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Title : Revue de Gascogne : bulletin mensuel du Comité d'histoire et d'archéologie de la province ecclésiastique d'Auch

Author : Société historique de Gascogne. Auteur du texte

Author : Comité d histoire et d archéologie de la province ecclésiastique d Auch. Auteur du texte

Publisher : [s.n.] (Auch)

Publication date : 1884

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32857084m

Relationship : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32857084m/date

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Format : Nombre total de vues : 67098

Description : 1884

Description : 1884 (T25).

Description : Collection numérique : Fonds régional : Aquitaine

Description : Collection numérique : Fonds régional : Midi-Pyrénées

Rights : Consultable en ligne

Rights : Public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k57262795

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-LC21-2 (TER)

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Online date : 06/12/2010

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REVUE

DE

GASCOGNE



REVUE

DB

GASCOGNE

\BULLET1N MENSUEL

DE IA

^SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE GASCOGNE.

TOME XXV. — 1884.

AUCH

IMPillMElUR ET LITUOGItAPHIE G. POIX, RUE BALGUERIE.

1884.



REVUE

GASCOGNE

Notre humble publication, tout heureuse et quelque peu fière d'inaugurer sa vingt-cinquième année, — un quart de siècle est un bel âge pour un recueil périodique ! — envoie à ses bien-aimés lecteurs, avec tous les souhaits du jour de l'an, ses voeux les plus ardents pour leur persévérance dans l'amour de l'histoire provinciale et du pays gascon. Elle se félicite, en même temps, de pouvoir leur offrir, comme de précieuses étrennes, des lettres inédites de plusieurs hommes illustres du xvne siècle, lettres dont le mérite nous oblige à changer dans cette livraison la place réservée d'ordinaire aux documents. Il est vrai que les portraits des héros et des grandes dames de la Renaissance pouvaient leur disputer le premier rang ; mais les écrits, nous faisant pénétrer encore mieux que les portraits jusqu'au secret des âmes, nous ont paru mériter d'avoir le pas sur eux. Quant au gentilhomme pèlerin du xv" siècle, il est assez heureux de la troisième place, d'autant qu'il a, pour lui tout seul, les honneurs d'une très élégante plaquette arrivée ces jours-ci à plusieurs de nos abonnés — que ne pouvons-nous dire à tous! —Nous


— 6 — parlons du troisième fascicule des Archives historiques de la Gascogne.

Puisque nous les avons nommées, hâtons-nous d'ajouter qu'elles sont, grâce à Dieu et au patriotisme do nos concitoyens, en pleine prospérité, au point de n'éprouver que l'embarras du choix entre les savants travaux déjà prêts pour paraître dans le courant de la nouvelle année. Et au moment où nous écrivons, M. Tamizey de Larroque nous autorise encore à compter pour elles sur les Lettres inédites des Gramonl, dont il va parler lui-même

La Direction.

UNE

DEMI-DOUZAÏNE DE LETTRES INÉDITES

M. A. Communay, le fondateur de la Revue historique du Béarn et de la Navarre, revue qui ne vécut, hélas ! que ce que vivent les roses, F espace d'un matin, avait formé le projet d'y insérer une longue série de documents inédits relatifs à l'histoire de la maison de Gramont. Comme, de mon côté, j'avais recueilli bon nombre de pièces qui complétaient son dossier, il avait été convenu que nous réunirions fraternellement nos trouvailles et que, cette fusion faite, nous publierions ensemble les lettres inédites du maréchal de Gramonl et de divers membres de sa famille, suivies de quelques lettres écrites au maréchal. Tel était le litre que nous voulions donner à notre publication, déjà préparée en grande partie. La brusque disparition du recueil sur lequel nous avions établi


— 1 —

tant d'espérances m'a laissé maître des documents que mon malheureux collaborateur avait eu la patience de rechercher et de transcrire. Après une longue attente, comprenant que l'association si tristement brisée ne pourra jamais se reconstituer, je me décide à détacher des copies qui m'ont été remises par M. Communay, quand il a quitté ïa France, six lettres, dont les originaux lui avaient été communiqués par M. le comte de Gramont d'Aster, lequel en avait autorisé la mise en lumière. Ces lettres, adressées au plus illustre de tous les Gramont, Antoine III, d'abord comte de Gaiche, puis (novembre 1648) duc de Gramont, ont pour signataires des écrivains aussi élégants que Voiture (n° !, !Ï) et que Balzac (n° m), un magistrat aussi éminent que Lamoignon (n°iv), un homme du monde aussi distingué que le duc de Richelieu (n° v), un orateur aussi éloquent que Sourdaîoue (n° vi) (1). En publiant ces documents, si précieux à divers aires, je tiens à payer doux dettes : une dette de reconnaissance à M. le comte de Gramont d'Aster, qui s'est monïrê si gracieux et si libéral pour nous, une dette de sympathie à M. Coaimunay, qui avait si vaillamment travaillé, pendant plus de dis années, à recueillir d'innombrables pièces pour servir à l'histoire du Béarn et de la Navarre et qui, par ce noble aèie daas lequel se confondaient l'amour de la science et l'amour du pays natal, comme par ses grandes qualités de coeur, méritait une meilleure destinée.

Philippe TÀMÏZEY DE LÂRROQCE.

Gontaud, 1" décembre 1883.

(1) Tons ces personnages sont si connus que je croirais faire injure à mes chers lenteurs en les leur présentant. Rappelons donc seulement leur âge en regard de l'âge de leur spirituel correspondant. Antoine III de Gramont naquit à Hagetmau en 1604; Vincent Voiture, à Amiens, en 1598; Jean-Louis Guez de Balzac, à Angoulème, en 1597; Guillaume de Lamoignon, à Paris, en 1617; Armand-Jean Du Plossis, duc de Richelieu, à Paris, en 1629; Louis Bourdaloue, à Bourges, en 1632.


— 8 —

A Monsieur le comte de Guiche.

Monsieur, Après avoir fait un grand siège et deux petis et avoir esté trois semaines en Flandre sans équipage, n'est-il pas vray que c'est un grand rafraîchissement que d'aller assiéger Bapaume (1) et de recommencer tout de nouveau au mois de septembre comme sy l'on n'avoit rien fait. Les chevaliers du temps passé en avoient ce me semble meilleur marché que ceux d'à cette heure, car ils en estoient quittes pour rompre_ cinc ou six lances par semaine et pour donner de fois à autres quelques coups d'espée; le reste du tems ils cheminoient en liberté par de belles forests et de belles campagnes, le plus souvent avec une demoiselle ou deux, et depuis le roiPerion de Gaule jusques au dernier de la race des Amadis, je ne me souviens pas d'en avoir veu pas un empesché à faire une circonvallation, ou à ordonner une tranchée. Sans mentir, Monsieur, la fortune est une grande trompeuse; bien souvent en dormant aux hommes des biens, des charges et des honneurs, elle leur fait de mauvais presens et elle vend bien chèrement ce qu'il nous semble qu'elle donne (2). Car enfin,- sans considérer le hazard du fer et du plomb (car cela ne vaut pas la peine d'en parler) et supposant que vous combattiés tousjours souz des armes enchantées, vous ne scauriez empescher que la guerre ne vous retranche une partie de vos plus beaux jours; elle vous oste six mois de cete année, et d'après ce compte, à vous qu'elle

(1) La ville de Bapaume (Pas-de-Calais) fut prise le 18 septembre 1641, après huit jours de siège. On lit dans les Mémoires de Puységur (édition de 1883, t. n, p. 1-2) : a Le roi étant à Péronne envoya par monsieur de Meilleraye le bâton de maréchal de France à monsieur le comte de Guiche, qui était lieutenant-général de l'armée. » Ce fut le 21 septembre que le comte de Guiche reçut le bâton de maréchal en récompense de la grande part qu'il avait prise au siège de Bapaume.

.(2) C'est ce qu'a répété La Fontaine en ce distique célèbre [Philêmon et Baucis) :

Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

De même que La Fontaine avait emprunté le mot à Voiture, Voiture l'avait emprunté à Montaigne' {Essais, livre n, chapitre xx). Montaigne, à son tour, l'avait tiré du poète Epicharme, lequel, de son côté, avait dû le prendre ailleurs. Y a-t-il quelque chose de nouveau sous le soleil?


— 9 —

laisse vivre, elle vous a osté depuis quinze ans près de la moitié de vostre vie. Cependant, Monsieur, il est vray que ceux qui la font avec tant de gloire que vous y doivent trouver de grands charmes, et sans mentir, ce consentement de tout un peuple avec tous les honestes gens à mettre un homme au-dessus des autres, est une chose si douce qu'il n'y a point d'ame bien faite qui n'en doive estre touchée, ny de travail que cela ne puisse rendre suportable. Pour moy (car je prêtons avoir aussy bien que vous ma part des incommodités de la guerre, puisqu'elle m'oste l'honneur de vous voir), je vous avoue que vostre réputation me console de vostre absence, et quelque plaisir qu'il y ait de vous ouir parler, j'ayme autant celuy d'ouir parler de vous. Je souhaite neantmoins, Monsieur, que vous veniés bien tost icy jouir en repos de la gloire que vous aves acquise et qu'après tant de peines et tant de courses vous ayés le plaisir tout cest hiver d'aller quelque tems qu'il fasse deux ou trois fois la semaine de Paris à Ruel (1) et de Ruel à Paris. Alors je vous diray à loisir les alarmes où j'ay esté pour vous et la passion avec laquelle

je suis,

Monsieur,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

VOITURE. A Paris, le 19 de septembre (1641) (2).

Depuis avoir escrit ma lettre (3) j'ay apris la prise do Bapaume et que vous alliés à LaBassée. Dittes-moy, je vous suplie très humblement, Monsieur, qui vous eut dit au commencement de cette campagne ; vous irés assiéger Aire, après il vous faudra prendre

(1) Chez le cardinal de Richelieu, qui avait une si agréable maison de campagne dans ce village (Seine-et-Oise). Voir sur cette maison une note de M. Paulin Paris [Historiettes de Tallemant des Réaux, t. i, p. 220). Voilure, souvent employé dans des missions diplomatiques, était un des familiers du grand minisire.

(2) Cette lettre a élé déjà publiée dans plusieurs éditions des OEuvres de Voiture, notamment dans les Lettres et poésies de M- Voiture (Paris, 1669, in-12) et dans l'édition donnée par M. A. Ubicini, chez Charpentier (Paris, 1855, 1.1). Mais cette lettre a élé si mal publiée que l'on ne sera pas fâché d'en retrouver ici un texte absolument conforme à l'original. Il serait trop long de relever tous les passages où les expressions de l'auteur ont élé infidèlement reproduites, soit de notre temps, danj les trois éditions Roux, Ubicini et Uzanne, soit au xvii= siècle.

(3) Ce curieux posl-scriptum n'a été inséré dans aucune des éditions que nous venons de citer. On voit que si notre document n'est pas entièrement inédit, il est, en qnelque sorte, presque entièrement nouveau.


— 10 —

Lans, ensuite La Bassée; de là vous irés brusler les faubours de Lisle et ravager la Flandre (1), puis vous reviendrez assiéger Bapaume et après l'avoir pris vous irés faire lever un sige aux ennemis ou entreprendre quelque autre chose; n'eussiez-vous pas aussy tost entrepris d'aller à la cour de l'admirai Gaudisse couper en sa présence la teste à un de ses barons, luy arracher quatre dens machelieros et une poignée de la barbe, et l'obliger à envoyer tous les ans trois cens viautres (2) et trois cens pucelles. Sans mentir, vous estes de terribles gens de faire toutes les choses que vous faites et je ne crois pas que le Roy Oberon (3) ne soit avecque vous (4).

II

A Monseigneur le Maréchal de Guiche (5)

Monseigneur, Ayant totisjours pris tant de part à toutes vos bonnes fortunes, il ne peut estre que je n'en prenne aussy aux mauvaises et que la nouvelle qui nous est icy venue ne in'ayt mis en une extresme peine (6). Je ne doubte pas, Monseigneur, qu'estant aussi sage que vous estes, vous ne vous soies préparé il y a long temps à ce qui est

(1) Sur tous ces événements militaires on peut consulter les Mémoires de _ Puységur, déjà mentionnés, et les rapprocher des Mémoires de Montglat. Les deux narrateurs se complètent l'un l'autre.

(2) S'agit-il de vautres, sorte de chiens destinés à la chasse de l'ours et du sanglier?

(3) Est-il besoin de rappeler qu'Oberon est, dans la mythologie Scandinave, le roi des génies de l'air et qu'il a été délicieusement chanté par Shakespeare et par Wieland !

(4) On connaît trois autres lettres imprimées de Voiture au maréchal de Gramont, une du 6 octobre 1640, bien digne du « père de l'ingénieuse badinerie, » comme l'appelle Tallemant des Réaux (t. m, p. 5S), où, à propos d'un combat du 2 août précédent sous les murs d'Arras, il reproche au brillant mestre de camp de l'armée du maréchal de la Meilleraie son trop bouillant courage; une, du 22 septembre 1641, où il le félicite de sa promotion à la charge de maréchal de France; enfin, une du mois d'avril 1644, où il lui •exprime sa sympathie à l'occasion de la mort de son père, mais où il mêle à ses compliments de condoléance des plaisanteries de mauvais goût qui ont été justement critiquées par Voltaire.

(5) Le nouveau maréchal resta quelques années sans prendre le nom de Gramont. « Alors [à la date de 1642], dit Tallemant des Réaùx (t. ni, p. 176), il ne s'appelloil que le maréchal de Guiche. »

(6) La nouvelle de la bataille d'Honnecourt (26 mai 1642), où le maréchal de Gramont fut battu par le général don Francisco de Mello. Voir sur ce combat les Mémoires de Puységur (t. n, p. 12). Ce vaillant capitaine assure que le combat où il fut fait prisonnier avait été livré contre son avis.


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avenu à cette heure et qu'il ne vous ait passé beaucoup de fois par l'esprit que les mesmes accidens dont les plus grands et mesmes les plus heureux capitaines du monde ne se sont pu garantir vous pourraient bien aussi arriver ; neantmoins quelque sagesse et quelque constance que vous puissiez avoir, il est impossible que ce malheur ne vous ait esté très sensible d'abord et qu'il ne vous fasche extrêmement d'avoir apris par expérience que la prudence et la conduite ne sont pas tout à la guerre et que quelque valeur qu'ait un chef (1), il ne se peut pas respondre de l'événement d'une chose qui s'exécute par tant d'autres mains. Mais, Monseigneur, ce ne vous doit pas estre ce me semble une petite consolation de voir que dans ce malheur tous les honnestes gens vous plaignent et que pas un ne vous accuse, et que Son Eminence, laquelle je m'asseure que vous considérés en ce rencontre autant que tout le reste des autres hommes, tesmoigne hautement que vous ne sauriés estre blasmé de ce mauvais succès, et qu'il est arrivé sans qu'il y ait le moins du monde de vostre faute (2). Pour moy, Monseigneur, qui dans cette affaire n'ay guère moins de besoin d'estre consolé que vous et qui en suis depuis quelques jours dans une tristesse extraordinaire, je vous avoue que je reçois quelque soulagement de voir le sentiment gênerai de tout le monde en vostre faveur et d'apprendre de jour en jour, par toutes les relations qui nous viennent, qu'ayant tesmoigne dans cette occasion toute la prevoiance, la valeur et la resolution que l'on pouvoit attendre de vous, l'on ne peut pas dire que rien vous y

(1) Qui croirait après cela que la bravoure du maréchal de Gramonl a été très contestée? Voir ce qu'en dit Tallemant de Réaux au début de l'historiette sur Antoine III (t. m, p. 174). Ce fut surtout la perte de la bataille d'IIonnecourt qui déchaîna contre le maréchal l'injuste colère des pamphlets et des vaudevilles. On alla jusqu'à donner à certains grands éperons l'injurieux surnom d'éperons h la Guiche.

(2) Voiture — quoique diplomate — ne mentait pas en cette occasion.

On lit dans le recueil de M. Avenel (t. vi, p. 926) : « Richelieu écrivait une lettre toute remplie des plus amicales consolations au maréchal de Guiche, pour lequel il sentait d'ailleurs la plus tendre bienveillance : Les hommes, lui mandait il [le 5 juin, c'est-à-dire le lendemain du jour où il avait reçu la mauvaise nouvelle], font ce que la prudence et les occasions pressantes leur suggèrent, mais les événements sont en la main de Dieu. Il n'y a point de capitaine au monde qui ne puisse perdre un combat, et, quand ce malheur arrive, on doit estre consolé quand on a faict tout ce qu'on apu et deu pour le gaigner. Consolés-vous donc, mon pauvre comte, et n'oubliés rien de ce qui dépendra de vous pour faire que l'accident qui vous est arrivé n'ait point de mauvaises suites. Si j'avois un bon bras je vons Voffrirais; mais en quelque estât que je sois, je suis entièrement à vous. »


— 12 — ait manqué que la fortune. J'espère que dans peu de temps elle reparera l'infidélité qu'elle vous a faite et que par quelque chose d'extraordinaire elle se reconciliera bien tost avecque vous. Je le souhaite plus ardemment que je nay rien désiré de ma vie et avec toute la passion que vous pouvés vous imaginer en une personne qui est par tant de raisons,

Monseigneur, Votre très humble et très obéissant serviteur, VOITURE (1). A Montpellier, le 13 de juin (1642) (2).

III

A Monseigneur Monseigneur le duc de Gramont, mareschal

de France.

Monseigneur, Trouvés bon que j'accompagne le présent de monsieur de Forgues (3) d'un autre petit présent qui peut-estre ne vous sera pas

(1) Je ne crois pas que dans tout le recueil des lettres de Voiture il y en ait une seule qui soit mieux écrite que celle-ci. Grave, éloquente, elle est vraiment digne d'être adressée à celui dont Mme de Motteville, si bon juge des choses de l'esprit, a vanté l'éloquence. {Mémoires, t. i, p. 354.) Je me permettrai de renvoyer le lecteur qui voudrait bien connaître Voiture aux deux volumes des Lettres de Chapelain dont je viens d'achever la publication. On y trouvera cent piquants détails sur l'ami de M"° Paulet. J'ai dit dans une note du premier volume de mon recueil (p. 148) : « M. Dusevel, membre non résidant du Comité des travaux historiques, a publié, dans les Mémoires de l'Académie d'Amiens, une notice intitulée Voiture jugé par Balzac, composée à l'aide de renseignements puisés dans la correspondance inédite de Balzac, que renferme le tome i des nouveaux Mélanges historiques (1873). Espérons que le même érudit pourra donner une suite à son étude sous le titre de Voiture jugé par Chapelain. » M. Dusevel est malheureusement mort avant la publication de mon second volume. Mais quelque autre érudit de Picardie nous fournira sans doute l'occasion de citer, à cet égard, le mot de Virgile sur le rameau d'or : « Uno avulso non déficit alter »

(2) Voiture passait par Montpellier en allant en Espagne et en revenant de ce pays, où il fut si souvent chargé de petites missions diplomatiques.

(3) Il s'agit là de Bernard de Forgues, maréchal des camps et armées du roi, qui avait épousé la nièce de Balzac, Mlle de Campaignol, laquelle par un envoi de fleurs a inspiré à son oncle une des plus jolies lettres du grand recueil de 1665. {A Mademoiselle de Campagnols, 15 décembre 1637, p. 442.)


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désagréable. Pour le moins il ne vous doit pas estre suspect, puis queMadame vostre soeur (1) en a fait l'essay et qu'en matière de viandes spirituelles il se peut dire qu'elle a acquis la perfection du goust. C'est donc sur sa parolle que je vous envoie mou Socrate (2), et sur l'asseurance qu'elle me donne que le service du roy ne vous occupe pas de telle façon (quoyque vous le faciès d'une admirable manière) qu'après les heures des affaires, vous n'en aies quelques-unes de divertissement. De l'autre costé, Monseigneur, on m'a dit une nouvelle dont j'ay esté un peu surpris et qui me fait appréhender pour celuy que je vous envoie. Aiant sceu d'un Père Jésuite, nouvellement arrivé de Pau, que vous avés fait de grands progrès dans la pieté, et particulièrement que vous vous adonnés à l'oraison mentale (3), je crains que cette estroite familiarité que vous avés contractée avecque Dieu ne vous desgouste de toute autre sorte d'entretien. Vous estant eslevé si haut, vous ne pouvés venir jusqu'à moy, sans descendre de plusieurs degrés. Et ce n'est pas assés que mon Socrate soit chrestien et catholique; je voy bien que pour estre à vostre usage, il faudrait qu'il fust dévot et contemplatif. Si un jour je l'augmente de quelques chapitres, je tascheray par une plus sainte estude de le rendre plus digne de vous; et si je scavois le stile de vos méditations, je m'esforcerois d'y accomoder le mien. De tout temps j'ay tiré de la gloire de vous avoir plu. Et, en effet, ce n'est pas peu, Monseigneur, de plaire à un homme qui, n'aiant que de saines passions, ne peut avoir que de légitimes plaisirs. Je ne veux pas pourtant rien entreprendre sur les bons Pères, et comme je leur laisse la direction de vostre conscience, je ne leur dispute point la préférence de vostre esprit. Leurs livres vous peuvent fournir d'utiles instructions; il me suffit que vous trouviés dans les miens d'honnestes amusemens et que je vous deslasse, après que les docteurs

Dans ce même"recueil on trouve (p. 616) une lettre où Balzac remercie le maréchal de Gramont (14 janvier 1645) d'avoir protégé M. de Forgues : « Les bontés que vous avez pour mon neveu, sont des obligations très particulières que je vous ay. Aussi je les reçois avec tous les sentiments de reconnoissance qui peuvent naistre dans l'âme d'un homme de bien, etc. »

(1) Charlotte-Catherine de Gramont, abbesse de Notre-Dame de Ronceray.

(2) Socrate Chrestien, par le sieur de Balzac, et autres oeuvres du même. Paris, Aug. Courbé, 1652, in-8°.

(3) On ne se figure guères le maréchal de Gramont si avancé dans la piété, si adonné h l'oraison mentale. Evidemment le bon père de qui Balzac tenait ces beaux renseignements avait surfait la dévotion du gouverneur du Béarn et de la Navarre.


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vous ont occupé. Mon ambition ne passe pas outre, n'espérant pas estre jamais si heureux que de vous pouvoir tesmoigner par mes actions avec quelle passion je suis et j'ay tousjours esté, Monseigneur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

BALZAC (1). Ce 17 septembre 1652.

IV

Monsieur,

On ne peut avoir plus de joie que je n'ay receudu volage que vous avés faict, qui est asseurérnent le plus beau et le plus illustre qu'homme du monde puisse faire (2). Je vous asseure sans caiolerie que tous vos amis et serviteurs ont eu une satisfaction toute particulière de veoir l'applaudissement public que tout le monde a donné au choix que l'on a faict de vous, par dessus tous les aultres, pour une si grande et si magnifique action. Car il n'y a personne qui n'ait esté persuadé, avant mesme que vous soies parti, qu'on ne pouvoit confier la dignité d'une telle ambassade à aulcun aultre suject qui s'en peut si bien acquiter que vous. Les choses ont tellement réussi et vous y avés si parfaitement gardé toutes les mesures de la majesté de la couronne et do la galanterie d'un prince amoureux, qu'en

(1) Le maréchal de Gramont ne fut pas seulement le correspondant de Balzac, il fut aussi son l'hôte, comme nous l'apprend une lettre à Courarl écrite deux mois après celle-ci (Recueil de 1665, p. 957, 20 novembre) : «Je vous eusse esci'it il y a trois jours, si j'eusse eu une heure de loisir pour cela. Mais, monsieur le maréchal de Gramont estant ici, il falut luy donner le jour du courrier. » Bappelons que le maréchal eut les meilleures relations avec un grand nombre d'autres hommes de lettres, notamment, sans parler de Godeau, l'évoque deVence, avec Jean Chapelain (voiries Lettres inédites de ce dernier, t. i, 1880, pp. 69, 71, 140, elc). Je suis heureux d'annoncer, à propos de la charmante lettre de Balzac au maréchal, qu'un des agrégés les plus distingués de l'Université, M. Jules Favre, prépare sur l'auteur du Socrate chrétien un grand travail littéraire, qui sera un régal pour les plus délicats.

(2) Le voyage d'Espagne fait par le maréchal (octobre 1659) en qualité d'ambassadeur extraordinaire de Louis XIV, au nom duquel il alla demander la main de Marie-Thérèse. Voir les détails donnés sur le voyage et le séjour à Madrid de l'ambassadeur dans les Mémoires du maréchal de Gramont, duc elpair de France, commandeur des Ordres du roy, gouverneur de Navarre et de Bearn, donnez aupublic par le duc de Gramont, son fils, pair de France

~ (Paris, 1716, t. H, p. 174-230).


—■ 15 —

vérité il ne se peut rien souhaiter de plus accompli. Aussi tout le monde convient que jamais l'Hespagne n'a faict tant d'honneur à aulcun homme que vous y en avés receu et qu'il semble que son roy et ses peuples aient contesté à qui vous en rendrait davantage. Mais, Monsieur, les qualités admirables de cette princesse que vous nous estes allé quérir vous doivent encor satisfaire plus que tout le reste. J'en estoisdesja bien persuadé par tout ce qu'on en a tous jours dict; mais ce que vous me faites l'honneur de m'en escrire augmente encor l'idée que j'en avois. Il ne reste plus que l'impatience de la posséder et je vous assure qu'en mon particulier ceste impatience est double, parceque je n'espère pas avoir l'honneur de de vous voir qu'avec elle et que je souhaite cest honneur avec autant de passion queje suis, Monsieur, Vostre très humble et très acquis serviteur.

DE LA MOIGNON. A Paris, ce 9 décembre [1659] (1).

Monsieur,

J'ay sceu la bonté que vous avés eue d'écouter les raisons qui m'ont obligé d'envoyer à la cour sur le sujet de ma charge (2) et que vous y avés trouvé de la justice, de quoy je vous rends grâces très humbles. Mais je ne puisque je ne vous fasse scavoir que madame

(1) Guillaume de Lamoignon avait élé nommé premier président du parlement de Paris, l'année précédente (octobre 1658). On ne manque jamais de rappeler, à cette occasion, que Louis XIV dit au jeune magistrat en lui remettant le brevet de premier président: «Si j'avais connu un plus homme de bien, un plus digne sujet, je l'aurais choisi. » Le compliment, comme M A. Bazin l'a constaté en vain {Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère du cardinal Mazarin, seconde édition, Paris, 1846, t. iv, p. 413) ne fut pas fait par lui, mais par le ministre : « Ce fut (ainsi s'exprime l'historien), ce fut, sans aucun doute, le cardinal Mazarin qui lui dit ce mot si souvent cité à sa gloire comme venant de Louis XIV : Si le roi avait pu trouver un plus homme de lien que vous dans le royaume, vous n'auriez pas eu cet emploi. » On consultera avec profit sur le grand magistrat l'excellente thèse pour le doctorat ès-lettres de M. Dejob sur le P. René Rapin, le grand ami des

Lamoignon, de Renato Rapino (Paris, 1881). (2) La charge dégénérai des galères, en laquelle le duc de Richelieu avait

succédé à son père et dont il se démit en 1661.


— 16 —

la duchesse d'Aiguillon (1) ne se contentant pas de vous avoir escrit de moy comme elle a fait s'est encore vantée ici publiquement qu'elle vous avoit obligé de publier à la cour que je ruinois ma maison par la vente de mes terres et que j'onvoyois faire à S. Pî. des propositions pour achever entièrement ma ruine. Et bien que je sois assuré que vous n'avés pas parlé de la sorte qu'elle se vante que vous avés fait, je désire tant me conserver en l'honneur de vos bonnes grâces et de votre estime que vous aurez s'il vous plaist agréable que je vous esclaircisse sur tout ce qu'elle avance, pensant tirer ses avantages en me décriant partout autant qu'il lui est possible. Pour la ruine de ma maison, il ne faut que me connoistre un peu pour me croire incapable d'avoir une telle pensée, et il ne faut pas connoistre la nature de mon bien pour scavoir que je ne puis en disposer quand je le voudrais, puisqu'il est substitué comme il se void par le testament de feu Monsieur le cardinal qui estasses public. Mais madame d'Aiguillon se sent capable de si grandes choses qu'elle croit pouvoir oster la mémoire et persuader facilement ce qui n'est pas. Toutefois, je pense ne la devoir pas craindre auprès d'une personne aussi juste que vous, car si vous avés la bonté de faire réflexion sur le procédé de madame d'Aiguillon depuis dix-huit ans, vous jugerés qu'au lieu de me prouver beaucoup de bien comme elle veut faire croire, elle a abondé à me faire tous les maux imaginables sur l'honneur, sur la réputation et sur le bien. Et après qu'elle n'a voulu liquider aucune affaire comme elle le pouvoit facilement dans les commencemens, elle se plaint de ce que je vends quelque terre, lorsque je suis condamné par des arrests à payer les debtes qu'elle n'a pas voulu accomoder. Vous scavés, Monsieur, qu'il n'y a point d'homme qui voulut rien acheter de moy que pour le payement des créanciers de feu Monsieur le cardinal, au droit duquel il faut que

(1) Le document que l'on va lire, qui est un véritable acte d'accusation dressé par le petit-neveu du cardinal de Richelieu contre la nièce de ce grand homme, est à rapprocher de l'histoire ou plutôt du panégyrique que nous devons à M. A. Bonneau-Avenant, sous ce titre: La duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, sa vie et ses oeuvres charitables 460&H75. (Paris, Didier, 1881, in-8°). J'avais déjà publié, il y a longtemps [Revue d'Aquitaine, t. xi, 1867, p. 137), une très piquante lettre du duc de Richelieu à la duchesse d'Aiguillon, document tiré de la collection Godefroy, delà bibliothèque de l'Institut, et relatif au mariage du jeune duc avec l'habile veuve de François-Alexandre d'Albret, seigneur de Pons, Anne du Vigean, mariage conclu (décembre 1049) malgré la différence des âges, des fortunes et des positions, malgré le courroux de la tante du naïf époux et le méconlement de la reine de France.


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l'on soit substitué pour aquerir sceurement, mesme avec omologation au parlement. Pour ce qui est des propositions qu'elle dit que j'ay voulu faire, je vous asseure que je n'en ay pas eu la pensée parce qu'ayant toujours considéré S. E. comme le protecteur de la maison, je le dois laisser agir en tout et je feray tousjours gloire de luy obéir s'il m'ordonne quoyque ce soit. Je scay bien que si je n'avois point trouvé d'obstacle dans ma famille par le decry continuel que l'on a fait de moy, il m'aurait mis en estât de soustenir avec plus d'éclat le nom que je porte, mais à cette heure que je suis dans une santé aussi forte que je puis souhaiter et toute autre que l'on ne le veut faire croire pour faire tout ce que je dois, j'espère tant de sa bonté que j'en puis attendre toute sorte de justice et de grâce. Considérés aussi, Monsieur, que madame la duchesse d'Aiguillon veut persuader qu'elle ne me fait point de tort, ny à la maison quand elle me demande deux millions, quand au sortir de son heureuse tutelle elle me laisse quatre-vingts procès (1) où il y en a dont les intérêts sont plus grands que le principal pour ne les avoir pas amortis, quand elle me retient mon gouvernement contre tout droit et raison; quand elle me veut dépouiller de ma charge pour se faire payer de ce qu'elle ne peut me demander en justice, puisque devant tout juge équitable elle m'est plus redevable que je ne luy suis, et quand elle veut me priver de la liberté d'en tirer quelque avantage, pouvant me contraindre par là à un accomodement forcé avec elle; à quoy je ne consentiray de ma vie par autre voye que par celle de la douceur. C'est de quoy je souhaitterois que vous voulussiés estre lejuge, vous sçachant équitable comme vous Testes. J'ay creu que je devois vous informer du procédé et des sentimens de madame d'Aiguillon et des miens pour me conserver vostre estime et vostre approbation que je ne voudrois pas avoir injustement. Vous y avés intérêt après tous les biens que vous avés eu la bonté de dire de moy et l'opinion avantageuse que vous avés tesmoigne en avoir. Je tascheray de ne vous donner jamais sujet de vous en repentir, voulant tousjours estre plus que personne du monde, Monsieur,

Vostre très humble serviteur,

LE DUC DE RICHELIEU. A Paris, ce 19 de may 1660.

(1) Quatre-vingts procès, juste ciel ! N'y avait-il pas là de quoi épouvanter Chicaneau lui-même, ce héros de la délicieuse comédie des Plaideurs qui allait être représentée quelques années plus tard (1668)?

Tome XXV. — Janvier 1884. 2


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VI

A Paris, ce 28 de mai [1677] (1).

Maintenant que le Caresme est passé et les sermons finis, vous voulés bien, Monseigneur, que je satisfasse à mon inclination, aussi bien qu'à mon devoir, en prenant la liberté de vous entretenir un peu plus souvent, ce qui es.t pour moy la consolation la plus douce que j'aie dans la vie. La dernière lettre que vous rn'avés fait l'honneur de m'escrire est si obligeante en toutes manières que je n'ay point de termes, Monseigneur, pour vous en exprimer ma reconnoissance, car je vous avoue qu'après vostre salut, pour lequel vous trouveriés mauvais que je n'eusse pas encor plus de zèle, il n'y a rien au monde qui me touche si sensiblement que les tesmoignages de vostre amitié (2). On attend le roy luudy prochain (3). Cela me fait espérer qu'à moins d'une nécessité absolue nous pourons vous revoir icy plustost que la Toussaints. Car en vérité le terme est un peu long pour ceux qui ont autant d'attachement que j'en ai à votre personne. Ce qui me console est ce que j'apprends de tous costés et de vous mesme, que vostre santé est, Dieu mercy, en très bon estât. Le père Maimbourg, qui a l'honneur d'estre de vos serviteurs et qui veut contribuer à vous faire passer quelques rnomens de vostre retraitte, m'a mis entre les mains un exemplaire de son dernier livre du Schisme des Grecs pour vous le faire tenir. Cet ouvrage est très bien receu dans le public et a bien de l'approbation (4). Je l'ai envoyé à l'hostel de Grammont (5) affiu que vous le receviés au

(1) Le maréchal allait mourir l'année suivante (12 juillet 1678).

(2) On voit combien étaient actives et cordiales les relations établies entre l'admirable orateur et le maréchal. Quel dommage qu'il nous reste si peu de traces de leur correspondance I Tout le monde connaît l'exelamation du maréchal un jour qu'il était particulièrement frappé d'une éloquente tirade d'un sermon de Bourdaloue : Mordieu! il a raison. Jamais éloge, assure-t-on, ne parut plus flatteur à Bourdaloue.

(3) Louis XIV était à Versailles au jour annoncé. La Gazette du 5 juin nous l'apprend en ces termes : « Le roi arriva à deux heures, lundi, dernier jour de mai; à Versailles. »

(4) Le P. Louis Maimbourg, né à Nancy en 1610, mort à l'abbaye de SaintVictor de Paris en 1686, allait bientôt quitter, au moment où son confrère parlait si bien du Schisme des Grecs, la Compagnie de Jésus (1682). Savait-on qu'il était lié lui aussi avec le maréchal de Gramont?

(5) L'hôtel de Gramont était situé rue de Lille {Histoire de Paris, par Théophile Lavallée, seconde partie, 1857, p. 380.)


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plus tost. Cependant, Monseigneur, je ne manque point de prier Dieu tous les jours qu'il vous continue ses grâces et particulièrement celles du salut que vous préférés avec raison à toutes les prospérités temporelles. Pour moy, je me suis remis à travailler des sermons nouveaux dont la composition m'occupe un peu plus que ceux des missionnaires de Baionne. Ma station, si elle ne change, est pour l'année qui vient, à Saint-Sulpice, dans le faubourg Saint-Germain. Je suis, Monseigneur, avec tout le respect que je dois,

Vostre très humble et très obéissant serviteur.

BOURDALOUE (1).

QUESTION.

219. Les turquoises de Simorre.

On lit dans le Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques (1882, fascicule 3, p. 299) : « Au xvne siècle, on trouvait des turquoises dans certaines provinces du Midi de la France. Les Archives du Parlement de Toulouse (B. 995, f° 113) contiennent un arrêté de la Cour, à la date du mois d'avril 1676, portant enregistrement des lettres-patentes données par le roi (1674), par lesquelles permission est accordée au sieur Martin Maréchal de faire exploiter, à l'exclusion de tous autres, deux carrières, situées : l'une près de Castelnaudary (Aude), l'autre près de Simorre (Gers), pour en tirer les pierreries qui s'y rencontreront, tant opaques que diaphanes, comme crystal, amatiste, saphirs, turquoises de nouvelle roche, albastre et jayet, etc. » Que sait-on, do plus, sur les pierres précieuses de Simorre?

T. DE L.

(1) La belle lettre que l'on vient de lire n'est certainement pas la seule lettre de Bourdaloue qui restât à paraître. Il doit en exister bon nombre encore dans les dépôts publics et dans les collections particulières. J'en recommande la recherche à l'habile critique dont le projet est de nous donner une étude définitive sur celui qui ne fut pas moins bon écrivain que grand orateur. Je demande la permission de rappeler que j'ai eu la bonne fortune de trouver, en cette belle bibliothèque du Louvre à laquelle je ne pense jamais sans un affreux serrement de coeur, une autre lettre de Bourdaloue adressée, le lundi 22 août 1695, au maréchal de Noailles, pour le féliciter de la nomination de son frère à l'archevêché de Paris. (Voir Bulletin du bouquiniste, du 15 décembre 1868, p.. 659.) C'est de cette même source que j'avais tiré deux billets inédits de Bossuet et de Fléchier, écrits au même personnage et en la même occasion, le premier inséré dans la Revue de Gascogne (tome v, 1864, p. 261), le second dans le Bulletin d'Aubry déjà cité (tome xxiv, p. 660).


LA GALERIE DE PORTRAITS

DE M. DE MONBRISON

LÊÀL DÉSIR est la devise des Monbrison (1). Certes, le représentant actuel de la famille porte noblement cette devise chevaleresque, mais elle semble être devenue Royal Désir lorsqu'il s'est fait bâtir le château de Saint-Roch.

Ce château s'élève sur une des dernières collines de la Gascogne, là où commence la plaine de la Garonne, rive gauche, non loin de Moissac et d'Auvillars. M. Georges de Monbrison a présidé lui-même à la construction et à l'ornementation, en s'inspirant des plus beaux modèles de la Renaissance française : d'Azay-le-Rideau, pour les fenêtres des combles; de Blois, pour l'escalier et les ouvertures à baldaquin; de Chambord, pour la richesse du faîtage et de ses toits élancés.

Les façades, en pierre de taille, se dressent hérissées de tourelles, de flèches, de fenêtres pointues, le tout dominé au centre, comme à Chambord, par un companile où une horloge étale ses quatre cadrans aux. quatre points cardinaux. Les principales donnent au midi et au nord; à celle du midi, le perron et la porte d'honneur; à celle du nord, rez-de-chaussée, les chambres des maîtres de la maison et les grands appartements, dont les baies avec balcons ou galeries de pierre s'ouvrent sur la plaine de la Garonne. Au-dessous s'étend une terrasse construite en forme de bastion, sévère et magnifique. On y arrive, à l'est, de plain-pied ; à l'ouest, par des escaliers qui ne le cèdent en rien à ceux de Versailles. Dans

(1) Les armes sont d'argent, au chevron d'azur, accompagné de merlettes de sable.


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l'un des bastions on voit une pièce voûtée servant de salle d'armes.

Ce château enté sur cette terrasse, c'est la Renaissance s'épanouissant sur le Moyen-Age.

Il va sans dire qu'une telle habitation est isolée et qu'on a eu soin d'en éloigner les remises, écuries et autres communs.

Quant au parc, il est digne du château.

Saint-Roch, par son architecture et par les richesses artistiques qu'il contient, mérite une étude détaillée. La Gazette des Beaux-Arts (tome vm, 2me période) a décrit le grand salon ; Y Art pour tous a reproduit quelques-uns des objets qu'on y admire, comme meubles, bronzes, cuivres ciselés ou repoussés. J'aurais bien voulu faire la monographie entière, j'ai senti ce travail au-dessus de mes forces. Entreprendre de parler seulement des portraits est encore téméraire; je vais essayer pourtant, après avoir jeté un coup d'oeil sur la salle de la bibliothèque.

Cette salle, pour plus de recueillement sans doute, est située au rez-de-chaussée, au coin le plus retiré du château. Elle est éclairée au midi par une ouverture qui donne sur un balcon, et ce balcon est couronné d'un dais de pierre admirablement ouvragé, que supportent deux colonnes torses, aussi de pierre. La vue, bornée par un horizon restreint, se repose sur des arbres, sur des massifs de verdure, sur des corbeilles de fleurs. Mettez dans l'embrasure de cette fenêtre un escabeau à dossier et une table d'ébène incrustée d'ivoire, et vous n'imaginerez pas pour travailler une solitude plus favorable. Plus tard j'en parlerai peut-être. Aujourd'hui occupons-nous des portraits, et commençons par la salle où sont réunis ceux du xvi 0 siècle.

I

Ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, des portraits de famille; c'est une collection de plus de cent cinquante


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tableaux, reproduisant l'image de personnages, tous du xvi* siècle : rois, reines, huguenots, ligueurs, grandes dames, savants, et, il est bon de le remarquer, tous français. Les peintures datent aussi du xvie siècle; il y en a des deux Porbus, il y en a de Clouet, le peintre des Valois, « ces rois artistes, parés et coquets comme des femmes, » a dit je ne sais plus quel écrivain.

La salle est oblongue et précède le grand salon. Le plafond à pendentifs en bois de chêne sculpté, ne peut avoir son pareil que dans les résidences royales. Les ouvertures, dont l'une au midi, l'autre au nord en baldaquin, se trouvent sur les côtés plus étroits, de sorte que les portraits occupent, presque tous, les grandes surfaces des autres côtés et reçoivent la lumière ou de droite ou de gauche. Ces portraits sont, en général, comme on les faisait alors, plus petits que nature et la plupart en demi-buste. Il y en a six en pied, de grandeur naturelle, et qui comptent parmi les plus beaux (1). Ils figurent tous dans des cadres noirs rehaussés d'or et d'ornements de cuivre; quelques-uns portent leur nom peint sur la toile ; sur la baguette inférieure du cadre des autres, un petit listel doré vous fait lire le nom, avec les dates de la naissance et de la mort du personnage. On ne saurait trop louer cette précaution qui, tout de suite, met les visiteurs au courant de ce qu'ils regardent et leur épargne des recherches le plus souvent stériles.

Que de soins, que d'érudition, que de temps et aussi que d'argent n'a-t-il pas fallu pour réunir cette collection ! Tout portrait douteux a été écarté; quelques-uns sont de maîtres, tous offrent un intérêt historique. Rien qu'ils le mériteraient, nous ne pourrons pas nous arrêter devant tous, nous verrons ceux qui tiennent dans l'histoire une place importante ou qui ont captivé particulièrement notre attention. J'aurais désiré

(1) Soit en pied, soit en buste, je dirai quand ils seront de grandeur naturelle.


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rencontrer beaucoup de Gascons, ils sont rares dans cette galerie : à la satisfaction de rester davantage dans les limites de la Revue de Gascogne, j'aurais ajouté le plaisir raffiné de saluer de nombreuses figures de compatriotes. Nous en trouverons sept ou huit.

FRANÇOIS Ier (1494-1547). Il est juste de commencer par celui qui ouvre le xvi" siècle et qu'on a surnommé le père des arts et des lettres. François I" a ici deux portraits (en buste, plus petit que nature, et grandeur naturelle) fort ressemblants entre eux, sans être absolument les mêmes : l'un est un peu plus jeune que l'autre. Titien, dans le portrait célèbre du Louvre, a fixé pour toujours l'image du roi-chevalier; seulement l'artiste n'avait jamais vu le modèle et le peignit, dit-on, d'après une médaille; le grand peintre a embelli le grand prince; l'oeuvre de Titien est admirable, mais très discutable comme ressemblance. Les portraits de Saint-Roch reproduisent François Ier bien tel qu'il était : figure rougeaude, nez très arqué et tombant sur la lèvre supérieure, pommettes des joues saillantes, oeil lascif, tête de satyre, la carrure d'épaules que l'on sait. Les mains sont loin d'être royales, elles ont la même rougeur que la figure.

Dans un troisième portrait, autant nous venons de le voir rouge, autant nous le voyons pâle et défait. Il semble atteint du mal dont il est mort.

MARGUERITE D'ANGOULÈME, reine de Navarre (1492-1549). Voici la soeur de François Ier, on la reconnaît à sa ressemblance avec son frère : les mêmes traits, mais plus fins et nullement lascifs, le teint blanc mat, la figure bonne et compatissante. Elle porte un voile noir tombant en arrière, qui cache une partie du front et laisse voir, sur les tempes, des cheveux blonds. La robe aussi est noire; rien de plus simple, rien de plus naturel. Je ne sais pas si je me trompe, mais devant ce portrait il me semble entendre Marguerite dire un de ces contes sur lesquels on regrette de porter un jugement


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sévère; c'est qu'elle était naïve autant que malicieuse. Elle aimait les arts et les lettres, elle les encourageait et les cultivait. Sa devise figurait un lis entre deux marguerites; c'est une marguerite entre deux lis qu'il faudrait dire, malgré l'Heptamèron.

HENRY II D'ALBRET (1503-1535). Le premier gascon que nous rencontrons. Il faut saluer en lui le mari de Marguerite d'Angoulême, le père de Jeanne d'Albret et le grand-père d'Henry IV. Barbe et cheveux blonds, yeux bleus, nez puissant, grande carrure d'épaules. Il était de forte race, et sa race est restée forte.

Te nunquam timui : connaissez-vous une devise plus foncièrement gasconne? Ce le lancé à la face, ce jamais, ce verbe au passé, tout cela est bien dans le sentiment et le langage populaires : fey pas jamès cregnut. Qui que tu sois, je ne t'ai jamais craint, ce n'est pas aujourd'hui que j'aurai cette crainte. Courage, fierté, jactance, tout y est. Et le portrait traduit bien la devise.

JEANNE D'ALBRET (1528-1572). Elle a quelque chose de Marguerite d'Angoulême, sa mère. Le teint est plus éclatant; la même douceur, moins la naïveté; les yeux et les lèvres montrent un sourire intelligent. On se sent prévenu en sa faveur, peut-être parce qu'on voit la mère d'Henri IV.

ANTOINE DE BOURRON (1518-1562). Sous une toque noire, cette figure colorée ressort agréablement. La bouche souriante annonce le type que son fils rendra, plus tard, populaire.

HENRY IV (1567-1610). Il est curieux de connaître la filiation des grands hommes, et puisque nous sommes dans sa famille, allons au Béarnais. Cinq ou six portraits, à plusieurs âges et de plusieurs manières. Dans l'un, il est en mignon et ressemble beaucoup à sa mère; dans l'autre, il a un anétrange, sous lequel on n'est pas accoutumé de le voir : il porte de longs cheveux noirs tombant par-derrière les oreilles sur les épaules; on dirait presque une caricature, et cepen-


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dant je l'aime bien ainsi..., sauf les cheveux placés de celle manière et qui peut-être ont été ajoutés,après coup, par quelque malicieux rapin.

Un grand tableau le montre en empereur romain, en pied et de grandeur naturelle — peut-être même plus — la tête couronnée de lauriers, les bras et les jambes nus; il a la pose d'un triomphateur. C'est peint par Fréminet. Oui, sans doute, voilà une belle peinture, mais je n'ai aucun goût pour les apothéoses, et le franc sourire, l'allure grivoise du Béarnais ne vont pas, vraiment, avec la déification, c'est-à-dire l'attitude des dieux. Passe encore pour Louis XIV, quoique on n'aime pas voir demi-nus les personnages dont la physionomie vous est familière. Ici l'artiste désireux, sans doute, de prouver qu'il connaît le dessin et l'anatomie fait trop sentir les muscles. Son premier peintre, en voulant flatter Henry IV, lui a rendu un mauvais service. Au demeurant, magnifique tableau; la figure est le plus beau portrait et le plus authentique qu'on puisse trouver de ce roi de France.

LE DUC D'EPERNON (1554-1643), buste de grandeur naturelle. Ceux qui savent que M. Georges de Monbrison a publié dans la Revue des Deux-Mondes (année 1874), sous le titre de Un Gascon du XVI' siècle, une étude sur le duc d'Epernon (1) ne seront pas étonnés de trouver ici ce personnage. C'est probablement en présence de son portrait qu'ont été écrites les lignes suivantes : « Une grâce hautaine et charmante, l'aisance souveraine des façons, un regard singulièrement calme, puissant, profond, scrutateur et impénétrable, le sang-froid et la possession de lui-même, une promptitude extrême d'intelligence, le verbe net et décisif, le don sans prix de l'autorité personnelle, ce signe mystérieux qui partout désigne le maître, tout en lui réclamait la domination et

(I) Cette étude sera, m'a dit un ami de l'auteur, poursuivie et développée au-delà d'un article de revue.


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semblait n'avoir pour cadre naturel que le premier rang. » Et plus loin : « Le génie de la féodalité revivait en lui, d'autant plus redoutable que son énergie n'était rien moins qu'aveugle et avait pour guide un sens politique consommé. Richelieu, quand il entreprit de faire table rase de tout ce qui était une force en France, n'a pas trouvé d'adversaire plus résolu, plus sur ses gardes, et, en fin de compte, plus difficile à abattre; il y a mis quinze ans. Il est bizarre, mais rigoureusement exact de dire que la plus insigne figure du patriciat français, à cette époque, est encore ce petit cadet de Gascogne. »

JACQUES DE LÉVIS, comte de Caylus, par corruption Quèlus (....-1578). Encore un gascon ou peu s'en faut. Celui-ci fut tué en duel par Ch. de Balzac, dit le Bel Enlraguet. Ainsi que le précédent, il a le triste honneur de compter parmi les mignons de Henry III. Cette figure n'est pourtant pas efféminée; elle jure même sur la fraise empesée. « Les Mignons, dit l'Etoile, portaient des cheveux longuets, frisés et refrisés, remontant par dessus leur petit bonnet de velours, comme chez les femmes, et leurs fraises de chemise de toile d'atour empesées et longues d'un demi-pied, de façon qu'à voir leur tête au-dessus de leur fraise, il semblait que ce fût le chef de saint Jean dans un plat. »

FRANÇOIS DE LORRAINE, duc de Guise (1519-1563). Le grand François de Guise a ici les honneurs qu'il mérite. Il y est deux fois, en pied, de grandeur naturelle, et l'une de ces peintures est de Porbus le vieux. Cuirassé, botté, il vient de défendre ou de prendre une ville; on voit au bas du tableau une cité ravagée par la guerre : c'est Metz, Calais ou Boulogne, où il reçut une balafre à la figure. Sa taille est héroïque, comme sa-bravoure indomptable. Tableau remarquable entre tous ceux de la collection.

En second lieu, le terrible ligueur est habillé de blanc avec manteau à fourrures; sa barbe grisonne, il paraît triste


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et vieux, et cependant il n'avait que quarante-quatre ans quand il mourut assassiné (1).

HENRY DE LORRAINE, duc de Guise (1550-1588), compte trois portraits, dont deux en buste et le troisième en pied et de grandeur naturelle. Ici il porte une cuirasse damasquinée avec le costume de Grand-Maître de France; sa physionomie est noble et belle, sa taille élevée, sa tournure décidée. Comme son père, il reçut une balafre qu'on voit, du reste, dans les portraits. Ces deux hommes, le père et le fils, ont été surnommés balafrés; ils ont eu, l'un et l'autre, une mort tragique; ils occupent dans cette galerie, comme dans l'histoire de leur siècle, une des premières places. J'avoue qu'ils captivent mon imagination et que mes préférences sont tournées vers eux.

CHARLES, cardinal DE LORRAINE (1524-1574). Le frère de François de Guise, l'homme à la parole séduisante. Barrette rouge sur cheveux grisonnants, figure allongée. Rien de saillant. Il faut savoir qu'il a été par son esprit et par ses manières un des hommes les plus marquants de son siècle.

CHARLES IX, roi de France (1550-1574), est en pied, de grandeur naturelle, la main gauche à la garde de son épée, la droite posée élégamment sur le dossier d'un fauteuil rouge — des mains vraiment royales — le justaucorps rayé blanc et jaune or et les chausses blanches sont en satin; la toque noire avec plume blanche. C'est la physionomie même de son temps. Au fond, un rêveur triste et mélancolique.

Ce tableau, le plus beau peut-être delà collection, ne porte pas de nom d'auteur; mais certainement il est d'un maître.

(1) J'ai été induit en erreur par l'inscription peinte sur la toile. Ce personnage représenté vieux et grisonnant n'est point le grand François de Guise, comme le dit l'inscription fautive, mais son père Claude, le fondateur de la branche française des Guise, créé d'abord duc d'Aumale, puis de Guise.

Il m'en coûtait, je l'avoue, d'accepter ce portrait pour celui d'un homme qui mourut à quarante-quatre ans, et je remercie M. de Monbrison d'avoir, relevé cette erreur.


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, MARIE TOUCHET (1549-1620), que je signale avec intention après Charles IX — et vous savez pourquoi — est un minois charmant. Aussi avait-elle pris pour devise le charme tout, anagramme de son nom.

COLIGNY (1510-1572). Barbe et cheveux blonds, teint coloré; encore une de ces figures qui ne disent pas le rôle el la place que le personnage a tenus dans son siècle.

MICHEL DE MONTAIGNE (1533-1592). Tête chauve, barbe blanche, courte et serrée, yeux clignotants, bouche petite et pincée, visage rougeaud, air goguenard, voilà l'auteur des Essais. Il semble dire: Que sais-je? Cette tête posée sur un collet tuyauté comme sur un plat est vraiment curieuse.

MARIE DE MÉDICIS (1575-1642). Cet admirable portrait, par Porbus le Jeune, fait contraste à côté de celui de Montaigne. Marie de Médicis, en buste, de grandeur naturelle, se détache de face sur une tenture cramoisie; sa carnation est superbe; deux perles grosses comme des oeufs de canari à l'oreille, collier de perles autour du cou, double collier de perles au corsage, robe d'une magnificence royale, cheveux frisés et poudrés, collerette de guipure en éventail — on dirait comme un paon qui fait la roue.

GUILLAUME DU VAIR, gard« des sceaux (1556-1621), avec sa figure d'anabaptiste, forme bien, à gauche de Marie de Médicis, le pendant à Montaigne. —Au-dessous de ce chancelier tant soit peu aviné, on trouve le plus charmant portrait du plus charmant des hommes. J'ignore son nom, et cependant je me persuade qu'un gentilhomme de si fine race a dû tenir une place dans son siècle. Je n'essaie pas de le décrire, je dirai seulement que par la distinction de sa tournure il rappelle le César Borgia de Raphaël.

GASTON DE FOIX, duc de Nemours (1489-1512). Dans ce coin tout est contrastes. Immédiatement au-dessous de Marie de Médicis, un petit cadre très ancien, doré et surmonté de deux lions renferme un personnage dont les portraits doivent


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être fort rares; quand on n'a vécu que vingt-trois ans et toujours dans les camps, on ne songe guère à se faire peindre. Gaston de Foix, tout cuirassé, est vu jusqu'aux genoux. Tandis que le bras droit tombe inoccupé, le gauche tient une lance démesurée; la figure est plutôt celle d'un homme de trente ans. Foudre de guerre, tel est le surnom que les Espagnols lui avaient donné, et le vainqueur de Ravenne l'avait bien mérité. Ici, de longs cheveux au vent, les reflets des armures, la figure et la main éclairées comme par la lueur d'un incendie, font de lui un homme fantastique.

HENRY II (1518-1559). Charmant portrait d'enfant, par Clouet. Riche toque sur un petit bonnet blanc, figure rose et cheveux blonds, détails de toilette infiniment soignés. Il y a encore trois portraits d'Henry II dans la force de l'âge. Je les cite pour mémoire.

FRANÇOIS II (1544-1560) et MARIE STUART (1542-1587). Le jeune roi porte sur sa figure le signe de la décadence des races. Il est à côté (non pas dans le même tableau) de Marie Stuart, dont le visage mélancolique lutte de blancheur avec le voile blanc qui couvre tout son corps.

HENRY III (1551-1589) n'ose regarder en face; teint blême; l'homme que l'histoire nous fait connaître. Très beau portrait en buste et de grandeur naturelle.

CATHERINE DE MÉDICIS (1519-1589). Elle est simplement vêtue d'une robe noire et d'un voile noir. Figure assez bonasse avec son teint coloré et ses cheveux blonds. Seul, le menton fuyant ne rassure pas, et de sa bouche en coeur pourraient sortir des paroles dont il faut se méfier. En somme, c'est une énigme que je ne sais point deviner.

MICHEL DE L'HOSPITAL (1505-1573). Front dénudé, barbe longue sur figure longue. Si cette figure était carrée avec le nez plus épaté, elle rappellerait celle de Socrate.

GABRIELLE D'ESTRÉES (1571-1599). Elle se détache toute blanche sur fond noir. Cheveux poudrés et frisés en éven-


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tail, collier de perles, vêtement de dentelles, carnation blanche, — tout est blanc, sauf les lèvres roses. Certainement la trop célèbre pécheresse était au moins douce et bienfaisante, polie et affable.

ROGER DE SAINT-LARY, duc de Bellegarde (1563-1646), gascon, à la figure bonne et souriante, au teint éclatant avec des jreux bleus, aux cheveux abondants et souples. — Il était duc. et pair, et comblé de faveurs de la cour. Henry IV lui enleva Gabrielle d'Estrées, et l'aventure fit un bruit que je ne sais pas pourquoi je répercute. Ici, le duc de Bellegarde est placé bien près de Gabrielle; je ne dis pas que ce soit tout à fait naturel, mais les deux portraits étant peints par le même artiste, et dans la même dimension, les deux cadres étant les mêmes avec la même application de cuivre, je comprends le voisinage. Us ne sont séparés — ô ironie amére! — que par

MARGUERITE DE FRANCE, reine de France et de Navarre (1553-1615), la première femme d'Henry IV, gracieuse, souriante, magnifiquement parée.

Louis XIII (1601-1643). Le seul qui ne soit pas du xvic siècle. Peint par Porbus le jeune. Le dauphin, âgé de dix à douze ans, est debout, de grandeur naturelle, vêtu de noir, lime rappelle l'infante Marguerite, par Vélasquez, qui est au Louvre, et il a bien, à mon avis, la valeur artistique de ce tableau célèbre.

Voici trois petits portraits par Clouct, trois chefs-d'oeuvre qui se suivent :

RENÉE DE FRANCE, duchesse de Ferrare (1510-1575). Achevé comme une miniature.

LE DUC D'ETAMPES (1506-1565), noble et fier, a une distinction suprême.

ANNE DE PISSELEU, duchesse d'Etampes (1508-1576), sa femme, est d'une beauté idéale; les yeux sont bleus et sur des traits délicats s'étale une couleur suave.


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Quel modelé, quelle précision et quelle finesse de dessin dans Renée de France! Combien douces et légères les ombres, combien claires et chaudes les couleurs dans la duchesse d'Etampes ! C'est toute la manière de Clouet.

Tous ou presque tous les autres portraits mériteraient d'être signalés; mais il faut s'arrêter en citant les deux derniers gascons de cette galerie, qui sont ANTOINE DE PARDAILLAN et JACQUES NOMPAR DE CAUMONT, maréchal duc de la Force (dont les Mémoires ont été publiés, comme on sait, par le marquis de La Grange).

Cependant je ne puis pas ne pas parler, avant de finir, d'un portrait vivant qui semble descendu de ces cadres. M. Georges de Monbrison lui-même est bien un revenant du xvi" siècle. Son château, ses collections, ses études disent assez son amour pour la Renaissance française; mais sa ressemblance avec les personnages de cette époque va plus loin : ses grands airs, sa tournure, et jusqu'à sa physionomie en font un homme de la cour de François I", et le placent, dans cette galerie, entre le duc de Guise et le duc d'Etampes.

Dans cette salle il y a un billard. En vérité, tous ces personnages doivent regarder étonnés un jeu qui n'était pas de leur temps (1); mais pensez-vous qu'aucun de ces guerroyeurs qui sont là eût dédaigné ce noble jeu d'adresse?

Aujourd'hui ceux qui jouent dans cette salle ne sauraient, je suppose, rester indifférents ni même se défendre d'une certaine émotion devant pareille galerie. Sans effort d'imagination, ils peuvent se croire à des joutes et à des tournois;

(1) Il fut mis en vogue sous Louis XIV.

On lit dans le Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture (tome m, p. 209) : « Avant la Révolution, la faculté de tenir billard était un privilège accordé aux seuls billardiers-paulmiers; ils avaient leurs statuts et règlements confirmés par lettres patentes. En 1789, on en comptait deux cents dans Paris, >


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sans doute, ils ne portent pas comme au temps jadis épées courtoises ou gracieuses, ni armes à outrance, mais ils font des carambolages en l'honneur des dames qui sont là les regardant sans craindre le moindre dénouement tragique.

Joute, tournoi, billard, qu'importe? — la gloire est plus douce, sous les yeux d'une telle assemblée, et la victoire plus enviable. Ami lecteur, voulez-vous connaître le léal désir de celui qui écrit ces lignes ?... Il ambitionnerait le suffrage de François de Guise, et rechercherait un sourire de Marguerite d'Angoulême.

Mais non, triste jouteur, s'il allait servir d'amusement au premier balafré, — ou fournir pâture aux Nouvelles de la Reine de Navarre !

Ce n'est pas sans regret que je quitte cette salle; il faut pourtant en finir, et si, à regarder longtemps des tableaux, on se fatigue, combien davantage à en entendre la description ! Je sais que je cause avec des personnes d'esprit, — et j'avoue que rien ne m'est plus agréable, — mais encore ne fautil pas abuser de la bonté qu'elles ont de m'écouter.

A un second article les portraits du xvir 3 siècle.

JULES FRAYSSINET.

QUESTION.

220. Sur le gascon Bouzon de Pages \

Revenons au tome u de la remarquable Histoire de Charles VII par M- Gdu Fresne de Beaucourt pour dire à nos chers lecteurs que, s'il est souvent question dans ce plantureux volume de divers capitaines gascons fort célèbres, tels que La Hire et Sainlrailles, il y est aussi question d'un de nos belliqueux compatriotes qui est bien peu connu. Le savant historien le mentionne ainsi (p. 28, sous l'année 1427) : «Montargis, vaillamment défendu par le gascon Bouzon de Fages et par le sire de Villars, résistait toujours à l'ennemi. » Que sait-on de plus, de Bouzon de Fages ? A quelle partie de notre vaillante province appartenait-il (1) ? T. DE L.

(1) A propos de La Hire, j'ajouterai que dans la même page où M. de Reauconrt mentionne Bouzon de Fages, il dit : « La gloire de la brillante rescousse qui sauva Montargis appartient au bâlard d'Orléans et à La Hire. Le 5 septembre 1417, quinze cents Anglais tombèrent morts ou blessés dans les murs de cette ville qui, célébra sa victoire par un Te Deum, et qui, en mémoire de l'événement, institua une fête annuelle qu'on célébra jusqu'en 1792. »


UN PÈLERIN GASCON

DU XV° SIÈCLE

VOYAGE A JÉRUSALEM de PHILIPPE DE VOISINS, seigneur de MONTAUT, publié pour la Société historique de Gascogne par M. Ph. TAMIZET DE LARROQUE. Auch, impr. Cocharaux; Paris, Champion. [Archives historiques de la Gascogne, fascicule troisième.)

La famille de Voisins, seigneurs de Montaut, près d'Auch, est assez connue. La renommée militaire et civile de cette grande race n'a pas subi d'éclipsé depuis son illustre clief, Pierre I de Voisins, « qui, après avoir été un des plus vaillants capitaines de l'armée de Simon de Montfort, fut sénéchal de Toulouse sous Alphonse de Poitiers (1). s> On ne lui attribue pas, il est vrai, des titres académiques; c'est la première fois, ce me semble, qu'un document littéraire, une curieuse relation écrite, se recommande du nom dea Voisins-Montaut. Il faut ajouter que le pèlerin de 1490 n'a pas tenu la plume pour raconter ses aventures et ses impressions; il a laissé ce soin à un de ses gens, et il est permis de supposer, si l'on y tient, que notre Philippe, seigneur de Montaut, était peu habile à écrire et qu'il n'aurait pas démenti cet éloge qu'un écrivain du siècle suivant donnait à nos compatriotes : « Ils ont toujours tenu pour un véritable axiome que les armes et non les livres guident par le droit chemin les hommes à la vertu; et leur province, où de tout temps on emploie plus de fer que de papier, a servi d'école à une florissante jeunesse, d'où il est plus sorti de bons soldats que de grands docteurs (2). »

Le rédacteur du voyage de Philippe de Montaut s'appelait Jehan de Belesta; il se dit seigneur de Binèle, mais ce nom, altéré peutêtre comme les trois quarts des noms propres de sa relation, ne répond, paraît-il, à aucun fief connu. L'éditeur se plaît à croire que l'écuyer-écrivain était gascon comme son maître, et il faut bien

(1) Préface de M. T. de L., p. 5.

(2) F. de Pavie, baron de Fourquevauls, les vies de plusieurs grands capit. franc. (1643), p. 45-46.

Tome XXV. 3


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convenir qu'on retrouve en plus d'un passage de son écrit des traits d'humeur gasconne. Toutefois son état civil reste à découvrir, et le nom de Belesta portera peut-être plus d'un lecteur a chercher l'origine du bon gentilhomme au pays de Foix, d'autant que l'une des seigneuries de son patron et la maison même où se termina sa laborieuse caravane était Couffolens, dans le département de l'Aude. Il faut ajouter qu'il y a un Belesta dans les limites de la Gascogne (Haute-Garonne, canton de Grenade). Quoi qu'il en soit, la relation du pieux et pénible voyage accompli par les nobles pèlerins de Montaut resta longtemps inconnue. Sans doute, les membres de l'illustre famille la gardèrent avec soin et la relurent pendant plusieurs générations, avec ce noble orgueil qui s'attache aux titres les plus sacrés de la gloire des ancêtres. Mais enfin elle fut perdue; on n'en trouve plus trace dans les archives du château, actuellement propriété de M. le baron de Rouilhan, et nul n'en avait oui parlé quand M. Tamizey de Larroque attira sur ce sujet l'attention de nos lecteurs (1). Quatorze ans se sont écoulés depuis, et il est à peu près certain que le voyage de Philippe de Montaut à Jérusalem n'a jamais été signalé jusqu'à nos jours.

Une copie du xvue siècle nous a seule conservé ce précieux débris de notre vieille littérature locale. Un notaire d'Auch, M" Asclafer, le même à qui M. Parfouru a emprunté l'acte qui a révélé la date vraie d'une notable partie de notre belle cathédrale (2), est l'auteur de cette copie, défectueuse, mais inappréciable, parce qu'elle est unique. Cet honnête et intelligent notaire, non content d'entasser les actes dans son étude, prenait note et copie de diverses pièces instructives et curieuses, dans un volume extra-officiel, « pour luy servir et au public comme de raison. » C'est ce qu'il écrit en tête de son recueil, dont le Voyage à Jérusalem est la perle. Ce recueil luimême a dû passer par beaucoup de mains depuis que la famille Asclafer a disparu, et c'est une vraie bénédiction du Ciel qu'il ait trouvé, en 1821, un asile sûr et définitif dans la Bibliothèque municipale de la ville d'Auch. Grâces en soient rendues au généreux donateur, feu M. Béguillet, directeur des Contributions directes et membre de l'Académie des sciences de Toulouse.

L'idée de publier cette relation du xve siècle était trop naturelle pour ne pas venir à quelque amateur, depuis que les études provin(1)

provin(1) de Gaie, n, 1870, p. 147.

(2) Rev. de Gas., xxw, 1882, p. 201.


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ciales ont pris chez nous un essor que la Revue de Gascogne se flatte d'avoir favorisé et développé. En effet, M. Georges Niel, archiviste du département du Gers, il y a une vingtaine d'années, caressa quelque temps ce projet, s'en ouvrit même, je crois, avec un éditeur parisien, mais ce fut tout. Son successeur, Amédée Tarbouriech, commença de transcrire la copie d'Asclafer, pour la publier soit dans nos livraisons, soit ailleurs. Il mourut avant d'avoir atteint le premier quart de la relation. Archiviste après lui, j'achevai sa transcription ; mais ne tenant pas à publier de si longues pièces inédites dans la Revue, je fus tout heureux de céder ces pages à mon infatigable ami M. Tamizey de Larroque, pour qu'il en donnât une édition séparée, en ajoutant à l'agrément d'une publication plus élégante et plus accessible, tous les trésors d'érudition dont il a coutume d'entourer les vieux textes qu'il ressuscite.

Il a failli être devancé. M. le comte Riant, dont tout le monde connaît les savants et magnifiques travaux sur l'Orient latin, avait eu la pensée de faire entrer notre pièce dans la série des relations françaises qu'il a sous presse en ce moment. Notre excellent confrère, M. Parfouru, lui avait même envoyé déjà une copie soigneusement prise par lui sur celle d'Asclafer : il semble que tous les archivistes du département du Gers devaient travailler l'un après l'autre à la gloire posthume de Philippe de Montaut! Mais dès que M. Riant a su, par M. Parfouru lui-même, que son ami M. Tamizey de Larroque était en train de préparer, pour les Archives historiques de la Gascogne, une édition du vieux Voyage, il s'est très gracieusement désisté de son entreprise, sans y être induit par aucune démarche de notre côté; nul de nous, et M. Tamizey de Larroque moins que personne, ne se serait plaint que la relation publiée dans le troisième fascicule de.nos chères Archives, eût en même temps les honneurs d'un recueil aussi recommandable que celui de la Société de 1 Orient latin. Si je suis bien informé, la bienveillance de M. le comte Riant ira plus loin encore; il s'est chargé de présenter à un public tout spécial l'édition publiée par notre excellent collaborateur, qui ne saurait assurément désirer pour elle une protection plus honorable ou plus autorisée.

Quant aux lecteurs de la Revue de Gascogne, il me semble que le livre n'a besoin d'aucune recommandation auprès d'eux. Les pèlerinages en Terre-Sainte sont en honneur à l'heure présente, et tous les Gascons qui ont visité eux-mêmes Jérusalem ou qui seulement y ont accompagné leurs amis vivants de leurs voeux et de leur


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pieuse envie, seront heureux d'y suivre par la pensée un baron des environs d'Auch mort depuis près de quatre siècles. Le charme est doublé, j'ose le dire, par cette longue distance. Les nombreuses ressemblances frappent d'autant plus dans ce lointain, et les différences inévitables sont une pâture nouvelle à la plus raisonnable des curiosités. Lisez donc la relation que M. Tamizey de Larroque, la Société historique de Gascogne et l'imprimeur des Archives vous présentent avec un commentaire abondant et sous la forme typographique la plus correcte et la plus élégante. Pour moi, je vais, sans trop la déflorer, courir par dessus, en notant au passage un petit nombre de points saillants, pour justifier une appréciation sommaire du document historique et littéraire dont nous entrons en possession. Philippe de Voisins, avec son fidèle écuyer, partit de Montaut le 16 avril 1490. Il alla voir à Sauveterre de Rouergue sa soeur aînée, dont le mari, M. de Thoulet, l'accompagna jusqu'à Lyon, où ils arrivèrent le 22 du même mois, et où l'on avait toute facilité pour se munir de lettres de change et de crédit pour les longs voyages. Les pèlerins entrent en Italie par la Savoie et le Piémont, non sans remarquer les animaux sauvages qui habitent ces montagnes, € comme sont chamois, chats marmots et autres bestes. » On prend sur le fait la curiosité du narrateur, qui, sans prodiguer les détails autant que nous le voudrions, en dit assez pour prouver que tout le frappe et l'intéresse. Il est plus soigneux, j'en conviens, de noter les distances des villes traversées, et les seigneuries qui les tiennent, que de nous communiquer ses impressions. Cependant, tandis que la plupart des cités obtiennent de lui à peine une phrase ou deux, Venise occupe plusieurs pages, et les meilleures de sa relation. La raison en est simple : le séjour et les loisirs n'y ont été que trop longs ! Il n'en faut pas moins reconnaître, dans ces pages peu correctes, le témoignage d'un esprit ouvert à toutes les grandeurs et à toutes les beautés de la nature, de l'art, de la politique; la naïveté, la maladresse même du trait n'empêchent pas l'effet de ce dessin sans art. N'y a-t-il pas comme un reflet des draperies opulentes et lumineuses d'un Veronèse dans ce crayon des vêpres solennelles de l'Ascension à Saint-Marc?

Et vint ledic duc fie doge) à vespres en grand solempnité, avec beaucoup de trompetes et haulx menestriés devant luy et cinq enieignes merreilheusement riches et belles; et il venoict après, habillé d'une grand robe de drap d'or traînante par terre; et ung chevalier portant ung pavillon ront dessus, de fin drap


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d'or, merveilheusement riche; et venoient après les gentilshommes de ladicte citté, qui sont en nombre en ladicte citté plus de deux mille cinq cens, nonobstant que chascun se mesle da marchandise.

Il faut lire tout ce qui précède et tout ce qui suit : les costumes et la beauté des vénitiennes, les richesses éblouissantes du trésor de Saint-Marc, et surtout la procession de la Fête-Dieu :

Et premièrement viendrent par ordre cinq compagnies de gens habillés tous de sarge blanche, que nous appelons .pardeça contraires, chascun leur signe devant leur poictrine, sellon leur église, où portarent chascun en sa main une torche chascun de sa collur, croix et banieres, sellon de là où ilz estoient; et mirent pardevant eulz certain nombre d'enfantz habillés richement de drap d'or et de pierrerie, en fasson d'anges, chascun pourtant en sa main une couppe d'or ou d'argent ou d'autres choses riches. Ausquelles cinq confrairiesestoeint le nombre de plus de deux mil sept cens. Et puis après vindrent les religieus» chascun par ordre, qui seroict long a racounter; et après les parroisses passarent, où y avoict grandz richesses, vestemens et autres choses qu'on ne sauroict estimer ny nombrier. Et dura cella du soleil levant jusques à une heure après midy, avant que lesdicts religieus et parroisses feussent passés, qui estoict une très belle ordonnance. Et feust après prins le Corpus Christi et pourté par quatre prebstres de ladicte église, et autres quatre prebstres pourtoueint le pavillon; et le patriarche, le duc et l'embassade de Millan, qui y estoict pour lors, allarent après, tous trois ensamble, et tous les gentilhommes chascun pourtant une torche en sa main, où y avoict grand nombre; et là saillirent parmi la basse court du palais et allarent à l'entour de la place de la citté, qui est merveilheusement grande; et par là où ilz passoeint estoict couTert de draps, où y avoict ung chandelier de deux aulnes etdemie de hault tout d'or; et à chascun pillier »voict une torche persse ou blanche ou rouige; et y avoict de nombre de pilliers 828- Lesquelz firent le tour par ladicte place, et se retournarent à ladicte église.

Mais, quoique éblouis de tant de splendeurs, Belesta et sans doute aussi le noble seigneur de Montaut, gens pratiques et avisés, ne manquent pas — on l'a remarqué déjà au sujet de la noblesse commerçante de Venise — de prendre note des choses de la politique. Ils ont surtout une admiration sans borne pour le conseil de la sérénissime république, composé d'environ 2,000 gentilshommes, dont la majorité décide toutes les affaires graves, « qui est une chose de grand sens, et sans avoir questionl »

Je ne ferai pas d'autre citation un peu longue; je veux qu'on lise la-relation dans son texte, non dans mes extraits. J'ai copié une page, pour ne pas avoir l'air de dissimuler la maladresse de l'écrivain, qui, à vrai dire, ne mérite pas ce nom, pour peu qu'on y


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attache l'idée d'une langue sûre d'elle-même et d'un art exercé. Mais si Jehan de Belesta n'est pas un auteur, il est un témoin, et cela suffit, et au-delà, pour nous attacher à son récit et y donner un véritable prix.

Son éditeur, qui ne méprise rien d'humain, mais qui ne se croit pas obligé de surfaire les pièces qu'il met au jour, avoue que le Voyage à Jérusalem est « généralement un peu aride. » Il y signale pourtant « quelques passages d'une pittoresque naïveté, d'une agréable saveur. » Mais il place au-dessus de toutes les descriptions de Jehan de Belesta « l'ample et vive description de Venise, ville qui est véritablement l'héroïne de la relation, s La principale cause de la faveur obtenue ici par la reine de l'Adriatique, je l'ai dit, c'est que nos pèlerins y attendirent longtemps le moment du départ pour les Lieux-Saints et purent tout voir K aussi tout noter à loisir. Désormais les fatigues et la presse du voyage absorberont trop souvent leur activité tout «ntière et laisseront à peine à l'écrivain assez de liberté d'esprit et de corps pour consigner en termes rapides les renseignements les plus essentiels.

Arrivés à Venise le 22 mai, nos voyageurs y demeurèrent « à grand charte de vivres » jusqu'au 11 juin. Ce jour-là, ils se mirent en mer dans une galère de « messire Bernard Baldo, » en compagnie de deux béarnais, Pierre de Susville, chanoine de Lescar, et Dominique de Mediavilla (Miégeville ?), cordelier de Morlaas. Ils mouillèrent successivement à Zara (en Dalmatie), à Raguse, à Modon, à Candie et à Rhodes. Là, le dernier jour de juin, « tous les pèlerins furent bien festoies par M. le grand-maistre de Rodes (Pierre d'Aubusson) et autres chevaliers de la religion, chascun de sa province. » Nos gascons n'oublient pas de faire une mention particulière de leurs compatriotes, qui les réconfortèrent fort à propos : « car ils estoient fort travaillés de la mer. » Ils nomment ou désignent quatre commandeurs, que l'excellent livre de M. Antoine du Bourg sur le Grand-Prieuré de Toulouse a permis d'identifier en note : Fortanier de Gaveston, Gaston de Verduzan, Garcias de Molins (commandeur de la Cavalerie près de Vic-Fezensac) et Roger de Polastron.

On est touché de ce souvenir d'hospitalité religieuse et patriotique exprimé avec une vivacité naïve, et l'on se prend à regretter cette magnifique institution; d'autant plus qu'elle garda jusqu'au bout ses nobles traditions de charité généreuse, dont on peut retrouver cent témoignages dans les relations qui ont suivi celle de J. de Belesta. En consultant la première qui me tombe sous la main, la


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Relation journalière du Voyage du Levant faict et descritpar Messire Henri de Beauveau, seigneur de Fleuville (Paris, 1610), j'y lis (p. 310) : « D'autant que l'on meurt quasi tous les ans de la peste au Levant, tous les vaisseaux qui viennent de là sont obligés de faire la quarantaine, s'ils n'ont attestation de santé qu'ils appellent patente nette. Mais le grand maître [de Malte], nommé Aloph de Vignancourt, aussitôt qu'il sut notre arrivée, nous envoya sans autre difficulté recevoir par des chevaliers, et nous fit conduire à son palais, où étant reçus de lui avec toute sorte d'honneur, et traités magnifiquement, nous fumes conduits en un logis qu'il nous avait fait préparer. » Revenons aux pèlerins gascons de 1490.

Ils jettent l'ancre à Jaffa le 25 juillet. Mais là commencent, de la part des « mescreans, » des longueurs, des embarras, des tracasseries qui empoisonneront jusqu'au bout les saintes joies de leur voyage. Il ne leur est permis de prendre terre que le 4 août, et ils ont encore à passer deux jours et deux nuits « audit Jaffa en une crotte, tous ensemble couchés sur la terre à grand misère; car il faisoit si grand chault que l'on ne pouvoit durer. * La température ue devint pas plus douce quand ils se furent mis en route vers Rama, chacun chevauchant un âne, sous l'escorte d'un capitaine et d'une bande arabes : « car pour ladite chaleur trespassa incontinent ung pellerin du païs d'Allemaigne, qui feust grand pitié et compassion. » Ils respirèrent à Rama, dans l'hôpital bâti « expressément pour héberger les pèlerins » par le duc de Bourgogne. De là, sous la conduite du Père gardien des Cordeliers de Jérusalem, qui était venu au-devant d'eux et leur avait prêché « la patience qu'il convenoit prendre des mescreans, » ils partirent pour la ville sainte le 9 août, à nuit close; et ils eurent sujet de pratiquer les conseils de leur guide, car « chascun les escarnissoit et leur jettoient la poudre sur le visage. »

Le 10 août, à 9 heures, harassés de fatigue, ils prenaient logement chez le patriarche de Jérusalem, où « ils furent assez bien. » Ils s'y reposèrent tout le jour et la nuit suivante, « car ils en avoient bien besoin. » Le lendemain au point du jour, ils commencèrent la visite des lieux saints qui entourent la ville, pour continuer par ceux qui sont dans l'enceinte de Jérusalem, toujours sous les auspices des bons religieux de saint François. Je ne veux pas les suivre dans leurs pieuses stations. « L'auguste beauté des lieux saints » n'a pas très heureusement inspiré Jehan de Belesta, avoue son éditeur (p. 8), c'est-à-dire qu'il n'a guère fait que noter, en courant, l'ordre suivi


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dans ces visites et mentionner les indulgences et les souvenirs historiques ou légendaires, d'après « le livre qu'on prend à Venise en allant au voiage. » Toutefois, en lisant son journal hâtif et incomplet avec l'attention et la sympathie qu'il mérite, on y sent parfois éclater, d'une part, sa piété sincère; — par exemple, lors du sermon que leur prêche, au Mont Calvaire, un religieux notable : « où eussiez ouï crier : Seigneur Dieu, miséricorde ! et plurer chascun ses péchés, qui estoit piteuse chose et de grand dévotion; » — d'autre part, sa curiosité toujours éveillée pour les spectacles pittoresques : témoin ce qu'il dit des messes de différents rites célébrées le 15 août à l'église du Sépulcre de Notre-Dame : « Là eussiés veu beaucoup de fassons de messes chanter; car l'ung pourtoict Nostre Seigneur par l'église, l'aultre le monstroict par-dessus le bras, et les aultres sur les espaulles et sur la teste, ainsi que se faict par deçà; et tout en plaine veue. »

Le seigneur de Montaut fut fait chevalier du Saint-Sépulcre sur le tombeau de Jésus-Christ; et, quoique ni lui ni son fidèle secrétaire ne nous aient transmis leurs impressions à ce sujet, il n'y a pas de doute qu'ils auraient pu signer ces lignes émues du bon seigneur de Fleuville, que je citais tout-à-1'heure : « Me souvenant de la rare dévotion qu'on a en ces endroits, et me représentant en même temps que tous ces lieux sont entre les mains des infidèles, j'entre en une si grande mélancolie que je perds quasi toute envie d'en écrire. Et plût à Dieu que tous les princes chrétiens, laissant leurs ambitions particulières derrière la porte, sortissent unanimement en campagne, pour aller encore de nouveau à la conquête de cette Terre sainte ! Combien plus volontiers prendrais-je l'épée pour les suivre dans cette généreuse entreprise, que de prendre seulement à cette heure la plume pour vous faire part de tout ce que j'y ai vu ! »

La foi et la piété du narrateur animent, à vrai dire, toutes ces mentions brèves, mais affectueuses, des scènes de la Rédemption et des autres souvenirs sacrés attachés à chacun des lieux qu'il visite. Il est vrai que quelques-unes des légendes acceptées par les pèlerins de ce siècle sont pour nous d'une authenticité plus que douteuse; mais leur confiance ne les trompait pas sur les faits vraiment importants, et en ajoutant foi aux traditions locales de la Palestine, ils suivaient après tout ces principes que les critiques les plus judicieux remettent aujourd'hui même en honneur, savoir : « que les traditions religieuses sont plus fermes que les a-titres, parce qu'elles sont confiées à la mémoire d'un peuple entier, non de quelques-uns;


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que, de plus, les traditions des lieux ne s'altèrent pas si facilement que celles des faits, parce que la face de la terre ne change pas si aisément que celle de la société. » Ainsi s'exprime un critique italien de notre temps, M. Gargiolli, éditeur de plusieurs pèlerinages du xive siècle (1) cités plus d'une fois dans les notes du Voyage de Ph. de Montaut.

Nos bons voyageurs durent, comme leurs devanciers, comme leurs successeurs, y compris Chateaubriand, payer à Mahomet le droit d'adorer Jésus-Christ. Ils furent même si rudement rançonnés qu'ils avaient, pour la plupart, épuisé leurs ressources quand ils songèrent au départ, après avoir vu seulement Jérusalem, Bethléem et les environs. Ils n'avaient pas même pu se rendre au Jourdain, comme ils l'auraient bien désiré. « A cause que les Arabes s'estoient mis sur le chemin qui desroboient tous les passans, ne fut licite d'y aller qu'ils ne fussent desrobés et en péril de leurs personnes, et personne n'osa les conduire. » Mais ils furent surtout odieusement exploités au dernier moment, et plusieurs d'entre eux durent contracter des emprunts pour fournir les sommes exigées. Enfin, le dernier jou<- d'août, ils se remirent en mer, chantant le Te Deum, heureux d'échapper aux « Morous mescreans, » mais destinés à d'autres souffrances. Tantôt les vents contraires, tantôt les bonaces de la mer, leur causèrent d'ennuyeux retards et leur firent manger « le viscuit plein de vers, » boire « l'eau puante, » respirer le «mauvais et dangerus air. » Ils purent du moins profiter encore de l'hospitalité des chevaliers de Rhodes.

Le 10 novembre, laissant dans les eaux de Corfou la galère qu'il avait prise à Venise, Philippe de Montaut, avec douze pèlerins français, loue un vaisseau pour les porter à Otrante, où ils mouillent le 15, « non sans grand joye. » Ils gagnent Rome par Bari, Barletta, Bénévent, San-Germano, visitent les basiliques de la Ville Eternelle et reçoivent du pape des grâces précieuses. Puis, après avoir traversé Sienne, Florence, Bologne, Modène, Plaisance, Alexandrie, Turin, ils rentrent en France par le Pas-de-Suze, fêtent à Avignon le jour de Saint-Etienne(26 décembre), et par Nîmes, Montpellier et Béziers gagnent le lieu de Couffolens (Aude), « l'une des maisons dudict messire Philippe de Voisins. Et ne faut pas, ajoute le naïf écrivain, dire ni demander s'il y feut à grand joye et plaisir, veu que ce fut *a fin de son voiaige. »

(1) Viaggiin Terra Santa di Lionardo Frescobaldi e d'altri del secolo nv. Firenze, G Barbera, 1862. In-24 de xvi-451 pages (p. x).


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Je dois noter, comm,e un des traits saillants de ces dernières pages, les justes sorties de Jehan de Belesta contre les exigences du fisc sur plusieurs points de l'Italie. Il assure qu'on trouve t plus de mauvaise et traicte gent » au royaume de Naples, que chez « les Mores et mescreans. » Il ajoute même que, d'après le bruit commun, il n'y a guère de gens de bien en Lombardie et dans le reste de l'Italie. Il constate enfin, comme une chose infâme, que le duc de Milan et les seigneurs voisins tirent le plus clair de leur revenu des rançons qu'ils font payer aux voyageurs.

Il y aurait encore à signaler des observations et des appréciations frappantes dans leur brièveté sur ces belles cités italiennes, que nos pèlerins, malgré tout, étaient pressés de quitter. Il y en a une qui a donné lieu à une enquête, dont le dernier mot n'est pas dit. A propos d'une localité de l'Italie méridionale, nommée Montelerne dans le manuscrit d'Auch, le narrateur dit que « les gens parlent gascon audict lieu et aultres à l'environ, lesquels se tienent sepparés de l'aultre nation du païs. » Deux savants consultés sur ce curieux passage ont bien voulu m'adresser de Rome leurs observations, qui ont fourni matière au second des deux appendices placés à la suite du Voyage dans notre fascicule (1).

Il en résulte que le lieu désigné par J. de Belesta est très probablement Monteleone-di-Puglia, petite ville de 2,000 habitants; et, d'autre part, que sur plusieurs points de la même région, on parle un provençal plus ou moins conservé. Or, comme gascon était souvent, autrefois, le nom commun des dialectes du midi de la France, l'intérêt de la question est peut-être moins vif qu'il ne s'annonçait d'abord pour nous gascons. Espérons que les recherches entreprises sur ce point curieux par M. E. Monaci, l'éminent directeur du Giornale difilologia romanza, aboutiront bientôt à des conclusions plus précises.

Je n'ai plus besoin d'apprécier J. de Belesta. Mes lecteurs ont pris sur le fait, dans mes citations, sa foi sincère et naïve, sa vivacité d'impression, sa sensibilité également prompte 'à la pitié et à l'indignation, par-dessus tout sa curiosité également ouverte aux détails pittoresques et aux renseignements sérieux de tout ordre. C'est donc, je le répète, un témoin fort précieux, malgré les formes

(1) Le premier renferme une curieuse narration du xvi' siècle sur Malchus, toujours vivant, enseveli dans la terre jusqu'au nombril. Le bon Asclafer nous a conservé lui-même, à la suite du voyage de Ph. de Montaut, ce canard dévot, qu'il tenait d'un domestique de l'archevêque d'Auch.


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hésitantes et irrégulières de sa langue et de sa phrase. Ce n'est pas que son langage lui-même n'ait quelque intérêt pour les études linguistiques; mais je m'abstiens de toute remarque en ce sens, d'abord parce que j'ai déjà dépassé les justes limites, et puis parce qu'il y aurait à faire un départ quelquefois difficile entre les vraies formes de l'original et celles qui viennent du copiste.

Ce dernier a donné, par ses variations, ses lacunes, ses fautes proprement dites, surtout en fait de noms propres, beaucoup à faire à l'éditeur. Mais on sait, ici plus qu'ailleurs, tout ce que M. Tamizey de Larroque apporte de conscience et d'érudition dans les tâches de ce genre. Il a rendu le texte fort lisible, et il en a doublé l'intérêt par les notices et les rapprochements insérés dans ses notes. Il y a laissé aussi quelques points obscurs, qui peut-être seront éclaircis par la critique. Si je n'apporte pas ici la moindre lumière de ce genre, nul ne s'en étonnera; le peu que je pouvais fournir, je l'ai fourni d'avance à mon excellent ami, qui reconnaît dans sa préface et dans ses notes, avec une gratitude au-dessus de nos mérites, mais non pas de notre bonne volonté, ce qu'il doit aux communications bienveillantes de plusieurs savants, et particulièrement à la collaboration corrective de notre excellent archiviste, M. Paul Parfouru, et de son tout dévoué

Léonce COUTURE.

P. S. — Au moment où je revois les épreuves de ce compte-rendu, te troisième fascicule de nos Archives historiques n'est pas encore distribué; mais il le sera dans très peu de temps. Quant au second (Documents sur la chute des Armagnac-Fezensaguel, publ. par M. Paul Durrieu), il est depuis quelques jours entre les mains des souscripteurs, et j'en parlerai le mois prochain avec tout l'intérêt qu'il mérite.

Le dernier marquis de Fardaillan et la légende du château

de Bonas.

Monsieur le directeur,

Votre dernière question sur la légende du château de Bonas [Revue de Gascogne de décembre 1883) ne pouvait être posée plus à propos. Le jour même où je recevais le dernier numéro de notre Revue, je me rendais à Bonas. Je.profitai de ma visite pour me


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mettre, à peine arrivé, en quête de découvrir la vérité ; et voici ce que la propriétaire actuelle du château, M1™ la comtesse de Rournefort, m'autorise à répondre, d'après ses souvenirs, indépendamment des recherches personnelles qu'elle m'a permis de faire dans « la cassette de fer-blanc » déjà citée par M. Noulens dans le n° 5 du tome xn de la Revue d'Aquitaine (Le château de Bonas et ses seigneurs), et qui contient, outre un certain nombre de titres très précieux de l'illustre famille des Pardaillan-Gondrin, l'a plus grande partie des archives de la famille de Melet.

Vers le milieu de l'année 1849, un officier d'état-major, M. A. Du Casse, chargé de dresser pour le département du Gers la carte de France et en station au Castéra-Verduzan, reçut de M. Zenon Faget de Quennefer, maire de la commune de Bonas, une hospitalité d'environ un mois à son château de Bonas. Il est parfaitement vrai que le château possédait à cette époque un superbe chien de montagne, et qu'à son occasion M. de Quennefer raconta à son hôte certaine légende qui avait encore cours dans le pays et qui se transmettait dans la famille, à savoir : qu'autrefois un Pardaillan-Gondrin, marquis de Bonas et général des armées de Louis XIV, avait été sauvé d'une tentative d'assassinat par son chien de montagne, et que depuis, en souvenir de ce service, cette race de chiens était soigneusement conservée au château.

Quant à la clause du testament par laquelle le marquis de Bonas recommandait qu'on ne laissât jamais éteindre cette race au château, ainsi que l'histoire de la jeune fille attachée malgré elle au service d'une bande de brigands, tout donne lieu de croire qu'elles n'ont jamais existé que dans l'imagination de M. A. Du Casse, dont la narration, fort juste dans la description du château, lui eût semblé trop pâle s'il n'y avait ajouté ce récit, presque obligatoire, d'une aventure romanesque. Quoi qu'il en soit, actuellement, personne n'a souvenir de ces derniers détails, ni au château, ni dans la contrée. Il m'a paru intéressant de consulter alors le testament de ce fameux marquis de Bonas, officier de Louis XIV. Je dois le dire bien vite : comme je m'y attendais, il n'y est nullement question d'aucune race de chiens. En revanche, on y trouve une disposition assez . obscure qu'on pourrait, sans trop d'imagination, rattacher peut-être à la jeune fille libératrice.

Ce testament, dont l'original fut déposé à Toulouse, en l'étude de M" Moncassin, notaire, et dont il existe aux archives de Bonas une copie, est du 17 avril 1723. Je vous demande la permission, dans


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l'intérêt de l'histoire locale et bien que ma réponse dépasse de beaucoup les limites voulues, d'en résumer très succinctement les principales clauses, d'ailleurs assez originales.

Et d'abord, ce n'est pas Guy Auguste que se nommait ce dernier marquis de Pardaillan, comme le dit M. Noulens, mais bien Antoine comme son père, son bisaïeul et presque tous ses ancêtres. Donc, «Antoine de Pardaillan-Gondrin, maréchal du camp et armées du roi, » disposa, le 17 avril 1723, de tous ses biens ainsi qu'il suit :

Après les formules pieuses en usage, il s'empresse, avant toutes choses de léguer « à demoiselle d'Hardouin, en reconnaissance des services qu'elle a rendus à madame de Heaumont, ma tante, une pension viagère consistant en la somme de cent livres, huit sacs de froment, deux barriques de vin, pour luy être payée chaque année, pendant le cours de sa vie, sur les revenus des biens dont madame de Heaumont m'a fait une donation généralle par acte du mois de février 1719. » C'était, entre autres biens, le riche comté d'Arblade.

Cette demoiselle d'Hardouin, tout à fait étrangère, demoiselle de compagnie de madame de Pardaillan, qui tient tellement à coeur au marquis de Pardaillan, célibataire, qu'il la nomme en tête de son testament, ne fait-elle pas songer à l'histoire de là scène de brigands ? Si l'on en croit les derniers souvenirs d'une vieille tradition, « qu'elle s'appelait Marion et qu'elle était omnipotente au château, dans les derniers temps de sa vie, » ne pourrait-on pas expliquer son séjour à Bonas par quelque service signalé à l'égard du testateur?

Mais continuons l'analyse du testament. Le marquis institue héritière universelle « dame Françoise de Cous, ma mère, à la charge de rendre mon entière hérédité à la fille aînée de M. d'Auxion de Vivent, ma nièce, à la condition pourtant qu'elle épousera un homme de condition noble, et si ladite fille mourait sans enfant, je veux que mes dits biens parviennent à la seconde sous la même condition qu'elle épousera ou ait épousé une personne noble; et la seconde, qui aurait recueilli ma succession, venant à mourir sans enfant, je substitue mes dits biens à la troisième fille sous la même condition de se marier ou qu'elle le soit à une personne de qualité noble. Je veux pourtant que la fille aînée et les cadettes puissent recueillir suivant l'ordre de leur naissance, pourvu toutefois que dans la suite celle qui aura recueilli n'épouse pas un mari de condition roturière, auquel cas je veux qu'elle soit privée dudit fideico-


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mis lequel passera à l'autre fille appelée par l'ordre du présent testateur, sous la môme condition. »

Suivent divers legs à des serviteurs ou amis, et enfin une dernière disposition qui, au temps où nous vivons, a son importance :

« Je donne et lègue aussy la somme de douze cents livres pour être employées à mettre en état l'église neuve de Bonas, que j'ay faite bâtir. — BONAS-PARDAILLAN. Signé. »

Ecrit le 17 avril 1723, retrouvé seulement le 13 septembre 1769, tandis que son auteur était mort en 1751, ce testament eut des suites que certes le marquis de Pardaillan ne prévoyait pas. Un procès acharné, dont il existe partout des factums et mémoires et qui passionna tout le pays, surgit entre les trois nièces du marquis, filles de sa soeur Louise de Pardaillan-Gondrin, mariée à Jean-Sylvestre d'Auxion de Vivent. Les deux dernières, Jeanne-Marie, femme de Louis d'Aspe, président à mortier au Parlement de Toulouse, et à qui avait été attribué le riche comté d'Arblade, ainsi que MarieAnne, héritière de sa 'mère, toutes deux investies des meilleures parts, contestèrent, dès que le testament fut connu, en 1769, les droits que revendiquait la fille aînée Françoise, mariée à Laurent de Melet, seigneur de Sainte-Livrade et de Sarran, prétextant que les Melet étaient d'origine roturière et qu'ils ne pouvaient se prévaloir ainsi des clauses du testament. Après des vicissitudes infinies, la victoire, chèrement obtenue, .resta acquise à Mmo de Melet, qui devint définitivement propriétaire de la terre et du marquisat de Bonas.

On voit encore dans la grande salle du château le portrait d'Antoine de Bonas, dernier marquis de Pardaillan-Gondrin. Il porte l'uniforme de général en chef des armées de Louis XIV, et il est ainsi désigné au-dessous : s Antoine de Pardaillan-Gondrin, marquis de Bonas, lieutenant général des armées du roi, grand-croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, né en 1665, mort en son château de Bonas, le 8 avril 1751. »

C'est lui qui, d'après la légende, serait le héros de l'aventure considérablement embellie par M. Du Casse.

Il serait trop long de rectifier ici les nombreuses inexactitudes historiques commises par l'auteur de Quatorze de Dames, qui d'ailleurs, il ne faut pas l'oublier, a voulu faire oeuvre de romancier, plutôt que d'historien.

D'abord, ce dernier des Pardaillan-Gondrin, marquis de Bonas, ne se maria pas, puisqu'il laissa sa fortune à l'aînée de ses nièces.


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En second lieu, il ne construisit pas, sur le promontoire sauvage et désert de Bonas, un château, en souvenir de l'attaque dont il avait été l'objet; attendu que le château de Bonas existait déjà depuis longtemps en cet endroit; que de 1246 à 1576 il appartenait aux seigneurs de Gelas; qu'il passa aussitôt après entre les mains des Pardailian-Gondrin, et qu'il fnt transmis par eux et comme héritage aux Rollet, qui, en la personne de Mm' la comtesse de Roumefort, petite-fille du dernier marquis de Bonas, en sont encore propriétaires.

Enfin, il n'existe dans le testament d'Antoine de Pardaillan, dont j'ai sous les yeux une expédition authentique, aucune clause relative à la conservation d'une race particulière de chiens.

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une partie de la légende, celle qui a trait à une tentative d'assassinat sur la personne d'Antoine de Pardaillan, sauvé par son chien, subsiste encore dans la famille, et qu'en outre il existe en tête de son testament une clause énigmatique en faveur d'une étrangère, mademoiselle d'Hardouin.

Ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'en ce moment, comme à l'heure où M. Du Casse écrivait son récit, on ne frappe jamais en vain à la porte du château de Bonas; qu'on y conserve fidèlement les traditions d'hospitalité, de bon goût et d'exquise urbanité des derniers siècles; que le jeune chien de montagne, Patou, semble devoir se montrer bientôt à la hauteur de ses ancêtres; que la grande avenue de cèdres est toujours belle; que les massifs de plantes rares y sont cultivés avec soin; qu'aujourd'hui comme alors les roses y fleurissent, et qu'enfin, le château de Bonas reste une des plus agréables et en même temps des plus belles résidences du département du Gers.

Agréez, Monsieur le directeur, l'assurance de mes sentiment bien dévoués.

PHILIPPE LAUZUN.

Valence-sur-Baïse, 12 décembre 1883.

Le château de La Coste (en Lupiac) et les Pardaillan-Gondrin.

On a lu dans l'intéressante étude historique sur Lupiac publiée par la Revue de novembre dernier (p. 487) :

« On voit sur son territoire le château de La Coste appartenant au


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» milieu du xvni 8 siècle à François de Pardaillan; celui de Laplagne » à la famille de Batz; ceux de Coucuron, de Gignan et de Castel» more; Le manoir de la Mothe d'Izault et quelques autres; enfin, > les ruines du château de Clarac. »

Ainsi, M. Denis de Thézan, l'auteur de cette notice, attribue à la famille de Pardaillan la propriété du château de La Coste; nous croyons qu'elle ne lui a jamais appartenu.

Ce qui a pu causer cette méprise, c'est que Bernard de Pardaillan, dit le cadet de Caumort, qui est l'auteur du rameau de Granchet, Las, Saint-Orens, Pimbat, Gignan et Pujos, s'allia à Miramonde de Lacoste.

Son mariage avec Miramonde de La Coste, est constaté par le P. Anselme et par la maintenue de noblesse en faveur de noble Louis de Pardaillan, seigneur de La Couture. Dans cet inventaire de titres, à propos du testament de Bernard de Pardaillan (14 décembre 1547), il est question de Miramonde sa femme.

Plus tard, en 1752, Françoise de Pardaillan, cinquième enfant de Bertrand de Pardaillan et de Marie-Anne de Saint-Pierre de Porté, fut mariée à M" de La Coste.

Ces deux alliances entre la famille de Pardaillan et celle de La Coste a dû donner lieu, vraisemblablement, à l'erreur que nous signalons.

Nous ne chercherons pas à établir ici l'arbre généalogique de cette illustre famille des Pardaillan-Gondrin; cela serait au-dessus de nos forces et nous mènerait trop loin. Il nous suffira de rappeler que par ce Bernard de Pardaillan s'opère le raccord de la branche du Granchet à la branche du Caumort et partant à la souche de Gondrin.

C'est de lui que descend directement le possesseur actuel des terres de Gignan et Pujos.

Du mariage de Bertrand de Pardaillan, qui eut la terre du Pimbat par droit d'aînesse, avec Marie-Anne de Saint-Pierre de Porté, solennisé le décembre 1709, vinrent huit enfants.

Joseph de Pardaillan, le troisième, né le 9 octobre 1727, épousa Anne de Ferragut, fille de Frix de Ferragut, seigneur de Gignan et do Pujos.

La terre de Pujos constitua longtemps le patrimoine héréditaire d'une branche des Ferragut qui se distinguait par le nom de ce fief. Elle fut donnée en dot à Anne de Ferragut, par son père, Frix de Ferragut, qui en était seigneur, ainsi que de la terre de Gignan.

Pierre de Pardaillan, quatrième fils de Bertrand de Pardaillan et


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de Marie-Anne de Saint-Pierre de Porté, fut colonel du régiment de grenadiers royaux de Guienne; il épousa, le 26 février 1774, demoiselle N. de Vezien. Son contrat de mariage fut signé par le roi et la famille royale. Il reçut en 1776 le brevet de colonel des troupes de Saint-Domingue; en 1777, le commandement de la même garnison. Il fut successivement promu aux grades de brigadier d'infanterie (1781), de mestre de camp dans le régiment de Pentievre (1782), de maréchal de camp (1788), enfin, le 23 août 1814, il fut élevé à la dignité de lieutenant-général.

Le titre de comte lui est attribué par toutes les commissions militaires qui lui furent conférées.

De son mariage avec M"e N. de Vezien naquit une fille unique, qui devint Mme la marquise de Bailly.

A sa mort, il ne laissa pas de postérité masculine. Son petitneveu, Pierre-Joseph-Tiiéodore-Jules de Pardaillan, lui succéda quant au titre de comte. « Contrairement aux pratiques usuelles, — ainsi qu'on l'a écrit de son vivant, — si celui-ci le prend dans les actes solennels, il ne s'en sert pas dans les actes ordinaires de la vie. En compensation, il est vrai, tout le monde le lui donne. Dans le pays, chacun sait qu'il résume une race des plus anciennes, des plus notoires et des mieux titrées. En effet, la maison de PardaillanGondrin sort, pour ainsi dire, toute armée et titrée des entrailles de la féodalité naissante. Dès 1286, ses premiers sujets apparaissent au nombre des quatre hauts barons de notre duché et leur puissance territoriale s'étend sur les trois fiefs dominants de Betbézé, Lauraët et Lagraulet (1). »

Les terres de Gignan et Pujos sont restées dans la maison de Pardaillan; elles sont actuellement possédées par M. le comte JeanLéonce de Pardaillan, qui les a recueillies dans la succession de M. le comte Pierre-Joseph-Théodore-Jules de Pardaillan, son père, décédé en son château de Gignan, en Lupiac, le 13 novembre 1871 (2).

Comme on l'a vu plus haut, grâce au raccord opéré par Bernard de Pardaillan de la branche du Granchet à la branche du Caumort, et partant à la souche de Gondrin, le comte Jean-Léonce de Pardaillan, seul et unique représentant mâle de cette illustre fomille, a le droit d'ajouter à son nom celui de Gondrin.

0. BROCA.

(1) Histoire de la Gascogne, par l'abbé Monlezun. Tome m, page 8.

[2) Archives du château de Gignan.

Tome XXV. 4


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Note sur la famille de Lupiac, seigneur de Montcassin.

M. Denis de Thézan, dans son intéressante étude historique sur la ville de Lupiac (1), dit : «Nous trouvons une famille de Lupiac, seigneur de Montcassin; son origine nous échappe,, mais nous devons la signaler. >

Nous aurions voulu répondre au désir de M. de Thézan sur l'origine de cette famille. La chose ne nous étant pas possible, voici toujours quelques renseignements sur ce sujet :

La famille de Lupiac semble, malgré son nom, originaire des environs de Casteljaloux, en Albret, où du moins elle possédait dès 1404 la seigneurie de Montcassin (2). Elle portait en outre le titre honorifique de bourgeois do Casteljaloux, ce qui paraît indiquer qu'elle n'a point eu pour berceau ou qu'elle a quitté de vieille date notre ville de Lupiac, qui a toujours été sous la dépendance directe de nos comtes suzerains et plus tard du domaine royal.

Le dernier représentant des Lupiac fut Catherine, qui épousa, le 20 février 1494, Gailhard de Monlezun, seigneur de Cardenau, à la charge de porter les nom et armes de sa maison. Une note qui se trouve au bas de la page 90 du XVIII» volume de notre Revue (Journal de M" Jean de Solles, publié par M. J. de Carsalade) contient d'intéressants renseignements sur la branche des Monlezun, seigneur de Cardenau, qui succéda à la famille de Lupiac. Nous y voyons que cette seconde race des seigneurs de Montcassin a fait beaucoup de Druit dans nos guerres du xvie siècle. Elle a produit deux fameux capitaines, Tajaa et Houeillès, deux frères de Montcassin, petits-fils de Catherine de Lupiac. Nous croyons savoir que notre collègue et ami, M. Jules de Carsalade du Pont, prépare en ce moment une biographie de ces deux illustres gascons.

Mes archives renferment un contrat de mariage où figure cette même Catherine de Lupiac qui, on le verra, s'était remariée à Bernard de Biran, seigneur de Roquefort, après la mort de son premier mari, Gailhard de Monlezun, seigneur de Cardenau.

Nous donnons ici un extrait de ce contrat de mariage, qui est écrit

(1)" Voir Revue de Gascogne, livraison de novembre 1883, p. 502. (2) Montcassin-Leyrits, village ayant aujourd'hui 644 habitants, situé dans le canton de Casteljaloux, arrondissement de Nérac (Lot-et-Garonne).


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sur un parchemin de 66 centimètres en tout sens, en latin d'abord et pour les clauses en langue vulgaire :

In nomine sancte Trinitatis et individue, Patris, Filii et Espiritus Amen.

Noverint universy et singuly, etc , quod existentes et personnaliter constituty

constituty mey notarii publici et testium infra scriptorum presentia, in aula domini nobilis Jacobi deu Cos, domini de La Fita {aujourd'hui La HitteJ in Fezensaco, Auxis diocesis, videlicet nobilis predictus Jacobus deu Cos, dominus predicti loci de La Fita, ex una porte; et nobilis domicella Anna de Montelugduno, fîlia naturalis légitima ut dixit nobilium Gailhardy de Montelugduno, domini deu Cardenau, comitatus Auxis, et Catharine de Lupiaco ejus uxoris, conjugum; que nobilis Catharina de Lupiaco, post mortem dicti eondam nobilis Gailhardy de Montelugduno, convolavit ad seconda vota, seu secondas nuptias, cum nobili Bertrando de Birano, domino de Rupeforte

Ici commencent les clauses écrites en langue patoise, et le contrat se termine en latin :

Acta fuerunt omnia et singula premissa intus aulam de La Fita, anno Domini millesimo quingentesimo trigesimo et die vigesimaquartamensisjanuarii, christianissimo principe et domino nostro Francisco Dei gratia Francorum Rege régnante, et reverendissimo in Christo Pâtre et Domino nostro Domino Francisco de Claramonte, Sancte Sedis Apostolice cardinali presbytero, legato in Avignone, Auxis Archiepiscopo existente, in presentia et testimonio nobilium Odeti de Manhaut domini de Barran, Bernardi de Leaumonte domini de Malartico, et domini Garrani de Corbino, presbyteri de Monte alto, dicte Auxis diocesis testibus ad premissa vocatis, meyque ipsius Dominici de Punte, notarii Apostolici atque dominorum de capitulo Tolose, loci de Monteastruco in Fezensaco dicte Auxis diocesis habitatoris; qui requisitus et rogatus per dictas partes contrahentes cum eis in dicta aula dicti Jacobi deu Cos, domini predicti de la Fita ibi presentis. De quibus omnibus et singulis predictum instrumentum publicum retinui et grossavi in forma presenti.

Signé : DU PONT, notaire.

Château de La Hitte, le 20 décembre 1883.

Comte 0. DE LA HITTE.

NOTES DIVERSES.

CXCIV. Le cardinal d'Armagnac à Salon.

Je tire des Chroniques de la ville de Salon depuis son origine jusqu'en 1793' par Louis GIKON (Aix, 1882, in-8°, p. 267) ce piquant récit, qui nous montre un point généralement peu connu de la vie de notre illustre compatriote :


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« Le comte de Suze [nommé gouverneur de Provence et qui fit son entrée à Aix le 8 novembre 1578] essaya de pacifier les esprits, mais ses avances mal accueillies par les Carcistes, désapprouvées par les Rasats, ne faisaient qu'envenimer les haines des deux factions; la noblesse persistait à méconnaître son autorité, et de Vins, chef militaire des Carcistes, soulevait la provinceà la tête de 400 chevaux et de 4,000 hommes de pied; le sieur de Suze, effrayé de l'orage qui se préparait, s'enfuit d'Aix, le 14 janvier 1576, et donna sa démission de gouverneur. Mgr Georges, cardinal d'Armagnac, fut prié de le remplacer; son rang, sa dignité et son grand âge semblaient devoir lui assurer le respect et l'obéissance de la noblesse. Le vieux cardinal arriva à Aix le 9 mai; on l'y accueillit avec des transports de joie. Les Carcistes, comme pour le remercier de les avoir délivrés du comte de Suze, gentilhomme, dauphinois, en consentant à le remplacer, lui chantaient en choeur sur l'air des litanies des saints :

' Des gavots do Dauphiné Libéra nos, Domine.

» Mais tout se borna à ces signes extérieurs. Au bout de quelques jours, rebuté des contrariétés qu'on lui faisait éprouver dans ses propositions d'apaisement et de concorde, désespérant surtout de vaincre le mauvais vouloir du comte de Carcis qui s'obstinait à resler à Salon, le cardinal d'Armagnac se démit de sa nouvelle charge, et le 18 mai, il retourna à Avignon, en disant que les Provençaux étaient ingouvernables. Les Provençaux, à leur tour, le traitèrent de vieux radoteur; d'où est resté le terme à'Armagnac encore usité en Provence pour dire à quelqu'un qu'il tombe en radotage. Siesun Armagnac signifie : tues un radoteur. »

Ami lecteur, souhaitez-moi, à moi qui vais souvent en Provence, qu'on ne

me dise jamais : Siesun Armagnac!

T. DE L.

QUESTION.

221. La Jonglerie de Mimizan.

Les Recognitiones du manuscrit de Wolfenbùttel, dont M. Delpit, en 1844, donna une analyse, contiennent, sous le n° 643, un article mentionnant une particularité assez bizarre.

Raymond de Monos reçoit en fief du roi d'Angleterre le quart de la Jonglerie de Mimizan. Et pour la redevance de ce quart de fief il doit au roi, avec l'hommage et le serment de fidélité, un épervier de cens ou dix livres de cire à la fête de l'Assomption.

Quelqu'un des savants rédacteurs de la Revue de Gascogne pourrait-il nous dire en quoi consistait, au moyen-âge, un fief de cette nature, et s'il en existait de semblables ailleurs qu'à Mimizan ?

L.-A. DÉPART, curé-doyen de Mimizan.


LA GALERIE DE PORTRAITS

;<ot f.' / p-E M. DE MONBRISON (1).

Les portraits du xvie siècle, que nous venons de voir, sont tous réunis dans une salle; ceux du xvn% que nous allons visiter, sont disséminés dans les chambres du premier étage. Me sera-t-il permis de regretter que cela soit ainsi? La salle d'en bas est merveilleuse par le rassemblement de cent cinquante portraits de la même époque; supposez ces cent cinquante portraits dispersés un peu partout — ils n'en ( existeront pas moins, c'est vrai — mais aurez-vous cet ensemble admirable qui fait défiler devant vos yeux tout un siècle? Non pas que j'aime, comme dans nos musées, les tableaux placés les uns sur les autres et qui se touchent; au contraire! mais je liens que les portraits, par exception, gagnent à se rapprocher et à se grouper.

Et puis — il faut tout dire — une chambre à coucher, si belle soit-clle, ne doit pas contenir des portraits. Rigoureusement, elle peut avoir des tableaux de paysage ou de genre, mais des portraits comme ceux-ci, non. Une chambre à coucher est un lieu si réservé qu'il n'y faut point de témoins, même en peinture. Comment oser sauter du lit' sous les regards du grand roi, d'un cardinal, de Madame de Sévigné ou de Madame de Longueville? Ils nous écrasent de toute leur grandeur, ces personnages avec leurs grands airs, dans leurs cadres dorés ! Encore une fois, leur place n'est pas dans

(1) Voir ci dessus, livraison de janvier, page 20.

Tome XXV. — Février 1884. 5


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une chambre à coucher, et je le dis autant pour eux que pour nous. Le xvr siècle est admirablement rassemblé, il faudrait rassembler ainsi le xvn% et si j'étais M. de Monbrison, cela serait déjà fait. Mais M. de Monbrison peut trouver que je m'occupe d'une chose qui ne me regarde pas; mettons que je n'aie rien dit.

Voici, d'ailleurs, paré et brillant, l'escalier d'honneur qui nous invite à monter. Une colonne de marbre vert est au pied; les marches sont douces et larges; la rampe, aussi de pierre, forme une rangée de dauphins affrontés; les armes, la devise, le chiffre de M. de Monbrison sont peints el sculptés partout dans des cartouches et dans des encadrements de bois rehaussé d'or. C'est très beau, mais j'y voudrais plus d'air, plus de hauteur, un abord plus dégagé, en un mot une plus grande cage; il est vrai qu'au xvie siècle on faisait ainsi les escaliers.—Comme celui-ci conduit, et il en est digne, à la chambre où se tient Louis XIV, c'est par le Roi que nous devons commencer.

Pour être préparé à la visite de tous ces portraits, il serait bonde relire Racine. Après avoir goûté son langage, admiré ses vers, on peut regarder ici, sûr de mieux comprendre. Du reste, nous trouvons, pour nous y aider, des peintres comme Mignard, Lebrun, Hyacinthe Rigaud, Largillière, Philippe de Champaigne, en un mot, les meilleurs maîtres du XVII* siècle.

Louis XIV (1638-1715) est représenté cinq fois; trois en buste et de grandeur naturelle; ensuite, en petite dimension, sur un cheval blanc, peinture de Lebrun; enfin, peint par Rigaud, et ici il impose l'attention. Le manteau royal fleurdelisé descendant el traînant jusqu'à terre, le sceptre à la main droite, la main gauche sur la hanche, Louis le Grand éclate dans toute sa majesté; voilà bien le roi-soleil, nec plunbus impar ! .La figure n'est plus jeune, mais les jambes


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restent toujours bien faites (il avait raison, le beau sire, d'en être fier) et les pieds chaussés de souliers blancs à talon rouge semblent les mieux tournés du monde; seulement, ils vont battre un entrechat ou danser un menuet. Quel mal y aurait-il? Louis XIVaimait beaucoup à danser et il dansait très bien. Mais ici la majesté du roi en souffre, peut-être, un peu. Au demeurant, le tableau est magnifique. Hyacinthe Rigaud lui-même en fit plusieurs reproductions. Celle-ci fut donnée à la cour d'Angleterre, le roi Georges I" l'offrit au duc de Malborough, et c'est des descendants de ce dernier que M. de Monbrison l'a acquise.

Le cadre est le même; surmonté des armes de France, il mérite de renfermer un pareil tableau.

ANNE D'AUTRICHE (ieoi-1666). Petit portrait par Philippe de Champaigne. La reine, assise et posée en profil, est dans la maturité de l'âge; ses belles mains se joignent sur les genoux; son teint a une blancheur éclatante. « Elle ôtoit grande et avoit la mine haute sans être fière; elle avoit clans l'air du visage de grands charmes, et sa beauté imprimoit dans le coeur de ceux qui la vdyoient une tendresse toujours accompagnée de vénération et de respect. » Ces paroles de Madame de Molteville semblent écrites en présence de ce portrait.

Un autre, de même dimension, peint par Gaspard Netscher, soutient la comparaison avec celui de Philippe de Champaigne. L'artiste a donné le naturel, la grâce, la simplicité à son modèle, mais dans ce modèle il ne voit pas toute Anne d'Autriche, sa mine haute par exemple. Volontiers on dirait une bonne dame hollandaise. Netscher s'est trop rappelé le type des femmes de son pays. Au reste, peinture pleine de fraîcheur et de délicatesse.

MADAME DEMAINTENON (i635-ni9) figure deux fois. D'abord, dans l'âge mûr, elle étale sur la poitrine sa main droite, certainement pour la montrer, la sachant belle. Ses joues sont colorées; pourquoi ne se fit-elle pas saigner, avant de


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poser, pour conserver à son teint la blancheur délicate qui était une de ses principales beautés? De plus, elle redoutait tant, dit-on, de rougir ! —■ On sait la réponse du poète Scarron à qui le notaire demandait ce qu'il reconnaissait lui être apporté par sa future : « Deux grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains el beaucoup d'esprit. »

Dans le second portrait, Madame de Main tenon porte probablement le deuil de Louis XIV. Elle parait triste et malheureuse. Ses cheveux luttent de blancheur avec la coiffe blanche, et coiffe et cheveux ressortent d'autant plus qu'ils sont couverts d'un voile noir.

Je n'ai jamais pensé à celte femme sans éprouver un sentiment de reconnaissance. Sans elle, aurions-nous Esther et Athalie?

HENRIETTE-ANIME STUART, MADAME, DUCHESSE D'ORLÉANS (iei41670). On n'imagine pas plus de grâce, ni plus de jeunesse, et on devine le désir de plaire. Quelle est donc cette femme, pour que Racine lui dédie — dans les termes que vous connaissez — la tragédie d'Andromaquc, et pour que Bossuet fasse son oraison funèbre, Madame se meurt, Madame est morte! À voir ses portraits — il y en a ici quatre — ce n'est pas trop de tant d'honneurs. Dans l'un d'eux, peint par Mignard, elle est tout simplement splcndide d'atours et ravissante de grâce, et au poète, à l'orateur se joint le peintre pour célébrer une si grande beauté.

« Madame cependant, dit Bossuet, a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait; avec quelle grâce, vous le savez : le soir nous la vîmes séchée. » Et le grand orateur de s'écrier : Vanité des vanités, tout est vanité!

« Ils sont aimés des dieux ceux-là qui meurent jeunes, »

nous dit tout doucement à l'oreille le poète de l'antiquité.


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PHILIPPE DE FRANCE, MONSIEUR, DUC D'ORLÉANS, frère du roi (1640-noi). Veuf de la duchesse d'Orléans, il épousa la princesse Palatine, qui parle ainsi de son mari dans sa correspondance : « Il avoit de grands yeux d'une couleur foncée, un visage long et assez étroit, un grand nez, une bouche trop petite et de vilaines dents. » Dans le portrait, c'est cela exactement, sauf les dents qu'on ne voit pas. Le menton est énorme, démesuré.

La princesse Palatine ajoute : « Il n'aimoit qu'à jouer, tenir un cercle, bien manger, danser et se parer, en un mot, tout ce qu'aiment les femmes. » On comprend ce langage en présence du portrait, et ce portrait est peint par Lebrun.

LE DUC DE BOURGOGNE (1682-1712). D'après Saint-Simon, ce prince était farouche, violent, allier. Le portrait ne le dit pas; c'est que Fénelon avait fini par corriger cette nature ingrate.

LA DUCHESSE DE BOURGOGNE (iG85 1712) a les joues et les lèvres roses, ressemble assez à une poupée. Elle amusait la vieillesse de Louis XIV. Au demeurant, elle était aimable et elle le parait.

Le grand CONDÉ (i62i-i(>86) est en apothéose sur un cheval roux (tableau de petite dimension). Je n'aime pas les apothéoses à pied, je les aime encore moins à cheval. Cela rappelle trop le cirque. Passons.

Le prince ARMAND DE BOURRON-CONTI (1629-I686). Ce jeune frère du grand Condé parade sur un cheval blanc. Le sachant contrefait de taille mais spirituel, je ne me serais pas attendu aie voir ainsi et dans cet accoutrement. Passons encore.

COLBERT (1619-I683). Ce qui frappe, c'est l'épaisseur extraordinaire des sourcils; ils sont séparés par deux plis verticaux si profonds qu'ils rendent le front redoutable. Si, là-dessous, vous mettez deux yeux brillants comme deux escarboucles et perçants comme deux vrilles, vous jugerez de l'effet.

Malgré tout, le regard est austère, et la physionomie générale vous montre droiture et honnêteté.


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Louvois (i(î4i-i69i). Grand nez aux larges narines, grandes lèvres épaisses, grand visage plein. « Voilà donc M. deLouvois mort, s'écrie Madame de Sèvigné (I), ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenoit une si grande place, dont le moi, comme dit M. Nicole, étoit si étendu, qui ôloit le centre de tant de choses ! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, (pie d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! »

Vraiment, dans le portrait, c'est une tête à tout cela.

LES PRINCES DE L'ÉGLISE. — Il y a dans une chambre dix-huit portraits de prélats, el c'est, il faut en convenir, une assemblée bien imposante. Je ne puis, à mon regret, les citer tous.

MELCHIOR DE PoLiGNACjCardisial-archcvêque d'Aueh( imi- n 11 ), a les plus grands airs du monde. La robe rouge jette comme un reflet sur sa noble figure. Impossible de pousser plus loin le sentiment de sa haute situation.

Cardinal D'ESTRÉES, évêque, duc de Laon (ic28-i7i-i). Comme le précédent, c'est un bien grand personnage, mêmes airs, même noblesse; je n'imagine pas que le corps humain puisse revêtir plus de distinction.

Cardinal de NOAILLES, archevêque de Paris (1651-1729). Les yeux bleus, les lèvres roses, figure fine de prélat italien. Il soutint quelque temps le jansénisme. Mais il n'a pas l'air d'un janséniste, dans le sens qu'on donne vulgairement à ce mol.

ROHAN-SOUBISE, cardinal-évêque de Strasbourg (1674-1749). Petit tableau, et cependant le personnagO'paraît [dus grand que de grandeur naturelle. Vu jusqu'au genou, ligure noble, mains de prélat, attitude d'un haut seigneur, accessoires magnifiques. On reconnaît bien là l'auteur du Bossuet du Louvre, Hyacinthe Rigaud.

(1) Lettre du 26 juillet 1691, à Coulanges, tome x, page 45, édition îles Grands écrivains de la France (Hachette, 1852).


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MONTPEZAT DE CARBON, archevêque de Toulouse. Figure sévère et ascétique, rude et intelligente. Avec cela, expliquez ses complaisances envers la cour, au sujet de la régale ! Pastel remarquable de Nanteuil.

HENRIETTE DE FRANCE, reine d'Angleterre (1609-1669). Je ne sais si c'est un effet de l'oraison funèbre de Bossuet, mais Henriette de France paraît bien grande dans l'imagination. Son air est triste et souffrant, elle fut malheureuse. Comme « l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, » on reste attendri devant celle qui, « reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, toucha à toutes les extrémités des choses humaines. »

L'Océan étonné, — ô poésie ! ô éloquence !

