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Titre : Le Pays Bas-normand : société historique, archéologique, littéraire, artistique et scientifique

Éditeur : Le Pays Bas-Normand (Flers)

Date d'édition : 1909-07

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 1802

Description : juillet 1909

Description : 1909/07 (A2,N3)-1909/09.

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : BNormand1

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5721750v

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-223992

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32834385n

Notice du catalogue : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb32834385n/date

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 17/01/2011

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Deuxième Année N°3

Juillet-Aout-Septembre i308

LE PAYS BAS NORMAND

Société historique Archéologique » Littéraire, Artistique " et Scientifique "

REVUE TRIMESTRIELLE

Hier et Aujourd'hui A. des R.

REDACTION & ADMINISTRATION Hôtel de Ville de Fiers

Un An 8 1 »»

Le Numéro 31.»»



LE PAYS BAS-NORMAND


SOMMAIRE

Oscar FOUCAULT. — Journal de Voyage (suite).

Q. MAUVIEL. — Le Dolmen de la Mégrère (poésie).

Ed. de MARCÈRE. — La Bataille de Formigny et ses conséquences (suite).

Albert LAFONTAINE. — La Ballade des Chemins creux (poésie).

René LENORMAND. — La Musique en Province.

Charles NOBIS. — Au Pays des Dolmens.

SCHALCK DE LA FAVERIE (Madame). — Un Joyeux Repas préambule d'une Histoire triste.

W. CHALMEL et Dr BIDARD-HUBERDIÈRE. — Mémoires du Docteur Bidard-Huberdière.

ILLUSTRATIONS. — Le dolmen de la Mégrère, le dolmen du Creux.


LE PAYS BAS-NORMAND

Revue Trimestrielle

FLERS (ORNE)


Bureau da « PAYS BAS-NORMAND "

MM.

Président d'honneur J. SALLES, Maire, Conseiller Général.

Président . Auguste LELIÈVRE.

Vice-Présidents RENAULT, Professeur.

Eugène FOUCAULT.

Secrétaire-Archiviste SURVILLE, Instituteur.

Secrétaire de la Rédaction. Pierre CAILLOT, Professeur.

Trésorier GENASI.

Membres MOREL, Notaire.

Louis AMIARD, Architecte.

W. CHALMEL, de la Ferté-Macé.

L'Abbé HAMARD, de Chanu.


JOURNAL DE VOYAGE

SOUVENIRS

de la Croisière de Juillet 1908

(Norvège et Russie Boréale)

(SUITE)

A bord du Yacht « Ile de France » Par OSCAR FOUCAULT Mercredi 15 Juillet — DANS LE MONDE FINNOIS

La côte devient moins accidentée ; nous gagnons la haute mer pour éviter les bas-fonds.

Le matin, arrivée à Vadso, à la partie occidentale du Varangerfjord.

Vadso, encore situé en Norvège, est un port de cabotage et le centre principal des baleinières et des chasseurs de phoques dans l'Océan glacial arctique.

Les habitants sont des Norvégiens ou des Finnois, tous pêcheurs. Le Finnois s'habille comme le Lapon, mais il a une stature plus forte, une face plus large , il se rapproche beaucoup du Samoyède, dont l'habitat est dans les steppes qui bordent l'Océan glacial, au delà de la mer Blanche.

A terre, nous trouvons un musée créé par un particulier et qui ne s'ouvre qu'à de certaines heures ; une usine


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où les os de baleines sont traités pour l'engrais, des sécheries de poisson, des magasins sur pilotis, des maisons en bois.

Départ vers midi ; dans la soirée, la mer, d'abord calme, devient un peu forte.

Nous entrons dans la partie de l'Océan glacial qu'on appelle mer de Barentz. Ce nom est celui d'un marin et explorateur hollandais à qui est due la découverte, en 1594, de la Nouvelle Zemble et, deux ans après, du Spitzberg.

Jeudi 16 Juillet — EN MER

Pendant les heures dites de nuit, mer un peu forte. Le minima a été de 5° centigrades au-dessus de zéro. Au matin, grand vent E. S. E.

En naviguant au large, nous longeons la presqu'île de Kola, qui appartient à la Russie ; elle nous apparaît, dans le lointain, plate et monotone.

Pluie l'après-midi. Abord, parties de bridge, de jacquet, d'échecs et autres distractions plus bruyantes. Le soir, le vent diminue, mollit comme disent les marins.

Entrée dans la mer Blanche vers 7 heures. Cette mer n'est libre de glaces que du milieu de mai à la fin d'août. Entre temps, elle est entièrement gelée sur les côtes ou charrie des glaçons énormes qui empêchent la navigation.

Il ne nous a pas été donné de voir des baleines, bien que la région soit d'ordinaire favorisée par le passage de ces grands cétacés à cette époque de l'année.

Vendredi 17 Juillet — SOLOVETZKY

De bonne heure, l'île de Solovetzky apparaît à peine distincte dans les brumes de l'horizon. Les meilleures jumelles ne font apercevoir qu'une masse semblable à un monstre marin affalé au ras du flot.


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Cette île est dans le sud de la mer Blanche ; elle dépend de la Russie et fait partie du gouvernement d'Arkhangel, mais elle appartient, ainsi que toutes les îles du groupe, au riche couvent d'hommes fondé vers 1429 par saint Sterman. Elle mesure 230 kilomètres carrés. Son relief est plat avec quelques légères ondulations. On dit que les habitants sont assez riches pour se suffire à eux-mêmes et n'avoir besoin d'aucune ressource du dehors.

Le yacht avance. Maintenant, dans le lointain, pointent des flèches et des dômes d'églises. Puis, peu à peu, le détail des choses apparaît, le paysage se précise.

Le soleil brille... il fait chaud...

Au sud-est, le ciel se charge de gros nuages orageux ; la mer est calme, aucune brise ne ride le tain de l'eau.

Bien loin, le tonnerre gronde en roulements sourds.

Aurons-nous de l'orage à notre arrivée ?

Le vieux loup de mer du bord, consulté, répond après avoir jeté un regard circulaire :

Quand le soleil fait le hauban, Ou de la pluie ou bien du vent.

— Vers bien connus des matelots marseillais qui composent l'équipage, ajoute-t-il.

L'aspect du ciel n'est pas rassurant; les rayons qui percent les nuées en jets obliques, comme les feux immobilisés d'un phare, forment haubans ; l'orage s'avance.

Un coup de canon tiré à bord annonce notre arrivée. L'ancre est mouillée ; nous stoppons au large, car les fonds sont tout près, l'île se prolongeant sous l'eau en pente douce. Il est deux heures de l'après-midi. Vite en embarcations et en avant la pétrolette et la chaloupe à vapeur pour gagner la terre.

Dans la crainte des ondées, on prend parapluies et manteaux. A moins d'un mille, il pleut, mais l'orage nous contourne, sa marche est capricieuse.


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Voici un petit port entouré de quais en pierres. Deux bateaux à vapeur, à la coque marron foncé, y sont amarrés devant une hôtellerie où les pèlerins qu'ils ont déversés logent et mangent.

Sur les quais, des pèlerins attendent notre arrivée. Ce sont des paysans russes, de pauvres gens, la plupart presque en haillons, qui ont quitté leurs campagnes, leurs steppes, pendant la belle saison, pour venir travailler et prier au monastère.

Le spectacle est superbe ; au premier plan, la foule en costume national. Les hommes ont le haut bonnet de fourrure noire d'où s'échappent les cheveux tombant sur les épaules ; ils sont vêtus d'un ample et long vêtement, sorte de houppelande en laine grise, retenue à la taille par une ceinture de cuir ; le pantalon de laine est pris dans la tige des bottes. Les femmes ont des robes, des corsages de couleurs différentes, bariolés ; un mouchoir couvre leur tôle.

Derrière cette muraille humaine, la verdure de quelques arbres que domine l'enceinte crénelée du couvent ; puis, au-dessus, se détachant dans le ciel chargé de nuages, les coupoles bulbeuses, vertes et bleues, des blanches églises surmontées de croix d'or que font briller des faisceaux de rayons solaires filtrés entre les nues. La foudre gronde au lointain ; quelques rares gouttes d'eau soulèvent, à la surface de la mer, des cloques aussitôt crevées.

Peintres de décors d'opéras et de féeries, que n'éliczvous là, dans nos embarcations, pour prendre sur le vif la plus belle des toiles, la plus pittoresque des scènes ! Inoubliable vision, bien faite pour émerveiller nos regards habitués à contempler, depuis quelques jours, la mer, les montagnes et les neiges !

Nous gagnons le monastère, où nous pénétrons en passant sous une voûte. Des mouettes blanches, suivies de


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leurs petits tout gris, nous accueillent de cris perçants ; les moines protègent ces oiseaux devenus familiers.

Un père nous reçoit: A travers des corridors décorés, en maints endroits, de peintures murales, il nous conduit aux appartements particuliers de l'archimandrite, qui est, dans l'église grecque, le supérieur des couvents d'hommes et plus particulièrement des monastères de premier ordre. Quelques-uns de mes compagnons de voyage m'affirment que l'archimandrite est aussi métropolite, c'est-à-dire archevêque de l'Eglise russe.

Le salon où nous sommes reçus est vaste pour quelques visiteurs, mais trop exigu pour nous tous. Aux murs sont accrochés des portraits à l'huile de moines dans des cadres dorés.

Les privilégiés, ceux qui ont pu entrer les premiers, assistent à un accueil bienveillant, à des paroles de bienvenue qu'un jeune interprète russe nous traduit. L'archimandrite va nous faire visiter lui-même le couvent ; il nous autorise à circuler en toute liberté.

Des cloches sonnent, d'autres bourdonnent.

Le supérieur ouvre la marche. Comme tous les moines, il est vêtu d'une robe noire, il porte les cheveux longs et la barbe entière ! A-t-il de beaucoup dépassé la quarantaine ? Du sommet de la haute loque rigide qui couvre sa tête descend par derrière un long voile de même couleur noire ; un chapelet à grains violets est enroulé à l'un de ses poignets et sa main droite tient une canne ou bâton d'abbé.

Derrière l'archimandrite, à quelques pas, un moine qui ne le quittera pas et qui aura toujours les yeux fixés sur lui dans l'attente d'un ordre à exécuter, mais son regaid évitera de rencontrer celui de son supérieur ; attitude humiliée qui sera celle de l'interprète, des autres moines et des pèlerins que nous croiserons.


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— L'archimandrite, me dit l'interprète que j'interroge, est nommé à vie par les autres moines; il est le maître de l'île et de ses dépendances, il commande à tous et ne reçoit d'ordres de personne.

Les cours, les réfectoires, les ateliers, les cuisines, l'infirmerie, la pharmacie, la salle de bains, les chapelles, les sanctuaires, le musée, etc., sont successivement visités.

Tout est entretenu d'une façon remarquable, tout indique la richesse de ce monastère.

L'ensemble se rattache à l'architecture byzantinorusse et, par la profusion des détails de certaines parties, à l'architecture des orientaux.

Les chapelles, les sanctuaires où recueillie et agenouillée la foule des pèlerins prie et psalmodie, sont trop chargés d'or, de peintures vives ; un rutilement de tons, de couleurs, que n'arrive pas à atténuer la fumée de l'encens, vous éblouit, vous empêche de discerner les choses ; dans le décor se trahit l'excès.

Profitant de l'autorisation donnée, quelques touristes visitent seuls le couvent. Un moine, à la figure grave, à l'air atterré, vient dire quelques mots à l'archimandrite, qui répond brièvement. " Que se passe-t-il donc? » demandons-nous à l'interprète. « C'est, dit-il, une touriste qui s'est faufilée, sans penser à mal, derrière un autel où aucune femme ne doit pénétrer. Averti de ce fait, l'archimandrite a répondu : « Cette femme a agi sans mauvaise intention, Dieu lui pardonnera ».

A l'atelier de peinture des Icônes, les images que les artistes peignent sur bois, sur carton, sur verre, les émaux exposés en des vitrines semblent détachés de quelques vieux vitraux de nos cathédrales. Ce sont les mêmes couleurs crues, les mêmes attitudes, la même manière de draper les personnages avec cette rigidité que donne la ligne droite, cassée aux angles, sans courbe gracieuse, les mêmes


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formes maigres, allongées, les mêmes types de visages émaciés. Ces artistes, aux cheveux descendant en mèches soyeuses sur les épaules, au visage encadré de barbe, assis ou debout devant le chevalet, la palette et le pinceau en mains, vêtus d'un» blouse blanche, silencieux, rappellent ceux de nos couvents du moyen-âge. Là, en ce milieu, un Français revit le passé.

Les icônes sont achetées par les pèlerins.

Dans le musée s'entassent pêle-mêle piques, faux, mousquets, boulets en pierre, en fer, sabres,... vieilles reliques de l'époque où le couvent armait ses serfs pour sa défense.

L'archimandrite nous conduit à un magasin de vente d'objets de piété, où il prend congé de nous. Il se félicite d'avoir reçu des Français et nous souhaite bon voyage, bonheur et prospérité. Pour ne pas être en retour, nous crions : « Vive la Russie ! »

Une surprise agréable nous est réservée. Des troïkas du monastère, rangées en file au pied du mur du couvent, sont mises à notre disposition pour une promenade dans l'île.

Tous les touristes ne peuvent prendre place dans ces voitures légères que des chevaux emportent à vive allure ; mais un second départ est organisé dont je fais partie.

La troïka est loin d'être confortable ; quatre roues avec ressorts, deux bancs dans le sens de la longueur pour quatre ou six places et des planches pour appuyer les pieds. Les voyageurs font face aux côtés de la route, sans dossier pour se soutenir. Le cocher, perché sur le siège, se tient courbé en deux, le buste très en avant, tenant solidement en mains les rênes des trois chevaux attelés de front ; les brancards sont reliés aux extrémités par un demi-cerceau perpendiculaire.

Nous voilà filant au galop vers la campagne ; nous


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gagnons la forêt, cahotés brutalement sur les cailloux de la route ; une poussière épaisse, aveuglante, se soulève ; des moustiques nous lardent de leurs piqûres. Néanmoins, cette fuite rapide à travers les bois plaît par son imprévu ; c'est l'unique fois, sans doute, de notre vie, où il nous aura été donné de rouler en un tel attelage bien authentique ; car, trop souvent, dans les excursions, se devine l'ingérence d'un entrepreneur, d'une agence ; au confort est sacrifié le réel.

Notre promenade se poursuit ; les pins, les bouleaux défilent ; des marécages suivent par place ; aux carrefours, aux croisements des chemins se dressent de grandes croix de bois peintes en rouge ; dans une clairière, un renard passe...

Au vent de la course, des vêtements, mis sur les genoux en guise de couvertures, sont emportés. Le cocher arrête, immobilisant les troïkas suivantes ; un touriste descend, remet les effets et le galop reprend.

Il faut se bien tenir, veiller à son équilibre, le moindre heurt pouvant vous jeter sur la route. Mon voisin de droite en l'ait la triste expérience au moment où, revenant sur nos pas, le cocher exécute en vitesse un demi-tour brusque. Emporté par la force centrifuge, il roule dans la poussière jusqu'au lapis vert de la forêt, mais fort heureusement il en est quitte pour de légères contusions.

Nous rentrons. Les chevaux sont couverts d'écume. La sueur coule sur le visage des cochers, vêtus trop chaudement. Comme l'été est très court dans ces parages, ils ne songent pas à quitter leurs bottes, leurs bonnets de fourrure, leurs amples manteaux de laine.

Les embarcations nous ramènent à bord, où nous trouvons quelques moines visitant Ile de France.

La manoeuvre du départ s'accomplit. Les embarcations sont hâlées sur le pont, arrimées à leur place ; l'ancre est


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levée ; à l'étambot, la mer bouillonne au battement de l'hélice... Nous nous éloignons vers l'Est, tandis qu'à l'Occident l'île de Solovetzky redevient dans la brume le monstre marin aperçu le matin au ras du flot.

