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Title : Annales des Basses-Alpes : bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes

Author : Société scientifique et littéraire des Alpes-de-Haute-Provence. Auteur du texte

Publisher : (Digne)

Publication date : 1903-04

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 14721

Description : avril 1903

Description : 1903/04 (A24,T11,N89)-1904/12 (A25,T11,N95).

Description : Collection numérique : Fonds régional : Provence-Alpes-Côte d'Azur

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5727924x

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Z-2535

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32694207g

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 27/12/2010

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Annales des Basses-Alpes

NOUVELLE SERIE

BULLETIN

DE LA

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TOME XI

1903-1904

DIGNE

IMPRIMEUR CHASPOUL ET Ve BARBAROUX

20. Place de l'Evêché, 20





BULLETIN

DE LA

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE et LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TOME XI

1903-1904



Annales des Basses-Alpes

NOUVELLE SÉRIE

BULLETIN

DE LA

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE

DES BASSES-ALPES

TOME XI

1903-1904

DIGNE

IMPRIMERIE CHASPOUL ET Ve BARBAROUX

20, Place de l'Évêché, 20




Le Dr SIMON-JUDE HONNORAT

Né à Allos, 3 Avril 1783 + à Digne, 31 Juillet 1852


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ÉTUDE

SUR

le Docteur HONNORAT

La vallée de Barcelonnette ou de la moyenne Ubaye (1) (ou plus simplement la Valléia, nom sous lequel elle était connue en Provence, Dauphiné et Piémont, depuis des siècles), séparée de la France et de l'Italie par ses hautes montagnes que l'on ne franchissait que par des cols muletiers fort élevés, à conservé intact son vieux langage jusque vers le milieu du XIXe siècle.

Pendant les trois cents ans qu'elle a appartenue à la Savoie (1388 à 1713), la langue italienne-n'y a jamais été adoptée, pas plus d'ailleurs que dans le restant de la Savoie.

Le 15 janvier 1702, Victor Amédée II, duc de Savoie, pour arriver à la péréquation de l'impôt, foncier dans ses états, fit mesurer et estimer à ses frais les territoires des diverses communautés du comté de Nice, dont la vallée de

(1) La moyenne Ubaye commence au-dessus de Jausiers, où la haute Ubaye sort des gorges supérieures ; elle s'étend jusqu'au dessous des Thuiles, où la Basse-Ubaye coule dans une gorge étroite de 22 kilomètres de longueur, jusqu'à son confluent avec la Durance, La moyenne Ubaye traverse de l'est à l'ouest la vallée de Barcelonnette, qui comprend les pentes de tout le grand cirque des montagnes visibles de cette petite ville, et forme un tout bien défini au point dé vue géographique et au point de vue linguistique.

La haute Ubaye, avec son confluent l'Ubayette, a toujours été distinguée de la YaMia, anciennement sous les noms de Vallois Mutia, Vallis Mucii et Vallis Montium et l'est encore maintenant sous le nom de Chastéous- Aouts. Son langage, plus archaïque, diffère sensiblement de celui de la moyenne Ubaye.

1


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Barcelonnette faisait partie. Son édit ordonne qu'il sera traduit en langue française, môme pour les communautés de Meyronnes et Larche, touchant la frontière actuelle " pour le rendre intelligible aux habitants des dits lieux où la langue italienne n'est pas en usage » (1).

Outre leur langue maternelle, dialecte assez pur de la langue d'oc, se rapprochant beaucoup plus de celui de Montpellier que de celui d'Arles, nos ancêtres parlaient donc couramment le français, et le parlaient bien, puisqu'ils l'enseignaient au reste de la Provence ; la valléia l'a fournie amplement pendant les trois derniers siècles de curés et d'instituteurs. Ces derniers étaient des simples paysans instruits, qui, pendant la saison d'hiver, allaient ainsi gagner la nourriture et quelques louis d'or. On les appelait li gavots, mais on allait à leur école ; d'où ce

proverbe provençal : li gavots an de groussié que la vesto.

Lorsque M. le Recteur de l'académie d'Ais voulut créer une école normale d'instituteurs, régionale pour les BassesAlpes, le Var et les Bouches-du-Rhône, il décida de la créer dans les Basses-Alpes, et M. l'inspecteur DupuyMontbrun, dans son rapport du 25 août 1832, lui disait :

« Il s'agit maintenant de chercher l'endroit où elle sera placée le plus avantageusement.

» Des cinq arrondissements des Basses-Alpes, l'arrondissement de Barcelonnette est sans contredit celui qui fournit le plus d'instituteurs, il en est une véritable pépinière, il convient donc qu'il soit le siège de l'école normale. »

M. Guizot, ministre de l'instruction publique, fut de cet avis et l'école y fut établie (2).

En Provence, le français n'était compris que d'une

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 1015.

(2) L'Instruction publique à Barcelonnette, F. Arnaud. Digne, Imprimerie Chaspoul, 1894.


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infime minorité, même dans les villes. Quand mon père fit, en 1841, son voyage de noces à Marseille, il y avait une dizaine de magasins au plus où l'on comprenait le français et qui inscrivaient fiérement sur leurs vitrines : « Ici on parle français » (comme aujourd'hui « english spolien » ou « se habla espanol »), sauf à le baragouiner pitoyablement.

Cette connaissance du français n'avait pas empêché nos aïeux de conserver intacte leur langue maternelle. Qui l'aurait entammée? Les étrangers au pays étaient si rares ! Jusqu'à la Révolution, un préfet à Barcelonnette, un officier commandant quelques invalides au fort de Saint-Vincent et c'était tout. Le juge était nommé à l'élection parmi les hommes d'affaires du pays, les impôts étaient perçus par les trésoriers des communautés, le sergent à Barcelonnette et les champiers dans les autres communautés représentaient toute la police ; pas d'employés des contributions, ni des ponts et chaussées, ni des eaux et forêts ; employés de la gabelle, curés, instituteurs, professeurs au collège, tous étaient du pays et parlaient son dialecte exclusivement entre eux et avec les habitants.

Au commencement du XIXe siècle, la création des diverses administrations, des tribunaux, augmenta le nombre des fonctionnaires, mais le pays était tellement fermé, tellement inconnu, que ces postes n'étaient pas enviés et, neuf fois sur dix, étaient occupés par des gens du pays, parlant la langue du pays. Jusqu'au milieu du siècle dernier, il ne venait pas dix commis voyageurs par an à Bàrcelonnette ; ils s'y arrêtaient un jour ou deux et repartaient.

Le second empire n'aimait pas trop prendre ses fonctionnaires dans le pays même, pour les avoir mieux dans la main ; dès ce moment, le nombre des fonctionnaires ayant augmenté dans une proportion considérable et continue, l'infiltration étrangère s'accentua et finit par attaquer l'usage du vieux dialecte Barcelonnais. La guerre faite


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dans les écoles, dans les collèges, dans les bureaux publics, partout, à ce qu'on appelait dédaigneusement notre patois, finit par l'entamer. Le service militaire obligatoire, l'expatriation des jeunes gens et des jeunes filles dans les villes aidèrent à la déroute, et un peu d'affectation aidant, notre vieux langage a perdu sa pureté.

Non certes qu'il ait été abandonné ! Dans les campagnes, nos paysans ne parlent que lui entre eux ; nos artisans, nos ouvriers font de même ; nos millionnaires, retour du Mexique, l'emploient entre eux en jouant la manille et nos enfants aux écoles, au collège, en jouant aux billes ou à barres. Mais ce n'est plus le pur dialecte Barcelonais, de bien s'en faut. Vous entendez dire : deiscendé mé la chèsa àou jardin, au lieu de : càla me la cadiéra à l'houért. Ce n'est plus que du français patoisé ; ce n'est plus qu'un patois.

Le résultat de cette altération, au point de vue de l'instruction du français, n'est pas brillant. Je ne sais ce qu'il en sera dans un siècle ou deux, quand il aura disparu, s'il doit disparaître un jour, car je crains bien qu'il ne fasse que s'altérer de plus en plus sans s'évanouir complètement ; mais pour le moment il nuit beaucoup plus que le vieux dialecte intact, à l'étude du français. On les confond d'autant plus facilement qu'on les a rapprochés davantage.

C'est en constatant cette dégringolade du vieux dialecte de nos pères que M. Derbez Théophile, professeur au collège, M. Morin Gabriel, conservateur des hypothèques à Barcelonnette, et moi, tous trois enfants du pays, mus par un même amour, par un même respect pour tout ce qui a donné à notre pays natal une physionomie particulière, avons songé à recueillir, s'il en était temps encore, les mots, les formes, les expressions, les locutions, les proverbes du dialecte alpin de Barcelonnette.

Nous nous mîmes bravement à l'ouvrage, dès 1894,


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pendant nos longues soirées d'hiver, et nous commençâmes témérairement un dictionnaire Barcelonnais-Français. M. Derbez, né à Pra Roustan, commune d'Uvernet, élevé à la campagne, apportait une mémoire très sûre du langage de sa jeunesse; M. Morin, sa connaissance parfaite de l'italien et du Piémontais ; moi....., ma bonne volonté.

Nous avions pris comme guide le Dictionnaire provençal-français ou dictionnaire de la langue d'oc du docteur Simon-Jude Honnorat, de Digne, et son vocabulaire français provençal. (Digne.; Repos, imprimeur, 1846-1848.)

Page par page, nous admirions la science profonde de ce savant modeste et presqu'oublié, l'étendue de ses connaissances philologiques, l'exactitude de ses définitions. Que de fois, nous nous sommes donné la tâche de prendre un mot et d'essayer, chacun à part, de le définir, puis de réunir nos efforts et d'aboutir à ce qui nous paraissait la meilleure définition. Quand nous la comparions à celle d'Honnorat, elle nous faisait l'effet d'un essai de collègiens à côté de l'oeuvre d'un maître.

Il nous vint le désir de connaître sa vie de labeur consciencieux et de dévouement à son pays et à là science. Nous la trouvâmes pieusement décrite par son petit-fils, M. Charles Gueit, notaire à Vif, dans une étude biographique parue en 1883 (F. Levé, imprimeur, 17, rue Cassette, Paris), qu'il eut l'obligeance de nous envoyer. Nous pûmes aussi nous procurer un opuscule, bien rare aujourd'hui, le " Projet d'un dictionnaire provençal français,' ou d'un dictionnaire de la langue d'oc, ancienne et moderne par S.-J. Honnorat » (Digne, Repos, imprimeur, 1840), qui contenait quelques détails autobiographiques. Quelle admirable existence !

Né le 3 avril 1783, à Allos, tout en haut du bassin du Verdon, au hameau du Haut-Villard, à l'altitude de 1,759 mètres, il apprenait les premiers éléments du fran-


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çais et les premières notions du latin chez le curé de l'endroit, lorsque la Révolution vint le priver de son maître, émigré à la suite de son refus de prêter le serinent civique. Il avait six ans à peine.

» Livré à moi-même, dans un âge où je ne connaissais d'autre langue que le dialecte du pays, je me vis forcé, malgré le vif désir que j'avais de m'instruire, d'interrompre des études à peine commencées ».

Il put se procurer un vocabulaire provençal-français, in-4°, de 1785, qui lui fut de peu de secours, étant spécial au dialecte de Marseille et laissant tout à désirer sous le rapport de l'exécution (1).

« N'espérant pas cependant de pouvoir en trouver un plus complet, je formai un volume de papier blanc, auquel je donnai la même pagination et je commençai à y inscrire mes observations, mes corrections et mes additions ».

Voilà la première idée et l'origine de son dictionnaire, auquel il a travaillé pendant cinquante ans, après avoir appris l'espagnol, l'italien et le portugais, outre le latin et le grec.

Marié à 16 ans, à Mlle Rose Gariel, fille du notaire d'Allos, il allait, deux ans après, faire à Grenoble ses études de médecine et y conquit l'estime et l'amitié de Dominique Villars, le célèbre botaniste, professeur à l'école centrale de l'Isère, dont il rédigea les leçons à l'âge de 19 ans (2).

Villars le tenait en très grande estime et composa pour lui un herbier de 1,300 espèces dont il lui fit cadeau et que

(1) Ce devait être le dictionnaire de la Provence et du Comtat-Venaissin d'Achard (Aix, 1785).

(2) Leçons élémentaires d'histoire naturelle professées par le citoyen Vilars, rédigées par Honnorat son élève. Grenoble, an XI, in-4° de 292 pp.

Leçons de botanique de M. Villars, professeur d'histoire naturelle, par S.-J. Honnorat. Grenoble 1802, in-4°, fig. coloriées.


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le docteur Honnorat conserva pieusement à côté de celui qu'il devait créer lui-même (1).

L'école de médecine de Grenoble ayant été fermée en 1802, Honnorat laissa au pays sa jeune femme et ses deux enfants et vint continuer pendant cinq ans ses études à Paris.

Ici un détail bien caractéristique que je tiens de M. Pin, ancien directeur de l'école normale de Barcelonnette en 1844, originaire du Villard-Haut d'Allos, comme le docteur Honnorat, et qui l'avait connu et accompagné dans ses courses d'herborisation :

« Une mère à Vizille épiait chaque jour au passage de la voiture de Gap vers Grenoble, si elle trouvait une figure engageante pour lui confier son fils. Celle de M. Honnorat lui sourit sur l'impériale; malle et fils y furent hissés ; à Paris, deux chambres, l'une pour le jeune tuteur (19 ans), l'autre pour le pupille qui ne pouvait entrer ni sortir, sans traverser celle du mentor.

» Le pupille beau vieillard venait de Vizille en 1859, 1860, 1861, faire sa visite à Mme Gandalbert, la fille du docteur. »

A Paris, ce furent cinq années de labeur acharné, pendant lesquelles il apprit trois langues et enrichit son vocabulaire provençal français de 30,000 mots. En 1807, il

(1) L'herbier de Villars fut acquis en 1853, à la mort d'Honnorat, par M. Reinaud de Fonvert, d'Aix-en-Provence. M. Amédée de Fonvert, décédé à Aix, en 1872, a légué cet herbier à M. J. Achintre, de la même ville, avec lequel il avait publié, en 1871, un catalogue raisonné des plantes des environs d'Aix. (Préface du catalogue de J.-B. Verlot, 1872).

M. Victor Achard, conservateur du musée d'histoire naturelle d'Aix, m'écrit : « Quoique héritier de l'herbier de mon ami Achintre, je ne constate que quelques traces de la collection Honnorat; par ci, par là, je lis : legs Honnorat; à coup sûr il n'a pas vingt types. J'ignore complètement ce qu'est devenu l'herbier. Depuis cinq ans, conservateur du musée de la ville, je lui ai fait cadeau des 12,000 plantes que je possédais ».


fut reçu docteur en médecine de la faculté de Paris, titre particulièrement distinctif à cette époque, et, résistant aux instances des savants qui voulaient le retenir à Paris où un avenir brillant lui était assuré, il rejoignit sa femme et ses enfants et vint se fixer à Digne, où il a passé le reste de ses jours dans la pratique austère de la charité et du devoir.

Nous ne suivrons pas M. Gueit dans l'exposé de cette longue et admirable carrière médicale, nous ne dirons pas la grande part qu'il a prise à la création de l'établissement d'orphelins de Digne, son dévouement pendant l'épidémie de fièvre maligne de 1814, dont il faillit être victime, pendant les épidémies de petite vérole de 1828 à Digne et de 1844 à Oraison, ni son habileté comme chirurgien ; la ville de Digne n'a pu les oublier. Nous voulons montrer la profondeur du sillon tracé par le docteur Honnorat dans les sciences qui ont occupé tous les loisirs d'une existence si laborieuse.

Imbu des leçons de Villars, honoré de son amitié, le docteur Honnorat devait conserver toute sa vie la passion des études d'histoire naturelle et enrichir cette science, sans réclamer le bénéfice de ses patientes recherches et de ses découvertes, que d'autres s'attribuaient sans aucun scrupule. C'était le lot ordinaire des savants modestes qui n'appartenaient pas à la science officielle.

C'est ainsi qu'en entomologie, si le docteur Bois Duval lui a dédié un des plus beaux papillons d'Europe, le Thaïs Honnoratii (1), d'autres se sont attribués les suivants, qu'il avait découverts aussi : Papillo Alexanor, Satyrus Cleanthe, Satyrus Scipio, Palymnatus Donzelii, Palymnatus Ripertii (2).

Parmi les coléoptères, M. le comte Dejean lui a dédié le pterostichus Honnoratii et le carabus Honnoratii.

(1) Très recherché et qui se paie 5 francs.

(2) Annales des Basses-Alpes, 1840.


Sa collection paléohtologique, très riche en fossiles, en belémites surtout, avait été signalée à Cuvier (1). Blainville lui a dédié deux bélemmites, le paléoleuthis Honnofatianus et le rhyncoteuthis Honnoratianus. D'Orbigny lui a dédié : Vammonites Honhoratiana, le toxoceras Honnoratianus. et M. Leveillé, le crioceratites Honnoratii.

En botanique, une graminée porte son nom, la festuca Honnoratiana. Son herbier fut commencé en 1808 ; il y travaillait encore quarante ans après, et, déjà paralysé du côté droit, il dictait encore à sa fille un mémoire sur les plantes du Dauphiné. in 8°, de 450 pages, une table alphabétique des noms patois ou vulgaires que les plantes portent dans les Basses-Alpes et une classification des divers genres par famille. Et que d'autres travaux perdus !

Qu'il eût été intéressant d'y trouver exposées les théories scientifiques du docteur Honnorat ? On en retrouve la trace dans son dictionnaire, par les définitions si exactes des noms des différents êtres qui composent les trois règnes de la nature.

Le docteur Honnorat était un croyant, un catholique fervent, que les théories nouvelles n'avaient pas ébranlé. J'en trouve la preuve au mot sumi, punaise, où il dit :

« La punaise des lits offre une particularité remarquable qui est d'être aptère (sans ailes) quoiqu'elle appartienne à une famille dans laquelle on compte plus de mille espèces ailées. Partant d'un principe vrai, que l'exercice donne un plus grand développement aux organes, tandis que l'inaction produit l'effet centraire, M. de Lamark a cru

(1) Cette remarquable collection a disparu toute entière dans les soubassements de l'hôtel Boyer-Mistre (boulevard Gassendi à Digne), lors de la construction de cet hôtel sur l'emplacement de la maison du docteur Honnorat. Si les géologues le savaient !


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pouvoir attribuer à cette cause, l'absence des ailes de la punaise des lits, qui, ne s'en servant pas, les a vues disparaître peu à peu. La même chose a lieu à l'égard de l'oestre des moutons (V. Barbin), qui, appartenant à un genre ailé, est cependant aptère.

« Nous croyons qu'on peut expliquer ce fait d'une manière plus satisfaisante par l'application de cette loi générale de la nature, que chaque être n'a reçu du créateur que ce qui lui était indispensable pour son existence. Des ailes étant inutiles pour des êtres qui ne doivent non seulement pas voler, mais auxquels cette faculté serait nuisible, puisqu'elle pourrait les écarter de leur proie, ils en ont été privés par l'une de ces prévoyances admirables si communes dans la nature. »

La masse des faits accumulés par Darwin aurait-elle réussi à ébranler les convictions scientifiques du docteur Honnorat et à l'amener à admettre la théorie du transformisme ? Je ne le crois pas ; le docteur Honnorat s'est toujours montré intransigeant en religion comme en politique ; il ne pardonna jamais à Louis Philippe son usurpation et refusa la croix de la Légion d'honneur que lui offrit le gouvernement de juillet.

Il était du reste d'accord avec la science officielle de son temps.

M. Pin m'écrit :

« Sous le ministère Chaptal, on voulait publier un ouvrage pour l'agriculture ; mais il fallait désigner les plantes avec les dénominations connues dans les diverses régions. De Candolle fut chargé de l'ensemble, Honnorat fut désigné pour la Provence et le Languedoc. Courses multiples de divers côtés, dénominations non moins diverses et multiples suivant les localités, plus d'une rame de papier couverte par notre savant compatriote.... puis impossibilité administrative de donner suite au projet de publication. »

» En outre de l'herbier général, j'ai su par Honnorat


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qu'il en avait plusieurs particuliers pour quelques localités : Faillefeu, les bords de la Durance à Avignon, etc.. (1).

» En 1850, je lui fis une visite dans son cabinet et pus voir son herbier général composé de vingt à vingt-cinq énormes volumes, grand format, reliés en planchettes. Il eut l'obligeance d'en ouvrir un et d'en tourner quelques feuilles. Je pus admirer la parfaite préparation, disposition et conservation des plantes, avec tous leurs organes essentiels. Il y avait même un encadrement aux feuilles reproduisant en dessin les caractères de la famille. »

Qu'est devenu cet herbier ?

M. Pin va nous le dire.

" En 1852, je rencontrai à Seyne un M. Larey ou Hortet, qui m'annonça que le docteur Honnorat était à l'agonie, et il ajouta qu'au nom de la Société Linnéenne de Lyon, il offrirait 20,000 francs de l'herbier général, si la famille voulait s'en dessaisir.

» L'année suivante, remontant d'Aix, en vacances, je m'arrêtai à la ferme école de Paillerols, pour saluer mon ancien collègue Aubert Pierre, de la Conche, et lui demandai une flore pour examiner quelques plantes des environs :

« — Laquelle ? Nous avons l'herbier de M. Honnorat.

» — Comment?

« — M. Raibaud Lange l'a acheté à la vente, avec » d'autres articles de ses collections.

» — A quel prix ?

« — Cent francs ! !

» Vous dire si j'ai pris ma course au risque de ne pas trouver de gîte dans la nuit. L'indignation me donnait des jambes.

» J'ai appris plus tard que le fils Honnorat, grand com(1)

com(1) de Faillefeu est chez Mme Teissier, ex-propriétaire de La Foret. Je n'ai pu trouver trace de celui des bords de la Durance à Avignon. F. A.


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merçant à Lille, était arrivé à Digne pour la liquidation et, pressé de repartir, avait fait procéder à la vente du cabinet. La bibiothèque fut réunie à celle du conseiller Gariel et vendue à Grenoble à des prix dérisoires. En 1859, je trouvai la flore entre les mains de M. Verlot :

" — Quel prix ?

» — Vingt sous !

» Sic transit gloria mundi. »

M. Gueit, dans son opuscule précité, dit que l'herbier général fut vendu par M. Raybaud Lange au fils de M. Rendu, inspecteur général de l'agriculture. Ce n'est pas précisément exact. J'ai eu l'honneur de voir à Paris son fils, M. le docteur Rendu, professeur à l'école de médecine, qui m'a dit que son père et lui avaient puisé à plusieurs reprises dans l'herbier d'Honnorat, mis à leur disposition par M. Raybaud Lange: mais qu'ils n'en avaient jamais fait l'acquisition. Il a eu l'obligeance de me montrer son propre herbier et quelques types déterminés par Honnorat avec le plus grand soin.

Enfin Mme veuve Raybaud Lange, interrogée, écrit :

" L'immense herbier de M. Honnorat, travail de toute sa vie, est venu en notre possession au moment où mon mari ne s'occupait presque plus de botanique. Il contenait beaucoup de plantes rares et intéressantes. M. Rendu en a pris pour sa belle collection, notamment une grande quantité de mousses. Le reste a été livré aux recherches de plusieurs botanistes, dont les noms même m'échappent. Le dernier, après trois jours entiers de travail, n'a rien laissé que ce qui était bon à brûler.

Quel honneur pour la ville de Digne si elle avait conservé ce monument scientifique ! Mais, nul n'est prophète dans son pays.

M. Gueit, outre les trois ouvrages de botanique cidessus anoncés, signale encore d'autres ouvrages du docteur Honnorat : 1° Le catalogue des insectes de Provence.


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2° La flore des insectophiles, avec les herborisations du docteur Honnorat dans les Basses-Alpes.

(Ces deux derniers énoncés au catalogue de la bibliothèque du docteur Honnorat (1853, imprimerie Maisonville, page 146) que possède la bibliothèque publique de Grenoble).

3° Dictionnaire des synonymes provençaux, dont le manuscrit a été vendu en 1853, à Grenoble, avec les autres ouvrages de sa bibliothèque.

4° Procès criminel intenté au sieur Dominge (Digne, imprimerie Guichard, 1834).

5° Table bibliographique des ouvrages provençaux imprimés depuis le XVIe siècle.

Je puis ajouter à cette liste des oeuvres d'Honnorat, grâce à M. de Gaudemard, son ami, et à M. Isnard, archiviste des Basses-Alpes, un Essai historique. C'est une étude sur les vieilles familles de la bourgeoisie et de la noblesse de Digne, dont le manuscrit a été acquis par un bibliophile de l'Ardèche, M. de Rozière, et dont M. Paul Arbaud, le savant bibliophile d'Aix, possède une copie.

Tous les travaux du naturaliste Honnorat auraient suffi pour mettre hors, pair un savant ; mais combien ils sont dépassés par ceux du philologue !

Ce dictionnaire provençal français, commencé par l'écolier, porté à 45,000 mots par l'étudiant, avait atteint, en 1840, 72,000 mots.

Au point de vue du nombre, quelle distance parcourue depuis les dictionnaires antérieurs à celui d'Honnorat !

Le diccionnari Moundi, ou dictionnaire de la langue toulousaine de Donjat, n'en contenait que 3,000,

Celui du P. Pellas, provençal français, 12,000,

Celui de Sauvage, languedocien-français, 15,000,

Le vocabulaire provençal-français, par une société de gens de lettres, 13,000.

Le dictionnaire patois du bas limousin, 8,000.


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Celui de M. Garcin, 10,000, et celui de M. Avril, 12,000.

En outre, ces dictionnaires s'occupaient fort peu de l'étymologie, n'indiquaient pas la nature des mots, négligeaient les consonnes finales, ne donnaient ni la prononciation figurée, ni les synonimes du même mot et se contentaient enfin des définitions les plus défectueuses. C'étaient des catalogues de mots sans orthographe fixe.

La langue provençale n'avait encore ni' syntaxe, ni orthographe, ni fixité. Honnorat se mit à l'oeuvre et fit une grammaire qui contenait : Un traité sur l'origine et la formation de la langue ; un traité sur l'orthographe et un traité sur la prononciation, avec une notice bibliographique sur les ouvrages imprimés dans cette langue. Cette oeuvre capitale a été perdue dans la tourmente de la liquidation de sa succession; perte irréparable, perte impardonnable !

Nous pouvons nous faire une idée de l'importance de ce travail par les bribes qu'il en expose dans les 80 pages de son Projet d'un dictionnaire provençal français, qu'avec une modestie et une franchise admirables et dont peu d'exemples ont été donnés, il soumit « aux différentes académies des provinces méridionales de la France et à toutes les personnes qui voudraient seconder l'auteur par leur concours, ou l'éclairer par leurs lumières ».

Comment analyser une oeuvre aussi substantielle? Il faudrait tout citer. Je n'en donne un rapide aperçu que pour engager les philologues à le relire, même après les oeuvres si puissantes de la seconde moitié du XIXe siècle.

Pour débrouiller le chaos orthographique du provençal, il reconnaît qu'il n'y a qu'un guide, l'étymologie et d'abord la recherche des langues mères d'où le provençal est dérivé : Le grec, le celte et le latin dégénéré ou le roman. Cette dernière langue existant bien avant le serment de Strasbourg (842), son premier document écrit connu, était née de l'ignorance et de la barbarie qui suivirent de près la chute de l'empire romain, où la langue latine savante


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n'était plus comprise. Elle établit les articles, dont le grec avait laissé une idée, par la combinaison des pronoms latins ille, illa, illi, illoe et des propositions de et ad, d'où sont venus el, lo, la, las, los, à los, de los, etc., et

en provençal lou, de lou ou doou, das, pour de las, etc

Puis on supprima les désinences qui tenaient lieu de ces articles et on fit abus, d'abusus; amar, d'amare; argent, d'argentum, etc.... Puis intervint l'habitude barbare de tronquer les mots, de les syncoper : ama, Ranima; manicla, de manicula; paraoula, de parabola; surplis, de superpellicium. Les nombreuses substitutions d'une lettre à une autre, ou métagramme : amada, pour amata; rada pour rata. Il indique dans le dialecte de Barcelonnette le d changé en y : mountaya, pour mountada; amaya, pour amada, etc....

Ensuite il indique :

La métathèse ou transposition de lettres : trouba, pour turba.

L'aphérèse ou retranchement d'une lettre ou d'une syllabe au commencement d'un mot : poustema, pour apostéma ; ord, pour sordidus.

La prosthèse, ou addition d'une lettre au commencement d'un mot : apruna, pour prunum; brusc, pour ruscus; clap, pour lapis....

L'apenthèse, interlocution d'une lettre dans le milieu d'un mot : cendres, pour céneres ; perdris, pour perdix.

L'onomatopée ou imitation de son : tinton, cacareliar...

Il n'oublie pas les altérations de mots : kilogramme, en tilograna, tilo ; mûr, en madur et meir..., il les compare aux hybrides, aux mulets et montre qu'ils sont inféconds et qu'on peut toujours retrouver le mot pur primitif en voyant les composés du même mot. Ainsi le mot : buàya, dont les composés sont bugadoùm, bugadiéra et le vrai radical bugad.

Avec quelle ingéniosité il montre que la langue provençale est plus régulière que la langue française, que chaque


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radical y forme une famille naturelle, tandis qu'en français les mêmes radicaux sont souvent mêlés dans la même famille. Ainsi pour l'eau, le provençal a le radical aigu ou aig du mot latin aqua, radical invariable, tandis que le français a : aigu, pris du roman : aiguade, aiguiera ;

Aqu, dérivé du latin : aquarelle, aqueduc, aqueux ;

Ev, pris de la langue d'oil : évier....

De même pour le radical past, unique en provençal, le français a ; pat : pâte, patissier, empâter.... past : pastel, pastiche, pastille petr : pétrir, pétrin, pétrisseur

Il en conclut que l'ortographe du provençal doit être constante, forcée, invariable et que son dictionnaire sera non celui de la langue telle qu'elle a existé autrefois, non celui de la langue telle qu'elle existe aujourd'hui, ce qui serait impossible pour un dictionnaire général à cause de la variété des dialectes ; mais bien celui de la langue telle qu'elle doit être, en comprenant tous les dialectes, mais en n'admettant comme mot fondamental que celui qui dérive le plus directement de la langue mère.

Ensuite, il montre avec quel soin il a approfondi l'étude préliminaire des radicaux, des désinences et des prépositions. Les exemples qu'il donne de ses études sur les radicaux : bourg, canab, sur les désinences : ier, iera, alha, sur la préposition : de, des sont tout à fait remar quables.

Supérieure vraiment est l'étude de la question de l'orthographe, où il démontre que l'orthographe du provençal, comme celle du français, doit être étymologique, parce que cette langue s'est formée par écrit et non par tradition orale comme l'italien, qui distingue ses mots semblables par la prononciation au moyen de l'accent tonique (prinçipi et princîpi) tandis que le provençal et le français les distinguent par l'orthographe (ceint, cinq, sain, saint, sein, seing).

Il montre l'influence de la position de l'accent tonique, qui rend plus sonore la voyelle qui la porte et éteint le


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son des autres voyelles comme dans âigla et aigloûn qui se prononce eigloûn, mais doit quand même s'écrire aigloûn et comme dans comté et comtèssa, qui se prononce coumtéssa, mais doit s'écrire quand même comtessa (1).

Il montre la nécessité d'écrire les consonnes finales, quoiqu'elles ne se prononcent souvent pas, sauf dans la montagne où les anciens usages se sont conservés. Il proteste contre la tendance de substituer l'o à l'a final des substantifs et des adjectifs féminins, ce que défendent l'étymologie et la création des composés. Comment écrire reglo et ensuite reglament ? L'a et Yo qui terminent les mots, quand ils ne portent pas l'accent tonique, doivent être prononcés éteints, comme des e muets, dont le plus ou moins d'ouverture distingue les dialectes. Il n'admet donc pas l'altération de l'a final en o ou e, non plus que celle de ion en ien, ioun, iou, ia, au.

Quoiqu'Honnorat ait consacré plus de 50 pages à l'étude de ces questions dans l'opuscule que nous venons d'analyser si rapidement, il ajoute :

« Pour ne pas fatiguer plus longtemps l'attention des personnes qui me font l'honneur de me lire, je terminerai ici ce que j'avais à dire sur l'orthographe et je réserverai de plus amples détails pour le traité qui lui sera spécialement consacré dans la grammaire. »

Si la disparution du manuscrit de cette grammaire est impardonnable, il est un mystère que je n'ai pu percer, malgré plusieurs années de patientes recherches. Comment se fait-il que le docteur Honnorat n'ait pas publié, avant ou en même temps que son dictionnaire, cette grammaire,

(1) Malgré l'autorité d'Honnorat, nous n'avons pas adopté, pour le dictionnaire Barcelonais, l'orthographe étymologique qui était justifiée dans un dictionnaire de la langue provençale rêvée par lui, mais ne pouvait convenir au dialecte spécial d'une petite région.

2


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qu'il annonçait six ans auparavant dans son Projet d'un dictionnaire Provençal-Français, comme devant précéder le dictionnaire. Cet opuscule est de 1840 et le dictionnaire n'a été publié qu'en 1846 et 1847. Le titre même du

dictionnaire porte : « précédé d'une grammaire, qui

contiendra un traité sur l'origine et la formation de la langue, un traité sur l'orthographe et un traité sur la prononciation avec une notice bibliographique sur les ouvrages imprimés dans cette langue. » En outre, dans le dictionnaire même, il renvoie à chaque instant à la grammaire (1).

Donc, en 1847, quand le dictionnaire était sous presse, la grammaire était prête. Qui est-ce qui a pu en retarder et finalement en empêcher la publication ? Est-ce le manque de force ? M. Gueit, il est vrai, nous apprend qu'en 1845, un an avant la publication de son dictionnaire, le docteur Honnorat fut frappé d'une attaque d'apoplexie qui lui paralysa le côté droit ; mais il ajoute qu'il eut l'énergie de corriger les épreuves de son dictionnaire, de dicter à sa fille Mme Gandalbert, la table alphabétique des noms patois des plantes des Basses-Alpes et une classification des divers genres par famille. Après la publication du dictionnaire et jusqu'à son décès, il inscrivit ses additions, environ 2,000 mots ou observations, sur un exemplaire de son dictionnaire où il avait fait intercaler entre chaque feuillet, une feuille de papier blanc.

(1) Voir : 1er vol. lettre A page 1, 3e colonne et au mot Accent, page 19, première colonne.

Voyez pour plus de détails la grammaire à l'article accent. De même aux et tres :

E page 765 première colonne. G - 304 -

2e Vol. N — 698 —

QU - 980 -

S - 1111 -


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M. Paul Arbaud, l'heureux possesseur de cet ouvrage, m'a fait l'amitié de me le confier (1) et j'ai constaté que toutes les additions et observations sont de la main du docteur Honnorat, d'une écriture un peu tremblée mais encore très lisible et sans ratures, ce n'est donc ni la force, ni l'énergie mentale qui ont fait défaut au docteur Honnorat pour publier cette grammaire qu'il devait considérer comme son oeuvre capitale, ne faisant qu'un avec son dictionnaire.

Je suppose que c'est l'argent seul qui a manqué.

J'ai retrouvé un prospectus de la souscription du dictionnaire, qui a été lancée à la fin de 1841. Il dit que l'ouvrage sera terminé, ou précédé d'une grammaire contenant etc...., et il annonce qu'un vocabulaire françaisprovençal le complètera. La souscription n'a pas dû être importante, puisque six ans au moins après, une affiche réclame que nous devons à l'obligeance de M. Maignien, bibliothécaire à Grenoble, annonce que le prix primitif de 40 francs était réduit à 30 francs payables par semestre et porte ce nota significatif :

« Le premier tirage n'ayant été fait qu'au nombre de 600 exemplaires, les personnes qui ne veulent pas attendre le second, qui n'aura peut-être pas lieu, de longtemps, doivent se presser de faire leur demande ».

Cet appel désespéré n'a pas dû être suffisamment entendu et je suppose même que la souscription complète des six cents exemplaires n'aboutit pas, quoique le minis tère de l'instruction publique en eût pris cent. Je pense même que la souscription publique fut annulée par le docteur Honnorat, car cet homme, si consciencieux, si scrupuleux pour ses engagements, aurait donné à ses souscripteurs tout ce que le prospectus leur avait promis.

(1) J'y ai pris les mots notés par l'auteur comme spéciaux à notre langage.

F. A.


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Le prospectus s'adressait spécialement aux communes, et je n'en connais pas une seule dans l'arrondissement de Barcelonnette qui possède le dictionnaire. La publication du dictionnaire a donc été une opération désastreuse au point de vue financier et le docteur Honnorat n'a pas du retrouver la compensation des dépenses considérables qu'il a dû faire pour l'immense correspondance qu'a dû entraîner sa préparation, à une époque où une lettre et sa réponse coûtaient 2 fr. 50, et surtout pour l'édition de ce volumineux ouvrage de 2,400 pages avec le vocabulaire, et dans la composition duquel entraient douze caractères différents, alors que l'imprimerie coûtait fort cher. Les économies du docteur Honnorat, qui avait eu treize enfants et qui était si modéré dans la fixation de ses honoraires et si généreux pour les pauvres gens, ne devaient pas être bien fortes. Depuis deux ans, du reste, la paralysie lui avait supprimé les ressources qu'il tirait de sa profession et tout fait présumer qu'il a été dans l'impossibilité matérielle de publier sa grammaire, dont le manuscrit était certainement achevé en 1841, lors de l'envoi de ses prospectus de souscription qui l'annonçaient et à plus forte raison en 1847 lors de la publication du dictionnaire qui y renvoyait le lecteur.

Il a dû renoncer, le désespoir dans l'âme, à la publication de cette oeuvre didactique, résumé des études philologiques de toute sa vie ; mais il ne pouvait prévoir que ce qui resterait de l'édition de son dictionnaire serait vendu au poids du papier et que le manuscrit de sa grammaire disparaîtrait sans laisser de traces.

Toutes nos recherches pour le retrouver ont été vaines et c'est sans grand espoir que nous faisons ici un appel à tous ceux qui pourraient nous donner un indice quelconque pour diriger des recherches ultérieures.

F. ARNAUD. (A suivre.)


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du monastère de Saint-Martin de l'Ile Barbe

A quatre kilomètres de Lyon, au nord-ouest, la Saône forme une île qui a 125 mètres de largeur et 560 de longueur environ, en affectant la forme d'un navire.

Dès l'an 440, un monastère y florissait; vers 725, les Visigoths le dévastèrent de fond en comble, mais Charlemagne le restaura et le dota richement sous le vocable de Saint-Martin de Tours ; on y suivait la règle de SaintBenoît.

Vers le XIe siècle, l'abbaye de l'Ile Barbe devint l'une des plus opulentes du royaume ; les abbés étaient d'éminents personnages et plusieurs furent élevés au rang d'archevêques de Lyon et de primats des Gaules.

Ils avaient plus de quarante vassaux dans la région du centre ; on peut relever parmi eux le comte du Forez, les seigneurs de Beaujeu (1), de Montélimar et de Mercoeur. Ils en avaient encore à Vaison, à Bolène, à Malaucène, à Montmajour et dans les environs de Gap.

Nous insisterons plus particulièrement sur leurs possessions des Basses-Alpes.

En 1261, l'abbé Pierre décida de mettre ses terres, châteaux, forteresses et prieurés des diocèses d'Embrun, Gap, Sisteron et Die, sous la protection de Charles Ier, comte

(1) Les Masures de l'Ile Barbe, par Claude le Laboureur, 1681. Réimprimé à Lyon en 1887. Deux forts volumes. Cet ouvrage fait autorité.

Nous avons consulté aussi aux archives départementales du Rhône, l'Invenaire de l'Ile Barbe (vol. 1 et 2) ; il fournit des renseignements précis sur la Provence à partir du XIIIe siècle ; une foule de chartes y sont analysées avec soin.


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d'Anjou et de Provence. Une des nombreuses conditions était que Charles restituerait les fiefs du château de Saint-Martin (1), d'Ubaye et de Salon (2), avec les lods et le trezein (3).

L'affaire n'ayant pas abouti fut reprise en 1299 ; mais l'exécution de ce nouveau traité signé à Aix traîna pen dant quarante ans ; au XIVe siècle, on n'était pas pressé. Il fut convenu que « les 50 livres de coronats promises par Charles Ier à l'abbé et à l'Eglise de l'Ile Barbe leur seraient assignées sur le château et le territoire de Bayonis (4) et revenus d'iceux, suivant l'estimation qui en serait faite par les prieurs de Lens et de Saint-May et par le clavaire de Sisteron. »

En 1304, un accord prescrivit que « restitution serait faite audit abbé des châteaux de Salon, de Saint-Martin

et d'Ubaye, avec mère et mixte impere ». En cette

même année, l'abbé se rendit lui-même en Provence pour y recevoir solennellement l'hommage de ses vassaux.

Notons que vers cette même époque (5), il poursuivit en la cour du comte de Provence, pour le compte de son couvent, les dépendances de Montferrand et Banno (diocèse de Gap).

En 1306, des difficultés s'élevèrent, pour la justice d'Ubaye (6), entre les agents de l'abbé et les gentilshommes de ce lieu, Guillaume de Ponticio, Lantelme, Giraud de Vauxserre et Armand de Turban (7); mais on transigea et il fut décidé qu'à Ubaye même la justice serait commune aux officiers de l'Eglise et

(1) Canton de Seyne.

(2) Selonnet, que l'on écrivait Salo.

(3) Cl. le Laboureur. I. chap. 36.

(4) Bayons, arrondissement de Sisteron.

(5) Cl. de Laboureur, chap. 40.

(6) Canton du Lauzot.

(7) Sans doute Curbans.


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de ces gentilshommes, que, hors d'Ubaye, elle serait réservée à l'abbé de l'Ile Barbe.

Le 24 mai 1307, noble Feraud de Barras vendit tout ce qu'il possédait dans l'étendue de )a terre et châtellenie de Saint-Martin (canton de Seyne), à frère Gui Arod, procureur de l'abbé, moyennant 70 livres coronats réforciats.

Voici maintenant, d'après les archives départementales du Rhône, rémunération avec les dates des fiefs auxquels se réfèrent des actes authentiques, ou des lieux mentionnés dans ces actes.

Bayons, 1307-1500 ; prieuré dépendant de l'Ile Barbe.

Le Brusquet, 1242, 1251 ; château du fief de l'Ile Barbe.

Chardavons, 1307.

Clémensane, 1255, 1283, 1500. Prieuré dépendant de l'Ile Barbe.

Cruis, 1307.

Digne, 1306.

Forcalquicr, 1262, 1307.

Le Lauzet, 1306.

Notre-Dame de Lure, 1307. L'abbaye d'hommes jouissait de l'exemption du droit de cosse dû à l'Ile Barbe par la ville de Sisteron.

Saint-Martin, 1255, 1262, 1303 Le 24 mai 1304, vente du château de Saint-Martin la Valoedière (vallis cederie) par Ferrand de Barras.

Pontis, 1306.

Selonnet, 1255, 1262, 1305, 1307, 1399, 1500, 1509. (Salo, ou Cellon, ou Salonetus). Prieuré dépendant de l'Ile Barbe (prioratus de Saloneto).

Sisteron, 1262, 1306. En 1307, enquête sur les cosses. L'abbaye de l'Ile Barbe jouissait du droit de cosses sur tous les blés vendus dans cette ville; l'évêque et son clergé n'étaient pas exempts de cette taxe ; toutefois les maisons du Temple, de Saint-Jean de Jérusalem, les prieurés de Notre-Dame de Lure et de Chardavons en étaient dispensés.


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Ubaye, 9 février 1305, mise en possession de la juridiction mère, mixte et impère du château d'Ubaye (1306).

Il est facile de saisir l'importance des relations qui existèrent du XIIe au XVIe siècle entre le monastère de Saint-Martin en l'Ile Barbe et la région provençale ; nous en avons esquissé un aperçu à vol d'oiseau ; le sujet pourrait tenter un érudit et donner lieu à une étude méthodique et complète.

Des splendeurs de l'antique couvent bénédictin, il ne reste à peu près rien : les guerres de religion le ravagèrent ; pendant la Terreur, en 1793, l'île entière fut vendue aux enchères et adjugée pour 166,000 livres, payées du reste en assignats.

Aujourd'hui, par une étrange retour des choses d'ici-bas, l'île Barbe n'offre plus qu'un bureau de recrutement, intallé dans une forteresse du XVe siècle ou dans les tours défigurées qui la flanquaient de leur masse imposante et des guinguettes quelconques avec les jeux de boules inévitables en terre lyonnaise.

On s'y porte en foule les dimanches et les jours de fête pour y pêcher, à la ligne, sur les bords ombragés ; les chansonnettes y résonnent au lieu des graves mélopées que psalmodiaient les Bénédictins aux heures de vêpres et de mâtines. On y aborde sur deux ponts d'allure pittoresque, non par l'esquif du « pontonier », comme aux siècles passés.

On excusera un bas-alpin, lyonnais d'occasion, de n'avoir pas résisté au désir d'évoquer le souvenir des montagnes natales à propos d'une excursion facile autant qu'agréable vers les ruines « du noble et puissant » monastère de Saint-Martin.

J. ARNOUX.


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DIGNOIS ET BAS-ALPINS

au moyen âge

Nous sommes généralement peu curieux de notre histoire locale ; nous enseignons aux enfants, par le détail, l'histoire grecque, l'histoire romaine ; nous laissons ignorer aux Provençaux l'histoire de leur petite patrie, la Provence. A plus forte raison, n'ont-ils trop souvent aucune idée de l'histoire de leur ville, de leur village. N'y a-t-il pas pourtant dans les archives de la plus petite commune des faits à glaner, des usages à retenir plus intéressants pour nous que les grands faits de l'histoire générale, puisque nos pères y ont pris part. Sur le sol que nous foulons aux pieds, dans ces rues étroites, tortueuses de nos vieilles cités bas-alpines, n'y a-t-il pas des gens qui ont peiné, lutté, souffert pour assurer à leurs descendants une somme plus grande de bien-être. Dans les parchemins, dans les registres jaunis et rongés qui ont survécu à tant de bouleversements, quelque chose de leur âme palpite encore. N'est-ce pas un pieux devoir de rappeler les péripéties émouvantes de leur lutte contre la féodalité oppressive qui les enserrait de toutes parts, d'esquisser à grands traits leur .manière de vivre ?

Vers 1245, au moment où quelques documents commencent à nous renseigner sur la vie de nos pères, nous trouvons à Digne deux groupes de populations : entre le Mardaric et la Bléone, le Bourg, la vieille ville accrochée au flanc de la montagne de Saint-Vincent, étroitement enserrée dans ses murailles avec ses trois portes : NotreDame la Belle en face de la grande fontaine, la porte Savine, près du cimetière, et la porte Laurence qui donne


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sur le chemin de Saint-Martin. De cette ville nous connaissons fort peu de choses. Mais en face du Bourg, sur le plateau Saint-Charles, qui, comme un éperon, s'avance dans la vallée entre le Mardaric et les Eaux-Chaudes, là où est aujourd'hui la prison, se dresse, depuis le Xe siècle, un château féodal (1). Au pied de cette position forte, se sont bâties les demeures des paysans attirés par l'appât des terres que le seigneur leur permet de cultiver moyennant une redevance. Plusieurs habitants du Bourg ont abandonné la vieille ville, le Bourg où, d'après Guichard (Le Cominalat) subsistaient encore quelques traces de l'ancienne organisation de la cité romaine (2).

(1) GASSENDI : Notitia eeclesioe Diniensi, ch. II. — FÉRAUD : Géographie des Basses-Alpes, p. 197.

Il est fort probable qu'au moment où le château fut bâti, de nombreux vilains, désireux d'échapper aux charges qui pesaient sur eux dans leur premier domicile ou de se soustraire au péril des invasions Sarrazinos, vinrent se grouper à l'abri des murailles du château. Le seigneur laïque ou ecclésiastique, pour les attirer, dut leur octroyer certainement des privilèges. C'est ce qui paraît nettement ressortir de cet écrit de libertatibus castri Dignensis présenté vers 1260 au comte de Provence par Salvaire de Burgundie, notable du château, où il établissait les anciennes libertés dont il jouissait. Le château de Digne n'aurait été qu'une de ces nombreuses villes nouvelles, de ces sauvetées (salvitates) que nous trouvons dans toute la France. Il n'y a pas là le souvenir des libertés anciennes remontant à l'époque romaine, comme on l'a dit bien souvent. Le régime municipal romain a complètement disparu; on n'en trouve plus de traces depuis quatre siècles. Il y a simplement limitation de taxes consentie par le seigneur pour attirer les paysans sur ses terres. A l'origine, le château ne dut pas renfermer d'artisans, de bourgeois comme plus tard. (Voir sur ces questions : LUCHAIRE : Les Communes françaises à l'époque des Capétiens directs. — LA VISSE et RAMBAUD : Histoire générale.

(2) Le Bourg possède, d'après Guichard, trois consuls, mais le domaine direct et la juridiction appartiennent au prévôt de l'église de Digne. (GUICHARD, Preuves, pp. 93 et 163). — Gassendi déclare que les consuls ont été créés en 1297; son opinion me paraît plus probable (Voir PAUL VIOLLET, Histoire des Institutions politiques et administratives de la France, t. I, pp. 312 et


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Mais bientôt le centre le plus important devient le château. Le seigneur ecclésiastique, l'évêque, ne cesse de recevoir de nouvelles terres ; la population augmente; des ouvriers, des commerçants se fixent dans la nouvelle ville. Peu à peu, enhardis par leur nombre, l'accroissement de leurs richesses, les habitants réclament de nouvelles libertés ou le respect des anciennes libertés que le seigneur, abusant de sa force, enfreint trop souvent. Alors se produit un mouvement d'émigration qui est achevé à la fin du XVe siècle (1). Le Bourg a bien obtenu certaines libertés, car cette élection de consuls de 1297, dont parle Gassendi, dut être le résultat d'un mouvement général des habitants contre l'autorité de leur seigneur féodal, le prévôt (2).

Les privilèges concédés à la suite de ce mouvement parurent sans doute insuffisants et inférieurs à ceux dont jouissaient les habitants du château, puisque la plupart des Dignois abandonnèrent la vieille ville pour la nouvelle.

suivantes). En général, ces cités, pourvues d'institutions municipales à l'époque gallo-romaine, ont disparu dans la période des invasions aux Ve et VIe siècles Les habitants de la vallée durent occuper d'abord la motte naturelle qui formait le plateau Saint-Charles ; puis, à l'époque romaine, profitant de la paix, ils bâtirent des maisons dans la plaine au pied de la montaguo Saint-Vincent, ce fut ce qui devint le Bourg, mais au Xe siècle le retour des invasions détermina un grand nombre d'entre eux à délaisser le Bourg moins, facile à défendre, pour se grouper autour du château.

(1) GUICHARD, Cominalat, I. p. 5. Voir requête préseutée en 1437 au roi René. Presque tous les habitants du Bourg se sont transportés au château. Il est arrivé à Digne ce qui s'est passé à Montauban, Montpellier, Blois, SaintOrner, Saint-Valéry, etc...., qui ont grandi autour d'un château, d'une abbaye. « Il fait bon vivre sous la crosse », en ce temps là.

(2) Ce qui semble confirmer l'opinion de Gassendi, c'est qu'il n'est pas question des consuls du Bourg eu 1221 dans la confirmation des privilèges sur le Bourg, accordés au prévôt de Digno, par Raymond Bérenger. (GUICHARD' Cominalat, Preuves, XI, p. 16).


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Quelle est donc l'organisation politique du château au XIIIe et au XIVe siècle, au moment où les parchemins découverts et classés par Guichard nous permettent d'avoir une idée assez nette de ce qui se passe à Digne ?

En tête de la hiérarchie, viennent d'abord les comtes de Provence. Ce sont de nobles et puissants personnages, si l'on en juge par les titres qu'ils prennent ; voyez plutôt Charles V d'Anjou ; il s'intitule, en 1272, Karolus, Dei gracia, rex Jerusalem et Sicilie, ducatus Apulie et principatus Capue, alme urbis senator, Andegavie, Provincie et Forcalquierii Comes, Romani imperii in Tuscia per sanctam romanam ecclesiam vicarius genrealis.

Il ne faut pas que cet étalage de titres vous fasse illusion. Le comte de Provence n'est que le premier des seigneurs, le plus grand des propriétaires de la Provence. S'il est fort, il est respecté ; sinon, il voit se dresser devant lui de nombreux compétiteurs; il a toujours à craindre la révolte de ses puissants vassaux désireux d'accroître leurs domaines à ses dépens. Ses prédécesseurs, d'ailleurs, n'ont-ils pas donné exemple de la révolte ? Ce Bozon, le premier des comtes de Provence, était-il autre chose qu'un gouverneur au service du roi ? En 879, à la mort de Louis le Bègue, il a profité de la faiblesse des deux héritiers du trône pour se faire proclamer roi par une assemblée d'évêques et de seigneurs, réunis à Mantailles, le 15 octobre. Pourquoi ne l'imiterait-on pas ? Faut-il s'étonner de voir aussi le roi de France intervenir le plus souvent possible pour remettre la main sur ce beau joyau de sa couronne. Si le morcellement féodal a ruiné pour longtemps son autorité, d'autres voisins, entre autres l'empereur d'Allemagne, essayeront bien souvent de s'immiscer dans les affaires du comte, de réclamer son héritage au nom de quelque ascendant lointain.

De là, la vie agitée que mènent ces princes toujours occupés à défendre leurs possessions ou à en ajouter de nouvelles.


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En 1246, Charles 1er d'Anjou, à peine installé (1), cherche à se rendre compte de l'étendue de son domaine et de ses droits, un de ses commissaires vient à Digne interroger les habitants notables et vérifier les empiétements commis au détriment du comte par l'évêque (2).

Mais à peine Charles Ier a-t-il mis quelque ordre dans ses affaires, qu'il lui faut partir pour la croisade, aller combattre en Egypte avec saint Louis ; il n'y reste, d'ailleurs, que le moins possible et laisse son frère courir les aventures loin de ses Etats. Pour lui, il a trop à faire dans les siens. En son absence, l'évêque de Digne, Boniface, a accentué ses empiètements. Il faut l'amener à composition, lui faire signer la fameuse transaction du 30 septembre 1257, et l'obliger à reconnaître la souveraineté du comte (3). Mais d'autres préoccupations assaillent bientôt Charles d'Anjou. En 1265, le pape Clément lui octroie le royaume des Deux-Siciles et désormais commencent les chevauchées dans cette Italie au mirage trompeur. Nos braves Provençaux sont abandonnés aux soins de son fils Robert, duc de Calabre, et Charles s'en va guerroyer au fond de l'Italie. Il y meurt, en 1309, et Robert hérite de tous ses Etats. Ce fut réellement un prince bon pour les Dignois ; Pétrarque en a fait un très grand éloge, mais l'Italie l'attirait et plus d'une fois ses sujets durent fournir les subsides nécessaires à la guerre. Son fils Charles, duc de Calabre, étant mort laissant deux filles, Jeanne et

(1) Charles Ier d'Anjou était devenu comte de Provence par son mariage avec Béatrix, quatrième fille de Raymond Béranger et son héritière des comtés de Provence et de Forcalquier, le 30 janvier 1246.

(2) Le 25 décembre 1246, (GUICHARD, Cominalat, Preuves, 16, p. 31), Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, élevé à la Cour de France, était décidé à revendiquer les droits qu'il tenait de sa femme. Il est bien de la famille de Philippe le bel, le roi des légistes.

(3) GUICHARD, Cominalat, t. II, p. 33, preuve 18.


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Marie, Robert, pour leur conserver l'héritage de leur père, n'eut d'autre moyen à employer que de fiancer l'aînée Jeanne au plus puissant des compétiteurs au trône, à André de Hongrie. Et voici que s'évoque à nous le souvenir de cette fine et aimable princesse, à laquelle la tradition attribue la construction du château dont les ruines se dressent encore près des Bains. Les Dignois lui avaient voué une affection respectueuse et conservent encore d'elle un souvenir attendri. Cette admiration se conçoit ; c'est à 18 ans qu'ils la virent passer se rendant en Italie dans tout l'éclat de sa fraîcheur, de sa grâce souriante, au milieu de ses dames d'atour, fleur au milieu de fleurs. « Elle est, dit Boccace, de fort belle apparence et d'une physionomie douce et piquante' à la fois, sa parole est gracieuse et facile et elle joint à cet air de grandeur, qui rappelle sa majesté royale, ce tact exquis qui distingue quelques femmes privilégiées, femme bonne, douce, aimable, elle ne traite jamais ceux qui l'entourent en reine, mais en amie. ? Pauvre femme ! Les Italiens ne l'appréciaient pas comme leur illustre compatriote ; que de mal n'en ont-ils pas dit ? Elle aimait le plaisir ; elle fut quelque peu légère ; aussi l'accusa-t-on d'avoir fait périr son mari, un peu sympathique personnage, grossier, grognon, envieux, un vrai trouble fête. Les circonstances la condamnent ; mais il ne m'appartient pas de lui jeter la pierre ; le pape Clément VI l'innocenta solennellement, en 1352 (il lui avait acheté à bas prix, en 1348, la ville d'Avignon), et je ne saurais être plus difficile que lui. D'ailleurs elle aimait tant ses Dignois, ses bons et dévoués sujets! Peut-être eût elle pu mieux sauvegarder les apparences et ne pas épouser, moins d'un an après son veuvage le prince Louis de Tarente, aimable compagnon, qu'elle perdit bientôt, regretta beaucoup et remplaça le plus tôt possible, dix mois après, par Jacques d'Aragon, un prince brutal, qui périt en combattant pour recouvrer son royaume d'Aragon et ses comtés de Roussillon et de


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Cerdagne. Ces trois expériences eussent dû lui suffire, il me le semble du moins, et cependant, peu après, en 1370, elle épousait Othon de Brunswick. Sa fin fut bien triste, Charles de Duras, son neveu, furieux de voir qu'elle ne lui avait pas assuré sa succession, la fit étouffer entre deux matelas (22 mai 1382). Elle avait laissé ses biens à Louis d'Anjou; il mourut en Italie et sa veuve, Marie de Blois, eut la tutelle de son jeune fils Louis III. Ce fut cette princesse qui assura à nos ancêtres l'autonomie municipale en leur accordant le syndicat.

Tels furent les princes qui se succédèrent dans cette période (1245-1385). J'ai tenu à les faire connaître, car, malgré leurs défauts, ils firent toujours preuve d'un grand esprit de justice dans leurs rapports avec les Dignois et bien des fois les favorisèrent même ouvertement. Il est vrai que ces derniers avaient pour eux tant d'attentions pécuniaires ! Les grands vassaux au contraire avaient parfois à l'égard de leurs souverains des procédés qui ne manquent pas de brusquerie, pour ne pas dire plus. En 1348, Jeanne, de retour de l'Italie, était à peine arrivée à Aix, que plusieurs grands seigneurs se réunirent, s'assurèrent de sa personne, et ne lui rendirent la liberté que lorsqu'elle eut pris l'engagement solennel de ne jamais nommer aux emplois, tant civils que militaires, que des Provençaux et de ne jamais aliéner le comté de Provence. C'était la carte forcée ! Les grands vassaux, les évêques eux-mêmes se faisaient souvent tirer la manche pour venir rendre aux comtes l'hommage qui leur était dû à leur avénement. Ainsi les souverains n'étaient pas fâchés de voir grandir cette nouvelle puissance des communes destinée surtout à servir de frein aux ambitions féodales. Gomment d'ailleurs les peuples auraient-ils résisté à la séduction qui se dégage de cette bonhomie avec laquelle les souverains se présentent devant leurs sujets. Gomme nous sommes loin de l'étiquette savante de la Cour de Byzance ! Une aimable simplicité préside aux rapports


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des princes avec leurs féaux Provençaux. En 1157, noble comte Raymond Bérenger V, rendant la justice à Digne, s'était tout simplement assis dans un pré, au bord de la Bléone, entouré de ses assesseurs, des plaideurs et des témoins. En février 1277, un descendant de ce bon souverain provençal, confirmant quelques privilèges à Forcalquier, s'était installé bourgeoisement sur l'escalier qui menait au clocher « et comes stabat in scalariis quo ascenditur ad cloquerium », et là, au bon cagnard, jouissant de la vue et du soleil, il expédiait ses petites affaires (1). Je ne crois pas qu'on puisse trouver maintenant un souverain d'un abord si facile.

Charles II, n'hésite pas à qualifier d'énormité (énorme dictum) la prétention de ses officiers qui voulaient empêcher les Dignois de transiger quand ils avaient engagé un procès et frustraient ainsi les dits officiers des frais considérables qu'ils exigeaient pour leur rendre la justice.

De ces officiers, les grands sénéchaux, sorte de ministres du comte, les maîtres rationaux, qui règlent les comptes des agents financiers, me paraissent toujours avoir fait preuve d'un grand esprit de justice. Mais il n'en est plus de même des juges qui m'ont l'air d'avoir été toujours très sensibles à l'attrait qu'exerce l'argent. Témoin, ce noble Gabriel des Marquis et ce Guillaume de Sparron qui trouvaient le moyen de faire monter à 2,000 livres les frais d'un procès non terminé que soutenaient les Dignois.

A Digne même, le comte, en sa qualité de souverain, possède le droit de haute et moyenne justice, il partage la basse justice avec l'évêque ; les cas d'homicide, d'adultère,

(1) ARNAUD, Hist. de la vig. de Forcalquier, I, 142.

Nous lisons aussi dans un acte notarié, passé par Raymond Bérenger, près de Sisteron, le 8 des ides de novembre 1233, portant création des consuls ces mots : actum in prato castelli dicti domini comitis.


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tous les faits entraînant l'effusion du sang ressortent de sa curie, de sa cour.

La justice, à ce moment-là, c'est le droit de lever des amendes sur ceux qui commettent un délit, de confisquer les biens de ceux qui se rendent coupables d'un crime. C'est une rente que s'attribuent les seigneurs, sous prétexte qu'ils maintiennent la paix entre leurs vilains. Aussi, la justice figure dans l'énumération des biens du seigneur ; il la vend, la donne en fief, la partage, et comme armes parlantes il fait dresser un gibet (potence, puissance), où il exhibe les voleurs qu'il fait pendre.

Le comte, à Digne, a donc un officier de justice, c'est le Bailli. C'est un grand personnage; tout entre dans ses attributions ; il veille à la justice, à la perception des revenus, autorise les assemblées. C'est l'alter ego du prince ; à ce titre, il touche la forte somme de 100 livres ; c'est beaucoup pour l'époque. Au-dessous, vient le Juge : 70 livres de traitement ; il exerce au nom du comte les droits de justice, supplée le bailli. Enfin, le troisième représentant du souverain est le Clavaire ; c'est un agent financier, une sorte de percepteur : 24 livres de traitement. C'est bien peu, car, en somme, il a fort à faire si nous en jugeons par une lettre du sénéchal à maître Raymond Niel, clavaire en 1332. On lui donne des détails très précis sur la manière de faire valoir les biens du maître, sur la façon dont il doit tenir les registres ou pendants (il en existe encore de cette époque), où sont consignées les sommes reçues, les quantités de vin, de blé, d'huile en magasin. Comme le crédit dudit clavaire augmente avec les revenus des biens du comte, vous pensez qu'il doit s'arranger pour tondre d'aussi près que possible les Dignois, ses subordonnés. Aussi voyons-nous croître d'une manière alarmante les revenus du comte (je dis alarmante pour nos pères). Certains impôts, qui, en 1246, ne produisaient que 90 à 100 livres, rendent, 50 ans après, 216 livres.

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Au-dessous de ces agents supérieurs viennent quelques agents inférieurs : notaires, attachés à la curie, employés chargés de percevoir les droits de péage, crieurs publics et autres.

Tous ces gens, représentant un maître dont le pouvoir est à peu près sans contrôle, ne sont que trop disposés à user, à abuser même de leur autorité et nos pères sont plus d'une fois obligés de protester énergiquement. Ces protestations se conçoivent très bien quand ils ont affaire à un bailli comme le sieur Guillaume Imbert. En 1315, au moment où la famine régnait presque à Digne, où plusieurs incendies avaient désolé le château, ce singulier personnage ne s'était-il pas avisé d'une vexation bizarre. Il voulait tout simplement obliger les voyageurs se rendant à Seyne à abandonner l'ancien chemin de Marcoux pour leur imposer une nouvelle route plus longue et plus dangereuse. Exaspéré par les résistances, il ne s'était pas borné à punir ceux qui ne s'étaient pas conformés à ses exigences, il avait encore employé un moyen radical ; il avait fait défoncer l'ancienne voie, l'avait fait barrer par des haies. Les habitants en appelèrent au sénéchal ; après une enquête souvent entravée, le bailli autoritaire fut destitué (chose rare !) et l'ancien chemin fut rétabli. Je dois ajouter, pour expliquer le succès de leurs démarches, que les Dignois, qui ne manquaient pas de bon sens, s'étaient avisés d'un petit stratagème ; ils avaient laissé entendre au sénéchal, que les vexations du bailli n'avaient pas été étrangères au refus d'un subside volontaire que leur demandait le comte. C'était un bon argument, il avait porté !

Mais, il y a mille manières de vexer les subordonnés qui ne savent pas ou ne peuvent pas employer des arguments sonnants. En 1344, un autre bailli, Geoffroy des Crottes, au mépris de tout droit, sans aucun ménagement pour les besoins du commerce, avait fait annoncer par le crieur qu'il défendait aux habitants du château d'exposer en


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vente les dimanches et jours de fête des marchandises quelconques, sous peine d'amende et de confiscation. Les protestations ne se firent pas attendre !

Les baillis ne sont pas seuls coupables d'excès de zèle. En 1323, deux inspecteurs avaient été envoyés par Robert pour faire une enquête sur les fortifications du château. Or ces inspecteurs trouvèrent que les Dignois avaient pris des licences particulières. Comme depuis quelque temps déjà le pays n'avait plus été troublé, ils s'étaient avisés de bâtir des maisons sur les remparts (oedificia magna vel parva supra moenia) ils avaient aussi élevé de nombreuses constructions dans les fossés (in vallatis seu fossatis). Il est évident que ces bâtiments devaient gêner la défense ; il leur fut donc enjoint de démolir leurs maisons. Nos Dignois se seraient peut-être résignés si les agents du roi ne s'étaient pas avisés d'ordonner encore l'enlèvement des tables et bancs en pierre intallés devant les maisons (tabulas, bancas, seu porticilia seu murata in carrieris seu viis publicis), sous prétexte qu'ils pouvaient gêner la circulation des rues et cela dans le délai de trois jours. Vite les habitants se hâtèrent de faire opposition et do recourir à la justice de ce bon roi Robert, qui, heureusement pour eux, se trouvait à Avignon. Pour reconnaître le zèle de ses fidèles Dignois, Robert écrivit à ses délégués de ne plus s'en occuper et l'affaire fut classée, comme nous dirions aujourd'hui.

Après le bailli, après les inspecteurs, vient le juge royal. En 1290, il était, paraît-il, d'une sévérité outrée. Si quelques malheureux, et ils étaient nombreux alors, ne pouvaient payer les impôts, vite il les envoyait en prison réfléchir sur les inconvénients de la pauvreté. Il fallut se plaindre et se plaindre aussi du Clavaire qui ne cessait d'augmenter les revenus du comte en écorchant nos pères.

C. CAUVIN. (A suivre.)


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LE5 POSSESSIONS

de l'abbaye de Saint-Victor de Marseille dans les Basses-Alpes

par DAMASE ARBAUD

Nous sommes heureux de pouvoir publier une oeuvre posthume de M. Damase Arbaud, un de nos érudits les plus estimés, dont la plume habile et exercée de M. de Gantelmi d'Ille, son compatriote, nous retracera bientôt, nous l'espérons, l'intéressante biographie. Ce sera certainement un intéressant tableau de l'histoire littéraire basalpine du milieu du siècle passé.

En attendant, il est de toute justice de consacrer ici quelques lignes à la mémoire du regretté savant qui va nous fournir les pages suivantes.

Né à Manosque, le 12 décembre 1814, mort à Manosque le 29 mars 1876, reçu docteur en médecine à Montpellier le 26 septembre 1837, Jean-Pierre-Xavier-Damase Arbaud fut premier adjoint de la ville de Manosque de 1841 à 1848, puis maire de 1843 à 1848. Administrateur peu banal, il inaugura son régime par le classement, le dépouillement et l'étude de ses archives. Il y contracta une telle passion pour l'histoire locale qu'elle ne finit qu'avec lui. Elle fut si profonde, si exclusive, qu'il vêcut et mourut célibataire, n'ayant jamais vu, ni trouvé rien de plus aimable qu'un vieux parchemin. Ceci, on l'avouera, est encore moins banal.

Il fit aussi décorer la salle des séances du conseil municipal si patriotiquement, qu'elle devrait être imitée par toute municipalité intelligente. Divisés en colonnes, les murs portent les diptyques consulaires de 1211 à nos


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jours (1). En tête de chaque colonne, demi-séculaire, les dates de l'histoire de la ville. Au-dessus, une frise court qui porte les armoiries des principales familles de la cité : Aimini, Audiffret, Barcilon, Brun de Castelane, Brunet, Burle, Collongue, Fauris, Gasq, Gassaud, Joannis Laincel, Legouche, Meynier, Monge, Pochet, Simiane, du Teil, Thomassin, Vachier, Villeneuve, Voland.

C'est à lui que Manosque doit son pont sur la Durance, pour l'inauguration duquel il composa même une cantate en vers français. Il fut conseiller général de 1852 à 1855, correspondant du ministère de l'instruction publique, chevalier de la légion d'honneur, photographe émérite, joueur d'échecs plus émérite encore.

Il faisait partie de la pléiade qui illustrait alors notre département sous la conduite et l'inspiration de réminent historien de Sisteron, Edouard de Laplane. Rappelons les noms de Bondil, Honnorat, Fortoul, Firmin Guichard, Camille Arnaud, D.-M.-J. Henry, l'abbé Féraud, Yvan, Bonnetty, d'Entrevaux, Aubert, de Valensole, etc. Ces hommes remarquables eurent la chance de trouver des imprimeurs sympathiques aux choses de l'esprit, non uniquement occupés de lucre, et qui n'hésitèrent pas à favoriser de tout leur pouvoir la publication des oeuvres que leurs amicales sollicitations, leur dévoué concours faisaient éclore, oeuvres qui font et feront toujours honneur au pays, aux auteurs et aux imprimeurs. L'Annuaire admi nistratif du département soit de Guichard, soit de Repos ne repoussait pas avec horreur quelques pages d'histoire. Au contraire, comme dans tout le reste de la France, il les provoquait. Il n'hésitait pas, chaque année, à consacrer

(1) Ils ont été publiés par M. M.-Z. ISNARD, p. XXVII-XXXV, dans son ouvrage couronné par l'Institut : Livre des privilèges de Manosque. — Cartulaire municipal latin-provençal (1160-1315). — Digne, Chaspoul, Constans et Ve Barbaroux, imprimeurs, 1894, in-4°, LXXXV-A...F.-240 pp.


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plusieurs feuilles à des travaux historiques qui les font encore rechercher aujourd'hui, — ce qui n'arrivera pas aux Annuaires actuels. Sans eux, combien de mémoires et des plus précieux pour le pays n'auraient jamais été ni rêvés, ni conçus, ni rédigés, ni publiés. Tels furent ceux de Damase Arbaud.

Nous ne connaissons pas sa thèse inaugurale publiée à Montpellier, en 1837. Mais voici l'indication des ouvrages qui sont parvenus à notre connaissance :

I. — Rapport à M. le préfet des Basses-Alpes sur les archives municipales de Manosque : Les Privilèges. — Digne, Ve A. Guichard, 1844, iu-8°.

Première partie, seule publiée. La seconde partie devint l'ouvrage suivant :

II. — Etude historiques sur la ville de Manosque au moyen âge. Tome I (La Commune). — Digue, Mme Ve A. Guichard, 1854, in-8°, XII-330-190 pp. (Cette dernière partie consacrée aux preuves : 36 chartes ou documents, de 1168 à 1425).

Cette excellente monographie élucide deux époques : des origines à 1315, cinq chapitres, p. 1-90 ; et la deuxième époque, de 1315 à 1425, p. 63-350, sept chapitres, étudiant le consulat, le conseil, les employés municipaux, la police, la voirie, les travaux publics, l'armée et les finances.

Elle n'a jamais été achevée. La suite n'a même jamais été composée. Les chapitres suivants devaient traiter du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, des lois, de l'instruction publique, de l'histoire religieuse et politique, etc.

Séduit par les aspects enchanteurs et divers du moyen âge, D. Arbaud s'égara au milieu de ces sentiers fleuris qu'en commençant sa Lettre sur les monnaies, il dépeint si bien à Firmin Guichard, — qui les pratiquait comme lui.

L'étude de la géographie ancienne de Manosque l'amena


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à celle du cartulaire de Saint-Victor ; l'étude du cartulaire de Saint-Victor l'amena à la géographie ancienne de Provence. Il s'y consacra jusqu'à la mort, non sans intermittences. Tel Camille Arnaud qui, voulant faire l'histoire de la viguerie de Forcalquier, s'est tellement amusé aux bagatelles de la porte qu'il a écrit deux volumes d'avantpropos et n'est pas même arrivé à l'objet de son travail.

Les Etudes historiques ont paru in-extenso, mais fragmentairement et en format in-12, dans les Annuaires des Basses-Alpes de 1847, 1853, 1854,1855 et 1856. Il ne fallut pas moins, que le zèle ardent, les demandes pressantes, les invitations, les instances, les excitations perpétuelles de Firmin Guichard pour arracher ces lambeaux à un homme épris de perfection et jamais satisfait de son oeuvre.

III. — Lettre sur quelques-unes des monnaies qui avaient cours en Provence aux XIVe et XVe siècles, suivie de recherches sur le prix du blé et la taxe du pain à la même époque, dans l'Annuaire des Basses-Alpes pour 1851, pp. 209-274 (1).

Ce mémoire, économique et documentaire, inspiré par les travaux de C. Leber et E. de Laplane (2), a inspiré à son tour ceux de Cibrario (3), de L. Blancard (4) et de

(1) Le catalogue de la bibliothèque Renard mentionne sous le n° 3983 cette lettre avec l'indication : Digne, Ve Guichard, 1849, in-8°.

La date de 1849 est étonnante. L'Annuaire paraît cependant avoir eu les prémices de cette publication en 1851. A moins que Guichard, pour faire plaisir à son ami, ne l'ait imprimée en 1849, n'en ait donné à l'avance un tirage à part à l'auteur et ne l'ait fait passer que l'année suivante dans l'Annuaire. C'est possible. Mais n'ayant pas pu voir ce rare opuscule, nous ne saurions nous prononcer.

(2) Histoire de Sisteron, tome I, p. XXXII, 116 et 321 ; valeur des monnaies et du blé aux XIVe et XVe siècles.

(3) Della economia politica del Medio Evo. — Torino, 1854.

(4) Monnaies de Charles Ier. — Paris, Dumoulin, 1868, in-8°.


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E. Cais de Pierlas (1). Il est très utile à consulter, malgré la perturbation apportée depuis par le Far-West américain sur le marché du blé.

A cette époque, son compatriote et ami, alors ministre de l'instruction publique, Hippolyte Fortoul, l'ayant chargé de recueillir les chants populaires provençaux, D. Arbaud consacra plus de dix années à la folklore et à la littérature locale. Ce fut une infidélité momentanée aux archives et aux cartulaires. Il en déposa la gerbe sur la tombe du ministre dignois, en 1862, après avoir préludé par la petite note suivante :

IV. — Noël du Magnificat. — Marseille, 1860, imprimerie Ve Marius Olive, 4 pp. in-8°.

Tirage à part de la Revue de Marseille de janvier 1860, p. 59-62. Ce noël se chante en Roussillon, aux vêpres de la Noël. D. Arbaud en donne le texte catalan, la traduction et la musique.

V. — Chants populaires de la Provence recueillis et annotés, par Damase Arbaud. — Aix, Makaire, impr. édit. — 1er volume : 1862, XLVIII-228 pp. — 2e volume : 1864, II-230 pp. (avec musique), in-12.

C'est le fruit d'innombrables courses à travers les monts alpins et aussi, faut-il le dire ? de la collaboration d'un mystificateur, l'inspecteur primaire sisteronais, Philippe Allègre. Celui-ci, coutumier de ridicules supercheries littéraires, trouva moyen de dépister sa critique peu exercée en fait de littérature provençale et de lui glisser sept pièces de sa façon, qui ont passé dans le recueil et ont été l'objet de ses commentaires naïfs, sérieux et savants. Il a eu de la chance de ne pas ouvrir davantage sa porte, car Allègre en avait fabriqué plusieurs centaines,

(1) La ville de Nice pendant le premier siècle de la domination des princes de Savoie. — Turin, Bocca, 1898, in-8°, pp. 273, 276, 489, 521.


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plus ou moins réussies, qu'il ne demandait pas mieux que de lui faire imprimer. Il est fâcheux qu'Allègre n'ait pas cru devoir cesser son système de supercheries enfantines et n'ait pas édité ces compositions sous son nom. Elles auraient fait un volume fort intéressant, et lui auraient certainement valu plus de renommée que sa Vierge Tartare, Rosna. On y serait encore à temps.

La préface du premier volume des chants populaires parut d'abord dans la Revue de Marseille et de Provence, 1862, pp. 1-18, 57-73 et 117-131. Il en existe un tirage à part sous le titre : De la poésie populaire en Provence. Marseille, typ. Ve Marius Olive, 1862, in-8e, 48 pp.

La préface du second volume fut également tirée à part sous le titre de : Etude sur l'orthographe provençale. Aix, Makaire, 1864, 51 pp., in-12.

C'était une réponse aux attaques de l'Armana prouvençau d'Avignon de 1863, contre l'orthographe archaïque, étymologique et gavote des Chants populaires. L'Armana répliqua par la plume de Mistral et sous le masque de l'insouciant félibre Anselme Mathieu, de Châteauneuf-du-Pape, qui oncques n'eût souci d'une r, d'une s ou d'un t de plus ou de moins. Damase Arbaud répliqua à son tour par l'opuscule suivant :

VI. — De l'orthographe provençale. Lettre à M. Anselme Mathieu. — Aix, 1865, in-12.

C'est l'éternelle querelle des littératures populaires qui commencent à se fixer par l'écriture. Ainsi en est-il advenu en Catalogne, en Roumanie, en Flandre, en Hongrie, etc.

Heureux de trouver un si docte champion de leur jalousie, de leurs rancunes contre la minuscule ville d'Avignon qui prenait des airs de capitale littéraire, heureux d'applaudir un si savant défenseur de leurs vieillerie et même de leurs bévues orthographiques, toute la pléiade marseillaise jubilait. C'étaient, sous le commande-


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ment d'Augustin Fabre : Pierre Bellot, Bouillon-Landais, Tollon, illustre inconnu, L. de Crozet, C. Bousquet, Thomas Bory, V. Leydet, Ch. Khoten, A. Mortreuil, L. Blancard, etc. On y défendait l'orthographe étymologique, l'orthographe des troubadours, de ces chers infinitifs de la première conjugaison en ar dont s'était naguère moqué si agréablement un marseillais même, Bénédit, dans son Chichois. Les félibres d'Avignon soutenaient l'orthographe phonétique, même avec ses excès et ses abus, voulant imposer à toute la Provence la manière de parler du Rhône, sans tenir compte à Damase Arbaud, — qui ne sut pas le leur dire, — de son orthographe, phonétique comme la leur, mais s'appliquant à un dialecte montagnard, lequel, en vertu même des principes avignonais, devait écrire : cantar, fuèc, vito, fach, dich, lous pastres, etc., parce qu'on prononce ainsi dans les Basses-Alpes, tandis qu'Arles prononce et écrit : canta, fiô, vido, fa, di, li pastre, etc.

De part et d'autre on fit de l'érudition et l'on dit de très bonnes choses. Chaque école soutint brillamment sa thèse. Mais que pouvaient quelques sèches pages d'un érudit contre les chefs-d'oeuvre des félibres et l'enchantement des strophes virgiliennes de Mireille ? D. Arbaud succomba. Il ne méritait pas de succomber tout entier et les félibres auraient dû triompher moins complètement. Ils auraient peut-être mieux fait de reconnaître le bien fondé de certains points établis par l'écrivain Manosquin et d'accepter quelques-unes de ses notations excellentes. Nous n'en signalerons qu'une seule : M provençal au lieu de N français à la fin des premières personnes plurielles des verbes : cantam, manjam. dansam, dounam formes indicatives normales et régulières que les rhodaniens ont perdues et qu'ils remplacent à tort par les formes subjonctives, seules usitées chez eux et mal orthographiées : Canten (cantamus), manjen (manducamus), dansen (dansamus) dounen (donamus), etc.


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Chacun restant sur ses positions, sans aucun souci du reste de reconnaître chez l'adversaire quoique ce soit d'admissible, D. Arbaud revint aux études historiques.

Il communiqua au ministère de l'instruction publique une foule de documents curieux, dont on trouvera l'indication complète dans la table de la Revue des sociétés savantes, dressée par Octave Teissier (1). Nous ne les énumèrerons pas. Nous nous contenterons de déplorer que D. Arbaud ait cru devoir enlever aux archives de Manosque et envoyer à Paris, où ils ont été enterrés sans honneur et demeurent introuvables, plusieurs documents en langue provençale, écrits en caractères hébraïques (2). Décidément, Paris est un grand centralisateur, même pour des papiers précieux qui lui sont parfaitement inutiles. C'est toujours tant d'enlevé à la province.

Tout érudit bas-alpin est obligé, pour peu qu'il veuille travailler sérieusement, de descendre deux ou trois fois par an à Marseille, pour recourir soit aux archives de Provence, soit aux bibliothèques publiques renfermant les grands recueils d'érudition et les publications de l'Institut que le gouvernement, dès qu'elles paraissent, s'empresse

(1) Quelques-unes de ces communications furent tirées à part. On nous signale la suivante : Note sur une plaque en cuivre doré et émaillé. — (Paris), Impr. impériale, février 1856, in-8°, 4 pp., avec planche gravée sur cuivre. Extrait du Bulletin du comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, tome III, planche II. C'est un émail de Limoges du XIIe siècle conservé à Manosque chez un cultivateur.

(2) A rapprocher de l'article XXIX des statuts de la banque mont-de-piété que le juif Bonafos de Chalon avait été autorisé à ouvrir à Nice le 28 juillet 1448 au taux modéré de 20 0/0 : Item quod ipse casanarius debeat et teneatur scribere cujuseumque mutuo peeunias accipientis debitant appodixam littera hebrayea et non alia littera, — nisi de cjus casanarii procedere. bona voluntate et expresso consensu. E. CAIS DE PIERLAS : La ville de Nice, .... 473.

Nos archives bas-alpines conservent encore quelques rares quittances écrites en rabbinique.


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d'envoyer à Berlin ou à Londres, mais non dans les BassesAlpes — qui les paient cependant de leurs rares deniers tant péniblement gagnés.

Ainsi faisait Damase Arbaud. Par la même occasion, il pénétrait au sein du cénacle, assemblé tous les soirs, dans la boutique du vieux bouquiniste Boy, Il y demandait des renseignements, exposait ses théories, forgeait des traits contre les félibres, communiquait ses découvertes diplomatiques, ses théories originales, applaudissait aux oeuvres marseillaises, excitait la paresse de Boy, la méticularité de Tollon, les recherches bibliographiques de Clapier, se réchauffait pour des mois au contact de cette vie intellectuelle trop absente des Basses-Alpss.

Au cours d'une de ces conversations, le père Boy signala un opuscule rarissime, inconnu de tous ces bibliophiles ardents, un poème latin, d'un bas-alpin aussi inconnu que son poème, lequel n'existait qu'à un ou deux exemplaires. On en vota d'enthousiasme l'impression aux frais du cénacle et on en chargea Damase Arbaud, qui ne put refuser. De là, sortit l'ouvrage suivant, simple épisode dans la vie littéraire de notre docteur :

VII. — Historia bravissima Car. Quinti imperatoris, a Provincialibus paysanis triumphanter fugati et desbifati, per J. Germanum. Nouvelle édition conforme à celle de 1536, précédée d'une notice biographique. — Marseille, Victor Boy, 1866, in-8°.

C'est le récit de l'invasion de Charles-Quint en Provence, en 1536, composé en vers macaroniques à Forcalquier, par l'avocat Jean Germain, sur les nouvelles qu'écrivait au jour le jour d'Avignon le généralissime Anne de Montmorency au sénéchal forcalquierois, Antoine Gaufridi, organisateur d'un service d'espionnage à Aix. Le livre est plus sérieux, le style plus pur et beaucoup moins macaronique, — partant beaucoup moins amusant, — que celui de la Meygra entreprisa d'Antoine Arena lequel composait,


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aussi en même temps, sur le même sujet, son poème où on lit des vers latins aussi incroyables que ceux-ci :

Nullus habet raubas nunc, nisi raubet cas... Guerin demandat de bon vin semper à boyre... Cum rabido sonitu din don campana sonabat. Toù patata ! patatoù fort tamborina tocabant...

D. Arbaud fut assez heureux pour trouver dans les archives de l'hôpital de Manosque, parmi les papiers du grand négociant Pierre de Montferrat, une lettre de Jean Germain. C'était une précieuse trouvaille, car nul ne connaissait encore cet auteur. Il est fâcheux qu'il ait cru devoir donner cet autographe au bibliothécaire d'Aix, Et. Rouard, avec lequel il avait les meilleurs rapports et qui possédait incomplet d'une page, le seul exemplaire, connu en Provence de l'oeuvre de l'avocat forcalquierois. Ce fut probablement pour le remercier de la communication de cet exemplaire, sur lequel il fit son édition (1).

Après cet épisode, D. Arbaud reprit ses études manosquines. il composa un mémoire sur les reliques du bienheureux Gérard Tenque, dont il niait l'existence à Manosque. Ce mémoire paradoxal fut envoyé à l'abbé Féraud pour être publié dans les Annales des Basses-Alpes. Celles-ci moururent bientôt après. L'abbé garda le manuscrit et, démarquant le linge arbaudin, le publia en 1885, sous le titre de : Les saintes reliques de la chapelle du château de Manosque, in-8°, 36 pp. C'était la première fois qu'il faisait de la critique. On le réfuta magistrale(1)

magistrale(1) lettre a figuré sous le n° 4555 du catalogue Rouard et a été vendue aux enchères à Paris, le 11 mars 1879. Nous ignorons à qui et à quel prix. Le poème de J. Germain figure dans ce catalogue sous le n° 1422. Chose curieuse, ce volume est si rare, qu'au moment même où D. Arbaud le réimprimait à Marseille, Gustave Brunet en donnait une édition à Bordeaux (Paris Aubin), in-8°, 10-V-39 pp.


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ment. Il se le tint pour dit et n'ayant plus Damase Arbaud derrière lui, resta coi.

VIII. — Alaunium Catuiaca : La voie romaine entre Sisteron et Apt. — Paris, J.-B. Dumoulin, 1868, in-8°, 33 pp., planche, carte et inscription de G. Tacitus. (Extrait du Bulletin de l'Académie du Var, de Toulon) (1).

L'auteur établit définitivement qu'Alaunium = NotreDame des Anges à Lurs et Catuiaca = Céreste (2).

C'est le dernier ouvrage imprimé de D. Arbaud. Il préparait une étude sur les splendides fonts baptismaux antiques de Cadenet, dont le manuscrit ne fut jamais peutêtre composé, mais dont il reste dans les cabinets des iconophiles provençaux une précieuse gravure due au crayon de F. Laugier, de Marseille.

Il préparait aussi, depuis plus longtemps encore, sa géographie du cartulaire de Saint-Victor. Pour elle, il parcourut toutes les Basses-Alpes, se fit photographe et releva du bout de son objectif tous les panoramas, horizons, monts et vallées du pays, soigneusement notés, numérotés et conférés avec les chartes du cartulaire.

Il avait conçu des idées spéciales sur le rôle prépondérant joué en Provence, après les Sarrasins, par une dizaine de familles de grands propriétaires terriens qui se partageaient toute la contrée. Quoique l'absence de tout nom de famille à cette époque rende fort malaisés les

(1) Opuscule cité n° 1517 p. 185 du : Corpus inscriptionum latinarum, consilio et auctoritatc Academioe litterarum regioe borussicoe editum. Volumen XII : inscriptiones Galliae narbonensis.... edidit Otto Hirschfeld-Berolini, apud Georgium Roimerum. MDCCCLXXXVIII, in-folio.

(2) Ce travail a été récemment repris, commenté et approuvé dans le mémoire suivant ; La voie domitienne entre Sisteron et Apt, à travers l'arrondissement de Forcalquier. Stations d'Alaunio et de Catuiaca, par L. Pelloux. — Marseille, M. Lebon, 1883, in-8°, 45 pp., carte coloriée.


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identifications, rattachements et liaisons, il croyait pouvoir arriver à retracer leur histoire en partant, non du nom de maison, mais des immeubles possédés (1).

Il est regrettable que son travail soit à peine ébauché. Cependant ces matériaux tels qu'ils sont, quoique incomplets pour remplir le cadre qu'il s'était proposé, offrent un grand intérêt pour les savants qui s'occupent spécialement de géographie ancienne, et nous n'hésitons pas à les mettre sous leurs yeux.

Nous nous sommes efforcés de les coordonner de notre mieux, de les compléter, au besoin, avec les documents indiqués par l'auteur lui-même, et de rectifier les imperfections résultant d'une rédaction rapide et provisoire.

C'est à l'obligeance des parents et héritiers de M. D. Arbaud (à la famille Léopold Seguin, de Marseille) que nous devons cette communication, et nous les remercions, au nom de la science d'avoir bien voulu autoriser l'insertion dans le Bulletin d'une oeuvre aussi intéressante pour l'histoire locale.

LE COMITÉ DE RÉDACTION.

(1) C'est une thèse qu'à soutenue aussi récemment E. Cais de Pierlas dans son ouvrage : Le XIe siècle dans les Alpes-Maritimes, études généalogiques — Turin, 1889, in-8°.


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LES POSSESSIONS

DE L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR DE MARSEILLE

dans les Basses-Alpes, avant le XIIe siècle

avec des recherches sur l'origine

de quelques familles de Provence

précédé de la topographie du

Polyptique de Wadalde

INTRODUCTION.

Coepit inquirere nomina montium

et concava vallium et aquarum et

fontium. Que cum audisset misit

terminus in terra sanctuaria.

(Chartul. S. Victoris. Charta. 77.

Si l'on cherche à se rendre compte de la distribution géographique des possessions de Saint-Victor au XIIe siècle, on est frappé de les voir se presser nombreuses et serrées sur certains points ; tandis que dans de grands espaces, c'est à peine si on lui trouve une métairie ou un maigre coin de terre.

D'un autre côté, si on recherche avec soin la filiation de ses bienfaiteurs, on s'apperçoit bien vite qu'ils appartiennent pour la plupart à quelques familles riches et puissantes qui couvraient la Provence de leurs nombreux rameaux.

Ces deux faits sont corrélatifs et s'expliquent l'un par l'autre. Il est bien difficile de débrouiller aujourd'hui l'origine de ces familles et de sonder la source de leurs richesses. Etait-ce les descendants des anciens maîtres du pays ? Mais tout s'était effondré dans les désastres des dernières invasions. Etait-ce de hardis


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aventuriers que leur bravoure avait fait chef dans ces grandes luttes ? C'est possible, mais rien ne le prouve. Je prends donc le fait tel qu'il se présente au moment où le pays débarrassé par son énergie des barbares qui le dévastaient renait enfin à la vie sociale. Une charte souvent citée du Cartulaire de Saint-Victor donne une idée exacte de ce qui dut se passer : l'invasion avait tout effacé, les terres laissées sans culture s'étaient couvertes de broussailles et avaient perdu leurs limites. Une fois la sécurité revenue, chacun se précipite sur ces terres vacantes. Les prétentions se croisent, les ambitions entrent en lutte ouverte : chacun s'approprie le plus de biens qu'il pouvait, ceux qui allaient le mieux à sa convenance. Un jour, Pons de Fos, en discussion avec le vicomte de Marseille, va trouver le comte Guillaume. « Comte, lui dit-il, voilà que la terre délivrée du joug étranger a été mise dans vos mains par donation royale : veuillez vous rendre sur les lieux, et poser des limites entre les villes, les châteaux et les terres de l'Eglise, car il est dans votre pouvoir de les délimiter et d'en attribuer à chacun selon votre plaisir. » Le comte monta à cheval, s'informa du nom des montagnes, des vallées, des sources et des cours d'eau, sépara des autres les terres de l'Eglise, et donna de plus à Saint-Victor tout ce qui avait fait partie du domaine royal dans les limites qu'il venait de tracer. Ce titre est important (4) en ce qu'il prouve que ce n'était pas par droit héréditaire que Guillaume possédait la Provence, et qu'il la tenait comme un bénéfice

(1) Cartulaire de Saint-Victor, ch. 77.


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de la libéralité du roi. Il établit de plus que les hommes les plus puissants du pays reconnaissaient son autorité, se soumetlaient à ses décisions. Le service étninent qu'il venait de rendre au pays en détruisant les sarrasins du Fraxinet lui donnait en ce moment une grande puissance : ce qu'avait fait le prestige de la victoire, sa politique habile sut le continuer. Ses libéralités envers les églises lui assuraient le concours alors très puissant du clergé. Pour s'attacher les hommes qui avaient partagé avec lui les périls de la lutte, il en fit ses lieutenants dans l'administration comme ils l'avaient été dans l'armée, et non seulement il leur fit partager son pouvoir en les faisant concourir à remettre l'ordre dans le pays dévasté, mais il leur attribua encore des biens considérables, leur fit épouser des filles de sa famille, et s'assura ainsi la propriété héréditaire du comté, en intéressant les autres à la durée de son pouvoir. « Rodoard, dit un brève recordalionis du Cartulaire de Lérins, Rodoard reçut du comte d'Arles la propriété de la moitié du diocèse d'Antibes, il se maria et eut deux fils : Gauceran et Guillaume Gruetta.... Gauceran obtint plus tard du même comte la propriété de l'autre moitié de ce diocèse » (1). C'est l'origine des princes d'Antibes, qui avec un autre titre dont on trouve d'autres exemples, eurent les mêmes pouvoirs que les vicomtes dans les autres diocèses.

De même qu'autrefois les divisions ecclésiastiques s'étaient calquées sur les divisions civiles, de même au Xe siècle l'organisation civile s'enta sur la division

(1) Cartulaire de Lérins, p. 234.


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diocésaine, et chaque diocèse eut son vicomte. De là le nom de comitatus employé souvent pour exprimer le diocèse, bien que les évêques emploient plus ordinairement cette dernière dénomination, ou celle synonyme d'évêché, et surtout quand il s'agit d'affaires ecclésiastiques. Ainsi, quand Aldebert, évêque de Senez, confirme à Saint-Victor les églises qu'il possède dans son diocèse, il dit : cuncta que in episcopatu meo habuisse noscuntur (1). Amélius, qui occupait le même siège un demi siècle après, restitue, le jour de la dédicace de l'église de SaintVictor, quelques églises de son diocèse : quasdam ecclesias nostri diocesii (2). Almérad, évêque de Riez, donnant à Lérins l'église de Saint-Pierre située près de sa ville épiscopale, ajoute le privilège de pouvoir acquérir des églises dans son diocèse (in episcopatu Regensi) moyennant une cense annuelle de trois sous ; et plus d'un siècle plus tard, l'évêque Augier, leur confirmant toutes celles qu'ils ont acquises, se sert aussi du même terme : confirmamus ecclesias atque ecclesiarum bénéficiée que...., in nostro episcopatu acquisiverunt (3).

Ce n'est pas toutefois que les limites du comté et du diocèse fussent toujours exactement les mêmes. Le Cartulaire de Saint-Victor fournit un exemple formel de ces différences, puisqu'il place Tres Eminas, village détruit dans le territoire de Villelaure, dans le comté d'Avignon (de Forcalquier) dans le diocèse

(1) Cartulaire Saint-Victor ch., 777.

(2) Cartulaire Saint-Victor, ch. 769.

(3) Cartulaire de Lérins, p. 218.


d'Aix (1) : et de fait, le comté d'Avignon, plus tard le comté de Forcalquier, englobait toute la partie du diocèse d'Aix située sur la rive droite de la Durance. Les terres données à l'évêque de Nice par Pierre et Milon étaient situées : in episcopatu Cimilensis in loco qui dicitur Clansis. Cette charte est de 1066 : or, à cette époque existait le comté de Nice (2).

C'est là l'origine des princes d'Antibes qui, sous un autre nom, n'eurent pas plus de pouvoirs que les vicomtes des autres diocèses. Nous verrons bientôt d'autres exemples de constitution de princes.

Mais auparavant, il me faut revenir sur l'acte par lequel le comte Guillaume délimite les terres de SaintVictor dans le territoire de la Cadière.

Saint-Victor avait possédé des biens considérables. Le dénombrement de Wadalde, dont nous n'avons qu'un fragment, est là pour l'attester. A deux reprises différentes il avait eu beaucoup à souffrir de la rapacité des hommes puissants qui gouvernaient la Provence. D'abord, sous les derniers rois Mérovingiens, une partie de ses biens avait été usurpée. La forte main de Charlemagne, en établissant l'ordre dans cette société barbare, leur en avait rendu une partie. Mais, sous ses faibles successeurs, dans cette effroyable confusion qui suivit la dissolution de son empire, alors surtout que le monastère avait été si non détruit de fond en comble, au moins tout à fait abandonné, les laïques s'étaient emparés de la majeure partie de ce qui lui restait, et c'est à peine si quelques débris de ses

(1) Cartulaire de Saint-Victor, ch. 284.

(2) Cartulaire de Saint-Victor, ch. 793.


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anciens titres, conservés dans le trésor de la Cathédrale de Marseille, donnaient les moyens de constater ses droits que les évêques faisaient valoir de leur mieux. Mais au moment où je cherche à constater l'état des choses, tout avait changé de face.

L'Eglise, qui commençait à sentir la force de l'excommunication, se servit de cette arme pour faire restituer aux monastères dépouillés les biens qui avaient été usurpés et ceux que Charles Martel avait distribués à ses gens de guerre. « La noblesse, dit Thomassin, fit alors une infinité de fondations de ces restitutions forcées qu'on leur fit faire par la crainte des excommunications » (1). Et, en effet, si l'on étudie à ce point de vue les diplômes recueillis dans le Cartulaire de Saint-Victor, on verra que le plus grand nombre ne sont que des restitutions de biens autrefois possédés par cette abbaye. En se reportant à leur date, on reconnaîtra aussi que la crainte de l'an mille fut pour peu de chose dans la générosité des détenteurs, car presque toutes sont postérieures à cette date fatidique, et très certainement ce n'était pas la crainte d'un danger passé qui pouvait décider des restitutions faites très souvent à contre-coeur, comme un grand nombre de chartes en conservent l'empreinte.

(1) Ancienne et nouvelle discipline de l'Eglise, VI. p. 500.


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ÉTUDE

SUR LE POLYPTIQUE LE MARSEILLE (DE L'AN 814)

OU DÉNOMBREMENT DES POSSESSIONS

DE L'ÉGLISE DE MARSEILLE

PRÉFACE.

Quand M. Mortreuil exhuma des archives des Bouchesdu-Rhône ce vieux rouleau de parchemin qui contient le dénombrement des possessions de l'Eglise de Marseille, il se préoccupa avec raison de l'importance de cet acte au point de vue de l'état des personnes et des terres ; la topographie ne fut pour lui qu'un accessoire qu'il effleura à peine, indiquant la route plutôt qu'il ne la fraya luimême. Plus tard, les savants éditeurs du Cartulaire de Saint-Victor publièrent intégralement le polyptique de Wadalde (1) que M. Mortreuil s'était borné à analyser ; mais le Dictionnaire géographique joint à leur publication prouva qu'en archéologie comme en politique, si l'on peut gouverner de loin on n'administre bien que de près, et qu'il est bien difficile de faire de la topographie sans connaître les localités, sans être familier avec la langue qu'on y parle. Enfin, M. Blancard, en cherchant à déterminer à qui appartenaient les biens compris dans la description de Wadalde, toucha aussi à la question topographique. Malheureusement ses attributions, reposant sur une donnée inexacte, sont souvent incertaines et quelquefois fautives. Il y a peut-être témérité à aborder une question après des savants de ce

1) Tome II, p. 633.


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mérite, mais il est avantageux de lutter avec les forts parce qu'avec eux la défaite même n'est pas sans gloire.

J'entreprends donc l'étude de la topographie du polyptique de Wadalde ; et me plaçant à un point de vue différent de celui de mes devanciers, je crois que les noms des divers colonats qui constituaient les possessions de l'Eglise de Marseille se rapportent non à des villages, mais à des fermes, à des lieux dits, et que les rédacteurs du polyptique, tel que nous le possédons, ont suivi un ordre rigoureusement géographique. J'espère que la suite de cette étude mettra en évidence l'exactitude de ces deux propositions, mais au préalable je dois émettre un doute sur l'origine de ce dénombrement.

Par un capitulaire de 812, Charlemagne prescrivit à ses Missi dominici de faire dresser des dénombrements des biens possédés par les églises, mais je ne pense pas que le rouleau dont je m'occupe ait été rédigé pour obéir à cette ordonnance, rendue dans un but purement fiscal, pour s'assurer de ce qui appartenait au domaine royal dans chaque légation ; car aux termes du capitulaire ce n'étaient pas les bénéficiers mais les Missi dominici qui devaient faire le dénombrement. Dans le placitum tenu à Digne en 780 par les Missi dominici, des témoins viennent déclarer qu'ils ont vu Ansemard, vidame de Marseille, faire pour Saint-Victor la description de la villa Galladius, et l'évêque produit le pouillé de cette description. D'un autre côté, il a existé dans les archives de l'ancienne abbaye de Saint-Sauveur de Marseille un document de même nature, malheureusement perdu aujourd'hui, mais dont Ruffi, le fils, et Peyresc, nous ont conservé des fragments. Or, on trouve dans cette charte des dénombrements faits sous des évêques qui ont occupé le siège de- Marseille avant 812, et qui, par conséquent, sont antérieurs au capitulaire du grand empire ; il sont identiques au fond à celui qui nous reste, il y en a même trois faits sous Wadalde qui ne sont pas compris dans le


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polyptique que nous possédons, d'où l'on peut conclure que le capitulaire ne faisait que régulariser un état de choses préexistant que généraliser un usage suivi au moins dans quelques églises.

M. Mortreuil a pensé, il est vrai, que le polyptique indiqué par Ruffi, tout en constatant des faits plus anciens que l'épiscopat de Wadalde, était peut-être de la fin du Xe siècle, et cela parce qu'il contient des descriptions faites sous l'épiscopat de Venator (890) et sous celui de Rostang, archevêque d'Arles (870). Mais ces polyptiques n'étaient, comme je l'établirai bientôt, que des transcriptions ; il n'y a rien d'étonnant qu'on ait écrit à la suite des descriptions faites à une époque postérieure. Mais, peut-on récuser l'identité des dénombrements de Wadalde et de celui de l'ager Albucianus, le seul dont un fragment assez long pour juger sa contexture nous ait été conservé? Or, bien que ce titre ne porte point de date, il est bien certainement antérieur à 799, puisque il y est question d'un chorévêque, et que, dès cette année, Charlemagne, devançant la décision du Saint-Siège, avait aboli ces évêques forains (1). La rédaction du polyptique de Wadalde ne fut donc que la suite d'un usage préexistant, une mesure conservatrice qui, sous le nom de visite, s'est perpétuée dans les ordres religieux tant qu'ils ont existé, et dont les procès-verbaux encombrent leurs archives.

Il est bien difficile de préciser comment ce faisaient ces dénombrements, cependant, il n'est pas probable que l'abbé ou l'évêque se déplassassent pour consulter leurs serfs ou inscrire sur un parchemin le nombre d'oeufs ou de poules grasses qui leur étaient due. Nous verrons que le patrice Abbon avait fait faire par son viguier le recense ment de Chaudol, une autre charte du grand cartulaire nous apprend que d'ordre du comte Adalbert, Xortbert.

(1) Capit. I. 327 et 380.


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son viguier, fait la description de la villa Marciana. Ces exemples nous font supposer la manière dont on procédait. Un délégué se rendait sur les lieux, mais très probablement il n'allait qu'au chef-lieu de la possession, où les serfs prévenus devaient se rendre pour faire leur déclaration, ce qui explique pourquoi, si l'ordre géographique est suivi pour les possessions, il ne l'est pas pour les membres qui les forment; pourquoi dans le dénombrement le même colonat se retrouve à plusieurs reprises séparé quelquefois par un nombre relativement considérable d'autres inscriptions (ainsi dans l'ager Caladius, des colonies in Primo Capa sont inscrites sous les n°s 2 et 21 ; et d'autres in Caladio portent les nos 3 et 16, etc.)

Les documents ainsi recueillis étaient ensuite centralisés, comme nous dirions aujourd'hui, et transcrits soit sur des registres comme cela arrive le plus souvent, soit sur un rouleau comme pour le cas actuel ou pour le polyptique indiqué par Ruffi. L'état matériel du diplôme, l'uniformité de l'écriture et de l'oeuvre, l'absence de signature ou de monogramme, les trous qu'on remarque au bas de la quatrième peau de parchemin et qui paraissent en attendre d'autres prêtes à recevoir les descriptions subséquentes, tout tiendrait à prouver que le rotulus des archives de Marseille n'est qu'une transcription, si ce fait n'était surabondamment prouvé par cette observation, qu'une des descriptions intermédiaires, celles de l'ager Sinaca, est d'une année postérieure à celles qui la suivent.

Mais on devait adopter un certain ordre pour cette transcription. Or, l'ordre chronologique avait peu d'inté rêt, les diverses descriptions étant faites à peu près simultanément. D'ailleurs, je viens d'en faire la remarque, le diplôme lui-même prouve que ce n'est pas celui qui était suivi.

L'ordre topographique, au contraire, présentait des avantages réels. On rapprochait sur le parchemin des possessions voisines sur le sol ; par là les recherches


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devenaient plus faciles, les observations plus profitables. Nous verrons plus tard, quand j'aurai fait connaître la topographie du polyptique dans tous ses détails, que c'est en effet celui qui a été suivi; seulement, je veux dès maintenant observer que le dénombrement de Wadalde est divisé en deux séries distinctes. Parti de Marseille, il arrive, après avoir énuméré toutes les possessions qui sont dans le département actuel des Bouches-du-Rhône, à l'ager Sinaca, qui était dans le Var, aux environs de Régusse ; de là, le polyptique saute brusquement à l'ager Caladius, dans les Basses-Alpes, pour arriver par une nouvelle série géographique à une possession confinant celle de la Sine ; mais le diplôme conserve, dans sa rédaction les traces de cette interversion ; il indique si non la cause au moins l'existence des deux séries. Il commence, en effet, par l'invocation : In nomine Patris et Filii et Spiritu Sancto et virtutes sancte Marie et sancti Cyrici massiliensis, invocation qui se retrouve encore en tête de sa description de l'ager Caladius, c'est-à-dire au commencement de la seconde série, tandis qu'on ne la retrouve devant aucune des autres descriptions.

La simple lecture des polyptiques prouve jusqu'à l'évidence qu'il s'agit de possessions rurales. Un grand nombre de colonats, des villas entières sont indiquées comme incultes. Les redevances les plus habituelles sont des oeufs, des brebis ou des poules grasses, la redevance en argent est presque une exception. Or, à l'époque où ce dénombrement a été opéré, la Provence, ravagée par le flot successif des invasions, avait perdu une grande partie de sa population, tandis qu'il faudrait supposer le pays plus habité qu'il ne l'a jamais été, si on voulait chercher dans chaque colonat un centre de population. Que quelques-uns le soient devenus dans la suite, que quelque domaine fut situé dans le territoire d'une cité déjà existante, rien de plus naturel ; mais le plus grand nombre se rapporte à n'en pas douter à des terres ou à des métairies;


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et c'est un fait déjà fort remarquable que de retrouver après plus de dix siècles un aussi grand nombre de ces habitations rurales encore existantes. Le nom sous lequel le polyptique désigne chaque villa était celui d'un lieu connu, pouvant dès l'abord faire connaître son emplacement, sans pour cela qu'il appartint à l'Eglise de Marseille ; et nous verrons beaucoup de villas n'ayant point de possessions dans ces espèces de chefs-lieux. L'étendue de ces possessions était d'ailleurs fort variable. Tandis que sur certains points elles se pressent les unes contre les autres, de manière à rendre leur délimitation fort difficile, d'autres au contraire s'étalent sur une très grande surface et l'ager Caladius par exemple, celui il est vrai qui compte le plus grand nombre de membres, occupait toute la partie haute du département des BassesAlpes.

Quelles causes avaient amené le groupement de ces divers membres autour d'un centre commun, c'est ce qu'il est fort difficile de préciser en présence du texte laconique du dénombrement de Wadalde. Serait-ce, comme on serait porté à le croire, la constitution physique du pays ? Mais on voit la villa Lambisco avoir dans sa circonscription des terres au delà du Rhône, mais la villa Bedata enjambe la Durance pour enchevêtrer un de ses colonats avec ceux d'une possession voisine. Avait-on calqué cette division sur une division administrative préexistante, à peu près comme les évêchés avaient été placés dans les civitates romaines? Mais comment expliquer alors le grand nombre de colonies qui se heurtent dans le territoire de Marseille d'après le polyptique conservé par Ruffi. Chacune de ces possessions, avec ses dépendances, était-elle le résultat de la libéralité d'un homme puissant et généreux ? C'est peut-être l'hypothèse la plus probable, et l'étendue et l'importance de quelques-unes ne serait pas un motif pour la faire rejeter. Ainsi le placitum de Digne nous apprend qu'Adaltrude, veuve de Nemfidius avait


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donné à Saint-Victor l'ager Caladius, avec ses attenances, tant urbaines que rurales, ses serfs, ses colons, en un mot tout ce qui en dépendait. Et des donations de cette importance n'étaient pas un fait exceptionnel. Pour n'en citer qu'un autre exemple, Foucher, père de saint Mayeul, donne à Cluny des possessions qui s'étendaient presque sans interruption de Saint-Saturnin-lèz-Apt à Draguignan, à travers les diocèses d'Apt, d'Aix, de Sisteron, de Riez et de Fréjus (1). Il est regrettable que cette charte, très importante pour la géographie de cette époque, ait été publiée d'une manière incomplète et fort inexacte. Espérons que la publication toujours annoncée et toujours attendue du cartulaire de Cluny permettra de rectifier les inexactitudes pour les noms topiques des savants Bénédictins (1). Au milieu de ces pays presque déserts, les grands taillaient largement au profit des églises dans ces bénéfices qui ne leur avaient souvent couté que la peine de les prendre.

J'ai peu d'observations à faire sur la langue du polyptique, sur ce latin barbare et antigrammatical, comme l'appelle avec juste raison M. Mortreuil ; cependant, je crois devoir observer que, comme dans Grégoire de Tours et dans Frédégoire, les propositions ad, apud, in sont suivies de l'ablatif, et qu'il offre la terminaison us avec la forme absolue, comme on la rencontre quelquefois dans ces vieux chroniqueurs. Mais ce qui frappe le plus, c'est le petit nombre de noms à physionomie celtique. Le petit nombre de localités ayant fait entrer en composition dans leurs dénominations ces terminaisons magus, durum, dunurn, si communes sur d'autres points de la Gaule. C'est qu'au fond la langue des Celtes n'a jamais été fort parlée en Provence. Dès les premiers temps, on trouve le pays occupé par une race venue d'ibérie, occupant toute

(1) Act. sanct. ord. sti. Benedicti, tom. VII. p. 741.


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la basse Provence, et transplantée là avec ses moeurs et sa langue : les Phocéens de Marseille, par leur civilisation avancée et leur génie commercial exercèrent une grande influence sur le pays et firent entrer dans la langue l'élément hellénique; de bonne heure aussi la Provence fut soumise à la domination de Rome et la langue latine dût s'imposer aux populations en rapport forcé avec les vainqueurs et leurs coloniaux. Toutes ses causes réunies ont effacé une grande partie la langue autochtone pour laisser à sa place dans les noms topiques un mélange de grec, de la tin et d'ibère, auquel se superposent çà et là quelques empreintes des conquérants germains. M. Mortreuil a remarqué qu'un grand nombre de serfs portaient des noms évidemment germaniques ; avec sa sagacité ordinaire, il a compris qu'il y avait là un fait digne de remarque, et il en a proposé une explication au moins ingénieuse. Mais les terres ne se déplacent pas et ne disparaissent pas comme les individus et les familles, et nous verrons un grand nombre de noms de lieux, existant déjà il y a des siècles, se conserver sans modifications au milieu des changements successifs et sans nombre qu'a subi le pays.

Le polyptique de Wadalde comprend-il, comme on l'a cru, l'ensemble des possessions de l'Eglise de Marseille, ou n'est-il que le dénombrement de celles qui appartenaient à Saint-Victor ? Question délicate, qui peut jeter quelque jour sur les rapports fort obscurs du monastère et de l'évêché aux IXe et Xe siècles. Mais dont la solution exige l'examen détaillé des diverses possessions énumérées dans l'acte de 814. Je vais donc rechercher d'abord la position de chaque villa et des divers membres qui la com(1)

com(1) publication de ce cartulaire est à peu près achevée aujourd'hui. Le tome VI lu Beeueil des chartes de l'abbaye de Cluny va paraître incessamment dans la collection des Documents inédits sur l'Histoire de France.


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posent. Souvent, je dois le déclarer tout d'abord, souvent je n'aurai à présenter que des conjectures plus ou moins probables ; souvent aussi, je n'aurai pas même cette ressource. Dans ce dernier cas, je transcrirai seulement le nom que fournit le polyptique, et un point d'interrogation indiquera tous les desiderata que laisse mon travail ; heureux si quelqu'un, plus instruit sur l'ancienne géographie de Provence, parvient à combler toutes ces lacunes.

A. — VILLA NONO SEU ET CAMPANIA.

Le 6 mars 977, Pons, évêque de Marseille, donne au vicomte Guillaume, à Bilielde, sa femme et à leurs héritiers la moitié de la villa de Campanias, à la charge de la défricher et de la pourvoir d'habitants. Vingt-sept ans plus tard, celui-ci, sur le point de mourir, touché par les exhortations des moines de Saint-Victor, coupe sa chevelure, prend l'habit de Bénédictin et donne, à son tour, au monastère, la portion de Campanias, qu'il avait reçu de l'évêque (1). Ces deux actes désignent à ne pouvoir s'y méprendre, l'emplacement de cette possession, dont les confronts étaient la terre de Bouc, celle du Pin, le Quart, et les rochers qui touchent Marignane. Une autre donation de quelques années postérieures (1047) (2), en plaçant Campanias auprès de Septèmes et des Pennes, ne peut laisser aucun doute qu'il s'agit de la localité qui porte encore aujourd'hui le nom du Plan de Campagne et qui, de Bouc, s'étendait dans toutes la vallée des Pennes. La donation de Pons Ier dit formellement que cette terre appartenait à Saint-Victor, qui partinet ecclesioe sancte Marie, seu et sancti Victoris (3). Et celle de son successeur est tout aussi explicite, puisque l'évêque rend à Saint-Victor les dimes qu'il avait possédées, dono et

(1) Chartes 71, 72.

(2) Charte 30.

(3) Charte 72.


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reddo sancti Victori, monasterii massiliensis habitatoribusque ejusdem loci omnem decimationem quam

ipsi habuerunt in Campaniis, et in Septimo (1). A

quelle époque remontait la possession de Saint-Victor ? C'est ce qu'il est impossible de préciser, mais ce qui est remarquable, c'est que, tout en lui rendant ce qui lui avait appartenu, Pons II lui impose une rente annuelle de 5 livres de cire en faveur de la cathédrale. D'ailleurs, lors de la donation de 977, cette terre n'était pas complétement inculte, et les termes de l'acte, qui parle de fermes, de prés, de maisons debout ou en ruines prouvent qu'elle avait été jadis plus prospère, et que la donation était faite pour ramener un état meilleur.

Quand à l'autre nom de cette possession, je hasarderai une conjecture. On s'accorde à admettre que le village de Septème doit son nom à sa distance de sept milles de Marseille, et des actes du XIe siècle le désignent en effet, sous le nom de Septimus (2). Nous venons de voir que la villa Campanias s'étendait du côté de Marseille usque in quarto, qu'une charte de Raimond Bérenger place sur les bords de la route d'Aix à Marseille (3), route qui suivait alors le vallon de Saint-Aubin et que le dictionnaire géographique du Cartulaire emplace, avec raison, je crois, dans le territoire des Aygalades (4). N'est-on pas en droit d'admettre que si une localité plus rapprochée de Marseille s'appelait Quartus, une autre Septimus, une troisième pouvait porter celui de Nonus. Nono serait donc le corrélatif de quartus et de septimus. Le nom ne serait pas, d'ailleurs, sans exemple, car, dans l'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, l'étape à neuf milles de Toulouse porte le nom de ad Nonum.

(1) Charte, 30.

(2) Chartes, 30, 67.

(3) Chartes, 9, 12.

(4) Les Aygalades étaient divisées en deux sections appelées Cartz et Cros de Pebre. On y voit encore un pont de Cartz.


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M. Mortreuil et M. Blancard, entraînés par le nom de Petrolas, ont cru que cette possession était aux environs de Peyroles. Mais ces noms qui dérivent d'un accident physique du sol, se retrouvent presque partout ; mais non loin de Septèmes, avant d'arriver in Quarto, on trouve le quartier du Pierras, auquel le nom du colonat s'applique aussi bien qu'à Peyrolles. Même observation pour Pradinas; pas n'est besoin de franchir d'une enjambée la villa Bedata, la villa Marciana et la Durance, pour aller dans la commune de Grambois chercher ce nom de Pradines qui pouvait s'appliquer à toutes les prairies (1).

1. In Campanias. Le Plan de Campagne. Hameau commune des Pennes, canton de Gardanne (Bouches-du-Rhône).

2. et 3. In Nono. (Voir ci-dessus).

4. in Petrolas, vallon des Peyras. Ferme et ruisseau, qui fait la limite entre la commune de Septèmes et celle de Marseille, descend du nord au sud et se jette dans la mer à la plage d'Arenc, après s'être réuni au ruisseau de Plombières, qui avait également donné son nom à une colonie. Colonia in Plumbarias.

Ce nom pourrait s'appliquer également à la ferme voisine du Pierras située au point où le canal de Marseille débouche du souterrain de Notre-Dame.

5. Vergeria in Pradinas. On comprend facilement que ce nom, indiquant le mode d'exploitation d'une partie de la possession, une prairie plantée d'arbres fruitiers, ait disparu, quand par suite des invasions la terre de Campanias, abandonnée de ses colons, fut devenue presque un désert, et qu'on ne le retrouve plus deux siècles plus tard, quand il s'est agi de la rendre à la culture.

(A suivre.)

(1) Dans son Dictionnaire topographique de l'arrondissement de Marseille comprenant les noms anciens et modernes. — Marseille, Boy, 1873, in-8°. Mortreuil mentionne un Pradines au quartier do Bufferual, à Cassis.


Cliché Eysseric

LÉON DE BERLUC 1835 - 1902



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M. Léon de BERLUC-PERUSSIS(1),

Le 27 juin 1878 le congrès de la Société française d'Archéologie, présidée par son directeur, M. Léon Palustre, venait placer une plaque commémorative sur la maison dans laquelle était né Pierre Gassendi. A cette occasion, M. Léon de Berluc-Perussis, inspecteur divisionnaire de la Société, prononça le discours suivant :

Messieurs.

Ce n'est pas le Gassendi de Paris, ni même celui d'Aix, c'est le Gassendi de Digne, c'est surtout celui de Champtercier, que l'Athénée de Forcalquier, confraternellement uni à la Société française d'Archéologie, s'en vient aujourd'hui honorer et fêter.

Il y a, en eifet, Messieurs, plusieurs hommes dans ce multiple génie.

Philosophe et astronome, son nom appartient au monde entier, comme ceux de Descartes, qu'il combattit, et de Galilée, qu'il consola.

Mathématicien, il est l'orgueil du vieux collège de France.

Lettré, il fut le maître de Molière.

Erudit, la Provence ne le sépare pas de son cher, de son grand Peyresc.

Une chose, pourtant, nous touche plus que toutes ces gloires accumulées : c'est la leçon intime de sa vie, que ces vieux murs nous racontent éloquemment.

Ce n'est pas sous sa robe de docteur que se révèle admirable le fils de Thomas Gassend ; c'est sous sa veste de berger.

(1) Nous devons les deux phototypies qui accompagnent cette notice à l'obligeance de M. Saint-Marcel Eysseric, de Sisteron, « photographe du félibrige » et lié d'une très étroite amitié avec M. de Berluc.

5


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Ce qui, certes, nous attire autrement que Gassendi dans sa stalle de prévôt ou sa chaire de professeur royal, c'est ce petit paysan de la Grau assis sur le seuil de la chaumière que voici, étudiant les astres à travers les arbres, lisant à la fois dans le livre du bon Dieu et dans les bouquins de son curé, apprenant à ses jeunes camarades à observer et à réfléchir, et préludant, par un labeur obstiné, par des veilles précoces, au travail qui devait être sa loi quotidienne,

Le travail, Messieurs, le travail, seule voie du succès légitime, voilà, n'est-il pas vrai? ce que nous avons voulu avant tout célébrer et glorifier ici, à la face de ce peuple des Alpes, à la fine intelligence, à l'ardeur mêlée de ténacité, dont Gassendi est comme le type merveilleux. Il est bon, il est nécessaire, par les temps où nous sommes, tandis que les chemins faciles séduisent les âmes faibles, de montrer du doigt la route austère, mais sûre, que suivirent les grands esprits dont s'enorgueillit l'humanité.

Nous retrouvons ici, Messieurs, un autre enseignement. Notre glorieux Alpin ne fut pas seulement un travailleur, mais aussi un patriote. Et quand je prononce ce mot, tant profané depuis, j'entends parler, cela va de soi, de cet amour de la terre natale, qui est le commencement et la fin de tout vrai patriotisme. Malgré sa gloire, il garda toujours au coeur la religion de son obscur et pauvre berceau ; sa vie s'écoula presque tout entière dans sa chère vallée de la Bléone, et c'est dans la maison de son père qu'il serait venu mourir, si l'heure du repos eût jamais sonné pour lui.

Il écrivait en des paroles que j'aimerais à voir gravées sur le marbre : « J'imiterai Ulysse qui préférait a l'immortalité son Ithaque, quoique située dans les plus affreux rochers, parce que c'était sa patrie. » Il voulait, disait-il encore, travailler à honorer sa patrie et à se faire honorer d'elle. La postérité, Messieurs, a ratifié cette noble ambition. Nos Alpes lui rendent aujourd'hui le culte qu'il leur avait voué ; et, plus heureux qu'Ulysse, il n'a pas à opter entre son Ithaque et l'immortalité : c'est son pays même qui consacre impérissable le nom de « notre Pierre. »

Dans une réunion qui eut lieu à Digne, à l'hôtel Mistre,


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le soir du même jour, au retour de Champtercier, M. de Berluc proposa la création d'une société qui mettrait en relation les hommes de lettres et de science des Basses-Alpes et concentrerait leurs travaux ; le siège en serait au cheflieu du département. On applaudit à cette idée qui fut réalisée sur le champ, et la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes était fondée. Cette Société a lieu d'être fière de ses origines ; elle eut pour père un homme qui fut le plus remarquable de nos compatriotes parmi nos contemporains, et qui restera, dans l'avenir, non seulement dans notre petit coin de ciel bas-alpin, mais sur l'horizon de toute la Provence, comme une étoile de première grandeur.

Parmi les enfants de la Provence, bien peu l'ont aimée et comprise comme M. de Berluc ; s'il fut l'initiateur du culte de la mairie, il le pratiqua d'une manière exemplaire : il fut lui-même le plus parfait et le plus fervent des matriotes. Non seulement il était partisan de la formule : La Prouvènço es Prouvençau, mais il eût volontiers ajouté : les Prouvençau à la Prouvènço. Comme tous les vrais amours, le sien n'admettait pas de partage et se montrait quelque peu jaloux.

Ses publications, si variées et si multiples, sont concordantes, néanmoins, et tendent toutes au même but : la glorification de la Provence.

« Sa fine intelligence, son ardeur mêlée de ténacité », ses rares qualités d'historien, sa science de paléographe et d'archéologue, tout cela fut exclusivement consacré à l'étude de la Provence, de son histoire, de sa littérature, de ses traditions, de ses coutumes, de son armoriai, de ses vieilles familles

Dans son Eloge de H. de Boniface, le grand légiste provençal, il disait : « il m'a semblé que c'était comme un devoir pour moi de remettre en son jour ce portrait oublié, de secouer d'une main pieuse la poussière qui le recouvrait et d'en faire revivre les couleurs effacées par


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le temps. » Que d'autres portraits provençaux sa main pieuse a remis en leur jour ! Pierre Aréod, Laugier et Arbaud de Porchères, E. Seymard.... Il serait trop long d'énumérer ici ses autres oeuvres historiques d'un intérêt plus général : nous renvoyons le lecteur à la Bibliographie qui fait suite à notre article et que nous devons à M. V. Lieutaud.

Comme son but était de restituer aux coeurs le premier des patriotismes, celui du village natal, il fit à Forcalquier, le pays de ses aïeux, une part privilégiée dans ses travaux. Il écrivit : De la concathédralité de l'église de Forcalquier, Forcalquier et ses souvenirs littéraires, les dates de l'histoire de Forcalquier, les quatre paroisses urbaines de Forcalquier.

En dehors de tous les mémoires dont il est l'auteur, combien n'en a-t-il pas inspirés ? Depuis plus de trente ans, aucune publication concernant la Provence n'a paru, en France ou ailleurs, sans que M. de Berluc n'y ait mis la main et fourni quelques matériaux. D'une complaisance infatigable, — et ceux qui le consultaient étaient légion —, il s'est répandu, j'allais dire émietté, en correspondance, notes, indications ou conseils. Il a dispersé ainsi son savoir en filets innombrables qui, réunis et canalisés, eussent formé un courant large et profond. On serait tenté de regretter qu'il n'ait pas été moins obligeant ; ses productions personnelles eussent été moins rares et de plus longue haleine ; et nous avons la conviction qu'il manquera aux lettres provençales deux ou trois livres que lui seul aurait pu faire.

Ce passionné de la Provence ne devait pas rester indifférent au mouvement de renaissance créé par les félibres. Son père, d'ailleurs, l'avait précédé dans cette voie en publiant, dans un petit journal qu'il avait fondé, les premiers vers de Roumanille (1).

(1) Berluc (de) : Paraulo dicho i funeraio de J. Soumanilho.


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M. de Berluc rendit au Félibrige des services éminents ; son action y fut aussi bienfaisante que prépondérante.

D'abord, il lui apporta son érudition d'humaniste, vaste et sûre. Etudiant le provençal dans ses origines et ses étymologies, reconstituant l'état civil de bien des mots dont la forme avait été altérée à travers les âges, il mit en lumière les principes qui président au développement des divers dialectes, et donna la raison des formes que la plupart des félibres n'employaient, pour ainsi dire, qu'empiriquement. Dans les universités allemandes (1) on fait grand cas de ses découvertes philologiques et de ses théories grammaticales. Nous savons que lorsque le savant professeur Koschwitz venait faire des recherches sur place et étudier le provençal en Provence, il s'empressait de mettre à profit les connaissances exceptionnelles de M. de Berluc. « Je me rappellerai toujours avec plaisir le beau temps que, pendant mon second séjour en Provence, j'ai passé au château de mon ami, M. de BerlucPerussis, que l'on rencontre partout où il s'agit de la cause de ses compatriotes. Là, à Porchères, nous avons organisé en commun une sorte de chasse aux idiomes du pays, et nous avons inventé des ruses de Peaux-Rouges pour mettre nos sujets, quelquefois récalcitrants, en bonne disposition. »

M. Koschwitz ajoute, en parlant de son livre :

« Enfin, M. de Berluc-Perussis a eu la complaisance de lire les épreuves avec moi » (2). Aussi Mistral s'écriait-il, au lendemain de sa mort : Paure et valènt Berlu !— Es esta loungamen un di patroun de nosto barco, un di patroun segur e ràri— N'i a que sara de peno, e Berlu es d'aqueli, per i'acampa de ramplaçant.

(1) Il y a en Allemagne cinquante chaires de langue romane.

(2) Koschwitz, Grammaire historique de la langue des félibres. Greifswald (Poméranie) 1894,


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Le Félibrige, en effet, venait de faire une perte irréparable.

Au point de vue extérieur, les services que M. de Berluc rendit au Félibrige ne furent pas moins importants. Homme d'action en même temps qu'homme de plume, il organise la Société littéraire d'Apt (1862), il crée l'Escoro des Aup à laquelle il donne la devise : pus aut que les Aup, il contribue pour une large part au succès de l'Athénée de Forcalquier (1875), il provoque les magnifiques fêtes du cinquième centenaire de Pétrarque, à Avignon (1874), puis les fêtes latines internationales de Forcalquier

et de Gap (1882) Mais laissons à M. Plauchud, son ami

intime et bon juge en la matière, le soin d'apprécier le rôle de M. de Berluc dans le développement et la propagation du Félibrige.

» Ero pas à Fouont-Segugno quand lei Sèt founderon lou Felibrige ; mai s'aquelei Sèt soun esta les apotro de nouosto reneissènci litterâri, moussu de Barlu n'en es esta lou Sant Pau

Es éu que l'a tira (lou Felibrige) de la Bartalasso, e que, de sa man pouderouo, l'a bandi es quatre cantoun dou mounde, despiei lou Canada jusqu'enquila ounte lou Danubo se deigouorjo dins la mar Negro, ounte uno granda reino ei devengueu nousto amigo (1).

Ei dins soun çarvèu qu'a 'speli la grando idèio de l'Unien latino; es éu que li a douna l'envanc, que li a planta les aro que la fan vourastreja, à l'ouro d'encuei, su toutei les païs qu'enrodon la mar Bluro.

