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Full notice

Title : Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Marseille

Publisher : (Marseille)

Publication date : 1917

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 13333

Description : 1917

Description : 1917-1920.

Description : Collection numérique : Fonds régional : Provence-Alpes-Côte d'Azur

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5720261m

Source : Académie de Marseille, 2009-28751

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344001853

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 19/01/2011

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MÉMOIRES

DES SCIENCES, LETTRES ET BEAUX-ARTS

DE MARSEILLE

1917-1920

MARSEILLE

TOPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE BARLATIER

17-19, Rue Venture, 17-19

1921



MÉMOIRES

DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE



MÉMOIRES

DE

L'ACADÉMIE

DES SCIENCES, LETTRES ET BEAUX-ARTS

DE MARSEILLE

1917-1920

MARSEILLE

TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE BARLATIER 17-19, Rue Venture, 17-19

1921



PREMIERE PARTIE

ACTES ACADEMIQUES



ACADÉMIE DES SCIENCES, LETTRES ET BEAUX-ARTS DE MARSEILLE

■SEANCE PUBLIQUE DU 20 JANVIER 1918

Le dimanche 20 janvier, à 14 h. 30, l'Académie de Marseille a tenu une séance publique, dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, à l'occasion de la réception de M. Jean de Queylar, membre de la classe des Beaux-Arts.

M. J. Silbert, directeur, après avoir déclaré la séance ouverte, a expliqué pour quel motif il cédait à M. Goudareau, ancien directeur, l'honneur de répondre à M. de Queylar.

Le récipiendaire a donné ensuite lecture de son discours de réception, dans lequel, après avoir évoqué le souvenir de M. Louis Brès, qui, de la classe des Beaux-Arts, a demandé à passer dans la classe des Lettres, il traite de la révolution debussyste et du mouvement musical contemporain.

M. Jules Goudareau, ancien directeur, membre de la classe des Beaux-Arts, répond à M. de Queylar.


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Cette lecture est suivie d'une audition musicale dont voici le programme :

1° a) Chanson des Matelots

b) Polonaise en ré bémol, pour

piano seul

TH. THURNER.

ancien membre de la classe

des Beaux-Arts.

M. Etienne MARTIN, membre de la classe des BeauxArts.

2° Fantaisie en si bémol, pour violoncelle et piano.

JEAN DE QUEYLAR,

membre

de la classe des Beaux-Arts.

M. CH. MAURECH et L'AUTEUR.

3° Sonate en ut pour piano et violon.

a) Andante con moto;

b) Tempo di Scherzo ;

J. GOUDAREAU, membre de la classe des Beaux-Arts.

c) Finale sur le vieil air français « Vive Henri IV » Mlles Blanche ROZAN et F. DURAND.

M. L. Laurent, secrétaire-adjoint, fait connaître la décision de l'Académie attribuant la dot Zafiropoulo (1200 francs) à une jeune orpheline marseillaise, Mlle Fernande Gautier, fiancée à M. Fernand Pons, garçon de recette à la Banque de France.


M. José SILBERT

MESDAMES, MESSIEURS,

Avant de donner là parole à notre distingué confrère M. de Queylar, permettez-moi de vous remercier d'avoir répondu si nombreux à notre invitation ; vous en serez largement récompensés, car vous allez entendre de beaux discours, suivis d'une audition musicale du plus haut intérêt, dont le programme est exclusivement composé, d'oeuvres originales de membres de notre Compagnie, interprétées par des artistes de premier plan.

L'Académie de Marseille est une très vieille personne qui vit le jour en 1715 et fut officiellement reconnue par lettres patentes du Roy en 1726. Traditionnaliste par essence, elle s'est dès lors volontàirement enfermée dans des règles strictes jusqu'ici religieusement observées, règles parmi lesquelles figure, pour le Directeur en exercice, le périlleux honneur de répondre au discours du récipiendaire.

Mais la guerre des nations, qui répand ses méfaits sur le monde depuis tantôt quatre ans, est venue modifier profondément nos conditions d'existence et nous avions renoncé à nos séances publiques, tout en continuant notre oeuvre de paix et en procédant aux élections nécessitées par les vides qui se produisent trop souvent, hélas ! dans nos rangs.

Le cauchemar de l'hégémonie allemande est aujourd'hui définitivement conjuré; grâce à l'héroïsme indomptable de notre race, supérieure encore à sa 'rputation millénaire, l'armée de proie hé passera pas et la paix de justice et de réparation


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si durement acquise, si largement méritée, illuminera bientôt l'horizon de ses rayons bienfaisants ; aussi l'Académie de Marseille vous a-t-elle conviés à cette séance qui marque son retour à la vie normale et constitue un acte de foi inébranlable en l'avenir de notre France immortelle.

La tâche du Directeur sera particulièrement lourde au cours de l'exercice actuel, et les séances publiques devront se succéder à intervalles réguliers. Mes prédécesseurs l'ont si bien compris qu'ils ont, avec une bonne grâce et un dévouement auxquels je me plais à rendre un public hommage, consenti à me seconder dans la mesure du possible.

C'est ainsi que vous aurez la bonne fortune d'entendre aujourd'hui notre éminent confrère M. Goudareau, le compositeur bien connu, qui répondra au discours de M. Jean de Queylar, pour lequel les lois de l'harmonie n'ont plus de secrets.

Peut-être aurais-je pu me réserver cet agréable devoir, car, ingénieur et musicien de haute valeur, il est aussi un peintre habile à ses heures : chercheur infatigable, observateur d'un modernisme subtil, il est arrivé en poursuivant les travaux de Chevreul sur les couleurs complémentaires, à des résultats fort curieux qui modifient les conclusions premières et justifient scientifiquement certaines harmonies de tons parfois un peu déconcertantes pour des yeux insuffisamment avertis.

Mais notre confrère a brigué les suffrages de l'Académie comme musicien, et mon manque de connaissances techniques m'empêche de m'aventurer à sa suite dans le bois sacré cher à Euterpe avec laquelle il vit depuis longtemps en commerce familier.

Mesdames, Messieurs, la parole est à M. Jean de Queylar, membre de la classe des Beaux-Arts.


DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Jean de QUEYLAR

MEMBRE DE LA CLASSE DES BEAUX-ARTS

LA REVOLUTION DEBUSSYSTE ET LE MOUVEMENT MUSICAL CONTEMPORAIN

MESSIEURS,

Les événements tragiques dont nous subissons l'implacable étreinte ne vous ont pas épargnés plus que d'autres : frappés durement, comme tout le monde, dans vos proches et dans vos amis, vous avez considéré comme un haut devoir de ne pas déserter pour cela votre poste d'ouvriers de la pensée ; n'estce pas en effet pour le patrimoine intellectuel, artistique et moral de notre pays bien plus que pour n'importe quels intérêts matériels que nos héroïques soldats versent leur sang ? Aussi, sans négliger les autres obligations plus concrètes que nous impose à tous l'heure présente, pieusement, dans votre calme retraite de la rue Adolphe-Thiers, vous n'avez cessé d'attiser par vos précieux apports le foyer sacré que vous aviez mission d'entretenir.

Après trois années dé réclusion volontaire, vous avez estimé qu'il y aurait péril pour la vie académique à demeurer plus longtemps latente et vous avez décidé de reprendre vos séances solennelles.

Vos nouveaux élus n'en témoignaient nulle impatience : entre-bâillant les portes du jardin d'Académus, vous nous aviez fait la faveur de nous admettre à vos assemblées avant de nous avoir régulièrement reçus ; pour ma part, je prenais un plaisir


extrême à respirer ainsi presque en contrebande l'atmosphère discrète de vos réunions privées et je souhaitais de voir ajourner indéfiniment la présente cérémonie, si intimidante pour moi qui n'ai jamais cultivé l'art des discours, plus ingrate encore pour vous qui êtes condamnés à m'entendre! Dans votre bienveillante courtoisie, vous semblez résignés à subir de bonne grâce votre supplice ; j'affronterai donc courageusement le mien.

Malgré la faiblesse de mes titres, vous m'avez fait l'honneur immérité de m'accueillir parmi vous; comment cela a-t-il pu se produire? Je crois que le vrai coupable est votre vénéré doyen qui, aveuglé lui-même par l'amical intérêt qu'il n'a cessé de me porter en toutes circonstances, vous a grandement illusionnés sur mon compte. J espère que vous ne lui en voudrez pas trop, car :sa bonne foi n'est point douteuse ; quant à moi, je lui conserverai toute ma vie une infinie gratitude pour avoir si bien plaidé ma mauvaise cause.

Comme heureusement mes oeuvres ne travaillaient pas contre moi — elles ont presque toutes la sagesse de dormir inoffensives dans mes cartons - comme par surcroît mon sort s'est trouvé confié au plus aimable des rapporteurs, dont l'indulgence proverbiale a cette fois frisé la complicité, la chaleureuse intervention dont j'avais bénéficié a produit tout son effet et vous ne m'avez point repoussé. Permettez-moi de vous en exprimer, avec mon sincère étonnement et la claire conscience de mon indignité, ma profonde reconnaissance.

Au moment ou vous m'avez accordé vos suffrages, vôtre éminent confrère, M. Louis Brès, dont je vais occuper le fauteuil dans la classe des Beaux-Arts était encore plein de vie ; il venait de réintégrer la section des Lettres et, en dépit de son âge avancé, sa verdeur était telle que vous pouviez espérer le conserver encore longtemps parmi vous. Je me fai-


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sais une fête dépenser que mon élection avait le privilège de n'être attristée par aucun deuil; malheureusement, quelques mois à peiné après sa mutation, il nous a été enlevé. D'après les usages académiques, c'est à celui qui aura l'honneur de lui succéder dans la classe des lettres qu'il appartiendra de retracer sa vie et son oeuvre ; je me borne donc à saluer avec respect la mémoire de cet homme excellent, doublé d'un écrivain de race, et j'aborde immédiatement le sujet dont je me proposé de vous entretenir : la révolution debussyste et le mouvement musical contemporain.

Caractères du: defoussysme. — C'est en effet Une véritable révolution qui ébranla le monde musical le 30 avril 1902, à la première représentation de Pelléas et Mélisande. M. Claude Debussy, à ce moment, n'était pas un inconnu pour les musiciens : né en 1862, il avait obtenu le premier grand prix de Rome en 1884 et publié, depuis cette époque, des oeuvres d'une haute portée; mais c'est avec Pelléas qu'il prit pour la première fois contact avec le grand public.

Pour vous permettre de situer avec quelque précision dans l'histoire musicale l'éclosion du debussysme, je vous rappellerai que Richard Wagner était mort en 1883 et César Franck en 1890.

En quoi a consisté le bouleversement qui a suivi de si près la disparition de ces Maîtres illustres? Je vais essayer de vous le dire brièvement.

Au point de vue de la forme, le debussysme s'est caractérisé par la libération de toutes les contraintes de l'écriture classique ; mélodiquement, par l'usage, de gammes dépourvues de sensible dérivées ; des modes anciens ou importées de l'Orient ; harmoniquement, par l'utilisation d'accords complexes atteignant et dépassant parfois le onzième degré de l'échelle harmonique, ainsi que par l'emploi sys-


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tématique de tous les accords en marches parallèles jusque là sévèrement proscrites. Si l'élément rythmique n'est pas le siège de transformations notables, il en est autrement de la couleur pianistique et orchestrale qui est toute nouvelle ; la sonorité du piano, très estompée, très enveloppée de pédales, donne bien souvent l'illusion d'une buée irisée, grâce au chatoiement d'harmonies très distantes qui viennent se fondre les unes dans les autres; dans cette atmosphère de rêve, de lointaines sonneries de cloches quelque peu fêlées aiment à s'égrener (1); l'orchestre use et abuse des sons harmoniques, des sourdines, des sons bouchés, des timbres rares qui deviennent ; monnaie courante ; jamais bruyant, il se complaît dans les effets de demi-teinte et fait maintes fois songer au mystérieux bruissement qui émane des conques marines. Les parties vocales ne comportent ni chant ni déclamation lyrique, mais la simple notation de la parole naturelle. Symphoniquement, le nouveau style se caractérise par l'abandon du développement beethovénien et de tout travail thématique proprement dit; dramatiquement, par le bannissement de tout hors-d'oeuvre symphonique au théâtre et par l'horreur des commentaires prolixes auxquels se complaisait Wagner en dépit de ses propres théories.

En ce qui concerne le fond, l'art debussyste est essentiellement impressionniste, évocateur du mystère et de l'impalpable. Né dans les milieux symbolistes, il constitue une musique littéraire pour les raffinés, volontiers humoristique à l'occasion, en double réaction contre le franckisme aussi dénué

(1) Qui entend une cloche, en dépit du proverbe, entend une foule de sons ; c'est dans les cloches, en effet, que les harmoniques complexes ont le plus d'importance par rapport au son fondamental. Rien d'étonnant donc qu'une écriture basée sur les harmoniques élevés produise de tels effets.


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d'humour que de littérature, musique sensuelle aussi, cherchant à créer des impressions physiques, visant à charmer et atteignant son but sans rien des relents équivoques de Massenet, musique d'une extrême subtilité; et en même temps d'une humanité profonde, musique païenne, ou simplement areligieuse, antiscientifique, du moins eu apparence, antigermanique et prétendant sincèrement se rattacher à l'art français du XVIIIe siècle (1).

Dans tout cela, il n'y a que l'émancipation harmonique qui mérite, à proprement parler, l'épithète de révolutionnaire, et c'est là-dessus que j'insisterai; le reste n'est que tendances d'un groupe d'artistes, ou même du seul Debussy.

Pour vous mettre à même d'apprécier si ce bouleversement technique était ou non légitime et désirable, je me vais contraint de discuter d'assez près les fondements de l'harmonie classique. Cela va être quelque peu aride, car j'ai le scalpel mauvais ; mais votre savante compagnie ne s'effraye pas pour si peu, et il n'y a pas que des fleurs dans votre jardin.

L'émancipation harmonique. — La base physique de l'art musical est l'accord parfait majeur que Rameau appelle le premier jet de la nature. Il correspond à des nombres de vibrations dont les rapports entre eux sont aussi simples que possible : le rapport de 2 à 1 définit l'octave ; celui de 3 à 2 la quinte, et celui de 5 à 4 la tierce majeure. En raison

(1) « Nous avions, écrivait Debussy en 1903, une pure tradition française dans l'oeuvre de Rameau faite de tendresse délicate et charmante, d'accents justes, de déclamation rigoureuse dans le récit, sans cette affectation à la profondeur et au besoin d'expliquer à coups de poing, d'expliquer à perdre haleine... On peut regretter que la musique française ait suivi pendant trop longtemps des chemins qui l'êloignent de cette clarté dans l'expression, ce précis et ce ramassé dans la forme, qualités particulières et significatives du génie français. » 2


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de la simplicité de ces rapports, les fibres de Corti, partie importante de notre appareil auditif, sont sollicitées à vibrer en concordance à l'audition d'un accord parfait, tandis qu'elles sont tiraillées en sens divers par les sons discordants qui correspondent à des rapports plus compliqués.

Les quatre notes du clairon, dérivées d'un accord parfait qui est leur irréprochable base harmonique, forment déjà une échelle mélodique non dénuée de ressources, puisqu'elle a permis de constituer un répertoire assez étendu, depuis la candide « Botte à Coco » jusqu'à la superbe charge. Cette gamme un peu sommaire est, au point de vue purement scientifique, la plus parfaite qui soit ; dès qu'on veut l'enrichir, les difficultés commencent.

Si l'on cherche à utiliser les harmoniques suivants, qui constituent là gamme naturelle de la trompe de chasse, on s'aperçoit que le 7e et le 11e sont fort discordants ; avec les éléments de cette gamme, on peut jouer « le bon roi Dagobert », mais le fa est nettement trop haut.

On a dû se restreindre aux premiers harmoniques et se borner à combiner ensemble plusieurs accords parfaits : en soudant bout à bout trois de ces accords étages à distance de quinte et en ramenant les sept degrés ainsi obtenus dans l'intervalle d'une octave, on obtient tous les sons de la gamme diatonique, dite de Zarlin ou de Ptolémée. Dans cette gamme, les tierces majeures sont justes, ainsi que toutes les quintes, sauf la quinte ré la qui est trop faible, comme le montre un calcul élémentaire. En outre, la note sensible est trop basse pour se résoudre euphoniquement sur la tonique.

La genèse de cette gamine imparfaite est de première importance, car des trois accords qui la constituent, accord de tonique encadré entre les accords de sous-dominante et de dominante, nous vient la


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notion de tonalité qui pendant trois siècles, de Monteverde à Debussy, a dominé la musique (1). Pour obvier à la perturbation choquante résultant de la quinte fausse ré la, on a imaginé, reprenant une idée de Pythagore, de fonder la gamme sur une série de six quintes justes, ramenées, bien entendu, dans l'intervalle d'une octave. Mais les nombres sont plus forts que les hommes; ici ce sont les tierces qui sont fausses. Ce malheur ne saurait nous étonner si nous réfléchissons que les facteurs 2, 3 et 5 qui caractérisent respectivement l'octave, la quinte et la tierce étant premiers entre eux, et même premiers absolus, ces intervalles sont irréductibles les uns aux autres (2) ; quoi qu'on fasse, on ne pourra jamais par des sauts de quinte aboutir rigoureusement au même terme que par des sauts de tierce ou d'octave.

Les théoriciens classiques ont adopté, du moins pour la musique écrite, la gamme pythagoricienne en raison de sa symétrie et des généralisations auxquelles elle se prêtait et, à l'aide de dièzes et de bémols, ils ont constitué une série de quintes justes théoriquement indéfinie, mais qui pratiquement s'arrête au seuil des triples dièzes et des triples bémols (3).

(1) Les trois accords de Ptolémée, fa la do, do mi sol, sol si ré, suffisent pour accompagner un nombre immense de mélodies : un balancement s'établira entre l'accord du milieu et l'accord supérieur; de loin en loin, pour équilibrer par contraste ce dernier, l'accord inférieur se fera entendre quand la note mélodique la comportera; finalement la mélodie concluera sur l'accord central. Ce système constitue la tonalité majeure classique. — Il ne s'agit, bien entendu, que d'un schéma.

(2) Les personnes brouillées avec les mathématiques constateront, sans effort, que les puissances de 2 se terminant par les chiffres 4, 8, 6, 2, les puissances de 3 par 9, 7, 1, 3, et les puissances de 5 toutes par un 5, aucune égalité n'est possible entre les différents groupes.

(3) Si nous considérons la série pythagoricienne de quintes justes fa do sol ré la mi si, nous constaterons que les termes


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Le grand astronome Kepler, qui était fort préoccupé de métaphysique, pensait que Dieu, lorsqu'il créa le monde et régla la disposition des cieux, avait en vue les cinq polyèdres réguliers de la géométrie. Nous oserons dire dans le même esprit que lorsque Dieu créa la répartition des nombres, il prit soin que la douzième quinte ne dépassât la septième octave que d'une quantité négligeable; par suite de Ce hasard métaphysique véritablement merveilleux auquel nous devons la musique moderne, la série indéfinie et impraticable de quintes justes a été remplacée par une série limitée de douze, quintes tempérées valant exactement sept octaves et ramenant ainsi le même son sous une orthographe différente (1).

Les douze quintes reportées dans l'intervalle d'une octave deviennent les douze degrés de la gamme chromatique tempérée qui sert de base à l'accord des pianos. Les quintes tempérées sont imperceptiblement trop faibles et les tierces tempérées un peu trop fortes, assez pour choquer une oreille même peu exercée... et voilà comment l'accord parfait physique arrive à s'étendre tant bien que mal sur le lit

extrêmes si fa rapprochés d'un nombre d'octaves convenable, forment un intervalle notablement plus petit qu'une quinte. La chaîne ne se ferme donc pas. On a imaginé de prolonger la série de quintes justes à droite et à gauche et de créer, à cette fin, des symboles correctifs : ce seront à droite une série de sept dièzes suivie d'une série de sept doubles dièzes ; à gauche, une série de sept bémols, précédant une série de sept doubles bémols. Ces différents symboles, par définition, ont pour effet de ramener à une quinte juste l'intervalle de soudure entre deux groupes consécutifs.

(1) Ainsi, tandis que les théoriciens de la peinture substituent au spectre indéfini que leur fournit l'optique un cercle chromatique fermé dans lequel le rouge se soude au violet, ceux de la musique remplacent la série indéfinie des quintes que leur fournit l'acoustique par un cycle également fermé, dont là soudure constitue l'enharmonie; l'analogie entre les deux processus est digne de remarque.


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de Procuste de la gamme tempérée dont le demi-ton sert de commune mesure approximative aux intervalles qui le composent.

Dans leur ensemble les choses se présentent ainsi : le compositeur écrit selon la formule pythagoricienne en supposant mentalement que les tierces y sont justes, ce qui est métaphysiquement impossible. Le violoniste qui exécute des accords plaqués ou arpégés suit la gamme de Ptolémée dans laquelle la justesse des accords parfaits est respectée, mais quand il chante une mélodie, il adopte une gamme libre voisine de celle de Pythagore, en surélevant la note sensible (1). Enfin, les instruments à sons fixes sont condamnés a la gamme tempérée dont tous les intervalles sauf l'octave sont faux.

Si au point de vue empirique ce système se tient assez heureusement, il faut reconnaître que scientifiquement il se présente comme un véritable capharnaüm et que lès théoriciens de l'harmonie classique ont fait preuve d'une singulière outrecuidance en prétendant tirer de ce chaos une doctrine rationnelle et des lois intangibles (2).

Combien plus avisé me semble le savant Helmholtz lorsque dans sa théorie physiologique de la musique il proclame que « le système des gammes, des modes et de leurs enchaînements harmoniques ne repose pas sur des lois naturelles invariables,

(1) Chez les Grecs, la quinte et la quarte, fondement de l'harmonie, étaient seules définies rigoureusement; les autres notes mélodiques étaient des notes de passage plus ou moins libres.

(2) Debussy n'a certes pas été le premier à se révolter contre, la tyrannie dès harmonistes ; tous les grands artistes ont fait plus ou moins litière de leurs prohibitions quand l'inspiration le leur commandait et Beethoven dont le robuste génie était pourtant peu enclin aux recherches harmoniques s'est fait à maintes reprises copieusement tancer par Fétis pour les libertés qu'il à prises avec les règles.


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mais qu'il est au contraire la conséquence de principes esthétiques qui ont varié avec le développement progressif de l'humanité et qui varieront encore !»

Si l'harmonie classique nous a ouvert d'importants horizons en rendant possible la modulation, promenade le long du cycle des douze quintes dont chacune peut être prise pour tonique, elle a d'autre part fâcheusement appauvri la musique en abandonnant les anciens modes du moyen âge renouvelés des Grecs.

Ces derniers avaient constitué huit modes parfaitement distincts tant par leur caractère que par leur technique : le dorien, le phrygien, le lydien, le mixolydien et quatre modes plagaux correspondants, en faisant simplement varier la position de la tonique et de la dominante sur les degrés de la gamine.

Les classiques, en prenant pour unique critérium du mode l'intervalle entre le 1er et le 3e degrés, en ont laissé atrophier six ; ils n'ont plus reconnu que le mode majeur et le mode mineur. C'est par une simplification analogue que la plupart des langues modernes ont aboli les multiples cas des déclinaisons grecque et latine pour ne plus reconnaître que le cas-sujet et le cas-régime. Je dois signaler cependant que Bach et Beethoven, dans quelques oeuvres admirables, sont revenus aux tonalités grégoriennes et qu'ils les ont parées d'une nouvelle beauté.

En résumé, les anciens possédaient un appartement confortable de huit salles ayant chacune une destination différente qui constituait leur unique résidence ; les modernes ont reçu en échange une douzaine de cabanons à deux pièces, tous semblables entre eux. Le progrès n'est pas très évident. Après la révolution debussyste, nous disposerons de douze châteaux puisqu'en retrouvant les modes anciens et


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les gammes orientales nous ne perdrons pas pour cela le bénéfice de la modulation.

La notion de tonalité, dans le fond, ne repose que sur des postulats : en la rejetant comme inutile et usée, Debussy, nouveau Lobatchewsky, a créé une sorte de musique non-euclidienne parfaitement conséquente avec elle-même dans laquelle notamment, toutes les prohibitions de mouvements parallèles qui avaient leur origine dans la nécessité de maintenir l'unité tonale cessent d'avoir une raison d'être.

Si j'ajoute qu'il est impossible d'établir une ligne de démarcation entre la consonance et la dissonance, que l'oreille s'est habituée à goûter des rapports de plus en plus compliqués, que dans le cours des âges, la quinte, a quarte, la tierce et la sixte, la septième, la neuvième ont successivement passé d'une catégorie dans l'autre, vous reconnaitrez que la manière dont les debussystes traitent les dissonances ne saurait être répréhensible a priori; en somme ils sont venus instaurer non l'anarchie, mais simplement la liberté avec ses avantages et ses inconvénients. Ils se refusent à proscrire n'importe quel accord dissonant : son emploi heureux ou malheureux dépendra des accords qui précèdent, des timbres en jeu, de la nuance, de l'écartement et de la hauteur des parties, du sentiment à exprimer, bref du goût du compositeur.

Vous concluerez sans doute avec moi que la révolution harmonique était, en soi, parfaitement légitimé, mais que les résultats en seront bons ou mauvais suivant que ceux qui s'en réclameront auront ou non du génie... ou simplement du discernement.

Je termine ces considérations techniques; par une remarque importante :

Indépendamment de toute idée de tonalité, l'unité est un impératif catégorique de l'Art. C'est pourquoi


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Debussy prend grand soin de sérier ses matériaux ; il remplace l'unité tonale par un groupement de sonorités proches parentes qui constituent de véritables leitmotive harmoniques. Par suite de l'emploi dominant de ces sonorités, dit M. Chennevière « il se dégage ainsi de chaque oeuvre de Debussy un parfum spécial, dominateur et troublant, comme Une sorte d'opium féerique qui vous grise... où tout se mêle, se fond en une harmonie merveilleuse » et le principe de l'unité se trouve sauvegardé,

L'OEuvre de Debussy. — J'examinerai sommairement les oeuvres vocales puis les oeuvres instrumentales de Debussy.

Avant d'aborder les premières, j'appellerai votre attention sur la rare valeur littéraire des collaborateurs que le musicien a su choisir.

Ce furent : le préraphaëlite Rossetti qui, s'il ne fut pas tout à fait un grand peintre, fut un artiste dans le sens le plus élevée Verlaine, à qui il fallait:

De la musique avant toute chose, De la musique encore et toujours !

et qui, s'il ignorait la technique de cet art, possédait plus que tout autre poète l'intuition de son pouvoir mystérieux, Baudelaire, qui disait magnifiquement :

La musique souvent me prend comme une mer.

et dont le subtil génie aimait à chanter les mystérieuses correspondances des choses :

Les couleurs les parfums et les sons se répondent,

Stéphane Mallarmé, Pierre Louys, Maëterlinck. d'Annunzio et enfin Debussy lui-même... j'oubliais Charles d'Orléans, Tristan l'Hermite et François Villon et j'avais grand tort, car le soin pieux apporté par le compositeur à traduire les naïves émotions de ces vieux maîtres atteste la sincérité du cri qui


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lui est échappé dans ses très modernes Proses lyriques :

Mon âme, c'est du rêve ancien qui t'étreint!

En 1888 parurent les Ariettes oubliées; les mots ne sauraient traduire l'adorable enchaînement d'accords qui accompagne les vers charmants :

C'est tous les frissons des bois Parmi l'étreinte des brises...

ni l'exquise mélancolie de la phrase :

Il pleure dans mon coeur Comme il pleut sur la ville...

En 1890, ce sont Cinq poèmes de Baudelaire parmi lesquels le Jet d'eau et Recueillement sont de véritables sommets. Deux ans plus tard les Fêtes galantes. Ici le Clair de lune, si évocateur soit-il, est demeuré inférieur au célèbre lied de M. Fauré inspiré par le même poème; par contre le Faune et le Colloque sentimental, qui furent publiés quelques années plus tard, sont de pures merveilles. Dans cette dernière pièce la prodigieuse pédale de la bémol qui accompagne l'apparition fait penser à la lumière blafarde qu'il est d'usage au théâtre de projeter sur les fantômes.

En 1894 paraissent les Proses lyriques, texte de Debussy, dont la première atteint à une émouvante

grandeur et en 1898, les chansons de Bilitis que nos fines diseuses marseillaises ont acclimatées dans nos salons. Je citerai encore deux rondels de Charles d'Orléans,

d'Orléans, ballades de François Villon, le délicieux Promenoir des deux Amants de Tristan l'Hermite et trois poèmes de Mallarmé, ces derniers d'un art trop raffiné pour mon goût.

La Damoiselle élue, d'après le poème de Rossetti, achevée en 1887 au retour de Rome, est une petite


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partition finement ciselée, aux sonorités cristallines, dont la douce héroïne languit au Paradis, attendant vainement que son bien-aimé vienne la rejoindre. L'écriture de cette oeuvre de jeunesse, jugée autrefois très avancée, nous paraît aujourd'hui singulièrement anodine.

Des hauteurs éthérées du Préraphaëlisme Debussy descendit au symbolisme qui, a-t-on dit, n'est qu'un préraphaëlisme borné à la terre et il nous donna Pelléas et Mélisande, une chose unique dans l'oeuvre de son auteur et dans toute la musique.

Dans le drame extraordinaire de Maëterlinck, nous ne connaissons à peu près rien des person- . nages « mystérieux comme tout le monde... », il ne se passe à peu près rien, sinon qu'ils s'aiment et meurent dans un pays dont nous ne savons rien, sinon qu'on y voit des pauvres mourir de faim et des moutons courir à l'abattoir, mais l'art de poète centuplé par celui du musicien fait tenir toute l'humanité dans ce cadre insignifiant. Jamais la musique n'avait pénétré si profondément un poème ; jamais émotion comparable n'avait été engendrée par la fusion de deux arts aussi nouveaux l'un que l'autre. On sent véritablement que c'est pour le seul Pelléas que tout l'art debussyste a été créé.

Je ne m'attarderai pas sur le Martyre de saint Sébastien : malgré le très grand respect que m'inspire d'Annunzio quand je le vois à travers les admirables traductions de M. Hérelle; je suis obligé de considérer le Martyre comme une oeuvre mort-née par la faute du poète :

Écoutez le Chorus Apostolorum :

Tu es Saint. Qui te nomme Verra le fils de l'homme, Qui sur son coeur te tient, Sourire de ta grâce. Jean t'a donné sa place, Tu boiras dans sa tasse, Sébastien !


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N'est-il pas douloureux de voir un vrai poète enguirlander des. mirlitons ? Je poursuis :

Prends six ailes d'ange

Et viens dans l'échelle Des feux musiciens, Chanter l'hymne nouvelle, Au Ciel qui se constelle,

De tes; plaies immortelles,, Sébastien, Sébastien !

Le reste est à l'avenant ; peu importe que le compositeur ait traité les choeurs d'une manière ingénieusement nouvelle ! Il aurait mieux fait d'aller pêcher à la ligne...

Les pièces pour piano sont pour la plupart postérieures à Pelléas; je cite :

les Estampes dont la seconde, la soirée dans Grenade est une prestigieuse évocation de la cité mauresque,

les Images en deux séries ; dans la première se trouve un Hommage à Rameau, sarabande grave d'un style magnifique.

En 1908 Debussy écrit pour sa fille le Children's Corner (Coin des Enfants) d'une adorable espièglerie. Sur la couverture un; éléphant lilliputien s'amuse sous la neige avec un énorme ballon rouge curieusement chevelu, ruais l'intérieur du cahier est encore plus intéressant que la couverture : en particulier la Berceuse de l'éléphant et la Sérénade à la poupée sont tout a fait réjouissantes. La dédicace est ainsi libellée : " A ma chère petite Chouchou, avec les tendres excuses de son père pour ce qui va suivre.»

Enfin en 1910 et 1913, il y a deux séries de douze Préludes. Les meilleurs me semblent être les Collines d'Anacapri, Des pas sur la neige, la Sérénade interrompue, la Cathédrale engloutie et la Terrasse des audiences du Clair de lune, au titre éminemment


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suggestif. Dans les autres, le procédé tient malheureusement beaucoup de place et je ne saurais, quant à moi, demeurer longtemps en contact avec cette musique artificielle, sans éprouver avec une intensité croissante et bientôt irrésistible la nostalgie de Mozart.

Comme musique de chambre, il a paru en 1893 — remarquez la date — un superbe quatuor à cordes, oeuvre ensorcelante, d'une écriture enchanteresse et animée d'un bout à l'autre d'une passion débordante... et puis plus rien.

Si pourtant ! plus de vingt ans après, il y a une pauvre petite sonate pour piano et violoncelle, sorte de caricature de la sérénade interrompue qui n'ajoutera rien à la gloire de son auteur.

Enfin, pour orchestre, nous trouvons en 1893, l'admirable Prélude à l'après-midi d'un faune, en 1899, Trois nocturnes : Nuages, fêtes et Sirènes, dans le dernier desquels les Sirènes chantait à bouche fermée et qui forment un superbe triptyque impressionniste, en 1904, La Mer, esquisse symphonique assez mal venue, amusante par endroits, mais sans grandeur ni équilibre, et pour finir, en 1907, Iberia, puissante oeuvre naturiste qui ne fait toutefois oublier ni Chabrier, ni Albeniz.

En somme, les oeuvres d'envergure vraiment réussies sont le Quatuor, le Prélude à l''après-midi d'un faune, les Nocturnes, appartenant tous trois à la période d'incubation de Pelléas, et Pelléas lui-même. Le reste n'est certes pas sans valeur, mais dans l'ensemble c'est menu.

Pendant la période qui s'étend de Pelléas à nos jours, Debussy nous a donné surtout des bibelots rares par leur préciosité, précieux par leur rareté. Enfin, sur les quatre chefs-d'oeuvre incontestables que je viens de rappeler, trois sont de la musique littéraire ou à programme, par conséquent vassale


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des autres arts, seul le Quatuor est de la musique pure.

Les personnages du Lys Rouge passaient leur soirée à chercher le hérisson de miss Bell ; puis, quand ils l'avaient trouvé, ils ne savaient qu'en faire et allaient se coucher. Debussy a travaillé pendant quinze ans à forger un magnifique outil pour faire de la musique, puis, l'ayant parachevé, il s'est abstenu dé s'en servir.

Ce grand artiste a-t-il eu conscience qu'il ne ferait jamais mieux que Pelléas et cette conviction a-t-elle par la suite entravé son pouvoir créateur ? c'est possible. On peut aussi présumer qu'il est devenu l'ésclave de ses fanatiques admirateurs et que sous leur funeste influence, il s'est vainement épuisé à chercher l'originalité et la nouveauté à tout prix.

Il avait su se créer une forme qui convenait merveilleusement à l'expression de sa sensibilité. Au lieu de ne l'élargir que sous l'aiguillon d'un impérieux besoin, il a donné l'impression que beaucoup de ses oeuvrettes sont de simples prétextes à utiliser une combinaison nouvelle qu'il faut se hâter d'employer avant la concurrence. Dans ces conditions, l'artiste s'éparpille et quand la recherche de la forme rare devient chez lui une obsession aiguë jusqu'à être maladive, l'art sombre dans le bysantinisme ; une injection de sang nouveau régénère un organisme : forcez la dose, vous le tuez.

Quoi qu'il en soit, si le prodigieux succès de Pelléas ne semble pas avoir stimulé beaucoup le talent de Debussy, il a donné un énergique coup de fouet à la musique française qui a pris dans les premières années de ce siècle un essor extraordinaire, si bien que M. Romain Rolland, qui n'est pas suspect d'excès de sévérité pour le germanisme, a pu écrire en toute vérité dès 1905 que, silencieusement, l'art français était en train de prendre la place de l'art allemand.


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Les précurseurs et continuateurs. — Avant de vous parler des continuateurs du mouvement debussyste, je vous dirai quelques mots de ses précurseurs : ce furent d'abord les Russes et en première ligne Moussorgsky, génie inculte mais d'une puissance souveraine : il ne savait pas écrire, mais chacune de ses lignes donne l'impression de l'inentendu. S'il lui est arrivé dans son oeuvre inégal de tomber au-dessous de Meyerbeer, il a été souvent, notamment dans Boris Godounow, à la hauteur des plus grands.

Lors des inoubliables représentations de ce chefd'oeuvre à Paris en 1907, on fut frappé de rencontrer dans cette forte musique, écrite avant 1870, des accents, et des procédés harmoniques extrêmement apparentés à ceux de Pelléas. Assez vivement pris à parti à ce sujet par certains critiques, M. Debussy dit un jour, sur le ton d'ironie désabusée qui lui est habituel, à un de ses amis qui allait entendre Boris : « Vous verrez, il y a tout Pelléas là-dedans. » Non, il n'y a pas là tout Pelléas et Moussorgsky, barbare magnifique, est trop éloigné du civilisé ultra-raffiné qu'est Debussy pour qu'il y ait entre eux une filiation profonde ; mais si l'on ne peut parler de plagiat, l'imitation est indéniable.

Un autre annonciateur du debussysme fut le doux humoriste Erik Satie, compatriote d'Alphonse Allais qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en cette affaire. L'auteur des Véritables préludes flasques pour un chien, qui sont très musicaux et beaucoup mieux coordonnés que ne le laisserait supposer le titre, des Gymnopédies, des Embryons desséchés (Oh ! cet embryon d'Edriophtalma !) des Pièces en forme de poire et des Aperçus désagréables, est en effet un musicien intuitif qui, grisé par la somptuosité des beaux accords, s'est amusé, parfois avec un singulier bonheur, à combiner empiriquement des sonorités nouvelles;


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MM. Debussy et Ravel n'ont pas renié cet ancêtre un génie bizarre. Le premier à paraphrasé une de ses Sarabandes et orchestré avec infiniment d'art deux de ses gymnopédies. Le second lui à dédié son lied sur le fameux sonnet mallariné en :

« Surgi de la croupe et du bond D'une verrerie éphémère...»

Sans doute, seul M. Erik Satie pourrait, à la manière du bon Pantagruel arbitrant le procès des deux Seigneurs qui plaidoient devant luysans advocatz, décider si la musique est plus impénétrable que le texte ou inversement.

Puisque je tiens M. Ravel, je me réservé de parler plus tard d'un troisième précurseur plus sérieux qu'Erik Satie et j'aborde immédiatement le chapitre des continuateurs.

Maurice Ravel, né en 1875 sur les confins de l'Espagne apporta de bonne heure à la cause debussyste l'appoint d'une sensibilité distinguée mâtinée d'une indéniable tendance à la clownerie.

Parmi ses oeuvres où fourmillent, à côté d'inutiles surenchères, des trouvailles charmantes, je vous signale les Miroirs, la Sonatine, Gaspard de la nuit; les histoires naturelles, d'après Jules Renard, des mélodies, une symphonie chorégraphique : Daphnis et Chloé, une exquise féerie : Ma mère l'Oye, une comédie musicale : l'Heure espagnole, et deux oeuvres de musique pure (raroe aves) : un quatuor a cordes de grande valeur, dont le premier temps est un vrai bijou, et un trio récemment publié, de forme entièrement nouvelle, où les recherches de rythmes les plus ingénieuses s'associent à récriture harmonique la plus avancée.

A première vue, l'art de M. Ravel paraît très

semblable à celui de Debussy — tous les nègres se

ressemblent, pour qui n'a pas vécu dans leur inti-


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mité, et nos compositeurs modernes sont de véritables nègres pour les anciens harmonistes — mais en y pénétrant plus profondément, on découvre une personnalité très différente de celle de l'auteur de Pelléas et les analogies de pure forme qu'on relevait dans les premières oeuvres tendent à disparaître : un système harmonique beaucoup plus cohérent, beaucoup moins improvisé que celui du chef de la dynastie, s'y affirme de plus en plus et le rythme, je l'ai dit, y prend une importance que ce dernier ne lui a jamais accordée. Il y a, çà et là, dans l'oeuvre de Maurice Ravel, des pages entières sans un dièze ni un bémol et qui sont pourtant d'une harmonie plus riche que tout le chromatisme de Tristan : elles mettent en merveilleuse lumière les trésors insoupçonnés que dédaignait bien à tort l'harmonie classique.

Entre temps, une autre étoile vint surgir au firmament débussyste, exotique, celle-là : M. Igor Strawinsky, profitant des conquêtes du nouvel art français comme celui-ci avait utilisé les créations du génie russe, fit représenter à Paris trois ballets, l'Oiseau de feu, véritablement étincelant, Pétrouchka, oeuvre d'un haut intérêt où est disséquée de façon infiniment curieuse l'âme rudimentaire des marionnettes et le Sacre du Printemps, qui déchaîna une tempête comme on n'en avait pas vu depuis Tannhaüser pour finalement monter aux nues.

Le Sacre... d'autres ont dit le Massacre du Printemps, vise à représenter la joie frénétique des êtres primitifs à la résurrection du Soleil ; c'est une partition géniale à certains égards, mais d'une outrance d'écriture dont on ne peut se faire une idée : on y voit fleurir les bouquets harmoniques les plus enchanteurs, mais trop souvent la couleur ne se contente pas de chatoyer ; elle hurle sauvagement et les modes et les tonalités hétéroclites se superposent avec une cruauté indicible.


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Messieurs, nous sommes décidément trop éloignés de nos ancêtres anthropoïdes pour pouvoir admirer autant qu'il conviendrait cette musique forcenée ; — je pourrais dire : maximaliste — mais ne lui tenons pas trop ligueur ! Par son ardeur à brûler les étapes, elle a ruiné pour longtemps dans leur agaçante industrie les distillateurs d'accords baroques dont nous commencions à être infestés.

Dans le même sens, mais cette fois sans l'excuse d'un génie quelconque, ont travaillé les bruiteurs de M. Marinetti, ces cubistes de la musique dont l'orchestre, plus richement compose que certain Raffût qui eut son heure de célébrité, comprenait 3 bourdonneurs, 2 éclateurs, 1 tonneur, 3 siffleurs, 2 bruisseurs, 2 glouglouteurs, 1 fracasseur et 1 stridenteur. Vous pensez si les amateurs de timbres rares ont été submergés par ces débordements qu'ils n'osaient prévoir !

Il n'est que trop, certain, comme l'a fait remarquer M. Ecorcheville, que de dissonance en dissonance, depuis trois mille ans, la musique marche allègrement à la conquête du bruit, mais franchement elle en veut trop à notre génération : souhaitons de mourir avant que la batterie ait envahi tout l'orchestre et que le poivre de Cayenne soit devenu notre principal aliment ! Ayons toutefois la prudence de mettre un frein à notre ironie, car on pourrait nous renvoyer à la description faite par Willy, dans le Courrier Musical, de l'orchestre classique, « association de braves gens occupés à promener sur des boyaux de chat ou de mouton une poignée de crins provenant d'une queue de cheval, à marteler la peau tendue des onagres et à souffler dans des tubes compliqués de bois, de cuivre et dé nickel, pour nous distraire quelque; temps de la tristesse de vivre. »

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Le mouvement contemporain. — En face de l'école révolutionnaire dont je vous ai décrit, en m'efforçant de rester impartial, la grandeur et la décadence, se dressait au commencement du siècle l'école des Intellectuels, forteresse traditionnaliste dont M. Vincent d'Indy était le chef respecté. Héritier de Franck et propagateur infatigable de l'influence de son maître, il avait cependant peu à peu substitué ou du moins adjoint au Sentiment, moteur de l'art; Franckiste, l'Idée et la Volonté qui caractérisent plus particulièrement l'art d'Indyste.

Malgré la hauteur de vues de M. d'Indy qui lui permit à plusieurs reprises de rendre hommage à la valeur de ses adversaires, les deux groupes accusaient des tendances trop contraires pour ne pas s'entr'égorger : les uns s'adressaient aux sens, les autres au cerveau; pour les premiers l'art n'avait qu'à vivre terrestrement sa vie, pour les autres il était un sacerdoce; d'un côté l'on sapait à sa base la tonalité classique, de l'autre on s'y cramponnait désespérément non sans retirer jusqu'à la faire casser; chez les debussystes on n'attribuait d'importance qu'à la seule harmonie : on était vertical! A la Schola, pu ne jurait que par le contrepoint; on était horizontal! «Les premiers se pâmaient lorsqu'ils avaient réussi à faire tenir en équilibre sur une pointe d'aiguille des sons d'habitude brouillés entre eux, les seconds - c'est M. de Séverac qui est responsable de cette très inconvenante image — avaient le sentiment du devoir accompli, lorsqu'ils étaient parvenus à faire coucher ensemble des thèmes qui n'en avaient nulle envie» : les uns voyaient menu, les autres voyaient massif et tandis que les scholistes déifiaient Beethoven, les Pelléastres atteints de debussyte aiguë (c'est une maladie découverte el plaisamment décrite par M. Mauclair) le traitaient de pachyderme !


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Des luttes homériques eurent lieu qui heureusement ne furent point tout à fait stériles.

Un beau jour on s'aperçut qu si l'hyperchromatisme de Franck, était décidément périmé, les procédés debussystes, eux aussi, commençaient à dater terriblement : l'écriture franckiste était certes touchée par l'aile du temps, ce qui n'empêchait nullement le Maître qui avait su faire parler le Christ et chanter tous les Anges du Ciel d'entrer dans l'immortalité, mais d'autre part un poncif debussyste était né, sinistre avant-coureur du crépuscule. On comprit alors la vérité de la parole de Schumann : « Gardez-vous de la mode en musique, car ce qui est de mode passera de mode» et qu'avec le recul des années l'inspiration seule comptait.

Peu à peu, l'intransigeance pour les questions de forme perdit de son acuité: si d'Indy, conservant ses allures distantes de Roi en exil, n'abandonna en théorie aucun de ses rigides principes, en fait, il modifia son harmonie : et nous voyons dans plusieurs de ses oeuvres récentes apparaître nettement la couleur impressionniste. Ses élèves Paul Dukas, surtout dans la Péri, et Albert Roussel, dans les Evocations, furent fortement influencés par la musique d'en face ; avant eux, Albeniz avait déjà montré que l'écriture de la Schola n'était nullement incompatible avec le naturisme le plus savoureux. Réciproquement, les dernières recherches architecturales et rythmiques de Maurice Ravel attestèrent qu'une influence d'Indyste assez heureuse s'était fait sentir loin dans le camp adverse.

Depuis la guerre, la fusion des petites chapelles parait s'être accomplie et une véritable école française est en passe de se constituer autour de Gabriel Fauré, plus jeune de quelques années à peine que son maître Saint-Saëns, votre illustre associé, mais qui, au témoignage de ce dernier, n'a pas d'âge et n'en aura jamais.


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Cet artiste à la fois robuste et délicat dont on a pu dire qu'il était demeuré classique selon l'esprit qui vivifie, tandis que d'autres le sont restés selon la lettre qui tue, aura eu la singulière fortune d'être à tour de rôle le précurseur direct, le libre compagnon et peut-être le fossoyeur de la révolution débussyste.

Précurseur, il le fut sans aucun doute, car c'est lui qui, avec un charme incomparable, réalisa les premières touches de l'impressionnisme musical : «il est, dit M. Vuillermoz, le premier musicien qui ait osé chanter avec sincérité un parfum, un jeu de lumière, une feuille morte, une atmosphère, un frisson, un reflet...» précurseur aussi par son sens littéraire affiné, la justesse de sa prosodie et la précision de sa traduction musicale, si discrètement évocatrice.

Puis, tandis que la révolution battait son plein, il continua tranquillement à être lui-même, perfectionnant en dehors de toute contrainte son écriture harmonique, se plaisant à présenter sous un aspect nouveau des accords connus, plutôt qu'à échafauder des agrégations inutilement compliquées de matériaux mal élaborés.

Et enfin aujourd'hui il se trouve que ce pur classique, procédant à la manière de la nature, sine saltû, a fait évoluer l'harmonie bien plus profondément que les outranciers les plus féroces et qu'il a été donné à cet héritier du polonais Chopin, de l'allemand Schumann et de l'autrichien Schubert, d'écrire la musique la plus française qui ait jusqu'à présent vu le jour; jamais en effet «le goût de la claire pensée, de la forme sobre et pure, la sincérité, le dédain du gros effet » présentés par Fauré lui-même comme caractéristiques de notre art n'ont été poussés plus loin que dans son oeuvre. A l'heure actuelle, tant que notre jeunesse est aux prises avec l'ennemi, aucun art vraiment national


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ne peut prendre l'essor ; comme chantait le pauvre Ernest Chausson,

Le printemps est triste: et ne peut fleurir !

Mais lorsqu'après la victoire de nos héros la douce paix nous sera rendue, l'exemple et les enseignements d'un tel maître porteront leurs fruits ; grâce à eux, nos jeunes compositeurs, passionnément épris de clarté et de juste mesure, sauront, n'en doutez pas, trouver les meilleures voies pour mettre en valeur les admirables qualités de notre race et leurs efforts généreux vers la pure beauté contribueront puissamment à auréoler l'art et le nom français d'un impérissable éclat par delà nos frontières.



REPONSE DE M. JULES GOUDAREAU

MEMBRE DE LA CLASSE DES BEAUX-ARTS ANCIEN DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

M. Jean de QUEYLAR

MONSIEUR,

Fort de son droit, de sa vaillance et de ses grands espoirs dont il entend faire une certitude, notre bien-aimé pays meurtri par la plus cruelle des guerres, mais toujours résolument debout, reprend peu à peu les manifestations de sa vie intellectuelle.

Après trois années de silence et de recueillement, l'Académie de Marseille ne pouvait mieux faire que de suivre l'exemple de l'Académie française à laquelle elle a le privilège d'être affiliée, et qui renouait naguère la chaîne interrompue de ses solennelles séances de " récéption ».

Notre Compagnie m'a fait l'honneur de me désigner pour répondre au beau discours que nous venons d'entendre.

Très touché de cette marque de confiance, je vais essayer de là justifier, après avoir remercié cordialement notre très distingué directeur, M. José Silbert, qui a tenu à me céder son droit de parole, ce dont je suis absolument confus.

Vous paraissez redouter, Monsieur, l'apparât de cette cérémonie et vous exprimez le regret de ne pas l'avoir vue indéfiniment ajournée. C'est de votre part trop de modestie. Il nous sied; au contraire; de


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constater le succès d'une lecture dont il nous eut été pénible de nous priver plus longtemps.

Vos titres au choix de notre Académie qui vous a attribué le fauteuil demeuré vacant dans sa classe des Beaux-Arts par le passage de M. Louis Brès, dans celle des Lettres, je les énumérerai tout a l'heure, car j'ai hâte de vous adressernos remercier ments; émus pour l'hommage, qu'en passant, vous consacrez à la mémoire de notre regretté confrère, à l'âme droite, à l'esprit fin, au talent souple, dont l'éloge académique devra être fait par le futur élu appelé à lui succéder directement.

On a dit avec juste raison, Monsieur, que vous auriez pu poser votre candidature dans notre classe des Sciences aussi bien que dans celle des BeauxArts, — votre savante dissertation nous en fournit une preuve manifeste, — mais vous vous êtes présenté à nos suffrages au titre de compositeur de musique et vous m'appelez sur un terrain qui n'est pas pour me déplaire.

La musique ! convenons-en, n'est pas en faveur, à cette heure incertaine. On n'est que trop porté, dans le public où l'on réfléchit peu, à l'envisager comme un passé-temps futile en regard des graves préoccupations actuelles. Considérée sous cet angle, la question ne se pose pas telle qu'elle doit l'être. Non, la musique n'est pas, ne saurait être un passe-temps quelconque. Aux époques troublées, comme aux périodes de vie calme, elle répond à un besoin d'idéal inhérent à notre nature finie qui tend sans cesse à s'élever vers l'Infini. N'oublions pas que le poète des sons possède une langue assez riche pour exprimer avec éloquence ces sentiments éternels qui agitent le coeur de l'homme : la tristesse, l'angoisse, la douleur, là confiance, la joie, l'amour et d'autres encore... Sachons donc placer l'art musical au niveau élevé qui lui convient et ne nous laissons pas aller à confondre, par exemple, la Symphonie en ut mineur de


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notre éminent membre associé, — le maître SaintSaëns, — ou la huitième Béatitude de César Franck, avec la légèreté, pour ne pas dire la vulgarité, de certains refrains du répertoire à la mode, dont sont toujours disposés à se délecter tant d'auditeurs inconscients.

« On n'a point, disait dernièrement, dans une grande Revue (1), un critique distingué, à justifier la musique de ce qu'il suit, une fois, par hasard, parlé d'elle en ce moment. Dans la vie qu'elle a dû s'organiser depuis trois ans derrière le mur d'acier, la France doit à son avenir de ne pas laisser s'arrêter, sinon se ralentir, son activité nationale, sous quelque formé que ce soit. "

Nous suivons ce sage conseil aujourd'hui même, et il nous sera, sans doute, beaucoup pardonné, parce que nous aurons beaucoup; aimé les hautes manifestations de l'art.

Au moment de votre élection, Monsieur, un souvenir déjà lointain se présentait à mon esprit. Permettez-moi de le faire revivre, en cette circonstance.

Possesseur d'un élégant château dans la riante banlieue marseillaise, un homme du monde (2) que ses occupations commerciales n'absorbaient pas tout entier, — chose rare, — et qui aimait à recevoir, avait ouvert les grilles de son parc à un long défilé d'invités, comme il avait coutume de le faire, de temps à autre; pendant la belle saison. A l'issue du grand dîner qu'il venait de donner, alors que ses convives commençaient à se répandre un peu furtivement dans les allées fleuries pour y jouir de la fraîcheur d'une soirée printanière, le maître de maison qui avait l'oeil très ouvert en toutes choses,

(1) Réunie hebdomadaire, Jean Chantavoine n° du 10 novembre 1917.

(2) M. Casimir Plagniol.


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s'interposa courtoisement pour qu'on voulût bien ne pas déserter les salons. Sur sa prière, une de ses invitées, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de son talent, allait se faire entendre au piano. Personne ne songea plus à s'éloigner, car la réputation de la musicienne appartenant à là haute société marseillaise était sérieusement établie, et l'on fit cercle autour d'elle. Sous ses doigts habiles passèrent au clavier, avec un charme d'interprétation que je n'ai pas oublié, les pages les plus ; savoureuses de Chopin, puis quelques feuillets délicats de ce remarquable artiste,— Théodore Thurner,— qui devait appartenir plus tard à notre Compagnie, et dont l'exquise interprète était l'élève de choix... Il vous sera facile, Monsieur, de compléter mon récit ; votre piété filiale vous aidera à reconnaître celle dont la douce appellation, chère à votre coeur, s'arrête sur mes lèvres...

Et c'est de vous que j'ai à parler maintenant. Une fée musicienne s'est trouvée près de votre berceau. On ne saura jamais assez tout ce que l'atavisme peut faire passer d'une âme dans une autre. Les complaintes naïves endorment les enfants, mais les berceuses qui frappent vos jeunes oreilles vous tiennent éveillé parce qu'elles sont de Schubert ou de Chopin. Quand le moment en est venu, vous apprenez rapidement, sous la direction maternelle patiente et éclairée, les principes de la musique. Vous devenez ensuite l'élève particulier d'un maître sérieux, M. Nicolas Martin, alors à la tête du Conservatoire de Marseille. il vous fait jouer les « Inventions » de Bach, et vous; voilà bientôt pianiste précoce et musicien touché par une véritable vocation. Vous confiez vos premières inspirations; à l'harmonium que vous tenez dans la chapelle de l'école Saint-Ignace où vous faites vos études, laissant pressentir l'organiste distingué que vous serez plus tard.


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Mais voici qu'une nouvelle vocation s'empare de vous. Les sciences mathématiques vous saisissent dans leurs serres puissantes, et après avoir suivi, à Paris, dans rétablissement delà rue des Postes, les cours préparatoires aux examens pouvant donner accès aux grandes Ecoles, vous entrez par ses portes largement ouvertes à l'Ecole Polytechnique. Dès lors, les questions artistiques et l'amour de la musique passent au second plan de vos préoccupations, car les études scientifiques pour lesquelles Vous êtes particulièrement bien doué, vous pationnent et vous absorbent.

A votre sortie de l'Ecole Polytechnique dans un rang élevé, vous renoncez à la carrière brillante qui s'ouvre devant vous pour entrer dans la grande industrie où vos traditions de famille vous réclament. C'est à dater de ce moment qu'on vous voit faire, Monsieur, deux parts dans une existence laborieuse : celle des affaires et celle de l'art où la musique tient la première place, la seconde étant réservée à la peinture qui a aussi pour vous beaucoup d'attraits.

En musique, vous vous êtes mis de bonne heure à l'école de Bach et de Beethoven, et vous reconnaissez, — si je ne me trompe, — n'avoir guère fréquenté d'autres maîtres pour vous initier à l'art de la composition. Ce sont des guides dont la valeur éducatrice sera toujours de l'ordre le plus élevé. César Franck a attiré aussi votre attention, comme, l'attestent quelques-unes de vos compositions écrites sous l'influence de ce maître, et vous l'avez aimé au point d'avoir participé en qualité de parrain au baptême de l'avenue qui porte son nom dans l'un des plus jolis coins de Marseille. Vous y avez édifié une villa devenue le sanctuaire de l'art. Les oeuvres de votre pinceau — ces paysages pittoresques, ruisselants de lumière qu'on y peut admirer — en décorent; les murs, mais la place de choix est réservée


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à un grand orgue où vous faites revivre l'oeuvre des maîtres. Vous jouez avec aisance les fugues de Bach, et cela suffirait déjà à vous marquer du signe des privilégiés.

Si vos initiateurs ont été Bach, Beethoven et Franck, les hardiesses contemporaines ne vous effraient pas. Elles vous ont même séduit jusqu'au jour, où, selon votre aveu, jetant un regard de complaisance en arrière, vous vous êtes épris des formes simples et pures de Mozart dont on se lassera toujours moins que des effets chatoyants de l'École impressionniste.

A l'audition de mainte; page de musique actuelle se forme parfois ce qu'on pourrait appeler le complot des oreilles. Vous savez être, Monsieur, très moderne dans vos compositions, mais je ne sache pas que jamais pareille menace puisse vous atteindre, malgré vôtre soin de fuir les sentiers battus. On en est bien loin aujourd'hui, au point même de négliger ceux où l'on pourrait peut-être glaner encore quelques fleurs oubliées de douce et tendre poésie musicale, comme il s'en trouvait jadis dans les parterres classiques.

Vos ouvrages nous donnent un aperçu de tous les genres. Vous avez écrit pour orchestre une pièce symphonique en si mineur, jouée avec succès à nos Concerts classiques : un poème de grande allure l'Epiphanie du Feu, d'après d'Annunzio : un quatuor pour piano et cordes d'une réelle originalité d'invention et d'une facture étudiée : un Prélude, Choral et Finale, pour piano et violon exécuté à Paris, diverses pages pour piano seul et cette magistrale Fantaisie en si bémol, pour piano et violoncelle, que nous allons être à même de goûter dans un instant. Je tiens à citer encore une série de morceaux pour chant accompagnés, les uns à l'orchestre, les autres au quartuor ou simplement au piano. Dans l'Harmonie du Soir, d'après Baudelaire ; Prescience, d'après


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Mauclair ; Antoine et Cléopâtre, trois sonnets de Hérédia, on rencontre chez l'auteur une note tout à fait personnelle. Je me plais à insister sur la pièce intitulée : Tristesse de la Lune empruntée à Baudelaire. Elle repose sur une note persistante qui semble emprunter à l'astre lunaire sa forme et son éclat blafard, tandis qu'autour de cette note viennent se grouper des harmonies on ne peut mieux choisies pour parer d'étrange musique le texte du poète. L'auteur se trouve là sous l'influence de l'impressionisme, dans ce qu'il peut avoir de plus alléchant. Si parmi tant d'oeuvres variées, on remarque un motet à cinq voix a capella - " Christus factus est», qui fait songer à Palestrina et à l'art du XVIe siècle, il faudra clore cette rapide revue en mentionnant une transcription pour orgue du célèbre Prélude à l'après-midi d'un Faune, de M. Claude Debussy. Le grand organiste Joseph Bonnet, s'en est emparé et la joue à Paris. N'est-ce pas le meilleur éloge qu'on puisse en faire?

Soyez remercié, Monsieur, d'avoir bien voulu entr'ouvrir les cartons un peu trop délaissés dont vous nous parliez tantôt. Puisse-je avoir la bonne fortune de vous décider à les ouvrir complètement pour en faire sortir de façon définitive les choses intéressantes qu'ils contiennent encore.

Après vous, Monsieur, je viens de prononcer le nom du musicien de grande notoriété qui est l'instigateur du coup d'état dont vous avez fait l'historique avec une parfaite compétence et l'agrément d'une élégante plume. Vous l'avooerai-je ? cette tentative de bouleversement, méritant bien le nom de Révolution Debussyste que vous lui donnez, est de nature à effrayer par ses conséquences dont les effets se sont déjà fait sentir Rompre brusquement avec une longue tradition est chose périlleuse. Les grandes transformations dans le domaine musical, comme dans tous les autres, ne se sont opérées que peu à


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peu ; elles sont l'oeuvre du temps. A trop tourmenter les cordes de la lyre, on s'expose à fausser leurs vibrations. A trop vouloir innoyer dans le tour de la phrase et le choix des expressions, on risque de nuire à la clarté et à la pureté de la langue. C'est un grand saut dans l'inconnu qu'a fait M. Debussy, a vide de progrès, ce dont on ne saurait blâmer aucun artiste. Au reste, la partie est loin d'être gagnée, mais il est intéressant de la voir menée par un joueur aussi hardi convaincu de ses chances de gain par les atouts qu'avec complaisance, il repasse dans ses doigts.

Dans certains milieux, le désir de réagir contre l'intrusion étrangère devenue excessive, s'est fait sentir. De là, sont nées des tentatives pour essayer de barrer la route de France à l'art wagnérien, par exemple, comme trop opposé au goût latin, à notre génie national. A la puissance massive, à l'exaltation, à la violence de Wagner on s'est dit, sans doute, que nous pouvions opposer des qualités plus conformes à nôtre tempérament français.

M. Debussy paraît s'être souvenu des conseils de Jean-Jacques Rousseau, dans sa lettre sur la musique française..... « Rouler entre de fort petits; intervalles, n'élever, ni n'abaisser, beaucoup la voix, peu de sous-entendus, jamais d'éclats, encore moins de cris, rien qui ressemble au chant, peu d'inégalité dans la durée ou valeur des notes ainsi que dans leurs degrés... » Mais, c'est là une partie de l'art débussyste, et qui s'appuie sur un orchestre allégé de lourdes charges pour nous offrir des peintures en teintes plates comme celles d'une imagerie aux délicates vignettes. Prolongement de l'art du XVIIIe siècle, s'est-on risqué à dire. Qu'en penserait Rameau ?

Tout considéré, cette libération des contraintes de l'écriture classique est de nature à nous causer quelque émoi. Ce qui nous plaît, en revanche, c'est


l'usage que fait le novateur de gammes dérivées des modes anciens. Il y a là une source de richesses fâcheusement abandonnées dont l'exploitation nouvelle peut donner d'excellents résultats.

En somme, la musique ne cesse pas d'évoluer depuis ses origines les plus lointaines, et à propos de celle qui nous occupe, on songe, malgré soi, à cette définition de l'art quelque peu sceptique, donnée par Victor Cherbuliez (1) : « Qu'est-ce que l'art? Un doux mensonge qui se fait croire, un mystère qui nous rend heureux, l'escamotage du détail par une harmonie divine qui nous fait rêver. »

Comme indice de la divergence dans l'état d'esprit qui se manifeste à cette heure, voici un propos prêté à M. Paul Dukas, dont l'écriture musicale ne pêche pas par excès de simplicité, — propos qui n'a pas été démenti que je sache : « Le compositeur qui triomphera sera celui qui nous donnera une vingtaine de mesures de bonne et originale mélodie. »

Au fait, ne sommes-nous pas saturés de complications harmoniques plus ou moins heureuses, de contre-points péniblement élaborés, de polyphonie constante ? M. Debussy s'est libéré de ces entraves, mais avec des moyens d'action tout différents, malgré les séductions de sa palette, il ne sera jamais que l'artiste compris d'une élite.

Le triomphe de la mélodie pourrait devenir le pivot d'un art plus populaire. La musique qui sort de nos cénacles ne saurait convenir aux masses et faire vibrer les âmes simples qui réclament pourtant leur part d'idéal. Se rencontrera-t-il, quelque jour, un artiste convaincu qui voudra prendre à coeur la tâche de satisfaire ces légitimes aspirations ?

M. Debussy bannit de sa musique toute mélodie proprement dite. On se prend toujours à regretter l'absence de cette forme si naturelle d'expression

(1) L'Aventure de Ladislas Bolski, p. 293.


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dont là fonction est de nourrir d'un sang généreux les organes du corps harmonique. Ce n'est pas à dire que la musique privée de l'apport mélodique soit impuissante à faire naître chez l'auditeur certaines sensations déterminées. Exemple: Dans Lazarine, le dernier roman de Paul Bourget, — Guy de Faverolles écrivant à Thérèse Alidière, s'exprime ainsi : «... tu souris à l'opium qui grésille... en écoutant par ce jour de premier printemps la mer si bleue déferler sur la grève.

La mer voluptueuse où chantaient les Sirènes.

J'adorerais Anatole France pour ce seul vers; j'éprouve, à me le répéter, le même délice qu'à ce passage de Pelléas et Mélisande dont nous nous sommes enchantés le lendemain de ton arrivée ici. Oh! de la musique qui nous fasse défaillir l'âme !... etc. »

Comme on le voit, ces personnages de l'éminent romancier qui s'adonnent aux pernicieuses pratiques de l'opium, tout en savourant la musique de Pelléas et Mélisande, éprouvent la sensation décrite par M. de Chennevière nous disant « qu'il se dégage de chaque oeuvre de M. Debussy un parfum spécial dominateur et troublant comme une sorte d'opium qui vous grise. »

Du reste, « art payen », nous avez-vous dit, Monsieur, auquel on peut opposer celui de César Franck, au contraire tout chrétien. On s'en convaincrait, une fois de plus, en relisant la belle page consacrée à Psyché par notre regretté confrère M. Gustave Derepas. Dans une étude d'une pénétrante psychologie, à laquelle M. Vincent. d'Indy a rendu pleine justice dans son livre sur Franck, le professeur de philosophie, critique avisé, remarque que pour traiter ce sujet de la fable antique Psyché, «Franck n'a pas hésité à rompre avec la tradition payenne », et que son oeuvre est « d'inspiration toute moderne et chré-


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tienne. » Mais il n'y a pas lieu de continuer à poursuivre ici un parallèle qui pourrait être intéressant entre le père de la Schola, et le porte-étendard de l'impressionisme musical.

Vous avez présenté, Monsieur, et analysé, avec un talent auquel je dois rendre hommage, l'oeuvre générale de M. Debussy, d'une nouveauté d'allure faite pour surprendre, mais d'une réalisation parfois délicieuse. Vous avez signalé les devanciers et les continuateurs de l'artiste audacieux, brisant les vieux moules, d'où sont sortis pourtant les chefsd'oeuvre des plus grands génies, pour instaurer, à son propre usage, des principes nouveaux. Vous avez qualifié de révolutionnaire un bouleversement qui est sans exemple dans l'histoire de la musique, mais vous reconnaissez la légitimité d'un essai de refonte de l'harmonie classique que vous appuyez sur des preuves mathématiques. Il faut bien s'incliner, niais comment ne pas songer à ce jeune débutant, peu familiarisé encore avec certaines données de la science, qui serait tout marri s'il venait à savoir que les divers intervalles de la gamine tempérée de son piano sont faux, du point de vue scientifique? Ne troublons pas ses illusions... En ces derniers temps, une enquête a été tentée auprès de divers maîtres, en vue de savoir quelle pourrait être l'orientation que prendra la musique dans un avenir prochain? Aucune réponse concluante, cela se conçoit, n'a été donnée. Ce que vous dites, Monsieur , de Gabriel Fauré éclaire la question à résoudre. Si ce grand artiste est destiné à « devenir peut-être le fossoyeur, — selon votre expression — de la Révolution Debussyste », c'est que son art très personnel, mais étayé sur des bases auxquelles il paraît dangereux de toucher, aura eu raison d'un engouement passager.

Quoi qu'il advienne, l'éminent Directeur de notre Conservatoire national paraît tout désigné, nous le 4


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pensons avec vous, pour aiguiller les futures phalanges de compositeurs, dans les voies du Vrai et du Beau, tout en les maintenant dans la bonne tradition française, faite de goût, de mesure et de clarté, mais ouverte au progrès;

Il n'est pas inutile de remarquer que Gabriel Fauré a subi, en son temps, l'influence de notre Saint-Saëns, comme plus tard celle de Franck et que quelque jour, Conservatoire et Schola, frère et soeur, jadis en froid, pourraient bien être amenés à se tendre la main pour le plus grand profit de l'art.

Et maintenant, Monsieur, il me reste à accomplir la dernière partie de ma tâche, agréable entre toutes, celle de vous adresser les félicitations de l'Académie, et de vous souhaiter la plus cordiale des bienvenues au sein de notre Compagnie. Elle est heureuse et fière de vous compter désormais parmi ses membres les plus qualifiés pour faire honneur, non seulement à sa classe des Beaux-Arts, mais à l'Académie tout entière.


SÉANCE PUBLIQUE DU 10 MARS 1918

Le dimanche 10 mars, à 14 h. 30, l'Académie de Marseille a tenu une séance publique dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, à l'occasion de la réception de MM. le comte Henri de Gérin-Ricard et Claude Perroud, membres de la Classe des Sciences.

M. le comté de Gérin-Ricard a donné lecture de son discours de réception dans lequel, après avoir évoqué le souvenir de son regretté prédécesseur, Henri de Montricher, il traite de diverses questions se rattachant à la préhistoire et à l'archéologie provençale.

M. Claude Perroud donné ensuite lecture de son discours, dans lequel, après un bref éloge du regretté docteur Heckel, dont il occupe le fauteuil, îl salue notre Ville et notre Compagnie, en empruntant à André Chénier, Lamartine et Brizeux, plusieurs pièces de vers qu'ils ont consacrés à la glorification de Marseille.

M. José Silbert répond à MM. de Gérin-Ricard et Cl. Perroud, en deux discours, où il fait, tour à tour, l'éloge de leurs prédécesseurs, H. de Montricher et le docteur Heckel, et Celui des deux récipiendaires.

M. le Chanoine Gamber, Secrétaire perpétuel, lit ensuite un court rapport sur l'attribution de la dot Zafiropulo (1200 francs), faite par l'Académie à une jeune orpheline marseillaise, Mlle MarieBlanche Dussaud, domiciliée rue Grignan, 32, et fiancée à M. N. Solférino, ouvrier mécanicien, actuellement mobilisé dans la Marine, à Bizerte.


DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. le Comté de GERIN-RICARD

MEMBRE DE LA CLASSE DES SCIENCES

MESSIEURS,

Mon entrée parmi vous évoque à l'esprit une phrase célèbre dont la transposition de circonstance me paraît être : il n'y a rien de changé à l'Academie de Marseille, et seulement un Marseillais de plus. En me faisant le précieux honneur de m'admettre dans la docte Compagnie, vous avez, sans doute, tenu grand compte du caractère éminemment marseillais de ma candidature. Ce n'est plus là, paraît-il, un titre qui court les rues de notre ville, si je m'en rapporte à certain essai de statistique. Il ressort de cet essai, que le Marseillais, j'entends celui de la cinquième ou de la sixième génération, est en passe dé devenir le rara avis parmi le flot toujours montant des apports exotiques ; au point que, si ce mouvement poursuit sa marche, comme il est probable, et si, parallèlement à lui, se fait sentir toujours l'obscure loi d'extinction qui frappe les autochtones, nous approcherions du moment où un Méry conseillerait à la municipalité d'élever au dernier survivant de ses concitoyens une statue, accompagnée de la dédicace : Au dernier des Marseillais, sa ville natale déférente ! ■

Rassurons-nous, cependant ; la race marseillaise n'est point encore éteinte, même à l'Académie de Marseille; où je retrouve tant de vrais concitoyens, et encore plus d'amis, où je vois aussi flotter l'image,


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ou plutôt la vision sereine de maîtres dont la mémoire m'est chère, les Blancard, les Matheron, les Marion, les Saporta.

En outre, je me souviendrai toujours, avec quelque fierté, d'avoir succédé à Augustin Fabre et au docteur P.-M. Roux, qui furent des vôtres, Messieurs, tout en demeurant secrétaires perpétuels de la Société de Statistique.

Ma pensée va aussi à des disparus plus anciens, dont je ne connais, à vrai dire, que les travaux et les portraits, mais auxquels des liens d'alliance m'unissaient. Ces aînés s'appelaient, le consul Cousinery, l'avocat Audiffret, le commandant Cathelin.

Indépendamment de ces divers genres d'attaches, il m'est infiniment agréable d'en évoquer une autre: c'est mon ascendance à l'un de vos fondateurs de 1726, à Jean-Joseph de Gérin, alors âgé de 22 ans, qui se complut tellement dans notre plus ancien corps savant, qu'il y demeura plus de soixante ans. Record académique de bon augure pour ses confrères de

Mon prédécesseur immédiat, Henri de Montricher, avait avec l'Académie des liens moins enfoncés dans le passé. Comme plus d'un de vos collègues, il était fils d'un des vôtres, du remarquable ingénieur qui améliora si sensiblement la condition de notre ville et de sa région, par l'adduction des eaux de la Durance. OEuvre géniale qu'il mena à bonne fin en 1849, et qui surpassa — il faut en convenir, si épris que l'on puisse être d'archéologie - les gigantesques travaux du Peuple-Conquérant. En effet, le parallèle entre le pont du Gard et l'aqueduc de Roquefavour suffit à justifier cette flatteuse appréciation.

A l'Académie, le fils à plusieurs années d'intervalle succéda au père, non par droit d'hérédité s'entend, mais en raison de mérites personnels dus cependant à cette loi atavique qui perpétue souvent


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dans une même race les dons de l'intelligence et les honneurs qui en sont la consécration.

Il me faut vous parler maintenant de l'oeuvre de ce distingué confrère, auquel je souhaitais très longue vie par sympathie pure et d'autant plus sincère que je n'avais jamais escompté sa succession académique. Chacun sait, du reste, que le fameux « banc des caïmans » n'existe pas, Messieurs, sous votre coupole.

Né à Marseille, le 11 octobre 1845, Henry Mayor de Montricher, acheva ses études à Paris, au collège Sainte-Barbe et choisit ensuite la carrière d'Ingénieur dans la branche mines. Il semble cependant avoir exercé peu dans cette spécialité et s'être de bonne heure consacré aux questions d'hygiène, plus particulièrement d'assainissement et, disons-le, tout de suite, c'est dans ce domaine que l'on trouve les résultats les plus tangibles de son oeuvre pour notre ville et son département. Il organisa et perfectionna l'enlèvement et le transport au loin des déchets domestiques que l'on jetait jadis en masse dans les rues et dans le port : il sut tirer un double profit de cette oeuvre en fécondant avec le produit du nettoiement, de vastes espaces dans la plaine désertique de la Crau.

Cette dernière tâche, doubla l'hygiéniste d'un agronome. Ses concitoyens ne furent pas les seuls à bénéficier de ses connaissances en génie sanitaire ; Nîmes, Avignon et Epinal lui sont redevables d'études ou de projets d'assainissement.

En dernier lieu, votre actif confrère donna beaucoup de son temps, le meilleur peut être, à d'intéressantes questions de démographie ; renseignement populaire l'attira; il s'y adonna avec passion et succès et tint pendant longtemps une véritable chaire au sein de l'Association polytechnique et de l'Université populaire dont il était à Marseille le fondateur et le président, II y prôna sans relâche


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l'épuration des eaux potables, les logements salubres, la lutte contre l'alcoolisme, l'entretien des voies, la désinfection des maisons contaminées, etc. Son enseignement fut surtout oral; son oeuvre imprimée n'en comporte pas moins un nombre respectable de travaux insérés dans les mémoires de nombreux Congrès d'hygiène et dans; les comptes rendus de l'Association française pour l'avancement des Sciences.

L'Académie de Marseille qui lui avait ouvert ses portes en 1902 et en fit son directeur en 1908, contient dans ses publications des opuscules sur les canaux de Provence, le rôle de la femme en Agriculture et plusieurs discours, dont celui de sa réception qui avait pour titre: Hygiène et Biologie. La moins connue de ses productions est incontestablement sa première oeuvre littéraire, importante contribution à la relation humoristique d'une croisière faite par un groupe de vingt-trois Lyonnais et Marseillais, dont MM. de Montricher et J.-C; Roux, en Sicile, en Grèce et en Egypte, à bord du Touareg, voyage qui avait pour but principal les fêtes de l'inauguration du canal de Suez en novembre 1869 (1). A un acquis profond et varié, Montricher joignait le physique et l'éducation d'un gentleman de race ; un soupçon de réserve, que ceux qui le connaissaient peu prenaient pour de la hauteur, recouvrait un coeur bon et délicat. Conférencier à la parole claire et précise, il excellait à tourner les petits speechs de président à l'Académie, à la Société scientifique, industrielle, à celle de Géographie et ailleurs.

Croyant et patriote ; il reprit dès la mobilisation, en qualité de chef d'escadron d'artillerie, un service à l'arsenal de notre ville, bien que son âge l'en

(1) Le titre de cet ouvrage rare illustré abondamment, par Duseigneur, Lagier, Suchet, est Voyage en Sicile, à Suez et ailleurs, in-folio d'environ 200 pages autographiées. On y voit un portrait charge de M. de Montricher.


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dispensât, mais il tenait à accomplir son devoir et tout sou devoir, comme il l'avait fait d'une façon plus active en 1870. Et c'est à ce poste que ses forces vinrent trahir sa volonté; qu'il prit le germe du mal qui en peu de jours devait le terrasser, l'enlevant ainsi à l'affection d'une douce famille tardivement fondée, mais dans laquelle, il vivait déjà toutes les joies et toutes les espérances.

Il me faut ajouter que Montricher avait été adjoint au Maire de Marseille et qu'à sa mort il occupait le poste de chef du service des études techniques des eaux où il a pu achever des projets d'épuration en y appliquant les procédés les plus nouveaux et les plus adéquats aux conditions différentes des divers bassins de décantation. Enfin, il est parvenu à terminer aussi un manuscrit qui lui tenait à coeur : « l'Histoire du canal de Marseille ».

Le 11 janvier 1916, il quittait ce bas monde laissant un vide marqué et des regrets profonds; sur son cercueil brilla pour la dernière fois l'étoile d'honneur qu'il avait reçue depuis plusieurs années déjà.

La poursuite d'un idéal fait de progrès semble avoir toujours détourné son attention des préoccupations matérielles. Aussi ce désintéressement, son oeuvre et les sympathies qu'il laisse derrière lui assureront pour longtemps sa mémoire.

Au fauteuil de la classe des Sciences devenu vacant par la mort du docte collègue dont je viens d'évoquer pieusement le souvenir, vous avez, Messieurs, bien voulu m'appeler, remplaçant ainsi un homme à l'esprit tourné vers l'avenir par un modeste ouvrier nullement versé en l'art de bien dire et dont l'ambition s'est toujours bornée à chercher un peu de jour dans les périodes obscures de noire Histoire locale : la Préhistoire dont la conquête se fait plus par la


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pioche que par la plume, l'Antiquité et le Moyen âge. Vous avez ainsi échangé un « néophile ». contre un curieux du passé, je n'ose dire un archéologue, et il m'en coûterait un peu de me qualifier d'antiquaire, ce titre ayant, depuis le temps de Walter Scott, abandonné la Science pour le Négoce. C'est Minerve descendue chez Mercure. Au demeurant, il faut un certain effort pour saisir le lien existant entre ces deux extrêmes : les travaux de prédilection de M. de Montricher et les miens ; mais les extrêmes ne se touchent-ils pas et Jacotot n'a-t-il pas affirmé que tout était dans tout ?

Aussi l'austère sujet de ce discours : quelques particularités de l'archéologie provençale m'amène-t-il à rattacher le passé à l'avenir en effleurant une question captivante et d'une perpétuelle actualité. Peuton tirer du passé des leçons pour l'avenir ?

En thèse générale, le fait paraît incontestable parce qu'il s'appuie sur l'expérience des générations et celle propre à tout être. Pourtant un des maîtrese n Histoire m'assura qu'au cours de sa longue carrière, il avait toujours en vain recherché dans l'Histoire des enseignements pratiques et capables d'éclairer l'avenir. Jamais le passé ne lui avait fourni le critérium désiré des événements futurs. Malgré l'autorité attachée à son pour, malgré le point spécial envisagé par lui et qui était l'histoire politique des régimes, je ne puis me résoudre à croire que mon regretté et sympathique interlocuteur ait voulu donner un sens absolu à son opinion familièrement formulée. En tous cas, je ne pense pas qu'il nous faille inférer que dû fait qu'il n'avait pas découvert la clé cherchée cette clé n'exisle pas.

On sait, en effet, que l'âme humaine change peu et que son évolution s'effectue dans un cycle limité; enfin la nature, à qui appartient l'espèce humaine, ne change pas.

Par ailleurs, deux autres savants français, M. Diehl;


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au sujet de l'hégémonie de la péninsule balkanique au. temps de l'empire latin de Constantinople et M. E. Babelon, à propos de la rive gauche du Rhin à travers les âges (1), viennent de fournir des arguments saisissants en faveur de la formule : l'Histoire est un perpétuel recommencement.

Enfin, suivant la définition de Taine, l'histoire est un récit des divers états successifs d'une même donnée chez les peuples et l'ensemble de ces récits donne l'idée de la marche de l'humanité avec les perspectives d'avenir.

A ces opinions, j'ajouterais pour rappeler que la question n'est pas neuve, le nil novi sub sole de Salomon et son : Qui a été ? - Ce qui sera - Qu'est-ce qui sera? — Ce qui a été.

A la faveur de ces citations, indiquées comme une excuse pour ceux qui se livrent à l'étude du passé, je me permettrai d'hasarder au sujet de notre chère Provence qu'elle est encore maintenant comme jadis non seulement le beau et peut-être l'unique pays que vous savez, allant de la zone de l'oranger aux neiges éternelles, de la mer aux fertiles vallées en passant par le désert de la Crau, du cristal des petits lacs aux grands étangs nacrés, mais qu'elle est aussi une terre bénie pour les archéologues.

Le charme de ce beau midi, entouré d'une part de flots bleus, les mêmes qui ont porté les ganlos phéniciens, les trirêmes phocéennes, les caravelles des Croisés, et d'autre part, d'une ceinture de monuments romains dont les cabochons sont Nîmes, Arles, Saint-Rémy, Orange, Fréjus, La Turbie, a eu le don d'attirer de tous temps les peuples les plus divers. C'est cette même région qui a inspiré au vicomte Melchior de Vogüé, une phrase délicieuse,

(1) Ch. Diehl, l'Orient byzantin, 1917, p. 170 et 183; E. Babelon, La rive gauche du Rhin; Paris, 1917, p. 33.


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gemme scintillante dans le parterre fleuri de son discours de réception à l'Académie française. Après avoir parlé de ses nombreux voyages, l'élégant écrivain s'écrie: «Je n'ai trouvé nulle part l'ivresse toute neuve, l'éblouissement laissé dans mes yeux par les reliques de Provence, par les blocs romains, tremblant à midi dans la vapeur d'or, sous le pâle horizon d'oliviers d'où monte la plainte ardente des cigales".

Par terre bénie pour les archéologues, j'entends une région non seulement peuplée de grands et de petits monuments antiques et du Moyen âgé, mais où l'on retrouve aussi la trace de nos lointains ancêtres, c'est-à-dire l'archéologie préhistorique et protohistorique.

La Provence offre cette ressource et permet de suivre presque sans hiatus l'enchaînement des industries humaines à partir de ces périodes reculées. Et ce n'est point là le moindre des bienfaits dont nous a gratifiés le dieu des archéologues de province, lesquels, faute de matériaux à la fois homogènes; et abondants, ne peuvent, à l'instar de leurs illustres confrères de Paris ou de certaines régions particulièrement privilégiées pour une même époque, (tels les bords de la Somme, de la Vézère, de La Marne), se spécialiser dans l'étude d'une période unique. Ce qui revient à dire que notre contrée offre en documents archéologiques un peu de toutes les époques et beaucoup d'aucune.

De là, une nécessité pour le chercheur, qui ne veut

pas rester inactif, de descendre et de remonter le

cours des âges aux ordres du hasard, du bon

caprice qui président généralement aux découvertes.

découvertes.

Dans le domaine de la Préhistoire (qui, ainsi que l'égyptologie est une conquête incontestablement française), la Provence peut revendiquer l'honneur de découvertes antérieures à celles de Boucher de


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Perthes, le père de cette science relativement neuve. Ce fait, qui paraît ignoré des préhistoriens et sur lequel j'insisterai en dehors d'ici, se rapporte à des découvertes d'instruments en silex et de sépultures mégalithiques faites à Aix et à Apt au cours du XVIIIe Siècle, et là, le grand mérite de nos aînés fut moins dans la trouvaille elle-même que dans la prescience dont ils ont fait preuve en discernant l'intérêt scientifique qui s'attachait à ces vestiges d'une industrie alors inconnue.

Si de la période de la pierre, nous passons aux âges subséquents, nous constatons, au premier âge du fer, dans les tamuli de Peynier, les premiers de la Basse-Provence qui aient été fouillés, et cela depuis peu de temps, une structure en gradins qui constitue un type nouveau et probablement local. La fouille de ces tombeaux, nous a permis de saisir le degré de civilisation par la technique de leur mobilier funéraire, une partie des croyances religieuses par les rites employés, la constitution physique des individus par l'examen de leurs ossements ; en un mot de faire; connaissance avec le physique et le moral de ces lointains prédécesseurs. Aussi, ces recherches dans l'inconnu sont-elles plus passionnantes qu'on ne le croit généralement et procurent à qui s'y livre des joies sentimentales dont il me semble apercevoir un reflet dans ces deux stances rimées en langue d'Oc et ainsi traduites :

Chaque âme a sa mission sur terre, La mienne est de se souvenir Et c'est pourquoi je pars en guerre Avec fureur contre l'oubli.

Mais chantez, vous : la brise est douce Et les sentiers sont pleins de nids..... Moi je cherche à travers la mousse Les ossements des grands, aïeux ! (1)

(1) Philadelphe de Gerdes, Cantos en do.


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Dieu merci, ces grands aïeux ont laissé à la terre de Provence autre chose que leurs os. Les traces de leur vie y sont si abondantes qu'aucune région du vieux monde - à part l'Istrie peut-être - ne présente autant d'oppida préromains, que la nôtre. On les compte ici par centaines !

L'archéolqgie classique, embrassant l'époque grecque et romaine, avec son imposante architecture, son art raffiné, sa profusion d'inscriptions, est trop connue pour en parler autrement que pour revendiquer l'avantage marqué que donnent à notre midi l'arc d'Orange, le mausolée de Saint-Rémy, les ponts de Saint-Chamas et du Gard, qui sont, à n'en pas douter, les monuments sinon les plus remarquables du moins les mieux conservés de l'empire romain.

Les époques mérovingienne et carolingienne, caractérisées par l'extrême rareté des inscriptions lapidaires, ont cependant laissé chez nous de curieux spécimens épigraphiques. A leur propos, je me permettrai une petite digression.

Ah ! si les pierres pouvaient parler, avez-vous entendu dire maintes fois en présence d'édifices ou d'une simple pierre dont l'âge vénérable ne faisait discussion pour personne.

Une fois, j'entendis cette phrase, prononcée d'un ton profondément évocateur par une des lumières de l'Archéologie. C'était à Toulouse, dans la belle' salle capitulaire des Cordeliers où l'Université avait convié à une mémorable manifestation artistique le Congrès des Sociétés savantes, qui siégeait en province pour la première fois. L'organisateur, qui présidait alors avec bonheur aux destinées de cette Université, est devenu depuis un de vos confrères. Répondant à son toast de bienvenue, l'éminent président de la section d'Archéologie, débuta en ces termes : «Si ces pierres pouvaient parler, nous assisterions, Messieurs, à une bien belle séance. »


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Eh ! bien, les pierres parlent quelquefois pour qui sait les interroger. Oh ! elles ne sont point bavardes, pas assez même à notre gré, mais n'est-ce pas la caractéristique du style lapidaire de dire beaucoup en peu de mots et de laisser deviner le reste à la lumière des textes similaires et des comparaisons ?

Écoutons, si vous le voulez bien, ce que nous dit une pierre, vieille de douze cents ans.

Il s'agit d'une épigraphe latine qui au VIIe siècle surmontait la porte de l'église de Belcodène (1) ; son sens a été pénétré par le savant Albanès qui reconnut que les cinq vers par lesquels elle débute, avaient été composés par Eugène, archevêque de Tolède, pour une église d'Espagne. La mélancolie du texte dispose à croire qu'une période de dévastation et de mort en avait inspiré le choix. Dans tous les cas, l'humble temple de Belcodène né tarda pas à être saccagé et ruiné à fond par les Sarrazins qui s'acharnèrent tellement sur l'épais linteau de pierre à la parole consolante que l'assemblage de ses morceaux a exigé un patient exercice de puzzle, rendu plus difficile encore par la disparition de fragments intermédiaires. Que disait donc la pierre ? Je traduis :

« C'est ici la maison du Seigneur qui conduit aux portes du ciel.

« O ! hommes dont le coeur souffre, venez en ce lieu. Quiconque, triste, aura versé ici ses larmes avec ses prières verra son deuil se changer en joie et s'en retournera heureux.

« Cet ouvrage est dû à la magnificence de Basilius? Secondius, qui l'a édifié sur son propre domaine.

« Paix à ceux qui entrent, paix à ceux qui sortent ».

(1) Elle se trouve maintenant au Musée archéologique du Château Borély.


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N'a-t-on pas ici la sensation qu'à ce moment la pitié et même la justice étaient bannies de la

terre?

Peut-on dire après cela que les pierres ne sont pas éloquentes? Si votre conclusion était telle, Messieurs, il ne me resterait plus qu'à appeler à mon secours notre grand poète du Midi qui, a propos du porche peuple de saints de la métropole arlésiènne, à écrit

Lisant de peiro amistadous

A vien près la chatouno en graci; E quand, là niue, loi tèms es dous, Parlavon d'elodinsl'espàci (1).

Convenons cependant que ce langage mystérieux, il fallait être Mistral pour l'entendre, et revenons à notre sujet

Continuant à descendre le cours des temps, nous arrivons au Moyen âge, à cette période de notre Histoire, dont les épaisses ténèbres ont été depuis assez peu de temps percées par des rayons de génie. Fustel de Coulanges en tête et à sa suite, pour notre contrée, Albanès, Blancard, de Ribbe, Mireur et d'autres;; ont redressé nombre d'erreurs ; ou de préjugés historisques et étendu nos connaissances sur l'état religieux, social, commercial, économique et familial de cette époque. Quel dommage que l'Archéologie médiévale n'ait pas, eu chez nous de tels spécialistes ! Comment se fait-il que la célèbre abbaye de Saint-Victor de Marseille attende encore son historiographe ? Pourquoi les nombreux châteaux, les curieux sites jadis habités que l'on apercoit un peu partout ne sont-ils ni étudiés, ni figurés? Constatons le fait en passant et ne cherchons pas ici à établir ses causes, pour ne pas abuser de votre patience. Pour la même raison, nous lais(1)

lais(1) isclo d'Or, La Communion di Sant,


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serons aussi de côté la question sarrazine en notant seulement que, dans nos séries archéologiques, les vestiges se rapportant à l'occupation momentanée, des Arabes, constituent un tiroir qui n'a pas encore été ouvert.

Le rapide exposé qui précède démontre la variété et aussi la fertilité de l'Archéologie provençale et comme conséquence, le sol de notre « mairie » devait forcément produire une véritable éclosion d'antiquaires, lorsque la Renaissance eut remis en honneur l'étude mais plus encore là mode de collectionner les reliques du passé. En effet, on vit successivement surgir d'abord Jules-Raymond de Soliers, Pierre Antoine de Rascas-Bagarris dont Henri IV fit le conservateur de son cabinet des médailles, Fabry de Peiresc, le plus remarquable de tous, savant universel doué d'une véritable intuition, et en sont temps, suivant l'expression de Bayle, «le Procureur général de la littérature», puis Claude Terrin, Louis et Henri de Thomassin de Mazaugnes, l'abbé Barthelemy, aussi conservateur du cabinet de France, les deux présidents Fauris de Saint-Vincent père et fils, Grosson, l'abbé Bonnemant, Charles de Peyssonnel, François Sallier etc., tous amateurs, au surplus magistrats, prêtres, consuls, notaires ou procureurs de profession. Ces utiles auxiliaires de la science, furent les véritables inventeurs de nos antiquités et c'est à eux que nous devons le premier fonds de nos musées.