PHILIPPE D'ORLÉANS, régent de France (1674-1723). Ses traits ont de la douceur; le front élevé ne manque pas de majesté. Beaucoup de naturel, de grâce et d'abandon. Je ne sais pas deviner la perversité de ses moeurs. Il disait ressembler à Henri IV; c'est possible, mais son portrait ne le dit pas.

LA DUCHESSE DELoNGUEviLLE(i6i9-i679).Elleregarde,étendu à son côté, un agneau dont le cou est orné d'un collier de roses. De la main gauche elle le tient par, la patte, tandis qu'elle pose sur le dos sa main droite caressante. Ceux qui croient aux affinités et qui se plaisent aux rapprochements entre l'homme et les animaux auraient ici le champ libre. Les manches du corsage de la duchesse se confondent presque avec la toison de l'agneau. Celte femme, qui aimait tant la parure, s'en prive pour l'abandonner, sans doute, à l'objet qu'elle caresse, et si les perles pouvaient trancher ou ressortir, c'est de perles el non de roses qu'elle eût entouré le cou de l'animal. Cousin, l'amant éclectique des grandes dames du xvue siècle, reconnaîtrait bien ici son héroïne. Et qui ne la reconnaîtrait pas ? Madame de Longueville porte en elle une grâce, une morbidesse qui la trahirait partout et toujours. 11


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n'y a que les troubles de laFronde où on ne croirait pas—en la voyant, surtout avec un agneau — qu'elle se soit jamais mêlée. RENÉ DE FROULAY, comte de Tessô, maréchal de France (1653-1734). Je signale ce tableau parce qu'il est d'un grand portraitiste. Largillière avait le coloris riche, harmonieux, et il excellait à donner à son modèle autant d'aisance que de distinction.

VILLARS (L653-i73i) est représenté deux fois. D'abord, en petite dimension el en pied; il pose, cela lui est ordinaire. Ensuite, en buste el en grandeur naturelle. Il a près de lui, dans un cadre à côté, la duchesse sa femme. Tous deux ont un air si crâne, si décidé, qu'ils font plaisir à voir.

MARIE-LOUISE D'ORLÉANS, reine d'Espagne (1662-I689). On dirait une fillette; lèvres roses et grands yeux naïvement ouverts. Charmant portrait par Mignard.

PIERRE SÉGUIER, chancelier de France (i58fi~i672). Figure du xvie siècle, cl, sans doute, tempérament des hommes de celte époque. Il donna à Richelieu sinon l'idée, au moins le plan de fondation de l'Académie française.

MICHEL LE TELLIKR, chancelier de France (I<503-168Ô). Us ne paraissent pas doux, les chanceliers de ce temps-là. Celui-ci a une figure-militaire, passablement dure, impitoyable même. 11 fut un des promoteurs de la révocation de l'édit de Nantes et chanta le nunc dimillis du vieillard Siméon. Tout de bon il fut exaucé puisqu'il mourut quelques jours après; n'oublions pas qu'il avait quatre-vingt-deux ans. Bossuet prononça son oraison funèbre, et l'a fait ainsi passer à la postérité.

LE COMTE DE GRIGNAN (l629-171 l) et la COMTESSE (l646-170ô).

Voici deux portraits beaux comme des Rembrandt et que Frans Hais eût signés. Ils ont été peints par "un provençal nommé Laurent Fauchier, article qui mériterait d'être connu. Quelles colorations ardentes ! quelle pâle ferme el chaude ! quelle intensité de vie ! Chefs-d'oeuvre dignes du musée du Louvre.


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Le comte de Grignan surtout commande l'attention. Il est si ardemment — je ne trouve pas d'autre expression, et cellelà peut être prise au pied de la lettre — il est si ardenrrent peint qu'on oublie ou plutôt qu'on ne trouve pas sa laideur. Son oeil a des flammes, et cette figure respire la vie par tous les pores.

Madame de Grignan, elle, ne fait pas la moue, c'est étonnant. Elle a de beaux yeux, sans doute, mais il ne semble pas qu'ils doivent «brûler le monde, » (ceux de son mari plutôt feraient cette besogne). Et est-elle bien « la plus jolie fille de France? » Il faut dire qu'ici elle atteint l'âge mûr.

Madame de SÉVIGNÉ (i626-i69â). Saluons avant do finir, notre chère marquise. Elle est dans un coin, (ne se mettaitelle pas dans les coins pour écrire?) accoudée d'un côté, la tête appuyée sur sa main droite, tandis que sa main gauche nous montre des doigts tellement effilés qu'ils le sont trop. Est-ce que cette personne si sensée avait la coquetterie de ses mains? Peut-être bien; elle était femme comme les autres.

Ce qui me frappe surtout, c'est la sérénité de son regard. Après ça, l'air est à la fois imposant et gracieux; sa bouche sourit, l'aimable marquise est contente, de quoi ? Dans un autre cadre, à côté, d'avoir sa fille!

Ici, par exemple, madame deGrignan fait unefière moue. A qui ? à sa mère ? oh ! la vilaine! — à nous? Faites, madame, retroussez vos lèvres tant qu'il vous plaira, — nous vous saurons loujours gré d'être cause que nous possédons des lettres immortelles; et, dans notre esprit comme devant nos yeux, nous ne vous séparerons jamais de votre mère.

Arrêtons-nous. Aussi bien il est doux de finir par Madame de Sévigné. D'ailleurs, on comprendra* que je ne puisse pas parler de tous les portraits : il y en a cent quarante-cinq, bien comptés, et, avec les répétitions, cent cinquante-six. Dans les deux articles, j'en ai décrit ou cité soixante sur trois


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cents; soit un cinquième. En avez-vous vu, lecteur, des yeux, des bouches, des menions ! El cependant comment parler d'un portrait sans décrire le visage, et décrire le visage sans montrer, au moins, le bout du nez ou des lèvres?

Je n'ai rien dit — veuillez le remarquer — d'une chose qui pourtant domine, sans exception, tous les hommes,du bel air à la fin du xvnc siècle. Certes, par ce temps de calvitie où les têtes chauves sont à la mode, déclamer contre les perruques Louis XIV m'aurait fait beau j<eu, mais j'ai préféré m'abstenir. Entre un crâne nu, visible à tous les regards et une perruque — même à cent boucles — choisissez et dites ce qui est plus imposant el plus décent, plus incommode et plus coûteux.

Pour faire un portrait en peinture, il faut des couleurs; pour le faire par écrit, il faut des mots, il faut des adverbes, il faut des adjectifs, qualificatifs, démonstratifs et possessifs! tout le vocabulaire y passe ! Vous en êtes fatigué, je le crois, mais plaignez le pauvre écrivain obligé de les employer.

Et maintenant — plaisanterie à part —je me figure ces portraits rassemblés dans une salle, Louis XIV au milieu. C'est tout le xvir 3 siècle qui revit, c'est toute la société de Versailles qui renaît... Dans cette société incomparable, ami lecteur, c'est, je gage, Madame, duchesse d'Orléans, que vous préféreriez encore, el honni s'dl qui mal y pense.

Cette salle facile à établir (en imagination) ne me ferait pas oublier celle du xvie siècle. Non, la salle du xvie ne s'oublie pas si vile, elle me laissera un souvenir assez profond pour ne s'effacer jamais. Et puis, grâce à la bienveillance de celui qui les a collectionnées, je conserve l'espérance de revoir tant de si belles choses, entre autres, les livres, qu'un jour peut-être je serai assez heureux pour pouvoir vous montrer.

La Société archéologique du midi de la France a visité au mois de juin dernier le château de Saint-Roch. Un des excur-


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sionnistes écrivait (1) : « Nous ne saurions exprimer suffisamment à M. de Monbrison la reconnaissance des amis des arts pour avoir créé dans nos provinces ces deux merveilles : un château de la Renaissance unique dans le Midi, — une collection de tableaux historiques peut-être unique en France, hors de Versailles. » '

Je souscris à ces paroles, comme y souscrivent tous les visiteurs; aucun d'eux certes n'est étonné de lire au sommet de la principale porte du grand salon, ces mots — dans le goût, au reste, du xvi' siècle : MUSIS ET AMICIS.

Jules FRAYSSINET.

RÉPONSE

217. La légende du château de Bonas.

(Voyez la Question au vol proc, p. 573.)

Mon excellent collaborateur et ami, M. Ph. Lauzun, a fort bien répondu à celle question. Voyez son intéressante lettre, publiée dans notre dernière livraison (p 43-47). Je n'y reviens ici que pour la tenue régulière de notre série de Questions el réponses. Je profiterai pourtant de l'occasion pour faire observer que la circonstance de la jeune fille attachée au service des brigands ss retrouve dans beaucoup de récits de ce genre, vrais ou faux; que, par conséquent, le conteur, M. A. du Casse, n'a pas eu besoin de l'emprunter à l'histoire ailhentique du dernier marquis de Pardaillan; que Mlle d'Hardouin, en particulier, paraît mal répondre au rôle qui lui reviendrait dans la légende : outre son nom aristocratique, qui exclut une vulgaire servante, on a dans le testament du marquis le vrai motif de la présence de cette demoiselle au château, savoir des services qu'elle avait rendus à Mme d'Ilaumont, tante du testateur.

L. C.

(1) L'Union du, Midi, \\° du 20 juin 1883- Le Ralliement de Montauban a parlé aussi de cetle visite, d'une façon originale et intéressanle, n0B des 23 et 27 juin 1883.


HISTOIRE RELIGIEUSE DE M DEVEZE

NOTICE

SUR

LA PAHOISSÊ DE SALNT-PlËttRE ET CASTETS

CHAPITRE I

DES PERSONNES ECCLÉSIASTIQUES.

A l'aide des registres paroissiaux de La Dezèze et autres documents anciens, nous avons pu, après de laborieuses recherches, relever les noms de plusieurs archiprêtres, curés, vicaires el chapelains, qui ont desservi les diverses églises paroissiales de La Devèze, depuis la seconde moitié du xiv siècle jusqu'à la Révolution de 1789.

Nous donnons aujourd'hui la liste des curés-archiprêtres et des vicaires de Saint-Pierre-et-Castets connus depuis environ 1550.

i Curés-archiprêtres.

1° Noble Augcr de Jussan, archiprêlre de La Devèze et seigneur du l'eu de Tieste, 1550.

Acquisition dos fruits décimaux de l'abbé lay de Thieste, consentie en faveur du chapitre de Tarbes, par noble Auger de Jussan, archiprètre de Devèze et seigneur dudit lieu de Thieste, moyennant 300 petits éous. (Piôee parchemin, xvie siècle. G. 100, carton, Archives départementales des Hautes-Pyrénées).


fi5

2° Jean Duffau, 1625.

3" François Domerc, 1636 + 22 décembre 1663.

François Domerc, archiprêtre, décéda le22décembre 1663, «après avoir rempli tous les devoirs d'un bon chrétien et saint prêtre. Il fut enseveli, le 23, dans l'église de Saint-Pierre, du côté de l'épître du grand autel, et sur le devant du petit. L'office fut fait par M" Jacques Claverie, curé de Jîelloc et directeur de la sainte chapelle de Notre-Dame de Goueyte (sic), le tout avec toutes les plus belles cérémonies et honneurs deus au mérite, à la dignité et à la sainteté d'un si brave ecclésiastique. En foy de quoy, me suis signé Payssé, prêtre vicaire. » (Registres paroissiaux des églises NotreDame et Saint-Pierre, en Devèze, archives de M. Dupleix-Pallaro).

4° Jean-Pierre Payssé, 1664-1694.

5° André Caupenne, 1695-1716

6° Gabriel Du Clos de Goûts (1), 1722-5 décembre 1746.

Le même Gabriel Du Clos de Goûts, cy-devant archiprêtre, 15 décembre 1746-4 juillet 1747.

7° Antoine Du Clos de Goûts, juin 1747-3 mai 1781.

Le même Antoine Du Clos de Goûts, ancien archiprêtre, 5 mai 1781 + 21 juin 1782.

Me Antoine Du Clos de Goûts fut enseveli dans le cimetière de Saint-Pierre, le 22 juin 1782. M8 Dominique de Pierris, docteur en théologie, curé d'Auriébat, assisté de Me Jean Laspalles, vicaire de Castets, et de Me Laforgue, vicaire d'Auriébat, présida la cérémonie funèbre (Reg. paroissiaux de La Devèze).

8° Pierre Cazaux, 20 août 1781 jusqu'après 1793.

Pierre Cazaux, natif de N..., ordonné prêtre en 1763, fut vicaire d'Auriébat de 1763 à fin 1768. Envoyé à Ger en Béarn pour trois mois, il fut rappelé à Auriébat jusqu'en 1781, et en janvier 1781, nommé vicaire à Saint-Pierre... En juin 1781, il prit possession de la cure de Tasque. Deux mois après, il devint curé de Cahuzac, et

(1) En 1599, un M" Jean de Claus, juge général an comté d'Armagnac, forma opposition près la chambre de Nérac, à l'enregistrement des provisions obtenues par un sieur Laffhte. En ICûi, et en 168G, un Jean Du Clos était archidiacre, vicaire général et officiai au diocèse do Tarbes Archives de M. André Lanacaslets.


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le 20 août 1781, archiprêtre de Castets-Saint-Piorre, tout en gardant le titre curial de Cahuzao; le 8 mai 1782, il résignait son titre de curé de Cahuzac en faveur de Jean Laspalles, vicaire de Castets. Il demeura jusqu'à la Révolution archiprêtre de La Devèze. Nous avons sous les yeux l'acte officiel de prise de possession par Pierre Cazaux du titre archipresbytéral de Castets-Saint-Pierre : « Au devant de l'église paroissiale de Castets, en Rivière-Basse, sénéchaussée de Lectoure, diocèse de Tarbes, par devant Bière, notaire royal et apostolique dudit La Devèze, a comparu Pierre Cazaux, prêtre et curé de Cahuzac au présent diocèse, habitant Tasque, pourvu en cour de Rome de l'archiprêtré et cure ou église paroissiale de Castets, sous l'invocation de l'Assomption de la SainteVierge, ensemble de l'église de Saint-Pierre, annexe du dit Castets, le tout au susdit diocèse de Tarbes et sous la résignation qu'en a faite en sa faveur noble Antoine Du Clos, prêtre, et dernier possesseur des dites églises, par acte de nous, du 3 mai 1781, sous la réserve d'une pension annuelle et viagère de 800 livres payable par semestre, sur led. archiprêtre et cure desdites paroisses de Castets et de Saint-Pierre, et suivant la signature apostolique des provisions qui lui a été accordée par notre Saint—Père le Pape, le douze dos calendes de juin, dûment signée, vérifiée et homologuée au Parlement de Toulouse par arrêt du '?0 juillet 1781, sous lesquelles provisions do Cour de Rome, Mgr l'évêqne do Tarbes aurait fait expédier et délivrer au comparant dos lettres de visa et titre do lad. égliso paroissiale de Castets et do celle do Saint-Pierre son annoxe, par lequel titre dnd. soigneur évoque de Tarbos, il est ordonné au premier notaire apostolique do mettre le sieur comparant en réelle, actuelle et corporelle possession des dites églises do Castets et do Saint-Pierre, losd. lettres do visa et provisions en date du 17 août... Ledit comparant nous aurait en conséquence requis de lo mettre en la réelle, actuelle et corporelle possession desd. archiprêtre, cure de la dite église paroissiale de Castets, et do suite, sans divertir à d'autres actes, en la possession de l'église do Saint-Pierre, annexe dudit Castots, et dos droits, appartenances et dépendances desdites églises... Et nous dit notaire faisant droit sur lesdites réquisitions aurions de suite mis led. Me Cazaux on la possession réelle, corporelle et actuelle de ladite église paroissiale de Castets, sous l'invocation de l'Assomption de la très SainteVierge, de ses droits, appartenances et dépendances par la libre entrée de Me Cazaux, revêtu du surplis ot étole, en ladite église,


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prise d'eau bénite, prières à Dieu faites devant le maître-autel, le toucher du pupitre, ouverture du tabernacle qu'il aurait refermé, séance à la place affectée à l'archiprêtre, toucher des ornements dans la sacristie, ensemble de la chaire à prêcher, du confessionnal et des fonts baptismaux, par le son des cloches, exibition et lecture de ladite signature, provisions de la Cour de Rome et lettres de visa ou lettre dud. seigneur évèque de Tarbes, et autres formalités en tel cas requises. Lecture par nous de ladite prise de possession à haute et intelligible voix... de suite nous serions transportés-avec ledit M° Cazaux et les témoins à l'église de Saint-Pierre et nous aurions mis ledit M> Cazaux en la possession réelle, corporelle et actuelle de ladite église de Saint-Pierre, ses appartenances et dépendances de la manière que dessus... et personne ne s'est opposé... De quoi et de tout ci dessus ledit Me Cazaux nous a requis acte que nous lui avons octroyé, le tout fait en présence de Me Jean Laspalles, prêtre et vicaire de Castets, de Me Dominique Lanacastets, Jean Laporte, Jean Lanissol, les tous habitants dudit Castets et Saint-Pierre, du Sr André Pujo, Me chirurgien, habitant de la ville de La Devèze, de Me Pierre Davet, avocat en Parlement, et du Sr Jean Broca, bourgeois, habitant de Tasque, lesquels ont signé avec M0 Cazaux et nous, notaire royal et apostolique. » (Notariat Bière, 3 mai-20 août 1781. Archives Duplek Pallaro.)

II

Vicaires de Saint-Pierre cl Castets connus depuis 1634 jusqu'en 1795.

1° D. Pérès, 1634-1637.

2° Jean-Pierre Payssé (1), 26 septembre 1663-20 décembre 1664.

3° André Caupenne (2), 1er novembre 1693-23 septembre 1695.

4° P. Laban, 22 juin 1718-28 novembre 1719.

5° Joseph Doucet, docteur en théologie, vicaire de SaintPierre, 1721.

(1) En 1664, archiprêtre do Saint-Picrrc-Caslels.

(2) En 1675, archiprêtre du Saint-Piorre-Castels.


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6" Villemur, vicaire de Saint-Pierre, janvier 1758-février 1759.

7° Jean Lagnoux Bèliard, pro-curé, 14 février 1759.

8° Pierre Barquissau, vicaire de Saint-Pierre et de Castets, 7 septembre 1759-1762. Depuis 1762, un, deux, jusqu'à quatre prêtres remplissent les fondions dudit ministère, soit à titre de vicaires de Saint-Pierre, soit à titre de vicaires de Castets, soit à titre de simples messiers, c'est-à-dire prêtres ne disant que la messe.

9° En 1762 et 1763, noble Cautau de Hournets, curé de Belloc, remplit les fonctions de vicaire de Castets, avec Fauron, vicaire de Saint-Pierre, Montus et Laffitte, vicaires de Saint-Pierre, ou peut-être, simples messiers.

10° Durègne, vicaire de Castets, 1765-1773.

11° Joseph Garrens, vicaire de Saint-Pierre, 1771-1774.

12° Durègne (vie. Castets), Garrens et Lalanne (vie. SaintPierre), 1774-1775.

13° Durègne (vie. Castets) et Lalanne (vie. Saint-Pierre), 1775-1777.

14° Durègne et Jean Laspalles (vie. Castets), Lalanne (vie. Saint-Pierre), 1778-1779.

Jean Laspalles était natif do la paroisse do Laborde, diocèse de Tarbes. Le 8 mai 1782, sous la résignation qu'en fit en sa faveur m0 Pierre Cazaux, archiprêtre de La Davèze, Jean Laspallos prit possession du bénéfice cura de Cahuzac qui était à la présentation M. l'abbé (sic) de Tasque et à la collation de l'évêque de Tarbes. Joseph Laspallos, frère de Jean, se maria en juin 1785, avec dlle Louise-Angélique Labat, fille légitime de Jean Labat, et de d"e Jeanne de Cantan-Hournets. (Reg. paroissiaux. Notariat Bière : acte du 8 mai 1782).

15° Lalanne et Lamarque (vie. Saint-Pierre), Laspalles (vie. Castets), 1780.

16° Laspalles (vie. Castets), Pierre Cazaux (vie. SaintPierre), 1781.


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17° Dupeyré (vie. Castets), Cazaux (vie. Saint-Pierre et curé de Tasque, ensuite de Cahuzac), 1781.

18° Laspalles (vie. Castets et curé de Cahuzac), 8 mai 1782-1786.

19° Dupeyré (vie. Castets), Duboë (vie. Saint-Pierre), 1787-1788.

20° Isaac (vie. Castets), 1788-1793.

Le titre archipresbytéral a élé attaché, depuis 1342 jusqu'à la Révolution, tantôt à l'église de Saint-Pierre, tantôt à l'église de Castets; mais il demeure acquis que les archiprêtres ont invariablement résidé à Saint-Pierre et dans le presbytère appartenant aux paroissiens de celle église (1), tandis que les vicaires, depuis 1762 en particulier, habitaient, à Castets, une maison que « la paroisse et l'annexe (sic) ont l'ait bâtir pour l'habitation des vicaires (2). »

L'archiprêlre signait les actes de baptêmes, mariages et

(1) Sur les Registres des églises de Saint-Pierre et Castets au 30 janvier 1723, je lis: < Sépulture de N.N... clans le cimelière (le céans (sic) signé : Du Clos archiprêtre. » Il est également question aux diverses époques, de mariages el sépultures faites par l'archiprêlre « dans mon église, de Saint-Pierre » Le presbytère est à l'annexe (alors Saint-Picrrel. « Il est en bon élat, consistant en un salon, trois chambres, petile cave, office, bouges pour les domestiques, cuisine, grande cave, grand colomlre:' et jar.lin dépendant... » 'Cf. lîiat des paroisses du diocèse de Tarbes, rapport de P. Cazaux, archiprêtre en lît-Sl, Archives je la mairie de Tarbes!.

Dans le Rapport descriptif de la ville de La Devèze ci de sa juridiction, rédigé le -21 mars 176S. et adresse à MM. les géographes chargés du département de la province pour la construction (sic) du Dictionnuire géographique de la compté d'Armagnac, demandé pir l'Académie des sciences suivant |a fondation faite par Louis XIV, il est dit que «; l'archiprêlre est à La Devèze avec ses églises de SaintPierre et de Castets. A Saint-Pierre, près de l'église, il y a une croix de fer assez bien travaillée, sur un piédestal do pierre. C'est un monument ancien. Saint-Pierre est la paroisse de la juridiction la mieux peuplée; mais, comme elle se trouve dans le domaine du Roi, il n'y a aucun particulier qui possède des fiefs. Maisons principales : le presbylère de Saint-Pierre, le mieux bâti de la juridiction, et résidence de l'archiprêlre, prés de ladite église de Saint-Pierre, les autres maisons principa- , les vers l'orient, sont celles de Lanacastets Langlade, Lanacaslels, avocat, Lalanno, Dumouret et Domerc. Le ruisseau appelé Riou d'Amade sépare la paroisse d'avec le territoire de Soubagnac et d'Armentieu. A Castets, les maisons principales sont seulement celles de Lanaca-lets, noble Cantan de Hournets et Dusser. L'église est desservie par l'archiprêlre. » (Archives muniripales de La Devèze.)

(2) Celte maison consiste en deux pièces avec un corridor, une cave, un bûcher, Cf. Rapport de P. Cazaux, archiprêire, 1781. Etat des paroisses du diocèce de Tarbes, précité.

Tome XXV. 6


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décès, indifféremment à litre d'archiprêtre de Saint-Pierre et Castets, d'archiprêtre de Castets et Saint-Pierre, ou simplement d'archiprêtre de La Devèze (1); comme aussi les vicaires qui administraient presque exclusivement, sous l'autorité de l'archiprêtre, l'église de Castets, remplissaient, selon les circonstances, avec un zèle des plus respectueux et dévoués, à Saint-Pierre comme à Castets, les fonctions diverses de leur ministère.

Un fait très édifiant et très consolant se dégage de notre patiente étude : durant cette période de plus de 200 ans, les paroissiens de Saint-Pierre et Castets n'ont fait qu'un coeur et qu'une âme. Pasteurs el ouailles vivaient dans la paix, l'harmonie des sentiments de chrétienne confralernilé, alimentés par le zèle et les exemples des vertus sacerdotales des de Jussan, Duffau, Domerc, Payssé, des Gabriel et Antoine Du Clos de Gouls. L'inlluence de leur foi à l'antique établit, dans les diverses paroisses de La Devèze, d'excellentes traditions dont il reste encore de nombreux vestiges, mais qui, hélas! tendent à disparaître de jour en jour (2).

(1) Les registres paroissiaux de Saint-Pierre-Caslets, si on les étudie attentivement, ne laissent aucun doute sur ce poinl. Si de janvier 1733 au 29 juin 1731, les sépultures se font à Castets, si Du Clos signe de préférence archiprêtre de Caslets et Saint-Pierre,, cela ne li-nt qu'a ce que le cimelière de Saint-Pierre demeura interdit durant cette période de 18 mois. Cet interdit dût être prononcé à la suite de la visit- 1 de Mgr de La Roche-Aymond le 5 mai 1732. Après la levée de l'interdit, les baptêmes, même ceux de Caslel', se font à Saint-Pierre, comme par le passé; et même des personnes décodées à Castets sont ensevelies à Saint-Pierre. D'autre part, l'archiprêlre affecte une telle indifférence pour son tilre d'archiprêtre de Sainl-Pierre-Caslets ou de Castets-Sainl-Pierre que le 9 juin 1735, par exemple, il proclamait des bans de mariage i dans ses églises archipresbylérales, » dit-il. En 1738, il publie d'autres bans « au prène à^s messes paroissiales de ses églises. » En 1782 au prône de « nos messes paroissiales. » (Reg. paroissiaux Saint-PierreCaste Is.

(2) Dans l'état des paroisses du diocèse de Tarbes (rapport Cazaux, 1781) il est dit : « Que! est le caractère dominant des paroissiens ? leurs bonnes qualités ou leurs défauts, les vices les plus ordinaires? » L'archiprêlre répond : « Docilité et soumission aux règles de l'Eglise, du goût pour la parole de Dieu. »


— 71 — CHAPITRE II.

DES CHOSES ECCLÉSIASTIQUES. .1

Maison archipresbylérale de Saint-Pierre.

Aux diverses époques, nous venons de le dire, les archiprêtres de La Devèze ont invariablement habité « la maison, avec pâtus, sise en la paroisse de Saint-Pô » (sic). Les paroissiens de Castets, aussi bien que ceux de Saint-Pierre, contribuèrent à fournir le logement archipresbytéral. Par acte passé le 8 juin 1674, il achetèrent pour la somme de 200 livres, à Bernard Payssé-Cachou, à destination de presbytère, ladite maison « avec parc et ayrial. » Ce détail précis résulte d'une déclaration des biens acquis par la communauté de La Devèze depuis 1600, déclaration exigée par arrêt du conseil du 6 septembre 1689. Le compte final de l'achat fut clos en 1717, grâce à la générosité de dame Marie de MounyBernède, veuve et héritière de feu Pierre Payssé-Cachou, habitante de Sombrun. Cette excellente dame, par acte passé sous le couvert de l'église de Castets, confessa avoir reçu de M. Jean Domerc, ancien lieutenant de Rivière-Basse, la somme de 90 livres, « et ce en tant moins de ce qui lui est dû de la maison, parc et ayrial vendus par ledit feu Pierre Payssé-Cachou, ou feu son père, pour presbytère de SaintPierre et Castets dudit La Devèze. » Après paiement des 90 livres, dame Mouny tint quittes le sieur Domerc et les habitants desdites paroisses, renonçant au surplus de ce qui lui serait dû.

Le 3 octobre 1725, « dans La Devèze et maison presbytérale de l'archiprêtre de Castets et Saint-Pierre, » il fut fait un échange entre Me Gabriel Du Clos, et le sieur Pierre


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Lalanne, bourgeois, et Jeanne Lalanne, assistée de Jean Lacotir Lapouchoune, son mari, el de lui autorisée. Les deux parties arrêtèrent les conventions suivantes :

Ledit sieur Du Clos, archiprêtre, relâche du pâtus de la maison presbytérale audit sieur Lalanne quinze pas de fonds à prendre depuis le fossé qui est le long de la maison dudit sieur Lalanne vers le couchant, et ledit sieur Lalanne relâche au dit sieur Du Clos tout ce qui lui appartient, à l'exception de quinze pas, aussi à compter depuis ledit fossé, lesquels quinze pas il se réserve en sorte que depuis le chemin royal (sic) jusqu'au verger dudit sieur Lalanne qui est au midi de sa maison, ledit sieur Lalanne aura quinze pas de terrain à compter du fossé qui règne le long de sa maison tirant vers le couchant qui appartiendra dans toute cette étendue audit sieur Lalanne, et ledit sieur Du Clos, le long dudit terrain relâche à la dite Jeanne Lidanne et audit Lacour sou mari, l'étendue de deux cannes de terrain, tant de celui qui a été délaissé au dit sieur Du Clos par Lalanne que de celui qui dépendait dudit presbytère, y compris un petit fossé qui sera fait à droite, de deux pans de longueur, dans les susdites deux cannes de terrain, sauf au dit sieur Lalanne d'en faire faire un pareil dans sou terrain, dans lequel terrain des doux cannes, ladite Lalanne et sou mari auront leur entrée, et lesdits sieurs Duclos et Lalanne pourront y passer pour entrer et sortir do leurs possessions, et moyennant ce, ladite Lalanne et ledit Lacour, son mari, renoncent au droit de passage qu'ils prétendaient avoir le long du jardin avant cy-devant appartenu aux héritiers de feu M. Jean Rarquissau, bourgeois, consentent que ledit sieur Duclos ferme ledit passage et fasse du loqual (sic) ses plaisirs et volontés, ayant estimé le fait dos dites volontés la somme de quinze livres... Et ce dessus a été stipulé et accepté par les parties (1).

En 1786, il fut question de réparer la maison archipresbytèrale de Saint-Pierre. Par ordonnance du 15 mars 1786, l'intendant fixa l'adjudication à la somme de 480 livres. En

(1) Le 5 novembre 1755, mourut à Saint-Pierre Jean Lalanne, âgé de 42 ans. Le frère du défunt et son héritier demanda à l'archiprêlre la permission de faire passer le cadavre par la basse-cour du presbytère; celle autorisalion fut très volontiers accordée, mais « sans conséquence pour l'avenir. » (Arles des sépultures de Saint-Pierre de 1755).


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outre, et aux termes de l'ordonnance, «les habitants de l'archiprêtrè seront tenus d'indiquer, par une délibération prise dans la huitaine, les moyens qu'ils entendent employer de ladite somme. » Les paroissiens de Castets, Saint-Pierre et parsau de Soubagnac furent convoqués en assemblée de paroisse au devant de la porte de l'église de Saint-Pierre, le 7 mai 1786, et ils décidèrent à l'unanimité que le seul moyen était une imposition sur tous les habitants et biens-tenants. L'Intendant fui supplié de permettre le prélèvement de cet impôt, et Augustin Dareix fui nommé collecteur à celte fin (1).

Il Maison vicariale de Castets.

Le rapport précité, fait par farchiprêtre Cazaux en 1781, porte que les vicariats de Castets et, de Saint-Pierre furent fondés en 1762; c'est une erreur, il faut dire : furent régulièrement occupés.

En 1763, il y eut assemblée générale des paroissiens des deux églises sous le'porche de Saint-Pierre.

Le premier consul représenta que losdites deux paroisses sont sans maison pour loger le vicaire, qu'on se trouve obligé de payer un louage (sic) pour son logement, que, pour se soustraire à cet embarras et remédier promptement à la situation, il convient de chercher un emplacement, de faire dresser un devis estimatif de la maison à construire, de supplier AI. l'Intendant de vouloir permettre aux habitants d'imposer sur tous les biens-tenants desdites paroisses les sommes nécessaires et de nommer un syndicat chargé de faire toutes et promptes diligences.

Il fut délibéré d'une voix unanime que M. Dominique Lnnacaslels, notaire royal,

Est nommé syndic avec pleins pouvoirs, aux fins de construire ladite nviison qui devra être assise sur l'emplacement situé à

IV, Délib. de La Devez". 7 mai 1670, 7 mai 1786. Notariats Martel et Lan«- castet, 3 octobre 1725, 'M mars 17L7. Archives Duplex-Pallaro.


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l'entrée du cimetière de l'église do Castets. Il devra être dressé un devis estimatif de deux chambres, un corridor et un petit appentif, pour ledit devis être joint à la requête adressée à M. l'Intendant.

La maison vicariale fui construite sur ce plan, et elle sert, depuis 1837, de logement à M. l'abbé Bonpunt, curé actuel de Caslels-Saiut-Pierre (1).

En 1777, on dut réparer le couvert. La municipalité vola des fonds pour celte restauration et «autres les plus urgentes. » En outre, il fut délibéré que :

« Pour les meubles, il sera acheté une table et six chaises, un bois de lit, des rideaux, une paillasse, une couette, coussins, couvertures, pondants de feu, chevets, armoires, » et que « cela sera payé sur les reliquats des comptes, notamment, sur les 000 fr. destinés aux églises (2). »

.1"' GAUBIN,

Curé de Barcelonne-du-Cers.

(A suivre.)

(1) Sur le terrain dépendant de lamaisonvicariale.de Casiets, pa-so de lomps immémorial un chemin, parlant du grand chemin public qui va de la ville de La Devèze à celle de Maubourguel, lequel commença à l'endroit jppelé cala croix de Bachet» et conduit à l'église de Castets. Ce chemin fait le lour du cimetière de ladite église pour l'usage d'icelle. D'aucuns se permirent de rétrécir et même d'usurper, en entier, ledit chemin, sur certains poinls, ainsi qno la place le joignant au nord de l'églisa el dépendante de celle où e^l bâti le presbytère vicariat. En 1785, les habitants furenl convoqués en assemblée de paroisse, « et attendu que celle usur» pation porte un préjudice considérable au public, il fut délibéré à l'unanimité » que M. Bière, notaire royal et apostolique, sera syndic, aux fins do poursuivre les

> usurpateurs en délaissement desdits chemins et place, avec pleins pouvoirs d'en

> fixer la largeur et de procoder au bornage. »

(2) Jusqu'à ces dernières années, le Conseil municipal de La Dcvèze-Ville a régulièrement voté les (iOO fr. pour les églises. 200 fr. pour l'église .le la Madeleine, 200 fr. pour l'église de Caslels et 300 fr. pjur l'éjlise de Sainl-l'ierre.

Pour tout ce qui précède cf. acte du 24 juillet 1703. Notariat Martel. Délibération du 19 mai 1777.


LE TUMULUS DE CAZAMON (GERS)

Vers la limite du Gers et des Landes, à trois kilomètres à l'est de la ville d'Aire, sur une hauteur voisine d'un ancien camp de César, et, à vol d'oiseau, à 3 ou 4 kilomètres do la nécropole préhistorique de Nauthéry (Mas-d'Aire), fouillée et décrite par M. le professeur Testut (de Bordeaux), se trouve un magnifique tumulus, appartenant à une époque reculée de l'histoire de notre contrée.

(Je tumulus, situé dans une lande, propriété de notre ami M. Emile Doris, occupe un emplacement attenant au bois de Cazamon, que la reine Jeanne de Navarre avait'donné à Barcelonne-du-Gers.

Admirablement conservé, il présente une circonférence de 27 mètres; il a 10 mètres de diamètre et lm 70 cent, de hauteur.

Le samedi 28 juillet 1883, sur l'invitation gracieuse de M. E. Doris, nous nous rendîmes, le docteur Lignac et moi, sur les hauteurs encadrées par le camp de César et par nos belles Pyrénées à l'ouest et au midi, tandis que la plaine de l'Adour se développe au nord et les collines de l'Armagnac au levant.

Dès 4 heures du matin, trois ouvriers attaquaient ce tombeau et faisaient une tranchée de deux mètres de largeur, suivant un de ses diamètres.

Les premiers coups de pioche amenèrent la terre la plus superficielle recouverte d'ajoncs épineux et dite terre de lande. Quelques centimètres plus bas, une terre argilo-marneuse, jadis transportée, prise dans 1 ■> bois voisin où elle abonde. Plus profondément encore, une terre plus meuble, contenant des traces de charbon et des cendres. Enfin, au ras du sol primitif, une terre marneuse dure comme du ciment.

On mit à découvert, au côté ouest du tumulus, un vase ayant une grande ressemblance avec l'amphore des anciens, pareil à l'urne funéraire dessinée par M. de Behr et décrite par Dompnier de Sauviac dans 1 intéressante Monographie de Saint-Vincent de Xaintes (planche 1, n° 7) (1).

(1) Le Dictionnaire des antiquités romaines et grecques, d'Antony Rien, en offre, au mot amphore, trois exemples.


Ce vase-amphore, brisé en doux parlios,qtii gisaient l'une près de l'autre et. qu'il a été facile de reconstituer, présentait une hauteur de 55 centimètres et une circonférence a la pause de 70 centimètres. Il élait certainement ici destiné à recevoir les cendres des morts.

On sait que les Romains se servaient des amphores surtout pour renfermer leur vin et lo;u' h uile : comme elles se terminaient en pointe à leur extrémité inférieure, on pouvait les enfoncer en terre et l's maintenir droites. Mais l'amphore tenait aussi sa place parmi la grande variété de formes des urnes destinées anciennement à contenir les cendres des morts.

Le vase de Cazaniou était muni a la partie supérieure de deux anses allongées, trJ-s commodes pour le porter. Il a été possible de reconstituer l'une do ces anses. En outre, il contenait une terre marneuse, très dure, faisant corps pour ainsi dire avec lui, de toile sorte qu'il a fallu beaucoup de temps et d'attention pour ne pas le briser : car la terre cuite, de couleur rongoàtie, dont il est l'ait, est très friable.

Il est d'ailleurs dépourvu de tout ornement-, bien aillèrent. île l'urne cinéraire en marbre blanc, délicate île forme, trouvée en 1834, près de Pézenas, et sur la pause de laquelle se trouvent sculptés deux griffons tenant une urne.

Notre vase remonte à une époque reculée, qu'il est difiieilede préciser exactement. Nous le croyons cependant, à cause de l'élégance relative de sa forme, d'une date plus récente que les urnes à large panse décrites par le Dr Testttt.

Une simple tige de fer, creuse, longue de 5 centimètres, enveloppée d'une gangue d'argile épaisse, a été trouvée à coté de cette urne funéraire.

Une dernière fouille a été faite le ii août. Chose singulier'! le centre du tumulus ne contenait rien. Une nouvelle urne brisée et semblable à la première a été découverte au côté est du liunulus. Nous avons pu on recueillir les restes, surtout la partie inférieure dure, destinée à être fixée dans le sol : elle a une longueur de 7 cent. et une largeur de 3 cent. Je la conserve dans une vitrine de mon musée. Du charbon en assez grande quantité était mêlé à la terre.

Nous avons rencontré?, comme la première fois, à coté des débris de ce vase, une tige de fer creuse, brisée, qu'on a pu reconstituer. Elle mesurait en longueur 10 centimètres.

Qu'était cette lige de f°r à perforation quadrangulaireet enveloppée d'une terre épaisse et dure? une arme? un bijou? Rien n'a permis


de repondre à ces questions. Cette tige do fer peut du moins donner une idée approximative de l'âge du monument. Dans un tumulus de Nauthéry, distant de 3 kilomètres, on a également trouvé des fragments de fer avec quelques bijoux grossiers do bronze. Cette circonstance nous permet, avec le docteur Testât, de faire remonter ce tumulus à la dernière période du bronze (phase moeringienne), à cette période do transition où le fer, rare encore, était réservé pour la confection des armes.

Le tumulus de Cazamon devait être un tombeau de famille, ou il devait conserver les cendres de plusieurs guerriers. L°s deux urnes funéraires le prouvent; peut-être existait-il d'autres vases, que la pioche n'a pas rencontrés à cause de bur désagrégation.

Avec les minces données fournies jusqu'à ce jour par le tumulus de Cazamon et ceux de Nauthéry, il est impossible de connaître les moeurs, les habitudes et les usages de l'homme préhistorique qui habita notre contrée.

De nouvelles recherches sont nécessaires pour mieux fixer l'âge de ces monuments au moyen des objets que la crémation aura épargnés, el surtout pourdéterminer, à l'aide, de quelques débris de squelette humain, le groupe auquel appartenaient ces peuplades qui ont foulé notre sol; toutes questions des plus intéressantes au point de vue de l'anthropologie.

Dr L. SORBETS.

REPONSE.

211. Où »t quand naquit le comte d'Espeuan?

(Voyez In Question au volume précédent, p. 321.)

Dans un mémoire qu'il voulut bien nous confier il y a quelques mois, mais qu'il vient de compléter d'après de nouvelles recherches, H. Fr. Abbadie, ancien magistrat, répond à la première des deux interrogations rassemblées dans la phrase ci-Jessus. Robert d'Espeuan naquit prés Monléon de M;ignoac (Hautes-Pyrénées), au château d'Espeuan, dont il reste éncore;quelqiies traces. La Revue publiera prochainement le travail de M. Abbadie, qui renferme, avec une discrète apologie du maréchal si maltraité par M. le duc d'Âumale, d'intéressants détails sur sa famille. L. C-


L'INSCRIPTION POÉTIQUE DU CHÂTEAU DE BOURROU1LLM

A. la fin d'une étude historique de feu M. l'abbé Thore, curé de Bourrouillan, sur cette localité, — étude publiée il y a plus de vingt ans dans notre recueil (m, 18*52, p. 229-236), — se trouve mentionnée une inscription latine mutilée par d'ignorants appareilleurs, qui l'ont partagée en trois morceaux. Dans l'ancien château, qui datait du temps de la Renaissance, elle s'étalait en deux lignes sur le cintre de la porte d'honneur. La clé de voûte primitive, qui portait le milieu des deux lignes, se voit encore à l'ouest du château moderne; — les deux contre-clés, qui portaient, l'une le commencement, l'autre la fin des deux lignes, ont été séparées de la clé et placées du côté de l'est. Pour comble de malheur, le marteau des ouvriers, afin de les mettre à la mesure des portes qu'elles couronnent maintenant, en a enlevé plusieurs lettres. Do là quelque embarras de lecture.

Sur la clé de voûte, on lit ce fragment central :

ONATVS. ET. VT DETOVE

Sur les deux contre-clés, les fragments initial et iiual :

LLIVS. EST. F VXQVAM

ONSILIV. SI TQVE. DEVS

Soit ce distique mutilé :

..Unis est f ouatas et ut unquam

..onsiliumsi... delque... tque Deus.

U.'s vides furent comblés comme il suit dans l'article cité :

[l]llius est f[ortis cjonatus et ul[ilis] unquam, [CJonsilium si [cui] delque [jn]vetque beiis.

Et l'on ajoutait cette traduction : « Celui-là seul est capable d'un elfort énergique et utile, à qui Dieu donne et conseil et secours. »

Une partie de ces restitutions —celles surtout qui touchent à la fin des doux vers — s'imposent d'elles-mêmes. Mais unquam suppose une négation avant lui et. ne peut s'accorder avec iiuus. En lisant


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nuu.ius, l'hexamètre prend un sens; mais alors le pentamètre n'en a plus aucun..., jusqu'à ce qu'on ait changé ad en non. Reste le mot FOrlis qui est peu significatif ou peu latin pour le contexte; yelix est bien plus à propos. — Tout cela n'était peut-être pas difficile à trouver; je dois avouer pourtant que je ne suis pas arrivé parla voie de la réflexion à la véritable lecture.

Mais je n'y suis pas moins arrivé avec la plus incontestable incertitude. Je tiens le texte authentique et entier. Je l'ai rencontré sans y penser, dans un livre où je ne poursuivais rien de pareil. La découverte, pour être peu méritoire, n'en est pas moins curieuse. Le distique est de Philippe Mélancthon, le plus célèbre des disciples de Luther. Ou s'il n'est pas de lui, du moins est-il sur qu'il l'écrivit de sa main en tète d'un livre qu'il offrait en cadeau à un ami. Je donne la pièce entière, avec une traduction :

De dicto : Non potest sibi homo sumere quidquam, nisi datum sit ei a Deo.

Nullius est felix conatus et utilis unquam,

Consilium si non detque juvetque Deus. Tune juvat ille aulem, cum mens sibi conscia recti

Mandati officii munera justa facit, Et simili auxilium proesenti a Numine Christi

Poscit, et expectat non dubitante fide. Sic procedet opus faustum populisque tibique.

Diriget et cursus aura secunda tuos, Invictamque Dei dextram vis nu.Ha repellet,

Omnia cogentur cedere prona Deo. Ipsa etiam, quamvis adamanti incisa ferttntur,

Cum petimus, cedunt fata severa Deo. Nec Deus est numen Parcarum carcere clausum

Quale putabatur stoicus esse deus : Ipse potest solis currus inhibere volantes,

Ipse velut scopulos flumina staro jnbet.

« Nul n'est heureux et ne réussit jamais dans ses efforts, si Dieu ne lui donne conseil et aide. — Or, il donne son aide à l'âme droite et sans reproche, qui remplit exactement les devoirs de l'office qui lui a été confié, — implore en même temps le secours de la divine puissance du Christ, et l'attend avec une inébranlable confiance. — Ainsi tes travaux seront fructueux pour le peuple et pour loi, un souffle favorable dirigera ta course, — et nulle force ennemie ne


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repoussera la droite invincible de Dieu; mais tout deyra lui céder sans résistance. — Les destins eux-mêmes, quoiqu'on les dise gravés sur le diamant, les destins impitoyables, quand nous le demandons, obéissent à Dieu. — Dieu n'est fias cet être enfermé dans la . prison des Parques, comme on le crovait de la divinité des Stoïciens: — il peut arrêter le char rapide du soleil, il peut rendre les fleuves immobiles comme des rochers. .:

Ce sont de sages conseils adressés à un jeune ministre. «Ph.Mélancthon, dit mon auteur (1), envoya le commentaire de Luther sur la Genèse à mon bisaïeul Jean Fabriehis, pasteur à Nuremberg, avec' son portrait et celui de Luther, admirablement, peints par Luc Kranach, en y joignant cette pièce. » Après le dernier distique, se trouvait la mention suivante : 1554. Script, manu Philippi.

La pièce entière est chrétienne, pieuse, édifiante pour un catholique connue pour un réformé'. Le premier distique on particulier n'est qu'une traduction du texte quasi biblique écrit en tète. Néanmoins, si les vers sont do Mélancthon, comme je suis tout porté à le croire, il est bien probable q;:o c'est sous ia dictée d'un des adeptes de la Réforme qu'un seigneur de Hourrouillan les aura fait graver sur le portique de son château. L'article de M.Thore rapportait la construction de cotte demeure, depuis longtemps démolie, au règne de Louis XII. Elle devait, être, au moins quant aux [lierres inscrites qui ont donné lieu à la. présente note, d'une date postérieure à François Lr; peut-être le distique pieux y fut-il gravé par les ordres de M. de Pourrouillan qui fut correspondant de Henri IV, encore roi de Navarre, et pour lui gouverneur de Nogaro (2); peut-être par les parents de ce seigneur,dont la famille était sans doute alors protestante. — Je dois rappeler aussi qu'un parent de l'auteur présumé de notre distique, André Mélancthon, fut un des premiers propagateurs do la réforme dans notre sudouest, et que. « sous prétexte de régenter, >> il lit séjour à Tonneins, « où il sema si à propos son hérésie, conforme lors à la confession d'Ausbourg, qu'onques puis les racines n'en ont peu estre arrachées (3) »

Léonce COUTURE.

1) Hisloria bibliotherw fabriciantr. auci. Joanne FAHRICIO (Wolffenbuttel. 1718, fi vol. in-4"). t. i, p. 393.

(2) Voyez le t. m, p. x de cette Revue. — Des lettres inédites de Henri IV. trouvées naguère au château de lîourrotiillan et obligeamment communiquées à |a Société historique de Gascogne, seront publiées dans nos Archives historiques.

(3) l'Ioiïm. de Ruiinoml, Histoire de l'kere.sie de cesiecle, I. vu, ch. m, 4-


DOCUMENTS INEDITS

SUR LES TROUBLES DU XVIe SIÈCLE EN GASCOGNE

Les chercheurs el les érudits n'ont pas fail défaut jusqu'à ce jour à l'étude des guerres civiles et religieuses du xvie siècle dans nos contrées. Les travaux et documents publiés permettent d'embrasser déjà dans leur ensemble et dans leur vrai jour ces temps troublés, où brille avec, tant d'éclat le renom des capitaines gascons. Ne semble-l-il pas aussi que tant de matériaux épars, tant de richesses accumulées avec patience n'attendent qu'un savant architecte pour former une de ces oeuvres capitales comme nous en ont laissé les hommes d'étude des siècles précédents? Ce voeu fait en passant, nous nous contenterons d'apporter notre grain de sable à l'architecle de l'avenir. Grain de sable, on ne saurait appeler autrement les modestes documents que nous publions ici pour que le vent de l'oubli ne les emporte pas. S'ils peuvent intéresser quelque ami des éludes historiques, nous serons assez récompensé de la peine que nous avons prise à les rechercher à travers l'interminable grimoire des vieux notaires auscitains et la poussière de leurs registres.

I

Comme ainsi soit que, au moys d'octobre dernier, an mil cinq cens soixante neuf, les ennemys de Dieu et du Roy soyent allés eu la ville de Barrau, et illec faict plusieurs actes cruels, inhumains, tant avoir massacré certains habitans de lade ville et. en avoir constitués et menés prisonniers d'autres et entre autres sire Bernard Daure, bourgeois de ladite ville, lequel auroyent détenu longtemps en grande destresse; pour la délivrance duquel sire Jehan de


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Lafargue, oncle paternel de la femme dudit Bernard Daure, auroyt prises et emprunté à l'interest au dernier six, tant de monsr m' Jehan d'Auxion, que do Pierre du Bue. la somme de quatre cens cinquante livres, pour laquelle, ensemble pour le dit interest le d. Lafargue demeure encores obligé; et de ce certifié le d. Daure, ne voulant le.d. Lafargue estre ny souffrir desplaysir pour lui avoir faict plaisir et souffert peyne pour sa de délivrance, l'a vouleu descharger et relever de la de hypoteque que s'ensuit. Or est que aujourd'huy jeudy treizième d'avril 1570, dans la cité d'Aux, régnant, etc.

Nous ne citons pas le reste de l'acte, qui n'est que la réalisation du préambule ci-dessus; nous nous bornerons à mentionner les témoins qui furent : Monsieur M" Arnaud Daure, conseiller du roi au siège présidial de Toulouse, Bertrand Daure, habitant d'Auch, frère dudit Bernard, et Mc Arnault Montagut, chanoine de Barran. L'acle fut retenu par Mc Bernard de Sahuc, notaire royal d'Auch. (Archives Mouly.)

Ce malheureux Bernard Daure, victime des huguenots, s'en lire cependant à bon compte, plaie d'argent n'étant point mortelle. Quatre cents livres, c'était pour l'époque une forlc somme; mais Bernard Daure appartenait, comme on le voit, à une riche famille bourgeoise et pouvait payer une grosse rançon. S'il eût été quelque misérable manant, sans doute il aurait subi le sort de ces malheureux que Mongonmery pendait aux arbres le long des routes en souvenir de son passage. Bernard Daure dut être plus prudent à l'avenir, et si c'est le même qui, en 1580, se fit faire la fameuse cuirasse « à preuve de pistollel et d'arquebuse, » par Me Arné, armurier d'Àgen (1), nous devons approuver une telle précaution : il y a lieu de croire qu'elle ne fut pas inutile.

Barran fut pris par les Huguenots et le farouche Mongonrriery, qui ne laissèrent debout qu'une partie des murailles

(1) Voir notre article, Une armure comme on n'en fait plus, dans la Revue de Gascogne d'avril 1883.


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et de l'église collégiale. Monlezun ne précise pas la date de cet événement; d'après notre document, ce serait vraisemblablement au mois d'octobre 4569. A la rigueur pourtant, la capture de Bernard Daure pourrait se rapporter à une agression ayant précédé ou suivi cet événement. Nous laissons à de mieux informés le soin de trancher cette question.

II

Voici maintenant un compagnon d'infortune de Bernard Daure; mais plus heureux que lui, il paraît avoir évité la rançon par l'exil, comme il résulte de son testament passé à Auch le 1" août 1580:

Au nom de Dieu soit que comme je, Bernard de Priele, du lieu de Madiran en Riviere-Basse, diocèse de Tarbes, aye faict mon testament escript et signé de ma main et rettenu le dise-septieme jour d'aoust mil cinq cent septante cinq par ma Duard Melhon, nr* royal de la ville de Marciac, et que par icelhuy mon testament je eusse esleu et ordonné ma cepulture au cimetière du d. lieu de Madiran ou bien en l'esglise cathédrale de la ville de Lectoure, si je descedois dans ou environ d'icelle; et laquelle par depuis et encores à présent estant detteaue par ceulx. de la Religion prethendue refformée; et que, à cause des présents troubles et guerres, je suis esté contrainct quitter mon habitation, de laisser ma femme et mes enfants au d. lieu de Madiran, s'estaut aulcuns de la d» religion efforcés me faire prisonnier et me rançonner cy qu'ont fait et font cotidiennement à tous coulx qu'ils peuvent, comme est notoire, et me retirer en la présente ville d'Aux chez monsieur Foyssin, camarier au monastère St-Orens, mon beau-frere, etc., etc.

III

Le document qui suit se rapporte aux précautions prises à Auch pour assurer la défense contre les protestants. Nous en donnons simplement l'analyse.

Le 25 mars 1577, les religieux du monastère de SaintOrens se réunirent dans leur salle capitulaire. C'était


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M''Pierre Achart, sous-prieur, Bernard Foyss'in, camérier, etc. Us nomment comme syndic et procureur général M" Charles Burin, religieux et doyen dudit monastère, à l'effet d'emprunter les sommes qui seront nécessaires pour subvenir au paiement des gens tie guerre en garnison en la ville d'Auch, sous la charge du capitaine Giscaro.

Peu de temps auparavant Giscaro s'était emparé du gouvernement d'Auch, malgré Henri IV, dont il s'attira de sévères reproches (1). On voit avec quel empressement Je clergé vient en aide à un défenseur de la religion, et s'assure ainsi en grande partie l'honneur d'avoir maintenu intacte la foi au milieu du Iroupeau. Mais que de tristesses et de tribulations il eut à subir! En voici une preuve bien touchante el bien naïve dans la forme.

IV

L'an 1577 et le 29e jour du moy s de juing, régnant Henry, etc. A esté présent M" Georges Chabert, prestre et recteur de la rectorie d'Estampoy (2), diocèse d'Aux, lequel adressant ses paroles à Monseigneur Dominique Bellenciu, chanoine et archidiacre d'Armagnac en l'église metropolitaiiie.d'Aux, vicaire gênerai subrogé de illustrissime et reverendissime Louis cardinal d'Est, archevesque du d1 Aux, luy a dict et reinonstré qu'il seroict venu puis six moys en ce pays, d'Uzez en pays de Provence d'où il est natif, pour faire sa résidence eu la dicte cure d'Estampouy. Et pour ce que les troubles et guerres de ceulx de la nouvelle prétendue religion sont au dict pays d'Estampouy, qui n'est aulcunement meure et prochain de plusieurs villes tenues et occupées par ceulx de la dite religion, mesme de C'astelgeloux,'Eauze, il n'a ozé habiter au dict lieu pour faire sa residance et aurait résidé eu la présente cité, attendant que les dits troubles et guerres prinssent fin; lesquelles de jour en jour viennent en augmentation, tellement qu'il n'auroyst de quoy vivre, ayant despendeu

(1) Voir les Mémoires de d'Antras publiées par MM. J. de Carsalade du Pontet T. de Larroque, page 149.

(2) Ëstampoti, paroisse de l'ancien archiprêtre de Gaharrel, diocèse d'Auch, auj. du département des Landes.


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tout ce qu'il avoit en son pouvoir; qui est cause qu'il soit contrainct se retirer en son pays pour estre nourry et soustenu en sa vieillesse par ses parents et amis et éviter qu'il ne lui faille mandier le pain pour Dieu.

Après l'exposé de sa triste position, M" Chabert adresse sa supplique au vicaire général pour obtenir la grâce qu'il sollicite. Elle reproduit presque intégralement ce qui vient d'être rapporté et redit en outre qu'Estampon est dans un pays « où les ennemys de l'Eglise font incurtions et massacre mesme de personnes ecclésiastiques. »

A la suite de la supplique se trouve l'autorisation du vicaire général. Considérant que le suppliant est plus que sexagénaire, il lui accorde de se retirer chez lui jusqu'au retour des temps de paix; alors il sera tenu, conformément au saint Concile de Trente, de faire sa résidence dans sa cure. (DUCLOS, notaire royal d'Aux.)

Sachent tous que l'an de grâce 1577, et le 10e jour du moys de juillet, régnant, etc., etc.

Dans l'église métropolitaine Ste-Marie à Aux, pardevant moy n" eslablys personellement Jehan Carrere, Jehan Costau et Pierre Fisse, marchands de la ville de Lavardens habitants, rentiers de la dixme de Sobaignan, au laict du dit Lavardens, appartenant au dit chapitre; lesquels parlant à vénérable personne, Monsieur Me Arnault Lupault, chanoine et archidiacre d'Estarac, syndic du d'chapitre, luy ont dict et remonstré que les guerres sont au présent pays, tellement que les ennemys du Roy et de l'Eglise qui tiennent et qui occupent les villes de Lectoure, Fleurance, Lanapats et Euze jornellement passent et repassent d'une des dles villes à la de ville de Fleurance, ayant leur droict chemin au dit Lavardens, ensemble plusieurs retraictes es environs de la de ville et maysons de gentilshommes et autres portant les armes contre la majesté du Roy, y faisant plusieurs embûches, cources et actes d'hostilité, massacrant les personnes, ravissant les biens, bestails et tout ce qu'ils peuvent, prenant pour prisonniers les personnes, et après estre mal traictés Tome XXV. 7


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par eulx sur leurs personnes, ransonnés à grandes sommes, voire plus que tout leur bien ne vault, qui est cauze que les dits fermiers ni homme pour eulx n'ozent sortir hors la d'ville de Lavardens pour faire la recette et assembler les fruicts dudict arrentement cosant à la gueule de l'ennemy, et estant en danger d'estre tués et leurs personnes prinses pour leur faire couster tous leurs biens.

Analysons la suite de l'acte, qui n'offre plus grand intérêt. Les rentiers, pour les motifs ci-dessus, demandent à être déchargés de l'obligation de recueillir les fruits décimaux de Soubaignan et offrent à l'archidiacre de rendre fidèle compte du peu d'orge qu'ils ont reçue. Sur le refus de l'archidiacre, les deux parties adverses se font délivrer par le notaire une expédition de cette déclaration pour le cas où il y aurait lieu à procès. (M" Duclos, n" d'Auch.)

Comte ODET DE LA HITTE.

(A suivre).

BIBLIOGRAPHIE.

i

DOCUMENTS relatifs à la CHUTE DE LA MAISON H'ARMAGNAC-FEZEHSAGUET et à la MORT DU COMTE DE PAUDIAC, publiés pour la Société historique de Gascogne par PAUL DURRIEU, ancien membre de l'Ecole française de Rome. Archives historiques de la Gascogne. Fascicule deuxième.) Paris, H. Champion; Auch, Cocharaux frères. 1883. Grand in-8" de 134 pages.

Avant déjouer un rôle prépondérant dans notre histoire nationale, le plus illustre de nos comtes d'Armagnac, le connétable Bernard VII, — celui-là même dont le sceau gravé s'étale sur chacun des fascicules de nos Archives historiques,— avait notablement agrandi son domaine féodal. Par exemple, dès 1401 (et non 1403 ni 1404, comme l'ontdit Monlezun et Gaujal), il était devenu comte dePardiac et vicomte de Fezensaguet et de Brulhois, par sa victoire sur son parent Géraud d'Armagnac, qui tenait depuis 1379 le comté de Pardiac, en vertu de son mariage avec Anne, l'héritière d'Arnaud-


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Guillem IV de Monlezun, et depuis 1390 la vicomte de Fezensaguet, comme successeur de son père. Captif de son vainqueur, Géraud de Pardiac mourut de misère dans sa prison à une date inconnue, mais qui se place avec une grande probabilité au commencement de l'année 1402. Ses fils Jean et Arnaud périrent comme lui; mais, comme le dit M. Paul Durrieu (p. 101), f les pièces originales ne renferment aucune allusion, même indirecte, qui vienne confirmer le récit donné sans aucune indication de sources par le P. Anselme (m, p. 134), récit d'après lequel l'aîné des fils de Géraud aurait été rendu aveugle au moyen d'un bassin ardent mis devant ses yeux, tandis que le second de ses fils aurait expiré de saisissement à la vue de la prison où son père était mort (p. 101). »

De même que beaucoup d'autres faits de la vie du connétable d'Armagnac, sa lutte avec son parent Géraud a été l'objet des plus graves accusations de la part d'historiens prévenus ou mal informés. M. Paul Durrieu, qui a reconstitué sur les pièces originales toute l'histoire de ce grand homme et qui ne tardera pas, nous l'espérons bien, de la publier, commence par nous communiquer, non pas, comme il nous l'avait fait espérer d'abord, le chapitre relatif à la chute de la maison de Fezensaguet, mais les pièces justificatives de ce chapitre. Avec ces pièces, il n'est pas difficile d'établir cet épisode de la vie de Bernard VII; les faits essentiels y sont bien, et ces documents, quoique peu littéraires, fourniraient plus de traits saillants et plus de couleur qu'on ne serait d'abord tenté de le croire. Mais je n'ai garde d'esquisser ce récit, que l'auteur nous donnera lui-même : il serait inutile et peu séant, et surtout peu adroit, de le devancer. C'est pourquoi, au lieu de l'étude complète que cette_ publication mériterait si bien, je me contenterai de quelques indications pour en recommander et en faciliter la lecture, mêlées ou suivies d'un très petit nombre d'observations de détail.

Les trente documents compris dans ce fascicule, et dont dix-huit sont publiés littéralement, les autres simplement analysés, se rapportent à trois ou quatre faits différents, mais liés entre eux. Je ne citerai que les plus remarquables eu les rapportant à ces chefs.

I. Le mariage de Marguerite de Comminges, veuve du comte Jean III d'Armagnac, avec Jean, fils de Géraud. — Ce fut le point de départ de la lutte entre les deux rivaux. Bernard avait désiré pour lui-même la main de sa belle-soeur. Mais ce mariage, qui aurait réuni le Comminges à l'Armagnac, manqua. Marguerite fut poussée par Géraud à faire reconnaître ses filles comme héritières


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du comté d'Armagnac, à l'encontre de leur oncle, qui, du reste, les faisait soigneusement élever; depuis, elle épousa le jeune Jean d'Armagnac à l'insu de Bernard; enfin elle devint l'occasion de la guerre déclarée à ce dernier par le comte de Pardiac. — Dans la première pièce, écrite en provençal et datée de Lavardens (1392), ' Géraud reçoit de Bernard des donations conditionnelles, dans l'éventualité du mariage de ce dernier avec Marguerite. La seconde (bulle de dispense de l'anti-pape Clément VII, d'Avignon) montre Géraud se préparant à la faire épouser par son fils.— Je ferai remarquer dans cette pièce le rhytme traditionnel de la chancellerie pontificale : les phrases finissent par ce qu'on appellait cursus velox, une sorte de finale d'hexamètre spondaïque : salubriter expedire — apostolica dignaremur — legitimam decernentes. — Le mariage de Marguerite (1392) tourna mal de toute manière. « La mésintelligence éclata entre les deux époux et la querelle finit par dégénérer en guerre ouverte, malgré les tentatives de conciliation » dont le souvenir subsiste dans la pièce ix : Projet de traité, en langue vulgaire, conclu à Mauvezin (1400), entre les deux époux : à chaque article est ajoutée la réponse de Marguerite.

Un document plus ancien achève de faire connaître le caractère à la fois rusé et violent de Géraud de Pardiac. Il concerne d'ailleurs un épisode un peu étranger à l'action principale. C'est un assez long Procès criminel (1395-1396) poursuivi devant le Parlement de Paris, contre Géraud, par le procureur du roi et par Manaud de Barbazau (ni, p. 10-33). On y trouvera des détails fort instructifs sur les habitudes guerrières et indépendantes de la noblesse gasconne, sans parler de données tout à fait neuves sur divers faits locaux et sur la biographie de Manaud, père d'Arnaud-Guillem de Barbazan, le fameux chevalier sans reproche. On y verra surtout une justification déjà complète de ce portrait tracé dans l'Introduction de l'éditeur : « Géraud de Pardiac peut être considéré comme le type de ces seigneurs féodaux dont les querelles ensanglantèrent le midi de la France au xiv" et au rve siècle : turbulent autant que brave, à la fois emporté et astucieux, se laissant aveugler par la. fureur et ne reculant devant rien pour satisfaire sa haine. »

IL Le procès intenté par le comte d'Armagnac à Géraud, après la défaite de ce dernier. — A ce procès se rapporte probablement un factum (xin, 52-59) en langue vulgaire, où Bernard VII énumère ses justes griefs contre son parent. « Peut-être aussi, dit M. Durrieu, était-il destiné à être répandu dans le public pour expliquer la


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conduite du comte d'Armagnac. » Quoi qu'il en soit, l'accusation la plus extraordinaire pour nous, bien qu'elle fût tout à fait dans les moeurs de cette époque, c'est celle qui regarde les opérations magiques par lesquelles Géraud voulait amener soit la mort subite soit le lent dépérissement de son cousin. Plusieurs détails extrêmement curieux sur cet essai d'envoûtement sont donnés dans la. Déposition de Guill. du Cellier (xiv, p. 59-67). Je traduis les mots gascons adressés par le comte do Pardiac à Guillaume de Cariât, licencié en lois de Rabasteins (Tarn), qu'il avait contraint de lui promettre par serment pleine obéissance pour une commission des plus sinistres (p. 64-65) :

« Messire Guillem, à présent vous m'êtes lié par serment. Et sachez que l'homme dont je veux désormais la mort, est celui qui se qualifie comte d'Armagnac; je le veux mort, en quelque manière que ce soit; et je veux avoir toute sa terre et sa femme et ses enfants et ses nièces, et tout mettre à destruction à mon plaisir. C'est pourquoi j'ai fait faire ces trois images à Milan en Lombardie par des artistes. Ces images, je veux et commande, te prie et te requiers que tu obtiennes de messire Jean d'Astarac qu'il les consacre; car il a le livre consacré, et je suis certain qu'il n'y a chose au monde qu'il ne puisse faire (avec ce livre). Et avant tout tu vois cette image brune que j'ai faite exprès contre ce Bernard d'Armagnac : que celle-là soit consacrée d'abord, et qu'avec elle je puisse l'avoir mort; puis nous passerons aux autres comme il nous paraîtra à propos. »

Or, nous lisons à la suite (xv, 67-79) l'Attestation de Jean d'Astarac, vicomte d'Anville, — personnage d'ailleurs inconnu, — qui déclare avoir refusé, par délicatesse de conscience, de faire sur les images la cérémonie d'incantation qu'on lui demandait; il avoue d'ailleurs, sans le moindre embarras, qu'il avait le fameux livre, librum consecratum.

Je me suis arrêté à l'anecdote la plus étrange; mais le résultat important des pièces relatives au procès, — dont la dernière (xix) est la confirmation à Bernard VII, par le roi Charles VI, de la propriété de tous les biens de Géraud de Pardiac (1401), — c'est que celui-ci s'était attiré, par ses perfidies et ses violences contre son suzerain, une infortune qui ne mérite pas les sympathies de l'histoire. Il avait ouvertement attaqué le comte d'Armagnac, avec le concours des Anglais; Bernard VII ne lui avait résisté qu'après avoir obtenu la permission du roi de France; encore essaya-t-il de le ramener par des conseils pacifiques. Les historiens n'ont pas connu les docu-


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ments qui mettent en pleine lumière ces deux conduites si opposées, ou ils les ont mal lus. Il n'y a rien de plus singulier en ce genre que la distraction de Dom Vaissète (Hist. de Languedoc, iv, 415) à propos d'un acte du sénéchal de Toulouse défendant de s'armer en faveur de Marguerile de Comminges : le savant bénédictin, d'ordinaire plus attentif, a cru qu'il s'agissait là d'une guerre déclarée à Marguerite par Bernard VII pour lui enlever le comté de Comminges! «Cette grave erreur, qui dénature si singulièrement les faits en prêtant le plus vilain rôle au comte d'Armagnac, n'a pas manqué d'être répétée par tous les historiens. » On entrevoit combien le futur biographe du connétable, dont je copie les termes, aura de redressements à faire dans une page des annales de la Gascogne et de la France si défigurée par ceux qui l'ont précédé. « Ils ont accusé, dit-il, le comte d'Armagnac d'ambition, de cruauté et même de trahisou envers la couronne de France, quoiqu'il n'ait jamais cessé de la servir avec dévouement. »

III. Procès intenté par Jeanne et Mathe d'Armagnac, soeurs de Géraud, contre le comte d'Armagnac, par devant le Parlement de Paris. — Il faut surtout lire la Requête de Bernard, répondant aux accusations qu'on lui oppose (xxvi, p. 80-88) et le procès lui-même (xxvn, 88-100) avec l'arrêt du Parlement (xxvui, 100-103), prononcé à une époque (1412) où, par le triomphe du parti bourguignon, le comte d'Armagnac était proscrit et poursuivi à outrance. Cet arrêt ne tarda pas à être cassé, quand le parti armagnac reprit le dessus. Je n'insiste pas sur ces documents, gros de substance historique; j'ai quelques mots à dire, avant de finir, sur le travail personnel de l'éditeur.

Il me semble qu'il faut le féliciter surtout de l'agencement de ces pièces d'archives. En les lisant de suite, on possède presque sans lacunes, et avec la couleur et la saveur authentiques de la réalité, toute une longue et dramatique histoire. L'éditeur y a mis du sien, d'abord le choix, donnant en entier ce qui est vraiment important, et en simple analyse ce qui n'est que répétition, confirmation, détails accessoires. Il y a mis de plus des sommaires, ou plutôt des introductions particulières, qui précèdent chaque document : ces aperçus, dans leur brièveté substantielle, sont d'un secours inappréciable pour la facilité et l'intérêt de la lecture; c'est le fil conducteur qu'il faut toujours tenir et qui dispense en grande partie d'un commentaire de détail, où manqueraient cette parfaite lucidité et cette continuité historique. M. Paul Durrieu a pourtant placé aussi d'excellentes


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notes, partout où le texte réclamait des éclaircissement de géographie, de chronologie, de généalogie ou de biographie, ou donnait lieu à des remarques sur les erreurs des histoires les plus autorisées. Il a d'ailleurs établi ce texte avec la compétence d'un irréprochable paléographe : par malheur, les trois quarts du temps, il n'a pu le prendre que dans la collection Doat, dont les copies, faites au xvne siècle, sont défectueuses et quelquefois très mauvaises; mais il a remédié, dans la mesure du possible, et avec une scrupuleuse exactitude de notation, aux blessures qui n'étaient pas absolument incurables. Enfin, parles trois tableaux généalogiques et surtout par la table analytique très développée qui terminent ce volume, il a achevé de donner à un recueil de pièces détachées la portée d'une histoire proprement dite.

Si je ne craignais de trahir indignement la vérité en ayant l'air de déclarer peu désirable cette histoire elle-même, — que l'auteur nous donnera bientôt, — je dirais que ce recueil se lit avec autant d'aisance et de plaisir qu'un récit achevé. J'en ai eu la preuve par une personne de beaucoup d'esprit, mais nullement vouée à l'érudition, qui me citait naguère les traits les plus frappants de cette série de pièces. « Mais, madame, comment avez-vous lu tout cela? — Le latin m'a résisté; mais le français et le patois ont passé à peu près, les sommaires et les notes m'ont encouragée et intéressée, la table surtout m'a aidée, quand je m'embrouillais, à retrouver la suite et à reprendre le fil. » Jamais éditeur a-t-il mieux atteint son but et partant mieux accompli son devoir?

Il faut d'habitude joindre quelque reproche aux éloges, pour leur donner crédit. Mais ceux que j'ai accordés en stricte justice au jeune et savant éditeur n'ont aucun besoin de ce passeport; d'ailleurs le soin vigilant qu'il a porté à tous les détails de sa tâche n'a presque pas laissé place à la moindre faute. Dans la correction typographique, en particulier, je ne sais relever qu'une minutie : ce pour m en quelques endroits (ex. p. 67, 1. 9, 13, 15). — Dans le texte même, M. Durrieu écrit (p. 45,1. 11) genlils[homs]'en suppléant sans doute le dernier élément; l'addition parait inutile : on disait encore au dernier siècle lous gentius, les nobles (Lousgentius de Bearn, de l'abbé Puyoo). Dans cette phrase gasconne de la p. 64 : Et anas bo[us] tôt dreg, etc., les deux lettres entre crochets ont été substituées à n. Je ne veux pas défendre absolument la leçon anas-bon; mais elle a l'avantage de renfermer la particule en qui paraît utile ici (allezvous-en) et elle répond au langage actuel: anatz-bou'n, pour


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anatz-bous-cn. — Sous cette expression du mémoire latin qui termine son recueil, dans locum irm (p. 108), l'éditeur met sic. Il n'a pas songé au texte de saint Paul (Rom., xn, 19) : Non vos defendentes..., sed date locumirm. — Enfin, quelques pages auparavant (p., 95,96), j'aurais voulu deux ou trois notes de plus, sans importance historique, il est vrai, et de pure curiosité, sur certaines références de jurisconsulte à Innocent Hostiensem, à la Summa confessorum et à un AstanseÇÏ). Je suis, pour ma part, obligé d'ajouter, au sujet de ces trois auteurs :

Si j'en connais pas un, je veux que l'on me pende.

Je n'ai plus qu'à presser M. Paul Durrieu, qui nous a trop mis en goût pour ne pas nous rendre insatiables, de tenir au plus tôt ses promesses formelles ou implicites : il nous doit, ainsi qu'à la France entière et à tout le monde savant, l'histoire de Bernard VII; mais il nous doit aussi, il doit à nos Archives historiques,un ou plusieurs autres recueils de pièces justificatives pour cette histoire. Je lui ai rappelé naguère qu'il avait promis autre chose à la Revue de Gascogne. J'ose espérer qu'il paiera toutes ces dettes avec magnificence. Mais, par exemple, je n'ai garde de croire que nous puissions,de notre côté, acquitter notre dette de reconnaissance à l'égard du jeune savant qui veut bien accorder à notre oeuvre proviuciale une collaboration enviée par les plus illustres compagnies, et donner à une publication à son début, avec l'appui de son nom qui déjà fait autorité, la primeur d'un travail de la plus haute portée historique.

II

SOLOMIAC, histoire de cette bastide depuis sa fondation en 1322 jusqu'aux temps modernes, par l'abbé R. DUBORD, curé d'Aubiet. Auch, impr. Foix, 1883. Grand in-8° de viu-252 p. (En vente chez l'auteur, à Aubiet. 4 fr.)

La Revue de Gascogne n'a pas l'habitude de rendre compte des travaux qui ont été publiés chez elle. Mais, quoique cette belle monographie soit extraite de notre recueil, où elle a paru par chapitres détachés et sous des titres divers, depuis 1779 jusqu'à l'année dernière, il est à propos d'en dire ici quelque chose : car elle a dans son ensemble un intérêt et une utilité dont une publication fragmentaire ne donne pas une idée complète, et de plus elle est quelque peu augmentée et corrigée.

Quant au premier point, nous engageons vivement tous nos lecteurs occupés d'histoire locale, fussent-ils abonnés de cinq ans


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à la Revue, à se procurer ce volume. Ils y pourront étudier une suite bien liée de faits vraiment instructifs, depuis la fondation de Solomiac, que la Revue historique (nullement cléricale, comme on sait) signalait dans le temps avec éloge, jusqu'à cette étude si neuve sur un curé constitutionnel et sur la persécution révolutionnaire qui a si vivement frappé l'attention autour de nous. C'est là, pour tous les chercheurs du même ordre, non-seulement un modèle, niais à tout moment une lumière et un secours précieux : en effet, coutumes municipales, administration civile et ecclésiastique, guerres religieuses, guerres de la Fronde, ancien régime, jansénisme, etc., tout ce qui occupe et souvent embarrasse l'historien local, est ici éclairci sans prétention, sans système, par la seule autorité des faits et des documents.

L'Inlro ludion, ajoutée en tête du volume, explique la vocation et définit la méthode du modeste et savant curé-historien; elle sert en même temps de table raisonnée des matières. — A la fin du volume, se trouvent trois pages à'Additions et corrections. Nous y renvoyons nos lecteurs en marquant ici la seule rectification vraiment importante. Elle se rapporte aux pages 540 et suiv. de notre t. xxi (1880). Ln manuscrit ayant révélé à M. Dubord la prise d'A bias par le duc de Mayenne, il avait été amené à conjecturer qu'Abias était là pour Mauvezin; il s'agissait d'Albias (Tarn-etGaronne), quoique très probablement Mauvezin ait reçu la visite du duc à la même occasion, entre le 27 et le 30 juillet 1621.

III

DONATION DE G. ORSET de Saint-Girons aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (1272). Foix, impr. Barthe, 1883, grand in-8° de 7 p.

LES ÉGLISES FORTIFIÉES des pays de Foix et de COUSERANS, par J. de LAHOHDES, Tours, Paul Bousrez [1883]. In-8° de 23 p.

Je réunis ces deux brochures très différentes d'objet, parce qu'elles viennent du même auteur, aujourd'hui bien apprécié dé tous les amateurs d'histoire et d'archéologie de notre région. La première intéressera surtout les romanistes par un texte en dialecte gascon du xme siècle copié sur le parchemin original (archives de la HauteGar., fonds de Malte, carton de Saint-Girons). L'éditeur fait,remarquer avec raison « comme très caractéristiques les formes soberdit, aperag, Ihun temps, vier pour venir, les terminaisons en ag (voluntag, ' auctoritag). » Vier (prononcé bié) est simplement gascon, aujourd'hui tombé partout, ou à peu près partout, en désuétude,


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quoique rappelé par les impératifs sabi (viens ça) et sabiet (venez ça). Mais les finales en ag sont des formes de gascon pyrénéen encore subsistantes. Je ferai remarquer à mon tour dans le texte fort soigneusement publié par M. de Lahondès les formes languedociennes en l final (au lieu de Vu ou du t gascons) : al pour au, aquel pour aquet (pyrén. aqueg), etc. Pour le reste, c'est du pur gascon. En dehors de l'intérêt linguistique, « cette charte, dit très bien l'éditeur, offre aussi un intérêt d'un autre genre par la mention des lois romaines, dont l'application se propageait à cette époque dans les transactions de la vie civile comme dans l'administration de la justice. » Les archéologues auront lu dans le Bulletin monumental la substantielle étude de M. J. de Lahondès sur les églises fortifiées du Couserans, et admiré les excellents dessins qui reproduisent les morceaux les plus caractéristiques de cette architecture à la fois religieuse et militaire. Je ne ferai que signaler la chapelle romane (abside pentagonale, clochera trois rangs d'arcades) de Castillon,jadis enfermée dans l'enceinte du château des comtes de Comminges; l'église de Sentein, dernier village du Couserans vers l'ouest; celle de Montjoie, près de Saint-Lizier, dont la façade (admirablemeut dessinée p. 13) me paraît, comme à M. de Lahondès,bien digne d'être classée parmi les monuments historiques. — A travers ses brèves descriptions archéologiques, l'auteur donne fort à propos les renseignements historiques afférents, qu'il possède mieux que personne; il pose aussi, sans les résoudre toujours, les problèmes étymologiques,dont il prépare au moins la solution avec une grande sobriété d'hypolhèses et une méthode irréprochable.

IV

BIBLIOGRAPHIE MÉDICALE de BAGNÈRES-DE-BIGORRE, par le Dr Dejeanne (extrait de la Gazette thermale de Bagnères-de-liig.) In-8° de 7-8-6-8-8-24-4 p.

QUELQUES LIGNES DE PIERRE DESCAUNETS, naturaliste, amateur de Bagniôres, adressées à M. Vandermonde, auteur du Journal de médecine. (Réimpression extraite de la Gaz. therm.) In-8° de 14 p.

RÈGLEMENT MUNICIPAL DE BAGNÈRES (30 mai 1260) établi par les soixante jurais et les habitants de la ville, et suivi du procès-verbal de l'élection de trente-neuf nouveaux jurais. [Signé DEJEANNE. SOUTRAS.] 12 p. gr. in-8".

CONTES DE LA BIGORRE [recueillis et commentés par le] D' DEJEANNE. Extr. de la Romania, t. xn, p. 566-584, gr. in-8°.

Je n'ai qu'un mot à dire de la Bibliographie médicale bagnéraise du Dr Dejeanne : c'est un travail fragmentaire et provisoire, qui doit, je crois, être remanié et publié sous forme de livre. J'espère donc


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en reparler. Déjà le laborieux auteur nous présente une foule de faits instructifs pour l'histoire littéraire de la région, autant que pour l'histoire d'une des stations thermales les plus célèbres du monde. Toutes les publications antérieures à 1840 sont, non seulement décrites bibliographiquement, mais plus ou moins analysées; ce qui donne lieu à des incursions curieuses dans la vie et les travaux d'hommes quelquefois oubliés malgré leur mérite, quelquefois restés illustres quoique trop peu étudiés (les Bordeu!) Une cinquantaine d'ouvrages contemporains sont indiqués ensuite sans aucun détail analytique.

— M. Dejeanne a rendu encore un service à l'histoire littéraire de la médecine en reproduisant les Quelques lignes publiées en 1760 sous la signature de Pierre Descaunets, mais qui furent attribuées à Théoph. de Bordeu, malgré les éloges qui lui étaient prodigués dans cet opuscule. Le nouvel éditeur est assez favorable à celte attribution : « la précision des indications bibliographiques, dit-il, certains passages pleins de verve et d'ironie mordante, nous rappellent bien plus la manière et le style de Bordeu que ceux du vieux Descaunets. » Quoi qu'il en soit, l'opuscule, qui était devenu fort rare, a trait à un épisode de la vie militante de Bordeu, qu'il sera temps d'exposer quand j'aborderai — si cela m'arrive, comme je l'espère un peu — l'histoire littéraire de ce grand homme.

— J'ai parlé l'an dernier (xxiv, 298) des Fors et coutumes de Bagnères octroyées par Centulle ni en ] 171. La pièce publiée depuis, par MM. Dejeanne et Soutras dans le Bulletin Ramond, et dont le titre cité ci-dessus énonce très nettement le double objet, est la suite naturelle de la charte de Centulle. Le texte n'était pas inédit, et les historiens de la Bigorre en avaient profité; toutefois la traduction intégrale exécutée pour la première fois par les nouveaux éditeurs sera fort utile; on lira aussi avec intérêt le commentaire qu'ils y ajoutent, et qui fait ressortir le développement très sensible de la vie et de la puissance communales de 1171 à 1260. Ce progrès n'impliquait pas l'adoucissement des lois pénales; on trouve maintenue et aggravée par la commune la terrible pénalité infligée aux meurtriers : ils doivent être ensevelis vivants sous le cadavre de leur victime, que dejus lo mort fos mes.

— La dernière brochure annoncée en tête de cette note est un service déjà notable rendu à l'étude, aujourd'hui si en faveur, de la littérature populaire. M. le Dr Dejeanne ne donne pas encore beau


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coup — trois contes plaisants de Bagnères et trois ou quatre, avec quelques rimes gnomiques et quelques facéties, d'Asté — mais ce qu'il donne sent son fruit, et il nous le présente tout à lait secundum arlem. Son commentaire renferme, avec des remarques de linguistique et d'orthographe assez délicates, quelques indications d'usages ruraux. J'aurais peut-être quelques difficultés au sujet dos premières (1), mais j'applaudis sans réserve aux secondes et surtout aux contes eux-mêmes, très originaux malgré des traits de ressemblance avec d'autres récits populaires. J'en cite un seul, le plus court, en reproduisant littéralement l'orthographe de l'éditeur et en y joignant la traduction française. C'est du patois d'Asté.

Era craba e't loup.

L'aoute dia ra craba qu'èra a't cat de ua roucotta, et segnor Lucou que l'aperè e que-ou digou : « Rene-t-en ensâ.— Oh! nou at harèi nou, que te-m minyarés. — Be sabes tu craba, que iou nou minyi pas car ni't dibés ni't dissatte. » Era craba qu'en ha' stii fada que debarè'nta ra courada Et segnor Lucou que la gahè pe ra memêla e que-ou hasou cridà : mû mê mê...

La chèvre et le loup.

L'autre jour la chèvre était au bout d'une petite roche . Le segnor Lucou l'appela et lui dit: « Viens-t'en par ici. — Oh ! je n'en ferai rien, car tu te me mangerais. — Tu sais bien, chèvre, que je ne mange de viande ni le vendredi ni le samedi » La chèvre va être si sotte qu'elle dévala vers la plaine. Le segnor Lucou la prit par le fanon et lui fit crier : mê nié mê...

Je n'ai pas à traduire les derniers mots, qui sont en latin fantastique, et dont j'ai idée d'avoir entendu jadis l'équivalent dans d'autres récits :

Tristis ministris era craba in bentris mei.

(1) Parmi les points où M. Dejeanne s'écarte, dans son système d'orthographe, de la Grammaire béarnaise de M. I.espy, il y en a un bon nombre où je ne lui donnerais pas tort. Mais je ne puis laisser passer sans observation sa graphie des diphtongues aou, eou... pour au, eu. . Cette dernière orthographe est vraiment établie; pourquoi ne pas la suivre? Je sais l'inconvénient qui résulte de l'o fermé qu'il faut bien écrire ou, ce qui complique la question phonétique de Vu; heureusement, c'est une complication facile à régler sans dépasser la portée des intelligences et des atlentions les plus ordinaires. Mais je m'étonne que l'éditeur, qui d'ordinaire pense à tout et pèse tout, ne paraisse pas avoir songé à l'inconvénient bien plus grave de la notation qu'il adopte et qui crée des difficultés de prononciation inextricables. Si l'on écrit beuso, moyennant la théorie fort simple des diphtongues, le lecteur ne peut se tromper sur les sons. Si vous écrivez ieouso, il reste incertain entre deux prononciations : eou, diphtongue descendante, et é-ou en deux syllabes, l'accent tonique sur la seconde (beouso rimant alors avec blouso). Autre exemple : vous me révélez paou (en une seule syllabe), coq de bruyère; je connaissais paou en, deux syllabes (à Auch, paoun), paon. Avec le système reçu, les deux mots se distinguent à l'oeil comme à l'oreille : pau, paou; avec le vôtre, il se confondent. On peut multiplier les cas à l'infiai.


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V

JULES PACIUS DE BERIGA, compte-rendu du mémoire de M. CH. REVILLOUT, avec addition de documents inédits, par Pu. TAMIZET DE LARROQUE. Paris, V. Palmé, 1883,15 p. gr. in-8».

LES CORRESPONDANTS DE PEIRESC. — VII. GABRIEL DE L'AUBESPINE, évêque d'Orléans, lettres inédites écrites de Marseille et de Paris à Peiresc (1627), publiées et annotées par PH. TAMIZEY DE LARROQUE. Orléans, Herluison, 1883, 29 p. gr. in-8°.

Accordons une mention rapide à ces deux savantes notices d'un collaborateur que nous ne voulons jamais perdre de vue, mais que nous n'avons garde de suivre — autrement que d'un coup d'oeil — dans les régions si variées où le porte sa curiosité d'érudit. Jules Pacius et Gabr. de l'Aubespine sont des personnages fort dignes d'étude, mais étrangers à notre cadre d'histoire provinciale. Le premier, jurisconsulte vicentin fort nomade, professa quelque temps à Montpellier. Il a une place parmi les correspondants de Peiresc, qui avait été son élève; ce qui explique bien comment M. Tamizey de Larroque a pu ajouter beaucoup à ce qu'ont dit de lui soit M. Revillout, soit tous les bibliographes et historiens antérieurs, et préparer des matériaux précieux pour une biographie plus précise et plus complète. — Quant à l'évêque d'Orléans, lui aussi correspondant de Peiresc, il est ou du moins il devrait être familier à tous les amateurs d'antiquités ecclésiastiques. La notice de notre collaborateur fait connaître surtout la part trop passionnée qu'il prit aux querelles de son temps sur les jésuites et sur le richérisme. Mais les neuf lettres imprimées à la suite se rapportent généralement aux travaux du savant prélat sur les Pères et elles méritent d'être lues par les amis des fortes études.

Notre excellent collaborateur nous a fait tenir en même temps une brochure plus voluminense sur le célèbre évêque de Bazas, Arnaud de Pontac. Le sujet est trop gascon et en même temps trop riche pour une simple note bibliographique. J'espère y consacrer sous peu une étude rapide, mais tout juste assez étendue pour toucher au moins les points les plus saillants d'une longue et belle carrière historique et littéraire.

J'acquitterai encore, dans les prochaines livraisons, ma dette à l'égard d'ouvrages importants, dont l'étendue même et l'intérêt excusent mes retards : les Etudes historiques sur le pays basque, de M. l'abbé Haristoy; — le Berceau jles Pères de Lourdes, de


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M. l'abbé Cazauran, — et l'étude de M, J. Gardère sur les Hospices de Condom en tête de l'Inventaire des Archives hospitalières de cette ville. Léonce COUTURE.

NOTES DIVERSES.

CXCV. Henri IV et Pontrailles.

M. Eugène Halphen a la gracieuse habitude d'offrir tous les ans à Madame Halphen, pour ses étrennes, un délicieux petit volume tiré à un très petit nombre d'exemplaires, hommage bien dû a la femme si distinguée et si dévouée qui a été pour lui une parfaite collaboratrice. Celte année, l'excellent travailleur a donné à Madame Halphen un recueil de Lettres inédites du roi Henri IV au chancelier de Bellièvre (Paris, Jouaust, in-8° de 79 p., imprimé à 12 exemplaires) (1). Je dois à l'amitié de M. Halphen un des douze joyaux, et comme les lecteurs de la Revue de Gascogne n'auront guère l'occasion de jeter les yeux sur un recueil dont la rareté égalera la proverbiale rareté des Kroumirs, je détache pour eux une petite lettre où il est question d'une de leurs vieilles connaissances, M. de Fontrailles :

A M. de Bellièvre, chancelier de France.

« Monsieur le chancelier, le sieur Dubourg porteur de la présente m'ayant supplié de vous escrire pour l'expédition de la jussion que j'ay accordée au sieur de Fonteralhes pour les cas royaux de Lectoure, ensemble la dispense du mariage ja contracté entre la fille dudit sieur de Fonteralhes et le sieur de Montmaur, son cousin second, je vous ay bien voulu faire ceste cy pour vous dire qu'affectionnant l'un et l'autre faict pour beaucoup de considérations, j'auray à plaisir que vous faciez sceller les lettres qui vous en seront présentées sans y apporter aucune difficulté, et n'estant la présente pour autre-effect, je prie Dieu, Monsieur le chancelier, qu'il vous ayt en sa saincte et digne garde.

» Escript à Dorman-sur-Marne, le premier jour de mars 1603.

» HENRY. »

T. DE L.

RÉPONSES.

218. Nougaroulet et Gavarni.

(Voyez la Question, n" de déc. 1883, t. xxiv, p. 573.)

M. le comte de La Hitte a bien voulu faire les enquêtes utiles pour arriver à la vérité: 1° sur l'histoire du cordonnier de Nougaroulet, arrangée par Gavarni; 2° sur les rapports du célèbre artiste avec cette localité.

(1) Si l'éditeur des Lettres missives de la Collection des documents inédits vivait encore, on aurait le droit du lui dire : Pends-toi, brave Crillon, car c est bien pour la dixième fois que M. Halphen répare las péchés d'omission de son devancier, et tout est loin d'être encore dit.


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Sur le premier point, il parait bien que, pour agencer son récit, qui demeure purement romanesque, Gavarni a utilisé quelques données réelles. Seulement il a fondu en un seul deux personnages, dont le souvenir est encore vivant à Nougaroulet. Voici ce qu'en écrit à notre correspondant M. l'abbé Romieu, curé de cette paroisse :

« Au commencement de l'année 1816 vint se fixer à Nougaroulet un ouvrier cordonnier, natif de Wasselonne, arrondissement de Strasbourg, nommé Jean Philippe Wenterkein (et non Acker). Le 20 février 1816, il se maria avec une fille de Nougaroulet, nommée Marie Darrue, qu'il avait connue à Toulouse pendant qu'il y était en garnison, et à laquelle il donna le nom de Mariettou (et non Mariannous).

» Il en eut trois enfants, qu'il perdit tous vers l'âge de la majorité. Il se retira plus tard avec sa femme à Aubiet, où ils sont morts l'un et l'autre de mort fort naturelle. Voilà, en résumé, l'histoire de notre cordonnier étranger. »

A cette histoire M. le curé de Nougaroulet ajoute celle d'un autre cordonnier, qui, sans être étranger lui-même, avait épousé une étrangère:

« L'histoire de ce cordonnier, nommé Gauthé, est un roman complet. Enfant naturel, né à Nougaroulet, je crois, il y a près de soixante ans, Gauthé courut le monde dans ses jeunes années, et après une absence de plus de vingt ans, il revint à son village natal en compagnie d'une femme espagnole, qu'il avait épousée en Afrique. Il séjourna deux ans environ à Nougaroulet et disparut ensuite, pour revenir quelques années après passer quelques mois seulement près de sa vieille mère. Il a disparu de nouveau pour s'en aller à Bordeaux et de là on ne sait trop où, car on a tout à fait perdu sa trace. Quant à sa femme, qui était devenue très infirme, on croit qu'en quittant Nougaroulet elle s'en alla directement en Afrique auprès de sa famille et qu'elle est morte plus tard dans la traversée en voulant rentrer en France. »

Il ne paraît pas douteux que Gavarni n'ait mêlé ces deux chroniques villageoises, en y ajoutant de son fond beaucoup plus que ne lui donnait la réalité. Est-il donc venu lui-même à Nougaroulet? C'est probable. On a cru, sur les 'ieux mêmes, qu'il avait pu y accompagner feu M. Michel Ticier, médecinpoète bien connu, quand celui-ci allait visiter son oncle M. le Dr Ticier, de Nougaroulet. Mais ce dernier n'en a aucun souvenir. Voici une explication plus plausible : « Il y a quelques années, écrit encore M. l'abbé Romieu, est passé à Nougaroulet un personnage aux allures distinguées, qui s'arrêta un ou deux jours à l'auberge, sans vouloir décliner son nom. C'était, autant qu'on s'en souvient, en temps de carnaval : il regardait avec intérêt les amusements, faisait quelques réflexions piquantes et se plaisait à causer un peu avec tout le monde. Il questionnait beaucoup, se faisait raconter les histoires ou contes du pays et avait soin de prendre des noies. Il pourrait bien se faire que ce voyageur fut Gavarni lui-même... »

J'avoue que cela ne fait pas un doute pour moi. L. C.

220. Sur le gascon Bouson de Fages.

(V. ia Question au n» précédent, p. 32 )

La salle noble de Fages est auprès de Moncassin et de Lupiac, au pays d'Albret. Ce coin de terre a produit deux hommes de guerre également célèbres


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en leur temps : Jean de Lupiac, dit le capitaine Moncassin, dont il faut réserver la biographie à M. de Carsalade, et Bouson de Fages, qui fut un des meilleurs capitaines de Charles VII. défenseur de Montargis. de Gien, des pays de Champagne, l'un des vingt-quatre capitaines armagnacs de l'armée de Jeanne d'Arc à la délivrance d'Orléans. Il fut créé bailli de Montargis et désigné par le roi pour assistera son sacre en la cathédrale de Reims. Le sceau de ses armes est apposé au bas de la capitulation de Gien, qu'il fut obligé de consentir avec La Hire, les frères Vignolles, Mercadié et autres, en face de la grande armée du duc deBedforl. Dans cette pièce, que nous croyons encore inédite, on lit la protestation singulière qui suit : « Et en cas que... nous ne la rendrions au jour seurvenu )a journée, nous nous reputons eslre faulx et maulvais et traisIres, el renonçons la loy de Dieu et prenons celle du diable, que jà Dieu ne vueille... »

Cent cinquante ans après, les Monlezun, héritiers de la seigneurie de Fages, se faisaient encore un honneur d'être appelés capitaine Fages.

P. L.-B.

Chronique des Archives historiques de la Gascogne.

Le troisième fascicule, Voyage h Jérusalem (60 pages), dont la Revue a rendu compte dans sa livraison du 1" janvier, a été distribué vers la fin du mois. Le retard est venu surtout de la table alphabétique qui a été ajoutée fort à propos à celte curieuse publication. — Le quatrième fascicule, les Huguenots en Bigorre, est imprimé plus qu'à moitié. Il complétera la partie des Archives due aux souscripteurs pour l'année 1883. — La copie qui doit constituer les 5 à 600 pages de 1884 est déjà prèle, et les souscripteurs n'ont pas à craindre de retard.

La faveur accordée par la critique sérieuse à cette publication se maintient el s'accroît tous les jours. Nous reviendrons sur les suffrages exprimés par les revues érudiles. Il faut signaler au moins tout de suite un article développé, consacré à notre premier fascicule [la Fronde en Gascogne), dans le Bulletin critique du 15 janvier, par M. Chéruel, l'historien le plus autorisé de cette période.

Malgré le soin apporté à la correction typographique du troisième fascicule, il s'y est glissé et il y est resté quelques fautes, dont deux au moins doivent être signalées au plus tôt, pour que les intéressés puissent les corriger à la plume dans leur exemplaire, avant d'en commencer la lecture:

Page 31, note 1, 1. 5, au lien de du pâte lisez du pâle trépassé, — Page 48, note 3, 1. 6, effacez les sept mots blessé par saint Pierre et guéri par et remplacez-les par ces deux mots : qui souffleta —


^©ig^ER B'ESP EN AN

ET SA FAMILLE.

La renommée a ses hasards — sua fala — comme lotîtes les choses de ce monde. La question même posée dans cette Revue sur le maréchal do camp d'Espenan en est une preuve (1). Voilà un soldat qu'honorèrent jadis l'estime de Louis XIII et de Richelieu, l'amitié du prince de Condé, la confiance et les glorieux témoignages du vainqueur de Rocroy, qui non seulement rendit d'éminents services à l'Elat, mais se montra généreux envers son pays d'origine, et dont ce pays a déjà pour ainsi dire désappris le nom (2)!

Ce nom nous ferait-il clone si peu d'honneur que l'oubli soit la seule faveur qu'il mérile? Nous ne pourrions partager ce sentiment, s'appuyât-il sur l'imposant témoignage de

(1) Revue de Gascogne, juillet-août 1883. p. 321. Question posée par M. Tamizey de Larroque.

Dans son Histoire des princes de Coudé aux XVI' et XVIIe siècles, M. le duc d'Aumale, décrivant la bataille de Rocroy, apprécie le rôle de d'Espenan, commandant l'infanterie dans cette fameuse journée, lui reproche de graves fautes et le place très, au-dessous de Sirot, de Gassion et surtout du duc d'Anguien. Loin de nous la pensée de contredire à cette appréciation formulée avec la sûreté, le talent et la compétence qui distinguent les historiens militaires de grande race ! Mais le rapide portrait que le prince-académicien trace de notre compatriote serait propre à donner une médiocre idée de son caractère et de sa naissance; jugement sévère en faveur duquel semble conspirer, il faut bien le dire, l'obscurité dans laquelle est tombé le nom de d'Espenan. C'est à ce propos que M. Tamizey de Larroque a posé la question à laquelle nous essayons de répondre. 0e cette courte étude il résultera, sans doute, pour le lecteur comme pour nous, que soit par lui-même, soit parles siens, le capitaine gascon mérite mieux que le dédain ou l'oubli de la postérité.

(2) L'Annuaire des Hautes-Pyrénées ne mentionne pas d'Espenan dans le nécrologe des illustrations du département, où figure pourtant plus d'une célébrité contestable.

Tome XXV. — Mars 1884. 8


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l'illustre historien des princes de Condé — ce que nous ne pensons pas. Sans doute, d'Espenan ne brille pas au même rang que Gassion, son compagnon d'armes, mais sans vouloir diminuer l'éclatant renom du capitaine béarnais, il nous est bien permis de revendiquer le capitaine gascon comme plus particulièrement nôtre, et d'en être fier.

Louis XIII le nomme familièrement dans ses lettres. Il écrit de Chantilly, à Richelieu, le 1er mai 4636 (1) : « Jacorde à Espenan la charge qu'il me demande. » Il s'agissait d'un emploi dans l'armée du prince de Condé en Bourgogne.

Les mémoires de Richelieu nous montrent, en effet, d'Espenan déployant, cette année-là, autant de science que de valeur au siège de Dôle, où il fut blessé (2); puis, deux ans plus tard, à la frontière basque, où il s'empara du port du Passage, défendu par des troupes nombreuses (3), et fit preuve d'une hauteur d'àme plus rare chez l'homme de guerre que la bravoure, lorsque le duc de La Valette, son général en chef, refusant de donner l'assaut à Fontarabie, « encore que blessé » et malade, [il] se rendit auprès de lui et lui représenta » qu'il se faisoit grand tort de ne pas faire donner, la brèche » étant si grande, et de manquer à rendre un si grand ser» vice au Roy et acquérir beaucoup de réputation (4). » Conseil malheureusement dédaigné par le duc de La Valette, qui était le surlendemain à jamais coupable devant l'histoire de l'humiliante déroute de Fontarabie (7 septembre 1638).

Comment admettre que, plus tard, la faveur seule ait désigné d'Espenan pour un des commandements les plus importants, dans cette fameuse campagne de 1643 qui devait décider du sort de la France et de la renommée du duc d'Anguien ? Quelle opinion, au surplus, pourrait prévaloir contre le

(1) Lettres inédites de Louis XIII à Richelieu, publiées par M. M. Topin, dans Louis XIII et Richelieu, p. 304.

(2) Mém. de Richelieu, t. ix, p. 199, édit. Petitot.

(3) Ibid. t. x, p. 272.

(4) Ibid. t. x, p. 283.


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témoignage du héros de Rocroy, disant : « M, d'Espenan » servoit miraculeusement bien; c'est le meilleur homme de » siège que je connaisse.» Enfin, M. le duc d'Aumale luimême ne confirme-t-il pas ce bel éloge par le récit du fait d'armes suivant, qui se rapporte au siège deThionville : « Le » 28 au soir, Espenan, étant en garde avec Picardie et La » Marine (1), attaque la demi-lune, s'en empare malgré » l'explosion de plusieurs mines, et y fait un logement si » solide que le 29 il y donne à dîner au duc d'An» guien (2). »

Celte brillante opération détermina le succès du siège.

Saint-Simon, ayant eu occasion de nommer d'Espenan dans ses Additions au Journal de Dangeau (3), ajoute à son nom ces mois : « Si connu à la guerre et à la cour de son » temps, et si bien établi.» Le terrible historien n'aurait-il pas trouvé une note plus rude pour un homme de médiocre valeur?

Ne soyons donc pas si sévères envers un compatriote qui a pu passer « pour n'être pas heureux à la guerre, » mais dont la capacité et la bravoure ne le cédèrent pas à celles d'un très grand nombre d'autres que l'histoire a traités avec moins de rigueur.

Roger de Bossost, comte d'Espenan, baron de Luc, lieutenant-général des armées du Roi et gouverneur de Philisbourg, fut un enfant du Magnoac, comme le cardinal d'Ossat. Il naquit près de Monléon, au château d'Espenan, dont les vestiges existent encore. Il eut deux soeurs que nous allons faire connaître, et une fille unique en qui, faute de descendants mâles, s'éteignit sa maison, dont l'origine ne nous est pas autrement connue. Si les mémoires, en effet, ou les cor(1)

cor(1) de deux vieux régiments.

(2) Histoire des princes deCmdè aux XVIe et XVIIe siècles.

(3) îlém. de Saint-Simon, êdit. Boislisle (Les Grands Ecriv. de la France), X. i, p. 375.


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respondances ont conservé çà et là le souvenir de l'homme de guerre, il ne reste à peu près rien de l'homme privé. Et pourtant, nous savons que ce « gascon sans sou ni maille » dota la ville de Castelnau-Magnoac d'un monument de foi qui attesterait encore sa munificence, si le génie de dévastation qui sévit en France depuis tantôt cent ans ne l'avait fait disparaître.

« Le couvent des religieuses de Saiute-Clere, dit Dom » Brugèles, fut fondé dans cette ville [Castelnau-Magnoac | » sous la juridiction de M. l'Archevêque, le 19 mars 1639, » par Roger d'Espenan, maréchal de camp et armées du Rui, » et gouverneur de Philisbourg; ce qui fut confirmé en la » même année par l'archevêque Dominique et ensuite par le » roi Louis XIII au mois de juin 1640 (1). »

Dom Brugèles ajoute que cette pieuse maison était fort fréquentée par les jeunes femmes qui venaient implorer de sa sainte patronne la grâce de la maternité. La tradition affirme, en tout cas, qu'elle fut longtemps un lieu de pèlerinage vénéré par les populations des Quatre-Vallées et même de l'Aragon.

C'est à tort que l'auteur d'une Notice historique sur le Magnoac elsur la ville de Caslelnau fait remonter la fondation du couvent de Sainte-Claire au xvic siècle. Toutefois, cette réserve faite, nous lui en empruntons la description, en laissant au lecteur le soin de faire la part de l'enthousiasme local :

Cet édifice, dit-il, bien au-dessus de tout ce qu'on voit aujourd'hui dans ce genre, était immense. A la partie orientale de l'église, on remarquait un superbe dôme; deux pilastres carrés, en belle pierre de taille, s'élevaient à quinze pieds environ au-dessus du sol; dans l'intérieur de chacun d'eux était sculptée une statue de grandeur naturelle, qui représentait d'un côté sainte Claire et de l'autre

(1) Chroniques ecclésiastiques du diocèse d'Auch. (Archiprêtre de Castelnau-Magnoac.)


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saint François. Ces deux pilastres qui se terminaient en forme de voûte, formaient l'entrée d'un beau portique qui pouvait contenir un nombreux public.

Ce couvent, chef-d'oeuvre d'architecture, fut dévasté en 93 et dépouillé de toutes ses richesses et de tous ses ornements.

En 1830, on pouvait encore admirer ses beaux restes et son dôme bien conservé (1).

Des papiers de famille nous apprennent que la première abbesse de Sainte-Claire fut précisément une soeur de d'Espenan nommée Madeleine. Cette indication venant compléter la notice de dom Brugèles, est trop précieuse à noter pour que nous ne citions pas les documents mêmes auxquels nous l'empruntons. C'est d'abord un contrat authentique passé en 1649, au sujet de l'entrée en religion de Brigitte de Sarramèa (2), entre Catherine, sa mère, el les religieuses de Castelnau qui s'y trouvent personnellement dénommées; ce sont ensuite des quittances et une lettre entièrement de la main de Madeleine d'Espenan, dont la signature est toujours suivie, sauf dans la lettre, du titre d'abbesse et même une fois du titre d'abbesse fondatrice.

Voici d'abord le contrat :

SAICHENT TOUS PRÉSENTS ET ADVENIR, que l'an mil six cent-quaranteneuf et le dix-huitième jour du mois de décembre apprès midy, régnant Louis par la [grâce de Dieu roy de France et de Navarre, dans la ville de Castelnau-de-Maignoac, diocèze et sénéchaussée

(1) Notice historique sur le Magnoac et sur la ville de Castelnau, par M. Lô. (Mémoire en réponse à l'une des questions mises au concours par la Soc. Acad. des Hautes-Pyrénées et couronné par elle.)

(2) La famille de Sarraméa, originaire de Sarraméa en Nébouzan, acquit la terre de Bonrepaux, près Galan, en 1627, par le mariage de Bernard avec Catherine de Martin, dont Brigitte était fille; François-Simon de Sarraméa, frère de celle dernière, fut lieutenant au régiment des vaisseaux; il épousa Catherine de Barèges de-Tilhouse et eut pour fils François, capitaine, puis major au régiment de Languedoc, marié à Catherine d'Asson d'Argelès, et dont le fils épousa Anne-Françoise de Wenthamon, etc.

L'ancienne et modeste demeure de Bonrepaux, restée toujours propriété de la famille, appartient aujourd'hui, ainsi que les papiers que nous cilons, à M™* Abhadienée de Sarraméa.


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d'Auch, et au-devant la porte du parloir du couvent des religieuses Sainte Claire de lad. ville, pardevant moy, greffier des inventaires et notaire royal héréditaire soussigné, présents les tesmoins bas només, se sont constitués en leurs personnes, m" Jean Castet, prêtre et curé du lieu de Clarens (1), et noble François de Sarraméa du lieu de Bonrepaux, procureur de Damoyselle Catherine de Martin, veufve à feu noble Bernard de Sarraméa, père quand vivoit aud. noble François, par acte retteneu par de Cazes notaire rojral duglas (2), cejourd'huy extrait de laquelle ils ont remis devers moy notaire soubsigné; lesquels ayant la présence de Dame Magdelaine Despenan abbesse et supérieure aud. couvent estant illec derrière lad. grille, assistée de soeurs Margueritte de Borroilhan, Marguerite Dupouts, Andrée de Lamarque, Charlotte de Soichet, mères discrettes; Jacqueline de Lanespède, Françoise de Favas, Louise de Labarthe, Marie de Manhé, et Jeanne de Mirassor, religieuses professes aud. couvent, luy ont dit que damoyselle Brigide de Sarraméa filhe légitime audit feu noble Bernard et à ladite damoyselle Catherine de Martin ayant faict cognoistre plusieurs et diverses fois à sadite mère les sainctes inspirations que Dieu luy donnoit de se rendre religieuse dudit ordre, ce qu'elle désiroit avec zelle et l'amour de Dieu, avec l'adveu et consantement de ladite Dame supérieure dudit couvent, et approbation de sadite mère et ses autres parents; laquelle damoyselle de Martin et ledit sieur de Sarraméa constituant, authorisant cette sainte resollution et à ce consantant, lad. damoyselle Brigide de Sarraméa l'auroit accepté, et avec elle lad. Dame supérieure et autres susdites religieuses aux conditions suivantes : PREMIÈREMENT Iesd. sieurs constituants, en vertu do lad. procuration ont promis et constitué à lad. damoyselle Brigide de Sarraméa, pour tous droits paternels et maternels qu'elle pourroit préthendre, la somme de seitze cens livres tournois, de laquelle lad. Dame supérieure a déclairé on avoir receu avant la passation du présent acte, la somme de huit cens livres tournois, et le restaut qui est pareille somme de huit cens livres, iceux sieurs constituants aud. no n que procèdent ont promis et promettent payer dans un an prochain et l'intherest d'icelle à un denier pour seitze suivant l'ordonnance, lequel néantmoins se payera par advance comme a esté faict présentement pour la présente année tant seulement. OULTRE QDOT luy

(1) Aujourd'hui canton de Lannemezan (Hautes-Pyrénées).

(2) Ugla, id.


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ont constitué les hardes et ameublements ordinaires qu'on a accoustumé de donner aux autres religieuses qui entrent dans ledit couvent; lequel ameublement consiste en lict, habits, toille et autres que lad. Dame a aussy déclairé avoir cy-devant receu, moyennant quoy elle a promis, asistée comme dessus, de donner habit de son ordre à lad. damoyselle Brigide de Sarraméa, dans la feste de Noël prochain venant, et l'an du novitiat expiré, de luy faire faire la profession et luy donner le voyle noir, pour la réception duquel et faire faire lad. profession, iceux sieurs constituants en lad. qualitté, seront teneus comme promettent de payer à lad. Dame pour lad. de Sarraméa, un habit complet, une pièce d'estamine noire, une bague d'or ronde, ensemble les frais qu'il conviendra faire soit de sierges ou autres quelquonques, et ce faict, icelle dite Dame promet de nourrir et alimenter à l'esgal des autres religieuses lad. damoyselle Brigide de Sarraméa et admettre icelle à toutes les honneurs, authorittés et prérogatives de leur ordre. EST CONVENEU et accordé entre parties qu'advenant le descès de lad. damoyselle Brigide de Sarraméa dans l'an du novitiat (ce qu'à Dieu ne plaise) lesd. Dames religieuses gaigneront en pure perte pour lad. damoyselle Catherine de Martin et led. sieur de Sarraméa constituant lamoytié de lad. somme de seitze cens livres; mais l'an du novitiat fini et qu'elle aura faicle sa profession et prins le voyle noir, toute la constitution faicte à icelle de Sarraméa sera et demeurera acquise aud. monastère; et en cas icelle de Sarraméa ne persisteroit en lad. volonté de religieuse dans led. an du novitiat, lesd. Dames n'auront pour tous droicts que la somme de cent livres sans en ce comprendre les frais qui auront esté faicts en sa réception, et l'ameublement qui sera aussi acquis aud. couvent. Et pour l'observation de tout ce dessus lesd. parties réciproquement et chascune en ce que leur concerne, obligent sçavoir lesd. sieurs constituants les biens de l'héritage dud. feu sieur de Sarraméa et ceux de lad. damoyselle de Martin présents et advenir, et lad. Dame supérieure ceux de sa communauté que soubzmettent à justice, faisant les renonciations et serments requis et nécessaires. Ez présences de noble Jean de Lanespède sieur dud. lieu Jacques Ybos chirurgien ds Villeneufve de Lécussan résidant à Castelnau, et Marc Cantan de la ville de Masseube, signés à la cède avec lesd. parties, et moy Jean Sabatier greffier des inventaires notaire garde-noltes, tabellion royal héréditaire de lad. ville de Castelnau de Maignoac y habitant, requis, soubsigné en foy de ce dessus.

SABATIER not.


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A l'acte qu'on vient de lire sont jointes, comme nous l'avons dit, plusieurs quittances des huit cents francs restant dus sur la dot de Brigitte, et une lettre de demande relalive au même objet. La lettre, écrite en entier, ainsi que les quittances, de la main de Madeleine d'Espenan, est ainsi conçue :

A Madamoyselle de Sarraméa, à Bonrepaux.

.Tés. f Ma.

Madamoyselle, Salut très-humble an Jésus. Je vous prie baillé au donneur de la présante quarante, livres que je vous tiendré an conte sur les inlérests que vous nous devé depuis le neufvième du mois où nous somme, nous prandrons le reste an châtaignes comme votre bellesoeur vous a écrit et les anvoyrons quéri le jour que vous nous marqueras, siuon toutes du moins une partie, je vous supplie que le donneur de ma lettre ne saa revienne pas sans me porté ces quarante livres que je vous demande pour un besoin très-pressan; vous voyés la saison malheureuse où nous sommes qui fait que chacun a besoin de son petit, de quoy. Ne me donné pas, s'il vous pla:t, le déplaisir de vous avoir à ranvoyé. Je vous an prie, et de me croire à vous et à toute votre chère famille avec beaucoup d'affection,

Madamoyselle,

Votre très-humble et très-affectionnée servante an Jésus

Sr M. DKSPEMAN.

De S" Clere de Castelnau, ce 11 novembre 1G52.

Parmi les quittances, qu'il serait fastidieux de transcrire

toutes, nous choisirons celle du 7 août 1665, parce qu'elle

se distingue un peu de la sécheresse ordinaire de ces sortes

de pièces, et surtout parce que Madeleine d'Espenan y prend le litre d'abbesse foudalrice :

Le 27 avril 16G4, nostro soeur de S'-Gabriel do Sarraméa estant infirme sortit à la requeste de Mademoyselle sa mère et de Monsieur de Sauquct son fr.'r.- pour allé chez eux prandre l'air natal; ce


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jourd'huy septiesme aoust mille six cens soj'saute cinq, Monsieur son frère nous l'a ramenée et nous a baillé huict escus blancs sur l'intérêt qui court de huict cens francs depuis le neuviesme novembre mille six cens soysante quatre, ayant esté satisfaictes du passé jusques audit jour neuviesme novembre mille six cens soysante quatre.

Faict à nostre couvent Sle-Claire de Castelnau, ce septiesme aoust mille six cens soj'sante cinq.

Sr M. DESPENAN, abbesse fondatrice. Pour 24 1.

Ces documents autographes, malgré leur caractère privé, ont un intérêt qui nous en fera pardonner la citation. Ils révèlent d'abord l'existence de celle qui les a tracés, et précisent le fait de la possession du couvent de Castelnau par la famille d'Espenan, qui en avait doté la province; ils laissent entrevoir par là la situation que cette famille, dont le nom est aujourd'hui perdu, devait occuper dans les QuatreVallées, durant la première moitié du xyne siècle; l'un de ces documents enfin nous fait connaître d'une façon absolument authentique le personnel du monastère de Sainte-Claire en 1649, dix ans après sa fondation.

Mais Roger d'Espenan eut une autre soeur, Marguerite, mariée dans le. voisinage (1) à Thomas de La Marque, qui fut gentilhomme ordinaire de la chambre du roi (2).

Ces La Marque, issus de la même souche que les Marca, de Béarn, portaient autrefois le même nom, modifié dans la suite par une désinence plus française. Marguerite, devenue veuve, resserra les liens de parenté avec le célèbre historien el archevêque Pierre de Marca, dont elle prisait très haut l'illustre cousinage. Le recueil de Baluze contient deux de ses lettres datées de La Marque, l'une du 15 décembre 1659, à un dt! ses fils ecclésiaslicju^, étudiant à Toulouse et qui

(1) A La Marque, près Caslrlnau-Magnoac.

(2) Mémoires pour Messieurs do La Marque en Gascogne. Bibl. Nat Mss. Fonds Baluze, 121, f> 124.


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portait le titre de prieur de Marca, l'autre du 15 janvier 1660 à Pierre de Marca, alors archevêque de Toulouse.

Dans la lettre à son fils, Marguerite de La Marque-Espenan se félicite que l'archevêque ait accueilli avec plaisir les titres de parenté qu'elle lui a envoyés, et fournit sur l'origine commune des La Marque et des Marca quelques détails nouveaux qu'elle a appris autrefois de feu son mari. « Voilà, » dit-elle avec une simplicité charmante, les mesmoires que » votre pauvre père m'a donné cent fois dans sa vie; mais » pourtant je ne sai pas bien circonstanssier les choses » comme il faisoit. » Et en forme de conclusion elle termine par ces conseils, où, dans un langage austère et tendre en même temps, se reflète si bien la touchante foi de nos mères :

Je vous exorte, mon fils, à estre aussi honneste homme qu'il faut

l'estre pour mérité l'honneur d'estre avoué descendant d'une aussi

illustre meson, comme celle de ce grand homme qui la possède

aujourd'hui. Je vous ai donné aussi quelques parens considérables

au nombre desquels vous pouvez conté monsieur Despenan pour

votre oncle. Si vous n'estes pas si gran seigneur comme ceux dont

je vous parle, travaillés à acquérir la vertu qui n'est pas une chose

périssable, soies toujours craignant Dieu, si vous voulés plaire à

votre bonne mère,

Marguerite DESPENAN (1).

Nous signalons eu passant la frappante similitude d'écriture que présentent les autographes de Marguerite conservés par Baluze avec ceux de Madeleine qne nous possédons, et nous transcrivons en entier le seconde lettre par laquelle Marguerite de La Marque demande à Marca son portrait en échange de celui du cardinal d'Ossat qu'elle lui offrait :

A La Marque, ce 15 janvier 1660. Monseigneur,

Après les cognoissances que vous avés eues que nostre meson a l'honeur d'estre branche de la vostre, comme dessandante de Geromiu de Marca gouverneur de Fume, et que vous aves agréé, mon(1)

mon(1) 121, f° 108.


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seigneur* les mesmoires que je vous en ai donné, j'ose avec tous les respets que je vous dois, vous offrir mes très humbles obéissansses, avec le portrait du cardinal d'Ossat. Ce grand homme, monseigneur, l'ornement de son sièle, a esté domestique des vostres (1), inssin je ne sai si cet un présent ou bien une restitution, ce que je vous fais, mes je voudrais bien de quelle manière que vous lepreniés, si ma demande n'estoit pas trop hardie, en faire un eschange, monseigneur, avec le vostre. Je ne suis pas pourtant merssenere, mais je suis bien ambissieuse; et j'aime la gloire sur touttes choses, et comme il n'y en peut avoir en nostre famille de siesclatante que la mesmoire à la postérité d'estre de vostre sanc, je voudrois, monseigneur, en lesser cette illustre marque. Si j'avois l'art de dire beaucoup de choses en peu de mots, je vous en aprandrois qui peut-être ne vous déplerroit pas, mes cela n'estant point, je n'ose passé outre que pourvous faire, monseigneur, des protestations d'estre jusques à la mort,

Monseigneur, Vostre très-humble et très-obéissante servante,

Marguerite DBSI'EVAN (2).

A travers ces documents inédits, et par les deux soeurs d'Espenan, on surprend, pour ainsi dire, dans son existence provinciale, la société de ce petit coin du Magnoac au xvn* siècle.

Mais l'intérêt de cet aperçu ne nous dédommage qu'à demi du manque presque absolu de détails biographiques sur d'Espenan lui-même. Il est probable que sans cesse aux camps, à la cour et dans son gouvernement, Roger ne fit que de rares apparitions au château paternel.

Sa vie fut courte d'aileurs.

A l'époque où Marguerite de La Marque écrivait à Marca, son frère n'était déjà plus depuis quatorze ans.

Par le dernier reçu que nous avons de Madeleine, nous savons qu'elle lui survécut aussi de vingt ans au moins; ce

(1) Le cardinal d'Ossat avait été dans sa jeuneese précepteur de Marca.

(2) Baluzo, 121, fol. 106.


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reçu porte, en effet, la date du 15 mars 1666; elle était à cette époque abbesse de Sainte-Claire depuis vingt-sept ans.

Roger était mort en 1646, chevalier nommé du SaintEsprit, et à la veille d'être fait maréchal de France (1).

Il avait épousé Paule d'Astarac de Fontrailles, de l'ancienne famille de ce nom, mais leur union ne dut pas être de longue durée, puisque sa veuve était assez jeune pour se remarier vingt-six ans après en 1672 (2).

Quoi qu'il en soit, ils eurent une fille, Marguerite, mariée en 1667 à Jean-Roger de Rochechouart, marquis de Faudoas. De cette union naquit Jean-Paul de RochechouartBarbasan-Astarac, qui succéda aux biens, noms et armes de la maison de Fontrailles (5).

Marguerite de Bossost d'Espenan, marquise de Rochechouart-Faudoas, fille unique el héritière de la maison d'Espenan, mourut en couches, à B!ois, le 26 avril 1679 (i).

Fi». ABBADIE,

ancien magistrat.

Bonrepaux, le 15 janvier 1884.

(1) Mémoires pour Messieurs de La Marque en Gascogne. Baluze, 121, fol. 124.

(2) Elle épousa en secondes noces Louis-Félix, marquis de La Valette, comte de Beaumont, lieutenant-général des armées du roi, d'une branche illégitime des ducs d'Epernon. I 1. Anselme, m, p. 861, et iv, p 665.

(3) P. Anselme, m, p. 861, et iv, p. 665.

(4) P. Anselme, ibid.


PIERRE MILHARD

ABBÊ SE SIMORRE ET PRIEUR DE SAINTE-DODE.

I. — SA VIE.

Pierre Milhard, né à Simorre, au diocèse d'Auch, à 17 kilomètres de Lombez, était cousin de Jean Duplanté, docteur ès-droits, avocat en la Cour de Parlement de Toulouse, et natif aussi de Simorre (1). Il fut élevé dans le monastère bénédictin de cette petite ville, s'y appliqua quelque temps aux lettres, y fit profession, et obtint l'office claustral d'infirmier (2). Ayant entendu parler de la réforme que Jean de La Barrière, abbé de Feuillens, avait établie dans son monastère, il alla y passer quelques mois, afin de s'éprouver avant d'y entrer, sans quitter toutefois l'habit religieux qu'il avait prisa Simorre. Les austérités qu'il pratiqua dans ce nouveau genre de vie ruinèrent son tempérament qui était faible et délicat. Il contracta, entre autres maladies, une douleur de tête continuelle et si violente que les médecins le firent sortir de Feuillens et ensuite trépaner (3). L'ouverture qu'on fut obligé de lui faire au crâne fut si grande qu'on ne put jamais la faire achever de fermer, et il y demeura toujours un trou de la grandeur d'un écu ou d'une grosse noix. Le P. Milhard guérit, mais il fut condamné à ne quitter presque plus sa cellule, et a éviter avec soin le froid, le

(1) Cette parenté nous est révélée par Duplanté lui-même dans une pièce de vers composée à la louange de Pierre Milliard, et imprimée en tête de La vraye Guide des Cures.

(2) Sur la ville'et l'abbaye de Notre-Dame de Simorre, voir Les Chronique! ecclésiastiques du, diocèse d'Auch, suivies de celles des Comtés du même diocèse, par Dom Louis-Clément de Brugèles, P. R. Camérier et Doyen du chapitre abbatial de Simorre; Toulouse, 1746, in-4°, p. 180 et suiv.

(3) Opération chirurgicale qui consiste à percer les os, et spécialement ceux du crâne, pour donner issue aux épanchements de sang ou de pus qui se sont accumulés à l'intérieur.


