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Full notice

Title : Le Pays Bas-normand : société historique, archéologique, littéraire, artistique et scientifique

Publisher : Le Pays Bas-Normand (Flers)

Publication date : 1909-01

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 1802

Description : janvier 1909

Description : 1909/01 (A2,N1)-1909/03.

Description : Collection numérique : Fonds régional : Basse-Normandie

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5721812h

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-223992

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32834385n

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 17/01/2011

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Deuxième Année. N°1

Janvier-Février-Mars 1909

LE PAYS BAS - NORMAND

Société historique Archéologique Littéraire.Artistique et Scientifique

REVUE TRIMESTRIELLE

REDACTION ADMINISRATION Hôtel du Ville de Flers

Un ......... 6 f. »»

Le Numéro.. 2 f. »»

FLERS et Environs DOMFRONT

Hier et Aujourd'hui A. des R.



LE PAYS BAS-NORMAND


SOMMAIRE

Aug. LELIÈVRE. — A nos Abonnés.'

Bureau et Collaborateur du " Pays Bas-Normand ".

Oscar FOUCAULT. — Journal de Voyage.

A. MAZEN. — Pour les villes de la Catabre et de la Sicile détruites.

Abbé LAFONTAINE. — Louis Berryer en Basse-Normandie.

Ch. NOBIS. — Jumilly : Le Château du Diable.

A. SURVILLE. — Le Château de Fiers (fin).

G.-G. MAUVIEL. — Giboulées de Mars.

Pierre CAILLOT. — Bibliographie.


PAYS BAS NORMAND

Revue Trimestrielle

FLERS (ORNE)



A NOS ABONNÉS

Le premier numéro de la seconde année de notre Revue se distingue de ceux qui l'ont précédé en ce sens qu'il est presque exclusivement composé d'articles dus à la plume de quelques-uns de nos nouveaux collaborateurs. En le présentant ainsi à nos adhérents, nous espérons qu'ils y verront la preuve de l'intérêt croissant de notre publication et apprécieront comme nous l'appoint précieux que nous apportent d'érudits compatriotes.

En vous adressant ce premier numéro de l'année 1909, nous considérons comme acquis le renouvellement- de votre abonnement et si, avant le 31 mars courant, nous n'en avions pas reçu le montant, qui est de six francs par an, nous vous ferions présenter un mandat-poste d'égale somme, auquel nous vous prions de réserver bon accueil.

Fiers, le 5 Mars 1909.

Pour le Comité :

Le Président, AUG. LELIEVRE.

Bureau du " PAVS BAS NORMAND "

MM.

Président d'honneur J. SALLES, Maire, Conseiller Général.

Président Auguste LELIÈVRE.

Vice-Présidents RENAULT, Professeur.

Eugène FOUCAULT.

Secrétaire-Archiviste SURVILLE, Instituteur.

Secrétaire de la Rédaction. . Pierre CAILLOT, Professeur.

Trésorier GENASI.

Membres MOREL, Notaire.

Louis AMIARD, Architecte.

W. CHALMEL, de la Ferté-Macé.

L'Abbé HAMARD, de Chanu.


Liste des Collaborateurs du Pays Bas-Normand

MM. de MARCÈRE, Sénateur.

Ed. de MARCÈRE fils.

W. CHALMEL.

Abbé HAMARD.

ADIGARD, Député. MmE F. SCHALCK DE LA FAVERIE, de la Société des Gens de Lettres. MM. A. SCHALCK DE LA FAVERIE, de la Société des Gens de Lettres.

SALLES, de Ceaucé, Professeur au Lycée Janson.

HUSNOT, de Cahan, Botaniste.

Eug. FOUCAULT.

RENAULT, Professeur.

Aug. LELIÈVRE.

J. CABROL.

L. DUVAL, Archiviste à Alençon.

Amand BARRÉ, à Cossé, près la Ferlé-Macé.

A. SURVILLE, Instituteur.

Louis AMIARD, Architecte.

Pierre CAILLOT, Professeur.

René GALLET, de Vire.

LELIÈVRE, Instituteur à Saint-Quentin-les-Chardonnets. Mlle GAUTIER (Danielle d'ARTHEZ), de la Société des Gens de Lettres. MM. Russo, Industriel.

L. VIDAL, Ingénieur des mines Denain et Anzin.

Dr BARRABÉ, Domfront.

Dr CACHET, Député.

D 1' BIDARD-HUBERDIÈRE. Mmc MADELEINE PAUL. MM. MAZEN.

Maurice LOUVEL.

Maurice FOUCAULT.

O. FOUCAULT.

Alfred LEMAITRE.

Charles VÉREL.

Dr LEBOSSÉ.

BUTET-HAMEL, Conservateur de la Bibliothèque et du Musée de Vire.

Ch. NOBIS.

Abbé LAFONTAINE, Docteur-ès-Lettres.


JOURNAL DE VOYAGE

SOUVENIRS

de la Croisière de Juillet 1308

(Norvège et Russie Boréale)

A bord du Yacht « Ile de France » Par OSCAR FOUCAULT

Il n'entre pas dans mes intentions d'entreprendre une description complète de la Norvège et de la Russie boréale.

J'ai voulu simplement consigner ici ce que j'ai observé, au jour le jour, pendant une croisière faite en juillet 1908, à bord d'Ile de France.

De parti-pris, j'éviterai de m'arrêter sur les détails relevés par les guides, Boedecker ou autres, auxquels le lecteur pourra se reporter, s'il le juge à propos.

J'ose espérer que mes simples notes donneront une idée des régions que j'ai visitées, sans me flatter toutefois d'évoquer, comme il conviendrait, la grandeur sauvage des sites norvégiens.


— 8 - Samedi 4 Juillet 1908. — DUNKERQUE

J'arrive à la gare de Dunkerque vers midi et demi. Après un rapide déjeuner, je me dirige vers le port, où est amarré Ile de France, beau yacht de 115 mètres de longueur, 12m60 de largeur et 10 mètres de creux. Sa coque est peinte en blanc jusqu'à la ligne de flottaison ; en vert au-dessous de celte ligne. Deux mâts et une grande cheminée, légèrement inclinés vers l'arrière, lui donnent un crâne aspect. De la coupée bâbord descend jusqu'au quai un escalier avec rampes, au haut duquel de nombreux serviteurs, garçons et femmes de chambre, attendent l'arrivée des touristes. On me conduit à ma cabine, qui est à tribord centre avant. J'ai tôt fait de m'installer.

Dans le brouhaha de l'embarquement, je visite le bateau à la hâte. Il est toujours bon de bien connaître les issues ; en mer, on ne sait jamais ce qu'il peut arriver.

A la hune du mât misaine, je vois une espèce de tonneau fixé solidement. Un matelot me dit que c'est le poste de l'homme de vigie, en cas de brouillard dans les fjords et l'Océan glacial. Espérons qu'il nous servira rarement; naviguer par temps de brouillard est toujours dangereux. La télégraphie sans fil est installée sur le yacht; les antennes sont fixées au haut du misaine et de l'artimon.

La salle à manger est spacieuse, claire et bien aérée ; elle reçoit le jour par de larges hublots et des capots vitrés ; chaque table a dix convives qui prennent place en des fauteuils fixés au plancher, pour éviter les inconvénients du roulis et du tangage. Le salon et le fumoir sont plus exigus.

Un pont de 60 mètres de longueur permettra de faire du footing pendant les longues traversées.

A l'arrière et en contrebas, un autre espace libre pour la promenade également.


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Puis je jette un coup d'oeil à l'étable et à la basse-cour. A bord, on mange tous les jours de la viande fraîche. Il paraît même qu'au cap Nord on nous servira des cerises, des abricots, des pêches ; les provisions sont faites.

Ile de France est donc une ville flottante.

Comme dans la chanson, « allons faire nos adieux à la terre ».

Les touristes devant s'embarquer au plus tard à neuf heures du soir, je regagne Dunkerque. En ville, beaucoup de mouvement ; c'est jour de marché.

Je remarque, entre autres belles choses, l'Hôtel de Ville, dont la haute tour carrée attire tout particulièrement mon attention. Quelqu'un me dit qu'à un kilomètre se trouve une fort jolie plage, Malo-les-Bains, où un tramway conduit. J'y vais prendre un avant-goût de la mer. La grève est de sable fin ; coquettes villas et l'inévitable casino ; un quartier se compose de maisons construites en bois peint de différentes couleurs, où le vert domine.

Pourquoi en bois ? Un indigène m'explique qu'étant édifiées sur le terrain militaire, ces constructions éphémères seraient rasées en cas de guerre.

Je rentre à bord et gagne ma cabine.

On lève l'ancre demain à 4 heures du matin ; je veux être sur le pont au départ.

Dimanche 5 Juillet. — EN MER

Dès le point du jour, je suis debout. Beaucoup d'autres passagers ont fait comme moi ; nous sommes nombreux à regarder les préparatifs du départ ; un coup de sirène et les amarres sont larguées. Nous gagnons lentement la pleine mer, suivant le chenal marqué par des bouées.

Avant de toucher terre, nous avons plus de cinquante heures de traversée


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La journée est belle, la mer un peu houleuse.

On parle, on cause, on s'étudie. Nous rencontrons des cargo-boats anglais, allemands ; nous croisons des bateaux de pêche.

A chacun est remise la liste des touristes de la croisière. La société est choisie ; ce n'est pas le monde mêlé des voyages anglais ou allemands.

Nous sommes 136 touristes ; le plus âgé compte 70 hivers et la plus jeune n'a pas 15 printemps.

Beaucoup de parisiens et aussi des farnilles des quatre coins et du centre de la France. L'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, la Hollande, la Belgique, la Roumanie, l'Alsace et le Luxembourg sont représentés.

Le soir, le vent fraîchit. Que sera demain ?

Lundi 6 Juillet. — EN MER

Dans la nuit, le baromètre a baissé de 5 millimètres et le vent est passé au N. O. Ce matin, la température est douce; quelques vagues se forment.

L'après-midi, la mer, souffletée par le vent N. O., qui prend de la force et siffle dans les haubans et les étais, se creuse déplus en plus; elle devient dure par le travers du Skager-Rack ; des embruns embarquent sur l'avant. Un touriste, vêtu à la légère, est obligé de changer de pied en cap, après avoir reçu un paquet d'eau ; il avait oublié qu'en mer le gros manteau, ou mieux l'imperméable, sont toujours nécessaires.

Ceux qui ne sont pas indisposés se promènent en titubant comme s'ils étaient ivres ; ils luttent contre l'attraction terrestre et cherchent à reprendre l'équilibre que les oscillations du bateau leur font perdre. Cependant, il n'y à qu'un petit nombre de malades ; le yacht, bien construit, tangue mais ne roule pas.


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Je remarque que les manifestations du mal de mer varient avec les individus : pour les uns, c'est le vertige ; pour les autres, c'est la face qui blêmit et devient verdâtre ; pour ceux-ci, c'est l'anxiété respiratoire, et pour ceux-là un simple malaise à l'estomac, semblable à celui qui résulterait d'un repas trop copieux. Hommes, femmes s'allongent en des fauteuils installés au grand air, sur le pont-promenade, recouvert d'une toile de voilure formant tente. Bien emmitouflés dans des manteaux et des couvertures, quelques-uns dorment, d'autres ont les yeux fixés dans le vide. Quelques touristes ont gagné leurs cabines.

— Rassurez-vous, dit un loup de mer, dans les fjords, c'est la navigation des lacs ; l'Océan, pris entre les montagnes, n'a plus de tempêtes.

La terre est loin, nous ne voyons pas de côtes. Partout, c'est la mer et le ciel nuageux qui se confondent à l'horizon en un vaste cercle dont nous occupons le centre.

Pour connaître approximativement notre position, le conimandant fait opérer des sondages. Les profondeurs relevées et le sable du fond lui donnent de précieuses indications, contrôlées sur la carte marine. Le premier sondage a lieu à la sonde à main, qui se compose d'un plomb tronconique dont la grande base est enduite de suif et dont la petite base porte un oeil dans lequel passe un cordage.

Le plomb est lancé à la mer. Lorsqu'il touche le fond, on compte la longueur de fil déroulée ; le plomb rapporte le suif chargé de ce qui constitue le fond, de sable ou de gravier.

La deuxième opération est faite avec le sondeur Thomson. L'appareil est ainsi construit : un câble de fil d'acier est enroulé sur une roue en fer ; au bout du fil est fixé un plomb ; on dispose une gaîne de cuivre dans laquelle se loge un petit tube de verre bouché à une extrémité et enduit à l'intérieur d'une matière qui se décolore au contact


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de l'eau. Quand le plomb touche le fond, on crie « stop » et on arrête la rotation de la roue. On relève le fil et, au moyen d'une règle graduée, on connaît la profondeur d'éau par le degré de décoloration du tube.

Cette opération est basée sur le principe de la compression régulière de l'air. La pression exercée dans le petit tube de verre étant d'autant plus forte que la hauteur d'eau est plus grande, la quantité de matière décolorée varie donc.

Tout va bien ; nous suivons régulièrement la route.

Comme la Manche, sa voisine, la mer du Nord est peu profonde dans les parages où nous sommes. Les bancs de sable sont à 30 ou 40 mètres.

Nous avons une vitesse d'environ 12 noeuds à l'heure et nous brûlons, par 24 heures, de 35 à 40 tonnes de charbon.

Demain mardi, nous serons à Bergen, dans la matinée.

On change l'heure du bord, ce qui nous oblige à avancer les montres de près de. 60 minutes.

La pensée de vieillir sans avoir vécu semble attrister quelques dames. Au pays des frimas, brûlerait-on les étapes de la vie? Rien à craindre : en rentrant en France, nous rajeunirons d'autant.

A mesure que nous tendons vers l'Est, notre méridien varie et chaque jour le soleil passe plus tôt au-dessus de nos têtes, d'où le coup de pouce donné aux aiguilles pour être d'accord avec Phébus.

Nous avons maintenant l'heure de l'Europe centrale.

Il n'est peut-être pas inutile d'expliquer ici le mécanisme de ce changement d'heure.

L'heure légale en France est l'heure temps moyen de l'Observatoire de Paris. Elle est indiquée par les cadrans des horloges placées extérieurement aux gares de chemins de fer.


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Un assez grand nombre d'Etats, parmi lesquels la Norvège, ont adopté le système des fuseaux horaires, qui consiste à partager la surface terrestre en 24 parties égales, limitées par des méridiens, le méridien d'origine étant celui de Greenwich — (9' 21" à l'Ouest de Paris) — que l'on suppose au milieu du premier fuseau.

Chaque fuseau a donc 15 degrés en angle et une heure en temps.

Ainsi le premier fuseau, puisque Greenwich est au centre, slétend de 7° 30' en angle de chaque côté de ce lieu, représentant en totalité une heure de course du soleil, 30 minutes avant Greenwich, 30 minutes après. Tous les points situés dans ce fuseau marquent, au même instant, l'heure de l'Europe occidentale, qui est égale à celle de Paris, diminuée de 9' 21".

Dans le fuseau qui suit, à l'Est, d'un angle de 15 degrés, l'heure, en tous les lieux, avance d'une unité sur l'heure temps moyen de Greenwich ; c'est l'heure de l'Europe centrale, qui avance donc de 50' 39" sur l'heure légale en France.

Dans le fuseau suivant, en allant toujours vers l'Est, d'un nouvel angle de 15 degrés, l'heure avance de deux unités sur Greenwich ; c'est l'heure de l'Europe orientale, dont fait partie la Russie, soit 1 heure 50' 39" sur l'heure légale en France.

A Arkhangel, nous aurons vieilli de près de 2 heures !

Le soir, la mer tend à se calmer ; la nuit se passe bien.

Mardi 7 Juillet. — BERGEN

A la première heure, nous naviguons dans le fjord qui conduit à Bergen ; long couloir parsemé d'îlots.

Nous avançons doucement, en décrivant des courbes; un yacht de 115 mètres de long évite difficilement, d'autant plus que le safran du gouvernail n'est pas établi pour une


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navigation lente ; il lui faudrait une plus grande surface. L'homme de barre doit être vigilant.

Bientôt, en face de nous, formant demi-cercle, apparaît un groupe de montagnes dont les sommets sont cachés par les nuages et les flancs estompés par la brume ; au pied se dessine une ville précédée d'un port. C'est Bergen avec ses maisons, ses magasins, ses usines et ses églises.

A quelques brasses de terre, nous mouillons l'ancre ; les embarcations sont mises à la mer; chacun y prend place et nous sommes remorqués, en file indienne, par la pétrolette du bord.

La journée sera belle ; le soleil dissipe les nuages et la brume. C'est un heureux hasard, car, à Bergen, il pleut souvent ; on y recueille une des plus fortes quantités de pluie de la Péninsule. Les vents du large, qui sont dominants dans ces parages, y apportent l'humidité prise à l'Océan.

Nous accostons à quai. En France, une semblable arrivée de touristes aurait attiré une foule d'oisifs amusés, de gamins bruyants et moqueurs. Ici, les gens sont calmes et froids.

Un tramway part du quai ; peu de touristes s'en servent. Nous nous répandons dans la cité, à la recherche de banquiers et de changeurs. Chacun troque monnaies et billets de banque français contre argent et billets norvégiens. Un krone vaut 1 fr. 40 ; il se subdivise en 100 ore.

En ville, on paraît ignorer le français ; avec la langue nationale, on parle l'allemand et l'anglais.

Il y a les quartiers neufs aux grandes constructions en pierre, aux magasins spacieux, bien tenus. On y offre des articles pour la plupart allemands.

Les maisons des anciens quartiers sont en bois, fréquemment repeintes à neuf. C'est là qu'il faut aller chercher le Bergen d'autrefois. Dans les rues étroites, irrégulières,


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on trouve la boutique du petit commerçant qui vend encore le produit norvégien.

Au marché au poisson, l'offre et la demande se font paisiblement. On conclut l'achat en quelques mots, sans discussions oiseuses. Le genre poissard n'existe pas. L'acheteur choisit, autant que possible, un poisson vivant; le marchand le tue en le frappant sur la tète, puis, d'un coup de couteau, il le fend en deux et le plonge dans l'eau fraîche. Le savant conférencier de la croisière nous apprendra que le poisson, traité de cette façon, possède de bonnes qualités culinaires.

A n'en pas douter, il vaut mieux que celui qu'on a conservé dans la glace.

A Bergen, comme d'ailleurs dans toute la Norvège, les gens n'échangent pas leurs impressions. Dans les rues, à peine une rumeur légère, un souffle. C'est en vain que vous chercheriez un homme ivre ou que vous guetteriez un geste brutal. L'alcool ne fait plus de ravages dans le pays ; depuis cinquante ans, des lois sévères combattent ce poison. La race allait s'abâtardissant ; il était temps d'arrêter le fléau. Quand songerons-nous, en France, à prendre de semblables mesures ? Il faut dire qu'en Norvège les législateurs ne cherchent pas à établir sur une clientèle de satisfaits la perpétuité de leur règne.

Pas d'estaminets, pas de cafés ; on ne prend pas le petit verre sur le zinc des bars ; la verte absinthe n'a pas son heure.

Les cochers, les charretiers conduisent leurs chevaux avec douceur, en se contentant de les exciter par un léger coup de langue, sans se servir du fouet. Aussi, comme ils sont jolis, luisants, potelés, ces petits chevaux de forme trapue, souvent de robe isabelle ou bai clair !

Ils trottent menu, ont la poitrine large, le garrot haut, le cou épais et arqué.