Lei felibre, par sei grandes obro, an fa couneisse la Provènço ; nouoste ami l'a facho ama dins l'univers entié....

Qu's aquéu de nautres, qu'uno fei dou tèms, a pas

(1) La reine de Roumanie, connue dans les lettres sous le pseudonyme de Carmen Silva.


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senti passa su soun frouont l'aren de la fe d'aquel orne, que souret, a l'èr de se pa couneisse ? qu's qu'a mai fa resclanti tout ce qu'a touca de soun det magnetisaire? Qu'èro l'Atenéu avans éu? uno campano sènso matau, que se barançavo dins lou viéuje, e que degun ousié. Qu's qu'a crea l'Escoro des Aup ? L'Escoro de la Mountagno qu'a tant de trelus souto la man de l'abat Pascau, lou Mistrau dei Gavouot ? Qu's qu'a douna ei Basses-Aup sa Soucieta litterari ?

Eu ! toujou v-éu !

Es esta l'amo de tout ; e séntou lou besoun de crida bén aut que toutei lei fes qu'en Prouvènço se rescouontro une ideio grando, generouo, lo pouo dire, sènso cregnênço de se troumpa, que moussu de Barlu li a mei la man (1).

Ses études provençales l'absorbaient ; aussi ne prêtait-il qu'une oreille distraite au mouvement parisien, soit littéraire, soit politique ; il lisait peu les journaux. Il est vrai qu'il était décentralisateur ardent, fédéraliste convaincu. Aussi, dans ses recherches à travers le passé, en travaillant à faire revivre histoire et traditions, moeurs et langage, en fondant des oeuvres à tendances régionalistes : sociétés littéraires, revues, journaux, almanachs, congrès..., avait-il le regard tourné vers l'avenir. Une idée lui était chère : le rétablissement de la vieille unité provinciale, « ce pondérant nécessaire entre la commune et l'Etat ». Une ambition suprême le tourmentait : « faire rendre aux provinces dans la famille politique dont elles font partie leur juste place au foyer et au soleil ; lutter contre la moderne tendance qui, presque partout, cherche à substituer un mot d'ordre central aux initiatives locales, et l'aristocratie impersonnelle des bureaux au dévouement des citoyens ». C'est en ces termes qu'il s'exprimait dans

(1) Hauchud : Au Cagnard. La memori dins la pocho.


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un « brinde » au banquet des fêtes de Gap. A la félibrée de Voix (25 septembre 1893), il formulait avec plus d'énergie encore et plus d'éclat ses revendications.

Dans la lutte régionaliste, la défense et le triomphe de la langue provençale n'étaient, à ses yeux, qu'un moyen ; le but était l'autonomie, au moins partielle, de la province elle-même. Son rêve, — qui est celui de beaucoup d'autres bons esprits, — se réaliser a-t-il jamais?

Qu saup ? Bessai l'estello patrialo vendra tourna-mai pouncheja sus elo (la tourre de Sant-Maime) e enlusi sei sèt par et (1).

D'uno raço que regreio

Sian bessai lou proumiè gréu ?

En attendant le retour des libertés de la province et des franchises de la commune, M. de Berluc salue avec transport, dans son beau sonnet l'Aubo, le « renouveau » de la langue provençale ; c'est l'aurore d'une complète résurrection :

La niue tapé peréu toun grand soulèu, o maire ! O Prouvènço ! e toun lum s'esclussè ; lou troubaire S'assoulé dins lou sourne, e disien qu'èro mort.

Mai uno aubo, crebant li niéu, amount pounchejo : Milo voues, tourna mai, la saludon que vejo Sa clarta dins lis iue e soun fio dins li cor.

Et si « l'étoile de nos pères vient, par la suite, poindre de nouveau sur la tour de Saint-Maime et illuminer ses sept pans, » M. de Berlue va nous dire pourquoi :

L'amo des pople, coumo aquelo de l'ome, es un aflat de Dieu, duradis, eterne ; un niéu passo e l'escounde ; un vent boufo, e velaqui mai.

(1) Plauchud : Lou Diamant de Sant-Maime. Avans-prepaus, par M. de Berluc.


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Mais dans la Chanson de la Coupe même, les félibres ne sont pas tout entiers à l'espérance; je ne sais quel doute s'est glissé dans leur enthousiasme :

D'un viei pople fier e libre Sian beleu la fenicioun ?

C'est le secret de l'avenir ; que s'il n'aboutit pas à une nouvelle division administrative de la France, le Félibrige aura, du moins, fait naître quelques chefs-d'oeuvre.

M. de Berluc était né écrivain. Nous pouvons lui appliquer le distique qu'il cite lui-même à propos de son beau-père, Fortuné Pin :

Quel mortel fit son nom et se survit encor

Qui n'ait, des bancs publics, pris son premier essor ?

Tout jeune encore, en effet, sur les bancs publics, au Petit-Séminaire de Forcalquier, nous apprend M. Plauchud, il publiait à l'usage de ses condisciples, un journal intitulé Azor (c'était le nom de son chien).

A l'amour et à la pratique des anciens textes, des vieux parchemins, il joignait l'imagination et la verve d'un poète unies au sentiment littéraire le plus délicat. « Il y avait plusieurs hommes dans ce multiple talent. » La souplesse de son esprit se prêtait à tous les sujets : monographies, discours académiques, discours de circonstance, rapports, préfaces, contes, poésies fugitives ; et

dans tout cela pas une pièce n'est banale, beaucoup sont excellentes, et quelques-unes sont de véritables chefsd'oeuvre dont la place est marquée désormais dans l'anthologie provençale. Maniant avec une égale facilité, je veux dire avec la même perfection, la langue d'oc et la langue


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d'oïl, qu'il parle, qu'il raconte, qu'il décrive ou qu'il chante, M. de Berluc est remarquable par son élégance et sa sobriété ; c'est un pur classique. Et ce langage châtié sert à exprimer les pensées les plus nobles et les plus originales. Mais quelle originalité spirituelle, de bon aloi et de bon goût ! M. de Berluc, qui ne parlait jamais comme personne, — même lorsqu'il parlait après vingt autres, — dont les aperçus étaient toujours nouveaux, avait cependant toujours la note juste. Dans ses élans les plus hardis il sait garder la précision et la mesure ; en lui, le jugement guide l'enthousiasme et l'esprit le modère. Et quelle grâce, quelle ingéniosité, dans ces miniatures exquises, véritables bijoux d'expression où il excellait ! Ne disait-il pas lui-même « qu'en littérature il se contentait du rôle de bijoutier, ne pouvant se hausser jusqu'à la sculpture ? » Sans partager complètement cette opinion par trop modeste, constatons que les simples ciseleurs sont parfois de grands artistes.

Nous donnons d'autant plus volontiers quelques-unes de ses poésies, qu'elles sont peu connues, n'ayant eu, jusqu'à présent, que la publicité restreinte de revues spéciales ou de la plaquette réservée aux amis.

Quel rapide mais charmant Voyage autour de ma chambre que Moun Oustalet !

l'a pas, dis Aup en jusqu'au Rose, Castèu que me fague tant gau Qu'aquost galant pichot oustau, Que dirias un cruvèu de nose.

Entre li cor afeciouna, Uno briè d'ami ; quàuqui libre, Aqui, cade iver, vive libre, A tira de plan d'armana.

Sara pas long per lou retraire : De moble de Paris n'i a gès,


-75Franc,

-75Franc, d'aquéu pichoun brès Souto lou pertra de moun paire.

E pièi, pèr marca li repas, Esto pendulo que rabuso : Quand sias urous, troto, la guso, E se sias doulent vai au pas.

Vès mi libre sus moun pupitre : N'i a pas gaire, diran li gènt ; Mai, lou sabès, li bons enguènt Noun se mesuron à calitre.

Es tout d'obro de Prouvençau, Si vestiduro soun gavoto ; N'i a pamens dos d'un pau faroto : S'entend Mirèio e Calendau.

Dins si cadre regardas vèire, Ate, Vau-Cluso e Four-Cauquiè, Ounte la Vierge dou Clouquiè Vous souris, dirias, sont soun veire.

Piei l'album, libre simpati, Ounte ai acampa vosti caro, Touti vautri que vese encaro, Vautre tambèn que sias parti.

Lou soulèu is èstro dardaio. Larg coumo la man, lou jardin Es tout clafi de jaussemin Qu'escalon de long li muraio.

Un jour, nous parara dou caud Lou marrounié que ma fiheto A samena dintre l'erbeto : Es deja coume un panicaut.

Vai creisse emé li souleiado ; Bébé, que l'asaigo souvent,


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Dis qu'à sa sousto, l'an que vèn, Se fara de belli goustado.

Entanterin, pausas lou pèd Plan-planet long de la viseto, Que noun boulessias la dineto Que s'alestis per la titè.

Mai, vès-eici cousin, cousino, Lèu, en avans cordo et baloun ; E tant desbrandon lou saloun Que n'en vèn sourdo la meirino.

O moun galant pichot oustau, As ges d'armarié ni de gardo ; En passant, pas res t'arregardo, Degun dis : aqui rèsto un tau.

Es pèr acô que moun cor l'amo, Car sies enveja de degun ; Coumo uno serro si parfum Gardes li doulour de moun amo.

Vuei, pamens, toun umble lintau En pourtau triounflant s'enarco, E sies un palai de mounarco, D'abord qu'as assousta Mistrau.

Les préférences de M. de Berluc, étaient, en général, pour les sujets restreints, pour les pièces de peu d'étendue; aussi, en poésie, affectionnait-il particulièrement le sonnet, « ce petit poème, à l'allure alerte, au cadre exigu et rempli, et qui vise, non plus au charme banal et prolongé de l'oreille, mais à saisir, comme par surprise, la pensée ou le coeur. » C'est en ces termes qu'il définit le sonnet dans la préface de l'Almanach du Sonnet, — année 1874, — almanach qu'il avait fondé et qui parut pendant quatre ans (1874-1877). « Ayant trouvé la muse


- 77 - du sonnet parmi mes Dieux domestiques, ajoute-t-il, j'ai provoqué la formation de ce recueil ». On peut bien dire que la muse domestique lui a inspiré « des sonnets sans défaut », tel celui qui a pour titre : Silhouette champenoise.

Je sais une gente grisette, Taille svelte et minois fripon, Un voile argenté; de sa tête, Descend sur son ample jupon.

Le tablier de la coquette, Tout brodé d'or, porte son nom, Ses amants la trouvent bien faite, Son cou peut-être un peu trop long.

Mais à table combien je l'aime, C'est l'esprit, c'est le rire même, Elle inspire les moins malins ;

Car au dessert la blonde fille,

Dont le cerveau bout et pétille,

Lance au loin son bonnet par dessus les moulins.

Et lorsque M. de Berluc chantait ainsi le joyeux Liber avec une verve qu'eût enviée Horace, il était loin d'être « plein du dieu (1) » ; il ne buvait presque que de l'eau.

Il se plaisait souvent à la difficulté, cherchant les rimes rares, les mots peu usités, et cependant la pièce n'en était pas moins menée à bonne fin, avec une aisance parfaite, sans remplissage ni cheville, ciselée comme une statuette de Benvenuto Celini. Quelquefois c'était cherché, peutêtre, mais en tous cas, pour employer une expression populaire qui rend bien notre pensée, c'était trouvé. Quel merveilleux causeur était ce poète délicat ! Il lais(1)

lais(1) Odes. Livr. III. — XXV.


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sait échapper à chaque instant, et comme malgré lui, les mots les plus heureux, les traits les plus inattendus, les saillies les plus savoureuses, avec un petit éclat de rire discret, à demi étouffé.

« Il eût été athénien, si par-dessus tout il n'eût été gaulois (1) ».

Ajoutons que la partie la meilleure, la plus intéressante de son oeuvre manque encore pour que nous puissions le juger à sa juste valeur : nous voulons parler de ses lettres. C'est là, surtout, qu'il est bien lui-même, vivant, tout entier. Il ne pouvait s'empêcher de donner à tout ce qu'il écrivait, fût-ce un simple billet, le tour le plus spirituel ; et il eut pour correspondants les romanistes des deux mondes, même une reine.

Nous nous permettons de signaler au futur Tamisey de Laroque de ce nouveau Peyresc, (supérieur par bien des côtés au curieux aixois du XVIIe siècle) sa correspondance avec Carmen Silva, le plus riche filon, croyonsnous, de cette riche mine.

Maigre et de haute taille, avec sa tête fine, son beau front d'artiste et de penseur, son regard où pétillait l'esprit le plus aimable et le plus vif, sa bouche un peu ironique, peut-être, mais d'une ironie si douce ! — c'était vraiment une figure ; on ne l'oubliait plus quand on l'avait vu une première fois. Il avait un ensemble de qualités de premier ordre ; il eût rempli avec éclat les fonctions les plus élevées. « Il aurait dû être ambassadeur », disait souvent son ami, M. Plauchud. Nous l'aurions voulu, alors, pour notre part, ambassadeur près la Cour romaine,

(1) Berluc (do). Discours de clôture du Congrès scientifique d'Aix.


au milieu des cardinaux amis du tact et des belles manières, du savoir et de l'esprit ; il eût été vraiment l'homme de la situation.

M. de Berluc était d'ancienne et noble race, et « si dans ses écrits se reflète l'homme, à son tour l'homme reflète la famille (1) ». Il naquit à Apt, le 14 juin 1835; ses ancêtres, les Berlucchi, étaient originaires de la Lombardie. L'un d'eux, Jean Berlucchi, suivit en France Valentine Visconti et reçut de Charles VI des lettres de noblesse et de chevalerie, en 1395. Son petit-fils Jean s'établit à Forcalquier, alors capitale de la HauteProvence, vers le milieu du XVe siècle. Syndic de cette ville, il négocia son union à la France, en 1483. Il avait épousé, vers 1500, Marie Perussis, soeur du banquier avignonais Ridolfo, dont le père, Louis Peruzzi, était un florentin exilé. Les armes de cette famille étaient d'azur à la peruzza, poire sauvage (perus), tigée et feuillée d'or. C'est pourquoi Dante les appelle : quei della Pera (2).

Les Berluc furent élus trente-quatre fois premiers consuls de Forcalquier. Ils acquirent, en 1527, la terre de Gagnaud (3), et plus tard la co-seigneurie de Porchères par suite du mariage de Jean-Antoine de Berlue avec Hélène de Laugier, soeur d'Honoré de Laugier-Porchères, l'un des quarante fondateurs de l'Académie française. Parmi les hommes de lettres appartenant à cette famille, nous trouvons Jean-Antoine, déjà cité, auteur des Adagia Soelecta (4), surnommé l'Erasme provençal; et Baltazar son frère, latiniste émérite qui enrichit les Adagia d'un double acrostiche en hexamètres, dont les lettres initiales

(1) Souvenirs poétiques de Fortuné Pin. — Préface, par M. de Berluc.

(2) Dante. Divina Commedia. Paradiso, XVI.

(3) Commune de Forcalquier. M. de Berluc s'est déguisé très souvent, comme félihre, sous le pseudonyme de A. de Gagnaud.

(4) Imprimé à Genève en 1632.


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et finales de chacun des vingt-trois vers forment le nom et le prénom de l'auteur du recueil. C'est un véritable tour de force, et l'on voit que l'amateur de rimes difficiles avait de qui tirer.

Tels étaient les ancêtres de M. de Berluc-Perussis du côté paternel (1). Sa mère appartenait à la famille Pin ou Pini. « Originaires d'Allos, au comté de Nice, les Pin ou Pini étaient de cette race laborieuse et énergique qui, aujourd'hui encore, dans les montagnes pastorales des Alpes, lutte victorieusement contre une nature ingrate, et que les économistes étudient comme le dernier reste de l'organisation patriarcale (2)». On reconnaissait en M. de Berluc-Perussis l'action de cette double sève, la fine sève italienne et la vigoureuse sève des montagnards alpins (3). Les qualités des aïeux, qu'il avait résumées et concentrées, atteignirent en lui leur plus complet développement et leur parfaite harmonie. Lorsque la fleur élaborée pendant un siècle a jailli du coeur de l'aloès, la plante meurt : avec M. de Berluc-Perussis s'éteint le nom de sa famille.

Ce grand seigneur d'une si rare distinction, cet érudit

(1) Nous remercions très cordialement MM. V. Lieutaud et L. de Bresc des renseignements historiques qu'ils nous ont donnés sur la famille de BerlucPerussis.

(2) Souvenirs poétiques do Fortuné Pin. Préface par L. de Berluc. M. de Berluc a lui-même écrit quelques opuscules d'économie politique : La Crise agricole en Provence, la Question séricicole.... (Voir bibliographie) " Il avait été, dit-il, disciple d'Arcisse de Caumont pendant un quart de siècle. »

(3) Quelque chose de son origine italienne semblait se retrouver encore dans sa physionomie; il rappelait, avec une expression plus douce, le portrait du florentin Angelo Doni, peint par Raphaël, que l'on admire au palais Pitti.


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de premier ordre, ce poëte exquis, ce causeur brillant, était, avant tout, un homme de coeur, le meilleur des hommes : affable et bienveillant pour tous, il était d'une bonté touchante pour les petits et les humbles. Je me rappelle avoir rencontré chez lui un charbonnier de Lure, pauvre déserteur italien que tourmentait le mal du pays. Il était venu, je ne sais comment, confier sa peine au châtelain de Porchères et lui demander aide et conseil, et M. de Berluc avait pris son affaire en mains. Les démarches furent longues et compliquées, mais M. de Berluc n'était pas homme à se décourager, surtout lorsqu'il s'agissait d'être utile, et grâce à sa diplomatie (il était né diplomate comme il était né écrivain), le transfuge put revoir sa patrie sans encourir de châtiment.

Très ferme dans ses croyances religieuses et ses principes politiques, il ne touchait jamais aux questions irritantes ; la largeur de ses idées et la noblesse de son âme lui faisaient trouver toujours une explication des sentiments qui n'étaient pas les siens. « Ce piquant esprit ne piqua jamais. » (1).

Il était aussi modeste que bon. Il n'eût tenu qu'à lui de rester en scène et d'être en vue ; il aima mieux rester dans l'ombre, avec ses amis, ses pensées et ses livres. Il avait horreur de toute parade et il ne faisait pas grand cas de la popularité. Ce n'était pas, cependant, le dédaigneux : odi profanum vulgus d'Horace ; c'était bien plutôt élévation de sentiments et délicatesse naturelle.

Dans l'armée du Félibrige il fut un chef d'état-major très habile et plus encore désintéressé. Il s'effaçait dès qu'il avait organisé la victoire dont il laissait volontiers l'honneur à d'autres : « s'escoundènt toujou quand a fa

(1) Berlue (de), Notice bibliographique de Tamizcy de Laroque.


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lou cop; leissènt en d'autrei la goàri de cuhi la frucho dei grano qu'a semena ou travei dou mounde (1). »

Erudit sans ombre de pédantisme, spirituel sans la moindre suffisance et sans la moindre affectation, ce qui frappait d'abord en lui c'était sa simplicité, sa cordialité, ses attentions, ses prévenances ; s'il avait du savoir et de l'esprit, c'était comme par surcroît et pour ainsi dire à son insu.

Et cet homme si modeste et si bon fut très malheureux.

S'atrouvé milo ami, trouvé trop pauc d'amour (2).

Il pouvait dire en toute vérité a-n-uno que plouravo : Aquest mounde es qu'erme e bousigo ;

Dins si draiou lista d'ourtigo Gés de seutour, pa 'n' oumbro amigo ; Siéu de croire : l'ai treva, iéu, Cinquante iver, cinquante estiéu.

Après quelques années de mariage (il avait épousé la fille de Fortuné Pin, sa cousine germaine), le ménage se partagea pour ne plus se réunir. C'est sans doute à ce triste événement de sa vie de famille qu'il fait allusion dans le sonnet treuvé en ung vieil livre : on dirait un sonnet inédit de Ronsard :

Vous partez, mye, et poinct n'auez pleuré ! Mon crime feust vous trop aymer peust-estre. Femme ne veult seruitenr, ains ung maistre : Fol et meschant m'eussiez, crois-ie, adouré.

(1) Plauchud. Ou cagnard. La memôri dins la pocho. (2) Epitafi de M. de Berluc, par V. Lieutaud.


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Ores, allez, chier esprit esgaré : Fouillez la ville et partout le champèstre ; A Montfaulcon les corbeaulx veux repaistre Si treuvez coeur qui me soyt comparé.

Quand reviendrez, portes, las ! seront closes. Et foulerez la maulve au lieu des roses : Le poivre amant soulz l'herbe gésira.

Lors, pryez Dieu, l'âme en pleurs espanchée,

Et tost, cuidé-ie, ès cieulx reuerdira

La fleur qu'icy vous-mesme aurez faulchée.

Sa fille unique, Anne, mourut subitement le 30 novembre 1892, à Apt, à l'âge de 24 ans.

A ces peines morales étaient venues s'ajouter de bonne heure des souffrances physiques qui le retenaient, souvent, dans son lit pendant des semaines entières. Il était condamné au régime le plus sévère et ne pouvait, la plus part du temps, entreprendre le moindre voyage qu'au prix de vives douleurs. Jamais, pourtant, un mot d'amertume, jamais un cri de colère ou de révolte ; tout au plus une note mélancolique qu'accompagnait toujours une pointe d'humour : tel le sonnet qu'il adressa : A très ami que van celebra sa cinquanteno (1).

De vosti cent an festejas lou miei : M'agradarié proun vous teni coumpagno Quand destaparés lou brusènt champagno ! Les ami dou brès, ounte atrouba mièi ?

Mai siéu, lou sabès, malaut, triste e viei. « Viei, nouoste cadet ! » dires emé lagno. Ailas ! fau coumta double li campagno, E mi quatre crous me peson pèr siei !

(1) Victor Bourrillon, Saint-Marcel Eysseric, Eugène Plauchud.


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Sens iéu, bon coumpan, farès bèn de sèire ; I lagremo d'or qu'emplirien moun vèire Toumbarié bessai quauque plour furtièu.

D'assourni la fèsto auriéu trop de crènto. Mai la fes que vèn (dès e nou cent trente), Dous mot de despacho e coumtas sus iéu.

S'il craignait, parfois, d'être un trouble fête et d'attrister les heureux, c'était avec une bonne grâce inaltérable que malgré son état de souffrance presque continuelle, il accueillait ses hôtes, soit à l'Oustalet d'Aix, soit au château du Plan de Porchères.

lou brave ! doulouirous,

Tre que lou venian veire escoundié 'n pau sa crous (1).

Aussi peu d'hommes ont été l'objet de plus de respect et de plus d'affection ; à la nouvelle de sa mort tous ceux qui l'avaient approché ou connu le regrettèrent, et il fut pleuré par ses amis.

Plus heureux que Gassendi, après une maladie longue et cruelle, soutenu par sa foi de chrétien, il rendit paisiblement son àme à Dieu le 2 décembre 1902, dans la maison de son père.

Il avait fait préparer son tombeau dans une ancienne tour (2), au milieu d'une lande solitaire, dans le terroir de Saint-Michel, ce qui lui avait inspiré le sonnet suivant: Per un cros que s'alestis dins lou campestre prouvençau :

(2) Coumplancho dicho davans la toumbo dou majourau M. de Berlue, par l'abat F. Pascal.

(2) La tour de refuge de Porchères, construction du XIIIe siècle, à deux étages en bel appareil et en bon état de conservation. Au XVIIe siècle elle appartenait à Laugier de Porchères, l'académicien, qui la céda à son neveu Honoré de Berluc.



Cliché Eysserie

Phototypic Bellotti

LA TOUR DE P


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Qu'un jour mis os, eme vosti relicle, o rèire, Esperon, mescladis, lou soubeiran revèire...

Mounde, oublido-me dins ma sourno bori — Mai qu'un rai d'estiéu rigue à la paret ; Qu'un cant de cigalo un brama d'aret, Vengon piei bressa moun long dourmitori ;

Emai, qu'en passant, li gènt de l'endré, De mi vièi parent lausant lou noum fiori, Fagon ! « Eu peréu, èro bon e dré, E d'aquel oustau gardaren memori » ;

Mai que quand vendra, de fes, dins l'escur Prega vers moun cros, ma chato, au front pur, Mescle une lagremo à l'aigo-signado,

Eu pas t'atendrai, jour d'eterne gau, Ounte, emé li reire, emé la meinado, Bastiren damount un nouvèu fougau !

Ce n'est pas seulement « un chant de cigale, une plainte de bélier, qui viendront bercer dans son long sommeil » le poëte, modeste dans sa mort comme il avait été modeste dans sa vie : c'est la voix d'un peuple entier, du peuple provençal, car « il a honoré sa patrie et s'est fait honorer d'elle. »

Pour les fervents de la Provence, la Tour de Porchères sera, désormais, un lieu de pèlerinage ; sur elle s'est levée l'estello patrialo dont M. de Berluc avait annoncé le retour.

A. RICHAUD.


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BIBLIOGBAPHIE

DES

OEuvres de M. de Berluc par ordre chronologique

1855. Bibliographie provençale. — Les Chansons du Carrateyron (extrait du Gay Saber). — Marseille, Boy, in-8°, 10 pages.

1855. Du mouvement littéraire en Provence (extrait de l'Annuaire de l'Institut des provinces). — Forcalquier, in-12, 8 pp.

1857. Notice sur la vie et les oeuvres de Gustave Rambot (extrait de ses Distractions). — Aix, in-8°, 38 pp.

1860. Eloge de H. de Boniface, avocat au Parlement de Provence,

par le chevalier L. de B. P. — Aix, impr. Illy, in-8°, 48 pages. — Un de ses meilleurs travaux. Voir la note curieuse qu'il inspira à Norbsrt Bouafous dans la note de la préface de la Meygra Entreprisa d'Antonius Arena, p. XII, sur le chevalier de Berluc-Perussis, jeune homme habile dans la recherche des choses provençales. — Aix, Makaire, 1860, in-12.

1861. A M. et Mme de S. B. le jour de leur mariage. — Forcalquier,

in-8°, 4 pp. (poésie française).

1862. Rapport au congrès des académies (extrait de l'Annuaire de

l'Institut des provinces). — Forcalquier, in-8°, 16 pp.

1862. Privilèges municipaux de Provence (dans Assises scientifiques

d'Apt.

1863. De la concathédralité de l'église de Forcalquier (dans le

Congrès archéologique d'Apt, pp. 50-59). — Forcalquier, 1863.

1865. Discours de réception à l'Académie d'Aix (extrait de la Revue

de Marseille et de Provence). — Marseille, Olive, in-8°, 23 pp.

1866. Le drainage et l'irrigation. — Aix, in-8°, 15 pp.

1866. La crise agricole en Provence. — Aix, Remondet, in-8°, 19 pp.


— 87 —

1866. Un provençal oublié : Recherches biographiques sur Pierre Aréod (extrait des Mémoires de l'académie d'Aix). — Aix, in-8°, 20 pp.

1866. L'enquête et la représentation agricoles. — Aix, Illy, in-8°,

14 pp.

1867. Expériences de grainage (dans Congrès scientifique de France,

p, 187-192). — Nice, in-8°.

1867. Discours de clôture du congrès scientifique d'Aix. — Aix, in-18, 6 pp. — Il en a publié le compte rendu avec Charles de Ribbe.

1867. La question séricicole. — Aix, in-8°, 13 pp.

1867. Rapport sur les travaux de l'Académie d'Aix (extrait de la 47e séance publique). — 25 pp.

1867. Mémoires de la Société historique de Provence. — Aix, Makaire. — Avec MM. Bory et Bonafous. Comme tout ce qu'il faisait et entreprenait, cette entreprise grandiose manqua de souffle et expira en 1870, avec le second et dernier volume. Le premier volnme comprend les Mémoires sur la Ligue d'Honoré Louis de Castelane, sieur de Bezaudun (p. 1-127), de Nicolas de Bausset, lieutenant principal en la sénéchaussée de Marseille, p. 131-272 et de Charles de Cassaignes, p. 273-290. — Le dernier volume : les mémoires sur la Fronde de Charles de Grimaldi, marquis de Réglisse, p. 1-97 et Jacques de Gaufridi (les Emplois), p. 203-254.

1869. François Ier à Avignon (extrait des Annales de la Société

littéraire d'Apt, 1871, p. 46-59). — Apt, in-8°, 16 pp.

1870. Souvenirs poétiques de Fortuné Pin (son oncle). — Bourgane

(Vaucluse), in-8°, XXXVI-360 pp. — En tête, biographie par

lui, de 31 pp. ; en queue, notes de lui. 1872. Du sonnet et des sonnettistes aptésiens (extrait du Mercure

aptésien). — Apt, in-8°, 22 pp. 1874. Les almanachs littéraires (extrait de l'Almanach du Sonnet.) —

Aix, in-8°, 8 pp. 1874-1877. Almanach du Sonnet. — Aix, Remondet, 4 volumes,

avec 200 collaborateurs français et étrangers. — Triomphe et

apogée de son commerce épistolaire incessant et universel.


— 88 —

1875. Fête séculaire et internationale de Pétrarque. — Aix,

Remondet, in-8°, 214 pages, 2 portraits (en collaboration

avec Hipp. Guillibert). 1875. Dous nouvè latin inedi de Fourtunat Pin. — Montpellier,

Hamelin, in-8°, 15 pages. — Extrait de la Revue des langues

romanes.

1875. Carte pèr s'acamina i festo de N.-D. de Prouvènço, lou il de

setèmbre 1875 ; estampado au Plan de Pourchieros. — Lit. J. Martin, A-z-Ais, placard in-4°.

1876. Cant di Fourcauquieren à Nostro-Damo de Prouvènço (musique

(musique Désiré Granier). — Aix, Remondet, in-4°, 3 pages. 1876. Un document inédit sur Laure de Sade (extrait des mémoires de l'académie d'Aix). — Aix, Illy, in-8°, 16 pages.

1876. Forcalquier et ses souvenirs littéraires, discours d'ouverture

prononcé à l'Athénée. — Forcalquier, 1875, in-8°, 18 pages et Montpellier, in-8°.

1877. Rapport à l'Académie d'Aix sur les prix de vertu (extrait de

la 57e séance publique. — Aix, 1877, in-8°, 24 pages.

1877. L'Aubo, sonnet (extrait de la Revue des Langues romanes). — Montpellier, in-8°, 3 pages.

1877. Le battage à vapeur dans le canton de Forcalquier. — Forcalquier, impr. Masson, in-16, 4 pages (extrait du Journal de Forcalquier du 12 août 1877 et signé : L. de B.-P., lauréat des concours régionaux d'Aix et d'Avignon) (1).

1877. Le centenaire de Pétrarque au point de vue bibliographique (extrait des procès-verbaux de la Société littéraire d'Apt, 1880, p. 123-133). — Apt, in-8°, 15 pages.

1877. Discours d'ouverture des Jeux Floraux de Provence tenus à Apt (dans lou Provençau, n° 20). — Aix.

(1) C'est un des nombreux articles de journaux de notre auteur tiré, à part pour essayer de populariser la foulaison à vapeur et l'achat d'une locomobile syndicale, qui est eucoro in votis dans le Forcalquierois. Nous ne saurions mentionner ici tous les autres articles d'ordinaire non signés, que contiennent le Journal de Forcalquier, le Mercure optésien, le Mémorial d'Aix, le Journal des Basses-Alpes, etc., etc.


— 89 —

1878. Note sur les travaux artistiques de l'académie d'Aix (extrait du compte rendu de la réunion des sociétés savantes à la Sorbonne, section des beaux-arts). — Paris, in-8°, 8 pages.

1878. Discours d'ouverture de la 59e séance publique de l'académie d'Aix, p. 5-9. — Aix, in-8°.

1878. Discours prononcé pour l'installation de M. le conseiller Eug. Tavernier à l'académie d'Aix, à la suite du discours du récipiendaire, p. 31-38. — Aix, in-8°.

1878, Installation à l'Académie d'Aix de M. le procureur général Clément Simon (extrait des mémoires de l'académie d'Aix), p. 13-23. — Aix, in-8°.

1878. Malherbe à Aix, discours d'ouverture prononcé le 17 juin 1878 à la séance publique annuelle de l'Académie d'Aix. (Extrait de la 58e séance publique). — Aix, Marius Illy, in-8°, 16 pages.

1878. Rapport sur le concours ouvert par l'Athénée en l'honneur de Gassendi. — Forcalquier, in-8°, 14 pages.

1878. Bénévole lecteur (menu d'un banquet archéologique). — Aix, in-8°, 3 pages ; pièce rarissime que nous reproduisons à la fin de cette bibliographie et bien digne de l'amateur dilettante qu'était Berluc.

1878. Discours d'ouverture au congrès scientifique de France.

(Extrait du compte-rendu du congrès, p. 33). — Nice, in-8°, 10 pages.

1879. Les dialectes de la Provence, leurs caractères distinctifs et

leur périmètre (dans : congr. sc. de F., 1879). — Nice, Malvano, in-8°, t. II, p. 360-364. 1879. Les curieux et les collectionneurs aixois (dans la Réunion annuelle de la Sorbonne, section des Beaux-Arts). — Aix, in-8°.

1879. Note sur les travaux de l'Académie d'Aix. — Aix, in-8°.

1880. Laugier et Arbaud de Porchères, de l'Académie française,

(extrait du congrès scientifique de Nice, II, p. 365-376). — Forcalquier, in-8° et Nice, in-8°, 14 pages. 1880. Pèr un cros. — Montpellier, Hamelin, in-8°, 3 pages. — Revue des langues romanes.


— 90 —

1881. Moun oustalet. — Montpellier, imprimerie centrale, in-16.

— Extrait de la Revue des langues romanes, p. 7-9.

1882. Sounet de Louviso Labé e rimo à sa lausour, revira dou

francés en prouvençau. — Mount Pelié, empremarié centralo, in-8° (publications de la maintenance de Languedoc), 36 pages. 1882. Lou nouvè des Oupen. — Forcalquier, in-8°, 4 pages.

1882. Discours d'inauguration de l'Ecole des Félibres de Gap dans

le Librou de la mountagno. — Aix, in-8°.

1883. Discours prononcé aux fêtes latines (dans les Fêtes Latines). —

Gap, 1883, in-8°.

1884. Rimo nouvialo (noces de Mlle Thérèse Depieds, avec le

marquis de Jocas). — Manosque, Demontoy, in-8°. —

Extrait du Livre de demain ainsi que : Sonnet trouvé en ung

vieil livre. — Blois, in-8°, 1 page. 1884. Notice sur Elzéar Pin dans le Catalogue de sa bibliothèque,

p. 5-10. — Paris. 1884, in-8°. 1884. A Mme Th. d'Agay. — Forcalquier, in-8°, 1 page. 1884. Un sonnet arcadique, — Forcalquier, in-12, 3 pages, s. d.

1884. Silhouettes champenoises. — Apt, in-12, 1 page.

1885. Les anciennes faïenceries de la Haute-Provence. — Digne,

in-8° (publié d'abord dans la réunion annuelle de la Sorbonne do 1880, p. 251-259 à Paris, puis dans le Bulletin de la société scientifique et littéraire des Basses-Alpes et tiré à part).

1887-89. Les dates de l'histoire do Forcalquier. — Forcalquier, in-8°. Volume interrompu brusquement, originalement et de propos délibéré au milieu d'un mot à la page 224.

1888. La Prouvenço à Laprado, s. 1. n. d. — (Montbrison, C. Boy.) In-4° (un sonnet).

1888. Lub ? (Sur une inscription romaine relative à Digne),

dans Bulletin de la société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, III, 314-16. — Digne, Chaspoul.

1888. Les quatre paroisses urbaines de Forcalquier et leur union en 1415 (extrait du même Bulletin, III, 361, sq.) — Digne, in-8°, 59 pages.


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1890. A Beatrice de'Latini. — Aix, Remondet, in-8°.

1890. Lou panegiri de sant Gargamèu (dans le Recueil de l'Athénée).

— Forcalquier, Crest.

1890. Wendelin en Provence. — Digne, Chaspoul, in-8°, 33 pages.

— D'abord publié dans le Journal de Forcalquier, puis dans le Bulletin de la société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, t. IV, d'où il a été tiré à part.

1891. Paraulo dicho i funeraio de Jousè Roumaniho. — Aix,

Remondet, in-8°.

1892. Le protestantisme à Forcalquier. — Mémorial inédit d'A. de

Gassaud. (Extrait du Bulletin de Digne, t. V.) — Digne, in-8°.

1893. Le dernier troubaire (Eugène Seymard, pharmacien à Apt). —

Avignon, Roumanille, in-18, 16 pages (paru d'abord dans la Revue Félibréenne, 1892, pp. 115-126).

1895. Lincel et Saint-Martin, en 1584. (Extrait du Bulletin de

Digne.) — Digne, in-8°.

1896. Brinde manda à la sesiho reginalo dou 18 d'abricis. — A-zAis,

A-zAis, in-32, 7 pages.

1897. Lou Signum, souvenènci doù coulègi de Fourcauquié. (Extrait

du Journal de Forcalquier.) — Forcalquier, Crest. 1897. La Provence des temps autonomes : Rapport sur le livre de M. de Ribbe : La société Provençale. — Revue félibréenne, Paris, in-8°.

1897. Paroles prononcées aux obsèques de l'abbé Albanès. — Aix,

in-8°.

1898. La patrie et la mairie. Discours prononcé à la félibrée de Volx

le 25 septembre 1898. — Forcalquier, Crest, in-8°, 14 pages.

1898. Philippe Tamizey de Larroque. (Extrait du Bulletin de Digne.)

— Digne, in-8°.

1899. Mistral et l'Académie. — Avignon, Roumanille, in-8°, 9 pages.

1899. Lettres inédites de l'Ami des Hommes. (Extrait du Bulletin de

Digne.) — Digne, in-8°.

1900. Paraulo à la felibrejado di Laren, dou 10 de jun 1900 (Lou

Jacoumar d'Avignon, 1901). 1900. Régionalisme et décentralisation, Ecosse et Provence. Ecole


— 92 —

félibréenne de Lar. — Aix, Bourély, in-12, 12 pages (en

collaboration avec Hipp. Guillibert). 1901. Per li fermaio de na Faneto e dôu barounet Double (Armana

Prouvençau, 1891). 1901. A la troubairis de Sant-Maime (Armana Prouvençau, 1901). 1901. A Filadèufo de Gerdo (Lou Jacoumar d'Avignon, 1901). 1901. Per l'inauguracien de la fouont de Jano d'Arc. — Forcalquier,

in-8°.

1901. Académie d'Aix : Rapport sur les Tribunaux de Sisteron par

M. Saint-Marcel Eysseric. — Aix, Pourcel, in-8°, 8 pages.

1902. Nécrologie. — Aix, Pourcel, in-12, 24 pages.

1902. Procès-verbal de la tournée faite dans les Basses-Alpes par M. le marquis de La Palud (publié dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, t. X, p. 389-408.)

1902. Le palais comtal d'Aix. — Paris, Imprimerie Nationale, in-8°. — Extrait du Bulletin du ministère de l'instruction publique (section des beaux-arts).

Pièces nombreuses partout, qu'il avait l'art de faire passer dans plusieurs revues et journaux à la fois : Revue des langues romanes, Revue félibréenne, Armana, etc. Fragments des mémoires de Louis de Perussis, d'Avignon, dans Lou libre nouviau du félibre Laforgue, poésies dans les anthologies françaises, provençales, italiennes, rumonsches, etc., articles de journaux dans la Revue agricole de Provence et beaucoup d'autres.

On trouve sa biographie, parfois avec un portrait, dans les suivants :

1855. L'Abeille du midi, Aix.

1873. Le Biographe ; Bordeaux. — Geslain : Littérature contemporaine.

contemporaine.

1874. Atti dell' Accademia della Crusca.

1877. E. Montbrand : Le livre d'or des poètes, tomes I et II.

1878. Revue du Lyonnais, p. 224, par Charles Boy ; Revue des langues

langues p. 291. 1880. De Gubernatis : Dizionario biografico. — Florence.


- 93 -

1882. E. Cardona : dans Giornale napoletano du 3 décembre. —

Ch. d'Ille : Les Félibres, in-8°.

1883. L'Indépendance roumaine du 19 novembre (de Mondragon).

1884. L. Orfer : dans Echo de Saint-Yrieix du 31 août ; Beilage sur

Allgemeinen Zeitung, 5009.

1885. 1886, 1888, 1892, 1894. Revue félibréenne. — J. Lermina :

Dictionnaire de la vie française — Paris. — Deutsches dichterheim, IV-122; l'A«av, d'Athènes, 21 janvier 1885.

1886. H. Issanchou : Galerie des contemporains, 5e livraison. —

Paris, in-8°, 7 pages, portrait affreux.

1888. H. Issanchou : le panthéon du mérite. — Bordeaux, tome III,

p. 66-68 (extraits de E. Plauchud ; vers provencaux de W.-C. Bonaparte-Wyse et vers français de C. Bistagne.

1889. E. Portal, dans le Nuova Sicilia.

1890. A. Freissant : dans Mercure Aptésien, 6-20 juillet ; — Al. Dol,

dans La Cigale, Aix ; — G. d'Heylli : Dictionnaire des pseudonymes ; — de Camboulives dans Galeries des contemporains, 2 pages : notice sur Fortuné de Berluc, son père. L'auteur y cite en note et in cauda, tous les nobiliaires et auteurs qui ont traité de l'illustre famille de Berluc. — Paris.

1892. A. de Martonne : la France moderne. Marseille. — Dictionnaire

Dictionnaire des contemporains. — Paris, Dentu.

1893. Di Rienzi : le Panthéon des lettres, tome I. — Paris.

1897. Du félibrige par Agathon. — Revue encyclopédique, 31 juillet. 1899. Le Petit Niçois, par E. Jaubert, bibliothécaire de la ville de Nice.

Articles posthumes ;

Par Célestin Roche, Gap ; — Jean et Peyrot, impr. 1903, in-8°, 15 pages. — Extrait du Bulletin de la Société d'Etudes.

Par l'abbé Guillaume, à Gap. — Annales des Alpes.

Par H. Guillibert, à Aix. — Mémorial d'Aix et autres journaux d'Aix.

Par Cyprien Bernard, à Forcalquier dans le Bas-Alpin du 7 décembre 1902. — Journal de Forcalquier.

Par N , à Apt. — Mercure Aptésien.


94

APPENDICE.

BENIVOLE LECTEUR S'ENSUYT LE ROOLLE ET MONSTRE des viures seruis le dixme d'aoust de l'an 1533 en la disnee que feust offerte par les sieurs syndiques de Fourcaulquier à Monseigneur le grand président de ce pais de Prouuense et semblablement le 23me iour de iuing de 1878, en l'halte de messieurs de la Société françoyse d'Archaeologie, faicle au Plan de Porcheres, auquel nom autan feust treuuee ceste devise

CHER REPOS,

ET C'EST A SCAVOYR premièrement tors oeure, la testa d'vng vedel auec ses piez, le tont garni d'oefs et vynegre.

ITEM, venant ez entrees, feurent seruies deux timbales tant de char de moton que pigons de menueles, accomodez aux lart, canele et giroufle Plus deux poulies do la bastide de Saincte-Catharine, au pot, et chappuns. Vng paste de lieure de Gagnaud, et laperiau forain.

ET ARRIVANT au rost, apporterent les queux la lenge d'vng vedel en broche. Item pollets de Mane.

UNG TIAN de cocombres. Trois tartres du pastissier.

PLVS FEVRENT dictes pour entremetz, harangues desdietz sieurs et chantez vieils chants aulpins.

VENOTENT de mesme suicte en dessert troy formages ascavoyr le premier des mols, l'aultre dur et le tiers dict de mortier.

Item des prunes cognommees sumianes, figues, reisins, et oranges.

Seruaillone faicts a nogat, et croquante ez amandes de l'hort qu'est sis à la citadelle de monsieur sainct Mary.

Et finallement dragees pour demy liure.

NOTA qu'en l'halte susdicte feust le seruice de vieilli estain du chastel de Bresc et de terre peinte des potiers dudict Mane, et qu'estoit du numbre des commemaulx trez condigne et scavant homme sire


- 95 —

(Victor Lieutaud de la citté de Marseille) (1), ung de ladicte Société française d'Archaeologie.

Poinct n'oublierai ie qu'auparaduant seoir en la disne, tuistèrent es dictz sieurs la tour antique et oratoire dudict Porcheres, ez quels cellebra les sacres mystères reuerende personne messire de Meissas, prebtre et aumosnier parisien ; ensemble le marbre escript de dame Pompeia, tablel de la deffuncte royne Jehanne, et vieillies rimes des sires de ce lieu, deux desquels estoient des quarante de la françoyse Accademie.

ET DE LA s'en vinrent à la vespree deuers le chastel royal de Sainct-Maime, l'esglise de Salagon et la ville capitalle de Fourcaulquier, en laquelle cortoisement et allegrement les receurent les maire, Athenee, Fellibrige des Aulps, roy et bande des musiciens ; feurent conduits es monumens et chouses curieuses de la citté et ses entours, lesquels troys iours voleurent estudier ; tinrent seance que moult agrea, et ce faict, reprinrent leur cheuaulchée, que mercy Dieu et sa benoiste mère, Dame de Prouuense et Fourcaulquerois, trez heureusement paracheuerent par monts et vaulx de ceste comté.

La présente monstre a este imprimée par la vefue Remondet en Aix l'an de grâce et iour que dessus (2).

(1) Ces sept mots manuscrits.

(2) Sa fille Anne avait aussi composé quelques stances françaises datées du Plan de Porchères, 30 octobre 1889 et publiées avec traduction et 2 sonnets italiens en l'honneur du père et de la fille dans : GIUSEPPE SPEKA : A dei genitori che piangano. Versione dal francese della compianta signorina Anna de Berluc Pérussis. — Monte-Cassino, 1893, in-16, 8 pages.


— 96 -

ÉTUDE

SUR

(Suite et fin)

Nous prions nos lecteurs de nous pardonner cette très longue digression sur celui qui a été pour nous un apôtre posthume, par l'admirable exemple de sa vie de labeur désintéressé, et un guide sûr dans l'oeuvre modeste que nous avons entreprise.

Suivant mot par mot le dictionnaire d'Honnorat, nous avions déjà fait les lettres A. et B de notre dictionnaire barcelonnais-français, contenant 388 mots de notre dialecte, dont 3?0 environ ne se trouvaient pas dans Honnorat. Un peu effrayés peut-être de la longueur du chemin qu'il nous restait à parcourir, nous pensâmes qu'en négligeant tous les mots qui ne se différentiaient que par l'orthographe ou la désinence de ceux donnés par Honnorat, il serait suffisant de nous borner à donner les mots de notre dialecte inconnus d'Honnorat et à faire ainsi un supplément barcelonnais au dictionnaire d'Honnorat. Et même, il nous vint un scrupule : Si lou Trésor dou félibrige de Mistral contenait tous ces mots inconnus d'Honnorat, notre travail devenait inutile. Nous pouvions l'espérer puisque le titre même dou Trésor dou félibrige annonçait qu'il contiendrait tous les mots usités dans le midi de la France (dont nous faisons évidemment partie), les variétés dialectales à chaque mot et les termes populaires de l'histoire naturelle.

Nous nous procurâmes donc lou Trésor dou félibrige


-97et

-97et notre travail, en n'y portant un mot que lorsqu'il ne se trouvait ni dans Honnorat ni dans Mistral. Nous fîmes alors au cours de ce travail consciencieusement accompli des découvertes intéressantes. D'abord, nous constatâmes qu'aucun mot de notre dialecte n'avait été ajouté par Mistral à ceux donnés par Honnorat, ensuite, qu'une quantité considérable de mots de notre dialecte et de ceux des autres dialectes du midi, donnés par Honnorat, n'étaient pas portés dans le Trésor dôu félibrige. Ainsi, de S à Sal inclusivement, en 14 pages, je relève les 12 mots ci-après oubliés par Mistral :

Saba. Un des noms de l'engoulevent, selon M. Garcin, v. tardarassa, qui dans Honnorat occupe 23 lignes de définition.

Sabarnau. Sarestier (6 lignes).

Sabat. Radical dérivé de sapata (11 lignes).

Sabant. Saventasse (6 lignes).

Sabedar. Savant, sage, devin...

Sabourut. Hautain.

Sabr. Radical (8 lignes).

Sabrenas. Fin rusé.

Sacia. Rassasiée.

Sagapena, Gomme résine (14 lignes).

Sagougnar. Presser vivement.

Sagôulhar. Dialecte limousin ; secouer un liquide.

Sahugnîer. Nom languedonien du sureau.

Ces 12 mots, pour 14 pages du Trésor dôu félibrige, donneraient en moyenne, pour les 2,301 pages de l'ouvrage entier de Mistral, 2,000 mots oubliés par lui.

Prenant un peu plus loin à la syllabe si, je trouve en quatre pages, les mots suivants omis par Mistral :

Siblaire, nom de 6 poissons à Nice, auxquels Honnorat consacre 45 lignes.

Siéou, nom d'un échassier, le Sylvain, en Avignon.

Et quoi ! Nice, Avignon ne feraient-ils pas partie du midi de la France ?

7


— 98 —

On dirait que Mistral a ignoré, ailleurs qu'à Arles peutêtre, les termes populaires de l'histoire naturelle et leur traduction scientifique.

Il n'avait qu'à les prendre dans le dictionnaire d'Honnorat, où toute la partie scientifique est traitée avec tant de compétence et tant d'exactitude.

Les promesses du titre n'ont été que fort légèrement tenues et, tandis que les termes scientifiques et les noms populaires de l'histoire naturelle sont ainsi négligés pour le midi de la France, nous trouvons par contre, ceux de produits exotiques comme :

« Sicoutri, s. m. aloès sacotrin, qu'on tire de Sacotara. île d'Afrique. »

Lou Trésor dou félibrige paraît se désintéresser de l'étude des radicaux, des désinences, des terminaisons, de l'étymologie, si puissamment traitée par Honnorat, en un mot, de toute la moële scientifique d'un grand dictionnaire de 2,301 pages. Aurait-il voulu simplement comme pourrait l'indiquer le premier titre Lou Trésor dou félibrige, faire un compendîum à l'usage des félibres, une espèce de gradus ad pamassum provinciae?

La suite du titre : Dictionnaire provençal-français etc., indique un but plus élevé. Venant après tous les autres, il devait les remplacer et les dépasser.

Quand Honnorat composa son dictionnaire, il fut un précurseur dans l'étude des grammaires comparées. Avant lui, Raynouard, encore un provençal de Brignoles, avait, dès 1810, publié plusieurs études sur les troubadours et la langue d'Oc et, de 1836 à 1844, son Lexique Roman; Frédéric Diez avait commencé la publication de sa remarquable Grammaire des langues romanes en 1836, et c'était tout. Le dictionnaire d'Honnorat a été le premier essai de vocabulaire idéologique, conduisant de l'idée conçue au terme qui l'exprime, soit par des rapprochements du tout et des diverses parties, soit par dérivations et variations de la racine capitale. On peut dire qu'à ce


99

point de vue on n'a pas encore pu pour le français dépasser celui d'Honnorat pour le provençal.

Mais quand Mistral a fait son dictionnaire, il y avait Honnorat. On dirait qu'il l'a à peine connu. Aucune préface n'indique la part qu'il doit à ce prédécesseur ; à peine s'il l'indique dans sa nomenclature au mot diciounari; et, au mot ounourat, il met négligeamment, après l'herbo de Sant-Ounourat, cinéraire maritime : « lou doutour Hounourat, le docteur Honnorat (1783-1850) (1), né à Allos (Basses-Alpes), auteur d'un dictionnaire provençal-français (Digne, 1840) (2) ».

C'est tout et cependant il l'a bien connu, il lui

devait beaucoup, il l'avait sur sa table, grand ouvert et il l'a copié largement , sans le citer, hélas !

Dans quelle proportion ?

Dans les quatorze pages du Trésor dou félibrige allant de 5 à Sal, j'ai trouvé 30 mots copiés, les uns littéralement :

Sabarquinado, sabanti, sacado, sacage, sacamandejea, sagata, sagasso, sagna, sago, sahi, salabre, salage, salagié, salmité, salouira, ensabatas.

Les autres avec quelques légères variantes :

Sabatorie, sabé, sabounage, sabouneto, sabounié, sacamand, sacorié, sadou, safranous, saila, salabicans, saladou, salamalac, salamandro, salica.

Voici quelques exemples nécessaires :

HONNORAT

1846

Sacagi ou Sacage, s. m. (sacâdgi ou sacâdge). On dit en Languedoc : Mangear soun sacage, pour manger tout son soûl.

MISTRAL

1878

Sacage, Sacagi (m), sacatge (1. g.) rom. sacatge (v. fr. saccage) s. m. action d'ensacher, droit de minage qui se prenait sur un sac

(1) Au lieu de 1783-1852.

(2) Au lieu de 1846-1847. Il oublie de mentionner le vocabulaire françaisprovençal.


100

HONNORAT

1840

Un sacage de noses, une bonne réculte de noix.

Ce mot signifie aussi saccage, ou droit de minage qui se prenait sur un sac de grain.

Ety. de saca et de agi, litt. mettre au sac ou prendre sur le sac v. sac R.

Safranier s. m. (safranié). Safranière, terre ensemensée de safran, marchand de safran, et lig. banqueroutier, parce que autrefois on peignait en jaune les maisons de ceux qui avaient failli.

Ety. de safran et de ier.

Sagessa, s. f. (sadgesse) ; sapiença, sagetat.

Saviezza, italien, sabieza et sabiduria esp. ; Sabiesa cat. ; Sabedoria, port.

Sagesse, prudence, bonne conduite, modération, modestie, habitude constante d'une vie réglée et exempte de vice.

Ety. du latin sapientia, m. s. v. sap. R.

Ren n'esgalo la sagesso ! Qu la poussedo a un trésor Un trésor dount la richesso Voou mai qu'aquello de l'or. Gros quatrins.

Saga, s. f. (sâgue). D. de Barcelonnette. Tas de gerbes placées horisontalement. v. vacha.

Salabre, s. m. (salabré). Salabre, filet en forme de truble, attaché à un manche dont on se sert pour prendre le poisson dans les trous des bourdingues et dans les réservoirs.

MISTRAL

1878

de grain, v. ensacage ;

Grande quantité, ensemble de sacs ; bruit, v. picadis.

Un sacage de nose, une bonne récolte de noix ; manja soun sacage, manger tout son soûl ; un sacage, en sacage, en grande quantité. R. sac.

Safranié, Safranié, (1) s. m. Safranière, terrain ensemencé de safran ; marchand de safran, banqueroutier, parce qu'autrefois on peignait en jaune la maison des faillis ; enfant qui fait l'école buissonnière, rodeur v. barrulaire.

De routies de malandris, De safraniés et de couquis H. BIROT.

R. Safran.

Sagessa, Sagesso (b), Sagetat (g) (rom. sabieza, savieza, cat. sabissa, esp. sabieza, it. saggezza) s. f. Sagesse, prudence, bonne conduite, modération, vertu, modestie, v. braveta. sapienci.

Sagesso de Simiano. Devise donnée par le roi René à la famille de Simiane ; porto la marco de sagesso su lou front, la sagesse est empreinte sur son front.

R. SAGE.

Sago, (rom. siéia) s. f. Tas de gerbes placées horizontalement, v. molovaco. R. seco. banc de sable, ou sego.

Salabre (v. f. salabre, savre, saure, filet), s. m. Petit filet rond attaché à un manche dont on se sert pour prendre le poisson dans les grands filets, dans les réservoirs et dans les trous des bourdigues. v. begnoura reirou.


101 -

HONNORAT

1846

Salagé, s. m. (saladgi), salage. Insalatura it. ; Saladura, esp. ; Salgadura, port.

Salage, action de saler, salaison, ce qui est salé, saison, temps où l'on sale. v. Salat.

Ety. de sal, sel et de agi, de ago, litl. je mets du sel. v. Sal. R.

L'art de conserver les viandes par le moyen du sel était déjà connu, selon Goguet, des égyptiens et des israélistes.

Didymus, l'un des trente auteurs des Géoponiques, donne déjà les préceptes les plus sages et les mieux entendus sur l'art de saler les viandes.

Salagier, s. m. (saladgié), salager.

Commis qui levait le droit de salage sur les marchands de sel.

Ety. de salagi et de ier. v. Sal. R.

Sabatatz, ensabatatz, adj. m. pl. vl. Insabatés ou ensabatès, épithète qu'on donnait déjà aux hérétiques vaudois au commencement du XIIIe siècle, comme le prouvent les deux vers suivants du poême de la Croisade contre les Albigeois :

Anes mais tan gran ajust no vis pus que [fus net,] Co fan sobrels eretges e sobrels sabatats v. 168. Jamais si grand rassemblement (armée) ne vis depuis que je suis né, Comme (celui) qu'on fait contre les hérétiques et contre les ensabatés.

Ety. Ce nom leur fut donné, dit Bossuet, Hist. des Variat, liv. XI, § 71, à cause de certains souliers d'une forme particulière qu'ils coupaient par-dessus, pour faire paraître les pieds nuds, à l'exemple des apôtres, et comme une

MISTRAL

1878 Salage, Salagi (m).

Salatge (1. g.) b. lat. salagium, salaliens) s. m.

Salage, action de saler, ce qui est salé, lard salé, temps où l'on sale. v. salat.

Crompa de porc per lou salage, acheter des porcs pour les saler. De que fareu de tant de péis. Riscan de n'en faire un salage. J. DÉSANAT.

R. Sala (!)

Salagié, Salage (1) s. m.

Commis qui levait le droit de salage sur les marchands de sel.

Salager, salaget, salage, noms de fam. mérid. R. Salage (!!)

Ensabata, ensabatat (1), ado (ram) ensabatat insabatat, essabasabatat, ada, T. lat. sabatatus), S. Qui porte des savates :

Epithète qu'on donnait aux hérétiques vaudois au XIIIe siècle.

« Ce nom leur fut donné, dit Bossuet, à cause de certains souliers d'une forme particulière, qu'ils coupaient par-dessus, pour faire paraître les pieds nus, à l'exemple des apôtres et comme marque de leur pauvreté apostolique. » R. en sabato.


102 —

HONNORAT

1846

marque de leur pauvreté apostolique.

Ce mot est en effet composé de sabala, et de la désinence atz ; pourvu de souliers, sous-entendu remarquables, singuliers, comme si l'on disait maou ensabalas ; mais il ne vient point de savate ainsi que l'a avancé Bergier, dans son Dict. de Théologie, au mot vaudois ; parce que sabala, soulier, n'était pas encore pris daus un sens dépréciatif à cette époque. Le nom de sabatier ne s'est transformé en savetier qu'après l'introduction du cordouan ou cuir de Cordoue, qui fit d'abord appeler cordouaniers ceux qui l'employaient et ensuite cordonniers. Ce ne fut qu'alors que le nom de savetier fut appliqué aux sabatiers de bas étage.

Il paraît étonnant que le savant M. Faurier, qui a traduit l'histoire en vers do la Croisade contre les Albigeois, n'ait pas reconnu l'éty. de ce mot sabatatz. Voici ce qu'il dit dans une note sur les deux vers que nous avons cités :

« L'auteur (du poëme) ne donne jamais le nom d'hérétiques qu'aux Albigeois, proprement dits, l'épithète de sabatats, d'ensabatatz, s'applique toujours aux Vaudois... quant au motif de ce surnom d'ensabataz, donné aux Vaudois, je l'ignore. »

MISTRAL

1878

Ce dernier exemple est instructif à deux points de vue. D'abord il montre la différence d'étendue donnée aux définitions dans les deux dictionnaires ; ensuite il est un exemple concluant de la façon employée par Mistral pour s'approprier le travail d'Honnorat.


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Honnorat, qui a retrouvé dans Bossuet l'étymologie du mot insabataz, a analysé le passage du § 72, livre XI, de l'histoire des Variations, avec le texte sous les yeux, sans le reproduire textuellement.

Mistral, qui a mis le texte entre guillemets, a voulu indiquer ainsi qu'il le copiait textuellement dans Bossuet.

Le texte exact de Bossuet, que nous donnons ci-après démontre que Mistral n'avait sous les yeux que le texte d'Honnorat qu'il copie exactement, en supprimant toutefois la mention de l'ouvrage, livre et paragraphe de Bossuet, mention qui aurait pu permettre de découvrir l'inexactitude de sa citation et la supercherie de son procédé.

Voici le texte exact de Bossuet :

« C'est de là donc qu'on les appela les insabbatés, à cause de certains souliers d'une façon particulière qu'ils coupaient par dessus pour faire paraître les pieds nus, à l'exemple des apôtres, à ce qu'ils disaient, et ils affectaient cette chaussure pour marque de leur pauvreté apostolique. »

J'ai souligné tout ce qui diffère de la prétendue copie guillemetée de Mistral.

Veut-on un autre exemple de l'emploi de ce système ?

HONNORAT

1846

Merloudan, s. m. (merloudàn), d. bas lim. ou plutôt t. de Tulle. Homme qui se tient droit et raide comme une statue.

Ety. On lit avec peine l'explication suivante de ce mot, dans le Dict. de M. Béronie, surtout quand on sait qu'il était prêtre.

Aymar, seigneur des environs de Tulle, ayant donné tous ses

MISTRAL

1878

Merloudau, s. m. Nom d'une statue que l'on voyait à Tulle et qui fut détrite en 1793 ; homme qui se tient droit et raide.

« Aymar, seigneur des environs de Tulle, ayant donné tous ses biens aux moines, ceux-ci lui élevèrent une statue en pierre et une autre à Gaulse son épouse. La statue d'Aymar lou don prit par


104

HONNORAT

1846

biens aux moines, ceux-ci lui élevèrent une statue en pierre, et un autre à Gaulse son épouse. La statue d'Aymar le don, prit par altération le nom de Merloudan, et celle de Gaulse, celui de Graoula. « Ces statues furent descendues, dit-il, de leur niches, en 1793, et convenablement taillées, elles formèrent les deux premiers degrés d'un petit escalier qui descend à la rivière près le pont Choisinet. »

MISTRAL

1878

altération le nom de Merloudan et celle de Gaulse, celui de Graulo. » (BÉRONIE.)

Texte exact de M. BÉRONIE (1):

Merloudan, s. m. Homme qui se tient droit et raide comme une statue : Semblas Merloudan, tu ressembles à une statue.

« Aymar, vicomte des Echelles, était seigneur de tous les environs de Tulle. En mourant, il donna tous ses biens aux moines qui, en reconnaissance, lui élevèrent une statue en pierre. Ils en élevèrent aussi une autre à Gausle, son épouse. Nous avons vu ces deux statues placées dans deux niches gothiques à côté du clocher. Aymar le Don ou le seigneur, s'appela dans la suite Merloudan, et son épouse Gra-oulo. Nous les avons vu vénérer dans leurs niches, sous l'invocation de Sen Merloudan et Senta Graoulo. Ces statues furent descendues en 1793, et convenablement taillées, elles forment les deux premiers degrés d'un petit escalier qui descend à la rivière près le pont Choisinet. »

Cela suffit, n'est-ce pas ?

Quand Honnorat cite textuellement Béronie, il le met entre guillemets. Quand Mistral annonce une citation de Béronie, il met

(1) Page 140 du dictionnaire du patois du bas Limousin (Corrèze) et plus particulièrement des environs du Tulle. Ouvrage posthume de M. Nicolas Béronie, prêtre professeur émérite de rhétorique : mis en ordre, augmenté et publié par Joseph-Anne Vialle, avocat.

Tulle, imprim. J.-M. Drapplan, sans date, in-4°, 354 pages.


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entre guillemets, non un texte de Béronie, mais le texte d'Honnorat, dont il ne parle pas.

Mistral a dû copier sur Honnorat, à 30 mots sur 14 pages, environ 5,000 mots, sans jamais le citer.

L'Ego nominor leo a pu être jadis une raison suffisante dans l'appropriation des biens matériels, mais jamais il n'a été admis dans le domaine de la pensée. Mistral, du reste, s'y était taillé une part assez belle dans la poésie et l'auréole complètement méritée, que les félibres avaient mise à son front, était énorme et pouvait suffire à son ambition.

Je ne saurai dire combien ces constatations m'ont été pénibles. J'aime beaucoup les poëtes, ces vates consolateurs de la pauvre humanité.

Les premiers volumes que j'ai achetés il y a quarante ans avec mes économies d'étudiant, le noyau de ma bibliothèque, comprenaient :

Les Paroles d'un croyant, de Lamennais ;

Le Livre des orateurs, de Cormenin ;

Paul-Louis Courrier ;

4 volumes de Michelet ;

La Justice, de Proudhon ;

Les poésies de Musset ;

Celles de Victor-Hugo, y compris les Châtiments ; et Mireille.

J'ai chanté sa chanson de Magali, et, sans me faire trop prier, je dis encore volontiers la Vénus d'Arles d'Aubanel, et les vingt-deux premières strophes du Ve chant de Mireille.

Comme président du Congrès du Club Alpin Français de 1898, tenu à Barcelonnette, tâchant de me hausser à sa belle langue poétique, c'est de tout coeur que j'ai adressé à Mistral l'invitation suivante :

Tu qu'as canta lou Rose et la roco di Bau,

Pren lou bastoun dou pastre e vène eiçamoudaut,


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Eu ribegeaut de long de la fièro Durenço,

Jusq' au front blanquinôu de labello Prouvenço,

Per la draio di rego, escapant de la Crau

Au Pasquié frés et dru, que ié porjon lis Aup.

Li mount escalabrous, me si néou sus l'esquino,

E li rièu, s'enrabiant a rousiga si rouino,

E li mèle, escalanl li ribo dis Uba,

E li pin, dis Adré tapant lou grés uscla,

Li sorgo, devalant de cascado en cascado,

Bagnan de sis embrun li baunio en fresqueirado,

E li prat, enebriant dou prefum de si flour

Lou cassaire d'aucéou, lou cassaire d'amour,

De moun vièi Barcilouno e de sa grand valéio

Lou bèu cièucle de ro que dins lou blu pounchéio,

La terro que veiras oundeja d'eilamount

Di counglas dou Mount Blanc i colo de Touloun

E dou Ventour, gardian di piano Countadino,

Au Clapié, si mirant dins la mar Ligurino,

Faran ferni toun âmo, ô felibre réiau,

E giscla de tis iue l'esbrihaudant uiau,

Anounciant au Miéjour qu'au founs de la cervelo

Cristaliso déjà uno perlo nouvello.

Per nautri, qu'amiran toun parla majourau,

E Miréio, e lou Rose, e Nerto, e Calendau,

Cantaras moun nisoun ! Ta muso trefoulido

Rescaufara nost' âmo, un pau afrejoulido.

Acabaras ansin lou pouèmo ideau

Retrasènt d'aut en bas lou pais Provençau !

Je suis un admirateur sincère de l'oeuvre poétique de Mistral, aussi ai-je hésité longtemps à publier ces remarques sur : lou Trésor dou félibrige ; mais la nécessité de rendre justice à ce grand honnête savant, qu'a été le docteur Honnorat, l'a emporté sur mes scrupules. On a trop oublié l'oeuvre considérable de cet homme, qui est une gloire des Basses-Alpes.


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Dans la séance de la Société littéraire et scientifique de Digne, du 7 octobre 1899 (1), son président, M. P. Martin, a exprimé le regret de ne pas voir le nom du docteur donné à une rue de Digne. Je m'associe de tout coeur au voeu qu'il a exprimé et que cette société n'hésitera pas à appuyer auprès de la municipalité de Digne. A côté du boulevard Gassendi, l'illustration dignoise du XVIIe siècle, la rue Honnorat, l'illustration dignoise du XIXe siècle, a sa place marquée.

Notre supplément Barcinonien au dictionnaire d'Honnorat était terminé. Aux 175 mots donnés par Honnorat comme spéciaux au dialecte de Barcelonnette, nous en avions ajouté 2,303. Notre vocabulaire contenait donc 2,478 mots, une collection de locutions spéciales à notre dialecte et de dictons populaires ; une étude grammaticale le précédait. Nous avons soumis notre travail à la haute appréciation de M. Paul Meyer, le savant directeur de l'Ecole des Chartes, qui a commencé par les Basses-Alpes, la publication de cette série de documents anciens en langue vulgaire, qui va donner une base si solide à l'étude des langues du midi de la France. Il nous a alors engagé à donner un vocabulaire complet du dialecte barcelonnais. MM. Paul Arbaud, de Berluc-Perussis, Nicolet et d'autres savants, amis de la vieille langue du terroir, ont bien voulu nous y encourager. Nous ne pouvions hésiter, malgré l'étendue de la tâche, à tenter l'oeuvre complète.

Elle est terminée et comprend, outre cette étude et un portrait gravé du docteur Honnorat :

1° Une grammaire barcelonnaise ;

2° Un dictionnaire de 4,500 mots, dont 175 ont été donnés par Honnorat, comme spéciaux à Barcelonnette, et 300 locutions barcelonnaises ou barcinonismes ;

(1) Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, 1819, p. 265.


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3° Un vocabulaire de 450 mots de la haute Ubaye ;

4° Un vocabulaire de 1,950 noms de parcelles extraits des cadastres des huit communes du canton de Barcelonnette, formant la langue du terroir ;

5° Une liste de 328 sobriquets des familles et de 46 gentilés des hameaux de ce canton.

Les mots qui ne sont que du français patoisé ne sont point portés dans ce travail.

Ce ne sera pas un dictionnaire dans le vrai sens du mot, nous n'en serions pas capable ; les définitions ont été trop bien faites par Honnorat et l'on n'aura qu'a s'y reporter pour tous les mots qu'il a donnés ; ne seront définis que les mots tout à fait propres à Barcelonnette. Ce sera un simple vocabulaire forcément incomplet à cause de l'altération si rapide et si profonde de notre dialecte, mais qui pourra, dans une certaine mesure, conserver la mémoire du vieux langage de nos pères.

F. ARNAUD.


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LE POULET DE LA BRÈOLE

21 janvier 1239, n. s.

Matériellement aussi bien que moralement, la vie est faite de contrastes, — qui, d'après Azaïs, se transforment le plus souvent en compensations.

La chose est vraie même des parchemins.

Au cours de nos études historiques bas-alpines, nous avons eu l'occasion de signaler, décrire et publier le géant des parchemins, — nous le pensons du moins, car, depuis quarante ans que nous fouillons archives publiques et privées, nous n'en avons jamais rencontré de plus grand (1).

C'est la vente de Moustiers à Robert, comte de Provence, par la noble famille de Moustiers, que nous croyons avoir été, à l'origine, indépendante et souveraine comme celle des Castellane, et dont, à la fin, les nombreux rameaux étiolés et chétifs se sont étendus sur le Dauphiné pour y végéter et mourir.

Cet acte est écrit sur un rouleau immense, formé de soixante-cinq peaux de mouton, long de 37m,60, large de 0m,46, rempli, en chiffre rond, par quatre mille lignes d'écriture serrée, à cent sept au mètre, — lesquelles mises

(1) Pas même l'énorme rouleau, coté H. I. au fonds de l'Ile-Barbe, archives du Rhône, dépouillé par nous en mai 1902, formé de 43 peaux cousues bout à bout ; largeur : 0m,75 ; longeur : 32m,60, écrit en 1367, contenant 68 chartes, de 1200 à 1367, relatives aux possessions provençales et surtout bas-alpines de la célèbre abbaye. Nous nous proposons d'en faire l'objet d'un travail plus étendu que celui que J. Arnoux a publié naguère, ici-même, p. 21-24.


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bout à bout ne couvriraient pas moins d'un kilomètre ou deux (1).

Après le géant, voici le nain :

C'est un minuscule brin de parchemin, une espèce de languette de peau fine et jaunâtre de la dimension d'une carte de visite allongée, exactement 0m,063 X 0m,168.

Cette particularité seule lui donnerait de l'intérêt. Le contenu y ajoute encore.

Ce n'est point, comme on pourrait le croire, l'oeuvre d'un pauvre diable, misérable et ruiné, liardant un ratailon de peau pour y coucher une note sans importance.

C'est une lettre d'un des plus hauts, des plus riches, des plus puissants seigneurs de nos contrées au Moyen Age, écrite à une commune honorée, respectée et importante.

Le seigneur était Aymar de Bernin, frère du légat Jean, archevêque de Vienne, lui-même archevêque d'Embrun (1235 + 24 mai 1245), ancien abbé de Saint-Pierre de Vienne et évêque de Saint-Jean de Maurienne (1221), que le dauphin Guigues-André priait d'être le protecteur de son fils Guigonet, que celui-ci reconnaissait humblement comme son suzerain, en lui prêtant hommage en 1237 et que l'empereur Frédéric II confirmait en 1238 en tous ses droits et privilèges régaliens (2).

La commune était celle de la Bréole (3), qui joua tou(1)

tou(1) pour servira l'histoire de Provence, par V. Lieutaud, bibliothécaire de la ville de Marseille. — N° 3 : Vente de la ville de Moustiers (BassesAlpes) au roi Robert, comte de Provenco, 27 mars 1313. — Aix, Hakaire, 1873, in-8°, 13 pp.

(2) Cf : RCCHAS: Biographie du Dauphiné, I, 8 (1856); de TERREBASSE. : Insc. de Vienne, II, 336-40 (1875); U. CHEVALIER : Doc, historiques sur le Dauphiné, XII, 24-26 (1868) et avant eux: Gallia Christiana, t. III (1715); ALBERT : Hist. du, diocèse d'Embrun, t. II, 1786, p. 121-124.

(3) Canton du Lauzet, arrondissement de Barcelonette (Basses-Alpes).


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jours un rôle prépondérant sur la frontière provençale, pleine de nobles et de personnages importants (1), et contre les remparts de laquelle, le 13 novembre 1586, fut tiré le dernier coup de canon des guerres religieuses de Provence.

Les circonstances politiques étaient critiques au moment où notre parchemin fut écrit.

On était au plus fort des luttes entre le sacerdoce et l'empire, lutte éternelle entre les deux cités dépeintes par saint Augustin et qui n'a rien perdu de son acuité au IXe siècle. L'Europe, la France, la Provence étaient alors aussi misérablement divisées qu'aujourd'hui sur cet,te question brulante, vitale, éternelle qu'est la question religieuse.

Le comte de Provence avait pris parti pour le Sacerdoce. Naturellement, ses ennemis, le comte de Toulouse, les républiques d'Avignon, Arles et Marseille avaient pris parti pour l'Empire.

Toutes les forces de l'empire venaient d'échouer misérablement, après un mois d'un vain siège, contre une bicoque comme Brescia (9 octobre 1238). Là dessus, le comte de Toulouse, plus habile qu'heureux, s'était empressé de faire la paix avec l'Eglise, et Arles venait de voir dans ses murs (décembre 1238) les deux partis se réconcilier solennellement (2).

Ce n'était néanmoins qu'une trêve, chacun le sentait bien et s'apprêtait à livrer le combat suprême dans lequel l'empereur Frédéric II, excommunié (mars 1239), allait jouer le rôle d'Antéchrist et l'Eglise triompher dans l'Empire, l'Italie, la France, Arles, Avignon et jusques en Syrie.

(1) Cf. nos mémoires : Le fort de Saint-Vincent du Lauzet en 1435, et Hommages bas-alpins, archives des Bouches-du-Rhône B. 1750 sq. La Bréole possédait un bailli royal, soumis à celui de Seyne.

(2) Cf. : P. FOURNIER : Le Royaume d'Arles, pp. 153-157.


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Aymar de Bernin ne quittait point son suzerain, Raimond-Bérenger, comte de Provence, prêt à l'aider de ses conseils, de son influence et, le cas échéant, de ses deniers.

C'est ce qu'il fit à Arles même, au commencement de janvier 1239, le lendemain de la transaction entre Guelfes et Gibelins. En prévision des luttes acharnées que l'on prévoyait pour le printemps, le comte avait eu recours à ses services et l'archevêque n'avait pas hésité à lui ouvrir largement sa bourse. En garantie, il reçut de RaimondBerenger le Castrum important de La Bréole, qui était justement du diocèse d'Embrun.

Aymar crut devoir en informer cette commune.

Il lui écrivit, le 21 janvier 1239, n. s., de Château-Renard, où il avait suivi le prince, le petit poulet suivant, qui par délicatesse, ne révèle pas l'importance des sommes avancées par lui :

Ay., permissione divina (1), Ebredunensis ecclesie minister, universis presentem paginam inspecturis, in vero salutari salutem !

Noverit universitas vestra quod nos confitemur et recognoscimus quod recipimus castrum de Bredola ex causa et nomine comodati a domino R. Berengario, illustri comité Provincie, promittentes nos dictum castrum eidem restituere bona fide quandocumque ab ipso vel ejus certo nuncio fuerimus requisitus.

In cujus rei testimonium presentem paginam sigilli nostri muni mine fecimus roborari,

Dalum apud Castrum-Raynardum, anno Domini M° CC° XXVIII° XII° Kal. febroarii.

Ainsi que la charte l'indique, on voit encore appendu au parchemin le sceau orinal d'Aymar de Bernin décrit et

(1) Archives dos Bouches-du-Rhône, B, 330. Le mot divina est en surcharge.


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gravé successivement par MM. Blancard (1) et Joseph Roman (2).

Outre son intérêt comme spécimen du style épistolaire de l'époque, cette pièce est peut-être la plus ancienne charte connue relative au village bas-alpin de la Bréole. C'est de plus un précieux document se rattachant à la lutte éternelle, à travers le monde et la Provence, entre le bien et le mal.

A tous ces titres, il nous a paru qu'elle méritait d'être publiée.

V. LIEUTAUD.

DIGNOIS ET BAS-ALPINS

au moyen âge

(Suite)

Ces vexations, d'ailleurs, les Dignois n'étaient pas seuls à les éprouver. A Sisteron, par exemple, les officiers subalternes de la Cour employaient pour se procurer de l'argent un curieux procédé. Le soir, la cloche du palais sonnait la fin du travail ; il fallait se hâter de tout abandonner pour arriver à l'heure fixée aux portes, sinon elles étaient

(1) Iconographie des sceaux et bulles des archives des Bouches-du-Rhône. — Marseille, Cayer, 1855, in-4°, p. 151 pl. 50 n° 2: + S. AYMARI : ARCHIEPI : EBREDUN, Aimar debout, de face, en habits pontificaux, crosse, mitré, bénissant (pas d'armoiries) 0,047 + 0,035.

(2) Sigillographie du diocèse d'Embrun, — Grenoble, Maisonville et Jourdan, 1873, 4° p. 35 et pl. 1, n° 3.


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fermées et il fallait ou coucher dehors ou payer une amende. Or les agents, voyant que les Sisteronais étaient toujours très exacts, avançaient ou retardaient l'heure de la retraite et ne tiraient de leur cloche que des sons incertains. Au lieu de laisser aux gens, pour se rendre à la ville, le temps nécessaire, ils fermaient la porte sous prétexte qu'ils sonnaient depuis fort longtemps et qu'on ne les avait pas entendus. A Digne, les vexations prennent parfois une tournure comique. Il était défendu aux habitants, avec juste raison d'ailleurs, de jeter le jour ou la nuit, dans les rues des balayures, des ordures, de l'eau corrompue (aquam fetentem). Cela se comprend : clans les rues étroites, obscures le jet de toutes ces matières ne pouvait avoir sur les passants que des effets désastreux. Mais pourquoi infliger une amende aux malheureux citoyens qui, poussés par le désir légitime de rafraîchir la température, répandaient devant leurs portes de l'eau propre ? Le bon roi Robert dut encore intervenir en 1319 et prier les agents trop zélés de laisser ses fidèles Dignois arroser leurs rues tranquillement.

Les geôliers eux-mêmes se mêlaient de tracasser nos pères. Le gardien des prisons royales n'avait rien trouvé de mieux, pour augmenter ses petits bénéfices, que d'exiger des malheureux que l'on confiait à ses bons soins 12 deniers par jour, qu'ils fussent coupables ou innocents. Il fallut encore réclamer. Ces geôliers étaient d'ailleurs des gens peu sensibles aux misères humaines et ils avaient à leur disposition des instruments de torture qui font rêver. Jugez-en plutôt. Parmi les nombreux fers employés, se trouvaient les ceps. Ils étaient composés de trois planches reliées entre elles par des vis en fer qui permettaient de les rapprocher à volonté. On faisait passer la planche du milieu entre les deux jambes du patient, les deux autres serrant les jambes extérieurement. On tournait fortement et on laissait le prisonnier réfléchir et crier à son aise. Je dois avouer pour l'honneur des geôliers dignois que ces


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instruments étaient particulièrement réservés aux ennemis politiques du comte, aux gibelins ; mais pour être gibelin on n'en est pas moins homme !

Les agents du prince n'étaient donc pas toujours aimables avec les habitants de Digne ; à leur exemple, les femmes et les enfants ne se gênaient pas pour traiter un peu cavalièrement, non les Dignois, mais leurs propriétés. On allait dans les jardins, dans les prés, on cueillait en passant quelques fruits par ci par la, et l'on se procurait ainsi un dessert varié et peu coûteux. Les dégâts devenaient si importants, en 1341, que nos pères se mirent encore à crier, se plaignirent au sénéchal qui fit droit à leur requête et enjoignit au bailli de punir ces amateurs de fruits à bon marché.

Toutes ces vexations étaient bien faites pour enlever au prince l'affection de ses sujets. Craignit-il que ses agents tondant de trop près leurs administrés, il ne restât plus rien pour lui, ou, eût-il peur de voir ses fidèles sujets faire la sourde oreille lorsqu'il leur demanderait quelque subvention extraordinaire? Toujours est-il qu'il se décida, le 5 janvier 1335, à envoyer à ses agents un beau règlement renfermant de nombreux articles pour mettre un frein à leur zèle intempestif. Ajoutons que ces lettres datées de janvier 1321 n'arrivèrent à Digne qu'en 1323. Le service des postes était-il mal fait en ce temps là, ou bieu les agents jugèrentils bon de retarder le plus possible l'arrivée de ces lettres, qui devaient mettre, en partie, fin à leurs petits bénéfices ? Je vous laisse le soin de conclure ! (1).

Quand nos ancêtres avaient contenté le comte et ses agents il leur fallait encore s'entendre avec l'évêque et son clergé, chose d'autant plus difficile que l'évêque résidait généralement à Digne, et que le clergé était

(1) Voir pour ces détails: Guiahard : Essai hisiorique sur le Gominalat; de Laplane : Histoire de Sisteron.


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pourvu de privilèges qui ne pouvaient que rendre envieux des malheureux pour qui la vie était fort dure. Cet évêque n'est pas seulement un haut dignitaire ecclésiastique, c'est encore un grand seigneur laïque et bien souvent, le caractère de ce dernier l'emporte sur celui du premier. Trop souvent il oublie qu'il représente dans son évêché un Dieu de paix et d'union, il perd de vue sa mission spirituelle pour ne se souvenir que de ses droits seigneuriaux (1). Logé dans ce fier donjon qui domine les misérables masures groupées à ses pieds, il n'est que trop porté à considérer les vilains qui s'agitent dans la vallée, qui peinent tout le jour pour retourner cette terre nourricière qui ne leur appartient pas, comme des êtres inférieurs dont on peut tout exiger. Leurs misères, il ne les connaît guère, il ne se mêle pas à eux ; il évite de traverser ces rues étroites, malsaines, où croupit le fumier ; pour aller de son château épiscopal au magnifique jardin qui occupe une partie du Pré-de-Foire actuel, il préfère suivre un passage voûté sur l'emplacement duquel on établira plus tard un jeu de paume. Ces Dignois lui doivent l'hommage : il le prétend du moins et l'exige avec la dernière rigueur, malgré les protestations des habitants (2).

(1) En 1038, l'évêque n'est pas encore seigneur féodal de Digne, c'est un Guigo qui possède alors les droits seigneuriaux. Son fils Hugo, devenu évêque de Digne, dut hériter du fief de son père et transmettre ses biens à ses successeurs, les évêques de Digne, qui devinrent ainsi seigneurs temporels. — Guichard. Essai historique sur le Cominalat, I, XLVI, XLVII, XLVIII.

Ce Guigo doit être le descendant de quelqu'un de ces leudes que Charles Martel ou Pépin le Bref avait gratifiés des biens d'Église à titre de précaire.

Voir, sur le rôle de l'évêque pendant la période franque, P. Viollet, op. citato, pp. 380 et suivantes.

(2) L'évêque est tenu de prêter serment d'hommage et de fidélité homagium et fidelitatem au comte d'après la transaction de 1257, mais cette sentence arbitrale lui reconnaît aussi le droit de recevoir l'hommage des habitants nobles ou non nobles pour leurs possessions et leurs personnes. — Guichard, Preuves, 18, pp. 36, 37.


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En sa qualité de seigneur féodal, il jouit de certains privilèges pécuniaires qu'il tient de sa directe qui s'étend sur presque tout le territoire de Digne. Il a le droit de basse justice (1) et l'exerce par l'intermédiaire de son officiai de qui relèvent d'ailleurs tous les cas qui concernent les clercs ; il lui revient des censés (fermages), des taxes (tailles), sur le blé, l'avoine, le vin, etc., il s'attribue le droit de s'adjuger les terres de ceux qui sont condamnés, c'est le droit de commisse ou de confiscation.

Il a le droit de lods (sur les ventes), un droit sur les foins, les moulins, les criées (2), etc. Je ne parle pas de ce qui lui revient comme membre du clergé, des dîmes et accessoires. Ces droits, il entend, quand il est doué d'un caractère altier, d'une humeur batailleuse, les faire valoir strictement, sans égard pour la misère des Dignois. Avec le comte naturellement il transigera. C'est ce qui se passa en 1257. L'évêque Boniface dut alors signer un compromis, établissant nettement les droits de chacun, compromis dont on a volontairement écarté les habitants. Et il faut trois ans de réclamations incessantes, l'intervention du comte, achetée sans doute bien cher, pour obtenir de l'évêque qu'il se dessaisisse de certains droits usurpés : droit de disposer des places et rues de la ville, droit de s'adjuger les graviers des rivières, droit de commisse, etc....

La paix ne régnera d'ailleurs pas longtemps. En 1267, le même évêque Boniface veut soumettre les Dignois à des peines arbitraires qu'il lui plaît d'imaginer. Ces derniers en appellent au comte qui leur donne raison.

(1) Depuis l'enquête de 1246 (Guichard, Preuves, 11, p. 31), le comte a la souveraineté, le majut dominium, mais le droit de basse justice se partage entre le comte et l'évêque, les plaignants peuvent s'adresser à la curio du comte ou à celle de l'évêque.

(2) Voir sur les criées, Guichard, I, 20, Preuves, 18, p. 37.


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Furieux, l'évêque recourt, en 1271, à une mesure extrême. Il lance l'excommunication contre tous les habitants. Il est difficile actuellement de se faire une idée du trouble que causait dans une ville une pareille mesure. C'était la mort religieuse, la cessation de toutes les cérémonies de l'Eglise ; plus de baptême, de mariages, d'extrême-onction. Quel désespoir, quelle consternation dans ce milieu si croyant ! Et cependant, malgré les pleurs des femmes, malgré leurs supplications, malgré leurs propres souffrances, malgré l'angoisse qui les étreignait, nos pères tinrent bon. Céder c'était abandonner le résultat de nombreuses années de lutte ! Forts de leur bon droit, ils résistèrent. Ils eurent recours au comte. Il était en Sicile : des députés s'embarquèrent donc pour Naples. Le roi Charles fut touché, il écrivit au sénéchal pour qu'il engageât l'évêque à ne plus tracasser et molester les habitants. L'évêque resta inflexible. Deux nouvelles lettres du comte ne produisirent pas plus d'effet. Et cependant un silence de mort pesait sur la ville : les portes des églises étaient fermées, les autels étaient dépouillés de tout ornement ; plus de son de cloches, plus de sacrements ; les malheureux mouraient sans recevoir les dernières consolations de la religion. Devaient-ils céder ? Puisque le pouvoir temporel ne pouvait rien pour eux, les dignois résolurent de recourir au supérieur de l'évêque, à l'archevêque d'Embrun, Jacques Sérène. Ce fut en vain ; ce dernier, ému par la détresse de nos ancêtres, eut beau engager Boniface à faire quelques concessions pour ramener la paix au milieu de son troupeau. Boniface ne répondit pas. Sommé de comparaître devant l'archevêque, il envoya seulement deux représentants qui ne purent défendre une sentence lancée sans raison suffisante et justifier leur supérieur de la grave accusation d'avoir obéi en cela à des sentiments de colère. Jacques Sérène cassa donc la sentence. Boniface en appela au pape ; mais l'archevêque d'Embrun plaida avec une telle


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émotion la cause des Dignois devant le saint Père qu'il obtint gain de cause.

Ce n'est pas là le seul exemple de l'intolérance des seigneurs ecclésiastiques du château. En 1373, Bertrand de Seguret était évêque de Digne ; la ville était dans la misère, la peste venait à peine de disparaître, les ponts, les digues étaient emportés ; il fallait trouver des fonds. On résolut de contraindre les clercs à contribuer aux dépenses. Ils résistèrent et l'évêque lança encore l'excommunication contre les habitants. Tout le château fut mis en interdit. Il fallut en passer par le compromis imposé par l'évêque. Il faut bien le dire, on fait, en ce moment, un étrange abus de cette arme terrible de l'excommunication. Prenez le Ve statut de l'Eglise de Digne du 22 mars . 1315; sur cinquante-un article, vingt-six sont consacrés à prononcer cette peine extrême contre autant de fautes. On excommunie pêle-mêle les usuriers, les augures, les devins ou faux prophètes, les adultères, les faux témoins, les prêtres qui garderaient chez eux des concubines, les incendiaires, les voleurs de grand chemin et surtout les ennemis de l'Eglise, ceux qui donnent le conseil de ne pas payer les dîmes. Cela se conçoit encore : mais pourquoi cette peine terrible contre ceux qui mangent gras le lundi et le mardi en carême. Faut-il s'étonner si, en 1326, on est obligé de prendre des mesures contre les excommuniés qui ne font aucune démarche pour se décharger de cette peine, qui poussent même le cynisme jusqu'à parader sur les places publiques et à contrefaire les excommunicateurs ?

L'évêque est entouré de nombreux serviteurs attachés à sa personne, non seulement comme seigneur spirituel, mais encore comme seigneur temporel. Tous doivent se considérer comme bien au-dessus des habitants du château ! Non contents de refuser de contribuer aux charges de la cité, ils se livrent encore, paraît-il, à la fraude ! Mais nos ancêtres, bien que courbés sous le joug, avaient


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parfois la tête près du bonnet et ne craignaient pas de se faire prompte justice eux-mêmes.

Il était défendu, par exemple, d'introduire du vin étranger dans la ville. Or, quelques prud'hommes (notables) soupçonnant les domestiques, les gens de l'évêque, de faire de la fraude s'étaient, le 22 mai 1347, postés sur le pont des Eaux-Chaudes pour prendre en flagrant délit les fraudeurs. Ils voient venir un des familiers de l'évêque, Jean Alberger, muni d'une grande corbeille. Ils demandent à vérifier le contenu, Alberger refuse ; aussitôt, ils se précipitent sur lui, le traînent jusqu'au milieu du pont comme s'ils voulaient le jeter à l'eau et lui enlèvent la corbeille. Elle était pleine d'herbes destinées à l'usage de la maison épiscopale ! Jean Alberger se hâte de courir chez l'officail de l'évêque, se plaignant de l'outrage, des blessures reçues et se déclarant déjà à moitié mort, « et dominus Johanes in lecto jacet infirmus et plus speratur de morte quant de vita », le pauvre homme ! Heureusement, il y avait eu effusion de sang, l'affaire était de la compétance du bailli. Devant ce magistrat tout fut remis au point : on n'avait pas voulu offenser l'official ; Alberger n'avait reçu que quelques horions et la salade n'était pas perdue ! On transigea; l'affaire n'eut pas de suite. Mais ce fait a une portée sérieuse. Il est un exemple frappant de l'énergie de nos ancêtres quand il s'agissait de défendre leurs droits.

C. CAUVIN.

(A suivre.)

Le Gérant ; CHASPOUL.


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LES POSSESSION

de Saint-Victor dans les Basses-Alpes

TOPOGRAPHIE DU POLYPTIQUE DE WADALDE

Par DAMASE ARBAUD

(Suite)

B. — VILLA DOMADO.

Le quartier d'Endoume, ou mieux de Doume, comme on l'appelait au siècle dernier, avant que l'affixe se fut incorporé au nom (1), indique l'emplacement de cette possession qui avait tiré le sien soit de la proximité de la maison de Saint-Victor, soit plutôt d'un nom topique antérieur, qui a subsisté. Des chartes postérieures au dénombrement fait sous Waldade confirment cette attribution. Parmi les biens attribués au cellerier de Saint-Victor (2), il y en avait deux à Inter Vineas, l'une confrontant Lambert Adalbert, et l'autre à la fontaine d'Itier, bornée au couchant par le chemin de l'Huveaune et au midi par celui qui va à l'église Saint-Etienne, aujourd'hui Notre-Dame du Mont. Ce serait donc sur le versant méridional du coteau de la place Saint-Michel qu'il faudrait chercher ce colonat d'Inter Vineas. D'autres titres nous permettront peut-être de préciser mieux encore sa position. Salicon et sa femme vendent à Saint-Victor (3) une terre joignant l'Huveaune et Notre-Dame de la Perle, et lui donne pour confronts les

(1) Achard, Statistique, IL, 214.

(2) Charte 40.

(3) Charte 89.


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mêmes Lambert Adalbert et Hier, que nous venons de voir. Ce colonat d'Inter Vineas était donc sur les bords de l'Huveaune, près de Sainte-Marguerite ; car c'est ainsi que s'est transformé le Sancta Maria que dicitur Margaritoe des titres du moyen âge ; c'est au même point que nous conduit la recherche d'un des autres membres de la villa Domado.

Le 24 juin 840, Sifroy et Erleuba, sa femme, donnent, entre autres biens, au monastère de Saint-Victor, la villa de Carvaillan, dans le faubourg de Marseille (1), et une charte fort curieuse, sur laquelle j'aurais à revenir plus tard, fixe ainsi les limites de cette possession : du midi, le sommet des montagnes ; d'un autre coté, l'Huveaune, au point où elle reçoit les sources qui coulent aux environs ; au levant, la rivière, là où se trouvent d'anciens tombeaux dont les restes jonchent le sol, et du couchant, du point de la rivière qu'on nomme Albarète à peu près la longueur d'une stade en allant vers le midi, puis la ligne s'infléchit un peu vers le levant jusqu'à l'endroit qu'on appelle Cotes et jusqu'aux montagnes (2).

Si le nom de Carvaillan, resté à une partie du territoire du hameau de Sainte-Marguerite, ne fixait pas d'une manière précise l'emplacement des biens donnés par Sifroy, la donation à Saint-Victor de l'église de Notre-Dame de la Perle ne laisserait aucun doute, puisqu'il est dit que cette église est située entre Caravaillan et l'Huveaune (in territorio quod jacet inter Cavallianum et flumen qui dicitur Vuelna) (3). C'était donc aux environs de SainteMarguerite qu'était situé la colonie de Code comme celle d'Inter Vineas, car je ne crois pas qu'on puisse nier l'identité de son nom avec le locus ubi vocant Cotes de la

(1) Charte 28.

(2) Charte 27.

(3) Charte 86.


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charte 27. La mutation du t en d étant très fréquente dans les titres de l'époque, et ces deux colonies déterminent l'emplacement de la villa Domado, dans le bassin que traverse l'Huveaune, depuis le coteau de la Vierge de la Garde jusqu'aux montagnes qui le ferment du coté du midi. 1. Ad Nemphas ?

3. Ad Code. — Voir ci-dessus.

2. Inter Vineas. — Voir ci-dessus.

4, A Ruinolas. — La lecture de ce mot est douteuse et peut-être faut-il lire Arvinolas, je penche même pour cette dernière version, parce que l'autre serait le seul exemple dans le polyptique où le nom d'une colonie est précédé de la proposition a, tandis qu'il y en a un certain nombre où la proposition manque. D'ailleurs, dans un quartier du territoire de Saint-Geniez, voisin de Sainte-Marguerite, dans la banlieue de Marseille, Arcouleux (1) et Rouleus, peuvent satisfaire à l'une ou l'autre des deux lectures. Peut-être aussi, si le titre porte bien a Ruinolas, ce nom se rapporte-t-il aux mausolées antiques que la charte 27 donne pour confronts à Carvaillan.

6. Ursiniangas. — L'anse de l'Ourse, derrière la Major. Dans un mémoire plein d'intérêt, M. Martin a établi que cette anse était un empiétement moderne de la mer, et qu'elle n'existait pas encore à une époque postérieure au dénombrement de Wadalde. Au lieu de la mer, il y avait un vallon que désigne le mot Angoes, dérivé du grec «yvea, vallis, qui dans la basse latinité signifiait vallon (2). Bien que peu éloignée des autres possessions de la villa Domado. la colonie du vallon de l'Ourse en était séparée par le port et la ville elle-même, aussi l'a-t-on portée après coup dans le dénombrement, après qu'on a eu fait la somme des autres

(1) Des titres antérieurs l'appellent Arcolas, charte 52.

(2) Voir Ducange : Glossarium.


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membres de cette villa, circonstance dont le polyptique n'offre pas d'autre exemple.

C. - VILLA LAMBISCO.

Lorsque Honoré III appela les Bénédictins dans l'abbaye désolée de Saint-Victor, il leur donna une partie des biens qui avaient appartenus aux Cassianistes. Dans rénumération de ces biens se trouve une église de Saint-Victor, dans le diocèse d'Aix, et dans le territoire du château de Lambesc (1). C'est là bien évidemment un débris de l'ancienne villa Lambisco, une des possessions les plus étendues au temps de l'évêque Wadalde. Bien que son centre fut à Lambesc, elle étendait ses colonats dans le diocèse d'Arles et dans la partie occidentale de celui d'Aix. Mais un grand nombre étaient incultes. Pour d'autres, on manque de renseignements suffisants : des colons sont inscrits sans qu'on sache à quel fonds de terre les rattacher, toutes circonstances qui indiquent un bouleversement récent et paraissent se rattacher à l'invasion des Sarrasins, appelés par Mauronte, ou à celle plus désastreuse peut-être pour ces contrées, des soldats de Charles Martel accourus pour chasser les Arabes.

1. 2. In Siverianis. — Servane, château, commune de Mouriès (Bouches-du-Rhône). Cette colonie paraît avoir été une des plus importantes : et bien que son nom soit répété deux fois sur le polyptique, elle n'en formait qu'une seule colonie, comme le prouve l'addition qui termine le dénombrement et qui ne donne que vingt-deux membres pour la villa Lambisco, alors qu'il y en aurait vingt-trois si Siverianis était compté deux fois. Observons de plus que le mot colonica n'est pas répété à la seconde fois, ce qui ne manque pas quand il y a plusieurs colonies sur le même point, comme on peut le voir peu après pour Burbuliana et pour Marcella. Un moment

(1) Charte, 23.


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j'avais cru que Siveriana pouvait se rapporter à Savarengue, forêt de la commune de Vitrolles, mais la terminaison iana a généralement donné celle de ane; tandis que c'est la terminaison en ico qui s'est transformée en engues, ou argues, comme nous aurons l'occasion de le voir mainte fois dans la suite.

3. In Marte. — Etang de Marthe. La partie méridionale de l'étang de Berre porte encore ce nom, qu'il devait à la prophétesse qui accompagnait Marius ; dans les chartes ce nom s'est transformé en stagnum marticum (1), d'où est venu celui de Martigues. A l'autre extrémité de la villa Lambisco, dans la commune d'Orgon on trouve une ferme qui se nomme la Fouent de Marthe (font de Harte dans Cassini). J'ignore à laquelle de ces deux localités se rapporte le nom du polyptique. Le chanoine Mag. Giraud a cru qu'il s'agissait de la font de Mars dans la commune du Castellet, sans réfléchir que la villa Lambisco ne pouvait être transportée dans le canton du Bausset.

4. In campo Miliario. — Tour de Montmeillon, Montmillan, ferme dans la Camargue. Une borne miliaire

trouvée à Arles plusieurs fois reproduite, et dont Millin a publié le dessin (2) porte :

... Arelate ma...

Miliaria poni. s — M. P. I.

Des explications diverses ont été données de ces deux lignes de l'inscription; sans nous arrêter à les discuter, ne peut-on supposer que ce mot miliaria, très distinctement gravé, a donné son nom au champ où la borne était placée, ce qui aurait été dans ce cas à un mille d'Arles, comme les Milles, hameau important de la commune d'Aix.

(1) Charte, 200.

(2) Voyages dans le midi de la France, III, p. 509.


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' 5. In Roveredo. — Ce nom, qui désigne un lieu planté de chênes, peut s'appliquer à une foule de points compris dans les limites de la villa Lambisco. Je cite : La Royère, ferme et iscle de la Durance, dans la commune de Charleval (Bouches-du-Rhône), et un Rouyère dans l'affouagement de 1665 ; Roures, un des sommets de la montagne des Côtes, qui sépare Lambesc de Rognes ; le Rove, voisin de l'étang de Berre ; le Rouet, etc.

6. Dominicio... ?

7. Siverianis. — Voir dessus n° 1.

8. In Revereto. — Evidemment le même que n° 5.

9. In Burbuliana. — M. Blancard a proposé la Barben. J'hésite à adopter cette identification, parce que je ne vois pas par quelle transformation Burbuliana aurait passé pour arriver au nom moderne, et que d'ailleurs des titres du XIe siècle portent déjà Barbent (1). Boulbon satisfairait peut-être mieux aux conditions étymologiques. La racine évidente de ce nom est burba, qui, dans la basse latinité signifiait boue, bourbe, et qui a donné son nom à Bourbon-l'Archambault, si l'on en croit Adrien de Valois (2). N'en serait-il pas de même du Boulbon des bords du Rhône ?

10. In campo Macuni. — Mousse. Ferme et quartier de la commune de Lambesc. Valmousse était un fief qui avait été démembré de la seigneurie de la Barben.

11. In Plama ?

12. Maurisca. — Font moresque (3), dans le territoire de Puyricard. Un vallon dans la commune de la Barben porte aussi le nom de val dei Mourous.

13. 14. Ad Marcella. — Castel Marseillés ? Ant. de Arena seul en fait mention. C'est le terroir, comme j'ai

(1) Charte, 236.

(2) Notit. Gall. p. 104.

(3) Bouche, Hist. de Provence, I, pp. 38, 210, 253.


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appris des habitants sur le lieu, où est maintenant la tour de Bouc (1). La Statistique des Bouches-du-Rhône (2) avance, sans en donner de preuves, que ce nom lui vient d'un château bâti par les Marseillais vers le XIIe siècle mais on sait quels fonds il faut faire sur les assertions de la Statistique quand elle n'apporte pas de titres contemporains. Ce nom, qui n'est écrit nulle part, et que la tradition conserve, n'est-il pas, au contraire, un indice d'une très haute antiquité ?

15. In Argentia. — Argence, ferme, commune de Fourques (Gard), bien que située sur la rive droite du Rhône (ultra aquam Rodanum, in comitatu Arelatense) (3). Le pays d'Argence dépendait du diocèse d'Arles et l'archevêque en était le seigneur direct, comme le prouve un hommage de Raymond, comte de Toulouse, du mois d'août 1178 (4). Il n'y a donc rien d'étonnant qu'il fit partie de la villa Lambisco, qui paraît s'être étendue dans tout le diocèse d'Arles.

16. Valle Quinina. — Saint Quinin, qui fut plus tard évêque de Vaison, avait quitté le monde pour se retirer dans une solitude dans le diocèse d'Aix, le lieu de sa retraite est aujourd'hui inconnu. Serait-ce trop de hasarder de croire que la Vallis Quinina en garde le souvenir. Le saint, il est vrai, est appelé dans les anciens titres S. Quinidius, qui aurait dû donner Vallis Quinidia, mais la langue du peuple qui en avait fait saint Quinin pouvait bien logiquement dire Vallis Quinina.

17. In Armellaria. — L'Armillière, mas dans la Camargues aux bords du grand Rhône.

18. In Burbauliana. — Voir n° 9.

(1) Bouche, Zoo. cit, I, 377.

(2) II, 963.

(3) Charte 188.

(4) Histoire du Languedoc, 3, Preuves, col. 145.


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19. Seucia. — Suès, hameau important de la commune de Lambesc. Il formait autrefois une communauté distincte, portée dans les anciens affouagements sous le nom de Seusa, et sous celui de Suë dans celui de 1665.

D. — VILLA BEDADA.

Cette possession entourait l'étang de Berre. Si elle n'a pas laissé de trace de son nom, c'est qu'en réalité celui qu'elle portait, elle ne le devait qu'à une circonstance passagère. Bedatum, dans la langue des chartes d'alors, correspondait à ce qu'on a appelé plus tard un défens, bois veterz, ditz vulgairement Bedats (1), disait la coutume d'Aix. Villa Bedada ne signifiait donc que lou deven, et si l'on tenait à retrouver ce nom, il y a dans la commune de Marignane, une colline qui porte encore ce nom. De fait, toutes les terres qui avoisinaient l'étang de Berre, toute la région des étangs, alors que les travaux de défrichement n'existaient pas ou n'étaient pas entretenus, n'étaient bonnes qu'à être pâturées ; et l'on sait combien y sont encore communs aujourd'hui les coussous, garrigues entremêlées de lagunes où l'on élève des troupeaux. Toutes les colonies de cette possession étaient incultes, toutes portent la mention apsta, ce qui prouve qu'elle était établie dans un terrain ingrat, pour lequel on ne pouvait trouver aucun colon.

1. Oliveto. — Olivastro, ferme, canton de Gignac. Les Olives., ferme, commune des Martigues, étang de l'Olivier, commune d'Istres. Nous ne savons à laquelle de ces localités se rapporte Oliveta; nous les indiquons pour faire voir la fréquence de ce nom dans ce pays.

2. Pontiglas. — Ponclum, ferme, commune de Châteauneuf. Pour justifier cette attribution nous observerons

(1) Ducange, v°, Vetatum.


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que Melun est appelé Meteglo dans la table théodosienne. Dailleurs, ce mot de pont s'appliquait aux langues de terre qui séparaient les étangs. Un jour, saint Isarn, suivi de ses moines, vient à Marignane trouver l'archevêque d'Arles et lui demander pour les besoins de la table de son monastère, quelque partie de la pêche sur le pont qui est entre l'étang et la mer (de ipso ponte qui est situs inter stagnuin et mare). L'archevêque leur donna non seulement le dixième de tous les poissons, mais encore il y ajouta une bourdigue, (unum gurgustrium, quod lingua rustica bordiculum vocant) (1) qu'exploitait un prêtre de Féz. Le pont de Ponteau, le hameau de Ponteau dans la commune des Martigues, ne paraissent pas avoir une autre étymologie, et un de ces ponts doit être aussi l'origine de notre Pontiglas.

3. Amdula. — Val d'Antoulen, commune de Saint-Mitre.

4. 5. Mariolas. - Les Saintes-Maries. Une très ancienne légende veut que Marie, mère de Jacques, et Marie Salomé soient venues terminer leurs jours sur les côtes de Provence, dans l'île de la Camargue, là où fut bâtie plus tard la ville des Saintes-Maries. Or, on appelait autrefois Mariola, les prêtres chargés de représenter aux fêtes de Pâques les trois Maries, qui viennent embaumer le corps de Jésus : interim in revestiario parantur tres Marioloe quorum duo indutoe sunt casulis albis et tercia dalmatica alba, coopertis capitibus amictu, tenentes in manibus poma aurea in signum aromatum. (2). Le Mariola du polyptique n'est-il pas la trace de la croyance qui plaçait aux Saintes-Maries le tombeau des trois Maries. A moins qu'on ne veuille voir dans ce mot un diminutif de Marie comme viola était un diminutif de via, et croire qu'il se rapportent à cette

(1) Charte 219.

(2) Ducange, V. Mariolas, édition Carpentras.


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région des étangs qui est à la partie occidentales de l'étang de Berre.

6. Orto. — Le Jardin, commune de Châteauneuf.

7. Casa Framberto ?

8. Montiglos?

9. Faxalonga. — Les Faisses, commune de Miramas.

10. 12. Ad Oliveto. — Voir ci-dessus.

il. Molarias. — Les Moulines, commune de Miramas.

13. Casale. — La Cassine, commune de Berre.

14. Fontem Mauri. — La Fouent dei Mourou, dans la commune des Martigues, près du hameau de SaintPierre. Cette fontaine est appelée Fons Maurosia dans la charte 217. Une autre lecture de la charte porte fontem auri, et dans ce cas il s'agirait d'une ferme appelée Fontoris, dans la commune de Châteauneuf.

15. Sperariolas. — La plaine d'Epourillon, commune des Martigues.

16. Casales ?

17. Cervariaga. — Servarengue, fôrêt, commune de Vitrolles.

18. Clapes. — Claps, dans Antonius Arena, baillage d'Aix, ou est-il ?

19. Bagnarias?

20. Junividunum. — Gignac ? surtout en supprimant le suffixe Dunum, caractéristique d'un lieu sur une montagne ; les Grands-Nids ou Gines, port de la côte.

21. Ripus. — Ribes-Hautes, ferme, commune de Berre.

22. Calcis. — Sur la voie Aurélienne, qui de Rome se rendait à Arles par les Alpes-Maritimes, on trouve entre Marseille et les Fossae Mariannae une station qui porte le nom de Calcaria. Nous croyons que notre colonie correspondait à cette station. Et que l'on admette avec la statistique qu'un Calas, près de Trébillane, ou mieux Calissane, comme le veut M. Rouard, ou Carré, comme le croyait Bouche, ou Saint-Victoret comme le dit d'Anville, elle se trouve toujours dans la circonscription de notre villa.


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23. Maximiana? 24. Salescaria. — Nous adoptons pleinement l'opinion de M. Blancard qui voit Carry-le-Rouet dans Sales-Caria.

Une charte de 840, presque contemporaine du polyptique (1), porte entre autre donations in pago Aquense seu Exuensi villam que dicitur Bedata desuper fluvium Durentie cum capella sancti Marcellini. Les éditeurs du cartulaire ont pensé, et nous croyons, avec raison, qu'il s'agissait de l'hermitage de Saint-Marcelin, dans la commune de Rognes. Mais du moment que le mot Bedata a la signification du terrain enlevé à la vaine pature, il a pu se retrouver ailleurs. Nous savons qu'il y a peu de communes rurales en Provence qui n'aient leur devens.

E. — VILLA MARCIANA.

Nous avons ici un secours précieux dans la charte 291 du cartulaire de Saint-Victor, fragment d'un cartulaire plus récent que celui de Wadalde, plus fourni de noms topiques dépendant de notre villa : celle-ci y est emplacée entre la Durance, l'Eze et un cours d'eau appelé Solariolum, débaptisé depuis et que l'on peut aussi bien identifier avec le torrent innommé de Corbières, qu'avec les torrents aux noms provençaux des Vabres à Ansouis, de Laval à Cadenet ou autres, minuscules affluents de la Durance et du Lez, venant du Luberon.

C'est, en somme, toute la partie méridionale du Luberon, qui faisait jadis la partie vauclusienne et bas-alpine du grand diocèse d'Aix, au delà de la Durance.

La ville principale, chef-lieu de toutes ces possessions transduranciennes était au centre de cette région. C'était la villa Marciana, dont le nom est à peine changé de nos

(1) Charte, 28.


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jours. Le peuple l'appelle Marcialy et la carte d'étatmajor Martialis. C'est encore aujourd'hui un domaine important et un bâtiment monumental, château flanqué de quatre tourelles. Notre texte prouve qu'il remonte aux temps les plus reculés. Non seulement il existait au Ville siècle, mais encore, à sa dénomination on reconnaît aisément un de ces nombreux fundi romains appartenant à un Marcius et de là appelé Villa Marciana. Ce fut un fief ou arrière-fief important jusqu'à la Révolution appartenant aux Michaelis.

Voici ses dépendances dans l'ordre où nous les donne le polyptique, avec leur identification probable.

1. In Medio Valle. Le Mièou, au nord de Lauris, audessus de la chapelle de Saint-Roch, en montant vers le Luberon. C'est probablement l'Amelio de la charte 291.

2. Leviriaga. Aujourd'hui Fiarague, à la Bastide-des Jourdans, près l'ancienne chapelle de Saint-Pancrace, érigée probablement par les moines victorins pour le service religieux du quartier. C'est très probablement le Liberago de la charte 291.

3. In Ribas. C'est encore le nom du quartier à Cadenet lou Ribas, Riba, dans la charte 291.

4. In Cadaneto, Cadenet même.

5. Ad Pargarinnarias mot mal écrit qui peut aussi se lire Pargarnivarias. C'est Pradines, beau château et domaine, séjour de plaisance, naguère, du poète J. Autran, de l'Académie française. Il est dans la commune de Grambois, au-dessous de Fiarague, au confluent de l'Eze et des torrents de Vitroles. A côté, se voient des ruines anciennes, qui pouvaient bien être celles des mansi victorins.

Peut-être pourrait-on aussi l'identifier avec le vallon de Bernardine, au-dessus de Corbières. Mais Pradines nous paraît préférable à cause de son importance incontestable et très ancienne.

6. Ad Marciana, ad Petro : c'est le nom du tenancier : chez Pierre, près Marcialy. Ce nom ne se retrouve plus.


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7. In Amanolatis, qu'il faut probablement identifier avec l'Amann de la charte 291. Nous l'identifions avec Amat près de Sivabelle, campagne au-dessus de Beaumont, entre les chapelles de Saint-Jean au midi et SaintMartin au nord, - quoique sous sa forme actuelle ce mot ressemble au nom d'un propriétaire moderne.

8. In Lubinianicus, nom difficile à identifier. Régulièrement il devrait donner Lugnargues ou Louvignargues. Nous ne connaissons rien de semblable dans la région. Evidemment, ce mot est un dérivé de Luberon et désigne un domaine caché dans ses replis. Serait-ce le Jas de Loniou, entre Mirabeau et Grambois, au nord de Labazin et d'Aubion, au nord de Regarde-moi-venir, et au pied de ruines dont l'attribution aux Templiers, indique l'ancienneté ? Le Jas de Loniou est appelé Jas de Conio sur quelques cartes. Identification difficile et douteuse.

9. Super Roca. Cette Colonica doit être identifiée avec le Roucas, domaine important près Collongue, entre Cucuron, Vaugine, Lourmarin, Cadenet et Ansouis, avec statues, eaux courantes, parcs, etc.

10. In Corviliatis, ne peut être que Corbières.

Outre ces domaines, la charte 291 mentionne encore de nombreux moulins, qui sont ceux de Vitroles et de Grambois, une terra Guapincense, qui est Guap à l'orient de Pertuis ; Bacianes, probablement Vaugine ; une villa Gaudello, peut-être la Gavède à Ansouis, peut-être vieux souvenir de l'antique peuplade des Caudellenses, bien connue par une inscription antique de Cadenet : la Font qui est la Font- Vieille d'Ansouis ; Riganion qui est Riganel, près la Bastide-les-Jourdans; Sabacianicus, Senicinis, peut-être Sannes; Grudiliates, peut-être Le Gron, au quartier de l'Abbaye, entre Villelaure et Pertuis ; Ortus, représentant des jardins et des terres arrosables ; Peraredo, un quartier pierreux, comme celui qui sépare Vaugine de Lourmarin, et quelques autres lieux dont


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nous ne saurions indiquer l'emplacement actuel. Domadese, Faniciates et Rivorias.

F. — VILLA BETORRIDA.

Sur la voie romaine qui, de Fréjus allait à Aix, une station portait le nom de ad Turrem, que tous les commentateurs s'accordent à placer à Tourves ; c'est là aussi qu'il faut placer la villa Betorrida; probablement à une époque qu'il n'est pas possible de déterminer, une deuxième tour avait été ajouté à la tour romaine et la localité avait ajouté à son nom l'affixe réitératif. Aussi, dans le moyen-âge, le nom de Tourves se présente toujours avec la forme plurielle : Turres, Turreves, Torrivi, Turribi, etc.

1. Cenazello. Sénés, ferme, commune de Camps ; les Censiés hameau, commune de Brignoles ; Vallon du Cendrier, près de Roquebrussane.

2, 3 et 7. Albiosco. Nous ne pouvons croire qu'il s'agisse ici d'Albiosc, dans le canton de Riez, puisque pour l'atteindre nous serions obligé de traverser l'Ager Sinacus. Il s'agit probablement de quelque ferme dont le nom a disparu. On sait d'ailleurs combien sont communs en Provence les noms dérivés de la racine alb, et nous en avons rencontré un assez grand nombre ; et les limites de la villa Betorrida s'étendant presque de la ville d'Aups au plan d'Aups, près de la Sainte-Baume, serait-il étonnant qu'un point intermédiaire eût emprunté son nom à la même racine?

4. Asaler. Peut-être le même que le 29.

5 et 6. Nonticlo ?

8 et 9. Curia. Lou Coura, ferme dans la commune de Tourves, entre cette ville et Brignolles.

10. Cusanulas, le Couron, ruisseau. Pons de Bras, sa femme et ses enfants donnent à Saint-Victor une condamine située dans le terroir de Bras et ayant pour con-


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fronts,"d'un côté, la rivière de Causalone; de l'autre, la terre appelée ad Caironem que donna Pons Félix. Dans l'acte de donation de Pons Félix cette dernière terre est appelée Condamine de Quadrone (1). Elle existe encore aujourd'hui sous le nom de Cadrit, et sert à fixer la position de Causalone. D'ailleurs divers titres de la même époque appellent aussi Causalo la rivière qui passe à Apt et qu'on nomme aujourd'hui le Caulon. Dans son nom moderne, le Couron de Bras semble avoir gardé le souvenir de Cusanulas du polyptique.

11. Carmillo, Sancto-Promacio. Saint-Probaci, ferme et hermitage à Tourves. La confusion de Saint-Probace et Saint-Promesse se retrouve ailleurs dans le cartulaire. Ainsi, dans la charte 663, une chapelle aux portes de Forcalquier est désignée sous le nom de Ecclesia SanctiProbacii, alors qu'il est certain par une foule d'autres titres et par le nom du quartier que cette chapelle était dédiée à saint Promasse. Ici, la confusion a été faite en sens inverse. L'hermitage et la ferme de Saint-Probace à Tourves sont au milieu d'un bois connu sous le nom de Saint-Jullien. Les charmes étaient probablement fort nombreux dans cette forêt, de là le nom de charmille de Saint-Probace.

12 et 23. Cumbis. Vallon de Combes, commune de Mazaugues, source de Garami.

13 et 25. Massimana. Majureau, ferme, commune de Tourves. Le mot latin n'est que la traduction du nom provençal.

14. Asinarias. Bouriquet, ferme, commune de Correns. Même observation que ci-dessus.

15. Terciano. Terrabi, commune du Val.

16. Cenazellis. — Voir ci-dessus au n° 1.

17. Tullo ?

(1) Cette donation est de 1062, et la confirmation par Pons est nécessairement postérieure à cette date, bien que de peu de temps, puisque les mêmes personnes apparaissent dans ces deux actes. Chartes 311 et 373.


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18. Galiano. Garrai, ferme, commune de Brignoles. C'est probablement là qu'était construite la chapelle dont il est question dans diverses confirmations par les papes ou l'archevêque d'Aix (1). La charte 844 ne permet pas de la confondre, avec la Gayolle, puisqu'on y lit SanctiStephani de Torreves, ecclesiam de Gailem, Sancti Juliani de Geisola.

19. Cléo ?

20. Gencianicus. Val Geancelle, ferme, commune de Rougier.

21. Nidis ?

22. Vencione. Le monastère de Saint-Victor possédait dans la vallée de Vances, une maison que les Sarrasins détruisirent et qui fut reconstruite au commencement du XIe siècle. L'archevêque d'Aix consacra la nouvelle église en 1033. Les deux chartes qui nous apprennent ces faits (2) ajoutaient que la vallée de Vances était entre Artigues et Esparron-de-Pallières, là où la carte de Cassini place Notre-Dame d'Arquet.

24. Tasseriolas. Clasci du Tas, commune de Camps, quartier du Tassi ?

26. 28. Camarjas ?

27. Sugnone ?

29. Salo ? Seillon, Sellone, dans les chartes (3) on sait combien l'a et l'e changent facilement du latin au provençal. Ainsi, la ville de Salon ne s'appelle que Seloun.

30. Puncianicus. La Puissine, commune de Nans.

31. Campellis. Camps.

32. Rosolanis. Saint-Maximin. Ce n'est pas sans hésitation que nous donnons cette attribution, mais nous savons par des titres nombreux et authentiques que Rodani était

(1) Chartes 221, 232, 844.

(2) Saint-Victor, chartes 268, 269.

(3) Charte, 222.


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le nom primitif de la localité où est aujourd'hui SaintMaximin. Or, le Rhône qui portait le même nom Jâtin est appelé en Provence lou Rose. N'y a-t-il pas là une transformation identique à celle que nous proposons et qui se trouve déjà dans le mot grec poSov d'où les Latins ont fait rosa.

33. Speluca. Notre-Dame de la Speluque, chapelle, commune de Montfort. Bouche a cru que c'était le titre de la paroisse (1), tandis qu'il s'agit d'une chapelle rurale portée sous le nom dé Speluque dans la carte de Gassini.

G. — VILLA VEL AGER SINAGA.

Il y a une ferme de la Sine à Vauvenargues, les gens du pays l'appellent la forteresse de Sine (2).

Les éditeurs du Cartulaire de Saint-Victor ont placé cette possession à Sénanque, dans le département de Vaucluse ; M. Blancard a cru y voir Senas et M. Mortreuil l'emplace à Senez. L'ordre géographique, si exactement suivi par le rédacteur du polyptique repousse ces diverses attributions, et l'Ager Sinaca devait être voisin de la circonscription de Tourves. Signes répondait bien à cette condition, mais on ne trouve aux environs de ce village, que les cours d'amour ont illustré, aucun nom pouvant se rattacher raisonnablement aux divers membres de cette possession, et pour atteindre ceux dont l'attribution est incontestable, il nous fallait forcément enjamber sur les voisins, supposer des enclaves dont nous n'avons pas d'autre exemple; d'un autre côté, je trouve dans les statuts de Raymond Béranger, de 1235, publiés par M. Teissier, à la suite de son histoire de Cotignac :

(1) Histoire de Provence, t., II, p. 216.

(2) Statistique, II, 876.

10


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Syna (1) et Bastides et Ponteves et Bargema et Artinhosco, très milites.

Ce Syna devait être voisin des autres lieux qui devaient fournir avec lui trois hommes avec leurs chevaux pour les cavalcades, ces bastides doivent être la bastide de Pontevès, du dénombrement de 1200, et lou bastidoun doou prévôt locus inhabitatus sancti Christophori, aux environs de Barjols. Or, au-dessous de Regusse est encore une ferme qui porte le nom de la Sine, et je n'hésite pas d'y placer les restes de l'Ager Sinaca.

1. Ulmes. Les Ormeaux, ruisseau, commune de Mont pezat.

2, 3, 8 et 9. Ad Fabricas, Fabrègues, fief dans la commune d'Aups.

4. Elenicis, Lorgues.

5. Bais. Les Baisses, hameau, commune de Fos-Amphoux.

6. Lancione ?

7. Cassaneto ?

10, 11 et 12. Bagarris, Bagarris, ferme, commune de Bauduen. C'est cette localité qui a fait croire à M. Mortreuil que la Villa Sinaca était à Senez, parce qu'il a cru naturellement qu'il s'agissait du lieu détruit de Bagarris, dans la commune du Bourguet.

13. Mairolas. Les Molières, ruisseau, commune de Bauduen. Le nom de Mairolas se rencontre trop souvent dans le polyptique pour qu'il ne provienne pas d'un accident naturel du sol. D'un autre côté, ce nom de Molières est très commun en Provence pour désigner des quartiers dont les terres sont naturellement humides.

14 et 15. Fontelaigas. A côté du ruisseau des Molières, non loin de la ferme de Bagarris, liait la fontaine de Sorps, aujourd'hui Fontaine-l'Evêque, cette rivale de Vaucluse.

(1) Le texte publié par les éditeurs du Cartulaire de Lérins, p. 4, porte Silans.


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Serait-ce trop se hasarder que de croire que c'est à cette localité que se rapporte le nom de Fontelaigas avec sa terminaison augmentative.

16. Bugiata. Boguis, ferme, commune de Régusse.

17. Dimicinis. La Donine, ferme, commune de La Verdière ?

18. Juncariolas Les Jonqueiroles, ferme, commune de Fos-Amphoux.

19. Artigenis. Artignosc, nous ne donnons cette traduction que comme douteuse ; la terminaison osc étant une de celles qui ont le moins varié, nous aurions pensé à Artigues, si cette localité n'était pas comprise dans la villa Bettorida.

20. Sagione ?

21. Laboraria. Château de Louvière, commune de Montmeyan, près du château de Fabrègues. Bois de Louvière, commune de Saint-Julien-le-Montagnier.

22. Fagito ?

(A suivre.)


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DIGNOIS ET BAS-ALPINS

au moyen âge (Suite)

A Manosque, les habitants se débattaient contre la fiscalité oppressive des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, mais leur opiniâtreté venait à bout de toutes les tentatives de leurs maîtres. Ils devaient réserver au commandeur de l'Hôpital les pieds des porcs qu'ils abattaient dans la ville. Petit à petit, le commandeur en arrivait à exiger la moitié de la bête : les Manosquins crièrent et firent inscrire sur le livre de leurs privilèges que les filets ne devaient pas excéder la valeur de 6 sols. Les Manosquins étaient gourmands ; les jours de fête, leurs femmes leur confectionnaient, parait-il, des pâtés de viande, de poisson, de pâtisseries au fromage, aux herbes et même aux oignons ! L'Hôpital ne voulut-il pas prélever un droit sur ces panadas ou tortels ! Cette fois-ci, encore, les Manosquins se récrièrent et l'Hôpital dût leur laisser savourer en paix leurs petits pâtés aux oignons (1).

Digne ayant un évêché, possédait un Chapitre. A la tête, siégeait le prévôt, personnage presque aussi puissant que l'évêque, il était seigneur du Bourg et possédait une grasse prébende et de curieux priviléges. Il s'était, par exemple, réservé le droit de prendre toutes les semaines, dans la saison de la maturité, des figues et des raisins, pour sa table, dans le domaine des Plantats ; il avait le

(1) Voir là-dessus le livre si curieux des privilèges de Manosque, publié par M. Isnard, archiviste.


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quart du jardinage produit dans le quartier des EauxChaudes ; il avait la dîme du vin (environ 400 coupes) ; il percevait à Gaubert, à Courbons, à Marcoux, etc. (1).

Les membres du chapitre, les chanoines, quoique moins bien pourvus, avaient aussi de bonnes prébendes Audessous d'eux, des chapelains, vicaires bénéficiers, participaient aux distributions générales qui se faisaient après les offices, mais c'était là une cause de querelles. La paix ne régnait pas toujours parmi les clercs. Les membres du clergé, à cette époque, avaient perdu la pureté primitive et avaient adopté, quelques fois, des moeurs grossières, des habitudes guerrières qui ne s'accommodaient guère avec leur mission. Le quatrième canon du concile provincial assemblé à Seyne en 1267 (on appelle canons les règles établies par les conciles) fut obligé de revenir sur une défense déjà faite plusieurs fois aux clercs, de porter sur eux des couteaux-poignards. Voilà qui ne dénote pas des habitudes bien pacifiques ! Les chanoines, d'ailleurs, ne paraissent pas avoir mené une vie exemplaire. Les statuts doivent sans cesse leur rappeler leurs devoirs : défense de s'absenter, obligation d'attendre que les bougies soient allumées pour commencer l'office. Il fallait même, paraît-il, avoir un registre pour noter les absents. Les clercs n'observaient pas toujours le silence à l'église. Quelques-uns ne se gênaient pas pour blasphémer, pour jouer aux dés, faire l'usure et même, Dieu me pardonne, entretenir des concubines! Aussi, les statuts reviennent-ils sans cesse, sur les amendes à infliger aux coupables, qui paraissent, d'ailleurs, avoir été surtout sensibles à ces arguments.

Vous le voyez. C'est tout un monde curieux qui s'agite dans cette étroite petite ville, tout un monde indiscipliné, préoccupé surtout d'intérêts matériels.

(1) Voir Guichard. Cominalat, I, 270. (L'énumération serait trop longue.)


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Et de quelle importance jouit le clergé du moyen âge.

Non seulement il possède d'énormes privilèges, exemptions de tailles, de taxes communales, mais il a encore un droit de contrôle sur la vie de tous les habitants. A cette époque, un testament ne peut être valable, s'il n'est fait en présence d'un prêtre. Les fidèles doivent se confes ser au moins une fois l'an, sous peine d'être privés de la sépulture ecclésiastique, à moins que les héritiers ne veuillent composer et payer une amende. Les prêtres sont chargés de noter ceux qui se confessent, ceux qui sont en retard (1). Comment échapper à la main-mise de l'Eglise qui dispose au besoin du bras séculier pour faire exécuter ses sentences.

Mais ne croyez pas que nos ancêtres aient perdu tout sentiment d'indépendance. Leur vie est dure, il leur faut disputer sans cesse à leurs oppresseurs les maigres profits obtenus par un labeur acharné; leurs revendications échouent bien souvent ; mais ils reviennent toujours à la charge, et leurs efforts sont quelquefois récompensés par le succès.

Avec les seigneurs des châteaux voisins, avec les nobles fixés à Digne, avec les juifs, c'est-à-dire avec tous ceux qui voudraient être des privilégiés, les contestations sont fréquentes et quelque mal armés qu'ils soient pour la lutte, bien que des chefs autorisés à les défendre leur fassent défaut, les Dignois souvent tiennent tête victorieusement à leurs adversaires.

Trop resserrés de ce côté-ci de la Bléone et des EauxChaudes, les Dignois débordent, acquièrent des terres à Courbons, aux Sièyes, au Chaffaut, à Gaubert. Or, ces acquisitions sont vues d'un mauvais oeil par les seigneurs voisins, jaloux de se voir ainsi frustrés des redevances

(1) Ve statut de l'Eglise de Digne. Voir statuts de l'église cathédrale de Digne, traduits par M. Nicolas Taxil, Prévot, 1682.