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chaud et toute émotion vive, ce qui ne l'empêcha pas de se livrer à l'étude des canonistes et des casuistes, et de composer lui-même des ouvrages qui se répandirent dans toute la France (1).

Dans le même temps, il fut nommé prieur titulaire de SainteDode, ordre de Saint-Benoît, au diocèse d'Auch (2). C'est le 4 juillet 1593 qu'il prit possession de ce prieuré. Le 13 octobre suivant, il fut élu abbé de Notre-Dame de Simorre f par les religieux, qui résistaient toujours aux nominations royales, sous prétexte d'un privilège d'élection accordé à ce monastère par le pape Urbain IV en 1262, quoique le pape Clément VIII eût accordé au Roi en 1531 un bref par lequel il lui donnoit pouvoir de nommer aux abbayes, nonobstant les privilèges, dérogeant en cet article au concordat de 1516 qui les avoit expressément réservés. L'élection de Milhard fut confirmée le 26 du même mois par Pierre de Lancran, évêque de Lombez, en refus des vicaires généraux d'Auch, le siège étant vacant, et l'élu prit aussitôt possession. Il conféra le prieuré claustral le 3 novembre suivant, et jouit paisiblement de l'abbaye jusqu'à la fin de décembre 1595. En 1596, il fut obligé de céder les revenus de l'abbaye à Jean Ducorn, bourgeois de Simorre, nommé par le roi économe séquestre (3). » Ceux que le roi pourvut ensuite de l'abbaye ne furent pas heureux : dans l'espace de quelque temps, moururent presque subitement un jeune homme que son père avait fait nommer, le fils d'un parent à qui le premier l'avait cédée, et enfin l'abbé commendataire qui leur succéda (4).

Quant à Milhard, il se consolait de sa disgrâce par l'étude. Il résigna même en 1600 son prieuré de Sainte-Dode, en se réservant néanmoins le dioit d'en percevoir les fruits durant sa vie, et il eu fit don aux jésuites de la ville d'Auch « pour être uni à leur collège, afin qu'il y eût de quoi entretenir des professeurs pour y dicter les cas de conscience.

t Milhard mourut en odeur de sainteté vers la fin de février 1627, chez un de ses parents, à Montamat, diocèse de Lombez. Dès que

(1) « Edidit varia volumina quae totam Galliam pervagata sunt. » dit le P. Montgaillard dans son histoire inédite de la Gascogne [Theodox. Vascon. L. m), conservée au Grand Séminaire d'Auch. Je dois à l'aimtble obligeance de M. Léonce Coulure cette citation et plusieurs autres indications qui ont beaucoup contribué à rendre cette notice moins imparfaite.

(2) Pour l'histoire de ce prieuré, voir encore D. Brugèles, p. 348, 349.

(3) D. Brugèles, p. 218.

(4) Montgaillard, Loc. cit.


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son corps fut exposé dans l'église, le peuple y accourut, et quantité de personnes lui alloient couper les cheveux et le poil de la barbe pour en avoir des reliques (1). *

IL — SES ECRITS.

Le prieur de Sainle-Dode a laissé plusieurs écrits considérables. Je vais donner la liste de ceux qui sont venus à ma connaissance et la description bibliographique des éditions que j'en ai vues.

I. La vraye Guide des Curez, vicaires et Confesseurs, composée par le R. P. Frère Pierre Millard (sic), prieur de Sainte-Dode, dioceze d'Aux; troisiesme édition, reveue, corrigée et annottée; plus est adjousté ung Traidé des sépultures outre les précédentes impressions; A Tolose, pour I. Canut, R. Colomiez, H. Mareschal et A. Robert; 1604, frontispice gravé par Thomas de Leu; tome i, in-8° dp 263 pages sans les liminaires. Parmi ceux-ci, on voit une « Elégie sur le sommaire de l'oeuvre, par maistre François Malbois, docteur en médecine; » une pièce de vers grecs par un auscilain qui signe des initiales I. D.; trois épigrammes, une en vers grecs, deux en vers latins; enfin deux sonnets français, dont un en vers acrostiches par I. M. Bourdelois. L'approbation, datée de Toulouse le 27 mars 1602, année où parut la seconde édition donnée par le P. Milhard (2), est signée J. Puteanus, Ord. S. Aug., et Pelrus Arias Burdeaux, ou selon d'autres, Burdeus. Puteanus est le nom latinisé de Jean Dupuy, de l'ordre des ermites de S. Augustin, <r natif d'un bourg appelé Corne-Barrieu, près de Ciment, » autrefois « du diocèse de Lombez, » selon le P. Simplicien de Saint-Martin (3), et auteur d'un

(1) D. Brugèles, p. 218, 353

(2) La Vraye Guide des Curez, Vicaires et Confesseurs, augmentée de beaucoup et mise en deux tomes ....; Tolose (mêmes libraires que ceux de la troisième édition), 1602, in-8° de 549 pages, sans les liminaires, la table, etc., pour le premier volume (M. Léonce Couture, qui me fournit cette indication, ne possède pas le second). A la suile, est relié le Directoire des Confesseurs de Polanc, in-8° de 128 pages chiffrées, publié aussi à Toulouse, chezR. Colomiez, près l'église du Tatir. 11 est également à la suite du premier volume de la troisième édition, avec un frontispice qui ne diffère que par la date (1604 au lieu de 1602) et par le nom du libraire.

(3) Mémoires qui peuvent servir à l'histoire du monastère de l'Ordre des hermiles de S. Augustin, de la ville de Tolose; Tolose, F. Boude, 1653, in-8°, pag. 89. Voir aussi, du même auteur, Histoire de la vie du glorieux père S. Augustin et de plusieurs saints, bienheureux et autres hommes illus-


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commentaire sur la Somme de saint Thomas. Inconnu dans l'histoire des lettres, l'autre approbateur de La vraye Guide ne l'est que trop, hélas ! dans l'histoire des procès célèbres. Il fut en effet condamné par le Parlement de Toulouse et exécuté en 1608 comme complice d'un meurtre, accompli pour des fins qui ne valaient pas mieux que l'action elle-même (1). Dieu, qui sait tirer le bien du mal, fit que la condamnation de Burdeus devint l'occasion d'une salutaire réforme pour les Augustins de Toulouse, car comme Jean Dupuy, Burdeus appartenait à cet ordre et faisait partie de ce couvent, et comme lui il était professeur de Théologie en l'Université de Toulouse. Tous deux, dans leur approbation, jugent la Vraye Guide du P. Milhard « très digue de voir le jour et estre mise sur la presse, pour l'utilité et profit de tous les fidèles chrestiens. » — Enfin le privilège du Roi, accordé pour dix ans et s'appliquant aussi à la Pratique (sic) du divin service (dont il sera parlé plus loin), est

très de son ordre des hermites Tolose. A. Colonnes, 1641, in-fol., p. 779784.

779784. P. Simplicien de Saint-Martin, né ù Cahors, et professeur à l'Université de Toulouse où il connut le P. Dupuy, édita en 1627, ses commentaires sur la Somme de S. Thomas (2 vol. in-folio). Outre les deux ouvrages cités, le P. Simplicien de Saint-Martin a encore publié: 1. Défense de l'estat monachal

monachal glorieux l'ère saint Augustin, et institution de son ordre des

Hermites, contre Dom Gabriel Pennot, chanoine régulier de la Congrégation de S. Jean de Latran, etc.; Tolose, A. Colonne/, 1657, in-4° do 480 pages.— 2. La Vie de S. Thomas de Vil-neuve, dit l'aumosnier, de l'Ordre des Hermites de S. Augustin, archevesque de Valence, etc.; Tolose, Jean Boude, 1659, in-8° de 320 pages, extrait de ['Histoire citée plus haut, augmenté des détails touchant les cérémonies de la canonisation du saint. L'exemplaire de la bibliothèque municipale de Bordeaux vient de la bibliothèque du couvent des Capucins de Cadillac, auquel il fui donné en 1683 par un chanoine de l'église collégiale de Sainl-Blaise de Cadillac, qui le tenait de l'auteur luimême. On lit, en effet, sur le premier feuillet, ces mots écrits de la main du P. Simplicien : « L'auteur du présent livre l'offre de fort bon coeur à Monsieur de Martin Oandives, aumosnier de Monseigneur d'Espernon, en qualité de son très humble et affectionné serviteur. » — 3. Tractatus varii morales de casibus conscienliae; Tolosoe, 1664, in-fol. Dans la préface, railleur se dit octogénaire et dans le gouvernement monastique depuis l'année 1609. Ce religieux, aussi saint que savant, mériterait bien une notice : ses ouvrages en fourniraient les principaux et les meilleurs éléments.

(1) On peut voir sur cette triste affaire : 1. Histoire tragique et arrests de la Cour de Parlement de Tholose contre Pierre Arias Burdeus, etc., avec CXXXI annotations sur ce subject. par Guill. de Ségla; 1613, in-8°. — 2. Annales de la ville de Toulouse, par G. De La Faille; Toulouse, 1701, in-fol., tom. n, p. 543-547. — 3. Enlin un travail de M. Duméril dans les Mémoires de l'Académie des Sciences de Toulouse; huitième série, tom. v, 1" semestre (de 1883).


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daté du 13 mars 1597, et nous apprend que la première édition avait été achevée d'imprimer le 30 août précédent.

Milhard dédie son livre « A Léonard de Trappes, archevesque d'Aux. » Parlant de son « livret, » il dit : « Je ne me promettois pas, quand il partit de moy, qu'il deust estre si bien accueilli, comme je l'ay veu du depuis par tout, non à ma contemplation ou suffisance, ains pour Paulhorité et crédit que Monseigneur l'illustrissime cardinal de Joyeuse luy a donné, quand soubs sa faveur, appuy et protection, il se hazarda prendre le vol et se mettre au jour; si bien que n'en ayant plus, quelqu'un à mon desceu et regret l'a faict remettre sur la presse à Paris par deux ou trois fois (1), et ailleurs encor. Car je le voulois faire sortir, comme il sort maintenant, soubs vos auspices, augmenté et un peu mieux ajancé qu'il n'estoit auparavant. »

A la fin de sa préface, l'auteur s'exprime ainsi : « Voicy, lecteur,

(1) J'ai vu une de ces éditions qui reproduit la première du P. Milhard, mais avec une addition et un titre quelque peu différent: La vraye Guide des curez, vicaires et confesseurs, divisée en trois parties; la première contient la practique d'administrer les Saincts Sacremens de Baplesme, Pénitence, avec les examens sur les dix commandemens de Dieu et péchez contre iceux, de l'Eucharistie, Mariage et la sacrée Onction; la seconde est la vraye méthode d'assister et consoler les malades qui sont aux prises et brisées de la mort; dressée et recueillie par R. P. F. P. Milliard, de l'ordre de S. Behoist, et prieur de Saincte Dode, au diocèse d'Aux; la troisiesme contient le Directoire des Confesseurs de M. 1. Polanc, docteur en théologie, reveuet adjousté par M. François Celerin, prestre; seconde édition; à Paris, chez Robert Fouet, rue Saint-Jacques, à l'Occasion, en face des Mathurins; 1600, in-8° de 350 pages sans les liminaires et la Table. Le livre est dédié au cardinal de Joyeuse, archevêque de Toulouse. Voici les premiers mots de cette dédicace datée de «■ Tolose, le 21 avril 1597 : Monseigneur, Ce livre vous ayant esté présenté sur le point de vostre départ pour aller en cour de Rome, en présence de plusieurs prelals de vostre province, fut si humainement receu entre vos mains, qu'il ne pourroit qu'eslre le bienvenu entre les mains de lous. » Les approbations de H. Le Maire et V. Marchant, a docteurs regens en la sacrée Faculté de Théologie, à Paris, » sont du « troisiesme octobre mil six cens. » — C'est très probablement sur cette édition de Paris, que fui faite, l'année suivante (1601). l'édition, alors la « dernière, » qui parut « A Rouen, chez Jean Osmont, dans la cour du Palais, » en un volume in—12 bien imprimé, et dont la pagination est marquée au recto seulement de 1 à 380. Au verso de ce dernier feuillet commence la tab!e qui tient les 7 feuillets suivants non chiffrés. Le permis d'imprimer fut « donné à Rouen, le 1er mars 1601, » sur l'approbation de Dardré, chanoine pénitencier. Ce qui me porte à croire que l'édition de Paris a servi de type à celle de Rouen, c'esl que le titre est exactement le même dans toutes deux, el qu'on ne trouve dans aucune des deux les Formes

d'administrer les sacremens, qui sont dans les autres éditions.

Tome XXV. 9


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notre seconde édition, corrigée de plusieurs fautes notables intervenues en la premièro, tant à la lettre qu'au sons d'icelle : elle est en deux volumes, augmentée de beaucoup, et de matières et d'autheurs bien approuvez. »

Ce tome r" traite du Baptême, de l'Eucharistie, du Mariage, de l'Extrème-Onction et des Sépultures.

La seconde partie de ce même tome a 49-276 pages et un frontispice spécial : Les propres formes d'administrer les Sacremens, d'ensevelir les mort1!, visiter les malades el les assister à leur mort, avec plusieurs bénédictions ecclésiastiques et la propre forme de faire lesprosnes, composé par le R. P. F. Pierre-Milhard, prieur de Sainte-Dode, au dioceze d'Aux.

Le tome n de La Vraye Guide est consacré tout entier au sacrement de Pénitence et aux matières du Décalogue qui s'y rapportent. Il comprend 1080 pages dans l'exemplaire de la bibliothèque municipale de Bordeaux que j'ai sous les yeux; mais je ne puis en dire la date, parce qu'il est dépourvu de son frontispice, et que les caractères qui ont servi à l'imprimer ne sont pas les mêmes que ceux du tome décrit ci-dessus. L'approbation pour ce second tome, signée aussi Puteanus, est du 6 juillet 1603, et nous apprend que Pierre Milhard était ° bachelier aux ss. canons » (Dom Brugèles lui donne le titre de docteur en théologie), probablement de l'Université de Toulouse. L'auteur reproduit sa préface du tome Ier, sauf quelques modifications à la fin, qui ont spécialement trait au second tome de cette « seconde édition. » Il répète aussi sa dédicace à Léonard de Trappes, ainsi que 1' « Elégie sur le sommaire de l'oeuvre, » attribuée ici à <s maistro François de Malbris (sic), docteur en médecine. » On trouve pareillement, avant les approbations, un « Sonnet en vers acrosliques, par Raymond Dumas, Montaubanois,prestre,chanoine et secrnstain en l'église Sainte Marie métropolitaine d'Aux. » Enfin, à la page 1080, Milhard finit son livre par ces mots : « Faict et finy dans Simorre, ce seiziesme de juin, le quarantetroisiesme de mon aage. » A quelle année appartenait ce mois de juin? Le P. Milhard ne le dit pas. Si c'était à l'année 1603, date de l'approbation du tome second de cette seconde édition (6 juillet 1603), Milhard serait né en 1560, et comme il est mort en 1627, il aurait vécu 67 ans.

L'édition donnée à Lyon, on 1610, ne fait que reproduire la seconde donnée par l'auteur, — sans en excepter même ces mots de la préface : « Voicy, lecteur, nostre seconde édition, » — bien que


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le titre soit un peu différent ; La Grande Guide des Curez, vicaires et confesseurs, divisée en deux tomes : au premier est contenu l'examen sur les dix commandemens de Dieu et péchez contre iceux; avec la forme d'administrer les sacremens, d'ensevelir les morts, et de leurs obsèques, tant pour les séculiers qu'ecclésiastiques, suyvant l'usage de l'Eglise Romaine; au second est traictê particulièrement du S. Sacrement de la Pénitence: le tout très . utile et nécessaire pour le soulagement des esprits el contentement des âmes; composé par le R. P. Frère Pierre Milhard, de l'ordre de S. Benoist, prieur de Sainte Dode, au diocèse d'Aux; dernière édition; A Lyon, chez Pierre Rigaud, rue Mercière, au coing de la rue Ferrandiere, à l'horloge; 1610, t. i, in-8° de 19 feuillets non numérotés pour l'Epistre, la Préface, la Table des auteurs, etc., et de 242 pages numérotées, plus 7 feuillets non paginés de table. — Vient ensuite : La forme d'administrer les sacremens, avec la manière d'ensevelir les morts, et de leurs obsèques, tant pour les séculiers qu'ecclésiastiques, suyvant l'usage de l'Eglise Romaine; avec ' plusieurs bénédictions, ensemble la propre forme de faire les prosnes; composé par R. P. F. Pierre Milhard, Prieur de Sainte Dode, au diocèse d'Aux; pp. 56. —Le tome n a 991 pages numérotées et 28 feuillets non numérotés. Sur le recto du 28% on lit ces mots : « A Lyon, de l'imprimerie d'Aug. dePolier, 1610 (1). »

Neuf ans plus tard (1619), un autre imprimeur de Lyon, « Claude Morillon, libraire et imprimeur de Madame la duchesse de Montpensier, » publiait à son tour La Grande Guide des Curez, Vicaires et Confesseurs, divisée en deux tomes, oeuvre très utile et nécessaire pour toutes personnes ayant charge d'ames, composée par le R. P.

(1) L'édition qui porte la date de 1631, avec la rubrique « à Lyon, chez la vefve de Claude Rigaud et Claude Obert, rue Mercière, à l'enseigne de la Fortune, » est celle de 1610 dont le frontispice a été refait. Il y eut, vraisemblablement cette même année 1610, une autre édition imprimée à Toulouse, car l'approbation, identique d'ailleurs pour le texte avec celle de la troisième édition, est datée de « Tolose, le 7 mars 1610; » mais au lieu de la signature de Petrus Arias Burdeus, on trouve celle de 6r. Pelisserius, qui est sans doute Gabriel de Pelissier, chanoine de Saint-Serninet docteur régent en l'Université de Toulouse, suivant le P. Simplicien de Sainl-Martin [Mémoires cités, pag. 279). L'exemplaire de M. Léonce Couture, qui n'en possède que le 1er volume, est malheureusement privé de son frontispice. Ce premier volume a 9 feuillets, plus 455 pages chiffrées, y compris la préface, et 5 feuillets pour la table alphabétique. Les propres formes d'administrer les sacremens — le resle du titre comme dans la troisième édition — forment 114 pages et 3 feuillets de table et d'errata.


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Frère Pierre Milhard; édition dernière, rev eue et augmentée de deux tables, l'une des litres et chapitres, et l'autre des principales matières; 2 vol. in-8° de 164 et 40 pages pour le tome i, et de 667 pour le tome n. C'est vraisemblablement cette édition que la Sorbonne avait sous les yeux quand elle condamna la GRANDE Guide des Curez; mais avant de parler de cette censure, qui eut lieu en 1619, il faut faire connaître les ouvrages que le P. Milhard publia avant cette dernière date.

IL Le Manuel du divin service, contenant toutes les rubriques du bréviaire et cérémonies de la Saincle messe, composé par le R. Père F. Pierre Milhard, prieur de Saincle Dode, au dioceze d'Aux; Tolose, sans nom d'imprimeur, 1601, in-8° de 901 pages, avec frontispice gravé. L'ouvrage est dédié à « Messire Jean D'Alfis, evesque de Lombez. » Dans l'Avis au lecteur, Milliard dit qu' « il y a plusieurs annotations sur la pratique des sacrées cérémonies et sur les défauts qui peuvent intervenir, en traictant cet auguste et 'divin sacrifice de la saincte messe; ayant faict couler dans icelles annotations diverses résolutions, poincts do doctrine et de practique, sans y apporter, dald operâ, les preuves, authorités ou citations comme en nos livres precedens, reservant le faire en une autre oeuvre ou livre, que nous avons desseigné, Deo daitte, mettre en lumière. » Il est probable que ce livre n'a pas vu le jour. — A la page 561 de l'exemplaire du Manuel que j'ai entre les mains, commence, avec un frontispice spécial, le Traictâ sur les prières et heures canoniques, contenant la saincle institution et la manière tle bien reciter les offices du Bréviaire; Tolose, 1608. — La Bibliothèque générale des écrivains de l'ordre de Saint Benoît (Bouillon, 1777, t. ir, p. 258) dit le Manuel du divin service « imprimé » aussi « à Lyon, en 1615, in-8°. »

III. L'inventaire des cas de conscience contenus ez deux tomes de noslre Guide et au Manuel du divin service, avec force cas nouveaux pour la practique des sacremens, par R. P. Fr. Pierre Milliard, prieur de Saincle Dode; Toloze, par la vefue de Jacques Colomiez, et R. Colomiez; 1611, iu-12 de 500 pages, dédié à « Messieurs les curés, vicaires et confesseurs de la France. » C'est une table alphabétique détaillée des matières traitées dans les deux ouvrages précédents, avec renvoi aux endroits de ces ouvrages où elles sont plus développées et plus approfondies.

Vers la fin do sa préface, le P. Milhard, exprimant en d'autres


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termes ce qu'il avait déjà dit dans La vraye Guide des Curez, déclare ne pas partager « l'humeur de ceux qui ne goustent point les remèdes lenitifs, doux et efficaces, et estiment que les incisions, les cautères, les adustions, la rubarbe, l'agaric, le fiel et le vinaigre, seroit le plus propre à telles infirmités ou fragilités humaines. Quittant (donc), ajoute-t-il, el renonçant ces opinions si sévères et rigides, je me suis rangé aux plus favorables et conformes à la douceur de la Loy où nous sommes, qui est toute d'amour, pleine de grâce, très légère et facile à supporter. » Voilà un sentiment vraiment évangélique, et qui ne demande qu'à être contenu dans de justes limites, pour ne pas aboutir au laxisme par peur dn rigorisme.

C'est à quoi ne réussit pas tout à fait le P. Milhard. Au mois de novembre 1619, la Sorbonne censura La Grande Guide des Curez comme contenant plusieurs choses fausses, erronées, scandaleuses, offensives clés oreilles pieuses et dangereuses dans la foi; et en conséquence elle jugea que la lecture en devait être défendue au peuple chrétien jusqu'à ce que le livre fût corrigé (1). La Faculté qualifie séparément quatorze propositions extraites do la Grande Guide; quelques-unes d'entre elles ont été plus tard formellement réprouvées par les Souverains Pontifes. Celle-ci, par exemple, ne diffère pas, quant au fond, de la 18e condamnée en 1665 par Alexandre VII (2) : « On peut tuer un faux témoin qui est à l'après et assuré de déposer au préjudice de la vie de Pierre, de son honneur ou moyens notables temporels, choses qu'icelui Pierre ne peut éviter qu'en le tuant ou le faisant tuer (3). » Il en est de même des deux propositions suivantes, sur la simonie, toutes deux renfermées

(1) « In quo permulta falsa, erronea, scandalosa, piarum aurium offensiva

et in fîde periculosa continentur Praefatum librum tanquàm scandalosum,

castarum aurium offensivum, erroneum et in rébus fldei periculosum, censura notandum et populo christiano omnino prohibendum, donec emendetur, judicavit. » (Duplessîs D'Argentré, Collectio judiciorum de novis erroribus; Luteliae Parisiorum, 1755, t. u, p. 115-117). Ce jugement fut porté dans l'assemblée du mois de novembre 1619 : le 2 décembre suivant, la Faculté décida que sa censure serait imprimée et publiée.

(2) « 18. Licet inlerficere falsum accusatorem. falsos testes ac etiam judicem, à quo iniqua certo imminet sententia, si aliâ via non potest innocens damnum evitare. »

(3) « Hoec propositio, dit la Sorbonne, est periculosa et viam aperit multis crudelitatibus; quâ verô parte agit de famâ et bonis, falsa est, pugnans contra praeceptum, Non occides. »


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dans la 45e condamnée par Innocent XI en 1679 (1) : « Ce temporel se peut offrir comme cause motive, et un moyen de pouvoir obtenir un bénéfice ecclésiastique. L'on peut encore, sans encourir simonie ni péché aucun,donnerquelque chose temporelle pour une spirituelle par voye de gratification ou reconnaissance pour un bénéfice ecclésiastique qu'on aura reçu de quelqu'un ou qu'on pense recevoir, de laquelle gratification on peut convenir devant que prendre le bénéfice. «• Toutefois il faut dire, à la décharge du P. Milhard, qu'il n'a pas inventé ces assertions relâchées, et que, notamment pour les deux dernières, il renvoie, en marge de son livre, aux théologiens auxquels il les a empruntées (2).

Le cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, semble avoir appartenu à cette classe d'hommes si spirituellement peints par le P. Milhard, qui « estiment que les incisions, les cautères, les adustions * sont le remède « le plus propre » à guérir les « infirmités et fragilités humaines, j Cependant, au début de son épiscopat, probablement sur la renommée dont la Vraye Guide des Curez jouissait alors en France, il avait, au synode tenu à Bordeaux le 18 avril 1600, enjoint « à tous les Curez, Recteurs, Prestres et autres ecclésiastiques, d'avoir par devers eux la Guy de des Curez de

Milhard, » et < en congrégation, le 12 janvier 1606, » il avait décrété que « tous les Curez et Vicaires auront désormais avant obtenir leurs lettres, la Bible, la Vie des Saints, la Guide des Curez de Milhard, le Catéchisme du Concile de Trente, le Concile provincial et les cas réservés : et ceux qui diront qu'ils les ont dans

(1) « 45. Dare temporale pro spirituali non est simonia, quando temporale non datur tanquam pretium, sed dumtaxal tanquam motivum conferendi vel efficiendi spirituale, vel eliam quando temporale sit solurn gratuita compensatio pro spirituali, aut e contra. >

(2) Entre autres, et en première ligne, au jésuite Valentia, qui a écrit ces paroles: « Quando temporale est duntaxat motivum conferendi vel efficiendi spirituale, aut è contrario,... quando per temporale fit solùm compensatio gratuita pro spirituali, aut è contrario,... his modis... vitaiur simonia... (quia) ut transactio aliqua sit simoniaca, oportet temporale esse precium spiritualis, vel è contrario » (Commenlar. Théologie, t. m, Disp. vi, Q. xvi, Punct. 3; Lutetiae Parisiorum, 1609, col. 1796). Mais il faut voir aussi comment M. l'abbé Maynard explique et justifie ce passage de Valentia dans ses Notes sur la sixième Provinciale de Pascal (Les Provinciales; Paris, 1851, t. i, p. 273-280). Pascal, dans sa douzième lettre, fait mention du P. Milhard à propos de la doctrine des casuistes touchant la simonie (édition citée, t. n, p. 100).


— 123 — leurs maisons, seront tenus d'en jurerentreles mains denostre secrétaire (1). »

Mais en 1624, tous ces décrets, — réimprimés pourtant en 1639 et donnés comme * reveus et confirmés » par le successeur du cardinal, — tous ces décrets, dis-je, furent virtuellement abrogés par une décision toute contraire. Instruit sans doute par la censure de la Sorbonne, l'archevêque de Bordeaux fit en quelque sorte brûler ce qu'il avait fait adorer. Dans son concile provincial tenu au mois d'octobre 1624, les livres du P. Milhard qui avaient été en 1600 et 1606 jugés, obligatoires pour les prêtres, furent alors regardés comme plus propres à scandaliser les faibles qu'à les édifier; comme ouvrant la porte, bien loin de la fermer, aux péchés de simonie et d'usure; comme favorisant les libertins, sous prétexte d'une coutume mau. vaise, pravoe consuetudinis, en leur donnant le moyen de violer impunément le grand précepte d'entendre la m,esse dans sa paroisse les jours où elle est d'obligation. Défense est donc faite par le concile à tous les fidèles de la province ecclésiastique de Bordeaux, de lire les livres du P. Milhard traitant des cas de conscience, quelle que soit la langue dans laquelle ils soient écrits; et les évêques suffragants sont chargés de veiller à ce que les erreurs contenues dans ces ouvrages ne se glissent pas dans l'esprit de leurs ouailles, dussent-ils pour y réussir plus efficacement, employer les peines et les censures de l'Eglise (2).

Cette décision ne figure pas dans les Décrets, mais seulement dans les Actes du concile, et paraît n'avoir été promulguée ni en session, ni même en congrégation générale. Des trois griefs particuliers allégués contre le P. Milhard, le troisième ne figure pas parmi les quatorze propositions censurées par la Faculté de Paris, et c'est avec juste raison. Quoi de plus vrai, eu effet, quoi de plus rigoureusement exact que ces paroles, si sévèrement notées par le concile provincial de Bordeaux ? « Touchant au lieu là où on est tenu d'assister à la saincte messe, le plus convenable et conforme au droict ancien est la propre paroisse d'un chacun. Aujourd'hui neantmoins la coustume

(1) Ordonnances et Constitutions synodales. Décrets et Reglemens donnez au dioceze de Bourdeaux par feu de bonne mémoire Monseigneur le cardinal de Sourdis, reveus, confirmés et augmentés par très illustre et très Révérend Père en Dieu Messire Henry Descoubleau de Sourdis, archevesque de Bourdeaux; Bourdeaux, 1639, in-8°, p. 134.

(2) Concilia provincialia Burdigaloe celebrata annis 4S3S et 4624; Lucione, 1850, in-12, p. 319.


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(vraye interprète de la loy) absoult d'iceluy droict ancien, si qu'on satisf'aict au précepte de l'Eglise en quel lieu que ce soit, tant ez églises des séculiers que des réguliers, tellement que les evesques ne peuvent astraindre leur peuple d'assister aux messes parrochielles de leurs propres églises, les dimanches et lestes colibles, attendu que ce seroit abroger la cousturne générale que dessus, receue par l'Eglise universellement, chose qu'ils ne peuvent. Voicy, continue le P. Milliard, ce que l'illustre congrégation des Cardinaux eu a déclaré en interprétant le 4e chapitre de la session xxiv du s. Concile de Trente : « Non polest ordinarius mulctis aut poenis cogère populum ad audiendam missam aut concionem in cam negligentioe aut contumaciCB. Il serait toutes fois fort recommandable d'obéir aux exhortations qu'ils en font d'y assister, à ce que là on puisse entendre les festes etjeusncs qui sont sur sepmaine. » (1).

Telle est bien la doctrine aujourd'hui reçue, et confirmée encore dans ces derniers temps par le Saint-Siège. Mais telle n'était pas, en 1624, la manière de voir des évoques de la province de Bordeaux, qui portèrent un décret tout à fait opposé. Aussi eut-il, à Rome, le sort de plusieurs autres décisions de la môme assemblée, lesquelles furent ou supprimées ou amendées par la Congrégation du Concile de Trente chargée d'en réviser les décrets : et, chose intéressante à remarquer, celui dont nous parlons fut corrigé précisément dans le sens du livre du P. Milliard et pour les mêmes raisons (2).

IV. L'appareil pour le Triomphe du S. Paradis; tome II, contenant la SCIENCE DE BIEN MOURIR, de l'invention du R. P. Frère Pierre Milliard, religieux de l'ordre de Saint-Benoit et prieur de SainleDode au diocèse d'Aux; A Tolose, de l'imprimerie de là Vefve de I. Colomiez... 1622, iu-4° de 4 feuillets liminaires, 88 et 538 pages, plus 2 feuillets non chiffrés pour la Table. Voici, d'après M. Léonce Couture qui en a vu quatre exemplaires, deux à Auch et deux à Toulouse, la description de ce volume.

Les 4 feuillets liminaires sont occupés par l'extrait du privilège du Roi, les Approbations de deux docteurs de Bordeaux et de Pierre de Périssao, vicaire-général du cardinal de Sourdis, et la Dédicace à a Messire Bernard D'Aftis, evesque et seigneur de Lombes. »

(1) La vraye Guyde des Curez; t. n. oliap. XXXVIII, inst. 1, n. 3. p. 313,314.

(2) Décréta concïlii provincialis Bardigaloe habiti... anno 4624, cum cor rectionibus S. Congregfftionis coneiki nondum editis; Burdigaloe^ 1877, in-4°, paj. 20, 21.


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Pag. 2-17 : Discours sur le sujet, pratique et utilité de ce livre. A la fin, l'autour annonce un autre ouvrage qu'il a déjà esbauché et Irassé, et qu'il publiera, s'il plaît à Dieu, De l'étemelle félicité.

P. 18-48 : Traité des certains signes de la mort.

P. 48-88 : Remontrance à ceux qui différent leur conversion.

Tout cela a très probablement été ajouté après coup au plan primitif, car après cette page finale 88, la pagination recommence,ainsi que les réclames. Les pages 1-486 comprennent cinquante-neuf colloques. Le premier est intitulé : Comme quoy il faut se résoudre à la mort et au 7népris de la vie. Plusieurs de ces colloques sont surtout des prières, des paraphrases de psaumes, litanies spéciales, exemples de patience, etc.

P. 487-531 : Les adresses pour assister à ceux qui sont condamnez à mort. Le tout divisé en quatre sections.

P. 532-538 : Instruction pour l'administration du S. Sacrement de VExtrême-Onction.

P. 539-540 : Ordo adminislrandi Exlremam Unctionem, plus les Psaumes de la pénitence et les litanies des Saints en latin.

A la page 1, au commencement, on lit un Avertissement conçu on ces termes : « A bon droict pourrois tu, amy lecteur, t'estonner de voir ce second tome de nostre appareil, n'ayant veu encore le premier : en voicy la raison. C'est qu'au commencement et continuation d'estuy-cy, je ne m'étois desseigné faire rien plus sur iceluy appareil du triomphe du sainct Paradis; mais estant sur la fin de ce second tome, je m'avisay que pour faire une oeuvre accomplie, pour subvenir plus asseurément à ce somptueux et glorieux Triomphe, il faloit songer et estudier, non seulement en la Science de bien mourir (comme ce volume apprend),ains encore à la Science de bien vivre, considérant de près comme très difficilement meurt bien celuy qui n'aura bien ves^i : :i>n plus qu'en toutes les sciences et arts celuy qui n'a esté bon escolier ou apprentif, il ne faut espérer de le'voir eminant en doctrine, ny bon maistre en l'art qu'il s'estoit proposé. Telles considérations donc me firent résoudre de dresser ou composer un autre tome intitulé la Science de bien vivre. Lequel ores qu'en ma conception et composition il ait esté le second : il tiendra neantmoins en l'ordre et disposition naturelle le premier rang en cest oeuvre. Or il traitte de tous les moyens ou préparatifs qu'il faut apporter et pratiquer en ceste vie passagère, pour parvenir à la future et interminée : bref il apprendra d'asseurer sa particulière


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prédestination, tant à la grâce qu'à la gloire : avec les marques et livrées des mesmes prédestinés et quant et quant celles des reprouvés.

Toujours faut-il, devant que triompher ni posséder tous ces célestes et magnifiques biens,passer par le guichet de la mort : après, dis-je, avoir obtenues toutes les victoires précédentes à icelle, soit en la santé, ez maladies, ou au terme de la même mort : fins où toutes mes prétentions visent en ces deux volumes. Attends donc avec patience le premier tome qui est déjà sur la presse et bien advancé : lequel suivra, Deo dante, cestuy-cy à son tour. A Dieu, mon cher amy. » Ce premier tome doit avoir été achevé. L'auteur, en effet, vécut plus de quatre'ans encore après la publication du second tome, et les docteurs de Bordeaux disent dans leur approbation qu'ils ont vu les deux volumes à imprimer. De plus, la Bibliothèque générale des écrivains de l'ordre de S. Benoît parlant de cet ouvrage, qu'elle intitule Le grand appareil du saint Paradis, le donne comme formant deux volumes (1) in-4° et comme dédié au Cardinal de Sourdis. Or, ce dernier caractère ne convient pas au second volume, qui est dédié, comme on l'a vu, à Bernard D'Affis, évêque do Lombez. Tout ce que je puis affirmer avec quelque certitude, c'est que ce premier volume, s'il a réellement vu le jour, est excessivement rare, et qu'il n'en existe aucun exemplaire dans aucune des grandes bibliothèques de nos grandes villes, Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse, Amiens, Auch, Montpellier, Nantes, La Rochelle, Dijon.

AKT. DE LANTENAY.

(1) Le P. Montgaillard (loc. cit.) attribue également deux volumes à ['Appareil du saint Paradis.


NOTES POUR SERVIR DE COMPLÉMENT

A

L'HISTOIRE DU COUVENT DES URSULINES DE GIMONT.

Dans le substantiel chapitre consacré aux Ursulines de Gimont par M. l'abbé Dubord, à la lin de son intéressante histoire du collège de Gimont (1), le savant auteur parle de nombreux embarras financiers qui surgirent dans le cours du xvm' siècle.

J'ai trouvé sur ce sujet aux archives nationales quelques documents qui me paraissent dignes d'être publiés.

Le plus important est une demande de secours faite par les religieuses et appuyée par une lettre autographe de M. de Salignac de Lamothe-Fénelon, évêque de Lombez.

Par suite de travaux exécutés sur la route d'Auch à Tououse par M. d'Etigny, le monastère se trouva dominé par une levée de trente pieds d'élévation dans toute la longueur des murs. Ceux-ci s'écroulaient insensiblement. Le séjour de cette habitation malsaine occasionnait de graves maladies.

On ne pouvait faire cesser ces inconvénients qu'en reconstruisant ailleurs ce couvent dont le séjour était impossible. Le personnel se composait de vingt religieuses de choeur et de six soeurs converses. Les revenus étaient de 9,207 livres 13 sols; les dépenses de 9,162 livres.

La dépense ne pouvait être couverte avec les ressources ordinaires; aussi fallut-il recourir à une demande de subvention.

(1) Voir Rtvue dt Gascogne, t. XYIII (1877), p. 454.


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Le mémoire de l'évêque de Lombez, que je reproduis en entier, montre quelle était dans le diocèse l'utilité de ce couvent, et quels services les Ursulines rendaient à la religion et à ses ministres. On verra que les éloges adressés par M. l'abbé Dubord à cette pieuse maison restent au-dessous de ceux qui lui étaient accordés par le premier pasteur du diocèse :

Mémoire en faveur du couvent des Ursulines de lu ville de Gimont, dans le diocèse de Lombez.

Ce monastère est le seul qu'il y ait dans le diocèse de Lombez; l'Evêque ne peut point offrir d'autre asile aux jeunes personnes protestantes qui se convertissent et aux demoiselles de qualité de son diocèse.

Quoique pauvre et nombreuse, cette communauté n'a demandé jusqu'à présent aucun secours à la commission, et elle ne sollicite aujourd'hui une grâce que pour réparer les torts que lui a faits la construction du nouveau chemin public.

Cette maison était située dans un fort bon air, hors de la ville de Gimont, et l'espace qu'elle occupe encore étoit sur une hauteur qui n'étoit point dominée par les terres voisines. M. d'Etigny, intendant d'Auch, voulant niveler la grande route, ordonna qu'on fit une • levée de trente pieds d'élévation dans toute la longueur des murs de ce monastère. Depuis cette époque, la maison est dans un fonds, il faut descendre un escalier de vingt marches pour y entrer; les murs s'écroulent insensiblement, la plupart des religieuses sont attaquées de maladies de jambes, et elles sont menacées tous les jours d'être écrasées parla chute de leur maison.

Ces Ursulines ont toujours été infiniment utiles dans le diocèse de Lombez, et elles ne demandent qu'une maison habitable pour y rendre de nouveaux services. Il est prouvé par l'état cy-joint des revenus et des charges de cette communauté, état dont la fidélité frappera sans doute la commission, que la recette suffit à peine à la dépense et qu'il lui seroit impossible de fournir aux frais d'une reconstruction.

Les réparations du monastère actuel, ou plutôt la réédification qu'il faudrait en faire, coûterait des sommes immenses, et on seroit


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obligé tous les dix ans de recommencer. Pour n'être plus à charge à la commission par de nouvelles démarches, et assurer à ces religieuses une retraite saine et commode, l'Evêque de Lombez désirerait de faire construire un nouveau couvent à trois cents pas de distance du monastère actuel.

Pour effectuer ce projet, il borne lui-même la grâce qu'il sollicite auprès de la commission à une somme de soixante mille livres, payables par portions de quatre mille livres par année pendant quinze ans. Quelque modeste que puisse être ce monastère, soixante mille livres ne suffiront pas pour le reconstruire; mais le produit de la vente de l'ancien couvent, les secours du bureau diocésain et les bienfaits de l'Evêque de Lombez fourniront le surplus de la dépense.

Si la commission daigne accorder quatre mille livres pendant quinze ans, on trouvera sur les lieux un architecte qui se chargera de l'entreprise et la nouvelle maison sera finie dans trois ans.

L'Evêque de Lombez n'ayant que ce seul monastère dans son diocèse, ne se dissimule pas qu'il faut le rebâtir à neuf ou le détruire; mais il est doté suffisamment et n'aurait même jamais rien demandé sans les dommages que lui a causé le nouveau chemin, et tout concourt à démontrer que c'est une demande absolument privilégiée.

A Lombez, ce janvier 1773.

f LÉON, évêque de Lombez.

Au bureau du 2 mars de la même année, on demanda : « 1° un plan du bâtiment; 2° un devis estimatif; 3° le prix à » retirer de la maison; 1° les ressources qu'on a pour bâtir, » tant du bureau diocésain, tant de M. l'Evêque que de » notre bureau. »

Au bureau du 25 mars, on décida qu'il fallait voir M. de Lombez et concerter avec lui un autre plan.

On ne devait attendre aucun secours de la ville de Gimont, qui, outre les impôts dont elle était accablée, les logements des gens de guerre, etc., souffrit pendant tout le cours du xviii 0 siècle de fléaux tels que : grêles, inondations, etc. Deux années consécutives ne se sont jamais écoulées sans


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que l'une de ces deux catastrophes vînt frapper les malheureux habitants.

On s'adressa alors aux fondateurs et bienfaiteurs de la ville, les moines de l'abbaye.

L'acte suivant fut envoyé à Paris comme témoignage des sacrifices que l'on faisait pour les Ursulines.

Copie de la déclaration faite en présence de M. l'Evêque de Lombez, au nom de M. l'abbé de Gimont, par M. Sauzel, procureur fondé dudit sieur Abbé pour les affaires de ladite abbaye.

Je soussigné, vicaire général et procureur spécialement fondé do messire Jean-Baptiste comte de Sçay-Moutbéliard, abbé commandataire de l'abbaye de Gimont, déclare que l'iutention de mondit sieur abbé de Gimont serait que le dixième du quart de réserve situé dans les cantons d'Ansan et Garabousta, dont il a obtenu la coupe par arrêt du conseil, fut employé pour le soulagement de la communauté des pauvres religieuses Ursulines de la ville de Gimont; mondit sieur abbé prie Monseigneur l'évêque de Lombez d'appuyer sa demande auprès de Monseigneur le cardinal de Luynes.

A Lombez, ce 28 octobre 1775.

Signé : SAUZET (1),

Prêlre du diocèze de Lombez, vie. gén. et procureur fondé de M. l'abbé de Gimont.

Le 26 décembre 1776, une nouvelle lettre fut écrite au bureau par l'évêque de Lombez, et l'affaire reçut une solution définitive au bureau du 1er avril 1777.

On accorda 4,000 livres payables en 4 ans et sur 1 "état de 1776.

Les religieuses durent abandonner tout projet de recons(1)

recons(1) Sauzet appartenait à la même famille que M. Sauzet, président de la Chambre des députés sous Louis-Philippe, né au Travès, commune de Sainte-Marie, canton de Gimont.


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traction et la Révolution les surprit dans la maison qui avait été leur berceau.

Quelle fut à cette époque leur courageuse attitude, les lecteurs de la Revue le savent grâce aux travaux de M. le curé d'Aubiet (1).

Aujourd'hui que le souvenir même des Ursulines a presque disparu de Gimont, j'ai cru utile de faire revivre, dans ce recueil consacré au culte pieux du passé, un chapitre de leur histoire. C'est avec un mélancolique mais réel plaisir que je me plais à évoquer ces souvenirs de choses et de personnes disparues.

Hélas ! aux yeux de beaucoup de gens qui croient encourager l'avenir en niant le passé, ce culte est une douce manie; nous voyons tous les jours fouler aux pieds ce qui fit le bonheur de nos pères,

Et combien sur la terre un brin d'herbe qui pousse Efface de tombeaux !

ALPHONSE VIGNAUX.

(1) Voir Epreuves de l'Eglise à Gimont pendant la période révolutionnaire, vu (Religieuses ursulines et autres, etc.), dans la Revue de Gasc, t. xvi (1875), p. 545.


NOTICE

SUR

LA PAROISSE DE SAINT-PIERRE ET CASTETS

CHAPITRE II

DES CHOSES ECCLÉSIASTIQUES* III

Restauration des éçjliscs.

Les lois canoniques et les ordonnances royales, en particulier l'art. 21 de l'édit d'avril 1695, imposaient aux gros dècimateurs la charge des réparations des églises paroissiales, la fourniture des ornements nécessaires pour le service divin et le paiement de la congrue aux curés et vicaires.

Les réparations auxquelles les dècimateurs étaient obligés en l'église paroissiale où se percevait leur dîme s'étendaient au tiers au moins des dîmes perçues, el s'entendaient des murs, voûtes, lambris, couvertures, pavé, stalles et sièges, cancel et croix, vitres du choeur avec leurs peintures, retable et tableau d'autel, etc. (1).

I. EGLISE DE CASTETS. — Le 3 mars 1751, Jean Lalanne, bourgeois de La Devèze, bailla à Pierre Abeilhô, charpentier de Maubourguet, pour le prix de 90 livres, les réparations à faire au sanctuaire de l'église de Castels. Il agissait au nom

* Voir ci-dessus (livr. do février), p. 71.

(1) Cf. Dictionnaire de Droit canonique et de matière béncficiale par Durand de Maillane. Art. dixme, §7. Duperrai, sur l'art. 21 de l'édit de 1695. OEuvres posthumes d'Héricouit, tome i. Cons. 81, 82. *


— 133 — de M. de Saint-Aulaire, archidiacre de Rivière Basse. Des travaux furent encore exécutés dans cette église en 1766 et en 1788. En 1777, la municipalité alla jusqu'à affecter le traitement du vicaire à la restauration de l'église et à la fermeture du cimetière. En 1789, il fut décidé que l'église de Castets serait élargie d'une canne du côté du nord et qu'il serait construit une chambre pour y tenir soit l'école, soit les assemblées de paroisse (1).

II. EGLISE DE SAINT-PIERRE. — L'évêque de Tarbes, par ordonnance du 22 mars 1764, avait prescrit des réparations tant au sanctuaire qu'à la sacristie de l'église de Saint-Pierre, l'achat d'ornements et [autres objets nécessaires au culte divin.

MM. du chapitre de Tarbes et messire de Saint-Aulaire, archidiacre de Rivière-Basse, en leur qualité de co-décimateurs, furent requis de pourvoir à tous ces frais. « Pour s'en » épargner l'embarras, » ils proposèrent au sieur Jean Lanacaslets, marguillier en charge de ladite commune, de se charger du tout, moyennant la somme de 550 livres qu'ils offrirent de lui compter à cet effet. Lanacastets, en vertu d'un pouvoir verbal que les habitants lui en donnèrent, accepta l'offre. Le traité fait avec MM. les dècimateurs fut soumis (mars 1765) à l'approbation et ratification des habitants réunis en assemblée générale « au devant de l'église paroissiale de Saint-Pierre. » Il fut donné au sieur Lanacastets

(1) Jusqu'en 1780, il y eut un rigent à Casteta et un régent à Saint-Pierre : le 13 janvier 1782, « vu la nécessité d'un régent à Saint-Pierre, tant pour assister aux » enterrements que pour chanter les messes et accompagner M. l'archiprêlre (sic); » vu que le sieur Jean Lacoste exerce depuis plusieurs années la profession de » régent dans la paroisse de Castets, et que dans laparoisse de Saint-Pierre il n'y en » a aucun depuis deux ans, et attendu que ledit Lacoste voudrait servir celle de » Saint-Pierre, que, pourqu'il puissejouir des exemptions accordées par Sa Majesté, » il a besoin d'avoir des lettres de Mgr l'évêque de Tarbes, les paroissiens de

> Saint-Pierre et Castets, assemblés au-devant de l'église de Saint-Pierre, délibèrent » à l'unanimité que Mgr l'évoque sera supplie de vouloir bien accorder audit

> Lacoste les lettres de régent pour ces deux paroisses. ■» Cf. Délibérations des 3 mars 1751, 22 février 1766, 9 mars 1777, 13 février 1882, 7 juillet 1788.

Tome XXV. 10


— 134 —

pleins pouvoirs d'employer une partie de la somme en acquisition d'ornements, et l'autre partie, « vu que ladite église » est extrêmement enfoncée, le lambris et le couvert fort bas, » à exhausser les murs du sanctuaire et de la sacristie, à refaire le lambris, le couvert et le pavé. Mais comme la somme ne se trouvait pas suffisante pour tous ces ouvrages, pouvoirs furent octroyés à Lanacastets d'employer à ces fins les deniers appartenant à l'église qu'il avait en mains et même le produit des quêtes, tant ordinaires qu'extraordinaires. Il devra être fait un devis estimatif des travaux, une adjudication en faveur des entrepreneurs qui feront la condition meilleure et, après exécution, les travaux devront être examinés et vérifiés par « personnes compétentes et connaissantes, » avant d'en donner aux chefs de l'entreprise décharge valable.

« L'entier ouvrage » se fit durant le mois de septembre 1765, pour la somme de 240 livres. L'entreprise en fut consentie aux conditions suivantes :

L'entrepreneur s'oblige 1° à refaire la muraille du côté du septentrion, depuis l'endroit où elle se trouve jetée en dehors, jusques sur le grand pilier qui est au levant, à la prendre à environ une canne du fondement, et dans la même épaisseur où elle est; 2* à hausser de cinq pans les murs de la sacristie, sur leur épaisseur actuelle, non comprise la tuile-mouillée; à exhausser à proportion la cheminée de la sacristie....; à hausser de trois pans le manteau de ladite cheminée, la porte, l'aiguier (sic) (l'évier) et le râtelier des aubes... à employer pour la construction de toutes les murailles, de la pierre

et du bon mortier à chaux et sable les cheminées seront haussées

avec briques et chaux et sable ; 3° à faire deux vitraux à la sacristie, l'un au levant, l'autre au couchant, en pierre de taille, sur

quatre pans de haut et trois de large, et le dessus en anse à panier

dans chaque ouverture seront établies trois barres de fer de huit

lignes de grosseur en carré ; 4° cet ouvrage devra être terminé le

15 août 1765 ; 5° à hausser de huit pans l'entière muraille dans le sanctuaire et de quatre pans dans la nef, de chaque côté, non compris l'entablement, ni la tuile mouillée, le tout de l'épaisseur de la muraille actuelle, avec pierres et mortier à chaux et sable ; à faire des


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vitraux dans le sanctuaire en pierre de taille ayant dix pans de haut

sur quatre de large dans chacun seront scellées quatre barres de

fer de haut en bas, sur dix lignes en carré..... le dessus sera fait en

pierre carrée comme celui de la sacristie Au cas où une partie

du vitrail du sanctuaire se trouvera couvert par le toit de la sacristie, il pourra être fait do moindre hauteur, si Lanacastets le croit à propos, comme aussi le vitrail du couchant de la sacristie pourra être supprimé par Lanacastets; 6° l'entrepreneur fournira les entiers matériaux... (Délib. 3 mars, 19 mai 1765. Archives Dupleix-Pallaro.)

Le travail ne dut pas être exécuté dans toute la perfection des plans et devis, car le 6 juillet 1785, toujours « sous les aubans de l'église de Saint-Pierre, », devant Me Dumouret, avocat en Parlement, conseiller du roi et son procureur au pays de Rivière-Basse, s'assemblèrent (1) M°Elienne-Alexandre Domerc, ancien mousquetaire, Jean-Dominique Lanacastets, avocat en Parlement, Pierre-Paul Blandin, écuyer, et autres habitants de la paroisse Saint-Pierre et Soubagnac, lesquels dirent que

La présente église est dans un tel état de délabrement, qu'elle est prête à s'écrouler, si bien que ladite église a été interdite par Mgr l'évêque de Tarbes (3) et que les offices y ont entièrement cessé. C'est pourquoi il est indispensable de prendre tous moyens requis pour parvenir à la réparation ou reconstruction de ladite église.

 la pluralité des suffrages, Domerc et Blandin furent nommés syndics. Pleins pouvoirs furent également accordés à Jean-Baptiste Lanacastets, Augustin Dareix, Jean Larcade, Jean Mondin, sergent, et Jean Dusser,

Afin de se pourvoir, pour eux et en leur nom, ainsi que pour les autres habitants, par devant Mgr l'intendant et autres cours qu'il appartiendra, aux fins de faire ordonner la reconstruction de ladite église, et à cet effet de prendre et faire nommer des experts intel(l)

intel(l) 1777 (19 février) il fut pris une délibération aux fins de construire un clocher à Saint-Pierre, d'agrandir les cloches au moyon des deniers de l'église, du reliquat des comptes et de dons volontaires (M* Lanacastets, syndic, offrit pour sa part 400 livres), mais le projet n'a pas été réalisé.

(3) Ordonnance épiscopale du 0 novembre 1784.


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ligents, qui décideront de l'emplacement, grandeur et dimension d'icelle, pour après que le tout aura été fixé et déterminé, en être dressé un plan et devis estimatif, et ensuite être autorisé à procéder à l'adjudication de l'ouvrage....; comme aussi leur donnent pouvoir de faire fixer et déterminer quelle est la portion à laquelle les dècimateurs seront tenus de contribuer à cette reconstruction et les forcer ensuite àenfaire le payement entre leurs mains ou celles de l'adjudicataire, ou autrement comme besoin sera, ou comme ils trouveront convenable....; généralement leur donnent pouvoir, pour raison de ladite reconstruction, dépendances et circonstances, de tout ce qu'ils jugeront utile au bien de ladite église et avantage des constituants, promettant d'avoir le tout pour agréable.

L'intendant ordonna (4 septembre 1785)

Qu'il serait procédé, par cet expert assermenté, devant M* Lamothe, subdélégué, à la vérification du monument et des réparations dont il peut être susceptible...; que, dans le cas où l'expert jugerait nécessaire l'entière reconstruction, il serait tenu d'en déduire le motif dans son procès-verbal et de déterminer l'emplacement, longueur, largeur et autres dimensions. En outre, il devra distinguer, par un chapitre séparé, les objets de dépense qui regardent les paroissiens d'avec ceux qui seraient à la charge des dècimateurs.

En exécution de ladite ordonnance, le sieur Douât, m" charpentier, fut nommé expert; il prêta le serment requis et il procéda à la vérification. Pour les motifs détaillés dans son procès-verbal, il jugea que « l'église devait être reconstruite en entier, placée sur le cimetière actuel (c'est-à-dire alors existant), la porte tournée à l'orient et l'entrée prise en face de ladite porte et tracée dans un vignoble de M. Alexandre Domerc. » Les plans et devis furent dressés, et le tout communiqué aux habitants. A la pluralité des voix (l,r février 1786), le projet fut approuvé, avec cette réserve que le devis ne monterait qu'à 4,780 livres 14 sols pour la portion à la charge des paroissiens et à 2,771 livres pour la dépense à la charge des dècimateurs. Reconnaissant l'impérieuse nécessité de la reconstruction, Me Domerc consentit à ce qu'il fût pris de son fonds de vignobles, tant que besoin serait, pour l'entrée


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de ladite église, sur une largeur suffisante, ainsi que le terrain nécessaire pour ladite reconstruction, sans exiger d'autre indemnité que la propriété de l'ancien chemin qui conduit actuellement à ladite église.

Des oppositions se produisirent; aussi Saint-Pierre ne possède actuellement que l'église restaurée en 1765 (1).

IV Fourniture des ornements, etc.

L'article 21 de l'édit d'avril 1695 obligeait les ecclésiastiques jouissant de dîmes dans les paroisses à fournir les ornements et autres objets indispensables au culte, luminaire de l'autel, huile de la lampe du Saint-Sacrement, etc. Les co-décimateurs s'étaient maintes fois refusés à cette fourniture, malgré les prières et même les sommations des marguilliers de Saint-Pierre. Aussi, dans une assemblée paroissiale, tenue le 15 janvier 1764, Dominique Lanacastets reçut-il pleins pouvoirs, aux fins « d'engager, forcer et contraindre, si besoin est, MM. du chapitre de Tarbes et M. de Saint-Aulaire, archidiacre de Rivière-Basse, à ces sortes de fournitures et aux réparations nécessaires au choeur, à la sacristie, et toutes autres auxquelles ils pourront être tenus, même à leur" intenter action par devant les juges. »

v Cimetières. — Sépultures. — Bancs dans les églises.

i. Par verbal rendu en cours de visite (septembre 1755), Mgr Pierre de La Romagère de Ronssecy, évêque de Tarbes, ordonna la clôture murée du cimetière de Saint-Pierre. En

(1) Pour de plus amples détails, consulter délib. de juillet 1785, 1", 5 février, 23 avril, 12 juillet, 22 octobre 1786. Notariats Dusses et Dareii. Archives DupleixPallaro, actuellement chez M. Rigaud, notaire à Marciac.


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1761, les paroissiens se mirent en devoir d'obéir à l'ordonnance. Ils présentèrent requête à l'intendant pour être autorisés à prélever une imposition sur tous les paroissiens et bien-tenants. M. de Vergez, subdélégué à Tarbes, désigna l'ouvrier chargé de dresser le devis. M. Dominique Lanacastets fut nommé syndic pour rendre visite à M. de Vergez, mettre l'adjudication au rabais, dresser le rôle de l'impo-' sition. De fait, le travail ne fut exécuté qu'en 1777 (1).

H. Depuis des siècles, les lois canoniques et civiles autorisaient la sépulture, même des simples particuliers, dans les églises, mais ce privilège n'était accordé qu'avec la permission de l'évêque, du curé et des marguilliers, et moyennant un « aumosnement » en faveur de l'église. Les concessions de sépulture étaient ou personnelles, ou temporaires, ou à perpétuité. Lorsque les familles ne possédaient pas de caveau particulier, les corps étaient déposés dans le cimetière ou dans le caveau commun de l'église. Dans ce dernier cas, on payait un droit plus modique à la fabrique.

Ce pieux usage d'ensevelir les morts da*ns l'intérieur des églises fut respecté en France jusqu'en 1776. Par lettres patentes du 15 mai, Louis XVI le supprima, sauf dans certains cas indiqués. Les lois actuellement en vigueur, en particulier le décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804), confirment cette prohibition.

lui 1777 (25 février), la défense d'enterrer dans les églises détermina les paroissiens de Castets à agrandir leur cimetière.

Attendu qu'autour de l'église de Castets il y a, pour enterrer les étrangers, une place immense qui est ouverte et qui borde l'église de tout côté, il conviendrait d'en former et clore une partie avec des murs, pour cimetière. Et comme jusqu'à présent, la procession passait sur ce prétendu cimetière, il convient d'aplanir le terrain et

(1) Cf. Délibération!, 18 février 1761, 24 juin 1763, 19 février 1777. (Notariat Lanacastets.— Délibérations municipales de La Devèie.)


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de rendre le passage de la procession praticable sur l'espace de deux cannes de terrain qui forme l'extérieur du cimetière pour cette procession.

Il fut, en conséquence, délibéré qu'on choisissait, pour le cimetière,

Le terrain qui est au midi de ladite église, lequel sera fermé du côté du couchant, et en droite ligne du clocher, du côté du midi, sur environ quatre cannes de largeur entre la fermeture et l'église, du côté du levant, vis-à-vis et en droite ligne de la muraille de la sacristie, le tout avec une haie vive, en attendant qu'on puisse construire un mur de clôture; au surplus, le terrain qui borde l'extérieur du cimetière actuel, sera aplani, sur deux cannes de largeur, par corvée. (Délibérations municipales.)

m. L'ancienne coutume interdisait aux laïques d'avoir des bancs dans les églises, même dans la nef. Ils ne pouvaient entrer dans le choeur que pour recevoir la sainte communion. Dans la suite, l'entrée du choeur fut accordée aux rois, aux princes, aux patrons et fondateurs, aux seigneurs des lieux. Enfin, l'usage des bancs et chaises dans le lieu saint devint peu à peu général et commun à toutes sortes de personnes, quoique à des titres divers. Ce privilège fut la source d'une infinité de contestations, principalement dans les petites paroisses. Les églises de La Devèze n'ont pas été à l'abri de cette misère. Des faits vraiment scandaleux se sont produits, à cette occasion, même en des temps assez rapprochés de nous. Bornons-nous à mentionner ici une délibération (15 février 1766) de la nouvelle et turbulente municipalité de 1765, décidant que « des bancs seraient » établis dans les églises de la communauté de La Devèze » pour MM. les officiers municipaux. » Or,

Monsieur Antoine Domerc, bourgeois de la Devèze, et ses auteurs maternels jouissaient, de temps immémorial, de la sépulture et banc attenants au balustre, du côté du septentrion et contre la muraille, dans l'église de Saint-Pierre. Ledit sieur Domerc et ses


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auteurs paternels jouissaient pareillement, de temps immémorial, de la sépulture d'une canne carrée attenante au balustre, du côté du midi, sur laquelle est actuellement (1754) placé le banc des officiers de justice. A la suite et le long de la muraille se trouvait la sépulture de> la métairie d'Augerot, appartenant au dit sieur Domerc, de largeur de 4 pans et de 8 de long, lesquelles sépultures font deux cannes et demie

Là-dessus, noble Antoine Duclos de Goûts, archiprêtre, ainsi quelesmarguillers de Sainl-Pierre, instruits que le sieur Domerc et « ses dits autheurs ont fait des dons considérables à ladite église, » voulurent prévenir toutes difficultés, et assurer les droits du dit Domerc et des siens, à perpétuité. En conséquence, — indépendamment du droit déjà'acquis au sieur Domerc par la jouissance dont lui et ses auteurs avaient bénéficié et usé depuis ces temps immémorials, — ils concédèrent, en tant que de besoin, au dit sieur Domerc le droit de sépulture et banc, dans la même place désignée, tant pour luique pour les siens, à perpétuité. En reconnaissance, Domerc fit de nouveau don de trente livres à l'église de Sainl-Pierre.

Les municipaux de 1765 priseront peu les titres de Domerc et le sommèrent de déguerpir de celte place, « comme étant la plus honorable et réservée, dans les justices royales, aux magistrats de la communauté. » M0 Domerc, mis en demeure par réquisition verbale de reculer son banc, s'y refusa. Une sommation juridique lui fut intimée par exploit (15 juillet 1767). Un nouveau refus, que rien ne put ébranler, fut la réponse à celte sommation. Sur quoi, le 28 juillet 1767, autorisation fut accordée aux échevins et pleins pouvoirs octroyés au sieur Laurent Lanacastets,

Aux fins de poursuivre M0 Domerc devant les juges, vu ces inconvénients résultant de l'indécence (sic) avec laquelle les officiers municipaux sont confondus avec le menu peuple et privés de jouir des honneurs, prérogatives et préséances que les ordonnances royales leur attribuent, et vu le mépris de cet audacieux infracteur des règlements de police.


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Malgré ce beau zèle pour leurs privilèges, nos échevins durent trouver les juges peu sensibles à leurs bruyantes revendications. Le banc Domerc est encore à la même place dans la modeste église de Saint-Pierre.

Jm GAUBIN,

(A Suivre *) ^Ulli ^e Barce'onn8-du-Gers.

DOCUMENTS INEDITS

SUR LES TROUBLES DU XVI" SIÈCLE EN GASCOGNE*

VI

L'an 1579 et le 24e jour du mois de mars, dans la mayson archipretraledela cité d'Auch, régnant très chrétien Prince Henry, etc. Par devant moy, notaire royal soussigné, et presens les tesmoings bas nommés, parsonellemeiit estably Hector d'Auzere, consul de la ville de Saint-Puy, au diocèse du dit Aux, lequel pour et au nom des aultres consuls, manants et habitants de la dite ville, parlant à Révérend Père en Dieu Monsieur Julles Salviat, prieur du prieuré de Sainte-Croix de Bourdeaux et vicaire gênerai de Mgr le Reverendissime Cardinal d'Est, Archevêque d'Aux, l'a remonstré coume de tout temps le dit Sgr Archevêque, ou ses vicaires, a coustume pendant le temps de caresme mander à ladite ville de Saint-Puy un prêcheur pour prêcher la parolle de Dieu aux habitans de ladite ville; ce que n'auroict esté faict la présente année, au grand préjudice du peuple de la ville, et default de administration ■ de la parolle de Dieu. Aussi l'a remonstré comme le temple de ladite ville est en ruyne, tellement qu'il s'en va en cheutte; et mesme ces jours passés en est tombé une partie; que le danger est évident que quelquautre partie en tombe, que pourroict advenir que plusieurs des parrochiens et aultres en seroyent mutilés ou du tout meurtris; l'a sommé de vouloir fayre reparer ladite église en tel estât qu'il appartient; aultrement a protesté de tous inconveniens,

* Voyez livraison précédente, p. 81.


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domaige et interests que s'en pourroient suyvre. Lequel Sr Salviat, vicaire, a respondeu que, quinze jours et davantaige avant le caresme-prenant dernier passé, il auroit convenu avec le prieur des Jacoupins de Marciac pour, pendant le présent caresme, se transporter audit Saint-Puy, pour y prêcher la parole de Dieu; et que pendant ce la ville de Marciac auroict esté surpris? par ceulx de la nouvelle prétendue religion, et l'auroyent prins prisonnier, et comme encores le détiennent; et pensant de jour à aultre, suyvant la paix qui a esté faicte, que ledit prieur feut eslargy pour leur aller dénonser la parolle de Dieu, lesdits de la nouvelle religion n'ont quicté ladite ville ny aussy le susdit prieur; et voyant ce, que ledict sieur vicaire auroict faict diligences de trouver aultre pour leur prescher, que ne lui a esté possible; mays de son costé consent que lesdits consuls de Sainct-Puy eslisent ou trouvent quelque prêcheur catholique, non suspect de hérésie, pour le reste du présent caresme et leur prêcher ladite parolle de Dieu auquel offre payer ce que de droict. Et pour le regard de la ruyne de l'église ou temple dudict Saint-Puy, qu'il offre de contribuer pour la cotte du Sr Archebesque et y mander gens experts pour en fayre la visite (l) et adviser ce qu'il conviendra de fayre. De quoy ledit d'Auzeres a requis acte à moy notaire soussigné, en présence de M" Jehan du Four, ohanoyne de Beaumarchés, Jehan Portes, serviteur dudit sieur vicaire et moy (Duclos un).

La prise de Marciac par les protestants, à laquelle il est fait allusion dans ce document, eut lieu pendant la trêve qui précéda la paix de Nérac. D'Antras nous conte, dans ses Mémoires, comment eut lieu cet événement dont le contrecoup se fit sentir, comme on l'a vu, jusque dans la petite ville de Saint-Puy, qui se trouva ainsi privée de son prédicateur ordinaire.

La même réquisition fut aussi adressée par Hector d'Auzeres et à pareil jour auprès de Me Biaise Cabanier, chanoine et syndic du chapitre d'Auch, qui partageait sans doute avec l'archevêque la collation de la cure de Saint-Puy.

(1) C'est dans des conditions analogues quo furent faites, quelques années plus tard, les réparations d'un grand nombre d'églises; nous en citerons plusieurs à la fin de notre travail.


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VII

Dans la cité d'Aux et le 18 juin 1580, régnant très chrétien prince Henri, etc. Par devant moy n" royal et témoins bas nommés fut constitué en sa personne M" Claude Brie, nre royal du dit Aux, lequel en vertu de la procuration à luy faite par M°" Angel Molière, Arnaud Guilhem, Lacaze et aultres y comprins et nommés, faisant pour les consuls, manans et habitans de la ville de Barran, retenue par Me Bernard de Cahuzac, nre royal, le 17e du présent moys et an, devers moy notaire layssée et icy pour esviter prolixité obmise à insérer, a prins et receu de Monsgr Julles Salviat, docteur, abbé du Prieuré Sainte-Croix de Bourdeaux, absent, mais pour luy stipulant M0 Jehan Mascaras, secret™ en l'archevêché d'Aux, sçavoir est quatre arcquebuses mosqueterres (1) avec quatre forchettes de boys ferrées et un molle pour faire les balles d'icelles; et ce pour la guarde, tuition et défense de la ville de Barran, et aultrement, qui est cousteneu en ladite procuration; lesquelles mousqueterres avec les forniments est eu bon équipage, que il les prend, promect au nom que précède les faire remectre dans la présente ville, mayson archipretralle et puissance dudit sieur Salviat, sans aulcun degast d'icelles; lesquelles pièces et forniments susdits Arnaud Labarthe, messager exprès, comme a dict, des consuls et habitans dudit Barran, a prinses et receues dudit Brie, devant moy, notaire et tesmoings, pour icelles apporter en ladite ville de Barran, ce que promect fayre fidellement. Et pour ce dessus tenir et observer ledit Brie, au nom que précède, a obligé et hypothéqué les biens et communauté dudict Baraan, que pour le fayre a soubmis, ensemble les particuliers de ladite ville, à toutes rigueurs, etc., et ainsy l'ont juré en présence de Raymond Lacroix, basochien, Arnaud Meilhan, d'Aux h' soussignés, avec le dit Brie, Labarthe et moy Pierre Arquery, nro royal d'Aux h'.

On voit avec quelle vigilance le clergé d'Auch veillait à la défense de nos cités; nul doute que la présence à Barran de ces quatre arquebuses n'ait contribué à relever le courage de ses défenseurs et à éloigner les huguenots, qui l'avaient mal(1)

mal(1) arquebuses qu'on appuyait sur une petite fourche, afin d'asmrçr la précision du tir; c'était une arme de rempart.


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traité si fort quelques années auparavant. Aussi sont-elles solennellement confiées et le dépôt en est-il effectué par acte public.

VIII

En 1585, Barran était toujours sous l'empire des mêmes dangers et des mêmes craintes. Le document qui suit en donne la preuve, en même temps qu'il nous a révélé, et nous en avons éprouvé, on le comprendra, un léger sentiment de fierté, le renom de Me .Corbin, arquebusier à Lahitte (1) !

L'an mil cinq cens octante cinq et le premier jour du moys de décembre, régnant très chrestien Prince Henry, par la grâce de Dieu Roy de France et de Poloigne, dans la cité d'Aux et au devant de l'église parrochielle M. St-Orens de ladite cite, heure de onze avant midy ou environs, pardevant moy notaire royal soubsigné, presens les tesmoings bas només, personnellement estably Jehan Dauxion, habitant de la ville de Barran, lequel parlant et adressant ses paroles à Authoine Corbin, maistre armurier du lieu de La Fitte, l'a dict et remonstré comme sept ans sont passés ou environ, il Corbin promis! de faire et délivrer audit Auxion une arcquebuze montée avec un bon et beau rouet guarny de clef, moule de balle et douze dragées et aultres ornemens que apnrlient à une arcquebuze, de la longueur le canon de sept paulmes et demy, que puys lors et dans un moys luy promict délivrer moyenant la somme de six escuts sol de*ux tiers, qu'il luy paya audit temps en un canon d'arcquebuze de la longur de sept paulmes et demy pour la somme de troys escuts et demy et le reste en argent content. Touttefoys ledit Dauxion, quelles réquisitions

(1) Nous sommes propriétaire de la maison qu'occupait M0 Corbin. On y retrouve encore les traces de son atelier, et nous avons recueilli aux alentours quelques vieux débris d'arquebuse, éperons, etc.

Me Antoine Corbin fit son testament le 13 avril 1595. Après avoir fait des legs importants à ses nombreux parents, il demande à être enseveli dans l'église de La Hitte, s'il plaît au seigneur du lieu, ainsi que celui-ci le lui a ■ maintes fois promis. Sa signature est une arquebuse grossièrement dessinée.

Pour donner une autre preuve de la considération que M" Corbin s'était acquise auprès de la famille seigneuriale par sa réputation d'habileté, noble Signoret du Cos, un des fils de Jacques du Cos, seigneur de La Hitte, signa, *e 14 mai 1571, au contrat de mariage de Jeanne Corbin, soeur de notre arquebusier.


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qu'il aye faictes audit Corbin de luy délivrer ladite arcquebuze en la forme par luy promise par pluralité de voyages excédent le nombre de cinquante par luy expressément faicts puys de ladite ville de Barran audit lieu de La Fitte distants de l'ung à l'aultre plus de troys grandes lieues, n'a pu recouvrer; et d'ailheurs que au temps présent de guerre civille, et de tant que le lieu de L'Isle prochain dudit Barran est tenu et occupé par les ennemys de Dieu et du Roy soy disants de la nouvelle prétendue religion, il a été faict commandement audit Dauxion remonstrant de se munir et ecquiper darmes à feu pour la tuition et deffence de ladite ville de Barran soubs l'obbeissance du Roy, et que à faulte d'armes telles que dessus messieurs les consuls dudit Barran l'ont inthimé qu'ils mectront un soldat forain dans sa mayson à ses costs et despens, que luy pourront par trop prejudicier et porter domaige; provenant le tout de la détention de ses dites armes faicte par ledit Corbin : de quoy a protesté et pro - teste de tout inconvénient et de tout despens domaiges et interests. Ledit Corbin a respondu avoir receu ladite somme de six escutz deux tiers, tant audit canon que en argent, laquelle arcquebuze a prestée a syre Jehan Brette, borgeois d'Aux, auquel il mettra en instance et, après payement, offre payer ou satisffayre à ladite promesse. Ledit Auxion a accepté la confession en tout qu'est à son advantaige, protestant comme dessus. De quoy iceluy d'Auxion a requis acte à moy notaire soubsigné, ce que ay faict en présence de Dominique Brostier et Bernard Dufour, d'Aux habitants soubsigués, et moy Duclos notaire royal d'Aux. (A suivre.) Comte ODET DE LA HITTE.

BIBLIOGRAPHIE.

i

QUELQUES MOTS sur les prétendues INSCRIPTIONS DES CONVENAE trouvées en Ecosse. — L'INSCRIPTION TARBELLIENNE DU VIEUX-POITIERS (Vienne), par M. Emile TAILLEBOIS, archiviste de la Société de Borda, etc. Dax, impr. Justère [1884]. 16 p. in-8°, plus une gravure. (Extrait du Bulletin de laSociété de Borda).

Voici deux utiles contributions du laborieux archiviste de la Société de Borda à l'épigraphie antique de notre province. Par la première, il en écarte une erreur, sans enrichir notre trésor épigraphique. Un archéologue anglais, M. Ch. Roach Smith, dans ses


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Collectancea antiqua publiés à Londres en 1878 et 79, a fait connaître une quinzaine d'autels inscrits en l'honneur de la déesse Covenlina, trouvés en 1876, avec un grand nombre de monnaies et d'autres objets antiques, le long du mur d'Adrien bâti, comme on sait, en Ecosse entre les villes de Cilurnum et de Procolitia, aujourd'hui Carrawburgh. 11 a émis de plus cette idée, que Coventina devait être la divinité ethnique des Convenae, anciens habitants de Comminges. Il paraît, depuis, avoir tout à fait abandonné cette attribution, que M. Taillebois réfute sans peine : les cohortes et les chefs militaires, qui ont voué à la déesse en question les divers monuments où son nom figure, étaient germains ou belges et se déclarent tels; rien n'autorise à supposer que des aquitains fussent mêlés à des troupes naturellement appelées en Bretagne des pays voisins et non des extrémités de la Gaule. D'ailleurs le mot co[n]ventina est formé du nom si commun de conventus (d'où, par exemple Conventria, auj. Coventry), et il n'y a pas lieu de songer, à ce sujet, aux Convenae. M. Roach Smith lui-même a émis une conjecture beaucoup plus plausible, en y voyant le nom divin d'une source qui se réunit (convenii) à la Tyne et à laquelle les gardiens du mur d'Adrien ont dû offrir des sacrifices.

La seconde note corrige une erreur assez grave commise par des archéologues distingués, à propos d'une inscription probablement celtique qui appartient à l'épigraphie de notre province, quoiqu'elle se lise (sur un menhir de grès de 2 mètres de haut) près du Vieux-Poitiers, sur la rive droite du Clain. Voici cette inscription, d'après l'une des dernières lectures, celle de M. T. de Longuemar : RATN BRIVATION/FEONTV TAEBELSONIOS/IEVREV. Selon les celtistes, ce dernier mot équivaudrait à vovit ou erexit; les deux mots de la lre ligne voudraient dire un tombeau près d'un pont;dans la 2e ligne, il faut voir un Fronto, tarbellien. L'erreur de M. de Longuemar, copiée par d'autres antiquaires, a été de confondre, comme on le faisait quelquefois au xvi° siècle, les Tarbelli avec le pays de Tarbes. Rien n'est plus certain que l'identité des Tarbelli avec les habitants de Dax, tandis que Tarbes, quel qu'en soit le vrai nom antique, appartenait aux Biqerriones.

II

LÉONCE C*"*. — CASSAIGNAU, POÈTE GASCON. Observations critiques sur son oeuvre. Toulouse, typ. Montaubin. 1883. Gr. in-8° de 28 p.

« Si vous allez jamais de Beaumont à Cox, vous courez la chance de rencontrer, en charrette anglaise, marchant au petit trot de route,


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un vieillard à cheveux blancs, très vert, oeil fin, visage frais et souriant, vraie tête d'abbé du dix-huitième siècle, tel qu'on peut se figurer, à cent ans d'intervalle, Voisenon ou Grécourt : c'est lui, le médecin qui fait sa tournée de malades et qui peut-être improvise, en cet instant, quelque quatrain malicieux, au branle de la voiture. Saluez-le : c'est un poète. » Nous l'avons salué déjà, grâce à un autre de ses interprètes. Mais ce n'est pas trop, en ce temps peu favorable aux poètes, de deux recommandations au lieu d'une pour le poète-médecin du Causé. On a goûté ici même le charme sympathique et l'élégance naturelle des pages consacrées à ce joyeux rimeur par notre excellent ami Jules Frayssinet. On n'aura pas moins de plaisir à lire celles de M. Léonce C... Jugez-en par le croquis que je viens de citer ou par ces lignes d'analyse littéraire :

« Ce qui tout d'abord éclate et ressort, à la lecture de ces Fantaisies, c'est leur profonde originalité : l'inspiration en est franche et personnelle; le poète n'a rien emprunté; c'est lui qui l'affirme et vous pouvez l'en croire. Il boit dans son verre qui, pour n'être qu'un simple gobelet et par cela même qu'il est un gobelet de paysan, n'est pas des plus petits. Aucune réminiscence classique, nul souvenir de Jasmin ou de Mistral : ce point est à remarquer. Vous trouverez rarement pareille sincérité chez nos modernes troubadours qui, tout en patoisant, veulent bien, pour la plupart, que l'on sache qu'ils ont de la culture et ne sont pas fâchés, que l'on me passe l'expression, de laisser passer un bout de faux-col sous leur blouse d'emprunt. Nous avons ici l'homme des champs, qui dit ce qu'il a vu, comme il l'a vu et dans la langue qui est la sienne : rien au-delà, et avec cela seul on peut faire d'excellente poésie; Cassaignau nous le prouve. Il respecte sa langue, et sa langue, par une juste réciprocité, le sert à merveille... .->

J'interromps brusquement ma citation parce qu'il faudrait la prolonger encore longtemps et que l'espace me manque... J'ai mieux aimé faire juger la pièce par ces extraits, tout insuffisants qu'ils sont, que de qualifier de mon chef l'esprit, le goût et le style de l'auteur. J'espère que ce peu aura suffi, pour mettre mes lecteurs en appétit et me dispenser d'un éloge qui serait à peu près sans réserve. Oui, j'ai suivi avec charme l'ingénieux critique dans ses observa- > tions, appuyées de textes bien choisis et bien traduits, sur Cassaignau satirique, peintre de moeurs et paysagiste; j'ai même applaudi, j'ose à peine le dire, j'ai applaudi, quoique félibre majorai, à ses réflexions à l'encontre de certaines visées trop ambitieuses du féli-


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brige : il est vrai que l'auteur dit aussi bien leur fait aux critiques

francimans qui ont le tort de s'en alarmer.

Je souhaite à tous mes lecteurs le plaisir de faire plus ample

connaissance avec M. Léonce C... Quelques-uns, par ici, m'ont

attribué sa brochure. Non, cette verve si franche et si jeune, ce n'est

pas moi, il s'en faut bien! Mais, mon cher Léonce, si vous n'avez

pas oublié un ami d'autrefois, que ne mettez-vous, un jour ou

l'autre, dans l'album qu'il ouvre chaque mois aux travailleurs de

notre bien-aimé pays, votre prose si alerte, vos recherches si

curieuses et... votre nom tout entier?

Léonce COUTURE.

QUESTION

222. Sur un La Bruyère béarnais.

Que pourrait-on me dire sur un sieur de La Bruyère, gentilhomme béarnais, auteur d'un opuscule intitulé: Réplique à V'Anti-malice ou Défense des femmes, du sieur Vigoureux, autrement dict Brye-Comte-Robert, où sont rejetéts les fautes qu'on attribue aux hommes, a l'ignorance de l'auteur qui ne les a pu prouver? (Paris, 1617, in-12.) M. Gustave Servois, qui cite cette plaquette dans son excellente Notice biographique sur La Bruyère (Hachette, 1882. pp. 21-22), nous rappelle que ce fut une des répliques qui furent écrites à la Défense des femmes contre l'alphabet de leur prétendue malice et imperfection, par le sieur VIGOUREUX, capitaine du château de Brie-Comte-Robert, opuscule qui était lui-même l'une des répliques imprimées en 1617 contre l'Alphabet de l'imperfection et malice des femmes, de Jacques Olivier. Il s'agit de savoir si La Bruyère est un nom véritable ou un pseudonyme. On a parfois attribué la plaquette à Mathias de La Bruyère, lieutenant civil de la prévôté et vicomte de Paris, bisaïeul de l'auteur des Caractères, lequel Mathias, après l'entrée du roi Henri IV, à Paris, s'était, avec les autres ligueurs le plus gravement compromis, réfugié à Bruxelles, et y avait publié, en 1603, le Rosaire de la très heureuse Vierge Marie. Mais cette attribution me paraît très douteuse, et s'il n'a pas existé un écrivain béarnais du nom de La Bruyère, on devra supposer que ce nom aura été emprunté par un personnage qui, pour mieux dérouler les soupçons, se sera faussement donné une origine gasconne. T. de L.

Nous consacrerons, au début de notre livraison prochaine, une courte notice à M. le comte Armand de Gontaut, président de la commission des Archives historiques de la Gascogne, dont la mort récente est un deuil public pour notre pays et une perte bien sensible pour notre oeuvre.


«, IMITE ARMAI DE eOIAMROMIl-BLMCÂRD

La vie du regretté président de notre Commission des Archives historiques de la Gascogne s'est dépensée au service de son pays. Mais ses travaux intelligents, si fatalement arrêtés le 5 février 1884 par une mort prématurée, furent surtout de l'ordre administratif, dont la Revue n'a pas le droit de s'occuper. Elle n'en doit pas moins un témoignage public de reconnaissance et de deuil à celui qui compta toujours parmi ses amis les plus actifs et les plus éclairés. M. le comte Arm. de Gontaut, surtout depuis la fondation des Archives de la Gascogne, mil à la disposition de notre Société, avec sa remarquable érudition historique et son intelligence ouverte en tout sens, son zèle, son temps, ses démarches et, peut-on dire, les derniers efforts d'une énergie déjà minée par la maladie qui allait nous l'enlever. Aussi la Société historique de Gascogne a-t-elle eu sa place et son rôle dans les honneurs qui lui ont été rendus, à ces magnifiques funérailles du 12 février (1), où se confondaient, autour des membres de la noble famille de Gontaut-Biron, toute la population si dévouée de Saint-Blancard, les délégués du canton de JVlasseube, que M. Je comté de Gontaut représentait depuis 1871 au Conseil général du Gers, et une foule de personnes nolables de toutes les parties du déparlement. Notre vice-président tenait un des cordons du poêle, et îl a parlé au cimetière, après M. Batbie, conseiller d'arrondissement du canton de Masseube, avant M. Paul de Cassagnac, député du Gers, — dont l'allocution éloquente a retenti, on le sait, dans toute la France. — Un éloge funèbre avait déjà été prononcé, dans l'église même et pendant la messe, par le secrétaire de notre Société, M. l'abbé de Carsalade du Pont, curé de Mont-d'Astarac, ami de M.

(1) On peut en lire la relation dans le Conservateur du Gers du 14 février. Tome XXV. — Avril 1884. 11


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Armand de Gontaut et l'un de ses exécuteurs testamentaires. La Revue n'a pas de meilleur moyen de payer sa dette à la mémoire de l'homme de bien que tout notre pays regrette, que de reproduire quelques fragments de ce discours et les paroles prononcées au nom de notre Société historique par M. Adrien Lavergne.

L'orateur sacré, après avoir noblement rappelé qu' « il est dans les habitudes de l'Eglise d'honorer ses défenseurs et de pleurer ses morts, » a parlé de l'éducation chrétienne reçue par le noble défunt, soit dans sa famille, soit auprès de l'abbé Dupanloup, qui resta toujours son ami.

Il s'établit entre eux une amitié vive, profonde, sainte, qui fut la joie du grand évêque et l'honneur du jeune homme. L'histoire de cette amitié serait à faire et les matériaux pour l'écrire sont abonnants : le comte de Gontaut gardait comme de saintes reliques les lettres que lui écrivait son illustre ami, et le grand évêque, mu par un égal sentiment d'affection et d'estime, conservait et annotait de sa main celles de son ancien élève, et, délicate attention, suprême adieu du mourant, on retrouva dans un tiroir de son secrétaire toutes ces lettres avec cette note : « Prière, après ma mort, cle ren» dre ces lettres à mon ami Armand de Gontaut. »

De là un esprit de foi qui ne s'est jamais démenti et un attachement bien remarquable chez un homme du monde pour les pratiques de la religion et de la piété.

Ecoutez ce trait, chrétiens; je veux le publier à la gloire de Dieu et de son serviteur. Pendant les derniers jours qu'il a passés parmi nous, j'entrai un matin dans sa chambre. L'amitié m'en ouvrait les portes à toute heure. Sur la table où il travaillait était un chapelet. Je le pris dans mes mains, et l'admiration et la joie amenèrent un sourire sur mes lèvres. 11 se méprit sur ce sourire, et, me regardant avec une expression que je n'oublierai jamais : — « Ne riez pas! j> me dit-il. Il y a cinq ans que j'ai fait à la Sainte Vierge un voeu » qu'elle a exaucé, et cinq ans que je n'ai pas manqué un seul jour » de réciter une dizaine de chapelet. » — Puis il ajouta cette grande parole : — « Gardez le secret de ce que je viens de vous dire. Il y » a dans le monde des gens assez sots pour rire de ces pratiques, » et j'aimerais mieux recevoir une injure publique que de voir » quelqu'un rire de mon chapelet ! »

Sa générosité pour l'Eglise et pour les pauvres n'était pas moins admirable : Y a-t-il, dans ce canton de Masseube, une église qui ne redise


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bien haut sa générosité et son amour de la maison du Seigneur ? La mienne, ô souvenir cruel ! peut-elle se parer, aux grands jours dé fête, sans célébrer, avec les gloires du Maître, la générosité du serviteur? Et l'airain de mon clocher, sur lequel son nom est gravé pour les siècles, peut-il s'émouvoir une seule fois sans publier aux quatre vents les merveilles de sa charité chrétienne?

Y a -t—il, dans ce pays, une infortune qu'il n'ait soulagée, une misère ou publique ou cachée à laquelle il n'ait prodigué les ressources de son inépuisable charité?

Parlez, vous tous qui êtes ses compatriotes ! Rendez témoignage au serviteur de Dieu! Parlez, prêtres; parlez, riches; parlez, pauvres, car, si vous vous taisiez, les pierres de vos églises, les murs de vos cimetières, les croix de vos chemins, ces chemins eux-mêmes crieraient contre vous !

Nous passons par-dessus les éloges accordés au dévouement courageux de M. de Gontaut pour la cause de la Religion et pour le service de son pays; nous tenons surtout à reproduire l'éloquent tableau de sa mort chrétienne.

Dieu visite les siens par l'épreuve; quand il a des desseins miséricordieux sur une âme, il l'épure par la souffrance. Armand de Gontaut a reçu cette visite de Dieu comme un sujet reçoit celle de son roi. Qu'il a été admirable dans cette suprême épreuve! Bénissons Dieu, mes Frères, de ne lui avoir point épargné la souffrance. Bénissons-le d'avoir jeté dans ce creuset austère ce lingot d'or pour le purifier de tout alliage. Il eût, en effet, manqué à notre admiration pour celui que nous pleurons de le contempler à nu, à découvert, dépouillé des vains attraits du monde, des vanités, des préoccupations de la terre, orné du seul éclat de ses vertus, jamais affaiblies un seul instant, et dans le sein desquelles il s'est éteint. Au milieu des plus atroces souffrances, son courage ne l'a jamais abandonné, Sa résignation, sa foi ardente, sa confiance en Dieu ont surmonté les faiblesses delà nature. Avec quel sang-froid il a envisagé la mort! Avec quelle lucidité, quelle présence d'esprit il a fait à sa famille ses dernières recommandations! Avec quelle foi, quelle humilité chrétienne il a reçu le sacrement de l'Extrême-Onction et le corps adorable deNotre-Seigneur! L'homme s'éteignait, brisé par la souffrance, mais le chrétien survivait tout entier, toujours humble, toujours pénitent, toujours résigné, toujours maitre de luimême et, si l'on peut parler ainsi en face de la mort, toujours grand! Le Cardinal-Archevêque de Paris, ému jusqu'aux larmes, lui a rendu témoignage. On peut dire en toute vérité, mes Frères, que, dans ses derniers moments, Armand de Gontaut a honoré la nature humaine. 11 est mort comme un héros sur le champ de bataille de la vie. La mort l'a pris tout entier, comme un soldat armé


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de toutes pièces. Périt, sed in armis. Il est mort les armes à la main, justifiant ainsi de la noble devise do sa famille. Il a combattu son dernier combat, armé de la croix et de sa foi victorieuse. Et lime est Victoria quai vincit mundum, fuies nostra. Voilà la victoire que la foi du chrétien remporte !

Voici maintenant les paroles prononcées au cimetière par M. Adrien Lavergne, notre vice-président:

Je dépose sur cette tombe les hommages de la Société historique de Gascogne et l'expression de ses profonds regrets. ?

Le comte Armand de Gontaut, durant sa trop courte existence, ne fut pas seulement un homme profondément dévoué aux intérêts politiques, administratifs et matériels de sou pays, un homme que ses qualités et son talent élevèrent à la présidence de notre assemblée départementale; ce fut encore un ami des lettres, des sciences et des arts.

Ce côté plus intime daus l'homme que nous pleurons fut particulièrement mis en lumière quand la Société française d'archéologie visita le département du Gers. Il voulut la recevoir, et, à côté de son vénéré père, il nous lit les honneurs du vieux château de S'aintBlancard, si magnifiquement restauré. Nous admirâmes alors do grandes richesses artistiques et archéologiques, mais surtout le goût et le savoir de ceux qui nous les montraient.

Depuis longtemps membre de la Société historique de Gascogne, le comte Armand de Gontaut fut toujours prêt à la seconder avec le plus grand dévouement.

L'année dernière, il fonda avec quelques-uns d'entre nous les Archives historiques de la Gascogne, aujourd'hui florissantes grâce à son concours dévoué. Nous le vîmes arriver tout exprès de Paris pour assister à la réunion oit fut décidée cette grande entreprise. Sa parole éloquente encouragea les plus timides, et nous nous fîmes honneur de le nommer notre président.

Il présidait encore notre dernière réunion; mais il éprouvait déjà les atteintes du mal qui devait l'emporter. J'ai profondément gravé daus mon âme son sourire mêlé de tristesse quand, à chacun de nous, il serra pour la dernière fois la main.

Aux approches de la mort, il n'oubliait pas nos chères Archives, et il prenait, nous le savons, le soin de les faire recommander aux princes de la science. Touchant souvenir à cette heure suprême et qui ne surprendra aucun de ceux qni connaissaient cet homme serviable, intelligent et bon.

Mais nous savons que l'homme ne meurt pas tout entier. Il reste à sa famille, il reste à ses nombreux amis, à tous ceux qui l'ont connu et estimé, l'espérance consolatrice de le retrouver dans un monde meilleur.


LES GASCONS EN ITALIE

« Messieurs, comme il se voit de certenes contrées qui produisent aucuns fruicts en abondance, lesquels viennent rarement ailleurs, il semble aussi que vostre Gascougne porte ordinerement un nombre irrfiny de grands et valeureus capitenes, comme un fruict qui lui est propre et naturel : et que les autres provinces, en compareson d'elle, en demeurent

comme stériles C'est vostre Gascougne, Messieurs, qui

est un magazin de soldats, la pépinière des armées, la fleur et le chois de la plus belliqueuse noblesse de la terre et l'essain de tant de braves guerriers qui peuvent contester l'honneur de la vaillance avec les plus fameus capitenes grecs et romains qui feurent oncques (1). »

Ce n'est pas aux lecteurs de la Revue de Gascogne qu'il est nécessaire de faire remarquer combien sont justes, malgré une exagération que nous devons bien concéder pour ne pas trop humilier les autres provinces, ces paroles qu'inscrivait Florimond de Rémond en tête de la première édition des Commentaires de Biaise de Monluc. Quelle place tiennent, en effet, dans notre histoire militaire les compatriotes du connétable d'Armagnac et du bon roi Henri! Que de noms gascons nous retrouvons parmi les plus braves et les plus fidèles défenseurs de la couronne de France, depuis l'époque où le comte d'Armagnac et le sire d'Albret se réunissaient pour déchirer le traité de Bretigny qui les livrait à l'Angleterre et pour rester, malgré tout, les vassaux du .roi de

(1) Commentaires de messire Biaise de Monluc. Bordeaux, Millanges, 1592, iti-fu (édition originale), page 3.


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France ! Ce sera l'éternel honneur de l'Armagnac, pour ne rappeler qu'un fait, d'avoir donné son nom au parti national qui, d'abord écrasé à Azincourt et dans Paris, mais toujours plein de courage et de dévouement, devait finir par triompher sous la bannière de Jeanne d'Arc, avec les Barbazan, les Pardiac, les La Hire, les Saintrailles. et tant d'autres héros moins connus ou injustement oubliés, comme ce Géraud de La Pallière et ce Naudonnet de Lustrac, dont M. P. La Plagne-Barris a rappelé ici même les exploits (1).

Mais ce n'est pas seulement en France que les Gascons ont déployé leur vaillance. Parmi les pays qui ont été le théâtre de leurs hauts faits, l'Italie doit être citée en première ligue.

J'écrivais à l'instant le nom de Biaise de Moulue. Ses belles campagnes en Italie, et surtout son héroïque conduite au siège de Sienne, ne sont-elles pas les plus beaux fleurons de sa gloire? N'est-ce pas également sur un champ de bataille d'Italie, à Cérignole, que s'éteignit glorieusement, en 1505, la maison d'Armagnac (2), dans la personne du duc Louis de Nemours, tué, comme son aïeul le connétable, pour la cause du roi de France? Déjà, antérieurement aux grandes guerres du xvr 5 siècle, bien des gascons avaient précédé, au-delà des Alpes, et Monluc et le duc de Nemours. Chose curieuse, c'est en Italie que la dénomination d'Armagnacs, appliquée à des corps de troupe, paraît avoir été employée pour la première fois, et cela quinze ans avant que ce terme ne devînt usuel en France (3). D'ailleurs, l'exemple donné dès le règne de saint Louis par Jourdain IV, seigneur de l'Isle-Jourdain, n'a cessé d'être suivi jusqu'à nos jours, et les armées qui s'illustrèrent en Italie sous le Directoire, le Consulat et le Premier Empire, comptaient dans leurs rangs,

(1) Voir la Revue de Gascogne, xvn. p. 49. elxviu, p. 297.

(2) J'entends la descendance légitime, et on ligne masculine, du connétable. Le cardinal Georges d'Armagnac n'appartenait qu'à une branche bâtarde.

(3) J'ai trouvé ce nom d'Armagnacs (Armagniaci) employé déjà dans un acte du 15 avril 1395 qui est aux archives de Turin.


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parmi les plus braves, les Harispe, les Lannes, les Lamarqne, les Durrieu, les Soulès et les Espagne.

J'ai eu, à plusieurs reprises, l'occasion d'effectuer de longues recherches dans les archives italiennes. Partout, à Milan comme à Naples, à Turin comme à Florence, à Sienne comme au Vatican, partout j'ai relevé des documents attestant le passage de nos vaillants Gascons. Il m'a semblé qu'il pouvait être intéressant de réunir quelques-unes de ces notes, de faire revivre des figures aujourd'hui oubliées, de rappeler des événements dont le renom, parfois, n'a même jamais franchi les Alpes."

Assurément les personnages que nous rencontrerons n'ont pas toujours été heureux dans leurs expéditions. Ils ne peuvent pas être cités sans exception comme les modèles du parfait chevalier. Mais chez tous nous retrouverons les qualités militaires des Gascons, leur audace et leur courage indomptables. Mon seul but a été de confirmer une fois de plus les paroles si justement placées en tête des Commentaires de Monluc; et je prie mes lecteurs, jaloux de notre antique renommée gasconne, de vouloir bien être indulgents pour l'auteur, en faveur de son intention.

I

JOURDAIN IV, SEIGNEUR DE L'ISLE-JOURDAIN,

A LA CONQUÊTE DU ROYAUME DE NAPLES.

Nous avons, en France, un très grave défaut. C'est une sorte d'oubli dédaigneux, presque de mépris, pour le patrimoine de souvenirs héroïques qui constitue notre gloire nationale. J'ai entendu raconter qu'un haut personnage politique, dans un discours public, avait pris naguère la balaille de Bouviues pour une défaite des armes françaises.


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Le fait est-il certain, je l'ignore; mais l'anecdote est caractéristique. Elle montre jusqu'à quel point les Français de nos jours ignorent en général les grands faits historiques dont ils auraient le plus le droit d'être fiers.

Nos vieux historiens étaient plus patriotes. Ils acceptaient, sans arrière-pensée, l'héritage de gloire laissé par nos pères, et s'ils racontaient une expédition où les Français avaient eu à combattre les Anglais, les Allemands ou les Infidèles, ils n'hésitaient pas à applaudir de tout coeur à nos victoires et à déplorer sincèrement nos revers.

Aujourd'hui, il n'en est plus de même. Il semble parfois que l'on rougisse de nos succès passés. On a célébré, il y a deux ans, chez une nation voisine, le centenaire d'un événement qui faillit, au xme siècle, porter un coup funeste à l'influence française sur la Méditerranée et qui fut comme la revanche de l'Allemagne, d'abord vaincue par la France. Je veux parler des Vêpres siciliennes, de celte révolte qui enleva à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, la moitié du royaume qu'il avait conquis sur les Hohenslauffen. Il paraît, hélas! qu'il s'est trouvé des Français pour s'associer à celte manifestation.

Que les Italiens, encore pénétrés de souvenirs gibelins et toujours sous l'influence des accents immortels de Dante (1), aient conservé une sorte de rancune haineuse contre le vainqueur de Manfred et de Conradin et qu'ils aient pris plaisir à rappeler le souvenir de ses défaites, encore que ces défaites n'aient eu d'autre résultat que de remplacer, en Sicile, des princes d'origine française par tles princes d'origine espagnole; que les Allemands aient en exécration la mémoire du

(1) Il esta remarquer que si Dante a pleuré la mort de Manfred et de Conradin, il s'est bien gardé de précipiter Charles d'Anjou en Enfer avec Frédéric II. Il l'a même placé dans son Purgatoire, loin des tourments, dans une région tranquille, où Charles et son adversaire, don Pedro d'Aragon, réconciliés par la mort, attendent, en chantant les louanges du Seigneur, les effets de la Miséricorde divine. (Purgatorio, canto VIL)


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conquérant qui les chassa de l'Italie méridionale, rien de plus explicable. Quant à nous, Français, c'est notre droit et c'est notre devoir de réclamer, comme un des exploits les plus brillants accomplis sous le règne de saint Louis, l'expédition de Charles d'Anjou et la conquête du royaume de Sicile.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter le caractère de Charles I", d'examiner si les Français n'ont pas abusé de la victoire et trop durement traité les Hohenstauffen et leurs partisans. Il nous suffit de savoir que Charles d'Anjou et ses soldats ont déployé un courage, une énergie et une persévérance dignes de toute notre admiration; qu'ils ont vaincu des armées ouïes vieilles bandes allemandes combattaient à côté des Espagnols, des Gibelins d'Italie et des Sarrazins venus d'Afrique; qu'ils ont fondé dans le sud de l'Italie un royaume absolument français à l'origine, si français même que la langue d'oil fut pendant quelque temps prescrite comme langue officielle pour la rédaction de certains actes (1); et qu'en somme, cette monarchie, portant à son front les fleurs de lys de France, présida pendant plus d'un siècle à l'une des périodes les plus heureuses qu'aient traversées les provinces napolitaines.

Parmi les compagnons de Charles d'Anjou se trouvait un gascon: Jourdain IV, seigneur de l'Isle-Jourdain (2).

Le fait même de la présence de Jourdain IV dans les rangs de l'armée angevine est connu depuis longtemps. Il est prouvé par un extrait de son testament, publié dans Y Histoire de Languedoc (3). Ce testament est daté de Pérouse, 29 jan(1)

jan(1) : Paul Durrieu, Notice sur les Registres angevins en langue française, Rome 1883 (Extrait des Mélanges d'archéologie et d'histoire, publiés par l'Fxole française de Rome).

(2) Jourdain IV était le second fils de Bernard-Jourdain II, seigneur de l'Isle-Jourdain, mort vers 1229. Il succéda, en 1240, à son frère aîné, BernardJourdain III, mort sans postérité.

C'est en faveur de l'arrière-petit-fils de Jourdain IV, Bertrand Ier, que la baronnie de l'Isle-Jourdain fut érigée en comté par le roi Philippe VI de Valois.

(3) Dom Vaissète, Histoire de Languedoc, m, p. 507 et Preuves, col, 526,


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vier 1266, et Jourdain IV déclare lui-même qu'il est venu en Italie pour servir l'Eglise et Charles d'Anjou (1).

D'ailleurs, aucun autre détail. Le Père Anselme (2) et, d'après lui, l'abbé Monlezun (5), ajoutent bien qu'on croit que Charles Ier nomma Jourdain de l'Islc vice-roi de Sicile. Mais c'est là une erreur. Jourdain IV porta seulement le titre de conseiller du roi et n'exerça jamais que des commandements militaires. Il ne figure pas sur les listes des fonctionnaires de toutes classes, dressées pour le règne de Charles l", à l'aide des documents originaux (h).

Heureusement nous avons, pour suppléer au silence de l'histoire, l'incomparable collection des Registres angevins, conservée dans les archives de Naples (5). Grâce aux renseignements que fournit cette collection, nous pouvons nous faire une idée du rôle joué par notre gascon.

Jourdain IV no partit pas avec Charles d'Anjou. Il le rejoignit seulement en Italie, alors que le prince entrait en campagne, après s'être arrêté quelque temps à Rome. Le 29 janvier 1266, le seigneur de l'Isle-Jourdain était à Pcrouse, en compagnie de Raymond de Saint-Paul, damoiseau, du diocèse de Toulouse (6). Il est donc probable qu'il arriva encore

(1) « Nobilis vir Jordanus de Insula-Jordani, Tolosanas dioccesis, existens Perusii, in ilinere eundi in'Apuliaiii cbnstitutus, in subsidium S. R. E. et D. Caroli régis Sicilie illustris. »

(2) Histoire généalogique de la Maison de France, n, 705.

(3) Histoire de la Gascogne, n, p. 365.

(4) Voir Minieri-lticcio, Itinerario di Carlo I di Angio, Naples, 1872.

(5) Cette collection, qui va de 1265 au commencement du xv° siècle, mais qui est surtout importante pour la fin du xmc siècle et la première moitié du xiv', comprend 378 volumes in-folio, dont quelques-uns ne renferment pas moins de trois à quatre mille pièces.

(6) La date du testament de Jourdain IV est ainsi conçue : Anno MCCLXVI. IV Kal. Febr. Cet acte ayant été passé à Pérouse, je suppose qu'il est daté d'après le style de Noël, généralement suivi en Italie, notamment dans les Etats de l'Eglise et dans le royaume de Naples. Néanmoins il ne serait pas impossible que le rédacteur du testament ail employé le style de l'Incarnation, habituellement en usage en Gascogne. Il faudrait alors mettre 1267 au lieu de 1266, ce qui reporterait bien après la bataille de Béuévenl l'arrivée de Jourdain IV auprès de Charles d'Anjou.


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à temps pour prendre part à la bataille de Bénévent, gagnée par les Français sur Manfred, le 26 février 1266.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'année suivante, le 25 mars 1267, Jourdain de l'Isle fut nommé, par le roi Charles Ier, capitaine des troupes chargées de défendre les Etats de l'Eglise (1).

C'était un poste considérable, auquel les événements donnèrent encore plus d'importance. En effet, au commencement de 1268, le dernier des Hohenslauffen, Conradin, quittait l'Allemagne et passait les Alpes, pour tenter d'enlever à Charles d'Anjou l'héritage de Frédéric II. Les Gibelins se soulevaient à sa voix, tandis qu'une violente réaction se manifestait parmi les barons napolitains contre la domination française; et le pape Clément IV voyait passer sous les fenêtres du palais où il résidait à Viterbeles soldats de Conradin, qui le bravaient en face, la têle couronnée de fleurs et de feuillages.

La victoire de Tagliacozzo (23 août 1268), chèrement achetée au prix du sang des meilleurs chevaliers français (2), assura définitivement la couronne de Naples au frère de saint Louis.

Vainqueur de Conradin, Charles d'Anjou songea à récompenser ses lieutenants et ses soldats. Il leur distribua des fiefs confisqués sur les seigneurs napolitains qui l'avaient trahi dans sa lutte suprême contre le descendant des princes allemands.

Jourdain IV, qui avait été investi des titres fort recherchés de conseiller et familier du roi (5), reçut d'abord pour sa

(1) Archives de Naples, Registre angevin, nu 29, f° 17 v°.

(2) Un certain nombre de chevaliers français, et parmi eux un maréchal de France, Henri de Cousance, faits prisonniers par Conradin, furent massacrés de sang-froid, sous ses yeux, pendant le combat, à un moment où les Allemands purent se croire vainqueurs.

(3) Les familiers faisaient partie de \'h fi tel ou maison du roi. Ils touchaient un traitement lorsqu'ils étaient de service à la cour et recevaient des manteaux a certaines fûtes. Ce titre honorifique de familier n'était accordé, comme faveur, qu'à l'élite des combattants français, aux princes de l'Eglise et aux représentants des plus grandes familles d'Italie. *


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part la baronnie de Trojani, dans le Principat (1). Puis il la rendit au roi, et reçut en échange les terres plus considérables d'Acri, de Corigliano et de Santo-Mauro, en Calabre (2). Ces diverses donations sout toutes antérieures au mois de septembre 1269.

Charles d'Anjou avait un but politique en concédant ainsi des fiefs aux Français qui l'avaient suivi. Il voulait les engager à se fixer à jamais dans le royaume de Naples, de manière à former aulour de la nouvelle dynastie comme une année permanente de feudataires dévoués, toujours prêts à la défendre. Le service militaire : telle est l'essence de toutes les donations faites par le roi. Chaque nouveau:possesseur de fief est tenu, en cas de guerre, de fournir gratuitement pendant deux mois autant de chevaliers que son fief rapporte de fois vingt onces d'or (équivalant à cinquante livres tournois) de revenu annuel. Pour prévenir toute contestation, on a bien soin, dans les actes de donation, de préciser le montant du revenu des fiefs. En outre, on note dans un registre spécial, conservé aux archives de l'Etat, le nom des terres concédées et la somme qu'elles sont censées rapporter. Ce registre est tenu à jour. On y indique les changements de propriétaires survenus par suite de décès, d'héritage ou de nouvelles concessions, afin que le pouvoir royal sache toujours combien de chevaliers il peut exiger des détenteurs de fiefs et à qui il doit les réclamer (3).

Mais les précautions prises par Charles d'Anjou demeurèrent assez souvent infructueuses. Parmi les chevaliers français, beaucoup s'étaient armés à la voix du pape Clément IV, appelant les fidèles à la défense de l'Eglise menacée par l'ambition des Hohenstauffen. Manfred et Conradin

(1) Archives de Naples, Registre angevin n° 6, f°289.

(2) Même registre, f" 5, v".

(3) Une partie de ce registre existe encore aujourd'hui. Il porte le 7 dans Ja série des Registres angevins.


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morts, et Charles d'Anjou mis en possession de Naples et de la Sicile sous la suzeraineté du Saint-Siège, ils croyaient leur tâche accomplie. Rien ne les retenait plus en Italie et ils préféraient regagner la France par les ports de Provence.

De ce nombre fut Jourdain de l'Isle. En vain Charles Ier essaya-t-il de le déterminer à revenir en le menaçant de confisquer les fiefs qui lui avaient été octroyés (2août 1274) (1). En vain mit-il ses menaces à exécution en faisant saisir ces fiefs au profit de la couronne (2). Six ans se passèrent sans que Jourdain IV manifestât aucune intention de quitter de nouveau la Gascogne.

Mais ce que l'intérêt personnel n'avait pu faire, le dévouement qui rattachait Jourdain IV au frère de saint Louis finit par le déterminer. ' '

Le 31 mars 1282, la révolte connue sous le nom de Vêpres siciliennes, avait éclaté à Palerme. La Sicile entière s'était soulevée et avait massacré ou chassé les garnisons françaises! Délivrés de la domination des Angevins, les Siciliens voulurent d'abord se donner au Pape. Mais Martin IV, qui occupait alors la Chaire de Sainl-Pierre, était dévoué à la France. Il refusa avec indignation delà trahir en profitant de la défaite du parti français. Les Siciliens appelèrent alors le roi don Pedro d'Aragon, allié à la maison de Hohenstauffen par son mariage avec Constance, fille de Manfred. Don Pedro accepta. Il passa dans l'île, tandis que Charles d'Anjou réunissait une armée en Calabre pour faire le siège de Messine, et allait installer son quartier général à Reggio.

A la nouvelle du désastre, Jourdain de l'Isle mit aussitôt son épèe au service du prince angevin. Dès le mois d'octobre 1282, il était de retour dans le royaume de Naples à la

(1) Archives de Naples, Registre angevin n° 18, f° 76, v°.

(2) Les terres de Jourdain de l'Isle étaient déjà sous séquestre au mois d'août 1276. Registre angevin n" 9, P 222, v°.


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tête d'un corps de troupe. Le 19 octobre, le roi ordonna de lui verser 200 onces d'or (équivalant à 500 livres tournois) pour la paie des chevaliers et écuyers qu'il avait amenés avec lui. Le mandement royal était ainsi conçu :

« Charles, par la grâce de Dieu roi de J[emsalem et de Se]cile, etc. A Guillaume le No[ir, Ris de] La Marre et Pierre Bodin, etc. (1).

Nous vous mandons que, tantost receues les présentes lestres, doiez baillier et livrer au propre et certain mesage de Jourdain de l'Ille, chevalier, nostre aîné familier et feel, qui. vous assegnera ces lestres et les lestres tesmoignables d'icelui Jordain, pour faire le prest au chevaliers et escuiers, les quiex icelui a amenez nouvelement avec soi, de la pecune de nostre Trésor, laquele vous gardez, deus cenz onces, en charlois d'or et d'argent ou en augustales. Non obstante (2). Et nous li ferons desconter icelo pecune des gages que il recevra de nostre Court. Et recevez de ce que vous aurez baillô convenable apodixe. Et nous segnefiez, et au mestres rationaus de nostre Court, la quantité do pecune que vous li aurez baillée pour ce.

Donnée à Rege (3), l'an de Nostre Seigneur MCC IIIIXK II, le xixc jour d'octoubre de xi° indicion, de nos roiaumes de Jérusalem le vi au et de Sicile le xvm (4). •»

L'argent fut touché, le 7 novembre suivant, par « Pierre Durros, chevalier, et Guy de Pacer, chapelain de noble home monseignieur Jordain, seignieur de Fille, chevalier, establiz certains generaus et especiaus procureurs d'icelui monseignieur Jordain en toutes ses besoignes(b). »

Le retour de Jourdain IV faisait tomber toutes les mesures de rigueur prises contre lui. A peine revenu, il était rentré en possession, en vertu d'une ordonnance royale du 15 octo(1)

octo(1) le Noir, Ris de La Marre et Pierre Bodin étaient les trésoriers du royaume.

(2) Ces deux, mots, abrégé de la formule bien connue : non obstante toute ordonnance a ce contraire, devaient, sous peine de nullité, figurer dans tout mandement adressé aux trésoriers.

(3) Reggio de Calabre.

(4) Archives de Naples, Registre angevin n° 46, f° 192.

(5) L'acte de quittance se trouve sur le même feuillet que la pièce précédente. Il est malheureusement en partie détruit par l'humidité.


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bre 1282, des terres d'Acri,,de Corigliano et de Santomauro, jadis mises sous séquestre (1).

Les troupes du seigneur de l'Isle allèrent grossir l'armée royale qui surveillait le détroit de Messine. Le 24 octobre 1282 on les voit campées à Monteleone, non loin du rivage de la mer Ionienne (2).

Mais la fortune avait décidément abandonné Charles d'Anjou. Le siège de Messine, déjà bien compromis par un assaut manqué du 14 septembre 1282, dut être levé par farinée angevine. Pour épargner le sang des siens, le roi Charles Ier eut alors l'idée de terminer la guerre par un combat singulier en champ clos, un véritable duel judiciaire entre son rival et lui. Don Pedro d'Aragon accepta en principe. De part et autre, les deux rois durent nommer chacun six arbitres pour régler les conditions du duel. Jourdain de l'Isle, qui avait déjà été envoyé, le 6 décembre 1282, comme ambassadeur auprès du roi d'Aragon (3), eut l'honneur d'être désigné le premier parmi les six arbitres choisis le 26 décembre par Charles d'Anjou. Les cinq autres étaient : Jean vicomte de Tremblay, Jacques de Burson, Eustache d'Hardicourt, Jean de Denisy et Giles de Saulcy(4).

On tomba facilement d'accord; et le 30 du même mois, Charles Ier jura solennellement d'exécuter le programme tracé par les douze arbitres. Quarante chevaliers français se portèrent garants pour le Roi : le premier de ces quarante chevaliers fut encore Jourdain de l'Isle (5).

Il avait été décidé que le duel aurait lieu le 1" juin 1283, à Bordeaux, sur les terres du roi d'Angleterre. Voilà donc

(1) Registre angevin n" 46, f° 176, et Registre angevin n° 48, f° 11.

(2) Registre angevin n° 46, f° 192.

(3) Registre angevin n° 39, f° 144 V.

(4) Registre angevin n° 39, f° 151 v°. — Minieri-Riccio, Memorie délia, guerra di Sicilia, Naples, 1876, p. 20.

(5) P. de Marca, Marca hispanica, Paris, 1688, pp. 582-591. — De SaintPriest, Histoire de la conquête de Naples par Charles d'Anjou, iv. pp. 217227.


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Jourdain IV, comme arbitre du roi Charles, regagnant la France et quittant de nouveau l'Italie, cette fois pour n'y plus revenir.

Le combat projeté ne put avoir lieu. Don Pedro d'Aragon, oubliant ses serments, se déroba au dernier moment. Force fut à Charles d'Anjou, après avoir exhalé sa colère, de rentrer dans le royaume de Naples, où le rappelaient de nouveaux désastres et où il mourut le 7 janvier 1283, abreuvé d'amertumes, mais plein de résignation et de confiance dans la bonté de sa cause.

Jourdain de l'Isle, lui, resta en Gascogne. Puis, en 128b, il passa en Aragon avec le roi de France, Philippe le Hardi, pour combattre dans ses propres étals l'ancien adversaire de Charles I" (1). Lutter contre les troupes de Don Pedro, c'était encore servir la dynastie angevine. L'expédition fut d'ailleurs assez malheureuse et dut être abandonnée au bout de quelques mois.

Ce fut là probablement la dernière campagne de Jourdain IV. Le seigneur de l'Isle-Jourdain avait atteint un âge avancé : il mourut à son tour en 1288 (2), ne survivant guère plus de trois ans au conquérant pour lequel il avait si vaillamment porté les armes en Italie.

PAUL DURRIEU.

(A suivre.)

(1) Recueil des historiens de la France, xxu, pp. 478, 479, 483 et 484. — Dom Vaissèle, Histoire de Languedoc, îv, p. 49.

(2) Oihenart, Notitia utriusque Vasconioe, Paris, 1656, p. 537.


LES CliRËS DE CAZAUBON

AU SIÈCLE DERNIER.

[Le travail qui va suivre complète le second chapitre de ma Notice sur la paroisse de Cazaubon, publiée ici l'an dernier en mai et en juillet. — Une communication bienveillante de M. l'abbé Sabatié, curé du Saint-Puy, en me révélant un prêtre (Me Charlemagne-François Prunières) qui se disait en octobre 1684 curé de Cazaubon, m'a fait reconnaître une inexactitude et une lacune dans mon dernier article et m'a suggéré l'addition rectificative que je place en tête de celui-ci.]

J'ai eu tort de prolonger la vie du curé Jean-Pierre Motlie jusqu'à la fin de 1684 (1). Il est moralement certain qu'il mourut dans la première moitié de cette année, probablement en février ou mars. J'ai été induit à cette erreur par un notaire, qui porte présent aux pactes de demoiselle Louise Geuous, le 17 novembre 1684, M*JeanPierre Mothe, archiprêtre. J'avais cru que le notaire se trompait sur le titre, qu'il avait écrit archiprêtre au lieu de curé. Il est certain au contraire que l'erreur regardait le prénom : il aurait dû dire Guillaume au lieu de Jean-Pierre. C'est réellement l'archiprêtre de Barbotan qui signa lesdits pactes. Son frère, curé de Cazaubon, était décédé depuis plusieurs mois. Avant de mourir, il avait probablement résigné sa cure en faveur de Philippe Capuron, son parent, qui aura obtenu l'approbation de Rome par la puissante protection du marquis de Maniban.

En même temps, l'abbé Charlemagne-François Prunières (2) obtenait sans doute de l'archevêque d'Auch sa nomination à la même

(1) Revue de Gasc, t. xxiv, p. 349.

(2) Il appartenait à une famille notable; car, au baptême ci-après indiqué, où il fut assistant, le parrain était un des siens, Paul Prunières, conseiller du Roi et son lieutenant au siège de la ville d'Auch.

Tome XXV. 12


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cure. Il pouvait donc se dire curé de Caï^ubon aujïiois d'octobre 1684 en assistant au baptême du fils de Jos^pfo^Fftte, procureur du roi au Sempuy (note de M. l'abbé Sabat/îprr Mais quand il aura voulu prendre possession de son bénéfice, il se sera trouvé en face d'un concurrent peut-être déjà installé au temporel et fortement soutenu. Il est probable qu'il y eut procès, quoique je n'en aie trouvé aucune trace. L'abbé Prunières se sera désisté ou il aura été débouté. Je suis convaincu qu'il n'a jamais résidé à Cazaubon. Il devint ensuite chanoine de Jegun. Tout cela nous explique pourquoi l'abbé Capuron garda pendant deux ans le titre de son ancienne cure et fit en même temps, comme on le verra ci-dessous, le service des deux paroisses. Il ne se démit de Garbiey qu'en août 1686, sans doute après l'issue du procès.

Philippe Capuron (1685-1693)

était fils de Jean Capuron et de Jeanne Mothe, habitants de Beaucaire (Gers). C'est sans doute par la protection des Mothe qu'il obtint, en 1676, la cure de Garbiey, bénéfice qui était sous le patronage des religieuses du Paradis (juridiction de Faugaroles, près de Sos), de l'ordre de Fontevrault. Capuron leur adressa une supplique dans les premiers mois de 1676, et le 17 mars de la même année, « dans la chambre du parloir, » noble dame Louise de Senlraille, prieure, assistée du R. P. Michel Barbot, docteur en théologie, visiteur de la province de Gascogne, rappelle à M8r l'archevêque d'Auch, comme s'il eût été présent, que par la grâce spéciale du Saint-Siège, en sa qualité de patronne de l'église NotreDame de Garbiey, elle a droit de nomination à la cure de ladite église, et déclare qu'ayant appris la vacance de cette cure par le décès de Me Jacques Dufour, dernier titulaire, elle désigne Me Philippe Capuron pour son successeur, priant l'archevêque de l'agréer.

Il fut installé à Garbiey, le 19 décembre 1676, par JeanPierre Mothe, son protecteur. — Jeanne Mothe, sa mère, déjà veuve en 1678, habitait le presbytère avec lui. En 1677,


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avant de quitter Beaucaire, elle avait fait donation de tous ses biens en faveur de Jean-Pierre Capuron, son autre fils, chirurgien, sans doute dans des conditions onéreuses. Or ce dernier, le 3 juin 1678, se présenta devant un notaire à Cazaubon et déclara renoncer avec le consentement de sa mère à la susdite donation et la céder à son frère, le curé de Garbiey. Cet acte est également signé de Jean-Pierre Mothe qui, probablement, en avait été le promoteur dans l'intérêt de tous.

Ph. Capuron se rendit à Cazaubon et commença à administrer cette paroisse dans les premiers jours de 1685, tout en continuant pendant deux ans encore le service de Garbiey. Il fut un prêtre zélé, se laissant du reste conduire par l'archiprêtre, son parent et son commensal; mais il ne fournit pas une longue carrière. Il mourut à l'âge de soixante ans, le 22 mars 1693, et fut inhumé dans son église le lendemain.

Joseph Papon (1693-1-714).

11 est probable que, se sentant gravement malade, il avait résigné son titre en faveur de Joseph Papon, d'Ayguetinte, alors curé d'Estang. On ne s'expliquerait pas autrement que ce dernier eût pu être installé curé de Cazaubon au 1" avril, huit jours seulement après le décès de son prédécesseur. La Revue a déjà donné quelques détails sur plusieurs années de son ministère soit à Lias, soit à Estang (1). Je suis convaincu que Jean Papon, son frère, alors lieutenant du juge des baronnies, contribua par son influence à lui assurer d'abord la cure de Cazaubon et plus tard l'archiprêtre de Barbotan. Une de ses soeurs, Jeanne Papon, mariée avec Georges Bedout, de Jegun, eut plusieurs fils, dont deux, Antoine et François, furent prêtres. François, qui devait suc(1)

suc(1) xx, p. 462.


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céder à son oncle Joseph Papon, avait été pourvu, lorsqu'il n'était encore que simple clerc, du titre de chapelain de NotreDame de Pitié dans l'église Sainte-Candide de Jegun (1 ). Il reçut le sacerdoce le 1er avril 1713, de Jh-Gasp. de Montmorin, évêque d'Aire, dans la chapelle des religieuses de Saint-Sever, et se retira aussitôt auprès de son oncle, curé de Cazaubon, pour y remplir l'office de vicaire, sans discontinuer ses études théologiques. Il se rendit à Toulouse au moment des examens et fut reçu licencié le 28 octobre de la même année. A son retour, il continua à remplacer son oncle, tandis que celui-ci faisait des démarches pour obtenir l'archiprêtre de Barbotan et pour lui transmettre sa cure. La réussite ne se fit pas attendre : ils furent installés l'un et l'autre dans les premiers

(1) Je n'ai pu constater qu'un modique revenu de 27 livres attaché à cette chapellenie au commencement du xvme siècle. Voici les noms des familles et ]a part que fournissait chacune d'elles :

1° Armand Jase, d'Embidabarre, 10 liards et un double;

2° Gérard Louit, 9 sols;

3° Frix Louit, 6 sols 4 deniers;

4° Dominique Louit, frère de Gérard, 9 sols;

5° Joseph Devèse, 40 sols pour une vigne;

6° Abdon, 6 livres pour un champ que M. François Bedout lui bailla le 5 décembre 1715;

7° Héritiers de Pierre Lamothe, 25 sols pour un champ dépendant de ladite chapelle;

8° M, Sources, 27 sols pour une maison dépendante également de la chapelle;

9° Bernard Carpat, Barthélémy Gau et Jean Larée, 27 sols;

10° Meillan de Gudole, 27 sols;

11" Henri Dubourg, héritier de François, 27 sols;

12» Jean Cardhéillat et Bernés deGudolle, 13 sols 6 deniers;

13° M. le chanoine Perussan, 12 messes par an jusqu'en 1716 pour un jardin dépendant de la chapelle;

14° Lassalle, pour le fonds qu'il tient de Domenge Pache, trois pensions de 27 sols, en tout 4 livres 1 sol;

15° Domenge Embidabarre, 27 sols;

16" Héritiers de François Dubourg, 27 sois;

17° Héritiers de feu Jean Bordes, 27 sols;

18° Bernard Carpeu, Berton Mieu et Jean Larée, 27 sols;

19" Plus sieur Bources, 27 sols;

20° Raymond Louit, des métairies de Gougut, 27 sols.

Il est possible que ce bénéfice eût d'autres ressources, dont je n'ai pas trouvé la preuve.