Nous sommes maintenant au-dessous du cercle polaire. Le soleil disparaît, mais sa lumière diffuse ne cesse de nous éclairer la nuit.

Samedi 18 Juillet — ARKHANGEL

Vers 8 heures du matin, le yacht entre dans la Dwina, large fleuve qui se perd dans la mer par plusieurs bras et dont les eaux limoneuses ont une teinte rougeâtre.

Le pays est plat, bossue de dunes et parsemé de bois de pins dont le vert sombre se détache, dans le lointain, sur le sable jaune.

Dans ces parages, le climat est continental, c'est-à-dire excessif. Pendant l'hiver, le thermomètre descend quelquefois à 40 degrés au-dessous de zéro ; les fleuves, les rivages gèlent ; tout disparaît sous un lourd linceul de neige. Les étés sont courts, mais le thermomètre s'élève parfois à 30 degrés au-dessus de zéro.

Cette nuit, il a fait chaud dans les cabines. Aussi laisse-t-on de côté les fourrures. Les femmes revêtent de claires toilettes; d'alourdies qu'elles étaient par d'épais manteaux, elles redeviennent sveltes et élégantes. Aux rayons du soleil papillotent les couleurs vives ou tendres des ombrelles ouvertes sur le pont. Ne dirait-on pas, entre les rives qui se resserrent de plus en plus, comme un coin charmant pris à une de nos plages à la mode?

Un remorqueur vient à notre aide. La navigation n'a pas lieu sans à-coups, car Ile de France cale près de six mètres, et avec sa longueur de 115 mètres il faut prendre les meilleurs passages dans les méandres du fleuve. A plusieurs reprises, nous touchons à la vase et nous sommes


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obligés, dans les courbes prononcées, de jeter l'ancre pour virer. Ces manoeuvres réitérées ralentissent notre marche.

Au loin, nous apercevons les clochers et les dômes d'Arkhangel.

De chaque côté du fleuve, sur plusieurs kilomètres, s'allongent des quais avec des dépôts énormes de bois, dont les approvisionnements sont constamment renouvelés par le flottage ; sur les berges règne une grande activité.

Des navires, la plupart anglais, allemands ou norvégiens, effectuent leur chargement; dans les cales et sur les ponts sont entassées les billes de bois ; quelques scieries, dont l'une a été tout récemment détruite par un incendie ; tordues par l'action du feu, des poutrelles, des tiges de fer restées debout dominent un amas de briques calcinées.

Nous arrivons à Arkhangel à 4 heures ; l'ancre est mouillée au milieu du fleuve. Les autorités nous laissent descendre à terre sans exiger l'exhibition du passeport, pièce toujours nécessaire pour pénétrer et voyager en Russie ; c'est donc une gracieuseté qu'on nous fait.

Arkhangel est le chef-lieu du gouvernement du même nom ; la ville compte environ 20.000 habitants ; son port, bien qu'obstrué par les glaces une partie de l'année, est le centre d'un grand mouvement commercial.

Les rues sont larges et perpendiculaires ; la chaussée, encaissée de grosses pierres inégales souvent séparées par des ornières, se creuse dans son milieu pour recevoir la pluie et l'eau provenant de la fonte des neiges ; de chaque côté, des trottoirs de planches, que l'on balaie facilement après une chute de neige. Le silence caractéristique des pays du Nord plane sur les rues. Pas de devantures aux boutiques ; les étalages n'occupent que l'espace restreint d'une fenêtre ; les portes sont doubles ; tout cela pour éviter l'entrée du froid.

Les maisons sont en bois peint de différentes couleurs


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ou en briques qu'un blanc de chaux recouvre ; les édifices publics sont aussi en briques blanchies ; quelques-uns présentent un bel aspect. Au-dessus de cet ensemble se détachent dans le ciel les dômes aux pointes dorées des églises, dont les carillons et les cloches inlassablement font vibrer l'air.

A remarquer la cathédrale avec son campanile élevé, surmonté d'une flèche couleur d'azur, les nombreuses églises que les gens saluent en se signant plusieurs fois, les quais, le marché, les magasins, etc. ; mais il est difficile de se faire comprendre, des cochers en particulier, qui empochent l'argent sans jamais en rendre.

Si l'arabe ne connaît que la babouche, le russe, lui, ne connaît que la botte : question de latitude et de climat. Petits et grands, ils ont tous le pas allongé que nécessite le port de cette lourde chaussure, qui résonne sur les pavés inégaux et sur les planches des trottoirs. On exploite un genre de bouleau dont le tan est excellent pour la préparation des cuirs, mais malheureusement une odeur spéciale, très forte, imprègne ces cuirs pour toujours.

Dans la haute société et dans la classe aisée, il est de bon ton de copier nos modes féminines. Les femmes du peuple portent des vêtements de couleurs voyantes. Ainsi, un mouchoir vert sur la tête sera le complément d'un tablier bleu, d'un corsage jaune et d'un jupon rouge agrémenté au bas d'un liséré de velours noir. Les combinaisons varient à l'infini et le spectacle n'est pas banal de voir défiler quelques beaux types qui empruntent leurs parures à toutes les nuances de l'arc-en-ciel.

Au marché et dans les rues adjacentes, beaucoup de pauvres hères en haillons se promènent ; des marchands, au masque asiatique, l'éventaire sur la hanche, essaient de vous tenter; quelques ivrognes titubent, cependant que dans les chapelles et les églises, au milieu de l'encens et des cantiques, s'accomplissent les cérémonies religieuses.


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Au dîner, à bord, ont été invités des officiers et quelques autorités d'Arkhangel. Après le repas, sur le pont, deux soldats russes chantent l'hymne national. Les voix graves et lentes, le calme du soir, les reflets roses de l'Occident sur les moires de l'eau évoquent une scène de Venise.

Dimanche 19 Juillet — EN MER

Avant notre départ, des marchands viennent nous offrir des fourrures ; l'un d'eux nous propose deux jeunes ours de l'Oural vivants, mais ne trouve pas d'amateurs. L'ancre est levée à 10 heures du matin ; quelques touristes sont restés à terre ; ils nous rejoindront cet après-midi, à l'embouchure du fleuve, à 35 kilomètres, où forcément nous allons stopper en attendant la marée.

Une jeune Française de là-bas est montée à bord. Elle regagnera Arkhangel par le bateau qui apportera dans la journée les touristes que nous laissons.

Sa conversation est agréable, instructive.

« Combien je suis heureuse, dit-elle, de me sentir sur le sol de mon pays ! car un bateau n'est-il pas une parcelle de la patrie.

« Depuis longtemps, j'escomptais votre escale; votre arrivée était annoncée. Songez donc, je suis seule de Française à Arkhangel, au milieu de Russes, de quelques Anglais et de beaucoup d'Allemands. Voici trois ans que je suis ici comme institutrice, après avoir habité Moscou. Je n'ai revu qu'à de rares intervalles mon cher département de la Creuse, d'où je suis originaire ; à Arkhangel, un bateau français n'accoste pas souvent.

« Vous ne pouvez vous rendre compte en si peu de temps du contraste qui existe entre notre pays et celui-ci. Nous sommes en été, il fait beau, même chaud ; hier, le thermomètre est monté au-dessus de 25 degrés ; dans les prairies, maintenant verdoyantes, paissent des troupeaux


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de vaches, dont le lait est converti en beurre, car il en est fait dans le pays une grande consommation ; mais si vous reveniez l'hiver, quand le vent glacial souffle en tempête, quand tout est gelé, couvert d'une forte couche de neige dont la blancheur illumine les longues nuits, quand, pour lutter contre le froid qui vous transit jusqu'aux moelles, on est obligé de prendre des vêlements de fourrure épaisse, matelassés à l'intérieur, vous apprécieriez alors la douceur du climat de la France.

« Arkhangel est bien triste l'hiver. Beaucoup de familles de fonctionnaires ont regagné Saint-Pétersbourg. A cause des glaces, la navigation ne commence qu'à la fin d'avril pour se terminer dès les premiers jours d'octobre ; plus d'animation ; pendant les grands froids, circulent seules dans les rues les personnes que leurs affaires appellent au dehors. En février et mars arrivent des confins de l'Océan glacial des peuplades de Samoyèdes que le trafic éloigne pour un temps de leurs solitudes. Ces pauvres gens, qui sont presque des sauvages, couverts de peaux de bêtes, vivent de poisson et ne connaissent pas le pain. Pendant leur séjour, ils donnent, avec leurs rennes, des courses de traîneaux fort intéressantes et très suivies.

« Au point de vue de l'instruction, je suis satisfaite de mes élèves, pleins de bonne volonté et qui apprennent facilement. La méthode dont je me sers consiste à présenter l'objet, à indiquer la chose et à appliquer de suite le nom à cet objet, à cette chose. Croiriez-vous qu'il soit plus aisé en Russie d'apprendre le français que la langue maternelle? Bien que d'apparence paradoxale, mon affirmation est exacte cependant. Nous avons en France de petits dictionnaires fort bien faits, répandus dans les moindres campagnes. Eh bien! ici, rien de semblable, le Russe est obligé d'emmagasiner dans son cerveau tous les vocables; chose impossible, n'est-ce pas? Seuls les riches peuvent se pro-


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curer une encyclopédie dont le prix est élevé. Aussi y a-t-il bien peu de Russes qui connaissent leur langue.

« Pauvre est le peuple, ignorant il reste. On semble vouloir éviter, en haut lieu, d'éveiller son intelligence dans la crainte sans doute de possibles revendications. Les popes que vous avez vus sont dans une situation précaire qu'on devine à leur longue robe élimée, à leurs chaussures fatiguées ; quant à leur influence sur la masse, elle est bien moindre qu'on ne croit communément.

« Le haut commerce des bois se fait par de riches maisons anglaises et allemandes. Et n'est-il pas pénible de constater que la France, qui a prodigué des milliards pour le relèvement de la Russie, ne trouve pas le moyen de prendre une part dans le trafic ? Nous avons l'alliance, d'autres semblent avoir le profit. La Russie travaille activement à la réfection de sa flotte et de son armée, qu'une guerre malheureuse, hélas ! avait entamées. Combien d'années lui seront nécessaires pour un complet relèvement?... Mais laissons de côté de vagues appréhensions... Puis elle ajoute : Ayons confiance dans l'avenir, car le Russe est hospitalier et loyal ».

L'entretien prend fin, le cercle d'auditeurs se disperse.

Ces aperçus en raccourci de la vie d'Arkhangel, ces larges considérations sur la mentalité du peuple russe dénotent un esprit sagace, servi par une attention en éveil.

Vers 3 heures de l'après-midi, le yacht s'arrête, puis gîte lentement; la mer est basse, nous devons attendre la marée avant de gagner le large.

Dans l'après-midi, nos compagnons restés à terre regagnent le bord au moyen d'un petit bateau à vapeur. Le soir, nous cinglons vers le Nord.


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Lundi 20 Juillet — EN MER

Par la mer Blanche, nous revenons dans l'Océan glacial. Vers 11 heures du matin, un phénomène de mirage assez curieux se produit. Nous l'avons signalé à la Société météorologique de France, qui a fait paraître, au Bulletin du mois d'août 1908, une note succincte, dont voici la teneur : « Au sortir de la mer Blanche, au-dessus du cercle polaire, par temps calme, nous avons aperçu, dans l'Est, un voilier et un vapeur entourés d'une brume légère. La partie supérieure du banc de brume était rectiligne et formait plan horizontal au-dessus de la mer. L'image des deux bateaux était renversée et suspendue en l'air exactement au-dessus de ceux-ci. Le phénomène a duré environ une demi-heure avec une netteté variable ».

L'après-midi, le vent fraîchit et la mer est un peu forte. De nouveau, nous avons franchi le cercle polaire, le soleil ne se couche pas.

(A Suivre.) Oscar FOUCAULT.


Le Dolmen de la Mégrère

TRIPTYQUE

A NOTE TOUT DEVOUE DIRECTEUR,

M. AUGUSTE LELIÈVRE.

I. - IRMENSUL

C'était aux temps obscurs d'Irmensul, dieu guerrier. La forêt frissonnait sous la pénombre antique Ou parfois s'effarait au geste hiératique Du druide apâli couronné de laurier.


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Précédé de l'eubage il est venu prier Sous les chênes tordus en monstrueux portique, Et l'on entend alors sur l'autel granitique L'holocauste de l'homme, en extase, crier.

Et le prêtre a tendu ses mains au sang qui fume ; De son acre parfum que lentement il hume Il bénit le gui neuf à l'instant moissonné ;

Et la foule frémit et se courbe, hurlante,

Et baise du rameau chaque feuille sanglante.

Irmensul, dieu guerrier, en réponse, a tonné.

II. — BOHAMADE 1

Comme une épée, un jour s'enfonça la lumière Au sein de la forêt ardent, tumultueux; Et le prêtre, inquiet, interrogea ses dieux ; Il ne put achever l'offrande coutumière.

Un homme avait paru. Sur sa figure austère Le druide entrevit le reflet d'autres deux. Les malades guéris, sur ses pas vertueux Prosternés, en baisaient humblement la poussière.

C'était l'ambassadeur du seul vrai Dieu, le Christ, Bohamade. Il parla, sans orgueil et sans cri, Des hommes, tous égaux dans l'Unité suprême,

Des souffrances, creuset où s'épure le coeur, Des amours, où s'endort toute humaine douleur. Et l'autel d'Irmensul s'écroula de lui-même.

III. - AUJOURD'HUI

Avec les anciens dieux expirés, la forêt,

Vide du râle aigu des victimes humaines.

Se clouant un cercueil du débris de ses chênes,

S'étendit, pour dormir longtemps, sur son secret.

1 Saint Borner venu d'Aquitaine en nos contrées prêcher l'Evangile.


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Aujourd'hui, le dolmen antique reparaît. Enfouie en l'humus des frondaisons lointaines, Sa table a conservé les traces incertaines Que creusa le couteau brandi d'un poing distrait.

Trois pointes de granit ont déchiré la mousse ; Sous le galop des ans chaque arête s'émousse ; Ce sont les trois piliers brisés du vaste autel

Dont la table, debout dans les ronces pressées. Semble un grand cénotaphe à trois marches cassées. Où git, sans qu'on g songe, Irmensul, dieu mortel.

G.-G. MAUVIEL.


La Bataille de Formigny

et ses Conséquences (1450)

CHAPITRE II

Envoi par Henri VI d'une armée de secours. — frise de Valognes par les Anglais. — La bataille de Kormigny. — Effet considérable qu'elle produit en France.

Après la prise de Rouen, les Anglais abandonnèrent la Haute-Normandie et se concentrèrent dans les places de Caen, Cherbourg et Bayeux, et sur le littoral des grèves maritimes. Le duc de Somerset, qui s'était réfugié à Caen, avait sollicité à diverses reprises des secours qu'il considérait comme indispensables à la conservation de la Normandie. Les mauvaises nouvelles du continent se succédaient en Angleterre et laissaient prévoir la perte définitive de ce pays si une armée de secours n'était promptement envoyée. « Lesquelles disgrâces et mauvaises fortunes, dit Mathieu de Coussy, estoient souvent signifiées au roy d'Angleterre et à ceux de son conseil qui sçavoient bien qu'il estoit expédient d'y apporter au plus tôt remède ou que dans peu il se trouveroit qu'ils n'auroient plus rien dans toute la duché de Normandie ».

Henri VI, qui avait tenu plusieurs conseils, se décida à envoyer une armée de secours. Déjà, le 21 novembre 1449, des convois de munitions avaient été expédiés d'Angleterre à Caen et à Cherbourg. Le 20 décembre, un édit royal ordonna la formation d'une

Henri VI envoie une armée de secours qui débarque à Cherbourg.