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dues par ces biens quand ils étaient cultivés par leurs vilains. La tentation est trop forte d'imposer les forains qui cultivent les meilleures terres et enlèvent leurs récoltes sans rien en laisser au seigneur. Tous les jours, ce sont des vexations continuelles, des troupeaux qui abîment les vignes, malgré les gardes établis. En 1281, 1282,1297 les contestations avec les seigneurs de Courbon et des Sièyes deviennent plus graves. Voici maintenant que le seigneur de Gaubert, qui perçoit un droit de péage (passage) sur les marchandises traversant son territoire pour gagner Digne, s'avise de vexer les Dignois. Il veut les empêcher, quand ils reviennent de faire leurs achats en Provence, de passer par le Chaffaut. Le chemin est plus court, plus facile. N'importe ! Il faut qu'ils passent par Gaubert, afin de payer la taxe. A Courbons, les seigneurs ont été déboutés de leurs prétentions. Furieux, ils excitent la population, l'ameutent contre les Dignois. Un jour, les habitants de Courbons, se précipitent en armes sur les gardes des vignes, les mettent en fuite en saisissent un qu'ils incarcèrent après l'avoir dépouillé et lui avoir distribué maints horions (1).

A Digne même, résident quelques seigneurs, noble Rostang, seigneur d'Entrages, les deux frères Malsan, Ferréol de Barles, la famille Aperioculos (2). Tous ces nobles personnages refusent d'acquitter les charges dues par les terres qu'ils ont acquises des roturiers. Il faut

(1) Guichard, op. cit. passim.

(2) II y a beaucoup de nobles en Provence. Les bourgeois de certaines villes ont le privilège d'être faits chevaliers. P. Viollet, § 1, p. 447, note 3. Voir Laplane, Histoire de Sisteron et Arnaud, Viguerie de Forcalquier: Cette existence des seigneurs à Digne nous est attestée par l'enquête de 1240. Nous y voyons que les bans et les leydes leur appartiennent. D'ailleurs, la convention de 1260 stipule que les nobles prendront part à la répartition des charges : Tres probi homines et unus miles. — Guichard, Preuves, page 44.


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pour les y contraindre de longues, longues démarches, des procès interminables, mais là encore la ténacité de nos pères triomphe des obstacles. En 1337, les dernières résistances sont vaincues.

Restent les juifs. Favorisés par Charles II, ils sont assez nombreux à Digne. Ils se livrent au commerce, à l'industrie: ils refusent de payer les taxes royales et communales, sous prétexte qu'ils ont traité avec le comte, pour le paiement d'une taxe annuelle qui les dispenserait de toute autre contribution. D'un autre côté, les habitants sont furieux contre eux parce qu'ils ont établi dans le marché des tables pour la vente de leurs viandes. Ne se permettent-ils pas aussi de se baigner avec les chrétiens aux Eaux-Chaudes. Quelle étrange prétention ? Ne vous étonnez pas trop de cette indignation, le régime dans lequel vivent les Dignois n'est pas fait pour leur inculquer des idées de large tolérance. Les deux partis, disons-le à leur louange, se montrèrent fort sages. Ils nommèrent des arbitres et signèrent un compromis. En 1337, les juifs s'engagèrent à payer les impôts du comte, comme les autres habitants, à participer aux taxes établies pour l'entretien des ponts, des voies publiques, des canaux. En revanche, ils gardèrent leurs tables et purent aller se baigner librement. De nouvelles contestations qui s'élevèrent, en 1374 et 1377, se terminèrent par l'injonction du bailli aux juifs d'avoir à contribuer aux taxes de la communauté.

Les Dignois apportaient la même ardeur à défendre les quelques privilèges dont ils jouissaient et qu'ils avaient obtenus à prix d'argent. Celui qui leur tenait le plus à coeur était le privilège du vin. Quand ils avaient cultivé avec un soin scrupuleux leurs vignes et enfermé dans leurs caves le vin dérobé à la cupidité des privilégiés, ils ne pouvaient supporter que des étrangers vinssent leur faire concurrence. Ainsi, ces derniers n'avaient-ils pas le droit d'introduire du vin à Digne ; cette facilité


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était réservée aux seuls habitants. Naturellement, ce droit leur était contesté par les seigneurs des châteaux voisins ; d'où des luttes, des querelles, dont ils sortaient toujours à leur avantage, pour peu qu'ils eussent pris la précaution de s'assurer la protection du comte ou de ses agents, moyennant finances, bien entendu.

Ils tenaient tellement à leurs privilèges qu'ils voyaient la fraude partout. Un jour, le nommé Paul Boère, ou Boire, un nom prédestiné, avait introduit à Digne neuf coupes de vin, plus 180 litres apportés des Mées, afin de célébrer dignement les noces de sa soeur qu'il avait mariée à un habitant des Mées. Le prétendu avait fourni le vin ; les invités avaient bu à sa santé les 180 litres, ce qui prouve une capacité peu ordinaire ! Que pouvait-on leur reprocher ? Il fallut cependant l'intervention du juge pour calmer les Dignois.

Ce vin auquel ils tenaient tant, leur jouait parfois de vilains tours. Jugez-en plutôt :

Une année, le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, quelques jeunes gens s'étaient rendus aux bains, et là, s'étaient livrés à de copieuses libations. L'ivresse est, dit-on, mauvaise conseillère. N'eurent-ils pas la fâcheuse idée d'aller se baigner, après boire. Quelques femmes occcupaient les baignoires ; ils eussent dû ne pas insister et s'éloigner. Cependant, poussés, par je ne sais quelle instigation diabolique (diabolica instigatione perversi, dit le texte), ils enfoncèrent les portes et se fussent assez mal conduits, si les cris éperdus des femmes (clamor immensus) n'eussent attiré d'honnêtes citoyens qui les mirent dehors. Il leur en coûta une forte amende. C'était justice!

Les Dignois jouissaient encore d'autres privilèges, par exemple, de ne pas contribuer aux tailles levées dans les châteaux voisins où ils avaient des biens. Les gens de Courbons, des Sièyes, naturellement étaient furieux de voir des étrangers, qui possédaient souvent les meilleures


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terres, refuser de payer leur part des charges incombant à la commune, d'où rixes, attaques. En 1320, un procès avec Courbons dura cinq ans ; il coûta aux Dignois, 2,000 livres. Et encore le procès se termina à l'amiable, grâce à l'intervention charitable de l'évêque Guillaume de Sabran.

Il y avait encore de nombreuses contestations au sujet des péages, des droits à lever sur les communes voisines pour entretenir le pont sur la Bléone, etc., mais je passe.

Vous le voyez, c'est la lutte, la lutte sans trêve, sans relâche.

Pour ne pas être écrasés dans cette bataille pour la vie, à cette période si dure de la féodalité, nos pères devaient essayer de se glisser dans cette hiérarchie féodale, en obtenant le plus de privilèges possible. Ces privilèges, ils les faisaient insérer dans des chartes conservées religieusement. Ils pouvaient ainsi limiter les exigences des seigneurs. Quand ils ont rendu moins lourd le fardeau des redevances féodales, alors seulement, petit à petit, d'une manière inconsciente, ils arrivent à revendiquer d'autres libertés.

Mais leur première préoccupation est d'alléger le faix des impôts.

Ces impôts sont lourds et nombreux (1).

Voici d'abord ce que leur demande le comte : les fouages ou tailles, impôt perçu par feu, dont sont exempts les nobles, les tabellions, avocats, notaires, procureurs, ecclésiastiques (2).

Le cens ou fermage, dû par chaque terre ; les lods, droit de mutation des propriétés (3) ; l'albergue, qui consiste

(1) Voir Guichard, Gominalat, Preuves 16, 11,31.

(2) Arnaud, Viguerie de Forcalquier, II, 454.

(3) Arnaud, Viguerie de Forealquicr, II, 509. Guichard, Cominalat, I, 451.


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dans l'obligation d'héberger, de loger le souverain et sa suite, ses soldats, ses chevaux lorsqu'il passe à Digne (1) ; la gabelle, droit perçu sur le sel et affermé à des spéculateurs, qui en retirent le plus d'argent possible (2) ; les droits de péage, levés sur les marchandises, pour l'entretien des grands chemins. On les perçoit à Digne par charges : il y a la grosse charge, celle du cheval; la petite charge, celle de l'âne; le prix varie suivant la nature de la marchandise (3).

Les prix n'étaient pas très élevés, malheureusement les seigneurs, les clercs, passaient en franchise et les malheureux payaient. A tous les pas d'ailleurs les péages se succédaient. C'était un moyen si simple de se procurer de l'argent! Il y a encore bien d'autres impôts: redevance sur la chasse, droit de contalage; redevance de deux panaux d'avoine (4) ; leyde, droit sur les marchandises exposées en vente; cosse, droit de mesurage, sans compter les cavalcades ou service militaire dû pendant quarante jours par les seigneurs de la communauté (5). Ce sont là les impôts ordinaires. Mais que de fois le comte fait appel à ses dévoués sujets pour les imposer extraordinairement! Veut-il acheter le château de Valernes, vite il envoie la note à payer, ci : 100 livres pour les Dignois. A-t-il envie du château de Geniez, nouvel appel à leur bourse, ci, 100 livres ; l'achat du château de Lambesc, leur revient encore à 100 livres. J'arrête là cette énumération. Il ne faut cependant pas oublier les quistes ou quêtes (6)

(1) Guichard, Cominalat, I. Arnaud, op. cit., II, 463.

(2) Guichard, Salinum est domini Comitis quod emitur ut melius potest et venditur. Preuves, II, 31 et 32.

(3) Voir pour détails, l'enquête de 1246. Guichard, II, 20 et II, 31.

(4) Arnaud, Viguerie de Forealquicr, II, 478.

(5) Arnaud, Viguerie de Forealquicr, II, 467.

(6) Arnaud, Viguerie de Forealquicr, II. — Lavisso et Rambaud, Histoire générale, II. 445.


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(le mot a une étrange éloquence !) Le comte veut-il aller voir l'empereur, veut-il armer son fils, marier ses filles, il prie ses sujets de l'aider de leur bourse. Aussi, devaientils trembler toutes les fois que croissait la famille de leur gracieux souverain. Et, si les hasards de la guerre faisaient que le comte tombât entre les mains de l'ennemi, les Dignois devaient contribuer à le racheter. C'est ainsi que les Provençaux, pour délivrer Jacques d'Aragon, le mari de leur reine, fournirent la forte somme de 40,000 ducats. Et les dons gracieux? Les comtes de Provence en abusent réellement. Mais ne faut-il pas payer la conquête des deux Siciles, du Piémont ? Parfois même le sans gêne est évident. Ce bon roi Robert ne s'est-il pas avisé de faire mettre sur son testament une clause qui obligeait chacune des villes provençales pourvues d'un évêché ou d'un archevêché à faire célébrer tous les jours une messe pour le repos de son âme ! Depuis lors, toutes les année,s, les Dignois sortirent pour assurer le repos de l'âme du défunt 3 onces d'or de leur poche ! Que de malédictions dut valoir à Robert cette clause ruineuse.

Encore, s'il n'y avait que les impôts du comte! Mais l'évêque est seigneur féodal. Comme tel, il perçoit en commun avec le comte les bans (1) (amendes perçues pour rendre la justice), les leydes, les droits de latte (sur les débiteurs), incant (sur les enchères publiques). Il faut payer pour les arcs construits sur les rues, payer pour les bancs devant les maisons, payer pour les marchandises suspendues aux piliers, payer pour les fours, les moulins, les graviers des rivières, pour les ouvertures pratiquées dans les remparts. Ajoutez à ces impôts la dîme due au clergé, les testaments, le casuel, les cor(1)

cor(1) pour le détail la transaction do 1245, Guichard, Cominalat, Preuves, 18, II, 38, 39.


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vées (1), et vous verrez que de multiples obligations incombent à ces pauvres gens (2).

Et je ne cite que pour mémoire les frais de procès nécessaires pour se faire rendre justice, les frais de députation auprès du souverain, les menus cadeaux aux personnages qui daignent honorer Digne de leur présence. Aux sénéchaux, aux juges, on offre de l'argent, du vin, des repas, afin d'obtenir leur protection.

Et les épidémies qui désolent le pays, la peste, les inondations, les invasions, les ravages d'Arnaud de Cervoles, des Tard-Venus, des Tuchins, dont il faut acheter le départ à prix d'argent ? Le Pape, pour s'en débarrasser, n'est-il pas obligé de leur allouer une grosse somme et sa bénédiction ?

Pauvre Jacques Bonhomme ! combien était amer le pain que tu mangeais !

Heureusement, l'excès de misère des habitants du château allait avoir pour résultat l'union de tous les membres. Cette union est déjà étroite quand il s'agit de remédier à quelque calamité, par exemple, à un incendie (3). Mais que de démarches, que de permissions pour s'assembler (4). Ils n'ont ni constitution municipale, en 1245, ni magistrats pour les représenter. Quand il s'agit d'une affaire générale intéressant la commune, il faut la permission du sénéchal pour assembler un parlement public, réunion de tous les chefs de famille, et nommer, sous la

(1) Voir 11 dessus, Arnaud, Viguerie de Forcalquier, II, 494, 495, 499, 503, 532, 533, 508, 545, etc.

(2) Ces impôts sont d'autant plus lourds que le comte, l'évêque, n'assuraient pas, comme le fait l'Etat de nos jours, beaucoup de services publics.

(3) Un incendie a détruit la maison de Ranulph Alberic.

(4) Première autorisation demandée au bailli pour assembler quinze prudhommes (notables) ; deuxième autorisation pour en assembler vingt-cinq ; troisième pour rassembler tous les chefs de famille ; quatrième enfin, pour délibérer au sujet de l'impôt à appliquer au paiement de l'indemnité.


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surveillance du bailli et du juge, les syndics chargés de poursuivre une affaire déterminée (1).

Ainsi, dans le compromis de 1257 sont-ils spoliés honteusement par le comte et le seigneur (2). Tout ce qu'ils peuvent faire est d'inscrire en marge leur laconique protestation : non audita civitale.

Déconcertés un moment par le sans-gêne avec lequel on sacrifiait leurs droits les plus évidents, les Dignois ne tardèrent pas à se concerter. La chose leur était rendue facile par l'existence des confréries (3). Ce sont des associations par quartiers, réunissant tous les chefs de famille. Organisées dans un but religieux, pour s'occuper du culte, des cérémonies, des processions (leurs chefs s'appelaient prieurs, abbés), elles n'avaient pas tardé à dévier, à devenir des sociétés de secours mutuels (4) ; elles furent le germe de l'organisation municipale. Là seulement, on pouvait se réunir, s'entendre librement. Les trois confréries dignoises, du Saint-Esprit, de la Traverse et de Soleilhe-Boeuf, poussées par quelques généreux et énergi(1)

énergi(1) Cominalat, I, 27, 28, 29.

Voir aussi à ce sujet Arnaud, Histoire de la Viguerie de Forcalquier, I, 135. et suivantes. Parfois, le bailli détermine très exactement le nombre d'habitants qui doivent se réunir. Exemple : Guichard, II, 75, 76, 77. Les syndics sont nommés pour une affaire spéciale. Exemple : transaction de 1260 Guichard, Cominalat, Preuves, II, 42, « et Pctrus Mercaderius sindicus universitatis castri seu civitatis Digne nomine et vice hominum dicte universitatis habens etiam ad hoc speciale mandatum. »

(2) Le comte et l'évêque se sont tout attribué : police des foires et marchés, donation des tutelles et curatelles, perception des bans, droit de pacage, propriété des iscles et graviers, etc. Guichard, I, 22.

(3) Guichard, Cominalat, Preuve, 33, II, 77. Le syndic et les communaux consultent les confrèries pour savoir si les habitants préfèrent la taille payable en un seul terme, grossa talha, à la taille payable en plusieurs termes talha minuta.

(4) Guichard, Cominalat, I, appendice 9.


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ques citoyens donnèrent l'impulsion, et, en août 1260, le comte et l'évêque consentirent à une transaction avec les habitants de Digne.

Parmi les clauses diverses restreignant l'autorité du seigneur, nous trouvons ces quelques mots (1) : « Item que trois des habitants et un gentilhomme soient élus et choisis toutes les années pour cominaux, qui ayent le pouvoir de diviser et parquer les tailles, icelles exiger, limiter les terres, décider les procès et difficultés des murailles, rues, endrones et chemins publics, canaux des eaux et arrosages (2). C'est tout ! C'est peu et c'est beaucoup ! Les représentants de la communauté, à l'origine simples répartiteurs et exacteurs de l'impôt, pourvus d'une juridiction limitée aux voies publiques, aux canaux, sont les ancêtres de nos maires et de nos officiers municipaux. D'abord ils interviennent rarement et timidement au nom des habitants ; puis ils sont assistés de conseillers, leur assurance croît et ils commencent à se conduire comme les représentants de la cité (3). Mais dans les circonstances importantes, il faut toujours, ne l'oublions pas, réunir tous les habitants et nommer des syndics, députés élus pour l'affaire seulement.

(1) D'après une traduction du XVIIe siècle conservée aux archives.

(2) Guichard, Cominalat, Preuves 19, II, 44. « Item quod tres probi homines et unus miles quolibet anno ponantur et poni debeant Comunes seu Comunales qui habeant potestatem dividendi quistas et talhas et eas extrahendi seu exigendi et terras limitandi et questiones parietum et andronarum et viarum publicarum et ductus aque dirimendi, qui tres probi homines et unus miles eligantur et ponantur ad predicta omnia et singula facienda ad requisitioneni et voluntatem proborum hominum castri seu civitatis Digne et de mandato Bajuli. »

(3) Voir pour le mode d'élection, l'élection du 20 mars 1344. Guichard, Cominalat, II, 299. Les habitants sont convoqués par le juge de la curie et le sous-viguier remplaçant le bailli, tous ne sont pas présents ; on adjoint aux quatre cominaux, douze conseillers des comptes, le 27 mars 1344

p. 301, 302) et trois auditeurs (Preuves, pp. 288 et II pp. 354, 361).


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A partir de 1344, peu à peu, les cominaux nommés par toute la communauté, le dimanche de la Passion qui précède le dimanche des Rameaux, interviennent dans tous les procès à la place des syndics (1).

Leur intervention n'est pas toujours légale. Qu'importe ! Nos concitoyens se forment ainsi à la vie politique et, en 1385, comme récompense de leur constante fidélité à Marie de Blois, ils obtiennent des syndics, magistrats annuels, représentant d'une manière constante et dans toutes les affaires, l'ensemble de leurs concitoyens (2).

De 1245 à 1385, les progrès ont été sensibles, l'union a été féconde. Les habitants du château, d'abord simples colons établis sur les terres de leur seigneur, l'évêque soumis à toutes ses exigences, liés par cette terre qu'ils s'étaient engagés à cultiver, avaient dû longtemps baisser la tête. Privés de chefs, n'ayant ni assemblées régulières, ni magistrats, ils virent peu à peu disparaître les privilèges du château de Digne.

Tandis que beaucoup de cités voisines, comme Sisteron, Moustiers, jouissant déjà des privilèges du Consulat, étaient affranchies de nombreux droits, les habitants du château étaient livrés à l'arbitraire du comte et de l'évêque. L'excès même de leur misère amena une réaction. La lutte s'engagea ; dès 1200, les premières libertés étaient conquises ; à la fin du XIVe siècle, nos ancêtres

(1) Avant cette date, leur rôle est bien effacé. Ils apparaissent rarement dans les actes avant 1309 et leur apathie est si grande, leur insouciance est si forte qu'ils ne se donnent même pas la peine de rendre compte de leur gestion ; des notables plus zélés firent alors décider que les cominaux seraient assistés de conseillers. Plus tard, on leur adjoignit des auditeurs des comptes, charges de vérifier les recettes et les dépenses des cominaux.

(2) En somme, le château n'a pas été une véritable commune ; il est ce qu'on peut appeler une ville de bourgeoisie ; elle n'est pas une personnalité féodale mais elle jouit seulement de certaines franchises.


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étaient arrivés à endiguer, pour ainsi dire, le flot toujours croissant des exigences féodales. Ils avaient mis à leur tête des protecteurs naturels pris dans leur sein, destinés à les guider dans cette conquête pénible des parcelles lentement acquises de cette liberté mille fois plus précieuse que l'or, comme le dit un des vieux registres des délibérations de la municipalité de Sisteron : « Libertas sit auro incomparabilis. »

Ces résultats, ils les avaient obtenus malgré leur faiblesse, malgré plusieurs siècles d'oppression, au prix d'efforts persévérants. Dans cette marche en avant vers le progrès, vers la liberté, rien ne les avait rebutés. Ils avaient généreusement, sans compter, sacrifié à la poursuite de ce noble but leur argent et leur sang.

Ces efforts, j'ai tenu à vous les faire connaître, trop longuement peut-être. Pardonnez-moi d'avoir abusé de votre patience. En parcourant, à votre intention, ces pages, témoins laconiques mais éloquents de leurs angoisses, il me semblait vivre de la vie de ces héroïques travailleurs. Je les voyais, de l'aube au crépuscule, peiner sur le sillon lentement tracé ; je les voyais, le soir, gravissant, le dos courbé, les étroits sentiers menant au château ; je les suivais, dans les rues encaissées, malsaines, où, au son de la cloche seigneuriale, ils devaient s'enfermer, se parquer, pour dormir d'un lourd sommeil de bête de somme. Je me les représentais, dans les confréries, serrés dans une salle obscure, enfumée, parlant à voix basse de leur oppression, de leur misère, de leurs projets. Je me les représentais aussi dans les parlements publics, où malgré la présence des agents du comte, du seigneur, redressés enfin, redevenus des hommes, se serrant les coudes, ils réclamaient à grands cris un lambeau de ces libertés à peine entrevues. Et j'admirais leur énergie, leur opiniâtreté et j'oubliais qu'une étroite limite m'était imposée pour vous parler d'eux !

C'est à ces aïeux, c'est à cette foule trop souvent

11


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anonyme que je tenais à envoyer le salut respectueux, filial, attendri d'un de leurs descendants qui a pendant quelques jours souffert de leur peines, tressailli de leurs joies. Obscurs ouvriers de la première heure, vous avez depuis longtemps disparu sans avoir pu jouir du résultat de vos travaux ; vos os tapissent maintenant cette terre que vous avez baignée de vos sueurs ; mais vos efforts ne sont pas perdus. Vos fils ont marché sur vos traces. Ces libertés que vous aviez si péniblement arrachées au despotisme féodal, ils n'ont cessé de les accroître lentement mais sûrement.

Il nous appartient maintenant de tirer une leçon de ces exemples. Cet héritage, nous ne pouvons le transmettre amoindri à nos descendants ; ces efforts, il nous appartient de les continuer, il nous faut aussi semer pour les générations futures ! Il nous faut travailler, nous instruire, faire triompher la pensée de la force brutale, il nous faut marcher sans trêve, sans interruption, sans lassitude vers cet idéal où tendent tous les peuples : toujours plus de justice, de liberté, de fraternité.

(Conférence faite à Digne. Mars 1902).

C. CAUVIN.

(A suivre.)


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MAUBEL

SEIGNEURS DE CALLISSANNE (1), CHATEAUNEUF DE VOLONE (2), LE CHAFAUD (3), LE SAMBUG (4), MALEMOISSON (3), MAUBOUSQUET (5), MONS (6), PONTEVÈS (7), ROGNETTE (8), SAINT-MARCELLIN (9), SAINTE-CATHERINE (10), SAINTECROIX (11), VALBONETTE (12), VOLONE (13), ETC.

ARMES : d'or au cheval effaré de sable, au chef d'azur chargé de trois molettes d'or.

SUPPORT : des licornes d'argent (14), ou des Silènes (15).

CIMIER : une tête de cheval.

DEVISE : Inductilis nisi inter arma (18). Ou : Ductus et vectus (16).

(1) Viguerie d'Aix, commune de Lançon (Bouches-de-Rhône).

(2) Viguerie de Sisteron, canton de Volone (Basses-Alpes). On écrit aujourd'hui officiellement Volonne, comme aussi le Ghaffaut.

(3) Viguerie de Digne, canton de Digne (Basses-Alpes).

(4) Viguerie d'Aix, commune de Vauvenargues, canton d'Aix (Bouches-duRhône.)

(5) Près Toulon (Var).

(6) Viguerie de Draguignan, canton de Fayence (Var).

(7) Viguerie de Barjols, canton de Barjols (Var).

(8) Démembrement de Pontevès.

(9) Démembrement de Mons.

(10) Commune de Pontevès.

(11) Viguerie d'Aix. commune de la Roque-d'Antheron, canton de Lambesc (Bouches-du-Rhône).

(12) Viguerie d'Aix, canton de Lambesc (Bouches-du-Rhône).

(13) Viguerie de Sisteron, chef-lieu de canton (Basses-Alpes).

(14) Robert.

(15) Meynier.

(16) E. Perrier.


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BARCILON de Mauvans s'exprime ainsi au sujet de la famille MAUREL, dans sa Critique du nobiliaire de Provence : « Pierre MAUREL, premier médecin de Charles d'ANJOU, duc du Maine, dernier comte de Provence, est la tige des MAUREL d'Aix. Ce prince le qualifie noble dans son dernier testament de 1481 (1), il lui lègue la somme de 6,000 livres avec sa bastide du Biau ; il lègue sa bibliothèque aux Dominicains de Saint-Maximin, excepté tous les livres de médecine qu'il lègue à Pierre MAUREL. Ce légat, très important pour ce siècle, marque la considération que ce prince faisait de lui. Cette bastide du Biau consistait en ces beaux domaines qui sont dans les plaines, entre Aubagne et la Ciotat, en vue de la mer. Ces domaines obligèrent Jacques, fils de Pierre, de résider dans le lieu de la Ciotat. Les descendants de Jacques y ont fait leur demeure jusqu'à Antoine MAUREL, capitaine des vaisseaux du Roy qui, ayant dissipé ses biens au service, son fils, François DE MAUREL, vint s'établir à Aix. Antoine et Pierre MAUREL, enfants de François, furent obligés de réparer la perte de leurs biens par le négoce et les grandes affaires qu'ils entreprirent, lesquelles leur ayant réussi, Antoine acquit une charge de trésorier général de France, en la généralité d'Aix, les terres du Chafaut, de Malemoisson, de Valbonnette, Sainte-Croix, etc.

» Pierre, son frère, fut trésorier des Etats du Pays ; il acquit un office d'auditeur en la Chambre des Comptes et la revendit pour acheter, comme son frère, un office de trésorier général de France en la généralité d'Aix, le 5 mai 1665. Il acquit aussi les terres de Pontevès, SainteCatherine, Volone, Maubousquet.

» Il impétra des lettres de réhabilitation du roy en 1672, envers ses dérogeances et celles de son frère. Ils ont fait plusieurs branches ».

(1) Voir ce testament du 10 décembre 1481 dans Noël GAILHARD, Remontrances de la noblesse de Provence au Roy, 93.


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ROUX-ALPHERAN (1) accepte cette origine, ainsi que MAYNIER, qui l'amplifie en y ajoutant plusieurs MAUREL illustres, avant Pierre, sans en donner aucune filiation. Mais ROBERT, ni ARTEFEUIL ne remontent au-dessus d'Antoine MAUREL, époux de Catherine ARNAUD, où s'arrêtent aussi les jugements de noblesse. Du reste, le testament de Charles d'Anjou, disant expressément que la métairie de Biau était dans la baronnie de la Roche-Bernard, située dans le Maine, il fallait plus que de la bonne volonté pour la transporter en Provence, entre Aubagne et la Ciotat.

Dans les Preuves de Malte fournies en 1701, pour la réception de Jules BOYER de Bandol (dont la mère était MAUREL de Pontevès), on ne parle pas de ce Pierre, légataire de Charles d'Anjou et l'on remonte seulement à :

I. Jacques MAUREL, nommé au testament de son fils, Pierre,

d'où :

II. Pierre MAUREL, fit son testament le 21 décembre 1548 (2) en faveur de son fils Antoine. Il avait épousé Honorade de GARS,

d'où : Antoine, dont l'article suit :

III. Antoine MAUREL épousa, suivant contrat du 10 février 1551 (3), Catherine ARNAUD, fille de Pierre et de Jeanne DE CAPISSUCHI ;

d'où : François ;

IV. François MAUREL, né à la Ciotat, fit son testament

(1) Rues d'Aix, II, 268.

(2) Pierre Ausset, notaire à la Ciotat (Pr. de Malte. BOYER, de Bandol, en 1701.)

(3) Pierre Ausset, notaire à la Ciotat. Robert dit à tort que ce mariage se fit à Aix.


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le 5 mars 1602 (1), par lequel il institue pour héritiers ses trois fils. Il avait épousé à Aix, suivant contrat du 13 novembre 1583 (2), honnête demoisellle Sibylle TROUILLAS (Alias TROUILLAR), fille de sire Blaise et de honnête damoiselle Bernardine LOYSE (OU LOYQUE), d'où : 1° Antoine, dont l'article suit ;

2° Pierre, tige de la branche de Volone, rapportée plus loin ;

3° Blaise, dont on ignore la destinée ;

4° N..., mariée à Jacques TYRAN, est mentionnée dans le contrat du 21 décembre 1618.

V. Antoine MAUREL, né à la Ciotat, est qualifié marchand dans son contrat de mariage ; il vint s'établir à Aix où il fut investi, avec son frère Pierre, le 12 avril 1633, de l'office de maîtres des courriers, des bureaux des dépêches d'Aix, d'Avignon et de Marseille et contrôleurs provinciaux des postes en la généralité de Provence (3). Il obtint,

(1) Gautaume, notaire à la Ciotat (collationné par Plasse ou Plusse), juge. ment de noblesse du 27 octobre 1668).

(2) De Goa, notaire à Aix, fol. 3,480 ; dot : 1,500 livres (écritures passées à M. Gilles).

(3) Me Emile PERRIER, dans sa remarquable brochure : l'Hôtel et le château d'un financier Aixois au XVIIe siècle, dit que chacun des deux frères, Antoine et Pierre MAUREL, aurait payé sa charge 24,408 livres et donne des détails intéressants sur la part qu'ils avaient dans les messageries de Marseille à Montpellier, d'Aix à Marseille, de Marseille à Paris, etc., mais peut-être n'appuye-t-il pas assez sur les bénéfices qu'ils devaient eu retirer et qui leur permit de réaliser en peu d'années une fortune énorme. Ils suivirent en cela l'exemple de la famille COVET, dont les auteurs, simples entrepreneurs de charrois au siècle précédent, avaient réalisé une grande fortune, étaient devenus marquis de Marignane, etc., ce qui ne les avait pas empêchés d'être reconnus comme faux nobles par jugement de l'intendant LEBRET du 6 juin

678 et, vu leur énorme fortune, d'être condamnés à 30,000 livres d'amende. Au reste, M. PERRIER, dans la brochure ci-dessus et dans une précédente : Les coffres d'une grande dame provençale, Valence 1902, a donné sur la famille MAUREL des détails vraiment très intéressants.


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le 17 mai 1640, lettres patentes pour un office de trésorier général de France, admises par arrêt de la Cour des comptes du 9 décembre 1641 ; fut reçu dans sa charge le

20 mai 1642 et l'exerça jusqu'à sa mort. Il acquit, de Charles TABARET, la terre et seigneurie du Chafaut (1) et, en 1640, celles de Malemoisson et de Valbonnette et mourut avant 1672. Il avait épousé, à Aix, suivant contrat du

21 décembre 1618 (2) honnête fille, Jeanne MORIGAUD, fille de Jacques, marchand audit Aix, et de honnête femme Catherine PATRONE (3) (alias Piton ?) ;

d'où : 1° François, né à Aix, (4), bapt. le 5 avril 1623 (5) ;

2° Autre François, né à Aix (4), bap. le 12 avril 1629 (6) ;

3° André, dont l'article suit ;

4° Catherine, née à Aix (4), bapt. le 11 octobre 1624 (7);

5° Gabrielle, née à Aix (4), bapt. le 28 novembre 1626 (8) ; épousa, suivant contrat du 23 août 1646 (9), Charles TRESSEMANES, seigneur de Chas teuil, fils de Artus et de Catherine ROLAND de Réauville ;

(1) Bernardin TABARET, père de Charles, avait acquis cette seigneurie en 1593 de la communauté de Digne, qui la possédait depuis 1429.

(2) Jean Trouillas, notaire, fol. 961. (Alias Gasquy, notaire à Aix.)

(3) A ce contrat, sont nommés parents de l'épouse : Pierre MAUREL, son frère ; Jacques TYRAN, son beau-frère; Me Denis TROUILLAS, conseiller du roi, receveur général du taillon ; Jean-Antoine TROUILLAS, marchand ; Jean TROUILLAS, notaire, oncles maternels; et parents de l'épouse : Philippe MORICAUD, frère ; André BLANC, marchand, son beau-frère (époux de Anne MORIOAUD. soeur de Jeanne), Jean ESCAVERNE, Raimond PERRIN, ses oncles.

(4) Sainte-Madeleine.

(5) Parr., Philippe MORIOAUD ; marr., Sibille DE TROUILLAS.

(6) Parr., Pierre MAUREL, marchand ; mari., Catherine BLANC.

(7) Parr., Pierre MAUREL, marchand ; marr., Catherine PATRONE.

(8) Parr,, Jacques TYRAN, marchand ; marr., Claude SAURIN.

(9) Beauffort, notaire à Aix.


- 160 -

6° Sibylle, née à Aix (1), bapt. le 9 janvier 1632 (2).

VI. André MAUREL, seigneur du Chafaut et de Malemoisson, né à Aix (1), le 19 novembre 1630 (3), un des grands magistrats de son siècle (4), fut pourvu à Paris, le 31 décembre 1649, d'un office de conseiller au Parlement de Provence, vacant par le décès de Sébastien D'ALBERTAS, avec dispense d'âge, donnée le 28 janvier 1650 et, la Cour étant alors à Salon, ne fut reçu que le 24 janvier 1651 ; il exerça cet office avec distinction pendant plus de trente ans et, après l'avoir résigné en faveur de son fils Gaspar, le vit encore passer à son petit-fils François. Il avait fait option pour Saint-Ferréol, partie de la terre de Pontevès, dans la succession de son oncle Pierre, seigneur de Volone ; fit son testament le 18 mars 1715 (5), par lequel il nomme pour héritier son fils Gaspar et mourut le 9 février 1717, à Aix, où il fut enseveli à Saint-Pierre. Il avait épousé, à Aix(6), le 26 septembre 1649, suivant contrat du même jour (7), Marguerite de VILLENEUVE (8), fille de Gaspar, seigneur de Mons et de Saint-Marcellin, et de Jeanne de MASARGUES ; d'où : 1° Gaspar, dont l'article suit :

2° Pierre, né à Aix (1), bapt., le 25 août 1654 (9) ;

(1) Sainte-Madeleine.

(2) Parr., Jean VILLENEUVE, marchand ; marr., Cibille TROUILLAS, grand'mère paternelle.

(3) Parr., André BLANC, son oncle ; marr., Catherine PITON, aïeule.

(4) Ainsi le dit ESMIVY de Moissac, dans son histoire manuscrite du Parlement de Provence.

(5) Graffeau, notaire à Aix.

(6) Saint-Sauveur.

(7) Colla, notaire à Aix.

(8) Bapt., le 28 juillet 1621 ; mourut le 10 juillet 1700.

(9) Parr., Pierre MAUREL, seigneur de Pontevès ; marr., Françoise de VILLENEUVE.


— 161 —

3° Joseph (1), né à Aix (2), bapt. le 17 octobre 1658 (3), fut chanoine de Saint-Sauveur, vicaire général du diocèse d'Aix et reçu conseiller clerc au Parlement de Provence, le 17 juin 1698, en la charge de René de BARRÊME, avec dispense de parenté, comme fils et frère de conseillers. Il fut nommé évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux en 1715 et sacré, le 26 août, en l'église de Saint-Sauveur ; le Parlement assista en corps à cette cérémonie. Il obtint ensuite des lettres de conseiller honoraire ; mourut à Aix, le 7 mars 1717, d'une maladie contractée dans une mission donnée dans son diocèse et fut enseveli dans l'église de SaintSauveur.

4° Antoine, né à Aix (2), bapt. le 2 janvier 1660 (4) ;

5° Jean-Baptiste, né à Aix (2), bapt. le 23 juin 1662 (5);

6° François, né à Aix (2), bapt. le 8 octobre 1663 (6), seigneur de Saint-Marcellin, servit pendant plus de trente ans, capitaine dans le régiment de Champagne, prit sa retraite à cause de ses blessures et reçut une pension du roi ;

7° Alexandre, né à Aix (2), bapt. le 17 décembre 1664 (7) ;

(1) Artefeuil, le nomme à tort Alexandre. (2) Sainte-Madeleine.

(3) Parr., Gaspar MAUREL, seigneur de Malemoisson ; marr., Jeanne DEDONS femme MORICAUD de Soleilhas.

(4) Parr., Antoine MAUREL, seigneur du Chafaut, trésorier général ; marr., Diane de PONTEVÈS.

(5) Parr., Pierre MAUREL, seigneur de Chàteauneuf, prieur de Barjols ; marr., Catherine de MAUREL.

(6) Parr., Antoine de MAUREL, conseiller au Parlement; marr., Elisabeth de MASARGUES.

(7) Parr., Alexandre d'ANTELMY, avocat assesseur de la ville d'Aix ; marc, Marguerite d'ANTELMY.


- 162 —

8° Augustin, né à Aix (1), bapt. le 9 avril 1666 (2) :

9° Jean-Antoine, né à Aix (1), bapt. le 1er mai 1667(3);

10o Jeanne, née à Aix (1), bapt. le 9 septembre 1651 (4) ;

11° Marguerite, née à Aix (1), bapt. le 19 décembre 1655 (5), mourut à Aix (6), le 26 juillet 1739 et fut ensevelie le lendemain aux Observantins. Elle avait épousé, suivant contrat du 6 juin 1673 (7), Jacques ARBAUD, seigneur de Jouques, fils de Jean-Augustin et de Jeanne BADET, de Gardanne;

12° Anne, née à Aix (1), bapt. le 17 juin 1657 (8), religieuse au couvent de Saint-Barthélémy, à Aix;

13° Françoise, née à Aix (1), bapt. le 3 juin 1661 (9) ;

14° Rossoline, née à Aix (1), le 3 août 1668, bapt. le lendemain (10) ;

15° Ursule, née à Aix (1), bapt. le 11 novembre 1669 (11) ;

16° Marie-Gabrielle, née à Aix (1), bapt. le 2 mars 1672 (12).

(1) Sainte-Madeleine.

(2) Parr., Joseph MARTINY, seigneur de Brenon ; marr., Jeanne MORICAUD.

(3) Parr., Joseph de MAUREL ; marr., Anue de MAUREL.

(4) Parr., Antoine MAUREL, trésorier général ; marr. Jeanne MORICAUD.

(5) Parr., Gaspard de VILLENEUVE, seigneur de Saint-Marcellin ; marr. Jeanne de MORICAUD.

(6) Saint-Esprit.

(7) Boutard, notaire à Aix.

(8) Parr., Charles de TRESSEMANES ; marr., Anne Destagier (HOSTAGIER ?)

(9) Parr., Jean-Baptiste MORICAUD, seigneur de Soleilhas ; marr., Françoise ESTIENNE de Saint-Jean.

(10) Parr., Biaise OLLIVIER (Olivari), prieur de la Fare ; marr., Marguerite de MAUREL.

(11) Parr., Joseph de TRESSEMANES Chasteuil; marr., Honorée de THOMASSIN.

(12) Parr., Jean-François MAUREL, de Rognette ; marr., Gabrielle MAUREL.


— 163 —

VII. Gaspar MAUREL de Villeneuve, seigneur de Mons, le Chafaut, Valbonnette, Sainte-Croix, Saint-Ferréol, etc., né le 11 août 1650, reçut, le 16 mai 1672 (1), donation de son grand oncle Antoine de VILLENEUVE, seigneur de Mons ; fut lieutenant criminel, puis conseiller au Parlement de Provence, en survivance de la charge de son père, le 24 octobre 1682, et résigna plus tard à son fils. Il fut confirmé dans sa noblesse par arrêt des commissaires députés, le 27 octobre 1668 ; héritier de son grand oncle à la mode de Bretagne, Antoine DE VILLENEUYE Mons, premier maître d'hôtel du duc d'Orléans, à la charge de porter le nom et les armes DE VILLENEUVE ; fit son testament le 17 mars 1731 (2) en faveur de son petit-fils, à désigner par son fils François, parmi ses propres enfants, et mourut le 26 mai 1735. Il avait épousé, suivant contrat du 19 avril 1675 (3), Jeanne DE LAIDET (4), fille de Pierre, seigneur de Callissane et de Anne-Marie (Alias Lucrèce, A lias Jeanne) de Châteauneuf-Gassin ; d'où : 1° François, dont l'article suit ;

2° Jacques, seigneur de Sainte-Croix, né à Aix (5), le 26 mai 1681, bapt. le lendemain (6), professeur de droit français en l'Université d'Aix, dont il fut primicier ; se retira à Draguignan, où il fit son testament le 17 décembre 1753 (7), par lequel il

(1) Lecourt et de Launay, notaires d'Angers. (Insin., Drag., 184).

(2) Jean, notaire à Aix.

(3) Boutard, notaire à Aix,

(4) Née le 13 juin 1657, fit son testament le 25 février 1778 (Villeneuve, notaire à Flayosc; insin. Drag. 1070), par lequel elle lègue à ses enfants et petits-enfants et institue pour héritier sou petit-fils Alexandre-GasparBalthasar de VILLENEUVE ; mourut le 8 novembre 1738.

(5) Saint-Sauveur.

(6) Parr., Jacques ARBAUD, seigneur de Jouques ; marr., Marie THOMAS de la Valette.

(7) Insin. de Draguignan, de 1748-76, f° 481.


— 164 —

élit sa sépulture en l'église paroissiale et nomme pour héritier sa soeur Elisabeth ; mourut à Draguignan, le 29 décembre 1753 et fut enseveli le lendemain en la paroisse (1) ; d'où (peut-être) : Jacques, seigneur de SainteCroix, sous-lieutenant de la maréchaussée à Draguignan en 1783 ;

3° Joseph, né à Aix (2), le 11 janvier 1684, bapt. le lendemain (3), mourut à Aix à deux ans et fut enseveli à Saint-Pierre, le 16 janvier 1686 ;

4° Louis-André, né à Aix (4), le 10 février 1687, bapt. le même jour (5), mourut à Aix et fut enseveli à Saint-Pierre, le 1er août 1689 ;

5° Sauveur-Marc-Antoine, né à Aix (2), le 25 avril 1688, bapt. le même jour (6), capitaine au régiment de Toulouse, infanterie, fut attaqué, le 12 octobre 1748, par le curé de Flayosc, devant le sénéchal de Draguignan, pour insultes et menaces contre ce curé qui avait refusé de publier son projet de mariage, contre lequel il y avait opposition. Il avait épousé Catherine ROUDIER, fille de Jean, bourgeois de Flayosc ; d'où : A. Joseph-Hyacinthe, né à Cavaillon, bapt. le 19 août 1753 (7), mourut à Mallemort et fut enseveli, le 24 août 1754, au cimetière de Mallemort ;

(1) L'acte de décès porte : âgé de 73 ans.

(2) Sainte-Madeleine.

(3) Parr.. Joseph LAIDET, de Callissanne, commandeur de Combis et de Morlans ; marr., Catherine

(4) Saint-Sauveur.

(5) Parr., François MAUREL : marr., Catherine PUGET de Barbentane.

(6) Parr., Jean-Antoine MAUREL de Saint-Ferréol ; marr., Thérèse MAUREL de Pontevès, marquise AIMAR de Châteaurenard.

(7) Parr., Joseph-Hyacinthe de RAYMOND ; marr., Françoise DE RAYMOND.


- 165 -

B. Marie-Rose-Julie, née à Cavaillon, bapt.

le 28 avril 1752 (1) ; C.Philippe-Paul, né à Mallemort, le 17 mars 1756, bapt. le 20 du même mois ; D. Sauveur-Marc-Antoine ; 6° François-André, né à Aix (2), bapt. le 14 avril

1697 (3), chanoine doyen et prévôt du Chapitre de Saint-Sauveur, à Aix; mourut à Aix (2), le 26 septembre 1778 et fut enseveli le lendemain en l'église Saint-Sauveur, dans le caveau des prévôts de cette église ;

7° Gaspar-Augustin, né à Aix (2), le 4 juillet 1698, bapt. le même jour (4), mourut à Aix, le 31 juillet

1698 et fut enseveli à Saint-Pierre ;

8° Marie-Anne, née à Aix (2), bapt. le 17 août 1676 (5) ;

9° Anne, née à Aix (6), le 2 mars 1680, bapt. le lendemain (7) ;

10° Marguerite, née Aix (2), le 25 novembre 1682, bapt. le lendemain (8), religieuse aux Andrettes, à Aix ; mourut le 16 juillet 1732 ;

(1) Parr:, Joseph-Louis RAFPELIS de Roquesante ; marr., Marie-Rose de COLIN.

(2) Sainte-Madeleine.

(3) Parr., François BOYER, de Foresta, seigneur de Bandol, conseiller au Parlement : marr., Marguerite de VILLENEUVE, aïeule.

(4) Parr., Sauveur-Marc-Antoine MAUREL, frère ; marr., Marie-Elisabeth MAUREL, soeur.

(5) Parr., André de MAUREL, conseiller au Parlement ; marr., Marie de CHATEAUNEUF.

(6) Saint-Sauveur.

(7) Parr., Charles LAIDET de Callissane-Saint-Lambert ; marr., Anne DE CORMIS.

(8) Parr., Joseph de MAUREL, abbé de Clément, oncle paternel; marr., Marguerite de MAUREL, veuve de Jacques ARBAUD, seigneur de Jouques, tante.


- 166 -

11° Marie-Elisabeth, née à Aix (1), bapt. le 18 juin 1689 (2), héritière de son frère Jacques ; marraine à Draguignan, le 8 mai 1754, de sa petitefille Rossoline-Victoire-Monique de VILLENEUVE Flayosc ; fit donation, le 3 août 1761 (3), étant veuve, à l'hôpital de Marseille et fit son testament le 25 février 1778, en faveur de son petitfils, Alexandre-Gaspar-Balthasar de VILLENEUVE. Elle avait épousé à la Roque-d'Antheron, le 10 février 1708, suivant contrat de la veille (4), Balthasar (5) de VILLENEUVE, marquis de Flayosc, fils de Alexandre-François et de Anne de FLOTTE d'Agoult ;

12° Marie-Thérèse-Ursule-Rose, née à Aix (1), le 3 février 1691, bapt. le même jour (6) ;

13° Anne-Marie-Thérèse-Rose, née à Aix (1), le 4 février 1692, bapt. le même jour (7) ;

44° Jeanne-Madeleine, née à Aix (1), le 23 novembre 1694, bapt. le même jour (8), religieuse aux Grandes-Maries, à Aix, sous le nom de MadeleineFélicité, y mourut et fut ensevelie le 1er février 1733;

(1) Sainte-Madeleine.

(2) Parr., Alexandre de MAUREL, seigneur de Gault-Colas ? ; marr., Elisabeth de MASARGUES, de Malijay, femme du président Lazare du CHENE.

(3) Lacassin, notaire à Aubagne. (Ins. Drag. 790.)

(4) Chalvin, notaire à Flayosc, et Dupuy, notaire à Lambesc. (Ins. Drag 729. - 48, f° 923.)

(5) Artefeuil, le nomme à tort Alexandre.

(6) Parr., François de MAUREL ; marr., Françoise de MAUREL.

(7) Parr:, François de MAUREL, seigneur de Saint-Marcellin ; marr., Anne de VINCENS.

(8) Parr., François de MAUREL, seigneur de Mons ; marr., Jeanne de REBOUL de Lambert.


— 167 -

15° Charlotte Mathilde, née à Aix (1), bapt. le 18 mars 1696 (2), religieuse aux Grandes-Maries, à Aix, sous le nom de Jeanne-Marie-Fortunée, y mourut et fut ensevelie le 2 avril 1730 ;

16° Rosseliné, née à Aix, le 11 juin 1700, bapt. le même jour (3).

VIII. François MAUREL-Villeneuve, seigneur de Mons, Saint-Marcellin, Valbonnette, Sainte-Croix, Callissane, le Sambuc, etc., né à Aix (4), bapt. le 21 mars 1679 (5), fut reçu conseiller au Parlement de Provence le 21 novembre 1702, en survivance de la charge de son père ; devint conseiller honoraire ; fit son testament le 20 mai 1766 (6), par lequel il nomme pour héritier son fils André-CasimirJoseph-François-Xavier : mourut à Aix, le 3 juin 1766 (7) et fut enseveli, le lendemain, en l'église des Augustins réformés, à Saint-Pierre. Il avait épousé, à Aix (4), le 15 septembre 1709, suivant contrat de la veille (8), Charlotte JOANNIS (9), fille de Pierre, seigneur de Verclos et de Madeleine FORBIN, de Sainte-Croix ; d'où : 1° Pierre-François, mourut à Aix et fut enseveli à Saint-Pierre, le 4 février 1714 ; 2° Joseph-André-François-Xavier-Casimir, dont l'article suit ; 3° Joseph-Rolin, né à Aix, le 20 avril 1735, bapt. le même jour, nommé le 16 septembre 1748, évêque,

(1) Sainte-Madeleine.

(2) Parr., Jacques de MAUREL ; marr., Marguerite de MAUREL.

(3) Parr., Jean-Baptiste BROGLIE ; marr., Elisabeth de MAUREL, soeur.

(4) Saint-Sauveur.

(5) Parr., François LEYDET, conseiller au Parlement; marr., Marguerite de VILLENEUVE, aïeule.

(6) Pierre Boyer, notaire à Aix.

(7) Clapiers dit à tort le 13 juin 1766.

(8) Graffeau, notaire à Aix.

(9) De la ville d'Avignon.


— 168 —

comte de Viviers, et, en cette qualité, prince de Donzère, seigneur de Saint-Andéol ; ses infirmités l'ayant contraint de se démettre de son évêché en 1778, il se retira à Avignon, où il mourut en 1783.

4° Charles, né à Aix (1), bapt. le 16 août 1716, mourut à Aix et fut enseveli, à Saint-Pierre, le 8 février 1717 ;

5° Honoré-François, né à Aix (1), bapt. le 15 août 1719 (2) ;

6° Esprit-Jean-Baptiste-Marie, né au château de Sainte-Croix (3), bapt., le 14 juillet 1721 (4) ;

7° Jean-Baptiste-Jules, né à Aix (1), bapt. le 10 mai 1723, officier des vaisseaux du roi, chevalier de Saint-Louis, mourut hors de France pendant l'émigration (5). Il avait épousé à Avignon (6), le 12 octobre 1780, Anne-Thérèse-Laurence d'ANDRÉE de Renoard, fille de feu Louis-Pierre-Sifredi et de feu Marie-Thérèse-Gabrielle de BRUN de la Martinière;

8° Casimir-François-Cirille, né à Aix (1), le 17 mars 1726, bapt., le lendemain (7), mourut à Cavaillon, le 8 juillet 1748;

9° Charles-Elisabeth, né à la Roque, ondoyé le 13 juillet 1730, bapt. le 14 avril 1732 (8) ;

(1) Sainte-Madeleine.

(2) Parr., Honoré FORBIN, de la Fare ; marr., Thérèse d'ARNAUD.

(3) Paroisse de la Roque-d'Antheron.

(4) Parr., Jean-Benoit de FORBIN, chanoine de Saint-Sauveur ; marr., Marie TAMARLET, de Maillane.

(5) A Florence, vers 1802 (?)

(6) Saint-Agricol.

(7) Parr., Casimir de MAUREL de Villeneuve ; marr., Charlotte de MAUREL de Villeneuve, tenant pour elle Marianne-Sibille.

(8) Parr., Sauveur MAUREL de Valbonnette, capitaine dans le régiment de Toulouse, infanterie ; marr., Elisabeth MAUREL de Valbonnette, marquise de VILLENEUVE de Flayosc.


— 169 —

10° Madeleine-Thérèse-Charlotte, née à Aix (1), ondoyée le 22, bapt. le 26 octobre 1710 (2) ;

11° Françoise, religieuse au couvent de Saint-Sébastien, à Aix, y mourut et fut ensevelie le 21 juillet 1757;

12° Marie-Charlotte-Jeanne, née à Lambesc, ondoyée le 25 février 1721, bapt. le 8 mars suivant (3), religieuse à Saint-Sébastien, à Aix, mourut à Aix, le 2 novembre 1801 (11 brumaire an X) ;

13° Marguerite-Rose-Madeleine, née à Aix (1), le 16 mars 1722, bapt. le surlendemain (4) ;

14° Marguerite-Anne-Thérèse, née à la Roque, le 6 août 1724, bapt. le surlendemain (5) ;

15° Caroline-Catherine, née à Aix (1), le 18 décembre 1727, bapt. le surlendemain (6).

IX. Joseph-André-François-Casimir MAUREL-Villeneuve de Mons, seigneur de Callissanne, Valbonnette, SainteCroix, le grand et le petit Sambuc, etc., né à Aix (1), ondoyé le 5 mars 1714, bapt. le surlendemain (7), fut reçu conseiller au Parlement de Provence, le 6 octobre 1742, en la charge de Jean-Baptiste-Joseph DONADEY de Saint(1)

Saint(1)

(2) Parr., Gaspard de MAUREL de Villeneuve de Valbonnette, aïeul ; marr., Madeleine de FOEBIN. épouse JOANNIS de Verclos, aïeule.

(3) Parr., Casimir-André-Joseph-François-Xavier de MAUREL, seigneur de Mons; marr., Marie THOMAS de la Valette.

(4) Parr., Marc-Antoine MAUREL de Valbonnette, capitaine au régiment de Toulouse ; marr., Rose FABRE de Soleillas.

(5) Baptisée par André-François MAUREL de Valbonnette, chanoine de Saint-Sauveur, son oncle paternel ; parr., Gaspard MAUREL, aïeul ; marr., Jeanne LAIDET de Callissanne, aïeule.

(6) Parr., Charles BERTIER ; marr., Charlotte MAUREL de Mons.

(2) Parr., Joseph de MAUEEL du Chafaud, chanoine de Saint-Sauveur, grand vicaire ; marr., Marguerite de MAUEEL, veuve de Jacques ARBAUD, de Jouques.

12


— 170 -

Laurent (1); vendit sa maison patrimoniale de la rue d'Italie, à Aix, à Joachim-Félix PIN ; vendit le 19 novembre 1789 (2), à Jean-Louis-Martin d'ARLATAN, marquis de la Roche, baron de Lauris, la campagne de Lorette que sa femme lui avait laissée après l'avoir acquise de M. PIZANI de la Gaude et mourut à Turin, en Piémont, le 2 avril 1795. Il avait épousé, à Aix (3), le 19 février 1748, suivant contrat du 1er mars suivant (4). Laure-Pauline-Séraphie MAUREL, de Volone, fille d'Etienne-Martin et de Thérèse RICARD de Bregançon; d'où : 1° François-Basile-Casimir, dont l'article suit ;

2° Etienne-Martin-Balthazard-Parfait-André, né à Aix (3), le 18 avril 1752 (5), bapt., le même jour ; chanoine du Chapitre de Saint-Sauveur d'Aix; vicaire général de Viviers et de Senez ; prieur commandataire de Notre-Dame de Beauvezer, à Ventabren ; désigné évêque de Troyes en 1802 ; nommé en 1804 à l'évêché de Digne, qu'il refusa :

(1) La compagnie du Parlement avait retenu cet office que le conseiller DONADEY allait vendre trop bon marché et le loua à MAUREL de Mons, en 1742. Plus tard, en 1771, celui-ci se fit adjuger aux enchères la charge de feu Etienne-Martin MAUREL de Callissanne et, comme il avait stipulé en contractant le 23 juin 1742 avec le Parlement, qu'il lui serait permis de se libérer du prix de sa charge par la remission d'un autre office, il l'offrit à la compagnie qui lui en concéda acte, le 27 juin 1761 ; le 18 novembre, il passa un acte avec la compagnie au sujet des gages des deux offices et, attendu que celui de M. MAUREL do Calissanne, était de 1,050 livres de gages, tandis que celui de M. DONADEY était de 906 livres 5 seulement, il reçut un billet de 3,593 livres 15 au 4 0/0 pour la plus-value, de sorte que le Parlement devint propriétaire de la charge du conseiller MAUREL de Calissane et le conseiller MAUREL de Mons le fut de celle de M. de DONADEY.

(2) Bioulle, notaire à Aix.

(3) Sainte-Madeleine.

(4) Bouteille, notaire à Aix.

(5) Roux-Alphéran, II, 270, dit à tort 1755.


— 171 —

sacré le 21 avril 1805, évêque de Mende ; archevêque d'Avignon en 1821, nommé pair de France par Charles X, mourut à Avignon, le 6 octobre 1830 ;

3° Augustin-Louis-François-Régis, né à Aix (1), le 16 juin 1753, bapt. le lendemain, mourut à Aix (1), le 22 juin 1764 et fut enseveli, le lendemain, en l'église des PP. de Saint-Pierre ;

4° Joseph-Philibert-André-Balthasard, dit le chevalier de Villeneuve, né à Aix (1), le 28 janvier 17'55, bapt. le même jour ; présenté à Malte, le 2 décembre 1785; pensionné de 300 livres, par son père, le 9 février 1786 (2); fut, après enquête terminée à Aix, le 15 du même mois, reçu chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem au grand prieuré de Saint-Gilles, à Arles, le 7 mai de la même année ; chevalier de l'Ordre royal et militaire de Saint-Louis ; chambellan du roi de Bavière, contre-amiral ; avait rompu tout rapport avec sa famille et mourut à Tours (3), le 30 juillet 1829. Il avait épousé, en premières noces, N... ; en deuxièmes noces (4), N..., et en troisièmes noces, le 14 octobre 1807 Alexandrine-Elisabeth

(1) Sainte-Madeleine,

(2) Bremond, notaire à Aix.

(3) Indre-et-Loire. Il est dit époux en troisièmes noces, d'AlexandrineElisabeth d'AMBOISE.

(4) On trouve à Aix, le 2 juin 1812. le décès de Emilie d'OSTERWALD (née à Neufchatel, Suisse, vers 1763), fille de N... d'OSTERWALD, de Hollande, et de feu Elisabeth PURY, épouse de M. de MAUREL, sans autre indication. Ne serait-ce pas la deuxième femme de Joseph-Philibert-André-Balthazard MAUREL de Villeneuve Mons (dit le chevalier de Villeneuve, qui aurait ainsi épousé en premières noces, N... ; en deuxièmes, cette demoiselle d'OSTERWALD et qui après avoir divorcé (?), ce qui expliquerait sa brouille avec sa famille, aurait épousé en troisièmes noces, Mlle d'AMBOISE, en 1807) ?


— 172 —

d'AMBOISE, fille de Henri-Michel, marquis d'AMBOISE et de Marie-Catherine des ESSARDS ; 5° Louis-Charles-Eugène-Jean, né à Aix, le 31 janvier 1766 (1), bapt. le lendemain (2) ;

XI. François-Basile-Casimir MAUREL, Villeneuve de Mons Calissane, né à Aix (1), le 14 juin 1750, bapt. le même jour ; fut reçu avocat général au Parlement de Provence, le 23 mai 1775, en la charge de Paul-Pierre de MENC (3) ; il était en fonction lors de l'abolition du Parlement ; ce fut lui qui, dans la séance du Parlement, du 8 mai 1788, protesta contre l'enregistrement de l'édit sur la nouvelle organisation de la justice en France. Cette protestation a été imprimée sous le titre de Discours de M. de Castillon, (sic, par erreur au lieu de Callissanne) premier avocat général du Parlement d'Aix, après la lecture de l'édit, portant création de la Cour plénière. S. l. n. d. (Aix, 1788), 2 pp., in-8°, non chif. Il consentit au mariage de sa fille, Aimée-Joséphine-Parfaite-Sophie, par procuration donnée à Paris, le 11 mars 1807 (4) et mourut

à Paris, le Il avait épousé en premières

noces, à Marseille (5), le 12 juillet 1786, Aimée-Elisabeth(1)

Aimée-Elisabeth(1)

(2) Parr., Charles-Eugène de LORRAINE, prince de Lambesc; marr., LouiseJulie-Constance de ROHAN, veuve do Louis-Charles de LORRAINE, comte de Brionne.

(3) Cette charge fut payée 40,000 livres en principal ; plus 2,750 livres pour les seizièmes deniers de la finance et les 2 sols pour livre ; plus 1,827 livres pour le marc d'or, 756 livres le tiers en sus, 378 livre, les 8 sols par livre pour le roi, 453 livres 12 deniers ; plus 5 sols par livre pour les secrétaires du roi, 189 livres 16 deniers par livre pour les greffiers du conseil, sur le principal, 50 livres 8 deniers.

(4) Batardy et Julabert, notaires à Paris.

(5) La Capelette.


— 173 —

Marie-Sophie DAVID de Beauregard (1), fille de AlexandreAmable et de Elisabeth-Denise FORTIA de Pilles et, en deuxièmes noces à... N..., (veuve en premières noces de N..., du POTET); d'où, du premier lit : 1° Cécile ;

2° Alexandrine-Laurence-Denise-Agathe, née à , mourut à Valbonnette, le 15 décembre 1851. Elle avait épousé à , le ,

Albert-Adolphe-Joseph d'ESPAGNET, fils d'Augustin-Honoré-Louis et de Madeleine-Thérèse GAI de la Bastide ; 3° Aimée-Joséphine-Parfaite-Sophie, née à Aix (2), le 6 juillet 1787, bapt. le même jour ; mourut à Aix, le 27 mars 1868. Elle avait épousé, au château de Valbonnette, commune de Lambesc, le 5 mai 1807, Jean-Jacques de Guérin (3), fils de Jean-Jacques et de Elisabeth Suzanne GARNIER (4).

Mis DE BOISGELIN. (A suivre.)

(1) Née vers 1765, à Beauregard, arrondissement de Revel (Haute-Garonne), chanoinesse du chapitre de Neuville, mourut à Aix, le 25 février 1813.

(2) Sainte-Madeleine.

(3) Né le 4 septembre 1774, mourut le 12 février 1812.

(4) Née à Toulon, vers 1753, mourut à Aix, le 22 juillet 1805 (3 thermidor an XIII) ; d'où une fille, Madeleine-Albine-Elisabeth-Françoise, morte du choléra. Elle avait épousé Auguste-Charles-Paul DAVID, de Beauregard (remarié, en deuxièmes noces à Laure-Françoise-Rossoline de VILLENEUVE, Bargemon, fille de Fernand et de Pauline de COLLOMB-Seillans) fils de Alexandre-JosephAlphonse et de Henriette-Jeanne-Charlotte de CORBIÈRES ; d'où : Blanche, née vers 1838, religieuse Carmélite.


174 —

UNE NOUVELLE SOURCE DE L'HISTOIRE BAS-ALPINE

LE JOURNAL DE JEAN LEFEVRE

Evêque de Chartres,

chancelier des comtes de Provence Louis 1er (1382-1384)

et Louis II d'Anjou (1384-1417)

Nous reprenons avec plaisir celte publication, que des circonstances indépendantes de notre volonté nous avaient fait suspendre (1).

Si ces extraits ne sont pas aussi passionnants qu'un roman d'Alexandre Dumas, on reconnaîtra qu'ils fournissent à notre histoire locale une multitude d'indications précises, qu'il serait difficile, peutêtre impossible, de trouver ailleurs.

V. L.

1385, 1er septembre. — Item, seellé une lettre pour Rostaing de Solelhas à qui Madame (2) donne un chastel nommé Castrum de Sancto Albano quod fuit Gasselini, de civitate Janue, lequel chastel il avoit pris sur li comme rebelle (3). Ycellui Rostaing en fist hommage lige à Madame (2) et de tout ce qu'il tient en Prouvence, presens

(1) Voir t. VI du Bulletin, 1893-4, p. 11, 49, sq.

(2) Marie de Blois, veuve de Louis 1er, comtesse régente de Provence, mère et tutrice du jeune comte Louis II.

(3) Ceci prouve que la guerre civile entre Angevins et Durassiens sévissait alors en nos montagnes. On a peu de renseignements sur la famille noble do Soloillas.


— 175 — 1385, septembre.

le comte Gamberlan (1), l'évesque de Sisteron (2) et plusieurs autres.

Samedi IIe jour (sept. 1385). Seellée une lettre pour l'abbesse et le couvent de Sainte-Glare de cent livres de couronnas à prendre sur la taille des Juis et sur le domaine de Prouvence et Focalquier... (3). Ce jour Perrotin de Termes, homme d'armes saudoier, fist hommage lige de un chastel nommé Brienson (4) et II aultres lieux, à la Roynne et au Roy ; et placuit aliquibus de consilio, michinoni nec Francisco de Baucio....

Dimanche IIIe jour, fu seellée une lettre pro Jaco(bo) Peytavini, baccalario in legibus de civilate Regensi, pro officio judicature primarum appellacionum curie Massiliensis à un an et une autre lettre aus clavaires de li paier ses gages... — pro Bonifacio de Relhane, à qui Madame donne les biens Pétri Riperti, Johannis Giraudi, Johannis Aberti, morancium in Aquis. — Item, une lettre pro Petro Laydeti, de Barcilona, cui Domina confirmat notariatus officium (5)

(1) Raimond d'Agout, sire de Sault, partisan ardent de la dynastie Angevine.

(2) C'était Artaud de Mélan et non de Méhelle, successivement prévôt de Forcalquier, 1365; évêque de Forli, 1372; de Grasse, 1382; de Sisteron, 2 mai 1382-1404 17 décembre; d'Arles, 1404 1er novembre 1410. Il fut dévoué et fidèle aux Angevins jusqu'à la mort et contribua à leur amener l'adhésion de sa ville épiscopale.

(3) Les couvents de franciscaines appelés de Sainte-Claire étaient nombreux en Proveuce. Il est probable qu'il s'agit ici de celui de Sisteron.

(4) Il y a en Provence plusieurs lieux de ce nom, entre autres le Briançonnet (Alpes-Maritimes) et Brianson, hameau d'Authon, canton de Sisteron Nous pensons qu'il s'agit de ce dernier, sans trop nous expliquer pourquoi cet hommage ne plut pas à tout le monde. Peut-être parce que Perrotin n'était qu'un condottiere.

(5) C'était le greffe du tribunal des premiers appels d'Aix. Le mot de greffier était alors inconnu en Provence, aussi bien que celui de secrétaire du conseil municipal. On les appelait : notarius curioe, notarius consilii.


1385, septembre. — 176 —

primarum appellacionum, loco Johannis Tressemanas rebellis....

Lundi Illle jour de septembre, une lettre pro Johanne Silvil, de Massilia, à qui Madame donne l'office bajulie civitatis Digne ad annum, a die ingressus sui numerandum... (1). Item une lettre pro Jacobo de Brandusio (2) à qui Madame conferme offlcium magistri racionalatus Provincie, lequel le Roy Loys li avoit donné, si comme il dit. Item, une lettre par laquelle Madame li conferme certaines donacions à li faites par le Roy Loys, si comme il dit ; c'est assavoir de l'office d'amiraut de Provence (3) à Ve francs de gaiges, de castro Brandisio (2), de Castro de Fuvello, de parte castri rebellis de Mimeto, de bastida que fuit Petri Gaufridi sita in territorio castri de Alenchis, de sex mille florenis percipiendis super bonis rebellium civitatis Forojuliensis et castri de Sancto Raphaele. — Item une lettre pour l'université de la ville de Focalquier, par laquelle Madame hoste la chastelenie de Pertus de la viguerie d'Aix et la unit à la viguerie de Focalquier in perpetuum (4).

Mardi Ve jour, seellé une lettre pro Stephano de Brandusio, par laquelle Madame li conferme la retenue en conseiller et familier et le retient de nouvel, comme le Roy l'avoit retenu, à la pension de IIeL frans.

(6 sept.) Ce jour vindrent à Berre les bonnes gens de l'île de Martigue et firent serment au Roy et à Madame de

(1) Il manque à la liste des baillis dignois publiée par V. Lieutaud, dans la Revue historique de Provence, mai 1902, p. 267.

(2) Probablement de Villars-Brandis, canton de Castellane.

(3) Manque à la liste des amiraux de Provence, p. p. V. Lieutaud, dans la Revue historique de Provence, mars 1901, p. 189.

(4) Cette éternité devait durer jusqu'à la paix entre la ville d'Aix et la comtesse de Provence. On remarquera que J. Lefèvre écrit toujours Focalquier, comme s'il eut été créole ou chinois, ennemis de l'r.


— 177 — 1385, septembre.

toulz temps tenir sa part ; presens l'evesque de Sisteron (1) le comte Camberlenc (2), Guigonnet Jarente (3) et aultrés plusieurs.

Jeudi VIIe jour, Madame disna aux Cordeliers dehors Salon.... Apres disner, quant nous passames devant Aleirianon, un de la garnison, estant sur les roches, nous monstroit son cul (4) et faisoit signe de geter pierres à nous....

Dimanche Xe, Madame fist dire vegiles solennelles pour sa mère (5) par l'evesque de Sisteron...

Merquedi XIIIe jour, vindrent nouvelles que un capitainne nommé Jean de la Noisière, le jour de la NostreDame (8 septembre), avait prins un fort nommé Barras sur un gentilhomme de la partie de Madame, et toutes fois ledit Jehan estoit aus gages de Madame par le traitié fait à Marseille avec G. de Seignez et Perrotin de Termes (G). Ledit fort est à II lieues de Digne. Carie Albe est cousin dudit gentilhomme et en faisoit maie chiere.

Jeudi XIIIIe jour, tint la Roynne conseil où furent l'eves(1)

l'eves(1) de Melan.

(2) Raimond d'Agout, seigneur de Sault, frère du sénéchal Fouque, partisans ardents des Angevins.

(3) Seigneur de Monclar-lez-Seyne.

(4) Cette manière pittoresque de saluer la troupe armée de la comtesse de Provence rappelle le même geste qui valut au jeune gamin Agricol Viala, le 9 août 1793, sur les bords de la Durance une balle qui pénétra juste au centre de cette cible originale et fit sortir son âme par un orifice peu habituel.

(5) Jeanne la boiteuse, fille de Gui, comte de Bretagne, et de Jeanne d'Avaugour, née 1319 + 10 septembre 1384 ; épousa 4 juin 1337 Charles de Blois, dit le Saint, comte malchanceux de Bretagne, tué à la bataille d'Auray, 29 septembre 1364, par son heureux compétiteur Jean de Montfort. Ils laissèrent cinq enfants, dont notre comtesse de Provence

(6) Chefs de brigands ou soldats de louage, — industrie très florissante à cette époque. Le traité était du 1er septembre 1385. J. de la Noisière paraît avoir été un capitaine de brigands, un peu plus brigand que les autres.


1385, septembre. — 178 —

que de Sisteron, le sire de Sault, le comte de Beaufort (1), Raymond Bernard (2), le sire d'Oroison, Guigonet, messire Georges (3) Geffroi de la Selle. Par lequel conseil Madame donna trêves à l'université d'Aix et à ceulz de leur viguerie, jusques au VIIIe jour du mois d'octembre procnain venant. Semblables trêves donna à ceulx de Tarascon et de leur terrouer...

Lundi XVIIIe jour, furent venus Guigonnet et messire Georges (3) et ceulz de Dygne et de Seenne, et pour ycelles II universités firent hommage et serment de feaulté ceulz qui par eulz estoient envoies, qui estoient bien XXIIII en nombre. Et yceulz disnerent avec le Roy et fu faite grande feste (4)...

Mardi XIXe jour, fist hommage lige le sire de Puypin, près de Sisteron, presens le sire de Sault, le sire d'Oroison, l'evesque de Sisteron et aultres plusieurs...

Merquedi XXe jour, Monseigneur de Sisteron dit messe de Nostre-Dame et moi des mors pour le Roy Loys (5) et disnames avec le Roy...

Samedi XXIIIe jour, seellée une lettre pour l'université de Digne par laquelle Madame leur octroyé que les singulières personnes de la dicte ville puissent vendre sel en leurs maisons en paiant toutevoies le gabellage à la court. Item, une lettre pour la dicte université par laquelle Madame anulle touz procez faiz contre la dicte université

(1) Raymond Roger, de la maison des seigneurs de Beaufort de Turenne, vicomte de Valernes.

(2) Juge mage de Provence.

(3) De Marle, favori du pape savoyard, d'Avignon Clément VII, futur sénéchal de Provence.

(4) Les murs, places et rues de Digne et de Seyne durent-ils en entendre, des récits et des détails sur cette bonne fortune de leurs bourgeois !...

(5) Louis Ier, comte de Provence, roi de Sicile, mort à Biseglia, le 21 septembre 1384, un an auparavant. La présente mention semblerait indiquer qu'il mourut le 20 et non le 21.


— 179 — 1385, reptembre.

en la court royal, et remest toutes condempnations, excepté du crime de lèse majesté. Item, une lettre pro nobili viro Johanne de Garadia (sic) condomino de Galberto, a qui Madame donne ce que la court avoit in dicto Castro de Galberto et in castro de Egleduno et in Castro Rotundo, et merum imperium in dicto castro Rotundo et ea que habebat curia in castro de Suella, et hec omnia sunt ad vitam ejus. Item, une lettre pro Guigone Jenochii de Digna a qui Madame donne officium tabulant communis notariatus civitatis Digne ad quadriennium (1).

Après disner, Monseigneur de Sisteron et moy fusmes a Castel Nof (2) devers nostre Saint Père li faire la réverence et relation de l'abbé de Marseille (3) que nous aviens fait (4).

Dimanche XXIIIIe, seellé une lettre pro Petro Secundi (5), de Dygna, a qui Madame donne un des tabliers (6) de notaire de la court de Digne, à sa vie. Item, une pro magistro Jacobo Peytavini, bachalario in legibus à qui Madame donne bona Andree de Combis et Bertrandï de Penna rebellium, eoeistentia in Castro de Remollo, etc. Item, une pro Guillelmo, Maiffredi de Bellovillari (7), lequel Madame constitue notaire...

'Mardi XXVIe jour, seellé une lettro pro Johanne de

(1) C'est le greffe du tribunal.

(2) Château-Neuf-du-Pape, près d'Avignon, où Clément VII se trouvait en villégiature.

(3) Jean Bonvin.

(4) Nul alors en Provence ne songeait, comme où le voit, à insulter le pape d'Avignon de la qualification flétrissante d'anti pape, que la haine des Romains leur a infligée depuis et dont trop de Provençaux se font les échos inconscients et ignares.

(5) On voit que la famille Second de Digne est d'une respectable ancienneté

(6) On appelait alors tablier ou tabidarium, ou tabula ce que nous appelons aujourd'hui bureau, office, charge, et même étalage, installation, magasin.

(7) Beauvillar, village mort des environs de Seyne.


-1385, octobre. — 180 —

Marculpho, de officio bajulie et capitaneatus civitatis Dignensis ad unum annum (1). Item, une lettre pro Raymundo Basterii, de Digna (2), par laquelle Madame le retient son familier et du Roy. Item, pour ledit Raymont une autre lettre par laquelle Madame li cornet officia bajulie et notarie loci de Guillermo et ejus vallis et notariatum Castellane usque ad x annos, alternativis annis(2)... Item, une lettre pour ledit Raymont Basterii par laquelle Madame li quitte tout ce qu'il pourroit devoir a cause de recepte de fouagez, de gabelles et d'autres choses. Item, une lettre pro Petro Secundi, de Digna, par laquelle Madame li donne sa vie durant merum imperium ac jura et servicioe que curia regia habet et percipit in castro de Antregilis, et ibi exprimuntur illa jura.

Ce jour, le pape parti de Chastel Nof. Le Roy li fu au devant ainssi comme a mi chemin et vindrent à l'entrée du Pont de Sorgue et le Roy descendi a pié pour mener le Pape par le frain. Et pour ce que il estoit trop petit, le sire de Vinay porta le Roy entre ses bras, et le Roy tenoit la main au frein de la mule du Pape ; ainssi vindrent jusques au chastel (3). La Roynne vint au devant du Pape à la porte du chastel, et le Pape et VI cardinalx disnerent au frait de Madame. Apres disner le Pape se parti et ala en Avignon, et le Roy le convoia dehors le Pont de Sorgue non gaires loing...

Lundi (2 oct.) une procuration de Madame pour Alziaire, seigneur d'Oroison (4)...

(1 ) Il ne parait être entré en fonctions que deux ans après, en 1387.

(2) On rencontre une foule de Bastiers à Digne au moyen-âge. GUICHARD, Cominalat, passim.

(3) Quel charmant tableau en quelques lignes. Il appellerait le pinceau d'un maître provençal.

(4) On a déjà remarqué qu'il est très souvent question dans ce Journal du seigneur d'Oraison, Elzéar, partisan dévoué des Angevins.


— 181 — 1385, octobre.

Mardi, tiers, seellé à Carle Albe la confirmacion de la donacion a lui faite par le Roy Loys de castro Petrarua, quod erat Poncii de Ferris, militis et rebellis. Item, seellé au segneur d'Oroison confirmacion de la donacion à lui faite de tribus partibus castri de Cadeneto.... Item, une lettre pour Loys Aymes à qui Madame donne, à sa vie tant seulement, castrum de Chanola quod ei dederat dominus Ludovicus Ruffi. Item, une lettre pour ycellui Loys Aymes de confirmacion du don que le Roy Loys li fist de castellania Ville nove et officio bajulie dicti loci. Item, une lettre pro Johanne Ysoardi de Digna, guem constitua Domina magistrum racipnalem.

Ce jour, fist hommage un homme nommé Ludovicus Aymes pro castro Chenole et est Dignensis.

Jeudi Ve jour, seellé lettre par laquelle Madame donne L florins pour une fois monialibus beate Katherine in civitate Dygne, mande aus clavaires de Digne et de Sene, etc. Item, pro Antonio Chaussegrosse habitatore Dignensi la confirmacion d'une donacion à li faite par le seneschal de bonis Guillelmi Vassaqui (1), de Drayssio, rebellis. Item, pour les habitans de Digne confirmacion d'une donacion à eulz faite par Aldefoncium regem Arragonum et marchionem Provincie, quod homines Digne possint lenhariare et ligna scindere ad usus eorum in territorio castri de Corbonis. Item, pro Antonio Chaussegrosse donacionem officii bajulie de Collomarcio ad quadriennium. Item, pro eodem Anthonio donacionem bonorum Adelasie,relicte quondam Rugonis Giraudi, de Barchilonia, existencium in castro et territorio de Lambrusca. Item, pro Anthonio Baudouini de Digna, une provision anuele de XL florins par an que Madame li donne super thesauraria et juribus curie civitatis Dignensis. Item, pro universitate

(1) Ce doit être un Bassac, famille très ancienne du Dignois.


1385, octobre. - 182 —

Dignensi executoriam et confirmacionem cujusdam statuti quod in eorum territorio pro oneribus civitatis supportandis, omnes teneantur contribuere pro solido et libra, juxta modum possessionum. Item, pro dicta universitate confirmacion de II donacions à eulx faites par le seneschal l'une super constructione tabularum pro mercaturis tenendis in spacio quod est inter portalia Durandorum ; l'autre de locacione turrium ad utilitatem eorum. Item, pro eadem universitate concessionem quod loco trium hominum cominalium antiquitus existencium, eligere possint tres sindicos et XII viros sapientes per quos universitas regatur (1). Item, eidem universitati concessit Domina revas usque ad decennium in eorum utilitatem convertendas. Item, eidem universitati Domina confirmat omniaprivilegia, ritus, consuetudines antiquas et composicionem in libro cathene (2) contentas, inter episcopum et universitatem prefatam. Item, eidem universitati Domina taxat cavalcatas ad XII brigantos vel LX florenos currentes, mandans quod ad plus non arctentur...

Vendredi VIe jour, seellée une lettre pro Johanne Alaude de Digna, de officio incantus sive aide ei collato per Dominam, ad vitam dicti Johannis...

Dimanche VIIIe jour, seellé pro Petro Sautroni de Sedena, lettre pour les offices de notaire et clavaire de Moustiers ad biennium, amotis Mis qui presencialiter officia tenent. Item, pro Petro Alberti de Sedena, lettre par laquelle Madame li donne l'office de thesaurie en Prouvence et Focalquier, usque ad beneplacitum suum; et en oultre le retient in consiliarium ad vitam... Ce jour

(1) La fin du Cominalat et le commencement du syndicat municipal dignois est ici très précisément noté. Voir GUICHARD, Cominalat, t. I. p. 256.

(2) On a appelé Liber calhene pendant tout le moyen âge, le registre contenant les privilèges municipaux que Guichard appelle Livre d'Or, liber aureus.


— 183 — 1385, octobre.

parti l'evesque de Sisteron pour aler à Arle (1) et messire Geffroy de la Selle le convoia : et eus l'evesque cent francs pour ce voiage.

Mardi Xe jour, une lettre pro universitate civitatis Dignensis par laquelle Madame leur octroie generale forum francum seu generales nundinas francas semel in anno, silicet die lunc post festum Eucharistie, cum certis non obstantibus in littera comprehensis. Item, une lettre pro eadem universitate par laquelle Madame leur accorde que judices in taxacionibus teneantur syndicos evocare. Item, une lettre pro Honorato Corme judice civitatis Dignensis, à qui Madame accorde encorez ledit office a un an... Ce jour revint messire Geffroi de la Selle de convoier l'evesque de Sisteron qui estoit aie à Arle...

Jeudi XIIe jour, seellée une lettre pro Domino Orseto de Vacheriis, milite, de donation à lui faite des biens Guillelmi Pértusati, de Bellomonte, nonobstante quacumque remissione eidem Guillelmo facta aut fienda (2).

Vendredi XIIIe jour, seellée une exécutoire de toulz les chapitres ottroiés aus universités de Sene, de Dygne, de Bellovillari, de Colobrosio, et se adresse au seneschal...

Samedi XIIIIe jour, seellée une exécutoire pour l'université de Sedena, ad senescallum, super gratia eis facta de confirmacione suorum statutorum, etc. Item, une lettre pro hominïbus de Collobroso par laquelle Madame leur conferme leur libertés, etc., secundum tenorem privilegii comitis Berengarii. Item, leur remet ad beneplacitum seoe libras coronatorum debitas pro cavalcata, et medietatem X librarum debitarumpro

(1) Inviter les arlésiens à reconnaître Louis d'Anjou comme comte de Provence.

(2) Partisan très actif dos Angevins, Orsot de Vachères est mentionné très souvent au Journal.


1385, octobre. — 184 —

alberga. Item, une lettre pro illis de Sedena quod pro cavalcata non compellantur nisi ad quotam eos contingentent que est, ut asserunt, tercia pars XL serviencium. Item, pro eisdem, une lettre que, après le décès de Guigonnet Jarente, nulz ne puist estre chastelain de la grande tour de Sene qui ne soit né de la vile, et se autrement se faisoit, qu'il puissent résister, etc. Item, pro illis de Bellovilari, quibus conceditur ut sint uniti in consulatu cum Mis de Sedena et eisdem libertatibus gaudeant et XII denarios quilibet pro casamento, sicut sedeni, solvant; et per hoc sunt quitti de VI libris coronatorum ad quas tenebantur in festo Omnium Sanctorum. Item, pro universitate Sedene, cui conceditur levare revas panis et vini ad decennium pro fortificatione ville. Item, une lettre pro Petro Bernardi, notario de Bellovillari, à qui Madame donne la notairerie de Sisteron, à III ans continueulx, nisi alteri idem officium sit concessum (1). Item, pro universitate Sedene, cui conceditur quod amodo officiates taxaciones non faciant emendarum, nisi consultis consulibus, nisi consules in fraudem diffugerent. Item, pro eadem universitate, une lettre par laquelle Madame leur octroie quod libere possint uti consulatu, in presencia et absencia officialium regiorum. Item, pro eadem universitate, littera per quam Domina eis concedit plura capitula, que propter prolixitatem omitto. Item, pro eadem universitate littera per quam Domina eis concedit summam quadringentorum florenorum una vice recipiendorum super redditibus curie in Sedena. Item, une lettre pro G. Mainfredi, de Bellovillari, à qui Madame donne officium notariatus Mousteriarium ad

(1) Cette formule prouve à quel point les faveurs étaient au pillage en cette malheureuse petite cour royale en quête d'adhérents et de fidèles partisans, qu'on raccolait comme on pouvait.


— 185 — 1385, octobre.

vitam, alternativis annis, nisi alteri per prius.... etc. item, une lettre pro Duranto Arnaudi, bacallario in legibus, judice regio Vallium Moncii, Sedene, et Vallis Sturane auquel Madame conferme de nouvel ledit office ad annum. Item, une lettre pro Johanne Bernardi juniore, notario de Sedena, par laquelle Madame le retient son secrétaire ad vitam. Item, une lettre pour l'université Sedenensi per quam eis conceditur quod, si officiates regii inquisiciones faciant de causis pertinentibus adconsules, requisiti, teneantur ad consules remittere sub pena c librarum. Et si consules consimiliter incipiant cognoscere de pertinentibus ad curiam regiam eciam teneantur remittere. Item, une lettre pro P. Amblardi, notario de Sedena, à qui Madame donne officium notariatus Sedene ad quadriennium continuum. Item, une lettre pro Raynaudo Raynaudi, auquel Madame donne officium unius ex tabulariis, notariatus curie civitatis Digne, et alterum tabularium civitatis Sistaricensis, ad vitam suam, alternativis annis. Item, une pro Johanne Bemardi, notario de Bellovillari, cui Domina concedit alterum de officiis archivariatus camere racionum seu notariatus primarum appellacionum sive camere racionum ad vitam suam. Item, officia notariatuum Barsilonie et officium notarie Tenearum de biennis in biennum alternativis annis. Item, pro Durando Amaudi, bacallario in Iegibus, de Sedena, une retenue en conseiller. Item, pro nobili Lanceloto de Vellaucio, domino de Villalaura, capitaneo Vallium Moncii et Sedene cui Domina concedit officia bajuliatus et capitaneatus ad annum.... Item, une lettre pro Stephano Laugerii, de Bellovillari, Sedenensis condomini de Auzeto, par laquelle Madame li conferme pro dicto castro omîtes franquesias, libertates et immunitates super imposicione bannorum mensurarum, etc.. Item, une lettre pro universitate Sedene, cui conceditur guod amodo castrum de Colobrosio sit

13


1385, octobre. — 186 —

unitum eorum consulatui et solvant XII denarios pro casali quolibet, sicut illi de Sedena et per hoc sint immunes de XI libris per illos de Colobrosio debitis, in festo Omnium Sanctorum, usque ad quantitatem duntaxat ad quam ascendet solucio illorum XII denariorum. Item, une lettre pro G. Andree, notario de Sedena, par laquelle Madame li donne omnia bona bursausetica, stabilia et mobilia, census et servicia, etc., in dicta villa Sedene et ejus territorio existentia, Alassie, uxori Peétri Bruni de Sedena, Aquis commorantis, rebellis, etc., confiscata. Item, une lettre pro universitate Sedene, per quam Domina eis confirmat consulatum et juridictionem per comitem Berengarium et alios predecessores reges Sicilie concessa,et ulterius declarat quod habeant merum et mixtum imperium. Item, une lettre pro Lanceloto de Velaucio, domino de Villalaura, à qui Madame conferme touz les privileges et franchises à li faites et données par ses prédécesseurs...

Lundi XVIe jour. Loys le Grand, chastelain du chastel de Vinay, près de Barcilone, fist serment de féaulté pour la garde du chastel, de le tenir à l'obéissance du Roy et non bailler à aultre que au Roy Loys ou à sa mère ou de leur mandement. Et à ycelui Madame fist donner cent frans pour la garde du chastel et pour traictier avec ceulx de Barcilonne...

Jeudi XIXe jour, seellé une lettre pro Guidone Aperioculos de notariatibus Digne et Cistarici ad vitam alternativis annis post tempus Raynaudi Raynaudi. Item, eidem Guidoni litteram de provisione ad ejus vitam florenis quinquaginta solvendis per clavarium Digne; nominat in illa littera aliqua loca que debent curie.

Lundi XXIIIe jour... Je seellé du contre seel II lettres missibles de par Madame, l'une au visconte de Turenne, l'autre aus sindics de Valensole.

Mardi XXIIIIe jour, rien ne besongnames quar nostre Saint Pere dist que il se feroit seigner...


— 187 — 1386, octobre.

Samedi XXVIIIe jour, seellé une lettre pvo Johanne de Albona, à qui Madame donne bona que habent in civitate Regensi et ejus territorio Agapitus de Sparrone et Isnardus, ejus filius, rebelles..■

Mardi, vegile de la Toussains, le sire de Cuers vint voir Madame et li apporta nouvelle que un capitainne nommé Jehan de la Noisière (1) avoit este mort devant un lieu nommé Saint-Michiel.

Samedi quartjour (de novembre) Madame ordenna l'evesque de Sisteron pour aler à Arle faire les exeques de la Roynne Jehanne et eust cent florins. Algot ala avec lui et eust VIII florins. Ordenné fu le sire d'Auroison, capitainne pour faire tenir la treve et doit avoir par mois cent francs pour le premier mois, (cf. au 10 nov.)

Vendredi Xe jour, une lettre pro Johanne Audeberti de Auraico, cui Domina confirmat donationem factam per regem Ludovicum de tabulari, bannis et carceribus loci Monasteriarum.

Lundi XIIIe jour, Guigonnet fu par Madame ordenne à aler à Sisteron et porter à distribuer mil frans..., et porte au conte camberlan cent francs pour aler à Sisteron.

Jeudi XVIe jour, une lettre pro domino Fulcone de Agouto, cui Domina concedit castrum de Noeriis quod fuit Jacobi Cassini, et omnia bona que dictus Jacobus habere consuevit in locis de Teza de Valerna, de Balma ante Sistaricum et de Sistarico ; dat que prius erant ei data per regem.

Vendredi XVIIe jour, seellé une lettre pour le conte camberlan et Guigonnet alans à Sisteron contenant commission de requerir ceulz de Sisteron de recongnoistre la segnorie du Roy Loys, etc...

(A suivre.)

(1) Chef de routiers et brigands.


188

BIBLIOGRAPHIE

IStude juridique des Grands Traités de Paix de Westphalie à Campo-Formio, par HIPPOLYTE SUQUET, docteur en droit. — In-8°, Henri Jouve, Paris.

Tour à tour poète et prosateur, M. Hippolyte Suquet avait fait paraître d'abord Heures de Silence, recueil de poésies philosophiques d'une belle et noble inspiration. Un peu plus tard, il donnait Première Vie sentimentale, roman d'analyse, d'une haute portée morale, dans lequel l'auteur trouve souvent d'heureuses formules pour exprimer les pensées les plus fines, les sentiments les plus exquis, avec leurs nuances les plus délicates, les plus insaisissables.

Aujourd'hui, c'est le juriste qui s'affirme en publiant sa thèse de doctorat en droit : Etude juridique des Grands Traités de Paix de Westphalie à Campo-Formio.

Ce point du droit des gens a été traité par M. Hippolyte Suquet d'une manière large et intéressante. A l'arrièreplan de ces scènes de tumulte et de carnage qu'on appelle la guerre, le regard s'arrête volontiers sur ce groupe de gens graves et doctes, s'efforçant de faire la part de la justice et du droit, après ce déchaînement de la force brutale.

Poésie, psychologie morale, jurispudence, l'oeuvre de notre jeune compatriote, déjà remarquable en elle-même, est pleine de promesses.

A. RICHAUD.

Le Gérant : CHASPOUL.


— 189 —

LES POSSESSION

de Saint-Victor dans les Basses-Alpes

TOPOGRAPHIE DU POLYPTIQUE DE WADALDE par DAMASE ARBAUD

(Suite)

H. — DE AGRO CALADIO.

1. Uledis ? — 2. Primo Capa?

3. Caladius, Chaudol, commune de la Javie. Voir n° 51.

4. Albarasco. — Barras (1), commune de Digne, Bouche appelle ce village Barrocha (2), il est vrai que dans la liste des paroisses du diocèse de Digne il croit qu'il faut lui attribuer le castrum Bracii qu'il trouve dans le registre Pergamenorum. Mais il s'agit ici de Bras-d'Asse qui, bien que dans le diocèse de Riez, dépendait de celui de Digne et fut uni à la mense capitulaire par une bulle de Léon X, du 10 des calendes de mars 1513. Bras de Digne, dit Antonius Arena, qui comprend aussi Barras dans son catalogue.

5, 6, 7. — Villare in Nannas. — Cette localité parait être la même' que celle qui est désignée au n° 17, sous le nom de Anana. Elle était située dans la vallée de Marcoux, où une bulle d'Alexandre III, du mois de novembre 1180, et une autre de Luce III, du mois de mai 1184, placent une église sous ce nom de Sancta Maria de Mannano.

(1) Barracio dans les statuts du bailliage de Digne. Guich., II, 21.

(2) Histoire de Provence, I, p. 245.

14


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Nous avions cru d'abord qu'il s'agissait d'Ainac, petit village du canton de Digne, dont l'église est dédiée aussi à Notre-Dame, mais Gassendi nous apprend que l'église de Sainte-Marie de Salloe est devenue un prieuré que l'on nomme aujourd'hui le prieuré d'Ainac, et Sainte-Marie de Salloe est situé à côté de Sainte-Marie de Mannano dans les deux bulles indiquées plus haut (1).

8. Ardonis, voir n° 15.

9. Nantias, voir n° 5.

10. Sinido. — 13. Senedo. — Seyne. Villa Sazena dans Bouche (2), Sedena dans une bulle d'Honorius III, publiée par M. de Rozière clans le Cartulaire de Saint-Sépulcre. Les éditeurs du Cartulaire de Saint-Victor, ayant pris la Seriede au lieu de la Sériege que porte la carte de Cassini, ont cru pouvoir y placer Senedo. Mais Cassini aurait dû écrire la Ceriège (la cerise), qui est le Cerasiolum et le Cerasia des chartes 741 et 988 du Cartulaire, qu'ils ont à tort traduit par la Sausie, les deux attributions sont suivies du ?

11. Nannas, voir n° 5.

12. Orsarias. — Orcel, commune de Montclar.

15. Ordanis. probablement le même que Ardonis du n° 8. Orans, fief dans la commune de Chaudon (3), Cassini écrit Norante, et les agents voyers Aurent. voir n° 5.

16. Printino ?

17. 18, 19. Anana.

20. Frondarias. — La Ramée, ferme commune de Barras ; cette attribution nous parait tout à fait dans l'esprit du temps.

21, 22. Voir n° 2.

23. Albiano. — Aubeine, ferme, commune de Courbons.

(1) Notitia Ecclesioe Diniensis, chap. XV.

(2) Loc. cit. p. 268.

(3) Achard, Dictionnaire de la Provence, voir Norante.


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24, 25. Mercone. — En 1030, Isoard, Waldemard, leurs femmes et leurs enfants donnent à Saint-Victor une terre dans le territoire du château de Dromont, ayant pour confront Vallis Marconis (1), qui nous paraît être notre Mercone, qui serait, par conséquent, situé dans la cominune de Saint-Geniès. Nous ne croyons pas que Mercone puisse être une altération de Marcoux, dont le nom Marculfus a une physionomie trop accentuée pour devenir Merco.

26. Fraxeno. — La Freissinie, commune de Bellaffaire.

27, 28. Teodone. — Théous, ferme commune d'Authon. Cette ferme paraît être le reste de l'ancien Théopolis fortifié par Dardanus, comme le constate l'inscription de Chardavons. D'ailleurs, comme l'a fait ingénieusement observé M. de Laplane (2), le nom de Théous au lieu d'être, comme on la cru, une corruption de Théopolis pourrait être un nom topique, et l'élément celtique, peu propre à s'accomoder au rhythme lapidaire, aurait revêtu la forme grecque d'usage pour devenir Théopolis sous le ciseau de l'artiste. Dans cette hypothèse, le nom celtique au milieu de ces montagnes aurait pu être Teodunum qu'on retrouverait presque intact dans notre Teodone.

29. Prato. — Prads, commune du canton de la Javie. L'ancienne abbaye de Faillefeu, dans la commune de Blégiers, portait le nom de Beata Maria de Pratis.

30. Bedata. — Beynes ? un défends.

31. Travigio. — Trévans ?

32. 33. Nezitenis ou Nentenis ?

34. Dailosca ?

35, 36, 37, 38, 39. Tulpino ?

40. Ulegolis ?

41, 42, 43. Carcas ?

(1) Charte 713.

(2) Histoire de Sisteron, I, p. 15.


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44, 45, 40. Sclangone, Esclangon.

47. Ventonisf

48. Viledis?

49. Sulauda ?

50. Ampro Callo ? — Archail.

51. Caudulo. — Chaudol, commune de la Javie. C'est le nom qui remplaça plus tard celui de Caladius, qui commence à paraître dès 1048. Dans un déguerpissement de cette villa, nous lisons : pro villa que nominatur secundum antiquos Caladius, secundum vero nostrum tem pus dicitur Caldulus (1). Par le dénombrement de Wadalde, nous voyons que déjà le nom de Caldalus existait, et peut-être si l'ager est inscrit encore sous son nom de Caladius, c'est que c'est ainsi qu'il est désigné dans la sentence des Missi Dominici, qui avaient dû employer eux-mêmes le nom qui était dans les titres qu'on leur présentait. La bulle de Luce III, que nous avons déjà citée, appelle ce lieu Viens de Gaudulis.

52. Almis. — Alaupe, commune de Senez, à cette époque les deux formes Alpes et Alma étaient synonymes ; toutes les chartes de Saint-Victor relatives au prieuré du plan d'Aups portent prioratus de Almis, et l'on désigne sous le nom de Montana de Almis la chaîne des Alpines, dont le nom provençal les Aupins, rappelle la montagne bas-alpine (2).

53. Curiosco. — Curusque, ferme, commune du Brusquet.

54. 55. Cenas. — Senez. Ce nom du Cenas se retrouve dans Scaliger et dans d'autres auteurs d'après la Gallia Chrisliana. De très bonne; heure, d'ailleurs, la vieille cité des Sanitiensium avait pris la forme moderne de Senez, car on trouve déjà ce nom dans une bulle d'Innocent II de

(1) Charte 737.

(2) Charte 159.


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1135. Cenas ne peut d'ailleurs être la Seyne. dont la fondation ne remonte pas au-delà du XVIIe siècle.

Dans une charte de 1210 (1), il est question de deux terres dans le territoire du Senaz, dont une Caudoreira est donnée par le dictionnaire comme Chaurais, terroir de Senez (2).

56. Campus ?

57. Cavadenis. — La Javie. On trouve le nom de cette commune sous la forme de Gavea, bulle d'Alexandre III ; Gaveda, dans le dénombrement de Léopard de Fulginet, en 1331, et dans le Cartulaire de Saint-Victor, 1069 (3) : la Chaveda dans les dénombrements du registre Pergamenorum, de Javesa, dans le Livre d'or des archives de Digne ; de Gavedo dans Antoine Arena. C'est à tort que le dictionnaire géographique du cartulaire de Saint-Victor traduit Gaveda par la Gavède, commune d'Ansouis (Vaucluse). Il suffit de lire la charte 742, à laquelle se rapporte cette indication, pour s'assurer qu'il s'agit d'un lieu voisin de Chaudol. Bouche, qui a ignoré que Chaveda signifiait la Javie, a cru qu'il pouvait s'agir de Chaudol.

58, 63. Cagnola. — Chanolles, hameau et paroisse de la commune de Blégiers.

59, 60. Sebeto. — La Sèbe, ferme, commune des Sièyes, à côté du pont de Digne ; ou Seben, ferme, commune d'Entrages.

61, 62. Buxeto. — La Bouisse, hameau de la commune de la Javie.

64. Alisino. — Ce nom désignait très probablement une localité radiquée en chênes verts, l'yeuse s'appelant dans l'ancien provençal Alsine; mot qui est resté dans le catalan moderne.

(1) Charte 1116.

(2) Charte 768.

(3) Charte 742.


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65. Tuda. — Les traces de cette localité aux environs de Chaudol sont nombreuses ; ainsi, on trouve le ruisseau de Tuvé et celui de Tuvas dans la commune d'Esclangon et clans celle du Brusquet; la ferme de Tauze, dans celle de Courbons, toutes communes joignant l'ancien Caladius.

66, 67, 08. — Caladius, voir n° 51.

69. Mora. — La Mure. Au mois d'août 1042, Belihilde et ses enfants font donation d'une terre à Saint-Victor: et est ipse alodis in comitatu Senecensi, juxta fluvium Viridionem in loco qui antiquitus vocatur Morarius (4). Outre que dans le grand Cartulaire la charte est intitulée de Mura, les confronts assignés à l'immeuble donné s'appliquent au territoire de la Mure avec cette exactitude si remarquable dans la plupart des chartes de SaintVictor. La petite plaine où se trouve la Mure est, en effet, comprise dans un triangle formé par le Verdon, l'Issole et le mont Maurel. A l'Orient de cette montagne, naît un torrent, nommé aujourd'hui le vallon du Brec (le vallis de Christiano de la charte), qui vient se jeter dans le Verdon à un point nommé encore aujourd'hui le Gué des Mâles. Ce ne peut être Moriez séparé de rissole par une chaîne de montagnes, au lieu de se trouver à son confluent.

La Maure, hameau, commune de Seyne.

La Mure, commune de Saint-Lions.

70. Voir n° 47.

71. Stolegario. — Canton de Logiere, commune de Beaujeu. Saint-Léger, ferme, commune de Montclar.

72. Caladius. — Voir n° 51.

73. Alisino. - Voir n° 61.

75. Cusana nova. — Bastide-Neuve.

76. Argario. — Archail.

77. Lebrasca. — Lambruisse.

78. Desveno ? — Le défends de la Cadière.

(1) Charte 766.


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79. Castelione?

80. Sancto Damiano.

J. — VILLA VIRGONIS.

M. Mortreuil, dont l'opinion a été adoptée par M. Biancard, a cru que cette localité était Orgon, prieuré dépendant de Saint-Victor, dans le voisinage de Saint-Zacharie et qui, clans le Cartulaire porte les noms d'Irno ou d'Ornio. Quand même, l'ordre géographique ne nous amènerait pas à placer ailleurs la Villa Virgonis, les noms des diverses colonies qu'elle comprenait nous forcerait à la placer à Vergons. Ces colonies au nombre de six sont :

1. Ad fonte. — La fouent de Chaude, ruisseau qui se jette dans un des affluents du Verdon paraît avoir conservé le nom de cette colonie.

2 et 3. Vergonis — Vergons.

4. Ruacinis. — Bouaine. Hameau, paroisse de la commune d'Annot, étendant sa circonscription sur le hameau de Rouainette, commune d'Ubraye, toutes deux limitrophes de Vergons.

5. Baone. — Bayon, commune d'Entrevaux. On trouve dans la' même vallée trois fermes portant le nom de Bay, Baye et Bayon.

6. Tanagobia. — La Val de Chanan. Cette identification paraîtra peut-être hasardée pour arriver à trouver le val de Chanona dans la colonie de Tanagobia. Quoiqu'il en soit, voici les raisons qui m'ont déterminé. Le suffixe Gobia signifie pays, région (pagus, regio), le savant Clavius a mis le fait hors de doute. Rien de plus commun que le changement du t en c, et nous arrivons ainsi à Cana-Gobia ou le pays de Cana. Le ca latin traduit dans nos montagnes a toujours donné cha, et sans nous éloigner de Vergons et quitter le Cartulaire, on voit la montagne de Chamatte appelée Camata ; le col de Chancelaye, colla


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Cancelatta; Caldulus, qui devient Chaudoul, et la val de Chanan est appelée elle-même Caman vallis dans une charte de 1044 (1). Ainsi, Tanagobia est devenu CanaGagias, puis Canan-Vallis, puis Val-de-Chanan.

K. — VILLA TREGENTIA.

Le nom de Trigance (Var), canton de Comps indique le centre des domaines bénédictins de cette villa, quoique le village de Trigance lui-même en fut indépendant.

Ces domaines s'étendaient autour dé ce pays, surtout à l'orient à travers clues et montagnes qui séparent les bassins de Verdon, Jabron et Artuby, sur les confins des départements actuels des Basses-Alpes, du Var et des Alpes-Maritimes.

1-2. Colonica Roveredo. — C'est Rebuy, commune de Comps, à l'orient de ce village, ferme perdue au milieu des forêts de chênes que les moines de Saint-Victor défrichèrent vaillamment et que, depuis, la nature a reprises sur l'incurie des populations qui les en ont chassés.

Roveredo était très important. Il comprenait deux centres d'exploitation d'inégale grandeur. Le principal était régi par la famille Vidal, composée de seize personnes : père, mère, trois grands fils, trois filles déjà mariées, avec leurs maris venus de dehors, estranei, une grande fille non mariée et trois jeunes enfants. La rente payée au monastère n'était pas lourde pour cet immense domaine, qui devait surtout être consacré à l'élève des troupeaux ovins et porcins. C'était chaque année un porc, un agneau, une brebis, sept poulets, deux pastas et quarante oeuf.

3. Colonica in Greseto. — Domaine voisin de Rebuy, comme lui au terroir de Comps, appelé aujaurd'hui Villegrasse. Il est situé sur un petit affluent de Jabron et est perdu dans les bois comme le précédent.

1) Charte 783.


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4. Colonica in Plevra. — Domaine beaucoup moins important. Faut-il l'identifier avec le hameau de Brée ou de Brec à la Palud de Moustiers ?

5. Colonica ad illo Calaone. — Quoique ce nom rappelle la rivière de Banon et d'Apt, nous ne croyons pas qu'il s'agisse ici d'un affluent d'Artuby ou de Jabron. L'article Mo, en roman lo semble indiquer un domaine. Le c initial ayant été changé en ch, suivant les habitudes chuintantes des dialectes montagnards provençaux, ce nom est devenu Chalan ou Chalanette, domaine aussi sur le territoire de la Palud de Moustiers, voisin du précédent.

6. Colonica in Mairolis. — C'est Mieraure, au sud-est de Broves (Var), dans les colines qui séparent Seillans de ce pays; petite exploitation jadis, aujourdhui à peine bergerie.

7. In Mainosco. — Nom de lieu très ancien, à terminaison celtique, rappelant celui de Manosque. Il s'appelle aujourd'hui Maunasque ou Maurasque, ferme dans la commune de la Martre, au sud du hameau du Pland'Ancelle et du village de Brenon, dans la montagne de Brouis, In illa Alpe, comme dit Vuadalde.

8. Colonica in Lemecca Massiliensi. — Saint-Victor n'en possédait qu'un tiers, comme au domaine précédent. Lemecca est fort difficile à identifier. Ne serait-ce pas la Martre ? La direction géographique ouest-est du polyptique porterait à le penser.

9. Colonica in Vultonas. — Encore à l'ouest du précédent. C'est Villante, commune de Séranon, au-dessous du hameau de la Doire.

L. — VILLA ROVAGONIS.

Les noms de lieu Rovago, Rougon et Taverna Tavernes permettent d'emplacer cette villa sur les communes bas-alpines et varoises limitrophes du Verdon, à


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l'occident de la précédente, en bordure sur tout le pourtour de l'immense Plan de Canjuers. Elle était composée des domaines suivants :

1. Colonica in Carnillas ou Carmillas ; le plus important de tous, tenu par six personnes. C'est la Cournuelle sous Trigance.

2. Bagella. Petite bergerie assise dans la montagne de Barjaude, au midi du Plan de Canjuers, à l'est de Verignon et au nord d'Aups. Y aurait-il un lieu dit Bajelle à Courchons ou à la Palud ?

3. In Dogone ? — Les Gots, à l'est de la Verdière.

4. Vercarias in Corcione. — C'est une bergerie à Courchon, — non le Courchon, commune des Basses-Alpes, - mais le Courchon, quartier, bois, monts, pâturages à la Palud de Moustiers. L'homonymie est trompeuse. C'est une des gran les sources d'erreur de la géopraphie historique.

5-6. Tavernas. — Saint-Victor possédait le tiers de la Colonica de Tavernes (Var).

7. In Tra...

8. In Aneglo. — Bergerie dans la montagne d'Aigle, à Bauduen, faisant la limite des territoires de Baudinar, Moissac, Aups et Verignon.

9. Infantes de Scolo. - Les enfants de Scolus. Ce nom désigne-t-il un homme ? un quartier ? Nous ne saurions décider.

M. — VILLA BERGEMULUM.

Au milieu du XIe siècle, les moines de Saint-André d'Avignon étaient en possession d'un lieu appelé le Moutier, dans le territoire de Barjemon, mais ils l'avaient tellement laissé dépérir qu'on ne trouvait plus ni église, ni maison, ni cloître où on put se mettre à l'abri de la pluie. Richaus, seigneur de Bargemon, sur les plaintes réitérées des habitants, pour remédier à cet état déplorable enleva, en 1073, ce Moutier aux moines de Saint-


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André et le rendit à ceux de Saint-Victor, qui, d'après des titres fort anciens, cartis pervetustis, avaient possédé une foule de ruines dans ce territoire, joignant ce Moutier et ce Moutier lui même, ainsi que quelques moines le prouvèrent par serment et par l'épreuve de l'eau froide et de l'eau chaude (1). Il paraît, toutefois, que Saint-André ne se rendit pas de bon gré à cette sentence, et deux ans après, un échange, dans lequel il reçut Notre-Dame-desVeranes (aujourd'hui Notre-Dame-des-Anges), dans le territoire de Cadenet, mit fin à ce différend entre les deux monastères. Saint-Victor reçut entre autres biens NotreDame-de-Favas, lieu deshabité, dit Bouche, entre Berjamon et Montferrat, et qui se trouve dans le territoire actuel de la première de ces communes. Il rentra dans la possession de la villa de Bargemon qu'il avait prouvée en apportant un dénombrement détaillé de tout son territoire dans des titres très anciens descriptionem grandem de villa Vergemonis et de omni fere territorio in kartis antiquissimis ostendebant (2). C'est donc à Bargemon qu'il faut poser la villa Bergemulum du polyptique ; et c'est très probablement ce polyptique lui-même que les moines de Saint-Victor avaient produit à l'appui de leurs prétentions et auquel faisait allusion Richaus quand il leur donna ou rendit le Moutier de Bargemont, donamus reddendo et reddimus donando, comme l'exprime le diplome de 1073.

Cette colonie, resserrée par celles de Rougon, de Seillans et de la Sine, ne s'étendait que sur le territoire de quelques communes limitrophes à celle de Bargemont, c'étaient :

1. Pentanicus. — La Pique, ferme clans la commune de

(1) Ch. 532. 2) Ch. 533.


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Claviers. Cette possession devait former l'extrême limite de la colonie du côté de la villa Ciliano.

2. Ginestedo. — Les Ginestières, ferme de la commune de Claviers.

3. Estravilio. — Vallon d'Estuve, commune de Bargemon.

4. Coila. — La Colle, Colle de Saint-Esprit, fermes et quartier de la commune de Bargemon.

5. Veiranicus. — Veirana, ferme entre Trans et les Arcs. Il y a à côté une autre ferme qui porte le nom de Valbourgès, nom qui pourrait bien n'être qu'une transformation de Val Veranica. Les terminaisons en icus ayant donné beaucoup de noms en orgues, et argues. (Voir Elenicis, dans la villa Sinaca,.)

6. Marga ?

7. Vendeno. — Les Veines, ferme et étang dans la commune de Figanières. (Beynes s'appelait Castrum de Bedenis.)

N. - AGER CILIANUS.

Un diplôme de Caiioman, du 2 février 884 (1), nous apprend que l'Ager Cilianus avait été distrait du comté de Marseille pour être uni à celui de Fréjus et que le roi, sur les instances de l'abbé Hugues et de Frotaire, archevêque de Bourges, le rendit à l'évêque de Marseille et à ses successeurs. C'est donc dans la circonscription du diocèse de Fréjus qu'il faut rechercher l'emplacement de cette possession. Deux paroisses pourraient s'attribuer ce nom : Sillans, dans le canton de Tavernes, et Seillans, dans celui de Fayence ; mais d'autres chartes du Cartulaire servent à lever la difficulté. Au XIe siècle, Aldebert

(1) Charte 9.


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revêtant l'habit de bénédictin, donne entre autres domaines le quart de la villa de Saint-Julien, in confinio territorii Cellanii castri (1). Or, ce Saint-Julien, que plusieurs autres titres du cartulaire mentionnent, était situé dans les environs de Seillans. Castrum quondam S.-Juliani, lieu désert entre Bagnols, Seillans et Fayance, dit Saint-Julien, dit Bouche (2), et la carte de Cassini l'indique encore un peu au-dessous de Meaulx. L'identification des membres de cette possession établira surabondamment l'exactitude de cette détermination.

L'Ager Cilianus s'étendait sur les bords de la Siagne et de ses affluents. Il occupait la partie orientale du département du Var, de Draguignan à la limite des Basses-Alpes.

1. Vagaione. — Vegay, ferme et ruisseau dans la commune du Mas.

2-3. Amugnilis. — Les Mujouls, commune du canton de Saint-Auban, arrondissement de Grasse. Saint-Victor avait conservé des possessions sur ce point et on trouve dans la confirmation des bénéfices par Grégoire VII ; cellam Sancti Sepulcri ad Mugilas, qui paraît rappeler le Amugnilis du polyptique.

4. Vulpeglarias. — La terminaison glarias, altération manifeste de glarea, semble désigner un lieu sur une rivière, et surtout sur une de ces rivières entraînant dans leurs crues un gravier abondant. Or, la carte de Peutinger nomme Vulpis un des affluents du Var ; et c'est au bord de ce cours d'eau que devait se trouver la colonie de Vulpeglarias. Si l'on s'en rapporte à la configuration de la table théodosienne, ce nom ne peut se rapporter qu'à un des affluents de la rive gauche, à la Vésubie ou à la Tinea ; mais la première de ces deux rivières paraît avoir porté ce nom aussi haut qu'on remonte dans l'histoire,

(1) Ch. 248. (Voir les chartes de Lérins.)

(2) Histoire de Provence, I, p. 252.


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puisque l'inscription de Suse nomme Vesubiani une des peuplades des Alpes. Ce serait donc la Tinea qui aurait jadis porté le nom de Vulpis. Ce point semblera peut-être bien éloigné de Seillans, puisque pour l'atteindre, il faut traverser l'arrondissement de Grasse et franchir le Var. Bien que les mêmes circonstances se rencontrent sur d'autres points dans le polyptique même (Sambisco et Argencia par exemple), une autre solution est possible. On sait le peu de fonds qu'on peut faire sur le dessin grossier de la table de Peutinger. Ici, par exemple, le Vulpis, loin d'être un affluent du Varrum, paraît, au contraire, être identique avec lui à sa naissance, puis, ce fleuve unique se partage en deux, se jetant dans la mer par des embouchures distinctes, en formant une espèce de delta. Supposons seulement que les noms aient été intervertis, que la branche occidentale, qui porte le nom de Varrum ait reçu celui de Vulpis et réciproquement ; et aussitôt notre colonie est rapprochée de son centre, et le Vulpis devient le Loup, rivière qui naît non loin de Seillans. La source de la Siagne se dirige d'abord de l'ouest à l'est, se rapprochant du Var, puis s'incline au midi et se jette dans la mer non loin de l'embouchure du Var. Mais, dira-t-on Vulpes ne veut pas dire Loup. C'est parfaitement vrai, mais le mot roman Volp qui signifie renard est-il bien éloigné du mot allemand Wolf qui signifie loup ; et ne pourrait-il pas se faire qu'alors que cette région était au pouvoir des empereurs d'Allemagne, qui la distribuèrent en fiefs à leurs fidèles, cette dernière acception est prévalue sur la première, et que le Vulpis de la table de Peutinger soit devenu le Loup des cartes modernes. Je ne donne d'ailleurs cette correction que pour ce qu'elle vaut, me contentant de fixer au bord du Vulpis la colonie de Vulpeglarias (1).

(1) Il y a bien dans la commune de Bargemon une forme qui porte le nom de Reinardet, mais on sait que le nom de Renard est de création moderne, et


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5. Cumbilis. — Le plan de Comps, ferme, commune de Seillans.

6. Manico. — Les Monons, hameau de la commune de Montauroux.

7. Liga. — Les Ligets, hameau de la commune de Montauroux.

8. Bucencia. — Bastide de la Bougne, commune de Seillans. Il ne serait pas impossible que cette colonie fut sur les bords du Biançon, petite rivière qui prend sa source à Seillans et se jette dans la Siagne, au-dessous de Montauroux.

9. Avasio. — Château d'Avaye, commune de Mons. Il est nommé castrum de Auvaisa dans le dénombrement du registre Pergamenorum. Bouche (1). Antonius Arena l'appelle Auvayo.

10. Bu... (forte Bucencia.)

11. Figabice. — Figanières et Sanctus Petrus de Figolis (2).

12. Valiglas — Aille, ferme et quartier de la commune de Seillans, surtout si on lit Val Iglas.

13. Civania. — La Siagne. Un des cours d'eau les plus importants du département du Var, qu'il sépare aujourd'hui de celui des Alpes-Maritimes. Cette identification appartient à M. Blancard.

14. Pino Felice. — Bonpin, ferme, commune de Bagnols.

(A suivre.)

il me répugne de croire que le nom de cette ferme ait suivi la même ■transformation que celui de cet animal rusé, qui, au lieu de s'attacher comme un infamant sobriquet à un astucieux diplomate, a, au contraire, perdu celui qu'il portait depuis des siècles, pour revêtir celui de l'homme d'Etat, plus rusé et plus voleur que lui.

(1) Loc. cit. I, p. 258.

(2) Voir Bouche, I, p. 252, et chartes de Lérins.


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DIGNOIS ET BAS-ALPINS

(Suite)

DEUXIÈME PARTIE

Dès le XIIIe siècle, notre pays a vu naître une foule de petites communautés, ruches laborieuses, où l'actîvité est prodigieuse, mais bien souvent ignorée. Au prix d'efforts incessants, les habitants ont pu arracher à l'avidité des seigneurs une foule de concessions qui mettent fin à l'arbitraire. Ces concessions sont inscrites dans des chartes pieusement conservées aux archives de la communauté. Elles nous donnent une idée assez nette de la vie politique dans nos Alpes au moyen âge. Je vous l'ai montré dans une précédente conférence ; je voudrais aujourd'hui compléter le tableau de la vie au moyen âge dans une petite cité bas-alpine, en y joignant un aperçu de la vie privée à cette époque.

Elle se présente sous un aspect bien sombre cette petite cité dignoise, groupée sur les pentes du plateau SaintCharles, resserrée entre ces trois rivières, qui vaguent librement dans leurs étroites vallées. Pas de digues; à peine quelques barrières en bois renforcées de cailloux. Derrière ces faibles remparts, les riverains s'efforcent de mettre en culture les parties que le flot délaisse, mais doivent lutter contre la rapacité de leur seigneur qui voudrait se les approprier. En guise de ponts, de simples planches jetées en travers des torrents et sans cesse emportées par les crues. Il faudrait aux habitants du


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château une communication assurée avec la plaine des Sièyes et le territoire de Courbons, où se trouvent leurs meilleures terres. Aussi, dès que la population commence à croître, les travaux du pont commencent, interrompus bien souvent par le manque d'argent, les tracasseries des châteaux et des seigneurs voisins. Et, quand les Dignois, en consacrant à cette oeuvre toutes leurs ressources, sont parvenus à la mener à bonne lin, il faut tout recommencer. Dès 1356, le pont menace ruine : bêtes et gens courent le risque de périr en le traversant. Enfin, en 1413, les deux rives sont reliées par une étroite voie, munie de refuges placés au-dessus des piles. Là se blotissaient les piétons pour laisser passer les lourds chariots de l'époque. Mais pendant longtemps la communauté devra affecter au paiement des travaux tout l'argent disponible (1).

Combien ont été mieux avisés leurs voisins de Castellane ; leur pont est construit depuis 1300. Mais en 1390, Raymond de Turenne, furieux de ne pouvoir prendre la ville pour la piller, a détruit complètement le pont. Impossible de le reconstruire ; la peste, les inondations, les ravages des routiers ont ruiné les habitants. Dans quel cerveau germa l'idée de s'adresser au pape ? Je l'ignore. Toujours est-il que nos malins castellanais obtinrent de Pierre de Lune (Benoît XIII) une bulle publiée dans toute la Provence accordant d'amples indulgences à tous ceux qui contribueraient de leurs aumônes à la reconstruction du fameux pont. L'argent afflua, et cinq ans après Castellane avait son pont (2).

La Bléone franchie, une étroite route, non empierrée, aux larges et profondes ornières, serpente entre les nombreux jardins clos de murs en pierres sèches, qui s'étagent depuis le bord des rivières jusqu'aux fossés formant la

(1) Guichard : Cominalat, passim.

(2) Abbé Feraud : Géographie des Basses-Alpes.

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première défense de la ville. Bien que la population soit déjà considérable, elle tient tout entière sur la motte qui prolonge la montagne.

Les remparts, les barri, qui ont remplacé les anciennes palissades, partant du pied de la montagne près de l'évêché actuel, laissent de côté tous les quartiers qui s'étendent au-delà de la rue de la Préfecture, du boulevard des Lices, de la rue de l'Hubac : ils longent la rue de la Glacière, pour se terminer vers la rue de l'Oratoire, enfermant dans cette étroite ellipse les trois quartiers de la ville : la Testo, lou Mitan, lou Pè.

Haut de 12 mètres, épais de 1m,50 à 2 mètres, les barri sont surmontés de nombreux créneaux, les merlettes, et longés par un chemin de ronde intérieur donnant sur ces créneaux. De distance en distance, s'élèvent de lourdes constructions carrées, des tours, percées d'étroites ouvertures évasées. Elles sont couvertes de larges dalles. Des galeries de pierre, les machicoulis (1), ouvertes par le bas, facilitent la défense; par là tomberont sur les assaillants les traits, l'huile bouillante, la poix enflammée. C'est de ces tours qu'au moment du péril, balistes et trabucs, machines formées d'une poutre terminée par une poche en peau et munies d'un ressort, enverront d'énormes pierres sur les ennemis ; les premiers canons ou bombardes ne feront leur apparition dans notre pays que vers 1375 (2).

Mais on étouffe tellement dans cette enceinte, que les habitants en usent familièrement dans les moments de calme avec leurs murailles. Une infinité de lucarnes ou posterles donnent du jour aux maisons adossées aux remparts ; des balcons de bois surplombent le fossé, des maisons s'étagent sur les barri, se blottissent à leurs pieds ; de

(1) Les machicoulis ont remplacé les hourds en charpente. (Carré, le Moyen Age.)

(2) Laplane : Histoire de Sisteron.


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petites portes percent la muraille et aboutissent à des voies de communication intérieures (1). Et partout, du linge étendu, des fleurs, des oiseaux qui chantent atténuent la sévérité de la muraille nue. L'aspect est peu guerrier, mais le seigneur et le comte de Provence tolèrent ces infractions aux règlements, moyennant finances. En cas d'alarme, toutes les ouvertures sont rapidement bouchées et la ville reprend son aspect sévère de combat. Trois grandes portes s'ouvrent dans les ramparts. Elles sont précédées d'un pont-levis qui enjambe le fossé, protégées par des herses en fer relevées en temps ordinaire, mais qui glissent rapidement dans leurs rainures au moment du danger et viennent fermer toute issue. Des guérites couronnent les portes et leur donnent un air imposant. Au levant, est la porte de Soleille-Boeuf, ainsi appelée à cause des peaux que font sécher les nombreux tanneurs du quartier ; au midi, à l'issue de la rue des Chapeliers, la porte de Gaubert, plus tard porte de Provence ; au nord, près de l'hôpital, la porte des Durands. Je néglige les petites issues, ou portalets, assez nombreuses et vite murées à l'approche de l'ennemi.

Dominant de très haut les portes, les créneaux, les tours et l'amoncellement des toitures aiguës qui se pressent autour de lui, se dresse, sur le plateau Saint-Charles, le donjon du seigneur, de l'évêque.

Tout à côté, à la place du clocher actuel, s'élève une grande tour carrée, bâtie en 1412. Cette tour c'est l'âme de la collectivité, c'est le signe de ralliement des habitants. Elle est dominée par une charpente de bois recouverte de dalles. Là est la cloche : dans la galerie de bois, qui fait le tour de l'édifice, se tiennent les guetteurs qui inspectent la campagne ; ils sonnent pour annoncer l'ennemi, l'incendie, pour appeler les bourgeois aux assemblées, pour indiquer

(1) Guichard : Cominalat, tome L


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aux ouvriers les heures de travail et de repos. Là tour ne tarde pas à être munie d'une horloge. La première horloge, à Paris, date de 1370. Les Sisteronnais en ont une dès 1402 ; une horloge entière, s'il vous plait, dont le cadran marque les vingt-quatre heures ; elle n'en marche pas mieux, d'ailleurs, et ils sont obligés de la remplacer par une demi-horloge (1).

Sur les pentes raides du coteau, se pressent les rues irrégulières qui semblent monter à l'assaut du donjon. Partout d'étroits boyaux, des culs-de-sac, andrones, de petits ponts qui relient les maisons par dessus la chaus sée ; partout des bancs, des escaliers de bois qui permettent de gagner les tourelles saillantes placées en encorbellement aux angles des maisons. Ces maisons n'ont généralement que le rez-de-chaussée en pierre ; le premier, le second sont en bois, les étages avancent l'un au-dessus de l'autre, semblent vouloir rejoindre les étages d'en face. Des poutrelles munies de poulies, de petits balcons de bois, des auvents, des corniches rétrécissent encore la rue. Sur le tout, s'élève le toit aigu, formé de planches épaisses, les eyssendoli.

Au-dessous des boutiques, d'énormes enseignes parlantes, nécessaires à une époque où abondent les clients illettrés : bottes, chapeaux, clefs, plats à barbe grincent au moindre vent. Dès qu'il pleut les gargouilles lancent à jet continu au milieu de la rue l'eau qui s'écoule des toits. Partout des cloaques, des immondices, des détritus de viande, des ordures ménagères, malgré les amendes distribuées avec largesse par la curie (2). Là, s'ébattent, sans crainte d'être

(1) Laplane : Histoire de Sisteron.

(2) Voir Garnier et Amman : l'Habitation humaine. Franklin : la Vie privée d'autrefois, l'Hygiène à Paris.

Les rues do Paris n'ont commencé à être pavées que sous Ph.-Auguste. (Chroniques de Rigord.) En 1131, le fils aîné de Louis le Gros, Philippe, est renversé par un des pourceaux qui vaguent dans les rues et meurt des suites de sa chute.


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dérangés par les charrettes, de nombreux galopins dignois. Là, grouillent une foule d'animaux domestiques : chiens, poules, pigeons. Les pourceaux vaguent à leur aise, sans souci des règlements bien sévères pour ces pauvres bêtes : tous ceux qu'ils gênent ont le droit de les tuer, à condition de déposer une pièce de monnaie dans l'oreille de la victime.

L'air et le soleil pénètrent avec peine dans ces ruelles encombrées. Faut-il s'étonner que, dans de pareilles conditions, les épidémies soient si fréquentes et enlèvent tant de gens ! Bien souvent les populations n'ont d'autre ressource que d'abandonner leur ville, comme le firent les habitants de Puimoisson en 1503 et d'aller, avant l'apparition de la peste, camper à quelques kilomètres de là. Il leur fallut vivre six mois, logés dans des cabanes entourées d'une haute palissade, gardées par des sentinelles et repousser impitoyablement parents et amis soupçonnés d'être contaminés. A ce prix seulement, le prévôt aspard Bouche préserva ses concitoyens de la contagion (1). En 1629, les dignois qui n'avaient pas voulu abandonner leurs foyers furent réduits de 11,000 à 3,000 âmes.

Vous vous imaginez aisément quels ravages doivent causer les incendies si fréquents alors dans une pareille agglomération. Pour les éviter, le soir, dès que la cloche a sonné le couvre-feu, toutes les lumières doivent s'éteindre et le silence doit régner dans cette ruche si bourdonnante dans la journée la circulation est interdite.

Malheur à celui qui croit pouvoir, à la faveur de l'obscurité, se glisser dans quelque coin discret et s'y recueillir en une méditation solitaire. Il est vite appréhendé, condamné à une amende, légère s'il jouit d'une réputation sans tâche, très forte si ses moeurs sont

(1) Voir Maurel : Histoire de Puimoisson.


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douteuses. Je dois ajouter, à l'honneur des Dignois, que leurs archives sont muettes à ce sujet. Mais que les Manosquins, leurs voisins, ont donc des habitudes déplorables ! (1)

Quant à nos concitoyens, peut-on leur faire un crime, d'aimer parfois trop le bruit, en vrais enfants du midi, surtout lorsqu'il s'agit de fêter de nouveaux mariés. Quand ils se sont attardés autour des tables chargées de victuailles et qu'ils ont versé de nombreuses rasades de ce vin clairet produit par leurs vignes de Courbons, objet de leurs soins constants, n'est-il pas naturel qu'ils éprouvent le besoin de se dégourdir les jambes et d'oublier en quelques ébats folâtres les soucis de la veille et du lendemain? Aussi, souvent, munis de flambeaux, précédés de fifres et de tambourins, mariés en tête, tous les convives déroulent dans les rues tortueuses les anneaux d'une farandole endiablée, emplissant de bruit et de clarté la cité endormie. Mais le guet veille pour éviter ce que les règlements appellent des scènes scandaleuses, des querelles, des rixes. La curie veut que le silence soit absolu et que le troupeau repose en paix (2). Défense aux ouvriers étrangers qui ont travaillé aux vignes de regagner la nuit le domicile de leurs patrons, pour y souper et se coucher. Qu'ils aillent dormir ailleurs ! Tout au plus, par galanterie, permet-on aux nouvelles mariées étrangères à la localité de pénétrer la nuit dans la ville, précédées d'un flambeau. Bientôt tous les bruits s'apaisent, on n'entend plus que le pas lourd des gardiens de nuit, le cri monotone des veilleurs, le souffle haletant des chiens sous les portes, ou la plainte aiguë de quelque marmot.

Mais, dès que l'aube parait, quel mouvement, quelle activité ! Toutes les maisons déversent dans les rues, les

(1) Voir : Livre des Privilèges de Manosque, édité par M. Isnard, archiviste.