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mois de 1714. Tout nous porte à croire que l'archiprêtre continua d'habiter le presbytère de Cazaubon avec son neveu et successeur et qu'il y mourut pieusement le 4 décembre 1736. Il constitua son héritière Françoise Papon, sa nièce, épouse du sieur Caprais Corrent, à Ribère (en Labastide), et laissa probablement ses meubles, ses livres et ses papiers au curé de Cazaubon. Un certain nombre de ces papiers se sont conservés dans la famille Bedout jusqu'à nos jours, et nous leur devons la connaissance des petits détails que nous avons pu donner sur sa personne et sur les actes de son ministère.

François Bedout (1714-1747).

Le jeune Bedout dut tirer un grand avantage de la société journalière de son oncle et prendre part à la grande considération dont ce dernier jouissait. Il gouverna sa paroisse avec beaucoup de sagesse pendant trente-quatre ans. Il devait jouir d'une grande aisance : on le voit aller au secours de ses paroissiens par des prêts sous toutes les formes, même par des gazailhes ou prêts d'animaux à moitié perte et moitié profit; et néanmoins je n'ai pas découvert qu'il ait eu un seul procès à cette occasion.

En 1717, le 3 septembre, il fut parrain d'un fils de son frère, Gabriel Bedout, à Saint-André de Gondrin : il ne prévoyait pas alors que cet enfant serait un jour son successeur. Un des principaux événements de son long ministère fut le mariage de son plus jeune frère avec demoiselle Marguerite Laborde Lagrauley.—Comme deux abbés Bedout et leur oncle Papon ont administré successivement la paroisse de Cazaubon pendant plus de quatre-vingts ans, que leur famille y a pris un rang distingué et que rien n'est moins moins connu et plus intéressant à connaître pour les générations nouvelles que l'histoire de la classe moyenne sous l'ancien régime, on


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ne me saura pas mauvais gré, j'espère, de consacrer une courte notice à cette famille à partir de son introduction dans le Bas-Armagnac.

Elle est originaire de Jegun, où elle comptait dans la bourgeoisie pendant le cours du xvne siècle et, semble-t-il, longtemps avant. Elle pouvait n'être qu'une branche de la famille Bedout, d'Auch, qui a fourni au xvne siècle un poète patois, Gabriel Bedout, auteur du Parterre gascoun (1642). Je dois me borner à parler de son existence dans nos contrées.

Jean Bedout, souche de la maison de Cazaubon, était fils de Georges Bedout, négociant à Jegun, et de demoiselle Jeanne Papon. Leur union devait remonter pour le moins à 1670. Ils étaient décédés l'un et l'autre avant 1727, date du mariage de Jean. Ils laissèrent plusieurs enfants; six seulement nous sont connus :—Pierre, probablement l'aîné, demeuré à Jegun; — Joseph, qui prit le nom de Lagimbrère, sans doute à cause de son mariage avec une demoiselle de cette famille, également domicilié à Jegun; —Gabriel, marié en 1712 avec Guillaumette Landre, de Saint-André, près de Gondrin. Ils n'eurent qu'un enfant, qui fut orphelin de bonne heure et que nous verrons embrasser l'état ecclésiastique et devenir, après son oncle, curé de Gazaubon; — puis Antoine, qui mourut vers 1733, curé de Mauvezin, en Juliac (Landes); —■ François, le curé, que nous avons quitté pour écrire cette courte notice sur sa famille, — et enfin Jean Bedout, marié en 1727 avec demoiselle Marguerite Laborde Lagrauley.

Quelques années avant son mariage, en 1723, il avait affermé les droits seigneuriaux de Labastide, y compris deux moulins et les métairies de Pounon pour 3,600 1. par année. Dans cet acte du 28 juin, il est dit bourgeois de la ville de Jegun. Son oncle Papon, archiprêtre de Barbotan, et son frère, curé de Cazaubon, durent lui ménager cette alliance : ils assistèrent du moins tous les deux au contrat, ainsi que


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le curé de Mauvezin, son autre frère, et Caprais Corrent de Ribère, son cousin.

Marguerite Laborde était fille du sieur Joseph Laborde Lagrauley, mort intestat, et de demoiselle Jeanne Parage. Antoine Laborde Lagrauley, sieur de Pécam, son unique frère, l'assistait avec sa mère. Son futur époux lui apporta d'abord 4,5001., qu'il reçut de son frère, curé de Cazaubon (en ce comprise la somme de 1,500 1. à lui léguées par feu sa mère Jeanne Papon), et promit de porter en plus sur les biens de sa prétendue la somme de 2,500 1. Il fut convenu que le jeune ménage vivrait à pot et à feu avec Jeanne Parage. Le contrat fut retenu par Me Jean Despiet, également natif de Jegun, qui, après avoir rempli les fonctions de régent à Cazaubon, y avait acheté un notariat.

En 1733, après la mort de demoiselle Jeanne Parage, veuve Laborde Lagrauley, Antoine et Marguerite, épouse de Jean Bedout, firent entre eux le partage de la succession (1).

Au décès d'Antoine Bedout, curé de Mauvezin (2), qui mourut aussi sans tester, le sieur Jean Bedout et François, curé de Cazaubon, achetèrent conjointement leur part à Pierre et Joseph Bedout-Lagimbrère, leurs cohéritiers, demeurant à Jegun, moyennant la somme de 4001. à chacun.

Jean, avec le sieur Dupuy Duby, était fermier des revenus de son oncle Papon, archiprêtre, lorsque celui-ci mourut en 1736. Il dut régler ses comptes avec Caprais Corrent de Ribère, principal héritier, qui déclare dans un reçu qu'il a tenu compte à Bedout du legs de 400 1. qui lui revenait de la même succession.

Marguerite Laborde Lagrauley mourut, âgée de 44 ans, le

Q) Marguerite eut pour sa part Laplaine, Larramouna, des terres à Labarthère et Pécam, plus le pré et le bois du Sesca, le long de la Douze, la moitié du jardin à la porte du Hourat, la moitié de la maison, la grange où était le four, par indivis la place de la Dordoge et quelques autres pièces détachées.

;2) Ce curé de Mauvezin possédait à Espérance une métairie, qui demeura longtemps entre les mains des Bedout de Cazaubon.


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25 décembre 1752. Elle avait donné à son mari seize enfants, dont huit survécurent à leur mère; cinq garçons : Thomas, François, Joseph, Pierre et Georges qui mourut encore enfant; et trois filles, du nom de Marie. A part François, qui se fit avocat, les fils s'adonnèrent au commerce et s'y montrèrent fort intelligents. Pierre créa à Toulouse une maison importante et fut longtemps comme la providence de ses autres frères. Ruiné plus tard par les révolutions, à la chute du premier empire, il conserva à peine de quoi vivre et mourut encore plus attristé par la perte d'un fils unique, très intelligent et très bien élevé, qu'une maladie cruelle fit tomber dans une folie irrémédiable. — François Bedout se maria à Nontron, où ses descendants existent encore. —Joseph se retira à Cazaubon, où il fit construire la maison qui sert aujourd'hui de presbytère. Il se maria en janvier 1781 avec demoiselle Françoise Larcy et ne conserva d'elle qu'une fille unique, qui fut mariée en 1810 avec Joseph Peyrecave, docteur en médecine, originaire d'Ayzieu (1).

Les trois filles de Jean Bedout furent mariées dans le HautArmagnac, deux à Jegun ou dans le voisinage, et la troisième à Saint-Lary, avec un Duplanté.

Jean Bedout, le 30 décembre 1750, acheta du sieur Jean Despiet, ancien notaire, la place dite du Podio, au couchant du château, avec charge d'un obit perpétuel de 5 livres dont les anciens propriétaires avaient grevé ce lieu. Devenu veuf, il continua d'habiter en ville, y mourut le 30 août 1761 et fut inhumé dans l'église, à côté de sa femme, par François Bedout, son neveu.

Thomas Bedout, son fils aîné et son héritier, s'était appliqué de bonne heure aux entreprises de baux à ferme, qui étaient très nombreux dans le Bas-Armagnac et qui offraient

(1) C'est son fils Amédée, aussi docteur en médecine, qui, voulant se retirer dans le Bordelais, me vendit en 1864 cette maison, qui est devenue presbytère.


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toujours d'assez grands bénéfices. Un de ces baux amena son mariage.

Après le décès du sieur Pierre Sainl-Loubert de Sèridos, en Juliac, qui ne laissait qu'une fille de son mariage avec demoiselle Marie de Malartic, du Fondât (1), les biens très considérables de la pupille, mis en ferme, tombèrent dans les mains de Thomas Bedout, et le soin de cette grande propriété exigea sa résidence sur les lieux. La veuve eut ainsi l'occasion d'apprécier les grandes qualités de ce jeune homme et résolut de lui donner sa main. Son père, Jean de Malartic du Fondât, s'y étant opposé d'une manière absolue, elle dut lui faire adresser un acte de respect; et elle convola en secondes noces le 15 février 1756. Ils continuèrent à résider à Séridos jusqu'à la fin du bail à ferme des biens de la mineure, se retirèrent ensuite sur les biens de Laplaine et y firent approprier quelques pièces à leur usage.

La pupille, Marie Saint-Loubert, fut placée à Pau dans un couvent d'ursulines par les soins de sa mère et de Thomas Bedout, en novembre 1761. Elle y était encore en 1768. Le 8 octobre de cette année elle se présente devant un notaire, assistée de son curateur, et déclare qu'ayant seize ans révolus elle désire prendre en main la gestion de ses biens et faire rendre compte à son tuteur. Elle donne pouvoir à cet effet d'abord au sieur Jean Latour, puis à Pierre Saint-Loubert son oncle, qui ne se donnèrent aucun mouvement. Dans ces diverses affaires elle dut avoir quelques rapports avec Me PierreAndré-Gabriel Tursan d'Espaignet, de La Devèze, avocat, qui occupait au Parlement de Pau la place de conseiller; elle lui plut et sa mère consentit à leur union.

Thomas Bedout, pendant plusieurs années, fut encore sous(1)

sous(1) famille, encore subsistante au château de Fondât, est devenue, pour ainsi dire, célèbre dans ces derniers temps depuis qu'on a découvert que l'ami le plus intime du grand poète André Chenier. désigné par lui sous le nom d'Abel, n'était autre que le chevalier de Fondât. Voir Revue de Gasc, xxn, 317.


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fermier du revenu de l'évêque d'Aire dans les paroisses de Mauvezin, en Juliac, et de Larée (1).

Il ne resta aucun enfant de son mariage avec Marie de Malartic, qui mourut âgée de quarante ans, le 8 janvier 1773, et fut inhumée le lendemain dans le cimetière de Garbiey. MmeTursan d'Espaignel réclama alors la succession des biens laissés par sa mère, et traita aimablement avec Thomas Bedout son parâtre pour la somme de 17,000 livres.

Celui-ci ne demeura pas longtemps dans le veuvage. Le 21 septembre de cette même année, il épousa demoiselle Elisabeth-Henriette Tursan d'Espaignet, la soeur même du mari de demoiselle Saint-Loubert, qui lui apporta 9,000 livres. Elle lui donna quatre enfants, dont deux seulement, François et Martin, survécurent à leurs parents. Martin, le dernier, ne naquit que six mois après la mort de son père.

Thomas Bedout eut à soutenir plusieurs procès contre ses frères et soeurs, qui demandaient de forts suppléments de légitime, soit parce que les biens n'avaient été portés à leur valeur, soit à cause du décès de Georges, leur dernier frère. Il réussit à s'arranger à l'amiable avec chacun d'eux. Vers ce même temps il vendit sa métairie d'Espérance pour 10,618 livres. Il hérita également alors de tous les biens de son cousin, curé de Cazaubon.

Désirant un logement en ville, il loua pour six années, en 1780, moyennant 50 livres par année, la maison du sieur Rozis, de Monclar. Celui-ci l'autorise à faire placer des vitres aux châssis des croisées, mais à ses frais, sauf à les enlever,

(1) Le 8 mars 1762, il porte à Aire au fermier général de l'évêque la somme de 613 livres, dans laquelle était compris un reçu de 113 livres 10 sols payés par Bedout à M* Marsan, curé dudit Mauvezin, comme final paiement de sa congrue de 1761. — Cette même année, le 14 avril, environ trois mois avant la mort de son père et sans doute avec son consentement, il vendit pour 60 livres et la charge d'un obit perpétuel de 5 livres, la place du Podio au sieur Jean Possin, apothicaire qui y construisit une maison. Après la mort de son père, il dut vendre sa part de maison en ville et ne garda que le jardin et la place de la Dordoge, où l'on a élevé, depuis, une maisonnette.


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si cela lui convient, à la fin du bail. Néanmoins il continua sa résidence ordinaire à Laplaine, où il fit son testament le 13 avril 1781, et il y mourut le 13 août delà même année, âgé seulement de 51 ans. Il fut inhumé le lendemain à côté de sa première épouse, dans le cimetière de Garbiey.

Henriette Tursan d'Espaignet s'occupa avec zèle de l'administration des biens et de l'éducation de ses enfants, surtout de l'aîné, qui paraissait fort intelligent, et dont l'instruction fut particulièrement soignée; elle fut aidée dans cette tâche par Pierre Bedout, son beau-frère de Toulouse. Elle mourut le 4 mars 1795.

Martin était encore fort jeune; mais François, son aîné, avait déjà atteint sa vingtième année, et il put prendre l'administration de ses biens. On le regardait comme un des hommes des plus instruits de la contrée. A 22 ans il épousa demoiselle Anne de Muret, de Montégut, qui lui apporta 35,000 francs. Ils eurent neuf enfants, trois garçons et six filles, dont les deux dernières moururent peu de temps après leur naissance. Martin Bedout mourut à 51 ans, le 6 février 1826, sans avoir établi aucun de ses nombreux enfants. Heureusement pour eux, Pierre-Ovide, l'aîné des garçons, avait hérité de l'intelligence de son père et il se trouva capable d'administrer avec une grande habileté les biens delà famille et de conserver à ses frères et soeurs la belle situation que leur père leur avait faite (1).

Revenons maintenant à François Bedout, curé de Cazaubon. L'abbé Philippe Mengelle, son compatriote et son ami, venait d'abdiquer la cure de Mauvezin en faveur de Michel*

(1) C'est lui qui a préparé et mené à bonne fin le mariage de ses quatre soeurs. M. Ovide Bedout se maria lui-même à l'âge de 51 ans, en 1854, avec M 11" Josêphine-Thérèse-Jeanne Lartet, fille de M. Louis-Avit Lartet, docteur en médecine, résidant à Auch. Il mourut le 9 juin 1864, après dix ans de mariage, et laissa à sa vertueuse épouse trois fils, dont l'aîné avait à peine neuf ans et qui sont encore tous pleins de vie et d'avenir.


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Jalras de Ricane, à cause de ses grandes infirmités. Il se retira à Cazaubon, très probablement au presbytère, où il mourut peu de jours après; il fut inhumé, d'après sa demande, au pied de la croix du cimetière. Avant de mourir, il avait résigné son titre d'ecclôsiaste de Lazies, en Mièlan (1), en faveur du jeune François Bedout, de Saint-André, qui n'était encore que simple clerc; ses papiers, mêlés à ceux des prêtres Bedout, semblent indiquer qu'il leur aura laissé pour le moins tous ses livres.

Le chapitre et l'archidiacre de Sos avaient droit à une quarte chacun sur le dimaire de Cazaubon. Tout le reste appartenait au curé, qui, pour être plus libre dans la levée de ses revenus, tâchait d'obtenir la ferme des droits de ses co-décimateurs. En 1747, ce fut le sieur Laborde Lauran qui lui rendit ce service en se faisant fermier des deux quartes ci-dessus et en les cédant au même prix à François Bedout, qui devait payer chaque année 55 livres à l'archidiacre et 50 livres aux chanoines et de plus quatre paires de chapons à chacun d'eux. Il s'oblige ensuite à faire remettre chaque année audit sieur Laborde Lauran deux charretées de paille comme témoignage de sa satisfaction.

DUCRUC,

curé-doyen de Canubon.

(.4 suivre.)

(1) Sur ce bénéfice, voir Revue de Gasc, t. xix, p. 203.


DOCUMENTS INÉDITS

SUR LES TROUBLES DU XVI» SIÈCLE EN GASCOGNE*

IX

Le curieux récit que nous donnons à cette place offre le tableau d'un de ces sanglants épisodes si fréquents pendant les troubles du xvr siècle. Nous regrettons seulement de ne pouvoir fournir quelques renseignements sur le capitaine Poy, dont la mort tragique nous est racontée par un témoin oculaire. Nous souhaitons qu'un des savants correspondants de la Revue de Gascogne comble cette lacune, et nous comptons tout particulièrement sur notre excellent ami, M. J. de Carsalade, qui n'est jamais pris au dépourvu quand il s'agit de capitaines gascons.

Saichent tous presens et advenir que l'an mil cinq cens quatrevingt-six et le dix-septieme jour du moys de janvier et heure de midy ou environs, dans la ville et cité d'Aux paroisse de St-Orens, pardevant moy noÙV• Royal soubsigné, présents les tesmoings bas nommés, c'est personnellement estably Jehan de Biraleichit, soldat du lieu de Mirapoix, lequel de sou gré et non induict, seduict ny suborné, comme a dict, et pour la descharge de sa conscience, pour servir à quy appartiendra à l'advenir, a dict et déclaré au serment qu'il a à Dieu et pour la vérité ce que s'en suict : sçavoir qu'il a esté souldat coupoural de une compagnie du cappitaine Poy, lès la ville de Jegun, de laquelle compaignie estoit lieutenant le cappitaine Caufapé, de la ville de Gimont, et que puis quatre ou cinq moys ou environ il aurait entendu que lesdits cappitaines et avec aulcuns de leurs souldats se seraient emparés du lieu d'Ordan; ne saict point s'ils auroyent charge ni commission expresse de le faire, ny de quel Prince ou aultre ayant puissance du Roy despendoit leur charge et

* Voir les deux dernières livraisons, p. 81 et 141.


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commission; bien dict et declaire que le mercredy huitiesme du présent moys, estant prié de la part dudit cappitaine Chaufapé il arriva audit Ordau et feust lougé à la mayson de Bellengou Lafargue, à la prière de ung sien fils nommé Hillon, quy avoist esté à la cognoissance dudit declairant, aulx fins de le guarder des insoulances, dissolutions et desourdres que se faisoyent dans ladite mayson par ledit cappitaine Caufapé et autres ses souldats; ce que pour lors accepta et de son pouvoir s'employe à guarder les biens dudit Lafargue, ne se occupant à aulcune autre chose hormis que de la guarde dudit village et charge de capoural à luy comisse. Aussy dict et declaire que le mercredy quinzième des moys et an susdits, luy estant au corps de guarde dudit lieu seul entendict sonner le toquaseing et crier aulx armes, de tant que ledit peuble dudit lieu et sirconvoisins s'estoyent eslevés contre ledit cappitaine et souldats de sa compaignie, pour les tirer hors ledit lieu, environ l'heure de neuf avant midy; de sorte que ledit cappitaine Caufapé avec ses souldats se vouleirent mectre en résistance et deffanse, n'estant qu'environ vingt ou vingt cinq hommes, contre ledit peuble qui estoyt du nombre de plus de mil hommes, desquels en y avoict devant quatre armés de cuyrasses; lequel peuble, vu ladite résistance par combat, firent mourir troys ou quatre souldats; et ledit cappitaine Caufapé fust tué par un de ses propres souldats nommé Colonay, du lieu d'Aubiet, qui tirait un coup d'arquebusade à un nommé le Moussou, habitant du lieu d'Ordan. Aussy a dict et declaire que lors de ladite surprise, sédition et meurtres, n'y avoist en la compaignie dudit peuble aucun souldat ny aultre homme de la citté d'Aux; et bien declaire que demye heure ou environ ladite sédition finie et achevée, arrivarent audit lieu d'Ordan huit ou neuf souldats de la cité d'Aux, lesquels y lougarent la nuict suyvante; et le landemain jeudy setzieme desdits moys et an susdits, ils s'en reviendront en la compagnie dudit déclarant et aultres souldats quy estoieut en la susdite compagnie du cappitaine Poy, des quartiers de Gimont et aultres lieux sirconvoisins, estant au nombre de huict sans armes; lesquels lesdits soldats d'Aux conduisirent et admenerent en sûreté jusques audit Aux, avec leurs armes et en leur compagnie, faute laquelle compagnie croict et ne doubte aucunement ledit déclarant que ledit, ensemble les autres souldats, lesquels estoyent desnués et despouiliés de toutes armes, ne feussent esté massacrés par le peuble qui encores estoyt indigné, comme ayant esté, comme il l'a entendu dire, moulesté inhumainement par les


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souldats de la susdite compaignie auparavant qu'il aye esté en icelle; et croict bien que, sy feust esté du nombre d'iceulx, qu'ils l'eussent massacré. Mais ayant recogneu qu'il estoict de nouveau venu n'a esté murtry, bien a-t-il esté blessé de deux coups de haiebarde et de ung coup d'espée en sa teste, ce que ne eusse, ny aulcun aultre, ne eusse esté ladite défiance. Et ainsi l'a declaire, requérant acte pour sa descharge luy estre retenu par moy nothaire royal soubsigné : ce que ay faict en présence de Jehan Artigalas, lunatier, et Pierre Dupuits de Duran et d'Aux habitants, lesquels Asclafer et Artigalas se sont signés avec moy nothaire et non ledit Biraleichit déclarant et Dupuits tesmoing pour ce qu'ont dict ne savoir escripre. (Duclos, notaire d'Aux.)

X

Les acteurs de la scène suivante, dont un faubourg d'Auch fut le théâtre le jour de la foire de Saint-Martin en l'année 1588, paraissent, comme on le verra, avoir agi beaucoup moins par conviction religieuse que par le désir bien avéré de vider la poche d'un huguenot, chose assurément illicite, mais qui n'a pas, semble-t-il, excité des remords bien vifs chez nos deux « Auxitains. »

Aujourd'hui, premier jour du mois de janvier mil cinq cent quatre vingt neuf, dans Aux, mayson des héritiers à feu M" Jehan Montballier, assize en la cité d'Aux et rue d'En Vignes sive du Collège, après midy, régnant, etc., par devant moy notaire et tesmoings bas nommés a esté présent en sa personne Ambert Cuysinié, cordonnier, natif de Sainct-Sains en Bourgogne, lequel de son bon gré et volounté, non induict, ni circonvenu de personne que a dict, et à la réquisition de Arnaud de May et Jehan Pense, mercier, natif de la ville de Lectore, a dict et déclaré que le jour de la foire de la Saint-Martin dernier passée, ledit Cuysinié estant dehors la présente ville, vint hors icelle cité et tout auprès une petite chappelle dicte l'église Saint-Pierre, proche de laquelle estoient un nommé Bertrand lou Boulanger, et un aultre appelé lou Mangonne, habitants dudict Lectore; lesquels estant recognus tant par ledict Cuysinié que par Mathalin Laboubée et un nommé Labbadie et un aultre appelé Bayon, soldats de la garnison de la présente ville et


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cité d'Aux, les prinrent et les admenerent dans la cité d'Aux et à la mayson de Guyraud de Laboubée, vitrier dudiet Aux, père dudict Mathalin; où quand feurent, pour ce qu'ils estoyent dudict Lectore suspecte de la religion et qui fait ordinairement la guerre aux catholiques, leur oustarent leur argent et les ramenayrent après hors ladite cité d'Aux. Si dict que en tant ce dessus ledict de May n'estoit aucunement présent ny voyant, et ainsi en estoit comme est encores ignoscent; ce que ledict Cuysinié dict pour ce qu'il a tiré sa part du butin qu'ils oustarent audict Boulanger et Mangonne. De quoi et de tout ce dessus ledict de May a requis acte lui estre

retenu, etc.

POMÉS, n" royal.

Il résulte de cela qu'en 1589 les agresseurs n'étaient pas rares aux environs d'Auch. Cette petite expédition, narrée avec tant de franchise par son principal auteur, qu'on sent tout disposé à recommencer à la première occasion, nous a paru un curieux et instructif échantillon des événements quotidiens, des faits divers qui eussent rempli la gazette de la ville si, à cette époque, elle en avait possédé.

Tels sont les documents que nous avons tenu à mettre sous les yeux de nos lecteurs, avec la pensée qu'il n'est point inutile de faire le jour dans les plus- petits coins de notre histoire pour en mieux retrouver la véritable physionomie. Peut-être quelques chercheurs blasés ou de ces érudits émus seulement à l'annonce de découvertes de premier ordre, seront-ils désappointés; les prodigues méprisent tout ce qui n'est pas rare ou coûteux. Pour nous, plus faciles à satisfaire, nous ne dédaignons pas les gains les plus modestes, sachant que des trésors peuvent s'amassera la longue et sou par sou. Nous nous souvenons d'avoir lu quelque part que l'étude des détails sert de menue monnaie à l'histoire et qu'elle ne saurait s'en passer plus que nous.

Comte ODET DE LA HITTE. {La fin prochainement.)


BIBLIOGRAPHIE HISTORIQUE.

1

JEAK Ier COMTB DE Foix, vicomte souverain de Béarn, lieutenant du Roi en Languedoc. Etude historique sur le Sud-Ouest de la France pendant le premier tiers du xv° siècle, par LÉON FLOCRAC, archiviste des BassesPyrénées. Paris, A. Picard, 1884, grand in-8° de vn-314 pages.

Un des hommes qui connaissent le mieux l'histoire du moyeu âge, M. Siméon Luce, a donné de grands éloges, dans le dernier fascicule du Bulletin du Comité des travaux historiques, à l'étude dont on vient de lire le titre. Quand un critique comme l'éditeur des Chroniques de J. Froissart a parlé, la cause est entendue. Heureux de pouvoir m'en rapporter, comme un faible et prudent avocat, à la sagesse du tribunal, je n'ajouterai rien aux appréciations de mon éminent devancier. Je me contenterai de compléter son rapide compte-rendu en empruntant au livre de M. Flourac quelques cita$pns qui donneront aux lecteurs de la Revue de Gascogne le vif désir de faire connaissance complète avec un aussi remarquable travail.

L'auteur nous présente ainsi son héros (Avant-propos, p. \) : «C'est presque un inconnu dans notre histoire régionale que le personnage dont nous avotis entrepris d'écrire la biographie. Les meilleurs historiens fuxéens et béarnais lui consacrent à peine quelques pages, et son règne, comme comte de Foix et souverain de Béarn, n'a pas dans nos annales tout l'éclat que ses actes et son habileté politique auraient dû lui mériter. Nous avons essayé de faire revivre une période intéressante, à notre avis trop négligée. Il nous a semblé que consacrer une étude approfondie à un prince qui a su jouer dans les événements de son temps uiirôlaconsidérable et exercer un pouvoir presque absolu sur les contrées de la France méridionale pendant de nombreuses années, n'était pas faire oeuvre vaine et sans utilité pour l'histoire générale. >

M. Flourac signale ensuite (p. vi) les sources auxquelles il a

demandé les éléments de son étude : « C'est le plus souvent aux

documents manuscrits contemporains que nous avons emprunté la

justification de notre récit. Ces documents, certaines collections de

Tonte XXV. 13


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la Bibliothèque nationale, la collection Doat, la collection du Languedoc, les Pièces originales et d'autres, nous les ont fournis en assez grand nombre. Aux archives de l'Etat, nous avons eu aussi fort à prendre dans les Layettes du Trésor des Chartes et dans les Monuments historiques. Les archives municipales de Toulouse nous ont encore offert de nombreux renseignements. Mais notre source la plus abondante et la plus fructueusement consultée a été certainement ce riche fonds des Basses-Pyrénées où les recherches sont aujourd'hui si faciles, grâce à l'excellent inventaire qu'en a rédigé le regretté Paul Raymond (1). »

Je tiens à citer les simples et modestes phrases dans lesquelles le jeune érudit s'excuse d'avoir laissé subsister, dans ses monographies, des imperfections que lui seul, me semble-t-il, aura cru apercevoir (p. vu) : « Sans doute, on trouvera quelques lacunes dans notre travail. Bien des documents ont dû nous échapper, et, faute de renseignements précis, bien des faits ont été laissés dans l'ombre que de nouvelles recherches permettraient de reconstituer. Mais nous n'avons jamais espéré faire une oeuvre complète. Dans le domaine de l'histoire, le champ des découvertes est bien vaste et difficilement on arrive à l'épuiser. »

Après avoir indiqué le contenu de Y Introduction (Origine des

(1) Les pièces justificatives reproduites à la fin du volume occupent les pages 195-307; elles sont au nombre de 42. La plus ancienne est du 7 août 1398; la moins ancienne est de 1430. — Knumérons quelques-unes des plus importantes : Lettres patentes par lesquelles Charles VI confie a Jean I'T les fonctions de capitaine-général en Languedoc et le charge de défendre les provinces méridionales contre Bernard Vil, comte d'Armagnac, et ses partisans, 15 février 1412. -- Bulle du Pape Benoit XIII par laquelle ce pontife engage le comte d'Armagnac a faire la paix avec son adversaire, le comte de Foix, et lui annonce l'arrivée de l'archidiacre de Lérida qu'il a chargé d'intervenir en son nom pour la cessation de la guerre. 11 février ■1413.— Acte d'alliance de Charles III, roi de Navarre, avec le comte de Foix, Jean Ie'', 22 juillet 1414. — Le comte Jean demande aux capitouls de Toulouse des Recours en hommes et en argent pour l'aider dans la guerre qu'il soutient contre le comte d'Armagnac, 12 mai 1415. — Le Dauphin Charles confie a Jean I"' la lieutenance-générale du Languedoc el de la Guyenne, 17 août141H. — Lettres patentes par lesquelles Charles VII donne au comte de Foix le comté de Bigorre el le château de Lourdes, 18 novembre 1425. — Gaston de Foix, captai de Bach, écrit au comte Jean, son frère, pour l'informer, confidentiellement des résolutions qui ont été prises aux Etats de Guyenne, réunis a Bordeaux, au sujet de la conduite à tenir par la Guyenne, dans la lutte franco-anglaise, envers le pays de Béarn, 24 février 4431.


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Grailly) et des huit chapitres (7. Avènement des Grailly. iS98~ U02; II. Jean de Grailly, vicomte de Castelbon. 4402-4442; III. Avènement du comte Jean, guerres en Languedoc, Armagnacs et Bourguignons. 4442-4446; IV. Politique équivoque du comte Jean pendant les événements qui précèdent et suivent la conclusion du traité de Troyes. 4447-4425; V. Le comte, lieutenant général du roi en Languedoc. Son deuxième mariage. Campagnes contre les Anglais en France. 4418-1427; VI. Pouvoir absolu du comte en Languedoc. Luttes contre les routiers. 4427-4431; VII. Dernières années du comte Jean. Son troisième mariage. 4430-4436; VIII. Acquisitions territoriales du comte Jean. Procès de Bigorre), j'appellerai l'attention sur quelques-unes des données nouvelles d'un livre qui, pour l'histoire du Sud-Ouest, n'est pas moins important que le recueil de M. Paul Durrieu, si magistralement apprécié par M. Léonce Couture dans la Revue de janvier (1).

On ignorait jusqu'à ce jour l'époque de la naissance de Jean I,r, fils d'Archambaud de Grailly, captai de Buch, et d'Isabelle de Foix, soeur de Mathieu, vicomte de Castelbon. M. Flourac croit (p. 8) que « Jean naquit en 1382 ou 1383, très probablement en Guyenne, où son père vivait alors et avait ses possessions. » Voici comment raisonne (note 1 delà même page) l'excellent historien : « Cette date ne se retiouve ni dans les actes contemporains ni dans les vieux chroniqueurs, mais on peut l'établir de la manière suivante : le captai Archambaud eut cinq fils, dout le quatrième, célèbre dans l'histoire ecclésiastique du xve siècle sous le nom du cardinal de Foix, mourut en 1464, âgé de 78 ans, ce qui permet de placer sa naissance en 1386 (2); donc la naissance de ce quatrième fils étant de 1386 et le mariage d'Archambaud de 1381, il en résulte que la naissance de son fils aîné doit être nécessairement placée en 1382 ou au plus tard en 1383. »

(1) Voir, dans la Revue des Questions historiques du 1" avril, un article où, comme notre cher critique, j'insisterai, à mon tour, sur les précieuses qualités du fascicule n des Archives historiques de la Gascogne, et particulièrement sur les révélations qu'il nous apporte.

(2) M. Flourac a résumé (p. 160-161) ce que l'on sait de ce prélat, qui fut successivement évêque de Lescar, de Comminges, administrateur de l'archevêché de Bordeaux, archevêque d'Arles, légat du Saint-Siège, gouverneur (pendant trente ans) d'Avignon et du Contât-Venaissin, etc. 11 ajoute que < la vie remarquablement remplie » de ce grand personnage « mériterait les honneurs d'une étude spéciale. » Qui pourrait mieux écrire cette vie que le biographe de Jean 1" ?


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- Passons à un souvenir de Lourdes, du vieux Lourdes, du Lourdes de l'an de grâce 1407. « Le château de Lourdes, » dit (p. 37) M. Flourac, « était une des plus fortes places de la Gascogne. Assis sur une colline élevée dominant au loin toute la région, il servait de repaire à une bande de routiers et de pillards qui était, depuis trop longtemps, le fléau du pays, mettait la contrée environnante au pillage et poussait parfois ses incursions jusqu'aux frontières mêmes du Toulousain (1). Il fallut d'immenses efforts pour le réduire, et c'est pressée par la famine et désespérant de recevoir un secours qui n'arrivait pas, que Lourdes se rendit aux Français, en novembre 1407, après un long siège de dix-huit mois. s> L'auteur ajoute (en note) : « C'est par erreur, à notre avis, que D. Vaissète place en novembre 1406 la prise de Lourdes. Cet événement doit être renvoyé à l'année suivante. Outre que le religieux de Saint-Denis (liv. xxvn, ch. xn) dit formellement que c'est après la levée du siège de Bourg, dont la date est connue, c'est-à-dire en janvier 1407, que quelquesuns des capitaines de l'armée du duc d'Orléans allèrent combattre sous les murs de Lourdes, les actes du temps établissent que cette place n'était point prise avant novembre 1407. Les jurats de Bordeaux notamment s'occupent souvent, pendant le cours de cette année, de secours à envoyer à Lourdes assiégée par les Français (Registre de la Jurade, passim); c'est en octobre que le commandant de cette place, Jean de Béarn, sollicite pour la dernière fois des Bordelais un secours indispensable au salut des assiégés (même publication, p. 263). »

L'Histoire générale de Languedoc (2), c'est, pour nous, travailleurs du sud-ouest; la loi et les prophètes. Nous avons donc un intérêt majeur à ce que les rares omissions et les rares erreurs de cet admirable ouvrage disparaissent peu à peu. L'étude de M. Flourac contribuera beaucoup à l'amélioration de ce chef-d'oeuvre de l'érudition bénédictine, comme on le verra dans les lignes suivantes. Mais bien d'autres recueils considérables sont complétés ou rectifiés

(1) M. Léonce Couture a fait connaître, d'après une note en gascon tirée du Livre vert des Archives communales d'Auch, une incursion des routiers de Lourdes aux environs d'Auch, en 1385. Voyez Revue de Gasc, t. xm, p. 148.

(2) Si l'on ne devait pas me trouver trop minutieux, trop digne du tamis emblématique que la spirituelle malice d'un de mes meilleurs amis a introduit dans les armoiries dont il m'a gratifié, je dirais que M. Flourac substitue partout, dans ce titre, du à de. C'est là vraiment le plus gros de ses péchés.Encore ne suis-je pas bien sûr que ce ne soit pas une faute d'impression de Véronèse !


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parle vaillant archiviste de Pau, notamment l'Histoire généalogique du P. Anselme (1). Nous lisons, par exemple (p. 43) : « Le comte Archambaud s'éteignait, laissant à ses enfants son pouvoir et ses domaines. Le P. Anselme place la date de sa mort en 1413; mais D. Vaissete affirme avec raison qu'il mourut en 1412. C'est, en effet, la date donnée par la Chronique contemporaine de Miguel del Verras (2); elle est, de plus, confirmée par les actes du temps, qui nous permettent de la rendre même encore plus précise. Dans un document du 12 février (1412), Jean et son frère Gaston, captai de Buch, concluent àOrthez un traité d'alliance et, conformément aux dernières volontés de leur père, mort récemment, se promettent une mutuelle amitié et un mutuel appui. No a goaires es anal a Diu, dit ce document en parlant d'Archambaud. On peut donc en déduire que le comte mourut dans le courant de janvier ou dans les premiers jours de février 1412 (3). »

Revenons à Dom Vaissete. M. Flourac, qui suit Jean Ier de document en document, le retrouve à Pau le 22 février 1412, à Labastide de Sérou le 4 mars, le 18 du même mois au château de Mazères, et opposant l'irrésistible argument de l'alibi à l'illustre historien, il a le droit de conclure ainsi (p. 50) : « Il ne put donc assister, comme l'affirme D. Vaissete, aux premiers faits de la guerre entreprise par les commissaires bourguignons contre les princes, et notamment à la prise des deux places de Lunel et de SaintSulpice (4). »

(1) Le Comité des travaux historiques, recommande à tous ses correspondants de chercher le plus possible a perfectionner, chacun dans sa sphère, cette histoire de toutes les vieilles maisons de France. Il faudrait qu'on s'efforçât en même temps, un peu partout, de rendre le même service à l'Art de vérifier les dates, au G allia christiana, et, si nous nous transportons du monde historique dans le monde littéraire et bibliographique, au Manuel du Libraire. Ces divers instruments de travail, chacun de nous doit les bénir, chacun de nous doit leur témoigner sa reconnaissance en les rendant encore meilleurs.

(2) L'édition Buchon {Panthéon littéraire) donne (p. 591) la date de 1410; mais le manuscrit original et autographe, conservé aux archives de Pau sous la cote E 392, donne très lisiblement la date de 1412. Puisque les archives de Pan possèdent un aussi précieux texte d'une chronique béarnaise qui a été si mal publiée, M. Flourac n'est-il pas naturellement désigné — aussi bien par son savoir spéeial que par sa position particulière — pour mettre entre nos mains une édition très fidèle et très fidèlement annotée du récit de Miguel del Verms?

(3) Voir quelques autres reproches adressés au P. Anselme (pp. 64, 97,171).

(4) Voir diverses autres observations sur les inexactitudes ou les omissions de Dom Vaissete pp. 56 (note 4), 29 (note 5). 80 (note 5), 97 (dans le texte), 101 (note 3), 142 (note 3).


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L'historien de Jean Ier a eu encore l'occasion de relever quelques fautes de l'abbé Monlezun (1), de M. Paul Raymond (2), de M. Jules Quicherat (3). Tout cela montre combien il s'était consciencieusement préparé à soutenir des luttes la plupart redoutables, combien il s'était solidement armé pour remporter les plus difficiles victoires. Tout cela aussi me fait vivement désirer que M. Flourac, répondant bientôt à l'appel que je lui ai naguère adressé de vive voix dans la capitale même du Béarn, donne son zélé concours à la commission des Archives historiques de la Gascogne. Nous voulions lui demander un volume rempli de documents inédits relatifs à l'histoire de Gaston Phoebns. Notre voeu ne peut être exaucé,cette publication étant déjà destinée à une autre collection (4). Mais il lui sera facile de trouver, dans les riches archives qui lui sont confiées, les matériaux de plusieurs autres intéressants recueils. Que ne doiton pas attendre d'un habile ouvrier qui a des monceaux d'or à sa disposition et qui peut si bien en tirer parti ?

PH. TAMIZEV DE LARROQUE.

II

ANNALES DE PAMIERS, par M. J. de LAHONDÈS. Tome n, de la Réforme à la < Révolution, avec carte, portraits, vue et plan. Toulouse, Ed. Privât; Pamiers.. Galy. 1884. In-8° de xxvj-508 p.

J'ai annoncé dans son temps (R. de G., xxin,463) le premier volume de cette histoire. Aujourd'hui qu'elle est menée à bonne fin avec la

(1) L'historien de la Gascogne affirme (iv, 428) que Martin V refusa d'accorder les dispenses demandées, en 1418, par Jean I" qui voulait épouser sa belle-soeur, Blanche, la seconde des filles de Charles III. Mais, dit M. Flourac. son affirmation ne repose sur aucune preuve, et il ne cite pas un seul document justificatif de son assertion.

(2) Le prédécesseur de l'archiviste actuel de Pau a publié {Archives historiques de la Gironde, m, 177) un document sous la date de 1376. M. Flourac assigne à ce document la date du 11 septembre 1430 (p. 147, note i).

(3) L'auteur de Rodrigue de Villandrado a eu tort de soutenir, contre D. Vaissete, que les états généraux de Languedoc furent tenus à Béziers en mars 1433.

(4) M. Flourac nous l'apprend en ces termes (p. 3, notei) : « Si la mort n'avait pas brisé sitôt la plume de Panl Raymond, ce savant moyen-âgisle nous aurait donné une histoire de Gaston Phoehus, qu'il préparait depuis de longues années; son oeuvre n'est heureusement pas entièrement perdue, el le Comité des travaux historiques, constitué près le ministère de l'Instruction publique, a tout récemment décidé que les documents, recueillis par Raymond sur la vie et l'administration de ce prince, seraient publiés dans la collection des Documents inédits. »


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même science sobre et sûre, je tiens à la recommander de nouveau et avec plus d'insistance à tous les amis des études provinciales. Le diocèse de Pamiers est en dehors du cadre de nos travaux; mais, outre que l'auteur est un ami et un collaborateur de notre Revue, son ouvrage est à la fois, pour les travailleurs gascons, un sûr modèle et une source abondante de renseignements, soit sur les questions générales qui intéressent notre passé méridional, soit sur bien des personnages de notre province. Au sujet de ces questions communes, les lecteurs du premier volume des Annales de Pamiers auront bien remarqué les données souvent assez neuves fournies par M. de Lahondès sur l'architecture du moyen âge, sur l'administration urbaine, mais par-dessus tout sur l'instruction primaire et secondaire; peu de livres provinciaux ont ajouté autant que le sien à ce chapitre aujourd'hui si passionnément étudié de l'histoire de l'ancien régime. Le second volume présente des études non moins intéressantes pour tous les annalistes provinciaux : les guerres de religion, la régale, les prétentions gallicanes poussées jusqu'au schisme, les transformations du régime consulaire, enfin les luttes religieuses et parlementaires qui préludèrent à la Révolution. M. de Lahondès n'aborde pas l'histoire révolutionnaire; son tableau si rempli et si impartial de l'époque précédente se termine par cette phrase, qui donne à penser : « Le dernier conseil politique de Pamiers laissait la ville prospère, comme l'évêque laissait le diocèse, comme les F.tats laissaient la province. » Et depuis? je n'en sais rien de précis, mais j'ai lu Taine, et je suppose que Pamiers et le département de l'Ariège n'ont pas eu d'autres destinées que le reste de la France.

Je ne puis me défendre, dans cet ordre d'idées dont il n'appartient à personne de se désintéresser, de citer toute une page du judicieux historien sur notre conditiou sociale et morale comparée à celle des siècles passés. M. de Lahondès, annaliste sage et réservé, s'abstient de réflexions de ce genre dans le courant de son récit. Mais il a été naturellement amené, en terminant la préface de ce second volume, à cette échappée de vue :

« .... Aujourd'hui la vie semble plus pleise qu'autrefois; mais n'est-elle pas plus complexe et plus difficile pour tous? Le paysan, l'ouvrier des villes, l'homme du monde lui-même est plus instruit, mieux logé, plus recherché dans sa nourriture et son vêtement; il étend ses désirs, comme ses connaissances; est-il plus gai et plus heureux? L'instabilité du pouvoir, qui épouvante pour tous les len-


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demains, les armements universels qui enlèvent la fleur entière des générations aux années fécondes du travail et à la garde moralisatrice de la famille, né sont-ils pas deux fféaux qui pèsent plus lourdement à eux seuls que tous les abus de l'ancien régime ? Les souffrances énervantes du doute, les débats stériles et haineux de la politique, l'égoïsmequi ravage les âmes contemporaines dépourvues de foi et d'idéal, ne doivent-ils pas nous amener à jeter un regard moins dédaigneux vers ces temps agités sans doute, attristés d'épreuves, mais pendant lesquels les diverses classes de la société française, fortement souteuues par les croyances, moins divisées qu'aujourd'hui, ont travaillé sans relâche à agrandir le royaume et à étendre le rayonnement de la nation? »

Quels que soient le charme et l'intérêt des questions générales, je dois m'empresser d'en venir aux éléments gascons que renferme ce volume. Toute l'histoire des guerres religieuses à Pamiers nous touche, pour ainsi dire, directement, à cause de nos princes de Béarn, comtes de Foix, et surtout de Jeanne d'Albret, dont on retrouve constamment l'influence dans les premières luttes racontées par M. de Lahondès. Mais en 1579 se place un épisode militaire tout gascon. Pamiers était devenu depuis 1576 une place protestante, « une des capitales du protestantisme dans les provinces méridionales... Le sieur de Lamezan, avec les capitaines Villambus, de Maure et de Lussan, à la tête de douze cents gascons, tenta de reprendre Pamiers (p. 47). » Plusieurs portes furent forcées, et malgré l'héroïque résistance qu'ils rencontrèrent les assiégeants auraient eu le dessus, si les protestants n'avaient gardé solidement le château. « La garnison [catholique] du Mas-Saint-Antoniu accourut pour prendre part à la prise de la ville; quelques-uns de ses soldats massacrèrent le ministre Guillaume Lodis, malgré les efforts des soldats gascons dont il était le compatriote, et qui étaient venus le prendre dans sa demeure pour le faire échapper. Lamezan se présenta vainement à la porte du Pont-Neuf et à celle de l'Estang, et comprenant à la vigoureuse résistance des assiégés qu'ils attendaient du secours, il alla s'établir au Mas. » Les secours arrivèrent en effet de Mazères et de Sàverdun, sous les ordres du baron de Caumont, et Lamezan dut faire évacuer la place. «. Plusieurs de ses soldats, embarrassés par les bagages et les animaux dont ils s'étaient emparés, furent tués à la porte de Loumet, qui fut obstruée par les cadavres, et ceux qui tenaient le poste des A ugustins furent taillés en pièces par les soldats huguenots avec grand carnage et une horrible tuerie. »


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Telle fut l'issue funeste de l'entreprise de Lamezan; Caumont, son vainqueur, ne jouit pas longtemps de sa gloire : il mourut des suites d'un coup de feu qu'il avait reçu dans la ville.

Trois évêques gascons se succèdent sans interruption et occupent le siège de Pamiers de 1579 à 1643. A la première de ces dates on proposait un neveu du capitaine de Lussan. « L'assemblée du clergé de France, tenue à Melun, qui avait cru d'abord qu'il s'agissait du capitaine lui-même, représenta au roi que son neveu n'était qu'un adolescent encore occupé à ses études. » Le roi renonça donc pour lors au jeune abbé de Lussan et nomma Bertrand de Barrau, « de la famille des seigneurs du Pairon en Condomois, chanoine de Condom, prieur de Perle et abbé de Bouillac (p. 50). » Celui-ci mourut à Vernajoul, le 5 juin 1605, « vénéré par ses vertus et regretté pour sa bonté de tous ses diocésains de l'une et de l'autre religion. Il avait trouvé son diocèse ruiné, et il put à peine suffire à son entrelien. L'intolérance des huguenots ne lui permit guère d'exercer les fonctions épiscopales et l'éloigna souvent de Pamiers. Le seigneur de Vernajoul avait recueilli plusieurs fois dans son château le prélat malade et si abreuvé d'amertumes. Le chapitre de Foix fit les frais de ses funérailles, accompagna ses restes à Pamiers et les déposa sous le clocher du Mercadal, d'où la fureur des sectaires devait les arracher bientôt (p. 79). » Il me semble qu'il y a lieu pour les Condomois de compléter les renseignements d'origine relatifs à ce saint et malheureux évêque.

Il eut pour successeur Joseph d'Esparbès de Lussan, sacré en février 1608, et qui eut encore, malgré les arrêts du Parlement de Toulouse, bien des ennuis du côté des religionnaires de sa ville épiscopale. Il fut député par le clergé du pays de Foix aux Etats généraux de 1614. On a lu ici même (t. xxiv, p. 86), les lettres où il raconte les affreux désordres commis à Pamiers sept ans plus tard (1621) par, les bandes protestantes du baron de Léran. M. de Lahondès n'a pas manqué de profiter de ces curieuses révélations de M.Tamizey de Larroque. Jos. d'Esparbès de Lussan mourut à Toulouse, le 5 décembre 1625, et fut enseveli dans l'église Saint-Etienne, où l'on ne voit plus trace de son tombeau. Toulouse avait été souvent sa résidence, « surtout depuis que la maison épiscopale du Mas-SaintAntonin, qu'il avait relevée de ses ruines, avait été détruite une seconde fois par le baron de Léran (p. 93.) »

Il fut remplacé par un des plus grands évêques qui aient occupé le siège de Pamiers, par un des hommes remarquables que notre


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province donna vers cette époque en si grand nombre à l'Eglise. Je n'ai pas besoin d'insister sur Henri de Sponde, puisque le chapitre qui le concerne a été publié tout entier dans la Revue (xxiv, 397). On y a vu l'indomptable courage déployé par le saint prélat dans un diocèse toujours troublé par l'hérésie et ses efforts pour relever le culte catholique et restaurer la discipline. Les titres littéraires du continuateur de Baronius y ont également été touchés avec la discrétion qui convient à une histoire urbaine; les veilles laborieuses du savant et ses ouvrages trop oubliés réclament encore une étude attentive, que peut-être la Revue leur accordera quelque jour.

Je dirai a peu près la même chose du théologien Charlas, natif du Couserans, qui porta quelque temps le poids de la terrible lutte engagée contre la cour de France par les défenseurs de la liberté ecclésiastique et des droits du Saint-Siège à Pamiers. Si l'histoire de la théologie n'était pas si déplorablemenl négligée, notre époque, qui a vu le triomphe doctrinal de la cause soutenue au xvue siècle par Charlas, aurait enfin rendu pleine justice à sa science et à son talent autant qu'à ses vertus. La Gascogne a du moins un juste tribut à payer à cet ultramontaiu de l'avant-veille. — Léon Bacoue, né à Casteljaloux, protestant converti, religieux récollet, nommé évêque de Glaudève en 1672 à l'occasion de son Delphinus seu de ' prima principis instilutionc sex libris, et qui ne put, à cause des affaires de la régale, monter sur le siège de Pamiers (où il mourut en 1694), mérite encore, mais à un rang inférieur, une place daus l'histoire littéraire de notre province. Et c'est ainsi que, la graine des Gascons allant loin, on en trouve un boa nombre dans l'histoire de Pamiers, et non des plus obscurs.—Mais je dois ajouter que ce côté, sur lequel la Revue a dû s'arrêter davantage, n'est, même pour nos travailleurs de Gascogne, que le moindre intérêt de l'excellent livre de M. de Lahondès. La sûreté de sa méthode, la sagesse de son jugement,'la sobriété de son style, sa parfaite compétence d'archéologue et d'historien font de toutes ses pages, pour les amis de l'histoire provinciale, à la fois un secours et uti modèle.

Léonce COUTURE.

III

SIMON DE MONTFORT ET LE.PARLEMENT ANGLAIS (1248 à 1265), par le Révérend WENTWORTH WEBSTER.

Le Révérend Wentworth Webster, fixé depuis quelques années dans le pays basque français, et par conséquent dans notre Gasco-


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gne, a publié, en anglais, en français et en espagnol, divers écrits qui rentrent dans le cadre d'études de notre Revue. Ses deux principaux ouvrages sont : Basque legends, 2nd édit. London, 1879; Spain (dans uno série de volumes sur les pays étrangers), London, 1882. En outre M. Webster a donné quantité d'articles et de mémoires dans divers recueils d'Angleterre, de France et d'Espagne.

La philologie et l'ethnologie basques occupent la plus grande place dans les travaux du savant pasteur; cependant il s'occupe aussi de notre histoire et s'intéresse à nos études. Un des premiers, il a souscrit aux Archives historiques de la Gascogne, et je sais qu'il les recommande dans les journaux littéraires de l'Angleterre.

Au sujet de notre dernière publication, le Voyage à Jérusalem, M. Webster m'a écrit : t Je viens de recevoir pour en faire la critique un ouvrage allemand, Die sage vom ewigen Juden (la légende du juif errant), par le Dr Neubauer. L'histoire de Malchus s'y trouve sous la date de 1641, et cette version est donnée comme la plus ancienne; de sorte que l'appendice dé votre fascicule troisième a une priorité de presque un siècle sur tous les récits analogues que la diligence du savant docteur allemand a pu découvrir. »

M. Webster m'a envoyé récemment le mémoire fort curieux dont on a lu le titre en tête de cet article. Cet écrit aurait pu être intitulé : « De l'influence libérale des coutumes gasconnes sur la constitution du Parlement anglais au xni" siècle. » En voici l'analyse.

Simon de Montfort, fils cadet du chef de la croisade contre les Albigeois, sut s'élever jusqu'à épouser la soeur d'Henri III, roi d'Angleterre. De 1248 à 1253, il remplit les fonctions de vice-roi de Guyenne. Il fut l'ami intime des plus grands hommes de l'Eglise de son temps, et tué sur un champ de bataille le peuple le vénéra comme un saint.

Cet homme éminent est l'auteur de la grande réforme constitutionnelle qui fit entrer les bourgeois des villes dans le Parlement. Selon M. Webster, c'est la pratique des institutions libres de la Gascogne pendant son gouvernement qui inspira cette réforme à Simon de Montfort.

La démonstration de cette thèse amène M. Webster à parler de la législation et de l'état politique et social de notre pays.

Il remarque que la féodalité dans le midi n'eut pas ce caractère de force brutale qu'on est convenu d'attribuer à ce régime, que dans notre pays il y eut des terres allodiàles et que la règle féodale, nulle terre sans seigneur, ne convenait pas au midi de la France.


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De plus, les libertés d'administration locale que l'ancienne Rome avait laissées aux provinces furent maintenues dans lo midi, principalement par les bourgeois des villes.

M. Webster signale en outre les libertés générales des hautes régions. Elles dérivent de ce fait que les habitants des plaines conduisent pendant l'été leurs troupeaux dans la montagne et les ramènent avant l'hiver. Cette existence nomade implique la nécessité de se défendre, de défendre son troupeau, pendant le voyage et pendant le séjour dans la montagne, la nécessité de porter des armes et d'autres privilèges (Voir l'Essai sur l'histoire de la transhumance dans les Pyrénées françaises,, par M. Bladé. — Rev.de Gasc, xv, pp. 5 et 62).

Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans de longs développements sur les libertés gasconnes. En voici cependant quelques-unes :

Le seigneur, avant d'être reconnu et d'exercer un pouvoir quelconque, était obligé de jurer le respect des privilèges et des coutumes du pays; jusque-là, les habitants ne lui devaient rien. Ainsi le seigneur de la vallée d'Aspe était contraint de jurer au ruisseau du Puy avant de pénétrer dans la vallée.

Les conditions, le temps et le lieu du service militaire étaient rigoureusement établis.

Les redevances ne pouvaient être exigées sans l'assentiment des prud'hommes.

Enfin, et c'est le point capital dans la question qui nous occupe, les bourgeois siégeaient aux hautes cours de justice à côté de la noblesse et du clergé, pour y traiter les affaires les plus importantes et y rendre la justice.

C'est dans ce pays libre que Simon de Montfort alla exercer pendant cinq ans les fonctions de vice-roi d'Angleterre.

Il trouva en Gascogne deux intérêts opposés : celui des bourgeois, d«s commerçants, des habitants des grandes villes maritimes et fluviales, ei celui des seigneurs, des propriétaires, des habitants du haut pays.

Les bourgeois avaient le commerce libre avec l'Angleterre; ils voulaient avoir le monopole du marché, ils voulaient que le produit de leurs terres, celui des villes et de l'église eussent la préférence sur les autres. C'était le parti anglais.

Les seigneurs et les propriétaires du haut pays voulaient envoyer les produits de leurs terres dans les grandes villes, les y vendre


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librement, avec les avantages que les bourgeois retiraient de leur commerce d'outre-mer C'était le parti national.

De là, de part et d'autre, des mesures vexatoires : les bourgeois imposaient aux ruraux des entraves de toute sorte, droits de marché, de placage, de pesage, etc.; les seigneurs et habitants du haut pays levaient des droits sur les routes, sur le passage des rivières, sur les ponts, etc. Ceux-ci pillaient même parfois les marchands et ravageaient les terres de ceux qui voulaient accaparer tous les bénéfices du commerce.

Les deux partis se trouvaient partout en présence, jusque dans les grandes villes commerçantes; et partout on sentait la main du roi d'Angleterre, accordant aux bourgeois et aux marins des privilèges de toute sorte, et celle du roi de France, toujours prêt à appuyer le parti national contre le parti anglais.

Simon de Montfort, qui « en toute circonstance mettait les intérêts de l'Angleterre au-dessus de ceux de la province, » fut le protecteur des bourgeois et des trafiquants; mais dans cette protection il sut mettre toujours la légalité de son côté. Impitoyable contre le pillage et les exactions de la noblesse, il cherchait toujours un appui dans les cours de justice ou les conseils de villes. C'est là qu'il citait les seigneurs dont il avait à se plaindre, agissant énergiquement contre eux quand ils refusaient de se présenter.

Après avoir passé cinq années en relation constante avec la bourgeoisie méridionale, dont il avait apprécié l'habileté et l'esprit pratique, il ne voulut pas que la bourgeoisie anglaise fût moins honorée ni moins puissante; et de même que la bourgeoisie gasconne siégeait dans les hautes cours de Bordeaux, de Saint-Sever, de Dax et de Bayonne, il voulut que l'autre eût sa place au parlement national. Il parvint à son but. Ce grand fait eut lieu en l'année 1265.

Voici la conclusion du mémoire de M. Webster :

< Le grand fait historique que je voudrais faire ressortir de cette étude est celui-ci. La liberté constitutionnelle... n'est pas, comme on le prétend trop souvent en Angleterre et en Allemagne, l'apanage exclusif des races teutoniques... Au contraire, les races latines, comme on les appelle très à tort, les races celtiques, basques et autres, jouissaient de ces droits avant qu'ils fussent introduits parmi les Anglais et les Allemands... Les habitants de la vallée d'Aspe jusqu'à la révolution, et les Basques jusqu'à nos jours, sous la forme d'une monarchie, ont maintenu toutes les franchises et libertés


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d'une vraie république. Tout y était fait par le peuple et pour le peuple, par tous et pour tous, non pour l'avantage des classes supérieures seules. Il n'y avait certainement aucune région en Europe qui fût mieux administrée que les provinces basques. C'est le témoignage unanime de tout voyageur de n'importe quelle nation.

» Et qu'est-ce qui empêchait le développement et la conservation de ces libertés dans tout le midi de la France? C'étaient, comme le disent très bien MM. Delpit, les races germaniques du Nord, qui ont détruit les libertés du midi de la France.

» Et pour l'Angleterre, ce mémoire si court et si insuffisant indique quelque chose qui lui est propre; c'est que Simon de Montfort, qui introduisit, là la représentation parlementaire des bourgeois, l'avait apprise et l'avait connue d'abord en la pratiquant dans son gouvernement de Guyenne, en suivant les anciens fueros, coutumes

et libertés du pays. »

Adrien LAVKRGNI.

IV

VOYAGE EN TERRE-SAINTE d'un maire de Bordeaux au xiv° siècle. Gênes, 1884, in-4° de 11 pages. (Extrait des Archives de l'Orient latin, t. n, tiré à 100 exemplaires.)

M. le comte Riant, de l'Institut, dont le nom seul rappelle l'érudition la plus complète et la plus sûre en ce qui concerne l'Orient latin, a bien voulu me faire adresser cette relation du xiv" siècle, qu'il est intéressant de comparer à celle que notre ami commun, M. Tamizey de Larroque, publiait dernièrement pour la Société historique de Gascogne et dont j'ai rendu compte il y a trois mois. Celle-ci est postérieure d'un siècle; mais le point de départ de l'une et de l'autre est notre Sud-Ouest; l'une et l'autre sont écrites, non par le principal personnage, mais par un homme de sa suite; et de ces deux écrivains, on ne connaît guère que le nom : c'est Jean de Belesta, pour le Voyage de Ph. de Montaut; c'est Thomas Brygg (probablement écuyer ou chapelain), pour l'Itinerarium in Terram sanctam 'domini Thomae de Swinburne. On saisit une différence : la relation éditée par M. Riant est en latin; elle renferme, du reste, moins de notes personnelles que celle qui a paru dans nos Archives, et ressemble beaucoup à un guide des lieux saints, assez sec, quoique intéressant et riche d'indications pieuses et de souvenirs légendaires. Voici, dans les termes mêmes de M. Riant, le résumé du


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vovage de Th. de Swinburne, que nos lecteurs pourront rapprocher de celui de Ph. de Montaut(l) :

« Partis de Guines le mardi 6 août 1392, les voyageurs s'embarquent à Venise le 2 septembre en compagnie des chevaliers allemands Haus de Hoske et Snust de Setau et de septécuyers tchèques et allemands.

» Ils arrivent à Alexandrie le 20 octobre et y restent 10 jours; ils sont le 3 novembre au Caire, en repartent le 8 et arrivent au Sinaï le 19. Le 22 ils se remettent en route, passent à Gaza le 3 décembre, le 7 à Hébron, le 8 à Bethléem et rentrent le 9 à Jérusalem. Ils ne mettent que huit jours à visiter la ville et les environs et repartent le 17 décembre pour Damas, où ils parviennent le 25. Le 3 janvier 1393, ils étaient de retour à Beyrouth, où ils attendirent douze jours un vaisseau on partance pour Rhodes. Un compte des dépenses des 159 jours de voyage termine le récit et nous montre ce que pouvait coûter alors de temps et d'argent le pèlerinage de Terre-Sainte pour un riche chevalier et sa suite [11,622 fr...., somme, à tout prendre, peu considérable]. »

On n'avait pu trouver à Bordeaux aucun renseignement sur le pèlerin de 1392. Mais M. Riant a été plus heureux en Angleterre (2), où la famille Swinburne compte encore de nombreux représentants. Il en a reçu, en particulier, l'épitaphe de son héros, gravée en français sur une dalle de l'église de Little Horkesley (Essex), et d'après laquelle Thomas Swinburne fut MAIR DE BOURDEUX ET CAPITAIGNE DE FRONSAK — QUE MOURUT DANS LA VELLE DE SAINT-LAURENCE L'AN DU GRACE MILL CCCC XV" DEL ALME DE QT DLEU EÏT PITIÉ ET MERCTE. AMEN.

La relation est publiée à peu près sans notes; mais la notice préliminaire et la correction du texte sont ce qu'on peut attendre d'un paléographe et d'un critique comme M. le comte Riant.

L. C.

(1) On pourrait étendre ces rapprochements d'une manière aussi instructive que curieuse en consultant les publications de la Société de l'Orient latin, et en particulier la double série, latine et française, des Itinéraires et descriptions de la Terre-Sainte. On trouvera une esquisse intéressante de ce travail synthétique dans un article de M. Léon Lecestre (Les pèlerinages en Terre-Sainte au moyen âge), publié le 15 février dernier dans l'excellente revue le Contemporain.

(2) C'est aussi l'Angleterre qui avait fourni le manuscrit de i'Itinerarium (Ms. 449, du collège Caïus à Cambridge).


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NOTES DIVERSES.

CXCVI. L'origine du chant d'Altabiscar.

Il y a longtemps que M. Bladé a démontré le caractère apocryphe du fameux chant d'Altabiscar, cité et admiré par beaucoup d'historiens modernes à l'occasion de la défaite de l'armée de Charlemagne par les Basques : « Un cri s'est élevé du milieu des montagnes des Escualdunacs; et l'etchéco-jauna, debout devant sa porte, etc. » Voyez la Dissertation de notre savant ami sur le$ chants historiques des Basques dans notre tome vu.(1866). Mais, tout en faisant planer des soupçons véhéments sur le premier éditeur de ce morceau romantique, M. Bladé n'avait pu préciser l'origine et les détails de sa supercherie. Voici à ce sujet une révélation curieuse qui vient de M. Ant. d'Abbadie et que nous trouvons dans la Romania de juillet 1883, laquelle l'emprunte elle-même à VAcademy (1) du 23 juin :

« Les jeunes Basques, et notamment les étudiants faisant leur cours à Paris, aiment à chanter en choeur un air accommodé sur les noms de nombre jusqu'à vingt, rebroussant ensuite de vingt à un. Garay de Montglave fréquentait ses compatriotes. Il était bayonnais. Cet air, ce souvenir attrayant du pays loin du pays, lui inspira l'idée du chant d'Altabiscar. 11 le composa en français. Un de mes cousins, Louis Duhalde, traduisit en basque l'oeuvre de M. de Montglave. Il ne s'était jamais occupé de sa langue maternelle, il n'en savait que ce qu'il en avait appris dans l'enfance; aussi sa version trahit-elle une main inexpérimentée. Il a traduit simplement en prose, sans mesure el sans rime; le morceau ne peut être que récité; on chante seulement l'énumération : un, deux, trois..., sur un air qui n'a certes rien de guerrier. Ai-je besoin d'ajouter que les prétendues variantes conservées dans la montagne n'ont jamais existé ? La plus simple réflexion aurait dû faire comprendre que, si la tradition orale peut conserver un chant, un récitatif inchantable n'aurait pas eu de lendemain. Duhalde a bien ri avec moi de la méprise où sont tombés tant d'auteurs. »

C'est ainsi qu'une confidence un peu tardive achève de mettre dans tout son jour le bien-fondé des conclusions de notre savant ami, que la science sérieuse, du reste, avait unanimement acceptées. L. C.

CXCVIT. Le coeur du grand-père de Henri IV.

Dans un compte-rendu sommaire de la séance du 18 juillet dernier de la Société nationale des antiquaires de France [Bulletin criliq. du 1er sept. 1883), on lisait ce qui suit :

a M* l'abbé THÉDENAT expose que, s'étant transporté au collège de Juilly

(1) L'article de VAcademy a pour auteur le Rév. Webster, que M. Adritn Lavergne a présenté ci-dessus (p. 191) à nos lecteurs.


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avec quelques-uns de ses confrères de la Société des ant. de Fr., MM. A. de BARTHÉLÉMY, J. de LAUKIÈRE, G. SCIILUMBERGER et HÉRON DE VILLEFOSSE, il a été procédé à la reconnaissance du coeur de Henri II d'Albret,.roi de Navarre, grand-père du roi Henri IV, déposé dans l'abbaye de Juilly par Nicolas Dangu, ancien chancelier de Navarre, mort en 1567 abbé de Juilly. Après avoir reconnu la présence du dépôt, ils l'ont remis en place et on a scellé de nouveau la plaque en marbre qui ferme la niche. M. l'abbé Thédenat communique ensuite le texte d'une longue inscription rédigée par les soins de Nicolas Dangu et gravée sur cette plaque. File énumère tous les titres de Henri II d'Albret. »

Cette inscription se lit imprimée à la p. 65 de l'Histoire de l'abbaye et du collège de Juilly par Ch. Hamel (Paris, Douniol, 1868, in-12). Il suffira d'en donner ici (a première moitié :

« Cy gist le coeur de 1res haut, très excellent et très magnanime prince Henry, par la grâce de Dieu Roy de Navarre, seigneur souverain de Bearn et de Donezan, duc de Nemours, Candie, Monblanc et Peneftel, comte de Foix, Bigorre et I'erigort, sire d'Albret, viscomte de Limoges, Marsan, Toursan, Gavardan, Nebousan, Castelmoron, Aillas et Marempnes, pair de France, gouverneur et lieutenant général pour le Roy au duché de Guienne, ville de la Rochelle et pays d'Aulnis, qui trépassa à Hagetmau on Chaloce, le vingt neufviesme jour du moys de may l'an mil cinq cent cinquante cinq, lequel coeur Messire Nicolas Dangu, Evesque de Mende, abbé de Foix et de ce monastère, conseiller du Roy, tnaistre des requesles ordinaires de son hostel et chancelier de Navarre a fait emporter et enterrer en ce lieu par congé et permission [d'Antoine et de Jeanne, roi et reine de Navarre] — Priés pour lui. »

QUESTIONS.

222. Henri IV et le Parlement de Toulouse.

Dans l'avant-dernier fascicule des Mémoires'de l'Académie des Sciences, Inscriptions et belles-lettres de Toulouse (1883), on remarque un curieux travail de M. le doyen Duméril, travail intitulé : L'Iliade judiciaire du Parlement de Toulouse au temps de Louis XIII. Le savant académicien (p. 67, note 1) assure que Henri IV disait : « Si j'avais trois fils, le premier serait roi de France, le second cardinal, le troisième conseiller au Parlement de Toulouse, et ce ne serait pas ce dernier qui serait le moins fier. » Henri IV est peut-être de tous les personnages célèbres celui à qui l'on a prêté le plus de mots. J'en ai déjà signalé plusieurs, soit ici, soit ailleurs, qui sont des plus douteux. J'avoue que le mot sur le Parlement de Toulouse me paraît devoir être joint à toutes les autres citations suspectes. Quel est l'auteur sérieux qui le premier a ainsi fait parler Henri IV? Le petit discours si flatteur pour le Parlement de Toulouse n'aurait-il pas tout simplement été imaginé... à Toulouse même? T. DE L. Tome XXV. 14


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223. Le capitaine gascon « Iléus. »

M. G. Tholin nous prie de soumettre à nos correspondants la question suivante, que lui adresse un savant bibliophile de ses amis :

« Un petit livre très rare de la bibliothèque de M. B***, livre sans date, mais dont l'épitre dédicaloire porte celle de 1517, contient une pièce de vers de Pélisson, sur un certain dux Iléus, apud Montembrisonem cum sociis suspensi. — Le patient s'adresse au public el dit :

Bella per Ansonios tune cum crudelia campos

Forliter illustris, rex Loiloice, geris, Hic ubi multonim, mullo cum sanguine, mortem

Aspaxi, «l Fuxi fata cïuenta ducis, N«('?)me cum totie? modios moriturus in hostes

Jam tune * placide non potuisse raori (1) !

Nunc, quia cum sociis hommes populabar acerbus

Atque duosslravi mante fnrente viros, Praefeclus magna vulgi comitante caterva Me rapuit, socios criminis atque meos.

Eheu ! quid misero gemmea forma mihi ! Ouid quoque Gallorum Régi servisse lot annos ! Omnibus auxiliis nostra querela vacat.

.Si nomen quaeras, aut quo sim sanguine eretus, Sum certe Vasco : dicor Iléus ego.

» Comme vous le voyez, il s'agit d'un chef de bande gascon, soldat vaillant et fort bel homme, longtemps attaché au service du roi de France, et qui, après avoir fait la campagne d'Italie sous Louis XII avec un dux Fuxi (sans doute Gaston de Foix, duc de Nemours, mort en 1512 à la bataille de Ravenne), se mit a détrousser son prochain; en punition de quoi — et d'un double meurtre— il fut pendu haut et court h Montbrison.

» Pourriez-vous me fixer sur la ville de ce nom dont il s'agit ici et me dire le vrai nom gascon de cet Iléus? Cet honnête personnage a-t-il laissé quelques traces dans les chroniques du pays? » V. D.

224. Le couvent des Minimes de Samatan.

J'ai sous les yeux un acte de partage de successions paternelles et maternelles entre M. Picaut des Dorides et sa soeur, rédigé le 7 janvier 1784 en l'étude de M' Theodolin, notaire royal d'Auch. — Il y est dit que M 11' Picaut

(1) II y a dans ce distique des incorrections qui vitnnent, soit de la négligence da vieux typographe, soit de la rapidité avec laquelle a ilé pris ce fragment de copi». Mais le sens est assez clair. — L. c.


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des Dorides eut pour elle le domaine de Lahire ainsi que la maison de Dorides, servant ci-devant de couvent aux religieux Minimes, — le tout situé près la ville de Samatan.

A-t-on quelques données sur ce couvent? Comment l'ingénieur Picaut, — celui-là même, je crois, qui fut l'architecte de l'Hôlel-de-ville d'Auch,— était-il devenu propriétaire de cet établissement de Minimes? En reste-t-il quelque chose aujourd'hui? D.

CHRONIQUE

Les membres de la Société historique de Gascogne et les souscripteurs à nos Archives historiques ont reçu dernièrement la lettre suivante :

Auch, le 10 mars 1864. Monsieur, J'ai l'honneur de vous convoquer à la réunion générale de la Société historique de Gascogne, qui aura lieu à l'Archevêché d'Auch le jeudi 27 mars, à une heure après midi.

ORDRE DU JOUR:

1° Rapport de M. de Carsalade sur les travaux de la commission des Archives historiques de la Gascogne;

2° Rapport de M. le trésorier sur l'exercice 1883;

3° Vote pour le renouvellement de la commission des Archives;

4° Rapport de M. le chanoine Sabatié sur les procès-verbaux des visites pastorales de M,r de La Croix étudiés au point de vue archéologique;

5" Est-il opportun de donner aux réunions générales de la Société historique de Gascogne qui se tiendront une fois par an l'importance d'un petit congrès régional, où pourraient se discuter les principales questions historiques et archéologiques qui intéressent la province de Gascogne?

Comme il est fort utile que les membres de la Société historique de Gascogn» et les souscripteurs aux Archives se connaissent, échangent leurs vues et préparent la séance de l'après-midi, une première réunion aura lieu dans la matinée, aux Archives départementales, de 10 heures à 11 heures 1/2.

Le Vice-Président de la Société historique de Gascogne, A. LAVERGNE.

La Revue publiera ultérieurement le compte-rendu de cette réunion.


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CONGRES DE PAMIERS.

Le Congrès archéologique de France, sous la direction de la Société fran-- çaise d'Archéologie, tiendra cette année sa cinquante et unième session dans le département de l'Ariège. Cette session s'ouvrira le VENDREDI 23 MAI, à Pamiers. il sera close le vendredi 30 mai, à Saint-Girons. La souscription est de 10 francs (1). — Chaque souscripteur reçoit un volume renfermant le compte-rendu dos séances et participe aux excursions.

OIIDIIE l»KS SÉANCES ET EXCURSIONS.

VEXIMIEDI 23 MAI. — 3 heures, séance d'ouverture à Pamiers; — 5 heures, visite de la cathédrale et autres monuments de la ville.

SAMEDI 21 MAI. — Excursion à Mirepnix etaux ruines du château de Lagarde.

DIMANCHE 25 MAI. — Midi, départ pour Foix. Arrêt à Saint-Jean-de-Verges: — 8 heures, séance à Foix.

LUNDI 20 MAI. — Excursion dans la vallée haute de l'Ariège (église de Sabart, grotte de Lombrive, église d'Unac).

MARDI 27 MAI. — 9 heures, visite de l'église Saint-Volusien el de la bibliothèque municipale; — 2 heures, visite du château de Foix et du musée départemental: — 8 heures, séance.

MERCREDI 28 MAI. — De Foix à Saint-Girons. Excursion au château de Durban ^ruines).

JEUDI 29 MAI. — Excursion dans la vallée du Lez (pile romaine deLuzenacsur-Lez, église d'Audressein, Castillon, Bordes, Sentein).

VENDREDI 30 MAI. — 8 heures, visite de l'église Saint-Vallier, à SaintGirons;— midi, excursion à Saint-Lizier (pont, enceinte romaine, ancienne cathédrale, cloître, ancien évèché, etc.); — 8 heures, séance de clôture à Saint-Girons.

La Société historique de Gascogne sera représentée au Congrès par plusieurs de ses membres, et la Revue rendra compte au moins de l'excursion à SaintGirons et à Saint-Lizier, ancien évèché suffragant d'Auch.

(I) Les BULLETINS D'ADHÉSION devront être adressés à M. LAFONT DE SENTENAC, Trésorier du Congrès, à POIX.

Les membres de la Société française d'Archéologie Sont; souscripteurs de droit; ils n'ont, en conséquence, aucune cotisation nouvelle à verser.',^.

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RÉÏOif ËIMLï/OE Li SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE GASCOGNE

LE 27 MARS 1884

La réunion, trop nombreuse pour tenir à l'aise dans la salle ordinaire des séances, a été reçue daus le salon de l'Archevêché d'Auch. En l'absence de Monseigneur, retenu à Mauvezin par ses prédications de carême, M. Adrien Lavergne, vice-président, a occupé le fauteuil. A ses côtés ont pris place MM. de Bourrousse de Lafïore, président de la Société des sciences et arts cl'Agen, et M. Ph. Tamizey de Larroque, correspondant de l'Institut. On remarquait, parmi les membres présents, MM. le comte Stanislas de Gontaul-Biron, Cypr. La PlagneBarris, Edm. Cabié, l'abbé Fauqué, secrétaire-général de l'Archevêché, Paul Parfouru, archiviste du département du Gers, le chanoine Sabatié, l'abbé Larroque, Francou, architecte honoraire de la ville d'Auch, A. Lucante, directeur de la Revue de botanique, etc., etc.

M. Adrien Lavergne a ouvert la séance par les paroles suivantes :

Messieurs,

Dans toute association comme dans toute famille, on a le pieux devoir de conserver la mémoire des morts. Avant de commencer nos travaux, rappelons-nous ceux des nôtres qui ont quitté cette vie.

Noire président, le comte Armand de Gontaut, est mort à la fleur de l'âge, lorsque les plus belles perspectives allaient s'ouvrir devant lui. Vous l'avez vu dans nos réunions, vous avez entendu sa parole spirituelle et éloquente. Il aimait notre oeuvre et fut toujours prêt à lui donner l'appui de sa haute influence. Je n'essaierai pas de faire son éloge; je dois me contenter de rendre hommage à sa mémoire et d'exprimer les profonds regrets de la Société historique de Gascogne.

M. le marquis de Cugnac, homme toujours empressé à seconder toute généreuse entreprise, fut l'un des premiers souscripteurs de nos Archives historiques. Le bien que j'entends dire de lui de toutes parts, le chagrin et les regrets qu'il laisse, prouvent bien que sa mort fait un grand vide parmi nous comme parmi ses concitoyens.

M. Edouard Fûurcade, esprit distingué, chercheur infatigable, avait fait de grandes études historiques sur la ville de Vic-Bigorre, voisine Tome XXV. — Mai 1884. 15


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du château de La Barthe qu'il habitait. Il nous eût vaillamment secondés dans notre oeuvre si la mort n'était venue mettre un terme à sa laborieuse existence.

Messieurs, après la mort du comte Armand de Gontaut, son frère, le comte Stanislas, a demandé à prendre sa place sur nos listes. Voilà un bel exemple. On ne saurait mieux honorer la mémoire des défunts qu'en continuant le bien qu'ils faisaient.

Espérons que les familles de nos morts tiendront toujours à honneur de maintenir leur nom sur nos listes.

La parole a été donnée à M. l'abbé J. de Carsalade du Pont, secrétaire de la commission des Archives historiques de la Gascogne, pour 'faire connaître les travaux de cette commission dans l'année écoulée. Son rapport, qui a été fort goûté et vivement applaudi, est imprimé à la suite du présent compte-rendu.

L'ordre du jour appelait ensuite le rapport du trésorier de la commission, M. l'abbé Campistron, sur l'état financier de l'oeuvre des Archives historiques. Voici ce rapport :

Les ressources de la commission des Archives historiques de la Gascogne résultent pour l'année 1883 du produit de 225 souscriptions et d'un secours alloué par le Conseil général du département.

L'avoir actuellement réalisé se compose : 1° de 190 souscriptions acquittées, soit une somme de 2,306 fr. 45 c; 2° de la somme votée par le Conseil général, soit 249 fr. 80 c. L'encaisse a donc été au total de 2,556 fr. 25 c.

Les dépenses faites jusqu'à ce moment proviennent des frais d'impression, de brochage et d'envoi des trois premiers fascicules des publications de l'année 1883 : la somme totale s'élève à 2,060 fr. 05 c.

Pour couvrir les dépenses nécessitées par l'impression et l'envoi du 4e fascicule, qui complétera les publications de la lre année, il nous reste :

1° La différence entre l'encaisse et les sommes dépensées. 496 20

2° Les douze souscriptions à la charge du libraire de la commission, soit 144 »

3° Quatorze souscriptions anciennes qui n'ont pas encore été acquittées, soit 168 »

4° Huit nouvelles souscriptions 96 »

Nous avons donc pour couvrir les frais de la dernière publication de 1883 la somme de 904 20


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Le bilan peut être établi de la manière suivante :

1° Actif réalisé 2,556 25

Actif dû 408 »

Total 2,964 25

2° Passif 2,060 05

Différence en faveur de l'actif. 904 20

Pour achever d'édifier les membres de la Société historique au sujet de l'état financier des Archives, M. J. de Carsalade fait connaître l'heureux succès des démarches faites en leur faveur auprès du Ministère de l'Instruction publique. Grâce à l'intervention très dévouée et très active de M. A. Faugère-Dubourg, bibliothécaire du Ministère de l'Intérieur; — grâce au franc patriotisme gascon et à la sympathie prononcée de M. Fallières, ministre de l'Instruction publique; — grâce enfin aux bonnes lettres échangées entre notre confrère M. Tamizey de LaiïOC|ue et le président du Comité des travaux historiques, M. de Boislisle, le savant éditeur de Saint-Simon, — il n'est pas téméraire de compter sur un secours officiellement accordé, à très bref délai, à la publication des Archives historiques de la Gascogne.

En se félicitant de la prospérité matérielle de cette partie toute nouvelle de nos travaux, M. l'abbé Fauqué appelle l'attention sur la Revue de Gascogne, dont le budget aurait peine à s'équilibrer sans le secours annuel voté par le Conseil général. Une précieuse ressource accessoire, celle de la vente des collections complètes, ne tardera pas à lui manquer, ces collections étant presque complètement épuisées. Il est donc à désirer que tous les membres de la Société travaillent à recruter de nouveaux abonnés à une publication si utile à l'histoire et si goûtée des meilleurs juges.

Pendant que M. de Carsalade rendait hommage au patriotisme provincial de M. le ministre de l'Instruction publique et de son compatriote M. Faugère-Dubourg, M. Tamizey de Larroque faisait passer à M. Léonce Couture la copie autographe d'un sonnet gascon sur la cathédrale do Burgos, écrit naguère par le poète à qui Nérac et le pays gascon doivent la Guirlande des Marguerites. Voici cette pièce, dont la lecture a excité le plus ' vif intérêt et les plus chaleureux applaudissements :

A. M. Belsant de Parays.

Bous e jou, damb'Henner, lou pintre de l'Alsasso, De ploujo sadourats, soun anats un tantôs En Espagno, cerca lou soureil a Burgôs. Horo-rnount la ney cay. En alandant l'espasso,


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La lùo, d'un linsô que digun nou pedasso, Capèro tout de blanc. Diren hario d'os De morts, qu'auren semiat. Nat aubre; pas un tos A ha beue un auret, se per escay ne passo.

Mè quin palas ta bèt sur un so ta cattiu S'ennarto etba trauca la gran caloto blùo ? Jésus ! la catedralo I oh I coumo flambo ! Biu.

Creyren, à bese au cla d'aquero ney d'estiu Soun clouchè floucat d'or oun s'apauso la lùo, Qu'es lou Sen Sacromen den las mas dou Boun Diu.

Le président fait part à l'assemblée d'un voeu souvent exprimé par un des membres de la commission des archives, M. Am. Plieux, habituellement empêché par ses devoirs professionnels de se rendre aux réunions. Il paraît naturel d'accéder à ses désirs en acceptant sa démission, ce qui amène une vacance. M. de Carsalade soumet aux membres présents cette pensée, que l'occasion est propice pour maintenir un nom illustre sur la liste des membres de la commission, veuve de son président, M. le comte Arm. de Gontaut, en nommant à la place de M. Plieux M. le comte Théodore de Gontaut-Biron. Il appuie cette proposition sur la noble parole qui a été dite aux funérailles de notre regretté président : « Sitôt qu'un Gontaut tombe, un autre Gontaut se lève, » et sur les importantes recherches historiques entreprises et déjà poussées très loin par son candidat. La démission de M. Plieux et la nomination de M. le comte Th. de Gontaut-Biron sont acceptées à l'unanimité.

M. le comte Stanislas de Gontaut remercie,en quelques mots émus, la Société historique de ce vote et de tout ce qu'elle a fait pour honorer la mémoire du comte Armand de Gontaut.

L'assemblée vote également à l'unanimité : 1° la nomination, comme président de la Commission des Archives historiques de Gascogne, de M. le baron ALPHONSE DE RUBLE, désigné déjà par la Commission et dont M. Ad. Lavergne rappelle en peu de mots les titres appréciés de toute l'Europe savante : l'édition, critique des Commentaires et des Lettres de Biaise de Monluc et l'histoire de Jeanne d'Albret;

2° La prorogation des pouvoirs de la Commission des Archives, en éliminant le nom de M. Plieux et en ajoutant les noms de MM. A. de Ruble, Th. de Gontaut, et ceux des quatre archivistes des départements de Lot-et-Garonne, Tarn-et-Garonne, Hautes et Basses-Pyrénées;

3° La nomination, comme membres correspondants de la Société historique de Gascogne, de MM. Philémon Laroche, docteur-médecin à Montignac-sur-Vézère (Dordogne), auteur de divers travaux archéologiques; — et l'abbé Haristoy, curé d'Irissarry (Basses-Pyrénées), auteur des Recherches historiques sur le pays basque;


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4° La nomination, comme membre résident de la même Société, de M. l'abbé Castillon, professeur au Grand-Séminaire d'Auch.

M. l'abbé Sabatié donne lecture de son premier rapport sur les procès-verbaux des visites pastorales de Mgr de La Croix étudiés au point de vue archéologique. Le vénérable archevêque avait soin de recueillir partout et de faire trancrire dans ces procès-verbaux les détails relatifs aux églises, aux châteaux, aux traditions historiques et religieuses. M. Sabatié, résumant dans ce premier travail CL qui concerne l'architecture des églises, fournit nombre de données précieuses sur nos édifices sacrés des diverses périodes du moyen âge et de la Renaissance, et en particulier sur les églises si remarquables du BasArmagnac. Cette lecture est écoutée avec la plus favorable attention; il y a lieu d'espérer que des études nouvelles, indispensables pour rectifier ce qu'offrent d'inexact quelques-unes des appréciations du vénéré prélat, permettront de publier avec les additions requises tout ce travail d'ensemble, dont le début a paru si digne d'attention.

La proposition de changer les réunions annuelles de la Société historique de Gascogne en une sorte de congrès régional est reçue avec une faveur unanime; mais la Commission seule peut en préparer peu à peu l'exécution.

Après l'invitation transmise aux membres présents pour le prochain congrès archéologique de Pamiers, et l'assurance que la Société historique de Gascogne y sera représentée par M. le baron L. de Bardies, et, au moins pour les excursions dans la région du Couserans, par son vice-président, M. A. Lavergne, et par MM. J. de Carsalade et Léonce Couture, la séance est levée.

RAPPORT SUR LES TRAVAUX

DE LA

COMMISSION DES ARCHIVES HISTORIQUES DE LA GASCOGNE

Messieurs,

Dans votre séance du 9 décembre 1882, sur la proposition* de M. le vice-président, vous nommâtes une Commission pour étudier et mettre à exécution le projet, voté en séance, d'une publication annuelle exclusivement composée de docu-


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ments concernant l'histoire de notre ancien duché de Gascogne et qui prendrait le titre d'Archives historiques de la Gascogne.

Votre Commission se mit à l'oeuvre avec le sentiment profond de l'honneur que ferait à la Société historique de Gascogne le bon succès d'une entreprise aussi hautement scientifique. Pénétrée de ce sentiment et résolue à se montrer digne de la mission que vous lui aviez confiée, elle aborda l'étude du projet avec la ferme volonté de tout tenter pour le faire réussir. Les difficultés qu'elle a rencontrées, quelques-uns d'entre vous les connaissent, et si je les rappelle ici ce n'est pas pour rechercher de vains éloges, — vous seuls en méritez, messieurs, qui avez répondu à notre appel, — mais afin que vous sachiez que l'oeuvre qui a pu les vaincre est désormais sûre de vivre dans l'avenir. Votre Commission se trouva tout d'abord en présence d'une difficulté que beaucoup jugeaient insurmontable. Les documents elles ouvriers ne devaient pas manquer à la future publication : nos archives publiques et privées renferment d'innombrables richesses, et la Gascogne est pleine de chercheurs patients, infatigables, héritiers des grandes traditions bénédictines; mais pour mettre au jour ces richesses, il fallait ce que l'on a appelé le nerf de la guerre, de l'argent. D'après nos calculs, les frais de cette publication devaient dépasser 2,000 francs. Cette somme paraissait énorme. Les prudents, les timides, ces sages qui ne croient pas que audenies forluna juval, — et c'était le grand nombre, — nous prédisaient l'insuccès et nous décourageaient par leurs remontrances. Les temps sont difficiles, nous disaient-ils, cette publication est inopportune, les préoccupations religieuses et politiques portent les esprits vers d'autres recherches, la Gascogne d'ailleurs est si pauvre et le chiffre de votre souscription est si élevé ! 12 francs ! quelle somme énorme ! Pourquoi compromettre par une défaite certaine l'honneur de notre Société?


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Tout cela était vrai, messieurs; mais comment faire entendre à des gascons les conseils de la prudence humaine ? Cette vertu, qui a joué plus d'un mauvais tour, est très décriée chez nous. Il est vrai que nous nous sentions soutenus par vous, et qu'à notre première entrée en campagne, nous avons vu venir à nous des vétérans de la grande armée des travailleurs, qui nous ont prodigué leurs chaleureux encouragements et leurs sages conseils, et de jeunes volontaires pleins d'enthousiasme, qui ont mis à notre service leur généreuse ardeur el leurs moyens d'action.

A côté de ces prophètes de malheur il y avait les incrédules et pire encore, car il faut tout vous dire, il y avait les rieurs. Les rieurs sont redoutables, messieurs, quand on ne les a pas de son côté. Ces bonnes gens, sûrs déjà de notre échec et peut-être s'en réjouissant, nous regardaient avec la compassion du chêne pour le roseau et dans leur bon naturel riaient de nous et disaient : « Ces gascons ! »

Eh bien ! messieurs, ces gascons sont arrivés à leur but, le succès a couronné leurs efforts.Monsieur le trésorier vous dira tout à l'heure le résultai extraordinaire,inespéré,de nos démar ches et ce que l'on peut attendre de nos compatriotes quand on fait appel à leur patriotisme. L'oeuvre des Archives historiques de la Gascogne est sortie victorieuse des difficultés de la première heure. Aussitôt qu'elle s'est montrée, elle a rallié autour d'elle les forces intellectuelles de la province; les mois se sont écoulés et u'ont fait qu'augmenter sa vitalité; chaque jour a été signalé par un pas en avant, un progrès accompli, une victoire remportée. Elle compte à peine une année d'existence, et déjà elle a enlevé les suffrages des maîtres de l'érudition et conquis sa place dans le monde des sciences historiques.

Aujourd'hui notre oeuvre est fondée et elle vivra; car votre présence ici, messieurs, est le gage d'un avenir certain. Cet avenir, n'en doutez pas, sera l'honneur de notre compagnie et la gloire de la patrie gasconne !


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Vous connaissez les moyens que votre Commission a employés pour arriver à ce résultat : ils vous ont été exposés dans la Revue de Gascogne par notre illustre collègue M. Léonce Couture, et en des termes trop élogieux pour moi pour qu'il me soit permis de les louer à mon tour; j'ai bien plutôt un reproche à faire à M. Léonce Couture : il ne vous a pas tout dit. Il vous a parlé sans doute de cette maison si hospitalière de la petite ville de Gontaud, de ce sanctuaire de la science, où la première idée de l'oeuvre autour de laquelle nous sommes si fortement unis aujourd'hui germa dans une conversation entre M. Tamizey de Larroque et moi. Il vous a raconté la petite réunion qui se tint à huis-clos dans le château de La Plagne, où furent arrêtées les bases de notre société; — il a justement loué l'ardeur de notre vice-président, M. Lavergne, — le zèle de notre cher et à jamais regretté président, M. le comte de Gontaut-Biron, ses soins, sa sollicitude pour cette société, qui a été une de ses dernières et généreuses préoccupations sur la terre. M.Léonce Couture a parlé de tout le monde, il n'a oublié que lui seul. Et cependant si quelqu'un avait droit à des éloges, c'était bien lui. Il a été notre inspirateur, notre guide, notre conseil, notre force, son seul nom a plus fait pour notre oeuvre que toutes nos démarches, et sachez, messieurs, que la première et peut-être l'unique cause de nos succès a été d'avoir eu pour directeur de nos publications le grand érudit, le brillant critique, le maître que les sociétés savantes de Paris nous envient (1).

Le mode de publication que nous avons adopté diffère un peu de celui qui avait été exposé dans notre circulaire.Nous nous étions d'abord arrêtés à l'idée de former un recueil, une

(1) [On me défend expressément de rien retrancher de mon éloge, sous prétexte que mes mérites sont « un peu la propriété de la Société historique de Gascogne. » Soit donc! mais je lui souhaite sincèrement d'autres richesses, et ce ne sera pas ma faute si plus d'un lecteur dit ici surtout : « Ces gascons ! » —• L. c] • '


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sorte de magasin où tous les documents auraient ôlé entassés sans ordre précis, pêle-mêle, au fur et à mesure qu'ils nous seraient arrivés, comme ont fait avec tant de succès nos voisins de la Gironde. Mais en y réfléchissant, nous nous sommes convaincus que ce modede publication laissait beaucoup à désirer et ne répondait pas à nos justes ambitions. Nous nous sommes rappelé qu'il y avait en France deux ou trois cents recueils de ce genre, qui sont pour la plupart les parias de la librairie, hors du commerce, hors de la connaissance du public, ignorés même des bibliothécaires qui les gardent dans des coins ténébreux. Qu'un document soit encore inédit ou qu'il soit inséré au vingtième ou au centième volume des mémoires de l'Académie de Dijon ou de Nancy, c'est presque la même chose. La collection, dès qu'elle est un peu avancée, devient un tombeau : nul ne sait ce qu'elle renferme, ceux mêmes qui voudraient consulter telle ou telle pièce se sentent découragés quand ils la savent perdue dans un pareil labyrinthe. Quelle humiliation, messieurs, pour notre vanité de gascons si nos travaux avaient été en naissant condamnés au même sort ! C'est pour éviter ce malheur que nous avons cru devoir prendre pour modèle dé nos publications les admirables travaux de la Commission gouvernementale des Documents inédits sur l'histoire de France : Commission qui a rendu et qui rend de si grands services aux travailleurs et à l'histoire, précisément parce qu'elle ne publie que des .travaux séparés, tels que sont les lettres d'Henry IV, de Richelieu, deMazarin, des cartulaires, des chroniques, etc. C'est le désir de marcher sur de si nobles traces et d'être plus utiles à nos compatriotes qui nous a fait adopter la règle suivante :

La Société historique de Gascogne ne publie que des volumes indépendants et des documents ou séries de documents ayant une certaine étendue; chaque document ou série de documents formant un groupe naturel sur le même sujet est


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publiée à part en volume de 50 à 100, 200, 500 pages et au-delà; le nombre du tirage de chaque volume est délibéré et fixé en séance, suivant la vente probable de chaque spécialité. La Société publie tous les ans la valeur de SOO à 600 pages.

Ce plan, messieurs, nous a paru réunir tous les avantages et en particulier les suivants : 1° Publication aisée, deux ou trois fascicules pouvant marcher de front à l'imprimerie.

2" Facilité des recherches par le groupement naturel des documents sous leur titre propre, tel par exemple que : Documents pour servir à l'histoire de telle province, de telle contrée, de telle ville, de telle institution; — Archives historiques de telle famille; —collections de coutumes, deparéages, de lettres de rois, ou de tel roi, de tel personnage; — livres d'hommages, carlulaires, chroniques, etc. Les titres peuvent varier à l'infini et embrasser tous les genres de documents.

3° Volume inégaux, mais d'un titre net, parlant, attirant l'amateur de telle ou telle partie.

4e Recommandation facile dans la presse érudite, qui parlera volontiers d'une série de lettres de roi, d'un cartulaire, etc., tandis qu'elle ne dit presque jamais rien des mémoires ou des recueils d'une sociclô savante. Remarquez, messieurs, qu'être signalés, être consultés, être vendus, voilà le sort des volumes indépendants, jamais des recueils. Je suppose un volume ou une plaquette renfermant des coutumes locales, les noms de ville indiqués sur la couverture, vous aurez un article dans la Revue historique du droit français, un autre dans la Ribliolhèque de l'Ecole des Charles, et vous vendrez en France et à l'étranger une cinquantaine d'exemplaires : il y a bien cinquante amateurs de droit coutumier. Un autre volume renfermant des contrats de mariage et des testaments, vous avez un article dans la Revue du droit, un autre dans la Réforme sociale, et les disciples de Le Play vous achètent.


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5e Enfin, bonne fortune pour les collaborateurs qui veulent mettre leur nom sur un volume, qui seront heureux de vous livrer des documents tout prêts, qui n'attendent qu'un éditeur, mais qui se résigneront difficilement à les noyer dans une mer glorieuse et savante mais ubi nullus ordo sed sempitemus horror inhabilal! Bonne fortune aussi pour notre Société qui aura, outre les ressources de la souscrip - tion, les revenus de la vente des volumes, dont chacun trouvera son public spécial si nous continuons à publier de bons textes, comme nous ferons certainement avec l'aide de Dieu.

Cependant, Messieurs, comme il pourra arriver que, malgré la multiplicité des titres et la facilité des groupements, certains documents importants trouveraient difficilement leur place dans nos publications parce qu'ils seraient ou uniques en leur genre ou en trop petit nombre pour former un volume ou une plaquette, votre Commission, désireuse de ne rien laisser dans l'oubli, a pensé qu'elle pourrait, de temps à autre, réunir ces pièces diverses en un volume, sous le titre de Mélanges.

Ce plan adopté, nous nous sommes mis à l'oeuvre, et malgré les difficultés d'une première organisation et les tâtonnements des premiers jours, nous avons publié dans le courant de l'année quatre cents pages de bons textes. L'impression du quatrième fascicule qui complétera les 600 pages promises se termine; il sera bientôt entre vos mains.

Il ne m'appartient pas, messieurs, de faire l'éloge de notre premier volume : Documents sur la Fronde en Gascogne; personne n'est juge dans sa propre cause. Je constaterai, toutefois, qu'il a eu dans le Rulletin critique les honneurs d'un article détaillé dû à la plume si autorisée de M. Chèruel, le grand historien de la Fronde. N'est pas critiqué qui veut par des hommes de ce mérite; de leur part, les reproches mêmes valent des louanges.


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Les Documents relatifs à la chute de la maison dWrmagnacFezensaguet et à la mort du comte Géraud de Pardiac n'ont pas été jugés, du moins à ma connaissance, par la presse érudite parisienne. Cela tient sans doute à ce que M. Paul Durrieu n'a pas encore distribué les exemplaires de luxe qu'il a fait tirer à riart dans cette intention. Mais M. Léonce Couture vous a dit dans la Revue de Gascogne, et vous avez pu apprécier par vous-mêmes la haute portée de ces documents, je devrais dire de cette dramatique histoire, pleins de révélations curieuses, d'épisodes étranges, d'événements tragiques. L'agencement parfait de ces documents, la science toujours sûre avec laquelle ils ont été préparés, nous résolvent, j'en suis sûr, de vrais succès dans le monde savant.

Le Bulletin critique, le Polybiblion, la Revue critique, ont salué de leurs plus chaleureux applaudissements le Voyage à Jérusalem du baron de Monlaul. Cela ne vous surprend pas, messieurs, et n'eût-il pas suffi pour louer ce travail de citer le nom de l'éditeur, M. Tamizey de Larroque? Nulle parole d'éloge ne vaut ce seul nom, qui est une des gloires littéraires de notre Gascogne.

Je vous ai dit que le quatrième fascicule était sous presse : il a pour titre Les Huguenots en Bigorre et comprendra plus de 200 pages. Ce fascicule ne le cédera en rien à ses devanciers; il renferme des documents qui n'intéressent pas seulement le comté de Bigorre, mais aussi les provinces voisines, et qui jetteront un jour nouveau sur cette sombre époque de notre histoire. Ces documents sont nombreux; certains semblent inspirés par le souile généreux des croisades; ils vous diront, messieurs, avec quelle foi héroïque, quel patriotisme ardent, les habitants de la Bigorre défendirent pied à pied leurs autels menacés et leurs foyers envahis par de nouveaux barbares; ils vous feront, dans des termes qui arracheront des larmes aux plus insensibles, le récit des plus amères douleurs qu'un peuple ait jamais ressenti; ils vous


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diront comment la ville de Tarbes fut prise, saccagée et livrée aux flammes jusques à quatre fois dans l'espace de trois ans, comment la Bigorre fut ravagée de fond en comble, à ce point que les ruines de plus de deux cents églises en couvrirent le sol et que les habitants, réduits à la dernière misère, furent obligés de s'expatrier pour aller mendier leur pain. Ce rapide énoncé vous fera saisir l'importance et l'intérêt de ces documents et comprendre quelle reconnaissance nous devons à M. Charles Durier, archiviste des Hautes-Pyrénées, qui les a recueillis et transcrits avec un soin et une patience de bénédictin.

Nous ne nous sommes pas seulement étudiés à faire de nos publications des travaux de solide érudition; il nous a semblé que ce serait aussi pour elles un mérite réel et un attrait de plus, si avant de captiver l'esprit, elles frappaient les sens par une forme élégante et sympathique à l'oeil, une composition et un tirage irréprochables. Le suffrage des éruditsnenous suffisait pas, nous voulions aussi gagner celui des bibliophiles. Nous croyons, messieurs, avoir atteint ce but. Les nombreux éloges que nous avons reçus nous confirment dans cette bonne opinion. Une grande part de ces éloges revient à notre dévoué archiviste, M. Paul Parfouru, qui veille avec le soin le plus minutieux, le zèle le plus intelligent et le goût le plus parfait à la bonne exécution de nos travaux. Mais je dois ajouter que, sous ce rapport, il est admirablement secondé par le talent et le bon goût de nos excellents imprimeurs, MM. Cocharaux.

Voilà le présent, messieurs, nous y avons pourvu. Mais cela ne suffisait pas, il fallait aussi préparer l'avenir, songer à l'année qui s'ouvre et aux suivantes. De ce côté, grâce à Dieu, nos préoccupations n'ont pas été bien grandes; les travailleurs sont venus à nous en foule et nos espérances de récolte sont magnifiques. La commission que vous nommerez


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tout à l'heure trouvera deux manuscrits tout prêts pour l'impression : un Recueil de coutumes inédiles de la Gascogne languedocienne (cette partie de notre province qui a pour capitale l'Isle-en-Jourdain), publiées et annotées par notre savant collègue M. Edmond Cabié, el VHistoire des couvents des Frères Prêcheurs en Gascogne au XIII" siècle, précieux manuscrit d'un contemporain, Bernard Gui, publié par M. l'abbé Douais, professeur d'histoire ecclésiastique à la Faculté catholique de Toulouse. Le nom de l'éditeur et le corps savant auquel il a l'honneur d'appartenir vous disent assez, messieurs, combien cette publication sera marquée au coin d'une science sûre et solide.

D'autres travaux sont sur le métier et bien près d'être terminés. Il faut citer en premier lieu : Les Sceaux gascons, par M. Paul La Plagne-Barris, magnifique travail impatiemment attendu et dont la seule annonce a mis en émoi les savants de la France et de l'Angleterre. M. La Plagne-Barris a déjà recueilli les sceaux de plus de 600 personnages gascons. La gravure de chaque sceau sera accompagnée de sa description et d'une courte notice sur le personnage;

Les comptes consulaires de Riscle de 1440 à 1607, texte gascon, publiés par M. Paul Parfouru, archiviste du département du Gers. La publication de ces comptes est d'une importance capitale; ils fourmillent de faits curieux, inédits, intéressant l'histoire générale de notre province; j'ajoute que le texte patois offrira aux .philologues un fin régal;

Légendes latines et françaises de quelques saints gascons, par M. Léonce Couture; le texte de ces curieux documents hagiographiques inédits est entièrement prêt, et le commentaire fort avancé;

Le Carlulaire de Saint-Mont et le Livre rouge de Mirande, publiés par M. Justin Maumus, avocat à Mirande. La copie de ces deux cartulaires est' terminée, notre collègue travaille -à l'annotation;


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Les Huguenots dans le Béarn et la Navarre, par M. A. Communay, travail à peu près achevé et qui renferme, entre autres documents précieux, la correspondance de Mongonmery avec la reine de Navarre pendant les jours à jamais néfastes qu'il passa en Gascogne, une série de lettres du fameux baron d'Arros, des documents sur ses agissements dans le Béarn après le départ de Mongonmery et des lettres de Terride, Montamat, Luxe, Monein, Gramont, Bonasse, Esgarrebaque, Sainte-Colomme, Sarlabous, etc. Ces quelques noms pris au hasard vous disent déjà, messieurs, l'intérêt qu'offrira ce travail;

Audigeos et l'impôt de la gabelle en Gascogne, par M. A. Communay, recueil de 126 documents inédits sur ce gentilhomme gascon, trop peu connu, qui pendant quinze années tint en échec la toute-puissance de Louis XIV, el souleva les Landes, la Bigorre, l'Armagnac, le Béarn et la Navarre contre l'établissement de la gabelle. Traqué, poursuivi comme une bête fauve par des régiments entiers et jamais pris, déclaré traître, rebelle, hors la loi, sa tête mise à prix sans qu'il se soit trouvé dans toute la Gascogne un lâche pour la vendre, soutenu par le clergé et par le peuple, terrible aux gens de la gabelle, sans quartier pour leurs partisans, batailleur, hardi, fier, intrépide, indomptable, en un mot vrai gascon, Audigeos obligea le grand roi à traiter avec lui d'égal à égal et alla se faire tuer glorieusement à la tête d'un régiment français, sur un champ [de bataille de la Catalogne. Voilà, messieurs, à grandes lignes, la trame de ces documents parmi lesquels il faut citer le fameux traité avec le roi qu'aucun historien n'a encore connu. Je ne crois pas être trop téméraire en affirmant que cette publication aura du retentissement et fera honneur à notre société.

M. Tamizey de Larroque prépare un recueil de Lettres du maréchal de Gramont cl de quelques membres de sa famille, une série de Documents sur Monluc el sa famille, un recueil


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de Lettres inédites du maréchal de Biron. Vous savez, messieurs,quels droits nous avons sur ce grand capitaine,qui mit si glorieusement sa main droite à la couronne d'Henry IV, il vint demander à la Gascogne une de ses plus nobles fille en mariage, Jeanne d'Ornezan, héritière deSaint-Blancard, petitefille d'un des plus glorieux hommes de mer du xvi" siècle, l'amiral Bertrand d'Ornezan.

M. le comte Théodore de Gontaut-Biron, notre collègue, le digne frère de notre regretté président, copie pour nous en ce moment la Correspondance de Jean de Gonlaul-Salagnac, qui fut chambellan d'Henry IV alors qu'il n'était que roi de Navarre et fit avec lui toutes les guerres de Gascogne.

M. Gaston Balencie tient à notre disposition le Carlulaire de la Bigorre, le Carlulaire de Saint-Pé-de-Générez, les Débita régis Navarroe.

M. Paul Druilhet, adjoint au maire de Lectoure, a transcrit les Coutumes, établissements et statuts des xiu", xiv° el x\° siècles de la ville de Lectoure, ainsi que les Délibérations de la fin du xve siècle du corps municipal de cette ville; précieux recueil de textes gascons, qui nous fournira mille détails sur l'histoire de la capitale de l'Armagnac.

Enfin, messieurs, el j'aurais dû commencer par là, la publication de nos vieux cartulaires d'Auch nous a vivement préoccupés. Ces cartulaires, au nombre de cinq, sont, sans contredit, les documents les plus importants de toute la Gascogne; ils sont le fondement, le point de départ de l'histoire religieuse et politique de notre province. Le cartulaire blanc a été transcrit par un jeune élève de l'Ecole des Chartes, M. Tissier; la transcription des quatre autres et l'annotation de tous n'est pas le travail d'un jour, il y faut une préparation sérieuse et complète; mais leur tour viendra.

Cette longue liste de travaux déjà mis en train, n'excite-telle pas vojtre admiration, messieurs, et n'est-elle pas la justification éclatante de l'utilité et de l'opportunité de notre


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entreprise ? Il y a vingt-cinq ans que la Société historique de Gascogne travaille, vingt-cinq ans qu'elle fouille dans le passé pour en soulever les voiles et y jeter la lumière de la vérité; elle s'est enquise pendant ces années d'étude des richesses historiques que renfermait la province, elle en a recherché les gites, elle a calculé les avantages de leur exploitation, et après cette longue expérience elle s'est mise à l'oeuvre. Aujourd'hui les premières tranchées sont faites, les voies sont ouvertes, les collaborateurs se groupent, les matériaux s'élaborent, l'organisation se développe — que manque-t-il donc? Messieurs, il manque de l'argent ! Vous entendrez tout à l'heure un exposé financier qui atteste un budget en équilibre, ce qui est vraiment admirable dans une oeuvre à peine fondée; mais cela ne suffit pas, il faut avoir un lendemain, il faut assurer l'existence de notre société et sa prospérité. Pour cela, messieurs, deux choses sont nécessaires : le dévouement et le recrutement. Dans notre Gascogne, il suffit de frapper le sol du pied pour en faire surgir des coeurs dévoués, et cela est si vrai que le sentiment qui vous a conduits ici est celui du dévouement à la science. Eh bien ! il faut que ce dévouement soit chez nous une vertu active, il faut que nous fassions connaître autour de nous l'oeuvre des Archives historiques de la Gascogne, que nous recrutions des souscripteurs. Ce chiffre de 200, que les plus ardents regardaient comme une espérance fondée et les plus timides comme une chimère, nous l'avons dépassé. Grâces en soient rendues à Celui qui féconde les entreprises et fait sortir la vie du néant; aujourd'hui nous sommes devenus le nombre, et cela seul est une puissance. Cette puissance, messieurs, il nous appartient de la doubler; que chacun #de vous amène seulement un souscripteur et nous formons un corps de 500 gascons. C'était le chiffre de nos vieilles bandes gasconnes, et vous savez quelles entreprises glorieuses elles ont exécutées, quelles actions d'éclat elles ont accomplies. Que ne ferons-nous pas nous-mêmes, avec Tome XXV. 16


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ce même nombre? Au lieu de six cents pages, c'est mille et plus encore que nous publierons tous les ans.

Mais, direz-vous peut-être, c'est trop d'ambition, la Gascogne est si pauvre! C'est vrai, messieurs, elle est pauvre, bien pauvre, celte mère tant aimée; mais si le sein qu'elle donne est dur, le lait qui en découle est généreux, et ceux qu'elle en nourrit sont forts. Réjouissons-nous de celte pauvreté qui, en doublant le prix de nos sacrifices, nous attachera davantage à notre oeuvre et nous rendra plus fiers de nos succès.

Y a-t-ilrien de plus fécond, de plus riche que la pauvreté? demandez-le au Christianisme. D'ailleurs, il y a ici quelque chose de plus qu'une question scientifique; c'est notre patriotisme qui est en jeu. On a écrit et on a dit qu'après son annexion à la couronne, la Gascogne, absorbée dans le grand royaume, avait cessé de faire parler d'elle. Cela est faux, messieurs; mais s'il est encore en France des gens qui le croient, prouvons-leur que la race des gascons n'est pas morte. Sans dotite,nous ne pouvons plus,comme autrefois, porter les armes en corps distincts sur les champs de bataille, mais du moins nous pouvons nous grouper sous le drapeau de la science. Unissons-nous sous cette noble bannière, mettons en commun nos sacrifices et nos généreux efforts pour faire valoir le vieil honneur gascon, publions les exploits de nos pères, étonnons le monde en lui rappelant ce que furent les nôtres, et élevons à la gloire de notre chère Province un de ces monuments de granit qui traversent les âges, un monument de vraie et solide science.

J. DE CARSALADE DU PONT.


UN ÉPISODE

DE

L'AMBASSADE DU DUC DE GRAMONT EN ESPAGNE

(1704)

Frère de ce fameux comte de Guiche dont l'éloge n'est plus à tracer, le duc Antoine IV de Gramont, connu dans sa jeunesse sous le nom de comte de Louvigny, fut comme son aîné un esprit fin, lettré, délicat, éminemment français. Tour à tour homme d'épée et diplomate, sa correspondance soigneusement conservée par sa famille, offre le plus puissant attrait.

Avant de dire quelques mots de l'ambassade de M. de Gramont, nous reproduirons deux courts billets signés de ce grand nom. Les lecteurs de cette Revue auront ainsi un avantgoût du plaisir que leur donnera la curieuse dépêche que nous transcrivons plus loin (1).

Au Révérend Père La Chaise.

Bayonne, ce 5 aoust 1691.

Mon très révérend Père, voicy l'attestation de dix-sept ou dix-huit noms, tous les uns plus barbares que les autres, qui vous prouvera que vous n'avez pas été averty fidèlement de la conduite qu'a tenue le sieur Despilla depuis l'admonestement que je lui fis de vostre part

(1) C'est à la haute bienveillance de M. le comte de Gramont d'Aster que nous devons communication des documents que nous publions. Que l'on nous permette d'adresser à l'ancien pair de France de nouveaux remerciements pour l'obligeance avec laquelle il nous a autorisé à copier dans ses archives particulières tout ce qui pouvait intéresser l'histoire du Béarn.Il nous arrivera souvent de rappeler l'honneur que M. de Gramont a bien voulu nous accorder.


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l'aimée passée. Le pauvre homme est étably à Sare, paroisse du païs de Labourt, depuis le mois de novembre dernier, ou, bien éloigné de prescher l'évangile de Jansenius aux Basques, il a grand peine à leur expliquer ce que c'est que le cathéchisme et à l'entendre lui-même. Laissés-vous mander après cela, mon Révérend Père, ce que l'on voudra, mais fiés-vous à ce que je vous dis. Voilà le portrait fidèle et l'estendue de génie du sectateur en question. Aussy je passe condamnation si dans toute la Basse Navarre et dans le païs de Labourt, où le sieur Despilla a presché, il s'y rencontre un basque qui sache ce que c'est que Jansenius, et qui ne prene ce nom là pour celui de quelque fameux corsaire.

Du surplus la présence de M. l'evesque de Bayonne (1) en ces lieux et son zèle pour l'église et pour tout ce qui concerne le service du Roy rectifieroit tous les abus, si tant est qu'il y "en ayt.

Je suis très parfaitement, mon Révérend Père, etc.

A Madame de Grancey (2).

Bayonne, le 30 novembre 1692.

Mon Espagnole, vous estes juste et délicate dans vos expressions, ce que vous dites, lorsqu'il sort de vostre bouche, est plein de charme et d'agrément. Mais, mon Espagnole, je suis forcé de vous dire qu'il n'en est pas de mesme de ce que vous couchés par écrit et qu'il n'y a ni ange ni démon qui puisse déchiffrer vos pieds de mouches. Je viens de recevoir de vous un fragment de lettre dans celle de Madame de Gramont où je n'ay pu demesler si vous me parties de politique, de guerre ou d'amour. Voila l'embarras dans lequel vous m'avés jette qui me détermine à prendre la poste pour vous aller demander l'explication de votre billet et me mettre à portée que vous puissiez toujours me parler en ne m'écrire jamais. C'est l'unique fin du voyage que je me propose de faire à la cour et de vous assurer moy mesme que vostre Espagnol, tout suranné qu'il est, n'en laisse pas d'en valoir un plus jeune et de

(1) Léon de La Lanne, évêque de Bayonne de 1688 à 1700.

(2) Elisabeth de Rouxel-Medavi, dite Madame de Grancey, dame d'atours de Marie-Louise d'Orléans, femme de Charles II, roi d'Espagne. — Fille de Jacques de Rouxel, comte de Grancey, maréchal de France, et de sa seconde femme Charlotte de Montai-Villarceaux, madame de Grancey devait sans doute ce surnom d'Espagnole aux fonctions qu'elle avait remplies auprès de la reine Marie-Louise. Elle mourut le 25 novembre 1711, âgée de 58 ans.


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mériter quelque part dans le coeur de la plus charmante personne du monde. A cette épitéte vous n'aurez pas de paine à cognoistre que c'est de vous seule de qui je puis et de qui je veux parler.

Le duc de GRAMONT.

Revenons à la mission de M. de Gramont.

L'on sait qu'après le rappel de M. d'Estrées, le duc fut envoyé en qualité d'ambassadeur en Espagne. Il était chargé de combattre l'influence que, malgré son éloignement, la princesse des Ursins avait su conserver sur l'esprit de Philippe V et de sa jeune femme. Deux travailleurs érudits, MM. Combes (1) et Geffroy (2), ont savamment démontré le rôle important joué par cette princesse à la cour d'Espagne. Depuis, le Cabinet Historique (3) a complété ces premiers travaux par la publication de nombreuses lettres extraites des papiers Noailles, autrefois conservés à la bibliothèque du Louvre.

L'ambassade de M. de Gramont fut de courte durée. (Mai 1704 — juin 4705), la princesse des Ursins ayant pu rentrer toute puissante en Espagne (4). Les minutes de la correspondance, adressée par le duc à Louis XIV et à ses ministres, sont renfermées dans trois grands in-f°: c'est dire que les moindres incidents de la cour de Madrid y sont fidèlement

(1) La Princesse des Ursins. Essai sur sa vie et son caractère politique, Didier, 1858.

(2) Lettres inédites de la Princesse des Ursins, 1858. — Dans la seconde partie de cet ouvrage, M. Geffroy a ajouté les curieux billets que Louis XIV écrivait à M. de Gramont et qu'il signait: Rochegude, Crochac, Lespine, le baron delà Roquerre, etc.,etc.. Les personnes mises en cause étaient désignées par des épithètes s'adaptant à leur caractère. Ainsi, l'ami était le roi de France; la bonté, le roi d'Espagne; l'esprit, la reine d'Espagne; l'acquit h caution,

Orry; le Basque, M. de Gramont; le voyageur, le maréchal de Tessé Les

originaux de ces lettres sont conservés dans les archives de M. le comte de Gramont.

(3) Tome n(1865), lr< partie.


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relatés et spirituellement appréciés. Ces trois volumes mériteraient à coup sûr les honneurs de l'impression.

Froidement accueilli à son arrivée, le duc de Gramont sut bien vile gagner par la fermeté de son esprit toute la confiance d'un jeune roi timide et dominé par sa femme. La princesse ne se montrait pas aussi expansive. Cependant le 50 septembre ilOi, l'ambassadeur français écrivait à Louis XIV :

Vous ne serez pas fâché, Sire, d'aprcndre que la Reine m'a fait conduire ce matin par le Roy dans son quarto secreto, et que, comme elle aprend à jouer de la guittare, clic a voulu à toute force que j'en jouasse devant elle. Le guittarin fini, qui ne m'a pas pas paru lui déplaire, nous sommes entrés ensuite dans de grands éclaircissements, et la conversation, pendant plus d'une heure et demie, a esté de la dernière vivacité de part et d'autre

A Versailles, les courtisans trouvèrent la nouvelle des plus divertissantes : l'ambassadeur de France chantant et jouant de la guitare devant une reine! ce thème servit de sujet à mille plaisanteries.M. de Torcy, alors secrétaire d'Etal et fort lié avec M. de Gramont, lui écrivit pour le féliciter de ses succès lyriques : il comparait le duc aux célèbres musiciens grecs, Amphion et Orphée.

Voici la spirituelle réponse que lui adressa l'ambassadeur:

M. de Gramont à M. le marquis de Torcy.

De Madrid, le 30 octobre 1704.

J'ay receu, Monsieur, la lettre que vous m'avés fait l'honneur de m'écrire le 15 de ce mois. Je comnienccray la mienne par vous faire mil très humbles remerciemens des marques obligeantes de l'honneur de vostre souvenir au sujet, de la grâce distinguée que le Roy vient de faire à mon filz (1). Je sens comme je dois la part que vous voulez bien '

(1) Le duc de Guiche, fils aîné,de l'ainhassadcir, avait été nommé,quelques jours auparavant, lieutenant-général et colonel des gardes françaises. Celle dernière charge, créée pour le maréchal do Gramont après la mort du une dT.pernon et donnée en survivance au célèbre comte de Guiche, était sortie de


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prendre aux choses qui me touchent : comptez aussi, Monsieur, sur ma très parfaite reconnaissance. Elle durera autant que ma vie : je ne sçay jamais dire ce que je ne pense point.

Je vous envoyé, Monsieur, par ce courrier auquel il faut que je paye son retour, si vous n'y mettez la main, les tristes lambeaux du présent charmant que le Roy envoyoit à la Reyne d'Espagne. L'ouverture de la caisse s'est faite en ma présence et nous avons trouvé tout ce qui estoit dans la petite boëte en pièces et dans l'état terrible où vous le verrez. La Reyne est, persuadée que c'est Madame la duchesse de Bourgogne qui est cause de ce désastre, pour avoir voulu arranger elle-même toutes ces breloques : vous sçavez ce qui en est. Aussi je n'en parle pas : je vous diray seulement, Monsieur, que la Reyne estoit enchantée du présent et qu'elle vouclroit bien n'y rien perdre. Vous entendez ce que cela veut dire : les étoffes et les rubans, un étuy et un flacon, et une ou deux tabaquières sont arrivez à bon port. Voilà ce que l'on m'a chargé de vous mander-. '

Ne prétendés-vous pas vous mocquer avec vos lyres d'Amphion et d'Orphée ? Je ne sçay si elles eussent produit un meilleur effet que ma guittare, avec une chaconne, soutenue à'algunas siguidillas espagnoles qu'il me fallut chanter et qui ne laissèrent pas d'avoir leur mérite, tant auprès de la Reyne que de las duenas, que esseran incantadas y dezian à todos que desde el tiempo de Phelipe quarto no havian oydo cosa tal, ny tan linda vox (1). Si l'abé d'Estrées revient jamais en Espagne, faites luy aprendre à chanter et à jouer de la guitarre : cela vaudra mieux que le sérieux en el quarto secreto. Pour moy je m'en suis très mal trouvé lorsque je l'ay voulu arborer et j'ay connu, qu'ayant à vivre avec de jeunes gens, il falloit avoir l'esprit jeune comme eux pour parvenir à leur plaire dans le courant de la vie. Il n'en est pas tout à fait de mesme avec Messieurs les grands d'Espagne, auxquels la castagnette dans la conversation ne conviendroit pas; aussi puis-je vous assurer que je ne la mets pas en pratique et que je ne chemine devant eux que la sonde à la main: du surplus force convia famille, lors du l'exil de ce dernier. Elle avait été cédée au duc de la Feuillade, et à celui-ci avait succédé le maréchal de Bouiïlers. En octobre 1704, la charge de capitaine des gardes étant devenue vacante par la mort du duc de Duras, la roi en giatifia le duc de Boufflers, qui abandonna à son beau-frère, le duc de Guiche, le commandement des gardes françaises.

(1) C'est-à-dire, auprès des dames de la cour, qui s'en allaient ravies, répétant à tout le monde que depuis le règne de Philippe IV on n'avait entendu chose semblable, ni voix si belle.


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plimens, beaucoup de politesse, pero muy poca confiança por que he sido inganado una vez por ellos, y no lo quiero ser dos (1).

Je vous renvoyé, Monsieur, cy-jointe la lettre du Roy que je bénis Dieu tous les jours de n'avoir pas rendue.

Le Roy d'Espagne, comme j'ay déjà eu l'honneur de vous le mander, est le plus aimable et le plus charmant homme que vous ayez connu de votre vie. Il est un peu trop embevecido (2), mais il faut espérer que andando los anos, la razon ha de soprapujar el amor (3). En attendant que ce temps-là soit venu, il faut avoir la Reyne dans sa poche et le moyen qu'elle n'en sorte pas, c'est de faire ce que je vous ay proposé pour la Camerara, sans quoy tout ne battera que d'une aisle et nous ne viendrons jamais à bout d'esloigner d'auprès d'elle ce qui me fait journellement une contre-batterie enragée et ce qui est pestiféré pour le Roy et pour ce gouvernement-cy, que par le seul canal de Madame des Ursins. Savez-vous, Monsieur, que je tiens tout cela du Roy mesme qui s'en ouvre à moi amicalement et qui mésestimant et ne pouvant souffrir le comte de Montellano (4), n'a pas la force de prendre sur soy de dire : je veux que cela soit ainsy. Je vous vois d'icy me dire : mais voilà une faiblesse qui n'est pas permise, et j'en conviendray avec vous. Mais comme ce n'est pas le premier homme qui en ait été susceptible, cela ne laisse pas que d'estre.

J'ay parlé en conformité de ce que vous avés désiré à M. le duc de Saint-Pierre et luy ay vivement représenté, puisqu'il me permettait de lui dire librement mon sentiment, que je ne croyois point qu'il convint à un homme de sa dignité, grand d'Espagne, de remplacer M. de La Floride, gouverneur du. château de Milan. Il m'a paru déterminé à suivre mon conseil et est convenu de ce que je lui disois. Après quoi je ne vous répons pourtant pas de la récidive. J'ay fini par luy dire qu'à votre considération en premier lieu et par rapport à luy, je me mettrais à quelle sausse il voudrait et, que je parlerois au Roy et à la Reyne avec le plus de force qu'il me seroit possible toutes les fois qu'il en aurait envie.

