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Full notice

Title : Annales des Basses-Alpes : bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes

Author : Société scientifique et littéraire des Alpes-de-Haute-Provence. Auteur du texte

Publisher : (Digne)

Publication date : 1909-12

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 14721

Description : décembre 1909

Description : 1909/12 (A30,T14,N112 (DOUBLE))-1910/12 (A31,T14,N119).

Description : Collection numérique : Fonds régional : Provence-Alpes-Côte d'Azur

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5688349d

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-Z-2535

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32694207g

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 27/12/2010

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Annales des Basses-Alpes

SERIE NOUVELLE

BULLETIN

DE LA

SOCIETE SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TOME XIV

1900 - 1910

DIGNE IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 20



BULLETIN

DE LA

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE DES BASSES-ALPES

TOME XIV

I909 - I 9 I O



Annales des Basses-Alpes

SERIE NOUVELLE

BULLETIN

DE LA

SOCIETE SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TOME XIV

1909-1910

DIGNE IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 30



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LES CARTULAIRES BAS-ALPINS

Le cartulaire du Chapitre de Digne

(1320-1356)

P. Gassendi, dans sa Notitia Ecclesioe Diniensis, se réfère plusieurs fois à un ancien cartulaire de l'au 1320 dont il publie deux extraits (1) ; ce cartulaire était, à son époque, conservé dans les archives du Chapitre et il a dû en sortir dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, car les inventaires de cette époque cessent d'en faire mention ; en outre, il résulte d'une quittance du 18 janvier 1702 que l'héritier de Nicolas Taxil, prévôt du Chapitre, de 1655 à 1682, fut Jean de Jaubert, lieutenant général au siège de la sénéchaussée de Digne, dont la succession échut à la famille Plan des Sièyes ; or, c'est dans les archives de cette famille que le cartulaire a été retrouvé ; il paraît donc vraisemblable que le manuscrit, emprunté aux archives du Chapitre par Nicolas Taxil (ou peut-être par son oncle Gassendi), ne fut jamais rendu et passa dans la famille Plan des Sièyes, qui l'a conservé jusqu'à ces temps derniers (2).

Le cartulaire du Chapitre est écrit sur papier et mesure 319mm x 205mm ; la reliure en parchemin est grossière ;

(1) Pages 81 et 82. (Ed. Guichard.)

(2) Après avoir bien voulu le communiquer aux archives départementales, M. le marquis des Sièyes en a fait don, au mois d'août 1908, à Mgr Castellan, évêque de Digne, entre les mains duquel il se trouve aujourd'hui.


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il contient cinquante-trois feuillets ; mais, bien que leur foliotation en chiffres arabes soit ininterrompue, il est facile de se rendre compte qu'il en manque plusieurs. Cette mutilation est antérieure à l'année 1567, car un inventaire de cette époque, conservé aux archives des Basses-Alpes (1), nous en donne une description en tout point conforme à l'état actuel du volume. Le titre, inscrit sur la couverture et sur le premier feuillet, est ainsi libellé : Cartularium statutorum et proveniuum, prebendarum et capellanarum Dignensis ecclesie. Le préambule (fol. 3) nous apprend que les chanoines assemblés capitulairement, le 11 novembre 1320, décidèrent de faire tenir à jour un cartulaire où seraient inscrits les ordonnances et règlements de l'Eglise de Digne, ainsi que les décisions prises dans les chapitres généraux (2) ; jusqu'à ce jour, les notaires seuls détenaient en leurs minutes les actes capitulaires, ce qui était souvent une gène pour quiconque voulait en avoir connaissance ou en prendre copie ; c'est pour remédier à cet inconvénient qu'ils décident de réunir en un cartulaire tous les actes qui peuvent intéresser l'Eglise de Digne et le Chapitre : voici quelques extraits du préambule :

In nomine Domini nostri Jhesu-Christi, Amen. Gum dignense capitulum non haberet nec habuerit huc usque (empare aliquo cartularium vel librum alium in quo scriberentur ordinationes, diffinitiones et alla que in generalibus capitulis et per anni circulum incumbunt in Dignenn ecclesia facienda, set in cedidis scribebantur que fiebant in capitulis memoratis... . venerabiles viri domini Guillelmus de Lauduno, prepositus, Hugo Braloni de Ebreduno, sacrisia, Ricavus de Murmurione (3) et Hugo de Lauduno, Dignenscs canonici.... ordina(1)G,

ordina(1)G,

(2) Les chapitres généraux se tenaient à cette époque deux fois pur an : le jour de saint Pierro-ès-Liens (1er août) et le jour de saint Martin (11 novembre).

(3) Mormoiron (Vaucluse).


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verunt quod habeatur cartularium unum magnum in quo

ponantur et scribantur omnia que ordinabuntur et diffinientur de cetero in generalibus capitulis et alia etiam que in Dignensi ecclesia fuerint ordinala....

Item ordinaverunt.... quod omnia bona, redditus, proventus et obventiones. tam prepositure. archidiaconatus, sacristie et prebendarum omnium canonicorum Dignensis ecclesie, quam omnium beneficiorum, capellanarum ipsius ecclesie, scribantur per ordinem in presenti cartulario, ad memoriam posterorum et ne pereant in futurum....

Item quod omnia statuta dicte Dignensis ecclesie scribantur similiter in presenti cartulario subsequenter : primo videlicet illa que tangunt divinum cultum et servicium ecclesie memorate ; deinde omnia alia statuta ipsius ecclesie. ut quandocumque et quotiescumque videri passent et copia valeat haberi de eisdem.

Postremo scribantur in presenti cartulario omnes ordinationes et diffinitiones quo fient amodo in capitulis generalibus ; et recepliones canonicorum quando creabuntur de novo et prepositif et archidiaconi sacriste ; et collationes beneficiorum quando fient et cetera omnia que occurrent in Dignensi ecclesia anno quolibet facienda.

Comme on le voit, si ces projets avaient été exécutés, nous posséderions une série d'actes et de délibérations capitulaires du plus grand intérêt ; malheureusement, il s'en faut de beaucoup que le cartulaire renferme ce que les chanoines de 1320 avaient le désir d'y faire insérer. Malgré son titre pompeux de Cartularium, le manuscrit ne renferme aucune transcription d'acte authentique (1) (sauf une transcription incomplète de bulle pontificale) ; nous y trouvons un état des biens et revenus des prébendes et des chapellenies, une série de statuts synodaux et, finalement, un inventaire des meubles et ornements de

(1) En diplomatique, on appelle cartulaire un manuscrit renfermant la copie des titres et privilèges d'une communauté quelconque, ville, abbaye, etc. ; le titre de Cartularium Ecclesie Dignensis n'est donc pas rigoureusement exact.


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l'église Notre-Dame du Bourg en 1341. Cet ensemble forme trois parties bien distinctes, et c'est la première qui est de beaucoup la plus intéressante, malgré les feuillets disparus, dont nous avons parlé plus haut : elle nous énumère les biens, produits, revenus et charges de la prévôté, de l'archidiaconat, de la sacristie, des prébendes des Dourbes, d'Aiglun, d'Euzières (1) et, en partie, à cause des mutilations, de celles de Gaubert et de Rochebrune (2). Viennent ensuite les chapellenies, avec les noms de leurs fondateurs et l'état de leurs biens (3).

Nous trouvons dans cette première partie du cartulaire une foule de renseignements d'abord sur les revenus des chanoines et des chapelains, ensuite sur la topographie des environs de Digne et principalement du quartier du Bourg, au XIVe siècle ; on peut en tirer également de nombreux détails, intéressants pour l'histoire économique, sur la valeur des denrées, du blé, du raisin, sur les monnaies, les mesures de capacité et de superficie, etc. Il y a donc là une source tout à fait précieuse pour quiconque entreprendra sur l'histoire de Digne un ouvrage un peu complet. Voici, comme exemple, l'état des revenus de la prébende des Dourbes (fol. 4, v°) :

Bona, proventus, redditus et obventiones prebende de Durbis consistunt in duabus partibus decime bladi, vini, leguminum et agnorum et in serviciis peccuniariis, que percipit in domibus pratis et terris sitis in castro et territorio de Durbis ; que ascendant usque ad summam XX solidorum bone monete, vel circa. Item et in L solidis censualibus, quos pro quista sive collecta faciunt homines quos habet prebenda in dicto loco de Durbis, in festo omnium sanctorum. Hem in

(1) La baronnie d'Euzières, près du Brusquet.

(2) Entre Tauze et la Robine.

(3) Il y a vingt-cinq chapellenies ; il y en aurait davantage s'il ne manquait un certain nombre de feuillets.


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laudumiis, in casamentis, quando moriuntur homines dicte prebende sine heredibus ex eorum corporibus procreatis. Hem in quodam molendino cum ejus pertinenciis circumquaque, sito extra portam Burgi Digne a parie orientait. Canonicus vero qui tenet dictam prebendam debet habere penes se in scriptis omnes et singulas possessions in quibus et quantum percipit de servicio in qualibet. Solvit in decima pro XXV libris reforciatorum et pro pensione vicariorum LX solidos.

Les revenus des chapellenies sont souvent plus modiques encore ; voici les biens d'une des plus anciennes, celle fondée par le prévôt Hugues de Thoard, à la fin du XIIIe siècle (1) :

Bona, proventus, redditus et obventiones cappellanie relicte Dignensi Ecclesie per dominum Hugonem de Thoardo, quondam Dignensem prepositum, in predicta ecclesia serviende, consistunt in quadam vinea XL fossoyrataram, sita in territorio Digne, ubi dicitur « ad Balnea »; cui colieret ab una parte vinea Pontii Borgo et ab alia parte vinea Guillelmi Luce. Item et in quadam alia vinea vj fossoyratarum, sita in territorio de Corbonis in loco dicto « ad Robeerium » (2), cui coheret ab una parte vinea Isnardi Dalmacii et ab alia parte quidam rivus et si qui alii sunt confines. Gujus quidem capellanie predictus quondam dominus prepositus retinuit sibi et suis patronatum. Solvit in décima dicta cappellania pro vij libris, X solidis reforciatorum.

Celle-ci est des plus modestes ; nous en trouvons de bien plus importantes : l'énumération de leurs biens et revenus remplit parfois une ou deux pages ; il est vrai qu'il est fait mention d'infimes redevances en nature, telles que la moitié d'une carteirée (3) d'avoine ou la moitié d'une poule ou moins de chose encore.

(1) Ce prévôt figure dans un privilège do 1299; c'est donc à tort que Gassendi suppose qu'il a vécu vers 1230.

(2) Le Revouiret (?).

(3) Quart d'un setier.


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La deuxième partie du cartulaire renferme, comme nous l'avons dit, des statuts synodaux, ou autres, des évoques de Digne; ces statuts, au nombre de six, sont inédits, sauf le premier, celui de l'évoque Porcellet, promulgué le 24 novembre 1294 et commenté par Nic. Taxil dans son livre des Statuts de l'Eglise de Digne (1) ; il figure aussi dans le livre manuscrit des Statuts de l'Eglise de Digne, appelé aussi Livre Rouge (2). Les autres statuts présentent un certain intérêt ; beaucoup d'articles ne sont toutefois que le renouvellement d'anciennes ordonnances : c'est ainsi que le deuxième statut, dû à l'évêque Elzéar de Villeneuve ne fait que confirmer l'usage déjà existant au sujet de divers droits. Il est suivi de trois statuts synodaux de l'évêque Jean Piscis. Ces trois statuts n'ont pas été transcrits dans l'ordre chronologique: ils portent les dates de 1356, 1357 et 1351 et renferment des règlements de toutes sortes concernant principalement les curés ; quelques articles s'appliquent aux chanoines. Ils nous donnent souvent de piquants détails sur les moeurs religieuses de cette époque. Outre les ordonnances fort nombreuses tendant à réglementer les usages du culte ou la vie privée des prêtres, il en est quelques-unes se rapportant aux fidèles : elles nous montrent l'ignorance du peuple en matière de religion : c'est ainsi que l'évêque (fol. 29, v°) s'élève contre l'usage établi à Digne et dans le diocèse de manger un agneau rôti dans l'église même, aussitôt après la communion, le jour de Pâques ; cette curieuse coutume est un reste du rite juif. Les statuts de Jean Piscis sont suivis des ordonnances faites par vénérable homme Pierre Jourdan, ordinaire de l'Eglise de Digne et visiteur député par l'évêque de Digne, le 7 octobre, jour où il visita le Chapitre de Digne. Rien ne permet de dater ces ordonnances d'une façon plus

(1) Aix, David, 1682, in-4° (pp. 68-116). (2: Arch. des B.-A., G 1, f° 16 à 25.


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précise ; elles ne renferment d'ailleurs que fort peu d'articles nouveaux.

La troisième et dernière partie du cartulaire est l'inventaire des biens et ornements de l'église de Digne fait par Jean de Chalmayrac, précenteur, le 2 novembre 1341. Cet inventaire porte (fol. 42, v°) une mention de la main de Gassendi : on avait encore à son époque le souvenir des richesses que renfermait jadis l'église du Bourg et qui constitueraient un trésor inappréciable si elles avaient subsisté jusqu'à nos jours ; Gassendi raconte que les calvinistes en brûlèrent la plus' grande partie. On a pu voir par les citations précédentes que le latin du cartulaire est loin d'être correct ; les statuts synodaux sont également très fautifs ; mais c'est dans l'inventaire que la langue arrive, au dernier degré d'impureté : le rédacteur s'est contenté bien souvent d'ajouter une terminaison latine aux mots français ou provençaux dont il ignorait l'équivalent latin.

Outre ces trois parties essentielles, le cartulaire contient encore (fol. 26) une transcription inachevée de bulle apostolique dont nous avons déjà parlé; cette bulle est relative aux droits d'annate ; il est malheureusement impossible de la dater. Enfin, au folio 38, nous lisons le procès-verbal du chapitre général tenu le 11 novembre 1320, jour où fut commencé le cartulaire ; ce procès-verbal est malheureusement le seul qui ait été inscrit. Le copiste auquel les chanoines confièrent la rédaction du cartulaire se conforma au plan tracé dans le préambule : il écrivit presque toute la première partie du registre relative aux biens ; puis il copia, — quelques feuillets plus loin, — le statut de Guillaume Porcellet et enfin rédigea le procès-verbal dont nous venons de parler. Tous les autres actes transcrits dans le cartulaire sont d'une écriture différente et postérieurs d'au moins dix ans à ce premier travail : le plan tracé par les chanoines en 1320 y est très vaguement suivi, et les transcriptions d'actes capitulaires font entièrement défaut.


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Tout en regrettant cette lacune, nous reconnaissons que le cartulaire du Chapitre, malgré ses mutilations et son texte fautif, est un document de premier ordre et nous ne pouvons que souhaiter qu'il reprenne un jour sa place dans le fonds si intéressant des archives du Chapitre, déposé aux archives des Basses-Alpes : ce serait le moyen le meilleur d'assurer à tout jamais la conservation d'un document aussi précieux (1).

E. ISNARD.

Paysage dignois, au couchant

Tout se tait : les rumeurs, l'Angelus et la brise; Tout flambe : le nuage et l'air silencieux; Le soleil léonin oscille au ras des cieux, Illuminant la ville où la vapeur s'irise.

Sous ses rayons pourprés, les vitraux de l'église Projettent, tour à tour, des feux rouges et bleus, Et ruban mince, au pied du Cousson glorieux, La route de Gaubert se déroule, indécise.

Vois, des Trois-Evêchés au morne Cheval-Blanc, Ecrans majestueux où le couchant éclate, La neige se revêt de lumière écarlate;

La Bléone, au lointain, roule de l'or sanglant, Et sur le flamboiement de l'Orient splendide, Rose, le pic de Couar dresse sa pyramide.

J. GILLY.

(1) Nous en avons pris, en attendant, une copie aussi exacte que possible que nous mettons à la disposition des travailleurs, aux archives départementales.


Recherches sur la faune cavernicole

DES BASSES-ALPES

par P. DE PEYERMHOFF

(Suite et fin)

VII. - VALLÉE DU VERDON.

Tête de Monier.

M. H.-W Brolemann a visité cette grotte (Feuille des Jeunes Naturalistes, 1900, p. 200), proche d'Allos, et qui s'ouvre sans doute dans les calcaires du crétacé supérieur. Il en a rapporté Ceratosoma gallitarum Brolm., précisément décrit de cette localité et qui vit aussi, soit à l'état libre sur les sommets voisins, soit dans certaines cavernes des Alpes-Maritimes.

Juan.

Ouverture S. — Cote 1,750. — Crétacé supérieur. Communes de Villars-Colmars, arrondissement de Castellane.

La Chasse est un torrrent qui se jette dans le Verdon, à hauteur de Villars-Colmars. Elle reçoit, sur la droite, à hauteur du hameau de Chasse, un affluent appelé le Juan, qui descend de la chaîne partageant les eaux du Verdon et de Bléone. Vers le milieu du parcours de ce torrent, qui a utilisé un pli synclinal, l'érosion a enlevé les grès nummulitiques et une partie des calcaires priaboniens, laissant affleurer le crétacé supérieur qui apparaît de chaque côté de la vallée, vers la cote 1,750, sous forme de barres verticales. C'est à ce niveau que s'ouvre la grotte de Juan, simple diaclase assez étroite, mais profonde et peu comblée, presque constamment verticale, où les eaux paraissent avoir joué un rôle assez restreint. La portion praticable s'étend sur 150 mètres environ, et le plancher


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en est descendant. A une centaine de mètres de l'entrée, la galerie principale traverse un grand puits d'effondrement, à cannelures verticales. Pendant les pluies, la grotte est parcourue par un faible ruisseau, dont les eaux s'accumulent çà et là et finissent par se perdre tout au fond de la grotte dans un sol argileux en voie d'effondrement. Il y a très peu de dépôts stalagmiliques. Certains passages mènent à des galeries supérieures parfaitement sèches, ou à des couloirs terreux. La faune se borne, — autant qu'on en peut juger par une seule visite, — à un Campodea (? fragilis Mein.) et à Ceratosoma pectiniger Brolm. Je n'ai pas vu le Dolichopoda Azami Saulci, dont l'aire en altitude est peut-être dépassée ici, bien que mon guide m'ait parlé de « cigales blanches » qui se réfèrent sans doute à cette espèce.

Par contre, à l'entrée de la grotte, autour des traces d'un carnassier, j'ai recueilli un couple d'Atheta orcina Lind., espèce des plus intéressantes, propre jusqu'à présent aux cavernes dos Pyrénées.

Aven de Séoune.

A très peu de distance du col de Séoune, sur le chemin de Digne à Thorame-Basse, s'ouvre dans la lande un aven de 5 mètres de profondeur environ, percé dans les bancs du crétacé supérieur. Il a la forme d'une bouteille prolongée vers le Sud par un couloir à pente extrêmement rapide, que l'on ne saurait visiter sans agrès. Je n'ai pas eu l'occasion d'explorer cette cavité.

Il existe également, m'a-t-on dit, sur la chaîne du Cheval-Blanc, un aven appelé « Traou des Dindolines », dont je n'ai pas reconnu l'emplacement.

Grotte du Partus.

Excavation peu importante, également creusée dans le crétacé supérieur, sur les premiers contreforts de la montagne de Côte-Longue, en face de Chàteau-Garnier.


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On y pénètre par un passage fortement surbaissé, et ce n'est qu'une poche d'argile où fourmille le Dolichopoda Azami Saulcy. J'y ai recueilli un Ceratosoma immature, probablement pectiniger Brolm., ou sa forme palmata Brolm.

Tout près de cette grotte « doù Partus », la crête de la montagne est traversée par un couloir naturel, creusé dans la roche sur une dizaine de mètres. Je n'y ai pas trouvé trace de faune cavernicole.

Fongaillarde.

Ouverture N.-O. — Cote 950. — Crétacé supérieur. Commune de Thorame-Haute, arrondissement de Castellane.

L'ouverture de. cette caverne se voit de l'hôtel même de Fongaillarde ; on y accède sans aucune difficulté, et le parcours à l'intérieur est pareillement aisé. C'est une excavation d'assez grandes dimensions (80 mètres de longueur environ), constamment large et haute. Elle paraît n'avoir qu'un plafond très mince, qui ne présente cependant aucune trace d'effondrement. Elle est partagée en deux salles, dont la plus intérieure, humide et obscure, offre des conditions apparemment favorables à la faune souterraine. Je n'y ai recueilli cependant qu'une seule forme intéressante, Ceratosoma pectiniger-palmata Brolm., précisément décrite de Fongaillarde (et du Pertuis de Méailles), où elle est assez commune, mêlée à un Thysanoure (? Entomobrya) et à quelques exemplaires de Polydesmus subinteger Latr. et de Quedius mesomelinus Marsh. ; Dolichopoda Azami Saulcy, par contre, y est assez rare.

Grottes d'Argens.

Le village d'Argens est bâti au pied d'une barre priabonienne, étendue du S.-O. au N--E. vers la cote 1,350. Non loin des maisons, on peut visiter trois belles grottes de 100 à 150 mètres de longueur, dues à des diaclases com-


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binées à des décollements. Le plancher est descendant ; en temps de pluie, de nombreuses gouttières fonctionnent, jusqu'à former des ruisseaux qui se perdent dans des cavités étroites. Ces grottes sont encombrées de cadavres de moutons, et, malgré des appâts aussi excellents, la faune y est très pauvre : elle se borne à Ceratosoma pectiniger Brolm.

La Palud.

On peut visiter, auprès de ce village, une des plus belles grottes de tuf de la région. Etant donnée son origine récente, il est probable qu'elle n'a qu'un intérêt pittoresque.

Moustiers-Sainte-Marie.

Dans le banc de rocher sur lequel est bâtie la ville de Moustiers, s'ouvre une grotte qui servait autrefois de chapelle. Elle est insignifiante au point de vue faunique, et je n'y ai recueilli qu'un exemplaire de Quedius fulgidus L.

Le Canon du Verdon.

Le cours du Verdon, entre Gréoux et la Palud, est creusé dans un véritable causse, où il s'enfonce à des profondeurs considérables. D'innombrables cavités percent les murailles, mais la plupart sont inaccessibles avec les moyens ordinaires. On peut en visiter quelques-unes le long du canal d'Aix. L'une d'entre elles abrite un Gryllomorpha qu'aucun de nos collègues spécialistes en Orthoptères n'a pu me nommer exactement. Il est possible que ce soit une espèce inédite.

Baume des Pierres de Malassauque.

Aven. — Cote 550. — Oolithe moyenne. — Forêt de Malassauque, commune de Quinson, arrondissement de Digne.

Un accident de géographie administrative a attribué au


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département des Basses-Alpes quelques hectares situés sur la rive gauche du Verdon et qui se trouvent enclavés, pour ainsi dire, dans le département du Var, dont ils ont le caractère géographique. Ces terrains forment en grande partie la forêt communale de Malassauque, taillis de chêne-vert assis sur un causse jurassique de grande étendue. C'est sur ce causse, dans une propriété particulière, que s'ouvre l'aven dit « Baume des Pierres ». Son origine est analogue à celle de la grotte Dozol (Ann. F., 1902, 697). Un jour, le propriétaire s'aperçut que son champ s'effondrait en un point. Ayant dégagé l'ouverture, il pénétra dans une grotte de dimensions médiocres, encombrée de blocs détachés du plafond et assez humide pour présenter, presque en tout temps, une cuvette d'eau potable et fraîche, particularité précieuse dans une localité aussi sèche et aussi éloignée de toute source.

Cette « Baume des Pierres », dont l'accès est très aisé, mais dont l'ouverture, perdue dans le causse, est difficile à trouver sans guide, est habitée par un grand nombre d'Arthropodes divers, vivant dans les débris putréfiés des torches de genêts que l'on y allume fréquemment. Un des plus intéressants est Bythoxenus Guignardi Peyrh., jusqu'à présent spécial à cette grotte ; on le prend sous les pierres, ou en tamisant les débris. Bathyscia AubeiChampsauri Peyrh. vit dans les mêmes conditions : c'est le seul Bathyscia du groupe d'Aubei, qui soit cavernicole. Un troisième coléoptère hypogé, dont je n'ai pu d'ailleurs recueillir qu'un seul exemplaire dans l'argile humide, est le Seotodipnus glaber Baudi (typicus), forme terricole propre aux parties méridionales du Var, des Alpes-Maritimes et de la Ligurie. Les Myriapodes sont représentés par un Blaniule blanc, Trichoblaniulus hirsutus-cavernicola Brolm., jusqu'ici spécial à cette grotte ; les Arachnides par Nesticus cellulaneus Cl., Chthonius microphthalmus E. Sim;, et Porrhomma sublerraneum E. Sim.


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(espèce (1) que l'on rencontre d'habitude sous les grosses pierres enfoncées); les Crustacés Isopodes, enfin, par un Microniscus blanchâtre et microphthalme, probablement inédit d'après M. A. Dollfus. Il est à remarquer qu'aucune de ces espèces ne représente la faune cavernicole fixée ; toutes semblent s'être récemment introduites dans la grotte et, pour celles qui ont varié, y avoir pris rapidement leurs légers caractères spécifiques.

FAUNE DE LA GROTTE DE MALASSAUQUE.

Espèces accidentellement cavernicoles.

COLÉOPTÈRES.

Scotodipnus glaber Baudi. Conurus pubescens Payk.

THYSANOURES.

? Upidocyrtus sp.

Gampodea sp. (? fragilis Meinert).

ARACHNIDES.

Nesticus celhdaneus CI. Porhomma subterraneum E. Sim

MYRIAPODES.

Lysiopetalum foetidissimum Savi.

Espèces régulièrement cavernicoles.

COLÉOPTÈRES.

Bythoxenus Guignardi Peyrh. Bathyscia Aubei-Ghampsauri Peyrh.

ARACHNIDES.

Chlhonius microphthalmus E. Sim.

MYRIAPODES.

Trishoblaniulus hirsuius-cavernicola Brolm.

ISOPODES.

Microniscus sp.

Aven de Saint-Jurs.

Il existe à quelque distance du village de Saint-Jurs un monticule rocheux où la tradition place un camp sarrasin. Il est fendu par une diaclase ouverte vers l'Est, où l'on peut pénétrer par une sorte d'aven, mais qui est rapidement bouchée par des éboulis cimentés de dépôts stalagmitiques. Je n'y ai recueilli aucun Arthropode.

(1) Le genre a plusieurs représentants cavernicoles.


- 15 - Gréoux.

Près de la ville de Gréoux, dans une propriété particulière, on peut visiter une série de galeries primitivement très étroites, puis artificiellement agrandies. Leur faune est celle des caves : Philoscia cellaria A. Dollfus, Nesticus cellublaneus Cl., Scutigera coleoptrata L., Lysiopetalum foetidissimum Savi, etc.

VIII. - VALLÉE DE LA VAIRE (AFFLUENT DU VAR).

Grotte de Méailles.

Ouverture N. — Cote 1.548. — Calcaire priabonien. Commune de Méailles, arrondissement de Castellane.

Le plateau priabonien de Méailles renferme un certain nombre d'excavations, parmi lesquelles assurément la plus belle grotte des Basses-Alpes. Elle s'ouvre presque à l'extrémité du rocher du Brec ; on y accède et on la parcourt avec la plus grande facilité. C'est une vaste galerie de 300 mètres de long, dont le plafond, le plus souvent en poudingue nummulitique, s'abaisse latéralement sur des éboulements terreux. Le plancher est constamment descendant. Vers le milieu du parcours, les suintements sont assez abondants, même en temps ordinaire, pour constituer un ruisseau et remplir une série de cuvettes ou gours. Le fond de la grotte est occupé par un lac à niveau variable. Il existe quelques galeries latérales rapidement bouchées, et un puits mal exploré. La faune de la grotte de Méailles est pauvre, mais très intéressante. Autour des débris de torches de genêts, on trouve assez abondamment, mêlé à un Lepidocyrtus (Thysan.) et au Polydesmus subinteger Latzel (Myriap.) le Ceratosoma Peyerimhoffi Brolm., spécial à la grotte. Dans les mêmes conditions, mais beaucoup plus rarement, vit Blothrus Peyerimhoffi E. Sim., déjà rencontré à Saint-Vincent de Mélan. Enfin, dans le ruisseau et dans les gours, circule


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en petit nombre un Amphipode entièrement décoloré et pareillement exclusif à Méailles, Niphargus ciliatus Ed. Chevreux, sp. nov. J'ai toujours été surpris de n'avoir rencontré aucun Coléoptère dans cette grande cavité.

Entre la grotte et le village de Méailles, on montre dans la lande l'ouverture assez étroite d'un aven auquel on attribue, comme de coutume, une profondeur démesurée, qui se réduit probablement à quelques mètres.

Pertuis de Méailles.

Ouverture 0. — Cote 1.050. — Même roche.

A vingt minutes du village, sous le sentier qui longe le plateau et dans ce même calcaire de l'éocène moyen, se trouve une grotte autrefois fortifiée et utilisée actuellement comme bergerie. Vers le fond, encombré de pierres et d'ossements de moutons, le plafond s'abaisse, et sur la gauche (Nord) s'ouvre un couloir qui mène à une salle assez spacieuse, elle-même percée d'un aven en entonnoir complètement inexploré.

C'est avant ce couloir, au fond de la bergerie, que l'on rencontre assez abondamment Anophthalmus convexicollis Peyrh., absolument spécial d'ailleurs au Pertuis de Méailles ; il vit sous les pierres ou dans la terre. On prendra dans les mêmes conditions Polydesmus subinteger Latzel, Ceratosoma pectiniger-palmatum Brolm., et Blolhrus Peyerimhoffi E. Sim.

Grotte des Scaffarels,

Tout près du hameau des Scaffarels, dans une propriété particulière, M. A. Dodero et moi avons visité une petite grotte à plafond très surbaissé, où nous n'avons rien rencontré d'intéressant, à part Dolichopoda Azami Slcy. et Chthonius microphthalmus E. Sim.

Saint-Benoît.

Assez connue dans la région, cette grotte s'ouvre


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au-dessus de la route de Nice, dans un précipice, entre les Scaffarels et le Pont de Gueydan. C'est une grande excavation, hantée par les chauves-souris, dont le guano s'accumule çà et là et entretient une faune dont le seul représentant modifié par la vie souterraine est la forme décolorée de Trichoniscus roseus Br., si répandue dans les grottes des Alpes-Maritimes; les autres sont deux Staphylinidae : Aleochara diversa Sahlbg. (moesta Gravh.) et Atheta Linderi Bris., ce dernier régulièrement cavernicole en Europe (Pyrénées, Cévennes, Ligurie, Sardaigne). Peut-être y aurait-il intérêt à reprendre l'exploration entomologique de cette caverne.

Telles sont les grottes dont j'ai eu connaissance dans le département, hors de celles situées à l'ouest de la Durance, par conséquent, sur l'arrondissement de Forcalquier et une partie de celui de Sisteron. Cette dernière région, qui comprend les deux versants de la montagne de Lure et que je n'ai pas eu le temps de visiter, diffère assez sensiblement de l'ensemble du département par son caractère provençal bien plus accusé. Au point de vue qui nous occupe, on saura que c'est un pays percé d'avens très profonds, dont quelques-uns ont été visités par Martel (Groupe des Basses-Alpes, voir « Les Abîmes », p. 52) et dont la faune, qui offre sans doute un grand intérêt, mériterait de faire l'objet de recherches spéciales.

L'enquête qui vient d'être exposée n'a guère porté, on l'a vu, que sur la faune réellement hypogée et lucifuge. Je ne me suis aperçu qu'assez tard qu'il y aurait intérêt à examiner avec le même soin la faune des entrées de grottes si riches en tous ordres, surtout en Myriapodes et en Arachnides, et dont les représentants sont peut-être en voie de pénétrer définitivement dans les cavités souterraines pour échapper à l'assèchement progressif du sol.

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Je laisse, sinon à des occasions prochaines, du moins à des successeurs, le soin de terminer à ce point de vue l'exploration souterraine des Basses-Alpes et de visiter aussi les cavernes dont je n'ai pu donner qu'un signalement plus ou moins vague.

Telle qu'elle est pourtant, cette enquête n'a pas été dépourvue de résultats intéressants. Si l'on veut faire le compte des formes absolument propres à la région explorée, qui toutes, par conséquent, se trouvaient inédites, on aboutit à un total de quinze cavernicoles :

COLÉOPTÈRES.

Anoplthalmus diniensis Peyrh.

subsp, cautus Peyrh.

convexicollis Peyrh. Xcnobythus Serullazi Peyrh. (1). Bythoxenus Gnignardi Peyrh. Bathyscia Aubei-Ghampsanri Peyrh.

Cousson.

Traou de Guille.

Pertuis de Méailles.

Cousson.

Baume des Pierres.

Baume des Pierres.

THYSANOURES.

Schafferia, n. sp. Cousson.

ARACHNIDES.

Blothrus Peyerimhoffi E. Sim. Kaenenia spelaea Peyrh.

Méailles, Pertuis, SamtVincent

SamtVincent Mélan. Saint-Vincent de Mélan.

MYRIAPODES.

Ceratosoma pectiniger Brolm.

subsp. palmata Brolm.

Peyerimhoffi Brolm. Trichoblaniulus hirsutus-cavernicola Brolm.

la plupart des cavernes visitées.

Méailles.

Baume des Pierres.

(1) Ce Psélaphide a été découvert en premier lieu dans la grotte du Chat, à Daluis (Alpes-Maritimes), bien voisine du département des Basses-Alpes, à la faune duquel l'espèce peut être rattachée.


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ISOPODES.

Microniscus n. sp. Baume des Pierres.

AMPHIPODES.

Niphargus ciliatus Ed. Chevreux. Méailles.

Il y a également intérêt à vérifier par un certain nombre d'exemples, un fait de géographie faunique déjà constaté, à savoir l'extension vers le Nord, à l'état hypogé, de certaines espèces ou de certains genres nettement méridionaux à l'état épigé. Ainsi Scotodipnus glaber Baudi (s. str.), exclusivement propre au versant méridional extrême de l'arc alpin (on ne le prend pas au nord de la montagne du Cheyron ([Sainte-Claire Deville]), existe dans la grotte de Malassauque. Sc. Mayeti Ab. n'était connu que de Vence, près Grasse ; on le voit remonter jusqu'au Péoure d'Esclangon, dans une caverne qui débouche sur un torrent nettement alpin. Trichoblaniulus hirsutus Brolm. est essentiellement propre au littoral de la Riviera française (Menton, Monaco, etc.) : mais il s'avance, un peu modifié, il est vrai (subsp. cavemicola Brolm.), jusqu'à Quinson. Même remarque pour Lithobius (Polybothrus) impressus-corsicus Léger et Dubosq, qui se retrouve, sans modification aucune, au Pas de l'Escale, en pleines Alpes provençales. Enfin le genre Kaenenia ne remonte pas, je crois, au nord de Rome et la majorité de ses représentants sont des types subtropicaux; il existe cependant, dans une caverne bas-alpine, où il est représenté, cette fois, par une espèce extrêmement caractérisée. Ces faits s'expliqueront plus aisément après l'étude des circonstances dans lesquelles s'est produite l'immigration de la faune souterraine.


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Malgré plusieurs excursions et de nombreuses recherches, il ne m'a pas encore été possible de savoir exactement quels sont les deux sommets, dans le même massif, qui s'appellent l'un les Trois-Evêchés (1), l'autre la Sèche. J'ai consulté diverses cartes : j'ai interrogé plusieurs habitants de Prads et de Mariaud : ni les cartes, ni les gens ne s'accordent sur ce point. J'avoue sans peine que, résolue ou non, la question n'a pas, pour moi, une bien grande importance. Ce qui est hors de doute et vrai sans conteste, c'est que la montagne que l'on désigne tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, ou qui est composée de deux parties distinctes portant chacune un des deux noms que nous avons cités, est une très belle montagne, très intéressante à parcourir.

C'est une sorte de plateau fortement appuyé sur une large base d'où se détachent et partent, connue autant de racines, de nombreuses chaînes secondaires ou contreforts; on dirait la souche monstrueuse de je ne sais quel arbre monstrueux. J'appellerais volontiers ce plateau : le Pamir bas-alpin ; si le Pamir est le toit du monde, le plateau des Trois-Evêchés est le toit des Basses-Alpes, étant donné son altitude considérable (près de 3,000 mètres) et sa position tout à fait au centre de la région montagneuse de notre département et à peu près, au centre du département lui-même.

Son aspect le plus saisissant est celui de l'ouest; à l'est, du côté de la Foux et de la Sestrière, la vue en est banale, quelconque ; de ce côté, c'est Siolane qui triomphe. Le grand escarpement au nord, au pied duquel on arrive

(1) Point de contact des trois évêchés : Digne, Senoz et Embrun.


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par la vallée du Laverq, a plus de caractère. Au midi, le plateau ne se termine pas brusquement, mais il se continue, en s'abaissant, par des crêtes, — Serre-Long, montagne de Vachières, montagne de Boules, — qui vont se souder au Cheval-Blanc.

L'aspect, au couchant, est réellement superbe ; c'est la vraie face, je dirais volontiers le vrai visage de la montagne, et ce visage est majestueux et singulièrement expressif. Le sommet est formé d'énormes barres de roche horizontales, séparées par des couches de terre et dont la plus haute, crénelée, déchiquetée, ressemble à une couronne sur le front d'un géant

qui rêve,

Sur son coude appuyé.

(V. HUGO.)

Immédiatement au-dessous de ces barres, s'ouvrent d'énormes ravinements en forme d'entonnoir, dont la profondeur effrayante donne le vertige à plus d'un touriste qui n'approche qu'en tremblant du bord de ces abîmes et qui impressionne toujours fortement les têtes les plus solides : j'ai pu me rendre compte, plus d'une fois, de l'effet produit sur tous les cerveaux, même les mieux attachés, par ces larges pentes demi-circulaires, presque à pic, qui vont, en se rétrécissant, se perdre là-bas dans d'étroits et sombres goulots, à sept ou huit cents mètres de distance verticale.

Par sa forme, par son ensemble et par ses détails, cette montagne, m'ont dit souvent des amateurs, — et des amateurs très intelligents et qui pouvaient la comparer à beaucoup d'autres, — cette montagne a plus qu'une physionomie ; elle a une personnalité ; elle séduit, elle captive ; on y revient toujours avec un nouveau plaisir, avec une curiosité qui ne se lasse et ne s'épuise jamais. Elle est plus intéressante encore par elle-même que par le coup d'oeil dont on jouit lorsqu'on est parvenu à son point culminant, et ce coup d'oeil est pourtant très étendu.


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Par un temps clair on voit, au nord, les montagnes des Hautes-Alpes : Aurouze et le pic de Bure, Chaillol, Sirac,— le massif du Pelvoux, depuis le Pelvoux proprement dit jusqu'au glacier du Mont de Lans, en passant par les Ecrins, la Meige— ; le massif de l'Olan ; les principaux sommets de la Vannoise, le mont Pourri, la Grande-Casse et le dôme du Mont-Blanc, très reconnaissable à sa forme si caractéristique et imposant encore, malgré la distance (1); à l'est, la chaîne franco-italienne, depuis le Viso jusqu'aux Alpes-Maritimes inclusivement; au sud, le Grand Coyer, les Aiguilles de Pelens et autres montagnes du Haut Var, Chiran et Chanier (le Portail de Blieux), le Teillon, la Sainte-Baume— ; à l'ouest, un immense éventail dont les extrémités sont : la chaîne de Sainte-Victoire, d'un côté, Lure et le Ventoux, de l'autre, et qui se prolonge jusqu'à la vallée du Rhône. Et, bien entendu, je ne donne là que les grandes lignes nettement visibles et distinctes à l'oeil nu ; au delà de ces lignes à démarcation précise et saillante, il y a, par endroits, une marge, une pénombre considérable, causée par l'éloignement et par la brume, où l'observateur, surtout s'il s'aide d'une jumelle, peut découvrir de nombreux points que je ne signale pas dans cette sommaire et rapide énumération. Mais, outre la joie que donne toujours un vaste panorama, l'ascension des Trois-Evêchés nous réserve d'autres surprises et nous procurera d'autres satisfactions. Je l'ai dit déjà, cette montagne est passionnante par elle-même. Au lieu d'arriver sur un sommet ou sur une crête plus ou moins aigus d'où on se hâte de descendre lorsqu'on a suffisamment contemplé et étudié l'horizon, on se trouve, quand on l'a gravie, sur une sorte de plateau d'au moins une demi-lieue carrée et que l'on peut parcourir en tous sens, bien qu'il soit très inégal et très

(1) Constatation faite au cours d'une excursion avec MM. Joseph Blanc et Raphaël Ayasse, avocats.


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accidenté. Il est entièrement couvert de blocs de grès, — qu'on appelle grès d'Annot, — sur lesquels la marche et même l'escalade sont relativement faciles, attendu que sur cette roche le pied ne glisse pas. Et comme ces blocs sont, en général, de forte taille et tellement enchevêtrés les uns dans les autres qu'on dirait, parfois, je ne sais quel grossier feutre de pierre, il est très rare qu'ils se déplacent sous le poids du touriste. Vous pouvez donc, si vous avez les jambes résistantes et agiles, vous livrer sans danger à une course de chamois, en sautant d'un bloc à l'autre ; c'est un genre d'exercice très amusant. Ce plateau devait être constitué, à l'origine, par des couches de grès régulières et planes qui se sont disloquées, fendues, brisées, sous l'action de puissants phénomènes géologiques, soulèvements, affaissements — Aussi, ces fragments ont-ils fréquemment une vague forme géométrique.

Dans les dépressions, il y a des bandes ou, môme, de petits champs de neige qui ne fondent jamais. Cette neige est plus ou moins abondante selon la quantité qu'il en est tombé pendant l'hiver et suivant la chaleur et la durée de l'été, mais elle ne disparaît pas complètement. C'est là que sont les sources de la Bléone.

On peut arriver au sommet des Trois-Evêchés en partant de Prads, de la Foux, du Laverq et de Mariaud. C'est de Prads que je partis, en compagnie de quelques forestiers, la première fois que je fis cette ascension. Nous nous mîmes en route de grand matin, portant des lanternes, — c'était le 13 juillet, — dont nous fîmes usage jusqu'au delà du hameau de la Favière, à l'entrée du vallon de l'Estrop. L'air était frais, même vif, à cause de l'heure et de l'altitude, et aussi à cause d'un orage qui avait éclaté pendant la nuit.


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Même pour ceux qui ont pratiqué la haute montagne, le vallon de l'Estrop est impressionnant. C'est une gorge resserrée, ou plutôt un couloir étroit, de 8 à 10 kilomètres de longueur, au milieu duquel coule la Bléone et que dominent, à des hauteurs de 1,000 mètres et au delà, des pentes dévastées et presque verticales. En maints endroits, on constate les terribles effets de l'avalanche : terrains emportés, rochers roulés, arbres penchés, tordus, déracinés.

Lorsque, du fond de cette gorge où l'on est encore dans l'obscurité, on aperçoit là haut, sur sa tête, les premières lueurs de l'aube, puis les premiers rayons du soleil éclairant le sommet des gigantesques murailles au pied desquelles on marche, l'effet est surprenant.

Le sentier, — qui n'est pas toujours visible, — suit constamment la rive gauche du torrent, qui coule de l'est à l'ouest. A son extrémité est, le couloir se termine par un à-pic du haut duquel se précipite la Bléone. La nappe d'eau, blanche d'écume et scintillante d'arcs-en-ciel en miniature, se détache vigoureusement sur la paroi de schiste d'un noir foncé dont se compose le barrage ; on s'arrête volontiers quelques minutes devant cette cascade. Le sentier tourne brusquement au nord, et on entre dans la petite vallée de l'Estrop (2,400 mètres d'altitude). A l'est et au nord, des pentes abruptes la ferment : celles du côté nord sont plus élevées, et l'on en voit descendre de nombreux ruisselets formant de multiples cascatelles : ils sont produits par la fonte des neiges du plateau supérieur. A l'ouest, on s'élève par des terrains en pente douce et gazonnés, où les violettes, le myosotis et les gentianes abondent (1), jusque sur les bords des fameux ravinements ou entonnoirs dont j'ai parlé : on est en vue de Digne.

(1) J'avais vu, il y a quatre ans, un rosier aux fleurs d'un mauve délicat que je n'ai plus retrouvé l'année dernière.


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Au milieu de la vallée se trouve une misérable cabane dont les murs sont en pierre sèche et la toiture en planches mal jointes; c'est le refuge des bergers qui gardent leurs troupeaux pendant quelques mois d'été dans ces parages ; c'est aussi la suprême et unique ressource des touristes surpris par la nuit ou le mauvais temps. Le gîte est loin d'être confortable; on n'en peut guère rencontrer ni, même, imaginer de plus pauvre et de plus primitif. Comme il n'y a pas d'autre cheminée que les fentes de la toiture, on est forcé, pour se réchauffer ou cuire ses aliments, de se soumettre à de longues fumigations. Heureusement, le bois de pin qu'on y brûle ne dégage pas une fumée bien acre ; elle n'agace pas trop les yeux et elle a une bonne odeur de résine. Par contre, elle est horriblement salissante.

La crémaillère fait également défaut; un morceau de bois enfoncé dans le mur la remplace; mais cette simplification a des inconvénients. La cheville s'enflamme: parfois, la marmite tombe, et son contenu se renverse sur les charbons et dans la cendre. Nous fûmes témoins, l'an dernier, de pareil accident, et nous admirâmes la philosophie de ces braves bergers qui regardaient, non pas leur pain, comme les joueurs de Musset, mais leur soupe, « qui fuyait devant eux ». Très calmes, très dignes, sans manifester la moindre colère, ils sauvèrent ce qu'ils purent de la catastrophe, le lard en entier et une partie des rondelles de pommes de terre. On planta une nouvelle cheville entre les pierres et l'on remit la marmite sur le feu.

Le lit est à l'unisson de la batterie de cuisine et du logis ; il consiste en une couche de paille peu épaisse, retenue par des planches placées de champ sur le sol et maintenues d'aplomb par quelques grosses pierres.

L'avantage de ce genre de construction, c'est qu'on peut s'enfermer nombreux dans le refuge, sans crainte d'asphyxie ; comme aération, c'est irréprochable.

Par la Foux, l'ascension est moins longue que par Prads, mais elle est aussi bien moins intéressante.


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Par Mariaud, on arrive sur la crête qui domine la vallée du Laverq, en face du formidable éperon de Siolane. On peut, de là, passer dans la vallée de l'Estrop, mais non sans difficultés sérieuses, et je ne conseillerais pas à tout le monde de se hasarder sur ces vertigineuses corniches (1).

En partant du Laverq, on arrive sans peine jusqu'au névé, très improprement appelé « glacier » ; au-dessus, il faut gravir un éboulis fortement redressé, il est vrai, mais composé de gros débris, ce qui eu fait une sorte d'escalier. C'est un escalier, encore, que le côté ouest du point culminant (le Puy de la Sèche); quoique raide et rébarbatif, il a de bonnes et larges prises qui permettent d'atteindre directement le sommet, sans avoir à le tourner.

Une entreprise plus hardie et vraiment périlleuse, cellelà, serait de gagner le principal contre-fort, c'est-à-dire la Sèche-Basse ou Troumas, par la mince arête, — une lame de couteau, — qui relie ce dôme, presque inaccessible de tous les côtés, au massif principal. Au dire des bergers du pays, ce serait un tour de force qui n'a pas été accompli souvent.

J'ai fait plusieurs ascensions aux Trois-Evêchés ; je n'ai pas toujours été favorisé par le temps, mais je n'ai, cependant, jamais regretté ma peine. Evidemment, c'est surtout pour avoir le plaisir d'embrasser du regard une vaste étendue que l'on s'élève et, par conséquent, c'est une atmosphère transparente et limpide que l'on désire, lorsqu'on se met en route. Mais les nuages, la pluie, la tempête, produisent fréquemment des spectacles que l'on est heureux de contempler. Je me rappelle m'être trouvé

(1 ) MM. Mauduit et Lacomhe, professeurs au Lycée de Digne, ont franchi ce passage, en juillet 1908.


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sur le Puy de la Sèche, avec quelques amis (1), un jour où le vent soufflait avec une violence telle qu'il fallait, parfois, nous accroupir pour laisser passer la rafale et n'être pas renversés. Le ciel était couvert (2) : au nord, à l'est, au sud, les nuages, comme une coupole sombre, semblaient s'appuyer sur les montagnes et se confondaient avec elles, tandis qu'à l'ouest, à cause de l'altitude beaucoup plus faible du sol, ils restaient suspendus à l'horizon ; avec les rayons de pluie qui s'en échappaient comme des franges, on aurait dit une immense draperie flottant dans l'espace. Un arrière-plan très lointain, éclairé d'une lumière voilée, d'une lueur de rêve, ajoutait encore à l'étrange beauté de ce tableau.

L'excursion suivante (3) ne fut pas plus heureuse; je veux dire qu'il ne nous fut pas davantage possible de jouir de l'horizon. A peine étions-nous sortis de la cabane, où nous avions passé la nuit, qu'une pluie légère commença de tomber ; elle devenait plus serrée à mesure que nous nous élevions, et nous entendîmes bientôt le tonnerre qui grondait au-dessous de nous, vers Sommelonge et Mariaud. Nous avancions toujours, cependant, dans l'espoir d'une embellie, nous blottissant sous des rochers lorsque l'averse devenait trop forte ; mais les filets d'eau qui en découlaient bien vite nous obligeaient à quitter, après une courte halte, un abri où nous aurions été trempés plus rapidement qu'au dehors.

Nous étions arrivés près du sommet, lorsque les nuages nous enveloppèrent complètement et que la foudre éclata

(1) MM. Aillet, Baau, Jaubert, professeurs au Lycée de Digne; Zaremba, professeur à l'Université de Cracovie.

(2) A cause de sa position géographique beaucoup plus, sans doute, qu'à cause de son altitude, le sommet des Trois-Evêchés est plus fréquemment, couvert de nuages que les sommets voisins.

(3) Avec MM. Evain et Beau, professeurs.


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au-dessus de nos têtes. Pris entre deux orages et ne pouvant plus, d'ailleurs, compter sur un retour du beau temps, nous décidâmes de descendre. Ruisselants, ayant vu tout juste aussi loin que notre nez, nous échangions des réflexions plutôt mélancoliques, mais il était écrit que nous n'aurions pas, tout de même, perdu notre journée. Voilà qu'un vent très fort se lève, venant du bas de la montagne, entraînant la vapeur d'eau qui s'était dégagée de la terre pendant une chaude journée de juillet et qui se condensait à mesure qu'elle montait dans les couches supérieures de l'atmosphère. Tournoyant et mugissant dans les profondeurs des « entonnoirs », le vent roulait ces vapeurs en tourbillons, les fouettait, les tordait, les déchirait avec fureur et les dispersait en tous sens.

D'uno balaio de demoun

Dirias. de fes, lou tuert aurouge.

(AUBANEL.)

On aurait dit le choc furieux d'une bataille de démons. Il se produisait, par intervalle, de larges trouées dans ce chaos qui nous permettaient de voir a une assez grande distance ; il y avait des accalmies, pendant lesquelles on aurait pu croire que la tourmente avait cessé tout à fait ; puis, soudain, le vent soufflait de nouveau, les nuages se reformaient, se resserraient et arrivaient sur nous, de tous côtés, avec une vitesse effrayante : le coup d'oeil était grandiose.

Ironie des choses ! Le lendemain, nous reprenions le chemin de Digne (1) par une radieuse matinée qui nous

(1) De Prads à la Cabane des Mées de l'Estrop, environ cinq heures de marche ; de la cabane au sommet du Puy de la Sèche, trois heures au moins. Au lieu de revenir sur ses pas, on peut descendre sur la Foux et aller coucher à Allos, mais alors la course est plus longue.


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engageait à réparer notre échec de la veille et nous promettait un plein succès ; mais nos provisions étaient épuisées et notre congé allait finir.

Au départ, le berger en chef, qui nous avait paru peu communicatif au premier abord, mais qui avait pourtant rempli très convenablement les devoirs de l'hospitalité, voulut nous donner une preuve éclatante de la bonne impression que nous avions produite sur lui et de la confiance que nous lui avions inspirée. Il nous chargea de ramener son âne à la Favière, d'où on devait le lui renvoyer chargé de provisions. Il nous fut facile de constater que l'une est fort intelligent, avec une pointe d'originalité. Il sait, comme pas un, reconnaître un sentier presque effacé, et, lorsque le sentier n'existe pas, il sait trouver le passage le meilleur, le plus facile et le plus pratique. Les gens des Dourbettes firent preuve de beaucoup de bon sens et d'ingéniosité d'esprit lorsque, ne sachant comment s'y prendre pour tracer un chemin dans un endroit tellement tourmenté qu'il en était dangereux, ils lâchèrent un âne à travers ces ravines et le suivirent attentivement des yeux. Le chemin que prit l'âne abandonné à lui-même fut la direction du chemin qu'ils voulaient établir; il porte encore, aujourd'hui, le nom de : Camin de l'Ase. On dit qu'il n'a jamais été nécessaire de le rectifier.

Notre dernier regard de touriste fut pour le petit hameau de la Favière, gracieusement situé au milieu de vertes cultures et véritable oasis à l'entrée de la région désolée que nous venions de parcourir. N'était la question de logement, nous le recommanderions volontiers comme station estivale aux amateurs de montagne moyenne, de bon air et de solitude.

A. RICHAUD.


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HIPPOLYRE FORTOUL et ALFRED DE MUSSET

Sait-on qu'Hippolyte Fortoul, notre compatriote, avait entretenu avec Alfred de Musset les relations de la plus vive et de la plus sincère amitié? A peu près du même âge que le poète (1), le ministre avait de bonne heure apprécié le talent si souple de celui dont il avait fait le plus brillant éloge dans un article de la Revue des Deux Mondes du 1er septembre 1834.

C'est M. Fortoul lui-même dont la haute protection valut à Alfred de Musset, vers la fin de sa vie, un poste envié qu'il n'occupa pas longtemps et la réparation d'une injustice dont l'auteur des Nuits avait été la victime au lendemain de la Révolution de 1848.

Paul de Musset a raconté comment son frère avait obtenu, en octobre 1838, par la protection du duc d'Orléans, son ancien condisciple, la place de bibliothécaire du ministère de l'intérieur. N'oublions pas qu'à cette époque, si Alfred de Musset avait la célébrité, il était sans fortune et avait peut-être ébréché ses revenus personnels.

Pendant dix ans, il eut le titre et le traitement de bibliothécaire et probablement sans grand souci de sa

(1) A. de Musset, 1810, f 1857. - H. Fortoul, 1811, f 1856.


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charge (1). En février 1848, il fut brutalement révoqué par Ledru-Rollin. De vives protestations s'élevèrent alors dans la presse. L'Académie française, pour le dédommager, lui attribua un prix de poésie et, en 1852, l'admit dans son sein, en remplacement de Dupaty.

Il est probable que M. Fortoul, qui n'avait pas cessé d'avoir pour A. de Musset la plus vive estime, souffrit des déboires du poète. Malgré les soucis de la politique et les tracas de fonctions qui lui laissaient peu de répit, il avait suivi chacun des pas du poète. Il cherchait déjà peut-être l'occasion de lui faire quelque bien, l'invitait quelquefois à dîner chez lui en famille et prenait grand plaisir à jouir des charmes de sa conversation spirituelle et enjouée.

C'est vers cette époque que, voulant lui donner l'occasion de se produire et de flatter l'empereur, il lui proposa de traiter en vers une petite pièce dont on ferait une représentation solennelle dans une grande fête de Cour. Cette pièce fut le Songe d'Auguste. Elle figure dans les oeuvres posthumes d'Alfred de Musset et n'est pas indigne de lui.

M. Fortoul, qui avait pris à coeur de donner à cette représentation un éclat extraordinaire, fut forcé, malgré lui et pour des raisons politiques, — on était alors en pleine guerre d'Orient, — de renoncer à ce projet. Le Songe d'Auguste ne fut jamais joué. D'ailleurs, le ministre, protecteur du poète, venait de mourir subitement d'une attaque d'apoplexie, aux eaux d'Ems (juillet 1856). Mais il avait eu le temps, avant de disparaître, de réparer l'injustice qui avait été commise, quelques années aupa(1)

aupa(1) est probable que le bibliothécaire parut peu souvent au ministère, témoin la plaisanterie qui courait sur lui de son temps : « Que faites-vous là ? » lui dit quelqu'un qui le rencontra dans les couloirs. « Je suis venu voir si ma bibliothèque existait réellement. »


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ravant, à l'égard d'A. de Musset. En 1853, il l'avait nommé bibliothécaire du ministère de l'instruction publique. Dans la lettre par laquelle il lui annonçait sa nomination à « ces fonctions, qu'il n'avait point sollicitées », nous relevons cette phrase où il rend un éclatant hommage au talent du poète : « Je m'estime infiniment d'avoir pu réparer une partie des torts que vous ont faits nos discordes aujourd'hui oubliées. Je regrette seulement d'avoir si peu de chose à offrir à un des hommes dont le talent honore le plus la littérature de notre temps. »

Nous avons été heureux, pour notre part, d'évoquer ce trait peu connu de la vie d'un Dignois. Il a su apprécier à sa juste valeur, dès le début de sa carrière, un des écrivains dont la France a le droit de s'enorgueillir. Moins timoré que M. de Montalembert, M. Fortoul a toujours vu, en A. de Musset, un autre poète que l'auteur de la Ballade à la lune et « du point sur un i ».

G. AUBIN.


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LETTRES

DE

Peiresc à Jacques Gaffarel

(1627-1637) publiées d'après le manuscrit de la bibliothèque de Carpentras, avec notes et commentaires

(Suite)

LETTRE X. (Fol. 406.)

Monsieur, j'ay receu par le dernier ordinaire de Lyon vostre depesche du 22me septembre et faict rendre en mesme temps au sieur Michel le paquet qui luy estoit adressé ; de qui vous aurez le mot de response ci-joint. L'appréhantion où j'estois qu'il se fust esgaré de mes lettres, procédoit d'une plaincte que m'avoit faict le sieur Michel. On n'avoit pas responce de quelques-unes des siennes, et sur ce que vous m'avez mandé vers la fin de juillet que vous aviez esté fort longtemps sans recevoir de mes lettres, quoy que je vous en eusse adressé bon nombre quelque temps auparavant ; mais, puisque vous dictes que M. du Lieu en a tant soing, je m'en reposeray sur sa diligence et l'en remercieray comme je doibs, n'estant point de besoing que vous vous metiez en payne de faire payer le port de vos lettres, que je ne sçaurais vous exprimer, parce que M. du Lieu n'y regarde pas de sy près avec moy corne avec d'autres, et que nous sommes d'accord ensemble, en sorte que vous ne devez avoir aucun regret et me continuer l'adresse de vos lettres pour vos amis.

3


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Vous remerciant bien humblement des nouvelles dont vous nous faictes sy bonne part et des instances que vous avez faictes pour me procurer la communication de ces vases du trésor, dont je ne double point que ces Messieurs n'en soient grandement jalloux, comme ils estoient du temps que j'estois à Venize, et de tout ce qui estoit du mesine lieu; mais que je ne laissay pas d'avoir par le moyen du procurateur Federigo Contarini (1), lorsqu'il avoit la disposition des clefs de communication sy particulière qu'il veulent. Car il fit ouvrir la chasse d'argent où estoit l'Evangile de Saint Marc par un orfèvre, et fit d'autres expériences qui n'estoient pas moins difficiles que celles qu'il demandoit maintenant : mais pour le moins faictes nous un peu description par escript de la qualité des vases qu'il y a à la première fois que vous y entrerez, comme il n'est pas difficile d'y entrer, l'ouverture en estant sy fréquente.

Je serois bien ayse d'apprendre par rnesme moyen s'il y a des marchands orphêvres ou lapidaires qui ayent de beaux vases de pierres précieuses qui puissent estre antiques ; corne j'entends qu'un certain Manella en a vu de pierre de topasse d'une grandeur fort merveilleuse et d'un prix qu'on dict estre bien grand. Duquel je seroys bien ayse d'avoir la contenance quelque jour par le moyen d'un petit modèle de fer blanc, qui contienne autant d'eau que le vase, ni plus, ni moins. La preuve que vous pourrez faire aysément de cellui-là vous facilitera les moyens d'en faire d'autres, soit qu'il s'en trouve entre les mains des marchands, ou bien dans les églises : quelqu'un m'ayant voulu asseurer qu'il y en a quelques-uns dans la sacristie de l'église patriarchale de Venise et possible dans l'abbaye Saint-Georges et autres églises

(1) Federigo appartenait à l'illustre famille patricienne des Contarini, qui a donné huit doges à Venise. — Cf. Dam, Histoire de Veniset passim.


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bien antiennes. Que sy vous en avez vu, une fois faict l'examen, qu'il demande la mesure de quelqu'un. Ce vous seroit une planche pour faciliter et faire cognoistre combien il est aysé de faire les autres où vous rencontrez plus de difficulté.

Au reste, j'ay prins grand plaisir d'entendre le dessaing que vous avez faict de traduire cet Almanach(l) des Juifs : il faudrait s'enquérir de quelles tables se servent ceux qui l'ont dressé, et s'ils en ont d'autres que celles de Rabi Manuel ou de Jacob (2), et s'ils ne sçavent point en quel temps précisément vivoit cest autheur, qui habitoit à Tarascon lorsqu'il escripvit ces tables astronomiques qu'il intitula des Ailes ; car il ne faict pas mention des tables d'Alfonce (3), et il y a néanmoins quelque conjecture qu'ils vivoient ensemble le mesme temps. J'en ay un exemplaire fort entier, escript en vellin, il y a plus de deux cents ans, lequel est maintenaut entre les mains d'un très honneste homme, qui en faict la traduction.

J'ay bien tousiours veu que les Espagnes (4) estoient grandement remplies de Juifs, quelque inquisition qui les y persécutte. C'est pourquoy je ne trouve pas estrange le billet qui y a esté affiché.

(1) Voir : FURST, Bibliotheca Judaïca, et BARTOLOCCI, Magna Bibliotheca Rabbinorum.

(2) Sans doute Jacob ben Machir Ben Tibbou, désigné aussi sous le nom de Profiat Tabou. Il naquit à Montpellier, vers 1250, étudia à Lunel et vécut en Espagne. Il a publié de nombreuses traductions d'ouvrages hébraïques sur l'astronomie et les mathématiques.

(3) Alphonse X le Sage, roi de Castille de 1252 à 1284. L'astronomie lui est redevable des Tables dites Alphonsines, qui furent universellement employées jusqu'au commencement du XVIe siècle. Elles datent de l'an 1252; elles furent imprimées pour la première fois à Venise en 1492 (in-4°). On montre, à l'Alcazar de Ségovie, la chambre où le roi Alphonse se livrait à ses travaux astronomiques.

(4) Voir : AMADOU DE LOS RIOTS, Histoire des Juifs d'Espagne.


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J'avois enfin veu le libvre de l'Altessa Real de Savoye, ce qui m'a fait prendre plus grand plaisir à voir celuy de la maiesta dy la Regina Republica dy Venezia, que vous m'avez envoyé, de vostre Luigi Manzini, mais il s'est trouvé imparfaict de trois feuilles entières, qui entrent dans les trois derniers cahyers et qui doibvent estre cottées B 3, C 3, D 3. qui peuvent estre demeurées sur vostre table par mesgarde, mais je ne laisse pourtant de vous en estre grandement obligé, et suis bien marry de ne vous pouvoir rien envoyer en revanche présentement come je désirerais.

Nous n'avons rien icy de nouveau que le retour de Madame la Mareschale de Vitry (1), avec Mademoiselle sa fille et Monsieur le marquis son fils, âgé seulement de 12 ans, lequel néanmoins interprète le grec de son Homère en latin aussi facilement et le prononce d'aussi bonne grâce que le français. Nous avons icy M. de Bellejambe (2), maistre des Requestes, s'en revenant de son intendance de Toulouse avec Madame sa femme et toute sa famille, lequel s'en alla à la Sainte-Baume pour, après après avoir vu Marseille, reprendre la routte de la Court. Sy nous avions de plus dignes nouvelles, nous vous en

(1) Le maréchal de Vitry avait épousé, en 1017, Lucrèce Marie Bouhier, veuve du marquis de Noirmoutiers. La jeune marquis, auquel il est fait allusion, se nommait Nicols Marie. Il occupa les ambassades d'Autriche et de Pologne et mourut sans postérité en 1005. Il avait, tout jeune, prononcé un panégyrique de Louis XIII, à l'occasion de la prise de Nancy, où il avait violemment attaqué la maison de Lorraine. Ce panégyrique est conservé à la Bibliothèque Méjane d'Aix (n° 28,372). C'est à cette occasion que Peirese, dans une lettre à Dupuy, de décembre 1633, dit « qu'il montra la grandeur de son courage, de sa mémoire et de sa gentilesse non pareille ».

(2) Louis le Maistre, seigneur de Bellejambe, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, conseiller d'Etat. — Cf. BLANCHARD, Livre des maîtres des requêtes, p. 337; — AVENEL, Correspondance de Richelieu, I, 515; V, 1,039; VI, 746.


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ferions part. Aussi cependant je demeure, Monsieur, vostre très humble et très obligé serviteur. DE PEIRESC. A Aix, (après octobre 1632).

LETTRE XL (Fol. 407.)

Monsieur, je viens de recevoir vostre depesche du 22 du passé et d'envoyer en mesme temps au sieur Michel ce qui luy estait adressé, vous remerciant très humblement de l'exacte recherche qu'il vous plaist me promettre de ce livre d'Abraham Peritsol, bien marry qu'il y ayt si peu

d'apparence de la (1), pour l'amour de ces manuscripts

manuscripts ont offert présentement.

Je vous remercie par mesme moyen des nouvelles : nous avons ouï parler de cest embrasement de Constantinople, mais vous nous en dictes des particularités plus notables que tout ce que nous en sçavions. S'il fallait que je vous en rendisse la pareille pour satisfaire à vostre service, je serais bien en peine de m'en acquitter, car ce païs icy ne produit pas de nouvelles de considération, et celles du monde y arrivent plus tard qu'ailleurs de beaucoup.

Monsieur de la Valette s'embarqua sur une gallère quinze jours y a avec Madame sa femme pour prendre la route de Rome et de là à Venise. Il s'offre à rnoy avec de grandes instances, possible ne seroit-il pas marry de s'employer pour obtenir des guides du trésor de SaintMarc la communication de ces vases précieux dont je vous avais escript.

J'envoyeray vostre lettre à Monsieur Gassendy, afin qu'il y voie vos nouvelles avec vos recommandations. Je vous envoyay une sienne lettre par le dernier ordinaire de Lyon soubs une mesme enveloppe toute simple, à cause

(1) Peut-être « rencontre ».


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que j'estais lors trop pressé et que je ne peu vous escripre. Je prierai M. du Lieu de garder vos lettres jusqu'à ce qu'il les puisse mettre sous l'enveloppe de Monseigneur l'ambassadeur.

Les Marseillais sont fort désolés de la perte de leur navire Saint-Lazare prins par les corsaires de Thunis et d'Algier, où il y a plus de 150 escus (1) de marchandises sans les personnes.

L'on a publié à l'audience du parlement l'abolition des esmotions des Cascaveous (2), sauf quelques réserves et modifications, et sur ce je finis et vous baise les mains, estant, Monsieur, vostre très humble et très obligé serviteur. DE PEYRESC.

A Aix, ce 18 novembre 1633.

LETTRE XII. (Fol. 407.)

Monsieur, j'ai receu vostre despesche du 4 novembre, où je ne trouvay point de lettre pour Monsieur vostre cousin, dont le sieur Michel se voulut prendre à moy par ce, disoit-il, qu'il attendoit response de vostre part sur quelque chose qui lui importe. Il m'avoit apporté quelques jours auparavant une petite lettre pour vous, qui sera ci-jointe, et que je recommanderay come les dernières à M. du Lieu de qui j'ai advis qu'il enclorroit tout ce qu'il y auroit pour vous de ma part sous l'enveloppe que vous demandiez.

J'ay prins plaisir de recevoir les imperfections de ce petit libraire della Maiesta della Republica, dont je vous remercie très affectueusement, ensemble des autres advis qu'il vous plaist me donner des mentions de livres.

(1) Sans doute 150,000. (2) Voir plus haut, p. 375


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Si le sieur Licetus (1) veut des relations sur le subject des Tonnerres, il en est arrivé de bien estranges de ma connaissance, et celle mesme de Mazan que j'avois envoyée à l'éminent cardinal de Bagny a des circonstances bien merveilleuses, et ne scay si nous les avions toutes apprinses lorsque j'en donnay advis à son Eminence.

J'en ay veu une foys en ma vie tomber un sur les Cappucins de ceste ville, estant moy à la place des Jacobins, où je vis la figure que les anciens donneroit au fouldre toute telle que je la vois dans les bas-reliefs, d'une telle grandeur qu'elle occupoit tout ce que je pouvois regarder en un clin d'oeil de notre hémisphère, et de ce coup-là il y eut mille accidents étranger clans l'église des Cappucins, dont le maistre autel fut refendu en deux parties esgalles, entre autres bigearries. Ne m'estant jamais arrivé que ceste foys là de voir un spectacle si admirable d'une figure de feu si proportionnée et si grande, représentant comme un flambeau allumé par les deux bouts, costoyé de douze flèches dont le manche flamboit, brizé en figures de degrés, ayant chascune sa pointe comme d'un fer très angulaire, ainsi que les figures de dardz, le tout de vive flamme de feu. Et dont l'apparition ne subsista qu'un bon petit moment de temps et s'évanouit en fondant sur ceste église là.

L'on m'avoit dict que ce libvre de Fulmine (2) du sieur Licetus estoit imprimé, et j'avais bien désiré de le voir,

(1) Liceti (Fortunio), né à Rapallo (1522), mort à Padoue (1652), professeur érudit, mais enclin à une aveugle crédulité qui lui faisait admettre sans critique les faits les moins avérés. Ses ouvrages sont nombreux : De ortu animée humanoe,, 1602; — De Luceniis antiquorum reconduis, 1602; — De his qui diu viount sine alimento, 1012; — De monstrorum causis, natura et differentiis, 1634; — De animarum rationalium immortulitate, 1629, in-f° ; — De propriorum operum historia, 1634, etc. — Cf. l'ouvrage de RENAULDIN, les Médecins numismates.

(2) Le livre de Liceti est intitulé : Pyronarcha, sive de fulminum natura deque Jebrium origine, lib. II, Padoue, 1634, in-4°.


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mais ces longues interruptions de commerce m'avoient osté le moyen de le faire venir : mais s'il est une foys bien restably, il faudra bien faire venir quelques fagots de livres comme je voulois faire autresfoys de ce costé là. Auquel cas je vous en donneray la commande pour le choix, et prieray le sieur P. Vedon, consul de la nation française, de fournir les frais nécessaires et se charger du soin de me les faire venir par Gênes, soubs l'adresse du sieur Honoré Gridy. Que si par hazard dans vos perquisitions de livres vous en rencontriez un que j'ay veu autrefois, ce me semble, in-4°, concernant l'art de faire des verres et des esmaux, vous me feriez plaisir de me le retenir. Les quelques marchands de verreries de Muran (1) ou quelqu'un de ces riches miroithiers vous en donneront connaissance, et possible l'aura-t-on faict réimprimé depuis lors, car il y a trente bonnes années que je suis hors de ce païs-là.