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nouvelle armée pour combattre en France. En vue de se procurer des ressources, Henri VI engagea les joyaux de la couronne. Il fit notamment retirer de la Trésorerie de l'Echiquier une croix d'or qui avait appartenu à saint Louis, montrant ainsi le prix qu'il attachait aux préparatifs de cette expédition. Il fallut attendre la fin de l'hiver pour permettre aux navires de l'époque de faire avec sécurité la traversée de la Manche Enfin, le 15 mars 1450, une flolille de caraques débarqua près de Cherbourg un corps de 5 à 6.000 Anglais, au dire de Mathieu de Coussy, sous le commandement d'un capitaine expérimenté, Thomas Kyriel. Un autre chroniqueur, du Clerq, n'évalue le nombre des Anglais débarqués qu'à 3.000. Mathieu de Coussy porte à 5 ou 600 le nombre des hommes à cheval. La pénurie du trésor royal d'Angleterre n'avait pas permis d'embarquer l'armée de 30 ou 40.000 hommes qui, dans les desseins antérieurs du gouvernement anglais, devait prendre part à l'expédition.

Siège et prise de Valognes.

Les Anglais quittèrent Cherbourg dès le lendemain de leur débarquement et mirent aussitôt le siège devant Valognes, dont la faible garnison était commandée par un écuyer poitevin, Abel Rohault.

L'orgueilleux Edmond de Beaufort, duc de Somerset, avait repris courage en apprenant le débarquement d'une armée de secours. « Ah ! Français, s'étail-il écrié, vous nous avez donné la chasse, mais je vous tiens maintenant et je serrerai à mon tour vos fumées de plus près ! »

Les capitaines des garnisons anglaises de la région ayant reçu la nouvelle de l'arrivée de Thomas Kyriel s'empressèrent de venir le rejoindre devant Valognes. Robert Vèrc amena 600 hommes de Caen, Mathieu Gough 800 de Bayeux, Henri de Norbery 400 de Vire. L'armée anglaise s'éleva ainsi à 6 ou


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7.000 combattants. Thomas Kyriel fit venir de Cherbourg une bombarde et un engin volant ayec lesquels il battit en brèche les murs de la ville et leur fit grand dommage. Abel Rohault tenta plusieurs sorties avec ses gens tant à pied qu'à cheval et défendit la place pendant trois semaines environ, dans l'espérance de recevoir des secours. Mais voyant qu'aucune troupe française ne venait à son aide, il dut se résoudre à négocier une capitulation aux termes de laquelle il put se retirer, corps et biens saufs, emmenant avec lui chevaux, hommes, vivres et prisonniers. Les Anglais se trouvaient ainsi maîtres de la presqu'île du Cotentin.

Le 28 mars 1450, dès que le débarquement de l'armée anglaise avait été connu, Guillaume Le Coq, lieutenant d'Arthur de Montauban, bailli du Cotentin, avait fait porter à Charles VII un message de Geoffroy de Couvran, chevalier, capitaine de Coutances, pour l'informer de cette nouvelle. Le 1er avril, il faisait parvenir au duc de Bretagne, qui se trouvait à Rennes, et au connétable de Richemont des lettres closes d'Abel Rohault concernant le même événement.

Quand Charles VII apprit la reddition de Valognes, il en fut fort courroucé, car il avait envoyé pour secourir la place une armée dont il avait confié le commandement à son propre gendre Jean de Bourbon, comte de Clermont, fils du duc de Bourbon et époux de Jeanne de France. Le comte de Clermont, que le roi avait nommé son lieutenant-général en BasseNormandie, avait avec lui Jacques d'Armagnac, comte de Castres, fils du comte Bernard d'Armagnac; Pierre de Brézé, sénéchal de Poitou ; de Flocque, bailli d'Evreux ; les seigneurs de Montgascon, de la Tour, fils du comte de Boulogne et d'Auvergne ; Prégent de Cotivy, seigneur de Rays et amiral de France;

Le comte de

Clermont

marche avec

une armée

contre les

Anglais


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Jacques de Chabannes, sénéchal de Bourbonnais ; les seigneurs de Mauny et de Mouy, Guillaume de Ricarville, Odet d'Aydie, Robert Curningham, chevalier écossais, Geoffroy de Couvran, Joachim Rohault, Olivier de Brou, Pierre de Louvain. Il disposait de 5 à 600 lances. Le comte de Clermont, qui n'avait pu secourir à temps Valognes, occupa Carentan, d'où il surveillait les mouvements des Anglais.

Plan de campagne des Anglais.

Ceux-ci avaient l'intention, en longeant les grèves, d'entrer dans le Bessin pour rattier les garnisons des villes voisines, de se diriger vers Caen pour se joindre au duc de Somerset, de reprendre alors l'offensive et d'essayer de reconquérir les parties de la Normandie qu'ils avaient dû abandonner. Le plan était dangereux, car en réunissant les forces qu'ils avaient en Normandie, les Anglais pouvaient former une armée aussi considérable que celle avec laquelle ils avaient tait la conquête de celte province. Déjà le duc de Somerset se préparait à leur envoyer de Caen une nombreuse artillerie.

Engagements

qui précèdent

la bataille de

Formigny

Poursuivant l'exécution de ce plan, Thomas Kyriel avait quitté Valognes le 12 avril, après Pâques, pour passer le grand Vey au gué de Saint-Clément. Dans l'espoir de prévenir ce mouvement, le comte de Clermont, averti de la direction que les Anglais avaient prise, était parti de son côté de Carentan le 14 avril 1450 et s'était lancé à leur poursuite, car il avait « grant volonté et fort désir d'avoir combat avec eux », dit le chroniqueur Mathieu de Coussy. La bataille de Formigny fut précédée d'engagements enlre ses troupes et les Anglais. Le comte de Clermont avait envoyé en avant-garde 80 à 100 lances avec les archers que commandait Pierre de Louvain pour s'opposer au passage des grèves par les Anglais. Plusieurs de ces archers et hommes d'armes, quittant


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leurs montures, descendirent dans l'eau pour se rapprocher des ennemis. Ceux-ci les imitèrent, essayant de prévenir les Français et de gagner avant eux le passage. Un long combat s'engagea ainsi dans le lit de la rivière. Quand les Français se voyaient trop pressés, ils battaient en retraite vers leurs camarades qui étaient restés au bord de l'eau, puis ils revenaient à la charge. « Ce fut à ceste heure que d'un costé et d'autre furent faites de grandes vaillances d'armes ». Mais les Français furent obligés de se retirer devant les Anglais et de leur abandonner le passage de la rivière, que ceux-ci traversèrent après avoir fait monter les archers de leur infanterie en croupe de ceux qui étaient à cheval jusqu'à ce qu'ils pussent prendre pied. Les Anglais allèrent se loger le même jour dans les villages de Trévières, de Formigny et autres environnants.

Jean Chartier rapporte qu'en poursuivant l'armée anglaise, le comte de Clermont avait détaché Geoffroy de Couvran et Joachim Rohault qui avaient pu rejoindre l'arrière-garde ennemie et lui avaient fait subir de nombreuses pertes, malgré le petit nombre d'hommes dont ils disposaient.

Le comte de Clermont, dont les effectifs étaient inférieurs à ceux des Anglais, avait fait prévenir le connétable de Richemont qui amenait les contingents du duc de Bretagne de venir le rejoindre au plus vite. A la suite du combat qui venait d'avoir lieu, il le requit de se trouver le lendemain de grand matin sur le chemin de Carentan à Bayeux et de l'attendre, s'il n'était pas arrivé avant lui, pour combattre les Anglais.

Les premières nouvelles de la descente des Anglais à Cherbourg et du siège de Valognes avaient été reçues par le connétable alors qu'il se trouvait à Dinan auprès de son neveu le duc de Bretagne, avec

Marche du comte de Richemont, connétable de France, sur Formigny


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qui il pensait se rendre en Normandie pour y faire avec lui la guerre aux Anglais; mais les conseillers du duc l'avaient détourné de prendre part à cette expédition dans la crainte, en cas d'insuccès, de compromettre le sort de la Bretagne, qui n'eût plus eu d'armée pour s'opposer à une invasion. Le connétable, qui ne partageait pas ces craintes et les désapprouvait, avait quitté le duc pour se rendre à Dol. Ce dernier, qui lui avait fait promettre de l'y attendre jusqu'au lundi de Pâques, ne parut pas. Bien que les Bretons qui désiraient accompagner le connétable fussent nombreux, la plupart durent rester avec leur duc, qui redoutait que le connétable ne livrât combat aux Anglais s'il disposait de forces importantes. Quand les absents apprirent quelques jours plus tard les résultats de la bataille de Formigny, ils regrettèrent encore plus de ne pas y avoir pris part. Le connétable, assuré que son neveu ne ;ms l'accompagner, avait pris définitivement , gé de lui et s'était rapproché du théâtre de la guerre. Son fidèle chroniqueur et écuyer, Guillaume Gruel, a rapporté les paroles dignes des héros de l'Iliade qu'il prononça alors, redoutant de ne pouvoir guerroyer à son gré. Comme plusieurs de ses compagnons d'armes l'escortaient à son départ, au moment où il se séparait du duc de Bretagne, il dit à l'un d'eux, Le Bourgeois, qui devait être tué au siège de Cherbourg : « Jamais je ne me fins demeuré de bonne besongne jusque ceste fois ». Le Bourgeois lui répondit tout en larmoyant : « Je scay, Monseigneur, que vous ne combattrez point ». Et lors monseigneur lui dit : « Je voue à Dieu, je les verray avec la grâce de Dieu, avant retourner ».

Le connétable passa par Granville et de là vint à Coutances, où des lettres du comte de Clermont lui


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apprirent la prise de Valognes et lui recommandèrent de se diriger vers Saint-Lo. Le connétable obéit à cet ordre, au sujet duquel il exprima son mécontentement, car on paraissait l'éloigner des Anglais qu'il avait la volonté de combattre. Ce fut à Saint-Lo, le 15 avril 1450, au point du jour, que le connétable reçut un message du comte de Clermont l'informant que les Anglais avaient forcé le passage du grand Vey et qu'ils se dirigeaient vers Bayeux.

Le jour commençait à peine à se montrer quand le connétable fit lever ses hommes d'armes, ouvrir la porte de la ville et sonner ses trompettes à cheval. Il s'arma diligemment et monta à cheval à la porte de l'église, après avoir entendu la messe. Il était si pressé de partir qu'il n'avait pas â ce moment six hommes avec lui. Il chevaucha pendant une lieue environ, puis s'arrêta pour mettre ses gens en bataille et former ses ordonnances. Il envoya en éclaireur le bâtard de la Trémouille, puis il composa son avantgarde avec Jacques de Luxembourg, frère du comte de Saint-Pol, le maréchal de Lohéac, monseigneur de Boussac et leurs archers. Il mit à la tête de ses archers Gilles de Saint-Simon, Jehan et Philippe de Malestroit. Il désigna pour former sa garde personnelle Regnauld de Volnire, Pierre du Pan, Yvon de Trééma, Jehan Budes, Hector Mercadec, Jehan du Bois, Coliset de Lignières et Guillaume Gruel. D'autres seigneurs, chevaliers et écuyers, le comte de Laval, Mgr d'Orval l'accompagnaient. Enfin, il forma son arrière-garde et chevaucha en bonne ordonnance le plus diligemment qu'il put jusqu'à Trevières et aux environs de Formigny, où le combat était déjà engagé contre les Anglais.

Ce fut une belle chevauchée et qui rappelait par l'ardeur des vaillants hommes d'armes qui couraient


Cette, marche

rappelle celle

qui précéda la

bataille de

Patag

au combat celle qui précéda le 18 juin 1429 la bataille de Palay. Jeanne d'Arc avait eu l'intention de combattre le connétable, dont Charles VII, conseillé par La Trémouille, repoussait alors le concours. Mais ses compagnons d'armes lui ayant déclaré qu'ils ne la suivraient pas et qu'ils préféraient le connétable à toutes les pucelles du royaume, elle avait renoncé à son projet. « Jehanne, lui avait dit le connétable en la rejoignant, on m'a informé que vous me voulez combattre. Je ne scay si vous êtes de par Dieu ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains de rien, car Dieu sçait mon bon vouloir ; si vous êtes de par le diable, je vous crains encore moins ».

Ce fut après cette entrevue que les troupes réunies de Charles VII et du connétable se mirent à la poursuite des Anglais commandés par Talbot, le sire de Scalles et Falstaff. « Et furent mis, dit Guillaume Gruel, les mieux montés en l'avant-garde et gens ordonnés pour les chevaucher et arrester et faire mettre en bataille. Si furent des premiers Poton et La Dire, Penensac, Girard de la Paglière, Amadoc, Stcvenot et plusieurs gens de bien à cheval. Et Mgr le connétable, Mgr d'Alençon, la Pucelle, Mgr de Laval, le mareschal de Rays, le bastard d'Orléans et Gaucourt et grand nombre de seigneurs venaient en ordonnance par cette belle Beauce. Si venaient bien grand train. El quand les premiers eurent bien chevauché environ cinq lieues, ils commencèrent à voir les Anglais et adonc galopèrent grand erre et la bataille après. Et en telle manière les chevauchèrent que les dits Anglais n'eurent pas le loisir de se mettre en bataille et furent en grand désarroy, car ils avaient mal choisy selon leur cas, car le pays était trop plain. Si furent desconfits à un village en Beauce qui a nom Patay et là environs ».


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La bataille de Formigny allait être pour les Français un succès plus décisif encore que celui de Patay.

Le comte de Clermont, qui n'avait pu s'opposer à la marche des Anglais, les avait suivis de bonne heure, le 15 avril, le lendemain du jour où ils avaient passé les grèves, avec l'espoir de les rejoindre sur le chemin de Carentan à Bayeux. Il avait mis ses troupes en très bel ordre et avait envoyé en avant ses coureurs, au nombre de 20 lances, sous le commandement d'Odet d'Aydie et de Ricarville, qui rejoignirent les Anglais près de Formigny où ils étaient occupés à choisir leurs cantonnements.

Formigny est un village situé à quatre lieues de Bayeux, à mi-chemin entre celte ville et Isigny, à une lieue de Trévières le chef-lieu de canton, à une lieue et demie de la mer, au pied de médiocres coteaux en pente douce entre lesquels coule un ruisseau. La vallée du côté de Bayeux est un peu plus large que sur l'autre versant, sans que la vue puisse s'étendre à plus d'un kilomètre. Cette vallée resserrée fut le théâtre du combat.

Quand les Anglais reconnurent les éclaircurs du comte de Clermont, ils se rassemblèrent et se rangèrent en bon ordre, ne sachant pas encore si les Français avaient l'intention de les attaquer. Mais quand ils virent arriver l'avant-garde de l'armée française commandée par l'amiral de France Mgr de Cotivy, ils ne doutèrent plus qu'ils allaient avoir à combattre et ils disposèrent leurs troupes en très belle ordonnance pour attendre les Français. Pendant que les deux partis s'observaient et cherchaient les meilleures occasions de s'attaquer, des renforts arrivèrent à l'armée anglaise. C'était la garnison de Bayeux qu'était allé la veille chercher Mathieu Gough

Le comte de

Clermont rejoint les Anglais et commence le combat

Dispositions de l'armée

anglaise pour le combat


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qui la commandait ; il avait emmené avec lui tous les hommes disponibles. Mathieu Gough et Robert Vère furent mis à la tête des hommes d'armes à cheval qui étaient au nombre de 800 à 1.000 combattants et qui tenaient l'aile gauche de l'armée anglaise appuyée à un pont en pierre jeté sur le ruisseau.

Thomas Kyriel disposa le surplus de son armée composée d'hommes à pied en les adossant au village de Formigny distant d'environ un trait d'arc, protégé sur ses derrières par des vergers remplis de poiriers et pommiers et fortifié sur le front selon la coutume anglaise, par de petits fossés creusés avec des épées et par des pieux fichés en terre sur lesquels il espérait que la cavalerie française viendrait encore se briser comme dans d'autres rencontres célèbres.

