES DAUPHINOISES, de M. Henry Morin-Pons, rédigé et publié par l'abbé Ulysse .Chevalier et A. Lacroix (i). (Premier vol. A. C.). ;

Heureux les collectionneurs à qui la Providence a donné en partage un riche patrimoine qui leur permette de satisfaire leur ruineuse passion; M. Henry Morin-Pons, de Lyon, est de ceux-là. Animé du feu sacré, il n'a rien négligé pour enrichir chaque jour sa magnifique collection de documents relatifs à l'histoire du Dauphiné.

Mais, au milieu de tous ces trésors, la difficulté était de se reconnaître facilement. ,Pour obvier à cet inconvénient, M. Morin-Pons a décidé la publication d'un inventaire de ses richesses, et, pour ce travail, il s'est adressé à deux érudits de la Drôme, MM. l'abbé Ulysse Chevalier, correspondant du ministère de l'Instruction publique, et André Lacroix, le savant et modeste archiviste de la Drôme.- Nos deux bénédictins se sont mis à l'oeuvre et ont déjà classé I,I5O numéros, tous relatifs aux dossiers généalogiques. On pourra juger de l'importance de la collection de M. Morin-Pons, lorsqu'on saura que ces 1,15o numéros ne contiennent que les trois premières lettres de l'alphabet.

Cet inventaire, très-clairement classé, forme un gros volume de 807 pages in-8°, indispensable à tous ceux qui veulent écrire, ou même simplement connaître à fond, l'histoire du Dauphiné.

Honneur à nos deux érudits, qui, nous l'espérons, ne nous feront pas attendre la suite de leur important travail. Quanta la perfection typographique de l'ouvrage en question, il est-inutile de la signaler, puisqu'il sort des presses célèbres de MM. Louis Perrin et Marinet, de Lyon.

LES. ORIGINES DU DRAME MODERNE EN FRANCE , par Charles Formèntin , licencié ès-lettrès et en droit (Aix — "Remoridet — Aubin).. ■

C'est un travail bien curieux que celui que vient de publier M. Charles Formèntin, et, nous pouvons le dire en toute sincérité, rarement nous avons lu un ouvrage avec un plus vif intérêt. Ce n'est pas à dire que nous partagions absolument toutes les appréciations

[•) î Vol. in-S" de îoy p. Lyon, Louis Perrin et Marinet,


— 472 —

émisés, mais nous.avons dû subir le charmé r.épàhduVdaiïs les -divers chapitres QÙ l'auteur nous découvre les origines du drame en France, ou nous expose .ses aperçus nouveaux sur plusieurs auteurs dramatiques dvVXVÎÏI* siècle, Diderot, Beaumarchais et Mercier..:. - —. La;:tragédië, d'après.M. Formèntin, serait destînéfeâ disparaître.; le fait est que-nôtre XIXe:siècle , à part.une ou deux-exceptions , n'a pu créef'unë.véritable tragédie. Que de milliers d'alexandrins pitoyables avons-nousvdû subir àpropos de. tragédie î.-y ^yy y -. ■.. ': -'v-' ',-. Il n'ya.rieii dejnôUyeau sous le soleil. Ainsi l'auteur ;nbus démontré _ que le romantisme ' n'est pas une création nouvelié;?àinsi-qué nous l'avlons'crû juqû'icî. « Selon nous, dit M: Fôr&iè.ritin; l'avènement « du'romantisme moderne ne fut .que la continuation cle: la réforme « dont, les: dramatiques, du XIXe siècle furent les 4 promoteurs; Sans « la révolution .de 1789, le mouvement qui poussait ; je..; théâtre, hors « des routes traditionnelles, eût abouti pacifiquement, mais.inévitable« ment, àla^transformation radicale opérée tout d'un coup à.la fin de « la restauration; les orages politiques, en détruisant d'équilibre « de la société, arrêtèrent dans son développement la .rénovation lit— « "térairé. En i83o, V. Hugo reprit brusquement l'oeuvre peu à. peu « entreprise par ses précurseurs ; sa hardiesse et son énergie lui dôn« .nèrent toutes les allures d'un réformateur ; il n'était en réalité qu'un « disciple.» y.: _ -.'••■■