Dans cette voie, désormais tracée par eux et profondément perfectionnée depuis la marche ascendante des sciences, leurs successeurs ont exploité un domaine agrandi. Aujourd'hui le rôle de ces derniers n'est plus uniquement de découvrir et d'être les « terre-neuve » des pièces exhumées, ils en sont devenus les « étiqueteurs » et là est le point le plus délicat et le plus important de leur besogne. Déterminer, dater, et interpréter sont, en effet, pour

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eux d'impérieuses et inéluctables obligations, que viennent faciliter, il est vrai, comparaisons où rapprochements, dont le rôle est des plus importants dans les nouvelles méthodes appliquées à ce genre d'études.

De plus, une nouvelle science s'est formée depuis une cinquantaine d'années ; c'est la toponymie, complément indispensable de la topographie historique, dont aucun archéologue ne saurait se désintéresser. Ici, ce sont les monts, les rochers, les sources, les cols, les vallées et leurs cours d'eau qui, par leurs noms propres* parlent des langues mortes, archimortes pourrait-on dire, et, dans notre région, c'est moins du grec ou du latin qu'ils'agit, que d'idiomes disparus ou inconnus ; le ligure et peut-être l'ibère ou le celte. Quelle heureuse révolution,;Messieurs, là toponymie est venue apporter aux études étymologiques, réduites auparavant au principe faux de tout expliquer par le grec-du le latin, c'est-à-dire par le langage des tards venus sûr notre sol, de ceux qui ont trouvé les lieux tout baptisés et respectèrent au fond ces vocables déjà anciens* dont ils n'altérérent qu'assez peu la forme. Il s'ensuit, que nous devons, je crois, tenir grand compte de l'aphorisme émis par de Berluc-Perussis :

En Provence, la recherche des étymologies doit se faire par l'étude du provençal, qui découle, en partie au moins, de l'idiome autochtone et archaïque, et non parle; latin, qui n'est qu'une source de deuxième main;

Il convient, toutefois, de souligner qu'ici seuls sont visés les noms de lieux, lesquels paraissent s'être maintenus, telles des roches primitives émergeant des alluvions;;apportés , par les sources les plus diverses qui ont concouru à la formation de l'idiome provençal actuel.

Ici, doivent forcement s'arrêter les quelques con-


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sidérations qui m'ont paru dignes de.retenir un instant votre bienveillante attention, en profitant, en même temps, d'une rare occasion pour répandre un peu la notion du labeur accompli, et de celui plus grand encore, qui reste à faire dans l'attachant domaine de l'Histoire de Provence, et dans celui d'une de ses sciences auxiliaires, l'Archéologie.

Hélas! l'ère qui va s'ouvrir, ne sera sans doute pas immédiatement favorable à ce genre de travaux ; toutes les énergies devront se tourner vers des objectifs d'avenir, et vers de pressantes nécessités... Mais après, dans le calmé d'une paix que l'on prévoit longue et féconde, on se reprendra à converser avec les vieilles pierres et les poudreux parchemins* car nous aurons toujours besoin des leçons du passé, et, permettez-moi d'ajouter qu'il faut que cela soit, pour conserver à notre France immortelle la place privilégiée qu'elle a su prendre depuis longtemps, dans une des plus belles branches de la Science, dans l'histoire de l'Humanité.



REPONSE DE M. JOSE SILBERT

DIRECTEUR DE L' ACADEMIE

AU DISCOURS DE RECEPTION

DE

M . le Comte de... GÉRIN-.RIGARD

MONSIEUR,.

Si notre Académie est heureuse de vous recevoir aujourd'hui, croyez bien que ce n'est pas, ainsi qu'un excès' de modestie vous le fait supposer, votre qualité de Marseillais de pure race et de très vieille souche qui a pesé le moins du monde sur l'unanimité dés suffrages. Sans douté vous êtes au point de vue ethnique le rarissima avis dont l'espèce tend à disparaître, ainsi qu'a disparu aux temps reculés de là préhistoire qui vous sont bien connus, ^ notre vénérable ancêtre l'éléphant à fourrure, dont je rends grâce aux artistes de l'époque de nous avoir conservé la silhouette pittoresque sur les parois de la grotte de Combells;

Nous avons voulu en vous appelant à siéger dans noire Compagnie reconnaître en vous l'historien, le paléographe et l'archéologue distingués, que ses travaux nous désignaient comme le digne continuateur des Albanès, des Blancard, des Marion et des Mireur.

Alors qu'il vous eut été facile comme à beaucoup d'autres, de mener là douce; existence des inutiles, vous avez compris qu'en notre beau pays de France, le devoir strict de chacun était d'ajouter sa pierre à


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l'édifice intellectuel et artistique toujours perfectible et toujours in achevé que nous nous léguons de génération en génération et vous n'avez pas craint de vous plonger dans les vieux grimoires, qui dorment trop souvent dans l'oubli sous l'épaisseur des poussières accumulées : ; vous les avez classés, déchiffrés, et vous leur avez arraché leurs secrets, qui sont parfois du plus haut intérêt et constitueront une source précieuse, à laquelle viendront puiser les historiens de l'avenir,

Votre oeuvre est fort importante et je voudrais pouvoir la citer tout entière, car il est difficile d'établir une sélection parmi vos nombreuses publications, toutes étant également intéressantes.

Vous commencez vos investigations à la préhistoire et à laprotohistoire de notre Provence : vous en avez établi la statistique dans un savant travail dont le professeur Marion, correspondant de l'Institut, un de nos plus regrettes confrères, avait bien voulu écrire la préface et vous les avez continuées à travers les âges jusqu'à nos jours.

Vous avez écrit une série d'articles pour le Bulletin dé la Société de Statistique des Bouches-du-Rhône dont vous avez été le président pendant deux ans et dont vous êtes encore actuellement le secrétaire perpétuel.

Vous avez fait à l'Académie d'Avignon dont vous êtes membre depuis 1881 ;de nombreuses communications et vous avez publié une série de monographies dés villages du bassin minier des Bouches-dudu-Rhône où votre famille possédait, des intérêts

séculaires

Vous préludiez ainsi a une fort importante étude économique sur les charbonnages de Provence du XVIe au XIXe; siècle: que vous avez intitulée Mines et Mineurs autrefois et aujourd'hui.

Etude dans laquelle vous nous initiez aux vicissitudes de l'exploitation du bassin houil 1er de Val-


71 donne, jadis mis en valeur par vos ancêtres et vous nous faites connaître les perfectionnements apportés peu à peu aux,procédés d'extraction ainsi que les modifications économiques qui en sont résultées

En 1903 vous avez publié une très intéressante étude généalogique et domestique sur la famille Laget de Bardelin, intitulée une famille de bourgeois sous l'ancien régime.

Je ne sais rien de plus curieux que ces sortes de publications qui nous font pénétrer dans les milieux d'autrefois : elles nous rappellent les travaux devenus classiques de Le Play, de Charles de Ribbe et de notre ami commun Loredah Larchey, conservateur de la bibliothèque de l'arsenal, qui depuis plusieurs années déjà s'en est allé, selon sa propre expression, inspecter les bibliothèques inconnues.

J'ai vécu pendant des années dans l'intimité quotidienne de ce causeur étincelant, qui ayant tout vu avait tout retenu, et j'ai eu ainsi le privilège enviable de feuilleter à loisir les mémoires et lés livres de raison qui emplissaient ses tiroirs. Je dois à cette circonstance particulière d'avoir possédé pendant quelques jours le manuscrit original, des étonnants cahiers du capitaine Jeah-Roch Coignet, ce brave des braves, presque illettré, dont les récits sont si vivants, si pittoresques, qu'on les a cru tout.d'abord composés de toutes pièces par Larchey, qui était cependant le plus scrupuleux; des historiens.

Dans ces tiroirs aussi j'avais découvert un livre de Raison encore inédit, qui m'avait dévoilé les secrets intimes d'un artiste du commencement du XIXe siècle, le sculpteur Moitte, aujourd'hui complètement oublié.

Ici point d'héroïsme, sauf peut-être l'héroïsme intime de Mme Moitié, qui menait l'humble existence de la bonne ménagère obligée de faire


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face aux difficultés croissantes d'une vie toute de sacrifices, de dévouement et d'économies. Si Moitte, jacobin convaincu, ne s'était pas rallié à l'Empire, par contre son ami l'illustre peintre Louis David, ancien conventionnel régicide, s'était tourné vers le soleil levant et exerçait une véritable dictature sur les Beaux-Arts : aussi lui fit-il commander pour le fronton du panthéon un bas-relief qui ne fut d'ailleurs jamais achevé. Parfois l'empereur envoyait un aide de camp prévenir notre artiste qu'il viendrait visiter son atelier et Mme Moitte, qui semblait redouter quelque esclandre, couchait cette nouvelle sur son livre de raison, en ajoutant : « la perspective de cette visite met Moitte d'une humeur massacrante, ce qui me donne beaucoup de soucis. » En dehors des ennuis que lui donnait le caractère de son mari, en dehors de ceux qui résultaient pour elle du prix des denrées qui augmentait comme aujourd'hui d'effrayante façon, car nous étions en plein blocus continental, Mme Moitte avait encore deux autres préoccupations : l'étiage de la Seine qu'elle allait constater chaque jour et notait ponctuellement et la conservation d'une certaine robe de; soie puce, fruit d'économies péniblement amassées.' Aussi la pauvre femme notait-elle sur ses tablettes, des réflexions dans le goût de cellesci : « aujourd'hui il y a des nuages, il peut pleuvoir je ne mettrai pas ma robe puce ; ou encore : hier le temps paraissant beau, j'ai mis ma robe puce, mais il a plu et elle a été mouillée ; cela m'apprendra à être plus prudente une autre fois. » Mais laissons là Mme Moitte et sa robe qui m'ont entraîné dans une digression sans intérêt et reprenons* Monsieur, l'analyse de vos oeuvres, parmi lesquels je signalerai d'une façon toute particulière, vos notices si abondamment documentées sur les sénéchaussées dé Provence, sur les anciens registres paroissiaux d'état civil en Provence de 1503 à 1790, ainsi qu'une série d'articles sur les


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trésors d'antiquités de notre région, publiés dans le Bulletin archéologique de Paris; articles; qui par le scrupuleux soucis de la vérité; historique et la sûreté du jugement que vous y montrez, vous ont acquis l'estime des savants et vous ont classé parmi nos archéologues les plus distingués. Aussi notre" éminent collègue M. Michel Clerc, qui dirige avec la compétence que l'on sait notre Musée d'archéologie, a-t-il été heureux de s'assurer votre collaboration comme conservateur suppléant. Votre tâche ne s'est d'ailleurs pas bornée là, et vous l'avez complétée par un travail d'une importance exceptionnelle et d'un intérêt supérieur, qui a été couronné par l'Institut ; il a pour titré : Les Antiquités de la Vallée de l'Arc en Provence, de cette vallée particulièrement chère à mon coeur et 'que domine le mons Victorias des Romains, notre sainte Victoire, dont la fière silhouette s'illumina d'un, grand feu de joie au soir de l'anéantissement des hordes teutones par les légions de Marius.

Depuis des siècles ces roches abruptes se dressent dans la nuit sombre attendant qu'un nouvel embrasement vienne annoncer au monde civilisé une nouvelle victoire sur ces mêmes barbares, que vingt siècles ne sont pas parvenus à dépouiller de leur cruauté ancestrale, et, suivant votre exemple, je serais tenté de. faire parler ma chère montagne, car les sites parlent avec autant d'éloquence et de grandeur que les vieilles pierres qu'en archéologue consommé vous savez.si bien interroger.

Quel historien, quel poète, pourrait en effet commenter l'implacable delenda est Carthago avec plus de saisissante grandeur, que ne le fait cette colline de sable, calcinée par le soleil africain et battue par les vents du large, que recouvrait jadis de ses palais magnifiques aux terrasses étagéés, l'opulente Carthage d'Amilcar et de Salammbô, dont aucun vestige ne décèle plus la splendeur passée, pas même les


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quelques citernes éventrées, encore debout, qui sont d'origine romaine.

Quel historien pourrait nous donner une plus saisissante idée de la puissance colonisatrice de Rome opposée à l'oeuvre de destruction des pasteurs asiatiques qui lui ont succédé, que cet amphithéâtre d'el-djem, colysée aux proportions gigantesques, qui se dresse solitaire dans le bled tunisien aux horizons sans limites.

Membre des Académies d'Aix et de Vaucluse, de la Société nationale des Antiquaires de France, de l'Institut de Cartilage dont j'évoquais tantôt le souvenir, correspondant du Ministère de l'Instruction publique pour les travaux historiques, vous étiez tout désigné pour succéder à votre très regretté prédécesseur et ami de Montricher, dont vous venez de retracer avec tant de délicatesse et d'affection, la belle carrière d'Ingénieur, toute de travail et de dévouement à la chose publique. Aussi sommesnous heureux, mon cher confrère, de vous recevoir aujourd'hui, certains d'accueillir en vous un collaborateur précieux qu'inspirera le bel exemple de son ancêtre Joseph de Gérin.

Je n'ose cependant vous souhaiter d'occuper comme lui votre fauteuil pendant plus d'un demisiècle, une longévité de centenaire entraînant avec elle d'inévitables infirmités.


DISCOURS DE RÉCEPTION.

DE

M. PERROUD

MEMBRE DELA CLASSE DES SCIENCES

MESSIEURS.

La faveur que vous m'avez faite en ni ouvrant vos rangs me trouveprofondément reconnaissant, mais confus plus encore. Les titres que;j'aurais pu invoquer ailleurs, vingt ans de professorat suivis de vingt-sept ans, d'administration dans une grande Académie universitaire, quelques travaux d'histoire, ne m'auraient pas suffisamment désigné à vos suffrages, — étranger que j'étais à votre Provence,— et je n'aurais pas osé les solliciter, si;de précieuses amitiés ne m'y avaient poussé et ne vous avaient apporté une garantie, sur la foi de laquelle vous m'avez accueilli. Je tâcherai du moins de mériter cet honneur en suivant assidûment vos séances., et en vous offrant quelquefois mes modestes contributions.

Le savant éminent auquel je succède, M. Edouard Heckel, lui non plus, n'était pas votre 'compatriote ; mais il avait acquis son droit de cité par son oeuvre aux aspects si variés, consacrée presque toute au développement de vos grands élablissements scientifiques. Professeur à la Faculté dés sciences et à l'École de médecine, fondateur du Musée Colonial et des cours coloniaux; heureux initiateur de cette ;


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Exposition coloniale qui eût ici; en 1906, un si légitime succès, auteur de travaux considérables touchant à là lois à la science pure et à ses applications à l'indùstrie et au commerce de là région, M. Heckel a siégé plus de trente ans.parmi vous, et il y laissera un durable souvenir.

Arrivé trop tard à Marseille pour avoir eu le temps de le voir de près, je ne puis guère vous parler de lui plus au long, et d'ailleurs je n'aurais pas la compétence nécessaire pour le louer comme il convient. Notre cher Directeur, qui l'a connu et pratiqué; longtemps, vous parlera de lui avec une tout autre autorité. Dès lors, au lieu d'entreprendre une tâche au-dessus de mes forces* je voudrais au moins vous dire d'abord que j'aime Marseille comme M.Heckel l'a aimée.— nous aurons toujours eu cela de commun — ensuite que je l'aimais déjà avant de venir lui démander d'abriter ma vieillesse, enfin que; c'est par les poètes,que, depuis longtemps, j'avais appris à l'aimer. Permettez-moi donc, pour vous payer ma bienvenue, de rouvrir devant vous quelques-uns de ces poètes qui l'ont célébrée avec ferveur, et de choisir surtout ceux qui, venus du dehors, ont été conquis par sa grâce hospitalière ; je ne vous entretiendrai donc pas des vôtres..

Et pourtant, chez eux, quelle magnifique floraison! Rien que dans le siècle écoulé, depuis Méry, le chantre exquis des Aygalades, le prestigieux improvisateur,, jusqu'à Joseph Autran, jusqu'au grand Mistral, jusqu'à ces délicats poètes qui siègent parmi vous, que de voix émues et délicieuses ont chanté votre soleil, vôore mer, vos pinèdes et vos oliviers, les nobles horizons de vos paysages! Quelle charmante Anthologie provençale ne ferait-on pas en rassemblant les pages consacrées par eux à la gloire de votre terre, de la « terre des lauriers!» Mais je veux, je l'ai dit, m'en tenir à ceux qui, nés loin de votre ciel, vous ont apporté un hommage


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plus désintéressé, et je n'évoquerai même que trois noms, André Chénier, Lamartine, et à quelques degrés derrière eux, Auguste; Brizeux, trois nobles et purs poètes. Vous allez les entendre.

Et d'abord André Chénier, C'était en; 1784, il n'avait alors que vingt-deux ans; convalescent d'une longue maladie, il s'était laissé emmener en Italie par ses amis, les frères Trudaine... Partis par la Suisse, les trois voyageurs poussèrent jusqu'à Naples, et revinrent par nier débarquer à Marseille. Là, le jeune poète, épris des splendeurs du ciel méditerranéen, - il était, on le sait* né à Constantinople, — entonne, avant de s'éloigner, un véritable, hymne d'allégresse; il admire tout dans vôtre belle ville, et la vie intense de son port, et sa glorieuse histoire, et les poétiques légendes qui planent sur son berceau. Comme de coutume, il jette sur le papier, en prose et envers, pêle-mêle, ses rapides impressions. Le feuillet existe, il se trouve, avec les manuscrits de; Chénier, déposé depuis quelques années à la Bibliothèque Nationale. Il a été publié en 1874 par Gabriel de Chénier, le neveu du poète. Le voici presque tout entier. (N'oublions pas que ce sont des notations brèves, à traits interrompus* comme un de ces croquis où l'artiste fixé sur son carnet une vision saisie au passage).

«O beautés de Marseille... Vous avez la tournure " vive et attrayante,., vos cheveux... vos yeux noirs « ont des regards bien doux. .Heureux qui peut vivre « près de vous!... Marseille est une ville... Dans son « port, tout hérissé d'une forêt de mâts, on trouve le « Musulman, l'Indien, etc.,, Marseille est tout l'Uni« vers. Elle a toujours été florissante... unissant le « commerce aux sciences et à la guerre... Fille des " Phocéens, amie de Rome, rivale de Cafthage; elle a « été l'Athènes gauloise.»


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Puis il projette dé raconter, en une élégie « dans le goût de Properce", la gracieuse histoire des noces de Gyptis, et il termine par cette invocation :

Salut, ô ville grecque, honneur: du nom français, Toi par qui, dans l'horreurde nos vieilles forêts, Du cruel Teutatès le prêtre sanguinaire Entendit les doux sons de la langue d'Homère, Qui, disciple à la fois de Minerve et de Mars,

Fis couler sur nos bords l'opulence et les Arts, Et, de nos durs aïeux polissant la rudesse, Sur des rochers gaulois sus transporter la Grèce !...

En vérité, ne dirait-on pas que, lorsque Puvis de Chavannes concevait ses belles 'peintures .murales du Musée de Longchamp, ces vers de Chénier chantaient dans sa mémoire ?

Franchissons maintenant un demi-siècle, transportons-nous à l'été de 1832, Lamartine, dans tout l'éclat de sa gloire, vient s'embarquer à Marseille pour son grand voyage aux Lieux saints. Il y fait un long séjour; il y est entouré, fêté par ses admirateurs, devenus bien vite ses amis. Il a raconté avec reconnaissance dans les premières pages de son Voyage en Orient, tous les témoignages de sympathie qui l'accueillirent parmi vous, et principalement dans votre Académie. C'est à elle qu'il adressa, au moment de son départ, en beaux vers, un «Hommage» (le mot est de lui) qui s'achève par cette magnifique stance:

Et toi, Marseille,assise aux portes de la France, Comme pour accueillir ses hôtes dans tes eaux, Dont le port sur ces mers, rayonnant d'espérance, S'ouvre comme un nid d'aigle aux ailes des vaisseaux, Où ma main pressé encor plus d'une main chérie, Où mon pied suspendu s'attache avec amour, Reçois! mes derniers voeux en quittant là Patrie, Mon premier salut au retour!


-79C'est

-79C'est ajuste titre que le nom de Lamartine est resté tout particulièrement, cher à votre cité, et qu'elle lui a élevé, en 1891, dans les pelouses du jardin de Longchamp, un gracieux monument, sur une des faces duquel je voudrais voir inscrire cette stance. Je l'y aimerais assurément mieux que celle qu'on y a gravée, où le poêle, dans un moment de rêve candide, mais déplorable, proclame que la fraternité n'a pas de patrie :

Nations, mot pompeux pour dire barbarie...

On a le coeur serré quand on pense qu'il parlait ainsi en 1840, alors que déjà des cris de haine contre nous retentissaient de l'autre côté du Rhin. Il intitulait cela La Marseillaise de la Paix ! J'aime mieux La Marseillaise de Rouget de l'Isle !,..

Eh bien, malgré tout, je né demande pas qu'on enlève de son monument cette douloureuse inscription... Qu'elle y reste, pour attester nos incurables illusions de 1840 et de 1891 ! qu'elle y reste, même à l'heure où notre héroïque jeunesse française, face à l'envahisseur, lutté et meurt pour défendre le sol sacré !

... Egregias animas que sanguine nobis Hanc patriam peperêre suo... (OEnéide, XI, 24). -,

Mais qu'on grave du moins; sur une autre face du soubassement, la stance que je lisais tout à l'heure !

Revenons à la poésie pure.

Peu d'années après cette journée du 11 juillet 1832, dans laquelle Lamartine, mettant enfin la voile, avait encore à son bord, dans votre golfe, Joseph Autran lui récitant de beaux vers d'adieu, arrivait parmi vous un autre poète, de moins grande envergure


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assurément, mais cependant un vrai poète, dont le nom et l'oeuvre ne périront pas, Auguste Brizeux, l'auteur de Marie, le chantre fervent de la Bretagne. Il n'avait guère que trente ans,

Une association alors florissante à Marseille, l'Athénée, à la fois cercle et société littéraire,— dont un de vos érudits devrait bien nous retrouver l'histoire — avait fondé des cours publics et appelait, pour les professer;, des littérateurs en vue à Paris. Une année, ce fut Jean-Jacques Ampère ; l'année suivante, Ampère, ne pouvant venir, fit agréer Brizeux à sa place. Brizeux, durant tout un hiver, parla , de Platon à son auditoire marseillais. Une des plus charmantes pièces de son recueil de Marie nous a conservé un souvenir de ce séjour. Il raconte comment, un jour, sur une des pentes de Notre-Dame de la Garde, rêvant et contemplant la mer bleue, il aperçut, soudain, sur le chemin, la coiffe d'une femme d'Arzanno, le village cher à sa jeunesse. IL héla aussitôt, en breton, le couple qui montait la colline; c'était un marin de l'Armor et sa femme qui, venus à Marseille, allaient porter un voeu au sanctuaire... Joie réciproque de se retrouver ainsi entre .«pays».,. Après ce joli récit, Brizeux adresse à la ville qui lui à été hospitalière un bien poétique salut :

O Marseille, chez toi, pour ce doux souvenir.

Et pour d'autres encor, je voudrais revenir !

Ta campagne est brûlée, et, sur tes monts de craie, Il n'est point d'herbe humide et de châtaigneraie... Mais la mer d'Orient te baigne de ses flots ; Tes deux quais sont couverts de joyeux matelots;.. J'aime tes vieux bergers et leurs troupeaux de chèvres Aux bassins de Meillan le soir trempant leurs lèvres. Enfin, dans tes murs grecs quand j'évoquais Platon, Des amis m'écoutaient volontiers, moi Breton...


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Si Brizeux revenait parmi nous, il ne reconnaîtrait pas tout à fait la Marseille de son temps. On ne voit plus de chèvres aux bassins de Meillan, et ces bassins eux-mêmes ont disparu. Aux quais du VieuxPort se sont ajoutés sans relâche d'autres quais sur une ligne majestueuse s'allongeant vers le golfe de l'Estaque. Vos coteaux crayeux ne sont plus « brûlés ". Sous les eaux bienfaisantes qu'y promène le canal de la Durance, ils verdoient pour le plaisir des yeux. Mais ce tableau de Marseille en 1836 n'en est que plus" intéressant. C'est comme une de ces anciennes estampes rassemblées dans vos Musées et qui font revivre la cité d'autrefois.

Mais il est temps de m'arrêter.

Comme vous le voyez, Messieurs, c'est sous la protection des poètes, une gerbe de leurs fleurs à la main, que je me présente à vous, en adressant à la Provence et à votre ville un reconnaissant salut.


REPONSE DE M. JOSÉ SILBÊRT

DIRECTEUR DE L ACADEMIE

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. PERROUD

MONSIEUR LE RECTEUR,

Le beau discours que vous venez de prononcer et que nous avons salué de nos applaudissements unanimes est une sorte d'hymne à la Provence, à son ciel pur, à sa mer toujours bleue, ainsi qu'à notre chère et belle cité pour laquelle tous ceux qui y ont vécu professent un véritable culte.

Attiré par des liens de famille, vous vous êtes fixé à Marseille quand a sonné l'heure de la retraite et vous avez été comme nous tous conquis par ses beautés et son climat privilégié ; aussi venez-vous à nous comme vous le dites si aimablement, une gerbe de fleurs à la main, de fleurs cueillies dans le jardin de poètes de haute inspiration, que la gloire a immortalisés. Ce délicat hommage rendu à notre petite patrie nous va droit an coeur et je tiens à vous en exprimer notre profonde gratitude.

J'aurais bien voulu qu'un des éminents confrères .qui nous entourent pût aujourd'hui me remplacer pour magnifier comme il convient vos hautes qualités intellectuelles, mais nos règlements ne peuvent être transgressés et je dois accepter le périlleux honneur que me confèrent mes fonctions vous


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priant de m'excuser si je me montre par trop au dessous de ma tâche.

Mais avant d'analyser votre oeuvre si considérable, je vais essayer d'évoquer ici la mémoire de votre prédécesseur le professeur Hoeckel ; c'est à vous, Monsieur le Recteur, que cet honneur revenait, mais par un scrupule de conscience certainement exagéré, vous avez supposé qu'un ami personnel serait plus qualifié et vous m'avez demandé de prendre votre place : j'y mettrai tout mon coeur, malheureusement mes éloges seront bien loin d'avoir l'autorité qu'ils auraient empruntée à votre haute personnalité scientifique;

Hoeckel dont le souvenir nous est cher à tous, demeurera comme une dès figures les; plus justement estimées de la science moderne ; les hasards de la vie m'avaient fait collaborer avec lui à l'Exposition Coloniale dont il fut l'un des initiateurs les plus ardents et j'ai pu ainsi pendant de longs mois apprécier les rares qualités' de. coeur et d'esprit de ce chercheur infatigable, dont la bienveillance et la simplicité vous attiraient dès le premier contact.

Grand, mince, d'aspect distingué et délicat, véritable roseau pensant et agissant, je le vois encore arpentant à grandes enjambées le terrain dénudé où bientôt devait s'élever dans un oasis de verdure une ville de staf aux palais pittoresques, destinés à abriter les produits de nos possessions d'outremer : réalisation magnifique d'un rêve caressé depuis longtemps.

Je le revois aussi dans son cabinet au vaste bureau encombré de végétaux et de minéraux exotiques, recevant les mains tendues, la tête rejetée en arrière, le visage illuminé d'un sourire paternel, quelque jeune administrateur colonial, un peu ému de se trouver après de longs mois de brousse en présence d'un savant aussi considérable. Mais


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la glacé était bientôt rompue et le visiteur regagnait son poste lointain avec la ferme intention de collaborer désormais avec le professeur Hoeckel, qui avait en vérité une âme d'apôtre.

Né à Strasbourg en 1843, il avait débuté dans la mariné, comme pharmacien major, mais il ne fit qu'y passer se sentant irrésistiblement entraîné, vers là science et le professorat : docteur èssciences et docteur en médecine, il obtint bientôt une chaire d'histoire naturelle à la faculté de Nancy, puis à celle de Grenoble et enfin à la faculté de Marseille, qu'il né devait plus quitter jusqu'à sa mort.

Directeur du Jardin botanique du Parc Borély où il cultivait et étudiait les plantes tropicales les plus rares et les plus utiles, il enseignait la botanique avec une science et un art qui la rendaient infininient attrayante à ses élèves dont quelques-uns sont, devenus des maîtres. En rapports constants avec tous nos établissements lointains, il était parvenu peu à peu a constituer un Musée d'une valeur documentaire extrêmement importante qui est peut-être le répertoire le plus complet de produits coloniaux qui soit en France;

Ce Musée qui était son oeuvre et sa propriété personnelle, il l'a légué dans un beau geste ; à notre Institut colonial voulant qu'il demeurât dans notre ville où il avait depuis si longtemps acquis droit de cité

Il ne serait;impossible dé rappeler ici tous les articles, les mémoires,' les études qu'il a publiés au cours de sa longue et glorieuse carrière. Qu'il me soit cependant permis de vous indiquer quelques titres : Du Mouvement végétal. — Des phénomènes de localisation animale et organiques dans les tissus animaux. — Les plantes et parfums. — Les plantes de la Guyane française., — L'Enseignement colonial en


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France et à l'étranger, etc., etc.* plus une série d'études du plus haut intérêt parues dans les annales de l'Institut colonial de Marseille, dont il considérait là création comme une nécessité et qu'il eut la grande joie de fonder et la consolation de : laisser en pleine prospérité quand la maladie vint terrasser son organisme débilité par une existence dé travail intensif, toute entière consacrée à grandir le patrimoine scientifique de notre chère France; et à accroître la prospérité de nos colonies par une exploitation judicieuse et scientifique de leurs pro duits agricoles

Président de la ociété de Géographie, correspondant des Académies des sciences et de médecine de Paris, Commissaire général de Exposition coloniale avec notre éminent confrère Jules Charles-Roux, que nous venons d'avoir la grande douleur de perdre ces jours-ci, commandeur dé la Légion d'honneur, le docteur Hoeckel, en dehors, des travaux que j'énunierais tantôt, a attaché son nom à des études sur l'application du kola africain à la thérapeutique, qui l'ont rendu populaire, et à des recherches très intéressantes sur l'origine de la pomme , de terre cultivée qui furent suivies avec le plus grand intérêt dans lés milieux scientifiques.

Qu'il me soit permis de regretter que ce patriote alsacien, qui avait fait campagne en 1870, n'ait pas vécu assez longtemps pour voir de nouveau nos trois couleurs pavoiser le fier clocher de la Cathédrale à l'ombre de laquelle il était né et il avait grandi.

Après ce juste et pieux hommage rendu à la mémoire de votre prédécesseur, permettez-moi, Monsieur le Recteur, de m'occuper au risque d'effaroucher votre modestie de l'oeuvre considérable à laquelle vous avez attaché votre nom, alliant avec bonheur à la plus précieuse érudition un tour littéraire qui la rend attrayante aux profanes.

Ancien élève à l'École normale supérieure, vous


87 avez débuté comme historien en 1881, par une thèse de doctorat sur les origines du premier duché d'Aquitaine, qui vous a d'emblée imposé à l'attention de vos pairs : étudiant les faits à leur source, éliminant tous ceux dont l'authenticité vous paraissait douteuse, vous avez produit un volume si remarquable et si apprécié, qu'il figure comme référence dans toutes les histoires générales de la France et demeurera classique.

Puis, absorbé par vos travaux universitaires, vous utilisez les rares loisirs qu'ils vous laissent à écrire des articles dans les revues historiques, ainsi qu'à réunir des documents qui ne verront le jour que beaucoup plus tard, alors que recteur de là très importante Université de Toulouse, que vous êtes parvenu à constituer telle que depuis longtemps nous devrions en avoir une à Marseille, vous pouvez enfin donner libre cours à vos travaux personnels.

Abandonnant définitivement le moyen âge auquel vous deviez cependant votre premier succès, vous vous consacrez désormais à la fin du XVIIIe siècle et plus particulièrement à la période révolutionnaire . qui n'a plus pour vous de secrets.

Parmi les figures de premier plan qui s'agitent en ces temps troublés, il en est une qui exerce sur vous tous les charmes de sa séduction, c'est la belle Mme Roland, l'égérie du groupe de la Gironde.

Quelle curieuse et passionnante figure en effet que celle de cette jeune femme nourrie des doctrines des encyclopédistes, puisant dans Plutarque le bel exemple des grandes vertus antiques qu'elle devait hélas ! être bientôt appelée à mettre en pratique.

Elle apparaît bien comme une des personnalités les plus sympathiques et les mieux caractérisées de cette élite intellectuelle d'origine plébéienne, qui aspirait à prendre rang par son mérite dans une société où elle se sentait étouffée.

Nous ne saurions donc nous étonner que cette


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noble héroïne, qui fut aimée passionnément de tous ses familiers et adorée de son mari, ait exercé sur vous une sorte de fascination posthume, qui me gagnerait aussi, n'en doutait pas; si je pouvais étudier à loisir le monument impérissable que vous lui ayez élevé en publiant les éditions définitives de ses lettres et de ses mémoires. .

Ses lettres dé jeune fille, de fiancée, de femme, qui forment quatre gros volumes, sont toutes imprégnées de l'esprit de l'auteur du contrat social* ce qui a permis à Michelet de dire justement qu'elle était une fille de Rousseau plus l'égitlme encore que celles qui sortirent directement de,sa plume, Vous les ayez prises une à une, vous en ayez soigneusement contrôlé le texte, le complétant et le rétablissant dans son intégrité toutes les fois que cela a été nécessaire, et vous y avez joint plus de trois cents lettres inédites. Votre rôle ne s'est pas borné à cette oeuvre si intéressante de reconstitution;vous avez, par des notes nombreuses et par des appendices, projeté un jour nouveau sur ses anciennes amies de pension Tes deux soeurs Gannet d'Amiens,, sur son mari Roland de la Platerie, qui nous l'avons appris grâce à vous, fit partie de notre Compagnie comme associé régnicole ; et sur; leurs commençaux habituels Brissot, Pétion, Condorcet, Barbaroux et Buzot, pour lequel elle semble avoir eu une admiration toute particulière.

Vous avez ainsi compose une oeuvre très personnelle de la plus haute valeur, qui vous a classé au premier rang parmi nos historiens de la révolution et que le Ministère de l'ins traction publique a tenu à publier; dans: sa collection des documents inédits de l'Histoire de France.

Vous avez voulu compléter la noble tâche que vous vous étiez imposée en publiant également ses célèbres mémoires, qui ont passionné des générations par leur forme, leur fond et par les circons-


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tances tragiques et presque légendaires qui les ont entourées : et vous y avez employé les mêmes pro - cédés de science, de conscience et d'érudition qui avaient fait le succès de vos oeuvres précédentes,

Mme Roland était, en effet, emprisonnée à SaintePélagie, dernière étape de sa vie tourmentée, quand elle les écrivit au jour le jour, impression par impression, avec une sérénité que, ne parvenait pas à altérer le grincement quotidien des roues de la sinistre charrette. Les intelligences;, qu'elle avait parmi les geôliers lui perinettaient de les remettre secrètement, au fur et à mesure de leur éclosion, à son fidèle ami le botaniste Bosc qui les cachait dans une anfractuosité de rucher de la forêt de Montmorency où il possédait une maisonnette. Dans ces mémoires se trouve un portrait à la plume infiniment curieux, dans lequel elle détaille avec complaisance ses charmes physiques, dont elle tient à laisser à la postérité une exacte description.. Car, ajoute-t-elle, mon portrait a été dessiné plusieurs fois, peint et.gravé, mais aucune de ces imitations ne donne l'idée de ma personne; elle est difficile à saisir, parce que j'ai plus d'âme que de figure, plus d'expression que de traits. ,

Préoccupation bien féminine, mais un peu déconcertante, quand on songe que ces lignes ont été écrites pour ainsi dire sous le couperet.

Je ne puis résister au désir de citer ici une anecdote, qui si elle n'est pas absolument authentique, n'en est pas moins un exemple typique des moeurs surhumaines de cette grande époque, la voici :

L'heure fatale approchait, quand notre Héroïne reçut dans sa prison la visite d'une de ses anciennes amies Cannet veuve et sans enfants qui venait lui proposer de se substituer à elle, lui permettant ainsi dé continuer sa tâche auprès de son vieux mari et de sa fille auxquels ses soins étaient nécessaires.

Jeanne Manon Roland de la Platière refusa net


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et fut guillotinée le 8 novembre 1793 à 3 heures de l'après-midi. Elle avait été .condamnée pour avoir conspiré contré l'unité et l'indivisibilité de la république, contre la liberté du peuple français, crimes dont elle était complètement innocente, ;

En apprenant la fatale nouvelle, Roland désespéré se suicida et Bosc, n'écoutant que son affection, recueillit leur; fillette Eudora devenue: orpheline dans des conditions sitragiques. Vous avez raconté les suites de ce beau geste dans votre Roman d'un Girondin que vous auriez pu aussi bien intituler le roman d'un brave homme, et qui est bien une des histoires;les plus touchantes et les plus honnêtes qu'il m'ait été donné de lire.

Mme Roland fut stoïque devant la mort comme elle l'avait été devant le tribunal révolutionnaire et la tradition veut qu'elle ait, au moment de se livrer au bourreau* prononcé cette phrase historique:

O liberté, que de crimes on commet en ton nom!

Si des crimes injustifiés ont été en effet trop souvent commis aux heures sombres dé la révolution française, ils étaient du moins rachetés par le grand élan d'enthousiasme patriotique qui faisait battre tous les coeurs et entraînait aux mâles accents de. là Marseillaise, les bataillons de volontaires en sabots, qui gagnaient les frontières menacées, décidés à vaincre ou à mourir,

Leur héroïsme a sauvé la,patrie en danger, comme celui dé leur glorieux descendants les immortels poilus de la grande guerre nous à sauvés à la Marne, et assurera bientôt avec le concours des alliés, la liberté dû monde et la paix réparatrice si largement méritée.

Quelques mots encore, Monsieur le Doyen, et j'en aurai terminé* niais ma tâche ne serait qu'inconiplètement remplie, si je ne citais pas parmi vos


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oeuvres les plus justement appréciées et les plus importantes, trois volumes de mémoires, de correspondances et de papiers de Briffot l'ami de,Roland, qui fut le véritable inspirateur dé la plupart des théories soutenues par les Girondins et joua un rôle politique très important;

Ai-je besoin de vous dire encore, combien nous avons été heureux de vous entendre frapper à notre porte. Vous nous arriviez précédé d'une réputation d'historien et d'érudit, étayée sur une oeuvre considérable que je me suis fort maladroitement efforcé de mettre en lumière, et nous avons pensé que nul n'était plus digne que vous d'occuper le fauteuil du professeur Hoeckel.

Soyez le bienvenu parmi nous et permettez-moi de vous féliciter au nom de tous nos confrères, de votre toute récente élection comme membre correspondant de l'Académie des inscriptions et belles lettres.

Cette nouvelle distinction, qui vient couronner si noblement votre belle existence de savant, est aussi un honneur pour notre Compagnie,



SEANCE PUBLIQUE DU 9 JUIN 1018

L'Académie des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Marseille a tenu une séance publique, à l'occasion de la réception de M. Auguste Rondel, membre de la classe des Lettres, le dimanche 9 juin, à 3 heures, dans lé grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, mis gracieusement à sa disposition par M, le Doyen.

M. A. Rondel, après avoir rendu hommage à la haute valeur et aux éminentes qualités de son prédécesseur, M. A. Prou-Gaillard, explique le sys-. tème de classement de sa bibliothèque théâtrale, aussi bien des oeuvres dramatiques, que des publications nombreuses qui s'y rapportent; puis, passant en revue les impressions des XVe, XVIe; et XVIIe siècle, il esquisse une histoire générale dès origines du théâtre européen, en suivant l'un après l'autre les courant dérivés des trois sources, religieuse, royale: et savante.

M. José Silbert, directeur, dans une spirituelle et très littéraire allocation, rappelle les titres nombreux qui ont valu a M, A. Rondel les suffrages de notre Compagnie.

Le secrétaire-perpétuel et M. P. Barlatier, chancelier, font part de la décision de l'Académie, attribuant, par moitié le prix de Gaffory (1,000 fr.) à


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l'oeuvre diocésaine et à l'Association nationale des Orphelins de la Guerre, et bartageant le prix Beaujour (500 fr.) entre M. Albert Erlande, poète et romancier, auteur de «En Campagne avec la Légion étrangère» et Mlle Marie de Selle, auteur de « Dans la Rafale » et «la Garde éternelle ».


DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. Auguste RONDEL

MEMBRE DE LA. CLASSE DES LETTRES

MESSIEURS,

Le 16 avril 1893, dans cette même salle, Auguste Prou-Gaillard, élu membre de l'Académie, dans la classe des sciences, le 17 mars de l'année précédente, prononçait l'éloge de son prédécesseur, le docteur Rampal, dont le nom est de nouveau représenté parmi vous en la personne de son fils. Après l'hommage mérité par la mémoire du savant et de l'homme de bien dont l'éloge lui était aisé, il passait par une transition naturelle à des considérations philosophiques sur la Science et sur la Foi. Il annonçait son but de dévoiler avec sincérité, sans parti pris, sans préjugés surannés, les erreurs qui ont compromis notre civilisation, les ombres qu'elle cache sous son éblouissant manteau, et enfin les espérances que certains phénomènes moraux de la fin de ce siècle lui permettaient de concevoir. Ce programme largement rempli, résumait les idées et les écrits de la vie entière d'Auguste Prou-Gaillard.

Le directeur en exercice, Charles Vincens, lui répondait en l'appelant son éducation catholique à Paris, sous la direction de maîtres-éminents tels que Mgr Cruice qui fut depuis évêque de Marseille et membre de l'Académie au siège de Mgr de Belsunce, et dans la fréquentation de camarades qui s'appelaient Dupanloup, Moritalembert, de Broglie, Cochin, Keller, Mermillod ; puis son retour à Marseille où il voulut prouver que, selon la parole


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de Guizot, il était de ceux qui croient que la vérité ne veut point un culte oisif.

Aussi dès 1867, publiait-il dans le Courrier de Marseille, un remarquable essai sur l'Histoire du travail, du principe-d'association et sur leur application de nos jours dans les sociétés coopératives.

Puis il collaborait au Correspondant, à la Défense, aux Annales de Genève, et se dépensait dans de nombreuses conférences sur la Question sociale dans le passé, le présent et l'avenir; sur le Réalisme dans la littérature et dans les arts ; sur l'Ecole de le Play ; sur Jeanne d'Arc dont il fut plus tard heureux de voir le culte installé sur nos autels selon les désirs qu'il en exprimait. Mais notre directeur donnait une place à part à sa conférence sur la Souffrance de l'humanité et la nécessité de recourir aux sources spiritualistes pour l'amoindrir, ainsi qu'à son volume sur la France extérieure et sa colonisation politique et morale. Il louait sa carrière commerciale couronnée par un siège au Tribunal consulaire, son dévouement à notre Caisse d'épargne où Prou-Gaillard appartint au Conseil des directeurs et sa valeur morale qui lui valut d'être appelé à diriger les intérêts municipaux de Marseille dans la commission présidée par votre regretté confrère, le vicomte de Jessé-Charleval. Il terminait sa réplique en répondant à la philosophie du récipiendaire par l'allégorie de la boîte de Pandore qui est d'une constante application à travers les siècles, faisant échapper tous les maux, tous les crimes, mais nous laissant l'espérance. Sa péroraison mérite d'être reproduite aujourd'hui mot à mot : «Noire pays ne faillira jamais à ses hautes destinées, à sa noble mission dans le monde, car je le dis avec une confiance enthousiaste et répétonsle avec cet ardent amour des fils pour leur mère : le génie de la France est immortel. »


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Après son entrée dans votre Compagnie,; quel fut le rôle d'Auguste Prou-Gaillard ? Je le trouve conté dans ses moindres détails par l'éloquente oraison funèbre que votre confrère le baron Emile Perrief, directeur en 1915, prononça dans votre séance du 20 mai, la modestie de Prou-Gaillard lui ayant fait interdire toute manifestation sur sa tombe. M. Perrier signalait d'abord l'origine provençale de la famille venue du Béarn en 1744, et la conduite héroïque du bisaïeul, Jean-Baptiste Prou-Gaillard, ancien avocat au Parlement : pendant les plus mauvais jours de la Révolution, ayant reçu l'ordre de fondre la statue d'argent de la Vierge de la Garde, il refusa de coopérer à un pareil acte de vandalisme sacrilège, fut cité devant le Tribunal révolutionnaire et dut son salut au dévouement d'un boulanger,, fervent enfant de la Bonne Mère Marseillaise, qui favorisa sa fuite sous le déguisement d'un mitron. Devenu directeur de l'Académie en 1896, Prou-Gaillard répondit, en séances publiques, aux discours de ses nouveaux confrères : Champoiseau, l'archéologue qui avait découvert la statue de la Victoire de Samothrace ; Penchinat, le magistrat Spirituel; et lettré ; et le savant évêque de Marseille, Mgr Robert, dont il fut le plus fidèle ami.

Pendant les années suivantes, il enrichit vos mémoires de plusieurs substantielles études économiques et morales: Un rappel de l'oeuvre de Le PIay et de son école ; Du patrimoine moral de l'Humanité ; Pages ferventes et patriotiques,, à l'occasion du décret qui a posé sur le front de Jeanne d'Arc la triple auréole dés saintes, des vierges et des martyres.

Le baron Perrier insistait sur son enthousiasme envers la Bonne Lorraine, qui chez lui était de vieille date, car il avait appris de bonne heure, de la bouche de son ami Mgr Dupanloup lui-même à


aimer et à admirer cette épopée touchante jusqu'aux larmes, ressuscitée en quelque sorte par l'illustre prélat.

En 1910, cinq ans avant sa mort, une paralysie partielle le confina chez lui sans atteindre jamais sa grande intelligence. Il la subit avec une admirable sérénité et une patience inaltérable, et à l'âgé de quatre-vingt-dix ans ce grand chrétien s'éteignit doucement.

Messieurs, je n'ai pas connu Anguste ProuGaillard, et je m'excuse de n'avoir pu vous apporter une opinion personnelle sur son caractère et sur son oeuvré. A ceux d'entre vous qui l'ont aimé, aux nouveaux comme moi qui veulent l'aimer aussi, quels témoins l'auront évoqué avec plus de fidélité que les deux directeurs de votre Compagnie, ayant salué le début et la fin de sa vie académique. Pour résumer en une phrase les idées directrices de sa longue carrière, je transcris sans commentaires la péroraison de son discours de bienvenue : «Oh! Mesdames, S'écrait-il, merci de vos saintes énergies ! continuez vos espérances invincibles et que de vos âmes caressantes ne cessent de jaillir sur la patrie et sur nous ces incitations courageuses et ces appels enflammés qui répondent si bien aux vers d'Hippolyte Matabon, le poète aimé de tous, dont je deviens aujourd'hui le confrère.

Retrempe au feu divin ton antique héroïsme : Pour qu'à ton esprit mâle obéisse un bras fort, France,! il faut de ton sein arracher l'athéisme, Ce cancer de l'orgueil qui te donne la mort. »

Messieurs, polir succéder à cet érudit, à cet économiste, à ce philosophe, vous m'avez fait l'honneur de m'admettre dans votre Compagnie de savants, de lettrés et d'artistes, bien que je n'aie jamais produit aucune oeuvre de science, dé littérature, ni d'art. Mais vous saviez que j'avais consacré tous les loisirs d'une vie déjà longue à l'étude


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du Théâtre qui appartient à la fois à vos trois sections. En effet, d'une part, l'Histoire est une science et l'Histoire du Théâtre est mêlée à celle de tous les peuples ; d'autre part, le Théâtre est, par ses textes, une des formes les plus nobles de la littérature, et, pour la réalisation matérielle de ces textes, il recourt à tous les arts : l'Architecture, la Sculpture, la Peinture, la Musique et la Danse, sans négliger la Gravure pour leur illustration.

C'est donc du Théâtre que je dois vous entretenir. Ne pouvant, dans celte courte lecture, aborder, même en résumé, le champ immense de sa critique littéraire, ni celui de sa critique artistique, je me bornerai à vous rappeler, en un coup d'oeil d'ensemble, les origines du Théâtre européen, en vous faisant passer, tout simplement, une revue sommaire d'une partie des livres que j'ai tous les jours sous les yeux. ,

Une bibliothèque spéciale bien classée devant suivre le développement logique et chronologique des éléments qui la composent, ma tâche sera aisée.

Voyons d'abord, comment elle se présente à nous.

En matière de bibliographie théâtrale, il faut compter deux grandes divisions : l'une comprend les textes des ouvrages, tout ce qui se rapporte à ces textes et à leurs auteurs, les critiques qui en ont été faites soit immédiatement, soit dans la suite des temps, l'histoire de la vie et des oeuvres des auteurs ; l'autre, tout ce qui concerne la représentation de ces textes.

Dans la première, le classement s'opère naturellement par siècles ou par vastes périodes de la littérature dramatique d'un même pays. L'unité est l'auteur. Dans chaque période, les auteurs sont rangés par ordre alphabétique. Dans le compartiment de chaque auteur, on doit trouver d'abord la succession des recueils collectifs de ses oeuvres


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complètes ou choisies, par ordre chronologique, depuis le premier recueil, publié par l'auteur même, jusqu'à la dernière réédition de notre époque. Ces recueils diffèrent entre eux par le nombre des pièces contenues qui augmente avec la vie de l'auleur; par l'addition d'abord d'oeuvres nouvelles, puis d'oeuvres posthumes ; par des variantes de textes ; par des préfaces nouvelles ou des notes soit de l'écrivain, soit des commentateurs ; par des illustrations de dessinateurs et de graveurs différents, etc..

Ainsi, par exemple, nous trouvons rassemblées pour Molière environ quatre-vingts éditions ou traductions qui, presque toutes, présentent un intérêt particulier, depuis la première, publiée par Claude Barbin en 1666, jusqu'à celle de M. Henry Bidou, qui est actuellement sous presse chez l'éditeur Pion ; pour Corbeille, cinquante éditions; pour Racine, cinquante et une ; pour Regnard, trente-trois ; pour Beaumarchais, vingt-six; mentionnons en outre pour ce dernier, trente-deux éditions séparées du Barbier de Séville, et trente-six du Mariage de Figaro. A côté des éditions collectives, les éditions de chaque pièce, souvent nombreuses et dont quelquesunes sont extraites de journaux ou de revues, sont également classées par ordre chronologique entre elles, et les rééditions de chacune dans le même ordre; avec les documents qui les concernent, leurs traductions en langues étrangères, leurs parodies, l'indication de leurs sources et de leurs imitations, etc.. Enfin toute la bibliographie de l'auteur, les mémoires publiés par lui, sa correspondance imprimée, ses diverses biographies soit individuelles, soit extraites de recueils généraux, les livres écrits sur lui à tous les points de vue, les articles extraits des Mémoires ou Bulletins d'Académies ou de Sociétés littéraires. De plus, pour les pièces de théâtre contemporaines ou récemment


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remises à la scène, il faut réunir tous les programmes de leurs représentations et reprises, avec les principaux articles qui leur ont été consacrés dans les journaux et revues.

Après les innombrables subdivisions relatives à chaque auteur isolé, viennent les ouvrages d'ensemble; les recueils généraux dévies d'auteurs; les galeries de portraits; les dictionnaires biographiques sérieux ou humoristiques ; les histoires du théâtre, soit universelles, soit par périodes pu par pays et celles de la littérature, dans laquelle le théâtre occupe toujours une place prépondérante; les mémoires et correspondances littéraires et dramatiques; les recueils d'articles de critique, soit publiés annuellement par leurs auteurs, soit rassemblés en totalité ou avec une sélection après leur mort ; les livres polygraphiques qui traitent de plusieurs auteurs et de plusieurs sujets ; les ouvrages de Poétique théâtrale depuis Aristote, Horace et Boileau, avec leurs diverses traductions, commentaires et critiques ; les manifestes et les enquêtes littéraires; les livres et brochures relatifs à la moralité du théâtre et à ses conflits avec l'Eglise ; les brochures qui, depuis l'origine du théâtre jusqu'à nos jours, prétendent constater sa décadence et y remédier.

Toutes les pièces de théâtre sont donc classées par unité d'auteur.

Celles des théâtres étrangers forment un compartiment pour chaque langue avec répartition par siècle et par lettre alphabétique d'auteur. Pour les pièces françaises, mêmes dispositions, mais leur nombre immense exige plusieurs subdivisions : oeuvres des auteurs, joués à Paris sur les divers théâtres au XVIe siècle ; au XVIIe siècle avant Corneille, Molière et Racine; les trois grands auteurs classiques ; leurs contemporains et leurs successeurs à la fin du XVIIe siècle ; le XVIIIe siècle à la Comédie française; le XVIIIe siècle à la Comédie Italienne, à


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la Foire et à l'Opéra-Comique ; la Révolution française; le XIXe siècle qui peut être partagé en deux par la République de 1848; enfin, pour le XXe siècle, une nouvelle période qui pourra commencer avec la grande guerre.

Après les auteurs joués sur les théâtres parisiens, ceux des départements rangés par provinces et par villes ; puis les théâtres de Société, les théâtres de Cour, les théâtres de Cercles, les théâtres de Collèges où les Jésuites tiennent la première place, les théâtres de Pantomimes, de Marionnettes et d'Ombres chinoises. Viennent ensuite les ouvrages sur les Cirques, l'Équitation et la Haute école, l'Hippodrome, l'Acrobatie et la Gymnastique, la Prestidigitation, les Automates, les Dompteurs d'animaux et les Ménageries, les Panoramas et les Dioramas, les Musées de figures de cire, les -spectacles et attractions d'Expositions et de Foires, etc., et, enfin, le Cinématographe qui commence* avec ses scénarios imprimés et illustrés et ses journaux spéciaux, à donner une bibliographie considérable.

La deuxième grande division; comprend les ouvrai ges relatifs à la représentation des oeuvres dramatiques. Cette représentation comporte quatre éléments essentiels, qui ont chacun une bibliographie nombreuse : la scène et la salle, les moyens d'exécution, les interprètes, la législation; enfin, comme synthèse de ces quatre éléments, l'histoire des théâtres.

Passons en revue ces cinq subdivisions ;

La première consiste en livres et atlas d'architecture; en descriptions et reconstitutions des théâtres, amphithéâtres, arènes, colisées antiques des Grecs et des Romains, des théâtres et échafauds du moyen âge, des premiers théâtres du XVIe siècle et, successivement, de toutes les salles qui leur ont succédé, avec les détails les plus minutieux sur tous les éléments qui les constituent ; en planches descriptives : plans, élévations et coupes, quelquefois tra-


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cées par les meilleurs graveurs ; en renseignements sur l'acoustique, l'éclairage et le chauffage des salles, sur les secours contre l'incendie, etc.

La seconde contient les. livres sur la mise en scène depuis celle des anciens; des albums de décors et de costumes; des recueils de costumes de tous les temps et de tous les pays ; des ouvrages anecdotiques sur la vie intérieure du théâtre, sur les procédés de maquillage et de coiffure, sur le haut personnel des directeurs, régisseurs, secrétaires généraux, et le petit personnel des machinistes, accessoiristes, habilleurs, coiffeurs, contrôleurs, ouvreuses, etc.; des comptes rendus et catalogues des Congrès, Expositions, Exhibitions de toute nature, relatifs au théâtre.

La troisième, concerne les Comédiens. On y trouve : les recueils généraux de leurs biographies, de leurs portraits, de leurs caricatures, de leurs anecdotes ; les monographies et portraits isolés de chacun, sous forme de livres, brochures, articles de revues ou de journaux, notices nécrologiques, mémoires et correspondances ; les ouvrages théoriques et pratiques sur l'art de la diction, de la déclamation, du chant, de la danse, sur l'hygiène de la voix, sur le Conservatoire, sur les Syndicats et Associations d'artistes dramatiques.

Dans la quatrième, nous trouvons la législation et la jurisprudence des théâtres.; les lois, règlements, et actes administratifs quelconques qui les régissent ; les livres de droit qui commentent ces lois et tendent à résoudre tous les conflits entre l'Administration et les directeurs, les directeurs et les auteurs, les directeurs et les comédiens, les auteurs et les artistes, entre le public et les théâtres en général ; des séries de brochures sur la liberté des théâtres et les privilèges depuis « les Lettres de Charles VI par lesquelles il est permis aux Confrères de la Confrairie de la Passion établie à Paris d'y


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représenter publiquement les pièces de théâtre appelées Mystères », données à Paris en décembre 1402, jusqu'à leur, abolition définitive en 1864; sur la Censure ; sur les droits et rémunérations des auteurs ; sur là taxe du Droit des pauvres, etc...

Là cinquième enfin renferme l'histoire des; théâtrès qu'il ne faut pas confondre avec l'histoire du Théâtre, car celle-ci est l'étude raisonnée des ouvrages dramatiques, tandis que l'autre traite de l'existence des établissements qui les ont représentés. Ce sont des histoires par pays ou par villes ; des recueils chronologiques ; des séries d'almanachs pu d'annuaires donnant des renseignements précis sur la vie de chaque théâtre pendant l'année précédente ; des monographies détaillées des salles les plus connues: l'Opéra de Paris fondé en 1671; la Comédie Française définitivement constituée par la triple, fusion des troupes de Molière, du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne en 1680 ; l'Opéra-Comique, par la réunion de la Comédie italienne et du théâtre de la Foire en 1762 ; le théâtre des Grands Danseurs du Roi fondé par Nicolet, en 1760, et devenu la Gaîté ; l'Ambigu-Comique, par Audinot, en 1769 ; les Variétés, par la Montansier, en 1790 : le Vaudeville, par Piis et Rosière en 1792, etc., avec tous leurs changements de domiciles et de directeurs, de genres et de répertoires.

Voici la série des journaux et revues de théâtre quotidiens, hebdomadaires et mensuels, souvent éphémères, parfois de longue durée, qui, sous les noms les plus variés, ont paru depuis le milieu du XVIIIe siècle, avec ou sans illustrations, et abondent encore de nos jours; les nombreux volumes de lettres, chroniques, mémoires, soirées, etc., qui reproduisent et conservent les articles documentaires ou humoristiques écrits au jour, le jour sur les théâtres, leurs pièces, leurs auteurs, leurs interprètes et toute la vie dramatique.


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Une dernière section très importante comprend les ouvrages de bibliographie soit générale, soit particulière au théâtre ; les dictionnaires et répertoires ; les catalogues de ventes de bibliothèques et les traités de bibliophilie.

Messieurs, ayant reconnu les instruments nécessaires à l'étude rapide du sujet que nous avons à traiter, plaçons-nous à la date de l'invention de l'Imprimerie, au milieu du XVe siècle, et suivons chronologiquement l'apparition successive des livres de théâtre. Avant cette époque, les rares ouvrages dramatiques n'existent qu'en manuscrits conservés chez les princes ou dans les couvents.

Trois sources existent déjà; trois courants en découlent en flots de plus en plus abondants, c'est la source religieuse, la source royale, la source savante.

Suivons-les tour à tour dans leurs diverses ramifications jusqu'à leur confluent définitif en plein XVIIe siècle et d'abord, situons-les en quelques mots:

La source religieuse est dans les églises de France, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, d'Allemagne où elle crée le Mystère et son Succédané, la Moralité.

La source royale donne les Entrées solennelles de Souverains et de princes, le Tournoi, le Carrousel, qui aboutissent au Ballet et à l'Opéra.

La source savante vient de Grèce. La Tragédie antique d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, la Comédie d'Aristophane et de Ménandre avaient fait naître dans l'ancienne Rome là Tragédie de Sénèque, la Comédie de Plaute et de Térence. Après un long sommeil, la prise de Constantinople par Mahomet II, en 1453, réveille l'érudition occidentale ; la Tragédie et la Comédie ressuscitent.

Suivons ces trois courants l'un après l'autre.

Le Théâtre religieux est issu de la déformation de


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certaines cérémonies de l'Eglise, Dès le XIe siècle, à Noël, à Pâques, les offices des Bergers, des Vierges sages, des Prophètes du Christ sont chantés à plusieurs voix et représentés dans le choeur avec une mise en scène où certains clercs, enveloppés d'une vaste dalmatique et l'amict ramené sur la tête en guise de voile, simulent des femmes. La Nativité, l'Adoration des Mages, la Passion, les autres offices deviennent tous des drames liturgiques. Puis le français se mêle au latin, le laïque au clerc, et le Mystère apparaît, joué d'abord dans l'église, puis sur le parvis devant la façade, enfin sur toute place publique.

Les textes des drames liturgiques n'ont été édités qu'au milieu du XIXe siècle par l'Anglais Wright, par Edélestand du Méril, Goussemaker, et Marius Sepet. Mais dès le XVe le mystère de la Passion est imprimé et nous avons sous les j'eux l'édition de 1490 ; puis au XVIe, les Actes des Apôtres; la Vengeance et destruction de Hiérusalem, exécutée par Vespasien et son fils Titus ; la Destruction de Troye la grande et le ravissement d'Heleine fait par Paris Alexandre ; Monseigneur Saint Pierre et Saint Paul; la Conception, nativité, mariage et annunciqtion de la benoiste Vierge Marie avec la nativité de Jesucrist et son enfance ; la Résurrection de Nostre Seigneur Jesucrist ; la Vie de Job, etc. Voici un certain nombre de mystères italiens, allemands et suisses du XVIe, dans leurs premières éditions et la série complète de toutes les impressions modernes, d'après les manuscrits, des miracles de Notre-Dame, des mystères français, anglais, bretons, et provençaux. Parmi ces derniers, nous relevons notamment le Martyre de sainte Agnès et les deux suites récemment découvertes dans le Gers par M. de Santi et à Gap par le chanoine Guillaume.

A.côté du Mystère religieux avait paru la Moralité, satire issue des allégories telles que le Roman


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de la Rose, tandis que l'élément comique, né spontanément du mystère, était développé dans la Sottie par les Sots ou Enfants sans Souci et dans la Farce représentée par les Clercs de la Basoche sur la table de marbre du Palais de Justice de Paris.

Pendant que le Mystère disparaît avec le XVIe siècle, la Farce, continuée par Tabarin, Bruscambille, Gauthier-Garguille, vivra jusqu'au milieu du XVIIe.

Nous ne pouvons montrer que quelques échantillons de ces divers genres comiques en éditions de l'époque : Le Roman de la Rose ; la Condamnacion des Bancquets; Maistre Pierre Pathelin, avec son imitation allemande du Henno, de Reuchliu- les Marguerites de la Marguerite des Princesses, par la soeur de François Ier ; les farces et monologues de Tabarin et de Bruscambille; mais la série des réimpressions modernes est à peu près complète et très nombreuse. On peut citer à part, au XIIIe siècle, le Jeu de Robin et de Marion, par Adam de la Halle d'Arras, édité au XIXe, exemple isolé d'une véritable petite comédie mêlée de chants, cinq cents ans avant les premiers opéras comiques.

J'arrive à la source royale, la plus somptueuse, mais peut-être la moins étudiée des erudits. et certainement la moins connue. Elle se manifeste d'abord par les Entrées et les Tournois. A toutes les époques des diverses civilisations, les empereurs, les rois, les princes, les généraux vainqueurs, les papes, les évêques ont vu célébrer les actes heureux ou glorieux de leurs vies par des séries de manifestations triomphales, tant de leurs propres cours et de leurs cortèges personnels que de la collaboration de leurs sujets. Pour les uns, c'était leur naissance, leurs jours anniversaires, leur couronnement, leur mariage, la naissance et le mariage de leurs enfants ; pour d'autres, leurs victoires, la signature de la paix où simplement leurs visites à telle ou telle grande ville. Nous avons quelques récits


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modernes des fêtes de l'antiquité, mais, comme précédemment, ce sont les témoignages contemporains que nous allons examiner depuis le XVe siècle. Et d'abord : les Entrées sont-elles bien des fêtes théâtrales? En quoi consistent-elles? Le pape, le roi, le prince se présente aux portes de la ville, entouré d'un imposant cortège dans le plus riche appareil. Sur tout le parcours, la ville est splendidement décorée, tous les habitants ont pris leur part de l'allégresse commune. Le corps municipal, les assemblées élues, les corporations, des sortes de comités de quartiers, les personnalités marquantes ont rivalisé dans foutes les initiatives suggérées par leur goût artistique et leurs moyens financiers respectifs. A la porte de la ville, dans les rues principales, sur les places, les carrefours et les ponts, les architectes ont dressé des arcs de triomphe et des mâts, tendu des tapisseries, déployé des broderies et des guirlandes de fleurs ; les peintres ont dressé d'immenses toiles de circonstance ; les musiciens ont disposé des fanfares et des orchestres ; les comédiens et les chanteurs, professionnels ou amateurs, ont préparé sur des estrades en plein vent de courtes scènes en l'honneur du héros de la fête, choeurs, cantates, odes, tableaux vivants, pantomimes, danses, hommages de toutes sortes ; on a intallé sur la rivière des joutes et des défilés de bateaux chargés d'allégories ; au palais est organisée une représentation dramatique ; dans une enceinte de vastes gradins, les gentilhommes disputeront un tournoi on évolueront en un carrousel équestre et pédestre, souvent aussi, dansé et chanté sur un thème mythologique ; et enfin, le soir, la ville s'illuminera autour d'un feu d'artifice magistral. Aije besoin de conclure que dans les Entrées nous trouvons l'origine de toute la pompe et de la mise en scène de nos spectacles ? Toutes les fêtes royales et princières entrent dans le même cadre. Chacune est


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racontée en détail dans un beau livre imprimé à petit nombre, aux frais du prince, illustré et gravé par de grands artistes qui ont souvent participé à la décoration de la fête, Albert Durer, Jacques Callot, Della Bella, Burnacini, Mathias Küsell, Rubens, Torelli, etc. Nous trouvons ces ouvrages commémoratifs dans tous les pays et nous plaçons auprès d'eux les pièces de théâtre représentées, dont les éditions sont souvent illustrées par la reproduction de leurs décors, et de nombreuses estampes qui, soit en suites numérotées, soit en planches isolées, sont restées les témoins de chaque circonstance de la fête.

Nous classons toutes ces séries de documents par pays d'abord et souvent par villes ; dans chaque pays, par règne ; dans chaque règne* par le motif historique de la fête.

C'est ainsi que du XVe au XIXe siècle, nous rencontrons : en Italie les fêtes de la famille des Bourbons* à Naples et à Palerme; des Médicis, à Florence et à Sienne ; des Farnèse, à Parme ; de la maison d'Esté, à Ferrare et à Modène; de la maison de Savoie, à Turin et à Chambéry; des Doges, à Venise; des élections des Papes et des commémorations de tous les événements heureux de la Chrétienté, à Rome ; — en Allemagne, les fêtes magnifiques des deux Maximilien, de Léopold 1er, de Charles VI, de François de Lorraine et Marie-Thérèse, dé Joseph II, à Vienne; des Wittelsbach, à Munich; des Cours de Saxe, de Wurtemberg et de Prusse'; — de Charles-Quintet des rois.d'Espagne, à Madrid et à Barcelone et dans leurs possessions de Flandre, à Bruxelles, Anvers, Bruges et Gand, dans des cadres d'une richesse incomparable ; — les Masques et fêtes de Londres ; — les fêtes russes ; — les fêtes des Vignerons de Vevey, et les fêtes des Ducs de Lorraine, à Nancy. Quant à la France, les solennités parisiennes et provinciales nous ont laissé des


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souvenirs admirables. Citons les entrées célèbres d'Henri II à Lyon, à Paris et Rouen, en 1549 et 1550; de Charles IX à Bayonne en 1571 avec la Reine Elisabeth d'Autriche; d'Henri IV à Rouen en 1596 et de Marie de Médicis à Avignon en 1600; le carrousel de Louis XIII à la place Royale en 1612 et son entrée à Lyon en 1622; l'entrée triomphale à Paris de Louis XIV et de la Reine; Marie-Thérèse en 1660 après là paix des Pyrénées ; et la fête équestre du 2 juin 1662 qui a laissé son nom à la place du Carrousel ; puis chaque année de ce règne long et glorieux des fêtes nautiques sur la Seine, des feux d'artifice sur là place de Grève, des arcs de triomphe, célèbrent nos victoires et les événements héureux de la famille royale. Il serait fastidieux d'énumérer également celles qui illustrent presque chaque année le règne de Louis XV.

A côté de ces fêtes extérieures, nous trouvons les livrets et illustrations des multiples ballets de cour dansés par les rois, dames et gentilshommes au Louvre, aux Tuileries, aux palais de SaintGermain, de Fontainebleau et de Versailles, elles fameuses représentations du Petit Bourbon, du Palais Cardinal et des divers palais royaux. Les plus célèbres sont le Ballet de Daurat en 1573 devant la mère des Rois, Catherine de Médicis ; le Ballet comique de la Reine de Balihazar de Beaujoyeulx en 1582; la Mirante du Cardinal de Richelieu en, 1641 ; la Fin ta Pazza de Giulio Slrozzi elles Noces de Pélée et de Thétis, données par le cardinal Mazarin en 1645 et 1654; l'Andromède de Corneille en 1651 ; l'Hercule Amoureux dont les intermèdes sont dansés par LouisXIV et la jeune Reine en 1662 ; les divertissements de Molière de 1664 à 1671 ; les opéras de Quinault et Lulli, chantés et dansés devant. la Cour de 1675 à 1685 ; puis, plus tard, le théâtre des Petits Appartements, pièces jouées à Versailles par la marquise de Pompadour et ses


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intimes, de 1747 à 1750; les spectacles de Fontainebleau et de Versailles sous; Louis XV et Louis XVI ; le Théâtre de Trianon de Marie Antoinette ; puis les spectacles de Napoléon et de la Cour des Tuileries sous la Restauration et Louis Philippe, jusqu'à ceux de Compiègne sous Napoléon; III.

Après.le Théâtre religieux et le Théâtre royal, voicile Théâtre savant, qui débute par les premières impressions des tragiques et comiques grecs et latins..Les Latins ont apparu les premiers? On cite des éditions de Plante et de Térence depuis 1471 et de Sénèque depuis 1484; nous ne les avons jamais rencontrées (1). Nous produisons seulement : pour Sénèque un manuscrit enluminé sur velin du début du XVe siècle et sa première édition datée, qui est de Lyon, 1491 ; pour Térence, les deux éditions de Venise de Lazaro Soardi, celle de 1494 et celle de 1497 avec ses curieuses figures, celle de Gruninger de Strasbourg, 1499, avec ses figures de style contemporain, le «grand Thérence en François » de 1500 et de 1539, attribué à Octavien de Saint-Gelays. Pour Plaute, nous avons les éditions de Venise, 1495, et de Milan, 1500 ; un Gruninger et un Soardi, ces deux dernières avec figures, 1508 et 1511. Quant aux Grecs, voici leurs éditions princeps chez Aldé de Venise : Aristophane, publié en 1498 ; Sophocle en 1502; Euripide en 1503; Eschyle en 1518 et la première traduction latine d'Hécube et d'Iphigénie par Erasme, Paris, 1506, et Venise, 1507, Suivent plusieurs centaines d'éditions postérieures de ces six auteurs, exactement, par exemple* 134 Térence et 56 Plaute, en grec, latin, français et autres langues ; y compris les réimpressions des figures des trois plus célèbres manuscrits de Térence, celui du IXe siècle de la Bibliothèque Nationale, le Térence des Ducs de 1400 de là Bibliothèque de l'Arsenal et le Terence de là Bibliothèque Valicane En même temps que les auteurs classiques de l'Antiquité

(1) Sauf le Donaitus in Terentium, de Raphaël Zoveuzonius de Trieste (vers 1471).


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grecque et latine, on imprimait pour la première fois, d'après d'anciens manuscrits, les oeuvres dramatiques néo-latines des premiers siècles de notre ère. Nous avons ainsi en 1473, à Utrecht, une tragédie tirée de l'Enlèvement de Proserpine, de Claudien ; en 1501, à Nuremberg, avec des figures d'Albert Durer, les six comédies latines de la religieuse Hroswitha qui vivait en Saxe au Xe siècle; en 1506, à Rouen, le Pamphilus de Amore,qui paraît dater du même siècle; en 1564, à Paris,le Querolus; enfin, les deux tragédies d'Albertino Mussato, Eccerinis et Achilleis, écrites au XIVe siècle et dont nous avons un manuscrit du XVe, ne seront imprimées qu'en 1636, à Venise,

Dès la fin du XVe, les erudits de tous pays composent et font imprimer des oeuvres dramatiques, d'abord en latin selon lès principes dé Sénèque ou de Térence, puis dans leurs langues respectives et les théâtres nationaux surgissent. En Italie, Carlo Vérardi fait jouer devant le Pape Innocent VIII, eu 1492, et imprimer la même année, une tragédie latine sur la prise de Grenade par Ferdinand le Catholique, trois mois après ce mémorable événement. Nous ; ayons', de Zamberli sa Dolotechne latine,: 1504; de Léonard d'Arezzo, sa Poliscene, 1513; de Quintianus Stoa, précepteur de François 1er, deux tragédies chrétiennes de 1514, etc. En même temps, après l'essai de la Favola di Orfeo, de Politien, jouée à Mantoue en 1472 et imprimée au cours du XVIe siècle, la Comédie vraiment italienne débute par la Cassaria et les Suppositi, de l'Arioste ; par la Calandra du cardinal Divizio de Bibiéna, de chacune desquelles nous voyons plusieurs éditions depuis 1524 ; par la M an dragore de Machiavel; par le Timon du comte Boyardo de Cahdiano, imprimé en 1500,

etc. ; et ; la Tragédie italienne, .par la; Sophonisb :

du Trissin, la Rosmunda de Ruccellai, l'Antigone d'Alamanni. Tout le XVIe siècle est;rempli par une


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production intense du théâtre italien qui précède le théâtre de tous les autres pays ; nous en avons recueilli, pour ce siècle, plus de quatre cents pièces en six cents éditions différentes, sous les noms de Accolti, l'Arétin, Giordano Bruno, Buonaparte, Carretto, J.-B. Cecchi, Cinthio, Dolce, Gelli, Groto, Le Lasca, Lorenzino de Médicis, Mailelli, Jacopo Nardi, Pafabosco, Nicolo Secchi, Speroni, Ruzzante, l'inspirateur de la Commedia dell'arte conservée seulement par les scénarios de Flaminio Scala en 1611.

Citons, à part, les comédies rusticales des académies de Sienne des Rozzi, des Insipidi, des Intronati et l'OEdipe Roi, de Giustiniano, pour lequel fut Construit en 1585 le merveilleux Théâtre olympique de Vicence. A côté de la Comédie et de la Tragédie, un genre nouveau obtient un grand succès en Italie, c'est le Drame pastoral dont-.le premier paraît être Céphale et l'Aurore de Nicolo da Corrégia, joué en 1486 à Ferrare devant le duc Hercule Ier et imprimé en 1515; puis, plustard, les Deux Pèlerins de Tansillo, à Messine, imprimés seulement en 1631 ; l'Eglé, de Cinthio, en 1545 ; le.Sacrifice, de Beccari, en 1555; l'Alcée d'Ongaro,. pastorale de pêcheurs, en 1582; et les trois plus célèbres, l'Aminte du Tasse en 1581, le Berger fidèle de Guarini en 1590 et la Phyllis de Scyre de Bonarelli, en 1607. La Pastorale tiendra une grande place dans le théâtre français du début du XVIIe siècle.

En Italie, en se combinant avec le Théâtre princier, elle contribue à amener une révolution : un soir dû carnaval de 1597, à Florence, dans la maison de Jacques Corsi, en présence du Grand Duc Ferdinand de Médicis, Octave Rinuccini fait représenter sa Dafné, mise en musique par Jacques Péri. «Le plaisir et la stupeur qui saisissent les spectateurs devant ce spectacle si nouveau ne se peut exprimer.


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-114On venu avec défiance. Il semblait que le chant dût alourdir la parole et engendrer l'ennui. Le spectacle fut une révélation (1). » L'Opéra venait de naître. Les mêmes auteurs donnent leur second ouvrage, l'Euridice, au palais Pitti, le 6 octobre 1600, pour les noces de Marie de Médecis avec Henri IV, à l'occasion, desquelles on représenta aussi l'Enlèvement de Céfale, de Gabriello Chiabrera. Désormais, l'Opéra détrône en Italie la Tragédie et la Comédie classiques qui disparaissent avec le XVIe siècle et il y règne seul avec la Commedia dell'arte pendant tout le XVIIe.

Le Théâtre espagnol est très difficile à collectionner dans ses origines, car les éditions princeps sont introuvables. Nous n'avons que des éditions modernes et des"traductions de Juan del Eucina, Gil Vicenle, Torres Nabarfo, Lope de Rueda, Guillem de Castro. Presque seul, un dés plus anciens auteurs, Fernando de Rojas, le père de la Célestine ou comédie de Calisto et Melibea, a laissé de nombreuses éditions. A défaut de la première de 1499, nous rencontrons des. réimpressions de la seconde de 1502, faites en 1523 et 1534, et une série des suivantes en espagnol, italien et français de 1514,1515, 1525, etc. Voici, en 1585, Perès de Oliva ; puis nous arrivons à la grande période du XVIIe siècle où les oeuvres" des illustres auteurs sont imprimées en format uniforme de petit in-4° à deux colonnes sous des titres grandiloquents, avec une absence presque complète d'indications bibliographiques, réunies tantôt en recueil d'un même auteur, tantôt en recueil d'auteurs divers, sans aucun ordre ni aucune logique.

Il en est ainsi pour Lope de Véga, Caldéron, Alarcon, Moreto, Tirso de Mo lin a qui ont eu tant d'influence sur notre propre théâtre, et aussi pour

(1) R., Rolland. Histoire de l'Opéra en Europe, p,.7.7.


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Diamante, Gomez, Luis de Gongora, Hurtado de Mendoza, Malos Fragoso,: Antonio de Solis, Juan de Tarsis, Velez de Guevara, Cristobal de Virues, fa Doleria de Hurtado de la Vera, dont nous ayons cependant des éditions collectives originales, outre de nombreuses traductions et adaptations françaises. Il faut noter que nous n'avons jamais pu rencontrer d'éditions anciennes du Cid de Guillem de Castro ; mais, de Cervantes, imus ayons des fac-simile des deux parties de. là princeps du Don Quixote de la Mancha, parnes en 1605 et 1615,,et de ses. « Comedias y Entremeses » de 1615, avec leur première réimpression de 1749.

Dans les origines du Théâtre portugais, nous montrons seulement l'Enfrosine, publiée en 1616, et les oeuvres de Sa de Miranda, 1595,.et de Camoens, 1669

Le Théâtre anglais primitif, en retard de près, d'un siècle sur le Théâtre italien, est presque aussi riche, mais par contre ses éditions originales du XVIe et du début du XVIIe siècle sont aussi introuvables que les espagnoles ; à peine en existe-t-il des exemplaires uniques dans les célèbres bibliothèques du British Museum, de South Kensington, d'Oxford et de Cambridge. Aussi d'érudits éditeurs ont eu l'idée de les reproduire textuellement en les photographiant page par page et de permettre ainsi de posséder, les vrais textes originaux sous leurs plus véridiques aspects, telles les importantes séries des fac-simile Tudor sous a direction de M. Farmer,. des facsimile Furnivall et aussi des reproductions Malone, dont le titre seul est photographié, les textes n'étant que scrupuleusement réimprimes, également page par page et ligne par ligne, avec des caractères semblables. Il faut citer aussi les réimpressions Uytspruyt de Lpuvain. Quant aux pièces du XVIIe siècle qui ont précédé la fermeture des théâtres en 1642 par Cronwell et les Puritains, celles qui ont suivi


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la réouverture de 1660 avec la restauration des Stuarts, et celles du XVIIIe siècle, on peut en recueillir les principales. En les joignant aux susdits fac-similé ainsi qu'aux recueils d'oeuvres collectives parues du vivant de leurs auteurs et aux plus récents, on peut présenter un ensemble à peu près complet de la production théâtrale si nombreuse et si importante des contemporains et des successeurs de Shakespeare. Nous citerons seulement les deux premières comédies classiques Ralph Royster Doyster, de Nicholas Udall, en 1550 et l'Aiguille de Gammer Gurton, de William Stevenson, en 1561 ; la première tragédie : Gorboduc ou Ferrex et Porrex, de Thomas Norton et Thomas Sackville, lord Buckhurst, en 1561, et l'ensemble des auteurs les plus connus du XVIe siècle : John Bale, George Gascoigne,. Robert Greene, John Heywood, John Lilly, Christophe Marlowe, célèbre par son Juif de Malte et sa tragique histoire de la vie et de la mort du docteur Faust, Thomas Nashe, George Peele ; puis à la fin de ce siècle et au début du XVIIe, William Shakespeare, dont nous montrons la seconde édition collective in-folio de 1632, les fac-similé de tous ses in-quarto originaux, et une importante bibliographie française de ses vingt-trois traductions, cent soixante-dix-sept adaptations de pièces, de ses illustrations, etc. ; et ses contemporains Beaumont et Fletcher, Ben Jonson, Cartwright, Richard Brome, Thomas Goff, Samuel Daniel, Marston, Milton, etc., tous en leurs éditions contemporaines, et Chapman, Chettle, Decker, Ford, Thomas Hey-. wood, Thomas Kyd, Massinger, Middleton, Shirley, Webster, etc., en collectives modernes et fac-similé. Nous nous arrêtons en ce moment à la fermeture de 1642, sans négliger le Théâtre classique latinanglais de Cambridge et d'Oxford, représenté par Guillaume Alabaster, Jean Fox, Ruggle, Thomas Vincent.


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L'Allemagne est; beaucoup moins riche. Au XVIe siècle, la Réforme imprime une série de comédies et tragédies latines et allemandes, encore sur le modèle de Sénèque et de Térence, mais sur des sujets bibliques à tendances pour pu contre le Pape, pour ou Contre Luther, par Sixt Birck, Conrad Celtes, Nicodème Frischlin, Ulric de Hutten, Simon Lemnius, Jacob Locher, Thomas Kirchmeyer, dit Naogeorgus.Jean Reuchlin, .etc.. Mais il faut surtout citer parmi lès auteurs purement allemands, les oeuvres de Pamphile Gengehbach, illustrées de précieuses figures sur bois; celles de Joseph Murer, de Zurich ; la Suzanne de Paul Rebhun ; les in-folio de Hans Sachs, le cordonnier des Maîtres Chanteurs de Nuremberg, et de Joseph Ayrer, notaire dans la même ville.

Le XVIIe siècle donne Andréas .Gryphius, de Leipzig ; Lohenstein;, de Breslau ; et Martin Opitz, le maître de l'École de Silésie, ; et le Théâtre allemand s'endort jusqu'à là moitié du XVIIIe siècle.

Dans les pays néerlandais, Hollande et Flandre, dès le début du XVe siècle et pendant tout le XVIe siècle, le Théâtre appartient à des associations littéraires, dites « Chambres de Rhétorique », qui, se transportant de ville en ville, en cortège et bannières déployées, y représentent leurs sortes de mystères, moralités et farces. Nous en trouvons le récit, les textes et les pittoresques figures dans deux recueils, postérieurs, imprimés l'un à Anvers, en 1561, l'autre à Zwolle, en 1607. Au XVIe, l'illustré. Didier Erasme; donne ses fameux Dialogues ou Entretiens familiers, et traduit en latin plusieurs tragédies grecques. ; lu même siècle, en liaison avec la Renaissance latine des autres pays, les Flandres ont une Importante production de tragédies et de comédies, composées encore dans la note Sénèque-Térence, par Cornélius Crocus; Guillaume de Volder, dit Gnapheus ; le bénédictin Lumène Van Mark; Langeveld, dit


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Macropedius; Cornelius Schoheus de Gouda, dit le Térence, Chrétien ; Nicolas de Vernulz, ; jusqu'aux,, écrivains plus connus, Hugo de Groot, dit Groti us et Daniel de Heins, dit Hensius, nous rencontrons les tragédies latines en diverses éditions; du XVIIe. Ce XVIIe ypit une véritable floraison d'auteurs tra- , giques néerlandais : Bredero, Samuel-Coster, Pieter Cornelisz Hooft, Krul, Théodore Rodembourg, et lé plus grand de tous, Joost van Vondel,, dont les pastorales et les tragédies antiques, bibliques, catholiques, politique et satiriques, exercent une grande influence sur la littérature théâtrale des pays voisins. Dans cette contrée d'imprimeurs-artistes, toutes ces pièces sont éditées avec un luxe de belles figures sur cuivre. Nous arrivons enfin à la France, à notre Théâtre: qui a débuté comme les autres par le développement parallèle des deux sources; religieuse et princiére; Comme les autres, il subit ensuite la troisième influence, celle de la Renaissance grecque et latine. Il à donc ses auteurs latins depuis Hilaire, disciple d'Abailard; C'est Nicolas-Barthélemy de Loches avec son Christus-Xilonicus; Jean Jacomot; Marc-Antoine Muret avec son Jules-César; Claude Rouillet avec sa Philanire, son .Aman et son Pierre ; Jean Tixier de Ravisi avec ses Dialogues moraux ; l'italien JulesCésâr Scaliger avec son Ajax; l'écossais Buchanan avec son Jephté, son Jean-Baptiste, et ses traductions latines d'Alceste et de Médée, qui sont joués dans nos collèges, pendant que les confrères de la Passion représentent leurs derniers mystères; les clercs du Palais et les Enfants sans souci, leurs dernières moralités; sotties et farces: Déjà, les érudits traduisent; en français les tragédies grecques et les comédies latines : Lazare de Baïf, Electre en 1537 ; Thomas Sibilet; Hécube en 1550 ; comme Antoine de Baïf traduira le Brave dé Plaute en 1 1567 et donnera ensuite l'Eunuque de Térence et Antigone; en 1573.


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L'imprimeur Chrétien Wechel fait connaître en 1544

le Christos Paschôn; atribué à saint Grégoire e

Nazianze, en attendant l'apparition, en 1590, de

l'Exagoge d'Ezéchiel, qui passe pour avoir été jouée

devant le roi Hérode, en Palestine; et, en 1593, du

poème dramatique néo-grec de Michel Plochiri.

L'éclosion de la tragédie française est préparée. En

1552, elle apparaît à l'hôtel de Reims devant Henri II:

c'est la Cléopâtre captive d'Etienne Jodelle, jouée par

l'auteur et ses amis, avec sa comédie Eugène. Bientôt

suivent sa Didon se sacrifiant, la Médée de la Péruse,

l'Agamemnon de Toutain ci-celui de Le Duchat, le

César de Jacques Grévin, le Saul le furieux de Jean

de la Taille, l'Alexandre et le Daire de

la Taille, les trois David de Lois des Masures, le

Jephte de Florent Chrestien. Puis viennent en nombre

les tragédies de Robert Garnier, de Pierre Mathieu,

d'Antoine de Montchrestien, avec les comédies de

Pierre le Loyer, de Rémi Belleau, de Pierre de

Larrivey, d'Odet de Turnèbe, de François d'Amboise,

d'Amboise, Pierre de Montreux. t le XVIIe siècle débute

avec un mélange de pastorales à l'italienne, de tragicomédies

tragicomédies de nos jours on appellerait romantiques

romantiques de tragédies qui veulent être classiques,

selon les règles d'Aristote rétabls par l'abbé d'Aubignac.

d'Aubignac. Alexandre Hardy qui, sur les huit cents

pièces qu'on lui attribue, n'en imprimé que quarante,

quarante, 1623 à 1628, Trotterel d'Aves, Claude Billard,

Théophile de Viau, Pierre du Ryer, Honorat de

Bueil sieur de Racan, Gaillard, Jean de Schelandre,

Barthélemy Baro, Antoine Maréschal, Jean Mairet,

Jean Rotrou, Georges de Scudery, Puget de la Serre,

Gombault, Le Metel de Boisbert et son frère

Le Metel d'Ouville, Guérin du Bouscal, Charles

Beys, Isaac de Benserade, Desmarest de Saint-Sorlin,

La Calprenède, Tristan L'Hermite, Desfontaines,

Urbain Chevreau, Gillet de la Tessonnière, Gabriel

Gilbert, Brosse, Jean Magnon, Paul Scarron, l'abbé


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Boyer, parmi lesquels surgit Pierre Corneille. Né à Rouen en 1606, Corneille; donne en 1630 une comédie romanesque, Mélite, avec un vrai succès, puis diverses comédies, dans le goût du temps ; une tragédie, Médée; et, enfin, en 1636, le Cid, ■qui ouvre l'ère de ses oeuvres magistrales : Horace, Cinna, Polyeucte, ses tragédies les plus parfaites et le Menteur, la première comédie classique. Dès l'apparition de ces chefs-d'oeuvre, ses rivaux, qui les contre-balançaient d'abord auprès de leurs contemporains, n'existent plus devant notre critique moderne. Ils ouvrent la voie aux comédies de Molière et, aux tragédies de Racine, qui* de 1658 à 1673, et de 1664 à 1690, vont porter au premier rang la scène française. Nous pouvons montrer presque toutes les éditions originales des pièces de ces trois grands auteurs, et les éditions collectives de leurs oeuvres, parues de leur vivant, A partir de cette glorieuse époque, les littératures dramatiques étrangères, qui ont largement contribué à former la nôtre et qui ; sont grandes aussi longtemps qu'elles nous dominent, déclinent toutes dès que nous n'avons plus besoin d'elles. Nous les avons esquissées tout à l'heure jusqu'à cette période. Nous voyons alors l'Italie envahie par son opéra qui rayonne aussi sur l'Espagne et l'Allemagne, étouffant la tragédie et la comédie dans ces trois pays jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui les voit renaître dans leurs génies respectifs avec Maffei, Goldoni et Alfteri, avec Léandro Moratin ; avec Lessing, Schiller et Goethe.

Le Théâtre anglais seul continue à côté du nôtre. Il reparaît avec les Stuart, en 1660, après l'éclipse dé dix-huit ans, imposée par le règne des Puritains, sous la forme du drame héroïque de William Davenant, de Dryden, du Comte d'Orrery et d'Otway; de la tragédie néoclassique d'Addison, de Rowe et de Thomson ; du drame bourgeois de Lillo et de Moore ;


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et de la comédie souvent très libre et de moeurs très anglaises de Congrève, de Farquhar, de Shadwell, de Shéridan, de Van Brugh, de. Wyeherley, Mais le vrai triomphateur est ; le théâtre classique de la France qui, fixé par ses trois créateurs, continue sa marche, d'abord avec leurs contemporains, Thomas. Corneille, Raymond Poisson, Cyrano de

'Bergerac, La Fontaine, Quinault, Montfleury, Boursault, Pradon; puis avec leurs successeurs, Pancourt, Campistron, Baron, Bruys et Palaprat, Dufresny, J.-B. Rousseau, Regnard, Houdart de La Motte, Crébillon, Le Sage, Destouches, Marivaux, Voltaire, Boissy, Piron, La Chaussée, Gresset, SaintFoix, Palissot, J.-J. Rousseau, Sedaine, Diderot, Favart, de Belloy, Dorat, La Harpe, Marmontel, Beaumarchais, Ducis, en nous arrêtant au seuil de la Révolution, et qui impose au monde entier sa production indiscutée.

Pendant ce succès prolongé de là comédie et de là tragédie françaises, deux genres nouveaux ont apparu. L'Opéra, né en Italie, vers 1600, comme nous l'avons vu, ayant pénétré à la Cour de nos Rois par les soins du cardinal Mazarin,. a sa première manifestation en notre langue en 1659 au village d'Issy chez M. de la-Haye, sousla forme d'une Pastorale en musique de l'abbé Perrin et de Cambert et sa première représentation publique par la Pomone, des mêmes auteurs* en 1671, dans la salle dû Jeu de Paume de la rue Mazarine, en face de la rue Guénégaud.

Guénégaud. s'empare l'année suivante du privilège de l'abbé Perrin et encore un an plus tard de la salle du Palais Royal où Molière vient d'être frappé à mort et ce nouveau ; spectacle déroule jusqu'à nos jours ses splendeurs, héritières des pompes des solennités; royales.

D'autre part, vers la fin du XVIIe siècle, des comédiens d'Italie, installés à l'Hôtel de Bourgogne, mêlent peu à peu leur répertoire national de petites


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pièces françaises égayées d'airs connus, en concurrence

concurrence les baladins des Foires Saint-Germain et

Saint-Laurent, qui introduisent des ariettes nouvelles

nouvelles leurs petites pièces semblables ; et, de concurrence

concurrence concurrence les deux troupes rivales

fusionnent ne 1562 dans le genre définitif de l'Opéra

comique.

Pour être complet, il faut noter que les théâtres

des nations d'Extrême-Orient, sanscrit dans l'Inde,

persan, chinois et japonais, qui existent depuis une

antiquité reculée; ne figurent devant nous que par

des traductions anglaises et françaises du début de

XIXe siècle et que les divers théâtres scandinaves et

slaves, ayant au contraire pris naissance seulement à la fin du XVIIIe siècle, échappent pour les mêmes motifs à notre étude sommaire des siècles précédents.