Le comte de Clermont qui avait rejoint les Anglais trois heures au moins avant l'arrivée du Connétable se décida, bien qu'inférieur en nombre, à commencer l'attaque. Il s'approcha de l'armée anglaise jusqu'à la distance de trois traits d'arbalète et fit mettre à pied une partie de ses archers qui se tinrent sur un côté du ruisseau dont le pont était occupé par les Anglais. Les hommes d'armes demeurèrent à cheval à côté des archers.

Puis le comte de Clermont envoya entre les deux batailles pour tirailler contre les Anglais, environ 50 à 60 lances et 200 archers ; ils étaient chargés d'occuper l'ennemi jusqu'à l'arrivée du Connétable et aussi de protéger le tir de deux couleuvrines qui faisaient de grands dommages dans l'armée ennemie. Les grandes chroniques de Bretagne parlent de quelques faulcons et grosses couleuvrines.

Quand Mathieu Gough vit l'effet produit sur ses troupes par le feu des couleuvrines, il ordonna à un


205

corps de 600 archers de se porter en avant pour s'en emparer. Ils y réussirent et les gens de Pierre de Brézé et du bailli d'Evreux qui étaient commandés par le seigneur de Mauny durent se replier en désordre sur le gros des troupes du. comte de Clermont poursuivis par les flèches des Anglais et obligés d'abandonner leur artillerie. Pierre de Brézé fit mettre pied à terre à ses soldats qui venaient d'être repoussés et reprenant l'offensive il marcha sur les ennemis et recouvra les couleuvrines à la suite d'un vif engagement dans lequel les Anglais perdirent 200 des leurs.

C'est à ce moment et pendant que se poursuivait le combat, que Mathieu Gough vit venir du côté de Saint-Lô, dans la direction d'Aignerville, l'armée du Connétable qui descendait rangée en belle ordonnance d'une colline, près d'un moulin à vent. Son arrivée allait décider du sort de la journée.

Le Connétable s'aperçut de la confusion qui régnait sur le champ de bataille, où Anglais et Français étaient mêlés. Sans les gens d'armes qui accompagnaient les archers et qui tenaient bon, la déroute des Français eût été complète.

Le Connétable fit aussitôt avancer son avantgarde et ses archers avec Gilles de Saint-Simon, Jean et Philippe de Malestroit, Anceau Gaudin et le bastard de la Trémoille. Ils se portèrent sur le flanc de la troupe anglaise qui s'était emparée des couleuvrines et l'obligèrent à se replier après avoir tué au moins 120 Anglais.

Quand Mathieu Gough s'aperçut du dessein du Connétable qui précipitait sa marche pour lui couper la retraite, il craignit de se trouver en présence de forces plus considérables et abandonnant les retranchements formés de fossés et de pieux que les

Premiers succès des Anglais qui s'emparent de

deux couleuvrines

Pierre de Brézé, dans une contreattaque, reprend les couleuvrines

Arrivée du

connétable

sur le champ

de bataille

Mouvement

de retraite des

Anglais, qui

se replient sur

Formigny


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Anglais avaient construits, il se replia près du village de Formigny pour assurer sa ligne de retraite et défendre le pont dont les Français avaient l'intention de s'emparer.

Ce mouvement de recul des Anglais devant l'ennemi fut une des causes de leur perte. Jean de Bueil dans son roman historique le Jouvencel, citant différents exemples où des armées furent battues pour avoir exécuté une retraite pendant le combat qui mettait le désordre dans leurs rangs au lieu d'attendre l'ennemi de pied ferme, parle en ces termes de la journée de Formigny : » A Formigny, les Anglais se mirent en bataille devant les François, mais quand ils virent les François en plus grand nombre qu'ils ne cuidoient ils advisèrent d'aller prendre place avantageuse, et en y allant, ils se desroyèrent et par ce furent desconfits ».

Prise du pont

de Formigny

par les

Français

De son côté, le Connétable avait prévenu l'intention des Anglais. Aussi, fît-il diligence pour marcher de l'avant. Une troupe nombreuse d'archers dont plusieurs mirent pied à terre fut envoyée dans la direction du pont de Formigny où se livra l'un des principaux épisodes du combat et où l'aile gauche de l'armée anglaise fut rompue. Les Français emportèrent de vive force le passage et après avoir traversé en toute diligence le ruisseau vinrent se former en bataille le plus près qu'ils purent de l'armée anglaise.

Le Connétable avait fait sa jonction avec le comte de Clermont qui s'était aussi porté à sa rencontre. Il trouva avec le comte de Clermont, M6r de Castres, l'amiral de Cotivy, Mgr le grand Sénéchal, Messire Jacques de Chabannes, Joachim Rohault, Messire Geoffroy de Couvran, Olivier de Bron, Odet d'Aydie, Jehan de Rostrenen et autres chevaliers.

Thomas Gruel nous a laissé le récit du conseil


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qui fut tenu sur le champ de bataille. Le connétable ayant rejoint Mgr de Cotivy, amiral de France, lui dit : « Allons vous et moy veoir leur contenance — Et mena mon dit seigneur l'admirai entre les deux batailles et lui demanda ce que vous semble, Mgr l'Admirai, comment nous les debvons prendre ou par les bouts ou par le milieu. Et lors l'admirai répondit à mon dit Seigneur qu'il faisait grand doubte qu'ils demeureroient en leur fortification et Monseigneur lui dit : « Je voue à Dieu, ils n'y demeureront pas, avec la grâce de Dieu ». Et à ceste heure Mgr le grand Sénéchal, Pierre de Rrézé, lui vint demander congé de faire descendre son enseigne à un taudis (retranchement) que les Anglais avoient fait ; et Monseigneur pensa un peu, puis lui dit qu'il estoit content et bientôt après ses gens furent au taudis. Et incontinent sans plus dire, tout le monde s'assembla pour donner dedans et ainsi fut fait et n'arrestèrent point les Anglais et tous furent desconfits, morts et pris et en fuite bien six mille ».

L'aile de bataille des Anglais, aile gauche ou d'en bas qui s'appuyait au ruisseau ayant été en effet repoussée lors de la prise du pont, Thomas Kyriel s'était replié derrière le ruisseau, sur un grand chemin dont parle le chroniqueur Jean Chartier avec l'aile d'amont ou de droite de son armée. Ce fut alors que le Connétable et le comte de Clermont réunissant leurs forces attaquèrent la partie de l'armée anglaise qui tenait encore et lui infligèrent une déroute définitive.

Mathieu de Coussy dit que « combattirent là très vaillamment les uns et les autres par l'espace de trois heures ou environ pendant lequel temps y furent faites de grandes vaillances tant d'un costé comme d autres ». Avec les seigneurs de Montgascon et

Déroute et

destruction de

l'armée

anglaise


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de Saint-Sévère, le seigneur de la Varenne, Pierre de Brézé, sénéchal de Poitou, se distingua particulièrement par son courage et les habiles dispositions qu'il sut prendre. A la fin du combat, la ligne des Anglais était rompue en deux ou trois endroits. Parmi les autres chevaliers qui se firent remarquer dans le combat figurent les comtes de Castres, de Laval et de Saint-Pol, Geoffroy de Couvran, Joachim Rohault, le sénéchal de Bourbonnais, le fils du comte de Boulogne, les seigneurs de Mauny, de Magny, de Chalençon, de Gamaches, Olivier de Bron, Jean de Rosvignen, Godefroy de la Tour et Olivier de Cottini.

Résultats de

la victoire de

Formigny

Prenant pour son compte le dicton « Mieux valoir une bonne fuyte qu'une mauvaise actente », Mathieu Gough voyant la partie perdue s'était enfui avant la fin de la bataille avec Robert Vère, Henri Lours ou Loys, maistre Meillan ou Merlain et un autre capitaine renommé qui avait avec lui 30 lances et 500 archers. Mathieu de Coussy estime à 3.774 le nombre des Anglais qui restèrent sur le champ de bataille. C'est le chiffre adopté par la plupart des chroniqueurs. Parmi les prisonniers de marque, figuraient Thomas Kyriel, le chef de l'armée anglaise, Henry de Norbery, Jennequin Baquier qui se rendit à Eustache de l'Espinay, Thomas Radfort, Thomas Drewe ou Druce, Thomas Kirkeby, Jean Haisne, Christofle Aubercon, Jean Arpel, Hélix Alengour, Godbert Canneville et autres gentilshommes et capitaines portant colle d'armes, au nombre de 43. En dehors de ces prisonniers de marque, 1.400 Anglais tombèrent entre les mains des Français. On les vendit à vil prix pendant plusieurs jours dans toute la région voisine.

Les morts étaient dispersés sur tout le champ de


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bataille, tant dans le village de Formigny qu'à ses abords. D'après le témoignage de Gruel, témoin oculaire, les Anglais avaient perdu en tués, blessés, prisonniers ou fuyards, 6.000 des leurs. A l'exception d'un petit nombre d'entr'eux qui avaient pris la fuite pendant la bataille, leur armée était anéantie. Jean Chartier, l'historiographe officiel du règne de Charles VII, ne parle que de 8 Français tués, parmi lesquels il n'y avait aucun nom marquant, Berry de 5 ou 6. C'est le chiffre donné par Mathieu de Coussy, mais ce sont des erreurs de textes. Les grandes chroniques de Bretagne indiquent 8 ou 10 morts, tant Bretons que Français. Ce résultat est si extraordinaire en raison de la violence du combat et de l'importance des pertes subies par les Anglais que du Clerq paraît seul véridique quand il estime à six ou huit cents hommes les pertes des Français: « Et en icelle bataille morirent du costel des Français de six à huit cents hommes seulement. Et pourroient auleurs dire que ce fust grâce à Dieu pour les Français qui eurent cette victoire, car ils n'estoient en tout par le rapport des héraults qu'environ 3.000 combattants et les Anglais étaient de 6 à 7.000 et par ce fait apparaît assez la grâce de Dieu sur les François, lesquels s'y governèrent bravement et vaillamment et entr'autres ceux de dessoubs l'estendart s'y portèrent honorablement et honnestement ». Les champs voisins, ainsi que le constate le procès-verbal d'inauguration du monument commémoratif qui fut élevé en 1834 rappellent encore par leurs noms de Champ aux Anglais, de Tombeau aux Anglais, la rude bataille qui y fut livrée.

Quand le soleil se couchant eut mis fin à la lutte, le comte de Clermont et le Connétable chargèrent des héraults et des prêtres de reconnaître et d'enterrer les morts ; ils leur remirent à cet effet une somme


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d'argent. Plusieurs grandes fosses furent creusées sur le champ de bataille. La terre où les morts furent inhumés a gardé pour les générations futures les preuves de cette sanglante rencontre. En 1797 en ouvrant une ancienne carrière on découvrit une multitude d'ossements, des chevelures bien conservées, des dents ayant encore leur émail. On recueillit plus tard un casque, des fers de lances, des fragments de cuirasses ; en 1824, dans les fondations d'une maison, on trouva un squelette revêtu de sa cotte de mailles formée d'anneaux si serrés qu'une épée ne pourrait les traverser. En 1813 on mit la main sur une vieille épée dont la lame large et épaisse avait un tranchant des deux côtés et se terminait en serpentant ; la garde avait dû être richement dorée.

Le Connétable alla le soir même loger à Trévières. Quant au comte de Clermont, le Connétable le laissa coucher à Formigny, sur le champ de bataille, car en raison de son jeune âge — il n'avait que 24 ans, étant né en 1426 — il remportait sa première victoire. Plusieurs seigneurs furent faits chevaliers dans cette rencontre si favorable aux armes françaises et où ils avaient eu l'occasion de montrer leur valeur. « Les nommer tous serait une chose trop longue », dit Mathieu de Coussy. Parmi eux figuraient le comte de Clermont, le seigneur de Castres, messires Godefroy de la Tour, de. Vauvert, Olivier de Cotivy, Anthoine Deullant, les seigneurs d'Anglure, de Chalençon, de Saint-Sévère.

Influence

décisive du

Connétable

sur l'issue du

combat.

Le Connétable, par son arrivée soudaine sur le champ de bataille, avait eu une part décisive dans la victoire.

L'amiral de Cotivy, l'un des combattants, écrivait quatre jours après : « Je crois que Dieu nous y amena, M. le Connétable, car s'il ne fût venu à l'heure et par


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la manière qu'il y vint, nous n'en fussions sortis sans dommage irréparable ».

Cependant une contestation s'éleva entre les chefs de l'armée pour savoir à qui devait revenir l'honneur de la journée, au comte de Clermont que Charles VII avait-désigné comme lieutenant général pour commander cette expédition ou au Connétable qui, en vertu de son titre, était lieutenant général du roi dans toute l'étendue du royaume. Jean Chartier se fait l'écho de cette discussion et raconte qu'il reçut de Charles VII qui n'aimait pas Richemont, l'ordre d'attribuer le mérite du succès au comte de Clermont. « Du consentement du roi, il fut rapporté à moi chroniqueur, que le dit comte de Clermont devait emporter la gloire et louange, combien que par les moyens dudit connétable, l'affaire prospéra de la sorte en bien ». Cette décision n'atténua en rien la gratitude des contemporains envers le Connétable, de même qu'elle ne devait pas influencer le jugement de l'histoire. Guillaume Gruel a rendu justice au comte de Richemont quand après avoir rappelé qu'en 1424 il avait pris des mains de Charles VII, à Chinon, l'épée de Connétable, il ajoute en résumant les services que ce vaillant guerrier avait rendus à la France dans cette période si troublée : « Il trouva le royaume le plus bas que jamais fût et le laissa le plus entier qui fût, passé à quatre cents ans ».

Telle fut la bataille de Formigny dont les résultats bientôt connus dans toute la France firent une grande impression sur les esprits et eurent une influence décisive sur l'issue de la campagne. Les Anglais démoralisés, privés de leur dernière armée de secours, abandonnèrent successivement toutes les places qui leur restaient encore en Normandie, qui finit par tomber entièrement au pouvoir de CharlesVII.

Effet produit en France

par la victoire de Formigny.


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Ce succès des Français, dans une bataille rangée, fut considéré comme la revanche des défaites de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, et fit briller de nouveau la gloire des armes françaises, car les victoires antérieures des Anglais leur avaient donné la conviction qu'ils étaient meilleurs soldats et plus braves que les Français.

L'effet produit par la bataille de Formigny sur l'imagination populaire se traduisit encore de diverses façons. Prophétisée par les astrologues, cette journée fut célébrée en prose, en ballades, en Vaux-deVire. Elle fut représentée en peintures et en tapisseries.

D'après un inventaire dressé le 12 mai 1494 et auquel fait allusion Le Roux de Lincy, dans « Les détails sur la vie privée d'Anne de Bretagne », on voyait au château d'Amboise qu'habitait Charles VIII après son mariage, une grande tapisserie divisée en neuf pièces qui figurait la bataille de Formigny.

Deux tableaux anciens, l'un qui a été transporté dans l'église de Formigny, l'autre qui a été conservé à Bayeux, sont consacrés à cette bataille.

Dans le tableau de l'église de Formigny, SaintLouis est représenté en habits royaux, avec la couronne sur la tête, portant d'une main un sceptre terminé par des fleurs de lys, et de l'autre un suaire et une couronne d'épines. A gauche du tableau est une chapelle sur le bord d'une route et d'un ruisseau; plus loin on voit quelques maisons et des moissonneurs ; dans l'éloignement, sur une hauteur, un moulin à vent, à droite du saint une charge de cavalerie. Plusieurs Anglais sont renversés, et sur le premier plan marche un carré d'infanterie conduit par un personnage qui porte une hallebarde sur


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l'épaule. Cette troupe est habillée de rouge, coiffée de casques et armée de lances. Le premier rang porte des armes à feu. La cavalerie est cuirassée, et les étendards anglais sont rouges et blancs.