(2) Guichard : le Cominalat, I.


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habitants parqués pour quelques heures dans leurs étroites demeures. La rue est à eux. C'est là qu'ils vivent, qu'ils travaillent, qu'ils se récréent, là qu'ils se concertent pour les revendications futures. Rien de plus naturel. A l'exception de quelques demeures de riches bourgeois, l'intérieur des maisons est si sombre, malgré les larges fenêtres, encadrées de boiseries, munies de toiles huilées ou de parchemin qui remplacent le verre trop cher (1). Voici que s'ouvrent les boutiques enfoncées dans les arcades, soutenues par de larges piliers, où sont suspendues les marchandises (2).

Le vantail supérieur se relève comme une fenêtre à tabatière, le vantail inférieur s'abaisse et sert d'étal et de comptoir. Sur un banc, à côté de la boutique, protégé par l'étage supérieur qui s'avance, l'ouvrier se met à la besogne. Il ne choisit pas seulement cette place pour avoir plus de jour et de distractions, mais aussi par nécessité. Les règlements sont formels, « il convient que l'ouvrier oeuvre sur la rue ». Pas d'atelier intérieur, pas de travail à la lampe. Tout est prévu, tout est réglé pour éviter la fraude : « Amende si le cordonnier fait sécher les souliers » au feu, s'il mouille les cuirs, s'il travaille à la chan» delle après l'heure du couvre-feu, s'il raccommode la » chaussure de sorte qu'elle devienne neuve de plus d'un » tiers » (3). Avec le travail en plein air, la surveillance est plus facile ; les jurés passent, s'assurent que les

(!) Les demeures sont très obscures, les vitraux même à fonds de bouteille sont trop chers ; on s'éclaire avec des éclats de bois, de la graisse ; les plus riches ont la chandelle de suif, mais quelle lumière ! Quelle odeur ! — Erasme, De la civilité puérile, donne de curieux conseils pour moucher la chandelle.

(2) Dans les textes de l'époque, les boutiques reçoivent souvent le nom de fenêtres. — Voir G. Fagniez : Etudes sur l'industrie et la classe industrielle à Paris ; — Levasseur : Histoire des classes ouvrières en France.

(3) Voir Monteil : Histoire des Français des divers Etats, II.


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réglements sont observés. Le meuble n'a-t-il pas les dimensions voulues, est-il fait de bois non spécifié, vite il est dépecé séance tenante et brûlé devant la boutique à la grande joie des gamins qui s'amassent. Aussi, quel spectacle curieux ! Serruriers, menuisiers, cordonniers, barbiers, bouchers et autres se livrent, en pleine rue, à la besogne journalière. Ce sont des appels, des cris, des rires, des discussions. La rue y gagne en animation mais que de déchets, de détritus s'accumulent, empestent l'air. Voici le crieur de vin qui passe, enseigne vivante : A tant de sols le vin! Voilà les alertes revendeuses de pain, les manganelles avec leurs tortels, les tortillons de l'époque, qui embaument. Plus loin, c'est le clocheteur des trépassés, revêtu d'une longue robe blanche semée de larmes noires, agitant sa sonnette et psalmodiant d'un ton lugubre : « Priez pour l'âme de maître ou de messire un tel, qui vient de trépasser (1).

Mais c'est surtout au marché que l'encombrement est grand. Digne en possède deux, dont un couvert, créé en 1385 avec l'autorisation de Marie de Blois (2). Là, tous les

(1) Parfois apparait en majestueux appareil le héraut qui fait les criées au nom du comte de Provence ou de l'évêque. Il s'avance précédé d'un homme d'armes qui porte la bannière où sont peintes les armoiries des deux autorités dignoises ; celles du comte étant placées au-dessus de celles de l'évêque pour affirmer sa prééminence. Le son de la trompette se fait entendre, puis, d'une voix haute, le crieur annonce que l'évêque défend aux habitants d'exposer le dimanche leurs marchandises pour les vendre. Le silence est général, fait de stupeur et de colère concentrée; mais, écoutez bientôt cette sourde rumeur qui se répand partout : voyez ces groupes qui se forment ; le front de ces artisans se relève, ils se regardent, ils sentent qu'ils sont le nombre, qu'ils sont une force avec laquelle il faudra compter. Que les puissants du jour prennent garde ! Malheur à eux le jour où éclateront les explosions populaires si longtemps comprimées! (2) Guichard : Cominalat, I.


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industriels étalent sur des bancs de pierre leurs marchandises. C'est une nécessité pour quelques-uns d'entre eux. Et qu'ils ne se tiennent pas devant leur banc, sinon, gare à l'amende ; ils pourraient bien vouloir tromper les acheteurs ! Tromper les acheteurs, ils ne s'en font cependant pas faute à en juger par les prescriptions minutieuses des statuts! Nous croyons souvent avoir tout inventé, môme l'art de sophistiquer les aliments. C'est une erreur : nos pères qui ignoraient la chimie savaient fort bien duper le client. Les bouchers ne se gênaient pas pour vendre de la vache pour du boeuf, pour enfler les bêtes tuées, battre la viande pour la faire paraître plus fraîche. Les marchands de poissons rougissaient, à l'aide de sang de porc, l'ouïe décolorée des gerles ou des bognes qu'ils mettaient en vente, et les laitières baptisaient leur lait sans scrupules. « Voici sept ans, disait un client à un boucher, » dans l'espoir d'obtenir un rabais, que j'achète ma viande » chez vous ! — Sept ans, et vous vivez encore! » Ce n'est pas là seulement une boutade; les règlements sont trop nombreux, destinés à prévenir la fraude, pour qu'elle n'ait pas été pratiquée (1).

Notez que la fraude est facilitée par la multiplicité des monnaies, des poids et mesures. Le mauvais exemple de fraude vient de haut. En un an, sous Philippe VI de Valois, la livre change quatre-vingts fois de valeur.

Désireuse de mettre fin aux difficultés occasionnées par cette multiplicité, la communauté de Digne, en 1303, recourut aux bons offices du bailli, alors en voyage à Marseille; elle le pria de lui procurer une livre de bon aloiquiput servir d'étalon. . . . La livre en question fut apportée à Digne dans une bourse de cuir blanc parfaitement fermée et scellée du sceau du bailli. En présence de

(1) Voir Lavisse et Rambaud : Histoire générale, III. Arnaud : Viguerie de Forcalquier, passim.


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tous les habitants assemblés par les cominaux, la bourse fut ouverte, la livre examinée : puis on appela le serrurier le plus habile, Pierre Monnier, qui déclara qu'il fabriquerait sur ce modèle tous les poids qu'on pourrait lui demander, engageant comme garantie de sa bonne foi tous ses biens présents et à venir, après avoir prêté le serment d'usage sur les Evangiles (1).

Quand le marché était trop étroit on le tenait au cimetière ou à l'église. On trouve cela tout naturel au moyen âge. L'église n'est pas seulement consacrée à la prière, on y circule librement, on y devise de ses petites affaires ; on y étale les marchandises, quand il pleut ou quand la place manque ailleurs. « Le choeur est réservé au culte, mais la nef appartient au peuple ». La cloche sonne pour la messe comme pour le marché. On y donne des fêtes qui dégénèrent parfois en véritables mascarades, malgré les efforts des conciles (2). Il faut bien que le peuple s'amuse pour oublier sa misère. Aussi, quelle quantité et quelle variété de fêtes à cette époque. Les moins curieuses ne sont pas les fêtes religieuses.

Au commencement de janvier, clercs et laïques, fraternellement unis pour la circonstance et déguisés en femmes, en diables, envahissaient les églises, disaient à l'autel un simulacre de messe, parodiaient les prières du rituel et chantaient des chansons gaillardes. Ils nommaient un pape des fous qu'ils encensaient avec de la fumée de vieux cuirs et autres matières puantes. En mémoire de l'âne qui avait accompagné la sainte famille en Egypte, ou s'emparait d'un baudet, on le vêtait d'habits socerdotaux et on lui chantait une hymne grotesque (3). Ces coutumes bizares n'étaient pas usitées seulement dans le midi, où,

(1) Guichard : le Cominalat.

(2) Rambaud : Histoire de la civilisation, I.

(3) Rambaud : Histoire de la civilisation, I.


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sous l'influence du soleil, on perd facilement le sentiment de la mesure.

Les gens du nord se livraient aussi à des facéties d'un gôùt plus ou moins douteux. A Reims, par exemple, les chanoines sortaient un certain jour en procession, chacun laissant traîner sur le sol un hareng attaché par une ficelle, uniquement préoccupé de marcher sur le hareng du chanoine qui précédait et d'empêcher le chanoine qui suivait de marcher sur le sien (1).

Le jour de l'Epiphanie, fête des mages, nos bons aïeux mangeaient déjà le gâteau des rois en famille, ils élisaient un roi, le roi de la fève, et l'on criait à tue tête : le roi boit ; et l'on vidait à sa santé force coupes de vin. Le soir, des feux étaient allumés dans toutes les rues, des joueurs d'instruments : fifres, flageolets, cornemuses parcouraient les rues et l'on dansait tout comme sur le pont d'Avignon.

Les oeufs de Pâques sont déjà connus. Le jour de la fête, clercs et écoliers en groupes joyeux allaient de porte en porte quêter les oeufs. Et les fêtes se succédaient sans cesse. On chômait religieusement cent jours dans l'année. Le chômage était d'ailleurs forcé ; défense de travailler sous les peines les plus sévères ; défense d'ouvrir les boutiques les dimanches et jours de fête ; défense d'aller aux champs, de rapporter des fruits. Le comte de Provence avait, le 8 février 1294 pris un bel arrêté dans ce sens (2). Il fallait se croiser les bras. Le bon Dieu y gagnait bien quelques prières, mais le diable n'y perdait rien !

Pour occuper les fidèles, le clergé multipliait les processions. C'était tout une affaire ! Les autorités, juges, bailli, syndics, conseillers y assistaient en costume, avaient leur place déterminée et les moindres tentatives pour usurper

(1 ) Rambaud : Histoire de la civilisation, I. 2) Arnaud : Histoire de la viguerie de Forcalquier.


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un honneur qui n'était pas dû donnait lieu à des querelles homériques. A Sisteron, par exemple, les cordonniers avaient le privilège de porter le dais. Les officiers royaux et les syndics voulurent le leur enlever. Il y eut du bruit dans Landerneau! La querelle se termina par une transaction dûment enregistrée. Le dais eut désormais six bâtons au lieu de quatre. Deux furent réservés aux officiers royaux, deux aux syndics et les deux autres aux cordonniers, et tout le monde fut satisfait. A Forcalquier, le capitaine de la ville faisait prendre les armes aux jeunes gens du guet et accompagnait le cortège, précédé de danseurs, de chivaux frus (sortes de mannequins figurant un cheval et montés par un homme) (1).

C'était surtout dans les fêtes populaires que l'imagination de nos pères se donnait libre carrière. Au premier janvier, le peuple vaguait dans les rues, déguisé en hôtes et les mascarades duraient plusieurs mois. L'Eglise avait beau intervenir, défendre de faire le cerf ou le veau, on continuait à faire le veau de plus belle. Les graves romains n'avaient-ils pas les saturnales ? Aussi, barbouillés de farine et vêtus d'oripeaux, les jeunes gens se répandaient dans les rues, accompagnés de fifres et de tambourins, pénétraient dans les maisons et avaient le droit de faire danser dames et demoiselles, et ce, une heure durant ; passé ce délai, ils devaient s'éclipser ou se démasquer. Et la Saint-Jean, avec quel entrain cette fête païenne était-elle célébrée ! Partout s'élevaient des buchers gigantesques que les autorités venaient pompeusement allumer (encore un prétexte à querelles de préséances !) ; puis, on jetait dans le feu lapins et chats enfermés dans des sacs, pour jouir des contorsions des pauvres bêtes, et la fête se terminait par des danses effrénées. Les écoliers fêtaient sainte Catherine et saint Nicolas aux frais des munici(1)

munici(1) op. cit.


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palités. A la Saint-Jean-Baptiste, tout Dignois, qui se respectait, allait aux bains thermaux et se livrait à de copieuses libations. Que ceux de leurs descendants qui n'ont jamais péché leur jettent la première pierre !

Et les fêtes des confréries ! Chaque corporation a un saint comme patron et le fête scrupuleusement. Et sans cesse, dans les rues, se déroulent cortèges et processions pour la plus grande joie des badauds.

Croyez-vous que nos pères ne connaissaient pas la course des ânes et la course dans le sac ?

Ne retrouverez-vous pas vos jeux populaires du 14 juillet dans les distractions suivantes. Dans le jeu de la quintaine un mannequin habillé en turc était placé sur un pivot ; il fallait, en passant au-dessous, sur un charriot, enfoncer l'extrémité d'un bâton dans un trou pratiqué au centre du mannequin, sinon la machine tournait et cinglait le maladroit.

Les Anglais avaient introduit la mode d'un jeu plus barbare : celui du pourcel. Des hommes, les yeux bandés, poursuivaient un porc qu'ils essayaient de tuer à coups de bâton, non sans recevoir maints horions. J'en saute pour ne pas vous fatiguer, mais sachez que le mât de cocagne était connu de nos ancêtres et qu'ils passaient de bons moments à suivre les efforts impuissants de ceux qui essayaient d'attraper l'oie placée au haut de la perche. Je laisse aussi de côté les représentations de mystères, qui occupaient plusieurs jours de suite toute la ville. Les archives de Sisteron gardent encore le souvenir d'une fameuse représentation, celle des 10,000 martyrs, où la moitié de la ville jouait tandis que l'autre regardait (1).

Ne croyez pas qu'en temps ordinaire les rues de nos petites cités ne fussent pleines de distractions variées. Tout se passe dans la rue en ce temps là, et les scènes

(1) Laplane : Histoire de Sisteron.


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sont parfois fort curieuses. Sans parler des jongleurs et ménestrels, montreurs d'ours savants et de petits cochons dressés à danser tout costumés (nous n'avons pas inventé cette distraction éminemment intelligente), il y a encore des spectacles auxquels nos rues ne sont plus habituées. Les habitants en faisaient les frais : ils n'en étaient pas moins récréatifs et instructifs, par exemple : femmes de moeurs légères menées au pilori, le front ceint d'une couronne de paille et juchées à rebours sur un âne, recevant, c'était permis, les injures et les pommes cuites des curieux. Combien les Manosquins devaient s'égayer doucement en voyant promener dans la ville « de l'un portai à l'autre », dans le costume d'Adam et d'Eve avant le péché « nudus vel nuda », les malheureux Manosquins ou Manosquines qui étaient allés chercher dans les ménages voisins des distractions coupables. Le remède paraissait radical, il ne produisait cependant pas tout l'effet désirable ; d'ailleurs, les gens riches se hâtaient de se soustraire à cette exhibition au moins antihygiénique en payant une forte amende (1) ».

Quand toutes ces distractions manquaient, le conseil de la ville s'ingéniait pour amuser les habitants.

Sisteron, c'était une ville de progrès, entretenait des musiciens à ses frais, les faisait élever, les exemptait de l'impôt, leur achetait des instruments et donnait des charivaris, nous dirions des concerts aujourd'hui, aux administrés. La ville de Forcalquier offrit un jour aux habitants, moyennant quarante sous, le spectacle d'un danseur de corde qui traversa toute la place de la Fontaine pour la plus grande joie de la population. Les grands personnages eux-mêmes contribuent de leur personne à l'amusement des bourgeois et vilains. C'est tantôt l'entrée d'un comte, d'un page, d'un bailli, tantôt le

(2) Isnard : Livre des Privilèges de Manosque.


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renouvellement du conseil municipal. En 1302, toute la ville de Digne était en liesse ; le roi Robert daignait honorer de sa présence ses féaux sujets. Les autorités attendaient devant les portes ; les rues, on les avait balayées pour la ciconstance, étaient jonchées de fleurs, tendues d'étoffes riches ; sur les remparts, sur les toits, Dignois et Dignoises criaient à tue tête : Noël ! Noël ! Enfin, le cortège apparaît. En tête, clairons, hautbois, cornemuses. Derrière les premiers seigneurs de l'avantgarde, vient le prince campé sur son destrier revêtu de housses magnifiques. Le clergé, les confréries, les corps de métier encadrent les magistrats municipaux qui, sur un plat d'argent, lui offrent les clefs de la ville... Le soir, devant toutes les maisons, s'alignent des tables, où, joyeusement, les Dignois banquètent et boivent à la santé de leur comte, et toute la nuit les farandoles font rage.

Ce sont là fêtes extraordinaires, mais la foire, la fête populaire par excellence, revient régulièrement. Or, on s'y préparait huit jours à l'avance et l'on en parlait encore huit jours après. Il y avait deux foires à Digne : celle de la Saint-Julien, et celle de la Toussaint (1). En 1385, fut créée la foire de la Fête-Dieu. Pour permettre aux marchands étrangers de venir rehausser par leur présence leur éclat, nos ancêtres 'avaient obtenu que les péages levés par les seigneurs de Gaubert et de Mezel cesseraient huit jours avant. A Sisteron, pour encourager les étrangers, le conseil municipal distribuait des présents à ceux qui déballaient les plus beaux articles. En 1392, Gilet Dupont, de Forcalquier, qui s'intitule, s'il vous plait, vice-roi des merciers de Provence, écrit au conseil de Sisteron pour lui proposer de venir, avec sa troupe et de riches marchandises, embellir la foire de Saint-Domnin. Il ne demande, en retour, « que le tribut de félicitations

(1) Ces deux foires se tinrent au bourg, jusqu'en 1437.


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dû à sa qualité et les présents d'usage ». Il en coûta à la ville 200 francs'; mais elle eût l'honneur de posséder pour guelques jours le vice-roi des merciers de Provence (1).

Dans ces foires, tout est réglé minutieusement ; il faut éviter tout froissement : chaque spécialité a sa rue, sa place. Ici les marchands de draps, là les apothicaires, plus loin les ciriers, les cordiers. D'un côté sont les pruneaux (les pruneaux de Digne jouissent déjà d'une réputation bien méritée), de l'autre côté les gants (on en fabriquait beaucoup qu'on écoulait surtout en Italie). C'étaient des cris, des discussions et parfois des rixes ; mais la police veillait : chaque délit était tarifé et l'amende était partagée entre le prince et la ville. Un coup de poing ayant provoqué un épanchement de sang, 15 sols ; si la figure est abimée, « si os romp », 60 sols, une pierre lancée, 5 sols. Les paroles un peu vives, elles-mêmes, sont taxées. Je ne voudrais pas offusquer vos oreilles en vous rapportant les épithètes fort lestes que se permettaient nos aïeux à l'égard des dames. Sachez seulement qu'il en coûtait 10 sous au mal appris, à moins qu'il ne put prouver en justice que l'épithète était justifiée. Oh ! alors, la dame en était pour sa courte honte (2).

C. CAUVIN.

(A suivre.)

(1) Laplane : Histoire de Sisteron.

(2) Voir le Livre des Privilèges de Manosque.


221

MAUEEL

(Suite et fin)

BRANCHE DES SEIGNEURS DE VOLONE

V. Pierre MAUREL, deuxième fils de François et de Sibylle TROUILLAS, seigneur de Pontevès, Volone. etc., né à Aix, le 2 octobre 1601 (1), maître des courriers et contrôleur provincial des postes en Provence, avec son frère Antoine, le 12 avril 1633 ; trésorier particulier du taillon, par lettres du 22 août 1637 (2), ensuite de la résignation d'Honoré GIRAUD, trésorier général du taillon, par lettres d'avril 1638 (3), en suite de la résignation de Pierre MARIOTY, trésorier général héréditaire du taillon, par lettres de février 1639 (4), en suite de la résignation de Claude ARTAUD; pourvu d'un office d'auditeur et archivaire en la Cour des comptes, aydes et finances de Provence, le 19 septembre 1639, de la crue de 1637 (5), reçu le 1er juin 1640 ; acheta en 1647, une île à bâtir aux prés de l'archevêché d'Aix, en façade sur le cours ; en revendit la portion intermédiaire à Esprit ARNAUD, conseiller à la Cour des comptes (6) et bâtit sur le reste aux deux extrémités de

(1) Saint-Sauveur.

(2) Enregistrées le 24 octobre.

(3) Enregistrées le 10 mai.

(4) Enregistrées le 29 octobre.

(5) Arch. B.-du-Rhône, B., 98 (Calamitas), fol. 168.

(6) Cette maison passa d'Esprit Arnaud à son neveu Louis de SUFFREN, dont les descendants la vendirent aux enchères le 30 juin 1808. (Bremond, notaire à Aix.) Elle passa ensuite, le 2 juillet 1816 (Bremond, notaire à Aix), aux FORBIN d'Oppède et, à l'extinction de ceux-ci, vient d'être acquise par M. JOURDAN, professeur en droit à l'université d'Aix. (De Ruelle, notaire à Aix.)

16


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cette île deux maisons, dont l'une est encore l'habitation de ses descendants (1) et l'autre fut vendue à Marc-Antoine GASSENDI, seigneur de Tartone, le 25 juin 1665 (2). Il acquit le 29 mars 1650 (3), au prix de 159,000 livres, de François de PONTEVÈS, seigneur de Montfroc (4), les terres de Pontevès (5) et de Sainte-Catherine, dont il prêta hommage le 15 décembre suivant ; trésorier général des Etats de Provence, le 25 janvier 1653 (6), pour cinq ans, à 5,500 livres de gages, en remplacement du sieur de GAILLARD ; acquit, le 4 mars 1654, et pour le prix de 750 livres, de la communauté des Frères Prêcheurs, à Aix, l'eau des versures des fontaines de leur jardin, avec permission de les conduire où bon lui semblerait ; correcteur en la susdite Cour des comptes, par lettres du 10 décembre 1655 (7), en l'office de Pierre d'ORCIN (8), qu'il paya 23,000 livres ; le 12 juin 1656 (6), il acheta encore de Charles

(1) La famille d'ESPAGNET.

(2) Boutard, notaire à Aix. — Un de ses fils vendit cette maison, en 1707. à Joseph LYON de Saint-Ferréol, dont le petit-fils, du même nom, la fit reconstruire et la revendit, en 1769, à Jean-Baptiste REINAUD de Fonvert. C'est là que furent tenues, en 1789, les assemblées particulières des députés du Tiers Etat aux Etats généraux de Provence et leur protestation par devant Silvy, notaire, contre la formation de ces Etats généraux. Les héritiers de REINAUD de Fonvert vendirent la maison au confiseur GIRAUD-GINESY, en 1818. (RouxAlphéran, Rues d'Aix, II, 174.) Elle a été ensuite acquise par M. L. COURTOIS, et aujourd'hui, les bureaux de la caisse départementale y sont installés.

(3) Le Vasserot et Morielle, notaires au Châtelet de Paris.

(4) M. E. PARIER le dit à tort son neveu. Les PONTEVÈS de Montfroc et ceux d'Amirat étaient fort éloignés de leur source commune.

(5) Cette terre estimée 300,000 livres par Pierre MAUREL, dans son inventaire de 1670, fut estimée 290,000 livres, après sa mort dans l'inventaire de 1674. Cet inventaire constate que Pierre MAUREL y avait dépensé 59,576 livres en peintures, dorures, sculptures, etc.

(6) Antoine Boutard, notaire à Aix.

(7) Enregistrées le 26 janvier suivant.

(8) Arch. B.-du-Rhône, B, 104 (Afflictio Provinçioe.), fol. 81.


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de TABARET, président au Parlement, la seigneurie de Volone et de Châteauneuf pour le prix de 118,500 livres (1), et en prêta hommage le 12 juin 1657 ; il fut confirmé par lettres de la veille en la charge de trésorier des trois Etats de Provence, pour six ans, aux gages de 14,000 livres, et encore le 25 septembre 1662 pour sept ans ; trésorier général de France, par provisions du 12 avril 1665, reçu le 5 mai de la même année, fonction qu'il exerça jusqu'à sa mort et qu'il avait payée 33,840 livres à Jean de GABET ; le 16 avril 1668, il prit encore pour sept ans la trésorerie des trois Etats de Provence, aux gages de 10,000 livres. Le dernier décembre 1670, il fit l'inventaire de ses biens, qui se trouva monter à 2,039,345 livres 18 sols 1 denier. Il obtint, d'accord avec les fils de son frère Antoine, des lettres de réhabilitation de noblesse, le 10 février 1672 (2), dans lesquelles il est fait mention que Pierre et Antoine avaient exercé le commerce à Aix, en qualité de marchands pendant l'espace de vingt ans. Il avait fait son testament le 29 octobre 1671 (3), par lequel il laisse 52,000 livres de legs pieux, lègue à Diane de PONTEVÈS, sa troisième femme, 50,000 livres, y compris ses droits, plus 6,000 à distribuer suivant son intention, fait divers legs à ses enfants, laisse l'usufruit de ses biens et la tutelle de ses enfants, ainsi que le choix de son héritier parmi ses petits enfants du troisième lit, à la dite Diane de PONTEVÈS, sa femme, à laquelle il laisse, en outre, un appartement dans sa maison, à Aix, et dans le château de PONTEVÈS, voulant qu'on fasse inventaire de ses biens de suite après son décès (4), défendant d'accepter sa succes(1)

succes(1) des B.-du-Rh. B, 104 (Afflictio Provincioe), fol. 401.

(2) Enregistrées le 21 juin suivant. (Arch., B.-du-Rhône, B, 107, reg. Auruosi captio, fol. 308.)

(3) Antoine Boutard, notaire à Aix (enregistré le 31 août 1672).

(4) Néanmoins, cet inventaire ne fut fait que le 12 mars 1674. (Arch départementales des Bouches-du-Rhône, dépôt au palais de justice d'Aix.)


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sion sous bénéfice d'inventaire et ordonnant que l'inventaire serait fait par le notaire désigné par lui en présence de François BOYER de Bandol, son gendre, et autres personnes désignées par lui, défendant qu'on vende ses meubles, estimés par lui 45,000 livres, ni sa vaisselle d'argent sur laquelle il veut que 100 marcs soient réservés à son héritier, mourut le 17 août 1672 (1) et fut enseveli à Saint-Pierre, dans la chapelle de sa famille. Il avait épousé en premières noces, vers 1630, Claudette SAURAT, fille de Claude et de Sibylle Brignol ; en deuxièmes noces à Aix (2), le 18 juin 1640, Suzanne LAURENS (3), des marquis de Saint-Martin de Pallières, fille de feu Pierre et de Madeleine ALBERTAS de Villecrose : et en troisièmes noces, suivant contrat du 3 septembre 1645 (4), Diane de PONTEVÈS (5), fille de Claude, seigneur d'Amiral et de Honorade de CASTELLANE-Esparron : d'où, du 1er lit :

1° François dont l'article suit ;

2° Antoine, seigneur de Volone (6), né à Aix (7), bapt. le 30 juillet 1633 (8), enseigne dans la garde du roi ; premier maître d'hôtel de Madame, épouse

(1) Sa fortune énorme, divisée entre ses enfants, fut l'occasion de grands et longs procès entre eux, par devant le grand conseil et les Parlements d'Aix et de Grenoble.

(2) Saint-Sauveur.

(3) Veuve en premières noces d'Augelin Aymar, avocat.

(4) Balthasar Sermet, notaire au Val et Antoine Guyon, notaire à Tourves ; dot 10,000 livres pour tous droits paternels et maternels ; donation par le mari de 3,000 livres, de 5,000 livres joyaux et de 500 livres de pension viagère.

(5) Artefeuil se trompe en la disant (article PONTEVÈS) fille de Balthasar et de Catherine CLAPIERS du Sambuc.

(6) Titre honorfique, car il ne paraît pas avoir jamais fait acte de juridiction à Volone.

(7) Sainte-Madeleine.

(8) Part:, Antoine MAUREL, son oncle ; marr., Louise Saurat.


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de Monsieur, frère du roi ; fut pourvu à SaintGermain, le 6 juillet 1662, d'une charge de conseiller au Parlement de Provence en l'office et par la résignation de François, son frère, et reçu le 5 décembre de la même année. Dans son contrat de mariage, il reçut de son père donation de 192,000 livres, y compris 72,000 livres pour sa charge de conseiller (et en outre 89 marcs de vaisselle d'argent), dont il se démit en 1674 en faveur de son frère Jean-François ; reçu le 15 novembre 1677 (1) sénéchal de Toulon, en remplacement du commandeur de MARGALET, décédé, et mourut à Paris, en octobre 1690. Il avait épousé à Aix (2), le 31 mai 1665, Honorée THOMASSIN de Mazaugues (3), fille d'Alphonse et de Françoise CARADET, de Bourgogne ; d'où : A. Pierre, seigneur de la Baume, né à Aix (2), le 19 août 1668, ondoyé, le 21, bapt., le 23 octobre (4) ; hérita de son père, mourut à Aix et fut enseveli à Saint-Pierre, le 28 septembre 1711 ; B. Alphonse, sénéchal de la ville de Toulon, donataire de son frère Pierre, épousa à Aix (5), le 12 novembre 1725, GabrielleFrançoise MILAN de Forbin-la-Roque (6),

(1) Insin. Toulon 1218.

(2) Saint-Sauveur.

(3) Elle eut on dot 43,000 livres, encaissées par son beau-père, qui fit cession de pareille somme à Antoine, sur divers débiteurs.

(4) Parr., Pierre MAUREL, seigneur de Pontevès, aïeul ; marr., Anne D'ARBAUD, de Bargemon.

(5) Saint-Esprit.

(6) Bapt., le 9 juin 1708, mourut le 17 mars 1789. Elle avait épousé eu deuxièmes noces, à Aix, le 30 avril 1737, Henry-Hyacinthe ALBERT, des seigneurs des Bormes, fils de Jean et de Anne-Thérèse AIMAR, et en troisièmes noces, à Aix (Saint-Esprit), le 24 novembre 1744, Philippe-Adrien-Joseph


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fille de feu Mathieu, grand sénéchal (1) de Provence et de Françoise ARMAND de Mison de la Roque ;

C. Françoise, née à Aix (2), bapt. le 1er avril

1666 (3), mourut à Aix et fut ensevelie aux Observantins, le 8 octobre 1703. Elle avait épousé à Aix, le 21 janvier 1692 (4), selon contrat du 14 même mois (5), Lazare CLAPIERS de Colongue (6), fils de Jacques et de Louise de FABRE, sa troisième femme ;

D. Marie, née vers 1691, mourut à Aix (7) et

fut ensevelie le 19 mars 1691, aux Augustins déchaussés. 3e Simon, né à Aix (8), bapt. le 28 octobre 1639 (9) ; du deuxième lit : 4° Pierre, seigneur de Chàteauneuf et de Pontevès, né à Aix (8), bapt. le 15 avril 1641 (10), docteur en théologie, reçu trésorier de France, le 5 mai 1665, en l'office de François DUMAS : reçu conseiller en la Cour des comptes, aides et finances de Provence,

QUELLERIE, seigneur de Chauterègne, fils de feu Charles-Philippe-François, seigneur de Quercy et Bourcy, et de Mario-Françoise de MARMET de Valcroissant.

(1) Sic.

(2) Saint-Sauveur.

(3) Parr., Pierre MAUREL ; marr., Françoise CARADET de Bourgogne.

(4) D'après le tableau généalogique joint aux observations et pièces justificatives pour MM. de Clapiers contre MM. d'Isoard. — Aix, Makaire, 1867, in-4°.

(5) Darbès, notaire à Aix.

(6) Né le 5 septembre 1673, mourut le 21 avril 1733.

(7) Saint-Esprit.

(8) Sainte-Madeleine.

(9) Parr., François SAURAT, receveur; marr., Jeanne MORICAUD.

(10) Parr., Antoine MAUREL, receveur général du taillon ; marr., Jeanne de SÉGUIRAN.


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le 28 mars 1672, en la charge de Jean Augustin ARBAUD de Jouques (1) ; fut émancipé par son père le 16 août 1672 et reçut de lui, le même jour (2), donation de 166,395 livres, y compris ses droits sur l'héritage de Suzanne de LAURENS, sa mère, et le prix de l'office de conseiller en la Cour des comptes; mourut à Aix, le 29 août 1677 et fut enseveli à Saint-Pierre. Il avait épousé à Aix (3), le 1er juin 1673 (4), suivant contrat du même jour (5), Anne de CORMIS Beaurecueil (6), fille de feu Louis de Cormis, seigneur de Beaurecueil et de Marie CADENET de Lamanon ;

d'où : A. Pierre, né à Aix (3), bapt. le 3 octobre 1676 (7), mourut à Aix et fut enseveli à Saint-Pierre, le 14 août 1675 (ou 1680) ; B. Autre Pierre, né vers 1677, mourut a Aix et fut enseveli à Saint-Pierre, le 28 octobre 1711 ; G. Raphaël, seigneur de Châteauneuf, de Pontevès et de Sainte-Catherine, né posthume, à Aix (3), ondoyé le 13 février 1678, bapt. le 19 du même mois (8) ; héritier de son père, était sous la tutelle de sa mère, lorsque celle-ci, en son nom, établit, le 16 mars 1684 (9), Augustin

(1) Reg. Auruosi Captio, fol. 86 v°. (Arch. B.-du-Rhône, B. 107.)

(2) Boutard, notaire à Aix. (Insin. Brignoles, 430.)

(3) Saint-Esprit.

(4) Mariage béni par Raphaël d'AYMAR, prévôt du Chapitre de Barjols.

(5) Alphéran, notaire à Aix. (Insin., Drag., 1102.)

(6) Née vers 1672, mourut le 6 mars 1745.

(7) Parr., Pierre LAURENS, marquis de Saint-Martin ; marr., Marie CADENET, de Lamanon, veuve de Louis de CORMIS, président ;

(8) Parr., Raphaël d'AYMAR, prévôt de Barjols ; marr., Cassandre CADENET, de Lamanon, femme de Louis de SIGNIER.

(9) Insin. Brignoles, 1316.


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SERRE, comme bailli et lieutenant de juge à Pontevès ; reçut le 18 mai 1702(1), soumission de Clément ABEILLE, marchand de Cotignac, détenu à sa requête ; mourut à Aix et fut enseveli à Saint-Pierre, le 27 avril 1714. Il avait épousé Jeanne de CORMIS ; D. Gabrielle, née à Aix (2), bapt. le 31 mars 1675 (3), héritière bénéficiaire, conjointement avec sa mère, de son frère Raphaël, fut marraine à Aix (2), le 16 juillet 1730, d'un fils AUNE-BOYER ; 5° Hélène, religieuse avant le décès de son père ; 6° Gabrielle, née à Aix (4), bapt. le 22 mars 1643 (5) : du troisième lit : 7e Jean-Baptiste, reçut de son père un legs de 50,000 livres et vécut en imbécilité, ce qui fit casser, par sentence du 29 mars 1693, une donation qu'il avait faite à samère; 8e Sauveur, prêtre, reçut de son père, un legs de 100,000 livres ; fut tuteur de son neveu Pierre-JeanLouis MAUREL, jusqu'au 20 novembre 1696, et cohéritier de sa mère Diane de PONTEVÈS; 9° Jean-François, seigneur de Pontevès et de Rognette, né à Pontevès, le 24 août 1651, bapt. à Aix (4), le 25 décembre 1656 (6); trésorier général de France en

(1) Insin. Brignoles, 894.

(2) Saint-Esprit.

(3) Parr., Raphaël d'AYMAR, prévôt de Barjols ; marr., Marie CADENET de Lamanon, veuve du président Louis de CORMIS.

(4) Sainte-Madeleine.

(5) Parr., Mathieu SAURAT ; marr.. Gabrielle MAUREL.

(6) Parr., François de PONTEVÈS, baron de Montfroc ; marr., Marie d'ALLOIGNY de Rochefort, veuve de Jean de PONTEVÈS. comte de Carces, grand sénéchal, lieutenant général pour le roi en Provence, présents : Jacques LENTELME et Antoine BOUTARD, notaire d'Aix, correcteur en la Cour des comptes.


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l'office de son père, n'exerça pas : fut légataire de

son père Pierre de la somme de 100,000 livres, puis

pourvu à Versailles, le 29 mars 1674, d'une charge

de conseiller au Parlement de Provence, par la

résignation de son frère Anlotne, reçu le 9 mai de

la même année ; obtint le 28 novembre 1679, de sa

mère, héritière du dit Pierre, rémission du dit

héritage pour un de ses enfants, et l'accepta sous

bénéfice de l'inventaire de 1674 et mourut en 1690.

Il avait épousé à Avignon (1), le 11 octobre 1674,

suivant contrat de la veille (2), Anne-Louise de

CAMBIS (3), fille de François, marquis de Velleron

et de Jeanne DE FORBIN Janson ;

d'où : A. Pierre-Jean-Louis, héritier de son père,

répudia cette hérédité; était novice chez

les Pères de la Doctrine chrétienne, à

Aix, lorsqu'il fit donation, le 21 août

1702 (4), à Jean-Baptiste MAUREL, son

cousin, fils de Jean-Antoine, seigneur de

Maubousquet, fut cohéritier de son

oncle, Sauveur MAUREL, et donataire de

sa tante, Françoise MAUREL ;

B. Joseph-Gaspard-Charles-Guillaume, né vers

1685, mourut à Aix et fut enseveli à

Saint Pierre, le 25 août 1686 ;

(1) Par. Saint-Genest.

(2) Pezenas, notaire à Avignon. (Insin. Brignoles 673.) Dot, 27,000 livres. (3.) Filleule du roi Louis XIV et de la reine Anne d'AUTRICHE, sa dot fut

de 27,000 livres, et le contrat de mariage porte nomination du premier enfant à naître à l'héritage de Pierre MAUREL, son grand'père, élection faite, aux termes du testament de ce dernier, par Diane de PONTEVÈS, sa veuve usufruitière du dit héritage. Anne-Louise de CAMBIS, ayant procès avec la parenté de son mari, fit cession de tous ses droits à Louis VINCENT de Moléon, seigneur de Causans, par acte du 3 février 1702. (4) Sube, notaire à Aix. (Insin. Brignoles, 938.)


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C. Anne-Diane, née à Aix (1), ondoyée le 14 février, bapt. le 7 avril 1677 (2) ; 10° Antoine, né à Aix (1), ondoyé le 19 janvier 1653; 11° Auguste, né à Aix (1), bapt., le 23 janvier 1654 (3) ; 12e Jean-Antoine, seigneur de Maubousquet, coseigneur de Pontevès, né le 25 juin 1659, reçut de son père un legs de 100,000 livres, fut cohéritier de sa mère Diane et de son frère Sauveur, mourut à Aix, le

25 octobre 1736, et fut enseveli à Saint-Pierre. Il avait épousé, suivant contrat du 9 mai 1691 (4), Marguerite GASTAUD (5), fille de feu Balthasard et d'Isabeau de BAUX;

d'où : Jean-Baptiste, donataire de son cousin PierreJean-Louis, nomma comme procureur de son père, le 24 septembre 1721 (6), Louis JUJARDY, avocat de Brignoles, en l'office de juge à Pontevès; 13° Françoise, dame de Volone (7), née vers 1645, reçut de son père un legs de 55,000 livres, fut religieuse à Aups ; fit donation à sa mère et à son frère JeanFrançois, le 10 novembre 1684 (8) ; vint ensuite aux Grandes-Maries à Aix, y mourut et fut ensevelie le

26 mai 1711 ;

14° Catherine, née à Barjols, le 1er novembre 1649, reçut de son père donation de 92,400 livres, nomma, le

(1) Sainte-Madeleine,

(2) Parr., François de CAMBIS Velleron ; marr., Diane de PONTEVÈS, dame du dit lieu.

(3) Parr., Auguste de TRESSEMANES Chasteuil, chevalier ; marr., Marguerite DURAND, femme de (Dapreni V)

(4) Bourrelly, notaire à Barjols. (Insin. Brignoles, 200.)

(5) Alias Gartaud ou Gantaud.

(6) Insin. Brignoles, 1244.

(7) Titre purement honorifique.

(8) Denans, notaire à Aups. (Insin. Brignoles, 1391.)


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4 octobre 1691 (1), étant veuve, Antoine de CORREIS, avocat, comme juge à Bandol ; mourut à

(2). Elle avait épousé, à Aix (3), le 28 juin 1664, suivant contrat du même jour (4), François BOYER de Bandol, fils de Jules et d'Eléonore de FORESTA ;

15° Jeanne, née à Aix (3), bapt. le 7 janvier 1655 (5), religieuse ;

16° Suzanne, née à Aix (3), bapt. le 6 février 1656 (6), religieuse aux Grandes-Mariés, y mourut et fut ensevelie le 3 juin 1728 ;

17° Gabrielle-Thérèse, née à Aix (3), bapt. le 23 mars 1658 (7), reçut de son père un legs de 55,000 livres, fit son testament le 17 juin 1701 (8), mourut à Aix, le 4 février 1715 et fut ensevelie aux Observantins. Elle avait épousé, suivant contrat, du 8 mars 1676 (9), François AIMARD, de Châteaurenard (10), fils de Jean-François et de Anne de GROLÉE de Viriville ;

18° Anne, née à Aix (3), bapt., le 5 mars 1661 (11).

(1) Insin. Toulon, 1964.

(2) C'est elle qui a fait le sujet de la brochure susmentionnée de M. P. Perrier : Les coffres d'une grande dame provençale.

(3) Sainte-Madeleine.

(4) Boutard, notaire à Aix. (Insin. Toulon, 897.)

(5) Parr., Charles de TRESSEMANES Chasteuil ; marr., Jeanne de MORICAUD.

(6) Parr., Claude d'AGUILLENQUI, prieur en l'église de Barjols; marr., Suzanne de FABRI, femme de Henri de SÉSUIRAN, premier président aux

comptes

(7) Parr., Antoine MAUREL, seigneur du Chafaud; marr., Gabrielle d'ARCUSSAI, d'Esparron.

(8) Beausin, notaire à Aix.

(9) Bontard, notaire à Aix. (Insin. Toulon, 897.)

(10) Mourut avant sa femme.

(11) Parr., Jean-Baptiste MAUREL, seigneur de Sainte-Catherine; marr., Catherine MAUREL.


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VI. François MAUREL, seigneur de Pontevès, de SainteCatherine et de Volone, né à Aix (1), le 20 janvier ; reçu, le 22 juin 1653, avocat général au Parlement de Provence en la charge de Louis de Cormis ; pourvu à Paris, le 11 septembre 1654, de l'office de conseiller au même Parlement vacant par le décès de Armand de MONIER, reçu le 6 octobre suivant ; eut en contrat de mariage, donation de son père, de 162,000 livres, y compris les 72,000 livres de sa charge de conseiller ; nomma, le 21 avril 1681 (2), le sieur LAIDET, de la ville de Barjols, son bailli et lieutenant de juge à Pontevès et, le 18 juillet 1682 (3), François TRUGY, praticien de Barjols, aux mêmes fonctions ; et mourut avant son père. Il avait épousé suivant contrat du 2 mai 1657 (4), Gabrielle D'ARCUSSIA, fille de Jean-Baptiste, seigneur d'Esparron, et de Louise DE BAUSSET ;

d'où : 1° Pierre, dont l'article suit;

2e Louise, née à Aix (1), bapt. le 26 octobre 1658 (5).

VII. Pierre MAUREL, seigneur de Volone et de Châteauneuf, né à Aix (1), le 9 mars 1660 (6) ; pourvu à Versailles, le 26 mars 1688, d'une charge de conseiller au Parlement de Provence, par suite de la résignation de Jean-François MAUREL, son oncle, et la même qu'avait exercée son père, François, reçu le 9 avril de la même année ; fut héritier de son père, fit lui-même son testament, le 22 septembre 1738, et mourut à Volone, le 24 octobre suivant. Il avait épousé,

(1) Sainte-Madeleine.

(2) Insin., de Brignoles, 1156.

(3) Insin., Brignoles, 1200.

(4) Alphéran, notaire à Aix. Donation par le père, de l'office de conseiller au Parlement et de la seigneurie de Volone.

(5) Parr., Pierre MAUREL, seigneur de Pontevès, correcteur aux comptes ; marr., Louise de BAUSSET.

(6) Parr., Pierre MAUREL, seigneur de Pontevès ; marr., Louise de BAUSSET.


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à Marseille (1), le 1er juin 1687 (2), suivant contrat du même jour (3), Marie-Laure (4) DE VIGULER (5), fille de feu Pierre et de Françoise D'AUDIFFRET ; d'où : 1° Vincent, né à Aix (6), le 27 novembre 1688, bapt., le lendemain (7), mourut à Aix et fut enseveli le 25 avril 1693, à Saint-Pierre ; 2° Etienne-Martin, dont l'article suit : 3° Joseph-Ignace, seigneur de Châteauneuf, né à Aix (6), le 17 décembre 1690, bapt. le surlendemain (8) ; épousa à Aix (9), le 13 avril 1761 (10) Elisabeth d'EsPAGNET (11), fille de feu Joseph et de feu Marie D'ALBY ; 4° Thomas-Joseph, né en 1701 (12) ; héritier de sa mère par testament du 28 août 1758 (13), mourut à

(1) Accoules.

(2) Témoin : Joseph-Alexandre de TOURNIER de Saint-Victoret, oncle de l'épouse.

(3) Gourdan, notaire à Marseille. (Insin. Mars. 811.)

(4) Née vers 1670, mourut à Aix (Sainte-Madeleine), le 18 juillet 1760 et fut ensevelie le lendemain en l'église des RR. PP. Augustins réformés.

(5) Reçut donation de Françoise de VIGUIER, sa tante, veuve de Jean de GARDANE, le 5 janvier 1720. (Guion, notaire à Aix, insin. Mars., 727.)

(6) Saint-Esprit.

(7) Parr., Vincent de VIGUIER ; marr., Françoise d'AUDIFFRET, femme de Pierre de VIGUIER.

(8) Parr., Alexandre-Joseph FOURNIER, ec. ; marr., Louise de BAUSSET, veuve de Jean-Baptiste d'Arcussia d'Esparron.

(9) Sainte-Madeleine.

(10) Il est dit à ce mariage : âgé de 60 ans, ce qui le ferait naître en 1701 date de la naissance de son frère Thomas-Joseph, mais, par une bizarrerie bien

extraordinaire, au décès de sa femme, Elisabeth d'ESPAGNET, il est nommé Thomas-Joseph, et à son propre décès de lui, veuf d'Elisabeth d'EsPAGNET, le 18 décembre 1779 (Sainte-Madeleine), il est dit âgé de 90 ans, ce qui porte bien sa naissance à 1690, mais il y est nommé encore Thomas-Joseph.

(11) Née vers 1711, mourut à Aix (Sainte-Madeleine), le 11 juin 1776.

(12) Est-ce celui que Maynier dit capitaine au régiment de Champagne ?

(13) Boyer, notaire à Aix.


- 234 —

Aix (1), le 18 décembre 1779 (2), et fut enseveli le lendemain dans le cimetière de la paroisse Sainte-Madeleine : 5° Sauveur-Lazare, fit son testament mystique, le 24 novembre 1748, ouvert le 1er mai 1749 (3), par lequel il lègue à sa mère, à son frère JosephIgnace, à Marianne PEIRON et institue pour héritier son autre frère Etienne-Martin MAUREL, conseiller au Parlement. VIII. Etienne-Martin MAUREL, seigneur de Volone, Châteauneuf, Pontevès, Sainte-Catherine, etc., né le 24 novembre 1689 : fut reçu conseiller au Parlement de Provence, le 6 juin 1712, en la charge de son père ; fit en 1742, les honneurs de son hôtel à Don Philippe, infant d'Espagne, fils de PHILIPPE V (4) ; fit son testament solennel à Pontevès, le 7 mai 1770 (5) et mourut le 9 juillet 1770. Il avait épousé, suivant contrat du 1er juin 1722(6), Thérèse RICARD de Bregançon, fille de Joseph-Paul, conseiller à la Cour et de Anne GARNIER de Jullians ; d'où : 1° Pierre-François, né à Aix (1), bapt., le 3 juillet 1723(7), mourut en 1724; 2° Pierre-François-Alexis, né à Aix. (8), le 17 juillet 1739, bapt... le lendemain, mourut à Aix et fut enseveli à Saint-Pierre, le 27 mars 1747 ; 3° Marie-Laure-Pauline-Séraphie, dame héritière des

(1) Sainte-Madeleine.

(2) Voir la note 10 de la page précédente.

(3) Imbert, notaire à Sisteron. (Bequart en 1900.)

(4) Roux-Alphéran, Ruee d'Aix, II, 177.

(5) Enregistré aux minutes de Trucy, notaire à Barjols, le 17 juillet 1770.

(6) Guion, notaire à Aix.

(7) Parr., Pierre MAUREL, seigneur de Châteauneuf, conseiller honoraire au Parlement; marr., Catherine MAUREL de Pontevès, épouse de BOYER de Bandol.

(8) Saint-Sauveur.


— 235 -

mêmes seigneuries, née à Aix, le 3 septembre 1724, bapt., le même jour (1), eut en legs au testament de sa cousine Philiberthe-Blanche de RICARD, veuve de Jacques-François, comte de Bérulle, du 7 novembre 1777, une rente de 500 livres sur les aydes et gabelles ; institua à Volone l'établissement d'une rosière, abolie par la Révolution : mourut à Aix (2), le 26 juillet 1788, et fut ensevelie le lendemain dans le caveau de la chapelle de sa famille, en l'église des RR. PP. de Saint-Pierre ; elle avait épousé suivant contrat du 1er mars 1748 (3), JosephAndré-François-Xavier-Casimir MAUREL de Villeneuve de Mons, fils de François et de Charlotte JOANNIS de Verclos ; 4° Dorothée-Thérèse, née à Aix (2), le 5 avril 1732, bapt., le surlendemain (4).

Mis DE BOISGELIN.

Artefeuil, II, 167. — Le Chenaye Desbois, XIV, 336, — Maynier, I, 202. — Rivoire de la Bâtie, 445 — Robert, II. 371. — Roux Alphéran, II, 174 et 260.

Avertissement pour noble Alph. DE MAUREL

contre noble Jean-Antoine DE MAUREL, seigneur de Maubousquet, s. 1. (Grenoble), n. d. (vers 1710).

Salvations à griefs et contredits pour dame Anne DE CORMIS, veuve

de Mre Pierre DE MAUREL de Châteauneuf s. 1. n. d.

(vers 1720), petit in-f°, 73 p., avec un tableu généalogique.

(1) Parr:, Joseph-Paul de RICARD : marc, Marie-Laure de VIGUIER. (2) Sainte-Madeleine. (3) Bouteille, notaire à Aix.

(4) Parr., Jacques MAUREL de Sainte-Croix ; marr., Dorothée ALBERT de Ricard.


1385, novembre. — 236 —

UNE NOUVELLE SOURCE DE L'HISTOIRE BAS-ALPINE

LE JOURNAL DE JEAN LEFÈVRE

Evêque de Chartres,

chancelier des comtes de Provence Louis 1er (1382-1384)

et Louis II d'Anjou (1384-1417)

(Suite)

Jeudi XXIII jour, scellée une lettre pour le sire de Cuers, par laquelle Madame li donne merum imperium in castro de Thoramina et partent quam illic habebat curia in valore circiter sex florenorum annuatim debitorum.

Dimanche XXVI jour... Perrinet de Pontoise envoie par Madame à Sisteron eust IIII francs.

Merquedi, vegile saint André... une lettre pro nobili vidua Bileta de Flayosco, condomina de Galdberto, satis in forma justicie ; continet tamen gratiam quia moram traxit cum Aquensibus (rebellibus).

Ce jour, je trouvé au Pont de Sorgue, Guigonnet avec Madame qui avoit apporté nouvelles que le dimanche precedent se estoient declairiés ceulz de Sisteron a la seignorie du Roy Loys et de Madame et de ce avoit escript le conte Camberlan à Madame.

Le jour saint André (30 novembre) fist hommage lige le segneur de Ventairole... L'evesque de Digne, messire Guigon Flote, Nicholas...., envoiés ambaxieurs, par ceulz de la baillie de Digne requirent que remede fust mis pour faire yssir du pays les compagnies. Ils disnerent avec le Roy...


— 237 — 1385, décembre.

Le premier jour de decembre l'evesque de Digne fist hommage lige, present messire Guigon Flote, Guigorinet Jarente et aultres plusieurs. — Scellé une lettre pro Giraudo Savini, condomino castri de Volsio, vicarie Focalquerii cul Domina declarat merum imperium et altam juridictionem in dicto Castro et de novo donat.

Le II jour fist hommage lige Georgius Berengarii condominus de Petrocio, gallice Pierwez (1), presens l'evesque de Sisteron, le conte Camberlan et aultres plusieurs. Item, fist hommage lige Raymondus Berengarii. condominus dicti loci. — Item, fist hommage lige Isnardus de Villamuris, condominus castri de Volcio....

Le tiers jour scellée une lettre pour le seigneur d'Auroison et messire Guigon Flotte par laquelle Madame leur donne povoir de traitier avec Guillaume de Saignez et Perrotin de Termes (2) pour yssir du pais.

Suit l'entrée du Roi à Arles, 4 décembre 1385, et son séjour en cette ville.

IXe jour, scellée une lettre pro Radulpho de Ansella (3), domino de Austoyno, bajulie Sistarici, a qui Madame donne unum hominem quem habebat curia in dicto Castro et merum et mixtum imperium, et quod erigere possit furcas, etc. — Item, une lettre exécutoire au seneschal pour ycelui....

Lundi XIe jour, seellée une lettre pour le seigneur de Ventairoil a qui Madame donne l'office de chastelain du chastel de Saint-Symphorien....

Merquedi XIIIe jour, Madame a ordenné à l'evesque de Sisteron durant son ambassade VIII frans par jour....

(1) Il est assez difficile de reconnaître Peyruis sous ce masque ultra francihot.

(2) Chefs des bandes de routiers et brigands.

(3) La famille haut-alpine d'Ancelle habitait alors Sisteron et y tenait une place honorable.

17


1385, décembre. — 238 —

Seellée une lettre a Pierre, segneur de Ventairol, confirmatoire de la donacion a li faite de mero imperio ac centum solidis coronatorum quos curia percipiebat in Castro de Nibla ; et fuit donatio domini regis Ludovici. Item, pour ycellui segneur de Ventairol conflrmacion d'une donacion montant à cent florins assignez en plusieurs lieus ; et se paiera par sa main ; et tres injustement la lettre est conceue et fort me despleust à la seeller : je le fis par commandement. Ce jour eust Madame lettres de Sisteron que il avoient fait les exeques pour la Roynne Jehanne et se excusoient de venir à Madame jusques l'andemain de l'Apparicion...

Vendredi XVe jour, seellée... une lettre pro Petro Leneti, auquel Madame donne une chappellenie inecclesia Dignensi ordennée par le Roy Robert aus gages de trois unces...

Lundi XVIIIe jour..., lettre confirmatoire pro Francisqueto Francisco (1) de plusieurs choses à li données par le seneschal...

Mardi XIX jour..., une commission au segneur d'Au roison et Georsin de Montemal pour aler a Grasse requerir et prendre les hommages et juremens de feaulté....

Merquedi XXejour, se partirent le segneur de Sault (2) et Guigonnet à aler à Sisteron, et eut C francs le segneur de Sault et Guigonnet XL francs. Le seigneur d'Auroison deubt aler à Grasse et eut C francs ; Jorsin de Montemal avec lui et a Castellane et eut LX francs. Seellée une lettre de commission à Jorsin pour requerir ceus de Castellane et de la baillie de advouer le segnorie de Madame et du Roy Loys....

Jeudi XXIe jour, seellée une lettre pro Ferrario de Alvernico, de Arelate, de capitaneatu et bajulia Digne

(1) Il fut seigneur de Salignac.

(2) Raimond d'Agout.


— 289 — 1385, décembre.

ad unum annum ab exitu illius qui nunc est computandum. Le comte Camberlan et Guigonnet emporterent lettres plusieurs à Sisteron : une par laquelle Madame leur conferme leurs franchises et libertés et privileges, etc.; Item, une par laquelle Madame leur restitue leur consulat que perdu avoient aultrefoiz ; Item, une générale remission de toulz crimes du temps passé et que les proces soient ars ; Item, une par laquelle Madame leur remet cavalcatas et alia servicia curie debita. Et si emportèrent II commissions de povoir requerir et prendre hommages....

Jeudi XXIe jour... partirent l'evesque de Sisteron François de Baux, messire P. Raynaud alans en Avignon pour l'ambaxade de France.

Dimanche, vegile de Noël, je eus lettres du segneur d'Auroison des maulx que font les genz d'arme Guillaume de Seignez et les aultres...

Jeudi XXVIII jour, eust Madame nouvelles certaines que les gènz de la garnison de Alemanon ont prins le segneur d'Auroison, et mené en leur chastel.

Vendredi XXIX jour... fu mis en terre en l'esglise cathédral (d'Arles) messire Foulque d'Agout seneschal de Prouvence, qui estoit tres passé le soir devant : Madame et le Roy furent à l'enterrement (1). .

Samedi XXX jour, Madame mande aus gens du seneschal que on li apportast les seaulx de la seneschauciée et si fist on ; et le seel quarré de la monnoie. Au vespre, Madame me bailla le seel de la seneschauciée et retint le seel de la finance...

(1) Dans les circonstances critiques où se trouvaient la Provence, le roi tergiversa longtemps pour la nomination de son successeur. Il finit, après bien des difficultés, par nommer un favori du pape, Georges de Marie. On sait que Fouque d'Agout était seigneur de Volone.


1386, janvier. - 240 —

Dimanche, Madame eust certainnes nouvelles que Foisseran avoit fait délivrer le segneur d'Auroison.

Vendredi (5 janvier 1386 n. s.) Vendredi, vins à Villeneuve, et lors messire Guigon Flotte et II bourgeois de Senne dirent à Madame que Guillaume de Segnez et ses complices mettoient le pais en voie de rébellion, se remède ne s'i mettoit, qui seroit parmi VIIIm florins. Nouvelles vindrent ce vespre à Madame que Perrotin de Termes estoit prins a Reges. Utinam moriatur !

Lundi VIIIe jour, appointement fut prins devant Madame, que pour Guillaume de Saignez. Perrotin de Termes et leurs gens au nombre de IIIIxx a cent bacinés, et Chemisard au nombre de XX à XXV bacinés vuidier de Prouvence et Focalquier, Madame doit payer Vm et IIIIe francs et messire Raymon Bernard, pour la forteresse de Bennes (1) que iceulx lairont. doit paier mil francs et la forteresse sera sienne.... (2).

Vendredi XIe, seellé une lettre pro Anequieno de Metis et Domengnio de Lernardo, pistoribus de Focalquerio, ausquels Madame remet condempnacions de IIII de coronats. — Item, une lettre au clavaire de Focalquier de faire reparacions in domo curie usque ad XXX florenos., floreno pro XVI solidis provincialibus computato.... Item, une lettre executoire pro Giraudo Savini, condomino castri de Volsio de la donacion meri et mixti imperii in illo Castro a li faite par Madame...

Lundi XV jour, seellé une lettre pour messire Raymon de Turenne par laquelle Madame li conferme et a son pere le visconte et à sa mere, toute les terres qu'ils ont en

(1) Beynes, canton de Mezel.

(2) Les chefs de routiers et de brigands ici mentionnés restèrent jusqu'en 1391 et peut-être plus tard encore dans l'arrondissement de Gap et de Sisteron, pillant, saccageant et brûlant.


— 241 — 1386, janvier.

Prouvence et li promet à faire droit du visconte de Valerne son oncle, et de la mère, etc..

Samedi XXe jour, seellée une lettre pro Johanne et Petro Henrici de Bredula., ausquelz Madame donne congié de passer franchement par Durence, et mener une grosse dousainne de fustes pour faire galees et armemens de galées.

Jeudi XXV jour, vint un nomme Raynaudet ; dist à Madame que les ambaxieurs de Moustiers venoient à elle pour faire hommage ; mais ils ont ésté rencontrés de Touchins pres de Valensoles et destroussés et le capitaine de Moustiers prins ; et pource s'en retournèrent, disans que aultrefois venroient. Madame me dist que ycelui Reynaud — et leur avoit porté VIxx francs pour faire leurs robes.

Samedi XXVII jour, fu seellée une lettre pour Loyset Bastard, de Senne, confirmatoire d'une donacion a li faite par le seneschal des biens d'un rebelle de Senne demourant a Draguinien, nomme Guillelmus Pellicerii.

Dimanche XXVIII jour, seellé un mandement au commandeur de Manuasque pour un présonnier qui avoit appelle de li, nommé Raymundus Guasqui.

29 janvier 1386, entrée solennelle du roi à Apt. Séjour en cette ville.

Merquedi XXXI jour, seellée une lettre pro Berengario Soydorani a qui Madame avoit donné judicaturam Aptensem — et à la requeste universitatis Aptensis abstulit ei ; in recompensatione li donne bajuliam et judicaturam Focalquerii ad annum, exeunte Guillelmo de Leuse. Item, executoire illius littere.

Jeudi, premier jour de février, le segneur d'Auroison vint veoir Madame qui, par compromis fait au visconte de Turenne des debas de li et de Foisseran a esté condempné en trois cens frans.

Vendrdi, jour de la Purificacion, scellé une lettre pour Estienne de Brandis, admirault constitué à sa vie par le roy Loys, a pension de Ve frans par an et confermé par


1386, février. — 242 —

Madame : si mande Madame a li estre obéi comme admirault. — Item, une lettre pour ledit Estienne executoire de plusieurs donacions a li faites par le roy Loys, quas non exprima causa brevitatis....

Dimanche IIII jour Madame envoia Francisquet

François au visconte de Turenne, à la requeste du seigneur d'Auroison, auquel Madame prie que il veulle moderer la sentence par laquelle il a condampné ledit segneur d'Auroison a paier IIIe frans a Foisseran, capitaine du chastel de Malemort (1).

Jeudi VIIIe jour, seellée... une commission pro Guillelmo de Saltu adressant a Guillaume de Leuse, vicario et judice Focalquerii, pro quadum causa (de qua) non curo. — Item, une commission judicibus Barioli pro Johanne Vitalis contra Barracium de Barras, super debito. — Ce jour vint Jorsin de Montemalo, soi excusant de ce que ne avoit esté a Grasse et imposant la negligence au segneur d'Auroison.

Mardi XIIIe jour, seellée une lettre pro Guillelmo Durandi, de Digna, notario. cui Domina concedit notariatum appellacionum loco primo vacantis, et interim notariatus Sedene et Digne, etiam dum vacarint (2)...

Jeudi XV jour, seellée une lettre aus hommes de Castellane par laquelle Madame leur promet les tenir au demainne et jamais non les mettre hors du demainne par quelque manière; — Item, leur promet bailler capitainne a leur presentacion; — Item, promet recompenser ailleurs le sire de la Volte. — Ce jour se parti Georsin pour aler à Grasse, li et messire Renforsat d'Agout et porta la lettre de Castellane....

(1) Probablement à titre de rançon, pour l'avoir délivré do la prison des gens de Lamanou.

(2) Peut-être faut-il lire : etiam non vacarint.


— 243 — 1386, février.

Vendredi XVI jour, scellée une lettre pro Baudeto Gursini de Simiana, pro subvicariatu Aptensi ad vitam suam, alternis annis...

Le XVIIIe jour, vent Wermond (1) qui apporta lettres à Madame que l'evesque de Sisteron et les aultres avoient este oïs devant le Roy ;de France) et son conseil et avoient bonne espérance.

Le XXVIe jour, furent devers Madame ambaxieurs trois de par l'université de Focalquier, Franciscus Isnardi, Petrus Rodelli, Julianus Garini, segnefians à Madame que elle ne voulsit donner riens de demainne ; et aultres plusieurs choses requirent.

Le XXVIIe jour, aus ambaxieurs de Focalquier je fis response, present Madame, en leur prometant que, l'evesque de Sisteron venu, elle essaierait a remedier sur la haulte justice a lui donnée; — Item, que au comte Camberlan (2) pas ne souffrera l'usurpacion de segnorie que il

(2) Raymond d'Agout, seigneur de Sault, frère du sénéchal Fouquet.

veult entreprendre. Ils avoient disné avec moy Franciscus Ysnardi, Petrus Rodelli, Julianus Garini.

Le. derrenier jour de fevrier, seellée un mandement au clavaire de Focalquier pour paier les gages a Guillaume de Leuse viguier et juge de Focalquier. Item, une lettre pro Guillelmo Emangerii. Poncio Brocherii, Guillelmo Macipi et Petro Podii Pini, quibus Domina remittit offensant contractant ex eo quod duxerunt blada ad Pertusium, contra deffensionem vel prohibitionen.— Item, un mandement de justice ad judicem Focalquerii proMathilde, uxore Bertrandi de Chartres. —Item, une grace pro Jacobo Jauselini, quod extrahat instrumenta de notis Guillelmi Olivarii mortui.

Jeudi, premier jour de mars, seellé un mandement officialibus Manuasce citatorium universitatis ad VIIIam diem

(1) Courrier ou chevaucheur, qui remplaçait notre poste actuelle.


1386, mars. — 244 —

hujus mensis. — Item, une lettre pro Thoma Margueti habitatore Focalquerii quem Domina constitua notarium seu tabellionem in comitatibus Provincie et Focalquerii. — Item, une remission pro Hugone Juliani. habitatore castri de Roquesta qui furatus fuerat boves in Comitatu Venaissini ; et propter hoc erat in carceribus Focalquerii. — Item, trois executoires pour Pierre segneur de Vainterol de lettres eues de Madame aultre fois.

Le IIe jour, scellé une lettre pro Johanne Bernardi, de Sedena, a qui Madame donne cent florins pour une fois, à prendre in debitis Poncii Eyssauterii de Barcilonia et Lioncii Benedicti, de Revello, etc. — Item, une lettre pro Bellela, filia Johannis de Lauduno., uxore Petri de Vainterol, confirmatoire de une donacion faite au père d'icelle Bellete de XXIIII unciis, dont les XII devoit prendre ou royaulme et les XII sur les revenues de Barjols. — Item, seellé un mandement au clavaire de Focalquier de paier trois unces d'or aux Freres Carmelistes de Manuasque selonc l'ordenance du roy Robert de Secile.

Samedi, tiers jour, moi, messire Robert de Dreux, maistre J. de Sains et maistre Richard le medecin alames à Focalquier VI lieues grandes ; le viguier et les sindics nous convierent a disner a l'andemain. Ce jour, je envoie à Sisteron, ou ne a que VI lieues, lettres a messire Orset par le conseil de messire Robert de Dreux et de maistre J. de Sains.

Dimenche, les sindics nous donnerent a disner ; nous oysmes messe à une église pres la porte du chastel et est esglise collegial fundee in honore Sancti Marii. Visitames le chastel, moult belle place, mais nul edefice entier n'i a ; mais les murailles de edeflces y sont notables. Apres disner, alames à un chastel qui est a l'evesque de Sisteron nomme Leurs et est a lieue et demie de Focalquier près de la Durence et est tres fort chastel et tres notablement edefié ; revenismes gesir a Focalquier.


— 245 — 1386, mars.

Lundi Ve jour, oye messe en une esglise fondée de Nostre-Dame ; nous venismes disner a Relhane, grand chastel qui estoit anciennement du demainne, mais le seneschal trespassé (1) le tenoit ex donatione Regine ; et est à II lieues tres grandes. Puis venismes à Apt, trouvasmes que les nouvelles de la mort de Charles de Duras se continuoient.

Mardi VI jour, seellée une lettre contenant plusieurs chapitres pro Petro Hugonis seniore et Petro Hugonis juniore, dominis de Bredula; capitula non expressi, qui a dura et michi displicentia. — Item, une lettre pro Johanne Grassi, notario de Sezarista, à qui Madame donne notariatum curie regie racionum, loco Johannis Mercerii propter crimina officio dicti notariatus privato.

Merquedi, premier jour de Quaresme, seellée une rémission pro Johanne Mercerii de Focalquerio, accusato de pluribus furtis et quasi conjuncto taxavi sigillum III florenis.

Jeudi VIIIe jour, requirente Guillelmo, fratri episcopi Sistaricensis, pro Jacobo de Gappo, notario de Pertusio, une licence de mener IIe sextiers de ble de Lurs jusques a Pertus.

Vendredi IX jour, seellée une remission pour crime de larrecin pro Rostagno Ruffi, de Castro de Niozella, detento in carceribus Forcalquerii. — Ce jour firent hommage lige à Madame les sindics de un chastel nommé la Breole....

Lundi XIIe jour, vinrent à Apt ambaxieurs d'Arle, envoies de par leur université a Sisteron, et firent à Madame plusieurs demandes : appointiés furent bailler par mémoire. Apres disner prindrent congié de Madame de eulx en aler a Sisteron et baillerent leurs memoires par escript,

(1) Fouque d'Agout.


1386, mars. — 246 —

et on leur dist que au retour on leur respondroit. Et sont nommés dominus Bernardus Texerii et Guillelmus Raynaudi.

Le XIIIe jour, vint un escuier nommé Jehan Deurs qui avoit alé et venu devers Guillaume de Seignez, Perrotin de Termes et Chemisard : apporta lettres de eulz à Madame qu'il avoient passé Durence et vuidoient le pays et avoient délivré le chastel de Bennes à messire Guigon Flote, selonc le traitié qu'ils avoient a Madame. Madame li donna XXX frans.

Le XIIIIe jour, seellé une lettre pour Jehan Maille, brodeur de Focalquier, par laquelle est mandé au juge de Focalquier que on li rende ses biens, quiconques les tiengne.

Le XVIIe jour, seellée une lettre pro iniversitate castri de Bredula, par laquelle Madame leur quitte les arrierages de l'an passé de cent sols de couronnats et novem sextarios bladi et totidem avene quem redditum debent curie. Item, pro eisdem, une lettre par laquelle Madame leur remet ladite rente ad decenniwn. — Item, pro eisdem, que Madame leur donne nundinas franchas die dominica post festum Omnium Sanctorum.. — Item, une lettre pro universitate castri de Bredula par laquelle Madame leur conferme consulatum sub certis modo et forma, retinendo sibi cognicionem criminalium, etc.

Le XVIIIe jour, seellé un instrument pro illis de Bredula, continens plura capitula : primo, confirmacionem libertatum ; 2° protestacionem de nullitate homagii eo casu quo Regina Johanna viveret ; 3° quod castrum de Bredula semper sit de domanio, et revocatur quoque donacio alteri facta vel facienda ; 4° restrictio cavalcatarum que erant centum solidorum coronatorum, ad quinquaginta ; 5° quod non teneantur ad cavalcatas hominum et pecuniam ; 6° quod ob defectum solucionis censuum non possint eorum hereditates cadere in commissum; 7° quod ad Devetum


— 247 — 1386, mars.

pertinere per Sedenenses fiendum, non astringantur ; sed tamen ad generale quod per principem fieret : 8° quod ad visitaciones non teneantur officialibus Sedene: 9° continent generalem remissionem omnium inquestarum inchoatarum, etc.

Ce jour, furent revenus (à Apt) de Sisteron dominus Bemardus Texerii et Guillelmus Raynaudi, ambaxiatores Arelatenses. Retulerunt qualiter requisiverant Slstaricenses de declarando se, et in effectu parum reportarunt. Dixerunt illi de Sistarico quod hodie haberent suum consilium, et ita credebant deliberare quod Dominia gauderet et eciam Arelatensis.

Le XX jour, vindrent messire Renforsat d'Agout et Jorsin de Montmal, de Grasse et de Castellane, et de Moustiers firent leur relacion de bonne esperance, in re nichil, nisi quod Grassenses fecerunt exequias regine Johanne.

Le XXIIe jour, seellé une lettre pro Leono Salvanhi habitatore Focalquerii, a qui Madame avoit donné le mois de juing passé officium clavariatus camere racionum.

Le XXIIIe jour, un escuier segneur de Puepin apporta lettres de créance a Madame du capitainne de Sisteron, segnefiant que ceulx. de la ville ne ont voulente de eulx declairier pour le roy Loys, mais quierent diffuges et alonges.

Le XXIIII jour, seellé une lettre pro Johanne Nigrelli., a qui Madame conferme pro se et suis heredibus de suo corpore incantum et cridam Sistarici, prout a regina Johanna ab ante fuerant concessi. — Item, une commission de justice au juge de Focalquier pro Vincencio Chaprerii contra abbatem de Crocio. — Item, une lettre au clavaire de Sene, ausquelz est mandé que des biens des rebelles ils sateffient a Lancelot leur cappitainne.

Le XXVI jour, messire Renforsat d'Agout, chevalier de


1386, mars. — 248 —

l'Ospital (1), fist hommage lige de ce que il tient en Prouvence : c'est la commanderie d'Aix et de Puymisson. — Item, une commission au juge de Sene pro Antoneta uxore Ludovici Thomacii contra Franciscum Francisci pro quadam hereditate.

Le XXVII jour, le comte Camberlan sire de Sault fu venu et fist hommage lige au Roy et a Madame de ce que li est venu par la mort de son frère le seneschal (1). — Item,

(1) Fouque d'Agout.

fist hommage lige un chevalier nommé messire Amiel d'Agout, de ce que il tient en Prouvence. — Item, fist hommage l'abbé de Nice, frère dudit messire Ameil. — Item, fist hommage un citaien de Sisteron nommé Jame Gombert. Le XXVIIIe jour, le comte Camberlan (2) prist son chemin

(2) Raimond d'Agout.

de aler à Saint Jaque de Galice. — Seellé un mandement au juges de Sene pro uno notario Stephano Laugerii ut ci committant cartularia defuncti Francisci Margaillani, notarii deSallono. — Ce jour, l'evesque de Gap fist juramentum fidelitatis Regi et Regine et recognovit totam temporalitatem suam tenere a Rege, tanquam comite Focalquerii.

Le XXIXe jour, seellée une lettre pro Fratribus minoribus de Relania per quant mandatur clavario Focalquerii quod eis satisfaciat de tribus unciis auricis annuatim debitis, ex ordinacione regis Roberti.— Item, une lettre de commission in forma justicie pro Fratribus minoribus Relianie ad judicem Focalquerii.

Le XXX jour, fu seellée une lettre pour l'evesque de Digne, contenant que la creation du notaire soit commune entre l'evesque et le conte et se nomme ce premier an par l'evesque et l'autre an par le comte, etc. — Item, une lettre

(1) C'est-à-dire de l'Ordre de Malte.


— 249 — 1386, mars.

pro episcopo et Capitulo Dignensi quod legata pro capellaniis et anniversariis ecclesie remaneant sic quod de decennio in decennium teneantur possessiones recognoscere a dominibus temporalibus et tresenare, etc. — Item, une lettre confirmatoire d'une concession faite au chapitre de Digne par la roynne Jehanne et le roy Loys son marit que ils peussent acquerir jusques a cent livres de revenue, dont il dient non avoir acquis que XX, et en oultre conferme toulz aultres privileges, etc..

Le XXXI jour, list hommage à Madame un gentilhomme nommé Armandus, dominus de Volsco, alias de Vilhosco (1), presentibus Guigoneto, Raymundo Audeberti, Gaufrido de Lioncello et aliis pluribus. — Ce jour dominus Johannes Ysoardi attulit litteras credencie Domine ex parte comitatus Digne ; excusavit quod distulerant facere proclamaciones nomine regis Ludovici; recitavit quod hujus mensis XXIIII die fecerant processionem et preconesaciones, etc. ; petebat quod Domina eos haberet excusatos, quod ipsa benigne consenciit.

Dimanche premier jour d'avril, seellée une lettre pro Elziario de Podio, par laquelle Madame li donne les biens de son père comme confisqués.

Le IIIIe jour, seellé une lettre pro Armando de Barracio, domino de Vilhosco, à qui Madame donne Capitaneatum et bajuliam Sedene, dum vacabit, et mandatur caucio recipi tantum. Item, une commission domino Jacobo Aycardi pro controversia inter universitatem Manuasce ex una parte et universitatem Focalquerii, ex altera pro libertate itinerum.

Jeudi Ve jour, seellée une lettre pour les Frères Mineurs de Focalquier au clavaire pour estre paiés de trois unces

(1) La mention ci-après prouve que c'était A. de Barras, seigneur de Vilhose et non de Volx.


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d'or et cent sols de couronnas annuatim per comitem Berengarium et regem Robertum legatis. Ce jour, firent hommage a Madame les sindics de un chastel nommé Beaumont, de la viguerie de Focalquier.

Samedi VIIe jour, seellée une lettre pour François Isnard, de Focalquier, pour povoir traire IIe sommades de grains à amener à Apt ou en Veneissi et fuie à la SaintMichel.

Merquedi XIe jour, firent hommage lige les sindics de Mostiers pour leur université, messire Gaultier de Ulmeto disant les paroles, nobis aliis presentibus multis.

Jeudi XIIe jour, seellé une lettre au clavaire de Manosque pour les Carmes de III unces d'or a paier à eulz de la fondacion du roy Robert.

Vendredi XIIIe jour, seellée une lettre pro Guillelmo Amauldi alias Bruni, de Mosteriis, quem Domina constitua publicunt tabellionem. Item, pro universitate de Mosteriis, par laquelle Madame revocat et anullat venditionem per eos factam tentpore guerre de quindeno omnium fructuum et proventuum dicti loci et territorii sui domino Ludovico de Triant, vice comiti Talardi. Item, un mandement adressant aux juges et officiers de la viscontesse de Talard pro Petro Baudoyno, Johanne Romei et Johanne Chanoti per vice comitissam incarceratis. Le jour précédent furent dittes vegiles pour Guy de Bretaingne, frere de la Royne, aux Freres Mineurs, par l'evesque de Vintemille ; et moy et l'evesque d'Apt fusmes revestus. Ce jour, nous III evesques deismes III messes, l'evesque d'Apt, du Saint-Esprit, moi de NostreDame, l'evesque de Vintemille de Requiem et fist predicacion gracieuse. Le sire de Peupin vint de Sisteron apportant bonne esperance, et fist que Madame escript à Pierre Artauld et à aucuns aultres ; et je escris les lettres pour estre la chose plus secrete. Ce jour, l'evesque de Gap escrip à Madame du fait de Sisteron conformément à ce que avoit dit le sire de Peypin. Ce jour, Alsiar Austrich,


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capitaine de Grasse, escript lettres de tres bonne esperance de ceulz de Grasse et samblablement comme ceulz de Sisteron il avoient deliberé.

Samedi XIIIIe jour, seellée une lettre pro Almarico Payes, de Montemejano, habitatore Mousteriarum, per quant mandalur rationalibus ut recipiant ab eo fidejussionem, cum eum Domina creaverit notarium. Item, une lettre pro Raynaudeto Attanulphi secretario Domine, quem Domina constitua capitaneum et bajulum loci de Mosteriis, et custodem turris usque ad annunt, et assignat ei jura curie percipienda loco gagiorum. Ce jour, un religieux moinne noir, sacriste de Notre-Dame du Puy (Ganagobie), pres de Leurs, nomme frere Agout Saulin, emporta un saulf conduit pro Antonio Camini familiari Rostangni Vincencii, de Aquis, pour venir devers Madame, durant XV jours. Seellée une lettre pro Bertrando Roche, notario de Sesarista, ut recipiat cartularia defuncti Bertrandi Alboyni, notarii, in forma. Ce jour vint devers Madame messire Agout d'Agout, lequel avoit arresté un d'Aix, nommé messire Jehan de Meronne et l'avoit laissié à Focalquier ; et bene placuit Domine, potissime quia est gener Rostangni Vincencii, de Aquis.

Mardi XVIIe jour, seellée une lettre pro Almarico Payes., notario, de Montemejano, quem Domina constitua notarium de Mousterii, ad unum annunt. Item, seellé un instrument pro universitate Mosteriarum, contenant plusieurs articles à eulz par Madame ottroiés : primo, confirmat libertates, privilegia, usus et consuetudines. Item, concedit quod teneatur jurare hanc observandam filius ejus et successores ; 3° protestati scilicet si regina Johanna viveret, quod homagium per eos prestitum non teneret ; 4° promittit locum de Mosteriis in demanio tenere et non alienare ; 5° promittit nullas imposiciones illi loco de novo imponere, et plura alla continebat que omisi, quia me tedebat


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tantum scribere. Ce jour, le prieur de Salon, à tout lettres de creance de Madame, parti à aler à Sisteron et escrisoit au segneur de Peypin, au capitainne messire Orset, à Pierre Artaud, a Jehan Baudoyn; et aloit en intencion de les exciter que tost ils venissent devers Madame et le Roy faire leur devoir. Le jour précédent fu amené a Apt messire J. de Menronne lequel avoit arresté messire Agout, et ordena Madame que il fust avec les escuiers de escuirie bien gardé.

Merquedi XVIIIe jour, seellée une lettre pro Astruga vel Bufeta, muliere juvene, que pro adulterio erat in Focalquerio condempnata ad standum super costello aliquo lempore, vel solvendum duas marchas argenti. Domina condempnaciones remittit. Le jour precedent je alé veoir messire J. de Maironnes qui me demanda la cause de sa prinse ; je li dis que je la demanderoie a Madame, puis li envoié mon hoste dire que lui li diroie ou escriroie aucune chose de par Madame.

Jeudi XIXe jour, le capitainne de Sisteron, messire Ourset de Vacheres ala en Avignon et Olivier du Solier, pour avoir seurtés pour les ambaxieurs de Sisteron qui doivent aler devers nostre Saint-Pere. Madame li a fait bailler XX francs. Ce jour, parti le prevost de Grasse alant au Puy en Auvergne ; dist à Madame que ceulz de Grasse avoient esleu VI ambaxieurs pour envoier devers le Pape à telle fin comme dessus est escript de ceulz de Sisteron...

V. LIEUTAUD.

(A suivre.)

Le Gérant : CHASPOUL.


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LES POSSESSIONS

DE L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR DE MARSEILLE dans les Basses-Alpes avant le XIIe siècle, avec des recherches sur l'origine de quelques familles de Provence

par DAMASE ARBAUD

(Suite)

DEUXIÈME PARTIE

PREFACE.

L'étude du Polyptique nous a fait voir que chacune des anciennes possessions de Saint-Victor était fort étendue. On comprend que ces restitutions, qui tendaient à les reconstituer, durent se grouper autour de l'ancien centre, et cette circonstance est une nouvelle cause de la distribution géographique que j'ai signalée au commencement.

Un vicomte, ai-je dit, fut créé dans chaque diocèse; j'aurais dû dire un vicomte héréditaire, pour être plus exact, et c'est cette hérédité même qui est l'acte capital. Jusque là probablement, le souverain avait eu des représentants dans les villes importantes. Mais c'était de simples bénéfices et non de vraies fondations, comme le furent ceux que créa les comte Guillaume. C'est là un fait considérable de l'histoire de Provence, qui est resté jusqu'ici presque inaperçu et qu'il est important de mettre en pleine lumière.

J'ai dit déjà comment Rodoard reçut le comté d'Antibes, j'ignore s'il prit lui-même le titre de vicomte; mais ce qui est certain, c'est que Gauceran, son fils, et les

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successeurs ce celui-ci s'appelèrent princes d'Antibes. Mais, ce n'est qu'en établissant avec soin la filiation de ces diverses familles vicomtales, qu'on arrivera à la démonstration de ce double fait que j'ai énoncé : que le titre était héréditaire et qu'il y avait un vicomte dans chaque diocèse.

Mes recherches géographiques étant circonscrites à cette partie de la Provence qui est devenue le département des Basses-Alpes, c'est également aux diocèses qui se la partageaient que j'ai dû borner ces études généalogiques. Mais il est hors de doute pour moi, qu'un travail de même nature dans le reste du comté amènerait au même résultat.

DIOCÈSE D'AIX(1)

Le diocèse d'Aix embrassait dans sa vaste circonscription un certain nombre de paroisses au delà de la Durance. Quelques-unes ont été comprises dans le département des Basses-Alpes. Ce sont les seules dont nous ayons à nous occuper.

Il y avait autrefois en Provence une subdivision administrative qui, sous le nom de Val, groupait quelques villages sous un chef commun. Les montagnes, aux pentes abruptes, qui divisent le pays, surtout dans la Haute Provence, et parquent ainsi les populations dans des enceintes dont il été fort difficile de sortir, expliquent et justifient à la fois cette division, qui eut tendance à s'effacer à mesure que les communications devinrent moins incommodes, au point qu'au XVIIe siècle la Val de Barrême était le seul souvenir de cette organisation primitive.

(1) Les chiffres placés entre parenthèses sont les numéros des chartes du Cartulaire de Saint-Victor données en preuves.


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Au début, d'ailleurs, cette dénomination était très probablement plutôt l'expression d'un fait géographique que d'une combinaison administrative. Naturellement, le seigneur qui devenait, d'une manière ou d'une autre, le maître d'une contrée s'emparait de tout ce qui constituait le bassin hydraulique du point où il s'établissait. Ce n'est que plus tard, quand l'organisation politique et surtout judiciaire se perfectionna, qu'on se servit de cette division naturelle pour y asseoir la division administrative.

Cette explication préalable était nécessaire pour bien comprendre ce que nos chartes entendent par la Vallée de Reillane. Grégoire VII, confirmant les possessions de l'abbaye de Marseille, place dans la vallée de Reillanne les mansus de Sainte-Croix, de Saint-Maurice, de SaintMitre et de Saint-Sépulcre. Or, ces deux paroisses sont dans la commune de Montjustin, et celle de Sainte-Croix surtout, qui est sur le versant méridional du coteau où perche le village actuel, est en dehors de la vallée géographique de Reillane ; plus en dehors encore, en est la villa de Fuzilis, que le breve de l'aumônerie (42) place dans la vallée de Reillane, et qui était dans la commune de Saint-Michel, où la chapelle rurale de Saint-Jean-deFusion a conservé son nom. En effet, quand Adalaxis, fille de Boniface de Reillane, fit donation de cette villa et de son église dont elle n'indiqua pas le vocable, elle la place dans le comté de Sisteron; mais elle ajoute qu'elle l'a recueillie dans la succession de son père : de elode meo quant proprio mihi obvenit de genitoribus meis (657) ; preuve nouvelle que les divisions civiles n'étaient pas toujours calquées sur les circonscriptions ecclésiastiques. Aussi, bien que Saint-Jean de Fuzilis appartînt au diocèse de Sisteron, je n'ai pas cru devoir le séparer des autres possessions de la vallée de Reillane, suivant en cela l'exemple de la bulle d'Innocent II, qui l'énumère dans le diocèse d'Aix, avec Saint-Maurice, Saint-Sépulcre et Sainte-Croix (844).


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Le versant nord du Luberon est très abrupte, il est accompagné dans toute sa longueur par une bande de roche brusquement relevée, peu puissante en épaisseur et par conséqent, très escarpée sur les deux pentes et que couronnent, de distance en distance, de chétifs villages, Villemus, Montjustin, le Castellet, Auribeau, etc. En face, au contraire, les coteaux sont plus mamelonnés, les pentes plus douces, les vallées plus larges et moins profondes. C'est sur un de ces coteaux qu'est bâti Reillanne. Au fond, coule l'Encrême, Ancrema (409, 1029), cours d'eau encore assez important sur son peu de parcours, qui naît dans la commune de Reillane, au point où la route nationale d'Avignon à Nice se sépare de la route d'Avignon à Turin, et va se jeter, à quelques kilomètres de là, dans le Calavon, au-dessous de Céreste ; en avant de ce village, l'Encrême reçoit Aiguebelle, Aqua Bella (409, 420). Entre ces deux cours d'eau, se dresse le rocher dont j'ai parlé, et se trouve le village de Montjustin.

L'acte par lequel Autric, sa femme et leurs enfants vendirent aux moines de Saint-Victor le quart de la dîme dans la villa de Montjustin (409), donne à ce territoire des limites qui, à très peu près, sont encore, à cette heure, celles de la commune de Montjustin. Au levant, en effet, cette commune est séparée de celle de Villemus par une étroite vallée qui suit la route nationale d'Avignon à Nice, vallée qui porte aujourd'hui le nom de Craux-de-Penoy ; mais où la ferme de Vaureillane a conservé l'ancien : ab oriente sicut via quoe venit de Montefurono per valle Reliana. A la hauteur à peu près de la deuxième borne kilomètrique, une petite hauteur partage les eaux : les unes coulent au levant dans le Largue, les autres au couchant dans l'Encrême. Celles-ci suivent un vallon, dont la dépression commence sur la route même, on le nomme aujourd'hui le vallon de « Ture-Longue », c'est le Vallis Aquilonigas, comme je l'établirai bientôt. L'Encrême servait de limite au nord aux possessions vendues par


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Autric, comme elle sépare aujourd'hui la commune de Montjustin de celle de Reillane, jusqu'à la commune de Céreste, où le quartier de Tulargue, qui par sa position et sa forme répond entièrement au Trolianici de la charte : et descendit per vallem Aquiloniguas usque in aqua que nominant Ancrema et descendit usque in Trolianicos que est ab occidente. Delà, la limite occidentale franchit le rocher de Montjustin et vient rencontrer Aiguebelle, qui sépare Montjustin des communes limitrophes du midi : et pergit per verticem montis et descendit in Aqua Bella, usque in defensum Montis Furonis, id est apud meridiem. Sauf sur ce dernier point, où, sur une largeur de moins de deux kilomètres, le territoire de Montjustin franchit Aiguebelle, les limites actuelles sont les mêmes que celles du diplôme du XIe siècle.

Autric, ai je dit, vendit aux moines de Marseille le quart de la dîme de Montjustin, et il le vendit uu prix élevé (120 solidatas); mais Saint-Victor avait déjà sur ce rocher les églises de Sainte-Croix et de Saint-Maurice. L'archevêque Raimbaud et Boniface, son frère, leur avaient donné entre autres choses tout ce qui leur appartenait de la dîme de Montjustin (411). Evidemment, les abbés cherchaient à tout réunir dans leurs mains, et il ne faut pas s'étonner s'ils consentirent, pour cette fois, à un sacrifice pécuniaire pour arriver à leurs fins.

Dès 1090, ils avaient acquis Saint-Maurice. Cette chapelle, bâtie d'abord par des religieux, avaient été restaurée par un prêtre nommé Pons, qui la tenait de Boniface de Reillane (411). Sur ses instances, Raimbaud, archevêque d'Arles et fils de Boniface, qui avait recueilli dans la succession paternelle une partie de Montjustin, probablement celle où était Saint-Maurice, donna à Saint-Victor cette chapelle qu'il dota, lui et divers membres de sa famille (405). La charte indique clairement qu'elle était bâtie sur le versant nord du rocher sur lequel est bâti Montjustin : opaca ipsius montis in parte sita ; et c'est là, en effet, qu'on


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trouve une ancienne chapelle, transformée en grange, qui porte encoure le nom de Saint-Maurice (1). D'anciens inventaires des archives de Saint-Victor ont cru que ce prieuré était le même que celui de Saint-Mitre de Reillane mais j'ai une collation du 21 mai 1336 de l'église Sancti Mauricii de Monte Justino, et c'est le prieur de SaintMitre qui présente les lettres abbatiales, preuve évidente que les deux bénéfices étaient distincts (2).

Peut-être avant la donation de Saint-Maurice, et très certainement avant l'acquisition des dîmes d'Autric, les moines de Saint-Victor possédaient déjà la chapelle de Sainte-Croix, bâtie sur le versant méridional du rocher de Montjustin. La charte 413 ne permet pas de confondre cette chapelle, qui d'ailleurs, existe encore, avec le village de Sainte-Croix-Alause, puisqu'elle porte formellement que les vignes qui sont l'objet de cet acte sont situées dans le territoire de Montjustin, entre les églises de Sainte-Croix et de Saint-Maurice. Dailleurs, le 17 mai 1277, Raymond Bulbus, prenant possession de ce prieuré, dit qu'il était à côté du village de Montjustin : prior ecclesioe Sancte-Crucis, site prope castrum Montis Justini (3).

Cette chapelle avait trois autels, celui du milieu était dédié au Sauveur des hommes, un autre à la Sainte-Croix et le troisième au Saint-Sépulcre (414) ; et c'est pour cela qu'elle est désignée quelquefois sous le nom de Sanctoe Crucis et ipsius Salvatoris ecclesioe (408).

Ce prieuré, paraît-il, avait passé à un couvent de femmes. Je lis, en effet, dans une sentence arbitrale, rendue le 25 février 1437, entre la communauté de Mont" Justin et le vicaire de son église et conservée aux

(1) Cassini a écrit, par erreur, Saint-Martin.

(2) Fonds Saint-Victor, Aix, 90.

(3) Fonds Saint-Victor, Aix, 86.


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archives de cette commune : Item, contradicent dals servicis per ellos spausatz, losquals grant partida si tenon per lo priorat de Sancta Cros ques benefici rural, priorat que era de morgas, et es benefici per se non atocant à la vicaria, et fon en prior un cambrier de mossen d'Ayx, mossen Thomas, que appellavan Colin. Peut-être pourrait-on supposer qu'il y a erreur du scribe et qu'il aurait dû écrire : priorat qui era de morgues, rappelant ainsi qu'à l'origine il appartenait aux moynes de Saint-Victor, mais dans tous les cas, il avait passé de leurs mains dans celles de l'archevêque, et cela depuis longtemps déjà, puisque le vicaire a besoin de faire observer que c'est un bénéfice distinct de la vicairie, non atocant à la vicaria, et que les habitants avaient cru pouvoir exiger des services du bénéficier de leur église en faisant entrer en compte les revenus du prieuré de Sainte-Croix.

Outre les prieurés de Sainte-Croix et de Saint-Maurice, l'abbaye de Marseille possédait encore dans la vallée de Reillane un autre prieuré désigné tantôt sous les noms de Saint-Mitre et Saint-Sépulcre (843), tantôt sous celui de Saint-Sépulcre (844, 848), tantôt enfin, sous celui de SaintMitre (1131). C'est même cette dernière désignation qui a prévalu. Etait-ce une seule chapelle ayant double titulaire, cas qui était fréquent et que nous venons de voir pour Sainte-Croix, ou bien étaient-ce deux chapelles distinctes. La charte 423 paraît résoudre la difficulté. Pierre, abbé de Saint-Victor, vend à un autre Pierre et à ses enfants le jus patronat de Saint-Mitre et de Saint-Sépulcre, à la condition que le prêtre qu'ils chargeront du service de ces deux églises, qui missam celebraturus erit in ipsis ecclesiis predictis, vivra chastement dans le célibat, et sans la souillure de luxure. Vers la même époque, dans un acte, dont j'ai parlé déjà, Girinus donne un missel du prix de cent sous à l'église du Saint-Sépulcre et à l'église de Saint-Mitre (413); c'étaient donc deux églises distinctes,


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peut-être très rapprochées l'une de l'autre et formant un seul bénéfice. L'emplacement de celle du Saint-Sépulcre est inconnu. Elle fut sacrée par l'archevêque d'Aix en 1059, après qu'elle eut été dotée par plusieurs fidèles et notamment par Pierre et sa femme Aurgema, qui l'avaient bâtie, probablement le même à qui l'abbé céda le jus patronat (415, 1075). Celle de Saint-Mitre était plus ancienne, puisqu'il en est déjà question dans un titre de 1043 (1067) ; elle était située dans une petite vallée, un peu au-dessus du point où le chemin de Banon coupe la route nationale. Une ferme et un ruisseau indiquent encore l'emplacement de ce prieuré dont ils ont conservé le nom. Il paraît qu'il avait été réuni à l'infirmerie de Saint-Victor, car son article au cadastre de 1541, de la commune de Reillane, est intitulé : las terras et possessions dal priourat de Sant-Mittre, dalqual monss. Lazarin Dhollieres, enfermier de Sant-Victour de Marseille, en es priour moderne, assis entre lo terradour de Reillane.

Les possessions de Saint-Victor dans la vallée de Reillanne ne se bornaient pas à ces trois églises. Il avait encore des terres, des vignes, des prés, des redevances dans divers quartiers qu'il s'agit de déterminer, et qui formaient les revenus des trois prieurés de Sainte-Croix, de Saint-Maurice et de Saint-Mitre.

C'était, d'abord dans la commune de Montfuron, des terres données par Lambert, au quartier de la Faye : in loco qui. vocalur Faia (421), sur les limites de la commune de Montjustin, traversé par le ravin « d'Embouissounade ».

Ces possessions, l'abbaye de Saint-Victor les tenait de la famille de Reillane ou de ses vassaux et surtout de Raiambaud, archevêque d'Arles, qui paraît avoir été le personnage le plus important de cette puissante famille. Elle avait eu pour chef Lambert, qui, avec Galburge, sa femme, donna aux moines de Ganagobie tout ce qu'il possédait à Peyruis, comme nous l'ap-


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prend la confirmation qu'en firent, en 1013, Boniface et Constance, sa femme, et qui porte : confirmo primant donationem quant pater meus Lambertus et mater ntea Galburgis de illa hereditate fecerunt. Signum Bonifaci et uxoris ejus Constancioe (1). Bouche, qui, d'ailleurs, a connu cette charte, publie une autre donation de ce Lambert à Montmajour, la rapproche d'une autre relative aux biens qui en font l'objet, et dans laquelle il est dit que le monastère les tenait ex donatione Lamberti illustris viri, avi scilicet domini Raiambaldi, archiepiscopi Arelatensis, et uxoris ejus Galburgis (2). Lambert les avait reçus lui-même en fief de Guillaume Ier et c'est avec son consentement, celui de son frère Rotbald et de la comtesse Arsenne qu'il s'en dessaisit en faveur du monastère de Montmajour. Est-ce au même titre qu'il avait possédé la vallée de Reillane ? Rien ne le fait supposer, et nous voyons sa famille en disposercomme d'une propriété privée, d'un alleu, dans toute la valeur étymologique du mot, c'est-à-dire de la portion que le sort lui avait allouée. Ainsi, il donne à Ganagobie sa part héréditaire de Peyruis, de illa hereditate ; ses fils, à Reillane et à Montjustin, ne parlent jamais que de leurs alleux, de la part qu'ils ont recueillie dans la succession de leurs parents, alodis mei qui mihi ex projenie parentorum meorum obvenit (405-420) ; et quand Constance, sa bru et Boniface, son petit-fils, donnent la dîme du foin des prés de Reillane, ils déclarent qu'ils font partie du domaine seigneurial, quoe sunt in dominicatura potestatis (418). D'un autre côté, ils distribuent des bénéfices à à leurs fidèles ; Autric et sa famille vendent le quart des dîmes de Montjustin, déclarant qu'ils les tiennent en fief :

(1) Columbi, opusc. var. — Gal. Christ. I, 500. — Bouche, Histoire de Provence, II, 50.

(2) Bouche, II, 40.


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aliquid de honore nostra. Or, de qui le tiennent-ils, sinon de ceux qui possédaient le reste, et le possédaient en alleu ? Desdier tenait un bénéfice un mansum à Montjustin, son père l'avait reçu de Boniface, et le lui avait transmis. D'un autre côté, l'archevêque Raiambaud avait recueilli dans la succession de son père la directe de ce domaine, qu'il affranchit entre les mains du tenancier : quem pater tuus tenuit et tu in presenti tenes, dono tibi ad proprium alodem, ut ex eo habeas potestatem faciendi quidquid facere volueris (417). C'était donc bien comme d'une propriété privée que les descendants de Lambert disposaient de la vallée de Reillanne.

D'où venait ce Lambert ! Bouche, et après lui l'auteur des Recherches sur l'hospitalité d'Endoume, ont cru qu'il était le même qu'un Lamberlus judex, qui apparaît dans quelques chartes de Guillaume Ier. Mais ce dernier avait pour femme Laugarda et pour fils Wilelmus, mari de Prodecta, qui prit le nom de Guillaume de Cucurron (321325). Lambert, mari de Galburgis, qui, dans sa nombreuse lignée, n'a point de fils du nom de Guillaume, est donc différent du juge Lambert. Mais ce n'est pas à dire qu'il fut un personnage moins important que celui-ci. Les auteurs de la Gallia Christiana assurent que Raiambaud, son petit-fils, archevêque d'Arles, était très proche parent des vicomtes de Marseille, propinquitate conjoncius... consanguineus (553-555). Un auteur très consciencieux et fort versé dans les antiquités d'Arles a adopté cette opinion qui est aussi celle de Ruffi (1). Aussi, bien que je ne trouve pas de preuves directes dans cette parenté, j'hésite d'autant moins de me ranger de cet avis que je vois la famille de Reillane avoir avec la famille vicomtale de Marseille beaucoup de propriétés héréditaires communes à Auriol, à Saint-Zacharie et aux environs de Marseille.

(1) Histoire de Marseille, II, 165.


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Lambert, ai-je dit, eut de Galburgis, sa femme, Boniface qui épousa Constance, dont il eût neuf enfants, trois filles et six garçons. Il serait hors de propos de suivre ici la filiation de cette nombreuse famille. Bornons-nous à constater que parmi ces derniers se trouvait Raiambaud, qui passa du cloître de Saint-Victor au siège primatial d'Arles, et qui, après avoir occupé avec distinction la chaire de saint Trophime pendant plus de trente ans, avait été légat du Saint-Siège, et, en cette qualité, présidé plusieurs conciles, revint, simple moine, mourir dans ce monastère qu'il n'avait quitté qu'à regret et où il signe Raiambaldus Arelatensis sedis archiepiscopus et monachus.

Cet amour de Raiambaud pour son monastère de SaintVictor explique la générosité de la maison de Reillane pour l'abbaye de Marseille, comparée surtout à sa parcimonie pour Montmajour; car, c'est à peine si, dans les chartes de cette dernière abbaye, j'ai relevé deux maigres donations dues à des membres de cette famille, fait d'autant plus remarquable, que Raimbaud, l'un des leurs, était archevêque d'Arles, et que le monastère de Carluec, aux portes de Reillane, dépendait de Montmajour. Je crus d'abord à une rivalité entre l'archevêque et l'abbé ; mais, en 1040, le premier fut choisi pour juger un différent entre les moines de Marseille et ceux d'Arles. Devant cet éclatant hommage rendu à son impartialité, je compris que ses libéralités avaient leur source dans l'amour que tous les membres de cette grande famille vicomtale de Marseille portait au monastère de Saint-Victor.

Ce n'est pas que Montmajour n'eut pas de biens importants dans cette vallée de Reillane. Je viens de parler du monastère de Carluec, dont les restes subsistent encore sur les limites des territoires de Céreste et de Reillane, C'est là que l'abbé Archiuric, après avoir gouverné pendant dix ans l'abbaye de Montmajour, se retira pour finir sa, vie dans l'exercice d'oeuvres pies et les douceurs de la


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vie contemplative. Carluec avait sous sa dépendance de nombreux bénéfices, parmi lesquels, pour ne pas sortir de la vallée de Reillane : Saint-Geniez, sous un coteau, en face de ses murailles, qu'il devait à la générosité de Boniface de Reillane, un des neveux de l'archevêque Raiambaud ; Saint-Trophime de Villemus, situé au-dessous du village, aujourd'hui détruit, mais dont le nom est resté au quartier de Saint-Trophé; Saint-Paul de Saint-Michel, au-dessous du village; l'église de Saint-Martin-de-Renacas, celle de Notre-Dame et Saint-Véran d'Aubenas; SaintSiffren, dont le nom reste à un quartier de Pinet, villa dont Saint-Siffren était l'église; enfin, les églises de SaintPierre, de Saint-Véran et de Notre-Dame, qui sont encore dans l'enceinte de Reillane et dont la possession lui fut confirmée par Pascal II, par Calixte II et par Alexandre IV.

Ces dernières églises devaient lui venir de Cluny, car, parmi les nombreux domaines donnés par Fulcherius, père de saint Mayeul, à cette abbaye, que son fils devait gouverner avec tant d'éclat, se trouvent : la villa de Reillane, la villa de Pinet avec son église, sous le vocable de Saint-Siffren, et la villa de la Palud, qui devait être dans ces terrains marécageux qui forment les bords de l'Encrême.

Si j'ajoute le quart de la villa d'Alause, que donnèrent Boniface III de Reillane et Wandalmais, sa femme, avec les églises de Saint-Jean, de Saint-Didier et de SainteCroix, qui y sont bâties et dont la dernière est devenue le village de Sainte-Croix-Alause, j'aurai donné une idée à peu près complète de ce que possédait Montmajour dans la vallée de Reillane, et, par suite, de l'importance relative des abbayes d'Arles et de Marseille dans la partie du diocèse d'Aix située outre Durance.


— 265 — APPENDICE

Famille de Reillane.

J'ai établi dans le texte que, Lambert fut le chef de cette famille, qu'il eut de Galburgis, sa femme, un fils appelé Boniface, qui avait épousé Constance. Tous ces faits ressortent de la donation à Ganagobie que j'ai cité et des chartes 417 et 418 de Saint-Victor, de la dernière surtout, par laquelle Constance et Boniface, son fils, font une donation pour le repos de l'âme de Boniface ipsius patris Bonifacii minoris. Cette charte, sans date, est donnée comme de 1025, elle est au moins très certainement antérieure à 1031, puisque le titre d'archevêque n'est pas donné à Raiambaud, et à la date de cette donation, Boniface Ier était mort, car elle est confirmée par Raiambaud et Boson, ses fds, en qualité de tuteurs de Boniface II, leur frère. Les auteurs de la Gallia Christiana (1), ont cru, au contraire, que la femme de Boniface Ier était Wandalmais sur la fois de deux chartes, où il est question de Boniface et Vandalmosia, sa femme. Or, ces deux chartes sont l'une de 1043 (1067), l'autre 1053 (1071); or, à cette date, Boniface Ier était mort, comme je viens de l'établir et comme l'établirais par surcroît et pour la dernière la charte 657, où, vers 1045 Adalaxis se qualifie de fille de feu Boniface de Reillanne, filia condam Bonifatii de Reilana. Cette observation s'applique avec plus de force encore à l'opinion qui veut que Boniface fut marié deux fois ; d'abord, avec Wandalmais, puis avec Constance (2), puisque dans ce cas, la première serait morte avant 1013, date de la donation à Ganagobie faite par Boniface et Constance. Ces auteurs ont confondu Boniface Ier avec un autre Boniface, son petit-fils, qui comme je l'établirais bientôt avait épousé Wandalmais.

(1) I, 559.

(2) De Roy, 31.


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Boniface Ier eut six fils et trois filles, ce sont : 1° Raiambaldus qui fut archevêque d'Arles ;

2° Boso,

3° Bonifatius II,

4° Folco,

5° Bodegarius,

qui apparaissent avec Raiambaud dans plusieurs chartes, où ils sont appelés ses frères (57, 101. 405, etc.) ;

6° Atanulphus qui est dit frère de Raiambaud (58) ; 7° Adalaxis, filia condam Bonifatii de Reilana, dans une charte que j'ai citée (65).

8e Adalmois, 9° Elesindis,

qui se disent filles de Boniface Ier, soeurs de Raiambauld, archevêque d'Arles, et son frère Fulco(1073).

Ces deux dernières avaient embrassé la vie monastique, ambe Deo dicatoe, on a cru qu'Adalmois était la même qu'une abbesse de SaintSauveur de Marseille, qui portait le même nom ; la seule charte où cette dernière soit nommée, est de 1030, et la donation des deux soeurs de Reillane est postérieure de plus de vingt ans. Comprendon que dans cet acte Adalmois n'eût pas pris sa qualité d'abbesse ; rien ne prouve d'ailleurs dans l'acte qu'elles fussent dans le monastère de Saint-Sauveur et on ne s'expliquerait pas que si l'une d'elles eut gouverné une abbaye, elle eut choisi une autre maison religieuse pour léguer tous ses biens, car c'est bien de l'intégralité de leurs biens qu'elles font donations à Saint-Victor : omnem nostram hereditatem que nobis obvenit hereditario jure patris nostri Bonifacii (1073).

2. Boson est dit fils de Boniface l'ancien Bonifacii majoris (418) et de Constance (424) et frère de l'archevêque Raiambaud (455) ; il était mort en 1042 ainsi que le disent ses deux fils dans une donation à Auriol (7), filii defuncti Bosonis, leur nom étaient : 2a Bonifacius ; 2b Boso.

Le premier aurait, d'après cette charte, épousé Odile et le second Ermengarde.

J'ai quelque doute sur ces deux mariages. Les souscriptions de la charte 63 paraissent très claires. Signum Bonifacii. Signum Odile, uxoris ipsius. Signum Bosonis. Signum Ermengarde ; mais, d'un


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autre côté, je trouve, dans les chartes de Montmajour, Boniface et sa femme Ermengarde, qui donnent l'église de Saint-Geniez au monastère de Carluc. Ici ce n'est pas seulement dans des souscriptions qui ont pu être interposées, c'est dans le contexte même de l'acte que les deux époux apparaissent et stipulent, ergo in Dei nomen Bonifacius et uxor mea Ermengurda.... cedimus.... Signum Bonifacii et uxoris ejus Ermengarda (1). Boniface prit le nom de Céreste, du moins on peut l'induire d'un diplôme où, au milieu de la famille de Reillane, figurent Bonifacius Cezeresta et Boso, frater ejus (1071). Cet acte est de 1053 ; or, à cette date Boson, fils de Boniface Ier, était mort. Ce sont donc ses fils qui confirment cette donation à Montjustin.

3. Boniface II se dit fils de Boniface (56, 411) et de Constance (418) et mari de Matilde (59) il en eut deux fils (411) :

3a Aicard ; 3b Pierre.

4. Fulco est désigné comme fils de Boniface (62) et frère de l'archevêque Raiambaud (1073) ; nous ignorons s'il a laissé des enfants.

5. Leodegarius est frère de Boson, de Boniface et de Fulco (405), il a un fils du nom de

5a Raiambaldus (657).

6. Atanulfus, que l'archevêque Raiambaud appelle son frère (58), eut un fils.

6a Boniface III, qui épousa Wandalmosia. C'est celui que la Gallia Christiana a confondu avec Boniface Ier, son aïeul. Mais la charte est très explicite à cet égard : ego Bonifacius, filius Atanulfi, et uxor mea Guandalmus (411). Que, si on refusait de reconnaître dans cette Guandalmus la Wandalmosia des autres chartes, j'apporterais une donation de Sainte-Croix-Alause à Montmajour, qui porte : ego in dei nomen Bonifacius et uxor mea Waldamedis donamus.... aliquid ex hereditate mea que mihi ex parte patris mei Athanulphi evenit (2).

(1) Montmajour, 15.

(2) Montmajour, 16.


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De ce mariage naquirent six enfants tous nommés dans le diplôme 411 :

6aa Bonifacius;

6ab Rostagnus ;

6ac Petrus ;

6ad Guido ;

6ae Atanulfus ;

6ef Wilelmus. 7. Enfin Adalaxis, fille de Boniface Ier, eut un fils :

7a Enaurs (657). Jusqu'ici tout a été clair dans la généalogie de cette descendance de Lambert, mais la charte 1071 fait naître une difficulté dont je ne puis rapporter une solution satisfaisante faute de documents. Par cet acte de 1057, simplement analysé an cartulaire, mais dont l'original existe encore, Guillaume, Boniface et Laugier, fils du vicomte Alfant et de Leotgiarda, donnent à Girinus des vignes situées dans le territoire de Montjustin, que celui-ci cède quelques mois après à Saint-Victor (413) Qu'est-ce que ce vicomte Alfant qui n'apparaît avec cette qualité dans aucun autre acte ? Ce titre de vicomte ne serait-il qu'un surnom, un sobriquet. Mais quelque chose dans l'acte l'indiquerait. D'un autre côté, nous retrouvons deux des fils d'Alfant assistant avec un quatrième frère, Amalric, comme témoins à une donation de l'archevêque Raiambaud et signant "avant les membres de la famille vicomtale. C'était donc des personnages importants. Lambert aurait-il eu plusieurs fils, et cet Alphant serait-il le frère de Boniface Ier? Rien ne s'oppose à cette hypothèse, puisque dans la donation des marais de Montmajour, Lambert parle de ses fils : mais, dans les actes que nous avons, les fils d'Alphant n'auraient-ils pas rappelé leur parenté avec leurs cousins quand ils stipulaient à leur côté ? La difficulté subsiste donc entière, espérons qu'un jour l'exhumation de quelque charte, encore inconnue, viendra la résoudre et compléter ainsi la filiation de cette maison de Reillane.

(A suivre.)


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DIGNOIS ET BAS-ALPINS

(Suite)

Mais quittons ces rues si animées, si curieuses à étudier, et pénétrons,, si vous le voulez bien, dans une de ces maisons bourgeoises qui se dressent au centre de la cité. Voici la boutique de noble Gabriel Durand, apothicaire (1). La maison est cossue et l'on comprend que cet honorable commerçant doit être un personnage important. Les apothicaires sont nombreux à cette époque. Sisteron en compte huit au XVe siècle. Je dois ajouter qu'ils ont plusieurs cordes à leur arc. Ils sont en même temps confiseurs et épiciers. Toutes les bonnes choses que nous trouvons maintenant dans les épiceries étaient alors fort chères ; il fallait être apothicaire pour vendre du sucre. Mais entrons, il nous sera facile de tout examiner ; le pauvre homme vient de trépasser et la justice est en train de dresser l'inventaire de ses biens. Nous pourrons tout à notre aise nous renseigner sur les habitudes des bourgeois de l'époque.

Vraiment la boutique ne paie pas de mine et ne ferait pas honneur à notre boulevard Gassendi! Mais que de médicaments curieux qui nous donneront quelque idée de la médecine du moyen âge ! Je vous fais grâce des onguents, sirops variés et autres remèdes. On y trouve de tout : cire, miel, résine, papiers, éponges, soie, coton,

(1) Voir, pour toute cette partie, Laplane : Histoire de Sisteron.

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amandes. Mais voici une drogue qui me paraît devoir être mentionnée, c'est un antidote contre la peste; il ne renferme que 127 ingrédients divers. Il doit être souverain, si le malade ne meurt pas de la peste, il ne peut que mourir du remède ! Plus loin, je rencontre d'autres ingrédients, tout aussi étranges raclures d'ivoire, cornes de cerf (1), usnée ou mousse poussée sur un crâne humain. Quels remèdes ! Je préférerais certainement le sucre quoiqu'il soit fort cher : 15 francs la livre le sucre de madère, 30 francs le sucre candi. Aussi, n'a-t-il pas encore paru sur les tables.

Cette médecine du moyen âge est vraiment curieuse et je ne saurais dans cette esquisse de la vie privée passer sous silence les procédés bizares employés pour guérir. C'est d'ailleurs l'époque des maladies étranges, des épidémies terribles qui dépeuplent une contrée pour toujours. C'est le mal des ardents, sorte de scorbut qui fait tomber successivement les membres des malades, la teigne, la gale, la lèpre, alors fort répandues. Toutes nos petites villes ont des léproseries ou ladreries, placées sous la protection de saint Lazare (le nom est resté à certains quartiers). On y entassait les malheureux contaminés, retranchés définitivement du monde. La petite vérole apparaît en Gaule au VIe siècle. La peste noire, au XIVe siècle, enleva les trois quarts de la population de la France. La ville atteinte par le fléau était murée, cernée par un cordon de troupes et les malheureux se débrouillaient. Quand la contagion avait pris fin faute d'aliments on désinfectait la ville ; mais bien rares étaient les habitants qui avaient pu résister à la maladie et aux maux qu'elle entraînait à sa suite.

(1) Voir Gaston de Bejaure : le Pleuve bleu (librairie Plon), à Thong-Kin, en Chine, les cornes de cerf entrent encore dans beaucoup de compositions médicinales.


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La médecine était impuissante, et vous comprendrez facilement pourquoi. On ne connaissait pas encore le corps humain ; défense de disséquer : c'est faire une oeuvre diabolique. Mais on employait de grands mots latins pour amuser le client et cacher l'ignorance. On enseignait que le cerveau croît et décroit selon les phases de la lune, que le poumon sert à éventer le coeur, que le foie est le siège de l'amour et la rate celui du rire (1).

Aussi quelle thérapeutique ! C'est le règne de la purge et de la saignée, des panacées ou remèdes bons pour guérir tous les maux. On emploie des médicaments baroques : urine de chien, foie de crapaud, sang de grenouille, de rat.

Les chirurgiens sont en même temps barbiers. Vous vous demandez quel rapport peut exister entre ces deux professions. Je l'ignore. Toujours est-il que l'examen que passe l'apprenti chirurgien devant de doctes jurés est fort curieux. Dans la rue, les examinateurs ont fait saisir un •pauvre diable, riche de barbe et de chevelure, et notre chirurgien doit le débarrasser lestement de ce luxe gênant. Vient ensuite la préparation d'onguents pour guérir les blessures et les brûlures, la fabrication de lancettes pour opérer, et enfin la saignée, la fameuse saignée, aussi copieuse que possible. Je ne vois rien qui montre quelque connaissance du corps humain chez le candidat (2).

Mais, médecins et chirurgiens ne servent qu'aux nobles et aux riches bourgeois. Le peuple a ses remèdes que la

(1 ) Voir Rambaud : Histoire de la civilisation.

(2) Dans nos Alpes, les chirurgiens rasaient encore les pratiques, si j'en juge par les archives de Fontienne. Une délibération du 29 octobre 1743 porte : « Il a été convenu entre les consuls et Mathieu Janssaud, chirurgien de Forcalquier, que ledit Janssaud viendra assidûment aux heures convenables, le vendredi de chaque semaine pour raser tous les habitants du dit lieu qui se présenteront à la maison de ville, — gages, 30 livres par an.


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Faculté ne connaît pas, tout aussi bizarres et peut-être aussi efficaces. Je vous les livre tels qu'ils sont : le mal aux dents se guérit en touchant la dent cariée avec une dent de mort, la toux en crachant dans la gueule d'une grenouille vivante ; la graisse de pendu est souveraine pour les rhumatismes et fait la fortune des bourreaux.

Et si ces remèdes ne produisent aucun effet, les malheureux ont recours aux sorciers, possesseurs de formules cabalistiques qui leur permettent d'évoquer le démon, de philtres souverains contre tous les maux, même le mal d'amour; car le peuple croit tout ce que racontent à voix basse, le soir à la veillée, les anciens du village, tandis que les assistants anxieux se pressent autour d'eux. Il croit que les sorciers envoûtent les gens, font mourir le bétail, jettent des sorts et se livrent à une cuisine infernale en combinant, dans de savantes proportions, le sang de crapaud, la fiente de chouette et le foie d'enfants morts sans baptême. Il croit qu'à certaines nuits, sorciers et sorcières, chevauchant à travers les airs sur des bâtons enchantés ou des balais magiques, vont adorer le diable en des retraites mystérieuses et se livrer à des sabbats effrénés.

Le clergé lui-même s'occupe de guérir. Il est là pour chasser le diable qui règne en maître au moyen âge et dont on voit la main velue dans toutes les calamités. C'est le diable qui rôde autour des malheureux moines pour les inciter à la tentation ; c'est lui qui s'empare de l'épileptique qui se tord et écume, des névrosés, des monomanes, et le clergé l'expulse au moyen de formules souveraines, en aspergeant le patient d'eau bénite.

Si l'intervention de l'Eglise est impuissante, on s'adresse aux saints. Le ciel est peuplé de saints guérisseurs, dont l'intervention est toute puissante! Saint Hubert, patron de la chasse et des chiens, guérit la rage, sainte Pétronille, la fièvre, saint Aignan, la teigne, sainte Claire, les maux d'yeux, saint Genou, la goutte, saint René, les maux de


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reins et, naturellement, saint Crampan, les crampes. A saint Eloi, on abandonne les chevaux, à saint Plouradou, les enfants grognons ; saint Sequayre, plus modeste, fait sécher le linge.

Au-dessous d'eux, les rois, de par leur origine divine, se mêlent aussi de guérir ; le roi de France, les écrouelles, le roi d'Angleterre, l'épilepsie ; chacun a sa spécialité.

Aussi quelle chasse aux reliques pendant tout le moyen âge ! Le nombre de miracles qui leur sont attribués est incalculable. Chaque ville, chaque bourgade, chaque maison a sa relique, talisman souverain. Et l'on voit passer dans les villages, malgré les censures ecclésiastiques, de pieux vagabonds qui déballent, à chaque hameau, leur pacotille bizarre : « un morceau de la voile du bateau de saint Pierre, le béguin d'un des saints innocents : une plume de l'archange Gabriel (1). Et quelque invraisemblable que puisse paraître l'objet ainsi exposé, il trouve toujours acquéreur, et le misérable vilain fouille en son escarcelle pour acheter un peu d'espoir au prix de quelques écus lentement et péniblement amassés.

Pourquoi, d'ailleurs, serait-il incrédule ? Tout le monde ne lui donne-t-il pas l'exemple de la crédulité. Les plus grands personnages, les rois, les nobles, les bourgeois sont-ils plus exigeants ? Cologne conserve avec orgueil les cendres des rois mages ; Saint-Médard, une dent du Christ ; Vendôme, une larme du Christ, et Corbières, qui détient le record, la barbe de Noé... Sisteron, plus modeste, se contente des ossements des 10,000 martyrs.

Faut-il s'étonner ensuite des pratiques étranges qui régnent en agriculture et que les générations se transmettent pieusement. Veut-il avoir une bonne récolte, le vilain doit promener trois fois du pain, de l'avoine et un cierge allumé autour de la charrue. Avant de semer, il fera

(1) Rambaud et Lavisse : Histoire générale.


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passer la semence par un crible fait d'une peau de loup et munie de trente trous seulement. La vigne sera plus féconde s'il la taille avec une serpe enduite de graisse d'ours ; le vin ne se gâtera pas, s'il a la précaution de répéter, en le mettant en tonneau : « saint Martin bon vin », et les poules ne s'égareront jamais s'il a le soin de tracer une croix sur la cheminée. Les oiseaux pillards fuiront le champ arrosé avec de l'eau dans laquelle ont trempé des écrevisses. Rien n'est meilleur contre les chenilles que les os d'une tête de jument enterrée dans le jardin.

Ces pratiques vous surprennent, mais l'histoire locale fourmille d'exemples tout aussi bizarres à une époque moins reculée.

En 1511, les habitants de Saint-Michel, près de Forcalquier, intentent très sérieusement devant le tribunal ecclésiastique de Sisteron un procès aux chenilles qui désolent leurs récoltes. En 1620, aux Mées, les vignes étaient infestées par des myriades d'insectes. Le conseil de la ville s'émut et par une délibération du 11 mai, décida de « mander dans la ville de Riez pour obtenir de » Mgr l'évêque excommunication contre les chenilles et » barbarotes qui gâtent entièrement les vignes et les " arbres. L'excommunication fut sans doute efficace, » puisque les fermiers des bois voisins se prévalurent de » cette délibération pour demander la diminution du prix » de la ferme sous prétexte que les insectes, pour éviter » l'anathème dont ils avaient été frappés, avaient déserté » les champs et s'étaient réfugiés dans les bois (1) ».

Plus près de nous, en 1793, la société populaire de Puimoisson s'adresse de même au clergé de Riez pour un motif semblable (2). Mais cette diable de boutique avec ses remèdes bizarres

( 1 ) Abbé Féraud : Géographie des Basses-Alpes. (2) Archives des Basses-Alpes, série L, 4, 105.


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m'a entraîné un peu loin. Continuons notre tournée et visitons les chambres. Il y en a quatre toutes pourvues de cheminées. On voit que ce n'est pas un mince personnage. Son épouse est la fille de noble Louis Boys, seigneur de Clamensane, et lui a apporté en dot 500 florins, soit 10,000 francs. C'est une forte somme pour l'époque ; le roi Charles V a fixé à 60,000 livres la dot des princesses royales.

Les paysans et beaucoup de bourgeois n'ont qu'une pièce à feu (focanea) ; la cheminée est d'invention récente encore, du XIIe siècle. Jusqu'alors, un trou percé dans le toit au-dessus du foyer laissait échapper la fumée.

Ces quatre pièces renferment chacune un haut lit garni de paillasses, de matelas, de draps, de couvertures ; l'un d'eux est même orné de magnifiques courtines ou rideaux blancs à franges noires. Voici maintenant des coffres en bois ciselé, munis de serrures ouvragées ; on y renferme les vêtements précieux. Ils servent aussi de bancs, ce sont les archimbancs ; car la chaise est inconnue, l'escabeau seul est en usage.

Derrière la boutique, s'ouvre une spacieuse cuisine qui sert également de salle à manger ; elle est munie d'une fort belle table de noyer aux pieds sculptés, mais la vaisselle me parait assez misérable. De la vaisselle d'étain, c'est mesquin ! Il est vrai que lorsque le roi Louis est venu résider quelques jours à Sisteron, en 1408, les magistrats municipaux ont dû emprunter pareille vaisselle pour sa table. Et il était certes plus mal logé que notre apothicaire. L'appartement qui lui servait de chambre à coucher, de salle à manger et de salle de réception avait reçu tout simplement un lit de paille fraîche (l). Mais

(1) Voir Amman et Garnier : l'Habitation humaine. « Jusque dans les demeures royales on sème sur l'aire battue des appartements des roseaux coupés et sèches. Le joncheur de roseaux exerçait un office en titre à la Cour des successeurs de Charlemagne et sa fonction n'était pas une sinécure... »


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pourquoi dans la cuisine ces gobelets d'étain? Pas de verres, maître Durand! C'est impardonnable! Depuis le XIVe siècle les verres sont connus dans les Basses-Alpes et tout près d'ici, Reillanne a vu s'élever au XVe siècle, la première verrerie de la Provence (1). Dois-je avouer qu'un bourgeois aussi cossu se sert de ses dix doigts pour manger et ignore l'usage de la fourchette ? Je ne puis cependant lui en faire un crime. C'est l'habitude de n'avoir pour les bouillis et la soupe que des cuillères de bois ou d'étain et de prendre les viandes avec les doigts. On en est quitte pour s'essuyer avec un morceau de pain... pour ne pas salir les serviettes. Les rois eux-mêmes sont logés à la même enseigne que les vilains. En 1299, le roi d'Angleterre n'avait qu'une fourchette, et, cent ans plus tard, Charles V n'en possédait que six ; encore servaient-elles à des grillades de fromage au sucre (2).

Mais passons. Voici des chandeliers de laiton et quelques-uns de ces antiques calens, lampes à huile, qu'on suspendait sous le manteau de la cheminée et qui ont à peu près disparu de nos ménages provençaux. Voici encore des sabliers destinés à marquer l'heure et enfin une horloge de chambre, avec ses poids et son timbre, fort belle, bette pulchrum, ajoute dans son enthousiasme, celui qui a dressé l'inventaire.

S'il n'a pas de fourchettes, maître Durand a des serviettes, peu en vérité. Cinq seulement. Certainement, elle devaient être réservées pour les jours de fête. Mais quel assortiment de nappes ou « toualhes », les unes courtes, les autres longues, d'autres avec un dessin à la venezzie.

Que servait-on sur ces belles nappes ? Les paysans ignoraient l'usage de cet ornement et se montraient peu

(1) Abbé Féraud, op. cit. — Reillanne a longtemps possédé des gentilshommes verriers. (Archives des Basses-Alpes, série L, 4, 108.)

(2) Rambaud : Histoire de la civilisation.


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exigeants quant au menu, si j'en juge par ce qui se passait à Champtercier. Le jour de la Pentecôte, par suite d'un legs, chaque habitant recevait, pour se régaler, du pain et un plat de fèves cuites à l'huile et au lard : j'oubliais d'ajouter qu'elles avaient été préalablement bénites par le curé de la paroisse. Les notables du lieu, mieux partagés, s'installaient en public pour absorber un festin composé de chevreau rôti, de recuites et de salades. Les autres avaient la faculté de disserter sur l'appétit de chaque convive (1).

Les gens aisés soignaient davantage leur cuisine, croyez-le bien ! Ce qui frappe, d'abord, c'est l'énorme consommation d'aromates et d'épices que faisaient nos pères et les mélanges bizarres obtenus avec ces substances : poivre, gingembre, cannelle, muscade, eau de rose, safran, verjus, musc, sauge, menthe, giroflée, fenouil, hysope, anis, violette, etc.

En guise de potage, on mangeait de la bouillie de millet, de froment, de la soupe au miel, à la moutarde. Duguesclin la préférait au vin. Au moment de combattre, il se hâtait d'avaler trois soupes au vin en l'honneur des trois personnes de la Sainte Trinité. Maître Taillevent, cuisinier de Charles VII, jouissait d'une grande réputation, grâce à sa soupe dorée. Voici la recette : tranches de pain grillées, imbibées de vin, de sucre et d'eau de rose, trempées dans des jaunes d'oeuf et du safran...

C. CAUVIN.

(A suivre.)

(1) Abbé Féraud : Géographie des Basses-Alpes.


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UNE VILLE MORTE BIS-ALPINE

Il existait, au début du XVe siècle, à un kilomètre à l'est de Seyne-les-Alpes, une petite ville ou un village dont on découvre encore les traces. Bâtie sur le versant sud-ouest d'une colline haute de 150 mètres environ au-dessus de la plaine et de la rivière de Blanche, elle étageait en gradins superposés ses pittoresques et rustiques maisonnettes, vers le milieu et le bas du coteau formant avec la plaine un angle de 50 degrés ; l'altitude de la crête est de 1,369 mètres. La largeur de cette agglomération de constructions mesurait 430 mètres à la base, 200 mètres en profondeur.

Le versant de la colline, anciennement raviné par les pluies et autres causes d'érosion, se divisait en trois vallons inégaux offrant dans leur ensemble trois ou quatre plans propres à supporter des bâtisses. La cavité centrale la plus enfoncée, obstruée et comblée depuis quatre siècles par les terres et rocailles descendues de la crête, abritait sans doute un plus grand nombre de demeures que les deux vallons voisins qui se reliaient au centre du bourg par divers sentiers parallèles, presque horizontaux, de sorte que les trois vallons se trouvaient ainsi en communication permanente. Avec un peu d'imagination on peut y admettre l'existence de quatre-vingts maisons ou cabanes, qui, à raison de cinq habitants en moyenne chacune, supposent une population agglomérée de quatre cents habitants, là où de nos jours il n'y a que deux ou trois masures et pas âme qui vive, et où règne un silence qui porte à la mélancolie. C'est le sentiment qui vous envahit en présence de toutes ruines, surtout lorsque l'endroit rappelle quelque événement historique important : ainsi, la plage sablonneuse voisine du Grau du Roi, où saint Louis s'embarqua pour la Terre-Sainte,


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le manoir où naquit le terrible baron des Adrets, le château de la Bréole assiégé par le duc d'Epernon, et la ville des Baux, lamentable ruine ! Sunt lacrymoe rerum..., etc.