Ce pays icy ne nous fournit point de nouvelles que je puisse rendre en revanche des vostres. Monsieur le baron de Vaux a esté choisy par le Roy pour premier consul de ceste ville sur la vocation de trois qu'elle avoit nommés à Sa Majesté, et le sieur Augey a esté pourveu par Sa Majesté de la charge d'assesseur, dont les nouvelles ne sont arrivées que par le dernier ordinaire. Monsieur de la Roquette que vous cognoissez, je m'asseure, m'escrit de Blaye, où il a quelque commandement, qu'on va mettre sur la presse ung libvre d'ung sien amy sur les considérations du flux et du reflux de la mer, qu'il trouve bien pertinentes. Et sur ce je flniray demeurant, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. DE PEIRESC.

A Aix, ce 28 novembre 1633.

(1) Les verreries de Murano étaient déjà réputées au XVIe siècle. Elles devinrent fort importantes lorsque, en 1250, C. Briani introduisit la fabrication des bijoux en verre, en imitation des gemmes rapportées d'Orient par Marco Polo.


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Vous aurez une despesche à part (1) sur une petite affaire que je vous recommande comme chose grandement sensible et où vous pourrez obliger quelque autre que moy, une infinité de bons amys du R. P. Théophile Minuti (2). Quand vous escriprez à Monsieur Naudé, je vous supplye de luy faire mes humbles salluts, espérant de luy éscripre par Rome, car je ne le sçauroi faire promptement à mon grand regret.

LETTRE XIII. (Fol. 408.)

Monsieur, ayant apprins les bons offices que Monseigneur l'ambassadeur à Venise a rendus à une vingtaine de Provençaux, qui avoient été punis comme corsaires au service d'un Savoyard par les gallions de Venise, en Candie, j'ay cru vous debvoir adresser que ce sont, comme je pense, de mauvais garnements et bien indignes de ceste grâce aussi bien que leur capitaine, pour avoir exercé des inhumanités et impiétés bien grandes, non seulement envers de pauvres chrétiens Grecs et Maronytes, qui estoient dans une barque, partis de Seyde l'année dernière pour aller en Cypre, laquelle ils prindrent le 23 novembre 1632, au cap de Saint-Andréa de Cypre, vis à vis de la Caramanie, et la pillèrent et saccagèrent à leur volonté et sans discrétion quelconque : mais ils ne voulurent pas espargner un bon Père Minime Provençal, nommé le Père Théophile Minuti (3), que possible vous

(1) Voir la lettre suivante, où cette affaire de piraterie est traitée tout au long.

(2) Voir la lettre suivante.

(3) Le Père Minime Théophile Minuti était un ami particulier de Peiresc. Il en parle souvent dans sa correspondance. Voir lettre du 23 juillet 1633 à Dnpuy : « C'est un de leur Ordre qui m'a communiqué la plupart de ces Penta-


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cognoissez corne il est bien cognu par tout ce Levant, à qui ils enlevèrent toutes les hardes et le mirent en chemise, à peine luy ayant laissé son bréviaire, un petit cahier de mémoires qu'il avoit de moy, quelques protestations qu'il sceut faire de sa patrie, et bien qu'il fist apparoistre qu'une caisse de marchandises de bonnes valeurs, qu'on lui avait recommandée, appartenoit au sieur Jean Loys Alleman, de Marseille, et qu'elles debvoient estre consignées à ung marchand Vénitien aux Salines de Cypre, pour le compte d'un Alleman Provençal ; mais ces canailles qui n'estaient que vingt-sept hommes, dont il n'y avoit qu'un Maltais et un Vénitien, tous les autres vingt-cinq estoient Provençaux, furent si dénaturés et impitoyablement que les Turcs no furent pas si barbares qu'eulx, car ils laissèrent ce pauvre bon Père avec ces autres pauvres Grecs et Maronites exposés en un lieu de là sans vivres et mesme sans eau qui se peut boire, ayant emporté jusques aux barils ; tous lesquels furent trois sepmaines à ne vivre que de champignons et aultres choses que la mer leur pouvoit fournir heureusement, ayant eu grande peine de trouver seulement de l'eau, jusques à tant que des Turcs qui passoient près de là eurent pitié d'eulx et les en tirèrent, les ayant menés au lieu où il y avait de l'eau et leur ayant charitablement desparty de leurs vivres et donné moyen de prendre le chemin des lieux habités où ils trouvèrent des secours. Or ce bon Père estoit passé pour la première fois en

teuques Samaritains et aultres bons livres. » — « Je vous le recommande comme peult mériter celui qui a desterré tous ces Peutateuques Samaritains, dont les curieux se prévaudront bien quoique jour. » — Cf. Edit. TAMIZEY DE LARROQUE, II, 567 ; 111,68, 78, 90, 92, 95, 101, 103, 110, 121, 128, 130, 138, 469, 703.


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Levant au service de M. le comte de Marcheville (1) jusques en Constantinople et, après quelques moys de séjour dans ceste grande ville, estoit retourné du costé de Seyde et de la mer Sainte pour y continuer des recherches de bons livres pour l'amour de moy comme il en avoit desja trouvé de bien rares et bien dignes d'estre conservés de son premier voyage, entre autres jusques à quatre ou cinq divers exemplaires du Père général des Samaritains, où il s'est descouvert de très beaux secrets de l'histoire sainte, et tous pleins d'autres pièces très curieuses qui l'ont rendu bien célèbre parmy les hommes de lettres aussy bien dans Rome qu'à Paris ; ce qui me faict prendre grande part en toutes ces indignités et maulvais traitements qu'il a receus de ses faulx compatriottes, dont il en est abbordé quelqu'un de par deça, qui sont depuis venus crier mercy, advouant leur faulte ; mais ils la voudraient rejeter en partie sur le cappitaine et sur ce Castelnovo de Nice qui patronisait le navire de leur— et enfin sur ce Savoyard qui abbusoit ainsy de la liberté qu'il avoit d'armer contre les infidelles. Et d'aultant qu'on nous asseure que ce— cappitaine a esté envoyé à Venise pour rendre compte de ses actions, tant pour lui que pour les autres camarades Provençaux, que Mgr l'ambassadeur a faict mettre en liberté. Si vous trouvez aulcune voie à faire faire quelque raison à le moins à ce pauvre marchand de Marseille, Jean Loys Lallemand, à qui apparte(1)

apparte(1) ambassadeur de France à Constantinople, indisposa bientôt tout le monde contre lui. Curieuse lettre de Jacques Dupuy à Peiresc : « Le moins mal qui puisse arriver à mon dict sieur de Marcheville est de s'en revenir. Personne ne le plaint, sachant avec quelle imprudence et témérité il s'est gouverné à cette cour. Il a une vanité si estrange qu'il a cru effacer e lustre de tous les autres ambassadeurs qui l'avaient précédé, publiant tout haut devant sou partement qu'ils trahissaient l'honneur de la nation et de leur maître, que luy allait restablir très puissamment, »


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noit la caisse de... et le bon Père Théophile, à qui elle avoit esté recommandée par un sien bienfaicteur, serait hors d'un grand regret et y perdrait volontiers tout l'intérest qu'il y pouvoit prétendre de son choix en toutes ses hardes et mauvais traitements. Je vous en aurais beaucoup plus d'obligation que si c'estoit une chose plus importante et plus considérable qui me regardast en mon propre. Croyant bien qu'il ne vous serait par difficile d'apprendre là le nom de ce marchand Vénitien résidant aux salines de Cypre et de son correspondant à Venise, qui vous pourrait fournir plus de certitude des particularités de l'affaire et de la qualité, nombre et valeur à peu près de ceste marchandise, dont je vouldrois bien avoir faict faire la raison aux marchands pour en descharger de regret ce bon Père, à qui le public est sy redevable aussy bien que moy en mon particulier. Excusez-moi de ceste corvée et en prenez la revanche en me commandant s'il vous plaist, Monsieur, vostre très humble serviteur.

DE PEIRESC.

A Aix, ce 28 novembre 1633.

Ayant dict qu'il y avoit quelques deux douzaines de bonnets rouges, j'ay prins la liberté d'escripre à Mgr l'ambassadeur sur ceste affaire, au cas que vous jugiez à propos de luy les rendre, ce que je laisse à vostre disposition, mais au cas que vous le trouviez bon, je vous prie de m'ayder à faire mes excuses.

LETTRE XIV. (Fol. 409.)

Monsieur, par vostre dernière du 16 novembre que je ne receus que samedy par un ordinaire de Lyon, vous m'accusiez une lettre, précédente de deux jours seulement,


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envoyée par un extraordinaire de Monsieur de Créquy (1), laquelle je n'ay pu recevoir, si ce n'est celle du 4 du mesme moys, à laquelle je vous fis réponse quinze jours y a. Je fis incontinant rendre au sieur Michel celle que vous aviez jointe pour luy à vostre dernière dépesche, en response de quoy j'ay à vous remercier, comme je le faicts très humblement, des honnestes offres qu'il vous plaist me faire de ceste vieille pièce figurée qu'on avait tirée des ruines d'Aquilée (2), qu'il serait dommage de laisser porter si loing du lieu où elle avoit servi d'ornement et où elle peult encore estre en plus grand prix, je m'asseure, qu'en tout autre lieu, puisque le luxe et la grandeur d'Aquilée sont maintenant transférés à Venise avec la dignité patriarcale. C'est pourquoy je suis obligé de vous suppléer et inspirer, comme je le fais très humblement et justement des choses de par delà, quelque plus digne maître que moy de ceste belle pièce, dont je me contenteray d'avoir un peu de griffonement en papier, s'il vous plaist, et ne laisseray pas de vous en demeurer tout aultant redebvable que si j'avai receu l'original.

Ne doubtant pas que ce ne soit chose rare, puisque feu Monsieur Pignorius avoit eu le soing de la faire apporter de sy loing. Ce monsieur Rhodius (3), qui en avoit été

(1) Charles Créqui de Blanchefort de Canaples, maréchal de France, général au service d'Henri IV et de Louis XIII, tué, en 1638, par un coup de canon au siège du Château de Brome. Il venait d'être envoyé comme ambassadeur extraordinaire à Rome, pour y régler l'affaire dite de la comprotection.

— Cf. AUBRY, Mémoires pour l'Histoire du Cardinal de Richelieu, t. II, p. 213.

— AVEXEL, Lettres de Richelieu, IV, 553, et table générale, VIII, 422.

(2) Aquilée, qui, du temps des Romains, fut une des villes les plus considérables d'Italie, fut ruinée, en 452, par Attila. Une partie de ses habitants, réfugiés dans les lagunes, y fonda Venise. Sa ruine subsistent encore à Aglar, dans le cercle de Gorizia, près de l'Isonzo.

(3) Jean Rhodius, de Copenhague (1587-1659), médecin et archéologue, entretenait une vaste correspondance avec beaucoup de savants européens. —


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légataire, doibt estre bien curieux et vraisemblablement homme de lettres, puisqu'il a envie de quelques-uns de vos manuscrits. Je seray bien ayse d'apprendre quelque chose de son mérite, puisqu'il avoit esté aymé du sieur Pignorius, que j'avois tant chéry et honoré. Et vous prie de me mander de quel lieu il est, quel séjour il a fait ou veult faire à Padoue, et quelle est sa délectation prédominante, car je le servirai volontiers si je pouvois, puisque je ne puis rendre de preuves de mon service au pauvre Monsieur Pignorius. Cependant je demeureray tousiours, Monsieur, vostre très humble et très obligé serviteur.

DE PEYRESC. A Aix, ce 13 décembre 1633.

La gallère du Pape qui avoit chargé le train de Monsieur le duc de Créquy l'est venu descharger à SaintTropez et s'en est retournée en Italie.

LETTRE XV. (Fol. 409.)

Monsieur, je compatis grandement à la douleur et à l'affliction que vous avez ressentie avec Mgr l'ambassadeur en la perte de Madame, et prie Dieu qu'il veuille avoir fortiffié sa constance et son courage en une si sensible occurance.

Je ne manqueray pas de faire tenir à Monsieur Gassendy le libvre du sieur Licetus, estimant grandement la vertu

et l'érudition singulière de ce personnage. J'envoyay

dès qu'elle arriva— (1).

Cf BARTHOLINUS, De scriptis Demorum. — Gassendi parle de lui en ces termes (V. 437) : « Alius quoque Peirescii amicus ex Dania, Joanes Rhodius mediacus, qui sede Patavii delecta, non minus litteris ingenuis quam artis proestantia clarescit. » — Cf. lettre de Peiresc à Dupuy, 22 avril 1634, t. III, p. 164. (1) Suivent deux lignes illisibles.


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Vous avez une petite— de Monsieur Fabrot (1) et

possible quelque feuille d'un autre, du marquis de et je

demeureroy, Monsieur, vostre très humble et obéissant serviteur. DE PEIRESC.

A Aix, le 27 décembre 1633.

Ne faictes pas de difficulté, je vous prie, de m'adresser librement toutes vos lettres, soit pour Monsieur vostre cousin, ou pour Monsieur Michel, ou autre. Vous me ferriez tort si vous en usiez aultrement, estant vostre obligé considérable au contraire, quoy qu'on vous peusse dire.

LETTRE XVI. (Fol. 409.)

Monsieur, avec vostre despesche du 6 janvier j'ay reçu le libvre, qu'il vous a pleu de m'envoyer, del P. Neri (2), dont je vous remercie de bon coeur. Celluy que je vous demandois est d'un autre autheur, et de bien plus vieille édition, et que d'aultres estiment aultant pour le moins, mais je pense bien que celluy qui le désirait se pourra contenter de celluy-ci. Je n'ai pas receu la lettre que vous dites m'avoir esté escripte par Monseigneur l'ambassadeur, et serais bien marry qu'il s'en feusse donné la peine, comme ne. l'ayant pas mérité, ne luy estant pas moins redevable, et par conséquent à vous, que si la supplication que je lui avois faicte eusse mieux réussi, ne doubtant pas

(1) Fabrot, jurisconsulte, né à Aix, 15 septembre 1580, mort à Paris, 16 janvier 1659. —Voir la liste des ouvrages dans le Dictionnaire historique de Moreri. — Cf. GIRAOTI, Notice sur Louis de Fabrot, 1833.

(2) Il s'agit sans doute de l'ouvrage du P. Antonio Neri, chimiste italien du XVIe siècle, intitulé : L'Artc Vetraria. Il a eu plusieurs éditions : Florence, 1592-1612, Venise, 1663, etc. Il a été traduit en français par le baron d'Holbach, 1754, in-4°.


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que ce ne fusse des personnes toutes différentes qui estoient dans le vaisseau de Scarampi, d'avec celles de la gallère qui vola le bon Père Théophile Minuti. Mais quoy que puissent maintenant dire les camarades de ce Scarampi, de la diversité de leurs interrogations, il se trouvera au bout du compte qu'ils avoient faict leur dessein et leur partement en mesme. temps et à mesmes fins pour s'entrefortiffier, assister et défendre les uns les autres et partager leurs buttins, mais c'est la mer qui les a séparés, comme il arrive assez souvent, quoy qu'à leur grand regret, et, comme tous vilains cas sont déniables, ils veulent maintenant rejetter la fourberie sur les aultres, et les aultres rejeter sur eulx ; car ce fut en veue du vaisseau de ce Scarampi que la gallère fit ceste prinse, et l'alla incontinent conduire à bord du vaisseau, à la faveur duquel le vol avoit esté faict et souffert : mais on se console bien de plus grands malheurs quand on peult revenir de si loing.

Quant au faict des vases de Saint-Marc, il n'y a rien de sy aysé si vous vouliez y prendre tant soit peu de soing, car vous pourriez avoir faict préparer d'autres vases communs, soit d'estains ou de fer blanc pour en faire la comparaison, et si ces Seignores veullent permettre qu'à mesme un peintre en tirera un peu de dessain, vous les fassiez remplir d'eau ou de grains de millet dans celluy de ces vases d'estains ou de fer blanc qui sera de plus approchante grandeur et capacité, et faire marquer avec un fer l'endroit jusques où montera la quantité d'eau ou le millet dont le vase antique se trouvera rempli, et puis faire coupper ou limer le vase d'estains ou de fer blanc en sorte

qu'il ne puisse pas contenir davantage et le pour

me l'enuoyer ; car je saurai bien examiner la contenance de par deça aussy bien que la forme et figure du vase pour luy donner son vrai nom antique, soit à la grecque ou à la romaine, selon la proportion que j'y trouveray. Mais il ne fault pas vous amuser à d'aultres vases que ceux qui


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seront les plus précieux, car c'estoit en ceux-là que les anciens estoient communément les plus exacts. Mais si cela vous donne trop de peine, il ne faudra que le laisser, car j'en ai desia rencontré assez d'ailleurs pour m'en pouuoir passer, et asseurois certainement d'en pouvoir et induire et alléguer quelqu'un de ceux-là pour ne pas laisser charrier ung si célèbre trésor ; et pour ayder à faire mieux valloir ce qui y est, quel que besoing que j'en eusse.

Au reste, je vous remercie bien fort de vos nouvelles, bien marry de ne vous en pouvoir rendre aulcune revanche, mais vous scavez que ce païs n'en produit pas -qui vaillent l'escripre. L'on a enterré à Antibes, nuitamment, une fille prisonnière qui s'en alloit estre condamnée le lendemain à mort pour la suffocation de son parent, les prisons ayant esté enfoncées avec le bellier par cinquante ■soldats marqués, pour raison de quoy l'on y envoya ung conseiller de la Cour avec un des messieurs les gens du Roy, accompagnés du prévost et de ses archers, et sur ce, je demeureray, Monsieur, vostre très humble serviteur.

DE PEYRESC.

A Aix, ce 7 felvrier 1634.

J'ay receu par Gênes une despesche bien fraische de la part de Monsieur de la Valette qui, de sa grâce, m'offre de s'employer pour les vases de Saint-Marc, où il ne se trouvera pas tant de difficultés, je m'asseure, comme on appréhende, si on faict l'essai. Il ne fault en ung besoing que porter des fiolles de verre, dans lesquelles on puisse reverser et conserver l'eau qui aura remply ces vases ■antiques et y faire des marques recongnoissables pour pouvoir après plus à loisir faire adjuster chez nous des vases d'estains à la contenance de l'eau de ces fiolles.


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LETTRE XVII. (Fol. 410.

Monsieur, j'ay bien veu, par les termes d'honnesteté dont Mgr l'ambassadeur (1) a voulu user en mon endroict, que ce sont les charitables offices que vous m'avez donnés à l'endroit de Son Excellence qui l'ont porté à m'en faire si bonne mesure et au centuple de tout ce que j'en eusse peu prétendre d'un personnage de sa qualité et de son particulier mérite. Donc, je voudrais luy pouvoir tesmoigner ma gratitude ; mais il me sera bien malaysé, si vous ne m'y aidez, pour me faire cognoistre quels moyens je pouvois avoir de le servir.

Ce que vous m'escripvez de coeur fondu par la violence de la maladie du duc de Feria (2) est si merveilleux à mon gré que, s'il s'en pouvoit avoir quelque relation de la part de quelque médecin de ceulx qui le peuvent avoir traicté, je l'estimerois bien ; comme je verroys bien volontiers celle que vous me faictes espérer du mal entendu arrivé à Son Excellence et l'ambassadeur de Pologne.

Nous n'avons icy que la publication (3) faicte de ce matin à l'audience des robes rouges, toutes les chambres assemblées, de la déclaration du Roy sur Monsieur son frère, par l'après commandement de Sa Majesté, en la présentation de laquelle M. l'advocat général De Cormis a faict des merveilles, sans qu'il y eust eu que vingt-quatre heures depuis la réception du paquet du Roy.

(1) La Tuillerie, ambassadeur à Venise.

(2) Le duc de Feria était général au service de l'Espagne. — Voir : Lettres de Peiresc aux frères Dupuy, t. II, pp. 590, 656.

(3) Allusion au pardon accordé par Louis XIII à son frère Gaston d'Orléans, après la guerre civile marquée par la bataille de Castelnaudary.


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Je me trouve si pressé, d'ailleurs, que je ne scaurois vous entretenir plus longuement, et suis tousiours, Monsieur, vostre très humble serviteur, DE PEIRESC.

A Aix, ce 20 février 1634.

LETTRE XVIII (Fol. 410.)

Monsieur, j'ay receu vostre despesche du 23 février et faict rendre incontinent celle qui estoit adressée au sieur Michel, vous ayant accusé longtemps y a la réception du livre que le sieur du Lieu me fict tenir de vostre part, mais il fault que vos ordinaires n'arrivent pas bien à point nommé à Lyon pour en partir incontinent, car le changement des routtes des courriers du Roy en Italie peult avoir faict quelques altérations pour les jours de leur despart, mais mon homme vient me dire que ma dernière despesche à vous ne fut que du 20 febvrier, tellement qu'elle ne pourrait partir de Lyon que le 20me, et ne pense pas que dans ce temps-là elle ayt peu estre arrivée dans 12 jours à Venise, de sorte que ce serait à tort si on s'en plaignoit.

Je vous remercie de vos advis et nouvelles, et ne puis vous dire en revanche que le passage de monsieur le comte de Noailles (1) qui arriva icy vendredy, ayant anticipé sa venue d'un jour, et prévenu Monsieur le Mareschal qui vouloit envoyer son carosse au-devant de luy. Il s'en vint descendre tout droit chez le sieur mareschal et y

(1) François, fils d'Henri de Noailles, né en 1584, mort en 1645, gouverneur du Rouergue et de l'Auvergne, fut ambassadeur à Rome. — Cf. ANSELME, Histoire générale des grands officiers de la couronne. — Lettres de Peiresc aux frères Dupuy, t. II, pp. 366, 567, 576, 641, 660, 676, 672 ; t. IV, pp. 57, 50, 61, 64,79,84, 229,546, 697.


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demeura à disner et souper, et le lendemain au disner, ayant couché à la ville en une maison voysine, où il receut ses visites particulières, tant de Monsieur du Chaisne, second président, qui occupe la place du premier en absence, et de Monsieur l'archevesque et autres prélats qui se trouvèrent à la ville, auxquels il rendit toutes les visites particulièrement, et partit sabmedy après disner pour aller coucher à Marseille, où ses gardes arrivèrent par mer le lendemain, et doibt partir jeudi au plus tard sur deux galères que le Roy a ordonnées, le temps estant fort propice dès à ceste heure.

Au reste, je seroy très aise que nous ayons le bien de vous revoir plus tost que nous ne pensions, vous remerciant très humblement du soing que vous prenez de mes petites curiosités. On nous faict feste d'un nouveau livre (1), imprimé à Venise, des plantes maritimes, qui exercera les curieux, et je demeureroy, Monsieur, vostre tres humble serviteur. DE PEIRESC.

A Aix, ce 21 mars 1634, en haste.

Monsieur, ce petit mot au hazard, si vous n'êtes point encore party, sera pour accompagner la lettre ci-jointe et vous dire qu'on nous a apporté d'Alep des livres du 5 febvrier, sur des bateaux de Constantinople, si estranges, que nous en sommes en grande peine jusques à tant que du costé de Venise nous en ayons l'éclaircissement que l'on en attend, et je demeure, Monsieur, votre serviteur. DE PEIRESC.

A Aix, ce 28 mars 1634.

(A suivre.)

(1) Il s'agit sans doute du livre de Donati, dont il est parié dans la lettre suivante :

Le Gérant. CHASPOUL.


— 53 — CAUSERIE GRAMMATICALE

Formation actuelle de mots nouveaux

AUTOBUS

S'il prend, pour principal objet de son étude, les grands bouleversements au milieu desquels a été enfantée la terre, le géologue ne saurait cependant négliger les phénomènes actuels qui la transforment incessamment sous nos yeux: il en va de même du linguiste ; sans doute, celui-ci ne manquera pas de s'intéresser tout d'abord à cet immense et prodigieux travail d'inconsciente transformation qui, du latin disparu, a tiré notre idiome, national ; mais le français n'a rien de cette fixité qui caractérise les langues mortes. Comme Horace le constatait, il y a vingt siècles, pour le parler romain, tous les jours, des mots naissent, d'autres meurent, telles ces feuilles desséchées, que chasse, au retour du printemps, la frondaison nouvelle. A ces créations journalières que multiplient autour de nous d'innombrables inventions, la philologie a le droit et le devoir de demander leur acte de naissance ; certaines, à vrai dire, ne retiendront guère son attention : il s'agit, en l'espèce, de ces formes antiques qu'à l'instar du poète nous faisons si volontiers revivre, nous autres modernes, pour les appliquer à nos « pensers nouveaux », télégraphe, téléphone, phonographe e tutti quanti. Mais, à côté de ces « natures mortes », figées en quelque sorte dans leur rigidité hiératique, nous trouvons

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maintes expressions bien vivantes au contraire, qui, jaillissant un beau jour de l'imagination populaire par une manière de génération spontanée, savent immédiatement s'imposer à la cour aussi bien qu'à la ville, en dépit des lexiques et des académies. Parmi ces « irréguliers » de la langue, l'un des mieux venus, des plus universellement lancés, — sans calembour, — c'est assurément notre substantif « autobus ». Malgré une filiation quelque peu illégitime, je le crains fort, vous plaît-il que nous nous attardions un instant à examiner sa généalogie.

Quand, de longues années après Pascal, qui, le premier, en avait eu l'idée, on s'avisa d'organiser dans les villes le transport des voyageurs en commun, il fallut tout d'abord trouver un nom aux véhicules chargés de ce nouveau service; on les appela — et fort heureusement, ma foi, — des omnibus. Le mot était harmonieux, sonore; il frappait vivement l'oreille en raison de sa consonnance étrangère ; enfin, de par sa signification originelle, — omnibus, en latin, veut dire « pour tous », — il s'appliquait avec une rigoureuse exactitude à la caractéristique principale de l'innovation, laquelle était justement de mettre à la portée de tous ce qui était auparavant le monopole du petit nombre. Le mot et la chose eurent une égale fortune : on prit d'assaut la voiture ; quant au vocable, il entra de plain pied dans la langue et, tout comme « le tramway qui passe », dont se souviennent nos jeunes années, il reçut, lui aussi, les honneurs de la chanson. .J'entends encore ce vieux refrain, vraisemblablement contemporain de la terrible épidémie de 1832, que ma grand'mère avait recueilli dans quelque « café chantant » de la capitale et qu'elle avait fidèlement conservé au fond de sa province comme un souvenir de ce voyage, à l'époque, difficile et périlleux :

« Du choléra morbus, Craignez d'aller clans l'omnibus. »


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L'omnibus parcourut ensuite les étapes d'une patriarcale existence qui ne fut pas toujours sans gloire : il connut l'affluence enthousiaste des fêtes nationales et des illustres anniversaires, la foule ensoleillée des Grands Prix, la cohue nocturne des bals de l'Opéra ; que de fois aussi, hélas ! fidèle à nos dissensions, comme à nos plaisirs, n'allongea-t-il pas sa caisse démembrée dans le sinistre enchevêtrement des barricades.

Mais « les morts vont vite », chante une vieille ballade allemande, surtout à notre époque si active et si enfiévrée. L'omnibus, avec ses chevaux paisibles et ses grelots débonnaires, était devenu un véritable anachronisme, au milieu de cet effrayant et satanique essaim d' « autos », de « motos », — nous dirons demain, peut-être, d'aéroplanes, — qu'ont enfantés les fantastiques conceptions de notre civilisation contemporaine. Il lui advint, un beau jour, de succomber, après la diligence et le réverbère, aux coups implacables du progrès. On renvoya les percherons à la ferme ; la voiture alla rejoindre, dans les sables d'Afrique, la patache de Tarascon. Une fois encore, perpétuel vaincu dans cette incessante querelle des anciens et des modernes, le cheval était supplanté par « le moteur ».

Derechef, on dut se préoccuper de baptiser les nouvelles voitures, ne fût-ce que pour les distinguer de leurs devancières, dont quelques-unes, fatiguées et vieillies, s'attardaient encore dans quelque quartier excentrique et déshérité. L'administration, en tant que marraine, ne se pique guère de psychologie, ni de pittoresque; elle les dénomma tout simplement des « omnibus automobiles ׂ» , puisque, de par leur destination et leur mécanisme, elles semblaient justifier à la fois cette double désignation.

L'appellation, — il convient de le reconnaître, — était peu viable. Petit-Jean, l'on s'en souvient, haïssait cordialement « les mots longs d'une toise » ; en France, sous ce rapport, nous sommes tous, plus ou moins, disciples de


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Petit-Jean. Qui parle à présent, par exemple, de vélocipède ou de bicyclette, de tramway ou de métropolitain ? Il y a beau temps que « l'usage », plus puissant en l'espèce que les académies et les monarques, leur a substitué les vocables autrement concis et expressifs de « vélo », de « tram », de « bécane » et de « métro ».

A cet égard, dans la dénomination réglementaire que nous citions tout à l'heure, l'un des éléments n'était-il pas déjà mort-né ? L'automobile, en effet, a fourni dans le vocabulaire une carrière bien moins longue et moins glorieuse que sur les grandes routes ; assemblage composite d'un pronom grec et d'un adjectif latin, il (1) allait bientôt laisser son arrière-train au premier détour de la piste, et c'était seulement l' « auto », le rapide et fringant « auto » qui devait connaître les lauriers de la victoire et les ivresses de la renommée. Par un effet d'harmonie imitative, involontaire certes, mais pourtant réel, ces deux syllabes sonores, riches en voyelles, — je dirai presque explosives, — semblent donner à l'esprit l'illusion, ou plutôt l'idée môme de la vélocité. « Un auto ! » Le mot a sitôt fait de passer par les lèvres que la chose, prestigieuse et légère, de défiler devant les yeux surpris du spectateur. Anomalie singulière ! Le terme n'avait jamais été aussi expressif, — grammairiens, voilez-vous la face ! — que depuis qu'il ne voulait plus rien dire. Si « automobile », en effet, — et tant bien que mal, — représente « un objet qui se meut de lui-même », « auto », privé de

(1) « Il » ou « elle »? Le Conseil d'Etat, dans un arrêt célèbre, opine pour le sexe fort; l'Académie tranche, au contraire, la question par le féminin. C'est le cas ou jamais de répéter, en l'occurrence, le Grammatici certant du poète.

On pardonnera à notre respect pour la Cour souveraine, créé par de vieilles habitudes administratives, si nous avons, à notre tour et sans raisons bien déterminantes peut-être, opté pour le masculin.


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l'adjectif, dont il définit et limite le sens, n'a plus, dès lors, aucune signification.

Narguant la longueur des formules officielles, le public prit, à titre de radical, ce vocable qu'il avait si heureusement raccourci; il y ajouta la finale « bus », laquelle, enfantée, il y a bien des siècles, pour une tâche purement grammaticale, s'était, par une longue accoutumance, étroitement associée chez nous à l'idée de voiture commune Le français, désormais, comptait un mot de plus : « autobus », auquel, à défaut de l'estampille académique, le suffrage populaire ne devait pas tarder à accorder des lettres de grande naturalisation. Malgré sa jeunesse, ces auspices pleins d'espérance semblent d'ores et déjà promettre au débutant une brillante carrière que sa consonnance terminale elle-même, — certains mots, comme certaines gens, ont toutes les chances, — ne peut encore que favoriser. N'éveille-t-elle pas chez nous, par une facile association d'idées, la pensée d'une force puissante, parfois mal disciplinée et brutale, dont il fait bon en tous cas de se garer.

Savez-vous, en revanche, ce qu'est un pyroscaphe ; je l'ignorerais encore quant à moi, en dépit de la honte qui peut s'attacher à un tel aveu, si la piquante érudition de M. Dauzat (I), ne m'avait récemment révélé que c'était là le synonyme académique de notre vulgaire « bateau à vapeur ». Ce qui prouve que, si « tout le monde », comme quelqu'un l'a dit, possède plus d'esprit que M. de Voltaire lui-même, il a parfois aussi plus d'intuition philologique que les universités et les instituts.

Mais qui sait? un jour viendra peut-être où les linguistes de l'avenir s'évertueront à prendre leur revanche contre ce malencontreux vocable à la formation duquel

(1) La Langue française d'aujourd'hui, page 62.


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n'ont point, présidé « les règles ». Nous les verrons, — je m'identifie à présent avec nos arrière-neveux, — après l'avoir découvert dans quelque poudreux grimoire, disséquer à l'envi ses membra disjecta, afin de leur trouver à tout prix une raison d'être étymologique. Ne serait-ce que pour abréger leurs veilles, nous avons pensé qu'il y avait, dès maintenant, du prix à faire voir comment, en accouplant un terme grec qui signifie « luimême » avec une finale indo-européenne, dont les latins avaient fait le signe du datif, nous en sommes venus. Français du XXe siècle, à désigner une voiture sans chevaux, où chacun peut monter pour ses cinq sous.

P. BRACONNIER.

POÈTES BAS-ALPINS D'ANTAN

Jean-Nicolas Garnier de Montfuron abbé de Valsainte (1632)

SONNET. Angelique à mes voeux se rend tousjours contraire. Plus je veux l'adoucir, plus sou âme s'aigrit, Je voy pourtant eu elle un si charmant esprit, Que toutes ses rigueurs ne m'en peuvent distraire.

Je ne trouve en Cloris qu'un entretien vulgaire, Mais d'un accueil si doux ma flame elle nourrit, Qu'il semble que son oeil, qui sans cesse me rit, N'ait jamais de plaisir que lors qu'il me peut plaire.

L'une par ses faveurs me force à l'adorer; L'autre par un esprit qui se fait admirer, Malgré ses cruautez de son amour me pique.

Dieux, afin que mes maux puissent estre guéris. Ou faites que Cloris ait l'esprit d'Angélique, Ou faites qu'Angélique ait l'humeur de Cloris.

(P. 4 de : Recueil des vers de M. de Monfuron, abbé de Valsainte. Desquels la plus grande partie n'a point encore esté veue ni imprimée. Aix, Et. David, 1632, 8°, 102 pp.)


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MANOSOUE RÉVOLUTIONNAIRE

(1789-1805)

AVANT-PROPOS.

La liste des auteurs, prêtres ou laïques, qui ont traité l'histoire de Manosque, est déjà assez longue.

Le P. Columbi, le P. Barrière, MM. Bouteille, docteur, Damase Arbaud, ancien maire, l'abbé Feraud, ancien vicaire de Saint-Sauveur, M. Isnard, le distingué archiviste départemental, forment l'élite de ceux qui voulurent donner un souvenir reconnaissant au pays qui les vit naître ou dont ils apprécièrent le glorieux passé. M. l'abbé Maurel, dans divers ouvrages remarquables sur l'histoire des Basses-Alpes, cite aussi de nombreux faits qui sont particuliers à Manosque et, à ce titre, doit être compté parmi les historiens de son pays.

Malgré tous les efforts déployés, l'histoire locale est bien loin encore d'être complètement connue, au moins dans ses détails, et les archives communales, si précieuses et toujours obligeamment mises à la disposition des chercheurs, mériteraient d'être davantage étudiées.

L'histoire générale gagnera, ce semble, en intérêt, en faisant pénétrer le lecteur dans la vie même du pays par la narration documentée des faits particuliers. Il serait à souhaiter que ceux qui aiment Manosque


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se missent à l'oeuvre, nombreux, pour traiter en détail tous les points de son passé. Ce serait autant de chapitres qui, coordonnés, pourraient former un tout complet aussi instructif qu'intéressant.

Cette étude, basée sur les documents pris surtout dans les archives communales, n'a pas d'autre but.

Elle comprendra toute la période révolutionnaire. Ces années ont été peu étudiées, et nombre de faits importants sont absolument oubliés aujourd'hui ou déformés par la tradition.

Manosque, pendant ce temps de trouble, en général, fut dirigée par des administrateurs prudents et sages. Les épreuves l'assaillirent ; elle sut les supporter bravement. Amie des réformes, ennemie du désordre, elle souffrit à cause même de sa sagesse.

Dès les commencements, elle prit vigoureusement la défense du Tiers Etat, mais bientôt les événements se précipitèrent et des incidents nombreux troublèrent le pays. L'attaque contre l'évêque de Sisteron, la crainte des brigands, l'invasion des Marseillais et Aixois sans-culotte, suivie d'une contribution pécuniaire formidable, l'administration jacobine imposée par les clubs, les troubles religieux qui précédèrent ou suivirent la prestation du serment et la fermeture des églises, l'émeute contre Robespierre jeune et Ricord, l'état de siège qui fit gémir Manosque pendant plusieurs années, les difficultés financières occasionnées par les amendes ou la subsistance des troupes sont autant de faits que l'histoire locale ne peut oublier et qu'il est intéressant de connaître.

Il est à remarquer aussi que les familles les plus


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religieuses, les plus en vue de Manosque, furent d'abord les apôtres acharnés du mouvement révolutionnaire. Ce qui montre fort bien qu'il y avait quelque chose à changer dans l'état du passé,

Certes, l'on voit des noms qui n'étaient pas parmi les moindres et qui, en ces circonstances, ont rendu de grands et loyaux services à leur pays. Les de Sauteiron, de Raffin, de Brunet, Dherbès, de Loth étaient alors, comme aujourd'hui leurs descendants, des hommes qui avaient le respect de l'ordre, de l'autorité, de la justice, et en imposaient par leurs mérites. Parce qu'il trouvait en eux des défenseurs dévoués, le peuple de Manosque les choisissait pour diriger ses destinées.

Intelligences d'élite, ils étaient partisans des réformes sages et utiles ; mais ils avaient horreur des fallacieuses promesses, du désordre, qui peut profiter à quelques-uns et nuit à la généralité. Aussi, quand la Révolution, au lieu d'être une rénovation, se fit injuste et sanguinaire, s'opposèrent-ils de toutes leurs forces, appuyés en cela par leurs concitoyens, à toutes ses horreurs.

La plupart d'entre eux payèrent chèrement leur amour de l'équité, furent emprisonnés ou durent s'exiler.

Un de ses enfants les plus illustres, le général de Brunet, mourut sur l'échafaud, triste récompense du dévouement qu'il montra pour sa grande et sa petite patrie.

Le clergé manosquin, comme une grande partie du clergé en France, souhaitait des amendements à l'an-


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cien état des choses ; il suivit d'abord le mouvement avec satisfaction. Beaucoup, parmi ses membres, s'arrêtèrent quand la lutte devint antireligieuse. Plusieurs, cependant, s'affilièrent aux clubs, oublièrent leurs devoirs sous la Terreur et ne sont point sans reproches devant l'histoire.

Des influences extérieures, venues surtout d'Aix et de Marseille, agirent puissamment sur les événements locaux, et les excès commis sont plus à la charge des étrangers que des habitants du pays.

En l'ait, ceux-ci, confédérés, sectionnaires, terroristes ou royalistes, étaient de braves gens qui n'eussent pas mieux demandé que de laisser en paix leurs voisins. Mais souvent ils devaient marcher comme à regret pour ne pas encourir l'amende, l'emprisonnement ou plus encore. Il était facile d'être suspect.

Nous suivrons par ordre chronologique, ou à peu près, l'histoire des événements qui se déroulèrent alors. Ce travail ne sera ni une apologie, ni une attaque. Les documents parleront par eux-mêmes. Le lecteur les appréciera et saura conclure qu'en tout temps le respect des droits et de la liberté de chacun est le gage le plus sûr de la prospérité d'un pays et de la gloire d'une nation.


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I.

Signes avant-coureurs.

Manosque envoie M. de Saint-Martin aux Etats d'Aix

et M. de Sauteiron à Forcalquier.

L'étude des assemblées tenues à Aix en 1787-1788 persuade tout esprit attentif que de graves événements se préparaient.

Les divisions entre le clergé, la noblesse et le Tiers Etat s'accentuaient. Celui-ci, sans cesse en minorité dans le vote par Ordre, demandait l'égalité des suffrages pour faire aboutir ses revendications. Le conseil général de Manosque se déclara pour le parti des réformes.

Le 2 février 1788, M. de Saint-Martin, de retour des Etats d'Aix, fit un rapport à ses collègues sur les dissentiments qui existèrent entre les deux premiers Ordres et le Tiers Etat à propos des impôts. La division fut si profonde que les députés des communautés et vigueries se réunirent après la fin des séances générales, pour rédiger une requête au roi et réclamer la justice en faveur du Tiers Etat (1).

Le 2 mars 1788, le conseil municipal prend plus franchement position dans la lutte. M. de Sauteiron arrive de Forcalquier, où il a été député à l'assemblée de la viguerie. Son rapport laisse transpercer une sourde colère : « Nous devons nous hâter, dit-il, de faire parvenir au roi et au gouverneur nos réclamations particulières avec d'autant plus de raisons que Manosque est à la Provence ce qu'est celle-ci au royaume de France. S'il était possible que les choses restassent en l'état où l'on vient de les mettre par tant de délibérations injustes, les communautés retombe(1)

retombe(1) communales, délibérations, 2 février 1788, série D, art. 3.


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raient dans l'anarchie de la féodalité qu'il est de la gloire et de l'intérêt de Sa Majesté de prévenir » ; et, comme conclusion de ce rapport, le conseil de la commune délibère de « porter ses justes réclamations aux pieds du roi, qui est le père de son peuple, et de le supplier qu'il daigne jeter un oeil favorable sur un pays dont le peuple lui a donné dans tous les temps ou à ses augustes prédécesseurs les preuves les moins équivoques de la plus inaltérable fidélité et du plus entier dévouement et qu'il permette aux communautés de Provence de s'assembler pour que, votant légalement et librement, elles puissent présenter à Sa Majesté les expressions touchantes de leur situation respective et rétablir la confiance, la liberté, la proportion dans les impôts et l'égalité dans les opinions (1). »

Le prince de Beauvau, gourverneur de la Provence, avait reçu copie de cette délibération et répondit aux consuls, le 16 mars, pour leur exprimer tous ses regrets sur les contestations qui se sont élevées aux derniers Etats et leur promettre une prochaine assemblée des communautés (2).

Cette réunion des communes fut tenue à Lambesc (Bouches-du-Rhône), au commencement de mai. Réunion de protestations contre les instructions reçues au nom du roi, « par lesquelles l'on voit, dit le rapport de M. de Sauteiron, député de Manosque, qu'on a surpris la religion de Sa Majesté au sujet du Tiers Etat de Provence, qui est composé des sujets les plus fidèles de Sa Majesté, qui ne cesseront de lui donner des preuves de son amour sans qu'il soit besoin d'employer la force contre eux, comme il est dit dans les instructions.... » Le commissaire de cette assemblée, par le parallèle qu'il fit des impositions,

(1) Archives communales, délibérations, 2 mars 1788, série D, art. 3.

(2) Idem.


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démontra que le Tiers Etats, sur environ 15 millions de revenus, payait annuellement 5,350,000 livres et la noblesse, sur 3,300,000 livres, payait 137,000 livres (1). »

Le Tiers Etat n'était donc pas content, et il suffirait d'un rien pour mettre le feu aux poudres.

Cependant, le conseil général de Manosque, dans ses délibérations, ne laisse percer aucun sentiment d'animosité; il croit toujours au triomphe de la justice et à une rénovation pacifique, qui ne saurait atteindre la forme du gouvernement.

Le 5. juillet 1788, un arrêt du roi ordonne de consulter les communes sur la manière de former les Etats généraux. Le 11 décembre, le conseil de Manosque donne son avis. M. de Sauteiron, maire et premier consul, prend la parole devant ses collègues et prononce un discours politique qui fait honneur à sa sagesse :

« Messieurs, nous touchons au moment d'une révolution salutaire. La situation présente des affaires, la nécessité, la fermentation de tous les Ordres, la justice des réclamations du Tiers Etat doivent faire comprendre à la nation ses véritables intérêts : il lui en coûtera des sacrifices, mais que ne ferait-elle pas pour prouver à son auguste souverain son amour, son respect, son attachement inviolable et sa soumission ! Il a mis à l'écart luimême tout l'éclat de son trône ; il s'est comme dépouillé de son autorité pour consulter jusqu'au moindre de ses sujets sur la manière de former les Etats généraux— La nation a lieu d'espérer de la justice du roi que l'Assemblée nationale sera formée de la manière la plus avantageuse, afin que les trois Ordres puissent y développer toutes leurs énergies pour l'intérêt commun. Le clergé doit oublier ses privilèges, la noblesse ses exemptions, le Tiers Etat ses charges, pour opérer conjointement et d'un commun accord au rétablissement des finances et au

(1) Archives commnnales, délibérations, 1788, série D, art. 3.


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bonheur de la nation. Les clameurs, qui frappent nos oreilles, font craindre au Tiers Etat de ne pas trouver la même condescendance dans les deux premiers Ordres. Nous croyons qu'il est nécessaire de mettre sous les yeux des ministres du roi notre sollicitude à cet égard et de les supplier d'obtenir de Sa Majesté pour ses fidèles communes :

» 1° Qu'elles aient, lors de la formation des Etats généraux, un nombre de députés égal au moins à celui de la noblesse et du clergé réunis ;

» 2° Que les députés du Tiers Etat ne puissent être pris que parmi les citoyens de cet Ordre ;

» 3° Que les Etats généraux ne s'assemblent point par Chambres, mais en commun, et que les suffrages y soient comptés par tête ;

» 4° Que la masse des impôts sera dorénavant supportée et perpétuellement par les trois Ordres en commun et proportionnellement à leurs possessions;

» 5° Que le Tiers Etat de Provence sera autorisé à communiquer directement avec le roi pour lui porter ses plaintes et doléances, sans passer par des mains étrangères, souvent ennemies.... »

Le conseil général applaudit ce discours qui spécifiait les besoins et les aspirations du moment et approuva les revendications et doléances formulées par le premier consul. Cette importante délibération fut rendue publique, et un extrait envoyé à Monsieur, frère du roi, au comte d'Artois, à Necker, etc. (1).

Ce langage, plein de modération, montre bien que les excès futurs auraient pu être évités, si les pouvoirs publics, par moins d'intransigeance, avaient su écarter l'influence des éléments avancés qui tendaient à détruire l'ordre des choses. C'eût été alors la révolution salutaire que saluait M. de Sauteiron.

(1) Archives communales, délibérations, 1788, série D, art. 3.


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II.

Incidents aux Etats tenus à Aix et conduite du député

de Manosque.

Nomination des députés aux Etats généraux.

Elections pour les Etats généraux.

■ Manosque partageait l'allégresse générale excitée et soutenue par une confiante espérance en des temps meilleurs. Les Etats généraux sont annoncés : certaines réformes désirées sont déjà à l'ordre du jour.

Hélas ! Ce ne fut pas long ! Les événements vont se précipiter pour assombrir un horizon qui semblait si rayonnant.

Le 1er janvier 1789, a lieu la séance d'installation des nouveaux membres du conseil général, composé d'hommes pris dans toute les situations pour défendre tous les intérêts. Issautier, Nicolaï, Lautier sont nommés mairesconsuls pour l'année courante. D'Audiffret, docteur Bouteille, de Sauteiron, Pourcin, Derbès, de Loth, de Raffin, Arbaud, Henos de Boisgilot, de Garidel forment l'élite de cette assemblée. Tous jurèrent au nom de Dieu, sur les saints évangiles, de se rendre aux séances et de travailler ensemble au bien de la communauté.

Le premier acte de la nouvelle administration fut la nomination du député de Manosque aux Etats d'Aix, qui devaient avoir lieu le 25 janvier. M. de Sauteiron, premier consul en 1788, fut nommé « pour y porter voix délibérative tant pour l'intérêt de la province que pour celui de la communauté (1) ».

Les réunions de 1788 n'avaient pas donné satisfaction au Tiers Etats ; les nouveaux Etats allaient-ils être une reproduction de ceux tenus auparavant? Le conseil

(!) Archives communales, délibérations de 1789, série D, e, art. 3.


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général de Manosque le craint et, dans sa séance du 7 janvier, proteste contre le privilège accordé au clergé et à la noblesse d'assister plénièrement aux réunions, ce qui mettait le Tiers Etat en infériorité dans la proportion de trois à un : le conseil, « considérant que la communauté de Manosque, étant une des plus imposées de la Provence, ne doit pas être la dernière à représenter à Sa Majesté le tort qu'il résulterait pour le Tiers Etat du privilège accordé, délibère de supplier humblement Sa Majesté de le révoquer et, si le temps manque pour cela, supplie Sa Majesté d'ordonner que le Tiers Etat aura à ladite assemblée un nombre de représentants égal à celui des deux autres Ordres réunis (1) ».

Le 18 janvier, le conseil général se réunit en assemblée plénière pour rédiger les instructions spéciales dont s'inspirera son député et formuler les voeux qu'il devra défendre à Aix :

1° Egalité des voix du Tiers Etat avec ceux des deux autres Ordres réunis ;

2° Faculté pour tous de faire insérer leurs suffrages, opinions et protestations dans le procès-verbal ;

3° Possibilité pour un Ordre d'obtenir le renvoi d'une affaire qui demande examen ;

4° Permission accordée au Tiers Etats de se réunir avant et après la tenue des Etats provinciaux sous la présidence d'un de ses membres et de communiquer directement avec le souverain sans recourir à des voies intermédiaires ;

5° Participation égale pour les trois Ordres, selon la proportion de leurs biens, à toutes les impositions royales présentes et futures ;

6° Si les deux premiers Ordres ne voulaient rien entendre et si, par suite de la différence du nombre, le

(1) Archives communales, délibérations, série D, e, art. 3.


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Tiers Etat ne pouvait obtenir justice dans la réclamation de ses droits, le conseil autorise encore son député de se retirer et de protester, de concert avec les autres députés des communes, contre tout ce qui pourrait être fait, « à l'exception des demandes faites par Sa Majesté, à laquelle le Tiers-Etat doit sans cesse être prêt à donner des marques de son zèle, de son respect et de sa soumission, et enfin, dans le cas où les Etats poseraient la question pour savoir si les communautés doivent envoyer leur premier consul aux réunions, le député voterait pour la liberté du choix (1) ».

C'était un mandat impératif, dont la teneur concordait avec les idées de celui qui devait les défendre.

C'est un honneur pour les représentants de Manosque d'avoir sagement compris les réformes qui ne leur faisaient pas oublier le respect de l'autorité, représentée alors par le roi.

Il est d'autant plus regrettable que l'éducation des temps n'ait point permis aux divers Ordres de s'entendre, de combler les abîmes qui les séparaient et de donner au monde le spectacle d'un pays qui sait se régénérer, établir une meilleure justice sans recourir aux moyens violents. Le Tiers Etat, dans ses aspirations, ne voulait rien détruire. Etait-ce un crime de demander l'égalité des droits et des devoirs ? Combattu, il s'alliera avec tous ceux qui le flattent. Ce fut le commencement de tous les maux.

M. de Sauteiron est à Aix. Il s'établit entre le conseil de Manosque et son député une correspondance dont l'intimité augmente l'intérêt. Le 26 janvier, M. de Sauteiron répond à une lettre que lui ont adressée les consuls : il ne peut faire usage de ses instructions ; il ne sera question dans ces Etats que du vote des impositions royales et de la députation aux Etats généraux, et, pour cette dernière mesure, il va être donné des ordres pour la

(1) Archives communales, délibérations, série D, e, art. 3.


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convocation de tous les chefs de famille des diverses communautés. « Le Tiers Etat est très uni ; nous avons beaucoup de bagarres au sujet de l'inconstitution des Etats que nous ne voulons pas reconnaître pléniers— On nous menace de lettres de cachet ; nous nous faisons gloire de leurs insinuations (1). »

Le 1er février, il écrit encore : « Dans une députation aux commissaires du roi, les deux premiers Ordres furent hués par la foule— Quand le Tiers Etat passait dans la rue, on entendait les claquements des mains et les bravos... M. de Caraman nous traita de criminels de lèsemajesté et nous dit qu'au retour du courrier qu'il allait expédier à Paris il ne savait pas ce qui arriverait... ; nous répondîmes que nous espérions obtenir justice du roi, comme étant ses fidèles sujets— La fermentation était au comble dans la ville, la sédition sur le point d'éclater... Les villages voisins nous envoyaient offrir leur secours, tout était en combustion : les commissaires du roi étaient alarmés... Le Tiers Etat vota les subsides royaux. Les deux premiers Ordres protestèrent contre le discours de Mirabeau défendant les doléances du Tiers Etat. Je fus en députation pour le remercier. Le comte de Mirabeau sera encore bon à entendre mardi, car il brouille du noir depuis hier matin—; l'archevêque vient toujours aux Etats des premiers ; la plus grande honnêteté est toujours son partage ; mais, en même temps, il déploie la plus grande finesse; nous sommes toujours en garde contre ses sophismes (2). »

Ces lettres, connues à Manosque, devaient agiter les esprits et les préparer à moins de modération dans la suite des événements.

A peine au courant de ces incidents, qui étaient un présage de ce qui se passerait plus tard, dès le 5 février,

(1) Archives communales, correspondance, 1789, série Q, art. 11.

(2) Idem.


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le conseil général s'assemble pour rédiger une protestation. M. Issautier, premier consul, lui demande d'aviser sur la conduite qu'il doit tenir dans les circonstances actuelles. Le conseil, sur ses observations, déclare que « les Etats d'Aix ne sont pas légaux parce que tous les citoyens de la province n'y ont pas leurs représentants. Le clergé n'y compte que des évêques, qui prétendent avoir le droit d'y siéger par le privilège de leurs places et ne sont pas élus par le corps du clergé. Les nobles n'ont pas été élus dans une assemblée de cet Ordre, et les députés des communes ne peuvent être regardés comme les représentants du Tiers Etat, puisqu'ils n'ont été délégués que par le corps municipal, ce qui ne peut les constituer les représentants de tous les citoyens..., et délibère de supplier Sa Majesté d'ordonner la convocation générale des trois Ordres de la province, où seraient admis les représentants de toutes les classes et de tous les Etats, pour être procédé dans cette assemblée à la formation d'un règlement sur les Etats de province et à la nomination des députés de Provence aux Etats généraux. » Une copie de cette délibération est envoyée aux frères du roi, à Necker et au gouverneur de la province (1).

Le 16 février, M. de Sauteiron, revenu d'Aix, fait un rapport détaillé des événements devant le conseil général. Il raconte comment Mirabeau, membre de la noblesse, intervint en faveur du Tiers Etat, tout heureux de cet appui qui lui venait d'un autre corps. Les députés du Tiers Etat, ne pouvant obtenir justice, s'étaient réunis chez M. Silvy, notaire à Aix, et lui avaient fait enregistrer leurs protestations, et, comme conclusion, les Etats avaient été dissous et renvoyés au 10 mars pour une nouvelle réunion. Cette suspension des séances attira une nouvelle protestation du Tiers Etat. Le conseil général félicite son député du zèle et du patriotisme dont il a fait preuve en

(1) Archives communales, délibération, 1789, série D, e, art. 3.


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défendant les intérêts des communes et en particulier de celle de Manosque (1).

Un contre-coup de ces différends se fit sentir à l'assemblée de la viguerie qui se tint à Forcalquier le 24 février. Il y fut délibéré de ne payer au trésorier de la province que le montant des impositions royales votées à Aix par les députés des communes et de garder en dépôt les impositions particulières pour les dépenses de la province (2).

Un fait politique d'une grande importance allait pendant quelques temps passionner les esprits. On allait procéder dans les sénéchaussées à la nomination des députés aux Etats généraux. Chaque communauté devait envoyer ses délégués. Manosque en aurait six.

Une assemblée générale du Tiers Etat se tint le 29 mars, sous la présidence des maires-consuls, pour les choisir.

Chaque Etat ou corporation y fut représenté par deux de ses membres.

La liste de ces délégués semble assez intéressante pour être citée tout au long, soit par ce qu'elle rappelle des noms connus, ou parce qu'elle énumère les diverses corporations du pays.

Joseph Chaves et Jean-Jacques Balthasard représentent le corps des avocats.

Etienne-Michel Bouteille et Paul-Antoine Saint-Donat représentent le corps des docteurs.

Pierre-Antoine Reyne et Antoine-Jacques Berenguier, celui des notaires.

Louis d'Antoine et Louis Teissère, celui des maîtres en chirurgie.

Jean-Gaspard Simon et Louis Toussaint, celui des apothicaires.

(1) Archives communales, délibérations, 1789, série D, e, art. 3.

(2) Archives communales, délibérations, rapport do M. Issautier, 1789 série D, e.


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Jean-Pierre Arbaud et François Arbaud sont députés par le corps des musiciens et orphéonistes.

Paul Veyan et Jean-Joseph Verdet sont députés par le corps des négociants, marchands et revendeurs.

Jean André représente les tailleurs.

Antoine Julien représente les facturiers et tisseurs à toile.

Jacques Besson représente les chapeliers et teinturiers.

Alexis Eyrnard représente les serruriers et maréchaux.

Joseph Eyrnard représente les aubergistes et traiteurs.

Jacques-Prévost Cousnend représente les menuisiers et tourneurs.

Pierre-Matthieu Aubert représente les cordonniers et tanneurs.

Jean-Louis Avril représente les maçons et potiers de terre.

Jean Pierrisnard représente les boulangers.

Honoré Croze représente les perruquiers.

Balthazard Richaud et Paul Magnan représentent ceux non compris dans les corps et corporations.

Luc Gabian, Etienne Martin, Lazare Sauvat, Joseph Laugier, Toussaint Martin, ménagers, Joseph Martel, travailleur, François Chabaud et Jean-François Coupler, fermiers, représentent les ménagers, paysans et fermiers, qui les ont nommés dans des assemblées tenues dans les deux paroisses, par quartier.

Les délégués de tous les corps et états déclarent s'être réunis pour s'occuper en premier lieu de la rédaction de leurs cahiers de doléances, plaintes et remontrances, et aussitôt ils se mettent à l'oeuvre tous ensemble.

La tâche dut être assez facile, car les consuls avaient été chargés par le conseil, dans la séance du 8 mars (1), de dresser un projet pour la rédaction des doléances, et « chacun avait été invité à venir leur faire part de ses

(1) Archives communales, délibérations, 1789, série D, e, art. 3.


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lumières ». Il fallut cependant trois heures pour achever ce travail, et tous les délégués signèrent les cahiers.

Les six députés pour l'assemblée de Forcalquier furent nommés ensuite : MM. Issautier, premier consul, de Sellier Dupin de Villemus, chevalier de l'Ordre de SaintLouis, Pierre-Antoine Reyne, Barthélémy Richaud, Antoine Berenguier, notaires, Paul Veyan, négociant, réunirent la pluralité des voix et acceptèrent la députation. L'assemblée leur remit le cahier des doléances et leur donna tout pouvoir nécessaire « à l'effet de représenter à Forcalquier le Tiers Etat de Manosque et pour proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut concerner le besoin de l'Etat, la réforme des abus, l'établissement d'un ordre fixe et durable dans toutes les parties de l'administration, la prospérité générale du royaume et de tous et de chacun des sujets de Sa Majesté (1) ».

Les réunions se tinrent à Forcalquier le 31 mars. Une messe, à laquelle tous les délégués assistèrent, fut célébrée à la concathédrale.

Divers membres des trois Ordres y prononcèrent des discours. Les députés des communautés se réunirent ensuite pour condenser en un seul cahier les doléances inscrites dans celui de chaque communauté ; dix-huit électeurs furent choisis pour procéder, de concert avec les électeurs des autres sénéchaussées, à la nomination des députés du Tiers Etat de l'arrondissement de Forcalquier aux Etats généraux. M. Issautier fut du nombre.

Le 15 avril, les électeurs des Trois Ordres des sénéchaussées de Sisteron, de Digne, de la vallée de Barcelonnette, réunis à ceux de Forcalquier, en composent l'arrondissement. Les divers cahiers des sénéchaussées sont fondus en un seul, et il est procédé par Ordre à la nomination des députés aux Etats généraux.

Furent nommés députés de la noblesse : M. le duc de Villars-Brancas et M. d'Eymard ; suppléants : MM. de

(1) Archives communales, délibérations, 1789, série D, e, art. 3.


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Burle et de Bevond. Les électeurs du clergé, tous pris parmi ceux de rang inférieur, sauf un chanoine élu par mégarde, nommèrent députés Jean-Gaspard Gassendi, oratorien, prieur, curé de Barras, et Jean-Michel Rolland, curé congruiste du Caire, et comme suppléant Champsaud, curé de Digne. M. Bonnety, curé de Saint-Sauveur de Manosque, était électeur.

Le Tiers Etat nomma député : MM. Latil, de Sisteron, Bouchet fils, de Forcalquier, Solliers, de Saignon, et Mevolhon, de Sisteron; suppléants : MM. de Raffin, de Manosque, et Teissier, de Sisteron (1).

M. de Raffin, quoique suppléant, alla à Paris pour lutter contre l'influence de Bouchet, lors de la distribution des établissements.

Pendant qu'on travaillait ainsi dans les communautés et arrondissements, M. de Sauteiron assistait, à Aix, aux réunions des Etats de Provence, ajournés d'abord au 10 mars, puis au 19 avril ; il en revint sans grand enthousiasme. Les trois Ordres ne s'étaient guère plus accordés qu'à la première session. Il constate seulement que le clergé et une partie de la noblesse s'étaient ralliés aux exigences du Tiers Etat dans la question d'impôt.

D'autres craintes menaçaient les communes, et l'on avait délibéré, dit-il dans son rapport, « que Sa Majesté sera très humblement suppliée de recevoir avec bonté l'exposition des calamités du pays et de vouloir bien lui accorder des secours au sujet des émeutes et séditions populaires qui désolent la province (2) ». Jusqu'ici, les hommes sensés cherchaient les réformes dans l'ordre ; des éléments nouveaux, partis des bas-fonds de la société et sournoisement conduits, fomenteront le désordre par l'appât du pillage, pour amener peu à peu le règne de la terreur.

H. BRUN. (A suivre.)

(1) Archives communales, délibérations, 1789, série D, e, art. 3.

(2) Idem.


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Notice historique sur Ganagobie

Notre sympathique et érudit ami, M. le chanoine A, Richaud, aumônier au Lycée Gassendi, à Digne, a dit avec beaucoup d'à-propos que « les légendes historiques proprement dites avaient, à leur point de départ, une réalité historique, autour de laquelle, dans des circonstances et d'une manière qu'il n'est pas toujours facile d'expliquer, s'est formée, au cours des siècles, une sorte de brume lumineuse, voile demi transparent et demi opaque, à travers lequel, événements et personnages nous apparaissent plus ou moins déformés et surtout agrandis.

» Au milieu de l'histoire, de ses faits prouvés, incontestables, de ses dates précises et rigoureusement exactes, les légendes, avec leur noyau de vérité et leur prolongement dans le merveilleux et le fantastique, font songer aux comètes, ces astres irréguliers qui promènent leur lumière diffuse et leurs caprices dans l'harmonie générale du ciel.

» Pendant que les étoiles fixes les plus lointaines et les plus petites planètes finissent par tomber sous les prises de l'astronome, l'observation et le calcul ne saisissent jamais qu'imparfaitement la marche et la constitution intime de ces errants de l'immensité. On prétend qu'elles sont des débris, de la poussière de planète ; on peut regarder les légendes comme des débris, de la poussière d'histoire.

» C'est par leur élément « histoire », par ce qu'elles ont de vrai, du moins par ce que nous croyons vrai, que les légendes sont si attachantes et si passionnantes et c'est


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également ce qui donne aux lieux où vécurent, où agirent leurs héros une poésie si particulière, ce qui fait que ces lieux inspirent une impression profonde, parfois une terreur sacrée (1). »

Aussi, par une belle et radieuse journée, toute de soleil, le 17 juillet 1908, nous trouvant sur le ravissant plateau de Ganagobie, parcourant avec mon fils, notaire à Peyruis, et M. Edmond Issaurat, le distingué et aimable dessinateur de la Société des Forces motrices de la haute Durance, les imposants vestiges du monastère bénédictin où, dans chaque partie, flotte un parfum de choses anciennes et délicates, qui évoque un passé plein de glorieux souvenirs, et nous rappelant les mystérieuses légendes qui entourent le berceau de cette minuscule communauté et de cette maison religieuse, nous avons essayé, en donnant une succincte notice historique de Ganagobie, avec les faits déjà connus et les précieux documents puisés en l'étude notariale de Peyruis, de dissiper l'épais brouillard qui enveloppe la naissance de son histoire.

Au sud-ouest de l'importante commune de Peyruis, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Forcalquier, Basses-Alpes, s'élève le Puy de Ganagobie, — Podium Ganagobioe, — qui s'appelait autrefois Garagobie et rappelle Gergovie, l'oppidum célèbre des Arvernes que César ne put forcer, lors de la conquête des Gaules.

Ce nom se trouve ailleurs dans les montagnes alpestres, dit le savant hagiologue M. G. de Rey, dans ses intéres(1)

intéres(1) légendaires, A. RICHAUD. Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, t. XIII, p. 263,


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santés Monographies bas-alpines; on le voit, sous la forme de Tanagobie, désignant un domaine du monastère Saint-Victor, de Marseille, dans la villa de Vergons, entre le Verdon et le Var, et Damase Arbaud le traduit par Val de Chanan. Cette traduction paraît tout d'abord inexacte; cependant elle pourrait être juste : Gobie signifiait autrefois pays, région. Quand à Cana, Chana, Gana, Tana, on suppose qu'ils exprimaient une même idée : chêne, de telle sorte que tous ces différents noms signifiaient pays de Cana, de Tana, ou pays de chênes, tant sur les bords de la Durance que dans les montagnes du Verdon.

Alexis, dans son Etude sur la signification des noms des communes de Provence, prétend que le vrai nom de Ganagobie est Tanagobie, dans lequel il reconnaît le mot armoricain Tann (chêne) et le mot latin copia (abondance), à cause de la quantité de chênes verts qui s'y trouvent complantés.

Dans le moyen âge, on désignait ce lieu par Podium Ganagobie, Canacobie, Garagobie, Conognorienses et Conognorienses Monasterium.

Charles d'Hozier, conseiller du roi Louis XIV et garde général de l'Armoriai, a donné à la curieuse et pittoresque commune de Ganagobie « un écusson d'azur à une montagne d'or », autour de laquelle est écrit en cercle « Ganagobie ».

Cette commune, placée sur un plateau de forme ovale, d'une longueur de 1,650 mètres environ du nord au sud, de 840 mètres dans sa plus grande largeur, se trouve à 5 kilomètres de Peyruis, 17 de Forcalquier et 35 de Digne, à une altitude de 660 mètres, avec trente-un habitants.

Ce plateau, dont les flancs arrondis sont couverts d'une luxuriante végétation, est formé par une épaisse couche de rocher, qui surplombe et s'avance comme une terrasse au delà de la terre calcaire qui la supporte.


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Le Puy de Ganagobie appartenait autrefois au diocèse de Sisteron et à la viguerie de Forcalquier. On y comptait un demi-feu, douze métairies et environ cent dix habitants. Cette contrée n'était, avant le IXe siècle, qu'une vaste forêt, parsemée de landes couvertes de buis, de romarin et de lavande, et la montagne, se découpant dans l'azur du ciel, avec la forme du podium, ne pouvait être mieux et plus exactement traduite dans l'Armorial général de France, et d'Hozier ne pouvait songer à faire figurer dans leurs armes aucun autre attribut.

Une pieuse et curieuse légende préside à la genèse de Ganagobie. La tradition veut que Guillaume II, comte de Provence, qui, au Ville siècle, possédait toute la région comprise dans la partie nord-est de l'arrondissement actuel de Forcalquier, était un chasseur émérite, passionné, un Nemrod infatigable. La chasse excitait d'autant plus son ardeur cynégétique que le pays dans lequel il s'exerçait offrait d'énormes difficultés au double point de vue de la déclivité du terrain et du gibier peu commode parfois et souvent dangereux.

La contrée, qui a un sol fort accidenté, n'est qu'une succession de coteaux abrupts, un groupement bizarre d'éminences pittoresquement rangées, autour desquelles se creusent de ravins sinueux et profonds, le tout dominé par le plateau central, — le Puy de Ganagobie ; — à travers cette belle et majestueuse forêt, aux fourrés alors inexplorés, dans les ombreuses ravines, on avait l'occasion quelquefois de poursuivre les renards, les cerfs, les loups, de traquer les nombreux sangliers et souvent même de livrer des combats aux ours qui hantaient les rives montueuses de l'orgueilleuse Durentia.

Le comte Guillaume avait à son service, dit la légende, de nombreux veneurs, une superbe meute éprouvée et parfaitement dressée, dont il entretenait, par des sorties journalières, l'ardeur chasseresse et l'instinct carnassier.


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Une des plus fidèles bêtes de sa meute, celle à qui il tenait beaucoup, était une chienne aux yeux bleus, au manteau blanc moucheté de noir, légèrement boiteuse, que les manants, les serfs du seigneur, dans leur langage vulgaire, imagé, avaient désignée, à cause de cette infirmité, du nom de Cana-gobi. Or, un jour, la chienne favorite se sépara de la meute et disparut subitement ; on se mit à sa recherche et on ne la retrouva que fort tard, dans la soirée, au sommet du plateau, occupée à gratter le sol avec vivacité.

Pendant plusieurs jours, malgré la surveillance la plus active, la chienne Cana-gobi réussit à s'échapper et gagna le même endroit pour y continuer son étrange labeur.

Le comte, curieux de connaître le motif de cette persistance, fit creuser le sol ; mais à peine avait-on enlevé quelques pieds de terre argileuse qu'une odeur enivrante, d'une suavité inconnue, se dégagea de la fosse, embaumant l'atmosphère, et l'on aperçut dans cette cavité, recouverte par une large lauze, le corps d'un être humain, dans un état complet de conservation, évidemment un bienheureux ascète, un saint.

Cet événement se répandit aussitôt, et, en souvenir de ce fait extraordinaire, on convint, dit la chronique, de nommer ce lieu : Ganagobie (1).

Ganagobie n'est pas une commune agglomérée comme Peyruis, les Mées, dont elle domine le séduisant paysage ; elle est, au contraire, disséminée sur tout le terroir. Là, c'est une ferme au penchant d'un coteau, avec cadre de taillis de pins, de genévriers et de chênes ; ici, une construction perchée sur la hauteur, semblant défier toute attaque ; plus loin, dans un vallon qui descend des

(1) H. BOUCHE, Histoire de Provence, t. I, p. 239. — F. ESTÈVE, Petites Annales de Provence, 19 mai 1895.


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hauteurs boisées en capricieux méandres, c'est une habitation offrant le double aspect d'un mas de la Camargue ou d'une métairie dauphinoise.

Une source, aux eaux fraîches et limpides, tombe, en rieuses cascatelles, le long d'une muraille de rochers assez élevée pour que les aigles et les éperviers ne craignent pas d'y placer leur nid. Ces rochers, couverts de lichen, de mousse et de lierre, donnent à ce site enchanteur un air de joie et de gaîté et présentent une perspective admirable, un spectacle grandiose.