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C'est un peu notre cheval breton en plus petit; un maquignon le qualifierait de double poney.

Non seulement les conducteurs ne les frappent pas, mais ils vont même jusqu'à pousser la voiture.

Que nous sommes loin de nos villes, de nos campagnes, où trop souvent il nous est donné d'assister au spectacle révoltant d'un alcoolique demandant à sa bête fatiguée un travail au-dessus de ses forces !

Fondée en 1070, Bergen, qui fut longtemps la capitale delà Norvège, compte près de 55.000.habitants. Aujourd'hui port de commerce très important, elle exporte des salaisons, du bois, etc. ; là est le dépôt général des pêcheries du Nord.

Je visite la cathédrale et l'église Sainte-Marie. Je passe quelques instants au musée hanséatique, fort curieux avec le mobilier, les registres, les armes des marchands célibataires de la ligue. En une armoire sont conservés les faux poids, —pesants pour les achats, légers pour les ventes,— de ces marchands peu scrupuleux qui stimulaient l'activité de leurs commis et de leurs domestiques ou punissaient les fautes de ces pauvres diables à coups de cravache et de grosses cordes garnies de clous ; plusieurs de ces instruments de supplice sont accrochés au mur. Ah! le bon vieux temps !

Une maison du quartier de la Hanse, construite en bois, de style hollandais, contient le musée. Son toit aigu, avec pignon triangulaire, abrite un rez-de-chaussée, deux étages et les combles. Elle fut jadis habitée par de riches négociants.

En ville, les costumes rappellent les modes de Paris, modifiées par le goût allemand. La femme marche sans distinction ; en général, elle ne sait pas s'habiller ni faire valoir sa toilette comme la française. La comparaison étaitcertes tout à l'avantage de nos élégantes touristes.


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Çà et là, quelques costumes du pays plus originaux : une jeune fille en taille blanche, robe rouge, rayée au bas de bandes de velours noir, et un tablier blanc ; puis un jeune homme en blouse de laine bleue prise dans le pantalon (genre Garibaldi), béret noir sur la tête, ceinture en cuir portant une gaîne où plonge un couteau.

Pour dominer la ville et le port, je gravis un peu la montagne, qui est un schiste talqueux fortement micacé (1).

La journée a été ensoleillée; un thermomètre Celsius (centigrade pour nous, c'est la même chose), placé à l'ombre, indique 18 degrés à cinq heures et demie du soir.

Je regagne le port en passant devant un beau monument en construction, mais presque achevé : le théâtre. La ligne droite y domine ; l'aspect en est sévère, la pierre noirâtre dont on s'est servi y contribue beaucoup.

A quai, les embarcations attendent; elles sont bientôt au complet ; personne n'est en retard ; nous rejoignons Ile de France.

A peine sommes-nous sur le pont que le commandant donne quelques ordres brefs. Le sifflet du maître d'équipage réunit les hommes pour la manoeuvre ; les embarcations et la pétrolette sont remises en place et bientôt la chaîne de l'ancre, qu'qn lève, fait entendre une série de bruits secs ; puis l'hélice se met à battre, nous nous éloignons.

Au dîner, les conversations sont animées. Chacun communique ses impressions ; tous nous sommes satisfaits de la journée.

Le soir, nous constatons que les jours augmentent, que le crépuscule est plus long. Dans la demi-clarté s'estompe sur le ciel la ligne des sommets.

(1) Les échantillons de roches que j'ai rapportés ont été déterminés par M. Renault, le distingué professeur de géologie du Collège de Fiers, dont la compétence est bien reconnue et la complaisance inépuisable.


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Parlons un peu, maintenant, de la constitution physique des côtes de la Norvège, où notre voyage doit s'effectuer.

De mes lectures et des conférences faites à bord, voici ce que j'ai retenu :

Aux temps géologiques, c'est-à-dire il y a bien, bien longtemps, — à plusieurs milliers d'années près, on n'est pas certain — un continent s'étendait du Groenland à l'Europe. Pendant l'ère tertiaire, un effondrement eut lieu et l'Océan atlantique, alors situé au Sud, envahit les régions affaissées. Ce changement ne se fit pas en un jour, mais très lentement.

La terre norvégienne étant constituée par des roches archéennes peu malléables, granits et gneiss dans le Sud et schistes dans le Nord, se craquela, sous l'effort du plissement, en nombreuses cassures qui' opposèrent une digue à l'Océan.

Mais alors commencèrent des mouvements de bascule.

La ligne du rivage, en effet, s'est tour à tour exhaussée, comme en témoignent les dépôts marins sur les pentes des montagnes, et abaissée, puisqu'on considère les fjords comme des vallées profondes actuellement immergées. Ces vallées ont été autrefois affouillées par les eaux courantes, puis polies par les glaciers.

Lors de la période glaciaire, la mer était de 150 à 200 mètres au-dessous de son niveau actuel, en certaines parties.

Le mouvement oscillatoire continue de nos jours ; là Norvège se relève du côté de l'Océan et certains fjords qui ont été navigables ne le sont plus faute de profondeur. Aussi les tremblements de terre sont-ils fréquents en ces contrées mal assises.

Pour le navigateur, le littoral atlantique apparaît avec le profil des dents d'une scie. Au delà de cette barrière, on,


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a devant soi de hauts plateaux dont plusieurs disparaissent sous un épais manteau de neige. On reconnaît alors que la péninsule Scandinave est une voûte à grand rayon, ou mieux encore une sorte de toît formé de deux versants très inégaux, l'un doucement incliné vers l'Orient, l'autre qui plonge, en pente brusque, vers l'Atlantique. C'est cette partie abrupte, déchiquetée, cassée, que nous visiterons.

Les sinuosités des fjords donnent un développement total de plus de 27.000 kilomètres à un rivage où, en ligne droite, on n'en mesure que 4.500.

Les fjords sont donc des échancrures étroites aux bords escarpés s'avançant dans les terres à de grandes distances et pouvant s'y ramifier de mille manières. D'un fjord à l'autre s'étendent des dépressions transversales, des cols, dont les moins élevés sont submergés, ce qui engendre des détroits par lesquels deux fjords voisins peuvent communiquer.

Comme nous le constaterons, les profondeurs des fjords sont souvent considérables. Le fond est d'ordinaire très loin de plonger d'une façon régulière et plusieurs fjords sont sensiblement plus profonds en leur milieu qu'au débouché sous la mer.

La mer du Nord n'a généralement pas de fonds supérieurs à 200 mètres, alors que dans certains fjords, qui y débouchent, on a mesuré plus de 1.000 mètres. On serait là en présence de véritables effondrements. Les vallées seraient non seulement submergées, mais auraient croulé dans les abîmes. Ainsi l'influence tectonique a dû se combiner avec Je mouvement de submersion.

A tout cela, ajoutez l'effet des glaciers, qui ont, pendant des siècles, occupé entièrement les fjords; les parois ont été polies, usées.

Des pics, des aiguilles de rochers, s'élançant clans le ciel comme des flèches de cathédrale, s'offrent aux regards


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du touriste qui visite les Alpes et les Pyrénées ; en Norvège, ce spectacle est rare, puisque les glaciers ont raboté les surfaces, arrondissant les montagnes en forme de dôme. L'action glaciaire y est donc fortement empreinte. Aujourd'hui encore, les parties plates, voisines de la ligne de faite, portent des champs de névé, dont quelques-uns, comme le Justedal, couvrent jusqu'à 900 kilomètres carrés.

Mercredi 8 Juillet. — LE SOGNEFJORD

Dans la nuit du 7 au 8, une fois sorti du fjord de Bergen, le yacht a navigué entre la côte et les îles.

Ce matin, nous sommes entrés dans le Sognefjord.

Malgré une petite pluie fine, je m'installe au gaillard d'avant, près de l'élrave, appuyé à un étai. Ayant quelque peu navigué sur nos chalutiers à voile normands, je connais la bonne place pour jouir du spectacle ; là, point de mâts, de cordages qui masquent la vue.

Mon exemple est contagieux et le gaillard d'avant est bientôt envahi par les plus hardis des touristes. A ce poste, il ne faut pas craindre le vent ; les hommes enfoncent leurs casquettes jusqu'aux oreilles ; les femmes, malgré mantilles et voilettes, sont décoiffées par la brise.

L'air que nous respirons est de première main ; comme il brûle les joues et en avive les couleurs !

Quelqu'un cite Jean Richepin :.

Le nôtre,

Ça vient de l'air et pas de la g.......(bouche) d'un autre.

Le mot est cru, mais le poète avait pour excuse de faire parler un terre-neuva en son langage de marin, nous dit le citateur.

La petite pluie cesse. Les photographes — et Dieu sait s'il y en a à bord ! — commencent à opérer.

Le Sognefjord est le plus grand et le plus beau des


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fjords de Norvège. Long de 175 kilomètres, large de 3 à 6 au plus, il a de nombreuses ramifications étroites entre les berges, qui atteignent parfois 1.700 mètres d'altitude. La plus grande profondeur est de 1.240 mètres.

Les versants émergés sont continus avec les parois sous-marines, pour lesquelles on compte une inclinaison de 28 à 34 degrés en moyenne. Quant au fond, sa section est plutôt plate, de sorte que la coupe transversale est celle d'une auge aux flancs rapides, ce qui accuse l'action passée des glaciers. Une rivière forme un V, un glacier donne un U.

A petite vitesse, nous poursuivons notre route ; des paysages sans cesse nouveaux et sans cesse changeants s'offrent à nos regards.

De chaque côté du fjord, au pied de la montagne, lorsque la pente le permet, s'accrochent une maison, un groupe de maisons, un village avec son église. Les constructions sont en bois; édifiées sur un soubassement en pierre qu'aucun mortier ne relie. Toutes très propres, peintes en couleurs vives, rouge, bleu, jaune, vert, elles paraissent, vues de loin, pour la plupart inhabitées. Il n'en est rien. Si, à notre passage, les portes et les fenêtres n'encadrent pas d'indigènes, c'est qu'en Norvège on est peu curieux. A peine si les hommes et les femmes, que leurs travaux ont appelés au dehors, jettent un regard vers nous et interrompent, pendant quelques minutes, leurs occupations.

Point de barques, chargées d'enfants, se détachant de la rive pour venir faire appel à notre générosité. L'enfant est à bonne école, il n'est pas habitué à tendre la main comme en certains pays du Sud.

A la jumelle, on fouille les lointains; quelques rares cultures, des pins et au-dessus la roche nue. Ces bandes de terrain, où l'homme a pu se fixer, sont séparées par des roches souvent perpendiculaires.


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Devant nous s'allongent le fjord et ses ramifications.

L'horizon a des tons dégradés dans l'éloignement de la perspective. Bleu d'abord, il devient gris pour arriver au blanc laiteux là-bas, tout là-bas.

La photographie ne peut fixer ces tons vaporeux et mourants. Bien que ses ressources soient bornées, sa confection hâtive et d'un seul jet, l'aquarelle en donne une idée. Quelques-uns de ces paysages ont été fort bien rendus, en peu d'instants, par des touristes amateurs.

Le yacht glisse sur l'eau laissant derrière lui une houache, trace de son sillage, qui moire, en ondulations légères et fuyantes, la surface de l'onde. C'est bien la navigation de lac annoncée par le loup de mer.

Maintenant, dans les sinuosités du fjord, de hauts pics semblent barrer la route ; mais à mesure que nous avançons, des échancrures étroites, non soupçonnées, nous livrent passage.

Les couloirs deviennent de moins en moins larges ; entre deux parois de rochers s'allongent des passes ténébreuses où le soleil ne pénètre jamais. Nous nous engageons dans une de celles-ci pour gagner Gudvangen.

Du haut des montagnes tombent, en cascades écumeuses, des torrents qu'alimentent les neiges. Divisée par une chute presque verticale, l'eau est en partie réduite en poussière, qui se répand aux alentours, formant un épais brouillard. Du pied des torrents, dans le bouillonnement de l'eau, s'élèvent des vapeurs que vous croiriez sortir d'un cratère. L'air de la passe est très humide, saturé parfois; de temps en temps tombent des gouttes de pluie.

La sirène du yacht retentit. Les rochers répercutent le bruit en échos proches, puis lointains, imitant le roulement du tonnerre. Nous avançons toujours, rasant presque des parois verticales, même surplombantes. Le spectacle est vraiment grandiose. Ile de France est un insecte au fond


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d'un puits avec un abîme d'eau sous la quille. Je ne sais quoi vous domine, vous écrase, vous enveloppe d'une émotion intense. Enfin, nous arrivons au bout de la passe, où se trouve Gudvangen, petit port pris entre de hautes montagnes ; Ile de France approche près de terre et mouille cependant l'ancre par 95 mètres de fond. Comme à Bergen, nous descendons au moyen des embarcations.

Des planches de sapin, fixées solidement à des traverses reposant sur des pieux, forment le quai ; un escalier y est ménagé.

Un joli yacht à vapeur anglais attend le retour de son riche propriétaire. Sa forme élancée, son avant effilé lui permettent d'évoluer rapidement et avec la plus grande aisance dans les sinuosités des fjords ; mais, en pleine mer, par gros temps, comme il doit être le jouet des vagues, bien qu'il grée une voilure que l'équipage peut établir pour l'appuyer.

Quelques maisons en bois et un hôtel de touristes constituent l'agglomération de Gudvangen.

A peine débarqués, nous montons dans des « karriols » pour gagner Stalheim, en suivant la vallée du Noerodal.

La karriol est une voiture légère, une sorte de caisse montée sur deux roues avec ressorts. Devant un banc à deux places pour les voyageurs ; derrière le siège du conducteur qui passe les rênes entre les deux voyageurs. L'attelage est simple : pour collier, deux attelles de bois retenues aux extrémités par des lanières de cuir, mais de telle façon que la gorge soit largement libre jusqu'au poitrail et que rien ne gêne la respiration ; comme selle, deux simples plaquettes de bois réunies au dessus du garrot et s'appuyant sur les omoplates ; des courroies de cuir assemblent le tout et fixent les brancards à ce sommaire équipage.

Le chemin, jalonné par des bornes de pierres brutes, serpente entre les montagnes.


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Nous longeons la rivière, issue des torrents, dont les eaux ont des tons changeants et qui varient du vert pâle au vert foncé ; dans le lit des cailloux roulés, blancs, roses, gris, noirs, où s'allument, sous le ruban liquide, de jolis reflets.

Parfois, la rivière redevient elle-même torrent lorsque la pente s'accentue ; alors elle bondit, grondante, écumeuse, sur les quartiers de roche qu'elle use et polit. Ces roches seront du gravier, du sable, quand des siècles auront passé.

Au pied des montagnes et le long des méandres de la rivière, des bosquets de bois, de petites prairies, des cultures, des maisons.

La vallée est étroite, mais utilisée dans toutes ses parties ; pas le moindre recoin, où la végétation a pu se fixer, qui ne soit occupé par l'homme.

C'est la saison des foins. L'herbe est coupée soit à la faulx, soit au moyen de faucheuses mécaniques, dont les petites dimensions sont en rapport avec l'exiguité des parcelles de terrain et la faible corpulence des animaux qui doivent les traîner. Les faucheuses viennent d'Amérique ; elles portent la marque des grands fabricants.

La fenaison ne se fait pas facilement; beaucoup de temps est nécessaire à l'herbe pour sécher dans cette atmosphère chargée d'humidité, dans ces creux de vallée où le soleil ne brille que quelques heures par jour, quand les nuages, les brouillards et les brumes ne forment pas écran. Aussi le paysan s'est-il ingénié à trouver un moyen pour permettre à sa récolte de sécher à l'ombre. Il a pris des piquets en bois, les a fichés en terre, à quelques mètres de distance les uns des autres, et les a reliés par des rangs de fil de fer superposés. Sur chaque fil, il dispose maintenant le foin, qui séchera comme le linge d'une lessive.

L'opération durera longlemps sans doute, mais, au


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moins, l'herbe ne pourrira pas au contact du sol, et l'air, en circulant librement, en fera, à la longue, du foin. De cette herbe ainsi suspendue ne s'exhale pas le parfum pénétrant que nous respirons avec tant de plaisir en nos campagnes de France pendant la fenaison.

A un carré de pommes de terre succèdent quelques sillons d'orge, de seigle, d'avoine.

La file des karriols suit le chemin sinueux ; dans les montées, les conducteurs descendent pour soulager les chevaux qui, en Norvège, sont presque l'objet d'un culte. Pour eux, au bord de la route, sont disposées des auges, faites le plus souvent d'un tronc d'arbre creusé, où ils peuvent se désaltérer. Stoïques, imperturbables, les cochers les laissent s'arrêter aussi souvent qu'ils en manifestent le désir. Combien de fois avons-nous dû stationner pour leur permettre d'étancher leur soif. Si encore ces bonnes bêtes ne s'étaient arrêtées que pour boire !...

En face de nous, limitant la vallée, se dresse une haute colline coupée de chaque côté par de profondes crevasses où coulent des torrents.

Eperon du sol convulsé, cette colline est formée de terrasses étagées, sur l'une desquelles est construit un grand hôtel où le déjeuner nous sera servi.

On met pied à terre ; les karriols restent au bas de la montée.

Bordé de quelques arbres et de rares plaques de verdure, le chemin grimpe en zig-zags la pente raide de la colline. Le grondement des torrents résonne en bruits sourds. A l'ouest, l'un d'eux débite une masse d'eau énorme ; du haut de la montagne ses eaux tombent à pic sur des roches en saillie, rebondissent en écume et vont s'abimer au fond de la vallée où elles s'étalent en nappe.

Une telle masse, une telle chute, sont aptes aux plus grands effets mécaniques. Des blocs de pierre entraînés


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accusent leur puissance. Que de chevaux-vapeur inutilisés ! Que de force perdue !

Nous atteignons le plateau où se dresse l'hôtel. Les premiers partis ne sont pas les premiers arrivés ; en montagne il faut de bons poumons et du jarret ; nous n'en avons pas tous au même degré. Quelques-uns, ayant douté de leurs forces, gravissent la pente en karriols, moyennant un pourboire supplémentaire.

Devant l'hôtel, une terrasse gazonnée s'étend jusqu'à l'extrême limite de la roche surplombante qui est du micaschiste.

Le soleil brille, illuminant le spectacle chaotique offert à nos regards.

De ce belvédère la vue s'étend au loin, plonge sur le chemin parcouru ; car, en arrière et de chaque côté, la ligne des faîtes masque la vue.

La vallée étroite, que nous dominons, est une vallée de fracture, dont le vide, résultant d'une cassure béante, d'origine tectonique, a offert aux eaux courantes un chemin qu'elles approfondissent chaque jour, mais qu'elles n'ont pas créé.

Elle est la suite du fjord où notre yacht est à l'ancre. Trop récemment abandonnée par les glaciers, la raideur de ses parois n'a pas eu le temps de s'adoucir ; la dureté des roches, du reste, ne s'y prête pas.

Ce sommet isolé, en forme de pain de sucre arrondi, ces lignes aux molles courbures de la chaîne, sans aiguilles pointant vers le ciel, ne témoignent-ils pas que de puissants glaciers les ont rabotés, usés, polis pendant des siècles ?

Néanmoins de ces formidables murailles, dont l'une atteint 1.100 mètres d'altitude, se détachent, chaque jour, des fragments. Leurs débris éboulés tendent à encombrer la vallée, mais la rivière les réduit — lentement il est


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vrai — en cailloux roulés, en graviers, en sable, qu'un dernier effort emportera au fond du fjord, vers la mer.