Dans les archives municipales de Seyne, le nom primitif de ce village est Bellovilars ; c'était donc mieux qu'un simple hameau; une sorte de gros bourg annexe de Seyne: le beau village; après sa disparition, les Seynois disaient Seyne la Belle.

Beauvillard paraît presque aussi ancien que Seyne : il en est parlé pour la première fois au XIIe siècle. Dans le serment prêté au mois de février 1146 à RaymondBérenger, comte de Barcelone, par les barons de la haute Provence, figurent trois noms de seigneurs de Beauvillard : Bertrand de Belvilar, Atenolf de Belvilar et Gaudemard de Belvilar. On ne disait plus Bellovilars, mais Belvilar. D'après le journal de Jean Lefèvre, on voit que, « le dimanche 24 septembre 1385, Madame (Marie de Blois, veuve de Louis Ier, comtesse régente) donne une lettre pro Guillelmo Maiffredi de Bellovillari, lequel, Madame constitue notaire ».

Au XVe siècle on l'appelait Beauvillard, et l'emplacement où gisent éparses ses ruines informes est aujourd'hui connu sous le nom significatif de Villevieille. Quelles furent l'origine et la durée de ce village dont l'existence n'est nullement problématique ? A quelle époque, pourquoi et comment a-t-il disparu? Pourquoi n'en est-il resté que quelques vestiges à peine, de vagues fondements dont le plan est impossible à reconstituer ? Il ne faut point attribuer sa disparition aux ravages de la guerre ni à quelque tremblement de terre. L'on a souvent répété : « Heureux les peuples qui n'ont point d'histoire ! », et ce mystérieux village, transformé aujourd'hui en nécropole, en a malheureusement une. Au Xe siècle, sans doute, fuyant devant les bandes sarrasines qui ravageaient la contrée, quelques familles durent chercher un refuge dans ces vallons riants et hospitaliers, pensant être là mieux cachées et à


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l'abri d'un coup de main, que sur le promontoire trop découvert de la colline de la Robine. Ces pauvres gens vivaient dans cette retraite, libres sous l'oeil de Dieu, presque oubliés, indépendants vis-à-vis de leur seigneurcomte fort éloigné de la vallée et ignorant peut-être leur obscure existence. La jalousie et l'ambition les perdirent.

Le quartier de Beauvillard, assez peuplé, obtint certaines immunités et ne tarda pas à constituer une communauté particulière bien distincte. Louis Ier d'Anjou, comte de Provence, leur avait accordé, par lettres patentes du 23 février 1384, la faculté que Raymond Berenger avait accordée 164 ans auparavant à la ville de Seyne : mais la reine Marie de Blois, son épouse, avait une première fois réuni Beauvillard à Seyne, par lettres du 18 septembre 1385 ; cette même reine, par une lettre de 1414, décida l'union du village à Seyne ; ce fut un fait accompli, le 21 février 1437, par le roi René. Toutefois cette union fut de courte durée.

De vives dissensions éclatèrent bientôt entre les deux localités, jusque-là distinctes, bien que très voisines.

Rappelons que sur quatre consuls le premier (plus tard le maire, à partir de 1667) était toujours de Seyne, le troisième de Saint-Pons, le quatrième un habitant de Colloubroux. C'était au consulat ou hôtel de ville, maison commune des consuls échevins, que se faisait ordinairement chaque année, au 1er janvier, l'élection des consuls. Au milieu du XVe siècle, chacune des deux localités rivales voulut dans son quartier élire les quatre consuls. Aux élections annuelles déjà des collisions avaient eu lieu; mais les fatales élections du 1er janvier 1446 surpassèrent en animosité tout ce qu'on avait vu jusqu'alors,. Les deux partis se rendirent en armes dans l'enceinte destinée aux élections : une lutte affreuse s'engagea et le sang coula.

L'affaire portée devant le Parlement, la Cour reconnut que les habitants de Beauvillard étaient les agresseurs,


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et rendit un arrêt terrible, par lequel ils devaient être expulsés de leur pays et les maisons rasées, ce qui fut rigoureusement exécuté : on peut supposer que les Seynois y aidèrent avec ardeur.

Les bannis allèrent s'établir aux bords de la Méditerranée, au sud-ouest de la rade de Toulon ; ils y fondèrent une ville qu'ils appelèrent la Seyne, « pour éterniser, chez leurs descendants, le souvenir de leur émigration et le nom de leurs oppresseurs ». Seyne, qui comptait encore, en 1820, 2,952 habitants, en 1844, une population de 2,881 habitants, en 1876, de 2,312, va en diminuant ; la Seyne compte près de 14,000 âmes.

Le lieu où se passa le drame sanglant de janvier 1446, qui occasionna l'exode des gens de Beauvillard, était l'ancien consulat situé sur la grande place, alors presque au centre de la ville, à la limite des trois quartiers urbains du Serre, du Mazel et de la Fabrerie. C'est seulement 284 ans après qu'il fut remplacé par l'hôtel de ville actuel, lequel compte déjà 174 années d'existence. Le 22 décembre 1730, étant maire et consuls (1) Jean-Baptiste Salvat, Claude Arnaud, François Allemand et Joseph Baille, fut établie la nouvelle maison de ville, quartier de la Fabrerie. Messire Balthazard Remusat, prêtre docteur en théologie, curé perpétuel de la paroisse, fut prié de procéder à sa bénédiction, ce qu'il fit avec messire Fournier, un de ses deux vicaires, en présence des consuls, de messire Jacques Arnaud, docteur en médecine, ancien premier consul, François Garcin, bourgeois, Pierre Piolle de Champflorin, commissaire, garde d'artillerie, MarcAntoine Michel, receveur, et autres notables et habitants de la communauté. « Messire Remusat, curé, a béni avec les cérémonies ordinaires tous les appartements de ladite maison de ville : en foi de ce avons signé : Remusat,

(1) Archives municipales, reg. 20.


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curé, Arnaud, Allemand consuls, Arnaud, médecin, ancien consul ».

Quelques habitants de Beauvillard demeurèrent dans Seyne : nous voyons, en effet, que, plus tard, une chapellenie fut fondée à Notre-Dame de Nazareth à Seyne, par feu Pons Bernard, du Villar de Seyne, alias de Bello Villari, vacante par la mort d'Esprit Bernard, à noble Clément Jurami, clerc, frère de noble Siffred ou Sifroy, de Seyne (1).

On a pris, à tort, les ruines qui surmonte la crête de la colline pour les restes d'anciens remparts de Beauvillard ; ces ruines sont bien postérieures. Ce qui passe pour avoir été une fortification de Beauvillard n'était en réalité qu'un fort de Saint-Pons ; on lit en effet, dans l'Histoire ecclésiastique d'Embrun, d'Antoine Albert (2) : « Il y avait aussi à Saint-Pons du temps des guerres civiles, causées par les huguenots, un château ou une forteresse, pour se défendre contre les incursions des ennemis. Il subsistait encore en 1594, huit ans après la prise de Seyne par le duc d'Epernon. La communauté fit payer alors 30 livres à celui qui avait travaillé à réparer le fort de Saint-Pons. Ce fort était bâti sur une petite élévation au haut du quartier, qu'on appelle la Ville-Vieille ».

Une visite à Villevieille permettra de voir, au sein d'une végétation désordonnée de cerisiers et de frênes, un beau chêne, un vieux cerisier dominant le coteau, un très ancien noyer, énorme végétal à demi enterré, des vignes même et des pommes de terre. A chaque pas l'on se heurte à des pans de murs très reconnaissables, bien qu'envahis par des bois de petits chênes mêlés à des pommiers sauvages et greffés ; sur le sol, des pierres

(1) Acte notarié d'Embrun, 24 mars 1505 ; archives des Hautes-Alpes, G, 3,001.

(2) Antoine Albert, curé de Seyne; Histoire géographique, naturelle, ecclésiastique et civile du diocèse d'Embrun, 1783. 2 vol. in-8 ; t. I. p. 469.


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meulières, des pierres à aiguiser se voient encore; au bas du coteau, à Chaudon, on conserve divers objets : un calen, lanterne très ancienne, une marmite conservée dans la cabane dont les pierres d'angles toutes taillées datent assurément de quatre siècles et demi. Telle ruine assez élevée s'appelle encore lou retori (l'oratoire) : fautil y voir l'emplacement de l'ancienne chapelle ?

Depuis tant d'années, le terrain a dû être mainte fois bouleversé par la main des hommes et du temps, ayant passé à de nombreux propriétaires. Ce territoire, délimitant au levant les terres de Saint-Pons, au nord, le vallon de Buesc-Oumbrous, est, depuis 1860-62, coupé par la route nationale n° 100. En 1884, le terrain appartenait à trois propriétaires. Le 6 novembre 1883, Villevieille fut acquis des héritiers Pagel, propriétaire du vallon du sud ; au milieu était Régnier, et Paul Silve, plus près de la commune de Seyne; ce dernier venait d'acheter à Pagel, la seconde partie. (Voir actes du 27 juin 1853, Remusat, notaire, pour la succession de Paul Silve : chez Me Jean Reybaud, notaire; achat par Silve des héritiers Pagel) La propriété, achetée par M. d'Arnaud-Bey, oncle du maire actuel, M. Joseph-Léandre Arnaud, fut acquise en 1884 par acte passé chez le notaire Julien, successeur de Me Eyssautier.

La bergerie actuelle a été construite par M. Arnaud sur une ruine et au moyen des pierres de taille retrouvées par ses ouvriers, qui mirent à jour, tout près de là, un bassin et deux épées enfouies à 50 centimètres sous les décombres. L'une de ces épées porte cette inscription : Au duc de Bourgogne, Ravasie, marchand et fourbisseur du Roy, Pont-Saint-Michel, à Paris; l'adresse répétée trois fois sur la lame ; l'autre très fine et souple, mais sans indication précise.

Voilà tous les détails que nous avons pu à grand'peine recueillir sur Villevieille, cette ville bas-alpine depuis cinq siècles disparue.

JACQUES DELMAS.


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UNE PAGE D'HISTOIRE BAS-ALPINE

Mouvements insurrectionnels

CONTRE LES « DROITS REIMS » (1813-1814)

Vers la fin de 1813 et au cours de l'année 1814, des soulèvements éclatèrent dans plusieurs départements du midi. Ces soulèvements prenaient leur source dans cet état d'inquiétude générale, d'indéfinissable lassitude, d'exaspération même où le gouvernement impérial avait jeté les populations par ses impôts réitérés, par les levées continuelles de conscrits (1) et par l'extension arbitraire et odieuse qu'on donnait à l'exécution de certaines lois. Ils se manifestèrent par une révolte ouverte contre l'impôt

(1) En 1813 et 1814. des recruteurs, déguisés en marchands colporteurs, parcouraient le département des Basses-Alpes, et surtout les arrondissements de Forcalquier et de Sisteron, pour ramasser les conscrits réfractaires, les déserteurs, et les conduire à la montagne de Luberon. Si grande était l'exaspération causée par les levées continuelles de conscrits qu'en peu de temps il y eut, dans la montagne, un rassemblement de 250 à 300 réfractaires. Ils soutinrent un combat contre la troupe de ligne à Oppède, le 17 février 1814. Cinq d'entre eux furent blessés. Ils enlevèrent plusieurs caisses publiques, arrêtèrent plusieurs fois la gendarmerie, puis se replièrent vers Martigues pour y joindre un autre rassemblement. Un tronçon de la bande resta dans la montagne ; un des chefs y fut pris, porteur de la liste de ses trente-six associés (y compris cinq espagnols). 23 mars 1814. Lettre du procureur d'Apt au procureur de Digne. 27 mars 1814.


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des droits réunis, vexatoire par lui-même, plus vexatoire, alors du moins, par son mode de perception. Comme toujours, en pareille occurrence, les petites divisions intestines, les mesquines querelles de clocher donnèrent leur note dans cette discordance. Mais elles ne furent généralement qu'un prétexte sous lequel se dissimulait le sens véritable du mouvement protestataire, qui fut bien, à n'en pas douter, l'insurrection contre la loi, contre le gouvernement en général et, en particulier, contre ses agents, les plus impopulaires de tous, à l'époque, les employés des droits réunis.

Notre département des Basses-Alpes s'associa à ce mouvement de protestation et prit part à la révolte. Si petite soit-elle, cette part doit être connue ; c'est un feuillet de l'histoire bas-alpine contemporaine. Nous l'écrivons documents en main, sans autre préoccupation que celle de dire vrai. Nos compatriotes ne le liront pas sans quelque intérêt.

Le premier signal partit de Manosque. Durant la nuit du 4 au 5 décembre 1813, des placards séditieux, provoquant le peuple à la rébellion, furent affichés en divers endroits de la ville. L'un d'eux placé à côté de la porte de la Mairie, et dont l'orthographe était irrégulière, par affectation sans doute, était ainsi libellé :

« O peuple, cet le temps de fraper contre ces coquin » des droits réunis, a bas les droits réunis. »

En l'absence du juge de paix, le commissaire de police et le sieur Gaudet, brigadier, rédigèrent un procès-verbal, et Jacob, procureur impérial près le tribunal de Forcalquier, se transporta sur les lieux pour informer. Onze témoins furent entendus : ils ne purent ou ne voulurent donner aucun renseignement sur les auteurs présumés du délit. Le juge de paix, secondé par la gendarmerie, multiplia les enquêtes, déploya une surveillance des plus actives ; et, s'il ne parvint pas à mettre la main sur les

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coupables, il put du moins se féliciter d'avoir fait avorter le plan des émeutiers et d'avoir entravé leurs coupables manoeuvres. Tout resta donc dans le calme.

Huit jours plus tard (12 décembre), des manifestations hostiles étaient organisées contre le sieur Laplane, receveur des droits réunis à Saint-André, avec cette aggravation que les insultes et les menaces furent accompagnées de voies de fait. En effet, la maison de ce fonctionnaire fut investie par une foule ameutée, des pierres furent lancées contre la porte et les fenêtres, les vitres volèrent en éclats. Le juge d'instruction près le tribunal de Castellane, Gaspard Paty, se transporta sur les lieux, en compagnie du substitut Fruchier, et ouvrit une enquête sur cette rébellion ouverte et sur divers vols commis dans cette commune (1).

Mais tout cela n'était rien auprès de la sédition qui éclata aux Mées, quelques jours plus tard, et qui faillit mettre toute la ville à feu et à sang, On vit là, une fois de plus, que l'effet ordinaire des divisions parmi les habitants d'une commune est de procurer, par ces divisions mêmes, des prétextes à des écarts qui sont étrangers à l'objet de ces dissensions.

Depuis longtemps des divisions locales très accentuées partageaient en deux camps les habitants de cette petite ville. Quelques hommes d'un caractère audacieux, fort exaltés et malheureusement trop expérimentés dans l'oeuvre des factions, poursuivaient d'une haine irréductible l'ancien maire et son parti. A ces dissentiments politiques venaient se joindre des inimitiés personnelles, des désirs de vengeance, des jalousies de clocher. Tout cet ensemble servit de prétexte et prépara les esprits à un soulèvement qui faillit provoquer les événements les plus fâcheux et dont le motif avéré, indiscutable, était la haine du gou(1)

gou(1) des 17, 18, 19, 20 décembre 1812


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vernement et la protestation contre l'impôt des droits réunis, l'établissement de l'octroi, l'administration forestière et l'organisation de la garde nationale.

Les troubles éclatèrent le 1er janvier 1814. De nombreux placards séditieux furent affichés et distribués dans la ville, à dessein d'en agiter les habitants, de les porter à l'insurrection, à l'assassinat. Les victimes désignées étaient, nominativement, l'ancien maire, et, collectivement, les gens de son parti et les fonctionnaires du gouvernement.

Durant la nuit du 1er au 2 janvier, des groupes séditieux parcoururent les divers quartiers de la ville pour tenir les habitants en alerte et s'essayer à la révolte. On affirmait que la prochaine revue de la garde nationale, qui devait avoir lieu incessamment, était l'époque fixée pour son départ et qu'on devait l'expédier directement à travers les Alpes sur Turin pour y garder les forts, etc., etc. Sur ces prétextes odieux et pleins d'imposture, on engageait les campagnards à se rebeller, à s'opposer par des moyens violents au payement de l'octroi, aux vexations de l'administration forestière, aux réquisitions de tous les agents du gouvernement et en particulier des employés des droits réunis. Surexcités par ces discours et par ces fausses alarmes, les insurgés, dont le nombre grossissait d'un moment à l'autre, se portèrent sous les fenêtres des maisons habitées par les divers fonctionnaires du pays, s'y livrèrent aux vociférations, aux menaces, aux injonctions réitérés d'avoir à quitter la ville sous peine d'exécution sommaire. Dès la première aube, les fonctionnaires menacés prenaient la fuite.

Dès le 2 janvier, le maire des Mées informait le préfet que des placards incendiaires couvraient les murs de sa petite ville, que des mouvements séditieux s'y manifestaient et qu'il craignait de voir la tranquillité publique gravement compromise. Le 3 janvier, le procureur impérial criminel se rendit


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aux Mées, accompagné du lieutenant de gendarmerie, Julien, et d'une simple escorte de quatre gendarmes. C'était peu, on l'avouera, pour avoir raison d'une effervescence pareille.

Dès son arrivée, le procureur s'installa à la mairie, et, de concert avec le maire, l'adjoint et le juge de paix, il s'occupa de recueillir des renseignements dans le double objet de bien connaître le caractère des mouvements qui avaient eu lieu la nuit précédente et de découvrir les auteurs des placards qui semblaient devoir être le signal de la sédition et en indiquer le but. Or, il résulta des renseignements recueillis que cette agitation était l'oeuvre de deux factieux, autrefois ennemis, aujourd'hui conjurés, tous deux agissant de concert pour combattre le maire, les partisans et fonctionnaires du gouvernement ; que l'un d'eux était, selon toute apparence, l'auteur des placards,

le chef de la sédition, et l'autre son complice. B et

C furent cités à comparaître; leurs réponses les

représentaient comme agissant de concert ; ils ne détruisirent pas les préventions qui pesaient sur eux. Néanmoins, le procureur n'osa pas les mettre en état d'arrestation et les renvoya,

Un acte énergique, en ce moment, eût sauvé la situation. Arrêter les deux factieux et les conduire à Digne sous bonne escorte, c'était jeter le désarroi dans le parti et faire avorter la sédition. Le magistrat n'osa pas aller de l'avant et céda ; c'était de la prudence.

Les factieux prirent cette prudence pour une faiblesse. Leurs chefs étaient libres ; il n'existait donc aucune charge contre eux; ils s'enhardirent de cette impunité et se prévalurent insolemment de leur force. Ce fut bien pis quand le procureur, ayant remarqué dans la foule un homme dont l'attitude plus bruyante avait attiré son attention et qui n'était qu'un agent secondaire de deux factieux, eut donné l'ordre aux gendarmes de l'arrêter et de l'amener devant lui. Un groupe se forme


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à l'instant et, menaçant, entoure Basile Bonnet, décidé à le défendre. Le gendarme chargé de l'arrêter est sifflé, hué, menacé, houspillé ; il s'éloigne. Aussitôt, l'hôtel de ville est investi par une populace de trois, cents séditieux qui conspue les magistrats ; on leur déclare qu'ils n'auront pas Basile Bonnet, qui est là, au milieu d'eux, que personne aux Mées ne sera arrêté par leur ordre, que la garde nationale ne partira pas, que d'ailleurs il y a assez de recherches faites comme cela et que l'enquête doit finir.

Bientôt, aux vociférations, aux propos insultants, aux insolences verbales succèdent les voies de fait ; d'énormes pierres sont lancées violemment contre les fenêtres de la maison commune; les magistrats et les gendarmes ont à peine le temps de se barricader ; ils sont les prisonniers de l'insurrection. Depuis 3 heures 1/2 du soir jusqu'à 5 heures, l'attroupement qui occupait les abords de la mairie ne cessa de proférer des cris et des menaces, et les insurgés, grâce à la nuit qui arrivait, auraient peut être poussé plus loin leurs excès sans l'intervention des sieurs Thézé et Martel fils, qui, nouvellement établis aux Mées, étrangers à l'esprit de parti qui divisait la population, firent entendre des paroles de calme et parvinrent à disperser l'attroupement. A 5 heures, les abords de la mairie furent libres et les prisonniers se hâtèrent d'en sortir pour se rendre à l'auberge.

Tout paraissait calme maintenant ; le magistrat instructeur et les gendarmes achevaient tranquillement leur repas du soir à l'auberge du sieur Esmiol (7 heures 1/2), lorsque celui-ci vint les avertir que les séditieux, au nombre d'une centaine environ, venaient de pénétrer dans l'écurie, qu'ils étaient munis de pierres, de gros bâtons, peut-être même d'armes cachées. Il avait à peine achevé que Basile Bonnet se détache de l'attroupement, et, plein d'audace, vient sommer le procureur et les gendarmes de quitter là ville sur le champ. Le magistrat s'adresse alors à la foule,


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fait entendre aux séditieux le langage de la modération et parvient à les décider à évacuer la remise. Esmiol s'empresse de barricader sa porte.

Cette solution pacifique ne satisfaisait pas les deux agitateurs qui fomentaient la sédition. Le coup était manqué ; ils le reprennent en sous main. Avant que cette populace ne se sépare, ils jettent dans ses rangs un nouveau sujet d'émeute ; ils font croire, ils persuadent que l'ordre vient d'être donné de faire venir durant la nuit plusieurs brigades de gendarmerie pour arrêter et incarcérer les principaux manifestants, que leurs familles seront ruinées, etc., etc.

Il n'en fallut pas davantage. Une heure s'était à peine écoulée depuis la première sommation, que les séditieux se présentent de nouveau et en plus grand nombre que la première fois ; ils enfoncent à coups de pierres la porte de l'écurie, entrent en foule en criant, s'emparent de la carabine qu'un gendarme y avait imprudemment laissée et signifient au procureur et à son escorte d'avoir à quitter immédiatement la ville des Mées ; à cette condition, ils promettent de ne se livrer à aucune voie de fait et de respecter les magistrats de la ville ; sinon

On ne conçoit guère qu'une sédition puisse avoir des caractères plus graves, à moins qu'on eut égorgé les magistrats et les gendarmes. En tout cas, il eût été hasardeux de vouloir calculer jusqu'à quel point auraient été poussées les violences si le procureur, refusant d'obtempérer, avait voulu faire usage du peu de force qu'il avait à sa disposition. Il subit donc la capitulation que la nécessité lui imposait et ordonna immédiatement le départ en présence de l'attroupement qui en parut satisfait. Il était environ 10 heures du soir. (4 janvier.)

Les événements postérieurs démontrèrent jusqu'à l'évidence que les insurgés n'étaient pas disposés à exécuter les conditions de la capitulation qu'ils avaient imposée à


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l'autorité judiciaire et à la force armée. Leur conduite, durant la nuit du 4 au 5 janvier, fut celle d'un ennemi victorieux qui est resté maître du champ de bataille, et il y a tout lieu de croire que, s'ils n'eussent cédé, le magistrat et les gendarmes auraient été victimes de leur fermeté et de leur résistance.

En effet, après leur départ, l'attroupement déjà fort considérable s'augmenta encore de sept à huit conscrits et d'une douzaine de femmes qui encourageaient les séditieux. Précédée d'un meneur monté sur un cheval blanc, la foule se porta à la maison des employés de la régie pour les faire (1); parce que, disait l'un, on lui avait fait payer six louis pour une légère contravention ; parce que, disait un autre, les employés pressuraient le peuple et gardaient l'argent pour eux, etc. Les contrevents de la maison Martel sont enfoncés à coups de pierres ; ceux de la maison Esmiol sont enlevés ; le nommé Bouteille roule à terre assommé d'un vigoureux coup de gourdin que lui porte Barras. De là, les séditieux vont investir la maison de Borrelly, se répandent en menaces, enfoncent les portes et le somment de se montrer. Apprenant qu'il a pris la fuite, ils vont épuiser leur rage sur ses propriétés ; son jardin est envahi, les clôtures sont brisées, les murs gravement endommagés, les arbres coupés et mutilés, et ces forcenés ne se séparent, le 5 janvier au matin, qu'après avoir manifesté leurs criminelles intentions d'une manière aussi atroce que peu équivoque, en plaçant une bière à la porte de sa maison.

Il y avait lieu de craindre que la contagion gagnât les environs, et que le mouvement insurrectionnel qui venait d'éclater aux Mées ne trouvât quelque écho dans

(1) On ignorait encore, à ce moment, que les employés avaient pris la fuite ; on les croyait cachés dans leur maison.


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les communes voisines. Mezel commençait de s'agiter et préparait une sédition dans les mêmes formes et basée

sur les mêmes motifs. B A. et A J. s'y rendaient

pour organiser le mouvement, lorsqu'ils furent arrêtés : les placards et les lettres dont ils étaient porteurs ne permettaient aucun doute sur la nature et sur le but de leur voyage.

Il fallait agir promptement et hardiment.

Le préfet des Basses-Alpes écrivit immédiatement à S. E. le prince d'Esling et au général divisionnaire pour demander l'envoi d'un détachement de troupes dans le département.

Bien qu'à ce moment, toutes les troupes disponibles des Alpes-Maritimes, des Bouches-du-Rhône et du Var eussent été dirigées vers Lyon, le général Dumuy, commandant la huitième division militaire, donna l'ordre de faire marcher douze brigades de gendarmerie et cinquante hommes de troupe de ligne sur la ville des Mées, pour y rétablir manu militari les fonctionnaires publics qui avaient été contraints de quitter leur poste.

Mais, la mobilisation de cette force armée prenait du temps et il importait d'agir vite.

Aussi, en l'absence de troupes régulières et en attendant leur venue, le préfet Duval fit appel à la bonne volonté des habitants de Digne. Sur son invitation, soixante hommes de la garde nationale se joignirent aux brigades de Digne et de Malijai et marchèrent sur les Mées, dont ils occupaient toutes les avenues dès 5 heures du matin. (11 janvier.)

Ce même jour, le préfet, le procureur, les magistrats de première instance, partis de Digne la veille au soir, vers 11 heures, arrivaient aux Mées, s'installaient à la mairie, rétablissaient à leur poste tous les fonctionnaires et agents du gouvernement. Puis, procédant aux informations sur les événements qui s'étaient produits du 1er au 5 janvier, ils faisaient saisir et traduire à Digne


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les rebelles les plus signalés (1), tandis qu'ils écrivaient au commissaire général de la police à Marseille d'avoir à arrêter, chez l'ex-général Peyron, ci-devant brasseur à Apt, actuellement à Marseille, le nommé Basile Bonnet, son neveu, qui, disait-on, s'y était réfugié.

Inutile de dire que cette fois tout fut calme dans la ville, et que le procureur impérial Vallet, son substitut Maurin, le juge d'instruction purent instrumenter du 12 au 20 janvier sans être aucunement molestés ni menacés.

A la date du 29 janvier, le préfet Duval prenait l'arrêté suivant :

" Vu la sédition qui a éclaté le 1er de ce mois » dans la commune des Mées, à la suite de laquelle des » attroupements se sont portés : 1° à la rébellion, à des « outrages et à des menaces contre le magistrat qui " informait sur les lieux et contre la force armée dont il » était assisté ; 2° à des excès et à des ravages contre le » domicile et la propriété de quelques personnes ;

" Considérant, que si les frais du déplacement de la force

" armée et le montant des dommages doivent retomber « définitivement à la charge des coupables qui seront » convaincus et punis comme les auteurs et complices de » la sédition, il ne serait pas juste de laisser à la charge

" de quelques particuliers les avances de la dépense ou » de la réparation du dommage qu'ils ont faite ou feront, » d'après les ordres de l'administration ;

» Considérant qu'à l'exception du maire, de l'adjoint et » d'un petit nombre de bons citoyens qui se sont montrés

" disposés à réprimer la sédition et à protéger l'autorité, » la généralité des habitants a pris part à la sédition ou

" doit supporter la responsabilité des excès auxquels se

(1) Les individus arrêtés et traduits à la prison Saint-Charles, à Digne, sont au nombre de seize, d'après la liste officielle que nous possédons.


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» sont livrés les séditieux, lorsqu'ils étaient présents dans » la commune et lorsqu'ils pouvaient et devaient les faire » rentrer dans l'ordre en se ralliant à l'autorité ;

» Arrête : » La répartition faite entre les habitants de la ville des » Mées, désignés dans le rôle qui précède du montant de » la dépense et du dommage occasionné par la sédition » qui a éclaté le 1er et qui s'est manifestée jusqu'au 10 » de ce mois, est rendue exécutoire pour la somme de » 2,420 fr. 60 c, laquelle sera recouvrée, même par voie de » contrainte comme les contributions, dans les vingt» quatre heures de la remise qui en sera faite au percep» teur

» Digne, 29 janvier 1814.

» Le Préfet, signé : DUVAL. »

En même temps qu'il rendait exécutoire ce rôle extraordinaire de la répartition de la susdite somme, le préfet informait le procureur que, lors du jugement des auteurs et complices de la sédition, il aurait à conclure contre eux à la condamnation du payement de cette somme en sus des autres peines qui pourraient être prononcées, si le cas y échoit.

Des seize prévenus détenus à la prison Saint-Charles, deux avaient été élargis ; les autres attendaient impatiemment qu'il fut statué sur leur sort. Les lenteurs de la procédure permirent d'attendre le bouleversement politique qui amena l'abdication de Napoléon et le rétablissement des Bourbons. 14 avril 1814 (1).

(1) Le 19 mars 1814, une lettre anonyme, partie des Mées, adressée au procureur, dénonçait un grand nombre do coupables qui vivaient encore en liberté, « tandis que les innocents gémissaient dans les fers ». On citait des


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Les détenus des Mées devaient largement bénéficier de cet événement ; il suffisait de faire ressortir avant tout le caractère politique de l'insurrection ; le procureur n'y manqua point. Le 17 avril, demandant son avis au procureur général sur le cas des insurgés des Mées, il lui disait : « Les heureux événements qui viennent de nous » rendre au souverain légitime, ne doivent-ils porter » aucun tempérament aux poursuites dirigées contre les » individus des Mées, prévenus de rébellion contre l'auto» rité de l'ex-empereur, et qui gémissent depuis quatre " mois sous la main de la justice? »

Sans admettre l'impunité absolue des coupables, le procureur indique les tempéraments qu'il lui paraît bon de prendre « pour se conformer aux sentiments de bonté, » de douceur, de clémence, que manifestaient dans tous » leurs discours les augustes princes qui reprennent les » rênes du gouvernement français ». Et voici quel est son plan : réduire le nombre des prévenus à trois ou quatre contumaces des plus mal famés ; atténuer le caractère de la sédition et renvoyer les détenus en police correctionnelle. « A la vérité, dit-il, les dispositions du code » pénal (articles 209 et suivants) sont un obstacle à ce » plan ; mais, en diminuant le nombre des rebelles, on » peut se sauver dans la deuxième partie de l'article 211, » et considérer la plupart des personnes réunies dans la » rue comme ayant été attirées par le bruit et amenées » par la curiosité. »

« Le renversement des murs de clôture, poursuit-il, est » une autre difficulté. » Notre procureur retors l'éludera en éliminant les mots « détruits et renversés », en représentant la chose comme un DÉGAT, et la réclusion se trouve

faits, on nommait les témoins, on rectifiait les dépositions reçues, on voulait donner une autre orientation à la procédure, faisant entendre au magistrat qu'il avait été trompé. Le procureur ne tint aucun compte de ce factura.


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ainsi remplacée par une peine correctionnelle. Et voilà ; ce n'est pas plus malin que ça , quand on sait jongler ! (1).

Cette façon d'interpréter la loi, pour l'éluder ou pour créer des atténuations, est, sans doute, très suggestive. Nous nous abstiendrons de la commenter.

La chambre du conseil du tribunal de première instance poussa plus loin encore l'indulgence. Sur les conclusions du substitut, qui remplissait les fonctions du ministère public (2), et sans attendre l'avis du procureur général, elle renvoya acquittés, purement et simplement, tous les prévenus, sans différence, restriction ni exception, les considérant « comme des révoltés contre la tyrannie qui » vient d'être si heureusement détruite ».

Cette amnistie complète, sans condition, ni restriction, cette absolution, excessive de sa nature, contraire aux attributions de l'autorité qui se la permettait, et revêtant la forme d'une justification mensongère, s'expliquait par bien des causes, et notamment par l'incertitude où se trouvaient les magistrats dans ces circonstances critiques, et par l'état d'effervescence que faisait naître au sein de la population des Mées la longue prévention des détenus.

(1) Dans sa lettre du 11 janvier au procureur général, ce procureur n'était pas aussi accommodant : « La justice, disait-il pompeusement, ne doit point « connaître les transactions, surtout envers les chefs. » Et il demandait une répression prompte et sévère.

(2) Ce substitut nommé Clément, était originaire des Mées et y possédait des propriétés. Il fut placé, par la discussion, dans l'alternative ou de donner lieu à la continuation des poursuites contre tous les prévenus, s'il ne requérait pas le renvoi de tous, ou de les voir renvoyer tous s'il y concluait. Originaire du pays, porteur d'un bon coeur, il voulut bien ne plus voir dans le moment, que des révoltés contre la tyrannie qui venait d'être si heureusement détruite, et il conclut à l'élargissement pur et simple de ses compatriotes malheureux.


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Il n'y avait pas moins impunité complète, impunité contraire aux lois, à l'intérêt public, à celui des particuliers ; impunité monstrueuse, puisqu'elle était accordée par ceux même qui devaient punir ; impunité dangereuse, puisqu'elle n'était réglée par rien, restreinte par rien ; impunité pernicieuse au point de vue moral, elle le fut même au point de vue pécuniaire à l'égard de personnes qui n'avaient nullement lieu de s'y attendre. Les victimes de la sédition, les divers fournisseurs qui avaient avancé des vivres à la force armée avaient retiré les indemnités auxquelles ils avaient droit. Ces indemnités, un jugement devait les mettre à la charge des auteurs et complices de la sédition; mais les auteurs et complices ayant été élargis purement et simplement sans condition, cette somme de 2,420 francs resta à la charge du trésor, et, de cette façon, une partie de cette indemnité fut payée par les paisibles propriétaires qui avaient été les victimes d'une émeute restée désormais impunie et couverte du voile d'une amnistie absolue.

Toutes ces hésitations, toutes ces lenteurs de la justice à poursuivre les détenus des Mées favorisèrent, dans une certaine mesure, le développement du mouvement insurrectionnel dans nos Alpes.

M.-J. MAUREL. (A suivre.)


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COMPTES DU RECEVEUR

DE LA VICOMTE DE VALERNES (1401-1408)

Les livres de comptes, de même que les livres de raison des siècles passés, sont des documents du plus haut intérêt pour l'histoire locale.

D'autant plus précieux qu'ils se rapportent à une époque assez anciennne et qu'ils concernent un pays très pauvre en archives et en papiers de famille, les comptes de la vicomte de Valernes ont, en outre, une valeur particulière par le nombre et la variété des renseignements authentiques et précis consignés dans leurs pages, non seulement sur la vie privée et les droits seigneuriaux d'une des plus grandes maisons provençales, mais encore sur l'économie domestique, l'état des personnes, les moeurs, l'agriculture, les salaires, etc., au moyen âge, dans cette partie reculée de la haute Provence.

Il nous a paru utile de signaler aux chercheurs cette nouvelle source de matériaux inédits et de la faire connaître par de nombreux extraits précédés de quelques notes sur les points les plus saillants et les plus curieux de ces documents pleins d'intérêt.

Les manuscrits.

Les comptes de la vicomte de Valernes qui nous sont parvenus forment deux registres couverts en parchemin, du même format in-4°, 0m,20 sur 0m,30 en papier de chiffe vergé portant le filigrane de la croix pommettée. Le premier, de quatre-vingt-neuf feuillets, renferme les exer-


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cices 1404 et 1402 (1) ; il fait partie de la collection des manuscrits de M. Esmieu, des Mées, qui a bien voulu nous le communiquer; le second, de soixante feuillets, découvert tout récemment, contient les exercices 1407 et 1408.

Ce sont les « raisons » 7e et 8e, 13e et 14e de la gestion de « Me Durand Pierre-Isnard, receveur des droits de la vicomte de Valernes pour magnifique seigneur Raymond, comte de Beaufort, vicomte de Valernes ».

Le texte est en latin décadent de l'époque, émaillé de néologismes empruntés à la langue vulgaire avec quelques mentions en provençal que nous avions relevées, ainsi qu'une lettre en français.

Les comptes de Me Pierre-Isnard, établis pour une année à partir du 1er mai, sont tenus avec beaucoup de soin. Les recettes et les dépenses les plus minimes, enregistrées jour par jour avec un grand luxe de détails et totalisées après chaque feuillet, sont accompagnées souvent, pour leur justification, de quittances, de lettres et, parfois aussi, de réflexions présentées sous une forme familière, qui donne à ces manuscrits le caractère et l'attrait des livres de raison.

Abréviations.

I, II et les chiffres qui suivent = 1er, 2e registres et leurs folios ; fl. = florin ; s. = sou ; d. = denier ; gr. = gros.

La vicomte de Valernes.

La terre de Valernes et les divers lieux qui formaient la vicomte avaient été donnés à Guillaume Rogier, chevalier,

(1) Nous avons extrait la plus grande partie des notes de ce registre, qui renferme de nombreux renseignements sur tous les lieux de la vicomte; tandis que celui de 1407-1408 concerne plus spécialement les Mées.


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seigneur de Chambon, comte de Beaufort (1), et de la Motte (2), frère du pape Clément VI, par les lettres patentes du 30 mars 1345 et du 5 septembre 1347 (3) de Jeanne, reine de Jérusalem et de Sicile, comtesse de Provence, reconnaissante des bienfaits et de l'appui de ce souverain pontife. Toutefois, d'après certains auteurs (4), l'érection de cette terre en vicomte n'aurait eu lieu qu'en juillet 1350. Nous n'avons pas pu découvrir ce titre dans les archives de la cour des comptes de Provence : mais l'époque de cette érection est à peu près déterminée par les lettres patentes de Louis et de Jeanne, comte et comtesse de Provence, du 13 juin 1353 (5), portant confirmation des donations précitées en faveur du même vicomte de Beaufort, dans lesquelles il est dit : que ce seigneur a été depuis peu investi du titre de vicomte de Valernes : castrum de Valerna, de quo eumdem comitem honore et titulo vicecomitatus providimus noviter insigniri. Cet acte important fait connaître les castrum qui composaient alors la vicomte : Valernes (6), Bayons (7), Vaumeilh (8), la Motte-du-Caire (9), Bellaffaire (10), Gigors (11), le Lauzet (12), les Mées (13), Mezel (14), Entrevennes (15) et le Castellet (16). Toutes ces « terres et châ(1)

châ(1) terre de Beaufort (Maine-et-Loire) avait été érigée en comté, en 1346 par Marie de Flandres, veuve de Robert, comte d'Auvergne.

(2) La Motte en Anjou (Maine-et-Loire), commune de Varennes-sousMonsoreau.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône. B. 1431, fos 1 et 3.

(4) P. Anselme, Histoire généalogique, t. VI, p. 316. — La Chesnay, t. II. — Robert de Brianson, Etat de la Provence, t. I, p. 223.

(5) Archives des Bouches-du-Rhône. B, 1431, P 5, vidimus du 22 janvier 1383. — E. de La Plane, Histoire de Sisteron, t. I, p. 126, dit que, d'après les archives du château de Valernes, cette érection aurait eu lieu en 1352.

(6, 7, 8, 9, 10, 11) Communes de l'arrondissement de Sisteron (Basses-Alpes).

(12) Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Barcelonnette (Basses-Alpes).

(13, 14, 15, 16) Communes de l'arrondissement de Digne (Basses-Alpes).


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teaux », sauf le Lauzet, figurent encore dans les comptes de 1401 à 1408, parmi les possessions des comtes de Beaufort, qui les conservèrent intégralement, comme le prouvent les dénombrements passés en là cour des comptes (1), jusqu'en 1579, époque à laquelle eut lieu, sous Marc de Beaufort, le démembrement de ce fief. La seigneurie de Valernes, à laquelle le titre de vicomte resta attaché, appartint ensuite successivement aux familles de Mas de Castéllane, 1599 (2), de Lenfant, 1672 (3), et de Bernard, 1717 (4).

Le vicomte de Valernes et la vicomtesse douairière de Beaufort.

Le premier vicomte de Valernes, Guillaume Rogier II, comte de Beaufort, frère du pape Clément VI et père de Grégoire XI, appartenait à cette ancienne et puissante famille du Limousin, aujourd'hui éteinte, d'où sont issus les vicomtes de Turenne, les comtes d'Alais, les marquis de Canillac, les barons de Montboisier, etc. Dans son contrat de mariage (5), 9 novembre 1363, avec Catherine de la Garde, sa troisième femme (6), il avait solennellement promis de donner aux enfants qui naîtraient de ce mariage « tous les biens qu'il possédait et qu'il possèderait dans les comtés de Provence et de Forcalquier ». Quelques années plus tard, le 23 août 1379 (7), il ratifiait cette promesse dans l'acte d'émancipation de Raymond de Beaufort, le seul enfant né de cette union, auquel il donna

(1) Archives des Bouches-du-Rhône. B, 769, 788.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône. B, 1002.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône. B, 811.

(4) Archives des Bouches-du-Rhône. B, 807.

(5) Archives des Bouches-du-Rhône. B, 1431, f° 39.

(6) Il avait épousé en premières noces Marie Chambon, mère du pape Grégoire XI, et en secondes noces Guérine de Canillac.

(7) Archives des Bouches-du-Rhône. B, 1431, f° 43.

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entre autres biens la vicomte de Valernes et la riche seigneurie de Saint-Rémy (1) avec ses dépendances.

Raymond de Beaufort, prêtait hommage au comte de Provence pour ces terres en 1385. Il posséda jusqu'en (1420 2), et c'est à lui que se rapportent les comptes du receveur D. Pierre-Isnard. Le comte ne paraît pas avoir demeuré à Valernes dans les périodes de 1401-1403 et 14071409. Il résidait presque continuellement à Paris, où un messager allait lui porter, plusieurs fois dans l'année, diverses sommes provenant des revenus de la vicomte et s'élevant en moyenne à 400 écus d'or annuellement. Il ne prenait d'ailleurs part aux affaires de son fief que dans certaines circonstances exceptionnelles: baux généraux, procès importants, etc., et laissait entièrement le soin de l'administration de ses biens à sa mère, la comtesse douairière de Beaufort : Catherine Adhémar de la Garde, fille de Lambert Adhémar, seigneur de la Garde, Montélimar, etc., et de Douce Gaucelin de Graveson, de cette " illustre famille d'Adhémar, la plus ancienne et la principale du royaume », au dire des nobiliaires. Son nom figure à presque toutes les pages des comptes, où l'on rencontre à chaque instant les traces de la vie active, presque austère et du caractère noblement désintéressé de cette grande dame provençale, uniquement préoccupée des intérêts de son fils. Nous la voyons dans l'exercice de ses droits seigneuriaux, parcourir à clos de roussin, les divers lieux de la vicomte, faisant réparer les fortifications, veillant à la sûreté du fief et à la perception des revenus. Nous la trouvons encore dans son château de Valernes, tantôt noble châtelaine, entourée de la noblesse locale, de ses familiers, de ses serviteurs, recevant la visite de hauts personnages ; tantôt simple maîtresse de maison, s'occupant des moindres, des plus humbles détails du ménage et

(1) Chef-lieu de canton des Bouches-du-Rhône. (2) Le P. Anselme, loc. cit.


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de la campagne, car rien ne se faisait sans son ordre et son commandement : jussu et ordinatione domine comilisse.

Au château de Valernes, elle tenait seule les clefs des greniers placés au-dessous de sa chambre et dans lesquels on concentrait tous les grains provenant des terres et des redevances seigneuriales des divers lieux de la vicomte (I, 6), les Mées excepté. Elle seule faisait vendre « l'annone », le froment, avec lequel elle réalisait les sommes d'une certaine importance pour envoyer au vicomte, son fils. Le receveur ne pouvait faire sortir du grenier des Mées, dont il avait charge, le moindre grain sans l'autorisation expresse de la comtesse, donnée par lettres munies de son sceau et insérées à l'appui des comptes (II, 34). La châtelaine, d'ailleurs, ne disposait personnellement d'aucun fonds : un jour, pendant une courte absence du receveur, elle dût emprunter à messire Guillaume Monidol, prêtre chapelain de Valernes, deux florins pour payer un achat fait à un chaudronnier de passage (I, 22). Elle recevait jour par jour l'argent de ses petites dépenses personnelles : ses offrandes à l'église par exemple (I, 42, 85 v°, etc.), et rendait compte en détail des sommes qui lui avaient été remises pour les dépenses du château de Valernes pendant le séjour annuel du receveur aux Mées : accessl ad locum de Medis... et domina comitissa fecit interdum fieri sumptus domus, quos reddidit in una cedula.. (I, 85).

Agents principaux de la vicomte.

Noble Etienne Astruc, viguier (1) de la vicomte (vicarius

(1) D'après les données de nos manuscrits, viguier doit s'entendre ici dans le sens de remplaçant du seigneur et non dans celui d'officier de justice qu'il avait d'habitude.


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vice comitatus), avait, après la comtesse, la plus grande part à l'administration du fief, lieutenant du seigneur (locuntenens dornini), dont il tenait les pouvoirs les plus étendus, il assiste en cette qualité aux conseils généraux tenus à Aix devant le roi, en décembre 1401 et en août 1408 (I, 27 v°, II, 50). 11 le représente dans tous les procès, exerce en son nom les divers droits seigneuriaux en l'absence de la comtesse ; il est alors entièrement chargé des affaires, ordonne les dépenses, dispose des fonds. Du château de Valernes, il rayonne continuellement sur tous les points de la vicomte où l'appellent les intérêts de son maître. Ses nombreux frais de route témoignent de son incessante activité. En 1407, il est qualifié de damoiseau (domicellus).

Me Durand Pierre-Isnard (1), notaire, l'auteur des comptes, receveur général (receptor generalis) de la vicomte, centralisait entre ses mains les revenus en argent du fief et réglait toutes les dépenses sans exception. Comme l'indiquent les numéros qu'il donne à ses comptes, il avait exercé sa charge sans interruption de 1395 à 1408. Il fut, à cette dernière date, nommé bailli des Mées (II, 37) et chargé seulement du recouvrement des droits seigneuriaux de cette ville, de Mezel, d'Entrevennes et du Castellet; « car, dit-il, je ne puis plus me transporter, même à cheval, dans les autres lieux de la vicomte ».

Noble Fasy (Fasius) Bernard, écuyer, serviteur particulier du vicomte (servitor dominï), chargé des missions de confiance. C'est lui qui allait ordinairement à Paris, porter à son maître, des lettres et ses revenus. Il le représente parfois pour affermer les droits seigneuriaux (I, 7 v), et remplace la comtesse au château de Valernes pendant son absence. Il était originaire de Bellaffaire, où il habitait.

(1) Il était probablement originaire de Mezel, où il possédait des biens (II, 36) et des homonymes.


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Nous ne trouvons dans les comptes aucune mention concernant les salaires de ces trois agents. Le vicomte de Valernes devait les rémunérer directement par des dons de terres ou d'autres faveurs. Il écrit à sa mère, la comtesse douairière, « de deslivrer à Astruc alcunes vignes et terres », en attendant qu'il soit à Valernes où « l'on s'acquittera envers lui et les autres qui ont servi le mieux que l'on pourra » (I, 71 v°).

Me Jean Isoard, juge d'appel du vicomte (judex appellationum domini), 1401-1402 (I, 42 v°).

Juges ordinaires des divers lieux de la vicomte.

Me Pierre Gille (Egidii), 1395-98.

Me Raynaud Chantelme, avocat de Sisteron, 1399 1405.

Me Jacques Arpilhe, notaire de Sisteron, 1406.

Me Raynaud Chantelme, 1407.

Me Jacques Arpilhe, 1408.

Baillis.

Bayons : Me Guillaume Bonnet, notaire, 1401-1402.

Bellaffaire : Guillaume Ortolan, 1407-1408.

Castellet et Entrevennes : Isnard Former, 1401-1402,14071408.

Les Mées : Me Georges Barrai, 1401 ; Bertrand d'Ayrolles, 1402 : Durand Pierre-Isnard, 1407-1408 ; Jean Laugier, vice-bailli, 1407-1408.

Mezel : Raymond Sconte (Sconti), 1401-1402, 1407-1408.

Valernes : Me Jean Piole, 1407.

Personnel du château de Valernes (1401-1408).

Jean de Liboys écuyer de la comtesse, (scutifer domine).

Messire Jean Saufrignon, « prêtre du diocèse de Tulle,

notaire apostolique », probablement chapelain du château.


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Messire Jean Monidol, chapelain, 1407

Messire Pierre Salamon, prêtre, intendant, 1401.

Antoine de Jarjayes, intendant, maître d'hôtel, 1402.

Pierre de Rougemont, intendant, maître d'hôtel, 14071408.

Serviteurs, domestiques (famulus, mango) : Rostang Trians, Pierre Ciborn, Monet Chaston, Jacques Bastard (1401-1402). Isnard Arnaud, Bertrand Martin (1407).

Messagers et commissionnaires ordinaires : Guillaume Rauquet, Pierre Mote, Hugues Pagnon, Monet Roméiac.

Femmes de compagnie (domicelle) de la comtesse : Antoinette, fille de feu noble Louis de Thomas, de Bayons, Elis, Catherine, Gaufride 1401-1402 ; Aygline, 1407; servantes (ancille) : Jordane, Alasie Martin, 1401-1402 : Astruge, Alasie Richier, 1407.

Deux bergers, trois bouviers, un porcher, un laboureur, un jardinier, un muletier, deux ou quatre palefreniers, suivant les saisons.

A ce personnel, qui demeurait toute l'année au château, on adjoignait encore des journaliers et des ouvriers agricoles pour les semailles, la moisson, la culture de la vigne, la fenaison, les vendanges et autres travaux extraordinaires des fermes, soit à Valernes, soit aux Mées et à Bellaffaire, dont il sera question ci-après.

Personnel du château des Mées.

Châtelains : Laurent Bermond, 1401 ; Etienne Kaolin. 1401-1402.

Capitaines : Pierre Bernard 1401 : Pierre de Sertorio, 1402.

Gardes : Guillaume Saléte, Jacques Montanier, Pierre Rafin, Pons Rasin, 1401-1402 ; Elzéar Sourribes, Pierre Boy. Messires Raymond Gui, Pierre Salamon, prêtres, 14071408.


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Familiers du château de Valernes. — Noblesse.

Le château de Valernes, rendez-vous de la noblesse de la vicomte et des environs, avait aussi ses familiers, hôtes assidus de la maison, qui entouraient la comtesse et lui venaient en aide dans les circonstances difficiles ou pour les affaires importantes : son frère, Baudon d'Adhémar (1), son neveu, Louis de la Garde (2), Pierre de Sertorio, des Mées, Guigon Flotte, de Malijai, etc., et plus particulièrement le sieur d'Eoulx (3), en relations fréquentes avec la châtelaine (I, 20, 67, etc.). Sur son invitation, il vient s'installer au château pour recevoir la présence de Tarente (I, 40 v°). Il prête cent écus pour envoyer au vicomte à Paris (I, 62), qui le charge de traiter de la ferme générale de la vicomte.

Vie au château.

Visites. — Faits importants. — Le dimanche 17 juillet, le chevalier d'Agout et Frère Jean de Ministrolio sont venus dîner au château avec la dame comtesse (I, 42 v°).

Août 1401. — Fasy Bernard et le receveur Pierre-Isnard vont porter à Me Georges Barrai, notaire, les lettres de provision des offices de bailli et greffier des cours vicomtales des Mées, d'Entrevennes, du Castellet et de Mezel, et l'installer aux Mées dans ces fonctions, par ordre et au nom de la comtesse de Beaufort (I, 22).

Le mercredi, 7 septembre, veille de Notre-Dame, noble

(1) Reybaud (dit Baudon) d'Adhémar, sieur de Saint-Gervais, Montfroc, Curel, Saint-Vincent-de-Noyers. (Pithon-Curt.)

(2) Louis d'Adhémar, sieur de La Garde, Montélimar, etc., fils d'Hugues et de Mabile du Puy.

(3) Jean de Raymondis.


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Baudon d'Adhémar, frère de Madame, avec ses serviteurs et cinq roussins, est venu coucher à la maison de Valernes, où il est demeuré en compagnie de sa soeur, le lendemain et le jour suivant (I, 43 v°).

Novembre 1401. — Prestation de serment d'Etienne Raolin, nouveau châtelain des Mées, en présence du viguier Astruc et du bailli G. Barrai, délégués de la comtesse (I, 24 v°). '

16 décembre, le viguier Astruc est allé à Aix assister au conseil royal, sur l'ordre du prince, frère du roi (I, 27 v°). Le 28 janvier 1402 (N. S.), il est arrivé à Valernes un huissier de notre seigneur le roi, appelé Draguignan, porteur d'un édit qui enjoint aux nobles et vassaux possesseurs de terres en Provence d'exhiber leurs titres dans un délai de trois mois, à peine de confiscation. Astruc lui a donné trois gros que je lui ai rendu (I, 70 v°). Voyage du prince de Tarente dans la vicomte. — « Le lundi 3 avril 1402, le seigneur prince de Tarente (1), frère de notre seigneur le roi, vice-roi, venant de la cité/ de Riez et allant à Digne, passa par Mezel, où il dîna avec ses gens, au nombre de cent vingt à cent quarante cavaliers environ. » ; Astruc, le viguier, était là pour le recevoir et tous les frais de séjour du prince furent payés avec les revenus du vicomte par son bailli de Mezel (I, 30 v°).

« Le samedi, 15 avril, Astruc, sur l'ordre de Madame, se rendit à Bellaffaire, au-devant du prince, qui, venant de Seyne, s'arrêta pour dîner à Gigors et le même jour alla souper et coucher à la Motte, où la comtesse lui envoya un lit du château de Valernes », prenant à sa charge toutes les dépenses du prince et de sa suite dans les divers lieux de la vicomte (I, 31).

(1) Charles du'Maine, frère de Louis II, comte de Provence, roi de Jérusalem et de Sicile.


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« Le dimanche 16 avril, le prince, après avoir passé la nuit à la Motte, fait route vers Sisteron, et s'arrête pour déjeuner sur les bords de la Sasse, en face de Valernes. La comtesse lui fait présent de deux chevreaux pour ce repas » (I, 47).

« Le dimanche 23 avril, la comtesse de Beaufort se rendit à Sisteron, pour visiter le prince de Tarente. Elle était accompagnée d'une suite de seize à vingt cavaliers, parmi lesquels : le seigneur d'Eoulx, nobles Guillaume de Turriers, Provincial de Vallavoire, et son épouse Rogier de Vaumeilh, Raymond de la Motte, le sieur de Venterol et plusieurs autres seigneurs » (I, 47 v°).

« Le mardi 25 avril, le seigneur d'Eoulx et le maître d'hôtel du prince sont venus à Valernes s'entendre avec la comtesse pour les préparatifs de la réception de ce grand personnage au château » (I, 40).

« Le samedi 30 avril, le prince de Tarente, avec ses gens en grand nombre, vint dîner au château de Valernes avec la comtesse et le seigneur d'Eoulx » (I, 47 v°.)

Bruits de guerre. — Voyages, etc. — « Le 3 août, Boniface Bonnefoy, marchand de Castellane, et Raymond Bastier, marchand de Digne, arrivèrent à Valernes, pour traiter de la ferme de la vicomte. La comtesse, de concert avec le sieur d'Eoulx, leur consentirent un bail de tous les droits seigneuriaux de Vaumeilh, la Motte, Bellaffaire, Bayons, Entrevennes, le Castellet et Mezel, pour trois années, moyennant mille écui. Cet acte fut envoyé à Paris, au vicomte de Valernes, qui refusa de l'approuver, (I, 65.) 14 août. La comtesse est avisée que des gens armés ont traversé la Durance et s'avancent vers Thèse (1). Sur son ordre, Astruc part aussitôt avertir les habitants de • la Motte et de Bayons (I, 65 v°).

5 décembre, nouveau bruit de guerre. La comtesse

(1) Canton de la Motte (Basses-Alpes).


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envoie des messagers sur tous les points de la vicomte pour qu'on fasse bonne garde.

Le château des Mées est mis en état de défense et approvisionné de blé et d'armes, « car les ennemis approchent » (I, 65, 76).

10 janvier 1403 (N. S.). Antoine Botaric, capitaine (1) de Sisteron, suivi de quatre cavaliers, est venu rendre visite à Madame avec Me Raymond Chantelme, juge vicomtal ; ils ont soupé et couché à la maison de Valernes et dîné le lendemain ; la comtesse a envoyé chercher pour eux à Sisteron un baril de clairette que. j'ai payé 3 s. et 8 deniers (I, 86 v°).

Le 1er février, veille de Notre-Dame, Boniface, fils du seigneur de Turriers, et Margot, sa femme, sept cavaliers et deux serviteurs à pied sont venus coucher à la maison de Valernes (I, 87).

10 février 1403. La comtesse a reçu encore des nouvelles alarmantes. Les ennemis, dit-on, vont envahir le pays. Sur son ordre, Astruc, va faire réparer les fortifications de Mezel, de Bellaffaire et de Bayons (I, 70 v°).

5 mars. Les bruits de guerre persistant, le viguier Astruc, sur l'ordre de la comtesse, est allé à Paris prévenir le vicomte ; il est porteur de cent écus d'or et d'une lettre pour son maître (I, 71).

« Le 14 avril, samedi, veille de la fête de Pâques, Astruc, revenant de Paris est arrivé à Valernes et a donné à Madame la comtesse une lettre close de son fils, notre seigneur. » Le vicomte, plein de déférence pour sa mère, s'efforce de la rassurer : « Ma très redotable dame. je me recommande humblement à votre grâce ; j'ai veu les lettres que scrites m'avès et suy ben dolent de ce que vous vos donez marancolie et paor de choses assez passables... Je vous renvoye Astruc pléniarement enformé sur tout

(1 ) Capitaine de la garde de la ville. La Plane, Histoire de Sisteron, I, 562.


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ce que aviser se pout et doyt. . . Nostre seigneur vos dont bonne vie et longe... » (I, 71 v°).

Le 23 septembre (1402), il était venu au château « un quêteur recueillant des aumônes pour la croisade qui doit se faire contre les infidèles : pro passagio quod fieri debent contra infideles ; la comtesse lui a fait donner deux gros (I, 83 v°).

Le 29 octobre 1407, ma vénérable dame a quitté le château de Valernes pour aller à Montclus (1), avec messire le prieur des Mées, Astruc, Me Jean Bonet, Bertrand de la Motte, messire Jean Monidol, dame Elis et plusieurs autres, au nombre de douze personnes, avec onze roussins et une ânesse (II, 24).

Gages et salaires.

Agents et personnel du château de Valernes : Juges de la vicomte : 3 fl. et 8 charges de blé par an.

Ecuyer, serviteur de la comtesse : 10 fl. par an et l'habillement.

Intendants, maîtres d'hôtel : 10 à 12 fl. par an et l'habillement.

Les femmes de compagnie (domicelle) n'avaient pas de salaire fixe ; elles servaient, gratis, bono corde, pour un temps indéterminé. Nourries, logées, vêtues, elles recevaient des gratifications annuelles et variables, portées dans les comptes comme indemnités pour leurs chaussures : Elis reçoit 5 s. 8 d. pour deux paires de souliers : pro duobus paribus sotularium. Antoinette, fille noble, 13 s. 4 d. pour cinq paires de souliers. Quand elles quittaient la maison, la comtesse leur faisait donner une gratification proportionnée à la durée de leur service.

(1) Gard.


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Aigline, qui avait servi trois ans, reçoit 20 fl. à son départ (II, 32) : Elis ne reçoit qu'un écu (I, 73).

Les servantes louées à l'année : 7 fl. avec des indemnités pour leurs chaussures et leurs vêtements.

Bergers : 8 fl. l'an et l'habillement.

Bouviers, loué à l'année : 3 émines de blé, 3 émines d'épautre et l'habillement.

Vachers, loués pour cinq ans : 10 fl. et 3 fl. pour l'habillement par an.

Palefreniers, gardeurs de bestiaux : 12 fl., sans l'habillement par an.

Laboureur, loué à l'année : 10 il. par an, sans l'habillement.

Jardinier, loué pour six mois : 5 fl., sans l'habillement.

Tous ces domestiques, serviteurs, messagers étaient logés au château et nourris aux frais du vicomte, même lorsqu'ils étaient en voyage.

Châtelain du château des Mées : 15 fi. par an et nourri.

Gardes : 10 fl. par an et nourris.

Ouvriers de métiers (1). — Journée de bûcheron : 8 d.

Journée de charpentier ou menuisier : 20 d.

— de maçon : 2 gr. et nourri.

— de manoeuvre : homme, 12 d.

— — femme, 4 d.

— de portefaix : homme 6 d. et nourri.

— — femme, 4 d. et nourri.

Les maréchaux ferrants étaient payés, à Valernes, par abonnement (pro chandolo): ils avaient 11 émines de blé pour l'année.

Droits, revenus et biens des vicomtes de Valernes. Par les actes de donation précités, les comtes de Pro(1)

Pro(1) à l'agriculture les salaires des ouvriers agricoles.


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vence avaient concédé au comte de Beaufort et à ses successeurs tous les biens et droits sans exception leur appartenant dans les divers lieux de la vicomte de Valerne, « avec les vassaux, reconnaissances, hommages, serments de fidélité à eux dus par toute personne noble ou non noble, ecclésiastiques de tout rang et de toute condition, juridiction haute et basse, son plein exercice et tous ses émoluments, leurs forteresses, maisons, terres, vignes, montagnes et plaines ainsi que leurs revenus, services et censés de toute nature » (1). Les vicomtes de Valernes avaient accru leurs domaines et leurs revenus en acquérant les biens et les droits de la plupart des nobles et coseigneurs de la vicomte : de Bertrand de Bras et de Pierre de Sertorio aux Mées (II, 5 et 9 v°) ; de Guillaume de Moustiers et de Raffine, sa femme, à Entrevennes (II, 25 v°): de Catherine de Barras à Vaumeil (II, 25 v°). Reymond de Beaufort possédait ainsi un des ressorts féodaux les plus importants et les plus étendus de la Haute Provence et jouissait de tous les droits seigneuriaux de l'époque.

Les livres de compte du receveur vicomtal renferment des renseignements détaillés et précis sur la nature, le taux, le mode de perception de ces divers droits ou impôts, prélevés au moyen âge en argent ou en nature sur les contribuables bas-alpins.

Le droit de lods (laudintium) était prélevé sur les ventes et échanges de tous les biens immeubles (terres, maisons.

(1) Cum hominibus, recognitionibus, homagiis, fidelitatis juramento nobis debitis ac nobis prestari solitis per quascumque personnas nobiles et innobiles, ecclesiasticas religiosas et seculares cujuscumque status et eonditionis, ac juridictione alta et bassa cum pleno et libero exercitio et omnibus emolumentis cum fortaliciis, domibus, terris cuitis et incultis, vineis, montaneis, planis, pratis, pascuis,

mmoribus necnon landimiis, trezenis aliisque juribus illorum omnibus et singulis

(Charte du 10 juin 1453. Archives des Bouches-du-Rhône, B, 1431).


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vignes, prés, forêts, domaines, etc.) et des pensions ou rentes répondues sur les immeubles. Le trésorier percevait sur le prix de la vente 2 gros par florin aux Mées et 1 gros par florin (1) dans les autres lieux de la vicomte. Les biens vendus aux enchères ou échangés étaient estimés spécialement en vue du droit de lods par des experts, cominaux ou prud'hommes, assermentés (I, 2 v° et 4). Le lods, correspondant au droit de mutation actuel, était payé en espèces par l'acheteur. Les nobles n'en étaient pas exempts (I, 2 v°).

Le produit des lods variait essentiellement chaque année, tandis qu'il ne changeait pas pour d'autres droits, tels que l'albergue et les cavalcades.

L'albergue ou alberge (albergia, focagium comtalata), ancien droit de gîte, était perçu en argent dans chaque localité, à une date fixe, à un taux déterminé pour chacune d'elles :

Valernes, 15 livres coronats, à Pâques.

Bellaffaire, 12 livres coronats, à Toussaint.

Vaumeil, 20 livres coronats, à Pâques.

Castellet et Entrevennes, 100 sous coronats, à SaintMichel (30 septembre).

Le Castellet, 89 sous coronats, à Saint-Michel.

Aux Mées, l'albergue était perçu à Saint-Michel à raison de 12 d. par chef de maison. Les nobles, les notaires et les clercs exceptés (2).

Le droit de cavalcade, ancien droit de chevauchée ou de service militaire, était aussi prélevé en espèces et de la même manière que l'albergue :

Valernes, 15 livres coronats, à Pâques.

Vaumeil, 25 livres coronats, à Pâques.

(1) Soit le sixième ou le douzième de la valeur de l'immeuble vendu.

(2) Cet impôt, qui produisit 8 f. en 1401, permet d'évaluer le nombre des chefs de maisons des Mées, qui était cette année là de 128, non compris les nobles, les ecclésiastiques et les notaires.


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La Motte, 12 livres coronats, à Pâques.

Bellaffaire, 12 livres coronats, à Pentecôte.

Gigors, 12 livres coronats, à Pâques.

Les Mées, 50 livres coronats, à Pâques.

Le Castellet et Entrevennes, 10 livres coronats, à Pâques.

Mézel, 39 livres coronats, à Toussaint.

Bayons, 38 livres coronats à Saint-André (30 novembre).

Les droits de lods étaient perçus directement par le receveur vicomtal, tandis qu'il y avait par localité un collecteur de l'albergue et un collecteur de la cavalcade, qui versait ensuite sa recette entre les mains dudit receveur. Aux Mées, à Entrevennes et à Mézel, l'albergue était perçue par les baillis. La cavalcade était recouvrée à Bayons par les consuls et aux Mées par les cominaux.

Des péages (pedagium), l'octroi de nos jours, étaient établis à Bellafaire, aux Mées, à Mézel, à Entrevennes, au Castellet et affermés pour un an. Le plus important, celui de Mézel, produisait 44 fl. (1). Les droits de passage des troupeaux transhumants (pulvérage, pulveragium) se percevaient à part en nature, à raison d'un mouton par troupeau (I, 55).

Le droit d'encan (inquantus) prélevé, à raison de 10 deniers par florin, sur le prix des ventes mobilières et immobilières faites aux enchères par voie de justice.

Divers droits peu importants étaient affermés ensemble pour une même localité. Le fournage (fomagium) pour l'usage obligatoire des fours seigneuriaux. Les bans (banna) perçus sur les délits ruraux, pris à ferme quelquefois par les gardes champêtres (champerii) (I, 11). Le seigneur percevait les amendes (pro penis fructuum)

(1) Les contraventions aux péages donnaient lieu parfois à des procès qui étaient jugés par experts. Les quatre cinquièmes des amendes imposées aux délinquants appartenaient au vicomte, et le cinquième seulement au fermier du péage (I. 12, v°).


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même pour les dommages causés dans les propriétés privées (I, 13).

Les droits sur le pâturage (pasquerium) ; sur le foulage des grains (calcatura), la mouture des blés (serviciunt molendini) étaient payés en nature ainsi que les coisses (cossoe sacharioe) pour le mesurage des blés et la redevance en avoine due pour la nourriture des chevaux du seigneur (chavallagium, caballacum).

Sur la vente des vins (lesda), on percevait 1 denier par charge. (I, 11, v°). Pour l'arrosage avec les canaux des moulins seigneuriaux (assaygagium), 4 d. par éminée de terre.

Les droits d'entrage (accapilum sive intragium), fixé à 4 fl., était payé par celui qui entrait en possession d'un bien par voie de donation (I, 5).

Le comte de Beaufort avait encore le vingtième (vintenum) des blés, grains, raisins et vins (1) récoltés dans la vicomte, et aussi le produit des amendes infligées par ses juges pour les crimes et délits. Il percevait de plus, de certains particuliers, sous le nom de services (servicia pecunie, bladorum, racemorum, gallinarum), des redevances en argent et en nature, notamment à Valernes (I, 11, II 8), à Vaumeil, aux Mées (I, 13, II, 9 v°), etc., et enfin le droit de corvée (corroata) prélevé en argent à Mézel, à raison de 6 s. cor. sur chaque particulier tenant des boeufs de labour et de 18 d. cor. sur les les autres laboureurs (brasserii) (I, 10 v°) et en nature à Bellaffaire pour les travaux agricoles les vendanges surtout (I, 22, 66).

Le recouvrement de la plupart des impôts, si nombreux et si variés, ne se faisait pas sans peine. Le receveur et les autres agents vicomtaux se rendaient de foire en foire pour affermer les droits en argent et ne trouvaient pas

(1) A Valerne, une coupe de vin par maison. (I. 9.)


— 317 -

toujours des fermiers. On les mettait alors aux enchères en détail puis en bloc.

Aux Mées, pour les droits de péage et autres, il ne se présente qu'un seul enchérisseur et l'on doit accepter son offre : 8 florins seulement, dont il reste devoir une bonne partie (II, 41.)

Pour percevoir les revenus en nature, un collecteur monte sur son roussin et va recueillir de maison en maison les redevances en grains (I, 6, v°, I, et 22 v°). Un autre se tient sur le chemin au passage des vendangeurs pour percevoir les droits sur les raisins (II, 51 v°).

Ce mode primitif de perception devait influer sensiblement sur le rendement des droits, amoindris ou perdus par la négligence des collecteurs ou par la fraude des contribuables.

De l'assentiment du vicomte sans doute, le receveur ne se montrait pas exigeant ni rigoureux pour la rentrée des impôts. Payés par acomptes, restant dus en partie et quelquefois même entièrement (I, 6, v°, 13, 49 ; II, 9), ils sont aussi réglés en travail (I, 12) et parfois avec des retards considérables. C'est ainsi que des amendes infligées en 1395 ne sont recouvrées qu'en 1401 (I, 17) et d'autres prononcées en 1400 ne sont perçues qu'en 1408 (II, 45).

Le comte de Beaufort devait être conciliant et patient. On ne trouve, en effet, dans les comptes, aucun frais de poursuite pour le recouvrement des impôts ; tandis que l'on y rencontre plus d'une fois des remises ou des modérations de droits. Un nouvel habitant de Valernes est exempté du droit de lods (I, .49) ainsi qu'un huissier (quia serviens curie) (II, 1 v°), etc.

M.-Z. ISNARD.

(A suivre.)

22


1386, avril, Apt. — 318 —

UNE NOUVELLE SOURCE DE L'HISTOIRE BAS-ALPINE

LE JOURNAL DE JEAN LEFÈVRE

Evêque de Chartres,

chancelier des comtes de Provence Louis Ier (1382-1384)

et Louis II d'Anjou (1384-1417)

(Suite)

Vendredi de la Passion (20 avril 1386), seellée une lettre pour Guigonnet Jarente, pour le faire paier de ses gages de la tour de Sene, qui sont L florins de chambre, a paier par le clavaire de Sene. Item, une lettre de mandement à un notaire d'Oroison Raymundo Sicardi pro extrahendo publicum instrumentum de nota, pro Mona, uxore Francisci de Vallatoria.

Samedi, vegile de Pasques, je fis le service et disné avec Madame. Ce jour, vint le prieur de Salons (1), de Sisteron et apporta nouvelles à Madame de la voie malicieuse à laquelle tendent ceulz de Sisteron; toutes fois il conclut que la besongne se portera bien moiennant Pierre Autart, mais que il ait un lieu nommé Dromon (2) —

Anno LXXXVI (3) in die Pasche XXII aprilis, seellée

(1) Selonet, canton de Seyne. On n'avait pas encore alors pris l'habitude de dénommer par des dimunitifs les petits pays homonymes des grands : Forcalquier, Tholon, Moustiers, Bruse, Pont, etc.

(2) Village mort, aujourd'hui uni à Saint-Geniez, canton de Sisteron.

(2) L'année commençait alors à Pâques, dans le nord. C'est ce qui explique ces mots. En Provence, elle commençait au 25 mars, et aux cours du Pape et du comte de Provence, à la Noël. Cela n'allait pas sans inconvénient, comme on le verra ci-après au 28 avril.


— 319 — 1386, avril, Apt.

une seurté de Madame à Pierre Autard, Pierre Boys, Regnault Chatelme et J. Baudoyn, de Sisteron, pour venir en Avignon et retourner, et dure XX jours a die precedente et continet de XII equitaturis. Item, seellé un mandement aus officiaulz de Digne, quod super Senenses non permutant levari levant revam seu daciam.

Lundi, XXIII jour, le prieur de Salon, apres disner, parti alant Avignon cum litteris Domine ad Papant. Domina dedit ei X francos pour aucun deffrait. — Ce jour Madame eust lettres de Guigonet apportées en un baston, faisans mencion de traitiés que les rebelles de Madame faisoient pour eulx mettre en la garde du Roy

de France Madame envoia lever le filz du sire de

Sault par messire Robert de Dreux et envoia à la clame II draps d'or et un joyel et X francs. Et a eu l'enfant nom Loys, de par le Roy (1).

Mardi, XXIIII jour, je fis disner avec moi messire J. de Maironnes qui estait arreste, et Guillaume de Cremille avec lui ; et cuidé, apres disner, entrer matière de sentir se voie d'accord pourroit estre entre leur partie et la nostre. Et ipse dilatorie respondit petens dilacionem ad cogitandum et nil aperuit. Ce jour Madame recript a Guigonnet et moy aussi, par son messagié.

Merquedi, XXV jour, ceulz de Focalquier envoierent ambaxieurs complaignans du commandeur de Manuasce, qui les menace pour le debat du chemin. — Ce jour escript le visconte de Turenne à Madame que elle delivrast messire J. de Maironnes, auquel ce jour je parlé moult longuement

Vendredi, XXVII jour, furent venus J. Drogol et Henri de Sailleville, venans de Guigonet et rapporterent que Draguegnan se estoit donné au Roy de France et soubmis

(1) Ceci nous donne la date de la naissance de Louis d'Agout, fils de Raimond.


1386, mai, Apt. - 320 —

en sa protection ; aultres plusieurs traitiés se faisoient, encore non conclus. — Item, seellée une commission de justicia ad judicent Digne pro nobili Kalherina de Barracio, uxore nobilis Berengarii de Ponteves. Ce jour, du commandement de Madame, ego annunciavi domino Johanni de Maironis quo Domina eum expediebat ; ipse juravit super meum missale, quod ipse est in corde de parte regis Ludovici et erit; et pro posse suo procurabit rebelles ventre ad unitatem régis Ludovici. Ipse recepit vale a Domina mea satis honeste. Ce jour, seellée un sauf-conduit pour ledit messire J. de Maironnes pour li, accompagné de VI personnes informa communi et durat per sex menses futuros

Samedi, XXVIIIe jour— le capitaine de Sisteron, messire Orset, escript à Madame et à moi que ceulz de Sisteron voulans partir trouvèrent faulte en la date de la seurté que leur donnoient les gens d'armes : quar y avait donné le XVIIIe jour d'avril l'an IIIIxx et V, et il y devoit avoir l'an IIIIxx et VI, selonc la computacion de ce pays. Et pour ce je fis Olivier ordenner de aler en Avignon pour reformer la date et alongier la seurté: et je rescrips à Messire Orset que selon nostre coustume de France, n'i avoit point d'erreur et tousjours poursuit, et Madame le garderait de damage—

Merquedi, II jour, Olivier revint d'Avignon et apporta le sauf conduit pour ceulz de Sisteron, lequel par un varlet Madame mist tantost à chemin pour envoier au capitainne

Messire Orset; et je li escris Ce jour fu renvoie à

Guigonnet son message, et Madame et moy li escrisismes; et furent les lettres mises en son baston percié.

Samedi, Ve jour, seellée une commission au viguier de Focalquier pour veoir la ruine du Chastel de Leoncello (1) et faire ordener la reparacion, etc.

(1) C'est Lnincel, canton de Forcalquier près Saint-Michel.


— 321 — 1386, juin, Apt.

Mardi, Ville jour, je escris à Guigonnet par un sien varlet e li fist on à savoir comment Lanselot le capitaine de Senne et George Raynault, neveu de Guigonnet, vendredi derrain passé prindrent le chastel de Saint-Vincent près de Barcilonne et le mirent en l'obédience de Madame et du Roy Loys

Merquedi, VIe jour (juin 1386), firent hommage lige a Madame et au Roy IIII gentilshommes, presens l'evesque de Sisteron et le segneur de Cuers, c'est assavoir Guillaume de Pontissio, Raymundus de Remusato, Raynerius Raynerii et idem Raynerius pro Amelio Feraudi.

Jeudi, VIIe jour, seellé une lettre pro Raynerio Raynerii, condomino de Toardo, ad officiarios curie Dignensis ut non permutant eunt molestari per Medulionum de Barracio qui ab eo requirit homagium. — Item pro nobilibus Raybaudo de Remusato, Guillelmo de Pontissio, condominis castri de Cadro, gallicc Le Caire, vicarie Sistarici, ad officiales curie Sistarici ut dictos nobiles non molestent super mero et mixto imperio et alla juridictione quant se pretendunt habere.

Vendredi, VIIIe jour. Ce jour firent hommage au Roy II gentilzhommes, plusieurs gens presens, c'est assavoir Jacobus Balbi, Gaufridus de Podio Acuto.

Samedi, IXe jour, seellée une lettre par laquelle Madame donne souffrance de faire hommage à la vicomtesse de Talard, nommée Anne, jusques à II mois (4 gros et demi et I patac). — Ce jour vindrent III de Sisteron : P. Arpille, sindic, maistre Falco jurisperitus, et J. Bauduin, notaire, de par leur université, comme disoient, sanz lettres, et baillèrent certains capitres, lesquels nous receumes à examiner. Ce jour fu revenu le comte Gamberlan de Saint Jaque en Galice.

Dimenche, Xe jour, et estait feste de Penthecouste, seellée pro domino Ludovico de Glandevez, domino de Falcone, une lettre commissive Jacobo Balbi, domino Johanne Ysouardi, magistro Guillelmo Rostagni et


1386, juin, Apt. — 322 —

corum cuilibet, ad ponendum in possessionem aliquorum ei per dominajn Reginam donatorum. (9 gros et IX den.)

Lundi, XI jour, se partirent ceulz de Sisteron ausquelz en la présence de Madame avoit esté respondu que puisque ils estaient comparus sans nul povoir, aus capitres par eulz bailliez on ne feroit rien de response ; ils promirent revenir dedens VIII jours à tout bonne puissance— Ce jour, firent hommage lige au Roy II gentilzhommes, nommé l'un George de Pontis. segneur de Baye, l'aultre— (sic.)

Mardi, XII jour, seellée une lettre pro Guillelmo Rostagni de Intervallibus, notario, auquel Madame donne extrahere instrumenta de notis et prothocollis Johannis Raymberti, de Cruce, et Jacobi Fulconis, de SancloBenedicto (4 gros et III sizains). — Ce jour firent hommage III bons hommes aians procuration pour l'université du chastel de Saint-Vincent. — Item, un procureur pour le chastel d'Annot.

Jeudi, XIIIIe jour, seellée une lettre pro universitate hominum de Auseto, par laduelle Madame leur remet XV livres de coronas que ils doivent à la court pro cavalcatis usque ad decennium ; Item, remittit eis omnia arreragia curie debita. (5 s.) — Item, pro tribus de Auseto cognominatis Audemari tenentibus unum factum a curia, et Domina eis remittit terciam partem valoris Mius facti, usque ad decennium. (10 s.) - Item pro universitate Sancti Vincencii privilegium unum conf irmatorium suarum consuetudinum et concessorium aliquorum, que scribere michi fuisset lediosunt. (3 flor.)

Dimenche, jour de la Trinité (17), seellée une lettre pro nobili puella Martha, filia Hugonis de Meolanis, condomini de Revello et Sancto Vincencio, per quant mandatur eam poni in possessionem bonorum patris sui (2 gros.)


— 323 — 1386, juin, Apt.

Lundi, XVIIIe jour, seellée litteram fidei commissionis pro Raymundo Garnerii ad judicaturam Dignensem (2 gros.)— Item, litteram concessionis illius judicature eidem Raymundo Garnerii ad annunt. (IX gros IX den.)

— Item, mandatum ad clavarium pro gagiis. (2 s.) Mardi, XIX jour, firent hommage au Roy et a Madame

Il bons hommes procureurs de l'université de Salinach.

Merquedi, XX jour, fist hommage lige a Madame et au Roy l'evesque de Glandevez, présent monsegneur de Sisteron, le conte Gamberlan, le sire de Cuers, etc. — Seellée une lettre pro Guillelmo Rostagni, notario de Intervallibus, ut instrumenta per alios scribere facial dum tamen sua manu signet, quia pluribus est occupatus, specialiter propter negocia domini de Coreis. (4 gros et demi.)

Jeudi, jour du Sacrement, pro Hugone Barnerii, clavario Sedenensi, unam concessionem XX librarum coronatorum pro una vice tantum. (4 gros 3 sizains.)

— Ce jour, vindrent X de Sisteron des plus notables et messire Ourset le capitainne et au jour d'ui comparurent devant Madame et son conseil, et leur fu dit que après disner le conseil de Madame entendroit à eulz. - Item, seellée une lettre pro universitate castri de Salhinaco, bajuiie Sistarici, per (quant) confirmatur eis libertates et privilégia, remittuntur crimina et delicta et continet alia que obmilto causa brevitatis. (3 fior.) — Ce jour ceulz de Sisteron nous monstrèrent une procuracion qui n'estait ne bonne, ne belle a nostre propos ; nichilominus comme si elle fust bonne nous leur requesimes que eulz en leurs noms propres feissent hommage ; item serment de feaulté en leurs noms propres ; item serement de feaulté en nom de leur université ; item acceptassent officiers de par le Roy, feissent crides, levassent les bannières du Roy ; ils prindrent delay de respondre a l'andemain.

Dimanche, jour saint Jehan-Baptiste, seellée une lettre


1386, juin, Apt. — 324 —

pro Antonio Esmioli de Focalquerio pro quadam equa super qua per officiales molestatur ; mandatur non molestari sub certa forma. (4 gros, 3 sizains). — Ce jour, les ambaxieurs de Sisteron jurèrent sur les Ewangiles, tenans Madame et le Roy, de tenir la segnorie du Roy Loys et jamais non avoir aultre segnorie que de li et ses hoirs et successeurs, nomine suo et sue universilatis, presentibus episcopis Sislaricensi et Glandatensi, comité camerario et me, episcopo Carnotensi, et aliis pluribus, etc. — Item, firent sacrement de fidelité, nontinibus quibus supra et estaient lesdis ambaxieurs Pierre Autart, Pierre Arpille, sindici, Guido Crespini, Falco Chantelmi, Raynaudus Ghantelmi, Pierre Boix, Jehan Baudouin, Anthonius Raynerii, Jacobus Gauffredi, Jacobus Buas.

Lundi, XXV jour, seellé une lettre pro Antonio de Bayono quem Domina constitua judicem appellacionum civitatis Massilie usque adannum a die ingressus sui computandum. — Item, une lettre au clavaire de Massaille pour paier les gages audit Antoine. — Item, pour li lettre au clavaire de li paier LX livres de don. (16 gros.)

Mardi, XXVIe jour, seellé un privilège pro castro Baroli contenant plusieurs chapitres, entre lesquelz comme par avant ils fussent de bajulia Sislaricensi a qua per qulnque leucas distant, ponuntur sub bajulia Sedene eis propinqua per duas leucas; cetera omisi regislrare pro tedio. (3 flor.) — Ce jour prindrent congié ceulz de Sisteron pour aler en Avignon et ordeima Madame que Brocart les conduiroit et que elle escriroit au pape, etc.

Merquedi, XXVIIe jour, seellé un mandement adressant Medulioni de Barracio domino Sancti Stephani pro restitutione facienda episcopo Dignensi de castro suo de Tannarono (4 gros 3 sizains.) — Item, une lettre pro domino Guillelmo Leuse jurisperito, quem Domina constitua judicem palacii Massilie.... — Item, une lettre


— 325 — 1386, juillet, Apt.

pro Antonio de Cru-ce, alias Agnelon, servitore domini de Saltu, super donatione ei facta de bonis Gaucherii de Focalquerio, de Barolis, que Fulco de Agouto, frater domini de Saltu, possidebat dum vivebat. (9 gros 3 den.)

Jeudi, XXVIIIe jour, seellée une lettre pro Elzeario de Airolis; dirigebatur notariis castri de Bayonis, quibus mandatur quod, ei extraliant de cartulariis notas certas, etc. — Le jour précèdent, trois gentils hommes firent hommage liges, un qui estait sourt, nommé Jame Amorry et demeure à Sisteron ; item Guillaume de Focalquier et son fils

Dimanche, premier jour (mensis julii), seellé un mandement pro Raymundo Revelli, cui Domina concedit officia notariatuum curiarum regiarum Grasse et Castellane ad duos annos alternativis annis. (4 gros 3 sizains.)

Merquedi, IIIe jour, seellé une lettre pro Lombardono de Pinhano, notario de Barcilonia, per quant conceditur ei quod de notis suis per alium facial fieri instrumenta, dum tamenper se ea corrigat et signet. (5 s.)

Jeudi, Ve jour, seellée une lettre pro Petro Henrici de Bredula notario, cui Domina concedit offïcium notariatus Sistarici, ad annunt. — Item, un mandement au sire de Cesareste pour faire raison Maragde de Focalquerio, uxori quondam palris ipsius Ludovici, domini de Cesarisla. (2 gros.) - Item, pro nobili Martha, filia quondam Hugonis de Meolanis, mandaium ad homines de brevi segnoria Sancii Vincencii et Revélli (ut) ipsi presoeent homagium. (2 gros.)

Vendredi, prindrent congié a Madame les ambaxieurs de Sisteron ausquels Madame promist aler à Sisteron et entrer le jour de la Magdaleine.

Samedi, VII» jour, seellée une lettre pro Raymondo Berardi de Vergonis, cui Domina . concedit bona. Guillelmi Autrani alias dicti Pelat, existeucia in


1386, juillet, Apt. — 326 —

castro de Anoto et ejus terriorio. (3 flor.) — Item, pro Reynaudo Raynaudi, notario, habitatore Sedene, quem Domina constitua notarium Digne, per quant mandat racionalibus recipere ab eo fidejussoriam cautionent(2 s.) — Item littera concessionis dicti officii notariatus ad annum pro codent Raynaudo.

Dimanche, VIII jour, seellée une commission a messire Guigon Flote et au juge de Digne de cognoistre et decider le debat qui est entre l'evesque de Digne et Medulionum de Barracio, segneur de Saint-Estienne.

Mardi, X jour, seellée une lettre pro Johanne Raynaudi, Domino castri de Eolis, confirmatoire de la donation a li faite par la roynne Jehanne (X s.) mises gros et demi pro cera. — Item, une lettre par laquelle Madame li donne les biens des rebelles de son chastel. (X s.)

Merquedi, XI jour, seellée une lettre pro heredibus Johannis, rebelli, habitatoribus castri de Corchono. quibus Domina remittit arreragia débita pro quodam casamento temporis preterai et pro futuro ad duos annos. (5 s.) — Item, pro universitatibus castrorum de Garda, de Talatoria, de Corchono, de Brandicio, de Caslillono, bajulie Castellane, quibus Domina remittit arreragia per eos curie debita pro preteriio et pro futuro ad duos annos. (3 flor.) — Item, pro Johanne Tassilis, notario de Sallono Sedene, cui Domina concedit ad VI annos alternatim notariatus Draguiniani, Puget-Thenearunt, Brinonie et Mosteriarum. (X s. minus 1 gros.) — Item, pro codent Johanne Tassilis, littera creationis in notarium. (3 flor.) — Item, pro nobili viro Georgio de Castellana, domino de Salernis, cui Domina donat debitum septingentorum florenorum per eunt débitorum Geraudo, Eeliono et Antonio de Villanova rebellibus, tanquam propter eorunt rebellionem confiscatum. (2 flor.) Jeudi, XII jour, seellé une lettre racionalibus et archi-


- 327 - 1386, juillet, Apt.

variis camere racionum ut recipiant cautionem à Francisco Pauli, cui Domina concessil officium notariatus Sistarici.

Lundi, XVIe jour, une commission seellée pro Monna, relicta Francisci de Vallatoria, de Auraysono, mandatum ad officiales Digne ut faciant quod officiales de Auraisono exequantur sententiam pro ea prolatant...

Jeudi, XIXe jour, seellée une lettre pro nobili Tandono Damiani de confirmatione donacionis ei facte de bonis Ysnardi Grenoni de Mosteriis, sub certa forma, etc. — Item, la commission faite à l'evesque de Sisteron de la cause Maragde de Focalquerio contra Dominum de Focalquerio.

Du premier jour de may l'an MCIIIIxx et V jusques au premier jour de janvier ycellui an, par le compte de maistre P. Payen (trésorier général) la guerre de Prouvence a cousté a Madame XXXI M IIIIe LI francs.

Vendredi, XX jour, II lettres pro Francisco Pauli, notario de Sallon, quem Domina constitua notarium Sistarici ad bienniunt, alternis annis.

Samedi, XXIe jour, littera pro Petro Columbi, de Gredolis.alias Columbet, per quant Domina ei confirmai ad vitajn officium carcerarii civitatis Aquensis, aul loci allerius in quo principaliter curia residebit. (3 flor.)

Ce jour Madame parti d'Apt et ala gesir a Cesareste III lieues, et à ceulz d'Aix l'un après l'aultre preescha, promettant, disant du mielx que peust, ad finem pacis.

Dimanche, XXII jour, feste de la Magdaleinne, après ce que Madame eust diné aux Frères Meneurs dessous Relhane, elle vint a Focalquier, ou fu receue joyeusement. Et le Roy cum pallio aureo et pueris pwrtantibus parva vexilla cum armis regiis clamanlibus : « Vive le roy Loys ! » Episcopus processionaliter longe a villa cum collegio decenter omalo, crucem dedit osculandam et reliquias. Deinde se devestivit habitu ecclesiastico et induit alium habitum et equitavit,


1386, juillet, Apt. — 328 —

Lundi, XXIII jour, Madame oy messe a Saint-Mari pres du Chastel, puis ala veoir la place du Chastel qui est moult belle. Apres disner ala gister a III lieues à une forteresse nommée Pierwez (Peyruis) et je retourné à Focalquier. — L'université de Focalquier me donna trois torches et III livres de bougie.

Mardi (24) vegile Jacobi apostoli, le Roy fust receu en Sisteron en tres grand honneur. Les bonnes gens furent vestus de rouge. Le paile fut porté par VI remuances, à chacune foiz X personnes et quant les uns laissoient, les aultres prennoient. Les enfants vindrent audevant cum vexillis comme en Apt et Focalquier et crioient : « Vive le roy Loys ! ». Les processions vindrent audevant et l'evesque revestu, les banieres II, porterent chevaliers de l'Ospital II, le commandeur de Manuasce et le commandeur d'Aix. Une baniere du Roy, oultre celles, porta le sire de Peupin, la baniere de la ville un autre gentilhomme. Le Roy descendi a l'église orer et la Roynne, puis en leur hostel.

Merquedi, XXV jour, vindrent les genz de la vile faire reverence a Madame et offrir a faire leur devoir quant a Madame plaira ; respondre leur fu que Madame ordonnerait de son conseil, qui parlerait à eulz sur ce qui serait a faire.

Jeudi, XXVI jour, les II ordres Prescheurs et Frères Mineurs vindrent (faire) reverence et fist le Mineur la harangue.

Le jour precedent me dist Madame que l'evesque de Jaurin à Focalquier li fist sacrement sur les saints ewangiles de li estre loyal conseiller et aydant a venir a son entencion du royaume (de Sicile) et de Prouvence, present messire George (de Marie), Messire Melchion (de Spinolis), frère de Baltasar, autel promist, cum aliquïbus condicionibus. — Ce jour se parti messire George et au matin moult amiablement vint prendre congié a moi et renovavit federa alias inter nos inita.


— 329 — 1386, juillet, Sisteron.

Vendredi, XXVII jour, parti Bourbon le chevaucheur par lequel Madame escrisoit au Roy, a nossegneurs et a messire P. de Bueil : habuit XX francos quos mutuavi. (Restitutus surn.) — Lettre pro Josepo Duranti et Aslrugeto Macipi, judeis, ad thesaurarium Provincie, quod ultra X florenos annuos non compellantur solvere pro tailla quousque sit Provincia unita, signata per Johannem Falconis. — Lettre pro Guillelmo Chabaud, de Focalquerio, quod al) eo cautio recipiatur pro capitaneatu Grasse.

Samedi, XXVIII jour, lettre pro Bertrando Capucii ejusque filio de Focalquerio ad officiales, de justicia, pro quodam orlo.

Dimanche, XXIX jour, monsegneur de Sisteron fist une proposicion, présent le peuple, en la maison royal, apres laquelle IIII esleuz en nom de toute l'université firent hommage au Roy et à la Roynne et sacrement de fidélité et baisierent la Roynne et le Roy. Et puis, tous les chiefs d'ostel jurèrent sur les ewangile, presens l'evesque de Vence, le conte Camberlen, maxinta multitudine aliorum.

Au descendre des degres a Madame fu requis par aucuns le consulat et elle ne l'acorda pas, mais dist que elle auroit son advis. — Seellée un mandement au tresorier de Prouvence pour paier messire G. Roiere de sa provision de cent florins. — Item, littera Jacobi de SanctoLaurencio per quant Domina ei remittit ad quinquennium VI libras cum dimidia coronatorum, per eum curie debitas.

Au vespre, le feu print en une maison et le vent es toit grand ; on n'i peust mettre remede que le quart de la ville ne fust ars. Et par une posterrne Madame et le Roy s'en yssirent et alerent aus Freres Mineurs dehors la ville et moi avecques et l'evesques de Sisteron, le conte Camberlan, messire P. Regnauld et Guigonnet (Jarente).

Et puis, pour doubte de rumeur du peuple, tout de


1386, juillet, Sisteron. — 330 —

nuit venismes a un chastel nomme Peupin, ainsi comme a une lieue et là demourames et le lundi. Et Madame envoia messire P. Regnauld et messire J. Pelerin a Sisteron les conforter, et si leur envoia Bertran Boitard et des gens d'armes.

Lundi toute jour, demoura Madame à Peupin et là vindrent a li aucuns de Focalquier, disans que il estaient yssus bien VIIIxx toutz armés pour venir à l'aide de Madame, doubtans de escandalle.

Mardi, derrain jour (de juillet 1386) vindrent les genz de Sisteron, requerans pour Dieu a Madame que elle vouloist retourner et elle leur accorda. — Ce jour vindrent ceulz de Manuasque ad consolationem infortunii Merquedi, premier jour d'aoust, Madame retourna apres disner a Sisteron et li fu audevant l'evesque de Gap et plusieurs de ceulz de Sisteron.

Jeudi, II jour, seellé le mandement de la pension Angeluce de II florins par jour. — Item, littera pro Petro Henrici, cui Domina concedit officium notariatus Sistarici ad annunt. — Item, littera pro domino Falcone Chantelmi, quem Domina constitua vicarium et judicem Focalquerii ad annum. — Item littera ad clavarium pro gagiis suis. — Ce jour, l'evesque de Gap, disna avec Madame et le Roy et fu traitié avec lui des bannières du Roy Loys a mettre sur Gap et jasoit ce que il fut en son chemin de aler en Avignon, il s'en retourna à Gap pour ce fait. Madame et messire J. Pelerin me ont dist que le mois passé de juillé, par la main de Pelerin le conte de Provence a eu VIe francs. Je ne me congnois mais en son compte : je ay sceu depuis. — Seellée une lettre pro domino Berengario Soyderani pro judicatura Sislaricensi et pro eodem littera ad clavarium pro gagiis. — Littera recipiende caucionis pro Raynaudo Chantelmi pro officio judicature Dignensis. — Littera recipiende caucionis pro Baudonno de Sermagiis pro officio bajulie et capitaneatus Digne.


— 331— 1386, juillet, Sisteron.

Vendredi, III jour, je certifié soubz mon seellé le compte maistre P. Paien (trésorier de Provence) de la value du seel de XV mois, c'est assavoir du premier jour d'octobre de l'an IIIe IIIIxx et IIII jusques au premier de janvier IIIIxx et V et fu la somme de la recepte, rabatue la mise, trois cent IIIIxx IX livres XII sols tournois et II deniers. — Ce jour, je receus pour gages de voiage pour II mois, c'est assavoir avril et may derrain passez IIIe florin, valant XIIx* frans par la main de P. Paien et en baillé quittance ; et si me restitua ce que je avoie baillé pour Bourbon. Angeluce fut paie de ce mois d'aoust de LX florins. — Ce jour, Angeluce et moi entrepreismes le voiage d'Avignon pour la matere de messire Otthe de Breswich ; venismes gesir à Focalquier.

Samedi, quart jourt, je seellé une lettre pro Raynaudo Chantelmi, pro judicatura Dignensi ad unum annum et litteram ad clavarium pro -eo. — Item, lettre pro Baudono de Sermagiis pro capitaneatu civitatis Digne et litteram ad clavarium pro eo. — Item, lettre pro Antonio Raynerii pro clavariatu et notariatu Sistarici ad biennium. Dimanche, V jour, je arrivé en Avignon. Lundi, VI jour, je fus aus exeques qui furent faites aus Cordeliers pour le duc d'Austerisse et fist le service

Monsegneur d'Embrun

Dimenche XII jour, je disné (à Avignon) avec Cusence (1) et apres disner fust a la collacion du cardinal d'Embrun (2) et y trouvé maistre J. de Saincts, lequel mist en termes de envoier l'evesque de Sisteron en France et pour ce que je ne accordoie pas leur opinion, se courroussa Embrun et parla hault, et maistre J. de Sains fu stomacatus et ego non bene pacatus. —

V. LIEUTAUD. (A suivre.)


- 332 - PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES

Séance du 21 janvier 1904.

La Société s'est réunie le 21 janvier 1904, dans la salle de la mairie, à 5 heures du soir.

A défaut du président et du vice-président, M. Isnard, secrétaire, expose que les sociétaires ont été régulièrement convoqués le 4 du mois du courant pour le renouvellement du bureau, mais que le chiffre des votants prescrit par les statuts de la Société n'ayant pas été atteint dans celte première réunion, il est nécessaire d'avoir recours à un second tour de scrutin.

Il est alors procédé au vote, auquel ont pris part MM. Aubin, Audibert, Bardonnaut, Benoît, Bongarçon, Borel, Cauvin, Chais, Champsaur, Chaspoul (Edouard), Chaspoul (Marias), Esmiol, Mlle Espié, MM. Isnard, Mistre, Richaud, Sauvage, Suquet, Zücher.

Le scrutin donne les résultats suivants :

Président : M. Benoît, trésorier-payeur général des Basses-Alpes.

Vice-président : M. Aubin, professeur au lycée.

Trésorier : M. Cauvin, professeur au lycée.

Secrétaire : M. Isnard, archiviste des Basses-Alpes.

Elus à l'unanimité et proclamés membres du bureau.

M. Benoît prend place au fauteuil et remercie les membres de la Société du témoignage de confiance qu'ils lui ont accordé en l'appelant à la présidence. Il s'efforcera de faire aussi bien que ses prédécesseurs, au dévouement desquels il rend hommage. En quelques paroles émues il dit la grande perte que la Société a faite à la mort de son dernier président, M. Paul Martin. L'oeuvre qu'il a commencée avec la précieuse collaboration du bureau sortant, le nouveau bureau doit la continuer. Il faut donner à la Société un nouvel essor, en multipliant les séances, en tâchant d'obtenir l'adhésion de tous ceux qui s'intéressent à notre pays.

M. Cauvin propose d'aménager un local où seraient installées la bibliothèque de la Société et une salle de lecture. On pourrait s'y réunir une ou deux fois par semaine.

M. Aubin offre une partie de son logement disponible à la


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bibliothèque de la ville. Il est décidé que le bureau ira étudier sur place les aménagements à faire dans ce local pour le mettre en état, et qu'il rendra compte de ce qu'il aura fait dans une des prochaines séances de la Société.

Sont admis ensuite comme nouveaux membres :

Titulaire : Mgr Hazera, évéque de Digne ;

Correspondants : MM. Bénit, secrétaire de l'Evêché ; Gaffarel, professeur à la Faculté des lettres d'Aix.

La séance est levée a 7 heures.

Séance du 29 février 1904.

Le 29 février 1904, à 5 heures du soir, la Société s'est réunie sous la présidence de M. Benoît, trésorier-payeur général des Basses-Alpes.

Etaient présents : MM. Aubin, Benoit, Bongarçon, Cauvin, Cbainpsaur, Davé, Richaud, Zürcher et Isnard.

Le procès-verbal de la séance du 21 janvier dernier est lu et approuvé sans observation.

Prenant la parole, M. le président expose la situation financière de la Société toujours prospère et dont le capital, franc de toute dette, est actuellement de 7,805 fr. 20 c, dont 7,481 francs en titres de rentes françaises et obligations du Crédit foncier et 324 fr. 20 e. en numéraire.

Il soumet en même temps à l'approbation de l'assemblée les comptes de M. Chauvin, trésorier sortant, pendant les exercices 1902 et 1903.

L'examen attentif de ces comptes et de leurs pièces justificatives n'ayant donné lieu à aucune observation, l'assemblée les approuve et vote des remerciements à M. Chanvin pour les services désintéressés qu'il a rendus à la Société pendant tout le cours de sa gestion.

Sur la présentation de MM. Benoît, Aubin, Cauvin et Isnard, sont ensuite admis à l'unanimité :

Comme membres titulaires : MM. Landrodie, préfet des BassesAlpes ; Chapouilly, directeur de l'enregistremeut ; Lebret, directeur des contributions indirectes ; Pignières, directeur de la Banque de


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France; Romieu, maire de Digne; Legros, lieutenant-colonel; Philippe, capitaine ; Prangé, sous-intendant militaire ; Tuaire, proviseur du lycée ; Builly, percepteur ; Cauvard, receveur des finances à Sisteron ; Damas, docteur en médecine ; Guignard, ingénieur des ponts et chaussées; Vève et Zivy, professeurs au lycée.

Comme membres correspondants : MM. Biroard, commandant de recrutement ; Lachiche et Jaubert, professeurs au lycée, et Sommer, maître répétiteur au lycée.

M. Cauvin, demande alors la parole et prie l'assemblée de vouloir bien accepter sa démission de trésorier. Cette charge qu'il n'a accepté que provisoirement pourra être mieux remplie.par un des sociétaires nouvellement admis, notamment par M. Builly, percepteur.

M. le président en réfère à l'assemblée en faisant observer qu'il y aurait lieu de choisir aussi, comme le veulent les statuts, un secrétaire adjoint qui n'avait pas été élu lors du renouvellement du bureau. M. Cauvin, lui parait tout désigné pour remplir cette fonction, à laquelle on pourrait joindre celle de bibliothécaire.

L'assemblée, adoptant les propositions de M. le président et de M. Cauvin, décide de procéder à l'élection d'un nouveau trésorier et d'un secrétaire adjoint. Toutefois, le nombre des membres titulaires présents prescrit par les statuts pour la validité du vote étant insuffisant, le second tour de scrutin est renvoyé à la séance prochaine.

MM. l'abbé Richaud, aumônier du Lycée, Vève et Zivy, professeur au Lycée, sont ensuite adjoints au bureau comme membres du comité de rédaction du bulletin, conformément à l'article 2 du règlement.

M. le maire de Digne, ayant concédé provisoirement à la Société une partie du logement inoccupé de M. le bibliothécaire de la ville, l'assemblée vote un crédit de 150 francs pour l'installation de ce local. Elle vote aussi une petite allocation de 20 francs pour frais de voyage à M. Lieutaud, archéologue, chargé par le bureau de faire un rapport sur une inscription et divers objets antiques récemment découverts à Vachères.

Rien n'étant plus à l'ordre du jour, la séance est levée à 7 heures.


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BIBLIOGRAPHIE

Bulletin archéologique du Comité des Travaux historiques et scientifiques (année 1903, deuxième livraison).

M. l'abbé Arnaud d'Agnel, correspondant de la Société des Antiquaires de France, membre de la Société de statistique de Marseille, lit une étude sur Oppedette (1) préhistorique et protohisloriqne a propos d'une sépulture de l'âge de bronze.

M. Arnaud a découvert, sur le territoire d'Oppedetle, petite localité des Basses-Alpes, quatre centres préhistoriques que l'absence absolue de poteries et les types d'instruments récoltés lui font ranger dans le paléolithique et dans le solutréen.

Dans l'étroit et profond défilé de Gournié, où coule le torrent de Caulon ou Calavon, et à peu de distance d'Oppedette, M. Arnaud a découvert, eu outre, dans un abri sous roche, une sépulture formée de larges dalles calcaires recouvrant un squelette. Le crâne, mis au jour est dolichocéphale, d'un indice compris entre 75 et 80, le maxillaire inférieur est très proéminent, la symphise est très marquée.

Mêlés aux ossements, se trouvaient deux anneaux de bronze sans dessin, ainsi qu'un fragment mince qui ne peut être qu'une pièce d'ornement rappelant, par deux appendices lenticulaires au sommet, certains bijoux archaïques, égyptiens et étrusques. — Puis des instruments de serpentine, dont l'un de 0m,26 de longueur sur 0m,04 et 0m,06 de section tient à la fois de la hache, de la masse et de l'épée.

Un autre type intéressant est un polissoir qui affecte plutôt la forme d'un marteau.

(1) Oppedette, à 12 kilomètres de Reillanne, arrondissement de Forcalquior, ancienne station romaine, d'après certains auteurs.


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Parmi les fragments de poterie, l'un porte une décoration qui rappelle celle de certains vases découverts en 1900-1901 en Thrace, dans la vallée de Taurus, et porte des trous tubulaires comme les vases de Nimroud, d'Issarlik et de quelques stations lacustres d'Italie et de Suisse.

Découvertes archéologiques à Marseille. — Sous ce titre, MM. Michel Clerc, directeur du Musée d'archéologie, et G. Arnaud d'Agnel ont publié une étude très savante sur les poteries antiques trouvées dans différents quartiers de Marseille au cours de travaux récents de voirie.

Leur livre, luxueusement édité, contient quelques planches en phototypie et en couleur, extrêmement bien venues, qui donnent une reproduction fidèle des objets représentés et permettent de suivre, sans effort, les descriptions et les commentaires des auteurs.

Ceux-ci passent successivement en revue les objets des périodes néolithiqaes et ligures, des poteries grises à décor estampé qu'ils attribuent à des fabriques marseillaises postérieures au VIIe siècle, les vases peints grecs, les poteries romaines, les poteries chrétiennes. Ils décrivent ensuite les objets en marbre, en terre cuite, en verre, en os et les monnaies.

Ils touchent, en passant, aux grands faits historiques qui marquent l'histoire de Marseille dans l'antiquité, etc., concluent à la richesse, longtemps contestée, du sol de Marseille en débris de son existence passée. Ce n'est que peu à peu que ces débris viennent au jour et enrichissent le musée de documents si précieux pour l'histoire locale.

Le Gérant : CHASPOUL.



PAUL MARTIN

Cliché Brion, 1894

1830-1903


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Je recueillais les matériaux d'une étude sur les Peintres et Sculpteurs de notre département, — pour faire suite aux Compositeurs et Virtuoses bas-alpins (1), — lorsque mon ami Paul Martin, qui m'avait indiqué le sujet et m'aidait de ses conseils, fut tout à coup frappé par la mort. Au lieu, donc, du travail pour lequel il eût été mon collaborateur et que j'aurais été heureux de lui dédier, c'est, hélas ! la notice nécrologique de cet artiste que je dois écrire aujourd'hui.

M. Martin naquit à Digne (2), le 16 août 1830. Aux registres de l'état civil comme aux registres de catholicité, il est inscrit avec les prénoms de Pierre-Balthazar. A sa confirmation, il prit le prénom de Paulin, par lequel on le désigna dès lors, dans sa famille et dans le public ; c'est depuis son mariage, en 1852, qu'il commença de signer Paul Martin, plus sonore et plus bref.

Son père, Balthazar Martin, d'une famille originaire d'Estoublon, était établi à Digne, où, tout en dirigeant un commerce de quincaillerie et de fruits secs, il était représentant des messageries Poulin ; on l'appelait communément : Martin des voitures. C'était un homme d'un caractère charmant et d'une intelligence très éveillée.

Sa mère, Marie-Rose Honnorat, était d'Allos et assez

(1) Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, t. X, p. 437, n° 87.

(2) Boulerard Gassendi, ancien n° 51 ; maison occupée actuellement par M. Laurent, tapissier.

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proche parente du docteur Honnorat, l'éminent lexicographe et naturaliste (1), auteur du Dictionnaire de la langue d'oc, oeuvre magistrale qui paraît avoir été la base du Trésor du Félibrige de Frédéric Mistral, dans lequel on la retrouve tout entière. C'est ainsi que le riche humus de nos Alpes, entraîné par les eaux, s'en va silencieusement fertiliser les plaines de la Provence et exhausser leur sol (2).

Malgré l'inévitable différence d'expression entre la physionomie du savant et celle de l'artiste, on est frappé, au premier regard, de la ressemblance qui existe entre le docteur Honnorat et Paul Martin. Chez ces deux illustrations bas-alpines, c'est la même tête ronde, forte et solide, le même front large et puissant de l'infatigable travailleur intellectuel. C'est surtout de sa mère que Paul Martin semble avoir hérité de son aptitude aux choses de l'esprit et de ses goûts de collectionneur.

Son enfance fut celle de tous les gamins de Digne. Il aimait à raconter les combats homériques que se livraient les Traversiers et les Pieds-de-Ville (3), les bruyantes parties de glissade aux Pradas de Marcoux

Au collège, il fut élève médiocre ; les jours d'école buissonnière ne se comptaient pas ; il n'était assidu qu'aux leçons de musique et de dessin, où, malheureusement, ses maîtres étaient loin de partager son ardeur. En musique, la leçon était à peine commencée que le professeur, — il avait nom Laruelle, — s'efforçait de persuader à son élève qu'elle avait assez et môme trop duré. « N'est-ce pas, mon ami, que tu es fatigué?.... Restons-en

(1) Voir, à la suite de la notice, l'arbre généalogique établissant la parenté de Paul Martin et du docteur Honnorat.

(2) Voir Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, t. XI, pp. 1-96, n°s 88-89. Etude sur le docteur Honnorat, par F. Arnaud.

(3) La Traverse, le Pied-de- Ville, noms de rues de Digne.


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là— Nous travaillerons encore demain,... Va t'amuser. » C'était un adversaire convaincu du surmenage, du sien, pour le moins. « Si le bon Laruelle avait été plus zélé, disait en riant Paul Martin, il est fort probable que j'aurais été perdu pour la peinture, car j'aimais passionnément la musique, » Il se trompait : il eût, tout simplement, comme son fils Etienne, excellé dans les deux arts.

Son professeur de dessin, Camoin, fanatique admirateur de Napoléon, au lieu de mettre un crayon ou un pinceau dans la main des jeunes gens qui suivaient son cours, leur racontait, avec une exaltation que d'interminables redites ne parvenaient pas à refroidir, les victoires et conquêtes de son héros ; et le papier se couvrait non de croquis et d'études, mais de plans de bataille. Par bonheur, le maître-avait un fils, Victor Camoin (1), de dix à douze ans plus âgé que Paul Martin, qui réparait avantageusement envers ce dernier la négligence paternelle. Paul Martin étudia beaucoup plus avec le fils qu'avec le père. On peut dire que Victor Camoin fut son véritable initiateur, et si, dans la suite, il s'intitula élève de Loubon, c'est que Loubon possédait la notoriété d'un véritable chef d'école devant laquelle s'effaçait la réputation de Victor Camoin, qui n'avait jamais été qu'un travailleur solitaire.

(1) Sur Victor Camoin et son frère l'aul Camoin, voir, dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, les articles de Casimir Mariaud. (Tome IV, 1889-1890, pp. 178, 352, 408.)

Casimir Mariaud, né à Digne, le 17 juin 1822, mort aux Sièyes, le 38 févcier 1894. Employé du trésor en Algérie pendant plusieurs années, puis percepteur des finances en Périgord, c'était un artiste et un lettré. Comme artiste, il exposa au Salon de nombreuses gravures à la pointe sèche ; comme écrivain, il a laissé un volume : l'Epopée de Cornasse, in-8°, chez Chaspoul, Constans et Ve Barbaroux. C'est un livre très rare.


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Paul Martin sortit du collège avec une instruction très sommaire, — il n'était pas allé au-delà de la cinquième, — mais il saura se former tout seul, dans l'avenir, et réparer le temps perdu.

Il vécut, alors, quelques belles années de féconde fainéantise passées à courir les fêtes de village pour y être applaudi comme virtuose sur le cornet à piston, à se remplir le regard des beautés de cette nature si pittoresque et si variée de Haute-Provence qu'il devait reproduire ptus tard avec amour. On peut juger par Paul Martin de l'influence [qu'ont sur l'oeil et sur Pâme d'un peintre ses premières impressions d'enfance, les horizons familiers, le milieu coloré où il vécut.

On trouve très peu de résultats directs de cette époque dans l'oeuvre de Paul Martin : quelques portraits à l'encre de chine; quelques sépias, scènes d'intérieur inspirées de Victor Camoin. Il passait de longs mois hors de Digne, chez des parents ou des amis, tantôt à Colmars, chez M. Gravier, juge de paix, tantôt à Mezel, dans la famille Ravel. Ecoutons-le nous raconter lui-même son voyage de Digne à Colmars ; on voit que c'est un peintre qui écrit :

Cette petite ville (Colmars) est pour moi une vieille connaissance. Des souvenirs de jeunesse et des relations de famille me rattachent à elle. Lorsque j'étais enfant, je venais, tous les ans, y passer mes vacances. Les communications, alors, étaient fort difficile; il n'existait pas de route carrossable et c'était le temps des fringants muletiers. On se souvient encore, dans le pays, de Briselame, de sa roupo en bure de Saint-André, de ses grandes guêtres de cuir, de sa taillole, de ses gros souliers ferrés. C'était l'homme le plus gai, le plus jovial de la terre, un boute-en-train, un troubadour du moyen âge ; il chantait des chansons provençales qui égayaient le chemin. Son juron favori était: Sabre de boiwsc ! Pistoulet de paio!

Le harnachement des mulets était très pittoresque ; ils avaient sur la tête de pompons rouges soutachés de bleu, avec des grelots


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et des clochettes qui luisaient au soleil. Sur le milieu du front, une plaque de cuivre ornée de devises humoristiques et plaisantes, comme celle que le hasard m'a fait trouver et qui porte :

Contentement passe richesse,

Vive Biaise Pascal et sa maîtresse (1).

Nous partions de Digne, le soir, pour aller coucher à Draix. Je me rappelle très bien l'auberge du village, sa cuisine enfumée et son plafond à poutrelles, où pendaient des jambons, des saucisses, des brochettes de champignons, quelquefois des agneaux et des cabris salés, qui faisaient triste figure. Je me rappelle surtout la chambre des voyageurs, avec son lit en baldaquin, sa branche de buis béni et ses rideaux de bure. Pour tout ornement, une table boiteuse, deux chaises dépenaillées et une mauvaise gravure coloriée représentant Napoléon à Sainte-Hélène. Le matin, à l'aube, aux premiers chants de l'alouette, on entendait Briselame recharger ses bêtes et faire claquer son fouet : c'était pour nous la diane. Au pas de l'Escaillon (2), le sentier était taillé dans le roc, sur le bord d'un abîme, et on se tenait instinctivement aux parois des rochers. C'était, je m'en souviens, un passage émouvant et quelque peu dangereux. Aussi Briselame ne riait plus, il devenait soucieux et ne lâchait plus la queue des montures. Arrivés sur le col, nous sortions le flascou et nous buvions à la régalade quelques gorgées de ratafia des Alpes ; puis, le joyeux muletier reprenait ses chansons que les échos de la montagne répercutaient au loin. Nous traversions le Sauvage (3), nous descendions le flanc opposé de la montagne et nous remontions la vallée du Verdon pour arriver à Colmars à la tombée de la nuit, juste le temps qu'on met aujourd'hui pour aller de Digne à Amsterdam. (Fragment du manuscrit : Les Basses-Alpes pittoresques.)

Nous sommes d'autant plus heureux de citer cette page,

(1 ) Dans la collection bas-alpine de M. Saint-Marcel Eysseric, à Sisteron.

(2) A 4 kilomètres au dessus de Draix, dans la forêt qui domine ce village.

(3) Endroit désert au nord de Lambruisse, au pied du Cheval Blanc.


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qu'elle est inédite et qu'elle fait revivre un type disparu : celui du muletier. Etienne Martin a, dans quelques-uns de ses tableaux, fixé, pour l'avenir, les diligences ; grâce au portrait de Briselame (1) que nous a laissé Paul Martin, les muletiers ne sont pas complètement évanouis.

Comme de Colmars, il avait gardé de Mezel un excellent souvenir. «C'est là, disait-il souvent, quej'aipassé le meilleur temps de ma vie. Personne n'a jamais fait autant de bruit que moi dans ce pays, puisque j'y jouais du cornet à piston, j'y battais du tambour et que j'y sonnais les cloches ! »> — Boutade qui peint on ne peut mieux cette nature exubérante et enjouée.

Cette heureuse existence, insouciante et vagabonde, ne pouvait pas cependant durer toujours ; il fallut songer aux choses sérieuses et prendre une voie. Son

(1) Briselame (de son vrai nom, Fabre) apportait de Colmars à Digne du beurre et des têtes de veau, et rapportait de Digne à Colmars de l'épicerie,

do la mercerie, des primeurs Pour que son beurre arrivât aussi frais que

possible, il l'enveloppait de feuilles de poirée ou de chou ; et, pour que l'adhérence fût parfaite entre ces feuilles, il les lissait en appuyant fortement

avec la main et les humectait abondamment avec de la salive. Lorsqu'un

pain de beurre avait été ainsi bien mis à l'abri du contact de l'air : Vaqui par lou Préfet! disait-il. D'un autre pain: Vaqui par l'Avesquel Et ainsi de , suite, employant plus ou moins de salive selon la dignité plus ou moins grande du destinataire. Le beurre qui devait être vendu au public était couvert, négligemment et à la hâte, de quelques feuilles telles qu'elles venaient du jardin. Bien qu'ignorant le décret do Messidor, Brisdame avait le sens de la hiérarchie.

Sa façon de complimenter les dames qu'il transportait sur ses moutures n'était pas moins originale que sa façon d'établir les préséances.. A l'une d'elles, qni avait fait preuve d'une véritable habileté pour garder l'équilibre, même aux endroits où le chemin était le plus scabreux, il disait, lorsqu'elle mettait pied à terre, au terme du voyage : « C'est égal ! Madame, mon âne blanc, vous et moi, nous sommes trois bonnes bêtes ! » Je tiens ces détails de Mme Rossi, mère de mon excellent ami, l'abbé Eossi, vicaire général, et fille de M. Gravier, le juge de paix dont Paul Martin était souvent l'hôte, à Colmars.


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père le fit admettre aux Contributions indirectes : il passa une matinée clans les bureaux et n'y reparut plus ; aux Ponts et Chaussées son stage fut de deux jours. Après ce double échec, le père s'inquiétait; il était évident que son fils n'était pas né pour être fonctionnaire et qu'il fallait renoncer aux administrations. Que pouvait-il arriver de pis à un jeune dignois ? Aussi bien, les prévisions étaient sombres dans la famille, au sujet de ce garçon : il était, pour le moment, un embarras ; que serait-il dans l'avenir ? S'il avait, par malheur, manifesté le désir d'être peintre, c'eût été, chez les siens, du désespoir !

Il a prouvé par son exemple que tout peintre n'est pas fatalement condamné à mourir « gueux » et qu'on peut arriver à la fortune sans courir après la moindre fonction rétribuée. Faire preuve d'initiative, être quelqu'un, créer quelque chose et assurer son indépendance, peut-on mieux employer son savoir et son énergie ?

Enfin, on lui offre une place à Marseille; il ignore quelle place, mais il entrevoit le moyen de rejoindre Victor Camoin, qui'l'avait devancé dans la grande cité, de reprendre leurs études, et il part.

Paul Martin fut employé de commerce dans la maison Loire (nouveautés), où il demeura près de quatre ans et où sa gracieuse et spirituelle bonne humeur fit les beaux jours du comptoir.

En 1852, il épousa Marie Rouquier, d'une famille de marins et nièce de l'ancien organiste de la cathédrale, Genoyer. L'année même de son mariage, il quitta la maison Loire, emportant, l'estime et l'affection de ses patrons. Mis par eux en relation avec M. Binant, de Paris, grand fabricant de toile à peindre et collectionneur éclairé, avec qui il se lia d'une amitié qui ne s'est jamais démentie, Paul Martin monta à Marseille un magasin d'objets d'art, bronzes, papeterie de luxe, etc., auquel il adjoignit bientôt des aquarelles et des tableaux d'artistes parisiens. Dans les vitrines de la rue Saint-Ferréol, n°s 48 et 62, défilèrent


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des oeuvres des jeunes artistes de l'époque, Troyon, Diaz. Delacroix, Corot, Rousseau...., les triomphateurs d'aujourd'hui, très discutés alors. Paul Martin se fit leur vulgarisateur, et chacun sait, maintenant, si son coup d'oeil fut pénétrant et juste. Les amateurs qui, sans trop de conviction, mais influencés par son enthousiasme, s'étaient décidés à acquérir, à des prix dérisoires, du reste, quelques oeuvres de ces peintres, réalisaient, plus tard, d'invraisemblables bénéfices.

A ses heures de loisir, il continuait ses études d'aquarelle avec Victor Camoin ; ce dernier mourut en 1854, et ce fut une perte pour Part, car il possédait des dons très rares qu'il n'avait pas encore pleinement développés.

L'école marseillaise, dont Loubon, directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, était le chef, brillait alors d'un vif éclat avec Aiguier, Huguet, Ziem, Paul Guigou, Monticelli, Reynaud, Simon, Suchet, Grésy, Rave.... D'abord élève, puis ami intime de Loubon, Paul Martin, devenu un maître à son tour, prit place dans la pléiade marseillaise.

En 1856, il lui naquit un fils, Etienne Martin, en qui se vérifie magnifiquement le proverbe provençal : Enfant de mestre a jamai esta aprantis. Le père et le fils étaient, à juste titre, fiers l'un de l'autre.

Mais si Paul Martin progressait comme peintre, il ne prospérait pas comme commerçant ; en 1865, il liquida. Cependant tout ne fut pas perdu ; outre l'honneur, qui était sauf, il avait acquis un vrai prestige dans le monde des arts, et une expérience, une pratique des affaires, dont il recueillera les fruits dans des circonstances plus favorables. Il quitta la rue Saint Ferréol, pour la rue Montaux, n° 14(1), logement qu'il ne quitta plus jusqu'à sa mort, et il se livra entièrement à l'aquarelle. Il vécut

(1) Hôtel appartenant à Eugène Rostand, père d'Edmond Rostand. C'est dans cette maison qu'est né l'auteur de Cyrano et de l'Aiglon.


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largement de ses leçons et de la vente de ses oeuvres, et surtout il eut la satisfaction de pouvoir travailler en liberté, selon ses goûts.

Vers 1872, un grand mouvement, nous pourrions dire une sorte de renaissance artistique se produisit en France; les maîtres de 1830, trop incompris jusque là, furent appréciés, enfin, à leur juste valeur, et les amateurs se disputèrent leurs oeuvres. Devant ce succès éclatant de ceux dont il avait été l'admirateur de la première heure et, pour ainsi dire, le prophète, Paul Martin sentit ses instincts de collectionneur se réveiller en lui.

Ce montagnard, né avec le génie du négoce et qui aurait vendu, disait-il, des pierres de la Bléone, était devenu un expert délicat, un habile antiquaire dont la perspicacité fut rarement en défaut. A ces avantages il joignait une probité scrupuleuse, et non seulement une probité de commerçant, mais, ce qui est plus rare et non moins digne d'éloges, une probité d'artiste. Il avait horreur du faux et du médiocre, et jamais, même dans l'espoir d'un gain considérable, il n'eût consenti à patronner un art inférieur ; même au sein des affaires, il restait fidèle au culte du beau et le plaçait au-dessus de l'intérêt. Aussi, pouvons-nous dire, sans exagérer, que sa galerie exerça, par le goût si pur qui présidait à sa composition, une influence des plus heureuses sur le public artistique de notre région. Ajoutons, pour lui rendre pleine justice en tant que vulgarisateur, qu'il fut le principal organisateur des brillantes et instructives expositions du Cercle artistique qui eurent lieu sous les mémorables présidences de MM. Mêlas et Jules-Charles Roux et qui, depuis, n'ont plus eu d'équivalent.

Dès qu'il put disposer de son temps à son gré, il revint, chaque année, passer de longs mois à Digne, son pays natal, qu'il aimait passionnément. « On a beau courir le monde, voir des villes superbes, des sites merveilleux : on revient toujours, bien volontiers, comme l'enfant prodi-


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gue, dans le pays qui vous a vu naître et grandir, car on y retrouve, à chaque pas, des souvenirs d'enfance qui ne

s'effacent jamais, des parents, des amis , et puis un

regain de cette belle jeunesse qui passe, hélas ! si vite, pour ne plus revenir (1). »

Il arrivait aux premiers jours d'été, et repartait pour Marseille aux approches de l'hiver, ce qui lui permettait de suivre le mouvement artistique. En 1873, il acquit la maison de Saint-Martin, dont il fit un véritable musée rempli d'oeuvres curieuses : cuirs de Cordoue, tapisseries, verreries, faïences, armures ciselées, armes de toute

sorte ; et c'est un cas presque unique de trouver dans

une petite ville de province une habitation semblable, pleine d'objets d'art et de bibelots de choix.

Quant à son genre de peinture, l'aquarelle, nous ne saurions en donner une idée plus juste qu'en le laissant parler lui-même. « De tous les genres de peinture, dit-il, elle est certainement le plus ingrat et le plus difficile, car il présente des faiblesses matérielles, des surprises, des déceptions de métier, et demande une habileté que l'étude sérieuse peut seule donner. Il faut avoir son dessin, sa couleur, son ensemble, dans la tête et au bout du pinceau, pour arriver sans tâtonnements, sans lourdeur et, surtout, sans retouches, à l'effet qu'on veut rendre— L'aquarelle est assurément inférieure à la peinture à l'huile ; elle n'a pas, comme celle-ci, des ressources infinies, et ne peut pas donner entièrement les impressions et les solidités de la nature, mais elle est, cependant, sous beaucoup de rapports, étonnante de transparence et de légèreté. Les ciels et les lointains, par exemple, ont des profondeurs aériennes qui vous séduisent et vous captivent ; la couleur

(1) Discours prononcé en séance publique de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, le 7 octobre 1899.


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est limpide, gracieuse, et elle arrive à des harmonies délicates, pleines de fraîcheur et d'élégance (1). »

Paul Martin parlait en homme compétent, car il comptera toujours parmi les plus remarquables aquarellistes de Provence (2). Je n'ai, certes, pas la prétention de le juger en homme de métier; je ne suis nullement critique d'art, encore moins peintre ; mais ce que je puis dire, c'est l'impression que produisent à première vue, sans aucune préoccupation d'art, les aquarelles de Paul Martin. Il s'en dégage je ne sais quoi de gracieux et de chatoyant qui attire et enchante le regard. Ces aquarelles, presque toujours les mômes pour le sujet, sont toujours nouvelles par le sentiment qu'elles traduisent ; en réalité, il ne se répète jamais. Il a à un haut degré le sens du pittoresque ; il sait rendre la beauté d'une scène à son moment le plus favorable, comme il sait où il faut insister pour les détails, et où il faut être satisfait avec l'indéfini et le mystère. Il est, avant tout, coloriste (3) ; ce don absorbe toutes ses autres qualités, et si, chez lui, le dessin n'est pas toujours très ferme et dominant, c'est qu'il vise directement l'émotion. Or, pour cela la ligne rigide n'a pas d'importance, le plaisir donné à l'oeil consistant non dans la réalité exacte, mais dans la gaieté des tons, dans la justesse et la variété des impressions. « Il a élevé jusqu'à la poésie cet art que l'on a tort d'appeler petit. Il eût été digne d'illustrer les pages virgiliennes de la vie rurale

(1) L'Exposition de la- Société des amis des arts, p. 185.

(2) Paul Martin avait souvent exposé au Salon, à Paris. Il était membre do la Société des Aquarellistes belges.

(3) Il aimait passionnément la lumière ; un ciel gris, un temps pluvieux, l'inclinaient à la mélancolie ; le ciel bleu lui rendait la gaieté. « Je suis heureux, rien no me manque, lisait-il, dès que le soleil brille; je suis malheureux dès qu'il se voile. »


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des laboureurs et des soldats du poème des beaux jours de Joseph Autran (1). »

Une caractéristique de son talent, c'est ce qu'un critique appelle : l'emphase correcte, c'est-à-dire l'art d'obtenir l'énergie et l'éclat par l'adroit rapprochement et le contraste habilement ménagé de tons, en eux-mêmes harmonieux et doux.

Pour nous, Bas-Alpins, ces qualités s'augmentent de la couleur locale, dont, mieux que d'autres, nous pouvons constater la vérité et goûter le charme (2). Voilà bien le ciel de nos Alpes, dans toutes ses variations de lumière, de temps, de saison ; voilà bien nos soleils couchants avec leurs nuages roses et leurs parpaioro d'or (3), les fonds mystérieux du crépuscule demi-transparents et demiopaques, à l'heure où

L'Occident amincit sa frange de carmin.

Voilà bien nos montagnes arides, nos collines d'argile, de schiste, de gypse, de grès dénudés, où le thym, la lavande, le genêt, quelques arbustes rabougris s'accrochent au pauvre sol. Mais n'a-t-on pas dit qu'un pays riche est un pays laid ? Les vêtements de la « Gueuse parfumée » ne sont guère que des haillons, mais si beaux de couleur, si profondément pénétrés des plus fines essences !

Voilà bien nos gorges étroites, avec leur mille fantaisies

(1) Armand de Pontmartin, Monde illustré. Salon de 1869.