Autour de cette source solitaire gisent épars des éboulis de roches qui, ressemblant aux dolmens druidiques, servent de modestes tables aux nombreux' pèlerins qui viennent y prendre leur frugal repas.

L'agglomération principale s'appelle les Granges, où se trouve la maison d'école et la mairie. Il n'existe aucune archive ancienne à Ganagobie, et, à défaut de mairie confortable, le conseil municipal siège quelquefois en la maison commune de Peyruis.

L'administration forestière a établi un poste central à la ferme Garnier, située à mi-côte du plateau supérieur. Du haut de ce plateau, on jouit d'une vue saisissante et l'oeil embrasse un panorama féerique, un horizon sans fin. En effet, sur ce site, admirablement disposé par la nature, on voit d'abord : au nord-est le pic des Trois-Evêchés, les montagnes d'Allos, le mont Pelat, le Cheval-Blanc, Siron, Cousson de Digne, le pic de Couar, le massif de Beynes, le Serre de Montdenier et les montagnes de Moustiers, jusqu'à Aiguines; au nord, tout en haut, on aperçoit, dans une lande grise, d'où elle monte, en contournant en spirales, la bleuâtre fumée des fours à chaux de Sigonce, et, plus dans le lointain, la vallée de Cruis et de Saint-Etienne-les-Orgues, fermée par la montagne de Lure ; à l'ouest, Forcalquier, avec ses élégants clochers et sa gracieuse rotonde de NotreDame de Provence : plus loin, la vallée du Largue et


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le versant nord du Luberon ; ensuite, aux pieds de Ganagobie, se trouve le riant bourg de Peyruis, dont les délaissés de l'impétueuse Durance, endiguée depuis un demi-siècle, ont fait la richesse de son territoire et lui ont donné un essor considérable de vitalité; les Mées, avec ses rochers gigantesques à l'entrée de la vallée de la Bléone ; les plaines fertiles de Dabisse et d'Oraison ; au sud, les vallées de l'Asse et de la Durance, jusqu'à Mirabeau, dont les ondes rapides passent, dans un miroitement d'émeraude et d'argent, avec sa blanche coulée de galets brillant au soleil. L'air pur des Alpes qu'on y respire et qu'amène une brise légère et parfumée contribue à en faire un séjour agréable, délicieux, et lorsque la clarté première de l'aube descend insensiblement de la haute cime neigeuse des Alpes, à mesure que l'ombre s'efface, que les étoiles pâlissent au ciel, que, dans le lointain, s'éveillent une à une ces mille voix des champs, dont les murmures réunis renferment une harmonie mystérieuse et vague et impriment à la nature ce cachet de poésie grandiose et sublime qui n'appartient qu'aux oeuvres de Dieu, on ne saurait imaginer un point de vue plus superbe. La pensée et le regard restent interdits devant de pareils spectacles ; ils payent de toutes les fatigues et créent dans la mémoire des souvenirs précieux et ineffaçables.

Le versant qui dévale au midi, vers la rivière, est couvert de pins d'AIep et de chênes verts ; le plateau, boisé par un magnifique taillis, possède encore une allée spacieuse, pavée et ombragée, qui, se terminant dans la partie nord-ouest par un éperon des plus pittoresques, servait de promenade aux moines bénédictins.

Au-dessus, on remarque un enclos d'une certaine étendue, formé par des murs épais et élevés, dans l'enceinte duquel il existait, autour d'un cabanon pointu, de nombreux terriers indiquant que les lapins y vivaient jadis en liberté, pour l'usage du monastère.


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Le sol est de qualité médiocre ; la forêt plusieurs fois séculaire, où le chêne règne en souverain, couvre la plupart des sommets des coteaux; cependant, les parties défrichées, coupées en clairières, produisent des céréales et les arbres s'y couvrent, chaque année, des plus beaux fruits. Mais ce qui constitue la principale ressource des rares habitants, c'est l'élevage des troupeaux et des abeilles, qui trouvent dans les bois, comme aux bords des ravins, une nourriture aussi saine qu'abondante.

Les vallons et les coteaux, sillonnés par de nombreux sentiers, qui entourent Ganagobie lui font une épaisse et coquette ceinture de verdure, et ces bosquets aux feuillages touffus présentent aux touristes des coins délicieux, aux artistes des troublants motifs d'étude, de paysages qu'anime parfois quelque pâtre remontant à petits pas les hauteurs des barres rocheuses, à travers les éboulis et les broussailles, bavardant avec les échos, qui lui répètent ses appels et lui renvoient les bêlements plaintifs de son troupeau.

Ce qui enchante les touristes et les pèlerins, sur le haut même de la colline principale, ce sont les ruines de son antique prieuré ; l'archéologue trouve dans ce lieu solitaire, unique, un monument digne de son attention, de son examen.

CYPRIEN BERNARD.

(A suivre.)


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SUITE DE L'HISTOIRE DE MANOSQUE ( 1)

par Damase ARBAUD

CHAPITRE VIII.

Ecoles publiques. — Programme de l'enseignement. — Traitement du maître. — Rétribution scolaire. — Maison d'école. — Ecoles libres. — Langue romane. — Chants d'église. — Moralités et mystères. — Tir de l'arbalète. — Notaires. — Médecins. — Chirurgiens. — Apothicaires. — Sages-femmes. — Vétérinaires.

Les intérêts matériels de la cité ne préoccupaient pas seuls l'administration municipale ; l'éducation de la jeunesse était aussi l'objet de sa constante sollicitude. Déjà, dans nos plus anciens registres, nous trouvons un maître d'école recevant une allocation sur le trésor commun, et l'augmentation graduelle de ses émoluments dans tout le cours du XVe siècle prouve qu'on attachait à ces fonctions une importance chaque jour croissante. Le culte des lettres ne s'était jamais complètement éteint en Provence sous le souffle des invasions ; la civilisation antique s'était développée, modifiée par des enfantements successifs, et ces modifications même prouvent que l'esprit infusé tour à tour dans ces populations par la Grèce et par Rome n'avait pas cessé de vivre en elles.

(1) Ce chapitre, probablement le dernier des Etudes historiques sur la commune de Manosque (2e époque) de D. Arbaud, est resté inédit par suite de la mort du savant bas-alpin. Les détails pleins d'intérêt qu'il renferme sur la vie communale au moyen âge nous ont engagé à le publier et à compléter ainsi l'ouvrage imprimé, qui s'arrête à la page 350 et à la preuve XLIX.


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Les princes catalans, en s'asseyant sur le trône de Provence, y avaient apporté le goût des lettres, et ce goût était descendu graduellement du palais du comte dans les châteaux de la noblesse et dans les maisons des bourgeois.

Ces considérations expliquent l'intérêt que les municipalités portaient à l'instruction publique, le soin que notre conseil prenait des écoles et le développement remarquable de l'enseignement qu'on donnait aux élèves qui se pressaient autour de la chaire du professeur.

Cet enseignement, en effet, ne se bornait pas aux premiers éléments, comme on pourrait le croire ; il embrassait presque tout le grand cours des études au moyen âge. On y enseignait la grammaire, la logique, la physique et la rhétorique (1) ; si l'on ajoute à cela l'enseignement du chant, donné aussi par un maître payé par la caisse municipale (2), on verra que, si nous ne parcourons pas le cercle entier des sept arts, nous dépassons cependant les limites du trivium, qui constituait alors ce que nous appellerions aujourd'hui l'enseignement secondaire.

Mais, pour avoir un maître qui fut à la hauteur de cet enseignement, on devait lui donner un traitement honorable, et celui de 1493 recevait dix florins par trimestre, sans compter la rétribution qu'il pouvait exiger des étrangers qui suivaient les cours de son école. Les enfants de la commune étaient admis gratuitement. Le conseil, il est vrai, n'avait pas toujours été aussi libéral ; il s'était souvent borné à donner au régent six florins par année, et celui-ci recevait dans ce cas un droit d'écolage qui variait selon la classe que faisait l'élève et peut-être aussi selon

(1) Preuve XL.

(2) Quod canterius magister de cantu remaneat in villa Manuasce ad gagia quinque florenorum per unum annum, solvendorum mense per mensem. (Délibération du 1er janvier 1409 (v. s.).

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la capacité du maître. Ainsi, les enfants qui étudiaient les premiers éléments payèrent, en 1424, quatre gros par trimestre, et ceux qui suivaient le cours d'études, de la grammaire à la logique, six gros, tandis que la rétribution avait été fixée dans le même cas, en 1418, à quatre sous et à huit sous par trimestre (1).

Ces prix étaient encore trop élevés pour être à la portée de toutes les familles ; aussi, le conseil, quand l'enseignement n'était pas gratuit, se réservait-il la faculté de les réduire pour les élèves peu fortunés (2).

Outre le traitement du maître, la commune prenait encore à sa charge le loyer de la maison d'école. C'était une dépense annuelle de sept ou huit florins.

Mais le conseil avait compris de bonne heure que les dépenses permanentes qui engagent d'avance toutes les ressources sont un obstacle insurmontable à toute amélioration importante, et il travailla de toutes ses forces à en dégager son budget. C'est alors qu'il chercha à acquérir une maison convenable pour y établir ses écoles (3). Le monastère de Sainte-Claire venait d'être supprimé et

(1) .... Precio cujustibet studii de abbeffeto usque ad partes pro quolibet pucro grossorum quatuor, et de partibus usque ad logicam et ultra, grossorum sex pro studio. (Délibération du 24 juillet 1424.) — Docendum pueros de abbeffeto usque ad partes pro solidis quatuor pro quolibet studio : item, et de grammatiea usque ad logieam et ultra pro solidis octo pro quolibet studio. (Délibération du 6 janvier 1418). — Voir preuve XL pour la valeur du mot studium.

(2) Item fuit de pacto quod de pauperibus personis, ipse magister stare debeut in solutione facienda engnitioni sindicorum presentis ville. (Convention avec le maître des écoles du 8 février 1402 (1403).

(3) Attendo quod presens universkas eonvenit se affranquire de omnibus pensionibus et aliis oneribus perpetuis, quod propterca ematur quoddam hospicium aptum et conveniens ad regendum seu tenendum seollas perpetuo in presenti villa, et ad evitandum loquerium seu loqueria domus dictarum scollarum que annis singulis custant dicte universitati septem vel veto florenos, aut paulo minus. (Délibération du 21 octobre 1493.)


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la maison qu'il occupait était échue aux Observantins, qui l'avaient vendue à Jean Canalis, médecin. Celui-ci céda le dortoir, deux cours, un jardin et le vestibule à la commune, qui y établit définitivement son collège (1). Déjà, à diverses reprises, ce local avait été affecté aux écoles, et, l'année précédente, le régent et la commune y avaient fait élever, à frais communs, une chaire, du haut de laquelle le professeur faisait sa leçon.

Cependant ces avantages ne suffisaient pas pour rétribuer convenablement un maître capable, si la concurrence pouvait ouvrir une école à côté de la sienne et recevoir les enfants à des prix réduits.

Cet inconvénient était d'autant plus à craindre qu'aucune garantie de capacité n'était alors exigée pour enseigner et que chacun pouvait, à son gré, s'ériger en pédagogue. D'un autre côté, les enfants qu'on faisait instruire étaient généralement destinés aux fonctions ecclésiastiques et les congrégations religieuses cherchaient à accaparer le monopole de leur instruction. La lutte pour la liberté de l'enseignement ne date pas d'hier ; mais le conseil était inflexible. Il défendait d'envoyer les enfants ailleurs qu'à l'école communale, quelles écoles rivales fussent tenues par des laïques ou des clercs. Nonobstant ces défenses maintes fois réitérées, les Carmes ouvrirent une école en 1472 ; le régent se plaignit et fonda sa réclamation sur ce qu'il ne pouvait plus châtier ses élèves que la crainte des corrections attirait auprès des maîtres qui laissaient espérer un traitement plus doux, et la férule était regardée alors comme un puissant moyen d'éducation. Le conseil s'empressa, sur cette plainte, d'ordonner que tout père de famille voulant faire instruire ses enfants serait tenu de les envoyer à l'école communale, et non ailleurs, ad scollas communes, et non alibi, sous peine

(1) Acte du 3 octobre 1494, notaire Jean Clémentis. Pour l'emplacement de cette maison (vide supra, page 203).


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de payer l'écolage comme si ses enfants recevaient l'en seignement officiel (1).

La sanction pénale de ces défenses ne fut pas toujours aussi modeste, et nous la voyons s'élever jusqu'à l'amende énorme de vingt-cinq livres (2), et même rester indéterminée sous cette menaçante formule : sub formidabili poena, une année que le maître d'école remplacé n'avait pas voulu fermer sa classe et prétendait continuer son enseignement (3).

Toutefois, ces prohibitions ne préjudiciaient pas au droit du père de famille de faire élever ses enfants dans sa maison par un précepteur de son choix, et nous pourrions en citer maint exemple. Ainsi, le maitre des écoles de 1479 étant devenu subitement fou, on le remplaça immédiatement par le précepteur des enfants du sieur de Villemus, afin que les écoles publiques ne restassent pas privées de régent (4), et nous voyons le précepteur des

(1) .... Magister scollarum hujus ville vult recedere eo quod Carmelite tenent cameram, scollas per se facientes, in prejudicium rey publice : propter quod ipse magister scollarum non valet scollares suos corrigere quia diversi pro evitatione correctionis ad scollas Carmelitarum confiuunt.... fuit ordinatum.... quod omnis et quecumque persona habens filium aut filioe quos mandet seu mandare vellit ad scollas causa eruditionis, illos mandare teneatur ad scollas communes ordinatas

et non alibi et hoc sub poena solutionis studiorum .... ac si dictas liberos sues

in scollis communibus dicte universitatis mandassent et tenuissent. (Délibération du 12 février 1472 ; délibérations analogues des 17 janvier 1440, 31 janvier 1475, etc.)

(2) .... Quod omnis et queeumque persona habens filios, felezenos seu nepotes ad erudiendum debeat illos tenere et ponere in scolis ordinatis per universitatem.... sub poena viginti quinque librarum. (Délibération du 27 janvier 1454.)

(3) Délibération du 17 janvier 1440.

(4) Attento casu accidentaliter evento magistro Mando de la Passetto, rectori scollarum presentis universitatis, qui effectus est demens sive furiosus et mente captus, quod scelle conferentur M. Antonio Davidis, magistro liberorum domini de Villamuris, precio meliori quo fieri poterit, ne scolle presentis ville remaneant redore destitute. (Délibération du 23 janvier 1479.)


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enfants de Pierre Gasqui amener à Manosque le maître des écoles de Digne, homme docte, bien instruit, orateur disert, d'une belle prestance et grave comme il convient à ses fonctions (1). Il est juste d'ajouter que cet instituteur parfait prisait très haut son mérite puisqu'il ne daigna se charger des écoles de Manosque que sur la promesse d'un traitement de cinquante-cinq florins.

La langue latine était seule enseignée dans ces écoles. C'était encore la langue des clercs, des hommes d'affaires, des savants. Mais depuis longtemps ce n'état plus pour les masses qu'un jargon presque inintelligible. Elle avait été remplacée par une langue nouvelle ; composée d'abord du mélange d'éléments divers empruntés au langage des populations qui tour à tour avaient occupé le midi, elle avait été synthétisée peu à peu par le clergé, obligé par les constitutions des Conciles à traduire au peuple dans sa langue naturelle les enseignements donnés d'abord dans la langue de Rome. A son tour, la langue romane, que par cette raison on appelait aussi la langue laïque (2), avait réagi sur le latin. Des faits nouveaux dans la civilisation avaient nécessité la création de mots qui les représentassent, et l'obligation de faire entrer ces mots dans des actes rédigés en latin les avait fait latiniser. L'ignorance du scribe le conduisait aussi à orner d'une

(1) .... Mandaverunt ad civitatem Digne magistrum qui regit pueros domini Petri Gasqui ad videndum et intelligendum si rector scollarum dicte civitatis Digne vellet regere scollas presentis ville ; qui, relatu multorum, est bene peritus, doctus et orator et bene presentationis et gravitatis ut decet officio rectoris scollarum.... Ipse rector petit magna extipendia, videlicet florenos sexaginta. (Délibéra tion du 7 juillet 1499.)

(2) .... Prout et quemadmodum hic seriatim continetur verbis laycis : premierament aven comensat de nyvelar en terra de Villanova.... (Procès-verbal de nivellement du canal, destiné à amener à Manosque les eaux de la Durance, du 17 avril 1494.)


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désinence latine des mots dont il ne connaissait pas les équivalents dans la langue de Cicéron (1). Quelquefois aussi le terme latin était suivi de l'expression moderne latinisée, qui lui servait de commentaire à l'usage des ignorants.

La langue romane s'était à son tour modifiée peu à peu pour devenir le Provençal, qui, bien que n'étant pas la langue officielle, n'était pas moins généralement employé (2). Ainsi, aux Etats de Provence, non seulement on parlait cette langue, mais elle servait très souvent à rédiger les demandes qu'ils soumettaient aux souverains. Dès la fin du XIIIe siècle, la commune de Manosque fit traduire ses titres les plus importants pour les mettre à la portée de tous les citoyens, et, pour qu'on n'en ignorât pas la cause, le traducteur a soin d'ajouter : « E quar cumenalmentz li maiers partz dels homes d'aquellas universitatz entent mieills roman que latin, ieu ditz notari, à la réquisition dels d'avant ditz P. Bisquierra, e R. de la Font, la d'avant dicha compositien de latin transportiei en aquest romans al mieills qu'ieu puec ; e si deguna causa y a à corrigir que non sia bon romansada josta lo latin, non mo tenrai a mal si denguns mo esmenda, quar en obra humana non a denguna cauza complida (3).

Si le latin était resté la langue de la liturgie romaine, un grand nombre de chants d'église avaient été traduits en langue vulgaire pour que le peuple comprit les prières qu'il récitait, et souvent, à l'office, un verset roman chanté par l'assistance alternait avec un verset latin entonné par les clercs. Les planchs de Sant Estève qu'on chante

(1) Un recueil des termes qui ont ainsi passé du roman dans la basse lalinité enrichirait d'un curieux supplément le Glossaire de Du Cange.

(2) On peut suivre ces modifications dans les diverses pièces en langue romane que nous publions aux preuves.

(3) Traduction de la transaction avec frère Berenguier Monachi, (Livre des Privilèges, fol. 143 V°.)


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encore aujourd'hui à Aix (1) sont un reste de ces offices farcis dont il serait possible de retrouver des traces ailleurs, et notamment dans ces Noëls qui, pendant la quarantaine de la Nativité, remplacent le Magnificat dans quelques paroisses de Provence. La bibliothèque d'Avignon possède un manuscrit provenant de la Chartreuse de Villeneuve qui contient les sept psaumes pénitentiaux traduits en vers romans, qui très probablement ont été jadis chantés dans les églises du midi (2).

Passer des chants sacrés aux représentations dramatiques, ce n'est pas manquer de révérence aux premiers, puisque les moralités faisaient presque partie des cérémonies religieuses. C'était souvent sous le porche des églises que s'élevaient ces immenses échafauds dont les divers gradins représentaient le ciel, la terre et l'enfer, et sur lesquels se déroulaient en dialogues plus ou moins dramatiques tous les miracles de la légende dorée. Le 6 juin de l'année 1500, le prieur du couvent des Carmes et le vicaire de Saint-Sauveur représentent au conseil que plusieurs personnes, tant ecclésiastiques que séculières, se proposent de jouer la moralité de sainte Barbe et demandent une subvention pour la construction des machines nécessaires à la mise en scène de cette oeuvre somptueuse. Le conseil, en considération des bons sentiments de ces histrions, leur alloue vingt-cinq florins (3).

(1) Voyez : Notice sur la Bibliothèque d'Aix, par E. Eouard, page 295.

(2) Preuve XLI.

(3) Fait expositum per patrem pricrem conventus Carmelitarum et per venerabilem dominum vicarium Sancti Salvatoris presentis ville, qualiter certi homines et juvenes presentis ville, tam ecclesiastici quam. temporales, faciunt sive ludunt moralitatem sancte Barbe, quod est opus sumptuosum, igitur requirunt dictum concilium quathenus dignetur eisdem juvare de aliqua summa peeuniarum pro solutione secretorum dieti ludi ; igitur concilium predictum deliberet quid agendum. Concilium predictum, ex certis bonis respectibus animos eorum moventibus, dedit eisdem histrionibus pro supportatione sumptuum et secretorum dicti ludi videlicet fiorenos viginti quinque. (Délibération du 6 juin 1500.)


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Les acteurs, on le voit, étaient des clercs, des hommes d'étude, et c'est probablement à cette circonstance que nous devons la conservation d'un fragment d'un mystère provençal que nous croyons inédit (1) et qui s'est trouvé à la fin de la main courante de 1495 du notaire démentis. Bien que ne renfermant que les premières scènes d'un drame qui devait être fort long, à en juger par les débats, ce fragment ne manque pas d'intérêt à cause des renseignements qu'il fournit sur la mise en scène. Si l'affiche et la réclame n'existaient pas encore, elles étaient avantageusement remplacées par l'annonce, espèce de parade jouée dans les carrefours. Là, le nuncius, le trompette et le fou venaient tour à tour exalter le mérite de la pièce qu'on allait représenter :

Si vo volen demostrar Cosins on se deu governar Ny al diable layssar tentar. Per so vos y vendres Et grand yssimple y pendres.

Le spectacle était long. Aussi avait-on soin de recommander de se prémunir contre la faim et de ne pas rompre le silence pour éviter l'ennui :

Mes dînas vos prumyerament, Et pueis venes tot prestement.... Que non vulhas gayre parlar Mes vulhas ben escotar.

Enfin, quand le public s'était rendu en foule, que chacun était assis en face des trétaux, le nuncius, qu'a remplacé le régisseur moderne, venait, louant encore la moralité du jeu, en faire une analyse détaillée.

(1) Ce mystère a été publié depuis par Camille Arnaud. (In-8°, imprimerie Arnaud, à Marseille, 1858.)


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Ces représentations dramatiques, fort rares à cause de la dépense qu'elles entraînaient, ne pouvaient suffire au délassement de nos aïeux. Les jeux, les exercices les passionnaient; déjà, nous avons vu les statuts autoriser la lutte : causa virtutis ostendendoe. M. de la Plane nous a montré des compagnies d'arbalétriers parcourant la Provence pour se mesurer avec ceux des diverses villes qu'ils visitaient (1). En 1427, ceux de Sisteron et de SaintMaximin s'étaient rendus à Manosque. La ville les reçut honorablement et dépensa près de six florins pour le dîner qu'elle leur offrit et dans lequel on consomma soixante-quatre pains, ce qui suppose un nombre assez considérable de convives. Le repas, d'ailleurs, ne fut pas splendide ; quatorze lapins, six livres de fromage, de la viande de boucherie en firent tous les frais ; mais le vin ne fut pas épargné, et la fin du repas fut, à ce qu'il paraît, quelque peu agitée, car nous trouvons dans le compte six deniers pour trois carreaux cassés à Antoine Piolle, l'hôte qui avait probablement préparé le dîner (2). Quelques années plus tard, ce furent des gens de Valensole qui vinrent tirer de l'arbalète à Manosque et qui reçurent six gros du trésorier municipal (3).

Mais hâtons-nous de revenir aux hommes d'étude, dont cette digression nous a peut être trop longtemps éloignés.

Les notaires étaient fort nombreux à cette époque. Institués par les seigneurs justiciers, ils exerçaient leurs fonctions dans toute l'étendue de la juridiction dont ils tenaient leur pouvoir. C'est ainsi que nous trouvons à Manosque des notaires institués par l'empereur, alors que

(1) Histoire de Sisteron, II, page, 481.

(2) Délibération du 19 janvier 1427.

(3) ... Acceptari in computis dicti thesavrarii grossos sex expositos pro balcsteriis ville Valensolie qui venerunt lusum apud villam proesentem. (Délibération du 6 mai 1443.)


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ces souverains prétendaient à la suzeraineté de la Provence (1), par le comte, par le grand prieur de Saint-Gilles, sous la dépendance duquel était la commanderie de Manosque. L'institution donnée par ce dernier, en 1351, à Guillaume Martin nous prouve qu'on exigeait alors, comme aujourd'hui, des garanties de moralité et de capacité de ceux qui voulaient exercer l'office de tabellion. Ce n'était qu'après avoir fait leurs preuves et après avoir juré de remplir fidèlement leur charge, de ne changer en rien la substance des contrats sans le consentement des parties, de ne point rédiger d'actes pour lesquels les contractants auraient été violentés ou trompés, que les candidats recevaient l'investiture par la remise de la plume et des tablettes. Ces tablettes, dont il reste encore un très grand nombre, étaient simplement un cahier étroit et long, formé d'un certain nombre de feuilles pliées par le milieu, que le notaire portait habituellement avec lui et sur lequel il écrivait ses notes, au moment où les parties se présentaient devant lui. Une borne au coin d'une rue, un banc sous un arbre, une place, le sanctuaire d'une église comme le parvis qui l'entourait, tout poste était bon pour le praticien rédigeant sur ses genoux l'instrument d'une vente ou d'un prêt. Quand les parties voulaient une copie de leur contrat, il était transporté de la main courante ou primum sumptum dans le cartulaire ou extensorium, orné de toutes les formules qui constituaient le style d'alors, et c'est dans cette forme qu'il devenait authentique.

Les honoraires des tabellions avaient, dans quelques localités, été taxés suivant la longueur de l'acte. Nous n'avons rien trouvé de semblable à Manosque ; mais il résulte des notes inscrites au bas de plusieurs actes que le prix variait de huit à seize deniers, sans qu'il nous soit

(1) Voir notamment : preuves IV et IX.


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possible d'assigner la cause de ces différences. Ce prix était dû par moitié par chacun des contractants. Les donations seules faisaient exception, et le donataire supportait tous les frais de l'acte qui l'envoyait en possession.

La charte qui constituait la commune, assimilant aux chevaliers les notaires et les avocats, les avait affranchis de certaines redevances seigneuriales. Nous avons déjà établi que là, comme sur beaucoup d'autres points, le comte Guilhaume n'avait fait que confirmer des droits antérieurs, et ce fut en vertu de ces droits que les notaires jouirent de cette exemption, alors que la commune avait été abolie par le légat du Saint-Siège (1). Mais quand, profitant avec habileté des fautes de leur seigneur, les habitants eurent fait revivre la charte de 1208, les notaires réclamèrent leur franchise en vertu de ce titre, qui avait reconquis sa force primitive.

A diverses reprises, le commandeur essaya de soumettre les notaires aux droits dont ils étaient exempts ; toujours, la commune prit fait et cause pour eux. Une dernière fois, en 1448, Pons Amoureux était en retard pour le paiement du contalage. Suivant la coutume, le juge fit saisir les portes de sa maison. Amoureux était fils de notaire ; il s'adressa au conseil, qui, jaloux de conserver intacte la charte de ses privilèges, s'empressa de prendre sa défense contre le commandeur (2). Celui-ci renonça enfin à des prestations qui, à chaque fois, rencontraient des obstacles insurmontables, et laissa les notaires jouir en paix de leurs franchises.

Il était une profession plus honorée encore que le nota(1)

nota(1) supra, pages 30 et 56.

(2) Ordinaverunt quod Pontius Ammosii, a quo curia recepisse dicitur portas sui hospicii pro contalagio et sit filius notarii, qui non debet contalagium juxta privilegium, quod deffendatur per universitatem,, juxta ipsum privilegium. (Délibération du 7 mars 1448.)


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riat : c'était celle de médecin. En effet, à une époque où la valeur d'un homme se mesurait avec de la monnaie, le médecin était tarifé plus haut que le notaire (1).

C'est que la crainte de la mort était très forte et très généralement répandue dans ces esprits sans culture. De là ces danses macabres, immenses caricatures se déroulant dans les cloîtres ou sur les murs des cimetières et dans lesquelles l'homme se vengeait de ses terreurs, à peu près comme on se venge d'un ennemi en le ridiculisant; de là aussi le respect pour le médecin, qu'on regardait comme un fidèle allié. Cette considération dont on entourait l'art de guérir est d'autant plus remarquable qu'il était presque uniquement exercé par des juifs. C'était la seule profession libérale qu'on eût laissée ouverte à cette race proscrite. Elle s'y était jetée avec d'autant plus d'entraînement que le besoin, plus fort même que les préjugés, lui rendait un peu de cette estime qui ne devrait jamais manquer à l'honnête homme, quelle que soit sa croyance.

Jusqu'en 1466, nous ne trouvons à Manosque que des médecins israélites aux gages de la commune, car le conseil avait soin d'entretenir toujours des médecins, d'autant plus nécessaires que les épidémies étaient fréquentes et meurtrières. Cette année cependant, Jacques Buadella, licencié en médecine, passa par Manosque, et le conseil s'empressa de le retenir parce qu'il est bien préférable pour les personnes de l'un et de l'autre sexe de se livrer entre les mains d'un médecin chrétien que dans celles d'un juif (2).

(1 ) Si lo ser es notaris deu esser prezatz L sols ; e si es metges deu esser prezatz LX sols. — Cod. cité dans le glossaire occitanien, v. Metges.

(2) Ordinaverunt pro utilitate communi dicte universitatis et personarum cjusdem, sexus utriusque, dictum medicum stipendiari pro uno anno, et sibi dari stipendia honesta, et eum retineri in presenti villa, considerato quod melius esse consistere sub manu medici Xristiani quam Judey. (Délibération du 10 juin 1466.)


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Si les grades n'étaient pas encore exigés pour exercer l'art de guérir, ils étaient pourtant une recommandation puissante, et le salaire du nouveau licencié fut sans doute plus élevé que celui de ses prédécesseurs.

Mais le médecin ne marchait alors qu'escorté de ses deux acolytes : le barbier et l'apothicaire ; le barbier pratiquant la chirurgie que le médecin livré à de plus hautes spéculations regardait comme au-dessous de sa dignité; l'apothicaire exécutant les prescriptions et les administrant le plus habituellement lui-même. Plusieurs fois, dans le cours de ce siècle, nous voyons le conseil appeler dans la ville des chirurgiens auxquels on donnait, outre deux florins de gage, une boutique dans laquelle cet ancêtre de Figaro rasait et phlébotonisait ses clients (1).

Aucun document ne nous permet de préciser quels honoraires recevaient pour leurs visites le médecin et le chirurgien. Tout ce que nous savons, c'est que dans la convention qu'on passait avec eux, on les obligeait de ne pas exiger un salaire au-dessus de leur travail, obligation qu'Hippocrate imposait déjà à ses disciples (2).

L'apothicaire occupait dans la hiérarchie scientifique et sociale une place bien plus élevée que le barbier, celui-ci ne se rattachant à l'art de guérir que parce qu'un respect exagéré du corps humain avait haussé le rasoir jusqu'à en faire un instrument de chirurgie. Pour mêler

(1) ... Exsolvi magistro Hugoni Egidii, barbitonsori qui promisit... dicte universitati servire de arte sua pro subventione mansionis in dicta universitate fiende, florenos octo et sibi habere domum. (Délibération du 3 août 1427. Délibérations semblables du 10 septembre 1379; 16 septembre 1429, etc.)

(2) .... De arte sua particularibus personis dicte ville bene, probe, fideliter et legaliter in arte proedicta physice servire et passientibus necessitatem habentibus, juxta quod a domino sibi attributa est industria, bonum et sanum prestare concilium. Satisfacto que.... de suo labore moderate. Pactum factum cum M. Mosse Abram, medico judeo. (22 mai 1442.)


tous les ingrédients qui composaient alors les médicaments en renom, pour préparer les substances multiples qui venaient en aide au médecin polypharmoque, il fallait une science et une pratique qui faisait regarder avec un respect mêlé de terreur l'opérateur au milieu de ses mortiers, de ses creusets, de ses fourneaux, de ses alambics. Le peuple croyait au grand oeuvre, et l'apothicaire, broyant, soufflant, fondant, dissolvant, combinant, semblait plus ou moins sur la voie de la pierre philosophale et de la transmutation des métaux. Aussi, l'apprentissage était long et pénible, et Balthasard Patoffi resta quatre ans dans l'officine de maître Mathieu Chantelmi, de Sisteron, qui, moyennant une charge de blé par an, nourrissait l'élève et l'instruisait dans l'art de l'apothicairerie (1).

Les officines devaient être bien pourvues, et les médicaments de bonne qualité. Des visites, pour lesquelles les syndics s'adjoignaient des médecins, assuraient l'exécution de cette double obligation (2).

Enfin le conseil avait soin que la commune ne manquât pas de sage-femme, la Baila, qu'on appelait aussi la Matrone, recevait, outre une subvention d'un florin sur le trésor communal, trois gros ou une émine de blé pour chaque accouchement (3).

(1) Contrat d'apprentissage du 15 mai 1443. (Notaire Nicolas Fabri.)

(2) Fuit expositum.... apothicarios hujus ville tenere aromata in eorunl apothecis in sufficientia et talia quod non debent ministrari quibusvis infirmis.... fuit urdinatum quod domini sindici, mediante justicia, faciant visitari per magistrum Joannem Canalis et alios eligendos per dictas dominos sindicos aromata apothicariorum presentis ville, si sunt sufficientia, vel non.... (Délibération du 28 mai 1494.)

(3) Fuit de pacto quod dicta Duleia, matrona, possit et valeat exhigere et levarc de quolibet puero videlicet unam eminam annone vel tres grosses ; et quod sit in obligations hominum hujus ville dare dictam eminam annone vel tres grossos' — Convention avec Douce Maistre, sage-femme, du 23 juillet 1483. Délibérations semblables du 10 février 1467, 12 mars 1468, 8 septembre 1480, etc.


La médecine des animaux ne s'était pas encore grandie jusqu'à devenir l'art vétérinaire. Elle était exercée, comme aujourd'hui, dans les villages, par les maréchaux ferrants ; mais ces modestes artisans ne prétendaient pas alors à plus de science que le simple bon sens et un peu de pratique. Bertrand Valence avait deux chevaux de trait ; Antoine Martel, forgeron, se chargea, moyennant deux florins et demi par an, de les ferrer et, en cas de maladie, de les soigner de son mieux et comme il le saurait (1). Cependant la mission de ces maréchaux ne laissait pas que d'être quelquefois délicate, car ils étaient, dans certains cas, appelés à éclairer la justice.

Au mois de juillet 1414, Jean Beaudric avait acheté un boeuf de Guillaume Reynier et d'Antoine Bonpart : quelques jours après la vente, l'animal pissa le sang. Beaudric y voyait un cas rédhibitoire, et il porta l'affaire devant les cominaux. Ceux-ci visitèrent le boeuf et jugèrent qu'il souffrait d'une indigestion, réservant d'ailleurs les droits de l'acquéreur s'il venait à succomber. Deux jours après, le boeuf était mort. Alors les cominaux s'adjoignirent maître Elzéar Giboux, maréchal, qui pratiqua l'autopsie, examina l'estomac, les intestins, le foie, le poumon et le coeur et confirma la première opinion des juges (2).

(1) Anthonius Martelli, faber, convenit Bertrando Valencie eidem ferrare duos equos carrete, et ferrates tenere.... precio ftorenorum duorum cum dimidio.... et si contingeret dictos equos infirmari aut malum aliquod pati, quod dictus Martelli teneatur medicare et facere quod seivit et poterit, niehil petente pro labore. — Acte du 1er février 1442 (1444). Notaire Nicolas Fabri.

(2) Quem bovem dixerunt juxta corum consciencias esse super affamatum, et

non cognoverunt copulsum nec tulsimenium, sed mingebat sanguinem. (Sentence des cominaux du 8 juillet 1414. Notaire, J. Holone.)

.... Magister Elzearius Gibosii, faber, adjunctus in corum societate, revidisse dictum bovem qui est mortuus, et vidisse, et inspexisse primo mulfuelham sanam, antralivas, fege, polmam et cor, ac alia membra sua; nec nonfenta, et reperierunt omnia sana, et juxta eorum consciencias bos non obiit nisi propter super affanamentum. (Sentence du 10 juillet 1414. Même notaire.)


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Cette opération coûta douze deniers ; la première visite en avait coûté six.

Comme pour les médecins et les chirurgiens, le conseil accueillait toujours avec faveur les maréchaux étrangers qui venaient se fixer dans la ville, et il leur accorda souvent plus d'immunités qu'aux autres artisans qui transportaient leur domicile à Manosque.

Nous aurions voulu terminer par les beaux-arts cette étude sur les professions libérales; mais nos registres ne contiennent aucune mention qui puisse s'y rapporter. Nous aurions dû, par conséquent, nous borner à décrire nos églises au point de vue archéologique ; mais nous préférons renvoyer cette étude à l'histoire ecclésiastique de Manosque, parce que les données historiques nous permettront de mieux apprécier et de juger plus sainement de quelques détails architecturaux de nos monuments religieux.

PREUVES

XL.

Convention avec le maître des écoles

(12 janvier 1493).

Manuel des délibérations aux archives.

Anno quo suprà (1493) et die XII mensis januarii, congregato honorabili concilio universitatis Manuasce, in domo ejusdem universitatis ad sonum majoris campane ecclesie sancti Salvatoris, more solito, in quo quidem consilio interfuerunt subscripti, videlicet nobiles, discreti et providi viri : Anthonius Rostagni, consindicus,

Honoratus Saffalini, vice-sindicus, Elziarius, Lardayreti

in quo quidem consilio fuit ordinatum insequentes ordinationes factas tain per consilium antiqum quam modernum, videlicet tradi, conferi et comiti scollas hujus ville domino Johani de Trutie, in decretis baccalario, olim rectori scollarum Regii, usque festum sancti Michaellis precio florenorum XXX pro suis stipendiis.


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Et ibidem incontinenter supradicti domini, videlicet : consindicus, vice-sindicus, thesaurarius et consiliarii, omnes simul, vice et nomine dicte universitatis et singulorum personarum ejusdem, tradiderunt, comiserunt et pariter contulerunt scollas dicte ville Manuasce supra nominato magistro Johanide Trutie ibidem presenti, stipulanti et recipienti, videlicet ad illas regendas hinc ad festum sancti Michaellis proxime venturum, oum stipendiis XXXta florenorum, quos solvere promiserunt, eidem magistro Johaui de Trutie, nomine universitatis predicte, videlicet florenos X in fine cujuslibet studii sive de trimestre in trimestre, cum pactis sequentibus et infra scriptis :

Primo fuit actum quod dictus magister Trutie teneatur et debeat omnes scollares ad suas scollas confluentes juxta ipsorum facultates, pro posse instruere tam in primitivis quam in aliis facultatibus, videlicet : in grammatica logica, phisica, retorica et aliis facultatibus necessariis, secundum facultatem et ingenium auditorum. Et quod de scollaribus dicte ville Manuasce nichil recipere nec habere teneatur quam supra dictos XXXta florenos supra sibi promissos occasione et pretextu stipendiorum suorum. De clericis vero forensibus fuit actum quod liceat dicto domino Johani de Trutie exigere salarium seu stipendia solita, libere et incontradicte, durante tempore praedicto.

Et fuit actum ac in pactum expressum deductum inter partes praedictas, solemni et valida stipulatione firmatum, quod durante tempore predicto, non liceat cuicumque alteri magistro nec persone tenere scollas in presenti villa sine concensu dicti domini Johannis de Trutie ; quod si forte fieri contingent, quod dicta universitas Manuasce seu consilium ejusdem, nomine ejusdem universitatis, teneatur contra taies premissa defendere, seu prohibere, vel prohibi facere tam de jure quam de facto, prout melius universitati videbitur, et hoc quoad clericos forenses et non quoad clericos Manuascenses ; nam fuit actum, dictum et conventum quod scollares dicte ville, hoc est Manuascenses, si noluerunt confluere ad scollas dicti domini Johanis de Trutie, quod absit, quod liceat eisdem stare in aliis scollis et cameris libère, sine contradictione quacumque, sub quocumque alio magistro seu rectore, in dicta villa, quia sic actum extitit.

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Item quod universitas teneatur fieri facere in scollis unam caledram, ad honorem universitatis, in qua rector ipse et sui successores possint lectiones legere, et quod universitas teneatur solvere postes et dictus magister Johanes facturam constructionis ejusdem catedre.

Et pradicta omnia et singula

XLI.

Traduction du psaume 129 : De profundis.

Poésies romanes.

Manuscrit de la bibliothèque d'Avignon (1).

De pregonea de peccat, Senher Dieu, ay a tu cridatz, Auias, senher, la miena vos, E garda mi del mortal pos (2).

Dieu que lot precs ententz, Sien fachas ben entendent Tas aurelhas tota sazen En vos de la miena oracion.

Si tu esgardas, senher Dieus, Las enequitatz els fach greus Que caseuns fa tro al morir Senher, cal poyra sostenir.

Car eu ves ti es pietatz

E misericordia, e pas,

E per ta ley qu'yeu ay volgutz,

Senher, ti ay yeu soslengutz.

En la paraula a Iota via De Deu sostengut l'arma mia ; L'arma miena a fort esperatz En lo senhor foriz e conratz.

De la garda del bon malin Entra a la nueh de la fin, Aia Israel ses duplansa En nostre senhor esperansa.

Car en vos Dyeu es pietat, E misericordia, e pas, Et aondo sa redeponcion Esen ves el tota sazon.

Et el, cant a luy plazera,

Totz Israel resemera

De las sienas enequitatz

Et de iras tots los syeus peccalz

(1) Manuscrit, petit in-12 sur vélin, de la fin du XIIIe ou des premières années du XIVe siècle, contenant la traduction des sept psaumes de la pénitence et une paraphrase des litanies des saints. Les premières pages manquent : il commence au seizième verset du Miserere.

(2) Lisez : potz. La metton el potz d'yffern. (Liv. de Sydrac.)


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LETTRES

DE

Peiresc à Jacques Gaffarel

(1627-1637) publiées d'après le manuscrit de la bibliothèque de Carpentras, avec notes et commentaires

(Suite)

LETTRE XIX. (Fol. 412.)

Monsieur, un dernier ordinaire de Lyon m'apporta vostre despesche du 6 de ce mois, avec le traité d'Antonio Donati (1) des plantes et erbes, dont le tiltre sembloit promettre beaucoup plus de curiosités qu'il ne s'est trouvé dans le livre, principalement en la seconde partie des choses maritimes, et dont je ne laisse pas pourtant de vous avoir bien de l'obligation et vous en rendre mille actions de grâces, en attendant votre venue en ce païs, et de vous y pouvoir rendre quelque revanche de tant d'honnesteté dont vous me prévenez et comblez incessamment.

On m'avait parlé d'un aultre libvre imprimé à Venize depuis quelques années, in-12, sans aulcunes figures, sur le subject des pierres précieuses que j'eusse veu volontiers, si vous estimez que le contenu en vaille rien : car je crois bien qu'il n'y peult pas avoir grande chose de plus que le

(1) Donati Antonio, 1606-1659. On a de lui un traité De Vinaceis-Trattato de Samplici, Pietre et Pesci Marini elle nascono nel Lido di Venizia, 1631 — De aere Ravennate opusculum, 1641.


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commun. S'il s'en trouve, sans peine de le chercher, vous me feriez plaisir de m'en retenir un, ne sachant pas le nom de l'autheur, et, quand il s'en trouverait de divers autheurs, je croys bien que le prix n'en peut pas estre considérable. Et parce qu'il n'y avoit pas de danger d'en prendre tout ce qui s'en trouvera ; mais si vous ne me faictes sçavoir ce que vous fournissez pour tous ces libvres que vous m'envoyez si souvent, vous m'osterez la liberté de m'adresser à vous pour en avoir cy-après. Je trouverays le moyen de vous faire rembourser de par delà par quelque marchand de Marseille, si ce n'est que Monsieur Gaffarel, vostre cousin, en eust affaire icy pour vos affaires ou le sieur Giraudon.

Au reste, j'ay veu le mémoire du traicté d'entre le Roy de Pologne et les Moscovites (1), qui est bien extraordinaire, et j'en suis bien redevable au soin et à l'honnesteté de son Excellence, marry de n'avoir mérité tant de part de l'honneur de son souvenir, et encore plus de n'avoir rien de digne de sa curiosité pour luy jamais communiquer en eschange de me voir si esloigné et destitué de tous moyens de le servir selon mes souhaits, vous suppliant l'en asseurer de ma part. Ce païs ne produit aulcunes nouvelles pour le présent.

Monseigneur le Mareschal s'en est allé avec Madame la Mareschalle et Messieurs ses enfants du costé de Toullon et de la Corse, en intention de passer jusqu'à Antibes. Il estoit sabmedy au soir à Boysgency où Madame avoit voulu aller cueillir de sa main des bouquets d'oranger. Elle perdit le jour de son départ de ceste ville sa littière et deux demoiselles de sa suitte avec un page au passage

(1) Lettre de Peiresc à Dupuy (8 mai 1635). — Cf. III, p. 308 : « Je vous envoie une petite relation do l'ambassade des Moscovites en Pologne, qui m'a semblé assez curieuse. C'est M. de la Thuillerie, ambassadeur à Venise, qui, de sa grâce, me l'a envoyée.


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d'ung torrent qui est au bois de Bosset, où ces trois personnes furent noyées par un grand malheur, sans qu'on eusse moyen de les secourir.

Je me trouve trop pressé pour ce jour avoir moïen de vous entretenir. Vous m'en excuserez s'il vous plaist, et ne laisserez pas de me tenir tousiours, Monsieur, pour vostre très humblement et obéissant serviteur,

DE PEIRESC. A Aix, ce 30 may 1634.

Monsieur Gassendy vous ressalue de tout son coeur et se promet qu'il veult respondre à vostre dernière lettre. Il ne tiendra que bien, car il la remet sabmedy.

LETTRE XX. (Fol. 414.)

Monsieur, ces deux lignes en allant au pallays ne sont que pour accompagner le pacquet que je viens de recevoir pour l'ordinaire de Lyon et que je suis bien fasché de ce que vous m'eschappassiez icy la dernière fois que nous avons eu l'honneur de vous voir céans, sans avoir eu le moyen de vous advertir de la commodité qu'il y avoit ce mesme soir d'escripre par l'ordinaire de Rome, dont je vous envoyay advertir par un des miens, n'ayant pas creu que vous deussiez partir sy matin le lendemain. Car j'eusse plus tost quitté la despesche de Rome que de manquer de vous aller rendre mon debvoir, comme j'y fus dès le lendemain du matin, avant que d'aller au palais, mais vous estiez desjà party à mon grand regret, ce qui faict que nous vous attendons en bonne heure et que je seray tousiours vostre DE PEIKESC.

A Aix. ce 24 aoust 1634.


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LETTRE XXI. (Fol. 411.)

Monsieur, je receus par un dernier ordinaire un pacquet de livres et ficts tenir vos lettres, dont vous aurez la response, du sieur Michel qui m'a baillé une autre lettre pour Paris de vostre part, que je recommanderay à quelque amy. Je rendis en main propre vostre mémoire à Monsieur Gassendy, que nous avons céans depuis plus d'un moys, lequel vous rescript et n'a pas manqué de bonne volonté pour son voyage de Venise, mais je crains bien qu'il ne puisse pas l'exécuter, non plus que vous le vostre, si tost comme il le vouldroit. Si vous fussiez venu principalement, tandis que nous avons le lieu de le tenir icy, ce nous eust esté ung merveilleux contentement de vous pouvoir gouverner tous deux ensemble et jouir de la douceur de vos communs entretiens.

Je ne sçaurois maintenant escripre à Monsieur Naudé en ayant reçeu dès hier un autre pacquet plus frais et plus gros que le vostre du 31 mai, par un gentilhomme autrefois serviteur du Cardinal son maître, auquel je respondray par le prochain ordinaire de Rome, estant engagé aujourd'hui à la publication du contract de mariage d'entre Monsieur le conseiller de la Fare et de Sainte-Croix et ma niepce de Bau (1), ce qui me servira d'excuse si je ne vous faict response plus précise, ayant employé une bonne partie du temps à escripre à Monsieur l'ambassadeur et à Monsieur de la Valette, qui m'accablent avec leurs honnestetés inespérées et non méritées, m'estant laissé emporter d'employer l'intervention de Son Excellence pour vaincre les difficultés de ces vases et sans forfaire à l'honneur du pays, qui veult faire quatre plats du

(1) C'était la fille du président Henri de Séguiran.


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moindre mets qui se puisse désirer d'eulx. Vous m'ayderez à trouver l'excuse nécessaire, s'il vous plaist.

Vos pièces me furent apportées un jour devant vos dernières lettres soubs adresse du sieur Giraudon, à qui je fis rembourser les frais de la voiture. Je trouvay fort belle ceste plaque antique et le visage du Satyre sans cornes avec un collier de lierre au lieu de couronne. Et ce qui me la faict priser davantage est la figure de la pièce qui monstre avoir servy comme de fenestre à bouscher quelque petit caveau soubsterrain, où il ne paraissoit au dehors que des ramages de vignes avec des pampres et grappes de raisin.

Pour l'aultre pièce, l'escripture qui se lit encore sur la teste de chascune de ces figures de femmes qui y sont représentées ne monstre pas plus de 300 ans d'antiquité ou environ, et la façon de l'ouvrage et grandeur de creux, tant d'un costé que d'autre, et à contre joint l'un de l'autre, en monstre bien qu'elle n'a jamais servy d'ornement d'aulcune fabrique mais plus tost d'oustil ou de modèle a quelque orphèvre ou ouvrier de ce temps là pour y jetter et monter dessus des plaques d'argent ou d'aultre métail, qui peusse servir d'ornement ou enrichissement, et incrustation, ou enchasseure de qnelque châsse ou aultres ameublements, où ils vouloient faire paroystre non seule ment des animaux estranges comme est l'aiglon, aussi bien qu'un aigle, dans ces rondeaux qui sont d'un costé

avec certaines sortes de couronnements et employés

communément pour l'enrichissement des thrônes royaulx et niches de saints, mais aussy pour y représenter des figures de femmes, soubs les noms de la Charité, la Justice, la Tempérance, l'Ira, la Gola, l'Aridio, etc., sans qu'il y paroisse deçà ni delà, au commencement ny à la fin, aulcuns vestiges d'autre continuation de pareilles figures : ce qui monstre qu'on s'estoit servy de cette pièce telle qu'on l'avoit rencontrée et qu'on avoit employé quelque autre pour la suitte des aultres figures qu'il y falloit pour


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l'assortissement de leur suitte. L'escripture se trouvant mise à rebours pour se trouver à droict sens sur l'empreinte, qui se pourrait aussy faire de simple cire, soit pour servir de monstre chez quelque appoticaire ou pour rester par après enduicte pour estre jetée en moule. Mais. quoy que ce puisse avoir esté, j'ai tousiours prins plaisir à voir la façon des habittants du temps de la corruption de ces gents-là, qui, pour représenter l'Ire ou la Colère, figuraient une femme qui se mordoit les doigts ; pour la Tempérance, une aultre femme qui tenoit une espée dans son fourreau et l'employoit par le fourreau hors d'estat de la desgainer sans traict de temps; la Gola, avec une bouteille ou un bocal à la main et je ne sçay quel animal qui lui vient faire feste comme un chien ; l'Allégresse dansant la ciaccona (1) au festin avec l'espée traicte ; la Charité, avec un plat de fruits et un vase, pour remède probablenment aux puanteurs des maladreries. En somme, je tasche de faire mon proffict de tout et ne néglige rien tant qu'il m'est possible, ce que j'ay voulu exprimer pour vous monstrer le bon gré que'je vous sçay de vos bienfaitts, dont nous vous rendrons la revanche quand vous nous ferez cognoistre ce que nous pourrons faire pour vostre service et ce que nous pouvons contribuer à vostre curiosité.

Que sy nous voyons vostre marmouset de boys que Monsieur Licetus (2) a faict imprimer derrière sa fouldre

ou sa , possible s'y trouveroit-il quelque autre ordre

d'induction à ceste mode-là. Si vous faictes le voyage, il ne pèse guère, je m'asseure, et se pourra aussy facilement rapporter qu'apporter. Et, quand vous trouverez bon de

(1) De l'espagnol chacona. C'était un air de danse très étendu qui servait de finale à un ballet ou à un opéra.

(2) Allusion au livre déjà cité de Liceti sur la foudre.


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me communiquer quelqu'une de vos singularités, je vous en dirois tousiours très volontiers mes sentiments avec ma liberté accoustumée, sans vous laisser priver de rien.

Et de faict, si vous le trouvez bon, je seray très aise de vous garder vos pièces jusques à ce que vous ayez choisy ung lieu de retraicte où je vous les puisse faire tenyr, ou ne en seray pas moins redevable que sy je les avois retenues en pleine propriété, vous en rendant tout aultant de remerciements très humbles et vous en estant infiniment obligé.

Il nous tardera d'apprendre que le bruit de la mort du duc de Veymard (1) soit faulx, comme il y a de l'apprendre et encores plus de voit que le Grand Seigneur ayt faict quelques notables satisfactions à Monsieur le comte de Marcheville (2) et donné quelques plus grandes asseurances de la manutention du commerce que l'on en avoit encores. Si vous en appreniez rien, nous ne me pourriez

1) Bernard de Saxe-Weimar, le meilleur des lieutenants de Gustave-Adolphe, venait d'être battu devant Ratisbonne, et le bruit de sa mort avait couru, mais il ne devait mourir que le 9 juillet 1639, emporté par la maladie, à Neubourg.

(2) Marcheville était un des agents les plus sûrs de Eichelieu, qui l'avait, à diverses reprises, chargé de négociations délicates. — Cf. AVENEL, Correspondance de Richelieu, II, 225 ; III, 118, 133, 369, 388 ; IV, 237 ; VII, 574, 584, 641, 949, 954, 878; VIII, 80, 213, 224. — Nommé ambassadeur à Constantinople le 10 mars 1630, « pour y renouveler les capitulations », il débarqua à Péra le 18 juillet. Le Mercure français (t. XVII, pp. 806-817) a donné le récit de son voyage. Il ne réussitd'ailleurs pas dans son ambassade et fut bientôt rappelé. Le bruit de son assassinat par ordre du Sultan s'était répandu. — Lettres de Peiresc à Dupuy (t. II, p. 68). « On écrit de Venise, le 6 avril, que le Grand Seigneur avoit envoyé faire des excuses à M. de Marcheville de ce qu'il s'estoit mal informé. Dieu le veuille, et qu'il se trouve quelque voye d'accommodement qui sauve la liberté du commerce. »


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pas obliger d'avantage que de m'en faire part, s'il vous plaist. C'était à la poursuite de ce patriarche Cyrille (1) que le Grand Seigneur avoit voulu chasser du Saint Sépulcre, à qui on les faisoit espérer moyennant quelque notable somme d'argent, et sur ce, je finis demeurant, Monsieur, vostre DE PEYRESC.

A Aix, ce 25 août (ou avril) 1634.

LETTRE XXII. (Fol. 412.)

Monsieur, j'ay faict tenir vostre pacquet à son adresse, et m'a-t-on asseuré que vous en auriez la response présentement, mais je n'estime pas que ceste despesche n'arrive à Lyon qu'à contre temps, parce qu'on m'a asseuré que l'ordinaire de Rome en partit mardy passé, de sorte que celluy de Venise en debvra partir ce jour d'huy, il fauldra que les présentes y attendent jusqu'à quinze jours d'icy, s'il ne passe qu'un extraordinaire. C'est pourquoy j'ay creu qu'il valloit tousjours mieux vous respondre à tout hazàrd et vous remercie, comme je faicts très humblement, de tant de curieux advis dont il vous a pleu de me faire grâce et espécialement de cet embarquement du

(1) Le patriarche Cyrille Lucar était un adversaire déterminé des catholiques. Dès le 30 juin 1625, Richelieu avait déjà cherché à le renverser (AVENEL, VII, 360), mais il s'était cramponné au pouvoir et rendu redoutable. Il avait même réussi, « par des écritures fausses », à enlever aux catholiques la possession de quelques-uns de leurs sanctuaires à Jérusalem. Il tomba enfin en disgrâce et fut remplacé par Partheniot, métropolite d'Andrinople. — Cf. AVENEL, VI, 321, 322. — Aussi bien, il paraît ne pas avoir eu tous les torts, car, d'après une lettre de Dupuy à Peiresc, « Marcheville affecta une cagoterie extraordinaire, et c'est ce qui l'a fait bouder contre ce patriarche Cyrille, qui a esté rétably au départ de luy, et luy a suscité une partie des indignations qu'il souffre maintenant, » — T. II, p. 68.


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sieur de Marcheville (1), qui est pour se trouver bien malheureux avec toutes ses intrigues, qui lui ont attiré tant de mauvaises grâces de tous costés, si Dieu ne l'ayde, en quoy je le plains grandement.

Monsieur Gassendy (2) vous remercie de l'honneur de vostre souvenir, et, s'il peut faire juger son affaire, ne tardera guère en ce païs, ne respirant que la doulceur de la France, et n'ayant pas subject de grand contentement de ses compatriotes, à mon grand regret.

Nous n'avons rien icy de nouveau. La Feste-Dieu (3) s'est passée fort paisiblement. Mgr le Mareschal et Mgr l'Archevesque estoient hors la ville où le concours a esté un peu plus grand que de coustume des lieux circonvoisins.

Il y avoit icy un procès du sieur de Couldray poursuivi fort vivement contre Monsieur de Mantoue (4), en suitte d'un renvoy que le Roy en a faict en ce parti)

parti) n'avait pas réussi dans sa mission. Voiries instruction données à son successeur, Delahaye Ventelet, le 14 avril 1639. « L'ambassade de France au Levant n'ayant point été remplie depuis que le Sr comte de Marcheville fut obligé par les Turcs à s'en revenir de Constantinople, sous prétexte que sa conduite n'était pas agréable au Grand Seigneur, les affaires du roi dans ces quartiers-là sont demeurées entre les mains de M. de Cesy, etc. » — AVENEL : Correspondance de Richelieu, VI, 321.

(2) Cf. Vie de Gassendi, par le P. BODGEREL de l'Oratoire. — SAMUEL SOEBIÈRE : De vita et moribus F. Gassendi. — Article sur Gassendi dans la Biographie Didot-Hoefer, par B. AUBE.

(3) La Fête-Dieu a toujours été célébrée à Aix par des cérémonies particulières, surtout depuis René d'Anjou. — Voir DE VILLENEUVE-BARQEMONT : Histoire de René d'Anjou. — Magasin pittoresque de 1844. — GUIET : Nouvelle explication des jeux de la Fête-Dieu, 1851.

(4) Charles Ier de Gonzague, huitième dnc de Mantoue, fils de Louis de Nevers et d'Henriette de Clèves. Protégé par la France contre l'Espagne et l'Autriche, il avait été chassé de ses Etats en 1630 et n'y rentra que l'année suivante, par, le traité de Cherasco.


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lement, mais il a esté remis après la Saint-Rémy pour donner temps à Monsieur de Mantoue, comme les siens le désiraient.

Il me reste à vous dire que je suis bien honteux qu'il faille que Mgr l'ambassadeur intervienne pour la grâce des vases dont je luy seray très redevable. Messieurs du Sénat de Gênes ne se sont pas tant faict prier pour une pareille communication de leur bassin d'esmeraude (1) qu'ils m'ont octroyée fort courtoisement du premier coup. Je ne manqueray d'en remercier comme je doibs Son Excellence et de la servir en revanche par tout où je pourray, [et vous aussi, Monsieur, comme vostre très humble et obéissant serviteur, DE PEIRESC.

A Aix, ce 20 juin 1634.

LETTRE XXIII. (Fol. 412.)

Monsieur, les despesches joinctes à vostre dernière du 16 juin ont esté envoyées à leur adresse et j'ay à vous remercier, comme je faicts très humblement, des curieux advis dont il vous plaist me faire si bonne part, bien marry que nous n'ayons rien icy à vous mander en revanche que le passage du Père Archange de Fosse, cappucin, supérieur de quelques missions de son ordre en ce Levant, arrivé depuis peu de Constantinople à Marseille. Il a vu Monsieur le gouverneur et luy a faict, cedict, une fort ample relation de toutes les intrigues de l'affaire de Monsieur de Marcheville, mais il n'avoit pas encore esté contrainct de s'embarquer, quand le bon Père en partit.

(1) Allusion au fameux vase de verre, de couleur verte, que l'on croyait taillé dans une émeraude, le Sacro Catino, qui est conservé dans la cathédrale de Gênes, San-Lorenzo. — Cf. BAEDEKER, Italie du Nord, p. 26.


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On a tenu une assemblée des communautés (1) à Apt, pour y faire imposer les deniers du Roy extraordinairement et traiter des francs frets pour lesquels on a mis en bredouille beaucoup de monde, faisant saisir tout ce que les communautés possèdent en corps de communauté, et ce que les prêtres possèdent, autres que les prélats, et même plusieurs arrière-fiefs. De quoy pour se rédimer a faict offrir jusqu'à 100,000 livres au Roy, qui en avoit receu 70 mille d'un partisan.

Je suis un peu pressé du partement de cet ordinaire, anticipé d'une bonne partie du jour à ce destiné, pour aller prendre la despesche de Mgr le gouverneur, qui fict accommoder le différend d'entre Mgr l'archevesque pour sa croix et Mgr l'évesque d'Apt qui ne vouloit pas souffrir qu'elle fust portée en public dans son diocèse, et de faict elle ne peult que dans la salle où se trouve l'assemblée.

Au reste, Monsieur de la Vallette m'a envoyé coppie della parte del Exe. Cons. di X pour les dessains des vases, dont je lui ay bien de l'obligation de sa persévérante insistance envers ces Messieurs. On y nomme le sieur Francesco Molini (2). Je vouldrois bien sçavoir s'il est fils ou neveu de ce célèbre Signor Dominique Molini, et crois bien que Mgr l'ambassadeur y aura encores contribué quelque mot en passant pour faire conclure l'affaire, dont j'attends advis de vostre part, et que vous disposiez de moy en revanche comme, Monsieur, vostre très humble et obéissant serviteur, DE PEIRESC.

A Aix, ce 11 juillet 1634.

(1) Sur les séances des communautés à Apt, lire les lettres do Peiresc à Dupuy, t. III, pp. 135, 145. — Voir surtout la lettre du 26 juin 1634.

(2) Dominico Molini, sénateur vénitien, dont Peiresc avait fait la connaissance dans son voyage en Italie d'avril 1600. (Gassendi, p. 32.) — Naudé parle à deux reprises de « l'illustrissime sénateur du Molini ». C'est à lui que Cremonini dédia, en 1634, son De calido innato et semine pro Aristotele adversus Galenum, Cluvier lui avait dédié sa Géographie, en 1624.


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LETTRE XXIV. (Fol. 412.)

Monsieur, n'ayant peu escripre pour le dernier ordinaire à Son Excellence (1) pour avoir esté surpris du parlement du courrier anticipé, je n'y ay pas voulu manquer à ce coup-cy pour le remercier de ce qu'il a daigné contribuer de son authorité en la grâce qu'on m'a obtenue de la communication de ces vases, dont j'ay depuis receu des griffonnements de neuf très belles et riches pièces, que Mgr de la Valette m'a envoyé à sa grâce, où j'ay desià recougneu à l'advance qu'il y aura sans doubte moyen d'en tirer du fruict d'une bonne partie, si j'en puis avoir des modèles bien ajustés à la mesure de la contenance d'nn vase, dont j'avois envoyé des mémoires à Mgr de la Valette ; où je vois bien que je ne m'estois pas bien expliqué et faict entendre. C'est pourquoy je lui ai envoyé présentement de plus amples justifications, regrettant sa peine seulement à les lire, et à plus forte raison à les faire exécuter; mais il est de si bon naturel qu'il a voulu aller au devant des occasions de m'y obliger et les embrasser si ardamment que j'en suis tout honteux, sachant bien le peu de moyen qui me reste de le servir jamais à souhait en revanche. Vous m'ayderez à trouver quelque escript près de luy et priez

(1) Peiresc se montre toujours fort reconnaissant de l'intervention de la Thuillorie en sa faveur. Voici un passage d'une lettre qu'il lui adressait le 30 octobre 1634 (fol. 412) : « Monseigneur, j'ai receu par le dernier ordinaire de Lyon vostre lettre du 9me de ce moys, où vostre extraordinaire nous avoit faict part de tant de curieux advis, que je suis tout honteux de la peine et du soing qu'il vous a fallu contribuer, sans que j'en puisse estre digne, et voudrois bien le peuvoir de venir en vous servant, dont j'auroys plus d'espérance si je voyois qu'il vous pleust me commander en quelque digne accord et pour vostre service, en suitte des humbles supplications que je vous en ay faictes, et que je vous réitère aussi instamment que je peux. »


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l'Exme seigneur ambassadeur, et le pourrez, je m'asseure, descharger d'une partie du soucy et de l'incommodité de gouverner tout ce monde qu'il y faudra employer, et je vous serviray possible plus facilement que les autres, tôt ou tard, Dieu aydant, et si mes voeux sont accomplis.

Au reste, je pense que vous avez desià veu là Monsieur de Marcheville ou quelqu'un des siens, car il se débarqua à Malte en ce jour de la Saint-Jean, et y a séjourné une quinzaine de jours. Après quoy, il s'est acheminé à Rome, pour de là passer en Corse. Nous avons eu icy quelqu'un des siens, venu sur le navire Daulphin qu'il choisit pour le ramener en chrestienté, tous les autres estoient arrestés à Constantinople, comme les députés de Marseille, pour le payement des debtes de Monsieur de Gézy (1). Je ne feray pas la relation de tous ces désordres qui seroit de trop long discours, parce que je crois que vous en aurez appris tout le détail soit par le sieur de Marcheville ou par les advis des Vénitiens.

Cependant je ne veux pas omettre de vous dire que nous avons faict avec Monsieur Gassendi des expériences (2) admirables en l'anatomie des yeulx de divers

(1) On peut consulter sur cette affaire la sentence rendue, le 7 janvier 1634, par M. de Marcheville, entre M. le comte de Cézy et les députés de Marseille, . sur la vérification des sommes prétendues payées par Cézy pour ladite ville. (Bibliothèque de l'Arsenal, 4711, f° 86.) — Philippe de Harlay, comte de Cézy (1561-1632), était un fort triste personnage, qui avait épousé par complaisance Mlle du Bueil, depuis comtesse de Moret. Nommé ambassadeur à Constantinople, il ne sut y faire que des dettes, contractées surtout au détriment de négociants marseillais, qui se plaignirent, mais en vain, à diverses reprises. (AVENEL, III, 257; IV, 370. Voir surtout la lettre du 13 octobre 1611.) Lorsque Marcheville arriva pour le remplacer, il ne voulut pas quitter le palais de l'ambassade et continua à résider à Constantinople. (AVENEL, VI, 323, 382, 386; VII, 967; VIII, 54. Voir lettres de Peiresc à Dupuy: III, 77, 148, 288, 366, 763.)

(2) On aura remarqué avec intérêt ces expériences de Peiresc et de Gassendi. En pratiquant ainsi la vivisection, ils ouvraient à la physiologie un vaste champ


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animaux, et tout fraischement d'un homme qui avoit esté exécuté à mort par arrest de la Cour, dont le corps fut donné à Messieurs de la Faculté de Médecine, avec permission d'en faire l'ouverture dès le jour mesme de l'exécution. Ce qui succéda si heureusement que, bien que la dissection ne peusse estre faicte d'une grande Leure après la mort de ce patient, nous y vismes néantmoins les" veines lactées grandement apparentes et remplies de huile blanc comme laict et en quantité, ce qui n'avoit jamais esté veu sur un homme; le sieur Asellier (1) ayant cru qu'elles estoient imperceptibles, si les animaux n'estoient évantrés tous vivants. Vous en verrez ces jours la relation avec plaisir, je m'asseure. L'on m'a dict, ce me semble, qu'un médecin de Padoue ou de Venise a faict un nouveau livre des yeux de divers animaux depuis celluy de l'aigle pendante. Vous nous pourriez bien dire si c'est rien qui mérite d'estre veu et si le volume est gros ou non. Sur quoy je finiray estant, Monsieur, vostre très humble et obligé serviteur, DE PEIRESC.

A Aix, ce 25 juillet 1634.

P. GAFFAREL.

(A suivre.)

de découvertes. — Cf. Vie de Peiresc, par Gassendi, V, 402. — Voir lettre de Dupuy à Peiresc en date du 29 avril 1634 (t. III, p. 92). — Ces expériences furent faites en présence du nonce Georges Bologneti.

(1) Ascolli Gaspard, célèbre médecin italien, né à Crémone en 1581, mort en 1626. C'est lui qui découvrit les vaisseaux lactés. — Voir son livre, publié seulement en 1626 par ses amis, les docteurs milanais Tadino et Settala : De lactibus, sive lacteis venis, quarto vasorum mesaracicorum genere novo invento. Milan, in-4°.

Le Gérant. CHASPOUL.


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LA GARDE NATIONALE DES BASSES-ALPES

BIST 1790

LA LEVÉE DU 5 DÉCEMBRE (1)

A la suite de la secousse de la Grande Peur, les milices communales s'étaient organisées dans toute la France. Au cours de l'année 1790. la garde nationale s'était constituée dans presque toutes les communes. Son rôle paraissait devoir se borner à assurer l'ordre dans l'intérieur du royaume. Les événements allaient bientôt en décider autrement.

Plusieurs mois avant que l'Assemblée nationale eût songé à tirer de cette garde nationale un corps de volontaires, les Administrateurs du département des BassesAlpes furent amenés à s'adresser à elle pour constituer une légion capable de repousser une invasion des Piémontais qui paraissait imminente.

Les circonstances suivantes déterminèrent les autorités des Basses-Alpes à recourir de leur propre mouvement à cette mesure. Le 29 novembre, le Directoire du Var avertissait les Administrateurs des départements méridionaux que les réfugiés français à Nice, appuyés par

(1) Note de la Rédaction. — Cette étude est tirée d'un ouvrage sur les Volontaires des Basses-Alpes, qui va paraître, sous le patronage de M. Arthur Chuquet, membre de l'Institut, à la fin de l'année 1909.

Les auteurs, M. Cauvin, professeur au Lycée de Digne, et M. Barthélemy, lieutenant au 3e régiment d'infanterie, ont bien voulu en extraire ce chapitre pour nos lecteurs.

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les troupes rassemblées dans cette ville, se proposaient d'occuper Antibes et d'envahir le territoire français. Il réclamait des secours immédiats. Le 5 décembre, l'Assemblée administrative des Basses-Alpes prenait connaissance de cette lettre et décidait de former, avec l'élite des gardes nationales du département, une légion qui pût, si le besoin s'en faisait sentir, se porter au secours des habitants du Var : « Considérant, disait l'arrêté, que ce rassemblement de troupes dans le comté de Nice peut menacer la patrie, que tout citoyen doit défendre la Constitution que nous avons juré de maintenir de toutes nos forces, que nous devons voler au secours de nos frères et, comme eux, prouver que nous ne pouvons que vivre libres ou mourir ; que, plus le péril est imminent, plus il convient de nous mettre en mesure », deux des membres, MM. Brunet et Bouche, seront chargés de préparer un projet de proclamation et d'organisation de la garde nationale (1). Le président répondait le même jour aux Administrateurs du Var : « Vous faites fond sur nous, vous en avez le droit ; nous nous sommes occupés des moyens d'aller à votre secours. » Il les priait aussi de fournir aux Basses-Alpes environ 3,000 fusils et les munitions indispensables pour armer la garde nationale (2). Il réclamait en même temps à la Constituante 10,000 fusils et 10 pièces de canon pour le même objet. Le lendemain, l'Assemblée administrative adoptait le projet de proclamation et d'organisation et le faisait imprimer pour le répandre dans les campagnes (3). « Citoyens, disait cette adresse, on en veut à notre liberté, mais soyez tranquilles, mais ne craignez rien. Les cabales, les ruses, les menées sourdes de vos ennemis seront sans succès. Vos administrateurs veillent pour

(1) Arch. dép. B.-A., L, 85, p. 131.