Construit en bois, peint en blanc, l'hôtel aménagé pour recevoir des touristes, est vaste ; de larges fenêtres éclairent les appartements ; une boîte aux lettres permet d'envoyer des missives et des cartes postales, ce dont nos compagnons de voyage ne se privent pas.

Le déjeuner est servi dans une grande salle ; de longues tables y sont disposées.

Le service est fait par des servantes en costume du pays. Les cheveux blonds, ni bouffants ni ondulés, sont arrangés simplement ; pas d'échafaudages savamment consolidés, pas de peignes d'écaillés, pas de lourdes torsades ; la robe de couleur est serrée par un tablier blanc ; le corsage rouge embrasse la taille sans la comprimer ; en l'échancrure carrée de celui-ci, que borde un velours noir, bouillonne la blancheur d'une chemisette.

Le repas terminé, nous regagnons la vallée. Avant de remonter en karriol, je ramasse, au pied du torrent, des feldspaths, des roches amphiboliques.

Le retour nous permet d'admirer encore les beautés, les grandeurs sauvages du Noerodal. Quelques gouttes de pluie tombent ; les sommets sont cachés par des nuages. Nous arrivons à Gudvangen. Vers quatre heures, au moment où nous réembarquons, luit un éclair suivi d'un roulement repercuté par les montagnes.

Nous voilà à bord. Le mélange de l'eau de la rivière avec celle de la mer est clair, limpide ; il reflète comme un miroir Ile de France et les hauts sommets du voisinage. Sur la roche lisse sont écrits, en grandes lettres blanches, les noms de bateaux anglais et allemands qui sont venus apporter des touristes.

Nos matelots ont trouvé l'idée bonne ; le nom d'Ile de France apparaît en lettres immenses. Le départ s'opère ;


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le yacht parcourt d'autres ramifications du Sognefjord qui déroule à nos yeux ses merveilleux aspects.

Il nous est donné de voir un glacier que les effets de lumière crépusculaire irisent de nuances infinies. L'eau qui en découle rend la mer vaseuse, trouble, verdâtre. Dans cette partie du fjord, les villages sont bâtis soit au bord d'un torrent, soit sur le cône de déjection ; un moulin, une scierie, utilisent, çà et là, la force de chute. Si le torrent est intermittent, en son lit desséché croissent des herbes d'un vert tendre, que les premières eaux emporteront. Au pied des montagnes, les maisons, les églises sont comme des jouets d'enfants ; on y cherche le berger et la bergère peinturlurés, vermillonnés, coiffés d'un chapeau en forme de champignon.

Les torrents que nous avons aperçus sont le produit de la fonte des glaces et des neiges. Pour ceux qui ne tombent plus directement dans la mer, une érosion de la paroi encaissante s'est effectuée, reportant ainsi plus en amont le point de chute rapide.

Entre ce point et la mer la vitesse est amoindrie et les matières solides, qu'entraîne chaque torrent, se sont déposées en formant un amas conique plus ou moins confus, mélange de blocs anguleux, de galets arrondis et de graviers.

C'est l'amas de ces matériaux de transport que les géologues désignent sous le nom de cône de déjection.

A mesure que le cône s'allonge, le torrent se ménage un lit, d'abord variable puis fixe, et au bout d'un temps plus ou moins long, il arrive à une sorte d'équilibre qui permet à la végétation de croître, à l'homme de s'établir.

Jeudi 9 Juillet. — EN MER.

Belle journée, navigation calme et lente dans le Nordfjord. Sites, paysages, montagnes aux sommets neigeux, aux vastes champs de névés défilent presque sans interruption à la suite les unes des autres.


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Comme entr'actes à ce spectacle quelques-uns de mes compagnons jouent au bridge, au jacquet, aux dames, aux échecs ; d'autres se livrent à des lectures ou conversent entr'eux, d'autres jouent à cache-cache, au chat perché, à Collin-Maillard, etc.

A bord, il y a les gens calmes et d'aimables agités.

Le commandant,, homme charmant, laisse faire ; debout sur la passerelle, inattentif aux jeux bruyants, il veille à la marche d'Ile de France dans le dédale du fjord. Près de lui se tient un vieux pilote norvégien qui donne ses instructions à l'homme de barre.

L'après-midi je remarque près du rivage un four où se traite par calcination le carbonate de chaux extrait de carrières ouvertes au flanc de la montagne.

(A Suivre.) Oscar FOUCAULT.


POUR LES VILLES DE LA CALABBE ET DE LA SICILE

DÉTRUITES PAR LE

Tremblement de Terre du 28 Décembre 1908

RES SACRA MISER

Indolemment assise au pied de sa colline, Et blanche sous l'azur des deux,

Reggio souriait à la blanche Messine,

Qui se baignait dans les flots bleus.

Messine, Reggio, cités enchanteresses,

Accueillantes à l'étranger, Où passait dans l'air calme, en suaves caresses,

La senteur des bois d'oranger.

Le soleil leur tissait un vêtement de fête En fine gaze d'or changeant ;

Et, jalouse, la mer se gonflait en tempête, Pour franger leur robe d'argent.

Dans la plaine on voyait, semblables à des ondes, Frémir les blés aux épis lourds,

Et la vigne, sur les coteaux aux cimes blondes, Jetait un manteau de velours.

Chacune des saisons ornait de fleurs nouvelles Les jardins, les champs et les bois,

Où, s'éveillant au bruit joyeux des tarentelles, Les échos s'emplissaient de voix.

En tout temps, au-dessus des grenades vermeilles Et des lentisques en buissons,

Par essaims bourdonnants et légers, les abeilles Berçaient les fleurs de leurs chansons.


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L'Etna, d'où s'envolait une molle fumée

En flocons bleuissants, Semblait mêler au loin à la brise embaumée

Comme une odeur d'encens.

Et soudain, émergeant parmi la glèbe noire,

Une colonne aux purs contours, Un chapiteau brisé, rappelaient la mémoire

Glorieuse des anciens jours !

Des jours où la Calabre et la blonde Sicile

Etaient les fuies de l'Hellas, Où, sur les monts déserts et la plaine fertile,

Régnaient Démêler et Pallas.

0 Calabre, ô Sicile, ô Grèce italienne,

Où Théocrilc le berger Fit soupirer jadis sa muse dorienne

Aux accents d'un pipeau léger!

0 terre de lumière et d'ardente harmonie,

Si chaude et si tendre aux regards !

O sereine beauté que n'a jamais ternie La lèpre grise des brouillards!

Tes filles à l'oeil noir, au front casqué d'ébène,

Le long des chemins coutumiers, Allaient comme autrefois puiser à la fontaine,

Sous l'ombre tiède des palmiers.

Messine, Reggio, langoureuses sultanes,

Qui se pâmaient en souriant, Lorsqu'à leurs pieds, comme un hommage, les tartanes,

Versaient les parfums d'Orient.

Aux heures du repos, sur Messine endormie,

Le Pélore géant veillait; El la lune baignait d'une lumière amie

Sa gorge qui s'entrebâillait.

Vivre en ces lieux était une ivresse très douce,

Un éternel enchantement ! Comme s'égoutte une eau limpide sur la mousse,

Les heures coulaient lentement.


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Une nuit où régnait une paix décevante,

Endormant toutes les ardeurs, Le sol, pris d'une énorme et soudaine épouvante,

Trembla jusqu'en ses profondeurs.

El la mer monstrueuse, aux farouches colères,

La mer aux subites terreurs, Se rua follement par dessus ses barrières,

Avec de sauvages clameurs.

Aussitôt s'épandit, en épaisses ténèbres,

La poussière des murs croulants, D'où montaient, en appels déchirants et funèbres,

Les cris étouffés des mourantsMessine, Reggio, Palmi, ces fleurs vivantes,

Que nimbaient des reflets dorés, Dans le froid du matin gisaient agonisantes,

Râlant sous leurs toits effondrés.

Comme pour achever l'oeuvre de la tourmente,

On vil alors, de toutes parts, L'incendie agiter sa torche dévorante

Sur l'amas des débris épais.

Et maintenant, l'horreur règne sur ces rivages,

Où la nature, en un instant, Traîtresse, accumula ses plus affreux ravages,

Rançon des clémences d'autan.

Partout des morts broyés sous les ruines-fumantes !

Tant de maisons, tant de tombeaux ; Et, sur ce grand charnier aux odeurs pestilentes,

Volent, sinistres, les corbeaux.

Et par place; au milieu des décombres tragiques, Se dresse un mur ensanglanté,

Que des chiens et des chats, hideux et faméliques, Lèchent avec avidité.


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Les êtres qu'épargna la fureur homicide

Des implacables éléments, Errent, les yeux hagards et la face livide,

Pareils à de sombres déments.

Il ne leur reste rien. Ils sont sans pain, sans gîte, Et s'en vont nus par les chemins.

L'espérance leur est pour toujours interdite ; Ils maudissent les lendemains.

A leurs lèvres en feu la coupe de la vie

N'a plus qu'une amère saveur. Jusqu'à la fin ils garderont inassouvie

Leur soif ardente de bonheur.

Leurs jours s'écouleront, mornes, dans la tristesse,

Parmi les sombres visions ; Le sol qu'ils fouleront leur paraîtra sans cesse

Agité de commotions.

Ils iront, repoussant désormais comme un leurre

Les promesses de l'avenir ; Au bruit le plus léger, dans l'ombre, au son de l'heure,

Ils croiront que tout va finir.

Ah ! certes, un Français, devant tant de misères, Plus qu'un autre est compatissant ;

Car ces infortunés sont doublement nos frères : En nous coule un peu de leur sang,

Du sang latin qui nous a faits ce que nous sommes, Des cerveaux clairs, des coeurs ardents,

Et des hommes que rien de ce qui touche aux hommes. Jamais ne trouve indifférents.

Le sort, un sort aveugle, hélas ! est notre maître,

Insensible à notre douleur ; Il peut tout, excepté nous faire méconnaître

Les droits augustes du malheur.

De savoir nous aimer, c'est le grand privilège

De notre pauvre humanité, Et d'opposer aux coups du destin sacrilège

La revanche de la bonté.

8 JANVIER 1909. A. MAZEN.


Louis BERRYER

EN

BASSE-NORMANDIE

Louis Berryer, dont le nom n'est pas suffisamment connu dans l'histoire du XVIIe siècle, fut un personnage des plus curieux et des plus importants de l'entourage de Colbert. Il appartient à ce conseil d'hommes d'affaires actifs, énergiques, dévoués jusqu'au-delà des limites de la conscience, dont le prudent ministre sut mettre en valeur les services et sur lesquels il se déchargea de certaines responsabilités compromettantes , même d'opérations louches que la politique justifie peut-être, mais que l'honneur réprouve et condamne dans tous les temps.

Berryer fut un ami et un auxiliaire des Voisin, des Pussort et des Jeannin, ces terribles accusateurs et justiciers du surintendant Fouquet. Berryer, d'ailleurs, joua son rôle avec infiniment d'habileté : non seulement il sut ne rien perdre à ce jeu toujours très dangereux, mais particulièrement difficile à cette époque, d'entremetteur politique, d'espion officiel et peut-être même de faussaire attitré ; mais, bien plus, il y gagna une fortune rapide, une haute situation ainsi que les honneurs nobiliaires, et tout cela, malgré les haines et les calomnies des courtisans, malgré aussi un certain manque de courage ou tout au moins de dévouement de la part de son protecteur.


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Après avoir vu Louis Berryer quitter les fourneaux d'une petite forge de Basse-Normandie, vers 1655, nous le retrouvons, en 1671, dans son pays d'origine gros propriétaire terrien, comte de la Perrière, conseiller secrétaire ordinaire des Conseils d'Etat, direction et finances, Secrétaire des Commandements de la Reine, à la tête d'une fortune considérable pour l'époque et reconnue non seulement de ses anciens compatriotes, mais encore de toutes les autorités civiles et ecclésiastiques. Une fortune, même mal acquise, est toujours un capital social pour l'avenir.

La famille Berryer resta longtemps puissante à Paris pendant les XVIIe et XVIIIe siècles et fournit au gouvernement plusieurs serviteurs intelligents et dévoués. Le grand Berryer, l'orateur fameux du gouvernement de Louis-Philippe et de la République de 1848, fut le dernier rejeton politique de cette souche forte et vivace dont les racines puisèrent dans le pays Bas-Normand tant de vigueur robuste et de vitalité résistante.

Quant à Louis Berryer, lui-même, il appartient beaucoup plus à l'histoire générale qu'à l'histoire locale. Pendant seize ans, de 1655 à 1671, il a rarement paru en Normandie. C'est à l'ombre de Colbert, avec qui il a beaucoup de ressemblance, qu'il a vécu la partie féconde de son existence, rendant au fameux ministre ces services variés et désagréables dont a besoin l'homme public qui veut, tout en gardant son prestige, arriver à ses fins.

Cependant l'oeuvre de Berryer appartient aussi à la Basse-Normandie ; elle y appartient par ses débuts et par son couronnement. C'est chez nous que le futur «Conseiller et Secrétaire des Conseils d'Etat, direction des Finances du Roi Louis XIV » a pris goût à la vie active ; c'est chez nous aussi qu'il a voulu mourir. En 1671, le petit souffleur de Forge-Neuve, en Saint-Front, est Comte de la Ferrière et domine en souverain sur Dompierre, Saires-la-Verrerie, Saint-André, Ghampsecret, Juvigny et les environs.


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Il nous a donc paru intéressant de détacher ces deux chapitres extrêmes de la biographie de l'un de nos plus illustres compatriotes et de montrer, par une leçon de choses, que le sol Bas-Normand a été de tout temps riche en audace et fécond en énergies. Mais auparavant, il est nécessaire de donner une idée générale du personnage.

Où est né Louis Berryer ; quelle était la qualité exacte de ses ancêtres? On a répondu diversement à ces questions; aucune des solutions ne nous paraît jusqu'à présent satisfaisante. On a même répandu des absurdités manifestes à ce propos. Pour le moment, tout ce que l'on peut dire c'est que, en 1648, Louis Berryer est occupé à la Forge-Neuve, en Saint-Front, petite exploitation métallurgique sur la Varenne, près de Domfront. Ce détail est consigné dans l'acte même de location de la Forge de Halouze. De plus, dans ce même acte, Berryer est qualifié de Sieur du Mans, ce qui n'implique pas qu'il soit né dans cette ville, comme on l'a supposé ; mais aussi ce qui ne saurait être pris comme une preuve qu'il soit né à Domfront, comme d'autres l'ont cru. On a dit qu'il avait été d'abord « marqueur du Jeu de Paume » ; dans des actes authentiques il est qualifié de « loueur de masques au Jeu de Paume du Mans » ; nulle part nous n'avons vu qu'il ait été le fils du Greffier des Eaux et Forêts de Domfront, comme on l'écrit couramment, sans fournir d'ailleurs aucune référence. Ce qui a donné lieu à cette affirmation, c'est que Berryer acheta, comme il ressort d'un acte de 1733, le Greffe des Eaux et Forêts de la Vicomte de Domfront. C'est peut-être également par une interprétation hâtive des mêmes données qu'on a prétendu que Berryer avait été le « fermier général du Domaine de Domfront ».

Odolant Desnos. l'Historien de la Généralité et de l'Echiquier d'Alençon, dans ses notes inédites des Mé-


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.moires généalogiques des familles Normandes, reconnaît que la famille Berryer ne doit être connue qu'à Louis Berryer, Comte de la Ferrière.

Dans quelques ouvrages, touchant le procès Pouquet ou l'Administration des forêts en Normandie, Berryer est dit également avoir été, dans sa jeunesse, « loueur de masques pour le jeu de Paume de la ville du Mans ». Quoiqu'il en soit, il est certain que Berryer était d'origine pauvre et roturière. D'après Fouquet, il était «de la dernière misère, réduit à la mendicité ». Le comte deBarentin déclare qu'il n'avait pas « un teston de succession de son père ».

Si la naissance de Berryer ne l'a pas placé au nombre des privilégiés de son époque, elle l'a dégagé aussi de tous les préjugés aristocratiques et de plus elle lui a mis au coeur ce grand levier de l'existence, le souci de vivre par son travail et de son travail.

Berryer, comme son protecteur, s'initia de bonne heure au commerce et à l'industrie. Il étudie l'exploitation des forêts et des mines de fer, les deux principales sources de richesses pour la Basse-Normandie, à cette époque. En même temps, il est probable que Berryer géra pour le compte du Duc de Longueville quelque sous-ferme dans les Eaux et Forêts. Il dut également remplir la fonction de Sergent. Une chanson inédite fait allusion à ces divers emplois du futur Partisan :

Grand Roy, veux-tu que tes édits Passent au Parlement sans fronde Reçois ce petit mot d'avis; Affin que personne n'en gronde, Fais les écrire et publier Sur la peau du Sergent Berryer.

Après avoir acquis, dansces divers métiers, l'expérience des hommes et des affaires, après y avoir aussi amassé un capital liquide vraisemblablement assez important, Berryer


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vient à Paris. On ne sait trop comment, il est recommandé à Mazarin qui l'initie au maniement des finances, sous les ordres de Fouquet. Plus tard, Berryer est mis en rapport avec Colbert qui l'apprécie fort. Dans une lettre à Mazarin, datée du 5 avril 1660, le futur ministre parle en ces termes de Louis Berryer :

« J'ai cherché fort longtemps un homme capable de bien et fidèlement exécuter toutes les résolutions que je prendrais pour l'augmentation et liquidation des revenus de Votre Eminence. J'ai trouvé le sieur Berryer. . . qui a 1.500.000 livres de biens de bonne nature, fort zélé pour le service de Votre Eminence et très capable de bien exécuter tout ce que je lui ordonne ».

Comment Berryer a-t-il pu gagner aussi rapidement la confiance de Colbert? Comment surtout a-t-il su la gagner aussi complètement? Il y a là un point d'histoire que nous n'avons pu encore entièrement mettre en lumière. Comme nous le verrons plus tard, les relations de Berryer avec Mazarin et avec l'entourage de Louis XIV datent de 1655 environ,

Désormais, Berryer s'attache avec une fidélité rare à son bienfaiteur. Il sera vraiment, suivant l'expression du temps, « l'âme damnée de Colbert » dans le fameux procès du Surintendant général des Finances. Aussi tous les amis de Fouquet confondront dans leur haine le ministre et son terrible agent. Lors de ce grand débat, Berryer. se lance pour la première fois dans la politique, mais il s'y lance à corps perdu. C'est un ennemi redoutable, et, comme il n'a pas encore de situation officielle, c'est sur lui que retombent la colère et les passions déchaînées.

Nous avons la bonne fortune de découvrir, dans une bibliothèque privée, un recueil de chansons inédites, de


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1655 à 1670. Berryer en est le principal personnage. On traite Colbert et son Conseil de « Sénat Normand ».

Quisquis (1), reprit M. Pussort, Qu'il est profond, qu'il est savant! En peut-on trouver un plus fort Pour régir le Sénat Normand !

Pour bien terminer cette chanson Que chacun se mette à crier Gloire soit au grand d'Ormesson, Et que le Diable emporte Berryer !

Ailleurs, sur l'air de . Laissez paître vos bêtes », on débute par ce couplet méchant :

Un forgeron

Dur et félon Changeant comme un caméléon Et pire cent fois qu'un démon, etc...