Ce tableau, qui devait être la copie d'une toile plus ancienne, fut donné en 1754 par les chapelains qui desservaient la chapelle de Formigny. Le tableau que possède la ville de Bayeux est également d'une date postérieure à la bataille.

La France entière qui avait contribué aux frais de la conquête du duché de Normandie témoigna sa joie de la victoire qui venait d'être remportée. De notes extraites des archives communales de Corn" piègne, il résulte que cette ville qui avait fait don de 100 livres tournois au roi pour subvenir aux dépenses de l'armée, qui entretenait les hommes d'armes qui formaient son contingent, qui avait déjà célébré le 23 octobre 1449 par une procession la reddition de Rouen, fit éclater de nouveau sa satisfaction et fit sonner les cloches pendant deux jours les 21 et 22 avril 1450 « pour la solempnité des nouvelles qui estoient venues de la victoire que le roi avait eue contre les Anglois, au païs de Normandie, vers le clos de Constantin et qu'il y avoit mors et prins environ 5.000 Anglois ».

Le poète d'Auvergne fit au XVe siècle une description en vers de la bataille de Formigny. Une vieille chanson de la même époque fait allusion à la défaite des Anglais :

Du pays de France, ilz sont tous déboutez Il n'est plus mot de ces Engloys conez Mauldicte soit tiès toute la lignage !

Le Roy anglois se faisait appeller Le Roy de France par s'appellation Là voullu hors du païs mener Les bons françois hors de leur nation.


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Les Vigiles du roi Charles VII « où est contenu comment il conquit la France sur les Anglois, le duché de Normandie et le duché de Guyenne et des nobles conquestes et vaillances qui furent faites », renferment cette description de la journée de Formigny :

Mais qand les ditz Anglois les virent Ils eurent paoure de leur banière Et de leur champ se retrairent Pour mettre à leur dos la rivière.

Si bataillèrent vaillamment Main à main tant qu'il est possible François et Angloys tellement Que l'assaut fut dur et terrible.

Et lors Brézé sénéchal

Et ses gens misrent pié à terre

Et d'ung couraige espécial

Vint frapper sur eux de grant erre

Le cry fut si grant et vaillances Et si très bien là se porta Que les Angloys de quatre lances Fist reculer et reboula.

Et quand de leur chief Mayago Robert Vère et autres tieux Ilz jouyrent de detergo El s'en fouyrent à Bayeulx.

A cette journée si portèrent Tous les François bien grandement Et de leurs gens ne demourèrent Que six ou sept morts seulement.

Monuments

élevés en

souvenir de

la victoire

de Formigny.

Une chapelle consacrée à Saint-Louis fut édifiée en 1486 par le comte de Clermont sur l'emplacement du champ de bataille, au bord du ruisseau. Elle est destinée à rappeler au passant distrait le grand fait d'armes qui eut lieu dans ces parages et à évoquer un religieux souvenir. Cette chapelle qui pendant la Révolution fut transformée en grange et mise en vente, a été depuis rendue au culte et restaurée en


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1845 par ordre de Louis-Philippe. Dans l'acte de fondation, daté de Saint-Joyn en Poitou, en avril 1486, « Jehan, duc de Bourbonnais et d'Auvergne, comte de Clermont, de Forest, de l'Isle Jourdain et de Villars, sieur de Chastel-Chinon et Nonnay, pair et chamberier de France, rappelle qu'il était en 1450 lieutenant-général de Charles VII et qu'en cette qualité il assista à la bataille de Formigny gagnée sur les Anglais. Il fonde deux vicariats pour desservir la chapelle et en assure l'entretien moyennant l'acquisition d'une rente. Les vicaires de service, une semaine sur l'autre, devront dire chaque jour une messe pour le repos des âmes des soldats qui périrent dans cette journée et un service sera célébré le jour de la fête de Saint-Loys, chef et protecteur de la couronne de France, dont les Anglais étaient les anciens ennemis. » Charles VIII, par lettre d'avril 1487, confirma cette fondation.

La Société française d'archéologie, sur l'initiative d'un Normand, M. de Caumont, a fait élever une borne commémorative qui fut inaugurée le 25 août 1834. Celte borne est placée sur l'accotement de la route de Paris à Cherbourg au sommet du vallon dans lequel est située la chapelle de Saint-Louis, à une distance de 226 mètres. Selon la tradition, les engagements décisifs qui décidèrent du sort de la bataille eurent lieu à cet endroit ainsi qu'aux abords du pont.

On lit sur la pierre l'inscription suivante qui dans sa brièveté résume toute la guerre de Gent-Ans :

Ici fut livrée la bataille de Formigny

Le 15 avril 1450

Sous le règne de Charles VII.

Les Anglais perdirent un grand nombre de leurs guerriers

Et furent forcés d'abandonner la Normandie

Dont ils étaient maîtres depuis l'an 1417.


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Enfin, un monument commémoratif dû au ciseau du sculpteur Le Duc a été inauguré en 1903 et prouve que les Normands modernes, comme leurs devanciers, ont gardé le culte du passé glorieux de leur histoire.

(A suivre). Ed. DE MARCÈRE.


I

Par les chemins creux, Lorsque la fauvette De sa voix coquette Chante ses chansons, Garçons et fillettes Le long des buissons Cueillent les fraisettes Par les chemins creux.

II

Par les chemins creux, Quand mai fait riselte Et met tout en fête Sous le bleu des deux, Quand l'épine blanche Tremble sur la branche, Pour les amoureux Pousse la pervenche Par les chemins creux.

III

Par les chemins creux, Lorsque sur nos têtes La lune projette Ses rêves troublants, Dans les mornes faîtes Des grands bouleaux blancs Des frissons peureux Glissent en cachette Par les chemins creux.

IV

Par les chemins creux. Quand la nuit dolente Verse l'épouvante Et trouble les yeux, Dans le vent qui pleure L'âme des aïeux, Quittant sa demeure Passe et se lamente Par les chemins creux.

V

Par les chemins creux, Quand la tâche est faite Que la tombe est prête, On porte les vieux; La clochette tinte Pour le glas des gueux Des derniers adieux La suprême plainte Par les chemins creux.

VI

Par les chemins creux, Puisqu'en ma jeunesse J'ai goûté l'ivresse Des matins heureux, Puisse ma vieillesse Des soirs lumineux Cueillir la caresse Par les chemins creux.

Albert LAFONTAINE


La Musique en Province

La musique en province ! Un compositeur est toujours disposé à prendre la plume quand on le convie à exprimer ses idées sur cet important sujet ; mais, ce n'est pas un article de revue qu'il faudrait pour examiner la question sous toutes ses faces et un volume de trois cents pages serait à peine suffisant. On ne devra donc pas s'étonner de ne rencontrer ici que des considérations générales, où il faudrait des chiffres de statistique.

A Paris, une vie ardente, une culture intense, la fréquentation des grands artistes de tous les pays, ont créé un milieu musical d'un raffinement exceptionnel qui n'est pas la représentation exacte de l'état d'esprit de la France ; c'est en province qu'il faut étudier les manifestations musicales si on veut se rendre compte du plus ou moins d'aptitudes de la race française dans celte branche de l'art.

Notre élude prendrait une allure plus appropriée au caractère de cette Revue si elle s'intitulait " La Musique en Normandie ", mais il serait injuste de faire supporter à notre cher pays normand le poids de constatations quelquefois pénibles et qui s'appliquent à toutes les provinces françaises.

Au préalable, il sera mis sous les yeux des lecteurs quelques faits relatifs à la musique à l'étranger. Ils n'ont pas de lien direct entre eux, ils sont, en apparence, fort


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éloignés de notre sujet, mais ils sont typiques, suggestifs, et nous permettront d'utiles comparaisons.

— Il y a quelques années, un compositeur français se trouvait à Rotterdam. Quelqu'un lui dit un matin : « On ne fera pas beaucoup d'affaires dans la ville aujourd'hui. — Pourquoi cela ? — Il y a un grand concert cet après midi, on joue la Passion de Bach. » Sans trop comprendre quel rapport il y avait entre le célèbre oratorio et les affaires, notre compositeur se rendit à ce concert. Les musiciens de l'orchestre et les solistes étaient des professionnels, mais les 250 choristes, hommes et femmes, étaient des amateurs recrutés dans tous les rangs de la société. L'exécution fut admirable. L'immense salle était comble ; tout Rotterdam était là et il était facile de comprendre pourquoi il se faisait peu d'affaires en ce jour de solennité musicale.

Parmi les nombreuses sociétés venues à Paris en 1900, il faut citer le " Schubertbund " de Vienne (200 chanteurs) qui donna d'incomparables exécutions du grand répertoire vocal. Impossible de déployer un sens artistique plus élevé. Les chanteurs étaient des médecins, des avocats, des ingénieurs, des fonctionnaires, des négociants, etc. Toutes les villes de l'Allemagne possèdent des sociétés de ce genre.

Il y a trois ans, Paris eut la visite des choeurs de Leeds (300 chanteurs et chanteuses). Il faut les avoir entendus interpréter les grandes oeuvres du répertoire, entr'autres la 9e Symphonie de Beethoven, pour se rendre compte de l'effet colossal produit par ces masses vocales admirablement disciplinées ; l'Angleterre possède plusieurs sociétés analogues, ce qui n'empêche pas les Français de hausser les épaules en parlant de la musique en Angleterre.

L'hiver dernier, 50 instituteurs tchèques sont venus nous faire entendre les oeuvres vocales de leurs compatriotes. Ils ont donné trois concerts de deux heures


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chacun, avec un programme différent pour chaque concert, sans avoir une seule page de musique sous les yeux. Si on réfléchit qu'ils habitent forcément des endroits éloignés les uns des autres, que la perfection d'exécution qu'ils atteignent ne peut s'obtenir qu'avec d'innombrables répétitions, on ne peut qu'admirer le zèle qui les anime.

Enfin, un dernier fait, insignifiant en lui-même, mais très suggestif : Dans un hôtel de montagne, un musicien français avait pour voisin de table, à sa droite, un conseiller à la cour de Munich. Cet éminent magistrat avait chanté dans les choeurs de " La Neuvième (l) " sous la direction de Wagner et donnait des détails techniques sur les particularités de l'interprétation du célèbre compositeur. Le voisin de gauche était un employé des postes de Berlin qui, après le dîner, jouait des Fugues de Bach ; il les jouait mal, mais de mémoire.

Si on veuf bien coordonner les réflexions que la lecture des lignes ci-dessus ne peut manquer de faire naître, on trouvera :

Que la musique fient une place considérable dans la vie des peuples voisins ; qu'ils lui consacrent leur temps, leur argent avec un zèle inlassable ; que toutes les classes de la société participent aux grandes exécutions vocales et instrumentales ; que cet effort considérable ne peut s'expliquer que par un grand amour de la musique. Si maintenant nous jetons les yeux sur ce qui se passe en France, nous n'aurons pas sujet d'être très fiers et nous nous expliquerons pourquoi l'on dit partout en Europe : « Les Français ne sont pas musiciens », ce qui d'ailleurs

(1) La Neuvième Symphonie avec choeurs de Reethoven. L'ouvrage est si célèbre que les Allemands disent " La Neuvième " par abréviation.


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n'est pas tout à fait exact. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, nous valons mieux que notre réputation.

Le mouvement musical à Paris est d'une remarquable intensité. Les trois grands concerts — Conservatoire, Lamoureux et Colonne — font salle comble tous les dimanches. Ce sont des manifestations hautement artistiques, et il faut se réjouir de les voir suivies par un public assidu. Mais, si l'on assiste plusieurs fois à ces concerts, on s'aperçoit que les auditeurs sont toujours les mêmes ; on les retrouvera encore le soir dans les concerts de musique de chambre, de sorte que, sur une agglomération de deux à trois millions d'habitants, on ne trouvera peutêtre pas plus de vingt ou trente mille personnes s'intéressant à la musique sérieuse. A ce groupe, il faut ajouter le public qui fréquente les théâtres lyriques, mais, les raisons qui l'attirent ne sont pas purement musicales. L'action dramatique, la mise en scène, la célébrité des artistes le séduisent plus que la musique. Mentionnons encore de nombreuses sociétés vocales ou instrumentales qui se recrutent parmi les amateurs. Quant à la grosse masse du public, elle se désintéresse complètement de la musique sérieuse ; elle va entendre les opérettes, elle se rue au café-concert. Ce serait salir le mot musique que de s'en servir pour désigner les turpitudes que l'on y entend.

Si nous quittons Paris pour examiner ce qui se passe en province nous verrons les mêmes faits se reproduire. Dans les grandes villes comme Lille, Nantes, Marseille, Lyon, Bordeaux, etc., il y a théâtre permanent et orchestre de symphonie. Un petit groupe de fervents musiciens encourage la musique sérieuse et le gros public s'en désintéresse. Dans les villes de moindre importance, on


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s'efforce d'organiser des concerts symphoniques, et on réussit, tant bien que mal, à donner annuellement deux ou trois concerts intéressants (1). Dans les villes de 20.000 habitants et au-dessous, la vie musicale est nulle, sauf quelques rares exceptions (2).

Mais dira-t-on, cela n'est pas exact ; on fait de la musique partout. El les musiques d'harmonie ? Et les fanfares ? Et les orphéons ? Nous allons en parler.

En principe, on ne doit pas se montrer hostile aux musiques d'harmonie et aux fanfares. Avec les clairons, les tambours, les cloches et le canon, elles constituent le cortège sonore des réjouissances publiques. C'est la musique démocratique ; elle est gaie, bruyante, le peuple l'aime, il la fait pour lui, il a raison puisque cela lui plaît. Mais c'est là un art vulgaire, un art de plein air. Les exécutions d'oeuvres d'un ordre esthétique élevé sont peu abordables pour ces phalanges instrumentales, de par la construction des instruments qui les composent. Si des arrangements écrits dans une bonne intention de vulgarisation permettent d'inscrire sur un programme les titres d'oeuvres célèbres, on peut craindre de ne faire connaître celles-ci que complètement dénaturées. Il faut faire une exception pour la musique de la Garde, dont la virtuosité admirable triomphe de tous les obstacles ; elle exécute des transcriptions très musicales ; d'autres Musiques peuvent marcher

(1) Il ne sera pas indifférent de citer ici les louables efforts de la ville de Caen qui arrivera sûrement à constituer un milieu musical sérieux.

(2) Une ville de l'importance de Fiers aurait, en Allemagne, une société de quatuors, une société chorale mixte, un orphéon, un orchestre de symphonie, une musique d'harmonie, et théâtre lyrique deux fois par semaine, en s'associant avec les villes voisines.


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sur ses traces, mais nous ne parlons ici que de généralités. Les instruments à cordes sont la base de tout orchestre de symphonie, le seul pour lequel ont écrit et écrivent les grands maîtres. On ne peut rien entreprendre de sérieux en dehors de ce groupement.

Autrefois, dans toutes les petites villes, il y avait des sociétés philharmoniques où l'on se réunissait avec un sincère amour de la musique. Vers 1858-1860, la Société philharmonique de Vire donnait des concerts avec orchestre et des choeurs où chantaient les dames de la ville. Le résultat n'était peut-être pas toujours brillant, mais cela pouvait s'améliorer ; le point de départ était excellent et on s'acheminait vers l'orchestre et les choeurs de voix mixtes. L'Empire porta un coup funeste à ces sociétés. On sait que la cour de Napoléon III était antimusicienne; les opérettes d'Offenbach furent l'expression de ses aspirations esthétiques. Les fanfares et les musiques d'harmonie trouvèrent de chaleureux appuis dans ce milieu où l'on sentait la nécessité d'occuper et d'amuser le peuple plutôt que de l'instruire. On fit tout pour exciter ce mouvement soi-disant musical : concours avec prix, dons de bannières et d'instruments, voyage à prix réduits, uniformes élégants, etc. Ce fut une vraie fièvre qui eut son côté comique ; sous prétexte de musique militaire, on vit de paisibles boutiquiers s'affubler d'un sabre pour aller souffler dans une petite flûte.