(2) Dans les premières années de sa carrière, Paul Martin traita fréquemment des sujets maritimes ou de Basse-Provence ; c'est qu'alors il habitait exclusivement Marseille. Depuis son retour périodique dans les Alpes, il ne traita presque que des sujets bas-alpins, dignois, même.

(.3) Lou souleu espouscavo

De parpaioro d'or ei flanc dou Luberoun.

(Lou Diamant de Sant-Maime, par Eug. Plauchud, chap. VI.)


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d'aspects et de contours, cadres tout préparés à l'artiste par la nature ; les voilà bien avec un mince filet d'eau, ou plutôt, une suite ininterrompue de petites cascades, et « au-dessus, de longues murailles de rochers gris, rouilles, tailladés par le vent et l'orage (1) ".

Voilà bien nos ruisseaux bordés de vieux saules souvent décapités, qui donnent au paysage une poésie si étrange; voilà bien, surtout, les rives de la Bléone, aux environs de Digne, avec la silhouette de quelques rares et maigres peupliers se reflétant dans une eau dormante, par une claire et tranquille nuit d'été.

Voilà bien notre légendaire et fantastique Moustiers, la due de Saint-Maurin, plus fantastique encore....

Nous regrettons pour nos lecteurs que la phototypie soit aussi impuissante à rendre la fluidité, la transparence lumineuse, la pureté des teintes, les nuances infinies ; mais rien de tout cela n'est du domaine de la gravure, et ce qui fait le charme particulier des oeuvres coloristes est au delà de toute expression simplement noire et blanche.

Paul Martin avait la conception et l'exécution faciles et travaillait très vite ; la présence et la conversation d'un ami, loin de le gêner, étaient plutôt, pour lui, un stimulant. Il était sévère pour lui-même ; à la moindre déception, la feuille était résolument sacrifiée. Il y a ainsi, dans son atelier, de grands rouleaux d'aquarelles rejetées à cause de quelque défaut invisible pour tout autre que pour lui.

Dans ses premiers essais, il imite Victor Camoin assez malheureusement du reste. Plus tard, il est sous l'influence de Huguet, de Ziem.... Sa véritable expression date de 1869-1870; alors il est enfin lui même; il ne suit plus de maître. Sa plus belle manière est de 1880 à 1895 ; il es t là en possession de tous ses moyens, absolument

1) Excursion à Pierre Ecrite ei à Cliardavon.


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personnel. Dans ses dernières années, il se laisse aller à l'exagération de ce qui constituait son originalité, ce qui rend ses oeuvres parfois mièvres et factices. L'habileté de main, la dextérité de touche, légère et rapide, deviennent, parfois, son objectif et priment le sentiment, mais c'était toujours et quand même de Part, indiscutablement.

Il jouissait à Marseille et dans toute la Provence d'une réputation, d'une popularité qui dépassaient même parfois la somme de son talent ; c'est qu'en art, ce qui touche le plus, c'est l'émotion de l'artiste.

Ayant quitté le collège de très bonne heure, Paul Martin, nous l'avons dit, manquait d'études premières ; il n'en parvint pas moins à posséder une culture' intellectuelle distinguée. Il écrivait comme il peignait, avec une très grande facilité, et non sans grâce et sans agrément : s'étant formé sans maître, on est encore plus étonné des défauts qu'il sut éviter que des qualités et des connaissances qu'il avait su acquérir.

Son oeuvre littéraire est intéressante et variée : critique d'art, récits d'excursion, études d'histoire locale, contes provençaux en dialecte dignois, pleins de gaieté et de verve.

Il a publié :

L'Exposition de la Société des amis des arts (Cercle artistique) de Marseille.

1 volume de Critique picturale, 224 pages, illustré de 12 photo graphies d'après les oeuvres exposées. Marseille, Librairie Marseillaise, rue Paradis, 34, 1882.

Les Paslissoun de la Mariano (l re édition). Esquicharié A. Crest, Forcouquié, 1893.

Les Pastissoun de la Mariano (2e édition). Imprimerie Chaspoul et Ve Barbaroux, 1896.

Excursion à Pierre-Ecrite et à Chardavon. Une brochure de 30 pages, illustrée d'une phototypie représentant les gorges de


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Chardavon, d'après une aquarelle de Paul Martin. Digne, imprimerie Chaspoul et Ve Barbaroux, 1897.

Les Galejado d'un Gavouot, 32 contes provençaux. Un volume de 154 pages. Digne, imprimerie Chaspoul et Ve Barbaroux, 1897.

La ville de Digne, ancienne et moderne. Une brochure de 52 pages, illustrée d'une phototypie représentant la Grande Fontaine à Digne. Imprimerie Chaspoul et Ve Barbaroux, 1899.

Il a laissé en manuscrit l'ébauche d'un travail intitulé Venise, qu'il avait entrepris au retour d'un voyage en Italie fait en compagnie de son ami Binant. Venise aurait été dédié à sa petite-fille Marie. En manuscrit encore, et par fragments inachevés, les Basses-Alpes pittoresques, mélange d'histoire et de descriptions, dont l'ensemble eût constitué un volume considérable qu'il se proposait d'illustrer de nombreux dessins et gravures. Tous les historiens de la Provence, beaucoup d'ouvrages spéciaux d'architecture, d'archéologie, de sciences naturelles, avaient été mis à contribution : les personnages, les monuments, les sites les plus remarquables des Basses-Alpes, rien n'avait été oublié. On se demande comment, avec ses nombreuses préoccupations, il avait pu réunir tant de matériaux. Il est vrai que, grâce à un merveilleux équilibre cérébral, à un heureux optimisme et à une santé de fer, il pouvait mener de front et comme en se jouant plusieurs entreprises. Tour à tour peintre, commerçant, homme du monde, il traitait une affaire ou organisait une fête comme il peignait une aquarelle : avec une parfaite sérénité d'esprit; toujours calme, souriant, maître de lui.

Dans son ardeur à propager le goût des beaux-arts, Paul Martin n'avait pas oublié ses compatriotes : s'il s'occupait d'expositions à Marseille, à Digne il fit mieux encore, il fonda un musée. Son ami, M. Daime, ingénieur aux chemins de fer du Sud de la France, amateur et collectionneur de grand mérite, le seconda puissamment dans cette création. Paul Martin portait au musée, qui


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était son ouvrage, le plus vif intérêt, et c'était pour lui un vrai chagrin de voir sa bonne volonté réduite à l'impuissance par l'incommodité et l'exiguïté du local actuel, où tout manque : la place et la lumière. Aussi fut-il heureux lorsque la municipalité de Digne assura à la commission départementale du musée des salles mieux éclairées et plus vastes dans l'ancien hospice désaffecté. Il se réjouissait de cette prochaine transformation, il se promettait de nouveaux efforts. Malheureusement, le temps lui a manqué pour réaliser ses projets, et c'est son fils Etienne qui continuera sa tâche.

Nous avons vu que chez Paul Martin le commerçant n'avait en rien nui à l'artiste; c'est qu'il était, en réalité, bien plus artiste que commerçant. S'il réunissait des collections d'oeuvres de maîtres, il savait d'abord les comprendre, et l'on peut dire qu'avant de les offrir au public, il se les offrait à lui-même.

La lutte impitoyable pour la vie n'avait pas davantage desséché son coeur. Ce gavot ambitieux, — c'était son droit, — et avisé, non seulement avait toujours été d'une droiture et d'une loyauté irréprochables, mais avait gardé une délicatesse et une aménité dans les rapports qui lui avaient valu l'estime et l'amitié de ses concurrents directs eux-mêmes.

S'il connut le succès et la prospérité, ses sentiments furent toujours plus haut que sa fortune ; fils de ses oeuvres, il était heureux, sans doute, mais non orgueilleux d'avoir réussi; ce n'était pas le parvenu.

Cet homme si adroit, si malin, n'était nullement malicieux; il avait beaucoup d'esprit, mais il ne s'en servait que pour dire des choses aimables et charmantes; c'était le plus agréable des causeurs et des conteurs. Je n'ai


LES CHAUCHETS A DIGNE

Voilà les rives de la Bléone, avec la silhouette

de quelques rares et maigres peupliers se reflétant dans



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jamais surpris sur ses lèvres un mot de rancune ou de mépris ; il savait excuser et pardonner. La bonté, plus encore que l'intelligence, se lisait dans son clair et limpide regard. Obligeant et serviable, sa bienveillance était connue de tous, et très souvent ses compatriotes avaient recours à l'influence que lui donnaient, à Marseille, ses belles et puissantes relations.

Il avait le goût du luxe et du faste ; il aimait la vie large et élégante, les fêtes, les réunions choisies ; il y avait en lui quelque chose de Rubens, le grand coloriste et le grand seigneur qu'il admirait.

Je ne saurais mieux terminer le portrait de cet homme que j'ai beaucoup aimé et qui, j'ose le dire, me le rendait si bien, qu'en reproduisant les paroles que je dus prononcer sur sa tombe, en ma qualité d'ancien président de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes. Jaillies spontanément de mon coeur, sous le coup de la surprise et de l'émotion, ces paroles étaient sincères ; en les relisant, à plusieurs mois d'intervalle, je constate qu'elles furent simplement l'expression de la vérité. Je n'ai rien à retrancher à ce que l'amitié et la douleur m'inspirèrent sur son cercueil.

C'est avec une profonde tristesse que je viens, au nom de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, dire un dernier adieu à notre cher et bien regretté président, Paul Martin.

Dignois de vieille roche, M. Paul Martin avait un culte pour son pays natal et s'y intéressait avec une véritable passion. Aussi, trouvons-nous son nom parmi les ouvriers de la première heure, lorsque notre Société fut fondée. Dès le début, son concours le plus dévoué nous fut acquis, et son zèle, loin de se ralentir, allait toujours croissant. Nous avons tous encore le souvenir des séances solennelles qu'il organisa lors de sa première présidence (1), séances

(1) Il avait été élu président le 14 janvier 1892, et réélu le 18 février 1899.

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qu'il transformait en fêtes brillantes, dont le moindre agrément n'était pas la part personnelle qu'y prenait le président lui-même, soit qu'il nous racontât l'histoire de Digne avec l'enthousiasme du patriote, soit que, dans des sujets de son invention, il fît éclater sa verve méridionale, sa franche et communicative bonne humeur.

Sachant, par expérience, combien il nous était utile, nous l'avions, il n'y a pas longtemps et un peu malgré lui, élu président pour la seconde fois. Et la mort vient de le frapper soudainement, hélas ! bien avant qu'il fût au terme de son mandat.

M. Paul Martin avait reçu du ciel les dons les plus rares et les plus précieux, et l'heureuse issue de toutes ses entreprises n'étonnait plus dès qu'on le connaissait. Quelque humble que fût le point de départ, Paul Martin était de ces privilégiés que le succès attend, de ceux qui parcourent la carrière en vainqueurs. Joignant à de beaux talents d'artiste une intelligence fine et pénétrante, largement ouverte, apte à tout comprendre et à tout s'assimiler, un jugement très droit et un sens pratique très sûr, une puissance de travail, une activité qui semblaient ignorer la fatigue et se jouaient des difficultés, M. Paul Martin était de ceux qui, tout naturellement, montent, s'élèvent et se font, pour ainsi dire sans efforts, une place à part.

Hâtons-nous d'ajouter que le coeur, en lui, était aussi riche, aussi admirablement doué que l'esprit. Aimable, gracieux et obligeant pour tous, c'était le meilleur, le plus fidèle, le plus inébranlable des amis. Son amitié ne se démentait jamais ; il n'était pas de ceux qui se retirent au jour de l'épreuve, lorsque l'astre de la prospérité vient à se voiler ; on était certain de le voir accourir alors, plus empressé encore, plus généreux.

Et il tombe, il meurt en pleine santé, sans que rien en lui pût faire prévoir ce subit et fatal dénouement. Faut-il le plaindre? Plaignons surtout les siens, qu'il aimait tant et dont il était tant aimé.

Il allait bientôt entrer dans cette phase de la vie où, selon la parole de l'Ecriture, il n'y a plus pour l'homme que peine et douleur. Il n'a pas connu la décadence, il ne s'est point survécu. Sa dernière oeuvre, sa dernière aquarelle, qui est encore, au moment où je parle, sur sa table de travail et qui ne date que d'hier, est


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charmante d'inspiration et de fraîcheur et d'une parfaite sûreté de main. Que d'artistes pourraient envier une fin pareille !

Sans doute, la vie lui était douce. Artiste raffiné, il vivait au milieu d'objets d'art qu'il avait su collectionner avec le plus grand soin, avec le goût le plus exquis ; et, joie suprême, il voyait son fils marchant dans la même voie que lui, aller à la renommée et prendre rang parmi les talents dont s'honore tout un pays.

Il vivait dans une atmosphère d'affection ; il était entouré de soins, d'attentions, de tendresse. Ah ! ses chers petits-enfants ! Qu'il était heureux au milieu d'eux 1 Avec quelle émotion il en parlait ! Et quelles préoccupations de tout genre remplissaient son âme, à leur sujet ! De lui, plus que de tous les grands-pères, on eût pu dire qu'il était faible. Mais ce que nous avons tort d'appeler faiblesse, en pareil cas, est-ce autre chose que le parfum plus intense et plus abondamment répandu d'une tendresse qui, ne voyant plus devant elle qu'un avenir très étroit, très borné, se prodigue d'autant plus que le temps va lui manquer ?

M. Paul Martin était un croyant. Les grandes et consolantes vérités chrétiennes étaient par elles-mêmes en harmonie avec son clair et ferme bon sens et son âme d'artiste. La pensée de la mort lui était familière et ne l'épouvantait pas. Dans de longues et fréquentes conversations intimes, j'ai pu surprendre combien était invincible sa foi en l'immortalité de l'âme et en la bonté, en la miséricorde de ce Dieu dont il admirait les oeuvres et dont il aimait à exalter la grandeur.

Et ce croyant était un homme de bien. Les amateurs d'art n'étaient pas les seuls à connaître le chemin de sa demeure ; les pauvres aussi le connaissaient. Ils savaient qu'ils ne frapperaient pas en vain à sa porte, qui s'ouvrait toujours au malheur. Et c'était vraiment la charité chrétienne qui se présentait sur le seuil, la charité souriante, compatissante et discrète.

Adieu, cher Monsieur Martin, cher ami, adieu ! Votre souvenir sera souvent, dans ma mémoire, accompagné d'une prière, et d'une prière pleine d'espérance, car la croix, qui a béni votre agonie, protège votre dernier sommeil.

Au revoir, au pays des vivants, c'est-à-dire, des croyants.


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Il mourut le 16 septembre 1903. Plein de vie la veille encore, un mal terrible et soudain avait eu raison, en quelques heures, de sa robuste santé. Dieu avait exaucé un de ses voeux les plus chers : finir ses jours à Digne, où reposent les siens.

A. RICHAUD.

ARBRE GÉNÉALOGIQUE HONNORAT-MARTIN (1)

PIERRE-ANTOINE HONNORAT, époux de MARIE PASCAL, eut deux fils.

JOSEPH HONNORAT, mort en 1790.

|

MARC HONNORAT,

né en 1753, fils de JOSEPH

et de MARIE GIREUD.

|

MARIE-ROSE HONNORAT,

fille de MARC

et de JEANNE GAY,

née le 6 germinal an III (1795),

épouse

de BALTHAZAR MARTIN.

|

PIERRE-BALTHAZAH MARTIN,

dit Paulin et ensuite Paul

par abréviation,

né à Digne, le 16 août 1830,

marié, le 27 juillet 1852,

avec

MARIE-AUGUSTINE ROUQUIER,

née à Marseille, le 21 avril 1830)

décédé à Digne,

le 16 septembre 1903.

JEAN-BAPTISTE HONNORAT, né le 29 avril 1754.

|

SIMON-JUDE HONNORAT,

né le 3 avril 1783,

fils de JEAN-BAPTISTE

et de MARIE JULLIEN.

Ce fut le docteur HONNORAT.

(1) Nous devons ce document, pris aux registres de la mairie d'Allos, à l'obligeance de Mlle Marie Trotanas, de Colmars, parente do Paul Martin.


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DIGNOIS ET BAS-ALPINS

au moyen âge

(Suite et fin)

Mais laissons là la soupe et passons au service. On connaît deux sortes de pains : le pain doubleau et le pain rousset. Ce dernier se sert par tranches au commencement du repas afin que chaque convive puisse à son gré le tremper dans le bouillon, d'où le nom de pain assiette ou tranchoir. Comme légumes, beaucoup de purées, de gratins de citrouille, concombre, des salades de laitue, de mauve... Comme viande : mouton, porc, veau, boeuf. Le gibier est fort commun, depuis le gros gibier : ours, sangliers, cerfs, très nombreux dans la forêt de Lure, jusqu'à la perdrix et au vulgaire lapin. Ce dernier est fort estimé à Forcalquier et à Sisteron. Les habitants entretenaient, pour lui faire la chasse, de nombreux furets et leurs ménagères confectionnaient avec les dits lapins de délicieux pâtés. Les chevaliers de Saint-Jean, seigneurs de Manosque, auraient bien voulu prélever une large dîme sur le menu si appétissant de leurs administrés ; mais à la moindre tentative, tout Manosque se levait pour défendre l'intégrité de ses patés (1). Nos voisins avaient aussi la spécialité des pàtés au fromage, aux herbes, aux oignons. Les habitants de Sisteron avaient un faible pour les tartes de cochons de lait, les tripettes au safran, les oeufs à l'eau de rose et les poissons au lait d'amandes. Les nobles seigneurs qui avaient la chance d'être invités par les Sisteronais faisaient honneur à leur cuisine, si j'en

(1) Livre des Privilèges de Manosque.


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juge par le menu du dîner offert au marquis de Longiano : « pour le souper du dit seigneur, trois pattes de perdrix, » trois pattes de pigeons, trois pattes de conilh (lièvre), » pour la desserte, trois tartes aux pommes, un patte de » codon (coing)-et trois plats de petit gibier. » Ne soyez pas étonnés de voir figurer comme dessert le petit gibier. Les médecins condamnaient alors les fruits comme nuisibles à la fin du repas et nous avons conservé l'habitude de prendre comme hors d'oeuvre des figues, du melon... Le dessert consistait en dragées, tartes, confitures d'anis, de fenouil, de coriandre, de violette, et en fruits astringents, nèfles, pistaches, noix...

D'ailleurs, quand les autorités de Sisteron, bailli, juge, conseillers, membres du chapitre, banquetaient toutes les années le 9 octobre, elles préféraient la quantité à la qualité, à preuve le menu de 1398 : on consomma ce jourlà 1 boeuf, 8 moutons, 200 oeufs, 25 livres de fromage, 800 litres de vin rouge vieux et 125 litres de vin blanc.

Je me hâte de vous dire que le vin de Sisteron était fort renommé. En 1455, Louis XI, encore Dauphin, reçut avec une vraie satisfaction un présent de 16 hectolitres de vin (rouge et blanc), du cru de Montgervi. En 1522, le chevalier Bayard tint garnison à Sisteron ; ses gens d'armes, pour se distraire, vidaient force coupes de ce précieux vin ; pour s'entraîner, en ingurgiter davantage et trouver le vin bon, « per trovar lo vin bon », ils absorbaient une forte quantité de sel (1).

Le vin n'était pas la seule boisson ; lés liqueurs étaient nombreuses, vinaigre rosat, verjus, hypocras, ou infusion de cannelle, de musc dans du vin sucré, pument ou nectar, composé avec du vin, du miel et des épices, — de l'eau d'or, liqueur où l'on faisait infuser des parcelles d'or : on lui attribuait la vertu de prolonger la vie.

(1) Laplane : Histoire de Sisteron.


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Peut-être êtes-vous curieux de connaître la garderobe de maître Durand ? Rien de plus facile ! Pas de cottes de drap ou de peau, serrées à la taille, de sur-cottes ou manteaux, de chausses ou culottes, c'est le costume du vilain. Le bourgeois porte d'amples robes flottantes, cotardies, et a des chaussures fort larges ; il serait fort mal vu dans ce costume à la Cour des Valois où les courtisans ont d'étroites jaquettes, des maillots collants et des souliers à la poulaine, si pointus et si longs qu'il fallait, pour ne pas tomber, en rattacher l'extrémité aux genoux (1).

En sa qualité de Provençal, Durand a des tailloles, dont l'une de toile fine qu'il porte en voyage. Il possède aussi de nombreuses gibecières, aumônières ou escarcelles, qui remplacent les poches encore inconnues. Mais, détail curieux, l'inventaire ne mentionne pas de chemises. Notre bourgeois n'en aurait-il pas ? Gela est bien possible ; de mauvaises langues prétendent que la reine, femme de Charles VII, n'en possédait que deux (2), et bien des courtisans se demandaient à quoi cela pouvait servir. L'usage était, d'ailleurs, d'enlever le précieux vêtement avant de se mettre au lit ; c'est ce qui ressort très nettement de l'examen des miniatures du temps.

Les dames ne me pardonneraient pas de ne pas leur donner au moins un aperçu du costume féminin d'alors. Je m'exécute ; la chose est facile, l'inventaire est fait de main de maître. A la Cour, les dames s'astreignent à porter de gigantesques hennins, sortes de cornets à une ou deux pointes, d'où tombent de longs voiles. Pour passer sous une porte, il faut se courber jusqu'à terre; mais la

(1) Voir Chéruel : Dictionnaire historique des Institutions, première partie, p. 518.

(2) Ou connaît depuis longtemps la chemise ou tunique à manches courtes en lin. — Charlemagne en portait, d'après le témoignage d'Eginhard : Vie de Charlemagne. — Voir Maury R. D. M., 1er juillet 1876.


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mode le veut ainsi ! Notre bourgeoise a tout simplement de belles coiffes brodées. Je ne vois pas non plus dans l'inventaire, de ces robes décolletées mises à la mode en France par Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, et qu'un prédicateur appelle « des fenêtres d'enfer ». — Mais, dame Durand possède un manteau de brunette et force robes : de drap rouge garni de velours vert, de camelot jaune garni de passementeries noires; une robe violette garnie de velours vert, de nombreuses collerettes et même un foudil ou tablier de taffetas. Puis des frontiers ou tours de tête garnis de perles, une ceinture en argent qui atteint le prix de 1,200 francs, des bijoux et des pendants.

Chose curieuse! Notre apothicaire, qui exerce une profession plutôt pacifique, possède un véritable arsenal : épée longue, épée courte, dagues, poignards, arbalètes, javelines, rien n'y manque ; il a même une brigandine, vêtement spécial aux gens de guerre. Sans doute, il a dû servir dans la garde nationale de l'époque, être de faction sur les remparts aux heures périlleuses. D'ailleurs, il devait être obligé de voyager pour son commerce, et les voyages au moyen âge présentent de sérieux dangers. Tout d'abord, les routes sont très mal entretenues par les seigneurs, qui s'en chargent moyennant l'établissement de nombreux péages ; les ponts sont rares, et les brigands sont nombreux. Partout des bandes de routiers, où fraternisent toutes les nations, profitent des années de paix pour vivre aux dépens du pays, en détroussant les voyageurs. Ils ne respectent rien. Arnaud de Cervolles pousse l'audace jusqu'à extorquer au pape une forte somme, et Du Guesclin lui-même, passant par Avignon, avec les grandes compagnies, obtient du pontife tremblant 200,000 livres et sa bénédiction. Voyager pour faire du commerce, dans ces conditions, devait être fort périlleux, et tout commerçant devait être habitué au maniement des armes. Est-ce pour cette raison qu'en Provence, tout au moins, beaucoup de


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nobles sont marchands ? Voici par exemple noble Féraud de la Baume, qui ne trouve pas humiliant d'ouvrir un cabaret. Noble Alain Léant, seigneur de Pierrevert, la Brillanne et autres lieux, prend le titre de barbier de la Chambre des comptes. François de Valavoire est marchand de chausses à Forcalquier. C'est à ce titre qu'il reçoit en apprentissage Pierre Berluquis, de la même ville, « auquel il promet d'apprendre l'art de la chaus» seterie et même le commerce, selon la science que Dieu " a infusée en lui », moyennant la somme de 36 florins (1).

Puisque j'ai en mains le fameux inventaire, laissez-moi, en terminant, vous dire deux mots des jeux et de la bibliothèque de maître Gabriel Durand. Je dois avouer qu'il ne possède guère qu'un jeu d'échecs. Il me paraît avoir ignoré l'usage des cartes. Ne craignez rien : si elles ne sont inventées que sous le règne de Charles VI, on découvre, dès 1430, l'art de les imprimer et elles se répandent si rapidement dans nos pays que les magistrats municipaux sont sans cesse obligés de prendre des arrêtés pour essayer d'endiguer la folie du jeu qui s'empare de toutes les classes. — Mais quelle belle bibliothèque possède maître Durand : 40 volumes. C'est énorme pour le temps ! Les premiers livres imprimés commencent à peine à être connus. Les copistes sont rares, travaillent lentement, le parchemin est cher. Aussi, les princes, les savants n'ont pas de bibliothèque mieux pourvue que celle de notre apothicaire. Charles V n'a pu réunir dans sa fameuse librairie que 900 livres environ.

Ce sont d'ailleurs volumes respectables, soigneusement reliés avec des planches recouvertes de peau, dont les angles sont protégés par du métal et qui ont un énorme fermoir ; pour les soustraire aux tentatives de vol, on a

(1) Voir: Arnaud, op. cit.: La plane, op. cit.


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l'habitude de les fixer au pupitre par des chaînes de fer. Maître Durand a une bibliothèque fort variée : livres religieux, livres de morale, de droit, quelques livres de médecine, un traité sur l'art d'élever les chevaux, un autre sur l'élevage des oiseaux, un livre d'astrologie avec des figures et une grammaire grecque.

Ce sont là de petits détails, n'est-ce pas ? Mais ils sont précieux, ils nous permettent de reconstituer le milieu dans lequel ont vécu nos pères. Je ne sais si j'ai pu réussir à vous donner de ce milieu une impression assez forte. Dans ces petites cités tout un monde s'agite, peine, souffre et s'ébat, malgré les mille entraves qui l'enserrent de toutes parts.

Cette civilisation semble bâillonnée, liée par des chaînes étroites ; toute liberté en paraît bannie. Mais la vie est cependant intense et se manifeste par de subites explosions. Là, s'élabore en de lentes et pénibles transformations la société moderne. Vienne une ère meilleure, qu'un peu d'air souffle dans ce milieu si fermé et la flamme jaillira pure et brillante. Le moule étroit se brisera, une société nouvelle en sortira toute organisée, et les idées nobles et généreuses, s'épancheront dans tout le monde. La race est forte et saine, elle résiste à toutes les calamités; les caractères sont fortement trempés. Dans ce pays, pays de lumière où le soleil luit pour tous, ne peuvent subsister les sombres pensées et les tristes désespérances. Comme l'alouette, l'oiseau national, qui retrouve une fois hors du danger « toute sa sérénité, son indomptable joie », nos aïeux, oubliant un moment leurs misères, laissent parfois s'épancher librement la gaîté si française qui fermente en eux.

C. CAUVIN. (Conférence faite en novembre 1902.)


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COMPTES DU RECEVEUR

DE LA VICOMTE DE VALERNES

(1401-1408) (Suite)

Immeubles seigneuriaux.

Biens ruraux. — Dans les revenus de la vicomte figurent non seulement les produits des droits, mais aussi le produit des récoltes, des terres et vignes appartenant en propre au seigneur : blés et vins vendus (1) ou mis en cave et en grenier.

A Valernes, de grandes terres labourables (proprium laboragium), les prés dits des « Condamines », « d'Auche », de « Sambuc », des jardins, des vignes; à Bellaffaire la grande vigne seigneuriale (vinea domini) et des prés ; à Bayons, des vignes ; à Entrevennes, des jardins et des bois ; aux Mées, des vignes et des bois, etc.

Propriétés bâties. — La maison seigneuriale de Valernes (domus), moitié ferme, moitié château, avec sa grande cour pour les cérémonies (magna aula), sa salle à manger chauffée par un four (I, 39), sa terrasse (I, 22, v), ses tours, sa salle d'armes (fialistaria) (I,9)., ses vastes écuries logeant quarante juments, les roussins, les boeufs de labour et d'engrais, ses greniers où l'on concentrait les blés de la vicomte, son cellier (penus), sa cave (domus tinarum), sa boulangerie (domus pastarie); aux Mées,

(1) Bayons, Bellaffaire, Gigors fournissaient du vin aux environs, jusqu'à Selonnet et à Talard (I, 14, 15).


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la maison de la cour (hospitium curie), où se trouvait aussi la cave seigneuriale ; à Mezel, maison, cave et cellier ; à Entrevennes, maison et four ; à Bellaffaire, maison de la cour, avec prisons, etc.

Fortifications.

L'acte de donation de 1353 (1) avait mis le comte de Beaufort en possession des forteresses (fortalicia) de la vicomte qu'il entretenait à ses frais. C'est ainsi que, lors des bruits de guerre survenus en février 1402, le viguier vicomtal, sur l'ordre de la comtesse, se rendit à Bayons, à Bellaffaire, à Entrevennes, aux Mées et à Mezel, pour mettre ces pays en état de défense (pro facienda fortificare et reparare loca) (I, 70, 70 v°, 72) ; en 1408, sur l'avis des conseillers royaux d'Aix, on fit encore réparer les forteresses des Mées, de Mezel et d'Entrevennes (II, 49).

Les actes de lods transcrits dans les comptes nous donnent quelques détails sur la nature et l'importance de ces fortifications. A Bayons (I, 4 v°), à Entrevennes, à Mezel (II, 1, 45), il y avait une enceinte fortifiée (fortalicium) entourée de murs (moenia. barrium) et de fossés (vallatum). Cette enceinte devait avoir une certaine étendue, car, d'après les actes précités, elle renfermait des habitations (hospitium) et des places pour bâtir (casai). C'est là, sans doute, que venaient se réfugier, en temps de guerre, les habitants du village (castrum) groupés autour du fortalicium et ceux des faubourgs (burgum) plus éloignés. Bayons était doublement protégé par les murs (moenia) qui entouraient le fortalicium (I, 2) et par le rempart, dit de la Redoute (2) (barrium Redathi) (I,1 v°),

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, loc. cit.

(2) La redoute elle-même devait être assez grande puisqu'il y avait des maisons dans son enceinte : laudavi unum hospitium in redutha de Bayonis juxta hospitium. I. Rollandi (I, 1 v°).


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au-dessous duquel s'étendait le bourg (1,1 v°). Des remparts sont aussi mentionnés pour Bellaffaire avec la porte « Clemensane » (I, 2 v°) et pour Valernes, où l'on pénétrait par les portes dites : de « Revellin » (I, 77 v°) et de « Pascal » (dan Pascal) (I, 1, 2).

Mais la place la plus importante et la mieux fortifiée de la vicomte était la ville des Mées, défendue à la fois par ses murailles, où s'ouvraient les portes « Baudoine » (dan Baudoyna) (1,5) et « Saint-Christol » (1), et par le château fort qui la dominait. Tous les comptes renferment un chapitre spécial pour les dépenses du château des Mées (de sumptibus castri (2) de Médis), où le vicomte de Valernes entretenait toute l'année, à ses frais, quatre gardes chargés spécialement de veiller à la sûreté de la place, sous les ordres d'un châtelain, avec une meute de chiens assez nombreuse, car elle consommait annuellement six charges de blé (II, 47). Une milice bourgeoise, sous les ordres d'un capitaine, était en même temps chargée de la garde du château. En 1402, lors des menaces d'invasion de la vicomté par des troupes qui avaient passé la Durance près de Thèse (I, 65 v°), les murs et la tour furent réparés, la citerne mise en état, un grenier fut construit pour recevoir un approvisionnement de 247 setiers de blé, et la garnison reçut des armes dont elle était à peu près dépourvue (I, 76). Le château des Mées fut démoli pendant les guerres de religion, en 1575, par ordre du comte de Carcès (3).

(1) Esmieu, notice historique de la ville des Mées, p. 25. (In-8°. Ant. Farjon, impr. à Digne, 1803.)

(2) Le mot castrum doit être pris ici dans le sens do château fort et non dans celui de village qu'il avait généralement alors. Le castrum des Mées devait manquer de place. Le receveur, qui y logeait en l'absence du châtelain, est obligé, quant celui-ci l'habite, d'aller coucher au village (venit castellamis cubitum in Castro et ego in villa) (II, 28, v°).

(3) Délibération des conseils de la communauté des Mées, 1575, 29 mai.


— 366 — Juridiction. - Moeurs. — Procès.

Le vicomte de Valernes avait été investi par les comtes de Provence du droit de haute, moyenne et basse justice dans toute l'étendue de son fief. Un juge vicomtal nommé et payé (1) par lui allait, à diverses époques de l'année, tenir audience (parlamentum) dans les cours seigneuriales de la vicomte (2) : Entrevennes (I, 18, v°), les Mées (I, 17, II, 13), Mezel (I, 19, II, 45), Valernes (I, 42), etc. Chacune de ces cours avait ses officiers de justice nommés aussi par le vicomte : un bailli, un notaire ou greffier, un huissier (nuntius) (I, 60, 60 v°), des gardes (foresterii) chargés d'arrêter les criminels (I, 28). Aux Mées, il y avait en plus un viguier et un vice-bailli. Le même personnage cumulait parfois plusieurs charges et les exerçait dans diverses cours à la fois. Le 20 août 1401, M» Georges Barrai est mis en possession, par ordre de la comtesse, de l'office de bailli et de notaire des cours d'Entrevennes, du Castellet, des Mées et de Mezel (I, 22). Pour la tenue des audiences, le juge vicomtal, après avoir fait ses enquêtes, fixait par ordonnance, plus d'un mois à l'avance, le jour où devait avoir lieu le parlement (I, 69 v° et 70) et envoyait des lettres de citations à ceux qui devaient être jugés (II, 54 v°). Il était assisté du bailli et du notaire de la cour chargé d'enregistrer et de publier les sentences, ainsi que du receveur vicomtal, qui prenait note des amendes infligées et les inscrivait ensuite dans ses comptes lors du recouvrement, en mentionnant les délits qui les avaient motivées. Nous avons ainsi quelques

(1) Le juge était nourri aux frais du vicomte pendant le temps des enquêtes et des audiences, Les dépenses d'un « parlement » tenu aux Mées en janvier 1408 s'élèvent à 8 fl. 10 s. (II, 54 v°).

(2) Les cours de justice se tenaient, d'après les comptes, en mars, juin, septembre et on novembre ou décembre.


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détails curieux sur les moeurs locales, le langage populaire et la pénalité de l'époque.

Une amende de 10 sous coronats est infligée à deux femmes qui avaient pris un pain à Douce, épouse de Pierre de Sertorio. Me Guillaume Brunet, notaire, est condamné à 10 s. pour avoir porté un couteau qui n'était pas de mesure et à 10 autres sous pour avoir dit à Me Jean Fabre, son collègue : « Per lo ventre de Dyau ! si tu me fas dapnagi, yau lo te faray de bens et de ta persona ! » Deux soufflets donnés à une femme valent 25 s. d'amende à Ant. Bertrand, tandis que Béatrice, qui avait jeté à terre et frappé à coups de pieds et de poing la femme d'Isnard Richaud, n'est punie que de 20 s. d'amende (I,17, v°). Un muletier qui avait refusé de monter la garde et menacé son capitaine est condamné à 50 s. (1.18 v°). 10 s. d'amende à Louis Béjan, pour avoir dit à B. Ailhaud : « Tu mentes falsamens per la gola » (1,19). 50 s. à Ant. Gautier, qui avait jeté d'une terrasse l'huissier de la cour des Mées. 25 s. à une cabaretière pour usage de fausses mesures. 25 s. pour injures grossières (1) (I, 60). 40 s. à un usurier. 40 s. pour un coup de pierre. 100 s. pour blessures avec un bâton (I, 61).

Tous ces délits et d'autres encore mentionnés dans notre texte sont peu graves en général ; plusieurs mêmes, — les intempérances de langue, par exemple, — sont à peine punissables, et les amendes dont ils sont frappés paraissent excessives, si l'on considère la rareté et la valeur de l'argent à cette époque. Un simple démenti coûtait 10 s. coronats, c'est-à-dire la valeur d'un hectolitre de vin environ. On avait alors, il est vrai, la main un peu trop leste, l'injure facile et le langage grossier, ordurier parfois ; mais les crimes étaient rares et les peines corporelles rarement appliquées. Aux Mées, une des cours les

(1) Trop grossières pour être citées ici,


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plus importantes de la vicomte, il n'y avait pas de chaînes et la prison n'était pas sûre (in curia de Médis non erant cepi aliqui neque carcer sufftciens) (I. 28). Pour garder un prisonnier arrêté par les ordres du bailli, il fallut faire fabriquer à la hâte des fers et des verrous, et quelques mois plus tard, — probablement pour le même criminel, — un carcan et un pilori (I, 70). A en juger par ces faits, le vicomte de Valernes n'avait pas souvent l'occasion d'exercer ses droits de haute justice, et les dépenses qu'il avait à supporter de ce chef n'étaient pas onéreuses.

Combien plus coûteux ces procès civils que le seigneur avait continuellement pendants et qui, portés de cour en cour, duraient parfois plusieurs années.

Procès : contre les hommes de la conseigneurie de Guillaume de Moustiers à Entrevennes (réunie depuis peu à la vicomte) qui refusaient les droits d'albergue; ce procès, déjà commencé en 1401 (I, 10 V°), n'était pas terminé en 1408 (II, 42 v°); contre les maîtres rationaux d'Aix, au sujet du dénombrement des terres vicomtales dépendant au bailliage de Digne (les Mées, Mezel, le Castellet, Entrevennes) (I, 20, 68 V°); contre les officialités d'Embrun et de Sisteron et l'abbé de Boscaudon, pour conflits de juridiction (I, 85,11,24); contre les habitants de Digne, prétendant être exempts du péage de Mezel, qui se percevait à Mallemoisson (1) (II, 22 v°) ; contre les chapelains et autres ecclésiastiques refusant de payer les droits seigneuriaux (II, 52 v), etc.

Toutes ces causes et bien d'autres encore mentionnées dans les comptes entraînaient de nombreux frais.

Honoraires des hommes d'affaires : un procureur

(1) La route de Digne à Mezel, — route muletière bien différente de la route nationale d'aujourd'hui, — passait alors par Mallemoisson et traversait directement les montagnes qui séparent la Bléone de l'Âsse.


UN COTEAU A GAUBERT

et nos montagnes arides où le thym, la

lavande, le genêt, quelques arbustes rabougris, s'accrochent au pauvre sol



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attitré à Aix (Me Hugues Guiramand), 5 fl. par an (I, 72) ; Me François Cabride, licencié en droits de Montpellier, pour un seul procès, 4 écus d'or (II, 24) ; vacations d'un avocat d'Aix (Me Pierre Girard) dans une seule affaire 8 fl. (I, 72) ; deux notaires de Sisteron, à l'occasion d'un seul procès 8 fl. (I, 71).

Frais d'actes et de pièces de procédure : Enregistrement d'un privilège par Georges Arnaud, archiviste royal d'Aix, 6 fl. d'or ; recherches dans les dites archives 12 s. ; un extrait d'acte par Me Ant. Féraud, notaire d'Aix, 1 fl. ; un exploit d'huissier, 3 gr. ; citation de témoins, 4 s. ; apposition du sceau, 1 gr. (I, 23 V°, 72, II, 24 v°).

Mais ce qui rendait surtout les procès onéreux, c'était les sommes dépensées journellement pour les voyages des agents du vicomte (viguier, baillis, notaires, etc.), continuellement en route de Valernes aux Mées, à Digne, à Aix, à Montpellier même, pour les affaires litigieuses du seigneur (pro causis domini prosequendis)... En 1407, Me Jean Piole, bailli de Valernes, fait trois fois, dans un mois, le voyage de Valernes à Aix, le 24 mai, le 5 juin, le 25 juin (II, 17 V°, 18 V°, 19).

A tous ces frais, s'ajoutaient encore parfois les dépenses des présents en nature (gibier, fruits) offerts à divers personnages pour hâter la solution des affaires, ou obtenir leur influence. On envoie à Me Guy Crispin, avocat de Sisteron, six lapins et six perdrix. Le viguier Astruc met en mouvement tous les agents de la vicomte, des Mées à Bellaffaire, pour se procurer des poires et des pommes qu'il veut offrir au sénéchal de Provence malade. « Faites bonne diligence, écrit-il d'Aix au receveur Pierre-Isnard, car cela pourrait avancer les affaires de notre Seigneur » (metes en aysso bona diligencia, quar poyria esser un grant avanssament de las besonhas de monsenhor) (II, 26).

26


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Monnaies.

Les comptes renferment de nombreux renseignements utiles sur la plupart des monnaies ayant cours en Provence au commencement du XVe siècle, ainsi que sur quelques monnaies françaises de la même époque. Le comptable ayant régulièrement converti et inscrit en florins, sous et deniers, les diverses espèces de monnaies mentionnées dans tous ses articles de recettes et de dépenses, nous avons ainsi des données précises et authentiques sur leur valeur et sur leur rapport entre elles.

Florin d'or. - Il valait 12 gr. ou 16 s. provençaux. Un droit de lods à Mezel est évalué à 12 gr. soit 1 fl. (I, 2 V°).

Sou provençal. — Les recettes et les dépenses évaluées à 12 deniers sont toujours totalisées : 1 s.

Gros. — Cette monnaie employée dans les comptes pour l'évaluation des droits de lods valait 16 d. Un droit de lods à Entrevennes, fixé à 2 gr., est coté 2 s. 8 d., soit 32 d. ou 10 d. par gros (I, 3).

Palac. — Un patac pour achat d'oeufs est marqué 2 d. Le patac valait donc 2 d. (I, 85 v°).

Valois (1). — Valodium. — Valosium. — Un valodium donné en aumône par la comtesse est inscrit (I, 42) 1 d. et 1 obole.

Livre provençale. — Cette monnaie est employée dans les comptes, ainsi que la livre et le sou coronnats, pour l'évaluation des droits de cavalcades et d'alberge et pour les amendes. 10 1. provençales, payées à Gigors pour le droit de cavalcade, sont inscrites 12 fl. 8 s., soit (12 X 16 + 8) 200 s. ; la livre provençale valait donc 20 s. provençaux (I, 9 v°).

(1) En 1328, le valois (valosium) valait à Avignon 3 d. reforciats (arch. des Bouches-du-Rhône, B. 1732).


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Livre coronnat. — 15 1. cor. payées par la communauté de Valernes pour le droit d'alberge valent 23 fl. et 7 s., soit (23 X 16 + 7) 375 s. provençaux, qui, divisés par 15, donnent 25 sous provençaux par livre cor. (I, 9 V°).

Sou coronnat. — Il est payé par Feraud Besson 10 s. cor. d'amende, pour avoir réclamé par voie de justice à Bertrand Bouffier trois journées de boeuf qui ne lui étaient pas dues, ci : 12 s. prov. 6 d., soit (12 X 12 + 6) 150 d. Le sou coronnat valait donc 15 d. ou 1 s. et 3 d. provençaux (I, 60).

Ecu d'or. — D'après le calcul du comptable, 15 écus d'or valent 21 fl. et 4 d. soit 22 s. et 8 deniers provençaux pièce (I, 20). Dans une autre recette, il est indiqué comme valant 17 gros, ce qui équivaut à la même valeur, 1 fl. 6 s. 8 d. provençaux (I, 71).

Franc d'or. — Il est estimé à 15 gr. dans un reçu donné au receveur vicomtal par noble François Gaillard, de Bellaffaire, soit 1 fl. 4 s. (I, 21), ou 20 s. provençaux.

Blanc(albus). — « Pour 4livres de chandelles, 4 blancs », ci : 3 s. 4 d., soit (12 X 3 + 4) 40 deniers ; le blanc valait donc 10 d.

La Parpaiolle mentionnée dans les comptes, mais non évaluée, valait 10 d. d'après Damase Arbaud (1).

Obole. — D'après le même auteur, elle valait la moitié du denier.

Ces évaluations différent très peu de celles des auteurs bas-alpins qui ont traité des monnaies ayant cours dans notre région à la même époque. On peut donc se servir de leurs conclusions pour établir le rapport entre ces monnaies et celles en usage aujourd'hui.

D. Arbaud (2) prend pour base le florin, dont le poids

(1) Lettre sur quelques monnaies ayant cours en Provence aux XIVe et XVe siècles.

(2) Op. cit.


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et le titre, sauf de très minimes variations, ont été constants pendant deux siècles qu'il a été en usage en Provence. Après des expériences répétées, il fixe la valeur intrinsèque à 10 fr. 77 c. environ et à 16 francs sa valeur actuelle, d'après le prix du blé à Manosque au XVe siècle. M. de La Plane (1) est arrivé, avec les mêmes calculs, à un chiffre plus élevé et a fixé à 20 francs la valeur actuelle du florin basée sur le prix du blé à Sisteron pendant la même période. C'est ce dernier chiffre qu'il convient d'adopter pour la vicomte de Valernes, dont les blés se vendaient généralement sur le marché de Sisteron, en tenant compte toutefois de la dépréciation très sensible de l'argent depuis l'époque (1844) où ces calculs ont été établis.

Rareté de l'argent. — Taux. — Change.

Il faut observer, en outre, que les résultats obtenus par ces auteurs dans leurs recherches numismatiques s'appliquaient à tout le XVe siècle, dans le dernier quart duquel la valeur du métal avait déjà baissé. Il est donc probable que le pouvoir de l'or était plus élevé encore de 1401 à 1408, surtout dans cette partie écartée de la HauteProvence où le numéraire était rare. Nous en avons la preuve dans les difficultés qu'on éprouvait pour s'en procurer. On allait en chercher jusqu'à Avignon. Le viguier vicomtal y envoie son fils, avec mission de trouver de l'argent à tout prix (II, 17 V°). La comtesse de Beaufort en demandait à ses amis ; un messager va de sa part à Trigance toucher 100 écus que lui prête le sieur d'Eoulx (I, f° 62). Le receveur vicomtal, pour faire face aux dépenses, s'adressait parfois aux plus petites bourses : « Reçu en prêt, pour les affaires du seigneur, 10 florins de Pierre de Rougemont », (maître d'hôtel du château) (II, 42). On

(1) Bittoire de Sieteron, t. L


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était obligé quelquefois même d'emprunter sur gages. En octobre 1402, 8 coupes d'argent sont mises en gages et remplacées par des coupes en verre (I, 84 V°). Les sommes d'une certaine importance, celles qu'on envoyait au vicomte à Paris notamment, ne pouvaient être réalisées qu'avec beaucoup de garanties et de frais.

Après un mois de négociations, « noble Pierre Leydet, de Sisteron, consent à prêter à la vicomtesse de Valernes 300 fl., à condition qu'on lui rembourse 360 fi. dans un an et qu'on lui cède pour caution trois cents charges de blé. Il vend ensuite ce blé en partie aux habitants des Mées et aux habitants de Bayons, qui s'engagent, par deux actes notariés, à lui payer, au bout du même terme, ladite somme de 360 fl., garantie en plus par la cession des droits du vicomte sur ces deux localités » (II, 3). On peut juger du prix et de la rareté du numéraire à Valernes par ce taux élevé et par ce luxe de précautions pour un seul emprunt : intérêt au 20 %, capital garanti par une marchandise d'une valeur supérieure et par trois cautions.

Le banquier P. Leydet, de Sisteron, percevait pour le change 3 d. par écus en 1401 (I, 26), 4 d. en 1402 (f° 70 v°). A Gap, le cours du change était de 4 d. par écus en 1402 (I, 70 v°), et le change des écus en menue monnaie (in pecunia menuta) 8 deniers par écus en 1407 (II, 20).

M.-Z. ISNARD.

(A suivre.)


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(1601-1681)

Jacques Gaffarel naquit en 1601 (1) à Mane, petite ville provençale, du canton et de l'arrondissement de Forcalquier, dans le département des Basses-Alpes. Il appartenait à une famille honorablement connue et depuis longtemps établie dans le pays, car on retrouve en 1365 un Juhan Capharelli, habitant de Vars, au diocèse d'Embrun, en 1460, et en 1472 un Bertrand et un Jehan Gaffarelli, qui résident déjà à Mane (2). Il eut pour grandpère Jacques Gaffarelli de Tirval, chirurgien, et pour père Claude Gaffarelli, également chirurgien et consul à Mane à cinq reprises, en 1590, 1604, 1609, 1613 et 1618. Sa mère se nommait Lucrèce Bermond. S'il est vrai que les fils tiennent de la mère plutôt que du père, c'est de Lucrèce Bermond que Gaffarel hérita de ce penchant aux sciences occultes et de ce goût pour les problèmes de l'autre monde, qui furent plus tard comme la caractéristi(1)

caractéristi(1) Histoire de Provence, t. TV, p. 778-779, le fait naître par erreur à Manosque. Dans la dédicace d'un du ses livres à Richelieu (Abdita cabalce, etc.), Gaffarel s'intitula lui-même de Manna Provincice oriitndus.

(2) Notes communiquées par Berlue de Perussis à Tamizey de Lai roque, qui les a utilisées dans sa plaquette : Quatre lettres inédites de Jacques Gaffarel, Digue, Chaspoul, Constans et Ve Barbaroux, 1886. — M. Isnard. archiviste des Basses-Alpes, a retrouvé diverses pièces qui complètent la généalogie de la famille Gaffarel, donnée peur la première fois par Tamizey de Laroquo. Voir archives des Basses-Alpes, série B, art. 2239, f° 19 ; art. 2236, f° 730 ; art. 2230, f° 110; art. 2234. f° 425 ; art. 2246, f° 625 ; art. 2242, f° 688 ; art. 2241, f° 688.


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que de son talent. Sa mère avait, en effet, une prédisposition singulière à deviner l'avenir, et par des moyens au moins étranges. Ainsi qu'il l'écrivit (1) plus tard, « souvent aussi Dieu nous faict scavoir ce qui doit arriver par quelque signe intérieur soit en dormant ou en veillant. Feu ma mère, Lucrèce de Bermond, avait un signe presque semblable, car il ne mourait jamais aucun de nos parents qu'elle ne songeast en dormant, peu de temps auparavant, ou des cheveux, ou des oeufs, ou des dents meslées de terre, et cela estoit infaillible ; et moy-mesme, lorsqu'elle disoit qu'elle avoit songé telles choses, j'en observais peu après l'événement. »

Gaffarel eut de nombreux frères et soeurs : Pierre, qui devait lui succéder comme prieur de Ganagobie ; André, marié en 1639 à Delphine de Villeneuve Saint-Janet ; Antoine, marié à Marie Fausset ; Jeanne, l'aînée de la famille, née en 1583; Suzanne, mariée en 1611 à Etienne Giraudon de Mane ; Marguerite, née en 1594, et Diane en 1613. Gomment furent élevés ces nombreux enfants ? On se les figure volontiers réunis dans la vieille maison de famille qui existe encore aujourd'hui. A l'aide des anciens cadastres conservés dans les archives municipales de Mane, on en connaît tous les possesseurs depuis Claude, le père de Jacques, jusqu'à nos jours. Cette maison est située rue Portail de Gouvert ou Grand'Rue. C'est la deuxième à gauche après le passage voùté qui relie cette rue à la roule nationale. Claude l'avait agrandie en 1599, après avoir acheté une maison contiguë appartenant à Antoine Giraudon. La façade fut reconstruite en 1001, l'année même de la naissance de Jacques. La porte d'entrée est restée la même avec plein cintre, dont la clef est ornée d'une marguerite. Au premier étage, bien qu'elle soit murée, on reconnaît la grande croisée centrale

(1) GAFFAREL, Curiosités inouyes, p. 125.


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partagée en quatre compartiments par une croix en pierre de taille, et deux demi-croisées, à gauche et à droite, aussi hautes que la baie principale, mais plus étroites. Au second étage, même disposition, sans ces retouches malheureuses qui datent sans doute du dix-huitième siècle. C'est dans cette maison presque historique et que la municipalité de Mane devrait conserver et entretenir, que Gaffarel passa son enfance, entouré de ses frères et de ses soeurs, sous la haute direction de son père, le chirurgien, et de sa mère, l'honestissima matrona, dont parlent les contemporains. Si nous avions conservé le livre de raison de la famille, nous connaîtrions par le menu les principaux événements dont cette maison fut le théâtre. On sait seulement que, dans ces nombreuses familles, la discipline était austère, parfois rude. Malgré son tempérament batailleur, monsieur l'aîné, ainsi qu'on le qualifiait d'après le vieil usage provençal, fut sans doute plus d'une fois ramené à la raison par de sévères avertissements. Au moins contracta-t-il de bonne heure d'excellentes habitudes de travail, qui lui servirent plus tard et auxquelles il dut en partie sa notoriété.

Gaffarel paraît avoir commencé ses études sérieuses à Apt. C'est lui-même qui nous donne (1) ce renseignement : « Du temps que j'étudiais à Apt, ville fort célèbre en Provence pour les sacrées reliques que la seule tradition asseure estre de sainte Anne, je vis une souche de vigne qui représentoit si naïvement la teste d'un homme qu'on

y voyoit mesme jusques aux cheveux Elle fut apportée

par un vigneron en la boutique de Me Roulet, maistre chirurgien. » Nous n'aurions pas rapporté ce trait s'il n'indiquait déjà le goût de Gaffarel pour toutes les choses extraordinaires, pour les curiosités, ainsi qu'on disait alors. Dès sa tendre enfance, il remarquait tout ce qui

(1) GAFFAREL, Curiosités inonyes, p. 181.


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sortait des règles naturelles et en prenait note. Aussi bien, dans sa propre famille, n'avait-il pas eu l'occasion d'observer et de signaler une étrangeté de ce genre : « Une mienne soeur (1) avoit un poisson à la jambe gauche, formé par le désir qu'avoit eu ma mère d'en manger, mais représenté avec tant de perfection qu'il semblait qu'un sçavant peintre y eût travaillé. Ce qui estoit d'admirable en cecy, c'est que la fille ne mangeoit jamais poisson que celuy de sa jambe ne luy fit ressentir une douleur très sensible. »

D'Apt, Gaffarel passa ensuite à Valence. Cette ville, capitale nominale du duché de Valentinois, avait longtemps appartenu à son évêque ; mais les habitants, après avoir essayé à plusieurs reprises de secouer le joug ecclésiastique, voulurent se donner à Louis XI, qui obtint des prélats le partage des droits seigneuriaux et fonda une Université, supprimée seulement à la Révolution (2). Cette Université ne fut jamais bien importante. Les études pourtant y étaient sérieusement dirigées et Gaffarel ne rougit jamais de son titre de docteur de l'Université de Valence. Il est même probable que c'est à l'un de ses professeurs valentinois qu'il dut le goût qui l'entraîna bientôt vers l'étude des langues orientales. Il termina ses études à Paris et acquit le titre de docteur en droit canon. Nous n'avons sur ses études aucun renseignement certain, et nous n'avons retrouvé aucune trace de son passage à la Sorbonne. Nous ne savons pas non plus quand et comment il entra dans les ordres sacrés et devint prêtre. Ce fut en tout cas de très bonne heure, et la théologie paraît ne l'avoir intéressé que comme étant l'introduction naturelle ou plutôt le complément des langues orientales.

(1) GAFFAREL, ouvr. cité, p. 35.

(2) LACROIX, Valence ancien et moderne, 1870, — NADAL, L'Université de Valence.


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Gaffarel, en effet, fut avant tout et surtout un orientaliste. « Personne, a écrit de lui Moreri (1), n'a pénétré plus avant que lui dans les sciences mystérieuses des rabbins, et toutes les manières différentes d'expliquer l'écriture dont se servent les cabalistes. Voyez son Traité des talismans, où il découvre les subtilités des cabalistes, pleines d'impostures et de sottises, dont on l'accuse néanmoins d'avoir été entêté. » Ce n'est pas seulement l'hébreu, couramment enseigné dans les Universités, qui fut appris par lui, mais aussi le syrien, l'arabe et le persan. Le Père Bougerel (2), un des auteurs qui ont parlé de Gaffarel, lui attribue, en outre, la connaissance de la langue chaldéenne. Colomiès (3), l'auteur de la France orientale-, passant en revue tous ceux de ses contemporains qui étaient réputés connaître les langues de l'Orient, donne à Gaffarel le rang le plus honorable « Sedulo litteris opérant dédit, écrit-il, sed Hebraicis imprimis délectatus, in Us per totam vitam cum laude versatus est. Persicas etiam attigit; hoc unum in eo culpes quod scriptores cabbalisticos plus oequo adamaverit, per coetera vir doctissimus. » Ménage (4), Thomas Bangius (5) et autres érudits s'inclinent devant sa compétence. Naudé (6), ce critique si fin, cet appréciateur si délicat et si autorisé

(1) MORERI. Dictionnaire, article Gaffarel.

(2) BODSEREL, Vie de Gassendi.

(3) Gallia orientalis sive Gallorum qui linguam hebroeam vel alias orientales exeoluerunt vitoe, variis hine inde proeeidiis adornatoe, labore et studio Pauli Colomesii Rupellensis, Hagce comitis, 1655, p. 153.

(4) MÉNAGE, Origines, au mot Talisman.

(5) Thomas BANGIUS, De coelo Orienlis et prisci mundi Triade, p. 134. — II le nomme vir eruditus et ingeniosus.

(6) G. NAUDÉ, Bibliographie politique. « Tuum est omnino statuere, eruditissime Gaffarelle, qui linguee sacrée diffieuliates omnes gallatorio passu superasti, et pilures ac meliores in eo libros evolvisti, quant quivis alius eorum qui nune eunt, non dicam tantum cetate tibi similes, sed ctiam professione. »


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-379des scientifiques, lui adresse des éloges presque hyperboliques : « C'est à vous de le décider, très érudit Gaffarel, vous qui avez triomphé comme en vous jouant de toutes les difficultés de la langue sacrée, avez lu plus de livres écrits en cette langue, je parle des meilleurs, que n'importe lequel de ceux qui ont le même âge et la même profession que vous. » Aussi bien, Gaffarel n'ignorait pas qu'il était ce que nous appelons de nos jours un spécialiste. Peut-être même eut-il le tort de ne pas assez cacher le sentiment qu'il avait de sa valeur (1) : « Ce n'est pas icy notre dessein, a-t-il écrit quelque part, que de montrer les abus qui se sont glissez dans la Religion faute d'entendre la langue qui seule est appelée saincte. Je les ay deduits au long ailleurs, et ceux qui le voudront voir n'auront.qu'à lire Nostre advis aux Doctes sur la nécessité des langues orientales. »

Dans ses études sur l'Orient, Gaffarel avait souvent rencontré des livres de magie et d'alchimie. En effet, les rabbins juifs, qu'il paraît avoir pratiqués tout spécialement, s'occupaient beaucoup des sciences occultes. Tout en continuant à augmenter le trésor de ses connaissances philologiques, Gaffarel se trouva donc porté, presque sans s'en douter, à étudier les mystérieux problèmes de l'autre vie et les phénomènes surnaturels, dont les savants d'alors n'avaient pas encore trouvé l'explication. Nous ne prétendons pas l'excuser ; nous constatons seulement que les chercheurs de la pierre philosophale n'avaient pas tous disparu, et que bon nombre de grands esprits croyaient encore aux influences de l'autre monde. Richelieu, pour n'en citer qu'un seul, était ce que nous appellerions de nos jours un adepte fervent de l'occultisme. Ne soyons donc pas étonné si Gaffarel, porté par la pente de son esprit et la spécialité de ses travaux vers ces études

(1) GAFFAREL, Curiosités inouyes, p. 131.


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singulières, s'y donna tout entier. Il n'y a pas encore longtemps, un des savants qui ont le plus écrit sur les sciences occultes, Christian, dans celui de ses ouvrages sur la magie qu'il a intitulé l'Homme rouge des Tuileries, faisait jouer à Gaffarel, en qualité d'astrologue, un rôle considérable. Ce n'est là que la fantaisie d'un auteur qui fut, dans la circonstance, surtout un romancier ; mais, s'il a choisi Gaffarel pour lui attribuer dans son livre la qualité de nécromancien, c'est que sa réputation sur ce point était dûment établie, et qu'elle s'est perpétuée jusqu'à notre époque.

Le premier ouvrage de Gaffarel paraît, en effet, avoir été un livre sur la magie. Il l'avait intitulé Cribrum Cabbalisticorum. Ce livre eut du succès, car, en 1773, dans un ouvrage d'ailleurs bizarre, intitulé : Histoire des imaginations extravagantes, de M. Ouffe (1), le Cribrum Cabbalisticorum de Gaffarel figure au nombre des livres qui composaient la bibliothèque magique du héros. Ce livre est devenu introuvable. Nous l'avons vainement cherché et fait rechercher dans diverses bibliothèques. On sait pourtant que Gaffarel y traitait des apparitions. Il avait même, à ce sujet,une théorie particulière. Il croyait à la réalité des apparitions, mais pensait « qu'elles ne sont que la forme des corps enterrez, ou leur figure extérieure, non pas l'âme, ni phantosme basti par les démons (2) ». Il ajoutait même cette curieuse explication : « Ailleurs, in Cribro, nous avons traité l'histoire curieuse des esprits, dans laquelle nous avons avancé ces questions touchant les ombres : à scavoir si, par elles, on peut expliquer toutes les visions que les autheurs ont apporté, si les effets merveilleux qu'on attribue aux démons peuvent venir de ces figures, et en suite, à sçavoir si elles ont quelque

(1) T. I, p. 25.

(2) GAFFAREL, Curiosités inouyes, pp. 212, 213.


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puissance et d'où la peuvent avoir ? Posé qu'elles en ayent, si elles en ont davantage que le corps mort d'où elles sortent, ou bien si le corps mort en a davantage que le vivant. Ce sont là de redoutables problèmes que l'on discute encore, et qui n'ont pas reçu de solution ; mais n'est-il pas curieux de voir en Gaffarel un précurseur des spirites modernes ou plutôt de ceux qui croient que l'homme est composé d'un corps, d'une âme, et d'une troisième partie semi-fluide, semi-corporelle, qu'ils nomment le périsprit ou le corps astral ? Ce fut toujours une de ses théories favorites, et il y revint avec insistance dans son ouvrage capital, que nous aurons bientôt l'occasion d'analyser, dans ses Curiosités inouyes.

Gaffarel composa ensuite un autre ouvrage de magie : Des talismans et de la poudre de sympathie., qui est cité à diverses reprises par les contemporains (1), mais que nous n'avons pu réussir à nous procurer. Il s'agissait probablement de cette fameuse poudre qui, appliquée sur des épées, guérissait les blessures faites par ces épées. En 1636, Charles Sorel composait encore tout un traité sur l'Onguent sympathique. Quant aux talismans, ou amulettes, Gaffarel, comme d'ailleurs presque tout le monde de son temps, croyait si fermement à leur efficacité qu'il n'a cessé pendant toute sa vie d'en préconiser l'usage.

Ces deux livres soulevèrent d'ardentes polémiques et d'amères critiques, à tel point que Gaffarel, étonné et inquiété par l'unanimité de ces attaques, eut un instant la tentation de déposer sa plume. " J'avais fait dessein, après tant de calomnies souffertes, de n'exposer plus rien en public, ayant mille fois souspiré ces paroles autrefois communes à un prince Romain : utinam nescissem litte(1)

litte(1) COLOSTTES, NAUDÉ etc., ouvrages cités.


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ras ! (1) » Mais il n'était pas de ceux qui reculent devant la responsabilité de leurs actes. La contradiction semble au contraire l'avoir surexcité. Après une heure de découragement, il se lança de nouveau dans la mêlée, plus ardent, plus entier dans ses opinions que jamais.

Gaffarel ne négligea pas pour autant ses études orientales. Tout en s'occupant de magie, il continua ses traductions, ses extraits et ses commentaires de rabbins juifs et d'écrivains arabes. C'est alors, sans doute, qu'il prépara son Advertissement aux Doctes touchant la nécessité des langues orientales, « que nous mettrons (2) au jour, s'il plaist à Dieu, dans fort peu de temps », alors qu'il publia nombre de petits traités, nous dirions aujourd'hui d'articles, qui ne laissaient pas que d'intéresser les contemporains, mais auxquels Gaffarel n'attachait pas luimême une grande importance et qui n'ont été conservés ni dans les dépôts publics, ni dans les collections particulières. C'étaient des plaquettes de quelques pages d'impression, des mémoires plutôt que des livres. S'ils existent encore, ils sont comme égarés et perdus dans ces recueils factices de mémoires, comme nos ancêtres aimaient à en réunir et dont il existe un trop grand nombre dans nos bibliothèques. Voici le titre de quelques-uns de ces premiers essais : Traité des bons et des mauvais génies; Tristes pensées de la fille de Sion sur la rive de l'Euphrate, Paraphrase du psaume 136; De stellis cadentibus opinio nova ; Utrum a principio mare salsum fuerit, etc. Ce n'était là que des débuts littéraires. Gaffarel n'avait pas encore donné sa mesure.

Le premier livre qui, décidément, le mit en relief parut en 1623. Il est intitulé : Abdita divinoe cabaloe mysteria

(1) GAFFABEL, Avertissement au lecteur dans les Curiosités inouyes.

(2) Id., Curiosités, p. 85.


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contra sophistarum logomachiam defensa (1). Nous n'entreprendrons ni de l'analyser, ni même de le résumer, car nous ne sommes plus au courant des études rabbiniques. Soit par ignorance, soit pour toute autre cause, elles ne nous intéressent plus. Il s'agissait de prouver que les savants hébreux ne méritaient pas l'injuste dédain dont on les accablait. Gaffarel voulait surtout établir que certaines attaques de prétendus savants n'étaient pas justifiées. Avec l'ardeur, mais aussi avec l'imprudence de la jeunesse, il n'avait que vingt-deux ans, il battait en brèche des réputations consacrées et ne ménageait ni ses railleries, ni ses invectives. C'était, en un mot, une oeuvre de polémique plutôt que d'exposition sereine et pondérée. Aussi s'attirat-il de véhémentes répliques. Le Père Mersenne se fit remarquer par l'àpreté de ses critiques. Dans ses Quoestiones celeberrimoe in Genesim, et surtout dans ses Observationes (2) et Emendationes ad Francisci Georgii Veneti problemata. il s'emporte contre les impies et les athées qui veulent substituer à la croyance aux Saintes Ecritures la foi aux mystères de la cabale (3). Gaffarel était de la sorte directement mis en cause, et il ressentit avec amertume tout le danger de la dénonciation.

Mersenne ne fut pas le seul adversaire de Gaffarel, ainsi que ce dernier le constate avec mélancolie dans son livre des Curiosités (4) : « Si je veux parler astrologie, je

(1) Paris, Jérôme BLAGEART, 1623, in-4°. (Bibliothèque de l'Institut, M, 32.) — Deuxième édition en 1625, in-4°, (Mazarine 14668.) — Troisième édition, 2 vol. in-12. Amsterdam 1676. (Bibliothèque Sainte-Geneviève, V, 676, 677.)

(2) Lutetioe Parisiorum. Cramoisy, 1623. Le titre complet de l'ouvrage est : In hoc opère Cabala evertitur, Edita Vulgata et Inquisitores sanctoe fidei catholicoe ab hominum atque politicorum calwnniis accuraie vindicantur.

(3) Le plus singulier est que, dans un des chapitres de son livre, il semble se contredire, puisqu'il étudie quoe sint metalla, et de eorum characteribiis magicis, an iis uti liceat et quousque, p. 1150.

(4) Page 38.


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ne doute point qu'on ne m'estime ridicule et qu'on ne crie encore après moi que mes pensées sont extravagantes et hors du commun. Mais soit, j'ai déjà souffert tant de calomnies pour faire la guerre à l'ignorance que je puis dire à bon droit avec le poète :

» Hoc quoque, Naso, feres, quoniam majora tulisti. »

» Toutes choses me sont fort douces pourvu que la vérité soit cogneue, et faudra que mes ennemis se lassent de me persécuter, s'ils n'ont moins de sentiment que les bestes. »

Parmi les adversaires de Gaffarel, il en est un qui se signala par la vivacité de ses attaques. Il se nommait, ou du moins il a pris le pseudonyme de Alexis de Anciaco. Nous n'avons pas réussi à dégager sa personnalité. Un érudit, Tamizey de Larroque, l'avait essayé avant nous sans plus de succès. « Bien différent d'Ajax, a-t-il écrit (1), qui défiait les dieux pourvu qu'il pût les combattre en pleine lumière, l'adversaire de Gaffarel s'est enveloppé de l'ombre la plus impénétrable. Avait-il honte de son méfait? » Son factum est intitulé (2) : De Gaffarcllo judicium ad clarissimum virum dominum de Peiresc, abbatem de Aquistria et senatorem Aquensem. Voici comment (3), dans un recueil de notes manuscrites rédigées par le président Thomassin de Mazauges sur les grands hommes et auteurs de la Provence, est analysée cette plaquette : « C'est contre son livre De Abditis Cabaloe mysteriis et pour venger la mémoire de Raguseus qui y est attaqué. On l'accuse de folie, maladie de famille à ce qu'il a appris de Chabert. On y loue beaucoup

(1) Revue d'histoire littéraire de la France, troisième année, n° 4, p. 640.

(2) S. 1., in-8°, 8 pages. — Il en existe un exemplaire à la Bibliothèque nationale, réserre, E, 2424.

(3) Communication du savant bibliophile aixois, M. Arbaud.


UN RUISSEAU A MALIJAY

.... ce sont là nos ruisseaux bordés de vieux saules, souvent décapités



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Philippe d'Aquin. On y relève quelques bévues et on l'accuse d'avoir présenté au cardinal de Sourdis un arbre de la cabale qu'il avait volé à d'Aquin. On annonce que Flaminius Parrhisiis doit le réfuter au long. » L'orage annoncé ne tarda pas à éclater, mais ce fut à propos d'une autre publication plus importante, le fameux ouvrage des Curiosités Inouyes.

II

Le livre qui consacra la réputation de Gaffarel est intitulé : Curiosités Inouyes sur la sculpture talismanique des Persans, horoscope des Patriarches et lecture des estoiles. Il fut publié à Paris (1) en 1629. Il eut les honneurs d'une seconde, d'une troisième et d'une quatrième édition, en 1631, 1637 et 1650. Il fut également édité à Rouen, mais avec beaucoup de fautes, et sans doute par contrefaçon (2). G. Michaël le traduisit en latin en 1676 (3). Cette traduction fut publiée une seconde fois en 1706, avec une préface de Fabricius (4). Enfin E. Chilmead (5) le traduisit en anglais, en 1658. L'ouvrage est dédié à l'ancien évêque d'Aire, Philippe de Gospéan (6),

(1) Chez Honoré du Mesnil, rue Saint-Jacques, à la Samaritaine, in-8° de 644 pages, avec additions, avertissement et planches.

(2) ALLACI, Apes urbanne, p. 140. « Curiosus hic liber intra sex menses ter fuit editus, bis Parisiis et semel in allia gallarum urbe innominata. Suspicio est9 nec fallit conjectura, Rhotomagenses bibliopolas, spe lucri, semel at que iterum, non sine magna tum sensus quam styli corruptions edidisse. »

(3) Hambourg, in-8°.

(4) Prcefixa est huic editioni novoe prrcefatio J.-A, Faltricii, qua de auctvre et de scriptis ejus agitur.

(5) Unheard of euriosities the talismanical scidpture of the Persians. (Catalogué du British, Muséum, au mot Gaffarel.)

(6) Cf. RENÉ LA MÉE. Vie de Cospèan. — LIVET, Philippe de Cospéan, sa vie et ses oeuvres, 1854.

27


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évoque de Nantes depuis le 18 mars 1622, auprès duquel il s'excuse d'avoir traité des matières aussi profanes et qui prêtent tant à la discussion, mais il espère bien qu'on aura égard à ses intentions. Aussi bien, puisqu'un prélat aussi réputé a bien voulu agréer l'hommage de son travail, n'est-ce pas pour lui la meilleure des garanties? Dans un « Avertissement au lecteur », qui suit la dédicace, Gaffarel, qui craignait peut-être d'être incriminé pour sa hardiesse, a bien soin de faire remarquer qu'il n'a laissé imprimer son livre qu'à son corps défendant : « Ce n'est pas par une démangeaison d'écrire, amy lecteur, que je donne ces curiositez. Ceux qui me cognoisent trouvent que je suis exempt de cette folle passion. » Il lui a fallu céder aux prières « d'une personne de qualité à qui refuser ce qu'il veut, c'est un crime ». Au moins lui saura-t-on gré de sa réserve, d'autant plus qu'il est prêt à recevoir les observations qu'on voudra bien lui adresser. « Sachez que je ne suis point opiniastre, ny ne le fus jamais. Je prends en très bonne part les advertissements qu'on me donne, et je ne m'estime pas si scavant que je ne m'offre bien d'être enseigné. Il n'y a que les sots et les glorieux qui le refusent, et que les ignorants qui disent scavoir tout. »

Après avoir ainsi pris ses précautions oratoires, Gaffa - ral explique le titre de son livre. Ce sont bien des Curiosités dont il veut parler, et, s'il les a appelées Inouyes, « c'est que la plus grand part estoient inouyes aux chrestiens, puisque je les tire des Hébreux, chez lesquels elles estoient si obscures que mesmes ceux de ceste nation les negligeoient ». Quant aux talismans, ou gamaheux, ou camaïeux,, ce sont des figures diverses tracées sur des pierres ou sur des plantes et qui sont douées de vertus particulières dans des cas spéciaux. Il se réserve, dans le cours du livre, de les énumérer et il essaiera de déterminer leur puissance.

Il est certain que nous ne croyons plus, — et encore est-


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ce bien certain ? — aux talismans et aux camaïeux. Nous sommes trop habitués aux procédés et aux méthodes scientifiques pour ajouter foi à de pareilles inventions ; mais puisque, même à l'heure actuelle, il suffit d'entrer dans une salle de jeu ou même dans un salon pour y rencontrer des personnes qui croient encore aux fétiches, aux mascottes ou autres porte-veines, ne nous étonnons plus si, dans les premières années du XVIIe siècle, on pouvait écrire un livre sérieux sur les talismans, et si ce livre non seulement était lu, mais encore commenté et réfuté. Sur ce point, Gaffarel était donc l'homme de son temps. Les Curiosités Inouyes étaient publiées à leur heure, et les contemporains, s'ils discutaient la forme ou les détails, admettaient le fond et les idées générales. Pour comprendre ce livre, il faut en quelque sorte se dégager des opinions modernes et redevenir le contempo rain de Gaffarel et de ses amis, Gampanella, Naudé, Gassendi, Peiresc et tant d'autres, qui croyaient encore à l'astrologie judiciaire.

Nous n'avons pas la prétention de discuter, ni même d'exposer toutes les hypothèses de l'auteur. Il nous suffira de présenter l'analyse, aussi résumée que possible, de son ouvrage et de citer quelques-unes de ses théories.

Le livre se divise en quatre parties. La première est intitulée : « De la deffence des Orientaux. » L'auteur cherche à prouver qu'on a faussement imposé aux Hébreux et autres Orientaux diverses opinions qu'ils n'ont jamais professées (1) et que leurs livres sont moins dangereux que beaucoup de ceux des païens admis et même vantés par les Pères de l'Eglise (2).

Dans la seconde partie, intitulée « De la sculpture talismanique des Persans, ou fabrique des figures ou images

(D § 1. (2) § 2.


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sous certaines constellations », Gaffarel démontre qu'on a blâmé à tort les Persans, attendu qu'ils ne sont pas les seuls à avoir prédit l'avenir, ni les seuls dont les prédictions se soient réalisées (1); que, faute d'entendre Aristote, on a condamné la puissance des figures et adopté de fausses conclusions et contre ce philosophe et contre toute bonne philosophie (2). L'auteur entre ensuite plus profondément dans son sujet en parlant des diverses figures empreintes sur les pierres et sur les plantes, et qu'on nomme vulgairement Gamaheus ou Camaïeux (3). Il rappelle à ce propos qu'il en a ramassé et trouvé lui-même à Limans, près de Forcalquier. « Ce sont des figures peintes d'oiseaux, de rats, d'arbres, de serpents et des lettres si parfaitement représentées que les petits enfans les recognoissent (4). » Il en énumère un grand nombre et affirme que leur influence secrète est réelle en diverses circonstances, par exemple, pour guérir de la morsure des scorpions si on applique sur la blessure un camaïeu ayant la forme de cet animal (5). Il part de là pour essayer d'expliquer les apparitions, qui ont été si souvent constatées et qui sont bien réelles, car « ce sont les figures des corps excitées et élevées, partie par une chaleur interne ou du corps ou de la terre, ou bien par quelque externe comme celle du soleil, ou de la foule de ceux qui sont encore en vie (6) ».

Il est entendu que nous nous bornons en ce moment à analyser l'oeuvre de Gaffarel, sans l'approuver, ni la blâmer. Telle sera encore notre méthode quand nous

(D § 3. (2) § 4,

(3) § 5.

(4) P. 160.

(5) § 5, p. 199.

(6) § 5, p. 213.


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passerons au chapitre VI, où l'auteur avance qu'on peut, d'après les Orientaux, établir des figures ou images, à proprement parler des talismans, qui, naturellement et sans l'aide des démons, chasseront les bêtes nuisibles, détourneront les vents, foudres et tempêtes et guériront de plusieurs maladies. Gaffarel est si convaincu de cette . influence qu'il en cherche la preuve à travers l'histoire sacrée ou profane, ancienne ou contemporaine, et, à grand renfort de textes, essaie de démontrer qu'on peut fabriquer de ces talismans merveilleux. Il donne même les moyens d'en fabriquer. Vous nous permettrez de ne pas vous donner la recette. Si pourtant on désire la connaître, il est facile de se reporter aux pages 277 et 284 de l'ouvrage, et surtout de consulter le dernier chapitre (1) de la seconde partie, où Gaffarel, entraîné par son sujet, réfute les objections adressées aux figures talismaniques et affirme que leur puissance est indéniable.

La troisième partie, plus spécialement historique, est consacrée à l'astrologie des anciens Hébreux. Nous sommes de nos jours étrangers et même rebelles à ces questions, qui passionnaient nos ancêtres. Nous ne saisissons même plus l'intérêt qu'elles pouvaient présenter ; mais on croyait alors à l'astrologie judiciaire. A la naissance des grands personnages, on dressait leur horoscope, et tel savant était réputé pour la sûreté de ses prédictions. Ainsi, un contemporain de Gaffarel, Morin de Villefranche, professeur de mathématiques au Collège de France, était astrologue en titre auprès d'Anne d'Autriche. Lorsque le roi Louis XIII tomba malade à Lyon, divers devins avaient prédit sa mort prochaine. Morin, au contraire, affirma qu'il recouvrerait la santé, et, comme l'événement justifia sa prédiction, il devint à la mode. Les plus grands seigneurs le consultèrent. Luynes, Luxembourg, Lesdiguiè(1)

Lesdiguiè(1) 7.


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res, Montmorency, Marillac, les cardinaux de Bérulle et Larochefoucauld, Descartes lui-même ne dédaignèrent pas de recourir à ses prétendues lumières. La reine Anne le manda à ses couches pour dresser, à l'heure précise de sa naissance, l'horoscope de l'enfant qui fut Louis XIV. Le plus étrange, c'est que plusieurs de ses prédictions se réalisèrent. Ainsi périrent de mort violente GustaveAdolphe, Wallenstein et Cinq-Mars, dont il avait annoncé le trépas dramatique. Consulté et apprécié par les hommes d'Etat comme par les savants, Morin vécut jusqu'en 1656, après avoir fait accepter la dédicace de ses oeuvres à une de ses clientes, Marie de Gonzague, reine de Pologne, qui les fit imprimer à ses frais (1). Gaffarel était en relation avec Morin. Peut-être même le consulta-t-il pour son livre. Mais, comme il était l'ami particulier de Gassendi et que Morin, dans son aveugle entêtement, combattait les théories scientifiques modernes, j'imagine volontiers que Gaffarel ne fut jamais qu'un admirateur bien tiède de ce dernier des astrologues. Il partageait.pourtant, au moins sur quelques points, sa manière de voir. Ainsi, il affirme (2) que l'astrologie des anciens n'a jamais donné naissance à l'idolâtrie et que les Hébreux étaient très avancés dans l'étude des sciences mathématiques (3). Il réfute, non sans violence, les opinions de certains savants, entre autres de Scaliger (4), et cherche à prouver que les astrologues hébreux étaient dans le vrai en dressant des horoscopes (5).

(1) Astrologia gallica, principiis et rationibus propriis stabilita, opere et studio Johannis Baptisti Morini, doctoris medici, et Parisiis regii mathematum professoris, 1 vol. in-f°, Hagas comitis, 1661. — Cf. CHRISTIAN, Histoire de la Magie, p. 15 et suiv.

(2) § 8.

(3) § 9.

(4) § 10.

(5) § 11.


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Dans la quatrième partie, « De la lecture des estoilles et de tout ce qui est en l'air », Gaffarel énumère les divers prodiges, figures dans les nues, pluies de sang, comètes, etc., dont on tire divers présages (1), et il termine par cette assertion singulière (2) que « les estoilles, selon les Hébreux, sont rangées au ciel en forme de lettres et qu'on y peut lire tout ce qui arrive de plus important dans l'univers », le tout appuyé par de nombreuses preuves, ou prétendues telles.

Tel est ce livre au moins singulier, comme le porte son titre, qu'il est bon de ne pas laisser dédaigneusement de côté sous prétexte que les théories de l'auteur ne sont que faussetés ou fantaisies de l'imagination, mais de consulter comme donnant en quelque sorte la note scientifique d'une époque. Assurément, il n'est pas difficile de faire justice des opinions étranges et des explications parfois puériles de Gaffarel ; au moins, reconnaîtrons-nous son entière bonne foi et sa profonde érudition. Il suffit d'ouvrir au hasard les Curiositez Inouyes, pour se convaincre qu'il était persuadé de la réalité de ce qu'il avançait. Nous trouverons, sans doute, qu'il aurait pu réserver pour une cause meilleure les trésors de son érudition. Encore fautil lui savoir gré de ne pas les avoir dissimulés et d'avoir essayé d'étayer sur un appareil scientifique des idées qui nous semblent aujourd'hui peu sérieuses.

La lecture attentive de ce livre éveillera en nous un autre sentiment : c'est que Gaffarel avait toutes les qualités requises pour être un bon observateur. S'il avait vécu dans un autre temps, s'il avait eu à sa disposition les instruments et les méthodes dont usent les savants de nos jours, il est certain qu'il n'aurait pas avancé tant de sottises et même qu'il se serait illustré par quelque impor(1)

impor(1) 12.

(2) § 13.


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tante découverte, car il savait observer et tirer bon parti de ses observations. Il avait aussi les aptitudes d'un critique émérite, c'est-à-dire qu'il saisissait tout de suite le point faible de ses adversaires et trouvait rapidement dans ses immenses lectures les arguments dont il avait besoin pour confirmer ses doctrines.

Notons encore, le fait est assez rare pour être signalé, qu'il avait le sentiment des oeuvres artistiques. Voit-il une belle statue, un vase antique, quelque bas-relief ou une pierre finement gravée, il s'empresse de la décrire en termes choisis, et son appréciation est toujours exacte. Ainsi, à Rome, il ne cachera pas son admiration pour les chefs-d'oeuvre qu'il rencontre à chaque pas. A Florence, les belles peintures le ravissent d'aise. A Livourne, il décrira par le menu une horloge faite par un allemand (1) : « Outre mille raretez, non jamais vues, on y voyait encore des bergers, dont les uns sonnaient de la musette avec une harmonie et un mouvement de doigts si admirable qu'on eust dict qu'ils estoient animez ; d'autres dansoient avec des bergers en cadence, et d'autres cabrioloient avec tant de souplesse que nostre esprit en estoit ravy. Marescot, maître des requêtes, lui a communiqué, divers talismans. Il a grand soin de les décrire (2) et rappelle que « M. de Peiresc, très curieux et sçavant dans l'antiquité, a parmi le grand nombre de raretez de son cabinet plusieurs de ces figures talismaniques. » Gaffarel remarque jusqu'aux étrangetés de l'architecture. Ainsi il mentionne le clocher de l'église de Moustiers (3), dont les pierres remuent quand sonnent les offices, « avec tant de prodige que ceux qui sont montez dessus sans le savoir, quand ils

(1) Curiositez, p. 363.

(2) Id., p. 371.

(3) Id., p. 362.


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ont veu branler les cloches, il n'ont pas esté exempts de frayeur, comme il m'est arrivé ».

Plus encore que le goût artistique, Gaffarel possédait ce qu'on pourrait appeler l'amour de la nature : sentiment fort rare chez les érudits ses contemporains, qui se souciaient vraiment bien peu d'une fontaine aux eaux jaillissantes et d'une colline aux contours harmonieux. Jamais on ne trouvera dans les oeuvres de Scaliger ou de Saumaise (1) une page semblable à celle que nous reproduisons ici : « Dans les grottes d'un désert de nostre Provence, appelé l'Ermitage Sainct-Maurin, désert véritablement affreux, pour estre au milieu des rochers, mais beaucoup plus admirable que celui de la Grand'Chartreuse, soit pour son air presque toujours serein et doux, ou pour le cristal de ses fontaines, dont la source est prodigieuse, ou pour la beauté de ses grottes, dignes palais de la nature, ou pour les flots de son Verdon, lequel, contraint dans un lit trop petit, fait un bruit qui cause une agréable horreur dans ces sainctes solitudes ; dans ces grottes, dis-je, on voit quantité de ces gamaheus en ronde bosse, etc. »

Les Curiosités inouyes n'étaient pas un livre ordinaire. Il ne passa pas inaperçu. Les savants de l'époque le lurent et s'en pénétrèrent, les uns pour le louer, d'autres pour l'attaquer. Le nombre des contradicteurs fut plus grand que celui des admirateurs. Si Descartes affecte de ne pas vouloir l'étudier, ainsi qu'il l'écrit(2) à son ami, le P. Mersenne : « Pour ce livre de camayeux et de talismans, je juge par le titre qu'il ne doit contenir que des chimères », les théologiens de la Sorbonne s'en émurent. Comme la plupart des opinions énoncées étaient au moins

(1) Curiosités, p. 108.

(2) Lettre de Descartes à Mersenne, du 8 octobre 1629. — Edition Clerselier, t. II, p. 531, lignes 23-24,


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contestables, ils les firent examiner par une commission spéciale, qui se prononça contre l'auteur et le menaça d'excommunication, s'il ne se rétractait pas. L'affaire eut du retentissement. Gaffarel n'était déjà plus le premier venu dans la république des lettres. On le savait protégé par Richelieu, et s'attaquer à lui, c'était attaquer indirectement le tout-puissant ministre. Gassendi, qui se trouvait alors à Paris, écrivit à ce propos à son ami Peyresc (1) une première fois, le 4 septembre 1629, et une seconde fois, le 11 septembre de la même année : « Je pense, lui disait-il d'abord, que M. Gaffarel vous escrira le bruit qu'ont fait ces messieurs de la Sorbonne sur la censure de ses Curiosités Inouyes. Il n'est pas raisonnable que je le prévienne en cela. » Il continuait en ces termes : « M. Gaffarel prit hier la peine de me venir voir, et comme nous tombasmes à parler de son livre, dont il m'avoit obligé de me donner une copie et de la mention qu'il faisoit là-dedans en quelques endroits de vous, je lui demanday s'il ne vous en avoit point aussi envoyé un exemplaire. Il me dit que non et qu'il n'osoit plus vous escrire, comme ne sachant point si vous lui faisiez toujours l'honneur de l'aimer, attendu que depuis son retour, après tant de fois qu'il vous avoit escript des choses dont il vous avait prié, et d'autres qu'il vous avait envoyées, il n'avoit point eu le bien d'avoir aucun mot de lettre ou response de vostre part. Je l'adoucis le mieux que je peus et entre autres choses le fis souvenir de la mention que vous aviés faict de lu y en quelques-unes de celles que vous m'aviez faict l'honneur de m'escrire, marquant que vous attendiés de luy donner de vos nouvelles jusques à ce que vous eussiés remué vostre cabinet pour trouver quelque chose selon son dessein... Pour ledict livre, il est plein de beaucoup de belles et bonnes choses, et je suis marry que

(1) TAMIZEY DE LARROQUE, Lettres de Peyresc, t. IV, pp. 210, 216.


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M, Gaffarel n'aye trouvé un peu d'adoucissement à certaines façons de parler qui ont faict cabrer quelquesuns de ces messieurs de Sorbonne. »

Les « messieurs de Sorbonne », en effet, continuaient leur examen, et la commission spéciale se prononçait à l'unanimité contre les conclusions de l'auteur. Par décision du 1er août 1629, elle déclara (1) " que la doctrine qui y était contenue était fausse, erronée, scandaleuse, contraire à l'Ecriture Sainte, injurieuse aux Saints Pères, superstitieuse et contraire à la simplicité chrétienne. » On lui donnait pourtant jusqu'au 1er septembre (2) pour aller trouver le syndic de la Faculté et se rétracter devant lui ; moyennant quoi, la censure ne serait pas publique. Il n'y avait plus qu'à s'incliner ou qu'à engager la lutte. Gassendi et quelques autres amis de Gaffarel lui conseillaient de ne pas reculer. « Gaffarel, écrivait-il à Peyresc, est résolu, ainsi que je lui ai conseillé, de n'en rien faire » (3), mais ces belles résolutions ne tinrent pas. C'était une grosse affaire que d'avoir à se défendre contre une accusation d'hérésie. Sans doute, l'Inquisition ne fonctionnait plus en France, mais l'Eglise était encore toute-puissante et elle avait mille moyens d'atteindre et de frapper ses ennemis, ne serait-ce que dans leurs intérêts matériels. Or, Gaffarel était prêtre : on pouvait l'interdire. Il était pourvu de bénéfices : rien de plus aisé que de les lui retirer. Aussi ne voulut-il pas suivre les conseils de Gassendi et, très prudemment, annonça qu'il rétractait ses opinions.

Il usa pourtant d'habileté et, tout en ménageant sa situation, crut bon de tourner la difficulté et de maintenir

(1) BOTOEREL, Vie de Gassendi, p. 65.

(2) Lettre de Gassendi à Peyresc. Paris, 18 septembre. Tamizey de Larroque, p. 220. « M. Gaffarel est encore renvoyé au 1er du mois prochain. »

(3) BOUGEREL, Vie de Gassendi, p. 65,


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en partie son opinion. Il déclara, en effet, « que son intention n'était pas d'affirmer tout ce qui était dans son livre, mais de rapporter seulement ce qu'il avait lu dans les livres arabes et hébreux et de n'ajouter foi à leur relation qu'autant que l'Eglise le lui permettrait ; que la Faculté de théologie l'ayant averti que ces relations étaient contraires aux sentiments de l'Eglise et dévoient estre rejetées, il y deferoit et condamnoit pareillement ce qu'il avoit ajouté de son chef dans l'ouvrage que la Faculté censurait (1). » Voici d'ailleurs l'acte officiel de rétractation (2) :

Ego Jacobus Gaffarellus, sacra theologiae Facultatis doctor in academia Valentiana, et doctor in jure canonico academioe Parisiensis, author libri inscripti Curiosités Inouyes, omnes quorum interest certiores facio mihi nec esse nec fuisse un quam animum ea quae scripsi docendi, asserendique, velut varie collecta es arabuni hebroeorumque libros opiniones, eaque de causa me lectori proefatum tantum illi me fidem habere quantum adhibendum sponsa Christi Ecclesia catholica apostolica romana suadet dictatque. Quum vero a theologise Parisiensis sacra facultate admonitus fuerim plerasque ex recitatis opinionibus Ecclesiae adversas, rejiciendas, damnadasque esse, ego, es ejusdem Facultatis decreto, publico hoc ac solemni scripto easdem improbo, rejicio atque damno. Et quia etiam nonulla deprehendit sacratissima Facilitas in quibus, ex propria animi sententia, locutus sum, et quoe eodem modo damnanda et reprehendeuda censuit, ea siruiliter damuo et

(1) BOUGEREL, Vie de Gassendi, p. 68.

(2) Publié à Paris, 4 octobre 1629, chez Jean Guillemot, — Il a été conservé à la Bibliothèque Mazarine, n° 26684. On le retrouve dans le livre de Charles Sorel, consacré à la réfutation des Curiosités inouyes. — Cf. Lettre de Gassendi à Peyresc, 30 octobre 1629 (Tamizey de Larroque), p. 231 : « Je vous envoyeray une copie de la rétractation de M. Gaffarel, qui l'a faicte imprimer avec la censure de Pieheral. »


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reproho. Huie rei ut sit manifesta Mes, nomen cum chirographo apposui 4 die octobris MDCXXIX. — JACOBUS GAFFARELLUS.

Cette rétractation parut insuffisante aux ennemis de Gaffarel. Ils avaient gagné leur procès devant la Sorbonne ; ils voulurent le gagner devant l'opinion. L'un d'entre eux, Charles Sorel de Souvigny, l'auteur de cette Histoire comique de Francion, qui eut un succès si extraordinaire qu'on la réimprima soixante fois dans le courant du siècle et qu'on la traduisit ou imita dans beaucoup de langues, Charles Sorel se chargea de l'exécution. Il avait à se faire pardonner maint péché de jeunesse et voulait se consacrer à l'étude de la science et de l'histoire. L'occasion lui parut favorable pour affirmer ses nouveaux principes. Il publia en 1636, sous le pseudonyme du sieur de l'Isle, une réfutation en règle de l'ouvrage de Gaffarel. Son livre est intitulé : Des talismans ou figures faites sous certaines constellations pour faire aymer et respecter les hommes, les enrichir, guérir leurs maladies, chasser les bestes nuisibles, destourner les orages et accomplir d'autres effets merveilleux, avec des observations contre le livre des Curiosités Inouyes de M. J. Gaffarel, et un traité de Vunguent des armes ou unguent sympathique et constellé, pour scavoir si l'on en peut guérir une playe l'ayant appliqué seulement sur l'espée qui a fait le coup, ou sur un baston ensanglanté, ou sur le pourpoint de la chemise du blessé (1). Nous ne nous arrêterons même pas à discuter la première et la troisième partie de ce livre, celles qui ont trait aux talismans et à l'onguent sympathique, tout en remarquant néanmoins que Sorel préconise des méthodes plus étranges et enregistre des

(1) Un vol. in-12, Paris, Anthoine de Sommaville, au Palais, dans la petite salle, à l'Escu de France, 1636.


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faits autrement merveilleux que ceux qu'on rencontre dans les Curiosités Inouyes. Ne nous attachons qu'à la réfutation du livre : aussi bien, c'est la partie la plus intéressante et la mieux composée.

Sorel s'excuse tout d'abord d'écrire un livre uniquement consacré à la réfutation d'un autre livre (1) ; « mais, ajoute-t-il, cette liberté a toujours esté parmi les lettrés, afin que, comme du choc de deux cailloux les estincelles viennent à sortir, l'on voye aussi que du combat de deux disputans les estincelles de la vérité viennent à paroistre ». Il espère que Gaffarel ne se choquera pas de ce travail, puisqu'il s'est lui-même incliné devant la décision de la Sorbonne. « Il faut (2) bien que l'auteur supporte cela doucement, puisque nous le faisons sans aigreur. » Il est d'ailleurs disposé à rendre justice " à la puissance de son esprit (3), à sa grande lecture, a sa profonde érudition et à la connaissance qu'il a des langues orientales ; mais il est bien certain qu'il pouvoit entreprendre des ouvrages qui eussent plus d'approbation que celuy-ci ».

Sorel étudie ensuite, les uns après les autres, tous les chapitres de l'ouvrage. Il signale et combat les erreurs que, d'après lui, contiennent ces divers chapitres, et, il faut bien le reconnaître, s'il se trompe sur certains points de détail, la plupart de ses raisons sont bonnes. Il a de plus le grand mérite d'une exposition claire, amusante même quand il l'entremêle d'anecdotes où l'on retrouve l'auteur de Francion, par exemple quand il raconte, d'après Boccace, l'histoire de Galandrino (4).

Enfin, contrairement aux habitudes de la critique d'alors, il est relativement poli. Voici la seule accusation,

(1) Des talismans, etc., p. 146.

(2) Id p. 149. (3)Id., p. 151. (4) Id., p. 295.


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légèrement acerbe, que nous ayons (1) relevée dans ce volumineux pamphlet : « Si j'avais voulu imiter ceux qui entreprennent d'abattre entièrement la réputation d'un écrivain, je ne me serois pas contenté de neuf ou dix feuilles, j'y en aurai employé soixante, et j'auroi recherché les redites, la confusion du discours, l'impropriété des mots, l'impertinence des façons de parler et les fautes contre la syntaxe, ainsi que l'on fait tous les jours dans les livres que vous opposez à d'autres ; mais je me suis tenu dans des limites plus estroictes, parce que nous songeons icy plus aux choses qu'aux paroles ». Et, comme s'il voulait atténuer la dureté de cette attaque, il termine (2) par quelques paroles de conciliation : « Estant homme de trop de bon sens pour s'adonner à des superstitions, il avouera toujours désormais que tout ce qu'il en a dit n'a été que par exercice d'esprit, tellement que ceux qui ontajousté foy légèrement à ces Curiositez cesseront de les croire. »

Les critiques de Sorel étaient donc en partie méritées et exposées avec convenance. Naudé est à peu près le seul à ne pas en convenir. « L'on m'a escrit de Paris, écrivait-il à Peyresc, de Riez, le 23 mai 1636, que le Livre des Talismans fait contre les Curiositez Inouyes de M. Gaffarel ne vaut rien du tout et n'est nullement accrédité. Si cela est, je n'estimeroy pas à propos que notre bon amy se mit beaucoup en peine pour y respondre ; de quoy, Monsieur, je vous prie de luy donner advis, s'il est encore auprès de vous, et de le conseiller comme vous le jugerés plus à propos. » Les contemporains furent moins sévères dans leurs appréciations. La plupart d'entre eux pensaient comme l'auteur anonyme de L'Ordre et l'examen des livres attribués à l'autheur de la Bibliothèque

(1) Des talismans, etc., p. 303.

(2) Id., p. 304.


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Française. (1). « Ce livre avoit esté composé par M. Gaffarel, homme sçavant et curieux, qui l'avoit faict suivant la doctrine des Arabes, sans qu'il adjoustat foy à ces choses, comme il n'y en avoit point d'apparence veu sa sagesse et sa capacité. Néanmoins, pour empescher que des esprits foibles n'en fussent gagnés, il intervint une censure de son livre par la sacrée Faculté de théologie, laquelle ayant esté publiée autorisoit tout ce qu'on pourrait escrire contre ces maximes ; et d'autant que beaucoup de personnes ne laissoient pas de s'arrester à ces croyances superstitieuses, il estoit à propos que quelqu'un donnast des raisons pour les convaincre d'erreur et de fausseté : on voit comment nostre autheur s'en est acquitté dans un livre faict exprès, qu'il a mis au jour sous un autre nom que le sien ordinaire, lequel pourtant n'a pas esté inconnu. »

A ces critiques, acceptables pour le fond et pour la forme, nous opposerons une autre réfutation, plus acerbe, et qui, si elle lui fût présentée, eût vivement froissé l'auteur des Curiosités Inouyes. Elle fut composée par le grand médecin et chimiste Van Helmont, un des réformateurs de la science, qui n'eut qu'un tort, celui de ne pas faire concorder les faits avec les théories et d'imaginer des explications si étranges et dans un style tellement obscur, qu'elles ne peuvent procéder que d'un esprit entaché de système (2). Van Helmont était en correspondance avec le P. Mersenne. On a conservé dans la volumineuse correspondance de ce dernier avec les savants ses contemporains une longue lettre à lui adressée par le chimiste belge au sujet des Curiosités Inouyes. Cette lettre est encore inédite. Nous la publions en partie,

(1) Volume cité, p. 415.

(2) Van Helmont. Note extraite du Journal de pharmacie et de médecine, des mois d'avril et mai 1852.


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non pas à cause de l'intérêt qu'elle présente, mais parce que Van Helmont et le P. Mersenne ont tous les deux laissé un nom dans la science et qu'il ne sera pas inutile de connaître l'opinion de l'un d'eux sur ces matières (1).

Bruxelles, 26 de septembre 1630.

Monsieur, je vous salue de ceste mienne, et combien que j'eusse d'autres choses à vous proposer et que je me fusse volontiers excusé de l'argument du sieur Gaffarel, en partie par ce qu'il oblige parler aussi honorablement de luy qu'il a faict de mon livret de Magnetica vulnerum curatione, si est-ce toutefois que pour vous obeyr, je vous diray mon opinion sur ses nouveautez inouyes. Il est vrai que lui nous devons sa grande doctrine, son invention ignée, et son hardiesse de vous avoir communiqué hors les Rabins ce qu'il en at apprins. Mais comme il a jecté premier les fondamens, et traicté le premier de ceste matière, il ne peut que mériter grâce s'il a pasché au fond de laffaire.

Je laisse quelques choses assez mal fondées des chérubins et aultres qui répugnent avecque nostre foy, et qui me feraient doubler

de sa religion Page 209, que la figure des herbes soit en leur

sel aux cendres bruslées. Combien que Quercelaus lib. de Alexicaco le veuille ainsy, il s'abuse neantmoins. Car ce que Quercelaus dict avoir veu la figure des orties eu la lixine jelée, c'est une forme que la glace commune faict dordinaire, toute dentelée. Qu'ainsi soit : si la lixine est bien forte, elle ne gèlera point, et si dedans ledict sel suyt la vertu figurative, elle y seroit plus forte en une forte lixine que dedans la foible

Quand à la sculpture talismanique, il en faict rapsodie du superstitieux et de ce qui ne l'est pas, et surtout il parle de lecture seulement, et parlant sans fondement, quod unkum consistit in imaginatione et confidentia. Quoe duoe, ceu alioe, excitant magicam protestaient animoe, cui subjecit Deus pisces maris, volucres coeli,

(1) Bibliothèque nationale, E. E., Nouv. acq. 6405, f° 218, p. 462.

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pecora campi, adeoque etiam astra ipsa : quippe quibus sapiens dominabitur. Ceste puissance est icelle qui tire la généralissime influence des astres, et sans laquelle nulle sculpture... ne vault une obole, combien qu'au contraire le sieur Gaffarel laltribue le tout à la position des astres. Mais estant ceste puissance de nostre ame trop éloignée de la capacité des philosophes vulgaires, c'est pourquoy ils ny ont osé en faire aulcune mention. En vérité, icelle puissance est la source et fondament de la magie naturelle, et de la cabale et de toutes les sciences

Le quatrième chapitre sur quelques mots d'Aristote mal entendus vient comme bastard entre les talismaniquss, et inséré avecque peu de jugement... . Je trouve-de mesme que Gaffarel c'a aucun fondement sur l'explication des songes qui fut donnée à Joseph Daniel et aultres, dont la vraye interprétation ne consiste qu'es

adeptes Item Gaffarel n'a entendu la force des images de cire

qui pour le moins ont aultant de force que les engraveures talismaniques, quippe ex eodem fonte procedunt. Quanquam Mis subinde assistat et impulsor diabolus...

Page 267, Gaffarel dict que la force des images consiste en vertu de la ressemblance qu'il y a entre le scorpion et son image, ou son sigillé. Donc pour réfuter la fertilité il ne fault aultre, sinon le sieur Gaffarel, p. 294. Item, p. 297 et 342 où il dict le contradictoire...

Page 311, il nie la force aux paroles, pour curer blessures, n'ayant assez touché leur fondament estre le mesme qu'aux paroles ou figures engravées talismaniques, etc...

Et quand à la lecture des estoiles faicte par l'alphabet solaire, il nyat à mon opinion chose plus ridiculeuse, d'autant que l'on y remarque qu'une seule estoile tantost fait un van, tantost un kesch, un daleth, un he, etc., le tout forgé à crédit. Ce sont les songes des Hébreux plus superstitieux observateurs de leur alphabet que de leur religion, voulant que nous leur croyons en tous les sortilèges de leur alphabet. J'appelle ainsi toute leur cabale alphabétaire. Et parce que personne ne peult lire Iescriture céleste que les adeptes magiciens, et que de cecy les Hébreux en ont eu le vent, ils y ont introduict leur alphabétaire sorcellerie, quasi per sortes deductionmn litterarum omnia scircntur et gubarnarentur in terris


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Monsieur, je vous ay discourra mes opinions sur les nouveautez inouyes du sieur Gaffarel et vous baise les mains. Vostre très humble varlet que vous avez acquis à jamais. — J. B. D. H.

Dans une autre lettre au P. Mersenne (1), également datée de Bruxelles, le 11 février 1632, Van Helmont, qui signe cette fois en toutes lettres, fait encore allusion aux opinions de Gaffarel, et pour les combattre, mais en passant : « Voilà, dit-il, la talismanique force que Gaffarel a oubliée ».

Ces critiques étaient en partie justifiées. Elles touchèrent Gaffarel, surtout quand il apprit que le P. Mersenne, dont il croyait avoir à se plaindre, s'en faisait le propagateur. Il ne demandait qu'à entrer de nouveau en lice, car il était de tempérament batailleur, mais n'était-il pas retenu par la rétractation qu'il avait écrite et signée, et ne risquait-il pas, s'il revenait à ses premiers errements, de s'entendre traiter d'apostat, ou, pire encore ? Il préféra se taire. D'ailleurs, les éditions de l'ouvrage se succédaient. Il était souvent cité et commenté. L'amour-propre de l'auteur et de l'écrivain était donc à l'abri. N'avait-il pas aussi d'autres consolations, comme le jour où il reçut de l'un de ses protégés un traité en règle pour approuver sa doctrine.

Ce protégé était un provençal de la Ciotat, nommé Jacques Gauffridi, que Gaffarel, par l'intermédiaire de son ami l'ambassadeur de France à Venise, la Thuillerie (2), avait placé, en qualité de secrétaire, auprès du duc de Parme, Edouard Farnèse. Ce Gauffridi, dont Tallemant des

(1) Ut supra, f° 225 verso, p. 481.

(2) CHORIER, Histoire du maréchal de Créqui. — « Ce fut Jacques Gaffarel secrétaire de M. de la Thuillerie, qui donna Gauffridi au duc de Parme. » — D'après Tallemant des Beaux, ce n'est pas Gaffarel, mais l'Achillini, qui l'aurait présenté à Edouard Farnèse.


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Réaux (1) a raconté la prodigieuse fortune, était un aventurier intelligent et sans scrupules, qui réussit à se rendre indispensable et devint le ministre dirigeant du duc de Parme, mais il fut impliqué dans une prétendue conspiration et porta sa tête sur l'échafaut (janvier 1670). Comme il avait débuté par enseigner le latin à son maître et qu'il ne songea d'abord qu'à la science et aux intérêts de la science, il voulut montrer sa reconnaissance à Gaffarel en composant un livre en son honneur. Ce livre est intitulé : Vindicata antiquitas Jacobi Gauffridi, paraphrasis enconomastica pro curiositatibus inauditis Jacobi Gaffarelli (2). Il est dédié au cardinal Guido Bentivoglio, dont les vertus et les talents sont loués avec tant d'emphase que l'éloge touche presque au ridicule. Quant à Gaffarel, à en croire l'auteur de la Paraphrasis, ce serait je restaurateur de l'antiquité et le plus grand savant de l'époque. Il est accablé de louanges vraiment hors de mesure. N'a-t-il pas le premier signalé les Syriens et la Chaldéens comme les dépositaires de la science antique? N'a-t-il pas démontré que les Syriens n'adoraient pas un poisson (3) ? N'a-t-il pas élucidé divers problèmes mal posés par l'école péripatéticienne? C'est lui qui a donné l'explication de divers prodiges ou plutôt de divers problèmes jusqu'alors insolubles, lui, par exemple, qui a démontré que les prétendues apparitions n'avaient pas pour cause une intervention diabolique, mais reproduisaient purement et

(1) TALLEMANT DES RÉAUX, Historiettes. — Edit. Moninerqué, IV, 354. (2) Un vol. in-8°, 30 pages, Pamre, 1634, Edouard Porneri. (Bibliothèque Méjanes, F, 2792 — 23128.) — Ce traité se retrouve dans un recuoil de discours et leçons d'ouverture faites à Parmo par Gauffridi. In-4°. (Mazarine, n° 14743.)

(3) Maturasti titis vigiliis priscorum insomnia, nec potuii aliter scientiarum vigor adoleecere quant juventutis tuce flore.


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simplement les images corporelles (1). Et il le démontre par une curieuse expérience que nous nous étonnons de ne pas avoir vu reproduire par les occultistes et même par les savants contemporains (2). « Brûlez une rose, dit-il, réchauffez-en les cendres : ces cendres reproduiront l'image de la rose brûlée. De même pour les morts. S'ils reparaissent parfois, c'est simplement leur image, et non pas eux-mêmes, tant il est vrai que dans tous les objets créés subsiste et se perpétue le désir de l'immortalité. » Explication ingénieuse, que les adeptes du mysticisme ou de certaines écoles contemporaines semblent avoir adoptée avec leur théorie du corps astral.

Gauffridi parle ensuite de diverses matières traitées par Gaffarel, pluies de grenouilles, fin du monde, influence de la lumière des étoiles, et il affirme que toute la Gallia litterarum vere studiosa admire et partage les idées de Gaffarel. Il profite de l'occasion pour asséner un compliment (3), inattendu dans la circonstance, sur la tête de son protecteur La Thuillerie, mais c'est Gaffarel qui a les honneurs du couplet final. « Tot dotum incremento provectus jam matura, Gaffarelle doctissime, proeconiorumhoec argumenta. Non te pugnabit tam justis

(1) Quaseumque natura rebus impressit imagines, virium plenas vel inde scirnus, quod rei qicam exprimunt qualitates in se condunt.

(2) Pulvis adustce rosoe quem accurato proveetum magisterio ineluseris vitro reslituet oculis rosam suppotiti coloris industria. Tune enim prolifica quoedam virtus explicatur, quoe pulverem totum spargit et quasi floris ortui laboraret si componit omnes partes, ut rosoe speciem explicet. Vim eandem figurarum observamus in lixivio, quod cineribus florum elicimus. Id enim vehementia coactum hiberni frigoris monstrat in summa crus ta floris imagincm, cujus cineribus expressum fuit. Adeo perire numquam potest insitum omnibus desiderium immortalitatis.

(3) Id. Gallioe nostroe columen, cujus sanguis antîqua clarecit imaginum fumosarum caligine, et ingenium lucet in applausibus quos tuo nomini familiares habet.


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assensibus modestia tua, quippe quoe potuit tot virtutum desideria sustinere, quibus deinde tuum animum applicuisti. »

Après de tels éloges, faits pour embarrasser même le plus vaniteux des écrivains, Gaffarel n'avait qu'à se dérober ou qu'à essayer de les mériter par d'autres travaux. Le cardinal de Richelieu allait justement lui fournir l'occasion de rendre à la science de nouveaux services, en lui confiant une mission en Italie.

P. GAFFAREL.

(A suivre.)


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PROCÈS-VERBAUX DES SÉANCES .

Séance du 21 mars 1904.

La Société s'est réunie, sous la présidence de M. Benoît, le 21 mars 1904, à 5 heures du soir, dans une des salles de la bibliothèque publique de Digne, mise par la municipalité à la disposition de la Société, où elle tiendra désormais ses séances ordinaires.

Étaient présent : MM. Aubin, Benoît, Cauvin, Champsaur, Davé, Isnard, Lebret, Legros, Philippe, Prangé, Richand, Tuaire, Vève, Zivy, Zurcher.

Après la lecture et l'approbation du procès-verbal de la précédente séance, il est procédé à un second tour de scrutin pour l'élection d'un trésorier et d'un secrétaire-adjoint, ensuite duquel sont proclamés à l'unanimité : trésorier, M. Builly, percepteur des contributions directes ; secrétaire-adjoint, M. Cauvin, professeur au Lycée.

Sont ensuite admis : comme membres titulaires, MM. L'Hôpital, inspecteur d'académie, Virenque, secrétaire général de la préfecture ; comme membres correspondants : MM. Delbos, inspecteur des contributions indirectes, de Peyerimhoff, garde général des forêts, MM. les abbés Allibert, curé de Pompiéry, Brun, curé de Manosque, Ricaud, vicaire aux Mées.

M. l'abbé Richaud lit des extraits de sa notice biographique de M. Paul Martin, ancien président de la Société. Ce travail, destiné au Bulletin, met en relief, avec beaucoup de vie et d'éclat, l'artiste l'homme de lettres et l'homme privé. Il sera enrichi d'un portrait et de gravures artistiques.

Une grande partie de la séance est ensuite remplie par la savante conférence de M. Zürcher, ingénieur en chef des ponts et chaussées, sur la nouvelle théorie de la formation des montagnes, attribuée aux plissements de l'écorce terrestre. En l'appliquant au montagnes de la région de Digne et de Castellane, le conférencier développe


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brillamment cette théorie, à laquelle il a consacré une étude spéciale (sur les récents progrès de la géologie alpine) qu'il distribue aux auditeurs et dont il sera rendu compte dans le Bulletin. Cette conférence, rendue plus intéressante encore par l'examen de la carte géologique du département, est animée, en outre, par les réflexions et les objections de plusieurs membres, de MM. Davé et Tuaire notamment.

Enfin, une lecture de M. Cauvin, tirée de son étude sur les moeurs bas-alpines publiée dans le Bulletin, pleine de détails piquants et curieux, termine agréablement la séance, qui est levée à 7 heures.

Séance du 4 mai 1904.

Présidence de M. BENOÎT.

Présents : MM. Aubin, Benoît, Builly, Cauvin, Davé, Evain, Esmiol, Lieutaud, Prangé, Richaud, Zivy, Isnard.

Le procès-verbal de la précédente séance est lu et adopté.

M. le président présente les excuses de M. le colonel Legros, qui ne peut assister à la séance. Il donne communication d'une lettre de M. le président de l'Académie de Vaucluse invitant la Société aux fêtes qui auront lieu, en juillet prochain, à Avignon, à l'occasion du sixième centenaire de la naissance de Pétrarque. MM. l'abbé Richaud et Vève, professeur au Lycée, sont délégués pour y représenter la Société.

Pour subvenir aux dépenses exceptionnelles de l'installation du ocal, l'asssmblée décide d'adresser une demande de subvention au conseil général et prie M. le président de se charger de cette démarche. Elle s'occupe ensuite de la séance publique annuelle, dont elle fixe la date au 4 juin prochain. L'organisation de cette fête est confiée au bureau.

Sont présentés aux suffrages de la Société et admis comme membres titulaires :


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MM. Bagarry, percepteur à Valensole.

Bernard, receveur particulier à Castellane. l'abbé Bran, curé de Manosque. Bourrillon, juge de paix à Manosque. Guilhot, percepteur a Entrevaux. Noad, notaire à Gréoux. l'abbé Portai, curé des Mées. Roques, percepteur à Riez. Weinberg, commandant à Digne.

Comme membres correspondants :

MM. l'abbé Astoin, curé à Senez.

Magnan, greffier de paix à Forcalquier.

Magnier, receveur principal des douanes à Marseille.

Malon, propriétaire à Gréoux.

Valopin, chirurgien-dentiste à Digne.

l'abbé Luquet, à Reillanne.

Enfin, M. Lieutaud, venu exprès de Volonne, rend compte de la mission dont l'avait chargé la Société relativement aux trouvailles archéologiques de Vachères. Il expose et décrit les trois groupes des antiquités qu'il a étudiés : période préhistorique, pour laquelle il produit comme témoins des silex, des haches, etc., etc. ; période romaine, avec la sépullure des Birons, leurs urnes cinéraires et lacrimatoires et l'inscription qui y était jointe, qu' il interprète en produisant son estampage; période du haut moyen âge au château de Lausan et dans le cimetière des Peyroucières. Des applaudissements unanimes accueillent cette conférence savante présentée avec beaucoup d'esprit et d'humour. Elle fera l'objet d'un mémoire spécial, qui sera inséré au Bulletin.

La séance est levée à 7 heures.


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Séance publique annuelle du 4 juin 1904.

La séance publique annuelle de la Société a eu lieu dans la nouvelle salle de spectacle du boulevard Victor-Hugo, gracieusement mise à sa disposition par le conseil d'administration de la Caisse d'épargne et ouverte pour la première fois au public.

L'assistance était nombreuse et choisie. Beaucoup de dames, un essaim de jeunes filles aux fraîches toilettes donnaient un éclat ravissant à la salle fraîchement décorée.

A 8 heures 1/2, après un brillant prélude musical de l'orchestre, M. Benoît, trésorier-payeur général, le nouveau président de la Société, assisté de M. Plauchud, président de l'Athénée de Forcalquier, et de M. Aubin, vice-président de la Société, ouvre la séance en ces termes :

Mesdames, Messieurs,

La première séance publique de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes a été tenue le 18 mai 1881, à 2 heures du soir, avec une solennité qui, selon le compte rendu officiel du Bulletin, fut relevée par le fait de l'assistance d'un nombreux public d'élite.

Je crois que le prétoire de la justice de paix donnait, alors, asile à la Société et que l'élément féminin y tenait peu de place, car le compte rendu n'en fait pas mention.

Le 17 septembre 1882, la deuxième séance publique était tenue à l'hôtel de ville ; elle avait été votée le 7 juin, et, le 2 août, dans une réunion préparatoire, une commission spéciale avait été désignée pour en fixer le programme. M. Isnard, notre dévoué secrétaire, en faisait déjà partie.

« Un public nombreux, dit le Bulletin, se pressa dans la salle, et, » dans ce public, on remarqua beaucoup de dames qui rehaussaient » heureusement la solennité de la fête par la variété, la fraîcheur » et l'élégance de leurs toilettes »

On préluda à l'ouverture de la séance par une symphonie qui ravit l'auditoire, puis le président remercia, en termes chaleureux,


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le premier magistrat du département, le représentant de la cité et le chef spirituel du diocèse de leur présence ou de leur sympathique adhésion.

On passa ensuite aux communications savantes des membres de la Société. Une poésie élégiaque fut débitée avec une modestie charmante par l'auteur. On parla d'un célèbre médecin, d'origine bas-alpine, qui donna autrefois ses soins au roi Louis XIII (1) ; on s'égara un peu dans les difficultés auxquelles, au XVIe siècle, donnaient lieu l'exercice du droit de pacage, l'usage du four banal et les redevances seigneuriales ; on dit un mot des troubadours provençaux du moyen âge, dont la race n'est pas éteinte. Un membre du Félibrige lut enfin et commenta une lettre écrite en langue vulgaire au XIVe siècle, laquelle, suivant l'usage de l'époque, se terminait par ce souhait : Lou Sant Espri sia ambe vos autres.

Aujourd'hui, dans nos administrations publiques, qui continuent, je le suppose, à servir de modèle aux autres nations, on n'emploie plus de formules de respect, — ni même de simple politesse...

Cette citation a donc tout le caractère d'une découverte, d'un souvenir archéologique.

Si je vous donne ces brefs renseignements, c'est pour vous bien montrer que, dès le début, la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes réussit à fixer, l'attention publique et oblint un si vif succès auprès des Dignois que les dames se mirent, pour elle, en frais de toilettes.

Après plus de vingt ans, je me plais à constater que vous obéissez, Mesdames, à cette tradition déjà vieille ; par là, vous faites, sans le savoir peut-être, acte d'adhésion à notre Société créée pour fouiller les oeuvres du passé et en faire revivre ce qui doit encore nous profiter et nous charmer.

Ce coup d'oeil en arrière n'était pas inutile, d'ailleurs, pour établir que si, grâce à l'obligeance du conseil d'administration de la Caisse d'épargne, nous sommes, ce soir, mieux logés que nos devanciers, nous ne pouvons, cependant, émettre la prétention de vous offrir

(1) Henri de Rochas d'Aigliin,


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un programme plus complet. Notre seule ambition est de maintenir la Société dans la même voie, au même niveau.

J'ai le périlleux honneur de présider, aujourd'hui, à ses destinées ; croyez bien que je ne l'ai pas recherché.

Lorsque de trop modestes collaborateurs vinrent m'offrir cette lourde charge, ils me laissèrent entendre que des considérations financières n'étaient pas étrangères à leur démarche. J'ai donc accepté, sans trop me faire prier, les fonctions de comptable supérieur auxquelles je me croyais appelé.

J'ai été vite détrompé.

J'ai pu constater, en effet, que l'existence de la Société était parfaitement assurée ; que, chaque année, les recettes avaient dépassé les dépenses, qu'il n'y avait rien à changer à son administration sage et prévoyante. Mes counaissances spéciales sont restées, pour ainsi dire, sans emploi.

En revanche, on me réservait un travail de propagande auquel j'étais mal préparé et surtout on m'imposait la tâche d'organiser cette imposante séance publique prescrite par l'article 8 des statuts de la Société.

Dans ce rôle, je n'essaierai pas d'égaler l'artiste si complet qui a présidé les dernières séances de 1899 et de 1901 : la place qu'il occupait à Digne restera longtemps vide. Mais si le Président actuel est obligé de s'effacer, ses collaborateurs, membres du bureau ou rédacteurs du Bulletin, sont toujours sur la brèche, à leur place de combat, prêts à donner, par leurs communications, à cette fête de famille son intérêt et son éclat accoutumés.

Je leur céderais tout de suite la parole si je ne considérais comme un devoir de rendre plus longuement hommage à la physionomie si particulière, si sympathique de mon regretté prédécesseur.

Paul Martin a été qualifié « le Maître aquarelliste Marseillais » parce qu'il a beaucoup vécu dans la capitale moderne de la Provence, où il comptait autant d'admirateurs que d'amis.

Il serait plus juste de l'appeler « le Maître Dignois », puisque c'est dans sa ville natale, sur les bords de la Bléone, à l'ombre du Cousson, que s'est formé et développé son talent ; puisque c'est ici


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qu'il s'est livré, pendant tant d'années, à ce labeur fécond dont le public marseillais n'a connu que le résultat.

De ses belles aquarelles, si répandues dans le monde des amateurs, vous savez tous les qualités et le charme. Mais ces oeuvres, si finies, traitées avec une légèreté de main et une sûreté de coup d'oeil si remarquables, ne représentent qu'un côté de sa nature intime.

Autorisé par M. Etienne Martin à feuilleter les pages sur lesquelles son père a pris tant de notes, préparé tant de belles compositions, j'ai pu voir par quel travail opiniâtre et consciencieux Paul Martin est arrivé à se faire une manière si personnelle. Ces pages seraient une leçon pour les débutants qui, sans préparation suffisante, sans se préoccuper du dessin, de l'harmonie des couleurs et de la vérité des sites, prétendent faire un tableau en quelques coups de pinceau, en y mettant beaucoup de confiance et beaucoup d'eau. Elles leur montreraient que la spontanéité, l'entrain, la vivacité méridionale, qui donnaient un caractère si local à la physionomie de Paul Martin, ne l'avaient pas empêché d'être, pendant longtemps, hésitant et timide. Et que si, après bien des années d'efforts persistants, d'essais, de tâtonnements, il a trouvé sa voie, ce n'est pas dans des oeuvres éclatantes, sensationnelles qu'il s'est révélé. Il y avait, au contraire, en lui le tempérament, les habitudes et la manière d'un véritable classique : de l'ancienne école, il a adopté les scrupules et la conscience, cherchant toujours à se rapprocher du modèle, même quand il paraissait se laisser emporter, dans ses études, aux plus brillantes fantaisies.

A aucun moment de sa vie, il n'a sacrifié au goût du jour, à la mode passagère. Chez lui, pas de ciels trop bleus, de rochers trop rouges, de terrains trop blancs, d'ombres trop violettes.

Il s'est pénétré des harmonies de la nature; il a toujours vu le feuillage des arbres noyé dans la lumière, les montagnes profilaut légèrement mais avec netteté leurs formes sur l'azur du ciel, les objets de premier plan précis et vigoureux, d'une valeur qui va s'atténuant, sans heurt, avec la distance.

a Si tu veux voir une figure dans sa plus grande beauté, a écrit » Léonard de Vinci, regarde-la le soir... "


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Or, combien souvent, dans les esquisses de Paul Martin, retrouve-t-on ces effets de soleil couchant, si variés suivant le cadre du paysage, l'état de l'atmosphère, la position relative des objets ! Les détails vulgaires disparaissent, les grandes masses s'accusent et, grâce à la douce harmonie qui s'étend surtout à l'entrée de la nuit, telle chose qui eût paru banale en pleine lumière devient superbe d'effet. A cette heure, la nature se montre réellement grande et provoque un sentiment d'admiration d'autant plus vif que le spectacle est plus passager.

Mais quelle difficulté pour fixer cette impression rapide I Paul Martin y excelle. Dans ses croquis, de grandes teintes distribuent, sur le papier, les lumières et les ombres, de larges touches, qui épousent bien les formes, accentuent le caractère du paysage, des clartés habilement ménagées font miroiter les eaux des torrents et des mares ; il semble qu'il n'y ait rien à ajouter aux notes qu'il a prises ainsi sur nature.

Que d'années de travail solitaire et de méditation il a vécues cependant pour apprendre à voir, à saisir et à rendre ainsi la beauté des choses, à mettre dans ses tableaux tout ce qu'il fallait et rien que ce qu'il fallait ! Que d'efforts, de tentatives infructueuses avant d'acquérir cette simplicité d'exécution qui donnent à son oeuvre l'impression du fini dans le détail, de l'unité dans l'ensemble, et constituent sa véritable valeur d'art !

A ceux qui avaient la naïveté ou le mauvais goût d'estimer ses aquarelles d'après les quelques heures consacrées à leur exécution, il pouvait répondre comme Corot, le grand maître du paysage, quand un amateur discutait le prix d'un de ses tableaux : « Vous » dites, Monsieur, que j'ai brossé cela en deux heures... Sachez » bien que j'y ai mis trente ans de ma vie ! »

L'artiste aurait pu ajouter qu'il y avait mis une bonne partie de son âme.

Car, à la suite des maîtres du XIXe siècle, Paul Martin a compris que l'aquarelle n'est pas seulement un procédé commode pour esquisser sa pensée, pour fixer un souvenir. Sans chercher à rendre l'aspect absolu des choses, il a su en noter exactement le sens et l'esprit avec un profond sentiment de l'air, de l'espace et de la vérité.


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Les études de Paul Martin se rapportent surtout aux environs de Digne ; elles accusent ses préférences pour les bords de la Bléone, avec leurs grands peupliers, leurs vertes prairies, le style pittoresque des Hautes-Sièyes, le pic d'Oise, les formes majestueuses du Cousson.

Les premières datent d'une époque à laquelle la grande digue n'existait pas, non plus que les constructions du lycée et les nombreux cottages qui pointent maintenant leur note rouge sur les verdures de la vallée.

Lé confluent du torrent des Eaux-Chaudes et de la Bléone avait encore son caractère agreste ; il n'était pas besoin de faire des kilomètres pour se trouver en pleine campagne, et l'artiste a su y trouver le sujet de nombreuses et belles compositions.

Il a voyagé pourtant de sa Provence au golfe de Gascogne ; il a fréquenté les bords de la Durance ; il a visité les hautes vallées des Alpes, excursionné à Pierre-Ecrite, aux lacs d'Allos et de la Madeleine ; il en a rapporté de précieuses notes. Mais, s'il les a utilisées dans des esquisses de grande allure que j'ai eues sous les yeux, il revenait toujours à sa Bléone préférée, à ses premières amours.

Un célèbre voyageur, qui a parcouru en zigzag les Alpes et particulièrement la vallée de l'Asse, exprime en ces termes les sentiments qu'il a éprouvés dans nos montagnes :

« Loisirs charmants, heures de paresseuses et libres médita» tions ! Ici, derrière, le sol penché tout couvert de débris » rocailleux et de feuilles desséchées, qui frémissent sous la fuite » des lézards ! Au-dessus de ma tète, les chênes luxuriants » de feuillage, demeure transparente des oiseaux et de l'air ; » devant moi, une tendre prairie où les insectes bruissent et » bourdonnent »

Ces impressions de Topffer, Paul Martin les a aussi senties : il les a traduites sous toutes les formes, à toutes les heures du jour, aux différentes saisons. Il a pénétré dans les gorges, gravi les pentes qui conduisent aux sommets et, arrivé dans ce palais de la nature, il a tressailli à cette solitude, à ce silence, à cette resplendissante lumière. Il a erré enfin dans ces vallées vaporeuses,


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dans ces longues forêts qui montent jusqu'aux cimes empourprées, au delà desquelles il n'y a plus que l'immensité du ciel.

Infatigable, il a traduit ses émotions dans une oeuvre considérable, dispersée à tous les coins du monde : la faible partie restée dans ce pays suffit cependant pour nous permettre d'entrevoir les perspectives heureuses et les horizons qu'il a rêvés.

Bas-Alpin de coeur, il a prouvé que, sur cette terre aride, tourmentée, deshéritée à bien des points de vue, il y avait quelque chose à aimer ! Car cette terre est riche en grands et nobles spectacles, propres à développer l'esprit, à élever le coeur, à pousser les âmes, d'un élan irrésistible, à la conquête de l'idéale beauté.

Cette conquête, je dis ceci, Mesdames, pour celles d'entre vous qui demandent, avec un sourire incrédule, à quoi peut bien servir notre Société, cette conquête est le but que poursuivent partout les travailleurs désintéressés, qu'ils interrogent les oeuvres de la nature ou celles des générations passées ! Mathématiciens, poètes, historiens, artistes, tous emploient les mêmes formules pour exprimer leur pensée : si les sources auxquelles nous puisons nos idées sont différentes, leurs eaux se réunissent néanmoins, tout naturellement, dans un même courant où elles se confondent avant de se jeter dans le grand fleuve qui vivifie notre sol de France !

Il faut conclure... En cultivant, à nos heures perdues, les sciences, les lettres et les arts, nous faisons une oeuvre modeste, sans doute, en raison de nos faibles facultés, nécessaire pourtant en raison de l'impulsion à donner à la jeunesse qui vient derrière nous, féconde, parce qu'elle emporte nos coeurs au-dessus des préoccupations matérielles de la vie. Nous y trouvons de véritables jouissances intellectuelles : d'aucuns peuvent les dédaigner ; personne n'en saurait être jaloux, car elles sont à la portée de toutes les intelligences, de toutes les bonnes volontés.