Berryer ne s'émeut pas; il est hardi et de plus il connaît bien des secrets sur les opérations financières de Mazarin et de Fouquet. N'a-t-il pas trouvé moyen de remplir le rôle de secrétaire, et peut-être d'espion, chez l'un comme chez l'autre? D'ailleurs il se dérobe volontiers derrière le chef. Colbert semble ne pas avoir voulu lui assigner de rôle précis dans cette affaire. Aussi Berryer est partout, il se mêle à tout, sans qu'on puisse le saisir nulle part. De là l'exaspération de Fouquet devant un ennemi toujours présent, toujours pressant et partout invisible.

« Berryer, écrit le Surintendant, dans son plaidoyer composé pour sa défense, a été le principal instrument des dits Extraits. (Extraits imparfaits des registres de l'Epargne). C'est lui qui a dit à M. Talon ou à ses substituts ce qu'ils devaient requérir; c'est lui qui a dit aux commissaires ce qu'ils devaient ordonner, c'est lui qui a

(1) Surnom qu'on donnait à Berryer, pour railler son origine obscure.


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dit au Greffier ce qu'il devait écrire; c'est lui qui a dressé les faits pour interroger les accusés, c'est lui qui a dit aux accusés ce qu'ils devaient répondre, c'est lui qui a donné les faits pour entendre les témoins et c'est lui qui leur a expédié le sauf-conduit.

« C'est lui enfin qui se vante de gouverner tout, d'avoir fait faire toute la procédure et, si on le voulait bien, ce serait encore lui qui jugerait le procès, lui accusé, lui dénoncé, lui chargé par les mêmes registres dont il a fait des extraits, lui justifié parjure, lui contre qui j'ai présenté requête, lui qui a présenté requête contre moi,.lui qui a enlevé des papiers que i'avais pour prouver contre lui des crimes énormes, lui qui, un homme de néant et réduite la mendicité, est devenu riche de millions, en 2 ou 3 ans; en un mot le plus digne sujet d'un exemple de la chambre de justice est le Directeur principal de l'accusation intentée contre moi. »

Fouquet, à ce moment, a, sans doute, intérêt à ménager Colbert dont il peut encore espérer la clémence.

Les altaques contre le « Forgeron Normand » deviennent si vives, si générales, que Colbert semble à son tour ébranlé. Les amis de Fouquet se réjouissent. Berryer lui-même se trouble. On dit qu'il simule la folie; peutêtre a-t-il conscience de sa situation. Et la chanson de s'en réjouir :

. . Le Forgeron Par sa fureur extrême Voulait perdre les innocents Mais il perdit lui-même La raison et les sens.

Dans l'abandon passager ou feint de Colbert, il n'y eut peut-être qu'une prudence bourgeoise ou tout simplement une comédie politique. Un acteur loyal de la fameuse Affaire, le rapporteur Olivier Lefèvre d'Ormesson semble, seul des amis de Fouquet, ne point avoir été dupe de la


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ruse de Colbert. Pendant que les naïfs se réjouissent en songeant à la vengeance prochaine,

« Grand Colbert ayez pitié De Fouquet qui soupire Nous l'avons vu comme vous Peut-être vous verrons-nous Bien pire, »

lui, écrit dans ses mémoires :

« Pour moi je veux mettre une rêverie que j'ai eue sur

celte conduite, qui est que M.Colbert, voyant qu'il ne peut

plus soutenir la Chambre de Justice ni terminer le procès

de M. Fouquet qu'avec des longueurs très grandes, veut

en rejeter la faute sur plusieurs, pour sa décharge et que

de s'en prendre au rapporteur tout seul ferait trop peu

d'effet, il veut élever Berryer et le charger de tout le soin

de la Chambre publiquement et avec toute puissance pour

s'en décharger absolument sur lui et dans la suite lui en

rejeter tout le mal. »

La situation n'en était pas moins fort inquiétante pour Berryer et il lui fallut toute son habileté de Normand retors et industrieux pour arriver à ses fins. Heureusement pour lui, il put obtenir, par intrigue, la place de Gourville comme secrétaire du Conseil. Dès lors, il n'est plus simplement le sieur Berryer. il a derrière lui une parcelle de l'autorité.

De plus il connaît trop bien tous les dessous du procès : les ennemis comme les amis de Fouquet sentent très vite qu'ils ont intérêt à le ménager. S'il parlait, que de complaisances, que d'intrigues, que de malversations seraient découvertes !

Le procès terminé, peu à peu les passions s'apaisent : on oublie Fouquet. Colbert triomphe; il est d'autant plus heureux qu'il n'a pas eu à encourir tout l'odieux des poursuites. On sent qu'il a apprécié hautement les services


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discrets de son subalterne et, à partir de ce moment, c'est plus que de la reconnaissance qu'il lui témoigne, c'est de l'amitié, et une amitié qui ne se démentira pas un instant.

Bientôt Berryer monte dans la fortune et dans les honneurs. Le roi l'anoblit: il parvient à la charge de Secrétaire des Commandements de la Reine; puis, grâce à l'appui de son protecteur, il achète la charge de « Conseiller d'Etat ordinaire ».

Pendant que le vent souffle dans ses voiles, Berryer sait en profiter pour lui et pour les siens. Il n'a point oublié son pays de Basse-Normandie ; il fait nommer son frère bénéficiaire de l'abbaye de Lonlay, il installe ses cousins dans les grosses cures dont il est devenu patron, en acquérant le Comté de la Ferrière. Son fils épouse la fille du président Potier et les gazetiers de l'époque raillent méchamment le digne magistrat de consentir à une pareille mésalliance.

Le premier Président Potier

Enrichit sa famille

Au fils du Saint homme Berryer

Il a donné sa fille,

Et Berthelot son petit-fils

Trouve un sort plus propice

Jugez à présent dans Paris

Comme il rendra la justice.

(Air du Prince d'Orange).

Il est certain que l'élévation subite de Berryer tient du prodige. Peut-on dire toutefois que cette fortune rapide et considérable ne fut due qu'à l'intrigue et aux malversations, comme on le criait à Paris, vers 1662, tant à la Cour qu'à la Ville? Non, assurément. Berryer dut beaucoup à son énergie et à son activité personnelles, à son savoir et à son ordre dans les affaires.

Tous les papiers de ses diverses administrations, comme nous l'avons vérifié minutieusement, sont soigneu-


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sèment cotés et paraphés; les comptes sont exacts, les registres tenus avec régularité.

De plus, Berryer est économe. Il sait le prix de la monnaie liquide à cette époque, il amasse méthodiquement et opère des placements prudents et fructueux. Pendant que Pierre de Pellevé, comte de Fiers, dont il a louélaForge de Halouze, mène grand train à Saint-Germain, Berryer travaille et profite habilement des besoins pressants de son propriétaire. Bientôt, en effet, Pellevé emprunte à son fermier ; il lui demande par avance les termes à échoir, le charge de payer ses fournisseurs. Un beau jour Pellevé aperçoit la banqueroute hideuse; il" crie au vol. Mais Berryer a soigneusement conservé les ordres de payements ainsi que les reçus, et, chiffres en main, prouve à son débiteur la parfaite régularité de ses opérations. Le roturier habile, dont l'écriture serrée et nette, le paragraphe compliqué mais précis, traduisent la décision et la fermeté d'esprit, triomphe du grand seigneur imprévoyant à la main lourde et épaisse dont la nonchalance s'étale dans les jambages démesurés d'une écriture molle et irrégulière.

Quoi d'étonnant que Berryer profite de cette paresse jouisseuse et de cette incurie insouciante pour obtenir des accords améliorant sa situation ? Il apporte sans cesse de l'argent, produit de son labeur; cet argent peut ne pas lui être remboursé, il est donc en droit de majorer, dans une certaine mesure, le taux de l'emprunt.

Un autre avantage que Berryer retire de cette première éducation industrielle, c'est la connaissance des bois et l'idée des profits considérables que peut retirer un Traitant avisé de leur exploitation. Nous le verrons se faire adjuger par le gouvernement presque la totalité du domaine royal forestier dans la province de Normandie, et même dans d'autres provinces.

Sans doute les procédés dont il usera dans le com-


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merce des bois nous paraissent aujourd'hui d'une honnêteté discutable; mais c'étaient ceux de l'époque. Berryer les emploiera à son tour, triplera ses affaires par l'association, au détriment de la richesse publique, mais pour son plus grand profit.

En 1667, Lecointe de Barentin, envoyé comme réformateur des Forêts constate tous lès dégâts : pour se faire valoir, il les exagère peut-être, déclare la province de Normandie complètement ruinée. Cet intègre réformateur a en partie raison ; mais, encore une fois, Berryer agit comme tous les fermiers généraux : plus on pressure, plus on gagne. Du reste, on ne lui reproche guère ce gaspillage. Si, en 1664, Lefèvre d'Ormesson proteste contre les succès scandaleux de ses entreprises, il ne fait pas même allusion au déboisement des forêts : « Berryer est le plus décrié des hommes : l'on dit qu'il acquiert du bien par tous les moyens. Il a traité de la cure de Saint-Paul pour son beaufrère, a acheté le prieuré de Saint-Martin 50.000 écus qu'il a donnés à l'abbé de Richelieu pour se mettre en équipage et faire son voyage en Allemagne ».

Les officiers royaux des forêts sont seuls à s'émouvoir, en la circonstance, des dommages éprouvés par les biens du roi. Quand l'orage menace trop fort, Berryer sait se tiçer à l'écart à propos. Lorsque, en butte à la pénurie persistante du trésor, on songe à faire rendre gorge aux traitants, Berryer sait échapper aux poursuites. Il s'est rendu indispensable dans le procès Fouquet, et il a conscience qu'on lui doit des ménagements.

Lorsque Berryer sent sa fortune solidement assise, il achète des charges importantes : c'est un placement doublement avantageux ; on en retire des profits pécuniers certains et une valeur politique qui s'impose. Le petit forgeron de Saint-Front est désormais un homme considérable. Louis XIV l'a anobli et l'a créé chevalier. Berryer se laisse prendre à la maladie des parvenus. Il veut des


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terres. Colbert lui cède sa terre d'Hérouville ; Christophe de Hally, le comté de la Ferrière, avec son magnifique château et ses vastes dépendances ; quelques années plus tard, Berryer ajoute à la Ferrière les terres de Saires-laVerrerie et Saint-André. Il a déjà acheté le fief de Fontaine-Ozenne en Champsecret de sorte qu'il se trouve propriétaire non seulement d'une comté puissante et riche, mais d'un domaine foncier qui s'étend depuis la baronnie de Messei et le comté de Fiers jusqu'à la vicomte de Domfront et le domaine de Montchauveau en Ceaucé.

En 1675 les possessions de Berryer, rien qu'en la province de Normandie, peuvent s'établir approximativement de la façon suivante :

Champsecret, le fief de Chansegré, le fief François, les tenants de Fontaine Ozenne et des Aulneaux.

Domfront, la Sergenterie de Domfront.

La Ferrière, le plein fief de la Ferrière avec le domaine du même nom; les Novales d'Andaine; la Sergenterie de la Ferrière.

Les Sergenteries de Juvigny et de Barenton.

La terre d'Hérouville en Durcet, baillage de Caen, achetée aux Colbert.

La terre d'Acqueville dans les vicomtes de Falaise et de Briouze.

La maîtrise des Eaux et Forêts de la vicomte de Domfront et du Cotentin.

La forêt de Brix (3.000 arpents) dans le Cotentin.

Les bois de Monduroq (350 arpents), de Bondieulonde (65 arpents), de Barnavast (919 arpents), d'Aubigny (500 arpents), de Querquesalle (50 arpents), de Montchamp (166 arpents).

Berryer possède d'autres litres ou d'autres domaines dans l'est de la France, particulièrement aux environs de Nancy et en Bourgogne. A Paris, il habite tout près de son


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ami Colbert, un superbe hôtel, rue Coquillère, que nous croyons être celui occupé actuellement par la papeterie en gros de MM. Fauchier-Magnan et Cie Il est, comme le ministre, le familier du curé de Saint-Eustache, la paroisse riche de Paris à cette époque.

« Quand Colbert rendit l'esprit « Lucifer, à ce qu'on dit « L'enleva sur la moustache « Du Curé de Saint-Eustache ».

Il devient même membre de la fabrique de la célèbre Eglise, si bien qu'on ne peut s'empêcher de penser à Berryer, quand on lit, dans La Bruyère, le portrait de Sosie, dans la Satire des Partisans.

« Sosie, de la livrée, a passé par une petite recette à une sous-ferme; et, par les concussions, la violence et l'abus qu'il a fait de ses pouvoirs, il s'est enfin, sur les ruines de plusieurs familles, élevé à quelque grade. Devenu noble par une charge, il ne lui manquait que d'être homme de bien : une place de marguillier a fait ce prodige ».

Mais les années s'écoulent. Berryer aspire au repos ; de plus en plus il s'attache au berceau de ses origines. Colbert l'a nommé directeur de la Compagnie des Indes orientales, mais l'affaire ne marche pas : le ministre a beau, en confiant à Berryer ses désillusions, lui recommander la constance, la Ferrière a pour lui des charmes qui l'attirent.

Berryer, dans la dernière partie de sa vie, semble de plus en plus aspirer au recueillement. Il a toujours été pieux, presque dévot ; c'est un reproche qu'on retrouve dès 1660, dans les satires ou chansons écrites contre lui ; c'est toujours le « Saint homme Berryer » et les malins se plaisent à opposer sa fourberie réelle ou apparente à sa piété en étal.


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Vers la fin de sa vie cette piété s'affirme de plus en plus.

Alidor à ses frais bâtit des monastères et des églises, celles de la Ferrière, Dompierre, Champsecret, Saires, etc. Il tient à l'amitié du clergé. Il attire chez lui l'évêque du Mans qui consacre, dans son pays d'origine, officiellement la parfaite honorabilité de l'ancien traitant. Nous avons retrouvé une sorte de testament très curieux de Berryer et de sa femme Renée Hameau que nous comptons publier et dont les termes sont tout pénétrés d'une componction mystique qui nous a paru très sincère.

Telle est, dans ses grandes lignes, l'esquisse de cet homme très intéressant dont nous demandons aux lecteurs du Bulletin Bas-Normand, de détacher quelques traits.

Albert LAFONTAINE

Docteur ès-lettres.

ARMES DE LOUIS BERRYER

(D'argent, au chevron de gueules, accompagné en chef de deux quintefeuilles d'azur, et en pointe d'un aigle de même).


JUMILLY

Le Château du Diable

SES SEIGNEURS ET SA LÉGENDE

Le château de Jumilly, ou « du Diable », pour employer l'expression commune, s'élevait à la naissance d'un vallon affluent de la Varenne nommé Vausourdet, faisant suite au versant méridional de la colline des Bruyères, dites autrefois landes de « Sabot doré », sur le territoire de la commune de Saint-Bômer-les-Forges, à quatre kilomètres de Domfront. Le ruisseau de Vausourdet passe de ladite

LE CHATEAU DU DIABLE EN 1829


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commune sur celle de la Haute-Chapelle, et Lepaige, en 1777, écrivait que l'étang de Vausourdet, situé dans cette dernière, faisait tourner deux moulins dont on ne retrouve même plus aujourd'hui la place. Le lit desséché de l'étang seul se voit encore vers le bas du vallon indiqué par la digue de retenue encore existante.

L'habitation seigneuriale, construite dans le style de la Renaissance, se dressait au milieu de l'eau ; des ruines de cette gentilhommière, considérable en 1829, il ne reste presque plus rien.

Par l'avenue d'ormes magnifiques qui le précédait, on accédait au moyen d'une grille de fer dans une première cour ceinte de murs où se trouvaient à droite les écuries et une entrée sur le jardin, à gauche le logement du concierge avec une fuie.

Cette cour, au moyen de deux ponts-levis parallèles et contigus, communiquait à la cour d'honneur de forme carrée, close de murs épais, flanqués de grosses .tours d'angles que venaient battre les eaux de l'étang et des douves.

Le logis se trouvait au fond avec ses deux étages, l'arrière donnant directement sur les eaux de l'étang. Le rez-de-chaussée comprenait une cuisine, les caves et le cellier. Un escalier de pierre conduisait au premier étage ; dans un grand vestibule, à droite, se trouvait une chambre à coucher, à gauche une salle de compagnie et une salle à manger. Le second étage contenait une antichambre avec une chambre et son cabinet à gauche, deux chambres et deux cabinets séparés à droite. Le troisième, mansardé, pouvait être occupé par le personnel du château.

Sur la droite de ces constructions, dans un îlot entre le mur d'enceinte de la cour d'honneur et le jardin, se trouvait la chapelle à laquelle, vu l'orientation de sa porte d'entrée, on ne pouvait, semble-t-il, accéder qu'à l'aide d'une passerelle la reliant au château.


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Le linteau de chaque porte était orné d'un écusson aux armes des Barré de Jumilly, c'est-à-dire d'or à trois trèfles de sinople et une rose de gueules en abîme, ce qui

nous porterait à croire que l'habitation fut élevée ou tout au moins restaurée au début de 1600, probablement par Henri I"de Jumilly (Barré). Celui de l'entrée de la chapelle supporte deux écus, l'un des dits de Jumilly, l'autre de quelque famille alliée sans aucun doute. Son état de conservation ne permet pas d'en distinguer les émaux et ne donne qu'une croix pour tout meuble héraldique.

Les seuls vestiges de l'heure présente se réduisent à une tour d'angle effondrée, un pilier de maçonnerie laissant encore voir deux quarts de rond droits, assises des pleins cintres des deux baies donnant sur les ponts-levis, aux murs de soubassement de la chapelle, à quelques pans de maçonnerie ayant formé le fond des écuries et à un certain nombre de blocs épars dans les saules et les roseaux. Les joncs et les nénuphars ont lentement envahi l'étang et les douves, offrant aux rares oiseaux de passage un asile presque inviolable.

Le domaine de Jumilly, d'abord simple quart de fief de haubert, devint lief entier avec Henri II de Jumilly (Barré), qui réunit à ladite seigneurie le fief de Brézie

ARMOIRIES DES BARRE DE JUMILLY


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(Cornet), auquel avait déjà été rattaché le fief dit de SaintBômer, et en obtint en 1654 lettres patentes enregistrées aux cours de Normandie en 1655 et 1656.

L'étendue des terres, propriété des de Jumilly, semble à cette époque avoir été considérable, puisqu'ils possédaient en outre les fiefs de la Nocherie et du Bois-Halley.

Jumilly comprenait :

Vieux fief de Saint-Bômer. — Trois masures non fieffées au bourg de Saint-Bômer, le Hutrel, la Limaignonnière, la Brionnière, et la masure du bourg de Saint-Bômer, qui comportait avec elle les maisons presbytérale et terres d'aumône de la cure de Saint-Bômer.

Bief de Brézie. — Le petit domaine non fieffé de la Hardonnière, le domaine fieffé tenu en plusieurs masures appelées l'Aunay (Roussel), la Miottière, la Besnerie, la Villandière, la Boucherie, la Vêquetière, le Pré-Patry, le Mont-Géroux, la Goulande, la Hardonnière, la Corbinière. la Guicherie, la Forfaiture Tournard, l'étang de Brézie (Cornet), deux moulins dits Moulins de Cornet, écluses, bieux et arrière-bieux avec droits de banalité sur les hommes sujets tant à la moute qu'au curage et bionnage des dits bieux et aux charrois de meules utiles à leur exploitation.