Par contre, citons nos vieux théâtres provinciaux, écrits dans leurs langues savoureuses, qui ont suivi comme leur grand frère de langue française la disparition des mystères. Au XVIIe siècle nous trouvons en Provence, en 1626, Lou Jardin des Musos Provencalos de Claude Brueys, escuyer d'Aix et, en 1655, La Perlo des Musos et Commedios Provençalos de Gaspard Zerbin; en Languedoc, l'Antiquité des Triomphes de Béziers au jour de l'Ascension, recueil dé nombreuses pièces jouées chaque année autour de 1650 et dont nous n'avons que la réimpression du dernier siècle ainsi que le Ramelet Motindi de très flouretos, de Pierre Guodelin, imprimé à Toulouse en 1688; eh Poitou, divers dialogues et farces,

en 1660; en Dauphiné, le pastorale et tragi-comédie de Janin, imprimée à Grenoble en 1633. La Savoie

nous a laissé la tragédie française des Gordians et Maximins d'Antoine Favre en 1589 et la Suisse, après ses mystères du XVIe en langue allemande, une comédie en français du Cosmopolite de Pierre de l'Eausea, représentée en là Ville de Mouldon le


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14 octobre 1604, ainsi que la Thébaïde sacrée de Gaspard Berody Vallésien, à Fribourg en 1618.

Messieurs, nous sommes parvenus au terme de cette revue un peu vertigineuse des principaux témoins authentiques des deux siècles pendant lesquels notre théâtre classique s'est formé avec l'apport des poètes et des érudits de toutes les langues latines et saxonnes ; mais nous en avons négligé des milliers d'autres qui donneraient à des chercheurs d'inépuisables sujets d'études partielles. De celle vision d'ensemble, nous avons le droit de conclure avec fierté que notre théâtre a contribué pour une large part à placer la littérature française au premier rang incontesté; qu'elle occupe parmi les littératures européennes.



REPONSE DE M. JOSE SILBERT

Directeur de l'Académie

AU DISCOURS DE RÉCEPTION DE

M. Auguste RONDEL

MONSIEUR,

Après avoir payé un juste tribut à là mémoire de votre éminent et regretté prédécesseur, M. ProuGaillard* vous venez d'accomplir un véritable tour de force en condensant en, quelques pages une histoire de la littérature dramatique en Europe, qui est en quelque sorte l'inventaire des richesses contenues dans votre bibliothèque théâtrale, la plus intéressante et la plus complète qu'il m'ait été donné de visiter.

Vous êtes aujourd'hui si connu comme bibliophile, si estimé dans le monde des collectionneurs et des gens de lettres de tous les pays, qu'ils en arrivent à oublier que les livres ne sont pas votr eunique souci et qu'en réalité la majeure partie de votre temps est absorbée par les nombreuses sociétés à l'administration desquelles v ous prenez une part active,

Vous tenez, il est vrai* par une sorte de coquetterie discrète à conserver l'allure d'un dilettante qui vivrait sa vie en amateur, ne parlant jamais affaires en dehors de son bureau, en laissant volontiers ignorer l'adresse ; vous n'en êtes pas moins une personnalité financière considérable, que vous me permettrez d'esquisser brièvement avant de m'occuper de votre autre personnalité, que tout le monde connaît au moins de réputation.

Après avoir achevé vos études classiques chez les


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Pères dominicains d'Oullins, vous êtes entré au collège de la rue des Postes où vous avez fait vos mathématiques spéciales. Reçu onzième à l'École polytechnique en 1878, vous l'avez quittée, vos études terminées, pour entrer à la banque Droche Robin, que dirigeait votre père et qui devait bientôt devenir la banque Robin Rondel, puis eh 1898 la Banque Privée, cet important établissement dont vous étiez l'administrateur tout désigné.

L'Union Syndicale des Banques de province vous a depuis quinze ans confié son Secrétariat et vous rédigez son Bulletin avec la collaboration juridique de M. Lyon-Caen, ex-doyen de la Faculté de Droit de Paris, un de nos jurisconsultes les plus éminenis. Vos pairs, désirant vous témoigner la haute estime en laquelle ils vous tiennent, vous ont envoyé siéger pendant plusieurs années au Tribunal de Commerce, et vous, me croirez sans peine si je me fais ici l'interprète de l'éternelle reconnaissance des Aixois; elle vous est acquise depuis le jour où vous les avez dotés d'une ligne de tramways qui, depuis la guerre, assure sous votre présidence les communications et le ravitaillement de leur bonne ville et de sa vaste banlieue. Et quand j'aurai ajouté que vous êtes à la tête d'une, de nos plus puissantes Compagnies d'assurances ; que vous faites partie du Conseil des directeurs de notre Caisse d'épargne, du Conseil ou du Comité de plusieurs Sociétés et que faisant appel à votre patriotisme la Société de secours aux blessés vous a confié les fonctions de trésorier, si délicates par les temps héroïques que nous vivons, j'aurai, je crois, suffisamment démontré combien votre existence est noblement et utilement remplie.

On peut donc se demander comment il vous est humainement possible de consacrer chaque jouiplusieurs heures à votre bibliothèque et à son catalogue de plus en plus compliqué.


Quand vous avez bien voulu m'accorder pour la première fois le privilège envié de pénétrer dans ce sanctuaire, j'ai été, je l'avoue, saisi d'une admiration un peu inquiète. De hautes bibliothèques se dressaient autour de moi, baignant dans la pénombre discrète qu'entretiennent chez vous les frondaisons des platanes muicipaux.

Leurs rayons semblaient fléchir sous le poids des reliures anciennes aux ors harmonieux et je les voyais prises d'assaut par les centaines de volumes qui, n'ayant pu y trouver place, avaient adopte l'héroique parti de les escalader et d'aller s'empiler sur leur faite jusqu'à toucher les plafonds. Les moins heureux, les tard venus, qui savaient pu trouver de gîte ni à l'intérieur, ni sur l'impériale, s'étaient répandus en masses compactes sur tous les meubles et gagnaient les pièces voisines comme une sorte d'invasion, à laquelle rien ne saurait résister symbole de la tyrannie qu'exerce sur tout collectionneur l'objet de son culte particulier.

J'étais aussi environné de pupitres redoutables; dé bibliothèques tournantes, qui semblaient protéger des contacts indiscrets les éditions rares que vous avez si patiemment et si judicieusement accumulées et je me demandais comment il vous était possible de vous reconnaître, au milieu de ce débordement pléthorique de chefs-d'oeuvre?

Mes craintes ont été promptement dissipées et vous m'avez . démontré par la pratique, combien, malgré les apparences, tout était chez vous ordonné et clàssé avec qui soin méticuleux.

Chaque pays, chaque époque, chaque auteur possède son casier, spécial et son dossier particulier aussi quelques secondes vous suffisent-elles pour retrouver l'ouvrage dont vous ayez besoin.

Et quelle mine inépuisable pour les chercheurs et les bibliophiles : embrassant depuis les mystères du


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moyen âge aux naïves enluminures, jusqu'aux oeuvres les plus compliquées de nos contemporains les plus applaudis ; depuis les drames de Sophocle et d'Euripide, jusqu'à Judex et au Cercle rouge qui passionnaient naguère les amateurs de cinéma.

Tous les spectacles, toutes les fêtes, toutes, les réjouissances publiques, qui ont été donnés en Europe et même ailleurs figurent sur vos fiches dont l'importance s'accroît d'année en année.

Ici c'est une rarissime édition imprimée en gothique allemand, illustrée de belles compositions d'Albert Durer; là c'est un ouvrage imprimé en Hollande et pour lequel Rembrandt, le maître des maîtres, n'a pas dédaigné de graver un en-tête de chapitre ; plus loin ce sont les fêtes données en Thon neur du duc de Lorraine, commentées en une série de dessins pris sur le vif par l'immortel Callot avec un sens de la réalité qui n'a jamais été dépassé.

Enfin vous ayez colléctionné avec amour les éditions successives de nos grands et de nos petits auteurs du XVIIIe siècle, illustrées pour la plupart dé compositions des maîtres de cette époque si fertile en talents j'ai nommé.les Moreau, lés Gravelot, les Marillier, les Boucher et tant d'autres dont les fantaisies décoratives incarnent si bien cet esprit léger et primesautier que devait balayer bientôt le grand souffle de la révolution.

Cette visite m'a laissé une impression ineffaçable, mais, n'étant qu'un artiste, je courrais peut-être le risqué d'être taxé d'exagération, si je n'avais la bonne fortune de m'appuyer sur le témoignage d'un expert en la matière, M. Gabriel Boissy, l'éminent chroniqueur du Temps, qui dans un long article, tout entier consacré à votre bibliothèque, ne craint pas d'affirmer qu'elle est unique au monde.

Aussi devons-nous vous féliciter d'avoir songé à en doter la Maison de Molière, où vous êtes un peu chez vous et ne comptez que des amis.


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Vous assurerez ainsi sa conservation en un tout indivisible et vous faciliterez aux savants les fructueuses recherchés qu'ils ne manqueront pas d'entreprendre.

Ce geste de'prince, de vrai Mécène — le ciel nous protège des faux ! — comblera une lacune regrettable, car Paris ne possédait jusqu'ici, dans ses immenses bibliothèques publiques, aucune section d'art théâtral nettement spécialisée : on ne peut, en effet, faire état de la bibliothèque du Théâtre Français, composée surtout des précieuses archives de la Maison et ouverte exclusivement à ses sociétaires et à ses pensionnaires.

Vous êtes d'ailleurs aussi connu de l'élite parisienne des grandes; premières que vous êtes aimé des artistes de nos principales scènes : braves gens aux talents si divers, qui, s'ils n'ont pas de la vie nos conceptions bourgeoises, n'en dissimulent pas moins sous l'épaisseur du maquillage de braves coeurs toujours accessibles à la compassion, toujours prêts à se dépenser quand il s'agit d'oeuvres patriotiques ; et j' en parlé par expérience ayant eu souvent recours à eux pour chasser des cerveaux trop longtemps martelés de nos héroïques poilus le cafard sournois qui pourrait y causer d'irrémédiables ravages.

Vos amitiés parisiennes vous ont valu le grand honneur d'être élu, en 1913, président du Cercle des Escholiers dont l'influence, sur la littérature en général et sur l'art dramatique en particulier, a été considérable au cours de ces vingt dernières années.

A l'occasion des notes d'argent de leur Cercle, vous avez donné la primeur d'une fort intéressante comé— die en deux actes du duc de Lauzun "Le ton de Paris ou les amans de bonne compagnie » écrite spécialement en 1787 pour Le Texier, ce curieux acteur homme du mondes qui ne songea à tirer parti de son réel talent qu'après avoir gagné un peu précipitamment l'Angleterre, pour mettre la Manche 9


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entre lui et les exempts du Roy, alors que de fâcheuses érreurs: venaient d'être constatées dans ses comptes à la ferme des impôts de Lyon dont ilétait directeur.

Cette fine comédie, qui donne une idée fort exacte de la Société française de l'avant-dërnier siècle, avait été imprimée à Londres et un seul exemplaire peut-être existait encore, ignoré de tous ; c'est à vous. Monsieur, que revient tout l'honneur de l'avoir découvert, d'avoir fait représenter la pièce, et d'en avoir publié deux belles éditions.

Là presse a salué comme il convient cet événement littéraire et le Figaro, sous la plume d'Henry Bordeaux, lui a consacré un premier article, dans lequel votre modestie est avec raison mise à une rude épreuve.

Le spectacle fut précédé ce jour-là par nne conférence de Robert de Fiers, dans laquelle il traçait de vous un portrait plein d'humour et si parfaitement exact que je n'hésite pas à le citer en entier; le voici :

" Auguste Rondel est l'un des derniers représentants d'une catégorie de gens infiniment agréables, les amateurs de spectacles, Leur race tend à disparaître, et c'est grand dommage.; C'étaient des gens charmants. Ils racontaient mille anecdotes piquantes, mille souvenirs délicieux, et ils en savaient beaucoup qu'ils ne racontaient pas. Ils avaient toujours vu ce qu'il fallait voir, entendu ce qu'il fallait entendre. Ils donnaient sur toutes les pièces auxquelles ils avaient assisté dès jugements parfaitement justes, c'est- a-dire dénués de toute confraternité. Ils n'étaient, en effet, les confrères de personne ils étaient desamateurs de théâtre.

«Et dans leur goût passionné, il n'entrait rien d'étranger à leur passion; il se gardaient bien de faire la cour à Mlle Contat où de faire des coin-


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pliments à la Saint-Huberty sur sa gorge qu'elle avait admirable, au dire d'un grand nombre de ses contemporains. Non, en aimant une de ces grandes artistes ou en s'en laissant aimer, l'amateur de théâtre eût fait une infidélité au théâtre et c'est le théâtre qu'il aimait.

« Il était son meilleur spectateur et son meilleur critique, il vivait à l'ordinaire estimé, aimé, fêté, discret, sensible et courtois, et il ne mourait que dans un âgé fort avancé un soir, où il avait le temps et où il n'y avait pas de première. »

Mais rassurons-nous, vous serez encore pendant de longues années le type accompli de l'amateur de spectacles, et vous ne disparaîtrez certainement pas tout entier, car vous ayez fait école à Paris et formé chez nous toute une pléiade d'âmàteûrs de théâtre, qui, sans avoir votre haute culture et votre valeur intellectuelle, ont cependant largement bénéficié de la bienfaisante influence que vous avez exercée pendant une dizaine d'années, comme inspirateur artistique, sur les destinées de notre théâtre des Variétés, qui vit défiler sur son plateau les meilleurs artistes interprétant les meilleures pièces.

Ce fut une magnifique période pour le théâtre à Marseille, une sorte d'âge d'or dont il vous appartient d'écrire l'histoire, afin que le souvenir en demeure, le jour ou ceux qui l'ont vécue lie seront plus là pour la raconter.

Je suis d'autant plus heureux d'avoir aujourd'hui l'honneur de vous recevoir crue je suis comme vous, toutes proportions gardées, un amateur passionné de spectacles et cela depuis ma plus tendre enfance.

Il y avait autrefois en notre bonne ville d'Aixun petit théâtre de marionnettes dont les représentations commençaient fin décembre, pour clôturer après l'Epiphanie... il s'appelait la Crèche parlante... Et c'est devant cette modeste scène que j'ai fait mes débuts de spectateur.


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L'orchestre se composait d'un harmonium, et d'un tambourin, la musique était de Saboly et là troupe lyrique ne comptait pas plus d'une demi-douzaine de chanteurs et de chanteuses, dont une basse formidable, qui aux temps bibliques aurait fait avec sa voix plus de dégâts que les fameuses trompettes aux murailles de Jéricho. Cet artiste incomparable était forgeron de son état et son patron saint Eloi devait être fier de lui, car il était fort habile ouvrier.

Il y avait aussi une soliste dont la jolie voix de soprano défaillait nos vieux Noëls avec une justesse infinie, C'était Mme Adèle Formenti n, mère de mon vieil ami Charles Formentin, le publiciste bien connu, qui après avoir conquis Paris est revenu se fixer sous le ciel natal.

La troupe dramatique était nombreuse : elle se composait de poupées aux gestes saccadés, sculptées en plein bois par quelque artiste inconnu, et le petit mystère sacré, rimé vaille que vaille en dialecte aixois, avait conservé toute sa saveur primitive, car personne n'aurait osé le défigurer et; l'alourdir -en y introduisant des flonflons d'opéra ainsi" qu'il en est advenu pour notre pastorale.

Le spectacle commençait par la première inondation qu'ail officiellement enregistrée l'histoire, le déluge universel. Rien ne manquait à cet impressionnant tableau.

Les grondements du tonnerre, les éclairs, la pluie torrentielle représentée par des rideaux successifs de ficelles furieusement agitées, inspiraient à nos cerveaux d'enfants une sainte terreur que venait enfin dissiper l'échouement de l'arche sur le mont Ararat, l'arc-en-ciel et la sortie de la colombe.

Puis, c'était l'Annonciation, l'arrivée de saint Joseph et de la sainte Vierge à Bèthiéem, dont la place principale, éclairée faiblement par un réverbère, ornée au centre d'une fontaine qui laissait


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échapper un mince filet d'eau véritable, ressemblait à s'y méprendre aux places de nos villages provençaux,

Un brave homme d'aubergiste accordait avec empressement l'hospitalité au couple divin, qu'il accueillait par ces paroles engageantes :

Intras, aguès; pas pou. L'ase reguigno pas, L'a de pasturo au sou.

Ce n'était ni du Corneille, ni du Racine, pas davantage du Victor Hugo, mais nous trouvions cela magnifique et nous finissions par en savoir par coeur de longues tirades.

Il y avait aussi un épisode que nous attendions avec impatience, car il était considéré comme le clou de la représentation, c'était une scène à trois personnages — deux paysans, Langesse père et fils, et leur âne têtu et vicieux à souhait.

Le père Langesse était, malgré; son âge,.vif et pétulant; le fils, au contraire, était un endormi, parlant avec une extrême lenteur. Son père lui confiait quelques sarments à porter à la ville. Comme Perrette, il échafaudait une fortune sur là vente de cette pauvre marchandise et le chargeait de faire, sur le bénéfice escompté, une série d'achats plus ou moins coûteux, en terminant ainsi

Se t'en soubro, e t'en rèsto, Adurras un parèu de sabatoun, Pèr toun fraire Simoun.

Lei prendras blu de ceu; Es pu poulit que verd.

Per veire la coulour, :

Regardo bèn en l'èr ! —Vouei, moun paire,

répondait le fils de sa voix traînante après chacune des recommandations, et cela nous mettait dans une gaieté folle.


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Depuis lors, les parents nos contemporains, méconnaissant la beauté de l'idiome ancestral qui aurait pu subsister sans inconvénients à côté de notre admirable langue française, ont interdit l'usage du provençal dans leur entourage ; faute de spectateurs, devenue incompréhensible au plus grand nombre, la crèche parlante a dû définitivement fermer ses portes, et le bourriquet de Langesse, dont les ruades homériques firent la joie de tant de générations, s'en est allé tristement rejoindre les jeux de la Fête-Dieu et leurs chivaous frus enjuponnés, qui dorment leur dernier sommeil dans les oubliettes du passé, où la tarasque ne tardera pas a les rejoindre, sic transit gloria mundi. :

Excusez-moi, mon cher Confrère, d'avoir fait ce retour mélancolique et un peu puéril vers un passé déjà lointain, et laissez-moi vous dire en terminant combien nous soin mes heureux d'admettre en notre compagnie le Mécène, le collectionneur érudit, le fin lettré et le parfait galant homme qui n'a voulu prendre dû théâtre que ce qu'il a de plus noble et de plus beau.


SÉANCE PUBLIQUE DU 26 JANVIER 1019

L'Académie des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Marseille a tenu une séance publique à l'occasion de la réception de M. Alfred de Ferry, membre de la classe des Lettres, le dimanche 26 janvier, à 3 heures, dans le grand amphithéâtre de la Faculté, des Sciences, mis gracieusement à sa disposition par M. le Doyen.

Après avoir remercié l'Académie et témoigné un peu d'inquiétude, parce que, ce discours étant le second qu'il ait eu à prononcer, le premier rie lui avait pas réussi (on avait parlé de le jeter à l'eau), le récipiendaire fait l'éloge du beau caractère et du talent de M. Louis Brès : un talent reposant sur une haute culture, une pensée droite, une forme classique. Malheureusement il n'a pas laissé de «livre», et son oeuvre est éparpillée dans les collections du Sémaphore où il a envoyé pendant cinquante ans des chroniques, des contes, des notes d'art et surtout des articles de critique littéraire, et c'est là qu'il excelle.

Suit une étude sur l'écrivain amateur, passé en revue dans la plupart des genres où il s'est exercé et plus particulièrement dans le roman. L'amateur doit-il ou non réclamer sa place, fût-ce à la petite table, au banquet des hommes de lettres et aussi des artistes ? C'est autour de cette question qu'est développée cette petite monographie de l'amateur. Le récipiendaire, tout en rendant justice à ce qu'il fait de bien, d'une façon un peu intermittente, lui est souvent sévère, surtout quand il appartient luimême à la corporation.


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M. A. de Ferry consacre quelques phrases au souvenir du comte de Jessé-Charleval, qui avait précédé M, Brès dans la classe des Lettres où avait passé ce dernier et dont l'éloge n'a pas été fait devant l'Académie. Le récipiendaire qui a été ami personnel de M. de Jessé et ne peut évoquer sans émotion cette noble figure, rappelle qu'en dehors de son talent et du rôle important qu'il a joué au Palais et ailleurs, la véritable caractéristique de sa nature était une exquise bonté.

Pour finir, un mot sur le retour que permet la victoire aux choses de la vie intellectuelle et même aux discours de réception dans les Académies.

M. Paul Barlatier, dans une très fine et très littéraire allocution, évoque le souvenir de MM. Brès et de Jessé-Charleval et rappelle les titres nombreux qui ont valu a M. Alfred de Ferry les suffrages de l'Académie. Il associé à son éloge Mme A. de Ferry, en littérature: Marie de Sormiou, poète de bonne face et dé belle inspiration.

M. Emile Ripert, membre de la classe des Lettres, dit ensuite un très beau et très émouvant poème sur la Mort d'Edmond Rostand) membre associé de notre Compagnie.


DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Alfred de FERRY

MEMBRE DE LA CLASSE DES LETTRES

MESSIEURS,

Un usage de votre Compagnie veut que votre nouveau confrère soit un instant retenu sur le seuil et paie d'un discours la faveur de vous appartenir. C'est un droit d'entrée qui pour la plupart est léger, et où quelques-uns relèvent comme un charme de plus. Je ne suis pas de ceux-là. Et si je n'étais singulièrement sensible à l'honneur que vous m'avez fait, j'eusse hésité devant cette porte redoutable.

C'est que je n'en suis pas à mon premier discours. Non, je crois que j'en suis au second. Du moins, si loin que je cherche dans mes souvenirs, n'en trouvé-je qu'un seul qui y ait laissé sa marque, et je suis forcé de reconnaître que celui-là ne m'avait pas réussi.

C'était dans une petite ville de l'Ile de France, que coupe en deux une jolie rivière. Sur la jolie rivière donnait par de larges fenêtres une salle tout en longueur, où je haranguais un public serré, tumultueux et rien moins qu'idolâtre. J'étais jeune, et je m'employais ingénument à conquérir à la beauté de mes idées des électeurs qui ne pouvaient pas les souffrir. Je me sentais assez à mon aise, parce que tous parlaient presque autant que. moi. Tout à coup, et comme j'en étais venu à décocher à mon adversaire un trait que je croyais spirituel et


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irrésistible, une vague clameur s'éleva au fond de la salle, puis déferla jusqu'à l'estrade, où je m'évertuais. Je crus distinguer que l'on m'invitait, sur un mode impératif, à parler plus haut, et me mis à crier. La clameur grossit, et je criai plus fort. « Monsieur, observa doucement mon voisin, ils ne disent pas : Plus haut! —mais seulement : A l'eau ! » — Mon voisin était un vétéran des fêtes de ce genre, et il souriait. Bien que ce sourire fût pour me rassurer, je n'en eus pas moins un regard rapide vers les fenêtres, et ne pus me retenir de songer, le temps d'un éclair, que si la rivière qui coulait là tout près était assurément jolie, elle était encore profonde.

Cependant ma harangue demeurait interrompue et sans espoir. Et je me vois, opérant ma retraite parmi les imprécations et les poings levés, gagnant la sortie, et m'engageant sur un pont où me faisait cortège une centaine de citoyens généralement mineurs, qui continuaient de crier: «A l'eau»! Un de ces jeunes gens, qui me serrait de près et que j'aurais pensé être le plus audacieux, me dit à demi-voix : « Nous crions «A l'eau» parce qu'on nous adonné à chacun quarante sous ». Je le priai et priai ses camarades d'accepter un franc de plus ; avec bonne grâce ils y consentirent, et nous nous séparâmes dans les meilleurs termes. Mais, ce jour-là, je perdis deux illusions, celle de la tolérance et celle du désintéressement... Je vous disais bien que ce discours ne m'avait pas réussi.

Parmi vous, Messieurs, bien que l'eau soit toujours là, et plus; profonde encore, je ne me sens pas exposé à de semblables dangers. Mais celui que je cours, pour être d'un ordre plus discret, ne laisse pas de me troubler. C'est en effet un mince bagage d'amateur que j'apporte avec moi dans votre Compagnie, quelques volumes d'ancienne date, oubliés de tous et de moi-même, et que le recul créé par des années de pensers graves a fait plus vieux de dix


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lustres. Et je suis, hélas! privé de cette considération apaisante que je ferai mieux plus tard et que vous avez ouvert un crédit à ma jeunesse. Alors vous m'intimidez. Mais de ma confusion, devant si peu à moi-même et tant à votre bienveillance, se dégage une gratitude peut-être plus délicate ét plus raisonnéé.

J'ai cette fortune favorable d'avoir à louer devant vous M. Louis Brès, dont le caractère comme l'oeuvre commandent le respect et font l'éloge facile. Sans doute, n'ayant pas eu l'honneur de connaître thon prédécesseur, suis-je mal autorisé à tenter cet éloge. Mais c'est en votre nom et point au mien que je parlerai de votre regrette confrère, et c'est par vous que mon hommage acquerra quelque prix.

Et, en vérité, il me semble presque, à travers ceux de ses amis qui me l'ont dépeint, avoir rencontré le Louis Brès des dernières années , un beau vieillard, droit, ferme, au regard doux et à la fois pénétrant, — le regard de ceux-là qui, ayant longtemps vécu et experts en l'art de vieillir, refusent de se replier sur eux-mêmes et continuent de s'intéresser aux choses extérieures, quand elles valent la peine d'être contemplées et aimées. Son commerce, ouvert aux jeunes, était plein de charme, par sa grâce naturelle revêtue de belle humeur, et parce gu'il savait à peu près tout. Et s'il serait inexact de dire de lui, comme de tels autres, qu'avec l'âge if était devenu indulgent, — il l'avait toujours été — sa bienveillance - s'était faite plus sereine encore et semblait tomber de plus haut.

De sa vie, M, Brès avait fait deux parts : l'une, consacrée à ses occupations officielles, à sa carrière dans l'administration des douanes, qu'il conduisit loyalement jusqu'aux postes élevés; l'autre, qui lui était infiniment chère et où il se réfugiait après les tâches ingrates, et c'était l'amour des lettres, l'amour


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de l'art sous toutes ses formes, qui l'a irrésistiblement possédé.

De son érudition, de son goût très sûr, de sa pensée et de la forme irréprochable qu'il savait lui donner, il a fait pendant cinquante ans, je dis cinquante ans, bénéficier un grand journal de Marseille, le Sémaphore. Que ses fonctions l'aient gardé dans sa ville ou l'en aient éloigné, il réservait à son cher Sémaphore la quintessence de ses réflexions, de ses recherches ou de ses rêveries. Et c'étaient des chroniques, dés contes, des vers parfois, de préférence des aperçus littéraires et des notes d'art. Il avait élu domicile au rez-de-chaussée du journal, à cette place de choix où les écrivains de sa race aiment, quand le feuille ton veut Meilleur en donner licence, à causer librement et sans presse, à l'abri du tumulte des étages. Là ils jouissent de la douceur d'être hebdomadaires, et ils échappent à cette nécessité d'improvisation qui est le tourment des journaslistes.

Le 15 novembre 1913, le Sémaphore en fête célébrait le jubilé de son doyen, le cinquantenaire de sa collaboration. « Vous êtés parmi nous comme un modèle, un modèle de l'écrivain français et du grand journaliste», lui avait dit M, Paul Barlatier. Et il ajoutait ; « Nous vous remettons un «symbole »; une maquette du livre que notre maison éditera et où vous enfermerez à volonté, comme en un écrin du souvenir, ce que vous jugerez de plus digne d'y être enclos de tout ce que vous avez écrit dans nos Colonnes ». — Et dans l'esprit, ou mieux, dans le coeur qui a imaginé ce cadeau délicat et charmant, Vous reconnaissez bien votre confrère M. Barlatier.

Le livre si joliment habillé eût été précieux. Il n'a jamais été fait. On en était, ai-je dit, en novembre 1913, M. Brès a un peu tardé, et le mois d'août 1914 est vite arrivé qui a détourné toutes les pensées, et la sienne d'abord, des jeux de la paix.

Et c'est très grand dommage que nous n'ayons pas


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ce volume anthologique où nous conserverions le meilleur de son oeuvre. Cette oeuvre reste en effet, sauf quelques petits livres de vers donnés à ses amis, disséminée dans les collections du Sémaphore. Et M. Brès a participé de la malédiction qui pèse sur le pur journaliste, lequel, ayant écrit toute sa vie pour le public, ne lui laisse rien de lui-même.

Ces collections cependant, je me suis plu à les feuilleter, faisant ça et là d'heureuses trouvailles, mais perdant sans doute bien des richesses. Et de cette glane incomplète j'ai vu sortir une personnalité littéraire belle et homogène. La pensée est claire, noble toujours, féconde,trouve à point à ses ordres des repères et des relations fournis par une haute culture générale. La forme est pure, aisée sans être familière, le vocabulaire est choisi plutôt que nombreux, ce qui demeure dans la tradition classique. Car M. Brès est un classique, et, comme tel, il pense et il écrit en pleine lumière.

Ce classique doublé d'un méridional devait prendre part à la Renaissance provençale. Il s'y intéresse passionnement, célèbre à tout propos la pléiade des félibres. Et il aime tous ceux qui écrivent «au bon soleil », comme disait Alphonse Daudet. Il l'adore, Daudet, et aussi Paul Arène, et il leur a consacré des études qui sont parmi les meilleures.

Car c'est dans la critique littéraire qu'excellé surtout M. Brès. Il y est bien servi par sa curiosité de toutes choses et par sa culture. Il est bienveillant par nature et par goût, mais il demeure sincère. S'il, est tenu de blâmer, il blâmera très simplement, à regret sans doute, et sans soupçon d'ironie. Ce pourquoi je le loue et aussi l'admire, la critique qui retient l'intérêt sans ironie étant presque un tour, de force. Mais il s'en défendait, parce qu'il savait que l'ironie, même à fleur de peau, blesse plus sûrement qu'un jugement sévère, lorsqu'il demeure objectif. Et il entendait ne point blesser. Il me faut bien recon-


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naître qu'il avait raison... Il avait raison... Alors Jules Lemaitreou Anatole France ont-ils tort ? Nous n'en conviendrons jamais.

Et d'ailleurs M. Louis Brès lui-même nous rassure. Dans un joli article où il analyse les Souvenirs de Jules Lemaître, qui l'amusent parfaitement, il dit très bien le charme de cette précieuse ironie, toutefois avec un rien de gêne, où on lit comme un remords savoureux.

Presque au hasard, voici un échantillon de la manière de M. Louis Brès, alors qu'il traite d'une oeuvre littéraire. Il s'agit du poème Long la mar latino, réédité dans le volume L'Aubre en flour, de M. Valère Bernard, votre éminent confrère :

« Le poème nous offre la vision de figures juvéniles rencontrées dans les champs ou au bord de la mer, qui ont la grâce ingénue des plus pures créations de l'antiquité. C'est un petit pâtre aux yeux noirs, aux cheveux bouclés, qui, parmi les rochers, chante d'une voix cristalline ; c'est une jeune fille, souple comme une tige de chèvre-feuille, brune comme une figue mûre, qui s'en vient portant sur la tête une cruche d'argile ; c'est Daphnis et Chloé, c'est l'idylle éternelle ».

J'ai quelque honte à ne pas connaître cette belle oeuvre, et ma presque ignorance du provençal est, plutôt qu'une excuse, un crime de plus. Mais l'évocation qu'eu fait M. Brès n'est-elle pas exquise, et déjà comme un petit poème?

M. Louis Brès a donné au Sémaphore des « Notes d'Art » en abondance et des comptes rendus des salons annuels. Il y était admirablement préparé par sa connaissance approfondie de l'histoire de l'art. Il suit dans cette série d'articles une méthode objective. Il dépend un tableau, l'étudié avec conscience, en fait ressortir à merveille les qualités, et moins volontiers les défauts. Mais il est éclectique, ouvert à des impressions très diverses, à l'abri


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des influences d'écoles. Aussi m'a t il paru difficile, tout au moins d'après ce que je connais de lui, de dégager nettement son orientation et ses idées générales sur l'art contemporain. Quand il s'est montré admirateur passionné de Rodin et aussi de Renoir et qu'il a souri au bataillon le plus avancé, aux Van Gogh et aux Gauguin, je suis porté à le classer parmi les critiques très modernes. Mais si, partant de là, je le prends en flagrant délit de sympathie pour les peintres férus de tradition et qui sont à l'autre pôle de l'art, je suis embarrasse pour conclure.

J'ai désiré de connaître ce que M. Louis Brès pouvait bien penser de Bouguereau, et n'ai rien trouvé. — Mais pourquoi justement Bouguereau ? — Parce que Bouguereau a été, pour des générations d'artistes et de critiques, un nom symbolique. Nul n'a été plus cruellement châtié. C'était la tête de Turc commode et légendaire, l'urne des mépris et de la colère des jeunes de tous les âges. Et cependant il est acquis qu'il savait dessiner. Et si l'on a beaucoup dit qu'il peignait avec de la vaseline, ce n'est pas historiquement prouvé. — Qn raconte que le divin Raphaël obtint du Seigneur la permission, de descendre sur la terre et de faire un tour à Paris. Naturellement il eut envie de voir de là peinture et entra dans une Exposition. Tout de suite il se trouva face à face avec une danseuse de Degas. Il la regarda avec conscience et stupeur et murmura : «Rien... rien... je n'y comprends rien !» Et de là il tombasur Bouguereau, lui sourit d'abord, puis devint grave, enfin s'attrista et dit en soupirant : « Pour celui-là, c'est de ma faute ! »

Vous me direz qu'être la faute de Raphaël, c'est déjà une situation. C'est probablement ce qu'aurait écrit M. Brès qui aurait su, aimant beaucoup Renoir, aimer un peu Bouguereâu. Et je n'entends pas lui en faire un reproche, mais seulement rendre hommage à la sérénité de son jugement.


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Sur ce terrain de l'art, plus encore qu'en littérature, M. Brès. s'interdit l'ironie. Et Dieu sait si elle y germe aisément ! Mais elle n'était pas dans sa ligne. Un ancêtre, l'ancêtre des critiques d'art et de bien ;. d'autres gens dangereux, Diderot, qui, le premier, a écrit des « Salons », y est aussi objectif que M. Brès lui-même. Le puissant ironiste du « Neveu de Rameau » opinait tranquillement sur les tableaux exposés sans jamais s'en prendre aux artistes, vis— à-vis desquels il est décent et presque bénin. Celuilà se rattrapait sur la religion et sur la société.

Dans les conditions d'éparpillement où se présente l'oeuvre de M. Louis Brès, je n'ai pu que l'effleurer, et j'ai indiqué d'un; faible trait la nature de son talent. Quant à l'homme qu'il était, en une seule phrase; je le trouvé évoqué dans l'adieu que lui adressa, près de sa tombe ouverte, M. Valère Bernard, le grand artiste si bien fait pour le comprendre :

« Le voilà parti loin de nous pour toujours vers ce pays dé l'Idéal uù la lumière et 'l'harmonie sont éternelles, vers ceux qu'il aima de sa douce Provence, les poètes, les artistes, les rêveurs, ses frères

d'âme.

Une si longue et constante collaboration à un grand journal ne permet pas, bien que ses fonctions administratives n'aient laissé aux Lettres que la moindre part de sa vie, de classer M. Louis Brès parmi les amateurs. S'il était tel, mériterait-il moins d'être loué?

L'amateur, que volontiers flétrit l'écrivain professionnel, n'a-t-il droit, comme maximum d'indulgence, qu'au sourire des gens bienveillants ? Peut-il réclamer d'être jugé diaprés ses travaux et non sur son étiquette, enfin est-il séant de l'admettre, tout au moins à la petite table, au banquet des arts et des lettres; où montent la garde quelques fidèles peu accommodants des églises de stricte observance ?


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On a beaucoup parlé des amateurs, on a même créé à leur intention un horrible vocable qui, et c'est une excuse, s'applique plus particulièrement aux sports, « l'amateurisme ». Après d'autres, vous me permettrez de toucher à ce sujet, puisque aussi bien je me liens pour être des leurs et que, comme tel, je puis connaître quelque chose de la psychologie du personnage.

Et d'ailleurs je me sens perplexe. Je ne sais pas bien, au moment de l'appeler devant vous, si je vais le défendre, car son audace m'intéresse et parfois sa fraîcheur d'impression, ou le confondre, parce que ses moyens d'exécution sont trop volontiers inférieurs. A vrai dire, il y a peu de très bons amateurs, pour cette raison que les très bons amateurs, s'ils obtiennent quelque succès, travaillent davantage, serrent de plus près le côté métier et deviennent vile de bons ou de très bons professionnels.

Il y aurait donc deux classes d'amateurs, ceux qui tournent bien et qui, définitivement conquis par les Lettres, cessent d'être des amateurs, et ceux qui tournent mal. Ceux qui tournent mal sont infiniment plus nombreux. J'écarte les éphémères qui ont fait des tentatives malheureuses et à qui leurs familles et leurs amis ont vite conseillé de rejoindre des occupations plus adéquates à leurs aptitudes. Mais tels autres débutent bien, placent dans des articles de Revues ou dans deux, ou trois volumes les quelques impressions ou pensées qui sont venues au-devant d'eux, toutes seules et sans effort, après quoi ils demeurent étonnés de ne plus rien trouver qui soit à dire. Ils courent vaguement après « l'idée », la précieuse et fugitive idée, ne l'atteignent pas, et ne sachant pas que s'il est des sources qui s'offrent d'elles-mêmes au sortir du sol, la plupart ne jaillissent que si l'on creuse la terre ou le roc, ou plutôt iguorants dans cet art de creuser, ils prennent leur parti d'être taris et s'en tiennent là. Comme ils 10


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gardent malgré tout le goût des choses de l'esprit, ne produisant plus, ils tombent dans l'infécond dilettantisme, qui est seulement une façon charmante et parfois subtile de passer sa vie: Et c'est ce que j'appellè, tourner mal. Sans doute, à ceux-là, l'étymologie du joli mot d' « amateur », lequel; Signifie simplement « qui aime » et non point du tout « qui cultive », semble donner raison. Mais il est entendu qu'ils ne nous intéressent pas et que nous parlons de l'âmateur qui cultive.

Vous me direz : Mais si l'amateur est un être qui versera fatalement, soit dans le professionnalisme, soit dans le dilettantisme, il né reste plus du fout d'amateur, ou bien n'oocupe-t-il, entre les deux destinées qui le guettent, qu'un poste transitoire, et alors a peine vaut-il d'être considéré en lui-même !

Evidemment j'ai trop généralisé. Tel survit parfois sous sa forme d'amateur, à égale distance des professionnels et des dilettantes. Il est intermittent, produit de loin en loin quand il se flatte d'avoir quelque chose à dire — et cela n'est pas déjà si mauvais. Il n'est pas pressé et s'exprime de préférence sur les sujets qu'il connaît, alors que certains professionnels sont prêts à écrire, après, une rapide assimilation, comme parlent faut d'orateurs, de omni re scibili.

Et, d'ailleurs; il est bien entendu que le spécialiste ne sera que par exception classé amateur. L'homme de science ou de finance saura toujours s'imposer, même dans une Revue littéraire, en traitant les questions qu'il possède à fond. De même l'érudit qui, d'où qu'il vienne et qu'il soit ou non archiviste-paléographe, apportera sa pierre au monument de recherches historiques ou archéologiques élevé à l'honneur de notre vieille France. De telle ou telle étude on pourra dire, et toujours dans le sens péjoratif généralement adopté : « C'est là travail d'amateur ». Mais on ne s'en prendra pas à la


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marque originelle du signataire. Les uns et, les autres peuvent être des écrivains occasionnels, ils ne seront pas à proprement parler des amateurs.

Et songera-t-on à traiter d'amateur le soldat qui nous apportera des pages simple où il a noté, sous le vent brûlant du front, un héroïsme ou un sacrifice? Celui-là aussi nous parle des choses de; son métier, aujourd'hui sacre, et certes, ce métier, il le sait bien ! Quoiqu'il écrive; il nous envoie un peu de l'âme qu'ils avaient tous là-bas, sa plume est détachée de la grande aile de la patrie, ce n'est pas un amateur !

Nous aimons particulièrement l'amateur qui raconte ses voyages. Il est de bonne humeur, content de ce qu'il a vu, de ce qu'il a fait, et souvent il a vu et fait les choses les plus intéressantes, émouvantes même, rapporté des observations rares. Il a l'avantage de n'être pas didactique. Et il est d'ordinaire un compagnon de voyage plus agréable à suivre en ses récits que tel écrivain de profession qui s'est sagement mis en route afin d'écrire un livre, vous force de vous arrêter dans les bibliothèques des villes pour y faire un résumé d'histoire locale et s'empare des paysages à peine regardés pour les mettre dans son calepin.

Très souvent l'écrivain amateur est retenu par des fonctions qui n'ont rien à voir avec la littérature et auxquelles il lui est doux d'échapper par un chemin fleuri. Celui-là est parmi les plus sérieux, le travail, comme chacun sait, appelant le travail, tandis qu'il est si difficile de faire sa part dans. Une journée de plein loisir! Il est curieux que certaines fonctions prédisposent davantage au besoin d'écrire. Qui nous dira le nombre d'employes des ministères à qui leur formidable labeur laisse le moyen de mener jusqu'au bout de longs romans et des comédies en cinq actes ? Car C'est surtout aux comédies et aux . romans que vont les préférences des employés des


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ministères. Parfois ces romans trouvent un éditeur, ces comédies sont représentées. Mais combien de manuscrits dorment, vierges et jaunis, dans le mystère des cartons verts !

Au fond, c'est presque toujours à propos de romans ou de comédies que les écrivains de profession s'en prennent à l'amateur. Ils lui reprochent de faire, n'étant pas du métier, des choses qui, par conséquent, ne peuvent pas être bien faites. Mais d'aventure se trouvent-elles réellement bien faites, ils sont plus mécontents et près décrier à la concurrence déloyale. Glissons sur cette idée.

Il est des auteurs éminents qui, ayant reçu une haute culture, celle ordinairement de l'Ecole normale, sont entrés de plain-pied et avec éclat dans la carrière , des lettres. Mais beaucoup d'autres ont débuté après une préparation simplement égale à celle qu'ont pu connaître nos amateurs. Ils l'ont développée par le travail, bon. Ils sont arrivés à se faire un nom et une situation, très bien. Mais je yeux que s'ils regardent avec dédain les amateurs distancés, ce soit parce qu'eux-mêmes ont duraient et que les autres n'en ont point, et non parce qu'ils sont des protessionnels en face d'une race inférieure. Ou nous tombons dans le mandarinat. La multiplicité des ouvrages ne crée pas une place privilégiée dans la République des Lettres. Tel qui s'appuie contre une pile de cent volumes ne compte aujourd'hui que par la quantité et sera oublié demain. La Rochefoucauld, qui était un amateur, a passé à la postérité, avec, en mains, un petit livre.

Il y à des romans d'amateurs exécrables, d'accord. Mais il en est de charmants. Et même parmi les moins charmants, beaucoup doivent être défendus. Ils peuvent être maladroits, composés sans mesure, écrits — à tout âge— de façon un peu jeune. Mais les sujets ne sont pas plus rebattus qu'ailleurs, et on aura chance d'y trouver des notations curieuses,


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saisissantes même, naïves dans le joli sens dû mot, qui nesentent pas le cabinet de travail. Et parce que l'auteur aura choisi de préférence des milieux semblables à ceux où il fréquente, l'ambiance demeure respectée, les nuances sont exactes, et vous ne risquerez pas de vous heurter à ces fausses notes qui vous choquent chez tel bon professionnel et vous font dire, qu'il s'agisse de vie des salons ou de vie des champs : « Eh bien, ce n'est pas ça du tout. »

Mais, évidemment, recueil qui guette l'amateur, c'est le style. On dit maintenant « l'écriture », mais j'aime mieux « le style ».

L'amateur a fait généralement de bonnes éludes. Il a beaucoup lu, et il s'est dit un beau jour qu'il saurait écrire son roman tout comme un autre; Il y a réussi, et le malheur est précisément qu'il l'a écrit comme un autre, ou plutôt comme plusieurs autres qu'il a mal amalgamés; On y rencontre des expressions rares, des phrases d'une facture; distinguée, mais qu'on salue en vieilles connaissances, le tout lié par une sauce volontiers impersonnelle.

C'est qu'il est difficile de dégager d'un bagage de lectures et même d'études un style qui n'ait pas trop servi, de créer cette marque de fabrique, moitié tournure naturelle de l'esprit, moitié procédé, qui dispense d'une signature. Pour s'élever à une forme vraiment personnelle, il faut, jusqu'au jour où on la possède pleinement, et souvent même plus tard, up travail serré de mise au point et d'épluchage. J'ai eu entre les mains des manuscrits de Maupassant, et j'ai été terrifié par la profusion des ratures. Des mots s'étagent les uns au-dessus des autres, remplacés cinq ou six fois par des mots nouveaux. Des phrases bâties, démolies, rebâties, remaniées encore, s'enchevêtrent sans fin. Des chapitres sont complètement refaits. Pourtant est-il un style d'écrivain qui nous donne l'illusion de s'écouler d'une source plus spontanée et plus limpide ?


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Et j'ai eu entre les mains des manuscrits d'amateurs... Ils étaient propres, jolis, appétissants; sans « repentirs ». ils ne connaissaient pas ce reproche de la dernière heure qui corrige inlassablement la copie soi-disant définitive et la transforme en un labyrinthe ou s'égare le protêt Non, le livré a été écrit presque couramment, avec une facilité ingénue. Naturellement je par le pour la plupart des cas, car j'ai connu des amateurs qui, eux aussi, enfantaient

dans la douleur.

Que notre amateur écrive un second livre, il sera plus difficile à lui-même. Il travaillera très consciencieusement le troisième, et alors, si Dieu le protège, sonnera pour lui l'heure du bon professionnel.

J'ai un faible pour les romans écrits, par des darnes. Les romanciers dû sexe masculin et certains Critiques leur réservent leurs pires anathèmes. Cependant, les volumes se vendent bien, comme on dit, et je suis ici avec le public. Les auteurs justement réputés, tels que Mme Colette, ou Mme Marcelle Tinayre, ou encore Mme Myriam Harry, et quelques autres, qui mènent le train, sont suivies d'un cortège qui n'est nullement négligeable de dames amateurs — et je ne parle que des Françaises, les Anglaises et les Américaines tenant une place sans cesse grandissante dans ce genre littéraire d'où elles finiront par exclure les hommes. — Et encore m'excusè-je de cette appellation de dames amateurs, qui n'est point pour leur plaire, les daines qui ont écrit un roman se considérant comme étant dès lors et pour toujours sacrées femmes de lettres...Mais il s'agît de se faire Comprendre.

Et bien entendu, on reproche plus que jamais à ces dames — je ne parle toujours pas des grandes vedettes — de n'avoir pas de style. Soit, le style n'est pas leur fort, surtout si elles visent trop à l'atteindre . En dehors des lettres, qu'elles écrivent à ravir, autrement bien que presque tous les hommes les


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femmes ont rarement du stylé. Leur imagination est trop riche, leur impulsion trop: impétueuse pour qu'elles acceptent aisément cette discipline. Mais qu'importe ? Le style n'est pas ce que nous leur demandons. Nous leur demandons de nous parler d'elles et d'être vraies, de nous ouvrir des aperçus en profondeur sur leur intrinsèque, comme on disait au XVIIe siècle, nous leur demandons un témoignage direct et sincère qui ne soit pas jeu d'esprit ni analyse mécanique de phsychologue.

Elles nous accord eut largement ce témoignage parce que, sauf exceptions, lès femmes qui écrivent des romans n'ont ni làafaculté ni le désir dé s'objectiver et qu'elles en reviennnent toujours à se raconter elles-mêmes. Et c'est; ainsi que nous connaitrons, mal cachés sous la gaze d'une fable transparente, leurs secrets, leurs souffrances, leurs passions; Elles nous apporteront des sensations par elles éprouvées et point imaginées, des enthousiasmes qui ne sonnent pas le creux, des indifférences à vous glacer, des abnégations qu'elles ont consenties, des perfidies qu'elles ont préméditées. Elles nous offriront des fleurs inconnues cueillies dans des replis d'âmes, et aussi des lambeaux de chair meurtrie. Pareil butin ne sortira jamais de l'encrier de nos professionnels les plus avertis, et c'est pourquoi elles nous sont si précieuses.

Nous sommes particulièrement curieux de la femme d'aujourd'hui, la femme dite moderne, qui inquiète bien un peu les hommes d'hier — et davantage les femmes d'hier. Elle nous apparaît très individuelle, consciente d'elle-même, éclairant sa propre voie, moins affranchie peut-être qu'elle ne le pense et prête, en rejetant des conventions qu'elle déclare périmées, à en accepter de nouvelles, cependant d'esprit assez libre, garçonnière d'allures et de sensibilité... atténuée.. — Oui, elle nous apparaît ainsi, mais nous nous méfions, et nous aimerions à


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savoir si le décor ne masque pas un temple secret dont nous n'avons pas la clef. Nous voulons des renseignements, et nous les attendons des daines qui se racontent — et racontent leurs amies — dans des romans.

Ces renseignements, elles nous les fournissent avec prodigalité.

Et d'abord, il faut nous rassurer. Toutes lectures faites, les femmes sont toujours des femmes et point des électeurs ni des chasseurs à pied. Si la glace où nous les guettons est embrumée par le souffle des idées et des moeurs nouvelles, aucun acide ne l'a corrodée. Que le brouillard qui l'estompe s'éclaire ici de lueurs inconnues et là s'assombrisse de coins d'ombre; elle n'en renvoie pas moins l'image indélébile de l'Eternel féminin.

Oui, très femmes sont décidément les nouvelles venues, si nous en croyons cette enquête. Je tendrais même à les trouver un peu trop femmes. Nous avons demandé à Mesdames les Romancières de soulever le voile, d'aucunes ont pensé mieux faire en l'écartant résolument. Celles-ci se déshabillent avec tant de confiance devant le lecteur qu'il en est gêné. Remercions les cependant pour avoir satisfait à nos curiosités au delà même de notre désir, et ne nous plaignons pas si elles ont relevé l'intérêt de leurs épanchements autobiologiques d'un parfum d'indiscrétion...

Mais je me demande si les romans féminins ne m'ont pas entraîné à dès considérations qui auraient comme un goût d'avant-guerre, si ce n'est un goût anticipé « d'après la paix ». A Dieu ne plaise qu'on m'accuse d'avoir médit des femmes du jour, au lendemain des grandes épreuves qui les ont trouvées, non pas égales, mais supérieures à elles-mêmes! Que ne leur devons-nous pas ? Aurions-nous été capables, sans défaillir, d'attendre l'heure si lente à sonner de la victoire, si, au coeur même de la


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France, la femme ne s'était pas tenue debout, si chez, elle la force n'avait pas eu raison de la tendresse ?

Et quand on par le de la femme d'aujourd'hui, n'en est-il pas une qui tout d'abord se détache et qu'il faut saluer très bas au passage ? Celle-là, et je suis bien placé pour la connaître, a de la femme dite moderne, au plus haut degré, toutes les qualités, énergie, attrait vers la science, esprit d'initiative. A-t-elle pris quelqu'un de ses défauts ? J'en suis à le découvrir. Et, bien entendu, à ces qualités elle joint en première ligne le dévouement, d'autant plus noble qu'il est presque inconscient, le dévouement qui est, lui, de tous les temps, mais qui a rencontré dans le nôtre ses occasions les plus rares, et aussi les plus héroïques. Cette femme, qui très souvent est une jeune fille, vous l'avez reconnue, et avant moi vous ayez nommé l'Infirmière, dont le voile et la cape figureront dans notre trésor de guerre à côté du bleu horizon de nos poilus...

... Et cependant, d'un peu loin, il me faut revenir à nos amateurs.

Je glisserai sur les amateurs «, qui font du théâtre », suivant l'expression consacrée, parce que je serais tenté de leur dire des choses désagréables, le théâtre étant sans conteste le genre littéraire qui exige le plus impérieusement la connaissance dû métier. Ce métier, complexe, très divers, comporte beaucoup de doigté, l'art des proportions, le sens de la perspective spéciale et des effets, et aussi, malheureusement, la divination de ce qui plaira ou ne plaira pas au public. Et il est l'aide indispensable du talent, auquel il supplée au besoin. Dans la boîte à outils on trouverait même, de l'aveu des initiés, un assortiment de « ficelles «indispensables. L'amateur voudrait bien faire comme les autres et s'en servir ! Mais il les manie sans adresse, et généralement s'y empêtre comme en des fils barbelés. Je le sais... moi aussi, j'ai « fait du théâtre ».


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Oserai-je parler des poètes amateurs ? toucher au « genus irritabile »? Le don joue ici un rôle si prépondérant que je répugnerais à employer, pour l'opposer au terme d'amateur, celui de poète professionnel. On devient romancier, mais on naît poète. Il est des gens qui font très bien les vers et qui ne sont pas des poètes ; d'autres sont des poêtes vraiment inspirés et ont à se reprocher bien dès vers coupables!

Je suis de ceux qui demandent aux poêles de nous Ouvrir leurs rêves d'or et de nous entraîner à leur suite, ou de nous faire palpiter devant la grandeur et la misère dû souffle humain. Qu'ils y réussissent, et je serai très coulant sur les moyens. Rien ne m'empéchera, si je suis ému, de dire : Voici qui est beau ! et de fermer le livre, si je demeure indifférent. «Es pas béou ce qu'es béou, és béou ce qu'agrado » dit un joli proverbe provençal, qui d'ailleurs dépasse un peu ma pensée.

Et c'est là un critérium modeste, mais je suis un lecteur et point un critique, et je gagerais que l'immense majorité des lecteurs mes frères est de mon avis, encore que quelques-uns- n'avouent, pas aussi ingénument, par crainte de paraître superficiels. Et cependant n'est-ce pas un hommage à la poésie que d'attendre qu'elle parle à notre âme plus haut qu'à notre esprit, et nous donne une émotion mieux qu'une admiration toute littéraire ?

Bien entendu il est des poètes dont là pensée est glacée et qui nous ravissent par la seule perfection de là forme. La ligne impeccable d'un Leconte de Lisle, le rythmé prestigieux d'un Heredia créent de la beauté uniquement plastique. Lisez leurs vers des yeux seulement, et il se peut que vous restiez froids. Relisez-les a haute voix, ou faites-les chanter en, vous, et vous sentirez passer le frisson sacré. Mais pour vous animer ainsi par la seule magie dû verbe, il faut être un Leconte de Lisle ou un Heredia.


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Alors, s'il y a seulement de bons et de mauvais poétes. ou plutôt des gens qui sont poètes et d'autres qui se croient tels et qui ne le sont pas du tout, renonçons à classer des poètes dans les rangs des amateurs. Ou nous serions peut-être tenus de comprendre sous cette rubrique quelques-uns parmi nos plus grands, Lamartine, qui traitait ses vers immortels de péchés de jeunesse et leur préférait, le malheureux ! les splendeurs de la politique, serait donc un amateur, et aussi certainement, de nos jours, Mme la comtesse de Noailles, qui semble, bien avoir reçu du Ciel un brin de génie, et qui n'a jamais été plus vraiment poète que quand elle ne savait pas son métier.

Les amateurs, qui sont aujourd'hui quelque peu brimés par les écrivains professionnels, ont connu des siècles plus heureux. Je, pense aux grands seigneurs, aux magistrats; voire aux fermiers généraux, dont les noms; et parfois, hélas ! les oeuvres, sont venus jusqu'à nous, et qui se plaisaient à taquiner la muse, une muse de préférence courtvêtue. Quels compliments délicats, quelles dédicaces flatteuses n'ont-ils pas reçu de la part des hommes de lettres à qui ils donnaient leur patronage et qui les ont ainsi patronnés à leur tour! Les écrivains se chamaillaient entre eux, mais pour les louer se retrouvaient d'accord. Le métier de l'amateur était alors charmant; Tout ce qui tombait de sa plume était perle fine. Et cependant, si on peut encore feuilleter sans trop d'ennui un Bernis ou un Boufflers et, en remontant plus haut, sourire à la « Puce de Madame Desroches », on reste effaré devant la platitude de tant de petit vers qui ont fait fureur à leur époque. Je sais bien, à leur déchargé, que ces odieux petits vers sont aujourd'hui à peine plus supportables, même s'ils sont signés dé noms célèbres — oserai-je dire de Voltaire ?


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Le triomphe des amateurs, et leur destinée le veut d'un tel ordre qu'il leur sera interdit d'en jouir, est dans les Mémoires. Presque tous les gens qui lisent se plaisent aux mémoires, ceux qui sont épris de l'histoire et ceux qui sont curieux des petites histoires, les cérébraux qui cherchent un repos après le travail et les moins cérébraux qui ne goûtent pas les auteurs difficiles et à qui cependant le roman dû jour ne suffit plus. Une bibliothèque richement garnie de Mémoires est le plus confortable des asiles.

Or, dans cette bibliothèque, ce sont bien les amateurs qui dominent par le nombre et la variété. Je ne dis pas « qui régnent en maîtres ». Les maîtres demeurent J.-J. Rousseau et Chateaubriand. Mais les deux oeuvres géantes, Confessions et Mémoires d'Outre-Tombe, mises à part, je rencontre sur les tablettes de grands et de petits noms dont un nombre restreint a été porté par des littérateurs. C'est que ceux-ci, las souvent de la besogne du jour, — j'en excepte encore les Goncourt, qui ont eu le courage des notations quotidiennes — se soucient peu d'y ajouter. Tandis que les diplomates, les hommes politiques, les gens du monde, ceux pour qui la plume n'est pas l'instrument fatal, trouvent un charme à la laisser courir pour se remémorer, plus encore que pour les raconter aux autres, les événements ou les menus incidents auxquels ils ont assisté et où ils ont plus ou moins joué un rôle. Ce rôle est d'ordinaire flatteur, et il est désirable qu'il en soit ainsi, car plus on s'éprend du témoin, plus sera plaisant le témoignage.

Et saluons en passant le prince des mémorialistes amateurs, Saint-Simon, qui se fût rebiffé de toute sa hautaine petite faille, si on lui eût parlé de syntaxe, et qui s'en passait si bien.

Les Mémoires laissés par des femmes nous intéressent presque toujours. Elles excellent à nous


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conter les petites causes, admettent et nous font admettre des racontars douteux, et leurs vues souvent plus fines que justes nous amusent et nous suffisent parfaitement. D'elles-mêmes, à l'encontre de nos romancières plus à l'aise sous le masque, elles nous parlent, avec réserve. Vont-elles jusqu'à nous livrer quelque Chose de leurs sentiments, elles s'en tiennent là, comme fait avec grâce cette charmante Mme de Staal Delaunay, qui, dans sa préface, nous prévient qu'elle ne se peindra qu'en buste. ; Avec quel fin sourire elle à dû écrire cet avis au public !

Je n'ose pas affronter le sujet dès peintres et des sculpteurs amateurs. Mais je sais qu'ils— ou elles — pullulent, bien que la photographie ait détourné, et c'est là son honneur, sur les mystères des plaques et des pellicules bien des aspirations vers les arts difficiles. Je pense que parmi eux, comme chez les écrivains amateurs, il en est de très doués, il en est de très paresseux. — Et ce sont souvent les mêmes.

J'ai été affilié, à Paris, à une Association excellente en soi, qui a créé de curieuses manifestations d'art et rendu quelques services, la Société artistique des Amateurs. Elle à débuté de façon éclatante. Dès sa première année, elle a organisé une Exposition de tableaux, voire de statues, due uniquement à ses adhérents, les artistes professionnels étant exclus. Eh bien, il y a eu surprise. Le public, qui était entré avec un sourire aimable, a trouvé là des oeuvres distinguées; et même quelques-unes tout à fait remarquables. D'autre part, des pièces de théâtre, écrites par des membres de la Société et interprétées, il est vrai, par; des artistes de la Comédie-Française, allèrent aux nues. C'était le grand succès,

Alors, l'année suivante, on recommença, Il y eut moins de tableaux, et ces tableaux étaient moins bons. La première Exposition avait drainé ce que


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les amateurs avaient fait de bien pendant toute leur vie, tandis que la seconde n'offrait que la production de l'année, et elle était un peu mince. La soirée théâtrale, toujours avec le concours de la ComédieFrançais, ne réussit qu'à demi.

La troisième Exposition tourna au fiasco. Les exposants et le public furent également rares. Aussi quelle cruauté de demander à un pauvre amateur l'effort d'un petit tableau par an ! Et il n'y eut pas dû tout de représentation.

La quatrième année — je vous demande pardon, mais il y peut une quatrième année— on s'avisa qu'il y avait mieux a faire. Il n'y eût ni tableaux ni comédies. Mais on organisa des promenades artistiques. Sous la direction des conserva leurs des collections, des bibliothécaires, des spécialistes les plus versés dans les arts anciens et modernes, nos sociétaires visitèrent à fond les grands et petits musées de Paris, puis ceux de Versailles, de Fontainebleau, de Chantilly, des bibliothèques, des châteaux et des jardins, avec explications, conférences et déjeuners. Ces expéditions furent parfais tement instructives et agréables, et, jusqu'à là guerre, la Sociétté continua dans cette voie féconde. Et si j'ai en quelques mots raconté son histoire, qui n'était pas pour beaucoup vous intéresser, c'est qu'elle met bien en lumière les deux faces de l'amateur : à côté de l'amateur qui cultive, l'amateur qui aimé. Si le premier, malgré ses intermittences, a sa valeur et n'est nullement négligeable, le second est d'utilité presque sociale. C'est lui qui vulgarise le goût des Belles-Lettres et des Arts, et par là aide à leur développement. Et aussi il achète les livres délicats et les tableaux chers, mérite que les hommes de lettres et les artistes ne se sentent plus enclins à leur contester.

Il mes reste à remplir, Messieurs, un devoir que je tiens pour un privilège précieux. Membre depuis si


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longtemps de votre Académie, M. Louis Brès, en passant en 1916 de la classe des Beaux-Arts dansla classe des Lettres, n'eût pas à prononcer l'éloge du confrère qu'il y remplaçait. Il m'appartient donc de saluer ici la mémoire de ce confrère, et c'était le comte de Jessé-Charleval.

Le nommer, c'est évoquer une des plus nobles figures qui aient paré notre ville. Quand on aura loué son talent de parole et son autorité à la barré, rappelé son passage si marquant à la; mairie de Marseille ; quand on aura fait ressortir son rôle au Conseil des Directeurs de la Caisse d'Épargne, qu'il a présidé pendant cinq ans, suppléant le président, M. Eugène Rostand, retenu loin de l'institution qui lui était chère par une longue maladie ; quand on aura dit la distinction de son esprit et de ses manières, la sûreté et l'agrément de son commerce, sa courtoisie, et plus encore, ce je ne sais quoi d'aristocratique qui lui était une élégance si naturelle et si ignorée de lui-même ; oui, quand on aura dit tout cela, on pensera avoir beaucoup dit. Mais ceux qui l'ont approché de plus près savent que le meilleur de lui ne fut pas là. Le meilleur de lui était une bonté d'une qualité exquise, qui ne se produisait pas en phrases, mais qui vous pénétrait et dont le rayonnement créait une atmosphère, J'avais l'honneur d'être son ami, et ses enfants me sont restés, chers. Et ce n'est pas de son existence d'avocat, si pleine et utile qu'elle ait été, que je saurais vous entretenir. A cette longue vie de brillant labeur, M. Je bâtonnier Bergasse a rendu. le jour où nous l'avons conduit à sa dernière demeure, un hommage définitif, en disant adieu à l'un des maîtres qui ont le mieux honoré le barreau de Marseille. Mais non, ce n'est pas à son cabinet que ma pensée je cherche. C'est sur la terrasse de son vieux château de la vallée de l'Arc, qui regarde en face le rocher éclatant de Sainte-Victoire, tandis qu'au loin


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des collines sombres bleuissent les horizons, Le paysage est d'une poésie intense, et la haute silhouette de mon vieil ami manque à ce paysage, comme il manqué à ceux qui l'aimaient.

Cette demeure privilégiée, où l'on s'efforçait en vain de le retenir, M. de Jessé, même dans ses dernières années, la quittait dès six heures du matin ; il prenait le train de Marseille, donnait sa journée à son cabinet et au Palais, rentrait tard. Et il recommençait le lendemain. Du bout des lèvres il médisait de sa servitude, mais au fond il ne pouvait pas se passer de sa noble profession. Le travail lui était un tel besoin que le dimanche, ce dimanche que toute la semaine il attendait avec impatience, il souffrait, j'en ai été le témoin, de se sentir désoeuvré. Et ce n'était pas faute de recevoir de toutes parts et à toute heure famille et amis, car sa maison était, comme on dit si joliment, la maison du Bon Dieu. Vous voyez qu'il m'est impossible, et vous me le pardonnerez, de parler de lui en me dégageant de mes souvenirs intimes. Et ici même, dans ce milieu de votre Académie, à qui il était si attaché, il nie semble voir aujourd'hui son beau sourire qui me fait accueil.

Je finis, Messieurs, comme j'ai commencé, en vous remerciant de m'avoir admis parmi vous, et cela, à l'heure heureuse où il est permis de revenir aux choses de la vie intellectuelle qui, à des titres et à des degrés divers, nous avaient captivés. A présent que le voile épais qui a pesé sur les âmes est déchiré, que nos coeurs, qui étaient gonflés d'angoisse, sont gonflés de fierté, nous avons le droit de nous distraire de la pensée unique et de cueillir quelques fleurs en des champs non labourés d'obus. Et jouissons de la liberté retrouvée de nous prêter sans remords à des occupations qui ne soient point rigoureusement indispensables, telles que lire et écouter des discours de réception dans des Académies.


REPONSE DE M. PAUL BARLATIER

DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Alfred de FERRY

MONSIEUR,

Les applaudissements soulevés par votre discours dans cette assemblée d'élite venus après ceux qui l'ont salué dans le cadre moins solennel, mais si recueilli et si intime de nos séances Ordinaires, vous ont assez prouvé que vous avez réalisé et audelà tout ce que nous étions en droit d'attendre de l'homme aimable et distingué, de l'écrivain plein de pénétration et d'esprit que vous êtes. Que le style soit l'homme même, nous venons d'en avoir, il y a peu d'instants, la plus parfaite et la plus agréable des démonstrations ; et s'il vous a plu de témoigner à vos nouveaux confrères votre gratitude pour vous avoir accueilli, laissez-moi vous exprimer, à mon tour, en mon nom et au leur, tout le plaisir que nous avons eu à le faire.

Vous avez tenu, Monsieur, à encadrer d'un double éloge le corps même de vôtre discours ; vous avez voulu que les deux hommes, remarquables à des titres différents, qui vous ont précédé parmi nous reçussent de votre bouche un hommage délicat, auquel nous sommes heureux de nous associer, et qui nous a été sensible à tous, car la piété que vous témoignez pour la mémoire de nos morts nous est un gage très précieux du charme et de la sûreté des relations que vous entretiendrez avec les vivants. 11


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De Louis Brès et de Jessé Charleval, que vous avez si dignement Joués, on peut dire qu'ils avaient un trait commun : c'est ce sens scrupuleux de l'honneur, cette rigidité de principes qui dépasse l'homme honnête et atteint à l'honnête homme, trait trop rare dans notre siècle, où les transactions et les capitulations de conscience sont la menue monnaie des relations quotidiennes des hommes.

Louis Brès, aussi bien que de Jessé, nous apparaissent comme ces vieux Romains dont on n'osait pas louer les vertus tant elles leur semblaient naturelles.

L'un fut un écrivain délicat et limpide, l'autre un orateur écouté ; le style de l'un, la langue de l'autre fuyaient également la phraséologie trouble ou les néologismes hasardeux; ils appartenaient à la vieille école, la bonne, celle à laquelle il faudra toujours se référer lorsqu'on voudra élever non une de ces constructions légères, qui ne tiennent debout que. par l'artifice des mots et n'attirent le regard que par l'exotisme ou le modernisme de la phrase, mais un de ces beaux et nobles édifices, solides et ordonnés qui ne surprennent point en leur parfait équilibre, mais qui émeuvent le coeur et satisfont pleinement l'esprit par la majesté, l'élégance et la pureté de leurs lignes.

Que d'autres donc se plaisent aux concetti rajeunis, aux accouplements de mots prétentieux, aux brillantes facettes de strass, qui composent en définitive le plus clair de leur talent, et qu'ils jouissent vite de leur triomphe; car tout cela passera, Messieurs, rien de tout cela ne résistera à l'épreuve du temps, ce grand niveleur des médiocrités, ce grand exaltateur des véritables talents.

J'estime, pour ma part, qu'il vaut mieux en littérature et en art un franc de coeur que cent francs d'esprit et j'ai mille fois plus de respect pour celui qui m'arrache une larme que pour celui qui m'étourdit sous une avalanche de mots sonores.


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On a coutume de dire de certains hommes : « Il a trop d'esprit; il mourra jeune ». C'est surtout lorsqu'il s'agit des écrivains que pareille affirmation est de mise. Ceux qui ont trop d'esprit mourront jeunes ils ne vivront que peu de temps, eux et leurs écrits, dans le souvenir des hommes. Dans vingt ans, dans dix ans, demain peut-être, nul ne comprendra plus ce qu'ils auront voulu dire, car l'esprit change comme la mode, comme tout ce qui est caprice et faux éclat.

Si vos oeuvres dramatiques, Monsieur, ne valaient que par resprit; que vous y dépensez sans compter, je n'en penserais pas tout le bien que j'en dis et qui n'atteindra jamais à tout le bien que j'en pense.

Il y a plus et mieux chez vous : une observation délicate et fouillée, une connaissance subtile des coeurs légers ou profonds de notre société moderne qui attire et qui surprend, un sens des nuancés, une divination de l'équilibre dramatique bien rares, même parmi les maîtres de la scène.

Je sais, par exemple, peu de pièces en un acte qui. aient une terminaison aussi logique, aussi claire et aussi heureuse que votre Part du Mari.

Et s'il m'était permis, Monsieur; de vous faire ici quelque critique, ce serait pour vous reprocher dé ne jamais avoir eu assez de confiance en vous même, de vous être arrêté parfois à mi-chemin d'une belle, oeuvre, de vous être trop crû; un amateur par le talent, alors qu'écrivain expert et dramaturge rompu aux finesses du métier, vous possédez toutes les qualités d'un maître.

Parfois, à lire votre Théâtre d'un jour, à commencer une de vos pièces, comme cette Amie des hommes qui débute en grande comédie, j'ai cru que vous alliez avoir le courage et l'heureuse idée de développer pleinement des prémices siprometteuses; mais vient l'instant où votre modestie reprend: le


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dessus, où vous vous dites sans doute : « Diable, si je me laisse aller, je vais me trouver lancé dans une grande machine.» Alors vous tournez court, et c'est vraiment grand dommage.

Vous avez, en effet, en vous tout ce qu'il faut pour faire un homme de théâtre qui excellera dans la comédie des caractères ; en surface par l'expression, en profondeur par la pensée, vous effleurez en disséquant; il y a dans votre faire du pastel et de la pointe sèche, du velouté et du mordant.

Par grâce, Monsieur, estimez-vous donc davantage. Abandonnez pour un jour la construction de ces pavillons d'un rez-de-chaussée que sont les pièces en un acte et que vous ne consentez que rarement à surmonter d'un premier étage ; attaquez pour l'honneur de votre art, pour la satisfaction de vos amis, un beau bâtiment à trois ou quatre étages. Tous les matériaux en sont en vous et ce serait vraiment grand'pitié que par une injuste défiance de vousmême, par la pensée que vous n'êtes et ne voulez être qu'un amateur, vous renonciez à en faire usage.

Le romancier chez vous, Monsieur, a d'autre part les mêmes traits que l'homme de théâtre; il est en même temps subtil, souriant et précis.

Si j'avais, pour ma part, à vous situer dans cette branche si importante de là littérature, je vous placerais à égale distance de Paul Bourget et d'Henry Bordeaux.

Vous ne possédez pas du premier la solennelle et terrible pénétration; vous n'en avez pas par contre l'assommante poncivité; vous écrivez mieux que le second et à fleur de papier, si j'ose dire.

Vous ne procédez point par traits précis, mais continus et lourds comme le premier ; votre dessin des caractères ne sent point comme chez le second et l'application et l'effort. Vous peignez par petites touches rapides et juxtaposées, vous êtes, oserai-je affirmer, un pointilliste en littérature.


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Et vous êtes indulgent, Monsieur, vous êtes indulgent à toutes les misères humaines ; vous préférez sourire que de vous indigner ; et combien vous avez raison ! C'est trop vraiment que de pleurer devant les orages humains ; ce serait trop aussi que d'en rire. Pauvres tempêtes que celles de nos coeurs face aux grandes tempêtes collectives !

Que sont nos passions et nos luttes intimes devant les courants furieux qui entraînent l'humanité et les grands heurts qui en dérivent ! Que sont les luttes de l'amour face aux combats de la guerre! Qu'est une femme qui tombe auprès d'un soldat qui meurt! Que sont les naufrages des coeurs si on les compare à ceux des Lustiania.

Et de cette conflagration mondiale elle-même, de ce choc immense, dont nous sortons à peine et qui a secoué les nations de la terre jusque dans leurs fondements, quel a été l'effet sur le vaste univers !

Sunt lacrymae rerum,

a dit le poète : « Il y a des larmes des choses », et cela n'est pas vrai, Messieurs, les choses ne s'émeuvent point ! Durant cette effroyable guerre, le globe a continué de tourner avec sa régularité coutumière ; il a franchi à l'heure dite ses solstices et ses équinoxes, ses apogées et ses périgées. Impassibles dans l'espace, les planètes ont poursuivi leur course et le soleil, roi de notre univers, à continué sa rotation régulière. Cependant, tout là-haut dans le ciel, une étoile nouvelle s'allumait; à quelques quintillious de lieues, non loin de la constellation de l'Aigle, les êtres grelottants, qui vivaient sur les planètes glacées entourant un soleil mouvant, voyaient brusquement ce soleil se ranimer et de ces quintillions de lieues nous l'avons vu nous aussi.

En quelques jours pour eux la température de glacée est devenue torride : l'air suffoquant a desséché leur gorge, des torrents de clarté ont aveuglé


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leurs yeux, toute la sueur de leur corps S'est échappée par leurs pores et ils sont morts, ils sont morts par milliards au bord dès mers fumantes, parmi les arbres tout prêts à flamber sous là chaleur toujours croissante d'un soleil à chaque jour davantage embrasé ; bouleversé par lès convulsions intérieures, tout cet univers est retourné au cahos et à là cendre. Puis la lumière et la chaleur ont décru et peu à peu l'astre qui avait causé ces cataclysmes effroyables est revenu à sa médiocrité d'étoile de Sixième ou de septième grandeur. En vérité, Monsieur, quand on songe à pareilles choses on trouve que vous avez grand'raison de sourire face à un homme frivole ou à une femme écervelée.

J'ai loué en vous l'écrivain, qu'il me soit maintenant permis de louer l'homme, dût votre modestie en souffrir.

Tout au long de cette terrible guerre vous vous êtes dépensé et dévoué sans compter au chevet de nos chers blessés. En dehors de l'oeuvre administrative si importante que vous avez accomplie à l'hôpital de la rue Thomas, puis à celui de la rue Saint-Sébastien, vous vous êtes acquitté d'une autre tâche celle d'ajouter, à la douceur et à l'apaisement qu'offrent à ceux qui souffrent le sourire et la grâce de la femme, la sensation de confiance et de sécurité que seules la parole et l'autorité d'un homme peuvent donner. « Il est si bon et il donne tant confiance ! » me disait un de vos malades de la rue Saint-Sébastien. Que cette parole d'un petit soldat vous soit comme le plus bel éloge parmi ceux qu'il à été si agréable de vous adresser à l'ami fidèle que vous avez en moi. Je pourrais m'arrêter là, Monsieur, mais vous m'en voudriez et je m'en voudrais beaucoup de le faire.

C'est que dans votre « Magalone », dans cette demeure de si noble et harmonique ordonnance,


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dans la belle et ample salle qui va d'un escalier à l'autre et d'où la vue plonge sur ces jardins où l'on s'attend au tournant de toutes les statues, au carefour de toutes les allées, en silhouettes sur les parterres à la française, en reflets dans la moire des pièces d'eau, à voir apparaître le grand roi marivaudant et au delà avec une La Vallière, dans ce cadre ancien où le luxe moderne s'est fait discret et sévère, harmonieux et sans outrance, passe auprès de vous, vit à votre ombre, qu'elle illuminé et dont elle vous fait une auréolé, une femme exquise, une épouse et une mère parfaite et une poétesse de haut talent.

Et je me demande, Monsieur, si violant, en intention tout au moins, les traditions et les règlements qui régissent notre Académie, nous ne procédons pas en ce jour à une réception géminée et si, ne séparant point dans notre littéraire estime ceux que Dieu a réunis, nous ne plaçons pas en ce jour dans ce fauteuil, qui est désormais le vôtre, Marie de Sormiou à côté d'Alfred de Ferry.

Heureuse famille en vérité que celle où le culte des lettres et l'amour des belles choses sont l'apanage de chacun des époux et où un poème enflammé éclot sous une plume alors que le coeur humain, ce faible coeur si fragile et si beau, est délicatement étudié et disséqué par l'autre !

Encore une fois, Monsieur, c'est grand honneur pour notre Compagnie que de vous recevoir dans son sein et c'est grand plaisir pour tous les amis que vous y comptez déjà et pour celui qui s'est fait aujourd'hui leur porte-parole de vous y souhaiter la plus cordiale et la plus confraternelle des bienvenues.



SEANCE PUBLIQUE DU 9 FEVRIER 1010

L'Académie des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Marseille a tenu le dimanche 9 février, à 3 heures, dans le grand amphitéâtre de la Faculté des Sciences, une séance publique à l'occasion de la réception de M. Adrien Artaud, président de la Chambre de Commerce, membre de là classe des Lettres.

Après avoir fait l'éloge; des qualités de son prédécesseur, notamment de sa haute culture littéraire et de ses rares facultés d'économiste, après avoir rendu un juste hommage à l'oeuvre qu'il réalisa dans le domaine de l'épargne populaire, en fondant et en dirigeant pendant de longues années la Caisse d'épargne des Bouches du-Rhône le récipiendaire salue la famille; d'origine essentiellement marseillaise, d'Eugène Rostand, et adresse un souvenir ému à l'auteur de Cyrano et de l'Aiglon.

Il montre ensuite comment certaines, lois économiques, qui ont inspiré Eugène Rostand, offrent de certitude, et il en étudie spécialement deux : celle qui préside à l'offre et à la demande et celle qui s'oppose à ce que des citoyens soient chargés d'impôts au de la de leurs facultés. Il déclare que la hausse développe la production et réduit la consommation, ce qui doit, dans un temps donné, substituer l'abondance à là pénurie et engendrer la baissé. Au contraire, la baisse, en décourageant là production et en incitant le consommateur à augmenter sa consommation, est un facteur de pénurie et de hausse. M. Artaud expose enfin les bienfaits de l'inégalité et explique comment l'homme usé par la prospérité se retrempe dans l'épreuve.


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M. José Gilbert répond à M. Artaud. Il rappelle en quelle grande estime il est tenu dans notre ville et associe à l'éloge de son président toute la Chambre de commence. Il loue en M. Artaud l'écrivain, l'économiste, le Marseillais, admirablement dévoué aux intérêts de sa ville natale.

M. Paul Barlatier lit ensuite un poème, d'une belle et émouvante inspiration, intitulé le Réveil des morts;

M. Jean de Queylar, membre de la classé des Beaux-Arts, donne lecture d'un rapport dont l'Académie avait adopté les conclusions, tendant à attribuer cette année le prix Beaujour d'une valeur de cinq cents; francs, à la Scola du Petit Séminaire, dirigée par M. l'abbé Chabot.


DISCOURS DE RECEPTION

DE

M, Adrien ARTAUD

MEMBRE DE LA CLASSE DES LETTRES

MESSIEURS,

Vous m'avez fait un grand honneur en m'appelant à vous et vous avez mis le comble à votre bienveillance en m'attribuant le fauteuil de notre regretté et éminent confrère Eugène Rostand.

Excusez-moi de dire que vous m'avez appelé à vous, mais c'est le seul moyen de vous eh remercier et d'expliquer ma présence ici ; on pose sa candidature à l'Académie, mais on la pose quand on croit avoir quelques titres à être admis dans votre Compagnie ; le candidat qui la pose a généralement un peu de loisir, de façon à permettre à l'éventuel heureux élu de goûter le charme de vos travaux. Rien de pareil n'existé pour moi. Le temps était encore loin où j'aurais pu m'estimer digne de votre indulgence et d'absorbantes fonctions me font sentir l'àiguillon du remords toutes les fois que je leur dérobe un moment. Aussi a-t-il fallu que je fusse l'objet de la plusdouce, de là plus bienveillante et en même temps de la plus flatteuse pression, pour me décider à solliciter l'honneur de devenir votre confrère.

Je n'aurais certainement pas osé; à ce moment, ambitionner la succession d'Eugène Rostand, et; cependant, c'est celui de nos confrères disparu au moment de mon élection; dont l'éloge me tentait le plus.


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J'ai eu le grand regret de ne connaître personnellement que très peu Eugène Rostand, mais je dois à cela, après quatre années de recul, de le voir à peu près exclusivement à travers son oeuvre, dans sa famille, dans son milieu marseillais, provençal et national.

Deux mots définissent sa famille et Lui : harmonie et vaillance. La belle médaille de Delauglade, frappée à l'occasion de sa vingt-cinquième année de présidence à la Caisse d'Épargne des Bouches-du-Rhône ; et sa physionomie morale, l'aspect de son oeuvre, donnent la même impression : une bonté fine, distinguée et précise.

Son altruisme le guidait vers les humbles ; sa distinction personnelle, celle de son milieu, sa haute culture littéraire, une séduction innée donnaient du charme à son action qu'il savait limiter pour la rendre efficace.

Isoler Eugène Rostand de sa famille, serait le méconnaître et enlever un de ses mérites à sa ville natale qu'il aimait tant, à laquelle il est toujours revenu, que tous ici nous aimons passionnément, qui a influencé son talent et qu'il a constamment travaillé à rendre plus grande et surtout meilleure.

Marseille la vivante a toujours été en état de transformation. A chacun de ses développements a correspondu un afflux étranger à la ville, la menaçant de submersion, et chaque fois le milieu marseillais a réagi et a restitué son vrai caractère à la cité.

Au dix-huitième siècle, c'est le groupe des frères Roux, des Surian, des Borelli, des Rolland, des Martin, des Rostand, qui prépara à Marseille le mouvement d'enthousiasme pour les idées nouvelles, mouvement qui s'épanouit en deux faits ; Liberté


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américaine, Révolution française. Ce milieu marseillais est riche, patriote, lettré, artiste, colonisateur, aventureux, et il n'a manqué à Marseille que l'attribution de la souveraineté pour qu'il fit de sa ville l'émulé de Florence. Cette infériorité politique était rachetée par un souci de philanthropie et une légère teinte de jansénisme protectrice des moeurs, l'élevant à un niveau moral que n'a jamais connu, sauf en des. moments de soubresauts, la païenne Toscane !

Le même fait s'est reproduit au XIXe siècle; Faut-il vous rappeler, Messieurs, le tableau séduisant, que traça dans une séance, comme celle de ce jour, notre grand Provençal récemment disparu; Jules Charles-Roux, de la création du Cercle, artistique. Ce grand coeur, cette belle intelligence, qui fût des nôtres tant qu'il pût rester parmi nous et qui n'abandonna jamais son domicile marseillais, a été un des grands artisans d'une de nos renaissances. Mais si les hommes ont une action, il en est de même des familles, et, au XIXe siècle, la famille Rostand continua à ne pas démentir ses origines.

L'aïeul d'Eugène Rostand, Alexis Rostand, figure en 1821 parmi les fondateurs de la Caisse d'Epargné de Marseille, dont il resta jusqu'à ces derniers jours, président honoraire. Plus , tard, un autre Alexis Rostand, petit-fils de celui que je viens de citer et frère d'Eugène Rostand, composé à Marseille Ruth, Gloria Victis et fait partie de l'Académie de Marseille, ce qui ne l'empêcha pas de parcourir une glorieuse carrière financière et d'en atteindre le sommet par la présidence du Comptoir National d'Escompte de Paris.

Eugène Rostand traduit Catulle et soutient de sa collaboration et de sa fortune le Journal de Marseille, en attendant le feuilleton économique des Débats et l'Institut.

Edmond Rostand devait porter plus haut encore la gloire de la famille et nous rendre par Cyrano


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et l'Aiglon des visions de gloire dont la Fille de Roland avait été le vibrant prélude ; mais une famille n'est complète que si l'éclat des hommes est soutenu, mis en valeur par la collaboration féminine et, avec Mme de Margerie, Mme Louis Mante (Juliette Rostand) est la charmante synthèse de tant de distinction, de culture artistique, de mécénisme et de charité. La France a perdu Edmond Rostand à la fin de 1918. La lyre d'or est aujourd'hui muette et Marseille pleure en lui un de ses plus nobles enfants?...

Il faut fixer le caractère de ce groupe de grands et hauts bourgeois pour présenter Eugéne Rostand Comme il mérite de l'être; mais aussi il faut le revendiquer pour Marseille, dont la destinée est de subir de temps en temps une vague de cosmopolitisme et d'y gagner chaque fois en progrès matériel et moral, parce que ses fils d'élection font refleurir sur cet humus nouveau ses traditions de travail honnête, de culture intense et de patriotisme local et national.

Votre Compagnies Messieurs, a toujours présidé à ces résurrections. La liste de ses membres reconstituerait, s'il en était besoin, notre armorial marseillais, et elle aide à replacer dans son ciel mouvant et ardent le phénix marseillais qui, de temps en temps, se brûle à sa splendeur, mais qui renaît toujours plus puissant et plus glorieux de ses cendrés.

Ce renouvellement marseillais se complète par l'appoint des forces populaires et Rostand vit toujours; le progrès dans l'amélioration matérielle et morale des conditions de vie du peuple : « J'ai été « irrésistiblement entraîné vers le devoir social qui « rapproche au lieu de séparer, disait-il, qui lutte


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« par le moyen le plus approprié à notre état d'âme « contre le cruel mal moderne, l'égoïsrne, qui fait « appel à la plus noble chose de ce monde, la « sympathie. »

Son principal ouvrage porte pour titre et a pour vivifiant sujet : L'Action sociale par l'Initiative privée. L'initiative privée se fortifia pour lui de l'expérience personnelle : il étudia les « questions d'Economie sociale dans une grande ville populaire », la sienne. Ainsi que le remarque un de ses amis devenu son commentateur, l'Economie sociale est la science de l'âge mûr et demande qu'on lui apporte « quelque expérience de la vie » recueillie par un esprit généralisateur.

Il faut de la maturité, de l'expérience, de la réflexion et une grande culture pour savoir conclure du particulier au général et travailler efficacement à l'amélioration du sort des masses. L'homme qui survivait chez Eugène Rostand au poète mort jeune suivit cette méthode, le Bien à faire lui paraissait « une forme nouvelle du Beau », l'action réfléchie dépassait pour lui en mérite la science ; et « les disciplines de l'observation et de l'expérience » étaient son guide « à travers l'anarchie des systèmes. » Le désir de réduire le fardeau de misère qui pèse sur les humbles et l'application à les reudre meilleurs lui. paraît ouvrir à l'Economie sociale « un champ d'étude et d'action presque indéfini », mais sa grande idée, celle à la réalisation de laquelle il a voué son initiative à la fois tenace et ardente, ses dons de séduction par la parole, par la plume et par l'action personnelle, c'était de rapporter, de ramener au Peuple tout ce qu'on pouvait tirer de l'Epargne populaire. »

C'est une grande idée, Messieurs, qui s'impose plus qu'ailleurs dans notre centre-triplement démocratique, parce qu'Athénien, Latin et Français. Le


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peuple est le réservoir tantôt dormant, tantôt agité de toutes les forces ; il est le terrain en jachère qui se recueille et il est le volcan, cheminée et soupape de sûreté du foyer central. Les hommes qui en émanent, et qui en incarnent l'action sociale, Ont une action personnelle d'autant plus étendue, d'autant plus profonde que leur culture est plus intense, mais cette culture même, en les affinant, réduit leurs forces et ils ne se régénèrent que par de nouveaux contacts fécondants avec les nécessités populaires, par des emprunts à cette matière qui donnera d'autant plus qu'elle sera plus riche et qu'on aura plus amélioré les conditions de vie de la masse et élevé son niveau moral.

L'Epargne peut fournir les moyens matériels de ces améliorations à qui sait utiliser ses fonds et rien n'est plus symbolique que celle action réflexe de l'Epargne populaire sur le progrès social.

Ah Messieurs! nous sommes hypnotisés par les gros capitaux de cent et de deux cents millions annoncés au-dessous du titre des banques et nous ne voyons pas qu'ils n'ont pour but que de servir de garantie et de première amorce à des dépôts se comptant par milliards !

Nous voyons les capitaux des Compagnies d'assurances, nous n'apercevons pas que ce sont de simples réserves permettant la mise en commun des risques de chacun et des primes qui les couvrent, sans que trop d'appréhension pour l'accumulation toujours possible des catastrophes altère le sentiment de quiétude que doit en définitive donner l'assurance. Le succès de l'assurance dépend non des capitaux des sociétés qui administrent l'assurance, mais de la mise en commun des risques.

L'Epargne populaire atteint des chiffres vertigineux dont le milliard est l'unité et on peut se demander si la vérité n'est pas de braver le risque


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pour donner leur maximum d'effet aux forces milliardaires résultant du beau sacrifice totalisé des épargnants. Rostand résolvait cette question par l'affirmative.

En Italie, on a fondé sur la coopération de belles institutions de crédit et Rostand, pendant quinze années, présida le Congrès du Crédit populaire qui réussit à acclimater en France une partie de ces combinaisons.

Il ne cessait de lutter pour que la « manie légiférante », la « contrainte légale », la « réglementation ubiquiste » desserrât son étreinte autour de l'Epargne populaire et la loi de 1895 fut un succès pour lui ; malheureusement, comme il le remarquait, la France est un pays « hardi dans l'utopie, timide dans les réalisations pratiqués », et cette loi, même complétée par l'article 10 de la loi du 23 décembre 1912, est restée bien au-dessous de ce qu'il souhaitait avec raison.

Il n'a pas moins employé tous ses efforts à en tirer parti pour la Société des Habitations à bon marché, pour la Pierre du Foyer; et vraiment il mérita qu'on dit de lui, quand il mourut, que « si belle et si brillante qu'ait été sa carrière, il lui fût supérieur.»

Supérieur, il l'était par les oeuvres, par la culture et par la doctrine. L'Economie politique ou sociale, c'est tout un, le dirigea dans sa vie et son existence a prouvé la valeur de la certitude en matière économique.

Rien n'est plus contesté aujourd'hui que la certitude en matière économique et cependant plus que jamais on a besoin d'éviter toute faussé orientation; La France va avoir à reconstituer son patrimoine.

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et tout d'abord à se libérer d'un lourd fardeau de dette extérieure. Elle a été la plus éprouvée dans sa fortune, de tous les peuples belligérants; et, bien que lourdement handicapée, il lui faut se lancer dans la course à la prospérité, avec toutes les nations du monde pour émules. La moindre erreur de direction, le plus léger faux pas peut être désastreux pour elle et rien n'est plus inopportun, rien n'est plus démoralisant que de soutenir en ce moment qu'aucune certitude n'existe en matière économique, c'est-à-dire dans la science de l'acquisition des richesses.

Gommé je suppose que c'est, à mes idées économiques et aux occasions que j'ai de les exprimer que je dois le grand honneur que vous me faites aujourd'hui, j'ai conscience de l'obligation qui m'incombe de tenter de réhabiliter à vos yeux la science économique.

Je vous ai montré la belle, la vaillante unité de l'existence d'un homme dont elle a dirigé tous les actes, il faut que je complète ce tableau en vous faisant toucher du doigt quels titres a cette science a affirmer la suprême certitude de ses lois.

Malheureusement il n'y à pas que des lois eu matière économique, il y a aussi des statistiques, des enquêtes, etc. Lorsque ces dernières sont menées par des publicistes guidés par l'actualité pu par des financiers qu'aveuglent leurs propres intérêts, il y a lieu de tenir en grande suspicion les conclusions plus ou moins aventureuses, plus ou moins partiales déduites de ces incomplètes investigations. C'est-ce qui explique le scepticisme courant à l'égard de l'économie politique; mais pourquoi confondre ainsi l'astrologie avec l'astronomie ?

On ne peut dégager les lois: économiques qu'en apportant à l'étude des faits ; constants,; un esprit mûri, un désintéressement absolu, beaucoup d'expérience et le sens de l'équilibre préexistant et fatal»


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qui constitue la vraie harmonie économique et qu'il faut rechercher lorsqu'il ne frappe pas d'abord la vue de l'observateur. Essayons d'examiner deux séries de faits en restant fidèles à ces données.

Quoi de plus irritant que la hausse en période de guerre ? Quoi, de plus démoralisant que la baisse en période normale? Le philanthrope attristé voit avec peine la consommation populaire fléchir sous le poids de la cherté, l'industriel ne pas oser acquérir les matières premières dont il aurait besoin, ce qui prépare encore plus de pénurie, et les Pouvoirs prendre contre la cherté des mesures qui auront pour effet certain de l'exaspérer.