Après 1870, la démocratie trouva le mouvement lancé, s'en empara et le poussa jusqu'aux dernières limites. A l'heure actuelle, on pourrait citer les localités qui n'ont pas leur fanfare. Comme il faut plusieurs années pour former un instrumentiste à corde et quelques mois seulement pour apprendre à souffler dans un tube quelconque, les pauvres sociétés philharmoniques disparurent de presque toutes les petites villes, et les vrais amateurs s'enfermèrent pour jouer en cachette un quatuor de Beethoven, tandis que les


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Fanfares remplissaient les rues du bruit de leurs cuivres tonitruants.

Avec les Orphéons, nous aurons quelque consolation. Mais là encore, que de choses à dire !

Quelques villes du Nord et du Midi possèdent de très belles sociétés et on ne saurait trop encourager l'étude du chant dans les écoles. Mais il faut bien se pénétrer de la nécessité d'avoir des choeurs de voix mixtes (hommes et femmes) si on veut arriver à aborder les grandes oeuvres du répertoire, comme on le fait à l'étranger.

Dans l'état actuel, les Orphéons ont un grand défaut, c'est le manque de culture musicale et littéraire ; — il y a des exceptions, bien entendu. Comment pourrait-il en être autrement? Dans la majorité des villes, les orphéonistes n'entendent que la musique qu'ils font eux-mêmes ; beaucoup ignorent qu'il en existe une autre. Le recrutement est aussi une cause d'infériorité : nos Orphéons se recrutent dans la classe peu cultivée. Il en résulte que les exécutions sont toujours un peu « criées », sans expression, sans intelligence artistique. La supériorité des grandes sociétés étrangères est due sans doute à leur culture intellectuelle plus développée. Le répertoire aussi nous est défavorable; alors que les plus grands musiciens de l'étranger ont enrichi le répertoire vocal d'une quantité de choeurs admirables — Schubert en a écrit 80 à lui seul — nos compositeurs français n'ont que rarement écrit pour les Orphéons; des spécialistes de grand talent, certes, ont approvisionné nos sociétés chorales de nombreux choeurs, mais le souffle génial d'un Schubert n'y apparaît que rarement.

Quelles conclusions pratiques peut-on tirer desréflexions qui précèdent ?

Elles semblent s'imposer d'elles-mêmes :

— Ne pas entraver le recrutement des Fanfares et des


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Musiques d'harmonie, parce qu'elles sont utiles à la vie publique, mais s'efforcer de faire comprendre la nécessité du développement parallèle de groupes symphoniques et de sociétés chorales mixtes ;

— Attirer dans toutes les villes de bons instrumentistes à cordes qui formeront en quelques années un im- ■ portant groupe de musiciens, lequel, combiné avec les instruments à vent des Musiques d'harmonie, donnera l'orchestre symphonique si désirable ;

— Encourager le chant dans les écoles et former des cours d'adultes où puissent se perfectionner ceux qui ont des aptitudes sérieuses ;

— Multiplier les Orphéons en s'efforçant de faire comprendre aux orphéonistes que la musique n'est pas un travail d'entraînement en vue d'un concours, mais un plaisir d'ordre élevé que la culture rend de plus en plus attachant;

— Tout employer pour arriver à former des choeurs de voix mixtes et pousser toutes les classes de la société à se mêler dans un but artistique (1).

De tout cela, que fait-on, que fera-t-on? Rien probablement. Les Français pourtant ne manquent pas d'aptitudes musicales, il faut le dire hautement, mais ils n'aiment pas la vraie musique. Celle qu'ils aiment est à la vraie musique ce qu'une image d'Epinal est à un tableau de Rembrandt (2).

Mais à quoi bon se tourmenter : les peuples ont la musique qu'ils méritent.

René LENORMAND.

(1) Dans les pays musiciens, trois villes voisines comme Flers, Vire et Condé, auraient pour les grandes auditions une masse vocale de 150 exécutants.

Il convient de mentionner ici les belles réunions organisées par M. l'abbé Marais, très réussies, mais trop rares et insuffisamment encouragées. N. D. L. R.

(2 Faut-il répéter que ces appréciations sont des généralités et qu'il y a partout des exceptions?


UN JOYEUX REPAS

PRÉAMBULE

d'une Histoires tziste

— Comment c'est vous, docteur ! !

Quelle heureuse circonstance me vaut cette agréable surprise ?

— Bonjour, chère Madame.

Et le docteur Bidard s'assied, car il est fatigué.

— J'ai gravi votre colline, dit-il, afin de vous dire que j'aurai le plaisir de vous avoir à déjeûner mardi prochain, à la Bérardière.

— Merci, docteur, c'est impossible.

— Impossible ! Voilà un mot que vous ne devez pas admettre chez vous et que je n'accepte pas.

— Cependant il faut que vous acceptiez non seulement le mot, mais aussi la chose.

— Je n'accepte rien de cela et, en vous quittant, je vais écrire, à plusieurs de vos amis, que vous serez à la Bérardière, mardi prochain, à midi, et qu'ils doivent vous y rejoindre. C'est convenu, n'est-ce pas ?

— Non ! Non ! Je n'irai pas.

— Et pourquoi ?

— Parce que je suis malade.

— Mais vous vous porterez bien mardi.


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C'est ainsi qu'à mes réponses négatives le docteur répond par une affirmation.

— Voyez, dit-il, moi qui ne marche plus guère je suis monté jusqu'ici pour vous apporter mon invitation ; et vous me refuseriez! C'est cela qui est impossible !

Alors, de son geste de gentilhomme conquérant, il me baisa la main, se dirigea vers sa voiture, disant encore :

— A mardi ! Midi ! à la Bérardière.

— Non ! non ! m'écriai-je.

— Si ! Si ! répondit-il, et il s'éloigna avec un très gracieux salut, ne me laissant pas le temps d'ajouter un seul mot. Et je pensai :

— Ce docteur Bidard est un charmeur ; il a dû toute sa vie obtenir tout ce qu'il désirait.

Aussi, voyez ! le mardi suivant je me portais bien et je quittai ma retraite pour me rendre à l'invitation devenue une suggestion.

Mme X... m'accompagnait. Cette charmante femme ressemble à une rose pompon fraîchement épanouie ; son esprit est gracieux, délié, très fin et très cultivé. Nous ne parlions pas trop mais assez pour nous faire connaître l'une à l'autre. Le trajet, de Domfront à la Bérardière, fut enchanteur.

La Bérardière est un fin bijou dans un écrin vert.

Le docte Jules Appert a décrit cet endroit au point de vue historique et archéologique. Je vais donc ne parler ici que de ce qui se passa, ce mardi-là, à la Bérardière.

C'était un beau jour du superbe et unique automne de 1908 qui, pour nous la faire aimer encore davantage, fit de la Normandie un Paradis terrestre. Le soleil radieux, mais doux et fendre, nous caressait sans nous brûler ; le


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vent d'octobre prenait des allures de zéphir printanier. Les oiseaux, les fleurs et les papillons, se trompant de saison, se mirent à chanter, à fleurir, à voltiger. Nous vîmes même des primevères et des églantines déployer leurs pétales d'avril sous cette séduisante, tendre et douce volupté d'arrière saison.

Cependant, de ci, de là, quelques feuilles jaunies, détachées des hautes futaies, descendaient lentement dans l'espace et se laissaient choir mollement sur le sol brodé de mousse.

Bientôt nous aperçûmes la verte coupole du parc.

Le docteur Bidard laisse à chacun la liberté et le droit de grandir autant qu'il peut; ses arbres aussi s'élèvent et s'étendent selon leur nature et leur fantaisie. Ces géants, venus pour la plupart des lointaines contrées, se sont bien acclimatés, naturalisés chez nous ; leurs rameaux exotiques et bizarres flottent, chevelures fantastiques, sans que les ciseaux de l'émondeur touchent jamais à cette luxuriante parure. Quelques-uns de ces colosses permettent aux lianes flexibles de les enlacer; l'enlacement est si fort, parfois, que plusieurs sont morts sous l'étreinte. On aperçoit, çà et là, dans les mystérieux massifs, leurs troncs énormes, à demi desséchés, sur lesquels la plante parasite s'étale, grimpe, fleurit, triomphe.

Mais voici la porte historique, nous entrons. La très large allée, conduisant à la maison, est bordée à droite et à gauche, de génariums ou herbe des Pampas dont les hauts panaches, balancés par la brise, laissent échapper un duvet léger.

Le docteur Bidard est sur son perron. Nous montons ; nous entrons.

En route, le boulanger, qui nous connaît, a profité de l'occasion pour abréger sa course et nous a priées de prendre avec nous et d'apporter à la Bérardière, la provision nourrissante. C'est charmant! Cela me réjouit et


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m'enchante ; et nous voilà remettant au docteur son pain quotidien; il nous donne en échange le sel de son esprit, de sa politesse et de ses remerciements. Ah! comme tout cela est bienfaisant, délicieux et sain ! Je m'en sens tout heureuse et j'exprime mon plaisir.

L'hospitalité d'un célibataire a quelque chose de très spécialement confortable, surtout — et c'était ainsi ce jour-là — lorsque le maître de la maison n'est plus jeune, que son intérieur est bien réglé, ses domestiques bien dressés dans une certaine familiarité très polie. On se sent tout de suite chez soi. On ose toucher à tout, car on sent que l'hôte n'est pas fâché que des regards, surtout des regards de femme admirent les objets de choix qu'il range, arrange lui-même pour lui-même.

Je ne me prive pas de cette délectation, qui fait agréablement sourire le maître de céans.

Mais des voitures apparaissent. Ce sont les invités.

Saluons d'abord le sympathique M. Auguste Lelièvre et sa fille, Mme Henri Lehugeur. Le président du Tribunal de Fiers, semblable aux chênes de nos forêts, défie les ans et l'orage. Sa taille ne s'est point courbée ; son fin sourire est toujours en harmonie avec son regard bienveillant si hautement intellectuel, fier et si bon.

Ah! voici Léandre ! Tout simplement lui-même. Qu'est-ce qui n'aime pas Léandre? Toutes les mains se tendent vers la sienne. On est content, on est heureux de le voir. C'est l'enfant du pays, l'enfant terrible, ironique, farceur et pourtant c'est le peintre des idéales visions chantées par les poètes. Je suis restée parfois attentive et charmée à regarder ce crayon magique, traduisant, selon son inspiration exquise et personnelle, le texte d'un sonnet ou d'une élégie ; l'interprétation de l'artiste semblait plus divine, plus aérienne et poétique que le modèle pourtant harmonieusement rhytmé et tout imprégné d'idéal.

Ah ! regardez donc ! une petite voiturette ! Qui est-ce?


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C'est Gaston La Touche et sa famille. La Touche, très snob. Pour parler en beau français du Grand Siècle, dont il reproduit si fidèlement les gestes et les costumes, disons : C'est La Touche, très chic !

En un clin d'oeil ma folle imagination croit voir, non pas une voiturette moderne style, mais une chaise à porteur au flamboyant vernis; Mme La Touche est une duchesse en paniers de satin broché d'or ; le cocher me semble un petit singe qui lient un falot. L'allée sablée est une pièce d'eau au bord de laquelle une jeune princesse est assise, attendant le langoureux passage d'un cygne voluptueux.

Celte vision passe comme l'éclair. Mais qu'est-ce qui brille ainsi sur la poitrine de La Touche? On dirait un morceau d'arc-en-ciel avec toutes les nuances qui en dérivent. C'est éblouissant et pourtant très doux à regarder. A chaque mouvement le ton change sans s'atténuer; c'est une harmonie de couleurs qui enchante le regard.

Tandis que s'échangent les propos d'usage, je me dis que, dans sa précipitation à venir vers nous, le cher artiste a, sans s'en apercevoir, essuyé ses pinceaux au revers de son habit. Et je m'approche de lui et je regarde de près. J'interroge; le peintre me répond que cette fleur exquise et fascinante est une fleur de son jardin ; il m'en dit le nom que j'ai oublié, ce qui me prive du plaisir de l'écrire ici. D'ailleurs, je ne puis m'ôter absolument de l'esprit l'idée que La Touche est l'auteur de cette petite merveille dont il se décore lui-même. Il ne ment pas en disant que c'est une fleur de son jardin; mais c'est une fleur de son jardin de peinture; il l'a cueillie, pour nous, sur l'un de ses tableaux.

— Monsieur est servi ! !

La table est gracieusement parée de fleurs et de fruits, fruits et fleurs de la Bérardière.

La lecture du menu plonge dans une sorte d'extase nos appétits campagnards excités par la promenade matinale.


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C'est un très délicat spécimen de cette inimitable école de cuisine française si rare à présent.

L'odeur des mets est un encens offert au dieu de la gourmandise ; sorti des caves sûres de la Bérardière, un vin intègre caresse, en de savantes libations, notre langue muette de plaisir. Un religieux silence atteste, durant quelques minutes, la profonde jouissance de notre sensualité satisfaite.

Un grand recueillement précède presque toujours les grandes explosions.

On mange, on déguste, on savoure ; c'est divin ! c'est humain ! c'est parfait. Soudain, comme un éclat de trompette, un mot traverse le silence. C'est La Touche qui parle, il dit :

— Cette sauce est épatante !

Cette éloquente parole exprime tout haut ce que chacun de nous éprouve en silence.

Aussi le rire, ce magicien, chauffe aussitôt l'atmosphère ; tous nous répétons :

— Cette sauce est épatante ! et, ce que nul n'osait, chacun s'y empresse sans honte : on en demande et redemande.

C'est une « fricassée » de poulets à la Normande dont nos arrières grand'mères avaient, disait-on, emporté le secret dans la tombe. Mais la recette en a été retrouvée dans une vieille armoire de la Bérardière.

La conversation s'anime et pétille jusqu'à la fin.

Autour de la salle, posés très près les uns des autres, des portraits nous regardent. On dirait qu'ils s'intéressent à notre conversation.

Le Dr Bidard nous raconte l'histoire de chacun d'eux.

Ils furent, dit-il, les hôtes assidus de ce logis et se réunissaient souvent ici pour causer, rire et boire selon la mode d'autrefois.

Ces joyeux bons vivants paraissent heureux dans leurs


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cadres; l'un d'eux sourit d'un air narquois en voyant sur la table une dame-jeanne aux hanches rebondies, sur la poitrine de laquelle on lit ce nom et cette date :

CALVADOS 1793

Et le portrait semble nous dire à tous : Prenez garde à vos têtes !

— Est-ce vrai, docteur? vraiment cette eau-de-vie date de?...

— Authentique ! Normand pur jus ! elle ne sort de sa retraite qu'aux grandes fêtes.

Oh ! alors, vous vous imaginez avec quelle respectueuse timidité chacun reçoit la « goutte » précieuse. C'est un instant sublime.

On passe au salon. Ce salon est un musée. Il faudrait écrire un volume pour en indiquer les curiosités artistiques.

Pour moi le difficile quart d'heure avait sonné. Il s'agissait de remplir une délicate mission dont j'étais chargée.

Je devais enjôler le docteur Bidard, l'obliger à vaincre sa modestie, l'amener à parler de lui-même sans qu'il s'en aperçût et, enfin, le décider à publier ses mémoires !

Nous causâmes quelques instants, lui et moi ; un objet placé sur un meuble me procura le prétexte de parler du siège de Paris durant la guerre 1870-71. Quel sujet fut jamais plus fertile en récits. On sait que le docteur Bidard se dévoua, tout, entier, durant l'année terrible. Sans distinction de partis, de religion, de nationalité, il prodigua ses soins, très souvent au péril de sa vie. Jour par jour, presque heure par heure, il écrivait ce qu'il avait vu, entendu, les drames sanglants au milieu desquels il


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secourait les blessés et les mourants. Plus tard il avait rassemblé ses notes en un manuscrit.