Le siège de Gibraltar va son train : vous verrez ce que j'en mande au Roy par la lettre que je me donne l'honneur de luy écrire.

(1) mats très peu de confiance, car ayant été abu&é une fois, je ne

désire pas l'être une seconde.

(2) dominé.

(3) ..... avec les années, la raison modérera l'amour.

(4) Président du conseil, duc et grand d'Espagne, Montellano devait tous ses titres à la princesse des Ursins. Plus tard il se tourna contre sa bienfaitrice et fit tous ses efforts pour s'opposer à son retour.


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Comme mes carrosses de l'ambassade m'ont ruiné, qu'ils me coûtent trente-huit mil je ne sçay combien de livres et que, faute d'argent pour' achever de les payerais sont restés jusqu'à cette heure à Paris, je vous supplie, Monsieur, de me faire l'amitié de demander au Roy qu'il veuille bien ordonner qu'on me paye les 4,500 fr. qui me reviennent pour les ports de lettres des six mois qu'il y a que je suis icy et d'avoir la bonté de faire donner cet argent à un homme à moy, nommé La Flèche, qui demeure à l'hôtel de Gramont, afin qu'il le done toujours à mon sellier, pour boucher un trou. Car je vous assure qu'il me faut faire bois de toute flèche et que je ne thésaurise pas ici. Vous n'avez qu'à vous informer si j'y vis comme un galopin ou comme l'ambassadeur du premier roy du monde. Tout est ici d'une cherté estonnante, et plus pour tout ce qui s'apelle François que pour toute autre nation. L'on m'arrache les poils de la barbe, toutes les fois que je suis forcé de demander; mais de certains besoins pressans y engagent et il ne convient point à nn homme comme moy de montrer la corde et de se trouver dans un certain embarras.

Je suis, etc.. A. COMMUNAY.

NOTES DIVERSES

CXCVIII. Les coutumes de CoIogne-du-Gers.

J'ai eu communication des coutumes données à la ville de Cologne en 1286 par le roi Philippe et son paréagiste Othon de Terride. C'est un manuscrit de dix feuillets de parchemin, qui a été intercalé dans un missel dont on n'a laissé subsister que le calendrier et la miniature qui précédait le Te Igitur.

Sur le revers des pages se trouvent des notes qui indiquent les fêtes mobiles de l'année 1341.

Au pied du dernier feuillet on lit la note suivante :

« Anno Dni M0 IIIIcmo septimo, die dominica ante festum beati Bartholomei que fuitXXI dies mensis augusti (1), Reverendissimus in Christo pater et dominus dominus Petrus Parys, divina favente gracia episcopus Lomberiensis, consecravit altare magnum parochialis ecclesie istius loci de Colonia. »

Pierre, évêque de Lombez, souscrivit au concile de Pise en l'année 1409. (Labbe, Concil., XI, 2217). La note du manuscrit de Cologne nous apprend qu'il se nommait Pierre Parys.

P. L.-B.

(1) Mon savant collaborateur, M. Edm. Cabié (à qui MM. La Plagne-Barrii ont communiqué la copie des coutumes de Cologne et qui les publiera dans le cinquième fascicule des Archives historiques de la Gascogne) me fait observer que cette note corrige notablement le Gallia christiana. Ce grand ouvrage ne mentionne l'évêque Pierre qu'en 1386 et indique son successeur Jean II dès 1389 et 90 et ensuite vers 1410. L'exactitude de la note parait incontestable; et la signature de Petrus Lomberiensit au concile de Pise en 1409, qui n'aurait pas dû échapper aux rédacteurs du Gallia, suffit à repousser les fausses date» qu'ils ont adoptées.

L. C.


L'ETABLISSEMENT DES CAPUCINS

DANS LA. VILLE DE LECTOURE (1628, 1631)

Après diverses alternatives et divers retards, qui se trouvent expliqués dans les documents qui suivent, les Pères Capucins, reçus à Lectoure en l'année '1628, purent enfin édifier leur couvent sur les terrains acquis à cette fin dans l'enclos de la ville de Lectoure, « proche la cathédrale Sainl-Gervais el Saiiit-Prothais. »

Les bâtiments s'élevèrent en partie sur les ruines d'une maison dont nous croyons devoir, comme introduction, résumer l'histoire en quelques mots.

Elle était dans le principe une de ces maisons fortes ou salles du xm 8 siècle, dont il reste à Lectoure de nombreux vestiges. Elle portait le nom de Maison de Sainte-Gemme ou Sainte-Génie, qui lui venait peut-être d'une famille du même nom qui existait encore à Lectoure dans la première moitié du xvc siècle. Toujours est-il certain que, dans la deuxième moitié de ce même siècle, celte maison était propriété privée des comtes d'Armagnac, et c'est dans son intérieur même que le comte Jean V trouva la mort, à la suite du siège et de la prise de Lectoure, dans les années 1472-1475.

La maison de Sainte-Gemme ou ses ruines, — car elle dut être démolie comme les autres après la mort du comte et le massacre de la plu rai i lé des habitants de Lectoure, — fut vendue à la suite de la confiscation des biens de la famille d'Armagnac. Elle fut acquise par l'évêque de Lectoure, Pierre d'Absac, « de la maison de Flamareux, » qui la recon-


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nut au fief du chapitre de Lectoure, en l'année 1498. Pierre d'Absac était alors archevêque de Narbonne; il fit rebâtir et agrandir cette maison, que l'on trouve encore sous son nom en l'année 1508, bien qu'il fût mort depuis six ans. La propriété était passée à la famille de Flamarens. Mais dès l'année 1501, au plus lard, la maison avait été affermée et une hôtellerie y était installée.

Cette hôtellerie eut une longue vogue : de grands dîners officiels s'y faisaient, et les personnages marquants que les affaires ou les événements amenaient à Lectoure.allaient y loger. En 1555, l'hôtelier était « Maislre Bernard de la Borde, et l'hôtellerie, sous renseigne du Chapeau-Rouge, lui avait été donnée à louage, cinq ou six ans auparavant, par Jehan de Grossoles, esenver, sieur de Flamarenx. »

En 1557, la maison lie Sainte-Gemme ou du ChapeauRouge cessa d'être sous le nom des de Flamarens ot elle passa à noble Marguerite de Pellegrue de Casseneuil, dame de Lisse, veuve de Pierre de Secondât, général, quand vivait, des finances de Guyenne.

Eu l'année 1575, la dame de Lisse transforma la maison en y fondant un couvent de religieuses de Notre-Dame du Chapelet, qui n'eut à Lectoure qu'une exisletice éphémère. Enfin, c'est de ses héritières, les dames du Chapelet d'Agen, que les Pères Capucins l'achetèrent après leur réception dans la ville de Lectoure.

Celte antique demeure et ses dépendances n'étaient séparées de la cathédrale que par une distance de 50 à 55 mètres à peine, et il faut reconnaître que, si les Pères Capucins s'en étaient tenus à cela el à la lettre du jugement qui leur laissait toute liberté, ils eussent gravement méconnu ce qu'avaient de juste les réclamations des chanoines de la cathédrale (document n° n) : car la raison alléguée de « bâtiments qui les séparaient » n'était pas bien sérieuse; il est certain, au contraire, qu'un terrain vague et deux rues en ligne droite


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auraient mis leur couvent tout à fait à proximité et en vue de la place et de la grande porte de la cathédrale. Mais ils ne s'en tinrent pas là et, sans doute à la suite d'un accord intervenu après l'ordonnance du duc d'Epernon, ils acquirent de divers particuliers un espace double de celui qu'occupait la maison de Sainte-Gemme ou du Chapeau-Rouge, qui ne servit que pour le jardin et une aile de leur couvent; tout le reste s'éleva sur la partie attenante, nouvellement acquise et plus éloignée de la cathédrale. L'église des Pères fut bâtie encore à l'endroit le plus reculé.

Dans la suite, les Capucins de Lectoure ne paraissent pas avoir trompé les assurances qui avaient été données à leur arrivée. Pendant la grande peste qui désola Lectoure en 4655, parmi les autres religieux de la ville, les Capucins et les Carmes s'offrirent pour combattre le fléau, et plusieurs d'entre eux périrent victimes de leur dévouement (1).

Aujourd'hui, le vieux couvent est divisé depuis la révolution. Plusieurs propriétaires l'habitent; les bâtiments n'ont pas subi de trop grandes altérations, et la grande masse en est toujours debout. Même, après tant de changements, toute trace de la maison du xm* siècle où fut tué le dernier comte d'Armagnac n'a pas disparu : on voit encore un large pan de ses robustes murailles. Quelques-uns pourront se demander comment il subsiste encore, en 1884, quelque partie d'une maison démolie en 1475. L'explication est facile : la démolition des grandes et fortes maisons de Lectoure, de la double enceinte de la ville avec ses portes et tours, de la cathédrale même, produisit une telle quantité de décombres que l'oeuvre

(1) Les documents qui ont permis de rédiger cette notice sont, aux. archives de Lectoure : le livre dit Livre Blanc; les livres terriers et livres de comptes et tailles aux xvie et xvn" siècles; le procès de la ville avec M. de Flamarens, en 1535; les registres des délibérations des xvie et xvne siècles. — En dehors de ces archives : diverses relations anciennes, manuscrites ou imprimées, de la mort de Jean V, comte d'A.rmagnac; un manuscrit colé Mongaillard aux archives du Gers; un manuscrit de Schoepflin à la bibliothèque de Zurich; la Revue de Gascogne, t. xv (1874), p. 506 et p. 556, etc.


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de destruction s'arrêta forcément à la hauteur où ces décombres s'élevaient des deux côtés de chaque muraille. Le fait est facile à reconnaître encore aujourd'hui, sur tout ce qui nous reste d'antérieur à la ruine de 1475.

Eue. CAMOREYT.

I

Extrait du registre des Records ou délibérations des Consuls et Jurais de Lectoure, du 17 janvier 1599 au 7 septembre 1631.

Le trentiesme d'avril mil six cens vingt-huict, dans la maison commune de la présente ville de Lectoure : Messieurs de Pérès, Castaing, Jolis, Noguès et' Massoc, consuls, ayant convocqué et assemblés Monseigneur Fevesque de la présente ville, Monsieur de Lucas, juge criminel présidant, Messieurs de Garros, lieutenant principal, Garros, Molan, Yrague, conseillers; Dagras, Nicolay, advocatz; Darré, Yrague, Borrosse, Pérès, Lacoste, Foissin, B. Tartanac, Dussy, Ducas, Maurric, J. Castaing, Barada, B. Lasserre, Laiargue, Gras, Corrent, G. Doat, borgeois et juratz; Garros, advocat, Soleville, Marrast, P. Borrosse, Jean Rieutort, Rieutort de Petit jeune, procureur, Laforgue, Lasinas, Lamarque, Molas, Cazeneuve, Massas, Lacoste, Foraignan, Cbaumel, Borrosse g[reffie]r des insinuations, Lane procureur, Duprat, Socaret notaire, Laurenx, Merchaut, Lasserre jadis procureur, Manceau, Ferrier procureur, Sabatier, Peylabere, Cassaigne, Dubascou notaire, Chaubeau, Descabailhous, Begué, Labernecle, Lubert, Ducassé, Louet, Denux et Maignault. Par lesdits sieurs consulz et par l'organe dudit sieur de Pérès, le premier d'iceulx, auroict esté dict et représenté qu'ils ont convoqué ceste assemblée pour trois divers subjetz lesquelz avoint esté consertés dès le jour précédant en l'assemblée de doutze, à laquelle il pleust aussi à Monsieur Fevesque d'acister. Et

premièrement Secondement, pour délibérer sur la demande que

font les Reverans Pères Capucins de pouvoir, avec le consentement des habitans, bastir aux faubourgz de ceste ville ung couvent pour y servir Dieu et nous randre leur acistance, sans qu'ilz veuillent ny enthandent obliger la ville en gênerai ny aulcun des habitans en particulier de rien fornir ny contribuer, soict pour leur bastiment, soit pour leur norriture et entretenement, soit pour les manoeuvres et charrois. En faveur desquelz Pères Capucins il a pieu à Monseigneur


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Despernon et à Monsieur le premier présidant de Tholose d'escripre ainsin qu'il apparoissoit. des lettres que feurent ver ouvertes en l'assemblée de doutze. Eu troisième lieu

Les sieurs de Jolis et de Noguès, consulz, ont dit qu'a suitte de la délibération en dernier lieu tenue pour avoir l'honneur de la part de la ville salluer Monseigneur Despernon, gouverneur de Guyenne, et lui randre les debvoirs, submissions et obéissances deues à sa grandeur , où auroit fait l'honneur de les comettre avec Faeistance des

sieurs de Lucas et de Vihtte, bourgeois et juratz Ils se sont portés

dans la ville d'Agen et sallué ledit seigneur de la part de la communaulté.'.... Ledict seigneur leur axant faict l'honneur de les acuelhir

avec beaucoup d'affection et amitié. Leur ayant dit Et de plus leur

auroict dict qu'il avoit aprins que les Reverdis Pères Capucins desiroint construire ung couvent de leur ordre dans ceste ville de Lectoure, qu'il estoit très asseuré de leur probité et bonne vie, qu'ilz donneroint do bons exemples et enseigneroint le chemin du Ciel, que c'estoit faire une oeuvre loable, vertueuse et grandement agréable à Dieu, et qu'il y contribuerait sa recommandation, leur ayant eomandé do le vous faire à scavoir. Ce qu'ilz font

Ce faict, Monsieur Fevesque, par un ample et grave discours, auroit fait enthandre que les propositions faictes par lesditz sieurs consulz et par l'organe dudit de Pérès premier, auroint été trouvé justes consertées le jour précédant en l'assemblée de doutze à. laquelle ayant acisté,

il auroit Il auroit aussi assuré aux habitans qu'il avoit aculhi avec

joie et contantement le désir que les Pères Capucins avoint de venir en ceste ville pour y servir Dieu, qu'il leur avoit promis de cotisantir à leur installation.

M. Jean Dagras, doeletir et advocat, substitut de monsieur le procureur du Roy cl en absance d'ieelluy, auroict dict que quoi que le jour précédant en l'assemblée de doutze il ave déclaré n'enthandre empêcher qu'il ne feust desliberé sur les propositions faictes par ledit sieur de Pérès, premier consul; neantmoingz ayant examiné plus à loisir colle qui consente l'installation des Percs Capucins, il empêche qu'il soict desliberé sur icelle jusques à ce qu'ilz ayent heu de Sa Majesté lettres d'amortissement.

Par ledict sieur de Lucas, juge criminel, présidant à ladite

assemblée, a esté dict que, sans avoir csgaid aux incistances du substitut du procureur du Roy sur la proposition qui regarde les reverands Pères Capucins, attandeu la presance de monseigneur Fevesque de la presante ville, le consentement exprès quil vient de déclarer pour la


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réception desditz percs et Faprobation de monseigneur le duc Despernon, gouverneur, lieutenant-general pour Sa Majesté en ceste province, suivant le tesmoigage rendeu presanteinent par les sieurs de Jolis et Noguès consulz et aultres depputtés et rezultant des lettres qu'on vient de lire en l'assemblée, lesquelles il a pieu à sa grandeur escripre au corps de Aille en faveur desditz Pères et pour leur réception, et sauf de faire droict ainsin qu'il appartient audit substitut sur ces incistanecs et aultres réquisitions qu'il pourra faire lorsque lesditz Percs vouldront funder et baslir leur Esglize et Monastaire et dresser leur jardin; il est permis à ladite assemblée de desliberer sur toutes les propositions desdits sieurs consulz.

Par ledict sieur de Lucas, juge criminel présidant, les voix desditz habitans recueillies, suivant la pluralitté d'icelles a esté conclud et arreslé que lesditz Reverands Pères Capucins seront aculhis et receus avec lout l'honneur et tesmoignage de bienveilhance qu'il ce pourra et soubz les mesmes conditions que le Reverand Père Plasside, personnage assés cogneu et ung des plus notables d'entre eulx, ha offert. Lesquelles ledit seigneur evesque a continuées en l'assemblée au nom desditz Pères. Qui est en somme que la communauté de ceste ville en gros ny aucun habitait cl'icelle en particulier, ne sera obligé de contribuer pour la réception desditz Reverands Percs Capucins, bastiment de leur Esglize, Monastaire et aullres logements, ameublements et entretien d'iceulx, ny pour faire et dresser leur jardin, ni aultre chose quelconque, au-dessus de la volonté et charitte de chacun.

II

A monseigneur d'Espernon, duc et pair de France, colonel-général de Vinfanterie Jrançoisc, gouverneur et lieutenant-general pour Sa Majesté en la province de Guyenne (1).

Monseigneur, Les Pères capucins vous remonslrent qu'ils ont esté reçus depuis trois ans en la ville de Lectoure avec une approbation générale et un applaudissement universel, et dautant que ladite ville est une ville forte ayant de touts costés de grands panchans et précipices, il auroit esté advisé par les principaux habitans de ladite ville de les obliger de

(1) Ce document nous a été communiqué par M. Ant. de Lantenay, notre savant collaborateur, qui l'a copié aux Archives de l'archevêché de Bordeaux. — L. C.


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bastir leur esglise et couvent dans l'enclos et coeur dicelle. C'est pourquoy par un advis et consentement gênerai, ils auroint choisy et acquis pour bastir leur esglise et convent les vieilles mazures et jardin du Chapeau rouge appartenant aux religieuses du Chapelet d'Agen, dans lequel lieu, auparavant les troubles, elles demeuroint et y avoint leur convent; et bien que ceste acquisition et leur dessein ne pourtat préjudice a personne, neantmoins aucuns du chapitre de Fesglise cathedralle de ladite ville se seroint opposés soubs prétexte que la porte de la nouvelle esglise desdits Pères capucins seroit trop proche et en face de la leur; de laquelle opposition ayant eu cognoissance, ils auroint tasché par touts les moyens a eux possibles, soit par prières ou soubmissions, soit par l'entremise de toutes sortes de personnes de ramener les opposans a raison, et particulièrement ils leur auroint faict voir que leur nouvelle esglise est au costé de la leur, qu'il se trouve entre les deux dites esglises la place et ruine d'une maison canonicalle avec son jardain, et en suitte d'icelle tirant devers la grand place et cimetière qui est devant leur esglise il y a encor le grand pressoir du vin de messieurs du chapitre, et qu'auxdites mazures, il y auroit eu, comme dict est, un convent de religieuses; et bien que toutes ces raisons feussent plus que suffisantes pour ramener ces opposans a raison, neantmoins ils auroint persévéré en leur dessain et empesché l'esdits pères de battir leur dite esglise et convent; de quoy vostre Grandeur ayant eu cognoissance, elle auroit désiré sçavoir par la bouche desdits opposants la cause et subject de leur opposition, et les sieurs Aulin, oncle et neveu, chanoines, estants venus en ceste ville [de Condom] comme députés de leur corps, appres leur avoir donné audiance pour estre mieux certioré de la vérité du faict, vous auriez envoyé Mre Jean de Melet, conseiller du Roy et président au siège presidial de ladite ville de Condom dans la ville de Lectoure pour voir le lieu contentieux, entendre les sieurs chanoines et supplians, ensemble les habitans de ladite ville et leurs oppositions et défiances; lequel s'y estant transporté, veu le lieu et entendu les raisons de toutes parties, considéré les commodités et incommodités tant desdits sieurs chanoines, pères capucins, que habitans de ladite ville, il auroit faict cognoistre a cinq desdits sieurs chanoines qui estoint assistans a la visite desdits lieux contentieux le peu de raison et fondement qu'ils avoint en leur opposition; a cause de quoy, ils auroint de leur bon gré et contre l'espérance de touts, offert de ballier une maison canonicalle près lesdites vieilles mazures pour y bastir et construire leur dite esglise, a condition de leur ballier au lieu et place d'icelle une maison en ladite ville de Lectoure, de pareille bonté


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et valeur, ainsin que de tout resuite plus amplement par le procesverbal dudit sieur do Melet; lesquelles offres ayant accepté pour icelles exécuter, ils auroint offert le choix de sept maisons auxdits sieurs chanoines dans la ville de Lectoure, qu'ils auroint trouvé a vendre, plus commodes et de plus grand prix que la leur, mais en vain; d'autant que leur dessain n'ayant jamais esté autre que d'empescher la construction de leurs dite esglise et convent audit lieu, au lieu d'accepter une desdites maisons, ils ont faict naistre tant de difficultés a la passation du contrat que la chose est reduitte a une impossibilité. C'est pourquoi ils ont recours a vostre Grandeur pour mettre fin a ces longeurs, et pour pouvoir commencer de bastir et construire leur dite esglise et convent au lieu qu'ils ont achepté, comme ils verront estre a faire, puisque cela ne nuit ny préjudice auxdits sieurs chanoines ny a personne, ainsin qu'il vous a esté référé par ledit sieur de Melet. Ce considéré, et attendu qu'il résulte de tout ce dessus, du proces-verbal dudit sieur de Melet et du contrat d'achapt faict par lesdits pères capucins des dames religieuses du Chapelet d'Agen, et que vostre Grandeur peut estre plus particulièrement certifiée de la vérité par Monsieur de Verthamon, conseiller du Roy en son conseil cl'Estat, ntaistre des requestes ordinaires de l'hostel et intendant de la justice et police en ceste province de Guienne, qui a esté puis peu de jours en ladite ville de Lectoure vers le lieu dont est question et ouy toutes partyes, ensemble les principaux habitans, soit du siège presidial que du corps de ville sur leurs différents et prétentions; il plairra a vostre Grandeur permettre aux supplians de bastir et construire leur convent esdites vieilles mazures, et particulièrement leur esglise en tel lieu qu'il leur plairra, soit pour leur commodité que du peuple, avec inhibitions et, défiances tant auxdits sieurs chanoines que autres de les troubler ny empescher en leur fabrique audit lieu, a peine de dix mille livres; et lesdits percs continueront de prier Dieu pour vostre prospérité et santé, longue et heureuse vie, et pour l'accomplissement de vos désirs...

— VEU par nous le contrat d'acquisition de la susdite maison faict par lesdits pères capucins des dames religieuses du Chapelet d'Agen, le proces-verbal faict par ledit sieur président Melet cy dessus mentionnés, ouys pareillement par nous les parties, ensemble les officiers, consuls et principaux habitants de ladite ville qui sont venus par devers nous pour cest effet, et entendu de la bouche de M. de Verthamon, après s'estre transporté sur les lieux dont est question, que les difficultés que ceux dudit chapitre ont faict naistre en l'accommodement du différent d'entre eux et lesdits pères capuchts ne procedoint que de la Tome XXV. 17


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division qui s'est trouvée parmy ceux dudit chapitre, partie desquels vouloint une maison en eschange de celle qu'ils ont cy devant offert auxdits pères, qui feust d'esgalle valeur a la leur, et l'autre partye qu'elle leur feust payé en deniers comptants, sans qu'ils se soient jamais peu accorder sur ce point la, quelques conditions advantageuses qui leur ayent esté proposées pour les tirer hors d'intérêt; Nous, appres avoir mis en considération tout ce que dessus, et désirant esviter les longeurs que la division dudit chapitre pourrait apporter a Festablissement desdits pères et satisfaire par mesme moyen au désir desdits officiers et principaux habitans suivant la prière qui nous en a esté par eux faicte et par le corps de ladite ville; AVONS permis et permettons auxdits pères capucins de faire bastir et construire leur convent auxdites mazures par eux acquises, et leur esglise au lieu qu'ils jugeront plus propre pour leur commodité et celle du public; faisons expresses inhibitions et défiances a ceux dudit chapitre que touts autres, de donner pour cest effect auxdits pères aucun trouble ny empeschement. Faict à Condom, ce xxvm décembre mil six cens trente-un.

Signé : J. Louis DE LA VALLETTE.

Et plus bas : Par commandement de mondit Seigneur,

F âges.

BIBLIOGRAPHIE HISTORIQUE.

i

RECHERCHES HISTORIQUES sur le PATS BASQUE, par l'abbé P.HARisroY.curé d'irissarry (Basses-Pyrénées). Tome Ier. 1° Novempopulanie...; 2« Allodialité du i pays basque...; 3° Monographies et renseignements historico-généalogiques sur les maisons nobiliaires... Bayonne, E. Lasserre; Paris, H. Champion. 1883. 1 vol. in-8» de 537 pages.

L'auteur de ce livre est un de ces modestes et studieux ecclésiastique, qui, malgré les préoccupations absorbantes d'un ministère actif, malgré l'isolement auquel il les condamne, loin des grandes bibliothèques et des dépôts d'archives, savent utiliser leurs rares loisirs au bénéfice de l'histoire et trouvent dans leur ardent patriotisme, compagnon ordinaire de l'esprit religieux, le courage et Fart de préparer, avec


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de simples notes glanées çà et là au jour le jour, un vrai monument en l'honneur de leur patrie. Je parle de la petite patrie, qu'il faut aimer avant la grande pour bien aimer celle-ci. Nemo patriam quia magna est amat, sed quia sua est, dit Sénèque, dans une des épigraphes de ce volume. Et ce pays est vraiment nôtre, dont nous avons, dès la naissance, respiré l'air, embrassé les horizons, parlé le dialecte, pratiqué les usages, appris les traditions et les chants familiers. Plus ce pays est nettement limité, plus surtout il a d'accent et de caractère, plus son empreinte est forte sur notre âme. De là, le patriotisme local plus marqué des populations qui ont gardé, comme les Basques, leur type provincial et leur idiome antique, malgré l'envahissement d'une administration uniforme. Cet amour du pays proprement dit, outre qu'il est le vrai foyer de l'esprit national, peut passer pour une des meilleures garanties de l'ordre et du bonheur publics. Mais il a peu de manifestations à la fois plus touchantes, plus curieuses et plus utiles à la science, que ces études passionnées de l'histoire et des antiquités locales, entreprises et poursuivies de longues années dans une localité obscure, dans un presbytère de campagne ou de petite ville. Les notes accumulées par des travailleurs assez mal outillés n'en sont pas moins précieuses, et si leur modestie consent à les laisser paraître, de telles publications ont droit à la sympathie de tous et à.l'indulgence spéciale des ouvriers plus favorisés qui puisent à même, chaque jour, dans les riches collections des grands centres.

La question littéraire, surtout, a peu d'importance en pareille occasion. Pourvu que la matière historique abonde et qu'elle soit, aisée à saisir, ingrat qui se plaint ! C'est le cas de rappeler l'axiome de Pline le jeune ". historia quoquo modo scripta placet, et l'anecdote de Pline l'ancien sur le critique pointilleux dont les corrections grammaticales lui avaient fait perdre dix lignes. Qu'aurait-il dit de plusieurs pages employées, dans un compte-rendu d'histoire locale, à relever des barbarismes, des solécismes, des néologismes, que sais-je? — Je ne veux pas faire entendre par là, bien s'en faut, que M. Haristoy soit sujet à de pareilles fautes. Son langage est assez correct et surtout parfaitement clair; c'est sa composition qui peut paraître trop dépourvue de proportion et de plan. Mais les amis de l'histoire ne seront pas plus sévères pour ce défaut que n'a voulu l'être Mgr l'évêque de Bayonne dans son affectueuse lettre à l'historien du pays basque : « Préoccupé avant tout du fond du récit, lui écrit-il, vous laissez voir, il est vrai, dans la composition de vos fascicules, si peu de prétention littéraire que parfois on serait tenté de vous trouver trop modeste. Les vrais


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amateurs, confiants dans votre loyauté de chroniqueur et d'historien, ne songeront pas trop à s'en plaindre, pas plus que de ce grain d'enthousiasme patriotique qui ne dépare jamais une page d'histoire locale. »

Mais trop d'indulgence serait do mauvais exemple dans les questions d'histoire où la vérité ne peut s'obtenir que par une étude sérieuse et profonde des sources et des travaux. A ce titre, peut-être le premier fascicule tout entier de M. Harisloy aurait-il dû se réduire à qiulques brèves indications. D'abord, il déborde le sujet : « Novempopulanie, ses premiers peuples, A-oies romaines, premiers apôtres, invasions de barbares, etc. » Ce sont là de graves et difficiles problèmes, que l'auteur ramène sans doute de son mieux au pays basque, mais qu'il tâche d'abord de traiter en eux-mêmes, dans leur redoutable étendue. Il esf tout naturel qu'il n'y ait pas complément réussi. Car plus d'une de ces questions est encore à l'étude chez les antiquaires et les critiques; et même sur les autres, M. le curé d'irissarry n'a pu, le plus souvenl, prendre connaissance des derniers travaux et des conclusions établies. Ainsi, pour ne citer qu'un fait on deux, il trace l'histoire des ducs fie Wasconie, comme Monlezun, d'après la charte d'Alaon. Or, il est admis depuis plusieurs années que ce document est sans valeur; et plusieurs pages de nos annales sont tombées avec lui. Je sais bien qu'un critique très consciencieux et très éclairé travaille en ce moment à réhabiliter nos Mérovingiens d'Aquitaine, et à démolir l'argumentation de M. Rabattis contre la charte qui les a révélés au monde. Mais, malgré l'extrême déférence que je professe pour un savant qui est, dans nos contrées, le modèle des chercheurs patients et désintéressés, je ne puis croire un instant à la résurrection historique des filsdeCariberl; même en admettant des défectuosités dans la thèse de M. Rabanis-, — j'en ai moi-même montré quelqu'une dans le temps (1), — je ne puis oublier que la charte d'Alaon avait été bannie avant lui de la science, et je le plaindrai tout au plus d'avoir employé de mauvais moyens pour enfoncer une porte ouverte.

Un autre fait général, d'un intérêt encore plus grave, c'est celui de l'évangélisation de la Novempopulanie et de la Gaule entière. Sur ce point, M. Harisloy a suivi un guide recommandé, mais très sujet à caution. Il croit, et je ne lui en fais pas un crime, tant d'écrivains l'ayant dit avant lui, que le « très regretté » abbé Darras a magistralement « réhabilité la vérité sur nos origines chrétiennes. » Hélas ! cette vérité est encore, je ne dis pas à réhabiliter, mais à établir

(1) Revue d'Aquitaine, 1.1, p. 297.


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sérieusement. Avant la formation du courant où est entré l'abbé Damas, le clé était tenu par une école qui s'appelait historique et qui expliquait l'évangélisation des Gaules par une mission de sept évêques «n 250 : rien de plus net et de plus précis. Ces sept évêques fondaient sept sièges dans le grand pays où ils avaient porté la foi, leurs disciples fondaient les églises voisines, et tout allait de soi, à la suite, conformément aux listes épiscopales plus ou moins conservées dans chaque église. Ce qu'il y avait, de factice, d'invraisemblable, de faux, dans cet ensemble a fini par être aperçu, et dès lors a reparu l'école légendaire, qui, s appuyant sur les traditions du moyen âge, fait remonter tous nos grands sièges à l'âge des apôtres et remplit même la Gaule de personnages évangéliques. Rappelez-vous l'éditeur du Baptista Salvator-is (1 ), auquel j'ai bien peur que M. Haristoy n'ait emprunté son expression de période catacombaire ! Ce n'est pas à de pareils auteurs qu'il faudrait emprunter. L'abbé Darras a mis bien plus de talent et de sérieux dans ses recherches sur les premiers temps du christianisme. Il n'en a pas moins fait fausse route, par suite d'un parti pris déplorable qui lui fait altérer le sens des textes et surtout brouiller absolument les sources. Dieu me garde de dire avec M. l'abbé Trochon que l'Histoire générale, de L'Eglise est une oeuvre malhonnête ! La bonne foi de Fauteur est trop au-dessus cle tout soupçon. Malheureusement, des préoccupations aveuglantes Font précipité au-delà cle toute mesure clans une direction en partie légitime, mais où il était plus que temps de s'arrêter. Il aura peut-être rendu le service de réhabiliter la vérité en exagérant l'erreur. Ce qui me le fait croire, c'est que je viens de voir les Legendoe historien' substituées naguère, de par l'autorité pontificale, à certaines légendes du bréviaire romain. Le baptême de Constantin par le pape saint Silvestre n'y est plus ! Or, à la suite de D. Guéranger, qui s'était contenté de déclarer la tradition romaine défendable, Darras l'avait défendue comme une vérité assurée. Il avait fait la même chose, hélas! au sujet de l'apostasie du pape saint Mareellin, que D. Guéranger avait eu la sagesse cle laisser dans son décri; et voici que Rome efface du bréviaire cette histoire apocryphe. La cause de l'abbé Darras ne s'en relèvera pas. Déjà les lecteurs de sang froid, quelle que fût leur sympathie pour le dernier annaliste de l'Eglise, s'étonnaient qu'il ne doutât jamais de rien. Les esprits vraiment clairvoyants ne voient pas si clair dans les questions obscures. C'est le cas de rappeler l'axiome d'un illustre hagiographe — ce n'est ni Launoy ni Baillet que je cite,

1) Voir sur cette publication, Revue de Gasc., xxn, 294.


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c'est Jean Bolland : Qui parum sciant parum, dnbitant. Darras a brassé beaucoup de matière historique, il ne l'a pas digérée, ou plutôt — ce qui est pire — il l'a digérée à sa mode, il l'a changée en sa substance, qui est un suc laborieusement composé de toutes les traditions légendaires. Hortus apocryphormn, c'est en ces deux mots que son histoire a été caractérisée par un juge sévère, mais fort compétent, M. l'abbé Duchesne, professeur d'histoire ecclésiastique à l'Institut catholique de Paris.

En ce qui concerne saint Salurnin, premier évêque de Toulouse, regardé comme apôtre de la Novempopulanie, M. Haristoy s'attache à la tradition qui en fait un disciple immédiat de saint Pierre. Si cette idée fait son cours parmi nous sans ombre de, difficulté, c'est un peu peut-être parce qu'on la croit plus ou moins décidée par voie d'autorité. Rien n'est plus faux. La congrégation des Rites a revêtu de la même approbation — qui n'est pas et ne prétend pas du tout être une décision — des Propres des Saints qui plaçaient l'apôtre de Toulouse au 111e siècle et d'autres qui le plaçaient au r1'. Un livre supérieur on autorité à tous les livres liturgiques diocésains, même approuvés à Rome, le Martyrologe romain, lui assigne précisément la date du tu'' siècle; et cela, sans doute, d'après les Actes de son martyre. Os Actes, anciens et respectables, constituent assurément une source historique très supérieure en valeur à, la légende rédigée ou recueillie par Bernard Gui et plus ou moins suivie dans la plupart des anciens bréviaires. Il est vrai qu'on a signait; tel manuscrit de ces Actes qui ne portait pas la date fâcheuse; mais il est sûr qu'elle se trouve, précisément dans les bons manuscrits. Il ne s'ensuit pas qu'elle soit certaine. Nous ne pouvons plus y attacher autant d'importance que Dom Ruinait : ce savant bénédictin regardait comme sûr (pu; la rédaction des Actes était de l'an 300 environ, soit moins de cinquante ans après le martyre de saint. Saturnin : ce qui rend bien impossible une erreur de près de deux siècles sur la date cle ce martyre. Mais, il est démontré aujourd'hui (pie l'indice sur lequel s'appuyait D. Ruinart n'est pas dans le texte authentique (1). Les Actes ne gardent pas moins une grande autorité.

Puisque j'ai touché à la question de la date de saint Saturnin, sans prétendre d'ailleurs la résoudre, on me permettra de profiler de l'occasion pour apporter à cette discussion toujours ouverte un argument nouveau, sinon décisif. — D'après des découvertes et des arguments

(F Voyez Arbellot, Etudes sur les origines chrétiennes de la Gaule, 1''° partie, et un art. de M. l'abbé Duchesne, Bulletin critique du 15 mai 1881, p. 6-7.


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cpigraphiques qui paraissent incontestables (1), Eauze n'a pas été la métropole cle la troisième Aquitaine durant le premier siècle : ce titre appartenait alors à Lectoure. Si donc on admet, comme l'admettent les hagiographes cle l'école légendaire, et comme semble le démontrer la tradition de plusieurs églises de France et d'Espagne, que saint Saturnin fonda noire siège métropolitain à Eauze; si l'on se souvient, de plus, que la première organisation hiérarchique des églises a été constamment calquée sur l'organisation civile de l'Empire, on cessera de rapporter au premier siècle la mission de notre apôtre saint Saturnin.

Je demande pardon à M. Haristoy de l'avoir presque oublié pour pousser ma pointe dans une région où je crois qu'il s'est mal orienté, mais oit je ne me chargerais pas de me diriger beaucoup plus sûrement. Cette digression a pour excuse la nécessité urgente de prévenir les travailleurs de province d'un changement sérieux qui s'est produit sur le terrain si controversé de nos origines chrétiennes et qui n'a pas dit et ne dira peut-être jamais son dernier mot. Il est plus que probable que les apôtres cle la Gaule placés au icr siècle par l'école dite légendaire, au 111e par l'école dite historique, sont de diverses époques et que, faute de documents précis, il restera toujours sur la plupart d'entre eux de grandes obscurités chronologiques.

Le deuxième fascicule des Etudes appartient plus strictement, au sujet. Les trois premiers chapitres concernent successivement chacune des trois régions basques : la Navarre, la Soûle et le Labourd. Les divisions administratives, judiciaires, ecclésiastiques sont élucidées d'après les documents; mais l'auteur s'applique surtout à mettre en lumière l'allodialité des pays basques. C'est une tradition nationale chère aux historiens et aux juristes de cette race. Il ne me paraît pas que M. Haristoy y apporte des faits ou des arguments nouveaux, mais il met dans tout leur jour et résume vivement ce qu'en ont dit ses prédécesseurs, surtout l'avocat Etienne Polverel dans son Mémoire sur le franc-alleu du royaume de Navarre (1789). Je décline d'ailleurs toute compétence sur cette matière où il est à désirer que les historiens critiques du droit au moyen-âge reviennent avec tous les secours des grands travaux modernes et avec les procédés de la méthode la plus sévère. En dehors de ce grave sujet, je me contente d'indiquer les chapitres les plus riches eh renseignements pour les chercheurs de divers ordree. Les amis de l'histoire de l'enseignement trouveront de bonnes indications sur les séminaires, collèges, escolanies (écoles

(1) Voyez Reoue de Gasc, xm, 576.


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inférieures) de la Navarre aux p. 155-160; malheureusement il n'y a là rien d'antérieur au XVIIR siècle. On trouvera p. 151-154 des détails sur les commanderies de l'ordre de Malte, situées dans le diocèse de Bayonne : Irissarry, Arsoris, Mocosail, Apat-hôpital, Bidarray, SaintMichel. Dans l'ordre cle la statistique ecclésiastique, ' je signalerai (p. 210) la publication d'un manuscrit de Saint-Jean-Picd-de-Port, donnant « l'ordre observé clans le synode tenu à Bayonne Fan 1572 et qui a été, observé dans tous les temps dans les assemblées du clergé du diocèse de Bayonne; » et, pour ce qui concerne la noblesse, les trois chapitres iv, v et vi do ce second fascicule, renfermant l'armoriai des trois régions basques, avec des rôles et listes qui feront la joie des amis du blason et des généalogies. Qu'on ne voie aucune ironie dans mes paroles. Si l'importance, le vrai rôle, la vraie origine cle la noblesse sont nettement montrées quelque part, c'est dans plusieurs pages de ces Etudes, et si les privilèges nobiliaires ont jamais été appréciés par un esprit, franchement et sagement libéral, c'est par M. l'abbé Haristoy. Il n'oublie jamais que le privilège ne peut se défendre que par les lois supérieures de la justice, et il n'a pas deux poids et deux mesures. Si les avantages attachés à tel titre de famille n'ont rien qui l'indigne, il est surtout éloquent en plaidant la cause des privilèges de son pays tout entier. Je lui emprunte quelques lignes :

« Peuple pasteur, dont la langue a tiré le mot obérais (riche) de aberetsu (qui a beaucoup cle tètes de bétail), le peuple basque a tiré cle toute antiquité, comme il retire encore de nos jours, du bétail ses plus considérables revenus. Ses coteaux et montagnes, jadis ombragés d'épaisses forêts, sont à peu près dégarnis, et nous avons lu dans un vieux document que la rareté ou cherté du bois a été une des causes de l'abandon cle l'exploitation cle nos minières.

» En somme, le pays basque est loin, d'être riche, et ses anciens privilèges, maintenus par tous les gouvernements qui se sont succédé jusqu'à 89, étaient parfaitement justifié 8. Jusqu'à cette époque néfaste, le peuple basque, maître de son petit coin de terre, sachant se contenter de peu, ne croyait pas même qu'on pût vivre ailleurs qu'au milieu de ces montagnes témoins cle tant de sueurs et cle combats... Depuis lors, le peuple basque a perdu ses fors et coutumes. Ses prérogatives et privilèges ont été remplacés par cette loi du morcellement de la propriété, par ces lourdes et écrasantes charges qui grèvent la propriété mobilière. Ajoutez à cela tous ces besoins ou superlluités créés par la civilisation actuelle, et vous aurez la raison de la première, émigration basque vers les rives de la Plata (p. 203-204). »


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Je n'ai rien dit du troisième fascicule : « Monographis et renseignements historiée—généalogiques sur les maisons nobiliaires des trois provinces basques cis-pyrénéennes. » Il tient près de la moitié du volume, et c'est là précisément qu'est renfermé le plus neuf et le plus instructif de cette méritoire publication. On y trouvera plusieurs contâmes de notices plus ou moins détaillées sur les familles nobles du pays basque (Basse-Navarre, Soûle, Laboure!, mais non la ville de, Bayonne), et parfois des fragments cle biographie, cle statistique ecclésiastique et féodale, d'histoire, le tout d'après les sources les plus authentiques. L'auteur a eu en tout cela un collaborateur fort compétent, M. le capitaine Duvoisin, frère de l'auteur cle la Vie de M. Daguerre (1). Il a lui-même, en fouillant partout, amassé une magnifique moisson. Aussi tous les travailleurs cle notre région le remercieront-ils cordialement des abondantes provisions qu'il leur offre et souscrirontils à ces paroles cle son évêque, M" 1' Ducellier : « Ce dont je veux vous féliciter, monsieur le curé, c'est du soin pieux que vous avez pris de sauver des atteintes du temps et de l'oubli lant de faits, lant cle détails curieux, tant cle noms conservés seulement par la tradition orale ou clans les dépôts inexplorés des archives publiques et privées. Vous avez donné là un bon exemple qui mérite d'être suivi. » A l'exemple, l'auteur a joint de vives exhortations. Son oeuvre u'est pas achevée, et il invoque, dès les premières pages de ce premier volume, la collaboration de ses confrères pour la rédaction du second, les engageant à compulser les « anciens registres [paroissiaux] conservés dans chaque mairie; les statuts, les délibérations clés communes avant 89; les archives des paroisses, établissements religieux, d'anciennes familles, d'études (anciennes) cle notaires. » Il les prévient qu'ils y trouveront « des détails relatifs aux cagots, aux prétendus sorciers du pays, au protestantisme, au jansénisme; à l'histoire de nos églises, chapelles, oratoires, maisons seigneuriales; à toutes ses confréries, associations, traditions particulières; à la question municipale avant 89, question à l'ordre du jour... » Espérons que cette prière sera entendue et que le second volume des Etudes historiques sur le pays basque nous apportera bientôt encore plus de richesses historiques que le premier. Dès ce moment l'ouvrage a sa place marquée, et en fort bon rang, parmi ceux (jue les érudits et chercheurs de Gascogne ont toujours besoin d'avoir sous la main. Il n'est certes pas sans défauts et sans lacunes, mais ce qu'il fournit dépasse infiniment ce qu'il laisse à désirer. On ne le lira

(1) J'ai analysé cet excellent ouvrage dans la Revue de G-, vi,79, 327.


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pas sans cloute comme une histoire proprement dite, mais on le consultera sans cesse, comme un guide indispensable. Ce n'est pas un livre, si l'on veut, c'est un trésor.

II

DOCUMENTS INÉDITS pour servir à L'HISTOIRE de la ville de DAX, par TAMIZEY DE LAIIUOQUE, corresp. de l'Institut. Paris, inipr. L. Hugonis, S. d. 64 p. grand in-8". (Extr. de la Revue des Basses-I'yrént'es et des Landes, tiré à part à 100 exemplaires numérotés.)

Peu de villes de Gascogne mériteraient mieux que Dax les honneurs d'une monographie complète et sérieuse. Chef-lieu du premier peutêtre des vieux peuples de l'Aquitaine de César, inscrite au second rangdans la liste des cités novompopulaines par la Notice des provinces, revêtue du titre augustal, renommée de lout temps pour ses eaux thermales, puissante au moyen âge, particulièrement influente sous la domination anglaise, très active dans les guerres do religion et dans les troubles cle la Fronde, Dax offrirait un tableau des plus caractéristiques el des plus remplis de la vie de notre province, depuis les premiers temps historiques jusqu'à l'époque moderne. La mince et rare Chronique cle l'avocat Conipaigne (Orthez, J. Rouyer, 1547) est loin de répondre à ce programme, même avec les additions cle feu ,1. Thore (1), notre compatriote de Montant (Gers). Feu Dompnier de Sauviac avait entrepris cette oeuvre intéressante dans ses Chroniques de la cité et du diocèse de Dax. Malheureusement il n'a paru cle ce grand ouvrage que deux fascicules : le premier, représentant entrais livres les destinées de la vieille capitale des Tarbelles et du vieil évèché sufîragant d'Auch depuis la conquête romaine jusqu'au xive siècle, et le dernier, qui en donne l'histoire révolutionnaire. La période la plus pleine et, qu'on me pardonne le mot, la plus mouvementée, la longue période qui va du xiv 1' siècle à 1789 reste à raconter. C'est une oeuvre d'autant plus désirable, je ne dis pas d'autant plus facile, que les documents abondent pour l'histoire de Dax pendant ces quatre ou cinq siècles. Beaucoup ont été publiés çà et là, et sans parler des grands recueils historiques comme le Gallia christiana,lea Acta etfoedera de *Rymer, etc., il y en a dans notre présent recueil, surtout dans la biographie des barons cle Poyanno, il y en a aussi dans le premier fas(1)

fas(1) manuscrit [dej. Thore] a été publié sousle titre d'Annales daequoises dans le Bulletin de la Société de Borda, 1878 et années suivantes. — Note de M. T. de L.


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cicule des Archives historiques de la Gascogne plus d'un échantillon. Un petit recueil formé au dernier siècle, et remis entre mes mains par M. le Dr Léon Sorbets, est déjà confié à la commission des Archives et pourra tôt ou tard, en s'enrichissant de pièces analogues, devenir l'objet d'un fascicule entier spécialement consacré à une Aille qui mérite plus que tout autre un pareil honneur. En attendant, le plus persévérant et le plus fécond de nos collaborateurs a donné à notre jeune et vaillante soeur, la Revue des Basses-Pyrénées et des Landes, une série dacquoise cle documents inédits, copiés clans divers fonds des Manuscrits de la Bibliothèque nationale et qui vont (entre un acte de 1470 et un autre de 1751) du milieu du xvie siècle au milieu du xvu". La plupart présentent un vif intérêt, à commencer par celui qu'on fera bien de lire le premier, quoiqu'il soit placé en Appendice à la fin du volume, et qui n'est autre qu'une notice « De la ville cl'Acqs en Gascoignc et des choses singulières et remarquables en icelle et es lieux circonvoisins, » rédigée dans la seconde moitié du xvie siècle et reproduite clans trois collections différentes de notre grand dépôt national de manuscrits français : celles de Duchesne, de Dupuy et cle Gaignières.

Cette notice avait été également utilisée par François de Belleforest dans son édition si curieusement augmentée de la Cosmographie de Munster (1575, in-f°, deuxième partie, p. 384), où il déclare l'auteur « homme sans mentir de gentil esprit et de bonnes lettres. » Il ne nous en apprend pas beaucoup plus; il répète le nom et les qualités déjà consignées par le rédacteur même à la fin de son petit travail : « André de la Serre, avocat en la cour de Parlement de Paris, natif de la ville d'Acqs. » Belleforest y ajoute seulement le titre cle « lieutenant particulier de Bayonne. » Les chercheurs landais finiront bien par trouver quelque chose de plus sur cet antiquaire du xvie siècle. A vrai dire, son seul titre, littéraire connu, — j'entends cette dizaine de pages sur sa ville natale, — ne lui assure pas une place très élevée dans la Bibliothèque des auteurs gascons. Sa connaissance des sources antiques est ordinaire, et ce qu'il fournit à l'histoire proprement dite ne va pas loin. Mais il faut louer son patriotisme et l'intérêt qu'il a su mettre à la description des curiosités de Dax. A l'entendre, « il y a trois choses belles et singulières en cesle ville, qui se trouvent à peine ensemble en ville de l'Europe. » L'hyperbole est flagrante; mais André de la Serre avait toute raison d'admirer beaucoup ces trois merveilles : la cathédrale, qui s'écroula en 1646 (comme nous l'apprend une note du savant éditeur); — les murs gallo-romains, que nos contemporains ont encore pu voir, — et les thermes, qui ont su se faire en ce temps


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même un regain de popularité. C'est, sur ces derniers que le bon daequois donne le plus de détails curieux; mais il en fournit sur bien d'autres monuments et objets naturels do Dax et des environs. Le soigneux éditeur n'a pas manqué de prodiguer à ce propos les rapprochements et les références, de sorio (pie le commentaire du xixe siècle double la valeur du texte du xvi". Il reste pourtant quelques points sur lesquels il y a lieu de demander encore dos lumières aux érudits landais. Par exemple, que penser de cette assertion d'André cle la Serre? « Fort anciennement cette ville estoit, gouvernée et la justice administrée par xu gentilshommes de ce pays-là, et ce avant la réduction do la Guienne et, à cause de ce, elle s'appeloit la cité des nobles... et chacun desdits gentilshommes avoit sa tour en ladite ville, portant le nom de sa famille. » Je citerai encore ce précieux échantillon cle nos vieilles moeurs provinciales : « Au milieu de la ville est dressée une haute tour de grands pilliers cle bois, qui est renouvelée et redressée tous les ans pour y faire un combat le jour et teste de S. Jean-Baptiste, qui dure toute l'après-disnée, fort beau et plaisant à voir, ci ce pur les contraires du Saint-Esprit : estant deux ou trois sur ladite tour appelée par eux le ehasteau d'Amours, et dix-huit ou vingt hommes dans un grand bateau se promenant sur l'eau, accompagnés cle force trompettes, clairons et hautbois, s'entrebatant de gros pois de terre ou boules de terre faites fort espesses exprès, auquel es bat on adjoint force fusées et canonnades à foison, et est le combat bien dangereux et fort à soustenir. Ceux d'en haut sont armez cle corps et cuirasses, baume [en tête] et bouclier à la main, et ceux d'en bas se couvrent de gros escus qu'ils'appellent pavoys. » Cette courte description a réveillé en moi de vieux souvenirs cle lecture, sur la foi desquels je viens de repasser quelques notes prises dans le Mercure galant. J'y retrouve la mention suivante : « Mercure de novembre 1682, p. 123 et sjuiv. Fêtes d'Acqs à l'occasion de la naissance du duc de Bourgogne. » Or, parmi les amusements qui défraient celle piquante relation, se trouve le jeu des pots cassés. « Ce jeu qui n'est guère connu en France et qui est pourtant un dos plus anciens qui s'y pratiquent se fait en cette manière. On a bâti sur les bords de l'Adoui qui baigne les murailles d'Acqs une espèce cle tour de bois à deux estages qu'on appelle le Chastelet... » Mais le morceau est long et, quoiqu'il nie paraisse des plus intéressants, je, ne veux pas le transcrire ici. Peut-être trouvera-t-il place dans quelque article ultérieur de la Revue, par exemple au sujet des Poyanne, dont M. cle Carsalade a si heureusement commencé ici même l'instructive histoire. Le gouverneur de Dax qui présidait aux


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brillantes et bruyantes fêles de 1682 était précisément un marquis de Poyanne, qui répondait bien en cette circonstance, d'après le jugement du journaliste, «à ce que clemancloient de lui son zèle pour le roi, sa naissance et la fidélité que son illustre maison a toujours eu pour le service de nos monarques. » Je laisse donc là mes extraits du Mercure galant, non sans noter que j'y trouve, un peu plus loin, une autre relation de fête presque aussi pittoresque, cette fois au sujet du mariage, célébré à Dax, du comte de Gondrin avec M"e de Pochonne {M. g. d'avril 1683, p. 220-225).

C'est assez pour aujourd'hui de ces indications; c'est même presque trop, car la place va me manquer, et je n'ai encore touché qu'à une seule des pièces publiées par M. Tamizey de Larroque. Or, sa brochure en renferme'trente, sans compter celles, en assez grand nombre, qui sont simplement signalées ou résumées eu note, et qui n'en ont pas moins leur valeur et leur intérêt; témoin une charte provençale de 1483 indiquée au bas de la p. 9, avec un acte cle 1320 relatif à la justice sur les lépreux du diocèse de Dax; un fragment cie lettre de 1556 cité au bas de la p. 11, où il est question des sorciers et sorcières du môme pays; la plainte du dernier évêque de Dax (note cle la p. 51), au sujet de l'établissement du cimetière des Juifs portugais, etc.

Mais je ne puis relever ces menus détails, ni même signaler le contenu des pièces que notre excellent collaborateur a jugé à propos de publier en entier. Il me suffit de dire que la plupart se rapportent à deux chefs différents : les guerres de religion du xvie siècle et les troubles cle la Fronde. Dans Forage excité par le protestantisme armé, hommes d'église, hommes de guerre, maire et jurats écrivent à l'évêque, au roi, aux gouverneurs, aux lieutenants du roi; les noms de Matignon, de Po3-anne, de Gramont, de Roquelaurc, elc, reviennent souvent. Ces pages inédiles reçoivent du jour cle celles que M. Jules de Carsalade a consacrées ici aux deux premiers barons cle Poyanne, ainsi que cle tous les autres travaux relatifs aux premières guerres du protestantisme dans notre région. Elles en reçoivent du jour, dis-je, mais elles leur en donnent aussi. Et il faut en dire autant, pour le milieu du xvne siècle, des pièces xxiii-xxvm, où paraissent à peu près les mômes noms que dans le premier fascicule de nos A/'c/iives historiques de la Gascogne : d'Epernon, Poyanne, Candalle, d'Aubeterre, etc.

Laissant de côté tout ce qui concerne l'histoire politique et militaire, je noterai quelques points intéressant les annales ecclésiastiques. Les évêques François et Gilles cle Noailles (1555-1597) ne résidèrent guère


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dans leur ville cle Dax. Le spirituel en souffrit beaucoup, mais le temporel lui-même ne s'en trouva pas bien. On verra dans une leltre du doyen de, Puydeval quel était en 1556 l'étal de la maison ou plutôt des maisons épiscopales de la ville, et de la maison de campagne de SaintPandelon. Le doyen l'ait cle cetle dernière un croquis fort engageant : « Un des plus beaux lieux, à mon jugement, qui soit en toule la Gascogne, distant de demye lieue de la ville d'Acqs, où l'on est conduit par un chemin beau et plaisant, on partie dans le bois, situé en lieu èminent et hault, ayant le regard sur une belle plaine par laquelle coule la rivière d'Alvy qui porlc bateau et se va rendre dans celle qui passe à d'Acqs, nommée l'Adour, à une lieue au-dessous dudict SainclPandelon, passant par une prairie fort plaisante où j'espère, monsieur, vous accompagner quelque jour (p. 13). » Mais dans une autre lettre (1558) qui devait trouver François de Noailles à Venise, comme la précédente l'avait trouvée en Angleterre, le même doyen annonçait à l'évêque-ambassadeur cpie Candalle, « plus par folie que par nécessité, » avait détruit un jardin appartenant à l'évêché, sans compter d'affreux ravages autour de la ville. Tout cela n'était pas fait pour engager le prélat à la résidence. Aussi un autre ecclésiastique lui écritil en 1561 : « Le loup est, entré clans vostre parc (p. 17). » Le jour même de ce rude avertissement, un prêche huguenot commençait à Dax. Il fut interrompu, grâce à Monluc;mais trois ans après une lettre des chanoines (p. 18) nous fait voir que l'illustre évêque en était, encore à reculer « le dessein et désir qu'il avoit toujours eu de venir visiter son église. » Tous les malheurs s'abattirent à la fois sur ce pauvre diocèse trop longtemps déserté par ses gardiens naturels. « Nos écoles, écrivait Poyanne à Henri III en 1585, nos écoles et l'instruction cle la jeunesse a cessé..., et que plus est, partie de nos églises sont closes pour la perte des pasteurs et prostrés ordinaires. » Les prêtres qui restaient ne se ressentaient eux-mêmes que trop du défaut de discipline. On conçoit la peine que, dut éprouver le successeur de MM. de Noailles, J.-J. du Saull, pour rétablir un peu d'ordre dans le gouvernement cle son diocèse. « J'ai demeuré, écrit-il le 12 février 1603 à Henri IV, quatre années entières et révolues à prier mon chapitre de me rendre et restituer les papiers de mon évèché, où j'ai tant avancé le dernier jour que le premier..., tellement que j'ai été contraint et nécessité recourir à Rome par fulminations ecclésiastiques pour en avoir la vérité (p. 37). » Et à ce premier différent avec ses chanoines, s'en joignit bientôt un autre pour lequel le, pauvre évêque dut encore se pourvoir auprès du Pape, lui demandant de déférer l'affaire au jugement


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de l'archevêque d'Auch, son métropolitain. C'était Léonard cle Trapes, un rude réformateur, auprès de qui les chanoines rebelles auront eu mauvais jeu, si toutefois il a eu à décider ce pénible débat. Mais je n'ai aucun renseignement sur ce point.

Ce que je viens d'extraire cle la série cle documents dacquois publiée par M. Tamizey de Larroque suffit au moins à montrer quel intérêt elle offre, seulement pour l'histoire ecclésiastique; et l'élément ecclésiastique n'entre pas pour un dixième dans la substance historique qui déborde de ces pièces et des notes qui les accompagnent.

Léonce COUTURE.

CORHESPONDMCE.

L'itinéraire de Philippe de Voisins du mont Genèvre à Avignon.

Gontaud, 3 avril 1884.

Mon cher ami, je m'empresse de vous communiquer une lettre d'un spécialiste qui nous donne des indications parfaites, définitives, sur les étapes de Ph. de Voisins dans la région représentée aujourd'hui par le département des Hautes-Alpes. Comme cette lettre complète votre aimable et excellent compte-rendu de janvier, peut-être, trouverezvous bon cle les mettre sous les yeux de nos lecteurs. Permettez-moi, s'il doit en être ainsi, d'appeler leur attention sur la phrase où mon savant critique constate que le récit du pèlerin gascon est nouveau en ceci, que c'est le seul des récits connus qui nous fasse passer par le mont Genèvre. Cette constatation et les redressements qui le suivent rendent la lettre de M. Roman bien précieuse, et aux remercîments particuliers que je viens do lui adresser, j'aimerais à joindre, du haut de ma chère tribune, mes publics remercîments.

Votre ami dévoué,

Ph. TAMIZEY DE LARROQUE.

Monsieur,

M. Paul Meyer a bien voulu me communiquer l'édition que vous venez de publier du Voyage d'un pèlerin en Terre-Sainte à la fin du xve siècle. En allant il passe par Lyon, la Tour du Pin, les Echelles,


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Cbambéry et le mont Cenis; en revenant, tut contraire, il va à Avignon en suivant la vallée de la Durancc. Cet itinéraire m'intéresse extrêmement parce que c'est le seul, parmi ceux publiés jusqu'à ce jour, où le voyoge se fasse en passant par le mont Genèvre; et Fan passé j'ai fait à la Sorbonne une communication sur les maisons hospitalières des Hautes-Alpes considérées comme pouvant servir cle point de repère pour préciser la route dos pèlerins à travers les Alpes.

Si je vous écris, c'est précisément pour relever quelques inexactitudes qui se sont glissées dans les notes qui accompagnent votre édition, du reste excellente, fautes cpte vous ne pouviez éviter, étant étranger à nos contrées et les noms des stations de votre pèlerin étant passablement altérés. M. Brun-Durand, cle l'amitié duquel je m'honore et qui est un savant fort distingué, a bien voulu vous envoyer une note à ce sujet, mais on reconnaît qu'il n'a pas suffisamment, étudié la topographie de notre département. Voici l'itinéraire des pèlerins:

IIORTE, qu'il faut probablement lire Horts, car les e et. les s finals peuvent se confondre facilement. C'est Oulx, qui s'est dit et se dit en langue vulgaire Ours. Cette localité n'est pas l'ancienne station romaine A'Ocellum (voir les Vases appollinaires, par A. Jacobs), mais celle nommée Ad Martem.

MONT GINÈBRE, pas de difficulté; le mont Genèvre, étape très régulière.

BRIANSON, pas de difficulté; Briançon, petite étape.

SAINT-CRESPIN, pas de difficulté; Saint-Crépin, c'est l'étape des troupes en marche, encore actuellement.

ANBRES, pas cle difficulté; Embrun, qui du xve au xvm'' siècle s'écrivit Ambrun, étape régulière.

A partir A'Embrun, le pèlerin, au lieu de prendre la route nationale actuelle par CJtorges et Gap, continuait à suivre la Durance sur la rive droite, où était à cette époque la roule.

BALSAS, équivalant à Valsas, puisque, si je no me trompe, c'est un gascon qui écrit. C'est, Valserres, au confluent de la Durance et de la Ven.se, étape très normale.

BELPONA, qu'il faut lire probablement Velpeira. C'est Orpierre, en langue vulgaire nommé Vaupeira. Pour y arriver, le pèlerin, quittant Valserres, suit la rive droite de la Durance jusqu'à Ventavon, de là oblique à droite, prenant la vieille route du Comtat nommée maintenant le chemin de l'Huguenot. Il part de Ventavon, passe à Lasser, Argeliers, Eyguians, Logrand et enfin Orpierre, forte étape d'au moins 45 ou 50 kilomètres, mais qu'on peut faire à la rigueur. Peut-


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être le pèlerin a-t-il fait une étape intermédiaire, à Ventaoon, par exemple, qu'il n'a pas jugé à propos de nous faire connaître.

COL DE LA PERCHE. Partant d'Orpierr-e, le pèlerin va à Laborel, Villebois et traverse le Col de Perthi, qui sépare ces villages du Buis.

BREIS. Pas de difficulté; le Buis, étape normale.

Voilà, Monsieur, soyez-en sûr, l'itinéraire de votre voyageur et non un autre; je puis m'en rendre compte à merveille, ayant fait pour le ministère le Dictionnaire topographique des Hautes-Alpes, dont j'étudie depuis plus de vingt ans l'histoire. Vous pourrez suivre cet itinéraire sur une carte de l'état-major et vous verrez que c'est le plus court pour se rendre du mont Genèvre à Avignon.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de ma considération très distinguée et du vif intérêt qui m'ont inspiré vos excellents travaux d'érudition, auxquels j'ai dû avoir souvent recours.

J. ROMAN, correspondant du ministère.

NOTES DIVERSES.

CXCIX. Sur une édition peu connue d'un traité de Guevare traduit par Belleforest.

L'auteur du Manuel du Libraire signale (article Guevara), d'après les Mémoires du P. Niceron ft. xi, p. 103), la traduction de l'ouvrage ascétique espagnol intitulé : Libro llamado Monte Calvario (Salamanque, 1542, in-f°), par Fr. de Belleforest (Paris, 1575, 2 vol. in-8"). J'ai sous les yeux une édition de cette même traduction donnée à Lyon chez Benoist Rigaud, en 1593. En voici le titre qui diffère en bien des points du titre cité par Brunet :

LIVRE

DU MONT

DE CALVAIRE

OU SONT CONTENUS

, les mystères admirables

mis à fin par le fils de Dieu Jésus Christ nostre Seigneur, lorsque la il mourut pour le rachapt de loul l'humain lignage. Composé par Don Antoine de Guevare, Evesquv de Mondognet, prédicateur de l'Empereur Charles V, chroniqueur, et conseiller du conseil privé de Sa Majesté'. Traduit d'Espagnol en François, par François de Belle Forest, Comingeois. Tome XXV. " 18


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Au verso du frontispice est imprimé un sonnet pieux, mais bien mauvais, adressé au lecteur bénévole par Léonard de la Ville Charoloys. Il faudra certes un lecteur plus que bénévole pour faire bonne mine à un tel sonnet (1) !

L'Epître [dédicatoire], de 6 pages non numérotées, A Docte, généreux, et catholique seigneur M. Antoine Trevet, seigneur de Ravenel et conseiller du Roy en son thresor, débute ainsi : « Monsieur, quoyque qui prendra esgard à ma qualité et vocation ce ne soit point à moy d'entrer en un champ si excellemment pénible que de toucher aux sacrées moissons des sainctes lettres, et que plustost je doy m'arresler à tracer l'histoire comme le propre sujet de mes estudes, et embrasser les discours humains, n'ayant onc esté si heureux que de boire à plaisir de ceste surnaturelle liqueur de théologie, si est-ce que plusieurs raisons m'acheminans, j'ay entrepris une charge de grand faix, et ay pris en main un autheur théologien pour le faire parler François, et le donner à nostre France... » Après avoir beaucoup loué tour à tour Guevare et Trevet, Belleforest termine ainsi : « Lisez donc, je vous prie, le Mont de Calvaire, et y goustez les escritures tesmoignans ce qui se passa sur celle montaigne, ensemble prenez en gré le présent de celuy qui se travaille pour h service de Dieu et du public, et pour le contentement de ceux de sa nation : lequel n'a gloire ny profit que du plaisir qu'il sent, voyant les gens de bien se plaire en son travail, et que les meschanls en crèvent d'envie. El si je voy qu'on prenne plaisir à ceste première partie, j'espère en Dieu quebientost la seconde sortira en campaigne. Ce qu'attendant et nrasseurant qu'avec courtoisie vous me caressez pour le respect que chacun porte au seigneur de Guevare, je me recommanderay à vos bonnes grâces, priant Dieu, Monsieur, vous donner en santé longue et heureuse vie. De Paris, le 30 de juillet 1571.

» Vostre meilleur amy, à vous obeyr. — François DE BELLEFOREST. »

T. DE L.

Comme le Livre du Mont de Calvaire se trouve dans ma modeste collection d'auteurs gascons, je puis ajouter quelques mots à l'instructive notice que vient d'en donner M. T. de L

Je transcris d'abord le titre de la première édition [de la traduction de Belleforest, bien entendu], d'après Du Verdier, qu'il faut toujours consulter avant tout autre en ce qui concerne le polygraphe de Samatan. « Il m'a aimé et fréquenté fort familièrement, » dit le docte bibliothécaire, qui ne craint pas d'ajouter que le nom de son ami « demeurera immortel entre les hommes tant que le monde sera monde à cause des belles oeuvres qu'il a fait. » La nomenclature de ces oeuvres ne couvre pas moins de six grandes pages in-folio, dans

(1) A la fin du volume, après la page 857, on trouve un Sonnet sur le Mont de Calvaire de Monsieur de Guevare, signé BERNARD MALARMEY CD. Vercet, et, après la Table, une pièce intitulée : Hymne sur le Mont de Calvaire, par PIERRE MATTHIEU, docteur aux lois.


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la première édition de la Bibliothèque (Lyon, 1585, p. 367-373). Voici donc, d'après cette source (p. 370), le titre de la traduction qui nous occupe :

Livre du Mont de Calvaire divisé en deux parties, dont la première contenant 58 chapitres traite les mystères admirables mis à fin par le fils de Dieu JesusChrist nostre Seigneur, lorsque là il mourut pour le rachapl de tout l'humain lignaige. Et la seconde contient l'exposition des sept parolles que noslre Seigneur Jesus-Christ profera en l'arbre de la croix. Le tout escrit premièrement en langue castillane par le révérend père et seigneur Don Antoine de Guenare, evesque de Mondognet, prescheur, chroniqueur de l'Empereur par [ledit] de Belleforest et ■mprimé à Paris en 2 tomes 8% par Geruais Mallot, 1575.

Ce titre n'offre aucune différence essentielle avec celui que donnent Niceron et Brunet. Mais je l'ai copié pour mettre en relief l'indication des deux parties du livre, indication qui ne se trouve plus dans le titre des éditions lyonnaises.

Je dis éditions lyonnaises au pluriel, car la mienne n'est pas la même que celle de M. T. de L. Le titre est bien identique fsauf que les lignes ne finissent pas toujours exactement sur le même mot ou fragment de mot), mais la date qui le termine en 1587. — Il y eut donc réimpression en 1593, et peut-être d'autres fois encore.

Mon volume est un in-18 de 24 li. li. non chiffrés, 855 p. et 12 ff. non chiffrés pour la Table des plus singulières matières et la pièce de vers de Pierre Mathieu. Tout ce que signale M. T. de L. dans l'édition de 1593 se trouve exactement dans la mienne, qui dut être littéralement reproduite par les mêmes presses.

Mais pourquoi le titre de la première édition fut-il modifié par l'éditeur lyonnais? Probablement parce que ce dernier ne voulut donner que la première partie du Livre du Mont Calvaire, qui est la plus intéressante et qui d'ailleurs fait un tout complet, renfermant toutes les circonstances de la Passion et de la mort de Notre-Seigneur, jusques et y compris la mise au tombeau. Du moins rien n'indique sur le titre de mon bouquin qu'il demande un second volume. On lit, d'ailleurs, après la pièce de Pierre Mathieu le mot FIN. Mais je dois ajouter que le titre courant des pages recto porte d'un bout à l'autre « Livre premier » et qu'on voit au bas de la p- 855 : « FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE du Mont de Calvaire; » ce qui me donne à penser. Peut-être B. Rigaud a-t-il publié aussi la seconde partie... Mais il nie paraît plus probable, d'après l'agencement du frontispice, qu'il n'a voulu donner que la première, et que les indications du titre courant et de la p. 855 sont des maladresses do sa pari. Si ces maladresses étaient corrigées dans l'édition de 1593, je ne garderais aucun

(Il Est-ce bien la première? Je suis surpris que l'épiire dèdicatoire d'un ouvrage publié en 1575 soit datée de I5~l. — Peul-étre, d'après nue conjecture énoncée plus bas, le litre aura-t-il été refait pour le premier lolumf quand on imprima le second. — Si cela se trouve vrai, il y aurait lieu de croire que le litre des éditions lyo naiscs reproduit le vrai titre de la première édition parisienne


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doule sur Yunicité du volume lyonnais. Des renseignements ultérieurs pourront me fixer sur ce point.

De plus j'aurais besoin de voir l'édition parisienne pour m'assurer si ellt contient les deux parties. Quelques mots de l'épitre dédicatoire, cités par M. T. de L., semblent dire que la première partie y paraît seule, quoique le traducteur eût l'intention de mettre bientôt la seconde « en campagne. » Mais j'a^ cru de prime abord que chaque volume renfermait une partie; que l'épitre étant datée de 1571 et le livre seulement de 1575, un tel intervalle aurait plus que suffi pour donner à Belleforest le temps de combler cette lacune, et qu'alors un nouveau tilre daté 1575 aurait été imprimé pour les deux volumes. — Il est pourtant possible que les deux in-8° parisiens de 1575 ne renferment que la matière de l'in-18 lyonnais de 1577, qui est fort épais et d'une impression fort compacte. L. C.

Appel à nos lecteurs pour l'acquisition des ruines ds Sanxai.

A peu près tous les Français qui lisent connaissent aujourd'hui les fouilles archéologiques exécutées depuis quatre ans à Sanxai (Vienne) par un jésuite aussi savant qu'intrépide, le R. P. Camille de la Croix. Ils savent que ces fouilles ont amené la découverte de plusieurs monuments antiques du plus haut intérêt : temples, thermes, cirque ou théâtre, etc. Ils n'ignorent pas les discussions qui se sont produites au sujet de la vraie destination de cet établissement, et qui ont abouti, ou peu s'en faut, au triomphe du système du P. de la Croix, qui ne veut y voir qu'un lieu de réunion des tribus gauloises, le seul de ce genre dont nous connaissions des vestiges subsistants.

Or, ces ruines uniques sont sous le coup d'une destruction prochaine. « Le'procès intenté au vaillant explorateur par le propriétaire du terrain des fouilles, disait le Polybiblion d'avril, aura sa solution définitive le 24 juin prochain, devant le Tribunal civil de Poitiers. » Et elle sera fatale aux recherches et aux ruines elles-mêmes. Seulement, d'ici là, ces ruines, espérons-le, seront acquises par l'Etat, qui a déjà témoigné ses bonnes intentions. Mais l'Etat exige la coopération effective des particuliers. M. Léon Palustre, président de la Société française d'archéologie, nous écrit qu'il ne reste aux Sociétés savantes des départements qu'à parfaire une somme de 20,000 francs. La Société historique de Gascogne s'adresse avec confiance au zèle de ses membres. Que chacun d'eux s'empresse d'envoyer son offrande, quelque modeste qu'elle soit, à M. A. Lavergne (Caslillon-de-Bats, par Vic-Fezsensac), et il aura contribué à sauver des monuments dont la perte serait un deuil pour l'archéologie et une honte pour la France.


LES GASCONS EN ITALIE

II

Jl^KTOT DU COMTE JEAN III D'ARMAGNAC.

La période de notre histoire connue sous le nom de Guerre de Cent Ans présente ce lamentable caractère d'avoir été, pour plusieurs provinces de France, presque aussi désastreuse pendant les trêves et les suspensions d'armes enire Français et Anglais que pendant les années de guerre ouverte. C'est qu'un changement important s'était introduit, au XIVe siècle, dans la composition des armées. A l'ancienne armée féodale, réunissant les vassaux autour du suzerain, se substituait peu à peu une année nouvelle où figuraient, à côté des feudataires tenus au service militaire, des bandes de gens d'armes mercenaires, de toute nation, à la solde du prince. Tant que duraient les hostilités, rien de mieux. Les gens d'armes servaient avec fidélité et gagnaient courageusement leur solde. Mais la paix les laissait sans emploi. Comme il fallait vivre, ils continuaient alors à faire campagne pour leur propre compte, aux dépens des malheureuses provinces qu'ils exploitaient en attendant une nouvelle occasion d'offrir leurs services au roi d'Angleterre ou au roi de France.

L'historien de Du Guesclin, M. Siméon Luce, a remarquablement mis ce point en lumière. Il a décrit de la manière

* Voyez ci-dessus (livraison d'avril), p. 153.

ERRATUM. — A la page 164, ligne 8, lire : 1285 au lieu de 1283, pour la date de la mort de Charles d'Anjou.

Tome XXV. — Juin 1884. 19


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la plus saisissante les ravages exercés par les routiers, après la conclusion du traité de Brètigny, dans les dernières années du règne de Jean-le-Bon (1).

On sait ce qui advint'alors des compagnies. On essaya d'abord de les disperser par les armes. Malgré les exploits de DuGuesclin, le résultat général de la lutte fut loin d'être satisfaisant. Détruites sur un point, les bandes se reformaient un peu plus loin. Il fallut se résigner à traiter. Après quelques années de négociations, les routiers consentirent à se faire acheter leur retraite (2). Puis Du Guesclin se mit à leur tête, et les emmena se faire tuer en Espagne au service d'Henri de Transtamare (1566).

Malheureusement la lutte séculaire recommença entre la France et l'Angleterre, avec ses alternatives de paix et de guerres. Les mêmes causes devaient infailliblement produire les mêmes effets. Aussi voit-on ce qui s'était passé à la fin du règne de Jean-le-Bon se reproduire presque identiquement, du moins pour une certaine partie de la France, après l'avènement de Charles VI.

Les grands succès remportés sous Charles V par Du Guesclin et ses lieutenants découragent les Anglais. Des trêves ont été signées qui doivent durer jusqu'au commencement du xve siècle. C'est une véritable ruine pour les routiers, surtout pour les compagnies jadis à la solde de l'Angleterre, qui sont habituées depuis de longues années à traiter les provinces de France en pays conquis. 11 ne leur

' (1) Histoire de Bertrand du Guesclin, Chapitres X et XI.

Voir aussi, pour ce qui concerne le Midi de la France, l'excellente Etude sur la vie d'Arnoul d'Audrehem, maréchal de France, par M. Emile Molinier (dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions et belles-lettres).

(2) Il faut citer notamment le traité conclu à Clermont, le 23 juillet 1362, par le maréchal d'Audrehem, avec les grandes compagnies. Ce traité ressemble tout à fait, dans ses caractères généraux, aux conventions que le comte Jean III d'Armagnac devait plus tard proposer aux chefs de bande. — Voir : Emile Molinier, Etude sur la vie d'Arnoul d'Audrehem, p. 107.


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reste d'autre ressource que de se transformer en véritables bandes de brigands. Déjà les chefs de bande occupent dans les montagnes du centre de la France, sur les confins des pays de langue d'oc et de langue d'oil, un certain nombre de places fortes dont ils se sont emparés pendant la guerre. Ils en prennent d'autres par force ou par surprise. Leurs ravages s'étendent sur le Limousin, l'Auvergne, le Quercy, le Velay, le Bouergue, le Gévaudan et jusque sur les sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne et Beaucaire (1). Dans ces malheureuses contrées, chaque capitaine de routiers, solidement appuyé sur quelque forteresse, se met à courir la campagne, surprenant les marchands, détroussant les voyageurs, mettant les seigneurs à rançon et frappant de lourdes contributions les populations épouvantées.

Il fallait reprendre l'oeuvre de Du Guesclin. Ce fut à la Maison d'Armagnac qu'échut celte difficile mission.

Le comte Jean II d'Armagnac, sous les gouvernements du duc d'Anjou et du duc de Berry, lieutenants du Boi en Languedoc, essaya tantôt de battre les routiers, tantôt de négocier avec eux. A sa mort, en 1584-, la lutte contre les compagnies f.t reprise par ses deux fils : le comte Jean III et Bernard d'Armagnac, le futur connétable de France.

(1) Les principales places qui furent alors occupées par les routiers sont:

Dans le département du Cantal : Murât, Cariât, Alleuze, Charlus, Champagnac, Anglars (Doat. vol. 203, f° 112), Pailhès, Messilliac, La Garrigue (Doat, vol. 204, f"75) et Le Saillant (Doat, vol. 204, f" 104).

Dans l'Aveyron : Turlande, Valon (Doat, vol. 203, P 112) et La RoqueBouillac (Doat, vol. 204, f» 75).

Dans la Corrèze : Saint-Exupéry, La Garnie, Gernes (Doat, vol. 203, f° 112) etBeynat (Doat, vol. 204, f° 75).

Dans le Lot: Vayrac, Rocamadour, le roc de Verdal, Pinsac, Costeraste, Sabadel, Montvalent, Creysse (Doat, vol. 203, f° 113) e^Montbrun (Archives Nationales Xla 44, f 110).

Dans la Lozère : Fraissinet et Cenaret.

Dans le Tarn-et-Garonne : Orgueil.

Dans l'Ardèche : Le Gas (Doat, vol. 203, f 112), Bressac, Pralong, le Bois et Blaizac (Doat, vol. 204, !" 75).


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Les deux frères, qui s'aimaient tendrement, étaient alors dans la fleur de l'âge. Jean III n'avait que vingt-et-un ans; Bernard atteignait tout au plus sa vingtième année. C'étaient cependant déjà d'habiles capitaines. Sept ans auparavant, eu 1377, presque enfants encore, ils avaient servi brillamment en Guyenne, sous les yeux du duc d'Anjou (1). Tous deux, d'ailleurs, pleins de courage et d'ardeur, ne demandaient qu'à se signaler de nouveau, les armes à la main, au service de la France.

Le comte Jean III, investi par le duc de Berry du titre de capitaine général sur le fait de la guerre en Guyenne et en Languedoc (2), pressa vivement les routiers et leur enleva un grand nombre de places (5).

Quant à Bernard, il fut chargé de défendre le Bouergue et s'établit dans le comté de Bodez comme dans une sorte de poste avancé fermant aux compagnies le chemin de la Gascogne (4). Le corps de troupe commandé par lui n'était d'abord que de dix-huit hommes d'armes (5). Porté ensuite à vingt-cinq (6), puis à cinquante (7), il atteignit enfin l'effectif de deux cent vingt hommes d'armes, réduit, il est vrai, un peu plus tard, à cent quatre-vingt-dix (8). Grâce à sa vi(1)

vi(1) Nationale. Pièces originales du cabinet des Titres, vol. 93 (Armagnac), n°s 74, 76, 78, 79, 80 et 81.

(2) Lettres du duc de Berry, du 27 octobre 1385. — Bibl. Nationale, coll. Doat, vol. 202, f° 224.

(3) Antoine Bonal, Histoire de la comté de Rodez (Bibl. Nationale, Ms. français 11644, f°s 349 et 350).

Cette histoire, restée manuscrite, est une excellente source à consulter, l'auteur, qui écrivait au commencement du XVII' siècle, ayant pu se servir, comme matériaux, d'un grand nombre de documents originaux conservés alors à Rodez, dans les anciennes archives des comtes d'Armagnac.

Le manuscrit original existe à Rodez, dans la bibliothèque de la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron. L'exemplaire de la Bibliothèque Nationale est une copie du tftnps, faite sous les yeux de l'auteur.

(4) Coll. Doat, vol. 202, f° 250.

(5) Archives de l'Aveyron, C. 1336, f" 104.

(6) Même registre, f01105,107 et 144 v».

(7) Même registre, f° 145 v°.

(8) Coll. Doat, vol. 202, f» 250; — vol. 203, f«s 32, 148 et 161.


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gilance, Bernard parvint à arrêter toute tentative d'incursion.

Mais que servait de disperser une bande de routiers, si d'autres bandes se reformaient immédiatement; de reprendre quelques places aux compagnies, si les compagnies réparaient leurs échecs par de nouvelles conquêtes ? Après d'inutiles efforts, il fallut de nouveau se décider à négocier et à acheter à prix d'or l'évacuation par les routiers des forteresses qu'ils occupaient.

Déjà quelques seigneurs avaient conclu avec certains chefs de bande des traités particuliers dont ils s'étaient assez bien trouvés. Le comte dauphin d'Auvergne, Béraud II, avait obtenu du célèbre Aimerigot ou Mérigot Marchés, qu'il respecterait ses domaines moyennant une redevance, payée tous les quatre mois, de 260 francs en. espèces, une pièce de cire, une pièce de satin et douze aunes de drap, accord qui fut soigneusement observé pendant sept ans, juqu'à l'arrestation de Mérigot Marchés (4).

Au mois d'octobre 1584, Bernard d'Armagnac essaya de négocier un accommodement de même nature avec les bandes anglaises qui menaçaient le Rouergue. Mais ses ouvertures n'eurent aucun succès (2).

Le comte Jean III d'Armagnac reprit ces négociations, non plus isolément avec telle ou telle bandede*routiers, mais avec l'ensemble des compagnies. Les difficultés étaient extrêmes. Il parvint néanmoins, à force d'énergie et de patience, à atteindre son but. Au commencement de juillet 1587, il avait obtenu de la plupart des chefs de bande la promesse délivrer, moyennant un prix à débattre plus tard, les places fortes qu'ils occupaient, de laisser en paix les sujets du roi de France et de s'éloigner au moins pour une année. Ramonet de Sort,

(1) Registre criminel du Chatelet de Paris, publié par la Société des Bibliophiles français, 11, p. 204.

(2) Archives de l'Aveyron, C. 1336, f» 118.


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Raymond Guilhem de Caupenne, Chopi de Badefol, le borl ou bâtard de Garlcnx, Nolin Barbe, Amanieu de Monbec, le bortde Monsal, lo Basquinal, Monnet de Campagne, Gordinet, Berlronnet de Bersanac, Pierre de Nisanl acceptaient en principe. On était moins avancé avec Mérigot Marches, le bortde Vie, Berthut de Saint-Paul et Bernard Doat, mais on était à près certain de pouvoir compter sur leur acquiescement.

Avant tout il fallait de l'argent. Les délégués des trois ordres, clergé, noblesse et tiers-état, des provinces d'Auvergne, Velay, Gévaudan, Rouergue et Quercy et des sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne et Beaucaire, réunis à Rodez le 6 juillet 1587, accordèrent au comte d'Armagnac, pour l'expulsion des routiers, un subside de deux cent cinquante mille livres (1).

Restait à pousser activement les pourparlers à peine entamés, à conclure avec les compagnies des traités définitifs. On avait d'abord espéré que tout pourrait être terminé en quelques mois. En réalité l'oeuvre entreprise par Jean III ne demanda pas moins de trois ans d'efforts persévérants. Rien de plus délicat que ces négociations. Il fallait s'aboucher successivement avec chaque chef de compagnie, discuter le prix de sa retraite, régler le mode de paiement et les délais d'évacuation. Puis,*une fois que l'on était tombé d'accord, c'étaient des précautions minutieuses à prendre pour ne pas être trompé. De là, nécessité d'exiger des otages, de ne payer les sommes promises que par à-comptes successifs et contre remise des châteaux-forts : eu un mot, de traiter les capitaines de routiers avec toute la méfiance que de pareilles gens pouvaient trop légitimement inspirer. Encore arrivait-il parfois que, malgré toute la prudence déployée, les routiers refusaient au dernier moment de tenir leurs engagements, gar(1)

gar(1) Vaissète, Histoire générale du Languedoc, IV, p. 390, et Preuves, col. 373.


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dantà la fois les places qu'ils occupaient encore et les à-comtes qu'ils avaient déjà touchés (1).

Rien ne put rebuter Jean III, secondé avec autant de zèle que d'intelligence par son frère Bernard (2).

Du reste la cour de France s'intéressait vivement à ces efforts, dont les malheureuses populations opprimées parles routiers suivaient les progrès avec un espoir croissant de jour en jour. Charles VI écrivait au comte d'Armagnac:

« Notre aine et féal chambellan, Jean de Blaysi, nous a escrit la bonne diligence que vous aves eue au fait des vuides des forteresses occupées par nos ennemis au pais de par delà, moiennant laquelle il a bonne espérance que, au plaisir de Notre Seigneur, les dites vuides seront briofmeiit parfaites et accomplies. Si vous prions, très cher et féal cousin, que, en continuant ce que fait, en avés,vous veuilliés en ce tellement travailler que briefment la chose puisse prendre bonne et

(1) Consulter notamment, pour le détail des négociations de Jean III avec les routiers, les pièces suivantes qui se trouvent à la Bibliothèque Nationale, dans la collection Doat.

Vol. 193 : f,s 29 et'148, Projets d'accords avec Ramonet de Sort; — f° 65, Projet d'accord avec Arnaud-Guillem de Clarens: — f° 156, Lettre du duc de Berry au comte d'Armagnac, du 6 juillet [1387]; —f° 222, Contestations avec Chopi de Badefol, an sujet de la mise a exécution des traités.

Vol. 194 : f° 54, Négociations avec Ramonet de Sort; — f° 263, Accord avec Jean de Blaisy, commissaire du Roi, pour la garde des otages; — I" 313, Mémoire indiquant ce que le comte d'Armagnac aurait h faire pour l'évacuation des forteresses occupées par les Anglais.

Vol. 203: f" 106, Traité avec Mérigot Marchés, du 30 novembre 1387; — f" 216, Enquête relative aux dommages causés par les compagnies, 3 septembre 1387 ul 14 janvier 1388 (n. s.); — f°s 281 et286, Traité avec Ramonet de Sort, S et 15 janvier 1389 (n. s.); — f 03 295 et 315, Accord avec les Etats de Rouergue pour le vote d'un subside. 17 janvier 1389.

Vol. 204 : f 39, Traité avec François de Naples, 11 mai 1390; — f" 37,- 75 et 135, Accords avec Jean de Blaisy, commissaire du Roi, relativement à la marciie a suivre dans les négociations avec les routiers, 7 mai, 28 juillet et 25 novembre 1390; — f' 1 103, Actes relatifs h la levée d'un nouveau subside de 30,000 livres, [21 mai], 14 octobre et 21 novembre 1390.

Voir aussi Froissait (éd. Buchon, liv. m, chap. XC) et Bonal, Histoire de la comté de Rodez, chap. XVII et XVIII (Bibl. Nationale, Ms. français 11644, f" 349-370).

(2) Bernard se chargea, notamment, de pousser les négociations avec Chopi de Badefol et Ramonet de Sort. — Bibl. Nationale, coll. Doat, vol. 193, f» 222, et vol. 207, f» 138. — Archives de l'Aveyron, C 1338, f°» 117 v° et 118.


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final conclusion, au plaisir et au profit de nous et de nos pays et que nous en puissions ouïr bonne nouvelle, car ce nous sera très singulier et spécial plaisir (1). »

D'un autre côté Jean III recevait des encouragements du pape d'Avignon, Clément VII.

Clément, etc. Cher fil, tu sçais assés si comme Nous tenons, comment. Nous desirons de tout noire cueur et estude que le traité trèscommendable et très prouritable encommencié aveuc ces gens d'armes estant es parties de Languedoc, qui si très gravement oppriment et affligissent tout le pais, soit, mis à pleine exécution et accomplissement, et que les dites gens d'armes vuident le dit pais, et puissent les habitans d'iceluy vivre en paix et transquillité, et le service divin, qui pour ses tribulations y est moult amenri et diminué, y soit fait deument et augmenté à la loenge de Dieu, honneur et révérence de Sainte Eglise et renommée et exaltation de toy et de tous nobles qui à ce mettront peine, labeur et diligence : pourquoy,cher fil, Nous, qui a l'accomplissement du dit traité avons très ardent désir et affection, et plus grand que escrire nous ne le pourrions, te prions et exhortons tant affectueusement et de coeur comme plus pouvons, et aussi enjoignons en remission de tes péchés, que, pour honneur et reverance de Dieu et de Sainte Eglise, ta mère, perpétuelle loenge et mémoire de toy et le profit évident du bien publique lequel tu es tenus conserver et deffendre, il te plaise ou dit traité travailler et labourer hasti veinent et sans delay, par telle manière que par le bon effect de toy il puisse venir à bon et brief effect.

Pour lequel plus avancer et mettre à exécution, Nous envoions par delà nos bien amés familiers, Fevesque de Rennes et maistre Pierre Borrier, clerc de nostre chambre, porteurs de cestes, auxquels comme à ceulx à qui Nous avons très-specialle fiance te plaise croire, sur ce qu'il le diront de par Nous, et leur veulles donner conseil, confort, faveur et. ayde, tel comme mestier sera et le cas le requerra en temps comme tu Nous desires faire plaisir. Et se aucune chose te plaist que faire puissions, si la Nous veulles tousjours feablement faire savoir.

Donné [à] Avignon, soubs nostre annel secret, le dix et huitiesnie jour d'avril (1).

(1) Lettre du Roi Charles VI du 1" février [1391]. — Coll. Doat. vol. 202, f« 260. (1) Et au dessus est escripl : « A nostre chier fil le comte d'Armagnac. >- Collection Doat, vol. 202, f° 292.


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Mais ce n'était pas tout que d'acheter la retraite des compagnies. Il fallait s'assurer que cette retraite serait effective. Le meilleur parti à prendre, pour arriver à ce résultat, n'était-il pas d'entraîner bien vite les routiers dans quelque lointaine expédition? Les laisser dans le pays, en se contentant d'une simple promesse de prochain départ, c'était vouloir assurer à bref délai la reprise de leurs déprédations (1). Les trêves se prolongeaient entre la France et l'Angleterre. Or les compagnies n'avaient pour vivre que la guerre ou à défaut de guerre le brigandage. On voulut bien essayer, au cours des négociations, d'inspirer à quelques chefs de routiers le respect de la propriété d'autrui, en en faisant tant bien que mal des propriétaires de fiefs. C'est ainsi que le comte Jean III d'Armagnac donna le château de Gourdon (2) à Ramonet de Sort (5), au grand déplaisir des habitants, fort peu flattés de voir leurs franchises municipales à la merci d'un pareil seigneur (4). C'est ainsi que Mérigot Marchés reçut, également de Jean III, Saint-Genièz de Rive d'Olt (5). Mais l'exemple même de Mérigot Marchés prouva combien il était dangereux de laisser les chefs de bande ressentir les ennuis de l'inaction.

Ce Mérigot Marchés (6) était issu d'une famille noble. Son père était chevalier et avait vaillamment servi le roi de France Jean-le-Bon (7). Orphelin de bonne heure, Mérigot Marchés fut élevé par des capitaines de compagnies au service de l'Angleterre et devint un des plus célèbres chefs de

(1) Voir une enquête relative aux dommages causés sur les terres de Garin d'Apchier par les routiers APRÈS la conclusion des traités avec le comte d'Armagnac. — Coll. Doat, vol. 203, P 216.

(2) Dans le Lot.

(3) Acte de donation du 4 avril 1389. — Coll. Doat, vol. 204, f» 7.

(4) Coll. Doat, vol. 193, f» 306; et vol. 204, f° 7.

(5) Registre criminel du Châtelet de Paris, n, p. 200.

(6) Voir, dans le Registre criminel du Châtelet de Paris, u, pp. 177-213, la relation du procès de Mérigot Marchés (du 9 au 12 juillet 1391), avec notes renvoyant à Froissart et à Baluze : Histoire de la Maison d'Auvergne.

(7) Registre criminel du Châtelet de Paris, n, p. 184.


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bande. Justement redoutable par ses brigandages, son courage, son audace, son habileté à dresser ses plans de campagne et à combiner ses ruses de guerre lui acquirent une véritable réputation. Aussi, le comte Jean III d'Armagnac eut-il grand soin de s'assurer son concours lorsqu'il entreprit l'expédition d'Espagne dont il sera question un peu plus loin. Le 50 novembre 1587, Mérigot Marchés avait conclu, avec Jean III, un traité en vertu duquel il s'engageait à évacuer les places qu'il avait conquises en Auvergne et à quitter le pays (1). Deux ans plus tard, il suivit quelque temps Bernard d'Armagnac en Catalogne. Par malheur, cette absence ne se prolongea pas. Mérigot eut des difficultés avec le comte d'Armagnac. Il regagna l'Auvergne où il avait laissé le produit de ses rapines, soigneusement mis en sûreté et dissimulé de côté et d'autre, dans des cachettes parfois bizarres, telles qu'un coffre de fer enfoui dans le lit d'un ruisseau (2).

C'était une véritable fortune que Mérigot Marchés avait amassée. On estimait vulgairement qu'il n'aurait pas été embarrassé pour payer, argent comptant, une rançon de cent mille francs (5). De fait, pour consentir à traiter avec le comte Jean III, il ne s'était pas fait donner, moins de dix mille livres (4) qui étaient venu s'ajouter aux sommes précédemment extorquées dans ses fréquents coups de main.

Il était donc facile à Mérigot Marchés de vivre quelque

(1) Coll. Doat, vol. 203, f> 106.

(2^ Je signale le fait aux chercheurs de trésors. Le coffret de Mérigot Marchés, contenant au moins cinq à six mille francs et peut être même jusqu'à six mille écus, était enloui dans le lit d'un ruisseau k une lieue au-dessus d'Arches (département du Cantal, canton de Mauriac). Y est-il encore? Peut-être, car Mérigot mourut sans avoir puindiquer exactement l'emplacement de sa cachette. — Voir: Registre criminel du Châtelet de Paris, n, p. 210.

.3) Froissart, éd. Buchon. liv. iv, chap. XIV.

(4) Bonal, Histoire de la comté de Rodez.— Bibl. Nationale, Ms. français 11644, f» 364.


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temps dans le calme, en attendant le moment, qui s'annonçait justement comme devant être prochain (1), de participer à quelque nouvelle expédition. Mais Mérigot ne put résister à l'impression qu'il ressentit en revoyant les lieux qui avaient été le théâtre de ses exploits, avant qu'il n'eût traité avec le comte d'Armagnac et remis entre ses mains sa bonne forteresse de Charlus(2), dont les épaisses murailles lui avaient si longtemps permis de tout braver. Il disaitel imaginait en soi que trop tôt il s'était repenti de faire bien; et que, de piller et rober en la manière que devant il faisait el avait fait, tout considéré, c'était bonne vie. Ses regrets se manifestaient, avec une naïve franchise, dans ces paroles qu'il adressait à ses vieux compagnons d'armes :

« Il n'est temps, ébattement ni gloire en ce monde que de gens d'armes, de guerroyer par la manière que nous avons fait ! Comment étions-nous réjouis quand nous chevauchions à l'aventure et nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur, marchand, ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, de Limoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse el de Carcassonne, chargées de draps de Bruxelles ou de Montiviiliers, ou de pelleterie venant de la foire du Lendit, ou d'épiceries venant de Bruges ou de draps de soie de Damas ou d'Alexandrie? Tout était nôtre à notre volonté. Tous les jours nous avions nouvel argent. Les vilains d'Auvergne et du Limousin nous pourvoyaient et nous amenaient en notre château les blés, la farine, le pain tout cuit, l'avoine pour les, chevaux, et la litière, les bons vins, les boeufs, les brebis et les moutons tous gras, la poulaille et la volaille. Nous étions gouvernés et étoffés comme des rois; et quand nous chevauchions, tout le pays tremblait

(1) C'était le moment où le comte Jean III allait s'apprêter à passer en Lombardie.

(2) Dans la commune de Bassignac, Cantal, arrondissement de Mauriac, canton de Saignes.


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devant nous. Tout était nôtre allant et retournant. Comment prîmes-nous Cariât, moi et le bourt de Campane? Et Chalusset (1), moi el Perrot le Bernois (2). Comment échellàmes-nous, vous et moi, sans autre aide, le fort château de Mercoeur (5) qui est au comte dauphin? Je ne le tins que cinq jours et si en reçus, sur une table, cinq mille francs. Et encore en quittai-je mille pour l'amour des enfants du comte dauphin (i). Par ma foi! cette vie était bonne et belle, et me tiens pour trop déçu de ce que j'ai rendu et vendu Charlus (S), car ce fort faisait à tenir contre tout le monde; et si était, au jour que je le rendis, pourvu pour vivre et tenir, sans être rafraîchi d'autres pourvoyances, sept ans. Je me tiens de ce comte d'Armagnac trop vilainement déçu. Nolin Barbe (6) et Perrot le Bernois me le disaient bien que je m'en repentirais. Certes de ce que j'ai fait je m'en repens trop grandement. »

Et ses compagnons de lui répondre dans le même sens : « Aimcrigot, nous sommes tous prêts à votre commandement. Si renouvelons guerre et avisons quelque bon fort en Auvergne ou en Limousin et le prenons et fortifions. Nous

(1) Le château de Chalusset était situé sur la commune de Boisseul, HauteVienne, arrondissement de Limoges, canton de Pierre-Bufiière.

(2) Célèbre chef de bande dont Froissart parle longuement et qui refusa toujours obstinément de traiter avec le comte d'Armagnac.

(3) Corrèze, arrondissement de Tulle.

(4) Reste à quatre mille francs, sans compter deux cbi'vaux du prix de cinq cents francs, vingt-cinq draps de soie, deux houppelandes neuves fourrées de peau d'écureuil et vingt marcs de vaisselle d'argent, que le comte-dauphin d'Auvergne envoya, à Mérigot pour le remercier de ne pas avoir exigé davantage. — Registre criminel du Châtelet de Paris, n, p. 205.

(5) Le texte de Froissart porte Alleuze (Cantal, canton de Saint-Flour). Mais Alleuse fut occupée, jusqu'au 25 mai 1390, par le bâtard de Garlenx et non par Mérigot Marchés (Bonal, Histoire de la comté de Rodez. —Bibl. Nationale, Ms. français 11644, f" 357, v°).

C'était Charlus qui était la principale place de Mérigot, lequel tenait en outre Champagnac (dans le canton de Saignes comme Charlus) et un château près de Saint-Victor (Cantal, arrondissement d'Aurillac, canton de Roquebrou). — Voir coll. Doat, vol. 203, f- 106.

(6) On a vu cependant, plus haut (p. 257),.que Nolin Barbe «'était montré tout disposé à traiter avec le comte d'Armagnac.


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aurons tantôt recouvré nos dommages; el si fait si bel et bon voler en Auvergne et en Limousin que meilleur ne peut faire (1). »

Et Mérigot Marchés, qu'excitait d'ailleurs sous main le roi d'Aragon, avide de troubler, par une diversion, le comte d'Armagnac (2), de se remettre en campagne, de s'emparer de la Roche de Vendet (5), de fortifier cette place et de s'appuyer sur elle pour recommencer ses brigandages. Si bien que les représentants du Roi s'émurent; que le vicomte de Meaux se mit à la tête d'une armée et pressa vivement Mérigot Marchés, malgré l'intervention de l'Angleterre, désireuse de sauver le chef de bande; que la Roche de Vendet fut reprise aux routiers; et que Mérigot, contraint de fuir, fut arrêté par le seigneur de Tournemine, livré au comte d'Armagnac, remis ensuite aux gens du Roi, sur la demande personnelle de Charles VI (4), transféré à Paris, jugé devant le Châtelet, enfin condamné à être traîné sur une claie, comme gentilhomme, promené dans Paris à son de trompe sur le haut d'une charrette, décapité aux halles, et écartelé, son corps pendu au gibet el ses quatre membres cloués aux portes de la ville : ce qui fut aussitôt exécuté (5).

On peut juger par Mérigot Marchés de ce qu'étaient ces chefs de bande avec lesquels traitait le comte d'Armagnac.

Jean III savait bien à qui il avait affaire. Mieux que personne, il comprenait la nécessité d'entraîner au loin les routiers. Aussitôt qu'il avait vu les négociations avec les compagnies en bonne voie, il s'était préoccupé de quelque expédition à entreprendre el avait résolu de lancer les ban(1)

ban(1) éd. Buchon, liv. iv, chap. xiv.

(2) Zurita, Anales de la Corona de Aragon, libro X, cap. XLVI.

(3) Dans la commune de Murat-le-Quaire, Puy-de-Dôme, arrondissement de Clermont-Ferrand, canton de Rocheforl.

(4) Lettre du roi Charles VI au comte d'Armagnac, du 31 janvier [1391],— Collection Doat, vol. 194. fol. 248.

(5) Registre crimineldu Châlelet de Paris, n, p. 208.


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des, dès qu'il le pourrait, sur le Nord-Est de l'Espagne, vers la Catalogne et l'Aragon.

Le due de Berry, oncle du comte d'Armagnac et lieutenant général du Boi en Languedoc, aurait préféré que l'on rejetât les routiers au-delà du Rhône, du côté de la Savoie et de l'Italie. Il se prononça très nettement à cet égard (1). Néanmoins Jean III persista dans son premier projet.

Que le souvenir de l>u Guesclin et de son expédition de Castille ait influé sur la décision du comte d'Armagnac, la chose est au moins fort probable. Il est évident, d'ailleurs, que la frontière des Pyrénées était la plus rapprochée et la plus facile à atteindre. Mais Jean III avait, en outre, des raisons personnelles qui devaient lui faire choisir l'Espagne.

Celait une ancienne tradition que la Maison d'Armagnac lirait son origine des rois de Castille et de Léon. « Du costé de ceulx d'Armaignac, répétait encore à la fin du xve siècle le duc Jacques de Nemours, le dit monseigneur Jacques estoit venu et descendu de la Maison du roy d'Espaigne, par le moyen d'un fils maisné du roy d'Espaigne, qui espousa une contesse d'Armaignac, dont les dilz d'Armaignac sont venuz et issuz (2). »

Cette commune origine était parfaitement admise par les rois de Castille et de Léon. L'un d'eux donna plusieurs terres au comte d'Armagnac son proche parent, de sa Maison et de la lignée royale des rois d'Espagne, Léon, Castille el Galice, en considération de ses droits héréditaires sur les dits royaumes (5).

(1) Mémoire adressé par le duc de Berry au comte Jean III d'Armagnac et remis h son destinataire au mois d'octobre 1587. — Collection Doat, vol. 194, f° 288.

(2) Archives Nationales. J. 855, n° 7.

(3) Les lettres du don fait par Jean, roi de Castille, de Léon, de Tolède, de Galice, etc., à Jean, comte d'Armagnac, sont mentionnées dans deux inventaires d'Alençon, conservés à la Bibliothèque Nationale, dressés : l'un en 1525 (Ms. français 18944, f° 313 v°), l'autre au commencement du xvne siècle (Ms.


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Jean III, du reste, ne manqua pas de resserrer les liens qui l'unissaient aux souverains de Castille, en concluant, en 1586, un traité d'étroite alliance avec le roi Don Juan I (1).

D'un autre côté, un mariage avait rapproché la Maison d'Armagnac de la Maison royale d'Aragon. Le prince don Juan d'Aragon, fils et héritier du roi don Pedro IV, le cérémonieux, avait épousé, en 1572, Mathe d'Armagnac, soeur du comte Jean II, et, par conséquent, tante du comte Jean III et de Bernard.

Ce fut ce don Juan d'Aragon qui donna indirectement au comte Jean III d'Armagnac l'occasion de s'immiscer une première fois dans les affaires d'Espagne.

Devenu veuf de Mathe d'Armagnac, don Juan se remaria, en 1584-, avec Yolande de Bar, fille aînée de Robert, duc de Bar. Le roi don Pedro s'opposait à cette union. Don Juan passa outre, malgré son père, grâce au concours que lui prêta le comte d'Ampurias, lequel était à la fois son cousin et son beau-frère (2). La colère du roi don Pedro se tourna contre le comte d'Ampurias. La position de ce dernier devint d'autant plus critique, que don Juan, pour lequel il s'était compromis, se raccommoda avec son père. Il dut

français 16837, f» 8). Mais ces deux inventaires sont inexacts en indiquant, comme date de ces lettres : le premier, l'année 1334, el le second, l'année 1400. En effet, la couronne de Castille était portée, en 1334, par Alphonse XI, et en 1400 par Henri III.

L'erreur commise dans l'inventaire de 1525 peut encore s'expliquer. Le rédacteur de cet inventaire aura mal lu la date, en oubliant soit un L soit un C, ce qui lui aura fait écrire 1334 au lieu de 1384 ou de 1434. Ces deux dates rectifiées peuvent également être justes. En 1384, il s'agirait du roi don Juan I et du comte Jean III d'Armagnac; et ce don pourrait être rapproché du traité d'alliance de 1386. En 1434, ce seraient le roi don Juan II et le comte Jean IV qui figureraient dans l'acte.

En l'absence de toute pièce originale, il est impossible de, rien préciser.

(1) Le traité conclu à Burgos, le 29 juin 1386, par les mandataires du comte d'Armagnac, fut ratifié le 8 septembre suivant à Castelnau de Montmiral par le comte Jean III. — Coll Doat, vol. 203, f" 50.

(2) Don Juan d'Aragon, comte d'Ampurias, était, de même que le roi don Pedro IV, petil-tils du roi d'Aragon,, don Jayme II. II avait épousé sa cousine Jeanne, fille du roi don Pedro IV, et soeur de don Juan d'Aragon.


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prendre les armes contre le roi d'Aragon et chercher des alliés.

Ce fut au comte Jean III et à Bernard d'Armagnac qu'il s'adressa. Il leur envoya un de ses chambellans, Bernard Archimbaut, pour demander instamment le concours du plus jeune des deux frères.

Bernard d'Armagnac était occupé à défendre le Rouergue contre les routiers. Cette lutte obscure ne pouvait guère lui donner l'espérance de signaler sa jeune valeur. Il saisit donc avec empressement l'occasion qui s'offrait à lui. D'ailleurs c'était un moyen de débarrasser le pays de quelques-unes des bandes de routiers, en les envoyant au secours du comte d'Ampurias. Les propositions apportées par Bernard Archimbaut furent acceptées; et au mois d'octobre 1584, Bernard d'Armagnac, d'accord avec son frère Jean III, conclut avec le comte d'Ampurias une ligne offensive et défensive envers et contre tous, sauf le roi de France, les princes du sangroyal, les Maisons d'Armagnac et d'Albret. Le comte d'Ampurias s'engageait à donner 00,000 florins pour la solde des gens d'armes et à partager avec son allié les places qui seraient prises. Toutefois les conquêtes faites en Roussillon et en Cerdagne étaient réservées à Isabelle de Majorque, marquise de Montferrat (1). Cette princesse réclamait une partie des provinces soumises au roi d'Aragon, notamment le Roussillon, en qualité de fille et d'héritière de don Jayme, dernier roi de Majorque, qui avait été dépouillé de ses étals par le roi don Pedro IV. Elle élait donc tout naturellement portée à s'unir au comte d'Ampurias.

Sans perdre un instant, Bernard d'Armagnac s'occupa de rassembler des troupes el de les envoyer à son nouvel

(1) Isabelle de Majorque, fille du roi don Jayme, tué en 1349, avait épousé Jean Palèologue, marquis de Montferrat. Elle resta seule héritière de la Maison de Majorque à la mort d'un frère, nommé aussi don Jayme, qui décéda sans postérité en 1375.


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allié (1). Mais il s'abstint d'aller combattre en personne et resta en Bouergue. Bien lui en prit, du reste, car l'expédition eut une issue peu brillante. Le gros des troupes venues de France fut surpris et complètement battu, au printemps de 1585, près de Durban (2), sur les frontières de Roussillon. La plupart des chefs, et, parmi eux, Amaury de Séverac, le futur maréchal de France, tout jeune encore (5), tombèrent aux mains des Espagnols. Les autres capitaines gascons qui avaient pénétré plus avant et s'étaient enfermés dans quelques places fortes appartenant au comte d'Ampurias, durent capituler et traiter, le 25 juin 1585, avec le roi d'Aragon pour obtenir l'autorisation d'évacuer le pays et de ramener leurs soldats en Languedoc (4).

êi malheureuse qu'eût été celte expédition, elle ne laissa pas d'inspirer à Jean III la pensée d'employer les compagnies contre le roi d'Aragon. Justement, en 1586, son ancien allié, le comte d'Ampurias, venait de tenter une nouvelle prise d'armes.

Il fallait un prétexte pour attaquer don Juan I, qui succédait alors (1587) à son père,- don Pedro IV, sur le trône d'Aragon. Le comte d'Armagnac s'adressa à la marquise de Montferrat, Isabelle de Majorque, dont il a déjà été question un peu plus haut.

Cette princesse avait jadis chargé le duc Louis d'Anjou de défendre ses droits et de revendiquer l'héritage de la Maison de Majorque. Mais le duc d'Anjou était mort en 1584. Jean III offrit à la marquise de Montferrat de prendre sa cause en main et de tenter, de compte à demi, la conquête du Roussillon et de ses dépendances. La marquise de Montferrat accepta. Il fut décidé qu'elle continuerait à porter jusqu'à sa mort le titre

(1) Archives de l'Aveyron, C. 1336, f> 152.

(2) Aude, arrondissement de Narbonne.

(3) Archives Nationales, X2a 18, à la date du 4 juin 1423.

(4) Zurita, Anales de la Corona de Aragon, libro x, xxxv.

Tome XXV. 20


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de reine de Majorque, qu'elle recevrait de Jean III, jusqu'au début des hostilités, une pension de mille livres, et qu'elle garderait pour elle le Roussillon, abandonnant en revanche au comte d'Armagnac la Cerdagne et la vicomte de Couflens (1). Quant au reste des conquêtes, il serait partagé par moitié (2).

Lorsque Jean III exposa, pour la première fois, au duc de Berry (5), son projet d'expédition en Espagne, les négociations étaient à peine entamées avec les compagnies. La plus grande discrétion s'imposait donc à lui, sous peine de donner l'éveil au roi d'Aragon et de tout compromettre. Aussi, s'il inséré dans les traités proposés aux chefs de bande une clause concernant une expédition à entreprendre en pays étranger, il a bien soin de ne pas désigner ce pays. Les capitaines de routiers s'engagent seulement à aller, avec leurs gens, à certain voyage que Monseigneur veut faire ou faire faire, lequel est bon el honnorable à Monseigneur el de grand profil aux compagnons qui y iront; et Monseigneur déclarera, quand besoin sera, quel est le dit voyage, mais, parce qu'à Monseigneur cl à toute la compagnie pourrait tourner à grand dommage, il ne Va point osé dire ni déclarer (4).

Ce ne fut qu'à l'automne de 1589 que le comte Jean III put enfin commencer à dévoiler ses plans. Les négociations avec les bandes étaient cependant loin d'être terminées et Jean III ne pouvait songer à quitter la France. Mais les routiers qui avaient définitivement traité et qu'il importait d'éloigner au plus tôt étaient déjà assez nombreux pour former une véritable armée. Un vieux chroniqueur porte les forces dont pouvait disposer le comte d'Armagnac au chiffre, évi(1)

évi(1) arrondissement de Saint-Girons, canton d'Oust. (J) Archives de Tarn-et-Garonne, série C, fonds d'Armagnac, deux pièce» originales détachées, sur papier.

(3) Antérieurement an mois d'octobre 1387. —Coll. Doat, vol. 194, f» 288.

(4) Coll. Doat, vol. 193, f" 29.


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demment fort exagéré, de dix-huit mille chevaux (1). D'après un autre témoignage, également ancien, elles se montaient seulement en tout à neuf mille combattants (2). Jean III résolut de leur faire passer la frontière sans plus tarder et de les envoyer, comme une sorte d'avant-garde, attendre, sur les terres relevant de la couronne d'Aragon, l'arrivée du reste des compagnons. Il confia à son frère Bernard le commandement de cette première expédition.

Avant de se mettre en campagne, Bernard d'Armagnac fit, pour son frère, un sacrifice qui honore son désintéressement.

Si la conclusion des traités avec toutes les compagnies se faisait si longtemps attendre, c'est que l'argent manquait. Les 250,000 livres promises, en 1587, au comte d'Armagnac, avaient été absorbées. De même un nouveau subside de neuf mille livres voté par les Etals de Rouergue le 17 janvier 1589 (5). Les plus fortes sommes disparaissaient vite avec les exigences énormes des chefs des routiers. Un seul d'entre eux, Bamonet de Sort, ne s'était pas fait payer moins de dix-neuf mille francs d'or la remise des places qu'il occupait (4).

Bernard d'Armagnac possédait comme apanage, en vertu d'un arrangement de famille (5), le comté de Charolais, en Bourgogne. Prêt à partir pour l'Espagne, il consentit à ce que son frère, Jean III, fît argent de ce comté de Charolais, en l'engageant ou en le vendant, pour appliquer le prix que l'on en retirerait à satisfaire aux demandes des compagnies.

(1) Pere Tomich, Historias et conquestas dels excellentissims e catholics reys de Arago, Barcelone, 1584, f° XLVIII v°.

(2) Miguel Carbonell, Chroniques d'Espanya, Barcelone, 1517, f° ccmi v°.

(3) Coll. Doat, vol, 203, fos 295 et 315.

(4) Coll. Doat, vol. 193, f 29 et 148.

(5) En vertu d'un accord passé le 16 novembre 1385, Bernard avait reçu de son frère le comté de Charolais en échange de la baronnie, des Angles, en Bigorre, et d'une somme de 3000 livres que son père, le comte Jean II, lui avait laissées par testament. — Monlezun, Histoire de la Gascogne, vi, p. 321.


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Ce fut le 18 septembre 1589, à l'Isle-en-Dodon (1), que Bernard donna pleins pouvoirs pour l'aliénation du Charolais (2). Immédiatement après il quittait la Gascogne, allait rejoindre les compagnies qui s'étaient peu à peu concentrées vers l'extrémité orientale des Pyrénées, se mettait à leur tête et pénétrait dans les états du roi don Juan par l'Ampurdan et la Catalogne. Ses troupes remportèrent d'abord des succès répétés dans le diocèse de Girone, où l'on prit de vive force Bascara (5) et un grand nombre d'autres petites places. Puis les soldats de Bernard vinrent, le 11 février 1390, mettre le siège devant Bésalu (4). Mais le frère du comte d'Armagnac ne paraissait pas avoir de plan de campagne bien arrêté. Les compagnies qu'il commandait ne pensaient qu'à piller le pays et à reprendre leur ancienne vie de brigandage. C'était là, il est vrai, le principal but de Bernard, désireux avant tout de faire retomber les ravages des routiers sur d'autres pays que sur les provinces de la France.

Cette brusque aggression surprit le roi d'Aragon tout à fait au dépourvu. Il adressa d'abord ses réclamations au comte d'Armagnac, sans aucun succès, bien entendu; il fit alors appel au roi de France. Charles VI visitait justement le midi de la France. Il reçut à Béziers, dans le courant du mois de janvier 1390, les ambassadeurs du roi don Juan.

Celui-ci, invoquant les traités d'alliance qui existaient entre la France et l'Aragon, demandait au roi Charles VI, l'ordre immédiat pour les compagnies d'évacuer ses états, la réparation du dommage causé et l'envoi d'un secours de mille chevaux chargés de contribuer à la défense du pays.

La situation ne laissait pas que d'être embarrassante.

(1) Haute-Garonne, arrondissement de Saint-Gaudens.

(2) Archives Nationales, J. 247, n°28.

(3) A quelque distance de Girone, au nord du Ter.

(4) Dans la plaine d'Ampurias, à l'ouest de Bascara.


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Charles VI comprenait trop bien l'immense service que Jean III et son frère rendaient à la France en éloignant les routiers. Il sut assez habilement se tirer d'affaire. Il répondit qu'il ne demandait pas mieux que d'observer les conditions des traités d'alliance; mais que, ces traités ayant été conclus pendant sa minorité, par ses oncles, les ducs de Bourgogne et de Berry, il n'était pas au fait de ce qui avait été stipulé, et avait besoin de consulter préalablement ses oncles. Du reste, il devait revenir par Dijon; il rencontrerait le duc de Bourgogne dans cette ville et pourrait alors donner une réponse positive. En attendant, il promit de défendre à tous ses sujets d'aller rejoindre Bernard d'Armagnac.

Le roi d'Aragon attendit encore quelques semaines. Ne recevant aucune nouvelle de la cour de France, il se décida enfin à agir avec vigueur et à attaquer ces pillards qui depuis six mois dévastaient ses états. Après s'être avancé de Barcelone à Girone, il quitta cette dernière ville le 31 mars el marcha sur les compagnies avec 4,000 cavaliers et de nombreux gens à pied.

Bernard ne l'attendit pas. Il n'entrait nullement dans ses vues de livrer bataille avant l'arrivée de son frère. Il recula donc vers les fontières du Roussillon et ,du royaume de France. Là, les bandes s'arrêtèrent dans une situation des plus favorables pour elles, entre Corbère (1) et Fenouillet (2), trop loin pour être attaquées par don Juan, revenu à Girone, et n'ayant pour vivre qu'à faire de temps en temps de nouvelles incursions sur les domaines du roi don Juan, en Roussillon, vers Mosset (3), Salces (4) et Sainl-Hippolyte (5).

(1) Pyrénées-Orientales, arrondissement de Perpignan, canton de Millas.

(2) Arrondissement de Perpignan, canton de Saint-Paul de Fenouillet.

(1) Arrondissement et canton de Prades.

(2) Salces et Saint-Hippolyte sont dans le canton de Rivesaltes, arrondissement de Perpignan.

(3) Zurita, Anales de la Corona de Aragon, libro x, cap. xiim et XLVI. — PereToinich, Historias .. dels... reys de Arago, f° XLVIIII. — Miguel Carbonell, Chroniques d'Espanya, f° ccim v°.


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Bernard, considérant alors sa lâche comme momentanément accomplie, abandonna son commandement, rejoignit son frère Jean III qui avait passé l'hiver à poursuivre les négociations avec le reste des bandes, et tous deux réunis partirent pour Paris, où ils arrivèrent dans le courant de mai 1590.

Quels furent au juste les motifs et le but de ce voyage à Paris? Que se passa-t-il dans les entrevues que le comte d'Armagnac et son frère eurent avec le Boi, les princes et les membres du conseil? Nous constatons bien deux résultats importants qui justifient amplement ce déplacement du comte d°Armagnac. Tout d'abord, il conclut définitivement la vente, sous faculté de rachat, au duc de Bourgogne du. comté de Charolais, moyennant 60,000 francs d'or (1). En second lieu, il obtint de Charles VI la levée d'un nouveau subside de 30,000 livres, sur l'Auvergne, le Quercy, le Rouergue, le Velay, le Gévaudan et les sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne et Beaucaire (2). Mais ne fut-il pas aussi question de l'expédition d'Espagne? Ne se produisit-il pas une intervention personnelle du roi de France ou de quelqu'un des princes en faveur du roi d'Aragon? Bernard d'Armagnac, à son arrivée à Paris, fut reçu à merveille. Charles VI lui accorda une pension annuelle de 2,000 livres (5), et voulut s'attacher le jeune capitaine d'une manière toute spéciale (4). Faut-il voir dans ces marques de faveur une sorte de dédommagement qu'on voulait donner à Bernard, en l'obligeant à abandonner son commandement sur les frontières du Boussillon?

(1) La vente conclue le 11 mai 1390 par l'entremise de Guérin, sire d'Apchier, mandataire du comte d'Armagnac, fut ratifiée, a Paris, le 16 juin par Jean III, et le 17 du même mois par Bernard d'Armagnac. — Archives Nationales, J. 247, n 0' 28, 29et 30.

(2) Bibl. Nationale, Pièces originales du cabinet des Titres, vol. 259, dossier Blaisy, n° 28. — Coll. Doat, vol. 204, f» 103.

(3) Lettres du roi Charles VI, du 22 novembre 1390. — Coll. Doat, vol. 204, f° 133.

(4) Archives-Nationales, J. 293, n» 33.


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Ce qu'il y a de sûr, c'est que lorsque Jean III partit pour Paris, il annonçait toujours son intention de faire la guerre contre le roi don Juan. On croyait même, au-delà des Pyrénées, qu'il allait bientôt passer en Catalogne par le val d'Aran ou la vallée d'Aure (3). Cependant, il laissait déjà pressentir qu'il pourrait peut-être bien envoyer, tôt ou tard, les compagnies ailleurs qu'en Espagne (4).

Jean III va à Paris. Il revient en Gascogne, et quelques semaines plus lard la lutte contre le roi d'Aragon est tout à fait abandonnée.

Mais aussi, c'est qu'il s'est produit dans l'intervalle un incident dont les conséquences vont être des plus graves. Jean III voit de nouveaux horizons se dérouler devant lui. Au lieu d'une guerre plus ou moins fructueuse dans les montagnes du Roussillon et de la Catalogne, il a en perpective une expédition dans une des contrées les plus riches du monde, expédition qui lui promet à la fois gloire et profit, en assurant un emploi à toutes les bandes de routiers.

Désormais, c'est vers l'Italie que se tournent toutes les pensées du comte d'Armagnac.

PAUL DURRIEU.

(La suite au prochain numéro.)

(3) Zurita, Anales de la Corona de Kragon, Iib. x, cap. XLIIH.

(4) Coll. Doat, vol. 203, f°39.


NOTE

SUR

LE POÈTE LECTOUROIS LACARRY

M. G. Clément-Simon n'a jamais cessé de s'intéresser aux choses historiques et littéraires de la Gascogne, soit tout le temps qu'il a été un des magistrats les plus remarquables de notre région (à Agen, à Pau, à Toulouse), soit pendant qu'il a rempli avec éclat les fonctions de procureur général àAix, ville où il a laissé, comme j'ai pu le constater, de fidèles souvenirs el de flatteurs regrets, soit enfin depuis que les injustes rigueurs de la politique l'ont précipité dans la retraite où il vit avec une grande dignité. En mettant en ordre sa riche bibliothèque, M. Clément-Simon a retrouvé une rarissime plaquette de 1636, qu'il a bien voulu me communiquer, m'invitant à la faire connaître à mes chers et bienveillants lecteurs : ils le remercieront tous, avec moi, de sa gracieuse attention et ils exprimeront tous le voeu, toujours avec moi, qu'il nous fasse directement jouir — et le plus souvent possible — de la partie gasconne de sa belle collection de livres rares et de précieux manuscrits.

Lacarry n'est mentionné par aucun des historiens de la littérature française. Guillaume Colletet ne l'a pas connu, l'abbé Goujet pas davantage. Un intrépide chercheur, Viollelle-Duc père, qui a passé une grande partie de sa vie à recueillir les oeuvres des poètes d'autrefois, même les plus oubliés, et qui leur a consacré un volume (Catalogue de la bibliothèque poétique, etc.) auquel il aurait pu donner pour épigraphe: dits ignolis, n'a jamais rencontré la plaquette de Lacarry. Enfin, M. Léonce Couture, qui a mis tant de zèle


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et de soin à réunir les matériaux de son Esquisse d'une histoire littéraire de la Gascogne, et qui, dans ces pages savantes et charmantes, a donné un si exact dénombrement des prosateurs et des poètes delà province ecclésiastique d'Auch (1), n'a pas été plus heureux que ses devanciers (2). Seuls, de notre temps, Brunet et Du Mège ont cité le nom de Lacarry. Mais je me demande s'ils ont eu son petit recueil entre les mains et s'ils ne l'ont pas plutôt signalé sur la foi d'autrui. Pour ce qui concerne l'auteur du Manuel du Libraire, mon soupçon est à demi justifié par la manière dont il a écrit le nom du poète; car il a séparé la première syllabe de ce nom des deux suivantes (La Carry), tandis que, dans le frontispice de la plaquette, ce nom est imprimé Lacarry, comme l'est partout celui du docte jésuite Gilles Lacarry (du diocèse de Castres), né en 1605, mort en 1684, auteur de divers travaux estimés, notamment de VHistoria coloniarum, etc. Autre motif de doute : Brunet cite incomplètement le titre de l'opuscule, se contentant de ces cinq mots : Pour le triomphe du Soucy, alors que le titre réel est celui-ci : Clylie pour le triomphe du Soucy A Monseigneur le premier président (5). — Quant à Du Mège, en 1846, il a fait de Lacarry un toulousain, dans son Histoire des institutions de Toulouse (t. iv,

(1) Tous les admirateurs de l'érudition et du talent de M. L. Couture espèrent bien qu'il transformera cette esquisse en un tableau définitif.