Vieux fief de Jumilly. — La basse-cour de Jumilly, les Brières, Lorières, le Clos-Morel, le Bas-Bourg, la Bigottière, la Béloudière, la Métairie, les deux moulins de Vausourdet avec étang et bieux auxquels les hommes et tenants sont sujets à aller moudre leurs grains, d'y faire venir l'eau et aux charrois des choses nécessaires aux réparations et entretien des meules desdits moulins, les taillis de Jumilly, de Saint-Bômer et du Moulin-Plain, un terrain vague dit champ de foire et des Halles au bourg de Saint-Bômer.

Les possesseurs de ce dit apanage prenaient le titre de seigneurs de Saint-Bômer et leurs épouses celui de dames de la paroisse. Seuls ils avaient deux bancs dans le choeur de l'église paroissiale, qui portait leurs armoiries


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en ceinture. Une des chapelles leur appartenait même en propre, avec droit de sépulture pour eux, leur famille et leurs serviteurs, mais ils étaient tenus des réparations.

Le plein fief de haubert de Jumilly était, en 1763, regardé comme mouvant du roi, de même que les droits y attenant de chasse et de pêche.

Les rentes dues par les vassaux pouvaient monter à deux cents livres environ, dont 91 livres 5 sous 6 deniers pour le fief primitif de Jumilly, en évaluant « les gelines à

20 sous pièce, le couple de chapons à 1 livre 10 sols, les poules à 12 sous pièce, les poulets à 10 sous, les oeufs à 4 sous 6 deniers la douzaine, les bécasses à 20 sous, la journée d'homme en août à 1 livre, sans compter les rentes dues sur la masure de la Bigottière, dont la plus grande partie était entre les mains du seigneur et ne comptant que le tiers de celle également due sur le Moulin Péan, dont on impute les deux autres tiers sur le tennement du chapelain qui lui a été donné exempt de rente ». Au lieu de Moulin Péan, comme l'indique la citation, nous croyons qu'il faut lire Moulin-Plain. Le chapelain de Jumilly habitait en effet une maison encore existante audit lieu.

De 1687 à 1697, les rentes se payèrent par tous les vassaux, qui nommaient entre eux des aînés pour les rassembler, et le sénéchal de Jumilly en adjugeait la condamnation au seigneur au moyen de sentences rendues à la fin de chaque Gage-Pièges.

Les lots et ventes pouvaient également produire deux cents livres.

Le traînage de meules était, en 1773, évalué à 300 livres par M. de Barberé et à ce propos nous voyons, le

21 octobre 1519, Guillaume de Saint-Germain, seigneur de la Nocherie et de Brézie, vouloir obliger Pierre Barbotte, sieur de l'Aunay, à faire moudre à son moulin de la Nocherie ou de ceux de Brézie, lorsqu'ils seraient réparés. Pierre Barbotte de s'y refuser produisant un acte de 1451


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constatant son achat du dit fief de l'Aunay, moyennant une rente de 4 livres 1 sol sans autres charges. Une transaction intervint alors et Guillaume de Saint-Germain, pour attacher Barbotte à son moulin, lui accorda la mouture franche moyennant une rente de 10 sols en plus de 4 livres 1 sol dont son fonds de l'Aunay était déjà chargé.

En 1743, le droit de traînage de meules était encore effectivement exercé par noble demoiselle de la Rivière sur les sujets du moulin de Vausourdet.

Le châtelain devait à son suzerain les « censives et autres droits féodaux » et une rente de 250 livres au chapelain du château qui devait une messe à la chapelle de Jumilly les dimanches et fêtes.

En 1752, le chapelain était Me Michel Cousin, vicaire de la Haute-Chapelle.

Les sires de Jumilly avaient, ainsi que nous l'avons dit, le titre de Seigneurs de Saint-Bômer, et Lepaige nous les donne comme étant une famille fort ancienne et très riche, possédant des biens à La Carneille, à Hudecourt, en Picardie, et aux environs de Senlis.

Dès 1240, nous voyons Guillaume et Siméon de Jumilly faire un don à l'abbaye de Lonlay.

Nous trouvons, en 1304, un certain Aussel de SaintBômer, seigneur de Mille-Savates.

En 1307, Yvon de Saint-Bômer et son épouse, Amelotte de la Potterie, firent reconstruire l'église de Saint-Bômer, qui tombait en ruines.

Une note de Jean-François de Roussel, sieur de la Prairie, rédigée en 1697, nous apprend même que le corps de Saint-Bômer fut en la dite année 1307 transporté à Senlis, sur les domaines de M" Yvon de Saint-Bômer.


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En 1397, François de Saint-Bômer était seigneur de Landigou.

Un aveu de 1410 du fief de Bois-André, par Guillaume de Saint-Bômer, nous apprend que ledit Guillaume était le fils aîné d'Engucrrand de Saint-Bômer.

M. Frédéric Duval (Bulletin de la Société Historique et Archéologique de l'Orne, tome XXVI, page 364), nous indique dans son inventaire des archives anglaises pouvant servir à l'histoire du duché d'Alençon (Rot. Norm. 7° année d'Henry V, 2e partie, memb. 22), un parchemin du 16 février 1420 : douaire de Jeanne d'Esson, épouse de Ingram de Saint-Bômer. L'éminent archiviste aura mal lu un nom, probablement mal orthographié ou indiqué avec une abréviation. Ingram pourrrait fort bien être notre Engucrrand et Jeanne d'Esson la mère de messire Guillaume.

Guillaume de Saint-Bômer épousa noble demoiselle Françoise Bouille. De cette union naquit un fils (Enguerrand?) mort sans postérité, et une fille, Renée de SaintBômer, que l'on maria en 1550 à Me Pierre Leverrier. Mademoiselle de Saint-Bômer apporta en dot à son mari le fief du Bois-André. Leur fils, Jean Leverrier, n'ayant pas eu d'enfants, le Bois-André passa à sa nièce Marguerite Pillu et par elle à Jean Poret, fils de Louis Poret, et petitfils d'Arthur Poret, seigneur de Taillebois.

La famille Poret portait d'azur à trois glands d'or, devise : in robore robur.

La seigneurie de Saint-Bômer passe alors à Colin de Saint-Bômer, que le 21 janvier 1440 le roi d'Angleterre Henri VI dépouilla de ses biens pour cause de rébellion.

Michel de Saint-Bômer, fils du dit Colin, réussit à rentrer dans les biens de sa maison et le 23 mai 1459 nous voyons Guillaume de Saint-Bômer faire aveu de son fief de Saint-ELienne, de la Carneille, qu'il tenait du comte d'Harcourt.


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Le dit Guillaume, reconnu noble par Montrant, signa comme témoin en 1476 au mariage de Arnaul Dupont avec Jéhanne de Villiers.

Son fils aîné, Nicolas de Saint-Bômer, épousa Marie de Falaise d'où sortirent Mathieu de Saint-Bômer, seigneur de Mille-Savates, et Gabriel, son frère aîné.

En 1550, ce dernier entra en lutte ouverte avec Charles de Lorraine, son seigneur suzerain, et conçut un jour le projet insensé de délivrer un nommé Julienne, prisonnier criminel enfermé dans la geôle de La Carneille. Quelques hardis compagnons l'assistaient dans cette entreprise ; parmi eux se trouvaient ses deux domestiques, Jacques Guérin et Jacques Pingeon. Un pareil acte ne pouvait rester impuni ; la Haute Justice de La Carneille condamna à mort et fit exécuter en effigie Guérin et Pingeon, puis ordonna que leur chef et instigateur Gabriel de SaintBômer serait « prins et admené en la conciergerie de Rouen ».

L'anarchie des guerres religieuses désolait alors la France et Gabriel put se dérober à la justice, grâce aux intelligences qu'il avait conservées avec les officiers du pays.

De nouvelles violences vinrent encore aggraver cette malheureuse affaire. Ne lui arriva-t-il pas un certain jour de souffleter le duc d'Elbeuf ! Et le Parlement, à la date du 12 avril 1601, le condamna à un bannissement perpétuel et, par droit de forfaiture, incorpora tous ses biens de La Carneille, c'est-à-dire le fief de Saint-Etienne à la seigneurie du Bois-André, et les autres, dont SaintBômer et Jumilly, furent acquis au Roi, qui dut en gratifier la famille d'Elbeuf.

Du mariage de Gabriel de Saint-Bômer, contracté avant l'arrêt de 1601, naquirent deux filles et trois fils,, dont l'un, probablement nommé Jean, signalé par M. de la


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Tournerie, décéda vers 1640, et un autre appelé Nicolas, vicomte de La Carneille, en 1638.

Les fils à leur majorité attaquèrent les d'Elbeuf, revendiquant leur héritage ; mais le Parlement repoussa leur requête, se fondant sur ce que le mariage avait été célébré, postérieurement au crime de félonie. Disons à cette occasion que Jacques Poret, seigneur du Bois-André, rendit aux de Saint-Bômer certaines parties d'héritage à lui venues à la suite de la confiscation de 1601, leur en restituant même les fruits du jour de l'arrêt.

Jean de Saint-Bômer, chevalier et seigneur du lieu de Saint-Etienne et de La Carneille, et de Hudecourt, en Picardie, eut deux fils et quatre filles qui passèrent, par alliance, aux familles Morel, Hugé de la Perruche, et Cochard de la Cochardière. André Morel, écuyer, décéda vers 1640.

Avec la ruine l'oubli se fit bientôt sur cette noble famille. Les de Saint-Bômer portaient écartelé d'or et d'azur au franc quartier de sable.

En 1602, avec le domaine de Jumilly, la seigneurie de Saint-Bômer passe aux Barré.

Henry Barré, sieur des Hays, lieutenant général civil et criminel de Domfront, fils de Etienne Barré et frère de Jeanne Barré, épouse de Michel de Rousel, sieur de la Bérardière, avocat, acheta de Josselin Jumilly et ses dépendances, simple quart de fief de haubert.

ARMOIRIES DES DE SAINT-BOMER


François Barré, son fils, suivant un penchant assez commun chez les races qui s'ennoblissent, abandonna le nom patronymique de ses ancêtres pour retenir uniquement celui de Jumilly. Lepaige nous fait remarquer, ce qui vaut mieux, qu'il sauva Domfront du pillage. Jeanne de Jumilly, sa soeur, épousa Etienne de Vaufleury, écuyer, procureur du roi, ennobli en 1628 seigneur de la Durandière et du Bouet, et lui apporta en dot le fief de la Nocherie.

François Barré, de Jumilly, épousa Antoinette Cormier, demoiselle de la Guyardière. Cette famille portait de gueules au chevron d'or, accompagné de trois croissants d'argent posés deux et un.

De cette union naquirent Henry (deuxième de ce nom), Antoinette, épouse de Claude Roger de Gouvets-Fleurière, et Marquise, soeur aînée, mariée en 1621 à Siméon Pétard, seigneur de Boudé, décédé en 1658, époux d'Adrienne de Saint-Mauvieu, dame de Saint-Jean-du-Corail.

Henry II de Jumilly épousa en 1651 Marie-Anne des Moulins, fille de Michel des Moulins, lieutenant général, maintenu avec son père, François des Moulins, dans ses titres de noblesse, par les « Recherches de 1666 ». Cette famille, qui portail d'azur à une sauterelle d'argent en abîme accompagnée de trois coquilles d'or, originaire de Domfront, y occupait, nous dit Lepaige, de brillants emplois au XVIIe siècle. La dite demoiselle apporta en dot la terre du ValBlondel et une petite Ferme, dite « Ferme du Bourg ».

De là sortirent deux fils, François de Jumilly, né en

1652, mort tout jeune, et Henry-Claude de Jumilly, né en

1653, capitaine de cavalerie, décédé sans postérité à Couptrain, en 1680.

En 1654, Henry II de Jumilly acquit le fief de Brézie auquel, probablement vers 1640, avait été rattaché celui de Saint-Bômer. Jumilly devint, ainsi comme nous l'avons ci-dessus indiqué, plein fief de haubert.

A la mort de Henry-Claude de Jumilly, Mmc de Jumilly


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sa mère, se retira à Domfront dans une maison sise près du couvent de Saint-Antoine dont l'Hôtel de Ville actuel et la place qui l'entoure occupent aujourd'hui l'emplacement. C'était donc à la porte de la citadelle.

Cette habitation avait été occupée en 1574, lors de son séjour dans la dite ville, par Gabriel des Loges, comte de Montgommery, meurtrier du roi de France, Henri II.

Mme de Jumilly avait passé soumission de cette maison au domaine de Domfront dès 1664 (Registre Mss. des aveux. Domfront, f° 93, V° à la bibliothèque publique) mais les documents nous font défaut sur le point de savoir si ce logis était un héritage des des Moulins ou des de Jumilly.

Le domaine de Jumilly tombant en quenouille fut divisé entre Marquise et Antoinette de Jumilly, tantes et héritières du dit Henry-Claude. L'article 336 de la coutume de Normandie permettait en effet cette division lorsque le fief passait à des filles et c'était le cas.

Jumilly échut à Marquise, épouse Pitard. Brézie et Saint-Bômer composèrent le lot d'Antoinette, épouse de de Gouvels-Fleurière. Cette seconde partie du fief relevait par parage de la portion de Marquise suivant la loi de parage établie en Normandie, art. 127-128 et suivants de la coutume. L'aîné payait pour lui et ses puînés toutes les rentes des droits seigneuriaux, sans que le suzerain eut à s'occuper des paragers. Les puînés paragers et leurs descendants tenaient de l'aîné ou de ses hoirs jusqu'au 6e degré.

François Pitard de Jumilly, fils et héritier de Marquise de Jumilly sa mère, semble avoir, lui ou ses héritiers, vendu le dit domaine à Siméon de Ponthaut qu'un aveu de 1686 dénomme seigneur de Saint-Brice, Villainc et Jumilly et dit fondé aux droits de François Pitard.

Un registre de gage-pièges de 1687, découvert par M. de Barberé, de Saint-Bômer, vers 1773, chez les héritiers d'un sieur Bourguignon de Grandmaison, ancien sénéchal de Jumilly et avocat, décédé à Vire, sa ville


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natale, nous l'indique, tenu au nom de Mlle de la Rivière.

Jumilly n'aurait donc été que très peu de temps es mains de la famille de Ponthaut.

En 1729 mourut messire Adolphe-Alexandre de la Rivière, laissant comme fille et unique héritière M" 0 de la Rivière, qui vivait encore vers 1742.

Probablement, lors du décès de la dite demoiselle et en vertu d'un arrêt du Conseil, en date du 21 mars 1762, des jugements des commissaires généraux des 19 mai 1762, 7 juillet 1771, 7 janvier 1773, à la requête du contrôleur des bons d'Etat, la terre et seigneurie de Jumilly, mise en régie pour dettes, fut vendue de par le roi.

Messire André-Marie-Sébastien-Louis-Joseph de Barberé, chevalier seigneur de Barberé, la Bermondière, Saint-Julien-du-Terroux et autres lieux s'en rendit acquéreur moyennant le prix de cent cinq mille livres, suivant lettre de ratification scellée d'un cachet de cire blanche aux armes du roi, en date du 13 décembre 1773. Les frais de greffe pour parvenir à la dite adjudication se montèrent à 120 livres si l'on en croit un mémoire signé Morineau de la Barre.

Les de Barberé de Saint-Bômer portaient de sable a une fasce cousue de gueules chargée d'une étoile d'or accompagnée de 3 trèfles de même, 2 en chef et 1 en pointe.

M. de Barberé, décédé le 17 juin 1852, laissa comme

ARMOIRIES DE M. DE BARBERE DE SAINT-BOMER


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héritière sa fille, demoiselle Eugénie de Barberé de SaintBômer, morte le 6 octobre 1871 au château de la Bermondière, en Saint-Julien-du-Terroux (Mayenne), épouse du baron Hippolyte-Jean-Charles de Kaerbout qui blasonne : de gueules à 3 fermaux d'argent. De cette union étaient nées deux filles : demoiselles Charlolte-Renée-Guillemine et Louise-Ernestine qui épousa le comte Frédéric du Plessis-d'Argentré.

Charlotte de Kaerbout fut mariée au vicomte MarieAdolphe de Poulpiquct du Halgouët, et mourut au château de Tréganteur (Morbihan), le 29 juillet 1889.

Suivant partages intervenus entre les deux demoiselles de Kaerbout, le domaine de Jumilly échut à la vicomtesse du Halgouët.

M. et Mme du Halgouët ont laissé pour héritiers trois fils : MM. Hippolyte-Marie-Charles, Maurice-Marie-Joseph et Frédéric du Halgouët, le cadet, possesseur actuel de Jumilly.

La famille du Halgouët porte d'azur à 3 paillerons d'argent becquées et membrées de gueules.

Après cette longue liste de seigneurs, une remarque s'impose. Les Barré ne se disaient point de Saint-Bômer mais seulement de Jumilly, pourquoi? C'est, selon toute probabilité, parce qu'ils n'étaient point à l'origine, possesseurs du fief de Saint-Bômer qu'ils n'acquirent qu'en 1654. Depuis, en effet, la mort de Jean de Saint-Bômer, il faut arriver à M. de Barberé pour retrouver la dite signature.

La famille de Jumilly se recommande à notre sympathie par le grand nombre de ses bonnes oeuvres depuis Guillaume et Siméon jusqu'à Marquise de Jumilly.

Messire Henry de Jumilly (Henri II), légua par testament une somme importante pour la fondation d'un hôpital à Domfront en faveur des malades pauvres de Saint-Bômer.


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Son fils, Henry-Claude (Henry III), laissa, lui aussi, par testament, de quoi établir deux écoles gratuites pour les petites filles de Domfront et de Saint-Bômer, ces deux paroisses en possédant déjà pour les garçons, grâce aux dons de sa famille.

Ces deux legs furent exécutés par Marie-Anne des Moulins, dame de Jumilly, épouse de Henri II et mère de Henry III.

Par acte notarié, en date du 20 octobre 1691, elle fonda deux écoles de filles: l'une à Domfront, l'autre à Saint-Bômer, et pour subvenir à leur entretien, abandonna les revenus de sa terre du Val-Blondel et d'une petite ferme y attenant dite « ferme du Bourg ».

Les écoles devaient être tenues par des filles de la Charité de Paris (soeurs de Saint-Vincent-de-Paul), et Mme de Jumilly déclarait que « à défaut des filles de la « Charité de Paris, on en prendrait d'autres appartenant à « un institut approuvé ou même à défaut de telles filles, « deux filles de bonnes moeurs; conduite et édification « capables de satisfaire aux fonctions du présent établisse« ment ». Dans ce dernier cas, le curé de Domfront choisissait « sous l'approbation et protection » de l'évêque du Mans « supplié d'y veiller. » Ces écoles étaient alternatives, c'est-à-dire que les deux maîtresses instruisaient ensemble deux ans à Domfront, les deux années suivantes à Saint-Bômer, et ainsi de suite.

A Domfront un local fut loué pour la somme de 20 livres par an ; à Saint-Bômer, la maison de la ferme du Bourg abrita institutrices et élèves.

La classe se faisait trois heures le matin et trois heures le soir, tous les jours, sauf les dimanches et fêtes chômées du 1er octobre au 15 août. Les premières maîtresses furent Barbe Lehaut et sa soeur, Marie Lehaut.

Le programme était assez restreint; les jeunes filles de Domfront, de Saint-Bômer et des paroisses voisines, s'il


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restait de la place, devaient être instruites « dans la « croyance de la religion catholique, apostolique et ro« inaine et apprendre à lire aux jours ouvriers de chaque « semaine ».