Profitant de cet aveu :

— Ah ! docteur, lui dis-je, je voudrais bien voir ces précieux documents. . . Notre hôte aimable, pour satisfaire ma curiosité, s'éloigna un instant puis revint bientôt chargé d'un énorme bouquin dont les feuilles, couvertes d'une écriture fine et serrée, contenaient tous les événements qui s'étaient déroulés devant les regards observateurs du médecin, du Français, de l'homme dont le dévouement était sans bornes.

En me faisant voir ces pages, il me racontait l'histoire étrange d'une bague qu'il portait au petit doigt, souvenir des massacres de la Commune, et après quelques paroles exprimant le vif intérêt que j'éprouvais, le docteur promettait de faire publier ses mémoires et consentait à laisser paraître, tout de suite, dans Le Pays Bas-Normand quelques-unes des pages émouvantes contenues dans le gros manuscrit.

C'était parfait et nous étions contents; mais... qui chargerait-on de faire un choix dans le volumineux recueil des souvenirs? Oui, qui?

Eh ! parbleu ! Ce sera Wilfrid Challemel ; son esprit, son tact très fin le désignent tout naturellement; seulement, il n'est pas avec nous. Mais où donc est-il ?

Ah ! Wilfrid Challemel, où étiez-vous donc ce jour-là?

Quelqu'un répondit que, sans doute, vous étiez allé vérifier et limer une rime chez le curé de Prépotin, votre ami.

Une autre personne prétendit vous avoir vu dans un restaurant où vous savouriez des tripes de La Ferté.

— Vous vous trompez ! m'écriai-je; je sais bien, moi, où il est; mais c'est son secret et je ne le dirai pas...

Cependant pressée, interrogée, forcée... je finis par


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divulguer en confidence, devant toute la compagnie, le secret de mon ami.

— Eh bien ! dis-je, puisque vous me promettez tous de n'en rien dire à personne, voici : Wilfrid Challemel n'est pas chez le curé de Prépotin ; il n'a point refusé le déjeuner dû Dr Bidard pour aller aux tripes de La Ferté.

— Alors, où est-il ? dites-le, puisque vous le savez. Je me levai et répondis :

— En ce moment, Wilfrid Challemel se promène dans son Promenoir ; il y fait ce que nous ferions nous-mêmes si nous y étions: il oublie les heures, et n'entend pas sonner la cloche du déjeuner.

Mais ne nous inquiétons pas, Challemel accomplira la mission qui lui est confiée.

F. SCHALCK DE LA FAVERIE.


235

Le moyen de refuser une proposition si gracieusement enguirlandée de poésie?

J'accepte, cela va sans dire; mais le piquant récit de Mme de la Faverie méfait éprouver un vif regret d'avoir manqué le déjeuner du docteur. Je connais, depuis longtemps, l'hospitalité large de la Bérardière où je suis allé autrefois avec de Contades, Jules Appert et autres amis trop tôt disparus. J'aime ce vieux manoir, évocateur d'un lointain passé et de si défuntes choses. Il m'eût été agréable de me retrouver, avec de gais et spirituels convives, dans le décor ancien des salles de cette gentilhommière, aux peintures en camaïeu, aux boiseries élégamment contournées ; j'aurais revu, avec une jouissance artistique, le mobilier d'un autre âge : pendules Boule, commodes ventrues aux dorures éteintes, etc., et, dans le vestibule encombré d'objets rares, le curieux escalier Louis XIII, avec la rampe à balustres, corrodée par te temps et polie par tant de mains, depuis que s'y appuyaient ces bons compagnons de M. de la Bérardière, dont les portraits nous sourient aux murs de la salle à manger, dans leur cadre séculaire.

Je remercie Mme de la Faverie des allusions aimables, contenues à mon adresse dans son préambule imprimé ci-dessus. Si, par respect pour le texte de notre distinguée collaboratrice, je n'en ai point atténué l'hyperbole, l'inconvénient est mince : ceux qui, à mon égard, sont d'un sentiment opposé au sien auront tôtfait de ramener à une juste mesure ce que dit de trop flatteur pour moi une amitié visiblement prévenue en ma faveur.

Me voilà donc en possession des Mémoires du Dr BidardHuberdière et chargé d'en surveiller l'impression.

Je voudrais les donner en entier, mais malheureusement le cadre de la Revue ne se prête pas à une si importante publication, et je me verrai souvent forcé, à mon grand regret, de me contenter d'extraits, pris dans le texte original.

W. CH.


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Mémoires du Docteur Bidard-Huberdière

Je n'entreprends pas d'écrire l'histoire de la Commune.

J'ai voulu simplement noter ce qui s'est passé sous mes yeux. Comme chirurgien d'une grande ambulance, j'ai vu bon nombre des hommes d'action de cette sinistre époque. Je me suis efforcé de connaître ceux d'entre eux qui ont été confiés à mes soins, je les montre tels qu'ils m'ont paru être... Comme ils ne m'ont jamais fait peur, je les juge sans passion et sans colère. D'un autre côté, je ne les ai vus qu'après leur arrivée à l'ambulance. Sous l'influence de leurs blessures, ils sont abattus, souvent découragés. Dans l'action, ils étaient loin de moi, ils ont pu commettre des crimes sans que je le sache. Avec nous, ils sont dans un milieu inconnu pour eux, ils subissent un nouvel ascendant qui fait taire leurs violences et les oblige à montrer plus leurs qualités que leurs défauts. Je soupçonne bien ce qu'ils sont au fond, je sais tout ce dont ils sont capables sous l'influence de l'ivresse et de l'affolement. Devant moi, dont ils ont besoin, ils sont au moins forcés de dissimuler.

Bref, le docteur voit en eux des êtres révoltés qu'il faut dompter, mais, ajoute-t-il, ce ne sont pas des hommes à part, leur nature est tout ordinaire et ils ne justifient pas l'effroi qu'ils causent.

L'AMBULANCE

La nouvelle de nos premières défaites me fit revenir promptement à Paris. J'ignorais si l'occasion de me rendre utile me serait offerte, mais je croyais à mon zèle et j'étais poussé par le désir de faire mon devoir. Mon premier soin fut de m'équiper pour prendre rang dans le 3° bataillon de la garde nationale, dans lequel j'étais enrôlé depuis longtemps,


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sans jamais avoir fait le moindre service. Je m'astreignis, sans peine, aux exercices et aux gardes, je me fis, comme tant d'autres, passer en revue, sans trouver en cela l'emploi de tout mon temps. Je m'empressai donc de me mettre, comme médecin, à la disposition de l'intendance militaire... Je m'offris également aux ambulances de la Presse, dans lesquelles j'allais entrer, lorsque mon excellent ami, le docteur Guy on, dont le caractère et le talent m'inspirent une grande admiration, me proposa d'être l'un de ses internes dans le service qui lui était réservé au Palais de l'Industrie, centre principal de la Société internationale de Secours aux blessés (1). J'avoue pourtant que mon premier mouvement ne me portait pas vers cette Société, dans laquelle j'ai joué mon rôle autant qu'un autre. Sans lui reprocher, comme je l'ai entendu faire, son luxe de réclames et le choix aristocratique de ses membres fondateurs, je la blâmais volontiers de la hauteur avec laquelle elle se disait seule capable de donner des soins à notre armée.

Elle fut obligée de rabattre de ses prétentions, et le docteur établit que rien ne peut suppléer à l'Intendance militaire.

Le 17 septembre 1870, le canon tonnait depuis le matin aux environs de Paris, l'ennemi s'avançait du côté de l'Est et nos avant-postes de Créteil étaient culbutés. Les voitures de la Société de Secours étaient là, prêtes à recueillir les blessés ; elles nous les ramenèrent avec grand zèle.

Mais les chirurgiens n'étaient pas encore convoqués, et mon ami Guyon, venu par hasard au Palais de l'Industrie, y trouva une bonne occasion d'y faire des pansements pendant une grande partie de la journée. Je fus prévenu et appelé par lui le soir même. Le lendemain matin, à six heures, je lui servais d'aide, sans me douter que j'entreprenais là ce qui devait tenir tant de place dans ma vie.

(1) Elle était présidée par M. de Flavigny et sa création était antérieure au siège.


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Voilà donc transformé en hôpital militaire ce Palais de l'Industrie, que jusqu'ici j'ai parcouru seulement pendant l'Exposition. Au rez-de-chaussée, sont les A'astes magasins, les immenses approvisionnements de linge et les remises de la Société internationale de Secours. Le grand escalier de la façade principale conduit aux salles où les blessés doivent être installés. Ce sont les salles ordinaires des expositions de peinture. Rien n'est changé dans leur distribution, mais leur nouvelle décoration et leur aménagement forment un triste contraste avec les splendeurs d'autrefois. Le long des murs et des cloisons, on voit partout des rangées de petits lits trop bas et quelque peu durs. M Chenu (1) se félicite de les avoir achetés et mis en place en moins de 48 heures. Il a fait preuve d'initiative alors quêtes membres du Comité hésitaient encore sur le choix de l'hôtel où ils se proposaient d'établir une vaste ambulance. Le palais de l'Industrie devait, en effet, dans le projet primitif, servir seulement de magasin, d'entrepôt. La Société y avait installé ses bureaux d'administration et ses richesses provenant des dons volontaires de toute nature, destinés aux armées du Rhin. Hélas ! la journée de Sedan et celle du 4 septembre ont changé tout cela.

Au moment de mon entrée dans la Société, rien n'est donc complètement organisé.

Le service médical est placé sous la direction du professeur Nelaton qui a tout d'abord pensé à s'adjoindre plusieurs chirurgiens, comme MM. Guyon, Boinet, Lannelongue, Péan, etc., etc., et aussi des médecins comme MM. Darthez, Bernetz, Vidal, car nous ne sommes qu'au début du siège et

(1) Chenu (Jean-Charles), naturaliste français, né à Metz en 1808, étudia la médecine à Paris et entra, en 1829, dans le corps des chirurgiens militaires, remplit pendant la guerre de 1870-71 les fonctions d'inspecteur et de directeur général des ambulances, commandeur de la Légion d'honneur, auteur de différents ouvrages, entre autres l'Encyclopédie d'histoire naturelle, etc. Mort le 11 novembre 1879.


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les maladies feront, peut-être, plus de victimes que les armes à feu.

M. Chenu a le titre d'inspecteur général, mais il saura promptement se constituer le Directeur général des Ambulances, le pouvoir exécutif véritable de la Société, sans du reste s'immiscer jamais dans la Direction, purement médicale de chaque service... Il dédaigne absolument la chirurgie, et pour cause. Je doute qu'il me fasse comprendre qu'un médecin puisse constituer jamais un grand administrateur.

Le professeur Nélaton qui, dans la pensée des membres fondateurs, doit, comme chirurgien en chef, avoir la haute main sur toutes les salles de blessés, se borne malheureusement à prendre et à diriger un service assez semblable à celui d'un chirurgien dans un hôpital. Il évite avec grand soin de se poser en chef de l'Administration, il se garde de lutter pour barrer le passage aux habiles et cesse bientôt d'assister aux réunions du Comité, dont il regrettera, même plus tard, de ne s'être pas séparé dès lors avec quelque éclat. Il n'est donc parmi nous, comme toujours, qu'un admirable chirurgien, et laisse prendre sa place par quelqu'un qui n'abusera jamais de la même réserve.

Le 30 septembre le général Vinoy dirige une forte reconnaissance vers Chcvilly pour se rendre compte de la manière dont nous sommes investis. C'est un combat furieux qui se livre pendant toute la matinée, et pour nous la soirée se passe à recevoir et à soigner les soldats tombés sur le champ de bataille. C'est notre première journée ; elle produit sur nous une impression terrible et, vers minuit, en terminant nos pansements, nous avons tous le coeur serré et plein de haine pour la gloire militaire.

Presque tous nos nombreux blessés appartiennent aux deux mêmes régiments : le 35e et le 42e, surtout le 35e. Quel admirable régiment régiment celui-ci ! Dans les combats sous Paris nous le retrouverons, marquant toujours sa place au premier rang, toujours lancé en avant, sans être suffisamment


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soutenu, enlevant avec entrain les positions ennemies, et perdant à lui seul presque autant d'hommes que tous les autres Il a fallu, sans doute, le recomposer plusieurs fois, car il a donné jusqu'à la fin. Le nom de son colonel, aujourd'hui général de la Mariouse, devrait être dans toutes les bouches.

Le général de Guilhem, qui commandait celte brigade, est resté parmi les morts sur le champ de bataille. Les Prussiens l'ont fait enterrer ; mais ils consentent, deux jours après, à remettre celte dépouille aux délégués de notre Société, qui cherchent encore sur le lieu du combat s'il reste quelques Français à faire ensevelir. Le cadavre est apporté au Palais de l'Industrie, dans un cercueil provisoire, enguirlandé de feuillages. Les noms et les titres du général sont inscrits en allemand sur une croix noire. Maintenant la France peut lui rendre les derniers devoirs, et le général Trochu vient y présider le surlendemain. Le général Blanchard, qui est au nombre des officiers de l'escorte du Gouverneur de Paris, s'arrête dans foutes les salles pour se faire montrer les blessés du 35e ; il leur distribue des éloges et des encouragements, avec une véritable cordialité, sans regarder les autres.

Ces premiers blessés n'ont pas encore sérieusement souffert des fatigues et des privations de la campagne ; aussi guérissent-ils beaucoup mieux que les hommes qu'on nous apportera plus tard.

Aux premiers froids, la Société, dans l'impossibilité de chauffer l'immense surface qu'elle occupe, cherche un autre local pour y installer son ambulance principale.

Le moment est venu pour elle de regretter sa première détermination. Les faits ultérieurs augmenteront trop cruellement l'amertume de ses regrets. Tout d'abord, en effet, le Gouvernement du 4 Septembre avait mis le Palais des Tuileries à la disposition de la Société. Elle pouvait s'en emparer, elle hésita et laissa faire sans se prononcer, ce qu'il faut abandonner aujourd'hui. Mais quoiqu'il y ait aux Tuileries en quelque sorte comme prise de possession, une petite ambu-


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lance de cinquante lits, dirigée par un des nôtres, le docteur Péan, il n'est plus temps de se faire remettre ce pauvre palais. Plusieurs commissions, plus ou moins administratives, civiles ou militaires, entre autres celle de la publication des papiers de l'Empereur, y trônent en souveraines ; elles ne céderaient la place à personne, car il faut sans doute à ces citoyens beaucoup d'espace pour tout voir et peut-être pour cacher ce qui pourra servir plus tard à leurs intérêts particuliers.

Et pourtant si, le 24 mai, nos blessés de la Commune étaient traités par nous dans ce monument à jamais regrettable, je doute que Bergeret lui-même fit donner l' ordre de faire flamber ses amis et complices confiés à nos soins. J'en sais qui auraient alors exposé gaiement leur vie pour repousser les incendiaires.

Mais, pour le moment, celte infernale engeance ne parait guère exister ; nous pouvons même douter qu'elle lève jamais la tête, nous tous qui passons en armes la nuit du 31 octobre et mettons tant d'ardeur à délivrer le Gouvernement, à crier ; « Vive Trochu ! » comme si le Gouvernement était fait pour nous soutenir ou même marcher avec nous.

Voilà la dernière fois que j'ai fait du service dans les rangs de la garde nationale. Des le 4 novembre, en effet, notre ambulance était transportée au Grand-Hôtel et j'y entrais avec des fonctions assez sérieuses pour absorber tout mon temps. Je renonçais, sans peine, à la garde inutile des remparts pour consacrer mes jours et mes nuits à la garde des blessés.