Ce discours, d'un style élégant et coloré, est accueilli par de nombreux applaudissements, ainsi que les diverses lectures inscrites au programme, écoutées avec beaucoup d'intérêt et d'attention.

La partie musicale, qui varie agréablement le programme, est très


VUE DE M0USTIERS

.... c'est notre fantastique et lége ndaire Moustiers,...



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goûtée. Les artistes et les dames qui avaient donné leur gracieux; concours recueillent de fréquents bravos.

PROGRAMME.

PARTIE LITTÉRAIRE ET SCIENTIFIQUE.

1. Discours du Président.

2. Cassaire et Pénitent (conte provençal) M. RlCHAUD.

3. La grande peur dans les Basses-Alpes M. CAUVIN.

4. Etymologies et Etymologistes M. VÈVE.

5. Pages inédites de Paul Martin M. RICHAUD.

6. Promenade archéologique M. LlEUTAUD.

7. Comédie MM. A., G. et Mlle R.

PARTIE MUSICALE sous la direction de M. Creste.

1. Ouverture: La jolie fille de Perth, marche

(Bizet) OECHESTEE.

2. Duo de la Norma (Bellini) s Mmes V. et P.

3. Rêverie pour violoncelle (Dunkler). ...... M. FABEE.

4. Adagio pour clarinette et piano (Mozart) M. GOUVAH.

5. Nocturne en mi bémol (Chopin) Mlle R. et M. CRESTE.

6. Une flûte invisible, poésie de Victor Hugo

(Saint-Saens) : . Mlles P. et M. EVAIN.

7. Les Burgondes (Vidal) OECHESTEE.

M. le président, après avoir remercié l'auditoire, les dames en particulier de leur bienveillante attention, lève la séance à minuit.

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BIBLIOGRAPHIE

Essai sur l'histoire de Seynie-les-Alpes, par Jacques Delmas, professeur honoraire du lycée de Marseille (1).

Nous sommes heureux de signaler à nos lecteurs le nouvel ouvrage que M. Jacques Delmas vient de faire paraître (2). C'est une intéressante monographie de Seyneles-Alpes. L'auteur nous montre cette commune ayant à souffrir d'abord au Xe siècle des guerres des Sarrasins, des guerres du XIVe siècle, des guerres de la Ligue, au moment où elle était le dernier boulevard de la Réforme en Provence, et devenant ensuite par l'édit de Beaulieu (mai 1576) une des huit places de sûreté du midi de la France. Nous assistons, à travers mille péripéties, à la lente évolution de Seyne vers le régime moderne, d'abord viguerie, puis communauté et enfin commune. Ainsi, le livre de M. Delmas nous initie à la vie publique et privée des Seynois à chaque période de notre histoire. C'est une oeuvre sérieuse et au plus haut degré intéressante. Comme le dit M. le professeur Girbal, dans la préface qu'il a écrite pour le livre, « le temps consacré à la chronique de Seyne n'est pas perdu pour le progrès des études historiques qui sont l'honneur de notre époque. »

G. A.

(1; Marseille, Rnat, 1904, 1 vol. in-8°.

(2) M. J. Delmas a déjà publié : Géographie du département de l'Aude ; — Rapports de la géographie et de l'histoire de la Provence; — Le bassin de l'Huveaune ; — Notions générales d'économie politique; — Libres pensées ou essais de littérature et de morale ; — Histoire du lycée de Marseille ; — Histoire de Puget-Théniers; — Etude sur la géographie physique de Provence.


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Sur les récents progrès de la géologie alpine, par P. Zurcher, ingénieur en chef des ponts et chaussées.

M. Zürcher présente à la Société un opuscule qu'il vient de publier dans l'Annuaire du Club Alpin Français et dans lequel sont exposés les progrès récemment réalisés par la géologie des pays de montagne et notamment des Alpes. Il résume les indications contenues dans cet opuscule et expose les exemples que l'on peut observer facilement aux environs de Digne et qui permettent de constater la réalité matérielle des faits, si extraordinaires en apparence, de superposition des terrains anciens sur des couches plus récentes.

La montagne de Cousson montre nettement le recouvrement par les couches de l'infralias et du lias qui en forment tout le massif supérieur (avec même, en quelques points, un peu de marne irisés triasique à la base) des poudingues du terrain tertiaire supérieur qui en constituent tout le soubassement à l'ouest et au sud.

En suivant, du côté de Chabrières et de Norante, la continuation de la masse de recouvrement, dont un trait opographique des plus nets : la falaise ou barre rougeâtre des calcaires du lias moyen (1), permet de bien distinguer la continuité, on voit tout d'abord le substratum se modifier et offrir la succession régulière des couches depuis le tertiaire supérieur jusqu'au crétacé, supporté lui-même par le jurassique supérieur de la clue de Chabrières, que l'on voit clairement s'enfoncer sous la masse de recouvrement et surmonter le jurassique moyen et inférieur, puis enfin le trias (à Chabrières même). Deux plis aigus viennent ensuite succéder à cette série régulière et sont surtout marqués par les deux barres verti(1)

verti(1) sont ces calcaires qui, au-dessus de Digne, forment les belles falaises de Saint-Pancrace,


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cales de jurassique supérieur que rencontre l'Asse entre Chabrières et le pont du chemin de Creisset. Le substratum reste ensuite formé de lias et de jurassique moyen et devient moins intéressant, mais c'est alors, au-dessus de Norante, la masse de recouvrement qui offre dans tous ses détails, au moment où le pli couché qui l'a engendrée diminue d'amplitude, le rare exemple du retour des couches renversées de la partie moyenne du pli, la plupart du temps disparues par étirement.

Des abords de la maison Guérin, au sortir de Norante vers Barrême, mais surtout des pentes voisines de la rive gauche de l'Asse et en particulier du hameau de Champagnet, on peut ainsi embrasser d'un coup d'oeil la structure extraordinaire dont il s'agit et voir les calcaires rouges du lias moyen de la barre supérieure se relever jusqu'à la verticale en tombant autour d'un cirque, se renverser ensuite et venir enfin se terminer, au droit de la station de Norante, au-dessous des couches infraliasiques, dont le double reploiement en forme d'U couché est admirablement visible un peu plus haut sur le flanc abrupt de la montagne. Nulle part, les phénomènes ne peuvent être observés avec plus de netteté, et on peut dire que les environs de Digne constituent une localité classique pour l'étude des dislocations des couches géologiques. Les superpositions anormales du même genre abondent dans la région, et il serait impossible de les citer toutes, mais nulle part, même à la Jaby, près de Castellane, où cependant il existe un champ d'études analogue, on ne peut étudier mieux qu'entre Digne et Norante les détails de structure d'un pli couché avec une pareille netteté.

Le Gérant : CHASPOUL.


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COMPTES DU RECEVEUR

DE LA VICOMTE IDE VALERNES. (1401-1408)

(Suite)

Mesures.

Nous trouvons mentionnés dans les comptes la plupart des mesures et des poids en usage en Provence au commencement du XVe siècle, avec des indications précises sur leur contenance et leur valeur dans la vicomte, qui ne sont pas sans intérêt.

Mesures de capacité pour les grains. — Le muid (inodius) (I, U) valant en Provence de 12 à 19 setiers (1).

La charge ou salmée (saumata), encore en usage aujourd'hui dans les marchés bas-alpins, équivalant à 160 litres environ, n'était pas la même dans les divers lieux de la vicomte. A Valernes elle contenait 20 émines, et aux Mées 24 setiers (II, 27 v°).

A Bellaffaire, Jean Parât a reçu en paiement une charge de blé de 6 setiers (1,16 v°).

Le juge vicomtal reçoit pour ses émoluments 4 charges de blé qui font 20 émines à la mesure de Valernes (soit 5 émines à la charge) et 4 autres charges de blé qui font à la mesure des Mées 24 setiers (soit 6 setiers à la charge), 1407 (II, 27 V°).

■ A Entrevennes la charge n'était que de 5 setiers ; d'après les calculs du comptable, 120 setiers de blé dans cette localité font 24 charges (II, 58).

(1 ) L. BLANOAKD, Essai sur les monnaies de Charles 1er p. 345.

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Le setier (sextarius), à contenance variable suivant les localités (1), était employé dans la vicomte comme mesure ordinaire du grain (2) ; il divisait le muid et la charge.

L'émine (emina), dont la contenance clans la vicomte devait être à peu près égale à celle du setier, puisque en général le prix de l'émine de blé était le même que celui du setier (I, 16).

L'éminette (emineta), qui contenait les trois quarts de l'émine : une émine de blé grossier valait 12 d. et une éminette du même blé en valait 8 (1,10).

Le setier avait pour sous-multiples :

La carteirée (cartariata) et le civier ou civadier (civaleria). dont les contenances ne sont pas indiquées dans les comptes (3).

« Me Guillaume Tourniaire, notaire de Gigors, collecteur des services en blé à Bellaffaire et à Gigors, a versé en 1401 (I, 8) 7 setiers, 1 carteirée et 4 civiers de blé annone. »

Mesures pour les liquides. — La charge (saumata), mentionnée pour déterminer l'impôt sur les vins qui se percevait à Valernes à raison d'un denier la charge (I 11).

La coupe (cupa), mesure à vin usitée dans toute la haute Provence, contenait en général 24 litres (4). Aux Mées, d'après Esmieu (5), elle n'était que de 20 litres.

Mesure agraire. — L'éminée (eminala) (I, 37 v°), pro(I)

pro(I) contenance à Manosque au XV° siècle était de 31 litres 61 centilitres. (D. Arbaud, loc. cit.)

(1) Un collecteur de tailles est faussement accusé d'avoir recueilli les censives avec un setier faux et illégal (ambe sestiar fais e deslcyal) (I. 61).

(3) D'après S.-J. Honorât, Dictionnaire provençal-français, t. I, le civadier serait la trente-deuxième partie de la charge.

(4) L. Blaucard, loc. cit., p. 350.

(5) Loc. cit., p. 68.


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bablement l'espace de terre dans lequel on peut semer une émine de blé.

Mesures de longueur. — La canne (canna), évaluée de nos jours encore dans la région à 2 mètres (1).

L'aune (auna).

La paumée (palma).

Ces trois mesures sont employées d'après les comptes pour les draps, les toiles (I, 25 V°, 27, 63), le bois (1, 32 V°).

Poids.

La livre, dont il est souvent question dans les comptes, sans indication particulière de sa valeur et généralement en usage en Provence aujourd'hui encore, équivaut environ à 500 grammes dans la région (2). Ses multiples :

Le quintal, du poids de 60 livres dans la vicomte.

1 demi-quintal de fer (dimidium quintalis) est payé à Sisteron (I, 88) au même prix que 30 livres de ce métal acheté à quelques mois d'intervalle dans la même ville (I, 83 V°).

Le quart du quintal (cartayrium quintalis) (f° 85 V°). Ses sous-multiples :

Le carteron ou quart de livre (carteyronum).

L'once (uncia), le seizième de la livre en Provence.

Le cerval (cervale) (I, 25 V°).

Agriculture.

Céréales. — Les diverses espèces de céréales mentionnées dans les manuscrits sont encore cultivées de nos jours dans la région : froment (annona), blé barbu ou gros blé (bladum grossum), blé rouge (rufum), seigle

(1) La canne, à Digne, est employée encore comme mesure de superficie de 4 mètres carrés.

(2) S.-J. Honorât, loc. cit.


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(consegalhum), orge (ordeum), avoine (civata), épeautre (speuta).

On commençait à semer les diverses espèces de blé et l'épeautre, à Valernes, du 25 septembre au 5 octobre (I, 39, 79).

La comtesse introduisit dans les domaines vicomtaux un nouveau système de labourage, consistant à recouvrir les grains semés avec des claies ou herses (opus novum cum cledis). Elle fit venir à cet effet, du lieu de Brunet (1), un ouvrier agricole spécial pour remplacer celui qui faisait avant le même travail avec la pioche en suivant le laboureur (II, 22 v°).

Dans les premiers jours de février, on sème l'avoine. Au commencement de mai, on opère le sarclage des blés ; 102 journées de femmes sont employées à arracher les chardons (causide) et autres mauvaises herbes en très grande quantité (infinité) (I, 36, v°).

La moisson commençait du 19 au 28 juin. Elle se faisait à la tâche, à raison de 18 d. par éminée de terre et 10 coupes de vin par 130 éminées. Dans ce prix n'étaient pas comprises les journées des lieuses de gerbes payées à part. (I, 37 V°). Le seigle était coupé en dernier lieu.

La foulaison avait lieu du 12 au 20 juillet. On se servait de pelles en bois comme ventilateurs (I, 82). Ce vannage sommaire était insuffisant pour les blés destinés à la vente, que l'on faisait nettoyer de nouveau avant de les livrer au marchand (I, 79 v).

Récoltes des labours seigneuriaux de Valemes(propri laboragii) en 1402. — Froment, 270 émines ; gros blé, 75 émines ; seigle ou orge, 115 émines : avoine, 200 émines : épeautre, 46 émines.

Prix des grains en 1401 et 1402. — A Valernes : fro(1)

fro(1) de Valensole (Basses-Alpes).


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ment marchand, 4 s. l'émine, et 4 s. 6 d. le setier ; gros blé,

2 s. l'émine; seigle, 3 s. l'émine ; épeautre2 s. l'émine. A Bellaffaire : blé, 1 fl. la charge ; avoine, 8 s. la charge. A Mezel : le blé, 4 s. 6 d. le setier. Aux Mées : blé, 4 s. le setier : méteil, 3 s. le setier ; avoine, 2 s. 4 d. le setier. — En 1407-1408, à Valernes : blé 4 s. le setier : aux Mées : blé,

3 s. le setier.

Culture de la vigne. — Vendanges. — Vins. — Dans les premiers jours de janvier, la comtesse fait provigner la grande vigne de Valernes. Taille et première culture (piochage) des vignes, le 10 février à Bellaffaire, le 2 mars à Valernes, le 5 mars aux Mées. A la fin mars, par ordre de la comtesse, on greffe les vignes de mauvaises qualités avec de bons plants. A la mi-mai, seconde culture des vignes (fossoyage). Ces divers travaux s'opéraient à main d'homme sans le secours de la charrue. Les vignes étaient pleines sans culture intermédiaire et à souches basses, à Bellaffaire et à Valernes. Aux Mées, la plupart étaient probablement en treille. Pour vendanger la treille (trelha) de P. de Sertorio, que le vicomte avait achetée, on employa deux journées de femme et une journée d'âne (I, 35 V°).

Vendanges. — En 1401, les vendanges commencèrent : à Bellaffaire, le 26 septembre ; aux Mées et à Mezel, le 11 septembre; à Valernes, le 22 septembre. Les raisins étaient recueillis et transportés en général par des corvéables et ensuite égrappés par des femmes.

Vinification. — Les raisins apportés des vignes au moyen de grands paniers, dits bannes (banastonis), étaient foulés dans des bennes ou cornues, puis placés pour la cuvaison dans des vaisseaux en bois, des « tines » (tina), préparés et lavés à l'avance. A Valernes, on fit fabriquer, en avril 1402, une grande cuve en bois de chêne « ayant 13 paumées de largeur sur 16 de hauteur et 8 cercles cloués avec 107 livres de bons clous forgés sur place », et dont le prix total s'éleva à 20 fl. 9 s. 2 d.


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La cuvaison durait 10 jours' environ (I, 38 V°). Le vin de goutte et le vin trouble provenant des écoulements de la cuve étaient tirés à part. Immédiatement après la décuvaison, la cuve était remplie d'eau pour fabriquer la piquette (I. 79) (vinum limphatum), qui était ensuite mise également en tonneau (1) (II, 51 V°). Le vin blanc ne figure qu'en très petite quantité dans les mentions relatives aux récoltes de vin de la vicomte. La récolte du vin au château de Valernes, en 1401, avait été très mauvaise à cause des orages (pauca vina recollecta propter tempestatem) ; elle ne produisit que 450 coupes de vin environ (I, 9).

Prix du vin. — La coupe de vin valait en 1401 : à Bellaffaire, 18 d. ; aux Mées, 2 s. (2) ; à Mezel, 20 d. ; à Valernes, 18 d. — En 1402 : à Bellafaire, 20 d. ou 2 s. suivant la qualité ; aux Mées, 2 s. Le vin au détail valait aux Mées, 4 s. la coupe en 1402 et 5 s. en 1407. La piquette (vinum limphatum) 12 d. la coupe.

Prés. — On commençait à faucher les foins à Valernes du 31 mai au 5 juin. La fenaison durait environ quinze jours. Le foin transporté en trousses dans les greniers y était fortement entassé (calcatum) (I, 37 V°).

La dernière coupe de foin, du regain (voybre) (3), avait lieu à la mi-septembre (I, 38). En novembre, on faisait répandre (scampare) de la paille sur les prés (II, 29).

Cultures diverses. — Chanvre : semé à la mi-avril, on l'arrachait à la mi-août pour le faire égrener (escobecillare) vingt jours après et broyer (bregonaré) au bout d'un

(1) La contenance des barriques (vayssellcta) varie entre 80 et 25 coupes I, 65.)

(2) Le vin des Méos n'avait pas alors la réputation qu'il a eu plus tard dans la région. Il était consommé par les gardiens et le personnel du château (II, 51 V°).

(3) Provençalisme, mot non cité dans Ducange.


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mois. On semait dans les champs de Valernes deux émines de graine (1) de chanvre (canabasium).

Légumes. — Les pois chiches se semaient en avril. Les petites fèves étaient cultivées en grand à Valernes. Dans la seule terre des « Condamines », on employait seize journées pour les arracher. Ce travail se faisait à la mi-juin. On les transportait ensuite sur Faire pour les faire sécher (ad solelhandum) et on les foulait avec les juments du château.

Les terres destinées à la culture des légumes étaient préparées et labourées à l'avance, dès les premiers jours de décembre, et soigneusement fumées en mars ; 300 charges de fumier des écuries du château (II, 30) furent transportées dans la terre où l'on devait planter en mai les légumes verts, oignons, choux, etc., dont on faisait venir les plançons de Bellaffaire et de Volonne (I, 41).

Arbres. — Les plantations d'arbres dans les jardins et dans les prairies (poiriers, pommiers cerisiers) se faisaient à la mi-mars. On élevait en pépinières des noisetiers et des châtaigniers (I, 48).

Elevage des bestiaux. — On élevait à Valernes des boeufs, des moutons et des porcs. Les boeufs, les vaches, les troupeaux et aussi les juments du vicomte hivernaient aux Mées, où ils séjournaient du mois de novembre à la fin mai. Les boeufs engraissés étaient vendus aux foires de la région, à Sisteron, à Bayons, à Valensole, le plus souvent à celles de Digne. En 1401, la comtesse fait vendre neuf boeufs à la foire tenue en cette ville le 7 novembre (I 25).

Les troupeaux de Bayons transhumaient en Provence à la mi-novembre (I, 55).

Les porcs étaient mis à l'engrais hors de la vicomte : à Saint-Vincent de Noyers, au Revest (du Bion) pour s'y

(1) La graine de chanvre se vendait 4 s. 6 d. l'émine (II, 37 V°).


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nourrir de glands. Ils y demeuraient tantôt de la miseptembre à la mi-novembre, tantôt de la mi-novembre à la mi-janvier, et revenaient alors suffisamment gras pour être vendus ou consommés (satis pingues). Un troupeau de vingt porcs coûtait ainsi, pour le fermage des glandées et les frais des porchers, 5 fl. (I, 23 V°, 66).

Prix des bestiaux. — Une paire de beaux boeufs, 22 fl. (I, 45) ; moutons vendus en foire au mois de novembre, 6 s. pièce (I, 25 V°); brebis, 8 s. ; agneaux, 3 s. ; chevreaux, 3 s. 7. d. ; porc gras 1 fl. 12 s.

Salaire des ouvriers agricoles.

Journée de vendangeur, 12 à 14 d. et nourri.

Journée de vendangeuse, 8 d. et nourrie.

Journée d'homme pour écraser les raisins 14 à 18 d. et nourri.

Journée d'homme pour décuver et mettre le vin en fût, 12 d. et nourri.

Journée d'homme pour cultiver la vigne (fossoyer), piocher, 16 d. et nourri.

Journée pour tailler ou greffer la vigne, 12 d. et nourri.

Journée pour provigner, 8 d. et nourri.

Journée de laboureur, 8 d. et nourri.

Journée de moissonneur (à la tâche), voir ci-dessus.

Journée de lieuse de gerbes, 16 d. (I, 3, 7 v°).

Journée d'homme pour fouler les blés, 12 à 16 d. et nourri.

Journée de femme pour vanner et nettoyer les blés, 4 à 10 d. et nourrie.

Journée de faucheur (à la tâche), 20 d. et nourri.

Journée d'homme pour faner et ramasser les foins, 12 à 16 d. et nourri.

Journée de femme pour faner et ramasser les foins, 6 d. et nourrie.

Journée de femme au moulin, 6 d. et nourrie.


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Louage des bêtes de somme pour les travaux agricoles et autres :

1 boeuf et son bouvier, 2 s. par jour et nourri.

Ane ou cheval pour le transport des blés, des foins, des raisins, 12 d. par jour et nourri.

Religion, clergé.

On peut juger de l'esprit religieux de la vicomte par les pratiques de dévotion qui y étaient en usage selon les règles de l'Eglise. Le jeûne et l'abstinence notamment y étaient observés rigoureusement pendant le carême, l'avent et même pendant les vigiles, si nombreuses alors, précédant les solennités religieuses et les veilles de fêtes d'un grand nombre de saints : saint Jean-Baptiste, saint Pierre, saint Mathieu, saint Simon, saint Jude, saint Laurent, etc. Le viguier Astruc jeûnait la veille de sainte Catherine, par dévotion sans doute, mais probablement aussi par déférence pour la comtesse, dont il prétendait ainsi honorer la patronne (I, 68). Le personnel tout entier de la vicomte, même les ouvriers et journaliers employés accidentellement, étaient nourris ces jours-là presque exclusivement de pain, d'oeufs et de fromage, si l'on s'en rapporte aux dépenses de bouche portées en compte, où figurent d'ordinaire les quartiers de moutons, de chevreaux et les viandes salées.

L'abstinence était plus étroitement observée encore au château de Valernes, où l'on faisait maigre même le mercredi. L'esprit de piété de la comtesse et de son entourage se manifeste plus d'une fois dans les comptes. Elle assiste presque journellement aux offices, comme en témoignent ses nombreuses offrandes à l'église plus importantes les jours de fêtes (pro offerta domine) (I, II, passim). Plusieurs fois l'année, elle fait célébrer des services funèbres dans l'église de Valernes, où figuraient six prêtres et un diacre. (Les prêtres recevaient chacun 1 gr.


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et le diacre 6 d.) (L). Le jeudi saint, après avoir lavé les pieds à treize pauvres, elle leur donnait un patac à chacun et leur faisait servir à dîner (I, 46 V° ).

Clergé. — C'est à ces sentiments profondément religieux de la noblesse en général qu'il convient d'attribuer surtout l'influence du clergé, si puissant à cette époque. Nous rencontrons plus d'une preuve de cette influence dans nos manuscrits, où les membres du haut clergé séculier et du clergé régulier apparaissent comme les confidents et les conseillers les plus écoutés des vicomtes de Valernes. Dans les circonstances difficiles ou pour les affaires importantes, la comtesse envoie son viguier Astruc consulter plus d'une fois l'évêque de Gap, l'évêque de Sisteron, à Lurs (1) (I, 29), l'évêque de Riez (2) (II, 51), le commandeur de Puimoisson, à Aix (I, 30 V°). Elle invite au château à diverses reprises F. Etienne Fortis, « maître en théologie du couvent des Cordeliers de Sisteron, pour l'entretenir d'un projet de mariage du vicomte, son fils (pro tractatu matrimonii domini) (I, 26, 41 V°). F. François Guichard, des Prêcheurs de Sisteron, est chargé d'une mission de confiance à Montpellier (II, 24), etc.

Moines de tous ordres, religieuses et prieurs sont les hôtes habituels du château de Valernes : l'abbé de Boscaudon (3), dame Riquière Arnaud, abbesse de SainteClaire de Sisteron, messire Jean Féraud, officiai de revéché de Gap, etc.

Le rôle du bas clergé séculier était moins élevé, mais son influence tout aussi grande peut-être : prêtres, chapelains, diacres prenaient une part constante et très active aux affaires de la vicomte. Tour à tour agents spéciaux du vicomte, familiers de la comtesse, intendants, servi(1)

servi(1) Robert Dufour.

(2) Mgr Guillaume Fabri.

(3) Jean de Polignac.


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teurs à gages, ils savent se plier à toutes les besognes et remplir parfois les missions les plus bizarres. Messire Jean Monidol, prêtre chapelain de Valernes, homme de confiance de la comtesse, lui avance de l'argent (I, 22) : il est à la fois collecteur des tailles et messager du viguier (1). Messire Guillaume Juhaquin, prieur des Mées, accompagne la comtesse dans ses voyages (II, 24) et perçoit les droits de péage. Messire Bertrand Guy, chapelain de Valernes, est chargé de présider aux vendanges des vignes seigneuriales de Bellaffaire, à la fabrication du vin et à sa mise en fûts (I, 66) ; il va ensuite servir de garde (2) au château des Mées, à raison de 10 fl. par an (II, 58). Un diacre de Valernes va, le sac sur le dos, recueillir de maison en maison les redevances en blé ; il est payé en souliers comme les plus humbles domestiques du château (1, 6, 22 V°), et on l'envoie, simple commissionnaire, acheter à Gap du fromage gras (I, 44 V°). Les charges et les missions du chapelain de Bayons, messire Pierre Salomon, sont multiples et variées : intendant du château de Valernes, aux gages de 10 fl. par an (I, 34), il jouit de la confiance illimitée de la comtesse, qui l'envoie à Manosque lui chercher une dame de compagnie (son voyage coûte 3 s., coucher compris) (1, 69); collecteur des droits seigneuriaux, il doit se tenir pour les percevoir au passage des vendangeurs (II, 51); enfin garde du château des Mées (II, 59).

M.-Z. ISNARD. (A suivre.)

(1) Il était aussi fournisseur du château : tradidi in pretio duorum carteiorum unius vache habitorum a domino J. Monidol. s. VIII d. IIII (II, 28).

(2) Domina» B. Guy, capéllanus de Valerna, venit ad castrum de Médis stare ibidem pro gardia ipsius castri uno anno ad gagia decem ft. I. (II, 58 V°) Il faisait aussi le commerce du gibier.... Solci pro tribus cuniculis habit is a domino B. Guy.... s. III. (II, 24 V°).


- 432 — UNE PAGE D'HISTOIRE BAS-ALPINE

Mouvements insurrectionnels

CONTRE LES « DROITS RÉUNIS »

1813-1814

(Suite et fin)

Vers la fin du mois d'avril 1814, un attroupement se forma à Gréoux, sous l'instigation d'un émeutier étranger au pays, se porta dans la ville de Riez pendant la nuit et vint manifester devant la maison qu'occupaient les employés des droits réunis. Des menaces de mort contre les employés, d'incendie de leur maison furent proférées au milieu de vociférations que le silence de la nuit rendait plus effrayantes. L'autorité parvint toutefois, non sans beaucoup de peine, à empêcher l'effet de ces menaces et à dissiper l'attroupement. Mais ce ne fut que partie remise.

Une ordonnance de Monsieur, lieutenant général du royaume, en date du 27 avril 1814, avait apporté quelques adoucissements et quelques restrictions dans la perception de l'impôt des droits réunis, en recommandant la modération dans la perception et en supprimant certaines formalités qui pouvaient être la cause ou le prétexte de vexations. Malgré cela, les troubles continuaient à se produire çà et là sur divers points du royaume. C'est ce qui obligea le roi à rédiger une proclamation, dans laquelle il expliquait ses intentions de remplacer ce mode d'impôt par un système mieux entendu et demandait, en attendant, la soumission aux lois établies.

« Nous avons été affligé d'apprendre, dit-il, que malgré » les adoucissements apportés dans la perception des » droits réunis, par l'ordonnance de notre bien-aimé lieu-


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» tenant du royaume, en date du 17 avril, cette perception » éprouvait en quelques endroits des obstacles aussi nui» sibles à l'ordre public qu'à l'intérêt des finances. Ne » voulant voir encore dans cette conduite que l'effet d'une » impatience irréfléchie, trop prompte à saisir l'espoir d'un » soulagement qu'il faut attendre de la loi, nous croyons » que, pour ramener à la règle les personnes qui s'en » écartent, il suffira de leur expliquer nos intentions. »

Il déclare donc que ces droits ne peuvent être abolis sans être immédiatement remplacés par un système mieux entendu, et que cette abolition et ce remplacement doivent être le résultat d'une loi nouvelle. On n'a pu, jusqu'à présent, que dégager cette imposition des accessoires circonstantiels qui tenaient le plus évidemment à une fiscalité arbitraire et gênante ; le gouvernement a besoin de toutes ses ressources, etc., etc.

« Ainsi, le salut de l'Etat exige que toutes les lois sur » les impôts existants soient respectées et maintenues » jusqu'à ce que d'autres lois procurent à nos peuples » les soulagements qu'ils réclament et que les circonstan» ces rendront possibles. Nous nous proposons de chan» ger, conjointement avec le corps législatif, le système » des droits réunis, afin d'écarter de l'impôt tout ce qui » lui ôterait la modération d'une dette sacrée envers la » patrie ». (10 mai 1814.)

A la suite de cette proclamation, le marquis de Boisgelin, commissaire extraordinaire du roi dans la huitième division militaire, prit un arrêté portant que les droits d'octroi et les droits réunis continueraient à être perçus en se conformant aux restrictions y apportées par l'ordonnance de Monsieur, lieutenant général du royaume, en date du 27 avril 1814, et que les contrevenants seraient poursuivis devant les tribunaux, suivant les formes ordinaires. (21 mai 1814).

De son côté, le préfet des Basses-Alpes fit afficher la proclamation du roi et l'arrêté de Monsieur et ordonna


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aux sous-préfets et maires de se concerter avec les com mandants de la force armée et les employés des droits réunis, pour que les exercices (1) n'éprouvassent aucune difficulté et que les auteurs de la résistance qu'on pourrait y opposer fussent arrêtés sur le champ et traduits devant le juge compétent (2).

Toutes ces proclamations et ces menaces n'arrêtaient guère le mouvement insurrectionnel, qui continuait à se faire jour, d'une manière plus ou moins bruyante, tantôt sur un point, tantôt sur un autre du département.

C'est ainsi que Barcelonnette eut aussi un commencement de sédition, une tentative d'émeute et de provocation à la rébellion. Dans l'après-midi du 23 mai, quelques séditieux, parmi lesquels un aubergiste, un cabaretier, un muletier et un peseur public, armés d'énormes gourdins, vinrent manifester sur la place publique, dans la grande rue et devant la maison des droits réunis. Aussitôt, un attroupement se forme autour d'eux d'où partent des menaces et des cris peu rassurants :

« A bas les rats ! A bas les Cantons (3) de la maison, » le père et le fils ! A bas les Crillons I A bas les droits » réunis ! Nous n'en voulons plus ! A bas les brigands et » ceux qui les soutiennent! Ils faut dresser une potence et « s'en défaire ! Il faut qu'ils partent, et, s'ils ne partent » pas, nous les écarterons ».

Un projectile, dirigé contre Canton fils, vint atteindre à la tête un jeune garçon, Jean-Baptiste Jaubert, qui en eut la figure ensanglantée.

(1) Exercice, exercer, ternie des aides. Visite que les commis aux aides font chez les cabaretiers et autres débitants de vin, de cidre, d'eau-de-vie et autres liqueurs, et l'observation qu'ils font do l'état où ils trouvent les futailles pour savoir combien ils en ont vendu d'un jour à l'autre.

(2) Correspondance administrative et officielle. 1814, n° 19, ffos 127, 128, 130, 131.

(3) Canton père était receveur principal des droits réunis à Barcelonnette, et Canton, son fils, était préposé dans la même administration.


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Une fois la nuit venue, les plus exaltés parmi les émeutiers vinrent se poster devant la maison de Rougon, marchand, où logeaient plusieurs des employés des droits réunis, et, appuyés sur leurs bâtons plantés dans la rue, ils disaient à haute voix sur le ton de la menace : « S'ils » sortaient! S'ils sortaient! ». Les émeutiers en furent pour leur sotte provocation ; les employés ne sortirent pas. De son côté, la population resta calme et ne répondit pas à cet appel à la révolte ; en sorte qu'il n'y eut pas, à Barcelonnette, une émeute générale, mais simplement une tentative restée sans succès. Aussi, bien que le procureur eût requis contre les principaux séditieux une amende de 200 francs, deux ans d'emprisonnement et dix ans de surveillance spéciale de la haute police, le tribunal correctionnel ne leur infligea que quinze jours de prison et 73 francs d'amende. (30 août 1814). Cette modération était commandée par la crainte d'exaspérer l'esprit, public. Le procureur ne déclara point appel.

Nous demandons permission au lecteur d'ouvrir une parenthèse et d'enchâsser le récit d'un épisode sanglant, qui eut lieu à l'époque et non loin du pays dont nous venons de parler.

Le 1er juin 1814, un fort détachement de troupe de ligne se trouvait cantonné à Méolans, village situé sur la route de Barcelonnette au Lauzet. Vers 9 heures du soir, quatre officiers et le chirurgien de la troupe revenaient d'un duel, dans lequel deux d'entre eux avaient servi de témoins. Arrivés à l'extrémité du village, devant la maison de Jean-Antoine Derbès, ils rencontrent un détachement de quatre-vingts déserteurs piémontais qui marchaient tranquillement vers le Lauzet. Que se passa-t-il entre ces officiers et ces déserteurs ? On ne saurait le dire. Ce que l'on sait bien, c'est que les officiers dégainèrent et tombèrent sur les pauvres déserteurs à coups de sabre, frappant à droite, à gauche, dans le tas. Aux cris poussés par les blessés, d'autres officiers accourent, les uns armés


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de bâtons, d'autres l'épée à la main et frappent à tour de bras, tant et si bien que, lorsque, attirés par la clameur, les habitants du village vinrent porter secours, quatre Piémontais gisaient sur le sol, ensanglantés. Les représentations qu'on adresse aux officiers ne font que les exciter davantage. Le maire de Méolans relève un blessé et le fait conduire au corps de garde ; un officier le poursuit pendant dix pas à coups de bâton.

Le maire de Revel, André Chalvet, se trouvait fortuitement à Méolans. Il décline son nom, sa qualité et reproche aux officiers la brutalité de leur agression. L'un d'eux le saisit au collet, lève son sabre sur lui, en criant : « J... f... de maire, tu es ici ? Eh bien ! tu passeras par mes » mains ». Et il allait joindre le coup à la menace, lorsque Vinatier, adjoint au maire de Méolans, et Joseph Tron, chirurgien, retinrent son bras. Furieux, l'officier se retourne contre Tron, lui assène un coup de poing en pleine poitrine, en lui disant: « Tu me la payeras. »

Cette agression brutale aurait eu sans doute des conséquences plus graves encore sans l'intervention de la population méolanaise, qui prit fait et cause pour les Piémontais. On recueillit les blessés le plus gravement atteints, au nombre de neuf, et on les transporta dans des maisons particulières.

Cependant, les officiers se félicitaient mutuellement de leurs prouesses, non sans quelque fanfaronnade. « J'en ai » bien arrangé quatre, disait l'un ; deux sont morts, les » autres n'iront pas loin ». Un autre, qui, dans sa fureur à frapper avait brisé son épée et perdu le tronçon, disait au maréchal Jean Piolle, qui l'aidait à chercher, que, sans ce malheur, il en aurait tué au moins trente. Quelques autres s'étaient mis à la poursuite des agressés qui fuyaient du côté du pont. Des habitants du pays les suivaient à cent pas, et, passant près de l'église, trouvèrent encore, gisant à terre, un pauvre Piémontais horriblement blessé. On se hâta de le transporter en lieu sûr, crainte qu'à leur


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retour les spadassins ne vinssent l'achever. Le lendemain, on constata de larges traces sanglantes depuis le lieu du massacre jusqu'au bord de la rivière. Un malheureux blessé s'y était sans doute traîné avec peine. Que devint-il? On ne trouva point son cadavre (1). Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette affaire, si tant est qu'on y ait donné quelque suite.

Reprenant notre sujet au point où nous l'avons laissé, nous signalons une deuxième manifestation à Gréoux, le 8 juin, qui donna lieu à des voies de fait et à des excès regrettables contre les employés de la régie dans l'exercice de leurs fonctions. Poursuivis par un attroupement menaçant au sortir de la maison du sieur Imbert, où ils n'avaient pas pu exercer, ils se réfugièrent en toute hâte dans l'auberge du sieur Guibaud, qui eut à peine le temps de barricader sa porte. Les cris et les injures continuèrent jusqu'au moment où le secrétaire de la mairie intervint et, par de sages paroles, réussit à disperser l'attroupement.

Une autre émeute se préparait à Riez, où les esprits étaient surexcités par quelques meneurs locaux et par quelques émissaires envoyés d'Aix pour propager l'esprit de rébellion. Elle éclata le 8 juillet.

Dans la matinée de ce même jour, les employés des droits réunis firent leurs exercices chez les débitants de boisson de la ville, sans être inquiétés, sans éprouver la moindre résistance. Mais, le soir venu, ceux-là même qui avaient souffert les exercices dans la matinée se mirent à la tête du mouvement et attisèrent le feu de la révolte.

(1) Ce récit est extrait d'un procès-verbal de Derbès, juge de paix du canton du Lauzet, résidant à Méolans, verbal dressé sur la demande du procureur de Barcelonnette, d'après les dépositions de nombreux témoins, parmi lesquels figurent : Chalvet, maire de Revel, Reynaud, maire de Méolans, Vinatier, adjoint, Tron, chirurgien, Hyacinthe Honoré, J.-B. Derbès, Jean Piolle, Antoine Esmieu et plusieurs autres habitants du village.

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L'attroupement séditieux se porta devant l'auberge où se trouvaient les employés, s'y livra à des démonstrations hostiles, à de violentes menaces. On entendait les deux principaux instigateurs encourager la populace à mettre la main sur les fonctionnaires du gouvernement. On ne peut prévoir jusqu'où l'attroupement aurait poussé ses excès, si le commandant de la brigade, aussitôt informé, ne fût accouru pour garantir la sécurité des personnes menacées. A la vue de la force armée, l'attroupement se disloqua et tout rentra dans l'ordre.

Néanmoins, le préfet fit marcher immédiatement sur Riez un détachement considérable de gendarmerie et de troupe de ligne. Les factieux furent intimidés ; les débitants s'acquittèrent presque entièrement de ce qu'ils devaient au Trésor pour impôts arriérés des droits réunis ; les exercices furent repris et continuèrent sans difficulté. La force armée ne quitta Riez que le 16 juillet.

Cette insurrection donna occasion au préfet Duval de rédiger une adresse aux habitants des Basses-Alpes.

« Les éternels ennemis de l'ordre et de toute

» espèce de gouvernement, dit-il, profitant de la fermenta» tion inséparable du passage de l'oppression à la liberté, » ont cru trouver l'occasion de faire revivre la démagogie » et de se livrer à tous les excès par lesquels ils se sont » signalés pendant la Révolution. Une poignée de séditieux » est parvenue à égarer une partie des habitants de Riez, » et, se mettant en rébellion contre les employés à la per» ception de l'impôt, aurait exposé le département à parta» ger le reproche de son égarement, si l'on n'avait pas » pris sur le champ les moyens convenables pour atteindre » les coupables et si tous les autres arrondissements » n'offraient pas, dans ce moment, l'heureux contraste de » la soumission à l'autorité. Magistrats, qui concourez si » efficacement avec moi au maintien de l'ordre et de la » tranquillité, ne perdez pas un instant de vue ces hom» mes turbulents, inaccessibles à tous les sentiments


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» d'honneur et de patriotisme, dont l'anarchie est l'élé» ment et qui ne peuvent exister que par le désordre » (1).

De fait, les magistrats ne perdirent pas de vue « ces hommes turbulents » et fauteurs d'anarchie. Toutefois, ce ne fut pas pour les châtier, mais pour essayer de les innocenter.

Le juge de paix fut délégué pour informer. En réalité, on fit tout ce qu'on put pour dérober la véritable connaissance des faits à la justice. L'autorité judiciaire, pour n'avoir pas à sévir trop rigoureusement contre des coupables qui portaient des gants et pour qui ne

sont point faites les menottes, eut recours à une pitoyable distinction juridique. Après avoir scandaleusement absous les séditieux des Mées, on manquait d'autorité pour sévir contre les émeutiers de Riez, qui d'ailleurs escomptaient l'indulgence et comptaient sur une pareille impunité. On essaya donc d'établir qu'il n'y avait pas eu rébellion contre les employés, mais seulement provocation directe à la rébellion, provocation qui n'eut pas son

effet ! En considérant l'affaire sous ce point de vue,

le ministère public pouvait requérir une condamnation à un an d'emprisonnement, mais le tribunal pouvait

modérer la peine et la réduire à 15 jours. C'est ce

qui eut lieu. G. et B., instigateurs de l'émeute, furent renvoyés en police correctionnelle-; tous les autres prévenus furent renvoyés sans poursuite. Ainsi finit l'émeute de Riez.

Cette attitude de l'autorité judiciaire serait inexplicable, si on la considérait en dehors des circonstances exceptionnelles qui y donnaient lieu, on pourrait presque dire, qui la rendaient nécessaire. A ce moment, en effet, plusieurs grands centres étaient en état d'effervescence. A Marseille, par exemple, les cas de rébellion ouverte contre les agents de l'impôt étaient si multipliés qu'on dut

(1) 9 juillet 1814. Corresp. adm. n° 24, f°s 161-162.


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arrêter les poursuites. A Aix, où l'autorité judiciaire voulut aller de l'avant, une émeute très violente éclata le 1er juillet, et il fallut momentanément suspendre les poursuites, sauf à les reprendre après quinze jours. Chez nous, Manosque, Mane, Barcelonnette et plusieurs autres centres étaient prêts à la rébellion.

Le procureur avait fait part de cet état de choses au grand chancelier Dambray, qui, dans une lettre en date du 16 juillet, lui traçait en ces termes la ligne de conduite qu'il devait inspirer aux magistrats de son ressort.

« Dans les circonstances actuelles, celte modéra»

modéra» est commandée par la crainte d'exaspérer l'esprit » public et par l'attente d'une nouvelle législation que les » deux Chambres ne manqueront pas d'adopter pour subs» tituer à ce qui reste des droits réunis, déjà modérés par » Sa Majesté, un système d'imposition moins onéreux à ses » peuples et qui donne lieu à moins de prévention. Je vous » engage, en conséquence, à vous borner, dans ces sortes » d'affaires (si ce n'est en matière grave) à constater les » délits et à entendre les dépositions des principaux » témoins. »

S'inspirant de ces dispositions, le procureur général recommanda aux magistrats de son ressort d'user de circonspection et de ménagement dans leurs poursuites ; ils ne veut pas qu'on les commence sans qu'il ait vu la procédure et qu'il ait indiqué ce qu'il y a à faire. Puis, après avoir établi comme chose sûre et certaine que les débitants de boissons en détail ont été partout les instigateurs des troubles, soit en refusant de se soumettre aux exercices des employés, soit en les injuriant au cours de leurs fonctions, soit en ameutant la .foule par leurs cris séditieux, il déclare qu'il faut séparer leur cause de celle des consommateurs et que c'est surtout contre les débitants qu'il faut sévir.

« Vous devez sentir, ajoute-t-il, combien le zèle

» et la prudence des magistrats sont nécessaires pour la


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» répression d'un genre de délit devenu presque général » dans le ressort de la Cour, délit qui présente le carac» tère d'un esprit de rébellion, de désobéissance aux ordres » du roi et qui tendrait à tarir une des sources de revenu » de l'Etat, en attendant que Sa Majesté ait jugé à pro» pos de substituer un autre mode d'impôt ou de percep» tion des droits réunis moins fatigant et moins onéreux » pour ses sujets qu'elle traite comme ses enfants » (1).

Cette ligne de conduite pouvait avoir du bon ; en tout cas, elle établissait une opposition trop marquée entre la marche de la justice et celle de l'administration. Tandis que celle-là inclinait vers une modération qui ne différait en rien de l'impunité, celle-ci ne cessait de se conformer aux dispositions sévères émanant de l'autorité supérieure. Il n'y avait pas harmonie dans la manière d'apprécier les choses, ni dans le choix et l'application des moyens propres à les améliorer. Cette opposition pouvait avoir et aurait eu incessamment les plus dangereuses conséquences. L'état d'esprit de certaines localités bas-alpines, travaillées par les émeutiers, faisait craindre à tout moment une explosion ; l'enrayer était encore possible ; la comprimer quand elle aurait éclaté paraissait plus difficile et surtout plus dangereux. Une attitude bien ferme et bien assurée était indispensable. On le comprit à temps, et, dès le 31 juillet, une autre orientation était donnée à la justice dans le ressort de la Cour. Le système bâtard d'une modération à outrance contre des individus reconnus coupables était abandonné et remplacé par l'ordre formel de poursuivre les procédures commencées et de relever toutes les contraventions, tous les délits relatifs aux droits réunis.

« J'avais lieu d'espérer, dit le procureur général,

» que les justiciables du ressort, mieux éclairés sur leurs » véritables intérêts, donneraient à l'envi l'exemple de la

(1) Circulaire du procureur général. Aix, 27 juillet 1814.


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» soumission aux lois et que tous s'empresseraient d'imi» ter les habitants des villes d'Aix et de Marseille, qui » sont entièrement revenus des erreurs dans lesquelles » ils avaient été induits par la coupable avidité des débi» tants de boisson. J'avais préféré à la rigueur des lois " un système de modération qui était conforme à la » bonté paternelle du roi— Une pénible expérience m'a » bientôt démontré, je l'ai vu avec peine, qu'on abuse » trop généralement de cette modération. La malveil» lance l'a mal interprétée ; elle a cru y voir une " certitude d'impunité.. .. Le système de fraude et l'esprit » de rébellion se sont de nouveau manifestés dans un petit » nombre de communes, il est vrai ; mais il est probable « que le mal irait croissant, si des poursuites sévères et » l'exemple do la punition n'arrêtaient le mal dans sa » source. Le temps des ménagements est passé, puisque ces » ménagements produisent un mauvais effet, tout contraire » à celui qu'il était permis d'espérer. Je recommande à » MM. les procureurs du roi de ne plus arrêter le cours » des procédures commencées et de poursuivre devant les » tribunaux correctionnels les contrevenants aux lois sur

» les droits réunis , et surtout le refus de se soumet»

soumet» aux exercices des employés. Je leur recommande » aussi de poursuivre avec activité les procédures com» niencées contre les auteurs et instigateurs des voies de » fait, injures, menaces, violences et émeutes qui ont eu » lieu dans quelques communes à l'occasion des droits » réunis. Je ne cesserai de leur signaler et de recom» mander à leur surveillance particulière les débitants » de boisson. Ils ont été partout les instigateurs des » troubles ; partout ils ont prêché la rébellion par leurs » exemples et par leurs discours. Si ces débitants avaient

» été soumis aux lois , s'ils n'avaient pas pris le

» prétexte de l'intérêt général uniquement pour favoriser » leurs fraudes et leur coupable avidité, aucune résis» tance n'aurait été opposée de la part des habitants des


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» villes et des communes, la tranquillité publique n'aurait » pas été troublée » (1).

La rigueur des mesures prescrites produisit bientôt d'heureux effets. La police redoubla de surveillance, les tribunaux appliquèrent la loi dans toute sa rigueur.

Celui de Sisteron condamna à 100 francs d'amende et aux frais de la procédure avec contrainte par corps le cabaretier Imbert, qui avait refusé l'entrée de sa cave à deux employés de la régie (2); à 100 francs d'amende, aux frais d'impression et d'affichage de cent exemplaires du jugement, le nommé Antoine Jean, cabaretier aux Omergues, pour injures, menaces, refus d'exercice aux employés des droits réunis. Ces deux jugements suffirent pour pacifier l'arrondissement de Sisteron et servirent de leçon à celui de Forcalquier et à celui de Digne. D'autre part, une mesure sévère de l'administration départementale, qui avait interdit deux débits de boisson à Barcelonnette et menacé la ville de l'envoi d'une force armée imposante, l'affichage de deux jugements rendus sur appel par la Cour contre deux débitants convaincus, l'un de s'être refusé aux exercices des employés de la régie, l'autre d'avoir injurié les dits employés dans l'exercice de leurs fonctions, firent rentrer les rebelles dans le devoir, paralysèrent les dernières tentatives des émeutiers. Les exercices furent repris partout, se continuèrent paisiblement dans chaque commune, et, dès le mois de septembre 1814, l'oeuvre de soumission à la loi était considérée comme accomplie dans le département des Basses-Alpes.

M.-J. MAUREL.

(1) Circulaire imprimée. Aix, 31 juillet 1814. C'était une manoeuvre habile de la part du procureur général que de séparer la cause des débitants de boisson de celle de la multitude. Cette ruse de guerre lui réussit.

(1) Jugement du 12 août 1814.


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LES POSSESSIONS

DE L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR DE MARSEILLE

dans les Basses-Alpes

avant le XIIe siècle, avec des recherches

sur l'origine de quelques familles de Provence

par DAMASE ABBAUD (suite)

DIOCÈSE D'APT

Saint-Victor ne fut jamais richement doté dans le diocèse d'Apt; il eut bien çà et là quelque grosse métairie, mais point de ces vastes donations embrassant tout le territoire d'un village, point de ces riches bénéfices aux nombreuses redevances qu'on lui voit posséder sur tant d'autres points du pays. C'est que la famille de Simiane, qui dominait à Apt, aimait mieux enrichir le siège épiscopal, sur lequel elle faisait asseoir ceux de ses enfants qu'elle destinait à l'Église, que de disposer de ses biens en faveur d'une abbaye lointaine, sur laquelle elle ne pouvait excercer aucune influence. Et puis il y avait à Apt ou aux environs une autre famille, autrefois très puissante dans le comté, qui était retournée dans ses montagnes, mais qui avait conservé la seigneurie des environs de Saint-Saturnin, comme pour garder motte ferme dans le diocèse d'Apt. Cette famille, d'où sortirent les Castellane et que nous étudierons avec détail quand nous serons arrivés au diocèse de Senez, cette famille avait toujours affectionné l'abbaye de Marseille. La rivalité, qui devait nécessairement exister entre elle et les nouveaux maîtres du pays, dut naturellement donner à la générosité de ceux-ci une autre direction. Tandis que Saint-Victor dut à la libéralité


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des premiers le seul point un peu important qu'il possédait dans le diocèse d'Apt, Saint-Jean in Campanias (429), plus tard, nous voyons bien dans ses possessions les églises de Bonnieux et de Céreste, mais ce fut en échange de celle de Saint-Jean qu'elle les obtint.

Avant d'arriver à cet acte et pour ne pas trop nous écarter de l'ordre chronologique, signalons la donation d'un mansus in territorio castelli quod dicitur Boniletas. Mais cette donation ne paraît pas avoir été de longue durée, car, en 1188, Bertrand Raimbaud de Simiane, du consentement de Sacrista, sa femme, donne à NotreDame de Valsainte toute la terre de Boulinette, au delà des Colons, confrontant les territoires de Carniol, de Vachères et d'Oppedette. Ce sont encore les limites de la commune de Valsainte (1) ; car le Causilone de la charte ne saurait être le Calavon qui sépare Valsainte de Boulinette, tandis que les termes sont formels : la terre donnée est au-delà de la rivière, ultra Causilone. Le ruisseau des Colons, qui sépare la commune de Valsainte de celle de Simiane, répond exactement aux données du diplôme. Quelques maisons s'étant groupées autour de l'abbaye, Valsainte devint le siège de la commune, et, d'un autre côté, les moines abandonnant leur première résidence, vinrent habiter le château de Boulinette, et, par suite de cette permutation, la terre de Boulinette est devenue aujourd'hui la commune de Valsainte (2).

Au commencement du XIIe siècle, l'abbaye de SaintVictor ne possédait rien encore dans la partie du diocèse d'Apt qui a été comprise dans le département des BassesAlpes. Ce fut alors que l'évêque Laugier lui donna, avec

(1) Bouche, II, 169. — Gal. Christ., I, 381. — Colombi, qui avait vu le titre original, écrit terrant Bonnélette. Opux. var., 587.

(2) Par une erreur dont je ne saurai expliquer la cause, M. Courtet a placé l'abbaye de Valsainte dans le territoire de Goult (Vaucluse, 168),


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les églises de Bonnieux, celles de Céreste, qui sont : NotreDame, Saint-Michel et Saint-Georges. L'église actuelle, qui a été bâtie sur l'emplacement de l'ancienne chapelle de Saint-Michel, a pour titulaires Notre-Dame de Beauvoir et Saint-Georges ; son patron est saint Michel. Il lui annexa l'église de Notre-Dame de Breoux, celle de SaintPierre d'Enione et celle de Notre-Dame de Brezis ; ces trois dernières aux environs de Gargas et de SaintSaturnin. Il reçut en échange, de l'abbé de Saint-Victor, l'église de Saint-Paul et Saint-Jean, à Urbane, dans la commune du Roussillon.

A partir de cette époque, le prieuré de Céreste, ultra Durenciam, fut constitué. En 1218, Pierre Ferecons lui donna le moulin de Torono, le pré de Isola et le territoire de Baissa, jusqu'à l'Encrême. Cette dernière mention écarte tout d'abord le territoire du Boisset, qui, bien que limitrophe de celui de Céreste, est sur la rive droite du Calavon, bien au-dessous du point où cette rivière a reçu l'Encrême. Il me paraît qu'il faut placer cette terre de Boissa à la ferme de la Bouisse, entre l'Encrême et le Marlançon. Enfin, en 1222, Geoffroy 1er évêque d'Apt, confirma de nouveau l'annexion de Notre-Dame de Brézis (934). La transcription de cette charte dans l'inventaire est incomplète, et les éditeurs, incertains si l'initiale G, qu'on y lit, se rapportait à Guirand, qui occupa le siège d'Apt de 1186 à 1202, ou à Geoffroy, l'ont datée des environs de 1200. J'en possède une copie complète, et elle est. datée anno Domini nostri MCCXXII, mense junii (1). Il ne paraît pas, d'ailleurs, que les églises des environs de Saint-Saturnin fussent d'un grand revenu pour les moines, qui laissèrent bientôt prescrire leurs droits, dont les évêques d'Apt s'emparèrent, et les bénéfices furent encore à la collation de l'ordinaire.

(1) Apt, pr. 20.


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Depuis cette époque, il n'est plus question du prieuré de Céreste, qui fut réuni à la mense capitulaire, en 1622, par Te pape Grégoire XV.

J'ai établi, dans un autre travail, que Céreste avait remplacé le Catuiaca des itinéraires romains et qu'une partie du village à toujours porté le nom de Catuce. A quelle époque le nom moderne s'est-il susbtitué à la dénomination ancienne? Le plus ancien titre où se rencontre ce nom est une charte de 1053, relative à Monjustin, et dans laquelle un Bonifacius Cezeresta apparaît au milieu des membres de la famille de Reillanne (1071), mais on sait que cette famille avait de nombreuses possessions dans le diocèse de Marseille et surtout du côté d'Auriol. Ne pourrait il pas se faire qu'un d'eux eût pris le nom de Geyreste, et qu'ayant eu ensuite dans sa portion héréditaire de la vallée de Reillanne le village de Catuce, il lui ait fait prendre son nom. Ce n'est qu'une hypothèse, je le sais, et je ne le donne que comme hypothèse; mais les exemples ne manqueraient pas pour l'appuyer. Ainsi, la famille de Valbelle a donné son nom à la Tour de Bevons, que le peuple s'obstine à appeler la Tourré ; ainsi, l'ancien Cauda Longa est devenu Simiane-lès-Aix, et, si le Castellet-lèsSausses a conservé le sien, il ne le doit qu'à une malencontreuse inscription que le seigneur avait fait tracer en grosses lettres rouges sur le pont de Gueydan, inscription qui révolta les habitants, parce qu'ils crurent y voir la prétention d'établir un péage sur le pont et qui les entêta à ne jamais appeler leur pays Gueydan, comme le prescrivaient des lettres patentes obtenues par le président de Gueydan, quand fit ériger cette terre en marquisat.

DIOCÈSE DE RIEZ

A la fin du XIe siècle, Saint-Victor était rentré dans la


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majeure partie de ses anciennes possessions du diocèse de Riez, mais le chapitre et l'évêque luttaient encore, quand enfin, le 3 des nonnes de mars 1098, ils confirmèrent à l'abbaye toutes les églises qu'elle possédait dans leur diocèse. C'étaient Saint-Julien de Lagneras, qui, bien que dans la commune d'Ampus, était réuni pour le spirituel à Vérignon afin de ne pas la distraire du diocèse de Riez, Notre-Dame et Saint-Julien de Trigance, les églises de Vérignon, qui sont celles de Saint-Priest, et une autre qui n'était pas encore dédiée, les églises de Notre-Dame et de Saint-Jean des Salles, celle de Sainte-Croix, celle de Saint-Pons de Buzot, dans la même commune, sur les bords du Verdon, les églises de Saint-Guirgon, de Notre-Damede la Roche et de Saint-Jean de Moustiers, Saint-Estève de Regigna, Notre-Dame de Brunet, les églises du château et de la vallée d'Archincosc. qui sont celles de NotreDame, de Saint-Pierre, de Saint-Jean et de Saint-Martin, de Saint-Martin-de-Brômes, l'église de Saint-Trophime à Saint-Julien le Montagnier, Saint-Cassin de Tavernes, Saint-Antoine dans le territoire des Mées, et enfin, celle de Saint-Michel de Vernis, sur la montagne qui domine le village d'Aiguines.

Bien que se rapportant exclusivement aux églises, cette confirmation représente assez bien la distribution géographique des possessions de l'abbaye de Marseille dans le diocèse de Riez ; celles qui sont comprises dans la circonscription du département des Basses-Alpes se groupèrent, sauf quelques exceptions, autour de deux centres principaux : Moustiers et la vallée qui entoure Saint-Martin deBrômes.

Au bord de la Maïre, presque au point où elle reçoit les eaux qui naissent dans la ville, sur un petit mamelon, derrière une ondulation d'un de ces coteaux adossés aux rochers si pittoresques de Moustiers, on voit encore un bâtiment dont l'aspect extérieur révèle une chapelle ; c'est l'ancien prieuré de Saint-Jean de la Val, devenu une


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simple grange. Dès 1717, elle était à demi ruinée, et, par sa sentence du 30 novembre de cette année, Phelipeaux, évoque de Riez, l'interdit ; vainement la commune voulutelle contraindre le chapitre de Saint-Victor à la réparer, celui-ci résista et le service, qui, d'ailleurs, ne consistait qu'en une messe le jour de Saint-Jean, fut transféré à la paroisse.

L'église de Saint-Jean existait au moment de la donation (1), que Solomé fixe à 1075, mais elle fut immédiatement reconstruite ou agrandie, puisque, vers 1090, les fils du donateur primitif, en vue de la consécration de l'église que bâtissent les moines de Marseille, confirment la libéralité de leur père et y ajoutent, entre autres biens : (618) un champ à la Planche-de-Peyrengue, une terre sur les bords d'Ambourgues et à Mélen, et quelques possessions vers le chemin de Montagnac, tous quartiers avoisinant Saint-Jean et sur lesquels le prieur de Moustiers a eu des terres ou des censés jusqu'à la Révolution.

Mais la donation première (617) était bien plus importante; elle comprenait non seulement l'église de Saint-Jean et la terre sur laquelle elle était bâtie, terre qui paraît considérable, mais encore le pré seigneurial, une vigne à Belière, la condamine de Campagne dans la commune de Roumoules, une autre à Merlet et une terre à la Gachère dans celle de Saint-Jurs, mais encore la pêche sur la Maire depuis l'église de Saint-Guirgon (ou Saint-Cyr) jusqu'au moulin de Baiard; mais surtout elle contenait faculté à tous ceux qui tenaient du seigneur des bénéfices viagers de les donner en alleu à Saint-Victor, faculté qui ouvrait la porte aux libéralités de tous les vassaux. Et de fait, l'exemple du maître fut immédiatement suivi. Richaus et Tasslis donnèrent leur moulin qui joignait l'église et ce

[1] Datée dans le Cartulairc de 1064 à 1079 ; n° 617, t. I, p. 612.


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dernier s'engagea, pour lui et ses descendants, à fournir un cheval harnaché au moine qui résiderait à Saint-Jean. Tous ceux qui avaient des terres joignant celles que l'abbaye de Marseille venait de recevoir s'en dessaisirent en sa faveur, et le prieuré de Saint-Jean de Laval fut ainsi fondé et doté par la générosité de Guillaume, vicomte de Riez.

C'est ainsi, en effet, qu'il faut comprendre le titre de princeps terre Regensis qu'il prend dans la charte ; c'était, d'ailleurs, un personnage important, appartenant directement ou par alliance à la famille vicomtale de Marseille. Toutefois, ses biens personnels paraissent avoir été plutôt aux environs de Moustiers que partout ailleurs dans le comté de Riez, et quand cette institution intermédiaire des vicomtes eut disparu, à la fin du XIe siècle, ses fils conservèrent le nom de Moustiers. C'est cette ville, d'ailleurs, qui fut le siège de l'administration civile ; Riez, la ville épiscopale, dépendait du bailliage de Moustiers et son représentant prenait place aux assemblées de la province bien après celui de Moustiers.

Guillaume, prince de Riez, ai-je dit, appartenait à la famille vicomtale de Marseille. Pour établir ce fait important, il faut que nous remontions un peu plus haut que la fondation de Saint-Jean de Laval. Le 6 janvier de l'an 1004, une noble dame assistait, avec ses trois fils, à l'élection de l'abbesse d'un monastère qu'elle avait fondé. On la nommait Elgarde, et ses fils avaient nom Gerinus, Wigo et A klebertus (1053). En 1011, ces deux derniers fondèrent un monastère à Estoublon, et elle souscrivait l'acte : Adalgarda mater eorum firmavit (1). Elle devait être âgée à cette époque, car parmi les autres souscripteurs on trouve une de ses petites-filles, Scotia, déjà mariée. Quelle était cette femme ainsi qualifiée de nobilis matronal

(1) Papon, II, preuve 4.


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C'est ce que le petit nombre de chartes où elle figure ne permet pas de préciser, pas plus que le nom de son mari, probablement déjà mort en 1004, puisqu'on ne le retrouve ni dans les deux diplômes où figure Adelgarde ni dans les actes plus nombreux émanés de ses fils. Cependant, sur ces deux questions, il est possible de hasarder des conjectures. Nous verrons bientôt Gerinus, inscrit le premier dans l'élection de l'abbesse, qualifié de princeps terre Regensis, et ce titre passer à son fils ; il semble donc probable qu'il a dû appartenir également au mari d'Adelgarde. M. André, dans son Histoire de l'abbaye de Saint Sauveur (1), a supposé, non sans raison, qu'il s'agissait d'une abbesse de ce monastère qui, comme on le sait, avait été détruit par les invasions et fut rétabli par les vicomtes de Marseille. N'est-il pas à supposer que s'ils dotèrent cette maison, c'est que quelqu'un de leur famille l'avait en affection ? En 1033, Geoffroy de Rians et Scotia, sa femme, offrent à l'autel de ce monastère Waurburgis, leur fille, et Ruffi, rapportant le fait, dit que ce Geoffroy était oncle de Guillaume, le jeune vicomte de Marseille (2). Or, la généalogie de ce Geoffroy est connue ; il appartenait à la même famille que la maison des Baux. C'est donc par sa femme Scotia qu'il tenait aux vicomtes de Marseille, et celle-ci était la petite-fille d'Adelgarde. Tous deux confirment la donation d'Estoublon.

L'élection de 1004 nous apprend qu'Adelgarde avait trois fils. Gerinus, l'un d'eux, est celui qui est qualifié de princeps Regensis, dans une donation, faite par sa veuve, de vignes situées à Gonfaron (586) (3). En effet, il a un frère nommé Heldebertus, qui a pour femme Etiennette et pour

(1) Page 17.

(2) Histoire de Marseille, II, 50 ; l'acte est dans la première édition, 398.

(3) Cotte charte est à tort datée du X° siècle, puisqu'elle est postérieure à la mort de Gerinus, uxor quondam Gerinni, principis Regensis, et que celui-ci stipule encore en 1015 (613).


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fils Guigues, Girennus et Isnard (613), exactement comme dans la charte d'Estoublon, qui donne de plus à Heldebert une fille du nom d'Adélaïde. Quand à Gerinnus, il avait épousé Richilde, qui lui donna quatre fils : isnard, Guillaume, Pierre et Raimond (586, 013).

Guillaume, le seul dont on suive la descendance d'une manière certaine, est ce prince de Riez qui donna l'église de Saint-Jean de Laval aux moines de Marseille ; il avait épousé Ecila (1065-1066), avec laquelle il fit, en 1039, des donations à Gonfaron et à Pignans, conjointement et à titre égal avec les vicomtes de Marseille, nouvelle preuve de la parenté des deux familles, et ce n'était pas de sa femme qu'il tenait ses droits sur ces terres, puisque nous l'avons vu donner avec Richilde, sa mère, des vignes dans ces mêmes territoires. La charte 617, plus de 25 ans postérieure à celles-là, appelle sa femme Belda. Est-ce une erreur du copiste, ou bien fut-il marié deux fois, je l'ignore. Ce que je sais c'est qu'il eut cinq garçons et une fille : Guillaume, Rostang, Pierre, Isnard, autre Pierre, et Hélène (617-618).

Guillaume, l'un de ceux-ci, ne prend que le titre de seigneur de Moustiers, soit que celui de prince de Riez eut été la part d'un de ses frères, soit plutôt que ce vicomte eût disparu comme les autres à la fin du XI° siècle. La charte 605 de Saint-Victor lui donne, en 1090, Hélène pour femme. Une charte de Lérins, du 6 des noues de mai 1097, donne à sa femme le nom d'Adelais, et un autre titre de dix ans postérieur, conservé dans le même cartu laire, est fait en présence de Guillaume, seigneur de Moustiers et de toute sa cour Guillelmus dominus castri cum tota curia sua. Il avait reçu de Raymond Bérenger la terre de Saint-Jurs, mais le comte la lui confisqua à la suite d'une lutte à main armée et refusa de la rendre à sa veuve et à ses fils, qui la réclamaient (1). J'ignore le nom

(1) 1126. Arch. des B.-du-Khône, B. 178.


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de ses fils, mais il est probable que ce sont Guillaume et Raymond de Moustiers, qui figurent au nombre des seigneurs qui, en 1146, prêtèrent, à Digne, hommage à Raymond Bérenger (1). Ce dernier serait-il le Raymond de Moustiers qui, en 1182, fut fait abbé de Lérins (2). Ce ne serait pas le premier exemple d'un chevalier quittant le haubert pour le froc. Solomé assure que cette famille dura jusqu'en 1034 et se divisa en quelques branches comme les Moustiers-Ealian et les Moustiers-Ventavon.

Si l'on s'en rapporte aux lettres de confirmation de l'évêque Augier, que j'ai citées plus haut, les moines de Saint-Victor auraient possédé, dans la vallée de Moustiers, les églises de Saint-Cyr, de Notre-Dame de Rugua et de Saint-Jean, auxquelles il faudrait joindre celle de SaintSaturnin, que leur aurait donné le même évêque en 1103, d'après la Gallia Christiana (3).

J'ai déjà dit où était située celle de Saint-Jean. Sancta Maria de Rugua serait Notre-Dame de Beauvoir, cette pittoresque chapelle attachée aux flancs d'un des rochers que relie la chaîne légendaire de Moustiers et qui est désignée aussi dans les titres sous le nom de Sancta Maria de Rupe (4).

Saint-Saturnin existe encore sur le bord de la route départementale qui va au pont d'Aiguines, non loin du point où la Maire se perd dans le Verdon ; elle ne paraît pas être restée longtemps dans les mains de Saint-Victor, car on la trouve, peu d'années après, dans les possessions de Lérins, et elle n'est pas comprise dans la bulle de confirmation de Pascal II, qui est de 1113, c'est-à-dire postérieure de 10 ans à peine à la donation relatée par

(1) Bouche, II, 123.

(2) Barralis, Chronique de Lérins, 2e partie, 165.

(3) I, 398.

(4) Lérins.

32


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la Gallia Christiana. Elle fut unie, en 1256, à l'église et prieuré de Moustiers, par Foulque, évoque de Riez (1).

Sanclus Cyricus, comme Saint-Saturnin, paraît avoir passé de Saint-Victor à Lérins, car le prieuré de Moustiers, qui appartenait à cette dernière abbaye, est désigné quelquefois sous le titre de prioratus Beate Marioe et Sanctorum Saturnini, Michaelis et Cyrici (2). Cette chapelle était située hors de l'enceinte de la ville, au point où commence la forte rampe qu'on est forcé de gravir pour arriver de Saint-Jean à Moustiers. On y avait établi une maladrerie, sous le nom d'hôpital Saint-Guirgon, corruption du nom de Sanctus Quiricus; mais, en 1580, elle était déjà en ruines, comme nous l'apprend une requête présentée à l'évêque de Riez par André Coppi, prêtre bénéficier de la cathédrale et recteur de l'hôpital SaintGuirgon. Cet hôpital, qui était en ruines ou à peu près au XVIIe siècle, fut réuni, le 30 août 1698, à l'hôpital SaintJacques. Les bâtiments disparurent, et le pré qui les remplaça est encore connu sous le nom de « Pré de l'Hôpital ».

En donnant à l'abbé Bernard l'église de Saint-Jean, Guillaume de Riez y avait ajouté le droit de pêche depuis l'église de Saint-Guirgon jusqu'au moulin Baiard, c'est-àdire sur les eaux qui naissent dans la ville, sur le Riou et sur la Maire à peu près jusqu'à son embouchure, car ce moulin Baiard a laissé son nom au quartier de " Baiardo », assez voisin de Saint-Saturnin. Parmi les possessions de ce prieuré, nous trouvons des terres in Melanes, dont le quartier de « Mélen » garde le nom, comme celui du « Peyrengue », qui le touche, rappelle la Plancha de Perhencle de la charte 618, d'autant que le terrain plat et régulier de ce quartier motive l'expres(1)

l'expres(1) 2e partie, 46.

(2) Solomé, 2e partie, page 7.


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sion de plancha, dont s'est servi le scribe. Tous deux sont situés sur les bords du ruisseau d'Ambourgues, le Rivus Albonenges de la charte. Le prieuré de Saint-Jean a conservé jusqu'à la Révolution des censés et des terres dans ces trois quartiers.

Guillaume avait donné, en outre, une vigne in loco quem vocant Roca Budellera. Une charte de Lérins supplée heureusement au laconisme de celle de SaintVictor et nous apprend de plus qu'il y avait là un petit château, dont les ruines subsistent encore au quartier de Bellière, dans la commune de Moustiers. Par cette charte du 13 des calendes de décembre 1112, Augier, évoque de Riez, et Guîlhem Pierre, son prévôt, donnent aux moines de Lérins la portion de dîmes qu'ils possèdent sur la terre qui, du Castellar-de-Bellière, descend le long du ruisseau venant de Moustiers et tombant dans le Verdon. Ce quartier de Bellière, charmante petite oasis du Verdon au milieu des rochers, est sur le bord de la route de Moustiers à la Palud, sicut vadit via de la charte de Saint-Victor. Il est borné au couchant par la Maïre, petite rivière dont. j'ai parlé souvent et qui reçoit toutes les eaux de Moustiers et court se jeter clans le Verdon.

Après avoir visité Bellière, on suit la route de la Palud, on pénètre brusquement à travers un rocher que le pic et la mine ont coupée dans une des gorges les plus sauvages du Verdon. D'un côté, des rochers presque à pic, au flanc desquels est suspendue la route ; en face, la montagne d'Aiguines, contre laquelle la vue se heurte ; au fond, le Verdon qu'on aperçoit à peine, tellement la vallée est profonde et étroite ; une magnifique cascade tombe sur des paliers successifs de prairies étagées et se précipite dans la rivière, enrichissant par ses filtrations de magnifiques stalactites les nombreuses grottes qui s'ouvrent dans le flanc de la montagne ; c'est là, presque au haut de la montagne, que se trouvait la cella Sancti Mauricii de Meiresca. Des ruines eu sont encore visibles, et son


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nom, transformé comme en beaucoup d'autres lieux de Provence en Saint-Maurin, est resté au quartier. C'est là qu'il n'y a pas un siècle encore le curé de la Palud venait prendre possession de son bénéfice, preuve évidente que c'est là qu'était autrefois le siège de la paroisse. Meyreste n'est plus qu'un hameau, situé à quelques kilomètres de là, en allant vers la Palud. Comment et à quelle époque l'église de Saint-Maurice était-elle devenue la propriété des moines de Saint-Victor ? C'est ce qu'on ignore. Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils la possédaient déjà en 1079, puisqu'elle est comprise dans la confirmation de Grégoire VII (843), comme dans les autres bulles de confirmation transcrites dans le Cartulaire.

Mentionnons encore, avant de quitter les environs de Moustiers, une modérée de terre donnée au séminaire de Saint-Julien de Sagnes, dans le territoire de Roumoules et dans le quartier appelé Sibiliana (614). Le ruisseau de Sobeyanne, dans la commune de Roumoules, fixe la position de ce quartier, d'autant que nous savons d'ailleurs que l'église de Saint-Martin le Rimat s'appelait Sanctus Martinus de Sibiliana. Il résulte de plus, de l'indication que la terre donnée à Saint-Julien était dans le territoire de Roumoules, que Saint-Martin le Rimat, qui fut une commune jusqu'à la Révolution, n'existait pas encore au XIe siècle. Mentionnons aussi la donation de la huitième partie de Châteauneuf-lez-Moustiers, bâti près d'un cours d'eau qu'on nomme la « Volonge », et qui devient « Engouire » quand il a pénétré dans les gorges de rochers qu'il traverse pour venir se jeter dans la Maire, au-dessous de Moustiers.

En même temps que le huitième de Châteauneuf, Pierre, fils de Blanche Hermengarde, donnait, en 1062, la huitième partie du lieu de Regengna, qu'il avait recueilli en toute propriété dans l'héritage de son père (616). A peu près à la même époque, Tassilon, Pierre et Isnard, ses frères, et Balda, sa femme, donnaient également le sol


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sur lequel était bâtie l'église de Saint-Etienne de Regeina et la terre qui l'entoure (1095). Les termes de ces deux donations prouvent que les donateurs avaient sur ces terres des droits seigneuriaux. C'est qu'en effet, s'ils n'étaient pas de la famille des princes de Riez, ils étaient au moins au nombre de leurs fidèles les plus intimes. Ils étaient fils de Pons Turdel, qui confirme, en 1035, deux donations faites par Guillaume et Ecila (747-752). Eux-mêmes concourent aux donations faites au prieur de Saint-Jean de Moustiers ou les confirment (617-618). Et la preuve que le Pierre qui donne Chàteauneuf et Saint-Etienne de Regeina est bien le même que le fils de Pons Turdel, je la trouve dans ces deux circonstances : que le premier a des biens héréditaires à Moustiers, comme le second ; qu'ils possédaient, avec Tassilon, une partie de cette dernière possession. La donation que font les deux frères du sol de l'église fixe son emplacement d'une manière précise. — Elle est, disent-ils, in terrilorio fontis Maurose, dans le comté de Riez, avait ajouté la donation de Pierre ; dans le territoire de la ville de Riez, dira plus tard Mathieu, évêque de Riez, qui, tenant en bénéfice cette église de SaintEtienne, déclara, le 5 des ides de septembre 1288, sur la réquisition de Guillaume, abbé de Saint-Victor, que c'était un bénéfice purement personnel, et que la collation en appartenait à l'abbé de Saint-Victor et à sa communauté. Et de fait, l'abbé l'avait donné, quelques jours auparavant, à Etienne, chanoine de Mende, son neveu (1). C'est donc dans le territoire de Riez qu'il faut rechercher cette église. Au fond de la vallée de « Mauroue », il y a une terre qui porte le nom de Saint-Estève. Des ruines, que la tradition donne comme celles d'un couvent, attestent qu'il y eût là des constructions assez importantes, et, bien que le nom de Regeina ait disparu, on ne saurait douter que ce sont bien

(1) Saint-Victor, 29.


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les restes de la Cella Sancti Stephani de Regeina. Le cours d'eau qui, partant de Saint-Jurs, vient se jeter dans le Colostre, un peu au-dessous de Riez, conserve le nom de « Mauroue », le fons Maurosa du diplôme.

En remontant un peu plus haut sur ce vaste plateau qui sépare la vallée de la Durance et celle du Colostre, on rencontre, dans la commune de Valensole, le quartier de Telle, canton très étendu, autrefois. Deux fois il est cité dans le cartulaire, sous le nom de Tegloe, et on a voulu l'identifier avec Tragiloe, qui est Entrages, dans le diocèse de Digne. Cette apocope séduit d'autant plus au premier abord que, dans la charte 745, il s'agit de biens donnés à la chapelle de Saint-Michel de Cousson, qui est dans cette commune ; mais outre qu'on comprendrait difficilement que, dans ce même titre, on eût indiqué le même lieu par deux noms différents, et que, de fait, les noms de Tegloe et de Tragiloe se trouvent côte à côte dans la charte 745, le n° 753 ne peut laisser aucun doute, puisqu'il dit formellement que l'église de Saint-Pierre, qui fait l'objet de cette donation, est dans le comté de Riez, dans la villa appelée Teglas. Or, il y a encore aujourd'hui, dans la commune de Puimoisson, ce quartier appelé Saint Pierre, ou « les Coulettes », non loin de la bastide de Telle, bastide qui fut donnée à l'Ordre de Malte en 1194 et que l'acte désigne sous le nom de Condamina de Telia.

La donation à une chapelle d'une terre qui en est éloignée n'a rien d'extraordinaire, et nous voyons, par exemple, Balda donner à Notre-Dame de Castellane une vigne dans le comté de Riez, dans la villa de Sarganio (771). C'est aujourd'hui un hameau de la commune de Mezel, que les cartes géographiques appellent « Sergand », mais dont le nom réel, d'après les anciens cadastres de Mezel, est Sargans. Un dénombrement fait en 1331, par Léopard de Fulginet, porte avant Mezel Castrum de Sarguno, et l'on retrouve le castrum sous la forme de Sargaino dans une lettre du grand sénéchal


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Roger de Saint-Séverin de 1362 (1). Ce qui prouve que Sargans a été un village qui a subsisté longtemps après la donation de Balda.

Parmi les églises que confirme l'évêque Augier se trouve celle de Saint-Antoine, dans le territoire des Mées (697). Elle avait été donnée, quelque temps avant, par Ripert et ses enfants. L'acte porte également qu'elle est dans le territoire du château des Mées, in territorio castelli quod nominalur Metas (711). «; Cette église, dit J.-J. Esmieu, » subsistait encore en l'année 1506, comme il parait par » une délibération du conseil municipal de cette année. » Elle était située à l'est de la ville, au quartier appelé » de la Montagne, sur le chemin des Bastides et du village » de Puimichel... On n'y voit plus aujourd'hui que des » décombres et les restes d'un oratoire qui avait conservé » le nom de l'ancienne église (2). » Donc point d'embarras pour emplacer Saint-Antoine des Mées.

Il n'en est pas de même de la villa de Septem Fontes, qu'on doit rencontrer en suivant le cours de la Durance, puisqu'elle est située secus ftuvium Durentie. Mais ici les difficultés procèdent de sources diverses. La mauvaise orientation donnée aux confronts de cette ville par la charte, l'extension qu'a reçue dans les siècles postérieurs le territoire de la commune de Valensole, enfin les corrosions de la Durance, qui ont complètement changé l'état des lieux, sont autant de causes qui vous déroutent quand on cherche à retrouver l'emplacement de Septem Fontes, et qu'il importe de discuter séparément pour arriver à la découverte de la vérité.

Des points de repaire immuables sont là heureusement pour servir de guides. Le Bar, la Durance, le territoire de Gréoux n'ont pas pu varier dans leur position relative.

(1) Guich., 2, 334.

(2) Not. hist., pp. 14 et 433.


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Or, du moment que la Durance confinait la possession au nord, il n'est pas possible qu'elle eût le Bar au couchant, et pourtant la charte porte ab occidente sicut terminatur terra de Albarno, puisque le Bar est en amont du territoire de Gréoux, la terre de Septem Fontes les confinait l'un et l'autre, c'est-à-dire se trouvait forcément entre les deux. Pour qui connaît les lieux, ou jette seulement les yeux sur une carte de la contrée, la chose est tellement évidente que j'avais cru, tout d'abord, à une erreur du moine qui transcrivit le cartulaire. Mais l'original exista encore aux archives des Bouches-du-Rhône (1), et la copie, est exacte, mais on y voit que les confronts ont été mis, sur un espace resté vide au parchemin ; l'écriture, biem que de la même époque et très probablement de la même main, est beaucoup plus grosse et l'encre beaucoup plus, noire que celle qui a écrit le corps de l'acte. Probablement, l'abbé Wifred ne connaissait pas la localité quand il écrivit l'acte, et il le compléta plus tard par des renseignements mal donnés. Il aurait dû écrire : « La villa qu'on nomme Septem Fontes est située dans le comté de Riez, au bord de la rivière de Durance ; elle confronte : du levant, le territoire du Bar et de Mirabeau, du midi, celui de Valensole, au couchant, Gréoux, et au nord, la Durance. » Le territoire de Valensole, qui vient aujourd'hui toucher à la Durance, était alors beaucoup plus restreint. L'ager variacensis comprenait plusieurs centres d'habitations, ayant chacun son territoire distinct. Au XIIIe siècle, dans les dénombrements transcrits au registre Pergamenorum, on trouve encore à côté du castrum de Valensola, le castrum de Villadei et le castrum Albaroni, qui ne sont plus que les petits hameaux de Villedieu et du Bar, dépendant du premier. Et c'est précisément parce qu'il a absorbé les territoires de ces deux villages que le terri[1]

terri[1] 483 bit.


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toire de Valensole est un des plus vastes de la Provence. Mais à l'époque de la donation du Septem Fontes, il était très loin de venir jusqu'à la rivière. Une charte de 991, publiée par Bouche (1), indique les limites de la villa quam nominant Valensiolam. Et pour ne nous occuper que du côté qui nous intéresse dans la question, il la fixe usque in vallem longam usque ad finem quam nominant Marginis ; et de fait, au sommet de Valongue, à plus de dix kilomètres de la Durance, on trouve encore le quartier de Marges, ad finem de Marginis. Ce finage, qui, comme son nom l'indique, était aux limites des territoires, était donc le point où la villa de Septem Fontes devait toucher la villa de Valensola. Le Bar, la Durance, Gréoulx et le quartier de Marges sont donc les limites de la première de ses terres, et c'est là qu'était le castrum Villa Dei. Celui-ci, serait-il donc le même que Septem Fontes ? En 1036, le comte Guillaume et Lucie, sa femme, rendent à Cluny l'héritage de saint Mayeul, c'est-à-dire Septem Fontes et Diliada (2). N'est-ce pas là l'origine de Villedieu actuel Villa Diliada, ayant donné Villa Diliou, puis Villa Diou, traduit à son tour par Villa Dei ? Le 11 mars 1345, Mathieu Corbiti, de Florence, habitant pour le moment la ville de Manosque, vend une partie du Castro et territorio Villadei, et parmi les nombreuses parcelles comprises dans la vente se trouve une terre ad Fontagnelas (3). En 1491, l'iscla dei Fonleneyl est donnée pour confront à une terre vendue au Bar (4). Cette iscle de Fonteneyl me rappelle une circonstance qui prouve que Septem Fontes était aussi une iscle, et qui me paraît déterminante dans la question. Au-dessous de la

(1) 11,46.

(2) Ruffi Eugène, 59. — Cartulaire de Cluny, ch. 2917. T. IV, p. 117

(3) Archives de Valensole.

(4) A. Raymond, notaire à Valensole,


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signature de l'abbé Wifred, on a ajouté en très petits caractères de l'époque : medio fluminis Durentie, note qu'a oubliée le copiste du cartulaire, mais qui n'a pas échappé à Lefournier quand il a transcrit ce titre dans son recueil. Septem Fontes était la partie au bord de la Durance, où sourdent, en effet, des sources nombreuses et abondantes. Diliada, la partie qui était sur la berge escarpée où était bâti le castrum, dont les restes sont encore apparents, et quand la Durance, aux rives incertaines, sparsis incerta Druentia ripis (Ausonne), eut emporté la chose, le nom disparut à son tour, et il ne resta plus que celui de Diliada, qui est devenu Villedieu.

Septem Fontes et Diliada faisaient partie de l'héritage de saint Mayeul, la charte de Guillaume et de Lucie nous l'ont appris. Le reste de l'ager Variacensis avait été donné à Cluny par Fulcherius, son père, et, de fait, les églises de Saint-Maxime, qui est devenue l'église actuelle de Valensole, le doyenné dans la ville, celle de Saint-Tyrse, aujourd'hui Saint-If, celle de Saint-Etienne de Margis et celle de Saint-Jean sont toutes comprises dans le territoire que j'assignai plus haut à la villa de Valensole (1).

Une fois encore il est question de Valensole dans le cartulaire, mais une inattention de celui qui a transcrit a coupé le mot en deux et en a fait Vallis solia. Via que vadil ad Valem soliam (627). Mais il s'agit de terres à Saint-Martin-de-Brômes et de la route qui conduit à Valensole.

(A suivre.)

(1) Ann. Bénédictines, tom. VII, 741.


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(1601-1681)

(Suite)

III.

Richelieu ne fut pas seulement le protecteur des arts et des lettres. On lui doit la création de diverses institutions qui avaient leur raison d'être, puisqu'elles ont subsisté jusqu'à nos jours : Académie Française, Trésor des Chartes, Jardin des plantes, Imprimerie et Bibliothèque nationale (1). Le Cardinal ne se contenta pas d'ordonner : il prêcha d'exemple, il s'efforça, sans trop de succès, il est vrai, de devenir un grand écrivain, et réussit à s'improviser collectionneur et surtout bibliophile. La bibliothèque qu'il forma était considérable. Voici comment en parle l'astronome Huyghens (2), qui la visita et l'admira.

Mille libros et mille libros et mille librormn Millia magniftci publica Bichelii Cura, bono patrioe, capsis ingesla superbis, Nominis oetemi marmora viva loeat.

Richelieu (3) aurait bien voulu la maintenir et même l'augmenter après sa mort. Par son testament en date du 23 mai 1642, il la léguait, aux conditions suivantes, à son neveu Armand de Vignerot : « Je veux qu'elle demeure au lieu où j'ai commencé à la faire bastir, dans l'hostel de Richelieu joignant le palais cardinal. » Une rente de

(1) CAILLET, L'administration en France sous Richelieu, pp. 476, 502.

(2) Vers cités par J. LORNEIER, De bibliothecis liber singularis, 1680.

(3) Léopold DELISLE, Cabinet des manuscrits, t. II, p. 204.


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2,400 francs serait affectée à son entretien, dont 1,000 fr. pour les acquisitions, 1,000 francs pour le bibliothécaire et 4.00 francs pour un garçon de salle.

Le bibliothécaire « devait conserver la dite bibliothèque, la tenir en bon estat et donner l'entrée à certaines heures du jour aux hommes de lettre et d'érudition pour voir les livres et en prendre communication, sans transporter les livres ailleurs. » Ces sages dispositions ne furent pas exécutées. Un procès s'éleva entre les héritiers du Cardinal. Il ne fut terminé que le 14 février 1660 par un arrêt du Parlement ordonnant que la bibliothèque serait transportée à la Sorbonne; mais, pendant ces dix-sept années d'attente, les livres, et surtout les manuscrits, avaient été dispersés, volés ou vendus (1). Jamais perte ne fut plus regrettable. On a conservé à la Bibliothèque Nationale deux exemplaires (2) du catalogue où sont énumérés 350 manuscrits hébreux, 17 arabes, 28 grecs, 215 latins, 183 français, 109 italiens ou espagnols. Les manuscrits, surtout les latins, provenaient de fonds d'églises ou d'abbayes. Quelques bibliothèques seigneuriales, celle des Croy et des de Lalaing, avaient fourni des manuscrits français, aussi remarquables par la pureté des textes que par la délicate exécution des miniatures. Il en venait aussi de la Rochelle. Notre ambassadeur à Constantinople, Savary de Brèves (3), en avait envoyé 110, qui avaient été achetés en 1632 par Vitré. Ce dernier les avait confiés, pour les apporter en France, à un certain Gabriel Sionita, qui les possédait encore en 1640, quand il fut arrêté pour

(1) On les retrouve aujourd'hui un peu partout; ainsi à la Bibliothèque Nationale, manuscrits hébreux, 92-231 ; manuscrits latins, 985-6092-14135 ; manuscrits français. 120-1788-2155-1322-2307-2878-12461-12481-23977-25293.

(2) Manuscrits latins, 10384-15466.

(3) DE GUIGNES, Essai historique sur l'origine des caractères orientaux de l'imprimerie royale. Notice et extraits des manuscrits, I, 37-44. 98-102,


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malversations. Bouchard en avait donné quelques-uns en 1639 ; mais les deux fournisseurs, ou, pour mieux dire, les deux acheteurs patentés et brevetés du Cardinal furent Jean-Tileman Stella pour l'Allemagne, et Gaffarel pour l'Italie et pour l'Orient. Voici comment s'exprime à ce propos le P. Louis Jacob, dans son Traité des plus belles bibliothèques publiques et particulières qui ont esté et sont à présent dans le monde (1) : « Richelieu n'espargnoit rien pour ce qui pouvoit concerner son embellissement d'augmentation, puisqu'il envoya les doctes Jacques Gaffarel en Italie et Jean-Tileman Stella en Allemagne pour ramasser les meilleurs livres imprimés et manuscrits qui se pourraient trouver; ce qu'ils exécutèrent si heureusement, que ceste bibliothèque en a été admirée de tous ceux qui ont la cognoissance des bons livres. »

On a prétendu à ce propos que Gaffarel fut bibliothécaire de Richelieu. Dans son portrait gravé par Cundier, en 1711, il figure avec ce titre. Bayle, Moreri et la plupart des biographes le désignent toujours comme le bibliothécaire du Cardinal. Il ne fut pourtant que son agent d'affaires ou, si l'on préfère, son commissionnaire en Italie; mais il était si peu le conservateur des collections du Cardinal qu'il faillit, lors de son séjour en Italie, se fixer à Venise en qualité de bibliothécaire de Saint-Marc, ce qui démontre en passant la réputation scientifique dont jouissait notre auteur, car la bibliothèque de Saint-Marc était alors réputée pour la plus riche et la mieux ordonnée de toute l'Europe. Ainsi que l'écrivait Peiresc à Gassendi (2), le 20 août 1633, « M. Gaffarel m'escrit qu'on lui offre la charge de bibliothécaire de Saint-Marc vacante depuis vingt moys, et qu'il a peine à se résouldre; je serois

(1) 1 vol. in-8° Paris, 1644, p. 479.

(2) TAMIZEY DE LARKOQUE, ouvrage cité, p. 350.


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d'advis qu'il la prinst s'il y trouve son comte, car il n'y a rien à faire et de grandes commoditez d'estudier et de tenir correspondance d'amys. Je voudrais bien qu'il s'y habituast. » L'affaire n'eut pas de suites, soit que Gaffarel se crût tenu par des engagements antérieurs, soit que les conditions qu'on lui proposa ne lui aient point paru suffisantes. Il aima mieux rester l'homme de confiance de Richelieu et continuer sa chasse fructueuse aux livres et aux manuscrits.

Pendant plusieurs années, de 1626 à 1633, Gaffarel resta en Italie, mais en coupant son séjour par quelques voyages en Provence ou à Paris. On le retrouve tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, à Florence, à Livourne, à Padoue, à Rieti, à Rome, mais surtout à Venise, où il était attiré par la facilité des acquisitions et surtout par les relations d'amitié qui l'unissaient à notre ambassadeur, Gaspard de la Thuillerie. Si nous avions conservé les lettres qu'il adressait alors à ses amis de France, à Gassendi, à Peiresc, aux frères Dupuy et à tant d'autres, nous aurions pu raconter l'histoire non seulement de ses acquisitions, mais aussi celle de ses relations avec les savants et les artistes italiens. Nous connaîtrions ainsi bien des petits côtés de l'histoire contemporaine, car Gaffarel aimait à rapporter ce qu'il entendait raconter autour de lui et ce qu'il voyait par lui-même. Comme il avait dans l'esprit un tour malicieux et ne reculait pas devant l'anecdote gaillarde, nous posséderions, grâce à lui, un tableau piquant des moeurs et des usages italiens dans la première moitié du XVIIe siècle ; mais nos recherches dans divers dépôts n'ont pas abouti. Plus heureux que nous, un infatigable érudit, récemment enlevé à la science qu'il honorait et à ses amis qu'il charmait par son inépuisable complaisance, Tamizey de Larroque (1), a découvert et publié quatre lettres de Gaffarel, où nous

(1) TAMIZEY DE LARROQUE, Quatre lettres inédites de Jacques Gaffarel.


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trouvons de curieux détails sur la façon dont il opérait dans ses recherches. La première de ces lettres, datée de Venise, 20 avril 1633, est adressée à Gassendi, « son plus cher amy ». Après lui avoir donné quelques nouvelles politiques, il ajoute : « Je baise très humblement les mains à Monsieur de Peiresc, pour lequel je voulus acheter un Alcoran à dix escus ; mais comme je n'en voullois donner que trois pistolles, il a été vendu. Nous l'avons cherché partout avec Monsieur de Digne qui nous en vouloit achepter un ; mais nous n'en avons jamais sceu trouver, ce livre estant aussi rare en ce pays que les femmes chastes. » La troisième et la quatrième lettres, datées également de Venise, le 5 juin et le 16 août 1683, sont adressées aux frères Dupuy : « Il y a quelque temps que M. l'abbé de Thou me donna charge de vous faire tenir quelques copies du Pastor Fido, et parce que j'envoyay à Monsieur Bourdelot quantité de vivres, je m'advisay de mettre les dites copies dans l'une de ses caisses, et le priay, à mesme temps qu'elles seroient arrivées, de vous les rendre. » Et plus loin : « Je scay que les grands hommes de lettres comme vous ont toujours besoin de quelque livre. Si dans Venise il s'en trouve quelqu'un que vous ne puissiez trouver ailleurs et duquel vous ayez affaire, ne feignez point, s'il vous plaist, à me commender de vous l'envoyer, et vous verrez avec combien d'affection je scay servir les hommes de votre mérite. » Dans cette même correspondance, Gaffarel annonce qu'il a « veu un manuscrit arabe escrit tout fraîchement par quelque habille Turc qui cherche à prouver trois choses : la première que les lettres (hors des divines) ruinent le monde, la seconde qu'elles sont contre les lois de Dieu, et la troisième qu'elles establissent l'athéisme. Je suis après pour en recouvrer une coppie. » Il parle encore d'un livre d'Antonio Recco contre Galilée, sans doute les Exercitationi filosofiche (1),

(1) Venise, 1633.


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où sont discutées les thèses et objections contenues dans les Dialogues de Galilée contre les doctrines d'Arislote. Mentionnons, à ce propos, que Gaffarel fut un des plus ardents défenseurs de Galilée. Avec ses amis Gassendi et Peiresc, il prit toujours le parti de l'illustre savant. Il se plaint du traitement qui lui a été fait par l'Inquisition. Il dénonce le père Scheiner, un jésuite, comme l'auteur de sa détention (1). Il s'indigne de ce que ses ennemis aient condamné son ouvrage à être brûlé januis clausis (2), et n'hésite pas à déclarer que l'ouvrage de Recco ne peut être que détestable. « Ce livre est vulgaire, et pour moi qui n'ay veu que la première feuille à l'imprimerie, je ne pense pas que ce soit grand chose ; mais l'oeuvre que nous promet Scipion Chiaramonte (3) contre les mesmes Dialogues de Galilée n'est pas de mesme nature, je veux dire qu'il est mieux ferré. »

Bien qu'il s'occupat surtout de la bibliothèque du Cardinal de Richelieu, Gaffarel aimait à rendre service à ceux de ses amis qui faisaient appel à sa complaisance et à son érudition. Peiresc, à maintes reprises, le pria de faire divers achats pour son compte (4). Dans celles de

(1) Lettre de Gaffarel à l'évêque de Digne, Raphaël de Bologne. « Il scaura les tristes nouvelles du pauvre Galilée qu'il a esté arresté prisonnier par l'Inquisition. Le père Scheiner, jésuite, lui a joué ce tour, ut creditur. » Cf. H. DE L'ESPINOIS, La question de Galilée.

(2) Lettre de Gaffarel à Dupuy.

(3) Sans doute la Difesa nella quale si defendo Aristotele ne suoi principali dogmi dei cielo.

(4) On conserve à la bibliotheque Inguimbert, à Carpentras, une trentaine de lettres, encore inédites, de Peiresc à Gaffarel (t. III, fol. 408-424). Elles sont relatives à des achats de livres et de manuscrits, et lui furent adressées lors de son séjour en Italie, du 28 novembre 1633 au 23 février 1637. Si Tamizey de Larroque n'en avait pas été empêché par une mort imprévue, il se serait fait un devoir et un plaisir d'éditer lui-même cette partie de la correspondance de Peiresc. Il nous avait fait l'honneur de nous en prévenir. Nous


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ses lettres qui ont été publiées, le nom de Gaffarel revient souvent, et il est toujours cité comme celui du plus entendu et du plus complaisant des bibliophiles. Ainsi, le le 3 octobre 1634 (1), il écrivait à Dupuy : « Monsieur Gaffarel de Venise arriva hier ici, et faict estat d'aller en cour bientost, où il faict transporter de beaux livres manuscrits de la bibliothèque des ducs de Mantoue pour Monseigneur le Cardinal de Richelieu, et une caisse d'autres manuscrits pour M. Bourdelot, sans ce qui le peut toucher en son particulier. » Ces livres du duc de Mantoue, auxquels il est fait allusion, provenaient de la bibliothèque de Charles Ier, duc de Nevers, fils de Louis de Gonzague et de Henriette de Clèves, qui fut le huitième duc de Mantoue et régna de 1627 à 1637. C'était un protégé de la France, et il avait au Cardinal de Richelieu des obligations toutes particulières. Ainsi s'explique la facilité avec laquelle il consentit à se défaire du trésor de livres lentement amassé par son prédécesseur (2). Gaffarel avait, dans cette circonstance, agi en diplomate et en amateur éclairé. Malheureusement pour lui et pour la France, ce trésor n'arriva pas à sa destination. La ville de Mantoue fut prise et saccagée par les impériaux et par leurs alliés les Espagnols (1630). Les trésors littéraires ou artistiques amassés par les anciens ducs furent pillés et dispersés.

n'aurions pas songé à marcher sur ses traces et à publier nous-même, quelque jour, ces lettres, si la mort de cet éminent érudit ne nous avait pas laissé le champ libre.

(1) TAMIZEY DE LAREOQUE, t. III, p. 183. Cf. une autre lettre du 20 mars 1635 (Id. III, p. 284) à Saint-Sauveur du Puy « Si Monsieur Gaffarel se laisse voir, je lui ferai un peu de reproche de ne procurer de relieures à ses beaux livres manuscrits dignes des ouvrages de celui à qui ils appartiennent. »

(2) Gaffarel parait avoir porté un intérêt tout particulier au duc de Mantoue. Voici ce qu'il écrivait à Gassendi, le 16 avril 1633 : « Comme leur intérêt (aux Vénitiens) les fait penser sérieusement et meurement à eulx, ils ont envoyé des ingénieurs à Mantoue pour fortifier ce qui estoit faible. »

33


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Gaffarel ne put sauver que de minces débris, et combien il regretta cette perte ! Dans la préface de l'un de ses ouvrages, l'édition d'un livre de Campanella qui fut publié en 1635, il se plaint amèrement de n'avoir pu rapporter en France que d'insignifiants débris de cette belle collection. On l'attendait à Paris, dit il, « ut codicum illorum Mss. Hebraicorum et Syro-Chaldoeorum ingentem numerum, quem tanquam tristissimas lias reliquias ab incendia atque miserrima Mantuoe deproedatione servaveram, in sua instructisslma biblioiheca reponerem. »

Veut-on savoir avec quel soin Gaffarel s'acquittait des commissions de livres qu'on lui confiait? Voici, à ce propos, une lettre, datée de Padoue, le 16 juin 1633, de Gabriel Naudé à Peiresc. Naudé se trouvait alors en Italie, et il voyait Gaffarel à l'oeuvre.

A ce que je vois, ou mes lettres se seront perdues ou an moins elles auront esté retardées, et le mal est que n'ayant plus que quinze jours ou trois sepmaines au plus à demeurer icy, je commence à désespérer d'y pouvoir recevoir vos commendernens. Aussy bien qu'à dire vray, j'aye creu ne vous y pouvoir pas rendre grand service puisque vous y avez continuellement M. Gaffarel qui faict la recherche de livres la plus admirable que l'on ait jamais veue, ny aiant rien de bon ny de mauvais qui ne lui passe par les mains en quelque matière et langue que ce soit, ce qui me fait juger qu'il n'obmettra aulcune occasion de contenter vostre grande curiosité tant pour ce qui est des vieux que des nouveaux livres. Si scavois en quoy il a pu manquer, je tascherois de suppléer à son défaut, mais ne sachant pas ce qu'il vous aura envoyé, je demeure aussy dans l'incertitude de vous pouvoir servir, crainte de le faire mal à propos Peutêtre se pourra-t-il trouver quelque chose en la bibliothèque de Saint-Marc, de laquelle, puisqu'on m'a promis de me faire veoir le catalogue, je vous asseure que par ma première vous aurez l'extraict de tout ce que j'y trouveroi.... car de vous l'envoyer tout entier ce ne seroit jamais faict, si d'avanture Monsieur Gaffarel ne vous


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procuroit avec le temps des exemplaires de ce catalogue Quant

aux manuscrits Arabes et Hébreux, personne ne vous en peut donner meilleur compte que M. Gaffarel qui en a faict un amas icy de plus deux cens.

Naudé était si bien persuadé qu'il ne trouverait rien à glaner après Gaffarel qu'il renonce à chercher après lui dans la môme ville. Comme il l'écrit à Peiresc (1), « si M. Gaffarel n'avoit déjà commencé de vous servir en ces quartiers, je tascheray de faire un peu de recherche touchant vos curiosités, mais pour ne sembler de luy vouloir envier ceste bonne fortune, je me réserverai pour Rome où je ne seray pas si tost de retour que je songerais à commencer quelque ballot pour vous— Quant au livre d'Aristarchus, duquel vous m'avies escrit deux aultres fois, je l'ay cherché dans toutes les boutiques de Padoue en vain; lorsque je repasseray par Venise, je verrai s'il est possible de l'y trouver, et je le donnerai à M. Gaffarel. »

On considérait si bien Gaffarel comme le connaisseur le plus érudit et l'acheteur le plus déterminé que, parfois, on se cachait de lui quand par hasard on était entré par une autre voie en possession de quelque livre curieux. On a conservé une lettre intéressante de Peiresc (2) à Dupuy, où il lui annonce l'envoi d'un manuscrit arabe, qu'il lui fait parvenir par l'intermédiaire de Gaffarel et de son frère. " Mais, ajoute-t-il, je n'ay pas mesme dict à M. Gaffarel ce que c'estoit, de peur qu'il ne luy eschappat d'en parler à son retour en Italie. Bien lui ay-je dict que c'estoit un livre manuscrit curieux et de votre goust. Ce qui vous servira d'advis pour ne pas ouvrir le paquet, s'il vous plaist, lorsque vous le recevrez, que vous soyez retiré dans vostre cabinet. »

(1) Padoue, 20 juillet 1634.

(2) Lettre du 17 octobre 1634. TAMIZEY DE LARROQUE, III, 186.


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Gaffarel, pendant son séjour en Italie, ne se contenta pas de fureter à travers les bibliothèques ou de dévaliser les étalages des libraires : il continuait ses études sur les langues orientales. Presque en même temps que son livre des Curiosités inouyes, il publiait la traduction d'un ouvrage rabbinique sur un sujet très contreversé, la fin du monde. Cet ouvrage (1) est intitulé : Dies domini, sive de fine mundi a R. Elcha Ben David ex Hebroeo in Latinum interprète Jacobo Gaffarello, additis ab eodem notis. Il est dédié au très noble évoque d'Auxerre, protecteur de tous les savants, conseiller du roi, Gilles de Souvré (2). Gaffarel se conforme à l'usage en accablant d'éloges hyperboliques (3) le grand seigneur qui a daigné accepter l'hommage de son livre. A l'entendre, il aurait autant d'admirateurs en Italie qu'en France. Ce sont là les précautions d'usage, et en quelque sorte les formules protocolaires sans lesquelles un auteur ne se serait pas risqué à publier un livre. Combien préférons-nous la lettre qui suit la dédicace ! Elle est adressée à Gassendi et nous fait pénétrer dans la pensée intime de l'auteur. Il avait eu, paraît-il, grandement à se plaindre du P. Mersenne. Ce grand mathématicien, cet ami de Descartes, n'était pas toujours d'un commerce très facile. Bien que, d'après le P. Niceron, Mersenne « ait été l'homme de son siècle

(1) Parisiis apud Hervetum du Mesnil, via Jacobeca, sub signo Samaritanoe. Petit in-8°, 16 pages, 1628. — Introduction et notes, 37 pp. pour le livre. (Mazarine, 20,327.)

D'après Allacci, apes Urbanoe, une autre édition parut à Paris, chez Jérôme Blageart, 1630, in-8°.

(2) Gilles de Souvré, êvêque de Comminges, puis d'Auxerre, et trésorier de la Sainte-Chapelle de Paris. Il était le frère du maréchal de Souvré. Il mourut le 19 septembre 1631.

(3) Studium est quod studiosos amas ; amor est quo studiafoves; prcesidium est quo te muso oepollinem, scientiarum tutelarem genium scientiarum artifices patronum venerantur.


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qui était en réputation d'avoir le meilleur coeur, le plus droit et le plus simple », il ne savait pas garder de mesure contre ses adversaires en matière scientifique. Doux et bienveillant comme homme, il était amer comme écrivain. Dans un de ses ouvrages : Quoestiones celeberrimoe in Genesim, il avait accablé d'invectives Vanini, Paracelse, Fludd, Cardan, Machiavel, et les avait traités d'athées, ce qui était une grave accusation à une époque où flambaient encore les bûchers de l'Inquisition. Dans un autre ouvrage : l'Impiété des Déistes, Athées et Libertins combattue et renversée, il avait augmenté sa liste des suspects, et y avait ajouté Charron, Campanella, Paolo Sarpi, sans parler des invectives qu'il adressait à d'autres écrivains qu'il poursuivait avec aigreur comme ne partageant pas ses opinions. Gaffarel, pour son compte, avait été successivement traité de stultus, insanus, perditus, nebulo, mendax, impostor, etc. Quelle que fût sa longanimité, Gaffarel ne méritait pas ce traitement. Il se fâcha et fit savoir qu'il était fâché (1). Il écrivit à son ami Gassendi et se plaignit d'avoir été ainsi vilipendé par un moine, dont le premier devoir eût été de garder le silence et l'humilité qui convenaient à sa robe. Il a surtout attaqué un homme respectable entre tous, Paolo Sarpi. Or, Gaffarel ne veut ni se laisser insulter impunément, ni. permettre qu'on bave ainsi sur la réputation d'un homme aussi vertueux que le franciscain de Venise ; et, si le P. Mersenne ne fait pas amende honorable, il saura bien se venger (2). Cette lettre parvint à son adresse, mais Gassendi était

(1) Préface du De fine mundi : « Non te latet, amice, quam livido ac theonino dente meam laceraverit famam, et genuinum poene fregerit in me. »

(2) Qunm juste querebar immerito laccrari ejus hominis famam qui vitoe sanctitate et optimarum scientiarum laude a doctis et optimis non sua admiratione celebraretur, tam vero injuriarum authorem eoque lapsum in errorem et injurias ostendebam. »


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l'homme des ménagements et des complaisances. Il fit aussitôt part' à Mersenne des justes griefs de Gaffarel, et le Minime se montra sans doute accommodant, car Gassendi (1), dans sa réponse à Gaffarel, vante le caractère et la science (2) profonde de son prétendu ennemi, et l'engage à se réconcilier avec lui. « Je vois avec plaisir, ajoute-t-il, que vous y êtes disposé ; mais cela ne suffit pas. Il faut que vous redeveniez bons amis (3). » Les deux savants, en effet, finirent par se réconcilier, mais il régna toujours entre eux une certaine amertume. Le P. Hilarion de la Coste, qui composa en 1649 la Vie du Père, Mersenne (4), énumère tous ses correspondants, même les moins connus. Il ne cite même pas Gaffarel (5). C'est donc que les relations entre les deux anciens adversaires ne furent jamais bien cordiales. La seule mention de Gaffarel que nous ayons rencontrée dans les oeuvres de Mersenne se trouve à la page 6 de l'épître dédicatoire, adressée à Peiresc, de son ouvrage sur les instruments de musique (6). L'auteur remercie Gaffarel et Naudé, qui lui ont procuré divers instruments de musique pendant leur séjour en Italie (7). Dans la volumineuse correspon(1)

correspon(1) OEuvres complètes, édition de Lyon, 1688, t. VI, p. 12. La lettre est de mars 1629.

(2) Meretur inter viros nostri sceculi eruditîssimos numerari.

(3) Id ac video sane te co propendere ut per te non stet quin omnia deinceps paratissime peragantur. Quam hoc laudo ! Sed amico viro hoc softs non est. Exopto enim vos quoque in gratiam perfectissimam redire. »

(4) Paris, Cramoisy, rue Saint-Jacques, Aux Cigognes.

(5) Il existe pourtant une lettre encore inédite de Naudé à Mersenne, où il est question de correspondance avec Gaffarel. 12 novembre 1633. Bibliothèque uationale. Recueil cité, I, 264.

(6) Harmonicorum instrumentorum clavi chordiis, fistulis, tibiis, serpente, cornubus, organis, campants, cymbalis atque tympanis. Palis, 1636, in-f°. Guillaume Baudry.

(7) Varia instrumenta ab eruditissimis et amicissimis viris Jacobo Gaffarello et Naudoeo missa fuerunt ex Italia.


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dance de Mersenne avec divers savants, qui est conservée à la Bibliothèque nationale et en partie inédite, nous n'avons retrouvé qu'une seule lettre de Gaffarel, écrite en 1645 ou 1646 (1). Elle ne présente qu'un intérêt secondaire. Si nous la reproduisons ici, c'est par scrupule d'exactitude et aussi parce que les lettres de notre auteur sont tellement rares que nous tenons à faire partager à nos lecteurs l'heureuse chance que nous avons eue de la rencontrer :

Au Révérend Père Mersenne, aux Minimes de la place Royale.

Mon Révérend Père, je vous renvoyé vostre Iosae, dont je vous rends grâces très humbles. En le parcourant, j'ai trouvé que celui qui a escrit de sa main, tout à la fin du dernier feuillet dudit Iosac, une petite annotation qui commence desunt ejus editionis, etc., s'estoit mespris et n'avoit pas trop bien parcouru le susdit livre ; car occulta expositio, qu'il assure n'y estre pas, y est tout au long, ainsi que vous pourrez voir en la section ou paragraphe quatrième, qui est la colonne, c'est-à-dire deux cents cinquante septiesme, où vous verrez le titre en grosses lettres de ceste exposition secrète, bien que ce mesme titre ne soit pas toujours marqué de suite au reste des colonnes.

Je vous envoyé le livre dont je vous avois parlé, qui traite des anciens caractères des Hébreux. Depuis que j'eus l'honneur de vous voir, je l'ay releu plus attentivement et trouvé que l'opinion de son autheur estoit que les anciens caractères earrez que nous avons dans nos Bibles sont ceux-là mesmes qui ont esté donnez avec la Loy au Sinay, et que ceux qu'il raporte ensuite et qu'il dit avoir trouvé dans un livre fort ancien ne sont que corrompus des premiers : ceste corruption n'estant venue que par le caprice de quelques écrivains pensant que ceste variété servirait d'ornement à leurs lettres. Voici comme cest autheur explique son sentiment : Sed post hos invenio scriptores ad ornandam suam linguam mutasse suas

(1) Bibliothèque nationale, manuscrit F. R., nouv. acq., 6204, I, 424.


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formas secundum populos suos et idiomala sua. Et après cela il continue à dire que les vrays caractères n'ont esté gardés que dans les Bibles : Id est : sed post hos in reliquis scripluris vulgi cecidit mulatio magna in litteris et non fuit servata scriplura Assiria (quadrata) nisi in Biblia. Je ne vous ay cité cecy que pour ne vous donner la peine de parcourir ce rabbin, trop ennuyeux certes en beaucoup d'endroits. Mais afin que ce proverbe ne soit véritable en moy, sus minorent docet, je me tairay, sachant bien que vous scavez trop mieux que moy user de semblables livres. Je suis vostre très humble serviteur, Gaffarel. Je donne le bonjour au R. P. Renaud.

Le livre à propos duquel s'ouvrit cette controverse entre Gaffarel et Mersenne, la Fin du Monde, par le rabbin Ben Elcha, peut se résumer en deux parties : 1° le monde ne vieillit pas ; 2° le monde sera détruit, mais il est impossible de déterminer l'époque de sa ruine. C'était une des questions les plus discutées par les théologiens, et les opinions variaient à l'infini. Gaffarel adopte résolument les conclusions de son auteur et les appuie d'un commentaire copieux (1). Gassendi ne le trouvait pourtant pas suffisant et il engage vivement son ami à donner une seconde édition de l'ouvrage, mais avec des notes plus étendues. D'ailleurs, il ne lui cache pas le plaisir qu'il a éprouvé en lisant cet opuscule, et le remercie d'avoir pensé à lui en le lui adressant (2). D'après le P. Bougerel (3), Gassendi aurait ajouté :

Pourrai-je ne pas le recevoir avec plaisir lorsque je le vois embelli de vos remarques. Pour vous témoigner ma reconnaissance

(1) Ainsi une dissertation sur Gog et Magog, p. 13.

(2) Quenlibellum egregium ad me dedisti, mi Gaffarelle, is fuit mihi jucundissimus. Qui seilicet tubens accepturus eram, et propter genres argumenti, et porter authoris judicium. Non potui profecto illum non complecti suavissime, cum et illustraium vidi tui operis et obsignatum symbolo amicitioe nostroe observavi....

(3) BOHGEBEL, Vie de Gassendi, I, 38.


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et vous porter à poursuivre comme vous avez commencé, je vous dirai que, quoique le rabbinisme ait quelque chose de rebutant, le rabbin que vous avez commenté n'est pas semblable aux autres. Il ne donne pas dans leurs superstitions. Aussi, j'entre dans vos justes regrets et je déplore avec vous la perte de ses ouvrages. Elcha est un vrai philosophe. Il pense très bien sur la fin du monde. Il réfute vivement ceux qui veulent marquer le temps de sa destruction, et ceux-là ne s'écartent pas moins de la thèse qui soutiennent que le monde ne finira point que ceux qui veulent qu'il finisse bientôt.

Gassendi aurait voulu que Gaffarel donnât le texte à côté de la traduction. Il espère que, dans une nouvelle édition, il pourra le faire et ajoutera ainsi de l'autorité à son travail.

IV.

Ce qui sans doute occupait Gaffarel plus que sa recherche de livres et manuscrits précieux, ou que ses travaux particuliers, c'était sa correspondance. Il était en relations d'affaires ou d'amitié avec presque tous les littérateurs de son temps. Il aimait à leur écrire et à leur communiquer les nouvelles de ce qu'on appelait alors la République des Lettres ; mais, de ces lettres innombrables, il n'est pour ainsi dire rien resté. Gabriel Naudé, un de ses amis, écrivait un jour à Peiresc, de Rieti, le 29 mars 1636 :

Sur M. Gaffarel je ne scay de quelle façon il est devenu si paresseux qu'il avoit coustume d'être le plus diligent de touts mes amys. Je luy aurois escript plus de vingt fois s'il demeurait en quelque lieu ferme ; mais d'autant que mes frères m'escripvent qu'il n'est point à Paris, et que tous nos amis communs de Padoue m'asseurent, il y a plus de six mois, que l'on l'attend de jour à autre à Venise, je demeure tousjours dans ceste incertitude, et après avoir eu deux ou trois ans durant quasi tous les jours de ses lettres, il me faut maintenant estre des années entières sans en recepvoir aucunes.


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A ce compte (1), même en faisant la part de l'exagération, ce seraient des centaines de lettres de Gaffarel à Naudé qui auraient été ainsi égarées. D'autre part, nous savons, par le témoignage direct de Gaffarel, qu'étant à Venise il ne laissait pas passer un courrier sans écrire à un autre de ses amis, Jean Bourdelot. « Quoy que j'informe particulièrement à touts les ordinaires Monsieur Bourdelot de tout ce qu'il se passe de nouveau en ce pays (2). » Nous savons encore qu'il écrivait souvent à Peiresc, à Gassendi et à ses amis d'Italie, Liceti, Imperiali, Léo Allacci et tant d'autres. Or, de toutes ces lettres une dizaine à peine ont été conservées. Cette perte est regrettable, car Gaffarel fut mêlé à bien des événements, à bien des négociations et, pourquoi ne pas le dire, à bien des intrigues. Grâce à lui, nous connaîtrions non seulement les événements politiques auxquels il aimait à faire allusion, mais les petites querelles, les anecdotes plaisantes, les mots qui souvent éclairent une situation et permettent, par un trait imprévu, de juger un homme. Mais, sauf quelques détails insignifiants, nos recherches de la correspondance de Gaffarel n'ont pas abouti. D'autres que nous seront sans doute plus heureux. Nous le. souhaitons de tout coeur, persuadé que le résultat de leurs investigations ne pourra être qu'intéressant.

A défaut des lettres de Gaffarel, nous connaissons au moins ses correspondants. Nous signalerons au premier rang deux de ses compatriotes, Peiresc et Gassendi. Le conseiller au Parlement d'Aix, Peiresc, celui que Bayle a surnommé le procureur général de la littérature, avait fait de sa maison le centre d'une immense correspondance, qui s'étendait à toute l'Europe et rayonnait jusque dans

(1) TAMIZEY DE LARROQUE. Correspondance de Peiresc, Gabriel Naudé. Paris. Techener, 1887, p. 49.

(2) Id. Quatre lettres inédites de Gaffarel, p. 18.


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le Levant et en Mongolie. Possesseur d'une grande fortune, il la dépensait noblement en achats artistiques. Beaux livres, médailles rares, vases précieux, plantes et animaux peu connus s'entassaient dans son cabinet d'Aix, et c'est de ce cabinet que, pendant un quart de siècle, partirent et furent encouragées toutes les nouveautés scientifiques. Gaffarel fut un de ceux auxquels Peiresc aimait à s'adresser non seulement à cause de ses connaissances variées, mais aussi pour son goût très sûr en matière artistique et en sa qualité de bibliophile. Dans celles de ses lettres qui ont déj à été publiées, il parle à diverses reprises de son ami, et toujours en termes excellents. La première en date de ces lettres, du 18 juin 1632, adressée à Dupuy, le célèbre bibliothécaire, est relative aux voyages et à la santé de Gaffarel (1) :

Je reçus pendant ma maladie quelques lettres dont s'estoit chargé M. Gaffarel, entre lesquelles il y en avoit des vostres et de celles de

M. Gassendi Je n'eus pas le bien de voir ledict sieur Gaffarel,

qui estoit demeuré à Aix malade, et quand je le pensay envoyer visiter là, il se trouva qu'il estoit parti assez précipitamment, sans que j'aye esté bien asseuré depuis s'il a continué son voyage d'Italie, ou s'il s'en est retourné à Paris comme aulcuns m'ont voulu dire, sur ce qu'un gentilhomme de sa compagnie s'étoit jeté dans l'Oratoire.

Peiresc avait été froissé de ce départ inattendu. Lorsque, six mois plus tard, Gaffarel, qui était retourné à Venise, lui écrivit pour lui proposer ses services, Peiresc hésita à le choisir comme mandataire. Voici comment il s'exprimait sur son compte dans une lettre datée d'Aix, le 1er janvier 1633 (2) : « Pour M. Gaffarel de Venise j'en ay receu une lettre à laquelle il me fault respondre, et je suis

(1) TAMIZEY DE LAEROQUE, t. II, p. 196.

(2) TAMIZEY DE LAREOQUE, t. II, p. 273.


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encore en peine de quel costé je choisiray ma correspondance en ce quartier-là, où elle a esté interrompue depuis quatre ou cinq ans. » Il paraît que l'hésitation ne fut pas de longue durée, car, dès le 14 février de la même année, on considérait si bien Gaffarel comme le représentant et le mandataire de Peiresc en Italie, que divers Italiens s'adressaient au conseiller d'Aix pour se procurer ses ouvrages. « On me demande d'Italie, écrivait Peiresc à Dupuy (1), tous les petits traitez du sieur Gaffarel, tant des Talismans que de son Cribrum Cabalisticum. C'est pourquoy vous m'obligeriez bien de me les faire tenir le plus tost qu'il sera possible. » Suivent divers billets (2) sans importance de Peiresc à Gassendi, datés des 11, 16, 18 juin et 3 juillet 1633. Il s'agit d'un échange de lettres avec l'évêque de Digne et d'un envoi de livres fait de Venise. La lettre du 12 juillet, également adressée à Gassendi, est plus importante, car elle fait allusion à des faits historiques assez curieux : « Je viens de recevoir une lettre du sieur Gaffarel, du 26 juin, de Venize, portant que M. de Savoye a faict imprimer un livre de son tiltre prétendu de roy de Cypre, qu'il entend de prendre la qualité del Altezza Real et avec la couronne close. Il adjouste que le Cardinal Infant a eu une grande mortification de ce qu'un comte Milanoys a faict coupper le nez avec un rasoir à un seigneur de sa suite, en hayne de ce qu'il luy avoit pris la main droite. » On voit que les prétentions des ducs de Savoie étaient, dès le XVIIe siècle, fort élevées, et qu'ils aspiraient déjà à devenir rois. Quant au Cardinal

(1) TAMIZEY DE LARROQUE, II, 440.

(2) Id.. pp. 307, 311, 314. « Jay veu les lettres qu'escript M. Gaffarel à M. de Digne, et ay esté bien aise d'apprendre les particularitez que nous avions ignorées de ces païs-là. » — « Vous aurez ici deux paquets venus par l'ordinaire, et un cahier venu de Venise de la part de M. Gaffarel, qui m'en envoyé un pareil. »


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Infant, il s'agit de Ferdinand d'Autriche, troisième fils du roi d'Espagne Philippe III, qui, né en 1609, était, dès 1619, nommé cardinal, et devint archevêque de Tolède et gouverneur des Pays-Bas. Ce prince s'était fait remarquer par sa morgue et sa hauteur. Gaffarel a souvent parlé de lui, et ne lui a pas ménagé les brocards. « Son faste espagnol désoblige tout le monde, écrivait-il aux frères Dupuy, de Venise, le 15 juin 1633 (1). On est scandalisé dans Rome de l'accueil qu'il a fait au cardinal Trivulzio, archevêque de Milan. Il permit qu'il parlât à luy teste nue et ne le trailta point d'autre titre que le vos. La vie licentieuse que ce prince tient avec une Morisque qu'il a emmené d'Espagne, extrêmement gentille, a bien rabatteu de la bonne opinion qu'on devrait avoir d'un tel subjet. » Gaffarel raconte ailleurs (2) une assez plaisante anecdote sur ce même cardinal. Il recevait en audience solennelle l'ambassadeur de Venise, Bertuccio Vallieri : « Ce prince ecclésiastique et temporel, c'est ainsi qu'on le nomme assez souvent, entendant rendre raison de son ambassade à Bertuccio, il se levoit tout debout quand il entendoit nommer le roy d'Espagne, et quand il nommoit la Sérénissime République il levoit sa barrette, mais pour le Pape, ni pour le nom du Saint Pontife, il ne remuoit point, fait qu'on a remarqué avec de la craye noire. » Ces anecdotes vivement racontées fourmillaient sans doute dans la correspondance de Gaffarel et nous font d'autant plus regretter la perte de ces précieuses lettres.

Il est vrai que Peiresc ne s'occupait de politique qu'en passant. L'acquisition d'un objet rare pour son cabinet, l'annonce d'un livre nouveau, une théorie subtile lui tenaient autrement à coeur, et, dans sa correspondance

(1) TAMIZEY DE LARROQDE, Quatre lettres inédites de Jacques Gaffarel.

(2) Id. p. 20. Lettre à Dupuy, du 10 août 1633.


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avec Gaffarel (1) il se préoccupait bien plus de ce qui se passait dans le monde des savants que des graves événements qui agitaient alors l'Europe. Ainsi, le 1er février 1634, sans doute à cause d'une bizarre imagination de Gaffarel, qui, malgré la condamnation de la Sorbonne et sa rétractation, continuait à s'occuper de sciences occultes, il écrivait à Gassendi (2) : « Quant à ce que vous me dictes des conjectures du sieur Gaffarel, c'est la vérité qu'on y appliqueroit de ceste manière toute aultre sorte de subjet. Ce sont des dépendances de ce que vous jugiez de ce médecin, que vous avez bien reconnu estre dans ce mal incurable de la coiffure (enthousiasme irréfléchi) que donne la prétendue astrologie, qui ne laisse pas libres les fonctions du sens commun. » Bien qu'il parût traiter assez légèrement les opinions scientifiques de son correspondant, Peiresc avait pourtant pour lui une sincère affection et le traitait en ami dévoué, comme le prouve ce billet qu'il adressait d'Aix à Saint-Sauveur, le 31 octobre 1634 (3). Il lui annonçait l'arrivée d'un Maronite, Moyse de Giacomo :

Il avoit esté dévalisé et a longtemps attendu à Ligourne, faulte de moyens, jusqu'à ce qu'un Marsilloys l'a faict embarquer et desfrayer pour l'amour de moy, et d'une lettre qu'il avoit du sieur Gaffarel, adressée à moy. J'ai acquitté ce Marsilloys de toutes ses fournitures et entretien jusques icy, où ce jeune homme vouldroit attendre un ballot de livres arabes que ledit sieur Gaffarel avoit retenu à Venise pour me les adresser, mais je n'en ay eu aulcunes

(1) Nous ne mentionnons que par scrupule d'exactitude divers billets de Peiresc à Gassendi, où il est surtout question de lettres égarées ou arrivées à leur destination. Ce ne sont à vrai dire que des accusés de réception. Lettres du 24 juillet, 3 août, 9 août, 6 septembre, 22 octobre 1633, 17 janvier, 1er février 1634.

(2) TAMIZEY DE LARROQUE, II, 432.

(3) Id., III, 197.


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nouvelles. Et si cest homme me croit, il ira à Paris sans aultre attente. J'escriptz pour cela à M. Gaffarel, et vous prie de lui faire soigneusement tenir la lettre, dont j'attends la réponse impatiemment.

Gaffarel ne fut pas ingrat. Nous savons déjà qu'il soutint avec énergie les intérêts de Peiresc et lui sut gré de ses délicates prévenances. Il aurait sans nul doute continué à lui servir de factotum en Italie, si une mort inattendue n'eût ravi le conseiller d'Aix à l'affection des siens, le 24 juin 1637. Au moins Gaffarel essaya-t-il de prouver sa reconnaissance en composant l'épitaphe de son regretté protecteur et ami (1). Voici ce document, peu connu et qui sort de la banalité ordinaire. Nous le reproduisons non seulement à titre de curiosité bibliographique, mais parce qu'il exprime au naturel les sentiments de Gaffarel et jette un jour symphatique sur son caractère.

D. O. M. S.

Quisquis artes et scienlias amas, viator, paululum morare, lege et luge. Hic situs est Nicolaus Faber Peirescius, senator aquensis integerrimus, cujus hinc miranda procul fama diffusa finitimas per urbes, et vulgata tum scientia insignis, tum celebranda pietas per orbem loca cuncla repleveral;

Cuncta sedens docuerat in sabulo, cuncta noverat ;

Invisoeque terris lunoe topographiam, mirum ! exarare coeperat ;

Visaque nondum anirnalia, plantas, mineralia, insculpta marmora, fructus, codices ex remotioribus orbis partibus in dies nostra in ora deferri curabat ;

Scientias omnes et artes deperditas incredibili sedulitate restaurabat; novas fovebat ; antiquas augebat ;

Virum incomparabilem qui tanto scientiarum haud inflatur

(1) Nous l'avons trouvée à la bibliothèque de Grenoble, P. 7788.


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gurgite, quique non vulgi fumo et populari pascebatur aura, proprias haud captans laudes, meritosque affectons honores ; non inani fastu sollicitabatur, non ambitione tumida; severis nunquam superciliis turgidus vel sontes despexerat, ut qui a teneris perpetuum sibi comitem comilatem ipsam sociarat, oequa lance rectoque causas librans examine, talemque seproebens per omnia, qualem esse decet oeternum beatoe qui spe immortalilatis jura ministrat mortalibus ;

Venluris senalorem admirandum soeculis luge iterum, viator, luge et abi.

His situs est Me Faber, qui libros noverat omnes,

Ipse suis major Bibliotheca libris.

Librorum hic tumulus, quos diro funere Parca

Cum lanto vita est contumulare viro.

Crescebal magnis dudum pretiosa supellex

Ingeniis, magni rarum opus ingenii.

Proh ! coelo placuit fatisque furentibus imo

Musarum infausto tanta ruina die.

Rerum hinc disce vices, atque irrita vota mémento.

Heu ! quam proecipiti grandia quoeque cadunt.

Tollitur hic citius : citiusque eadem ipsa terenda

Est via ; sunt aliud quid nisi bulla homines. Bene morienti, merentique moerens po. Jacobus Gaffarellus.