Les revenus de la fondation de Mme de Jumilly se montaient, tous comptes faits, à 350 livres ; 200 livres étaient pour les soeurs, 20 pour le loyer de la maison d'école de Domfront, et 130 formaient le fonds de réserve pour les réparations, et un droit de « Vache à vert » également concédé sur la terre "du Val (droit de faire paître une vache). Une charge unique était imposée au curé de Domfront, c'était de dire tous les ans à la Sainte Catherine une messe basse pour les petites écolières et d'y recommander aux prières des assistants l'âme de Mme de Jumilly, celles de son mari et de son fils. Ces recommandations devaient aussi être faites le jour de la fête de l'Immaculée Conception au saluL du Saint-Sacrement. Le dit curé de Domfront recevait comme dédommagement 25 livres prises sur le fonds de réserve.

Les derniers seigneurs de Saint-Bômer (de Ponthaut et de la Rivière), ne furent point, ce me semble, durs et intraitables envers leurs vassaux. Les rentes n'étaient qu'irrégulièrement perçues, le traînage de meules restait lettre morte tant et si bien que M. de Barberé, en 1773, trouve, lors de son acquisition, la plupart de ses droits éteints par prescription.

La Révolution passa d'ailleurs à côté de M. de barberé. Toutefois, le château de Jumilly reçu la visite de pillards, probablement de cette bande de chauffeurs dont les quartiers étaient établis dans les landes de Sabot-Doré.

Des boiseries et des planchers furent enlevés. La grille en 1er forgé descellée et cachée fut plus tard retrouvée par M. de Barberé qui la fit transporter au château de la Berniondière. Le dommage causé fut en somme assez minime, le logis de Jumilly étant en fort mauvais état dès 1773, et


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tout ce qui pouvait avoir quelque valeur ayant été utilisé pour des réfections à Saint-Julicn-du-Terroux.

Ce ne sont donc pas les exigences des sires de Jumilly qui firent donner à leur résidence le nom de « Château du Diable ».

Cette dénomination doit naturellement avoir sa légende. Elle en possède, en effet, non seulement une mais plusieurs, toutes plus ou moins fantaisistes.

Voici, dans sa naïve simplicité, celle que racontent les gens du pays et que jadis me conta ma grand'mère.

Il était une fois un seigneur de Jumilly qui, ayant besoin d'argent, fit un pacte avec le diable.

Messire Satan apporta donc au château une cassette de bronze pleine de louis d'or, mais son mortel partenaire devrait signer de son sang un acte en bonne et due forme par lequel, en échange de l'avantage accordé, le châtelain abandonnait au Prince des Enfers l'âme de l'enfant que son épouse allait bientôt mettre au monde.

Mme de Jumilly, qui paraît-il, était fort curieuse, et pour cette fois bien lui en prit, écoutait à la porte la combinaison de nos deux sinistres compères et au moment où son mari s'apprêtait à apposer son nom au bas du contrat fatal, elle fit irruption dans la salle.

Une explication immédiatement s'en suivit, au cours de laquelle Mmc de Jumilly décida son seigneur et maître à troquer son âme à lui contre l'or du diable mais à la condition expresse que le sire de Jumilly ne descendrait dans l'antre infernal qu'à l'expiration de tel délai qu'il plairait à son épouse de fixer.

L'acte signé, le diable de prier Mmo de Jumilly de lui faire connaître le laps de temps qu'elle désirait encore conserver son mari. « Seulement le temps, répondit-elle, que mettra à brûler cette chandelle de vingt » (40 au kilogramme). Puis aussitôt elle présenta la dite chandelle qui fut marquée au sceau des Enfers.


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M. de Jumilly, terrifié, se demanda si sa douce moitié ne devenait pas folle, et Lucifer riait à se décrocher la mâchoire. Mme de Jumilly elle-même alluma la chandelle qui fondait avec une rapidité vertigineuse. « Comme elle brûle! » fit la châtelaine. — « En effet », répondit Satan, et avant que ce dernier ait eu le temps d'y songer, Mme de Jumilly, par la fenêtre ouverte, noyait dans les eaux de l'étang chandelle et chandelier. Le diable de plonger immédiatement à la suite, mais il en fut pour ses frais, la chandelle était bénite, il ne put y toucher. Satan,

honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

s'enfuit dans un violent coup de tonnerre et court encore, emportant sa cassette à moitié vide, qu'il brisa de colère sur un roc en traversant les taillis qui avoisinaient le château.

Le sire de Jumilly fut tellement estomaqué de la scène qu'il en mourut de saisissement. Le diable revint alors, dit-on, et, pour se dédommager de l'âme du seigneur, en emporta le corps.

Il paraît que chaque nuit de grandes ombres aux ailes de chauve-souris viennent errer autour des ruines de Jumilly et sur les flots de l'étang. Quelques valets sans doute des mondes inférieurs auxquels est confiée la surveillance de l'âme de M. de Jumilly et de la « fameuse chandelle ».

Quel fait a bien pu donner naissance à une légende aussi bizarre? Il n'y a point de fumée sans feu, dit un brocart populaire ; à coup sûr, quelque chose d'anormal a dû se passer. Nous en sommes cependant réduit à des conjectures.

La dénomination de Château du Diable aurait été donnée au logis de Jumilly à cause de cela que, dans sa grande salle, se trouvait une immense cheminée au vaste manteau de granit ornementé d'une scène antique repré-


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sentant le dieu Pan jouant de la flûte traversière. Cette pierre, véritable objet d'art, longtemps abandonnée dans les ruines de Jumilly, a été, il y a quelques années seulement, utilisée pour paver le fond du four de la ferme du Bas-Bourg, appartenant alors à M. F. du Halgouët. Le maçon qui l'employa, feu Jean Bouvet, du village du PetitMesnil, en Saint-Bômer, non seulement n'eut pas l'idée de la retourner afin de la moins détériorer, mais la dressa à coups de marteau ; « D'ailleurs, disait-il, ça ne représentait rien que le diable qui jouait de la siffle ». Vandale, va ! ! !

Cette explication, à la rigueur, suffirait, et l'on pourrait croire que la légende fut inventée de toutes pièces. Mais M. Jean Hamard, de l'Auvraire, nous en donnait une autre qui mérite d'être prise en considération et qui, tout probablement, est la véritable :

M. de la Rivière, chargé de dettes et ne pouvant satisfaire ses nombreux créanciers, entre autres l'Etat, dont il avait soulagé les coffres, se serait expatrié, se faisant passer pour mort.

On aurait alors déposé un tronc d'arbre dans un cercueil, et entené le tout au lieu et place de M. de la Rivière.

A cette époque, les corbillards n'existaient point et les morts étaient, comme ils le sont encore dans nos campagnes, transportés à bras d'hommes se relayant de distance en distance.

Les porteurs se seraient aperçus du subterfuge. Le prétendu mort, mal calé, vacillant entre ses quatre planches et ayant une sonorité des plus symptomatiques, nos bonshommes auraient raconté, à l'issue de l'inhumation, à qui voulait les entendre, qu'ils n'avaient point enseveli un cadavre, mais une pièce de bois. Le seigneur avait refusé le prêtre et bien sûr le diable l'avait emporté.

M. Jean Hamard, de l'Auvraire, tenait ce récit de son grand-père, M. Hamard, de l'Epine, qui, lui, l'avait entendu


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conter à son grand-père, l'un des porteurs en question. Certains faits, d'ailleurs, le corroborent.

M. de la Rivière était effectivement chargé de dettes, et il y a une trentaine d'années, M. l'abbé P. Corbière, ancien curé de Saint-Bômer, reçut de la Martinique une lettre signée « de la Rivière », demandant ce qu'était devenu le domaine de Jumilly. Pourquoi ne pas voir en ce M. de la Rivière un descendant du prétendu mort de 1729 qui se serait enfui?

LE CHATEAU DU DIABLE AUJOURD HUI


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L'acte de décès de M. de la Rivière est ainsi libellé : « Nous, curé de Saint-Bômer soussigné, attestons que « le vendredi vingt et deuxième jour d'avril mil sept cent « vingt et neuf fut inhumé sous le banc de la chapelle de « Jumilly, adhérente à notre église, Messire Christophe« Alexandre de la Rivière, seigneur de Jumilly et trésorier « de France au bureau d'Alençon, ledit seigneur décédé en « son château de Jumilly le mercredi précédent, sur les « quatre heures du soir, suivant le rapport qu'on nous a « fait, et ce en présence et assistance de Me Michel Cousin, « prêtre vicaire de la paroisse, et Julien Plessis, diacre « aussi de la dite paroisse, qui ont signé avec nous curé « de ladite paroisse ».

Signé : MONTAUFRAY, J. PLESSIS, M. COUSIN,

Curé de Saint-Bômer. Diacre. Prêtre.

Voici maintenant, à titre de comparaison, un autre acte de décès dressé par le dit Montaufray, curé de SaintBômer :

« L'an mil sept cent trente et un, le quatorzième jour « de février, nous, André Montaufray, curé de la paroisse « de Saint-Bômer, avons inhumé dans notre église le corps « de noble dame Jeanne Lecourt, veuve de César de « Vaufleury, écuyer, seigneur de Malterre, sous le banc « de la dite dame, et ce en présence et asssistance de « Me Jean Amiard, prêtre, vicaire de la dite paroisse, et « Guillaume Montaufray aussi prêtre qui ont signé au « présent registre avec nous. »

Signé : MONTAUFRAY, J. AMIARD, G. MONTAUFRAY Curé de S1 Borner Prêtre Prêtre

De la comparaison de ces deux actes, il résulte que le curé de Saint-Bômer ne dit point avoir inhumé mais seulement atteste avoir inhumé le seigneur de Jumilly décédé sur le rapport qu'on lui a fait. Il ne garantit donc


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qu'une chose c'est qu'on lui a fait un rapport, il atteste la véracité de ce fait et c'est tout.

Cette explication de l'origine de la légende a beaucoup de chances d'être la bonne, la bonne foi et la compétence de son auteur nous paraissent hors de doute. Il eût été facile d'éclaircir le mystère en soulevant la dalle qui fermait la tombe de M. de la Rivière. La chose est malheureusement aujourd'hui impossible, l'église de SaintBômer ayant été, en 1848, totalement reconstruite et les tombeaux de ses seigneurs enfouis dans le sol, sous le pavage et le parquet des bancs actuels. Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a d'absolument certain, c'est que la légende de Jumilly, relativement moderne, date tout au plus du commencement du xvme siècle.

En terminant, nous tenons à remercier tous ceux dont les intéressantes communications nous ont permis de mener à bien cette étude: M. le vicomte F. du Halgouët, Madame Jean Hamard de l'Auvraire, M. l'abbé Mauviel et la famille Ferré. C'est en effet à leur obligeance qu'est en grande partie due notre documentation.

Charles NOBIS.


LE CHATEAU DE FLERS

VII

Gasprée. — Origine de ce fief. — Son étendue. — Emplacement probable du Château. — Sujétions féodales. — Familles seigneuriales : Gasprée, Fontaine, Garencîères, Scépeaux. — Incorporation du fief à la baronnie de Fiers.

(Du XIe au XYI° Siècle)

Nous avons dit, au début de ce travail, que le fief de Gasprée était sans doute un démembrement de la baronnie de Fiers, remontant au XIe siècle, et nous avons donné les raisons qui militaient en faveur de cette assertion (1).

Dès avant 1174, Guillaume de Gasprée avait octroyé au prieuré de La Lande-Patry la dîme du moulin d'Aubusson, « décimant molendini de Mesnil Aubuchon ». Ceci prouve que, dès ce temps, la famille de Gasprée était fixée dans la baronnie de Fiers et possédait, selon toute probabilité, le fief auquel elle a donné son nom. Dans une charte de 1180, que nous avons eu l'occasion de mentionner ainsi que la précédente, figure comme témoin Renouf d'Aubusson, c'est-à-dire un membre de cette famille de Gasprée à laquelle appartenait le fief de ce nom. En 1208, un Richard d'Aubusson donnait encore aux moines de La Lande deu : portions de dîmes dans l'arrière-fief du Coudray. En 1288, Jean, seigneur de SaintCélerin (d'Aubusson), encore un nouveau membre de la

(1) Le mot Gasprée (wasta ou vastata prata) signifie terrain en friche.


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famille de Gasprée sous un nom différent, possesseur du vivier de La Lande, fit avec l'abbé de Saint-Vincent du Mans, au sujet de la pèche dans ce vivier, un accord rédigé en vieux français presque contemporain de Saint-Louis, roi de France. Nous le reproduisons in-extenso, à titre de curiosité :

Por oster le contens (contestation) d'entre l'abbé et le covent de Saint-Vincent du Mans, d'une part; et Johan, seignor de Saint-Célerin, d'autre ; sur la pêche du vivier de La Lande-Patrie, ofre ledit Johan et son concel ausdis religios que l'abé et ses successors puissent faire peschier oudit vivier par l'épaice d'un jor une fois en l'an et prendre du paison à la soffisance d'un jor por lui et por ses gens, et se il avenoil que ledit abé vensisl oudit lieu ou tens que ledit vivier seroit au bas, les gens audit Johan, qui le vivier pescheroient, bailleroient oudit abé ou à son commandement du paison suffisamment por un jor. Et à ce que ce soit estable, ledit Johan fil sceler ceste cedule en son sael. Donné le jor dejuedi devant Penthecoste en l'an de grâce 1288.

Ainsi qu'on en peut juger par la carte féodale placée en tète de cette monographie, le fief de Gasprée comprenait, outre une partie assez restreinte de la paroisse de St-Georgesdes-Groiseliers, où se trouvait cependant le château, c'est-àdire le siège de la seigneurie, toute la paroisse d'Aubusson et une vaste étendue de territoire en Fiers et La Chapelle-Biche.

Le château de Sainl-Georges-de-Plers, pour employer une expression des titres du XIIIe siècle, pouvant presque rivaliser avec celui de Saini-Germain-de-Flers, était le chef-mois du fief le plus important de la baronnie, après celui du suzerain. Il se dressait, à trois ou quatre cents mètres du château actuel, sur le versant nord du vallon où coule le ruisseau descendant du Bois de Fiers, qui partage sur la plus grande partie de son cours les deux paroisses de Fiers et de SaintGeorges. Désigné sous le nom de château de Gasprée, il


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occupait l'emplacement du village de ce nom, qui, quoique de date récente, puisque les premières constructions datent de moins de cinquante ans, est déjà bien peuplé et présente l'aspect d'un faubourg de la ville. On a trouvé en effet, au sommet de cet endroit, alors entièrement inhabité, des vestiges de murailles ayant appartenu sans nul doute à l'ancien château. Une portion de terrain d'environ trente ares de superficie, dénommée au cadastre Pâture de Gasprée et circonscrite au sud par le Pré-Neuf, dans lequel se trouvait un étang alimenté par le ruisseau de la Planchette, parait avoir été l'emplacement du château, plutôt que le pré lui-même, suivant la croyance de M. de La Ferrière. On y accédait par la chaussée de l'étang servant de chemin, désignée encore, au commencement du XVIe siècle, sous le nom de rue de Gasprée. La pente du coteau ayant été aplanie et le vallon en partie comblé par des apports considérables de terre, la situation est devenue presque méconnaissable. Bornons-nous à faire remarquer que l'étang, qui avait une acre et demie d'étendue, protégeait le château vers le sud. Une étroite bande de terrain, figurée au plan cadastral de Saint-Georges et indiquée comme futaie, ainsi qu'une parcelle qui lui est contiguë vers l'ouest, permet de conjecturer que cette bande étroite était un large fossé, creusé dans le sol comme à La Lande-Patry et séparant le logis d'un vaste parc ou bois taillis, contenant environ six acres et demie, ceint d'une clôture, nommé le Clos-Sirhon, qui le couvrait du côté opposé, c'est-à-dire vers le nord. Enfin, un dernier fossé, situé à peu près dans le tracé de la route de Gerisy, devait compléter l'enceinte de douves, que l'étang permettait de tenir constamment pleines d'eau. Il y a moins d'un demi-siècle, l'emplacement du parc de Gasprée était encore bien reconnaissable sur le plateau dépourvu d'habitations et semblable à une plaine qui s'étendait entre le Pré-Neuf, le Moulin-de-Launay et le Grand-Domaine. Au reste, le plan ci-contre fera connaître, mieux que n'importe quelle description, la situation probable de l'ancien château


de Gasprée, disparu depuis un temps immémorial, peut-être depuis l'incorporation du fief à la baronnie (1521). Quant à

l'étang, il existait encore du temps de Ange-Hyacinthe de La Motte-Ango, qui l'avait fait pêcher et réempoissonner; mais il était converti en prairie dès 1811, au moment de la confec-


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tion du cadastre de Saint-Georges, où on le voit déjà figurer sous le nom de Pré-Neuf, qui lui est resté.

Grâce au Livre de raison, trouvé aux archives de Tournebu et rédigé par un des seigneurs de Gasprée, Robert de Fontaine, dont il sera parlé plus loin, nous savons que ce fief était tenu, dès les premières années du XIVe siècle, par un quart de haubert ou de chevalier, de Robert II d'Harcourt, baron de Beaumesnil et de Fiers, à foi et hommage, et moyennant quatre livres six sols de rente, payables à la Saint-Denis. De plus, ledit seigneur de Gasprée était tenu d'assister en défense, c'est-à-dire en armes, par son provôt, aux deux foires de la baronnie (la Saint-Georges et la Madeleine), moyennant un salaire de 12 deniers, prélevés sur la coutume perçue auxdites foires, et, en outre, d'être présent à la perception des panages de la forêt, sous une remise de 2 sols tournois. Les avenages de la baronnie lui rapportaient un setier d'avoine, qu'il prenait où il voulait et sans être obligé d'en faire requête. A Noël, il avait droit de choisir dans la forêt un tréfouet ou fou (fouteau, hêtre), que certains vassaux étaient tenus de lui amener en la cour de son manoir. Ses porcs qui naissaient la nuit de la Saint-Jean étaient possonnés, c'est-à-dire herbages, gratuitement en Halouze jusqu'à concurrence de quatre.

Le fief de Gasprée était subdivisé en deux arrière-fiefs : celui d'Aubusson qui formait le ban du moulin de ce nom, et celui d'Amembert, comprenant toutes les masures (villages ou hameaux) situés en Fiers et La Chapelle-Biche, qui était obligé de faire moudre à Hariel. Comme ces deux moulins étaient assez éloignés de son château, le seigneur pouvait faire moudre gratuitement au moulin du suzerain (moulin de Fiers); mais il était tenu, à titre de dédommagement, d'héberger le meunier en même temps et de la même manière que les sergents forestiers.


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Les baniers de chaque moulin étaient astreints au charroi des meules, du bois, de la pierre, et à fournir le gleu des couvertures, ainsi qu'à curer les bieux, et généralement à faire fouler leurs draps et buriaux (grosse étoffe de laine) au moulin fouleur de la baronnie, en payant deux deniers et maille par verge (1).