Cet observateur patriote, s'il a quelques années d'expériences, se rappellera les époques encore peu lointaines où la production, où la nature, qu'on aurait dite animée d'un esprit de contradiction, jetait année par année sur le marché des récoltes surabondantes, et où les Pouvoirs, assaillis de réclamations, prenaient des mesures aussi incapables de modifier l'orientation des cours qu'un barrage d'arrêter à lui tout seul le cours d'un torrent furieux ; et où cependant des causes naturelles plus puissantes que les décisions précaires des Pouvoirs ayant agi, l'équilibré: des cours se rétablissait et où l'on faisait honneur aux fausses mesures prises, du bon ordre rétabli dans les transactions.

Toute l'économie politique frelatée est dans celte conclusion : Post hoc, ergo propter hoc, et dans l'attribution à des mesurés inefficaces des effets de l'oeuvre de la nature.

Le véritable économiste qui ne s'en remet pas aux mouchés du soin de faire marcher le coche et qui ne formulera ses conclusions qu'après avoir suivi bien des crises, déduira des fluctuations des cours cette loi aussi fatale que celle du niveau dans les vases communiquants : la hausse engendre la baisse, en stimulant la production et en réduisant


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la consommation ; là baisse engendre la hausse par la suractivitée imprimée à la consommation coïncidant avec le découragement de la production.

Il est évident, Messieurs, qu'aucune personne ne peut mettre aux objets un prix qui dépasse ses disponibilités du moment, et que les disponibilités ne croissant pas avec le prix des choses, pour celui qui n'en est à aucun degré producteur, la hausse arrête une certaine consommation. Par contre, tel qui ne se soucie pas d'un produit, qui n'a jamais envisagé la possibilité de l'acquérir, se laisse séduire en cas de baisse et vient s'ajouter au nombre des consommateurs.

D'autre part, toutes les productions ont des prix de revient variables suivant les producteurs. Tel industriel trouve son compte à produire un article, et tel autre se ruine à vendre au même prix le même objet. A mesure que la baisse s'accentue, les cours mettent hors de compétition chaque jour un certain nombre de producteurs et l'offre des objets diminue. Enfin le cas contraire se produit en cas de hausse et Bastiat allait loin dans l'hyperbole mais non dans la logique, quand il entre voyait le moment où avec un bon tarif on pourrait cultiver la vigne avec profit sur les sommets des Pyrénées. Une haussé progressive fait tous les jours entrer en lice de nouveaux producteurs.

Les âmes sensibles et surtout les politiciens intéressés ne peuvent souffrir les atteintes à la prospérité des producteurs et c'est alors que se prennent toutes les fausses mesures en faveur de la production, comme, lorsque gronde la faim populaire, se prennent d'autres fausses mesures pour ramener la baisse.

Malheureusement, les fausses mesures sont de fausses mesures et rien ne prévaut contre le fatalisme équitable et bienfaisant des lois économiques. Il n'y aurait jamais aucun progrès si les déboires


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des producteurs lie les contraignaient pas, malgré l'aide des Pouvoirs publies, à perfectionner leur outillage et d'autre part la production languirait s'il n'y avait pas, pour la surexciter, la prime de la cherté.

Mais, Messieurs, ceci est de la théorie et il faut montrer par la pratique la valeur de cette doctrine. Voulez-vous que nous examinions sous ce jour l'intervention de Joseph en Egypte qui fit recueillir dans des greniers l'excédent de production de sept années exceptionnellement fécondes et qui reversa, dans la consommation cet excédent, lorsque survinrent les années de disette?

J'espère que personne ne m'en voudra de montrer. que Joseph agit en parfait économiste et de citer sa conduite en exemple à ceux qui, n'ayant pas pour les guider l'inspiration divine, se verraient contraints à agir suivant les règles scientifiques,

Un économiste avisé — je ne dis pas distingué car ce sont surtout les économistes distingués qui suggèrent et au besoin imposent les fausses mesures — ne sera jamais déconcerté par l'abondance qu'il appelle de tous ses voeux et qu'il applique tous ses efforts à procurer et il ne verra dans ce phénomène qu'un moyen de parer aux mauvaises récoltes; dont il a constaté que l'alternance avec les bonnes est un fait permanent.

Mais supposons que Joseph ait exercé le pouvoir de nos jours et voyons les difficultés qui lui eussent été suscitées.

La deuxième année d'abondance on lui eut demandé dé contingenter les ensemencements pour réduire; la production et éviter l'avilissement des cours et, si Joseph avait cédé à ces sollicitations, c'en était fait du pays dont il avait accepté de préparer le ravitaillement ultérieur. D'autre part, les consommateurs intéressés : à la baisse des prix


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auraient demandé qu'on appliquât à Joseph l'article 419 et la préparation des greniers eut été justiciable de la correctionnelle.

Des la première année de disette on aurait crié à l'enrichissement des quelques accapareurs privés que Joseph avait sans doute engagés à le seconder dans son action prévoyante et il aurait dû mettre sur le marché tout son blé pour enrayer là hausse des cours, ce qui aurait induit le public en erreur sur la gravité de la situation, ce qui aurait empêché toute restriction et ce qui aurait amené l'épuisement dû stock mis en réserve bien avant la fin dès sept années de faible production.

Sans doute, l'inspiration divine éclairait-elle Joseph lorsqu'il pensait que les stocks hé sont pas producteurs, de hausse et que la famine est moins à craindre quand il y a de la marchandise sûr le marché que lorsqu'il n'y en a plus, mais I'inspiration divine se contentait de lui souffler les mesures économiques les plus appropriées et cela, considéré à la lumière des faits actuels, nous amène à penser que l'économie politique est bonne conseillère.

Au risque d'abuser dé votre attention, il faut que je vous montre qu'il n'y a pas qu'une loi économique fatale et qu'on peut en trouver d'autres que celle qui préside à la hausse ou à la baisse sous le nom de la loi de l'offre et de la demane. Elles ne sont Cependant pas nombreuses. Il en est de la doctrine économique comme du Décalogue ; tout peut être réglé par quelques préceptes et c'est pour cela que la démonstration d'une autre loi, régissant des faits tout différents, peut être avantageuse.

Il s'agit des impôts. En cette matière comme dans celles de la production et de la consommation, il y a des gens sensibles et puis des politiciens intéressés ! De tout cela résulte là tendance à corriger par la fiscalité les iniquités sociales.


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Ainsi posée, la question est vraiment très séduisante, mais tout d'abord existe-t-il des iniquités sociales ? Sans doute, les uns sont pauvres et les autres sont riches, la pauvreté s'accompagne d'un contingent de souffrances et de malheur et le riche évite une partie de ces souffrances ; mais est-ce une iniquité ou un fait fatal indépendant de la justice? Le fait pour une planche d'obliquer sur un point d'appui et d'avoir un de ses bouts en l'air et l'autre en bas est-il une iniquité où la conséquence nécessaire d'une différence de poids entre les deux côtés, et si la planche, récemment équarrie, ayant encore un peu de sève, gagné à son contact avec la terre de pousser des racines et de fleurir , quel sera le bout le plus fâcheusement situé? L'inégalité des positions sociales est la condition sine qua non de l'existence collective. Que serait une société où chacun pourrait se passer du concours de son voisin? Comment comprend-on l'association, si chacun n'apporte pas dans la mise, en commun ce dont il dispose : l'un ses richesses, l'autre son ingéniosité, ses capacités ; les autres enfin leur masse qui contrebalance les richesses et les capacités individuelles ? Et sans association, la société peut-elle exister ? Enfin où recrutera-t-on les capacités productrices de richesse, sinon parmi ceux qui auront reçu les rudes leçons du besoin ? Si la pauvreté n'existait pas, comment se régénérerait le riche, épuisé par la jouissance de ses richesses? Ecartons donc ce mot d'Iniquité et rendons au problème son véritable énoncé : « Corriger par la fiscalité les inégalités sociales ».

Mais nous avons vu que les inégalités sociales sont providentielles, au sens profane du mot autant qu'au sens religieux, et qu'il faudrait les inventer si elles n'existaient pas !

Nos réformateurs veulent rebâtir l'édifice soeial; mais s'ils le regardaient d'assez loin dans le temps


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et dans l'espacé, ils se rendraient compté qu'il est rudement bien construit; qu'on ne trouvera pas mieux, et qu'en outre il est d'une solidité désespérante pour les réformateurs qui, depuis la création dû monde, travaillent à le modifier et qui né sont pas plus avancés qu'au début.

C'ést que la structure du monde moral est intangible : le Bon Dieu nous laisse bien couper les isthmes et combler les lacs, mais, il ne nous permet pas plus de toucher aux bases de la société que d'intervenir dans le mouvement planétaire. On dirait d'un cadran dont nous pouvons bien avancer ou retarder les aiguilles, mais dont le mouvement interne est inaccessible et infaillible.

Ce propriétaire, ce capitaliste que nous voulons réduire a l'égalité par une petite combinaison à la Procuste, il a sa fonction sociale et sa fonction consiste justement à accroître, à améliorer ses propriétés, à faire fructifier ses capitaux; ce qu'il ne peut pas faire sans le concours de ses semblables et sans rémunérer ce concours d'autant plus largement qu'il y aura plus de propriétaires demandant des concours pour l'exploitation de leurs propriétés, et à mesure que les capitaux fructifient, leur simple location devient moins avantageuse pour les capitalistes. Il n'y a pas besoin de remonter: bien loin,. pour le prouver : il y a quelque trente ans, notre pays au sommet de sa situation capitaliste. A ce moment, le taux de la Banque de France s'acheminait vers deux pour cent, personne ne pouvait vivre de ses rentes et le travail touchait la grosse part dans l'association du capital et du travail.

Par contre, si par une charge supplémentaire destinée à remédier aux inégalités sociales vous mettez un propriétaire hors d'état de construire; ne croyez vous pas que les loyers, hausseront fatalement? et s'ils haussent dans la proportion des charges dont les immeubles sont grevés, qui paiera l'impôt


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chargé de remédier aux inégalités sociales, sinon le locataire ?

Si lès capitaux diminuent, leur taux de rémunération — en d'autres termes l'intérêt de l'argent — ne haussera-t-il pas et la part du travail dans l'association ne baissera-t-elle pas dans la proportion de la hausse du taux de l'escompté ?

Il s'ensuit que la seule notion vraie de l'impôt est la nécessité de parer aux dépenses publiques et l'obligation de le répartir sur tous les contribuables, dans la proportion de leurs facultés.

Le riche ne peut pas faire autrement que de payer dans la proportion de ce qu'il possède. Aucun système fiscal ne laisse indemnes les manifestations de la prospérité et du luxe et, par contre, si au rebours des tendances actuelles, on réclamait au peuple la totalité des impôts, il aurait à en répéter le montant des riches, pour les services qu'il leur rendrait, et ceux-ci, par les salaires, rembourseraient ce dont le pauvre leur aurait fait l'avançe. Dans aucun cas, les riches ne pourraient jouir de leur fortune sans payer des impôts proportionnés à leur opulence.

Rien ne peut donc modifier la formule des droits de l'homme ; l'impôt doit être consenti par tous et payé par chacun, suivant ses facultés. Si tout le monde était bien convaincu qu'il en est ainsi, le public imposerait au législateur de renoncer aux vaines discriminations qui lui font perdre son temps et renoncerait aux présents d'Artaxerxès que le législateur veut lui faire avec l'argent des autres. Le jour où l'électeur sera convaincu que ce qu'on lui donne, en le retirant aux autres, lui coûte plus cher, par la perturbation sociale, que l'acquisition de ce même avantage à la sueur de son front, c'en sera fait de la soi-disant justice fiscale !

Et ici, Messieurs, je ne voudrais pas vous laisser l'impression d'une loi d'airain, d'un « ananké » écrasant.


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La sympathie qui fait souffrir tout le corps social de ce qui atteint la tête: la morale de la fable de Menenius Agrippa qui est toujours vraie et qui montre l'influence sur les membres de ce qui est dirigé, contre l'estomac, est non seulement fatale, mais encore elle est souverainement juste. :

On pourrait dire que les obligations sociales naturelles sont proportionnelles à l'étendue du polygone de base des facultés de chacun ; le riche à un polygone de base égal à tout ce qu'il possède, le pauvre a un pohygone de base égal à celui dont ses semelles forment sur le sol les deux côtés et rien ne peut le dispenser de payer dans celle proportion, parce qu'il a dans cette proportion un intérêt vital au maintien de l'édifice social. .

Le riche est-il intéressé autrement que par la solidarité qui l'unit au pauvre à l'existence des hôpitaux, des écoles gratuites, de même au bon fonctionnement de la voirie et de la police ? Au temps où la police et la voirie étaient rudimentaires, le riche y remédiait par les chaises à porteurs et l'entretien de « bravis » à son service ; le pavé raboteux et les attaques à main armée étaient le lot populaire.

Il en est de nos jours comme autrefois. C'est le pauvre qui a le plus d'intérêt à ce que le respect des conventions et de la propriété protège du pillage en temps de disette les grains dans les magasins publics, lui qui est obligé, de Compter par sous pour l'aliment le plus essentiel de sa subsistance, tandis que le riche, si ces provisions sont gaspillées, en sera quitte pour payer son pain cinq francs le kilogramme, ce qui n'ajoutera pas un pour cent au volume de ses dépenses. Il faut se limiter dans ces considérations qui pourraient être poussées à l'infini et conclure que la tendance à remédier aux iniquités sociales est une forme creuse et inapplicable. Croit-on que cette conclusion soit dénuée de portée pratique ?


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MESSIEURS,

Je m'excuse d'avoir retenu si longtemps votre attention sur des questions arides, mais je le devais à la mémoire de l'homme supérieur dont j'avais à vous présenter l'éloge et à la science qui a dirigé tous ses actes. Je le devais aussi pour répondre à l'attente de ceux qui ont cru que je pouvais compléter sans trop la déparer une élite de bon goût où la poésie, la musique, la peinture et la sculpture tiennent heureusement une place telle que l'économie politique y est une bien petite exception.



REPONSE DE M. JOSE SILBERT

ANCIEN DIRECTEUR DE L'ACADEMIE

AU DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. Adrien ARTAUD

MONSIEUR,

Après je magnifique discours que nous venons d'entendre, personne ne s'étonnera dans celte assemblée d'élite que notre Compagnie ait été heureuse de vous réserver un de ces fauteuils, et je suis à la fois très honoré, et fort troublé, d'avoir à vous répondre.

Cette tâche incombait de droit à notre nouveau directeur, M. Paul Barlatier, que ses fonctions, sa haute valeur littéraire et ses connaissances approfondies en économie politique, si appréciées des lecteurs dû Sémaphore, désignaient beaucoup plus que moi qui ne suis qu'un peintre et un rêveur.

Mais vous m'aviez confié les bonnes pages de votre discours avant l'expiration de mon mandat, et mon successeur a bien voulu, avec la bonne grâce qui lui est coutumière; m'autoriser à me substituer à lui : c'est ainsi qu'une fois encore la fourmi se rencontrera avec la cigale, qui vous prie d'excuser son incompétence, et vous demande de ne voir dans sa réponse qu'un témoignage nouveau de sa profonde sympathie et de la très haute estime dans laquelle nous vous tenons tous.

Permettez-moi tout d'abord de vous dire combien l'Académie vous est reconnaissante du tact et de la


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mesure dont vous avez fait preuve en évoquant la mémoire de' votre éminent prédécesseur, Eugène Rostand, en analysant en détail son oeuvré de philanthrope, en nous décrivant le milieu de grande bourgeoisie dans lequel s'est développée là dynastie des Rostand.

Avec une incomparable maîtrise vous avez su mettre en relief la haute culture littéraire et scientifique de cette ancienne famille marseillaise, où la poésie marchait de pair avec un altruisme qui poussait ses membres vers l'étude des problèmes d'économie sociale, dont la résolution doit amener la réduction du fardeau de misère qui pèse trop souvent sur les classes populaires.

Vous nous ayez montré les résultats de cette double tendance qui devait produire des économistes et des financiers de premier plan, ainsi que de fins lettrés, parmi lesquels un poète de noble inspiration s'est élevé au premier rang des plus illustres, et vient en pleine gloire d'être prématurément ravi aux lettres françaises, alors qu'elles étaient en droit d'attendre de lui de nouveaux chefs-d'oeuvre : j'ai nommé Edmond Rostand, l'immortel auteur de Cyrano de Bergerac, que nous étions fiers de compter parmi nos membres associés.

Par une transition toute naturelle vous passez de l'économie sociale, chère à votre prédécesseur, à l'économie politique, qui évoque en moi tout un monde de vieux souvenirs.

Je revois, en effet, dans le brouillard lointain de la tabagie paternelle, chère à mon coeur, la vigoureuse silhouette dû savant doyen Alfred Jourdan, une des gloires de l'Université d'Aix, où son enseignement fit époque. Il venait chaque soir faire la veillée dans notre vieil hôtel familial, et toujours debout, s'appuyant à la cheminée, la pipe en main, il nous initiait dans ses causeries à bâtons rompus à l'histoire de ; cette science ondoyante et diverse que


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libre-échangistes et protectionnistes avaient jusque-là pratiquée un peu sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et qu'on allait désormais codifier et enseigner théoriquement. Ces théories, vous les possédiez à fond, grâce a l'enseignement de ce maître illustre, quand l'occasion s'est offerte à vous de les appliquer pratiquement, et cela pour, le plus grand bien du pays tout entier, pendant la période la plus difficile et la plus tragique de l'histoire du monde? Aussi, votre expérience personnelle vous a-t-elle permis de condenser en quelques feuillets ses règles fondamentales dont les principes; parfois un peu ardus, sont rendus limpides et attrayants par les exemples typiques dont vous savez si bien les émailler, ainsi que par un style impeccable qui décèle chez vous le publiciste de race, auquel les plus grands journaux parisiens sont heureux d'offrir l'hospitalité de leurs colonnes.

Le Bonhomme Chrysâle nous a depuis longtemps; affirmé, avec sa brutale franchise et son clair bon sens, qu'on vit de bonne soupe et non de beau langage,.. Aussi connaissant le rôle économique prépondérant que jouent dans la vie d'une nation son; commerce et son industrie, devant lesquels les lettres et les arts deviennent un luxe complémentaire, avons-nous toujours tenu en très haute estime notre Chambre de Commerce et ses Présidents.

Je vous avouerai que je n'ai cessé d'éprouver moimême

moimême instinctive et profonde admiration pour

l'un de vos illustres devanciers, Etienne Marcel,

qui fut prévôt des marchands au temps de Jean le

Bon.

Je voisinais avec lui quand j'habitais Paris et je prenais plaisir à contempler sa fière silhouette de bronze, qui cavalcade sur un socle de granit en face dé là cité, dont les ruelles étroites furent les témoins des luttes qu'il dut soutenir pour le maintien des libertés et des privilèges de ses commettants.


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Les temps sont aujourd'hui révolus : au palefroi fougueux a succédé l'inesthétique automobile, le coquet Chaperon de velours a fui devant le chapeau haut de forme, et la dague dû prévôt, trop lourde pour nos bras débiles, s'est muée en une plume à; réservoir.

Les luttes continuent cependant ; plus courtoises; il est vrai, toujours très vives, entre les grands ports dé commerce et le pouvoir central, et si jamais notre ville était dotée de zones franches, nous n'oublierons pas que nous en serons redevables en grande partie à l'énergique ténacité du président Artaud, qui mena campagne inlassablement en leur faveur, par la plume et par la parole. Mais revendus à l'économie politique.

Parmi les exemples que vous nous donniez tantôt; il en est un sur lequel je vous demande la permission de m'arrêter quelques instants, celui de Joseph et des sept années de disette.....

Alors que vous voyez surtout dans son intervention si opportune une admirable mesure économique, je serais moi-même tenté, par déformation professionnelle, de n'en retenir qu'une délicieuse vision d'Orient.

J'aperçois en effet, comme en un mirage magnifique, le défilé ininterrompu des dahabiens aux formes légères, glissant au fil de l'eau sous l'implusion de leurs fines voilures, pour aller débarquer, à l'Ombré de quelque temple gigantesque, le mil et le; froment dont elles sont surchargées, Et j'entends le chant millénaire, des fellahs, qui rythmé l'éternel va et vient des outres? déversant dans les plantations riveraines l'eau limoneuse et bienfaisante du fleuve nourricier. Mais ces visions dorées s'évanouiront promptement devant la terrible réalité, si vous voulez bien feuilleter avec moi le Rauzal-us-Safa, bible de l'Islam, familière aux orientalistes. Elle relate année par année ce qu'ont souffert


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les Egyptiens au cours de cette tragique période, qui aurait marqué la fin d'une race sans les sages mesures édictées par le modèle accompli des soussecrétaires d'Etat de l'antiquité.

Vous prendrez, j'en suis certain, grand plaisir à écouter ce morceau de littérature Orientale, tout imprégné d'une poésie à la fois intense et naïve et vous y verrez Joseph, le Yousouf des Arabes, considéré dans le monde musulman comme le modèle de la franchise et de la loyauté, qualités qui ne courent pas les oasis, désigné presque toujours sous le surnom flatteur de Véridiquer

Donc le Véridique choisit dans un district de l'Egypte, dont le climat était sec et tempéré, une grande surface où il édifia des magasins aussi hauts que les remparts d'Alexandrie et que le, sommet des pyramides. Je cite ici textuellement la traduction :

« Aux années d'abondance succéda une famine « comme on n'en avait jamais vu dans la vallée, du « Nil : le roi lui-même criait la faim. Joseph tenait « tous les jours un repas prêt à midi pour le roi et « ses serviteurs, mais lui-même ne satisfaisait point « son appétit, afin de ne pas oublier la condition « des pauvres et des malheureux.

« Grands et petits, riches et miséreux, forts et « faibles, tous ressentirent les tourments de la faim ; « de malheureux hallucinés s'imaginaient que les « étoiles étaient des greniers du ciel inaccessibles et « que la voie lactée était formée de gerbes dont ils « ne pouvaient saisir les épis.

« La souffrance était si terrible que des hommes « dévorèrent des hommes comme des loups. Le « pauvre n'avait d'autre nourriture que le disque du « soleil dans le ciel. Le voyageur étranger sur la « route n'avait d'autre mets que les rayons de la « lune. Le pain ne réjouissait pas le coeur. Cet ali« ment n'apaisait pas l'estomac.

« La première année, on se nourrit de tout ce 13


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« qu'on put avoir d'aliments usités et inusités ; la « seconde année on dépensa tout l'argent disponible « et le prix de la vente de l'or et des bijoux, la troi« sième année on vendit parures,: meubles, lits et « ustensiles ; la quatrième année les esclaves des « deux sexes et tout le bétail qui restait; la cin« quième tous les biens meubles et immeubles; on « n'achetait plus le blé que par mesures extrême« ment petites ; la sixième les pères de famille ven« dirent leurs: femmes et leurs enfants contre du blé « et de l'avoine ; le septième les hommes mourant « de faim se vendirent eux-mêmes à Yousouf, « comme ils lui avaient auparavant vendu leurs « biens.

« Quand la famine eut cessé, Yousouf le véridique « proposa au roi de rendre leur liberté à tous ceux « de ses sujets qui s'étaient aliénés, faisant remar« quer que cet acte de générosité serait célèbre dans « l'histoire jusqu'au jour de la résurrection.

« Le roi y consentit et Joseph rendit aux habi« tants de l'Egypte, avec la liberté, la possession « des biens, des serviteurs et du bétail dont ils « avaient été forcés de se dépouiller. »

Ainsi finit, suivant la tradition arabe, cette terrible et longue épreuve,

Je n'ai pu résister, Monsieur, au désir de citer ce passage fort curieux du livre sacré, qui semble démontrer qu'il y eut quelques mécomptes en Egypte lors de la grande famine : mais si je l'ai fait c'est, croyez-le bien, sans aucune intention d'infirmer la version biblique sur laquelle vous vous appuyez. Aussi bien Joseph né fut-il pour rien dans les malheurs, de son peuple et le recul du temps nous autorise à les imputer fort justement au ministre des voies et communications de l'époque, qui ne, sut pas éviter l'embouteillage des caravanes et laissa les navires s'accumuler le long du fleuve, d'où les surestaries ruineuses que nous avons aussi connues à Marseille.


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Nous remarquerons encore le bel exemple d'affection conjugale que donnèrent les maris en ne vendant leurs femmes qu'au cours de la sixième année.

Avec votre claire originalité vous nous avez fait saisir le jeu des lois naturelles de l'offre et de la demande, et de la hausse et de la; baisse des denrées qui leur est intimement liée, et vous avez terminé votre savante étude en affirmant la nécessité des inégalités de fortune, que vous considérez fort justement comme un fait inéluctable indépendant de la justice.

Et nous voilà tout naturellement amenés à parler de ce pauvre capital, dont le rôle bien compris entraîne la prospérité générale, et qui est cependant depuis cent ans en bute à de rudes assauts, auxquels il a d'ailleurs magnifiquement résisté.

A l'aurore du XIXe siècle; le socialisme naissant Croyait avoir découvert le décret du bonheur intégral dans la mise en commun des ressources et des bénéfices, ainsi que dans une série de règlements tyranniques, négations de la liberté qu'il s'efforçait de conquérir.

On ne parle plus guère aujourd'hui des utopistes au coeur généreux qui se mirent à la tête de Ce mouvement, Ce furent d'abord Charles Fourrer et Victor Considérant, qui tentèrent d'organiser des manières de casernes perfectionnées et munies de tout le confort moderne, dans lesquelles vivaient et travaillaient sous une discipline rigide 1.800 personnes ayant chacune son rôle tracé d'avance ; et cette vaste usine s'appelait le phalanstère.

Je dois dire que les essais pratiques de cette théorie nouvelle n'eurent aucun succès et échouèrent piteusement, aussi bien en France qu'en Belgique, au Brésil et au Texas.

Saint-Simon était, lui aussi, pour le principe d'autorité, la liberté étant sans valeur à ses, yeux parce


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que, disait-il, l'univers physique est fatalement régi par des lois mathématiques et que le mouvement des idées et des hommes est non moins fatal dans sa marche irrésistible.

Tout cela n'est peut-être pas très clair, mais ce qui l'est davantage, c'est l'implacable hiérarchie sous laquelle il voulait faire vivre les industriels, les savants et lrd pauvres artistes frondeurs et indisciplinés par essence.

Il rêvait de faire administrer les membres de chaque classe par le premier d'entre eux, chargé de veiller aux besoins matériels et intellectuels de la société ; le principe de répartition à chacun suivant sa capacité, à chaque capacité selon ses oeuvres , découlait d'une fort belle conception de la justice, très éloignée cependant des principes égalitaires qui paraissaient les guider.

Enfin ces précurseurs avaient résolu de donner à la femme des droits civils et politiques égaux aux leurs, pour lui permettre de seconder le progrès général : la plupart des suffragettes, nos contemporaines, seraient sans doute fort étonnées si elles apprenaient qu'elles luttent aujourd'hui pour l'accomplissement du programme saint-simonien abandonné depuis bien longtemps.

A la mort de Saint-Simon il y eut scission dans le groupe et le père Enfantin se retira à Ménilmontant avec quelques, adeptes pour tenter une dernière fois la vie phalanstérieniie. Mais le roi Louis Philippe, protecteur indulgent de cette garde nationale légendaire, dont M. Prudhomme fut un des plus Brillants officiers, s'inquiéta des théories subversives de ces idéologues et fit un beau soir jouer les rouages de la justice civile : les derniers saints-simoniens se réveillèrent au petit matin sur la paille humide d'une prison d'Etat.

Condamnés en 1833 par les tribunaux pour avoir constitué une assemblée de plus de vingt personnes, ils furent contraints de se dissoudre.


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Seule leur survécut encore, pendant de longues années, la doctrine positiviste, dont l'un de leurs adeptes les plus connus, le philosophe Auguste j Comte, était devenu le grand-prêtre. Et j'ai connu dans ma jeunesse un charmant homme, ancien médecin aliéniste, fort original lui-même, qui Chaque semaine prenait la garde pendant vingt-quatre heures du petit temple de la rue de Lille. C'était le docteur Semery. Cet aimable praticien sût réaliser te tour de force d'être à là fois le médecin en chef des armées de la commune et l'ami d'Adolphe Thiers, dont il sauva une partie des colIecctions en mars 1871.

Les saint-simoniens avaient lancé l'idée socialiste qui devait faire son chemin en France, plus lentement que dans les autres nations d'Europe, car notre race hardie jusqu'à la témérité dans la théorie est, dit-on, la plus timorée de toutes les races quand il s'agit de réalisations pratiques.

Je ne voudrais pas fatiguer nos auditeurs en poursuivant ici l'histoire du socialisme a travers le temps et l'espace, mais je crois qu'entre le collectivisme en quelque sorte militarisé des précurseurs, et la douce anarchie d'un Tolstoï dont on/ souriait naguère avant qu'elle n'eut donné sa terrifiante mesure, il y aurait place pour de sages réformes qui amèneraient entre le travail et le capital une entente bienfaisante, destinée à mettre un terme aux luttes stériles dont le bien-être général a trop souvent souffert.

La tranchée avec sa vie en commun, ses souffrances stoïquement partagées, ses héroïsmes obscurs a fait tomber bien des murailles et décillé bien des yeux.

Des hommes appartenant à des conditions très diverses, qui s'ignoraient ou se méconnaissaient, ont appris à se comprendre, à s'estimer et à s'aimer.

Je suis convaincu qu'il en résultera un état d'esprit


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nouveau qui nous acheminera lentement peut-être mais sûrement vers la paix sociale, magnifique couronnement de la paix, victorieuse des champs de bataille. Le capital indispensable et bienfaisant se rapprochant du travail, patrons et ouvriers sauront unir leurs intérêts mieux compris et collaboreront plus intimement pour le plus grand profit de notre renaissance nationale.

Songe d'artiste me direz-vous ? mais ; aussi les Songes ne se réalisent-ils jamais ? et pouvions-nous espérer que le beau rêve humanitaire de la société des nations finirait un jour par prendre corps et passerait, grâce à des concessions réciproques, du domaine des hypothèses lointaines dans celui des réalisations tangibles.

L'heure passé et je me suis laissé entraîner sur un terrain brûlant, bien éloigné du but qui nous a réunis : Veuillez m'en excuser, Monsieur, et venez à nous sans fausse modestie, car vous êtes de ceux qui honoreront nôtre Compagnie,

Vous; avez lutté dans la vie avec une probité et une énergie auxquelles vos pairs ont rendu le plus éclatant hommage, en vous appellant successivement à la présidence de la Société pour la Défense, du Syndicat des Exportateurs, de l'Institut Colonial, du Comité marseillais de l'Alliance Française, de la Société d'Etudes Economiques, et vous faisiez partie depuis plus de dix ans de notre Chambre de Commerce, quand vos collègues vous ont par leurs suffrages unanimes désigné pour diriger leurs travaux.

Et non content de mener à bien la tâche écrasante que vous avez assumée, vous mettez votre remarquable talent d'écrivain au service de toutes les causés qui tendent à améliorer notre patrimoine marseillais ou celui de nos; colonies, dont vous allez présider les grandes assises de 1922 en qualité de Commissaire général, et nous n'aurons garde d'oublier que grâce à votre haute influence le congrès de


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la Syrie, notre amie et notre protégée de toujours, tenait il y a quelques semaines à peine ses intéressantes assises dans notre ville, pour le plus grand bénéfice moral et matériel de notre commerce maritime avec l'Asie mineure.

II serait trop long d'énumérer ici tous les articles; mémoires et rapports qu'il vous a été donné de livrer à l'impression, je signalerai cependant, de façon toute particulière, la très intéressante étude historique où vous avez fait revivre dans toute son originalité la personnalité de Roux de Corse, cet armateur légendaire, digne de tenter la plume d'un Alexandre Dumas, qui déclara à lui tout seul la guerre au roi d'Angleterre pour venger l'affront fait à l'un de ses équipages.

Nous vous ferons crédit, mon cher confrère, si pendant quelques années encore votre existence surchargée de besogne ne vous permet pas de collaborer à nos travaux aussi souvent que nous le désirerions, car nous sommes persuadés que vous viendrez à nous aussitôt que quelques loisirs vous le permettront, certain de rencontrer dans notre Compagnie, où vous ne comptez que des amis, un auditoire affectueux et intéressé prêt à vous applaudir ainsi que vous le méritez.


SEANCE PUBLIQUE DU 2 MARS 1919

L'Académie des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Marseille a tenu une séance publique à l'occasion de la réception de M. Wulfran Jauffret, membre de la classe des Lettres, le dimanche 2 mars, à 3 heures, dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, mis gracieusement à sa disposition par M. le Doyen.

Après avoir rendu hommage a. son distingue prédécesseur, M. Penchinat, rappelé sa carrière d'avocat et de magistrat et loué son talent d'écrivain, le récipiendaire montre le péril national de l'abandon de la terre, en étudie les causes, et expose comment le relèvement du sort dû paysan doit être recherché dans la suppression des vieilles routines, dans l'emploi intense des machines, dans une organisation syndicale perfectionnée et dans un sérieux enseignement professionnel.

M. Paul Barlatier répond en excellents termes à M. Jauffret. Il fait tout d'abord l'éjogede la conscience et du dévouement avec lesquels il n'a cessé de remplir ses fonctions d'avocat, de président de la Caisse d'épargne des Bouches-du-Rhône et de secrétaire général du Comité de défense, des enfants traduits en justice. Puis, à propos de deux types de vagabonds, qu'il lui est arrivé de rencontrer, il rappelle quelques principes sociaux; en constatant l'excès de nos besoins factices dans la vie mondaine d'aujourd'hui.

M. Stephan, membre de la classe des Sciences, présente ensuite un intéressant rapport, à la suite duquel l'Académie a attribué le prix de Gaffory . (1.000 fr.) à l'Infirmerie de la Jeune Fille, située à la Rose, et dirigée par les Dames de la Présentation de Tours.



DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. Wuflran JAUFFRET

MEMBRE DE LA CLASSE DES LETTRES

MESSIEURS,

En m'ouvrant les portes de l'Académie, vos très bienveillants suffrages m'ont comblé d'un tel bonheur que je nie sens extrêmement confus, au moment où je vais entrer dans une famille que l'on à appelée avec juste raison l'une des plus anciennes et la plus illustre des familles marseillaises.

J'ai ressenti également, à la suite de votre choix, si flatteur, une très douce joie, car après des années déjà longues consacrées; aux luttes de la barre et a la solution de conflits sans cesse renaissants, il m'a semblé que vous veniez m'offrir au sein de votre docte Compagnie un lieu de repos, dans une atmosphère calmé et sereine, qui n'est jamais troublée ni par les bruits du dehors, ni par le heurt des passions, ni par les intrigues d'aucune sorte et où chacun de vous n'a d'autre ambition que de rechercher ce qui est vrai, de faire admirer ce qui est beau, et d'encourager ce qui est bien.

Aussi je ne veux point gravir les degrés de ce temple où vous avez bien voulu me donner une place, sans vous exprimer toute nia gratitude ; pour cela, je ne chercherai point a envelopper d'une formule ingénieuse le sentiment qui me pénètre, et je vous dirai tout simplement : merci.


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On estimait autrefois que l'exercice des professions libérales était parfaitement compatible avec le culte des belles-lettres, on là pratiqué des beauxarts, mais cette opinion que justifiait de si nombreux et si brillants exemples, tend hélas, à l'heure actuelle, à s' éloigner de la réalité.

De plus en plus nos carrières juridiques veulent leur homme tout entier ; la mutiplicité des affaires, la rapidité des communications, la nécessité de solutions immédiates, exigent des hommes de loi une telle assiduité et une si grande tension d'esprit qu'il ne leur reste plus assez de loisir, assez de force pour donner satisfaction à leurs goûts littéraires ou artistiques.

C'est ce qu'avait parfaitement compris l'homme distingué dont vous m'avez attribué le fauteuil et qui n'hésita point à rompre le lien qui le rattachait au barreau, pour pouvoir consacrer pleinement son intelligence et toute son application à l'art d'écrire et, comme dit Armande :

Se rendre sensible aux charmantes douceurs Que l'amour de l'étude épanche dans les coeurs.

M. Emile Penchinat était né à Sommières, dans le

Gard, en 1840. Avocat, docteur en droit, il fut d'abord

inscrit au barreau de Nîmes, puis il sollicita un

poste dans la magistrature et fut nommé substitut à

Marseille en 1879;

Il donna sa démission l'année suivante et figura au tableau de l'ordre des avocats de notre ville pendant une dizaine d'années, II venait au Palais de temps en temps, soit pour plaider, soit pour entretenir avec ses confrères ces relations cordiales qui sont un des charmes de notre profession. Chacun appréciait du reste l'amabilité de son caractère et la finesse de son jugement. Causeur agréable et très érudit, il était un conteur charmant qui assaisonnait volontiers ses historiettes avec du sel gaulois.


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Inscrit à la même époque que, lui, j'eus le plaisir de faire sa connaissance à l'occasion d'un procès de diffamation que nous plaidâmes l'un contre l'autre : C'était une affaire banale, comme le sont toutes celles où les parties après s'être injuriées dans la rue, jugent utiles de recommencer la scène à l'audience pour faire réparer leur honneur, et n'arrivent en général qu'à amuser la galerie à leurs dépens.

J'ai pourtant conservé de cette affaire ce doublé souvenir, d'abord que nos clients respectifs, reçulant les limités ordinaires de l'invective, avaient employé des expressions qui n'avaient rien d'académique ; ensuite que Me Penchinat était un avocat plein de verve et de finesse malicieuse, tout en étant un adversair et des plus courtois. En 1890, comme il vous l'a dit lui-même, il abandonna la carrière, judiciaire pour n'y plus rentrer, et demanda aux lettres de combler une; lacune en donnant à son esprit l'aliment qui lui manquait. Il se mit donc à écrire et donnant l'essor à son. imagination féconde et à sa plume alerte il produisit en quelques années trois romans édités à Paris, sous le pseudonyme d'Emile Valentin.

Il faisait aussi paraître avec cette même signature, an rez-de-chaussée de divers journaux, quelques nouvelles, assez originales, qui le signalaient à l'attention des amateurs. Ce bagage littéraire vous parut avec raison assez important pour décider vôtre choix en faveur de M. Penchinât et, en 1896, vous lui avez attribué le fauteuil laissé vacant par le très distingué professeur M. Boissière.

Pour apprécier et louer comme il convient l'oeuvre de celui auquel j'ai l'honneur de succéder, il n'est, pas nécessaire de prendre un à un ses romans et de vous en donner une analyse.

Je ne vous exposerai donc ni la trame de l'action, ni le cadre dans lesquels se déroulent ke Mas des Sylvains, Dangereuse conquête et Louba Volanof; je ne vous :


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ferai non plus aucun extrait de ces contes finement écrits et réunis en 1905 sous le titre de Feuilles d'avril. Il me suffira d'évoquer le souvenir des remarquables discours prononcés devant vous par votre ancien confrère, et dans lesquels lui-même, de la façon là plus, sincère, la plus originale et la plus amusante; il vous a exposé ses idées, ses goûts et ses tendances littéraires.

C'est surtout dans son discours de réception, qu'étudiant l'évolution de la littérature au XIXe siècle, il se plut à opposer l'un à l'autre les deux écrivains qui successivement, et chacun pendant vingt-cinq ans, attirèrent tous les regards sur leur originale personnalité et jouirent de l'engouement passionné du public.

Dans cet intéressant parallèle, M. Penchinat, accable Chateaubriand de toutes les sévérités de sa critique, et prodigue au contraire à Balzac toutes les fumées d'un idolâtre encens.

Bien entendu, il ne s'attaque pas à l'auteur du Génie du christianisme ; il a trop de goût pour ne point admirer la plus belle prose qu'un poète ait jamais conçue ; il n'aurait même pas songé à parler de Chateaubriand, si celui-ci n'avait fait que le merveilleux récit du Voyage en Grèce et en Terre sainte, mais il ne lui pardonne pas d'avoir écrit dès romans qui; circonstance aggravante, ont eu un retentissement considérable. Comment, dit-il, a-t-on pu prendre goût à ces billevesées qui font sourire, à ces entoises constantes données à la vérité historique. Ces Natchez de fantaisie ne valent même pas les Indiens de Buffalo Bill. Quant à Chactas et à Atala, ils sont un défi jeté au bon sens. Bref, l'idéalisme de Chateaubriand n'a donné naissance qu'à des personnages de carton-pâle, aussi intéressants et aussi vrais que les fantoches d'un théâtre enfantin.

Et M. Penchinat de faire, jaillir de sa plume très agile et très acérée des remarques ingénieuses» mais


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aussi des paradoxes plaisants pour railler tous ces héros qu'il qualifie d'admirables sujets de pendule, dénigrer toutes leurs actions, se moquer de leurs sentiments et nier la sincérité de leurs passions.

On peut bien convenir sans difficulté que les personnages de Chateaubriand ne sont pas toujours très vraisemblables, qu'ils sont affublés de costumes parfois tachés d'anachronisme, qu'ils gagneraient à marcher sur le soi avec des semelles de plomb, mais, comme l'a dit très justement notre collègue M. Prou-Gaillard dans sa réponse, au nouvel élu ces imperfections sont rachetées par d'impérissables beautés qui commandent certainement l'adoucissement de la critique.

Le premier, roman de Balzac, paru en 1829, montra au public des personnages tout différents, vivant non plus le long des rives du Meschacébé, ou sous les murs de Grenade, mais à Paris, en province, vivant, pour me servir des propres expressions de mon prédécesseur, de cette vie intense, vibrante de toutes les passions, secouée de toutes les faiblesses, exaltée de toutes les vertus, d'une vie enfin pétrie de nerf, de chair et de sang, et M. Penchinat exalte cet. adimrable monument, aux proportions colossales, qu'est la Comédie humaine, reconnaissant toutefois que le réalisme n'est pas né à ce moment, que son origine est des plus anciennes, et qu'on peut le découvrir dans Saint-Simon.

Votre confrère a très bien défendu Balzac (cela n'a rien d'étonnant de la part d'un avocat aussi disert et aussi documenté) de l'accusation d'avoir exercé une funeste influencé sur son époque en produisant une oeuvre immorale et corruptrice. Comparant les moeurs du XVIIIe siècle, du Directoire, du premier Empire, de la monarchie de Juillet, avec celles de la fin du XIXe, époque ou les jeunes gens qui avaient lu Balzac étaient devenus des vieillards, il n'hésite pas à proclamer que le corps, social a, toujours eu ses


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verrues et de vilaines poussées, mais que s'il est un changement à noter, c'est en faveur de notre temps.

Le réalisme a fait l'éducation d'un grand nombre, il a mis sous nos yeux des exemples qui, à défaut de l'expérience personnelle, ont donné à chacun la connaissance de la vie.

La mésaventure d'un voisin qui se coupe avec son couteau, nous conseille plus d'adresse et plus de prudence.

« Sur la route périlleuse de la vie, le meilleur des « guides est la loi morale, mais si on le perd de vue, « si l'on marche en pays inconnu, une bonne carte « routière n'est pas à dédaigner. »

Ce sont ces principes qui ont amené votre ancien confrère vers la méthode réaliste dont il s'est efforcé de faire l'application dans ses romans. Il n'a donc pas mis en scène des personnages dont la vie soit bien régulière — ni bien unie — mais au contraire toujours aux prises avec la société, toujours en lutte avec leurs passions, des femmes dont l'âme est quelque peu maladive et des hommes pétris d'une argile déplorablement faible.

Mais il faut ajouter et cela fait le plus grand honneur à votre ancien confrère, qu'il a su mettre aussi dans ses romans des figures de contraste, de pures amours, des palpitations virginales, des vertus et des consciences, qu'il répudie hautement tout ce qui est bas, grossier ou trivial, et qu'enfin, en s'enrôlant sous la bannière des réalistes, il s'est rangé parmi les modérés.

Le style de M. Penchinat se distingue par une très grande originalité, beaucoup de clarté et d'élégance.

Dans ses romans les dialogues, souvent remarquables par l'érudition, la distinction et l'ironie, ont tout le charme des meilleures scènes de comédie.

On y trouve de magnifiques descriptions, et l'on pourrait emprunter au Mas des Sylvains tel paysage


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de Camargue peint au lever de l'aurore, dans la pleine lumière du jour, puis au crépuscule, tryptique digne de figurer dans une bonne anthologie.

Je vous ai dit, Messieurs, que mon prédécesseur avait voulu se consacrer exclusivement au culte des Belles-Lettres. Vous avez été témoins de son assiduité à toutes vos séances, de l'intérêt qu'il prenait aux travaux de l'Académie. Vous ayez goûté le charme de ses discours et de ses lectures et jugé que nul n'était mieux que lui désigné pour succéder au regretté Ludovic Legré dans la charge de secrétaire perpétuel. Absorbé par ses études, il vous demanda, peu après, de lui adjoindre dans cette fonction M. le chanoine Gamber, qui Continue si bien aujourd'hui la tradition de ces secrétaires perpétuels aussi dévoués que savants, qui s'acquittent avec tant de soin dé la conservation de vos précîeuses archives et de l'entretien dû feu sacré dans le temple des muses.

M. Penchinat s'était épris du charme et des agréments de notre ville, à laquelle il avait réclamé droit de cité.

Il fut nommé membre du conseil municipal et exerça même quelque temps les fonctions d'adjoint au maire, se faisant remarquer à la fois par son dévouement à la chose publique et l'aménité de son Caractère.

Ah! que je comprends son attachement affectueux pour notre belle et grande ville, et je suis sûr qu'au sein de votre Académie il apprit encore à l'aimer davantage en voyant avec quelle sollicitude éclairée vous vous intéressez à son embellissement, à sa prospérité, à son avenir, en même temps que vous êtes les gardiens de son histoire, de ses coutumes et de son passé glorieux !

Oui, c'est avec une heureuse fierté que nous voyons Marseille projetant autour d'elle le rayonnement toujours plus brillant de sa culture intellec14


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tuelle et artistique et de sa puissance commerciale, que nous constatons l'extension de ses ports et l'allongement de ses faubourgs qui semblent aujourd'hui tendre la main aux villages de la banlieue pour les réunir dans l'enceinte de la cité.

Dans l'espace d'un siècle sa population a presque décuplé.

Chacun de nous s'est évidemment demandé quelle est la source de cet afflux de population, d'une régularité si constante.

Hélas, ce n'est pas l'excédent du nombre des naissances sur celui des décès, car une statistique douloureuse nous apprend que l'on compte annuellement à Marseille plus de cercueils que de berceaux.

Est-ce l'arrivée d'ouvriers de nationalité étrangère venant apporter la main-d'oeuvre nécessaire à nos travaux publics et à nos industries ?

Oui, sans doute pour une bonne part, mais le contingent le plus important des néo-Marseillais est composé d'habitants de nos villages des Bouchesdu-Rhône, du Var, des Alpes et de Vaucluse, qui désertent les champs paternels, pour se fixer à demeure dans la grande Ville. Ce mouvement migrateur est déplorable pour notre agriculture. Loin d'être propre à la Région provençale, il se manifeste au contraire dans toute la France, et il faut reconnaître qu'il projette une ombre fâcheuse sur le tableau de notre prospérité nationale.

On a beaucoup écrit et beaucoup parlé sur cet abandon de la terre et sur ses conséquences, mais jamais l'opinion publique ne s'en est autant préoccupé que pendant la guerre, alors que les Français ont pu envisager qu'aux inconvénients des restrictions pourraient succéder les souffrances d'une disette, ou même les horreurs de la famine.

L'actualité de la question m'a incité à vous présenter quelques observations sur la vie rurale et son avenir, persuadé que vous voudrez bien les écouter


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avec bienveillance, non point certes pour leur mérité mais à cause : de l'intérêt général qui s'attache à ce sujet.

Au surplus, en nous occupant des paysans de France et des moyens de relever leur situation précaire, nous nous acquitterons très faiblement d'une dette de reconnaissance car il ne faut pas publier que si tous les Français but fait leur devoir pendant la grande guerre, les circonstances ont imposé aux agriculteurs la plus lourde tâché; c'est eux qui endurant les plus longues et les plus pénibles privations ont opposé le rempart de leurs robustes poitrines aux assauts de l'ennemi, et comme ils ont fourni le contingent le plus important de nos armées c'est à eux surtout que nous devons la libération de la France, et notre immortelle victoire !

Dans les premières années dû siècle dernier, le comte de Sinety, le célèbre agronome provençal, qui fut l'un de vos secrétaires perpétuels, se plaignait déjà que le luxe de la ville, l'appât du commerce et la licence des moeurs aient dégoûté les enfants des pénibles travaux de l'agriculture devenus si ingrats. Depuis lors il a été procédé à de nombreuses enquêtes agricoles, dont les conclusions ont régulièrement reproduit les mêmes constatations et les mêmes doléances.

Nos économistes, se basant hélas sur les statistiques qui ne permettaient plus dé mettre en doute ni l'importance ni la granité du danger, ont épuisé plusieurs fois le contenu de leurs écritoires pour traiter dû problème de la dépopulation des campagnes.

Nos littérateurs les plus délicats, nos moralistes les plus autorisés, ont écrit des pages émues sur la tristesse de ces exodes et sur les dangers que court cette belle jeunesse, attirée par la splendeur des villes, comme des papillons par la lumière, et ont apitoyé leur clientèle distinguée et sensible sur cette terre si douce, si verdoyante, si généreuse pour tous


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ceux qui veulent la servir, et qui se désole dans son abandon, souffre dans sa stérilité, languit, s'étiole et meurt.

Enfin, l'honorable M. Méline publia son ouvrage sur le Retour à la terre et la surproduction industrielle, très remarquable ouvrage qui a exercé sur l'esprit public une heureuse influence, et gagné à la cause si éloquemment plaidée bien des convictions et des activités.

Tous ces efforts n'ont pas abouti à faire remonter le courant, c'est à peine s'ils l'ont quelque peu endigué. Mais la guerre est venue, nous donnant de grandes leçons, qu'il s'agit pour nous de mettre maintenant à profit.

Dès le début de la mobilisation, le départ subit de tous les travailleurs de la terre et la réquisition de tous les moyens de transport, ont montré la difficulté qu'il y aurait à ravitailler les populations ; mais on disait que si la France ne produisait pas tout ce qui était nécessaire à son alimentation, elle pourrait toujours, grâce à la liberté des mers dont elle jouissait, faire entrer dans ses ports des navires étrangers chargés de tout ce qui manquerait à sa subsistance.

L'extension du fléau de la guerre, gagnant successivement les cinq parties du monde, on s'est demandé à certains moments si ces peuples seraient eux-mêmes en état de suffire à leurs propres besoins et si par conséquence nos appels à leur surproduction ne deviendraient pas illusoires.

Si les sous-marins allemands, grâce au génie, à la ténacité et au courage des marins alliés ont été moins funestes pour notre ravitaillement, que nos ennemis ne l'espéraient, ils ont constitué; selon M. Jacques Bainville, une arme de premier ordre, comme machine à détruire les illusions et à torpiller les idées.

L'Angleterre nous fournit un exemple saisissant


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pour illustrer cette pensée. Au cours du siècle dernier,elle abandonna progressivement la culture des Céréales au point de ne plus produire qu' une quantité de froment inférieure au quart de ses besoins, et de voir sa population agricole descendre au chiffre de deux millions. Par contre, ses anciens paysans se consacrant à l'industrie, elle a pu exporter des quantités formidables de produits manufacturés et de tonnes de charbons.

Elle avait pensé qu'avec, de l'or ou des échanges elle pourrait toujours obtenir de l'étranger tout ce dont elle avait besoin pour vivre. Elle avait parié contre la guerre et ; son erreur aurait pu être fatale/ aussi bien pour elle que pour nous, si l'Allemagne avait disposé dès 1914 d'une grande flotte sousmarine.

Il n'est pas absolument vrai qu'un pays peut se procurer ce qui est nécessaire à sa subsistance sans le produire lui-même qu'un commerce prospère suffit à amener le pain quotidien, qu'il est inutile de faire pousser du blé, quand on a de l'or — où même simplement dû crédit y c'est ce qui a fait dire récemment à un publiciste l'outre-Manche, cité par le même écrivain ; « L'Angleterre s'aperçoit aujourd'hui que depuis bientôt un siècle elle a vécu de produits étrangers et de mensonges nationaux. »

Le Japon qui est aux antipodes, mais qui par la configuration de son île, sa population, son activité industrielle à tant de points de ressemblance avec la Grande-Bretagne, vient de formuler dans ses buts d'après-guerre la production sur son territoire de tout ce qui est nécessaire à sa subsistance. En France, je crois pouvoir dire, en m'appuyant sur l'unanimité de nos économistes, de nos parlementaires, de nos journalistes les plus suivis, que la leçon a été comprise, et que chacun s'est rendu compte de la nécessité de donner à la production agricole son plein essor.


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Notez que cela nous sera bienfacile, puisque selon la formule, très nette dé M. Victor Cambon, dans un, de ses derniers ouvrages :

« La France est avant tout un pays agricole, un « pays qui pourrait nourrir un tiers de plus d'habi« tants qu'il n'en contient ; il est même le seul en « Europe qui au point de vue alimentaire peut se « suffire à lui-même et exporter assez de denrées « pour s'enrichir », mais avant de rechercher comment/ on pourra obtenir de notre sol qu'il nous prodigue toutes les richesses qu'il contient, jetons un coup d'oeil sur les causes de notre apathie ou de notre insuccès dans l'art cultural.

Certains auteurs se sont appesantis outre mesure sur les causes purement morales; d'après eux, ce serait l'abandon de la simplicité antique, le goût du luxe, un besoin de plaisirs, en un mot la corruption des moeurs, qui serait cause de notre ruine.

Je suis loin d'approuver la sévérité de cette critique qui me paraît émaner d'esprits chagrins et à courte vue, se laissant dominer beaucoup plus par le sentiment que par la raison.

Que de gens habitant là ville et ne paraissant à la campagne que pour satisfaire aux caprices d'un voyage ou au besoin d'une villégiature, s'étonnent (que dis-je? s'indignent) de voir que les moeurs, les coutumes, le langage n'y conservent pas la simplicité naïve du temps jadis.

Ils voudraient voir toutes les femmes du village, portant, comme Perrette, cotillon simple et souliers plats, et coiffées, comme Jeanneton, d'un simple bonnet de coton. Ils seraient enchantés d'en contempler tous les habitanls dans le costume traditionnel des saurons de la Crèche.

Ils oublient que la diffusion de l'instruction, la pénétration des journaux, et même des journaux de modes, la facilité des communications, les relations constantes avec les villes, tout concourt à l'unification des moeurs et du langage.


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Ces considérations me rappellent un vieil ami de ma famille, qui fidèle au culte du clocher, se rendait tous les ans dans son village du Var, pour y passer les quelques jours de congé que lui laissait son emploi.

Il revenait désolé des changements dont il était témoin ; il avait rencontré dans les bois des bergers , gardant leurs; troupeaux, mais pas un ne savait jouer de la flûte. « Les bergers ne jouent plus de la flûte », disait-il lamentablement.

C'est lamentable en véiité, mais pour restaurer la vie rurale, et la vie pastorale, si belle et si salutaire, pour ceux qui s'y livrent, si profitable pour tous, recherchons d'autres moyens que de figer les paysans dans leurs anciennes coutumes et de réapprendre aux bergers l'art cher: au dieu Pan. Souffrons de voir à la campagne le pardessus, le costume tailleur, la robe étriquée, et les hauts talons, et s'il nous arrive au cours de nos pérégrinations de voir nos modernes Mélibées, assemblés sous un hêtre touffu, ne trouvons pas extraordinaire que tenant, entre leurs doigts non plus les pipeaux champêtres, mais le journal du matin, ils fassent retentir les échos des bois de leurs plaintes sur la taxe du moutons et de leurs critiques contre le Ministère dû Ravitaillement.

Il: est naturel que les habitants des campagnes se familiarisant peu à peu avec ceux des grands centres, recherchent le confortable et les avantages que donne le progrès.

D'autre part, le service militaire, en faisant passer dans les garnisons des villes toute la jeunesse du pays lui fait prendre des goûts et des habitudes auxquels elle né veut plus renoncer.

Il est vrai aussi et j'en conviens, que le relâchement des moeurs, le besoin de plaisirs et de fêtes, de distractions de toutes sortes, dé spectacles et de fêtes ne portent les gens à se rapprocher des sources d'où


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jaillissent tous ces enchantements, mais encore une lois c'est un mal général, qui loin d'être propre aux campagnes sévit au contraire beaucoup moins dans les petites localités que dans les grandes, c'est un mal qui doit être combattu partout à la fois et non pas spécialement chez les populations rurales.

L'abaissement de la natalité a rendu aussi beaucoup plus difficile la situation des fermiers, métayers ou petits propriétaires cultivant eux-mêmes leurs champs. Ils trouvaient tous dans leurs belles familles une aide efficace en même temps qu'un sujet d'orgueil et de bonheur.

Pourquoi donc ont-ils subi les mêmes influences, suivi les mêmes erreurs que les habitants des villes? Ne seraient-ils point poussés par l'ambition de voir leur fils plus riche, possesseur d'un bien qu'il n'aura pas à partager'?

Toujours est-il que les uns et les autres se détachent de plus en plus de cette terre qui permettait jadis au père de famille de voir à son foyer de nombreux et solides enfants, rangés autour de sa table, selon le mot de l'Ecriture, comme les rejetons autour de l'olivier.

Il y avait aussi dans nos villages une petite bourgeoisie qui y vivait heureuse dans une médiocrité dorée, s'adonnant à l'agriculture,

Elle s'est laissé de plus en plus entraîner par la fureur du fonctionnarisme, « A la naissance de chaque enfant, dit M. Méline, le père et la mère se mettent à rêver de la place qui serait la plus digne de

lui : Magistrat, ploytehnicien ou sous-préfet ; la vie

de la famille est dès lors réglée sur cette conception grandiose; il tant bien aller à la ville, pour suivre de près l'éducation du petit prodige et s'y créer des relations avant de le lancer dans la carrière. On abandonne ainsi la campagne sans esprit de retour et on détourne la tête pour ne plus la voir. »

Bien que la propriété soit en France très divisée,


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on y voit d'importants domaines. Certains propriétaires en suivent de très près l'exploitation ; les uns même y résident toute l'année. On a toujours considéré, et avec raison, que la grande propriété rend de grands services à la petite; qu'elle seule peut faire des expériences.

Le possesseur d'un domaine a donc mille occasions, en le faisant valoir, de se rendre utile à ses concitoyens. Ayant le même intérêt que les autres habitants de la commune, il peut, au lieu de s'enclore dans une somptueuse solitude, se mêler à leur vie de tous les jours, exercer une heureuse influence autour de lui, créer des syndicats, des organisations et donner au village une agréable vitalité.

Ai-je besoin, Messieurs, d'évoquer en ce moment le souvenir, si cher à nos populations des Alpes et de Provence, de votre regretté confrère le marquis de Villeneuve-Trans qui, par sa connaissance des besoins de nos paysans, son dévouement à leurs intérêts et sa bonhomie affable, arriva à grouper plus de cinquante mille agriculteurs, patrons et ouvriers, tous unis fraternellement dans des associations professionnelles. Ce bel exemple doit être proposé à ces grands propriétaires, qui se sont peu à peu désintéressés du soin de leurs domaines et du sort de ceux qui le Cultivent; semblables aux seigneurs du XVIIe siècle, délaissant leurs châteaux pour se rapprocher de la Cour, ils viennent dépenser dans les grandes villes lés revenus de leurs fermages. Cette désertion, que les économistes ont appelé l'absentéïsme, est évidemment une des raisons de la décadence de notre agriculture.

Il est vrai que pour compenser la fugue des anciens propriétaires, les domaines ruraux ont quelquefois la surprise de voir arriver de nouveaux maîtres. Dieu, qui sait bien ce qu'il lait, comme dit le fabuliste, donne souvent, à ceux qui ont réalisé une fortune dans les villes, le goût flatteur de venir en dépenser une partie à la campagne.


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C'est une bonne aubaine pour tout le village. L'acquéreur veut naturellement faire mieux que son prédécesseur, il engage un nombreux personnel pour des plantations nouvelles, il fait appel à tous les corps de métiers pour la restauration des bâtiments ou l'embellissement des jardins.

Les débuts sont toujours heureux, mais on s'aperçoit que les frais sont importants, que les ordres donnés ne sont pas toujours exécutés, et qu'il y a chaque fois de bonnes raisons pour cela.

Puis ce sont les intempéries qui anéantissent la récolte, ou bien l'élevage qui ne réussit pas, il faut renoncer aux innovations qui n'ont pas été très heureuses. Bref, à la période des enthousiasmes, succède celle des déceptions.

De charitables amis ne manquent pas de jaser sur les échecs culturaux de l'agronome improvisé, et il lui disent, en guise de consolation : Mon cher, l'agriculture est la façon la plus honorable de manger son argent. Peu de temps après le domaine est de nouveau mis en vente.

De toutes les causes de l'abandon des campagnes, les plus importantes sont les causes économiques.

Si jadis il y avait un parfait équilibre entre les diverses sources de richesse, il faut reconnaître que, depuis cent ans, l'industrie à pris un développement fantastique et qu'elle a marché à pas de géant.

Cela tient à ce que la science n'a jamais cessé de mettre à sa disposition des forces nouvelles, dont elle s'est avidement emparée.

Elle n'avait que le secours des bras, ou de quelques engins mus par l'eau ou par le vent, et voilà que les machines à vapeur, les moteurs à essence, puis enfin l'énergie électrique but plus que centuplé la puissance de son travail.

Elle a pu par une production intensive enrichir tous ses collaborateurs, et leur assurer avec un travail régulier un salaire et des avantages sans cesse grandissants.


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On comprend dès lors l'attrait qu'elle a exercé sur l'ouvrier de la campagne, qui a toujours pâti d'une rémunération médiocre, et souvent d'un chômage pénible pendant les mauvaises saisons.

L'agriculteur est toujours resté isolé, voulant tout faire par lui-même, rebelle à l'idée d'association, et encore plus à celle du recours au capital.

D'une prudence exagérée, il a toujours redouté de compromettre une récolte en modifiant les procédés de culture. Un profit éventuel n'a jamais balancé à ses yeux le moindre risque d'échec; de là cet esprit de routine qui fait qu'il oppose une circonspection rigide a toute idée d'innovation.

C'est pourquoi l'emploi des machines agricoles et des engrais chimiques s'est répandu si lentement, et que nous sommes un des pays les plus en retard sur ce point. Sans doute, notre production a augmenté au cours de ce siècle, avec l'appoint de ces nouveaux facteurs, mais dans une proportion manifestement insuffisante au regard des résultats obtenus chez des peuples voisins.

Aujourd'hui, un souffle d'activité et de renouveau semble devoir animer toutes nos industries.

Pourquoi l'agriculture ne suivrait-elle pas aussi une voie favorable vers une intensification de ses revenus et de ses récoltes? La science lui refuse-t-elle ce qu'elle donne à l'industrie ? Loin de là, le machinisme le plus perfectionné ne demande qu'à le servir ; et la houille blanche attend l'heureux moment où elle pourra faire pénétrer sa force mystérieuse dans les fermes et dans les champs.

D'autre part, la chimie a fait de tels progrès qu'elle peut aujourd'hui donner à toutes les terres, et pour toutes les cultures, une fertilité inépuisable.

Il y a longtemps que les Américains ont appliqué à l'exploitation du sol les méthodes industrielles. Qu'ont-ils pensé en voyant l'insuffisance de nos procédés culturaux !


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Pour labourer un hectare de terrain avec une bête de trait il ne nous faut pas moins de trois journées, mais un tracteur peut labourer trois hectares en un jour,

Comme il faut un homme pour la traction animale, aussi bien que pour la traction mécanique, il est évident qu'il vaut mieux payer vingt francs par jour, le laboureur conduisant un tracteur, que de donner six francs à celui qui suivra le pas relevé mais peu rapide de sou mulet.. La conclusion est qu'il faut industrialiser notre agriculture, c'est-à-dire lui donner les méthodes qui ont fait le succès de. l'industrie et qui tendent à obtenir le plus grand résultat avec le moindre effort. Tout porte à croire que bientôt la motoculture encouragée par le gouvernement va se généraliser dans notre pays.

Que de travaux jusqu'ici négligés pourront à l'avenir être exécutés rapidement et par conséquent eh temps utile.

Dira-t-on que son emploi n'est pas possible dans des petites propriétés sur des parcelles dispersées. Une loi récente sur les remembrements vient de faciliter par des échanges la constitution de surfaces plus étendues.

Qui sait même s'il ne faudra pas quelquefois comme dans l'industrie, recourir au travail de nuit, si nos yeux étonnés ne verront pas, après l'heure où les grandes ombres sont descendues des montagnes, de puissantes machines se diriger à travers nos terres, à la lumière de leurs projecteurs !

Mais je me hâte d'ajouter qu'il faut, comme conséquence de l'assimilation complète entre l'agriculture et l'industrie, accorder aux ouvriers de la terre les mêmes avantages qu'aux ouvriers de l'usine. S'ils se blessent dans leurs travaux, s'ils contractent quelque invalidité, que la loi protectrice leur


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assure de justes réparations ! Que l'assistance médicale soit organisée dans les campagnes, et que des mutualités équitablement subventionnées;leur garantissent à eux. et à leurs familles des secours en cas de maladie.

Que tous ceux qui vivent de la terre puissent. enfin élever la voix pour la défense de leurs intérêts ; ni les syndicats, ni les sociétés savantes ne sont qualifiés pour les représenter légalement ; seules les chambres d'agriculture, issues de leurs suffrages, pourront parler en leur noin, faire entendre leurs doléances et revéndiquer leurs droits.

Enfin pour relever l'agriculteur dans sa propre estime, pour lui apprendre que son art n'est point inférieur aux autres et que sa condition n'est pas la plus humble, pour que la femme de la campagne ait conscience de la dignité de sa mission, qu'elle aspire à devenir une ménagère expérimentée, capable de faire la fortune de sa maison, il faut qu'un enseiguement spécial soit donné dans les écoles de village. Quel beau rôle pour l'instituteur et pour l'institutrice que de faire connaître aux enfants combien la vie rurale est saine, forte et indépendante, et de mettre en leurs jeunes coeurs l'amour de la nature.

On a souvent formulé la crainte que le machin nisme développé dans les campagnes n'en chasse encore plus les habitants.

Hélas, à l'heure où nos soldats triomphants rejoignent leurs foyers, il est bien grand le nombre dés agriculteurs qui ne reviennent pas et des vides qu'il faudra combler. D'autre part, une production intensifiée de récoltes favorisera dans nos villages: à proximité des fermes, soit l'élevage soit des industries accessoires, pour utiliser ou améliorer les produits du sol.

La transformation faite avec une sage lenteur n'occasionnera aucune crise.


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Seul, l'aspect de nos campagnes sera quelque peu modifié, le machinisme venant s'implanter bruyamruent

bruyamruent côté d'antiques demeures assoupies dans le calme et le silence, troublera le repos de leurs hôtes.

La poésie en subira quelque atteinte, car on ne voit pas bien l'inspiration que pourra donner à une âme sentimentale la vue d'un tracteur polysoc ou d'un tank jetant aux échos de la vallée le ronflement de son moteur et le grincementde ses ferrailles.

La description de ce travail cyclopéen vaudrat-elle jamais le tableau du labour au 7e chant de Mireille.

« J'ai vu parfois attelées à la charrue six bêtes « grasses et nerveuses, la terre friable, en silence « lentement devant le soc, au soleil s'entr'ouvrait.

« Et les six mules belles et saines, suivaient sans « cesse le, sillon; elles semblaient, en tirant, com« prendre pourquoi il faut labourer la terre, sans « marcher trop lentement, ni courir vers le sol bais« sant le museau, attentives et le cou tendu comme « un arc !

« Le fin laboureur, l'oeil sur la raie, et la chan« son entre les lèvres, y allait à pas tranquille en « tenant seulement le manche droit. ».

Mais que les contemplateurs des beaux paysages et des spectacles champêtres, ne s'alarment, point. Qu'ils ne montrent pas un air morose en voyant défiler à travers les chaumes et les prairies, le progrès et son cortège bruyant et enfumé.

Qu'ils se rappellent plutôt que le créateur a fait la

nature assez grande pour que la main de l'homme n'arrive pas à la déparer, assez riche pour qu'elle nous prodigue sans s'épuiser tous les biens qui assurent notre vie, assez belle pour que nous puissions toujours admirer ses merveilles.

Telles sont lés simples idées que m'ont inspiré mes traditions de famille, le souvenir d'un père


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vénéré et l'amour de la terre ; si, en vous les présentant j'ai cédé à des sentiments personnels, c'est parce que je savais qu'elles ne pouvaient trouver qu'un bienveillant accueil auprès de, vous Messieurs, qui vous efforcez de servir notre belle Patrie par vos travaux et vos découvertes scientifiques, de la faire aimer par vos écrits, de la faire admirer dans vos oeuvres d'art.

Après cette grande guerre travaillons les uns et les autres à développer la vie rurale.

Aucune oeuvre n'est plus digne de notre affectueuse sollicitude, car si, jamais de nouveaux ennemis nous attaquant ou par l'air ou par l'onde, voulaient nous séparer des autres continents, notre terre bénie rénovée par nos communs efforts suffirait seule à nous assurer pendant les jours d'épreuve le pain de chaque jour; tandis qu'elle aurait enfanté pour défendre ses frontières la race toujours saine, patriote et vaillante du paysan français.



REPONSE DE M. PAUL BARLATIERS

DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE

AU DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. Wulfran JAUFFRET

MONSIEUR,

Les remerciements que vous venez d'adresser à vos confrères leur ont été, vous l'avez vu, on ne peut plus sensible ; C'est à eux, à leur tour et par ma bouche, à vous dire le plaisir qu'ils éprouvent à vous accueillir.

Depuis là mort d'Eugène Rostand, la place que nous réservons d'ordinaire à l'Economie sociale était vide à l'Académie. Nous avons été particulièrement heureux de la donner à celui qui, précisément, a succédé à notre regretté confrère dans la. Charge et le posté d'honneur de Président de l'importante Caisse d'Épargne des Rouches-du-Rhône.

Vous avez Monsieur, si amplement loué votre prédécesseur, que j'aurais mauvaise grâce à essayer d'en parler encore, Qu'il me suffise de dire qu'Emile Penchinat à laissé parmi ses confrères le souvenir d'un homme aimable et d'un écrivain délicat qui s'attacha à entretenir parmi nous le culte de l'espérance et nous parut, sa vie durant, animé pour l'Académie des meilleures intentions

Au surplus, ai-je hâte de vous suivre un peu dans

l'oeuvre si importante que vous avez accomplie et

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accomplissez chaque jour avec un dévouement inlassable et une modestie Souriante, qui appellent l'éloge précisément parce qu'ils ne le recherchent pas.

Car il ne vous a pas suffi, Monsieur, d'être un avocat d'une, éloquence persuasive, d'une haute compétence juridique, d'une élévation de caractère rare et d'une délicatesse fortement reconnue, vous êtes de plus un homme de bien dans toute l'acception du mot, qui consacre le meilleur de son activité et de son temps à deux oeuvres, toutes deux dignes du plus grand intérêt, toutes deux d'une incalculable portée sociale, la Caisse d'Épargne des Bouches-du-Rhône et le Comité de Défense des Enfants traduits en justice. Vous êtes le président de l'une et, depuis de très nombreuses années, le dévoué secrétaire général de l'autre.

La Caisse d'Épargne des Bouches-du-Rhône, dont votre aïeul maternel avait été l'un des fondateurs et le Président, la Caisse d'Épargne des Bouches-duRhône, qui a eu la bonne fortune de posséder pendant de longues années à sa tête l'homme remarquable, le cerveau puissamment organisé qui s'appelait Eugène Rostand, au jour où la maladie, puis là mort, l'ont privé de son pilier central, n'a cru pouvoir mieux faire pour le suppléer d'abord, elle remplacer ensuite, que de vous appeler à la place d'honneur et de travail qu'il occupait dans ce bel édifice.

Quand j'ajouterai que vous avez été élevé à cette dignité par le suffrage d'hommes tels que M. Charles Vincens et M. de Jessé-Charleval, dont notre Académie pleure encore la mort et n'a pas oublié les rares mérites, j'aurai indiqué, mieux que par des paroles, ce que vous êtes, ce que vous valez.

La caractéristique de votre beau talent, Monsieur, c' est la logique et la clarté ; vous ne vous perdez ni dans le maquis des discussions à côtés, ni dans les


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taillis des déclamations vaines ; vous allez droit au but, sans phrases, dans la lumière.

Quand dans les comptes rendus annuels de l'Institution que vous présidez, vous nous montrez l'Épargne, l'Épargne française, triomphante de la crise terrible que les événements lui ont fait subir depuis plus de quatre années, quand vous mettez sous nos yeux les quatre milliards qu'elle représentait avant la guerre, reconstitués et au delà en 1917, vous faites devant nous la claire et l'éloquente démonstration de la puissance inépuisable de la France, vous mettez sous nos yeux l'image renouvelée de la confiance que notre pays a toujours eu en lui-même pendant ces années d'angoisses et d'épreuves, confiance qui avait son fondement dans la conviction profonde où nous étions tous que le droit étant de notre côté, l'heure de la justice sonnerait pour nous en même temps que celle de la victoire.

Cette confiance en nous-mêmes, vous l'avez prêchéé tout au long des hostilités, vous avez contribué largement à la maintenir ; cet afflux nouveau de versements, venant contre-balancer des retraits inévitables, c'est à vous qu'il est dû en grande partie, et parles efforts réalisés sous votre impulsion, à Marseille, et par les décisions libérales, enfin, arrachées par votre action à un législateur qui n'a jamais usé vis-à-vis des Caisses d'Épargne de cet esprit libéral qui pourrait en faire, dans notre pays, les plus précieux organes de préservation et de développement social.

Si j'examine, d'autre part, votre rôle dans, le Comité des Enfants traduits en justice, j'y retrouve le même esprit fécond, la même logique paisible, la même ténacité vers un but qui trop souvent se dérobe et que vous ne désespérez cependant jamais d'atteindre.


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Quand vous réclamez, Monsieur, contre la promiscuité dégradante dans laquelle vivent dans notre cité, aussi bien les hôtes de la prison Chave que les hôtesses des Présentines ; quand vous faites remarquer qu'à ce régime, ce qui n'était pas encore complètement contaminé se contamine forcément ; quand vous précisez le danger matériel et moral que la société court de ce fait ; quand vous démontrez que les prisons, qui ne doivent pas être seulement un lieu de coercition et de châtiment, mais également comme le berceau d'un rachat toujours possible, deviennent en failles écoles du vice, et comme les instituts du crime ; vous accomplissez une oeuvre digne de tous les éloges des bons citoyens et de l'attention bienveillante dés Pouvoirs publics. Souhaitons, Monsieur, que l'on vous écoute et que dans le plus bref délai, notre ville, qui compte à l'heure actuelle plus de 800.000 habitants, soit dotée d'établissements pénitentiaires permettant aux hommes de dévouement comme vous d'exercer efficacement leur si salutaire mission et d'arracher quelques victimes au gouffre du crime, du vice et du déshonneur.

Vous avez enfin, Monsieur, étudié avec une sagacité remarquable et une connaissance profonde du coeur humain la criminalité enfantine, vous vous êtes penché sur la source presque unique de l'esprit mauvais chez l'enfant qui est le vagabondage, trop souvent, hélas ! provoqué ou toléré par la famille, et vous avez, à cette occasion, campé devant l'opinion et la justice la figure du vagabond, et telle que vous l'avez tracée elle demeure exacte dans la plupart des cas. Trop souvent, en effet, le vagabond est, comme vous l'avez indiqué, moins un miséreux qu'un paresseux. Permettez-moi cependant, d'évoquer devant vous deux types de vagabonds différant pas mal du vôtre, types qui sont évidemment des exceptions, mais que j'ai néanmoins rencontré sur ma route, et qui ont retenu mon attention amusée.


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Le premier est ce que je pourrais appeler un instable, le second, un philosophe naturiste.

J'ai trouvé le premier à l'imprimerie dû Sémaphore et rencontré le second sous un pont de chemin de fer.

Un jour donc vint s'embaucher à l'imprimerie de la rue Venture un homme en fre deux âges, ayant des papiers établissant sa qualité d'ouvrier typographe et que nous primes à l'essai. Il se montra dans son travail soigneux, adroit, intelligent et ponctuel, et au bout de trois mois nous étions aussi ravis de notre acquisition qu'il paraissait lui-même satisfait de la situation que nous lui avions faite. C'est alors qu'éclata la crise :

Un beau matin, notre homme se présenta devant le Directeur de la Maison et lui dit : — Monsieur ; il faut que je, parte.

— Comment, il faut que vous partiez ?

— Oui, Monsieur, — Et pour quelle raison?

— Pour aucune. — Mais où allez-vous de la sorte?

— Je ne sais pas ; droit devant moi. Peut-être reviendrai-je un jour, peut-être ne reviendrai-je jamais. Bonsoir, Monsieur...

Ef il partit. Il est revenu un an après ; nous l'avons réembauché : il a travaillé trois mois ponctuellement, puis il est reparti dans les mêmes conditions. Il a consenti à m'avouer que l'argent économisé pendant ces trois mois de travail lui permettait d'en vivre six ou huit au long des routes, et m'a déclaré qu'il n'existait pas au monde de vie plus belle que - celle-là. Voilà trois ou quatre fois, qu'à intervalles plus ou moins grands, nous le voyons se livrer à cet extraordinaire manège; Ce n'est pas un vagabond à proprement parler. C'est un nomade.

Passons au second. Je l'ai rencontré celui-là par un bel après-midi d'automne, où le soleil déclinant


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prenait : plaisir à couvrir d'or les. feuilles déjà rouillées ; cruel comme tous les humains, sauvage Comme tous les chasseurs, je m'attachais à poursuivre d'un plomb meurtrier, mais heureusement pour eux très souvent maladroit, des lapins innocents qui gambadaient sur l'herbette. Je cheminais paisiblement au fond d'un ravin ombragé qui, dans la plaine de Trets, va de la petite rivière de l'Arc à la voie ferrée de Gardanne a Carnoules, quand le bruit d'un chant joyeux parvint à mes oreilles. Cela, venait de plus haut, et j'avançai vers la voix. Ce n'était pas Celle de Garuso, c'était une bonne voix de nature, rude, mais franche, et la chanson qui montait dans le silence était tout ce qu'il y a de plus innocent.

Sur le pont d'Avignon, Tout le monde y danse. Sur le pont d'Avignon, Tout le monde y danse En rond.

Ce n'était pas sur le pont, mais sous le pont du chemin de fer que se trouvait le chanteur.

Il m'apparut au débouché d'un buisson et je me trouvai le témoin amusé d'un des plus curieux spectacle que l'on puisse imaginer. .

Figurez-vous un grand diable, entre deux âges, vêtu de vêtements fortement rapiécés, coiffé d'un Semblant de casquette et qui promenait son menton dans la flamme d'une touffe d'herbe qu'il avait allumé devant lui. Cet excellent homme se faisait la barbe à la manière dont nos cuisinières sont accoutumées dé débarrasser d'un dernier duvet quelque 1 appétissante et grasse poularde : il se faisait la barbe et il chantait. Quand je fus près de lui, il s'arrêta et medit : « Ici, on rase gratis, pas de friction, pas de pourboire... » Il se donna un dernier coup de fion dans la flamme, se mira dans une flaque d'eau, leva ses yeux au ciel, aspira le soleil, cracha par terre


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et me dit : « Hein, ça vous en bouche un coin, le chasseur... »

Effectivement cela « m'en bouchait un coin », et j'entrepris de lier connaissance avec ce singulier personnage. Je lui tendis mon étui à cigarettes : « Ça vous amuse de fumer, vous ? me dit-il, moi ça me dégoûte... »

Je lui offris alors une goutte de vin blanc-demeurée dans mon flacon de chasse, il sourit à mon intention, repoussa le flacon de la main et dit : « Merci, j'aime mieux l'eau. » : Pour le coup, je demeurai abasourdi ; mon individu riait toujours, il finit par me dire: « Tel que vous me voyez, je suis le plus heureux des hommes... » « Mais comment vivez - vous? » lui dis-je. « Comment je vis ! Regardez mon fricot. » J'aperçus alors, sur trois pierres, une vieille boîte de conserve contenant un peu d'eau, trois ou quatre pommes de terre et autant de carottes. « Comme j'en ai encore autant pour demain, ajouta mon homme, j'en ai pour quarante-huit; heures à ne rien faire. » « Vous travaillez donc ? » lui dis-je. «Oui, mais pas comme fout le monde, C'est-à-dire que je vais à une ferme et je dis : Vous ne me donneriez pas une pomme de terre, dès fois ? Comment voulez-vous qu'on refuse une pomme de terré à un homme. Quand les femmes ont peur, elles m'en donnent deux (elles ont bien tort, je ne ferais pas de mal à une mouche). Je vais ainsi droit devant moi de ferme en ferme. Quand j'en ai assez, de pommes de terre, j'm'arrête.»

— Et où couchez-vous, homme heureux?

— Où je Couche! et ici, mon homme eût un geste large où il enveloppatoute la plaine. Où je couche ! je couche partout : sous un arbre, contre une haie, au pied d'un mur. » Il s'échauffait. « ...Les toits, voyez-vous, cà ne vaut rien, c'est bon pour vous tomber sur la... sur la bouche. Ah ! la belle vie; Monsieur ! je ne dépens de personne ; je n'ai besoin de


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rien ; je vis à ma guise ; je ne sais jamais où je coucherai ; j'ai chaque soir le plaisir de la surprise. Quand il fait chaud, je vais où il fait froid ; quand il fait froid, je vais où il fait chaud ? Ainsi tel que vous me voyez, je pars pour l'Italie, histoire de passer les mois d'hiver. Il n'y a qu'un ennui dans ma vie, Monsieur, c'est quand je n'ai plus d'allumettes. Çà, les allumettes, on ne vous en donne pas, on a peur que vous mettiez le feu aux meules; alors il faut demander deux sous pour en acheter ; j'aime pas çà. Et puis, il y a la qualité.

— La qualité de quoi ?

— La qualité des allumettes. Elles ne valent plus rien ; autrefois, la boîte me faisait le mois ; aujourd'hui, y a plus moyen. C'est pas la peine d'être en république pour avoir des allumettes qui ne prennent pas. Et maintenant, bien le bonsoir, Monsieur ; allez tuer vos petites bêtes, moi je vais dîner...

Et étendu dans l'herbe, dans le rougeoiment du soleil, ce Diogène. perfectionné, qui n'avait ni tonneau; ni lanterne, se mit à manger ses pommes de terre bouillies en attendant de s'endormir sous le dais des arbres, dans le dernier pépiement des oiseaux. C'est le vagabond philosophe

Ne croyez-vous pas, Messieurs, que quelque leçon sociale se dégage de ce cas vraiment exceptionnel et presque inouï, de ce spécimen d'une humanité disparue, de ce dernier représentant de l'âge d'or, où les hommes étaient sages et où tous les individus étaient riches, parce qu'ils savaient se contenter de peu.

C'est une dés plaies de notre époque que cette masse de besoins nouveaux inoculés peu à peu à tous les enfants des hommes par ce qu'on est convenu d'appeler les progrès de la civilisation. La vraie sagesse devrait être en sens contraire à Fheure pu précisément les ressources diminuent, où l'on


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nous demande de beaucoup produire ou ce qui revient au même de moins consommer, de tuer en nous les besoins passés et à plus forte raison de ne pas nous en créer de nouveaux,

Dans ce monde ouvrier que vous connaissez si bien, dans ce inonde paysan dont vous nous avez parlé tout à l'heure avec tant de sollicitude, toutes les souffrances, toutes les déchéances, toutes les tares morales viennent de ce désir plus grand de jouir, de ces besoins nouveaux que le peuple s'est peu à peu créé : Alcool, tabac, spectacles pour l'homme; amour de l'habillement et de la parure chez la femme. Pour avoir tout cela, on renonce trop souvent à la joie d'élever une famille ou on restreint le nombre de ses rejetons. Et il n'y a pas que dans le peuple que cette pléthore de besoins et d'appétits nouveaux entraîne des conflits, des souffrances, des Crimes contre la société et la nature. Même chez ceux que la fortune favorise davantage, les besoins, trop souvent, dépassent les ressources. Monsieur passe son temps au cercle, boit du Champagne toute la journée et fume des cigares de boyard ; Madame prétend surpasser en luxe de vêtements toutes lés femmes de la ville. Tout cela conduit à des dépenses hors de proportion avec les ressources. Résultat : on n'est pas heureux ; résultat : on se dispute ; on perd à se quereller le meilleur de sa vie et l'on n'a pas le temps d'élever des enfants.

Madame reproche à Monsieur ses dépenses de jeu et Monsieur s'insurge : il jette à la tête de Madame ses factures de modiste où de couturière et Madame finit par s'écrier en sânglottant : « Je ne peux pourtant pas me promener sans vêtements dans la rue... »

A quoi Monsieur répond d'une voix furieuse. « Au point où en est la mode, tu n'aurais pas grand chose à ôter... »

Ah ! qu'elles sont rares, Monsieur, les familles


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qui, appliquant sagement la doctrine un peu excessive de mon vagabond philosophe, savent se contenter de ce qu'elles ont, vivre dans cette médiocrité dorée qui est celle des gens qui ne cherchent point à se créer d'inutiles besoins et qui donnent au pays les enfants nombreux; qui lui sont actuellement si nécessaires.

Vous avez l'honneur d'appartenir à une de ces familles : vos parents ont eu la joie de voir grandir; autour d'eux dix rejetons, en couronne si admirable et Si rare que la mort n'a pas osé y toucher.

Vous avez suivi les nobles exemples que vous avez reçus d'eux, vous les donnez à votre tour à vos nombreux enfants et vous leur transmettrez un jour, avec l'héritage d'honneur qui est le vôtre, cet attachement à la terre qui a été depuis des siècles de tradition dans votre famille et dont vous nous avez donné, il y a un instant, des témoignages si éloquents et si décisifs.

Encore une fois, Monsieur, soyez le bienvenu dans notre Académie. Si vous vous êtes estimé très honoré d'y entrer, ; croyez que nous ne nous estimons pas moins honorés; de vous y recevoir.


SEANCE PUBLIQUE DU 28 MAI 1919

L'Académie des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Marseille a tenu une séance publique, à l'occasion de la réception de M. Alfred Oppermann, le dimanche 25 mai, à 3 h. 30, dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, mis gracieusement à sa disposition par M. le Doyen,

Après avoir rendu hommage à son éminent prédécesseur, M. Perdrix, professeur de chimie et doyen de la Faculté des Sciences, le récipiendaire traite avec une grande hauteur de vues et une profonde érudition l'éternel problème des rapports de la science et de la religion, et il souhaite leur union féconde, en constatant que la science n'avait pas assez de certitude pour mettre en doute les vérités religieuses,

Dans sa réponse à M. Oppermann, M. Barlatier, directeur, fait l'éloge du nouvel académicien dont il rappelle la carrière scientifique et industrielle, et s'associe pleinement aux voeux formulés par le récipiendaire en faveur de l'accord entre la religion et la science.

Dans une étude très documentée, M. Michel Clerc demande avec juste raison que dans le futur traité de paix on réclame de l'Allemagne la restitution complète des oeuvres d'art françaises qui se trouvent actuellement dans les musées d'outre-Rhin.



DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. Alfred OPPERMANN

MEMBRE DE LA CLASSE DES SCIENCES

MESSIEURS,

Si je fus jamais tenté, au cours de mon existence, de commettre le péché d'orgueil, c'est certainement le jour où vous m'avez fait le très grand honneur de m'admettre dans votre savante Compagnie. Rien ne pouvait, en effet, flatter davantage mon ambition, et, si je n'ai pas cédé à ce penchant trop naturel, c'est parce que je ne pouvais nullement me méprendre sur les motifs qui m'ont valu là faveur inappréciable dont j'ai été l'objet de votre part,

Au jour déjà lointain de ma jeunesse, la science m'avait pris par la main en souriant et m'avait ouvert généreusement les portes d'une de nos grandes Écoles ; mais je n'ai pas eu la constance de la suivre bien longtemps dans la voie austère qu'elle m'avait montrée d'un geste aussi gracieux.

Et la carrière que j'ai Choisie, plus administrative que technique, ne m'a malheureusement pas laissé les loisirs ni fourni l'occasion d'entreprendre des travaux de science pure. Il est du reste fort douteux que j'y eusse réussi et je veux plutôt croire, ne seraitce que pour étouffer en moi des regrets trop tardifs, que la science n'y a rien perdu.

Je m'estimais donc si peu qualifié pour faire partie de votre Académie, que je me serais fait un véritable scrupule de solliciter vos suffrages si je ne m'y étais vu encourager par quelques-uns d'entre


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vous. Leur amitié, qui m'est infiniment précieuse et leur a sans doute mis un bandeau sur les yeux; la bienveillance avec laquelle ceux d'entre vous dont j'étais ignoré ont bien voulu accueillir ma candidature, ont su faire ce que n'aurait jamais obtenu mon faible mérite, C'est pourquoi, le seul sentiment que je puisse éprouver, en venant siéger parmi vous, est celui d'une profonde reconnaissance pour la satisfaction que je vous dois d'être admis à assister à vos réunions et à suivre vos travaux. Je manquerais à tous mes devoirs si je ne vous en apportais pas ici l'expression très sincère.

L'insuffisance des titres qui auraient pu justifier ma présence dans votre illustre Compagnie me remplit encore plus de confusion lorsque je considère la haute valeur des hommes éminents qui ont été et sont encore ici l'honneur de l'Académie de Marseille et parmi lesquels figure, au premier rang, le savant de très grand mérite auquel votre choix m'appelle à succéder dans la classe des sciences.

M. Léon Perdrix est né, le 25 août 1859, à Guiches, caillou de Craonne ; mais son père, qui y était instituteur, fut envoyé, peu de temps après, à Charly, et, c'est dans ce chef-lieu de canton, proche de Château-Thierry, que votre regretté confrère fit ses premières études sous la direction paternelle. Il les termina à Paris où son père avait obtenu un poste important au Ministère de l'Instruction publique. Il se prépara au concours de l'École normale au Lycée Louis-le Grand, dans la classe de M. Pruvost, et je ne veux pas prononcer le nom de ce maître incomparable sans rendre hommage à son excellent enseignement et au dévouement avec lequel il le prodiguait à ses nombreux élèves. Il a été le dernier professeur de mathématiques spéciales au Lycée de Strasbourg avant l'annexion et c'est là que j'ai eu la bonne fortune, pendant l'année scolaire qui a précédé la guerre de 1810, de me préparer au concours


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de l'École Polytecnique dans la classe qu'il devait abandonner, la mort dans l'âme, car il aimait profondément l'Alsace.

Après sa sortie: de l'École normale, en 1884, M. Perdrix fut nommé professeur de physique au Lycée de Saint-Omer, puis à celui de Saint-Etienne , mais ce stage de début dans l'enseignement secondaire ne devait pas durer plus de trois mois, M. Perdrix était appelé à de plus hautes destinées. Il s'était déjà signalé, à l'École normale; par son intelligence et son ardeur au travail qui lui avaient valu l'honneur d'être homme, en troisième année, chef de la section dé physique.

Pasteur était alors dans tout l'éclat de sa gloire immortelle : ses travaux sur les fermentations, qui réduisaient à néant la théorie des générations spontanées, après avoir été âpreiment contestés par ses Contemporains, et surtout par les savants d'Allemagne, avaient fini par imposer leur démonstration irréfutable à l'admiration du monde entier. Après de longues et patientes observations, Pasteur venait dé découvrir la cause de la maladie des vers à soie et d'indiquer la méthode à suivre pour là bannir des magnaneries. Son génie lui suggérait dé nouvelles, recherches dont les résultats allaient révolutionner la médecine et la chirurgie ; mais ces recherches, couronnées de succès sûr les animaux, soulevaient des problèmes angoissants, car il s'agissait de constater, sur l'homme lui-même, l'effet produit par l'inoculation de virus dont le danger pouvait subsister malgré leur atténuation. On comprend sans peine les scrupules et les hésitations douloureuses de ce grand savant qui à toujours eu la plus haute conscience de ses devoirs envers l'humanité et on ne saurait s'étonner du souci dont il ne s'est jamais départi de cherchera s'entourer de collaborateurs qui ne fussent pas seulement capables de le comprendre et de le seconder mais dont la valeur morale lui inspirât toute confiance.


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En choisissant M. Perdrix comme préparateur à son laboratoire de chimie physiologique installé à l'Ecole normale, il a donné la preuve de la haute estime en laquelle il tenait ce jeune savant. Débuter dans là carrière scientifique sous l'égide d'un tel maître était, pour M. Perdrix, une faveur inappréciable. Il a montré qu'il en était digne à tous égards et a immédiatement donné la mesure des services qu'il pouvait rendre à l'oeuvre magnifique à laquelle il lui était donné de s'associer.