(2) Clytie manquait à la collection toulousaine de feu mon vénérable ami M. le docteur Desbarreaux-Bernard; elle manque aux collections des grands amateurs d'aujourd'hui, ainsi qu'à nos plus considérables dépôts publics, de sorte que je serais tenté de saluer dans l'exemplaire de M. Clément-Simon un exemplaire unique, s'il n'y avait toujours imprudence à déclarer qu'un exemplaire est unique et qu'un document est inédit.

(3) Brunet indique seulement le lieu de publication, en substituant dans le nom de ce lieu la lettre Z à la lettre S : Toloze. Voici les indications fournies parle livret : A Tolose, par 1- Boude, imprimeur ordinaire du Roy, devant le collège de Foix, a l'enseigne S. Jean 1636 (in-8° de 16 pages). Brunet ajoute qu'à la vente Veinant le livret atteignit le prix de 23 fr. On en donnerait aujourd'hui plus de dix francs par page. Deux des plus fervents et des plus savants bibliophiles de notre époque, M. Jules Dukas et M. Emile Picot, m'affirment qu'ils n'ont connu l'existence de Clytie que par la révélation du Manuel du Libraire.


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p. 336); en 1829, dans sa Statistique des départements pyrénéens (t. n, p. 502), il l'avait plus exactement rangé parmi les poètes gascons, mais très probablement sans avoir vu son petit recueil, puisqu'il a cru qu'on y trouvait « des vers gascons et des vers français. »

Nous allons extraire de l'opuscule du lauréat des jeux floraux tout ce qui pourra jeter un peu de lumière sur sa mystérieuse personnalité, sur son talent, qui est incontestable, sur ses amis, qui furent nombreux.

Comme I. [Jean] Lacarry a eu la précaution de faire suivre son nom, en tête du livret, des» deux mots « de Lectoure, » on n'a pas à chercher quel fut son berceau (1). Le milieu exclusivement toulousain où nous place son petit recueil, atteste qu'il vécut dans la capitale du Languedoc. Il devait être jeune encore quand il obtint le soucy, car ses vers ont toute la flamme des années printanières (2). Clytie est dédiée « A Monseigneur, messire Jean de Bertier, seigneur de Montrabè, chevalier,» conseiller du Boy en ses conseils d'estat et privé, premier président au parlement de Tolose, et chancelier aux jeux fleuraux (3). » Jean de Bertier fut pour le poète

(1) Rappelons que l'abbé Monlezun donne les armes de la famille Lacarry {Histoire de la Gascogne, t. vi, p. 651): « d'azur à une serrure à 4 clous d'argent, accostée d'une clef d'or. » Rappelons encore que M. E. Roschach [Histoire générale de Languedoc, t. xm, 1877, p. 1352) mentionne, parmi les signataires des protestations de la noblesse de Toulouse en 1788, le chevalier de Lacarry.

(2) Je reçois au dernier moment une communication de M. L. Couture, qui confirme pleinement mon induction, a J'ai consulté, m'écrit-il, M. Gatien Arnoult qui dépouille en ce moment le vieux registre des Jeux-Floraux; il me fait passer à l'instant cette note copiée sur ce document : La fleur de la soulcie a été adjugée a Jean de Lacarry, écolier gascon, pour son chant royal. Mais, à part cette mention et le chant royal transcrit à la suite, le vieux registre ne dit rien de Lacarry. Vous voyez du moins que vous aviez toute raison de le croire jeune, puisque, comme bien d'autres lauréats des Jeux-Florauxi il était encore étudiant quand il gagna le souci. »

(3) Voir sur ce magistrat, oublié dans la Biographie Toulousaine (où l'on a mentionné divers membres de sa famille, notamment le président Philippe de Bertier et l'évêque de Montaubân, Pierre de Bertier), voir, dis-je, sur ce magistrat, le tome xm de la nouvelle édition de l'Histoire générale de Languedoc [passim, mais surtout p. 348).


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lectourois un dévoué protecteur : dans les stances intitulées Clytie qui ouvrent le recueil (p. 3-8) et qui lui ont donné leur nom, il l'exalte en ces termes reconnaissants :

Grand Bertier, l'amour de mon Prince,

De qui toute cette province

Prend les volontez pour des loix, C'est toy dont la grandeur couronne mes services, Aussi ie te veux rendre en tous mes sacrifices L'honneur que ie te dois.

Lacarry, dont les rimes sont toujours très riches, ajoute en une dernière strophe :

C'est toy qui fait monter ma gloire

Sur les aisles de la Victoir .

Aussi te promets ie en ce iour Que ton nom et celuy du grand Dieu qui m'enflamme Seront les seuls objets qui mettront dans mon ame Le respet et l'amour.

On sait que Clytie est le nom de la jeune fille qui fut aimée, puis abandonnée par Apollon et dont la métamorphose en héliotrope a été (livre IV, vers 255-269) chantée par Ovide. Lacarry a célébré en vers élégants et harmonieux les sentiments de Clytie. Voici le langage qu'il met sur les lèvres de son héroïne :

Père des OEillets et des Roses,

Créateur des plus belles choses,

A la fin j'ay brisé mes fers : Amour qui reconnoit ma constance infinie A vaincu ta rigueur, malgré la tyrannie Des maux que j'ay soufferts.

En une si belle conqueste

Tous les Dieux courent à ma leste,

Tous nos chans se parent de fleurs :


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Et, voyant que ce Dieu m'ayme autant que je l'ayme, Mon front pasle et terny change sa couleur blesme En de vives couleurs (1).

N'y a-t-il pas un bien poétique mouvement el, pour ainsi dire, quelque chose d'ailé dans les deux strophes que voici?

Je l'ay veu cet astre adorable

Qui ne voit rien de comparable :

Jamais il ne parut si beau : C'esloit au point du iour, lorsqu'au sortir de l'onde Il venoit pour donner l'ame et [la] vie au Monde Avecques son flambleau.

Desia la terre est glorieuse

De la pompe victorieuse

Qui m'esleve iusques aux Cieux, Et qui pare mon front d'une telle couronne Que le brillant éclat qui partout m'environne Eblouit tous les Dieux.

La pièce suivante (Atalante chant royal) est encore un souvenir d'Ovide. Ce n'est plus le rythme de Clytie : le grave alexandrin succède (p. 9-11) aux vers de longueur inégale:

C'est trop flater mon cueur d'une vaine espérance, Il faut que i'entrepreime un dessein généreux. Amour qui me conduit avec toute asseurance Me promet désormais un destin plus heureux.

Chaque strophe est terminée par ce refrain, qui produit un effet gracieux :

La pomme qui ravit les beaux yeux d'Atalante. Le vers de Lacarry est limpide, coulant, et, si l'on me

(1) L'auteur devait raffoler des teints éclatants, car un peu plus loin (p. 7) il revient ainsi sur le vif coloris que Clytie empruntait au dieu du Jour :

C'est de luy que j'ay pris ces rubis que l'Aurore Cueille tous les matins sur le rivage More, Pour orner ses cheveux.


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passe, ce rapprochement, il est rapide comme Atatante ellemême,

Qui surmonte les vents par sa légèreté.

Je n'ai guère trouvé dans les poésies des quarante premières années du xvne siècle un tour plus facile, une inspiration plus heureuse.

Dans la conclusion de son chant royal, intitulée : Explication de Vallégorie (p. 11), le poète nous montre «Eve trop imprudente » acceptant « de l'autheur de toute impiété »

La pomme qui ravit les beaux yeux d'Atalante.

Je reproduis en entier le Sonnet au Roy (p. 12), non sans observer que rarement Louis XIII a été aussi magnifiquement loué, même par le grand Malherbe :

Grand Monarque, l'amour et l'honneur de cet âge, Qui rend les Dieux ialoux de tes exploits divers, On ne voit rien qui puisse émouvoir ton courage Dont, la gloire a desia remply tout l'univers.

La fortune qui veut accroistre ton ouvrage Va ranger soubs tes loix les peuples plus perverts Et les destins forcez d'y porter leur suffrage Tiennent sur tes desseins les yeux tousiours ouverts.

On voit desia trainer au char de la victoire Tous les princes qui sont envieux de ta gloire; Nos trois lys ont desia leur éclat plus charmant;

Et faisant naistre un siècle où tout bonheur abonde Font advouer par tout que c'est toy seulement Qui soustiens de trois doits la Machine du Monde.

Ce dernier vers, imprimé en gros caractères qui tirent l'oeil, est vraiment d'une majestueuse beauté; mais combien je lui préfère ce vers qui est si doux à dire, si délicieux :

Nos trois lys ont desia leur éclat plus charmant !


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Les quatre autres pages de la plaquette sont remplies (13-16) de pièces de vers composées en l'honneur du poêle par ses confrères et amis. Un sonnet, signé de l'initiale D (A Monsieur Lacarry sur son Triomphe), glorifie à la fois le chantre de Clytie, le président Bertier de Montrabe et—le croirait-on? — le changement de teint de la nymphe dont Leucothoô fut la rivale heureuse :

Donc Clytie, autresfois au dueil abandonée, Quitte, avec les ennuys dont son coeur fut atteint, Cette triste pâleur qui ternissoit son teint; Et sa couleur se change avec sa destinée.

Ce Dieu dont les froideurs l'avaient long tems gesnée, Conçoit pour elle un feu qui iamais ne s'éteint : Et par ses doux regars MONTRABE la contraint De terminer enfin sa douleur obstinée.

Un autre poète (Epigramme au mesme, avec les initiales P. B. D. I.) vante la beauté de la Clytie de Lacarry et ne manque pas de faire intervenir dans son dixain le souvenir d'Apollon. C'est, du reste, comme une consigne à laquelle obéissent tous les compères de l'auteur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que dans un sonnet anonyme (au-dessous duquel se trouve seulement la lettre X), l'inévitable Apollon est identifié avec le président Bertier :

Qu'on ne s'estonne point de voir que ta Clytie Rencontre heureusement la fin de ses douleurs Et reprenant l'éclat de ses vives couleurs (1) Surmonte la rigueur qu'elle avait ressentie.

Apollon qui des maux Tolose a garantie,

Sous le nom de BERTIER, fatal à nos malheurs,

A tary pour iamais la source de ses pleurs,

Et sa douleur première en plaisirs convertie.

(1) Encore une allusion aux joues roses chantées avec tant d'enthousiasme par Lacarry.


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Donnons in extenso un sonnet signé PARIS, où l'éloge de Lacarry monte jusqu'au dithyrambe (p. 45) :

Les divines beautés de ton aymable face Aussi bien que tes vers sont sans comparaison, Et si nous te prenons pour le Dieu du Parnasse Luy mesme ad vouera que c'est avec raison.

Il ne voit au matin, quand la nuict luy fait place, Et qu'il vient à son tour régner sur Fliorison, Rien qui puisse égaler le mérite et la grâce Des fruits que tu produis en ta verte saison (1).

Te voyant maintenant environné de gloire, Chery comme Apollon des Filles de mémoire, Si Clytie te suit ie ne m'estonne pas?

Elle se donne à toy, sa faute est excusable, Sans doute elle t'a pris pour cet astre adorable Dont elle suit partout les célestes appas.

En la même page brille (Epigramme au mesme), ce dixain de B. DE GBAMONT (2) :

Ces coeurs à l'envie soubsmis, Disent à tort contre ta gloire Que si tu gaignas la victoire Ce fut sur fort peu d'ennemis. Ta Muse au dessus des vulgaires Te fit avoir moins d'adversaires,

(1) Cette verte saison confirme ma conjecture touchant la jeunesse de l'auteur de Clytie. Comme son ami Paris a loué avec excès le charme de ses traits, on pourrait appliquer à Lacarry, pris en ce beau moment de sa vie, la citation virgilienne : forma insignis viridique juventa.

(2) Ce B. de Grammont serait-il Barthélémy de Grammont ou Grammond, qui fut président aux enquêtes du parlement de Toulouse, publia, en 1641, une histoire (en latin) d'une partie du règne de Louis XIII (Paris, in-f°), et mourut en 1654? Si, comme j'incline à le croire, le magistrat-historien fut aussi le magistrat-poète, je renverrai à une note mise sous une lettre de Balzac (du 15 février 1644), note où j'ai cité, pour ou contre B. de Grammond, Guy Patin, Bayle et Paul Colomiez [Lettres de Jean Louis Guez de Balzac, in-4°, Paris, imprimerie nationale, 1873, p. 93).


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Obligeant cent esprits divers,

Qui vouloient parler à CLEMENCE (1),

A se tenir clans le silence,

Pour admirer tes rares vers.

Je néglige (p. 16) un insignifiant sixain signé: I. P. B. (peut-être l'éditeur de Clytie, Jean [Pierre] Boude), et je donne cet autre sixain — un peu moins mauvais •— du sieur I. B. COLOMBET, qui ferme la marche triomphale des complaisants amis du poêle lectourois :

Lacarry, ne t'estonne pas

Si le soleil a plus d'appas

Que pendant la saison passée. Tu luy peins sa CLYTIE avec tant de beautés Que pour plaire aux beaux yeux dont son âme est blessée Il nous produit au jour toutes ses raretés.

Pu. TAMIZEY DE LABBOQUE.

(1) C'est-à-dire Clémence Isaure, qui — j'en demande bien pardon à MM. les mainteneurs des jeux floraux passés, présents el futurs — n'a jamais existé... que dans des imaginations trop méridionales, comme je l'ai jadis rappelé (voir une note des Vies des Poètes gascons, par GUILLAUME COLLETET; Auch, 1866, p. 43-46).


L'EDITION PRINCEPS

DES « QtJOTJATE SASOUS » DE J.-G. D'ASTROS

D'Astros est le plus gascon des poètes gascons. On peut trouver son art rudimentaire et son inspiration peu élevée. Mais il a, plus que pas un de ses émules, l'accent et la saveur du terroir, l'esprit, le tour, l'allure de sa race. Il me semble qu'on ne trouvera nulle part, mieux que dans ses vers, la physionomie et le ton populaires de notre province dans la première moitié du xvne siècle, à une époque où la vie provinciale près d'expirer se recueillait, pour ainsi dire, et donnait sa dernière et définitive expression. D'ailleurs, ce jugement n'est pas le mien, c'est celui du peuple même pour qui d'Astros écrivait, et qui Fa du premier coup adopté comme son poète. La popularité de d'Astros a même survécu à toutes les révolutions accumulées depuis trois siècles. J'ai entendu moi-même réciter de longs morceaux des Quouate sasous par des paysans du pays de Lectoure, en particulier par un vieillard que plusieurs de mes lecteurs ont connu, Arnaudet, le sonneur aveugle de Saint-Geny.

Il importe évidemment à notre histoire littéraire de bien établir la bibliographie des oeuvres du plus populaire de nos rimeurs gascons, et surtout de la plus populaire de ses oeuvres, le petit poème des Quatre saisons. La tâche est encore assez neuve.

Voici ce qu'on trouve à ce sujet dans le seul travail vraiment sérieux sur la matière (1), dans l'appendice bibliographique placé à la suite de l'excellent Essai sur l'histoire littéraire des patois du midi de la France, par le Dr J.-B. Noulet. (Paris, Techener, 1859, gr. in-8°.)

ASTROS (J.-G. d'). Lou trimfe de la lengouo gascouo. Aus playdejats de las quouate sasous et deous quouate elomens, daouant lou Pastou

(1) On en peut lire un compte-rendu dans le présent recueil, t. i (1860), p. 351.

Tome XXV. 21


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de Loumaigno, per J.-G. d'Astros de Sent-Cla de Loumaigno. Toulouso, 1643 (1), in-12.

Nous avons, avec le même titre, les éditions suivantes, in-12, de ce livre : de 1762, Toulouso, Ant. Birosse, et un tirage de celle ci, Toulouso, J. H. Guillemette; de 1700, Toulouso, beuso de J. J. Boudo.

M. Noulet a ignoré, comme tous les bibliophiles du midi, l'édition princeps du poème qui occupe la première partie du Trimfe. La plupart des amateurs avec qui j'ai eu occasion de parler de d'Astros regardaient même l'édition du Trimfe de 1642 comme la première, non seulement du recueil, mais encore du petit poème des Quatre saisons. Ils n'avaient pas remarqué ces mots, que j'extrais en les traduisant de la dédicace en prose gasconne placée en tête du volume : « Si les saisons ne se renouvelaient pas, le bal irait bien mal; mais béni soit celui qui leur sonne si bien le branle que jamais elles ne manquent à la cadence de cette danse toujours ronde comme un serpent qui se mord la queue. Donc, à l'exemple de ces saisons qui, faites et réglées par le soleil, font et règlent l'année, celles-ci aussi ont voulu se renouveler et paraître pour la seconde fois sur l'hémisphère de vos yeux bienveillants.... » Tout cela est peut-être d'assez mauvais goût, mais ne laisse aucun doute sur ce fait que les Quouate sasous sont antérieures à l'année 1642.

M. F. Taillade, à qui nous devons la meilleure édition de d'Astros (2), très supérieure à toutes les autres par la correction comme par le mérite typographique, et surtout par les additions inappréciables qui l'enrichissent, ne s'était pas fait illusion sur ce point; mais, malgré ses recherches très longtemps prolongées, il n'avait pas trouvé trace d'une édition antérieure à celle de 1642; il ne pouvait douter de son existence, mais rien ne l'aidait même à en fixer la date.

J'étais au même point que lui lorsque, il y a près de deux mois, j'ai reçu de M. Claudin, le plus savant de nos libraires, le Catalogue de la partie réservée de la bibliothèque de M. J. Renard, de Lyon.... Vente aux enchères publiques le lundi 12 mai 1884 et jours sui(1)

sui(1) paraît que la vraie date est 1642 et que le dernier ijomain a été ajouté après coup dans une foule d'exemplaires.

(2) Voir Revue de Gascogne, t. vm (1867), p. 435. Les deux volumes si admirablement imprimés par Jouaust ne coûtent pas aujourd'hui la moitié du prix de mise en vente (20 fr.). Je crois qu'on en trouverait des exemplaires à Toulouse, chez l'auteur.


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vants (in-18, de 317 pages). Or j'y ai lu, non sans quelque émotion, à la fin de la page 148 :

490. Lou Beray e naturau Gascoun en las quouate sasous de l'an, per Joùan Guiraud d'Astros, de Sent Cla de Loumaigno. Toulouse, P. d'Ester/, 1636. Pet. in-8° de 64 p., cart.

Poésies patoises fort rares. Exemplaire dont le litre et quelques marges sont raccommodées. .On a joint à la fin la pièce suivante : Cansoun prouvençale sur la prise dou fort Sant Philippe.

Ces quelques lignes m'apprenaient enfin la date de la première apparition de l'oeuvre qui a consacré la renommée poétique de notre d'Astros. De plus, le titre même de cette édition princeps, ignoré jusqu'à ce jour, me frappait : l'ambition du chapelain-poète était surtout de mettre en lumière le vrai et naturel gascon. En 1642, il supprimera ce titre; mais, d'abord, il le remplacera par un autre qui atteste le succès déjà obtenu : lou trimfe de la lengouo gascouo, le triomphe de la langue gasconne; et puis, il le sauvera de son mieux, en l'enchâssant à peu près dans une dédicace en vers au legidou gascoun, en ces termes qui ont été plus d'une fois cités à l'honneur du dialecte de la Lomagne et du parler de d'Astros :

Lou gascoun courau,

Lou gascoun blous e naturau.

Voilà plus que l'équivalent du beray e naturau gascoun annoncé sur le titre même du petit volume publié, en essai, cinq ou six ans auparavant.

A la tête de ce dernier, on lisait aussi en toutes lettres les deux noms personnels du poète, qui ne les a plus mis qu'en initiales au frontispice de ses autres publications. Partout J. G., dont il fallait deviner la valeur (Jouan Guiraud, Jean Géraud). On s'y était trompé. J'avais inscrit moi-même en tête d'une étude sur le poète de Saint-Clar, qui est mon premier péché littéraire, ce titre erroné : Jean-Guillem d'Astrosil). Depuis, M. F. Taillade m'a assuré que mon erreur n'était qu'une réminiscence, et que M. G. Brunet, le célèbre bibliophile bordelais, avait mis en circulation longtemps avant moi cette leçon conjecturale. Un document ecclésiastique, trouvé par M. Taillade, nous avait permis

(1) Revue d'Aquitaine, t. i (1856), p. 1 et 25. — Voyez ma note Du nom de baplême du poète gascon d'Astros, Revue de Gasc, t. xvm (1877), p. 151.


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de corriger en partie l'erreur en nous donnant le second nom sous sa forme latine : Geraldus. De mon côté, j'avais avisé, quoique un peu tard, parmi les pièces liminaires du poème des Eléments, dans le Trimfe de la lengouo gascouo, un anagramme du nom de J. G. d'Astros par son « grand ami, » J. d'Escorbiac, seigneur de Bajonnette, neveu et disciple de Du Bartas, et auteur de la Christiade. Cet anagramme Dieu guidera son astre (1), malgré quelques défectuosités, - permettait de retrouver les deux noms de baptême du poète gascon de Saint-Clar :

12 3 4 S (719 <0II 1213 U 18I6I7I8

DIEV GVIDERA SON ASTRE

î 3 14 8 4 7 10 11 0 1 8 9 181217(8 1516

IEN GVIRAVD DE ASTROS (2).

Mais le titre du petit livre de 1636 nous donne, sous une forme entièrement gasconne et avec une parfaite authenticité, le nom complet du poète : Jouan Guiraud d'Astros.

Le catalogue de M. Claudin suffisait pour ces constatations instructives. J'avais bien peur d'être obligé de m'en tenir là. Le petit livret mis en vente à Lyon est peut-être unique au monde. Je voulais bien au moins' le voir; mais il était fort à craindre qu'il ne me fût enlevé, au feu des enchères, par un amateur plus riche que moi, sinon plus dévoué à la Gascogne, à sa langue et à ses poètes. Je tremblais surtout qu'il n'allât s'ensevelir chez quelque bibliotaphe du nord de la France, peut-être même en Allemagne.

Grâce à Dieu, je l'ai obtenu. Il n'est pas brillant, et je ne pourrais rien ajouter d'avantageux à la description peu flatteuse du catalogue. Si pourtant on parvenait à en rencontrer un autre exemplaire qui fût bien conservé, ce petit livret ferait assez bonne figure sur les tablettes d'un bibliophile. Il mérite assurément la première place parmi les anciennes éditions des oeuvres d'Astros, par la distinction du format et la grosseur des caractères.

(1) J'ai changé un mot [son au lieu de ton), mais je suis persuadé qu'il y avait là une faute d'impression.

(2) Il y a une lettre de trop (E) dans l'anagramme; de plus j'ai dû lire JEN au lieu de Jean, ce qui est une licence assez forte, malgré la liberté qu'on accordait aux faiseurs d'anagrammes, surtout en faveur d'une application flatteuse, comme celle du sonnet de J. d'Escorbinc :

Dieu guidera ton astre, et ton oeuvre à la fin, Foulant d'un pied vainqueur l'envie et le destin, Rendra du nom d'AsTROs la gloire inviolable.


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Pour en faire de mon mieux les honneurs aux lecteurs de la Revue de Gascogne, je commence par en donner le titre avec plus de détails que ne l'avait fait le catalogue cité ci-dessus :

LOV BERAY | E NATVRAV | GASCOVN. | EN LAS QVOVATE | Sasous de l'An, | Perloùan GVIRAVD D'ASTROS, de | Sent Cla de Loumaigne. [Vignette.] A TOULOUSE. | Per PIERRE D'ESTEY Imprimaire, | presdeou couletgo (sic) de Fouich- | M.DC.XXXVI (1).

Comme je rédige cette courte notice au moment même où je viens de recevoir le précieux petit volume, je n'ai pas eu le loisir de comparer en détail le texte de la première édition des Quatre saisons avec celui des éditions suivantes. Je crois pourtant que l'auteur n'a pas retouché son oeuvre et qu'il n'y a pas de vraies variantes à relever. Mais il faut noter un changement orthographique particulier. Dans sa première édition, d'Astros, suivant le même usage que Du Bartas, au xvie siècle, et presque tous les poètes gascons du xvne, Ader, Bedout, Baron, écrit e la finale féminine qui sonne o, (atone) et qu'en effet nous écrivons aujourd'hui o, comme les poètes languedociens l'ont toujours fait. Dans l'édition du Trimfe de 1642, d'Astros adopta l'orthographe toulousaine. Ainsi,—je prends un exemple au hasard, — le Printemps commence par ces vers, que je copie sur mon exemplaire

de 1636 :

Jou soun la graciouse Prime

Que lou ceou é la terre estime

E nou pas ses mile rasous

La regine de las sasous.

Ces quatre vers sont reproduits textuellement, dans toutes les autres éditions (1642, 1700, 1762, 1864), mais l'e final est remplacé par o dans six mots : graciouso, Primo, terro, estima, milo, regino. Il en est de même partout. Ce furent peut-être les toulousains admirateurs de d'Astros (Goudelin fut du nombre, comme on sait), qui l'engagèrent à adopter leur orthographe. On peut remarquer qu'après

(1) C'est ce qu'on lit sur le feuillet du titre, qui est compté premier pour la pagination et les signatures. Rien au verso. P. 3-5, dédicace en prose A mous amies; 6-7, pièces adressées à l'auteur (la première, où l'on fécilite d'Astros de porter l'Hélicon sur son dos ou d'être bossu, et qui est signé SARRANT dans les éditions connues, est ici anonyme); 8, Proulogue deou pastou de l'Arras, qui finit au cours de la p. 11. La Prime gascoue commence immédiatement après en pleine page. — Les cahiers sont de quatre feuillets (comme dans un in-4), signés de A à G. L'arrêt final est en caractères plus menus et en lignes plus serrées pour tenir dans les deux dernières pages, 63-64.


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s'être conformé à leur usage dès 1642 clans le Trimfe de la lengouo gascouo, il revint à l'usage gascon dans YAscolo deou chrestian idiot, catéchisme rimé publié en 1645, et qui offre partout (excepté dans le titre que je viens do citer) l'e final au lieu de l'o.

Il n'y a, ce me semble, d'autre différence, quant au contenu, entre l'édition princeps et les éditions subséquentes des Quouate Sasous, que ces deux-ci : la dédicace de la première est entièrement différente de colle des autres, quoique adressée également A mous amies; et ces dernières ont seules la jolie dédicace Au legidou gascoun, où l'auteur a eu soin de faire entrer quelques traits des trois pages de prose qu'il avait sacrifiées.

Pour ne pas garder pour moi seul, en propriétaire jaloux, ces pages qui n'ont certainement jamais passé sous les yeux d'aucun de mes lecteurs, je vais les citer par petits morceaux, avec quelques remarques et une demi-traduction; certains mots exigeraient, pour être traduits plus exactement, des recherches que je ne puis entreprendre à cette heure.

Messeigneurs, dit le poète à ses amis, ce n'est pas des extrémités, mais du vrai centre de la Gascogne et dans le plus fin et le plus solide gascon de Dieu le Père, que je fais se présenter et parler devant vous les quatre saisons de l'année pour débattre qui d'entre elles doit être la capitaine et la principale. Le débat en sera assez joyeux et récréatif. •—• Je dis devant vous, parce que vous couvrez plus volontiers mes fautes et que vous me saurez gré de mes efforts; quant aux autres, ils me feront, certes, beaucoup d'honneur de les voir et de les ouïr; mais s'ils ne le veulent pas faire, patience ! — J'ai dit en gascon, parce que je me confonds de honte de voir la langue de ma mère, [cette langue] si savoureuse, si pure et si énergique, ainsi écartée et mise au rebut.

MESSIGNOUS, NOU pas deous estrems, mes d'eou beray mujo de la Gascouigne, é eou mes fin é courau gascoun de Diou lou Pay, ion heou ana ê parla daouant bousaus las quouate sasous de l'annade per debaté quigne d'ères diou esté la capdaouante é la principau. Lou débat é l'enderc ne sira prou gadau é soulacè. lou disi daouant bousaus, per so qu'em caperals mes boulentés mas pecques, et me sentiralz grat de mous espehors : peous autés, etz me haran be force aunou de las hesé et de las augi, mes si n'ag bon pas hé, patience. lou é dit en Gascoun, per so que jou couhouni debergouigne de beséla lengoue de ma May la sabourouse, ta'sterle ô ta pouderouse atau arreculade é boutade au dénient (1).

(1) Je suis très exactement l'orthographe de l'imprimé de 1636, si. ce n'est que je me dispensede marquer d'un tréma I'M entre deux voyelles, comme on faisait alors (c'était, comme l'on sait, un usage adopté pour discerner Vu voyelle de I'M


— 291 —

Cette dernière phrase rappelle à tous les lecteurs de d'Astros ces vers de sa dédicace au Legidou gascoun :

N'ajos hounlo d'augi toun fray Parla la lengouo de ta may; Crey-me, gascoun, n'ajos bergouigno De nosto lengouo de Gascouigno,

et l'éloquent éloge de la pureté du gascon, qui vient ensuite. Mais reprenons la dédicace de 1636.

Moi donc, pour retirer mes pas du sentier de tant de mauvais fils qu'elle a eus jusqu'ici, je la veux au moins restaurer de ce que je pourrai, et si ce peu est bien accueilli (comme le sont grâce à Dieu mes petits noels) je vous ferai voir plus tard un grand dossier de pastorales, pour montrer que ni français, ni grec, ni latin, ne pourrait mieux tout exprimer que notre langue, si la faute n'était à celui qui s'en sert. Et si j'étais savant et lettré comme d'autres, je sais bien ce que je ferais.

lou dounc per tricha ma garre de l'estrailh de tant de mayebans bilhs qu'ère a augut denquiacy, iou labouy aumens arrestaula de so que jou pousque, é si aquestê pauquet es plan bengut (comme soun gracies à Diou mous petits nouels) iou'ts haré besé d'aronla vn gran parafié de pastourales, per mucha que Francimant, ni Grec, ni Lelin nou pouyrê milhoudeplica tout, que noste lengoue, si nou se pecaoue pas eou lengouassé, et si iou eri saberuc é letre-herit coume d'autés soun, iou sabi qu'em hari (1).

Plusieurs lecteurs se seront rappelé ici les vers du morceau poétique déjà cité, où il est affirmé

Que touto sorto de douctrino Ou de leys ou de medecino

consonne, comme on disait, dans l'intérieur des mots). — j'ai aussi corrigé quelques fautes, mais j'en avertirai. — On remarquera que l'e final atone prononcé e fermé, est ici marqué de l'accent aigu [debaté, autés, etc) contre toutes les bonnes règles. D'Astros s'est cru obligé sans doute à -cette accentuation pour distinguer la prononciation e delà prononciation o [Gascouigns,, pron. Gascouigno, ères. pron. eros, etc). Quant il eut adopté l'orthographe par o [eros), il effaça l'accent aigu de l'e final atone.

Voici les corrections que j'ai faites dans ces quelques lignes ; Après laprincipau (1. 4), j'ai mis un point au lieu d'une virgule. — De même après le mot patience (I. 7), où il y avait un point et virgule.— J'ai écrit ta'sterle (1. 9), au lieu de t'asterle.

(1) Dans ces quelques lignes je n'ai rien corrigé; mais je serais porté à lire à lafin qu'en au lieu de qu'em; ce que j'en ferais, au lieu de : ce que je me ferais.


— 292 —

Ou de la que tracte de Diou S'aginare ta plan aciou, D'yô man saberuquo é genéquo, Qu'en la letino n'in la Grequo.

Mais les quelques lignes de prose gasconne que je viens de citer méritent surtout l'attention parce qu'elles nous révèlent :

1° Un fait nouveau de la bibliographie de d'Astros. L'édition des Noels de cet auteur citée par M. Noulet et reproduite par M. Taillade porte le titre suivant : Lou Trimfe des noiiels gascous, per J. G. d'Astros, caperan de S. Cla de Loumaigno. Lmprimadispe'lprumé cop en l'annado milo siés cens quarante très. E reimprimadis de defresc, à Toulouso, chés Guillemette, etc. sans date. Qui oserait s'inscrire en faux contre ce témoignage, placé sur le titre d'un livre de d'Astros, d'après lequel ses Noels ont été imprimés pour la première fois en 1643 ? Cependant il faut s'y résoudre, en remarquant que d'Astros fut certainement étranger à la rédaction de ce frontispice (où, par exemple, il n'aurait pas écrit pe'l, qui est languedocien et non gascon). La dédicace de 1636 nous apprend que ses Noels, à cette date, étaient déjà bien accueillis. La première édition des Noels est donc antérieure à 1636, et très probablement c'est par là que d'Astros entra dans la carrière d'auteur.

2° Un projet littéraire de notre poète. Il promet un grand recueil de pastorales. Il ne paraît, pas qu'il en ait fait imprimer une seule. Mais, dans la partie sauvée de ses oeuvres inédites, on en trouve deux : La benbengudo deous pastous de Gascougno à M. d'Espernoun, à quatre personnages, et un dialogue entre trois bergers, dont deux français et un gascon, pour l'entrée du marquis de Faudouas à Plieux (1). Il est probable qu'il y en avait plusieurs dans la partie non encore retrouvée de ses poésies; d'autant plus que, le recueil se terminant par les morceaux les plus courts (sauf les étrennes, et quelques pièces des dernières années de l'auteur qui se seront placées comme d'elles-mêmes à la fin de la série déjà formée), il est naturel de croire que des poésies plus longues se trouvaient en tête.

Voici la fin de la dédicace de d'Astros :

Maintenant si parmi vous, mes amis, j'en ai choisi quatre pour leur dédier particulièrement ce petit livre, n'ayez pour cela ni jalousie contre eux, ni courroux contre moi : un père qui a cent amis et n'a

(1) Voy. Poésies gasconnes recueillies et publiées par F. T. t. n, p. 6 et 56.


— 293 —

que quatre enfants ne peut se faire que quatre compères; et. partant les autres ne doivent pas lui faire fâcheuse mine, car il les voudrait traiter tous de même, s'il pouvait avoir autant d'enfants. Ainsi vous dis-je; mais toujours faut-il commencer par un bout, et il me semble que c'est assez d'en avoir eu quatre d'une seule couche. Attendez donc votre part, vous autres, et contentez-vous, s'il vous plaît, de ce que je veux, avec ces quatre saisons, vous faire voir que je suis en toute saison, Messeigneurs, votre plus obéissant et loyal serviteur, D'ASTROS.

Are si d'abarege bousaus mous amies, iou m'en é alieytat quouate, per lous atitra particulièrement aquesté librot, per aquo n'ajats pas bousaus jaussou contre d'ets.ni courroucou contre iou : Vn pay qu'a cent amies e n'a que quouate maynatgés, nou s'en pot hé que'quouate compays, é per aquo lous autez noun diououn pas hémale sune, car et lous nebouleréhé toutssi poudé aoué tantis demaynatgez. A tauqu'ets die, mes eau toutjour coumensaper vn cap, et me semble qu'es prou d'en aoué augut quouate d've bentrade. Esperats dounc bousaus la boste, e contenta-bous, si bous plats, que dab aquestes quouate sasous iou'ts bouy hé besé que iou soun en toutes sasous,

Messeignous,

Boste mes aubedient é lejau serbidou

D'ASTROS (1).

Il était difficile de s'excuser avec plus d'esprit, de gaieté, de verve gasconne, auprès des amis qui n'avaient pas eu l'honneur d'une dédicace nominale. On sait que les Saisons sont dédiées à Casenave, ecclésiastique toulousain, à Fr. de Belin, curé de Saint-Clar, à M. de Lucas, juge criminel d'Armagnac, et à Simon de Sarrant, « grand ami » du poète. Faut-il penser que ce choix ait fait des jaloux et créé des ennuis à d'Astros? On aurait de la peine à le croire; il n'en est pas moins curieux de constater que, malgré l'usage presque général des auteurs de son temps, il n'a plus dédié nommément à tel ou tel personnage aucun de ses ouvrages imprimés. Les Quatre Eléments sont adressés tous ensemble a la noublesso de Loumaigno, sans envoi particulier, et le Catéchisme rimé est mis sous les auspices de Notre-Dame de Tudet par une pieuse dédicace.

LÉONCE COUTURE.

(1) Je n'ai fait, parmi les corrections qui me paraissaient légitimes, que celles-ci : j'ai mis l'apostrophe qui manquait à m'en (1. 1) et à n'a (I. 3); j'ai remplacé par une virgule le point qui précédait Messeignous, à la fin de l'alinéa. Tome XXV. 22


BIBLIOGRAPHIE.

i

TROIS LETTRES INÉDITES du président de SEVIN à Peiresc, par Ph. TAMIZEY DE

LARROQUE. Agen, imp. v° Lamy, 1884. 12p. gr. in-8°. UNE LETTRE INÉDITE de PEIRESC à Jean CHALETTE. Arcis-sur-Aube, impr. Léon

Frémont. 4 p. in-80.,

La famille de Sevin est déjà connue des lecteurs de la Revue de Gascogne par un opuscule poétique d'un de ses membres, publié dans nos pages pour la première fois (1). Venue de l'Orléanais en Agenais dès le commencement du xvi° siècle, cette famille fournit à ce dernier pays deux juges-mages, dont le second périt, comme suspect de calvinisme, dans le massacre de Bordeaux du 30 octobre 1572. Celui dont il s'agit dans la plaquette de M. T. de L. est son petit-neveu, Pierre de Sevin, président au parlement do Toulouse, qui avait épousé une fille de Jean de Mansencal, conseiller à la même cour. Ses trois lettres, datées de Toulouse et d'Agen en 1637, et destinées à lui assurer les bons services de Peiresc, surtout auprès du chancelier du Vair, parlent des affaires du temps, pour lesquelles elles ne sont pas sans offrir quelques lumières, fort augmentées par l'annotation plantureuse qui les accompagne.

On trouvera plus d'intérêt encore dans la petite lettre de Peiresc au peintre Jean Chalette, né à Troyes en 1581, mort à Toulouse vers 1640, oublié dans tous les Dictionnaires historiques et cependant très digne d'occuper une belle place dans l'histoire de l'art français et méridional. Peiresc, en termes fort aimables, remercie l'habile artiste d'un tableau qu'il lui doit et lui demande encore deux portraits, celui de l'historien Catel et celui de l'helléniste Maussac, en le prévenant que ces portraits seront associés dans sa galerie à des tableaux de Vouet, de Porbus, de Rubens lui-même. Il est vrai que le portrait de Rubens, attendu par Peiresc en 1627, est encore à retrouver. Belle occasion de recherches pour les admirateurs du grand maître flamand ! M. T. de L.

(1) Revue de Gasc, t. xix (1879), p. 62.


— 295 —

fournit, d'après une lettre du jurisconsulte Pacius (1), une autre donnée pour la biographie de Jean Chalette, retenu en Languedoc, à partir de 1611, par son mariage avec la fille d'un autre peintre, tandis que la légende attribuait aux vins de ce pays l'attrait qui l'y fixa. A vrai dire, un de ces motifs n'empêche pas l'autre. Quoi qu'il en soit, voilà quatre pages plus intéressantes pour l'histoire de l'art que certains forts volumes de ma connaissance !

II

Aux habitants de Fleurance. — Deux pages d'histoire contemporaine. — Louis MONGE devant deux municipalités (1846-1884). Auch, imp. A. Thibault, 1884. 12 p. in-8c.

Cette brochure de circonstance traite une question de gouvernement municipal où la Revue ne doit pas entrer. Il suffira de dire qu'elle est inspirée par un vif amour de la justice et par un zèle éclairé pour l'instruction et l'éducation populaires; qu'elle est écrite avec la sûreté, la clarté, l'éloquence qu'on pouvait attendre d'un homme d'esprit et de coeur, qui a fait ses preuves dans notre recueil même, — où son nom devrait bien reparaître quelquefois; — enfin, qu'elle renferme une belle page d'histoire presque ancienne, à noter dans les annales d'une ville : celle qui concerne la fondation en 1843 d'une école d'enseignement gratuit et d'éducation religieuse pour les enfants de Fleurance, par un homme du peuple, Louis Monge, secondé par l'administration communale d'alors. L'autre page annoncée par le titre de la brochure est de l'histoire d'aujourd'hui, dont il faut laisser le jugement à demain, en souhaitant que ce soit l'arrêt du bon sens spontanément réveillé et non celui d'une douloureuse expérience ! L. C.

NOTES DIVERSES.

CC. Sur les chiens de l'évêque de Condom et sur les chats de l'évêque d'Agen.

On ne trouve pas seulement des choses excellentes dans l'étude de M. Joseph Gardère sur la charité et les hôpitaux a Condom sous l'ancien régime, mise

(1) Voyez ci-dessus, p. 97.


— 296 —

en tète de l'Inventaire sommaire des archives hospitalières de cette ville (1) : on y trouve encore des choses fort piquantes, notamment cette anecdote (p. 2) tirée des Mémoires manuscrits de l'abbé Lagutère : « Environ ce mesme temps, ledit sieur Marre fut visité par Mr l'evesque d'Agen qui avoit toujours grand nombre de chiens avec luy, et adverti de son arrivée il se fit descendre pour luy aller au devant dans sa basse cour accompagné de quantité de chats qui attaquèrent les chiens et en estranglerent plusieurs. Ce que voyant Mp l'eveâque d'Agen, il lui demanda qu'est-ce qu'il vouloit faire de tant de chats qui tuoient ses chiens, à quoy Marre repart avec des sentimens d'un homme de Dieu : Et vous, Mr d'Agen, que voulez-vous faire de tant de chiens qui ne font que manger le bien des pauvres? et moy je garde ces chats pour manger les rats qui mangent le bien des peauvres... » Est-ce parce que, comme Jean Marre, j'aime beaucoup les chats, que l'historiette me paraît si charmante ? Après avoir bien ri de la vive et spirituelle riposte de l'évêque de Condom, je me suis demandé quel était cet êvêque d'Agen qui jouait en ce récit un rôle si sacrifié. Je suppose que ce doit être le cardinal Léonard de la Rovère, qui siégea presque en même temps que Marre (le premier de 1487 à 1518, le second de 1496 à 1521). Je demande la permission de mêler une question à une note : d'autres que l'abbé Lagutère nous ont-ils conservé le souvenir du pittoresque dialogue du prélat partisan des chiens et du prélat partisan des chats? T. DE L.

Je n'ai que le temps d'annoncer et de recommander chaudement ici, comme une oeuvre d'érudition très neuve et très intéressante, l'Essai sur l'organisation des études dans l'ordre des Frères Prêcheurs au xiue et au xive siècle, par M. l'abbé Douais (1 beau vol. grand in-8°, Toulouse, Ed. Privât, 1884. 8 fr. 50 c). Notre prochaine livraison rendra compte de cet important travail, prélude et commentaire partiel du grand recueil de Documents sur les Frères Prêcheurs en Gascogne, préparé par le même auteur pour nos Archives historiques et qui sera bientôt sous presse. L. C.

(1) Un article comme celui que M. Léonce Couture doit prochainement consacrer à l'Inventaire des Archives hospitalières de Condom, me dispense d'insister sur le grand mérite du travail de M. Gardèro. Je tiens seulement à constater qu'en un temps où le désintéressement sen.ble être moins que jamais à la mode, M. Gardère se plaît à rendre à la ville de Condom et à la science, avec un zèle admirable, des services entièrement gratuits. Mais je me trompe... sont-ils donc gratuits des services payés par cette estime et cette reconnaissance des gens de coeur et d'intelligence, lesquelles valent mieux que tout l'or du monde?


oe;\GASCONS EN ITALIE

^^nm^y il

LA. MORT DU COMTE JEAN III D'ARMAGNAC. {Suite*.)

La Péninsule entière déchirée par les rivalités et par les guerres civiles; l'Eglise désolée par le Grand Schisme d'Occident; deux papes, le pape d'Avignon et le pape de Rome, se disputant le droit d'occuper la chaire de Saint-Pierre; deux prétendants, l'un français, le duc d'Anjou, l'autre italien, Ladislas deDurazzo, revendiquant l'héritage des rois angevins de Naples; partout la haine aveugle des partis; partout des rivaux acharnés, prêts à tout sacrifier à leurs mesquines ambitions;, puis, au milieu de ce trouble général, un politique d'une prodigieuse habileté, Jean-GaléasVisconti, premier duc de Milan, profitant des discordes et des luttes pour agrandir ses états, voyant bientôt le succès couronner ses efforts, rêvant alors d'étendre sa domination depuis les Alpes jusqu'au royaume de Naples, et poursuivant sa marche ambitieuse avec tant de persévérance et d'audace, que la mort seule put l'empêcher de prendre le titre et de placer sur son front la couronne de roi d'Italie : tel est le spectacle que nous offrent les annales de l'histoire italienne pendant les quinze dernières années du xive siècle.

Machiavel devait avoir une sincère admiration pour le pre(*)

pre(*) ci-dessus, livraison de juin, p. 253.

Tome XXV.— Juillet-août 1884. 23


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mier duc de Milan. Jean-Galèas appartient, en effet, à cette race d'hommes d'état hors ligne, d'aventuriers de génie, devenus peu à peu, en Italie, grands seigneurs ou princes souverains, à force d'intrigues, de ruses, de trahisons, de violences et de crimes.

Consommé dans l'art de dresser ses embûches, de tendre des pièges à ses victimes, de semer la division parmi ses adversaires, marchant vers son but avec une constante opiniâtreté, tout en sachant patienter et même céder au besoin pour attendre une occasion plus favorable, ne livrant rien au hasard, ne reculant jamais devant une perfidie ou devant un crime pour satisfaire son ambition, n'hésitant pas plus à tremper ses mains dans le sang de ses plus proches parents qu'à violer les engagements les plus sacrés, d'ailleurs dépourvu de tout courage personnel et ne paraissant jamais sur les champs de bataille où il laissait aux meilleurs des condottieri, grassement payés, le soin de remporter pour lui la victoire, Jean-Galéas forme le plus parfait contraste avec le comte Jean III d'Armagnac, si brave, si loyal, si désintéressé, si fidèle à ses promesses, si plein d'affection pour les siens, mais aussi ayant les défauts de ses qualités, courageux jusqu'à la témérité, incapable de résister au désir de signaler sa vaillance, toujours trop disposé à courir au danger, à se lancer inconsidérément dans la première aventure, sans vouloir prêter l'oreille aux plus sages avertissements.

Jean-Galéas était allié de près à la Maison royale de France. En 1360, il avait épousé la princesse Isabelle, fille du roi Jean-le-Bon, qui lui avait apporté pour dot le comté de Vertus en Champagne. Ce nom, tout français, de Comte de Vertus fut, durant de longues années, le seul titre officiellement porté par Jean-Galéas.

En 1378, son père, Galéas Visconti, lui laissa la moitié de la Lombardie comprenant Pavie, Novare, Verceil et Asti, plus un droit indivis sur Milan. Le reste de la province, avec


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Milan pour capitale, appartenait à l'oncle de Jean-Galéas, Bernabo Visconti.

Il semble vraiment que les vices et les crimes aient été le partage de cette farouche Maison des Visconti. Bernabo, voluptueux, débauché et sanguinaire, était un épouvantable tyran. On ne peut lire sans frémir le récit de ses cruautés et surtout certaines instructions qu'il avait rédigées pour ses bourreaux, de concert avec son frère Galéas Visconti, père de JeanGaléas. Il y indique la manière de mettre quarante et un jours à faire mourir un condamné à mort, en le découpant pour ainsi dire morceau par morceau (1).

Mais Bernabo était puissant et habile. Bernabo était riche et donnait de belles dots à ses enfants. Aussi les plus grandes familles d'Europe recherchaient-elles son alliance. Ses filles étaient mariées ou fiancées au roi de Chypre, au duc d'Anjou, au duc d'Autriche, au comte de Wurtemberg, aux ducs Frédéric et Etienne de Bavière; et, ce qui nous intéresse plus directement, son fils préféré, Charles Visconti, qu'il avait fait seigneur de Parme, avait épousé, en 1582, Béatrix d'Armagnac, soeur du comte Jean III et de Bernard d'Armagnac (2).

Pauvre Béatrix d'Armagnac! Sa gaieté et son enjouement la faisaient appeler la Gaie Armagnageoisc. La destinée donna un cruel démenti à ce surnom. Elle avait d'abord été fiancée à Gaston de Foix, le fils de Gaston Phoebus, qui mourut d'une manière aussi dramatique que mystérieuse. Mariée à Charles Visconti, c'est à peine si elle goûta trois ans de tranquillité, avant de passer dans l'inquiétude, dans les larmes et dans l'isolement, le reste d'une vie qui aurait été, sans le secours de ses frères, une vie de pauvreté et presque de misère.

Le mariage de Charles Visconti avec Béatrix, établit entre le seigneur de Milan et la Maison d'Armagnac les plus cor(1)

cor(1) Rerum italicarum Scriptores,xvi. col. 410.

(2) Le mariage par procuration fut célébré le 17 avril 1382. — L. Osio, Documenti diplomatici tratti dagli Archivj Milanesi, i, p. 227.


_ 300 —

diales relations. Je n'en veux d'autre preuve que cette curieuse lettre de condoléance écrite, le 12 juillet 1384, par Bernabo Visconti au comte Jean III, à l'occasion de la mort de son père, le comte Jean II d'Armagnac :

Noble Prince et très chier frère et fils,

A très grant desplaisance de nostre pensée avons receu vos letres, par lesqueles nous avons bien cogneu vostre grant perte et vostre grant dommage, par la mort de très noble prince et nostre très chier frère, de bonne mémoire, feu messire vostre père. Ja soit ce que nous volriens bien que par vosdites letres nous eussions cogneu meillours nouvelles, et à vous et à nous plus consolatoires, comme joieux et alaigre que nous sérions de tout ce qui vous pourrait avenir en prospérité, et du contraire tout autrement, confians et cognoissans tousjours ainsi estre de vous par pareil participation, toutesvoies tout ce qui avient par l'ottroy de Dieu et sans recouvrer, il est besoing du supporter patiemment. Mais en nostre dolour nous avons receu très grant plaisir, quant nous avons cogneu vostre bon estât et santé; et si est nostre entention que icelle mesmes et très parfoite charité et dilection fraternel, qui tant estoit viguereuse entre nostredit très chier frère, feu messire vostre père et nous, à la grâce de Dieu croisse et, multiplie tous temps entré vous et nous; vous, vostre hostel et vos besoignes, loés et commandés en charité paternelle du tout en tout selon nostre pooir, et vous, comme nostre très chier frère et fil, requérir feablement en toutes nos besoignes oportunes.

Quant est de noble dame vostre suer, dame Béatrix, vous plaise savoir que nous tousjours l'avons eue, avons et entendons avoir pour nostre très amée fille, et que, à la grâce de Dieu, avec la dessus nommée dame Béatrix et nos autres filles, nous sommes sains et en bon point. Et comme il soit ainsi que passés sont sept mois que la dessusdite nostre fille par la grâce de Dieu a conceu et est griefve d'enfant, nous, considerans la utilité de son engendreure, et pour doubte des périls qui en ce luy pourraient avenir, ne voulons pas que jusques à tant qu'elle ait enfanté au délivre, elle sache aucune chtise de la mort de nostre très chier frère son père (1).

Et encores, noble Prince et très chier frère et fils, nous voulens que

(1) N'est-il pas curieux de rencontrer chez un pareil tyran une telle délicatesse ?


— 301 —

aussi vous sachiés tout ce qui nous avient a grant amertume et dolour de eue tir, vous faisons savoir que le samedi dix et huitiesme jour de juing dernier passé, à dix et sept bores, par le plaisir de Nostre Seigneur, trespassa de ceste mortel vie, noble dame et nostre très chiere et très amée compaigne, feue dame Royne de Lescale (1). Et ja soit ce que de la doloreuse perte de tante et tcle compaignie soyons tant conturbés que plus ne pourrions estre, toutesvoies, pour ce que contre la divine volonté ne povons ne ne devons aucune chose attempter, considéré aussi que la dessus nommée dame Royne, jusques à sa derreniere heure, tousjours en bon estât de conscience et vraye cognoissance de nostre Creatour, avecques dévote réception des ordenance et sacremens de Saincie Eglise, ainsi comme bonne catholique a mérité et dessavi grâce de Notre Seigneur, nous avons disposé notre courage à prenre consolation en Celluy qui est parfaite consolation de toutes choses; et oelluy bien que nous savons estre prouffitable à l'ame de nostre dite feue compaigne, comme d'aumosnes, oraizons et d'autres suffrages, vo}rans que autre bien ne luy puet valoir, avons disposé et establi estre fait.

Si vous prions tant, affectueusement comme ne poons, en charité paternelle, que toutes dolour et tristece arrière mises du trespassement du dessus nommé feu nostre frère et vostre père, ceste mesmes prouffitable vove vueillés eslire et tenir, et nous toujours requérir à tous vos bons plaisirs.

Escript en nostre castel de Dixi (2), le dousiesme jour de juillet mil trois cens Imitante quatre.

BERNADO VISCOMTE, seigneur de Milan, etc., gênerai vicayre de l'Empire (3).

(1) Regina de la Scala, fille de Mastin II, seigneur de Vérone.

(2) Desio, entre Monza et Corne, à quatre ou cinq lieues de Milan.

(3) Bibliothèque Nationale, coll. Doat, vol. 202, f° 109. — Le même volumerenferme (f° 262) la copie d'une lettre de Béatrix d'Armagnac à son père, le comte Jean II. Et quoiqu'elle ne soit pas fort importante, cette lettre mérite d'être reproduite, à titre d'insigne rareté :

a Monsieur, jou me recomande a la vostra gracia lo plus humelment que podi; et vos plassia assaber que lo maior desirier que jou aye en aquest mon, so es de saber lo vostre bon estât, loqual plassia à Nostre Seignor que sie aitals comme jou desiri; per quau jou vos pregui tant cararnent comma podi que lo plus souvent que poiret lo me fassat assaber, quar vous m'en faret lo maiour plaser del mon. Se del estât de part nous plassia assaber, sapiat que lo senhor


— 302 —

Bernabo Visconti fut la première victime de l'ambition de Jean-Galéas. Un mariage avait cependant encore resserré les liens qui unissaient l'oncle et le neveu. Veuf d'Isabelle de France, le comte de Vertus s'était remarié avec une fille de Bernabo. Mais pour être devenu gendre du seigneur de Milan, Jean-Galéas n'en songeait pas inoins à le renverser à son proût. Il est vrai que de son côté Bernabo n'aurait pas été fâché de mettre la main sur les états de son gendre. Jean-Galéas fut le plus habile. Il endormit la méfiance de Bernabo en affectant d'être tout entier à la dévotion et aux pratiques de piété. Puis un beau jour (6 mai 1383) il annonça l'intention d'aller en pèlerinage visiter le sanctuaire, encore aujourd'hui célèbre, de la Madonna del Monte, près de Varèse, et quitta Pavie avec une très forte escorte. La roule de Pavie à Varèse passe sous les murs de Milan. C'était une occasion pour Jean-Galéas de demander à saluer son beaupère. Bernabo eut l'imprudence d'aller à sa rencontre. Il fut aussitôt saisi et jeté dans un cachot, où le comte de Vertus le fit de sang-froid empoisonner quelques mois plus tard (18 décembre 138»). Le Milanais tout entier tomba au pouvoir de Jean-Galéas. Charles Visconti fut complètement dépouillé et sa femme, Béatrix d'Armagnac, n'eut que le temps de fuir et d'aller en Gascogne, demander asile à ses frères (1).

mossen Barnabo, madone Régine, sos enffans, Mossenhor Mossen Charles, et jou, et nostre fllh estam ben, la merce de Nostre Seignour.

Mossenhor Rogier Can s'en va part delà; loqual me fa tout jorn tots los plasers que pot. Per que jou vous pregui, tantearament comma podi, que per . amour de mi lo vulhat aver per recomandat. Lo dit Rogier vos dira totas las nouvelles de part dessa.

Monseignor, Nostre Seignor vous donne bona vida et longua.

Escrich à Milas, le dotsieme jour do février. »

Cette lettre, ne peut être que de 1384.

Le Rogier Can, dont il est question, est un La Scala, de Vérone, parent de la femme de Bernabo.

(1) Corio, Historia di Milano: mn partie (f 08 257-259 de l'édition de Venise, 1554).


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Si peu digne d'intérêt que fût Bernabo Visconti, sa mort ne laissa pas de produire dans toute l'Italie une vive impression qui se fit ressentir jusqu'en France. On comprend quelle dut être la douloureuse surprise du comte Jean III et de Bernard d'Armagnac en apprenant la ruine de leur beau-frère, en voyant revenir, errante et réduite à la misère, cette soeur aimée qu'ils espéraient voir vivre en souveraine à Milan. Dès ce moment, les deux frères vouèrent à Jean-Galéas une haine qui ne se démentit jamais.

Maître du Milanais, il ne fallut que quatre ans à Jean-Galéas pour étendre sa domination, ou tout au moins son influence, sur tout le nord de l'Italie. Il enleva Padoue à François de Carrare, Vérone et Trôvise à Antoine de La Scala. Le marquis de Montferrat, François de Gonzague, seigneur de Mantoue, et le marquis Albert d'Esté ne conservèrent quelque apparencede pouvoir qu'au prix d'une absolue soumission. Venise même, voyant les drapeaux milanais flotter sur les bords de l'Adriatique, dut mettre tous ses soins à ménager son redoutable voisin.

Le moment était venu de pousser vers le sud et d'entreprendre la conquête de la Toscane.

L'occasion paraissait favorable. La prospérité de Florence avait excité la jalousie des républiques voisines, moins riches et moins heureuses. On l'accusait de connivence avec les bandes armées qui dévastaient la contrée, tout comme les compagnies dans le centre de la France, et qui n'osaient pas s'en prendre au territoire florentin, trop bien défendu. Les anciennes rivalités des Guelfes et des Gibelins étaient prêtes à renaître. Les mécontents s'agitaient; de fréquentes conspirations révélaient l'impatience des bannis; et Sienne, qui ne pouvait pardonner à sa rivale sa fortune toujours croissante, tendait à devenir, avec Pérouse, le centre d'une redoutable coalition contre Florence.

Les intrigues de Jean-Galéas envenimèrent encore l'irrita-


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iion. Il noua des intelligences avec les mécontents et se créa des partisans à Pise et même à Florence. Les-chefs de condottieri, furent séduits par ses largesses. Les ravages des brigands lui fournirent le moyen d'introduire ses troupes en Toscane, sous prétexte de protéger le pays; et, au mois de juin 1389, une forte garnison milanaise vint s'établir à Sienne.

Jusqu'alors les Florentins étaient restés étrangers aux luttes soutenues par Jean-Galéas. Préoccupés avant tout des intérêts de leur commerce, ils cherchaient à rester en bons termes avec leurs voisins. La paix leur était nécessaire. Elles assurait le transport de leurs marchandises, leur ouvrait toutes les routes et facilitait les progrès de leur richesse. Aussi avaientils sacrifié leurs préférences secrètes au maintien des relations amicales avec le comte de Vertus. Il n'avaient pas hésité à le reconnaître comme seigneur de Milan, malgré leur sympathie pour Bernabo Visconti. Ils avaient laissé écraser Antoine de La Scala et n'avaient fait aucune démarche en faveur de François de Carrare, qui était pourtant leur allié.

L'arrivée des soldats milanais à Sienne leur ouvrit les yeux. Ils comprirent la faute qu'ils avaient commise et reconnurent hautement leur erreur. Laisser Jean-Galéas continuer ses audacieuses tentatives, c'était assurer la perte de leur liberté. La guerre parut inévitable, et les Florentins se préparèrent à opposer au comte de Vertus la plus énergique résistance (1).

Avant tout, il était indispensable de s'assurer des alliés. Les Florentins s'adressèrent au roi de France, Charles VI.

Depuis longtemps déjà nos rois exerçaient sur Florence une sorte de patronage honorifique. Les fleurs de lys d'or des

(1) Proclamation des Florentins aux Italiens, du 25 mai 1390.— Archives de Florence, Registre de lettres de 13d8 à 1393, provenant de la Bibliothèque Magliabecchiana. (

Scipione Àmmirato, Istorie Fiorentine, lib. xv; Leonardo Aretino. Chronique, ■ lib.'ix; Corio, Historia di Milano, fin de la me partie; Cronica de Piero Minerbetti, dans les Rerum italicarum scriptores de Tartini (supplément a Muratori) n, col. 180 et suiv.; etc., etc.


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descendants de saint Louis brillaient, en Toscane, à côté des armes de la République, sur les enseignes et sur les monuments publics; comme elles brillent, du reste, encore aujourd'hui, sur la place de la Seigneurie, tout au haut du PalaisVieux. Les Florentins prenaient plaisir à rappeler les services rendus à leur patrie par la couronne de France. «Nous devons à vos aïeux, écrivaient-ils à Charles VI, notre ville, notre liberté, et tout l'éclat de notre origine et de notre situation présente (1). » La République est la fille dévouée des rois de France (2). Les citoyens peuvent aussi bien s'appeler sujets du Roi que sujets de Florence (5).

On comprend tous les avantages d'une telle situation. Elle n'avait rien d'ailleurs qui pût alarmer le patriotisme des Florentins, car ceiie haute protection s'exerçait de trop loin pour porter atteinte à la liberté. En réalité même, l'influence du roi de France était à peu près illusoire sur les bords de l'Arno.

En bons Italiens, les Florentins penchaient pour le pape de Rome et pour Ladislas de Durazzo, l'un des deux compétiteurs au trône de Naples. La France, au contraire, soutenait le pape d'Avignon et le duc d'Anjou, rival de Ladislas. Charles VI aurait voulu profiter de ses relations avec Florence, pour changer les préférences de la République en la gagnant à la cause qu'il avait lui-même embrassée. Mais c'est en vain qu'il avait multiplié à cet effet lettres et ambassades (4).

Lorsque les Florentins, menacés par Jean-Galéas, se déci(1)

déci(1) à Charles VI. du 20 oclobre 1384. — Voir : Paul Durrieu, la Prise d'Arezzo par Enguerrand de Coucy, Paris, 1880, p. 19. (Extrait dé la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. xu.)

(2) Instructions a Filippo Cavicciuli, citées plus bas.

(3) « Populum Florentinum, imo regium. » — Lettre de la République au roi de France, du 16 janvier 1390. — Archives de Florence, registre provenant de la Magliabecchiaria.

;4) Archives de Florence, Signori, Carteggio, Missive, Reg. i, Cancelleria. n" 19, .fs 22 v, 29, 97 v" el 225; n" 21. f" 6 \". — P. Minerbetli, col. 145; Ammirato, lib. xv, p. 787.


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dèrent, le 23 juin 1389, à envoyer vers Charles VI un premier ambassadeur, Filippo Cavicciuli, ils étaient toujours fermement résolus à demeurer, malgré tout, fidèles au pape de Rome et à Ladislas de Durazzo. Cette circonstance rendait plus difficile le succès de la mission. On espérait cependant amener le roi de France à envoyer des troupes en Italie et à adhérer à la ligue contre Jean-Galéas en faisant luire à ses yeux la perspective de brillants résultats.

D'avance on proposait le partage, entre les confédérés, du Milanais et des autres domaines de Jean-Galéas. Le roi de France aurait tout le pays en deçà du Pô, jusqu'à la côte de Gênes et aux Alpes, à partir de Pavie. Le comte de Savoie, s'il promettait son concours, recueillerait les terres attenantes à ses possessions actuelles de Piémont, jusqu'aux limites des territoires de Côme, Milan et Pavie. Les états démocratiques asservis et les familles souveraines dépouillées par le comte de Vertus rentreraient dans leurs droits et libertés, mais deviendraient les tributaires de la couronne de France et reconnaîtraient Charles VI pour suzerain (1).

Le plan d'exécution était simple. Florence et Bologne s'engageaient à entretenir jusqu'à la fin des hostilités 1,500 lances et 300 arbalétriers. Ces troupes attaqueraient le comte de Vertus sur les frontières de Toscane pendant qu'une armée royale le prendrait à revers en débouchant par Asti.

Quelque séduisantes que fussent de pareilbs propositions, les Florentins ne se dissimulaient pas qu'ils rencontreraient bien des résistances. Ils pouvaient, il est vrai, compter sur la reine, Isabeau de Bavière, petite-fille de Bernabo Visconti. Mais Jean Galéas avait désormais à la cour dB France un auxiliaire non moins puissant. Grâce à l'appât d'une riche

(1) Est-il nécessaire d'insister sur l'importance d'une pareille proposition? ' C'est la première fois que l'on voit énoncer l'idée d'étendre au-delà des Alpes les limites du royaume de France, c'est-à-dire le principe même des grandes guerres d'Italie qui commenceront un siècle plus tard.


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dot, il était parvenu à faire arrêter le mariage de sa fille, Valenline de Milan, avec le frère de Charles VI, Louis, duc de Touraine, plus tard duc d'Orléans.

Aussi la seigneurie de Florence recommandait-elle la plus grande prudence à son ambassadeur. Avant d'exposer quoi que ce fût de la combinaison proposée* il devait s'assurer qu'elle avait des chances d'être favorablement accueillie. Sinon, il se bornerait à demander au roi de France la promesse de ne pas entraver l'action de la République en cas de guerre, et à solliciter l'autorisation de proposer des, traités d'alliance à quelques-uns des grands seigneurs français (1).

Cette dernière demande visait tout spécialement le comte d'Armagnac. Le service que Jean III rendait à la France, en traitant avec les compagnies, avait des conséquences trop favorables, au point de vue de la sécurité générale, pour ne pas avoir attiré l'attention de la Seigneurie. De nombreux agents et correspondants faisaient de Florence la mieux informée des cités italiennes. Or, quoi de plus intéressant pour un peuple voué au commerce que le départ de ces bandes, si longtemps la terreur des marchands en rapport avec le Languedoc, la Gascogne, l'Auvergne, le Rouergue ou le Gévaudan? Les récits des négociants florentins qui fréquentaient les foires de Beaucaire auraient suffi, à eux seuls, pour faire connaître sur les bords de l'Arno le nom du comte Jean III. La République savait donc que le comte d'Armagnac était en relation avec de nombreux capitaines de routiers sans emploi pour le moment. Elle prévoyait dès lors qu'elle pourrait peut-être, un jour, tirer parti de ces troupes prêtes à servir qui les paierait, et cela d'autant plus aisément que Jean III avait à venger son beau-frère et sa soeur, victimes du comte de Vertus.

D'ailleurs ce n'était là qu'une conception bien vague encore.

(1) Instructions données a Filippo Cavicciuli. — Archives rie Florence, Riformagioni, Classe X, distinzione 3, n° 1, f° 103.


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Mais ce projet ne tarda pas à prendre plus de consistance, la mission de Cavicciuli n'ayant eu qu'un résultat fort peu brillant. Le roi de France, en effet, se contenta d'annoncer, à son tour, le prochain envoi d'une ambassade à Florence (4).

La situation parut alors se détendre en Italie. Au mois d'août 1389, Jean Galéas fit aux Florentins des ouvertures de paix et, après quelques semaines de pourparlers, un traité d'alliance pour trois ans fut conclu au commencement d'octobre (2). Dans l'intervalle, le mariage de Valentine de Milan avec le duc de Touraine avait été célébré en grande pompe. Désormais la grâce exquise de la jeune duchesse, l'ascendant qu'elle prit rapidement sur sou mari et sur le roi son beaufrère, firent de Valentine le plus précieux agent de la politique milanaise à la cour de France.

Ce traité d'octobre n'était qu'une nouvelle feinte de Jean Galéas. Les Florentins ne tardèrent pas à le reconnaître en voyant leurs compatriotes violemment expulsés, comme coupables d'intrigues, des états du comte de Vertus. Les observations que la République voulut faire furent reçues avec hauteur. Sienne s'agitait. Un complot se tramait pour livrer San Miniato aux partisans de Jean Galéas. De tous côtés, enfin, se manifestaient les signes précurseurs d'une rupture imminente (5).

Raison de plus pour redoubler d'efforts auprès de Charles VI. De nouveaux ambassadeurs furent envoyés en France, et par Florence, et par Bologne, son alliée. La mission florentine comptait quatre membres. Deux seulement, Filippo Corsini, le célèbre diplomate (4), et Cristofano degli Spini

(1) Lettre de la République au roi de France, du 14 août 1389.—Archives de Florence. Signori.Carteggio, Missive, Reg 1, Cancelleria, n° 21, f° 118, v°.

(2) L. Osio. Documenta diplomalici tratti dagli Archivj Milanesi, 1, p. 279.

(3) Proclamation des Florentins aux Italiens, du 25 mai 1390; dans le registre de la Magliabecchiana. — Minerbetti, col. 193 à 198; Ammirato, lib. xv, etc.. etc.

(4) Voir, sur ce personnage, les Négociations diplomatiques de la Franceavec Toscane, I,p. 26 [Collection des Documents inédits sur l'Histoire de France).


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purent arriver à Paris, les deux autres ayant été enlevés en route, au mépris du droit des gens, par les émissaires de Jean Galéas (1).

En même temps, un envoyé florentin, Berto d'Agnolo Castellani, allait trouver le comte d'Armagnac.

Il ne paraît pas que Castellani ait eu rien de bien précis à traiter. Il devait seulement s'assurer des dispositions de Jean III, voir s'il serait possible, le cas échéant, de l'avoir pour allié. C'était justement l'époque où Bernard d'Armagnac venait de lancer sur les états du roi d'Aragon une partie des bandes de routiers. Jean III, toujours préoccupé de donner de la besogne aux compagnies, fil le meilleur accueil à l'envoyé de Florence. Dès lors la République fut certaine que le jeune comte ne demanderait pas mieux que de lui prêter son concours (2).

Bien en prit aux Florentins d'avoir fait pressentir le comle d'Armagnac. L'ambassade de Filippo Corsini et de ses compagnons se termina par un échec à peu près complet pour la diplomatie florentine. Le roi de France reçut les envoyés de la façon la plus gracieuse; mais, sous l'influence du duc de Touraine, il rejeta leurs propositions el refusa absolument d'entrer en lutte contre le comte de Vertus. Toutefois, il laissa à la République l'autorisation de traiter avec les vassaux de la Couronne (3).

La France n'interviendra pas. Cette nouvelle est aussitôt transmise à Jean Galéas par le duc de Touraine. Elle le décide à brusquer les choses. Le 19 avril 1390, il publie une lettre des plus menaçantes qui contient un véritable défi. Les Florentins le relèvent fièrement et, le 3 mai,

(1) Lettre de la République au roi de France, du 16 janvier 1390, dans le registre de la Magliabecchiana. — P. Minerbetti, col. 191; Sozomeno, dans Muratori, xxi, col. 1141.

(2) Lettr'e de la République au comte d'Armagnac, du 13 décembre 1389, dans le registre de la Magliabecchiana.

(3) Chronique du Religieux de Saint-Denys, I, p. 670.


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déclarent la guerre au comte de Vertus et à ses alliés les Siennois (1).

Aussitôt des négociations suivies sont entamées avec le comte d'Armagnac. Berto d'Agnolo Castellani repart le 21 mai 1390, cette fois avec mission de faire des offres formelles à Jean III, en lui proposant d'entrer au service de la République (2). Ce second voyage de Castellani coïncide justement avec le séjour du comte d'Armagnac à Paris. C'est alors que l'expédition d'Espagne est complètement abandonnée, Jean III ayant accédé aux ouvertures que lui lait l'envoyé florentin. Le 6 août, Castellani revient à Florence après s'être entendu avec le comte d'Armagnac (3). Un mois plus tard, le 6 septembre, il est investi de tous les pouvoirs nécessaires (4), et le 16 octobre un traité définitif est conclu, à Mende, entre les représentants de la République florentine et le comte -Jean III d'Armagnac.

Dans l'intervalle, les Florentins n'avaient cessé d'entretenir les bonnes dispositions de Jean III, en lui rappelant la conduite barbare de Jean Galéas, les malheurs de Charles Visconti et de Béatrix d'Armagnac, el en faisant luire à ses yeux la gloire qui l'attendait sûrement on Italie (5).

(1) Lunig, Codex Ilalim diplomaticus, III, col. 367. P. Minerbetti, col. 198 et 199, et tous les chroniqueurs italiens contemporains.

(2) Lettre au comte d'Armagnac, du 21 mai 1390.

(3) Lettre au comte d'Armagnac, du 6 août 1390.

(4) Lettre au même, du 6 septembre 1390.

(5) La correspondance de la République florentine avec Jean III nous a été conservée dans un très précieux registre de copies da lettres, de 1388 à 1393, qui est aux Archives de Florence et qui provient de la bibliothèque Magliabecchiana. Lorsque j'ai consulté ce manuscrit, les feuillets n'étaient pas encore numérotés, mais les lettres sont rangées à peu près exactement suivant l'ordre chronologique.

Les lettres de la Seigneurie au comte Jean III sont au nombre de treize, portant les dates suivantes : 15 décembre 1389; 21 mai, 18 juin, 6 août, 6 septembre, 6 novembre, 2 décembre et 18 décembre 1390; 5 janvier, 17 février, 2 mars, 30 avril et 25 juin 1391.

Il y a, en outre, deux lettres de Jean III, écrites : l'une à Mende, le 18 octobre 1390, l'autre à Rodez, le 22 novembre de la même année.


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Le traité du 16 octobre 1390 porte les conditions suivantes :

1° Le comte d'Armagnac s'engage à passer de sa personne en Lombardie et à emmener avec lui deux mille lances garnies, soit environ douze mille combattants de troupes régulières, plus trois mille pillards ou fourrageurs (1). Ces troupes devront être rendues sur le théâtre des hostilités avant la fin de novembre pour pousser vivement la guerre contre les Milanais pendant six mois et, si les Florentins l'exigent, pendant un second semestre encore;

2° Le comte Jean III est chargé de s'assurer le libre passage en Italie et de se procurer les vivres et tout ce qui sera nécessaire à l'entretien de l'armée;

5° Il promet, pour lui et ses gens, de s'abstenir de toute hostilité et de tout dommage envers les Florentins, non seulement pendant les six mois, mais pendant une année encore à partir de l'expiration du contrat;

4° Tant qu'ils resteront au service delà République, Jean III el ses gens ne pourront conclure aucune espèce de convention ou d'accord avec Jean-Galéas. En outre, ils devront toujours opérer sur le territoire de l'ennemi et n'en sortir que dans un cas de force majeure ou si le succès du plan de campagne l'exige;

S" Les châteaux, pays et cités qui chercheront à secouer le joug du comte de Vertus devront être non seulement respectés, mais encore encouragés et secourus;

6° Le comte Jean III et ses officiers seront tenus, aussitôt après avoir passé le Rhône, ou dans la quinzaine qui suivra, de jurer le maintien des conventions et de les ratifier par une déclaration munie de leurs sceaux;

7° La paie due au comte, pour tout son monde, est fixée à quinze mille florins d'or par mois. Les premiers six mois expirés, les Florentins pourront, s'ils le veulent, conserver

(1) « Pilbardi seu saccomanni. »


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à leur solde, aux mêmes conditions, les troupes françaises, pourvu qu'ils préviennent un mois d'avance;

8° Le comte et ses hommes s'abstiendront de toute violence à l'égard des villes et places fortes qui se détacheraient volontairement du parti de Jean Galéas et chercheraient tout autre seigneur ou tout autre mode de gouvernement. Jean III restera, au contraire, maître absolu de toutes les terres, villes et pays qu'il enlèvera de vive force à l'ennemi;

9° Indépendamment de quinze mille florins d'or par mois, le comte recevra, comme don et gratification, cinquante mille florins d'or, dont trente mille payables avant le quinze novembre à Avignon ou à Montpellier, et vingt mille paya'bles à Gênes, Florence, Bologne ou Venise (1).

Le comte d'Armagnac n'était pas entièrement satisfait des conditions du traité. Le délai fixé lui paraissait beaucoup trop court; il lui semblait impossible d'organiser des troupes, de leur assurer libre passage et de les amener en Italie eu moins de six semaines. D'un autre côté, il trouvait que les droits de son beau-frère, Charles Visconti, et de sa soeur, Béatrix d'Armagnac, sur une partie de la Lombardie n'étaient pas assez nettement reconnus. Enfin, il élevait encore quelques objections et sur la clause qui l'obligeait à se procurer lui-même les vivres nécessaires à la subsistance de l'armée, et sur la manière dont les sommes promises devaient être versées (2).

Ces observations avaient été énoncées avant la conclusion du traité. L'envoyé florentin, contraint de rester dans les termes stricts de son mandat, n'avait pas qualité pour les admettre. Le renvoyer eu Italie chercher de nouvelles instructions, c'eût été perdre un temps précieux, car déjà

(1) Archives de Florence, Riform., Classe XI, dist, III. reg. n° 53. — Analysé dans les Négociations diplomatiques de la France avec la Toscane, I, p. 30.

^2) Lettre du comte Jean III aux Florentins, du 18 août 1390.


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Castellani avait dû séjourner un mois à Florence avant d'obtenir ses premiers pouvoirs.

L'assurance formelle que les Florentins laisseraient toute latitude pour l'exécution des engagements décida Jean III à passer outre. 11 accepta donc le traité proposé. Mais le surlendemain, 18 août, il écrivait longuement à la République pour faire valoir le bien fondé de ses réclamations.

Elles obtinrent gain de cause après un échange de courtoises explications. Les droits héréditaires des descendants de Bernabo Visconti furent admis sans difficulté. Les trentemille florins d'or qui devaient être touchés à Avignon ou à Montpellier furent apportés au comte d'Armagnac jusqu'à Rodez par un nouvel envoyé florentin, Angelo de'Spini, et versés au 20 novembre 1390 (1). De plus, les Florentins promirent d'avancer notablement le paiement des vingt mille florins restants et du premier mois de solde. Quoique bien réduits, les délais parurent encore trop longs à Jean III. Il décida Castellani à lui remettre l'équivalent de la somme totale en pièces de soie et autres marchandises, complaisance intéressée que récompensa un don de deux mille florins (2). Enfin, comme dernière concession, le mois de décembre tout entier fut accordé au comte d'Armagnac pour achever ses préparatifs et passer en Italie (3).

A ces divers incidents se rattache toute une série de lettres d'un très vif intérêt, échangées entre Jean fil et la République florentine.

Florence a pour habitude de confier aux meilleurs écrivains la rédaction de ses lettres officielles. Parmi les auteurs célèbres qui ont servi de secrétaires à la République figurent

(1) Archives de Tarn-et-Garonne, série C, fonds d'Armagnac, registre portant le n° provisoire 862, f° 56.

(2) Lettres de la République florentine, du 6 novembre et du 18 décembre 1390 — Lettre du comte d'Armagnac, du 22 novembre 1390.

(3) Lettre du comte d'Armagnac, du 18 octobre 1390. — Lettre de la République florentine, du 17 février 1391.

Tome XXV. 24


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des hommes de génie comme Pétrarque et Machiavel. A la fin du xive siècle c'est un fin lettré, un peu rhéteur toutefois, Coluccio Salutati (1), qui tient le plus souvent la plume pour la Seigneurie. Aussi les lettres de la République se distinguent-elles par la recherche du style et de l'effet, de périodes pompeuses el ie belles phrases bien redondantes, mais ayant facilement une tendance trop accentuée à l'obscurité et même au mauvais goût.

Bien entendu Jean-Galéas est peint sous les couleurs les plus défavorables. Dans une lettre du 6 août 1390, la Seigneurie compare ses crimes à ceux de Denys, de Phalaris et de Busiris.

L'Antiquité, porte une autre lettre, du 6 septembre 1390, a célébré Hercule parce qu'il avait tué Antée, Géryon, Cacus et Busiris, qui étaient sans pitié pour leurs voisins ou pour leurs hôtes. Lui (JeanGaléas) n'est pas seulement intolérable pour ses sujets et dangereux pour ses voisins, il se montre encore plein de perfidie et de cruauté envers sa propre famille. Il n'est pas nécessaire de tout vous rappeler, à vous surtout qui avez auprès de vous, dans votre maison, un témoin qui vous touche de si près, votre noble soeur qu'il a dépouillée de ses biens, qu'il n'aurait pas hésité à jeter en prison, et qu'il a séparée de son beau-père, de son mari, de ses beaux-frères et de ses enfants.... Oh ! quelle gloire se prépare Votre Magnificence si, pour remettre en possession de leurs biens votre soeur et son mari, pour délivrer vos neveux, vous prenez les armes, comme nous l'espérons, pour la Justice et pour notre liberté ! si, comme un nouvel Hercule, vous entamez contre ce cruel tyran la plus honorable, la plus juste des guerres (2) !

Les pauvres secrétaires gascons du comte d'Armagnac répondent de leur mieux à l'éloquence florentine.

Nous sommes poussé, dit Jean III, par une haine extrême, telle qu'on n'en saurait imaginer de plus violente, contre ce tyran, parri(1)

parri(1) partie seulement des lettres de Coluccio Salutati a été publiée à Florence, en 1741 et 1742. Les contemporains avaientla plus haute estime pour le talent du secrétaire de la République florentine. Jean-Galéas répétait souvent qu'il redoutait plus une lettre de Coluccio qu'une armée de vingt mille hommes.

(2) Le texte original de toute cette correspondance est en latin.


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cide et empoisonneur, qui s'est engraissé en se plongeant dans notre sang, sans aucune juste cause, et qui, s'en prenant à votre antique liberté, jusqu'ici respectée, et non-seulement à votre liberté, mais encore à celle de l'Italie entière, a songé follement à s'élever jusqu'au rang suprême, comme Auguste. O la belle pensée ! O les justes mobiles ! O la haute vertu ! Le plus scélérat se comparer au plus juste, le lâche au plus brave, l'esclave de tous les vices au plus vertueux! Loin, loin de nous un tel monstre que l'on pourrait comparer à Catilina, à Néron ou à Caligula, si ce n'est que sa honte est encore plus grande et que ceux-ci avaient au moins en eux quelque chose de bon (1).

« Vesclave de tous les VICES », et cela quand il s'agit d'un personnage qui porte le titre de comte de VERTUS, il y a là, à la rigueur, les éléments d'un mauvais jeu de mots. Les Florentins n'ont garde de le laisser échapper. En bons courtisans, ils en attribuent la paternité au comte d'Armagnac, qui n'y songeait guère, fort probablement.

Ce qui nous plait surtout en vous, illustre Prince, magnifique seigneur, très cher frère et ami, c'est cette juste haine que Votre Magnanimité porte, du fond du coeur, à cet homme si féroce, ou plutôt à cette cruelle bête fauve, à ce monstre venu du Tartare, qui n'est pas le comte de Vertus, ainsi qu'il se nomme lui-même, mais bien plutôt, comme le dit élégamment votre lettre, l'esclave de tous les vices. Nous voyons en effet que vous connaissez entièrement ses vices. Nous voyons aussi que Dieu vous réserve la gloire de le renverser. Que disons-nous : la gloire? Disons plutôt la plus glorieuse des gloires, la plus splendide des renommées éternelles, telle que n'en aura eue aucun prince de notre temps. Il peut être glorieux de remporter la victoire, d'abattre par les armes la puissance d?un eimemi. Mais il est, par dessus tout, glorieux d'entamer une juste guerre, d'abaisser l'orgueil, de confondre l'iniquité, de venger les siens et d'écarter de la tête des peuples en danger une honteuse et abominable tyrannie.

Déjà l'Italie vous exalte de ses louanges. Déjà tous vous célèbrent d'une seule voix et vous appellent le champion de la justice, le libérateur des peuples, le vengeur de ses proches et le vainqueur du tyran.

(1) Lettre du comte d'Armagnac aux Florentins, du 18 octobre 1390.


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Déjà tous les yeux, tous les coeurs se lèvent vers vous, dans l'attente de votre heureuse arrivée, avides de voir la chute et là ruine de votre ennemi. Que disons-nous : votre ennemi? C'est, bien l'ennemi du genre humain tout entier : dur pour ses sujets, cruel envers les siens, infidèle à l'égard de tous, chez qui se retrouve tout ce qu'il y a de cruauté, de turpitude et de perfidie. Il surpasse Busiris en dureté, Lyeus en injustice, Jugurtha en cruauté pour ses proches, Sinon en astuce, Gaïus (1) et Locuste clans la préparation des poisons, Julien l'Apostat en impiété, Philippe, fils d'Amyntas, en perfidie, Héliogabale en honteuses débauches et Sardanapale en lâcheté (2).

Le jeu de mots fit fortune. « Ce tyran, le ministre des vices, quoiqu'il s'intitule le comte de Vertus, » répète complaisamment Jean III, le 22 novembre 1590. Désormais pour les Florentins et pour leurs amis le comte de Vertus n'est plus que le comte de Vices (5).

Pourquoi Jean III était-il donc si pressé de toucher les sommes promises par les Florentins?

Ce qu'on a lu précédemment, au sujet des négociations entre Jean III et les chefs de bande, en donne facilement l'explication. L'argent était destiné aux dernières compagnies qui achevaient de traiter avec le comte d'Armagnac. Déjà, dans le courant de 1390, les routiers avaient absorbé et les 60,000 francs payés par le duc de Bourgogne pour le Charolais (4), et le nouveau subside de 30,000 livres accordé au mois de mai par le roi de France (5). Toujours pressé par le manque de fonds, l'allié de Florence s'était vu contraint

(1) Sans doute Caïus Caligula.

(2) Lettre au comte d'Armagnac, du 6 novembre 1390. — Cette lettre, transcrite dans le registre de la Magliabecchiana et dans d'autres manuscrits encore (entre autres, Bibl. Nationale, Nouvelles acquisitions latines, 1152, f° 12), est imprimée dans Muratori, xvi, col. 818. et dans Liinig, Codex Italioe diplomaticus, m, col. 369. Elle porte dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, la signature de Coluccio Salutati.

(3) Lettre des Florentins aux habitants de Pérouse, du 3 juillet 1391, dans le registre de la Magliabecchiana. — Goro Dati, Istoria di Firenze (Florence, 1735), p. 30.

(4) Collection Doat, vol. 204, î° 37.

(5) Coll. Doat, vol, 204, f* 103.


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de vendre encore (21 septembre 1390) la baronnie des Angles en Bigorre (1); et, fait à noter, c'était un chef de bande, Raymond-Guilhem de Caupenne qui l'avait achetée 12,000 francs, plaçant ainsi en bonnes terres l'argent qu'il venait de recevoir pour consentir à déposer les armes (2).

Il ne s'agissait plus seulement, en effet, au point où en étaient les choses, de racheter les places fortes aux routiers. On les enrôlait régulièrement dans l'armée qui s'apprêtait à passer en Italie. Il fallait donc leur payer une solde. Or cette solde n'est jamais moindre de 12 francs d'or par mois et par homme d'armes (5). Elle se monte même souvent à 15 francs (4). En outre, les capitaines veulent être payés à l'avance, ils exigent de lourds subsides pour leur entrée en campagne. Le bâtard de Garleux se fait délivrer immédiatement, dans la huitaine qui suit le jour où il a fait sa montre, six semaines des gages de sa compagnie (5). Un condottiere italien, François de Naples, reçoit de Jean III, pour 200 arbalétriers montés, avec 500 chevaux, 4,000 francs d'or, plus 500 francs pour lui personnellement (6).

Lu présence de telles exigences, les sommes accordées au comte d'Armagnac par le traité de Mende paraissent bien modiques. A la fin du xiv° siècle, le florin vaut un peu moins que le franc d'or. Il faut environ 15 florins, plus une petite fraction, pour faire 12 francs (7). 50,000 florins ne représentent donc guère plus de 46,000 francs. Mais c'est surtout la somme de 15,000 florins, soit environ 12,850 fr. stipulée pour le paiement mensuel des troupes, qui est notoirement

insuffisante. A raison de 12 fr., minimum de la solde, les deux

*

1 Hautes-Pyrénées, arrondissement d'Argelès, canton de Lourdes. 1.2) Coll. Doat, vol. 204, f 81. '3) Coll. Doat, vol. 203, f" 286; vol. 204, 127. (4.) Paul Durrieu. La prise d'Arezzo par Enguerrand de Coucy, p, 9. ;■';; Traité du, 18 octobre 1390. — Coll. Doat, vol. 204. f° 127.

(6) Convention du 11 mai 1390. — Coll. Doat, vol. 204. f° 40.

(7) V,n 1398, la valeur intrinsèque du florin est environ de 12 fr. 17 c. de notre monnaie, au poids de l'or, tandis que le franc vaut 13 fr. 38 c.


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mille lances promises par le comte d'Armagnac se trouvent absorber au bas mot 24,000 fr., ou 26,000 florins, par mois. Le traité avec Florence, s'il débarrassait la France des routiers, était donc loin d'être, au point de vue financier, une bonne affaire pour le comte Jean III. Il ne pouvait compter, pour combler cet énorme écart, que sur le butin à faire en Italie.

Encore si, à force d'argent, le comte d'Armagnac avait pu hâter ses préparatifs, conclure immédiatement les derniers arrangements avec les compagnies et passer en Italie dans les délais convenus. Mais quelles que fussent son impatience et son activité, il lui fut impossible d'être prêt pour la fin du mois de décembre 1390. Il avait été décidé que l'armée mise au service de Florence se formerait sur la rive gauche du Rhône, vers les montagnes du Dauphiné. Que de précautions à prendre pour concentrer de pareilles troupes, sans causer de trop graves dommages aux contrées que les compagnies auraient à traverser! Que de difficultés pour ramener en bon ordre, des frontières de Roussillon jusqu'au pied des Alpes, les bandes des routiers qui, depuis la fin de 1389, vivaient presque en brigands sur les terres du roi d'Aragon. Sans compter toutes les démarches à faire auprès du roi et de ses représentants pour obtenir libre passage et se procurer les saufs-conduits nécessaires (1).

A ces causes de retard se joignirent des obstacles imprévus. C'était le comte de Foix, Gaslon-Phcebus, l'éternel adversaire de la maison d'Armagnac, qui prenait ombrage des mouvements de troupes, faisait presque un casus belli de la continuation des négociations entre Jean III et les dernières compagnies et entravait de tout son pouvoir les efforts du comte d'Armagnac en défendant notamment à tous les capitaines originaires du Béarn de traiter avec lui (2). C'était, en Auver(1)

Auver(1) Doat, vol. 204, f 153.

(2) Froissart (éd. Buchom, liv. ni, chap. xc. — Zurita, Annales de la corona de Aragon, libro x, cap. XLVI.


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gne, Mérigot Marchés qui se remettait en campagne et faisait concevoir les plus justes craintes pour la sécurité du pays (1).

Grâce à ces divers incidents, trois mois s'étaient écoulés, depuis la conclusion du traité avec Florence, lorsque le comte Jean III put enfin quitter ses Etats et gagner Avignon, suivi de son frère Bernard, le fidèle compagnon de ses travaux. De là, il était facile au comte d'Armagnac de surveiller la concentration des troupes et le passage du Rhône par les bandes de routiers, les unes arrivant de l'Auvergne, du Rouergue et du Quercy par le Gévaudan, les autres revenant par le Bas-Languedoc des confins du Roussillon.

Le pape reconnu par la France, Clément VII, était à Avignon. Les deux frères allèrent saluer le Pontife et Jean III lui offrit ses services (2). L'expédition qu'il entreprenait pouvait, en effet, en cas de succès, avoir une grande influence sur l'extinction du Grand Schisme d'Occident, Le comte d'Armagnac avait, d'autre part, des raisons particulières pour désirer s'entendre avec Clément VIL Sa haute renommée de loyauté lui avait valu, quelques mois plus tôt, l'honneur d'être choisi, malgré sa jeunesse, comme arbitre chargé de trancher un différend des plus graves entre le Souverain-Pontife et le vicomte de Turenne (3). Avant de passer les Alpes, Jean III désirait terminer cette affaire. Il espérait, d'ailleurs, en avoir bientôt fini, et, le 29 janvier 1591, il écrivait d'Avignon aux Florentins pour leur annoncer sa prochaine arrivée (4).

Mais c'était compter sans Jean-Galéas. Le comte de Vertus, justement effrayé, mit tout en oeuvre pour arrêter le nouvel allié de Florence.

Tout d'abord il s'était reposé sur ses trésors pour acheter la défection du comte d'Armagnac. Mais en vain multiplia-t-il

il) Voir plus haut, p. 265.

(2) Froissart. liv. iv, chap. xx.

(3) Collection Doat, vol. 204. f° 53.

(4) Lettre de la République Florentine an comte d'Armagnac, du 2 mars 1391.


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les propositions les plus brillantes; en vain fit-il offrir des sommes infiniment supérieures aux subsides des Florentins. Jean 111 était l'honneur et la fidélité mêmes; digne petit-fils de ce comte Jean I d'Armagnac resté, malgré le traité de Bréligny, tout dévoué au roi de France, qui le livrait cependant à l'Angleterre; digne frère de ce Bernard VII qui, même abandonné par ses alliés, continuait à soutenir leur cause à lui seul, tant il avait à coeur de tenir scrupuleusement ses engagements. Toutes les offres de Jean-Galéas' furent repoussèes avec indignation (1).

Le comte de Vertus n'en proclama pas moins avec une impudente audace, dans toute l'Italie, pour décourager les Florentins el déconsidérer le comte d'Armagnac, que ses tentatives avaient pleinement réussi el que l'expédition annoncée n'aurait pas lieu (2). En même lemps, espérant jeter le trouble dans l'esprit de Jean III, il faisait circuler le bruit, en France, que les Florentins renonçaient à la lutte et cherchaient à signer la paix (3).

Ses premiers essais de corruption ayant échoué, le seigneur de Milan recourut à l'intervention des princes de la famille royale. Son gendre, le duc de Touraine, lui était tout dévoué. Jean-Galéas eut l'habileté de mettre encore de son côté le rival même du duc de Touraine, Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne. Au mois de janvier 1391, ce dernier se rendit en Italie et vint jusqu'à Pavie passer une quinzaine de jours auprès du comte de Vertus, au grand effroi des Florentins qui redoutèrent un instant quelque ligue entre le gouvernement français et le maître du Milanais (4).

De son côté, le duc de Touraine dépêcha vers Jean III

(1) Lettres de la République Florentine au comte d'Armagnac, du 2 décembre 1390 et du 30 avril 1391.

i2> Lettres de la République au comte d'Armagnac, du 17 février et du 2 mars 1391.

(3) Lettre di la République au comte d'Armagnac, du 5 janvier 1391.

(4) Corio, Hisloria di Milano, parle ni if» 269, v", de l'édition de 1554).


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l'illustre Enguerrand Vil, dernier sire de Coucy. Le grand capitaine chercha à peser sur la volonté du comte d'Armagnac, de toute l'autorité que lui donnaient son âge, ses glorieux services et le rôle qu'il avait joué lui-même, à plusieurs reprises, dans les affaires d'Italie (1).

Le duc de Touraine fit plus encore. Il suggéra à certains conseillers du roi l'idée d'une grande expédition française en Italie, sous la conduite personnelle du souverain, dans le but de renverser le pape de Rome, Boniface IX, et de placer à la tête de la chrétienté réconciliée le pape d'Avignon, Clément VII. Le projet fut d'abord accepté avec enthousiasme par l'esprit aventureux de Charles VI. On devait se mettre en marche au mois de mars et le roi de France s'avancerait avec une formidable armée de douze à quatorze mille lances au moins, dont les principaux corps seraient commandés par les ducs de Touraine, de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et de Bretagne, le connétable de France, le seigneur de Saint-Pol et le sire de Coucy.

Si le plan s'était réalisé, Florence eût été écrasée. Elle comptait, en effet, parmi les cités dévouées au pape de Rome. Le comte de Vertus, au contraire, quoique reconnaissant habituellement l'autorité de Boniface IX, n'hésitait pas, dès que la chose lui paraissait avantageuse, à se retourner vers Clément VII.

A peine les premiers préparatifs étaient-ils commencés (2), que ce projet d'une grande expédition était aussi légèrement abandonné qu'il avait été légèrement conçu. L'événement donnait ainsi raison au duc de Bretagne, qui s'était mis à rire en apprenant le beau plan adopté par le roi : « Regardez et entendez ce que Monseigneur m'écrit ! II a entrepris de

(1) Lettre de la République au comte d'Armagnac, du 2 décembre 1390.

(2; Mandement du roi Charles VI, du 23 février 1391 (n. s.) cité dans une quittance du 28 février. —Bibl. Nationale, Titres scellés de Clairambault, vol. 113, f° 8821.


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partir au mois de mars et d'aller vers Rome et de détruire, par puissance de gens d'armes, le pape Boniface et les cardinaux. Si m'aident Dieu et les Saints, il n'en fera rien; il aura en bref temps autres étoupes en sa quenouille (1). »

Mais cette expédition servit de prétexte au duc de Touraine pour se faire donner par le roi une mission en Lombardie. Il partit, en février, avec l'amiral de France, Jean de Vienne; et tandis que le comte d'Armagnac terminait, à Avignon, ses préparatifs contre le Milanais, on vit le frère du roi de France rejoindre l'adversaire des Florentins et séjourner quelque temps à sa cour (2).

Il n'y eut pas jusqu'au roi Charles VI qui ne se laissât circonvenir par les agents de Jean-Galéas et, l'esprit tout occupé par la pensée d'une grande expédition, n'écrivît au comte d'Armagnac pour l'engager à ne pas faire la guerre contre le comte de Vertus :

« Très cher et amé Cousin,

» Nostre très cher et amé oncle, le sire de Milan, nous a fait savoir par ses especiaulx messages que il se veut mètre à nostre ordonnance de tous les debas et question qui pourroient estre entre lui et vous, et de toutes les demandes que vous luy vouldés faire à cause de nostre cousine vostre suer, ou autrement, si comme nostre très chier et très amé oncle le duc de Berri, auquel nous avions enchargié de vous dire nostre entencion sur ce, vous dira plus à plain. Si vous prions, très cher et amé Cousin, que vous le vueilliés croire, et faire ce que il vous en dira de par nous; car vous devriés mieulx valoir avoir le vostre par voye amiable que par voye de fait.

Donné à Melunle vingt etquatriesme jour de janvier [1391].

(Signé) CHARLES (3).

(1) Froissart, IV, chap. xix. — Ce passage de Froissart est confirmé par la pièce indiquée dans la note précédente.

(2) Bibl. Nationale, Pièces originales du Cabinet des Titres, vol. 2152 (Orléans, II) pièces n 0' 114, 115 et 116. — M1* Terrier de Loray. lean de Vienne, pp. CLXVII et CLXVIII.

(3) « Et au-dessus estescript: A nostre très chier et féal cousin, le conte d'Armignac. » — Collection Doat, vol. 9 f»27i.


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Le duc de Berry ne tarda pas, en effet, à arriver à Avignon. Il y fut rejoint par le duc de Bourgogne, revenant de Pavie. Jean-Galéas expédia aux deux princes le meilleur de ses agents, l'un des plus fins diplomates de l'Italie entière, Nicolas Spinelli, comte de Gioia, ancien grand chambellan de la reine Jeanne de Naples (1). Quelques milliers de florins distribués à propos achevèrent de gagner les ducs à la cause du seigneur de Milan. Ils déployèrent toute leur influence, s'efforcèrent de faire valoir les meilleures raisons pour amener le comte d'Armagnac à déposer les armes ou plutôt à passer au service du comte de Vertus. Le pape Clément VII finit à son tour par se laisser séduire par Nicolas Spinelli et par plaider, auprès de Jean III, les avantages d'un rapprochement avec Jean-Galéas. A plusieurs reprises les ducs et le Souverain-Pontife réitérèrent auprès du comte d'Armagnac les plus magnifiques propositions.

Mais Jean III restait inébranlable. A tous, au pape Clément VII, comme à Enguerrand de Coucy, comme aux ducs de Berry et de Bourgogne, il répondait simplement qu'il s'était engagé avec les Florentins et que l'honneur lui défendait de reculer (2).

Les moindres occasions furent mises à profit par JeanGaléas. Parmi les troupes réunies sur la rive gauche du Rhône figuraient des aventuriers bretons. Ceux-ci laissaient derrière eux des dettes criardes. A l'instigation des agents milanais, leurs créanciers mirent opposition au départ de

(1) Voir sur ce personnage: Paul Durrieu, le Royaume d'Adria, Paris, 1880, p. 17 (Extrait de la Revue des questions historiques).

(2) Lettres des Florentins au comte d'Armagnac, du 2 décembre 1390 et du 30 avril 1391.

Piero Minerbetti, col. 249. — Spécimen historiée, de Sozomeno, dans Muratori, xvi, col. 1145. — Saint Antonin, Chronica, tit. xxn, cap. m, il. — Piero Buoninsegni, Historia Fiorentina, [Florence, 1580] p. 706. — Poggio Bracciolini, Historia Fiorentina, lib. m (p. 105 de l'édition de Venise, 1715). — Lionardo Arelino, Historiat Florentinoe, lib. x (o. 215 de l'édition de Strasbourg, 1610). — Scipione Ammirato, lib, iv, p. 816.


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leurs débiteurs. Peu s'en fallut qu'on ne vit ce spectacle burlesque d'une expédition arrêtée par ministère d'huissier. Le duc de Bretagne, sur la demande du comte d'Armagnac, leva la difficulté. Il prorogea jusqu'au mois qui suivrait le retour d'Italie, les poursuites judiciaires et l'effet des citations intentées aux capitaines bretons. Il faut que ce service ait eu une réelle importance, avoir la vivacité des remerciements adressés par Florence au duc de Bretagne (1).

Mais ce qui fut infiniment plus grave, ce fut unef,tentative de corruption exercée, et avec succès, sur une partie des capitaines de routiers (2). Les ducs de Berry et de Bourgogne, d'accord avec Nicolas Spinelli, les firent secrètement sonder. Consentiraient-ils, malgré les grosses sommes que leur avait données le comte d'Armagnac, à violer leurs engagements au profit de Jean-Galéas ? — « Avec de l'argent, répondirent-ils, on fait de nous tout ce qu'on veut. » — Avec de l'argent, oui, mais avec beaucoup d'argent. La trahison coûte cher. Pour débaucher environ cinq cents lances, soit trois mille hommes, Nicolas Spinelli dut leur verser 50,000 florins, juste la somme que Florence avait octroyée au comte d'Armagnac.

Les Florentins avaient pressenti ce danger. Dès le commencement du mois de décembre 1590, ils insistaient vivement auprès de leur allié pour l'engager à se tenir en garde contre ses propres soldats (5).

Jean III, cependant, ne soupçonnait rien. Quelques jours après la conclusion du honteux marché, il venait donner aux

(1; Lettre des Florentins au duc de Bretagne, du 10 mars 1391, transcrite dans le registre de la Magliabecchiana.

(2) Les chroniqueurs italiens désignent comme Bretons les chefs de bande gagnés par Jean -Caléas. Mais ce nom de Uretons est. au xiv" siècle, un terme générique appliqué en Italie à tous les aventuriers venus de France,quelle que fût exactement leur province d'origine. Cependant, il est certain, d'après l'a pièce citée dans la note précédente, que la Bretagne avait fourni un contingent considérable à l'armée des routiers.

(3) Lettre des Florentins au comte d'Armagnac, du 2 décembre 1390.


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capitaines qui le trahissaient l'ordre de tout préparer pour l'entrée en campagne. « Nous ne bougerons pas, repliquèrent-ils insolemment, nous voulons prendre la. défense du comte de Vertus et nous avons maintenant des engagements avec lui. — Comment ? N'avez-vous pas reçu de moi des sommes considérables pour me suivre ? N'êtes-vous pas absolument liés avec moi?—: Nous voulons servir le comte de Vertus, » répétèrent-ils encore en injuriant grossièrement le comte d'Armagnac. Le moment était décisif. La moindre hésitation, la moindre faiblesse, et la révolte gagnait l'armée entière, et l'expédition devenait impossible. L'énergie de Jean III sauva la situation. Il réunit en hâte une partie des troupes restées fidèles, tomba résolument sur les compagnies mutinées et les tailla en pièces. Tous les chefs payèrent de leur tête leur trahison. La discipline était rétablie; mais quel sanglant prélude à l'ouverture des hostilités contre le Milanais (1) !

Bien heureux encore que le comte de Vertus n'ait pas songé à employer contre l'incorruptible Jean III une arme qui ne lui était que trop familière. « Prenez garde, écrivaient les Florentins, que le tyran ne cherche à perdre par le poison celui auquel il n'aura pu résister par les armes (2). »

Au dernier moment la mauvaise chance s'en mêla. Malgré toute la vigilance déployée, on ne pouvait toujours arriver à contenir les instincts pervers des routiers. Un attentat fut commis, sur la route d'Avignon, par quelques aventuriers ayant servi en Roussillon sous Bernard d'Armagnac. Les victimes étaient des Bourguignons. Le duc de Bourgogne, toujours favorable à Jean-Galéas, le prit de très haut, se plaignit amèrement et exigea les plus complètes réparations. Le comte d'Armagnac et son frère, pour éviter un

il) Piero Minerbetti, col. 249.— Sozomeno, dans Muratori, xvi, col. 1145. -Saint Antonin, titre xxn, cap. ni, xi. — Buoninsegni, p. 706. (2) Lettre des Florentins aucomte d'Armagnac, du 2 mars 1391,


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nouveau retard, durent se soumettre à tout et consentir â payer une lourde indemnité, à fonder une chapelle expiatoire et à la doter. Bernard s'engagea de plus, à venir à Dijon faire, en personne, amende honorable (1).

Les Florentins suivaient avec anxiété les menées de JeanGaléas. Ils avaient d'autant plus lieu de craindre qu'ils avaient déjà éprouvé, à leurs dépens, ce que pouvait l'or du comte de Vertus. Un prince allemand, le duc Etienne de Bavière, s'était engagé à leur service, par une 'convention analogue au traité de Mende. Il avait passé les Alpes. Mais il n'était pas en Lombardie depuis un mois que déjà il avait été gagné par les dons de Jean-Galéas et trahissait ses alliés (2).

Il faut rendre cette justrce aux Florentins qu'ils ne doutèrent pas un instant de la loyauté de Jean III :

« Nous connaissons votre caractère, nous connaissons votre réputation, nous connaissons vos glorieuses actions, qui célèbrent par mille preuves votre fidélité et votre constance singulière dans vos promesses Ne pensez donc pas que nous ayons le moindre doute,

que nous attendions de vous autre chose que l'accomplissement entier et plus que complet de vos engagements. Que l'on dise ce que l'on voudra 1 Que notre adversaire se vante d'avoir opposé, pour détruire nos espérances, de merveilleux obstacles, le crédit de grands seigneurs, ses machinations habituelles et le torrent de ses écus ! Nous, nous nous tenons pour assurés, sans aucune hésitation, que vous prendrez vos dispositions de telle sorte que nous verrons tous vos gens accomplir effectivement ce qui a été convenu (3). »

Cependant ils excitent Jean III à hâter son arrivée, pour mettre fin à tous les mauvais bruits que faisait courir JeanGaléas :

« Courage donc, excellent Prince, ne vous laissez plus attarder et détruisez l'accusation infamante dont vous charge mensongèrement l'ennemi par une prompte arrivée, une hère attaque, une heureuse

(1) Coll. Doat, vol. 204, f 8150.

(2) Piero Minerbetti, col. 224. — Ammirato, lib. XV, p. 809. — Etc., etc.

(3) Lettre au comte d'Armagnac, du 18 décembre 1390.


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guerre, de glorieuses actions et de brillants hauts faits, afin que tous reconnaissent combien sont différents les mérites des deux comtes qui vont bientôt être en présence : vous le plus loyal des hommes, lui la bouche pleine de mensonges; vous le vengeur des crimes, lui l'auteur de toutes les actions honteuses; vous magnanime et courageux, lui pusillanime et lâche; vous restant fidèle à vos promesses, lui cherchant par ses mensonges à souiller la gloire de votre nom (1). »

La lettre du comte d'Armagnac, écrite d'Avignon, le 28 janvier 1391, pour annoncer sa prochaine arrivée, vient ranimer le courage et les espériances des adversaires du comte de Vertus : ils s'empressent d'en répandre partout des copies pour confondre les accusations de Jean-Galéas.

« Oh! quel spectacle ce sera, ajoutent-ils, de voir vos camps glorieux établis en plein territoire de l'ennemi commun ! de voir votre armée combattre pour la justice et pour la bonne foi, tandis que lui, conscient de la cause qu'il soutient, se cachera honteusement ! de voir la fuite des siens et le frémissement des peuples ! de voir les événements démontrer que tout ce qu'il a dit de vous n'est que mensonge ! de voir'enfin votre heureuse victoire et la ruine d'une si grande tyrannie (2) ! »

Un long silence suit la lettre du 28 janvier. Mais les Florentins n'ont plus aucune inquiétude. Us savent que les rangs de l'armée se complètent et qu'une partie des troupes est descendue en Provence, jusqu'aux environs de Nice, comme si l'on voulait pénétrer en Italie par la Corniche. Us savent que le comte d'Armagnac a quitté Avignon et s'est rendu à Montèlimart pour activer lui-même les préparatifs. Enfin un correspondant génois leur a appris que Jean III est parti définitivement d'Avignon, le 2 mars 1391, pour passer en Lombardie (3). II est vrai que cette

(1) Lettre au comte d'Armagnac, du 17 février 1391.

(2) Lettre au comte d'Armagnac, du 2 mars 1391.

(3) Pietro Bigazzi, Firenze-Milano. Saggio di leltere diplomatiche.... édite per le nozze Arese-Serristori (Florence, 1869, in-8") : Lettres de la République Florentine à ses ambassadeurs à Padoue, du 13 février, du 23 février et du 15 mars 1391.


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-dernière nouvelle est singulièrement prématurée, car, en réalité, le comte d'Armagnac a regagné Avignon, où il se trouve encore le 7 avril (1). L'ardeur des Florentins ne se dément pas :

" « Le sort en est jeté : on en est arrivé maintenant à un point que ce perfide tyran ne pensait jamais devoir être atteint. Accoutumé à acheter par ses largesses l'honneur d'autrui, il voit que ce système n'a pas réussi avec vous. Il voit qu'il a enfin rencontré un homme, un véritable homme, pour qui il est plus glorieux de briser par la guerre les possesseurs d'or, que de posséder lui-même l'or et la richesse. Il a vu votre caractère, il a vu la constance inébranlable de votre coeur : qu'il voie maintenant, cette science des armes et de la guerre qu'il a en telle horreur et qu'il s'est efforcé, par tous les moyens et avec des monceaux d'or, d'écarter loin de lui. Qu'il sente que vous valez César pour la rapidité, Fabius pour l'habileté, Marcellus pour l'impétuosité. Qu'il reconnaisse par ivous ce que c'est que de tremper ses mains dans son propre sang; ce que c'est que cle chasser et de dépouiller vos neveux et votre soeur; ce que c'est que de violer sa foi envers nous comme envers tant d'autres; ce que c'est que de déclarer la guerre au peuple de Florence. Vos illustres ancêtres ont pu faire bien des actions dignes de louange; mais en aucun temps, croyez-nous, ils n'ont trouvé de guerre si glorieuse ni une telle occasion de renommée. Quoi de plus glorieux, en effet, que de prendre les armes pour les siens, pour la justice et contre la plus cruelle tyrannie? Plus de délai, magnanime Prince, hâtez-vous et, pressez votre arrivée. Que votre heureuse et invincible armée passe les Alpes, comme jadis Aunibal le Carthaginois. Attaquez un ennemi lâche et tremblant, menacez de toutes vos forces la Ligurie chancelante, afin de consacrer à jamais, par le succès d'une si juste guerre, l'éternelle renommée de votre très-glorieux nom (2). »

Cette lettre est du 30 avril. Le mois de mai s'écoula encore tout entier sans amener la réalisation de ces brillantes espérances. Enfin, tout était prêt, les derniers obstacles se trouvaient aplanis. Jean III avait reçu de Florence l'équivalent de deux mois de solde, ce qui portait en tout à 80,000

(1) Archives de l'Aveyron, C. 1339, f» 35, v°.

(2) Lettre des Florentins au comte d'Armagnac, du 30 avril 1391.


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florins la somme versée par la République (1). Le moment était venu pour le comte d'Armagnac de passer la frontière.

Il fallut se séparer de son frère, de ce Bernard, qui, depuis le commencement des négociations avec les routiers, lui prêtait le plus dévoué concours : « Beau frère, vous retournerez en Comminges et en Armagnac et garderez notre héritage de Comminges et d'Armagnac; car encore ne sont tous les forts délivrés ni acquittés. Veillez sur Lourdes que messire Pierre-Arnaud de Béarn tient en garnison pour le roi d'Angleterre, et aussi sur la garnison de Bouteville que lient messire Jean de Grailly, fils du captai de Buch, tout dévoué au parti de la maison de Foix. Et quoique par le présent nous ayons trêve avec le comte de Foix, il est cruel et chaud chevalier; et nous ne .pouvons savoir à quoi il pense; ni notre terre ne peut demeurer dégarnie. Et, pour ces états que je vous remontre, vous retournerez. Moult souvent orrezvous nouvelles de moi et moi de vous (2). »

Pendant que Bernard gagnait Paris (3), après avoir été à Dijon porter les excuses promises (4), Jean III se dirigea vers le Pas de Suze, en passant par Gap (5). Le 1er juin 1395, il était à Baratier, près d'Embrun, faisant expédier sa dernière ordonnancé avant de quitter la France (6). C'était pour nommer son frère lieutenant-général dans tous ses Etats pendant l'expédition. Quelques étapes à faire, le Pas de Suze à franchir, et le comte Jean III d'Armagnac débouchait enfin en Italie à la tête des compagnies.

PAUL DURRIEU. (La fin prochainement.)

(1) P. Minerbetti, col. 249; Buoninsegni, p. 906.

(2) Froissart, liv. iv, chap. xx,

(3) Archives de l'Aveyron, C. 1237, P 7.

(4) Coll. Doat, vol. 204, f 150. Bernard était à Dijon le o juin 1391.

(5) Froissart, 1. c.

(6) Archives de l'Aveyron, C. 1339, P 35. — Coll. Doat, vol. 204, f» 148.

Tome XXV. 25


PIERRE DE LOSTAL

VICE-CHANCELIER DE NAVARRE (1).

De même que le poète Bernard du Poey, l'historien Arnaud Doyhénart et bon nombre, d'autres écrivains béarnais, Pierre de Lostal, auteur d'ouvrages aujourd'hui tombés dans l'oubli, est peu connu. Les" recueils biographiques et bibliographiques ne donnent presque pas de renseignements sur la vie de ce personnage, que les uns traitent de singulier, et les autres, bien à tort il nous semble, de bravache et d'étourdi, d'impertinent et de fou (2). Il nous a paru intéressant de rechercher ce qu'avait été l'auteur des Discours philosophiques, du Soldat François, de Y Avant-Victorieux et de La Navarre en deuil. Aux renseignements contenus dans les lettres qui suivent, nous en ajouterons quelques autres puisés dans les dépôts publics (5).

La famille de Lostàl est originaire de la petite ville de Saint-Palais, qui, jusqu'en 1620, fut le siège de la chancellerie de Navarre. Le père de notre héros, Jean de Lostal, seigneur de Bidos et de Buziet (4), épousa, vers 1555,

(1) L'orthographe du nom de Lostal varie indéfiniment : la Biographie Michaud et lous les recueils qui ont suivi écrivent L'Hostal et Lhostal; la Bibliothèque françoise de du Verdier et le marquis de La Grange ('Mémoires de La Force), L'Ostal; seul, La Croix du Maine l'appelle de son vrai nom, Lostal.

(2) Scaliger, — Cardinal du Perron, — Bayle.

(3) Biblioth. Nat. : cabinet des titres. — Arch. des Basses-Pyrénées, E1792, 1800 et suiv. — Arch. départ, de la Gironde. Série notariée : minutes de Gay, Dusault, Chadirac, etc

(4) Les deux communes de Bidos et de Buziet font aujourd'hui partie du canton est d'Oloron Sainte-Marie.


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Marguerite du Pac, fille de Mathieu du Pac, chancelier de Navarre et Béarn. Comme les Detchard, les d'Arraing, les Doyhénart, les Méharan et quantité d'autres jeunes gens appartenant aux premières familles de la Lande et du pays basque, Pierre de Lostal fut envoyé à Bordeaux pour y suivre les cours du collège de Guyenne. Reçu avocat au parlement de cette ville en 1585, il rentra, le serment prêté, dans sa patrie et fut nommé bien vite après procureurgénéral près la chancellerie de Saint-Palais. En 1595, il épousait noble demoiselle Jeanne de La Motte, fille aînée et héritière de Michel de La Motte, seigneur de Maucor et de la maison noble d'Aphat, successivement avocat-général et vice-chancelier du royaume de Navarre. L'année suivante, en sa qualité d'aîné et d'héritier universel de son père, Pierre de Lostal entrait en possession des seigneuries de Bidos et de Buziet.

Le 18 août 1597, sur la résignation du sieur de La Motte, le Conseil souverain de Béarn vérifiait les provisions de vice-chancelier de Navarre, accordées en survivance à son gendre, Pierre de Loslal. Les lettres patentes, signées du roi Henri IV, portaient que le choix du nouvel élu avait été principalement motivé par le souvenir des services rendus par Mathieu du Pac, son grandpère (1).

Dès 1579, étant encore étudiant, Lostal avait fait paraître ses Discours philosophiques, esquels est traité de l'essence de l'ame el de la vertu morale. — Quinze ans après, en 1604, il publiait, sous le voile de l'anonyme, le Soldat François, ouvrage qui fut vivement et longuement critiqué. — En 1606, il sollicitait l'honneur d'écrire la vie du roi Béarnais; qu'on nous permette de rappeler la requête qu'il adressait, à ce sujet, à M. de La Force, gouverneur du

(1) Bulletin de la Sotiélé des Sciences de Pau, années 1872-73, p. 88.


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Béarn, requête écrite dans un style aussi extravagant que l'ouvrage lui-même.

Saint-Palay, 6e septembre 1606 (1). Ces espines à part, Monseigneur, lesquelles quoique poignantes nous devons néanmoins manier, en tant qu'elles regardent le bien public et la conservation de nostre saint tutélaire, permettez, s'il vous plait, que je vous rafraîchisse la mémoire de deux ou trois paroles que je vous tins à Saint-Palay, sur l'histoire de la vie de ce grand Prince, duquel l'honneur ne mourra jamais. M. le président Jeannin, la seule ombre duquel je regarde comme un tableau vif de vertu, comme un registre et un inventaire de science, comme un des arcs-boutants de sa patrie et un Zopyre de son roy, ce seul homme, en qui plusieurs hommes, a été commandé de faire ce que je désire faire sans commandement. Aussi les bons et les mauvais musiciens ont, ceci de divers qu'on prie les uns pour se taire et les autres pour chanter : non donc la main droite, Monseigneur, non la paix, rien et du tout rien à débattre avec ce grand démon, rehaussé par la faveur de son roi, sinon pour lui laisser tout l'honneur du théâtre et relever la hautesse de sa plume par la bassesse de la mieimc, comme les choses sont grandes et petites par la comparaison des unes aux autres. Divers auteurs n'ont le plus souvent eu qu'un même sujet : ainsi, Monseigneur, si je croyois que ce mien courageux désir se pût rencontrer avec l'aveu de S. M., j'ose dire que sinon lumière, du moins je ne porterai point d'éclipsé au soleil; mais comme un bon vent pour faire voile, j'attendrai aussi sur cela, comme en loutes autres choses, vos commandements, aux effets desquels je me porterai tout entier comme celui qui est en perpétuel voeu et profession d'estre, etc.... (2).

L'éloge d'Henri IV, dédié à la France et portant pour titre l'Avant-Victorieux, parut à Orthez en 1609. — L'année suivante, après l'assassinat du roi, le vice-chancelier reprenait la plume et faisait paraître un nouvel opuscule, La Navarre en deuil.

Nous ignorons si ce fut pour récompenser son mérite

(1; La première partie de cette lettre a trait aux méfaits du sieur de Méritein, qui, l'année précédente, s'était emparé d'une des maisons du vice-chancelier.

12) Mémoires du maréchal de La Force, t. i, p. 434-435.


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littéraire que, eu 1611, le vice-chancelier obtint du jeune roi Louis XIII l'anoblissement de sa maison d'Orocomolo, située à Saint-Palais. Quoi qu'il en soit, possesseur des seigneuries de Bidos, Buziet, Maucor, Saint-Dos, Cardesse et Aphat, Lostal, autant par intérêt que par conviction religieuse, soutint vigoureusement dans sa province le parti * de M. de La Force. Laissant de côté son style hyperbolique, on devine, dans les quelques lettres que nous publions de lui, que le vice-chancelier éprouvait le plus vif amour pour sa patrie, et que pour son âme généreuse les attaques réitérées des Espagnols sur la frontière étaient autant d'outrages el d'insultes faites au drapeau français. L'un des collaborateurs de cette Revue, M. Tamizey de Larroque, a déjà traité cette question des Aldudes (1), question qui revenait périodiquement à chaque changement de règne. Il nous paraît donc superflu de refaire l'historique d'un sujet si parfaitement connu.

Lorsque, en 1620, Louis XIII établit le parlement de Navarre, eu réunissant à l'ancien Conseil souverain de Béarn la chancellerie établie à Saint-Palais, M. de Lostal fut dépossédé de sa charge de vice-chancelier. Mais voulant récompenser ses longs services, le roi lui accorda un brevet de conseiller d'Etat.

La plus grande partie des biens de cette maison passa dans les mains du fils aîné de l'ancien vice-chancelier, noble Rocquebonne de Lostal. De son mariage avec D"e Isabelle d'Iratze, celui-ci eut au moins deux enfants :

Noble Dominique de Lostal, seigneur de la salle d'Aphat, mort sans postérité en 1720;

Et Catherine de Lostal, héritière de ce rameau, alliée le 8 février 1664 à Guillaume d'Etchepare, ècuyer, seigneur de la salle d'Etchepare de Sarrasquette.

■1; Lettres de Bertrand d'Echaux, évêque de Bayonne. Auch, 1869, p. 5.


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Une branche cadette, issue d'isaac de Lostal, frère puîné du vice-chancelier, subsistait encore en Béarn à la fin du siècle dernier : elle y possédait la seigneurie de la Barthe de Conchez, laquelle donnait entrée aux états de la province.

A. COMMUIS'AY.

A Monsieur le marquis de La Force, conseiller du roy en ses conseils d'Estai et privé et capitaine des gardes de son corps.

Saint-Palay, lo 9 de novembre 1611. Monsieur,

Nous vous envoyons l'information prinse sur les nouveaux excès de ceulx de la Haute-Navarre qui monstrent leur peu cle religion à observer une paix si religieusement, jurée par nos roys. Nous ne sommes que leurs ministres et serviteurs qui devons prendre loi cle leurs volontés et surtout en affaires qui traînent suite et conséquence comme cestuy-cy. Ainsi, Monsieur, nous sommes résolus d'attendre l'arrivée de M. de La Force, qui, informé des intentions du Roy, scaura les moyens de tenir les sujets de Sa Majesté souz sa protection, à l'honneur des couronnes de France et de Navarre. Et cependant en vous suppliant, tant en gênerai qu'en particulier, de nous continuer l'honneur et, la faveur de vostre amitié, vous nous croirez pour jamais,

Monsieur, vos bien humbles et plus affectionnés serviteurs, Les gens tenans la Chambre cle Navarre :

DE LOSTAL, au nom de la compaignie (1).

II

A Madame de La Force.

Saint-Palay, ce 3e de décembre 1611. Madame,

Vous pourez, s'il vous plaist, me rendre tesmoignage comme je vous donné cognoissance du premier mouvement pour le passage des Morisques; autres en retirarent le fruict. A la bonne heure, puisque c'est

(1) Ces quatre lettres proviennent des Archives Nat., carton K, n" m, 3.


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avec le consentement de monsieur de La Force, et ceux qui me cognoissent recognoissent ert moi peu d'avidité. Du despuis, Madame, sur le fait d'Aldude, vous scavez comme, outre le soing général de messieurs de la chancellerie, je n'ay rien espargné pour le service de mon Roy. A présent ceux qui n'ont regardé cest affaire espineux que de Ioing nous ostent l'honneur qui légitimement estoit deu à nos peines et à l'autorité que nous portons. J'attribue ces deux rudes coups à l'incapacité que monsieur de La Force recognoit particulièrement en moy, et non au désir qu'il a de continuer ses faveurs aux autres de la compagnie. Je me rends, Madame; je ne regibbe jamais contre l'esperon et je mourray toujours avec le mesme coeur et vigueur que j'ai juré au service de mon clict sieur et de tous ceux qui lui appartiennent. Il me suffit de souspircr après mon insuffisance prétendue et me plaindre des illégitimes prétentions de ceux qui n'ont pas tant sué au service de leur maistre que moy. Nonobstant tout cela, Madame, je le contiuueray avec la mesme syncerité que devant, et vous dires que c'est une honte les nouvelles indignités qu'on nous fait d'heure à autre : et outre ce que M. d'Eschaux m'en escript particulièrement, il donne cognoissance au Conseil de tout ce qui se passe contre l'honneur de ceste couronne. Il n'y a rien plus certain que la frontière est en armes et que mesme on a tiré quelques compagnies cle Saint-Sebastien et que le vice-roy, fort eschoffé en ses lettres, a fait sortir de Pampelonne force engins de guerre. A quel dessein, Madame? Nous n'en pourrons juger que par les effets, et Dieu veuille qu'ils soient estouffés en leurs conseptions. C'est pour le présent ce que je juge digne de vous estre escript, sous la protestation toujours inviolable que je suis,

Madame, Vostre plus humble et plus obeyssant serviteur.