(2) Arch. dép. B.-A., L, 161.

(3) Nous devons cette proclamation à l'obligeance de M. le lieutenant Vialla, qui l'a trouvée dans les archives communales de Marseille, série H.


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les déjouer ; secondez leurs efforts, très chers concitoyens, par votre courage et votre patriotisme ; secondez-les en maintenant de plus en plus la tranquillité publique, sans laquelle il n'est ni sûreté, ni bonheur ; secondez-les en rendant les personnes et les propriétés chaque jour plus sacrées... Nos frères du Var craignent d'être attaqués ; nous leurs devons du secours, si les circonstances l'exigent. Leur cause est la nôtre; elle est celle de tous les Français. Il s'agit de défendre nos droits les plus chers, les plus sacrés et imprescriptibles, que nous avons conquis et qu'on voudrait nous ravir... » Suivaient les indications nécessaires pour que les autorités pussent procéder à la levée et à la répartition. « Sur le total des citoyens actifs qui forment la garde nationale du contingent du département, il sera pris 10 hommes par 100 citoyens actifs depuis 18 ans jusqu'à 50, tous garçons autant que faire se pourra. Il en sera formé 60 compagnies de 54 hommes chacune, les officiers compris, formant 6 bataillons. Les compagnies se donneront des officiers de leurs cantons ou d'ailleurs, à leur choix, et auront soin de ne nommer que des personnes d'un patriotisme reconnu, ayant servi, autant qu'il sera possible. Comme il y va de leur vie et de leur honneur, elles ne sauraient mettre trop de prudence dans ce choix. » Chaque compagnie devait comprendre 3 officiers, 6 sous-officiers, 1 tambour et 1 muletier. Chaque bataillon devait être commandé par un lieutenantcolonel nommé par les officiers et les sous-officiers ; il devait posséder un drapeau. Quant au commandant général, il était désigné par le Département, qui avait choisi un des membres du Directoire, M. de Brunet, lieutenantcolonel du régiment provincial d'Auxonne (1). Chaque

(1) Cette nomination ne fut d'ailleurs pas acceptée sans récriminations : M. de Brunet était suspect aux habitants de Mezel, et le procureur général syndic était obligé d'attester son civisme et ses capacités. Arch. dép. B.-A., L, 219.)


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homme devait être muni d'un équipement complet, y compris « une bonne veste croisée avec les manches qui aboutissent aux poignets ». Chaque compagnie devait avoir 6 marmites, 6 bidons, 6 gamelles, 6 haches, un ou deux mulets. A partir du jour de leur départ pour l'armée, les soldats recevraient 15 sous par jour, les officiers auraient la solde des troupes réglées. Enfin, un état annexé donnait le nombre d'hommes à fournir par chaque canton et la manière dont devaient être groupés ces cantons pour constituer des compagnies.

Les Administrateurs du département avaient ainsi pris l'initiative d'organiser, par la voie de la réquisition, un corps de 3,240 hommes qui devait être toujours prêt à se porter au secours des habitants du Var, s'ils étaient attaqués ; ils espéraient encore avoir ainsi à leur disposition une force armée capable de contenir, si le besoin s'en faisait sentir, le peuple qui paraissait prêt à se livrer à toutes sortes d'excès, à l'occasion des droits féodaux, des biens communaux, de la circulation des grains.

Connaissant le caractère de leurs concitoyens, les mille rivalités qui les divisaient, les Administrateurs, « de peur que les jalousies nuisibles à l'harmonie qui doit régner parmi des concitoyens qui se consacrent à la défense de la patrie » ne se glissassent dans le corps d'élite de la garde nationale, avaient pris soin de stipuler par l'arrêté du 10 décembre : « Ce corps prendra le nom de Légion des Basses-Alpes ; les bataillons ne seront distingués par aucun nom de ville, mais par des numéros suivant l'ordre de l'état imprimé (1). »

Mais le Département ne déterminait ni les conditions dans lesquelles devait se faire cette levée, ni les procédés qu'on pouvait employer pour en remplir l'objet. Il pensait sans doute que de nombreux volontaires se présenteraient

(1 ) Arch. dép. B.-A., L, 85. — Arch. corn. Forcalquier, série D, n° 3, lettre du 23 décembre 1790.


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spontanément et qu'on n'aurait qu'à faire un choix parmi eux. Il avait eu aussi le tort, pour constituer les compagnies, de grouper les jeunes gens de plusieurs cantons d'une façon inégale, ce qui devait permettre l'oppression de la minorité. Le contingent du canton de Moustiers, par exemple, devait fournir deux compagnies en y joignant 7 hommes du canton de Riez ; le canton de Puimoisson devait aussi donner l'effectif de deux compagnies, grâce à l'adjonction de 16 hommes de Valensole et de 12 de Riez. Les jeunes gens de Riez, ainsi morcelés, n'allaient-ils pas protester? Ceux de Moustiers et de Puimoisson n'allaient-ils pas profiter de leur supériorité numérique pour essayer de faire la loi, pour choisir les officiers qui leur conviendraient?

Les Administrateurs durent reconnaître bientôt qu'ils s'étaient trompés ; ils se trouvèrent en présence des difficultés qu'ils rencontreront plus tard quand il s'agira de former le contingent des volontaires demandés par l'Assemblée nationale.

Quelques communes, il est vrai, donnèrent l'exemple du plus grand enthousiasme et se déclarèrent prêtes à fournir bien au delà du nombre qui leur était assigné. A Forcalquier, le Conseil, le 2 janvier 1791, a rassemblé les citoyens de 18 à 50 ans pour procéder à la levée de 62 hommes. Mais à peine la proclamation du Département est-elle lue que « tous les citoyens ont déclaré par un mouvement général qu'ils veulent être inscrits ». Le nombre de ceux qui se présentent aussitôt est tel que la municipalité décide d'effacer les noms des gens mariés. Mais alors ceux qui ne sont pas désignés, garçons ou mariés, réclament. Il faut les inscrire « en qualité de surnuméraires ». Un membre du Directoire du département, Bouche, a tenu à donner l'exemple, en priant la municipalité de le compter parmi ceux qui partiront ; il rejoindra ses camarades dès que ses fonctions le lui permettront (1).

(1) Arch. corn. Forcalquier, BB, 43,


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Il est vrai que le 9 janvier, après l'élection des officiers, une protestation se produit. Un des capitaines, Borel, est marié et ne s'est pas fait inscrire sur la liste des volontaires ; aussi les jeunes gens « déclarent hautement qu'ils refusent et refuseront constamment de reconnaître le sieur Borel pour capitaine » (1).

Mêmes dispositions favorables à Mane. Le 2 janvier 1791, au moment où la municipalité va faire tirer au sort, « une foule de gens et d'autres citoyens se sont écriés avec transport qu'ils voulaient servir et défendre la Patrie de plein gré et qu'ils s'offrent à se constituer gardes nationales volontairement ». Puis, comme quelques volontaires ne se sont pas présentés au moment indiqué, ils obligent le Conseil municipal à faire payer aux absents une amende de 6 livres ; l'un deux, « qui s'était rendu récalcitrant aux ordres de la municipalité, a été déclaré, sur leur demande, ingrat à la Patrie » (2).

La garde nationale de Seyne fait preuve du même enthousiasme. Le 16 décembre 1790, à la suite d'un discours du maire, le major Savournin prend la parole et offre, au nom des trois compagnies formées, « de marcher les compagnies en entier ». Bien mieux, les citoyens actifs qui ne font pas partie de la garde nationale s'empressent de réclamer pour être enrôlés ; il est donc décidé qu'ils seront admis à se présenter les premiers, les membres de la garde nationale devant ensuite compléter le nombre requis. Les enrôlements se trouvèrent alors si nombreux qu'il fallut éliminer les pères de famille ; 62 volontaires furent ainsi fournis. Le 20 janvier, deux compagnies étaient formées pour le canton de Seyne, grâce à l'adjonction de 19 hommes du Vernet ; elles étaient fortes de 105 volontaires, dont 62 pour Seyne. Quand il s'agit cependant d'élire les

(1) Arch. corn. Forcalquier, D, n° 3. (2) Arch. com. Mane, D.


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chefs, l'assemblée devint tumultueuse. Jacques-Joseph Reynier, de Seyne, et Honoré Bayle, du Vernet, furent élus capitaines ; mais, le lendemain, des réclamations se produisirent : quelques volontaires n'étaient pas citoyens actifs ; les jeunes gens du canton de Seyne ne voulaient pas se mêler à ceux du Vernet. Les rivalités de clocher apparaissent déjà, comme sous l'ancien régime I II faut donc renvoyer la séance au 31, pour avoir l'avis du Département, qui déclare les opérations valables ; mais, le 2 février 1791, lorsque les 19 volontaires du Vernet se présentent pour participer à l'élection des officiers, ils sont insultés et doivent se retirer. Restés seuls, les jeunes gens de Seyne procéderont aux élections, remplaceront Bayle, du Vernet, sous prétexte qu'il n'a pas 25 ans, par MarcAntoine-Jean-Louis Savournin, de Seyne. L'harmonie va-t-elle régner dans ces deux compagnies ainsi constituées ? Oui, s'il faut en croire le capitaine Reynier, qui déclare que ses hommes font preuve du civisme le plus ardent, de la fermeté la plus inébranlable (1). Mais les volontaires du Vernet, bernés par ceux de Seyne, sont-ils de son avis ?

Un autre canton, celui de Thoard, se serait aussi distingué par son patriotisme. Sur l'avis de la municipalité, 209 citoyens actifs se sont assemblés dans la chapelle des Pénitents Blancs. « Les jeunes garçons, à l'envi les uns des autres, se sont fait enrôler volontairement et se sont disputé la préférence pour se faire enrôler, de sorte que, pour les concilier, déclarent les officiers municipaux, nous avons été obligés de les faire tirer au sort pour savoir ceux qui ne marcheraient pas ; à mesure que cette brave jeunesse tirait leurs billets portant qu'il était enrôlé, il tressaillait de joie, ce qui marque leur parfait dévouement au service de la patrie (2). »

(1) Arch. com. Seyne, H. 4 — Arch. dép. B.-A., L., 138,142, p. 151. (2) Arch. dép. B..A., L, 182, p.81.


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Le 27 décembre, déjà, les 21 soldats demandés à Thoard étaient prêts à partir. Le Département constatait avec satisfaction le zèle et la bravoure de la jeunesse de Thoard, déclarait qu'elle avait donné un exemple digne des plus grands éloges et la citait comme modèle aux communes réfractaires (1). Mais ici apparaît déjà l'usage des gratifications, qui se généralisera plus tard et transformera le caractère des levées de volontaires. Les 21 jeunes gens avaient, en effet, reçu un cadeau de 600 livres qui devaient être payées par les habitants, et la municipalité leur avait généreusement offert un repas de 30 livres (2).

Moustiers fait aussi preuve de la meilleure volonté. Le capitaine Fouque écrit, le 31 décembre 1789, qu'il s'est présenté 10 volontaires de plus que le nombre demandé ; mais on n'a pu les réformer, « vu le mécontentement qui aurait pu survenir ». Il en est de même à Entrevaux ; le capitaine Léon, en annonçant que la compagnie va s'assembler, écrit : « Nous ne vivons que pour la patrie et nous ne craignons point de mourir pour elle (3). »

Malheureusement, ces bonnes dispositions se limitent à quelques cantons. Celui d'Oraison se borne à réunir les 33 volontaires demandés sans qu'il soit obligé de procéder au tirage au sort (4).

Les volontaires ne se présentent à Riez qu'après une forte semonce adressée par le Département à la municipalité, qui s'est permis d'élever des protestations. « Dès que le Département a donné un ordre, écrivent les Administrateurs, il doit être exécuté le plus tôt possible; les réflexions particulières des municipalités nuisent généralement dans la marche politique du département (5). » Enfin, 72 volon(1)

volon(1) dép. B.-A., L.181.

(2) Arch. com. Thoard, D.

(3) Arch. dép. B.-A., L, 142. p. 152.

(4) Arch. com. Oraison, D.

(5) Arch. dép. B.-A., L, 181.


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taires, « zélés pour la cause publique », se présentent, élisent leurs officiers. Le commandant se hâte alors d'indiquer à la municipalité « qu'il est d'usage que l'enrôlement reçoive un dernier sceau dans un repas militaire », et il réclame « une somme pour un repas civique de tous ses braves camarades ». A la bonne heure, voilà un chef qui comprend ses devoirs d'admirable façon ! Le Conseil municipal, « considérant combien il est juste de reconnaître le zèle et le patriotisme de ceux qui s'exposent volontairement à défendre la patrie au péril de leur vie », consent d'ailleurs bien volontiers à allouer 72 livres pour cet objetDigne, le chef-lieu du département, malgré la présence des Administrateurs, a besoin d'une lettre de rappel. La municipalité de Mezel ne peut obtenir du patriotisme des gardes nationaux un nombre suffisant de volontaires. Le procureur général syndic, Chauvet (1), qui est du pays, est obligé d'écrire, le 31 décembre 1790, à ses concitoyens : « Il est scandaleux qu'un chef-lieu de canton soit si peu empressé à donner cette marque de patriotisme (2). » Les reproches, les encouragements des officiers municipaux sont inutiles. Le 10 janvier 1791, le Conseil municipal a beau déclarer « qu'un Français doit se faire un honneur de servir la Patrie, la Nation et son Roi et qu'il ne doit pas être question de la voie du sort », il est bien obligé de recourir à ce moyen pour compléter le nombre de 22 hommes du canton, 19 volontaires seulement s'étant présentés (3).

Celui de Villeneuve n'est pas plus heureux : le commandant de la garde nationale, Roland Tourtier, garde du corps du roi, donne en vain le bon exemple ; il n'est suivi

(1) Il était le père du commissaire ordonnateur Félix Chauvet, l'intime ami de Bonaparte. (Cf. Chuquet, La Jeunesse de Napoléon, t. III, p. 313.)

(2) Arch. dép. B.-A., L, 181,219.

(3) Arch. com. Mezel, D, 1.


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que de 6 compagnons, parmi lesquels Bernard d'Autane, docteur en médecine. Il faut recourir au tirage au sort pour les quatre autres, et cette mesure soulève de nombreuses discussions dans l'assemblée devenue houleuse : les uns ne veulent pas que les domestiques soient admis à cet honneur ; les autres estiment qu'ils doivent participer au tirage, puisque leurs pères sont, ailleurs, citoyens actifs. Le Conseil s'en tire par un jugement de Salomon ; on recevra les domestiques comme volontaires seulement ; les autres tireront au sort ; mais, pour l'honneur du nouveau corps, on exclura les bâtards et les enfants trouvés (1).

Au Castellet-les-Sausses, les choses se passent plus simplement. Le Département a demandé 6 hommes ; le 16 janvier 1791, après la lecture de la proclamation, le silence règne, personne ne se lève. Le Conseil renvoie la séance au 20. Ce jour-là, après une semaine de réflexion, 4 volontaires se présentent ; il en faut encore 2 ; la municipalité les désigne. A Banon, les jeunes gens ne se présentent pas le 9 janvier 1791 (2).

Plusieurs communes font preuve de la plus grande indifférence ou protestent contre les décisions du Conseil. Reillanne se montre réfractaire aux objurgations du Département. Pendant quatre dimanches consécutifs, les officiers municipaux font scrupuleusement proclamer, au son du tambour, l'avis des Administrateurs ; le 8 mars, personne n'a daigné se faire inscrire. Valensole ne peut arriver à compléter son contingent. « Cependant, écrivent les Administrateurs à la municipalité, vous faisiez preuve l'année dernière de la plus grande audace (3) ! »

Si Turriers, malgré trois convocations, ne peut trouver au(1)

au(1) com. Villeneuve, 9 janvier 1791.

(2) Arch. com. Castellet-les-Sausses, D. — Banon, I).

(3) Arch. dép. B.-A.,L 181, 182.


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cun volontaire, c'est parce que les jeunes gens estiment que les hommes mariés doivent participer au tirage. « N'avezvous pas honte ? leur écrit le Département. Ailleurs, on est embarrassé pour le choix ; il faut tirer au sort parmi les volontaires. Quelles raisons peuvent vous retenir ? Vous n'avez pas de femmes, pas d'enfants à nourrir. Pouvezvous hésiter ? » Les jeunes gens paraissent peu convaincus par ces arguments. Aurel obéit, mais choisit « des personnes disgraciées de la nature » (1).

Si Barcelonnette, Allos, la Bréole ont présenté plus de volontaires qu'on ne leur en demandait, si l'on a dû faire des mécontents en laissant de côté une partie de ceux qui s'offraient, Saint-Paul, au contraire, élève de vives réclamations ; les habitants trouvent que leur contingent est trop élevé, qu'on a exagéré le nombre des citoyens actifs. « Est-ce notre faute ? répond le Directoire du district. Le nombre d'après lequel on a calculé est votre propre ouvrage ; le nombre de citoyens ayant influé pour vous faire accorder un canton par l'Assemblée administrative du 2 décembre 1790, en diminuant ce nombre vous vous exposez à perdre le canton (2). » Voilà un argument auquel les habitants de Saint-Paul seront peut-être sensibles !

Les jeunes gens de Montclar font mieux. La municipalité veut faire tirer au sort, puisque aucun volontaire ne s'est levé. « Nous y consentons, déclarent-ils, mais nous voulons que les officiers municipaux participent au tirage. » Que peuvent répondre ces derniers, puisque le Département est resté muet sur ce point (3). ? Comment arriver à obéir aux arrêtés du Conseil, si leurs administrés ne sont pas décidés à s'enrôler ? La municipalité de Château(1)

Château(1) dép. B.-A., L, 181, 652, p. 24.

(2) Arch. dép. B.-A., L, 465, p. 71.

(3) Arch. dép. B.-A., L, 182,


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Arnoux ne trouve d'autre moyen, pour fournir son contingent, que d'admettre le remplacement. Elle est vivement rabrouée par les Administrateurs. «Vous ne devez pas permettre que l'on substitue, pour de l'argent, un homme à la place d'un autre. Cest odieux à un bon Français de chercher à éviter les occasions de défendre sa patrie (1). » Certes, le Directoire des Basses-Alpes a raison ; mais les officiers municipaux ont-ils d'autres moyens, peuvent-ils recourir à la force ? Ceux de Faucon ont dû promettre 48 livres à chaque volontaire qui se présenterait. « C'est illégal. Il faut recommencer », lui déclare le District de Barcelonnette (2).

Quant au maire de Bayons, il saisit cette occasion pour se venger d'un adversaire politique. Cette petite commune a fait preuve du patriotisme le plus grand ; on lui demandait 15 volontaires, elle en a offert 30. Cela n'empêche pas le maire d'envoyer chercher par 6 fusiliers le fils du procureur Jacques Arnaud et de lui faire signer par violence un engagement de marcher avec les 14 volontaires de la commune. Le père du jeune homme proteste, offre de le faire remplacer ; le maire refuse ; Arnaud s'adresse alors au District, qui accepte la combinaison. Comment concilier cette décision avec le refus que le Département a opposé à la même mesure prise par la municipalité de Chàteau-Amoux (3) ?

Dans plusieurs communes, la levée du dixième de la garde nationale est une occasion de troubles et de désordres. Habilement, les ennemis du nouvel ordre de choses profitent de la répugnance de leurs concitoyens pour les pousser à la résistance ouverte. « Beaucoup de gens, écrit la municipalité de Manosque le 14 janvier 1791, sont venus se faire inscrire volontairement à diverses reprises ; mais,

(1) Arch. dép. B.-A., L, 181.

(2) Arch. dép. B.-A., L, 445.

(3) Arch. dép. B.-A., L, 441.


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lorsqu'il a été question de procéder à cette levée définitivement, ils ont élevé beaucoup de dificultés et de réclamations. » Et cependant les mêmes jeunes gens, d'après la municipalité, seraient prêts à marcher au nombre de 300 de bonne volonté, s'il le fallait, et à nommer leurs officiers (1). Qu'est-ce à dire ? Pourquoi, s'ils sont disposés à marcher en corps, refuser de s'enrôler ? Pourquoi, le 1er février 1791, aucun d'eux ne s'est-il présenté, malgré les criées ordonnées par la municipalité ? « Comment, écrit le 1er mars 1791 le Directoire du département, Manosque ne veut pas fournir les 126 hommes demandés ? Manosque devrait non seulement ambitionner de se défendre, mais encore de défendre le département. » Les Manosquins restent sourds à ce délicat éloge.

En vain, le Directoire les félicite vivement de leur zèle à marcher en corps, les invite à se sacrifier à la Patrie, leur assure « qu'ils ne sont pas destinés à être expatriés, qu'il y aura des auxiliaires soldés à cet effet » ; la levée ne peut avoir lieu !

Le 13 février, à 2 heures, 52 jeunes gens se présentent bien devant la municipalité, mais ils refusent de s'enrôler avant que les autres se soient rendus. En attendant, les esprit s'échauffent, les propositions se croisent. « Nous voulons, s'écrie la majorité, que toute la jeunesse vienne, surtout les bourgeois et les ecclésiastiques. Puisque personne ne veut partir de bonne volonté, il faut tirer au sort pour tous, même pour les absents. » Le maire proteste : « Il s'agit d'une levée de volontaires !» On ne l'écoute pas. Le bruit devient si violent qu'il faut renvoyer l'assemblée. Et la municipalité, désolée, fait part au Département de ses ennuis, de ses appréhensions. « Bah ! répond le procureur général syndic, laissez-les faire ! Quand ils verront la légion organisée, ils voudront tous marcher (2) ! »

(1) Arch. com. Manosque.

(2) Arch. com. Manosque, délibérations-, — Arch. dép. B.-A., L, 244.


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Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que Manosque est la ville la plus importante du département et que les jeunes gens des environs doivent être tentés d'imiter son exemple. Est-il étonnant qu'à son tour la jeunesse de Saint-Christol exige que le curé et son vicaire tirent au sort? « Impossible, leur déclare le Directoire, les prêtres sont exempts ; les gens mariés ne doivent marcher qu'à défaut de jeunes gens. » Les gardes nationales de Saint-Christol ne l'écoutent pas, mais obéissent aux conseils d'un « particulier » qui les soulève contre les ordres du Département. A Sainte-Tulle, quatre séditieux ont empêché la levée ; ils veulent faire choisir Bicaïs, notaire, et Louis Robert, clerc tonsuré (1).

Au Fugeret, la levée n'a pu avoir lieu à cause des manoeuvres des factieux. A Annot, à Rougon, la municipalité est impuissante, débordée par les jeunes gens mutinés. « Les bons citoyens qui se sont présentés le 2 janvier pour s'inscrire volontairement à Mirabeau ont été maltraités par quelques factieux qui crient : Les hommes mariés doivent aussi tirer au sort. » Nous refusons de marcher, déclarent à leur tour les jeunes gens de Senez, si Poilroux, ci-devant chanoine, Audoul et Isnard, clercs tonsurés, ne participent pas à la levée (2). Comment les calmer ? Le prestige du Directoire ne va-t-il pas sombrer, s'ils refusent d'obéir ? Quelle conduite tenir aux Mées, où l'agitation prend un caractère grave et nettement contre-révolutionaire, où les gardes nationaux, divisés en deux corps, sont prêts à se jeter les uns contre les autres ? Non seulement les volontaires font complètement défaut, mais encore la majorité réclame que le secrétaire greffier, les officiers municipaux prennent part au tirage. Puis les partisans de l'ancien régime manoeuvrent si

(1) Arch. dép. B.-A., L, 181, 182.

(2) Arch. dép. B.-A., L, 181, 508.


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habilement que la nouvelle compagnie est toute à leur dévotion. « L'organisation est illégale, déclare la municipalité, puisque le capitaine Cantel n'a pas l'âge. » Cela n'empêche pas la compagnie de parader en public.

La veille de la fête des rois, elle s'assemble et fait la farandole dans les rues, en criant : « Vivent les volontaires ! Vivent les Anglais ! »A 10 heures, le capitaine vient demander aux officiers municipaux, en permanence à l'hôtel de ville, la permission de « battre la caisse ». Il éprouve un refus. « Cela suffit ! nous n'irons pas moins à la messe ! » s'écrie-t-il.

Qu'a-t-il voulu dire ? La municipalité se le demande. « Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que la même nuit, le pavillon que M. le curé de la paroisse a dans son jardin a été incendié et tous les meubles et livres à peu près brûlés. » Le lendemain, la compagnie se promène sous la direction de Salvador, « deux à deux, ayant une vielle à leur tête ». A la vue du curé qui passe par là, les huées s'élèvent. Un moment, l'ancienne garde nationale est sur le point de fondre sur ce petit groupe de jeunes gens « enrôlés sans connaissance de cause » (1).

Que faut-il retenir de ce qui précède ? Tout simplement ceci : le régime politique a changé; les moeurs sont restées les mêmes. Comme avant 1789, les jeunes gens répugnent au service militaire. La peur d'être appelés à sortir de leur pays suffit à empêcher la plus grande partie d'entre eux de s'enrôler dans la légion du département ; les volontaires sont le petit nombre. Il faut donc recourir à une véritable réquisition, revenir aux procédés de l'ancien temps, au tirage au sort, au remplacement, aux gratifications, qui vont transformer complètement le caractère de cette levée et des suivantes et rappeler les scènes auxquelles donnait lieu la levée des miliciens.

(1) Arch. dép. B.-A., L, 182, p. 93 ; L, 85,161.


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Notice historique sur Ganagobie

(Suite et fin)

L'église de Ganagobie, qui était une des plus belles et des plus anciennes de la Provence, est une petite merveille d'architecture gothique ; elle fut édifiée au XIIe siècle. Sur la porte principale, soutenue par six délicates colonnettes, avec chapiteaux ornés de feuilles d'acanthe, sont sculptés les douze apôtres, des groupes d'anges et d'animaux ; une fine dentelure de pierre en forme le cadre gracieux et léger; elle appartient au style ogival, par sa voûte à berceau, et se terminait par une abside circulaire, aujourd'hui écroulée, remplacée par un modeste mur. On a retrouvé récemment les substructions et les superbes mosaïques du pavé.

Le portail, classé monument historique, très richement sculpté, est du plus pur style roman et paraît être plus ancien que l'édifice lui-même. Il est d'un fini hardi et varié à l'infini, se distinguant par une rare perfection de main-d'oeuvre, et cette simplicité, qui le caractérise avec tant de goût, fera toujours l'admiration des amateurs des choses antiques et des beaux-arts.

En dehors de l'église, le cloître, qui est du XIIIe siècle, attire également l'attention des visiteurs ; il est remarquable par ses lignes architecturales romanes et par ses sculptures aussi curieuses que bien conservées ; sa voûte, d'une grande élégance de forme, portant sur des pilastres accostés de huit colonnettes sveltes et gracieuses, est en parfait état, et son préau est encore muni de sa citerne centrale; tous ces vestiges ajoutent un attrait de plus à ces lieux déjà très impressionnants.

D'après Columbi, la fondation du monastère de Gana-


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gobie serait de l'an 965. Le livre archivial des religieux lui donne cependant une origine plus reculée, car, selon Laplane, une bulle du pape Etienne VIII, à la date de 939, mentionne ce monastère, qui paraissait alors être en pleine prospérité.

Jean III, évêque de Sisteron. élu en 950, était propriétaire de la montagne de Ganagobie. Il donna ce domaine aux moines de Cluny, et, non content de cet acte de générosité, il y construisit deux églises : l'une en l'honneur de Notre-Dame, l'autre en l'honneur de son patron, saint Jean-Baptiste,et dans cette dernière il voulut être enseveli, quand la mort vint le frapper. Tels sont les commencements du prieuré bénédictin.

M. Antoine Martin dit, dans sa remarquable étude sur l'Abbaye de Silvacanne, qu' « il faut se transporter à cette époque pour se rendre compte des immenses bienfaits répandus par les moines du moyen âge. La Provence était alors en proie aux querelles intestines de seigneur à seigneur ; les villes et les villages étaient saccagés, les campagnes dévastées, les routes sans cesse parcourues par des bandes affamées qui jetaient l'épouvante et la désolation. La peste et la famine se joignaient à tous ces fléaux. Au milieu de ces calamités, les monastères, par leur constitution régulière, leur existence assurée, leur force morale, offraient seuls, aux populations désemparées, un asile inviolable et sacré contre la force brutale. C'est à l'ombre des cloîtres que les esprits d'élite, les grands penseurs, les gens studieux, les artistes, les âmes navrées, inquiètes ou délicates, allaient chercher un refuge sauvegardé, une existence intellectuelle, l'ordre et la paix. Aussi, ceux qui s'adonnaient à la vie monastique étaientils plutôt issus des hautes sphères de la société que des classes inférieures.

» Les monastères furent les écoles, les archives et les bibliothèques de la société chrétienne. » La gloire des ordres religieux a été le défrichement

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des forêts et des terres incultes, le dessèchement des marais, les régularisation des cours d'eau, l'assainissement des contrées fiévreuses et pestilentielles, le relèvement de l'agriculture. »

En l'année 964, le successeur de Jean III, l'évêque Ursus, avec l'assentiment des chanoines de son église, donna au prieuré de Ganagobie les dîmes de Peyruis, les églises de Saint-Pierre, près Pierrerue, de Saint-Michel et quelques autres terres à Thoard et à Beaujeu.

Vers la même époque, Lambert, chef de la famille de Reillanne, lui fit don de la villa de Peyruis: cette donation fut ratifiée, en 1013, par son fils Boniface.

Ainsi favorisé par les évêques et les seigneurs du pays, le prieuré prospéra rapidement; ses religieux, par leur régularité et leur discipline claustrale, étaient dignes des bienfaits dont on les comblait, et, en 1125, leur prieur Raimbaud mérite d'être élu évoque de Sisteron, en remplacement de Gérard II.

Le généreux Guillaume III, dernier comte de Forcalquier, céda, à son tour, en mai 1204, au monastère, les seigneuries de Ganagobie, Sigonce, Aris et Vallons ; en 1220, sa petite-fille, Garsende de Sabran, comtesse de Forcalquier, veuve d'Alphonse II, comte de Provence, lui accorda de nombreux privilèges ; trois ans plus tard, toutes ces concessions furent confirmées par RaymondBôrenger IV, comte de Provence et de Forcalquier.

La forte position du prieuré le mit, sans doute, à l'abri des ravages occasionnés en Provence par les bandes pillardes de Cervole et de Raymond Turenne ; elle lui valut même d'être choisi pour recevoir un moment les reliques de saint Honnorat. Les Arlésiens avaient déposé les restes de ce saint dans l'église des Aliscamps, à Arles, dédiée en son honneur, et les avaient confiés, on ne sait pourquoi ni comment, à la garde d'un moine de Ganagobie.

Celui-ci, craignant de troubles civils, enleva les reliques


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et les transporta dans son monastère des Alpes, où elles séjournèrent jusqu'à ce qu'elles fussent transférées à Lérins, en janvier 1391.

La tradition veut qu'elles aient été déposées dans une tribune très élevée qui domine l'entrée de l'église et à laquelle on accède par un escalier de trente-quatre marches ; l'autel qu'on y voit aurait été dédié, en l'honneur de leur passage en ce lieu : « Transitus Sti Honnorati » ; le vulgaire en aurait fait l'autel de « Sant Transi ».

Depuis longtemps, en effet, on y porte les enfants malingres et chétifs, et on y laissait appendus au mur les souliers et les vêtements de ceux dont on sollicitait la guérison ; on y amenait également les enfants transis de fièvre? D'ailleurs, le mot transi n'est qu'une altération du mot latin transiit ou transivit, qui exprimait, d'après l'abbé Feraud, la présence du corps d'un saint en cette église, mais qui n'y était plus.

Cette tribune est soutenue par des piliers en pierre, dont quelques-uns se terminent par des figures humaines sculptées.

La fin du siècle suivant vit la décadence du prieuré. En 1491, le prieur Louis de Grolée. nommé par l'abbé de Cluny, Jacques d'Ambroise, fut repoussé par les moines, à coups de couleuvrine, et ne s'imposa que par la force. Son successeur, Pierre de Glandevès, protonotaire apostolique, qui fit construire, en 1502, le château de Sigonce, fut remplacé, en 1550, par René du Bousquet, qui appartenait à une pauvre, mais avide famille de la religion réformée.

Ce dernier nomma à Sigonce un prêtre amovible pour y exercer le sacerdoce. C'est de cette époque, au début des guerres de religion en Provence, que date l'usage, qui subsiste encore pour les communes de Peyruis, Lurs et Sigonce, d'aller en procession à Notre-Dame de Ganagobie, le lundi de Pentecôte ; d'autres assurent que c'est pour satisfaire à un voeu émis, par ces diverses communautés, lors de la terrible peste de 1630, qui désola la


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contrée et y fit de nombreuses victimes, car c'est dans ce décor aérien, d'une incomparable douceur, d'une mélancolie suave, au milieu de ce paysage d'une grandeur sauvage, qu'une cérémonie religieuse est bien faite pour frapper l'imagination.

Il convient de citer que les calvinistes, s'étant rendus maîtres des bâtiments du prieuré de Ganagobie, s'y étaient retranchés ; le comte de Sommerive, général de l'armée catholique, allant, en juin 1502, mettre le siège devant Sisteron, vint bloquer ce monastère. Ne se sentant pas en force pour soutenir une attaque protégée par l'artillerie, les calvinistes demandèrent composition.

Le prieur René du Bousquet, circonvenu par sa famille, laissa envahir les biens du monastère ; son frère, Esprit du Bousquet, s'installa, en maître absolu, au château de Sigonce et, à la mort de René, survenue en 1572, il s'empara de cette terre et accentua son usurpation en faisant nommer prieur son domestique, Jean Gombert, qui, simple confidentiaire, ne jouissait de rien.

Jean de Lussy, pourvu canoniquement par un arrêt du grand conseil, voulut prendre possession de son siège; il

nt à Ganagobie affermer les biens du monastère et établir les officiers pour l'administration de la justice seigneuriale ; il voulut ensuite retourner à Paris, mais il fut lâchement assassiné, près du bac du Loup, par les émissaires de du Bousquet, qui ressaisit, par ce crime, une proie prête à lui échapper.

Esprit du Bousquet étant mort, son frère René, puis son fils puîné Lambert, persévèrent dans leur usurpation ; ce dernier fit poignarder, devant la porte du monastère, le moine Jourdan, qui avait osé protester hautement contre cette inqualifiable injustice, et installa Vincent Raffln, réfectorier, comme prieur.

Raffin, pris de scrupules et las d'être l'instrument inconscient de ruine pour le monastère, résigna son bénéfice, en 1638, en faveur de Jacques Gaffarel, de Mane, doyen en


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droit canon de la Faculté de Paris, auteur savant, mais bizarre, des Curiositez inouys, qui arrêta les agissements de Lambert.

Par conséquent, le fief de Ganagobie avait été occupé ou plutôt usurpé pendant quatre-vingt-huit ans par les du Bousquet, qui réussirent à passer le titre prieurial successivement sur la tête de trois confidentiaires.

Jacques Gaffarel, investi, à titre de commendataire, du prieuré-baronnie de Ganagobie, ne put rentrer en possession de son siège, car le dernier des du Bousquet s'obstina à se considérer comme le seul propriétaire et ne voulut pas lui céder la place. Gaffarel en appela à la justice et intenta un procès à la famille de du Bousquet.

Le procès ne fut jugé que le 10 septembre 1638. Gaffarel obtint un arrêt du Conseil condamnant l'usurpateur à restituer les terres détenues depuis trois générations, mais il avait à faire à un adversaire redoutable que rien ne rebutait et prêt à toutes les violences (1).

Du Bousquet déclara qu'il résisterait même par la force et qu'il n'accepterait pas cette éviction. Pour en finir, ou plutôt pour éviter un éclat, Gaffarel recourut à une transaction. Il consentit à laisser à du Bousquet, tant qu'il vivrait, le titre de seigneur de Sigonce et renonça aux droits de pêche et de chasse et à diverses prérogati ves seigneuriales. Du Bousquet mourut en 1660, et Gaffarel prit alors possession du château de Sigonce. Il en fit même sa résidence de prédilection ; il y mourut le 2 décembre 1681 et fut enseveli à Ganagobie.

Quant au prieuré de Ganagobie, il s'en était démis en

(1) La famille du Bousquet posséda, par la suite, des biens immenses. La fille unique de Lambert hérita de la moitié du territoire de Sigonce; c'est à l'aide de cette fortune que les Vaiavoire, par le mariage de Palamède de Valavoire avec Gabrielle du Bousquet, se relevèrent et formèrent là branche des marquis de Voix.


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faveur de son frère Pierre, qui y résida de 1660 à 1690 et le passa à son neveu Pierre Gassaud, de Forcalquier, fils de sa soeur, Jeanne Gaffarel.

C'est à Sigonce, dans ce pays calme et tranquille, que Gaffarel passa les dernières années de sa vie ; là, sans doute, qu'il avait transporté sa riche bibliothèque, ses belles collections et ses curiosités ; là qu'il continuait à correspondre avec ses nombreux amis et à donner de temps à autre quelque mémoire sur ses études favorites. Mais, devenu vieux et fatigué de la vie active qu'il avait si longtemps menée, il aspirait au repos. Ses amis avaient disparu : le savant Peiresc était mort en 1636; l'illustre Gassendi, en 1655 ; ses protecteurs, les cardinaux Richelieu et Mazarin, avaient également succombé; peu à peu le vide se faisait autour de lui. Sa vieillesse pourtant ne fut pas stérile, car il continuait à amasser des notes et à préparer ses publications (1).

Dès l'arrivée des frères Gaffarel, la paix fut rétablie à Ganagobie ; mais le prieuré était bien réduit, car, au lieu de douze religieux et le prieur, on n'y compta plus que quatre officiers : le sacristain, le camérier, le réfectorier, l'infirmier et deux claustriers. Il y avait toujours eu, en outre, plusieurs moines laboureurs, chargés de défricher la montagne et de l'élevage des bestiaux.

Les successeurs de Gaffarel possédèrent paisiblement le prieuré : Pierre de Gassaud, de Forcalquier, devint prieur en 1690 ; il fut très généreux et fit des dons importants aux Récollets de Notre-Dame des Anges. Le dernier titulaire, nommé en 1769, fut Bernard Roubaud, de Forcalquier, qui, dépouillé par la Révolution, mourut à Sisteron, le 12 octobre 1792.

Cet état de choses dura jusqu'au 17 octobre 1787, époque

(1) Jacques Gaffarel, 1601-1681, par Paul GAFFAREL. Annales de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, t. XI, 1). 525.


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où un arrêt du conseil royal supprima l'Ordre de Cluny et détruisit en Provence, avec celles de Lérins et de Valensole, la maison de Ganagobie, où les troubadours malheureux, les pèlerins égarés, les voyageurs en détresse étaient recueillis et avaient droit, pendant trois jours et trois nuits, à la nourriture et au logement dans les dépendances du monastère.

Dans les anciens actes, le prieur de Ganagobie prenait le titre de baron : Baro podii Ganagobioe (1). Il était seigneur justicier des quatre seigneuries données par le comte de Forcalquier. Il nommait aux six prieurés dépendant de la communauté et siégeait aux Etats de Provence immédiatement après l'évêque de Sisteron.

Lorsque le nombre de moines diminua, ces derniers perdirent le droit d'élire leur prieur et le bénéfice fut donné, par le roi, à titre de commende.

Le prieuré de Ganagobie fut sécularisé le 17 mars 1788. Le bref du pape Pie VI du 4 juillet de la même année et les lettres patentes du 19 mars 1789 confirmèrent cette sécularisation. Les bâtiments et les terres furent vendus nationalement, en 1791, par les administrateurs du district de Forcalquier à un modeste propriétaire.

Alors le plus effréné vandalisme s'abattit sur cette antique maison ; tout fut dévasté ; les tombeaux même ne furent pas respectés, et la spéculation la plus éhontée fit disparaître jusqu'aux pierres tombales ; de nombreuses fouilles furent pratiquées et mirent à découvert beaucoup de pierres tumulaires, délicatement sculptées ; des mitres, des calices, des urnes, des croix de Malte, des lampes sépulcrales, etc., tous ces effets, précieux à plus d'un titre, furent sottement brocantés.

(1) Suivant un état de 1668, laissé par Pierre Gaffarel, le monastère de Ganagobie jouissait d'un revenu de 3,975 livres, grevé de 445 livres de charge ; à la suppression de cette maison, ses revenus s'élevaient au double de cette somme.


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Sur les magnifiques sarcophages du cimetière des moines, figuraient surtout des épisodes empruntés à l'histoire sainte et même à des scènes locales : telles la cueillette des olives, les vendanges. Les cellules des religieux ne présentent plus que des ruines informes rongées par la lichen et le lierre et corrodées par le temps.

De leur majestueuse église si remarquable, il n'a été conservé que la nef principale, avec sa voûte à plein cintre, portant sur une galerie dentelée, soutenue par six colonnes avec chapiteaux finement ouvragés. Une antique et très originale urne cinéraire sert de fonts baptismaux.

Le clocher très primitif, auquel on accède par un escalier en saillie de pierres, dont les marches semblent accrochées au mur de l'église, porte une minuscule cloche qui, les jours de fête, lance dans les airs ses notes retentissantes, soit pour appeler de sa voix argentine et douce les fidèles à la prière, soit, hélas ! pour sonner le glas funèbre de l'un des rares paroissiens du lieu.

Cette cloche fut placée sous l'administration de Pierre Gaffarel ; ainsi l'indique l'inscription qui lui sert de ceinture : Sacrum hoc tempestatum et procellarum averruncum Petrus Gaffarel, prior et dominus Ganagobioe. Sigontioe, Arisii, Valliumque, Sancti-Petri. A vivarius fudi curavit anno e Verbo E f Seneval, 1682.

Dans l'intérieur du couvent et autour du jardin, on remarque encore une partie d'une large et vaste galerie destinée à la promenade des religieux. Une voûte, soutenue par des pilastres ornés de colonne fort élégantes, les protégeait contre les intempéries et les changements brusques de température qui caractérisent ce climat ; on y voit des animaux, des feuilles d'acanthe, des saints, des moines admirablement sculptés.

Sur le sommet nord-est du plateau, il existe un amas considérable de décombres, désigné sous le nom de VilleVieille, au milieu duquel s'élève une église à demi ruinée, avec voûte à plein-cintre, qui fut construite, d'après la


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tradition, par les Cassionistes, vers le commencement du IVe siècle. Des restes de remparts font supposer que là était jadis le village primitif et un château fortifié.

Plusieurs auteurs admettent que le plateau de Ganagobie, où l'enceinte d'une station gallo-romaine paraît problématique, aurait été un habitat créé par les Ibères ou les Ligures.

C'est en ce même lieu que les Voconces ou les Cavares, peuplades gauloises, auraient, paraît-il, élevé une importante place forte, qui occupait une position stratégique excellente.

En l'année 1471, les commissaires chargés de dresser l'affouagement de la Provence constatèrent que seize communautés de la viguerie de Forcalquier étaient inhabités, notamment Ganagobie, ayant la mention au procèsverbal : nullos habitantes.

Les respectables vestiges de l'église du prieuré sont devenus l'église paroissiale de Ganagobie; les murs d'enceinte de cette église conservent à l'intérieur leurs nombreux piliers, formés d'un faisceau de charmantes petites colonnes. Le pavé présente des dalles très larges, en bou état. La toiture, couverte de lauzes, offre aux visiteurs un aspect sévère, moyen-âgeux.

Après la vente du monastère comme bien national, les habitants de Ganagobie aperçurent, un jour, avec stupeur, que leur vénéré établissement religieux, sauf une nef du temple qui lui était contiguë, n'était plus qu'un monceau de ruines. Nul n'a jamais su quelles mains sacrilèges avaient commis cet acte de sauvage vandalisme. Une mystérieuse légende apprend que, lorsque le Premier Consul fit rouvrir les églises et qu'il voulut, de nouveau, livrer au culte catholique la partie de la chapelle respectée par les impitoyables destructeurs anonymes, les travaux furent interrompus brusquement, à cause d'un fait éminemment étrange, dont furent témoins les ouvriers occupés à sa réfection.


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« Lorsque arrivait le soir, des cris affreux, épouvantables, concert d'imprécations et de blasphèmes, s'élevaient de ces ruines ; on eût dit l'enfer hurlant sous ces décombres. On crut qu'une malédiction, un anathème pesait sur ces tronçons de colonnes détruites, d'arceaux écartelés, de pilastres brisés, gisant pôle mêle sur le sol. On cessa les réparations. Le mur qui ferme la chapelle seul fut élevé, et, dès que l'édifice actuel fut remis en état, la nuit venue, aux bruits insolites, aux hurlements et aux blasphèmes succéda un choeur harmonieux qui remplissait d'enthousiasme et d'extase le coeur et l'âme de ceux qui avaient le bonheur de l'entendre (1). »

Depuis lors, l'église de Ganagobie est restée debout, silencieuse, muette, et nombreux sont les touristes qui viennent visiter et contempler ces imposantes ruines amoncelées autour de cet admirable édifice, et, s'ils n'entendent plus les hymnes célestes dont parle la légende, ils y jouissent de la vue d'un des plus captivants paysages de la Haute Provence.

Toutes les respectables ruines de l'ancien Conogoriense Monasterium, qui gisent éparses comme les membres brisés d'un géant abattu, frappent vivement l'imagination, gravent dans l'esprit un souvenir ineffable et rappellent les jours de splendeur de cet antique monastère.

Ce prieuré appartenait aux Bénédictins de l'abbaye de Sainte-Magdeleine de Marseille, qui voulaient le restaurer et y établir un sanatorium pour les infirmes et les valétudinaires de leur Ordre et pour les missionnaires fatigués par un long séjour en Orient ou dans des pays lointains, au climat meurtrier ; ces religieux ayant vendu leur immeuble et ses dépendances, déjà le nouveau propriétaire y avait fait exécuter de fort belles et importantes réparations, notamment au cloître, à la salle capitulaire

(1) A. PALLIÈS, Le Petit Marseillais, « Ganagobie », juillet 1903.


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et au réfectoire (1), pour conserver les admirables fresques qui décorent les murs de ces salles, lorsqu'il fut subitement arrêté, dans sa laborieuse et sainte mission, par les exigences du liquidateur, lors de l'application, en 1903, de la loi de la dévolution des biens ecclésiastiques.

L'administration des eaux et forêts, antérieurement et suivant acte passé en l'étude de Me Lucien Bernard, notaire à Peyruis, à la date du 5 juillet 1908, a acquis plus de 332 hectares de terrain labourable et inculte, en vue du reboisement de la montagne.

Qu'il nous soit permis de former des voeux sincères pour qu'un ami de l'art chrétien et des belles choses reprenne avec ardeur la restauration de ce trésor d'architecture du moyen âge et fasse revoir, un jour prochain, aux yeux émerveillés des visiteurs et des touristes, ces intéressantes ruines qui méritent, à tous égards, de revivre à la postérité.

(1) Le 9 septembre 1886, les Félibres des Alpes se réunirent sur le plateau de Ganagobie. Le banquet traditionnel eut lieu au milieu des ruines du prieuré. Parmi les convives, on remarquait : MM. Toucas, sous-préfet de Forcalquier, le baron Hte Guillibert, bâtonnier dos avocats d'Aix; le savant archéologue et littérateur Léon de Berluc Perussis; le marquis Ch. Gantelmi d'Ille, secrétaire généra! des Félibres dos Alpes; E. Plauchud, président de l'Athénée de Forcalquier ; Gorde, président de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes; Dyrion, ingénieur eu chef des ponts et chaussées ; Daime, ingénieur des chemins de fer; l'abbé félibre Pascal, de Gap; V. Lieutaud, chancelier du Félibrige ; G. de Eey, historien hagiologiste, etc., etc. Paul Arène et Clovis Hugues s'étaient fait excuser.

A cette félibrée, M. Adrien de Malijai, alors propriétaire de Ganagobie' offrit aux félibres quelques bouteilles de vin de Malijai échappées aux tourmentes de 1794 et 1851, portant la respectable date de 1784.


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939. Campanus contribue, suivant Columbi, à l'érection du monastère (1).

1046. Ebrard.

1048. Arnoux, contemporain de Hugues, abbé de Cluny.

1122. Bertrand, prieur sous Pierre le Vénérable.

1124. Raimbaud, qui fut élevé sur le siège épiscopal de Sisteron.

1208. Guillaume, l'Anglais.

1220. Audibert, nommé dans les chartes de Garsende et de Raymond Bérenger IV, comte de Provence et de Forcalquier.

1267. Imbert Vinilena, connu par ses démêlés avec l'évêque de Sisteron, Alain, au sujet d'un moulin sur la Durance.

Il existe ici une lacune. Le prieur qui assista à la translation de saint Honnorat, en 1391, n'est point désigné.

1420. Louis de Barras transige avec le prieur de SaintMarcellin, près Peyruis, 1420 (registre de Guillaume, notaire, f° 23); ordonne la transcription des privilèges de Ganagobie, en 1437 (archives du monastère).

1471. Claude de Molette passe un compromis avec un religieux du couvent et prend le titre de Prior prioratus de Podio Ganagobioe (registre de Guillaume Buglon, notaire à Sisteron, f° 48).

1491. Louis de Grolée, nommé par lettres patentes du 31 janvier (registre de Jean Chais, notaire, f° 837).

1502. Pierre de Glandevès, protonotaire apostolique, fit reconstruire le château de Sigonce par Jean Chaudon, plâtrier, pour le prix de 925 florins.

(1) E. de LAPLANE, Histoire de Sisteron, t. II, page 413.


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1550. René du Bousquet.

1572. Jean de Lussy, nommé le 13 août.

1573. Jean Gombert, confidentiaire d'Esprit du Bousquet. 1612. René Masseboeuf, confidentiaire de Lambert du

Bousquet.

1615. Vincent Raffin, troisième prieur confidentiaire.

1638. Jacques Gaffarel. — Voir le registre de Pierre Isnard, notaire à Peyruis, déposé au greffe de Sisteron, 1502, pages 208 et suivantes, au sujet de sa démission en faveur de son frère.

1660. Pierre Gaffarel, frère du précédent.

1690. Pierre de Gassaud, de Forcalquier.

1736. Jean-Victor Decorio, de Forcalquier.

1754. Louis Boin, de Lurs.

1769. Bernard Roubaud, de Forcalquier.

Voici un procès-verbal de la réception à Ganagobie de Dom de Preynes, prieur claustral et économe des religieux Bénédictins du doyenné de Valensole. Cette pièce curieuse a été découverte au greffe du tribunal civil de Forcalquier par notre sympathique et érudit ami, M. Victor Lieutaud, ex-chancelier et majorai du Félibrige :

« Aujourd'hui, 27 janvier 1768, à nous Louis Boin, prêtre, bachelier en théologie, religieux profès de l'Ordre de Cluny, prieur titulaire du prieuré conventuel de Notre-Dame de Ganagobie, dudit Ordre, diocèze de Sisteron,

» S'est présenté Frère Pierre-Antoine de Poilroux de Preynes, âgé de 29 ans, fils de Me Jean-Antoine de Poilroux de Preynes et de dame Anne-Françoise de Barbaroux de Rieu, du Poil, pourveu d'une place monacale au doyenné de Valansolle, de notre ordre,

» Lequel, — désirant vivre et mourir sous la règle de notre père saint Benoît et conformément aux statuts et règlements généraux dudit Ordre pour l'ancienne observance, — nous a requis et très


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humblement suplié de vouloir luy donner l'habit dudit Ordre et de le recevoir ensuite au noviciat de notre dit prieuré.

» A quoy adérant, nous luy avons donné l'habit dudit Ordre dans l'église de notre dit prieuré de Ganagobie, à l'issue des vêpres, avec les prières accoutumées ; et ce, en présence des religieux du même prieuré, lesquels, en conséquence, ont reçu ledit Frère PierreAntoine de Poilroux de Preynes à commenser, dès aujourd'hui, son noviciat dans notre d. prieuré, suivant la commission à nous adressée par Mgr l'archevêque de Rouen, notre abbé général, en date du 8 janvier 1768.

» De tout quoy nous avons dressé le présent acte et ont signé avec lesdits religieux, ledit Frère de Poilroux, D. Claude-Barthélemy de Forès, doyen du prieuré de Nantua, D. Alexis-François de Prat de la Baume, sacristain du prieuré du Pont-Saint-Esprit, et sieurs Jean-Baptiste Sabatier, me chirurgien, résidant au lieu de Lurs, et Jean-Pierre Garnier, ménager en ce lieu de Ganagobie, témoins requis.

» A Ganagobie, l'an et jour susdits. Signés : Boin, prieur ; Rollandy, sacristain ; Rolland, camérier ; Rochon, réfectorier ; Burle ChampClos, infirmier ; de Forest ; La Baume ; Preynes, novice ; Sabatier ; J.-P. Garnier. »

CYPRIEN BERNARD.


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MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE

(1789-1805)

(Suite)

CHAPITRE II.

Premiers troubles.

Mgr de Saint-Tropez attaqué à Manosque.

Formation de la milice bourgeoise

Les esprits étaient surexcités par tous les événements politiques et aussi par des causes qui touchaient davantage encore les populations de ces pays. La misère se faisait sentir. Le mauvais temps, les orages avaient détruit les récoltes des dernières années. Le conseil avait dû venir en aide aux habitants par des emprunts dont les charges ne faisaient ensuite qu'aggraver la misère.

La pénurie des grains faisait redouter la disette. Le 14 mars 1789, jour de marché, faute de marchandises, la vente n'avait pas pu se faire dans de bonnes conditions. Comment put-on accuser l'évêque de Sisteron d'en être la cause, en le faisant passer comme accapareur? La passion politique ne dut pas être étrangère à l'incident malheureux qui eut lieu à ce propos. Mgr de Saint-Tropez revenait de Pierrevert, ce 14 mars; il était allé y passer quelques jours chez son parent. Il est aux portes de la ville, ignorant l'accusation qui pèse sur lui. Sa présence est signalée; une foule composée surtout d'étrangers venus au marché se porte contre lui. Un acte officiel constate la fureur de la multitude et la conduite des consuls à cette occasion :


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« Mgr l'évêque de Sisteron fut outragé et excédé par une populace composée de femmes, d'enfants et une grande partie d'étrangers qui étaient venus au marché et qui s'étaient ameutés et attroupés à cause de la cherté des grains et de la petite quantité qui fut exposée en vente ledit jour.

» Cette vile populace poursuivit I'évêque dans le chemin de Sisteron et l'assaillit à coup de pierres dans le temps qu'il marchait à pied, en attendant de monter en voiture.

» Cette catastrophe a pénétré d'indignation et d'horreur la partie saine des citoyens de cette ville dans toutes les classes. Les maires-consuls furent témoins de ces incidents, car, dès qu'ils furent instruits qu'il s'était formé des attroupements, ils s'empressèrent de se rendre sur les lieux auprès de Mgr I'évêque. Ils firent leur possible pour dissiper la multitude et prévenir les suites fâcheuses qu'ils craignaient devoir en résulter. Leurs soins n'eurent pas le succès espéré, et il n'est malheureusement que trop vrai que Mgr l'évêque de Sisteron a essuyé les traitements les plus cruels et a eu toutes les peines du monde pour remonter dans sa voiture et se rendre à son château de Lurs.

» Les maires-consuls donnèrent connaissance de l'incident au comte de Caraman, commandant en chef en Provence.

» Le lendemain, dimanche, accompagnés de quelques-uns des principaux habitants de la ville, ils se rendirent auprès de Mgr l'évêque pour lui témoigner la douleur, le regret et l'indignation que toutes les personnes honnêtes avaient ressentis.

» Mgr l'évêque eut la générosité de répondre qu'il pardonnait à ceux qui lui avaient fait le mal et à ceux qui l'avaient conseillé et qu'il n'était pas moins disposé à rendre à la communauté tous les devoirs qui dépendraient de lui. Les maires-consuls furent attendris et édifiés par la grandeur d'âme qui lui inspirait ces senti-


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rnents, et tout le conseil général déclara être pénétré de reconnaissance, d'amour, de vénération pour les sentiments de charité, d'indulgence et de douceur que le respectable prélat a montrés dans cette occasion (1). ».

Dès le 15, l'événement est connu à Aix. Les consuls avaient écrit au commandant de la Provence, qui avait pu aussi l'apprendre par ailleurs. Le Parlement s'assemble et, sans coup férir, nomme des commissaires pour aller faire une enquête sur place et envoie un détachement de cent quatre soldats pour maintenir ou établir la tranquillité (2).

Un protecteur influent prit aussitôt en main la défense des intérêts de Manosque. C'est le grand tribun, comte de Mirabeau. Le 16 mars, il écrit aux consuls :

« Permettez à un ami du peuple de donner par votre organe une preuve de son attachement à l'une des communautés les plus intéressantes d'une province qui l'a honoré de tant de bienveillance.

" Vous ne vous dissimulez certainement pas, Messieurs, combien le triste événement, arrivé samedi (14 mars) à Manosque, est affligeant pour les bons citoyens. Combien il devient aisé aux ennemis du peuple d'y donner une tournure odieuse ? Je me suis hâté de parler au comte de Caraman, aussitôt que j'ai su ce qui se passait. Ci-joint sa lettre. Suivez ses conseils. Députez à votre évêque, que sa probité personnelle exempte assurément de tout soupçon relatif aux grains... et à qui la mémoire de son frère, à jamais recommandable à ceux qui aiment la gloire de la France, léguerait seule nos respects ; qu'il soit votre médiateur ; son ministère et aussi sa propre générosité l'y porteront à l'envi ..., et que la Provence

(1) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.

(2) Archives communales, correspondance, lettre de La Tour, 1789, lettre Q, n° 11.

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doive à votre sagesse d'étouffer les premières étincelles qui peuvent allumer un grand incendie (1).

» MIRABEAU. »

Le 14 mars, M. de Caraman écrivait à M. de Mirabeau, en réponse à sa médiation :

« Je suis consterné, Monsieur le Comte, d'imaginer que, dans notre siècle de lumière, il se passe des

(1) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

« Certains pourraient se demander pourquoi Mirabeau intervint en faveur de Manosque. Il faut savoir que le grand tribun avait habité cette ville pendant un certain temps. Le 9 avril 1774, le marquis de Mirabeau, son père, avait obtenu pour son fils, qui dissipait tous ses biens, une lettre de cachet, l'exilant à Manosque. Le futur tribun y arriva, avec sa femme, fille de M. de Marignane, et son fils Victor, âgé de 2 ans. Il loua une maison et, en attendant qu'elle fût en état d'être occupée, il logea et prit pension chez M. André de Gassaud. Celui-ci avait un frère qui eut le tort de faire la cour à sa femme et d'en être trop écouté. Mirabeau eut la preuve des infidélités de son épouse, lui pardonna cependant à condition qu'elle s'amenderait, mais envoya à Paris une lettre de reproches au chevalier Laurent-Marie de Gassaud, appelé le Mousquetaire, du nom de l'hôtel où le chevalier descendait quand son service l'appelait à la capitale. Au reçu de la lettre, le mousquetaire, furieux, part pour Manosque, pour provoquer Mirabeau en duel. Ce fut Jérôme de Loth, officier de dragons, qui arrangea l'affaire quand les deux adversaires allaient sur le terrain. Jérôme de Loth est le grand-père de M. Henri de Loth, dont la verte vieillesse s'emploie si bien au service de ses concitoyens comme président du syndicat agricole, du canal et de l'administration de l'hospice. Voici un autre détail, plutôt original, du séjour de Mirabeau à Manosque : le tribun aimait prendre part aux soirées données par l'aristocratie et la bourgeoisie. A la sortie, il se faisait un malin plaisir de sauter sur les épaules d'un des nombreux curieux et se faisait ainsi conduire à sa maison. Mal lui en prit. Un soir, la victime de ce manège l'entraîna dans une ruelle obscure et tomba à la renverse avec son fardeau. Quelques jeunes gens, de connivence dans le petit complot, arrivèrent à point pour donner au comte une raclée maîtresse, qui dut lui ôter l'envie de recommencer. » (Souvenirs de M. Henri de Loth.)


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actions aussi barbares que celle dont je n'ai que trop de détails affligeants. Quel est donc le motif d'une véhémence de cette nature? Un prélat, respectable, doux, honnête, dont le nom doit être cher à tout homme qui aime sa patrie, passe à pied, sans escorte, dans une ville de son diocèse, où il n'a fait que du bien, et on le lapide malgré les consuls en chaperon, la maréchaussée et le subdélégué de l'intendant ! Et c'est en Provence que l'on voit de pareilles scènes! J'attends le résultat d'une seconde assemblée du Parlement, en suspendant la marche des troupes qu'il m'avait démandées et que je ne pouvais refuser pour soutenir ses commissaires ; s'il est quelque autre moyen, si le repentir même ou l'horreur d'un événement aussi cruel détermine les habitants de Manosque à députer en grand nombre à leur respectable évêque, s'ils l'engagent à revenir au milieu d'eux pour recevoir leurs regrets et leurs excuses et s'ils vous devaient une démarche que l'honneur et l'humanité leur demandent, j'en serais doublement content.

» DE CARAMAN (1). »

Déjà, toutes ces démarches conseillées étaient faites. Les consuls, dans leur rapport, disent avec quelle bonté I'évêque les avait reçus. Il fallait s'excuser; c'était fait. Mirabeau leur conseillait de trouver un médiateur dans l'offensé ; il était trouvé, il pardonnait et se disait toujours disposé à leur faire du bien. La tâche des commissaires, en ces conditions, devenait facile, sinon inutile. Ils vinrent à Manosque. La troupe cantonna dans les environs ; les consuls furent chargés « d'engager les commissaires du Parlement et les commandants de la force armée de mettre en usage tous les moyens de douceur compatibles avec leur commission pour entretenir le bon ordre et la

(1) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.


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tranquillité dans la ville (1) ». Manosque n'eut pas à souffrir des suites de cette affaire, grâce au pardon de son évêque et aux influences qui calmèrent le Parlement.

MM. de Verdolin et Latil, commissaires des communes à Aix, s'étaient aussi employés utilement et cherchaient à calmer les esprits excités par la pénurie des grains. Le 27 mars, ils écrivaient aux consuls : « C'est à tort que l'on a peur de la disette et que, dans cet esprit, on fasse monter le prix du blé et que l'on excite des insurrections : le blé ne manquera pas ; les mesures sont prises (2), et, le 12 avril, ils annoncent avec plaisir aux consuls qu'il a été décidé d'établir un magasin de blé étranger à Manosque (3). »

L'émeute précédente était un indice de l'état des esprits. Des meneurs agitaient l'opinion pour conduire aux actes de violence. M. d'Eymard de Montmeyan, avocat général au Parlement, invitait les consuls à se tenir sur leurs gardes. Le 14 avril 1789, il leur écrivait d'Aix :

« Votre situation me paraît toujours un peu critique. Le refroidissement du zèle de la bourgeoisie et des corporations m'affecte surtout. Il me semble qu'il ne faudrait pas se livrer trop tôt à une sécurité toujours dangereuse, quand la fermentation n'est pas encore absolument et généralement apaisée.

» Aujourd'hui même, un bruit sourd m'est parvenu qu'il y avait eu à Manosque de nouveaux troubles ; j'espère que ce bruit est trompeur ou exagéré... Vous pouvez, de plus, faire envisager à vos habitants que les yeux de la province entière sont, en ce moment, fixés sur eux et qu'ils ont peut-être à se laver par le fait (ce qui est la meilleure justification) du tort indirect que leur a fait peut-être dans

(1) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(2) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11. (3) Archives communales, correspondanées, 1789, lettre Q, n° 11.


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toute la France la fougue effrénée de la populace et. l'attentat horrible auquel elle a donné lieu (1). »

C'était une allusion à l'attaque contre l'évêque de Sisteron, qui dut avoir un grand retentissement dans toute la Provence.

M. d'Eymard ajoute encore : « En cas de désordres nouveaux de la part de séditieux étrangers, armez la bourgeoisie, les artisans et, généralement, tous les propriétaires un peu importants et faites arrêter tous ceux qui n'ont pas des moyens d'existence reconnus. »

Le conseil général de Manosque s'était déjà préoccupé de la formation d'une milice bourgeoise pour parer à toutes les éventualités. Les consuls avaient écrit à ce sujet au gouverneur de la province, qui, par une lettre du 10 avril, « ne croit pas la chose nécessaire et ne les y autorise que dans le cas d'une absolue nécessité (2). »

Cette nécessité allait se faire sentir. Des bandits sortis des bas-fonds de la société commençaient à terroriser diverses régions et donnaient aux populations des craintes quelquefois imaginaires. Le 30 avril, la municipalité de Sisteron annonce aux consuls de Manosque que la vlile de Romans a été mise à sac, à feu et à sang par les bandits : « Nous présumons que ceux-ci sont des scélérats qu'on avait réunis dans Paris pour égorger la bourgeoisie et qui sont, aujourd'hui, répandus dans les différentes parties du royaume ; nous croyons utile de vous faire part de cette nouvelle, pour que vous preniez vos précautions (3). »

L'épouvante se répand dans les communes. Le 31 juillet, les consuls de Beaumont annoncent à ceux de Manosque la dévastation de Cadenet. De Grambois, on écrit la même

(1) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(2) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(3) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.


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chose. Tous demandent aux consuls de leur envoyer des hommes aussi nombreux que possible pour repousser les brigands (1).

Le 31 juillet, pendant que le conseil de la commune est assemblé, passe un exprès de Sisteron qui se rend à Aix auprès de M. de Caraman et confirme la mise à sac de Romans (2).

Ce même jour, les consuls de Forcalquier écrivent à leurs collègues de Manosque pour leur communiquer les nouvelles alarmantes arrivées de Sisteron; ils se préparent à toute éventualité. Ils ont demandé des secours au comte de Caraman. En attendant, il faut se prêter une aide mutuelle. « Nous marcherons du côté de Manosque, si les brigands y apparaissent ; nous espérons que vous nous aiderez, si Forcalquier est attaqué (3). »

Peyruis est dans la stupeur ; ses consuls demandent à ceux de Manosque où se trouvent les bandits qui dévastent tout et ils émettent l'idée qu'il serait expédient de faire armer tous les habitants de ces régions pour les réunir en corps d'armée et anéantir les brigands (4).

Le bruit se répand à Gréoux que Manosque est attaquée. En bons voisins, les consuls dépêchent trente hommes de secours, qui arrivent le 1er août au bateau de la Durance et s'en retournent, en apprenant que la tranquillité est complète (5).

Villeneuve prend ses mesures et demande à Manosque de la poudre à canon et quelques fusils (6).

Il est facile de comprendre dans quel état de surexcita(1)

surexcita(1) communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(2) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.

(3) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(4) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11. (5) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11. (6) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.


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tion et dans quelles alarmes perpétuelles étaient les esprits au reçu de toutes ces nouvelles.

Le 81 juillet, le conseil général de Manosque délibère de former « une milice bourgeoise pour se porter partout où besoin sera; à l'effet de quoi, MM. les maires-consuls sont chargés de faire publier dans toute la ville, pour toutes les personnes en état de porter les armes, de se rendre avec leurs armes aux lieux indiqués, pour y prendre les ordres nécessaires ».

Le conseil nomme M. de Brunet, lieutenant-colonel d'infanterie, comme commandant de la troupe bourgeoise, et MM. de Sauteiron, ancien officier d'infanterie, Dupin de Villemus, chevalier de Saint-Louis, de Champclos, ancien lieutenant de vaisseau, de Loth, ancien capitaine d'infanterie, de Gassaud, ancien officier d'infanterie, le chevalier d'Audiffred, ancien officier de cavalerie, le chevalier de Gassaud, ancien officier d'infanterie, comme capitaines des diverses compagnies à former.

M. de Gassaud fils fut nommé aide-major.

Ceux-ci, conjointement avec les consuls, seront chargés de composer la troupe et de nommer leurs officiers et sous-officiers, et copie de cette délibération sera envoyée à M. de Caraman (1).

Cependant les commissaires des communes à Aix tâchent de calmer cette effervescence et de modérer cette ardeur dans les prises d'armes.

Ils écrivent, à la date du 31 juillet, que « les bandits répandus dans le Dauphiné et le Comtat Venaissin sont en petit nombre ; il est prudent cependant, disent-ils, de hâter la formation de la milice bourgeoise, mais il suffit que les citoyens soient enrôlés et les officiers nommés, sans abandonner les travaux de la campagne ; il va être formé à Aix un dépôt d'armes et de munitions pour les commu(1)

commu(1) communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.


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nautés qui en manquent ». Après la lecture de cette lettre, le conseil charge les consuls de demander au comte de Caraman six cents fusils avec leurs baïonnettes, quatre quintaux de poudre avec une provision de balles (1). Le jour même, 1er août, un exprès part pour Aix, avec diverses lettres relatives à cet objet pour MM. Isnard, de Baux, commissaires, et de Caraman. M. de Baux, qui s'était chargé de demander les fusils, répond d'abord aux consuls qu'il n'était pas nécessaire de mettre tous les habitants de Manosque sous les armes, qu'il suffit d'établir une garde bourgeoise de cinq à six cents hommes, dont vingt-cinq ou trente feront chaque jour le service à tour de rôle, et finalement leur annonce que M. de Caraman ne peut leur donner six cents fusils, son magasin étant complètement dépourvu (2).

Plus tard, les consuls s'adressèrent à la ville de Marseille, qui répondit, le 24 août, par un refus (3).

Le 22 août, le conseil se réunit pour donner à la milice un règlement dont voici les principaux articles :

1° Les habitants de Manosque sont divisés en huit compagnies prises dans tous les états ;

2° Chaque compagnie aura quatre-vingt-six hommes ;

3° Elle nommera, à la pluralité des voix, son corps d'officiers et de sous-officiers ;

4° Chacun sera soumis à l'obéissance, sous peine d'amende ;

5° Les compagnies se distingueront par un ruban porté sur l'habit, et il sera défendu de changer de compagnie ;

6° S'il faut se porter aux pays voisins, les hommes seront

(1) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.

(2) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(3) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.


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pris en égal nombre dans chaque compagnie parmi ceux habitués aux armes ;

7° Tous les officiers, après leur élection, et tous les fusiliers prêteront serment d'être fidèles à la nation, au roi et à la loi.

Un comité de vingt-quatre membres, renouvelables tous les quinze jours, avait été formé par le conseil, dès le 19 août, pour faire appliquer ce règlement.

Le 23 août, les compagnies sont formées et chacune nomme ses chefs, officiers et sous-officiers.