Aussi, lorque le prince Alexandre d'Oldenbourg, possesseur d'une immense fortune, entreprit, en 1887, de créer à ses frais un laboratoire de vaccination antirabique à Saint-Pétersbourgy il demanda à Pasteur de déléguer l'un de ses collaborateurs pour installer cet établissement et y appliquer la méthode de prophylaxie qu'il avait indiquée, dès 1885, après lé succès de ses premières inoculations, Il n'hésita pas à designer M. Perdrix pour remplir cette mission de haute confiance.

Celui-ci; s'en acquitta avec tant de distinction qu'il fut encore sollicité par le Gouvernement russe, avant que sa tâche fût terminée, d'aller étudier sur place la pesté de Sibérie. En même temps; Pasteur lui demandait de le renseigner sur la peste bovine qui sévissait dans les steppes entre le Don et le Volga. Il eut là l'occasion de l'aire des observations du plus haut intérêt et de donner les indications les plus utiles pour la prophylaxie de cette épidémie qui décimait l'espèce bovine dans les gouvernements de Varonège et de Tambov. Et son séjour, dans ces régions peu fréquentées par les étrangers , lui avait laissé des souvenirs inoubliables. Avant son retour en France, où il rapportait les témoignages les plus élogieux et la croix de Saint-Stanislas, il eut encore à installer à Moscou, un institut antirabique semblable a celui de Saint-Pétersbourg.

Pasteur venait d'être atteint, en 1888, d'une grave


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maladie qui le tenait éloigné de son laboratoire, M. Perdrix, livré à lui-même, y entreprit des recherches personnelles dont les résultats furent des plus féconds. La plus remarquable de ses découvertes a fait l'objet de sa thèse de doctorat soutenue en 1891. C'est là son oeuvre maîtresse, où son habileté expérimentale mise au service d'une critique scientifique impeccable s'est manifestée avec le plus d'éclat. En étudiant les fermentations produites par Un. bacille anaéiobie, dont il avait constaté la présence dans les eaux des conduites de Paris, il a donné, ainsi que l'atteste Duclaux, dans son Traité de Microbiologie, «. le premier exemple authentique « d'un bacille pur et pourtant capable de donner des « fermentations variées, celui dont les fonctions « sont le mieux connues, grâce au soin mis par le « savant qui les a étudiées à doser tous les corps « liquides et gazeux produits par la fermentation.» M. Perdrix lui a donné le nom de bacille amylosine à cause de son action sur l'amidon.

Doit-on regretter que ses études dans le domaine de la biologie, où le plus brillant avenir semblait lui être réservé, aient été interrompues par sa nomination, en 1892, à la Faculté des Sciences de Marseille? Les nombreux élèves qui, pendant vingt-cinq ans, ont suivi son merveilleux enseignement de chimie générale, ses collègues de la Faculté des Sciences qui l'ont choisi comme doyen, en 1910, ne le penseront pas plus que vous-mêmes, Messieurs, qui n'ayez eu qu'à vous féliciter de l'avoir admis dans votre Compagnie..

Au surplus, s'il devait tout d'abord se livrer, dans ses nouvelles fonctions, a des travaux de chimie théorique dont les résultats, obtenus en dépit de la déplorable installation de nos laboratoires, ont. été l'objet de communications très appréciées à l'Académie des Sciences et à la Société Chimique, il n'avait pas renoncé définitivement à reprendre tôt ou tard l'étude des ferments.

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En 1904, il communiquait à la Réunion biologique de Marseille un mémoire très intéressant sur un. mode spécial de fermentation du lactate de chaux. On trouve, dans cette étude, un exemple remarquable de fermentation an aérobie presque schématique, présentant des variations bien déterminées par des phénomènes d'adaptation et d'hérédité.

Les profanes diront peut-être que le; microbe, ainsi surpris en flagrant délit de destruction organinique, devait être une petite bête bien malfaisante, puisque le savant qui l'a découvert l'a immédiatement injurié en grec et en latin en le baptisant du nom rébarbatif de Bacillus holobutyricusi que l'on croirait avoir été choisi dans le vocabulaire des héros de l'Iliade.

Mais vous, Messieurs, pour qui l'étymologie des dénominations scientifiques n'a pas de secrets, vous savez qu'aucune offense ne se dissimule sous ce mot barbare, et vous réserverez, avec moi, votre mépris et votre indignation pour des êtres plus nuisibles que les microbes les plus virulents. Ils pullulent de l'autre côté du Rhin et savent accomplir avec une rage méthodique les déprédations les plus redoutables: Nous disposons, fort heureusement, pour réagir contre, leur invasion, d'un excellent vaccin, le sérum de Foch qui confère l'immunité par la victoire.

Si M. Perdrix à laissé la réputation d'un savant laborieux et consciencieux, d'un maître éloquent et dévoué à ses disciples, d'un administrateur intègre et dépourvu de toute ambition personnelle ; s'il a su s'attirer l'estime et l'affection de tous ceux qui l'ont connu, du plus illustre de ses contemporains aux plus modestes, il le doit incontestablement, tout autant qu'à sa grande intelligence, à cette haute valeur morale et à cette dignité qui étaient la marque dominante de son caractère et se sont manifestées dans tous les actes dé son existence.

Il n'est pas douteux que ce savant distingué; si


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dévoué à ses devoirs, n'ait puisé la source de toutes ses vertus dans une foi profonde qui l'a aidé dans l'accomplissement, sans restriction ni défaillance, d'une tâche des plus laborieuses et l'a soutenu dans de bien cruelles épreuves.

Il appartenait à cette pléiade de savants parmi lesquels ou peut citer Pascal, Newton, et, après ces puissants génies, Lavoisier, Linné, Ampère, Wurtz, Pasteur et bien d'autres encore dont les convictions religieuses sont demeurées intactes et inébranlables en présence de vérités scientifiques dont l'interprétation trop étroite et exclusive a. pu conduire d'autres savants à la négation absolue.

L'histoire nous montre que les croyances traditionnelles des hommes se sont trouvées, dès; la plus haute antiquité, aux prises avec l'ensemble des connaissances positives acquises par l'humanité.

Vous. n'avez sans doute pas oublié les vers célèbres de Lucréce dans son poème De natura rerum

Humana ante oculos foede quum vita jaceret In terris oppressa gravi sub relligione Prinaus Graïus homo mortales tollere contra Est ausus... (1):

et ailleurs

Tantum religio potuit suadere malorum.

Le Grec auquel il est fait allusion dans ces vers était Epicure.

Plusieurs siècles déjà avant l'ère chrétienne, une philosophie frondeuse s'était développée en oppo(1)

oppo(1) discours s'adresse plus particulièrement à mes érudits confrères de l'Académie, de Marseille. Toutefois, comme j'ai l'honneur de le prononcer devant un public très instruit mais qui n'est nullement tenu de savoir le latin, il me saura peut-être gré de lui donner la traduction de ces vers de Lucrèce, qui est la suivante :

« Quand la vie humaine répandue sur la terre se trouvait, « aux yeux de tous, opprimée sous le poids de la religion, un «, citoyen grec osa, le premier, soulever contre elle les mortels..»


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sition avec une religion faite de légendes mythologiques dont l'origine divine paraissait difficile à admettre; mais cette religion commandait déjà le respect des lois, la fidélité au devoir, la piété envers les morts; elle constituait l'une des assises fondamentales de la société et ceux qui ne l'acceptaient pas aveuglément étaient considérés comme de dangereux perturbateurs de l'ordre social.

Socrate a été l'une des victimes les plus célèbres de cet ostracisme.

Et il en a été ainsi, dans la suite des siècles, pour toutes les religions qui ont été associées aux gouvernements des peuples soumis à leur autorité.

Je n'ai pas la prétention de vous remémorer, l'histoire dès rapports qui ont existé, aux divers âges, entre la science et la religion. Le sujet est trop vaste, pour être résumé dans un simple discours. Ces rapports n'ont pas toujours été empreints d'une parfaite aménité, et tous les efforts qui ont été tentés par les plus grands penseurs de l'humanité, depuis Platon et Aristote, pour les adoucir et les rendre acceptables ou, même, pour supprimer toute cause de conflit en proclamant l'indépendance de l'esprit scientifique et de l'esprit religieux, sont, hélas, restés infructueux. Il n'est cependant pas de philosophe qui n'ait cherché à résoudre cette question si complexe et ne lui ait consacré de longues dissertations, lesquelles n'ont pas toujours le mérite d'une clarté limpide.

Un assez grand nombre de ces philosophes, avec leur métaphysique souvent nuageuse, me paraissent avoir joué dans ce conflit le rôle ingrat de certains neutres dans d'autres luttes non moins ardentes entre la civilisation et la barbarie et dont la France vient d'être le plus glorieux champion.

Les doctrines où se résument les idées actuelles sur la science, dans ses rapports avec la religion, se répartissent en deux groupes bien distincts ; l'un


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représente la tendance naturaliste et l'autre la tendance spiritualiste. Les savants qui soutiennent la première de ces deux doctrines ont annoncé la fin des religions, mais les religions vivent toujours et la violence de la lutte ne fait qu'attester leur inébranlable vitalité. Et il est probable que le conflit entre ces deux tendances indéracinables durera autant que l'humanité parce que, si la première peut suffire à certains esprits forts s'attribuant une suprématie intellectuelle que d'autres esprits non moins éminents leur contestent à juste titre, la seconde est la seule qui puisse satisfaire l'imagination et le coeur de tous les hommes dans la plus noble de leurs aspirations, la seule qui charme, émeuve, console et fortifie la conscience humaine. C'est pourquoi le spiritualisme, qui est le principe de toutes les religions, pourra résister victorieusement aux attaques d'une science hostile et subsistera indéfiniment comme un facteur nécessaire de la vie humaine et sociale.

Il convient, d'ailleurs, d'examiner quelles sont les vérités scientifiques que la doctrine matérialiste a prétendu mettre en contradiction avec le spiritualisme et il est permis de discuter leur valeur et leur autorité.

Il faut d'abord observer que la science n'est pas un édifice unique dont toutes les parties sont inséparables.

On désigne sous ce nom un ensemble dé sciences très diverses, dont plusieurs sont absolument indépendantes les unes des autres et que l'on peut classer en trois grandes catégories : les sciences exactes, ou mathématiques, qui sont purement abstraites ; les sciences physico-chimiques qui ont pour objet l'étude de la matière inerte elles sciences naturelles qui embrassent tout ce qui est doué de vie sur cette terre.

On a défini les mathématiques « la science des


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grandeurs », mais des grandeurs mesurables. Il en existe d'autres telles que le beau, le bien, l'utile qui sont susceptibles d'augmentation et de diminution, mais échappent à toute mensuration. Les domaines où l'on observe ces deux ordres de grandeurs sont tout à fait indépendants l'un de l'autre. Les sciences exactes ont ainsi pu se développer et pourront se développer indéfiniment sans jamais heurter aucune conviction d'ordre moral ni aucune croyance religieuse.

C'est déjà un succès très encourageant de pouvoir compter sur la neutralité de l'une dès puissances, et non la moindre, de cette formidable triple alliance. Si, même, on en juge par l'exemple et les enseignements que nous ont donnés des mathématiciens du plus grand génie, tels que Pascal et Newton, cette neutralité aurait un caractère plutôt bienveillant et secourable.

Et, s'il en était autrement, on pourrait encore discuter le degré de certitude que présentent les sciences exactes avant de baisser pavillon. Sans en être réduit à cette extrémité, vous pourrez, si cette question vous intéresse, consulter quelques ouvrages dont les titres sont généralement mieux connus que leur contenu et où l'un des plus illustrés mathématiciens de notre époque, Henri Poincarrè, a exposé ses idées sur la valeur de la science et sur le rôle que joue l'hypothèse dans la science. Certaines de ses conclusions, qui ont bouleversé tant de notions acquises, sont vraiment déconcertantes. Il est impossible de les résumer brièvement ; je voudrais cependant vous en donner un simple aperçu, en me bornant à vous présenter quelques-unes seulement de ses observations sur l'une des sciences exactes dont la vérité a été considérée jusqu'à ces derniers temps comme absolument intangible et indiscutable.

La géométrie consiste, comme vous le savez, en un


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ensemble de propositions qui se déduisent logiquement les unes des autres ; mais, en remontant dans cette série de déductions, on arrivé à des vérités qui sont pu paraissent évidentes par elles-mêmes et ne peuvent plus être démontrées en s'appuyant sur d'autres vérités d'une plus parfaite évidence. C'est ainsi qu'Euclide, savant géomètre dont les travaux ont éte publiés près de 300 ans ayant Jésus-Christ, a posé, en principe le célèbre postulatum qui porte son nom et dont la réalité : absolue n'a été jugée contestable que tout récemment.

Ce postulatum est le suivant :

Dans un plan, par un point pris en dehors d'une ligne droite on peut toujours mener une ligne droite qui ne coupe pas la première et on ne peut en mener qu'une seule. Cette droite est désignée sous le nom de parallèle à la droite donnée.

Or, d'autres géomètres modernes, Riemann et Labotcheski, ont construit des géométries nouvelle basées sur les postulats suivants qui sont la négation de celui d'Euclide.

Le premier admet, comme axiome, qu'on ne peut mener par un point aucune parallèle à une droite donnée et le second, qu'on peut mener par un point plusieurs parallèles à une droite donnée et les propositions qu'ils en déduisent tous deux logiquement constituent des géométries tout aussi rigoureuses au point de vue du raisonnement que la géométrie usuelle.

En abandonnant d'autres axiomes, on peut encore construire d'autres géométries aussi cohérentes que celles d'Euclide, de Riemann et de Lobatcheski. Où serait donc la vérité?

Poincarré déclare que « ce point d'interrogation « n'a aucun sens et qu'une géométrie ne peut pas « être plus; vraie qu'une autre. » « La géométrie euclidienne serait simplement plus commode » et il en donne les motifs.


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Cette conclusion d'un des plus grands génies que la science ait enfantés, est d'une telle hardiesse qu'elle dépasse ma faible compréhension.

Dans un autre chapitre de Science et Hypothèse, Poincarré formule une assertion de même nature et non moins surprenante sur la rotation de la terre, dans les termes suivants :

« Cette affirmation que la terre tourne n'a aucun « sens, puiqu'aucune expérience ne permettra « jamais de la vérifier. Il est plus commode de sup« poser; que la terre tourne parce qu'on exprime « ainsi les lois de la mécanique céleste dans un lan« gage bien plus simple ».

Cependant, à moins que le dilemme pur ne soit pas un raisonnement impeccable, il faudra se résoudre à admettre que, si la terre ne tourne pas sur ellemême, ce sont tous les astres du ciel qui tournent autour d'elle, et une pareille hypothèse est inadmissible. En effet, des observations astronomiques et des calculs d'une approximation très suffisante ont établi d'une manière Indiscutable, et sans qu'il soit nécessaire de le vérifier par des expériences irréalisables, que ces astres se trouvent à des distances de la terre variant dans les plus grandes proportions et jusqu'à des limites inconcevables. Si ces astres innombrables/ tournaient; autour de la terre, leurs vitesses devraient être exactement proportionnelles à leurs distancés de la terre et atteindraient des proportions invraisemblables.

Il est prétentieux de ma part de discuter les idées de Poincarre. Toutefois je déclare que ce raisonnement par l'absurde suffit pour me donner la conviction que la terre tourné bien réellement, comme tout le monde l'admet depuis Galilée, comme Foucault l'a démontre par une expèrience restée célèbre ; et il me semble que ma crédulité est soumise à une bien plus rude épreuve quand on lui suggère l'idée que ce n'est là qu'une simple supposition, ; n'ayant d'autre,valeur que sa commodité.


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Mais, revenons, si vous le voulez bien, au postulatum d'Euclide et a la notion du parallélisme de deux droites. Cette question ne vous paraît peut-être.' pas d'un intérêt passionnant vous reconnaîtrez sans doute, si vous voulez bien me prêter quelques moments d'attention, qu'il n'en est pas de plus suggestive, ni de plus énigmatique.

Veuillez vous représenter, sur un plan, deux droites qui se coupent ; faites tourner l'une d'elles autour dé l'un de ses points, son point d'intersection avec la droite qui reste fixe ira en s'éloignant dans l'une des deux directions, puis il reparaîtra dans l'autre direction et ira en ser rapprochant de sa première situation. il existe une position, intermédiaire de la droite mobile, et il semble bien qu'il n'y en ait qu'une seule, où le point d'intersection n'est plus situé ni d'un côté, ni de l'autre. Les deux droites sont alors parallèles suivant la définition d'Euclide.

En réalité, il n'en serait pas ainsi : les deux droites ne cesseraient jamais de se rencontrer, seulement, dans cette situation intermédiaire, leur point d'intersection serait à l'infini, et on raisonne en géométrie comme si son existence ne pouvait pas être mise en doute.

On arrive à cette conception par des considérations de perspective et de géométrie sphérique des plus élémentaires.

Vous n'ignorez pas qu'en perspective deux droites parallèles et deux droites qui se coupent peuvent se correspondre réciproquement. La perspective d'un point dans le plan de l'une des deux figures est toujours un point situé dans le plan de l'autre figure. Le point d'intersection commun aux deux droites qui se coupent, a donc pour perspective un autre point qui est situé sûr l'une et l'autre des deux droites parallèles. Il faut donc en conclure que ces deux droites se rencontrent en ce point.

D'autre part, vous avez tous étudié la géographie


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sur un globe terrestre et vous avez vu que, sur cette sphère, étaient tracés des grands cercles dont l'un est l'équateur et les autres sont les méridiens. Supposez que le rayon de cette sphère aille en augmentant indéfiniment, sa surface, en un de ses points, ira en se rapprochant de plus en plus du plan qui lui est tangent en ce point; elle se confondra avec lui lorsque le rayon sera infiniment grand. L'équaleur et deux quelconques des méridiens deviendront alors des lignes droites dont les deux dernières, perpendiculaires à la première, seront parallèles. Or, quelles que soient les dimensions de la sphère, les deux méridiens n'ont jamais cessé de se rencontrer en deux points qui en sont les deux pôles. Ces points ne disparaissent donc pas quand la sphère devient plane, ils soni simplement rejetés à l'infini.

Mais la notion de l'infini échappe à notre entendement et c'est pourquoi nous serons toujours hors d'étal de décider si le postulatum d'Euclide correspond ou non à la réalité.

Et nous ne pouvons plus dire avec Sully-Prudhomme :

« Alors, pour me sauver du doute, « J'ouvre un Euclide avec amour, « Il propose, il prouve, et j'écoute « Et je suis inondé de jour. »

La seule certitude que nous puissions avoir, c'est que, dans les limites où nous pouvons opérer, c'està-dire, pour des dimensions qni ne sont ni infiniment grandes, ni infiniment petites, la géométrie d'Euclide répond à la réalité des faits, et cela doit suffire pour ne pas décourager les mathématiciens de poursuivre leurs recherches dans cette branche si intéressante des sciences exactes.

Celle conclusion, plus satisfaisante, à mon avis, que celle de Poincarré, a été proposée, dans une remarquable étude sur Les premiers principes des


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Sciences mathématiques, par un savant distingué, M. Worms du Romilly, qui appartenait, comme lui, au corps des ingénieurs des mines et que j'ai eu l'honneur d'avoir pour inspecteur général au cours de ma carrière administrative.

Ne pensez-vous pas que cette certitude très relative que nous donne une science exacte est encore plus aléatoire quand il s'agit des sciences physico-chimiques et naturelles dont les lois sont déduites de l'observation et de l'expérience, alors que les moyens dont nous disposons pour y poursuivre nos investigations sont limités à nos sens, insuffisants et bornés aidés, il est vrai, d'instruments admirables de puissance et de précision, mais encore bien éloignés de la perfection ?

Le parti que les savants ont su tirer de ces faibles ressources n'en est que plus stupéfiant et ils méritent une admiration et une reconnaissance que personne d'entre vous ne leur refusera.

Toutefois, ils né sont pas parvenus et ne parviendront jamais â résoudre un certain nombre d'énigmes qui sont aussi insondables que l'infini, et l'orgueil de certains d'entre eux doit se résigner à en subir une très rude atteinte. Les mystères de la création de l'univers et de l'Origine de la vie sur la terre subsisteront toujours parmi les plus troublantes de ces énigmes.

La science nous affirme que rien ne se perd et rien ne se crée. La matière et l'énergie ne subiraient que des transformations. Ce principe, établi par Lavôisier, est-il d'une certitude absolue? Dans les limités de temps et d'espace où nous pouvons observer la nature, nous devons l'admettre, au même titre, que le postulatum d'Euclide. Mais pourra-t-on jamais savoir ce qui se passe dans les espaces infinis, ce qui est advenu et ce qui adviendra dans l'infini du temps passé et futur ? Et, de même que deux droites parallèles se rencontrent à l'infini sans que nous


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puissions le comprendre, sommes-nous autorisés à affirmer que la matière et l'énergie ont existé de tous temps et seront éternelles?

En présence de l'infini, les mots toujours et jamais n'ont plus aucune signification et nous devons nous incliner devant le mystère de la création en avouant notre impuissance à le pénétrer. Croyezvous, d'ailleurs, que si la science renonçait à proclamer sa négation, elle en serait amoindrie ?

Je craindrais d'abuser de votre patience en examinant avec vous la valeur des arguments des sciences physico-chimiques et naturelles sur lesquels repose cette négation, ou, même en vous résumant sommairement les idées qui ont été émises, dans un sens ou dans l'autre, par les savants elles philosophes modernes les plus compétents en cette matière.

Toutes les théories si décevantes du matérialisme se sont effondrées successivement dans l'abîme des hypothèses les plus discutables.

L'une d'elles a eu son heure de célébrité au siècle dernier; elle a rencontré de chauds partisans et de savants vulgarisateurs, parmi lesquels on peut citer Darwin, Carl Vogt, Haeckel, Le Dantec. Elle n'a été confirmée par aucun fait scientifique qui l'impose avec évidence. La série des êtres vivants qui, d'après l'hypothèse du transformisme et de la descendance, se seraient succédé, en se perfectionnant, depuis la monère jusqu'à l'homme, n'a aucune continuité; des espèces très nombreuses intermédiaires auraient disparu sans laisser aucune trace de leur existence et ces lacunes dans nos archives pâléontologiques ne sauraient être considérées comme des accidents sans portée. Il ne subsiste de vraisemblable, dans cette théorie, que l'évolution des espèces par sélection naturel le et cette hypothèse n'est pas en contradiction avec celle de la création, les espèces ayant pu être créées portant en elles le germe de leur évolution.


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Si les observations et les expériences de la biologie ont été interprétées dans un sens que l'on prétend mettre en contradiction avec l'idée de la création, l'existence, en nous, d'une âme immortelle, a été également battue en brèche par la physiologie avec des arguments qui ne sont pas plus probants : il n'y a non plus aucune contradiction, à cet égard, entre les certitudes indiscutables de la science et les convictions spiritualistes ; on n'a jamais pu opposer à celles-ci que des hypothèses.

J'ai recueilli, dans un ouvrage assez répandu, l'anecdote suivante, qui n'aura peut-être pas pour vous le mérite de la nouveauté :

Un candidat au doctorat en philosophie, soutenant sa thèse; en Sorbonne, avait émis des propositions qui ne concordaient pas avec les convictions religieuses ressortant nettement de la doctrine qu'il exposait.

Son examinateur, qui n'était autre que Cousin, lui en fit la remarque et lui demanda comment il pouvait allier ses idées avec ses croyances. : Le candidat répondit :

« J'habite une maison à deux étages ; la foi est au « premier, la raison occupe le rez-de-chaussée ; il « n'existe pas de communication entre les deux, »

J'envisagerais une autre disposition de cette demeure symbolique.

Dans l'enclos de ma propriété, parc ou jardin, je construirais une chapelle pour abriter la religion qui a bercé et charmé mon enfance et dans laquelle j'ai trouvé bon que mes enfants fussent élevés. Dans ma maison, la science occuperait le rez-de-chaussée et la doctrine spiritualiste le premier étage, et j'établirais entre les deux une large communication, car j'estime qu'il ne petit résulter de leur union que des bienfaits.

Le matérialisme à puisé ses utopies dans une fausse interprétation de la science et l'a trop souvent


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détournée du but qu'elle doit poursuivre. C'est sous l'inspiration de cette doctrine basse et décevante que d'admirables découvertes scientifiques destinées à apporter toujours plus de facilités, d'agrément et de bonheur dans l'existence des hommes, ont été utilisées par un peuple maudit pour leur infliger toutes les souffrances, toutes les calamités dont nous avons eu l'horrible spectacle dans la dernière guerre qui vient de replonger le monde civilisé dans la barbarie.

Nous opposerons fièrement à la science néfaste de nos cruels ennemis, la belle et pure science française de Pascal, de Pasteur et de leurs disciples. Les savants d'Allemagne sont complices, sinon responsables, de crimes exécrables qu'ils n'ont jamais désavoués. Ceux dont notre pays s'honore, à juste titre, ont réalisé des découvertes dont les bienfaits sont incalculables.

Cette opinion, qui ne rencontrera pas beaucoup de contradicteurs chez nous et nos alliés, ni parmi les neutres qui nous ont manifesté leur sympathie, a été formulée en termes excellents dans un article paru l'année dernière dans la Revue des Deux-Mondes et intitulé Un Demi-siècle de pensée française. Je vous en recommande la lecture et ne saurais mieux faire que vous en citer quelques extraits :

« Comme les ilotes ivres de l'ancienne Sparte, « l'Allemagne, ivre de science, nous a donné le « hideux spectacle de sa dégradation morale. Depuis « un demi-siècle surtout, elle s'était matérialisée à « plaisir. La science l'avait comblée de tous les « bienfaits temporels qu'elle dispense à ses fidèles ; « la richesse, la prospérité industrielle et commerce ciale, même la gloire militaire. Pour obéir aux lois « scientifiques de la concurrence vitale et aux sug« gestions de sa voracité et de son orgueil, elle s'est « jetée comme une bête fauve sur les autres peuples ; « elle a déchiré les traités les plus sacrés ; elle a


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« piétiné tons les droits humains ; elle a déchaîné « sur le monde la guerre la plus sciéntifique et la plus « inhumaine que le monde ait jamais connue. Elle « a prouVé, par un exemple saisissant et effroyable. « que la science sur laquelle elle avait fondé sa « culture est absolument étrangère à toute notion de « moralité. Non pas, bien entendu, que la science « soit immorale ; elle est simplement amorale ; elle « est indifférente au bien et au mal ; la puissance « qu'elle met aux mains de l'homme peut être Men« faisante ou malfaisante à volonté. L'Allemagne a « choisi cette dernière alternative... Elle a désho« noré, pour l'éternité, non pas la science, mais la « religion de la science qui était devenue sa religion « unique.

« Et en face de cette Allemagne grossièrement « matérialiste, qui confond les grandeurs de chair « avec la grandeur morale, la guerre a dressé «une France toute nouvelle, qui a rétrouvé sa « vraie tradition philosophique et religieuse et « a puisé, dans sa foi ardemment spiritualiste, « la force de se sacrifier pour les grandes causes « idéales. Droit, justice, humanité, pitié, charité, « respect de la parole donnée, la France n'a pas cru « qu'aucun de ces vieux mots, dont on se moque « outre-Rhin, ait rien perdu de son sens sacré ».

On ne saurait flétrir plus éloquemment l'infantie scientifique de notre ennemi héréditaire.

Je viens d'avoir l'occasion de rendre hommage à un savant, bien Français celui-là, plus modeste que Pasteur assurément, mais qui a été soutenu, comme lui, par une foi profonde et sincère dans la tâche qu'il a poursuivie sa toute vie avec probité et dévouement.

Je m'estime très honoré d'avoir eu ce privilège et je suis infiniment reconnaissant à mes distingués confrères de me l'avoir accordé.


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Vous avez bien voulu me suivre dans le domaine mystérieux de l'inconnaissable où la poursuite de l'humanité à la recherche de la vérité ne rencontre plus que des hypothèses scientifiques et des croyances mystiques. Permettez à mon imagination vagabonde d'y faire une dernière incursion.

Vous n'ignorez pas que la science a été. amenée à concevoir une substance qui échappe à tous les moyens d'observation et d'expérience dont nous disposons, mais dont l'existence s'impose pour l'explication des phénomènes de transmission de la chaleur, de la lumière et de l'électricité. Les propriétés de l'éther, c'est le nom qui a été donné à cette substance, diffèrent entièrement de celles de la matière, Il est impondérable; il remplit tout l'espace dans l'univers il est doué d'une élasticité qui lui permet de transmettre les vibrations avec une vitesse infiniment plus grande que celle de tous les corps matériels en mouvement sur la terre ou dans le ciel. La matière baigne pour ainsi dire dans l'éther, et c'est par lui que nous parviennent, de leur source solaire, des proportions infimes de la chaleur et de la lumière qui en émanent.

Et bien ! je me suis demandé, dans un songe désordonné comme tous les rêves, si notre âme ne jouerait pas un rôle semblable de liaison entre Dieu et les hommes. Dieu, qui a créé la matière et lui a donne la vie, n'a-t-il pas légalement animé l'éther pour créer notre âme et transmettre ainsi aux hommes une parcelle, hélas bien faible et incomplète, des attributs de sa divinité ? N'a-t-il pas voulu, dans sa toute-puissance et sa bonté infinie, que cette âme, aussi distincte de notre corps périssable que l'éther est différent de la matière, soit douée de l'immortalité?

Ne voyez-là, je vous prie, qu'une divagation de plus après toutes celles qu'ont suggérées les mystères qui nous environnent.


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On a parfois de ces hallucinations dans les demeures symboliques que chacun de nous construit suivant son inspiration? et où l'on va se réfugier de temps en temps loin des contingences du monde réel et terre à terre.

Peut être aussi la lecture d'un ouvrage de philosophie traitant copieusement le sujet que je n'ai fait qu'effleurer devant vous, avait-elle contribué à me plonger dans un fâcheux état de somnolence ?

S'il en est ainsi, mon expérience personnelle aurait dû me dissuader du choix d'un tel sujet et m'avertir de l'imprudence que je commettais en m'exposant à provoquer moi-même chez mes auditeurs, par des dissertations aussi peu récréatives, ces dispositions favorables à l'illusion des songes auxquelles je n'avais pas pu résister.

Si je vous ai soumis à celle épreuve, je ne veux pas la prolonger davantage, et, en y mettant un, terme, je m'excuse de vous l'avoir infligée.

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REPONSE DE M. PAUL BARLATIER

DIRECTEUR DE L'ACADEMIE

AU DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. Alfred OPPERMANN

MONSIEUR,

L'Académie de Marseille qui, comme le Phénix, dont elle a adopté l'emblème, renaît sans cesse de ses cendres, s'honoré en ce jour de placer au fauteuil de l'homme éminent que vous avez si justement et si parfaitement loué, l'homme également éminent que vous êtes ; et, s'il était un tempérament au chagrin profond qu'a causé à tous ses confrères la disparition prématurée de M. le doyen Perdrix, il nous viendrait à coup sûr de la joie sincère et de la légitime fierté, que nous éprouvons tous à vous voir prendre rang parmi nous.

Pour parler de vous comme il convient, Monsieur, je n'aurai nul besoin de faire appel ni à la sympathie déjà ancienne qui nous a rapprochés, ni à la respectueuse amitié que j'éprouve pour votre personne; vos mérites si èminents n'appellent pas simplement la sympathie, ils imposent avant tout le respect dans tout ce que ce terme exprime et d'estime et d'admiration. De cette estime, la Marseille des affaires et celle des initiatives utiles vous ont donné de multiples témoignages, vous en recevez un


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nouveau en ce jour, et grâce à Dieu votre verdeur permettra certainement à ceux dont vous êtes devenu le concitoyen de vous en fournir bien d'autres encore.

Et cependant, Monsieur, le pauvre littérateur qui vous parle se trouverait fort en peine, vu son incompétence, de louer comme il conviendrait le savant minéralogiste et le mathématicien ingénieux que vous êtes, s'il n'avait la bonne fortune pour ce faire que de répéter ici publiquement ce que notre confrère et doyen, M. Edouard Stephan, a dit à la séance privée de notre Académie qui précéda votre élection.

Afin d'éclairer nos confrères sur la haute valeur scientifique de votre candidature, M. Stephan traçait ainsi le tableau de votre vie laborieuse, entièrement consacrée à l'accomplissement de vos devoirs professionnels et à l'étude de la science :

« Après deux années d'études de mathématiques spéciales commencées au lycée de Marseille et terminées à celui de Strasbourg, M. Alfred Oppermann, né à Mulhouse en 1852, fut admis à l'École Polytechnique en 1870, à l'âge de 18 ans, le premier de sa promotion, rang qu'il ne cessa de conserver jusqu'à sa sortie en 1872, puis à l'Ecole. Supérieure des Mines.

« Attaché au Secrétariat du Conseil général des Mines, de juillet 1876 au mois d'avril 1877, il fut alors nommé ingénieur à Grenoble où il ne resta qu'une année environ, puis fut transféré à Marseille qu'il n'a plus quittée. C'est là qu'il a passé successivement par les trois classes d'ingénieur ordinaire et par les deux d'ingénieur en chef. Sa dernière promotion est de 1901. La carrière administrative de M. Oppermann s'est donc déroulée presque entièrement dans notre ville ou pour mieux dire dans la sienne, car il y avait passé la majeure partie de son


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enfance près de son père, directeur de notre succursale de la Banque de France, et plus tard, par son alliance avec la famille Darier, il devint vraiment notre concitoyen d'adoption. »

Vous l'êtes devenu à ce point, Monsieur, que lorsque notre Syndicat d'Initiative de Provence à eu à choisir un président, le meilleur parmi les Provencaux, c'est Alfred Oppermann qu'il n'a pas hésité à mettre à sa fête et ce pour le plus grand bien et de notre chère province et de notres chère cité.]

M. Stephan continuait : « Durant cette, longue période d'activité professionnelle, le service de M. Oppermann est demeuré très chargé : en 1878, le sous-arrondissement minéralogique de Marseille, auquel il avait été rattaché, s'étendait sur trois départements (Bouchesr-du-Rhone, Vaucluse et BassesAlpes) ; en outre, l'ingénieur était chargé du contrôlé de l'exploitation des chemins de fer P.-L.-M. sur foule la partie sud-est du réseau. De plus, à différentes reprises, et d'une façon permanente pendant plusieurs années, il fut chargé de l'intérim du sous-arrondissement minéralogique de Nice, qui s'étendait aussi, sur trois départements (Var, AlpesMaritimes et Corse). Enfin, quand; il fut nommé ingénieur en chef sur placer ayant dans sa circonscription ces deux sous-arrondissements, il a encore été chargé assez longtemps de l'intérim de celui de Nice.»

Après avoir ainsi tracé un tableau rapide de votre magnifique carrière, M. Stephan énuniérait tous les travaux d'ordre théorique et pratiqué auxquels vous vous êtes adonné. Il signalait la part prépondérante que vous avez prise au percement du tunnel d'évacuation des eaux du bassin houiller de Fuveau, magnifique travail, exécuté, sous votre contrôle, dans des conditions parfaites, et qui a présenté


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autant d'intérêt pour l'ingénieur, à raison des difficultes à vaincre, que pour le géologue, par suite des nombreux recoupages de couches qu'il a permis d'effectuer.

Vous apportiez ensuite, par votre étude sur, « les dégagements de gaz inflammables dans les carrières d'argile plastique », une explication tout à fait lumineuse d'un phénomène qui avait intrigué à juste titre tout le monde de la minéralogie. M. Stephan signalait également le rapport présenté par vous sur les conditions d'établissement des usines productrices de gaz acétylène et sur les dispositions réglementaires relatives à l'acquisition, à la conservation et à remploi des explosifs. Mais ces travaux d'ordre pratique, le labeur assidu qu'exigeaient vos si absorbantes, fonctions, ne vous empêchaient pas cependant de continuer à sacrifier sur l'autel de la science pure. La géométrie, que vous aimez particulièrement et qui n'a plus de secrets pour vous, continuait à vous attirer invinciblement, et nous savons qu'à, cette heure même où l'armée, à qui vous avez rendu de si éminents services au cours de la guerre, vient de vous rendre au calme de la retraite et de l'étude, vous mettez la dernière main à un mémoire monographique de ce que les géomètres appellent un quadrilatère parfait.

Excusez-moi encore une fois, Monsieur, de ne pouvoir, faute d'ailes, vous suivre sur les sommets lumineux et ardus de la haute mathématique, et laissez-moi vous remercier, comprenant sans doute en quel fâcheux embarras vous auriez pu mettre votre incompétent directeur, d'avoir bien voulu lui tendre une main secourable en mêlant aux considérations de science pure, dans votre éloquent discours, des considérations philosophiques destinées à permettre à celui qui vous parle de reprendre pied sur une terre qu'il n'ignorât pas complètement.

Vous l'avez fait, Monsieur, d'une façon qui a séduit,


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vous avez pu vous en rendre compte, tout votre auditoire et notre Compagnie tout entière a pris le plus vif intérêt à voir se rouvrir devant elle un débat qui divise depuis si longtemps l'humanité et tient en balancé ou range dans des partis opposés des esprits également sincères et également émments.

Homme de science, de la plus belle de toutes les sciences, cette mathématique qui nous apparaît comme la plus positive de toutes, vous avez néanmoins marquera la suite de cet éminent et ingénieux esprit qui s'appelait Poincaré, combien, malgré tout peut apparaître fragile et inversable le fondement de toute connaissance humaine et qu'il suffit d'un concept différent choisi comme point de départ pour que dans: cet édifice, en apparence si solide et si ordonné de la géométrie, le plancher devienne le plafond ou le plafond un des murs latéraux. Par là vous avez marqué, Monsieur, que le scepticisme, si fort a la mode chez certains vis-à-vis des croyances spiritualistes, pouvait aussi bien s'appliquer à toutes les connaissances humaines, et qu'il était possible aussi raisonnablement de croire à tout que de douter de tout.

Mais, comme une pareille doctrine apparaîtrait singulièrement décevante et déprimante pour les hommes, vous avez pris soin d'indiquer que les marques de fragilité de l'édifice scientifique n'étaient relevées par vous que parce que c'est précisément cette même fragilité que la doctrine matérialiste reproche à la doctrine spiritualiste.

Le matérialisme entend n'accepter comme base de toute connaissance que le témoignage des sens ; soit. Encore faudrait-il qu'il acceptât le témoignage de tous nos sens. Une science qui déduirait ses lois du seul témoignage de l'ouïe, de l'odorat et du toucher et qui exeluerait le témoignage de la vue, comme serait celle que pourraient imaginer des hommes: vivant dans une perpétuelle obscurité, ne


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saurait être tenue pour une science rationnelle et ses lois ne pourraient être considérées comme nécessaires au regard de la raison. Si donc il était démontré que; parmi nos modes de perception il en est un que le matérialisme scientifique a omis de consulter, si à nos cinq sens nous nous trouvions amenés a en superposer un sixième, bien des choses niées à cette heure, bien des expériences en apparence inopérantes, apparaîtraient comme singulièrement troublantes, comme étonnamment suggestives.

J'admire de voir combien l'on s'est peu attaché, dans le camp matérialiste, à examiner si l'homme ne ; possède pas en lui-même un autre moyen de perception que celui que lui offrent les cinq sens dits matériels.

Pour nous, idéalistes, ce sens existe ; il s'appelle le sens intime ou la conscience. Le mécanisme de ce sixième sens nous échappe; il réagit bien sur nos autres sens, mais il ne tombe pas sous leur contrôle; il leur est supérieur ; il les domine tous; il est le sens moteur, le sens créateur, le sens divinateur, le sens intermédiaire entre la matière et l'esprit, c'est, si j'ose m'exprimer ainsi, un sens astral ou éthéré.

Ce sens est en même temps transmetteur et récepteur; il est le véhiculé de la force psychique de l'individu et il est le récepteur de la force psychique des autres individus. Il agit et il réagit.

Autour de chaque être pensant nous croyons, nous, qu'une force plus ou moins grande, que des ondes psychiques à rayon plus ou moins étendu, s'élargissent comme ces rides qui se forment sur l'eau après la chute d'un corps, pu comme ces ondes qui rayonnent autour d'un posté de télégraphie sans fil. C'est ce que nous sommes convenus d'appeler le rayonnement des âmes. Par là s'expliquent les sympathies qui sont des assonances d'ondes et les antipathies qui sont des dissonances, par là s'éclairent les phénomènes de prescience et de télépathie.


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Par là aussi s'expliquel'actio n mystérieuse que certains individus exercent sur certains autres, sans que rien dans leur apparence physique paraisse justifier ou expliquer cette action : par là se comprend l'influence des grands capitaines sur leurs armées, des grands tribuns et des grands orateurs sur les foules, des nécromans sur les esprits faibles, des criminels sur leurs victimes.

Toutes ces ondes émanées de chaque individu se rencontrent, se choquent, se pènètrent ou se répoussent, s'unissent ou se combattent dans le plan astral ou psychique : elles s'annihilent ou elles s'exaltent. Ce qu'on appelle l'âme des foules, cette force spéciale, ce fluide inconnu qui met une agglomération d'individus dans un état voisin de l'hypnose et qui les arrache pour ainsi dire à leur état psychique individuel pour les faire entrer dans un état psychique collectif, est une manifestation évidente de ce que peut être la résultante de la radiation réunie d'un certain nombre d'individus. Croyez-vous, par exemple, que l'héroïsme de nos poilus n'ait pas été soutenu par les ondes psychiques venues de l'arrière, par ces millions de volontés tendues vers eux et qui, quelles que fussent leurs inquiétudes, leurs souffrances et leurs tristesses, leur disaient malgré tout : « Défends ton pays, défends tes enfants, sois digne de la France et de nous !» Et ne pensez-vous pas qu'au-dessus de notre sol sacré, du fond de ce que nous appelons le passè, et qui n'est en réalité qu'un éternel présent, les âmes et les forces encore radiantes de tous nos ancêtres ne les poussaient pas et ne les soutenaient pas aussi. Faibles enfants désorganisés en face d'un ennemi puissamment préparé à la guerre, presque désarmés en présence d'un peuple outillé comme aucun rie fut jamais, ayant plié sous le premier choc, en retraité, on peut presque dire en déroute, depuis dès jours et dès jours, ils se sont arrêtés cependant à la voix d'un seul


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homme; combien faible face à leur multitude, combien forte parce qu'elle leur transmettait la volonté, la confiance, le suprême espoir de toute une: nation, de tout un peuple qui ne voulaient pas mourir.

Et le miracle de la Marne a eu lieu et dans ce choc, qui fut autant un choc d'âmes, qu'un choc de poitrines, nous avons vaincu parce que la force psychique de la France s'est trouvée à ce moment supérieure à celle de nos ennemis.

D'où voulez-vous, je vous le demande, qu'émanent de pareilles forces qui traversent le temps, qui franchissent l'espace ; vous les chercherez en vain dans la conformation des cerveaux. Tout ce que la science avait péniblement échafaudé sur la localisation cérébrale s'est écroulé pendant cette guerre devant l'audace de nos chirurgiens, comme des siècles de science physique et chimique vacillent devant le mystérieux radium. Et puisque je parle de cette dernière découverte, admirez combien nous apparaissent maintenant moins absurdes les recherches de ces alchimistes qui croyaient ferme comme roc à l'unité de la matière et rêvaient de la transmutation des corps. Ils allaient ceux-là tâtonnant dans la nuit du moyen âge, mais leur sens intime leur disait : « La matière est une ; il est des corps indécomposés, il n'est pas de corps indécomposables. Et voici que peu à peu à ces croyants, qui n'étaient pas des raisonnants, la science est obligée de donner raison, et il se trouve qu'à ce jour nous les trouvons, par leur esprit de divination, à dix siècles en avance du point où nous nous trouvions hier.

Non, voyez-vous, il ne faut pas qu'en leur orgueil des hommes, en pensant exalter l'homme, le diminuent de ce qui est son plus bel apanage, de ce qui seulement le distingue des autres êtres vivants, de cette raison, de ce sens intime, de cette conscience dont j'ai parlé tout à l'heure.


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Il est deux moyens pour le sujet pensant de connaître ce qui existe en dehors de lui, la science et l'intuition.

La première, à l'aide d'un jet de lumière net, aigu, précis et localisé, lui fait apercevoir sous une illumination crue les détails du monde matériel ; l'autre ne dispose que d'un rayonnement vague et très étendu, mais qui lui fait deviner, pressentir le monde immatériel,

Ceux que l'intuition possède, ceux qui n'étouffent pas leur sens intime sous le poids des objections' matérielles ne démontrent pas, ils croient. Ils croient pour des motifs immatériels comme: les autres démontrent par des expériences matérielles.

Les croyants ont ce qu'ils appellent des vérités de foi, des mystères, non contraires à la raison, mais placés au-dessus d'elle ; comme les scientifiques ont des axiomes non contrait es à l'expérience, mais placés en dehors d'elle.

Ce sont deux plans de connaissance distincts et parallèles en ce monde, mais convergents dans ce foyer de toute science qui s'appelle Dieu.

Non, matérialistes ou idéalistes de bonne foi, nous ne sommes pas éloignés les uns des autres autant que nous nous le figurons. Nous sommés sur un même chemin, nous suivons une même route; nos moyens de nous conduire sont différents,voilà tout.

Matérialistes, vous marchez les yeux clos, mais d'un pas ferme, vous appuyant au fil conducteur de la science et vous laissant guider par lui et quand ce fil se brise dans vos doigts, avec quelle admirable Opiniâtreté, à la suite de quels magnifiques efforts n'en rattachez-vous pas les torons rompus.

Idéalistes, nous marchons les yeux clignotants et à peine entr'ouverts. et nous ne sommes guidés que par un rayon qui nous éblouit par instants, semble s'éteindre dans d'autres sous le souffle dû doute et


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que nous appelons la Foi; notre marche est plus incertaine, plus vacillante que la vôtre parce que le rayon qui nous guide étant immatériel est de bien faible appui pour soutenir notre être matière, mais du moins avons-nous la joie, de temps en temps, en des éclaircies psychiques, d'apercevoir la route où nous marchons et dé deviner le but de notre voyage.:

Mais tous tant que nous sommés, matérialistes ou idéalistes, gens de conviction et de loyauté, qui nous devons les uns aux autres une réciproque tolérance et un réciproque respect, nous avons en réalité une marche parallèle, nous suivons une même route, nous allons vers un même but, nous marchons tous vers la vérité, nous marchons tous vers la lumière et vers l'immortalité.

Et celui qui nous attend au terme du voyage ouvrira aux uns et aux autres ses bras divins et paternels, car il a dit : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! »

Voilà, Monsieur, les quelques réflexions qu'a suggérées à mon esprit la lecture et l'audition de votre magnifique discours ; laissez-moi maintenant, au nom de l'Académie tout entière, marquer d'une pierre blanche le jour où Alfred Oppermann prend solennellement place dans nos rangs.


SÉANCE PUBLIQUE DU 15 JUIN 1919

Le dimanche 15 juin 1919, l'Académie de Marseille a tenu une séance publique, dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, à l'occasion de la réception de M. Charles Delanglade, membre de la Classe des Beaux-Arts.

Le récipiendaire rend hommage au talent et aux oeuvres artistiques de son prédécesseur, M. Cantini, et, avec autant de compétence que d'esprit, dans la revue qu'il fait des principaux monuments de notre ville, proclame ses admirations sans dissimuler ses critiques.

M. Paul Barlatier, directeur, après avoir justement loué l'oeuvre de M. Cantini, fait l'éloge du remarquable artiste qu'est M. Delanglade, et termine en évoquant le souvenir de son héroïque frère, moit si vaillamment au champ d'honneur.


DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Charles DELANGLADE

MEMBRE DE LA CLASSE DES BEAUX-ARTS

MESSIEURS,

Une tradition respectable exige que le nouveau venu dans une assemblée telle que la vôtre, commence par faire acte d'humilité et se proclame bruyamment indigne d'un pareil honneur.

Bien que mon intention, en me présentant devant vous, eût été de fuir des formules, fatiguées . par l'usage et de faire preuve, au moins dans mon début, d'une originalité piquante, il me faut, hélas, bien reconnaître que jamais cette précaution ne fut plus nécessaire.

Dire ce qu'est l'Académie de Marseille serait faire un bien long exposé des fastes de l'histoire locale; ce serait mettre à l'épreuve la modestie de tant de ses membres que Paris même a consacrés en applaudissant récemment l'élégie d'un de nos grands morts, en appréciant chaque semaine des chroniques scientifiques de haute tenne littéraire, en couronnant enfin des ouvrages, dont tels étudiant la Gaule préhistorique font autorité dans l'Europe intellectuelle; et je sais trop que la violette est essentiellement académique pour insister davantage.

En me voyant sur votre seuil, je me demande si votre bienveillance ne s'est pas laissé surprendre. Vous m'accueillez comme sculpteur et le sculpteur


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est, fort heureusement pour l'ensemble de l'humanité, d'une nature très spéciale. Vous connaissez sa mise; elle a généralement plus d'originalité que son talent et lui permet de se placer en dehors, sinon au-dessus, du commun qu'il méprise. Il croit son enfantine vanité un don d'En-haut et pétrissant la, fange qu'il chérit, il veut simplement recommencer l'oeuvre de Dieu.

Discuter la valeur esthétique de l'homme, premier sujet modelé, serait bien dangereux; l'admiration nous ferait taxer de suffisance et la critique, même ouatée, serait, je l'avoue, pénible à mon amourpropre.

On peut cependant supposer que, malgré l'invraisemblable succès d'édition que connut son oeuvre, le Créateur n'en fut pas pleinement satisfait puisqu'il ne permet d'en exposer qu'une infime partie. Le sculpteur, expose tout. Il ne lui suffit pas, hélas, d'un fragment thoracique pour constituer ce que j'ose à peine appeler ici une académie. L'anatomie lui a trop coûté pour qu'il fasse grâce du moindre lendon et l'idéal de la forme se concrétisé pour lui dans la représentation transparente de ses douloureuses études. Son travail est à la fois fiévreux et lent, et plus tard, lorsqu'après avoir obéi à de vénérables règles de composition il estime son oeuvre équilibrée à souhait, un accessoire mobilier suffira pour, lui donner son caractère définitif : suivant que le sujet, une femme adulte d'ordinaire, tiendra avec peu de vraisemblance un miroir, un vase, ou bien encore qu'elle s'exercera à un cyclisme rudimentaire, c'est la Vérité, la Source ou la trop distante Fortune, le tout avec initiale majuscule, qui s'imposeront à votre admiration. Le public, satisfait d'avoir déchiffré ce facile rébus, ne marchandera pas sa courtoisie incompétente et la gloire ne tiendra plus dès lors qu'à un heureux chiffonnage de la cravate et du . feutre.


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Vous devinez quelle serait mon angoisse de me présenter sous de pareils auspices si vous ne m'aviez permis depuis quelque temps déjà d'apprécier la sympathie de votre accueil. Et aussi dans notre Midi tout le monde ne mérite-t-il pas un peu cette qualification de sculpteur ? Le souci plastique règne en Provence : voyez les maisons des champs ; la fontaine de la grande salle, l'originale décoration du mobilier arlaten, l'ornementation des jardins en figures, vases et pots à feu, tout cet ensemble ne témoigne-t-il pas d'une recherche de beauté chez celui qui l'a ordonné et d'un art vraiment de race chez l'exécutant?

Nous en trouvons un témoignage plus sincère encore dans l'amour des humbles pour les figurants des crèches.

On a rapproché, avec raison, ces charmantes figurines des statuettes de Tanagra et de Cyrénaïque; elles en ont en effet l'élégante simplicité, mais leur côté, anecdotique les apparente davantage, il me semblé, aux sujets qui foisonnent sur les parois de nos cathédrales moyenâgeuses : c'est la même bonhomie spirituelle, c'est le même ouvrage qui permet en le feuilletant l'illusion d'un passé surpris dans ses plus jolis détails.

Honneur au santonnier, petit-fils du coroplaste et de l'ymaigier ! Ses créations laissent bien loin les fades poupées de Meiningen et les oeuvres aussi prétentieuses qu'inespressives de bien de nos statuaires consacrés.

Au-dessus de tous nos artisans rayonne l'influence du grand ancêtre Puget, à qui se rattache toute l'école française contemporaine. Plus de cent ans ont été nécessaires pour que son influence s'impose, mais c'est maintenant d'une façon absolue ; et pensons à ce que doit éprouver l'artiste de Fongate en 18


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voyant que le premier chef-d'oeuvre qu'il inspira fut justement la Marseillaise de Rude.

Depuis; l'emprise s'accentue : nous là retrouvons dans le rythme puissant: et presque architectural de Barye, dans la robustesse de l'Ugolin de Carpeaux et, enfin, dans l'oeuvre de Rodin, dernier maillon d'une chaîne qui par Michel Ange, remonte au trop méconnu Jacopo della Quercia.

L'étude de l'oeuvre sculpturale de Puget, ne saurait être abordée en quelques pages, mais vous me permettrez d'évoquer ses tentatives, fâcheusement rebutées par les autorités locales, d'embellissement de Marseille. C'est là un sujet moins connu, mais qui, étant encore a l'ordre du jour, doit retenir notre attention. Bien des événements ont marqué depuis ; bien des fois le peuple est descendu dans la rue, mais c'est hélas, toujours dansla même, étroite et mal tenue.

Paris était alors en pleine transformation, Louis XIV construisait Versailles et voulait, dans les grandes villes du royaume, des améliorations qui fussent pour la postérité le témoignage de son intelligente puissance. Puget revenait de Gênes ; il entrevoyait sans doute les splendeurs que l'on pourrait étager aussi sûr nos collines dévalant à la mer. On lui demandait un projet d'agrandissement de Marseille et de transformation de l'Arsenal et de l'Hôtel de Ville, dont on avait seulement oublié l'escalier. Vous savez que les échevins eurent peur des dépenses qu'entraîneraient ces monuments; et qu'après nombre de procès on n'aboutit qu'à une cote bien mal taillée. Au cours de cette longue procédure, à laquelle Beringhen, le marquis de Lionne et le duc de Vendôme sont malheureusement mêlés, retenons deux lignes caractéristiques qu'Arnoul écrivait à Colbert : « Les habitants de Marseille seraient bien difficiles s'il fallait prendre leur avis ; la plupart ne savent ce


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qu'ils veulent et l'autre partie ne sait ce qu'il lui faut. » Déjà !

Il demeure heureusement de cette tentative quelques vestiges comme l'écusson de la Mairie, des maisons de la Cannebière ou du cours Saint-Louis, celle qu'il avait édifiée pour lui rue de Rome, la chapelle de la Charité, et surtout la halle Puget.

Celle-ci est libre aujourd'hui et la municipalité pourrait à peu de frais, en lui rendant sa silhouette primitive, lui donner le charme de la loggia dés Lanzi. D'autres immeubles passent pour avoir été faits sur ses dessins.. Respectons la légende, elle estla fantaisie de l'histoire et, dans ce cas particulier, elle prouve qu'un grand talent suscite d'heureuses émulations.

Son plan d'agrandissement ne connut pas up meilleur sort. Vous en savez les grandes lignes : la perspective de la porte d'Aix à la porte de Rome, réalisée plus tard dans des conditions particulièrement étriquées, et les deux grandes voies qui, partant de remplacement actuel de Saint-Vincent-dePaul, aboutissaient l'une au port, l'autre à la porte de la Joliette. Grâce à M. de Maupas, la première fut menée à bien deux siècles plus tard, quant à la seconde, elle est seulement indiquée par le tronçon des allées des Capucines et la place des Fainéants.

L'heure semble venue aujourd'hui ou Marseille congestionnée ne peut plus retarder une tranformation indispensable: Marseille porte de l'Orient que Puvis a malheureusement omis de refermer, ce qui nous vaut l'afflux de Levantins que vous savez. D'autres y sont venus fuyant les horreurs récentes, et comment auraient-ils pu résister à cette atmosphère que la valeur des Brenns, la civilisation latine et la séduction de Salammbô ont faite d'un charme si complet. Les nomades de la Méditerranée ont été heureux d'y retrouver de lointaines accointances,


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tant il est vrai que l'influence atavique dure plus

qu'un chapitre d'histoire.

L'Art, a-t-on dit justement, est la splendeur du vrai, et tout; est d'une vérité splendide sous notre ciel d'émail qui, aux transparences vénitiennes et à l'or de Stamboul, préfère le bleu de France. La plantation du décor comme sa couleur encadrent d'idéale façon la démarche souple et robuste de nos petitesfilles de Rome et soulignent le geste exubérant où d'aucuns ne voient qu'une mimique exagérée, alors qu'il est en réalité le modelage de notre pensée.

S'il est vrai que l'on ne prête qu'aux riches, quelle doit être la fortune de Marseille, dont la beauté doit tout à la nature ! Au cours de vingt-cinq siècles son activité s'est spécialisée dans les affaires au point de détruire, au fur et à mesure de ses besoins, les anecdotes de sa vie. De Massilia il ne subsiste rien ; de Marseille médiévale très peu de choses, et son histoire depuis la Renaissance n'est évoquée que par dès façades déchues, témoins résignés de l'égoïsme commercial.

L'époque moderne a connu des sorts divers. Si depuis près d'un siècle le piteux Arc de Triomphe chante cyniquement la gloire de tous les régimes, rendons enfin justice à l'Empire qui nous à donné la Bourse, Notre-Dame de la Garde, Longchamp, le Pharo, l'Hôtel-Dieu, la Cathédrale, le Palais de Justice, l'École des Beaux-Arts, la Préfecture et l'ensemble du Parc Borély. Son activité s'est même étendue à des travaux de voirie : il a créé la rue Noailles, le Prado, et cette voie bien étonnée, sans doute, de s'entendre appeler rue de la République. Remercions ceux qui dirigeaient alors Marseille : Honnorat, Onfroy, Lagarde, Riouvière et Bernex ont remercié de la meilleure façon leur ville de les avoir mis a sa tête ; ils sont le plus violent reproche à l'adresse de leurs successeurs qui, dans un demi-


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siècle, n'ont pas su faire le vingtième de ce qu'ils ont accompli en quinze ans. La seule voie créée de notre époque, la rue Colbert, a coûté un monument de primordial intérêt, et dire que, dans notre patrimoine d'art, l'Hôtel des Postes a remplacé SaintMartin, rendrait toute insistance cruelle. .

Depuis, plus rien ; et cela vaut sans doute mieux. On vient de projeter de nouveaux quartiers, mais dans notre Midi révolutionnaire, le traditionalisme est tel qu'on ne peut remplacer des rues étroites que par de nouvelles trop peu larges.

Le cadre est toujours somptueux, on ne peut le détruire, mais il n'entoure qu'un écran sur lequel les projections défilent sans laisser de trace. Ne pourrait-on, enfin, faire succéder quelques réalités à des récriminations toujours platoniques? Et Voyez : suivant la formule officielle, nos édiles se sont émus.

Les édiles étaient, vous le savez, chez nos grands parents latins, des magistrats chargés d'organiser les réjouissances publiques, d'entretenir et de décorer les bâtiments municipaux, d'assurer enfin le ravitaillement de la cité. Les élus de la souveraineté populaire justifient-ils cette qualification ? Ce n'est pas à moi à le juger et nous aurions mauvaise grâce à leur chercher querelle au moment où leur ardeur s'est déjà manifestée par la nomination inévitable de quelques sous-commissions.

Leur zèle est impatient. Nous le sommes moins quand nous nous rappelons qu'une de leurs rares gestations nous a valu, non pas, hélas, une inoffensive souris, mais le pont à transbordeur. Glissons comme lui et soyons indulgents, car leur sommaire culture s'est sans doute laissé prendre au nom d'ouvrage d'art qu'un ingénieur plein d'humour a créé pour de pareils échafaudages.

Dans le domaine du passé, les talents diplômés


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furent plus malfaisants. La délicieuse abside de la Major a subi, de leur part, de pénibles épreuves. Espérons que cet abâtardissement fera peut-être épargner quelques églises du front en prouvant que la crainte du restaurateur doit être le commencement de la sagesse.

Enfin, le désastre s'est affirmé dans le rapiéçage des palais du Pharo et de l'Évêché. La note d'élégance que mettaient ces monuments dans les quartiers humbles et laborieux, a complètement disparu.

Ne doit-on pas regretter que, dans cette annexion de la police, la sûreté ne se soit pas étendue jusqu'au goût de l'architecte ?

Nos officiels avaient bien reçu de leurs prédécesseurs l'antique flambeau, mais dans l'essoufflement de leur course, ils n'ont pas su préserver la flamme qui a charbonné et fumé de malencontreuse manière.

Renonçons donc aux entreprises de nos dirigeants et constatons que dans le même temps l'initiative privée adonné des résultats autrement intéressants. Sans parler des donateurs de Saint-Vincent de Paul et du joyau qu'est la place Estrangin, M. Cantini, à qui j'ai l'honneur de succéder parmi vous, est le meilleur exemple de ce que l'on peut attendre d'une volonté persévérante.

Issu d'une famille pisane, il semble que ses ancêtres se soient assemblés autour de son berceau pour lui donner chacun le reflet de son génie propre. Comme les fées de Perrault, Niccolo de Pise, Andréa et le raffiné Pisanello inspirèrent à l'enfant le goût de la forme et du revêtement somptueux, pendant que le positif Galilée tempérait le danger d'une ardeur excessive par sa précision arithmétique.


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Tout jeune il entre, avec son frère, à notre Ecole des Beaux-Arts. Augustin Aubert, qui dirigeait alors cet établissement, put suivre le travail et l'application de Pierre et de Jules Cantini. Ils furent laborieux et modestes et, ce qui prouve que la vie de l'Ecole les rendait parfaitement heureux, ils n'y eurent pas d'histoires.

L'aîné, ses études terminées, fonda un atelier de sculpture décorative, qu'un reste de fétichisme italien, peut-être, lui fit situer rue des Beaux-Arts. Il y eut des débuts remarqués. Quelques figures et des bustes plus nombreux portant sa signature, montrent un talent qui se serait certainement imposé. Il mourut malheurement tres jeune, laissant son frère désemparé. Cette disparition au commencement de sa carrière pouvait lui être fatale. La Providence, si souvent figurée par un triangle, se présenta à lui sous la forme de l'architecte Vaudoyer. Ce très grand artiste terminait alors la Cathédrale, monument pour lequel nous n'aurions pas assez d'enthousiasme s'il était à une journée de chez nous et qui restera comme la plus belle reconstitution du dixneuvième siècle.

L'oeuvre était créée; il fallait la parer. « Je viens vous offrir la fortune, » dit Vaudoyer en entrant chez Cantini, et vous savez s'il a tenu parole. Mais le bénéficiaire ne fut pas un ingrat et nous voyons, dans une des absidioles, une exquise chapelle, exvoto de votre confrère.

Guidé par Vaudoyer, il prodigua dans le monument les colonnes, les frises, les pilastres dont le style byzantin exige la luxuriance. La statuaire elle-même concourut à la décoration de l'ensemble en révélant modestement, dans les sommets du porche et des tympans, les noms de Guillaume, Gautherin, Cavelier et Thomas, pour ne citer que les plus illustres. Les revêtements de mosaïque restent malheureusement en suspens et l'on peut regretter


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que, dans ses libéralités posthumes, le maître décorateur de la Cathédrale n'ait pas parachevé son oeuvre.

Quoiqu'il en soif, la richesse et la variété de la matière furent pour beaucoup une révélation. Le nom du marbrier franchit les frontières mêmes de la France, au point que les constructions sacrées ou profanes furent désormais tributaires des ateliers du Rouet. L'exposition de 1889 lui décernait son grand prix, pendant que le Gouvernement l'inscrivait dans l'Ordre de la Légion d'Honneur. Vous supposez sans peine que devant une pareille apothéose l'envie ne pouvait manquer de montrer ses crocs. Elle le fit en se basant sur la parenté d'un de ses principaux clients avec celui qui fut, hélas, notre Wilson. Le coup était dur; M. Cantini le para en adoptant un méprisant silence et en multipliant ses travaux.

Ici se place, Messieurs, un fait qui semble issu de quelque légende, et qui pourtant est rigoureusement exact. Mgr Robert, dont plus que quiconque vous connaissiez la profonde érudition, lui signala que, d'après un texte de saint Augustin; les Romains avaient:extrait, des environs de Constantine un marbre dont ils vantaient les diaprures translucides. M. Gantini. envoya son neveu, Marins Cantini, explorer la région, niais celui-ci, n'ayant rien pu découvrir, venait de fixer son départ d'Algérie lorsque, aux dernières heures, il fut surpris par un orage en pleine campagne d'In Smara. Il se mit tant bien que mal à l'abri sous un encorbellement de rochers et fit ce que nouseussions fait à sa place : il regarda pleuvoir. Les trombes se succédaient, lavant le sol du sable qui le recouvrait, jusqu'au moment où une rafale mit à nu la tranché d'un gisement d'onyx. Le déluge finissait, et la colombe emportait sur son aile les plus beaux rêves de gloire et de fortune. Les


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Pères de l'Eglise remportaient aussi une victoire en prouvant combien est utile l'étude de leurs oeuvres.

A partir de ce moment, M. Cantini se pénètre de l'importance qu'a la présentation dans une oeuvre. Il comprend qu'un esprit ne saurait imaginer les formes et les figures sans leurs attributs et leur ambiance. Qu'est-ce en effet pour nous que Théodora au point de vue plastique, sinon une femme quelconque que revêtent la dalmatique de basillissa et un amoncellement de bijoux stylisés? Au point de vue religieux, il en est de même. Les néo-chrétiens, par un scrupule de respect, ont évité de nous laisser la moindre indication, sur l'apparence humaine du Christ. L'Ichteus leur suffisait pour évoquer Celui qu'ils avaient tant connu, mais après eux l'imagination populaire a voulu concrétiser l'objet de son adoration, et, laissant, de côté les textes contradictoires, puisqu'il en est d'apocryphes, elle a créé une forme définitive. Cette forme a été si complètement acceptée qu'un Christ imberbe et de type Israélite, bien vraisemblable pourtant, semblerait à beaucoup un sacrilège.

Ce qui est vrai dans le passé l'est autant pour l'art contemporain. Récemment l'opinion publique a fait grief à la Caisse d'Épargne de ne pas avoir dans sa somptuosité l'apparence de ce qu'elle doit être. Et enfin, comme disent si joliment les vieux Marseillais, n'est-ce pas surtout la plume qui fait l'oiseau ?

M. Cantini s'attachera donc désormais à présenter Une oeuvre de la manière la plus adéquate. En 1889, il avait traduit en marbre de sévère polychromie une hiératique figure de Lombard. En 1900, en possession de ses onyx algériens, il interprète de géniale manière la belle composition de rhon maître Barrias, « La Nature se dévoilant devant la Science ». ,

Le succès de cette collaboration fut grand. Il était


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mérité, car votre confrère avait su utiliser des matières d'une invraisemblable exactitude. Le voile que la Nature relevait au-dessus de sa tête, donnait eu transparence une lumière ambrée d'un effet mystérieux et prenant; pour les chairs, un blanc discrètement veiné de rose réalisait complètement la splendeur du vrai.

Ces diverses collaborations connurent malheureusement quelques traverses; aussi, lors de l'Exposition Coloniale, M. Cantini voulut-il donner une oeuvre qui fut Complètement sienne. C'était, vous vous en souvenez, ce « Bon Accueil », qu'il faut bien reconnaître sensiblement inférieur à ses aînés. La composition était pour lui un violon d'Ingres, qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'une chanterelle casse?

Il est regrettable que, cette fois encore, M. Cantini ne se soit pas adjoint un maître statuaire. Si des dissentiments s'étaient encore produits, ils seraient maintenant oubliés, et nous aurions un chefd'oeuvre de plus. L'Art est éternel et la basoche, qui connaît bien la chicane, prescrit à quelques lustres le bruit de sa foudre.

Ces démêlés provenaient du parfait équilibre qui existait chez lui entre l'artiste et l'homme des réalités. Ses velléités étaient nombreuses, mais, après examen, il ne prenait en considération que celles susceptibles d'avoir un plein effet. Il maîtrisa la folle du logis et tout en admettant ce que ses enthousiasmes peuvent avoir d'attachant, il a fait justice, en plein terroir de Mistral, de la légende qui ne voit dans les artistes que des cigales,

Il avait marqué deux étapes dans sa vie. La première devait lui permettre de concentrer ses moyens d'action, d'établir de façon définitive sa renommée en même temps que sa fortune, et la seconde, de faire rayonner autour de lui les produits accumulés de sa vie laborieuse; Nous l'avons vu


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dans un âge avancé, penché sur sa table comme le plus effacé des commis, manier une règle inflexible et droite, symbole choisi de sa vie.

Sa porte était toujours ouverte à ceux de ses confrères dont le geste distrait ou maladroit n'avait pu saisir la déesse aveugle. Leur nombre est considérable, vous le savez, mais quelque longue,qu'en fut la théorie, il écoutait la requête de chacun avec cette humilité qui semblait vouloir faire excuser sa situation. Et quand, la conversation finie, il laissait libre cours à son instinct de solidarité, un tact touchant au scrupule lui conseillait, au lieu d'une libéralité blessante, l'achat de quelques oeuvres d'art. La susceptibilité de confrères parfois aigris ne pouvait que se résoudre en gratitude professionnelle. Cette bienfaisance, en s'exerçant de façon répétée, finit par constituer une collection qui, jointe au don que lui avait fait son ami Jourde, constituera le Musée de la rue Grignan.

Depuis longtemps il avait eu le désir de désaffecter dans ce but le local du Cercle des Phocéens ; mais, à chaque fin de bail, il avait reculé devant la gêne qui en aurait résulté pour ceux qui étaient des locataires, mais aussi des amis. La mort a rompu cette touchante servitude, et nous verrons bientôt ce joli hôtel abriter, avec les legs de son propriétaire, les oeuvres d'art laissées par d'autres amateurs, flattés certainement d'un tel parrainage.

Ce premier élément d'art décoratif sera admiré par les uns, discuté probablement par d'autres —c'est le sort de toutes les productions esthétiques — mais il constituera un témoignage de longue confraternité. Il sera une leçon, et peut-être un exemple.

Tout musée veut un conservateur, emploi toujours recherché puisqu'il permet à un esprit curieux de demeurer dans l'atmosphère de son rêve. M. Cantini


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savait quelle serait la joie de l'élu, et son désir de faire des heureux l'entraîna à donner à plusieurs cet espoir. Les bénéficiaires éventuels n'ont vu là qu'une circonstance où le coeur avait entraîné la raison, et s'ils ont été déçus ils ont été touchés plus encore.

La Fontaine nous dit qu'après une vie de modeste travail, le soir venu, « Baucis de vint tilleul, Philémon devint chêne ». Votre confrère jugea qu'il y avait mieux à faire que de finir ainsi en végétant, et vous avez encore présent à l'esprit le don de délicate émotion qu'il fit pour célébrer ses noces de diamant. Il mit cent mille francs à la disposition de miséreux octogénaires.

Ce n'est plus ici le millionnaire qui pare la ville où s'édifia sa fortune ; ce n'est pas non plus l'artiste permettant à des confrères malheureux l'oeuvre de vie et peut-être de gloire productive ; c'est le vieillard qui, sentant le terme proche, porte secours à ceux que la mort guette aussi. Moment poignant où la fortune accumulée doit sembler sans goût comme sans utilité. C'est le bord de la fosse où la main cherche instinctivement une main à secourir, peutêtre, mais surtout à presser.

Le coeur s'ouvre et s'efforce de créer des sympathies parmi ceux que le temps implacable marque comme les compagnons de route. Celle charité si humaine a dû ramener l'apaisement sur des faces creusées par les déboires, et ce choeur lamentable serait, s'il en était besoin, le meilleur avocat de sa cause.

Des secours raisonnes firent l'objet de ses dernières dispositions, et il sut vous décerner le plus flatteur des témoignages en proclamant qu'un commerce comme le vôtre brille par un mutuel désintéressement.


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Pendant le long stage qu'il fit dans votre Compagnie, si le temps avait marché ce ne pouvait être sans un changement accentué dans les apparences et les modes de la vie marseillaise. Le calme provincial de notre ville tendait à disparaître dans l'agitation moderne. La rue se transformait,; affairée et bourdonnante. Les cris rauques des charretiers, le claquement dès fouets, l'acre senteur des timoniers peinant cédaient devant le concert des cornes barbares dans les émanations du pétrole. C'est le progrès qui triomphe encore..... bruyamment.

L'abreuvoir, à qui nous devons la place Castellane, n'avait plus de raison, et c'est avec un peu de honte que l'obélisque affichait sa bonhomie paradoxale de monolithe composé. Dans leur amour-propre esthétique, les placides bourgeois eux-mêmes avaient des colères contre cet ancêtre du cubisme. M. Cantini estima que cet accès de notre ville ne pouvait demeurer ainsi. Il fit l'offre, facilement acceptée, d'y ériger un monument digne de cette perspective.

D'autres vous ont dit le poids et la richesse du Carrare employé, je n'y reviendrai pas et me bornerai à rappeler que cette oeuvre provoqua une admiration presque unanime ce qui, étant donné notre mentalité, constitue un succès absolu.

L'exécution en avait été fort heureusement confiée au maître Allar, que le style et la savante élégance mettent si près des grands décorateurs de notre Renaissance. Il rendit en forme simple une composition qui avait prudemment évité lès bruines d'une idéologie soumettant trop souvent le rythme d'un ensemble à un symbolisme obscur. Les figures de fleuves et d'Océans n'ont heureusement d'autre prétention; que de concourir à une impression de


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reposante sérénité. La statue qui surmonte la colonne, et qu'un majestueux écusson nous affirme être Marseille, spécifie le but du monument.

La Ville comme remerciement donna le nom du marbrier à une voie adjacente, et ce ne fut que justice. Le public laissa libre cours à son enthousiasme, et un publiciste crut même exalter le donateur en lui décernant le titre de Mécène.

Comme il arrive d'ordinaire aux niaiseries lorsqu'elles ont subi l'étreinte de la presse, celle-ci connut un succès considérable et il eut pourtant, suffi à ce journaliste d'avoir lu Horace avant d'approcher notre confrère pour imaginer le sourire accueillant les flagorneries d'un parasite, même génial.

C'est encore le bon sens populaire qui me semble l'avoir le plus exactement qualifié en faisaut toujours précéder son nom d'un déférent « Monsieur ». Ce naïf hommage il l'avait décerné à d'autres, comme Ingres , et comme Thiers, que la situation et l'âge avaient entourés d'une benoîte considération. « Monsieur » n'évoque pas un lutteur pour la vie et pas davantage, un artiste fougueux, mais bien le vieillard ordonné qui siégea parmi vous.

C'est le même amateur rangé qui plus tard tient à remplacer l'édicule ornant la maison de Puget. Vous vous rappelez ce modeste tronçon de colonne qui, après de nombreux avatars, reposait dans; une vasque obstinément desséchée. Marque vieillotte de la reconnaissance populaire qui l'avait établi sur une création de Puget lui-même, il devenait un anachronisme à notre époque.

Le granit et le Saravèsse étalèrent bientôt leur richesse, éclaboussant quelque peu la simple effigie de d'Antoine.

Par un inévitable retour des choses, c'est aujourd'hui Puget qui tremble devant le marbre. Souhaitons que cette oeuvre soit complétée le jour où la


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Ville, rétablissant dans sa forme première la maison de notre grand compatriote, y réunira ses intimes reliques...

Elle ira, souhaitons-le, plus loin encore en réalisant les derniers projets du disparu, et surtout l'érection des pylones sur le Vieux Port que M. Cantini estimait avec raison" si voisin de la Piazzetta de Venise.

Quant au Milon de Crotone, il eût sans doute renoncé à relever près de la Bourse, où cet homme se faisant pincer les doigts devant l'antre de la spéculation eut provoqué quelques sourires.

La mort vint surprendre votre confrère dans cette seconde étape, qu'il avait vouée aux libéralités ; et à l'embellissement de Marseille. Le sort la faisait bien plus courte que la première, mais là encore il montra que la volonté peut triompher de tout. Il affectait son immense fortune à un hôpital, très nécessaire mais, en en reportant à vingt années là création, il prolongea d'autant le rayonnement dé sa bienfaisance.

Sa disparition en pleine guerre est particulièrement regrettable au moment où; nous devons élever un monument de reconnaissance à ceux qui, durant ces dernières années, ont souffert pour nous jusqu'à la mort. Le danger est grand d'un enthousiasme qui peut provoquer un peu partout des témoignages divers et mesquins. Laissons-nous guider par la forme même de leur héroïsme, aussi anonyme qu'innombrable, et si l'hésitation nous est permise elle né doit porter que sur l'élément qui synthétisera notre piété. Il faut se garder surtout de l'épisodeindigne d'un pareil ensemble.


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Toutes les conditions, tous les âges ont accompli un devoir plus noble d'avoir été obscur, et si quelques-uns, en pleine épopée, se sont confinés dans les luttes commerciales, c'est sans doute que l'industrie aussi a ses chevaliers et que la fortune privée est une puissance de notre pays. Et puis, en d'autres temps héroïques, n'à-t-il pas suffi de la prudence pour faire passer Ulysse à la postérité?

Glorifions les autres dont les rubans sont assez nombreux, pour dissimuler quelques ceintures dorées.

Nous les avons vus partir abandonnant, avec leur famille, une situation que leur valeur avait faite fructueuse et pleine d'honneurs. Leur sacrifice fut raisonne ; il montra au inonde que les savants devant lesquels il s'était jusqu'alors incliné étaient avant tout des Français.

Et comment, à côté de ces vétérans volontaires, ne pas évoquer ceux qui venaient peu auparavant chercher dans cet amphithéâtre la consécration de leur travail et le droit d'entreprendre une carrière?

De l'existence ils n'avaient connu que les misères physiologiques de l'enfance et l'asservissement scolaire qui font de la jeunesse une rebutante préface, à la vie. Au moment où le fruit si attendu va mûrir, l'ouragan se déchaîne. Ils savent que les épreuves passées ne sont rien, mais sans se laisser distraire par un regret, ils partent dans la belle assurance que même l'Allemagne ne saurait créer des engins capables d'anéantir l'avenir qui est en eux, Le sourire de leur regard restera pour nous la plus évidente preuve de l'au delà qu'ait jamais pu rêver théologien ou philosophe.

Et pourtant pensez, Messieurs, à l'étendue de leur renoncement. Imaginons ce qu'eût été à vingt ans le sacrifice de notre vie, non de celle que nous avons vécue, mais de celle que nous étions sûrs devoir être la nôtre : le plus passionnant des rêves.


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Si tous ont souffert, beaucoup sont morts, et je ne peux m'empécher de songer à ce que nous : raconte Mistral de son enfance, lorsqu'il guettait sur la route le retour de Bethléem. Sa religieuse impatience restait vaine. Qu'étaient donc devenus les Rois Mages après l'accomplissement du grand acte de leur histoire ? Nul ne le savait. Pour nous il en est de , même ; ces braves enfants ont disparu, nous demandant de sacrifier notre peine à la mystérieuse genèse de leur gloire.

Des liens qui nous unissaient à eux, quelques-uns sont rompus. Nous avions eu pour la plupart à guider leurs débuts et dans les examens à vérifier leurs efforts. Nous l'avions fait avec cette prétention naïve que donnent quelques années de plus, et voilà que la première manifestation de leur qualité, en les faisant rebondir si haut au-dessus de nous, en a fait des ancêtres.

C'est à eux surtout, il me semble, que doit s'adresser notre reconnaissance humiliée. Ils le méritent plus encore au moment où de pitoyables législateurs retardent de plusieurs années leur rentrée dans la terre natale. Ces tristes politiciens ne devraient pas ignorer que le retour glorieux de leurs restes est aussi facile qu'une fuite éperdue sur Bordeaux.

Les mères de chez nous n'eu sont pas à ce sacrifice près. Elles ont donné au pays, avec leurs âmes celles de leurs fils, elles sauront en attendre les corps ; mais montrons leur que nous acceptons notre dette et que nous savons que si la France vit c'est par eux.

Les riches matières que M. Cantini sut réunir en artiste dilettante sont nécessaires à cette oeuvre ; elles glorifieront à la fois la longue existence d'un travailleur et ceux qui en quelques mois ont encore plus vécu.

Que ce monument n'ait rien de funèbre ; il sera

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l'ex-voto du monde, et les onyx, les jaspes et les lapis conviennent seuls à ces héros. La mort, en effet, né cachait-elle pas ses loques noires pendant que la France pieuse enveloppait ses fils dans les couleurs de son drapeau ?

Le sacrifice est consommé. Mais, suivant le mot de de Curel « si la prairie a été fauchée une petite fleur subsiste », l'espoir dans ceux que la Providence a épargnés. Ils ont sauvé le pays que l'imprudence de leurs aînés avait fait si fragile; mais leur zèle pour s'affirmer, devra se nourrir des traditions de la race. Ces traditions, Messieurs, ont toujours trouvé dans votre Compagnie une gardienne attentive, et j'apprécie, comme il le mérite, l'honneur d'être choisi pour accomplir cette mission avec vous. Ce n'est pas sans une reconnaissance émue que je vois aujourd'hui les maîtres du vrai et du beau m'appeler à eux pour faire le bien.

Quoique j'aie failli à mon premier engagement, puisque, au lieu d'un discours que je ne saurais faire, je me suis borné à ce que vous me permettrez d'appeler l'extrait de mon casier intellectuel, je viens à vous en loyale bonne volonté. C'est une qualité qui ne saurait courir les rues trop affairées de notre ville. Elle a le charme de Cendrillon, elle en a les goûts intimes et règne chez vous sans partage.

Depuis longtemps, votre Académie a abandonné à son illustre soeur de glorieux:apanages : une immortalité trop relative, et cet uniforme paradoxal qui dans l'apothéose actuelle oblige ses membres à broder leurs revers de lauriers.

A côté de l'éblouissante lumière le reflet a son charme, vous me permettrez de le goûter avec vous. Le travail en demi-teinte est d'ordinaire le plus


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productif. Il doit l'être dans l'évolution actuelle, plus radicale peut-être que nous le pensons, car ne faut-il voir qu'une coïncidence dans la fin simultanée de ceux qui représentaient les éléments de notre intellectualité. De Bussy, Rostand, Doyen, Mistral, Degas, Rodin disparaissent sans doute devant des orientations nouvelles. Quelles seront ces tendances ? Une formule foncièrement originale ou un retour au classicisme comme celui qui suivit les guerres de l'Empire? Cette dernière hypothèse est plus probable, car là Bohême chantée par Banville reçoit en ce moment un nom barbare que les artistes ne voudront plus revendiquer.

Quelles que soient les voies que demain nous ouvrira, mon effort se joindra dans sa mesure aux Vôtres. Il utilisera les conseils de votre science et pourra ainsi aboutir à des réalités. J'ai, de plus, devant moi bien des exemples de celui que j'ai l'honneur de remplacer ici. Je les connais, et je prends en terminant rengagement formel de les suivre jusqu'à 89 ans.



RÉPONSE DE M. PAUL BARLATIER

DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Charles DELANGLADE

MONSIEUR,

L'Académie de Marseille en vous admettant dans son sein savait bien qu'elle faisait accueil à un artiste curieux, sincère, divers et épris d'idéal, mais elle ne pouvait avoir le sentiment absolu que vous venez de lui fournir de recevoir en même temps un écrivain délicat, doublé d'un homme d'esprit aimable et de grand coeur. C'est avant tout comme artiste que je dois ici vous louer, mais je m'en voudrais cependant de négliger les autres faces de votre remarquable personnalité.

Artiste, vous l'êtes jusqu'au bout des doigts, soit que ces doigts guident un ébauchoir dans la souple argile, un ciseau aux veines du marbre éternel, une gougé aux fibres sournoises des bois, soit qu'ils polissent les flancs luisants d'une cire perdue, guident un pinceau au contour des vases, ou se rougissent à l'incandescence des moufles.

Elève de Cavelier, qui dressa sur les écumes de la : Durance, libérée des digues de Montricher, au faîte


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de notre cascade de Longchamp, le groupe harmonieux et magnifique, digne, motif central du chefd'oeuvre d'Espérandieu, puis après la mort du maître de Bardas qui en fut le digne successeur, vous aviez appris à la bonne école à aimer tout ce qui est beau et à chercher à en traduire et en matérialiser la forme. Sorti de notre école des Beaux-Arts, après trois ans d'études assidues et de succès dans les concours, vous êtes parti vers cette terre d'élection qu'est l'Italie pour un artiste qui veut l'être vraiment et c'est, j'en suis persuadé, de votre séjour à Vérone, Florence, Padoue, Venise et Rome (où la villa Médicis vous accueillit sous ses ombrages académiques), que vous avez rapporté, du commerce des Benvenuto Cellini, des Lucca della Robia autant que de celui des Vinci, des Michel-Ange et des Raphaël, ce goût inné qui est en vous de travailler sur toutes matières et d'asservir la puissance du feu à votre volonté d'artiste.

Aussi bien me semble-t-il que vous avez quelque prédilection pour cette dernière partie de votre oeuvre; vous aimez ces créations d'émail ou de terre cuite, ces grès qui hésitent entre deux états aux limites précises de la faïence et du verre, ces irrisations précieuses, ces métallisations si délicates à obtenir et que, je le crois, seul au monde vous êtes arrivé à appliquer sur le verre ; vous les aimez non point uniquement parce que ces oeuvres ont réalisé pleinement tout ce que vous aviez voulu, mais aussi à cause des efforts qu'elles ont réclamés de vous, de là longue patience qu'elles vous ont imposée, des alternatives qu'elles vous ont valu d'inquiétude, de découragement et de joie ; car il est écrit au livre de la vie qu'on aimera davantage les enfants qui vous ont fait le plus souffrir.

Mais si intéressante que soit, Monsieur, cette portion de votre production artistique, vous ne m'en voudrez pas d'admirer également et beaucoup votre


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oeuvre de sculpture pure qui va des grands et des petits groupes sur bois comme votre Retour au Walhalla et votre Dispute de Scolastique, aux marbres de votre Antigone et de cette jeune fille si attachante et si émue qui, sous le titre de Vers la vie, figure à notre musée des Beaux-Arts, en passant par les ivoires, les étains, les bronzes et les médailles dont beaucoup parmi nous ont pu admirer un spécimen magnifique frappé par notre Caisse d'épargne à la gloire de son président Eugène Rostand.

Je me suis même laissé dire (Delanglade et l'amateur de jardinage) que vous aviez prêté la main à la décoration monumentale dans le style français, du XVIIIe siècle du parc d'un de nos plus sympathiques banquiers, tout comme si les lauriers de Lenôtre vous avaient empêché de dormir.

Bref, vous êtes Monsieur, un artiste complet, aussi remarquable dans l'art pur que curieux et chercheur dans les arts décoratifs.

J'ai dit tout à l'heure. Monsieur, que vous veniez de vous révéler à nous non pas seulement comme artiste, mais également comme écrivain délicat, comme homme d'esprit et de coeur.

Bien écrit et bien pensé votre discours restera en effet parmi les meilleurs que nous ayons eu le : plaisir d'entendre et nous en avons savouré pleinement la grâce esthétique et la malicieuse ironie. Vous vous êtes même permis de « blaguer » quelque peu la sculpture, ce dont les artistes pourraient vous vouloir beaucoup comme d'un sacrilège s'ils ne savaient pas que la Sculpture est non pas votre mère, mais votre fille, et que vous ne l'avez égratignée un peu que pour nous la rendre plus sympathique encore.

Vous vous êtes lamenté aussi, Monsieur, sur la courte vue des municipalités qui se succèdent à notre Hôtel de Ville et sur le peu qu'elles font pour


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l'embellissement et l'ornementation de notre merveilleuse cité. Vous avez été sur ce point bien sévère ; la responsabilité de l'inaction de nos municipalités, si elle pèse un peu sur les épaules de,nos édiles, doit avant tout reposer sur celles des législateurs et du pouvoir central incarné par d'irresponsables bureaux ; elle est aussi l'inévitable résultat de nos moeurs électorales.

Comment voulez-vous assurer à l'embellissement, à l'entretien, à l'aménagement esthétique et pratique d'une grande cité la continuité de vues, la persévérance d'efforts indispensables, avec des municipalités dont l'élection se reproduit tous les quatre ans et qui du fait du partage de notre corps électoral en deux factions à peu près égales, changent presque tous les quatre ans aussi et de personnel et de méthode ; comment voulez-vous, d'autre part, atteindre au même but avec des municipalités tenues en tutelle, bridées, on peut presque dire brimées, par des méthodes centralisatrices qui, sous prétexte de contrôle, en arrivent à annihiler la vie provinciale, à tuer chez nos édiles, par la sensation de l'inutilité de leur effort, tout esprit d'initiative et d'action.

Du fait des longs retards apportés par les ministères à l'approbation des projets municipaux, des difficultés et des entraves dont on entoure tous les emprunts des villes, ce n'est jamais l'esprit qui conçoit qui se trouve être le bras qui exécute; le semeur ne préside jamais à la moisson ; d'autres recueillent à sa placé le fruit de ses sueurs et de ses peines ; résultat, le découragement le gagne; il ne sème plus.

Souhaitons, Monsieur, que toutes ces entraves tombent, qu'un esprit électoral nouveau anime notre cité qu'à l'exemple de ce qui s'est passé à Bordeaux, les partis au lieu de se déchirer et de se combattre, s'unissent pour le plus grand bien de la ville ; que la décentralisation cesse d'être un simple mot pour


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devenir une réalité et je suis sûr que, ce jour-là, Marseille pourra trouver dans son sein de bons fils et d'intelligents édiles qui, à quelque parti qu'ils, appartiennent, voudront leur ville natale à chaque jour plus prospère, plus souriante et plus belle.

Votre ironie, Monsieur, ne s'est pas exercée que sur l'art qui vous est cher et sur nos malheureux édiles ; il vous est arrivé, abrité derrière le rideau fleuri des éloges, de décocher à votre prédécesseur quelques traits aussi piquants pour sa mémoire qu'ils ont paru l'être pour le spirituel auditoire qui vous entoure; à tant de miel, sans crainte dés foudres de la loi et de la surveillance de dame Régie, il vous a plu de mêler quelque absinthe.

Je crois, pour ma part, et excusez-moi de vous le dire aussi crûment, que vous ayez mal connu et mal compris notre regretté confrère ; vous nous avez dépeint M. Cantini comme un travailleur acharné, un artiste avisé, un Mécène de rare mérite et un bienfaiteur prudent et mesuré ; vous ne vous êtes pas aperçu que c'était ayant tout un humoriste. L'humour à la manière de Marc Twain ou de notre Tristan Bernard faisait le fond même de son caractèré. Il plaisantait très à froid, mais il plaisantait toujours.

L'Académie de Marseille a connu maintes manifestations indéniables du talent de pince-sans-rire quasi-génial que possédait notre confrère. Il nous souvient, par exemple, de ce jour où notre Compagnie ayant demandé à la municipalité d'indiquer par une inscription que nos collections de tableaux avaient formé le premier fond de notre musée des Beaux-Arts, avait reçu de M.Chanot, maire de notre ville, la réponse la plus aimable, reconnaissant le bien-fondé de nos prétentions, et nous autorisant à faire poser à nos frais une plaque commémorative.

A nos frais ! Quand l'Académie de Marseille entend


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résonner ces trois mots, une morne tristesse s'empare d'elle ; c'est exactement comme si l'on autorisait un pauvre diable à aller à ses frais dîner au Café de Paris.

Bref, on délibérait lamentablement au sein de notre Compagnie. M.. Cantini impassible assistait à la discussion. Soudain notre trésorier, le si regretté Charles Vincens, à quiplus qu'à tout autre cet « à vos frais » était sensible, eut dans ses bons yeux un éclair de triomphe, adressa un coup d'oeil malin à ses voisins les plus proches et s'exprima à peu près en ces termes : « II est évident que la fourniture, la gravure et la mise en place de cette plaque doivent représenter une certaine dépense, mais peut-être que notre collègue Cantini..... », il n'en dit pas plus long et l'Académie attendit Alors la voix paisible de M. Cantini s'éleva dans lé silence de la salle et dit : « Je vais vous renseigner, avec des lettres noires cela coûtera 76 francs, et avec les lettres d'or 85 francs. » Ce jour-là nous ne discutâmes pas plus avant ; mais quand je vous disais que M. Cantini était un humoriste !

Je vous en donnerai un autre exemple : c'est toujours M. Charles Vincens qui fut le Deux ex machina de l'aventure. Vous savez le culte ardent que notre si regretté trésorier avait voué à l'héroïne Lorraine. Charles Vincens s'est employé avec une inlassable activité pendant les dernières années de sa longue et noble vie à rendre chaque année plus brillante et plus solennelle dans notre ville la fête de Jeanne d'Arc : tout son désir était que sur l'une de nos places publiques se dressât une effigie de celle qui, avant Joffre et Foch, avait sauvé la France. Ce fut, mus par ce but pieux, que nous nous rendîmes eh délégation chez M. Cantini. Il nous reçut dans ces deux cabinets (on n'ose dire deux salons) qu'ornaient des toiles de valeurs diverses. M. Charles Vincens exposa le but de notre visite : il plaida éloquemment la


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cause de Jeanne d'Arc. M. Cantini l'écoutait en hochant la tête doucement : quand son interlocuteur eut fini, il prit un temps puis nous dit : « Messieurs, cela tombe à merveille. J'ai justement l'intention d'élever un monument célébrant la gloire de Marseille : on y verra Gyptis et Protis d'abord, puis les femmes qui ont défendu la ville contre le connétable de Bourbon; nous pourrions mettre Jeanne d'Arc par dessus.... », et il nous congédia sur cette bonne parole.