DE LOSTAL. III

A Monseigneur de La Force, lieutenant-gênerai pour le Roy en ses royaume de Navarre et païs souverain de Béarn.

Saint-Palay, ce 20 de mars 1614. Monseigneur,

Plus on se confie en nostre fidélité, plus on nous oblige à estre fidèles; là où le doubte qu'on fait de nostre foy diminue, sinon le désir, du moins le contentement de bien servir. Ainsi, tant que j'ay eu l'honneur d'estre creu vostre serviteur, j'ay fait gloire de vous en


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rendre toute espèce de preuves; mais despuis que la calomnie vous a donné quelques ombrages, j'ay perdu, non le coeur ny la volonté de vous rendre très humble et très fidèle service, mais la gloire que je me donnois en vous servant. Quoiqu'il en soit, je me tiendray debout et ferme en ma foy et en toutes occasions vous feray paroistre que j'ay plus de courage et de moyen et la vollonté mieux affermie pour vous bien servir, que ces traistres à langue fauce qui m'ont esloigné de l'honneur de vos bonnes grâces, vous suppliant très humblement de me pardonner si j'ose vous dire que je reçois un tort extrême en ce que .la calomnie a eu en vostre endroit tant de crédit contre mon innocence.. Que si je ne vous ai donné advis cle certains attentats faite par de çà, c'est que j'ay creu qu'il n'estoit pas requis de mettre de l'huile dans le feu des passions qui n'estoientque trop allumées et que nous avions assez d'autorité pour y porter les remèdes convenables, si on eût eu autant; de courage pour exécuter que de plumes pour escrire. D'ailleurs, quand je vous en eusse averti, ce n'eust pas esté en mon particulier, mais par résolution de la compagnie, et ne me fusse pas monslré, blanc à Saint-Palay et noix à Pau. C'estaient affaires où je vous devois escrire comme vice-chancelier et non comme Lostal : autrement j'eusse offensé le corps du conseil et monstre une grande imprudence et indiscrétion cle vouloir mesnager en privé ce qui regardoit le public. Je commence à vivre en mes vieux jours et à cliferencer le verd et le meiir, non qu'il y ait personne de qui je veuille rien apprendre pour servir mon roy, ny pour vous tesmoigner que quoique reculé cle vostre bienveillance je suis et seray toute ma vie,

Monseigneur, vostre très humble et 1res obéissant serviteur,

DE LOSTAL.

IV

Au même.

Saint-Palay, ce 23 de juin 1617. Monseigneur, Il y a quattre vingtz (ans) ou environ que Mathieu du Pac, chancelier de Navarre, mon ayeul, et le vice chancelier La Mote, mon beau père, jà long temps deffunetz, ont servi la couronne de Navarre, tant s'en faut qu'avec reproche qu'au contraire avec toute gloire et honneur et sans avoir jamais esté importuns après les finances de leurs roys, soit par pensions, soit par aucune autre espèce de recompense, comme


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s'ils n'avoient autre but que cle bien servir el qu'ils se regardent bien recompensez en bien servant. Moy, Monseigneur, despuis trente trois ans officier du roy et despuis vingt vice-chancelier de ce royaume, ayant voulu imiter et leur fidélité et leur simplicité, me suis trouvé glorieux comme fidèle, mais honteux comme trop simple, car voyant que la pluspart des gens de ma robbe et (sauf correction) fort esloignés des mérites, sinon miens, du moins de mes prédécesseurs, ont relevé et relèvent leur fortune ou par surcroît cle gages ou par pensions, je ne puis qu'avec honte les voir devant moy, avec moins d'obligation de recompense, et toutes fois mieux recompensez. Cela, Monseigneur, me fait ouvrir la bouche pour la plainte et pour la prière tout ensemble : la plainte, contre ma trop nonchalante simplicité; et la très humble prière vers vous, fidèle tesmoing et juge de mes actions, et qui, me donnant quelque part en l'honneur de vos bonnes grâces, pourriez trouver mauvais si, comme me deffiant des effectz cle vostre bienveillance, je prennois autre patron que vous pour ma fortune. Ainsi, Monseigneur, protestant cle me départir de toutes prétentions et poursuittes, si tant peu elles vous sont importunes et ennuyeuses, je vous supplie bien humblement qu'il vous plaise me favoriser de vostre crédit, à ce qu'en considération, sinon de mes services pour le moins de mes predesseurs, je puisse avoir augmentation de gages. Je n'ay que cinq cens livres, chose honteuse pour une charge si importante et qui ne cédant à autres de robbe de ces quartiers, devrait recevoir pareille faveur qu'elles ont de Sa Majesté. Outre que c'est flestrir l'honneur d'une telle dignité de l'exercer à pareils gages que les advocat et procureur-général de ce royaume, voire que la plus part des regens d'Orthez. Recourant donc à vous, Monseigneur, j'implore vostre faveur aux fins que si par elle ma condition peut estre rehaussée d'une honneste surcroit cle gages, moy et mes serviteurs vous en aurons une perpétuelle obligation et moyen cle plus honorablement et clignement, servir nos Roys. J'en escris à monsieur de La Forcade et le prie de vous en rafraischir la mémoire et vous persuader cle vouloir estre l'instrument d'une oeuvre si charitable et si juste. Je ne puis de ma part rien vous offrir, pareeque je suis tout entier à vous et qu'ainsi vous pouvez entièrement disposer de moy comme de celuy qui suis et seray toute ma vie,

Monseigneur, vostre très humble et plus obéissant serviteur,

DE LOSTAL.


UNE MISE DE JESUS-CHRIST AU TOMBEAU

(CATHÉDRALE D'ATJCH)

Voilà un sujet qui a été traité partout et toujours. Dans les commencements de l'Eglise, au Moyen-âge, à la Renaissance, à l'époque contemporaine, tous les arts du dessin ont abordé les divers épisodes de la Passion et de la mort de Jésus-Christ. Depuis les mosaïstes byzantins jusqu'aux maîtres de notre temps, depuis Giotto, haphaël, Titien, Delacroix, jusqu'aux plus humbles imagiers, travailleurs sur pierre, sur bois, sur métal, tous se sont exercés à rendre ces scènes à jamais mémorables.

A la cathédrale d'Auch on voit une mise au tombeau qui est une oeuvre de premier ordre. Le nombre des personnages (il y en a douze), leur dimensisn (ils sont de grandeur naturelle el peut-être même un peu plus), l'art, le sentiment qui régnent dans la composition de ce groupe le rendent digne de remarque et d'admiration. Il est en pierre, et cette pierre a pris depuis quatre cents ans un ton chaud, une couleur se rapprochant à s'y tromper du vieux marbre. Il se trouve dans une chapelle sombre, très sombre, sans fenêtre aucune. Est-ce avec intention qu'on l'a placé dans cette chapelle que les nécessités de la construction avaient privée de jour? C'est plus que probable, et c'est bien compris, le groupe y gagne comme effet. Pour l'admirer dans les conditions les plus favorables, il ne manquerait que de l'aller voir pendant la Semaine-Sainte. Disons cependant qu'à certains jours et à certaines heures on voudrait plus de clarté.

Cette mise au tombeau est au nombre des choses qu'on


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ne saurait rendre avec des mots. On hésite, tant on sent son impuissance à la décrire. Essayons néanmoins, avec l'aide de Dieu.

Rappelons d'abord le récit évangélique :

Joseph d'Arimathie, qui était disciple de Jésus, mais en secret, parce qu'il craignait les Juifs, pria Pilate de lui laisser enlever le corps de Jésus, et Pilate le lui ayant permis, il vint et enleva le corps de Jésus. — Nicodème, qui précédemment était allé trouver Jésus durant la nuit, vint aussi, apportant environ cent livres d'une mixtion de myrrhe et d'aloès. Ils prirent le corps de Jésus et l'enveloppèrent en des linceuls avec des aromates, selon que les Juifs ont accoutumé d'ensevelir. Or, au lieu où il avait été crucifié, il y avait un jardin et dans ce jardin un sépulcre tout neuf où personne n'avait encore été mis. Comme c'étai! ie jour de la préparation du sabbat des Juifs et que ce sépulcre était proche, ils y mirent Jésus.

Tel est, dans toute sa simplicité, le récit de saint Jean. Ils y mirent Jésus. « Marie-Madeleine et l'autre Marie étaient là, se tenant assises auprès du sépulcre, » ajoute saint Mathieu.

Voilà aussi dans toute sa simplicité l'oeuvre que nous étudions. Les personnages sont très bien groupés el composent un ensemble parfait. Nous allons les examiner les uns après les autres.

1° JÉSUS-CHRIST. C'est le moment où il va disparaître dans le tombeau. Etendu dans le linceul que tiennent deux hommes, l'un à la tête, l'autre aux pieds, il est suspendu en l'air et fait plier ce linceul sous le poids de son corps. La roideur cadavérique a commencé, le divin Sauveur est bien mort, et non seulement son visage, mais encore chaque membre en témoigne. Voilà du naturalisme, sans doute, mais ce n'est pas un naturalisme Irivial ou vulgaire. Le corps de Jésus est beau et la mort elle-même le frappe sans l'enlaidir. Plus grands que nature, ses membres sacrés sont un objet de


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vénération et éloignent le sentiment de répugnance qu'inspire généralement un cadavre.

Le tombeau dans lequel Jésus va descendre est de bois avec dorures, sans doute parce qu'il forme rétable derrière l'autel. Evidemment, il est tout à fait étranger au groupe et ne mérite pas même qu'on le mentionne. Pourquoi du bois au lieu de la pierre? et surtout pourquoi des dorures?

%° JOSEPH D'ARIMATHIE et NICODÈME. Ce sont les deux hommes qui mettent Jésus au tombeau.

« Joseph était d'Arimathie, qui est une ville de Judée, et du nombre de ceux qui attendaient le royaume de Dieu; c'était un homme vertueux et juste, » dit saint Luc.

» Joseph d'Arimathie était un homme de considération et sénateur (nobilis decurio), attendant aussi le règne de Dieu, » dit saint Marc.

Sa place est du côté où sont les pieds de Jésus. Son costume est riche, sa barbe majestueuse, sa tête coiffée d'une loque à bouffants agrémentés de perles. A la tunique pend par côté une aumônière; — au cou, par devant, un collier où des lettres gravées vous intriguent en vain, puisque vous ne pourriez les lire qu'en escaladant l'autel.

Nicodème, l'ami timide de Jésus, pharisien et membre du Sanhédrin, tient le linceul derrière la tête du Sauveur. Il est coiffé d'une calotte collante comme celle que portait MichelAnge et vêtu d'une robe avec pèlerine; il ressemble à un moine.

Ces deux hommes ne sont pas de vulgaires enfouisseurs, leur costume, leur tenue nous le disent assez. Sans doute, ils sont raides et secs, mais combien dignes et pénétrés du devoir qu'ils remplissent ! Ils ne se renversent pas en arrière, comme il semblerait naturel sous les efforts qu'ils sont obligés de prendre; mais comme on voit qu'ils exercent avec recueillement un ministère aussi élevé qu'extraordinaire et pour lequel ce n'est pas trop de leur situation dans le monde!


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5° LES SAINTES FEMMES. — « Elles étaient là, se tenant assises auprès du sépulcre. » Notre groupe en compte quatre, rangées dans l'ordre suivant: Marie, la première du côté où est la tête de Notre-Seigneur; de la main droite elle presse son coeur désolé, de la gauche elle touche lé bras de son fils; c'est bien la mère de Jésus quelle autre oserait toucher le corps du Sauveur?—Puis vient Salomé, présentant une couronne. — Puis Marie, mère de Jacques, les bras croisés sur la poitrine. — Et enfin Marie-Madeleine, avec ses longs cheveux, portant à la main un vase de parfums. Le sculpteur a tenu à nous montrer l'opulence des cheveux, puisqu'il en ramène sur le devant, par-dessus les épaules, les larges tresses.

Ces femmes se penchent toutes légèrement vers le corps de Jésus. Elles regardent et elles ne regardent pas. Etonnement, respect, tristesse, elles expriment tous ces sentiments à la fois, et ces sentiments sont muets, simples, naturels, sans la moindre ostentation. Impossible d'avoir dans l'attitude plus de noblesse, de modestie, et, si le mot n'est pas ici déplacé, je dirai plus de grâce. Il semble que ces femmes ne puissent ou ne doivent se tenir autrement (1). Ce sont de grandes dames, demi-antiques, demi-féodales, avec

(Il II serait intéressant de comparer le groupe de nos Saintes Femmes avec les groupes analogues des maîtres peintres ou sculpteurs célèbres.

Le Sépulcre de l'église de Saint-Mihiel (Meuse) par Richier est la sculpture religieuse la plus remarquable peut-êlre du xvi° siècle en France, mais je trouve que le souffle païen de la Renaissance l'a effleurée, et qu'elle n'est pas comme la nôtre « une dernière émanation de la vieille piété, » suivant le mot de Paul Lacroix, qui a reproduit cette oeuvre dans son livre : Les Arts au 31oyen-âge et h l'époque de la Renaissance.

Dans le tableau d'Andréa del Sarto au Louvre, Marie-Madeleine agenouillée baisse la tête jusqu'à terre, elle embrasse les pieds de Jésus et les inonde de sa chevelure. —La Vierge Marie, aussi à genoux, est soutenue, retenue, arrêtée par ses compagnes; elle veut, dirait-on, empêcher que Jésus soit mis au sépulcre; elle renouvelle le spectacle que presque chaque mère présente à l'enterrement de son enfant. Certes, cela est vrai et pris sur le vif, mais le calme et la résignation de la Vierge de noire groupe nous touche davantage.

Et combien avec Andréa del Sarto, ainsi qu'avec le maître lorrain, nous sommes loin du mot de l'Evangile : Elles se tenaient assises auprès du sépulcre)


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tout cela hiératiques. Elles présentent le type de la beauté telle qu'on l'entendait au xve siècle, front vaste, yeux bridés, nez pincé, menton pointu. Je suis frappé de la ressemblance de leur figure avec celles des tableaux de Léonard de Vinci, ou plutôt de Luini, son élève plus religieux, moins raffiné et plus tendre.

A côté de la Sainte-Vierge, près de la tête de Jésus, se trouve un personnage où des personnes, fort compétentes du reste, voient Jean le disciple bien-aimè.

Aucun des Evangélistes ne dit que saint Jean fut présent à -la sépulture de Notre-ceigneur. S'il y eût été, l'évangile ne manquerait certainement pas'd'en parler; et si l'évangile n'en parle pas, pourquoi l'artiste sculpteur y a-t-il fait figurer capricieusement un homme de l'importance de saint Jean?

Ce personnage, à mes yeux, est un ange.

Pas plus que de saint Jean l'évangile ne parle d'un ange, direz-vous tout de suite. Cela est vrai, mais on comprend volontiers que le sculpteur ait introduit un ange, c'est une imagination permise, tandis qu'on n'admet pas qu'il puisse venir à la pensée de l'artiste d'y placer arbitrairement saint Jean, quoique celui-ci fût le disciple que Jésus aimait.

Si ce personnage était Jean, il se montrerait peiné et attristé autant qu'aucun des autres témoins de la sépulture; or, sur cette figure je ne vois ni peine, ni tristesse, j'y vois presque un sourire; et pourquoi pas ? cet ange n'ignore rien de ce qui va se passer; dans trois jours n'annoncera-t-il pas aux Saintes Femmes que Jésus est ressuscité ?

Au physique, c'est un adolescent aux cheveux frisés, tel qu'au xve siècle on représentait les anges. Il n'y a qu'une chose à rencontre de mon opinion : cet ange n'a pas des ailes. Mais le sculpteur, ne pouvant — comme ferait un peintre sur la toile — le placer en l'air, l'a réduit aux conditions de la forme humaine. Et puis n'est-il pas touchant


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de rencontrer un ange dans cette compagnie et en cette occurrence?

Je persiste dans mon opinion telle, d'ailleurs, qu'elle a toujours été depuis la première fois que je vis ce groupe;

.4° LES GARDES. —En avant du Sépulcre, quatre hommes se tiennent debout, ce sont des gardes : deux placés à la hauteur de l'autel, à droite et à gauche; les deux autres en avant-poste, aussi à droite et à gauche. Sans eux, la scène n'était pas moins complète, mais il faut dire que ces gardes l'achèvent bien et qu'il serait dommage qu'ils n'y fussent point (1). Jamais on n'a vu des hommes de pierre plus vivants, plus crânes, plus à leur affaire. Ils ne croient pas, au moins encore, être préposés à la garde de Dieu, mais quand ils le sauraient, seraient-ils plus fiers? L'un, à droite de l'autel, est muni d'un arc, d'un carquois el de flèches. L'autre, à gauche, bourre le canon de son arme; l'arme étant courte et touchant à terre, il se penche, relève une jambe, arrondit son dos, et fait l'opération avec une bonhomie plus charmante que redoutable. Qui sait? il a peut-être, la sciatique. Un vrai guerrier pourtant, avec cuirasse, calotte de fer et oliphant; c'est un arquebusier du temps de Louis XII.

En avant-poste sont un hallebardier et un suisse, les plus crânement plantés du monde. Le premier embrasse une grosse et longue barre; son casque est relevé sur le front par

(1) La présence des gardes au moment de la mise au tombeau n'est pas conforme au récit êvangélique. En effet, voici ce que dit saint Mathieu :

« Le jour suivant, qui était le sabbat, les princes des prêtres et les pharisiens se réunirent chez Pilate et lui dirent : Nous nous sommes rappelé que cet imposteur a dit, lorsqu'il était encore en vie : Je ressusciterai trois jours après ma mort. Ordonnez donc qu'on garde le sépulcre jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent dérober son corps et ne disent au peuple : Il est ressuscité, car cette dernière erreur serait pire que la première. Pilate leur répondit : Vous avez des gardes; allez, faites-le garder comme vous l'entendrez. Ils s'en allèrent donc et, pour s'assurer du sépulcre, ils apposèrent le sceau sur la pierre et y laissèrent des gardes. »


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un bec d'oiseau de proie, sa figure ressemble à celle de la statue qu'on appelle le Jour au tombeau des Médicis, par Michel-Ange. Rien de plus fort, ni de plus terrible, ni de plus menaçant. Le second s'appuie à bras croisés sur sur une épée aussi haute que lui. Il lève la tète, grossit et avance les lèvres, dilate les narines de son nez retroussé. Nez, lèvres, oreilles, tout cela est au vent, tout cela est en arrêt. Quoi donc? il flaire quelque bruit. Gare si quelqu'un se présente!

Un archer, un hallebardier, un arquebusier, un suisse, quelle garde ! et il est si vrai que voilà de vrais gardes, qu'étant enfant ils me faisaient peur, Je connais de .grandes personnes qui ne peuvent les regarder sans éprouver un sentiment de crainte.

Depuis que je n'ai plus peur—et il y a longtemps de cela— je ne manque pas, toutes les fois que j'entre à la cathédrale, d'aller voir ces gardes si fiers et si crânes. Je les ai vus souvent, bien souvent, et toujours avec un plaisir nouveau. Pourquoi ne dirais-je pas que j'y vais aussi pour voir les saintes Femmes, et apprendre d'elles à aimer Jésus-Christ?

A quelle époque et par qui cette oeuvre a-t-elle été faite? Telles sont les questions qui se posent.

Certainement elle date cle lafinduxv" ou du commencement du xvie siècle. Elle est de ce moment unique où l'art du Moyen-âge finit et où celui de la Renaissance commence; mais elle participe des deux à la fois : elle a l'idéal de l'un, la grâce et la grandeur de l'autre; elle est du temps des Verocchio et des Bandinelli. Et quand je prononçais tout à l'heure le nom de Luini, quand je prononce maintenant ceux de Verocchio et de Bandinelli, ce n'est pas que je veuille donner à notre mise au tombeau une origine italienne, non, j'évoque les grands artistes de l'Italie pour mieux rendre ma


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pensée et aussi mon admiration. Autrement, ce groupe est bien l'oeuvre de Français, de ces imagiers qui furent l'honneur de la Renaissance française.

Il y avait alors en Touraine, en Champagne, en Lorraine, en Languedoc, et autres provinces de France, des écoles de sculpture qui conservaient leur caractère particulier tout en ne traitant que des sujets de dévotion et de sainteté. Les noms de Michel Columb tourangeau, de Richier lorrain, de Nicolas Bachelier toulousain, ont survécu avec quelques autres, mais rares. Qui sait si parmi eux nous ne trouverions pas l'artiste que nous cherchons, en comparant notre groupe à des groupes similaires, à celui, par exemple, de l'abbaye de Solesmes (Sarthe) ? La renommée du monastère, la proximité de Paris, l'importance des visiteurs, dom ^îuéranger surtout .ont fait connaître universellement cette mise au tombeau. Elle n'est ni plus ni moins remarquable que celle d'Auch; toutes deux ont une grande ressemblance, le même faire, la même inspiration; et si Michel Columb est l'auteur du groupe de Solesmes, il est permis de reconnaître dans le travail d'Auch la main du vieux maître tourangeau ou d'un de ses meilleurs élèves.

Quant aux gardes qui forment une partie bien distincte, ils pourraient n'être pas du même auteur que les Saintes Femmes, et avoir été exécutés par Bachelier (1). On arrive à cette

(1) « Tout le Languedoc et toute la Gascogne, dit Du Mège, admiraient les talents de Hachelier. Trente et une cathédrales (quel bon compteur était Du Mège!) voulurent avoir de ses ouvrages; et comme il ne pouvait suffire à toutes les demandes, il se contentait souvent de corriger les dessins des artistes auxquels il confiait ces travaux.

» L'autel de la Vierge, dans l'église Saint-Etienne, était tout un poème religieux; la Révolution a brisé ce magnifique monument. Le Saint-Sépulcre fait par lui dans l'église des Trinitaires était compté parmi les chefs-d'oeuvre de l'art. Il traita le même sujet dans l'église de la Dalbade, et, sans se répéter sans emprunter à la précédente composition, il fut aussi sublime. Celle des Cordeliers renfermait ce qu'il a fait peut être de plus beau : il y avait encore représenté la sépulture de Jésus-Christ. »

Dictionnaire de la conversation et. de la lecture, article Bachelier.

Tome XXV. 36


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conjecture par une association naturelle des idées : le hallebardier (cela a été dit plus haut) ressemble par la figure au Jour du tombeau des Médicis, et rappelle par cela même Michel-Ange; Michel-Ange, l'ayant eu parmi ses élèves, rappelle Bachelier; pourquoi Bachelier, imitateur du maître, ne serait-il pas l'auteur des gardes? Au demeurant, ces gardes farouches, Michel-Ange ne les eût pas désavoués, et — osons le dire — ils sont dignes de lui.

Ainsi, dans notre mise au tombeau, le groupe des Saintes Femmes serait l'oeuvre de Michel Columb, et les gardes auraient été sculptés par Bachelier.

Mais cela n'est qu'une supposition (volontiers -on en fait sur les choses qu'on aime) ou plutôt une conjecture, et jamais, sans doute, nous ne connaîtrons le nom de notre sculpteur. Ils travaillaient pour Dieu et pour la corporation à laquelle ils appartenaient, ces artistes d'autrefois. Que leur importait de laisser un nom? Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da. gloriam, disaient-ils, et ils élevaient les cathédrales, et ils sculptaient les choeurs d'Auch et d'Albi (pour ne parler que des plus voisins sinon des plus beaux), et ils portaient à son apogée l'art chrétien.

Ici, l'oeuvre est collective mais faite sous la même inspiration; l'honneur en revient à la corporation des tailleurs de pierres, c'est ainsi qu'ils s'appelaient; un a composé le dessin, d'autres ont fait la sculpture, et tous ont confondu dans l'oubli leur nom, leur modestie, leur talent, leur génie.

Des oeuvres analogues sont assez répandues en France. Dans des provinces voisines de la nôtre, nous en connaissons quatre que nous croyons devoir signaler :

A Monestiès (Tarn), dans la chapelle dite de l'Hospice, on voit un Christ au tombeau, en tout dix personnages plus


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grands que nature, oeuvre de premier ordre, sortie d'un monastère.

A Saint-Pierre de Moissac, à la cathédrale de Rodez, groupes du même genre, venus aussi de monastères.

A Saint-Volusien de Foix, même sujet, sept personnages peints.

Notre mise au tombeau se trouve derrière le choeur, dans la chapelle dite du Saint-Sépulcre, à gauche de la chapelle terminale, dite du Saint-Sacrement.

Il est à souhaiter que cette oeuvre soit reproduite, du moins par la photographie; car s'il en existait des moulages, je sais bien qui voudrait en posséder. Sans doute M. l'abbé Canéto a publié le groupe principal et les gardes dans VAtlas monographique de Sainte-Marie, mais cet atlas ne peut être entre les mains de tout le monde, et la mise au tombeau mérite d'être vulgarisée.

Elle est parmi les choses remarquables que la cathédrale d'Auch offre à la curiosité des fidèles et des visiteurs. Les boiseries du choeur vous jettent dans l'étonnement, épuisent votre admiration; — les vitraux vous éblouissent en vous transportant dans un monde de topazes, d'émeraudes, et de saphirs; — la mise au tombeau vous touche et vous émeut.

On trouverait des hommes, amateurs d'art autant que pieux, qui, entre ces diverses impressions, préfèrent encore celle que produit le groupe que nous venons d'étudier.

Jules FRAYSSINET.


NOTICE

SUE

LA PAROISSE SAINT-PIERRE ET CASTETS ( 1)

CHAPITRE II

DES CHOSES ECCLÉSIASTIQUES.

VI Legs. — Obils. — Pieuses fondations.

Le temple matériel ne fut pas seul l'objet de pieuses et larges libéralités. Les bons paroissiens de Saint-Pierre-Castels songeaient avec non moins de zèle aux intérêts des âmes.

i. De vieille date, Jeanne de Saint-Pierre fonda un obil dans l'église de Castets. En 1645 (4 septembre), Salvat II d'Iharse, évêque de Tarbes, en cours de visite pastorale dans La Devèze, fixa, au dire de nos registres paroissiaux, au 2 septembre de chaque année la célébration de cet obit.

n. L'an 1646 el le 21ejour du mois de février, Me François Domerc, archiprêtre, fut « requis par dame Bernadette de Darré, ditte de Bernachat, à luy porter le Saint-Sacrement..., à quoy » ledit archiprêtre « satisfit, et, en présence de Menjet Lalanne Piteu, Pierre Lalanne Regalx (sic), Jean Laignous Téron, Arnaudet Lanacastets Rogon, Pierre et Arnauton Carrey, Arnaud Lalanne Menjet et autre Arnaud Laignoux, »• ladite dame

Déclara avoir l'ait donation, aux pactes de mariage, à sa filhe, sans avoir exprimé en la donation ce qu'elle vouloitse réserver pour faire prier Dieu pour son âme et pour ceux auxquels elle etoit tenue

(1) Voir ci-dusus, p. 132.


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de faire prier Dieu. Elle ajouta qu'on se refusoit à lui procurer un notaire pour exprimer sa dernière volonté, laisser et léguer huit livres : scavoir, quatre pour le salut de son âme, et autres quatre pour ses enfants et autres parents... Signé sur les registres : François Domerc, archiprêtre.

m. Par son testament mystique du 7 mars 1690, Pierre Bière Prouzet fonda un obil « sur une pièce de terre, nature de pré, de la contenance d'un journal, appelée au Taupal, confronte levant sieur Jean Dumouret, midi Dominique Lalanne Prouzet, couchant Payssé Barthazeille, septentrion chemin public. » Le bienfaiteur, décédé le 6 juin 1690, « après avoir esté administré de tous les sacrements de la Sainte Eglise, fust cnsevely, le 7, dans l'église de Saint-Pierre, en recompense et reconnaissance. » Il y fut « reçu en sépulture sans conséquence néantmoins, et sans que le droit de sépulture dans ladite église pût passer à ses héritiers. » En 1755 et 1765, l'archiprêtre Antoine Du Clos de Goûts, procédant en sa qualité de successeur de cet obit, le bailla, à titre de ferme, pour neuf ans à chaque bail, à Pierre Payssé Barthazeille, moyennant six livres d'abord, ensuite douze livres par an.

iv. Par dispositions du 26 novembre 1764, Guillaume Lalanne, avocat en Parlement, habitant de la paroisse de Saint-Pierre, légua : 1" 200 livres pour messes à dire, les deux tiers par l'archiprêtre de Saint-Pierre, l'autre tiers par Lalanne, curé tl"Eslirac, frère du testateur, pour le repos de l'âme de Laurent Lalanne, curé de Belloc, son autre frère; 2° 50 livres à employer à la réparation et décoration de la nef de l'église de Saint-Pierre; 5° 50 livres aux pauvres de ladite paroisse.

v. Par testament du 4 janvier 1775, Antoine Payssé Peyrolon, habitant de Castets, lègue : 1° 1M livres à l'archiprêtre, qui devront être employées à dire des messes pour le repos de son âme dans l'église de Castets; 2° 24 livres à l'oeuvre et


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fabrique de ladite église de Castets, pour réparation et entretien de la nef.

vi. Le 8e jour de janvier 1724 vit s'accomplir, dans la paroisse de Saint-Pierre, un acte de haute probité, que nous croyons devoir, pour l'édification du bienveillant lecteur, transcrire in extenso, en nos temps malheureux, où la conscience est parfois si peu respectée dans les questions de ce genre; l'acte de reconnaissance de la pieuse fondation Mouran, si consciencieusement souscrit par devant notaire, par Mc Jean Domerc, ancien lieutenant de Rivière-Basse el le sieur Mathias Domerc, son frère, bourgeois, habitants de Saint-Pierre :

L'an 1724, la samedi 8 janvier, dans La Devèze et maison du sieur Mathias Domerc, bourgeois, régnant Louis... Constitués en leur personnes les sieurs François Duregne, Pierre Bière et Pierre Laterrade, syndics et habitants des paroisses de Castets, SaintPierre et parsan de Soubagnao d'une part, et Me Jean Domerc, ancien lieutenant de Rivière-Basse, et le sieur Mathias Domerc son frère, habitants de la paroisse de Saint-Pierro, d'autre part. Lesquelles parties ont dit que les habitants desdites paroisses et susdit parsan ayant appris par une ancienne tradition que feu Me Gabriel Mouran, prêtre et recteur du lieu de Galiax, auroit fait une fondation, savpir, de la moitié d'une petite maison et de .la moitié d'un petit jardin qu'il possédoit alors en ladite paroisse de Saint-Pierre, en faveur des archiprêtres'desdites paroisses pour par eux habiter dans ladite moytié de maison et jouir de ladite moytié de jardin; et à l'egart de l'autre moytié desdits maison et jardin, ensemble d'un petit lopin de vigne que ledit Mouran possédoit aussy en ladite paroisse, il est pretendeu qu'il le laissa aux pauvres pour les fruits leur estre augmonés, distrait pour au préalable les charges, tailles et subsides desdits biens et les fraix de réparations de ladite maison. Lesdiles parties ont dit encore qu'il est pretendeu que ladite maison et ledit jardin dont il ne reste aucun vestige estoient situés .joignant le patus et sol de la maison du sieur Mathias Domerc, et que le local qui est inculte et ne produit aucuns fruits confronte du levant et septentrion avec chemin; et à l'egart de la place de ladite vigne, on présume que c'est aujourd'hui un morceau de pré en


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cotteau environné de toutes parts des possessions du sieur Mathias .Domerc, lequel pré ne peut être arrousé qu'autant que le sieurDomerc veut y conduire les eaux pluviales de son fonds supérieur et ne produit pas de quoy payer les tailles des susdits biens prétandus être de ladite fondation, quoyque tous ensemble ne composent pas la contenance d'uu demy sac ou journal de terre; toutes ces prétentions estaient contestées, par ledit sieur Domerc Mathias, qui soutenoit que lui et ses prédécesseurs ont joui desdits biens, non seulement depuis quarante ans, mais de temps immémorial. En effet ils se trouvent compensés dans le cadastre dudit bien de La Devèze sur la tète des auteurs dudit sieur Domerc, lequel ignore de quel chef ils les ont possédés et qu'ils ayent jamais appartenu au pretandu fondateur. Il a dit qu'il ignore la fondation et qu'il ne paroît pas qu'elle ait jamais été exécutée ne paraissant aucun titre pour la justifier. Finalement lesdites parties ont dit que, nonobstant toutes ces raisons, le sieur Mathias Domerc, poussé par un motif de pure délicatesse de conscience au cas que cette fondation soit véritable et qu'il y aist quelque chose d'injuste dans la possession de ses auteurs, désirant d'ailleurs de contribuer à la bonne oeuvre, après plusieurs conférences entre luy, M0 Gabriel Du Clos, archiprêtre, et les marguilliers deïdites paroisses, avoit offert de céder et relâcher en toute propriété au sieur archiprêtre et auxdits marguilliers, administrateurs des biens des pauvres, les biens cy-après exprimés, à la charge par ledit archiprêtre et marguilliers en la susdite qualité de renoncer à tous leurs droits et prétantions sur les biens de ladite prétendue fondation cy-dessus mentionnés et par lui possédés. Ce qui ayant esté rapporté à l'assemblée générale des paroissiens dudit archiprêtre, il aurait été unanimement délibéré, le 28 novembre 1723, d'accepter lesdites propositions et donner pouvoir aux syndics susnommés de pns^r le présent acte en la manière que suit. C'està-savoirque lesdits syndics, en vertu de ladite délibération, contrôlée au bureau de Marciac, le 1er décembre 1723, qui est devers moi notaire détenteur d'icelle, laquelle fera partie du présent accord, ont renoncé et renoncent àtous les droits et prétentions qu'ils peuvent avoir comme administrateurs des biens des pauvres sur les susdits maison, jardin et pred prétendus être de la fondation,'consentant que le sieur Mathias Domerc continue de les jouir en toute propriété, ainsi qu'il prétend que lui et ses auteurs ont cy-devant fait, à la charge par lui de continuer d'en payer les tailles et fiefs au roy; en considération et pour le prix de laquelle renonciation lesdits sieurs


— 352 — Jean et Mathias Domerc frères, solidairement l'un pour l'autre, out baillé, cédé, remis et transporté en toute propriété au sieur archiprêtre et successeurs, et aux pauvres desdites paroisses, un journal de pred situé dans la juridiction de La Devèze, appelé à la Rasix, autrement à la Carrèrt deuBosc, à prendre de plus grande contenance, confronte devant et septentrion pred et estang audit sieur Domerc, midy chemin, et derrière mare Conquaré, marchand trafiqueur, et un jardin avec un petit lopin de terre inculte entre ledit jardin et le chemin public tant que s'estend le jardin et jusques au fossé qui le sépare d'une pièce de terre de Lalanne, bourgeois; lequel jardin, outre le petit lopin de terre meuble, est de contenance de trois coupets, et confronte compris le lopin de terre du couchant el septentrion avec chemin public, du midi avec terre restante dudit sieur Domerc et avec terre du sieur Lalanne, et du levant avec maison où loge présentement le sieur archiprêtre, passage entre deux; laquelle maison dudit sieur archiprêtre estant sy ruyneuse qu'il la faut démolir et en construire une autre pour l'habitation dudit archiprêtre, en conformité des déclarations du Roy, elle sera bâtie sur une partie dudit jardin, sans' laquelle clause et condition ledit sieur Domerc ne le bailheroit; promettant lesdits sieurs Domerc frères de faire jouir lesdits sieurs archiprètres et lesdits pauvres dudit journal de pré, jardin et lopin de terre inculte, de présent et à l'avenir, en toute propriété, et de leur porter toute garantie sous la susdite clause solidaire à peine de tous dépens, dommages et intérêts; desquels biens lesdits marguilliers desdites églises, comme les administrateurs des pauvres, seront tenus de payer cy après les tailles et fiefs au Roy, lesdits sieurs Domerc les bailhant francs et quittes desdites tailles et fiefs pour le passé et de toutes dettes, obits, pensions et autres charges pour tous jours... Sur quoy seroit intervenu le sieur Antoine Domerc, fils dudit sieur Mathias Domerc, lequel majeur de 25 ans a promis et cautionné que lesdits sieurs archiprètres et lesdits pauvres, ou les marguilliers desdites églises pour eux, ne seraient jamais troublés dans la propriété et jouissance desdits journal de pred, jardin et lopin de terre inculte, relâchés par lesdits sieurs Domerc son père et son oncle, à peine de tous dépens, dommages et intérêts, auxquels audit cas il se soumet en son propre. Sur quoy seroit aussi intervenu monsieur Me Gabriel Duclos, prêtre, bachelier en théologie et archiprêtre susdit, lequel en approuvant le susdit traité, a convenu avec lesdits syndics que pour la part et portion de la maison et du


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jardin du fondateur et par lui laissés au susdit archiprêtre suivant la pretandue fondation, il lui est baillé et à ses successeurs le susdit jardin et lopin de terre inculte relâchés par ledit sieur Domerc sur lesquels il sera bâti aux frais des paroissiens une maison presbyteraie avec les autres commodités, en conformité des déclarations du Roy et arrêts de règlement rendus à ce sujet, et le revenu du journal de pred relâché par lesdits sieurs Domerc tiendra lieu aux pauvres de la moitié de la maison et jardin et petite vigne du fondateur, suivant son intention, aux clauses et charges portées par la fondation et cy dessus expliquées suivant l'intention dudit feu Mouran, fondateur, lesdites parties ayant estimé les biens de la prétendue fondation la somme de cinquante-cinq livres, et ceux qui sont relâchés par les sieurs Domerc, cent livres; tout ce dessus a été promis, estipulé et accepté par lesdites parties. Présents : les sieurs Laurent Barquissau, marchand, et Joseph Barquissau, bourgeois, habitants de La Dov;,/e, soussignés, avec les parties, le chevalier Duregne, Bière, Laterrade, Jean, Mathias, Antoine Domerc, Du Clos, archiprêtre, et Lanacastets, notaire royal (1).

vu. Dans la paroisse de Saint-Pierre de La Devèze, noble Antoine Du Clos de Goûts, archiprêtre de Castets et SaintPierre, d'une part, le sieur Laurent Lanacastets, maître chirurgien, habitant de la paroisse de Castets, d'autre part, par devant M" Lanacastets, notaire royal, exposèrent, le 7 avril 1771 :

Feue Catherine Bière fut mariée en premières noces avec feu François Lanacastets, père dudit sieur Laurent Lanacastets, et lui légua, par son testament du 2 juillet 1688, les biens qu'elle possédoit dans la juridiction de La Devèze et Armentieu et eu la plaine de l'Arros; et l'institua son héritier pour jouir du reste de ses biens pendant sa vie, sous la charge expresse qu'après son décès les biens compris dans l'institution seraient estimés par les plus proches parents et amis, et que celui qui voudrait s'en charger payerait l'intérêt du prix de l'estimation, pour eu être dit des messes à perpétuité pour le salut de l'âme de la testatrice et de ses auteurs par le sieur archiprêtre, dans l'église de Castets... Postérieurement, par

(1) Archives Dupleiv-I'allaro, actuellement chez M. Rigaud, notaire à Marciac .Notarial Lanacastets.


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codicille du 17 septembre 1688, ladite testatrice fit une seconde disposition, dans laquelle, après avoir rapporté les clauses de son testament, elle lègue audit Lanacastets, son mari, certains meubles et effets et déclare que, dans le cas où il ne voudrait pas accepter la jouissance de ses biens pendant sa vie, son intention étoit qu'ils fussent vendus, pour le prix en être employé, conformément au testament susdit. Ladite Bière étant décédée dans cette volonté, ledit François Lanacastets, qui avait des reprises sur cette hérédité, d'ailleurs obérée, la répudia et fit, en vertu d'une sentence du juge de Rivière-Basse, du 4 mars 1689, un acte, le 12 du même mois, par le ministère de Me Martet, notaire, tant à Mc Paisse, alors archiprêtre de l'église Notre-Dame de Castets, et au sieur Béliard, marguillier, qu'aux parents de ladite Catherine Bière, pour les sommer de faire exécuter la volonté de ladite testatrice et de recevoir les clefs de sa maison. Les uns et les autres ayant répondu qu'ils ne vouloient se charger ni des clefs ni des effets de la succession, ledit François Lanacastets, créancier de l'hérédité pour la somme de 690 livres, la fit pourvoir de curateur avec lequel il poursuivit un décret sur les biens en dépendant qui lui fut adjugé par appointement de M. le sénéchal de Lectoure, du 30 mai 1692, pour la somme de 600 livres, desquelles 600 livres il fut mis en possession par acte du 23 juin 1692. Le sieur François Lanacastets étant devenu propriétaire des biens, fit son testament le 26 février 1702, dans lequel il ramena les dispositions exprimées par le testament, ie codicille de ladite Catherine Bière et la procédure du décret cidessus; et pour la décharge et repos de son âme et de celle de ladite Catherine Bière, il fixa les hypothèques, frais et dépens dudit décret à la somme de 600 livres, voulant que pendant le temps que les sieurs archiprètres laisseroient jouir l'héritier du testateur, il paye annuellement audit archiprêtre la somme de quatre livres pour en être dit des messes au désir de ladite Catherine en sondit testament. Ledit François Lanacastets mourut en décembre 1737 et ses enfants continuèrent la possession desdits bien's et payèrent les quatre livres par an aux sieurs archiprètres. Par suite, ledit sieur Laurent Lanacastets est demeuré paisible possesseur de ces biens jusqu'au 29 juillet 1702. A cette date, le sieurSimon Ducassé, habitant de la ville de Vic-Bigorre, se disant parent de ladite Catherine Bière, donna requête devant le juge de Rivière-Basse, au siège de La Devèze, à ce que ledit Laurent Lanacastets fut assigné pour voir ordonner la vente des biens de ladite Catherine Bière destinés à la


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fondation, couronnement t son testament et à son codicille, pour le produit de la vent: 1 être t iiiployé en partie selon la volonté de ladite Bière et le tiers lu. être odjugé à titre de parent de la fondation, se trouvant dans l'indigence. — Par exploit du même jour; Laurent Lanacastets fut assigné aux fins de cette requête, ce qui fit la matière d'un procès, dans lequel ledit L. Lanacastets soutenoit que les biens de Catherine Bière ayant été acquis par ledit François Lanacastets, son père, et n'étant revenus à l'exploi qu'en vertu du testament de son père, c'étoit lui qui étoit le véritable fondateur, qu'en conséquence le tiers desdits biens dévoient lui être adjugés comme fils du fondateur. D'autre part, il avoit des reprises sur lesdits biens soit au moyen du prix du décret qui deyoit lui être remboursé, soit au moyen des améliorations et augmentations par suite desquelles il les avoit plus qu'achetées. Sur quoy, il fut rendu sentence devant le juge de La Devèze. le 4 juillet 1763, qui adjuge au sieur Ducassé le îiurs desdits biens dépendants de la fondation, et condamne le sieur Laurent Lanacastets aux dépens et aux epices. Après signification de cette sentence, Lanacastets interjetta appel en la cour de M. le sénéchal de Lectoure, qui en fit sujet de procès entre lesdits Lanacastets, Ducassé et M" Du Clos, archiprêtre,

appelé dans l'instance pour y déduire ses intérêts Tant aurait été

procédé qu'il aurait été rendu sentence le 15 janvier 1765, confirmant la sentence du premier juge en ce qu'elle accorde à Ducassé Je tiers des biens de la fondation et compense les dépenses. De cette sentence, L. Lanacastets releva appel en la souveraine cour du Parlement de Toulouse... Il y fît suivre Me Du Clos, archiprêtre pour y déduire ses intérêts Et comme le procès sur

cet appel pourrait traîner en longueur et être dispendieux à toutes parties, que ledit Laurent Lanacastets pourrait, par des jouissances, consommer la somme de 600 livres, faisant le prix du décret et le montant des impenses et améliorations faites auxdits biens; que, d'autre part, il veut que la volonté de son père soit exécutée concernant la donation dont il s'agit, ilaurait prié Me Du Clos, archiprêtre, de se régler à l'amiable avec lui et de faire procéder à l'estimation des biens de ladite Catherine Bière et à la liq uidation des distractions qui compétent ledit L. Lanacastets sur lesdits biens, à quoi M' Du Clos aurait accédé, et, ladite estimation faite, il se seroit trouvé que, toutes distractions faites, il restoit de net des biens de ladite Catherine Bière la somme de 900 livres dont le produit doit être annuellement employé à la célébration des messes, supposé que ledit


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Ducassé ou ledit Lanacastets ne parvie nnent pus à en obtenir le tiers, comme il y a lieu de l'espérer

C'est pourquoi, il a été convenu et arrêté entre ledit M0 Du Clos, archiprêtre, faisant tant pour lui que pour ses successeurs à l'avenir d'une part, savoir : 1° L'un et l'autre approuvent et ratifient la narration ci-dessus; 2° la valeur des biens de ladite Catherine Bière, distraction faite du prix et des impenses et améliorations demeure fixée à la somme de neuf cents livres, suivant l'estimation qui en a été faite; 5° ledit Laurent Lanacastets promet et s'oblige de payer audit sieur archiprêtre et à son successeur à l'avenir la rente annuelle et perpétuelle de vingt-quatre livres pour être employée à la célébration des messes conformément à l'intention de ladite Catherine Bière, à quoi ladite somme de neuf cents livres a été réduite en considération de ce que le tiers des biens de ladite Catherine Bière est en litige; 4° moyennant le payement de ladite somme de 24 livres de rente annuelle, ledit archiprêtre faisant tant pour lui que pour ses successeurs se dépert (sic) — se départit— de tous les droits et prétentions qu'il peut avoir sur lesdits biens, sauf l'hypothèque spéciale et privilégiée qu'il se réserve sur iceux pour y avoir recours à défaut de payement de ladite rente, comme demeurant chargés de la rente obituaire; 5° ledit L. Lanacastets poursuivra le procès à ses périls, risques et fortunes contre ledit Ducassé sans que 'edit archiprêtre soit tenu d'y contribuer en rien, ni que ledit Lanacastets puisse, sous prétexte de mauvais succès, prétendre la diminution de ladite rente annuelle de 24 livres, ayant assumé, par exprès, sur lui tous les événements qui peuvent s'ensuivre; consent néantmoins ledit MeDu Clos que, de son agrément ou de ses successeurs et non autrement, ledit Laurent Lanacastets puisse colloquer en mains sûres et valables la somme de six cents livres, et que, moyennant ladite collocation faite comme dit est ci-dessus, il reste déchargé du payement de ladite rente annuelle de 24 livres, pourvu que pareille rente lui parvienne de ladite collocation faite en sa faveur ou de ses successeurs.

Tout ce dessus convenu, arrêté, stipulé et respectivement accepté

par les parties en tous chefs et clauses —Signés: Du Clos de

Goûts, archiprêtre de Saint-Pierre-Castels, en Devèze (sic); Laurent Lanacastets, Bière... Lanacastets, notaire royal (1).

(1) Archives Dupleis-Paliaro. Notariat Lnnncaslols, chez M. Ktg'inl, notaire à JWarciac


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Quel respect pour les dernières volontés !

On entrait parfois en contestation sous les inspirations de l'intérêt. Mais on finissait toujours, à ces époques de foi éclairée, sincère, réfléchie, par obéir aux revendications légitimes de la conscience.

Pour couronner notre récit, qu'on veuille bien nous permettre de publier une très édifiante « disposition testamentaire, » choisie au milieu de vingt autres placées sous nos yeux; celle-ci est écrite, cependant, à la veille de la Révolution de 1789.

Je, soussigné, Jean Ducassé, travailleur, habitant de La Devèze paroisse de Saint-Pierre, diocèse de Tarbes, sénéchaussée de Lectoure, jouissant, grâce à Dieu, d'une santé parfaite, bien sain, dans mes bons sens, considérant cependant la nécessité absolue de mourir et me soumettant sans peine à vouloir obéir à la loi de Dieu et subir cette peine introduite par le péché, espérant toutes fois de la miséricorde de Dieu qu'il daignera me pardonner, et dans le désir que j'ai d'éviter toute contestation entre mes parents sur le peu cle bien que je laisserai à mon décès, ai voulu faire mon testament ainsi et de la manière qui suit : 1° ai demandé grâce et miséricorde de mes péchés, et, après mon décès, veux que mon corps soit inhumé dans le cimetière de l'église de la présente paroisse, et des biens plus liquides que Dieu m'a donnés... je m'en lègue et laisse la somme de quatre cents livres pour icelle être employée en messes pour le repos et salut de mon âme ou de celles de mes prédécesseurs, dans deux ans après-mon décès, savoir : celle de deux cents livres, dans l'église de St-Pierre à raison de cent livres par année; celle de cent livres, dans l'église de Castets à raison de cinquante livres par année, et finalement, celle de cent livres, dans l'église de Saint-André, à raison aussi de cinquante livres par année; lesquelles messes veux et entends qu'elles soient dites, celles qui seront dites dans l'église de Saint-Pierre par M. l'archiprêtre, celles qui seront dites dans l'église de Castets par M. le vicaire qui s'y trouvera, et celles de Saint-André par M. le curé dudit lieu à raison de quinze sols chacune; le tout, outre et au-dessus de mes honneurs funèbres que je laisse à la discrétion de mon héritier ci-après nommé. Je veux encore qu'il soit dit, à perpétuité, douze messes par an par M. l'archiprêtre de la présente paroisse ou par son vicaire dans l'église


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dudit Saint-Pierre, présente paroisse, le premier vendredi ou samedi de chaque mois, voulant qu'elles soient annoncées au prône de la messe de paroisse le dimanche précédent et qu'elles soient acquittées tant pour le repos et salut de mon âme que pour celles de mes père, mère, frère et soeurs, voulant encore qu'il soit payé de chaque messe vingt sols de chacune et que mon héritier remette une expédition du présent, en parchemin, à M. l'archiprêtre de la présente paroisse; 2" je lègue et laisse la somme de trois cents livres pour icelle être employée en une mission qui sera faite par les révérends Pères Capucins de Nogaro et autres, la quatrième année après mon décès, dans l'église de la présente paroisse (1).

J. GAUBIN,

\A SUWre.) Curé de Barcelonne-du-Gers.

LA SORCELLERIE A EAUZE

(1643-1G44)

Le seizième siècle et la première moitié du dix-septième marquent l'apogée de ce fléau de la sorcellerie qui a donné lieu à tant de procès étranges el d'horribles exéculions. Le Béarn en a souffert beaucoup plus que la Gascogne propre, mais celle-ci l'a connu également et on en trouverait beaucoup de preuves curieuses dans les archives municipales de nos villes. Voici, à ce sujet, des extraits pris il y a fort longtemps dans le registre des délibérations du corps de ville d'Eauze. Ils sont textuels, ou à très peu près; on appréciera l'intérêt des détails qu'ils fournissent sur une affaire dont, par malheur, nous ignorons le dénouement.

Jean BRANA.

2 décembre 1643. — Par le sieur de Betoulin, premier consul, a été représenté à l'assemblée comme il y a un certain personnage en ce pays, lequel a été dans Toulouse et clans plusieurs autres villes de

(1) 16 février 1788. Archives Dupleix-Pallaro. (Notariat Lanacastets chez M. Rigaud, notaire à Marciac). L'héritière générale et universelle du testateur fut son épouse, Thérèse Laffitte.


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Qascogne, qu'on dit avoir une parfaite connaissance des sorciers, en ayant fait l'essai en plusieurs endroits, où il est employé, en ayant découvert une grande quantité qui ont été envoyés prisonniers dans Toulouse, où on leur fait le procès. Or, comme il y a beaucoup d'habitants qui ont requis cle vouloir envoyer à chercher ledit personnage, à cause que, par soupçon, on croit qu'en la présente ville ou juridiction, il s'y en trouvera quantité, et qu'un chacun veut se cotiser pour le faire venir, a requis l'assemblée d'aviser si on doit aller trouver ledit personnage et le prier de vouloir venir, et savoir les ordres qu'il tient.

Sur quoi, de commune voix, a été résolu que dès qu'on saura le lieu où est ledit personnage, un des sieurs consuls s'en ira le prier cle vouloir venir en cette ville pour visiter ceux et celles qui lui seront indiquées et savoir avec lui les ordres qu'il tient, et ce qu'il prend par jour pour son defray,' pour après faire courre le plat pour son payement.

24 janvier 1644. — Le maître chirurgien, en présence de JeanHector Desbarats, docteur en médecine, et cle plusieurs autres assistants, a visité les hommes et femmes qui ont été remis en ses mains pour reconnaître s'ils étaient sorciers suivant les indications et plaintes qui avaient été faites par des particuliers habitants; savoir contre la Guôche, la vieille de Lagouardette, la femme cle Jean Lasserre cle Goudon, Gaillardine Darrivère, une de Martet, la femme d'En Très cle Picarclon, Julie Trouille, la veuve de Lacassagne, une cle Harsillon, Auclinc Catalin de Seichax, desquelles ne s'en serait trouvé que deux de marquées, la vieille de Lagouardette et celle de Goudon; bien est vrai qu'il trouvait en d'autres des marques cle sorcier. Ayant requis l'assemblée de délibérer ce qu'on doit faire, si on doit faire le procès à celles qui ont été trouvées marquées et ce qu'on doit faire des autres, et si l'on doit payer le maître qui les a visitées.

Sur quoi le sieur Desbarats, syndic, aurait dit qu'il croit que véritablement ce maître n'est pas fort expert en ce métier, attendu qu'il disait que ceux et celles qui se trouveraient marqués, ne sentiraient rien de la piqûre qu'il leur ferait sur la marque avec un poinçon qu'il avait en forme d'aiguille. Néanmoins, lorsqu'il les piquait, plusieurs le sentaient et se plaignaient. Partant, en qualité de syndic, requiert que le procès soit fait et parfait à celles qui se sont trouvées vraiment marquées, et que les antres soient retenues pour être ouïes; que si on n'en peut tirer aucune preuve par leur réponses, requiert qu'elles soient élargies à la charge cle se représenter en cas qu'il se présenterait aucune preuve concluante.


- 360 —

29 janvier 1645. — [On apprend que] quelques-unes avouent avoir été au sabbat, d'autres ont tout nié. On fera le procès à celles qui ont avoué être sorcières, les autres seront élargies sauf à se représenter, s'il y a lieu. Le devin recevra ce qui a été convenu. L'entretien et la nourriture des détenues se fera avec le résidu des fonds, s'il y en a, sinon, avec ce qui se lèvera, pour leur poursuite, du plat que les sieurs consuls feront, courre à cet effel.

DHOX INSCRIPTIONS GÂLL0-R0MÀ1S D'AÏRE-SIKADOOR.

Aire, le 22 juin 1884.

Monsieur le Directeur,

Une découverte très importante vient d'être faite à Aire.

Le 20 juin, dans une carrière située sur une colline à l'ouest de la ville, appartenant à M. Lasserre, on a mis à découvert deux petits monuments romains, dont l'un en marbre blanc el l'autre en pierre.

Le premier, haut de 0 ni. 90 centimètres, large de 0 m. 35 cent., mesure 0 m. 40 cent, à la partie supérieure sculptée, formant chapiteau ou fronton et ornée de moulures.

Sur la face principale, la légende, composée de lettres majuscules romaines des mieux fouillées, porte :

DEO

MARTI

L-ATTIVS

SABINIANVS

C'est au dieu Mars que Lueius Attius Sabinianus a élevé cet autel.

Sur un des côtés, se trouve sculptée une amphore de forme étrusque, à anse délicatement travaillée; de l'autre on voit un ornement de forme arrondie.

Le second monument, avec des proportions plus petites, a la même forme, et semble être encore un autel votif, quoique certaines personnes aiment, mieux y voir un cippe funéraire.


— 361 —

La face principale porte en légende ces mots, dont les lettres sont également des majuscules romaines :

TIB. CLAVDIVS

SOTERICVS' PRO DOMESTICo FILIO. SVO

V S' L' M'

C'est Tibérius Claudius Sotericus dédiant, pour son fils, élevé dans sa maison, ce petit monument.

Les sigies V. S. L. M. prouvent qu'il s'est acquitté d'un voe\i(Votum, solvit libens merito).

Je m'abstiens d'entrer dans d'autres développements; je veux laisser à M. Adrien La vergue et aux autres épigrapliistes cle la Revue l'examen des questions que suggèrent ces monuments et leurs inscriptions. Mais ne pourriez-vous pas, pour prendre date, annoncer cette découverte dans le numéro du Bulletin qui va paraître au commencement du mois?

Veuillez agréer, mon cher Directeur, etc.

IV' L. SORBETS.

LES VARIANTES

de l'édition princeps des QUOUATE SASOUS de d'Astros.

La publication de mon article du mois dernier sur l'édition princeps du poème le plus connu de d'Astros a été suivie de deux ou trois menus incidents qui ne seront peut-être pas indifférents à certains curieux lecteurs de la Revue de Gascogne.

D'abord, un bibliophile toulousain, qui se préoccupe de réunir toutes les éditions de notre poète le plus populaire, est venu me prier de lui accorder la préférence le jour oit je consentirais à nie défaire du petit volume de 1G3G. En ce moment la cession est déjà faite. Les amateurs qui voudront voir ce livret ne le trouveront plus chez moi, mais chez M. Lacroix, bien connu par ses travaux ornithologiques et par la Tome XXV. 27


— 362 —

collection de livres toulousains, cle belles éditions des classiques français et d'anciens ouvrages illustrés, dont il fait les honneurs à tous ses visiteurs connus et inconnus avec le plus aimable empressement. Une rareté bibliographique est vraiment mieux placée là que dans une bibliothèque comme la mienne, trop semblable, aurait dit la Bruyère, à une tannerie. Du reste, à ceux qui m'accuseraient d'infidélité à l'égard de d'Astros et de la littérature gasconne elle-même, j'ai une excuse excellente à fournir. Pour être sûr de voir et de lire Lou beray e naturau gascoun, il m'a fallu donner carte blanche au libraire chargé de l'achat, et l'article est monté à un chiffre invraisemblable (72 fr.). Renoncer à la propriété du livre après en avoir fait l'usage que je me proposais, et rentrer dans mes fonds pour être à même de continuer mes petites affaires livresques au profit de ma future histoire littéraire de la Gascogne, c'était donc un devoir pour moi; car l'étendue de mes recherches, jointe à la modestie de mes moyeus, m'oblige à sacrifier constamment la passion des livres rares au besoin des livres utiles.

Autre incident. J'avais à peine publié dans la Revue la description du'petit volume que j'étais porté à croire unique, qu'un de mes lecteurs m'enlevait cette illusion. Il a lui-même Lou beray e naturau gascoun de 1636. Il a de plus l'avantage cle le posséder dans un état irréprochable, non rogné. Enfin, il n'a pas eu la moindre folie à commettre pour l'obtenir, l'ayant reçu en héritage. Je dois nommer cet heureux bibliophile, chez lequel abondent les curiosités gasconnes, qui ne sauraient du reste être mieux placées : c'est M. Henry Denjoy, propriétaire aux portes d'Auch. Mes compatriotes n'auront plus aucune raison de me reprocher mes torts à l'égard de ce rarissime petit livre, quand ils sauront qu'un autre exemplaire, et bien meilleur, se trouve entre les mains d'un amateur des plus sympathiques et des plus'accessibles.

Il y a donc au moins deux exemplaires au monde de la première édition des Quouate Sasous. S'il en existe quelques autres, ils sont certainement peu nombreux et ils se cachent bien. Car M. F. Taillade, qui leur a fait si longtemps la chasse avant de donner sa belle édition de d'Astros, n'en a jamais trouvé le moindre indice. On ne sera pas étonné d'apprendre que cet excellent travailleur a étudié avec un soin scrupuleux l'exemplaire que j'ai été heureux de mettre à sa disposition. Il en a relevé minutieusement les variantes, et c'est d'après ses notes, qu'il s'est hâté de me communiquer, que je puis en donner quelque idée aux amis de la littérature gasconne.

Je ne m'étais pas trompé de beaucoup en pensant, après un coup d'oeil jeté sur les pages de l'édition de 1636, que d'Astros n'avait guère


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modifié que l'orthographe de son poème dans celle cle 1642, reproduite depuis par les divers éditeurs (1). Les variantes relevées par M. Taillade, au nombre de vingt-quatre ou vingt-cinq, sont presque toutes typographiques; elles ne révèlent guère que quatre corrections d'auteur destinées à améliorer le texte du poème réédité.

Ces dernières seraient, les plus intéressantes, s'il ne fallait mettre encore au-dessus deux lacunes de deux vers,- que le volume de 1636 nous permet de remplir dans toutes les autres éditions.

Ces deux vides, faciles à voir, mais non à combler, se trouvent dans le Prouloguo deou Pastou de l'Arrats, où plus d'un lecteur a pu remarquer, comme je l'avais fait il y a bien longtemps, quatre vers masculins de suite, et aussitôt après quatre vers féminins dans les mêmes conditions. Le sens ne permettait pas d'en intervertir l'ordre; d'autre part, les habitudes correctes de d'Astros ne laissaient pas supposer un instant qu'il eût commis deux fois au même endroit une faute si lourde. On va voir que tout s'éclaircit avec le premier texte. Je suppose, ici et dans tout ce petit travail, que vous avez sous les yeux la dernière édition, celle de M. Taillade. Ouvrez le premier volume, à la page xj, et allez au quatrième alinéa. Je le transcris ici en ajoutant, à leur place respective, mais en caractères italiques,les vers manquants:

Grasseto coum un cougoumet, Mamoto coum un couloumet, Ardouno coum un hcych d'estoupos, Dab un seng plan hournit de poupos, L'autouno a sicc se in'aparic Qu'autaléou eourouc à l'abric D'uo aubaredo plan houeilhado; Deeoulombin ér'abilhado. Ero aoué soun cap arruhal De fresquo pampolo coahat (2). Ero aoué per pendens d'aureillo, etc.

On peut se demander d'où vint dans l'édition de 1642 ce singulier accident, quatre vers passés dans la même page. Les deux derniers, Ero aoué soun cap, etc., ont échappé au compositeur par une cause facile à signaler : le vers suivant commence par les mêmes mots, Ero aoué. Quant aux deux premiers vers omis, on pourra croire que d'As(1)

d'As(1) ferai remarquer, à ce propos, que l'édition de Guillemette 1763 est différente de celle de Birosse 1763; la première a 204 pages, la seconde 216.

(2) Pour ne pas produire une bigarrure bizarre, j'ai dû ramener à l'orthographe définitive de d'Astros les mots qui se terminent en e muet dans le texte de 1636. On y lit ardoune, esloupes, poupes, ère, fresque, pampole.


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très a voulu effacer lui-même des images grossières; mais ni la comparaison de la rotondité do l'Automne avec un faix d'étoupes, ni le détail plastique qui rappelle la mammosa Ceres, ne devaient lui déplaire. D'ailleurs, il no les aurait pas supprimés sans remplacer les deux vers ou sans en supprimer deux autres tout à côté, ce qu'il n'a pas fait. Il y a donc eu, du fait des typographes, deux omissions, qui ont échappé au correcteur d'épreuves.

Voici maintenant le peu de corrections faites par d'Astros, — indépendamment cle son innovation orthographique, — pour améliorer le texte de sa première édition :

Dans le premier chant, la Primo gascouo, il faisait, dire au Printemps (vers 69-70) : jou dau (je donne)

Aus Dious Iou maytin l'aubadete E lou se la serenadete;

ces deux diminutifs l'un sur l'autre lui ont paru un peu recherchés, ou trop appelés par la rime. Il a corrigé :

Aus Dious cado maytin l'aubado, Coumo lou se laserenado.

Dans les vers 135-137 du même chant, :

Enfin ses nade aute faysoun Et eau couhessa que iou soun Lou soûl paradis de la terre,

la tournure et eau (il faut) a paru peut-être peu légitime; ou bien encore, la prétention à l'empire des saisons n'a pas semblé assez expressément affichée : le second des vers ci-dessus a donc été avantageusement remplacé par celui-ci :

Jou soun la mes béro sasoun.

A la fin du même chant, au dernier vers du plaidoyer du Printemps (v. 164), d'Astros a effacé un mot plus français que patois. Le vers : Coum'au boueytous d'an a chibau, est devenu fort à propos Coum an un tort d'an a chibau. (Tort est le vrai terme pour boiteux; dans an il y a la préposition à et un n euphonique.)

C'est encore un mot plus ou moins suspect que l'auteur a effacé au v. 52 de l'Eté. Que feraient, les oiseaux, dit cette saison,

Si jou no'ous pley pas las pansos De mas pourguos é de mas gransos?.

Au lieu de ce dernier vers on lisait dans la première édition : Oube lou papaich de nias grances.


— 365 —

Les autres variantes, purement typographiques, comme je l'ai dit, servent à corriger les fautes d'impression des éditions postérieures. — Je ne compte pas, bien entendu, les coquilles de la première édition, qui n'en est pasexempte.—Je crois faire plaisir aux amis de d'Astros en leur fournissant ici la liste de ces corrections utiles, dont ils ne se seraient sans doute pas plus avisés que le dernier éditeur du poète gascon.

Voici d'abord quelques vers faux à remettre sur leurs piecls : La Primo, v. 84 : Arrepitolo soun gay rnoutet. Il y a une syllabe de trop. Le texte de 1636 n'a pas le mot gay. Peut-être d'Astros a-t-il voulu L'ajouter, mais alors il aura sans cloute remplacé soun par un, et les typographes n'en auront pas tenu compte. — L'Estiou, v. 58 : S'eybarigo louing de la mayxotni. Encore une syllabe surnuméraire. Le texte primitif porte S'eybarge. — L'Youer, v. 219 : Lou paysant à sus abeillos; ici il manque une syllabe, la diphthongue de paysant ne pouvant guère se dédoubler en gascon. Le texte cle 1636 a : Zow, paysant toutes sas abeilles. Cependant la leçon de 1642 est plus claire, et il y a peut-cire, ici encore, une correction d'auteur, mais incomplètement exécutée par le compositeur.

Je passe aux mots mal imprimés depuis 1642 et qui nous donnaient un sens inexact ou pas de sens du tout. Dans le Printemps, v. 60, il est parlé de eouterctx, mot, qui ne peut guère signifier que petits couteaux; comme le vers suivant parle cle luths et d'épineftes, on en était à chercher quel instrument de musique pouvait porter, au dix-septième siècle, le nom gascon de couteret. Vainc recherche! la vraie leçon est conrerets, diminutif cle coures, choristes ou enfants cle choeur. — Au chant cle l'Hiver, le v. 115 : Tout l'oustau à touto la bordo, doit redevenir : Tout l'oustau é t. la b. — Au vers 465 de l'Automne, Que prégui Dieu... doit être remplacé par Que prégo Diou..., qui se lie au vers précédent, La faute est venue cle pregue, orthographe de la première édition qu'il fallait modifier d'après le système de l'o final. —• D;;ns l'éloge de la fourmi, on lit ce vers (l'Eté, v. 81) : Qu'en mourieits ene'ajo lou souing... Le texte do 1636 porte : Qu'en moun tens ère âge lou souing... Moui-tens (mort-temps) peut à la rigueur être une correction d'auteur, mais plus probablement c'est une faute d'impression; quant à ère âge (oi-th. nouvelle, ero ajo), qu'elle ait, c'est la seule leçon possible. — Au vers 78 de l'Automne, on lit, un conditionnel pourtare (porterait), qui se lie assez bien à ce qui précède, niais fort mal à ce qui suit. Le vrai mot est celui de 1636 : pourtaue (portait). — Au v. 415 du même chant, la calobino était une pomme bien difficile à identifier; le vrai texte nous donne calebile, calville.


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Je n'ai plus à noter que quelques variantes qui ont leur intérêt pour le vocabulaire gascon. Soujour (Aut., v. 135) est un barbarisme: lisez séjour. — Le mot adesa (en ce moment, comme adés, ital. adesso) doit être rétabli dans deux endroits, où on l'a mal à propos remplacé par adeja (Eté, 315; Hiver, 118). — Le mot cabale (cavalier) doit également reprendre sa place au vers 183 de l'Automne, où les imprimeurs toulousains ont mis depuis 1642 le mot moins gascon que languedocien cabalié. — Ils ont été sans doute également déconcertés par deux mots un peu escariès, comme ils disaient: escourdit (Aut., 107), répondant, je suppose, au latin excors, qu'ils ont remplacé par estourdit, assez impropre à cette place; et, tourut (cle torre(f) lat. tôlière), enlevé, qu'ils ont changé en tounut, tondu (id., 94). Peut-être cependant ce dernier mot est-il le bon, et tourut une pure coquille.

Je demande pardon aux lecteurs francimans de ces menus détails sans utilité pour eux. J'espère qu'ils ne seront pas indifférents aux amis de la poésie gasconne. En effaçant d'un poème justement apprécié quelques incorrections fâcheuses, ces derniers rendront grâce, beaucoup moins à celui qui tient ici la plume, qu'à l'excellent éditeur qui a relevé pour moi toutes ces variantes, rendant ainsi à d'Astros, qui lui doit déjà tant, un nouveau service, qui ne sera probablement pas le dernier.

Léonce COUTURE.

DOCUMENTS INEDITS

SDR LES TROUBLES DU XVP SIÈCLE EN GASCOGNE*

XI

Donnons pour compléter cette petite gerbe une série de pièces de nature à intéresser bon nombre de nos lecteurs et faisant une suite naturelle à notre communication. Nous avons vu combien avaient été éprouvés la plupart de nos villes et de nos villages. Presque tous avaient à regretter la destruction partielle ou lolale de leur église, de cet édifice

(1) Voir ci-dessus, p. 80, 141, 177.


— 367 —

souvent modeste mais toujours cher et dont les pierres parlent à l'âme et redisent le souvenir des aïeux. On verra avec quelle sollicitude, au lendemain des plus cruelles épreuves, nos consuls et l'administration religieuse s'empressèrent de relever les temples en ruines. Les sacrifices généreusement consentis permettront de mesurer la grandeur des désastres que venaient d'essuyer nos pères, et en même temps la vivacité de cette foi robuste qu'ils surent conserver intacte au milieu des orages.

Pour apprécier dans quelles conditions eurent lieu les réparations des églises en question, nous donnons in extenso l'acte concernant l'église de Montestruc.

Dans la ville et cité d'Aux, régnant etc , le 15e jour d'octobre

1594 après midi, pardevant moy notaire royal, presens tesmoings bas nommés, estably en personne Jehan Tremolet, consul, et Merigon Carrere, syndic du lieu de Montestruc, qui ont dit et attesté, devant moy notaire et tesmoings bas nommés, que promettent respectivement l'un pour l'autre et chacun d'eux seul pour le tout, quant à ce renonçant à toutes renonciations nécessaires, et du tout promettent de fayre rattiffier et en fayre aprouver toutes et quantes foys que en seront requis à peyne de tous despens, domaiges et interests; lesquels ont promis que par la teneur du présent promectent faire faire la réparation de la ruyne de l'église dudit Montestruc, dans la fin du moys cle novembre prochain an présent, et ce moyennant la somme de 139 livres qui a esté cottisée suyvant la visite qui en a esté faicte par le comissaire à ce député, revenant sçavoir à la part de :

Mgrl'Aielievesque 42 livres 6 sols.

L'archidiacre de Sabanés 29 — 10 —

Le recteur du lieu 23 — 8 —

L'eclesiaste de Martin-Serres 2 — 16 —

revenant le tout à la susdite somme de cens trente-neuf livres; pendant lequel temps promectent comme dessus fayre fayre ladite réparation à peine de tous despens, domaige et interest et ruyne de ladite église, que à occasion de ce s'en pourroit en suyvre en advenir. Et pour tout le dessus tenir, garder et observer, ont aux conditions susdites et dans ledit terme obligé et hypothéqué leurs biens meubles et immeubles en somme de ladite communauté,


— 368 —

avec la ratification promise que soubmectent à toutes cours du présent pays et royaulme de France, chacune d'elles auxquelles la cognaissance en appartiendra; voulant pour ce estre contraincts, comme le portent les coustumes et recquierent, ou recquis à toutes recquisitions de faict ou de droict; et ainsy l'ont juré sur les quatre saincts évangiles de Notre-Seigneur Dieu, en présence de M" Guilhaume Vignaulx, greffier, et Guilhaume Molinis, chantre d'Aux, soubssignés, avec ledit Carrere, ledit Tremolet ne saichant escrire ni signer de ce requis, et moy ARQUERT, notaire royal d'Aux.

_ à

Réparation de l'église de Lasseube

(du 3 juillet 1593'.

Pierre Cafnpau, consul constitué.

Dépense : 27 ecus, 20 sols.

L'archevêque 19 ecus 32 sols.

Le recteur 5 — 15 —

Le titulaire -de Bacurau 3 — 4 — 4 deniers.

L'abbé de Pessan 1 — 56 — 8 —

Eglise de Baurens et son clocher

(du 22 octobre 1594).

M" Guilhaume Cortade, recteur, prebtre du lieu de CastillouMassas, scindic des habitants de la paroisse de Baurens, en la juridiction de Castillon-Massas.

Dépense : 51 livres 1 sol.

Chapelle d'Aux 25 livres 19 sols.

Le seigneur de Castillou 8 -- 7 —

L'archidiacre de Sabaués 16 — 15 —

Pour le paiement desquelles sommes il y a nionitoire.

Eglise de Boucagnères

(du 12 décembre 1594,..

Forton Labarthe, consul, et Bertrand Lafargue.

Dépense : S31 livres 6 sols.

L'archevêque 36 livres 13 sols.

L'abbé syndic de Saramon 44 -- 1 —

M. le camerier de Saint-Orens 55 — » —

Le sacristin de Pessan 27 — 6 —

L'archiprêtre de Boucagnères 73 — 6 -~


— 369 —

Eglise de Ccsan

(du 13 avril 1595).

Antoine Cortade, consul.

Dépense : 57 ecus 25 sols.

L'archevêque 10 cens 35 sols.

Chapelle de Sainte-Marie d'Aux 7 — » —

Archidiacre de Sabanés 11 — 30 —

Sur le doyen et prebandier de Saint-Martial.. .. 7 — 10 —

Le camerier de Saint-Orens 14 — 10 —

Le recteur du dit Cesan r 7 •— » —

Eglise de Fleurance el Saint-Herbary (du 29 juin 1595}.

Dominique Basla: 1, marchand de Fleurance, sindic des consuls.

Dépense : 148 ecus 9 sols.

Sur l'archevêque d'Aux 115 ecus 15 sols.

Chapitre de Sainte-Marie • 23 — 36 — 3 deniers.

La recteur de Fleurance 9 — 17 —■ 9 —

Eglise d'Ordau

(du 2juillet 1595.)

Constitué Pierre Begué, marguilier agissant pour les consuls.

Dépense : 55 ecus 8 sols 6 deniers.

L'archevêque 25 ecus 43 sols 6 deniers.

La chapelle d'Aux 17 — 2 - 6 —

Le sindic de la chapelle de Vie 4 — 48 — 6 —

Le recteur 7 — ,31 — 6 —

Eglise île Lorlies.

(du 5 août 1595.)

Domenges Senac, consul de Lorties.

Dépense : 50 ecus 60 sols.

L'archevêque. 25 ecus 30 sols.

Le recteur 25 — 30 —


— 370 — Eglise de Coignax

(du 14 août 1595). Bernard de Sensonnet, consul.

Dépense : 46 livres 19 sols.

L'archevêque , 21 livres 5 sols 3 deniers.

Le prieur de Saint-Orens 21 — 5—3 —

Le recteur 4 — 8 — 6 —

Eglise de Labarthe en Astarac

(du 26 août 1595). Jean Cortade, consul.

Dépense : 76 livres.

L'archevêque 36 livres.

Le recteur 38 —

Eglise de Roquefort (du 22 novembre 1595) Jehan du Lé, consul.

Dépense : 27 livres 6 sols.

L'archevêque 8 livres 2 sols 6 deniers.

L'archidiacre de Sabanés 5 — 14 — » —

Le camerier de Saint-Orens 4 —*■ 1 — » —

Le sacristin de Saint-Orens 1 — 6 — 6 —

Eglise de Martisse7is

(du 10 décembre 1596).

Antoine Carde, consul du lieu de Réjaumout.

Dépense : 95 livres.

L'archevêque 32 livres 10 sols.

Chapitre de Condom 22 — » —

Messieurs du chapitre d'Aux 18 — » —

Le recteur de la paroisse 22 — 10 —

Eglise de Puycasquier

(du 16 décembre 1595).

Pierre Mazars, premier consul. '

Dépense : 2'36 livres 7 sols, Qui est la moytié de la somme cotizée à prendre.

L'archevêque 190 livres 6 sols

Le prieur de Saint-Orens 12 — 13 — 9 deniers.

Le recteur .. 63 — 7— » —


— 371 — .

Eglise de Saint-Jacques de Lanepats (du 5 janvier 1596). , Constitué Ramond Braulte, consul.

Dépense: 250 livres 15 sols,

Qui est la quatriesme partie de la somme cotizée pour laquelle moniloire en a esté expédié le jour présent. La réparation du surplus n'est pas indiquée.

Eglise de Clermont en Astarac

(du 7 janvier 1596). Bernard Baqué, consul du lieu.

Dépense : 27 écus 5 sols.

L'archevêque 20 écus 25 sols.

Le recteur 6 — 40 —

Eglise de Noailhan

(du l"mars 1596). Arnaud Flores, consul.

Dépense : 112 livres.

L'archevêque 56 livres 9 sols 6 deniers.

M. l'ausmonier de Pessan.. 28 — 2 — 9 —

Le recteur du lieu ,. 28 — 2 — 9 —

Eglise du Guarané

(du 20 janvier 1596). Anthoine Peyrie, consul constitué.

Dépense : 78 livres 19 sols.

L'archevêque 59 livres 4 sols 3 deniers.

Le recteur du lieu 19 — 14 — 9

Eglise de Panassac

(du 20 mars 1596). Arnaulton Daugas, consul.

Dépense : 172 livres 6 sols.

L'archevêque 70 livres 11 sols

Le seigneur de Manent 25 — 11 — 2 deniers.

L'abbé de l'Escale-Dieu 34 — 20—10 —

L'archiprêtre du lieu 43 — 50 — 6 —


— 372 — Eglise de Crastes et Saint-Martin

' (du 21 mars 1596'.

Barthélémy Danssos, recteur dudit Crastes et Saint-Martin de Vinaigre, constitué.

Dépense : 210 livres 4 sols 6 deniers.

L'archevêque 41 livres 13 sols 4 deniers.

Le prieur du monastère Saint-Orens. . 95 — » — » — Le recteur du lieu . 13 — 17 — 6 —

Eglise de Lamaguère

(du 23 mars 1596).

Dominique Nicau, sindic de la communauté.

Dépense : 158 livres 6 sols.

L'archevêque .■. 126 livres 13 sols.

Le recteur du lieu 31 — 13 —

Eglise de Labéjan

(du 3t mars 1596).

Dépense : 599 livres 13 sols.

L'archevêque 462 livres.

L'aumosnier de Simorre ; 23 —

Le recteur du lieu 114 —

Eglise de Myelan

du 25 aviil 1596).

Dépense : 40 escus 60 sols.

L'archevêque 33 escus 20 sols.

'Le titulaire de l'ecelésiaste cle Lachias (Laziesj. .. 3 — 20 —

Le recteur du lieu 3 — 20 —

Eglise du Poy

nlu 27 avril 1596).

Jehan Saint-Arromans, sindic des consuls.

Dépense : 25 escus 49 sols.

L'archevêque 16 escus 7 suis 6 deniers.

Le sacristain de Berdoues 9 — 41 — 6 —


— 373 -

Eglise de Vidou (du 22 octobre 1596).

Domenge Saint-Pasteur, consul constitué.

Dépense : 40 escus 33 sols.

L'archevêque 23 escus

Le sindic des chanoines de Castelnau-Magnoac.. 10 —

Le recteur du lieu 7 — 36 sols.

Tous ces actes sont retenus par Me Arquery, notaire royal

d'Auch.

COMTE 0. DE LA HITTE.

LETTRES INEDITES

COMPLÉTANT LA NOTICE SUR

JEAN DE LAUZIÈRES-LA-CHAPELLE (1)

I

Lettre du duc de Montpensier à M. de Ruffec, gouverneur d'Angouroois.

Mou cousin, après la réception do vostre pénultième lettre, j'avovs ordonné qu'il vous fust mené deux canons avecq quelques pouldres

et boulotz (2) les exploicter, et le cappitaine Brichanteau avecq

ses quatre compagnies, tant pour leur faire escorte que afin de vous en servir par delà (3)... l'exécution de vos entreprises; mais estant sur le point de s'acheminer, j'ay receu vostre dernière lettre par ce porteur qui m'a faict changer ma première délibération, ayant esté d'advis de vous envoyer jusques à quatre canons et dix compagnyos de gens de pied avecques des munitions pour trois cent coupz seullement, estimant que vous eu avez assez par delà suffisamment, pour vous ayder, actendantque le gros de ceste armée se achemine,

(1) Voyez Revue de Gasc, XXIV, :jiil, 505.

(2) Déchirure. (3; I<1-


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n'ayant peu vous en faire tenir davantage, parce que le surplus de ce que nous avons de chevaulx et charrois d'artillerye nous sont bien nécessaires. Mais si vous avez besoing de quelque aultre chose, mesmement de forces, nie le mandant, je regardera}' à vous en secourir; et plustost vous ferez aller tout le reste des reyslres que vous donnerez ordre de faire acconioder de vivres, tant à ce qu'ilz n'ayent occasion de se plaindre que pour einpeseher qu'ilz ne foullent et oppressent le peuple que le moings qu'il sera possible, ayant très bonne espérance qu'avant l'arrivée de ceste armée en voz quartiers vous aurez réduit toutes les petites places occupées par les rebelles non seullement en rostre gouvernement, mais aussi en Xainctonge. Car puisqu'il va en cela du service du Roy mon Seigneur, j'ay opinion que vous et Monsieur de La Chapelle voudrez bien vous accorder, coque je luy escriptz faire de sa part, et qu'il vous deffere comme ayant la première charge et auctorité sur les forces assemblées à ceste fin; et si, actendant vostre retour du voyage que vous allez faire du cousté de Barbezieux, il cognoist avoir moïen de reprendre le chasteau de Seurre, je luy mande qu'il s'ayde des dicts canons et gens de pied, et ce faict, qu'il fasse marcher le tout à Cougnac où vous le demandez. Mais il sera bon que vous regardez aussi de faire fournir les dictes compagnies de vivres, parce que nostre munitionnaire ne les en scauroit accommoder si long. Cependant je fais desplacer ceste armée pour la refraichir en quelques villages icy autour, actendant que nous ayons response de Sa Majesté sur ce qu'il luy plaira ordonner de son entretenement;... ont ayant... je vous en tieudray incontinent adverty. Et en cest endroict, après m'estre recommandé à vostre bonne grâce je supplye Nostre Seigneur vous donner, mon cousin, l'accomplissement de voz bons désirs. Du camp devant Luzignan, ce xxiije jour de janvier 1575 (1).

Vostre affectionné cousin et meilleur amy.

Loys DE BOURBON.

Mon cousin, si vous tenez vos forces ensemble et que vous regardiez à vous accorder avecq Monsieur de La Chapelle, j'ay oppinion que vous aurez bien tost reduict toutes les petites places de

(1) Le duc de Montpensier avait mis le siège devant Luzignan le 13 octobre 187-1. La ville ne se rendit que le 25 janvier 1375, après quatre mois de la plus héroïque résistance. Les clauses de la capitulation, rédigées par deux de nos plus illustres capiiaines gascons, Puygaillard et Sarrieu, accordèrent aux glorieux vaincus tous les honneurs de la guerre.


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voz gouvernemens et que je ne trouveray plus à réduire que Pons et Boutevile quand j'arriveray par delà, qui sera le plus [tost] que je pourray.

A mon cousin Monsr de Rufjec, chevalier de l'ordre du Roy mon seigneur, conseiller en son Conseil privé, cappitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances, gouverneur et lieutenant gênerai pour Sa Majesté en Angoumois.

II Lettre de M. de Huffec à M. de La Chapelle.

Monsieur de La Chapelle, je receuz hier au soir une lettre de Monsieur le duc de Montpensier par laquelle il me mande m'envoyer quatre canons avec dix enseignes de gens de pied, afin que avec les forces qu'il m'a ey devant envoyées nous assemblons et remectons en l'obéissance du Roy plusieurs petitz chasteaux que occupent les ennemys du Roy en l'estendue de vostre charge et la myenne; et me mande moudit sieur le duc de Montpensier qu'il vous escript à cette fin. Je vous envoyé par ce porteur sa lettre. Mais il me semble qu'il nous munist bien mal de [ne] nous envoyer que de quoy tirer cent coups de canon, et se persuade par la dite lettre qu'il m'escript que vous ayez de quoy satisfaire au demeurant puisque le Senore est remis à l'obéissance du Roy. J'espère bientost recueillir les dites forces; mays je vouldrois auparavant leur arrivée qu'il vous pleust prendre la peine de venir à Coignac afin de communiquer ensemble ce que nous aurons à faire, vous suppliant de croire que vous aurez telle part et puissance sur les dites forces que vous en recepvrez contentement. Il est question du service du Roy, que je scay que avez en telle recommandation que vous n'y espargnerez aucune chose. Quant à moy, vous vous pouvez asseurer que je y marcharay de si bon pied que vous serez bien aise que nous nous soyons rencontrez à une si bonne occasion, vous priant bien fort de me mander parce porteur le jour que vous pourrez estre au dit Coignac, afin que je ne faille de m'y trouver; et parce que je sçay bien que nostre munition d'artillerie sera bien courte, il me semble que vous ferez fort bien, comme pareillement je feray de ma part, de mander à mon dit sieur le duc de Montpensier le moyen que vous avez de nous subvenir en cela. Quant à moy, il y a environ deux moys que je luy ay envoyé tout ce que


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j'avois de pouldres et canons à Angoulesme; et depuis ce temps là vous pouvez juger que je n'ay pas eu moyen d'en faire grande quantité, de quoy je suys très marry; car de très bon cueur je l'employrois pour une si bonne occasion. Je nie promects et persuade que nous ferons ensemble quelque bon service au Roy, et me resens bien heureux d'avoir ung brave chrétien et cappitaine que je sçay que vous estes. Attendant sur ce par ce porteur de vos nouvelles, je feray fin à la présente en me recommandant'bien affectueuzement à vostre bonne grâce et prye le Créateur vous donner, Monsieur de La Chapelle, en parfaicte sauté très heureux contentement. D'Augeac, ce xxv" de janvier 1275,

Vostre antieremeut bon compaigrion et affectionné amy.

ROFFEC

A M' de La Chapelle, chevalier de l'ordre, lieutenant général pour Sa Majesté en Xaintonge en l'absence de Mv de Biron.

III Lettre du duc de Montpensier.

Monsieur de La Chapelle, vous aurez veu par deux ou trois lettres que je vous a.y nagueres escriptes comme j'ai envoyé à Monsieur de Rufïec quatre canons et dix compaignyes de gens de pied pour commencer à réduire les petites places tant de son gouvernement que du vostre, acteuiant que j'y envoyé plus grandes forces et que inoy mesmes m'en puisse approcher; en quoy vous pouvez cognoistre qu'il n'est pas besoing que vous eslongnez encore de vostre dict gouvernement, auquel je n'avoys point sceu que la compagnye du cappitaine La Pierriere eust faict aulcung desordre, sinon parce que le cappitaine Dallon m'en a dict, n'estant chose que je voulusse permettre autant que j'auray moïen d'y remédier. Mais pour le service qu'il peult faire au lieu où il est (1), je ne suis pas d'avis qu'il en soil osté, et me semble qu'il y est aussy tolerable que les rebelles es places qu'ilz y tiennent. Toutefoys [veillez] à ce qu'il fasse vivre et contenir ses soldatz comme ilz doivent. Je l'ay eseript une bonne lettre, mesmement pour faire rendre le bestiail qu'on dict avoir esté

(1) Ce li>-u était le château de Benon, situé à quatre lieues delà Rochelle. Le capitaine La Perrière tenait dans ce poite avec cinquante hommes de garnison et tle la incommodait fort les Rochclais par ses courtes continuelles. La Noue l'en délogea su mois d'aoùl 1575. [Voyez YHittoire de de Thou, l.vre LX )


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pris par ses soldatz. Et pour ce que ledict cappitaine d'AIlon vous sçaura rendre bon compte de ce que je luy ay respondu sur ce qu'il m'a dict tant de la part de Monsieur de Biron que de la vostre, je vays, m'en remectant sur luy, pour fin de lettre prier Dieu vous donner, Monsieur de La Chapelle, l'accomplissement de voz bons désirs. Du camp de Poictiers (1).

Vostre affectionné meilleur amy,

LOTS DE BOURBON.

A Monsieur de La Chapelle-Lozieres, chevalier de l'ordre du Roy Monseigneur et lieutenant pour Sa Majesté en Xainclonge et Aulnys.

J. DE CARSALADE DU PONT.

[A suivre.)

BIBLIOGRAPHIE HISTORIQUEi

HISTORIQUEi

ESSAI SURL'OR&ANISATION DES ÉTUDES DANS L'ORDRE DES FRÈRES PRÊCHEURS au treizième et au quatorzième siècle (1216-1342); première province de Provence— province de Toulouse, avec de nombreux textes inédits et un état du personnel enseignant dans cinquante-cinq couvents du midi de la France, par C. DOUAIS, ch. hon. de Montpellier, professeur à l'Institut catholique de Toulouse. Paris, Alph. Picard; Toulouse, Ed. Privât, 1884, grand in-8° de xvi-287 pages. — Prix : 8 fr. 50.

L'ouvrage que notre savant confrère M. l'abbé Douais (2) vient de consacrer à l'organisation des études chez les Frères Prêcheurs, à l'époque de leur plus grande activité et de leur plus grande influence, arrive à son heure et .peut rendre à l'histoire des services importants.

La question de l'enseignement à toutes les époques du moyen âge et de l'ancien régime est encore, comme l'on dit, à l'ordre du jour; et, en dehors de préoccupations politiques éphémères et trop fréquemment dominées par l'esprit de parti, les hommes sérieux ne sauraient se

(1) Cette lettre ne porte pas de date; cependanl, comme elle parle des quatre canons envoyés par le duc de Montpensier à Ruffec (voir la lettre précédente), on peut lui assigner celle de fin janvier 1675.

(•2) Ce compte-rendu est un rapport lu à la Société archéologique du midi de la France, dont M. l'abbé Douais est membre ainsi que moi.

Tome XXV. 28


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détacher, avant qu'elle soit pleinement éclaircie, de cette grande question de l'histoire de notre civilisation : quels étaient, chez nos pères, l'objet, les moyens, les centres divers, l'étendue, les méthodes de l'enseignement à tous ses degrés? On sait assez que les écoles épiscopales et monastiques du haut moyen âge pâlirent, à partir de l'époque des Universités, devant ces foyers nouveaux de haute instruction, autour desquels se développèrent des collèges fondés pour abriter surtout les étudiants des diverses Facultés. Mais presque en même temps, les écoles des Frères Mendiants, alors dans toute la ferveur de leur jeunesse et tout le prestige de leur première popularité, rivalisèrent, pour le zèle et l'éclat de l'enseignement, avec les Universités ellesmêmes. Toutefois, quels qu'aient pu être en ce genre les mérites et les succès des Augustins, des Frères Mineurs et des Carmes, il semble que l'ordre de saint Dominique, qui se nommait lui-même l'ordre de la vérité et qui avait pour mission spéciale la prédication de la doctrine catholique, a dominé de beaucoup les trois ordres rivaux, surtout dans cette période où la lutte contre l'hérésie lui était particulièrement confiée, et dans notre midi où il eut plus qu'ailleurs à remplir cette tâche difficile. Au reste, M. Douais nous rendra plus tard cette comparaison plus facile, en étudiant à leur tour les écoles des autres ordres mendiants. Il a été bien inspiré de commencer par celles de l'ordre de saint Dominique. Son travail se raccorde ainsi, d'une part, avec les recherches entreprises dans ces derniers temps sur les Dominicains du Languedoc et sur l'Inquisition dans le midi de la France; — d'autre part, avec le retour des écoles catholiques d'à présent à la doctrine scolastique et surtout à celle de saint Thomas, l'ange de l'école et le maître par excellence de l'ordre des FF. Prêcheurs;—d'autre part encore, et surtout, avec les nombreux travaux qui ont éclairé d'un jour nouveau, dans notre siècle, l'histoire littéraire du moyen âge et particulièrement l'organisation scolaire et les méthodes scientifiques des institutions de cette période, trop longtemps traitée de barbare. Je dois signaler surtout la parenté de cet essai avec un livre aussi savant que modeste, cité comme son modèle par M. Douais lui-même : la thèse du regretté Ch. Thurot sur l'organisation de l'enseignement dans V Université de Paris au moyen âge (Paris, Dézobry, 1850).

Voici l'occasion qui nous a valu ce travail si intéressant. Elle a été irrésistible, dit l'auteur lui-même, que je laisse parler ici : « La publication des actes des chapitres généraux de l'ordre et des chapitres de la première province de Provence et de la province de Toulouse tenus en Gascogne durant le treizième et le quatorzième siècle, que je prépare et


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qui formera le vi 8 volume des Archives historiques de la Gascogne, m'a obligé de lire la compilation entière dans le texte original, soit les actes décent huit chapitres généraux (1231-1342) et de cent quatre chapitres provinciaux (1239-1342). Les dispositions sous forme de conseil et de règle y abondent... » L'auteur a pu les compléter par d'aulres sources, telles que le traité De eruditione Pvedicatovum attribué par les uns à llumbert de Romans, par les autres à Guill. Péraut, les chroniques des couvents de l'ordre et les biographies.de ses premiers hommes illustres. Mais ce sont surtout les innombrables prescriptions relatives aux études, répandues un peu dans tous les actes capitulaires d'un siècle presque entier de l'histoire dominicaine, qui lui ont permis, grâce a- un travail de patience qui rappelle les Bénédictins, do reconstituer jusque dans ses moindres détails la vie scolaire des Frères Prêcheurs du moyen âge. Il n'a, d'ailleurs, prétendu embrasser que la région à laquelle se rapportent les manuscrils de la Bibliothèque de Toulouse qui ont, été sa principale source d'information. Ce qui se faisait là se répétait à très peu près partout; mais enfin la région pour laquelle M. Douais s'engagea fournir des renseignements précis est ainsi déterminée par lui-même : « Une ligne qui, partant de Saint-Emilion, dans la Gironde, passerait par Limoges, Périgueux, Cahors,- Rodez, Valence, Nice, puis suivrait le littoral de la Méditerranée et, après un léger détour dans l'Aragon ancien, ne quitterait plus le versant français des Pyrénées jusqu'à Baronne (1), délimiterait le vaste territoire embrassé par les cinquante-cinq couvents dominicains où je montrerai le fonctionnement régulier de cette organisation scolaire. »

J'ai indiqué l'objet et la portée du travail de M. l'abbé Douais; il ne me resterait plus, pour en faire apprécier la valeur, qu'à prouver à ([iiel point il est complet, solide et neuf. C'est malheureusement une tâche impossible. Je puis en appeler hardiment au témoignage d'un lecteur instruit quelconque, mais je ne puis résumer ici, comme il le faudrait, ces pages compactes, toutes composées de menus faits, dont le nombre étonnant et le groupement méthodique font la force et la vie

(1) Tous les couvents de la Gascogne étaient compris dans la Province de Toulouse, détachée en 1303 de la Province de Provence. Voici, dans l'ordre de leur fondation,tous les couvents de la Province de Toulouse antérieurs à 1342, limite extrême du travail de M. Douais : Toulouse, Limoges, Bayonne, Cahors, Bordeaux, Périgueux, Agen, Carcassonne, Monlauban, Orthez, Castres, Figeac, Brives. Condom, Saint-Emilion, Bergerac, Morlaas, Pamiers, Auvillar, Rieux, Saint-Sever-cap-de-Gascogne, Albi, Lectoure, Rodez, Saint-Gaudens, SaintGirons, Saint-Junien, Limoux, Belvès, Marciac, Port-Sainte-Marie.


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de l'ensemble. Je dois me contenter de brèves indications, pour inviter à une lecture suivie et attentive, que nulle analyse ne saurait suppléer.

La première partie, la plus courte, mais non la moins intéressante, est consacrée à l'obligation et aux moyens de s'instruire qu'avaient les Frères Prêcheurs. Des textes frappants, empruntés aux règlements de l'ordre et aux livres spéciaux qu'on y lisait, démontrent, d'abord sa mission scientifique propre et l'idée qu'on s'y faisait de la science, puis les conditions d'aptitude- et de préparation intellectuelles exigées des novices, les privilèges et la discipline des étudiants dans les divers degrés d'enseignement, les obligations des professeurs ou lecteurs, enfin l'organisation des maisons d'école et des bibliothèques. Les bibliophiles liront avec le plus vif intérêt de curiosité les minutieuses prescriptions relatives au soin des livres, alors si précieux. M. Douais en a recueilli un grand nombre, qui témoignent du zèle le plus éclairé pour les études au sein des couvents et du plus grand amour, je dirai même du plus grand respect, pour les instruments les plus essentiels du travail scientifique. Je lui reprocherai seulement d'avoir relégué au bas des pages, dans leur texte latin, que beaucoup de curieux ne s'aviseront peut-être pas de lire, certains détails secondaires sans doute, mais piquants et caractéristiques. Ainsi ce fait, de l'indignation d'un saint homme contre des religieux qui appelaient rabâchages (rabacias) les canevas de sermons qu'ils portaient avec eux (p. 41); ainsi les reproches adressés par Humbert de Romans lui-même à ceux qui tachent les livres avec du suif ou de l'encre, qui les laissent tout ouverts, ou qui, en les fermant, font des plis aux feuillets : qui modo eos maculant sepo tel encausto, vel dimittunt apertos, vel non claudunl, vel claudendo complicant folia (ibid.). Je pourrais indiquer des faits non moins intéressants pour les archéologues, au sujet des couvents et des diverses constructions qui s'y rattachent. « Parmi ces constructions, les maisons d'école avaient une place d'honneur. C'est au temps où frère Guillaume d'Aignan (Gers) était prieur du couvent de Toulouse (1306-1308) que les écoles destinées au studium solemne furent finies; elles étaient très spacieuses; elles occupaient un vaste rez-de-chaussée; la salle de la bibliothèque se trouvait au-dessus (p. 39). »

Mais l'histoire littéraire surtout, et l'histoire littéraire dans presque toutes ses branches, s'enrichira des faits accumulés dans la seconde partie, la plus étendue et la plus pleine, de cet Essai. Il s'y agit de la distribution et de l'objet des études. Ici l'analyse est encore plus impossible, moins à cause de la multitude des détails qu'à cause de


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leur nature technique, où l'on retrouve toute la rigueur, je dirai presque la subtilité méthodique du moyen âge. Au reste, les études ont plus d'étendue et de variété qu'on ne serait aujourd'hui porté à le croire. Bien qu'elles convergent toutes vers la théologie, il y a d'abord une longue introduction à la science sacrée : l'enseignement théologique est précédé du Studium artium et du Studium naturalium, dont les programmes, quelque éloignés qu'ils soient des habitudes encyclopédiques de notre temps, renferment de nombreux articles fort audessus de ce qu'on exige aujourd'hui pour le baccalauréat et la licence, au moins dans les textes à expliquer en rhétorique et en logique, Studium artium, premier degré de l'enseignement des écoles dominicaines. — Distribution des étudiants, matières enseignées, exercices scolaires, tels sont les sujets qu'épuise l'un après l'autre, grâce aux innombrables textes choisis, rapprochés et commentés avec une extrême attention, le patient et consciencieux écrivain.

Il suit le même ordre pour l'enseignement théologique, et il arrive aux mêmes précisions, souvent très neuves, sur le fonctionnement des études sacrées, ainsi que sur leur étendue et leur méthode. — H y a ici un chapitre d'une importance exceptionnelle : celui qui regarde l'adoption des livres de saint Thomas comme texte pour ainsi dire consacré dans la théologie dominicaine. Tous les détails relatifs aux hésitations, aux oppositions mômes d'une première période, et au triomphe total et définitif qui ne tarda pas à leur succéder, ont été recueillis de toutes parts avec un soin infini. Quelques points obscurs subsistent çà et là, mais ils sont soigneusement indiqués; des recherches ultérieures, des textes nouveaux surtout, viendront sans doute achever quelque jourcette glorieuse histoire des débuts de l'influence doctrinale d'un -homme en qui le génie fut égal, à la sainteté.

Il faut noter encore, commeparticulièrement précieusesàl'histoirelitté- \ raire, les pages consacrées par M. Douais aux études des langues savantes, l'arabe, le grec, l'hébreu. Quoique la passion du xme siècle pourra dialectique et pour la théologie eût diminué l'ardeur pour les études littéraires proprement dites et pour la connaissance des langues, —• comme clans la période suivante l'enseignement juridique devait faire tort à la plnlosophie et à la théologie elles-mêmes, ■— cependant l'amour de la science sacrée et le zèle apostolique firent fleurir dès le xm" siècle, plus qu'on ne le croit communément, les études grecques et orientales. Le livre de M. Douais renferme sur cet objet d'excellentes indications, qui en appellent et sans doute en susciteront bien d'auIres. — Je dois en dire autant de l'étude spéciale de la Bible à cette épo-


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que, dont on a si longtemps parlé à contre-sens. Les recherches des érudits ont heureusement délruit le préjugé d'après lequel l'étude des livres saints avait eu besoin d'être réveillée d'un sommeil de dix siècles par les exégètes de la Réforme. Je remercie M. Douais, qui fournit lui-même à rencontre de cette erreur des textes et des faits décisifs, d'avoir cité ce témoignage d'un jeune savant protestant de nos jours : « On ne dira jamais, écrit M. Elie Berger, tout ce que notre ville de Paris avu naître à l'époque de saint Louis, dans l'Université, et dans les ordres mendiants, de grandes oeuvres lliéologiques. L'étude de la Bible, en particulier, y a été poursuivie avec un esprit d'émulation et de suite dont nous no nous faisons aucune idée. En cinquante ans, il s'est produit, à Paris, trois ou quatre éditions critiques de la Bible, et les travaux préparatoires d'une autre édition, qui aurait été la meilleure. »

Je ne puis faire apprécier que par une vague affirmation l'abondance et la solidité qui caractérisent toutes les pages de ce livre, modeste dans son cadre et dans son allure, mais effrayant par le travail de recherche, d'analyse et de synthèse 1 dont il témoigne partout. L'amour de l'auteur pour son sujet, son admiration profonde pour cet esprit de science et de foi indissolublement unies qui est l'esprit même de notre moyen âge et en particulier de l'ordre de saint Dominique, l'ont soutenu, et ces sentiments sont plus d'une fois très sensibles, dans ces pages d'ailleurs calmes et sévères.Mais je n'ai aperçu nulle part aucun entraînement irréfléchi, aucune intrusion d'un enthousiasme aveugle dans le domaine de l'impartiale histoire. La moindre assertion est appuyée fie références précises, avec mention du chapitre et de la page, et même de citations latines texlnellcs, prodiguées presque surabondamment, au bas des pages et jusque dans le texte. Tout au plus la conclusion déborde-l-elle un peu le cadre historique du livre; mais, après avoir suivi M. Douais dans son enquête si minutieuse sur renseignement dominicain au moyen âge, on est bien aise de jeter avec lui au moins un rapide coup d'oeil sur sa destinée ultérieure. Ce coup d'ccil, évidemment, ne saurait tout embrasser, et je n'ai été que légèrement surpris d'y voir passer sans silence certains noms des plus illustres, par exemple celui de Saute Pagnin, l'un des rénovateurs des éludes hébraïques dans les temps modernes.

Reste toute une moitié du volume, remplie de pièces latines authentiques, imprimées en pelit texte, ('cite partie ne s'adresse pas aux lecteurs ordinaires, mais les annalisles ecclésiastiques et les historiens littéraires y trouveronl des morceaux précieux. .le ne fais qu'indiquer de curieux passages d'Humbert de Romans sur les éludes et sur les


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livres ciiez les Frères Prêcheurs, une relation inédite des fêtes de la canonisation de saint Thomas d'Aquin, et surtout les listes des maîtres de philosophie, des professeurs de science biblique, des lecteurs en théologie, pendant un siècle, dans tous les couvents de la région. Ces longues pages, pleines de noms propres, défient la lecture, je le sais bien; mais on y recourra utilement pour compléter, soit les annales de l'ordre des Prêcheurs, soit l'histoire de l'enseignement supérieur au moyen âge. J'ai d'ailleurs observé, en ce qui concerne les couvents de mon pays, Marciac par exemple, que des familles bourgeoises encore existantes peuvent y trouver leur nom porté avec honneur, il va cinq siècles, par des maîtres en divinité.

II

LES INCUNABLES de la Bibliothèque D'AUCH [par P. PARFOURU, archiviste du

départ, du Gers, p. 337-354 de l'Annuaire du Gers pour l'année 1884.

Âuch, Cocharaux, in-18 de 368 p. Prix : 2 fr. 50, et par la poste 3 fr.] LA CENSURE et la police des livres en France sous l'ancien régime; UNE SAISIE

DE LIVRES A AoENen 1775, par Jules ANDRIEU. Agen,Michel et Médan, 1884,

grand in-8» de 47 p. RÉCIT de la conversion d'un ministre de GONTAUD (1629), publié d'après le seul

exemplaire connu par PH. TAMIZEY DE LARROQUE. Bordeaux, Paul Chollet,

1884. 15 p. gr. in-8°(Extr. de la Revue de l'Agenais). LA MESSALINE DE BORDEAUX, par LE MÊME. Bordeaux, /'. Chollet, 1884. 15 p.

gr. in-8° (Exlr. des Mém. de la Sociétéarchéol. de Bordeaux).

Je réunis dans le même compte-rendu quatre travaux qui appartiennent à trois auteurs différents et qui traitent de sujets assez éloignés les uns* des autres, mais qui ont ce caractère commun dé s'adresser aux vrais bibliophiles et aux curieux. Je n'oublierai pas, du reste, que c'est mon devoir de n'insister un peu dans mes analyses que sur les faits gascons et de glisser très vite, en dépit de mes goûts, sur ce qui n'a qu'un rapport indirect avec notre chère province.

Tel n'est certes pas le cas de l'excellente notice que notre archiviste, M. Paul Parfouru, a insérée cette année dans Y Annuaire du Gers, qu'il continue de préparer avec un soin irréprochable. L'historique de la Bibliothèque municipale d'Auch, qui forme la première partie de cette notice, est un morceau intéressant de notre histoire urbaine et de notre histoire littéraire, depuis le dernier quart du xvme siècle jusqu'à nos jours. M. Pr. Lafi'orgue, dans le second volume de YHistoire de la ville d'Auch (p. 237), avait à peine consacré quelques lignes à cet établissement. Les huit pages très substantielles de notre cons-


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ciencieux archiviste seront donc les bienvenues. En voici les Irails saillants.

L'abbé Louis Daignan du Sendat, annaliste inédit du diocèse, laissa par testament sa belle bibliothèque aux Côrdeliers, à condition qu'elle serait ouverte au public le mardi et le jeudi. Il mourut le 17 mars 1764, et ses intentions furent remplies jusqu'à l'extinction révolutionnaire du couvent des Franciscains d'Auch. Dans le courant de 1791 les livres légués par l'abbé Daignan, avec ceux qui formaient le fonds propre des Côrdeliers, et ceux des autres couvents d'Auch, Capucins, Jacobins, Ursulines, plus ceux des Bénédictins, des Capucins et des Doctrinaires de Gimont, ainsi que des Carmes de Pavie, furent transportés au collège d'Auch, où nue riche bibliothèque avait été formée déjà parles Jésuites. La période révolutionnaire était peu favorable aux oeuvres de ce genre. En janvier 1793 on s'occupe un instant de l'organisation d'une vaste bibliothèque qui doit être annexée à l'Ecole centrale; on nomme même un bibliothécaire, Ribet, prêtre assermenlé, directeur du séminaire, qui s'occupe de dresser un catalogue. Mais ce n'est qu'après l'ouverture do l'Ecole centrale (Ie 1' germinal an iv) (pie la bibliothèque annexe, longtemps appelée bibliothèque du collège, fut sérieusement établie. Elle s'ouvrait au public lous les jours, excepté les jours de fêtes, pour deux séances de trois heures, avant et après midi. Le règlement disait, en propres termes que « le bibliothécaire, homme de lettres, se ferait un devoir d'indiquer les différentes sources des sciences et de littérature. » L'abbé Ribet eut pour successeur, dans cette fonction, A. Ladrix, professeur de législation à l'Ecole centrale, après lequel vinrent, à bref délai, un certain Mellet, rédacteur du premier catalogue encore existant, et le fameux professeur et polygraphe Chantreau. Ce dernier augmenta de 2,000 volumes, très hâtivement choisis dans les chefs-lieux de district, la collection du collège, qui s'enrichit encore mieux un peu plus tard, avec les beaux livres du président d'Orbessan, acquis après sa mort, pour la ville, par M. Balguerie, premier préfet du Gers.

La chute des Ecoles centrales amena un changement dans le régime de la bibliothèque La ville la confia (30 novembre 1806) à Pierre Sentetz, qui, moyennant un traitement de 700 francs devait, non seulement garder et communiquer les livres, mais encore « pourvoir au chauffage et à l'éclairage des salles ! » Cet excellent homme, dont l'érudition n'avait d'égale que son affabilité et sa complaisance poulies travailleurs, a conservé ces fonctions jusqu'à sa mort (2 juin 1858), et je ne saurais oublier que j'ai fait, il y a plus de trente ans, sous ses


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yeux et avec ses bonnes indications, mes premières fouilles à la Bibliothèque d'Auch. Je dois ajouter que, depuis 1846, cette bibliothèque, si longtemps dite du Collège, a été installée dans son local actuel, l'ancienne église des Carmélites, où les livres (14,000 vol. environ) sont un peu à l'étroit, mais où les lecteurs se trouvent si bien.

Après avoir constaté l'urgence de l'établissement de nouveaux rayons (travail pour lequel les fonds sont déjà votés), et de la rédaction d'un nouveau catalogue, M. Parfouru indique un très petit nombre de curiosités bibliographiques, soit parmi les imprimés, soit parmi les manuscrits. Mais il nous rappelle que ces derniers seront bientôt décrits en perfection, puisque « un savant distingué, M. Ulysse Robert, prépare, avec la collaboration d'un jeune et brillant élève de l'Ecole des Chartes, M. Léon Cadier, de Pau, la publication d'une analyse raisonnée des manuscrits de toutes les bibliothèques de France. » Et il passe à la seconde partie de son travail, Catalogue des Incunables.

Arrêtant à l'an 1500 la limite extrême des impressions décorées de ce nom (qui rappelle le berceau, incunabula, de l'art typographique), il ne compte que dix-neuf incunables à la Bibliothèque d'Auch. De ces dix-neuf vieux volumes, six ont été imprimés en France (4 à Lyon, 1 à Paris, 1 à Abbeville); treize à l'étranger, savoir cinq à Venise, et un dans chacune de ces villes : Spire, Turin, Genève, Tubingue, Bâle, et très probablement Milan et Pise. Reste un article, le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais, dont le dernier feuillet manque, ce qui n'a pas permis de reconnaître le lieu et la date de l'impression. Et c'est précisément un des plus beaux incunables d'Auch; mais il ne sera pas impossible ni même difficile de combler cette lacune. Panzer fait connaître, dans ses Annales typographici, cinq éditions du Spéculum historiale exécutées au xve siècle, et sans doute il n'aura pas oublié celle dont la date reculée est attestée, au dire de M. Parfouru, par « la beauté des caractères, l'absence de chiffres et de signatures et les initiales à la main. » Malheureusement, je n'ai pas un Panzer à ma portée. J'ai bien un Hain (Repertorium bibliographicum, etc.), mais dans cet excellent ouvrage les derniers articles ont été plus ou moins sacrifiés par suite de la mort de l'auteur, et en particulier l'article Vincentius Bellovacensis manque absolument.

Je constate que ce bibliographe, qui a voulu noter tous les livres asque ad annum MD typis expressi, garde le silence, comme Brunet, sur le plus ancien incunable daté de la Bibliothèque d'Auch : les Décrétâtes imprimées en 1473, chez Vindelin de Spire. C'est là sûre-


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ment LUI des joyaux de cette collection. Il faut,également apprécier assez haut: la chronique de Martin Polonus de Turin (1477), ^e Fasciculus temporum du chartreux Werner Rolevinck, de Venise (1480), et, le Compendium d'histoire de France de Gaguin, de Paris (1500).

Il ne faudrait pas s'exagérer le prix de ces vénérables volumes. Les incunables sont loin d'être tous recherchés. Voici ce qu'en dit l'un des plus savants bibliographes de ce temps, M. Gust. Brunet : « Les volumes très anciens, c'est-à-dire antérieurs à 1470, les éditions originales des auteurs anciens, les livres en langues modernes, ceux qui se recommandent comme offrant les premières productions de l'art typographique en telle ou telle localité, sont recherchés; les in-folio consacrés à la scolastique, à la controverse, au droit canon ou romain, à la médecine, sont complètement délaissés, à moins de quelque circonstance exceptionnelle (le tirage sur peau-vélin par exemple) qui leur donne du prix. » (Dictionnaire de bibliologie, éd. Migne, 1860, art. Incunables.)

Au reste, si tant de produits du premier siècle de la typographie sont peu précieux, c'est-à-dire peu courus des bibliophiles, ils n'en ont pas moins tous leur sérieux intérêt pour l'histoire des études et de l'imprimerie, et on leur doit toujours une attention particulière dans les bibliothèques publiques. Il est donc à regretter que celle d'Auch ait perdu trois incunables que le bibliothécaire Mellet signalait en l'an vu, et il n'est pas inutile de parcourir ici ceux qu'elle possède encore.

Ajoutons donc aux quatre déjà cités : 1° Les incunables français. Il n'y en a que deux, savoir : la Cité de Dieu de saint Augustin, traduite par-Raoul de Prelles et imprimée à Abbeville en 1486 (il manque malheureusement le second volume de ce précieux ouvrage), et les Fleurs et maniérées du temps passé, traduites du Pusciculus temporum déjà cité, impr. à Genève 1495 (Hain, n° 6944);

2° Les classiques lafùis : les Fastes d'Ovide, in-f° s. I. n. d. (mais Venise 1496, comme le pense M. Parfouru et comme le confirme Hain, n° 12237, qui ne décrit pas cet article); — les oeuvres de Rhétorique de Cicéroit, in-4° de 1497, que M. Parfouru attribue à Venise, et Hain (n° 5084) à Lyon ou à Turin; — le Juvénal commenté par Mancinelli, in-4° de 1498, impr. par Nie. Wolf pour un libraire lyonnais, que Brunet, nomme Raynald; M. Parfouru corrige Baynald; mais Hain écrit Gaynard en ajoutant sic comme garantie d'authenticité. Je ne sais comment expliquer cette variante;

3° Les volumes théologiques latins : la Summa aurea de virtulibus


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et vitiis de Guill. Péraut, dominicain, évèque de Lyon, in-8°, impr. à Venise en 1497, décrit par Hain, n° 12391;— l'Exposition du canon de la messe, de Gabriel Biel, édition in-4° de Tubingen 1499, non citée par Hain, qui en mentionne six autres; — la Summa Joh. de S. Geminiano, 0. FF. PP., de exemplis et sirnilitudinibus rerum, in-4° de Bàle 1499 (Hain, n° 7546); — deux répertoires ou tables alphabétiques, l'un pour la Bible de Nie. de Lyra, l'autre pour la Somme théologique de saint Antonin, reliés ensemble, mais différents d'impressions. Je n'ai su trouver ni l'une ni l'autre de ces deux éditions dans Hain, qui d'ailleurs en cite plusieurs autres pour chacun de ces répertoires. — Enfin, l'un des plus beaux incunables de la Bibliothèque d'Auch, la Summa casuum conscientioe, si longtemps répandue dans le clergé sous le titre de Summa pisana. M. Parfouru la décrit sous le n° 19, l'absence de date l'ayant obligé à la renvoyer à la fin de sa liste. Je constate que cette belle édition (in-4° de 347 fl'., car. ronds, 37 longue lignes à la p., sans signatures) manque dans le Repertorium bibliogvaphicum de Hain, qui en décrit six autres (n° 2524-2529). C'est sans doute pour la mieux garder, comme une rareté précieuse, que les bibliothécaires d'Auch l'ont mise dans l'armoire réservée aux manuscrits; après quoi, par une erreur singulière, on l'a cataloguée avec les manuscrits eux-mêmes. Je signale à ce propos une autre erreur, non moins étrange, commise par M. P. Deschantps au sujet de l'auteur de celte Somme célèbre. Notez que cet auteur, Bartolommeo de San-Concordio, religieux dominicain, est un des classiques italiens, un des meilleurs prosateurs toscans du xtve siècle, et que ses Ammaestramenti degli antichi sont dans toutes les mains en Italie. Il mourut en 1347; or M. P. Deschamps raconte, au mot Pisoe du Dictionn. de géogr. anc. et mod., « qu'en 1482 un pisan du nom de Fr. Bartholomeo de Sancto Concordio (?) se fit l'introducteur » de l'imprimerie dans sa patrie!

— Hâtons-nous de quitter Auch et ses livres du xvK siècle pour aborder Agen et y assister, grâce à M. Jules Andrieu, à une « saisie de. livres » du xvine. Mais n'oublions pas, malgré les séductions du sujet et celles de notre savant et spirituel cicérone, que nous n'avons pas le droit d'y séjourner longtemps. Il y aurait pourtant tout à gagner, d'abord, à esquisser sous sa dictée l'histoire, si peu connue, de la censure des livres en France sous François T'1', sous Charles IX, aux rudes pénalités, sous Henri IV qui les adoucit, sous Richelieu qui les maintint, sous Louis XIV qui les codifia en 1686 et 1688, enfin et surtout au XVIII" siècle, qui, sur ce point comme sur bien d'autres, alla du


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blanc au noir et ne s'interdit ni les inconséquences ni les contradictions. Il y a pour ceux qui veulent étudier cette importante histoire le curieux recueil publié par Saugrain en 1744 sous le titre de Code de la librairie et imprimerie à Paris. Mais pour ceux qui veulent en prendre une idée exacte sans y mettre tant de peine et de temps, il y a les vingt premières pages de la brochure de M. J. Andrieu, excellent résumé auquel je les renvoie avec la certitude qu'ils en seront satisfaits. J'y distingue surtout les deux pages (19-21) relatives aux libraires et imprimeurs de la généralité de Bordeaux, y compris Condom. La succession des uns et des autres à Agen n'est qu'ébauchée; mais, dit, l'auteur dans une phrase dont, la Revue prend acte, « cette question sera traitée aussi complètement que possible dans un article spécial de la Bibliographie générale de l'Agenais actuellement en préparation. » Puissions-nous jouir bientôt d'un Iravail qui nous est recommandé d'avance par les longues recherches de l'écrivain et par le suffrage, consigné ici même (xxiv, 574), d'un bibliophile comme M. Tamizey de Larroque.

La compétence de M. Jules Andrieu sur les questions bibliographie ques ressort, du reste, surabondamment de tout ce qu'il a mis du sien dans la seconde partie de sa brochure (p. 23-45) sur « une saisie de livres à Agen en 1775. » Il y donne un procès-verbal, qu'il appelle lui-même gigantesque, rédigé par les maire et consuls d'Agen, contre le libraire Boé, pour introduction et débit de livres non revêtus de l'approbation officielle. On cherchait chez lui une brochure clandestine, L'Ombre de Louis XV au tribunal de Minos, qu'on n'y trouva pas; mais en revanche on y saisit une quarantaine de livres ou pièces plus ou moins suspectes. L'énumération en est faite par les autorités agenaises avec une incompétence flagrante; mais l'éditeur les corrige dans ses notes et fournit des éclaircissements sur presque toutes ces publications, la plupart fort oubliées et fort dignes de l'être, du « siècle des paniers, des mouches et du fard. » Les incunables d'Auch nous montraient tout à l'heure quels étaient les livres les plus répandus au xve siècle, des bouquins d'érudition classique et de théologie; les ouvrages saisis chez le sieur Boé nous permettent d'entrevoir, dans le dernier quart du dernier siècle, le développement toujours croissant de la littérature politique, satirique et poissarde. Mais, encore une fois, que l'auteur ne tarde pas à nous offrir un sujet d'étude encore plus intéressant pour nous, en publiant la Bibliographie de sai région !

— Du xvii[e siècle, M. Tamizey de Larroque nous fait remonter au xvue dans sa première moitié. Cette période fut très féconde en pièces


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détachées, poétiques, politiques et religieuses, et l'on sait que rien n'est si sujet à disparaître au bout d'un certain temps que des plaquettes si minces, peu protégées d'ailleurs par leur sujet, presque toujours « de circonstance. » Mais la postérité se reprend volontiers de curiosité pour ces anecdotes du vieux temps et pour ces broutilles littéraires devenues introuvables. Notre savant collaborateur en a signalé beaucoup dans ses innombrables articles bibliographiques, une entr'autres dont il est devenu propriétaire, grâce à un ami généreux, et qu'il veut bien communiquer aujourd'hui tout entière au public. C'est « La Conversion du Sr de Remereville, ministre de la Religion prétendue reformée, au lieu de Gontaut en Agennois, avec la forme observée en l'abjuration de son Hérésie, dans l'Eglise des RR. PP. Capucins de la présent ville de Bourdeaux le 4 de ce mois de Février. A Bourdeaux, par Pierre de la Court. M. DC. XXIX. » La pièce n'est pas longue, ni très fournie de renseignements historiques, ni très correcte ( Tonneins y est changé en Touraine); mais quel style! «... Après que la dureté de son coeur opiniastre luy feut r'amollie par les doux enseignemens de ce bon religieux [le P. Victor de Bordeaux, capucin à Marmande], et ses yeux désillés et esclairés par les rayons de la vérité, il esmeut soudain ce mesme coeur par des sanglots tres-frequens d'un repentir amer, pour pousser au dehors le venin que l'Heresie y avoit infus, et baigna ses yeux d'une abondance de larmes, pour en purger la berleùe, » etc., etc. La phrase ayant encore une vingtaine de lignes, je dois m'arrêter. Le lecteur aura déjà au moins un avant-goût de cette rhétorique provinciale qui sent son fruit. Quant au détail historique, la courte, mais substantielle notice prélimmaire de l'éditeur ne lui laissera rien à désirer. Somme toute, je félicite mon excellent collaborateur d'avoir mis la main sur la plaquette de 1629; mais je n'ai pas de mérite à le complimenter sans la moindre émotion d'envie : la plaquette de 1884 qu'il me donne vaut dix fois mieux !

— La Messaline de Bordeaux que M. T. de L. nous adresse en même temps, n'est pas un article bibliographique; ce n'est pas non plus, comme je l'ai craint une minute, un personnage en chair et en os; c'est, ou plutôt c'était une statue, et même, d'après un chroniqueur bordelais, « une des plus belles et des plus curieuses de l'antiquité. » Elle fut découverte à Bordeaux le 21 juillet 1594, et pendant près d'un siècle excita l'admiration de nombreux visiteurs. Malheureusement les jurats bordelais l'ayant offerte à Louis XIV, qui eut « la bonté d'accepter l'offre desdits sieurs jurats, » cette précieuse relique de l'art


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romain fut embarquée dans un bateau chargé de marbre, qui se perdit à l'embouchure de la Gironde, en octobre ou novembre 1686. M. Lud. Lalanne a publié dans Y Art du 14 mai 1882 un'article intéressant sur la Messaline de Bordeaux. C'est à son intention que M. T. de L. avait, recueilli de nombreuses noies sur ce sujet; mais prévenu par son savant ami, il a dû les publier de son côté. Ni M. Lalanne ni personne ne s'en plaindra. On a plaisir à suivre l'infatigable et sympathique chercheur, soit à. travers les imprimés (témoignages de De Lurbe, de Brantôme, de Zinzcrling [Jodoc.i Sinceri iler Gallioe, App. de Burdigala]), soit surtout à travers les manuscrits. Peiresc s'était beaucoup occupé de la belle statue, qu'il avait admirée lui-même à Bordeaux. lien écrit au grand Rubens, à un M. de la Iloussaye [archéologue bordelais sur lequel le savant éditeur réclame des renseignements], à Adrien de Vrics, « excellent peintre flamand à, Bordeaux. » Déjà prêt à publier la correspondance de Peiresc, M. T. de L. n'a eu qu'à prendre clans un trésor qui est derenu le sien les pièces relatives à cet objet. De sorte que son curieux mémoire restera, comme une annexe bibliographique indispensable, à côté de l'article artistique de M. Lud. Lalanne, et ne laissera sans doute rien à dire sur l'histoire, hélas ! trop courte, d'une des plus belles oeuvres d'art de l'Aquitaine. Léonce COUTURE.

QUESTIONS.