Trois étages du Grand-Hôtel sont loués par la Société pour y établir une ambulance de cinq cents lits : le matériel de l'établissement est mis au service de nos soldats. C'est vraiment une belle et bonne installation. Je sais qu'elle a été l'objet de critiques acerbes, d'attaques souvent perfides, mais je sais mieux que personne — et je ne suis pas un admirateur de parti-pris — que, si les ressources de la Société pouvaient


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susciter l'envie, le véritable personnel médical a toujours été inattaquable; il a montré le plus grand zèle et un complet désintéressement.

Je demande à mes confrères la permission de ne pas dire d'eux tout le bien que j'en sais. Je leur dois l'estime la plus parfaite, et ma conscience m'oblige à les louer sans restriction.

Docteur BIDARD-HUBERDIÈRE.

(A suivre).


AU PAYS DES DOLMENS

Le Celte est passé là, mais la légende et l'histoire, ces bonnes amies du chroniqueur, pour une fois s'en sont allées par delà le bocage et nul ne paraît encore près d'exhumer des poudres de l'oubli les vestiges d'un culte à peu près anéanti.

Pour peu que l'imagination nous prête ici ses ailes, il nous semble ouïr, là-bas, très loin, sous la brume écarlate chère à Teutatès le piétinement sourd des hordes Gallocimbres. Les Baïocasses, en effet, ont hanté le creux de nos vallons, les blanches farandoles de leurs vierges aux tresses rousses se sont autrefois déroulées dans la nuit des chênes centenaires, et le sang des victimes a rougi nos dolmens en l'honneur d'Irmensul. Puis les AulercesDiablintes sont venus, et lentement les Baïocasses se retirèrent, pourchassés des vainqueurs. Soudain un appel aux armes sinistres retentit, et l'écho l'emporta jusqu'au pied des collines bleues qui s'étagent à l'horizon ; les légions Romaines couvraient le pays. Crassus, lieutenant de César, parcourait le bocage à la tête de la septième légion. La tradition nous rapporte que la soumission se fit d'abord sans trop de difficulté mais que par la suite, faisant cause commune avec leurs voisins, les Aulerces, sous la conduite de Viridovix, mirent en fort mauvaise posture Titurius Sabinus, autre lieutenant du général Bomain, qui dut rétrograder jusque vers Tinchebray.

Quoiqu'il en soit de la documentation écrite, des faits


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sont là pertinents qui attestent cette occupation primitive du Passais. Les monuments préhistoriques y abondent, et vraiment, si je ne craignais le ridicule, je serais tenté de clamer aux paroisses de nos cantons, parodiant l'expression bien connue du camelot parisien : « Qui n'a pas son petit monument? »

Si vous me le permettez, et cela croyez-le, je n'en doute pas le moins du monde, nous irons faire un tour au pays des dolmens, c'est-à-dire tout près, à Saint-Bômerles-Forges.

-Voici d'abord le Dolmen du « Creux », ainsi nommé à cause du hameau dans le voisinage duquel il se trouve.

Et si l'Armorique n'était si loin, on l'en dirait en droite ligne venu.

DOLMEN DU CREUX


215

La table en pierre du pays, sorte de granit roux, mesure exactement 3 mètres de long sur 1 m. 80 de large, elle repose sur trois blocs de même grain fichés en terre et disposés en trépied; l'un des supports s'étant affaissé, le monument penche légèrement de ce côté. Ce ne serait là, je crois, que les débris d'une allée couverte jadis considérable; en effet, un autre bloc de granit identique à la table précédente, long de 2 in. 25 seulement sur 1 m. 80 de large, gît à terre. La congélation de l'eau de pluie contenue dans une rigole longue de 1 m. 35, profonde de 15 centimètres paraissant creusée de main d'homme, a fait éclater la pierre. Malgré les travaux de destruction entrepris depuis déjà fort longtemps et qui vont se continuant on pouvait, et cela tout récemment encore, compter, à l'entour du dolmen et sur une surface de plusieurs mètres carrés, dix quartiers de rocs disposés sur quatre rangs et émergeant du sol de 0 m. 80 environ.

Il est probable que l'hiver prochain verra la disparition de ce spécimen intéressant de l'art celtique, à moins qu'il ne trouve quelque puissant prolecteur. Sa perle vient en effet d'être irrémédiablement décidée, afin de donner au terrain qu'il occupe une destination plus pratique aux yeux de son propriétaire.

A trois ou quatre cents mètres plus bas, vers le château de la Maigraire, et dans les taillis qui l'avoisinent, M. Auguste Lclièvrc, notre aimable et distingué président, a récemment découvert un autre mégalithe. Les trois blocs de granit gris qui le supportaient surgissent à peine de terre et la table carrée, d'environ deux mètres de diamètre, repose inclinée sur l'un d'eux :

« Le vieux dolmen est là, caché dans les fougères, « Rien ne réveille plus la forêt qui s'endort « Que le vent qui, parfois, en houles passagères « Fait gémir les halliers sous son puissant effort ».

L'état dans lequel il se trouve permet de supposer la


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parfaite conservation de ce qu'on aurait pu jadis lui confier. La table ne porte pas trace de la rigole remarquée sur le monument du « Creux ». Par contre, sur la droite, en arrivant et aboutissant à l'un des rocs servant d'appui se distinguent très nettement trois degrés d'un escalier formé de blocs que l'on dirait travaillés.

Le dégagement et la remise sur pied du dolmen n'enlèveraient, je crois, rien à la poésie qui l'entoure, mais nous pouvons là-dessus nous en remettre, sans crainte, au bon goût de son possesseur.

Un troisième dolmen, aujourd'hui disparu, appelé le : « Château-aux-Fées », s'élevait, il y a quelque vingt ans, non loin du taillis de la Godfrère. Une tradition veut qu'il ait servi de corps de garde en 1793 à une bande de chauffeurs connus dans le pays sous le nom de « Chouans-duBissac ». Ce n'est point ici le moment de conter leurs exploits, disons, toutefois, en passant, que soldats de la République ou du Roi, selon les circonstances, ils pillaient nos campagnes, dévalisaient les habitations, assassinant au besoin leurs hôtes. Un des leurs, de sinistre mémoire, se vantait d'avoir expédié dans l'autre monde sept personnes avant son déjeuner.

On a longtemps pris les dolmens pour des autels druidiques, mais cette idée semble aujourd'hui abandonnée, et l'on n'y voit généralement plus qu'une chambre funéraire. Les morts étaient déposés entiers assis et adossés aux murs avec leurs armes, des poteries et autres objets leur ayant appartenus. Le tout recouvert de terres mêlées de pierres concassées formait un tumulus.

Un tumulus semble exister au village de la Nocherie, près du manoir dont la tourelle aiguë pointe au travers des pommiers. C'est une masse énorme de terre et de cailloux dont le front est couronné d'arbres fruitiers. J'ai dit « semble exister » car certains, entre autres M. Jean Ilamard, de l'Auvraire, membre de « l'Union Normande »,


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ont prétendu y voir une motte, vestige d'un château du XIe siècle. On se serait basé sur ce fait que M. F. Papouin, en creusant une fosse à pommier au sommet de la dite motte aurait mis au jour et enlevé quelques blocs de granit ouvragés. Nous ne croyons pas que cette trouvaille ait une aussi grande importance ; les châteaux à motte étant d'ordinaire construits en bois, il est peu probable que les quartiers de rocs qui leur servaient d'assises aient été travaillés. Les fosses à pommiers ne sont pas d'ailleurs très profondes, tout cela me porterait à croire que les pierres en question n'étaient que des matériaux épars égarés ou inemployés lors de la construction du manoir actuel.

Le pourtour du dolmen du « Creux » est jonché de morceaux de granit concassés de la grosseur du poing; le tumulus de la Nocherie paraît avoir la même composition, bien qu'aucune fouille n'ait été pratiquée, si ce n'est alors tout récemment. Autour du monument de la Maigraire, rien de semblable n'a été remarqué.

Il n'a jamais, du moins à ma connaissance, été trouvé d'armes ou de poteries dans le voisinage de tous ces mégalithes bien qu'une station de silex se trouve dans le voisinage du tumulus de la Nocherie. Mais une hache de ce genre fut, il y a quelques années, ramassée par M. Jean Hamard non loin du Bois-Hodé. L'an dernier, M. Auguste Guenon, du village des Clos, trouva près du hameau de la Queutière une hache de bronze.

A une époque que l'on ne saurait exactement déterminer, nos pères ont appris que l'étain combiné avec le cuivre donne un alliage plus dur et plus pesant que ces deux métaux séparés et Pline nous dit que le bronze gaulois contenait sept parties de cuivre pour une d'étain.

Des haches gauloises ont été trouvées en grand nombre et partout. Celle de M. Guenon est du modèle le plus répandu, elle mesure huit centimètres de long sur


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trois de large. Elle est munie sur le côté d'un anneau, ses facettes latérales ont la forme d'une feuille lancéolée très allongée sur lesquelles on voit encore très distinctement la trace de la jonction des deux pièces du moule dans lequel l'instrument a été coulé. Le manche, recourbé en forme du « Tau » des divinités égyptiennes, s'engageait dans une cavité ménagée à cet effet.

Les routes, c'est-à-dire les voies larges et bien empierrées étaient à celle époque lointaine, complètement inconnues. De tout petits sentiers plus ou moins battus reliaient seuls les villages les uns aux autres. Cependant un très vieux chemin, connu sous le nom bizarre de « voie ferrée », conduisant de la Godfrère au tertre Ruault passe, à tort ou à raison, pour une route gauloise.

A notre époque d'utilitarisme intense, il peut à certains sembler quelque peu paradoxal de défendre de la destruction ce que nous légua la rude civilisation de nos pères, mais nos dolmens tiennent bien peu de place, et la campagne est grande. Puisse un amant de l'art antique se lever et persuader à l'habitant de nos contrées de respecter la préhistoire au détriment d'un bien maigre profit. Je veux bien concéder que les morceaux d'un mégalithe forment une excellente clôture et que c'est « commode pour le bestial », mais tous les paysans ne seront pas que diable

HACHE GAULOISE EN BRONZE


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aussi simples qu'il a plu à M. W. Challemel de nous les présenter ; hélas ! puissent-ils lui donner, ici du moins, un formel démenti. M. Challemel ne leur en voudra pas, et les archéologues leur en sauront un gré presque infini.

Charles NOBIS.

NOTE. — Des fouilles vont être incessamment commencées au Creux sous la direction de M. l'abbé Hamard, de Chanu, l'archéologue bien connu. On espère faire d'intéressantes trouvailles.


Fouilles

au

Dolmen du Creux

Nous avons, le mardi 7 septembre 1909, sous la direction de M. l'abbé Hamard, officier d'Académie, commencé des fouilles au dolmen du Creux.

Nous commençâmes par déblayer le monument, puis une tranchée est-ouest fut projetée.

Le lendemain mercredi, après avoir procédé à l'enlèvement de l'humus et d'une couche épaisse de morceaux de granit, nous rencontrâmes sous le dolmen une couche de

LE DOLMEN DU CREUX


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béton formée de pierres concassées, de sable et d'argile et pouvant avoir une épaisseur de quinze à vingt centimètres. Le béton défoncé, nous trouvâmes le sol primitif : une sorte d'argile au travers de laquelle M. Hamard ramassa un morceau de silex (fig. 1).

L'après-midi du même jour, nous poursuivîmes notre tranchée jusqu'à un mètre de profondeur, mais n'y trouvant rien d'extraordinaire, nous en restâmes là. Dans une seconde tranchée joignant le dolmen au roc si curieusement entaillé, M. l'abbé Mauviel ramassa un deuxième silex (fig. 2).

Le neuf septembre au matin, nous mîmes à découvert les trois supports d'un nouveau dolmen dont la table a disparu et nous trouvâmes à 1 mètre 25 de profondeur un fragment de poterie.

Figure 1

Figure 2


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Le dix, poursuivant notre tranchée au-delà desdits supports, nous trouvâmes quelques charbons de bois enfouis dans l'argile et plusieurs fragments d'un os à moelle dont l'un fut remis au Docteur Lebossé de Fiers pour le passer au microscope et un autre envoyé à M. Lelièvre, noire aimable et dévoué président.

Le lundi 13 septembre dans l'après-midi nous n'avons absolument rien trouvé, en continuant toujours notre tranchée nord-sud au-delà du nouveau dolmen. Nous avons seulement remarqué que le sommet du tumulus renfermait beaucoup moins de cailloux, mais que la pierre que nous trouvions tu fond de la tranchée était beaucoup plus volumineuse et enduite d'argile et nous pensâmes un moment avoir affaire à quelque débris de maçonnerie, tant les blocs nous semblaient rangés.

Mme Morin, du village du Creux, venant nous voir, nous apporta plusieurs silex trouvés par son fils aux environs du dolmen (fig. 3 et 4), et nous dit en avoir possédé autrefois une certaine quantité (1).

Figure 3

Figure 4

(1) Des silex du môme genre et en grand nombre ont été trouvés dans l'Oise, à Janville, au lieu dit le " Camp-Barbet ". Un intéressant mémoire a été à ce sujet dressé par le docteur Aug. Baudon.


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Nous avons aussi avec M. l'abbé Hamara remarqué un bloc énorme renversé et portant à sa partie supérieure une excavation en forme de coupe paraissant creusée de main d'homme et pouvant contenir un broyeur gaulois dans le genre de celui trouvé à Lougé-sur-Maire.

Charles NOBIS.


Recouverte Archéologique

M. Eugène Foucault a commencé à pratiquer des fouilles dans la Motte de la Nocherie (voir le dernier numéro de la Revue, page 174). — Les premiers résultats obtenus sont encourageants. — A la profondeur d'un mètre, la pioche a rencontré un amas de débris calcinés, d'une épaisseur d'environ 0 m. 50, reposant sur le sol vierge.

M. Foucault a recueilli notamment, parmi ces débris, un clou, une hache, une masse en fer du poids de huit à dix kilos, et les fragments d'une bu ire qu'il va pouvoir reconstituer. M. l'abbé Hamard, dont nous n'avons pas à proclamer la haute compétence, n'a pas hésité à reconnaître dans cette buire un échantillon de la céramique gauloise. La butte de la Nocherie, aujourd'hui motte féodale (?) a donc été primitivement occupée par quelque famille gauloise dont la demeure aurait péri dans un incendie.

Le Gérant : AUGUSTE LELIEVRE.


Liste des Collaborateurs du Pays Bas-Normand

MM. de MARCÊRE. Sénateur.

Ed. de MARCÈRE fils.

W. CHALMEL.

Abbé HAMARD.

ADIGARD, Député. Mme F SCHALCK DE LA FAVERIE, de la Société des Gens de Lettres. MM. A. SCHALCK DE LA FAVERIF, de la Société des Gens de Lettres.

SALLES, de Ceaucé, Professeur au Lycée Janson.

HUSNOT, de Cahan, Botaniste.

Eug. FOUCAULT.

RENAULT, Professeur.

Aug. LELIÈVRE.

J. CABROL.

L. DUVAL, Archiviste à Alençon.

Amand BARRÉ, à Cossé, près la Ferté-Macé.

A. SURVII.LE, Instituteur.

Louis AMIARD, Architecte.

Pierre CAILLOT, Professeur.

René GALLET, de Vire.

LELIÈVRE, Instituteur à Saint-Quentin-les-Chardonnets. Mlle GAUTIER (Danielle d'ARTHEz), de la Société des Gens de Lettre» MM. Russo, Industriel.

L. VIDAL, Ingénieur des mines Denain et Anzin.

Dr BARRABÉ, Domfront.

Dr CACHET, Député.

Dr BIDARD-HUBERDIÈRE. Mme MADELEINE PAUL. MM. MAZEN

Maurice LOUVEL.

Maurice FOUCAULT.

0. FOUCAULT.

Alfred XEMAITRE.

Charles VÉREL.

Dr LEBOSSÉ.

BUTET-HAMEL, Conservateur de la Bibliothèque et du Musée de Vire.

Ch. NOBIS.

Abbé LAFONTAINE, docteur ès-lettres.