'.— Nous souhaitons à ce curieux volume tout .le:/subcès.qu?il mérite, et nous espérons bien que M. Charles Formëntiii.iïous procurera souvent l'occasion d'entretenir de lui les lecteurs de:là Revue âu Dauphiné. '. ySignalons,'

ySignalons,' terminant, l'apparition de deux bfqchufës qui intéresseront les archéologues. C'est d'abord une Inscriptionde la vallée d'edspé (Basses-Pyrénées), par M. Gustave Vallier,:le-iiumisrnate dauphinois Dien connu ; et ensuite, une savante étude sur une Inscription romaine récemment découverte à Grenoble, adressée soiisibrme'de lettre à M. Eugène Chaper^ par M-.Flprian Vallentin fils, qui.fnàrche dignement sur les traces de son père.

Jules SAINT-RÉMY,

Le Directeur-Gérant, E.rJ. 'SAVIGNÉ; .- imprimeur.


V I ENT DE , FA R:A I T & E

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f y . - -.--..;'y:;. y.'.. (Isère); -:,::-'

-y.yy-:; "V:'':D.U' 2 au 8 Septembre. T879

5., Ëètte :;bfoèiiu:rë; -côntienj la composition des .membres .du bureau . de .la "Société française^d'archéologie :et: du Congrès, — là liste: des. adhérents, le. programme du Corigrés, -^l'analyse,de chacune des séances,:-1- le co.mpte-réndu du banquet, etc.

.::..*:.':-' . Jn-S° raisin, de 52 pages. '—_P:RIX: 2 francs.

.Pour recevoir la. .brù.çhuj'e/raizcb; envoyer 2 fr.. i5 cent, à M;. S'AVlGNE) imprimeur-: : éditeur,^..yîehhe^;(Isèrej>:. ;. -;■ y'-..'. •

"-:.'.;; ■':'.:■ '''■■-■fry.'S-o^s-'Presse, ,à^VlniprhnérieyS:avi^né:

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"\y ::y LES SvtVANTS DU BÉïïUlTEMEHT "DEyE'lSÈM.

;;et là ;Sôeiété des Sci.ençes,. des Lettres, et des Arts de Grenoble

-y;:;y '- fy fy\ (1.794-18:20) ; y : '"'" . .

'..'..-: .:".■' fPar C HeA M Tp LL'IO 9^^-FtGEoÀC

"T/yy y: -y -.:'..::;".'.:. t beau' vol.- in-S°.: ■-.

yySous ce titre, M, ^Ohampollion-Figeae publie une étude très complète sur lès; travaux : littéraires, archéologiques et scientifiques de nos compatriotes de l'Isère, pendant un espacede 26 années.

Lès livres,, les proclamations, les 1 adresses,: les discours publiés et inédits 3' sont :exami'nés au point de vue historique et littéraire-y les brochures politiques, les pamphlets, les journaux, les chansons, les poésies légères.et sentimentales n'ont.pas été oubliés. On trouve aussi, 'dansée; volume,;jdes notions très-eXactessur.les Bibliothèques.publ.iques, :particu.lières;:et les archives et Musées du. département, etc.

On lira avec, .intérêt, le chapitre "concernant*,lé séjour du pape Piè VIL%Grenoble et.s^n vo3r.age en-iD'auphi-në," en 1809, raconté parles dépêches.lés plus,secrètes du temps. L'administration de Fourier et de ses" sôus-préfefs pendant 14 ans ; celle de l'évêché pendant la révolution; enfin; les encouragements donnés aux lettres ..et aux arts dans notre ■d.épartè'rD.ent;-";fo'r:rneiit.'Hes chapitres très intéressants. Tous les personnages, marquants delà province figurent dans ce livre, à l'occasion de la pârt'qu'.ils'ontpr.isê:au progrès des sciences, desléttres et des arts. Un grand nombre de Lettres inédites accompagifenteï justifient les opinions émises pàryMyÇhampollion-Figeac.- :