225. Sur le duel de Roquelaure et de Bidos.

On lit dans le Ducaliana (Amsterdam, 1738, partie I, p. 142î : « Il y a dans la bibliothèque de S. M. la reine de Prusse un ins. in-4° gothique, écrit sur du vélin, et d'environ 40 feuillets, dont l'auteur est Hardoyn de la Jaille, chevalier lorrain. C'est proprement un recueil des lois et ordonnances qui de son temps s'observoient en Lorraine dans les combats en champ clos. 11 dédie son livre au duc de Lorraine, René, qui l'avoit établi maréchal du champ de bataille, que lui avoit demandé Baptiste de Roquelaure, chevalier gascon, pour combattre Jehannot de Bidos, gascon aussi et chevalier. La note marginale veut que ce Jehannot de Bidos soit le même Jean de Budos, dont parle A. du Chêne, dans son Histoire de la maison de Montmorency; mais ce Bidos était gascon, et Budos est, si je ne me trompe, le nom d'une famille Bretonne. » Que sait-on du duel de Roquelaure et de Bidos? Que sait-on, en outre, de ce dernier combattant qui, si je ne me trompe, pour me servir de l'expression de Le Duchat, ne figure pas dans les recueils généalogiques de la Gascogne?

T. DE L.


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226. Le missel auscitain incunable de Favie (1495).

Tarbes, 23 juin 1884. Monsieur, La bibliothèque de Tarbes possède un missel du diocèse d'Auch, imprimé à Pavie en 1495, dont voici la description :

Missale secundum ecclesiam Auxitanam.

Papie, per Franciscum Girardingum,

M.CCCC.XCV.

Petit in-4° gothique, imprimé en rouge et noir sur deux colonnes de 38 lignes. — 8 ff. non chiffrés, contenant le titre (f° 1), la liste des fêles à vigiles (f°2) et le calendrier (ff°s 3-8); — 214 if. chiffrés de i à ccxuu, contenant le Propre du temps (i a cxx), les préfaces, le Gloria, le Pater noster, etc., notés (cm à cxxx r°); une gravure sur bois, en noir, représentant le Christ en croix (f cxxx v), l'office de la messe depuis le Te igitur (cxxxi à cxxxvi); les offices votifs et spéciaux, défunts, mariages, etc. (cxxxvn à CLVII r°); le Propre des Saints (CLVII V-CCXIIU); — 14 if. chiffrés de i à XIIII, renfermant le commun des Saints, — et 4 ff. non chiffrés pour les tables.

J'y ai relevé ce qui suit :

1° Au calendrier :

VIII. Kal. maii, Ceraci archiepiscopi Auxis: VI. Non. maii, sancti Bertrandi; — Kal. junii, Clari marlyris; VI Kal. sept., Licerii episcopi; — Non. sept., Taurini archiepiscopi Auxis

et martyris; Vil. Kal. 8brls, Austindi archiepiscopi Auxis et confessoris;

XVII. Kal. novembr., Bertrandi episcopi et confessoris.

2° Dans le Propre des Saints figurent les offices des saints Orens, Bertrand, tjuiterie, Exupère, de la translation de saint Saturnin, des saints Louis, évèque de Toulouse [avec prose), Taurin, Géraud, Saturnin (prose).

En outre, à l'office des Rameaux, un beau barbarisme :

« Cantatis (1) statpontifex ante porlam ecclesie, et accipiens virgam

de manu porterii aut akerius servitoris »

Il me semble qu'un imprimeur italien aurait dit ostiarii.

Ce volume n'est pas signalé dans Brunet (je ne possède pas le répertoire de Hain). A-t-il été imprimé à Pavie en Italie, ou à Pavie près d'Auch? C'est là un problème intéressant que je suis impuissant a résoudre; c'est pour cela que je me suis permis de vous importuner.

Larcher, dans son dictionnaire, v° Messel, signale un missel d'Auch en

1555, existant à la Case-Dieu, mais il n'en donne aucune description.

Veuillez agréer, etc.

C. DURIER,

Archiviste des Hautes-Pyrénées. (1) Il s'agit du Gloria, laus et honor.


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RÉPONSE

à la question précédente.

Le missel dont M. Durier vient de donner une description si exacte existe aussi à la Bibliothèque du grand séminaire d'Auch, où j'ai pu l'étudier de vieille date. Il est imprimé sans aucun doute à Pavie en Italie; car je trouve dans la liste des imprimeurs du xve siècle, dressée par M. Gustave Brunet: « Girardengus (François) de Novis, à Venise, Pavie et Novi, 1479-98. » {Dict. de bibliol., édit. Migne, col. 1019.) Le barbarisme porterii pour ostiarii est d'origine française; mais l'imprimeur n'a fourni à notre missel que ses types et lia dû reproduire servilement la lettre des rubriques rédigées en France. Au reste, le missel auscitain de Pavie est, quant au texte, une pure reproduction d'un missel auscitain antérieur, dont la Bibliothèque du séminaire d'Auch possède également un exemplaire. Celui-ci, beaucoup plus beau que l'autre, est de 1491; M. Desbarreaux-Bernard {L'imprimerie h Toulouse, 2e édit., Toul., 1868, gr. in-8°) en a donné une description détaillée (p. 116-119), que la Revue de Gasc a citée en entier (xi, 1870, p. 190). Le regretté bibliophile toulousain était porté à attribuer ce bel incunable, quoique imprimé par les soins d'un marchand de Toulouse, aux presses lyonnaises. — Le missel auscitain de 1555 a été cité souvent, mais je ne l'ai jamais vu.— Quanta nos deux missels de 1491 et de 1495, ils sont restés inconnus des bibliographes; Hain, en particulier, ne cite aucun missel d'Auch. — L. C.

Les Archives historiques de la Gascogne.

Le 4' fascicule de nos Archives a paru ces jours-ci et dépasse, par l'abondance et l'intérêt des textes et des commentaires, tout ce qu'on espérait. La Revue rendra compte très prochainement de ce beau volume {les Huguenots en Bigorre), qui complète l'annuité de 1883 et porte à 700 le nombre des pages servies aux souscripteurs, tandis qu'on en promettait de 500 à 600. — Le fascicule suivant (Charles de coutumes inédites de la Gascogne toulousaine, publiées par M. Ed. CABIÉ) est plus qu'à demi imprimé et paraîtra sans doute avant la fin de ce mois.

Tous les fascicules parus sont en vente chez MM. Cocharaux, imprimeurslibraires à Auch, aux prix suivants :

I. — Documents inédits sur la Fronde en Gascogne, publiés par M. J. DE CARSALADE DU PONT 6 fr. 50 c.

II. — Documents relatifs h la chute de la Maison à"' Armagnac-Fezensa guet et a la mort du comte de Pardiac, publiés par M. Paul DCRRIEU, ancien membre de l'Ecole française de Rome 4 fr. 50 c.

III. — Voyage à Jérusalem de Philippe de Voisins, seigneur de Montant (1490), publié par M. Ph. TAMIZEY DE LARROQUE, correspondant de l'Institut 2 fr. 50 c.

IV. — Les Huguenots en Bigorre, documents inédits, texte préparé par C. DURIER, Archiviste des Hautes-Pyrénées, et annoté par J. DE CARSALADE DU PONT 8 fr. 50 c.

Les personnes qui trouveraient ces prix un peu élevés sont prévenues qu'elles obtiendront un rabais notable en demandant les 4 fascicules au prix de la souscription annuelle, soit 12 francs.


LES GASCONS EN ITALIE

LA. MORT DU COMTE JEAN III D'ARMAGNAC. {Fin*.)

Les soldats de Jean III étaient pleins d'ardeur : « Chevauchons gaîment sur ces Lombards, répétaient-ils en marchant; nous avons bonne querelle et juste, et bon capitaine; si en vaudra notre guerre grandement mieux et eu sera plus belle. Et aussi nous allons au meilleur pays du monde. Si sont Lombards de leur nature riches et couards. Nous y ferons notre profit, chacun de nous qui sommes capitaines, tellement que nous retournerons si riches que nous n'aurons jamais que faire de guerroyer (1). »

Quel était l'effectif dont pouvait disposer le comte d'Armagnac? Aux termes du traité conclu à Mende, il avait promis d'amener aux Florentins deux mille lances garnies, plus trois mille pillards, ce qui fait environ, en tout, de douze à quinze mille hommes. Jean III se montre toujours si fidèle à la parole donnée qu'il devait certainement avoir fait tous ses efforts pour remplir ses engagements (2). De

(*) Voir la livraison précédente, p. 297.

(1) Froissart, liv. IV, chap. xx.

t2) C'est, du reste, ce que dit positivement Piero Minerbetti, le plus autorisé des chroniqueurs italiens, — Rerum italicariim scriptores de Tarlini, II, col. 238.

Tome XXV.— Septembre-Octobre 1884. 29


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l'ait, en prenant la moyenne des évalutions données par les différents chroniqueurs, on arrive à un chiffre à peu près égal, ou du moins peu inférieur (1). Ce qui ne permet pas d'être très précis, c'est qu'en général on n'a fait entrer en ligne de compte que les hommes d'armes montés, en négligeant les suivants et les fantassins. Si l'on se rapporte aux chiffres qui seront donnés plus bas, on peut cependant avancer qu'au moment des combats livrés dans les environs d'Alexandrie, il y avait encore dans l'armée du comte d'Armagnac de sept à huit mille cavaliers, auxquels il faut ajouter la masse des gens de pied (2).

Dans cette petite armée entraient deux éléments bien distincts :

C'étaient, d'une part, les compagnies, les anciennes bandes de routiers, dont on avait eu tant de mal à acheter le départ. Aux yeux de ces aventuriers, l'expédition apparaissait surtout comme une excellente affaire, une source de fructueux pillages qui leur faisait espérer une rapide fortune. Froissart prêle un mot fort juste à l'entourage de Jean Galèas : « Ce sont gens de roules et de compagnies qui ne demandent que à gagner et à chevaucher à l'aventure... Et tel se nomme homme d'armes en cette compagnie et dispose de cinq ou six chevaux, qui irait à pied dans son pays et y serait un pauvre homme. Pour ce s'aventurent-ils à la légère. »

Se réserver la plus grosse part dans les dépouilles de l'ennemi, telle est la préoccupation dominante des chefs de bande

(1) Voici quelques-unes de ces évalutions : Chronique du Religieux de Saint-Denys (I, p. 712) : sept mille combattants. Corio (f° 271 v° de l'édition de 1554) : dix mille. Poggio Bracciolini (p. 104 «Je l'édition de 1715) : douze mille, tant fantassins que cavaliers. Enfin, Lionardo Aretino (p. 216 de l'édition de 1610), et saint Antonin (IIP part., lit. xxu, cap. ni, xi) : quinze mille chevaux, sans compter les gens de pied et les fourrageurs.

(2) En effet, il y eut quinze cents chevaux qui prirent part, avec le comte d'Armagnac, au combat du 25 juillet. Et le lendemain, 28 juillet, Jacopo del Verme trouvait encore, en face de lui, six mille cavaliers.


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lorsqu'ils s'engagent, par traité, au service du comte d'Armagnac. Toutes les conquêtes devront, il est vrai, revenir en principe au chef de l'expédition. Mais chaque chef de compagnie qui se sera emparé d'une place forte en deviendra, de droit, capitaine; il exercera les prérogatives de cette charge et pourra distribuer à son gré toutes les fonctions inférieures. Il sera bien tenu de rendre sa prise au comte d'Armagnac, à première réquisition, mais à la condition d'être indemnisé si la place s'est rendue à composition. De même, tout capitaine pourra lui-même mettre à rançon tous les prisonniers qu'il aura faits, à moins qu'il ne s'agisse d'un des chefs de l'armée ennemie ou d'un homme coupable de quelque crime. Dans ce cas seulement, le comte d'Armagnac aura le droit de se faire livrer les captifs, et toujours sous la réserve d'un dédommagement équitable. Quant à l'ensemble du butin, de toute nature, dès qu'il atteindra une valeur de dix mille livres, il sera partagé en deux parties inégales. Les deux tiers resteront aux capitaines de compagnies; un tiers seulement sera remis au comte d'Armagnac (1).

On a vu plus haut que cette part proportionnelle du butin était indispensable pour couvrir entièrement les frais de l'expédition. De plus, grâce à l'appât du gain, quelques compagnies avaient consenti à ne plus exiger de solde régugulière à partir du jour de l'entrée en Italie (2). Mais ces instincts cupides qui guidaient les routiers avaient une conséquence déplorable. Tout entiers au plaisir de profiter des avantages matériels que leur offrait le séjour en Piémont et en Lombar'die, les aventuriers oubliaient trop le but de l'expédition et s'attardaient outre mesure, et quand ils trouvaient une grasse marche, ils s'y tenaient et logeaient un

(1) Collection Doat, vol. 803, f» 286; vol. 204. f<" 40 et 127.

(2) Froissart a trop généralisé en prétendant que cette mesure fut étendue à l'armée tout entière. Le texte des traités conclus avec les routiers montre, au contraire, que si quelques compagnies cessaient d'être payées après avoir passé les Alpes, les autres continuaient à toucher leurs gages en Italie.


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temps, pour mieux se mettre à l'aise eux et leurs chevaux (I ).

L'armée de Jean III se complétait d'un certain nombre de chevaliers et de jeunes seigneurs, appartenant aux premières familles de la Gascogne et du Rouergue. Tels étaient François d'Albret et Amaury de Séverac (2). Ceux-ci ne rêvaient que prouesses et beaux coups d'épée. Ils étaient animés de cet esprit d'aventure qui caractérise le règne de Charles VI, antérieurement aux débuts de la guerre civile.

C'est, en effet, dans notre histoire nation de, une période très particulière que ces dernières années du xive siècle. Une sorte d'entraînement irrésistible, de besoin d'agir s'empare de l'élite de la nation. L'Anglais est toujours menaçant; malgré les succès du règne précédent, il occupe encore une partie des provinces qu'il a jadis conquises. Mais il semble que l'on soit dégoûté de celte lutte interminable contre l'ennemi héréditaire; ou si l'on songe à reprendre contre lui le cours des hostilités, c'est en imaginant un plan aussi vaste qu'irréalisable de descente en Angleterre. La noblesse française réserve toute son activité pour les expéditions les plus audacieuses, les projets les plus grandioses et parfois les plus chimériques. C'est précisément à celle époque que l'on trouve formulée pour la première fois, d'une manière nette, celte pensée des grandes guerres d'Italie, qui ne doit être mise à exécution que cent ans plus tard (3). Chose curieuse, plus on s'éloigne des âges chevaleresques, plus les sentiments élevés qui animaient le véritable Moyen-Age tendent à s'affaiblir sous la double influence du progrès de la richesse matérielle et de la dépravation des moeurs; et plus les représentants des

(1) Froissart, 1. c.

(2) François d'Albret. seigneur de Sainle-Bazeille, mort sans postérité, Il était petit-lils de Bernard Ezy II, sire d'Albret. Sa présence à l'armée de Jean III est attestée par un texte qui sera reproduit plus loin, en note, page 420.

Quant à Amaury de Séverac, voir le Père Anselme, Histoire généalogique de la Maison de France et des grands officiers, vu, page 68.

(3) Voir ci-dessus, page 306.


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grandes familles paraissent tourmentés du désir de renouveler les exploits légendaires de leurs ancêtres. Le grand mouvement des Croisades est à peu près complètement arrêté. On ne voit plus, comme au xi" et au xir siècles, des peuples entiers s'enflammer pour la délivrance des Lieux-Saints. Mais en revanche, des expéditions s'organisent fréquemment, brillantes et luxueuses, sous la direction des princes et des plus braves capitaines du royaume. On va, comme à un passetemps héroïque, presque comme à une fête guerrière, combattre les païens el les infidèles, depuis les frontières de Prusse, jusqu'en Hongrie et jusqu'eu Afrique, avec le duc de Bourbon, le comte de Nevers, le maréchal de Boucicaut, Fiiguerrand de Coucy, et tant d'autres encore (1).

Par malheur cette ardeur est, en général, aussi imprudente que généreuse. Les nobles sujets de Charles VI se croient encore au temps des Paladins, alors que le courage personnel était (oui. En vain les terribles défaites essuyées sotus Philippe VI el sous Jean-le-Bon ont-elles prouvé que les conditions de la guerre étaient changées, que les bonnes dispositions et les habiles manoeuvres avaient trop facilement raison de la vaillance irréfléchie. Les chevaliers français persistent à garder le même principe de combat. Ils continuent à chercher la vicloire dans l'impétuosité de l'attaque, la vigueur d'un élan emporté. Aussi tant de valeur déployée, tant de généreux efforts n'aboulissent-ils le plus souvent qu'à un insuccès, quand ce n'est pas à une catastrophe. Tels avait été Crécy et Poitiers; tel devait être Nicopolis, prélude d'Azincourl. Tel lut aussi le triste combat qui entraîna la perle du comte d'Armagnac.

Jean III se distinguait, entre tous, par son ardeur. Il ne doutait pas du succès. Et cependant, les propres annales de la Maison d'Armagnac lui présentaient un exemple qui aurait

il) Notre savant 'confrère M- J. Delaville Le Roulx, prépare un grand travail d'ensemble sur ces curieuses tentatives de croisade, encore si mal connues.


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pu lui servir d'avertissement. Ignorait-il donc que, quelque soixante ans plus tôt, son grand-père, le comte Jean Ier d'Armagnac, avait, lui aussi, conduit une expédition en Italie, où il allait défendre les intérêts du pape Jean XXII, el que, trahi par la Fortune, abandonné par ses alliés, il avait été fait prisonnier, devant Ferrare, et avait dû payer rançon?

Mais ces sombres préoccupations étaient bien loin de l'esprit du jeune général que Florence attendait comme un sauveur.

Un premier succès remporté dès le début de la campagne vint encore accroître sa confiance. Jean-Galéas semblait s'être ingénié pour opposer Gascon contre Gascon. Pendant que la République négociait avec le comte Jean III, il avait gagné à sa cause un capitaine de routiers, nommé Bernardon de la Salle, originaire du diocèse d'Agen. Ce Bernardon de la Salle, dont les aventures mériteraient une étude spéciale, s'était fait un nom en Italie. Pendant plusieurs années, il avait brillamment exercé, dans la Péninsule, le métier de condottiere, se montrant d'ailleurs aussi peu scrupuleux, en matière de brigandage, que les compagnies installées au coeur de la France. Sa réputation d'habile homme de guerre s'était si bien établie, que Bernabo Visconti, la victime de Jean Galéas, n'avait pas hésité à lui donner en mariage une de ses filles naturelles.

Devenu, malgré sa parenté avec Bernabo, l'auxiliaire et l'agent du comte de Vertus, Bernardon de la Salle se chargea de procurer des soldats à l'armée milanaise. Il réunit, en France, pour le compte de Jean Galéas, cinq cents lances de troupes mercenaires.

Les chefs qui commandaient ces troupes appartenaient-ils à quelques-unes des nombreuses compagnies de routiers ayant traité avec le comte d'Armagnac, et violaient-ils un engagement antérieur en prêtant leur concours au comte de Vertus? Ou bien le prince allié de Florence considérait-il


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comme une félonie le seul fait d'aller se joindre aux forces milanaises, au moment même où il s'apprêtait à attaquer Jean Galéas, à la tête des compagnies françaises et gasconnes réunies sous la bannière d'Armagnac pour la défense de la République florentine? Toujours est-il qu'aux yeux de Jean III, Bernardon delà Salle et les capitaines groupés autour de lui n'étaient que des traîtres, aussi coupables que ces malheureux chefs de routiers dont la tentative de révolte avait été naguère si cruellement punie.

Le comte d'Armagnac franchissait les Alpes lorsqu'il apprit que les cinq cents lances de Bernardon de la Salle passaient également de France en Italie, par un autre col, à plus de cinquante milles de distance. Quelle belle occasion de se signaler par un coup d'éclat, en détruisant le renfort attendu par Jean-Galéas, sans lui laisser le temps de descendre dans les plaines de Lombardie! L'entreprise, il est vrai, semblait bien difficile. Les troupes engagées au service du comte de Vertus avaient eu soin, afin d'éviter le danger d'une rencontre, de choisir une route fort éloignée de celle que suivait l'armée du comte d'Armagnac. Pour les atteindre, il fallait faire un long trajet, en pleine montagne, par des sentiers à peine tracés. Ces obstacles ne firent qu'exciter l'impatience de Jean III. Il prit avec lui six cents lances d'élite, les entraîna à marche forcée, de jour et de nuit, au travers des précipices, et parvint à atteindre l'ennemi encore engagé dans les défilés des Alpes.

Les compagnies surprises lui firent bravement tête. Elles avaient pour elles l'avantage des positions. Mais leur courage ne put résister longtemps à l'impétuosité de l'attaque. La plupart des chefs succombèrent dès le premier choc. Les soldats débandés voulurent alors chercher à fuir. Bien peu parvinrent à s'échapper. Plus de la moitié mordit la poussière, et le nombre de ceux qui furent pris dépassa trois cents. Parmi ces derniers se trouvaient les deux principaux capitai-


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nés. Le comte d'Armagnac les fit mettre à part et ordonna de leur trancher la tête. Quant aux autres prisonniers, on se contenta de les désarmer el de les chasser comme un vil troupeau, du côté de la France (1).

Bernardon de la Salle ne survécut pas à cette défaite. Le Religieux de Saint-Denys dit nettement que le comte d'Armagnac, après avoir essayé eu vain de le corrompre à prix d'or, séduisit ceux qui servaient sous sa bannière, lui tendit, d'accord avec eux, des embûches, dans les bois qu'il avait à traverser, et le fit tuer, par trahison, comme il s'avançait suivi de trois cavaliers (2).

Tout, dans l'histoire de Jean III, proteste contre le caractère odieux de ce récit. Par ces tentatives de corruption, il faut entendre sans doute que le comte d'Armagnac fit offrir à Bernardon de la Salle, comme à tous les autres chefs de compagnies, d'entrer à son service. Quant au meurtre, ne faut-il pas y voir comme une sorte d'exécution sommaire ? Pour Jean III, Bernardon de la Satie méritait la mort. Que lui importait la manière dont le coupable serait frappé, pourvu qu'il subît son châtiment? Il est certain que Bernardon de la Salle périt victime de la trahison de quelques soldats que l'on retrouve plus tard enrôlés dans l'armée de Jean III (5). Mais, au point de vue où se plaçait le comte d'Armagnac, implacable justicier, celte mort était aussi légitime que le supplice des deux capitaines décapités après le combat.

(1) P. Minerbetti, col. 259; Sozoïneno, Spécimen historiée, [dans Muratori, xvi, col. 1146; Buoninsegni. p. 708.

(2) Chronique du Religieux de Saint-Denys, i. p. 712.

(3) Lettre de Jacopo del Vernie, du 28 juillet 1391, publiée par Giulini, Conlinuazione délie memorie di M'dano. II, p. 536. La défaite des routiers et la mort de Bernardon de la Salle sont également mentionnées dans une lettre des Florentins aux habitants de Pérouse, du 3 juillet 1391, transcrite dans le registre de la Magliabecchiana.

Il esta remarquer qu'aucun historien italien ne répète les accusations portées contre Jean III par le Religieux de Saint-Denys.


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Jean III n'avait pas encore annoncé aux Florentins qu'il avait quitté la France. L'affaire heureusement terminée, il leur écrivit du champ de bataille même, leur apprenant ainsi, à la fois, et sa prochaine arrivée el sa première victoire (1).

Depuis l'ouverture des hostilités, les choses avaient assez mal tourné pour Jean-Galéas. Florence avait pour elle l'appui de Bologne, le concours des exilés de Sienne, des fils de Bernabo Visconli et surtout de François de Carrare, jadis chassé de Padoue par le comte de Vertus. Le 6 novembre 1590, la République pouvait écrire au comte d'Armagnac que François de Carrare avait repris Padoue; que Vérone, abandonnée par ses habitants, était incapable de résister, même quelques jours; que de tout côté le sol semblait se dérober sous Jean-Galéas; et qu'un de ses plus fermes appuis, le marquis d'Esté, rebuté par sa mauvaise foi, s'était séparé de lui pour conclure la paix (2). Au commencement de l'année suivante, la situation s'aggravait encore. Une armée à la solde de Florence opérait dans le nord de l'Italie. Elle était commandée par Jean d'Hawkwood, le plus célèbre de tous les condottieri, anglais d'origine, mais devenu Florentin de coeur. Déjà Hawkwood avait remporté quelques succès, quoique Jean-Galéas lui eût opposé un digue adversaire, en plaçant également à la tête de ses armées un général de premier ordre, Jacopo del Vernie.

Les Florentins pensaient que l'arrivée du comte d'Armagnac s'effectuerait beaucoup plus tôt et qu'elle aurait lieu, sinon à la fin de janvier 1591, du moins au début du printemps. Le plan de campagne fut calculé d'après celte espérance. Le 10 mai 1591, Jean d'Hawkwood quitta Padoue et poussa une pointe jusqu'à une faible distance de Milan. Si les troupes de Jean III avaient en même temps débouché des Alpes et étaient venues tomber par derrière sur l'armée

(1) Lettre des Florentins au comte d'Armagnac, du 25 juin 1391;

(2) Lettre des Florentins au comte d'Armagnac, du 6 novembre 1390.


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milanaise, le comte de Vertus, attaqué de tous côtés, eût probablement succombé.

• Les retards involontaires du comte d'Armagnac firent tout échouer. Au bout de quelques jours, Jean d'Hawkwood, menacé par Jacopo del Verme, dut reculer et se retirer momentanément au-delà de l'Oglio (1).

Mais le plan pouvait être repris. Deux ambassadeurs florentins, Giovanni de'Ricci et RinaldoGianfigliazzi, avaient reçu, dès le 27 avril 1391, l'ordre de guetter l'approche du comte d'Armagnac et, dès qu'il paraîtrait, de s'attacher à ses pas, sans jamais le quitter, pour lui donner tous les avis et tous les renseignements nécessaires (2). Ils devaient surtout le pousser à marcher le plus vite possible vers Milan, sans s'attarder en route, afin de chercher à donner la main à l'armée florentine. La Seigneurie de Florence insista encore dans le même sens, en répondant, le 25 juin, à la lettre qu'elle venait de recevoir du comte Jean III :

« Illustre Prince, magnifique Seigneur, honorable frère et très cher ami,

» Nous avons reçu vos très joyeuses lettres, écrites dans votre heureux campement placé sur le terrain conquis par une victoire, présage du triomphe à venir, lettres qui nous annoncent votre arrivée si désirée. De quelle joie nous avons été inondés, il n'est possible ni de l'imaginer, ni de l'exprimer par lettres, tant cette joie est grande. Il est donc enfin venu ce moment tant attendu, que notre peuple a si longtemps souhaité, où nous vous verrons, à la tête de votre invincible armée, fouler les terres d'un ennemi, sur lequel la grâce du Seigneur vous fera marcher comme sur un aspic et un basilic ! Et puisque la haine du tyran, l'amour de la justice, et un immense désir de gloire vous pousse, après avoir quitté la douceur de la patrie, à passer tant de fleuves, à franchir tant de terrain, dans le but cle perdre l'exécrable comte de Vices, pour venger votre soeur et vos neveux, et défendre

(1) Seipione Ammirato, lib.xv. Corio, ma parte; et tous les chroniqueurs italiens de l'époque.

(2) Lettre des Florentins a Rinaldo Gianftqliazzi et h Giovanni de' Ricci, du 27 avril 1391, transcrite dans le registre de la Magliabecchiana.


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notre liberté, ne perdez plus un moment, ne différez pas un instant à attaquer l'ennemi. Rien de plus important et de plus utile à la guerre que cette rapidité qni ne permet pas à l'adversaire de prendre conseil ni de parer à ce qui peut arriver.

» Il nous paraît nécessaire, pour hâter la ruine de l'ennemi commun, de l'attaquer au coeur de ses états et dans sa capitale; nous pensons donc qu'il faut vous diriger au plus vite sur Milan, où opère, comme vous pouvez le savoir, notre autre armée. Si vous la rejoignez avec vos troupes, vous aurez des auxiliaires qui connaissent parfaitement le terrain et qui pourront vous suggérer en maintes occasions les plus utiles dispositions. En attendant, votre prudence, voire habileté dans la guerre, et le concours empressé de nos ambassadeurs vous procurera, suivant le temps et le lieu, clés éclaireurs et des guides. Il ne reste plus qu'à réparer la lenteur de votre arrivée par la rapidité de vos actions (1). »

Par malheur, ces sages conseils furent trop peu suivis, quoique le comte d'Armagnac eût eu soin de se mettre immédiatement en rapport avec Jean d'Hawkwood (2).

Vers le 22 juin 1391, Jean III, descendant enfin dans la plaine, franchit le Pô, non loin de Turin (3). Tout d'abord, il était question de suivre la rive droite du fleuve, jusqu'au delà de son confluent avec le Tessin, de manière à éviter la traversée de cette dernière rivière; on aurait ensuite repassé le Pô pour remonter vers Pavie el Milan (4). D'autres dispositions prévalurent. L'armée du comte d'Armagnac s'éloigna, au contraire, du fleuve; longea le territoire d'Asti, qui appartenait au duc de Touraine, comme dot de Valentine de Milan; et atteignit les environs d'Alexandrie, la première ville importante qu'elle rencontrât dépendant des états de Jean-Galéas (5).

1) Lettre des Florentins au comte d'Armagnac, du 25 juin 1391, transcrite dans le registre de la Magliabecchiana.

(2) Froissart, 1. c

(3) Miscellanea di Storia italiana, t. xx (Turin, 1882), p. 189.

(4) Saint Antonin, ma pars, tit. xxu, cap. m, xi.

;5) Froissart; Andréa Gattaro, Istoria Padovana, dans Muratori, xvi, col. 808, etc.


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Le comte de Vertus, alors à Pavie, avait été averti par Amédée de Savoie, prince d'Achaïe, de la marche de Jean III (1). La retraite de Jean d'Hawkwood au-delà de l'Oglio lui permettait d'employer à sa guise Jacopo del Venne. Il l'envoya s'enfermer dans Alexandrie avec une partie de l'armée milanaise, grossie de troupes auxiliaires et de mercenaires allemands (2). Le général du comte de Verlus avait sous ses ordres deux mille lances garnies et, quatre mille fantassins, dont beaucoup d'arbalétriers, sans compter les garnisons laissées par lui à Tortone, à Verceil el de côté et d'autre sur les frontières des domaines de JeanGaléas (5).

Jean III, cependant, au lieu d'attaquer directement Alexandrie, se détourna vers la droite et vint, le 29 juin, se poster au sud de la ville, sur la roule de Gênes, auprès de la petite place de Caslellazzo (4), dont il commença aussitôt le siège (5).

Trois semaines plus tard, le camp français se trouvait toujours dressé au même endroit.

Il fallait un motif grave pour arrêter ainsi le comte d'Armagnac. Ce motif, hélas! était encore celui qui avait déjà occasionné tant de retards. C'était de nouveau cette éternelle question d'argent, que l'on voit si souvent revenir et jouer un rôle capital lorsque l'on étudie de près l'histoire militaire du règne de Charles VI. Le comte Jean III attendait l'arrivée d'un nouveau subside pour la solde de ses troupes. La République florentine avait envoyé les fonds à Gênes. Il fallait les chercher. Cette mission revint à l'un des deux ambassadeurs florentins attachés à la personne du comte

1! Miscellanea diSlorin italiana, \\ p. 189. (2) Froissart.

;3) P. Minerbetti, col. 261. — Voir, plus loin, la lettre de Jacopo del Verme du 25 juillet 1391.

(4) Gistellazzo-Bormida, dans le district d'Alexandrie.

5 J.-B. Miiriondus. Monumenta iquensia, Turin, 1789, pars i, col. 590.


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d'Armagnac, à Giovanni de'Ricci. Puis, quand ce dernier eut l'argent, il craignit d'être attaqué en revenant. Jean III dut détacher de son armée deux mille cavaliers pour l'aller prendre à Gênes et le ramener en lui servant d'escorle (1).

Dans l'intervalle, le comte d'Armagnac aurait ardemment souhaité que Jacopo del Verme se décidât à sortir d'Alexandrie et à accepter la bataille. Trois jours de suite, il envoya ses soldats sous les murs de la place, jusqu'aux barrières, pour provoquer les Milanais : « Dehors, dehors, vilains Lombards! » Jacopo del Verme était trop habile pour s'expoposer inutilement. Suivant une ligne de conduite arrêtée, paraît-il, dans le conseil même de Jean-Galéas, il se retrancha impassible derrière les murailles et laissa l'ennemi s'attarder inutilement. Jean III dut se contenter de pousser le siège de Castellazzo et d'enlever, dans la banlieue d'Alexandrie, Frugarulo et cinq autres châteaux de faible importance.

Quant aux compagnies qui formaient le gros de l'armée, elles se trouvaient à merveille de cet arrêt au milieu d'une contrée riche et fertile. Comme on les redoutait, on avait soin de leur procurer tout ce qui pouvait leur être nécessaire. Vivres et victuailles leur arrivaient de toutes parts en abondance, de Pignerol, du marquisat de Saluées, du marquisat de Monferrat et même de la Savoie et du Dauphiné. D'ailleurs, les routiers avaient à leur discrétion les campagnes environnantes, les villages non fortifiés, qu'ils pouvaient piller et ravager, comme terres de l'ennemi. Ils ne se firent pas faute de reprendre, aux dépens des malheureux paysans, le cours de leurs brigandages; et on les vit notamment se signaler par leur brutalité et leur cruauté lors de la prise de Frugarolo (2).

On comprend, par là, pourquoi Jean III tenait tant à avoir

(1) Minerhetti, col. 260.

(2) Archivio Civico, à Milan, Leltereducali, ann. 1401-1403, f°6. — Froissart; P. Minerbetti, col. 260; Corio, ni* parte; etc.


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l'argent déposé à Gênes. Ces anciennes bandes de routiers restaient toujours fort peu disposées, malgré de terribles exemples, à respecter la discipline. Leur fidélité même était douteuse. Si l'on avait donné aux compagnies le moindre prétexte à mécontentement, en négligeant de leur payer régulièrement leurs gages, auraient-elles volontiers consenti à se remettre en campagne et à abandonner ce pays où il faisait si bon vivre, en face d'un adversaire qui n'osait pas s'aventurer hors de ses retranchements?

Enfin, le 24 juillet 1591, Giovanni de'Ricci rejoignit le comte d'Armagnac 11 apportait de Gênes vingt-cinq mille florins. Rien désormais ne s'opposait plus à la marche en avant, et les ambassadeurs florentins insistaient vivement auprès de Jean III pour qu'il partît immédiatement, en s'abslenant désormais de prendre l'offensive jusqu'au moment où il pourrait combiner ses mouvements avec ceux de Jean d'Hawkwood.

Fallait-il donc s'éloigner d'Alexandrie sans avoir obtenu d'autre résultat que la prise de quelques petites places? Fallait-il laisser à Jacopo del Verme la joie de voir son adversaire renoncer à le combattre et lui abandonner sans coup férir les positions inutilement occupées depuis plus de trois semaines ? Les envoyés de la République faisaient valoir, il est vrai, que c'était là le plus sage parti à prendre. Mais quitter les environs d'Alexandrie, c'était reculer; et reculer, quelle humiliation pour un général de vingt-huit ans, pour un vrai gascon, plein de vaillance et d'audace, habitué à briser tous les obstacles et brûlant du désir de s'illustrer par une éclatante entrée en campagne ! Cependant il allait céder aux exhortations des ambassadeurs florentins; Tordre était même donné de tout préparer pour le départ, lorsque le lendemain même du retour de Giovanni de'Ricci, le 25 juillet, dans la matinée, on vit s'avancer jusqu'aux portes du camp, comme pour narguer le comte d'Armagnac, une centaine de cava-


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liers milanais, bien montés, détachés en reconnaissance par Jacopo del Verme.

C'était trop d'audace ! Jean III ne réfléchit pas que cette démonstration peut cacher un piège. Son ardeur l'emporte et lui inspire la funesle pensée de répondre à cette bravade en faisant une dernière tentative pour provoquer au combat le général de Jean-Galéas. Quand il eut ouï sa messe en sa tente, et bu un coup, il demande ses armes. Malgré l'été, il endosse une de ces armures complètes, en fer poli, étroitement ajustées, que l'on commençait alors à porter; harnais fort bon peut-être pour combattre en France, mais que le chaud climat de l'Italie rendait singulièrement pénible à supporter. Il fait déployer la bannière d'Armagnac, saisit son épée et s'adressant principalement à la jeune noblesse qui l'entoure : « Avant de lever le camp, dit-il, je suis d'avis de pousser aujourd'hui jusqu'aux portes d'Alexandrie. Nous verrons ce que voudront faire nos ennemis; et s'ils sortent, je suis sûr que nous les vaincrons bien vite, tant je vous connais valeureux et gaillards.» — «Marchons,» répondent d'une seule voix les braves auxquels il s'adresse. — Mais Jean III : « Si nous menons toutes nos forces vers la ville, il me paraît certain que les ennemis ne sortiront pas. Il faut donc n'y aller seulement qu'au nombre de quinze cents hommes. Ce petit nombre suffirait à vaincre nos ennemis, fussent-ils encore bien plus nombreux qu'il ne le sont. Je le répète, je suis certain que nous les battrons, et bien vite; et notre petit nombre engagera l'ennemi à sortir pour livrer bataille (1). »

C'est donc suivi tout au plus de quinze cents, ou même, suivant d'autres récils, d'un nombre infiniment plus faible de combattants (2), que le comte Jean III se lance à la poursuite des cavaliers milanais. Quant aux chefs des compagnies qui

(1) P. Minerbetti, col. 260.

(2) D'après Froissart, le comte Jean 111 partit seulement avec une centaine de combattants. Mais ce chiffre est certainement beaucoup trop bas.


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composent le reste de l'armée, à la masse des routiers, ils se préoccupent vraiment bien de ce qui peut advenir à leur général ! Se bien goberger, bien boire, bien manger et passer agréablement leur temps, voilà leur unique pensée. «Allons voir la ville et escarmoucher, a ajouté le comte d'Armagnac en partant; nous reviendrons pour dîner. — A quoi faire nous armerions-nous et travaillerions-nous?» observent ceux qu'il laisse derrière lui. « Quand nous avons été aux barrières, nous ne savions à qui parler (1). » Falale sécurité qui pousse à la fois le comte d'Armagnac à courir aveuglément les chances d'un combat écrasant contre toute l'armée de Jacopo del Verme; et, les compagnies à rester débandées dans leurs quartiers, sans prendre la moindre disposition pour intervenir en cas de danger, sans même songer à surveiller les suites d.; cette périlleuse chevauchée.

Jean III et les siens, dans un élan furieux et désordonné, chargent les éclaireurs de Jacopo del Verme, culbutent tout ce qui lente de les arrêter et poussent les fuyards l'épée aux reins jusque sous les murs d'Alexandrie. Ordre est alors donné de descendre de cheval, de se former en bataillon serré et de continuer le combat à pied. C'est presque exactement la répétition de ce qui s'était passé à Poitiers; tant la tradition a d'empire, même pour perpétuer une manoeuvre condamnée par l'expérience! Il est vrai qu'on s'attaque aux ouvrages qui défendent la place et qu'il n'est guère possible d'agir autrement si l'on veut les prendre d'assaut. Les troupes milanaises, poussées contre les murailles, sont obligées également de quitter leurs montures. Comme elles hésitent, Jacopo del Verme doit, le premier, leur donner l'exemple et mettre pied à terre (2). Plus de mille lances de troupes, sans compter les fantassins sortent de la ville pour contribuer à la défense (5).

(1) Froissart, 1. c.

(2) Voir plus loin la lettre de Jacopo del Verme, du 25 juillet 1391.

(3) P. Minerbetti, col. 261.


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Un combat d'infanterie s'engage. Trois cents gascons essayent d'enlever une des portes d'Alexandrie, appelée la Porte Génoise; et la valeur déployée par les soldats de Jean III semble d'abord leur assurer de toutes parts l'avantage.

Cependant Jacopo del Verme, en bon général, cherche à se rendre compte du plan de l'ennemi. Il envoie surveiller les abords du camp où sont restés la plupart des routiers. Le pelit nombre de ses adversaires l'étonné et lui fait craindre que cène soit une attaque d'avant-garde destinée à être soutenue bientôt par toute l'armée. Mais les rapports de ses émissaires le rassurent. Les quelques centaines de combattants qui luttent sous les murs sont les seules forces qui se soient mises en mouvement. A plus de quatre milles à la ronde, on n'aperçoit, du côlé des Français, aucun corps de troupes qui paraisse se disposer à venir à la rescousse. Le général de Jean-Galéa3 peut donc, sans crainle, engager tout son effectif. Il fait sortir par la porte de Marengo un de ses lieutenants, Calcino Tornielli, qui se rabat en flanc sur la petile troupe du comle d'Armagnac. En même temps, les brigades poslées dans le faubourg du Borgoglio (1), appelées en toute hâte, accourent tride abattue. Le comle d'Armagnac et ses compagnons sont enveloppés de tous côtés. Pour comble de malheur, ils voient leurs chevaux, qu'ils ont imprudemment laissés en arrière, enlevés, dans un coup de main, par la cavalerie milanaise. Désormais ils sont condamnés à rester démoulés et à poursuivre le combat à pied, sous leurs pesantes armures de fer. Us renoncent alors à pousser plus loin l'attaque, el commencent à battre en retraite.

C'est le moment attendu par Jacopo del Verme. Le chef de l'armée milanaise prend avec lui l'élite de ses gens d'armes, sort par une porte détournée et va se poster en embus(1)

embus(1) faubourg du Borgoglio, situé sur la rive gauche du Tanaro, a été démoli en 1728, pour faire place à la citadelle encore existante.

Tome XXV. 30


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cade, dans un bois, entre la ville et le camp français, à un mille de distance.

Au dire même des historiens français, l'embuscade est dressée depuis longtemps. Si les éclaireurs milanais se sont exposés à être si chaudement pourchassés; si les défenseurs d'Alexandrie ont laissé l'ennemi parvenir jusqu'au pied des murailles : c'est pour attirer loin de son camp le comte d'Armagnac, le fatiguer, el le pousser ensuite peu à peu dans le piège qu'on lui a tendu (1).

Le comte Jean III, qui recule en faisant tête à l'ennemi, vient, en effet, se heurter contre Jacopo del Verme. Il se trouve pris à revers et doit entamer, contre ces troupes fraîches, un nouveau combat, danslaproportion écrasante d'un contre trois, et avec des soldats déjà épuisés par une lutte très vive.

A mesure que la journée s'avance, la température devient de plus en plus accablante. On est au plus fort de l'été et le soleil brûle la plaine d'Alexandrie, où s'élève une épaisse poussière. Jean III et ses capitaines, qui ont eu la malheureuse idée de s'armer de toutes pièces, souffrent cruellement. Il semble à ceux qui sont, en leurs armures qu'ils soient en un four, tant Pair est chaud et sans vent (2). Et c'est dans ces conditions terribles qu'ils résistent encore deux heures à un ennemi presque insaisissable, armé el monté à la légère, qui les harcèle sans trêve, en se dérobant à la riposte par la rapidité de ses manoeuvres. Enfin la fatigue et la chaleur achèvent la déroute des troupes françaises; et Jacopo del Verme n'a plus qu'à ramasser des prisonniers complètement à bout de forces et incapables de supporter plus longtemps le poids de leurs armes. Quatre à cinq cents combattants tombent ainsi au pouvoir des Milanais. Le combat cesse peu à peu. Dans le camp des routiers on commence à s'émouvoir. Des renforts arrivent. Jacopo del Verme, qui ne veut pas compromettre le

(1) Froissart, 1. c. — Chronique du religieux de Saint-Denis, i, p. 714.

(2) Froissart.


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succès, ordonne la retraite. Il se retire en bon ordre et ramène ses prisonniers dans Alexandrie, taudis que les survivants des gens d'armes engagés avec le comte Jean III viennent se remettre, dans leur campement, des fatigues de la journée (1).

On s'aperçoit alors avec stupeur que le comte d'Armagnac a complètement disparu. Nul ne peut dire ce qu'il est devenu. Est-il donc resté parmi les morts? On parcourt le champ de bataille. On examine les cadavres. Toutes les perquisitions demeurent sans résultat el ceux qui les ont dirigées reviennent ainsi que gens tout ébahis.

Cependant, un écuyer lombard, au service de Filippo da Pisa (2), un des capilaines de Jacopo del Verme, a trouvé sur un des côtés du champ de bataille, dans un petit bouquet d'aulnes, un chevalier étendu, sans connaissance et le casque ôlé, au bord d'un ruisseau. « Qui, êtes-vous, lui a-t-il dit? Rendez-vous. Vous êtes mon prisonnier. » L'autre a paru entendre; il a cherché à répondre, mais il n'a pu prononcer distinctement un seul mot. Il a seulement tendu la main, en faisant signe qu'il se rendait. L'écuycr lombard voit, à ses armes, que ce chevalier doit être un personnage de marque. Aidé de quelques-uns de ses compagnons, auxquels il promet une part de la rançon, il emporte le mourant à Alexandrie et le dépose chez lui, sur un lit,, après l'avoir désarmé el déshabillé. Puis il avise un écuyer gascon qui

(1) Lettre de Jacopo del Verme, reproduite plus loin. — P. Minerbetti, col. 260: Buoninsegni, p. 709; Froissart, liv. iv, chap. xx; Chronique du Religieux de Sainl-Denys. i, p. 714; Chronique des quatre premiers Valois (publiée par la Société de l'Histoire de France 1, p. 318; saint Antonin, in-> pars, tit. xxn, cap. ni, xi. Et, dans Muratori : Chronicon Estense, xv, col. 522; Chronicon Placentinum. xvi, col. 554; Chronicon Bergomense, xvi, col. 858. Sozomeno, Spécimen historioe, xvi, col. 1146; Andréa Gattaro, Istoria Padovana, xvii, col. 808; Poggio Bracciolini, xx, col. 260; Annales Bonincontrii, xxi, col. 58.

(2) Ce Filippo da Pisa, nommé Philippus de Pisis par Jacopo del Verme et Andréa Gattaro (Muratori, xvu, col. 808), est mentionné, à l'exclusion de Jacopo del Verme, comme l'un des principaux défenseurs d'Alexandrie, dans la chronique de Morelli, imprimée à la suite de Y Istoria fwrentina de Ricordano Malespini, Florence, 1718, p. 293.


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s'est reudu sur parole, l'emmène dans sa chambre et faisaut bien éclairer le visage du malheureux qui pousse des gémissements plaintifs : « Dites-moi, mon ami, connaissez-vous cet homme? — Oui, certes! je dois bien le connaître : c'est notre capitaine, monseigneur le comte d'Armagnac! »

L'infortuné Jean III, après avoir donné mainte preuve de sa valeur, épuisé de chaleur et de fatigue, tout couvert de sueur, et presque aveuglé par la poussière, s'était senti défaillir. Il était seul. Nul, ami ou ennemi, ne pensait à l'observer. Tout auprès, un bouquet d'arbres semblait lui offrir un asile. Jean III n'avait pas remarqué un petit ruisseau qui en sortait. En marchant vers le bois, il mil le pied dans l'eau; et, ajoute le chroniqueur, si lui fut avis proprement qu'il fût en paradis.

Il s'était alors assis, avait à grand'peine ôté son casque, et conservant seulement sur la tête une coiffe de toile, il s'était penché sur le ruisseau pour s'y plonger le visage et élancher la soif ardente qui le dévorait. Mais tandis que, tout en nage, il buvait à longs traits sans parvenir à se désaltérer, froid de l'eau, par une brusque rôaclion, avait déterminé une sorte d'attaque d'apoplexie ou plus probablement de congestion pulmonaire; et le comte d'Armagnac était tombé pour ne plus se relever. C'était dans cet état que les gens de Filippo da Pisa venaient de le trouver.

L'écuyer gascon essaye de le ranimer en lui parlant. Mais déjà Jean III est tout à fait privé de sentiment. Jacopo del Verme est averti. Il délivre un sauf-conduit pour que l'on aille chercher le médecin du comte, resté dans le camp français. Tout est inutile; et le comte Jean III d'Armagnac expire quelques heures plus tard, sans avoir repris connaissance (1).

(I) Froissart, liv. iv, chap. xx. — La mort de Jean III est également attribuée à un excès de fatigue et de chaleur, par les auteurs de la Chronique des quatre premiers Valois, p. 318; du Chronicon Estense (Muratori, xv, col. 522); du Chronicon Placentinum (Muratori, xvi. col. 554); et des Annali Sanesi (Muratori, xiv, col. 395).


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Rien de plus naturel que cette mort. L'imprudence commise par Jean III suffit à en préciser nettement la cause. Mais le gros du populaire ne se contenta pas de celte explication trop simple. Pour lui, le comle d'Armagnac devait certainement avoir été empoisonné. On raconta que, transporté à Alexandrie dans le plus triste état d'épuisement, il avait demandé à boire; qu'on lui avait apporté du vin; et que, aussitôt cette boisson suspecte avalée, il avait èlé pris de violentes douleurs d'estomac qui n'avaient pas lardé à amener la mort. Du reste, ajoutait-on, quelque précaution que l'on eût pris pour cacher le fait, on avait pu remarquer sur le cadavre des traces irrécusables de l'empoisonnement (1).

Jean-Galéas était cerles tort capable de se débarrasser ainsi d'un adversaire, lui qui fit périr, par le poison, et sa femme el son beau-père, et tant d'autres victimes. On se souvient, d'ailleurs, des recommandations faites, à ce sujet, par les Florentins au comte d'Armagnac (2). Cependant il ne paraît pas, malgré l'opinion assez généralement admise alors en Italie et surtout en Toscane (3), qu'il soit nécessaire de charger de ce nouveau crime la mémoire du comte de Vertus. Quel intérêt aurait-il eu à faire mourir le comte d'Armagnac prisonnier? N'élait-il pas plus avantageux pour Jacopo del Verme et surtout pour Filippo da Pisa de le garder vivant, afin d'eu tirer rançon ? Que l'on ait l'ait boire du vin au comle Jean III, après son arrivée dans Alexandrie, la chose est fort pussible; mais ce breuvage ne pouvait plus avoir aucune influence sur son élat; car déjà, frappé d'une attaque mortelle, il était presque à l'agonie.

(1)P Minerbetti, col. 2i2.

(2) Voir plus haut, p. 325.

(3) Scipione Ammirato, Istoria Florentine, lib. xv, p. 821. — Cet auteur ne croit pas, non plus, à la réalité des accusations portées contre Jean-Galéas.

Goro Dali, p. 33. Bnoninsegni, p. 710. et Sozomeno (Muratori, xvi, p. 1146), racontent aussi que l'on donna à boire au comte d'Armagnac à son arrivée dans Alexandrie et qu'il expira bientôt après; mais ils ne prononcent pas le mot de poison.


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Telles sont, d'après les meilleures sources, les circonstances qui ont accompagné la mort du comle d'Armagnac. Mais une véritable légende tendit à se substituer à la vérité. On voulut que le comte d'Armagnac eût été lue, en combattant, les armes à la main, ou tout au moins qu'il eût succombé aux blessures reçues clans l'action. On donna même des détails sur ses derniers moments. «Le comte, nous dit le Religieux de Saint-Denys, malgré le piège où il était tombé et qui lui fermait toute issue, ne perdit pas courage et ne se laissa pas abattre par le malheur. Frappant de droite et de gauche avec une vigueur digne d'Hector et en même temps exhortant les siens, il ne négligea rien de ce qui pouvait les sauver. A son exemple, ses compagnons voulurent signaler leur vaillance; faisant de nécessité vertu, ils combatlirent avec la plus grande intrépidité; mais la lutte ne fut pas longue. Enveloppés de toutes parts, quatre cents d'entre eux tombèrent percés de coups; et le comte, après avoir reçu huit blessures, fut enfin fait prisonnier. Les ennemis ne se félicitèrent pas longtemps de ce succès. On l'avait placé presque mourant sur un char et on le conduisait vers la ville comme un trophée de victoire; ou le prévenait qu'il aurait à payer rançon : « Je sens,répondit-il, que ma vie m'abandonne avec mon sang, et que je suis aux portes du tombeau. Mais je mourrai sans être vaincu. » En achevant ces mois, il but un peu d'eau; et avant qu'on eût franchi les portes de la ville, il expira en disant : « Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains. » Ainsi périt, victime d'une embûche, ce fier chevalier, issu d'une antique et noble race, si remarquable par sa haute taille et sa force physique, si célèbre par ses nombreux exploits. Il avait.toujours tenu le premier rang entre tous les barons de Languedoc par son éloquence et sa valeur, el ses hauts faits avaient répandu sa gloire dans diverses contrées (1). » .

(1) Chronique du Religieux de Saint-Denis, i, p. 716. — Ce récit se. trouve résumé dans Juvénal des Ursins, éd.'Godefroy, p. 85. On lit également'dan s les Annales Mediolanenses (Muratori, xvi, col. 820).


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On s'explique facilement que la brusque disparition du comte d'Armagnac ait pu donner lieu à bien des récits contradictoires, alors surtout qu'une faible porlion seulement de son armée avait pris part au combat. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le comte d'Armagnac, lorsqu'il fut amené à Alexandrie, n'avait aucune blessure, mais qu'il était déjà sous l'influence de l'attaque mortelle qui devait bientôt l'emporter. Nous avons, à cet égard, un témoignage capital, celui de Jacopo del Verme lui-même. Voici, en effet, dans quels termes le général du comte de Vertus écrivait à Jean-Galéas, au sortir du combat, pour lui annoncer sa victoire :

Illustre et excellent, Prince et Seigneur.

J'avais envoyé ce matin de quatre-vingt à cent chevaux de ma brigade vers le camp des Armagnacs, vos ennemis, pour voir s'ils sortiraient du camp et de quelle manière. Bientôt vos dits ennemis sortirent de leur camp d'un élan désespéré et en grand nombre. Poursuivant ainsi désespérément les vôtres, ils arrivèrent jusqu'à la Porte Génoise, où trois cents d'entre eux se mirent à combattre à pied. Pour moi, voyant que je ne pouvais autrement décider mes troupes à mettre pied à terre, je mis moi-même piecl à terre. Ce que voyant, vos gens mirent également pied à terre, en se retournant vigoureusement contre leurs adversaires (1). Et voici que Calcino Tornielli, que j'avais fait sortir par la porte de Marengo, pour prendre les ennemis de flanc, les atteignit de flanc, suivant les instructions données. Brolia et Brandolino, qui étaient dans le Borgoglio avec leur brigade et auxquels j'avais envoyé l'ordre de faire armer leur brigade, arrivèrent également assez vite. Et ainsi, vos troupes renforcées obligèrent les ennemis à

dans Ylstoria Padovana, d'Andréa Gattaro (Muratori, xvu, col. 808), et dans les Annales Bonincontrii (Muratori, xxi, col. 58), que Jean III fut frappé à mort dans le combat. Saint Antonin, dans sa chronique, Lionardo Aretino, lib. x (p. 216 de l'édition de 1610), et Poggio Bracciolini (Muratori,xx,col.262, ou p. 109 de l'édition de 1715> attribuent â la fois la mort du comte d'Armagnac à ses blessures, à la fatigue et au désespoir. Le rédacteur du Chronicon Bergomense [Muratori, xvi, col. 858) rapporte les deux versions, sans oser se prononcer.

'1) La lettre de Jacopo del Verme, écrite en latin, est la lettre d'un soldat. J'ai cherché à la reproduire avec ses incorrections de style et ses répétitions des mêmes mots.


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reculer, en les poursuivant jusque vers leur campement. Et moi je me transportai auprès dudit camp, à un mille de distance, auprès de la Bormicla (1), où je fis tète avec vos gens. Qu'ajouterai-je ? Vos ennemis furent si vivement repoussés, que cinq cents hommes d'armes. ou environ, restèrent prisonniers, sans compter ceux qui restèrent morts sur le champ de bataille. Et parmi les captifs se trouvent le comte d'Armagnac en personne, et messire Benoît, son maréchal (2). et beaucoup de nobles et de chevaliers. Je m'informerai de leurs noms et je vous l'écrirai. Le comte d'Armagnac n'est pas blessé, mais il est, par suite de la chaleur et du poids des armes, plus brisé que je ne saurais l'écrire. Il m'a fait demander un sauf-conduit pour son médecin qui est au camp; et je me suis offert à lui accorder ce saufconduit et d'autres chose.-, encore. Le comte d'Armagnac a été pris par les gens de Filippo da Pisa et demeure le prisonnier de Filippo.

J'envoie à vos troupes qui sont à Tortone, et dispersées de ci et de là sur les frontières, l'ordre de venir ici au plus vite, ayant l'intention, lorsqu'elles seront arrivées, d'aller voir quelle contenance sauront faire le reste des Armagnacs, vos ennemis, qui sont campés autour de Gastellazzo.

Donné à Alexandrie, le 25 juillet, à la dix-neuvième heure (3).

Voire

JACOPO DEI. VERME (4).

Cette lettre résume fidèlement le caractère du combat livré devant Alexandrie. Ce fut, de la part du comte d'Armagnac, une attaque d'avant-garde, conduite avec la plus folle imprudence, tandis que Jacopo del Verme sut habilement ral(1)

ral(1) rivière qui se jette dans le Tanaro, au-dessous d'Alexandrie.

(2) « Dominus Beneiictus, marescallus suus. » — Il est impossible de retrouver un personnage auquel puisse s'appliquer, d'une manière certaine, celte désignation. Il faut, ou bien que Jacopo del Verme sa soit lui-même trompé de nom, ou bien que Giulini ait commis une erreur de lecture en transcrivant la pièce.

(3) On sait que l'heure italienne se compte par vingt-quatre heures, à partir de la, tombée de la nuit et del',lve Maria, dont le moment varie suivant la saison. A la fin de juillet, la dix-neuvième heure peut correspondre à peu près à trois ou quatre heures de l'après-midi.

(4) Giulini, Continuazione délie Memorie di Milano, n, p. 584. — Le volume des Lettere Ducali, auquel Giulini a emprunté ce précieux document, n'existe plus, m'a-t-on affirmé, à l'Archivio Civico de Milan.


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lier et faire donner à propos toutes les forces qu'il avait sous la main (1).

Le comte d'Armagnac n'eut pas plus tôt rendu le dernier soupir, que Jacopo del Verme s'efforça de faire partout annoncer l'événement. Il renvoya même quelques-uns des prisonniers en porter la nouvelle au camp français.

Le comte Jean III était véritablement l'âme de son armée. Lui seul avait assez d'ascendant pour maintenir, tant bien que mal, l'ordre et la cohésion parmi ce ramassis d'anciennes bandes d'aventuriers. Lorsqu'il eut disparu, et surtout lorsqu'on apprit qu'il était mort, une épouvante indicible s'empara des routiers. En vain essaye-l-on, au milieu du tumulte, de confier le commandement à deux des principaux capitaines. «Sauvons-nous et meltons-nous au retour; car nous avons perdu la saison ! » tel est le cri unanime de l'armée. Le soir même on lève le camp, et la retraite commence dans le plus grand désordre. Les routiers voudraient gagner le territoire d'Asti. Mais leurs guides les égarent, leur font prendre les chemins les plus difficiles et les plus défavorables à la défense en cas d'attaque.

Le bruit de la mort du comte d'Armagnac s'est rapidement répandu dans la campagne. De tous côtés les paysans prennent les armes. On va donc pouvoir faire payer aux routiers tout ce qu'on a eu à souffrir de leur part! Les fuyards sont attaqués et un affreux massacre commence.

Au point du jour, l'armée des Armagnacs se trouve encore à quelques milles d'Alexandrie, entre Nizza et Incisa (2). Elle est rejointe par Jacopo del Verme, qui s'est mis à sa poursuite la veille au soir. Au premier moment, comme h général milanais n'a pris avec lui que quatre cents lances, il se contente de s'établir dans une forte position, d'où il peut

(1) C'est également sous ce même aspect que les Florentins envisagent le combat, dans une lettre aux Bolonais et. à François de Carrare, du 2 août 1391, transcrite dans le registre de la Magliabeccbiana.

(?) Nizza-Monferralo, et Ineisa-Relbo,provinced'Alexandrie, district d'Acqui.


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harceler l'ennemi. Bientôt lui arrivent, de côté et d'autre, les renforts qu'il a mandés. Son effectif se trouve porté à douze cents lances. Vers midi, il se décide à attaquer ce qui reste des compagnies ; et il achève de les tailler en pièces.

Il aurait été facile aux Armagnacs de résister, car ils pou vaient encore mettre en ligne six mille chevaux. Mais une sorte de stupeur les paralyse. Ils se laissent égorger sans défense par les paysans. Sur un seul point, douze cents cadavres s'entassent les uns sur les autres. Il faudra plus tard établir un grand charnier pour y déposer tous ces corps (1). Les autres combattants jettent leurs armes et se rendent à merci. Lorsque Jacopo del Verme, vainqueur, rentre dans Alexandrie, il chasse devant lui une masse de prisonniers, ainsi qu'on chasse un troupeau de bêles qu'on a cueillies devant une forteresse (2).

Le butin fut considérable en armes et en chevaux. Au nombre des prisonniers se trouvaient les deux ambassadeurs florentins, avec tout l'argent que la République leur avait confié.

L'armée du comte d'Armagnac était complètement anéaatie. Parmi les combattants qui avaient échappé au désastre, quelques-uns, ce furent les plus heureux, parvinrent à se reformer en compagnie. Ces nouvelles bandes, connues sous le nom désormais consacrés d'Armagnacs, continuèrent pendant plusieurs années à exercer, dans le Nord de l'Italie, le métier de condottieri. Les unes prirent part, en 1396, à la guerre soutenue par Amé de Savoie, prince de Morée, contre le marquis de Monferrat (3). D'autres louèrent leurs services

(1) J. B. Moriondus, Monumenta Aquensia, i, vol. 591. G. Schiavina, Annales Alexandrini, dans les Historioe patrice monumenta, publiés à Turin, t. xi, col. 374.

(2) Lettre de Jacopo del Verme au comte de Vertus, du 26 juillet 1391, publiée par Giulini, Continuazione délie memorie diMilano, n, p. 535. —P. Minerbetti, col 262; Froissart, liv. iv, cbap. xx; et tous les chroniqueurs italiens cités plus haut à l'occasion du combat du 25 juillet.

(3) Guichenon, Histoire généalogique de la maison de Savoie, p. 336.


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aux agents du duc de Touraine, devenu duc d'Orléans, et furent employés à la garde des domaines que le duc avait en Italie par suite de son mariage avec Valentine de Milan (1). Une de ces compagnies, placée sous le commandement d'Amaury de Séverac, sut même se rendre justement redoutable. Comme elle rentrait en France, après avoir contribué à la prise de Savonc par les troupes du duc d'Orléans (1395), le prince d'Orange ayant voulu lui barrer le passage à la tête de la noblesse du Dauphiné, fut par elle battu à plates coutures el fait prisonnier avec un grand nombre do chevaliers (2).

Mais la plupart des anciens soldats de Jean III, durent s'acheminer vers les Alpes et regagner le territoire français, en proie à la plus profonde misère. On vit des capitaines réduits à implorer la charité publique. Si quelques seigneurs, tels que le prince d'Achaïe, compatirent à leurs maux et leur firent largement l'aumône (5), que de fois aussi furent-ils accueillis par des sarcasmes! « Allez, leur disait-on, allez quérir votre comte d'Armagnac qui s'est tué et crevé à boire en une fontaine devant Alexandrie (i). »

Tel fut surtout le sort réservé aux prisonniers. Après les avoir désarmés et leur avoir fait pré 1er serment de ne plus servir à l'avenir contre le comte de Vertus, on avait pris le parti de les renvoyer en France. Froissart ajoute que JeanGaléas, se montrant généreux, fît donner aux gentilshommes un cheval, et aux simples hommes d'armes un florin, par tête (5). Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on se garda bien de laisser partir sans en avoir tiré de grosses rançons aucun

(1) Règlement de compte avec un messager du duc d'Orléans, du 25 avril 1395, conservé aux archives de Turin.

(2) Chronique du Religieux de Saint-Denis, u, p. 392. — Voir : Gaujal. Etudes historiques sur le Rouergue. u, p. 255.

(3) Miscellanea di Storia italiann, XX, p. 190.

(4) Froissart, 1. c. ■

(o) Ce qui rend douteuse l'assertion de Froissart relativement à la générosité du comte de Vertus, c'est que l'historien milanais Corio, tiJès favorable à JeanGaléas, n'en dit pas un mot.


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de ceux qui paraissaient être en état de financer (1). C'est ainsi que François d'Albret dut verser, par l'entremise du duc d'Orléans, dix mille francs à Jacopo del Verme et à un autre capitaine de l'armée milanaise (2). Les deux ambassadeurs florentins furent également traités fort durement. Rinaldo Gianfigliazzi eut à payer deux mille cinq cents florins; et Giovanni de'Ricci ne fut relâché qu'au bout de plusieurs mois do captivité, moyennant une rançon de sept mille florins (3). Toutes ces dépenses retombèrent encore à la charge de la République, qui se trouva, en fin de compte, avoir perdu, dans celle malheureuse guerre, un million deux cenls soixante-six mille florins d'or (4).

Froissart dit également que le comte de Vertus fit renvoyer, par l'entremise d'unévêijue italien, le corps du comte Jean III, soigneusement embaumé, à son frère Bernard d'Armagnac.

Les historiens d'Alexandrie prétendent, au contraire, que Jean III fut enseveli en grande pompe, par ordre de Jacopo del Verme, à Alexandrie même, dans l'église de SanMarco (5). Mais il est à remarquer que non seulement il ne subsiste plus aucune trace d'un prétendu tombeau du comte d'Armagnac dans l'église de San-Marco', mais encore qu'il n'y a aucune preuve, aucune mention, sur laquelle on puisse s'appuyer pour avancer que ce tombeau ait jamais existé. Faut-il conclure de l'absence de tout monument funéraire

A) Corio, IIIa parte (f° 270 v° de l'édition de 1554); G. Sehiavina, Annales Alexandrini, col. 374.

(2) On lit, dans un Règlement de compte entre Jean Galéas et le duc d'Orléans, qui est conservé dans les Archives de Milan, la mention suivante : «Item solutos domino Jacobo de Vernie el Ottoni de Mandello, die secundo maii, anni MCCCLXXXXIIII", pro redemplione doniini Francisci de Latnbreto, olim ipsorum doininorum Jaeobi et Ottonis caplivi — fr — Xm'"'a. »

Cet Otto de Mande! ne. serait-il pas un des Allemands qui faisaient partie, suivant Froissart, des troupes de Jacopo del Verme?

(3) P. Minerbetti. col. 263.

(4) Lionardo Arelino, librox. p. 216.

(5) Girolamo Ghilini, Annali di AlessaAdria, Milan, 16S6, p. 77. — G. Sehiavina, Annales Alexandrini,no\. 375.


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que te corps de Jean III aurait été seulement déposé provirement dans l'église de San-Marco et qu'il n'y serait pas resté enterré (I)?

Pour éterniser la mémoire d'un événement, auquel l'Arioste devait plus tard consacrer quelques vers (2), les habitants d'Alexandrie placèrent, à gauche de la porte par laquelle on entrait dans le Borgoglio, après avoir passé le Tanaro, une plaque de marbre avec cette inscription : MCCCXCI DIE XXV IVLII,

IN FESTO SANCTI IAC33I, ALEXANDRINA JUVENTUS IN CONFLICTUM POSUIT COMITEM ARMENIACUM, IN CASTRIS CONSTITUTUM, EXISTENTE

CAPITANEO D. IACOBO VERMO (3). Cette inscription a disparu. Mais il reste encore, à Alexandrie, une petite église votive de Saint-Jacques de la Victoire, construite immédiatement après la défaite du comte d'Armagnac, en partie aux frais de Jacopo del Verme, et à l'aide des dépouilles des vaincus. Cette église porte, au fronton, cette inscription : ANNO CHRISTI MCCCLXXXXI, DIE XXV JULH, FESTO SANCTI JACOBI APOST.

ALEXANDRINA JUVENTUS, DUCE JACOBO VERMENSI, EXERCITUM

(1) Telle est l'opinion de M. le chevalier Balduzzi, proviseur royal des études dans la province d'Alexandrie, profondément versé dans l'histoire du pays. (2) Lor moslra poi (inavi parea intervallo Da molli e molli non ch'anni ma lustri) Scender dai monliun capitano gallo E romper guerra ai grau Visconti illustri; E con génie Francesca a piè e cavallo Par ch'Alessandria intorno cinga e lustri; E cbe il Duca il presidio dentro posto E fuor abbia l'aggiialo un po'discosto.

E la gente di Francia mal accorta Traita con arte ove la rete è tesa, Col conte d'Armeniaco, la cui scorta L'avea condotta ail' infelice impresa , Giaccia, per tutta la campagna, morta; Parte sia tratla in Alessandria presa: Et di sangue non men che d'acqua grosso 11 Tanaro si vede il Po far rosso.

[Orlando Furioso, canto XXXUI, st. 21-22.). (3) Ghilini, p. 77; Schiavina, col. 374: De Conti, Notizie storiche di Casale. m, p. 321.


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COMITIS ÂRMENIAC1 PROFL1GAVIT, ET TEMPLUM HOC INDE CONSTITUTUM DIVO ÏACOBO DICAV1T, QUOD Al! IIAC VICTORIA DE VICTORIA

APPELLAVIT. Et la rue où est l'église s'appelle toujours : Via délia Viltoria, la rue de la Victoire (1).

L'approche du comle d'Armagnac avait causé les plus vives alarmes. Jean-Galéas, à Pavie, se tenait tout prêt à prendre la fuite. Aussi la nouvelle des succès de Jacopo del Verme fut-elle accueillie avec des transports d'allégresse. Illuminations, feux de joies, fêles et réjouissances publiques se succédèrent à Milan et dans le reste des étals du comte de Vertus. Pendant trois jours on fit des processions solennelles, à grand renfort de musique (2). Jean-Galéas, attribuant son salut à la protection divine, voulut que chaque année, au jour anniversaire de la mort du comle d'Armagnac, le 25 juillet, fête de saint Jacques, ou fît une offrande commémorative à Alexandrie môme, dans l'église de SaintJacques, et à Milan, dans l'hôpital placé près de la porte de Verceil (3). Plus tard, il fit construire une chapelle sur le lieu même de l'action (4).

A l'époque où l'événement se passait, le comte de Vertus croyait de son intérêt de se montrer fort zélé pour la cause du pape de Rome, Boniface IX; ce qui, du reste, ne devait pas l'empêcher, deux ans plus tard, de combiner un vaste plan dont le point de départ était justement la reconnaissance, par toute la chrétienté, du pape d'Avignon (5). A peine eut-il reçu, le 26 juillet, la lettre de Jacopo del Verme, qu'il se hâta d'en envoyer une copie au Souveraiu(1)

Souveraiu(1) dois ces renseignements à l'obligeance de M. le docteur Gorrini, auteur d'un excellent ouvrage sur Asti, qui a bien voulu consulter M. le chevalier Balduzzi.

(2) Corio, ma parte, l. c, G. Scbiavina, col. 375.

(3) Milan, Archivio Civico, Regislro dclle provisioni dall'anno 15S9 h 1397, f° 74. — Giulini, Continuazionc délie Memorie di Milano, u, p. 538.

(4) Milan, Archivio Civico, Leltere Ducali, ann. 1401-1405, 98.

(5) Voir : Paul Durrieu, le Royaume d'Adria.


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Pontife (1). Le 28 août suivant, il lui écrivait de nouveau pour se féliciter encore de son bonheur. Mais, dans l'intervalle, les faits semblaient avoir pris une nouvelle importance à ses yeux. Ce n'était plus seulement le comte d'Armagnac qui avait été vaincu, c'était le parti français tout entier, ce parli qui s'entêtait à soutenir le pape d'Avignon. Jean-Galéas représentait les Florentins comme affolés de terreur, tout prêts à se jeter dans les bras du roi de France Charles VI. Il racontait surtout en détail, à Boniface IX, de quelle émotion le roi de France avait été saisi en apprenant la triste fin du comte d'Armagnac :

« Le comte d'Armagnac mort, par le juste jugement de Dieu, et ses gens totalement mis en déroute, le gouverneur d'Asti s'est empressé de faire connaître l'événement au roi de France, aussi rapidement que possible, par messager spécial. A cette nouvelle le roi a frémi; et emporté par un sentiment d'arrogance, il s'est écrié après avoir juré : « Il nous a été extrêmement amer d'ouïr la malheureuse destinée de notre amé comte. Mais il ne tiendra pas à nous que nous n'accomplissions, au sujet des affaires de l'Eglise, notre projet dont l'exécution a été commencée par lui. » Et il a continué ainsi en présence de ses Grands. Quoi de plus vif? Il a jeté un regard terrible sur le messager qui lui annonçait l'heureuse victoire, l'a accablé d'injures et, en guise de récompense, lui a donné sur la mâchoire un énorme coup de poing (2). »

Plût à Dieu que le fait fût exact! El, d'ailleurs, il est fort possible que le fond du récit soit vrai, car le comte de Vertus, soigneusement renseigné par sa fille, Valentine de Milan, était fort au courant de ce qui se passait à la cour de France. Ne méritait-il pas, en effet, d'êlre pleuré par son roi, fût-ce même sous une forme un peu trop rude, ce jeune prince qui

(1) L.Osio, Documenli tratti dagliArchivj Milanesi,\, p. 300.

(2) Lettre de Jean-Galéas au pape Boniface IX, du 20 août 1391, transcrite dans le registre delaMagliabecchiana, à côté de la lettre des Florentins au roi de France, du 28 septembre. — Cette lettre a été imprimée, mais d'après une copie ne portant pas de date, par Giulini, Continuazione délie Memorie di Milano, n, p. 653,


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s'était sacrifié à la tranquillité du pays, en se mettant à la tête des compagnies? On ne peut qu'applaudir les Florentins lorsque, signalant avec indignation au roi de France le passage qui vient d'être cité, ils ajoutent, dans une brusque apostrophe à Jean-Galéas :

a 0 honte ! 0 déshonneur ! 0 criminelle bassesse de notre temps ! Quoi donc! il y a quelque chose de répréhensible, d'arrogant, pour un roi excellent et humain, à frémir, à se troubler en apprenant la mort d'un de ses Grands, d'un de ses cousins ? Si tu l'ignores, le Christ a frémi et s'est troublé lui-même à la mort de Lazare. Mais ce sentiment n'existe pas chez toi, chez toi qui as pris par trahison, cruellement empoisonné et fait tuer, crime exécrable, un vieillard à la fois ton oncle et ton beau-père et l'aïeul de la sérénissime reine de France. Ne va pas, tyran cruel, juger d'après toi les rois les plus cléments ! A eux la foi, à eux la piété, a eux aussi la mansuétude surnaturelle, sous l'influence des bonnes qualités innées en eux. A toi l'infidélité, à toi l'absence de toute religion, à loi la cruauté d'une bête fauve, averties vices qui corrompent ce que l'on peut trouver de bon dans l'homme à sa naissance. Et tu oses, et tu n'as pas honte d'affirmer que cel illustre et bon roi a sali ses mains à frapper la mâchoire d'un serviteur I Tu oses dire qu'il était, emporté par un sentiment d'arrogance lorsqu'il pleurait un événement que toi-même, s'il y avait en toi quelque peu de vertu et si ce faux bonheur ne t'avait exalté et gonflé d'orgueil, que toi-même tu devrais considérer avec horreur; en songeant aux accidents qui menacent, les hommes (1). »

Il est un mot terrible, éternellement vrai : Voe viclis! Malheur aux vaincus! Il n'y a guère peut-être que notre grande poésie française et chrétienne du Moyen-Age qui ait osé pleinement glorifier la défaite, en faisant de Roncevaux el d'Aliscamps le centre de ses cycles épiques. L'Histoire, plus sévère, et parfois sévère jusqu'à l'injustice, a presque toujours mesuré la renommée aux résultais obtenus, couvrant de son dédain les malheureux que la fortune a trahis. Que d'exemples à citer en nous bornant seulement à nos

il) Lettre des Florentins au roi de France, du 28 septembre 1391, transcrite dans le registre de la Magliabecchiana.


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Annales gasconnes ! La Gascogne a eu le privilège, pendant la guerre de Cent Ans, de fournir à la cause de la Patrie d'héroïques défenseurs. Parmi eux, quels sont ceux dont le souvenir est resté populaire? Ceux qui ont eu le bonheur d'arriver au moment où la France se relevait et reprenait l'avantage, les contemporains de Jeanne d'Arc, les La Hire et les Xaintrailles. Barbazan, fait prisonnier à Melun, tué dans une défaite à Bulgnéville, est déjà moins célèbre. Mais leurs prédécesseurs, les braves tombés à Azincourt avec le connétable d'Albret, ou massacrés à Paris par les Bourguignons, qui donc s'en souvient? Qui donc a pensé à rendre justice au connétable d'Armagnac, relevant si fièrement et défendant jusqu'à la mort le drapeau de la France frappée au coeur dans un inoubliable désastre? Qui donc, sauf quelques rares exceptions, connaît aujourd'hui, je ne dis pas les actions, mais le nom seul de Raymonnet de Guerre, de ce Raymonnet qui fut pourtant un des premiers capitaines de son temps, bien supérieur peut-être à La Hire et à Xaintrailles, et pour qui le roi d'Angleterre Henri V, le vainqueur d'Azincourt, qui certes s'y connaissait en vaillance, professait une si haute estime? Le comte Jean III est un vaincu. Comme tel, il est resté dédaigné. L'Histoire s'est bornée à enregistrer son imprudence dans la téméraire attaque qui lui coûta la vie. On a méconnu le service immense qu'il rendit en délivrant des routiers le Centre et le Midi de la France. On n'a pas remarqué l'énergie qu'il déploya pour atteindre son but à travers tous les obstacles.

Eh ! bien, soit. Jean III n'a pas su reculer à propos. Il s'est montré trop follement brave. Mais être trop brave, quel beau défaut ! Et, disons-le avec orgueil, quel défaut bien gascon! Le comte d'Armagnac est mort à vingt-huit ans, déjà en pleine réputation. S'il eût vécu, nul doute qu'il n'eût justifié par de nouveaux exploits la confiance que lui témoignaient et le roi de France, et le pape Clément VII, et le gouTome XXV. ■ 31


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vernement florentin. N'est-ce pas d'ailleurs une fière et sympathique figure ? Et cette figure n'éveille-t-elle pas le souvenir d'un autre général mort, comme Jean III, à la fleur de l'âge et presque dans le même pays, pour s'être lui aussi laissé emporter par son audace, de Gaston de Foix, le vainqueur de Ravenne ?

Je ne sais si je suis parvenu à faire comprendre, comme je l'aurais souhaité, le rôle joué par le comte Jean III d'Armagnac, la nature des difficultés qu'il eut à vaincre,le caractère de ces compagnies, de ces bandes de routiers au milieu desquelles il lui fallut se débattre. Mais je serais bien heureux si ce récit pouvait contribuer à replacer au rang qui lui est dû légitimement, parmi nos capitaines gascons, le digne frère du connétable Bernard d'Armagnac.

Le comte Jean III n'ayant laissé que deux filles de son mariage avec la comtesse Marguerite de Comminges, sa succession revint à son frère, le célèbre Bernard VII. Le nouveau comte d'Armagnac n'eut rien de plus pressé, après son avènement, que de mettre son épée au service de Florence (1). Mais la République, gravement atteinte par la défaite de son allié, ne songeait plus à poursuivre la guerre et négociait déjà avec le comte de Vertus.

Les offres de Bernard VII ne furent donc pas agréées. Toutefois le frère de Jean III ne perdit pas l'espoir apprendre, tôt ou tard, une revanche sur Jean-Galéas. Un instant même, il put se croire tout près de réaliser ses voeux. En 1396, les circonstances parurent favorables aux Florentins pour renouveler leurs anciennes tentatives et répéter au roi de France ces mêmes propositions de conquête du Milanais qui avaient eu si peu de succès en 1389. Comme ils connaissaient les sentiments du comte d'Armagnac, ils s'adressèrent d'abord à

(1) Lettre des Florentins au comte Bernard VII d'Armagnac, du l,r mars 1392, transcrite dans le registre de la Magliabecchiana.


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lui, avant d'entrer en négociations avec le roi Charles VI. Bernard VII prodigua ses conseils aux ambassadeurs de la République et leur prêta tout le concours possible. Le 29 septembre 1396, un traité provisoire fut conclu entre le roi de France et les Florentins.

Sur ces entrefaites, survint la défaite des croisés français à Nicopolis, défaite qui rendait, en créant une diversion, un tel service à Jean-Galéas, qu'on accusa généralement ce dernier de ne pas être resté étranger au désastre et d'être secrètement l'allié des Turcs. Les Florentins obtinrent pourtant, à force d'insister, la ratification du traité et la promesse qu'une expédition serait envoyée enLombardie, sous le commandement du comte d'Armagnac. Mais Bernard VII fut arrêlé, lui aussi, par des difficultés financières, plus graves encore que celles dont Jean III avait eu tant de peine à triompher. D'ailleurs, il avait contre lui le duc d'Orléans, qui s'efforçait de tout entraver.

Enfin, après être parvenu à arracher à la cour de France une partie des subsides promis, il avait regagné la Gascogne pour achever ses derniers préparatifs. Déjà, sous l'influence du triste souvenir de son frère, il avait diclé son testament et avait eu soin de le faire reconnaître, avanl de partir, par ses vassaux d'Armagnac; déjà une partie de ses troupes était en marche; lorsque, le 8 juin 1398, alors qu'il était à dîner à Lectoure, on vit arriver un ambassadeur florentin. Celui-ci venait lui annoncer que la République, après avoir vainement attendu, n'espérant plus rien de la France, s'èlait décidée à conclure de nouveau la paix avec le comte de Vertus.

Au premier moment, le coup fut extrêmement dur pour le comte d'Armagnac. Mais le mal était irréparable. Il fallut bien se résigner et faire contre fortune bon coeur (1).

(1) Tous ces événements, qui forment une des pages les plus curieuses de la vie de Bernard VII d'Armagnac, seront plus tard étudiés en détail dans un ouvrage d'ensemble, depuis longtemps en préparation.


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La haine qui animait Bernard VII contre Jean-Galéas et sa

race n'en subsista pas moins. Elle se perpétua même après

la mort du comte de Vertus, en se reportant sur ses fils; et

nous avons la preuve certaine (1) qu'en 1410, dix-neuf ans

après le combat d'Alexandrie, Bernard n'avait pas encore

abandonné toute idée de passer en Italie pour réclamer la

portion de l'héritage de Bernabo Visconti qui revenait à sa

soeur Béatrix, et venger la mort de son frère, le comle Jean III

d'Armagnac.

PAUL DURRIEU.

NOTES DIVERSES.

CCI. Marguerite de Valois et l'évêque de Comminges.

On lit dans le Catalogue d'une importante collection de curiosités autographiques vendue le 31 mai dernier (Paris, Eugène Charavay), la note analytique suivante (p. 12, article 43) : « Pièce du temps, en italien, ayant pour titre : Instrucion de Madama Margarita, octobre 1588 — août 1589, 12 page6 in-folio. Document historique important. Mémoire rédigé sons les yeux de Marguerite de Valois et devant servir d'instructions à son envoyé près Philippe II, Urbain de Saint-Gelais, évêque de Comminges. Elle montre le duc d'Epernon entièrement maître de l'esprit de Henri III, voulant la faire mourir par le poison pour remarier le roi de Navarre avec quelque hérétique ; on a été jusqu'à recevoir en France un ambassadeur du Sultan; il est donc nécessaire de lui sauver la vie pour garantir les droits éventuels de l'infante d'Espagne. Elle y parle de la mort du prince de Condé (5 mars 1588), de la victoire de Coutras et de ses conséquences futures dans le Midi de la France, etc. » T. DE L.

P.-S. —Signalons, dans le même Catalogue (p. 3, article 3), un lot de 23 lettres adressées par l'abbé Jean-Jacques Boileau, l'écrivain agenais dont je me suis occupé à deux reprises (Notes sur la vie et les ouvrages, etc..1817, in-8°; Vie inédite de la duchesse de Luynes, 1880, grand in-8°), à la présidente de Crèvecoeur, à M"' de l'Estrange et à Mme Vieuxbourg, 1730-34, en 55 pages,in-80. « Intéressante correspondance où on trouve cités le nom du duc et de la duchesse de Chevreuse, de l'abbé Testu, du chancelier d'Aguesseau, de l'abbé de Fénelon, de M"" de Vibray et de Monti, etc. Il recommande à M"* de l'Estrange de brûler ses griffonnages. (Mais brûle-t-on jamais leslettres que l'on recommande de jeter au feu?) >

(1) Archives Nationales, K 56, n° 25; et Bibliothèque Nationale, collection Doat, vol. 311, f°254.


ARRIVÉE A BAYONNE

D'ELISABETH, REINE D'ESPAGNE

(1565)

Le lundi 23 janvier 1565, le roi de France, Charles neuvième du nom, entouré d'une partie de sa cour et de la famille royale, quittait Paris pour faire la visite de son royaume. Après avoir mis près de deux ans à traverser la Lorraine, la Bourgogne, le Roussillon, la Provence et le Languedoc, le roi faisait son entrée solennelle à Toulouse, le 1er janvier 1565. Il séjournait dans cette ville quarante-six jours et en repartait le 18 mars suivant, se dirigeant sur Montauban et Bordeaux, pour enfin venir à Bayonne, but principal de son voyage; car, dès le départ de la cour, l'entrevue du roi avec Elisabeth, reine d'Espagne, sa soeur, avait été annoncée avec insistance.

On a beaucoup écrit au sujet de cette entrevue du frère et de la soeur, et presque tous les historiens qui ont essayé de résoudre le problème que dissimulaient les fêtes dont Bayonne fut le théâtre, n'ont traité que le côté politique de cette réunion de famille. Pour nous, négligeant cette grave question, nous ne nous occuperons que de l'arrivée en cette ville de la reine Elisabeth, de cette princesse que, au dire de Brantôme, l'on ne se pouvait garder d'aimer, honorer el révérer, tant elle était aimable et agréable.

Sur tout le parcours de son voyage, le roi de France avait été accueilli par de très grandes marques de sympathie. Les villes où il faisait son entrée le recevaient sous des arcs de


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triomphe; les magistrats, accompagnés d'une foule immense, venaienl au-devant deluipour lui offrir les clés de la ci lé. Représentations théâtrales, défilés de troupes, combats sur terre et sureau, danses nationales, rien n'était négligé pour distraire le souverain et son entourage. — Prévenue à l'avance, Bayonne aussi voulut fêter dignement le prince qui devait rester son hôte pendant plusieurs jours. Le récit de l'entrée de Charles IX dans l'ancienne capitale du Labourd se trouve tout au long dans le Recueil d'Àbel Jouan (1), témoin occulaire de cette solennité. Les fêles données au roi et à sa suite sont pompeusement et minutieusement décrites dans une petite plaquette publiée à Paris en 1566 (2). Malgré leur prolixité, ces brochures, qui paraissent copiées les unes sur les autres, ne parlent que des faits et gestes du roi et des deux reines : elles restent muettes surl'élonnement, la joie, l'embarras que ces augustes visiteurs jetèrent au milieu de la population bayonnaise. La délibération que la ville prit aussitôt qu'elle connut la prochaine arrivée du roi, nous montre combien elle se sentit fière d'avoir été choisie comme lieu de réunion d'une si grande et noble compagnie, et combien elle tint à justifier la préférence qui lui avait été accordée.

En ce temps-là, messire Adrien d'Aspremonl, vicomte

(1) Recueil et discours du voiage du roi Charles IXe de ce nom, h prêtent régnant, accompagné des choses dignes de mémoire faiclesen chacun endroit, faisant son dit voiage, etc.. faits et recueillis par Abel Jouan, l'un des serviteurs de S. M. — Paris, 1566, in-8".

(2) Recueil des choses notables qui ont esté faites à Bayonne à l'entrevue du Roy très chreslien, Charles neufiesme de ce nom, et la Roine, sa très honorée mère, avec la Roine Catholique, sa soeur. A Paris, chez Vascosan. imprimeur du Roy, 1566, in-8".

On peut encore consulter : Brief discours de la joyeuse entrevue de très haute et très excellente Elisabeth de France, Royne Catholique d'Espaigne. es enviro'ns de la ville de Baïonne. Paris, in-8" de 7 pages; — Ample discours de l'arrivée de la Royne Catholique soeur du Roy a Sainct Jehan de Lus, de son entrée à Baïonne, etc. Paris, 1565, in-8° de 42 p.; — Brief discours de l'arrivée de la Royne d'Espaigne à Sainct Jehan de Lus, de son entrée a Baïonne et du magnifique acueil qui luy a esté fait par Leurs Magestés. Paris, 1565, in-8* de 20 p.


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d'Orthe, était gouverneur de la ville de Bayonne et pays circonvoisins. M. Tamizey de Larroque a publié dans cette Revue (1) une très curieuse et très intéressante biographie de ce légendaire personnage. Hautain, emporté, le vicomte d'Orthe exerçait sa charge de la façon la plus despotique, et il ne se passait pas de jour qu'il n'eût maille à partir avec les maire et échsvins de la cité. Il n'est donc pas surprenant de le voir entrer dans une violente colère, en apprenant que ceux-ci s'étaient réunis sans son autorisation, pour délibérer sur la façon de recevoir le plus dignement possible le roi Charles IX. Mais, fiers de leurs privilèges, les Bayonnais surent, sans l'agrément de leur gouverneur, arrêter et fixer le programme des fêtes.

A en lire le récit dans les recueils du temps, Charles IX ne dut point regretter l'autorisation qu'il avait donnée kses amis et féaux, les habilans de Bayonne, de s'imposer pour une somme de dix mille livres, destinée aux dépenses de son entrevue avec la reine d'Espagne (2).

I

Ordonnance des Eschevins de Bayonne pour l'assemblée des bourgeois de la ville en la maison commune (3).

De par Messieurs les lieutenant de Monsieur le Maire, eschevins et conseil de la présente ville et cité de Baionne.

Les dits sieurs estans advertis que le Roy, poursuyvant heureusement la visite de son pauvre peuple, mesmes ez lieux limitrophes et de frontière, et que Sa Majesté doibt venir en ceste ville, où est de besoing le recueillir avec tout devoir de vrais ridelles et obeissans subjectz,et affin de délibérer de l'ordre qui doibt estre tenu à son entrée et recueilli, — est faict commandement à tous bourgeois de quelque estât et quallité qu'ilz soient, mannans et habitans de la dicte ville, se trou(1)

trou(1) 1880, 1881 et 1882. 2) Archives de la ville de Bayonne, AA 35. (3) Biblioth. nat. Fonds français, vol. 15880, p.396.


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ver dimanche prochain, sur le poinct d'une heure, amprès midy, à la

maison comune, pour adviser à Tordre qui sera tenu au recuilh de

Sa Majesté.

Faict à Baionne, en Conseil, le xxnie décembre mil v° soixante

quatre.

Par commandement des clicts sieurs du Conseil,

DE LISSALDE.

La présent ordonnance a esté levé et publié de mot à mot, par commandement de mes dicts sieurs, par moy, Arnault de Haultruc, sergent ordinaire, — commençant à la place publique et par tous les autres cantons accoustumés à faire course dans la présent ville, suyvanl la coustume d'icelle, aiant en ma compaignie Augerot Danbiele, trompeté.

A Baionne, le dict xxne des dits mois et an.

Ainsi signé : A. DE HAULTRUC. Donné par copie : DE LISSALDE.

II

Ce qui a esté décidé à la maison commune de Baionne, lesd. bourgeois assemblés en icelle, le XXIIII" décembre 1564 (1).

L'an mil cinq cens soixante quatre et le vingt deuxiesme jour du moys de décembre, jour de ordinaire et d'assamblée.

Sauvât de Sorhaindo, escuyer, lieutenant de Monsieur le Maire de la ville de Baionne; — Monsieur maistre Jehan de Prat, licencié ez droietz,clerc ordinaire d'icelle; — Maistre Pierre de la Lande, recepveur des tailles pour le Roy aux Lannes; — Sieurs Martin d'Etchenique et Sauvât du Sorbe; — Maistre Jehan Diesse, recepveur du domaine du Roy, et Loys Duhalde, escuyer, eschevins; — Martin de la Masse, Martin de Sorhaindo, Pedro Dayniar, Martin de Callea et Pierre de Nyert, juratz, — les tous assamblez à la maison de la ville, à son de cloche, pour tracter des affaires publiques à la manière acoustumée.

Les dietz sieurs estans advertis que le Roy s'aprochoict de Tholoze. pour de là s'en venir en ceste ville, dont le dict sieur clercq leur auroit communiqué une lectre mesme contenant tel advertissemant, <> t

(1). Ibid. — p. 398 et suiv.


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deliberans sur :'ordrejqa'il sS™'^ teni 1 à l'entrée de Sa Majesté, arresrareitf .(malèmoul que pour "ffteulx délibérer sur'ce, les bourgeois, mannans et habitans ce la dictè^dle serQJ£'#£ assamblez Dimanche prochain à la dicte maison de ville, àTÔ"n de trompe, pour éntandre et dehberer sur ce que dessus, et que Monsieur le Gouverneur en seroict adverty par deux de Messieurs les Echevins, pour que particulièrement ils sceust la cause de la dicte assamblée. Auxquelles fins furent députez les dictz Sauvât du Sorbe et Loys Duhalde, echevins ; et d'aultant que, à cause de certaine remonstrance par eulx faicte à Monsieur de Meru, passant par ceste ville, concernant le service du Roy et l'oppression que le dict Sieur gouverneur faisoit journellement aus dictz habitants, le dict gouverneur leur pourtoict quelque dant de laict, et pour luy estre plus acceptables, furent depputez les dictz Sauvât du Sorbe et Loys Duhalde, eschevins et hommes d'armes estans soubz sa charge.

Et le vingt troysirsme desditz mois et an, estans assamblés en conseil, à la dicte maison de ville, les dictz sieurs lieutenant, clerc, de la Lande, Detchenique, de Sorbe, Diesse, et Duhalde, echevins ; de la Masse, Daymar, de Callea, et de Nyert, juratz ; — ensemble Me Jehan de Marqua, licencié ez droictz, scindic et procureur de la dicte ville;

Les dictz de Sorbe et Duhalde, eschevins susdictz, ont remonstré que, suyvant la délibération ver arrestée en conseil, ilz ont remonstré à Monsieur le Gouverneur que estans les dictz sieurs advertis de la venue du Roy en ceste ville et aux fins de le pouvoir recuillir avec le devoir de bons subgectz et luy monstrer le bon zelle qu'ilz ont en son service, ils avoient délibéré de assambler les habitans de la dicte ville, leurs justiciables, Dimanche en prochain, à leur maison de ville, aux fins de leur remonstrer l'ordre qu'on devoict tenir à l'entrée de Sa Majesté. Ce que, combien ilz aient tousjours accoustumé faire en telles en semblables causes et autre affaires, suyvant les privilieges inviolablement observés,neanlmoings ilz n'avoient vouleu faillir en advertir le dict Sieur gouverneur aux fins qu'il sceust la cause de la dicte, assamblée.

A quoy le dict Sieur gouverneur leur auroict respondu, qu'il voulloit sçavoir avec les dictz Sieurs s'ils venoient à luy de part eulx, pour l'en advertir par manière d'advertissement, ou bien de luy demander congé, et le sceussent des dicts Sieurs du Conseil.

Ouye laquelle remonstrance, après avoir veu les privilieges de ladicte ville, et ouy sur ce lesditctz scindic et procureur, — lesdietz sieurs du conseil, tous d'ung commun consentement et opinion, deli-


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berant sur ce, ont arresté : Qu'il seroit remonstré audict sieur gouverneur, par lesdictz'délégués, que par les^iviiieggg. gardés et observés de toute ancienneté, itzvont droict et^-^ossession, que n'a esté oncques révoqué en doubte, qu'il leur^êî^oisible de eulx assambler et lesdictz mannans et habitans, pour le service du Roy. Et combien que lesdictz habitans se assamblent pour seulement délibérer sur l'entrée de Sa Majesté, ilz ont encore vouleu advertir ledict sieur gouverneur comme par mesme moien ilz ont faict publier à son de trompe et s'il estoict à eux d'en pouvoir uzer aultrement, sans desroger à leurs privilieges, le feroient très volontiers.

Ainsi signés : de Sorhaindo, lieutenant; J. Deluc, clerc ordinaire; Pierre de La Lande, eschevin; Martin Detchenique, eschevin; Sauvât du Sorbe, eschevin; Jehan Diesse, eschevin; Loys Duhalde, eschevin; Martin de la Masse, jurât; Pedro Daymar, jurât; de Nyert, jurât.

Et le lendemain, xxnn 0 des dictz mois et an, estans assamblez à ladicte maison de ville, lesdits sieurs lieutenant, cLercq, de La Lande, Detchenique, Pierre du Vergier, de Sorbe, Diesse et Duhalde, eschevins; de la Masse, Sorhaindo, Daymar, Callea, de Nyert, jurats; ensemble Maistre Jehan de Marqua, scindic et procureur de ladicte ville :

Et après que, par commune délibération, on fist sonner la cloche de la maison de la ville, lesdits de Sorbe et du Halde, ont remonstré aus dictz sieurs, qu'ils ont faict entandre ce que dessus au dict sieur gouverneur, qui leur auroit respondu : Et bien, ce me suffit d'entendre cela! et qu'il s'en alla escripre; — et appelant Maupoy, son secrétaire, il luy dict que incontinant il escripvit au Roy, à la Royne, à Monsieur le connestable et au cardinal de Guise, comme deux des eschevins estoient allés vers luy pour lui remonstrer le faict de ladicte assamblée et qu'il ne scavoit à quelle cause ladicte assemblée se faisoict, et qu'il mandast à Monsieur de Monluc luy envoier forces et au bailif de Labourt de tenir ses mil hommes prestz et qu'il feroict mectre l'artillerie, qui est aux munitions, dans les chasteaulx.

Oyant lesquels propous tout mal sonnans, lesdits sieurs renvoiarent lesdictz délégués par devers ledict sieur gouverneur, pour luy supplier voulloir honnorer la dicte assamblée par sa présence et y veoir ce qu'il s'y traitait. Lesquels délégués aiant parlé à luy, randirent response qu'il leur avoict dict estre occupé ailleurs.

Ce faict et délibération sur ce prinse, estans lesdicts sieurs sourtis à la salle de l'assamblée, ledict sieur lieutenant, suyvant. ce que auroict


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esté arresté entre eulx, a remonstré à ladicte assamblée qu'ils avoient esté advertis que Sa Majesté les vouloit tant honnorer que de les venir visiter et consoller et qu'il devoict estre bien tost en ceste ville, et despuis trois jours ledict sieur clerc avoit receu lectres de Tholose, qu'il leur auroict communiqué, par lesquelles on luy mandoict qu'il devoict estre le jour des Roys à Toloze, pour de là s'en venir icy, et qu'on luy avoict faict grandz préparatifs pour son entrée, comme avoient faict toutes les aultres villes où Sa dicte Majesté avoict passé. Par quoy et que tous faisoient devoir de bonz et naturelz subjetz à la joyeuse venue et heureuse Visitation d'ung tel monarque, leur Roy naturel, à plus forte raison le devoict faire la ville de Baionne, laquelle avoict reçeu cest honneur que d'estre marquée de plus de biensfaictz de Sa Majesté que aultre ville de ce royaulme, lesquels biensfaictz et plus notables, ledict sieur lieutenant déclara par ordre, veoir jusque-là de les avoir affranchis de toutes taxes par tout son royaulme, suppliant ledit sieur lieutenant, les assistaiis,eulx s'en voulloir souvenir et l'engraver jusques au coeur de leurs enfans; et ores que naturellement leur but fut de vivre et mourir soubz l'obéissance du dit seigneur, encore ceste grande doulceur et humanité dont il usoict envers eulx les devoict esmouvoir à y persévérer de plus en plus, joinct que le ciel et les astres pronostiquoient la grandeur du dict seigneur. — Par quoy et pour délibérer à l'ordre qu'on devoict tenir pour honorer l'entrée d'ung si grand roy, au service duquel ils avoient tousjours dédié et corps et coeurs, ils les avoient vouleuz assambler en si bonne compaignie aux fins susdites, et que on luy fist demonstracion par tous effaictz et aclamations de la joye et exultation qu'ils avoient de la venue de Sa dicte Majesté.

Et pour qu'ilz sceussent ce qu'ils avoient pancé pour se servir, se accommodans à la nature du lieu et à leur portée, estoict que, où Sa dicte Majesté vouldroit faire son entrée par la rivière, de lui dresser une maison sur l'eau; accompaignée d'un combat d'une valaine, selon son naturel, et ung autre combat nabal de vaiseaulx et couraulx barbotoz (1), pour monstrer à Sa dicte Majesté la façon comme on pourroict deffandre la ville et assaillir les navires entrans en ceste rivière, s'ilz vouloient rien entreprandre au desservice du dict seigneur. — Et, comme il passeroict vers son logis, luy dresser une baptaille de petitz enfans et une aultre en forme cl'amazonnes, pour luy monstrer le soing qu'ils avoient, non seullement d'eux mesmes, mais de leurs enfans à les instruire dès leur jeunesse au

(1) Sorte de bateaux couverts.


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service dudict seigneur. — Pareillement luy dresser une aultre trouppe de enfans dansans avec leurs espées nues, et une aultre trouppe de filles vestues en habitz basquoniques, avec tambours, au son desquelz seroient chantés les louanges dudict seigneur. — Et si par dessus cela, il plaisoit à Sa Majesté les veoir en esquipaige, comme ils debvroient luy en demander congié et que peult-estre leurs facultés ne seroient si préparées que leur bonne affection, et aux fins que tous offices se puissent mectre en debvoir et eulx habiller des habillemans condignes à leur honnesteté, ilz les en avoient vouleu advertir de bonne heure, affin de y pouvoir faire leur devoir et à ce qu'ilz se prinssent bien garde de prester, bandre, ne engaiger leurs corselletz et armes en façon que ce fust, mais les tinssent, prestes et préparées de bonne heure, à toutes fins que si Sa Majesté les voulloict veoir en esquipaige, comme Ton dict qu'il a fait à Marseille, ilz ne fussent circonvenus, et là où ils les auraient prestées les retirassent et se missent trestous en debvoir.

Ouy laquelle remonstrance, touz lesdictz assistans ont declairé, à haulte voix, que Sa Majesté soict la très bien venue, et qu'ils n'espargneroint rien de toute leur puissance à la venue de leur Roy.

Ce faict, ledict sieur lieutenant leur a remonstré que le trésorier des deniers du havre estoict prest à randre ses comptes, et pour aultant qu'ils vouloient que chacun sceust comme les deniers avaient esté administrez, ils depputassent, de chacun office, deux hommes pour assister à la reddition des comptes dudict thresorier.

Signés : Sorhaindo, lieutenant; De Luc, clerc ordinaire; Martin Detchenique, Pierre de La Lande, de Sorbe, Loys du Halde, Jehan Diesse, eschevins; Pierre Deirnar, Martin de la Masse, M. de Callea, Sorhaindo, jurats.

III

Les Eschevins de Baïonne à la Reyne Catherine de Médicis (1).

Madame, Ces jours passés, M. le viconte d'Orthe a reçu une letre de Monseigneur le prince de Navarre et par ioelle luy a faict entendre qu'il le nous fist scavoir; et parce. Madame, que nous le vouldrions honorer selon nos facilitez, — touteffois nous sousmes si perplex que

;1) Fonds français. Volume 15875, folio 483.


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nous ne scavons quelle hentrée luy devons faire, comme gouverneur et lieutenant général pour le roy en Guyenne, que a esté cause que ces jours passés nous avons laissé charge au nepveu de M. de Rostaing de vous dire. Touteffois il ne nous a pas rapporté aultre response, et par ce, Madame, que nous desirons sur toutes choses acomplir le désir du Roy et vostre, nous vous envoions ce porteur exprès pour vous supplier très humblement nous en commander vostre volunté et mesmes si luy devons offrir ung poésie, affin que ne soions taxés de plus ou moings, car nostre but ne tand à aultre chose que au devoir et au service de Sa Majesté et vostre.

Madame, nous avons esté advertis que le Roy et vous avez délibéré de vous en venir de la ville d'Acqs en cette ville par eau; et pour y conduire Ses Majestés avons faits préparer deux bapteaulx qui seront assés propres, selon la portée des rivières de oe païs; oultre ce, qu'ilz seront accompaignez de douze gallions, lesquels serviront de vous donner passe temps sur les rivières. Le sieur Cornelie de Fraset voulloict avoir quelques bapteaulx pour les faire conduire au Mont-deMarsan, pour y esbatre Ses Majestés; et parceque despuis d'Acqs jusques au Mont-de-Marsan les dictz bapteaulx ne pourroint passer à cause qu'ils tirent trop d'eau, et que les eaulx sont basses, nous l'avons baillé advis de s'en aller vers Voz Majestés pour le vous faire entandre, joinct que en la ville de Tartas et lieux circonvoisins se y trouvera des bapteaulx qui ne tireront tant d'eau que ceulx do ce quartier. De quoy, Madame, n'avons vouleu faillir à vous advertir.

De nostre part, nous avons plusieurs fois faict entandre à M. nostre gouverneur faire en sorte que ceste ville ne fust despourveue de bledz pour la venue de Vos Majestez : mais ne voïons que aucun tiene compte de y pourvoir. Par quoy vous supplions, Madame, très humblement voulloir commander par de là que l'on en aporte, car c'est la fontaine dont nous avons acoustumé d'estre pourveuz.

Madame, nous supplierons le Créateur vous donner en santé très bonne et très longue vie.

De vostre ville de Baïonne, ce xir» May 1565.

Voz très humbles subjectz et très affectionnés serviteurs,

Les lieutenants du Maire, Eschevins et gens da Conseil de la ville

de Baïonne.

J. PENNE, Clercq ordinaire.


438 —

IV

Ralacion de l'arrivée de la Roine d'Espagne. — Advis de Baionne. — Juin 1565 (1).

Monseigneur d'Orléans est party le ixe de ce moys de ceste ville, sur chevaulx de poste, pour aller à Toulouzette, en Espaigne, au devant de la Royne, sa soeur. Il estait accompaigné de Messieurs le Prince Doulphin (2), ducz de Longueville (3) et de Guise (4), le comte Reingraff (5), des enfans de Monsieur le connestable et plusieurs gentilzhommes en nombre de soixante ou environ, ayans tous des saïes de velours cramoysi, passementez en chamarres et passemens d'argent, les chausses, pourpoinctz, espees, coussinetz et mollettes de mesmes. Le Roy sortit dehors de la ville pour les veoir passer. Il y avoit environ cent chevaulx. Mon dict seigneur d'Orléans et toute sa compaignie font porter des accoustrements, tous d'une mesme parure, pour s'en vestir quand ilz seront arrivez devers la dicte Royne.

Le Roy faict son estât de partir mardy prochain, pour aller à Sainct Jehan de Luz; la Royne passera plus oultre, pour aller jusques à Yreugne (6). Les mareschaux des logis de la dicte Royne d'Espaigne sont arrivez en ceste ville.

Monsieur de Longueville a debatu longuement la présidence contre M. de Guise, et M. de Nemours (7) contre M. de Nevers (8). Le conseil a esté assamblé pour en décider : mais il n'y a esté rien faict. Touteffois pour ce que les dictz sieurs de Longueville et de Guise debvoient partir avec Monsieur, le Roy, la Royne et les princes ensembles,

(1) Ibid.—Vol. 20647, f<> 9.

(2) François de Bourbon, fils du duc de Montpensier, seigneur duDauphinê d'Auvergne.

(3) Léonor d'Orléans, duc de Longueville et d'Estouteville, marquis de Rothelin, mort en 1573.

(4) Henri de Lorraine, troisième duc de Guise, assassiné à Blois le 23 décembre 1588.

(5) Philippe Rheingrave, comte palatin, qui servit la France sous les règnes de François ln, Henri II et Charles IX.

(6) rjrrugne, canton de Saint-Jean-de-Luz.

(7) Jacques de Savoie, duc de Nemours, l'un des plus grands capitaines de son temps.

(8) Louis de Gonzague, duc de Nevers par suite de son mariage avec Henriette de Clèves.


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après avoir ouy plusieurs raisons d'une part et d'aultre, les deppositions des heraultz d'armes, mesmes de celluy du tiltre de Vallois, qui a déposé qu'au baptesme de la dicte Royne d'Espagne Elysabeth, feu M. de Guise, ayul de mon dict seigneur, marchoit le premier après les princes, en quallité seulement de tuteur du duc de Longueville, qui estoit meschin (1), auquel mon dict seigneur de Longueville a succédé, — lequel en oultre allègue sa légitimation et adoption paires Estats pour jouyr des honneurs et dignitez, et entre en rang après tous les princes du sang, sans touteffois pouvoir succéder à la couronne : Sa Magesté a ordonné que, par provision, ledict seigneur de Longueville auroit la dicte présidence et jouyroit de Testât de grand chambellan qu'il prétend estre hereditayre en sa maison, et ce jusques à ce qu'aultrement en seroit ordonné; leur deffendant, Sa dicte Magesté, au caz qu'ils ne se vouldroient contenter de la dicte provision, de se trouver aux ceremonyes et assistances publiques qui se debvoient faire, et qu'il ne vouloit que leurs différents apportassent aulcune fascherie à l'assemblée. Sur quoy ils se sont contantez de la dicte provision.

M. de Burie (2), qui estoit lieutenant au gouvernement de ce pays de Guyenne, est trespassé le vie de ce mois, et M. Descars (3) mis en sa place, dont plusieurs s'esbahissent de la faveur qu'il a trouvée. — La compaignie dudict seigneur de Burie a esté cassée. M. deLiours(4), frère de M. de Monluc, a poursuivy ladicte lieutenance et l'a quasi emportée.

M. de Vielleville (5), qui est en Anjou et Touraine pour faire observer les esdictz, a mandé au Roy qu'il ne pouvoit exécuter sa commission, n'estant le plus fort, et qu'il luy fust permis de prendre forces pour faire obéir Sa Magesté : ce qui lui a esté accordé.

Ces jours passez a esté scellée une lectre patente d'ung don que le Roy a faict au Roy d'Espaigne du corps St-Eugene, qu'on a envoyé quérir jusqu'à Saint-Denys pour l'envoyer à Tollede, et a le premier planté la religion chreistenne au dict païs d'Espaigne. Chacun faict son prouffit qui peult. Il vauldra tout plain d'argent en ces quartiers là.

(1) Jeune, en bas âge.

(2) Charles de Coucy, sieur de Burie.

(3) François de Peyrus, comte d'Escars, mort vers la fin du règne de Henri III. '

!4) Joachim de Lasseran Massencome, dit le jeune Monluc, seigneur de Lioux, prince de Chabanais, mort en 1567. (5) FrançoisdeScepeaux, sieur de Belleville, maréchal de France.


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On tient pour certain que la Reync d'Espaigne avoit commandement du Roy Philippe, son mary, de ne parler à Monsieur le prince de Condé ny à la Royne de Navarre, s'ils se fussent trouvés par deçà, à cause seullement de la religion.

Madame la mareschale de Saint André (1) a emporté tous ses meubles de Fronsac et Coûteras, et s'est retirée en une sienne maison prez Agen, nommée Ferrasson, pour estre en plus grande sécurité, car elle craignoit à Coûteras que Monsieur de Villeconyn lui fist de la fascherie et estoit contraincle de entretenir dos souldatz pour sa garde. Monsieur de Montluc luy a promis de la garder de force et violence et la faire assister d'un bon nombre de gentizhommes.

On a faict bastir une grande maison, toute de bois, quasi semblable à celle qui fut faicte aux Toumelles à Paris, du temps du feu roy Henry. U y a une belle grande salle pour le bal, toute tapissée par en hault et tout à l'entour. La Royne de Navarre a envoyé des tapisseries d'or et d'argent fort excellentes, qui ont esté envoyées de Pau, pour parer les salles et chambres de Monsieur le Cardinal (2). Oultre cela, mon dict sieur le Cardinal a achepfé tapisseries et meubles precieulz pour accomoder son logis.

Le jour de la Penthecouste, il y a eu si grand presse au temple, où le Roy a touché des escrouelles, qu'une troupe de gens estant tombée sur l'autre sont morts xun ou xv petite enfantz, qui ont esté crevez ou estouffez.

Entre les Espaignolz qui sont mallades des escrouelles icy, en a une partie de Pampelune et pays cle Navarroys, qui viennent d'une grande affection voir Monseigneur le Prince, ne se pouvant quasi saouller de le veoir.

V

M de Carnavalet (3) à la royne Catherine de Medicis.

Madame, bien tost après que je heu hier escrit à Vostre Majesté par la montagne, le Sieur Domp Hernando de Toledo vint baiser les

(1) Marguerite de Lustrac, veuve depuis 1562 de Jacques d'Albon, marquis de Fronsac, maréchal de France, connu sous le nom de de maréchal de Saint-André. — Elle épousa en secondes noces Geoffroy de Caumont, abbé de Cleyrac.

(2) Charles, cardinal de Bourbon, frère puîné d'Antoine, roi de Navarre, et oncle du jeune prince Henri.

(3) François de Kernovenoi, gouverneur du duc d'Anjou, depuis Henri III. Il mourut en 1571, lieutenant du roi en Anjou, Bourbonnais et Forez.


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mains à Monseigneur vostre fils et s'excusa envers luy de ce qu'il l'avoit trouvé en un si mauvais lieu comme est cestuy-cy, disant qu'il le pouvoit recueillir à Arnany (1), qui est meilleur, là où il avoit fait son train. Et aprez avoir tenu à mon dict Seigneur un fort honneste langage d'excuses, le supplia pareillement de l'excuser si pour ce soir là il se retiroit à Fontarabie, qui est à demie lieue d'icy, luy promettant de le venir trouver ce matin entre quatre et cinq pour luy faire compagnie jusque à Arnany, là où Monseigneur doit trouver la Royne, vostre fille, à disner, vous voullant bien assurer, Madame, que mon dict Seigneur, vostre fils, sceut fort bien recevoir le dict seigneur Domp Hernando, et a fort bien reposé cete nuit et vient de s'esveiller tout à ceste heure, qui est si bonne heure, qu'il sera à cheval à cinq heures et arrivera à Arnany devant que le chault soit venu.

Madame, je supplie le Créateur vouloir conserver Vostre Majesté en toute prospérité et santé.

Votre très humble et très obéissant serviteur et subjet.

KERNEVENOY. D'Yron, ce mardy matin, quatre heures, xn juing 1565 (2).

VI Entrée & Baionne de la Royne Elizabeth.

Le Roy et la Royne partirent le xne jour de ce mois de ce lieu de Baionne pour aller, coucher à Saint-Jean-de-Lutz, en délibération d'aller recevoir la Royne d'Espaigne. Le xiue, qui fut le mercredi ensuyvant, la dicte dame estant advertie que la Royne d'Espaigne, sa fille, venoit coucher à Fontarab}re, délibéra d'y aller et de faict se meit en chemin avecques Monsieur le Cardinal de Bourbon; mais à l'heure mesme receut nouvelles que la Royne, sa fille, laissoit le chemyn de Fontarabye pour prendre celuy de Yron, qui estoit le plus court, qui luy feit rebrousser chemin.

Le landemain, qui fut jeudi dernier, Leurs Majestés aïant receu advis par Monsieur d'Orléans que la dicte Royne debvoit passer la rivière qui faict la séparation des deux roïaumes, sur le midi, disnerent de bonne heure et incontinant après disner partirent pour aller à(1)

à(1) village de la frontière espagnole.

(2) Ibid. — Volume 15878, folio 36.

Tome XXV. 32.


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la dicte rivière, jognant laquelle elles faisoient dresser des feuillées (1), laquelle rivière est distante de Saint-Jean-de-Lutz de deux lieues. Y estanz arrivés, attendirent envyron deux heures la dicte venue. Et faisoit ung chault si désespéré que cinq ou six soldatz des bandes d'Estrossy (2) moururent estoffez de chault, en leurs harnois. Et enfin sur les deux heures, on veit la court de la dicte Royne delà la rivière.

Et lors, la dicte Royne, esprise d'une grande joye, passa la dicte rivière et trouva en face celle qu'elle avoit tant désirée. Leurs sallutacions et accollades faictes, se mirent dans le bateau pour venir trouver le Roy, lequel les attendoit sur le bort de l'eau. Le bateau abordé, Sa Majesté se meit dedans accompagnée des Princes de son sang. Et là feirent leurs salutacions, sans se baiser. Lors les compagnyes du dict capitaine Strossy feirent une escopeterie aussi furieuse qu'il estait possible et furent fort estimées des Espaignols.

Après les salutacions faictes, ilz montèrent tous à cheval pour venir coucher tous à Sainct-Jehan-de-Lutz, où estans venus, le Roy se retira en son logis et la dicte Royne d'Espagne au sien, laquelle soupa en compagnye de Madame sa soeur et fut servie par ses damoyselles. Après souper, elle s'en alla chez le Roy, avecques lequel elle fut jusques sur les dix heures. Puis se retira en son logis, y estant conduite par Leurs Majestés, lesquelles le soyr mesme résolurent de partir le matin pour venir disner icy et laisser là la dicte Royne qui n'en partiroit que l'après-disner, pour faire son entrée en ceste ville, sur les quatre heures.

Et adviserent de laisser à la dicte dame pour compagnye, avecques Monsieur, Monsieur le Cardinal de Bourbon, lequel s'en voulut excuser, voulant céder ce lieu à Monseigneur le Prince, son nepveu, lequel selon sa louable coustume, il pousse et advance devant luy le plus qu'il peut. Sur quoy fut conclue! qu'il serait demandé à la dicte dame quelle compagnye des Princes elle desiroit. Le lendemain, comme Leurs Majestés prenoient congé d'elle, elle pria mon dict sieur le cardinal de luy faire compagnye, ce qu'il feit, mon dict seigneur d'Orléans estant à la dextre et luy à la senestre.

Ainsi feit son entrée hier sur les quatre heures. Mais premier que toutes les cérémonies furent faictes et qu'elle entrât au logis du Roy, il estoit huict heures sonnées. Les habitants de cette ville, envyron de

(1) Abris formés de feuillages.

(2) Robert âe Strozzi, chevalier d'honneur de Catherine de Médicis. Il était neveu du maréchal de Strozzi, mort en 1558 au siège de Thionville.


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sept à huict cens hommes bien armés, furent au devant d'elle; la plus part des chevaliers de l'ordre et gentilz hommes y furent avecques leurs grands chevaulx. Les cens gentilz hommes la conduisirent depuis la porte de la ville jusques au logis du Roy. Les clefz luy furent présentées et les habitans, à la porte de la ville, luy feirent une harengue et, habillez de leurs robbes rouges, prindrent ung poisle de drap d'or, soubz lequel elle se meit. Et en ceste sorte fut conduite au grand temple, où les presbtres feirent une musicque romanesque qui dura près d'une heure. De là fut menée avec force flambeaux au logis du Roy.

Il y avoit grand train à la suite de ladicte dame, mais quasi tous les gentilzhommes espaignols estaient montez sur meschantes mulles et aridelles et la pluspart portaient valizes devant et derrière. Il y avoit environ xxv ou xxx damoyselles espaignolles, à la suite de ladicte dame, assez bien en ordre, et ung grand nombre d'aultres qui estaient venues devant.

La presse est si grande qu'on ne se peult remuer. Il y a grande crainte, si on y demeure guieres, qu'on infecte la ville. Desja il a esté crié qu'on ayt à fane sortir dehors tous les malades et les faire retirer au village.

Ce matin le duc d'Albe a présenté au Roy les lectres du Roy d'Espaigne, et après Sa Majesté a mené ladicte Royne sa soeur à la messe. Ceste après disner ilz ne sont bougés de logis. Demain, comme on dit, doibvent commencer les tournois.

Le Roy feit hier présent à ladicte dame sa soeur d'une belle hacquenée, aussi richement arnachée qu'il est possible : la houlsse est toute couverte de perles et pierres.

Le duc de Savoye a envoyé au Roy quatre grandz chevaulx fort beaux et aussi richement arnachez qu'il est possible. Ce matin ils luy ont esté présentez (1).

A. COMMUNAY.

(1) Ibid. F. français, vol. 20647.


GIMBREDE

ET SON ANCIENNE COMMANDERIE

ÉTUDE HISTORIQUE

Dans notre étude — écourtée — surLupiac (1), nous avons /ait remarquer combien est correcte la précision des géographes en général. A rencontre, nous allons profiter de l'occasion de cet article, pour offrir tous nos remerciements à M. l'éditeur du Dictionnaire des postes de la République française pour 1882. En effet, ce gros volume in-8°nous a causé une vive surprise en nous révélant que la commune de Gondrin possède — encore aujourd'hui — un hameau de notre nom, orné de « quatorze habitants. » Aux Pâques prochaines nous chanterons un triple et quadruple alléluia pour le fait de celte résurrection, en justes actions de grâces à M. le Minisire des postes et télégraphes.

Je me demande si à la nouvelle édition dudit Dictionnaire officiel, le progrès se sera fait à Gondrin, comme partout, à savoir qu'il y aura eu réédification de l'ancien château de Thezan {llospilium, dit un acte de foi et hommage de l'an 1419); puis relèvement de son église avec l'autel recouvert de son rétable, qui sert à celle heure de chambranle à une cheminée d'un électeur voisin...; enfin, j'espère aussi, que pour achever le prodige, les quatorze habitants — actuels — dudit hameau de Thezan auront, en bons

(1) Voy« notre livraiion de nov, 1883 (t. xxiv), p. 485.


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patriotes, crû et multiplié suffisamment pour mériter d'être dotés d'un édifice scolaire à lui particulier. C'est mon voeu !

Venons àGimbrède.

En 1761, d'après Expilly, Gimbrède, bourg au pays de Lomagne en Gascogne, diocèse de Lectoure, comptait dix feux et quarante bellugues de feux.

En 1861, un ouvrage publié « sous les auspices des autorités du département (du Gers) et honoré de la souscription de la Société de l'histoire de France (excusez!)» nous apprend que Gimbrède, situé au nord du département et distant de Miradoux de six kilomètres, a une population de 923 habitants.

Ainsi bien renseignés, nous allons essayer de remonter le passé, en complément historique.

Or, Gimbrède fut le chef-lieu d'une préceptorie des Templiers, devenue plus tard commanderie des Hospitaliers; il relevait de la maison-inère de Golfech, que les découpeurs de la France, en 1791, ont reléguée dans le département de Tarn-et-Garonne, si nous ne nous trompons pas. Dès le xne siècle, l'Agenais, chevaleresque comme tout le Languedoc, avait grandement participé à l'oeuvre des Croisades; et le pays se trouva, par suite des donations de tous les seigneurs de la contrée, couvert d'établissements à la fois militaires et agricoles, régis par des chevaliers de l'Ordre du Temple : Sainte-Quitlerie, Sauvagnas, le Nomdieti, Sainte-Foi de Jérusalem, les Tours de Mérens près Agen, les châteaux de la Roque-Timbaut, de Bourdiels, de Cuzorn, de Salaveille, Castel^aloux, Port-Sainle-Marie, et une foule d'autres localités, encore presque désertes, incultes, devinrent bientôt des centres fertiles et populeux, grâce à cette Milice, en même temps conquérante et civilisatrice, aussi bien en Afrique qu'en Europe.

De là l'envie profonde du pouvoir, qui amena la spoliation de cette opulente confrérie du Temple.


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Ayant donné jadis dans la Revue de Gascogne la liste des chevaliers du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem qui ont administré la commanderie d'Argentens en Agenais(l), nous y avons ajouté des commentaires généraux sur ces deux illustres confréries, que nous ne pourrions répéter ici qu'à titre de plagiaire privé.

Donner la série des commandeurs de Gimbrède, c'est à peu près donner celle de Golfech, bien que dans les chartes, actes et titres, beaucoup de chevaliers ne portent que la dénomination de commandeur de Gimbrède, suivant l'usage établi dans l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem de dédoubler les commanderies, suivant les circonstances.

En 1240, frère Arnaud Arroy avait le titre de précepteur de la maison du temple de Golfech, Gimbrède et autres membres de ladite perceptorie. Nous trouvons après lui :

Frère Guillaume de Canlemerle, en 1268;

Frère Robert del Puech, en 1284;

Frère Raynaud de Cardaillac, en 1285;

Frère Armand du Rrouil (de broglio), en 1292, qui paraît avoir été à Gimbrède le dernier représentant de la vaillante milice du Temple.

Entré dans le domaine de l'Ordre des Hospitaliers de SaintJean de Jérusalem, le lieu de Gimbrède eut pour premier administrateur, en 1314, frère Rernard de Saint-Maurice.

Quelques années plus tard, par son testament dicté au lieu de Volps, le 28 mars 1327, Pierre de Rordes, chevalier, seigneur de Launac, frère de feu Rertrand de Rordes, cardinal et camerlingue de la sainte Eglise Romaine, et de messire Guillaume de Rordes, évêque de Lectoure, fit de nombreux legs aux établissements religieux de l'Agenais et du Condomois, et notamment à l'église Saint-Georges de Gimbrède.

A l'encontre de tant de vieilles races disparues, nous nous

(1) Revue de Gascogne, t. xx, p. 120.


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plaisons à rappeler ici que de ce Pierre de Rordes, mari de Réale de Faudoas, les descendants sont encore en pleine vie. La série de leurs générations se combine chronologiquement d'alliances directes avec les du Rouzet de Roquepine, d