Outre les redevances ordinaires en argent, oeufs et oiseaux (volailles), les tenanciers du fief du Gasprée devaient faner les foins, les loger et les tasser; sarcler les blés, les scier et les rentrer ; faire des fourneaux des herbes folles ; piler les pommes et les poires ; entretenir de bois pris en Halouzc la motte de la Sauvagère (paroisse de La ChapelleBiche (2) ; apporter la farine au four dudit lieu et cuire le pain; curer les malles (fumiers), les mener aux champs et les y épandre. Ceux qui avaient bêles tirantes et gisantes (chevaux ou boeufs) sur le fief devaient en outre deux journées de charrue, l'une à hivernage (automne) et l'autre à trémois (mars). Les possesseurs de brebis en devaient une par deux ans au seigneur, qui choisissait après que le vassal avait mis la plus belle de côté. Cette sujétion s'appelait le brebiage. Nous ne nous étendrons pas davantage sur les ser(1)

ser(1) moulin fouleur était bâti sur les rives du fief, dans l'enceinte du parc actuel.

(2) Il se pourrait que le château (ou plutôt l'hôtel ou le logis, comme l'on disait alors) de la Sauvagère eût précédé celui de Gasprée. Cette sujétion d'entretenir la Motte, alors qu'il n'est pas encore question de celle de Gasprée, permet tout au moins de le supposer. Cependant, dès 1391, la Sauvagère appartenait aux Fauvel, qui devinrent deux siècles et demi plus lard barons de Larchamp, car, en cette année, Pierre, Guillaume et Nicolas Fauvel frères, firent partage des biens de leur père, Guyot Fauvel, sieur de La Sauvagère. L'aîné eut la seigneurie du lieu, le second se qualifia sieur de La Motte, et le cadet, sieur de La Juasière, en SaintClair (aujourd'hui la Haloudière). La Motte de La Sauvagère était placée dans la commune du village et entourée de fossés alimentés d'eau par le ruisseau dit des Landelles. Elle a été détruite peu à peu par les habitants, qui en ont extrait l'argile de leurs constructions. Plusieurs forges à fer existaient de temps immémorial autour de ce hameau, placé à l'orée de la forêt.


vitudes féodales; nous les avons détaillées ailleurs, et il serait fastidieux de les rappeler ici.

Dans son aveu rendu au roi le 1er mai 1383, Robert V d'Harcourt, baron de Beaumesnil et de Fiers, énonce que le fief de Gasprée lui doit, eu dehors de la rente de 4 livres 6 sols dont il est parlé plus haut, reliefs, treizièmes, gardes et aides coutumières, et autres choses que, dit-il, il ne peut déclarer à plein, parce qu'il n'a pas encore reçu l'aveu de son vassal, mais il proteste que, aussitôt qu'il l'aura reçu, il les déclarera en temps et lieu, quand métier sera, c'est-à-dire quand il le faudra.

A cette époque du XIVe siècle, la plupart de nos Alliages actuels existaient déjà. Leur nom rappelle très souvent celui du premier occupant : la Besnardiôre, Besnard; laBissonnière, Bisson; la Jehannière, Jehan; la Brebionniere, Breby, etc. Quelquefois aussi, le village tirait son nom de sa situation topographique; exemples : la Sauvagère, la Petite-Haye, la Haute-Vère, le Hazé, le Fay, etc.

Quatre familles ont successivement possédé le fief de Gasprée, avant son incorporation à la baronnie de Fiers. Nous allons consacrer une courte notice à chacune d'elles.

1° Famille de Gasprée. — Ce nom se rencontre assez fréquemment dans les vieilles chartes relatives aux monastères de la contrée. A ce que nous en avons dit précédemment, nous ajouterons que cette famille avait pour armes : un écu à trois boucles ou fer maux, 2 et 1, surmontés d'un lambel à trois pendants. Nous n'avons pu retrouver les émaux.

Nous savons que Guillaume de Gasprée donna au prieuré de La Lande, peu après sa fondation, si ce n'est le jour même (15 mai 1140), la dîme de son moulin d'Aubusson. Au même temps, Osmond de Gasprée figure comme témoin dans une charte de fondation, souscrite en faveur des moines du PlessisGrimoult, par Richard de Roullours. En 1195, Willelmus de


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Wasperia prend part au piège de Richard d'Argences, et, trois ans plus tard, on trouve encore Guillaume de Gasprée, qui est porté comme habitant le bailliage de Condé, c'est-à-dire le voisinage immédiat de son fief, si ce n'est le fief lui-même. D'un autre côté, nous avons vu que Ranulph d'Aubusson (ou de Gasprée, puisque Aubusson appartenait à Gasprée) figurait comme témoin à la charte de Foulques d'Aunou donnant au Plessis-Grinioult deux gerbes ou plutôt deux parts des dîmes des Folletières et du Buisson-Corblin ; et encore Richard d'Aubusson léguant, en 1208, au prieuré de La Lande deux portions de dîmes au Coudray d'Aubusson. Enfin, en 1288, Jehan de Saint-Célerin (d'Aubusson), qui fait accord avec l'abbé de Saint-Vincent pour lé vivier de La Lande.

Le dernier membre de cette famille, dont le nom soit parvenu jusqu'à nous, est Honorée de Gasprée, qui épouse, vers la fin du xui° siècle, Robert de Fontaine (Fontaine-Halbout, près Tournebu, Calvados).

2" Famille de Fontaine (1). — Outre le fief de Gasprée, qui lui rapportait, en dehors bien entendu des faisances ordinaires, 23 livres 6 sols de rentes seigneuriales (2), cette famille possédait la seigneurie du Ménil-Hubert par un quart de fief de chevalier, et le domaine de Ronfeugeray valant 3 livres 15 sols 2 deniers de revenu. Elle avait droit exclusif de présentation au bénéfice-cure d'Aubusson, et à celui du Ménil-Hubert alternativement avec Robert Bertrand, seigneur de Fauguornon (vicomte d'Ange), puîné de famille, qui avait hérité d'un tiers de la succession des Tesson, de La Lande. D'où il suit qu'il y avait eu probablement alliance entre les seigneurs de Gasprée et ceux de la Lande-Patry.

Robert de Fontaine était fils d'un autre Robert, qui était mort en 1299, d'après un passage du Manuscrit en question.

(1) Ses armes étaient : De gueules, à trois besants d'argent.

(2) Quatre siècles plus lard (1729), ces rentes n'avaient guère varié, étant alors de 29 livres 11 sols 6 deniers.


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D'Honorée de Gasprée, son épouse, il eut quatre filles, qui toutes furent religieuses : Perronnelle et Jehanne, entrées à l'abbaye de Villers-Canivet en 1312, avec une rente viagère de 102 sols tournois chacune (environ 400 francs); Maheut, qui entra en 1320 dans la même abbaye, avec une pension de 02 sols (environ 200 francs); enfin, Honorée, religieuse à Cordillon, qui fut gratifiée de 8 livres de rente (450 francs).

Le jeudi après les Cendres de l'an 1313, Robert de Fontaine passa, avec plusieurs habitants de La ChapelleBiche, un accord lui permettant d'établir une écluse ou retenue d'eau, au lieu dit la Monnerie, en ladite paroisse, pour l'utilité du moulin d'Hariel, moyennant une indemnité de 60 sous tournois (environ 200 francs).

Robert avait un frère, Jehan de Fontaine, recteur de Tournebu et seigneur de la Pommeraye (1), qui, en 1317, confirma à l'abbaye d'Ardennes les donations faites précé - demment par Guillaume de la Pommeraye et Robert de Fontaine, son père.

3° Famille de Garencières (2). — Dans l'aveu qu'il rend au roi le 1er mai 1383 pour la baronnie de Fiers, Robert V d'Harcourt nous apprend qne le fief de Gasprée était alors possédé par Monsieur de Garencières (3), à cause de sa femme, Marie Bertrand, dame de Fauguernon, veuve en

(1) D'après M. de La Ferrière (llist. de Fiers, p. 18), l'aînesse ou vavassorie de la Pommeraye, en Fiers, contenaut environ 102 acres, était tenue noblement, dès 1403, par Pierre Denantrieul. Le terme souligné nous semble constituer une erreur. D'abord la famille en question, encore représentée à Fiers au siècle dernier, n'était pas noble ; ensuite, la Pommeraye appartenait à Jean de Scépeaux, seigneur de Gasprée, en 1465, c'est-à-dire bien postérieurement à l'époque indiquée par M. de La Ferrière. Plus tard, acquise à la Baronnie, elle fut incorporée au fief dit de la Grande-Verge (voir la carte). — Un autre fief de la Pommeraye existait près de Clécy ; il se peut que les deux aient appartenu simultanément aux De Fontaine.

(2) Ses armes étaient : De gueules, à trois chevrons d'or.

(3) Garencières, arrondissement de Gisors (Eure).


premières noces de Jehan Paynel, seigneur de Hambye. Il s'agit ici de Yon (Jean) de Garencières, chevalier, conseiller et chambellan du roi, capitaine des ville et château de Caen (1380-1389). Son nom figure encore dans une transaction relative au fief de Mieux, près Falaise, conclue durant l'échiquier de Pâques 1392 ; il était veuf alors. Son fils, Pierre de Garencières, ayant rendu son aveu pour le fief de Fontaine au baron suzerain de Tournebu, le 23 janvier 1394, il était donc décédé dans l'intervalle de ces deux dates.

Pierre de Garencières étant mort à son tour sans avoir été marié, sa soeur, Jeanne de Garencières, recueillit tout l'héritage paternel. Elle fut mariée trois fois : 1° à Bertrand Paynel, baron dé Moyon ; 2° à Guillaume III, sire de Montenay ; 3° à Jean, baron de La Ferté et du Neufbourg.

Parmi les descendants de Jeanne de Garencières et de Guillaume de Montenay, on trouve Guillemeite de Montenay, fille aînée d'un autre Guillaume, seigneur de Montenay et de Garencières, et de Jeanne de Mathefelon, qui épousa Guy, sire de Scépeaux et de Landivy, auquel elle apporta en mariage notre fief de Gasprée.

4° Famille de Scépeaux (1). — Cettte famille, originaire du Maine, était ainsi nommée de la terre de Scépeaux (de Speaùx, d'Espeaux, de Cepellis), en la paroisse d'Astillé, canton de Laval.

Guillemeite de Montenay était morte avant 1464, car, cette même année, Jean de Scépeaux, son fils aîné, marié à Louise de La Haye, rend aveu du fief du Ménil-Hubert à Olivier de Vassy, son suzerain. Le 11 avril de l'année suivante, ledit Jean, qui se qualifie seigneur de Saint-Brice (près Fougères), Landivy (aliàs Virey), et la Pommeraye, chevalier, conseiller et chambellan du roi, passe procuration devant les tabellions de Fiers, à Jehan Angôt, Pierre Louvet et Bertrand Grimault prêtre, pour bailler, fieffer ou arenter

(1) Armes des De Scépeaux : Vairé d'argent et de gueules.


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les terres vagues étant dans les seigneuries de Gasprée et la Pommeraye. En conséquence de cette procuration, Jehan Angot fieffé, le 21 septembre suivant, la vavassorie de la Mancellière, en La Chapelle-Biche, qui appartenait en propre au seigneur de Gasprée, aux frères Douté, de Landisacq, moyennant 50 sous tournois, payables en deux termes égaux, à la Saint-Jean et Noël, plus deux gélines à Noël, non compris bien entendu toutes les sujétions seigneuriales usitées dans l'intérieur du fief.

Jean de Scépeaux mourut en 1467, laissant deux fils mineurs : Jean, qui épousa Jeanne de Chateaubriant et mourut sans postérité ; et François, marié à Marguerite d'Estouteville, dame de Mausson, près Landivy. Celui-ci hérita de tous les biens de son frère. Le 31 mai 1476, Jehan Caillot lui rend aveu pour la masure de la Cailletière, près Boutry. Deux ans après (28 septembre 1478), il fieffé une place de moulin, nommée le moulin d'Hariel, assis sur la Vérette, avec les bieux et arrière-bieux, écluses et prises d'eau, baniers et moulants, comme d'ancienneté ; plus une pièce de terre adjacente, nommée la Bruyère, à Jehan Couespel, de La Chapelle-Biche, tige des Couespel de Louvigny, moyennant 70 sols tournois de rente (environ 73 francs), payables à la Saint-Michel, et deux poules à Noël, avec en plus foi et hommage, reliefs, treizièmes et aides coutumières. En outre, il était stipulé que le fieffataire pourrait s'acquitter en fournissant des immeubles assis dans le fief de Gasprée, jusqu'à concurrence de 65 sols de ladite rente, le surplus avec les servitudes restant inaliénable.

En 1480, le 8 mai, les frères Douté n'ayant pas acquitté, depuis longtemps, leur redevance annuelle, la terre de la Mancellière fut saisie à la requête du même procureur, Jehan Angot, au nom de François de Scépeaux, et adjugée à Robert Lemaitre, de La Lande-Patry, au prix de 70 livres tournois (environ 1.500 francs), pour une fois payer et pour toutes rentes et charges.


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François de Scépeaux mourut avant septembre 1505, laissant deux fils, Guy et René. Ce dernier, qualifié seigneur de Vieille ville, marié à Marguerite de La Jaille, rend aveu de son fief du Ménil-Hubert, le 15 janvier 1506, à Jean de Vassy, et quelque temps après il le vend à Jacques de Rupierres.

Il eut pour fils François de Scépeaux, sire de Vieilleville, qui devint Maréchal de France. M. de La Ferrière a extrait du Panthéon littéraire et inséré dans son Histoire d'Athis, p. 279, ce jugement sur les De Scépeaux : « Gens de bien, d'honneur et sans aucun reproche, vivant si vertueusement que toute la noblesse du pays d'Anjou et du Maine y prenait exemple. » Mais cet auteur confond la famille de Scépeaux avec celle de Samoy, en disant (même page), que la première possédait, en Fiers, les fiefs de Saint-Brice et de Montagnoux. Saint-Brice (ou Saint-Brice-en-Cogles), est situé, comme nous l'avons dit, près de Fougères ; Montagnoux avait, il est vrai, appartenu aux de Samoy, mais jamais aux de Scépeaux de Gasprée.

Il nous reste à mentionner l'incorporation de Gasprée à la baronnie de Fiers, effectuée en 1521 par Guillaume de Grosparmy, qui acquit ce domaine en le retirant par puissance de fief, ainsi qu'il est déclaré dans l'aveu du 30 avril 1527, rendu au roi par Nicolas de Grosparmy, frère et héritier du précédent. Le nom du vendeur n'est pas indiqué, mais ce ne peut être que René de Scépeaux, car son fils, le futur maréchal, n'avait que douze ans à l'époque de la vente.

A. SURVILLE.


APPENDICE

I

1er mai 1383. — Aveu de la baronnie de Fiers, rendu au roi Charles VI par Robert d'Harcourt, seigneur de Beaumesnil et de Fiers.

Du roy notre seigneur, je Robert de Harcourt, seigneur de Beaumesnil (1), confesse et advoue à tenir le tiers d'une baronnie dont le chief est appelle la Terre de Fiers, avec toutes les appartenances, séant en la paroisse du dit lieu de Fiers, en la viconté de Vire, et s'estent à Tersie et à Mauguié (2) et illec environ en la viconté de Falaise. Et en icelui tiers de baronnie ay toute justice basse et moyenne et cognoissance des mesures en la manière que ont et doivent avoir les autres barons en Normandie. Et en ladicte terre de Fiers est la forest de Halouze et plusieurs autres bois, en laquelle je ay, puis et doy avoir quatre forges forgans et usans de ladicte forest, sans paier tiers ne dangier, et garenne en ycelle de toutes bestes, et porsievre toutes les bestes par tout toutesfois que il me plaist à y chacier ou faire chacier, avec telz servages comme me font et doivent faire les habitans de laditte forest. Et dicelui tiers de baronnie sont tenuz plusieurs liefs qui ensuivent, c'est assavoir : le fief de Gapprée, tenu par un quart de chevalier, que tient Monsieur de Garencières, à cause de Madame Marie Bertram, dame de Faugernon, par hommage. Et avec ce, ilz me doivent reliefz, xmes, gardes et aides coustumières et autres choses, lesquelles je ne puis pas declairer à plain, pour ce qu'ilz ne m'ont pas baillié leur adveu, et fais protestacion de les desclairer en temps et en lieu quant mestier sera, et ilz me auront baillié ledit aveu. Et si m'en fait quatre livres six solz de rente. Item le lief de Bunesche 3), tenu par un quart de fief de chevalier, et m'en fait de rente par an trente et sept solz ; avecques hommages, reliefz, XIIIes, gardes et aides coustumières quant ils eschient, et autres choses. Item que souloit tenir Enguerran de la Rivière un quart de fief de chevalier, lequel il vendit à l'abbé de Belle-Estoille, et je l'ay

(1) Beaumesnil, près Bernay, Eure.

(2) Probablement le Tertre et Mieux, tout près de Falaise.

(3) La Bunèche, paroisse de St Clair-de-Halouze.


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retrait et mis en mon domaine (1). Item Pierre de Vassé en tient le fief de Montaignoux, tenu par point de lettre (2), et m'en fait de rente à la Sainct Michel quatre livres seize solz, avec hommages, reliefz, xmns, gardes et aides coustumières quant ils eschient, et autres choses. Item le sire de Scelle (la Selle) me doit cinq solz de rente de la terre où ses viviers se estendent, et ay et doy avoir un trait de fille (3) chacun an ou vivier du moulin de la Scelle, sans rompre ne abessier leaue. Item Richard Chevreul me fait dix solz de rente à la Sainct Michiel pour le fief de la Pommerée, tenu non franchement, et m'en fait hommage, reliefz, XIIIes gardes et aides coustumières, quant ilz eschient, avec telz servages comme font et doivent faire les habitans de laditte forest. Item les religieux, abbé et couvent du Bec Heloyn tiennent dudil tiers de baronnie un fief ou membre de fief, assis en la paroisse de Saint Goyre des Groseliers et ilec environ (4). Et m'en font et m'en doivent faire par eulx ou par autres certaines rentes par an et certaines redevances, c'est assavoir : le buchage, les chanevières, faire les huez de la forest quant m'en va chacier, en la manière accoustumée, avec plusieurs autres services et redevances et les drois telz comme ils appartiennent à faire, et que ilz en ont accoustumé à faire d'ancienneté. Item le fief et terre de Saint Loyer, que tiennent les hoirs Monsieur Bidaut de Neufbourc par hommage, et sont les hoirs soubz aage, et combien que la garde soit en la main du roy notre seigneur pour ce que l'en dit que ilz tiennent terre du Ducheaume (5), si elle a

(1) Par suite d'un échange daté du mois d'avril 1276 Robert de Samoy, de Montsec et, cède à P. bbaye de Belle-Etoile deux gerbes (deux parts ou deux tiers) de toutes les dîmes qu'il percevait d ns le fief aux Beuriastres près Montagnoux, contre une longue é uméra ion de ce que les Prémontrés donnent en contrechange.

Cet acte fut ratifié par Thomas, seigneur d'Aunou et de Fiers, au mois de juillet 1297, en ces termes : a Queneue chose soit d ceux qui sont et à venir sont., que je Thomas, seigneur d'Aunou. ai confermé à l'abbé et au covent de N-D de Bele-Esteile les deux gerbes de la. disme de Mont-Taignous, en la paroisse de Fiers, sauves les aides costumières qui doivent venir à ma main par la main de Robert de la Riçière-Quanet, ou de ses hers, qui en est à ma foy et en mon homage de tot le fieu Ce fut fet en l'an de grâce mil CGC! IIIIxx et dissesset, ou mois de juignet. "

Le préambule est absolument identique à celui des actes en langue romane: « Coneguda cosa sia ».

Robert de la Rivière-Quanet paraît avoir été moins un vassal qu'un châtelain comme le lieutenant à Fiers du seigneur d'Aunou.