Première compagnie : Balthazard de Loth, capitaine en premier ; Joseph Rochon, capitaine en second.

Deuxième compagnie : chevalier de Gassaud, capitaine en premier ; Jean-François Laugier, capitaine en second.

Troisième compagnie : de Gassaud aîné, capitaine en premier ; Figuières, capitaine en second.

Quatrième compagnie : de Champclos, capitaine en premier ; de Garidel, capitaine en second.

Cinquième compagnie : chevalier d'Audiffret, capitaine en premier ; Derbès, l'aîné, capitaine en second.

Sixième compagnie : de Sauteiron, capitaine en premier ; de Gassaud fils, capitaine en second.

Septième compagnie : Dupin de Villemus, capitaine en premier ; Louis, capitaine en second.

Huitième compagnie : de Raffin, capitaine en premier ; de Pochet, capitaine en second.

Les compagnies, comme on peut le voir, s'étaient donné des chefs pris parmi les meilleures familles et presque tous anciens officiers. Ceux-ci se réunirent à leur tour, le 2 septembre, dans la salle de l'hôtel de ville, et nommèrent commandant Jean-Baptiste de Brunet ; major, Balthazard de Loth ; aide-major, Pierre Tassy Arbaud, et porte-drapeau, Joseph Nicolaï fils. Tout cet état-major, aussitôt après sa nomination, jure, en présence des consuls et des compagnies, de rester fidèle à la nation, au


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roi et à la loi et de ne jamais employer ceux qui seront sous leurs ordres contre les citoyens, si ce n'est sur la réquisition des officiers municipaux (1).

Le 8 septembre, eut lieu la cérémonie solennelle de la prestation du serment pour toute la milice. Les huit compagnies sont assemblées à la Plaine, près de la Porte Saunerie, et rangées par ordre, après tirage au sort. Six hommes, pris dans chacune, forment un détachement qui va prendre le drapeau à l'hôtel de ville et s'en revient avec les consuls en chaperons. Alors, devant une grande foule curieuse d'assister à pareille cérémonie, toute la troupe jure de servir fidèlement pour le maintien de la paix, pour la défense des citoyens et contre les perturbateurs du repos public ; au même instant, les boîtes, pétards éclatent bruyamment.

La milice se met aussitôt en marche et se rend à la paroisse Notre-Dame de Romigier. M. le curé prononce un discours de circonstance et bénit le drapeau. On chante un Te Deum en musique, et la cérémonie religieuse se termine par la bénédiction du Saint Sacrement. En sortant de l'église, les troupes se rendent en ordre à la mairie, pour déposer le drapeau, et se disloquent ensuite (2). C'était imposant.

Mais la discipline avait de la peine à s'implanter dans cette troupe improvisée. Prenait-elle son rôle au sérieux, ou devant un danger plus lointain sentait-elle faiblir son zèle ? Le fait est qu'il y eut de nombreux cas d'indiscipline et que l'on soumit les délinquants à certaines amendes, dont le produit était pour les soldats. Le 24 août, M. de Loth se plaint que deux hommes de sa compagnie, commandés pour la garde de nuit sont restés tout simple(1)

simple(1) communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.

(2) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.


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ment chez eux; ils furent condamnés à 20 sols d'amende Ce même jour, le conseil général fixa le taux des amendes 3 livres pour les officiers, 24 sols pour les sergents, 20 sols pour les caporaux et soldats et, en cas de non-paiement, vingt-quatre heures au corps de garde ou en prison. Sisterony, lieutenant à la compagnie Dupin, donne aussi le mauvais exemple et offre sa démission pour ne pas avoir à monter la garde de nuit, sous prétexte qu'il a des douleurs. Mais, durant cette nuit du 23 au 24, on l'a vu en promenade sur la Plaine ; il est passé devant la sentinelle de la Porte Saunerie. Le conseil de discipline lui inflige 3 livres d'amende et, comme . il refuse de payer, on lui signifie qu'il sera mis aux arrêts jusqu'au paiement complet, s'il ne s'exécute dans les vingt-quatre heures (1). Tel encore Lombard, perruquier, qui, non content de désobéir, pousse l'audace jusqu'à venir allumer sa chandelle au corps de garde.

Le comte de Caraman approuva la formation et le règlement de la milice, le 20 septembre, en recommandant aux consuls de ne pas fatiguer les habitants par un service excessif que les besoins de la police n'exigeraient pas (2). Mais il y avait bien des inconvénients pour cette garde dans l'accomplissement de sa consigne. En certains cas, il y avait risque de mettre les habitants les uns contre les autres, de susciter des rancunes et peut-être des vengeances, et on eût préféré, à Manosque, une troupe régulière qui y restât en garnison et soulageât les habitants d'une corvée plutôt désagréable qui n'était pas sans les déranger beaucoup.

Certaines villes du département, Sisteron, Digne, Forcalquier, Seyne, possédaient des troupes. Pourquoi pas

(1) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.

(2) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.


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Manosque ? La demande en fut faite au comte de Caraman, qui répondit par un refus, tout en promettant pour plus tard, s'il le pouvait (1).

En somme, cette garde n'aurait peut-être pas été d'une grande utilité en cas de besoin, puisque, vers la fin de l'année 1789, le 15décembre, à une séance du conseil, les consuls déclarent « que plusieurs citoyens de la ville ont manifesté le désir qu'il soit acheté la quantité d'armes nécessaires, attendu qu'une grande partie de la milice est sans armes et que les fusils dont sont armés les autres sont de très mauvaises armes, hors d'état de service (2) ».

H. BRUN.

(A suivre.)

(1) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(2) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.


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LETTRES

DE

Peiresc à Jacques Gaffarel

(1627-1637) publiées d'après le manuscrit de la bibliothèque de Carpentras, avec notes et commentaires

(Suite)

LETTRE XXV. (Fol. 412.)

Monsieur, par l'ordinaire de la sepmaine passée, je receus un pacquet du 27 juillet, avec le libvre de Monsieur Naudé, et avois auparant receu une autre despesche vostre antérieure, avec les desseins des quatre vases précieux et des modèles de papier pour leur contenance, dont je vous suis infiniment redevable : ayant prins grand plaisir de voir ces beaux desseins, surtout celluy que vous cottez du nombre 1, portrait du cabinet du Vendramin (1), que j'ay trouvé estre de sy petite contenance, comme monstre vostre modelle en papier, si le dessein n'est augmenté de plus du double par dessus sa véritable grandeur, et si tant est qu'il soit antique comme il y a grande apparence, car l'usage n'estoit pas de les vuider sy peu et de les laisser sy massifs, comme il fauldroit qu'il fusse, si le dessein a quelque rapport aux mesures de l'original.

(1) Patricien Vénitien, descendant du doge Andréa Vendramino (1477-1478).


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Celuy du trésor del Sancto de Padoue, que vous cottez du n° 4, semble aussi de très bonne manière, mais j'ay de la peine à me persuader que ceste devise qui s'y void de deux aisles crucifiées sur un croissent ait rien de plus ancien que deux ou trois cents ans. Si ce n'est qu'il y eusse moyen de recongnoistre que ce soit un ouvrage postérieur à la fabrique du vase, ce qui ne seroit pas incompatible si les deux aisles ne sont pas de bas-reliefs et ciselées, auquel cas sans doubte elles ne pourraient pas estre moins anciennes que la fabrique de tout le vase, mais si cela n'estoit que gravé au burin ou ciselé sans relief et qu'il n'y paroisse aulcun aultre ornement de pareille manière sur les mouleures et bords du vase ou des aultres, il ne seroit pas inconvéniant que sur un vase antique on eusse par capprice faict adjouter postérieurement la devise et les armes de celluy qui en pourroit estre le maistre et possesseur, la manière de ces ailes crucifiées tenant je ne sçay quoy de l'allemand, d'où la pièce pourroit bien avoir esté apportée par quelque seigneur en ses pérégrinations, et fauldra mesme sçavoir sy dans Padoue ou ses environs il n'y existe de famille noble qui porte des armoiries et devises semblables à ces aisles, de la libéralité de laquelle puisse estre venue ceste pièce et devise.

Les deux aultres ne tiennent pas tant de manière antique, du moins les charactères de jaspe de celluy de Vendramin, qui sont entirement modernes. Il est vrai qu'ils pourroient avoir esté gravés sur un vase antique, ce qui dépend de la manière des mouleures à laquelle seurement on le peult recongnoistre, car les anciens ne faisoient pas leurs ouvraiges par simple capprice, sans dessein formel fondé en raison. Celluy de pierre verte difficilement pourra estre antique, ceste nature de pierre estant fort tendre et de peu de durée pour pouvoir s'estre conservée plusieurs siècles, si ce n'est en des pays où le bois mesme, et le linge, et la chair embaulmée se conser-


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vent sy facilement, comme en Egypte (1), y ayant fort peu de lieux de pareille nature et disposition pour cela.

J'ay voulu mesurer vos modelles pour voir s'il s'en pouvoit prendre aulcune couverture qui peusse ayder à suppléer à ce que je ne pouvois voir en l'original par la rencontre de quelque mesure bien congnue, mais le papier obéissant comme il faut et prenant, ce semble, plus de quantité d'une façon que d'une aultre, il est malaysé d'y asseoir aulcun solide fondement. Le fer blanc mesme a de peine d'y suffire à cause qu'il est ployant et qu'estant pressé et désarrondy il change auculnement sa contenance, mais néanmoins il est beaucoup meilleur que le papier ou la toile, pour ces petites choses principalement, tant est que j'ay tousiours bien recongneu par vos modelles, à l'examen de la mesure de millet, que les desseins n'ont pas estés faits avec aulcune observation des proportions de leur mesure, car le premier vase de porphyre de jaspe contient quasy tout aultant que celluy d'agathe, dont le dessein paraist plus gros du double, et celluy de pierre verte contient quatre ou cinq fois plus que les deux vases de jaspe et que celluy d'agathe, ce qui est bien esloigné de ce qu'on en jugeroit au dessein. Ce pendant je vous ay bien de l'obligation de la communication qu'il vous a pleu m'en procurer, et mesures de vos modelles de papier sur lesquels on ne laisse pas de pouvoir juger à peu près ce qui est de la contenance plus vraysemblable du vase, dont, en un besoing, on se pourroit fort bien contenter, s'il ne s'en pouvoit pas avoir d'autres examinés plus exactement avec de l'eau, car le millet est plus subject à se presser plus ou moins et à faire

(1) On trouve en marge de la lettre les lignes suivantes : « Si vous pouvez apprendre au vray quelle sorte de pierre il est, si c'est alabastre oriental, que d'aulcuns appellent Besoar minéral, ou espèce d'Ijada, ou de quelle sorte de dureté on le tient. Cela ne seroit pas inutile, et si elle a de la transparence ou non, et de quelle espaisseur à peu près est le corps du vase. »


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prendre équivoque, en examinant telles mesures précieuses, que l'eau ou autres matières liquides ; surtout il fault prendre garde, s'il y a par le dedans des bords des lèvres ou du goulot quelque raye ou quelque marque à quoy l'on ayt peu régler la mesure plus tost qu'à l'extérieur des bords. Ce qu'il fault soigneusement faire marquer sur les modèles, quand on a remply le vase d'eau, jusques à telles marques ou rayes, et puis faire coupper et raser le modèle de fer blanc ou d'estain, jusqu'à ce qu'il ne contienne bien justement que l'eau qui arrive jusques au dernier bord du vase antique, et lors on peult mesme mesurer la proportion de la contenance qu'il y a d'une raye à l'autre, ou de la raye ou aultre marque jusques au dernier bord avec la contenance du total du corps du vase au dessoubs de telles marques ou rayes, ce qui n'est pas inutile bien souvent.

Si vous trouviez d'autres vases précieux à faire pareillement desseigner et mesurer, vous me feriez une faveur singulière de m'en procurer les desseins et modèles, au moins de papier, sur le mesurage du millet à faulte de meilleure commodité, dont je tâche de faire mon profict au moins mal qu'il me sera possible, voire mesme en attendant que d'aultres modelles plus exactes puissent venir par une foys de vos vases et de ceulx de Mgr de la Valette. Je verray tousiours volontiers par advance des modelles de papier faicts à vostre vue de sur les aultres modelles d'estain ou de fer blanc, pour juger à l'advance à peu près de la qualité et contenance de ces beaux vases précieux.

Monsieur Naudé me parle d'un grand calyce du trésor de Saint-Marc qui monstre une grande antiquité et qui pourroit bien à son tour mériter d'en faire mesurer la contenance, s'il y a aulcune apparence de bonne antiquité, et principalement s'il avoit des ances comme j'en ay veu aux plus anciens qui me sont passés par les mains, dont je crains d'avoir oublié Mgr de la Valette.


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Au reste, je suis confus de la polittesse et honnesteté... de Monsieur Naudé en mon endroict, que je ne scay où m'en cascher, ny que vous en dire non plus qu'à luy, voyant bien qu'il n'y a rien de moy qui puisse arriver à la moindre parcelle de ce qu'il a voulu faire accroire pouvoir estre en moy, et pense avoir quasy aultant et possible plus de subject de me plaindre en cela de vostre courtoysie comme de la sienne, parce que vous me congnoissez bien et le pouvez désabuser de ceste bonne opinion qu'il avoit conceu de moy sans m'avoir jamais veu que fort peu d'heures en passant en ce païs ; les qualités qui sont en moy ne vous pouvant pas estre incongneues comme à luy : mais vous avez conjuré tous deux de m'accabler d'honnesteté et de me faire descripre tel que vous pouviez souhaiter que je sois, non tel que je puis estre : dont je suis obligé de vous supplier encore plus ardemment de faire supprimer, tant que vous pourrez, ceste épistre liminaire, pour ne déroger tant à l'authorité d'un si gentil ouvraige et dont le public se peult taut prévaloir, afin de ne donner subject à tant d'honnestes gens de s'enquérir de ma vie, ce que Monsieur Naudé a voulu dire de bien en ma faveur. Que si je pouvois jamais arriver à un tel point de bonheur que je peusse répondre à quelqu'une de ces qualités qu'il me donne, j'en serois merveilleusement fier, et encore plus si j'avois assez de crédit et de moyen pour le pouvoir utilement servir en l'affaire dont vous me parlez, où vous pouvez croire que nous n'espargnerons rien de tont ce qui sera à nostre disposition, non plus que pour nostre service, estant tousiours, Monsieur, vostre très humble et obéissant serviteur, DE PEIRESC.

A Aix, ce 21 aoust 1634.

On a dict quelques bruits des represailles en quelques lieux de la coste d'Espagne sur les pirateries des François en acquittement des réaulx qu'aultrefoys Mgr de Guise

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avoit faict prendre sur nos mers, mais il n'y en a rien debien certain.

Il y a en vostre maison des signors Antonio et Fratelli Segazzi, beaux-frères du sieur Sc. Gella, résident à Marseille, où vous pourriez faire consigner les modelles que vous trouverez bon de m'envoyer, et ils trouveront facilement des commodités de me les faire venir seurement soit par mer soit par terre, soubs les adresses de leurs respondants de Ligvourno ou de Gênes ; mais, s'ils estaient d'estain, ils pèseraient trop pour les faire venir par terre. Je feray mettre les ordres nécessaires pour vous faire fournir par leur moyen le remboursement de tous les frais que vous avez payés pour moy, tant pour les desseins que pour les modelles et pour les libvres que vous me pourriez faire acheter aux occasions ; le sieur Gella est allé faire un voyage à Gênes pour aller au devant de sa femme, laquelle on lui envoyé de Venise, et la conduire à Marseille, où c'est qu'on les attend en peu de jours.

LETTRE XXVI. (Fol. 414.)

Monsieur, par le dernier ordinaire, j'avois respondu à toutes vos lettres en dernier lieu venues, mais Monsieur Michel m'ayant apporté un autre pacquet vostre, soubs l'enveloppe du libraire Fraylin, je n'ay osé de vous en faire l'adresse à vous-mesme à cause de ce que vous m'escripvites dernièrement du 10 aoust, que vous faisiez estat de venir dès la fin du mois d'aoust avec Monsieur de Créquy (1), jugeant qu'il sera parti de Venise, avant que ceste despesche y puisse estre. Ce néant moins je n'ay pas voulu manquer de vous escripre ce mot à tout hasard, et

(1) Voir lettre du 13 décembre 1633.


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vous asseurer que je vous suis tousiours plus redevable de la continuation de vos soings à me faire part des nouvelles de ce païs-là et de celles que vous me donnez particulièrement de la bonne santé du sieur Dominico Molino (1), qui m'eust esté bien agréable, comme d'apprendre que ce soit à un sien frère*, que j'ai l'obligation de la courtoisie avec quoy il s'est rendu facile à me faire communiquer ces vases, vous remerciant encores du soing que vous prenez du modèle d'un autre vase précieux, estant de toute mon affection tousiours, Monsieur, vostre très humble et très obligé serviteur, DE PEIRESC.

A Aix (2), ce 5 septembre 1634.

P. GAFFAREL. (A suivre.)

LE POURVOYEUR DE TANARON 1094

« Du neuf mars mil six cent quatre-vingt-quatorze, avant midi. Establis en leurs personnes : Antoine Viel et François Mayenc, consuls modernes au nom de la commu(1)

commu(1) plus haut, lettre XXIII.

(2) Gaffarel était alors sur le point de rentrer en France, comme le prouve ce passage d'une lettre écrite le 30 octobre 1634, par Peiresc, à l'ambassadeur la Thuillerie (fol. 412) : « Nous eusmes le bien de voir icy inopinément M. Gaffarel, mais ce fust que comme un esclair au premier abord, et n'avons pas eu la seconde foys plus de moyen de le gouverner, ayant esté quelques jours chez lui dans l'entre temps et ayant désiré se rendre à la Court auparavant que la saison de l'hyver le peusse surprendre. Il y a aujourd'huy quinze jours qu'il est parti. C'est pourquoy, s'il n'est à Paris, il faut qu'il en soit bien proche, et ne doubte point qu'il n'en ayt adverty V. Excellence soit d'icy, ou de Lyon à son passage.


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nauté du lieu de Thanaron, lesquels, suivant le pouvoir à eux donné par le conseil de ladite communauté, ont baillé le gabellage dudit Thanaron à Laurent Ripert, maistre d'escolles du lieu de Barles, habité audit lieu, présent et acceptant, et ce pour trois années comptables puis la feste de Saint-Michel dernier, pendant lesquelles ledit Ripert sera tenu et obligé, comme il promet, de vendre et débiter du pain et du vin à tous les habitants dudit lieu qui en voudront aussi bien aux étrangers qui lougeront audit lieu, auxquels il donnera le couvert; le tout en payant le pain au prix qu'il se vendra communément à la ville de Digne, lequel pain sera de froment avec son tout ; le vin sur le pied qu'il acheptera en la ville des Mées, auquel il profitera dix sols pour chaque coupe, compris le port ; quand il débitera du vin du curé du lieu, il y profitera que cinq sols pour coupe. Et au moyen de ce, nul des habitants ne pourra vendre ny débiter aucun pain et vin audit lieu que celui qu'il aura de son creu ; sans que ledit Ripert soit obligé de payer aucun droit de couratage à la communauté pour raison du vin qu'il débitera.

« Et pour donner moyen audit Ripert de pourvoir avantageusement faire ses provisions, les consuls ont promis luy faire une advance de la somme de soixante livres, lesquelles ledit Ripert confesse avoir reçu présentement ès mains de Vincent Arnaud, trésorier moderne de ladite communauté ... et promet rendre à ladite communauté la dernière année dudit gabellage.

» Fait à Digne, présents : Joseph Andravy, marchand, d Barrême ; Joseph Faucou, de Thoard. »

(Archives des Basses-Alpes, série E.)

Le Gérant. CHASPOUL.


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III.

CAUSERIE GRAMMATICALE

Contribution au chapitre " De quelques jargons » (1)

LA LANGUE DES BUREAUX

Nous lisions, ces jours derniers, l'ouvrage aussi documenté qu'humoristique où M. le doyen honoraire Stapfer, de l'Université de Bordeaux, mettant judicieusement à profit l'utile dulci du poète, prend à tâche de nous instruire et de nous amuser à la fois. Ses Curiosités grammaticales et littéraires ont fort congrùment, dirions-nous, « rempli ce double but » si nous n'avions crainte d'effaroucher le purisme de leur auteur par l'impropriété d'une telle expression.

Un chapitre spécial s'y trouve réservé à l'étude « de quelques jargons ». Un jargon, — M. Stapfer nous l'explique, — c'est à l'opposé du patois, qui présente un caractère essentiellement local, le dialecte d'un art, d'une condition, d'une secte ou d'un métier. On conçoit, dès lors et sans qu'il soit besoin d'insister davantage, combien les jargons sont innombrables, puisqu'ils correspondent à toutes les branches, si multiples, de l'activité humaine. Nous trouverons, pour en citer seulement quelques-uns, celui de la médecine qu'avec tant de bonheur a jadis exploité Molière, ceux de la politique, de l'armée, du sport, que mettent quotidiennement à contribution nos vaudevillistes contemporains. Il n'est pas bien

(1) M. Stapfer, doyen honoraire de la Faculté des lettres de Bordeaux : Curiosités grammaticales et littéraires, page 131.

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malaisé, d'autre part, de s'expliquer leur raison d'être. De même que les différents métiers, — nous le constatons tous les jours, — entraînent, chez l'homme qui les pratique, des déformations corporelles spéciales, des attitudes physiques particulières, l'exercice prolongé et permanent d'une profession imprime sur le cerveau sa trace indélébile, et, comme « le style, — Buffon l'a dit avec autorité, — c'est l'homme même », il serait bien extraordinaire que des façons de penser originales ne se traduisent point dans le parler et dans « l'écriture » par des tours d'expression nettement caractérisés. Nous reconnaissons aussitôt, rien qu'à leur démarche, un cavalier, un sportman, un bureaucrate, un ouvrier des champs ; c'est aussi facilement qu'un prêtre, un commerçant, un universitaire, par exemple, se révéleront à notre diagnostic par la forme dont une longue accoutumance les oblige, d'une façon pour ainsi dire inéluctable et fatale, à envelopper leurs idées. Que de fois, pour faire appel à notre expérience personnelle, n'en avons-nous pas trouvé la preuve dans tel document administratif où, d'emblée et sans qu'il soit besoin d'aller jusqu'à la signature, une phrase, un terme même nous révélait d'une manière indubitable la condition sociale du correspondant.

Voici, par exemple, un vieux capitaine qui a passé trente années de sa vie à expliquer « en peu de paroles claires et précises « — ce sont, si ma mémoire est fidèle, les termes textuels de la théorie — les arcanes du service intérieur ou les évolutions de l'école de compagnie ; y a-t-il des chances, dites-le moi, pour qu'il s'exprime comme ce professeur d'humanités qui, plus familier avec les sentiers ombreux de l'Hymette qu'avec le terrain varié du champ de manoeuvres, a consacré le même laps de temps à de cicéroniennes amplifications? C'est donc partout, à la caserne, sur le turf, au club, à la Sorbonne, que nous voyons les jargons côtoyer la langue, et, comme entre ceux-ci et celle-là n'existe, à proprement parler, aucune


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cloison étanche, il leur arrive tous les jours, sous l'empire des circonstances, de la pénétrer profondément.

Je me souviens, ou plutôt — pardon ! gardons-nous, grammairiens, d'offenser la correction grammaticale — il me souvient d'une époque déjà bien lointaine où le peuple lui-même discutait avec passion sur « la collation des grades », à telles enseignes qu'un brave artisan de ma connaissance, et ce avec un enthousiasme des plus sincères, signa successivement la pétition des adversaires et la requête des partisans. « Kutsch » et « gabarit », on l'avouera, n'étaient guère, il y a quelque vingt ans, familiers au grand public, et je ne m'avancerai pas trop en affirmant que plus d'un agrégé de grammaire aurait assurément « séché » au concours annuel, — voici qu'à présent je tombe, sans penser à mal, dans « le jargon " universitaire, — si on leur en avait demandé l'exacte signification. Eh bien I il suffit tout à coup que l'intérêt se porte sur les experts en écritures et leurs opérations sibyllines pour que ces mystérieux vocables entrent de plain-pied dans le grand courant du lexique national par l'intermédiaire des revues et des journaux. Nous avons même connu personnellement un brave chien courant dénommé « Kutsch » ; n'est-ce pas là, pour un substantif; l'éclatante consécration d'une universelle notoriété ?

Doit-on dire d'une pièce d'artillerie, en termes de métier, qu'elle s'est « bien comportée » ou « bien conduite » ? D'un officier, qu'il part « en manoeuvres » ou « pour les manoeuvres ? Ce sont là des questions ressortissant uniquement, en apparence, de la terminologie militaire et qui n'en ont pas moins, à l'époque, profondément passionné la presse et l'opinion. Et pour prendre des exemples plus actuels encore, tel qui naguère, en fait de « mastic », ne connaissait que la pâte huileuse des vitriers, en fait de « vans », que le rustique instrument des ouvriers agricoles, s'inquiétait d'apprendre, chaque matin, par sa gazette, si oui ou non les postiers avaient « mastiqué » leurs appareils ou


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si les « vans » pourraient circuler en toute sécurité, le jour du Grand Prix. En voilà assez, n'est-ce pas? — après les doctes et intéressantes explications de M. Stapfer, — pour justifier l'étude générale des « jargons »; orfèvres à la manière de M. Josse, nous nous restreindrons, pour aujourd'hui du moins, à quelques rapides considérations sur le langage administratif.

Sans que celui-ci affecte l'apparence moyen-âgeuse qui, récemment encore, distinguait notre procédure civile, on ne saurait lui refuser, à titre de premier caractère, une instinctive répugnance pour le néologisme et l'innovation ; l'administration française a pu se démocratiser de fond en comble depuis deux siècles ; elle n'en a pas moins conservé, sur certains points de forme, les allures d'une vieille douairière; telle expression archaïque, tel vocable « désuète », que l'usage a depuis longtemps proscrit du langage ordinaire, y a trouvé une honorable et sereine retraite contre les caprices de la mode et les injures des ans.

S'agit-il, entre autres choses, de désigner une missive quelconque, nous disons couramment une lettre et parfois même, — frémissez, académiciens, — une « babillarde ». Eh bien ! en matière de correspondance ministérielle, la lettre est encore « une dépêche », comme si Colbert et Louvois continuaient à présider aux destinées administratives de notre pays. « Par dépêche ministérielle en date du... » La bureaucratie, en conservant ce terme dont le radical évoque aussitôt chez nous l'idée de hâte et de précipitation, a-t-elle voulu protester contre la sage lenteur dont les humoristes, envers et contre tous et bien souvent à tort, s'obstinent à faire un doses attributs? Mais tout, dans l'ordre social, comme dans la nature, obéit à la loi des compensations ; c'est pourquoi nous n'aurons garde de nous étonner, si le maintien de cette antique formule a imposé au style administratif un néologisme que, toute autre part, les habitudes courantes ont


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énergiquement rejeté. M. Dauzat, dans le Français d'aujourd'hui, constate en effet que, malgré les prescriptions réglementaires, le public s'obstine à désigner par " dépêche » et non par « télégramme » les messages télégraphiques. Les diverses administrations, par contre, ont, sans exception, adopté, dans le parler comme dans l'écriture, la dénomination nouvelle; c'est que l'ancien vocable y ayant conservé, en certains cas, comme nous le disions plus haut, son acception, ailleurs vieillie, de courrier postal, il était obligatoire, à peine d'une confusion journalière et insupportable, d'appliquer à la correspondance par fil le substantif spécialement créé à son intention.

Vous citerai-je encore le « vélocipède », partout supplanté par le bi, le tri, la bicyclette, voire même la bécane, et que la nomenclature fiscale a seule protégé contre une universelle désuétude? Vous parlerai-je du » myriamètre », qui, moins heureux encore, n'est jamais sorti, quant à lui, de la terminologie judiciaire? Mais la liste pourrait s'allongera l'infini; aussi, préféré-je terminer sur ce point, en mentionnant seulement le mot « sieur » que notre urbanité contemporaine a définitivement cantonné dans les formules de procès-verbaux. Et pourtant, — singulière destinée des termes ! — n'appartient-il pas, avec une simple différence de cas, à la môme lignée que l'aristocratique « seigneur », expression, au premier chef, de la déférence et du respect! Ce malencontreux vocable aura tout au moins l'avantage de me remémorer mes débuts, déjà bien éloignés, dans la carrière administrative. Un vieil employé du bureau auquel j'étais attaché, flairant en moi, en tant qu'étudiant, un dangereux novateur, jugea nécessaire, dès mon entrée, de m'inculquer, par l'exemple, le culte des précédents et le respect sacro-saint de la forme réglementaire. Craignait-il de me voir imiter, le bachelier de Jules Vallès, qui, chargé par son patron de la correspondance commerciale, semait des fleurs de rhétorique à travers les prospectus et les prix-courants?


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Il s'empressa donc de déployer sous mes yeux un dossier vénérable, quelque contrat banal, s'il m'en souvient, mais dont le vendeur avait occupé, à l'époque, une fonction des plus respectées dans la hiérarchie gouvernementale, puisqu'il présidait à nos relations diplomatiques et donnait des ordres à tous nos ambassadeurs. Eh bien! l'Excellence ne s'en était pas moins vu strictement consigner la porte du bureau, et le scribe, en majestueuse bâtarde, avait ainsi libellé sur la chemise de carton vert les qualités des deux parties : « Entre le département, d'une part, et, de l'autre, un sieur X, ministre des affaires étrangères. » C'était là le « Quand vous seriez le petit caporal » du parfait rédacteur, et mon interlocuteur en paraissait aussi fier que le légendaire grognard.

Il n'y a pas de règles sans exception ; mais on ne s'attendrait guère, en l'espèce, à les voir précisément fournir par l'Université, cette citadelle, réputée jadis inexpugnable, des séculaires traditions ; celle-ci présente, en effet, pour les questions de forme, une tendance très marquée à verser depuis quelque temps dans le néologisme. Notre vieille rhétorique ne s'est-elle pas muée en « première », troquant contre un simple numéro d'ordre la prestigieuse appellation d'autrefois. Nous avons vu aussi nos maîtres d'études d'antan devenir successivement des répétiteurs, des professeurs-adjoints, des surveillants d'internat. Enfin, tout dernièrement, examinant à titre professionnel des budgets universitaires, nous pûmes y lire, entre autres articles : « Salaire de l'aide-concierge. » A quel fonctionnaire nouveau pouvait bien s'appliquer ce mot composé, que l'érudition de Darmesteter lui-même n'avait pas prévu ? Des initiés nous firent connaître qu'il concernait celle que, jadis, en bon français de France, nous appelions prosaïquement « la femme du concierge »; c'est là, sans nul doute, après les avocates, les doctoresses et les cochères, une nouvelle concession de la grammaire au féminisme. Il est donc assez rare, en somme, de voir un terme admi-


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nistratif, fût-il suranné, disparaître devant ce qu'Horace, dans une poétique image, appelait " la frondaison nouvelle » ; nombreux, au contraire, sont les mots dont le sens, en tombant, entraîne aussi la ruine, telle une tige brisée dont le feuillage a tôt fait de se dessécher et de se flétrir. Un regretté maître de littérature contemporaine, dont nous suivions les cours au moment où les découvertes de Pasteur illustraient la science française, nous prédisait qu'un beau jour, avec la disparition progressive de la rage, le nom de cette affreuse maladie en arriverait à n'être plus connu que de quelques lettrés, et, par suite, ajoutait-il, les expressions figurées où quant à présent il se trouve perdraient en même temps la plus grande partie de leur valeur métaphorique. La fameuse apostrophe de Don Diègue, entre autres :

" O rage, ô désespoir »

ne serait ni mieux comprise, ni mieux appréciée par les lecteurs de l'avenir que cet autre hémistiche de notre tragédie classique :

« Ah ! que vous me gênez »

où le sens du mot « gêne », si fort dans son acception primitive, fait sourire aujourd'hui, n'étant plus entendu de personne.

Par malheur, ce n'est pas demain que la science, malgré ses louables efforts, sera à même d'opérer « des coupes sombres » dans la terminologie médicale. Eh revanche, les institutions politiques et sociales sont dans un perpétuel devenir ; chaque jour, il en disparaît quelqu'une, entraînant avec elle dans le gouffre du passé tous les termes qui s'attachaient à sa fortune, parfois bien éphémère et transitoire. Qui se l'appellerait, par exemple, après quarante ans, le sens militaire attaché au terme « mobile » sans les nombreux monuments qui, sur tous les points du territoire, commémorent le courage malheureux de ces troupes improvisées ? Et le mot " condition-


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nel », que le grand public traduisait par « volontaire d'un an » et le peuple par l'expression plus imagée encore de " quinze cents francs » ? La classe pauvre ne voyait que de loin cette faveur, pour elle inaccessible, du « volontariat » ; étrangère aux déductions étymologiques, elle prononçait même plus facilement « volontairiat ». La classe aisée, pour sa part, y cherchait en quelque sorte un brevet de bourgeoisie ; il y avait dans toutes les pensions des cours préparatoires au t volontariat », dans tout régiment des pelotons de « conditionnels ».

Aujourd'hui, vanitas vanitatum , l'institution est

bien morte, et j'ai rencontré des licenciés ès lettres qui n'en comprenaient même plus le nom.

On a suffisamment ou blagué, ou maudit, — cela dépend des caractères, — le dialecte des bureaux pour qu'il soit permis de lui reconnaître, quand l'occasion s'en présente, de très louables qualités. Il est telles expressions, je le sais, qui rendent la critique facile; nous citerons, en particulier, cet affreux non-sens dont certaine administration, en guise de leit-motive, avait accoutumé, dans un temps, de terminer une catégorie de contrats : « La redevance à payer sera gratuite » ; pour y substituer la phrase aussi simple que bien française cette fois : « Il n'y aura pas lieu à redevance », il fallut toute l'autorité d'un chef de service, et encore le vieil expéditionnaire, dont elle était contemporaine, — ils dataient tous deux de la monarchie de Juillet, — ne la vit pas disparaître sans quelques larmes. Néanmoins, d'une façon générale, on peut dire du vocabulaire administratif, comme au reste de tous les dialectes spéciaux, qu'il se distingue par une remarquable propriété d'expression ; il n'y a là, d'ailleurs, qu'une application nouvelle de l'antique précepte autrefois posé par le satirique :

« Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, »

et c'est en l'espèce les profanes, autrement dit tout le monde, qu'on pourrait, dès qu'ils se mettent à parler de


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choses techniques, très justement inculper de « jargon ». N'entendons-nous pas dire tous les jours qu'un conscrit vient d'être « réformé » par le conseil de revision (1) ? Or, ce tribunal ne « réforme » pas ; il exempte. La réforme est la position toute spéciale du soldat qui, une fois incorporé, est renvoyé dans ses foyers par une décision de l'autorité militaire. Quel est le publiciste ou l'orateur populaire qui n'a pas stigmatisé « les coupes sombres » pratiquées dans leur personnel par de rigoureux patrons ? Il y a de quoi faire frémir un bon forestier. La « coupe sombre », en effet, se signale précisément par sa modération, à l'opposé de la « coupe claire », qui, elle, ne respecte rien ; mais la métaphore adoptée est bel et bien, comme on dit au Palais, en possession d'état, et il y a gros à parier, fût-ce au nom de la vérité et de la logique, qu'on ne la délogera jamais de ses positions (2).

(1) L'expression « passer à la réforme » était même naguère encore tellement populaire dans certaines contrées qu'on ancien instituteur de l'Aisne me citait, un jour, le fait suivant, contemporain des premiers examens primaires, concours cantonaux et certificat d'études : le sujet d'histoire proposé étant intitulé « la Réforme », les élèves, à la presque unanimité, se crurent en présence d'une question d'enseignement civique ; ils racontèrent tout au long les attributions des conseils de revision et les devoirs des jeunes gens qui s'y trouvent convoqués.

(2) C'est le cas do remarquer ici, — sans sortir de la sylviculture, — qu'une image peut avoir grande allure et correspondre néanmoins à un phénomène physique mal interprété.

Lamartine, dans un beau passage dont je regrette de n'avoir pas conservé la référence, nous parle d'un homme qui, frappé, durant sa jeunesse, d'un deuil cruel, vit sans cesse avec sa douleur et l'emporte, en vieillissant, à travers « cet océan des âges » qu'il a lui-même si merveilleusement chanté. Il le compare à un jeune tronc, meurtri par la cognée, qui cependant continue à vivre, mais en élevant vers la nue, avec les années, la trace inguérissable du coup reçu.

Or, il ne faut pas être bien grand clerc en botanique pour savoir que, chez les végétaux, l'accroissement se fait par le sommet et que, fût-ce au bout d'un siècle, une marque imprimée dans l'écorce d'un arbre se retrouvera oujours à la même hauteur.


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Cette digression.... métaphorique nous amène par une transition naturelle à dire quelques mots des images. A coup sûr, circulaires et procès-verbaux ne sauraient guère se comparer, sur ce point, avec la Légende des Siècles ou Les Orientales ; mais, — on l'a dit fort justement, — la métaphore est partout dans la langue, et, tel M. Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir, il n'est pas de modeste expéditionnaire qui, sans s'en douter le moins du monde, ne fasse un usage quotidien de la synecdoque et de la métonymie. Aussi ne nous étonnerons-nous pas trop de voir des délais « qui courent » et des dépenses « qui chevauchent » sur plusieurs exercices, tandis que les contributions, moins sportives de leur naturel, « sont assises » sur certains éléments et que les délibérations, plus nonchalantes encore, demeurent « couchées » sur le registre réglementaire. Ailleurs ce sont des pièces qui circulent — shoking ! — « revêtues » d'un simple visa et des hypothèques, ô Molière, qui ont besoin d'être " purgées » ! « Arme », dans la langue ordinaire, signifie instrument de défense ; en style de recrutement, il désigne figurément l'ensemble des unités affectées à un service spécial, cavalerie, infanterie, etc. Ce double sens, propre et métaphorique, nous explique la réponse dernièrement tracée sur le dossier d'un conscrit français par un brave docteur mexicain peu familier avec les finesses de notre vocabulaire : « Arme préférée par l'intéressé : le fusil »! Je me rappelle également une honnête villageoise dont le fils venait d'obtenir « une bourse » nationale ; son premier soin fut de s'intéresser du numéraire qu'elle pouvait renfermer et de la forme plus ou moins solennelle dans laquelle on la remettrait à l'impétrant.

A l'égal du vocabulaire, la syntaxe des bureaux pourrait donner lieu, de son côté, à d'intéressantes constatations ; la pratique courante, en effet, y a introduit maint tour de phrase que n'eût point, à coup sûr, accueilli Vaugelas ; nous mentionnerons seulement ces formules


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abrégées que stigmatise, non sans raison, avec M. Stapfer, la généralité des grammairiens : « celles usitées " pour » celles qui sont usitées », » les formules y annexées » pour « les formules qui s'y trouvent annexées », etc. Certes, ces expressions feraient tache dans une page de Flaubert ou de Pierre Loti ; mais il faut leur reconnaître une sorte (l'imperatoria brevitas qui ne messied point aux injonctions du pouvoir, et, d'autre part, leur célérité vient heureusement alléger la phrase qu'alourdissent trop souvent d'obligatoires attendus et d'inévitables considérants.

Vocabulaire, morphologie, syntaxe constituent, à proprement parler, les matériaux permanents du langage. Le « style », à l'opposé, en est l'âme; c'est lui qui fixe le caractère d'une époque, comme il sait révéler la personnalité d'un écrivain ; aussi le verrons-nous varier avec les périodes administratives, comme nous retrouvons la frivolité ou l'austérité d'un règne dans la grâce mignarde ou la raideur compassée de son ameublement. Nous feuilletions, ces jours derniers, de poudreux Recueils administratifs, annales officielles d'un siècle qui connut tant de dynasties et de régimes et qui, despotisme et liberté, traditions du passé et aspirations de l'avenir, peut se vanter d'avoir tout expérimenté. Eh bien ! à côté de ses principes constitutionnels et de ses théories sociales, chaque époque avait confié à ces pages jaunies une rhétorique bien à elle, tour à tour concise ou verbeuse, simple ou grandiloquente, dont il y aurait du prix, en tous cas, à suivre, concurremment avec celles de l'esprit public, les évolutions successives.

Mais le domaine de la philologie voisine ici de bien près avec celui de l'histoire, voire même de la politique ; le ne sutor ultra crepidam de l'antiquité latine vient fort à propos nous dissuader d'une tâche que la faiblesse de nos épaules, pour reprendre l'expression imagée du satirique, nous autorise seulement à mentionner.

P. BRACONNIER,


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LETTRES

DE

Peiresc à Jacques Gaffarel

(1627-1037) publiées d'après le manuscrit de la bibliothèque de Carpentras, avec notes et commentaires

(Suite et fin)

LETTRE XXVII. (Fol. 414.)

Monsieur, je receus par l'ordinaire de la sepmaine passée une lettre pour vous M) que je renvoyais à Mons. du Lieu pour la vous faire tenir à Paris. A ce coup, j'en ay receu une rie Mons. l'ambassadeur, du 9 octobre, où il disoit en avoir joint quelques autres pour vous, mais il faut que Monsieur du Lieu les aye retenues pour les vous envoyer à droicture en cour.

Cependant le pauvre Maronite (2) Moyse de Giacomo est

(1) Gaffarel était alors en France. Voir lettre du 3 octobre 1034, adressée par Peiresc à Dupuy (t. III, p. 164) : « M. Gaffarel de Venize arriva hier icy et faict estat d'aller bien tost où il fait transporter ces beaux livres transcripts do la bibliothèque des ducs de Mantoue pour Mgr le cardinal de Richelieu et une caisse d'autres manuscrits pour M. Bourdelot, sans ce qui le peult toucher en son particulier. Il est fort gaillard et je suis témoin. »

(2) On trouve au folio 412 une lettre de Peiresc à l'ambassadeur la Thuillerie, où il est question de ce moine : « Nous avons maintenant céans le sieur Moyse de Hiacomo, frère du S. Gabriel Sionite, qui arriva ces jours passés icy en assez piteux équipage, s'estant laissé voiler, comme il dict, en chemin, et n'ayant esté loué à Ligourne, sur une barque de Marseille, que en conséquence


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en si piteux estat que, sans vostre lettre pour moy, sur la seule adresse de laquelle un patron de Marseille le recent dans sa barque et le défraya de Ligvourno icy, il seroit pour estre encores là. Il dict qu'il a esté voilé et qu'il s'est arresté bien long temps en Toscane, bien fasché de n'avoir creu vostre conseil, car on ne luy auroit pas desrobé ses turquoyses. J'ai payé au patron qui l'a amené ce qu'ils ont esté d'accord entre eux pour son passage et entretien, et lui ay remboursé l'argent presté par les chemins, et fauldra que je luy baille de quoy se conduire jusques à Paris ; mais il a esté grandement mortifié de ne trouver icy aulcunes nouvelles de son ballot de livres arabes, dont vous ne m'avez rien dict icy qu'il me souvienne. La lettre qu'il m'a apportée de vostre part est dattée du 2 aoust 1633, après une autre despesche que vous m'avez faicte sans la datter. Il dit que c'estoit en juin, ce luy semble, qu'il partit de Venise, ce qui me faict trouver tant plus estrainge que ce ballot ne soit arrivé dans quatre moys, puisque vous m'escrivez au bas de la dicte lettre qu'il m'a apportée de vostre part que aviez retenu le ballot, pour me l'envoyer par le premier navire qui viendroit de Marseille. Le pire est que vous ne contez pas à qui vous le faisiez adresser à Marsseille, quoique

d'une lettre d'adresse qu'il avoit pour moy dudict sr Gaffarel, en vertu de laquelle je fis payer au patron qui l'avoit conduict tout ce qu'il falloit soit pour son passage que pour argent preste en chemin, et luy feroy bailler ce qu'il luy fauldra pour se rendre a Paris; mais il est bien mortifié de n'avoir trouvé aulcune nouvelle de son ballot de livres arabes, que M. G. disoit avoir retenu pour m'envoyer par moy; .... et, toutefois, il no m'en dict chose quelconque en passant par icy, et ses parents n'en sçavent rien plus que moy, de sorte que ce pauvre homme est en sérieuse peine, et, si quelqu'un des vostres en a entendu parler, ce sera une grande charité de nous en faire sçavoir quelque chose, et spécialement des adresses de Marseille, sous lesquelles ce ballot aura esté envoyé. »


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vous m'eussiez chargé de le faire adresser au sieur Lumaga, à Lyon.

Or ce pauvre garçon est au désespoir de ses libvres, et les vouldroit bien avoir recouvrés avans que passer plus oultre. Il ne tiendra pas à moi s'il se veus arrester céans ou se retirer; mais pour le contenter j'envoyay demander au sieur Michel, vostre cousin, s'il ne vous en avoit rien ouy dire. J'escrips en mesme temps au sieur Giraudy (ou don) à Marseille, à qui vous aviez faict l'envoi de nos marbres, mais je n'ay aulcune response ; d'où je conjecture que malaisément en aura entendu parler, car il est en bonne dévotion ; ce que nous en pourrons apprendre de vous ou de Mons. l'ambassadeur, à qui j'en ay demandé des nouvelles, jugeant que possible que quelqu'un des siens en pourroit avoir ouy parler, et que, si vous ne l'eussiez faict embarquer avant que partir, il pourroit estre long temps, sans qu'on songeast si quelqu'un n'en faisoit la semonce. Comme en ces maisons des grands il est malaisé qu'on se donne tant de soings qu'il fauldroit, principalement durant le séjour de Mgr le mareschal de Créqui, lequel tenoit si occupé Mons. de la Thuillerie et tous les siens, oultre la maladie qu'avoit Son Excellence, mais il falloit qu'il fusse bien remis, car il ne mandoit mot.

Bien me dit-il des choses que je n'ay pas bien entendues, et dont j'attendray l'explication de vous plutôt que de luy, me disant que vous me conterez vos adventures, dont il a un regret extrême, et pour la peine que vous avez eue, et aussi pour ce qu'il y est en quelque façon meslé, mais qu'il espère avec le temps que vous en serez satisfaits l'un et l'autre, ou il y aura bien du malheur. Ce sont quasi ses propres termes que je n'ai pas cru pouvoir appliquer au recouvrement de Messieurs de Mantoue (1), dont vous

(1) Gaffarel portait un intérêt tout particulier à Charles Ier, duc de Nevers, huitième duc de Mantoue, qui régna de 1627 à 1637. Lors de la prise de Man-


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m'avez entretenu, mais si c'estoit chose où j'eusse moyen de rien contribuer pour vostre service, je le feray de tout mon coeur comme je le dois, estant, Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur (1). DE PEIRESC.

Aix, ce 30 octobre 1634.

LETTRE XXVIII. (Fol. 409.)

Monsieur, je vous donnay l'advis dernièrement de la venue du sieur Moyse de Giacomo, Maronite, et de là peine où il estoit de son ballot de livres arabes. J'ay depuis apprins du sieur Giraudy que son fils avoit receu de vostre part, deux mois y a, quelque ballot de livres de vostre part, et l'auroit envoyé à Paris soubs vos adresses ; de sorte que ce garçon s'est imaginé que ce debvoit estre le sien et s'est résolu de partir pour vous aller trouver. Ayant esté si heureux que de rencontrer la commodité du passage du sieur Ruffi (2), du Comtat Venaissin, qui de sa

toue par les Impériaux, en 1630, les trésors artistiques et littéraires amassés par les anciens ducs furent dispersés. Gaffarel essaya de sauver quelques débris de la bibliothèque, mais il ne remporta en France que d'insignifiants débris de cette belle collection, surtout des manuscrits Hébreux et Syro-Chaldéens Peiresc lui reprocha plus tard de ne pas s'être assez occupé de la reliure de ces beaux manuscrits. (Lettre à Dupuy du 20 mars 1635, t. III, p. 284.)

(1) Peiresc avait confié à Gaffarel, pour les porter à Paris, des livres importants. (Voir lettre à Dupuy du 17 octobre 1634, t. III, p. 188.) : " Je baillay hier le manuscrit arabe à M. G., de Venise, qui est parti ce jour d'hui vers le midi, pour aller à ses journées, avec un autre Gaffarel, son cousin , qui s'estoit offert de le porter, dès qu'il me fit parler de son voyage, mais l'autre avoit droit de préférence, estant de longue main cogneu de vous. Ils peuvent estre là dans quinze ou vingt jours, et ne doubte point qu'ils n'ayent le souci qu'il faut de la conservation de ce volume. »

(2) S'agit-il d'Antoine Ruffi, conseiller à la sénéchaussée de Marseille depuis 1630, le futur auteur de l'Histoire de Marseille depuis sa fondation (1640) et de l'Histoire des comtes de Provence de 934 à 1480 (1655) ?


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grâce s'est chargé de le conduire et deffrayer d'icy à Paris, dont j'ay esté bien ayse, car ce jeune garçon a si peu d'expérience et de conduite, à ce que j'ay peu juger de ce que je l'ay veu céans, aussi bien qu'en l'imprudence avec quoy il s'estoit laissé voler, qu'on est en peine de l'envoyer reprendre jusques là et en quelque autre lieu par les chemins. Je prierai Dieu qu'ils facent bon voyage l'un et l'autre, et demeureray tousiours, Monsieur, vostre

DE PEIRESC.

A Aix, ce 1er novembre 1634.

LETTRE XXIX. (Fol. 407.)

Monsieur, j'ay esté bien aise des bonnes nouvelles que vous me donnez du bon P. Campanella, dont je vous remercie très humblement, et participe aux bons offices que vous luy randés, comme aussi des autres nouvelles du inonde et des livres dont vous me faictes part, et particulierement de l'estat où vous avez mis vostre Rabbi, qui ne pourra estre que bien receu de si bonne main que la vostre.

Je me doubtay bien que vostre Moyse de Giacomo (1) ne respondoit guères bien à la bonne opinion que vous en aviez conceu, car dans le temps qu'il a esté céans je ne l'ai point vu jaloux de l'estude, mais dans une fainéantise qui ne m'en faict pas bien espérer, et crains qu'il ne soit bientost à charge au Sr Gabriel, comme à tout aultre, s'il ne change d'humeur; trouvant fort mauvais qu'il ne vous ail point encores veu huit jours après son arrivée dans Paris, si ce n'est qu'il fut allé voir ledit Gabriel en la

(1) Sur cette affaire du Maronite, lire une lettre de Peiresc à Dupuy en date 31 octobre 1634 (t. III, p. 196).


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Chartreuse où il est enfermé à travailler. J'avois desjà trouvé bien estrange le discours de ses desseins de passer à Venise pour aller de Rome à Paris, et d'estre revenu de Venise à Ligourno, puisqu'il estoit si mal fourni de finance que, dez Venise, il y engageoit ses livres, comme dictes qu'il avoit faict au libraire Giusto. Je penseray en estre quitte à bon marché s'il ne me fault encore payer les frais de voyage d'icy à Paris à celuy qui l'a deffrayé pour l'amener de moy, et ne le plaindrais pas si j'espérai qu'il m'en sceut du gré, mais je m'y attends pas puisqu'il vous a si mal traité vous-mesme, qui l'aviez si charitablement assisté en sa nécessité. Voire j'appréhende que le Sr Gabriel, son parent, ne m'en scaiche qu'avec plus de l'humeur dont je l'ai approuvé d'aultres foys. Je ne me laisseray pourtant jamais de bien faire quand je le pourray.

Au reste, vous aurez sceu la venue inopinée de M. de Mantoue à Casal, ayant passé par Milan incognito, et sur ce estant un peu pressé à ce coup, je me contente de vous dire que Monsieur Gassendi gaygna son procès vendredi dernier, et qu'il est maintenant prévost de l'église cathédrale de Digne (1). Quant nous ouyrons parler de vostre affaire, vous ne debvez pas douter que nous puissions manquer à vostre debvoir et à la sincère amitié que vous a vouée, Monsieur, vostre très humble, DE PEIRESC.

A Aix, 29 décembre 1634.

LETTRE XXX. (Lettre 63.)

Monsieur, la lettre qu'il vous pleust m'escrire de Lyon me fut rendue de la main de M. vostre frère, à qui je

(1) Voir la Vie de Gassendi, par le P. Bougerel de l'Oratoire (1737) et par Samuel Sorbière.

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ne manquay pas d'offrir mon humble service, comme je le debvois. Il me rendit par mesme le petit libret du Rabin, que je tiendray entre les choses les plus gentiles du temps. Et vous en remercie cependant le plus affectueusement que je peux : ensemble de la visite que vous me faites espérer, mais beaucoup plus de la continuation de l'honneur de vos bonnes grâces, bien marri de ne les avoir sceu mériter avec assez d'effects de mon service, ni assez de soins de m'en acquitter; mais vous ne m'avez pas honoré de vos commandements avec la liberté que vous pouviez.

J'ay esté bien aise d'apprendre les bonnes nouvelles de l'acquisition que vous aviez faictes d'un bénéfice (1) en Poitou venu de si digne main, et des divertissements que vous avez prins, ne doubtant pas que ce voyage vous ayt faict rencontrer des curiosités dignes de vostre bel esprit. Priant Dieu qu'il vous comble tousjours de plus de bien et de contentement. Vous aurez icy des lettres de MM. vos parents, et je demeurerai tousiours vostre dévoué,

DE PEIRESC.

Aix, 5 juin 1637.

P. GAFFAREL.

(1) Gaffarel aurait été pourvu de nombreux bénéfices. Il est, dans divers actes, qualifié de prieur de Saint-Gilles, de commandataire de Saint-Aumeil et prieur de Ganagobie et de Saint-Revest-des-Brousses. Nous avons inutilement cherché Saint-Aumeil ou Omeil et Saint-Gilles. Ils ne figurent pas sur la Carte diocésaine de la France, pourtant si complète, publiée eu 1861 par REINAUD DE FONTVERT, Omeil est peut-être ce bénéfice poitevin dont Gaffarel venait d'être gratifié.


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MUSEE DE DIGNE

Quelques mots sur la partie archéologique

L'intérieur du Musée de Digne contient différents objets de l'âge de pierre, des débris de poterie, verrerie, etc., préhistoriques, préromains et gallo-romains, provenant de l'arrondissement de Forcalquier et de l'Escale, ainsi que d'autres menues choses trouvées surtout dans les BassesAlpes. Ces objets sont disposés dans les salles annexes ou dans les recoins du Musée.

Ce n'est pas sans émotion que les regards: s'arrêtent sur ces restes des hommes primitifs : qui furent nos ancêtres. Nous nous étonnons parfois des merveilleuses découvertes faites en ces derniers temps, surtout depuis moins d'un demi-siècle. Mais, en voyant ces débris d'armes et ces outils grossiers, devant ces pointes de flèches qui servaient à défendre l'Homme d'alors contre ses ennemis ou à l'aider à tuer les animaux qui lui étaient nécessaires, devant ces modestes racloirs en silex qui lui servaient à enlever le poil des bêtes dont il faisait ses vêtements et dont la chair le nourrissait, devant ces reliques précieuses des premiers âges de l'humanité, qui se perdent dans la nuit des temps, on ne peut que méditer sur l'immense pas fait par le progrès et la civilisation sur ces époques lointaines qui virent se débattre pour la lutte pour l'existence, dans notre âpre climat, ceux qui furent les premiers habitants de notre pays.

Disons, en passant, que la belle Victoire, en bronze, vrai bijou gallo-romain, dont la merveilleuse patine et encore plus la délicatesse de l'art font l'admiration de tous les connaisseurs qui visitent le Musée archéologique d'Avi-


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gnon, provient de cette riche station préhistorique et gallo-romaine de l'Escale, dont la Durance, malheureusement, ronge incessamment les berges, en emportant tous les jours un peu du sol de ce qui fut un des lieux les plus anciennement habités des Basses-Alpes.

Sous le couvert qui existe au fond de la cour, côté sudouest, ont été réunis divers objets formant la partie réellement archéologique de notre Musée. Ces objets, inscriptions antiques, du moyen âge, ou plus récentes, bornes milliaires romaines, autels, débris de sculpture, de sarcophages gallo-romains, etc., etc., forment une des parties les plus importantes de nos collections locales. Bien des lacunes existent, mais nous espérons les voir combler peu à peu. Tels quels, c'est avec le plus grand intérêt que nous passons devant ces débris, rappelant diverses phases de notre passé, dont l'histoire nous est d'autant plus chère qu'elle est bien à nous, vécue qu'elle fut par nos ancêtres, dont le souvenir s'y retrouve.

Ce qui frappe surtout les regards, ce sont deux grandes pierres presque brutes, en forme de colonnes, sur les faces desquelles sont des inscriptions latines. Ces deux pierres sont des bornes que les Romains plaçaient sur leurs grandes voies pour en indiquer les distances en milles romains. Ces deux milliaires existaient sur les bords ou non loin de la voie aurélienne, sur son parcours entre Castellane et Senez, près du pittoresque col de Loque ou de Saint-Pierre, vers 1,100 mètres d'altitude. Une partie de cette voie aurélienne est encore bien visible de la route actuelle et sert toujours de chemin, à travers les escarpements des rochers de Saint-Pierre, sur le bord gauche du torrent de ce nom, en venant de Castellane. Ces deux milliaires, dédiés aux empereurs romains qui les firent ériger, dont ils relatent les noms, les titres, les honneurs et la puissance, tout en indiquant la distance à partir de Castellane, ces deux milliaires nous les avons vus long-


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temps, l'un, celui de Probus, gisant dans un champ, près du hameau de Sionne ; l'autre, non loin du premier, gisait au fond d'un ravin. Un troisième est encore debout sur la même voie, formant en cet endroit la route nationale. Ce dernier milliaire porte à son sommet une modeste croix de fer et est connu dans le pays sous le nom de masse de Saint-Pierre. Avec mon frère et notre ami A. Guérin, nous en avions trouvé un quatrième dans un ravin, qui a été emporté ou enfoui par les eaux.

Les deux milliaires qui ornent notre Musée, dont l'un présente encore les traces de la dédicace à un des prédécesseurs de ceux dont il porte le nom (1), ont été signalés et décrits depuis longtemps par Chorier, dans son Histoire des grands chemins de l'empire romain, par H. Bouche, dans son Histoire de Provence, par nos historiens des Basses-Alpes, Laurensi, Henry, Gras-Bourguet, l'abbé Féraud et par mon frère, D.-S. Honnorat. MM. Gras-Bourguet, dans ses Antiquités de l'arrondissement de Castellane et mon frère, dans les Milliaires des environs de Castellane, dans le Bulletin épigraphique de la Gaule, en ont figuré un (2).

Ces bornes auraient plus d'attraits sur les lieux mêmes de leur origine et frapperaient davantage l'esprit, en racontant mieux leur histoire. Sur leur emplacement primitif, nous les avons estampées bien souvent, mon frère aîné et moi, plus tard moi-même pour M. Florian Valentin,

(1) On a cru devoir teinter les traces plus ou moins visibles d'une précédente inscription de ce milliaire. Cette restauration, quelles qu'en soient les bonnes intentions, nous paraît sacrilège, car elle représente ce que son auteur a cru voir ou lire plutôt que ce qui est réellement.

(2) Mon frère, D.-S. Honnorat, outre la description et le dessin publiés en 1882 dans le Bulletin épigraphique de la Gaule, avait fait des dessins des milliaires en question et un mémoire qui sont restés entre les mains de M. Damase Arbaud, l'érudit historien de Manosque.


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l'érudit archéologue trop tôt enlevé à la science. Ces bornes, je le répète, étaient plus remarquables sur les bords de la voie dont elles attestaient l'existence. Ces pierres perdent ainsi beaucoup de leur charme, loin des lieux au décor imposant où elles gisaient, dont elles contribuaient à rendre le paysage plus intéressant encore. Mais si, au Musée, elles perdent beaucoup de leur curiosité et de leur intérêt, leur conservation est mieux assurée, et cela fait passer sur bien des choses.

Comme objets gallo-romains, il y a aussi un autel de la Victoire, provenant de Châtelard, arrondissement de Barcelonnette, du IIe siècle, don de feu le docteur Ollivier, et surtout un précieux débris de sarcophage chrétien, en marbre, à personnage, avec sablier symbolique à ses pieds, provenant, dit le catalogue du Musée, du IVe siècle et de Notre-Dame du Bourg.

Le tombeau gallo-romain, simple, en calcaire, que possède le Musée, provient des Alyscamps, le fameux cimetière si célèbre d'Arles, don et envoi de M. Lieutaud.

On peut voir encore, de l'époque gallo-romaine, une meule de moulin, un fragment de tuile plate avec ce reste d'inscription BELLC, figurée clans les Annales des Basses-Alpes, un débris d'inscription romaine de Peyruis, d'un prêtre XITANUS vouant à l'anathème les profanateurs de sa tombe, don de M. Lieutaud, qui en a donné la description et l'explication dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes; on y voit aussi un autre fragment d'inscription romaine.

Le Musée possède de même quelques débris de colonnes antiques de temples provenant de la région, dont une recueillie à Gaubert, près Digne.

De vulgaires pierres calcaires plus ou moins rondes sont disposées çà et là, à côté ou sur d'autres débris archéologiques. Ces pierres proviennent de Castellane, de cette Castellane des Basses-Alpes qui a mérité le surnom


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de Vaillante par les beaux faits guerriers de ses habitants aux prises avec l'ennemi, en ces temps passés qui ne furent pas sans gloire, comme l'a dit et écrit notre vénéré historien des Basses-Alpes, l'abbé Féraud.

Ces pierres ont été recueillies au pied du roc gigantesque qui domine de sa masse imposante et inoubliable la belle vallée du Verdon. Ce rocher montre encore des restes de remparts de la vieille cité gauloise et du moyen âge, et c'est du haut de ces remparts que les habitants faisaient rouler sur leurs assiégeants ces pierres rondes accumulées dans les champs situés au pied du roc, au delà du pont.

Alors que nous avions 15 ans, nous nous rappelons avoir vu des alignements entiers de ces pierres, formant limites de parcelles par les propriétaires des alluvions des bords du Verdon qui existent à la base des rochers et qui les avaient trouvées en défonçant leur terrain.

Puis sont des chapiteaux, des bases de colonnes, débris trouvés dans les fouilles de l'église Saint-Donat par M. l'abbé Andrieux, qui en a fait don au Musée. Ces débris sont ornés de sculptures un peu frustes, à personnages sculptés grossièrement, mais avec ces poses et ces imperfections de travail et d'attitude voulues, inimitables de naïveté, dont trois moulages formant médaillons, dont les originaux existent au Palais des Papes d'Avignon, représentant deux anges et un évangéliste, saint Marc, sous forme d'animal apocalyptique, atteignent le plus haut degré de perfection.

Du moyen âge, nous possédons encore quelques inscrip tions, dont une bien conservée, ainsi qu'une Vierge tenan l'Enfant Jésus sur ses genoux.

Comme objets plus récents, quoique anciens déjà, il y a : débris de marbre portant la date de 1750 ; blason sculpté sur marbre malheureusement mutilé; portrait de Louis XVI sur pierre provenant de la Bastille ; une autre


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représentant une vue d'une des faces de la Bastille; grande plaque de cheminée en fonte, avec écu royal de France couronné, entouré de palmes, fleurdelisé aux quatre coins ; grande tuile ordinaire, mais peu ordinaire par ses grandes dimensions, qui en font peut-être une curiosité unique.

Quelques moulages représentant une tête de Vénus, des inscriptions, des médaillons déjà cités du Palais des Papes, sont placés au milieu des objets réels à titre de curiosité ou pour l'intérêt que le sujet présente.

Nous voudrions voir en ce lieu, au milieu de ces reliques bas-alpines, nous voudrions y voir le précieux autel mérovingien qui se trouve au fond de notre vieille cathédrale de Notre-Dame du Bourg, avec le monogramme du Christ (1), autel vénérable s'il en fut jamais, en marbre, primitivement d'un seul bloc, aujourd'hui malheureusement brisé en deux, qui est un peu trop inaperçu au fond de notre ancienne cathédrale. Mais, ici encore, ce monument précieux par sa rareté et son antiquité perdrait peutêtre de sa poésie sévère, sacrée et mystique, loin de l'antique nécropole de notre vieille cité.

ED.-F. HONNORAT-BASTIDE.

(1) Reproduit par mon frère aîné dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, t. II, p. 97, Digne, 1884.


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ARCHEOLOGIE BAS-ALPINE

Comme suite à l'article qui précède, nous croyons à propos de reproduire ici la partie archéologique du Catalogue du Musée départemental de Digne, rédigée par M. Victor Lieutaud :

INSCRIPTIONS.

1. Dédicace aux déesses mères, en langue celtique et en caractères grecs, IIe siècle avant JésusChrist?

y.« TPABO (1) ...TABO

Aux déesses mères du quartier (ou du ruisseau) de... ta...

Fragment d'autel en grès marin. — H. 0,29. — L. 0,25. - Ep. 0,26.

Provenance : VOLONE.

Don de M. Victor Lieutaud, en 1902.

Inédite.

2. Liste d'habitants de l'Escale, noms celtiques

en caractères latins, Ier siècle avant JésusChrist.

....SOMNI Filius .... VGENONIS Filius

.... LONIS Filius

fils de Somn..., fils d'Ugenon.. fils de

... Ion.

(1) Dans la transcription des inscriptions, les lettres majuscules reproduisent celles qui sont sur le monument; les lettres minuscules, celles qui manquent, soit par accident, soit régulièrement par suite d'abréviations.


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Deux fragments en pierre calcaire. — H. 0,28. —

L. 0,53. - Ep. 0,14. Provenance : L'ESCALE, quartier du Bourguet, retiré des

flots de la Durance. Don de M. Victor Lieutaud, en 1882. Inédite.

3. Epitaphe dans un encadrement, Ier siècle.

mATRI

IS Filius

... N... fils de... Is a élevé ce tombeau ? à sa mère.

Fragment de pierre calcaire à grain très fin. — H. 0,16.

— L. 0,13. — Ep. 0,053. Provenance : ENTREVAUX.

Don de M. Paul Maurel, pharmacien et conseiller général, en 1885. Inédite.

4. Cippe à la déesse de la Victoire, Ier siècle. Dans

un encadrement évidé et entouré de moulures

VICTORIAE C. CORSIVS

QVIRina BONVCIVS Votum Solvit Libenter Laetus Merito

A la Victoire, Caius Corsius Bonucius, de la tribu Quirina, s'est acquitté de son voeu volontiers, joyeux et consciencieusement.

Cippe carré de marbre blanc veiné de gris et de rose. — H. 0,72. - L. 0,45. - Ep. 0,44.

Les lettres ont 0,03 de hauteur. — Panneau évidé sur lequel est gravée l'inscription : H. 0,30. — L. 0,29.

Le dessus de l'autel, occupé par de grosses moulures en forme de rouleaux ; côté droit : une patère sculptée


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(assiette ou soucoupe) ; côté gauche : patère ansée (casserole) et simpulum (grande cuillère), objets indispensables aux libations du sacrifice.

Provenance : CONDAMINE-CHATELARD.

Don de M. le Docteur Antoine Ollivier, en 1870.

Publié C I. L. 76 (1).

5. Dédicace en l'honneur d'un magistrat municipal

IIe siècle ?

QVAESTori Vrbis PRAETori CVRATOR Reipublicae AVENNiensis PATROno

En l'honneur de .... questeur de la ville, préteur, curateur de la République d'Avignon, leur patron.

Moulage ; l'original en marbre au musée d'Aix n° 118. —

H. 0.47. — L. 0,38. Provenance : RIEZ, fondations des remparts. Don de M. Louis Daime, ingénieur, en 1883. C I. L. 366.

6. Tuile à rebords, IIe siècle ? fragment.

BELLO...

(1) Nous indiquons, suivant l'usage, par C I. L. le grand recueil des inscriptions latines de Berlin, tome XII, publié sous ce titre : Corpus inscriptionum latinarum, consilio et auctoritate academiae litterarum regiae borussicae editum, volumen duodecimum : Inscriptiones Gallioe narbonensis

latinae edidit Otto Hirschfeld. — Berolini, apud Georgium Reimerum,

MDCCCLXXXVIII, in-f°, XVII pp. (préface, tables, géographie, bibliographie) ; 38* pp. pour 337 inscriptions fausses ou douteuses et table alphabétique des commencements des inscriptions ; 976 pp. contenant 6,038 inscriptions disposées par ordre géographique : additions, corrections, 19 tables et 3 cartes.


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pouvant se compléter par : BELLONAE OU BELLONIS OFFICINA ; — à la Déesse Bellone ou Tuilière de Bellon.

Argile rouge. — H. 0,29. - L. 0. 27. - Ep. 0,02. Provenant de RIEZ.

Don de M. l'abbé J.-M. Féraud, curé des Sièyes. C. I. L. 5679,10.

Ex-voto à Esculape, Dieu de la médecine, Ile siècle ?

DEO AESCVLAPIO

VAL SYMPHORVS ET PROTIS

SIGNVM SOMNI AEREVM

TORQUEM AUREVM EX DRACvN

CVLIS DVOBUS Ponderis 6I ENCHIRIDIVM

ARGENTi CCC SINABOLIVM OB IN

SIGNEM CIRCA SE NVMINIS EIVS

EFFECTVM V S L M

Essai de traduction de ce texte, qui fit travailler quarante ans le fameux Nicolas Claude Fabri (1580-1637), seigneur de Peyresc (Basses-Alpes).

Au Dieu Esculape, Valerius Symphorus et (sa femme ?) Protis ont offert une statue du Sommeil, en bronze, un collier d'or formé de deux petits dragons pesant une once, une boite ? d'argent de 600 sesterces et un manteau ? à cause des bienfaits insignes de sa divinité à leur égard. Ils se sont acquittés de leur voeu volontiers consciencieusement.

Moulage; original en pierre calcaire dure, au Musée d'Aix, n° 107 ; cippe terminé en haut et en bas par des moulures lourdes. — H. 0,38. — L. 0,33. — Ep. 0,32.

Provenance : RIEZ, trouvé près des colonnes antiques. Don de M. Louis Daime, ingénieur. C. I. L. 354.


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8. Epitaphe païenne, IIe siècle ?

tri pIENTIS simo poSVIT

a élevé ce monument à son père très regretté. Fragment de marbre blanc. — H. 0,09. — L. 0,11. —

Ep. 0,026. Provenance : VALENSOLE, Arlane ?

Don de M. le marquis J. de Castellane-Majastre. Inédite.

9. Cippe à la Déesse Minerve, IIIe siècle ?

mINERVE

ANILLA

Votum. Solvit. Libenter. Merito

A Minerve, Anilla s'est acquittée de son voeu volontiers consciencieusement.

Moulage. Original au Musée de Marseille. — H. 0,186. L. : du dé 0,114; des moulures 0,12. — Ep. 0,064 et 0,088. — Au sommet, fac-similé de cavité pour les libations.

Provenance : LES MILLES-LEZ-AIX.

Don de M. Rastoin, ingénieur à Marseille, en

1909. Inédite ?

10. Fragment de frise monumentale entre deux

moulures, IIIe siècle ?

VALENS A.I

Grès grisâtre à grain très fin ; au-dessous, crampon scellé avec du plomb. — H. 0,10. — L. 0.35. — Ep. 0,21.