Et que dire, maintenant, Monsieur, de ce monument d'humour que constitue le testament du Mécène pisano-marseillais où après avoir pris soin de décevoir tous ceux qu'il avait attachés à sa vie par les fils dorés de l'espérance, M. Cantini s'est attaché avec une habileté sans pareille, un art véritablement consommé, une science inégalable du coeur humain et de la faiblesse des élus à doser de façon si merveilleuse les avantages et les charges que nos édiles étonnés se sont vus brusquement placés, comme l'âne de Buridan, entre le picotin «j'accepte», et le picotin «je refuse ». Et, pour mettre le comble à leur désarroi, là fatale clause qui disait : « Si la ville de Marseille refuse ma succession, elle devra aller à la ville de Pise. »

Refuser des millions, quelques diminués qu'ils soient par des droits de succession considérables, l'impossibilité de les toucher avant vingt ans, l'obligation de cacher par l'érection d'une statue, j'allais écrire (hélas ! ce serait le seul terme qui eut convenu!) d'un « Santibelli » gigantesque le gracieux monument de Puget, risquer de se voir jeter à la face par les électeurs une pareille décision et ce en faveur de la ville de Pise, voilà qui était de nature à plonger dans la plus noire prostration l'âme ingénue de nos conseillers municipaux.

En fait, l'indécision fut poignante. Je me suis laissé raconter (mais que ne raconte-t-on pas?) que l'un


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de nos édiles en cette pénible conjoncture n'avait pas hésité à aller consulter la Mme de Thèbes marseillaise, que je ne nomme pas, afin de ne point lui faire une impayable réclame, et qu'il en avait obtenu ce distique sibyllin

Mieux vaut encor ce pis aller. Que voir cet or à Pisie aller.

Rassurés par cette inspiration d'en haut, nos conseillers municipaux ont accepté la succession : nous saurons dans vingt ans ce qu'en penseront leurs successeurs.

Multo Majora Canamus. Vous avez, Monsieur, en terminant votre beau discours, parlé de tous ceux qui ont su durant les longues années de cette terrible guerre se sacrifier sans compter pour la gloire et le salut de la France, vous avez fait allusion au monument que pieusement nous comptons dresser à leur mémoire,

Permettez-moi de vous dire que parmi tous ces vaillants nous songeons particulièrement en ce jour à celui qui, avant de s'asseoir parmi nous, aurait été si heureux de vous voir prendre place à notre table académique, à ce docteur Delanglade, qui, preux parmi les preux, alors que sa science, son talent opératoire, son habileté professionnelle auraient dû le retenir dans les hôpitaux de l'arriére, a voulu, pour donner un sublime exemple, se porter à ces premières lignés où tant de sang n'a point enseveli tant de gloire. Celui-là, Monsieur, a mérité plus qu'aucun autre que Marseille l'honorât et vénérât sa mémoire. Son souvenir s'élève au-dessus de notre valeureuse cité, plus haut que les colonnes et que les obélisques ; le marbre et l'onyx ne sont rien à côté de ses vertus, et il est vraiment inconcevable que nous attendions encore de voir donner son nom à une de nos grandes artères, et que l'héroïsme dans notre ville puisse paraître finalement, moins prisé que cette fille du hasard, la fortune.


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Cet oubli sera réparé; dès demain j'en ai l'assurance. Tous ceux qui ont connu votre frère et qui par conséquent l'ont aimé ; tous ceux sur les douleurs desquels il s'est penché parlent par ma voix à cette heure; cette voix, l'homme distingué, qui préside aux destinées de notre ville, ne manquera pas

de l'entendre.

Vous entrez parmi nous, Monsieur, accompagné par l'ombre glorieuse de votre frère, nous saluons en même temps, avec piété pour l'un, et avec joie pour l'autre, et le mort et le vivant.



SEANCE PUBLIQUE DU 18 JANVIER 1920

Le dimanche 18 janvier, à 14 h. 30, l'Académie de Marseille a tenu une séance publique, dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, à l'occasion de la réception de M. Jean-Baptiste Samat, membre de la Classe des Lettres.

Après avoir évoqué le souvenir de son beau-père, le peintre Alphonse Moutte, dont il fut l'élève, le récipiendaire fait l'éloge de son prédécesseur, . Horace Berlin, et trace un intéressant parallèle du journaliste d'autrefois et de celui d'aujourd'hui. Il conclut eu rappelant le rôle de la presse durant la guerre et son ardent souci d'aider à là haute tenue morale du pays en ces années d'épreuve.

M. Joseph Fournier, directeur, répond au récipiendaire, dont il indique les titres nombreux au fauteuil qu'il vient occuper. Il dit combien l'Académie est heureuse de recevoir l'écrivain exquis des Chasses de Provence, le peintre distingué et le directeur d'un journal où il continue si fidèlement les traditions de son père, M. Toussaint Samat.



DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Jean-Baptiste SAMAT

MEMBRE DE LA CLASSE DES LETTRES

MESSIEURS,

Si l'usage établi par une longue tradition ne le demandait, une élémentaire bienséance exigerait que je vous exprime, d'abord, toute la reconnaissance que je vous dois pour le grand honneur que vous m'avez fait.

La perspective qui s'offrait à moi, de collaborer avec ce que notre ville compte de plus savant dans les lettres, les sciences et les arts, et de m'inscrire à la suite d'une si brillante et si longue série d'illustrations, n'était pas, en effet, sans m'effrayer. Je ne m'illusionnais pas sur mes mérites, et il me semblait bien que je manquais de quelque modestie à vouloir m'asseoir parmi vous. Aussi ai-je été profondément flatté et extrêmement heureux de votre réception, et je sens trop bien que l'expression de ma gratitude risque fort de rester, par défaut d'éloquence, très au-dessous de mes sentiments. Mais, laissez-moi vous le dire en toute franchise : J'avais, en me présentant à vos suffrages, une arrière-pensée. J'escomptais de vieilles et solides amitiés, et j'espérais que l'affection que veulent bien me porter quelques-uns des vôtres, aurait plus de poids dans votre décision que mes modestes travaux.

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Je savais aussi que le souvenir d'un de vos plus distingués et de vos plus regrettés confrères m'accompagnait et me protégeait. L'âme d'Alphonse Moutte était près de moi le jour où je frappai à votre porte vous l'avez largement ouverte, et vous avez reçu aveu une extrême indulgence, celui qui fut son élève, son fils d'élection, et certainement, un de ceux qui purent le mieux, ayant vécu si longtemps à ses côtés, apprécier son exquise bonté, sa grâce souriante et sa belle âme d'artiste.

Je m'en voudrais, au seuil de ce discours, de ne pas l'évoquer ; et en l'évoquant, de ne pas reconnaître ce que je lui dois aujourd'hui : pour la plus grande part, l'honneur inappréciable d'entrer dans votre Compagnie.

Je sais que la mémoire d'Alphonse Moutte est toujours vivante parmi vous, mais jamais elle n'a été aussi présente dans le coeur de ceux qui l'ont aimé que pendant la terrible épreuve que nous venons de subir.

Alphonse Moutte avait vu la guerre de 1870. Au jour du désastre, il fut atteint d'une fièvre cérébrale qui faillit l'emporter ; il guérit, mais il n'oublia jamais nos heures douloureuses. La perte de l'Alsace et de la Lorraine l'avait laissé inconsolable, et il ne vivait que dans l'espoir de les voir revenir au giron maternel. Il y pensait toujours et en parlait souvent.

Uue haine était restée en lui, vivace et intransigeante. Jamais on ne le vit prendre part à une exposition en Allemagne ; jamais il n'y voulut vendre un tableau, jamais il ne consentit à se servir, pour ses travaux, de produits allemands. Nous l'accusions quelquefois, en riant, de chauvinisme. Qui, Alphonse Moutte était chauvin, il l'était dans le sens le plus grand et le plus noble du mot : et plut au ciel que nous eussions toujours écouté les chauvins comme lui !

Il eut, à la fin de ses jours, une grande douleur


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qui fut, hélas ! aussi la mienne. Sa vie fût abrégée par la perte d'un petit-fils, dans lequel il se voyait revivre, et sur lequel il fondait les plus belles espérances. C'était un ah avant la guerre ; il n'a pas connu l'immense épopée ; il n'en a vu ni les peines; ni les joies, mais la pensée de ceux qui l'avaient aimé allait tous les jours vers lui : « Ah ! disaient-ils, s'il était là !» Oui, il devrait être encore parmi nous, il n'aurait pas dû nous quitter avant le jour glorieux de la réparation qu'il avait attendu quarante ans. Et combien de sa génération qui avaient été à la peine, ne furent pas a l'honneur ! N'en fut-il pas de même de celui qui fut le camarade de toute son existence, Horace Berlin, à qui j'ai, aujourd'hui, l'honneur très lourd de succéder dans votre Compagnie?

Alphonse Moutte avait connu Berlin sur les bancs du Lycée dé Marseille, et jusqu'à son dernier jour, fut lié avec lui d'étroite amitié. Il avait même collaboré comme illustrateur aux Heures marseillaises, pour lesquelles il avait gravé de vigoureuses eaux fortes et un savoureux portrait. Alphonse Moutte aimait les lettres, Berlin appréciait la peinture, tous deux étaient faits pour se comprendre et pour s'aimer.

Mais Berlin était né écrivain ; il avait, dès son plus jeune âge, montré pour les classiques un goût décidé. Au Lycée où il fit toutes ses classes, on le voyait pendant la récréation se promener inlassablement, au lieu de jouer, avec son camarade Euzières, qui depuis a été député des Hautes-Alpes. Berlin, alors très jeune, avait déjà la passion de la littérature, passion qu'il partageait avec Euzières ; leurs conversations portaient uniquement sur les ouvrages de l'esprit. Les entretiens s'animaient parfois, surtout lorsque les deux interlocuteurs n'étaient pas du même avis, c'étaient alors de grands éclats de voix, accompagnés de grands gestes.


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Les autres élèves se moquaient un peu des deux amis, mais un jour le bruit se répandit au Lycée, que Berlin avait donné un article à un journal ; il y gagna aussitôt une considération particulière.

Ce journal s'appelait Le Phocéen ; il était publié par M. Cayer, et végétait dans un entresol de la Cannèbière, au-dessus du parfumeur Mottet. Berlin y donnait, sous le nom de Simon Bense, son vrai nom — car il n'a adopté qu'à partir de La Publicité son pseudonyme d'Horace Berlin — de petits croquis et des nouvelles.

Très timide, il arrivait en tapinois, se glissait silencieusement dans un coin, lirait de sa poche une pipe de deux sous d'une blancheur éclatante, et faisait certes, plus de fumée que de bruit.

Pendant de longues années la pipe neuve de Bertin à joui d'une certaine célébrité ; il en changeait aussitôt qu'elle n'était plus immaculée, prétendant qu'elle perdait ainsi ce qu'elle avait d'exquis.

Je m'excuse de faire ici intervenir un objet aussi peu académique ; mais la pipe de Bertin était devenue pour lui la plus tyrannique des compagnes ; elle est inséparable de sa personne, car il ne la quitta qu'à sa dernière heure.

Et si vous avez souvent regretté, Messieurs, et à juste titre, que Bertin ne fréquentât pas plus assidûment vos séances, n'en accusez que sa fâcheuse manie ; on ne fume pas aux réunions de l'Académie. Il se croyait incapable, en quoi il avait tort, de causer, sans sortir au préalable son éternelle pipe et le petit cornet de papier dans lequel il avait quatre sous de tabac.

Le Phocéen, où il avait débuté, était un lieu de réunion littéraire. Sur le coup de midi son entresol se peuplait. C'étaient avec Bertin, Paul Bosq tout jeune alors, et qui est demeuré un des plus brillants et des plus fidèles collaborateurs du Petit Marseillais;


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Maurice Bouquet, qui publiait des chroniques signées Louis de Marjolles ; Chaumelin qui, plus tard, s'est révélé ailleurs excellent critique d'art ; Cheruit, qui avait un nez en queue de chien et des yeux percés en vrille : il régigeait et illustrait à lui tout seul le Mistral ; Audouard, qui tint plus tard le bulletin commercial du Sémaphore, puis du Siècle, animé, bruyant, tumultueux, toujours en fonds de bons mots et d'anecdotes, et qui racontait si bien les articles qu'il négligeait d'écrire ; Louis Brès, qui publiait déjà des nouvelles exquises ; Dessalles, qui signait F, R. D. initiales que les mauvaises langues traduisaient par : fait rapidement dormir ; Chevret, le dessinateur ; le poète Eugène de Porry, myope et distrait.

Le Phocéen mourut, et la Publicité, de Pierre Blanc, l'éditeur du Guide de Marseille, recueillit quelques-unis de; ses rédacteurs, parmi lesquels Bertin.

La Publicité avait ceci de commun avec le phocéen qu'elle ne payait pas ses rédacteurs; excepté toutefois son rédacteur en chef Dartigue, qui touchait... cinquante francs par mois: Elle était hebdomadaire. On y rencontrait Gozlan, qui se consacrait à la musique; Auguste Maire: et Félix Valmont qui se disputaient, ô Tempora ! les chroniques du Théâtre Chave.

Après la Publicité, Bertin prit la rédaction en chef d'un journal; intitulé l'Écho de Marseille, C'est là qu'il a publié la plus grande partie de ses études marseillaises réunies plus tard en volumes. Cela n'empêcha pas l'Echo de cesser sa publication faute, de lecteurs. Bertin et ses amis essayèrent alors de fonder les Tablettes de Marseille elles n'eurent, elles aussi, qu'une courte existence ; elles disparurent sans que cependant Bertin cessât d'écrire. On trou vait des articles de lui dans l'Oursin et le Tremplin, que dirigeait alors Maurel dit le Chinois. C'est à cette


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époque qu'il entra au Sémaphore. Le fondateur du Petit Marseillais lui avait bien demandé sa collaboration, mais il manqua de courage ; il avait assisté à la chute de tant de jeunes feuilles !

En ce temps-là, Murger et La Vie de Bohême exerçaient une véritable fascination sur la jeunesse littéraire. Bertin, le plus rangé et le moins bohême des hommes — on lui reprochait même d'être un peu serré — fut, comme les autres, victime de cette épidémie. Son rêve était de fréquenter, comme les héros dé Murger, un café qui s'appellerait Café Momus. Un certain Meiffredy, qui devint, plus tard, basse chantante au Grand-Théâtre, sous le nom de Montfort, voulant ouvrir un café au boulevard du Musée, Bertin lui promit une clientèle distinguée et nombreuse, s'il écrivait sur son enseigne : Café Momus. Il obtient cette satisfaction ; mais Meiffredy fut moins heureux : il eut, évidemment, une clientèle nombreuse et choisie, puisqu'elle se composait de tous les jeunes littérateurs du moment, mais ceux-ci étaient de fâcheux clients, et Meiffredy dut fermer son café.

Le jour où Bertin était entré au Sémaphore, on peut dire qu'il avait trouvé sa maison. Il y rédigea pendant longtemps la chronique locale, publiant aussi, entre un suicide et un chien écrasé, de petits tableaux de moeurs très ingénieux, qui remplaçaient le fait-divers absent ou dédaigné. Il rencontra, là, Bénédit, l'auteur de Chichois, et Louis Brès. M. Barlatier lui octroyait 150 francs par mois, et, quelquefois le trouvait un peu cher. Il est vrai que Dartigue, rédacteur en chef, ne gagnait que 250 francs, et que Louis Brès, qui était dans les douanes, travaillait pour rien. En quittant le Sémaphore après vingt-cinq ans de collaboration, il entra au Petit Marseillais, où il écrivit régulièrement jusqu'à l'heure de sa retraite.

Sans quitter le Sémaphore, ni le Petit Marseillais,


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Bertin n'avait cessé de donner de la copie au Bavard, dès la fondation de ce journal. C'étaient des chroniques débordantes de gaieté, d'un ton fin et délicat, où il passait en revue les hommes elles faits de l'actualité. Sa plumé n'était ni acerbe ni sévère; car il avait de la mesure en tout. Sa verve savait s'exercer sans blesser, à peine égratignait-il quelquefois. C'est qu'il avait le tour de main et était capable de tout dire avec des formes.

Ainsi, le talent de Bertin s'est éparpillé pendant cinquante ans dans les journaux les plus divers. Il né resterait, aujourd'hui, presque rien de toutes ses délicieuses oeuvres, s'il né les avait réunies et présentées au public en des éditions presque toujours élégantes et dignes des pins difficiles bibliophiles.

Au début, il avait publié en une brochure in-12, sous l'anonymat, une Lettre à une vieille fille sur le mariage à Marseille. Il s'en révéla, plus tard, l'auteur. Il y exposait toutes les bonnes raisons qu'avaient les jeunes Marseillais de ne pas se marier.D u reste, aurait-on pu dire qu'il avait pris au sérieux ses arguments, puisqu'il est demeuré célibataire : la vérité, c'est qu'il ne voulut jamais quitter sa mère.

Son second ouvragé fut un Marseille inconnu, fort curieux, mais aujourd'hui très rare ; puis, vinrent : l'Histoire anecdotique des cafés de Marseille, l'Histoire d'un garde civique, le Cochon de Madame Chasteuil, les Petits Coins de Marseille, Marseille intime, le Furoncle, les Heures marseillaises, la Musique de M. le Curé de Tourtour, Bustes et Masques marseillais, Croquis de Province.

De cette sèche énumération, il ressort, avant toute chose, que Bertin avait pour sa ville natale une véritable adoration. Il l'a vue sous tous ses aspects, dans tous ses coins, à toutes les heures ; il en a rendu avec un charme rare et un esprit savoureux les aspects les plus variés et les plus inattendus; il


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en à peint tous les points de vue avec une sûreté de notation et une acuité de vision après lesquelles il ne pouvait rester, certes, plus rien à dire.

Il semble que La Bruyère ait écrit pour lui cette pensée : que tout écrivain est peintre, et tout excellent écrivain, excellent peintre. Il y a, en effet, dans ses Heures Marseillaises, dans son Marseille Intimé et dans ses Croquis de Province, une infinité de tableaux qu'il a enlevés avec la prestesse et la justesse d'un grand peintre. Relisez La Vache du Rez-de-Chaussée, dans les Croquis de Province ; relisez, dans le Cochon de Madame Chasteuit, cette description d'une cour de ferme, d'un style si discret et si imagé qu'elle évoque dans sa sobriété toute l'harmonie et le charme intime d'un Chardin.

Nul n'a donc mieux peint que Bertin ; nul n'a mieux réussi à évoquer en quelques mots une attitude, une physionomie, en quelques lignes un paysage ou une scène d'intérieur.

Dans Marseille et les Marseillais, il ne se contente plus de raconter ou de décrire, il devient pour ses concitoyens le plus amène des moralistes. Il les scrute, il les dévoile, il les morigène. Son optimisme, sa finesse, son clair bons sens, lui suggèrent les observations les plus justes et les plus piquantes. Tout Marseille défile dans son livre, niais, après, avoir constaté sans aigreur que tout n'est pas pour le mieux dans sa ville natale, il conclut en déclarant que, quoi qu'on en ait dit, quoi que les Marseillais eux-mêmes aient fait pour s'attirer — quelquefois par la faute de la politique — de justes reproches et quelques calomnies, c'est bien, dit-il : « Un peuple foncièrement droit et honnête, accessible aux sentiments les plus généreux, aux enthousiasmes les plus louables. Ardent et bon, voilà ce qu'on peut dire de lui».

Il aimait tellement Marseille qu'il ne voulut jamais la quitter. Ce ne fut que vers la fin de sa vie qu'il


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consentit un jour à se rendre à Paris, parce que sa présence y était indispensable. Il s'agissait de défendre les intérêts du Syndicat de la Presse qu'il présidait, depuis sa fondation, : avec une autorité

incontestée.

La présidence du Syndicat de la Presse a été pour lui le couronnement d'une belle carrière. L'estime unanime de ses confrères l'y avait appelé. On rendait ainsi un hommage mérité à une vie de labeur et d'honnêteté, à un journaliste n'ayant jamais vécu que de sa plume, et qui, dans sa déjà longue existence, n'avait jamais été effleuré par la moindre compromission, donnant à tous ses confrères le haut et noble exemple de la vie la plus pure et la plus droite qui fut jamais.

Bertin exerçait déjà sur le journalisme marseillais un véritable patronat. Il ne se créa pas à Marseille, pendant plus de trenteans, un journal littéraire dont il ne fut le parrain. Ces feuilles, souvent éphémères, paraissaient généralement avec un article de présentation que signait Bertin, immédiatement suivi d'un second article: que signait le directeur, sur Bertin; Sa présidence du Syndicat consacra cette influence ; il y fut vraiment the right man in the right place. Son aménité pour tous, son sain jugement, son esprit de conciliation savait arrondir tous les angles, aplanir toutes les difficultés et éviter tous les conflits. Ses confrères doivent lui être reconnaissants — et ils le sont — d'avoir assuré dans la presse marseillaise de toute opinion l'estime réciproque et la franche camaraderie.

Quoique capable à l'occasion de vigueur et d'énergie, il était avant tout pondéré ; il détestait les histoires et savait tout arranger avec sa bonhomie, son esprit toujours pétillant et souvent facétieux Il faudrait, si on le pouvait, réunir les discours qu'il prononçait chaque année au banquet du Syndicat. Une partie des convives ne venait vraiment


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que pour l'entendre. Ils ne perdaient pas leur soirée ! Quand on voyait le président se lever et tirer son papier de sa poche, il y avait un murmure de satisfaction. Et alors, c'était un véritable feu d'artifice : lés bons mots, l'es anecdotes, les aperçus les plus ingénieux, les paradoxes les plus étonnants défilaient pour la plus grande joie de ceux qui l'écoutaient.

Il me ; souvient d'un jour qu'il avait pris pour texte: Il faut, entre confrères, se faire des concessions : « J'allais, disait-il, déjeuner chez un de mes amis qui habitait la campagne: J'entrai avec lui dans sa cuisine. Il y avait là, devant une belle flambée, un magnifique gigot qui tournait, là femme'- de mon ami qui surveillait son rôti, et son petit garçon qui pleurait. — Pourquoi pleure-t-il, ce petit? dit le père. — Il pleure, répondit la mère, parce que je ne veux pas qu'il crache sur le gigot. — Et bien ! laissele cracher sur le manche ! — C'est ainsi, ajoutait le Président, que souvent dans la vie, il faut concéder aux autres de, cracher sur le manche du gigot »...

Tel était Bertin, Il fut un véritable homme de lettres. Rien de commun chez lui avec le journaliste de province qui ne songe qu'à de vaines polémiques, qui ne rêve qu'à sortir de son état. Il dédaignait la politique, il eut peu de polémiques dans sa longue carrière, il put faire des ingrats, il ne se fit jamais d'ennemis.

Il a écrit pendant plus de cinquante ans, et pendant cette longue période, il a assisté en s'y adaptant peut-être avec quelque regret, à l'étonnante évolution qui a transformé si complètement le journalisme de province depuis l'époque où il y débutait..

Il y avait, à ce moment-là — c'est-à-dire sous le second Empiré, — quatre grands journaux à Marseille : le Sémaphore, orléaniste ; la Gazette du Midi, légitimiste ; le Nouvelliste et le Courrier de Marseille, impérialistes. Les uns et les autres avaient


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ceci de commun que l'information ne les préoccupait guère ; ils usaient fort peu du télégraphe. Les ciseaux et les pains à cacheter jouaient le principal rôle pour les nouvelles ; de telle sorte que, à l'exception

l'exception premier acticle et des entrefilets, ces journaux se ressemblaient comme des frères.

Le Sémaphore avait pour directeur M. Adolphe Barlatier, un aimable vieillard, très entendu, très avisé, qui s'occupait beaucoup de son journal. Il faisait preuve; d'une extrême cironspection, et rien

n'était plus nécessaire, car le moindre faux-pas attirait un avertissement:; au troisième, le journal était supprimé. M. Barlatier pesait avec soin chaque mot, et dans les cas particulièrement difficiles, il tenait une sorte de conseil de rédaction. Il le terminait généralement par Ces mots : « Si nous mettions un conditionnel ?»

Or, il arriva que pour le dernier plébiscite, un correspondant de province envoya sa dépêché si tard qu'elle parvint au moment de mettre sous presse, tous les rédacteur partis, M. Barlatier couché. On l'inséra, et le lendemain, le directeur du Sémaphore lut avec terreur en déployant son journal : «L'Empire a obtenu ici une forte majorité. C'est une honte pour notre ville.» Par bonheur, l'Empire était devenu libéral, M. Levert, libéral lui-même et féru de popularité, était préfet : M. Barlatier en fut quitte pour une sévère; admonestation.

Son; fils, M. Emile Barlatier, se consacrait aux questions d'économie politique qu'il traitait avec une haute compétence. Il faisait autorité, non seulement à Marseille, mais encore à l'étranger. Il était fort aimable, pince-sans-rire, et admirait beaucoup le?; Américains ; il cultivait volontiers le paradoxe et l'avait amusant. C'était d'ailleurs dans ce journal une sorte de tradition, elle remontait à Mery qui y avait collaboré ; on le rappelait souvent et on aimait à citer ses bons mots : il y avait fait école.


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Le rédacteur politique, Carle, avec son gros nez et ses yeux en amande, avait une physionomie spirituelle qui tenait largement ce qu'elle promettait ; il avait un jugement très droit et très sûr et un style châtié, là hardiesse a tout dire en sachant s'arrêter à temps. Noctambule, il passait ses nuits auprès du tapis vert. C'est lui qui disait, devant assister à un enterrement à neuf heures du matin : « Alors, je ne me coucherai pas. »

Son camarade Dartigue faisait d'abord la revue des journaux ; il donna ensuite des entrefilets, puis des articles ; il réussit en tout. Il possédait une vertu très rare : le bons sens ; et s'il répandait beaucoup d'esprit dans ses articles, il en gardait une bonne part pour la conversation. Ironiste, il avait le sophisme plaisant. Cette ironie s'exerçait parfois aux dépens de Benedit, qu'il n'aimait pas.

Méry, de son temps, avait aussi pris Benedit pour cible. Il lui soutenait que la poésie provençale n'existait pas; que les vers provençaux n'avaient ni rime, ni raison, que rien d'ailleurs n'était plus facile à faire...« Au surplus, ajoutait-il, je vais vous improviser un quatrain;

Leis darnagas et leis arleri

Si van acampa su lou baou Adavan-zier ieou tamben l'éri Per aganta un ligoumbaou

« — Mais cela ne signifie rien ! s'écriait l'auteur de Chichois. — C'est justement ce que j'avais l'honneur de, vous dire. Il en est ainsi de tous vos vers provençaux.»

Benedit était un gros, petit, court, tassé sur son ventre, qui ramenait sur les tempes deux paquets de cheveux qu'il roulait, comme ces anglaises que les dames portaient autrefois. Lorsque, dans la rue, il passait devant une glace, il s'arrêtait pour admirer avec complaisance ce chef-d'oeuvre de coiffure, qu'il


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caressait d'une main amoureuse. Critique musical, il était le seul de ses confrères que le directeur du Grand-Théâtre gratifiat d'un fauteuil d'orchestre. Il s'y endormait depuis le premier coup d'archet jusqu'au dernier, ce qui ne l'empêchait pas de donner des articles fort judicieux et très étudiés. Mais peut-être dormit il trop profondément à la première de Faust ; sa critique se terminait, en effet, par cette phrase : « En somme, nous ne croyons pas que le public puisse jamais s'habituer à ces nouveautés musicales. » Les nouveautés musicales de Gounod!

Le Sémaphore était le plus répandu des journaux de/Marseille la Gazette du Midi Tétait beaucoup moins, mais elle occupait un rang important par sa politique et sa rédaction.

Ce journal n'avait qu'une clientèle, aristocratique assurément, mais peu nombreuse. Il était pourtant fort bien fait. Son rédacteur en chef M. Abel, le père Abel, comme rappelaient ses confrères, était un esprit distingué, un excellent écrivain. Très courtois en ses polémiques, la courtoisie n'excluait pas chez lui la vigueur, et, très ferme sur ses principes, il défendait ses opinions sans rien en retrancher ni en rabattre. Il jouissait d'une très haute estime,

Cauvière, sous-ordre d'Abel, était de l'école de Veuillot. C'était un polémiste ardent, parfois acerbe, qui donnait des coups de plume comme d'autres donnent des coups de poing. C'était un acharné bibliophile ; aussi le voyait-on s'en aller presque toujours dans les rues, le nez dans un livre, au risque de se faire écraser.

Olive succéda à Abel. C'était un homme jeune, d'une éducation parfaite, avec de la verve et du talent.

Le Nouvelliste de Marseille avait comme principal rédacteur Blanchard, qui avait le masque, l'esprit


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et le style de Joseph Prudhomme. Aussitôt sou article composé, il s'en faisait remettre une épreuve, descendait la rue Saint-Ferréol, attrapait au vol des gens de sa connaissance et leur lisait son chefd'oeuvre, sans leur faire grâce d'un seul mot... On l'évitait. Rarement homme étala si naïvement l'admiration profonde qu'il avait pour ses rares mérites. Théophile Bosq était le contraire de Blanchard. Il exagérait la modestie, et nul n'ignora autant que lui l'art de se faire-valoir. Ses articles étaient très appréciés.

Vers la fin de l'Empire, Esprit Privat, qu'on appelait Privé d'esprit, persuada à M. Clapier, propriétaire du Nouvelliste, de lui céder son journal, lui promettant de le porter à un degré inouï de prospérité. C'était bien son affaire ! Il l'enterra.

C'était un petit homme dont la joue gauche, fortement tuméfiée; disparaissait sous un large emplâtre de taffetas noir., Il accouchait parfois de phrases surprenantes : « Les rédacteurs du Sémaphore écrivent leur article en tenant d'une main une torche incendiaire et de l'autre un poignard. » A quoi les rédacteurs du Sémaphore répondaient : « Mais de quelle main tenons-nous donc la plume ?»

Quelque temps avant la prise de possession par Privat du Nouvelliste, plusieurs de ses rédacteurs quittèrent ce journal pour le Courrier de Marseille. Ils y trouvèrent Louis Méry, le frère de Joseph. Il était professeur à la Faculté des Lettres et très érudit : le meilleur des hommes, une tête superbe, une physionomie souriante. Causeur abondant et aimable, il se croyait tenu, nom oblige, à mettre un trait dans chacun de ses mots, et l'esprit qu'il voulait avoir comme à commandement gâtait celui qu'il avait. Le journal n'était pas sa spécialité. Il entaillait parfois ses articles de phrases bizarres: « Newton avait un cabinet meublé avec des meubles du temps », ou bien : « Galilée passa au doigt de la


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science l'anneau de Saturne, comme le fiancé passé l'anneau d'or au doigt de la fiancée. »

Le Courrier se transforma en Journal de Marseille, sous la direction d'Eugène Rostand ; ce fut une feuille libérale. Puis, parut l'Egalité que dirigeait Gilly la Palud. Ses confrères l'avaient surnommé Jérémie La Palisse,car ilprédisait quotidiennement foules sortes de calamités, et comme on était à la fin de l'Empire, son esprit inquiet et son pessimisme lui valurent d'être bon prophète ; mais il n'alla pas plus loin, tandis que ses collaborateurs firent tous leur chemin. On peut dire d'eux qu'ils servirent surtout à la démonstration de cette boutade que le journalisme mène à tout, à la condition d'en sortir. Il y eut encore, à cette époque, le Messager de Provence, inspiré par le préfet Levert ; il vecut peu et ne brilla point d'un vif éclat.

En faisant ainsi défiler rapidement devant vous nos anciens journaux et leurs principaux collaborateurs, j'ai tenté surtout de vous rappeler ce qu'était la presse marseillaise avant l'apparition des journaux à un sou. A cette époque, les journalistes écrivaient de solides articles de doctrine et les journaux défendaient des opinions sans nuances.

Leur influence était loin d'être aussi grande qu'on serait porté à le croire. La vente au numéro était très réduite, car lès journaux coûtaient cher ; ils avaient des abonnés ; ceux-ci ne les lisaient que pour retrouver dans leur feuille préférée un écho à leurs pensées. Ainsi donc, si clairs, si vigoureux, si persuasifs, si ardents quelquefois et si sérieusement documentés que fussent leurs rédacteurs, il ; ne prêchaient qu'à des convertis.

On avait son journal, et l'on n'en sortait pas. On ne voyait pas alors le dilettante d'aujourd'hui, qui considère la presse comme un arc-en-ciel et s'amuse au jeu des polémiques, achète les. feuilles les plus diverses pour assister au match sur la question du


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jour. Son esprit s'y complaît, comme son regard aux modes nouvelles enfantées à chaque instant par le génie inventif des modistes et des couturières. Mais les modistes et les couturières ont plus d'imagination. De même que le lecteur tenait au journal qu'il lisait tous les jours, le rédacteur tenait à celui où il écrivait. Il existait, entre collaborateurs et directeurs; une étroite communion d'idées, et on arborait volontiers comme un drapeau le titre de son journal ; on en défendait la politique avec foi toujours, avec courage souvent; on lui demeurait fidèle. Les noms de Berlin, de Dartigue, de Carle, d'Abel, de Cauvière, de Bosq et de tant d'autres que j'ai eu l'honneur de vous citer sont les meilleurs exemples de cette droiture, de cette fermeté de principes, qui faisaient la belle tenue et la force morale des journaux d'autrefois.

On trouvait bien les bohêmes du journalisme, qui changeaient aisément de journal et d'opinion, mais c'étaient là de rares exceptions. Ces temps sont loin de nous.

La presse à bon marché a transformé tout cela: mais elle a répandu dans les coins les plus reculés, dans les maisons les plus modestes, l'information et* la bonne parole, car tout journal défend la bonne parole qui, comme on sait, est là sienne.

Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'enseigner comme jadis, mais de renseigner, en déformant toutefois le moins possible la vérité à laquelle le lecteur a droit et, sï j'ose le dire, en mettant celui-ci,:sans qu'il s'en doute, à la source de son opinion. Un journaliste est donc maintenant quelque chose comme un commerçant; il a une clientéle, il doit lui plaire, ne pas tromper son atlente. Le lecteur ne cherche dans son journal que l'illustration d'idées qu'il; doit a son milieu professionnel, social ou politique.

Autrefois, le journaliste travaillait sans hâte, la question d'actualité, et son article ne paraissait que


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plusieurs jours après, niais bien écrit, bien mûri, bien pensé et un peu trop long. Aujourd'hui, on est pris par le temps qui dévore tout; on n'aime que les faits, le lecteur en prend connaissance et lente de se faire une opinion, car il est mieux instruit de toutes choses. Le livre, la brochure, la revue, les conférences lui ont donné des clartés de tout. Jadis, il croyait comme parole d'Evangile ce qui était dans son journal, il ne se donnait pas la peine de penser. Aujourd'hui, il ne croit même plus à l'Évangile. Mais, si son opinion se trouve corroborée par l'article qu'il lit, il est enchanté et son journal lui plaît,/

Oui, mais il ne comprend pas toujours, et c'est chose fort difficile d'allier à l'instruction générale qu'il possède aujourd'hui son ihcroyable naïveté et sa remarquable incompétence. La clientèle d'un journal quotidien d'informations est extrêmement variée; elle l'est surtout par la; façon dont elle comprend ce qu'on lui dit. Un grand journaliste à l'école de qui j'ai longtemps vécu avait coutume de dire : «Il faut écrire pour les imbéciles. » L'expérience m'a convaincu et me convainct chaque jour davantage de la vérité de cet aphorisme.

Car le nombre est considérable des lecteurs qui éprouvent le besoin de faire connaître leurs impressions au directeur de leur journal. Je ne crois pas vous étonner en vous disant qu'elle se traduit rarement par des compliments. Ces gelis pointilleux, qui s'imaginent avoir acquis pour deux sous le droit de traiter le directeur pour le moins d'imbécile, ne signent jamais leur lettre autrement que par : un lecteur assidu ou un vieil abonné, ou, ce qui est encore fréquent, un lecteur écoeuré. Le directeur en acquiert une nouvelle preuve que son journal est lu attentivement, et le lecteur écoeuré le console en lui montrant que, pour si écoeuré que soit celui-ci, son écoeurement ne va pas jusqu'à lui faire acheter une autre feuille.

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Ce contact avec les lecteurs, cette correspondance sont encore un des effets de la nouvelle forme du journalisme. Le lecteur discute, tant mieux, donc il nous lit et nous prend au sérieux.

C'est pour cela que les journaux; populaires doivent, sans qu'il y paraisse trop, suivre l'opinion générale de leur clientèle. Tout le talent du directeur est là ; et c'est seulement en suivant cette opinion qu'un bon journal peut là diriger au moment voulu.

Est-ce à dire qu'il n'y ait plus de vrais journalistes comme autrefois ? Loin de moi cette pensée ; il y en a encore; et d'excellents, mais aujourd'hui les journaux ne sont, à quelques exceptions près, ni des chaires, ni des tribunes. On n'écrit plus pour prêcher, plus guère pour raisonner, mais pour informer un public insuffisamment renseigné et lui faciliter la compréhension des questions à l'ordre du jour.

Il y a encore des journalistes de talent et de grand talent. Croyez-moi, Messieurs, les meilleurs ne sont ni les littérateurs, ni les hommes de théâtre, ni les romanciers, ni les députés. Les meilleurs chroniqueurs, ce sont simplement ceux qui font profession d'écrire dans les journaux ; eux seuls sont capables de produire avec une rapidité qui déconcerte, tout en conservant, autant que possible, clarté, logique et bon sens, deux cents lignes au maximum sur le fait d'actualité, le fait d'hier, celui d'aujourd'hui, quelquefois celui de demain.

La principale qualité, du journaliste, c'est avant Tout, de prendre au sérieux son méfier et lui-même.

Dire ce qu'on doit lui souhaiter pourrait laisser croire qu'on regrette ce qui lui manque, niais les qualités que l'on exige de lui sont assez nombreuses et assez importantes pour qu'on s'estime heureux de les rencontrer réunies : une opinion à lui, dû caractère, de la sincérité; on aime aussi — mais ce sont là des vertus communes — qu'il ait dé la culture et une certaine faculté d'assimilation.


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Autrefois, il fallait, en écrivant, peser ses mots, envelopper ses phrases, être passé maître dans l'art des sous-entendus et des allusions, tant de questions étaient interdites par la censure impériale !... Aujourd'hui, le métier est plus facile : on peut tout dire, tout faire accepter au public, même ce qui paraît le plus contraire à ses goûts et à ses préjugés du moment, mais il y a la manière,

Le; journaliste d'aujourd'hui est plus varié, plus amusant, mais moins profond et moins solide que ses devanciers,il a quelquefois négligé de méditer sérieusement la maxime d'Horace : « Scribendi recte sapere est et principium et fons » ; il peut lui arriver d'écrire pour écrire, pour le plaisir, comme il jonglerait, et, en effet, il jongle avec les mots, il a de la verve, une extrême facilité. Il fait chatoyer sur le papier les plus brillantes facettes de son imagination et de son esprit, mais l'esprit n'est pas indispensable au journaliste; c'est un agréable condiment qui relève bien ce qu'il serf, mais cache quelquefois ce qui lui manque.

Cela n'est d'ailleurs pas particulier au journalisme , dans toutes les branches de notre activité n'en est-il pas de même; on ne saurait dire que le niveau intellectuel se soit haussé à mesure que s'accroissent les facilités d'instruction. Il y a moins de gens' vraiment instruits depuis que l'instruction est obligatoire, et aujourd'hui, où il y en a pour tout le monde, il semble qu'il y en ait d'autant moins pour chacun.

Il en résulte qu'il ne faut pas chercher dans les journaux des modèles de style, ou des exemples de grammaire.

Les journalistes ont; vous l'avez, hélas ! constaté, une fâcheuse tendance à inventer des mots ; c'est sans doute pour cette raison, que quelques-uns éprouvent des difficultés à trouver dans notre belle langue, si claire, si précise et si riche,le mot juste, celui


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qui rend exactement la pensée et qui existe toujours. Alors qu'ils avaient résoudre, ils ont trouvé solutionner; quand ils ont assaillir, ils disent agresser ; oserai-je vous rappeler qu'on dit aussi ovationner, talentueux; et même, j'en rougis presque, révolvériser. Les journalistes ne sont dépassés en ces fâcheux néologismes que par certains de nos parlementaires qui ont pousse à un degré vraiment excessif l'art de ne plus parler en français.

Et les politiciens ne sont pas les seuls ; tant d'autres : industriels, inventeurs, artistes, jusqu'à de célèbres musiciens, trouvent dans la presse un moyen de propagande commerciale pour leurs livres, leurs opinions, leurs inventions, leurs opéras et ceux de leurs amis, et l'art d'écrire correctement est bien le dernier de leurs soucis.

Ah ! les amateurs , quelle plaie pour un journal ! Il faut reconnaître toutefois que ce sont les collaborateurs les plus faciles et les moins exigeants.

A l'heure actuelle, le journalisme s'éloigne donc de plus en plus de la forme doctrinaire. Des quotidiens, qui paraissaient autrefois à quatre pages et qui en put aujourd'hui six, huit et même davantage, se bornent souvent à apprécier dans un bref éditorial, l'événement politique le plus important de la journée et remplissent leurs colonnes de nouvelles. Ils s'efforcent avant tout d'être renseignés, et la rapidité avec laquelle les lecteurs, sont tenus au courant des événements mondiaux est vraiment merveilleuse; en outre, comme le public n'a pas de temps à perdre, les journaux sont devenus classificateurs : chaque rubrique est à sa place, et il y a une place pour chaque rubrique.

Il s'ensuit que la force et la diffusion d'un journal sont en rapport direct avec l'intensité et la sûreté de ses informations. Les rédacteurs ne sont là que pour éclairer les questions, ce dont ils s'acquittent


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généralement bien, car maintenant ils se sont spécialisés ; chacun d'eux s'est choisi un cadre, un rayon si j'ose dire; d'où il n'aimé pas sortir et où, d'ailleurs, il n'aime pas davantage voir entrer les autres. Il ne disperse pas ses études, et ainsi parvient à la connaissance des problèmes qu'il s'est réservés ; il fait une chose très bien, il n'est plus bon à tout comme autrefois ; mais l'homme bon à tout n'est-ce pas celui qui ne fait pas une chose mieux que l'autre, et par suite, ne fait rien de tout à fait bien ?

Je parle là de l'écrivain d'articles, que concurrence de plus en plus le reporter; mais au fait; tout aujourd'hui n'est-il pas reportage, grand ou petit reportage, même les articles de fonds ? Le reporter est aujourd'hui le maître des colonnes. Il suffit d'un crime sensationnel, d'un grand événement politique, d'une catastrophe rare, pour qu'il accapare de sa copie la majeure partie du journal.

On ne peut nier l'importance toujours croissante; dans les publications actuelles, du reporter dont le métier exige une foule de qualités : de l'activité, de l'observation, de l'intelligence et surtout le souci de la vérité. Et comme on lui demande aussi une extrême rapidité de rédaction sur les sujets les plus divers, je crois qu'on aurait mauvaise grâce à lui tenir un compte trop sévère des libertés qu'il prend quelquefois avec le beau style. Excusons-le, car il possède toutes les autres vertus professionnelles. Ce n'est pas sa faute si le public est plus intéressé par des faits que par des développements sur les théories économiques ou sociales ; le public veut des récits et des détails, et plus on lui en donne, plus il est content.

Comparez donc, Messieurs, le journal d'autrefois à celui d'aujourd'hui. Ah ! nous sommes loin des articles de fonds à deux ou trois colonnes que nos pères affectionnaient, articles denses où les alinéas étaient rares. Ils les lisaient cependant de bout en


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bout. Sauf, peut-être, ceux de ce journaliste qui devint plus tard préfet, et qui débuta comme écrivain à l'Égalité. C'était un journal de grand format, et quand il publiait sa prose, elle tenait toute la première page et tournait même à la secondes On l'accusait de la faire faire dans les prisons, et quand Il demandait à quelqu'un : « Avez-vous lu mon article ? — Non,lui répondait- on, et vous ? »

On est bien revenu de ces longueurs vraiment inutiles, et que le public ne supporte plus maintenant. Le directeur a adopté une maxime qu'il répète à satiété à ses collaborateurs : « Soyez courts ! ». Il est surtout préoccupé de bien présenter son journal, de le rendre plaisant à l'oeil, de mettre en valeur ses nouvelles par des caractères variés et de jolis titres. Car, une foule de lecteurs ne lèsent que les titres Il ajoute à tous ces attraits des images, et cette illustration que le public goûte fort, est arrivée à une perfection et surtout à une rapidité d'exécution vraiment étonnante.

Il y a donc de tout dans un journal, et chacun y trouve la rubrique qui l'intéresse. Et cependant, les journaux quotidiens d'informations sont insuffisants pour assouvir l'avidité des lecteurs ; il y a donc des journaux spéciaux, il y en a pour tous les métiers, pour toutes, les sciences, pour tous les sports, pour tous les arts, pour tous les goûts, pour toutes les classes de la société.

Il y a à Pékin un journal parlé pour les gens qui ne savent pas lire. Il y avait en Russie un journal pour les va-nu-pieds ; il n'a pu continuer, sa rédaction étant quotidiennement modifiée par lès soins de la police. Mais c'était au temps où il y avait une police en Russie. Il a dû reprendre sa publication.

Il y a en Angleterre un journal pour les chats : Our Cats. Les chats ne le lisent pas, non, ils n'y écrivent pas non plus ; mais ceux qui les aiment. On


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y lit des histoires charmantes où les chats jouent le principal rôle. On y vend, on y achète, on loue et on y marie les chats. La; mère Michel, si elle venait à reperdre le sien; n'aurait plus besoin de crier par la fenêtre et d'appeler à son concours le père Lustucru ; elle mettrait une annonce dans Our Cats.

Il y a en Amérique, à Sing-Sing, un bagne près de New-York, un journal pour les forçats, rédigé par eux-mêmes ; il s'appelle l'Étoile d'Espérance. Les rédacteurs signent de leur numéro ; on y lit de délicieux poèmes et de beaux articles de morale rédigés par un ancien clergyman à qui certaines inconséquences ont valu cette villégiature forcée.

Il y a encore un journal dans un désert, toujours en Amérique, dans le désert du Colorado, à vingt kilomètres de Denver. M. Howe en est le directeur, le rédacteur et l'imprimeur. Quand il arrive un cyclone, ce qui n'est pas rare, M. Howe se cache dans sa cave; et, quand le cyclone est passé, M. Howe sort de son trou; remonte ses hangars, nettoie ses presses et recommence. Il tire à huit pages.

Ces journaux spéciaux, bien qu'ils ne s'adressent qu'à une catégorie de lecteurs, ont souvent de très forts tirages, avec une énorme publicité ; ils ont, en outre, cette spécialité de se transformer souvent en bazars et d'offrir à leurs lecteurs des primes de toutes sortes, car c'est dans la manière d'attirer le client que s'est développée toute l'ingéniosité de leurs éditeurs. Tout a été fait dans ce but, niais le comble a été atteint par le Bien-Être, un journal français, qui offrait à ses abonnés : 1° une pension viagère en cas d'accident ; 2° une pension de retraite après trente ans d'abonnement ; 3° les frais d'obsèques en troisième classe de l'abonné fidèle et un secours à sa veuve. Hélas ! les grandes initiatives sont souvent mal récompensées, le Bien-Être ne vécut pas; six mois.


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D'autres organisent des concours. On se rappelle la fiévreuse agitation qui secoua un moment la clientèle populaire de quelques grands journaux de Paris. On cherchait des trésors enfouis sous les arbres des avenues ; on cherchait des mots volontairement omis dans le feuilleton, ce qui était évidemment moins inquiétant pour là voirie parisienne. Que de gens passaient leurs soirées à compter et recompter les grains de blé qui pouvaient tenir dans une bouteille ! Mais cela ce n'était plus vraiment du journalisme. C'était une des formes multiples de la publicité qui autrefois n'existait pas, et qui est aujourd'hui un des principaux éléments de la Vitalité d'un journal.

Actuellement on met de la publicité un peu partout et sous toutes les formes. Mais la dernière page y est exclusivement consacrée, elle est certainement la plus lue. Je crois, Messieurs, que c'est à bon droit ; elle est souvent, pour qui sait y voir, la plus intésante. Certes, nous ne sommes plus à l'époque où Louis Blanc, qui venait de fonder l'Homme Libre, refusait fièrement d'insérer que le purgatif X était le meilleur des purgatifs, parce qu'il n'avait aucune raison de garantir sa supériorité à ses lecteurs. A notre époque la dernière page est un mur sur lequel le directeur affiche ce qu'on lui apporte sans que sa responsabilité soit engagée. Il serait évidemment excessif de l'obliger à ne présenter les médicaments qu'à la condition d'en avoir éprouvé l'efficacité.

Cette page est incontestablement la plus variée et la plus plaisante comme elle est la plus instructive. C'est le tableau de la cité exposé sans vains commentaires, le lecteur y juge par ce qu'il y rencontre de la situation économique. Il y prend une notion exacte de l'état sanitaire et des maladies du moment. Il y rencontre d'excellents préceptes d'hygiène et de précieux conseils : « Prenez garde, Madame, vous


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commencez à grossir, et grossir c'est vieillir » ; peuton mieux dire une chose évidemment désobligeante, et dans une formule plus paternelle et plus galante à la fois.

Quelle vénération n'allez-vous pas concevoir pour ce monsieur qui offre de vous guérir, et gratuitement, d'une foule de maladies, si vous savez surtout que cette offre est la conséquence d'un voeu, tout cela est admirable!

Tout y est matière à réflexion, le ridicule y coudoie le tragique. Que direz-vous de Monsieur qui croit nécessaire de publier son infortune à 300.000 exemplaires. Et avez-vous quelquefois songé aux drames de famille qui se cachent sous ces quatre mots : « Lili reviens, maman pardonne !»

Ne médisons donc pas de la quatrième page puisqu'elle offre à notre esprit de si vastes méditations, et n'en veuillez pas au directeur puisque cela lui donne le moyen de vous renseigner encore mieux et toujours plus vile. Car aujourd'hui, tout, dans un journal, va à l'extrême vitesse; on compté les minutes ; les rédacteurs, les typos, les machinistes, tous travaillent avec une hâte fébrile, et quand le lendemain le public sait à peu près tout ce qui s'est passé la veille, et la plus grande partie de ce qui se passera dans la journée, il ignore la somme de travail, d'activité et d'ingéniosité qui a été dépensée en quelques heures, pour lui apporter un journal auquel il ne manque à peu près rien.

Et lorsque la Presse reprendra son existence normale, les journaux augmenteront de plus en plus le nombre de leurs pages, ils utiliseront les plus récentes inventions pour vous renseigner encore mieux et toujours plus vite. Le fait-divers et la dépêche vont régner de plus en plus.

La Presse continuera avec plus d'ardeur et plus d'activité que jamais à remplir sa mission, qui est de vous renseigner sur ce qui se passe urbi et orbi, et


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rapidement, sans laisser vieillir d'un jour l'actualité. A une époque où l'on pensé, où l'on agit, où l'on vit si vite, où l'existence d'un homme est si prodigieusement remplie, où la distance n'existe plus, la presse actuelle est bien obligée de se mettre à l'unisson.

Ne nous plaignons pas, Messieurs, de cette extrême rapidité, ne regrettons pas le temps ou les journalistes mûrissaient leurs articles huit jours, où les dépêches en mettaient trois pour arriver de Paris, félicitons-nous-en au contraire.

Que serions-nous devenus, dans la fièvre où nous ayons vécu pendant cinq ans, s'il nous avait fallu attendre les nouvelles deux jours. L'information sûre et rapid e, est venue apporter à notre nervosité un véritable apaisement. Sans elle, peut-être n'aurions-nous pas maintenu dans notre France si courageuse et si digne, ce calme qui nous fat accepter les nouvelles les plus angoissantes sans diminuer notre confiance dans la victoire finale.

La totalité de la presse française, vous me permettrez de le constater, à tenu le public au courant de tout, avec le plus complet souci de contribuer à la haute tenue morale du pays. Je sais bien qu'on a souvent traité les journalistes de « bourreurs de crâne », mais peut-être ne croyaient-ils pas toujours euxmêmes ce qu'on leur communiquait. Que de fois ils se sont censurés eux-mêmes ! On les a accuses d'être trop optimistes ; vous voyez bien aujourd'hui qu'ils n'avaient pas tout à fait tort. Oui vraiment, les journaux étaient optimistes c'était leur devoir. Car, tous étaient unis dans une même confiance en nos admirables soldats, en une même foi dans la France immortelle. Tous ont contribué, au milieu des pires difficultés professionnelles, à maintenir cette union sacrée qui a fait notre force, et qui nous est aussi nécessaire pendant là paix qu'elle nous le fut pendant la guerre.


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C'est qu'un journal n'est pas seulement une feuille de papier imprimée, c'est quelque chose de vivant qui a une âme et un coeur ; même celui qui affecte de ne donner au public que des faits dépouillés de tout commentaire, tous ont une opinion, et ceux qui l'ont la plus ferme, la plus nette, né sont pas ceux qui la proclament le plus haut.

Tous les journaux ont un programme d'idées ; mais, tous ne marchent pas dans la même voie.

Ils diffèrent dans leurs opinions,; ils présentent à nos préoccupations des thèses variées et parfois audacieuses. Il serait excessif de s'en émouvoir ; il y a en tout des exceptions. Séparons de la généralité de la Presse qui travaille avec honneur, les mouches du coche et les parasités, les fous et les utopistes, et constatons qu'en dehors de ceux-là, peu nombreux d'ailleurs, il y a dans la Presse actuelle une communion d'idées plus réelle qu'apparente.

Au fond, tous veulent la grandeur du pays et le bonheur du peuple.

Sans doute, on ne sait trop de quoi serait fait ce bonheur, chacun l'entend à sa manière et cherche à imposer sa façon de le concevoir.

C'est pour cela qu'ont été inventées les périodes électorales. On voit alors les journalistes sortir de leur tranquillité coutumière et s'invectiver à souhait; mais cela n'a pas la moindre importance. Cela signifie simplement que l'on n'est pas d'accord sur les aptitudes de M. Tel ou Tel à faire le bonheur des autres.

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que les journalistes prennent plaisir à s'injurier avant le combat à la façon des héros d'Homère ; il n'en est rien, et la meilleure preuve en est que, la lutte finie, ils redeviennent sans tarder bons camarades comme devant.

Un jour viendra sans doute où cette mode fâcheuse


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disparaîtra ; le nouvellisme finira par tuer le journalisme. A ce moment-là, les journalistes au lieu de descendre dans l'arène et de prendre part à une lutte où ils cumulent les horions des partis en présence, la contempleront de haut, avec sérénité, se contentant de marquer les points.

Ils rie s'en plaindront pas, et les Directeurs moins que les autres.

Celui qui a l'honneur de vous parler s'en féliciterait tout le premier ; il y gagnerait quelques loisirs et la joie de se mêler plus souvent à vos travaux et d'y collaborer plus activement. C'est ainsi qu'il essayerait de se rendre digne de l'insigne bonheur que vous lui avez fait, en le recevant parmi vous.


REPONSE DE M. JOSEPH FOURNIER -,

DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Jean-Baptiste SAMAT

MONSIEUR,

Il y a vingt-sept ans, notre cher et regretté confrère Alphonse Moutte, l'un des maîtres de l'école provençale de peinture, était à la place que vous occupez en ce moment. Comme vous, il prononçait son discours de réception au sein de l'Académie dé Marseille. Il la remerciait de ce qu'il voulait bien appeler la faveur insigne de son admission, et il ajoutait ceci : « Trop militant dans mon art et trop ignorant dans celui de bien dire, je n'aurais pas songé et je n'aurais jamais osé aspirer à frapper à votre porte, si quelques-uns d'entre vous, des amis, n'étaient venus, me chercher, ne m'avaient pris la main et ne l'avaient posée sur le heurtoir. Quoique hésitant encore par crainte de ne pouvoir, à cause de mon labeur jaloux, être assez avec vous, j'ai heurté. Et vous, famille marseillaise par excellence, ne voyant en moi qu'un fils de Provence, vous avez généreusement ouvert. »

Vous aussi, Monsieur, êtes un bon fils de Provence, un enfant de Marseille comme Alphonse Moutte dont la mémoire vous est si chère. Et c'est


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avec émotion que j'évoque le souvenir de ce peintre remarquable, jadis accueilli avec tant de joie par notre Compagnie.

Croyez que cette dernière n'est pas moins heureuse de faire accueil au gendre du pur artiste qui fut ici, je puis le dire, votre parrain. Vous l'avez dit vous-même, l'âme d'Alphonse Moutte vous accompagnait, vous conduisait vers nous et cela, vous le pensez bien, ne pouvait qu'accroître l'affectueuse, cordialité de notre bienvenue.

Au nom de tous nos confrères, laissez-moi vous souhaiter cette bienvenue. Et après avoir entendu votre discours de réception, me souvenant que vous avez été grand chasseur devant l'Eternel, que vous avez décrit avec maîtrise les joies, les émotions et les artifices de la chasse, je voudrais, pour vous rendre hommage, savoir sonner le bien-allé, comme on dit, je crois, en langage de vénerie.

Cette sonnerie, je ne pourrais la rendre qu'à ma manière — en rappelant les titres qui vous désignaient à notre suffrage.

Peintre, vous avez été l'élève préféré d'Alphonse Moutte, et j'ai idée que, si votre carrière ne s'était trouvée par ailleurs toute tracée, peut-être vous seriez-vous exclusivement consacré à l'art que vous aimez et dans lequel vous auriez acquis la maîtrise et la notoriété. Celles-ci ne sont-elles pas trop exclusivement réservées aux professionnels ? Je serais tenté de le croire et de le regretter avec vos amis et les amateurs qui connaissent les qualités de votre pinceau.

Malheureusement, mon incompétence notoire, indiscutable, me réduirait à parler peinture comme un aveugle des couleurs, et il me faut bien, en toute humilité, me déclarer indigne de louer l'artiste que vous êtes.

Je sens trop, hélas ! combien mon indignité doit vous contrister. S'il est vrai, comme l'a dit Faguet,


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que chacun de nous doive avoir deux métiers, le principal et l'accessoire, c'est surtout dû dernier dont on parle le plus volontiers, dont on aime le mieux entendre parler.

Vous êtes de ces hommes ayant sagement arrangé leur vie, c'est-à-dire de ceux qui ont une profession qu'ils exercent régulièrement et un art auquel ils se livrent à loisir. Et ce second métier est le plus souvent celui pour lequel on avait primitivement une vocation marquée. Vous auriez été artiste, vous êtes devenu directeur d'un grand journal. Mais, chez vous, l'artiste n'est pas mort jeune, vous lui avez fait sa part et il est demeuré bien vivant. « Vous rie savez pas jouer au whist, disait Talleyrand, quelle vieillesse vous vous préparez ! » Vous, Monsieur, vous défierez la vieillesse avec vos pinceaux.

Chez vous le talent du peintre se retrouve chez l'écrivain. Comme l'a dit excellemment notre confrère M. Paul Barlatier, vous êtes un descriptif — un descriptif qui ne vise pas à l'effet, mais qui y atteint par l'harmonie des lignes simples, par une composition parfaite des tableaux. Il est donc exact de dire qu'en écrivant vous peignez encore.

J'en donne comme témoignage votre délicieux volume : Chasses de Provence, où vous avez prouvé avec infiniment d'esprit, contre Méry et Daudet, qu'il y a du gibier dans ce pays. Et puis, à la vérité, si le gibier y était moins abondant qu'ailleurs, cela ne diminuerait en rien le mérite du chasseur provençal qui, lui, ne pratique pas l'hécatombe en masse— et pour cause ! — et qui a inventé la débonnaire chasse au poste.

Ah ! la chasse au poste, si tranquille ; il faut être de Provence, l'avoir pratiquée, posséder un joli brin de plume et un léger embonpoint pour la bien décrire ! Vous l'avez décrite à merveille. « Le poste, dites-vous, c'est le véritable sport du Marseillais. Ne lui parlez pas des lièvres, des lapins, des perdreaux !


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Le brillant apparat de la chasse à courre, les tactiques savantes du chien d'arrêt ne sont pour lui que des légendes, des rêves »... Enfermé dans sa cabane, « le chasseur au poste ne s'asseoit pas, il ne bouge pas, il regarde tout le Temps à terre, sur les arbres, aux cimeaux, selon l'heure et le temps. Il sait que, lorsque la grive est posée elle ne remue plus, si ce n'est pour partir. Il doit donc la deviner avant qu'elle n'arrive, en l'entendant chanter dans le. lointain. Mais chut!...la voilà, droite, raide, le cou tendu, immobile, comme quelqu'un que la peur transit. Alors lentement, bien lentement, le chasseur allonge le bras, fouillant le vide du bout des doigts, il atteint son fusil, il l'attire doucement, le met en joue avec mille précautions. Tout cela sans le moindre bruit, ou sinon, gare ! un coup d'aile, un cri d'effroi, et la voilà partie. Le chasseur jure, tempête, la charge de toutes les iniquités, mais il peu bien l'agonir de sottises, cela ne la fera pas revenir.»

Voilà un bien joli tableau, je n'ai pu résister au plaisir d'en illustrer mon texte.

En soulignant avec esprit la bonne humeur du

chasseur provençal, en révélant toutes ses ruses et

en décrivant ses procédés, vous l'avez rendu encore

plus sympathique et l'avez consolé des railleries dont

on l'accable trop souvent.

Les Chasses de Provence sont remplies de jolis dessins de votre main — de dessins à la plume, comme il se doit dans un livre sur la chasse. Elles témoignent d'un esprit d'observation et d'un souci de description qui en font une étude pleine de saveur, toute parfumée du thym et du romarin de nos collines.

Cette étude rie nous apporte pas seulement les senteurs embaumées de la campagne provençale, elle nous montre aussi combien, lorsque vous l'écrivîtes, vous étiez déjà bon provençal et bon marseillais.


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Permettez-moi d'affirmer, Monsieur, qu'une loi atavique s'imposait à vous. Vous êtes de vieille souche marseillaise, et notre illustre maître Mistral, qui s'y connaissait, classe votre nom parmi les anciens vocables patronymiques de Provence et spécialement de Marseille. Un de vos ancêtres fut, en 1792, du fameux bataillon du l0 août; il s'appelait comme vous Jean-Baptiste Samat et mit;trente jours pour faire à pied le trajet de Marseille à Paris en chantant la Marseillaise. Après cette promenade accidentée, il courut à la frontière et s'y conduisit glorieusement contre l'ennemi de notre pays Hier, d'autres membres de votre famille faisaient face à cet ennemi — toujours le même — et se conduisaient de façon encore plus glorieuse puisqu'ils donnaient leur vie pour la grande patrie qu'on aime chez vous autant que la patrie locale.

Votre beau livre sur Marseille à travers les siècles, est un témoignage probant de votre attachement à la petite patrie. De celle-ci vous avez agréablement retracé l'histoire et l'avez illustrée magnifiquement. Le texte clair et alerte court au milieu d'un réseau de gravures — iconographie sans pareille de notre antique cité. Et ces grayures, ainsi reproduites, ne l'ont point été ; d'après des exemplaires de hasard, mais en très grande partie d'après les collections que, pieusement, en bon fils de Marseille, vous ayez formées unité par unité. Marseille à travers les siècles ne s'embarrasse pas d'une pesante érudition. C'est un livre agréable, d'une documentation figurée des plus complètes.L'amateur le feuillette avec une curiosité charmée, le chercheur y trouve l'illustration de la magnifique histoire de cette ville, la plus ancienne des Gaules.

Votre Histoire de Marseille, en collaboration avecMM. Marius Dubois et Paul Gaffarel, est un témoignage du même ordre. Sous les apparences d'un livre de classe, vous avez donné un résumé clair et

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précis de nos annales. Assurément, dans ce format réduit, où les gravures tiennent aussi une bonne place, vous ne pouviez tout dire. Plût au ciel que les enfants marseillais, à qui ce livre est spécialement destiné, sachent de l'histoire de leur ville tout ce qu'en renferme ce petit volume : ils auront appris à aimer vraiment leur cité ; on aime mieux son pays quand on en connaît le passé, A propos de ce petit livre, laissez-moi trouver excessive la modestie des trois auteurs qui se sont agrégés pour une oeuvre commune, alors que chacun d'eux pouvait isolément la mener à bien.

Même quand on est fidèlement attaché à sa ville natale, il n'est pas défendu d'en sortir. Au contraire, ne vous semble-t-il pas qu'on aime davantage quand on l'a comparée avec d'autres cités, même les plus célèbres et les plus opulentes ? À coup sûr, vous êtes revenu avec ce sentiment de votre Promenade en Egypte. Tel est le titre du récit fort agréable d'un voyage que vous avez fait au pays des Pharaons.

Vous déclarez qu'après Flaubert, Loti et quelques autres seigneurs de même ou de moindre importance, le besoin de nouvelles pages sur l'Égypte ne préoccupait personne. Journaliste, vous avez simplement voulu noter les impressions d'une caravane où les gens d'esprit et les gentilshommes de lettres ne manquaient pas.

Ne vous excusez point d'avoir si bien noté ces impressions. De Marseille àPhilae, il y a loin ; Sphinx, les Pyramides et bien d'autres belles choses sont sur le chemin, l'un des plus vieux du monde. Il y a toujours à dire du nouveau quand on visite un tel pays, qu'on a votre sens de l'observation, votre talent de description. Ce n'est pas vous qui tomberez dans les redites ou les banalités. du Baedeker. Je ne sais si les guides signalent à Assouan, vers la HauteEgypte, l'existence d'une inscription commémorative de l'expédition de Bonaparte, dont une division


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commandée par Desaix poussa jusqu'à ce point reculé. Vous l'avez relevée, vous, avec tristesse et émotion. « Décidément, ils étaient plus grands que nous ceux qui voulaient nous conquérir l'Égypte. Quand on pense qu'ils ont, pendant des mois, marché et combattu dans le sable brûlant, à la poursuite d'ennemis presque insaisissables; quand on songe qu'ils allaient ainsi, s'égrenant peu à peu, exténués, mourant de faim, de chaleur et de misère, jalonnant le chemin de leurs ossements, mais marchant toujours et toujours combattant; quand on songe à tout celà, au courage, à l'énergie qu'il leur a fallu ; quand on songe au sang français versé en pure perte, et que l'on voit l'Egypte actuelle, on ne peut que courber la tête et s'en aller la tristesse au coeur ».

Naguère encore, ce sentiment-là était le nôtre. Mais depuis, vous le savez bien, Monsieur, des raisons de fierté nous sont venues. Si notre tristesse a changé d'objet, du moins avons-nous acquis davantage l'orgueil du nom français. Si la France n'a pas conquis l'Egypte, elle a fait mieux depuis. A vouloir imiter les héros de Bonaparte qu'on croyait inimitables, nos soldats, nos fils, nos frères les ont dépassés.

Donc, à la différence de votre regretté prédécesseur Horace Bertin, vous aimez les voyages. Journalistes tous deux, c'est un point sur lequel vous n'étiez pas tenus de vous ressembler. Berlin, lui, était un sédentaire et vous nous l'avez montré tel dans l'éloge ému que nous venons d'entendre.

Enfant de Marseille, lui aussi, il ne s'éloignait guère de cette ville. C'était l'une des formes touchantes de son attachement filial à la cité natale où s'écoula tout entière sa belle carrière de journaliste. Son talent si personnel, ses oeuvres si savoureuses, son indépendance de caractère et sa probité professionnelle lui avaient valu l'admiration et le respect de ses confrères et du public.


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Ce vieux Marseillais qui n'avait fait qu'une fois en sa vie le voyage de Paris, avait pourtant effectué un voyage aérien. Avec l'humour qui lé caractérisait, il a conté lui-même ses tribulations aéronautiques, minutieusement décrit ses émotions. C'est en compagnie de l'aéronaute Godard, si populaire il y a un tiers de siècle, et d'un autre ami de Marseille qu'il s'élança dans les airs. Parti de cette ville, l'aérostat se dirigeait vers l'étang de Berre. Il planait au-dessus des eaux lorsque le compagnon de Bertin et de Godard, accroupi dans un coin de la nacelle, se releva brusquement, un couteau à la main. Ceux-ci crurent à unaccès de fièvre chaude causé par l'émotion du voyage, et leur imagination le leur fit voir s'apprêtant à couper les cordages retenant l'esquif. Alors Bertin se découvrant une poigne solide, maintint avec vigueur dans le fond du panier d'osier ce dangereux compagnon qui criait éperdument avoir sorti son couteau pour déboucher une bouteille de Champagne.

Quel merveilleux conteur fut Horace Bertin, quelle verve étincelante fut la sienne ! L'Académie connaissait le brillant écrivain; elle avait désiré le voir venir à elle. Et quand il voulut bien se décider à être des nôtres, il commença son discours de réception par une amende honorable : il avouait avoir décoché, dans son jeune temps, quelques traits malicieux à notre compagnie.

Car lui aussi, alors qu'il était jeune, pratiquait à l'occasion le jeu de massacre. Les jeunes hommes qui se préparent à être littérateurs aspirent souvent à la gloire précoce réservée aux iconoclastes. Les Académies qui reçoivent leurs balles remplies de son, soutiennent l'attaque sans trop d'émoi. Elles sont indulgentes à la jeunesse passagère. Elles savent que les jeunes audacieux frapperont quelque jour à l'huis académique, qu'ils éprouveront alors


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des repentirs et peut-être des remords dont il leur sera tenu compte.

L'Académie de Marseillee fit ainsi à l'égard de Bertin qui ne fut pas, vous l'avez signalé vous-même, très assidu aux; séances. Quand je lui fis la visite traditionnelle en vue de solliciter son suffrage, il me reçut avec sa bonhomie coutumière et déclara spirituellement qu'il était de l' Académie au titre d'externe libre. Même à ce titre, nous étions fiers de le savoir des nôtres. Nous connaissions son talent d'écrivain et savions avec quelle ardeur et quelle foi il poursuivait la tâche de doter Marseille d'un monument à la gloire de l'immortel Pierre Puget, — un monument qui fut à la fois digne du génial artiste et de la ville qui l'a vu naître.

A Horace Bertin, votre aîné, votre confrère en journalisme, votre collaborateur au Petit Marseillais , votre prédécesseur à l'Académie, vous avez rendu un hommage ému. Vous avez tracé de lui un portrait que je ne saurais reprendre sur votre toile à vous qui êtes peintre et qui l'avez connu mieux que moi. Du moins, associant nos confrères à votre éloge, veux-je saluer la mémoire de cet écrivain qui a si grandement horioré les lettres marseillaises.

Journaliste averti et amateur de choses historiques, vous venez de nous montrer combien vous est connue l'histoire de la presse à Marseille sous le second Empire. Alors, quatre journaux de nuance politique différente, se partageaient les lecteurs moins avides de nouvelles que d'articles compendieux sur les affaires du temps. Vous avez nommé les écrivains de talent qui prenaient part aux discussions, d'une remarquable tenue littéraire, les Barlatier, les Abel, les Gauvière et tant d'autres. Des quatre journaux en question, un seul à survécu, le Sémaphore ; c'est encore un Barlatier qui le dirige. Notre confrère; M. Paul Barlatier, ne sera pas le


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dernier de sa lignée dont la fidélité à un organe ayant acquis une notoriété bientôt séculaire, équivaut au meilleur titre de noblesse.

Mais, vers la fin du Second Empire, sous la poussée des idées libérales, les tendances de la presse devaient se modifier. Et l'on vit éclore le journal à bon marché dont la diffusion allait révolutionner le journalisme.

C'est à la faveur de ce mouvement d'idées que fut fondé le Petit Marseillais comptant à ce jour cinquante-deux ans d'existence. Son fondateur, Monsieur, vous touchait de bien près puisqu'il était votre père, M. Toussaint Samat, qui jusqu'à la fin d'une magnifique existence de labeur, est resté à la tête de cette maison dont il avait lui-même jeté les bases en 1868.

La fondation du Petit Marseillais rie parait pas avoir été une petite affaire. L'autorité administrative, dont le rôle avait si longtemps consisté à juguler la presse, ne voyait pas d'un bon oeil la création d'un organe populaire. J'ai eu sous les yeux un rapport de police où il était dit que l'initiateur, M. Toussaint Samat, manquait de docilité à l'égard du pouvoir. L'assertion était exacte, et le directeur du nouveau journal devait garder toute sa vienne indépendance ombrageuse. Il avait du caractère ; il lui en fallait pour mener à bien une oeuvre aussi considérable, acquérir à son organe l'une des premières places au rang de la presse française et la lui conserver. Un grand journal est une oeuvre qui, de toute évidence doit être dirigée saris faiblesse. Malgré mon vice rédhibitoire de journaliste amateur, j'ai tout de même une vague idée de la complexité du métier, de l'ensemble de qualités éminentes qui sont celles du véritable directeur de journal, comme le fut M. Toussaint Samat.

Vous reconnaîtrez, Monsieur, qu'il y a de ma part


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presque de la témérité à me ranger parmi les amateurs après vous avoir entendu les vouer aux gémonies ! C'est pourtant lors de mes débuts comme amateur, il y a virigt-cinq ans, que j'eus l'honneur de me présenter moi-même à M. Toussaint Samat. Sur la recommandation d'un de ses amis, il voulut bien me recevoir, mais ce fut avec le regard aigu du directeur sachant à merveille que je ne m'étais mis en chemin ni pour la gloire ni pour le profit du journal, mais bien pour lui glisser ma copie. J'étais amateur et débutant — deux qualités, je le reconnais de grand coeur, qui ne me donnaient pas droit à la considération la plus distinguée. L'audience fut brève; M. Samat prit ma copie et ajouta que, si elle passait dans le journal, je le verrais bien. Elle passa quinze jours plus tard, sans aucun changement si ce n'est la substitution d'une initiale à ma signature.

Je revis d'autres fois M. Toussaint Samat et je dois dire qu'il se montra plein de bonté. Dès l'abord, la réserve de son accueil semblait déceler chez lui une certaine rudesse. Tous ceux qui l'ont connu savent combien il était bon sous cette rude écorce, combien aussi il était homme de devoir, ayant créé par son intelligence,et son labeur obstiné un organe remarquable. M. Toussaint. Samat était un patriarche au sein d'une belle famille, et la fin de sa vie fut attristée par des deuils cruels que vous aussi, Monsieur, avez ressenti douloureusement. De cette maison du Petit Marseillais, déjà vieille de plus d'un demi-siècle, M. votre père avait fait une enceinte familiale où, aujourd'hui encore, se retrouvent fraternellement unis les fils et petits-fils du fondateur dû journal, et de ceux qui concoururent avec lui à la prospérité de l'oeuvre commune. Et cette union, cette concorde, cette persévérance dans l'effort commun sont un magnifique exemple.

On ne peut parler de la presse à Marseille sans évoquer la mémoire de M. Toussaint Sainat. Le


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souvenir de ce grand directeur, de cet homme de bien, sera toujours présent à l'esprit de tous ceux qui l'ont connu. Il représentait dans toute son originalité et sa vigueur la vieille race française et provençale, pétrie d'honneur et de loyauté, de bon sens, de force et de travail.

Vous nous avez montré avec humour, Monsieur, ce qu'est le journal contemporain. Et qui pouvait mieux que vous nous dévoiler quelques-uns des dessous du métier de journaliste ? Vous nous avez indiqué aussi que les professionnels — sceptiques par état — n'ont pas toujours une très haute idée du public qui lit avidement chaque matin les nouvelles livrées à sa curiosité. Evidemment le public est naïf, capricieux, tyrannique à l'égard de son journal. Mais, malgré tout, vous le savez, il y est attaché. En toute justice, sa fidélité devrait lui être comptée, même si vous la supposiez uniquement fondée sur l'habitude. Une grève récente donnait à chacun de nous la mesure de l'attachement au journal. Le Petit Marseillais ne nous arrivait plus et la privation était grande. Chaque matin, nous le chargions d'invectives, nous l'accusions d'être mal informé, mal rédigé, d'ignorer tout ce que nous voudrions savoir. Quand il cessa de nous arriver, nous lui découvrîmes toutes sortes de charmes que nous ne lui soupçonnions pas, et lorsqu'il reparut, nous l'accueillîmes comme un ami que l'absence nous a fait apprécier.

Mais, peut-être, nous sommes-nous trop tôt repris à le traiter comme un ami à l'égard de qui on est un peu injuste, à qui l'on ne prodigue pas les compliments pour ne point l'inciter à vanité. Toujours sans pitié et parfois sans raison, les lecteurs continueront à relever les erreurs, les lacunes et les coquilles qu'ils croiront découvrir. C'est leur façon de tirer vengeance du journaliste qui, amicalement, les traite de « philistins », mais dont la signature


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leur est devenue familière et leur apparaît comme un nom d'ami

« Avec une bouteille d'encre et une main de papier, disait l'Arétin, je tire de la sottise d'autrui deux mille écus de renie ». Mais chacun sait que l'Arétin était cynique et malhonnête ; ce n'est point lui qui est le précurseur du vrai journaliste. J'aime mieux lui opposer le bon vieux gazetier français Théophraste Renaudot, qui sut montrer du courage et eé l'indépendance dans l'exercice d'une profession naissante.

L'exercice de la profession de journaliste constitue une charge redoutable si l'on considère que la presse est devenue le quatrième pouvoir, comme on se plaît à la nommer, tarit il est vrai qu'un grand journal est un formidable instrument de propagande et d'expansion. Entre les mains d'hommes supérieurs, animés de la passion du bien public, il peut rendre d'éminents services, entreprendre de vastes desseins. Mais aussi quel mal il peut causer au point de vue moral et social s'il est conçu et rédigé par des émules de l'Arétin ! Il est malheureusement trop aisé de donner la fièvre à tout un peuple, de l'agiter et de le corrompre :

Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant, La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant.

Sont-ils nombreux chez nous les écrivains dont la main tremblé au moment de tracer les mots corrupteurs ?

Votre journal, Monsieur, fondé et dirigé par d'honnêtes gens, a montré que, pour arriver à une popularité d'aussi bon aloi, il lui avait suffi d'être une oeuvre honnête, sérieuse et utile. Ses détracteurs eux-mêmes ne peuvent pas ne pas le reconnaître.

Nous savons tous ici que vous-même, vos amis, vos collaborateurs, veillerez avec un respect filial


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au maintien de l'oeuvre sairiè à laquelle votre père avait consacré sa vie. A votre tour, vous aurez été un grand directeur après avoir été un excellent journaliste, et cela est un titre également fort prisé de notre Académie. Ce titre s'ajoute aux autres que j'ai trop sommairement énumérés, que nous avons totalisés dans notre vote lors de votre élection au fauteuil naguère occupé par ce remarquable et savoureux écrivain, ce probe et bon journaliste, Horace Bertin.


SEANCE DU 1er FEVRIER 1920

Le dimanche 1er février, à 14 heures 30, l'Académie de Marseille a tenu, dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, une séance publique, à l'occasion de la réception de M. Emile Ripert, membre de la classe des lettres.

Le récipiendaire a fait un brillant éloge de Frédéric Mistral, son prédécesseur, dont il retrace toute la carrière poétique et exalte l'oeuvre littéraire. Il retrace ses travaux de linguistique et rappelle la très grande part qu'il prit à la renaissance de la littérature provençale et à la création du félibrige.

M. P. Barlatier, à. qui M. Fournier, directeur, a bien voulu céder son droit de réponse, associe à l'éloge de Frédéric Mistral celui de M. Emile Ripert, le distingué professeur de notre Lycée, chargé du cours de littérature proveriçale à l'Université d'AixMarseille, en même temps que poète renommé, dont une des plus belles oeuvres, la Terre des Lauriers, consacrée à la gloire de la Provence, a été couronnée du Prix national de poésie.

M. Valère Bernard a dit ensuite plusieurs poèmes provençaux de sa composition et quelques fragments de l'oeuvre de Mistral

Au cours de cette séance, on a entendu avec plaisir l'aubade qu'ont donnée les Tambourinaires provençaux.


DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Emile RIPERT

MEMBRE DE LA CLASSE DES LETTRES

MESSIEURS,

Au moment de prendre place au milieu de vous, plus que tout autre de vos confrères, j'aurais le droit d'être confus et le devoir, plus que tout autre, de Vous exprimer cette confusion. Permettez-moi cependant de ne point sacrifier à l'usage des formules par lesquelles ou étale, non sans quelque complaisance, sa modestie. La grandeur même de l'honneur que vous m'avez fait me dispense, semblet-il, de la tâche impossible qui serait la mienne, si j'essayais de m'en excuser. Ne m'avez-vous pas invité à m'asseoir parmi vous à la place qu'occupait riaguère le grand poète de la Provence, celui qui s'était dit l'écolier, mais que nous disons l'égal du grand Homère et dont la gloire rayonne, sur la terre latine, entre celle de Dante et celle de Virgile? Ces ombres vénérables, il me semble qu'elles se lèvent devant moi à mesure que je prononce leurs noms et je n'oserais occuper la placé qu'elles défendent de leur majesté, si Vous ne m'en aviez donné le conseil d'une façon si unanime qu'il m'a semblé devenir un ordre...


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Qu'est-ce à dire, Messieurs, sinon que vous avez bien voulu considérer en moi le pèlerin, qui s'acheminait à ses vingt ans vers Maillane, le poète, l'écrivain sincère, qui, depuis, a juré de vouer foutes les forces de son esprit à la gloire de son pays natal ? S'il ne s'agit que d'aimer la Provence pour mériter de s'asseoir à la place qu'a laissée vide en cette enceinte la mort de Frédéric Mistral, mais s'il faut l'aimer absolument, passionnément, par dessus tous les autres sentiments humains, alors je puis dire qu'à ce titre — à ce titre seulement, mais à ce titre sûrement — je ne suis pas indigne de vos suffrages. Car moi aussi, comme le grand Poète, dont je dois évoquer devant vous l'image radieuse, je pourrai m'écrier, je l'espère, en toute humilité, à la fin de ma journée humaine :

Pèr lou noum de Prouvènço ai fa ço que poudiéu... « J'ai fait ce que j'ai pu pour le nom de Provence ».

Ce n'est pas en vain que l'on travaille pour ce beau nom; c'est un nom qui porte bonheur, c'est un nom sous lequel s'abritent les plus aimables ou les plus étonnantes rencontres du sort. Messieurs, celte réception appelle dans votre esprit le souvenir d'une cérémonie plus glorieuse : le 13 février 1887, Monsieur Frédéric Mistral, comme disent vos Mémoires, était reçu parmi vous... Il était reçu, selon l'usage, par le Directeur de l'Académie, qui s'appelait alors Eugène Rostand. Seul notre ciel voit de telles coïncidences: ce jour-là, parmi vous, le père de Mireille était salué par le grand-père de Cyrano...

Mireille, Cyrano... Double élancement au ciel de l'Art français de la flamme provençale! Si j'ai les yeux encore éblouis de ce double prestige, qui enchanta mon adolescence, il faut me pardonner; si dans mes yeux à cet éblouissement se mêlent aujourd'hui quelques larmes furtives, il faut me


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pardonner encore, car les deux grands poètes, qui se sont penchés sur mes vingt ans avec la bouté qui leur était si naturelle, sont aujourd'hui couchés tous les deux dans notre ferre, à l'ombre des mêmes pins, où le même vent vient leur parler des mêmes Princesses lointaines Du moins, Messieurs, l'un est-il mort consumé par la victoire qu'il avait appelée de ses chants passionnés, et l'autre, s'il n'a point assisté au triomphe, du moins n'a-t-il point vu l'horreur d'une lutte, où tant de coups auraient, à travers le coeur des siens; porté jusqu'à son coeur. Comme s'il avait senti qu'une ère allait être close, dont il avait été le dernier et le meilleur des chanteurs, quelques mois avant la grande tempête, tandis qu'il s'éteignait pieusement entre les bras désolés de celle qui fut l'admirable compagne de sa vie, il avait dans ses yeux clos à jamais recueilli tout l'azur encore inviolé de nos cieux.

Vers cette tombe de Maillane, où nous abandonnions son corps le 27 mars 1914, combien de fois, pendant l'orage, notre pensée ne s'est-elle pas reportée, avec une poignante mélancolie, mais avec une sorte de triste satisfaction.

Du moins, pensions-nous, aux yeux du Maître qui avait vécu et chanté dans la paix féconde de nos campagnes, de telles tristesses étaient épargnées, de telles tristesses : nos paysans s'ârrachant à la moisson pour devenir eûx-mêrnes la sanglante et sublime moisson de la Patrie, nos villages dépeuplés où des femmes et des enfants s'appelaient de jour en jour des veuves et des orphelins, nos troupes héroïques du XVe corps se sacrifiant sans compter et recevant pour prix de leur sacrifice l'outrage et la calomnie.

De telles amertumes sont restées inconnues à la vieillesse heureuse du patriarche de Maillane; nous en avons loué le ciel; cependant parfois, doutant encore que cette grande voix se fut tue pour jamais,


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parmi le fracas des batailles, nous écoutions si làbas, vers les Alpilles, nous n'allions pas entendre le rugissement irrité du Lion d'Arles, et parfois, devant l'admirable élan de ce peuple, nous avons regretté que son Poète n'ait point assez vécu pour voir que, sur terre et sur mer, le courage du Bailli de Suffren, de Calendal, du Tambour d'Arcole, surgissait du coeur de la race et dressait encore le peuple de Provence, face aux tyrans, debout et chantant dans l'orage, avec cet accent qui a mérité à notre grande ville l'honneur de donner son nom au chant de la Patrie et de la Liberté.

Mais les regrets, Messieurs, sont superflus. Toute destinée, étant humaine, est limitée. Comment désirerions-nous encore agrandir ou embellir le dessin de cette existence, qui restera l'un des plus harmonieux que l'on ait vus sous les apparences les plus simples ?

Les apparences les plus simples : au temps où les raisins mûrissent, un jour de septembre, dans une vieille demeure, un enfant vient au monde, fils d'une race rustique, et qui demain sans doute mènera, comme son père, le bien des ancêtres. Mais ce septembre est celui de mil huit cent trente, cette demeuré est un mas de Provence, ce père est un patriarche, Booz qui vient d'épouser une Ruth, mais la langue qu'on parle autour de cet enfant est la plus musicale peut-être des langues où se conservent la force et la grâce latines, mais cet enfant est poète, et, dès ses premiers jours, au milieu de toutes ces influences bienfaisantes, parmi les parfums des Alpilles, les souvenirs et les légendes qui décorent tout ce pays, il, sent se créer en son Coeur une musique telle que, lui aussi, tout ce qu'il tentera d'écrire prendra la forme du vers. ...

Le voici, en effet, écolier d'un petit pensionnat d'Avignon, où le conduit son père ou plutôt son destin, auprès de la chapelle Sainte-Claire où


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Pétrarque aperçut Laure, — le voici qui, dans la vieille église des Carmes, un dimanche au, chant des Vêpres, transcrit les psaumes latins en vers provençaux, et voici qu'un jeune professeur s'approche de lui, le prend en faute et l'embrasse, parce que ce jeune professeur s'appelle Joseph Roumanille.

Étonnante rencontre qui devait décider d'une vocation ! L'écolier, sans doute, avait déjà noué, dans ce petit pensionnat, des amitiés; ; l'un de ses amis s'appelait Homère, l'autre s'appelait Virgile, mais voici que, vivante, cette troisième amitié oriente nettement sa vie; il sera poète, mais poète de Provence, écrivant en langue provençale, et pour la relever, la chère langue du mas, la langue des campagnes, méprisée par les bourgeois et le peuple des villes, pour lui rendre son antique honneur, l'adolescent de Maillane noue avec des fils de paysans, ses amis, une conjuration, dont le signe est une étoile, dont les armes sont des poèmes, dont le rendez-vous est un petit château blotti, au mois de mai, sous les arbres pleins de chansons.

Font-Ségugne ! Messieurs, voici que la vieille demeure nous apparaît d'où les mots décisifs se sont envolés ! Ce qui coule à jamais sous ses ombragés, ce n'est pas seulement la fraîche fontaine, qui a donné son nom au château, c'est la source même de la poésie provençale. Là, tandis qu'Aubanel entrevoit Zani et lui voues son amour, Mistral aperçoit la Provence elle-même, jure de lui consacrer sa vie et lui consacre en effet plus de soixante ans de travail!,..

Admirable patience, qui eût été du génie, si le génie n'avait devancé cette patience ! Mais dès avant sa trentième année, sous la plume de ce jeune homme un pays était devenu un livre. Ai-je besoin dé vous le rappeler ? Dois-je donc — puisque tous les coeurs m'ont prévenu déjà — dois-je citer devant vous ce nom de Mireille qui fait, à le prononcer, dela lumière dans nos âmes ?

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Mireille... Saveur des figues mûres, dans l'ardeur

de nos étés, et douce intimité frileuse des gens du mas autour de la bûche de Noël, nuits étoilées où chantent les grillons et courses brûlantes sous l'ardeur des grands midis, longs troupeaux de Crau qui vont doucement, au bruit de leurs sonnailles, dans les soirs bleus, et taureaux de Camargue qui s'affrontent dans la rage du combat et du soleil, rires des jeunes filles sur les mûriers et sages cantiques des pèlerinages populaires, hurlements fous du mistral déchaîné et caresses du vent léger dans les peupliers, angélique douceur d'une enfant amoureuse et rude fureur d'un bouvier jaloux; sabbats de sorcières et miracles de saintes, contraste incessant des aspects et des sentiments, mélange complexe de tout ce que nous aimons depuis Homère jusqu'à l'Évangile, indéfinissable parfum extrait de notre sol, mais que nul n'avait su encore en extraire, Provence réelle, mais plus provençale que la Provence, tout en étant vraie, — chef-d'oeuvre qui sort de la terre, mais qui la couronne, comme la fleur couronne l'arbre. Ah ! Messieurs, pour dire ce qu'est un tel poème, les mots défaillent... Comme Magali, l'insaisissable, au moment qu'on croit le tenir il échappe et se transforme. Peut-être, comme l'amoureux de la chanson, faudrait-il, pour rétreindre enfin, devenir la terre elle-même...

Mais pourquoi tenter de le définir devant vous? Il est dans vos coeurs. Un autre d'ailleurs l'a fait avant moi, de façon souveraine. Quand Lamartine reçut le poème, il le lut, vous le savez, dans une nuit de sublime; insomnie, et le lendemain il inscrivit parmi les noms des grands poètes, à côté du sien, celui de Frédéric Mistral. Messieurs, il est resté parmi eux : il y restera toujours.

Ce titre de grand poète, à lui seul, le nom de Mireille suffisait à le justifier, un autre s'en fût contenté peut-être ; un autre peut-être eût suivi le


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conseil de Lamartine. « L'aloès ne fleurit qu'une fois et meurt... On ne fait point deux chefs-d'oeuvre en sa vie: laisse la plume et reprends la charrue. » Mais, Messieurs, on n'impose point silence, comme l'on veut, à l'Esprit... Loin du triomphe parisien, facile et décevant, loin des vanités du monde littéraire, voici que ce jeune homme regagne la terre bienaimée, d'où, le chef-d'oeuvre a jailli. Pour mieux la comprendre, il en élargit l'horizon ; dès plaines d'Arles il descend vers la mer ; il court,ivre d'enthousiasme, le long des flots transparents et profonds qui baignent Cassis et La Ciotat. Dans les solitudes forestières et maritimes il écoute chanter cette cithare mystérieuse que lesGrecs entendirent ici résonner déjà,puisqu'ils nommèrent cette Ville Citharista. Cette harmonie, qui m'a bercé dès mon premier jour, permettez-moi de l'entendre palpiter encore dans les pages de Calendal. La Provence du poète, ce n'est plus maintenant une jeune paysanne amoureuse, c'est une vierge mystérieuse et persécutée, à laquelle il s'agit de rendre son titre et son bien, et c'est aussi ce jeune pêcheur héroïque, dont nous avons vu les descendants courir par la Méditerranée à la poursuite d'autres flibustiers que le comte Sévéran, mais avec le même courage, et mener comme lui, contre la ruse et la haines le combat de l'honneur et de l'amour.

Avoir chanté l'héroïque présent de la terre et de la mer, avoir glorifié leur peuple, c'était toucher le coeur de la Provence à sa place la plus sensible, puisque c'était lui parler de ses fils qui lui étaient les plus chérs, étant les plus fidèles ; mais cette mère était une reine aussi, une reine ou tout au moins une comtesse, dont là gloire passée; avait ébloui les regards de l'Europe. Ne convenait-il pas de la lui rappeler; pour nourrir sa juste fierté ? Vers ce passé radieux que lui ont révélé nos troubadons, le poète tourne les yeux; sous sa plume le moyen


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âge des papes d'Avignon, celui de Nerte et de la Reine Jeanne prennent des coloris de vitraux, où se joue la lumière des beaux soirs... Ce temps de gloire, où la Provence fut au zénith des nations, Mistral, pendant vingt ans, ne peut en détacher ses regards enivrés et mélancoliques. S'il les ramène vers le présent, que voient-ils au reste, si ce n'est le déclin toujours plus grand de cette gloire et, sur les bords qui jadis entendirent les cris de Royaume et d'Empire, le Rhône, muet et vaste, où flotte l'ombre des mariniers de jadis que le progrès a tués. Du moins leur rendra-t-il une existence immortelle ; les voici qui revivent pour toujours, grâce à lui, dans un poème étrange, mystérieux et sublime, dont l'harmonie est telle qu'elle dédaigne la difficulté facile de la rime, depuis longtemps disciplinée par un tel artiste.