Le vendredi après la Saint-Marc 1330, Robert III d'Harcourt, seigneur de Beaumesnil et de Fiers, confirma au monastère de Belle-Etoile tout ce qu'il possédait dans les paroisses de Fiers et de Saint-Georges-en-Bocage.

(2) Point de lettre, article de lettre.

(3) Trait de fille, sans doute un filet d'eau droit d'eau pour l'arrosage de ses prés ou encore, un coup de filet pour pêcher.

(4) C'est le fief de la Riptière, qui fut donné a l'abbaye du Bec-Hel'ouin. près Bernay, par Albrède, soeur du baron Foulques d'Aunou, sous le règne de Henri Plantagenet, roi d'Angleterre de 1154 à 1189.

(5) Ducheaume pour duché, par analogie avec royaume.


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toujours esté requise de moy ou de ceux de qui j'ay la cause en requérant que l'en me montrast la terre que l'en dit que ilz tiennent ou ducheaume, car lommage et les aides coustumières m'en sont deubz et les autres devoirs, telz comme ils y appartiennent. Item oudit tiers de baronnie sont les patronnaiges des esglises qui ensuivent, c'est assavoir : le patronnage de l'église de Fleis, de l'église de Saint Goyre des Groseliers, de la chapelle du manoir de Fleis, de la chapelle Biche, de la chapelle de Tresie, le patronage de l'église de Saint Cler oultre Halouze une fois et le fieye de la Bunesche l'autre. Item ma tante dame Marie de Harcourt, dame de Briqueville, est tenant de moy par partage de certains héritages qui lui furent donnés à mariage à Tresie et illec environ, en ladite viconté de Falaise. Et en tieng le tout par un seul hommage dudit notre seigneur le Roy. Et en doy relief de tiers de baronnie et garde toutes fois que le cas s'offre. Item je obeys et fais protestacion se aucune chose ay laissié que je doye baillier de le baillier toutes fois que mestier sera et il viendra à ma congnoissance.

En tesmoing de ce j'ay scellé cest adveu de mon scel, le premier jour de may l'an de grâce mil trois cens quatre vins et trois.

(Arch. Nationales).

II 1562-1569 — Richard de Pellevé, seigneur et curé de Caligny.

La vie de ce frère cadet de Jean et Henri de Pellevé, qui furent successivement barons de Fiers, à cause de leurs femmes, Anne et Jeanne de Grosparmy, présente un contraste assez étrange pour motiver une notice particulière.

Pourvu très jeune du bénéfice-cure de Caligny, dont il était le seigneur temporel, Richard de Pellevé porta plus fréquemment la cuirasse que l'habit ecclésiastique. Le duc de Bouillon, qui habitait Caen, se partageait alors le gouvernement de la Basse-Normandie avec le sire de Matignon, établi à Cherbourg. La guerre civile sévissait entre catholiques et protestants ; mais tandis que Matignon soutenait ouvertement les premiers, Bouillon louvoyait entre les partis, ménageant avant tout ses intérêts personnels. En voici un exemple :

Ayant fait publier, à Bayeux et à Caen, l'ordre de lui apporter tous les reliquaires, joyaux, châsses et ornements précieux des églises et monastères, « môme les pièces d'artillerie des petites villes de son gouvernement », afin d'éviter, disait-il, qu'ils fussent


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pris ou que aucuns en profitassent, les trop confiants catholiques envoyèrent de toutes parts à Caen leurs trésors sacrés, espérant les soustraire ainsi à la cupidité de leurs adversaires. Mais loin de respecter ces précieux dépôts, le duc en fit fondre l'or et l'argent, avec lesquels il battit monnaie. Quant aux reliques, il les fit jeter à la voirie.

C'est sous cet homme que le jeune curé de Caligny fit ses premières armes. En effet, en 1562, son frère, Jean de Pellevé, ayant reçu l'ordre du duc de former une compagnie de 133 chevaulôgers, il y servit en qualité de lieutenant. Les leçons qu'il reçut dans ces troupes rien moins que policées, suffisent pour expliquer la conduite qu'il va tenir vis-à-vis de l'abbaye de Belle-Etoile.

Les moines, en vertu de donations remontant jusqu'à l'an 1220, possédaient la moitié des dîmes de Caligny, au grand déplaisir du curé. Celui-ci pensa qu'en faisant disparaître les titres établissant la possession, il pourrait jouir seul de toutes les dîmes, et dans ce but, il soudoya plusieurs de ses paroissiens, entre autres Jean Desramé, dit Pompon, Jacques Delaroque, Thomas et François Lecois, Samson Desprès, les deux fils de Jacques Mollet, François Monnier et Jean Maurice, pour, en compagnie de bandes de pillards, aller saccager la riche abbaye. Ce fut le dimanche, jour et fête Saint-Jean 1562, que les malandrins exécutèrent leur criminel projet. Les maisons furent pillées de fond en comble, les titres brûlés, l'église prolanée, les autels lacérés.

Le curé de Caligny était servi à soubait. Aussi, quand les moines se présentèrent pour dîmer, il leur en fit défense, disant que tout lui appartenait. De là, une procédure s'ouvrit entre les parties au siège de Vire. Pellevé y soutint par serment, contre toute évidence, qu'il avait joui sans partage des dîmes les années précédentes, et qu'il n'avait pas connaissance du pillage de l'abbaye. Ce mensonge trop manifeste ne pouvait que lui nuire; aussi bientôt se ravisant, il chargea son procureur, maître Enguerrand Salles, prêtre de Caligny, de déclarer qu'il retirait son serment ; mais qu'il protestait contre toute possession clandestine qui aurait eu lieu pendant sa minorité et alors qu'il était au service du duc de Bouillon.

Bref, après quatre ans de procédures, c'est-à-dire le 6 juillet 1566, Richard de Pellevé perdit définitivement son procès. Il lui fallut en payer tous les frais et restituer aux religieux les dîmes indûment perçues. On sait que trois ans plus tard il trouvait la mort sur le champ de bataille de Moncontour.


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III

Novembre 1598. — Lettres-patentes d'Henri IV, portant érection de la Baronnie de Fiers en Comté, en faveur de Nicolas de Pellevé.

Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre. A tous présens et à venir, salut. Comme Testât de toute monarchie soit principalement soustenu et augmenté et honoré par la force, prouesse, fidélité et magnanimité de personnes vertueuses et que tous les roys et princes souverains ayent plus de besoing et subject d'avoir, retenir et entretenir personnages douez de vertus pour leur ayder à conserver leur Estât que d'autres richesses. Pour lesquelles considérations noz prédécesseurs roys, de très louable mémoire, se sont toujours estudiez d'avoir et employer en leurs principaulx affaires, singulièrement au faict de la guerre, personnages qu'ilz ont recongneuz avoir de telles qualitez dont cette monarchie a prins l'accroissement et s'est conservée en la grandeur qu'elle est de présent, nonobstant toutes les guerres tant civiles et domestiques que estrangères qu'elle a eu à soutenir. Et soit ainsy que les grandes guerres dont nostredit royaume s'est trouvé remply à notre advénement à ceste couronne nous ayent donné occasion de nous servir et tirer secours de noz fidelles subjectz, par exemple de notre noblesse, qui s'y est si vertueusement employée que à l'ayde de Dieu en nostredit royaume a esté estably une bonne paix, nous avons estimé, à l'imitation de nos prédécesseurs, honorer et advancer en charge d'honneur ceux de nostre noblesse qui se sont renduz affectionnez à la maintenue et conservation de cest Estât, qui est la rescompense d'honneur accordée en telles occasions, pour faire connoistre à la postérité que lesd. rescompenses procèdent de la vertu et magnanimité d'iceulx, pour par ceste exemple inviter noz autres subjectz à les imiter et suivre affin d'en acquérir renommée à perpétuité. Et ayant durant les troubles et divisions passées recongneu en aucuns de ladite noblesse de nostre pays de Normandye une singullière affection à nostre service, recommandable et immortelle mémoire à la postérité, entre autres de feu nostre cher et bien amé Henry de Pellevé, baron de Fiers, et ayant esgard à ses louables et vertueulx déporlemens, avons estimé ne pouvoir estre plus dignement recogneuz que par accroissement d'honneur et décoration de tiltre et qualité plus grande que celle qu'il a portée jusques à présent. Et en contemplation des mérites du feu baron, voulant estendre nostre grâce, faveur et rescompenser les services dudit Henry en la personne de nostre cher et bien amé Nicolas de Pellevé, son filz et héritier, et considérant aussy ses mérites et services qu'il nous a renduz, et que ladite barronnye de Fiers est de bon et grand


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revenu, maison, domaigne, d'où sont tenuz et mouvans de beaux fiefz, et davantage qu'il a, près à deux ou troys et quatre lieues de distance dudict Fiers, quatre seigneuryes, scavoir : les Botz,t Calligny, le Verger et Montjlly, avec droict de justice, police e jurisdiction d'eaulx et forestz, avec beaux privillèges, honneurs et vassaulx, le tout tenu et relevant de nous à cause de nostre chambre et viscontô de Vire et soubz ressort de nostre bailliage de Caen, de toutes lesquelles maisons joinctes ensemble le revenu est suffisant pour maintenir le nom, tiltre et dignitté de comte. Pour ces causes et aultres à ce nous mouvans, et en considération des recommandables services faictz par les devanciers dudit Pellevé à noz prédécesseurs et à nous, Nous avons, à la supplication et consenlementdudictNicolas de Pellevé, uny, joinct et incorporé, unissons, joignons et incorporons et par cestuy nostre présent ôdict et ordonnance perpétuel et irrévocable à ladicte baronnye de Fiers, lesdictes terres et seigneuryes des Botz, Calligny, le Verger et Monlilly, leurs dépendances et appartenances et ladicte baronnye, avec les fiefz et arrière-fiefz deppendans, mouvans et rellevant d'icelle tant neuëment que par moyen desdictes seigneuryes et baronnyes estant ainsy augmentés par le moyen de ladicte unyon. Avons créé, érigé, créons et érigeons, estably et establissons en nom, tiltre, dignitté, prééminence de comté de Fiers, pour en jouyr et user par ledict sieur de Pellevé à tousjours et perpétuellement du tiltre de comte tout ainsy et en la mesme manière et forme qu'en jouissent et usent les aultres comtes de notre dict pays de Normandye, tant en haulte justice que moyenne et basse jurisdiction, offices, prééminences, dignitez que aultres droietz, avec pouvoir d'y pourvoir et establir un bailly et aultres officiers, en remboursant par ledict de Pellevé les propriétaires des estatz et offices qui pourroient estre intéressez en ladicte érection de haulte justice, à la juste valleur et équipolence de ce qui pourra estre énervé de ladicte vicomte de Vire, et sur le prix de leurs fieffés et contraetz d'acquests, lequel inthérest leur sera liquidé en cas de besoing par nos amez et féaulx conseillers les gens de nostre court de parlement de Normandye. Voulions que led. de Pellevé et ses successeurs masles soient dietz et intitulez comtes dud. Fiers en assemblées tant publiques que privées, et que ladicte baronnye et aultres terres y unyes et incorporées et seigneuryes susd. ilz tiennent à une seulle mesme foy et hommage de nous, sans loulesfoys qu'ilz puissent prétendre plus grandz droiclz sur leurs subjectz et vassaulx que ceulx desquclz ilz jouissent de présent, à la charge néanlmoins qu'advenant le defiault d'hoir înaslc. lad. baronnye érigée en comté retournera en sa première qualité, demeurant la présente érection éteinte et supprimée pour estre le propre héritage tles familles et héritiers qui se trouveront lors dud. comté à qui il devra appartenir, sans qu'il puisse estre


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réuni à notre couronne suivant les ordonnances et edictz de noz prédécesseurs par lesquelz est expressément porté que les duchez et marquisatz et comtés nouveaux érigez, advenant le deffault d'hoir masle, seroient réuniz à nostre domaine inséparablement, en quoy n'entendons avoir compris ne comprendre led. comté de Fiers, ains l'en avons expressément excepté et réservé, exceptons et réservons par ces présentes, desrogeant à ceste fin auxd. ordonnances et arrestz donnez en conséquence dïcelles et toutes autres choses à ce contraires et aux desrogatoires des desrogatoires y contenus sans laquelle led. sieur de Fiers n'eust voullu accepter nostre présente grâce et érection dud. comté. Sy donnons en mandement à nos amez et féaulx conseillers les gens de nostre cour de parlement et de noz comptes en Normandye et à tous nos aultres justiciers et officiers qu'il appartiendra et chacun d'eux, que ces présentes ilz facent lire, publier et enregistrer, et du contenu jouir et user plainement, paisiblement et perpétuellement led. comte de Fiers et ses successeurs sans attendre de nous aultre invitation ou plus particulier mandement, empeschant qu'il ne leur soit donné aucun trouble, destourbier ou empeschement au contraire. Car tel est nostre plaisir.Et afin que ce soit chose ferme etstable à tousjours, nous avons faict mettre nostre scel à cesd. présentes sauf en aucune chose nostre droict et l'aultruy en toutes. Donné à Saint-Germainen-Laye, au moys de novembre l'an de grâce mil V centz quatre vingtz dix huict, et de nostre règne le dixiesme.

(Signé) HENRY Par le Roy

(Signé) POTIER.

Visa : Contentor. (Signé) PERROCUEL.

(Chartrier de Fiers)

IV

1695. — Correspondance de Louis de Pellevé avec le R. P. Flotard, moine de Saint-Sever, son architecte.

I. — Au reverand

Très reverand père Flotar

à labeïe de St Sever, à St Sever.

Je vous suis très obligé, mon reveran père, du beau plan que vous avés bien voulu menvoler, je le trouve très bien; mais comme je ne me conois poin du tout en bâtiment vous m'obligeriés beaucoup de me mander la auteur que doivent avoir mes murailles, mes portes et mes remises de carosse et les lucarnes par, un petit


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mémoire. Mon charpantier treuve aussi que la couverture sera bien aute de huit pies en la première mansarde et de saise dans la dernière ; je vous prie, mon reveran père, de me mander s'il ne faut rien diminuer à la auteur de la charpante et si elle ne sera point trop aute des vint quatre pies de auteur. Je vous prie aussi, mon révérand père, de me mander s'il ne faut pas que le bout de la mansarde dever la cheminée soit ausi rabatu comme l'austre mansarde, et si la première poutre sera assés auste de sept piés de auteur. Pardon, mon reverand père, si je vous importune tans, mais je ne puis avoir recours que à vous, puisque vous avés eu la bonté de m'en donner le desain, soies s'il vous ples persuadé de ma reconnoissance, mon reverand père, et que je suis autant que homme du monde vostre très humble et très obéisant serviteur.

(Signé) DE FLERS-PELLEVÉ.

II — Même adresse.

Je suis au désespoir, mon reverand père, de vous importuner si souvent et de vous estre temps à charge, mais je recours à vostre bonté, aïans les massons de aujourdui, et comme je crains qu'ils ne fassent rien qui vaille cela m'engage à vous faire une prière, que je vous suplie de ne me pas refuzer, qui est de tacher de me donner un jour de celte semaine et de me faire l'honneur de venir icy, car tout dépend de bien comancer. Je seray ravi d'avoir l'honneur de vous voier auparavan de partir pour Paris et de vous remersier de toutes vos bontés et vous assurer que je suis, mon reverand père, vostre très humble et très obéisant serviteur.

(Signé) DE PELLEVÉ-FLERS.

Si vous aviés besoin de chevaux pour venir ou d'une chaisse, obligés moy de me le mander et je vous en envoiré aussitost avec un homme pour vous tenir compagnie. (1)

(1) Nous devons ces deux intéressantes missives à l'obligeance de M. Maurice Foucault qui a bien voulu les relever pour nous aux Archives Nationales.


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V

Classement du Château comme monument historique et du Parc comme site artistique.

I. — Le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts ; Vu la loi du 30 mars 1887 pour la conservation de Monuments

cl objets ayant un intérêt historique et artistique ;

Vu l'avis de la Commission des Monuments historiques en date du 1er juin 1906;

Vu la délibération du Conseil municipal de Fiers, en date du 15 septembre 1906 ;

Sur la proposition du Sous-Secrétaire d'Etat des Beaux-Arts, ARRÊTE :

ARTICLE PREMIER. — L'Hôtel-de-Ville de Fiers (Orne) est classé parmi les monuments historiques (1).

ART. 2. — Le présent arrêté sera notifié au Préfet du département de l'Orne et au maire de la commune de Fiers, qui seront responsables, chacun en ce qui le concerne, de son exécution.

Paris, le 24 avril 1907.

(Signé) : A. BRIAND.

II. — Le Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts ;

Vu la toi du 21 avril 1906 relative à la conservation des Sites et Monuments naturels de caractère artistique ;

Vu l'avis de la Commission départementale de l'Orne, en date du 4 mars 1908 ;

Vu la délibération du Conseil municipal de Fiers, en date du 29 février 1908 ;

Sur la proposition du Sous-Secrétaire d'Etat des Beaux-Arts, ARRÊTE :

ARTICLE PREMIER. — Les promenades publiques de Flers-del'Orne (Parc du château), sont classées parmi les Sites et Monuments naturels de caractère artistique.

ART. 2. — Le présent arrêté sera notifié à M. le Préfet de l'Orne et à M. le Maire de Fiers, qui seront chargés, chacun en ce qui le concerne, de son exécution. PARIS, le 2 mai 1908.

(Signé) : GASTON DOUMERGUE.

(1) Les effets de cette décision se font déjà sentir. Actuellement d'importants travaux de réfection aux murailles et à la toiture du vieux châleau sont en cours d'exécution


Giboulées de Mars

Les averses tissent leurs toiles Sur le métier de l'infini ; La terre s'enroule en leurs voiles D'un geste de pauvre honni.

L'aquilon pousse la navette Lâche les fils et les reprend ; La trame est toujours imparfaite : Malhabile est ce tisserand !

Le lictac est, dans la tourmente, Scandé par des clameurs d'enfer ; C'est une mesure démente Que l'arbre bal, à peine vert.

La gaze à laquelle il travaille Est déchirée à tout moment ; Son doigt se prend à chaque maille Et l'ouvre démesurément.

Et tout l'ouvrage s'effiloque. Les filoches flottent au gré De la bourrasque, et celle loque Devient son hochet préféré.

Ne dirait-on pas que des nues Voltigent de longs cheveux fins ? Ils traînent sur les roches nues Et s'embrouillent dans les sapins.

Ils s'enchevêtrent aux cépées ; Les peupliers, pâles et froids, Les tranchent comme des êpées, Et les rejettent sur les bois.


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Ils retombent, pensifs et mornes, Dans un long tourbillonnement, Escortés par les deux sans bornes D'un infernal ricanement.

En secouant les fils humides, L'averse siffle avec le vent Sa romance aux phrases timides Au mode étrange et décevant.

Elle monte dans des arpèges Lugubres et comme éplorés ; Les gammes des plus fous solfèges Tonnent dans des accords outrés.

G.-G. MAUVIEL.

REVUE BIBLIOGRAPHIQUE

Nous signalons à l'attention de nos lecteurs une étude remarquable publiée chez Sansot, par notre compatriote et collaborateur, M. A. SCHALCK DE LA FAVERIE : Les Premiers Interprètes de la Pensée Américaine.

Nous pensons avoir l'occasion de revenir dans notre prochain bulletin sur cette intéressante publication.

P. C.

Le Gérant ; AUGUSTE LELIÈVRE.