Provenance : L'ESCALE, quartier du Bourguet.

Don de M. Casimir Trichaud, buraliste à l'Escale, en 1885.

Inédite.


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11. Pierre milliaire palimpseste.

Inscription primitive, de Caracalla, de l'an 213 :

IMPerator CAEsar M. AVRELius AN TONInus Pius Félix AVGustus PARTHI Cus Maximus BRITAN NICus Maximus TRIBVNicia Potestate XVI VIA M VETUSTATE COLLABSAM R ESTituit CVRANTE IVLIO HONO RATO Procuratore AVGusti EX PRIMIPILO II L'empereur César Marcus Aurelius Antonin, pieux, heureux, auguste, parthique très grand, britannique très grand, exerçant la puissance tribunicienne pour la 16e fois a refait cette voie ruinée par la vétusté, par les soins de Julius Honorat, procurateur impérial, ancien primipile (lieutenantcolonel). 2e milliaire (à partir de Castellane).

Seconde inscription gravée en surcharge sur la première, en caractères plus petits, avec utilisation partielle des caractères du texte primitif, de l'an 306 ?

DDominis NNostris fL VAL CONSTAN

TIO ET GALERIO

VALERIO MA XIMIANO

NOBILISsimis

CAESARibus AVGustis

II


- 199 -

A nosseigneurs Flavius Valerius Constance et Galère Valère Maxime.... très nobles Césars impériaux. — 2e milliaire (à partir de Castellane).

Borne en pierre froide, grain très grossier, légèrement conique. — H. 1,31. — Circonférence : à la cime 1m ; à la base, 1,36.

Provenance : CASTELLANE, hameau de Sione, à l'Escourcho.

Don de M. Louis Daime, qui la fit transporter au Musée en 1883.

C. I. L. 5438, pp. 634 et 857.

12. Pierre milliaire de Probus, en 277.

IMPeratori. CAESari. Marco. AVRelio. PROBO. Pio. Felici. INVicto. AVGusto. III ConSuli. Patri. Patriae. II A l'empereur César Marcus Aurelius Probus pieux, heureux, invincible, auguste, consul pour la 3me fois, père de la patrie. — 2e millaire (à partir de Castellane). Borne en pierre froide très grossière, de même nature que la précédente et, comme elle, légèrement conique. — H. 1,60. — Circonférence au sommet 1,31 ; au milieu 1,90. Provenance : CASTELLANE, chemin de Taulane. Don de M. Louis Daime, ingénieur du SudFrance, qui la fit transporter en 1882. C. I. L. n° 5437.

13. Epitaphe, IVe siècle ?

FITRESOANAIS

ATILIANABENEME

RENTISSIMOCON

IVGIFECITMEMO

RIAMINLOCOPE

REGGRE


- 200 -

Anaïs A tiliana a érigé ce souvenir à son bien méritant mari Fitresus en ce lieu de passage.

Fragment de marbre blanc veiné de gris paraissant avoir été utilisé après coup, arrondi par le bas, moulures par dessous ; avec cassures irrégulières de deux autres côtés ; mauvaise graphie, nombreuses lettres liées. — H. 0,26. - L. 0,40. - Ep. 0,11.

Provenance : FAUCON DE BARCELONETTE.

Don de M. le Docteur Antoine Ollivier, en 1870.

C I. L. 86.

14. Epitaphe chrétienne, Ve siècle. HICINPACEREQVI ESCITBONAEMEMO RIAECRESCENTIA QVIVIXITANNVSPLus MENUSXETOBIITPRi dIAEKALendasNOVEMBRIS indiCTIONAESeptimae C

Ici repose en paix de bonne mémoire Crescentia qui vécut environ 10 ans et mourut la veille des calendes de novembre (31 octobre) de la septième indiction, sous le consulat de

Plaque de marbre rouge veiné de blanc, en deux morceaux. Au bas, il manque une ligne dont il ne reste plus qu'un fragment de lettre : C ou S. — H. 0,215. — L. 0,29. - Ep. 0,0116 aux bords et 0,04 au milieu. Inscription réglée, chaque ligne étant séparée de la suivante par un double trait. Hauteur des lettres de 0,025 à 0,028.

Provenance : REILLANE.

Don de M. l'abbé Fayet, en 1886.

Inédite.


— 201 —

15. Epitaphe chrétienne, opistographe, écrite horizontalement

horizontalement côté et verticalement de l'autre, Ve siècle. Première face, la mieux gravée et la plus ancienne : HICINPACE

REQVIESCETBonae.Memoriae PAVLINVS 6VIVIXITANNVS PLusMinusxxVETOBIIT XIIKalendasseptembris?IN DICtione.... Ici repose en paix de bonne mémoire Paulin, qui vécut environ 25 ? ans et mourut le 12 des calendes de septembre ? (21 août ?)

indiction

Deuxième face, moins bien gravée :

hicinpACEREQVES citbonaEMEMORIAE.

....qVI.VIXIT.ANNVS plusminVSV.ETOBIIT sVBDIEIIIIKALENDAS NOVEMBRisINDICTIONEVI Ci-gît en paix de bonne mémoire ... qui vécut environ 5 ans et mourut le 4 des calendes de novembre (29 octobre) indiction VI. Plaque de marbre blanc en trois fragments. Le quatrième, qui manque, contenait la fin des deux dernières lignes de la première inscription et un fragment de la troisième, ainsi que la moitié des quatre premières lignes de la deuxième. — H. 0,237. — L. 0,23. — Ep. 0,13. Provenance : BANON? Don de M. Martin, en 1878. Inédite.

16. Epitaphe chrétienne, VIe siècle, marbre blanc.

hic in pACE RE quiesCIT BO nae memORIAE

ISQVi?

15


- 202 -

Ici repose en paix de bonne mémoire ...is qui... H. 0,035. - L. 0,0115. — Ep. 0.025 Provenance : MONTFORT, Saint-Donat. Don de M. l'abbé Andrieu, en 1892. Publiée : Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, 1891, V, 39.

17. Epitaphe chrétienne, VIe siècle. HICREqIescitinpace BONEMEMorie... quivi XITANVSPlusminus.... SIQIVSCVmeosepeli

VOLVEritil LIANATEMAmarana TARAMenSIForteevenerit

Ici repose en paix, de bonne mémoire qui

vécut environ... ans. Si quelqu'un ose se faire ensevelir dans sa tombe, qu'il soit anathème : Maran athar! Ainsi soit-il, si par hasard cela arrivait! Fragment de marbre blanc. — H. 0,195. — L. 0,20. —

0,18. Provenance : PEYRUIS, fondements du bureau de poste

actuel, quartier de Sous-Vière. Don de M. Victor Lieutaud, en 1883. C. L L. 5755 .

18. Epitaphe métrique du XIe siècle.

INTVMVLOJACEThBerTRANDusCORDEbENIGNVS qVIDVMVIVEbATSATIZhICVIVEbATHONESTVZ CVIXPistuZDONETqVEFECITCRIMINAMVNDO ATQuePIObERTRANDVmZUSCIPIATPARADIZO

En ce tombeau repose Bertrand au bon coeur ; lequel pendant sa vie vécut assez honnêtement. Que le Christ lui pardonne les fautes qu'il commit en ce monde et qu'il reçoive Bertrand en son saint paradis !


— 203 —

Pierre calcaire au grain très fin et très serré ; l'inscription, dans un évidement encadré par une moulure, primitivement peinte en rouge. — H. 0,31. — L. 0,85. Ep. 0,19.

Provenance : MONTSALIER, quartier des Moulières.

Don de M. A. Giraud, instituteur, en 1880.

Inédite.

19. Epitaphe, XIIIe siècle.

AnImE VAS CANINORVM REQUIESCANTINPACE. AMEN Que les âmes des Vascanins reposent en paix ! Pierre calcaire ; inscription gravée en quatre lignes sur les quatre degrés du piédestal d'une croix. — H. 0,59. L. 79. — Ep. 0,15. Povenance : SOURRIBES. Don de M. l'abbé Gravier, curé, en 1884. Inédite.

20. Epitaphe métrique rimée, 1er avril 1306.

....MET ....DI : JACET ABBAS HIC PETRUS ray? mVnDI : CAMPANAS : CLAVSTRV m. CVM SEX CROTIS inIBI IVnCTIS : CASTRORVM SEMIS PARTEM QUI QUA

TVOR EMIT : VESTES CANONICIS Qui CREVIT IN OMNIBVS. ANnIS : IN HENIS SOLIDIS. ANIME ProPriE.

QUI LESVAVIT : BIS SENAS LibRAS FELICITer. IS

TA. PATRAVIT : AnnO. DOMINI : M° : CCC° : VI°. PRIMO

DIE MENSIS APriLIS : OBIIT SUPraDICtus DomiNuS Petrus

PriMus ABBaS HuJus MONasterii : HomO Qui ME ASPICIS QVI. ES

fVI Qui SVm ERIS : DIC PATer NOSTer Pro AnImA : MEA :

Ci-gît l'abbé. Pierre Raymond ? qui fit les cloches, le cloître et les six salles voûtées qui le touchent; qui acquit la moitié de quatre villages; qui augmenta de dix sous le crédit destiné aux vêtements des chanoines; qui légua deux fois six livres pour son âme personnelle et fit tout cela heureusement.


- 204 —

L'an du Seigneur 1306, le premier jour du mois d'avril, mourut le susnommé seigneur Pierre, premier abbé de ce monastère. (Armoiries du défunt : une bande dans un écusson ogival.)

O homme qui me regardes, ce que tu es je le fus, ce que je suis tu le seras. Récite le Pater Noster pour mon âme.

Pierre froide. — H. 0,46. — L. 0,74. - Ep. 0,16. - Lignes réglées, texte jadis peint en noir, dans un encadrement également réglé. Belle gothique majuscule.

Provenance : CLOITRE DE CRUIS.

Don de M. l'abbé Julien, en 1882.

Inédite.

21. Devise en caractères gothiques minuscules du

XVe siècle : éloge du silence. Au-dessous d'un médaillon demi-circulaire, martelé, où il semble y avoir eu un aigle éployé : S PAIX A. QVI TAICT S

Celui qui garde le silence possède la paix.

Pierre calcaire, — H. 0,26. — L. 0,34. — Ep. 0,07.

Provenance : THOARD ?

Don de M. Théodore Colomb, en 1881?

22. Pierre de la Bastille, 1789.

EX UNITATE LIBERTAS ANNO PRIMO 1789 Buste de Louis XVI, tourné à gauche, dans un médaillon encadré de deux lignes concentriques entre lesquelles on lit :

LOUIS XVI, PAR LA GRACE DE DIEU ET LA LOI CONSTITUTIONNELLE DE L'ÉTAT, ROI DES FRANÇAIS

Au-dessous :

CETTE PIERRE VIENT D'UN DES CACHOTS DE LA BASTILLE

Pierre calcaire. — H. 0,94. — L. 0,65. — Ep. 0,10. Provenance : acquise, à l'époque, d'un industriel parisien, exploiteur de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789.


— 205 —

OBJETS DIVERS.

23. Meule celtique, en poudingue, à grain fin,

légèrement conique ; au centre supérieur, un

trou carré arrondi par l'usage, IIe siècle

avant Jésus-Christ. Diamètre : 0,42. — Circonférence incomplète, écornée :

1,27. Provenance : LA MOTTE-DU-CAIRE. Don de M. de Rochas, inspecteur des eaux et

forêts, en 1880.

24. Console en marbre blanc, sculptée, travail

grec (?)..., Ier siècle avant Jésus-Christ. De face, trois cannelures surmontées d'une moulure et d'un quintefeuille. De chaque côté, audessus de la moulure, un rond et, à côté, un strigile.

H. 0,17. - L. 0,105. - Ep. 0,14 et 0,12.

Provenance : LES MÉES.

Don de M. le docteur Cantel, en 1879.

25. Colonne de marbre blanc assez grossier, rose

et rouge veiné de blanc et de vert, couronnée d'un astragale, IIe siècle (?) H. 1,34. — Circonférence : 1m. — Diamètre : 0,30.

26. Autre colonne de même marbre ; l'astragale a

été détruit. H. 0,91. — Circonférence : 0,98. — Diamètre : 0,28. Ces deux colonnes proviennent d'un temple antique transformé en chapelle rurale de Saint-Jean, à Volone. Don de M. Victor Lieutaud, en 1878.

27. Fragment de bas-relief en marbre blanc,

représentant un Dieu (?) descendant sur un fleuve, le fleuve figuré par un personnage assis au milieu des flots, la main gauche appuyée sur une tête de poisson. IIe siècle ?


- 206 -

H. 0,20. — L. 0,32. — Ep. 0,115.

Provenance : QUINSON.

Don de M. le docteur Baudisson, en 1879.

28. Sarcophage, avec son couvercle, en pierre

calcaire, IIIe siècle. Cuve: H. 0,52. Long. 2,12. — Larg. 0,67. — Profondeur : 0,42. Couvercle : H. 0,32. — Long. 2,19. - Larg. 0,81. Provenance : ARLES, Aliscamps. Don de M. Victor Lieutaud, en 1879.

29. Fragment de sarcophage chrétien, en marbre

blanc, débité à la scie. Le Christ, docteur enseignant, debout, de face, vêtu de la toge romaine ; à ses pieds, un faisceau de volumina. Double encadrement : en dedans, cercles et carrés alternés ; en dehors, rinceaux. IVe siècle.

H. 0,62. - L. 0,40. - Ep. 0.29.

Provenance : DIGNE, Notre-Dame du Bourg, tombeau de l'autel de la chapelle de Saint-EIzéar.

Don de M. Victor Lieutaud, en 1880.

30. Autre fragment de sarcophage chrétien, en

marbre blanc, même époque, même figure. Il

n'en reste plus que les pieds. H. 0,15. - L. 0,53. - Ep. 0,40. Même provenance et même donateur.

31. Autre fragment de sarcophage chrétien, en

marbre blanc, même époque. Il n'en reste que la base, où l'on distingue encore les pieds des brebis, symbole des fidèles allant vers le Christ. IVe siècle.

H. 0,15. — L. 0,45. — Ep. 0,41. Même provenance et même donateur.

32. Cuve baptismale circulaire, en beau marbre

blanc, dont il ne reste qu'un fragment trian-


— 207 —

gulaire, un huitième environ, et la base seule, mal conservée et brisée en partie. On y voit seulement des brebis sortant d'un bois, figuré par deux arbres et une broussaille, et se dirigeant vers le Sauveur. Ve siècle ?

H. 0,26. - L. 0,77. — Ep. 0,38. Provenance : GLANDEVEZ.

Don de M. Paul Maurel, pharmacien à Entrevaux, conseiller général, en 1882.

33. Tuile romaine, à rebord, dite vulgairement

tuile sarrasine, argile blanchâtre, fragment. VIe siècle.

H. 0,38. — L. 0,28. - Ep. 0,02.

Provenance : NOYERS.

Don de M. le Curé Doyen de Noyers, en 1881.

34. Entablement de colonne carré. Sur le tailloir,

deux personnages agenouillés priant; d'un côté, un homme barbu ; de l'autre, une femme.

H. 0,14. — L. 0,38. — Ep. 0,40.

35. Entablement de colonne carré. Sur le tailloir,

deux hommes coiffés d'un bonnet, qui prient ; fragment triangulaire.

H. 0,13.— L. 0,31. - Ep. 0,31.

36. Autre entablement à ornementation géométrique

géométrique semé de losanges, girons, croix pattées, en désordre. H. 0,14. — L. 0,31. - Ep. 0,17.

37. Autre entablement à ornementation géométrique

géométrique demi-rosaces séparées par un arbre ou palmette. H. 0,14. - L. 0,37. - Ep. 0.26.


- 208 -

38. Autre entablement, semblable au précédent;

oves en ogive ou ornements triangulaires, séparés par des palmettes ou arbres semblables au précédent, plus mal exécutés. H. 0,13. — L. 0,51. - Ep. 0,30.

39. Autre entablement à ornements géométriques,

modillons ou billettes alternant. H. 0,15. — L. 0,37. -Ep. 0,27.

40. Console, ornée d'une grossière tête de loup

sculptée en relief. H. 0,15. — L. 0,27. — Ep. ou largeur, 0,57.

41. Colonnette tronquée, à peine ébauchée, à

large base fruste.

H. 0,36. — Diamètre : fût, 0,19 ; base, 0,32. — Circonférence : fût, 0,61 ; base, 0,94.

Les huit numéros précédents, 631 et suivants, tous en grès grossier et d'un travail fort primitif, proviennent des fouilles exécutées, en 1883, dans les ruines d'un antique monastère sis à Montfort, au quartier de Saint-Donat, à la cime de la colline qui domine la rive droite du Mardaric, séparant Peyruis de Montfort. Epoque romane, XIe siècle (?).

Don de M. l'abbé A. Andrieu, curé de Montfort (1).

42. Fragment de bénitier circulaire, en marbre

blanc, sans ornement. H. 0,17. - L. 0,13. - Ep. 0,03. Même époque, même provenance, même donateur.

43. Vierge Mère, ayant son fils sur les genoux,

celui-ci bénissant de la main droite et la main

(1) Décrits et reproduits dans le Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, 1891, t. V, p. 41. — Cf. t. I, p. 450, 1883.


- 209 —

gauche reposant sur un livre. Fragment de

pierre calcaire. XIIe siècle. H. 0,52. — L. 0,19. — Ep. 0,22. Provenant de l'abbaye de Valsainte. Don de M. l'abbé Fayet, en 1882.

44. L'Evangéliste Saint Marc, sous la forme

hiératique d'un lion ailé, tenant un phylactère. Médaillon rond.

45. Ange volant, à gauche. Médaillon rond.

46. Ange volant, à droite. Médaillon rond.

Ces trois bas-reliefs encadrés chacun dans une couronne de guirlande de fleurs et de fruits, travail italien du XIVe siècle.

Moulage. — Diamètre : 0,40. — Ep. 0,12.

Provenance : (?).

Don de M. Paul Martin, en 1890.

47. Support de colonne, en pierre calcaire.

Armoiries composées d'un fascé surmonté d'une étoile à dextre, dans un écusson de forme italienne soutenu par deux lions. XVe siècle.

H. 0,25. — L. 0,22. — Ep. 0,33.

Provenance : VOLONE.

Don de M. Elie Roux, propriétaire, en 1882.

48. Boulet de canon du XVIe siècle. Circonférence : 1,08. — Diamètre, 0,35.

49. Boulet de canon du XVIe siècle. Circonférence : 0,92. — Diamètre, 0,28.

50. Boulet de canon du XVIe siècle. Circonférence : 0,80. — Diamètre : 0,25.

Ces trois boulets en pierre, dont un aux pôles aplatis (n° 647), proviennent du château d'Allemagne.

Don de M. le marquis Ripert de Monclar.


- 210 —

51. Tuile creuse, très épaisse, fabrique locale,

XVIIe siècle. H. 0,83. — L. 0,33. — E. 0,03. Provenance : LA JAVIE. Don de M. l'abbé Lucien Viguier, curé.

52. Date de 1753, sculptée sur un morceau de

marbre carré.

H. 0,13. - L. 0,23. - Ep. 0,06. (?.)..

53. Trois consoles ou piédestaux en pierre calcaire,

calcaire, feuilles de vigne, raisins et fleurs. XVIIIe siècle.

H. 0,40. — L. 0,40. - Ep. 0,27.

Provenance : (?).

Don de M. A. Lutton, architecte.

54. Représentation de la Bastille, avec une pierre

de cette prison.

Don de la municipalité de Digne, dont les membres, en 1789, l'avaient achetée, par patriotisme, à un parisien qui l'exploita à cette époque.


- 211 -

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE

(1789-1805)

(Suite)

CHAPITRE III

I.

États généraux. — Lois et décrets. Répercussion à Manosque.

Le 4 mai 1789, les Etats généraux étaient assemblés à Versailles. Le 5, le roi en faisait l'ouverture solennelle. Les trois Ordres continuaient à ne pas s'entendre. Une partie du clergé s'étant ralliée au Tiers Etat, celui-ci gagnait en influence et aussi en audace. Le 20 juin, fut prononcé le serment mémorable du Jeu de paume. Le 23 juin, Louis XVI, pour calmer les passions soulevées, réunit les trois Ordres, qui constituèrent l'Assemblée nationale, et leur porta une déclaration politique qui renfermait des principes admirables et des réformes fortunées. « Ce que vous venez d'entendre, s'écria Mirabeau, pourrait être le salut de l'Etat, si les présents du despotisme n'étaient pas toujours dangereux. » C'était la guerre à la monarchie. Quand De Brézé vint, au nom du roi, sommer le Tiers Etat de se séparer, le fougueux tribun s'écria encore : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. »

La foule accourait à Versailles : parmi elle beaucoup de figures sinistres, capables de tous les crimes. Le duc d'Orléans soutenait ce mouvement, dont il espérait tirer profit.


- 212 -

Les ministres, pour protéger leur souverain, appelèrent des troupes. Ce fut un nouveau ferment pour les passions.

Le 8 juillet, l'Assemblée nationale résolut de ne souffrir aux environs de Versailles et de Paris aucun rassemblement armé et elle délibéra une adresse au roi à ce sujet. Necker semblait hésiter; le roi lui signifia de quitter les affaires. Ce départ, habilement exploité, jeta le tumulte dans la capitale. Le 14 juillet la Bastille est prise. De Launay, gouverneur de la Bastille, et Flesselles, prévôt des marchands, sont odieusement massacrés.

M. Solliers, député de l'arrondissement de Forcalquier, met les consuls au courant des événements. Le conseil général de Manosque s'en émeut et prend une délibération, dont les copies furent envoyées aux Etats généraux et aux diverses communautés de la province et dont voici les principaux considérants : « Le conseil de Manosque, profondément consterné des désordres affreux et inouïs qui ont en lieu à Paris et à Versailles sous les yeux du souverain et des représentants de la nation; justement alarmé des malheurs que présage une si cruelle catastrophe, ne pouvant se dissimuler que les désordres ont été occasionnés par l'arrivée des troupes aux environs de Paris et de Versailles et par l'éloignement des ministres...; convaincu que la retraite de ces ministres a porté le plus grand tort au crédit du gouvernement par le discrédit qui s'est déjà manifesté dans le commerce pendant la foire de Beaucaire, où il ne s'est pas fait la moitié des affaires qui s'y faisaient les années précédentes ; pénétré de reconnaissance envers les membres de l'Assemblée nationale...., a unanimement adhéré à ses arrêtés, a déclaré prendre la plus vive part aux regrets de la nation sur l'éloignement de M. Necker et des autres ministres ..., a arrêté d'offrir à Sa Majesté l'hommage le plus pur de son dévouement et de son amour pour sa personne et de sa reconnaissance pour les assurances pleines de bonté qu'il a données à l'Assemblée nationale dans la séance du 13 courant...;


- 213 —

a arrêté, en conséquence, de joindre sa voix à celle de tous les autres fidèles sujets du roi pour supplier très respectueusement Sa Majesté de jeter un regard de pitié sur les malheurs dont la France est menacée, de faire retirer les troupes — comme n'étant propres qu'à entretenir le désordre et altérer la confiance qui doit régner entre le roi et ses sujets et de rappeler auprès de sa personne M. Necker et les autres ministres que la nation ne cesse de regretter, comme le seul moyen de rétablir la confiance et le crédit (1). » On ne pouvait être ni plus révolutionnaire, ni plus royaliste. C'était l'illusion de grands coeurs mus par de nobles sentiments. Vint le 4 août : pendant le jour, l'Assemblée nationale avait voté la fameuse déclaration des droits de l'homme ; pendant la nuit, prêtres et nobles renoncèrent avec un enthousiasme de surface à tous leurs titres et privilèges. C'était un excès de démocratie qui n'était chez la plupart que de la lâcheté (2). Le comte de Mirabeau se fit appeler Gabriel Riquetti.

La déclaration et les divers actes de l'Assemblée produisirent plutôt un mauvais effet à Manosque. Voyait-on en tout cela un délire démagogique incapable de donner un bon résultat? Le fait est que, le 4 octobre, les conseillers généraux, convoqués pour adhérer aux actes de l'assemblée et entre autres à la rénonciation aux privilèges de Provence, restèrent en grande majorité chez eux et la séance ne put avoir lieu (3).

Les 5 et 6 octobre, des séditions éclatent encore à Paris et à Versailles. Une foule, prête à toutes les extrémités, se porte sur cette dernière ville. Le château est envahi. Le roi et la reine sont en danger. Plusieurs gardes de

(1) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.

(2) Mémoires de Bailly sur la journée du 4 août.

(3) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.


— 214 —

corps sont massacrés. La Fayette domine la sédition et organise avec une escorte, rien moins que rassurante, la rentrée du roi dans la capitale. Aucun document ne permet de savoir quelle fut l'impression éprouvée à Manosque en cette circonstance. Cependant M. Solliers tient les consuls au courant et cherche à guider leur action. Le 15 octobre, il leur écrit de Versailles : « La révolution des 5 et 6 octobre était nécessaire au salut de la France, que les projets de l'aristocratie allaient jeter dans les malheurs d'une guerre civile. Son projet était de brûler le château de Versailles, d'incendier Paris, d'anéantir l'Assemblée et d'emmener le roi à Metz pour en revenir avec une armée. La municipalité de Paris a fait arrêter des ducs, des capucins, un abbé, des magistrats soupçonnés de répandre l'argent pour exciter le peuple à l'occasion de la disette. On a trouvé plusieurs miliers de pains dans les filets du pont de Saint-Cloud, quatre ou six cents habits de la milice pour en vêtir les brigands qu'on enrôlerait... La troupe de Paris, venant au nombre de trois mille, a fait avorter le complet... Il faut espérer que ce danger sera le dernier et que bientôt le bonheur public sera établi. Il faut y coopérer, en vous tenant fermement unis aux principes de l'Assemblée nationale et en surveillant les meneurs qui pourraient être employés pour vous en écarter. On enrôlait publiquement à Paris ; je pense que ce procédé n'aura pas été employé dans votre

canton Je n'oublie pas vos intérêts pour l'établissement

d'un tribunal; ce point ne sera traité que plus tard (1). Bientôt nous étudierons les nombreuses démarches que firent les consuls pour faire aboutir cette demande.

Le 6 octobre, l'Assemblée nationale adopta une loi pour remédier à l'état précaire des finances et combler le déficit. Elle vota une contribution extraordinaire fixée au

(1) Archives commuuales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.


— 215 —

quart des revenus, déduction faite des charges y adhérant, avec un impôt de 2 1/2 0/0 sûr les matières d'or et d'argent. Le 15 novembre, un registre est ouvert à la mairie pour dresser l'état des revenus et recevoir les déclarations, qui se firent longtemps attendre (1) et attirèrent de nombreuses remontrances de la part des autorités supérieures (2).

Les églises devaient aussi donner leur quote-part et fournir, pour être changées en monnaies, les matières d'or et d'argent qui n'étaient pas nécessaires au culte. Les consuls de Manosque demandèrent conseil à ce sujet à M. Isnard, commissaire des communes à Aix, qui leur répondit, le 13 novembre : « MM. les curés de vos paroisses ne doivent faire porter à la Monnaie que l'argenterie de leurs églises qui n'est point nécessaire pour la décence du culte divin ; c'est à votre municipalité, de concert avec MM. les vicaires généraux, à vérifier l'argenterie et à décider du nécessaire (3). Plus tard, on devait agir plus simplement et, tout voler aux églises.

Le 2 décembre, le conseil nomme des experts pour procéder à l'encadastrement des biens de Malthe du chapitre de Saint-Victor, ainsi que de ceux de M. de Brunet d'Estoublon et autres; ayant des biens en franchise de taille. Ceux-ci devaient en nommer aussi pour tous agir de concert dans cette affairé (4).

L'Ordre de Malthe seul s'y refusa, pour protester contre le décret qui lésait ses intérêts, et le conseil en nomma un d'office. De nouvelles lois ne tardèrent pas à rendre leur bonne volonté ou leurs protestations inutiles. Toutes ces propriétés furent déclarées biens nationaux ou confisquées.

(1) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3. (2) Archives communales, correspondances, 1789-90, lettre Q, n° 11.

(3) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

(4) Archives communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.


— 216 —

II.

1790.

Revendications particulières. — Manosque demande le cheflieu de district et le tribunal de justice. — M. de Raffin à Paris.

Les divers incidents soulevés par la passion politique n'étaient rien en comparaison d'une affaire qui intéressait autrement la ville de Manosque et excitait le zèle de la municipalité.

L'Assemblée nationale transformait l'organisation ancienne de la France. Le royaume serait divisé en départements et districts, et les tribunaux de justice allaient être répartis. Les consuls ne veulent pas que Manosque soit oubliée. Puisque changement il y a, il faut en tirer profit. Le 18 novembre 1789, tout le conseil était réuni. Les consuls avaient fait remarquer les avantages qui en résulteraient pour Manosque, si cette ville était chef-lieu de district ou d'arrondissement et si elle obtenait le siège d'un tribunal supérieur de justice ; ils avaient fait une adresse en ce sens à l'Assemblée. Ce factum débutait ainsi :

« Nosseigneurs, La nation, attent ve à vos travaux, ne cesse d'applaudir au zèle qui vous anime pour la régénération de sa liberté et de son bonheur Les représentants de Manosque en Provence osent vous offrir le tribut particulier de leur hommage et de leur confiance en votre zèle et en vos lumières et de l'adhésion la plus formelle et la plus entière à tous les arrêtés de l'Assemblée nationale.

» Permettez-nous, Nosseigneurs, de porter vos regards sur la nouvelle division du royaume, dont vous vous occupez.... Dans le nouvel état de choses, la Haute-


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Provence aura un tribunal supérieur auxquels ressortissent les appels de ses procès. La ville de Manosque réunit

toutes les conditions pour être choisie Elle est au

centre de la Haute-Provence, dans un très beau climat qu'attestent les nombreux oliviers dont son terroir est complanté ; ses avenues sont faciles et agréables, en quelque côté qu'on y aborde, ce qui la rend le marché des villes et lieux circonvoisins. Elle est une des communautés les plus imposées, et sa population est plus importante que celle des autres villes. Elle renferme 6,000 âmes; la population de Digne est moindre; Sisteron compte à peine 4,000 âmes, Forcalquier n'excède pas de beaucoup 2,000, et Apt n'arrive pas à 5,000. Elle possède, pour l'établissement du tribunal, un palais des anciens comtes de Forcalquier, appartenant à l'Ordre de Malthe, placé au centre de la ville, dans un local sain et aéré, ayant la vue de la campagne et entouré de places immenses dans ses quatre faces ; cet édifice renferme dans son sein des prisons très solides. »

Les mêmes raisons réclament en faveur de Manosque pour qu'elle soit érigée en chef-lieu de district (1).

Cette délibération, avec l'adresse, fut envoyée au président de l'Assemblée nationale, au comte de Mirabeau, à M. de Pochet et à M. Solliers, députés.

Le 28 novembre 1789, Mirabeau écrivait à M. Issautier, premier consul : « Ce sera avec bien du plaisir, Monsieur, que j'essaierai tout ce qui dépendra de moi pour faire obtenir à la communauté de Manosque ce qu'elle sollicite de l'Assemblée nationale (2). »

Cette prétention de Manosque à obtenir un tribunal et à être chef-lieu était vivement combattue à Paris. La ville de Forcalquier surtout employa ses députés pour empê(1)

empê(1) communales, délibérations, 1789, lettre D, e, art. 3.

(2) Archives communales, correspondances, 1789, lettre Q, n° 11.

16


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cher sa voisine d'aboutir dans ses demandes. Il y eut une lutte ardente qui ne fut pas toujours sans âcreté, comme on va le voir. Chacune prétendait à une plus grande influence ; il était bien permis à ses représentants d'agir dans l'intérêt de sa petite patrie.

Les Manosquins ont des craintes sur le bon résultat de leurs demandes. Leurs administrateurs vont tenter un grand effort. Le 5 janvier 1790, le conseil général des 72 s'assemble ; tous les chefs de famille qui paient en impôt une livre cadastrale ont été convoqués. Les consuls mettent cette imposante assemblée au courant des diverses démarches qui ont été faites à Paris. D'après les dernières nouvelles, il semble bien que Manosque ait été oubliée dans la distribution des départements ; il serait nécessaire de faire de nouvelles démarches pour obtenir quelque chose dans la distribution des districts et des tribunaux de justice, et M. de Raffin, député suppléant de l'arrondissement de Forcalquier, est délégué spécialement à Paris pour s'occuper de cette affaire (1).

Le 8 janvier, dans une nouvelle séance, on élabora une adresse qui donne les raisons citées plus haut. Le conseil général considère que Manosque ne peut qu'être écoutée dans ses demandes, si l'Assemblée nationale ne s'écarte pas des principes qui sont la règle de ses décisions et si des parties intéressées ne parviennent à altérer ou à dénaturer les faits sur lesquels cette ville a établi ses réclamations. (Suivent les diverses raisons déjà données en faveur de Manosque.) Le conseil est convaincu que rien ne peut les balancer et charge M. de Raffin de les exposer à l'Assemblée nationale et de lui renouveler en même temps l'hommage respectueux de son admiration et de sa reconnaissance pour sa fermeté et son courage à travers tous les obstacles et de son entière adhésion à tous les décrets (2). »

(1) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, e, art. 4.

(2) Archives communales délibérations, 1790, lettre D, e.


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Certes, quand il avait fallu lutter même contre Digne pour le chef-lieu, Manosque n'avait ménagé aucune démarche. Ses consuls s'étaient efforcés de mettre de leur côté les diverses communautés consultées sur ce sujet. Mais celles-ci, qui voulaient avant tout ne pas se compromettre en fixant une ville qui pouvait bien ne pas être agréée, répondaient assez souvent d'une manière évasive. Témoin le maire d'Oraison, M. Allemand, qui répondit aux consuls de Manosque, le 8 janvier : « Je fis assembler le conseil pour délibérer sur le choix à faire du chef-lieu, mais on se sépara sans rien déterminer jusqu'à ce que d'autres communautés se fussent prononcées. On n'a pas voulu voter de crainte que nous soyons privés de certains avantages au cas où un autre pays serait désigné. Tout le monde est pourtant d'avis de donner le choix à Manosque et, si vous pouviez avoir de pareilles assurances de Riez, Valensole et les Mées, vous enverriez ensuite au député ces nouvelles délibérations (1). » La ville des Mées s'était d'abord prononcée pour Digne; mais, dans l'espoir que, si Manosque était choisie, on pourrait peut-être établir des digues à la Durance pour garantir le terroir, on préféra ne pas voter (2).

M. de Raffin, muni de ces instructions, était parti pour Paris. Ses premières impressions ne furent pas favorables. Dès le 23 janvier, il écrivait à ceux qui l'avaient délégué :

« J'arrivais ici mardi soir, à 8 heures, assez fatigué de mon voyage. Le lendemain, 20 janvier, j'étais déjà à l'Assemblée nationale... Le local et la distribution me plurent infiniment; mais cette Assemblée, nombreuse et respectable, remplie de personnes du plus grand mérite et du plus grand talent, ne m'en imposait point assez pour ne pas m'apercevoir que, malgré ses lumières et la sagesse

(1) Archives communales, correspondances, 1790, lettre Q, n° 12. (2) Archives communales, correspondances, 1790, lettre Q, n° 12.


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de ses décrets, elle est quelquefois excitée à des orages si violents et si vigoureux qu'on voit bien distinctement qu'elle est mue par des intérêts opposés... Notre ville a

été presque oubliée Le décret de l'Assemblée, tout

sage qu'il est, en déterminant que les départements et les districts seront formés par les députés desdits lieux, n'a pu prévoir que les députés, pensant moins au bien général qu'à leurs communautés propres, sacrifieraient tout à celles-ci ....

» En conséquence, les trois députés de Sisteron et les trois de Forcalquier ont déterminé contre Manosque, qui n'avait pas un seul député.... (1). »

M. de Pochet défendait aussi les droits de Manosque ; il écrit aux consuls, le 21 janvier : « J'ai combattu pour

vos droits avec force ; j'ai même soutenu que, si l'on

ne vous rendait pas justice, je formerais la demande, à votre nom, de comprendre Manosque dans le département d'Aix (2). » M. Pochet en était député.

M. de Raffin, secondé surtout par M. de Pochet et M. Solliers, ne perdit pas son temps. Il fit une visite à tous les députés de Provence, pour leur exposer les motifs de sa mission et s'assurer leur concours. Ceux-ci répondirent par un refus catégorique. Il diminua alors ses prétentions et demanda que Manosque et Forcalquier alterneraient comme chef-lieu. On lui promit d'abord, malgré l'opposition d'un député de Forcalquier qui consentait à condition que Manosque ne persisterait pas dans sa demande d'un tribunal (3).

Ce fut le 1er février que l'Assemblée nationale adopta le décret qui faisait déchoir la ville de Manosque de sa prétention à un chef-lieu, sous prétexte qu'elle était une

(1) Archives communales, correspondances, 1790, lettre L, case 2.

(2) Archives communales, correspondances, 1790, lettre L, case 2.

(3) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, case 3.


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ville riche et commerçante. M. de Raffin se hâta de protester contre ce décret, qui allait à rencontre des promesses qui lui avaient été faites par M. Goffin, rapporteur du projet.

Ce dernier avoua qu'on l'avait trompé et promit que Manosque obtiendrait les autres établissements et surtout le tribunal. M. de Raffin mit aussitôt les consuls au courant et ne leur donna pas grand espoir pour l'avenir : « Ne comptez sur rien, leur dit-il, car il y a ici, comme autrefois et comme il y aura chez tous les hommes rassemblés, de l'intrigue et de la cabale. Je crois devoir vous prévenir que peu de gens parlent pour nous, et ce que je n'aurais pu croire et qui est cependant vrai, c'est que notre communauté a beaucoup d'ennemis... Soyez assurés que votre député n'est nullement intimidé, et, quoi qu'il arrive, votre ville deviendra telle (depuis qu'il n'y a plus de seigneur) qu'elle aura toujours la plus grande influence dans les assemblées du département, et, si vous avez le bonheur de réunir tous les esprits dans votre communauté, vous ferez plutôt la loi qu'on ne vous la dictera (1). »

Cet échec exaspéra le conseil général de Manosque, qui crut inutile de faire de nouvelles démarches ; on écrivit à M. de Raffin de revenir, vu que la ville était pauvre et qu'une plus longue députation à Paris surchargerait trop sa détresse. M. de Raffin leur répondit qu'il fallait lutter plus que jamais et que Forcalquier était défendu par trois députés, tandis qu'il était seul pour représenter Manosque. Son séjour ne coûterait rien à la ville.

Nommé commandant des gardes nationales du district pour la fête de la Fédération (14 juillet), il accepta cet office, pour se créer des relations utiles. Il vit, à cette

(1) Archives communales, correspondances, 1790, lettre L, case 3.


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occasion, M. de La Fayette, et, par son habileté, il put faire prononcer l'Assemblée nationale en faveur de Manosque dans l'attribution du tribunal. Forcalquier, débouté, envoya aussitôt deux délégués pour faire révoquer le décret. Leurs instances furent inutiles. M. de Raffin, toujours présent auprès du comité de l'Assemblée, dérouta leurs efforts et obtint même que les juges seraient nommés à Manosque pour éviter tout esprit de vengeance de la part des électeurs de Forcalquier (1). Il revint ensuite à Manosque.

Sa députation avait duré onze mois. La ville voulut lui montrer sa reconnaissance. A l'élection du 15 novembre, il avait été nommé notable, et le conseil municipal lui accorda une concession perpétuelle d'un tuyau d'eau à sa maison, pour lui et sa postérité (2). En outre, de grandes fêtes eurent lieu en son honneur. On venait des environs pour le remercier. On lui adressait des compliments d'un enthousiasme peu ordinaire. Tel celui de l'abbé Robert, député par Sainte-Tulle, dont voici un extrait : « Député du canton de Sainte-Tulle, je viens vous offrir en son nom le tribut de son hommage... C'est avec l'accent de la raison et de la philosophie que tu déjouas les astucieux replis d'un égoïste enfantin (le député de Forcalquier), chétif intrus qui ne fait que d'éclore en politique et que n'eût jamais enfanté la Révolution. Le succès a couronné notre attente, et tes concitoyens se sont longtemps livrés au transport de la plus vive allégresse. Au Champ de Mars, le jour du sacre des Français, tu juras de consacrer jusqu'à la mort le feu sacré de la liberté... Après une longue, mais utile absence, tu reviens enfin dans tes foyers et ton retour, célébré par une fête simple et sans

(1) Archives conmunales, délibérations, rapport de M. de Raffin, janvier 1791, lettre D, e, art. 4.

(2) Archives communales, délibérations, novembre 1790, lettre D, e, art. 3.


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faste, mais où éclate le triomphe des coeurs, est partout une joie publique et citoyenne. Tes pénates mêmes, sous l'égide de la sagesse et la palme des vertus, deviennent en ce moment le temple du civisme (1). »

Pour jeter un coup d'oeil d'ensemble sur cette affaire, il nous a fallu nous transporter jusqu'à la fin de 1790. Nous reprenons la suite des événements.

III. Loi sur les municipalités. — Élection d'un nouveau conseil.

La belle Assemblée communale des 72, composée de 60 membres perpétuels et de 12 prud'hommes annuels, avait vécu. Et certes les habitants de Manosque durent regretter cette nombreuse administration qui était une garantie pour les intérêts du pays et dont le passé n'était pas sans gloire.

La nouvelle loi sur les municipalités était votée. Un ordre du roi du 20 décembre 1789 avait ordonné de surseoir à toute élection des consuls et autres officiers municipaux.

Le 6 février 1790, les décrets législatifs arrivaient à Manosque et il était ordonné de les mettre à exécution huit jours après leur publication dans le pays.

Le conseil général, « jaloux de donner dans tous lés temps des preuves de son empressement à se soumettre aux lois de l'Assemblée », délibère qu'il sera convoqué, dans cette ville, deux Assemblées des citoyens actifs. La ville et la campagne furent divisées en deux quartiers, dont l'un, celui du Soubeyran, se réunirait à l'église des Cordeliers, et l'autre, celui de la Saunerie, occuperait la chapelle de l'hôpital (2).

(1) Archives de M. Paul Derbès, maison de Raffin.

(2) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, e, n° 12.


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Les élections eurent lieu le dimanche 14 février. Les électeurs de la Saunerie avaient obtenu de se réunir à Saint-Sauveur. Peut-être avait-on d'abord fixé la chapelle de l'hôpital pour laisser la paroisse libre le dimanche.

Les consuls Issautier, Nicolaï et Lautier sont en permanence à la mairie ; ils envoient M. de Brunet à l'église des Cordeliers, et M. Henos de Boisgillot, un futur terroriste, à Saint-Sauveur, pour ouvrir les séances et en faire connaître l'objet.

A la nuit, les opérations ne sont pas terminées. Les consuls font demander le renvoi au lendemain. MM. Richaud et Eyriès, présidents, consultent les électeurs, qui refusent de se séparer avant la fin des opérations. Les consuls impatients quittent la mairie, en protestant contre ces opérations tardives. Ils reviennent cependant à 10 heures du soir, et ce n'est qu'à 11 heures 1/2 qu'arrivent les délégués porteurs du résultat pour l'élection du maire. M. Joseph Eyriès, avocat au Parlement, était élu par 405 voix sur 469 votants (1).

Le 15 février, les électeurs se réunirent à nouveau pour la nomination des officiers municipaux. Pierre-Antoine Reyne, notaire, Joseph Antonin, bourgeois, Joseph Allemand, avocat, François Chabrand, négociant, Etienne d'Antoine, Luc Gubian, ménager, Jean-Baptiste Alic, ménager, André Tassy, huissier, furent nommés par une majorité variant de 235 à 376 voix, sur 465 votants. Le 16, les opérations continuèrent, pour nommer d'abord le procureur de la commune, qui fut Barthélemy Richard et obtint 253 voix sur 420 votants, et ensuite 18 notables pris surtout dans les classes moyennes. Les élus étaient presque tous des travailleurs des champs et de l'atelier (2).

Ce ne fut qu'au renouvellement partiel de novembre que M. d'Audiffret fut nommé officier municipal, et M. Jean Raffin, notable.

(1) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, e, n° 12.

(2) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, e, n° 12.


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Le nouveau conseil était donc composé par 28 membres et diminué de près des deux tiers sur l'ancienne administration.

Le 21 février, eut lieu la cérémonie solennelle d'installation.

Chaque conseiller se rend d'abord chez M. le maire, pour aller tous ensemble à la maison commune. Pendant ce. temps, les boîtes de la ville et les décharges d'artillerie se font entendre. Maire et conseillers prêtent le serment de fidélité à la nation, à la loi, au roi ; ensuite, tout le conseil, suivi par une grande foule, va assister à la grand'messe chantée à l'église Saint-Sauveur (1).

IV. Demandes et revendications.

Le registre ouvert à la mairie pour recevoir les déclarations des dons patriotiques restait en blanc. « Les Manosquins, dit M. le maire, à la séance du 23 février, ont été un peu refroidis, parce qu'on avait refusé un district à Manosque ; il faut espérer que l'Assemblée nationale, mieux éclairée, nous rendra justice. » Le conseil, sur son invitation, ordonne une publication dans la ville pour que l'on vienne payer la contribution patriotique et écrit une lettre à M. de Raffin pour qu'il obtienne le chef-tieu de district (2). Déçu, comme il a été dit, le conseil municipal eut un moment de mauvaise humeur. Dans la séance du 5 avril, il demanda la suppression même du département et, en tout cas, émit le voeu d'être détaché de ce département. Ce qui n'empêcha pas le maire et deux conseillers d'aller, le 11, à Forcalquier, pour complimenter I'évêque de Sisteron, qui était de passage, et de le supplier,

(1) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, e, n° 12.

(2) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, e, n° 12.


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en tant que commissaire du roi, de ne pas oublier Manosque dans la distribution des établissements (1). Le 15 avril, dans l'intérêt de la caisse municipale et par esprit égalitaire sans' doute, nos conseillers, assoifés de réformes, supprimèrent une vieille coutume qui permettaient de faire baptiser leurs enfants aux frais de la communauté (2). S'ils entendaient ne rien donner de la caisse municipale qui put augmenter les revenus de l'église, ils espéraient surtout tirer quelque profit des biens ecclésiastiques mis à la disposition de la nation et, par une délibération du 5 avril, ils demandent à l'Assemblée nationale d'être autorisés à acheter ceux du terroir et revendiquent la propriété du couvent des Capucins, dont la ville avait donné l'emplacement en 1609 (3).

V.

Serment de la garde nationale.

Lors de la formation de la milice bourgeoise, une imposante manifestation avait eu lieu pour la bénédiction du drapeau et la prestation élu serinent. Le 18 avril 1790, il y eut une cérémonie analogue. Un décret de l'Assemblée constituante, sanctionné le 10 mars, ordonnait de faire prêter de nouveau le serment provisoire de la garde nationale. Le commandant de Brunet rassembla, le 18 avril, toutes les troupes, décorées de la cocarde nationale. Le conseil municipal traversa les rangs et se rendit, tambours battants, drapeau déployé, à l'église SaintSauveur. La messe est célébrée au son de la musique. Plusieurs fois, l'on chante l'invocation : Domine, salvum fac regem nostrum Ludovicum. « Seigneur, protégez notre roi Louis. » Au sortir de l'église, sur la

(1) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, case 3.

(2) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, case 3.

(3) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, case 3.


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place, le commandant fait battre un ban et la troupe prête entre les mains des consuls, le serment d'être fidèle à la nation, au roi et à la loi et d'exécuter tous les décrets de l'Assemblée acceptés et sanctionnés par le roi (1).

Une cérémonie plus importante, en exécution du même décret, devait avoir lieu le 14 juillet suivant dans toute la France, pour la prestation solennelle du serment civique et pour la fête de la Fédération à Paris. Talleyrand, assisté de deux cents prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores, célébra la messe en plein air.

Les délégués de toutes les gardes nationales de France étaient présents. M. de Raffin commandait le détachement des Basses-Alpes.

A Manosque, l'on voulut imiter les fêtes de la capitale. A défaut d'une délibération qui nous raconte la cérémonie, les mandats payés à cette occasion permettent de la reconstituer.

Le 13 au soir, l'hôtel de ville est brillamment illuminé. Un énorme feu de joie, enguirlandé de guidon, sacs et rubans en papier peint, est allumé pour annoncer la fête.

Le 14 au matin, toutes les troupes s'assemblent sur la place, se forment en ordre autour d'un autel géant que le sacristain de Notre-Dame, Jean Lazare, a dressé, et la messe est dite ainsi en plein air. Le serment patriotique fut ensuite prêté par toute la troupe, officiers et soldats (2).

L'Assemblée nationale cherchait un soutien, pour défendre la Constitution, clans ces milices dont on chauffait le civisme par ces prestations solennelles du serment. M. Solliers, dans une lettre du 7 janvier, l'avouait aux consuls (3).

(1) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, case 3.

(2) Archives communales, Manuel des arrêtés du bureau municipal, lettre L, case 2.

(3) Archives communales, correspondances, lettre L, case 6,


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VI. Réunion des communes à Brignoles.

Le 17 mai 1790, une grande réunion, composée de députés des municipalités de la Provence, se tint à Brignoles. Le conseil de Manosque était représenté par son maire. On y étudia d'établir une confédération de toutes les gardes nationales, avec promesse de s'aider mutuellement en cas de besoin. La révolution s'organisait. L'on émit aussi le voeu que le Comtat Venaissin fût réuni à la France. Les séances, commencées à l'église au chant du Veni Creator, s'y terminèrent par un Te Deum d'action de grâces. On avait refusé, entre temps, d'adhérer à une adresse des catholiques de Nîmes, qui protestaient contre les premiers agissements antireligieux de l'Assemblée nationale. C'était un curieux mélange d'un sentiment religieux atavique et d'une ardeur révolutionnaire qui en conduirait beaucoup à persécuter l'Église. Le conseil municipal de Manosque adhéra à tous les voeux émis à Brignoles, sur le rapport que lui en fit M. Eyriès, après son retour (1).

VII. Assemblée électorale de Digne.

Quelques semaines après, le 28 juin, les électeurs du département se réunissaient à Digne, pour nommer les corps administratifs. Manosque avait treize électeurs, dont voici les noms : MM. Eyriès, maire, Henos de Boisgillot, Leth, de Loth, d'Audiffret cadet, de Brunet, Roubet, de Champclos, Sisterony, d'Antoine, de Sauteiron, Bouteille, Issautier. Ceux-ci, soucieux, avant tout, des intérêts de

(1) Archives communales, délibérations, 1790, lettre D, case 2.


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leur pays, présentèrent un voeu tendant à leur faire accorder un tribunal. La pétition fut refusée une première fois, et finalement renvoyée au corps administratif, qui donnerait son avis.

Le corps administratif, composé de trente-six membres, fut nommé le 4 juillet. Il y figure certains noms qui eurent à jouer un grand rôle dans la suite des événements. De Champclos, de Brunet. Ricaudy, chanoine de Sisteron, et le fameux Derbès-La-Tour, de Barcelonnette. M. de Brunet fut nommé l'un des dix membres du directoire, qu'il quitta ensuite pour l'armée d'Italie, dont il devint général en chef (1). M. de Champclos en fut nommé président, à la session de novembre. Il envoya lui-même le rapport des opérations de cette assemblée à ses concitoyens (2).

VIII. La question des églises et paroisses.

Les Manosquins aimaient la religion et leurs églises. Des décrets de l'Assemblée nationale sur l'organisation du culte, après avoir donné un coup mortel aux maisons religieuses, menaçaient une des paroisses du pays.

Aussitôt, les habitants font une pétition pour empêcher cette nouvelle atteinte à leur conscience de chrétiens. Le 25 septembre 1790, les signataires de cette adresse se présentent à la mairie pour la faire enregistrer et adopter par le conseil municipal. Voici quelques extraits de cette pétition : » La régénération qui s'opère aujourd'hui dans l'empire, en supprimant les couvents, prive d'autant les particuliers des secours religieux qu'ils en recevaient, et néanmoins ces décrets du corps législatif nous mena(1)

mena(1) communales, délibérations, 1790, lettre D, case 2.

(2) Archives communales, rapport Champclos, 1790, lettre L, case 3.


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cent encore de la suppression d'une des deux paroisses existantes, d'après laquelle nombre de particuliers se trouveraient privés des exercices religieux, qui font la principale consolation du citoyen. Il est de vérité incontestable qu'avant la suppression des couvents et ordres religieux la conservation des deux paroisses aurait été indispensable... Observons que la paroisse Saint-Sauveur, la plus considérable et qui ne pourrait être frappée de suppression..., ne pourrait contenir qu'environ la moitié de la population, de manière que l'autre moitié, dans les jours de solennité surtout, n'aurait à offrir à l'être suprême que les regrets de ne pouvoir unir sa voix et ses prières à celle des ministres... Les comparants, signés au nombre de 171, demandent la réunion d'un conseil général au premier jour, pour être délibéré sur cette question. » Et, après lecture de la requête et sur l'avis du procureur Richard, le conseil, reconnaissant que SaintSauveur ne peut contenir tous les habitants, délibère de demander au directoire la conservation de la paroisse Notre-Dame (1).

Le 12 mars 1791, le conseil municipal prit une nouvelle délibération sur ce sujet et émit le voeu de fixer à sa façon la limite de chaque paroisse, pour que « MM. les curés, dont la tranquillité est également chère à nos coeurs, n'aient à l'avenir aucun sujet à discussion (2) ». Pouvaiton être plus aimable pour MM. les curés ! Le directoire répondit que la question ne regardait pas le conseil municipal, vu que la détermination était prise de ne laisser qu'une paroisse par canton, en conservant les autres comme succursales. Cependant il fut décidé que Mgr I'évêque serait consulté sur la justice de cette demande (3).

(1) Archives communales, délibérations, 1790.

(2) Archives communales, délibérations, 1790.

(3) Archives communales, correspondances, 1791.


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IX. Incidents à propos des impôts.

Les promesses n'ont qu'un temps, et le peuple finit par se lasser. L'Assemblée nationale avait annoncé une ère nouvelle de bonheur et de prospérité. Mais toutes ces lois ne remplissaient pas les caisses et ne diminuaient pas les impôts assez tôt. A Manosque, on s'en aperçut. Les grains manquaient encore au marché. Dès le 21 octobre. 1790, le conseil municipal, pour parer à la détresse, avait envoyé des agents du côté de la montagne et à Marseille pour en trouver. D'autre part, il faisait lever, selon l'usage, l'impôt en fruits (le dixième) sur les olives. Ce mode de perception avait été aboli par l'Assemblée nationale, et les citoyens de Manosque, tous plus ou moins propriétaires, étaient intéressés à ce que ce décret fût appliqué. On est toujours partisan d'une réforme qui diminue les charges. Ils se réunirent en grand nombre dans l'église Notre-Dame, pour demander la suppression de cet impôt et, au besoin, son remplacement par une taxe de 2 sols par panai. Le conseil municipal ne demanderait pas mieux que de dégrever tout le monde. Malheureusement, M. Richard, procureur de la commune, fait connaître l'état précaire de la caisse municipale. Il n'y a rien ; il faut trouver de l'argent. Ce n'est pas le moment de diminuer les impôts sur les olives, et le conseil se range à son avis, malgré les protestations de M. Astouin. Le 24 novembre, celui-ci préside la séance municipale, en l'absence du maire, et profite de la circonstance pour faire voter l'impôt de 2 sols par panai, en remplacement du dixième. Le lendemain, le maire arrive et est furieux qu'on ait pu prendre une telle décision, qui enlève au budget les deux tiers de ses revenus, et M. Eyriès en appelle de ce vote, non pas aux électeurs, mais au directoire, qui lui donne satisfaction, et les olives


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de Manosque produisirent au Trésor une recette de 16,200 livres (1).

S'il faut ajouter à ces impôts ordinaires ceux décrétés par l'Assemblée nationale comme contribution patriotique et quart de revenu, il est aisé de comprendre l'état de mécontentement qui devait se manifester par le refus ou le retard dans les paiements. Le maire en supportait les conséquences et recevait des lettres comminatoires du procureur syndic de Forcalquier : « J'aime à croire, dit-il, dans une lettre, que le retard ne vient pas de votre négligence, mais de la répugnance qu'on a à inquiéter les citoyens. Cette considération doit fléchie devant la loi (2).

L'Inquiétude commençait à remplacer la confiante espérance des premiers jours, et la municipalité, pour parer à tout événement, édictait des règlements draconiens, peu en rapport avec l'ère de fraternité et de liberté qui s'annonçait.

Certains articles sont plutôt durs :

Art. 2. — Les propos séditieux, tendant à troubler l'ordre, la sûreté et la tranquillité publique, seront dénoncés et réprimés.

Art. 4. — Il est défendu de se présenter à la mairie par attroupement, pour faire des pétitions.

Art. 5. — Ceux qui battront la caisse sans permission de la municipalité, ceux qui s'assembleront en armes seront poursuivis et punis comme séditieux (3).

H. BRUN. (A suivre.)

(1) Archives communales, délibérations, 1790.

(2) Archives communales, correspondances, 1790, lettre Q.

(3) Archives communales, délibérations, 1790.

Le Gérant, CHASPOUL.



EUGÈNE PLAUCHUD

(1831 1009)


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Eugène PLAUCHUD

Dans les premières pages de Jean des Figues, Paul Arène nous raconte l'accident singulier à la suite duquel son héros, encore tout petit, — il avait 2 ans, — reçut dans la tête un rayon de soleil qui lui fêla convenablement le cerveau et fit de lui un imaginaire incorrigible, un poète.

L'aventure de Jeanet, au Trau dei Fado (1), ne fut pas douloureuse, loin de là, comme celle arrivée à son cousin de Sisteron ; mais les résultats n'en furent pas moins les mêmes, avec cette différence seulement que sa tête, n'ayant reçu aucun coup de marteau, resta « régulière, solide, carrée, pondérée, où tout était à sa place, comme dans une maison bien gouvernée « (2). Voici l'histoire :

Jeanet — c'est-à-dire Eugène Plauchud, inutile de le faire observer, comme Jean des Figues n'est autre que Paul Arène, — Jeanet était né rêveur. Au lieu d'apprendre sa leçon, il regardait courir les nuages là-haut, dans les airs, s'en allait, le long des chemins, observant les moeurs des fourmis et des abeilles, attrapait des cigales au temps de la moisson ... ; et, comme c'était absolument la même chose qu'il fréquentât ou qu'il manquât l'école, son père le menait souvent avec lui, quand il allait travailler ses champs.

Un de ces champs était sur le plateau de la Fare (3),

(1) PLAUCHUD, Ou Gagnard : Lou Trau dei Fado.

(2) PAUL ARÈNE, Jean des Figues.

(3) Plateau à l'est de Forcalquier, au delà du Beveron.

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et sous le rocher, du côté qui regarde Forcalquier, il existe une grotte que l'on appelle : le Trou des Fées.

Quand venait le moment de piocher ou de vendanger, Jeanet se faisait mener au clos de la Fare, et, dès que ses gens étaient au travail, vite il partait, en cachette, et s'en allait au Trou des Fées. Et là, de regarder sans fin la roche qui pleurait, la flaque d'eau qui riait et toutes les bestioles du Bon Dieu qui allaient et venaient. Or, un jour, voilà qu'il voit monter du fond de l'eau, dans laquelle venait de sauter une rainette, une belle dame, tellement belle que son éclat éblouit Jeanet, dont les paupières durent se baisser. A son côté se tenait une jolie petite chèvre toute blanche, avec des cornes noires, qui léchait le rocher savoureux et, de plaisir, remuait la queue.

Avant que Jeanet fût revenu de sa surprise, la belle dame, avec un sourire de paradis et une voix qui était une musique plus douce que celle du vent dans les pins, lui dit :

» Je suis la bonne Fée de la grotte ; je sais que tu es un brave petit, que tu ne t'enfuis jamais de la maison; tu ne gâtes pas les nids et fais bien ta prière matin et soir ; mais je sais aussi que tu es le dernier de l'école, ce qui te rend malheureux parce que c'est un gros chagrin pour ta mère. Aussi bien je t'ai amené cette petite chèvre blanche, que je suis allée chercher dans l'île de Cydonie (1).

Viens ! son lait te donnera ce qui te manque ; prends ses mamelles et sois sans crainte ; plus tu téteras de ce lait plus tu seras heureux, plus tu seras savant, plus tu seras poète. »

Il avait à peine tiré quelques gorgées de ce lait béni, un peu d'une mamelle, un peu de l'autre, de celle de la

(1 ) Ile de la mer Egée, près des côtes de l'Asie Mineure ; de Berluc Perussis avait reçu dans le Félibrige le titre de : baile de Cidoni, ce qui explique le choix par Plauchud du nom de cette île.


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science et de celle de la poésie, qu'il voulut de nouveau contempler la tant belle dame qui venait de lui parler. Mais, quand il eut bien admiré la Fée et qu'il se retourna pour téter encore la jolie chèvre blanche, il ne vit plus rien ; Fée et chèvre s'étaient évanouies.

A partir de ce jour, Jeanet passa de la queue à la tête de la classe ; il apprit tout ce qu'il voulut ; encore n'avaitil tété qu'un peu de lait.

Ajoutons qu'Eugène Plauchud était né (1) sous un ciel et dans un pays on ne peut plus favorables au développement des dons heureux qu'il avait reçus de la bonne Fée, car Forcalquier, la ville aux beaux et larges horizons, est remarquable encore par ses souvenirs historiques et ses traditions de culture intellectuelle. Eugène Plauchud sut merveilleusement mettre à profit les ressources que la nature et les siècles passés avaient réunies autour de son berceau.

Envoyé de bonne heure à l'école, il confesse avec saint Augustin que ce fut pour lui un temps bien malheureux. « Quand j'y songe, dit-il dans Douço ? Remembranço (2), je me sens comme oppressé par une grande mélancolie, car l'homme, sur terre, commence son chemin de croix lorsqu'on lui pend son cartable d'écolier derrière le dos. »

C'est que, paraît-il, le maître n'était pas tendre ; vieux marin, pris à Trafalgar par les Anglais, il avait vécu sept ans sur les pontons et avait gardé de son métier de matelot et de sa captivité la manie du sifflet et la passion de la garcette. Voici comment il inaugura, un jour, le plus long nerf de boeuf qu'il avait pu se procurer. Les élèves furent tous réunis dans le corridor de l'école ; le maître ouvrit la porte toute grande, tenant en main, plus majes(1)

majes(1) Plauchud naquit à Forcalquier, le 8 avril 1831, de Jean-Joseph Plauchud et de Marguerite Petit.

(2) Conte Gavouot : Douço? Remembranço.


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tueusement qu'un empereur son sceptre, le fameux nerf, et, à mesure que les élèves entraient, il le fit baiser à tous, en disant : « Embrassez, embrassez votre meilleur ami ; c'est lui qui vous guérira du péché de paresse et vous permettra de faire, un jour, bonne figure dans le inonde (1). » On comprend qu'à la suite de cérémonies pareilles les gamins ne prissent pas, en chantant, le chemin de l'école.

Il fit ses études classiques proprement dites au collège de sa ville natale, fondé par Mgr Miollis, en 1816, et qui avait acquis, sous la direction des Pères de la Compagnie de Jésus, auxquels il avait été d'abord confié, une importance considérable et une réputation qui s'étendait dans toute la Provence. Lorsque M. Plauchud y entra, les Jésuites avaient été remplacés par des prêtres du diocèse et l'abbé Clément (2) en était le supérieur. Il y eut pour maître l'abbé Fortoul (3), helléniste et mathématicien de valeur, et pour condisciple Léon de Berluc-Perussis avec lequel il fut étroitement lié toute la vie.

Bachelier, il se rendit à Paris pour y étudier la pharmacie. Son père, marchand de bois fort à son aise (4), put faire facilement face à la dépense. Notre étudiant remporta de brillants succès et fut reçu interne des hôpitaux. Mais, tout en devenant habile dans les sciences, il s'imprégnait profondément de littérature et d'art, et c'était

(1) Conte Gavouot, id.

(2) Clément Pierre-Alphonse, né à Oraison, le 11 avril 1810, décédé curé de Digne le 29 décembre 1904.

(3) Jacques-Calixte Fortoul, né à Lans le 14 septembre 1820, mort à Digne le 29 janvier 1903 ; docteur ès sciences mathématiques, il professa longtemps à Paris, à l'Ecole des Carmes, dont il était directeur.

(4) M. Plauchud se rappelait comme un de ses plus agréables souvenirs d'enfance ses voyages en charrette de Forcalquier à Prads et ses courses dans la forêt de Faillefeu.


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plaisir de l'entendre raconter, plus tard, de curieuses anecdotes sur Petrus Borel et Privat d'Anglemont, ces deux spirituels bohèmes qui venaient, avec la régularité des oiseaux de passage, se faire hospitaliser, chaque année, au retour de la mauvaise saison, et payaient leurs dépenses par des plaisanteries, des boutades, et quelquefois par de petits chefs-d'oeuvre.

Reçu pharmacien de première classe, il vint s'établir à Marseille. Il n'avait pas à regretter d'avoir choisi cette grande ville pour y exercer son art et il ne songeait nullement à la quitter, lorsque des circonstances tout à fait favorables l'engagèrent à revenir dans son pays. Il y revint, car il avait très vif dans l'âme l'amour du clocher, s'y maria selon les inclinations de son coeur, et le voilà tout entier à son foyer, à ses compatriotes et à l'étude. Il se tint surtout au courant des questions scientifiques, s'occupant spécialement de chimie, sa science préférée et, étant donnée sa profession, la plus utile.

Non seulement il suivait avec.intérêt les travaux et les découvertes en cette matière, mais il faisait lui-même, malgré les faibles moyens dont il disposait dans son modeste laboratoire, des recherches originales qui dénotaient non seulement un esprit très ingénieux, mais une intuition de maître. C'est ainsi qu'il étudia le Chiendent au point de vue botanique, chimique, agricole et industriel, démontrant que cette graminée vaut beaucoup mieux que son renom. « Il ne s'agit que de savoir la prendre, la retourner, la transformer, pour en retirer un aliment d'une valeur qu'on ne soupçonnait pas, du sucre de canne, une boisson hygiénique et agréable, de l'amidon aussi blanc et plus fin que celui du froment, un produit industriel des plus estimés (brosses, papier) et un gazon de montagne aussi utile comme pâturage, à cause de ses propriétés nutritives, que comme auxiliaire du reboisement pour retenir les terres sur les pentes des montagnes au moyen de ses racines puissantes et profondes. »


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Dans un autre mémoire, Quelques mots sur l'Olivier et sur l'Huile d'olive, M. Plauchud nous apprend : 1° que l'entassement des olives après la cueillette, pour en déterminer ce qu'on appelle la fermentation et, comme conséquence, l'augmentation de l'huile, n'est pas un préjugé; 2° que cette fermentation ne doit pas être continuée trop longtemps, sous peine de voir décroître la quantité d'huile primitive ; 3° que la transformation d'une partie du péricarpe en huile est le fait d'un mycoderme se développant à la surface de l'olive et non d'un ferment interne.

Vinrent ensuite des recherches sur la Truffe noire, des

études sur la Lumière et les Microbes, la Durance et

ses forces motrices, la Transmission de la pensée, le

Pétrole (1). Son oeuvre scientifique la plus importante est son étude

sur les eaux sulfureuses de la Laye (2), qu'il publia sous le titre : Etude sur la formation des eaux minérales sulfureuses.

Gomment se forment les eaux sulfureuses, dans les entrailles de la terre ? De plusieurs manières, peut-être ; en tout cas, M. Plauchud venait d'en découvrir la plus générale, sinon l'unique. L'illustre Pasteur présenta luimême à l'Académie des Sciences (3) son Mémoire sur la cause de la sulfuration des eaux dans la nature. La conclusion en était que les eaux minérales sulfureuses doivent leur formation à la réduction des sulfates qui se produit sous l'influence d'êtres vivants, agissant

(1) Tous ces travaux ont été publiés dans les recueils annuels de l'Athénée Je Forcalquier.

(2) Torrent qui descend de Lure et vient se jeter dans le Largue, près de Dauphin.

(3) Séance du 27 janvier 1888.


à la manière des ferments, et la sulfuration n'est, alors, que le résultat d'une fermentation.

La démonstration expérimentale publique suivant de près la découverte, M. Plauchud installa, lors de l'Exposition universelle de 1889, à Paris, une fontaine donnant de l'eau sulfureuse avec l'eau de la Seine, et cela, d'après les procédés de la nature (1). Aux membres de la commission scientifique qui visitaient officiellement son installation, il disait : « En réalisant les conditions voulues, je sulfurerais le fleuve entier. »

Une pareille découverte attira l'attention du monde savant de tous les pays sur son auteur et sur les sulfuraires qui en étaient l'objet. Un des collaborateurs de Pasteur, Louis Olivier (2), vint lui-même à Forcalquier, reprit sur place les expériences de M. Plauchud et obtint des résultats identiques aux siens.

A la suite d'autres travaux du même ordre, un savant russe, Sergius Winogradski, aurait trouvé que MM. Olivier et Plauchud n'avaient pas dit le dernier mot sur cette question (3) ; mais il reste toujours à notre compatriote le mérite de l'idée première, l'honneur d'avoir démontré, ce dont personne ne se doutait encore, que l'agent producteur des eaux minérales sulfureuses est une bactérie.

Une autre étude scientifique de M. Plauchud, Fluor et Tuberculose (4), n'est, à proprement parler, qu'une vue de l'esprit, mais qui paraît avoir porté juste et loin.

D'après les constatations de M. Adolphe Carnot, inspecteur général des Mines, le fluor va diminuant progressivement, avec les siècles, dans les ossements humains ; les

(1) Discours de M. Gustave Tardieu aux funérailles de M. Plauchud.

(2) Fondateur et directeur de la Revue générale des Sciences.

(3) M. M. Chaspoul, docteur en pharmacie, Contribution à l'étude des eaux sulfureuses de Digne; in-8°, Lyon, Paul Legendre, 1509.

(4) Lecture faite à l'Athénée de Forcalquier, le 28 octobre 1900.


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squelettes des époques les plus reculées en contiennent beaucoup plus que les os de l'homme actuel. Or, ne seraitce pas à la présence de cette quantité considérable de fluor dans son organisme que l'homme préhistorique. vivant dans les plus misérables conditions d'existence, a dû de pouvoir résister au bacille de Koch et autres fléaux qui auraient fait disparaître l'espèce humaine jusqu'à son dernier représentant, si elle n'eût été immunisée par un préservatif d'une extraordinaire efficacité? Et ne serait-ce pas la diminution du fluor qui nous rend aujourd'hui si malheureusement susceptibles de contracter la tuberculose? Rendre, par conséquent, à l'organisme humain le fluor qui lui manque, ne serait-ce pas le moyen le plus sûr de lutter avec succès contre l'affreuse maladie? Voici, d'ailleurs, un argument de fait : en Allemagne, la fabrication de la bière occasionne une grande consommation de fluorure de sodium; or, dans les usines où l'on fabrique ce corps, jamais la tuberculose n'a fait une victime.