Les rimes, en effet, alertes ou graves, sans cesse, de la petite maison de Maillane, du jardin de presbytère, simple et familier, elles se sont envolées, d'année en année, de coeur en coeur, de bouche en bouche; les belles strophes lentement ont mûri sous le soleil, îles d'or où toujours nous viendrons aborder, quand nous serons las des courses vaines sur une mer agitée, corbeilles d'olives mûres, d'où coule, pour nourrir nos lampes de travail, l'huile parfumée de la sagesse antique.

Elle dit, cette sagesse antique, qu'il fait bon vivre entre la mer, la Durance et le Rhône, que les pays étrangers peuvent bien séduire un instant notre imagination en quête de nouveau, mais qu'il faut toujours revenir vers la terre natale; elle dit qu'il faut honorer ceux qui l'ont défrichée, ceux qui, cultivant la vigne et le blé, nous donnent le pain et le vin pour la communion éternelle des morts et des vivants, les paysans qui, sur leurs fortes épaules, un peu voûtées, portent tout le passé et tout l'avenir de la race. Elle dit qu'il faut prendre la vie comme


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elle vient; elle dit qu'un jeune pâtre est plus beau qu'un vieil empereur, qu'il y a plus de plaisir à casser des noix sur la berge du Rhône que des cailloux sur le chemin du roi. Elle dit qu'il faut être patient, que la pluie fait place au soleil, que le torrent court à sa chute et l'orgueilleux à sa ruine, que les amandes vont mûrir, que si ce n'est pas pour aujourd'hui, ce sera pour demain.

Demain, oui. car elle ne se replie point, frileuse et craintive, celle sagesse, vers un passé poudreux, dans la défiance de l'avenir. Elle voit au contraire l'avenir jaillir de ce passé, et veut y collaborer. De Rome à la France elle voit monter le bel arbre de la pensée latine, interprète de la volonté divine, elle dit le souvenir du passé, mais la foi dans l'an qui vient, et cette foi suppose ce souvenir, comme ce souvenir encourage cette foi. Parmi les flots du vin pur épanché de la coupe sacrée, elle verse à tous les coeurs les enthousiasmes et l'énergie des forts.

De cette énergie, Mistral devait fournir la plus haute preuve. Après avoir donné un tel effort poétique, un autre se fut persuadé peut-être qu'il avait satisfait à l'ordre impérieux de sa vocation. Mistral crut avec César que rien n'était fait, s'il restait quelque chose à faire.

Il restait une chose, mais une chose immense. Mistral la vit telle et l'affronta. Pour rendre au peuple sa langue vraie, il fallait en recenser les richesses, eu préciser les contours souvent eflacés et, comme le vanneur de blé, agiter le crible sous la masse des mots féconds mélangés à la vaine poussière. Par amour, ce poète devient philologue ; pendant trente ans, sur des grammaires ou des dictionnaires, patient, il se courbe ; il consulte des répertoires, il rédige, il entasse des fiches. Dans la forêt touffue des langues néo-latines, il chasse aux vocables, il s'en empare, les dissèque, les place sous le microscope de la science exacte, les analyse, les


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explique, les commente, les ordonne, — et maintenant, sur un rayon de nos bibliothèques, à côté des strophes ailées qui font un bruit d'oiseaux, il y à ces deux gros volumes qui font un murmure patient et laborieux d'insectes. Ainsi, architecte admirable, Mistral sut être, lorsqu'il le fallait, le plus appliqué des ouvriers ; et maintenant, grâce à ce double travail, il y à, pour soutenir l'entrée du Temple qu'il a bâti, ces deux colonnes d'or, faites de ces paillettes innombrables et qu'il a dénombrées, après les avoir, de ses mains tenaces de grand paysan, recueillies dans la boue des patois.

Tel fut, Messieurs, le labeur du poète et de l'écrivain; il eut a créer non seulement la pensée, les images, les types de ses poèmes; mais, pour ainsi dire, leur langue. Pour labourer, le champ de la poésie, les autres se servent de l'instrument solide et sûr qu'est une langue officielle, — lui retrouva, rouillé dans les champs paternels, le vieil araire de jadis; il dut la remettre à la forge, a la trempe, la polir, l'ajuster à nouveau, et la moisson, malgré tant de difficultés, a levé splendide et féconde....

Féconde, oui ; car, si artiste qu'il fût, la Poésie pour Mistral n'a pas été seulement une oeuvre d'art, mais une création continue d'énergies, une action toujours renouvelée, un acte de foi quotidien dans la race, dans la langue, dans la vertu de la terre. Ainsi pour relever cette race et cette langue, pour célébrer celte terre, pour soutenir devant le monde une cause que le monde jugeait perdue, fit appel à tous les moyens d'action, à toutes les bonnes volontés. Un organe lui était nécessaire : aidé de Roumanille et d'Aubanel, il créa cet organe.

Vous le connaissez bien; humble petit livre avec sa couverture jaune, sa typographie modeste, sa tenue honnête de campagnard venu tard au pays des livres, il vient à vous, familier ; simple, il vous dit : « Voici les lunaisons, les saints, les saintes, les


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fêtes, les foires de l'année. Vous pouvez m'acheter : je suis un petit Almanach comme les autres dont vous avez l'habitude. Je vous dirai peut-être le temps qu'il fera cette année... »

Et puis quand il voit que vous commencez à vous familiariser avec lui, il ose vous raconter une histoire drôle, et quand il vous a vu sourire et qu'il vous sent conquis, il vous propose tout à coup d'écouter des vers. Bonhomme tout à l'heure, maintenant il est lyrique, et puis il sourit encore, il a peur d'abuser, il s'excuse, il; donne, en passant, une recette de cuisine, il insinue quelques nécrologies, il esquisse une biographie ou deux, redit encore quelques vers, mais il n'insiste pas, il s'en va, murmûre : « Voilà, réfléchissez. A l'année prochaine, n'est-ce pas ? «Et depuis soixante-cinq ans, après l'avoir lu, on réfléchit tout de même, et, quand tant d'autres livres sont morts, celui-ci, toujours vivant, se glisse encore chez les libraires, a l'époque des étrennes, pour nous souhaiter là bonne année dans la langue qui devrait nous être la plus maternelle : c'est l'Armana Prouvençau, c'est le bréviaire du Félibrige.

Le Félibrige, Messieurs ! Comme il s'est élargi, le petit groupe d'amis que nous avons vu tout à l'heure conspirer à Font-Ségugne! La farandole a traversé le pont d'Avignon, elle a passé le Rhône ; dans les vieilles cités glorieuses du Languedoc, du Béarn, du Limousin, de la Gascogne, elle a groupé, comme chez nous, les poètes elles patriotes, et maintenant des Alpes aux Pyrénées, sous la direction de Capouliés, dont notre compagnie s'honore et s'honorera, la généreuse association poursuit l'oeuvre du Maître.

Messieurs, on a pu sourire parfois... Quelle entreprise humaine est exempte des ironies? D'ailleurs on sourit volontiers en France, trop volontiers des poètes. Ce sont des cigales, dit-on, qui chantent tout


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l'été et l'on attend l'automne pour rire de leur dénue-- ment. Mais la cigale est patiente ; pendant quatre ans, nous dit l'admirable Henri Fabre, qui fut un grand savant en même temps qu'un félibre,pendant quatre ans elle creuse le sol où elle est enfouie pour arriver à la lumière, et quand elle y arrive enfin, elle Chante, enivrée de joie... Comme la cigale, qu'ils ont prise pour emblème, de la nuit où l'âme provençale était ensevelie, les Félibres s'élèvent peu à péri vers le jour et chaque année le jour est un peu plus proche.

On a pu sourire, soit... Sancho sourit de Don Quichotte. Mais, sachons le dire, c'est tout de même ici le premier groupement de poêles que l'on ait vu depuis les maîtres-chanteurs du moyen âge, c'est ici sur la terre d'oc la Confédération générale des travailleurs de l'Esprit,,. Parmi les plus humbles, sans distinction de caste, de titres, de parti politique ou de religion, dans les banquets fraternels où de main en main circule la coupe mystique, les plus célèbres sont venuss'asseoir...

On a pu sourire, mais des paroles décisives, au milieu des chansons, ont été prononcées là. Si maintenant de toutes parts des voix s'élèvent pour demander au pouvoir central les libertés nécessaires à notre développement naturel, n'en doutons pas, Messieurs, c'est de Font-Ségugne que le souffle s'est élevé, qui gonfle aujourdînii leurs paroles et les pousse, toujours plus ardentes, vers l'horizon de Paris. De l'arbre félibréen sort, comme un fruit naturel, la doctrine régionaliste qui, demain régénérera la France affaiblie par une centralisation absurde. Font-Ségugne!... Oui; c'est une bien petite fontaine en vérité, qui coule sous les acacias du vieux castel comtadin, qu'a chantés Anselme, Mathieu, — mais de cette petite fontaine un fleuve est sorti dont les rives s'élargissent de jour en jour. Demain s'y mirera tout entier, du Nord au Midi, le


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361beau de la France régénérée qui mettra, pieuse, la fondation du Félibrige au nombre des grandes dates de son histoire nationale.

Mais pour soutenir ce Félibrige si hardiment créé, pour dissiper les défiances, pour convaincre les sceptiques, pour encourager les défaillances, pour redresser les propos des envieux, pour répondre aux admirateurs, il fallait que le chef donnât à chaque inslant l'exemple et la direction ; il fallait qu'il laissât le beau poème commencé pour écrire un article, pour prononcer un discours, pour redire des choses cent fois dites, mais qu'il était utile d'enfoncer à nouveau dans les oreilles et dans les coeurs qui oublient si vite.

Aux vitres du petit cabinet de travail les rimes bourdonnaient, les strophes dans le printemps y cognaient leurs ailes d'or, voulaient entrer, insistaient... Mais les fenêtres restaient fermées. Sourd à l'appel des rythmes, le poète écoutait celui des lettres, dès lettres innombrables qui, sur sa table, se pressaient, demandant un avis, un conseil, un renseignement, un encouragement, un mot, — oh! peu de chose parfois, — mais une minute pour chacun, cela fait beaucoup de minutes quand chacun s'appelle légion,

Chaque jour de Mâillane partaient dans toutes les directions des lettres éloquentes ou charmantes, — beaucoup d'entre vous le savent, n'est-ce pas;? Un jour je me trouvais dans le cabinet du Maître, quand le facteur arriva, portant une liasse énorme de lettres, de journaux et de livres : « Voilà la gloire! » dit le poète avec un sourire voilé de mélancolie, en songeant à tout le temps qu'il faudrait pour répondre à tous ces envois, car, dans sa paternelle bonté, if répondait à tout et à tous, ayant juré de faire ainsi depuis le jour où Jasmin laissa sans réponse des vers que lui avait adressés un petit écolier de quinze ans, qui signait Frédéric Mistral,...


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Les lettres de Mistral. Ah ! Messieurs, de par la volonté du Maître elles restent encore prisonnières du silence, mais quand dans cinquante ans — hélas ! nous ne serons plus là ! — elles sortiront peu à peu des tiroirs où elles sont pieusement serrées, quand elles déplieront leurs phrases un peu jaunies, mais toujours jeunes en leur exquise simplicité, autour de la figure du poète qu'auréole déjà la gloire, ce sera comme le frémissement d'un vol aérien, une palpitation d'ailes de colombe sous la forme de laquelle l'Esprit, une fois de plus, prendra l'essor...

Mais d'ailleurs resteraient-elles enfouies au fond de leur retraite, et la maison d'où elles se sont envolées par le monde viendrait-elle à disparaître, et le pays de Maillane tout entier se transformerait-il au point d'être méconnaissable aux yeux de l'historien, il vivrait toujours, ce pays, d'une vie égale et pleine, dans ce livre de récits, où son visage a pris l'aspect de l'immortalité. Vous le savez, Messieurs, pour ne point laisser à la fantaisie des critiques ou même des poètes le soin de tracer de lui, comme on avait commencé à le faire, les portraits les plus inexacts, Mistral, dans ses Mémoires, nous a dit en toute sincérité le pays, la race, la famille, la maison, d'où il était né. A mesure que nous le feuilletons, ce livre incomparable, savoureux comme une figue dans la lumière de septembre, nous voyons se développer devant nous la chaîne des Alpilles, ceinturée d'oliviers, bleuissante du matin au vêpre, véritable belvédère de gloire et de légendes, où le souvenir de Marius se mêle à celui dès princes des Baux, celui des moines de Montmajour à celui des fées du vallon de Cordes, et nous voyons se lever devant nous le clocher de ce beau village de Maillane, auquel les hauts cyprès font un noble rempart, et près de lui ce Mas du Juge, où régnait, dominant les moissons et bénissant la table de Noël, Maître François Mistral, glorieux comme un roi dans son


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gouvernement, ce Mas du Juge en tout semblable à celui dès Micocouliers, en tout, sauf que l'on y montre une petite chambre, crépie à la chaux, la chambre où naquit Mireille ; autour du mas, les vergers d'oliviers, les mûriers, où chantaient les magnanarelles, les champs de blé où les moissonneurs descendaient pour la Sainte Jean d'été, les champs de vignes où s'exaltait la joie antique de septembre, les troupeaux qui passaient sur la route, où les conduisait vers les Alpes quelque grand berger pensif, et puis l'école, celle des buissons, où l'on apprend beaucoup quand on est poète, celle du maître d'école, où l'on apprend tout de même un peu, surtout quand cette école, perdue dans la montagnette, a pour maîtres invisibles, mais toujours présents, les parfuns du romarin, du thym, de la lavande, et cette odeur de la montagne qui rendait ivres les étranges écoliers de Saint-Michel-de-Figolet.

Ainsi, ce pays patriarcal s'offre encore tout entier à notre vénération ; ainsi, à feuilleter ce livrer nous entendons les faux et les cigales trancher en même temps l'azur de leur crissement strident, les sonnailles des troupeaux et celles des belles rimes, et nous voyons les fumées des toits qui sont presque; virgiliens monter doucement dans le soir, où descendent :des Alpilles les grandes ombres, dont la paix est encore celle des églogues antiques.

Et par delà cet horizon nous voyons s'élever les remparts et les palais d'Avignon, les tours et les maisons dorées de là noble ville d'Aix, où, pendant trois ans, ce jeune étudiant aperçut la Provence de l'histoire, découronnée, niais radieuse encore, où dans les vieilles bibliothèques, à travers la poussière que le soleil fait danser, il se pencha sur des oeuvres des Troubadours, où, dans les rues paisibles, il devisait d'amour avec Anselme Mathieu, ou le jour de la Fête-Dieu il voyait passer les processions et les jeux dont il a fixé le souvenir dans un chant de


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Calendal, et plus loin encore nous apercevons, dans un mirage bleuâtre, telle qu'une nef à l'ancre, l'église des Saintes-Maries, la plage célèbre d'où l'on voit à l'horizon la terre et la mer se confondre de telle façon, que nous ne sommes pas surpris d'y voir apparaître les Saintes, ces créatures de rêve que Mistral, dit-on, vit s'avancer vers lui dans son agonie chrétienne.

Messieurs, quand on a lu de telles pages, est-il encore besoin de lire les commentaires; des critiques, ou ceux même des poètes? Lamartine jette sur le poète de Maillane un somptueux manteau de gloire, qui le désigne à la foule, et qui l'arrache un peu à notre affection. Mais si nous l'écoutons parler lui-même, on dirait qu'un grand-père, les soirs d'hiver, nous enchante avec des histoires d'autrefois.

Poèmes, discours, articles, lettres, dictionnaire, mémoires, c'était assez pour gagner l'admiration du monde, pour convaincre les lettrés; mais le peuple de Provence, mais ces gens des mas, pour lesquels seuls le poète de Mirèio avait déclaré chanter ; avaient-ils reçu le bienfait de son oeuvre ? Hélas ! le peuple ne lit jamais les dictionnaires, les poèmes bien rarement. Soit, puisqu'il le faut, le peuple aura son dictionnaire, son poème aussi. Pour bien comprendre il lui faut des images, des costumes, des statues, des meubles... Les voici : qu'il entre au Museon Arlaten, le plus humble des pâtres, le plus rude des gardians, il y verra les costumes et les coutumes de ses pères. Pour réaliser cette oeuvre, qui lui restait la plus chère, parce qu'elle était la plus proche du peuple, nul sacrifice n'a paru trop grand au Maître de Maillane, nul travail ne lui a paru fastidieux ; sur toutes les étiquettes du Musée, nos yeux émus pourront contempler longtemps ce qu'Alphonse Daudet appelait la belle petite écriture du poète Frédéric Mistral, aussi nette, aussi ferme dans sa quatre-vingtième année qu'elle l'était à quarante ans.


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Messieurs, quand je songe au labeur de cet homme, à son renoncement absolu, à son mépris de toutes les vanités, de tous les avantages que la littérature confère d'ordinaire aux écrivains célèbres, à son génie, à sa conscience, je me demande avec angoisse : « Avons-nous fait assez pour lui ?»

Ah! sans doute, nous lui avons, dans un jour d'enthousiasme — mais qui fut un jour — dressé de son vivant une statue sur une place d'Ailes ; sans doute, nous avons vu les étudiants d'Aix, dans la dernière Sainte-Estelle qu'il présida, dételer sur le cours Mirabeau les chevaux de sa voiture ; sans doute, à sa mort, de pieuses délégations sont-elles venues apporter leurs hommages au grand poète qui disparaissait; sans doute le nom de Mireille a-t-il volé de lèvre en lèvre et la chanson de Magalia-t-elle enchanté plus d'une fois nos crépuscules d'été. Mais cette chanson n'était-elle pas trop souvent du Mistral retouché par Gounod ? Mais ce nom de Mistral, si glorieux qu' il fût, a-t-il été, pour un trop grand nombre de nos compatriotes, autre chose qu'un nom ? Son oeuvre est-elle connue chez nous comme elle le mérite? A-t-elle été lue, comme elle doit l'être, dans son texte même ? Son exemple a-t-il été suivi? Sa doctrine a-t-élle été comprise? Avonsnous eu suffisamment conscience que nous voyions vivre parmi nous un homme qui égalait les plus grands poètes de l'humanité? Lui avons-nous épargné les critiques mesquines?. L'avons-nous assez aidé dans son action? Sa dernière oeuvre, ce Musée d'Arles, qui lui tenait tant a coeur, ne l'a-t-il point fondée et soutenue avec l'argent du prix Nobel, qui lui venait de Suède, et non pas de Provence ? /

Cette demi-indifférence, celle somnolence de ceux qu'il voulait sauver, malgré eux, de la déchéance où s'enfoncent les vieilles races,Mistral, n'en doutons pas, l'a profondément sentie et la mélancolie l'atteste de son dernier recueil de vers, de ces Olivades, où il


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a fait la suprême récolte de son année poétique et dont la tristesse s'accorde à celle de la saison automnale.

En ces soirs d'automne, où la lumière défaille vite, dans ces heures inévitables où le Corbeau du Doute vient frapper à notre fenêtre, où la plume, pesante aux doigts engourdis, ne remue au fond de l'encrier qu'une boue noirâtre, et non plus les belles couleurs du rêve, dans ces heures où la réalité apparaît plus laide, ou simplement, ce qui est déjà sans doute horrible, telle qu'elle est, peutêtre alors, en ces soirs de Maillane, où le claustrait sa magnifique volonté de solitude, tandis que le vent aigu sifflait sa plainte dans les arbres et sous les portes, le grand poète a-t-il entendu une voix, qui lui disait:

« Pourquoi te courber ainsi, sacrifiant ta jeunesse et la gloire dont te comblerait Paris, sur une tâche inutile? Pour qui donc travailles-tu ? Vois ce pays qu'enveloppe la poussière des vieilles civilisations, ce pays, où, de toute part, le pied heurte sa marche aux ossements du passé. Vois, parmi les herbes des cloîtres ou des arènes, les inscriptions incomplètes, les statues mutilées. Vois ces monuments dégradés ou détruits d'une façon que l'on dirait systématique et satisfaite. Vois ces bibliothèques poudreuses, où dorment les litres d'une race qui s'enlise dans le soleil ou qui voue au seul négoce l'activité vulgaire de ses grandes villes, vois ces feuilles où s'étale le récit des crimes ou des luttes politiques, accaparant les colonnes qui devraient servir à l'instruction du peuple, étouffant la voix de l'artiste ou du penseur. Vois ce peuple, qui ne sait plus rien de sa gloire, de son antique indépendance, renie ses aïeux, accepte de son vainqueur les modes les plus stupides, acclame ceux qui le bafouent, et, passant près du théâtre en ruines, où l'on joua jadis la tragédie grecque, court vers le vaudeville arrivé de Paris.


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Réveiller la vieille langue, lui rendre sa splendeur littéraire, quand les moindres écoliers des moindres écoles s'honorent de ne plus la parler, quand ton oeuvre est à peine lue par les tiens et quelquefois n'est pas comprise par eux ! Vois ta vieille Provence, qui défaille et de jour en jour agonise ! Peux-tu donc lui rendre la vie? Resteras-tu à jamais le prisonnier de ce passé ? ».

Telles sont les paroles amères qu'à certaines heures troubles soufflait peut-être au poète la voix, qui toujours s'efforce de détourner le bon ouvrier de son oeuvre. Mais sans doute alors une autre voix s'élevait en lui, qui lui disait : « Ah ! si c'est vrai, qu'importe? Poète, ta mission n'est-elle pas de créer avec ce monde pu contre lui, s'il le faut, un rêve plus vrai que la réalité ? » Alors, semblable aux mariniers de La Reine-Jeanne, qui croient au loin voir un château, et n'étant pas sûrs que ce soit un château rament vers lui comme s'il existait: « Ce n'est qu'un rêve, je le sais », chantait-il, mais; pensant avec raison que le rêve finit par imposer sa forme à la réalité, il éleva de plus en plus ce rêve au-dessus de tout ce qui semblait le nier; Devant le flot trouble qui de jour en jour menaçait de noyer tous les hauts sommets de notre âme, il mesura le péril et jura d'égaler son génie au péril. Voyant monter le déluge, il comprit qu'il fallait, comme le juste de la Bible, construire l'arche sacrée,/ où sauver de l'engloutissement toute la faune des vieux vocables et des belles traditions,les paroles de colère, grondantes comme de grands fauves, les mots de caresses, doux comme des agneaux, les vieilles chansons, harmonieuses comme des oiseaux, et toutes les espèces du langage des ancêtres, afin qu'un jour peut-être, quand l'arc-en-ciel aurait brillé, elles.puissent servir à là régénération de là race et de la patrie. Oui, pour être plus sûr encore qu'elle ne serait


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point atteinte par le flot, la Provence, sa Provence à lui, il la mit d'un seul coup au-dessus du flot, hors de ses atteintes à jamais. Se refusant à voir ce' qu'elle était devenue, il créa dans son rêve magnifique l'Empire du Soleil, et parlant d'elle alors, il put s'écrier justement :

Empèri fantasti de la Prouvènço

Qn'émé toun noum soulet fai gau au mounde.

« Empire idéal de la Provence, dont le nom seul fait la joie du monde » — un nom, oui, Messieurs, — un nom seulement, mais qui est une des façons que l'on a de nommer clans le monde, en effet, la Poésie et la Beauté.

Ainsi de cette Provence, idéale, et plus vraie que la réalité, Mistral a-t-il maintenu l'image au-dessus des ambitions mesquines ou des querelles locales, dans le rêve où nulle concession n'est faite à la médiocrité pas plus qu'à l'intérêt. Ainsi son oeuvre, d'autant plus belle qu'elle a d'abord l'air plus vaine, est de celles auxquelles le temps ne peut toucher. Le temps ! Mais elle a été faite malgré lui et contre lui, — elle reste en dehors de lui. Elle contient une âme cl participe à son immortalité: que l'on roule, maintenant dans un linceul de pourpre le corps vénéré de la vieille Provence, cela n'importe plus, si l'àme en respire encore dans le Verbe, qui survit à la dissolution des choses humaines.

D'ailleurs, en croyant à cette Provence, il lui a donné la vie. Elle était avant lui un pâle souvenir historique ; elle est grâce à lui devenue une idée vivante, à laquelle il faudra bien que, tôt ou tard, s'adapte la réalité. Ce fils, a créé son père, disait Michelet parlant de son livre ; ce fils a créé sa mère, pouvons-nous dire de Mistral, faisant sortir sa patrie de son coeur. Son oeuvre nous oblige : parce qu'elle a dressé devant le monde la Provence, il faut


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que la Provence existe ; elle existera, Messieurs, si nous le voulons, et nous avons le devoir de le vouloir.

Elle existera, non point telle exactement qu'elle était, que Mistral l'a vue et chantée— car le passé ne veut pas qu'on le recommence et c'est continuer nos pères que de faire ce qu'ils n'ont point fait — mais adaptée aux temps nouveaux, mais recréée sans cesse par les mêmes forces sous des formes différentes, sans cesser pourtant d'être elle-même. Complexe et flottante plus que toute autre, l'âme profonde de ce pays, par sa complexité même, échappé; malgré les apparences, à toute influence étrangère. En dépit des dominations diverses qu'elle a traversées, elle reste semblable au rayon de soleil, qu'un prisme passager peut bien décomposer, mais qui demeure cette chose indéfinissable qu'est un rayon de soleil. Que les plus grands événements aient bouleversé le monde, les cigales, que nos ancêtres grecs déclaraient heureuses, vibrent encore du même accent sur nos platanes. « La terre mère, chante Mistral, la Nature nourrit toujours ses enfants du même lait». Que la Provence ait appartenu aux Phocéens, à Rome, aux comtes de Barcelone, au roi René, aux rois de France, sa mission par le monde, n'a pas cessé d'être la même, une mission de lumière et de beauté; elle ne cessera point d'être telle, même si maintenant elle a bien voulu, tout en parlant provençal, consentir aussi à parler français. Disons fièrement de la Provence, ce que Villemain, couronnant Mireille, disait de la France, croyant ce jour-là nous faire un peu l'aumône: « Elle est assez grande pour avoir deux littératures. »

C'est la raison pourquoi Mistral— permettez- moi, Messieurs, de m'en persuader — n'eût pas été peiné, je pense, de savoir que s'assoierait un jour parmi vous, à sa place, un poète, qui, s'il aime, s'il honore, s'il enseigne la langue provençale, n'a pas cru devoir

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la choisir pour exprimer sa pensée poétique et qui ose pourtant se dire le disciple respectueux du Maître de Mâillane.

Est-ce donc là une hérésie qu'on doive lui reprocher et reprocher aussi bien à voire choix? Je ne le crois pas. Le conseil que nous donnent là vie et l'oeuvre de Mistral, c'est de chanter pour les nôtres selon la vérité de notre nature. La vérité, pour un petit campagnard de Maillane, en 1840, c'était de parler et d'écrire en provençal ; cette vérité n'a pas été forcément, hélas! celle des enfants nés après 1880 dans les villes de Provence. C'est respecter une langue que , la laisser aux mains des maîtres qui l'ont immortalisée, si elle ne doit être pour nous qu'un instrument un peu factice. Respectons, honorons, admirons, Messieurs, les vrais et purs poêtes qui ont le bonheur de continuer Mistral dans sa langue, et dont je salue parmi vous l'un des plus glorieux ; demandons pour cette langue tous les droits que possède la langue française, inscrivons-la avec le même honneur dans nos programmes d'enseignement, mais à côté de cet effort, sachons, pour la gloire de la Provence aussi, faire le nôtre, s'il le faut, en langue française. La Belgique, sans cesser d'être elle-même, la nation indépendante et fière dont l'héroïsme a sauvé le monde, s'est donnée, par la plume des Verhaeren, des Maeterlinck, des Rodenbach, une littérature d'expression française, qui amplifie, sans les altérer, les vibrations de son âme. Faisons de même, et Provençaux de langue provençale ou de langue française, par des chemins parallèles, allons vers le même but.

Ce but n'est-il pas de développer entre les Alpes et les Pyrénées, dans cet admirable jardin organisé par la nature pour le plus bel épanouissement de toutes les possibilités humaines, sur la terre qu'a marquée à jamais l'oc. latin, une civilisation originale où l'Espagne et l'Afrique viennent tempérer leur


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ardeur sèche à la douceur mouillée des Gaules, où la France mélange sa force àl a caresse de l'Italie.

C'est ici le lieu où tous les peuples latins doivent se donner un rendez-vous naturel. De ces peuples latins, alors que tous en désespéraient déjà, Mistral a chanté le réveil glorieux sous la chape du soleil. En souvenir des temps où la princesse Douce avait uni pour Raymond Bérenger la Provence et la Catalogne, il avait, à travers les Pyrénées, tendu aux poètes de Barcelone une main fraternelle, où ceux-ci avaient placé la coupe mystique, à laquelle depuis tant de beaux rêves s'ont venus boire. En souvenir des siècles où nos troubadours inspiraient les poètes d'Italie, où Pétrarque chantait Laure, où Dante rêvait aux Aliscamps, il avait invité les Italiens à resserrer, des liens de famille, que la diplomatie avait pu embrouiller, mais n'avait point réussi à briser; et cette diplomatie il la devançait encore, quand il allait, dès avant leur pleine indépendance proclamée, vers ces Roumains, dont le nom même a gardé dans sa sonorité le souvenir de Rome, et quand il chantait, avec Basile Alessandri, le Chant de la race latine.

Or, dans la cuve énorme dès batailles, voici que les raisins de sang et de pourpre ont bouilli, le vin de Dieu va couler demain. Sachons le recueillir, sachons extraite dû soleil la vertu qu'y découvrait Lamartine à travers Mistral. Soyons dignes, - car nous ne le sommes pas encore,— dû rôle qui nous attend, si nous savons le comprendre. Souvenonsnous des paroles que prononçait ici-même, en 1882, Mistral, reçu au Cercle Artistique de Marseille : « La ville de Marseille, disait-il, avec ses quatre cent mille âmes, avec ses trois mille ans de gloire, avec ses vastes ports, où les pavillons de toutes les nations se touchent et fraternisent, avec son golfe merveilleux qui semble le miroir de la voile latine, Marseille est appelée à devenir le lien, le foyer, la capitale de la Latinité. »


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Messieurs, l'oeuvre est immense : après la guerre, où tant des nôtres sont tombés, dans ce monde nouveau qui s'organise tout est à refaire ; c'est la précisément ce qui doit nous encourager. Sur les débris des vieilles erreurs construisons le plus bel avenir. En ce siècle futur où toute nationalité devra se développer librement dans la Société fraternelle; des Nations, faisons de la Provence, non pas un agrégat factice de départements incolores, mais la partie la plus originale et la plus vivante peut-être de la confédération française. /

Et s'il arrive que parfois, devant la lâche énorme, notre courage hésite ou défaille, s'il arrive que, sur la mer agitée de l'existence moderne, nous doutions de la bonne route, — alors, Messieurs, tournons nos regards vers Maillane. Le pélerinage qu'y faisaient nos jeunes enthousiasmes, sachons le refaire d'un coeur plus assagi, mais tout aussi confiant. Au temps où se trouvait là celui que j'ai osé jadis appeler Notre; Père de Maillane, lorsque, les chiens avaient aboyé, lorsque, apparaissant sur le seuil, la servante au grand coeur les avait calmés de la voix et nous accueillait d'un sourire où s'exprimaient toute l'intelligence et la bonté du meilleur peuple de Provence, lorsque nous avions vu sur le visage de l'épouse se refléter et se doubler la bienveillance du maître, alors le bon conseil ne nous manquait jamais; nous l'emportions dans notre âme comme une plante précieuse, arrachée au petit jardin, et qui allait fleurir, demain, dans le nôtre. Mais au delà de l'humble el célèbre jardin, il en est un autre, plus grave encore; tout y est silence et soleil et sur le tombeau du Mage brille l'Etoile aux sept rayons.

Au reste, si précieux que soit pour nous ce pèlerinage, est-ce vraiment la peine de l'accomplir ? Mais la lueur de celle Étoile dépasse l'horizon de Maillane, elle guide les voyageurs sur toutes les routes


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du Pays. Car partout où la vieille maison s'accote, frileuse, à la ligne des cyprès et se blottit, un peu craintive, sous l'ombrage des grands micocouliers, partout où les jolies filles brunes chantent en cueillant l'olive et la feuille du mûrier, partout où les pêcheurs bronzés jettent sur les quais ensoleillés le poisson qui s'agite et qui luit, partout où les vieilles pierres, dorées, semblent mûrir dans la chaleur et dans la gloire, partout enfin où retentit le nom de Provence, celui de Mistral désormais.doit retentir aussitôt, comme si l'écho ne les distinguait plus l'un de l'autre.

Messieurs, je le comprends chaque jour davantage ; pour songer aux paroles de gratitude que je devais vous dire aujourd'hui et dont malgré moi, vous le savez, j'ai dû différer l'expression de trois années, je me suis enfin cet été retrouvé, après cinq ans d'absence, dans le pays où mes yeux se sont ouverts à la gloire de la lumière, et comme jadis, à travers les collines citharistaines, j'ai pris la route de ces forêts et de ces falaises, qui me sont familières dès l'enfance, où Calendal aperçut Estérelle et jura de lui dévouer sa vie.

Tout était semblable à ces beaux matins, où, grisé de poésie et de soleil, je jetais dans le vent marin les accents de mes premiers vers. Au pied des hautes falaises rouges, la Méditerranée roulait encore sa profonde caresse musicale. En face de moi les calanques de Cassis inscrivaient entre deux azurs les strophes blanches de leurs; secrètes méditations. C'était un grand jour de vent, et sur la hauteur, ou/ je dominais la terre et la mer, les pins, animés par le souffeé impétueux, chantaient autour de moi des mots que le grand Poète avait écoutés avant moi. Comme au jours où il errait sur ces falaises, à la recherche de l'âme provençale, cette éternelle proscrite, elle chantait autour de moi, insaisissable et présente, telle qu'elle enflamma, jadis, les


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hommes de Marseille et les fils d'Avignon, telle qu'elle inspira les troubadours, telle qu'elle fit gronder la voix de Mirabeau, l'âme, des forêts harmonieuses et des calanques soleilleuses, et debout, entre la mer, la terre et le ciel, sur le roc battu par le grarid souffle immortel, qui me faisait défaillir de joie, de tendresse et d'orgueil, j'ai compris que désormais nous ne pouvions plus séparer ce pays de celui qui l'avait célébré devant le monde et qu'à jamais s'uniront pour nous, autour de nous, en nous, comme si leurs noms en effet étaient prédestinés à n'en faire qu'un seul, le souffle de la Terre et celui du Poète...


RÉPONSE DE M. PAUL BARLATIER

ANCIEN DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. Émile RIPERT

MONSIEUR,

Je dois à la bienveillance extrême de notre distingué directeur, M. Fournier, la joie et l'honneur de prendre la parole après vous. Laissez-moi, dès l'abord, l'en remercier. Notre directeur a tenu à ce qu'un poète; succédant à un poète, fut accueilli par un poète sur le seuil académique ; il y a eu là, de sa part, une marque de touchante délicatesse qui nous honore l'un et l'autre et dont nous lui devons être également reconnaissants.

L'ample et beau discours que vous venez de prononcer, Monsieur, en dehors de son ordonnance classique, de la beauté et de la noblesse de ses périodes, nous est apparu comme un monument d'amour filial particulièrement touchant, élevé par vous à la Provence, noire mère, et à son génial enfant, l'empereur du soleil, Frédéric Mistral. Tous fils directs ou adoptifs de la Provence, l'ayant compté parmi les nôtres, nous avons pris un pieux plaisir, une joie de l'âme à vous écouter, à posséder encore par la pensée celui que son éloignement de notre ville ne nous permit de voir qu'une seule fois s'asseoir à notre table académique.

Cette grande figure, que vous avez fait resurgir devant nous, nous demeurera à jamais sacrée comme/ la personnification la plus haute, la plus glorieuse, la plus géniale de l'amour du terroir natal et de la petite patrie.


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Nous avons tous plus ou moins fait, une fois et peut-être plusieurs, le pèlerinage de Maillane, que vous décrivez avec ferveur dans votre recueil de poèmes, Le Chemin Blanc, et celui qui vous parle l'a fait comme vous et au même âge et, comme vous, il aurait pu s'écrier :

Mon Dieu, mon Dieu, soyez béni pour cet instant: C'est avril, j'ai du bleu plein la tête et vingt ans, Je suis un peu poète et vais voir le Poète.

Seulement, quand je pense encore à cette heure qui aurait dû être solennelle et grave, je ne puis m'empêcher de sourire, car je me remémore un incident bien amusant qui marqua cette entrevue et où éclata toute la finesse du maître.

Pour nous guider vers Mistral, nous n'avions rien trouvé de mieux que de réquisitionner le fils du sous-préfet d'Arles, qui connaissait le poète, et comme nous étions venus en automobile et que ce mode de locomotion encore peu usité avait pour les dames tout l'attrait de la nouveauté, le fils du fonctionnaire en question n'avait rien trouvé de mieux à son tour (il avait vingt ans, il faut lui pardonner, pécaïre !) que d'amener avec lui une femme charmante, qui avait échangé son nom de Caroline Tampon, ou quelque chose d'approchant, contre celui beaucoup plus poétique de Chrysanthème.

Notre guide eut cependant la pudeur, en arrivant chez le poète, de laisser Chrysanthème dans la voiture.

Arrivée, présentations, accueil souriant du maître et la conversation s'engage. Elle fut bientôt interrompue par la servante de Mistral qui accourait : « Monsieur, ils ont laissé une darne dans la voiture.» Le maître nous considéra un instant : ni mon ami ni moi ne bronchâmes, mais le fils du souspréfet regarda nonchalamment le bout de ses chaus-


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sures. Mistral sourit, comprit et dit à sa servante « Ça va bien. » Mais l'enragée soubrette ne se tenait pas pour battue, elle répéta: « Quand je vous dis qu'elle est dans la voiture. » Mistral lui jeta un nouveau : « Ça va bien, » qui semblait ne pas admettre de réplique ; elle s'en fut, mais pour revenir cinq minutes plus tard en s'écriant : « Monsieur, la dame elle s'ennuie dans la voiture. » Le malheureux fils du sous-préfet se tortillait sur sa chaise et nous avions, mon ami et moi, grand peine à conserver notre sérieux. Mistral envisagea la scène d'un coup d'oeil, foudroya la servante de son regard d'aigle et lui jeta d'une voix retentissante : « Elle s'ennuie ? Eh bien ! va lui tenir compagnie, fadade ! » Je crois même que l'expression fut encore plus vigoureuse, mais en provençal, vous savez...

Et voilà pourquoi, Monsieur, je ne puis m'empêcher de sourire quand je pense à ma première visite a Frédéric Mistral, à notre idole et à voire maître. Car vous en êtes bien, Monsieur, le digne et sincère, disciple. Vous chantez en français; Mistral chantait en provençal, mais c'est aux mêmes sources que s'abreuva votre inspiration et si notre Académie a voulu vous admettre dans son sein, si elle a tenu à vous donner un fauteuil à jamais glorieux, c'est qu'elle a jugé que vous étiez particulièrement digne de l'occuper et qu'elle attendait de votre prédécesseur le noble et bel éloge que nous avons eu le plaisir de voir tomber aujourd'hui de vos lèvres.

Tout vous prédestinait, Monsieur, à cette carrière admirable, entièrement consacrée à l'exaltation de la Provence dans ce qu'elle a de plus haut, de plus remarquable, de plus harmonieux en sites comme en hommes, en oeuvres comme en horizons.

De ceux qui parmi vos ascendants et vos proches se sont voués à l'étude du droit vous avez retenu cette logique, cette force de déduction qui créent les solides constructions de l'esprit ; de ceux que la


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Muse inspirait, vous avez reçu l'esprit de fiction et de fantaisie ; l'esprit de modestie vous est. venu d'eux tous ; vous avez, si j'ose m'exprimer ainsi, une âme de lierre ; né de la terre provençale, vous vous êtes attaché par toutes vos fibres aux deux arbres, l'un vigoureux, l'autre élégant, qui ont versé sur elle l'ombre de leur gloire, Mistral et Rostand, et nous vous ayons, dans notre Académie, une reconnaissance très grande d'être allé vers ceux qui, quoique des nôtres, ne venaient, à notre gré, pas assez vers nous.

Fils de cette cité ciotadenne, dont le golfe, de l'Ile Verte aux Ambiers, est certainement par sa courbe un des plus harmonieux de la terre, vous avez grandi sous ce ciel si pur, face à cet horizon de rêve, et si les nécessités et les hasards de l'existence vous ont entraîné loin de cette rive enchantée, ce n'a été (en dehors de votre séjour à l'École normale supérieure de. Paris) que, pour ainsi dire, faire connaissance avec ces parentes, ces soeurs de la Provence ciotadenne que sont la Provence du Var et la Provence du Rhône. Deux Provences toutes deux si belles et cependant si opposées, si différentes comme aspect, si diverses comme coutumes, comme costumes, comme langage ; l'une, celle du Rhône, plus harmonieuse, plus classique ; l'autre, celle du Var, plus rude, plus pittoresque, plus romantique. Avec les apôtres de Font-Ségugne, là Provence du Rhône a eu son heure, vienne un homme de génie ou simplement d'audace, la Provence du Var aura la sienne. Vous le savez, vous qui avez puisé l'enseignement au Lycée de Draguignan, avant de gagner le Lycée d'Aix et de partir en exil provençal au Lycée Henri IV, à Paris.

Vos succès universitaires et littéraires ne se comptent plus, Monsieur ; licencié ès-lettres en 1903, agrégé en 1905, boursier de voyage en Italie en 1906, reçu docteur ès-lettres en Sorbonne en 1918,


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avec vos deux thèses universellement remarquées sur la Versification de Frédéric Mistral et sur la Renaissance Provençale, vous receviez en même temps les plus flatteuses et les plus hautes récompenses qu'un poète puisse escompter dans notre pays de France : Prix national de Poésie en 1912, avec La Terre des Lauriers; Prix Thiers, de l'Académie d'Aix, en 1917; Prix Bordin, de l'Académie Française, en 1919.

Vous avez collaboré avec un égal succès à la Revue Hebdomadaire, à la Grande Revue, au Correspondant, aux Annales Politiques et Littéraires, au Gaulois du Dimanche, au Figaro, à la Renaissance, au Matin, à l'Écho de Paris, au Feu, à l'Ame Latine; vous vous êtes prodigué de toutes façons dans renseignement, tour à tour professeur au Lycée de Toulon, au Lycée de Marseille (où la périlleuse classe de rhétorique vous fut confiée pendant cinq ans), et maintenant, chargé du cours de Littérature Provençale à la Faculté des Lettres d'AixMarseille, vous charmez vos auditeurs par l'autorité de votre parole, par la profondeur de votre érudition.

Souffrez cependant, Monsieur, que je ne m'attarde point sur ce que j'appellerai le côté extérieur pour moi, quoique profondément honorifique de votre carrière ; puisque vous avez souhaité être reçu par un poète, permettez que ce soit au poète que j'en aie, au poète que j'estime, que je prise et que j'admire profondément.

Les philosophes grecs, Monsieur, suivant qu'ils appartenaient à l'école des Épicuriens ou à celle des Stoïciens, distinguaient deux sortes de plaisirs, le plaisir en repos et le plaisir en mouvement.

Je crois qu'il existe également deux formes de cette plus haute expression de l'imagination qui s'appelle la poésie, la poésie au repos, tout en beauté, tout en mesure, tout en rythme, tout en harmonie,


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et la poésie en mouvement, tout en désordre lyrique, en cris passionnés, en rythmes irréguliers, en échevèlements, si ce mot pouvait être considéré comme français. De ces deux formes de poésies, un poète peut évidemment passer de l'une à l'autre, néanmoins il se rattache forcément plus profondément à l'une d'elles, celle qui lui a fourni le moyen d'expression le plus beau de sa force, de son inspiration, de sa pensée.

Appartenant dès vos premiers balbutiements poétiques à la première, vous avez à peine « flirté » avec la seconde et vous êtes définitivement, ce me semble, plongé dans le sein de celle qui connut vos premiers amours. Vous êtes un sage et un classique, ce qui ne veut pas dire que vous ne soyez point un inspiré.

Vous ne m'en voudrez pas de vous citer. N'est-ce, pas au surplus la meilleure manière de vous faire connaître par ceux (combien rares doivent-ils être ici !) qui ne vous connaissent pas encore, n'est-ce pas la meilleure façon pour moi de justifier, s'il en était besoin, votre présence parmi nous, n'est-ce pas la meilleure façon, enfin, de vous louer comme vous devez l'être par l'éclat évident de vos oeuvres mêmes.

Citer? Il en faudrait citer tant de vos poèmes ! Je me bornerai et très à regret.

Voici cette « Vieille Maison», extraite de votre premier recueil, Le Chemin Blanc :

A LA VIEILLE MAISON

O m'a bonne maison, tu t'endors sous la lune ! Quoique je sois si loin, si loin de toi, pourtant Au ciel pâle de Mars je vois ta forme brune Avec des airs frileux s'envelopper de blanc.


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Je suis là, sous la lampe amie et travailleuse ;

Tout à l'heure, là-haut, fredonnait une voix,

Et soudain j'ai jeté la plume écrivailleuse,

J'ai les yeux suivie coin d'ombre noire, et je vois...

Et c'est toi que je vois dans la nuit de Provence ; Les nuages d'ici ne sont pas au ciel pur, Et la bonne maison sommeille dans l'azur De cette nuit d'hiver aux rideaux de silence.

Comme le jeune Avril n'est pas encore venu Effleurer, du parfum de son aile, les branches, Fantômes noirs debout dans la lumière blanche, Je vois se détacher tout droit les arbres nus ;

Et, rigides, je vois les doigts fins des brindilles.

Qui semblent retenir les astres éternels ;

Car, fixées aux rameaux, des étoiles scintillent...

Le ciei est dans chaque arbre et l'arbre est dans le ciel.

Seuls, les grands pins, au loin, mettent leur masse sombre. Voyez-vous comme tout est pur ? On peut compter Les pierres du chemin aux minuscules ombres ; C'est un rêve, mais c'est un rêve de clarté.

Je suis là, dans un coin, sous l'amandier, sans faire Un geste, regardant pâlir les astres d'or, Comme un enfant qui veille un sommeil de grand'mère, Contemplant la maison paternelle, qui dort.

Dors, ô bonne maison, sous les yeux des étoiles ! Les tiens se sont fermés, et dans tes escaliers, L'araignée a tissé le réseau de ses toiles, Et, lente, la poussière a couvert le foyer.

Le bruit des étés fous aux vacances chantantes S'est enfui, et là-haut, les meubles de cent ans Gardent leur attitude éternelle d'attente, Et, peu à peu, leur bois prend la forme du temps.

Dors, ô vieille maison, dans la nuit de Provence ! Demain Avril mettra son rire autour de toi, Et ses roses au vent de mer qui les balance, Et des oiseaux viendront nicher parmi tes toits


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Puis ce sera l'été, dorant les tuiles rousses,

Et tout se lèvera dans là nature, mais,

Quoique sentant sur toi le renouveau des mousses,

Tu t'envelopperas de soleil et de paix...

Jusqu'au jour, oh ! le jour, où je viendrai moi-même, Ma belle au bois dormant, éveiller tes échos, Où je viendrai te dire encore que je t'aime Et semer dans tes coins des rires amicaux.

Tu frémiras, je sais, en me voyant paraître, Et moi parmi le vol des poussières dans l'air, J'irai faire claquer au mur gris la fenêtre Et je regarderai chanter au loin la Mer.

Et vous me disiez hier, qu'on est fou d'offrir de pareils essais à la foule, qu'il faut avoir vingt ans pour oser se livrer ainsi. Heureuse audace, heureuse folie. Ah ! Monsieur, on n'écrit vraiment qu'à vingt ans ; plus tardon compose ; et ce n'est pas la même chose.

Après cet hymne touchant à tout ce que les pierres peuvent enfermer d'émoi, voici celui à tout ce que le coeur peut enfermer de tendresses :

SONNET.

J'ai moissonné tout l'or du Printemps, et je viens, N'en ayant dans les mains point d'autre, vers ton âme ; Je ne suis qu'un poète et tu n'es qu'une femme; J'ouvre les mains : cet or, vois-tu, c'est tout mon bien.

Mais si je te le donne, il ne me reste rien ;

Tu me prends ces genêts en flammes, et la flamme

De mon amour ; je suis dénué, je réclame

Ton sourire et ton coeur battant auprès du mien

Tu consens ; j'ai posé mes lèvres sur tes lèvres, Comme le mois de Mai tes lèvres sont en fièvre ; Tes yeux, comme un profond azur, sont palpitants ;


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Tes cheveux sentent bon comme un buisson de roses... Ah ! t'apporter ces fleurs fut une absurde chose : N'ai-je pas apporté le Printemps au Printemps ?

Belle pièce s'il en fut, venue du tréfond de votre âme et que je considéré comme un joyau partiçulièrement rare dans le riche écrin qu'est votre Golfe d'Amour et nous voici au seuil de ce qui demeure jusqu'à ce jour votre oeuvre maîtresse, cette Terre des Lauriers, qui a assis de façon définitive votre réputation poétique, cette Terre des Lauriers, véritable Légende des Siècles de nôtre pays de Provence.

Qu'il est doux à lire ce livre, qu'il est bon à lire aussi. Tous les fastes de notre terre s'y déroulent en un prestigieux défilé ; de Protis à Mireille toutes les héroïnes y prennent forme et figure, toutes belles, toutes gracieuses, toutes nobles; et cependant, s'il devait être une prédilection parmi ces poèmes si également parfaits, cette prédilection devrait plus particulièrement aller, a mon sens vers les pièces qui précisément sont consacrées à ce félibrige que vous avez si bien compris pour l'avoir si bien aimé.

Il serait superflu, après l'éloge admirable que vous avez fait de Frédéric Mistral, de lire ici les poèmes que vous avez consacrés à son oeuvre, j'ai donc choisi plutôt celui que vous avez dédié à ce moineau mi parisien, mi provençal, qui se nommait Alphonse Daudet :

LE MOULIN

" Le Petit Chose » vient d'acheter un moulin ; Il a laissé Paris, ses quais, la Seine brune, Pour l'air natal, vibrant, enivrant et salin.

Avec l'or du soleil et l'argent de la lune

Il a payé chez le notaire des oiseaux,

Ce beau moulin qui tremble au vent de la Fortune.


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Quelques cyprés, une barrière de roseaux,:

Un bois de pins, où court, s'enfle et gémit la brise,

Tandis que le soleil tourne ses blonds fuseaux,

C'est tout ; mais le parfum dès lavandes le grise,

Le jour est chaque jour plus lumineux encor,

Le soif est chaque soir beau comme une surprise.

Il écrit aux amis qu'il laissa dans le Nord Des mots exquis, et, quand il a fini d'écrire, Il sable l'encre avec de la poussière d'or.

Ah ! le joli meunier, le gai meunier pour rire !

Tristet Védène cause avec ce jeune fou

Et le Père Gaucher danse comme un satyre.

Des fantômes légers montent d'on ne sait où ; Au son du tambourin ils prennent la colline; Il en vient, il en monte, il en sort de partout.

Une Arlésienne au beau fichu de mousseline

Suit la route éclatante et se perd au lointain,

Tandis que des grillons grattent leur mandoline

La chèvre de Monsieur Séguin broute le thym, Sans songer que le loup rôde dans les Alpilles, Et qu'il apparaîtra sitôt le jour éteint.

Sitôt le jour éteint les cris des jeunes filles Descendront le coteau rose dans le soir clair ;

Les grand'mères alors laisseront leur aiguilles.

Les grand'mères diront, levant un doigt en l'air.

Les beaux contes qui font frissonner jusqu'aux moelles

Ou pleurer de tristesse ou rire à coeur ouvert.

Puis tout s'endormira, mais, dans la nuit sans voiles, On pourra voir tourner, tourner sur l'azur noir, Comme s'il écrasait le grain d'or des étoiles,

Tourner éperdument sous le vent dé l'espoir. Par-dessus les grands pins aux têtes inégales, Et tout le jour encor voir tourner jusqu'au soir

Le gai moulin qui moud le froment des cigales,


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Et maintenant, Monsieur, maintenant que je vous ai loué non autant que je l'aurais dû, mais autant qu'il à été en mes faibles moyens dé le faire, laissezmoi vous quereller un peu.Il m'a semblé (on est si chatouilleux quand il s'agit de ce qu'on aime), il m'a semblé que vous preniez trop aisément votre parti, dans votre remarquable discours, de l'abandon, hélas! indiscutable et très grand, dans lequel est laissé nôtre langue provençale.

Les centralisateurs, (ces déserteurs de toutes les provinces qui, réfugiés à Paris, prétendent y représenter la France), pour justifiera leurs propres yeux leur désertion, qui est presque une apostasie, ont entrepris d'unifier moralement notre pays, de lui donner une âme unique et une unique physionomie. Ils ont entendu extirper dé la bouche des enfants de France les dialectes particuliers, chasser de la face de notre sol les coutumes héréditaires, les costumes par quoi nos aïeules avaient tant de joliesse ou de majesté. Iconoclastes s'il en fut et inintelligents, aussi, ils ont ainsi prétendu servir la République et la France! Une autre République, est là pour leur répondre de l'autre côté de l'océan, une autre République qui, respectant jusqu'à l'extrême la diversité des éléments qui la composent, a simplement uni dès étoiles nombreuses dans les plis d'un même drapeau. II ne faut pas que nous continuions; face à ce danger, à laisser faire; il ne faut pas nous résigner et sacrifier ce qui constitue justement la personnalité de la Provence.

Monsieur, vous le savez, un peuple qui n'a plus de langue est un peuple mort. Ne nous contentons donc pas d'aimer notre belle langue provençale, pratiquons-là, parlons-la, que nos fils, dès leur enfance, la balbutient. Ne pensez-vous pas qu'il soit aussi doux pour une femme de s'entendre appeler du nom chantant, de Maire, que de celui plus sec de Mère ? Ne renonçons pas au provençal, car renoncer c'est

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trahir. Songez à ce que ce langage, passé par Mistral à un creuset qui l'a épuré, représente de douceur, de force, d'harmonie, de sérénité et de bonté. Oui, de bonté, le provençal est une langue bonne. On peut s'emballer en provençal, se fâcher vraiment, jamais I Le provençal est l'antidote de ces mauvais sentiments de l'humanité que sont la colère et la haine.

En voulez-vous un exemple ? C'est encore une anecdote, mais vous ne m'en voudrez pas de vous la conter (Les anecdotes sont des oasis dans l'aride splendeur des discours académiques).; Celle-ci, d'ailleurs, concerne un homme qui, comme Frédéric Mistral, fut un bon et loyal fils de Provence, je veux parler de Jules Charles-Roux.

Quelques jours à peine avant sa mort, je fus reçu par lui à la Société Marseillaise ; jamais je ne l'avais trouvé si aimable, si accueillant, si abandonné. Il me parla de bien des choses qui nous tenaient également à coeur. En plein temple de Plutus, Apollon et ses servantes voltigèrent autour de nous, et il en vint à parler de Mistral. Il me dit quelle affectueuse estime le grand poète lui portait ; il me conta la part qu'il avait prise à l'hommage solennel que lui rendit, lors d'un voyage en Provence, le Président de la République ; puis il s'attrista en me narrant les difficultés surgies entre l' entourage du poète et lui, au sujet de la publication qu'il aurait souhaité faire de certaines lettres du maître. Il s'animait, sa voix se faisait plus âpre : « Ils m'ont envoyé un huissier, un huissier... chez moi ! » Un vent de colère passait sur lui, une « breffounié » subite avait bouleversé l'azur tranquille de son rega+rd ; mais brusquement tout s'apaisa, ses yeux sourirent de nouveau ; il répéta encore une fois, essayant de ressaissir sa colère: « Un huissier !.., » puis il conclut, de cette bonne voix, de cette voix sympathique et condescendante que nous regrettons tant de ne plus entendre chanter à nos oreilles : « S'encaro aquèu gus avié parla prouvençau ! »


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Si les huissiers parlaient provençal, Monsieur, ils auraient, croyez-le bien, meilleure réputation auprès du pauvre peuple.

Nous avons à défendre la langue provençale, mais nous n'avons pas que cela à défendre. L'oeuvre littéraire du maître, peut elle-même être mise en péril. Quand on voit de quelle manière les librettistes de la Mireille de Gounod, ont accommodé la Mireille de Mistral, il y a de quoi s'indigner et à juste titre. Souhaitons que, pour d'autres adaptations, plus de respect soit apporté à une oeuvre si rare, que depuis l'Iliade on n'en avait point connu de pareille.

J'en ai fini, Monsieur, mais je voudrais que mon dernier mot fut tout fait de Confiance dans l'avenir de l'oeuvre dont Frédéric Mistral a su être le génial initiateur.

Il semble qu'après la dure épreuve de la guerre, un souffle nouveau ait passé sur notre, pays ; il semble qu'on ait fini par se rendre compte en haut lieu que, pour avoir mille grains distincts, la grenade, la miougrano, n'en est pas moins un fruit unique et merveilleux; le jour n'est peut-être plus bien éloigné où nos provinces, rédimées à leur tour par l'Alsace et la Lorraine, connaîtront les bienfaits de la décentralisation et pourront vivre à nouveau de leur vie provinciale et propre, hors de l'étreinte anémiante sous laquelle les tenait Paris. Ce jour-là obtenons, exigeons que dans toutes les écoles le provençal soit enseigné, le provençal, le vrai provençal, celui que Frédéric Mistral a recréé en un colossal effort. Et ne nous disons pas qu'ainsi nous desservirons le français ; où nous desservons le français, c'est quand nous laissons les enfants du peuple, qui le croient parler, franciser simplement des locutions qui, charmantes en provençal, deviennent en français ridicules.

Gardons le français de l'invasion du provençal, gardons aussi le provençal de l'invasion du français.


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Rappelons à nos paysans marseillais qu'on ne doit point dire: « Pitchoun, fermo la pouarto de la meïsoun, » mais bien : « Drole, barro l'huis de l'ouslau. »

Notre Académie de Marseille, Monsieur, a été en partie fondée pour permettre au français de lutter contre le provençal, mais elle n'a jamais eu, que je Sache, pour mission de faire assassiner l'une des deux langues par l'autre.

Les temps sont venus où les choses doivent s'inverser et je crois que ce serait, pour les académies de province, un rôle glorieux à remplir, que de contribuer de toutes leurs forces au maintien de ce qui a constitué dans le passé et doit constituer dans l'avenir là physionomie propre des Provinces.

A cette tâche, l'Académie de Marseille ne saurait, j'en suis persuadé, se soustraire. Un grand poète provençal, de langue provençale, est parmi nous, un grand poète provençal de langue française y entre aujourd'hui, à eux deux ils défendront et feront prospérer l'héritage des Mistral, des Aubanel, des Roumanille, des Paul Arène et des Alphonse Daudet.


SÉANCE PUBLIQUE DU 22 FÉVRIER 1920

Le dimanche 22 février 1920, l'Académie de Marseille a tenu une séance publique dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, à l'occasion de la réception de M. le docteur Alezais, membre de la classe des Sciences.

Dès le début de son discours, le récipiendaire rend hommage à son maître regretté, le docteur Livon, puis fait l'éloge de son prédécesseur, le docteur Mireur, dont il rappelle l'incessante activité comme poète, littérateur, auteur dramatique, écrivain scientifique et social. Il met en lumière, sa belle conduite lors du choléra de 1884 et la contribution qu'il apporta, en sa qualité de conseiller municipal, à toutes les questions d'hygiène et d'assainissement de notre ville. M. Alezais termine son discours en faisant l'apologie de la mission qui incombe aux savants dans leurs laboratoires.

M. Fournier, directeur, a répondu au récipiendaire dont il loue les hautes qualités de praticien, de professeur, de savant, ainsi que les ouvrages scientifiques et les éludes historiques si appréciées.

La séance prend fin sur la lecture d'un intéressant rapport de M. Stéphan sur l'attribution du prix Beaujour à M. L. Fabry, astronome adjoint à l'observatoire, pour l'ensemble de ses travaux scientifiques.



DISCOURS DE RECEPTION

DE

M. le Docteur ALEZAIS

MEMBRE DE LA CLASSE DES SCIENCES

MESSIEURS,

Vous me trouverez bien osé, au moment où vous me faites le très grand honneur de me recevoir au sein de votre illustré Compagnie, vous me trouverez bien osé d'émettre une critique.

Les usages consacrés par le temps qui président à la réception solennelle des nouveaux membres de l'Académie, leur imposent un discours. Rien n'est plus naturel, lorsqu'il s'agit des littérateurs ou des poètes, des maîtres de la parole ou des écrivains qui viennent prendre place dans l'élite que vous formez et qui, comme vous, héritiers dès traditions du beau langage, savent traduire et exprimer leurs pensées. Mais comment exiger ce tribut d'un simple chercheur qui a vécu entre les murs d'un laboratoire les quelques heures qu'il arrachait aux préoccupations souvent bien dures d'une profession lourde en responsabilités. Comment lui demander de prendre la parole après ceux dont le mérite est de savoir émouvoir et charmer.

Votre indulgence, Messieurs, peut seule tempérer la rigueur des usages, cette indulgence que vous m'avez déjà témoignée en souscrivant à l'appel que vous suggérait la trop grande bienveillance d'un maître et une amitié qui remonte aux études


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classiques. La mort nous a prématurément ravi ce maître, le professeur Livon, dont la perte a été si cruelle. Elle l'est encore plus pour moi dans cette circonstance solennelle qui est en très grande partie, son oeuvre, et dont l'honneur, me confond. Je ne puis, Messieurs, que vous prier de croire à ma profonde reconnaissance, mais je tiens à y joindre la déclaration très nette que les règlements devraient être retouchés.

Vous m'avez appelé, Messieurs, à prendre le siège que laissait vacant le docteur Mireur.

Notre éminenl confrère, lui aussi aux prises avec les occupations absorbantes de la profession médicale, avait su trouver des heures à consacrer à la science. Sur ce terrain si différent de son champ professionnel, où il avait cependant glané de belles moissons, il sut cueillir des lauriers.

Mais aussi quel esprit brillant! Comment s'étonner de ces succès, quand on a connu les hautes qualités de cette intelligence si active, si ouverte aux adaptations les plus diverses. Tel que ces hommes du grand siècle, Mireur, tour à tour médecin, poète, écrivain scientifique ou littéraire, traduisait en vers Sophocle, donnait plusieurs pièces au théâtre et rédigeait avec la même facilité des articles scientifiques et des consultations.

Si nous limitons l'oeuvre de notre confrère à sa partie scientifique, et c'est celle qui lui valut vos suffrages, cette oeuvre, vaste encore et consacrée par les plus hautes récompenses, est celle d'un sociologue qui, embrassant dans son regard les grandes agglomérations humaines, tire de leur évolution, de leurs abaissements, de leur dégradation même, des observations utiles pour l'hygiène et la vie publique, et, moraliste, s'élève à la recherche des causes de ces maux.

Hippolyte Mireur naquit le (5 mars 1841 à Fayence, dans le Var, d'une famille d'ancienne bourgeoisie


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provençale. Ses biographes rappellent volontiers que son grand oncle paternel, François Mireur, célèbre par ses opinions révolutionnaires, le fut plus encore par sa belle carrière militaire. Son nom est attaché à un événement qui mérite d'être rappelé. Il étudiait la médecine à Montpellier, et était membre de la Société des Amis de la Constitution. Il fut délégué à ce litre, pour coopérer à Marseille à la journée du 10 août 1792. Dans un grand banquet de 80 couverts qui réunissait chez David, rue Thubaneau, les délégués de toute la région, Mireur, au milieu des discours, et le sien n'avait pas été le moins ardent, entonna l'hymne de Rouget de l'IsIe encore inconnu dans notre ville. Cet hymne ne tarda pas à se répandre au loin, désormais connu sous le nom de Marseillaise.

Ce François Mireur, le volontaire de 1792 (1), comme ceux de son époque, fut un héros. Adjudant général dans l'armée de Sambre-et-Meuse, il fut un des premiers à passer le Rhin, à la tête de treize compagnies de grenadiers, dans la nuit du 25 au 26 fructidor de l'an III. Il est général de brigade après, l'entrée des Français à Rome, " C'est par erreur, écrit-il à sa mère, qu'on vous a dit que j'étais entré le premier dans cette ville, je n'y suis entré que le second ». A 27 ans il est tué aux pieds des Pyramides, et sa gloire est consacrée par l'inscription de son nom sur l'Arc de l'Etoile, sur les tables de bronze de Versailles, et plus encore par ces paroles de Bonaparte : « Le général Mireur était un des officiers les plus braves que j'ai connus ».

Ces souvenirs sont bien lointains, bien éloignes aussi des calmes régions de la science où nous convient les travaux de notre distingué confrère, mais comment résister au plaisir de les évoquer,

(1) Jean Lombard, Un volontaire de 1792;


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quand ils semblent écrits d'hier Grognards et Poilus, ils se valaient.

Notre confrère Mireur n'a de commun avec son grand-oncle que son goût pour la médecine, goût à vrai dire plus profond et plus fidèle, car il décida dé sa vocation et le conduisît à une haute situation professionnelle. Si nous trouvons Mireur, en 1870, major de la 3e légion de mobilisés, dans le service des varioleux au camp des Alpines, puis au fort de Sainte-Foy, près de Lyon, c'est qu'il payait à là patrie, pendant ces jours douloureux, son tribut de dévouement. Mireur fut ayant tout médecin et spécialiste éminent. Après des études classiques chez les Jésuites d'Avignon, ou il avait eu pour condisciple l'explorateur Soleillet, il vint faire ses études de médecine à Paris. Il prenait pension, nous disent ses biographes, chez la veuve Amiot, rue de l'Ancienne-Comédie, où il tréquentait Gambetta, Camescasse, Me Lachaud, Barrême. A 26 ans, il passait sa thèse et venait s'installer à Marseille en 1868.

Les études de Mireur le destinaient à la spécialité. Tout en embrassant, comme on fait en France, l'ensemble des connaissances générales,Mireur, presque dès le début de ses études et sous des maîtres éminents, comme Langlebert, dont il avait été le chef de clinique, Mireur s'était; tourné vers une branche de la pathologie qu'il avait approfondie. Sous le couvert de cette culture générale, la spécialisation contre laquelle on a beaucoup parlé, est justifiée et nécessaire. Elle était rare à l'époque où Mireur abordait la pratique de notre art. On avait bien connu dans notre ville quelques spécialistes célèbres, comme Daviel, Ollion, fameux oculistes des siècles précédents, mais le XIXe siècle à son début; avait marqué comme un pas en arrière. Il n'avait même pas conservé la distinction séculaire entre les médecins et les chirurgiens. On ne s'explique pas


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tout d'abord celte évolution. Elle résulte, à ne pas en douter, des grands changements que la Révolution avait apportés dans les études médicales. Le Collège des médecins et la Confrérie des maîtres en chirurgie avaient été supprimés et avec eux les études spéciales qui formaient ces deux groupes de praticiens. En unifiant l'enseignement, la Révolution unifia le corps médical. On connut bien encore de grands noms chirurgicaux ou médicaux, mais les praticiens s'adonnèrent indifféremment aux deux parties de l'art qu'ils avaient apprises. La spécialité cependant reprit peu à peu ses droits, rendue de plus en plus nécessaire par le développement de la clinique, par les travaux scientifiques, et elle atteignit le développement que nous lui connaissons aujourd'hui.

Mireur, avec son esprit scientifique, ne put se contenter de la pratique banale de l'art dont les succès établissaient cependant sa réputation. Il publia de nombreux travaux cliniques, puis fut entraîné peu à peu vers la pathologie sociale. Il était bien placé pour étudier dans la société les facteurs de ces affections qui coopèrent aux. dégradations morales. Il incrimine le paupérisme et voit le remède dans une meilleure organisation industrielle qui « reconnaîtrait, dit-il, à chacun une part de pouvoir économique, tout comme l'institution du suffrage est venue affirmer le droit de tous au pouvoir social et à l'égalité civique ». Loin d'être l'ennemi du salaire, il le veut, mais suffisant. Léon XIII avait dit, à faire vivre l'ouvrier sobre et honnête, Mireur précise. Il veut un salaire proportionné aux besoins d'une famille moyenne, c'està-dire composée de cinq membres. Son minimum devrait être tel que la femme n'étant plus obligée de travailler, pût rester au foyer domestique, y élever ses enfants et reconstituer ainsi le milieu familial.

Les beaux travaux de Mireur furent interrompus


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par le choléra de 1884 qui, comme un coup de foudre, vint jeter la terreur, dans nos populations. Depuis dix-huit ans épargnées par le fléau, elles s'étaient cru pour toujours à l'abri de ses coups, mais n'avaient pas oublié ses ravages. : Aussi la panique fut-elle générale. Mireur, au premier rang des médecins qui se dévouent, est attaché au bureau de secours de l'Hôtel de Ville. Nous avons conservé la mémoire de ceux qui tombèrent à ses côtés: Patras, Albenois, Rebitté.

Fidèle à son esprit observateur, notre confrère ne se contente pas du rôle de dévouement. Malgré l'affolement général, malgré l'écrasante besogne qui accable les médecins trop peu nombreux, il recueille les faits cliniques, les analyse et publie son Etude historique et pratique sur la prophylaxie et le traitement du choléra qui eut deux éditions. La seconde est augmentée d'une brochure sur le fonctionnement des Bureaux de secours municipaux pendant la seconde épidémie de 1885. Cet ouvrage magistral obtint une mention honorable à l'Académie des Sciences et le prix Vernois qui est destiné à récompenser le meilleur ouvrage sur l'hygiène.

La partie la plus importante des travaux de Mireur est cependant une série d'études sur la population de la France, sur la natalité et la mortalité. Il établit en 1886 que Marseille l'emporte sur Lyon comme population et se place au second rang des Villes de France avec une avance de 30.000 âmes, et cependant, chose triste à dire, la natalité dans notre ville est tombée dans l'espace de 20 ans (1866-1886) de 32 a 28 0/00, tandis que l'effrayante progression des décès montait de 29,4 à 31. C'est l'immigration seule qui sauve notre belle ville et la maintient au second rang. Etendant son enquête sur la natalité, Mireur démontre que, malgré son fléchissement à Marseille, ce n'est pas là qu'est le centre de la crise déficitaire. Dans le reste de la France, le taux des naissances est


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descendu à 24,6 0/00. II revient sur ce sujet qui lui tenait au coeur, dans le beau discours qu'il prononça devant vous, Messieurs, le 27 novembre 1892, en prenant place dans l'assemblée où l'appelaient vos suffrages. Il ne peut contenir son émotion patriotique à la vue du danger qui menace la France, et dans une vision d'avenir, il se demande comment sa chère patrie, si la guerre éclatait, pourrait résister aux flots envahisseurs des peuples à la natalité puissante. Il cherche la cause de celle désolante stérilité. Il revoit la Grèce qui, après Salamine, connut celle période d'épuisement, triste prélude d'une déchéance sans remède. « La Grèce, dit-il, se tourna vers l'art, se couvrit de statues » —c'était le siècle de Périclès, — " mais elle enfanta moins d'hommes. Le luxe, la volupté, la mollesse et le scepticisme l'avaient à jamais détournée de la terre et de ses dieux ». Notre patrie vient de sortir glorieuse de la grande lutte redoutée par Mireur, grâce à un héroïsme sans exemple et à des circonstances providentielles qui lui ont fourni en abondance les hommes qui lui manquaient. Ecoutera-t-elle, pour guérir sa faiblesse, la leçon qui se dégage de la parole de Mireur? Reviendra-t-elle à la terre, à son Dieu?

Le grand ouvrage de Mireur, qui eut deux éditions, parut en 1889 sous le litre : Mouvement comparé de la population à Marseille, en France et dans les Etats d'Europe.

Le fait mis en lumière par sa belle étude était la progression, à celte époque, de la mortalité à Marseille, tandis que, grâce à l'hygiène publique, elle était partout en décroissance. En France, la natalité diminue, c'est vrai, sa population n'augmente que de 2 0/00, tandis qu'en Europe elle augmente de 8 0/00, mais la mortalité baisse aussi. Elle a passé de 28 à 22, 4 0/00 pendant les 85 premières années du dernier siècle. A Marseille, dans certains quartiers, comme l'HôTel-de-Ville, elle atteignait


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47 0/00, le taux des villes les plus insalubres de l'Inde. Mireur appelle avec énergie l'intervention des pouvoirs publics. « Qu'on ne s'arrête plus, s'écrie-t-il, comme on l'a fait trop longtemps, aux difficultés financières. Nul n'a plus le droit d'ignorer aujourd'hui que le premier capital à conserver est le capital humain». Quand on songe à la situation de notre ville, porte de l'Orient, on comprend que son assainissement ne soit pas seulement une question locale, mais une nécessité nationale. « Il faut,dit Mireur, que, par des conditions hygiéniques irréprochables, elle arrête au seuil de la France, les épidémies qui nous viennent des climats malsains ». Paroles toujours vraies, d'actualité toujours poignante, que l'on ne saurait répéter trop souvent et trop haut. Paroles qui ont puissamment contribué, à n'en pas douter, aux progrès accomplis dans l'hygiène de la Ville, mais qui doivent rester inscrites en tête de fous les programmes d'administration, tant qu'elles n'auront pas été réalisées à la lettre. Il faut comme César, croire que rien n'est fait tant qu'il resté quelque chose à faire. Le Vieux-Port est épuré; le réseau des égouts fonctionne ; les vieux quartiers sont en démolition; le centre de la ville commence enfin à respirer. Mais avons-nous de l'eau potable ? Le réseau des égouts est-il complet? Sait-on bien que, sinon dans le Vieux-Port, du moins tout près de lui, des immondices se déversent encore dans la mer? Ne voit-on pas encore avec stupéfaction circuler dans nos rues quelques spécimens de ces vieilles voitures qui étaient autrefois nos égouts ambulants?

Malgré ces lacunes, reconnaissons les beaux résultats dûs aux premiers efforts qu'appelait Mireur. C'est grâce à eux, sans doute, que la vigilance des hygiénistes a pu sauver notre ville pendant cette longue guerre où, à défaut d'invasions ennemies, nous avons connu les invasions microbiennes les plus variées. Ce sera la gloire des hygiénistes marseillais d'avoir


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pu, et nous savons prix de quels efforts, préserver notre ville et avec elle la France, des contagions qui l'ont menacée. Ce sera la gloire de Mireur d'avoir par sa persévérance contribué à l'assainissement de Marseille.;

Marseille.; cette oeuvre. L'avenir nous permet d'avoir confiance, car, une cité, nous dit encore Mireur, qui a comme appoint à son hygiène publique les meilleures conditions de température, de l'eau en abondance, le mistral, la pente et la mer, peut aisément par la main dée l'homme, devenir une des villes les plus salubres du monde.

Notre confrère ne fut pas seulement la grande voix; qui dénonçait le péril de sa patrie et réveillait les activités languissantes. Lui-même élu, en mai 1877 au Conseil municipal, il prit en main la direction de l'hygiène publique et de l'état civilv avec quelle compétence, ses travaux permettaient de le pressentir, avec quelle activité, il suffit pour l'apprécier de parcourir ses nombreux rapports, ses articles de journaux sur l'hygiène de la ville et de l'étranger, sur les dangers de l'hypnotisme qu'il dénonce à propos des

expériences publiques de Pickman et de Donald et sur tant d'autres sujets. Je ne puis passer sous silence la réforme originale

qu'il proposa pour l'état civil. Tous les actes primordiaux d'un individu (mariage, divorce, décès) seraient émargés à l'acte de naissance qui deviendrait ainsi le livret individuel, le casier d'état civil. Plus d'usurpation possible d'état civil, disait Thomas Grimm, soit en vue d'un mariage frauduleux, soit à l'aide d'actes de naissance de personnes décédées. Le casier d'état-civil n'a pas pris place à côté du casier judiciaire ; la pensée qui l'inspirait était cependant simple et pratique.

Je n'aurais pas évoqué;devant vous, Messieurs, l'image complète de Mireur, si je ne louais son amour de l'art, la finesse et la sûreté de son goût qui avait su réunir dans son cabinet une belle collection de


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tableaux de maîtres; si je ne vous rappelais les vertus de ce père entouré d'une nombreuse famille, heureux de saluer parmi ses fils l'éminent administrateur d'un de nos départements voisins et un des membres les plus sympathiques du corps médical; marseillais. J'ajouterai que noire confrère avait su conserver dans ses fonctions publiques ces rares qualités d'affabilité, ce désir d'obliger qui rendaient son commerce si agréable.

Mireur recueillit une ample moisson d'honneurs et de récompenses scientifiques. Nommé chevalier de la Légion d'honneur après le choléra de 1885, déjà lauréat de l'Académie des sciences, il reçut en 1889 le prix Bertillon de la Société d'Anthropologie et en 1891 le prix Bellion de l'Institut. Ce prix est destiné à récompenser les .savants qui ont fait des découvertes ou écrit des ouvrages profitables à la conservation ou à l'amélioration de l'espèce humaine.

Président de la Société nationale de Médecine de notre ville, administrateur des hôpitaux, membre du Conseil de surveillance des prisons, il fut enfin nommé par décret du Président de la République en 1888, membre du Conseil supérieur de l'Assistance publique où il trouvait pour collègues Théophile Roussel, Jules Simon, Charles Dupuy, Siegfried, Sabran, Chautemps, tous les noms qui ont fait autorité à cette époque.

Nous venons, à grandes lignes bien imparfaitement tracées, de parcourir rapidement l'oeuvre grandiose de notre confrère Mireur. Si nous cherchions à analyser son caractère d'ensemble, nous concilierions qu'elle relève de l'observation pure, puisqu'elle découle tout entière de l'appréciation des faits de la vie sociale, tels qu'ils apparaissent au travers des statistiques ou des documents, sans coopération technique ou manuelle.

La science a des méthodes diverses. Une des plus


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célèbres, des plus modernes et qui m'est moins étrangère, est la méthode expérimentale dont les procédés et les résultats ont pris au cours du siècle dernier une si grande importance. Parler ici de cette méthode, c'est nommer. Livon qui en fut l'initiateur à Marseille. Tout jeune professeur, à peine installé dans un petit local de l'ancienne école qu'il appelait « son laboratoire », Livon, qui avait la volonté confiante des ardents, s'était mis à l'oeuvre. La chose était si nouvelle que le premier travail qui fut présenté devant une Faculté fut éconduit, sans examen, pour la bonne raison que Marseille n'ayant aucun laboratoire, les résultats ne pouvaient être que fantaisistes. Ceci se passait il y a plus de 40 ans. Depuis lors, l'école à grandi ; elle a multiplié ses laboratoires qu'elle travaille sans cesse à enrichir, on les connaît par leurs travaux. Ils ne dépareraient pas une Faculté.

Je n'ai pas l'intention, Messieurs, d'entreprendre l'apologie du laboratoire. Il n'a plus besoin de défenseur ; nous n'en sommes plus, quoiqu'elle ne soit pas très lointaine, à l'époque où, avec un sourire à peine déguisé, on parlait de « travaux de laboratoire », quand on voulait mettre l'étiquette de « théorique, sans portée pratique, inutilisable ».

Le laboratoire a pris lui-même sa défense en révélant sa puissance dans l'art de préserver et de guérir. Peut-on compter aujourd'hui les épidémies qu'il a conjurées? le nombre de personnes qu'il a sauvées par les vaccins et les sérums? Ne voit on pas chaque jour les chirurgiens et les médecins lui demander leur ligne de conduite? Il est vrai d'ajouter qu'entre les mains de gens sans aveu, le laboratoire a aussi montré son pouvoir néfaste de destruction.

Je voudrais seulement, Messieurs, recueillir quelques impressions laissées par les longues heures que j'ai passées auprès de Livon et essayer d'analyser

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avec elles les dispositions d'esprit, l'état d'âme.au cours de ces recherches de laboratoire toujours passionnantes et qui font le temps si court.

Ce qui distingue la méthode; expérimentale, c'est la manière dont elle se procure les faits sur lesquels s'exercera le raisonnement. Le savant de cabinet, lorsqu'il a réuni des documents en nombre suffisant pour se mettre en garde contre les apparences ou les séries, lorsqu'il a vérifié leur authenticité, leur véracité, n'a plus qu'à les dépouiller et à établir les, statistiques d'où surgiront les faits. Au laboratoire les faits s'obtiennent par l'application de procédés techniques; par des opérations ou d'autres actes manuels qui nécessitent une certaine dextérité et une assez longue préparation, bien facilitée, du reste, par les progrès de l'instrumentation, Qui ne connaît aujourd'hui les salles de laboratoire simples, blanches, bien éclairées, assez coquettes avec leurs tables en lave émâillée, chargées d'instruments divers, dé cloches; de microscopes, leurs vitrines remplies de verreries, de produits chimiques. De grandes cheminées leur donnent un faux air de cuisine. L'eau, le gaz, l'électricité sont distribués à profusion mais un admirable panorama sur la mer ne vient pas toujours les égayer. Chaque jour, pendant les heures que d'autres consacrent au plaisir, au charme des salons ou du grand air, l'adepte revêtu d'une longue blouse, vient s'exercer aux manipulations ou pratiquer ses opérations favorites. Les uns, au milieu des ballons et des tubes, luttent contre les microbes pour les mieux étudier; d'autres s'appliquent par des procédés ingénieux auxquels la physique, la chimie prêtent leur concours, à pénétrer jusqu'aux plus intimes éléments de nos tissus; d'autres enfin, émules des chirurgiens, cherchent à surprendre sur l'animal ce qu'ils ne peuvent étudier sur l'homme.

L'habileté technique, du reste, ne suffit pas à créer un expérimentateur ; elle fait seulement un technicien.


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L'expérimentateur est complété par des qualités d'ordre plus intellectuel: des connaissances générales, une documentation préliminaire sur le sujet à l'étude et plus encore, une conception personnelle de ce sujet. C'est l'hypothèse qui synthétisant les données encore vagues, donne un corps aux intuitions imprécises, aux éléments dispersés du problème. Elle n'est pas nécessairement juste, mais elle est nécessaire pour établir, le plan rationnel des recherches.

Vous voyez, Messieurs, par ces premiers traits, combien personnel est l'acte expérimental. Les souvenirs, les suggestions, les conseils, les exemples ne sont que des auxiliaires, précieux sans doute, des qualités maîtresses : l'habileté, l'initiative, l'imagination créatrice, le jugement. C'est l'homme tout entier .qui aborde l'expérience avec les ressources de son esprit et l'éducation de ses sens. Les philosophes nous le font remarquer, ce mélange d'actes extérieurs et cérébraux qui est l'essence du travail de laboratoire et se continué pendant toute l'opération expérimentale, rend ce travail moins fatigant que celui du penseur qui est purement cérébral. Non seulement lé travail manuel du laboratoire impose une lente réflexion, dit réminent Recteur (1) de notre Université, mais l'association à la pensée de gestes et de dispositifs d'expériences qu'il compare si heureusement au rite extérieur du culte, soutient l'attention, comme les cérémonies, les chants, les rites religieux soutiennent les sentiments de ferveur.

Ce rite expérimental, s'il procure quelque détente à l'esprit, n'en est pas moins souvent une source amère de tribulations. Qui n'a connu ces journées qui se lèvent pleines d'espérance et se terminent

(1) Payot, Le travail intellectuel et la volonté, p. 176.


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uniformément, après des essais sans cesse malheureux, par la déconvenue complète? Le matériel que l'on attendait a fait défaut; ou n'a rien valu ; les appareils, il y en a de si délicats, se sont dérangés ; les colorations n'ont pas réussi ; les opérations n'ont été qu'une suite d'accidents; que sais-je, la malchance, comme une sécheresse persistante, plonge l'âme dans mie atmosphère de stérilité, d'impuissance bien voisine du découragement. Il est singulier que: dans ces moments difficiles, si fréquents, les séductions extérieures, les plaisirs mondains ou champêtres aient peu de prise sur l'expérimentateur. Il se pique au jeu ; une sorte d'émulation jaillit des obstacles et, loin de le rebuter, les contretemps poussent chez ce têtu la volonté à sa forme la plus haute, la ténacité.

La ténacité ne peut être fructueuse que si elle est attentive et méthodique. Qu'attendre du distrait qui néglige de voir, du superficiel qui se contente des premières impressions, sans contrôle, sans révision des résultats, du brouillon qui travaille au hasard? Ils auront beau prolonger leurs expériences, accumuler holocaustes ou cultures, ils sont lés victimes nées des apparences.

Mais il y a plus, Messieurs. Cette attention tenace, consciencieuse, méthodique, doit être indépendante des souvenirs; des opinions doctrinales, des prévisions même. L'oeil ne peut lire exactement les faits qui vont se dérouler que si l'esprit est libre de toute influence antérieure, tant il est humain de trouver ce que l'on désire. L'hypothèse elle- même, ce guide de la première heure, que nous proclamions indispensable aux préparatifs de l'étude, il faut savoir s'en séparer ou ne lui garder sa confiance que si les faits lui donnent raison. Ce n'est pas le trait le moins intéressant de l'état d'âme du biologiste que cette évolution radicale dans ses dispositions ? Pensant, agissant tout d'abord comme certain de ses données,


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il fait brusquement « table rase » de ce premier bagage. Use dépouille de toute idée préconçue, de toute attente, pour éviter tout parti pris et ne voir que la réalité.

On a très justement comparé l'hypothèse scientifique à l'échafaudage qui aide à élever l'édifice, mais sur lequel il faut bien se garder dé bâtir.

Enfin, Messieurs, quand l'expérimentateur, en possession légitime des faits si laborieusement acquis, entreprendra de les discuter, quelle réserve lui impose la prudence s'il veut rester leur interprète fidèle. Claude Bernard l'a fait observer. En physique, en chimie, les faits plus simples, les théories mieux assurées permettent d'accorder plus d'importance au raisonnement expérimental, quoique le contrôle par des: observations directes soit de temps en temps nécessaire. Mais en biologie, plus encore peut-être en médecine, les théories sont précaires et ne peuvent s'asseoir que sur des faits rigoureusement et constamment éprouvés.

Combien sont décevantes ces théories hâtives qui semblables à des bulles irisées. S'élèvent et s'évanouissent. Combien plus dangereuses encore, celles dont le mirage trompeur attire et fixe les esprits, ne leur laissant après une poursuite parfois bien longue que le vide.

Tout n'est cependant pas perdu dans ces débâcles scientifiques. Les travaux sérieux survivent aux hypothèses. Ils deviennent parfois le germe de nouvelles recherches dont l'avenir est plus heureux, et c'est ainsi que la vérité grandit peu à peu, malgré les fortunes diverses des travailleurs. Répandus aujourd'hui partout où un homme pense, ils échangent, entre eux, par delà les espaces, leurs intuitions;, leurs découvertes, leurs critiques, niais sous tous les cieux, comme à tous les âges, ils sont liés par la même loi de n'édifier que sur des faits exacts. L'esprit critique est le dernier trait de la physionomie


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du biologiste que je cherchais à vous présenter. Les autres qualités, son habileté, son initiative personnelle, l'indépendance de son observation n'étaient bonnes qu'à préparer la manifestation dernière de son intelligence. En toute loyauté, avec prudence, il pèse la valeur des faits, n'accepte que ceux qui sont vrais et proportionne exactement ses conclusions à leur valeur.

Quelle que soit la faveur qui s'attache à une théorie, quels que soient l'éclat et la puissance de son rayonnement, l'esprit scientifique est en droit d'exiger les faits, de les soupeser et de refuser fièrement tout geste d'acquiescement, si leur valeur est insuffisante. Le colosse, si grand qu'il soit, a des pieds d'argile, s'il repose sur des faits douteux.

Nous assistons, Messieurs, à une démonstration singulièrement saisissante de cette loi biologique.

Charles Darwin, dans l'Origine des Espaces et la Descendance de l'Homme, avait émis, comme il le déclare très simplement dans son Journal intime qu'a publié son fils, une simple hypothèse d'histoire naturelle, se défendant de toute prétention philosophique. Son hypothèse a eu cependant, malgré lui, une fortune mondiale, unique jusqu'ici en Biologie, Elle est devenue la doctrine qui a modifié la pensée contemporaine, envahissant les sciences, la philosophie, l'histoire, la politique même. Éblouis par la grandeur des horizons qu'elle découvre, les néodarwiniens n'hésitent pas à la proclamer un « dogme ».

Une telle prospérité dispense-t-elle de tout contrôle ? Peut-elle faire négliger toute demande de preuves, toute vérification des origines de la doctrine ? S'il est des milieux où l'oubli des origines est légitimé par le succès, par la gloire, dans le domaine de la science biologique, cet oubli serait la faillite.

Que voyons-nous à la base de l'hypothèse de Darwin? ses observations et ses expériences qui


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sont reconnues comme bien pauvres et bien superficielles. On ne croit plus beaucoup à ses plantes carnivores et on se demande si de temps en temps, comme le bon Homère, il ne sommeillait pas. Il trouve, par exemple, dans l'île de San Lorenzo, qui est à 25 mètres au-dessus du niveau de la mer, des coquillages semblables à ceux qui parsèment le bord de la mer et, parmi eux, des débris de tissus, des fils de coton, des fragments de roseaux et il conclut que depuis l'apparition de l'homme dans cette île, il s'est produit un soulèvement. Cette conclusion, Gaston Bonnier la rapproche de la suivante. Quelques touristes ont déjeuné sur l'herbe à Saint-Martin de Vésubie. A la vue des coquilles de mollusques marins et des fragments de serviettes qu'ils ont laissés, on en conclut que la Méditerranée a baigné de ses flots cette région élevée. Un critique irrévérencieux n'a pas craint de dire récemment que les observations et les expériences de Darwin composaient un roman de la nature aussi hardi que celui que l'on raille si volontiers chez notre Bernardin de Saint-Pierre.

Les autres preuves de transformisme sont encore à produire. Dans son dernier ouvrage que la mort a laissé inachevé, Grasset (1), en quelques phrases, met au point cette intéressante question. Pour que l'hypothèse d'histoire naturelle formulée par Darwin devienne la philosophie générale, dit-il, elle a plusieurs conditions à remplir. Elle doit montrer que, formulée relativement à quelques espèces d'un ordre inférieur, elle s'applique à toutes les espèces de l'ordre le plus élevé, même à l'espèce humaine. Elle doit expliquer le passage d'une espèce à une autre. Admettons qu'elle le fasse quand il s'agit de deux espèces végétales très voisines. Mais le passage du minéral au végétal, de l'espèce végétale à l'espèce animale, de l'animalité à l'humanité? Et l'origine de

(1) Grasset, Le Dogme transformiste.


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la première cellule? Elle est muette sur tous ces points.

En présence de telles lacunes, Messieurs, vous serez comme moi d'avis qu'il serait bien téméraire, en tous cas bien peu conforme à l'esprit scientifique de prétendre, tout au moins jusqu'à l'apparition de preuves nouvelles, au maintien du dogme que des esprits trop ardents proclament si bruyamment. Ils en appellent à l'avenir ; ils escomptent les découvertes qu'ils considèrent comme nécessaires à la doctrine, telle la génération spontanée. Mais ceci n'est plus de la science. Le fabuliste lui-même nous rappelle- à la prudence quand il s'agit seulement de vendre la peau d'un ours.

Laissons à l'hypothèse le rôle utile de provoquer de nouveaux travaux et revendiquons, au nom de la science expérimentale, les droits souverains et primordiaux des faits. Restons fidèles à leur lumière, seul guide du biologiste à travers les dédales obscurs de la Nature.

Messieurs, je ne veux pas retenir plus longtemps votre attention si bienveillante que ces digressions sur les à-côtés de la science ont soumise à une trop rude épreuve.

Quelque passionnante qu'elle soit, la recherche de la vérité par l'expérience, j'avais raison de l'avancer, n'est pas un thème oratoire. C'est une discipline toujours sévère, malgré ses joies, toujours austère, malgré les satisfactions qu'elle réserve à ses fervents, c'est presque une mystique qui demande un cloître, je veux dire un laboratoire où, loin du inonde, s'opère lentement cette pénétration du mystère immense de la Vie par cette force si petite qu'est le cerveau humain.

Mais le laboratoire ne peut plus être, comme aux premiers jours de Pasteur, un modeste réduit, réduit, à vrai dire, d'où jaillissait la lumière. Un réduit ne suffit plus aux méthodes variées que l'on découvre


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sans cesse, à l' instrumentation qui se complique, au rôle prépondérant que prend le laboratoire dans tous les actes de la vie sociale et individuelle. On ne peut plus n'être riche qu'en idées.