.,-. . G.e volume paraîtray en .trois parties: la première-comprend les années 1794 à 181 o;; elle est sous presse,: Lay seconde concerné' les: années; r8:ii"â iSiS. "La: troisième va de.:1816 à 1820.


f)u ; cinquième N^y-^fSëptèjiibre-Pçtôbr'è. yfSfg

"ï. '-,-' -—LÉ;CHÂTEAU'iDE:CoNDiLtACf;;(Drôirie)? restauré;'par"M™0'là'; :,.. ; Gomtessè-:d'Andign'ë,;. pa^

"II. ; ' ■—: UNE. Boifwtfpoésie. r>Bx Léon . Baf râcahd -y, y,-. y' y., f. ; y., y 3qo III.. — À MON ILLUSTRE AMI THEOnÔREAug^

-;■■.■ : Saiht-Rémy;-: fj..~y.[f.y;:.yy.:-~>. -, ■-;-._; :^yf;yf':f. f. ;y.y"-3ga:

IV.. — L^. RENDEZ-VOUS, ^ }-'?y£. -.'•:.."y,;.* 3§3 .

'V. .,-—; LAI^

par Zéâôn;Fjère?et:L,;^Eabre;des Essartsiyyv. :;i; .y. : ;:..;;y'. : , 3g4 VI.. ~— ^'EVEILLËZ.PAS LEÏGHÏ&Tjlprhvèr-bç/én^Hiï'-àti

jypar Siméoh "Gouëty V'^'-V^i'l'" '.-'•.'■ '•" :.-:) -^ '.-y : yvyjyy,y. ;; 400

VII. T— LAGRANDE 'Âi3BAyE-:pÊ-;DÀupikiNÉ; ' par Gustave Vàilier. .,, '-..'. ..420 :

VIII. — LES ARTISTES ;DAOPHiNùis;ijj;SAÉbx^ : ;433. IX.. ' —- ABBAYE;:^ S^^^ANORE-^

"■■ - : Pilôt dé Thorey ... .;>" ■-.; -;; y '.'-".:." . - -f ":.-ff.- y -f '. -f-.-. 4-5 G X. — EXTRAIT DES -MÉMOIRES: INÉDITS DE 'JosEph-DoitiNiQUE:: -DE' -.'; :'■.■.-•' - RôCHASyRELATiFSvAXA ,A¥LLE..: DE -GAP, ■ communiqués, pàry. . Albert ..de. Rochas -, arrièreypetit-.fîlade l'auteur, yy f '.y-, ;:; 463

..XL; *—' L'EGLISE^E. LARGENTIÈRE/ET^ ; y

ROMMIER, .par .Léon- Védel .i;: ;>: , -;y.y yi. ^y.yy. :-yf y. y." "" 467" XII.' rS- 'BIBLIOGRAPHIE DAUPHINOISE, fCàprices.etyBoutades,/&Alhfiilv": .y;

y Aubert ; ~^:Sous' lesCyprèsY/dé: Jphii:; Y- Inventaire, des .•; y y;. Archivés Danplùnoisesy.&ey^

Origines du .Drame yniôdcfne^-enyyraîicef^e^Clmrïesy-' f . y'.:' y Eorménfiii-;\Û2s;cri^.?îo^

._: .,4. . inscription : .romaine d^couveriéf: à Grenoble,yâctf^lorisn y

' y- ":Vallentinyfils), par^ules Saihv-Rémy, ; .. -yuy'fy:f yf -y.'■■'.'■ .-47 o _

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!■ . ;: "~ CHÂTEAU i>Ë;ÇoNnitLAc".(Drpme),,yûe. du dbnjori.jyeau-|brte.: y ; . ; par Dubou.'ch'êt..-.-.'.;.,- :- /y; y ''..;; '■- y :'-;:; yf.':