Telles sont, en résumé, les idées qu'émettait M. Plauchud en 1900, et, en août 1909, on pouvait lire dans les comptes rendus de l'Académie des Sciences (1) : Pathologie, Vaccination antituberculeuse des bovidés.

" Au cours des travaux que je poursuis depuis 1894, sur l'immunisation contre la tuberculose, j'ai été amené à constater que, de toutes les substances issues du bacille de Koch, celles que renferme le protoplasma de ce bacille possèdent les propriétés les plus actives pour la production des phénomènes qui caractérisent l'immunité.

» Depuis longtemps, d'ailleurs, Koch avait posé le problème, lorsqu'il essayait de modifier les bacilles tuberculeux par l'emploi de certains réactifs chimiques ; mais il avait reconnu, en même temps, la difficulté d'obtenir

(1) Séance du 9 août 1909.


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des modifications convenables de ce bacille sans détruire les propriétés immunisantes.

" Il fallait donc rechercher une substance capable, à la fois, d'enlever toute violence au bacille et de ménager l'activité des corps bacillaires pour que l'injection des bacilles ainsi modifiés fût encore susceptible de susciter, de la part de l'organisme, les réactions d'immunisation.

» C'est cette formule que je crois avoir enfin réalisée par l'emploi de composés dérivés du fluor et, plus spécialement, du fluorure de sodium (1)

Il est permis de supposer sans témérité que les prévisions de M. Plauchud seront plus amplement encore justifiées dans l'avenir.

En fait d'aviation, il y a plus de trente ans qu'il aimait à répéter : on ne parviendra pas à utiliser les ballons dirigeables comme mode pratique de locomotion aérienne, mais vous verrez qu'on volera !

La formation du diamant, c'est-à-dire la cristallisation du carbone, le passionnait. Il ne croyait pas beaucoup à l'efficacité des fours électriques ; il pensait qu'on devait chercher plutôt à dissoudre le charbon qu'à le fondre. Sur ce sujet, ainsi que sur beaucoup d'autres qui l'intéressaient vivement, il était obligé de s'en tenir à des hypothèses qu'il ne pouvait vérifier. Il aurait fallu, pour cela, comme il le disait lui-même, de nombreuses, longues et délicates analyses que les ressources par trop insuffisantes d'un pharmacien de petite ville ne lui permettaient pas d'exécuter.

Ses connaissances scientifiques étaient aussi variées qu'étendues, mais sa science, cependant, était beaucoup moins une affaire de mémoire que d'intuition personnelle ; il était érudit, sans doute, mais plus encore original dans

(1) Note de M. Rappin, de l'Institut Pasteur de la Loire-Inférieure, laboratoire de bactériologie.


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ses conceptions, et créateur. « Il a éminemment l'esprit scientifique », disait de lui Pasteur, en le présentant à un groupe d'élèves, dans le fameux laboratoire de la rue d'Ulm.

Et ce fervent de la science aimait à faire profiter les autres du fruit de son travail : le chercheur, en lui, cédait vite la place au vulgarisateur heureux de voir sortir des bienfaits pour les autres de ce qui avait été pour lui un plaisir de l'esprit. C'est ainsi qu'il donna, dans la salle de la mairie, de nombreuses conférences qui étaient un véritable cours populaire de chimie, de physique et d'histoire naturelle. Il acceptait avec empressement le rôle d'examinateur au collège communal, — il y enseigna, même, régulièrement pendant quelques années, — et pour les certificats d'étude délivrés aux élèves des écoles primaires ; il fut pour plus d'un étudiant un répétiteur aussi complaisant que précieux. Il organisa l'enseignement agricole scolaire et fonda un Comice agricole qui continue à prospérer.

En 1886, de concert avec Gilly, professeur au collège et connu, plus tard, dans la presse marseillaise, sous le nom de Gilly la Palud, il créa un Athénée. Peu après, Gilly quittait Forcalquier et M. Plauchud garda seul la direction de cette société littéraire, qui prit bien vite une importance considérable. De tous les points de la Provence on accourait à ces réunions qu'il savait préparer avec tant de soin, de tact et de goût. Les Capoulié du Félibrige, Félix Gras et Peire Devoluy, s'y rendirent à diverses reprises.

C'est pour le public de l'Athénée qu'il gardait ordinairement la primeur de ses travaux de tout genre ; aussi voyait-on les visages s'épanouir et un sourire de satisfaction passer sur toutes les lèvres lorsqu'il allait commencer sa lecture : on était sûr qu'il serait intéressant. Il lisait, du reste, d'une façon très agréable ; sa voix claire et musicale se prêtait merveilleusement à toutes les nuances de la pensée.


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La confiance qu'il inspirait était égale à l'idée qu'on se faisait de son savoir, et les gens du peuple disaient communément, en parlant de lui : « Oh! Moussu Plouchud, eu, sabe tout. » Et cette confiance que l'on avait en lui était d'autant mieux et plus méritée qu'il était, avant tout, l'homme de son art, que le meilleur de son temps et de ses belles facultés fut consacré à la recherche des moyens de guérir ou, du moins, de soulager ; sur ce sujet son esprit était sans cesse en éveil. Cet habile chimiste fut le plus consciencieux des pharmaciens et, disons-le, le plus désintéressé. J'ai été souvent témoin de la bonne joie et de la satisfaction profonde qu'il éprouvait lorsqu'il avait découvert quelque remède bien simple et à la portée de tous ; il se hâtait de le faire connaître et d'en recommander l'emploi, tant pis si les spécialités devaient en souffrir. Et quels n'étaient pas l'étonnement et la stupéfaction des bons paysans qui venaient de loin, plus d'une fois, consulter ce pharmacien de renom, qui s'attendaient à quelque ordonnance compliquée, mystérieuse, coûteuse surtout, et que l'homme qui savait tout renvoyait sans leur avoir vendu ni potion, ni cachets, ni pilules quelconques, se contentant de leur indiquer, en souriant de leur surprise, une préparation dont la matière première était ce que l'on pouvait bien imaginer de plus commun, de plus connu, et, d'autres fois, moins encore, quelques précautions à prendre, un peu d'hygiène.

Il savait trouver immédiatement dans ses connaissances générales ce qui était utile et pratique dans un cas particulier.

Il détestait la pose, l'affectation, le ton sentencieux et les manières solennelles ; il était assez fort pour rester sans inconvénient, toujours et avec tous, simple et vrai.

Pour cette intelligence pénétrante tout avait un intérêt, et lui, qui suivait activement le progrès sous toutes ses formes et se tenait au courant des découvertes et des théories non seulement de la veille, mais du jour, ne


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rejetait pas de parti pris « les remèdes de bonne femme ». Dépouillées des bizarreries cabalistiques qui en accompagnent souvent l'emploi dans le peuple, ces recettes, vieilles comme le monde, au lieu d'avoir l'ignorance et une aveugle crédulité pour origine, ne seraient-elles pas le fruit de l'expérience et de l'observation, peut-être les débris d'une science primitive très avancée ? Il avait pu, quelquefois, dégager une vraie donnée scientifique de cet empirisme irraisonné.

Le 26 mai 1808, un arrêté du préfet des Basses-Alpes le nommait inspecteur des pharmacies, en même temps que MM. Rebory (1), docteur en médecine à Digne, et Brès (2), pharmacien à Riez. Cette fonction n'avait, assurément, rien de poétique et d'attrayant par elle-même, puisqu'il s'agissait d'inspecter, avec les pharmaciens, les épiciers, les droguistes, les marchands de denrées et produits alimentaires Mais les trois inspecteurs étaient très liés, et, s'ils ne voyageaient jamais tous ensemble, ils allaient rarement seuls, et le plaisir de la conversation corrigeait la monotonie de cette prosaïque et insipide besogne. M. Tardieu (3) rappelait, aux funérailles de M. Plauchud, les souvenirs si nombreux et si bons de

(1) Rebory (André-Melchior), né à Moustiers-Sainte-Marie, le 21 décembre 1823, mort à Digne, le 27 octobre 1894. Médecin de grand mérite, ses rapports au conseil départemental d'hygiène et de salubrité révélaient, de sa part, beaucoup de science et une culture littéraire peu commune.

(2) Brès Alphonse, né à Entrevennes, le 14 juillet 1826; mort à Marseille le 12 octobre 1886.

(3) Tardieu (Gustave), pharmacien à Sisteron, membre de la Société de Pharmacie de France ; il remplaça M. Brès comme inspecteur des pharmacies. Il a ecrit des récits de voyage, des articles pour le Dictionnaire de Géographie de Joanne, et en collaboration avec M. Kilian, professeur de géologie à la Faculté des Sciences de Grenoble, le Guide des Alpes du Dauphiné et le Guide des Alpes de Provence.


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leurs heures communes, leurs longues causeries à travers les monts et les vallées. Ces heures, que M. Plauchud savait rendre si agréables aux autres, étaient encore plus agréables pour lui. Il rayonnait de joie, débordant de bonne humeur et d'entrain, le jour où il montait en voiture avec un collègue, sa fille (1), son gendre, ou quelque ami qu'il emmenait avec lui et auquel il était heureux de faire les honneurs des rochers d'Annot, des Terres Rouges de Daluis, des gorges du Verdon, des Cadiero de Brandis Il excellait à présenter à ses compagnons de route ces beautés, que ses nombreuses courses à travers les Basses-Alpes lui avaient rendues familières. Il voyait à merveille et savait montrer de même.

Paysages, effets de lumière, fleurs du chemin, phénomènes géologiques, curiosités archéologiques, son attention, son admiration, allaient à tout. Et que de réflexions amusantes, piquantes ou émues, de la part de cet observateur malicieux, mais au fond très bienveillant, de la nature humaine ! Et quel charme lorsqu'il vous faisait assister à l'éclosion, dans son cerveau, d'une de ces oeuvres où son imagination et son esprit se donnaient si volontiers libre carrière, pétrissant ensemble, dans une si juste mesure, la fantaisie et la réalité ! C'est ainsi que je vis naître la Danso des Parfums, entre Annot et Castellane, par une radieuse matinée de juillet.

M. Plauchud, qui était tout entier à son microscope, à ses ferments et au virage de ses plaques photographiques,

(1) Marguerite, sa fille unique. Elle épousa, le 12 janvier 1889, M. Auguste Audibert, alors procureur de la République à Forcalquier, actuellement conseiller à la Cour d'appel d'Aix-en-Provence.


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— car il était habile photographe (1), — semblait, jusquelà, ne s'être guère abreuvé qu'à la mamelle de la science, le jour où la bonne Fée lui amena la jolie petite chèvre blanche de Cydonie. Un événement qui eut dans toute la Provence un retentissement prodigieux vint lui offrir l'occasion de montrer qu'il avait bu non moins abondamment le lait de la poésie : c'était l'apparition du Félibrige.

Les fêtes qui eurent lieu à Forcalquier, en 1875, pour l'inauguration de la chapelle de Notre-Dame de Provence, le mirent en contact avec les principaux chefs de ce mouvement ; Mistral, Aubanel, Roumanille étaient là. Mais l'influence qui, beaucoup plus encore que celle de ces trois fondateurs du Félibrige, le détermina à s'occuper de provençal, ce fut l'influence de son compatriote et de son ami Léon de Berluc-Perussis. Je crois, néanmoins, que M. Plauchud se serait plus spécialement occupé de sciences, d'analyses chimiques surtout, s'il avait eu sous la main les appareils nécessaires à ce genre de travaux. Dans l'impossibilité d'installer chez lui un laboratoire suffisamment pourvu, il dut se contenter d'études spéculatives, ce qui lui permit de donner une large part de son temps à la littérature.

Félibre, M. Plauchud ne voulut employer que le langage de son pays, ne chanter que ses gloires, ne raconter que son histoire ou ses légendes, ne décrire que ses coutumes, ses horizons ; il ne connut pas, il ne voulut pas connaître d'autres inspirations, d'autres sujets.

Le dialecte de Forcalquier, pittoresque et sonore comme tout dialecte provençal, est particulièrement harmonieux et doux et ses cas de vocalisation de l's sont, à eux seuls, une des lois les plus musicales que l'on rencontre en aucune langue. Né entre Durance et Luberon. c'est-à-dire

(1) Les phototypies qui illustrent Lou Diamant de Sant-Maime ont été tirées d'après ses clichés.


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loin de tout grand chemin, il a pu se préserver, mieux que beaucoup d'autres, de tout mélange.

Sur le point de faire paraître son premier volume, M. Plauchud éprouva pourtant un scrupule et il demanda à de Berluc-Perussis s'il pouvait jeter Ou Cagnard aux quatre vents de Provence.

" Je le vois, lui répondit celui-ci, tu as grand'peur que je te dise : avant de lancer ta muse à travers le monde, habille-la à la mode de Maillane. Eh bien ! rassure-toi. Ta muse, mon bel ami, est on ne peut plus gracieuse dans son costume des bords de la Durance, et je suis d'avis qu'elle perdrait peut-être quelque chose de sa grâce naturelle, si elle échangeait son chapeau de paille contre le diadème de velours des Arlésiennes.

« Seules, nos pauvres Basses-Alpes n'avaient pas, jusqu'à présent, imprimé leurs pages dans leur idiome propre. Ton recueil sera le premier qui offrira aux philologues un échantillon qui en vaille la peine, en langue de Haute-Provence. Les savants vont se délecter à l'étude de ce langage si latin, si chantant, si curieux. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'ils y découvriront des lois inédites qui éclaireront la filiation mystérieuse des langues romanes N'aie donc pas peur d'exécuter ton solo dans le concert félibréen Reste Forcalquiérien de coeur et de langage, mon brave Plauchud; garde ce dialecte charmant d'Amou, le plus vieux de la terre d'Oc, et le moins entamé. Et si, par hasard, quelque sot prétentieux se moquait, réponds-lui que tu sais ton histoire.

» C'est en gavot que quatre Forcalquériennes murmuraient, dans les bois de Saint-Maime, des chansons mélodieuses à ravir. Les troubadours arrivaient de tous côtés pour les écouter. Ils avaient, en allant de château en château, admiré, le long du Rhône, les filles d'Arles, qui, sans cesse, répétaient : Ame. Ils s'étaient délectés, aux rivages de la Méditerranée, en entendant les filles de Marseille dérouler leur galant Ami. Mais, lorsque, aux


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bords du Largue, ils entendaient nos quatre soeurs chanter, comme des bergères de Virgile : Amou, cette musique les enivrait. Aussi, répandirent-ils dans toutes les cours de l'Europe, le renom des princesses de SaintMaime. Et voilà que quatre grands rois firent de nos gavottes quatre puissantes reines, et, du nord au midi, les palais royaux résonnaient du doux parler alpin.

» Peu d'idiomes, n'est-il pas vrai, ont resplendi autant que le nôtre, et alors, beau poète, tu peux le parler fièrement ; tout coeur qui aime son pays t'applaudira (1). »

Ces encouragements à l'auteur étaient, en même temps, le jugement le plus précis et le plus vrai porté par le plus compétent des maîtres sur la langue que cet auteur écrivait.

Ou Cagnard parut donc, et M. Plauchud n'eut pas à le regretter ; le public lui fit le meilleur accueil et, selon la prédiction, les délicats, lei saberu s'en coungousteron.

« Avec ce livre, la Haute-Provence, sa capitale si riche de souvenirs glorieux, son dialecte si caractéristique, ses hommes bien trempés, tout cela sortait d'un sommeil séculaire, tout cela s'affirmait et mêlait sa voix à celle de la race qui renait (chant de la Coupe).

» Les prieurs de Sainte-Estelle virent avec étonnement ces Alpes méconnues, méprisées presque, se révéler tout à coup comme le réservoir fidèle des traditions évanouies, des usages oubliés, du parler primitif. Du fond des vallées de la terre gavotte, se levait un peuple d'autrefois, que l'on croyait enseveli. Ce peuple, laborieux et réfléchi, rêveur et plein de sens, religieux et gai, avait, mieux que tout autre, conservé sous la cendre le feu sacré paternel...

« Mélange de savoir et d'imagination, de saine raison et d'éclats de rire, le livre de Plauchud est le miroir pur et charmant de toutes ces belles choses (2). »

(1) De Berluc-Perussis : Ou Plouchud, dans Ou Cagnard (traduction).

(2) Lou Diamant de Sant-Maime : Avans-Prepaus (traduction).


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Ce livre prouvait encore avec une éloquente évidence qu'il n'est rien de tel, pour faire oeuvre intéressante et durable, que de bâtir avec la pierre du pays ; il s'agit seulement de savoir l'utiliser. Pour écrire la série la plus agréable et la plus variée qui soit d'odes, de galejado, de contes, de discours, de souhaits de fêtes et autres pièces fugitives, M. Plauchud n'eut qu'à puiser dans ses souvenirs du foyer et du clocher.

Lei Mourre, qu'il institule modestement Legendo gavouoto, est un morceau de poésie lyrique d'une belle allure et d'un souffle vigoureux.

Quand de Fourcouquié marchei demi Luro, Que siègue lou sero ou ben lou matin, Rescountrès amount, de long dou camin, D'omei de roucas à la grand figuro, Dré coumo de pau, tanca sus l'auturo, Au mitan des code e dei roumanin.

Sus ses testo li a d'espesses tignasso Embuia de jalo eme de groussan : Sus ses pitre nu l'o vei s'espoussan, Ou boufà dou vènt, de grossei barbasso Facho d'agufié, d'espi, de badasso, Ounte trevon serp, gespos e tavan.

Quand, de Forcalquier vous allez du côté de Lure, — que ce soit le matin ou le soir, — vous rencontrez là-haut, le long du chemin,

— des hommes de rocher, ayant grand air, — droits comme des pieux, plantés sur la hauteur, — au milieu des genévriers et des romarins.

Sur leurs têtes ils ont d'épaisses chevelures, — mêlées de broussailles et de graminées ; sur leurs poitrines nues on voit, secouées

— par les rafales du vent, de grosses barbes — faites d'églantiers, de lavande, de thym, — où vont et viennent serpents, guêpes et frelons.

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Pamens, crésè-v-hou, soun pas trop menebre Aquelei gigant, soun meme bounias : E se, quauco fei, la nueu, les ousias, Quand s'alumo ou ceu lou sourèu dei lebre, Leissarias aqui la pou e la febre, E, coumo ai fa'n jou, les escoutarias.

Pourtant, croyez-le, ils ne sont pas trop sauvages — ces géants ; ils sont même bonasses; — et si, parfois, la nuit, vous les entendiez — quand s'allume au ciel le soleil des lièvres (la lune), — vous resteriez là, sans fièvre et sans peur — et, comme je l'ai fait un jour, vous les écouteriez.

Et les Mourre, historiens et prophètes, lui racontent le passé de Forcalquier et, avec des accents inspirés, lui en découvrent l'avenir.

Lou Curat de Marofougasso obtint le premier prix au concours de galejado institué par le Félibrige.

Un presta rendu est un modèle de conte local, dans lequel tout, cadre, acteurs et jusqu'au plus simple détail, est emprunté à la contrée où la scène se passe ; on dirait une création de l'esprit populaire. Et ce qui caractérise ce conte, style facile et naturel, récit alerte et animé, observations spirituelles et fines, de combien d'autres contes de M. Plauchud ne pourrait-on pas le dire ?

A Garagobis est une description de tempête où l'on est ébloui par les éclairs et où l'on entend le roulement du tonnerre :

Durenço semblavo tirassà que negruro, au mitan des trounadisso qu'anavon mouri aparalin dins lei deibaus de la Roco-Amaro

Quand d'asard, quauco grosso grèlo picàvo sus la campano, s'entendiè un son clar, virgineu, qu'auriai di la vouai d'un angeloun crident misericordi par escounjura les ouvàri de la tempesto

il semblait que la Durance ne traînât que ténèbres, au milieu des


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roulements de tonnerre qui s'en allaient mourir au loin, là-bas,

dans les précipices de la Roche-Amère

Quand, d'aventure, quelque grêlon frappait sur la cloche, on entendait un son clair, virginal ; vous auriez dit la voix d'un petit ange implorant miséricorde pour conjurer les horreurs de la tempête.

Mais, au lieu de continuer les citations, je dirai plutôt comme Mistral dans son Avans-Prepaus de la Miougrano entre-duberto d'Aubanel : « Me sieu pas mes sus la porto per crida : venès veire ! ni per vanta ço que parlo d'espereu;... Ai vougu soulamen ensigna lou camin de l'aubre à-n-aquèli que podon avé set.

« Rien n'encourage comme le succès. Ou Cagnard était un charmant recueil de petites pièces de toute sorte. L'auteur se dit que la Haute-Provence méritait mieux que cela, et il voulut nous donner le poème de la race alpine, une oeuvre filiale et nationale (1). "

D'ailleurs, ce poème, (lou Diamant de Sant Maime), la superbe envolée des Mourre et l'émouvante Amo de Canello permettaient de l'espérer et le faisaient pressentir.

Pour cette oeuvre de longue haleine, M. Plauchud s'est inspiré d'une simple tradition dont il a tiré le sujet d'une composition large et puissante, d'un dessin très pur, d'un coloris sobre et finement nuancé, et dans laquelle de nombreux personnages pleins de vie sont groupés avec beaucoup d'art, c'est-à-dire le plus naturellement du monde.

Une tradition, très vague d'ailleurs et presque effacée, recueillie par Mathieu Paris, voudrait que, lorsque Béatrix, la gento cacoio dou noble comte Berenguiè, fut fiancée à Charles d'Anjou, un pauvre petit seigneur provençal, n'ayant pour toute fortune que son amour pour

(1) Lou Diamant de Sant-Maime : Avans-Prepaus (traduction).


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la jeune héritière du comte de Provence, entreprit de l'enlever.

« Jamais il ne s'est vu folie plus poétique, plus touchante, que celle de ce gentilhomme sans avoir, sans pouvoir, sans rien absolument, qui, avec son coeur seul, dispute sa bien-aimée au frère du roi de France. S'il eût réussi dans son audacieux enlèvement, les destins de la Provence étaient changés. Il est regrettable que Mathieu Paris ne nous dise ni son nom, ni son pays. Mieux que Catelan, il méritait une chanson de Mistral.

» Mais ce que le chroniqueur nous a caché, le poète Forcalquérien l'a découvert dans sa féconde imagination. Il a bâti, sur les quatre lignes de Paris, un poème attachant, tendre, patriotique, dans lequel la Provence revit dans ses derniers jours de gloire et dans ses premiers jours de tristesses. Le chantre y dit avec un vif amour les paysages de sa terre natale, les hommes et les choses qui firent sa patrie grande et prospère. Il a su, dans un récit plein de chansons amoureuses, nous montrer, à côté d'un coeur d'où le sentiment déborde, tout l'élan, toute la hardiesse des vieux faiseurs de sirventes. Je dirais volontiers que son poème est le testament de l'antique Provence. » (1).

Lou Diamant de Sant Maime se divise en sept chants : Les quinze ans de Béatrix. — La Font des Fiançailles. — Dans la rue. — La Cour d'amour. — La Chasse. — Le Bâtard de Forcalquier. — La Montagne des Diamants.

Les belles pages abondent dans cette oeuvre délicate et forte, du mérite et de la valeur de laquelle on pourra se faire quelque idée par les fragments qui suivent.

On fête, au château de Saint-Maime, les quinze ans de

(1) Lou Diamant de Sant-Maime : Avans-Prepaus (traduction).


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Béatrix, la dernière née du comte Raymond Bérenger ; au milieu des troubadours, le jeune Gaucher se lève et chante :

Àquelo qu'amou 'i la pu bello ! Ses uei soun blu coumo lou cèu, De sei labro raio lou meu, De la Prouvenço ei lou simbeu, Par ieu es uno encantarello ; Jamai, pamens, hou li dirai Tant que vieurai.

Avans d'agué fa soun rescouontre, Paure pichot, ieu n'erou ren ; Noun m'eimouviè lou brut dou vent, Destriavou pa lou mau dou ben ; Un jour la veguerou 's Encouontre. Jamai, pamens, hou li dirai Tant que vieurai.

Ah ! se poudieu d'uno courouno Cencha soun frouont, e dins sa man Metre un sceatre fa de diamant,

Celle que j'aime est la plus belle ! — ses yeux sont bleus comme l'azur, — de ses lèvres coule le miel, — de la Provence elle est le symbole. — Pour moi, c'est une enchanteresse ; jamais, pourtant, je ne le lui dirai — tant que je vivrai.

Avant de l'avoir rencontrée, — pauvre enfant, je n'étais rien, — Je bruit du vent ne m'émouvait pas, — je ne distinguais pas le bien du mal ; — un jour, je la vis aux Encontres (1). — Jamais, pourtant, je ne le lui dirai — tant que je vivrai.

Ah! si je pouvais d'une couronne — ceindre son front, et dans sa main — mettre un sceptre de diamant, — dès demain j'irais le

(1) Nom d'un quartier situé au milieu de la plaine qui sépare Mane de Saint-Maime et Dauphin ; ce serait un ancien champ de bataille....


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L'anarieu querre de deman,

Par la fa reino, la chatouno,

Jamai, pamens, hou li dirai

Tant que vieurai.

Mai sieu qu'uno pauro cigalo ; Par tout tresor ai que mes cant, E ma mandouro, e mei vint an, E dins mon pitre un couor bridant ; Sus elo un fier blason s'estalo. Jamai, pamens, hou li dirai Tant que vieurai.

Es qu'ei noblo autant que pourido ! L'amour que m'a tra dins lou couor Es tant pouderous e tant fouort, Que la segrai jusqu'à la mouort Par li donna moun sang, ma vido. Alor, que l'amou hou li dirai, Car n'en mourrai (1).

chercher — pour la faire reine, la jeune fille. — Jamais, pourtant, je ne le lui dirai — tant que je vivrai.

Mais je ne suis qu'une pauvre cigale ; je n'ai que mes chants pour tout trésor, — et ma mandore, et mes vingt ans, — et, dans ma poitrine, un coeur qui brûle ; — sur elle, un fier blason s'étale. — jamais, pourtant, je ne le lui dirai — tant que je vivrai.

C'est qu'elle est noble autant que belle ! — L'amour qu'elle a jeté dans mon coeur — est si puissant, sa force si grande, — que je la suivrai jusqu'à la mort, — pour lui donner mon sang, ma vie. — Alors, que je l'aime, je le lui dirai, — car j'en mourrai.

Il en meurt, en effet. Peu de jours après, il est frappé grièvement en arrachant la jeune fille des mains de

(1) Lou Diamant de Sant-Maime, I.


bandits que Pierre d'Aragon avait soudoyés pour l'enlever ; il expire, en lui serrant la main et en murmurant :

Alor, que l'amou hou li dirai. Car n'en mourrai.

A peine a-t-il rendu le dernier soupir que son conseiller et son ami, le vieux patriote Rigoulet, s'écrie :

Ei mouort !

Ah ! lou paure mesquin ! Verai ! Aco 's trop fouont

D'estre ansin sagata. Velen-se toui la faço !

Ero lou darnié greu d'aquelo noblo raço

Qu'eicito, emé trelus, antan s'espandissié.

Ourié pa fa menti lou viei sang de ses paire. —

Se sabias tout, Princesso ! En plourent lou troubaire,

Sus vous meme plourès, car ero un Fourcouquié.

Lou destin noui vouo mau, lou Bouon Dieu noui renego.

Esper, art, gèni, tout eme Gouchié se nego. —

Ei mouort ! Tout ei feni ! Malur par lou pais

Que bagno la mar bluro e qu'arroso .Durenço.

Pauro maire, plourei ! sangloutei, Beatris !

Em' eu s'es envoura l'amo de la Prouvenço (1).

Il est mort ! Le pauvre enfant ! C'est en vérité, trop cruel — d'être ainsi égorgé. Ah ! voilons-nous tous la face ! — Il était le dernier rejeton de cette noble lignée — qui, jadis, brillait ici avec tant d'éclat. — Il n'aurait pas fait mentir le vieux sang de ses pères.... — Si vous saviez tout, princesse ! En pleurant le troubadour — vous pleurez sur vous-même, car c'était un Forcalquier. — Les destins sont contre nous ; Dieu ne nous connait plus. — Espoir, art, génie, tout disparaît avec Gaucher..... — Il est mort ! Tout est fini! Malheur au pays — qu'arrose la Durance et que baigne la mer bleue. — Pauvre mère, pleurez ! sanglotez, Béatrix ! — Avec lui s'est envolée l'âme de la Provence.

(1) Lou Diamant de Sant-Maime, VII.


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Lou Diamant de Sant-Maime est écrit en vers libres.

Après ce superbe coup d'aile, M. Plauchud revint à des sujets plus familiers et publia Conte Gavouot. Ainsi que l'indique le titre, ce sont les contes qui dominent dans ce nouveau recueil. Pour cet enfant chéri des Fées, le conte eut toujours une attraction particulière et fut le genre qu'il préféra. Ecoutons-le s'en expliquer lui-même dans son Avans-Prepaus :

Sabes-ti quoucaren de pu pourit qu'un conte ?

Ieu, mes ami, couneissou ren ; Aquito l'esperit trobo toujou soun compte, Que li siegue questien d'un pastre ou ben d'un comte,

D'un rei, d'un muou ou d'un savent.

Des pichots enfantoun ei la pu grando joio,

E n'en sabou de viei, tamben, Que par les escouta soun encà plein de voio : Es tant brave de vieure ou milan dei beloio

Que lei Fado adoubon tant ben.

Lou conte es un segnour que dou mounde a l'empèri ;

Par lou tems ei meme pa'nclau. Coungriè d'ase d'esprit, mestrejo la materi, Voui fai pourit ou laid, brave, capoun ou leri,

Riche ou paure ; aco l'is egau.

Savez-vous quelque chose de plus joli qu'un conte ? — Moi, mes amis, je ne connais rien ; — là, l'esprit trouve toujours satisfaction,

— qu'il y soit question d'un berger ou bien d'un comte, — d'un roi, d'un mulet, ou d'un savant.

Il est la plus grande joie des petits enfants, — et j'en connais aussi de vieux — qui, pour les écouter, sont encore pleins d'ardeur :

— il est si agréable de vivre au milieu des merveilles — si bien pétries par la main des Fées.

Le conte est un seigneur qui a l'empire du monde ; — il n'est pas même enfermé par le temps. — Il crée des ânes d'esprit, il joue avec la matière, — il vous fait joli ou laid, brave, lâche, écervelé,

— riche ou pauvre ; cela lui est égal.


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E bastis de casteu ! Allas ! soun qu'en Espagno,

Mai que casteu ! Quntou maçoun ! A l'aubo les troubès eilavau dins l'eigagno, Lou sero vouei les quiho amount su lei mountagno,

Jamai li plagne la façoun.

E coumo en aquei mounde ei lou laid que doumino,

Lou conte, ou mens, me ses casteu, Vous parmete de faire ou mounde un pan de mino

E de vieure eme ço qu'ei beu.

Et il bâtit des châteaux ! Hélas ! ils ne sont qu'en Espagne, — mais quels châteaux ! Quel ouvrier ! — Le matin, vous les trouvez là-bas dans la rosée, — le soir il les perche là-haut, sur les montagnes, — jamais il n'y plaint la façon.

Et comme, eu ce monde, c'est la laideur qui l'emporte, — le conte, au moins, avec ses châteaux, — nous permet de faire au monde un pied de nez — et de vivre avec ce qui est beau.

Rien de plus vrai ; jeunes et vieux passeront de bonnes heures en lisant les Conte Gavouot.

Dans certains de ces contes : La Fado de l'aven, La Fouont dei lèbre, Les Pénitent dei Mées, le merveilleux, le fantastique dominent, lorsqu'ils n'en sont pas le seul élément.

Lou Braguetian, Lou Revenge de Moussu Reguineu, Lou Major, La Recouneissenço, Lou Pleidejaire sont d'amusantes et spirituelles études de moeurs.

C'est une étude de moeurs encore, et délicieuse entre toutes, que : A chascun soun mestiè. Elles sont là, vivantes sous vos yeux, la pichoto Naneto, avec ses illusions, et la viehio Catarino, qu'une longue expérience de la vie a rendue quelque peu sorcière, mais qui n'en est pas moins restée bonne et serviable ; on prête une oreille curieuse à leur conversation, sus la pouorto dou caba-


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noun pounchu que les aparavo de la cisampo, et l'on ne peut s'empêcher de sourire : il y a tant de crédulité naïve d'une part, tant de bon sens et de clairvoyance de l'autre ! M. Plauchud n'a peut-être rien écrit de plus parfait; nous dirions volontiers que c'est un petit chefd'oeuvre.

Dans la Danso des Parfum, le poète rêve et le savant conclut : Un souret e eteme boulegadis deu regi les astre dins les espacis enfini, e sus terro les atomo les pu mistourinet ; e tout aco, hou creirieu vourountiè, danso dou meme barans, ou son dou même tambourin.

Un même et éternel mouvement doit régir les astres dans les espaces infinis et, sur terre, les atomes les plus ténus, et tout cela, je le croirais volontiers, danse la même valse, au son du même tambourin.

Une collection bien originale, unique peut-être dans son genre, est celle des petites pièces qu'il composa, pendant près de trente ans, pour la fête de sa fille (1) ; il est vraiment le poète de l'amour paternel.

Sans doute, le sujet ne change pas :

E piei sabou qu'un er, coumo lei serineto,

Lou jueugou lou matin, lou sero, en plein miejour,

Lou pieutejou à la luno e lou siblou 's planeto,

E sabou canta ren que la Margarideto.

Et puis je ne sais qu'un air, comme les serinettes ; — je le joue le matin, le soir, en plein midi, —je le gazouille à la lune, je le

siffle aux étoiles , et je ne sais chanter autre chose que ma

mignonne Marguerite.

(1) Sainte Marguerite, 20 juillet.


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Mais la pièce n'est jamais banale ; c'est toujours, sinon un accent nouveau, du moins une nuance nouvelle du même accent. Citons au hasard :

Es par tu qu'ai cuhi 'quelo garbo de flour ;

Qu'oufri de pu requist à-n-uno Margarido ? En les coupènt dihiéu : « Moun Diéu que soun pourido ! » Me sentènt enubria par sa siavo sentour ; E n'en coupavou mai, n'en coupavou toujour, N'en coupavou à brassa ; couno ei deman ta festo, Te n'en fou din lei man, te n'en fou su la tèsto, E pièi les amirènt faiéu : « Aco 's egau, An bello èstre pourido, an bello faire gau, La pu bello de toute 's encaro à l'oustau » (1).

C'est pour toi que j'ai cueilli cette gerbe de fleurs , — qu'offrir de mieux à une Marguerite? — En les coupant, je disais : « Mon Dieu ! qu'elles sont jolies ! » j'étais enivré de leur parfum suave. — Et j'en coupais encore, et j'en coupais toujours, — j'en coupais à brassées; comme c'est ta fête demain, — il t'en faut dans les mains, il t'en faut sur la tête. — Et puis, les admirant, je disais : « N'importe, — elles ont beau être jolies, elles ont beau charmer le regard, — la plus belle de toutes est encore à la maison.

Non moins rare et non moins curieuse serait la collection des bonnes histoires qu'il lisait, en guise de toast, aux banquets annuels de l'Athénée; là aussi, il savait varier. Il excellait dans l'art du rieur du galejaire de bon aloi, ce qui, au dire de Lafontaine, est un suprême mérite.

Chez lui, l'intelligence, le coeur, l'imagination allaient de pair et agissaient avec un ensemble parfait. Pensées, images, sentiments accouraient à la fois et, comme les fils d'une même trame, se plaçaient aussitôt dans un ordre harmonieux et plein de goût.

(1) Ou Cagnard : Ma Fiho,


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Il possédait à fond le génie de son dialecte, avec toutes ses particularités (1). Les tours les plus heureux, les expressions les plus topiques, les plus franchement provençales et gavottes, abondent dans son oeuvre.

Et cette oeuvre, très variée dans son ensemble, d'inspiration toujours saine, si noble parfois, est, jusqu'à présent, et restera probablement longtemps encore le plus remarquable monument littéraire proprement dit en dialecte de Haute-Provence, comme le dictionnaire d'Honnorat en est le monument philologique le plus important.

Rendant justice à son mérite, le Consistoire avait nommé majorai le félibre gavouot, en 1889, et lui avait attribué la Cigalo de Camargo, au décès de Roch Grivel.

Il fut, de même, bien vite connu et apprécié à l'étranger, en Allemagne surtout, où l'étude des langues romanes est poussée si loin, En 1895, M. Sommer, de Greifswald, publia une thèse de doctorat dont le sujat était : La phonétique de Forcalquier.

M. Koschwitz, mort professeur de philologie romane à Koenigsberg, fut l'hôte de M. Plauchud, à Forcalquier, lorsqu'il venait en Provence étudier sur place les divers

(1) Une des particularités les plus remarquables du dialecte de Forcalquier est la vocalisation de l's. Lorsque le même mot peut être indifféremment terminé par une s ou par un i, c'est toujours l's que l'on met devant les consonnes c, p, t, : es caud, es pietous, es tien, roucas pendent, urous coulego, anès courre, mangès pas, buvès trop.

Par contre, on dira : ei beu, ci mieu, roucai blanc, uroui mestre, anei beure, mangei gaire, buvei mai.

Autre particularité encore : on dit flou, jou, negrou, supprimant l'r finale, et non flour, jour, negrour.

Dans une foule de mots la diphtongue au (aou) est remplacée par la syllabe ou : mou-grat, ouceu, ourehio, au lieu de : mau-grat, auceu, aurehio.

Dans beaucoup de verbes on prononce au (aou) ou ou, selon que la syllabe suivante est la tonique ou une muette : saùto, soutè, embaùmo, emboumà.


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dialectes écrits et parlés par les félibres ; il le consultait et faisait grand cas de ses observations, ainsi que le prouvent maints passages de la Phonétique expérimentale et la philologie franco-provençale, et de la Grammaire historique de la langue des Félibres.

M. Bertuch, conférencier et professeur à Francfort, avait correspondu plus d'une fois avec lui au sujet de ses ouvrages.

Plusieurs de ses contes, traduits en danois, ont paru dans le Warden, revue de Copenhague dirigée par Andersen, de la famille de l'illustre conteur, et le publiciste italien Emmanuel Portal, auteur de nombreux travaux sur la littérature provençale moderne, a fréquemment rendu compte de ses ouvrages et inséré quelquesunes de ses pièces dans un recueil anthologique (1).

M. Plauchud ne fut pas seulement un savant distingué, un écrivain à l'imagination gracieuse, originale et créatrice ; il fut un homme de ferme et lumineuse raison.

Observateur judicieux et pénétrant, il jetait sur les choses et les hommes un coup d'oeil qui n'était pas souvent en défaut. Nul ne vit mieux la réalité, personne ne fut moins dupe des apparences que ce passionné de l'idéal, que ce poète. Tout était vraiment bien à sa place, dans cette tête « régulière, solide, carrée ». S'il avait ajouté à cette tète des yeux bleus très vifs, profonds et doux, Paul Arène eût fait, sans le savoir, le portrait le plus ressemblant d'Eugène Plauchud.

Sa clairvoyance, pourtant, ne l'empêchait pas d'être

(1) En dehors d'Ou Gagnard, du Diamant de Sant-Maime et de Conte Gavouot, M. Plauchud a publié : Istori d'un Pauras, Moureto e Bloundinet, Lou Revenge de Moureto, La Mouort d'Imbert, Charmeu e Mirelo, La darniero Fado, Conte de Nouve — lou Rei dei Feniant, brochures, chez Crest, à Forcalquier.


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très humain, très compatissant. Sa vive sensibilité s'attendrissait à la vue de la souffrance et du malheur, et la misère le trouvait toujours accueillant et secourable. Expert dans la science des remèdes, il était heureux chaque fois qu'il pouvait adoucir une douleur, faire naître une espérance.

Ayant perdu de bonne heure une femme adorée (1), il ne vécut longtemps que pour sa fille dont il fit lui-même l'éducation, et pour quelques amis qui partageaient ses goûts et applaudissaient à ses travaux : de BerlucPerussis, Saint-Marcel Eysseric, ancien juge d'instruction à Forcalquier (2), Victor Bourrillon, son parent, pour ne parler que des plus anciens (3). Plus tard, le mariage de sa fille et la naissance d'un petit-fils (4) lui firent connaître de nouveau les joies du foyer.

Quel ami parfait il était lui-même ! Il n'ignorait aucune attention, n'oubliait aucune prévenance ; il avait des tendresses d'enfant. Une exquise fraîcheur d'âme et de sentiment donnait, dans l'intimité, un charme incomparable à son commerce.

Les dernières années de sa vie furent lourdes à porter. Condamné au repos absolu, ne sortant plus de sa maison, de sa chambre, forcé de renoncer à tout travail intellectuel, ce fut une longue et silencieuse agonie. Il se soumit à cette terrible épreuve, de toutes, celle qu'il avait le plus redoutée, avec la résignation du sage et, surtout, avec la patience du chrétien.

Ii espérait fermement en la vie à venir.

(1) Julie-Aimée Gondran, morte le 11 juillet 1882.

(2) Par une attention pieuse, au Musée de Digne, — salle des Souvenirs bas-alpins, — on a réuni dans le même cadre les portraits des trois amis : Plauchud, de Berluc-Perussis, Saint-Marcel Eysseric.

(3) A ces noms il est permis à l'auteur de cette notice biographique d'ajouter le sien.

(4) Auguste Audibert, né le 7 novembre 1889.


E quand lou pantai vai soun trin, L'amo s'arresto pa 'n camin, De l'aveni vouo trouca l'oumbro Par saupre ce qu'arribara Lou jou que soun cors passara De la vido dins la mouort soumbro.

L'aveni, counsulta, respouond :

Cregnei ren ! Enauro toun frouont ;

Ce qu'es esprit, à tout resisto ;

As la vido? La gardaras,

Es tieuno, vai ! Pouos estre en pas ;

La mouort ! Qu saup meme s'eisisto ?

Quand la materi de tes ouos Pouo pa peri, digo, es que vouos, Amo, que tu seiguei mourtalo ? Seriè lou mounde revessa, Lou sant e lou juste 'strassa ; 'Co se pouo pa, siès eternalo.

Ren se perde, Dieu lou vouo 'nsin, Ce qu'es esprit, pas mai qu'un brin De paio ; mai tout se tremudo ; E, par tu, dins l'eternita, Les pantai seran verita Eibarlugant' e touto nudo.

Et lorsque le rêve va son train, — l'âme ne s'arrête pas en route ; — elle veut percer les ténèbres de l'avenir — pour savoir ce qu'il en adviendra — le jour où son corps passera — de la vie dans la sombre mort.

L'avenir, consulté, répond : — Ne crains rien, lève la tête ! — Ce qui est esprit résiste à tout. — Tu as la vie? Tu la garderas ! — Elle est Lien à toi. Va ! sois en paix; — La mort ? mais existet-elle ?

Lorsque la matière de tes os — ne peut pas périr, dis-moi, veuxtu, — âme, être mortelle ? — ce serait le monde renversé, — le saint et le juste foulés aux pieds; — cela est impossible, tu es éternelle.


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Rien ne se perd, Dieu le veut ainsi, — pas plus ce qui est esprit qu'un brin — de paille, mais tout se transforme ; —et pour toi, dans l'éternité, — les rêves seront vérité — éblouissante et sans voile.

S'il met souvent des Fées en scène, ce n'est pas, à coup sûr, un simple enfantillage de sa part. Persuadé que si Dieu nous a donné des désirs infinis, c'est qu'il se réserve de les satisfaire un jour, il aimait à rêver, en attendant ce jour où les pantai sera» verita, d'un savoir et d'un pouvoir sans limites.

Sa foi en l'immortalité était si grande que les défunts lui étaient présents à l'égal des vivants. Un soir, au coin du feu, nous causions d'un ami commun, mort récemment, quand il s'interrompit tout à coup pour me dire : « Je suis convaincu qu'il est là, qu'il nous entend et qu'il est heureux de nous écouter. »

Aussi, lorsque les hasards de la promenade le conduisaient vers le cimetière, loin de chercher à s'en écarter, il s'en approchait, au contraire ; il s'appuyait, grave, pensif, sur le mur qui l'entoure, et son regard se fixait longuement et avec amour sur la tombe où reposent les siens. Lorsqu'il reprenait sa marche, après cette méditation qui avait été, en même temps, un entretien avec des êtres invisibles, il était ému profondément, mais il n'était pas troublé.

Dans un de ses souhaits de fête à sa fille bien-aimée, ne nous apprend-il pas qu'au milieu des heures les plus douces, les plus joyeuses de la vie de famille, il entendait, parfois, une voix partie de l'au-delà qui lui disait : Dourei veni ! « Tu devrais venir ! (1) »

Il répondit à cet appel d'outre-tombe, le 24 février 1909.

Il était âgé de 78 ans.

A. RICHAUD. Aumônier du Lycée de Digne.

(1) Ou Cagnard : Par la festo de ma fiho.


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IV. CAUSERIE GRAMMATICALE (1)

Variations locales du Français

Loin de moi la pensée de vouloir me poser ici en maître de provençal ; vous auriez tôt fait, — comme on dit dans le style du palais, — d'opposer à ma prétention un déclinatoire d'incompétence et de me renvoyer, avec frais et dépens, au picard et au wallon de nos plaines septentrionales ; aussi bien, voici déjà le vieil Horace qui vient me susurrer à l'oreille ce « quid valeant humeri » dont le judicieux bon sens s'impose encore, après vingt siècles, à toutes les littératures. C'est que je n'ai même jamais ouvert — infandum ! — le Trésor du Félibrige ; s'il m'est arrivé d'admirer Mireille, c'est dans une vulgaire traduction française. Enfin je me suis assimilé tout juste assez de « patois » pour distinguer la table des « emplegas » de celle des « proucurours » que notre regretté maître d'hôtel, — un bas-alpin de vieille roche, — aurait rougi de désigner dans l'idiome de Joanne ou de Boedeker. Le plan que je me suis tracé est à la fois plus défini et plus modeste : nous laisserons de côté, si vous le voulez bien, l'étude des dialectes, mieux faite, à coup sûr, pour l'épaule puissante du philologue de carrière ou du lin(1)

lin(1) causerie a fait l'objet d'une conférence donnée le 6 mars 1910, sous les auspices de la Ligue de l'Enseignement.

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guiste professionnel. N'y a-t-il pas là, en effet, une science spéciale, nécessitant une méthode rigoureuse, des connaissances approfondies et même, depuis la création de la phonétique expérimentale, un machinisme coûteux et compliqué de physicien. Me renfermant dans des limites plus étroites, je voudrais simplement m'attacher à démontrer que le français, oui, le bon français de France, dont l'unité semble un dogme consacré vingt fois par les académies et les lexiques, varie singulièrement de province à province, voire de ville à ville, et qu'à Digne, en particulier, telle formule courante, telle locution familière, composée cependant des termes les plus orthodoxes, demeure bien souvent lettre morte pour un Normand ou un Bourguignon. Viendra-t-on chicaner sur ce point mon expérience de « métèque » ? La crainte, certes, serait chimérique, car les natifs, en la matière, semblent bien plutôt frappés de légitime suspicion. Rien, en effet, ne peut, comme l'accoutumance, nous masquer le sens vrai des choses ; ainsi, le montagnard demeure-t-il insensible devant la beauté pittoresque de ses cimes neigeuses, tandis que l'homme des plaines ne soupçonne même pas la poésie grandiose de ses vastes horizons. Il en est de même touchant ces expressions locales auxquelles je faisais allusion tout à l'heure. A l'instar de ces bonnes fées de Perrault, dont un prince exotique pouvait seul faire tomber le voile, elles se dérobent jalousement à ceux qui en usent avec elles d'un commerce familier. C'est à l'étranger seul, — suis-je encore qualifié pour revendiquer ce titre, quand neuf années de séjour dans nos Alpes m'y ont acquis, pour ainsi dire, des lettres de grande naturalisation, — c'est à l'étranger seul, dis-je, qu'il est donné d'en apprécier toute la saveur et d'en discerner toute l'originalité.

Et quoi ! m'objecterez-vous, si nous abordons maintenant le fond du débat, le français de Dunkerque n'est-il pas le même que celui de Digne, la langue qu'on parle à


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Nancy diffère-t-elle sensiblement de celle qu'on emploie à Perpignan ? Que les Romains du grand siècle aient incriminé la patavinité de Tite-Live, le plus pur pour nous peut-être des prosateurs latins, il n'y a rien là dedans qui nous étonne ; Padoue et Rome, si nous calculons par heures, étaient plus éloignées que deux capitales européennes, alors que, sans paradoxe, la France d'aujourd'hui constitue presque la banlieue de Paris. C'était, dans la vie d'Horace, un événement plus considérable d'aller prendre le frais sous les ombrages du champêtre Tibur que, pour nos intrépides touristes, de faire, en août, l'excursion du Cap-Nord, et, vienne l'hiver, de fuir notre ciel brumeux jusqu'aux sables brûlants des Pyramides. Le progrès a tué la distance, et de cette suppression quasi radicale, c'est l'expression de la pensée, soit verbale, soit écrite, qui a tiré le plus appréciable profit. Ne court-elle pas nuit et jour, narguant intempéries et cataclysmes, sur le filet aérien de nos lignes télégraphiques, que dis-je? sur les ailes même du vent, avec une vélocité magique que ne connurent jamais, en leur temps, ni la gracieuse courrière des dieux, Iris, ni Mercure, le grand P.T.T. des siècles olympiques. Mais le parler, mieux encore que le style, c'est l'homme même ; et combien l'homme, en dépit de cet incessant progrès, si bien fait cependant pour effacer toute dissemblance, ne diffère-t-il point de l'homme, si nous le prenons, par exemple, près des glaciers des Alpes ou sur les glacis « des fortifs », au milieu du Bocage Vendéen ou dans les plaines de la Crau ! Aussi, la langue a-t-elle fait une énergique résistance à cette uniformité, — d'où naquit l'ennui, d'après le poète, — que notre centralisation à outrance entraîne derrière elle et, mieux que les gilets bretons et les vestes lorraines supplantés par les complets tout faits de la Belle Jardinière, c'est l'accent, c'est le vocabulaire qui nous révèlent les derniers restes de la vieille originalité provinciale. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà », a dit


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Pascal ; en matière de sémantique, — on peut employer le mot sans pédantisme, depuis qu'un docte et intéressant ouvrage de M. Michel Bréal lui a conquis droit de cité, — c'est souvent une dépression géographique insignifiante, un simple poteau-frontière, parfois une ligne purement irréelle et théorique qui limite le domaine de deux significations. Est-il provinces plus étroitement unies par l'ethnographie et par l'histoire que la Flandre et la Picardie? Des vicissitudes communes, une configuration identique, dés populations soeurs ont créé entre elles, dans le passé, d'étroits et indestructibles liens. Aujourd'hui, c'est Lille, la vieille capitale des Flandres, qui, au point de vue universitaire, industriel et commercial, constitue la métropole de la France du Nord. Tel un réseau serré de veines et d'artères, d'innombrables voies ferrées vont porter quotidiennement ses idées et ses produits aux confins des deux provinces, et celles-ci, en retour, lui envoient, comme un afflux de sang généreux, tout un peuple d'étudiants, d'ouvriers et d'employés qui viennent alimenter sans relâche ses instituts, ses usines et ses comptoirs. Eh bien! quand je fus, de Laon, appelé à venir habiter Lille, qu'en séparent a peine quelques heures d'automobile, — j'allais presque dire d'aéroplane, — j'y rencontrai des facons de parler toutes spéciales, dont le sens ne se livre pas au profane sans une préalable initiation.

« Il est le quart de 7 heures » signifie « il est sept heures moins un quart »; nos modernes tramways y sont encore des « cars », appellation offrant moins de parenté avec le « sleeping-car » des grands express qu'avec notre français « char », dont il représente une forme moins éloignée du prototype latin : n'avons-nous pas à côté, pour nous servir de référence, l'inévitable « carette à kiens » dont l'attelage pittoresque est si particulier à toute la campagne flamande ?

« Il y a du feu chez le voisin. » Voici une phrase qui,


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prononcée surtout avec le flegme local, ne troublerait guère la paisible sérénité de l'étranger, si le « coincoin » explicatif de la pompe à incendie, identique, celui-là, sous toutes les latitudes, ne se chargeait d'en éclairer aussitôt, — le mot. hélas ! est de circonstance, — la dramatique signification.

Mais, faut-il s'étonner, après tout, si l'expression verbale de la pensée est susceptible de prendre, avec le méridien, un sens différent quand les gestes, les attitudes elles-mêmes, langage muet qui parfois vient avec tant d'à-propos compléter l'autre, peuvent, en des régions distinctes, emprunter une acception radicalement opposée.

Il me souvient ici d'une anecdote dont je m'en voudrais de ne pas rapporter le sens, à défaut de l'humour que lui prêtait par surcroît l'esprit de la narratrice. De braves villageois avaient été appelés du fin fond de la Thiérache, dans une coquette sous-préfecture de la Drôme, par le mariage d'un parent. On leur présente au débotté, non le pain et le sel, dont ils n'auraient eu que faire, mais une couple de bouteilles poudreuses et vénérables auxquelles nos voyageurs assoiffés se réjouissaient déjà de dire deux mots. En personnages avisés, ils se. gardèrent bien de vider jusqu'au fond leurs verres, ce qui veut dire en bon picard : « Votre vin a un petit goût de « revas-y » ; nous ne demandons pas mieux que d'y retourner. » Leurs hôtes, au contraire, ne virent dans cette silencieuse invite qu'un signe certain de satiété, voire de mépris pour le breuvage offert, et, par une louable discrétion, se dispensèrent d'insister davantage. La situation, à la longue, ne manqua pas d'occasionner un certain embarras : « Quels pingres tout de même que ces Dauphinois! » pestaient en dedans d'eux nos gens du Nord. « Quelles petites bouches que ces buveurs de cidre! » proclamaient in petto nos méridionaux. L'arrivée du fiancé au courant des deux usages, fut le deus ex machina qui dénoua l'intrigue ; on s'expliqua avec un éclat de rire, et il n'y eut, en fin de compte, que les flacons pour en pâtir.


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Ces divergences une fois constatées, nous sommes en droit de rechercher leur origine; nulle part, en effet, on ne surprend dans la nature d'effet sans cause, et la linguistique, à cet égard, n'est ni moins rigoureuse, ni moins logique que la physique ou la chimie. Influence d'un patois coexistant ou antérieur, voisinage d'un idiome étranger, ces actions ont été trop minutieusement étudiées par les ouvrages spéciaux pour que nous y insistions davantage. Il est une raison toutefois que nous voudrions mettre en lumière parce que ses résultats sont plus frappants, plus actuels, et peuvent, pour ainsi dire, être surpris sur le fait. J'entends parler de l'influence exercée quotidiennement sur le langage par les habitudes, les moeurs, la manière de vivre de ceux qui l'emploient. Sur ce point, le français académique lui-même nous fournira de nombreux exemples. Prenons, si vous le voulez bien, cette expression courante : « J'ai réussi mon opération. » N'est-il pas vrai que le substantif y emprunte, sans qu'il soit besoin de recourir à un qualificatif ou à un complément, une acception bien différente et néanmoins dès l'abord comprise par tous, selon que nous la rencontrons dans la bouche d'un boursier, d'un calculateur, d'un stratégiste ou d'un chirurgien. C'est par un phénomène analogue que, dans une contrée agricole, certains termes généraux tendant à se spécialiser dans un sens agricole qu'on ne rencontrera point autre part. Les esprits, en effet, y sont tellement attachés aux choses de la terre que c'est à celle-ci qu'ils rapportent immédiatement toutes leurs pensées. « On rentre », par exemple, voudra dire " on rentre les récoltes » ; « on bat » signifiera « on bat le blé », sans qu'il soit besoin, par un complément sousentendu dans la pensée de chacun, d'apporter sur ce point l'insistance particulière que requerrait, au contraire, l'intelligence d'un citadin.

Il peut se produire aussi, quand, dans quelque endroit, deux circonstances, deux faits, d'ailleurs indépendants,


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viennent par accident à coexister longtemps entre eux, qu'une expression convenant à l'un finisse, en vertu d'une association bien naturelle, par s'appliquer également à l'autre. Nous pourrons signaler dans cet ordre d'idées le cas d'un village picard où l'église, voisine d'un ancien manoir féodal, se cramponne aux dernières assises d'une colline dominant l'ensemble des habitations. Chacun y dit couramment, sans qu'il y ait rien de figuré dans la tournure, ni que personne y prenne garde : « On monte à l'office », ou bien « on descend de l'enterrement ». Mais un habitant du pays me confia l'étonnement qu'il ressentit, un jour à retrouver la même formule dans une bourgade éloignée où le temple occupe au contraire le fond d'une profonde dépression. Il s'informe, interroge et apprend, en fin de compte, que cette tournure était le legs d'un compatriote qui, venant jadis habiter la contrée, l'avait apportée avec lui, puis fidèlement transmise à ses descendants. Les deux idées d' « église » et de « montée » avaient été si étroitement unies dans son esprit par une longue accoutumance que l'expression avait persisté, alors même que, dans un nouveau milieu, elle ne correspondait plus, — bien au contraire, — à aucune réalité physique.

Parfois, en effet, — notons le fait en passant, puisque l'occasion s'en présente, — il advient qu'un mot prend naissance dans une région, puis, sans qu'il soit possible de déterminer par quels mystérieux canaux il y est parvenu, se retrouve, un beau jour, à quelque cent lieues de son pays d'origine.

On me citait dernièrement le terme « arcambier », signalé depuis peu à Digne ; c'était à coup sûr un intrus, un exotique, dont l'apparence étrangère ne décelait en rien la nationalité provençale ; mais d'où pouvait bien arriver cet émigrant? J'y reconnus sur le champ et sans peine, avec une déformation légère toutefois (la longueur du voyage n'est-elle point à cet accident une excuse suffisante?), le vocable « arkansier », « que certains cantons


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de notre Thiérache emploient familièrement dans une acception très voisine. Mystère comparable à celui devant lequel hésite le naturaliste, quand, sans transition apparente, il retrouve une variété de la faune bas-alpine dans les montagnes du Tyrol ou les massifs de la Kabylie !

Et puisque nous voici maintenant rendus à Digne par un chemin qui fait penser à celui des écoliers, nous y continuerons notre herborisation philologique en glanant, parmi les expressions locales, celles qui semblent se recommander davantage par leur charme ou leur originalité.

A tout seigneur, tout honneur! Je vous présenterai d'abord ces braves « Gaulois » dont chaque foire mensuelle ramène dans nos murs la foule bruyante et affairée. Que le vocable historique toutefois n'aille pas évoquer en votre imagination ces guerriers aux cheveux rouges dont Rome naissante elle-même éprouva jadis les turbulents exploits ; il y a bel âge que leur lance belliqueuse s'est muée en un rustique bâton ferré et que le feutre mou, aux larges ailes, a remplacé sur leur chef le casque légendaire ; ils sont en effet honnêtes et pacifiques, nos actuels « Gaulois », et ce ne sont pas eux qui s'aviseraient jamais de rien jeter sur le plateau de la bascule, voire même leur champêtre houssine, dans les transactions hebdomadaires du Tampinet. S'ils lèvent sur nous, gens de la ville, une contribution de guerre qu'ils emportent soigneusement, le soir, dans un coin de leur mouchoir bleu, ils nous laissent en revanche, compensation très appréciable, de succulentes grives au genièvre, des oeufs frais pondus et, vienne l'automne, leurs champignons savoureux et parfumés. Le " Gaulois », dans notre parler local, c'est tout simplement le villageois de la campagne dignoise, qu'il nous arrive de la barre des Dourbes ou des hauteurs de Courbons. L'humour de l'expression s'allie très bien ici, est-il — besoin d'insister sur ce point ? — avec la réalité historique. Ne sont-ils pas les descendants directs


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de ces vieilles populations autochtones qui, vaincues, nourrirent si longtemps leurs vainqueurs et dont le labeur agreste entretint, durant des siècles, l'exotique population des cités romaines dans l'oisiveté de ses thermes, de ses arènes et de ses théâtres ? Saluons donc bien bas ces premiers possesseurs de notre sol national et gardonsnous, par respect pour la priorité de leurs titres, de marchander avec trop d'âpreté leurs « charges » de blé ou leurs lapins de champ.

Mais que signifie l'air éploré de ces deux commères, devisant à voix basse sur le seuil entr'ouvert de leur logis ? La vieille Jeanne, et sa cloche lamentable, seraitelle venue répandre dans la ville la nouvelle imprévue d'un trépas prématuré? Que nenni ! Leur conversation, naïf septentrional, a vite fait de vous rassurer. « Ah ! le pauvre, il est, ma foi, bien « fatigué », depuis hier soir ! » Il s'agit, sans nul doute, d'un gaillard qui, la veille, a gravi les pentes escarpées de Cousson, à moins qu'il ne soit allé, sur le terrain du dévoué M. Paret, disputer avec trop d'ardeur un « foot-ball association ». Hélas! la réalité n'est pas telle, et la fatigue à Digne n'a rien de cette bénigne courbature que nous guérissons, dans le nord, avec « le sirop de traversin ». Quand on est « fatigué » dans nos Alpes, il ne reste plus guère qu' « à faire son paquet », suivant l'expression du fabuliste, pour le grand voyage en vue duquel on n'a point coutume, hélas ! de prendre un billet de retour. L'étymologie reste muette sur l'origine de cette signification spéciale ; les lois générales du langage ne sauraient non plus suffire à l'expliquer. Si le sens des mots, en effet, présente une tendance très marquée à s'affaiblir, il est rare, au contraire, qu'il en arrive, comme ici, à se renforcer ; on était jadis « gêné » par le bourreau ; on l'est, à présent, par une redingote trop étroite ; les « possédés » du moyen âge étaient considérés comme des suppôts de Satan qu'on fuyait avec épouvante, quand on ne les brûlait pas tout


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vifs ; nos modernes « possédés » du bridge ou de la manille sont en général de joyeux compagnons dont on ne redoute guère que les atouts (1). Comment l'homme « fatigué » s'est-il peu à peu assimilé chez nous au moribond ? A défaut de la linguistique impuissante, la psychologie saurait peut-être nous tirer d'embarras, en nous montrant nos Bas-Alpins, si persévérants et si tenaces, prêts seulement à reconnaître et à avouer leur fatigue, au moment même où ils vont avoir toute l'éternité pour se reposer.

A Paris, on allume le feu; à Digne, on « l'éclaire ». De cette nuance délicate, c'est maintenant la nature même des choses qui va nous fournir une facile et logique explication. Si l'on n'éclaire pas notre feu du nord, c'est que celui-ci, par une juste réciprocité, se garde bien de nous éclairer; sa flamme, parcimonieuse et discrète, se dissimule sournoisement au sein d'appareils perfectionnés et hétéroclytes, poêles et cuisinières, calorifères et salamandres, qui consentent sans doute à nous dispenser sa bienfaisante chaleur, mais nous confisquent, par contre, sa réconfortante gaieté. Ici, à l'opposé, la joyeuse flambée de l'âtre, ultime survivance du foyer familial, où, dans la cité antique, on plaçait l'âme même de la maison, nous prodigue à la fois et chaleur et clarté. Ne dirait-on pas que, dans ses bûches sèches et pétillantes, notre lumineux

(1) Il est vrai qu'en latin « fatigo » avait d'abord un sens très noble et très fort. Virgile l'emploie en parlant des persécutions des dieux :

Aspera Juno

Quoe mare nunc terrasque metu coelumque fatigat

(M. Michel BRÉAL : Sémantique.)

C'est toujours la même remarque qui s'impose; notre Provence a conservé dans son langage nombre de réminiscences latines qu'on ne retrouve pas ailleurs, comme ses cités, Arles, Riez, etc., en perpétuent, à présent encore les impérissables monuments.


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soleil de Provence a voulu condenser, en vue des froides veillées d'hiver, quelques-uns des étincelants rayons dont il se plaisait à parer l'été disparu. Un nouveau bon point à M. Michel Bréal, dont « la Sémantique », où d'aucuns ne veulent voir qu'une incohérente et capricieuse personne, se révèle une fois encore pleine de vérité, de justesse et d'à-propos.

Il est une autre expression dont j'ai réussi moins heureusement, — dois-je l'avouer, — à percer le mystérieux incognito : il s'agit du pronominal " se remettre », qu'on emploie communément dans la région avec le sens bien particulier de « s'asseoir ». Toutes les significations rencontrées dans les dictionnaires ou chez les auteurs comportent plutôt, à l'opposé, aussi bien au physique qu'au moral, une idée de relèvement ; « se remettre sur pied » par exemple, ou encore « se remettre d'une maladie ». La seule analogie qu'on puisse surprendre avec l'usage général de la langue se rencontrerait peut-être dans le sens figuré de « se rasseoir » que comporte, entre autres textes, le vers suivant emprunté à notre comédie classique :

" Remettez-vous, Monsieur, d'une alarme si chaude. »

(Tartufe.)

Mentionnons néanmoins, pour être complet, que l'original latin « remittere » présente avec notre acception dignoise quelques airs de parenté; nous trouvons, en effet, les sens assez voisins de « se relâcher, se détendre, se laisser tomber » au nombre de ses significations passives. Quoi qu'il en soit, je me serais reproché de ne pas réserver une place, tout au moins modeste, à cette énigmatique réfléchi, ne serait-ce que pour éviter aux fonctionnaires qu'appellera, dans l'avenir, sur les rives de notre Bléone le hasard de la vie administrative, les affres cruelles éprouvées naguère par un infortuné débutant. Tout frais débarqué du quartier latin, celui-ci se voit, au cours de


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ses visites protocolaires, accueillir dans chaque maison par un obséquieux et empressé : « Remettez-vous, Monsieur, je vous prie », auquel, comme de juste, il ne comprend goutte. « Faut-il tout de môme que j'ai l'air embarrassé; vrai, je ne me serais jamais cru si timide », se répète in petto notre néophyte, et le voilà qui, prenant de son mieux une allure délibérée et cavalière, s'applique à cuirasser son coeur de ce triple airain dont parle Horace, contre les malheureux effets d'un trac imaginaire. Vains efforts ! L'importun vocable le poursuit de quartier en quartier avec la régularité irritante d'un leit-motive wagnérien. Il ne fallut rien moins que les compendieuses explications d'un natif, durant la trêve du déjeuner, pour qu'il parvînt à « se remettre », — au sens bien français du mot cette fois, — de son obsédante perplexité.

Il est, par contre, un autre Parisien chez lequel notre vocabulaire aurait provoqué, sans nul doute, moins de perplexité que d'enthousiasme ; je veux parler du grand lexicographe Littré, qui signale en quelque endroit, non sans amertume, l'injuste dégradation imposée au mot « fille » par les habitudes actuelles du français :

« Ce vocable si noble et si doux, écrit-il, est un de ceux que la langue moderne a le plus maltraités, car elle y a introduit quelque chose de malhonnête. L'ancienne langue exprimait par « fille » la relation avec le père et la mère de l'enfant féminin. La perte regrettable de ce mot essentiel a fait qu'il n'a plus été possible de rendre, sinon par une périphrase, « jeune fille », le latin « puella ». Mais ce n'a pas été le seul dommage ; « fille » a été dégradé jusqu'à signifier la femme qui se prostitue. L'usage est parfois bien ingénieux et bien intelligent; mais, ici, il s'est montré dénué de prévoyance et singulièrement grossier et malhonnête. »

Si le fervent des plages bretonnes auquel nous devons le Grand Dictionnaire avait abrité de temps en temps ses


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loisirs dans un clair bastidon provençal, il y aurait trouvé de quoi adoucir sur ce point la sévérité de ses conclusions et la vivacité de ses regrets. Nous avons, eu, en effet, maintes fois l'occasion de constater, tout au moins dans le parler populaire, l'emploi du mot « fille » avec une valeur analogue à celle qu'attribue la langue courante à son correspondant masculin. On dit familièrement : « Il a épousé une fille X », comme nous disons, gens du nord : « Elle se marie avec un fils X », sans qu'il y ait, pas plus ici que là, une nuance péjorative dans l'acception des deux termes. Et, comme il fallait bien que le rôle, ingrat sans doute, mais utile, qu'ont imposé au mot « fille » nos habitudes septentrionales, fut tenu dans le midi par quelque suppléant, ou en a tout simplement chargé ce Maître Jacques qu'est, en français, l'article simple. Néanmoins, m'a-t-on affirmé par ailleurs, avec exemples à l'appui, le nom propre s'accompagne fort bien aussi de l'article, sans qu'il y ait dans cette alliance aucune idée de dénigrement ou de mépris.

Et l'adjectif « fier », que j'allais oublier? A ce dérivé populaire du « ferum » latin, la langue académique a conservé le sens purement moral de « noble, généreux ». quand il est pris en bonne part, et plus couramment, peut-être encore l'acception péjorative de « hautain » et « d'arrogant ». Nous y joignons ici, dans le parler familier, une signification physique, — qui n'a rien d'habituel, — mais dont néanmoins, sans qu'il soit besoin d'insister, on comprend la filiation; c'est celle de « bien mis », de « bien attifé ». Quand donc on entend dire, dans le peuple : « Cette personne est fière », il convient le plus souvent d'y voir moins une critique de son caractère qu'un éloge de son chapeau.

Enfin, pour faire appel à des souvenirs en même temps administratifs et personnels, que de fois, durant la tournée de revision, n'avons-nous pas ouï ces mots « faible d'estomac » répondre comme un écho au classique « Pas


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de réclamations? » du major. Le praticien ausculte la partie indiquée, ne trouve rien, passe à la poitrine et diagnostique, en fin de compte, quelque affection pulmonaire. C'est que le terme employé, dans la pensée de nos conscrits, désigne l'appareil respiratoire, au lieu de s'appliquer, comme le veut l'usage courant du langage, à l'organe de la digestion.

Citerai-je encore, avant d'abandonner le vocabulaire, le verbe « espérer », qui correspond souvent, avec néanmoins plus d'expression et d'élégance, au français « attendre », et l'adjectif qualificatif « pauvre », dont on ne manque jamais, dans la région, d'accompagner, non sans une nuance délicate d'attendrissant souvenir, le nom d'une personne décédée (1).

(1) N'en déplaise au « tarde venientibus » des scolastiqnes, les expressions suivantes, bien que recueillies après coup, mériteraient pourtant mieux que les honneurs d'un simple renvoi. Qui de nous n'a entendu dire, à Digne : « Il est brave ! » ; l'adjectif, dans cette formule, s'appliquerait moins exactement, en dépit des apparences, à Don Quichotte qu'à Sancho Pança; « une bonne pâte », traduirons-nous en langage familier. De même, un homme « entrepris » n'est pas précisément apte à diriger « une entreprise » ; ce qualificatif correspond dans le pays au français « embarrassé », ce sur quoi sa composition étymologique (entre-pris) suffit d'ailleurs à nous édifier. L'usage en est tellemeut général qu'il n'est pas, m'a-t-on dit, d'examen primaire où il ne constitue un véritable sujet d'étonnement pour les correcteurs étrangers qui demeurent tous, — c'est le cas de le dire, — fort « entrepris » à son aspect. Et l'adjectif « calut » ? Un de nos amis, très au courant des choses provençales, lui donnait comme primitive origine l'état des agneaux qu'un mal subit a frappé de cécité; l'infirmité se déclare d'une manière si inopinée et si brusque qu'on croirait plutôt ces animaux atteints tout à coup d'une affection cérébrale ; de là, à passer à l'espèce humaine avec la signification qu'on lui connaît, la transition n'est ni longue ni difficile. On ajoutait que des influences exotiques avaient failli, par surcroît, lui faire prendre récemment le sens tout différent de « fort », — disons mieux, si vous voulez bien toutefois me passer la trivialité expressive du terme, — de « costaud ».