Souhaitons que des Mécènes, épris, comme au delà des mers, de la passion de la science bienfaisante, car sociologues et expérimentateurstravaillent de concert pour le bien de leurs semblables; souhaitons que des Mécènes tendent au Laboratoire une main généreuse qui l'aide dans cette lutté âpre, longue, silencieuse, mais féconde, pour la conquête de la Vérité.



DIRECTEUR DE L'ACADEMIE

DE

M. le Docteur ALEZAIS

Monsieur,

Au début du beau discours que nous venons d'entendre, vous vous êtes élevé, avec une courtoise énergie, contre la tradition et le règlement imposant un tribut oratoire à chacun des membres de l'Académie, lors de son entrée dans cette Compagnie. Ignorant dans l'art de bien dire, un chercheur adonné aux travaux de laboratoire devrait, selon vous, être dispensé du discours de réception. Et vous ne demandez rien moins que la modification du règlement!

Au contraire, venez-vous, Monsieur, de faire la preuve sans réplique qu'un pur savant s'entend à merveille à disserter. Et qui pourrait, mieux que lui, parler de la science à laquelle il a consacré sa vie ! En outre, je dois bien aussi vous rappeler que vous avez eu des condisciples au temps où vous cultiviez avec succès les; Belles-Lettres. L'un d'eux, un maître qui s'y connaît, n'est pas loin d'ici; il est exactement entre vous et moi. Nous savions, grâce à lui, que vos antécédents vous permettaient de vous acquitter brillamment de l'obligation du discours.

Et puis, si le règlement vous avait exonéré de ce


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discours d'usage, il aurait, du même coup, privé le Directeur de l'Académie du grand honneur de vous répondre. Cet honneur n'a d'égal que l'embarras du personnage à qui incombe le devoir de porter après vous là parole. La matière de ses études est tout entière dans des faits appartenant au passe. Il y suffît de la méthode d'observation qui ne donne pas toujours des démonstrations rigoureuses. Votre science, au contraire, toute expérimentale, ne saurait en admettre d'autres.

Je suis donc trop notoirement incompétent pour louer vos travaux de biologie, cette science touchant jusqu'aux confins de la vie. Avec raison, du reste, vous répudieriez mes éloges, habitué que vous êtes à n'estimer que les jugements de vos pairs.

En cette occurrence, je ne pourrais que demander à mon tour la modification dû règlement de l'Académie et suggérer à celle-ci l'idée de dispenser; pour cause d'ignorance — quand elle sera, comme c'est le Cas, dûment constatée, — le directeur de répondre aux discours des savants.

Alors, voyez comme mon rôle serait simple ! Usant du droit que me confère la place que j'occupe, je lèverais immédiatement la séance. L'auditoire qui vient de vous applaudir emporterait un souvenir sans mélange de l' hommage rendu en si bons termes à votre prédécesseur, le docteur Mireur, et du portrait si vivant que vous ayez tracé du biologiste,, livré tout entier aux captivants travaux de laboratoire.

Mais le procédé serait par trop sommaire. L'Académie tient à ses traditions ; il me faut donc vous répondre. Et si mon ignorance n'est point une raison pour me taire sur vos travaux, elle me sera au moins une excuse d'en parler si mal.

Notre éminent et si regretté confrère, le professeur Livon, a la mémoire de qui vous avez adressé un souvenir ému, a été le parrain de votre candidature.


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C'est lui-même qui fit valoir, au sein de l'Académie, les titres remarquables qui vous désignaient au choix de celle-ci.C'est lui encore qui va me permettre de retracer vos travaux, non par le menu, car ils sont trop, mais d'en donner un aperçu sommaire, afin de bien montrer combien se légitime l'attribution qui vous a été faite du fauteuil naguère occupé par le docteur Mireur.

En présentant votre candidature, le professeur Livon prenait soin d'indiquer — même il y, insistait — que son objectif n'était point de suggérer à notre Compagnie l'idée de remplacer un médecin par un médecin, comme on le ferait dans une assemblée spécialisée— par exemple; l'Académie de Médecine, où la caractéristique professionnelle devient un élément essentiel. A l'Académie de Marseille, qui prétend avoir dans son sein ; des représentants des sciences, des lettres et des arts, ce sont surtout les oeuvres et les travaux ayant attiré l'attention du monde savant qui sont envisagés, même s'ils ne sont pas exclusivement; médicaux lorsqu'il s'agit d'un médecin. Tel fut, du reste, le cas du docteur Mireur dont les études sociologiques et démographiques, artistiques et littéraires; lui avaient ouvert nos portes.

Ce qui caractérise votre carrière, lui donne une remarquable unité, c'est la persévérance dans un labeur scientifique commencé dès l'âge le plus-tendre. Vous étiez encore un tout jeune homme quand vous prîtes le grade de docteur en médecine, en 1882. Mais, bien avant, vous aviez débuté, avec plein succès du reste, dans la voie; des concours ; le nombre de ceux-ci devait croître d'une façon effrayante. Eu 1875, concours pour l'externat, en 1879 pour : l'internat, et!en 1887 concours de médecin des hôpi-: taux de Marseille. Entre temps; vous subissiez également d'autres concours en Vue des postes à l'Ecole: aide d'anatomie en 1878, prosecteur en 1883, chef


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des travaux anatomiques en 1886, professeur suppléant en 1895. Vous deveniez professeur titulaire en 1903 et directeur de l'Ecole de Médecine en 1918.

Non content de faire face aux multiples obligations incombant au médecin traitant, au médecin des hôpitaux et au professeur, vous trouvez du temps à consacrer à des travaux d'ordre purement scientifique, témoignant d'un goût très vif pour l'anatomie comparée. A trois reprises, vous ayez été lauréat de l'Académie de Médecine ; vous êtes également devenu membre correspondant de la Société de Biologie. J'aurais dû indiquer plus tôt, qu'en 1900, vous souteniez brillamment en Sorbonne une thèse sur la myologie des rongeurs, qui vous valait le grade de docteur ès-sciences naturelles. Votre Contribution à la myologie des rongeurs est une étude très complète d'anatomie comparée portant sur les membres - os et muscles — d'un certain nombre d'animaux de l'espèce envisagée. Soit au "point de vue descriptif, soit à celui des adaptations fonctionnelles de l'appareil locomoteur, vous avez relevé et discuté des observations représentant un ensemble d'expériences remarquables.

L'infortuné cobaye, la victime préférée del'expérimentateur, a fait de votre part l'objet d'une étude descriptive très fouillée. Enfin, dans cette énumération si incomplète et si peu méthodique de votre oeuvre, je dois signaler d'une façon spéciale; vos publications anatomo-pathologiques sur les glandes vasculaires sanguines, surtout les capsules surrénales ; sur les vestiges coccygiens de la moelle.

Dès 1889, dans une série de recherches en collaboration avec le professeur Arnaud, vous!; avez appelé l'attention sur cet organe peu étudié, la capsule surrénale. Ici, Monsieur, il me faut vous rassurer et ne pas vous laisser croire un instant que je vais tout seul, du tréfonds de mon ignorance,


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résumer vos travaux sur la capsule surrénale : l'outrecuidance a des limites. Mais, comme j'ai eu sous les yeux l'appréciation d'un bon juge, je puis bien dire, d'après lui, le caractère absolument nouveau de vos études sur cet organe. Vous en avez montré l'activité et la toxicité lorsque l'on introduit sa substance dans la circulation veineuse, les rapports de sa lésion tuberculeuse avec la maladie d'Addison, et enfin les caractères du sang efférent des capsules surrénales qui se rapproche du sang artériel. Ces recherches ont été la base de travaux multiples et sont devenues classiques. Tous les spécialistes savent, paraît-il, les relations étroites que les travaux modernes ont établies entre le fonctionnement des muscles et les capsules surrénales.

Vous me permettrez bien, Monsieur, de m'appesantir un peu plus longtemps sur vos travaux d'histoire médicale. J'ai à cela deux raisons : d'abord, ces travaux se rapprochent davantage des études auxquelles je me livre moi-même, et de ce fait mon ignorance s'atténue légèrement. C'est, du moins, une concession que j'accorde à ma vanité. La seconde raison m'est plus agréable à donner; c'est alors que vous prépariez vos monographies historiques que j'ai eu l'honneur d'entrer en relations avec vous. Il y a de cela vingt ans sonnés. Bien avant de nous rencontrer sur le terrain des investigations dans le passé, je connaissais la notoriété attachée à voire nom, j'admirais le praticien, le professeur, le savant de laboratoire qui, faisant trêve un moment aux recherches biologiques les plus ardues, s'adonnait à d'autres travaux, à l'occasion desquels il soulevait la poussière des archives, exhumait des textes poudreux concernant les Anciens chirurgiens et barbiers de Marseille. Tel est le titre de l'étude très développée que vous avez consacrée aux origines du vieux corps médical marseillais.

Je voudrais, Monsieur, signaler ici un document


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sur l'exercice de la médecine à Marseille, document que je n'ai connu que bien postérieurement à vos études historiques. Il s'agit d'une enquête au cours d'un procès eu responsabilité médicale intenté en 1389 à Abraham Bondavin, médecin marseillais, par Un client malheureux du nom d'André Aycardet.

Pour guérir, ce dernier d'un mal sur la nature duquel le document ne donne aucune précision, Bondavin le fit enduire des pieds à la tête avec un onguent composé d'ail et d'orties pilés. Il lui déclara que s'il s'efforçait de supporter la cuisson, la guérison était certaine. Mais, à peine le médicament fut-il appliqué que le malheureux commença de « bouillir et brûler » au sens littéral des termes employés : calefacere et cremare. Il se roulait à terre et criait comme un possédé, mais en très bon provençal :« Ieu mori, ieu cremi tot ! » (je meurs, je brûle tout entier). Le remède agissait ! Pour mettre un terme aux souffrances du client de Bondavin, on le plongea dans un bain et on le débarrassa de l'enduit selon la formule dont il avait été copieusement recouvert.

Une plainte portée par le patient donna lieu à une enquête et à des poursuites contre le praticien juif qui avait prescrit cet onguent où l'ortie se combinait avec l'àil, condiment pourtant bien marseillais ! Je vous ferai grâce dés détails de cette enquête, très suggestive au regard de la vieille pratique médicale. Mon but était simplement de montrer par un exemple tiré d'un document authentique du XIVe siècle, combien était rudimentaire la science des bons vieux praticiens du moyen âge qui, pour la plupart, avaient acquis leurs rudiments en apprentissage, de la même manière qu'on s'exerçait, que l'on s'exerce encore à un métier manuel.

Il faut bien reconnaître^ en effet, qu'à l'époque reculée pu apparaissent les premiers textes que vous avez découverts, les chirurgiens de Marseille avaient


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une science restreinte. Elle n'était pourtant pas inférieure à celle des chirurgiens des autres villes; On serait mal venu de leur en faire grief; ils savaient ce que savaient les; médicastres de ce vieux temps. Vous nous les avez montres reunis sous le luminaire de Saint-Cosme en un groupement qui n'avait rien du syndicat professionnel et dont la création remontait à 1443. Néanmoins, comme les syndicalistes contemporains, mais pour des raisons toutes différentes et d'ordre purement religieux, ils avaient dans leur règlement consacré leur droit au chômage durant 47 jours par an.

C'est au XVIIe siècle qu'apparaît le souci très réel de relever le corps des chirurgiens, d'en rajeunir les statuts, d'améliorer les examens probatoires pour l'admission à la maîtrise. Vous avez fait un tableau très vivant des praticiens marseillais réunis, le 20 novembre 1627, chez Nicolas de Beausset, lieutenant principal de la sénéchaussée. Ils demandent à ce magistrat une réglementation sérieuse dé la profession et surtout des garanties en vue de l'accession à la maîtrise et des examens qui doivent être exigés de ceux, dit le document « qui traitent un si noble sujet que le corps humain, et dont la vie et la mort dépendent le plus souvent de la capacité, expérience ou ignorance de ceux qui se présentent ».

A la suite de cette réunion, un règlement en 41 articles était élaboré. Sinon en totalité, du moins en plusieurs de ses parties, il demeura exécutoire jusqu'à la Révolution. Détail curieux que vous avez mis en lumière : la veuve d'un chirurgien ayant tenu boutique de médecine et chirurgie — ce terme aujourd'hui choquant était alors consacré — pouvait continuer l'exercice aussi longtemps que durait son veuvage, sous l'obligation d'employer un compagnon suffisant et capable, ayant été agréé par les maîtres-jurés de la profession. Ce détail montre bien que l'art médical n'était encore qu'un métier où l'empirisme tenait évidemment une grande place. 27


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Vous avez montré, Monsieur, comment le métier s'est relevé et ennobli. Il l'était déjà beaucoup lorsqu'éclata en 1720, il y a juste deux siècles, la terrible peste dé Marseille. Le corps médical de cette ville fut admirable de dévouement au cours du fléau. Il sut alors acquérir de véritables titres de noblesse et nombreux furent les médecins qui périrent en soignant les pestiférés.

Après la peste de 1720 et l'institution du corps ou collège de chirurgie, la réception des maîtres est effectuée d'une façon sérieuse, l'enseignement médical est donné par des praticiens dont quelques-uns sont remarquables. Tel est le cas du professeur Jacques Daviel, le célèbre oculiste qui enseignait à l'Hôtel-Dieu, là même où enseigne présentement un autre Ophtalmologiste, le professeur Aubarel, qui, dans son cours inaugural, rappelait naguère en ternies éloquents le souvenir de son lointain devancier.

Lorsque survint la peste, depuis longtemps déjà les chirurgiens de Marseille s'étaient séparés des barbiers. Ces derniers formèrent un corps distinct et s'agrégèrent les perruquiers. Comme la corporation des barbiers ne cessa d'avoir des démêlés avec celle des chirurgiens, vous en avez également fait l'histoire. Elle n'est ni la moins intéressante, ni la moins savoureuse.

Vous avez également consacré une étude spéciale aux Chirurgiens royaux jurés à Marseille, dont le rôle était de diriger la communauté professionnelle et de remplir le mandat de médecin-légiste.

Vous avez enfin étudié en détail la Lutte contre la peste en Provence au XVIIe et au XVIIIe siècle, et cette étude accompagnée de documents significatifs est Curieuse à bien des points de vue. Elle donne sur les méthodes hygiéniques et prophylactiques en usage il y a deux cents ans les indications les plus précises et les plus suggestives. N'est-il point curieux, en effet,


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devoir le Parlement édicter des mesures de salubrité d'après lesquelles les rues devaient être nettoyées trois fois par semaine et arrosées de vin si cela se pouvait ? C'était évidemment une aberration que de faire un tel usage du bon vin de France, mais vous avez pris soin de nous dire que cette coutume se perdit très vite. Il est probable que l'hygiène n'en souffrit pas trop et qu'elle se fût trouvée mieux d'un nettoyage plus fréquent des rues du vieux Marseille qui, déjà, à cette époque lointaine, étaient au regard de la salubrité à la hauteur de leur réputation.

Vos travaux d'histoire médicale marseillaise me paraissent avoir été pour vous, Monsieur, ainsi que je l'indiquais, comme un délassement, une diversion momentanée à des études d'un ordre plus actuel. Les travaux sur documents relèvent de l'observation pure, vous l'avez indique vous-même, et, eu véritable expérimeutateur qui né veut rien ignorer de ce qui se trouve dans le domaine voisin, vous avez voulu savoir ce que pouvait donner l'appréciation des faits tels qu'ils se montrent à travers les textes. Cette expérience étant faite, il me paraît aussi que vous avez aimé davantage la méthode proprement expérimentale, celle qui s'applique dans toute sa rigueur au laboratoire du biologiste.

Et lorsque le professeur Livon eût recueilli de Pasteur lui-même la méthode qui avait donné de si merveilleux résultats, qu'il créa à Marseille le premier institut Pasteur de province",. l'Institut antirabique, c'est vous qu'il choisit comme collaborateur. Vous partagiez son ardeur d'expérimentation, son goût pour le laboratoire, et il vous invita à partager ses travaux. Votre nom est directement associé à celui de ce maître regretté que vous deviez remplacer à la tête de l'École de Médecine et de l'Institut antirabique. Cet institut a rendu et continuera à rendre à notre région d'admirables services. Soyez publiquement remercié, Monsieur, de la part éminente


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qui vous revient dans les magnifiques résultats qui, depuis bientôt trente ans, sont à l'actif de cette création qui est bien la résultante; des travaux de laboratoire.

De ces travaux de laboratoire, vous nous avez fait une peinture saisissante. Je conçois qu'un grand homme de lettrés s'adressant à un grand savant se soit écrié: «Que vous êtes heureux de toucher ainsi par votre art aux sources mêmes de la vie ! Admirables sciences que les vôtres ! Rien ne s'y perd. Vous aurez inséré une pierre de prix dans les assises; de l'édifice éternel de la vérité. Parmi ceux qui s'adon nent aux autres parties du travail de l'esprit, qui peut avoir la même assurance?» -

Oui, Monsieur, il est compréhensible, en effet, que les savants de laboratoire soient heureux de leurs découvertes, et que, à la poursuite du résultat, ils sacrifient volontiers, comme vous l'avez si bien dit, toutes les joies extérieures qui s'offrent à eux. Ils entendent ne rien perdre de cette autre joie — mais combien supérieure celle-là - de faire avancer d'un pas la science qui ne livre les secrets de la nature qu'au prix d'un travail obstiné, d'une méthode rigoureuse.

Du reste, le travail de laboratoire a été défini magnifiquement par un homme qui pouvait en parler ; il l'a fait en Ccs termes : « L'expérimentateur, homme de conquêtes sur la nature, se trouve sans cesse aux prises avec des faits qui ne se sont point encore manifestés et n'existent; pour la plupart, qu'en puissance de devenir dans les lois naturelles. L'inconnu dans le; possible et non dans ce quia été, voilà son domaine, et, pour l'explorer, if a le secours de cette merveilleuse méthode expérimentale, dont on peut dire avec vérité, non qu'elle suffit à tout, mais qu'elle trompe rarement et ceux-là seulement qui s'en fervent mal. Elle élimine certains faits, en provoque d'autres, interroge


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la nature, la force à répondre et ne s'arrête que quand l'esprit est pleinement satisfait. Le charme de nos études, l'enchantement de la science, si l'on peut ainsi parler, consiste en ce que, partout; et toujours, nous pouvons donner la justification de nos principes et la preuve de nos découvertes. » Cette citation; Monsieur, vous l'avez peut-être reconnue, est empruntée à l'une des plus pures gloires de la science française, de la science universelle; elle est de Pasteur lui-même. Et je sais bien que c'est là un maître que vous ne répudierez pas.

Pasteur fut le génie même de l'expérimentation, et on a pu dire de sa, méthode qu'elle était parfaite au point d'éliminer presque tous les risques d'erreur. « Mais, à dit un grand écrivain, le plus grand historien de notre langue nationale, Gaston Paris, qui n'était pourtant pas un homme de laboratoire, la meilleure méthode n'est qu'un flambeau qui éclaire la route, elle ne mène au but que celui qui se fait son chemin. Pour être un grand expérimentateur, il ne suffit pas dé partir d'hypothèses qui soient d'accord avec la nature des choses, il faut une étendue de vue, une intensité d'attention; une persévérancè à l'abri des découragements, une obstination que rien ne rebute, et une souplesse prête à toutes les voltes-faces, une suite et en même temps une mobilité dans les idéés qui ne sont données qu'à peu d'hommes. II faut tendre à la vérité des piège toujours nouveaux, la capter dans des filets aussi subtils et aussi tenaces que les mailles invisibles où le forgeron divin surprit Aphrodite; il faut l'épier sans se lasser, la deviner sous ses déguisements, la reconnaître au passage sous ses apparitions souvent fugaces, savoir interpréter les signes équivoques de sa présence, être toujours en garde contre les conclu-. sions hâtives et les apparences si facilement décevantes. Il faut de l'imagination, plus peut-être que pour concevoir les hypothèses ; il faut même des


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inspirations subites. » Je n'ai pu résister au plaisir de reproduire ici l'opinion d'un historien et d'un linguiste sur l'expérimentateur scientifique.

Les merveilleuses découvertes qui sont dues aux savants dont la vie s'est écoulée dans les laboratoires, leur ont acquis la reconnaissance de l'humanité. Et ceux qui, comme vous, comme le professeur Livon, après avoir recueilli l'enseignement des maîtres les plus illustres, ont contribué si grandement à développer la science biologique, ont droit à leur part dans la reconnaissance publique.

Puisque vous nous avez dit tant de bien de la science expérimentale et des temples où elle se pratique, laissez-nous croire que les laboratoires, soit à l'Ecole de Médecine, soit dans les autres établissements scientifiques de notre ville, sont assez nombreux et suffisamment outillés. Et s'il n'en était pas tout-à-fait ainsi, laissez-moi exprimer le voeu que les pouvoirs publics, éclairés par vos soins, par ceux des maîtres qui vous entourent, consentent enfin les sacrifices nécessaires et dolent cette grande cité de l'organe essentiel qui lui manque encore : j'entends une faculté de médecine. Les multiples raisons de la transformation de l'Ecole en Faculté, vous les connaissez mieux que moi; il est superflu de les énumérer ici. J'aime mieux reprendre le mot vigoureux d'un ancien membre de l'enseignement supérieur, qualifiant, au sein du Conseil académique, de « scandale universitaire » le fait de priver plus longtemps Marseille d'un établissement appelé aux plus brillantes destinées.

En émettant un voeu formel en faveur de la Faculté de médecine de Marseille, l'Académie des Sciences, Lettres et Arts, doyenne des sociétés savantes de cette ville, ne croit pas sortir de son rôle. Elle a, d'autre part, assez d'indépendance pour s'exprimer nettement sur ce sujet.

Au jour prochain, sans doute, où la transformation


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en faculté sera un fait accompli, cet établissement aura sur place un corps professoral remarquable qui, depuis longtemps déjà, a donné des preuves éclatantes de sa science et de son dévouement. Au cours de la guerre qui vient de finir, il a rempli son devoir jusqu'au sacrifice, comme le corps médical marseillais qui a eu ses héros morts pour la Patrie. Et vous, Monsieur, qui avez été l'historien de ce corps médical, peut-être un jour le redeviendrez-vous pour continuer jusqu'à l'époque contemporaine les annales que vous avez retracées pour la période antérieure. Vous aurez de belles pages à écrire quand vous montrerez à la postérité des héros comme le professeur Edouard Delanglade, dont la mort glorieuse peut se comparer aux plus belles des temps antiques.

Ne soyez pas surpris si notre Académie croit devoir fonder de légitimes espérances sur la prochaine réorganisation de l'enseignement médical à Marseille, après laquelle ne manqueront point les laboratoires dont vous nous avez signalé le rôle remarquable; les savants pour les utiliser en vue de nouvelles recherches manqueront moins encore.

Vous êtes au premier rang parmi ces savants, et, si vous ne nous trouvez pas trop indignes, vous nous communiquerez quelquefois les résultats de vos recherches. Vous nous ferez aimer davantage cette science de la vie dont le flambeau passe de main en main, comme celui des coureurs de l'antiquité évoqués par Platon et Lucrèce. Ce flambeau, allumé à un autel sacré, n'est pas près de s'éteindre ; il brille chaque jour d'un plus vif éclat.

L'Académie de Marseille, Monsieur, est heureuse de vous accueillir; par ma bouche elle vous adresse la plus cordiale bienvenue.



SEANCE PUBLIQUE DU 14 MARS 1920

Le dimanche 14 mars 1920, à 14 h. 30, l'Académie de Marseille a tenu une séance publique dans le grand amphithéâtre de la Faculté des Sciences, à l'occasion de la réception de M. le docteur Oddo, membre de la Classe des Sciences.

Après avoir évoqué le souvenir de son aïeul, Auguste Laforêt, membre de notre Compagnie, et rendu hommage à la mémoire de son prédécesseur, le docteur Charles Livon, le récipiendaire aborde une étude de pratique médicale et analyse les divers sentiments qui constituent la confiance du malade en son médecin.

Dans sa réponse, M. Joseph Fournier, directeur de l'Académie retrace la brillante carrière de M. le docleur Oddo, et loue dans le récipiendaire, le médecin, le professeur, l'écrivain scientifique et l'un des fondateurs de l'OEuvre antituberculeuse et du Comité de relation avec les pays neutres.

M. A. de Ferry donne ensuite lecture d'un intéressant rapport sur l'attribution du prix de Gaffory (1.000 francs), faite à la section Marseillaise de la « Grande Famille», avec mission d'en remettre la moitié à la famille Antoine Michel de Septèmes, composée de quatorze enfants, dont onze furent mobilisés, deux tués et trois gravement blessés.



DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. le Docteur C. ODDO

MEMBRE DE LA CLASSE DES SCIENCES

MESSIEURS,

En réclamant votre indulgence pour mon émotion, je ne choisis pas, faute d'imagination, une formule banale pour commencer mon discours. Si je mérite, plus qu'un autre, votre bienveillance, parce que la situation où je me trouve en ce moment, réveille en moi de troublants souvenirs, vous allez en juger.

Il y a bien près d'un demi-siècle, on voyait assez régulièrement arriver à vos séances solennelles un vieillard tenant un enfant par la main. Le vieil académicien avait une physionomie bien particulière : petit, la tête couronnée de cheveux blancs en broussaille, et sous les sourcils très noirs encore, l'oeil très vif, bon et malicieux à la lois ; le visage rasé, éclairé par un sourire bienveillant, il allait à chacun de ses confrères et lui lançait en guise de bienvenue une joyeuse épigramme. La vivacité de son esprit était celle de la jeunesse, et cependant le tour en était d'un autre âge, comme l'étrange cravate blanche 1830, dont sa vieille compagne gardait jalousement le monopole et le secret. Académicien, il l'était aussi à la vieille manière, en homme du monde autant qu'en littérateur, se conduisant ici comme il avait coutume de le faire dans les salons ; il y faisait plus de frais


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encore, parce que la société y était choisie et d'essence supérieure.

Qu'Auguste Laforêt fut très aimé et très fêté à l'Académie c'était ce qui remplissait d'orgueil son petit-fils assez gauche, assez embarrassé de son personnage, mais heureux comme un petit dieu de se trouver là. Il finissait par se faufiler dans un coin de cette même salle d'où il ne perdait pas une parole.

Le petit garçon savait bien qu'il existait à Paris une autre Académie qui se réunissait sous un dôme dont il se représentait mal les dimensions, mais il lui semblait impossible qu'on y entendît d'aussi belles choses qu'à l'Académie de Marseille. Certes, il ne comprenait pas tout, mais tout ce qui se disait ici lui paraissait surprenant et admirable. Il connaissait, en vieil habitué, le nom de tous ces immortels : le Secrétaire perpétuel, l'abbé Dassy qui était un autre abbé de l'Epée ; son futur maître, le docteur Rampal, son grand oncle Fernand Meynier ; les peintres Lagier, Moutte, Legré, l'ami d'Aubanel, etc.

Vôtre prédécesseur le distingué M. Bertaud, Monsieur le Directeur, entretenait un jour votre Compagnie des relations diplomatiques qui précédèrent le percement de l'isthme de Suez, et l'enfant perdu dans toutes ces belles phrases longues et compliquées, en entendant revenir sans cesse les noms de Ferdinand de Lesseps et de Méhemet Ali, comptait attentivement sur ses doigts, espérant bien qu'à la fin, le champion de la civilisation l'emporterait, par le nombre des citations, sur le suppôt de la barbarie.

Mais il attendait avec impatience le moment où son grand-père se lèverait à son tour, et alors son coeur battait à lui faire mal. Il trouvait, étant à l'heureux âge où l'imagination exclut le discernement, que jamais poésie ne fut plus belle que les vers que son grand-père qui avait été. l'émule des acteurs de la Comédie-Française, disait avec tant d'âme « Sur la


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Place Montyon ». Et lorsque le soir le vieil Académicien ramenait son petit-fils; l'enfant pensait redescendre du Parnasse et avoir pour aïeul Victor Hugo.

Messieurs, vous excuserez le tonenfantin de ce début, quand je vous aurai avoué qu'il a été écrit en réthorique et que je l'ai recopié, en y touchant à peine, sur une feuille volante qui est restée longtemps enfouie dans les profondeur de mon Quicherat,

Les amours académiques sont souvent les flammes d'un beau couchant : elles furent pour moi les feux du matin. Aussi, mon attachement à l'Académie de Marseille a-t-il conservé à jamais dans mon coeur le charme et la fraîcheur de ce que nous avons aimé quand nous n'avions pas vingt ans !

L'Académie a trop d'esprit pour être effarouchée si j'ose la comparer à ces charmantes femmes devant qui l'on peut parler d'un lointain passé sans qu'elles s'en offensent parce qu'elles savent biemque l'âge a respecté leurs grâces et leurs attraits. Elles accueillent même avec un joli sourire l'aveu tardif d'un sentiment qu'elles avaient à peine soupçonné Jusque là.

Excusez-moi, de ces souvenirs trop personnels, car il m'est très doux de penser que mon meilleur titré à vos suffrages a été le souvenir que les miens ont laissé parmi vous.

J'aime à m'imaginer aussi que l'Academie a répondu à mon vieil attachement en m'accueillant, des mains d'amis très chers, par l'unanimité si flatteuse de ses suffrages, et qu'elle m'a traité comme un ami d'enfance auquel on réserve une place de choix à son foyer en me faisant l'insigne honneur de m'appeler à remplacer le Maître éminent et l'ami regretté qu'était pour moi Charles Livon. Celui qui devait occuper une si grande place, à la fois dans la science et dans les hautes fonctions administratives, était d'excellente souche marseillaise, nous avons la légitimé fierté dé le proclamer.


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Tout à côté de la rue de Rome, cette grande avenue tumultueuse et bourdonnante, foulée durant plus de quatre ans de guerre par tous les peuples, toutes les races en armés accourus des quatre coins du monde, au secours de la liberté sur le sol à jamais sacré de notre patrie ; tout; à côté, la rue Périer, si courte et si tranquille, contraste, au point qu'on a peine à se croire à Marseille. C'est là que se trouve la petite maison de famille qui, hier encore, portait le millésime respectable de 1756 ; c'est là que Livon a passé presque toute sa vie. C'est de cette vieille maison que, durant de nombreuses générations, sont sortis ces blancs cierges portés par les pèlerins aux pieds de la Bonne Mère, touchant symbole de la foi qui les allume, de la prière qu'ils prolongent ou de la reconnaissance qui lance sa flamme dans le ciel..

Charles Livon appartenait à la classe de 1870, sa carrière médicale fut encadrée entre les deux guerres; infirmier le 29 septembre 1870, il était affecté à la Direction du Service de Santé de la XVe Région le 2 août 1914. Mais, entre ces deux dates tragiques, quel cycle de travaux et d'honneur ! A 25 ans, il entrait à l'Ecole de Médecine en battant tous ses aînés dans un concours qui devait être décisif, puisqu'il l'appelait à renseignement de la physiologie à laquelle il a consacré sa vie. Lorsque j'entrais à l'Ecole de Médecine, comme étudiant, eh 1878, la chaire de physiologie était occupée par le Professeur Roberty, qui avait les plus illustres origines, puisqu'il était le gendre de.l'illustre Magendie, dont il avait été le préparateur avec Claude Bernard! Esprit très fin, sous l'aspect bourru que prenaient volontiers les médecins d'autrefois, il affectait vis-àvis de l'expérimentation un dédain appuyé; il prétendait faire de l'excellente physiologie en suivant du fond de sa voiture la dernière phase de la digestion de son cheval. Aussi, quel fut notre enthou-


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siasme pour le jeune professeur qui se révélait à nous comme l'expérimentateur consommé qu'il fut toute sa vie. Il excellait dans cet art décrit ici même avec tant d'autorité par mon ami Alezais, dans cet art qui demande la dextérité à la main autant que l'ingéniosité à l'esprit, qui exige la méthode et la patience, le flair qui va droit au fait nouveau et la prudence qui se méfie du résultat trop facile : notre grand Claude Bernard en a donné la doctrine philosophique dans son immortelle Introduction à la Médecine Expérimentale. Ouvrier plus modeste, mais artisan émérite, Livon en a donné une impeccable technique dans son Manuel de Vivisection.

J'ai saisi bien souvent avec joie de futiles prétextes pour venir, après mon cours qui coïncidait avec le sien, le surprendre au moment où, la leçon finie, il poursuivait l'expérience pour lui-même. Son beau profil de savant se détachait en pleine lumière sur la grande baie de son laboratoire, illuminée par le reflet rose incandescent du fort Saint-Jean, ce miracle de couleur patinée par les siècles, que chaque soir renouvelle.

Devant lui, la bestiole pantelante haletait faiblement, tandis que, sur le tambour enregistreur,, l'aiguille inscrivait avec une précision mathématique les changements de rythme du coeur ou la courbe des pressions artérielles. Heureux de son oeuvre en marche, il goûtait le triomphe de l'expérimentateur dont la recherche est devenue démonstration. J'imaginais alors que si, à ma place, se fut trouvée une farouche antivivisectionniste, elle n'eût pas manqué de lever rageusement son ombrelle sur le tortionnaire, et je pensais aussi que, s'il eût regardé sa visiteuse avec le sourire que je lui voyais, le bras vengeur de la vierge protectrice des animaux serait retombé, doucement désarmé par tant de grâce et d'élégance.

Elégance et grâce, héritage maternel, l'un de vous


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l'a justement fait remarquer, légué par cette charmante musicienne dont le souvenir n'est pas effacé, et qui faisait songer au vers du poète :

Harmonie, Harmonie !.... Qui nous vint d'Italie et qui lui vint des cieux !...

En son fils était réalisée à la perfection la trop rare rencontre du charme personnel et d'une valeur scientifique de premier ordre. Ah ! il est une chose grave que les savants ignorent souvent: c'est qu'ils ont à se faire pardonner leur science par ceux qui en sont privés. Mais par contre, quel est Leur prestige.et leur pouvoir d'attraction quand ils paraissent oublier leur supériorité dans l'amabilité et la courtoisie de leur accueil !

Le charme qui émanait de la personne de votre regretté confrère vous est encore bien présent, et vous avez devant les yeux sa physionomie si expressive, si intelligente et si douce, éclairée le plus souvent par le plus charmant sourire, et illuminée par instants, par l'éclat de ce regard transparent et profond, de ce bleu limpide qu'a le saphir quand il est clair. La petitesse de sa taille elle-même, lui seyait, car, sans rien enlever à la noblesse de son port, elle semblait ajouter à son abord une aimable simplicité. Il semble vraiment, quand on envisage l'oeuvre de Livon, qu'en dépit de l'objectivité et de la rigueur de ses recherches, il ait marqué de sa propre physionomie chacun de ses nombreux travaux de physiologie. C'est encore l'aisance et la netteté de sa personne et de sa parole que l'on retrouve dans ses recherches sur la perméabilité de l'épithélium vésical, sur l'action de l'acide salicylique sur les contractions dû coeur et des muscles, sur la physiologie du pneumogastrique ; dans ses articles du Dictionnaire de Physiologie, de Ch. Richet, dont il était l'ami, et surtout dans ses belles recherches sur


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les glandes à sécrétion interne. Livon a marqué sa place dans cette merveilleuse question si éminemment française : que de mystères ont été éclairés pour ne parler que de la vie normale par la découverte de Brown Séquard ! Si notre corps se développe en se renouvelant sans cesse, si les matériaux absorbés subissent révolution qui assure leur fixation, si les substances toxiques contenues dans l'organisme sont constamment neutralisées, si les fonctions des divers viscères sont sans cesse tenues en équilibre, si nous nous maintenons hommes ou femmes, c'est au jeu combiné dès substances endocrines que nous le devons.

Livon s'est plus spécialement appliqué à étudier l'action des glandes à sécrétion interne sur la tension artérielle : là encore l'équilibre est maintenu par des substances antagonistes, et notre maître a pu départir les glandes en hyper et en hypotensives, et, parmi elles, il s'est attaché plus spécialement à l'hypophyse à laquelle il a consacré ses dernières et très intéressantes études.

L'initiative qui le poussait sans cesse dans les voies nouvelles, l'ordre et la précision qu'il mettait dans tous ses travaux devaient le conduire à prendre une part très active dans le grand mouvement pastorien, et à fonderie premier Institut Pasteur de province pour la vaccination antirabique en 1893, à la diriger jusqu'à sa mort pendant vingt-quatre ans. Ce sont ces mêmes qualités qui le mirent à la tête du Marseille Médical, durant trente ans ; tâche méritoire que celle de faire vivre et prospérer pendant un si long terme un organe scientifique local dont la vie est toujours précaire.. Mais son activité et sa maîtrise ne cessèrent de grandir : Le litre envié de correspondant de la Société de Biologie, puis de l'Académie de Médecine lui échurent. Là présidence de Sociétés savantes lui revenait naturellement!: l'Association générale des médecins de France, La

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Société pour l'Avancement des Sciences le mirent successivement à leur tête, et lorsque fut fondée la Réunion Biologique de Marseille, due à l'initiative de ce jeune savant Pierre Stéphan, si tôt ravi à notre affection et à nos espérances, il fut le premier appelé à diriger ses travaux. La direction de notre école, non seulement devait lui être confiée, mais, par un très rare privilège, qui est la plus éloquente des ratications, la voix de: ses collègues sut trouver la formule; détournée pour être légale, afin qu'il fut rappelé une seconde fois à la direction. C'est qu'il possédait au suprême degré cette qualité si rare chez le savant, le don inné de l'administration.Il savait concilier dans les rapports, toujours délicats, avec ses pairs, la cordialité avec la justice, le respect des droits et même des aspirations de chacun avec la préoccupation toujours dominante de l'intérêt de l'enseignement. En toutes occasions, il sut représenter l'École avec la plus parfaite distinction, et les basses oppositions qu'il rencontra ne firent que grandir son prestige et resserrer autour de lui la sympathie de ses collègues.

Ces rares qualités devaient lui donner une telle autorité que l'administration de la Ville ayant été Vacante, il fut choisi pour la diriger dans dés conditions difficiles, et l'aménité de son caractère contribua à apaiser l'orage politique. Il devait donner encore sa mesure lorsqu'il fut appelé encore en 1912 au sein de l'Administration des Hospices de Marseille où, pendant cinq années ses collègues le maintinrent à leur tête.

Ainsi, chaque fonction nouvelle étendait le Champ de son activité, et loin d'user son autorité, la grandissait sans cesse, en même temps qu'elle rendait plus rayonnante sa sympathie, et plus' profonde l'estime universelle. Là guerre devait intensifier encore ce don de lui-même à tous qui fut sa vie, et le conduire à l'immolation qui en fut le couronnement.


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La dernière fois où je le vis, nous le trouvâmes frappé à mort, dans cette propriété du Carbet, près de La Ciotat; demeure inachevée ; maison de rêve, suspendue entre l'azur du ciel et celui des eaux que confondait la buée de ce beau soir d'été. C'est ainsi que le laborieux passe sa vie à construire un rêve de repos qu'il n'achève jamais !

Mais ce n'était que l'avant-dernière étape ; il devait venir peu après s'éteindre dans notre cher HôtelDieu, où il venait de dépenser ses dernières forces au service des soldats.

De tous les honneurs qui avaient jalonné sa carrière, le plus grand fut, peut-être, de rendre son dernier souffle dans un acte de foi au milieu des malades qu'il avait soignés. Car, si la Médaille militaire est le suprême honneur pour le grand chef, parce qu'elle le rapproche du petit soldat, mourir dans un lit d'hôpital est une symbolique apothéose pour l'homme qui s'est élevé au premier rang de ceux qui ont consacré leur vie à lutter contre là maladie et contre la mort

L'Académie de Marseille en appelant à elle, de bonne heure, Charles Livon, ne pouvait faire un meilleur choix, car nul, parmi nos Maîtres, ne pouvait lui apporter plus d'éclat. En désignant pour lui succéder un médecin dépourvu de la double auréole dont il était paré, vous avez sans doute voulu marquer que la pratique médicale peut trouver sa place dans une élite comme la vôtre. J'ai donc cru répondre à votre pensée en vous soumettant quelques réflexions sur un sujet fort simple, mais intéressant à la fois le malade et le médecin et, faisant appel à une expérience déjà longue, je voudrais saisir sur le vif ce qui constitue là confiance du malade dans son médecin.

Il semblerait plus naturel que cette question fut traitée par le malade lui-même, car celui qui éprouve la confiance est mieux placé pour la définir


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que celui qui a pour tâche de l'inspirer. Mais quelqu'imposant que soit le nombre de médecins qu'un seul malade puisse consulter dans sa vie, il est toujours très éloigné de celui des clients du plus modeste d'entre nous.

Sans doute, la confiance qu'inspire le médecin n'est plus, comme jadis, entourée de mystère. Les choses de la médecine sont répandues dans le domaine public par les livres, la presse, les cours, et les diplômes. D'autre part, la technique, en se perfectionnant, réduit chez nous le facteur individuel. Le médecin de la famille qui en était l'ami et le confident, l'homme de confiance par conséquent, voit se rétrécir son domaine, tandis que le spécialiste auquel on a un recours éventuel et passager, disposant d'un outillage et d'une technique très perfectionnée, achemine peut-être; si l'on n'y prend garde la Médecine vers le système Taylor. Mais on n'inventera jamais un appareil qui remplace ce que nous appelons le sens clinique, et tant que ce sens clinique gardera sa place entre le malade et le laboratoire, la confiance conservera la sienne entre le malade et le médecin.

Qu'est-ce donc que la confiance du malade? Si j'avais l'idée singulière de chercher la définition dans un dictionnaire, fut-ce celui de l'Académie, j'y trouverai peut-être que c'est le sentiment qui conduit le malade à confier sa santé au médecin, et nous ne serions pas plus avancés ! J'aime mieux dire que la confiance du malade c'est le lien qui l'unit à son médecin, lien fait à la fois d'un sentiment de sécurité et d'attachement, de gratitude et d'espérance. Et ce lien est double, car il oblige à son tour le médecin à mettre au service du malade tout son savoir et tout son dévouement, aussi ne saurait-il se détendre d'un côté sans se relâcher de l'autre.

La souffrance réduit les plus forts et les plus durs à la faiblesse d'un enfant. Le malade est une


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pauvre nacelle ballotée par les flots de ses impressions. Les unes, vives, courtes, heurtées comme les vagues de la surface : le retour de la souffrance, la fièvre qui monte, un mot maladroit rabattent; mais bien vite l'apaisement, l'action du remède nouveau, un simple encouragement ou même le besoin d'espérer le remontent plus haut que de raison. D'autres impressions sont comme les lames de fond, elles proviennent de cette perception intime, profonde, inexprimable de la vitalité organique qui s'affaiblit ou qui renaît. Ecoutons Louis de Robert : « II semble, dit-il dans le Roman du Malade, que je sois étendu dans une barque qui, sans secousse; sur une eau muette et sombre m'entraîne, m'entraîne au néant...»

Et puis, à côté des impressions et des sensations, il y a chez le malade l'idée simple, élémentaire toujours, fausse souvent, absurde parfois, qu'il se fait de son mal, et à laquelle tout son être est suspendu. Cette idée est faite de sensations concrétisées auxquelles il donne un corps ; c'est un nom, un mot auquel il prête un sens imaginaire, c'est une théorie construite à son usage. A son tour, cette idée émanée de son cerveau dont, le sens critique est singulièrement affaibli, cette idée s'empare de lui et l'entraîne invinciblement vers le découragement ou vers l'espérance prématurée.

A cette pauvre chose flottante et passive qui est ce qu'on nomme le moral dû malade, il faut un guide sûr, clairvoyant, adroit, qui se mette à la barre, et le gouvernail, c'est encore la confiance que le malade a mise entre nos mains.

Le malade, en maintenant ou en retirant sa confiance, a la conviction d'exécuter un acte raisonnable, mais il s'agit en réalité d'un sentiment bien plus que d'un raisonnement. Aussi, la confiance garde-t-elle le caractère subjectif que le bon sens populaire définit en disant qu'elle ne se commande pas. Comme tout sentiment, celui-ci a des nuances


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infinies, mais en prenant les extrêmes on pourrait dire qu'il y a une confiance éphémère et superficielle, et une confiance foncière cl durable. Ce sont, si l'on veut, la petite et la grande confiance.

Il en est chez quelques-uns de ce sentiment connue chez d'autres de l'amour qui se croit éternel et qui n'est qu'inconstance et fragilité. Prompt à s'épanouir, il jette alors aussitôt tout son éclat, mais il est comme la fleur de l'amandier que le premier orage abat à tout jamais. Certains malades passent une partie de leur vie à découvrir de nouveaux génies médicaux, et l'autre à gloser de leur ignorance. La versatilité de l'appréciation de ces censeurs nous ramène d'un extrême à l'autre; de l'aigle à l'âne le record de la vitesse ne saurait être contesté, au médecin.

Pour d'autres, les saules de vent sont moins brusques, néanmoins, nous sommes vis-à-vis d'eux comme certains maris dont le grand défaut est qu'on les a trop vus. Un peu de changement est nécessaire, quelques passades, et l'on reviendra avec de nouvelles démonstrations d'attachement.

Qu'on y prenne garde cependant : la fidélité et le dévouement sont comme soeur et frère, on ne peut blesser l'une sans que l'autre en prenne ombrage.

Et puis, la confiance est comme l'atmosphère nécessaire à la vie médicale; le praticien n'est vraiment en possession de tous ses moyens que s'il se sent entouré d'une influence favorable. Mais les complaisants ont vile fait de donner un avis qu'on ne leur demande pas, et il est parfois aussi facile et aussi rapide d'ébranler la confiance d'un malade que de troubler la paix d'un ménage. Les intentions sont meilleures sans doute, mais les effets peuvent être également funestes. Car, le soupçon est lancé parfois bien légèrement dans des circonstances difficiles et graves au moment où le médecin qui sent le poids de sa responsabilité a besoin de toute son autorité


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pour imposer une décision dont la vie de son malade peut dépendre.

C'est alors que la confiance que nous appelions tout à l'heure fondamentale est nécessaire au salut du malade. Le lien puissant par lequel nous le retenons sur la pente du découragement et, par moment sur les bords du désespoir, par lequel nous l'aidons à supporter les souffrances d'aujourd'hui dans l'espérance de demain et par le quel il accepte dans le calme, la grave décision que notre voix lui dicte, ce lien fait du malade et du médecin deux alliés puissants dans la longue bataille qu'est la maladie. René Bazin disait un jour en termes excellents que le malade doit être avec le médecin contre le mal, et non pas avec la maladie contre le médecin ; c'est alors seulement que nos paroles sont accueillies avec plaisir et nos prescriptions suivies avec exactitude, et, lorsque la guérison est obtenue; la gratitude, en venant justifier la confiance, la consolide et la répand avec joie.

L'instant béni, est celui où le malade, encore oppressé des angoisses d'une longue nuit voit le médecin s'asseoir enfin à son chevel, écouter sa plainte et fixer sur lui son regard attentif et affectueux. A son tour celui-ci interroge, il précise, puis il explique, rassure, prescrit. C'est à ce moment qu'ils sont comme deux frères penchés l'un vers l'autre, l'un pour se plaindre, l'autre pour secourir. A ce moment, toute la souffrance humaine se résume dans la plainte de l'un, tandis que la science, l'expérience et la bonté se condensent en quelques phrases et quelques conseils de l'autre.

Bien plus, lorsque le médecin a donné tout son savoir et tout son coeur, la confiance qu'il inspire survit à l'espérance. L'entourage et parfois, le malade lui-même acceptent avec résignation l'inévitable, sachant que si la guérison eût été humainement possible, notre zèle et notre dévouement l'eussent


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obtenue. Cette confiance sans espoir est la triste et précieuse sanction du don de nous-mêmes; elle nous oblige au delà du devoir, au delà du possible, au delà de la conscience même, car elle nous tient rivés par la pitié et par celle sorte d'attendrissement que connaissent seuls la soeur de charité, l'infirmière et le médecin.

Quels liens doux et puissants que ceux qui sont faits du souvenir des chers disparus, et je ne connais rien de plus touchant que le geste; de la mère qui revient confier un autre de ses enfants au médecin qui a soigné celui qu'elle pleure. Son instinct ne la trompe pas, quand elle sent qu'elle chercherait en vain, ailleurs, une égale sollicitude et un aussi complet dévouement.

Les qualités par lesquelles le médecin inspire cette confiance, soit qu'il s'agisse de la grande confiance, soit qu'il s'agisse seulement de la petite, sont nombreuses et variables.

Le facteur individuel qui en est la résultante, crée, entre le médecin et le malade, ces affinités particulières qui assurent la répartition de la clientèle.

Essayons, cependant, d'envisager les caractères essentiels du bon médecin aux yeux du malade.

La base devrait toujours en être le savoir, savoir très étendu, constamment renouvelé parce qu'il porte sur une science toujours en évolution, et la grosse difficulté de la carrière médicale est de concilier l'étude incessante elles exigeances ininterrompues de la pratique médicale ; science d'une application particulièrement diflicile étant donnée l'extrême complexité du problème morbide et la variabilité infinie de chaque cas particulier. C'est dans cette applicatidn qu'interviennent les qualités spéciales d'observation judicieuse et de clarté de jugement qui constituent l'essentiel de ce sens clinique dont nous parlions tout à l'heure.

Il n'est pas moins vrai qu'il faut une singulière


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aberration pour que, au nom des quelques notions qui courent les journaux et les salons, et qu'un enfant apprendrait en quelques leçons, on juge, sans discussion, la valeur d'un homme qui passe sa vie à apprendre.

Dans ma chère ville de Marseille, j'entends sans cesse expliquer les maladies et jamais les faillites. A ce point de vue, je suis très satisfait de voir les filles de nos grands commerçants mettre leur joli nez dans notre science. Dans leur légitime admiration pour leur progéniture, leurs mamans apprennent à respecter la Médecine dont les problèmes sont après tout aussi difficiles que ceux des graines oléagineuses.

La réputation du médecin, sans cesse livrée à l'appréciation de chacun, s'élance, retombe et rebondit dans le salon comme la balle sur la raquette du tennis. Fort heureusement, nous sommes occupés ailleurs. Le médecin a besoin d'une bonne dose de philosophie. Il a d'abord à endurer sans impatience les maladresses de ses amis... de nos amis, mon Dieu !... Il a aussi souvent autour de lui des ennemis implacables, anciens clients mécontents, admirateurs passionnés d'un concurrent malheureux, gens indisposés par des propos maladroitement rapportés, que sais-je ! Ce sont autant d'écueils au milieu desquels il faut mener sa barque, et nous n'avons d'autre ressource que de bien faire et de laisser dire.

Mais, parfois, nous savourons la douce vengeance de guérir les amis de nos détracteurs, de saisir alors chez ceux-ci le malaise que dissimule mal un sourire contraint... ce sont de doux moments.

L'autorité est un don précieux ; j'entends l'autorité de bon aloi, faite de netteté et de décision, inspirée elle-même par la claire vision d'un bon diagnostic et la judicieuse appréciation des indications essentielles de la thérapeutique. Il faut y ajouter le talent de traduire la pensée médicale en un langage précis mis à la portée du malade.


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Un physique avantageux, une belle prestance constituent pour le médecin une arme puissante... utile dulci. A condition, toutefois, qu'il n'ait pas l'air de s'y complaire et de reporter sur lui-même une attention que le malade réclame tout entière. Ce luxe n'est, d'ailleurs, pas nécessaire. Qu'Esculape fut le fils d'Apollon, c'est une origine à laquelle beaucoup d'entre nous, parmi les plus réputés, ne peuvent faire songer sans ironie. Ce qui vaut mieux, c'est une physionomie volontiers souriante, éclairée par l'intelligence du regard et tempérée par une cerf aine gravité. D'ailleurs, à défaut d'une expression suffisamment intelligente, le médecin a la ressource de se réfugier dans une attitude digne qui suffit à en imposer au plus grand nombre.

Mais, la sympathie est pour nous ce que la grâce est à ,la femme, si elle manque, tout le reste est déprécié. On peut parfois, par un simple coup d'oeil, expliquer l'insuccès de certains, en dépit de leur réelle valeur : un extérieur froid et hautain, une expression sombre et peu avenante de la physionomie résultant parfois de la conformation des traits, ce qu'on appelle chez nous l'air « sooumastre », un ton bref et cassant qui accompagne certains mots qu'il eut mieux valu ne pas dire. Quand un homme est affligé de ces caractères dirimants, il ferait plus sagement d'abandonner la médecine et de se faire huissier ou percepteur.

Toutes les qualités du médecin doivent être mises en valeur par l'application soutenue, par l'effort en quelque sorte naturel et spontané que le médecin accomplit pour mettre au service de son malade toute sa science, tout son jugement, toute sa prévoyance.Cet entier don de soi, le malade en a la parfaite conscience et en demeure pleinement rassuré. Viennent les circonstances graves, les heures tragiques, la sollicitude du médecin entraînera l'esprit de sacrifice, et c'est alors que s'épanouira


la vertu cardinale de nôtre profession qui est le dévouement. Il est pour nous ce que la probité est au magistrar, la véracité au savant, l'inspiration à L'artiste, la piété au prêtre et la bravoure au soldat. Chaque profession a ainsi son principe propre de noblesse et de grandeur dont le corps social ne saurait se passer.

Mais comment le malade pourrait-il exiger de nous le dévouement s'il n'y répond pas, lui aussi par ce don de;lui-même qui est la confiance ? Le malade a tous les droits, c'est entendu, et le médecin tous les devoirs. Mais ici,, il y a plus que celà : dans le dévouement, le coeur s'est mis de la partie, Sans doute, il n'exige pas; comme dans l'amour, de recevoir autant qu'il donne, mais il rie se contente pas d'une reconnaissance qui serait une liquidation. Il demande quelque chose de plus durable, et en se donnant il a pris une hypothèque sur le coeur de son; malade. C'est d'ailleurs un créancier singulier, puisque c'est lui qui demande crédit à son débiteur et qu'il est prêt à faire de nouvelles avances à condition qu'on ne le rembourse pas, et qu'on ne se considère pas comme quitte envers lui.

Heureux et doux commerce ! Heureux le médecin qui, en retour de ses peines, de son talent, de son succès est payé par un abandon sans réserve, qui, du malade d'hier, reçoit un ami attendri par le souvénir de sa souffrance ! Heureux le malade oui; en offrant le double témoignage de son intelligence qui a compris le service rendu et de l'effusion de son coeur reconnaissante s'assure ainsi une protection contre de nouveaux dangers!

Sentimentalité peut-être ! mais cette harmonie parfaite est nécessaire pour que le dévouement conserve sa continuité qui est son essence et que la confiance garde sa stabilité qui est toute sa force. Elle est nécessaire! pour que le médecin, ai-je dit, puisse développer ses qualités professionnelles e


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pour que le malade tende toutes ses forces physiques et morales vers la guérison, double et indissoluble condition de succès. Car,; il n'est pas de trop de l'union adéquate du malade et du médecin pour lutter contre la maladie, la souffrance et la mort.

Ainsi se réalise dans sa perfection le caractère de réciprocité dont nous avons fait l'essence même du double lien qui rattache le malade à son médecin, et qui tient étroitement unis la confiance et le dévouement.

Messieurs, Pascal terminait ainsi une de ses lettres « Excusez-moi de vous avoir écrit si longuement, car je n'ai pas eu le temps d'être plus court ». Je n'ai pas même cette excuse, car vous m'avez laissé tout le temps d'être concis.

Aurai-je dû condenser ces choses à la fois subtiles et fortes qui constituent la confiance du malade ? Eussé-je eu ce talent, que j'eusse, vraisemblablement, fait une oeuvre vaine, car, quelques progrès que fasse la médecine, je ne crois pas que les formulaires de l'avenir contiennent, à l'usage du médecin, la recette propre à déterminer la confiance du malade. Mais si je voulais résumer en un double conseil la conclusion de cette petite étude, je dirais volontiers au malade : " Placez votre confiance à bon escient; ceci fait, maintenez-la si vous voulez pouvoir compter sur le dévouement de votre médecin ! ». Et, m'adressant à mes jeunes confrères: « C'est par votre talent que vous acquerrez la confiance de vos malades, et c'est par votre dévouement que vous la maintiendrez, car là médecine pourrait avoir pour devise : Confiance oblige ! »

En terminant, je songe à ce qu'il advint à Prosper Mérimée, en pareille occurrence : fait inattendu, malgré son grand talent et sa prodigieuse facilité, il éprouva les plus grandes difficultés dans la préparation de son discours de réception à l'Académie Française. Il avait à faire relogé de Charles Nodier


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et, durant plusieurs mois, sa correspondance avec la comtesse de Montijo fut remplie des préoccupations que lui causait ce travail. Enfin, le jour redouté arriva, et. le lendemain, l'auteur de Colomba s'empressait d'annoncer à sa chère correspondante que sa réception avait été un triomphe. Hélas; il était le seul de cet avis, et Augustin Filon,, dans son exquise étude sur Mérimée et ses amis, remarque avec finesse que ce qu'il avait pris pour la joie du succès, n'était que le sentiment du soulagement d'en être quitté.

Cet exemple est à méditer, et bien que la préparation de mon modeste discours ne m'ait coûté que quelques heures d'agréable recueillement, je ne veux pas tomber dans la fâcheuse erreur que commit l'illustre écrivain, et je ne veux me rencontrer avec lui que dans la légitime satisfaction d'en avoir fini avec une épreuve redoutable que votre bienveillance m'a rendue plus facile,

Et maintenant je viens de réaliser le rêve de ma jeunesse, car, je puis, sur le déclin de ma course, goûter le charme si délicat et si varié de votre commerce. C'est à l'ombre de mes chers souvenirs d'antan que viendra sonner ici, plus doucement, à mon oreille, l'heure de la retraite. S'il plaît à Dieu, dans quelques années, ; c'est-à-dire, demain, vous me verrez venir à vous tenant, à mon tour, un enfant par la main ! Votre indulgente amitié sourira à ma faiblesse, et vous ne me demanderez pas ironiquement si je viens poser.une lointaine candidature. Car l'incorrigible rêveur que demeurera votre vieux confrère, pourrait-il désirer pour ceux que son coeur chérit, une joie; plus noble et plus douce à la fois que celle que vous m'avez donnée en m'accueillant parmi vous !



RÉPONSE DE M. JOSEPH FOURNIER

DIRECTEUR DE L'ACADÉMIE

AU DISCOURS DE RÉCEPTION

DE

M. le Docteur C. ODDO

MONSIEUR,

Il y a moins d'un mois, notre éminent confrère, M. le docteur Alezais, occupait la place où vous êtes. Il prononçait son discours de réception, comme vous venez de le faire vous-même. Comme lui, vous vous êtes acquitté de ce tribut académique avec talent, avec tact, en une forme impeccable. Pour la seconde fois en quelques jours, au sein de noire Compagnie, la preuve est faite que l'homme de science est souvent doublé d'un orateur disert, d'un écrivain remarquable.

Pour la seconde fois aussi, celui qui a l'agréable mission de vous répondre va témoigner de son insuffisance à porter la parole après un docte professeur de l'École de Médecine, un praticien et un philanthrope si justement aimé et honoré, un écrivain scientifique dont l'oeuvre considérable a mérité l'éloge des maîtres les plus illustres. Je ne m'excuserai pas davantage d'une incompétence qui a fait ses preuves. Je voudrais seulement souligner la malice du sort. Elle a voulu que vous et Je docteur Alezais, étroitement unis dans l'amitié, le soyiez également dans l'infortune d'être reçus par


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votre indigne serviteur. Au reste, n'est-il pas, lui aussi, victime du sort malicieux qui lui a réservé le périlleux honneur d'adresser, au nom de l'Académie, les paroles de bienvenue aux deux médecins que notre Compagnie a été si heureuse d'appeler à elle !

Mais ne croyez point; Monsieur, que j'aille me plaindre de ce coup du sort. Malgré mon embarras renouvelé d'avoir à répondre à un médecin dont je ne suis point à portée d'apprécier les mérites elles travaux, j'ai grande joie à vous souhaiter la bienvenue. Et, dans cette joie, entre pour une bonne part l'occasion qui m'est donnée, après vous, de parler d'Auguste Laforêt.

Vous avez évoqué en termes émus et touchants la mémoire de cet homme de bien, de ce magistrat intègre, de cet historien et littérateur remarquable qui fut votre aïeul. Son souvenir, vous le savez, est particulièrement chef à notre Académie, qui le compta parmi ses membres durant un quart de siècle. Il en fut président à deux reprises et appartint successivement à la classe des sciences et à celle des lettres.

Grâce à Auguste Laforêt, vous avez appris de bonne heure le chemin de notre Compagnie, je conçois fort bien que vous ayiez fait allusion, en une dédicace de vos oeuvres, à votre attachement congénital au corps savant qui a compté plusieurs membres de votre famille.

Votre grand-père Auguste Laforêt occupait à l'Académie le fauteuil que j'ai l'honneur d'occuper moimême. Il eut pour successeur Gustave Rousset, remplacé par Gustave Derepas. Nos confrères voulurent bien me désigner pour succéder à ce dernier, En outre, ajouterai-je qu'à la suite d'Auguste Laforêt je me suis occupé d'histoire de la marine à Marseille. Il me semble donc avoir deux raisons spéciales de parler de lui et de rappeler le rôle éminent qu'il joua en notre ville.


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M, Laforêt naquit à Marseille, aux Allées des Capucines, le 25 décembre 1801. Sa maison natale est à quelques pas d'ici. Brillant élève du collège de Juilly, il fit ensuite ses études de droit à Aix, devint magistrat et passa dans sa ville la majeure partie de sa carrière. Son indépendance absolue, son impartialité rigoureuse étaient proverbiales. Sa bonté ne l'était pas moins. Nul mieux que lui ne sut servir la cause des pauvres à laquelle il intéressa la littérature et la science en fondant une revue scientifique, littéraire et historique.

On a pu dire avec raison que la charité était sa vertu de prédilection. Le désir de contribuer le plus possible au soulagement des déshérités lui suggéra cette pensée ingénieuse et délicate d'employer ses goûts littéraires à l'avantage de la bienfaisance. Son biographe, Léon Bourguès, nous l'a montré créant en 1855 la Revue de Marseille et de Provence, publiée au profit des pauvres.

Durant vingt-cinq ans, il a soutenu cette revue, en a assuré la rédaction. Il en fit un organe remarquable auquel collaborèrent les savants et les lettrés en renom. Lui-même y publia sa belle étude sur la Marine des galères à Marseille. Non seulement cette étude n'a pas vieilli, mais elle est demeurée unique en son genre, à tel point qu'Ernest Lavisse, considéré comme notre historien national, a dû s'y référer fréquemment au cours de ses travaux sur le règne de Louis XIV.

Dans la même revue, Laforêt publia bien d'autres études, même sur notre Académie. Il y donna également de beaux vers, car il était poète délicat, extrêmement goûté de notre société. Il eut des succès d'homme du monde ; fort recherché dans les réunions les plus distinguées, on appréciait hautement l'aménité de son caractère, sa politesse exquise, son art de bien dire. Il recevait chez lui l'élite de la société marseillaise. " Toujours empressé auprès des dames,

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a écrit Bourguès, il semblait, avec sa chevelure blanche qu'on eût dite poudrée à frimas, l'un de ces parlementaires de l'autre siècle, diserts et galants, égaré parmi nous ".

Grâce à la Revue de Marseille, il put verser plus de 80,000 francs au trésorier des Conférences de SaintVincent-de-Paul. C'est là un fait admirable que d'avoir pu, non seulement assurer la vie d'une revue — chose déjà ingrate comme nous savons tous — mais encore d'avoir eu le secret d'en faire une source de profit pour les pauvres.

Faut-il avouer avec confusion que les écrivains de notre génération n'ont pas eu ce secret? Ils n'ont même pas su maintenir le précieux organe créé par Laforêt. Les pauvres y ont perdu une obole, et ceux qui tiennent une plume à Marseille n'ont souvent pas su, depuis la disparition de la revue si chère à votre aïeul, où publier leurs travaux. Saluons et soutenons les tentatives nouvelles qui nous promettent, sous un titre à peu près identique, la résurrection de la Revue de Marseille et de Provence.

Si je m'écoutais, Monsieur, je ferais en détail l'éloge de votre vénéré aïeul et notre remarquable devancier. Son oeuvre historique en particulières! mieux à ma portée. Je pourrais m'étendre à loisir et retarder ainsi mon embarras à parler de votre oeuvre scientifique qui est au-dessus de mon jugement. Mais il n'y a pas d'embarras qui tienne, et si je commets quelque énormité, vous et vos confrères en science médicale qui m'entendez, une fois de plus, prendrez en pitié mon ignorance.

Si j'employais le terme usuel dans l'art médical, dont vous vous êtes servi vous-même avec esprit pour marquer la tradition de famille qui vous rattachait à l'Académie, je dirais qu'il eût été congénital que vous devinssiez magistrat, avocat ou avoué.

Vous apparteniez à une famille de robe. Auguste Laforêt, votre grand-père maternel, avait été juge


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au Tribunal de Marseille. En remontant plus haut, votre arrière-grand-père de l'autre branche, François Esménard, était procureur près la sénéchaussée de cette ville, lorsqu'éclata la Révolution de 1789, Il ne fut pas absolument réfractaire aux idées nouvelles. Il contribua à la rédaction du cahier des doléances de son corps, où se manifestaient des tendances généreuses, libérales et nullement subversives. Mais il ne tarda point à être suspect de modérantisme ; il le fut a tel point que le tribunal révolutionnaire, pourvoyeur de l'échafaud, l'envoya à la mort le 27 février 1794.

Votre grand-père paternel fut avoué, votre oncle le fut aussi. Mais, la robe du magistrat ni celle de l'avoué ne vous tentèrent : vous deviez être médecin et revêtir plus tard la toge dû professeur.

Obéissant à votre irrésistible vocation, vous embrassiez donc la carrière médicale. Dès le début de vos études, vous fûtes un brillant sujet. Reçu premier au concours d'externat, puis d'internat, aux hôpitaux de Marseille en 1880 et 1882, vous devenez' également premier lauréat de l'Ecole de Médecine aux concours de fin d'année. Advenant l'épidémie de choléra de 1884-1885, vous remplissez avec le plus complet dévouement la charge d'interne du service des cholériques à l'hôpital du Pharo, Vous méritez, fort jeune encore, la Médaille d'or de 1re classe des épidémies, cette médaille militaire du corps médical.

Par la voie du concours, vous devenez successivement chef de clinique médicale à l'Ecole de Médecine en 1889, médecin des hôpitaux en 1898, professeur suppléant de pathologie et de clinique médicale à, l'Ecole en 1902, professeur de pathologie interne en 1906 et enfin professeur de clinique médicale en 1918.

A ces titres professoraux, viennent s'ajouter ceux de lauréat de l'Académie de Médecine, de corres-


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pondant de ce grand corps savant, de la Société Médicale des Hôpitaux de Paris et de la Société de Neurologie.

Quant à vos travaux et publications, il m'est interdit de faire autre chose que d'énumérer les principaux. Nombreux sont ceux qui m'ont été connus, quoique je tienne pour incomplète la bibliographie de vos oeuvres que j'ai eue sous les yeux. Les principales de vos éludes cliniques concernent le système nerveux, et il faut spécialement signaler celle se rapportant à la Paralysie familiale périodique, qui est lé premier travail français sur la question.

Vous avez abordé la pathologie générale, en précisant le but et l'utilité de cette branche de la science médicale, dans une remarquable leçon d'ouverture du cours que vous deviez professer à l'Ecole de médecine. Au regard de la pathologie interne, vous avez étudié l'humorisme moderne et les progrès récents de l'hémathologie. Vos travaux de médecine infantile et de cardiographie sont également bien connus; ils sont représentés par toute une série d'études de détail résultant d'observations cliniques approfondies. Vous êtes avant tout clinicien, mais, le cas advenant, vous demandez au laboratoire le contrôle et l'explication du phénomène morbide.

Votre bibliographie si copieuse ne comprend pas uniquement les études de détail auxquelles j'ai dû faire une simple allusion, elle comprend aussi de gros volumes. Tel est votre ouvrage sur les Maladies de la moelle et du bulbe non systématisées, ouvrage publié dans la grande collection de l'Encyclopédie scientifique et la Bibliothèque de neurologie et de psychiatrie, dirigée par notre compatriote le docteur Toulouse. Avec l'illustre médecin et philosophe Grasset, de Montpellier, et le docteur Dufour, des Hôpitaux de Paris, vous avez été le premier à collaborer à cette belle collection scientifique.


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Peu après, vous avez publié votre traité sur la Médecine d'urgence, couronné par l'Académie de Médecine. Ce grand ouvrage a été traduit en plusieurs langues; il en est à sa quatrième édition, et a reçu les honneurs d'une préface du professeur Grasset. La première édition de la Médecine d' urgence parut en 1910, époque troublée et agitée, paraît-il, pour le inonde des médecins. On faisait alors le procès de l'enseignement médical en France. D'après Les contempteurs de cet enseignement, les étudiants étaient mal instruits et incomplètement préparés à la difficile mission qu'ils avaient à remplir après leur doctorat leur éducation était purement livresque, et les livres à leur usage uniquement théoriques et scientifiques. Toujours d'après les mêmes critiques, les professeurs étaient des théoriciens et des savants, incapables par suite de former de vrais praticiens. Dans la préface figurant en tête de votre livre, le professeur Grasset, avec la haute autorité qui s'attachait à tous ses écrits, donnait vôtre Ouvrage comme une réponse triomphale aux détracteurs del'enseignement médical; « Cet ouvrage, disait-il, est écrit par un professeur, par un officiel, comme on dit aujourd'hui, non sans dédain, et j'engage tous les les praticiens à lire ce livre pour comprendre et juger ce qui est l'enseignementlivresque de la médecine dans nos écoles. Mon excellent et distingué collègue et ami Oddo est, en effet, d'abord un bon professeur, dans toute la bonne et complète acception du mot. Saris parler des succès de son enseignement, déjà ancien, de l'Ecole de Marseille, il suffit de parcourir un quelconque des chapitres de ce livre pour voir avec quelle clarté, quelle netteté, quelle lucidité, il analyse, classe, expose et présente, pour chaque maladie, les éléments d'un diagnostic rapide et sûr et d'une thépeutique immédiate et efficace. Ce merveilleux enseigneur est à la fois, ce qui est indispensable, un savant et un clinicien.. Je


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n'ai pas besoin d'insister pour démontrer à quel haut degré Oddo est l'un et l'autre. Ses concours, ses publications, ses mémoires originaux, ses communications dans les congrès et les sociétés savantes établissent sa haute valeur de savant. Sa vie dans les hôpitaux de Marseille, son enseignement au lit du malade, la nature de ses travaux établissent non moins clairement sa haute valeur de clinicien ». J'arrête ici cette élogieuse citation, car il me souvient vous avoir promis, Monsieur, de ne point commettre cette faute de goût consistant à vous gêner par l'exagération des éloges. Malgré votre indulgence et votre courtoisie, force vous est bien de reconnaître que, venant de moi, des éloges sur vôtre oeuvre seraient sans valeur, et je conçois que vous ne les ayez pas souhaités. Mais, votre modestie dût-elle en souffrir, je n'ai point hésité à reproduire le jugement du maître illustre qui fut le professeur Grasset. Ce n'est pas violer ma promesse que de donner l'appréciation, d'un savant aussi remarquable.

Après le témoignage émanant d'une telle autorité scientifique, il serait possible de citer celui d'une personnalité politique fort en vue, M. René Viviani. Cet ancien président du Conseil a signé la préface de l'ouvrage aussi copieux que remarquable, publié avec votre collaboration, celle du professeur agrégé Léon Imbert et du regretté docteur Chavernac, mort pour la France. Il s'agit de l'ouvrage intitulé : Accidents du travail. —- Guide pour l'évaluation des incapacités, qui touche à de graves questions d'ordre social et entend aider à leur solution. C'est là, évidemment, de quoi expliquer la préface de M. Viviani quia mis en lumière les services rendus par votre oeuvre dans l'application des lois sur les accidents du travail. La science vient ainsi au secours de la justice, elle a acquis le droit de figurer aux côtés de cette dernière; «plus grave qu'elle et aussi souvent plus humaine, dosant les atomes sous le poids desquels trébuchent les balances légendaires ».


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Le professeur Grasset et d'autres qui s'y connaissent ont loué vos mérites de clinicien. Il semble bien, en effet, même à un esprit aussi peu averti que le mien, que la clinique médicale vous ait pris tout entier. Votre leçon inaugurale sur la tradition clinique de l'Ecole de Médecine de Marseille est, à cet égard, un précieux témoignage. C'est une page très vivante de l'histoire de cette vieille école. Vous y avez évoqué le souvenir des maîtres aimés qui vous ont précédé dans cette chaire magistrale. Je n'ai pu lire sans une profonde émotion ce que vous avez écrit sur le docteur. Augustin Fabre dont vous avez été l'interne.

Ce grand médecin, qui voulait être surtout le médecin des pauvres, mourut jeune encore, laissant la réputation d'un homme de science éprouvée, d'une bonté et d'une charité inépuisables. Aux yeux de tous ceux qui l'ont connu, il a le prestige du savant et l'auréole d'un saint. Vous avez donné sur sa méthode et son oeuvre des détails qui ne seront pas perdus pour son biographe.

Après le portrait du docteur Augustin Fabre, vous nous donnez celui du docteur Charles Livon, votre prédécesseur à l'Académie. Ce portrait si vivant, je ne me risquerai pas à le refaire après vous. Nous reverrons sans cesse notre regretté confrère comme vous nous l'avez montré, avec sa physionomie agréable, éclairée d'un fin sourire. Il me souvient avoir bénéficié maintes fois de l'obligeance de son accueil; il personnifiait la bonne grâce, la bonté. Chez vous autres médecins, il y a des bourrus bienfaisants. On chante leurs louanges. On leur sait gré du bien qu'ils font et même du mal qu'ils ne font pas. Je suis tout disposé à leur rendre justice, mais je préfère ceux qui, pour être bienfaisants, ne se croient pas obligés d'être bourrus. Le docteur Livon ne faisait pas payer par la brusquerie de ses manières et les inégalités de son humeur les services qu'il se plaisait à rendre.


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Vous avez bien voulu nous dire, Monsieur, que les avantages physiques entraient pour quelque part dans la réussite du médecin. Mais j'ai idée, comme vous, qu'il y faut aussi d'autres qualités que votre prédécesseur possédait à un haut degré, notamment une science éprouvée et reconnue. Charles Livon a laissé le souvenir d'un expérimentateur hors de pair, d'un directeur incomparable dont le nom demeurera attaché à l'application des méthodes Pasteur dans cette ville et dans la région. Malgré ses multiples travaux scientifiques et une tâche administrative écrasante, le docteur Livon trouvait du temps à donner à l'Académie; il y fit des communications particulièrement intéressantes et notre compagnie ne cessera de le considérer comme un de ceux qui l'ont le plus honorée.

Comme de lui, Monsieur, on peut dire de vous que votre oeuvre n'est pas exclusivement médicale. Vous avez eu des initiatives dont il serait injuste de ne pas vous louer. Comment, en effet, passer sous silence votre idée si magnifiquement réalisée, avec le concours des principales notabilités de celle ville, de l'OEuvre Antituberculeuse des Bouches-du-Rhône, dont les débuts remontent à 1902? On jugera de la portée éminemment sociale d'une oeuvre pareille, quand on saura qu'elle poursuit un triple but : vulgariser les notions scientifiques de défense contre la tuberculose, faciliter aux tuberculeux nécessiteux le traitement de leur maladie, préserver dans les familles tuberculeuses les sujets sains, particulièrement les enfants.

Vous avez également eu l'idée, procédant d'un esprit patriotique élevé, de la création en 1915, sous le patronage de la Chambre de Commerce, du Comité de Relations avec les Pays Neutres, devenu depuis la fin de la guerre Comité de Relations Internationales. Là encore, se sont groupées, en pleine guerre, des personnalités appartenant au négoce, aux pro-


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fessions libérales, à l'Université, afin d'exposer et répandre par les meilleures méthodes le bon droit de la France et défendre sa cause auprès des nonbelligerants. L'action du Comité a été féconde. Comme il l'a déclaré lui-même, elle se continue dans la paix avec le but d'étendre sur tous les pays, et par les oeuvres de l'esprit et par le lien des intérêts économiques, un réseau de sympathies pour notre patrie française.

Votre action personnelle, en cette ville où vous jouissez à si juste litre du respect et de la considération publique, ne s'est donc pas exercée uniquement dans le sens médical. Mais vous êtes avant tout médecin et psychologue. Vous nous l'avez bien montré en analysant avec tant de finesse et de pénétration les éléments si divers, souvent impondérables, qui constituent la confiance du malade dans son médecin. Celle confiance, vous l'avez définie un lien fait à la fois d'un sentiment de sécurité et d'attachement, de gratitude et d'espérance. Vous avez ajouté que la lâche du médecin étant d'inspirer cette confiance, il serait indiqué de laisser au malade qui l'éprouve le soin de la définir.

Si je devais, Monsieur, tenir la place du malade ainsi convié par vous à définir lui-même ses sentiments à l'égard de son médecin, il me semble que je serais hors d'état de faire entendre à celui-ci, en cours de maladie, autre propos que ce cri de détresse : «Docteur, je me sens bien malade, j'ai confiance en vous, ne m'abandonnez pas, tirez-moi d'affaire ». Mais, après ma guérison, redevenu autre chose qu'une pauvre loque soutirante et désemparée, combien serai-je heureux de lui redire ma confiance absolue jusqu'à l'abandon ! Seulement, pourrai-je préciser les détails d'un sentiment si puissant, inspiré par un homme dont le dévouement, la science et la conscience entretenaient mon espoir ! Je crains bien que non, et jamais, à coup sûr, avec la subtilité 29*


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d'analyse, à la fois souriante et attendrie, que vous nous ayez apportée. A vous entendre, on sent que cette confiance totale, vous l'avez constamment inspirée; et que vous eu avez reçu bien souvent le touchant témoignage.

Vous dirai-je aussi cette chose singulière que ma confiance irait jusqu'à savoir gré à mon médecin de m'avoir menti pour m'arrêter sur la pente du découragement—- de m'avoir menti tour à tour avec flegme, avec imperturbabilité, avec sérénité, avec joie, suivant les modalités de l'inquiétude mortelle qu'il lisait à livre ouvert sur mon visage. Ordinairement destructeur de la confiance, le mensonge—j'entends le mensonge médical qu'on dit être un devoir — en aura été générateur.

La confiance et la reconnaissance, voilà bien deux sentiments qui doivent aller sans réserve à notre médecin, quand celui-ci n'est point un indifférent, qu'il porte à son malade un intérêt manifeste. Par ce dernier il est attendu comme le sauveur. Tout ce qu'il conseille; est un ordre, une ordonnance. On ne discute pas ses arrêts au moment même ; on les discutera plus tard, suivant le succès ou l'insuccès.

C'est alors, à mon trés humble avis, qu'un cas de conscience se pose à celui qui a reçu les soins ou à son entourage. Vous l'avez indiqué, trop souvent on discute, on se prononce à la légère sur la science du médecin dont la réputation n'est pas ménagée.

En certaines conversations d'avant-guerre, alors que la crise domestique et la cherté de la vie ne fournissaient pas encore un thème depuis lors devenu inépuisable, il n'était pas rare d'entendre ce lieu commun, maintenant si poncif, à savoir que la chirurgie a fait des progrès, mais que la médecine n'en a pas fait. Et l'on en arrivait à discuter tel médecin, considéré comme rétrograde.

La discussion était au moins inutile ; elle était souvent dangereuse, parfois malhonnête, lorsqu'elle


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nuisait gravement à la réputation d'un praticien consciencieux et honorable, comme c'est le cas du plus grand nombre, de la quasi-unanimité. Et puis, disons-le sans autrement insister : certains médecins n'ont-ils pas parfois quelques pointes à l'égard du Confrère ? Ce sont des propos qui acquièrent de l'importance lorsqu'ils sont recueillis par le public incapable de discerner les divergences de pratique ou d'opinion.

Mais la matière est délicate et je m'en veux d'y toucher. Je puis bien ajouter, cependant, qu'à l'esprit le moins observateur, il apparaît que la médecine doit avoir ses misères. L'art médical n'est-il pas indéfinissable, variable d'après chaque médecin, d'après chaque malade — un art qui, tout en s'appuyant sur l'expérience acquise, laisse une part prépondérante à l'inspiration personnelle? L'observation morale ne tient-elle pas autant de place que l'observation physique ? L'art médical, enfin, n'est-il pas d'autant plus efficace qu'il s'accompagne de plus de compassion et de charité ?

L'homme voué à la pratique de cet art si complexe et si difficile, même quand il ne possède que des qualités moyennes, a droit au respect de tous. Il suffit, semble-t-il, qu'on ne se méprenne pas sur la véritable portée de l'art médical, qu'on ne demande à la médecine que ce qu'elle peut donner. Les médecins ne la proclament pas comme infaillible, bien au contraire. Celui qui nous soigne ne prétend pas tout savoir, et, quand sa science lui conseille de ne rien faire, nous nous étonnons sans raison qu'il n'écrive des ordonnances ou ne fasse des opérations.

J'arrête ici, Monsieur, les réflexions suggérées par le beau discours que nous venons d'entendre. Vous avez témoigné à un haut degré du sens aigu du praticien, connaissant de longue date la détresse humaine, chez qui la science s'accompagne de la bonté et de la pitié. Il est réconfortant pour le malade


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de savoir que le spectacle si souvent renouvelé de cette détresse ne laisse point insensible le médecin, n'a pas amené chez lui la sclérose du coeur - vous entendez bien que j'emploie ce terme médical uniquement au sens figuré.

Soyez donc remercié de nous avoir fait aimer davantage noire médecin. El si je ne craignais de paraître prendre sur vous une hypothèque en cas de maladie, je vous donnerais ici même le témoignage de la confiance la plus affectueuse que vous nous inspirez, en même temps que je vous adresse la plus cordiale bienvenue.


LISTE DES MEMBRES

DE L'ACADÉMIE

MEMBRES RESIDANTS

BUREAU de l'année académique 1917-1918

MM. SILBERT, José, directeur.

BARLATIER, Paul, chancelier.

GAMBER (le Chanoine), secrétaire-perpétuel.

RAMPAL, Auguste, trésorier.

LAURENT, Louis, secrétaire-adjoint.

de l'année académique 1918-1919

MM. BARLATIER, Paul, directeur. FOURNIER, Joseph, chancelier. GAMBER (le Chanoine), secrétaire-perpétuel. RAMPAL, Auguste, trésorier. LAURENT, Louis, secrétaire-adjoint.

de l'année académique 1918-1920

MM. FOURNIER, Joseph, directeur. HOULLEVIGUE, Louis, chancelier. GAMBER (le Chanoine), secrétaire-perpétuel. RAMPAL, Auguste, trésorier. LAURENT, Louis, secrétaire-adjoint.

de l'année académique 1920-1921

MM. HOULLEVIGUE, Louis, directeur.

ALEZAIS (le Docteur Henri), chancelier. GAMBER (le Chanoine), secrétaire-perpétuel. RAMPAL, Auguste, trésorier. LAURENT, Louis, secrétaire-adjoint.


— 462 — Classe des Seiences

(COMPOSÉE DE DIX-HUIT MEMBRES) Date de l'élection MM.

20 juin 1878. STEPHAN, E., O., directeur honoraire

de l'Observatoire de Marseille, Correspondant de l'Institut.

17 mars 1892. GUÉRARD, Adolphe, O., G. O.

C. , ingénieur en chef des Ponts et Chaussées.

18 mai 1899. CLERC, Michel, I., doyen de la Faculté

des Lettres d'Aix, directeur du Musée archéologique du château Borély.

29 mai 1902. GAMBER (le chanoine), A.

22 janvier 1903. MASSON, Paul, I., professeur à la. Faculté des Lettres.

22 janvier 1903. DE MARIN DE CARRANRAIS, François.

7 juillet 1904. NOBLEMAIRE, Gustave, G. C. directeur

honoraire de la Compagnie P.-L.-M.

6 mai 1909 LAURENT, Louis, I., chef des travaux

de botanique à la Faculté des Sciences, conservateur de Botanique et Paléobotanique au Museum de Marseille.

27 avril 1911. FOURNIER, Joseph, I., archiviste

honoraire du département des B.-du-Rh.

5 mars 1914. HOULLEVIGUE, Louis, I., professeur

de physique générale à la Faculté des Sciences.

8 juin 1916. ALEZAIS (le docteur Henri), docteur en

médecine, docteur ès-sciences, directeur de l'École de plein exercice de médecine et de pharmacie.

7 juin 1917. DE GÉRIN-RICARD (Comte), I.


— 463 —

Date de l'élection. MM.

11 avril 1918. OPPERMANN, Alfred, ingénieur en chef

des mines.

20 février 1919. ODDO (le docteur Constantin), docteur en

médecine, professeur à l'École de plein exercice de Médecine et de Pharmacie.

18 mars 1920. RIVALS, Paul, I., doyen de la Faculté

des Sciences, professeur de Chimie industrielle.

18 mars 1920. REPELIN, J., I., professeur de géologie

à la Faculté des Sciences.

1er juillet 1920. MARGUERY, Ernest, économiste.

Membre décédé, non encore remplacé.

7 juin 1917. PERROUD, Claude, recteur honoraire

de l'Université de Toulouse.

Classe des Lettres

( COMPOSÉE DE DOUZE MEMBRES )

MM. 22 janvier 1903. DÉSPLACES (le comte Henri),

16 février 1905. NORMAND, Jacques, homme de lettres.

16 mars 1911. BARLATIER, Paul, directeur du Sémaphore.

16 mars 1911. RAMPAL, Auguste, avocat, docteur en droit.

8 juin 1916. ARTAUD, Adrien, président honoraire

de la Chambre de Commerce, député des Bouches-du-Rhône.

8 juin 1916. JAUFFRET, Wulfran, avocat, docteur en

droit, président du Conseil des directeurs de la Caisse d'Épargne.

8 juin 1916. RIPERT, Emile, I., agrégé des Lettres,

professeur de langue et littérature provençales à l'Université d'Aix-Marseille.


— 464 —

Date de l'élection. MM

8 juin 1916. RONDEL, Auguste, Juge au Tribunal de

Commerce.

7 juin 1917. SICARD, Emile, homme de lettrés.

11 avril 1918. DE FERRY, Alfred, homme de lettres.

20 février 1919. SAMAT, Jean-Baptiste, directeur du

Petit Marseillais.

18 mars 1920. SIVAN, Hippolyte, docteur en droit..

Classe des Beaux-Arts

(COMPOSÉE DE DIX MEMBRES)

MM.

20 juillet 1882. ALDEBERT, Emile, I., sculpteur, professeur

professeur l'Ecole des Beaux-Arts.

22 janvier 1903. BERNARD, Valère, I., artiste peintre.

22 janvier 1903. SERVIAN, Ferdinand, I., critique d'art.

3 décembre 1903. MARTIN, Etienne, artiste peintre.

7 décembre 1905. PERRIER (Baron Emile), C. O.

homme de lettres.

19 mars 1908. GOUDAREAU, Jules, compositeur de musique.

musique.

24 juin 1909. SILBERT, José, artiste peintre, président

président la Société des Artistes Marseillais.

2 avril 1914. LAGIER, Ferdinand, artiste peintre.

8 juin 1916. DE QUEYLAR, Jean, compositeur de musique.

musique.

11 avril 1918. DELANGLADE, Charles, sculpteur.


— 465 — MEMBEES LIBRES

Date de l'élection. MM.

18 mai 1899. PEROT, Alfred, physicien à l'Observatoire

de Meudon.

2 lévrier 1888. JULLIAN, Camille, membre de l'Institut.

18 décembre 1919. DUCROS, Louis, I., doyen honoraire de la Faculté des lettres d'Aix.

MEMBRES ASSOCIÉS MM.

3 janvier 1889. LACOUR-GAYET, membre de l'Institut. 7 novembre 1911. ALLAR, membre de l'Institut.

2 mai 1912. Prince Roland BONAPARTE, membre de

l'Institut. 2 mai 1912. SAINT-SAËNS, Camille, membre de l'Institut.

6 juin 1912. Jean AICARD, membre de l'Académie

française.

18 juin 1914. Dr Roux, directeur de l'Institut Pasteur,

membre de l'Institut.

MEMBRES CORRESPONDANTS

MM. 2 février 1893. CORRÉARD, Eugène.

17 janvier 1895. MILLIEN, Achille, homme de lettres.

5 mars 1896. ESPÉRANDIEU, chef de bataillon.

11 mars 1897. Mgr PASCAL, vicaire généra] du Patriarche

d'Antioche.

11 juin 1903. ROUVIER (le docteur), professeur à la

Faculté de Médecine d'Alger.

21 avril 1904. RICHAUD (le chanoine), I., aumônier du

lycée de Digne.

18 février 1904. CANONGE (le général), O.

7 juillet 1904. NOBLEMAIRE, Georges, O., publiciste,

lieutenant-colonel, député.


— 466 --

Date de l'élection. MM.

9 novembre 1905. DUMAY, Gabriel, secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon.

id. PORTER, Carlos, conservateur du Museum

d'histoire naturelle à Santiago (Chili),

directeur-fondateur de la Revista Natural.

id. GANTELMI D'ILLE (Marquis de), membre

de l'Académie d'Aix.

id. AUDE, Edouard, conservateur de la Bibliothèque

Bibliothèque à Aix-en-Provence.

22 juin 1911. FOSSA (le Comté François de), lieutenant-colonel.

lieutenant-colonel.

20 juin 1912. LIEUTAUD, Victor, notaire à Volonne

(Basses-Alpes).

3 avril 1913. Duc de MONTPENSIER.

2 décembre 1915. BARRÉ (CI.), I., conservateur honoraire de la bibliothèque municipale de la ville de Marseille.

8 juin 1916. CHAILAN (Abbé Marins), correspondant

du Ministère de l'Instruction publique.

19 avril 1917. JOLEAUD, Léonce, docteur ès-sciences,

professeur à la Faculté des Sciences de Paris.

19 avril 1917. FABRE, Emile, auteur dramatique.

9 janvier 1919. DU ROURE (baron), président du Syndicat

agricole d'Arles.

9 janvier 1919. LABANDE, conservateur des archives du

Palais de Monaco.

6 mars 1919. RAIMBAULT, Maurice, I, archiviste du département.

20 mai 1920. LAFAYE, Georges, professeur à la

Faculté des Lettres de Paris.

18 novembre 1920. PRAVIEL, Armand, homme de lettres.


TABLE DES MATIERES

Pages;

Séance publique du 20 janvier 1918 ................ 9

Allocution d'ouverture, par M. José Silbert........ 11

Discours de réception de M. Jean de Queylar..... 13

Réponse de M. Jules Gondaread au discours de réception de M. Jean de Queylar. .......... 39

Séance publique du 10 mars 1918................ 51

Discours de réception de M. le Comte de GérinRicard.

GérinRicard. .......... ..... 53

Réponse de M. José Silbert au discours de réception

de M. de Gérin-Ricard.................... 69

Discours de réception de M. Perroud............... 75

Réponse de M. José Silbert au discours de réception

de M. Perroud ... ... .. ......... 83

Séance publique du 9 juin 1918 ........... .. 93

Discours de réception de M. Auguste Rondel.. 95

Réponse de M. José Silbert au discours dé réception de M, Auguste Rondel......................125

Séance publique du 26 janvier 1919...... ........ 135

Discours de réception de M. Alfred de; Ferry. .. 137 Réponse de M. Paul Barlatier au discours de réception de M. Alfred Ferry... . .. ...... . . 161

Séance publique du 9 février 1919. ...... ...... 169

Discours de réception de M. Adrien Artaud....... 171

Réponse de M. José Silbert au discours de réception

dé M. Adrien Artaud . ... ...... 189

Séance publique du 2 mars 1919 .. ... ..... 201

Discours de réception de M.Wulfran Jauffret...... 203

Réponse de M. Paul Barlatier au discours de récéption

récéption M. Wulfran Jauffret............... 225

Séance publique du 25 mai 1919 ........ ....... 235

Discours de réception de M. Alfred Oppermann. ..237 Réponse de M. Paul Barlatier au discours de réception

réception M. Alfred Oppermann.......... ...... 259


— 468 —

Pages

Séance publique du 15 juin 1919.. ....... ....... . 269

Discours de réception de M. Charles Delanglade.. 271 Réponse de M. Paul Barlatier au discours de réception

réception M. Charles Delanglade ......... 293

Séance publique du 18 janvier 1920. .... 303

Discours de réception de M. Jean-Baptiste Samat 305 Réponse de M. Joseph Fournier au discours de réception de M. Jean-Baptiste Samat...... ... 333

Séance publique du 1er février 1920 .. 347

Discours de réception de M. Emile Ripert........... 349

Réponse de M. Paul Barlatier au discours de réception

réception M. Émile Ripert. ............ 375

Séance publique du 22 février 1920... .... ....... 389

Discours de réception de M. le docteur Alezais ... 391 Réponse de M. Joseph Fournier au discours de réception de M. le docteur Alezais . ....... 411

Séance publique du 14 mars........ ........ ...... 425

Discours de réception de M. le docteur Oddo.... . 427

Réponse de M. Joseph Fournier au discours de

réception de M. le docteur Oddo.. .. 447

Liste des membres de l'Académie... ......... 461

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