Plus encore que Peiresc, Gassendi fut l'ami particulier de Gaffarel. On connaît la valeur scientifique de ce philosophe provençal. Ce grand travailleur, ce rénovateur de la philosophie et de la science, qui trouvait le temps, pour faire diversion à ses autres travaux, de donner quelques heures à la langue arabe, avait avec lui une véritable communauté d'idées et de sentiments. Ainsi qu'il l'écrivait à son ami Henri Reneri : « La philosophie qui s'enseigne dans les universités est une philosophie de théâtre, dont un homme de coeur ne saurait s'accommoder. Rien n'est moins digne du grand nom de philosophe que ce qu'on désigné ainsi maintenant. La vraie philosophie se trouve érfugiée sous le toit de quelques particuliers qui la prati-


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quent à l'ombre et dans le silence. » Telles étaient justement les théories de Gaffarel. Aussi, les deux compatriotes se lièrent-ils étroitement. Gaffarel l'appelle quelque part (1), et ce n'était pas une banale expansion : « Monsieur mon plus cher ami ». Il lui fait confidence de ses projets et de ses espérances. Il lui communique les bonnes feuilles de ses livres. Il prend le public à témoin de ses sentiments (2). Il l'encourage dans ses travaux et lui parle du « bon Epicure », sachant qu'il flattait ainsi l'admirateur et le défenseur du célèbre philosophe. Ecrit-il à l'évêque de Digne, Raphaël de Bologne, il n'a garde (3) d'oublier « mio carissimo Gassendi, il quale saluto con ogni amorevolezza et devotione », et lui envoie des nouvelles de ce pauvre Galilée, qui vient d'être arrêté par l'Inquisition. Gassendi, de son côté, le suit dans ses pérégrinations, parle de lui à ses correspondants et s'intéresse non seulement à ses faits et gestes, mais aussi à ses travaux. Il le soutient même contre ses contradicteurs, et, lorsque la docte Sorbonne le. poursuivra pour ses opinions, il lui conseillera la résistance. Il ne reste malheureusement que bien peu des lettres adressées par Gassendi à Gaffarel, et, comme elles sont insérées dans des recueils destinés à la publicité, elles ressemblent à des traités en forme, à des consultations philosophiques plutôt qu'à des épanchements . d'amitié. C'est seulement dans les lettres intimes, aujourd'hui égarées, qu'on aurait pu surprendre la vraie nature des sentiments qui unissaient entre eux les deux savants. Gabriel Naudé, le grand érudit, le savant bibliophile (4),

(1) TAMIZEY DE LARROQUE, Quatre lettres etc., p. 7. Lettre du 20 avril 1633.

(2) Préface de la traduction du De fine Mundi de Ben Elcha.

(3) TAMIZEY DE LARROQUE, ut supra, p. 14.

(4) Cf. HILARION DE LA COSTE, Vie du Père Mersenne. « M. Naudé, renommé pour ses vertus et pour son savoir, qui l'ont fait choisir par trois cardinaux pour être le directeur de leurs excellentes librairies et qu'on peut nommer sans flatteries une bibliothèque vivante. »

34


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fut un des amis intimes de Gaffarel. Il passa avec lui plusieurs années en Italie, tantôt à Venise, tantôt à Padoue ou à Rome, fort occupé à collectionner des livres, des antiquités, des oeuvres d'art, et à augmenter la somme des connaissances qui devaient en faire un des savants les plus accomplis du XVIIe siècle. Dans sa correspondance, malheureusement incomplète, et surtout dans sa correspondance avec Peiresc, il parle souvent de son bon ami Gaffarel, et toujours avec les expressions de la plus vive sympathie et d'une réelle estime. Or, Naudé était fort avare de ses amitiés. Quand il en voulait à quelqu'un, c'était pour toute la vie (1) ; mais jamais le moindre nuage ne s'éleva entre lui et Gaffarel. Il le traita toujours avec considération, avec affection même, envoyant de ses nouvelles à Peiresc, à Gassendi, aux Dupuy, s'inquiétant de savoir ce qu'il devenait et trouvant mauvais son silence :

Il y a eu fort longtemps que je n'ay eu lettres de mon bon ami M. Gaffarel, et que je ne scay comme luy envoyer des miennes, faute de sçavoir où il se veut arrester. s'il est encore chez vous ou autre part (2).

Je suis si estonné et fâché tout ensemble de n'avoir point de nouvelles de M. Gaffarel que je ne vous le puis assez exprimer. Je vous prie, Monsieur, me vouloir obliger de luy faire tenir la présente en quelque lieu qu'il soit, quand lui-même il seroit revenu, à Venise. Je ne doubte point qu'il ne m'ait écrit plusieurs fois, mais je crois que la négligence de deux de nos amis communs par les mains desquels les lettres dévoient passer ont esté cause que je n'en ay point eu il y a plus de huict mois (3).

(1) Patiniana, p. 24. « M. Naudé était un homme fort sage, fort prudent

et fort réglé, bon ami Quant il avoit reconnu la moindre chose dans un

homme, il n'en revenoit jamais. Sentiment qu'il avoit pris des Italiens. »

(2) Lettre à Peiresc du 30 novembre 1635.

(3) Lettre à Peiresc du 27 janvier 1636.


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Je vous prie de me donner de ses nouvelles...., s'il prétend retourner à Venise et s'il n'a rien faict imprimer depuis son retour en France, puisque d'attendre l'esclaircissement de ces doubtes et la response à la présente incluse, laquelle je vous prie de luy faire tenir au lieu où il pourra estre, ce serait peut estre attendre bien tard (1).

Naudé ne perd donc jamais de vue son ami Gaffarel. C'est lui qu'il choisit comme intermédiaire pour le réconcilier avec Campanella (2) ; c'est de concert avec lui qu'il écrit à Gassendi pour lui donner des nouvelles de Galilée ; c'est aussi à lui qu'il dédie un de ces plus curieux ouvrages, la Bibliographie Politique (3). Bayle rapporte dans son dictionnaire que Gaffarel, se trouvant à Venise en 1633, « prétendoit estre dans la maison de la Thuillerie autre chose qu'un lecteur. Il voulut aussi politiquer. De là, il demanda à Naudé une liste des auteurs qui avoient escrit sur la politique. » Ce dernier, qui sans doute ne demandait qu'à être provoqué, composa aussitôt sa Bibliographia Politica, in qua plerique omnes ad civilem prudentiam scriptoresque recensentur qua dijudicantur. Le volume, publié pour la première fois à Venise, en 1637, eut un grand succès (4). Il ne donne pas seulement la liste des principaux auteurs qui ont écrit sur la politique, mais analyse et juge leurs oeuvres. Bien qu'incomplet, il est fort utile. Ce qui le rend intéressant à nos yeux, c'est qu'il est dédié ad nobilissimum et eruditissimum virum, Jacobum Gaffarellum, Di Egidii priorem, pro(1)

pro(1) à Peiresc du 29 mars 1636.

(2) Voir plus loin.

(3) Lettre de Naudé et Gaffarel à Gassendi. Datée de Padoue, en 1637 (?).

(4) In-12. Apud Franciscum Babam. On le réimprima à Leyde en 1637 ; en 1642 (ex offieina Joannis, Maire, in-24), encore à Leyde, chez Elzévir en 1645 (in-12); à Wittemberg en 1640 (in-16). — Il fut traduit en français, à Paris, chez Guillaume Pelé, en 1642 (in-8°).


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tonotharium apostolicum. Après avoir expliqué dans quelles circonstances et pour quelles raisons Naudé a cru devoir se rendre au désir exprimé par son ami (1), il lui adresse les éloges les plus flatteurs. Il le considère non seulement comme un de ses contemporains les plus savants, mais aussi comme le confident de la pensée la plus intime de l'ambassadeur La Thuillerie, ce qui, dans la bouche d'un homme aussi avisé que Naudé, n'était pas un médiocre éloge. « Quamplurimos minime fugit te unum proe multis, non ut llberalibus modo excultum, imbutumque sanatioris linguoe facultate proeclarissima, sed tanquam ad reliquas omnes disciplinas factum a natura, et diligenti arte expolitum, ab illustrissimo sapientissimoque viro Domino Thuillerio, Christianissimi régis ad Serenissimam rempublicam Venetum oratore excellentissimo, selectum fuisse, quo cum de rebus gravissimis communicare et sub otiosis horis sermones litterarios miscere posset. »

Parmi les savants français qui s'honorèrent de l'amitié de Gaffarel et avec lesquels il fut en relations suivies, il en est un, Jean Bourdelot, qui fut longtemps son correspondant, car il se vante quelque part de lui écrire à chaque courrier. Bourdelot, avocat au Parlement de Paris et maître des requêtes de Marie de Médicis, fut un érudit très sérieux. Il édita Lucien en 1615, Héliodore en 1619, et prépara une édition de Pétrone, qui ne fut imprimée qu'après sa mort, en 1663. Ses commentaires passaient pour ingénieux, bien qu'un peu hàtifs. Il était grand amateur de livres, et c'est à ce sujet que Gaffarel, pendant son séjour en Italie, devint son homme de confiance.

(1) Quoeris a me, mi Gaffarelle eruditissime, atque etiam frequentibus litteris vehementius urges ut pro ea, quam in me non semel deprechendisli, diversorum librorum ac scriptomm agnitione, eorum nomenclaturam aut potitts oeconomiam ad te trammittam.


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Un assez triste personnage, un certain Bouchard (1), quémandeur obstiné, dont la vanité puérile ne recula pas devant les coups de bâton que lui octroyèrent un jour les domestiques d'Estrées, et dont la laideur physique ne fut égalée que par la laideur morale, fut également le correspondant de Gaffarel. Ce dernier le mettait au courant des livres récemment publiés en Italie. « A Venise, écrivait-il, le 16 juillet 1633, de Rome, à Peiresc, M. Gaffarel m'escrit que l'on va faire imprimer toutes les oeuvres de Gremonini ; qu'un certain Spinelli, noble Vénitien, a fait imprimer des Dialogues de fato, fort estimés, et un certain Thomas Vaïra, jeune homme allemand, a publié une Histoire de Naples latine, fort bonne. »

Bouchard paraît n'avoir jamais été que le correspondant d'occasion de Gaffarel. Il fut au contraire très lié avec le docteur Frey (2). Des relations de famille existaient sans doute entre eux, car on lit dans les Curiosités Inouyes (3): « Mon frère a autrefois esté curieux de ramasser sur le bord de la mer Océane des coquilles et autres pierres assez rares. Il en donna une à Monsieur Frey, qui représente, exactement une corne de bouc. » Frey avait beaucoup écrit. Les plus connus de ses ouvrages (4) sont : Admiranda Galliarum compendia indicata, Rebellis Rupulloe ruina (1628) et Panegyris triumphalis (1629) (5). Il possédait un cabinet de curiosités. Quand il mourut, le 1er août 1631. Gaffarel composa son panégyrique : Lacrimoe sacroe

(1) TAMIZEY DE LARROQUE, Lettres idédites de Bouchard à Peiresc, 1880.

(2) Frey Jean-Cécile, né à Kaiserlhul vers 1580 et mort à Paris le 1er août 1641.

(3) GAFFAREL, Curiositez Inouyes, p. 175.

(4) Ses opuscules ont été réunis par Balesdens en deux volumes, 1645-1646. On peut consulter sur lui NICERON, t. 34, MOURERI de 1753. Mémoires de l'abbé de Marolles, t. III, p. 279.

(5) Lettre de Gassendi à Peiresc, Paris, 4 septembre 1629.


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in obitum summi philosophi, Jani Coecilii Frey, reginoe matris et Parisiani medici (1).

Michel de Marolles, abbé de Villeloin, fut un des amis de Gaffarel. C'était un collectionneur émérite et un infatigable écrivain. Il avait, grâce à la bibliothèque de son prédécesseur, dont il avait acheté la jouissance, écrit plus de deux cents généalogies de familles nobles et composé soixante-neuf ouvrages, surtout des traductions. Dès l'année 1614, il commença une collection d'estampes, qui devint rapidement si importante que Colbert l'acheta en 1667. Cette collection forme le fonds de notre cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale. Mis en goût par ce premier succès, l'abbé commença aussitôt une seconde collection, qui devait être fort curieuse, si on en juge par le catalogue publié en 1672, mais on ne sait ce qu'elle est devenue. Entraîné par ses goûts d'amateur, Gaffarel fut en relations constantes avec l'abbé de Marolles. Malgré l'épigramme de Ménage, qui ne voulait admirer que les belles reliures et la dorure sur tranches de ses livres, malgré le dédain affecté de quelques-uns de ses contemporains, Michel de Marolles était, pour un bibliophile tel que Gaffarel, une précieuse connaissance. Il lui donna quelques-uns de ses ouvrages. A la suite du discours pour servir de préface aux oeuvres d'Ovide, où l'abbé a inséré le Dénombrement (2) où se trouvent les noms de ceux qui m'ont donné de leurs livres ou qui m'ont honoré extraordinairement de leur civilité, Gaffarel figure en bonne place, avec cette mention : « Jacques Gaffarel pour sou livre des Talismans et pour le projet de celui des Grottes souterraines, qui seroit un ouvrage digne de voir le jour. »

Certes, si nous avions conservé les lettres de Gaffarel,

(1) Il existe un exemplaire de ce panégyrique à la Mazarine, n° 18729.

(2) Mémoires de Marolles, édit. 1755. T. III, p. 282.


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nous aurions bien d'autres noms à citer, littérateurs, savants, orientalistes, médecins ou simples amateurs. Cette correspondance eût été comme une mine inépuisable de renseignements inédits, mais il est plus que probable qu'elle a été dispersée ou détruite et que nous devons en faire notre deuil définitif. La perte de sa correspondance avec l'ambassadeur de France à Venise, Gaspard Coignet, sieur de la Thuillerie, est surtout regrettable, car il fut son intime confident, et, dans ce centre si curieux de renseignements qu'était alors la sérénissime République, bien des secrets d'Etat durent être communiqués, ou bien des renseignements donnés sur divers personnages, dont la connaissance jetterait un jour singulier sur l'histoire du temps. Nous en dirons autant de la correspondance échangée avec l'érudit Dauphinois, Nicolas Chorier, l'auteur de l'Histoire générale du Dauphiné. Cet écrivain fécond mais médiocre, qui dut à son inconduite une vie misérable, fut l'ami de la vieillesse de Gaffarel. C'est à lui qu'il confia ses papiers, à lui qu'il donna la mission de publier ses manuscrits : Chorier, dans la partie de ses mémoires (1) qui a été publiée, parle à diverses reprises de Gaffarel, et toujours en termes excellents. Dans l'amas de papiers provenant de Chorier, et qui sont déposés à la bibliothèque de Grenoble, nous avions espéré un instant retrouver sinon les manuscrits, au moins quelques lettres de Gaffarel, mais nos recherches n'ont pas abouti.

P. GAFFAREL. (A suivre.)

(1) Ces mémoires, écrits en latin, ont été traduits en 1868 par F. Crozet (1 vol. in-8e, 194 pp.), Gaffarel est cité parmi ceux qui le félicitèrent de son projet d'écrire l'Histoire du Dauphiné (p. 55).


1386, août, Avignon. — 492 —

UNE NOUVELLE SOURCE DE L'HISTOIRE BAS-ALPINE

LE JOURNAL DE JEAN LEFÈVRE

Evêque de Chartres,

chancelier des comtes de Provence Louis le (1382-1384)

et Louis II d'Anjou (1384-1417)

(Suite)

Dimanche, XIX jour (à Avignon, août 1386), maistre J. de Sanctis qui estoit venu de Madame me dist que elle estoit partie de Sisteron et alee à Manuasque.

Mardi, XXI jour, je vins au giste a Manuasque, passant par Apt et toulz jours en doubte des gens Foisseran (1) et messire Raymon de Turenne passez la Durence le capitainne nommé le Friand.

Merquedi, XXII d'aoust, à Manuasque, seellé liltera pro conventu Fratrum minorum Sistaricensi pro compellendo debitores legatorum et aliorum debitorum ad solucionem, etc., ad beneplacilum regis. Liltera pro dicto conventu ut sibi persolvanlur tres uncie auri legate per regem Robertum in suo testamento de pecunia fiscali clavarie régie Sista?Hcensis, una cum C. solidis refforciatorum sibi legatis per quondam dominum Raymundum Berengarii comitem Comitatuum. — Item, une lettre pro Guigoleto Jarente per quam Domina sibi concedit omnia bona mobilia et immobilia

(1) Commandant de la garnison durassienne de Malemort (B.-du-Rh.) qui houspillait tant qu'il pouvait les Angevins et leurs partisans sur les deux rives de la Durauce. Raymond do Turenne en faisait autant de son côté à Arles et Meyrargues.


— 493 — 1386, octobre, Pertuis.

hominum de Gailento, castri de Gailento rebellium (1). — Item, littera pro Bonifacio Beci de Sistarico, cui Domina concedit offtcium subvicarie civitatis Massilie ad annum et littera ad clavarium pro eodem pro solucie gagiorum. — Item, littera pro Matheo Halinardi de Clamansana cui Domina concedit officium notarié Sistarici ad annum, finito tempore Pétri Henrici. — Item, littera pro J. Baudoyni, de Sistarico, quem Domina constituit bajulum et judicem Mousteriarum et Castellane ad annum et pro eo littera ad clavarium pro gagiis assuetis. — Item, littera pro domino Orceto de Vacheriis, milite, quem Domina constituit vicarium et capitaneum Sistaricensem ad annum; item littera pro eodem, pro gagiis assuetis.

Vendredi, derfain jour du mois (d'aoust 1386), le sire de la Volte moult amèrement me requist que je monstrasse à Madame que elle li voulsist tenir ses promesses de Castellane et de la pension a li promise.

Mardi (4), seellée une lettre pour un de Sisteron nommé François Albenas, de Sisteron, que Madame fait notaire, et fu gratis, propter incendium Sistarici.

Jeudi, XX jour, au vespre vindrent (en Avignon) de par Madame le commandeur de Manuasque (2) et Guigonnet, envoiez devers le Pape pour avoir advis sur l'ordenance de ce que elle aura à faire pour le fait du royaume (de Sicile) pour la saison à venir.

Samedi, VI jour (octobre 1386), seellé un mandement aux officiaulx de Sisteron, qu'ils fascent paier ce que on doit à Josquin l'Alemant, faiseur de selles à chevaulx.

Lundi (8 oct.), seellée une lettre pro Lombardono de Piniaco quem Domina, ad nominationem episcopi

(1) Il no lui restait plus qu'à aller les prendre, ce qui n'était pas si facile que de les lui donner. Gailet, village mort, dans le Var, canton de Brignoles.

(2) Jean de Savine.


1387, mai, Pertuis. — 494 —

Dignensis, constitua notarium tabularii communis civitatis Dignensis, ad unum annum.

Merquedi, X jour de ce mois, je rendis à Madame son seel, presens P. Paien, Olivier du Solier, et elle le mist en son coffret et prins congie de elle et du Roy et des aultres, etc.

Ce jour je partis de Pertuis pour venir en Avignon et subsequenter en France et prins congié de Madame et du Roy et vins gésir à Apt.

Parti de Pertuis, pour aller en France, Jean Lefevre ne nous raconte plus que les péripéties de ce voyage par Avignon, où il fit solennellement docteur en décrets le prieur de Selonet innommé et d'où il renvoie à la reine le seel de la seneschauciée de Provence encore vacante depuis la mort de Fouque d'Agout.

Il part d'Avignon pour aller en France, passe par Maçon, Tournus, négocie à Paris, Amiens, Arras, Senlis, etc., célèbre les Pâques en son évêché de Chartres, qui devait singulièrement souffrir de son absence, en repart le 9 avril et retourne enfin ; le 2 mai, il est de retour à Pertuis. A partir de cette date, son journal commence de nouveau à nous intéresser.

Jeudi, second jour de mai (1387), je arrivé devers Madame à Pertus et elle me fist bailler les seaulx que elle en mon absence avoit toulz jours eu en son coffret.

Le X jour, seellé pour les habitans du chastel de Saint Michiel, foire franche, chascun an le jour saint Michiel et marché aux vendredis, chascune semainne. — Item, pour maistre G. Le Tort la collacion de la chappelle de Focalquier, ad beneplacitum et amoto qualibel alio. — Item, pro Hugone de Rasina (1) de Valema licentia manendi in Sistarico et ejus bajulia.

Le XI jour, seellé une lettre pro Johanne Chausse capellano Domine, cui Domina concedit cappellam a

(1) A rapprocher de Notre-Dame des Raisins, titulaire de la paroisse de Valernes. Cette église aurait-elle été bâtie par les familles de Rasina que seul nous fait connaître notre journal ?


— 495 — 1387, juin, Pertuis.

rege Roberto fundatam in ecclesia Senecensi vacantem per obitum ultimi cappellani cum mandato solvendi, etc.

Le XIIIe jour, seellé un mandement au juge de Digne pro Petro Bajuli notario, ut ei tradantur cartularia quondam Bertrandi de Mora, notarii castri de Euseria deffuncti et est mandatum condonatum.

Le XVIIe jour, seellé un mandement aus officiers de Focalquier pro dominis de Bellomonte, ut ad subsidium non compellantur, contra antiquam consuetudinem in nobilibus observatam.

Le XXIIe jour, seellée une lettre pro Ludovico Amaudi, habitatore Sistarici, quem domina constituit clavarium Digne ad duos annos, post Lombardum de Pinhano.

Le XXIIIe jour, vindrent (à Pertus) plusieurs gentilzhommes au mandement de Madame, et aussi vindrent ceulz de Arle, de la Mar et ceulx de Sisteron, in armis et equis.

Le derrenier jour dudit mois seellée une lettre pour le segneur de Peupin, par laquelle Madame li conferme merum imperium in tribus castris scilicet : Podiopino, Albignosco et Castroforti et de novo donat ; prétendit in littera quod antiquitùs habuerat.

Premier jour de juing, seellé une lettre pour l'abbé de Clugni à cause de Valensoles, à suspendre une cause que il a contre l'université de Valensoles jusques au XVe jour d'aoust. — Item, aus officiers de Sisteron mandement de constraindre à compte les sindics et conseillers de la ville antiqs, aus nouveaulx : et y doit avoir grand reste.

Apres disner fus mandé à angoisseux conseil pour faulte de finance et estoit venu le commandeur de Manuasque et estoient les genz d'armes près de mal faire et Gascoins et Bretons : et tant, que je presté à Madame cent frans d'or pour celle cause, et à Paris je prestai aus menestrers du Roy VIII frans.


1387, juillet, Pertuis. — 496 —

Le tiers jour, seellée une lettre pro Gaufrido de Brinonia cui Domina confirmat provisionem X unciarum auri annuatim percipiendam super lesdas Barcinone (1), antiquitus ei concessam. — Item, littera pro Bertrando Chaudoni quem Domina constituit castellanum ruppis Castellane ad decennium cum gagiis, etc.

Le quart jour, seellé un mandement ad perceptores deputatos pro subsidio per clerum concesso, pro Barracio (2), ut ei tradantur centum franci de denariis subsidii.

Le VI jour, seellée une lettre pro Hugone de la Fraisse bajulo Sedene, mandatum ad magistros racionales de caucione ab eo recipienda.

Le premier jour (de juillet), recessit episcopus Sistaricensis de licentia Domine, vadens ad Lurium,castrum suum (3).

Le second jour, seellée une lettre pro nobili Petro Balbi ad officiales Sistarici, pro concessione facta eidemnobili de percipiendo fructus castri de Salinhaco usque ad triennium.

Le XIIe jour, seellée une lettre pro Bertrando Romei, de Nicia, facto notario curie Mosleriarum ad racionales, ut ab eo recipiant cautiones ; item, concessio dicti officii, in alia littera. — Item, remissio cujusdam homicidii perpétrait per Hugonem- Serventi (4) de Castellana in personam Antonii Feutrera de Mandolo.

(1) Ne faudrait-il pas Brinoniet La val de Barcelonnette était alors, ce semble, entre les mains du duc de Savoie.

(2) D'après un passage du 8 juin, ce Barras semble avoir été l'hôte de Jean Lefèvre à Pertuis.

(3) Excédé des fatigues prises à Aix pour amener les Aixois à reconnaître les Angevins. Les carolistes excitèrent une émeute décrite par Lefèvre, p 359, qui mit en fuite les négociateurs et donna bien du mal à la Reine.

(4) Sreventi au manuscrit.


— 497 — 1387, juillet, Pertuis.

Le XVI jour, seellé un respit de debtes ad biennium pro Antonio de Ponte, habitatore Sistarici.

Le XVIIIe jour, seellée une lettre pour Guillaume Chabault, de Focalquier, de cent florins de don et de cent livres de couronnas de gages pour l'office de viguier de Grasse, et le don est causé pro laboribus et serviciis, etc.

Le XIX jour, fu seellée une lettre pro universitate . Focalquerii super vinteno in certa forma pro anno presenti levando ad utilitatem univer-sitatis pro debitis eorum solvendis.

Madame, ou mois d'aoust précédent estant en Manuasque, considérant l'office de grand justicier du royaulme (de Sicile) estre demandé par plusieurs, par conseil et advis de gens voulans le bien et honneur du Roy Loys son fils, ledit office donna à messire Charle son second filz, frère du Roy et se determina à non le donner à quelconques autre ; et le jour précèdent cestui me dist que lettres en fussent faites de la datte dudit mois d'aoust (1).

Le XXI jour, seellées les lettres de François Baxian, d'Apt, auquel Madame commet l'office de capitainne et baile de Sisteron jusques à la délivrance de messire P. Raynaud, auquel elle avoit donne ledit office.

Le XXIIII jour, en conseil, de rechief fu confermée la treve (avec ceux d'Aix), presens le sire de la Volte, de Cabrières, de Cesareste (2) ; litteras sigillavi.

Le XXVII jour, seellées II lettres pour le sire de la Volte : l'une que Madame li promet, eue la possession de Aix et de leur union, li restituer le chastel et chastellenie de Castellane (3) et les rentes du val de Baresme, ou

(1) L'intérêt de cette mention consiste dans l'antidate voulue des lettres de nomination à cette charge napolitaine si convoitée. Elle prouve que même les dates de chancellerie, même les documents originaux sont parfois sujets à caution.

(2) Louis de Forcalquier.

(3) Voir ci-après au 18 janvier 1388.


1387, août, Pertuis. — 498 —

recompensacion en terres équivalens ; l'autre par laquelle Madame li promet a paier ladite restitucion ou recompensacion mil frans a prendre sur ses coffres.

Suivent faveurs et places au royaume de Naples à Elzéar "de Sabran, fils du comte d'Ariano, Louis de S. comte d'Ariano, et les fils de ce dernier : Elzéar et Guilhem, etc.

Item, pro Petro Geraldi, de Focalquerio, remissio condempnacionis centum solidorum coronatorum pro furto cujusdam caprioli et contumacia.

Le XXVIII, Nicholaus de Wolonia, clerc messire Othe de Breswich, eust de Madame L florins, sur ce que Madame doit audit messire Othe.

Le Ve jour (d'août 1387), Guigonnet et la Caille dirent en conseil à Madame que XIIIM florins de chambre fault avoir à Baltazar (de Spniolis) (1) dedans le XVIIIe jour de ce mois ou traitié nul quant à Baltasar : le mot fu dur quar Madame ne les avoit (2). Assés pesamment fu conclus que Madame iroit en Avignon veoir comment pourroit finer. Au conseil furent : le sire de Sault, le visconte de Turenne, messire Renforsart (d'Agout), le commandeur de Manosque (3), le sire de Cabrières, Barras de Barras, Guigonet (Jarente), la Caille.

Le VI jour, seellé une lettre de justice pro Arnaudo Desiderii, de Sistarico (4). — Item, un respit de debtes

(1) Grand sénéchal de Provence pour Charles de Duras et chef du parti des Durassiens ou Carolistes, les Carlistes de l'époque. Balthazar rallié, tout devait se rallier en Provence aux Angevins. Il s'agissait de l'acheter. Il se mettait à bon prix.

(2) Pauvre reine ! On verra qu'elle finit par mendier cette somme auprès de ses partisans, qu'elle ne put jamais rembourser.

(3) C'était Jean de Savine, 1371-1398, homme de confiance de la reine, auquel fut confiée, comme on le verra un peu plus loin, la garde du sénéchal Durassien fait prisonnier par ses propres soldats.

(4) La famille Disdier a donné des consuls à Sisteron en 1444, 1446, 1454, 1466, 1499. Cf. EYSSERIO : Les Municipalité de Sisteron. Sisteron, 1904, 8°.


— 499 — 1387, août, Pertuis.

ad biennium pro Guillelmo Richelmi, Antonio Chapucii et Joanne Ymberti, de Sistarico. — Item, pro Joanne, de Sistarico, reimissio condemnacionis XL solidorum coronatorum. — Item, pro Joanne Ymberti, de Sistarico, reinissio condempnacionis XXV solidorum coronatorum (1).

Le VIIe jour.... seellée une commission de justice pro Arnaudo Desiderii, de.Sistarico... — Item, mandatum ad officiales Focalquerii pro Vincencio Chaberti, de Crocio, contra abbatem (2) dominum suum, de justicia ei fienda.

Le VIIIe jour, seellée une commission ad presidentem camere rationum pro Francisco Antonii de Manuasca.

— Item, pro Petro Sanctoni (3) de Sedena notario, quem Domina constituit clavarium Mosteriarum ad biennium a die sui ingressus computandum in forma.

— Item, une lettre de commission à messire Gautier de Limeil (4) pro exigendis cavalcatis in diocesi Vapincensi. — Item deux lettres in forma solita pro Antonio Sautroni de Sedena, cui Domina concedit officium judicature curie régie Arelatensis ad unum annum.

(16 août) Madame et nous avec, fusmes à Roquemaure (Gard) devers nostre Saint Père et disnames avec lui. Et y tint on conseil après disner.... fu parlé des XIIIM florins

(1) Tous ces Sisteronais sont bien connus. C'étaient des personnages influents que les Angevins cherchaient à s'attacher par toute sorte de faveurs. Les Imbert existent encore ; Richelme était conseiller municipal ; Chapus a donné son nom à la rue Chapusie, où l'on voit encore sa maison, sur la porte de laquelle un écusson porte ses armes sculptées : Une épée en bande, la pointe en haut.

(2) Le nom de cet abbé est inconnu. Il est fâcheux que Lefèvre ne le donne pas.

(3) Faut-il lire Sancton ou Sautron ? Ce juge est inconnu aux annalistes d'Arles, J. Didier, Véran, F. Pomme, Noble Lalauzière et autres.

(4) Ne faudrait-il pas lire Laincel ?


1387, août, Roquemaure. - 500 —

qui faillent pour le fait d'Aix (1) et comme on ne trouvast aultre chevance, fu ordenné de faire empruns et, present nostre Saint Père furent promis : par le comte de Genève (2) et le cardinal d'Amiens (3) et celui de Thuri IIIe marcs d'argent en prest ; Cusence, IIe ; Potence, IIIe ; Venise, Murol, Viviers cent et L livres ; je en promis L ; le mareschal du pape (4) mil florins de chambre; messire Raymon Bernard taxé à cent ; le conte camberlan à C; le commandeur de Mannosque à L ; messire Robert de Dreux, L; le chamberlan du Pape, C; le cardinal d'Embrun, G; le cardinal d'Arle, C. — Ce jour, seellé une lettre de prolongation de treves à Aix et ceulz de leur union, usque ad finem mensis presentis.

V. LIEUTAUD. (A suivre.)

(1) Cette affaire c'était, comme on l'a vu plus haut, le général en chef des troupes ennemies, le sénéchal Durassien Balthazar de Spinolis, seigneur de Torpia, qui demandait 13,000 florins pour se retirer. C'était une grosse somme pour une reine sans le sou. Elle arriva à se la procurer en la demandant à ses amis. Une fois payé, Balthazar décampa, Aix reconnut la reine Marie et la Provence fut acquise aux Angevins en octobre 1387.

(2) On a ici l'énumération des principaux partisans des Angevins laïques et ecclésiastiques, ainsi que du pape d'Avignon.

(3) Les cardinaux n'étant désignés que par leur appellation courante, il y a lieu de les identifier comme suit : Amiens : Jean de Lagrange, évêque de cette ville ; Thuri : Pierre de Thury, évêque de la Rochelle ; Cusence : Nicolas Brancas ; Venue : Jean des Placentins ; Murol : Jean de Murol, évêque de Genève ; Viviers : Jean de Brogny ; Embrun : Pierre Amiel, archevêque de cette ville; Arles : Pierre de Cros.

(4) Le sire de Montjoie qui le 1er septembre, ayant fait réflexion, affirma qu'il nefineroit pas de un gros. Les autres avaient prêté pour jusqu'en septembre et prorogèrent le délai le 16 de ce mois.

Le Gérant : CHASPOUL.


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(1601-1681)

(Suite et fin)

V

Ce n'était pas seulement avec ses compatriotes, mais aussi avec des étrangers, surtout des Italiens, que Gaffarel entretenait des relations d'amitié ou simplement de curiosité scientifique. Ainsi, ce fut à Rome qu'il fit la connaissance d'un personnage extraordinaire, qui peutêtre fut un grand homme méconnu, mais que ses contemporains traitaient volontiers de fou. Il s'agit d'un moine napolitain, Thomas Campanella, que son imagination emporta trop souvent dans le monde des chimères, mais qui, par l'étendue et la variété de ses connaissances, par la hardiesse de ses théories, par son ardent patriotisme et par les persécutions dont il fut l'objet, mérite une place à part parmi les savants du XVIIe siècle. Gaffarel avait fait sa connaissance à Rome dans de singulières circonstances. Campanella était alors prisonnier de l'Inquisition. Il avait à diverses reprises subi d'effroyables tortures, mais il les avait supportées avec courage, parce que, disait-il, il savait, à certains moments, neutraliser son corps et revêtir pour ainsi dire une autre personnalité. Gaffarel, très amateur de tout ce qui, de près ou de loin, touchait à l'occultisme, n'était pas éloigné de croire, comme Campanella l'avait affirmé dans un de ses ouvrages (1), que, « si

(1) De sensu rerum et magia, mirabili occulta philosophorum, libr. IV Francfort, 1620, in-4".

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on vient à contrefaire la mine de quelqu'un et qu'on s'imagine d'avoir les cheveux, les yeux, le nez, la bouche et toutes les autres parties comme luy, on pourra cognoistre son naturel et les pensées qui luy sont propres par celles qu'on se formera durant cette, grimace. » Il demanda donc et obtint, non sans difficulté, la permission de voir Campanella dans sa prison (1).

Aussi tost qu'il nous apperceut, il vint à nous et nous pria d'avoir un peu de patience qu'il eust achevé un billet qu'il escrivoit au cardinal Malagoli. Nous estans assis, nous apperceusmes qu'il faisoit souvent certaines grimaces qui nous faisoient juger qu'elles partaient ou de folie, ou de quelque douleur que la violence des tourments dont on l'a affligé lui eust causé, avant le gras des jambes toutes meurtries et les fesses presque sans chair, la luy ayant arrachée par morceaux, afin de tirer de luy la confession des crimes dont on l'accusoit.... . Un des nostrts luy ayant demandé s'il ne sentoit point de douleur, il respondit en riant que non. et jugeant que nous estions en peine des grimaces qu'il avoit faict, il nous dit qu'a nostre arrivée il se figuroit le cardinal Malagoti, comme on le lui avoit dépeint, et nous demanda s'il estoit fort chargé de poil. Pour moi, je conceus incontinent que ses grimaces estaient nécessaires pour bien juger du naturel de quelqu'un.

Cette première entrevue fut suivie de plusieurs autres, car une secrète sympathie, sans doute la communauté des études et peut-être des théories, attirait les deux savants l'un vers l'autre. Gaffarel rendit à Campanella un premier service, et le présenta pour ainsi dire au monde savant en dressant le catalogue de ses oeuvres. Ce catalogue existe. On en conserve un exemplaire à la Bibliothèque Mazarine(2). Naudé en eut un autre à sa disposition, car, dans une lettre à Peiresc, datée de Padoue, le 16 juin 1633,

(1) GAFFAREL, Curiosités Inouyes p. 269.

(2) N° 18599.


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il s'exprima en ces termes : « D'autres livres je n'en scay point de nouveaux sinon— Catalogus operum Campanelloe, etc., que Monsieur Gaffarel a faict imprimer. » Ce n'est qu'un travail bibliographique, sans autre importance. Nous ne le citons que par scrupule d'exactitude.

Un autre travail, bien plus considérable, est l'édition avec notes et commentaires d'un autre ouvrage de Campanella. En voici le titre exact : Thomoe. Campanella; Stylensis, ordinis Proedicatorum, medicinalium juxta propria principia libri septem. Opus non solum medicis sed omnibus naturoe et privatoe valetudinis studiosis utilissimum (1). Nous n'avons pas la prétention de discuter ce livre au point de vue médical, car la compétence nous ferait défaut ; nous constaterons néanmoins qu'à côté de vieux remèdes et de méthodes surannées, il peut être consulté comme contenant de précieuses indications sur divers procédés chirurgicaux, et même un essai d'anatomie comparée. Gaffarel l'avait dédié à Edouard Famèse, prince de Parme et de Plaisance. Comme il savait par son ami Gauffridi que le prince goûtait son érudition, il voulut lui témoigner sa reconnaissance en lui adressant l'hommage de ce travail qui, dit-il, lui avait coûté beaucoup de peines (2). Cette dédicace ressemble à toutes les dédicaces de ce genre : c'est un emphatique éloge des vertus de ce prince et de sa famille. Alexandre Farnèse surtout est l'objet de ses adulations, et il le loue à l'occasion de ses exploits contre les Hollandais hérétiques. L'avertissement au lecteur présente plus d'intérêt : » Avant (3) de l'introduire dans ses agréables vergers de

(1) 1 vol. in-4°, 690 p. Lugduni, ex officina Joannis Pillehotti, sumptibus Joannis Caffin et Francisci Plaignar, 1686.

(2) Quam infinitis propc laboribus edendam curavi.

(3) Antequam novae per amoena spatieris medicinoe pomaria, in quibus, fateor, non molliculorum Rhetorices flormn, sed suavissimos hauseris verce philosophioe fructuum odores.


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la nouvelle médecine, où il ne rencontrera pas les fleurs sans caractère de la rhétorique, mais les suaves odeurs de la véritable philosophie », Gaffarel tient à le prévenir des circonstances qui l'ont amené à éditer cet ouvrage. 11 se trouvait à Venise, chez la Thuillerie, quand un Allemand, dont il ne dit pas le nom (Germanus cornes), et qui lui avait déjà communiqué un ouvrage de Campanella, De genlilismo non retinendo quoestio unica, lui fit connaître le manuscrit du livre sur la médecine du même auteur. Gaffarel le trouva fort intéressant et songea à le publier à Venise même ; mais aucun libraire ne voulut se charger de l'entreprise. Rappelé en France sur ces entrefaites par le cardinal de Richelieu, qui avait hâte d'entrer en possession des manuscrits et livres rares achetés en son nom, il s'arrêta à Lyon. La librairie Cassin lui ayant offert ses services, il les accepta et c'est ainsi que fut publié l'ouvrage de Campanella, en novembre 1034. Gaffarel espère bien que le lecteur ne s'offusquera pas de voir un livre de médecine composé par un moine, et il cite à ce propos les savants, et spécialement les religieux, qui, sans être médecins, ont écrit sur la médecine. Cette énumération est curieuse, car il nomme une foule d'auteurs à peu près inconnus, et dont les livres ont même disparu. Il profite aussi de l'occasion pour annoncer une traduction latine, faite par lui, de divers manuscrits syriens et clmldécns, ceux justement qu'il avait achetés pour Richelieu. Ce livre devait être intitulé : Liber errorum Medicorum. Il n'a pas été publié, ou du moins nous ne l'avons pas retrouvé.

Dans cet avertissement au lecteur, Gaffarel annonçait la prochaine arrivée de Campanella en France. " Fasse le ciel, ajoutait-il (1), que notre pays jouisse bientôt de la

(1) faxit Dominus optimus maximus ut tantl solis aliquando lumine fruatur regio nostra !


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lumière de ce soleil ! » Ce voeu se réalisa. Campanella réussit à sortir de Rome grâce à la protection du comte de Noailles, ambassadeur de France près du Saint-Siège. Bien accueilli à Aix par Peiresc et par Gassendi, avec lequel il était déjà en relations épistolaires, il se rendit à Paris, où Richelieu le présenta au roi Louis XIII, qui le reçut avec une faveur singulière et lui fit môme une pension de 3,000 livres. Campanella devint tout de suite l'ami des savants et des philosophes du temps, de Descartes, du P. Mersenne, de Naudé. Il eut même avec ce dernier une querelle dans laquelle intervint Gaffarel et dont il ne sera pas inutile de rappeler les principaux épisodes.

Naudé et Gaffarel avaient voulu rendre service à Campanella, alors qu'il était encore entre les mains de l'Inquisition, en publiant quelques-uns de ses travaux (1). Le moine napolitain avait envoyé à Naudé un travail intitulé : De libris propriis, mais ce n'était qu'une compilation sans intérêt. Naudé le reconnaît assez brutalement dans une lettre (2) à Peiresc : « Je trouvay que c'estoit stabulum Augioe tant pour la diction que pour l'extravagance du jugement. C'est pourquoy je le recrivy tout entier, puis je l'envoyay à M. Guffarel, qui, avec toutes les peines du monde, le fit passer à l'Inquisition, aux Réformateurs secrétaires, et partout où il estoit de besoin. » Naudé s'occupa même de trouver un imprimeur et traita avec Grivellari, libraire de Padoue : mais, soit que l'Inquisition se soit opposée à cette publication, car elle défendait d'imprimer un ouvrage autre part que dans la résidence de l'auteur, soit que Campanella n'ait été que médiocrement satisfait des retouches et des corrections qu'on lui avait imposées, il changea brusquement d'avis. « Le sieur

(1) MAKSANEL, I. Manoscritti italiani dllia regia bibliotheca parigiana, I, 592. L'auteur décrit trois volumes manuscrits de Campanella sur divers sujets.

(2) Rieti, 28 septembre 1635.


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Gaffarel, lisons-nous dans une lettre de Naudé à Peiresc (1), m'envoya une lettre du Père, adressée à luy, dans laquelle il y avoit ces propres mots : Age cum Naudoeo, et, si me salvum velit, nihil operum meorum edendum curet. » Naudé se le tint pour dit et ne cacha pas qu'il avait été froissé du procédé. Il est même probable qu'il se permit à l'égard du moine napolitain quelques appréciations aigresdouces. Il avait, paraît-il, composé l'histoire de Campanella et refusé d'en confier un exemplaire à un certain P. Hyacinthe, qu'il avait rencontré à Venise en compagnie de Gaffarel. Campanella, averti de ce changement de front, se répandit en plaintes, sans doute exagérées, car elles irritèrent Naudé. Il protesta vivement et prit Gdffarel à témoin de ses véritables sentiments, notamment à l'endroit du P. Hyacinthe ;2).

« Je n'ay jamais veu le Père Hyacinthe qu'à Venise avec M. Gaffarel, pendant le trajet que nous fimes ensemble des Capucins au Rialto, où je le quittay, et je prens M. Gaffarel à témoin que jamais ledict Père me le demanda ou m'en parla en aucune façon. »

Quant à l'affaire du de Libris propriis

" Affin, Monsieur, que vous soyez asseuré que la chose s'est passée comme je vous ay dict, je vous envoyé le dernier feuillet de l'opuscule mentionné, où sont les attestations de la République, et pour ce qui est de la lettre, je me remets à M. Gaffarel de vous les représenter à la moindre instance qu'il vous plaira de luy en faire. »

Gaffarel ne se contenta pas de ce rôle de confident. Il voulut réconcilier les deux savants. Il s'adressa d'abord à Campanella et obtint de lui une sorte de rétractation, qu'il s'empressa d'envoyer à Naudé.

(1) Rieti, 28 septembre 1635.

(2) Lettre de Naudé à Peiresc, 28 septembre 1636.


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« Je viens tout maintenant, écrivait ce dernier à Peiresc (1), de recevoir lettre de Paris de M. Gaffarel, qui me parle entre autres choses de l'affaire de Campanella; mais si une lettre que je lui escrivis il y a environ quinze jours ou trois sepmaynes ne lui donne ouverture et occasion de travailler autrement, je ne pense pas qu'il soit bastant pour terminer le différend, car il ne m'escrit rien autre chose sinon que le Père proteste de n'avoir rien dict à mon désavantage, et qu'il veult mourir mon serviteur et ami ; qui sont les caquets dont il m'a repeut jusques à ceste heure, et desquels je ne puis en aulcune façon.demeurer satisfaict. »

Naudé désirait pourtant ne pas tenir querelle ouverte avec ce moine remuant et agité. Dans cette même lettre, il prie Peiresc de s'entremettre pour terminer cette querelle, et il ajoute : " Ceux qui ont le plus de pouvoir à le persuader sont MM. Deodati et Gaffarel, ausquels je voudrois vous prier d'escrire confidemment que vous avez entendu parler des différents qui se passent entre luy et moy, et que sachant asseurement que le Père m'a donné juste subject de me plaindre de luy, et que vous les priez de le réduire et persuader à me donner quelque satisfaction par lettres de sa propre main. » Le sujet lui tenait à coeur, car on a conservé (2) à la Bibliothèqne nationale un billet de Naudé à Mersenne ainsi conçu :

« Je vous supplie instamment de faire tenir la présente à M. Gaffarel et de l'accompagner d'un petit mot de vostre main, par lequel vous lui diriez que vous estes informé pleinement de mon différend avec Campanella, et que vous l'asseuriez que j'ay raison et le priez luy avec M. Diodati conjointement, moyenner quelque chose de satisfaction duddit père. »

Gaffarel et Deodati se montrèrent-ils adroits négocia(1)

négocia(1) 30 juin 1636.

(2) Fonds français, vol. 6944, fol. 108.


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teurs, ou bien Campanella, qui avait déjà lutté avec tant d'adversaires, ne se souciait-il pas d'en augmenter le nombre, toujours est-il que la commission fut faite. Campanella reconnut ses torts, ou plutôt l'exagération de sa susceptibilité, et la paix fut signée. Naudé en fut content. Il le déclarait du moins à Peiresc (1), quand il lui annonçait que Deodati venait de lui envoyer les excuses de Campanella. Il ajoutait : « M. Gaffarel a voulu encore plus et mieux faire de son costé par une lettre qu'il m'a envoyée escripte de la main dudict Père et pleine de tant de satisfactions, d'excuses et de protestations que, si je ne m'en contentais, on auroit raison de me reprocher que je ne suis pas homme d'accommodement. C'est donc quasi une affaire finie. » L'affaire fut, en effet, si bien finie que les bonnes relations d'autrefois furent aussitôt reprises et que Campanella consigna l'expression de sa reconnaissance dans un de ses ouvrages, celui justement qui avait été la cause et le prétexte de la discussion. Dans ce livre, intitulé : De libris propriis et recta ratione studendi syntagma, il énumère les amis de Naudé, qui furent, aussi les siens : tuisque amicis fratribus Puteanis, MoreoM, Deodato, Motteo-Vaierio, Gassendo, Gaffarello, Palino, Mersenno, Slingelaudo, clarissimis doctissimis que viris, quorum mihi benevolentiam dudum conciliasti, placuisse intellexero, quod meum erat assecutum fuisse, gaudebo summopere.

Gaffarel montra la même complaisance et rendit des services identiques à d'autres savants italiens, dont il devint l'ami pendant son séjour dans la péninsule. L'un d'eux, Léon de Modène, ou, pour lui donner son véritable nom, Ludah Arieh, célèbre rabbin de Venise, eut aussi l'heureuse chance de l'avoir pour éditeur. Le rabbin avait, dès 1610, publié une Biblia sacra Hebraica, en 1612 un

(1) Rieti, 20 septembre 1636.


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Novo Dictionario Hebraico et Italiano, et il avait entrepris une traduction italienne de l'Ancien Testament à l'usage des juifs et des chrétiens, mais les inquisiteurs s'opposèrent à la publication de ce livre. Il se rejeta alors sur l'histoire des Rites Hébreux (1); mais, traqué par l'Inquisition, il ne put réussir à trouver un éditeur. Gaffarel, dont l'esprit était large et qui faisait passer les intérêts de la science avant les mesquineries du fanatisme, lui proposa de faire imprimer le livre en France. En effet, dès sa rentrée à Paris, en 1637, il réussit à trouver un éditeur, et se chargea de corriger lui-même les épreuves et de faire connaître l'ouvrage. Le livre fut bien accueilli, mais il fourmillait de fautes typographiques, et, comme on le demandait en librairie, il fallut leréimprimer. Cette fois, Gaffarel ne se chargea plus de ce travail. Un religieux, Dom Recared Siméon, en donna une seconde édition en 1674, et voici ce qu'on lit (2) dans la préface :

« Léon de Modène a composé ce petit ouvrage à la prière de quelques chrétiens curieux de connaître les coutumes et cérémonies des juifs d'aujourd'hui. M. Gaffarel le fit imprimer à Paris en 1637 et l'envoya à son auteur, qui, trouvant dedans une infinité de fautes, les corrigea et résolut d'en donner une seconde édition plus exacte que la première : ce qu'il fit l'année suivante à Venise. C'est de cette dernière édition qu'on s'est servi, ou plutôt on les a prises toutes deux pour composer cette traduction. La différence est assez grande de ces deux impressions, car l'auteur a retranché diverses choses de la première et en a ajouté d'autres ; mais, à proprement parler, on a presque suivi eu tout la seconde impression, car elle est plus exacte et pins correcte que l'autre. On a seulement eu

(1) Historia degli Riti Ilelraici, dove si ha breve e total relatione di tutta la vita, costumi, riti, cosservanza hebrei di questi tempi.

(2) Des cérémonies et coutumes qui s'observent aujourd'hui parmi les juifs, traduites de l'italien, de Léon de Modène, rabbin de Venise, par D. RECARED SIMÉON, Paris, L. Billaine, 1674.


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recours à la première pour la traduction des passages de l'Ecriture, qui sont cités dans cette seconde édition selon la Vulgate, n'étant pas à propos de soumettre un rabbin aux statuts du Concile de Trente. »

Le travail de Gaffarel avait donc été composé hâtivement et avec assez peu de soin. C'était de sa part une complaisance plutôt qu'un effort sérieux. Il n'avait jamais compté sur cette oeuvre de seconde main pour augmenter sa réputation. Il est même regrettable qu'il ait perduson temps à ces besognes inférieures. Le métier d'auteur lui convenait plutôt que celui d'éditeur. Il est vrai que, dans son amour des livres et avec son inépuisable activité, il ne reculait devant aucun travail, même fastidieux. Lui demandait-on une préface, une surveillance d'impression, une recommandation à quelque savant de ses amis, il ne savait pas refuser. C'est sans doute à une sollicitation de ce genre qu'il céda, quand il consentit à donner une nouvelle édition de l'ouvrage de Paul Ramnusio, intitulé : De Bello Constantinopolitano et imperatoribus Comnenis per Gallos et Venetos restilutis. L'ouvrage parut à Venise, chez Brogiolo, le 29 septembre 1634. C'est un grand in-4°, admirablement imprimé, une véritable oeuvre d'art typographique. Gaffarel le dédia à Richelieu et l'épître dédicatoire est pleine de renseignements curieux. L'auteur débute par un éloge hyperbolique de son toutpuissant protecteur et s'excuse (1) de ne pas avoir encore pu lui témoigner sa reconnaissance ; mais, en lui adressant ce livre consacré aux faits et gestes des anciens héros français, il renouera la chaîne des traditions et démontrera que nous ne sommes pas inférieurs à nos

(1) Puduit me tandem, qui tibi variis antea quidem oceasionibus innotui, meque totum libi devovi et addixi, non instar aliorum facere symbolamque quam omnes boni ad te meritis laudibus ornandum conferunt, tamdiu apud me promerc inutilem.


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ancêtres. Suit un panégyrique en règle du Cardinal, mais où il insiste sur ses titres littéraires. « Vous êtes, lui ditil (1), le fondateur des académies, le constructeur de nombreux collèges, le restaurateur de la vieille Sorbonne. Les pauvres vous acclament et vous bénissent comme leur bienfaiteur, et les écrivains comme leur Mécène et leur

père Aussi, pouvez-vous être considéré comme le

modèle à suivre, et comme le canon de Polyclète (2), par tous les futurs ministres de la République chrétienne. »

Gaffarel s'adresse ensuite au lecteur (3). Il cite les différents auteurs qui lui ont servi pour composer ce travail, et ajoute qu'il a l'intention de traduire plusieurs livres, soit italiens, soit orientaux, qu'il a recueillis dans ses voyages, et dont le présent ouvrage n'est que le premier. C'est un gros travail, mais il espère que les lecteurs ne lui feront pas défaut et lui continueront leur précieuse bienveillance.

Un des ouvrages annoncés plus haut, et dont Gaffarel médita longtemps la publication, fut une édition des oeuvres de Galien, avec le commentaire d'Imperiali. Le docteur Jean-Baptiste Imperiali (4) s'était fait un nom par sa pratique médicale et surtout par des poésies latines. Il préparait une édition de Galien et avait couvert de notes un manuscrit, qui passa ensuite aux mains du

(1) Te fondatorem académoe, collegia oedificatorem, antiqua Sorbona instauratorem, calamitosa paupertas erogatorem, litterarum studia Moecenatem atque parentem agnoscumt et proedicant.

(2) Veluti Volyeleti canonem proponendum omnibus qui christianam Rempublicam sunt administraturi.

(3) Intérim, lector humanissime, librum hune vere principe dignum, cum aliis, quos tibi propediem ex illa supellectile ditissima, quam, eminentis cardimdis Richelii jussu, ex omnibus tum Italioe, tum etiam Orientis partibus conquisivi vertendo instituimus, cequo inspectes animo, nostris que faveas laboribus.

(4) Né à Vicence en 1568, mort dans la même ville, 26 mai 1648.


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savant médecin Gaspar Hofmann (1), et fut acheté par Gaffarel à Florence, dans un couvent de Cordeliers. Gaffarel publia une partie de ces notes, mais il ne tenait pas autrement à cette publication, et même se serait volontiers débarrassé du manuscrit. Le malicieux Guy Patin écrivait à ce propos à son ami Charles Spon (2) :

« M. Gaffarel, qui est ici, comme je crois que vous savez bien, natif de Province, grand pérégrinateur, qui étant par ci-devant en Italie, a trouvé chez les Cordeliers de Florence un Galien grec de Venise, qui vient de feu nostre bon ami Gaspar Hofmanus, tout plein et bordé de notes de ce grand homme. Il en a fait imprimer un échantillon, dont je vous envoie un exemplaire que vous verrez à loisir. Il dit que ces Cordeliers lui ont vendu ce Galien cinquante pistoles dans Florence, et qu'il est prêt de le vendre pourvu qu'il en trouve cent louis d'or. Peut-être qu'il le donnera bien à moins. Vous savez comment les Provençaux aiment l'argent. »

On ne sait ce qu'est devenu ce manuscrit, mais Gaffarel fut chargé d'imprimer toutes les notes d'Imperiali sur les oeuvres de Galien. « C'est par les soins de cet auteur, lisons-nous dans Moréri, qu'on imprima à Paris les notes faites par Imperiali sur toutes les oeuvres de Galien. »

Le fils d'Imperiali, Jean (3), médecin comme son père, se montra fort touché du procédé et témoigna sa reconnaissance d'une façon délicate. On a de lui un ouvrage intéressant, le Musée historique et physique (4), dont la

(1) Né à Gotha, le 9 novembre 1572, mort à Altdorf, le 3 novembre 1648.

(2) Lettres de Guy Patin, 12 juillet 1661.

(3) Né à Vicence 1602, mort dans la même ville vers 1664. On a de lui une Description de la peste de 1630, les Notte Barberini, overo discorsi fisici, medici, etc., et surtout le Musée historique physique, Venise, in-4°, 1640.

(4) Musoeum historicum et physicum, in primo illustrium litteris virorum imagines ad vivum expresse? continentur, additis elogiis eorum vita ac mores notantibus : in secundo animorum imagines sive ingeniorum natura perpenduniur.


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première partie contient une série de biographies, et dont la seconde renferme des réflexions sur l'influence que les circonstances physiques au milieu desquelles vivaient les hommes célèbres ont pu exercer sur le développement de leurs facultés naturelles. Voici en quels termes élogieux il s'exprime sur le compte de Gaffarel (1) :

« Occurit mihi inter alios Jacobus Gaffarellus, ex provincia Provincial, theologioe ac juris canonici laurea redimitus, cujus egregia et varia sacram Bibliorum historiam exstant impressa, nullusque videtur hoc oevo felicius arcana Hebroeorum expandisse mysteria, tum qum ad cabalam, tum qum ad ipsorum characteres, nec non ad alla quoe in Rabbinorum lectionibus abditiora conduntur. Cujus quum ego eruditionem ex colloquio Venetiis quondam habita deprehendi, tuum ejus proesertim me valde fateor humanitati dejunctum, eo nomine quod parentis met elacubratas in omnibus Galeni operibus notas Parisüs excudendas curavit, oblato etiam munere, uli a me non quoesito, ita honoris causa et operis existimationi perquam grato. »

Gaffarel passait donc aux yeux d'Imperiali pour un des plus grands érudits de l'époque. Aussi bien telle était la réputation dont il jouissait en Italie. Nous n'en voulons d'autre preuve que les témoignages d'estime réitérés que lui prodigua un autre savant son contemporain, Léo Allacci. C'était un grec d'origine, un Chiote. En 1605, il était venu en Calabre protégé par la puissante famille des Spinelli. 11 entra au collège grec de Rome, y fit de fortes études et se fixa dans la capitale du monde chrétien, où il enseigna sa langue maternelle. En 1622, l'électeur de Bavière ayant donné au Pape Grégoire XV la magnifique bibliothèque de l'Electeur Palatin, prise à Heidelberg par Tilly, Allacci dirigea avec soin le transfert et l'installation de ces livres. Le cardinal Barberini le choisit ensuite pour bibliothécaire et le garda jusqu'à ce que le Pape Alexan(1)

Alexan(1) virorum illustritim adhuc viventium, p. 202.


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dre VII le nommât avec le même titre au Vatican. Allacci parait avoir été d'humeur joviale. Le Pape lui ayant un jour demandé pourquoi il ne se mariait pas : « — C'est pour entrer dans les ordres, répondit-il. » « — Eh bien ! pourquoi ne vous faites vous pas prêtre? » « — C'est pour pouvoir me marier. » Entre autres étrangetés, on prétend qu'ils se serait servi pendant quarante ans de la même plume, et il a énormément écrit (1). Il s'était surtout adonné à l'étude des manuscrits grecs sur les sciences occultes, et travaillait à un commentaire de Zozime et d'Olympiodore. Gaffarel fut attiré vers lui par la conformité de ses études et par son amour des beaux livres. Les deux savants s'entendaient à merveille. On sait que Gaffarel cherchait alors à se procurer manuscrits et livres précieux pour Richelieu. Rome était un grand marché de livres, et Allacci passait (2) pour ne pas être très scrupuleux dans ses fonctions de bibliothécaire. Bien que nous n'émettions ici qu'une hypothèse et que nous n'ayons aucune preuve de ces louches marchés, il se pourrait, comme il réussit à se procurer rapidement nombre de beaux ouvrages, qu'il ne se soit pas contenté de ceux qu'il rencontrait aux étalages des libraires et que son ami Allacci lui ait facilité les occasions de profitables achats. Quoi qu'il en soit, les deux savants se comprirent à demi-mot. Allucci lui dédia un de ses livres, De Psellis et de eorum scriptis (3), savante étude sur deux auteurs byzantins, dont l'un, Michel Constantin, décoré par les empereurs du titre de Prince des Philosophes, avait eu récemment deux ouvrages édités : le premier, De opéra(1)

opéra(1) (Bibliothèque grecque, XI, 435) donne la liste de ses ouvrages, qu'il distribue en quatre parties, traductions et commentaires, ouvrages relatifs aux églises grecque et romaine, histoire, oeuvres mêlées.

(2) Naudoeana de 1701. Allacci est nettement accusé de vol.

(3) Romas, 1634, in-8°.


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tione doemonum (1), par Gualminus en 1615, et le second. De lapidum virtutibus (2), par J. Maussac, en 1615. 11 lui dédia également un ouvrage, aujourd'hui très recherché par les bibliophiles : Apes urbanoe, sive de viris illustribus qui ab anno MDCXXX per totum MDCXXXII Romoe ad fuerunt, ac typis aliquid evulgarunt (3). Il se contente de dire que Gaffarel était un Provençal, docteur en théologie et en droit canon, qui vint deux fois à Rome, en 1626 et en 1632. Mais le plus intéressant est qu'il donne la liste de ses ouvrages et aussi de ses projets d'ouvrage. Les premiers, nous les connaissons puisque nous les avons déjà analysés, mais il ne sera pas sans intérêt d'énumérer les autres, bien qu'ils n'aient pas tous vu le jour ; nous nous convaincrons de la sorte de la prodigieuse activité de Gaffarel, et nous saurons dans combien de directions différentes s'aventurait son esprit remuant.

Le premier livre cité est le Cribrum cabbalisticum, sive de caballa judicium. Il ne s'agit probablement ici que d'une seconde édition de ce livre, dont nous avons parlé plus haut. De musica Hebroeorum stupendus libellus : sans doute quelque réponse au travail du P. Mersenne sur le même sujet. Très exclusif et très autoritaire . dans ses opinions, le P. Mersenne traitait volontiers d'athées et d'hérétiques ceux qui ne pensaient pas comme lui; mais Gaffarel ne se laissa pas intimider et résolut d'entamer la lutte. Suivent un certain nombre de traités relatifs aux études orientales. La plupart d'entre eux furent composés et édités, mais nous n'avons pu les retrouver. En voici du moins les titres :

(1) Paris, in-8°, 1615. Réédité par Boissonade en 1838.

(2) Toulouse, in-8°. Réédité à Leyde, en 1745, par E. Bernard, in-8°.

(3) Romae, in-8°, Ludovicus Guguanus, 1633. Bibliothèque de Besançon, n° 8537.


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Ars nova et perquam facilis legendi Rabinos sine punctis ;

In voces derelictas veteris testamenti centurioe, Il ;

Nova cum Scaligero de Septuaginta interpretibus exercitatiuncula ;

De stellis cadentibus opinio nova ;

Quoestio hebroeo-philosophica utrum a principio mare salsum exstiterit ;

Charybdis Hebroeo-Turcica sive articulorum de proedestinatione orientalium brevis reftitatio ;

Metempsychosis, sive de animarum transmigratione docta dissertatio a Rabbi Samuel Ben Abraham interprète Gaffarello ;

Bibliotheca latrico-Hebraica ;

Conclusiones doemonicoe ad mentem Hebroeorum :

Catena Hebraica in omnes veteris testamenti libros ;

Summa Zoharistica, sive rerum omnium in famoso illo rabbinico, vulgo Zohar appellitato, volumine contentarum index diu desideratus.

Les études orientales attiraient donc Gaffarel, et c'est de ce côté qu'il aurait voulu concentrer ses efforts, mais il ne perdait pas de vue son titre de prêtre et songeait aux graves problèmes religieux qui s'agitaient de son temps. Il ramassait déjà des notes sur les Moyens d'accorder les différences de la religion par les livres des chrétiens orientaux et des philosophes païens, et, en effet, il composa plus tard sur ce sujet, mais avec un titre différend, un ouvrage que nous étudierons plus loin. Il avait aussi songé à composer un Jugement de tout ce que les Juifs et Arabes ont escrit de curieux depuis mille ans en ça, véritable projet d'encyclopédie orientale, qui n'a malheureusement pas abouti. Il méditait enfin un poème en vers latins en l'honneur de la Vierge. Ce poème fut, en effet, publié plus tard. En voici le titre exact : Mariales gemitus ad sanctissimam Dei genitricem, prioratus Ganagobiensis in provinciarum Provincia


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patronam, expostulatio Jacobi Gaffarelli régis christianissimi a consiliis et eleemosynis (1).

Nous ne parlerons que pour mémoire des Paradoxes curieux et des Curiosités vulgaires, annoncés par Allacci. Ce sont là des titres de livres lancés un peu légèrement et qui n'engagent à rien ; mais là où Gaffarel se montra l.'homme de son temps, ce fut quand il se décida, sans doute pour continuer l'ouvrage de son ami Naudé, à publier un Jugement de tous les livres italiens plus estimés en matière de politique. Voici maintenant d'autres projets de travaux qui sembleraient indiquer que Gaffarel, au moins sur deux points, a devancé son époque. Pénétré de l'importance des patois et fort disposé à voir clans le provençal une langue véritable avec sa grammaire, son vocabulaire et sa littérature, il prépara un Traité de la langue provençale, par lequel est montré qu'elle est la plus ancienne de France, et que les plus scavants poètes italiens ont desrobbé leurs inventions des Provençaux. Il est vraiment à regretter que ce précurseur du félibrige contemporain n'ait pas continué ses études dans cette direction. Il aurait marqué l'instant précis de la disparition d'une langue et d'une littérature qui eut ses poètes et ses historiens.

Sur un autre point, Gaffarel fut aussi le précurseur de nos modernes économistes. Il avait été frappé de l'aridité des campagnes provençales, et, par une véritable intuition de l'avenir, il avait compris qu'au lieu de laisser se perdre les eaux de la Durance il y aurait tout profit à les utiliser pour l'irrigation. Il avait donc préparé un Advis aux Provençaux pour rendre la Durance navigable et le terroir par où elle passe fertile. Ce que sont devenues ces notes, on l'ignore. Quelle suite a été donnée à ce

(1) Parisiis, apud Herxoeum du Mesnil, ria Jacobota, 1638, in-4°, 11 pp. (Mazarine, n° 17652.1

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projet, nous ne le savons pas non plus, mais n'est-il pas curieux de saluer en Gaffarel un devancier de Montricher, qui devina deux siècles avant lui le parti qu'on pouvait tirer des cours d'eau alpins.

VI.

Telle est la liste dressée par Allacci des ouvrages que méditait Gaffarel. Sans doute, tous ces ouvrages ne furent pas exécutés, mais, par contre, il y en eut d'autres qui parurent et dont Gaffarel n'avait point parlé à son ami. Ainsi, en 1635 fut publié à Venise un traité métaphysique intitulé : Nihil, fere nihil, minus nihilo, sive de Ente non Ente, et medio inter cas, et non Ens positiones, XXII (1). Il nous suffira d'avoir indiqué ce titre d'ouvrage, qui ne présente qu'un intérêt tout spécial.

Dans sa lettre au conseiller Pluvinel, qui fut publiée en 1674, Gaffarel parle d'un mémoire, ou plutôt de notes sur le livret de Maïmas, qui a pour titre : De generanda prole masculea (2). Nous n'avons pu le rencontrer.

En 1651, fut publié un autre livre, qui frappe davantage l'attention des érudits, car plusieurs d'entre eux le mentionnèrent soit pour s'en servir, soit pour le critiquer. En voici le titre exact : Codicum cabalisticorum manuscriptorum, quibus est usus Joannes Picus, cornes Mirandulanus, index a Jacobo Gaffarello, D. Amelii perpétua commendatore, exaratus (3). L'ouvrage est dédié à

(1) Bibliothèque Mazarine, n° 14587.

(2) Paris, veuve Blageart, via Carmelitana, in Monte S. Hilarii, ad insigne Speculi, in-8°. Introduction, 50 pages.

(3) SELDENUS, De synedriis Hebroeorum, 1653, p. 681, l'appréciait en ces termes : « Parisiis anno 1651 ausus est Jacobus Gaffarellus trium scriptorum cabalisticorum velut jam a se repertorum defiorationes edere in libello cui titulus est, etc. Cf. J. WOLF, Bibliotheca Hebrcea, à Hambourg et Leipzig, 1715.


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Naudé, au clarissime et doctissime Naudé. L'auteur a voulu acquitter une dette de reconnaissance et, puisque son ami lui a jadis dédié un libellus vere aureus sur la politique, il n'hésite pas à couvrir de son nom un travail de pure érudition. Les manuscrits par lui analysés sont au nombre de trois : le premier, sur le Pentateuque, a pour auteur un rabbin italien, Levi de Recanato: le second, sur l'âme, est d'un rabbin allemand, Elieizer Katon, et le troisième, sur les patriarches, les prophètes et les philosophes hébreux, est d'un rabbin espagnol, Scem Tom Ben Joseph Ben Phallachera. Gaffarel ne discute pas la doctrine; il se contente de l'exposer; ce n'est pas un livre de philosophie religieuse, mais simplement de bibliographie. Dans la préface de cet Index codicum cabalisticorum, Gaffarel se plaignait à son ami Naudé des discussions auxquelles il avait été forcé de prendre part et des ennuis de tout genre qui l'avaient assailli après son retour d'Italie. Il faisait allusion à un épisode de sa vie, qui est resté enveloppé de quelque obscurité. Gaffarel était prêtre et jamais il ne recula devant l'accomplissement de ses devoirs ecclésiastiques. Il ne se contentait pas de célébrer les offices et d'administrer les sacrements, il prêchait aussi et exerçait les autres obligations du ministère sacré. Or, il avait sur certains points des théories qui n'étaient pas précisément conformes au dogme, et parfois il était assez mal avisé pour les étaler au grand jour. Ainsi que l'a écrit Bayle, « il y a beaucoup d'apparence qu'il avait des opinions fort particulières », grave imprudence de la part d'un homme que la Sorbonne tenait déjà pour suspect ! Une de ses opinions tout à fait spéciales était que le purgatoire n'existait qu'en figure, et que la croyance au purgatoire n'était pas un article de foi. C'est à Grenoble (1),

(1) Gaffarel allait souveut à Grenoble. Cf. Lettre de Peirese à Gassendi, 9 janvier 1636 : « M. le P. Giffarel va faire un tour à Grenoble et faict estat en revenant d'avoir le bien de vous voir eu passant. »


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en 1641, pendant l'avent, le carême et l'octave du Saint Sacrement, dans la cathédrale de Saint-André et en présence d'un grand concours d'auditeurs, qu'il se risqua à parler trop clairement (1). L'affaire fit du bruit, car, à ce moment même, Richelieu poursuivait, paraît-il, de secrètes négociations avec quelques-uns des ministres et des chefs protestants, espérant trouver un terrain de conciliation qui permettrait aux orthodoxes et aux dissidents de se réunir en une église nationale. Comme le purgatoire était un des points de la doctrine catholique que n'admettaient pas les protestants, Gaffarel aurait reçu du tout-puissant prince de l'Eglise la mission de préparer le terrain en prêchant contre le purgatoire. Voici ce que nous lisons dans la Réponse sommaire à la méthode du cardinal de Richelieu, ouvrage publié en 1064, à Groningue, par un nouveau converti, le sieur de la Ruelle.

« Lorsque, en une des villes du Languedoc, les ministres du lieu se donnèrent l'honneur de lui faire la révérence, et qu'estans tombés sur le propos de la réunion es choses de la Religion, qu'il témoignoit souhaiter, puisqu'elle s'estait heureusement rétablie ès choses de l'Estat, il lui repartirent qu'ils y voyoient peu d'apparence tant que le pape voudroit retenir son autorité si tendue et toute infaillible, il respondit doucement qu'on trouverait bien le moyen de mettre le pape à la raison. Et comme les gazetiers publièrent alors ce que le sieur Gaffarel, d'érudition et de réputation, comme autorisé de son Eminence, avoit publiquement prêché en Dauphiné contre le purgatoire, aussi sceusmes-nous en son temps les secrètes négociations qui se formèrent de son ordre par le P. Audebert, célèbre jésuite, avec quelques-uns de nos ministres plus renommés, pour convenir des propositions qui se pourroient ajuster entre les deux partis sur leurs principaux différends. »

(1) Lettre du sieur de Saint-Clément ci M. d'Hozier, gentilhomme de la chambre du roi, etc., sur la prédication faite à Grenoble par le sieur Gaffarel. Grenoble, 1641.


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Gaffarel aurait donc été, en cette circonstance, le confident de la pensée de Richelieu. Bayle, d'ordinaire bien informé, n'hésite pas à le croire. « On prétend, écrit-il, que le cardinal de Richelieu vouloit l'employer à la grande affaire de la réunion des religions et qu'afin de foncier le gué il l'autorisa de prêcher contre la doctrine du purgatoire. » Ce que Bayle ne dit pas, c'est que Gaffarel fut lancé en avant comme un enfant perdu, à ses risques et périls, et que le Cardinal n'entendait pas le soutenir envers et contre tous. Gaffarel allait bientôt s'apercevoir à ses dépens qu'il est souvent dangereux de déployer trop de zèle.

Un chanoine de Grenoble, furieux de ne pas avoir été choisi comme orateur officiel, jura de se venger. Il composa une prétendue Lettre d'un gentilhomme Dauphinois écrite à un sien ami touchant une prédication faite dans la ville de, Grenoble. C'était une violente attaque de la doctrine et des actes du prédicateur. Espérant qu'on ne le reconnaîtrait pas, il avait à dessein commis des erreurs matérielles, en alléguant que Gaffarel était un jésuite et qu'il avait prêché ses erreurs devant l'évêque de la ville, qui se trouvait alors à Mantes, à l'assemblée du clergé. Malgré ces traits d'ignorance affectée, le chanoine fut reconnu et poursuivi. Gaffarel se contenta de plaindre en chaire le calomniateur et ne voulut pas que le procès eût de suites, mais le parlement de Grenoble avait été saisi de l'affaire et passa outre. Sur l'attestation de plusieurs théologiens et vu le Certificat en faveur des prédications faites à Grenoble par le sieur de Gaffarel, il condamna, par arrêt du 25 septembre 1641, l'auteur du libellé à voir son oeuvre biffée et brûlée publiquement par le bourreau.

Gaffarel était donc sorti du débat avec les honneurs de la guerre, et la parfaite orthodoxie de ses opinions n'avait pas été incriminée, mais il ne tint pas sa victoire pour complète et voulut prendre le public comme juge en


dernier ressort en composant sur la matière controversée un traité ex professa. Ce curieux ouvrage, où se mêlent étrangement les scrupules du prêtre catholique et les hardiesses du novateur, fut publié à Paris en 1645. Il est intitulé Quoestio pacifica num orta in religione dissidia componi et conciliari possint per humanas rationes et philosophorum principia, per antiquos christianorum libros rituales, et per propria hoereticorum dogmata (1). L'ouvrage est adressé non pas à Richelieu, qui était mort, mais à son successeur, Mazarin, que l'auteur avait connu à Rome et qui lui avait toujours témoigné de la bienveillance (2). Il l'accable d'éloges emphatiques, ainsi qu'il était d'usage en matière d'épître dédicatoire, et le représente, ce qui était au moins prématuré, comme l'arbitre des événements politiques et le médiateur de l'Europe (3). Après une assez longue préface, où il expose son sujet (4) et parle des négociations entamées, il aborde successivement diverses questions, qui pourraient être controversées, l'inspiration (5), la tradition (6), l'église romaine (7) le célibat (8), le purgatoire (9), les images (10), l'inégalité des péchés (11), le voeu de pauvreté (12),

(1) In-4°, 134 pp., chez Charles du Mesnil. (Mazarine, n° 12745.) (2) Tuus in me animos tot beneficiis mihi imper Romoe demonstratur.

(3) Summum te virum universa novit Europa, et in administratione rerum politicarum pacandorumque dicsidiorum prudentissimum.

(4) P. 1-42. (5) P. 41-46. (6) P. 46-57. (7) P. 57-64. (8) P. 64-70.

(9) P. 70-75.

(10) P. 75-89.

(11) P. 89-90 (12) P. 90-91.


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l'observation des commandements de Dieu (1), les miracles de l'Eglise (2), la célébration des offices en langue vulgaire (3), l'écriture sainte et comment il faut la lire (4), les indulgences (5), la papauté (6), le carême et l'observance des préceptes de l'Eglise (7), des pèlerinages (8), du culte rendu aux saints (9), de l'eucharistie (10). Il expose ces délicats problèmes avec la plus grande netteté, mais sans jamais se départir des règles de la plus stricte politesse. Bien qu'affectant un certain dédain pour les théologiens protestants, bien qu'aimant à mettre en relief leurs contradictions en leurs aveux, il traite toujours ses adversaires sans colère et sans haine. Il les accable, il est vrai, de citations, et ces citations il les emprunte non seulement aux livres saints, mais encore aux auteurs classiques et même aux ouvrages orientaux. Son érudition est parfois pesante, mais toujours profonde et de bon aloi. En résumé, c'est un ouvrage de controverse théologique fort sérieux, et qui, dans la pensée de son auteur, devait avoir et eut un certain retentissement.

On a prétendu que Gaffarel, en affirmant ainsi son orthodoxie, avait surtout cherché à dissiper les préventions que gardaient contre lui certains membres du haut clergé ; mais il n'aurait fait qu'user de son droit de défense, et on ne saurait lui en savoir mauvais gré. On a encore allégué qu'il aurait, en se posant ainsi en cham(1)

cham(1) 91-92.

(2) P. 92-93.

(3) P. 93-101.

(4) P. 101-108. (5) P. 108-111.

(6) P. 112.

(7) P. 113-115.

(8) P. 115-116.

(9) P. 116-118.

(10) P. 118-154.


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pion du dogme, travaillé surtout à se maintenir clans la possession incontestée de ses bénéfices. Là encore il aurait eu raison de se défendre, car il eut à lutter contre de puissants ennemis.

Grâce sans cloute à ses relations de famille, et surtout grâce à la protection de Richelieu, Gaffarel avait été pourvu de nombreux bénéfices. Il est, dans divers actes, qualifié de prieur de Saint-Gilles, de commendataire de Saint-Aumeil (1), de prieur de Ganagobie et de Saint-Revestde-Brousse. Il ne paraît pas avoir jamais été gêné dans l'exercice de ses droits sur le prieuré de Saint-Revest-deBrousse. C'est une petite commune du canton de Banon, dans l'arrondissement de Forcalquier. Elle est située sur un promontoire d'environ 613 mètres d'altitude, dominé par un des sommets du Luberon; sur un rocher élevé de 180 mètres au-dessus du village se dressent encore les ruines du château de Pontevès. Le Revest appartenait à la famille de Sylvabelle, avec laquelle les Gaffarel avaient eu de fréquentes alliances. C'était sans doute un bénéfice de famille qui se transmettait, non pas à titre héréditaire, mais en ligne collatérale. Rien, clans la vie de Gaffarel, n'indique qu'il ait éprouvé la moindre contrariété dans la jouissance de ce bénéfice.

Il n'en fut pas de même pour le prieuré de Ganagobie. C'était un prieuré de l'ancienne observance de Cluny, qui reçut du comte Guillaume de Forcalquier la baronnie de Ganagobie et les seigneuries de Sigonce, Arriset Vallons. Au milieu du XVIe siècle, le fief avait été occupé ou plutôt

(1) Nous avons inutilement cherché Saint-Aumeil ou Omeil. Il ne figure pas sur la carte, pourtant si complète, de Reinaud de Fontvert, publiée en 1861, Carte diocésaine de la France en 1789. Il en est de même pour Saint-Gilles, car il no s'agit pas de la fameuse abbaye de Saint-Gilles, dans le Gard. En effet, Gaiffon, dans son Bullaire de l'abbaye de Saint-Gilles (1882) ne mentionne même pas le nom de Gaffarel.


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usurpé par une famille protestante, les du Bousquet, qui réussirent à faire passer le titre prieurial successivement sur la tète de trois confidentiaires. En 1636, le dernier de ces confidentiaires, Jean Raffin, pris de scrupules résigna son bénéfice en faveur de Jacques Gaffarel, qui fut aussitôt investi, à titre de commendataire, du prieuré-baronnie, mais ne put entrer en possession, le dernier des du Bousquet s'obstinant à se considérer comme le seul propriétaire et ne voulant pas lui céder la place. Gaffarel en appela à la justice et intenta un procès à la famille du Bousquet. Ce procès dura longtemps. Il y est fait allusion dans une lettre (1) de Naudé à Peiresc : « Je vous prie doncques, à son défaut, de me donner de ses nouvelles, et particulièrement s'il a gagné son procès et de quelle valeur est le bénéfice. » Le procès ne fut jugé que le 10 septembre 1638. Gaffarel obtint (2) un arrêt du Conseil condamnant l'usurpateur à restituer les terres détenues depuis trois générations, mais il avait affaire à un adversaire que rien ne rebutait (3). Du Bousquet déclara qu'il résisterait même par la force et qu'il n'accepterait pas cette éviction. Pour en finir, ou plutôt pour éviter un éclat, Gaffarel recourut à une transaction. Il consentit à laisser à du Bousquet, tant qu'il vivrait, le titre de seigneur de Sigonce, et renonça en sa faveur aux droits de chasse et de pêche et à diverses prérogatives seigneuria(1)

seigneuria(1) 29 mars 1636.

(2) Cf. Lettre de Peiresc à la Thuillerie. Aix, 16 octobre 1635. « Nous avons eu le bien de voir icy M. le P. Gaffarel, triomphant de gain de son procès au grand conseil. » Lettre inédite. Bibliothèque de Carpentras Fol. 421. Lettre n° 48.

(3) En 1651 (préface de l'Index librorum cabbalisticorum), Gaffarel se plaignait d'être revenu « tum. litibus ferme continuis, cum et morbis aliisque occupationibus molestissimus », et il écrivait à Naudé que, depuis son retour d'Italie, « tempus fere nullum ab ejusmodi avocamentis vacuum effluxisse ».


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les (1). Du Bousquet ne mourut qu'en 1660 et Gaffarel prit alors possession du château de Sigonce. Il en fit même sa résidence de prédilection et c'est à Sigonce qu'il mourut. Quant au prieuré de Ganagobie, il s'en démit en faveur de son frère Pierre, qui y résida de 1660 à 1690 et le passa à son neveu Pierre Gassaud, fils de Jeanne Gaffarel. C'est le dernier membre de la famille à qui ait appartenu Ganagobie.

Sigonce ne fut jamais une abbaye, mais une simple dépendance du prieuré de Ganagobie. Le château, rebâti en 1502 par le prieur de Glandevès (2), existe encore, mais transformé. Une des tours, celle de l'horloge, a pourtant grand air. Il est situé dans les Basses-Alpes, à sept kilomètres au nord-est de Forcalquier, au-dessus de la rive gauche de la Barlière, sous-affluent, par le Lauzon, de la Durance. C'est là, dans ce pays calme et tranquille, que Gaffarel passa les dernières années de sa vie, là sans doute qu'il avait transporté sa bibliothèque et ses curiosités, là qu'il continuait à correspondre avec ses nombreux amis et à donner de temps à autre quelque mémoire sur ses études favorites (3). Il était vieux et sans doute fatigué de la vie active qu'il avait si longtemps menée. Ses amis avaient disparu les uns après les autres, Peiresc dès 1636,

(1) MILON, Précis historique sur le monastère de Ganagobie. (Congrès archéologique de France, Tours, 1879, pp. 608-623. — Voir aux archives des BassesAlpes (série B, article 2234, fol. 425), le contrat de mariage de Jacques de Gaffarel et de Marguerite Chenu, assisté par le messire Jacques de Gaffarel, docteur en théologie, prieur et seigneur de Ganagobie, Sigonce et Arris. Ce contrat est du 17 décembre 1661.

(2) LAPLANE (Histoire de Sisteron, II, 414) analyse le devis convenu entre ce prieur et le plâtrier Jean Chaudon.

(3) Il s'y trouvait en 1670. Voir contrat de mariage en date du 16 septembre 1670, entre Denis Martin et Marie-Anne de Gaffarel. (Archives des Basses-Alpes, série B, article 2239, fol. 19.)


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Naudé en 1653, Gassendi deux ans plus tard. Ses protecteurs, Richelieu ou Mazarin, avaient succombé. Peu à peu le vide se faisait autour de lui. J'imagine volontiers qu'il n'aspirait plus qu'au repos. Sa vieillesse pourtant ne fut pas inféconde, car il continuait à amasser des notes et à préparer des publications. Deux de ces ouvrages méritent une mention spéciale. Le premier est une Histoire du monde souterrain, et le second une Histoire des vases et vaisseaux.

VII.

Le premier sujet occupait Gaffarel depuis de longues années. Il ne voulait pas décrire seulement les grottes et cavernes de l'époque contemporaine, mais avait entrepris l'histoire de ces grottes et cavernes. A la fois précurseur dans l'ordre scientifique des explorateurs modernes, ce qui dénote chez lui une grande curiosité d'esprit et une véritable ardeur d'investigation, et historien dans un ordre d'idées qui jusque alors n'avait pas été exposé, Gaffarel avait trouvé là une intéressante matière. Comme il avait beaucoup lu et beaucoup vu, non seulement il avait réuni, dans l'énorme amas de livres et de documents par lui consultés, tout ce qui, de près ou de loin, touchait à ses recherches, mais encore il avait profité de ses voyages pour prendre une série de vues et faire graver des planches, qui serviraient d'illustration à son livre. Ce travail lui plaisait. Il l'eut bientôt mis au point et, afin d'assurer son succès, composa, avant de le donner au public, ce que nous appellerions aujourd'hui un prospectus d'imprimerie. Le hasard des temps a conservé ce prospectus, tandis que le manuscrit a été détruit ou est égaré. Il est curieux à plus d'un titre, non seulement parce que Gaffarel semble avoir épuisé son sujet, mais aussi parce qu'il mêle, avec une amusante naïveté, la légende à l'histoire, le faux au vrai, l'hypothèse à la


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science. Il est bien en cela l'homme de son temps, qui commence à comprendre l'utilité des méthodes modernes, mais n'est pas encore dégagé des entraves scolastiques.

Voilà le titre complet de l'ouvrage : Le monde sousterrein ou description historique et philosophique de tous les plus beaux antres et de toutes les plus rares grottes de la terre : voûtes, trous, caves, retraites cachées et tanières secrètes de divers animaux et peuples inconnus ; abysmes, fondrières et ouvertures merveilleuses de montagnes; fosses mémorables et minières célèbres de toutes sortes; villes sousterreines; cryptes; catacombes ; temples tailles dans le roc ; puits et fontaines prodigieuses; souspentes de roche; cisternes et bains creux et généralement de toutes les cavernes, spelunques et cavitez les plus renommées du monde, et de tout ce qu'elles ont de plus curieux, par le sieur C. (sic) de Gaffarel (1).

L'auteur établit d'abord les divisions de son livre. Il sera partagé en cinq parties : les cavernes divines, humaines, brutales, naturelles et artificielles. Les cavernes divines comprendront les célestes, lunaires, angéliques, glorieuses, ecclésiastiques ou temples taillés dans le roc, catacombes, baptismales, diaboliques ou d'enfer, purgatives ou du purgatoire, invisibles, enchantées, superstitieuses, magiques, hydromantiques, nécromantiques, chiliastes ou cavernes des millénaires, cavernes des héros, idolâtres, lutins, loups-garoux, sorciers, devins, faunes, dryades, nymphes, tritons, sirènes, fées.

Dans les cavernes humaines seront étudiées celles des patriarches, des géants, des nains, prophètes, législateurs, sybilles, muses, royales, judaïques, cabalistiques, pythagoriques, philosophiques, poétiques, visionnaires, bohé(1)

bohé(1) Charles du Mesnil, rue Saint-Jacques, A la Samaritaine, 1654, in-4°, 7 pp.


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miennes, villaines ou des femmes débauchées, des larrons, bergers, médecins, fous, possédés, pécheurs, apôtres, martyrs, confesseurs, moines, vierges, hérétiques, les cavernes bibliothèques et les villes souterraines. L'énumération est plus que complète. Il y manque pourtant ce qui aurait été le plus intéressant, ce que la science moderne étudie de préférence, les abris de l'humanité primitive, ces dessous de roche ou ces grottes où s'assemblaient nos ancêtres et où l'on s'efforce à l'heure actuelle de retrouver les traces de leur industrie et de leur civilisation rudimentaires. Il est vrai de reconnaître qu'à l'époque où vivait Gaffarel on ne connaissait pas, on ne soupçonnait même pas l'importance de ces études préhistoriques.

La troisième partie est consacrée à l'étude des cavernes brutales, c'est-à-dire des brutes, des animaux. Gaffarel promet de passer en revue les cavernes des lions, tigres, léopards, panthères, lynxs, onces, éléphants, crocodiles, dragons, serpents, loups, singes, renards, ours, sangliers, lapins, sans oublier ce qu'il nomme les cavernes fourmilières ou de tous les insectes qui vivent sous terre, les cavernes poissonneuses ou de tous les poissons qui vivent dans les trous des rochers, et les cavernes ornithologiques ou de tous les oiseaux qui vivent cachés. On ne sait comment Gaffarel aurait rempli cette partie de son programme, mais n'est-il pas vraiment curieux de le voir embrasser dans son ensemble et étudier jusque clans ses détails la science presque tout entière de l'histoire naturelle, et n'est-il pas en cela comme le précurseur de nos modernes naturalistes ?

La quatrième partie du prospectus est la plus chargée et la plus étrange. Nous avouerons franchement notre ignorance de ce que peuvent être les cavernes du corps humain, végétatives, sensitives, amoureuses, récréatives, bocagères, chastes, luxurieuses, bacchiques, luisantes, lumineuses, riantes, pleureuses, faméliques, nutritives, endormantes, éveillantes, sourdes, muettes, babillardes.


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odorantes. Est-ce donc qu'il voulait, sous prétexte de cavernes, étudier l'anatomie du corps humain, et proposait-il un essai de classification méthodique? Nous sommes réduits sur ce point à des conjectures. Nous comprenons davantage ce qu'il entendait par cavernes sulfureuses, d'huile, de sang, bitumineuses, pestilentielles et mortelles, médicinales, douces, salées, neigeuses et glaciales ; de même pour les mères sources d'où sortent plusieurs fontaines et viviers, pour les ouvertures prodigieuses et abîmes sans fond, mais notre indécision continue et augmente quand il s'agit des « cavernes ventueuses, tremblantes, engloutissantes, conservatrices, résolutives, congelantes, gamahiques, aymantées, talismaniques. présugeantes, métamorphosantes, rajeunissantes, pécuniaires et pleines de trésors ». Serait-ce que Gaffarel a voulu s'amuser de ses futurs lecteurs, ou bien, en multipliant ainsi divisions et subdivisions, n'a-t-il pas simplement, et sans en avoir conscience, obéi à ces habitudes scolastiques, dont il se déclarait pourtant l'ennemi ? N'a-t-il pas trop été l'homme de son temps et des préjugés de son temps ?

La cinquième partie du prospectus, celle qui est intitulée cavernes artificielles, comprend également bien des divisions qui nous paraissent au moins singulières. Si nous admettons « les puits et cisternes célèbres, les fosses superbes et augustes », et, au besoin, « les fromentaires servant de greniers », à quoi répondent dans la réalité « les cavernes théâtrales, amphithéàtrales, thermales, sépulcrales, païennes, cloacines, jardinières, martiales et guerrières, décevantes, trompeuses, hydrauliques, harmonieuses, grotesques, domestiques, colossales, roulantes, historiques, figurantes, peintes, paysagistes, percées dans le roc et servant de chemins, tyranniques et servant de prisons », sans parler des cavernes des « astrologues, chymistes, boullengers, tisserans, charbonniers et faiseurs de chaux ». A force de ne rien oublier, Gaffarel ferait


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volontiers rentrer dans sa classification l'humanité tout entière. Au moins, termine-t-il par une indication plus approprié à son sujet : « cavernes minérales, d'or, d'argent, de fer, de cuivre, de plomb, d'étain et de tous les autres métaux : pierreuses ou de toutes les carrières les plus célèbres du monde, de marbre, jaspe, porphyre, albâtre, jayet, marcassite, alun, bois, pierre, marne, houille, charbon, etc. ; prétieuses ou de toutes les minières de pierres prétieuses, diamans, rubis, saphirs, escarboucles, émeraudes, grenats, turquoises, hyacinthes, iris, opales, etc. »

A vrai dire, Gaffarel avait entrepris la publication d'une véritable encyclopédie. Pour mener à bonne fin cette oeuvre gigantesque, telle qu'il l'avait comprise, il lui fallait être à la fois historien et naturaliste, archéologue et critique d'art. Nous doutons fort qu'il ait jamais réussi à achever un travail aussi écrasant et qui réclamait des connaissances si spéciales. Peut être se rendait-il compte des difficultés de la tâche entreprise, et c'est pour cela que le livre, annoncé dès 1651, n'avait pas encore été publié en 1681, quand il mourut. On sait pourtant qu'il n'avait pas cessé d'y travailler et qu'il en communiquait volontiers divers passages à ses amis. Ainsi, paraît-il, entre autres opinions, Gaffarel y émettait celle que le jugement dernier n'aurait pas lieu dans la vallée de Josaphat, à cause de l'exiguïté du terrain. A la fin de sa vie, il avait envoyé son manuscrit à deux de ses amis (1), à l'abbé Pecoil, grand voyageur, et à l'avocat Chorier, de Grenoble. Il n'a jamais été retrouvé. Peut-être vaut-il mieux pour la bonne renommée de l'auteur qu'il n'ait pas publié un travail forcément indigeste, mal composé, et qui aurait été rempli de théories hasardées ou de faits mal observés.

(1) D'après Bayle, « il avoit presque achevé l'ouvrage auquel il s'occupoit depuis un bon nombre d'années. Je ne sais si ses amis le donneront au public ».


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Cette conclusion s'imposera également pour un second livre de Gaffarel, que nous ne connaissons aussi que par sa table des matières. C'est une sorte de prospectus (1), en quatre pages non numérotées, et sans date, intitulé : « Histoire curieuse des vases et vaisseaux les plus rares et les plus précieux des cabinets des princes et d'un grand nombre d'autres, qui ont quelque chose de recommandable ou de beau, ou à raison de leur matière, ou pour l'usage où ils sont employés, tant aux arts qu'aux sciences, avec quelques remarques sur les beautés merveilleuses de l'ancienne sculture, graveure et cizeleure dont plusieurs de ces vases d'or et d'argent sont enrichis, par le sieur Gaffarel. » Il est incontestable que, sur ce point, Gaffarel avait des connaissances spéciales. Dans ses voyages, surtout en Italie, il avait beaucoup admiré et tout particulièrement étudié les vases antiques qu'on trouvait alors en grand nombre dans les palais et les églises. Il en avait même acheté quelquesuns, soit pour lui-même, soit plutôt pour les riches amateurs dont il ornait ainsi les cabinets. Ainsi Peiresc, profitant de son séjour à Venise, l'avait prié de lui envoyer la mesure exacte et le dessin des grands vases d'agate conservés (2) dans le trésor de Saint-Marc. « L'on m'a envoyé ces jours passez de Venise des dessins de neuf ou dix grands vases d'agate et aultres pierres précieuses du trésor de Venise, dont j'attends les modèles de mesurage par la voye de la mer. » Ce détail biographique est confirmé par. Gassendi (3), qui nous apprend que

(1) Bibliothèque de Grenoble, n° F, 18624.

(2) Lettre de Peiresc à Dupuy, 22 août 1G34. TAMIZEY DE LARROQUE, II, 164.

(3) GASSENDI, Vie de Peiresc, ad annum 1633. « Sic quia Jacobus Gaffarellus, vir in hebraïcis litteris et alüs dotibus clarus, versabatur Venetiis, mensuram. per eum euravit, quoe pretiosa vasa, advecta ex Cypro et Constantinopoli, in S. Marci thesauro habentur.


ces vases venaient de Chypre et de Constantinople. A Livourne, à Padoue, à Rome, Gaffarel ne s'occupait pas seulement des manuscrits ou des livres rares : toutes les fois que l'occasion se présentait, il achetait, ou tout aumoins dessinait les poteries, les amphores et les splendides vases de marbre que l'on rencontre encore aujourd'hui dans les musées de la péninsule. 11 pouvait donc traiter ce sujet d'archéologie, et il est vraiment fâcheux que le manuscrit où il avait consigné ses observations et ses appréciations n'ait jamais été publié, ou ait été perdu ou détruit. On en connaît au moins la disposition, parfois puérile, souvent absurde et prêtant même au ridicule, mais complète et variée.

Gaffarel avait imaginé le « Département en six diverses nations de toute la curieuse vaisselle, pots, vases et vaisseaux ». Le département comprenait six divisions : « 1° Vases des juifs, ou la vaisselle sainte du temple de Jérusalem, de plus de quarante mille vases : à l'entretien desquels contribuoient non seulement tous les Juifs, mais, ce qui est admirable, leurs propres ennemis, gentils et idolâtres, Tyriens, Sydoniens, Iduméens, Arabes et Babyloniens, qui en fabriquèrent de contraires ; 2° Vases des Egyptiens, ou la vaisselle divineresse des anciens habitants de Memphis, du Caire, de Cophte, de Carthage, d'Alexandrie et de tous les Cussiens ou Ethiopiens ; 3° Vases des Syriens, ou la vaisselle supersticieuse des Phéniciens, Sidoniens, Samaritains, Damascéniens, Amorrhéens, qui prindrent la fabrique de leurs vases, hanaps et gobelets de la propre forme et figure de certaines fleurs et de certaines constellations qu'il estimoyent heureuses ; 4° Vases des Grecs et des Romains, ou la vaisselle superbe et voluptueuse des empereurs Grecs et Latins, qui s'en servoient en leurs festins et en leurs triomphes ; 5° Vases des Assyriens, ou la vaisselle idolâtre des Caldéens, Persiens, Susiens, Antiochiens, Tauriens et des habitans du Caucase, qui tout les premiers ont ajouté des figures

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humaines à leurs vases et les ont adorées : 6° Vases des chrétiens, ou la vaisselle pauvre et humble de leurs agapes et de leurs premières églises, où ils enseignoient quels estaient vasa furoris et bellantia, vasa munda, vasa iniquitatis, vasa electionis, et tous ceux que le Saint Esprit a figurez et crayonnez clans l'histoire sainte. »

A l'histoire de ces vases devait être ajoutée celle des vases des patriarches, des prophètes, de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, des martyrs, vierges, confesseurs, pauvres mendiants, dieux, déesses, héros, héroïnes, astronomes, géographes, médecins, bibliothécaires, archivistes, médaillistes, voyageurs, soldats et guerriers, jardiniers et fleuristes, apothicaires, alchimistes, droguistes, parfumeurs, cuisiniers et pâtissiers, vignerons et sommeliers, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, imprimeurs, tapissiers, musivistes (sic), ouvriers appelés di commesso, musicans (sic) ou baladins, potiers de terre, verriers, orfèvres, fondeurs en bronze, chaudronniers, lanterniers, des mesures publiques, des sacrifices, des philosophes, talismaniques, Gamaïques ou naturellement peints ou taillés par la seule force de la nature, des bergers, des mouches à miel, des moineaux, des colombes et autres oiseaux, des parfumeurs, baigneurs, tourneurs et de quelques autres arts « tant nobles que méchaniques ».

Nous avons tenu à donner dans son entier ce curieux prospectus, mais en doutant de son exécution. Là encore, Gaffarel semble avoir fait beaucoup de promesses qu'il lui aurait été difficile de tenir, mais c'était un homme à projets. Bien qu'il ait beaucoup travaillé dans sa vie, il est probable que jamais il n'aurait pu terminer un ouvrage aussi considérable, où il fallait à la fois faire oeuvre d'archéologue, d'historien, de théologien et d'orientaliste.

Le dernier livre directement publié par Gaffarel le fut en 1674. C'est une Lettre à Monsieur de la Beaume Pluvinel, conseiller du Roy au parlement de Dauphiné


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sur deux graveures anciennes (1). Il s'agit non pas précisément d'amulettes, mais plutôt de ces cachets mystérieux qui servaient de signes de reconnaissance à ceux des hérésiarques, qui se disaient disciples de l'évêque Nicolas d'Ephèse et que l'Eglise a flétris sous le nom de Gnostiques. Gaffarel donne l'interprétation de tous les dessins, de tous les symboles, de toutes les lettres, et il le fait avec beaucoup d'érudition. Ne cite-t-il pas jusqu'à l'histoire du Pérou de Garcilaso de la Vega ! Nous avouerons pourtant que son argumentation est assez difficile à suivre, parce qu'il passe sans cesse d'un sujet à l'autre et que ces digressions perpétuelles fatiguent l'attention. Ainsi, à propos de Castor et de Pollux, il entamera l'histoire des feux de la Sainte-Elme, qui le conduiront aux signaux de feu usités par les anciens, le tout entremêlé de souvenirs personnels et d'anecdotes dont on ne comprend pas la nécessité. Il est évident que l'âge avait affaibli les qualités de Gaffarel et que, s'il avait toujours le souvenir de ses lectures, il commençait à divaguer quelque peu.

Laborieux et même acharné au travail, toujours avide de curiosités, lecteur intrépide, tel avait été Gaffarel pendant sa longue existence, tel il était encore quand il s'éteignit paisiblement à Sigonce, le 1er novembre 1681. Un de ses biographes, Moréri, oubliant qu'il était octogénaire et avait depuis longtemps renoncé aux voyages, le fait mourir à Ségovie, en Espagne (2). Il est vrai que, dans une autre édition (3) du même ouvrage, Ségovie est changé en Sigonte : ce n'était qu'une erreur de transcription ! Ce n'est pas en Espagne, mais bien en France, et

(1) In-4°, 26 pp. Bibliothèque de Grenoble, 0, 7674.

(2) MORÉRI. Edition de 1725.

(3) Id., édition de 1759.


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dans son château de Sigonce, que mourut Gaffarel. Aussi bien voici l'acte authentique de son décès (1) :

« Messire Jacques de Gaffarel, prestre, fils à feu Claude et à feue Lucrèce Bermonde, du lieu de Manne, est décédé le premier jour du mois de décembre 1681, à deux heures et demy après midy, estant aagé d'environ quatre-vingts ans, et a esté enterré et enseveli à l'église du couvent de Ganagobie le second jour du courant de l'année susdite, toutefois après avoir receu tous les sacrements nécessaires; et a assisté à l'enterrement dudit messire Jacques messire Pierre de Gaffarel, son frère, prieur dudit Ganagobie, Don César Garnier, ci-devant infirmier; Dom Pompée Raffin, réfectorier, et messire Honoré Garnier, prestre, et ont signé à l'original Gaffarel, G. Garnier, P. Raffin, H. Garnier et Besson, vicaire. »

Certes Gaffarel n'a pas laissé une trace profonde dans l'histoire littéraire du XVIIe siècle, mais ce fut un laborieux. Il méritait de ne pas être enseveli dans un oubli définitif. C'était d'ailleurs pour celui qui a l'honneur de porter son nom comme une pieuse obligation que d'essayer de remettre en lumière un érudit si fort apprécié par ses contemporains. Il ne se dissimule ni les lacunes forcées, ni les imperfections de ce travail, mais il l'a entrepris avec plaisir et il le termine avec le sentiment du devoir accompli.

PAUL GAFFAREL.

(1) Registres paroissiaux de Sigonce, au greffe du tribunal de Forcalquier.


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COMPTES DU RECEVEUR

DE LA VICOMTE DE VALERNES

(1401-1408) (Suite et fin)

Industrie. — Métiers. — Commerce.

Nous ne rencontrons aucune trace d'industrie locale. Dans les petits villages de la vicomté, il n'y avait guère en fait d'artisans que des tailleurs, des tisserands, des maçons, des cordonniers et des maréchaux ferrants ; tandis que dans les localités plus importantes, à Mezel, aux Mées notamment, on trouve mentionnés à peu près les divers corps de métiers : armuriers, chandeliers, bourreliers, menuisiers, etc.

Commerce. — Le commerce de la vicomte consistait exclusivement dans la vente des produits agricoles (blés, vins et fruits) et des bestiaux (boeufs, moutons et porcs).

Les affaires se traitaient surtout dans les foires de la région, moins nombreuses, mais plus importantes que de nos jours. Celles de Bayons (14 novembre), de la Motte (31 octobre), de Digne (à la Toussaint), de Sisteron (10 octobre), de Valensole (24 juin), étaient surtout fréquentées. Sisteron était un centre commercial où l'on venait des divers points de la vicomte s'approvisionner en marchandises de toute nature. C'est là que résidaient deux négociants (1) mentionnés souvent dans les comptes,

(1) Deux négociants y figurent encore, mais une seule fois : Raymond Bastier, de Digne, et Boniface Bonnefoy (Bonifidei), de Castellane (I, 65).


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P. Leydet et Dominique Bourgogne (1,16,20; II, 42 v°, etc.). Quelques rares colporteurs, des marchands d'épices notamment (I, 87 v°), parcouraient les campagnes.

Voyages. — Chemins. — Communications. Frais de route.

Les mentions relatives aux frais de route abondent dans les comptes. Tous les voyages se faisaient à dos de roussin ou roncin (roncinus) (1), seul moyen de locomotion mentionné dans nos manuscrits. Montés sur ce cheval lourd, mais solide, dont la race existe encore dans nos montagnes, les agents seigneuriaux, presque toujours en route, pouvaient circuler facilement sur les sentiers, escarpés pour la plupart, servant alors de chemins, et traverser en temps ordinaire les ravins et les torrents aux eaux plus rapides que profondes qui les coupaient. Mais en temps d'orage et au moment des crues, les communications étaient interrompues. Les cours d'eau d'une certaine importance : la Sasse, la Bléone, etc., dépourvus de ponts et de bacs, devenaient infranchissables. En janvier 1402, le viguier Astruc et le receveur se rendaient aux Mées en suivant la route habituelle, qui longeait alors la rive gauche de la Durance. Arrivés à Malijai, ils hésitent à guéer la Bléone, grossie par les eaux, et retournent vers Sisteron pour aller à Peyruis essayer de passer la Durance avec le bac (navis) établi en face des Mées, mais le bac ne pouvait pas fonctionner. Ils durent donc coucher à

(1) Le mulet (mulus) et l'âne (asinus) sont très rarement mentionnés comme servant de monture ; ils étaient presque uniquement employés avec les boeufs au transport des matériaux ou des denrées, et les juments (eque), à fouler.


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Peyruis, puis le lendemain retourner à Sisteron et attendre la fin de la crue pour continuer leur route.

Les voyages dans l'intérieur de la vicomté étaient toutefois beaucoup moins longs d'habitude et peu coûteuxUn jour suffisait aux agents seigneuriaux pour se rendre du château à Bellaffaire, à Bayons, etc., surtout aux Mées, centre important en relations presque quotidiennes avec Valernes et ils trouvaient partout la nourriture et le gîte, dans les maisons seigneuriales où résidaient leurs collègues.

En dehors de la vicomté, les frais de route étaient plus élevés et variaient suivant les distances et la durée du voyage.

De Valernes à Aix, le viguier Astruc, son roussin et un valet le suivant à pied pour soigner le roussin (qui accessit pedes pro gubernado roucino) dépensent 6 fl. pour dix jours de voyage (I, 27 v°).

Un courrier pour aller de Valernes à Aix et revenir, 12 s. (II, 22 v°).

Un messager, porteur de lettres de Valernes à Avignon, reçoit 1 fl. pour ses frais de route (I, 29).

Un autre messager de Valernes à Trigance (Var) par Castellane, arrêté par des crues considérables (propter magnas aquas), reste sept jours en route et dépense 10 s. (1,67). Un voyage à cette localité, où résidait le sieur d'Eoulx, un des.familiers de la comtesse de Beaufort, ne coûtait d'ordinaire que 3 s. (I. 68).

Les gens de la suite de la comtesse (douze personnes) avec douze roussins, qui étaient allés l'accompagner à Montclus (Gard), dépensent pour leur retour 6 fl., 8 gr. et 4 d.

Les envoyés de la comtesse de Beaufort, qui allaient plusieurs fois par an de Valernes à Paris (1) porteurs de

(1) La distance de Valernes à Paris est d'environ 715 kilomètres.


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lettres ou d'argent au vicomte de Valernes, recevaient 5 fl. d'or pour leur voyage aller et retour (pro eundo et redeundo). Cette somme représentait seulement les dépenses faites en cours de route, car elle ne variait pas quelle que fût la durée du voyage ; les agents seigneuriaux devaient recevoir l'hospitalité à l'hôtel du vicomte pendant leur séjour à Paris.

Noble Fasy Bernard reçoit 4 francs (4 fl. 16 s.) pour ses frais de voyage à Paris (1,26), départ le 22 novembre 1401, retour le 9 janvier 1402 : le 16 mai, il repart avec la même somme pour Paris et ne revient que le 10 juillet suivant (I, 62, 61).

Guillaume de Langres, porteur d'une lettre, touche 5 fl. pour un voyage à Paris, du 13 août au 15 octobre 1403 (I, 65).

Pour parcourir la distance de Valernes à Paris (715 kilomètres), il fallait quinze jours environ.

Hugon Pagnon, messager, parti de Valernes le 15 décembre 1407 (avec 4 11. 8 s. pour ses frais de route), est de retour le 21 janvier 1408 (II. 25).

Aliments. — Repas.

Outre le diner (prandium) et le souper (cena), nous trouvons mentionnés encore dans les dépenses des comptes le déjeuner du matin et le goûter, appelés indistinctement (petits).

Le viguier Astruc, après avoir soupe et couché aux Mées, déjeune avant son départ (de mane bibit) (1) (II, 17).

Fasy Bernard, au contraire, part des Mées, le matin, sans déjeuner (sine potu).

(1) Le verbe bibere est employé pour ces deux repas indistinctemeuf, tandis que prandere s'applique au dîner et cenare au souper.


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Le prince de Tarente, se rendant de la Motte (où il avait couché) à Sisteron, s'arrête avec ses gens pour goûter sur la rive gauche de la Sasse, en face de Valernes ; la comtesse lui fait présent de deux chevreaux pour ce repas (in qua potu) (1, 47). Ces petits repas, où, suivant l'expression latine, on buvait surtout, ne coûtaient ordinairement que quelques deniers. Le prix des autres repas plus substantiels variait évidemment suivant le menu et la qualité des convives. Alors qu'un souper pour six personnes (pain, vin, viande) ne coûtait en tout que 3 s. (I, 24), un repas maigre du viguier et du sieur d'Eoulx (pain, vin, oeufs, fromage, (et aliis necessariis) coûte 3 s. 6 d. (1,29).

Au château de Valernes et au château des Mées, on consommait surtout des viandes fraîches de mouton, de chevreaux (pendant l'été), rarement du boeuf et du veau, beaucoup de salaisons de boeuf, de vache, de brebis, même de bouc et principalement de porc ; la comtesse en fait saler dix-huit à la fois pour le château de Valernes (I, 87). Les jours maigres, on se nourrissait presque exclusivement d'oeufs et de fromage ; quelquefois, pendant le carême, on allait chercher à Sisteron du poisson pour le château de Valernes : thons,. sardines, anguilles, harengs, etc. (I, 45).

Les légumes et les fruits (cerises, figues, pommes), récoltés en général dans les domaines vicomtaux, figurent rarement parmi les dépenses de bouche. Le gibier, acheté surtout pour faire des présents, et les volailles, provenant des redevances, étaient servis aux hôtes de marque et à la comtesse lorsqu'elle était malade, avec du pain blanc apporté de Sisteron.

Aux fêtes de Noël seulement, les desserts apparaissaient sur la table du château, éclairée ce jour là avec des torches de cire : figues, amandes, oranges achetées au dehors (I, 86), confitures de coings au gingembre (I, 26), de noix au miel fabriquées par la châtelaine (I, 82).


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Peu de détails sur la cuisine, à laquelle on employait beaucoup d'huile (oleum pro eibariis faciendis) ; pour condiments, de l'ail, des épices (canelle, girofle, poivre, safran) vendues par des marchands ambulants (I, 87 v°). Comme plats du pays : fressure de chevreau assaisonnée avec des oeufs (1) (ovis coctis cum levadeta caprini) (I, 41), tourte aux herbes confectionnée par les femmes de compagnie pour régaler leur maîtresse (I, 47).

Le vin est la seule boisson dont il soit question : vin de réserve pour le seigneur (vinum domini) (II, 52) ; vin pour l'office (II, 77) ; piquette pour le château des Mées (II, 51 v°).

Prix des aliments. — Viandes : un quartier de boeuf, 10 s. ; un quartier de vache, 4 gr. ; un quartier de mouton, 1 gr. ou 1 s. : un quartier de chevreau, 1 s. ; un quartier de porc salé, 10 s. — Gibier : perdrix, 10 d. ; lapin, 1 s. — Poissons : thon, 2 s. la livre ; sardines, 8 d. le quart de livre ; hareng, 3 d. pièce : anguilles, 1 s. 8 d. la douzaine ; petits poissons, 2 s. 8 d. le quart de livre. — Une paire de poulets, 1 gr. — Huile, 22 gr. le quintal, 8 d. la livre. — Légumes : lentilles et pois, 6 s. l'émine. — Riz, 8 à 10 d. la livre ; ail, 4 d. la glane. - Epices : canelle, 1 s. l'once : gingembre blanc, 1 blanc l'once ; gingembre commun,

3 gr. la livre ; girofle, 6 gr. le quart de livre ; poivre, 1 gr. le quart de livre ; sel, 6 s. l'émine: safran, 3 s. 6 d. le cerval ; anis, 2 s. la livre ; miel, 6 s. la coupe. — Figues sèches,

4 d. la livre ; amandes, 8 d. la livre ; noix, 20 d. le setier ; oranges, 8 d. la douzaine; fromage, 8 d. la livre.

Vêtements. — Etoffes. — Lingerie.

Les vêtements de femme, comme les vêtements d'hom(1)

d'hom(1) mets, qui a conservé son nom (levadeta) dans le langage vulgaire, est encore préparé aujourd'hui de la même façon dans la Haute-Provence.


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mes, étaient confectionnés par un tailleur. C'est d'une note payée, par ordre de la comtesse, à Philippe Gaymard , tailleur de Vaumeil, que sont tirés la plupart des renseignements qui suivent (II, 33).

Garde-robe de la comtesse :

2 cannes 1/2 de drap gris pour une robe (pro domina) 8 fl. 12 s., façon de la dite robe, 4 gr. (I, 27).

Façon d'une robe garnie de fourrure, ajustée par un pelletier au château de Valernes, 7 gr. (I, 62 v°).

Façon d'un manteau doublé, 1 gr.

Façon d'une houppelande doublée, 4 gr.

Façon de trois chemisettes, 3 gr.

Façon de deux paires de chausses (pro domina), 16 d.

Une paire de souliers de luxe, 2 gr. 11 d.

Pantoufles (chaussoni semellati) fabriquées à Sisteron par P. Delobre, 2 gr. 1 d.

Les femmes de compagnie étaient vêtues pendant l'hiver de drap noir (pro raupis mulierum domine) du prix de 2 gr. 1/2 la canne et pendant l'été de toile blanche de 20 d. l'aune. La façon de leur robe coûtait 2 gr.

Elles portaient en outre le capuchon, le voile et des chausses. Leurs souliers coûtaient 2 gr. la paire.

Les vêtements des serviteurs (mango), des bergers, des bouviers, habillés au frais du vicomte, étaient suivant les saisons en drap noir du même prix que celui des servantes et en drap blanc de 3 s. 4 d. la paumée.

Les gens de service portaient les chausses, la tunique (tunica), la robe (raupa). Les bergers et les bouviers avaient en plus le manteau (mantellum) et la cape (chapa).

Les souliers d'hommes coûtaient 2 s. 6 d. la paire.

Toile de chanvre — Filage, 5 à 6 d. par livre; tissage, 5 d. l'aune (I, 80 v°).

Linge de table, mélange de coton blanc (cotonus lividus) (valant 8 gr. la livre) et de chanvre.

Le tissage des nappes se payait 1 gr. l'aune.


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Le tissage des longières se payait 10 d. l'aune.

82 livres de chanvre et coton filé donnent 29 aunes de toile pour nappes et 23 aunes de toile pour longières.

Etoffes de laines. — Le peignage était fait par des femmes à raison de 4 d. par jour ; le cardage revenait à 6 gr. 8 d. le quintal et le filage à 5 cl. la livre.

Divers prix.

Articles ustensiles de ménage et d'agriculture. — La vaisselle en étain (écuelles, plats, pichets) se payait au poids, 2 s. 6 d. la livre. — Une marmite en terre, 4 d. — Verres destinés à remplacer les tasses mises en gage (1, 84 v°), de 1 à 2 d. la pièce : petit flacon pour tenir l'eau de rose (I, 84), 4 d.

Corbeille pour mesurer le blé, 2 gr.

Cornues pour vendanges, 6 s. la paire.

Grand panier pour vendanges, 4 d. pièce.

Pelle en bois pour venter les grains, 8 d.

Tonneau de 14 paumées sur 16 (bois non compris), 15 fl.

Combustible, éclairage. — Bois de chauffage, 4 d. la charge.

Petit bois, 6 s. les cent fagots.

Flambeaux de cire, 1 s. 6 d. la livre.

Chandelles de suif, 1 s. la livre.

Fabrication des chandelles : La comtesse fait porter 48 livres de suif à Guillaume Catalan, chandelier, de Sisteron, qui devra lui rendre 48 livres de chandelles, moyennant 4 d. par livre pour la fabrication.

Papier. — 16 gr. la rame ; le cahier, 1 gr.

Le comptable en achète une demi-rame (composée de 10 mains en cahiers), pour y écrire les jugements criminels et les affaires de la maison (II, 81).

Métaux, objets en métal, armes. — Fer en barre, 4 d.


— 545 —

la livre. Fer pour faire des chaines, 6 d. la livre. Clous pour ferrer, 20 d. le cent. Clous forgés, 10 d. la livre.

Une cuirasse (curacia), 1 fl. Trois douzaines de viratons, 8 s. Serrure (fabriquée à Sisteron), 1 gr. Clef, 1 s.

Petite balance, 2 s.

Sonnettes pour vaches (pro animalibus vacharum), 2 s.

Matériaux de construction. — Tuiles fabriquées à Sisteron, 5 fl. le mille. Chevrons, 1 s. la pièce. Planches pour lambris, 2 gr. le cent. Longue poutre de mélèze, 8 s.

Transport des matériaux, 2 cl. la charge.

Louage d'un cheval, 1 s. par jour.

Louage d'un âne, 6 d. par jour.

Ferrure des chevaux, 2 s. par bête ou 6 d. par pied.

Valeur des immeubles d'après les droits de lods.

Bayons. — (1401-1402) Maison (in burgo) au faubourg,

4 fi. 8 s. Casai (subtus barrium), 28 s. Maison de la confrairie, 14 fl. Vigne, au quartier de Sobayras, 7 fl. (le rendement de la dite vigne est évalué à 1 fl.). Jardin (extra barrium), 1 fl. Terre franche, lieu dit en Vilar,

7 fl. Terre noble, 40 fl. Terre, 23 fl. Tous les biens ruraux de noble Louis Buxi, 348 fl. Prés, 25 fl. et 7 fl. Vigne seigneuriale, 31 fl. Chénevière, 2 fl. (1407-1408) Vigne, 15 fl. Terre, 23 fl.

Bellaffaire. — (1401-1402) Casal, 5 fl. Jardin sous le rempart (subtus barrium antiquum), 5 fl.

Castellet. — (1401-1402) Vigne, 2 fl. Terre, 10 fl. (1407-1408) Pré, 3 fl. Chénevière, 6 gr.

Éntrevennes. — (1401-1402) Une maison dans le lieu (in loco), 4 fl. 8 s. et 6 d., dans le village (in Castro), 8 fl.

8 s.; un casai dans la forteresse (in fortalicio), 16 s. Pré,

5 fl. (1407-1408) Maison, 1 fl. 11 s. Terre, 4 fl.


— 546 —

Gigors. — (1402) Une maison, 20 s. Jardin, 12 s. Pré, 20 s. Terre. 3 fl.

Les Mées. — (1401-1402) Maison au quartier de la « Combe », 2 fl. 8 s. Maison dans la ville, 22 fl. Jardin, 12 fl. Pré 25 fl. et 12 fl. Terre, 4 fl. Chénevière, 20 s. (1407-1408) Terres, 3 fl. Vigne à la « Baume de Guio », 41 fl. ; « à Thaura », 4 fl. : à « Pont de Pierre », 14 fl. Terre noble, 12 fl. Pré, 10 s. Ferme (boale), 4 fl.

Mezel. — (1401-1402) Maison (in burgo), 4 fr. Moitié de moulin, 11 fl. Vignes, 12 fl. et 20 fl. Pré, 11 fl. et 3 fl. Terre, 3 fl. (1407-1408) Terre, 7 fl. 4 s.

Valernes. — (1401-1402) Maisons, 6 fl., 12 fl. Jardin, 4 fl. Casai au dessous des remparts (infra moenia), 5 fl. (1407-1408) Maisons, 7 fl.. 11 fl. 8 s., 12 fl., 13 fl. Jardins, 3 fl. et 1 fl. Prés, 3 fl. 4 s., 10 fl., 12 fl. Vignes, 2 fl. et fl. 4 s.

Vaumeil. — (1401) Domaine noble (affaire), 80 fl. (14071408) Domaine de noble François de Valavoire, 3 fl. Terre, de noble Jean de Turriers, 65 fl.


547 —

APPENDICE

Personnages mentionnés dans les comptes de 1401 à 1408.

Clergé séculier.

'Évêque de Riez (Guillaume FABRI). — de Sisteron (Robert DUFOUR). au FÉRAUD, officiai de Gap. villaume JUHAQUIN, prieur des Mées. e prieur de Charte.

Ecclésiastiques, prêtres ou chapelains :

Antoine ALLÈGRE, Bayons, Antoine BONET, id.

eau BONET, id.

Antoine DE BRÉSIERS, id. Jean CODOLETTI, Bellaffaire. uidon CRISPIN, Sisteron. André DOLVAGNE (Dolvanhi), Riez. Jacques GAILLARD, Bellaffaire. Pierre GAILLARD, id.

parron GAUTIER., Entrevennes. Bertrand GUI, Bellaffaire. Antoine HOSPITALIER, les Mées. Antoine MARIE, Bayons, Raymond MARIE, id. Jacques MAUREL, Valernes. Guillaume MONIDOL, id. Jean MONIDOL, id.

Pierre DE LA MOTTE, id. Guillaume RAUQUET, Entrevennes.

Fierre SALAMON, Valernes. Guillaume SAUFRIGNON, prêtre du diocèse de Tulle. Isnard VÉSIAN, les Mées.

Clergé régulier.

Abbé de Boscaudon (Jean DE POLIGNAC).

Abbé de Paillerols.

Commandeur de Puimoisson (Reforciat

(Reforciat F. Etienne FORTIS, Me en théologie du

couvent dés F. Mineurs de Sisteron. F. Antoine GUICHARD, F. Prêcheur de

la Baume-lez-Sisteron. F. Jean DE MINSTROLIO, id. Dame Armande RIQUIÈRE, abbesse du

couvent de Sainte-Clairede Sisteron.

Nobles (1).

Baudon ADHÉMAR, sr de St-Vincent. Louis ADHÉMAR, sr de la Garde. Chevalier D'AGOUT. Amiel D'AGOUT, sieur de Claret.

(1) Nous avons porté sur cette liste tous les personnages qualifiés de nobles (nobilis) dans nos manuscrits.


— 548

Louis AMALRIC, les Méés.

Jean ANCELLA, Bayons et Vaumeil.

Guillaume ARNAUD, Bellaffaire.

Dame Marguerite ARNAUD, la Motte.

Martin ARNAUD, sieur de Chàteauneufle-Rouge.

Etienne ASTRUC, Valernes.

Bertrand et Louis D'AYROLS, ou d'Ayrolles, Bayons.

Pierre BARDONEYSSA, Bellaffaire.

Catherine et Béatrix BARRAS, dames de Valavoire.

Amiel BÉRENGUIER, sieur de Claret.

Fasius BERNARD, Bellaffaire.

Marquet BONET, Bayous.

Bertrand, François et Guillaume DE BRAS, les Mées.

Jean BRIANSON, Valernes.

Louis Buxi et Matheline, sa femme, Bayons.

Florent DE CASTELLANE, sr d'Allemagne.

Bertrand D'ESPARRON, sr de Bellegarde, seigneur d'Entrevennes.

Pons D'ESPARRON.

Giraud FERAUD, Valernes.

Guigues FLOTTE, Sr de la Bastide-deVilleneuve (Malijai).

Huguet DE FONTIENNE, Peyruis.

Louis François et Jacques GAILLARD, de Bellaffaire.

Amiel GOMBERT, de Sisteron.

Antoine, Jean JARJAYE, de Vaumeil.

Geoffroy DE LAINGEL.

Pierre LEYDET, de Sisteron.

Jean DE LIBOYS, Valernes.

Dame Catherine DE LUSARCHES, les Mées.

Jean et Elzéar DE MARCOUX, Mezel.

Jean et Raymond DE MONTFORT, les Mées.

Bertrand DE LA MOTTE, Bayons.

Annibal DE MOUSTIERS, Entrevennes.

Guillaume MOUSTIERS, sr de Ventavon.

Hugon RAZIN, Valernes.

Raybaud REMUSAT, sr du Caire, la Motte.

Laurent DE SAINTE-CROIX, les Mées.

Philippe DE SAINT-DIDIER, Valernes.

Pierre DE SERTORIO, les Mées.

Bertrand et François SCOFFIER, Valernes.

Le sieur de SIGOYER.

Guillaume TARABON, Bayons.

Louis THOMAS, Bayons.

Provincial, François et Bertrand DE VALAVOIRE. Vaumeil.

Jean DE VALSERRE.

Rocher DE VAUMEIL.

Pierre DE VENTEROL, sieur de Venterol.

Notaires.

Aix. — 1402 ; Antoine FERAUD.

Bayons. — 1401-1402: François AUDEMAR ; Bertrand D'AYROLES : Guillaume BONET ; Antoine SIGOIN. — 1407 : Louis THOMAS.

Bellaffaire. — 1407-1408: Pierre ARNAUD ; Jean PIOLE.

Entrevennes. — 1401 : Antoine DE SAINT-PAUL.


549

Digne. — 1407-1408: Antoine BUES; Vincent MARTIN.

Faucon. — 1401 : Guillaume CHAMPFLEURIT (Champifloriti).

Gigors. — 1401 : Guillaume TounNIAIRE (Tornatoris).

Les Mées. — 1401-1402 : Georges BARRAL ; Pierre BONNET : Jean FABRI; Guillaume MASSON, MURAIRE (Murator). — 1407-1408 : Guillaume BRUNET ; Guillaume DURAND ; Isnard FABRI.

Mezel. — 1401 : Isoard ISOARD; Thomas GAUTIER.

La Motte. — 1407 : Pierre BARON.

Sisteron. — 1401-1402: Jean ARPILHE; Reynaud CHANTELMI ; Pierre HENRI ; Pons JARJAT (Jarjati) ; Jean LAYRET. — 1407-1408 : Mitre BLANQUI ; Antonelli HENRI, notaire apostolique.

Valernes. — 1401 : Hugon ARCHIMBAUD ; Raymond DE LA MOTTE. — 1407 : Pierre BERMOND.

Officiers et agents municipaux.

Consuls. — Bayons. — 1401 : Pierre BAUDET ; Salvat GARIN. — 1407 : Pierre AGUILHON.

Cominaux. — Les Mées. — 1401 : Jacques AMIC ; Raymond FULCONIS ; Jacques MARCEL. — 1402 : Raymond DURAND; Raymond ROMEIAT ; Pierre DE SARTORIO.

Prudhommes. — Les Mées. — 1402 : Pre BERNARD ; Raymond FULCONIS ; Pierre MARCEL.

Mezel. — 1401 : Jacques AMAUDRIC ; Bertrand AUGIER ; Raymond PARI; Pierre PIERRE-ISNARD.

Bardes champêtres.— Valernes. — 1401 : Jean SALOMON ; Isnard ARNAUD. — 1402 : Arnaud BONET.

Experts- Jurés. — Valernes. — 1401 : Bertrand FLAUD; Arnaud BONET.

Nons de lieux mentionnés dans les comptes de 1401 à 1408.

Acia, I'ASSE, rivière, arrondissement de Digne, affluent de la Durance.

Alamania, ALLEMAGNE, canton de Riez (Basses-Alpes).

Antravenoe, ENTREVENNES, canton des Mées (Basses-Alpes).

Aquis, Aix en Provence.

Astoynum, ASTOIN, canton de Turriers

(Basses-Alpes).

Auraysonum, Oraison, canton des Mées (Basses- AIpes\

Avinio, AVIGNON.

Balma. LA BAUME, commune de Sisteron. (Basses-Alpes).

Barracium, BARRAS, canton de Digne (Basses-Alpes).

Bastida-Villanove, LA BASTIDE-BLANCHE, commune de Malijai (B.-Alpes).

38


— 550 —

C. de Bayonis, BAYONS, canton de Turriers (Basses-Alpes).

C. de Bedenis, BEYNES, canton de Mezel (Basses-Alpes).

Bellagarda, BELLEGARDE, commune d'Estoublon, canton de Mezel (Basses-Alpes).

C. de Belloaffayre, BELLAFFAIRE, canton de Turriers (Basses-Alpes).

Bledona, BLÉONE, rivière de l'arrondi de Digne, affluent de la Durance

Boscodaunum, BOSCODON, ancienne abbaye, commune des Crottes, canton d'Embrun (Hautes-Alpes).

C de Brachio, BRAS-D'ASSE, canton de Mezel (Basses-Alpes).

Bredula, LA BRÉOLE, canton de Seyne (Basses-Alpes).

Brunetum, BRUNET, canton de Valensole (Basses-Alpes).

Cadafalcum, LE CHAFFAUT, canton de Digne (Basses-Alpes).

C. de Cadro, LE CAIRE, canton de la Motte (Bosses-Alpes).

Castellana, CASTELLANE (Basses-Alpes).

Castelletum, LE CASTELLET, canton des Mées (Bassses-Alpes).

C. de Castroforti, CHATEAUFORT, canton de la Motte (Basses-Alpes).

Castrum Novum Rubeum, CHATEAUNEUF-LE-ROUGE, canton de Tretz (Bouches-du-Rhône).

Castrum Rotundum, CHATEAUREDON, canton de Mezal (Basses-Alpes).

C. de Ceys, LES SIÈYES, commune de Digne (Basses-Alpes).

Chanoa, CHANE, commune de Valernes

(Basses-Alpes). Digna, DIGNE.

Durentia, LA DURANCE, rivière. Ebredunum, EMBRUN. C. de Eolis, EOULX, canton de Castellaue.

Castellaue. de Falcone, FAUCON, canton de

Turriers (Basses-Alpes). Fontiayna, FONTIENNE, canton de

Saint-Etie