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La syntaxe, non moins que le lexique, pourra nous fournir une abondante moisson : s'agit-il de l'article, tout d'abord, n'avons-nous pas fréquemment entendu dire : « Je viendrai » dans demi-heure » pour « dans une demi heure », ainsi que l'indique la généralité des dictionnaires, d'accord avec les habitudes du français. On emploie volontiers aussi la tournure « monter « à » Ciron, alors qu'on ne dit pas ailleurs « aller « à » Ventoux ou « à » Pelvoux ». Et, bien que l'administration ne se pique pas généralement de couleur locale, j'ai sous les yeux des documents officiels où il est question du périmètre « de » Bléone et du reboisement « de » Cousson. Faut-il voir dans cet emploi parcimonieux de l'article une survivance de la grammaire latine, qui ne possédait pas « cette partie du discours », pour parler la langue de nos vieux rudiments ? Toujours est-il que les noms propres usités dans le midi pourraient, à l'égard de cette tendance, nous fournir une nouvelle et intéressante contribution. Nos

Nous connaissons déjà « les déformations » du français étudiées avec autant de compétence que d'humour par M. Deschanel; serions-nous en présence, ici, d'une « déformation » naissante du dignois ; après tout, c'est fort possible; « compendieux », a bien signifié d'abord « en abrégé », avant d'en arriver par un emploi inattendu, à l'acception radicalement opposée.

S'il nous est permis, pour terminer, de faire une incursion sur le domaine de la grammaire comparative, nous rapprocherons, en ce qui concerne la forme, « caluc » de » calouche », usité dans le patois picard pour désigner une personne louche ou, plus généralement même, présentant quelque imperfection des yeux. Quant au sens, une remarque intéressante s'impose également : nous avons constaté que la première application do notre qualificatif local se faisait aux moutons atteints d'une affection cérébrale (en français le tournis) ; de là, le mot a pris par extension la signification morale que nous indiquions tout à l'heure ; or, nous constatons dans le nord une assimilation absolument identique : « C'est un vrai « tournis », dit-on communément, il ne sait pas ce qu'il fait » ; le « tournis » du nord, on le voit, se rapproche donc fort, malgré la distance, de notre calut méridional.


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« Lebrun », « Leblanc », « Leroux », si nombreux en Picardie et en Champagne, y perdent invariablement leur article initial et, sous les formes abrégées de « Brun », de « Blanc », de « Roux », constituent ici des appellations patronymiques non moins répandues.

C'est encore la tradition latine (on en est plus rapproché chez nous que dans le reste de la France) qui se chargera de nous expliquer l'absence du possessif, si facilement négligé par la phrase, quand l'intelligence du récit ou du texte n'en réclame pas impérieusement l'emploi ; rappelezvous, d'une part, le « amat patrem » le « diligit parentes " sur lesquels nous avons tant pâli jadis, en compagnie de Chassang et de Lhomond, et laissez-moi mettre en parallèle ces tournures bien dignoises : « Vous avez mis « le » chapeau » ou encore : « Ils ont montré " le » couteau », dans lesquelles un septentrional, par la substitution de « votre » et de " leur » à l'article simple, ne manquerait pas d'insister davantage sur l'idée de possession.

La conjugaison, elle aussi, n'est pas sans donner lieu à plusieurs remarques : on mentionnait devant nous, il y a quelques jours, le verbe « se promener », qui, tout en conservant son acception normale, s'emploie familièrement sans pronom : « Que fait-il ? Il promène », tandis que, par une équitable compensation, le neutre « tomber » devient, avec le même sens, abusivement pronominal : « Il s'est tombé. » J'indiquerai encore, pour mémoire, l'emploi du parfait défini qu'est seule à conserver, dans le parler quotidien, la France méridionale. Partout ailleurs, ce temps est tombé dans une profonde désuétude que nous ne voudrions pas signaler, sans l'accompagner d'une sincère expression de regret. « Je suis venu », en effet, n'est pas exactement synonyme de « je vins », et l'usage, en supprimant cette dernière forme, a fait disparaître une nuance, que, pour la précision du discours, il aurait peutêtre mieux fait de sauvegarder. C'est également chez nous que la concordance des temps, cette règle naguère


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impérieuse et draconienne, léguée par la logique latine à notre grammaire archaïque, a conservé ses derniers adeptes : il y a bel âge que le peuple, autre part, a fait disparaître de la langue parlée tout imparfait du subjonctif, et les pouvoirs publics eux-mêmes, aux termes d'un récent arrêté ministériel, ont légitimé, après un conditionnel, l'emploi du subjonctif présent. Cette tolérance officielle n'a guère influencé jusqu'ici nos habitudes locales, et le gaulois le moins lettré rougirait d'imiter, dans son modernisme, le Grand Maître de notre Université nationale. S'agit-il d'un verbe auquel de longs et respectables services ont acquis droit de cité dans la prose classique, l'étranger accepte, sans trop se regimber, la forme tant soit peu désuète de notre subjonctif imparfait, dont la lecture, à défaut de la conversation, lui a déjà présenté la forme ; mais où l'oreille exotique se montre plus récalcitrante et plus rebelle, c'est en présence de ces phrases : « Il faudrait, « qu'il fichât le camp » ou « qu'il nous flanquât la paix », dans lesquelles par une alliance bien inattendue pour elle, le purisme du temps vient s'unir à la familiarité du mot.

A tout sujet bien ordonné une conclusion s'impose ; la nôtre, ici, sera facile, préparée qu'elle est déjà par tous les faits dont cette étude, pourtant sommaire, nous a permis la naturelle et logique constatation : « Conservez précieusement vos expressions locales », dirons-nous aux habitants des provinces. Si elles diversifient heureusement notre langue nationale, elles en attestent par ailleurs, en nous guidant vers ses lointaines origines, l'admirable et solide unité. Le linguiste, tout le premier, y trouvera son compte, car elles lui fourniront, ces locutions archaïques, des jalons précieux et sûrs, qui, plus vivants que les manuscrits et plus fidèles que les lexiques, le guideront, comme un fil d'Ariane, jusqu'aux manifestations primitives de notre français ; ainsi ces débris fossiles, conservés dans une grotte écartée et bien close, qui ressuscitent aux

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yeux du savant toute une civilisation disparue. N'est-ce pas, en effet, un axiome proclamé très haut par la philologie contemporaine que celui-là seul peut se vanter de connaître une langue auquel ses dialectes et ses patois eux-mêmes sont également familiers? Enfin, amis du pittoresque et disciples de la science sont trop rarement d'accord pour qu'il soit sans intérêt de constater, en la matière, l'unité de leur appréciation. Tel le fougueux torrent qui roule, au milieu de son courant irrésistible, les débris granitiques arrachés à nos rochers, pour les arrondir et les identifier, si j'ose dire, sous le heurt continu de ses flots puissants, l'usage, — cet « usus » tyrannique et impitoyable du satirique latin, — entraîne et broie, sans trêve ni merci, dans ses éternels remous, vocables, locutions, tournures, et, s'il en atténue parfois les arêtes un peu vives, trop souvent aussi lui arrive-t-il, hélas ! d'en émousser les facettes élégantes et délicates. Réjouissons-nous donc de retrouver çà et là, comme une gemme cristalline, protégée contre les eaux par quelque secrète anfractuosité de la rive, telle expression originale et savoureuse sur laquelle n'ont eu prise ni l'aveugle et brutale force des ans, ni la fantasque et capricieuse action de la mode.

Tout s'assimile, en effet, tout « s'uniformise » à notre époque, — voici qu'à mon tour je sacrifie involontairement au néologisme, — et la diversité qu'autrefois chérissaient les Muses a disparu, il y a bel âge, devant les nécessités croissantes de notre vie active et enfiévrée. Pourrait-il en être autrement, dites-moi, alors qu'on s'éveille au milieu des brumes glaciales d'un hiver parisien, pour respirer, le soir, sous les orangers fleuris de la Corniche, la brise tiède et parfumée de la Méditerranée aux flots bleus. Paris, aujourd'hui, déborde sur la France; la France, en retour, semble se concentrer à Paris, et si nos filles d'Arles ne rougissent plus de troquer la coiffe gracieuse de leurs mères contre le gigantesque chapeau-


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cloche de la bonne faiseuse, la Cannebière, de son côté, conquiert le boulevard par sa bouillabaisse odorante et safranée. Le parler provincial, nous l'avons vu, a mieux défendu jusqu'ici son originalité; c'est que la langue, — on ne saurait trop le répéter, — constitue l'émanation à la fois la plus spontanée et la plus profonde de l'âme humaine, partout identique dans ses principes essentiels, mais combien différente aussi, suivant les régions et les latitudes, dans ses multiples manifestations. Et pourtant, tandis que la Grèce minuscule de Périclès s'enorgueillissait de ses nombreux dialectes, ne nous prédit-on point maintenant, à brève échéance, l'avénement d'une langue universelle, volapuk ou esperanto.

En attendant ce retour aux temps bibliques de l'orientale Babel, savourons en dilettante cette diversité à la fois pittoresque et discrète dont Provençaux et Picards, Bourguignons et Flamands savent atténuer à l'envi la correcte, mais froide monotonie de notre vocabulaire académique : ainsi, au pied de ces poteaux officiels qui, de Quimper à Tarascon, viennent, à chaque détour du chemin, nous crier du même ton : " Descente dangereuse ; Tournant brusque », aimons-nous à retrouver, ici, le gênet d'or de la lande bretonne, ailleurs, la lavande parfumée de nos Alpes Provençales.

Et pour respecter jusqu'au bout la couleur locale dont le souci s'impose à tout conférencier, je vous dirai, en guise de conclusion : « Conservez-vous », Mesdames et Messieurs, et à la prochaine fois.

P. BRACONNIER.


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CONTRIBUTION A LA FLORE DE DIGNE (1)

LE POLYGALA EKILIS DC.

La famille des Polygalées, qui comprend 17 genres et 470 espèces sur lesquelles 260 appartiennent au seul genre Polygala, ne paraissait représentée dans la flore de Digne que par le Polygala vulgaris L., délicate petite plante aux fleurs singulières, de couleur variable allant du bleu au violet, et disposées en manière d'épi depuis le milieu des tiges jusqu'au sommet.

En parcourant, au commencement de l'été dernier, les coteaux de Chabasse, émaillés, à cette époque, de mille fleurettes aux tons les plus divers, notre attention a été attirée par une légère touffe de Polygala, dont les fleurs blanchâtres tranchaient très nettement sur le bleu du Polygala vulgaris L. avoisinant. Nous vîmes alors cinq tiges frêles d'un Polygala que nous reconnûmes, après examen, pour le Polygala exilis DC, espèce très rare, caractérisée par ses ailes à une seule nervure non ramifiée, à feuilles épaisses et à fleurs blanchâtres à carène purpurine.

Sachant que le Polygala grêle (P. exilis DC.) a pour habitat le sud-est de la France (Gillet et Magne, Flore Française, n° 2837), nous n'avons pas été très surpris de le trouver enfin, après l'avoir vainement cherché

(1) Voir Bulletin de la Société scientifique et littéraire des Basses-Alpes, n° 98.


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pendant plusieurs années, dans les environs immédiats de Digne.

Al. Bautier, dans ses Flores partielles de la France comparées (p. 42, n° 465), le signale sur les bords de la Durance et à Castellane. C'est le seul ouvrage où il soit fait mention de cette espèce dans les Basses-Alpes, car le Catalogue des plantes de Provence d'Honoré Roux ne mentionne pas le P. exilis DC comme appartenant à la flore bas-alpine.

Enfin, avant de publier la présente note, nous avons prié M. le chanoine A. Richaud, l'érudit aumônier du lycée de Digne, qui fut l'ami et le compagnon d'excursions du savant botaniste Ludovic Legré, dont il doit publier prochainement les herborisations dans les Basses-Alpes, de vouloir bien rechercher dans les papiers qui lui ont été remis par la famille de son ami si M. Legré parle de cette rare espèce. M. le chanoine Richaud, avec son obligeance habituelle, a bien voulu me faire connaître que le Polygala exilis DC n'était pas mentionné dans le travail de M. Legré.

Il convient donc d'ajouter à la nomenclature de la flore de Digne le très rare Polygala exilis DC, dont l'existence se trouve ainsi constatée, pour les Basses-Alpes, à Castellane et à Digne.

L.-A. DESSALLE.


286

MANOSQUE REVOLUTIONNAIRE

(1789-1805)

(Suite)

CHAPITRE IV

I.

Nouvelles difficultés. Manosque et la Révolution en marche.

La France entrait dans une période de troubles qui devait la conduire aux portes de l'abîme.

Les lois votées jetteront une funeste division dans le pays, quand il faudra les appliquer.

Manosque subit ce contre-coup. La constitution civile du clergé, approuvée par les uns, rejetée par les autres, fut, au sein de notre cité, comme un brandon de discorde.

Le sectarisme d'un petit groupe, inféodé aux clubs de Marseille, amena de véritables catastrophes. Quelques prêtres furent odieusement massacrés. La réaction opérée contre les assassins fit éclater un autre orage. Les Aixois et les Marseillais, pour venger les leurs qu'on leur donnait comme victimes, accoururent en masse pour châtier cette ville et ne s'en retournèrent qu'au prix d'une forte somme d'argent.

Entre temps, les couvents et leurs dépendances, déclarés


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biens nationaux, étaient vendus ; les diverses banalités, étaient supprimées et rachetées ; la réforme financière ne diminuait pas la misère du peuple; les nombreuses levées militaires donnaient lieu à des scènes tumultueuses.

Hélas ! M. de Sauteiron devait bien être déçu avec ses espoirs de révolution pacifique. Le peuple, à ces heures de crise, ne sait pas attendre ce que le temps seul pourrait lui donner avec mesure ; il frappe qui s'attarde à lui montrer le droit chemin, jusqu'au jour, où, victime de ses propres erreurs et se voyant dans l'ornière, il demande le salut à ceux qu'il persécutait hier.

Ainsi en fut-il à Manosque durant ces années terribles. Les partis employèrent trop souvent la violence comme instrument de règne; tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils s'opprimaient réciproquement. Mais tous, cependant, dans leurs excès, avaient à coeur de donner à leur cité plus de prospérité et une plus grande influence.

II. Grande fête à Manosque. — Installation du tribunal.

L'année 1791 commença, à Manosque, au milieu de l'allégresse générale. Notre ville allait fêter le triomphe de l'une de ses revendications. On sait la lutte que M. de Raffin dut soutenir contre la ville de Forcalquier et le succès qu'il obtint en faisant attribuer à son pays le siège du tribunal de district.

Le 9 janvier, à la séance du conseil municipal, M. de Raffin mit les membres de l'assemblée au courant de toutes ses tribulations.

Depuis l'attribution du tribunal, les élections des juges avaient eu lieu. Les électeurs, conseillés par M. de Raffin, avaient nommé comme président du tribunal M. Buzot,


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député à l'Assemblée nationale et membre influent du comité de constitution pour l'attribution des établissements. Nommé en même temps à Versailles, celui-ci ne viendrait pas, sans doute, occuper sa place; mais, « honoré de la confiance des Manosquins, il avait promis de s'occuper de leurs droits auprès de l'Assemblée nationale pour obtenir d'autres établissements (1) ». C'était l'important.

Les autres membres du tribunal étaient : MM. Chanul, vice-président, Maïsse, Henos de Boisgilot, Aillaud, juges, Maurin, juge suppléant. M. Issautier, présenté par M. de Raffin, avait été nommé commissaire du roi. Le conseil municipal aurait voulu faire agréer pour cette charge son maire, M. Eyriès.

Le lundi 10 janvier, il y eut une cérémonie solennelle à l'église Saint-Sauveur, pour l'installation des nouveaux juges et la prestation du serment. A l'heure fixée, le tribunal et le conseil municipal, réunis à la mairie, se rendirent à l'église. La garde nationale formait l'escorte ; une moitié ouvrait la marche et faisait la haie; l'autre moitié encadrait les autorités.

Ce spectacle assez peu ordinaire avait attiré tout le pays. La troupe, les corps constitués et la foule, autant qu'elle le put, entrèrent dans la grande et belle église. Les conseillers municipaux avaient des stalles réservées dans la grande nef, vis-à-vis de la chaire ; à côté d'eux, sur des chaises inférieures, se placèrent les notables. Les juges étaient en face. Tout autour, la troupe forma le cercle.

Aussitôt, M. le maire, en un discours de circonstance, expliqua le motif de cette cérémonie, et Richard, procureur dé la commune, demanda d'admettre les nouveaux juges à la prestation du serment, ce qu'ils firent aussitôt

(1) Archives communales, délibérations, 1791, 9 janvier, lettre D.


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en ces termes : » Je jure de maintenir la constitution du royaume, d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi, et de remplir avec exactitude les fonctions de mon office. »

Les conseillers cédèrent, à ce moment, leurs places aux juges et au commissaire du roi.

Le maire, au nom du conseil et du peuple, s'engagea à reconnaître les jugements du tribunal. M. Chanut, viceprésident, en l'absence du président, prononça un discours relatif à ses fonctions. M. Issautier fit agréer ses lettres de nomination et prêta aussi serment.

Conseillers, notables et juges, tous entrèrent alors dans le choeur et, placés dans les stalles, ils entendirent la messe, qui fut chantée avec l'accompagnement de toute la musique de la ville.

Pendant ce temps, les cloches sonnaient à toute volée et les pétards éclataient bruyamment au dehors. Le chant du Te Deum clôtura cette cérémonie, qui revêtait, par son caractère religieux, un éclat de majestueuse dignité.

Le retour s'effectua dans le même ordre qu'à l'arrivée ; sur la place de la mairie, on alluma un grand feu en signe d'allégresse (1).

Dans les assemblées primaires tenues les 16, 17 et 18 janvier, les électeurs composèrent le tribunal de la justice de paix; ils nommèrent juge M. de Raffin, assesseurs ou suppléants, MM. Honoré d'Audiffret, Richard, Tassy, de Champclos et Pochet.

Ces nouveaux élus prêtèrent serment le 24 janvier (2).

M. de Raffin ne devait pas terminer l'année de ses fonctions. Il fut élu député à l'Assemblée législative, au mois de septembre, et fut remplacé par M. d'Audiffret. Celui-ci démissionna aussi en 1792, quand il fut nommé lieutenant de gendarmerie.

(1) Archives communales, délibérations, lettre D.

(2) Archives communales, délibérations, lettre D,


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Voici le tableau des membres du tribunal en 1791, avec

leur traitement et l'impôt à prélever sur chacun d'eux, d'après la liste remise, le 5 avril 1792, au sieur Bremond, receveur à Manosque (1) :

Traitement. Impôt.

Claude Chanut, président 1.800 » 100 "

Maïsse, vice-président 1.800 » 100 »

Charles-Jean Henos, juge 1.800 » 100 »

Aillaud. juge 1.800 » 100 "

Jean-François Giraudon, accusateur public 900 » 45 »

Jean-Toussaint Louis, greffier 600 » 30 »

Jean-Joseph Issautier, commissaire du roi . 1. 800 » 100 «

J.-Honoré Audiffret, juge de paix 600 » 30 »

Pierre Tassy, greffier du juge de pais 200 » 10 »

CHAPITRE V

I.

La constitution civile du clergé et son application à Manosque. — Aperçu général.

La question religieuse vint se greffer malencontreusement aux événements de la Révolution et fut une des principales causes de division dans la France. Manosque. fut souvent, pour ce motif, le théâtre de pénibles incidents.

Le 12 juillet 1790, l'Assemblée constituante avait voté l'a constitution civile du clergé. Celle-ci rencontra une forte

(1) Archives communales, mandats, lettre L, case 3.


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opposition. L'assemblée, irritée par la résistance, décida, le 27 novembre 1790, que les ecclésiastiques fonctionnaires seraient astreints au serment civique, qu'ils prêteraient dans leur église, en y ajoutant celui de maintenir la constitution civile du clergé.

Le refus du serment entraînait la déchéance des titulaires.

Le roi refusa d'abord d'approuver ces décrets ; enfin, après maintes hésitations, il les sanctionna le 26 décembre 1790.

Le clergé, surtout le bas clergé, désirait bien des modi fications dans l'organisation religieuse de ce temps. Tout n'y était pas parfait. Les abus s'étaient glissés dans le sanctuaire ; beaucoup de prêtres se dévouaient auprès des fidèles, dans leurs paroisses, mais certains autres ne songeaient qu'à se procurer des bénéfices, pour bien vivre loin du travail.

Dès 1789, le clergé s'était montré favorable au mouvement politique ; il avait prêté le premier serment. Il aurait salué avec le même enthousiasme toute loi qui aurait réprimé les abus.

Celle qui avait été votée par l'Assemblée entrait dans un domaine qui n'était pas le sien ; elle touchait la juridiction, modifiait le mode de nomination des curés et réglait toutes ces questions sans un accord préalable avec le chef de l'Eglise.

Devant les exigences de cette loi, il fallait prêter serment, c'est-à-dire accepter sans restriction les réformes ecclésiastiques, qui échappaient à la compétence de l'Assemblée, ou bien se démettre de ses fonctions et exciter contre soi une partie du peuple, qui classerait les réfractaires parmi les adversaires de la Révolution.

Beaucoup de prêtres, quand il fallut se prononcer, se trouvèrent dans la plus grande incertitude.

Ils pouvaient prévoir les conséquences du refus : quitter leurs paroisses, laisser les fidèles sans secours religieux,


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sinon risquer d'être chassés, exilés ou traînés en prison. D'autre part, jusqu'à quel point pouvaient-ils savoir si ce serment était défendu ? Le roi très chrétien avait sanctionné la loi ; le pape n'avait encore rien dit ; il ne condamna la loi qu'en avril 1791 ! Dès lors, que faire ?

Des hésitations de ce genre se produisirent dernièrement, lors du vote de la loi sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Parmi les meilleurs catholiques et dans les rangs du haut clergé, n'y avait-il pas des partisans sincères de l'acceptation et du refus ?

Il serait donc injuste d'accuser de lâcheté ou de faiblesse tous ceux qui, en 1791, prêtèrent le serment. Bon nombre crurent agir en bons citoyens ; mais, prêtres soumis à l'Eglise, ils se rétractèrent, sans hésiter, au jour où l'autorité spirituelle, seule juge en la matière, se prononça contre la loi. Il est certain qu'il faut retrancher du nombre de ces prêtres convaincus ceux qui n'avaient d'autres mobiles que l'ambition ou l'intérêt. Ceux-ci étaient tout prêts pour l'apostasie et le scandale. N'y a-t-il pas toujours des hommes qui s'abaissent devant tout pouvoir, quoi qu'il leur demande ? Il est plus triste de trouver, parmi ces dégradés, des prêtres qui, par leur noble vocation et leur bel idéal, devraient être au-dessus de pareilles lâchetés.

II. Le clergé paroissial.

L'administration municipale de Manosque était plutôt favorable à la religion et à l'Eglise. Le sentiment religieux était très profond dans les âmes, à en juger par diverses délibérations prises durant les années 1791-92.

Les réfractaires eux-mêmes n'eussent pas été inquiétés, si un petit groupe de révolutionnaires, futurs terroristes, n'eût veillé à l'exécution de la loi.


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Le clergé manosquin, en majorité, prêta le serment.

Le 10 janvier 1791, le directoire de Forcalquier prévenait le maire de Manosque qu'un arrêté du département du 30 décembre dernier avait déterminé qu'au paiement du 1er janvier 1791 nul ecclésiastique ne recevrait son traitement, s'il n'exhibait la dernière quittance de ses décimes, celle de la contribution patriotique et le procès-verbal de la prestation du serment civique (1).

Le 10 février 1791, M. Honoré Bonnety, curé de la paroisse Saint-Sauveur, et François Ollivier, son vicaire, se concertèrent avec le maire pour fixer cette cérémonie au dimanche 20 février. M. Lambert, curé de Notre-Dame, avec deux de ses vicaires, avait fait la même démarche et fixé le même jour (2).

Ce 20 février donc, à 9 heures du matin, après la messe paroissiale, devant le conseil général et le peuple assemblé, le curé Bonnety prononça un discours dans lequel « il a exprimé, à la grande satisfaction des habitants, un sincère dévouement à la nouvelle constitution " et prêta ensuite le serment de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui lui était confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi et de maintenir de tout son pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et sanctionnée par le roi. L'abbé Ollivier, aussitôt après, prêta le serment. Le conseil municipal alla immédiatement à Notre-Dame, pour le même objet. Le curé de la paroisse se soumit à la loi (3). Les trois vicaires, Fouque, Beraud et Pourcin, refusèrent.

Dénoncés, le 28 février, au directoire du district, ces prêtres se présentèrent à la mairie, le 3 mars, pour le

(1) Archives communales, correspondance, 1791, lettre Q.

(2) Archives communales, délibérations, 1791, lettre D.

(3) Archives communales, délibérations, 1791, lettre D.


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prêter avec restriction, si on le leur permettait. Le maire leur montra le décret du 4 janvier, qui demandait le serment pur et simple. Ils refusèrent de le prêter (1) et, comme conséquence de leur refus, le 10 mars 1791, les administrateurs du district chargèrent M. le maire d'informer ces trois prêtres qu'ils étaient déchus de leurs places et que toute fonction leur était interdite dans la paroisse, " Le service divin, ajoutent-ils, ne doit pas en souffrir, puisqu'il a été accordé provisoirement un vicaire de plus au curé de Saint-Sauveur et que, sous peu de jours, la nouvelle circonscription des paroisses sera fixée (2). »

Le 22 février, le curé de Saint-Sauveur avait accompagné à la mairie son nouveau vicaire, Louis Leth, originaire de Manosque, ci-devant vicaire à Dauphin, pour déclarer qu'il le choisissait comme vicaire et faire enregistrer le serment déjà prêté, à Dauphin, le 13 février (3).

D'autres prêtres vinrent remplir les vides que la suppression des prébendes et le refus du serment avaient faits dans le clergé paroissial.

Voici le tableau de l'état du clergé paroissial de Manosque, avec le traitement et l'impôt prélevé sur chacun, en 1791 (liste remise au sieur Bremond, receveur, le 5 avril 1792) (4) :

Traitement. Impôt.

Honoré Bonnety, 61 ans, curé de SaintSauveur 2.400 livres. 160 livres.

François Ollivier, 33 ans, premier vicaire de Saint-Sauveur 800 — 40 —

Louis Leth, 26 ans, deuxième vicaire 800 — 40 —

(1) Archives communales, correspondance, lettre Q.

(2) Archives communales, correspondance, lettre Q.

(3) Archives communales, délibérations, lettre D.

(4) Archives communales, liasse des mandats, lettre L, case 3.


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Mayeul-Pancrace Robert, 24 ans, troisième vicaire 700 livres. 35 livres.

André Lambert, curé de Notre-Dame 1.800 — 100 —

Joseph-Gilles Dray, premier vicaire de Notre-Dame 800 — 40 —

Pierre-Michel Martin, deuxième vicaire de Notre-Dame 800 — 40 —

Jean-François Martin, 49 ans, troisième vicaire de Notre-Dame 700 — 35 —

Les trois réfractaires, Fouque, Beraud et Pourcin, durent abandonner leurs fonctions.

L'abbé Fouque fut porté sur la liste des émigrés du 19 août 1793. Certains actes de catholicité de 1797, 1798, 1799, signés par lui, montrent qu'il était à Manosque à ce moment. Il fut nommé, plus tard, curé de Reillanne.

L'abbé Pourcin, porté sur la liste des émigrés du 10 mars 1793, revint comme vicaire à Notre-Dame et y mourut le 15 juin 1809.

L'abbé Beraud fut nommé, après le concordat, curé de Notre-Dame.

Bonnety, malgré son serment, fut incarcéré comme suspect de fédéralisme ; il exerça le ministère à Manosque, jusqu'au concordat, et fut alors nommé curé de SaintEtienne. Ollivier, son vicaire, fut nommé curé à sa place par les sociétés populaires, en 1793, il fut incarcéré une première fois en 1793, une seconde fois en 1794, quand il protesta contre Derbès La Tour. Avec Louis Leth et Pancrace Robert, ils furent les principaux promoteurs du mouvement révolutionnaire à Manosque. Ce dernier fut même victime de la vengeance des Manosquins qu'il avait persécutés. Le curé Lambert se retira à Grambois. JosephGilles Dray quitta le vicariat de Notre-Dame en janvier 1793, fut nommé capitaine à la 1re compagnie du 4e bataillon des Basses-Alpes, aumônier de ce bataillon le 15 mai 1793 et donna sa démission lé 1er pluviôse an II (20 janvier


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1794) (1). Il acquit une partie du couvent des Bernardines, et, le 8 frimaire an 8 (29 novembre 1799), nous le trouvons à Manosque, où il est délégué à Digne pour affaire communale. François Martin est cité dans un acte de civisme, en l'an II (1793), comme ministre du culte catholique employé à la paroisse Notre-Dame, depuis le 30 septembre 1791, et Pierre Martin, son neveu, fut nommé curé de Corbières, le 3 juin 1792.

Il nous faudra revenir sur quelques-uns de ces personnages qui avaient profité des événements pour se faire une situation à Manosque et devinrent la terreur de leur pays. C'était le fruit gangrené que la tempête allait détacher de l'arbre de l'Eglise.

H. BRUN. (A suivre.)

(1) Archives de la guerre, contrôle du 4e bataillon des volontaires des Basses-Alpes.

Le Gérant, CHASPOUL.


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Les Faïences de Moustiers

I.

Les plus anciennes faïences auxquelles on puisse attribuer une date certaine proviennent de l'Alhambra de Grenade, où fut également trouvé, au XVIe siècle, ce fameux vase en poterie émaillée qui date, de 1320 et ne mesure pas moins de 1m,36 de hauteur et.2m,25 de circonférence.

De l'Espagne, la fabrication des faïences fut importée en Italie. Sous l'heureuse impulsion des della Robbia, les manufactures de Pesaro, de Gubbio, d'Urbino et de Faënza rivalisèrent de science et de talent dans la production de ces chefs-d'oeuvre, qui figurent encore aux premières places dans les collections de céramique.

La fabrique de Faënza (en français Fayence) se distingua entre toutes par la beauté de l'émail dont elle sut recouvrir ses produits ; si bien qu'elle mérita de donner son nom aux faïences, que l'on appelait d'abord, et que les fins antiquaires appellent encore aujourd'hui, majoliques, du nom de Majorque, ville d'Espagne, où se trouvaient les ateliers les plus renommés de la Péninsule.

Cependant l'art qui nous occupe ne produisit rien de remarquable en France jusqu'au XVIe siècle, époque à laquelle François Ier fit appeler d'Italie Girolamo, le dernier des della Robbia, pour l'embellissement du château de Madrid, dans le bois de Boulogne, à Paris, au moyen de la décoration céramique appliquée à l'architecture et aux ornementations intérieures. Encouragés dans cette voie par un grand prince qui payait ainsi la satisfaction de son goût, les artistes français, ne tardèrent pas à se produire.

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Le premier, Léonard Limousin, composa de riches émaux, dont les plus remarquables sont, sans contredit, les douze apôtres, destinés d'abord à la chapelle du château d'Anet et qui décorent actuellement le maîtreautel de la cathédrale de Chartres.

Vient ensuite le célèbre Bernard Palissy. A partir de ce moment, les progrès de la faïencerie française ne doivent plus s'arrêter.

Beauvais, Paris, Rouen et autres lieux de la France fabriquent alors ces belles poteries recherchées de toute l'Europe, dont quelques-unes, à tort ou à raison, sont attribuées à Oiron (petit village du Poitou). Ces pièces sont connues sous le nom de faïences de Henri II, ou de Sphinx de la curiosité, parce qu'elles portent le plus souvent la devise de ce roi et quelquefois aussi les emblèmes de François Ier.

Quoi qu'il en soit, au sujet de leur origine, elles n'en sont pas moins rares et précieuses.

Le cadre trop restreint d'une notice ne nous permettant pas d'entrer dans de trop longs détails au sujet de l'époque exacte de l'introduction en France de la poterie émaillée, nous nous renfermerons dans l'histoire de la fabrication de cette belle faïence qui rendit Moustiers à jamais célèbre dans les fastes de la céramique.

II.

Les faïences de Moustiers ont été pendant de longues années attribuées, en grande partie, aux fabriques de Rouen et de Nevers, à cause, sans doute, de l'analogie qu'elles ont avec ces dernières par le ton légèrement bleuâtre de l'émail, ainsi que par les lambrequins et arabesques qui décorent le plus souvent les bordures des pièces de la première époque.

C'est aux patientes recherches d'un céramiste distingué,


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M. Ch. Davilliers, que Moustiers doit l'honneur de n'être plus tributaire de ces grands centres de production. Sans doute, des historiens, des savants, ainsi que nous le verrons plus loin, avaient, avant lui, fait connaître cette faïencerie, mais aucun n'avait pu déterminer la composition et le style de ses produits d'une manière aussi précise, aussi complète.

D'après les recherches faites dans les archives de l'état civil de Moustiers, le premier fabricant connu serait un sieur Pierre Clerissy, dont le nom de famille reparaît souvent dans les actes de naissance ou de décès de cette localité, ce qui laisserait supposer une certaine notoriété parmi quelques-uns de ses membres.

Né, en 1652, de parents exerçant déjà la profession de potiers, Clerissy ne tarda pas à se distinguer dans l'art de la céramique, puisqu'en 1686, à l'occasion du baptême de sa fille, Anne Clerissy, il prend le titre de maître faïencier. Son extrait mortuaire est daté du 15 août 1728. Il avait donc 76 ans lorsqu'il est mort.

Nous relevons également, à la date du 26 novembre 1677, l'acte de décès d'un sieur Pierre Bousquet, peintre.

Il s'agit ici, évidemment, d'un peintre céramiste, car aucune autre profession de ce genre n'est mentionnée dans les archives de Moustiers, tandis que plusieurs des descendants de cette famille ont exercé la profession de peintre sur faïence.

On peut, dès lors, affirmer que la fabrique fondée à Moustiers par Pierre Clerissy remonte vers 1680 et que, par. suite, la ville de Moustiers est la première en Provence, avant Marseille. Varages, Tavernes et Aubagne, qui s'occupa de cette fabrication.

La première date qu'on puisse, en effet, assigner à ces localités n'est que de 1697. Elle est indiquée sur un grand plat rond de Marseille, signé : « A. Clerissy, à SaintJean-du-Dézert, à Marseille. » Cette pièce fait partie de la collection de M. Ch. Davilliers.


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Un détail intéressant à noter ici : le nom de Portaou deis oulos (portail des pots de terre ou marmites), qui désignait autrefois la porte occidentale près de laquelle les potiers de Moustiers exposaient leurs ouvrages pour les faire sécher au soleil, prouve assez qu'on y connaissait depuis longtemps la fabrication des terres cuites gros« sières ou vernissées.

Comment Clerissy parvint-il à obtenir cette couverte opaque ou émail, dont les éléments bien choisis d'étain et de plomb donnèrent à ses produits ce beau blanc de lait si recherché encore aujourd'hui?

L'historien des Basses-Alpes, M. l'abbé Feraud, nous apprend que, dans les premières années du XVIIe siècle, un religieux servite, arrivé de Faënza (Italie), vint diriger le couvent que l'ordre possédait à Moustiers. Frappé de l'intelligence, de l'habileté du jeune Clerissy, il lui donna les moyens d'apprendre la composition de l'émail dont les ouvriers de Faënza se servaient pour recouvrir leurs poteries ou majoliques. Une fois en possession de ce secret, Clerissy, esprit chercheur, constant, se livra avec ardeur à l'étude et à l'application des émaux propres à recouvrir la faïence.

Grâce à son habileté, à son génie, je pourrais dire, la fabrication des poteries émaillées prit bientôt à Moustiers un développement considérable, et leur renommée ne tarda pas à provoquer la fondation de nombreux établissements de même genre dans le midi de la France, à Marseille d'abord, à Varages ensuite et autres lieux déjà nommés.

D'après Mézeray et d'autres écrivains encore, la petite ville de Fayence (Var) aurait également pris part à ce grand mouvement industriel. Sa plus grande gloire serait surtout d'avoir donné son nom à la poterie dont il s'agit. Cette opinion, basée sur une erreur de synonymie, ne saurait prévaloir : outre qu'on ne connaît aucune pièce de cette localité, il n'y reste aucune trace d'un établissement ayant pu servir à la fabrication de la terre émaillée.


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L'étymologie du mot faïence vient donc, ainsi que nous l'avons dit en commençant, de Faënza (Italie): Ce qui a pu donner lieu à cette incertitude, c'est probablement le nom en latin : Faventia, qui est commun à ces deux villes.

Mais revenons aux faïences de Moustiers et, en particulier, à Clerissy.

Encouragé par ses premiers succès, il se livra à de nouvelles recherches et parvint à donner à ses pièces, avec l'élégance des formes, toutes les délicatesses de l'ornementation, ce qui permit plus tard leur assimilation à la vaisselle d'or et d'argent qui couvrait les tables et les dressoirs des palais somptueux des seigneurs et des grands de la Cour.

C'est ainsi qu'un de ses descendants et continuateur de ses oeuvres reçut une commande importante de vaisselle de Mme de Pompadour.

En effet, les archives royales de cette époque (déposées au palais du Louvre, à Paris) relatent une commande de faïence (moult bien blanches et bien peinctes) faites à Moustiers, chez Clerissy, par la célèbre marquise et s'élevant au chiffre énorme alors de 10,000 francs !

Parvenu à une fortune considérable, ce même Clerissy put acheter des terres seigneuriales et devenir baron de Roumoules. Nommé, en 1747, secrétaire du roi (Louis XV) en chancellerie, près le parlement de Provence, il laissa des lettres de noblesse à ses enfants, dont le dernier survivant, beau vieillard octogénaire, vient de s'éteindre, il y a quelques années à peine, à son château de Roumoules, non loin de la ville de Riez.

III.

La décoration des pièces fabriquées à Moustiers comporte deux époques bien distinctes. La première est surtout caractérisée par des sujets de


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figure, avec bordures et ornements français de style antique ou oriental.

Ces sujets représentent généralement des chasses aux bêtes féroces, des combats empruntés aux plus belles gravures d'Antoine Tempesta, artiste florentin, mort à Rome, en 1630, ou bien encore des scènes mythologiques, des sujets de sainteté inspirés des tableaux de FrancFloris, peintre d'Anvers, surnommé le Raphaël flamand.

Le plus ancien spécimen de ce style à date certaine est un grand plat rond, aux bords larges et bien ouverts, que possède le musée du Château Borrely, à Marseille. Il porte l'inscription suivante, avec la date de 1711, ce qui ne laisse aucun doute sur son authenticité :

« G. Viry fit à Moustiers (sic) chez Clerissy 1711 »

Ce plat représente l'instant où le bon samaritain prend soin d'un voyageur blessé à qui un prêtre et un pharisien avaient refusé leurs secours.

La bordure est composée de griffons et de mascarons ailés, réunis en gracieux entrelacs par des feuilles d'acanthe et supportant quatre cartouches où sont représentés différents animaux.

Quant à la peinture, elle est, comme presque toutes les pièces principales de la première époque, d'un bleu intense, sauf dans les seconds plans du tableau, où elle finit par se fondre avec le blanc mat de l'émail.

La seconde époque se distingue par un émail tellement vitreux qu'il rivalise parfois avec celui de la porcelaine ; mais elle est surtout caractérisée par la variété des couleurs et par l'élégance et la délicatesse des dessins empruntés aux ingénieuses fantaisies de Charles Boulle et de Bérain, ainsi qu'on demandait alors pour les bronzes et les meubles.

Bien qu'éloigné des grands centres manufacturiers, Moustiers, on le voit, suivait aussi les fluctuations du


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goût et pouvait rivaliser avec les meilleures productions de Rouen et de Nevers.

Les décors de ces pièces sont généralement en jaune orangé, jaune citron, vert bleu ou violet.

On y voit quelquefois le rouge de fer de Rouen, mais en très petite quantité.

On s'expliquerait difficilement l'emploi de ces nouvelles couleurs sans la curieuse version donnée à ce sujet par l'auteur d'un mémoire anonyme trouvé dans les oeuvres manuscrites de Calvet, d'Avignon, et confirmée par des preuves matérielles.

Le comte d'Aranda, ministre d'Espagne, voulant importer dans les fabriques de Denia (royaume de Valence) les secrets de la fabrication provençale, fit embaucher des ouvriers de Marseille et de Moustiers.

Parmi eux, se trouvait Joseph Olery-Esprit. Observateur autant qu'ouvrier habile, il sut mettre à profit son séjour en Espagne pour étudier la peinture polychrome alors en usage dans ce pays.

Une fois en possession de ce secret, Olery rentra en France, accompagné de quelques-uns de ses nouveaux compagnons de travail, tels que les Miguel (Michel), les Solina, peintres habiles de la Péninsule, à qui il avait su inspirer la confiance et qui l'aidèrent à fonder une fabrique à Moustiers.

Grâce aux nouvelles couleurs et aux nouvelles formes dont il sut enrichir ses produits, Olery ne tarda pas à éclipser Clerissy.

Malheureusement, le succès le perdit. Trop porté à contenter ses fantaisies d'artiste, il ne sut gérer ni son talent, ni sa fortune, et, appauvri, ruiné, il se vit contraint de travailler comme ouvrier chez Clerissy. Ce dernier, stimulé par les succès de son rival, était parvenu à surprendre ses secrets. Aidé, plus tard, par Olery luimême, il réussit complètement dans ce nouveau genre de décoration.


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C'est alors que furent composées ces faïences artistiques, véritables chefs-d'oeuvre, dignes d'affronter le voisinage des tapisseries des Gobelins et des bronzes de haut style qui décoraient les demeures féodales des seigneurs de l'époque. Voici, d'ailleurs, l'éloge qu'en fait l'abbé Delaporte dans son Voyageur français, publié à Paris, en 1788 : « Il y a, dit-il, dans la petite ville de Moustiers une manufacture de faïences qui passe pour être la plus belle et la plus fine du Royaume. »

Il m'a été donné de voir et d'admirer quelques-unes de ces pièces devenues fort rares et que Mme Péthieu, de Moustiers, avait su trouver et recueillir elle-même en véritable amateur. Qu'il me soit permis de mentionner ici un pot à eau, accompagné de sa cuvette, faisant partie de cette collection et dont le dessin et les couleurs paraissent résumer tout ce qu'on peut avoir fait de plus fin en ce genre.

Des guirlandes de fleurs à grappes tombantes servent d'encadrement au sujet principal de la cuvette, dont le milieu est couvert par un char de triomphe que traînent quatre superbes lions.

Minerve, le casque en tête, une pique d'une main, un bouclier de l'autre, se tient debout sur le char.

A ses pieds, sont enchaînés deux prisonniers, l'air triste et sombre.

Un guerrier armé d'une lance sert d'escorte à la Déesse.

Des trophées d'armes, des drapeaux entremêlés de bouquets de fleurs, des animaux symboliques décorent admi rablement le pot à eau, dont la riche monture en argent témoigne du prix qu'on y attachait alors.

Les couleurs qui dominent sur ces deux pièces sont le bleu d'azur, le jaune orangé et le vert tendre, couleurs si difficiles à obtenir sur la faïence et dont Moustiers seul possédait bien le secret.

Il nous reste à rechercher maintenant les causes qui amenèrent plus tard la ruine de cette industrie jadis si


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florissante et expliquer la présence de la marque O traversé par un L qu'on retrouve si souvent sur les faïences de Moustiers.

Parmi les diverses origines qu'on attribue à cette marque, il en est une qui mérite d'être rapportée, ne seraitce qu'au point de vue de la curiosité.

Un savant céramiste a pensé qu'elle pourrait bien être celle d'une fabrique établie à Lérins (Lerinae officina). On ne saurait admettre cette explication, qui n'est appuyée d'aucune preuve matérielle ; cette marque appartient, selon toute probabilité, à une fabrique importante de Moustiers, à celle d'Olery, sans doute.

Certains fabricants durent plus tard s'en servir comme d'une recommandation, en l'accompagnant d'une ou plusieurs lettres : les initiales du fabricant ou du peintre, peut-être même des deux à la fois, ainsi que paraissent l'indiquer divers monogrammes.

Toutefois, en l'absence de documents positifs que les produits connus et les archives de la localité n'ont pu fournir jusqu'à ce jour, il est préférable de ne pas se prononcer d'une manière absolue à cet égard, surtout lorsqu'on se trouve en présence d'un centre de production aussi considérable que celui de Moustiers.

En 1789, on n'y comptait pas moins de douze fabriques rivales, dont une seule occupait vingt-deux peintres à la fois. Aussi les ouvrages de Moustiers sont-ils innombrables.

Outre la vaisselle de table simple ou ornée, outre les écuelles et les grands plats, il faut citer des fontaines, des canards, des cloches avec leur battant, des plaques destinées aux chambranles des cheminées, des vases de jardin et des vases à fleurs, des encriers et des sabliers de forme ronde ou carrée, des bénitiers, des bougeoirs, des chandeliers, des manches de couteaux de table, des plateaux de service, des huiliers, des plats à barbe, des jardinières, des petits souliers, des cadrans et méridiens solaires, des statuettes, des coffrets, des sucriers, des


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théières, des surtouts de table, des assiettes de fruits dites d'attrape, etc., etc.

Mais la valeur artistique des produits, nous allons le voir, va baisser maintenant en proportion de leur développement industriel.

En effet, soit qu'ils manquassent d'ouvriers exercés, soit pour tout autre motif, les faïenciers d'alors abandonnèrent le bon goût du dessin des époques précédentes et se contentèrent de reproduire par le procédé du poncis. On donnait, la plupart du temps, aux dessinateurs des modèles sans valeur achetés à vil prix, et ces images, piquées par des apprentis, étaient reportées tant bien que mal sur le vernis.

C'est ainsi que furent reproduits les grotesques de Callot, les scènes galantes, les sujets champêtres particuliers à la dernière période.

D'autre part, la polychromie permettant de dissimuler les insuffisances du dessin sous les reflets brillants de l'émail, Moustiers ne produisit bientôt plus que des pièces d'une valeur purement commerciale.

Les frères Fouque, dignes successeurs de Clerissy, essayèrent, mais vainement, de lutter contre ce mauvais goût. Voyant leur fortune compromise, il durent abandonner à leur tour la fabrication de ces petits chefsd'oeuvre céramiques, bien au-dessus de l'art industriel et qui tiennent aujourd'hui une si grande place dans les collections modernes.

Ces derniers fabricants nous ont laissé également quelques ouvrages en poterie façon porcelaine, dont la couleur principale, en brun feuille morte de Nevers, est relevée dans les filets et les fleurs par l'éclat de rehauts dus à une dissolution particulière de l'or.

A cette cause principale de la décadence des produits artistiques de Moustiers, il faut en ajouter une autre plus grande encore, celle de la propagation de la porcelaine et de la poterie fine anglaise, dont l'introduction dans les


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usages domestiques finit par arrêter complètement l'essor de cette industrie.

IV.

Nous ne pouvons mieux terminer cette étude qu'en donnant ici quelques détails techniques sur la faïence de Moustiers.

On obtenait la pâte par le mélange d'une terre blanche et grasse, extraite du quartier de Marzouels, et d'une autre argile variant du rouge assez sombre au rose foncé, tirée du quartier de Combe.

L'extraction de cette dernière étant devenue très difficile et même dangereuse pour les mineurs à cause du terrain friable qui la recouvre et de la proximité d'énormes masses de rochers, on la remplaça par une terre de même couleur qu'on trouve près du village de Bauduen (Var), distant de Moustiers de 13 kilomètres environ. Toutefois, celle-ci était moins favorable à la fabrication ; elle ne donnait pas au même degré la plasticité et la résistance nécessaire à la pâte pour subir l'action du feu, ni assez de rigidité au biscuit. C'est pourquoi on avait songé à faire de nouvelles fouilles aux environ de Combe, pour reprendre l'exploitation abandonnée.

Ces deux matières étaient ensuite pesées à sec et jetées dans de grandes fosses dans la proportion de 2/3 pour la première et de 1/3 pour la seconde, avec une addition d'eau proportionnée à leur quantité. Au bout d'une année, qnand la pâté était formée, on l'en tirait pour l'exposer au grand air, jusqu'à ce qu'elle fût assez ferme pour être pétrie dans les mains sans s'y attacher. On la mettait ensuite sur le tour pour en former des pièces, lesquelles étaient placés ensuite dans des étuis ou gazelles pour être soumise à l'action d'un feu à longue flamme.

Quant à la composition de l'émail opaque blanc, dont les


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fabricants de Moustiers faisaient si grand cas, ce n'est plus un secret pour personne.

On l'obtenait en faisant calciner du plomb et de l'étain dans les proportions de cent parties du premier et de trente parties du second.

A ces oxydes on mêlait une égale quantité de sablon d'Apt (Vaucluse) et une quantité quatre fois moindre (1/4) de fritte de verrerie, ou de sel de cuisine.

Ce mélange, mis dans le four même où l'on cuisait la faïence, était soumis à l'action d'une forte chaleur jusqu'à vitrification complète.

Pulvérisé ensuite par la meule du moulin à vernis, on y mettait alors l'eau nécessaire pour obtenir le liquide épais et fluide dans lequel étaient plongées les poteries cuites une première fois.

Une fois imprégnées et recouvertes de ce liquide, les poteries étaient remises au four, et, au moyen d'une seconde cuisson, on obtenait l'émail opaque qui constitue la couverte.

Certaines de ces pièces, celles dites en blanc, ne subissaient plus aucune préparation ; au sortir des fours, elles étaient presque immédiatement emballées pour satisfaire les nombreux acheteurs qui venaient de toutes les contrées du midi chercher la belle faïence de Moustiers. Mais les pièces qui devaient être décorées passaient entre les mains de peintres habiles, soit avant, soit après la deuxième cuisson, suivant l'usage auquel elles étaient destinées, et subissaient ensuite une nouvelle fournée.

Les objets d'usage ordinaire, sujets à des frottements ou à des chocs, recevaient presque toujours leur décor sur émail cru. Dans ce cas, les couleurs se combinent avec la couverte pendant la fusion et font absolument corps avec la glaçure.

Quant aux pièces de grand luxe, elles étaient toutes peintes sur émail cuit et soumises à une troisième cuisson. Elles sont connues sous le nom de faïence à réverbère,


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du nom des petits fours dits à réverbère dans lesquels elles étaient renfermées pour la dernière cuisson.

Par ce dernier procédé de peinture, appelé également à la mouffle, on obtient toutes les couleurs, même la pourpre de Cassius, ou pourpre minérale, qui se produit, comme l'on sait, par la réaction chimique du deutochlorure d'or sur le proto-chlorure d'étain.

En présence du nombre relativement aussi considérable de fabricants et d'artistes qui ont travaillé à Moustiers, il faut renoncer à en formuler la liste exacte ; nous nous bornerons à citer les noms les plus connus.

A côté des deux Clerissy et d'Olery, plaçons d'abord par ordre alphabétique les potiers : Antelmy et Courbon, — Barbaroux, — Berbegier et Rebory, — Bondil père et fils, — Chaudon et Thomas, — Feraud père et fils, — Ferrat frères, — Fouque père et fils. — Ycard, — Laugier et Chaix, — Tion ou Thion — et Tournier.

Viennent ensuite les peintres : Cros, — Domer, — JeanBaptiste et Gaspard Viry, — Grangel, — Miguel, — Solina ou Soliva, — Solomé — et Vilax.

Après avoir vu Moustiers révéler ses tendances artistiques par des peintures du plus haut style et des décors à reflets aussi puissants, on sera étonné d'apprendre que cette industrie, comme dans beaucoup d'autres villes, est tombée dans l'oubli le plus complet. La dernière fabrique a été vendue le 4 mars 1874, pour la modique somme de 4,500 francs !

Nous devrions peut-être borner ici cette revue, pourtant bien sommaire, des phases qu'a subies l'art auquel Moustiers doit sa notoriété. Mais il nous semble utile de dégager des considérations que nous venons d'émettre et des faits que nous avons exposés les vérités esthétiques et morales qui s'y rapportent.

Les sciences et particulièrement la chimie ont permis à notre art préféré de réaliser des progrès de plus d'un genre, dont le principal consiste dans des facilités d'exécu-


-310tion

-310tion en ont fait un art, hélas ! presque exclusivement industriel.

Mais il n'en était pas de même, par exemple, au temps où Bernard Palissy, l'humble potier de terre, occupait une des premières places dans le domaine de l'art céramique et charmait ses contemporains par le fini de ses tableaux, autant qu'il les étonnait par l'inaltérabilité de son émail.

Alors, et pendant longtemps encore, cette chère cité fut au nombre des villes renommées par leurs belles productions. Mais la lutte est devenue impossible : la science s'est emparée de la place, la céramique est devenue un art industriel. Il n'y a plus que de glorieux vaincus !

Moustiers, sois fière de ton passé. Les délicats recherchent, rechercheront toujours tes belles créations.

Sans doute, nos grandes manufactures effectueront plus facilement et plus rapidement de plus nombreux travaux ; mais, tout en rendant un hommage mérité aux résultats acquis, aux efforts de nos grands industriels, qu'il nous soit néanmoins permis d'ajouter, — et ce sera notre mot de la fin, — qu'ils n'ont jamais pu donner à leurs productions ce caractère d'originalité, ce coloris, ce rendu si fin qui ont fait placer tant d'oeuvres de nos chers concitoyens à côté des chefs-d'oeuvre de la peinture et de la statuaire !

J. DOSTE.


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EXEMPTION DE L'IMPOT COMTAL

en faveur des habitants de Noyers, de La Tour, de Saint-Vincent, de Jansiac,

de Châteauneuf et du Val-Saint-Vincent,

par le sénéchal des comtés de Provence et de Forcalquier

(27 juillet 1312)

Parmi les localités qui relevaient du juge et du bayle de Sisteron, se trouvaient Noyers, La Tour, Saint-Vincent, Châteauneuf et Gentiac. Les hommes de ces villages étaient habitués à payer seulement les impôts réclamés par leurs seigneurs particuliers ; aussi, lorsque les comtes de Provence (1), qui étaient les suzerains de ces derniers, se mirent à faire lever dans cette région l'impôt comtal, ils protestèrent énergiquement. Le 23 juillet 1312, le sénéchal des comtés de Provence et de Forcalquier, Nicolas Matzoul, adressa au bayle et au juge de Sisteron un mandement leur prescrivant de faire cesser la levée de cet impôt. Muni de ce document, Raymond de Quinson, qui défendait les intérêts des habitants de cette région, alla à Sisteron. Il le montra au juge Guillaume de Marcoux (2), lieutenant du bayle Guillaume Féraud, qui promit d'en exécuter fidèlement la teneur. Un acte notarié

(1) La Provence était alors gouvernée par Robert (1309-1333), fils de Charles II d'Anjou, roi de Naples et de Sicile.

(2) Marcoux, Basses-Alpes, arrondissement et canton de Digne,


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constatant cet engagement fut rédigé à Sisteron, devant le palais royal, le 27 juillet 1312, par Guillaume Hugues, de la Bréole, notaire comtal, institué par le roi Charles II d'Anjou, alors décédé. Guillaume Fort, chevalier, Ponce Richau, jurisconsulte de Sisteron, Hugues Guillekin, notaire de Forcalquier, assistèrent à la rédaction de. cet acte.

1312. — 27 juillet. — Sisteron (devant le palais royal). — Acte notarié notifiant la remise par Raymond de Quinson à Guillaume de Marcoux, juge de Sisteron et lieutenant du bayle Guillaume Féraud, qui promit d'en exécuter le contenu, des lettres de Nicolas Matzoul, chevalier, sénéchal des comtés de Provence et de Forcalquier, au bayle et au juge de Sisteron, leur interdisant de laisser prélever un impôt royal sur les hommes des châteaux de Noyers, de La Tour, de Saint-Vincent, de Châteauneuf, de Gentiac au Val-Saint-Vincent (écrites à Aix, le 23 juillet).

Anno Domini millesimo trecentesimo duodecimo, die vicesimo septimo julii, constitutus coram nobili et discreto viro domino Guillelmo de Marculpho, judice Sistarici et tenente locum ibidem nobilis viri domini Guillelmi Feraudi, militis, bajuli dicti loci, Raymundus de Quinsono (1), ante palacium regium Sistarici, exhibuit ac presentavit dicto « domino judici quasdam patentes litteras sigillo senescalli comitatuum Provincie et Forcalquerii sigillatas

(1) Quinson, arrondissement de Sisteron, canton de Noyers, commune de Valbelle.


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tenoris et continentie subsequentis : Nicolaus Matzuli, miles, de Capua, regius cambellanus ac comitatuum Provincie et Forcalquerii senescallus, bajulo et judici Sistarici et eorum cuilibet seu ipsorum locatenentibus, salutem et amorem sincerum. Pro parte hominum castrorum de Noeriis (1), " de Turre (2), de Sancto Vincentio (3), de Castronovo (4) et de Gintiaco (5), vallis Sancti Vincentii, fuit in curia nostra, cum querela, expositum quod vos seu alter vestrum, pretextu cujusdam Uteratorii mandati nostri, dudum cum inserta in eo forma literarum regalium vobis facti, homines ipsos ad prestandum vobis, pro parte regie curie, peccuniarum subsidium per penarum imposiciones et aliter compellere nilimini contra debitum racionis, in eorum grave prejudicium atque dampnum. Cum igitur homines iidem, nullo tempore, casu aliquo exigente, consueverint dicte curie, sed tantum dominis eorum in castris ipsis, aliquod prestare subsidium, fuit suppliciter postulatum ut eis, super hoc, dignaremur de oportuno remedio benignius providere. Nos ergo, nolentes homines ipsos indebite opprimi vel gravari, discrelioni vestre expresse precipimus quatenus, si expositionem ipsam repereritis veritati concordem, prefatos homines super predictis nullatenus molestetis, et, si forte contra eos propter ea esset aliquid innovatum, illud etiam ad statum pristinum, auctoritate presentium, reducatis ; mandantes ex parte nostra dominis castrorum ipsorum, ut, certo die, per vos prefiniendo eisdem, coram nobis se debeant intallibiliter presentare subsidium, sicul fecerunt alii barones de Provincia regie curie prestitum. Datum Aquis, per dominum Nicolaum de Joha, juris civilis professorem, majorent judicem comitatuum predictorum, die vicesimo tercio julii, decime indictionis.

(1) Noyers-sur-Jabron, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Sisteron.

(2) La Tour, aujourd'hui Valbelle arrondissement de Sisteron, canton de Noyers.

(3) Saint-Vincent, arrondissement de Sisteron, canton de Noyers.

(1) Châteauneuf-Miraval, arrondissement de Sisteron, canton de Noyers. (5) Jantiac, Gentiac, commune de Châteauneuf-Miraval.

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Et dictus dominus judex disit et respondit, ipsis litteris lectis diligenter et publicatis per me notarium infrascriptum ac tenore ipsarum intellecto, se fore paratum preceptum predicti domini senescalli facero et observare, sicut decet, juxta ipsarum literarum tenorem et mentem. Et de predictis omnibus predictus Raymondus de Quinsono, nomine hominum et predictorum castrorum, sibi petiit fieri unum vel plura instrumentum vel instrumenta per me notarium infrascriptum.

Actum Sistarici, ante palacium regium curie predicte, presentibus testibus ad id specialiter vocatis, et rogatis, videlicet dominis : Guillelmo de Forti, milite, et Pontio Richavi, de Sistarico, jurisperitis et Hugone Guillelmi de Forcalquerio, notario, et me Guillelmo Hugonis, de Bredula (1) notario publico ab inclito, felicis recordationis, domino Karolo secundo (2), Dei gratia rege Jerusalem et Sicilie, Provincie et Forcalquerii ac Pedimontis comitem, constituto, qui requisitus et rogatus hanc cartam scripsi et signo meo proprio signavi (3).

(Bibliothèque municipale de Lyon. — Collection de chartes léguée par M. Henry Morin-Pons, en cours de classement et d'inventaire. — Sur parchemin.)

Louis CAILLET.

(1) La Bréole, arrondissement de Barcelonnette, canton du Lauzet.

(2) Charles II, mort à Casanova, le 6 mai 1309.

(3) Au dos: Super libertatibus mandamenti Sancti Vincentii. Qualiter homines de'.eut tullare per regem.


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MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE

(1789-1805)

(Suite)

III.

Prêtres réfractaires et prêtres assermentés. Violents incidents à Manosque.

Malgré les instances des administrateurs du département, Mgr de Villedieu, évêque de Digne, ne voulut point reconnaître la nouvelle constitution qui lui conférait la juridiction sur tout le département ; il refusa aussi de prêter serment. Son siège lui fut donc enlevé.

Le 20 mars 1791, les électeurs des Basses-Alpes se réunirent à Digne pour lui donner un successeur. M. de Villeneuve, natif de Valensole et curé de ce pays, fut élu par 155 voix, contre 133 à M. Pons, ancien curé d'Entrevaux. Le nouvel évêque prétendait exercer dans tout le diocèse une juridiction que les insermentés ne reconnaissaient pas. Les évêques dépossédés protestaient contre cette usurpation auprès du directoire, tel l'évêque de Sisteron, Mgr de Bovet, qui lui écrivait : « Nous ne conseillerons pas aux nôtres d'employer la violence, mais nous leur dirons de se tenir éloignés des pasteurs illégitimes. Que vos ministres recueillent le prix de vos suffrages ! Qu'ils jouissent des honneurs et des biens ! Le


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suffrage de nos consciences, le sentiment de l'honneur, la satisfaction de faire le bien nous resteront ; nous n'envierons pas leur partage. » A Manosque, comme en maints autres pays, une partie de la population suivit ces conseils, déserta les églises paroissiales, assista aux offices et reçut les sacrements dans les chapelles que desservaient des prêtres insermentés. C'était à prévoir ; mais cet état de choses déchaîna une lutte qui fut le principe d'événements malheureux.

Le 13 juillet 1791, le syndic du directoire écrivait au maire : « On assure que, depuis qu'il a été fait lecture aux paroisses de votre ville de la lettre de Mgr l'évêque du département, les prêtres réfractaires qui ont été remplacés et les non assermentés attirent une foule immense dans les églises de l'hôpital et des religieuses de votre ville et excitent par là une rumeur extraordinaire parmi le peuple, qui paraît disposé à se permettre des voies de fait pour empêcher ces manoeuvres et que les réfractaires et les non assermentés ne confessent publiquement et avec une affectation scandaleuse dans lesdites églises. J'écris à M. Lambert, curé de Notre-Dame, et vous prie de vous concerter avec lui sur les précautions à prendre. Le Syndic, Chauvet (1). » Celui-ci, dans la séance du directoire du 17 juillet, disait : « J'apprends que la ville de Manosque est livrée aux tristes épreuves des dissensions, que les tètes y sont exaltées par des prêtres réfractaires; les églises y sont presque désertes; on affecte d'assister aux offices dans les chapelles de l'hôpital, du séminaire, des Bernardines: on y accourt en foule. » Pour mettre fin à cela, il faisait prendre un arrêté qui ordonnait la fermeture de ces chapelles (2).

(1) Archives communales, correspondance, 1791, série Q.

(2) Archives départementales, série L, 92.


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Or, cet arrêté, pris et envoyé à Manosque le 17 juillet, n'était pas encore exécuté le 7 août. Les quelques jacobins de l'endroit, soutenus par les prêtres assermentés, accusèrent la municipalité de faiblesse et se portèrent à des actes de violence. Le procès-verbal des faits qui se passèrent nous dépeint l'état d'effervescence des esprits : « La ville de Manosque, y est-il dit, avait joui de la tranquillité la plus parfaite depuis l'établissement des nouvelles municipalités, lorsque tout à coup des nuages commencèrent à se répandre relativement à l'organisation civile du clergé. Pour tâcher de les dissiper, la municipalité fit faire une proclamation contre ceux qui, par des menées sourdes, cherchaient à troubler l'ordre, et, pour tâcher d'acquérir des preuves, elle décerna des amendes applicables aux dénonciateurs. Cette proclamation parut ramener la tranquillité. Mais, quelque temps après, des plaintes verbales furent portées par quelques personnes, soit prêtres non assermentés, soit laïques, qui prétendaient avoir été insultées. Il leur fut recommandé de demeurer tranquilles, de ne rien faire, de ne rien dire qui pût troubler l'ordre, de prendre garde aux menées sourdes et que, si elles étaient découvertes, les auteurs seraient sévèrement punis.

Les paroisses étaient moins fréquentées qu'avant la nouvelle organisation du clergé, mais la désertion n'était pas bien nombreuse relativement à la population de la ville; elle n'était remarquable que par les personnes, dont le nombre ne s'élevait peut-être pas à la trentième partie des habitants.

Le dernier du mois de juillet (1791), jour de dimanche, après les vêpres, quelques personnes se présentèrent à la municipalité et demandèrent pour les jeunes gens qui faisaient partie de la garde nationale volontaire la permission de faire une farandole ; la permission fut accordée, à condition que tout se passerait tranquillement.


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Un nommé Girard, porte-parole de ses camarades, fut déclaré responsable des incidents, s'il s'en produisait (1).

L'ordre ne fut pas parfait. Durant le parcours de la farandole, on s'arrêtait devant certaines maisons particulières, en criant : « Les aristocrates à la lanterne », ce qui donna l'effroi à plusieurs citoyens de la ville.

M. Amand, prêtre (prébendé), vint même se plaindre à la mairie « qu'un particulier de la ville, fâché de ce qu'un homme, qu'il avait dirigé, ne lui avait pas laissé son bien et voulant s'en venger, lui avait crié en pleine rue : « Aristocrate à la lanterne », ce qui peut avoir quelquefois des suites fâcheuses (2). »

Le samedi suivant, 6 août, le bruit se répandit que, le endemain, dimanche, il y aurait une nouvelle farandole et que les choses seraient poussées fort loin. « Certain personnage disait à des gens du peuple qu'en pareilles circonstances on ne pouvait pousser trop loin les choses et qu'en agissant ainsi on suivrait l'esprit de l'évangile (3). » (Ce meneur devait assez peu connaître l'esprit de l'évangile.) Le soir, dans la nuit, il y eut de nombreuses plaintes. Des passeports furent demandés.

Le dimanche 7 août, le conseil municipal se réunit pour étudier comment on pourrait éviter les incidents. Il fut décidé de faire une proclamation pour exhorter au calme et dénoncer les fauteurs de désordre.

Cette mesure ne fut pas d'un grand effet. La nuit venue, un attroupement se forma devant la mairie.

Le maire, le procureur de la commune, trois conseillers et le secrétaire se trouvaient dans le salon du conseil.

(1) Archives communales, procès-verbal des incidents de juillet et août 1791, délibérations, série B. (2) Archives communales, délibérations, 5 août, série D. (3) Archives communales, délibérations, 5 août, série D.


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Un groupe envahit l'antichambre. Un homme saisit le procureur Richard par le collet. Il voulait l'entraîner dans la foule et lui faire un mauvais parti. Les conseillers parvinrent à délivrer leur collègue et à faire évacuer la salle. L'attroupement resta devant la porte. M. Richard, spécialement visé parce qu'il avait appelé ivrogne un homme de la bande, se sauva pur le toit, descendit dans un lieu voisin, se déguisa en femme et se retira dans une maison éloignée du quartier. Après cette fuite, le maire et les conseillers, précédés des valets de l'hôtel de ville, qui les éclairaient avec des torches, descendirent dans la rue. A peine furent-ils aperçus que des clameurs s'élevèrent. Certains émeutiers réclamaient la démission de Richard ; d'autres demandaient le renvoi des Soeurs de l'hôpital, la fermeture des chapelles de l'hôpital et des Bernardines ; ils reprochaient à la municipalité de ne point exécuter le décret du directoire qui portait cette dernière clause. (La manifestation n'avait pas d'autre but.) Le maire s'excusa et avoua n'avoir pas reçu et ne pas connaître cet arrêté. Finalement, les émeutiers signifièrent au maire et aux officiers municipaux qu'ils n'avaient qu'à se retirer, ce qu'ils firent aussitôt.

Pendant ces événements, tous les habitants, hors les personnes attroupées, étaient enfermés dans leurs maisons ou se tenaient à côté de leurs portes. (Courageux exemple de ceux qui réprouvent le désordre, — et ils sont la majorité, — mais ne font rien pour défendre l'ordre, laissent nonchalamment s'accomplir tous les crimes, sans rien perdre de leur quiétude, en restant tranquillement chez eux.)

Quand le maire fut parti, les émeutiers pénétrèrent dans la mairie pour s'emparer du procureur, qu'ils n'avaient pas vu sortir. En vain fouillèrent-ils partout, même sous les lits des valets de ville. Dépités, ils se rendirent à la


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maison de Richard, enfoncèrent la porte et firent une inutile perquisition.

Pendant ce temps (c'était 10 heures et demie du soir), le maire était assis devant sa maison, en compagnie de sa femme et de quelques voisins. N'eût-il pas mieux fait de secouer la torpeur des braves gens et, avec eux, de mettre à la raison ces quelques forcenés ! Il vit trois hommes qui s'avançaient de son côté. Ceux-ci s'arrêtèrent devant la maison de M. Vacher, seigneur de Saint-Martin, et lancèrent furieusement des pierres contre la porte et les fenêtres.

Le lundi 8 août, le conseil municipal s'assembla de nouveau ; il apprit que l'on perquisitionnerait encore le soir pour découvrir la retraite de Richard et il ne savait trop quel moyen prendre pour terminer ces incidents. Voici plutôt quelle solution il adopta : il se renseigna sur le fameux arrêté dont avaient parlé, la veille, les émeutiers. M. Nicolas, médecin, en avait, dit-on, un exemplaire imprimé, dont il avait fait lecture, la semaine précédente, au café et dans quelques maisons. Le conseil le fit demander, et, après en avoir eu connaissance, il prit une délibération exécutée le même jour, qui, en la circonstance, dépeint surtout sa pusillanimité devant l'audace d'un petit groupe d'exaltés : « Nous sommes arrivés, dit le maire, en un moment fâcheux; nous avons vu hier éclore le plus grand désordre et nous n'avons été préservés de plus grands malheurs que par une protection spéciale de la Providence. Le peuple demande que les prêtres non assermentés ne disent pas la messe à la chapelle de l'hôpital et que les églises des Bernardines et du séminaire

soient fermées » En conséquence, le conseil délibéra

de faire fermer la porte extérieure de ces chapelles et de remettre les clefs de celle de l'hôpital au curé de Notre-Dame, vu que les prêtres assermentés de cette paroisse sont chargés provisoirement du service ; le conseil exprima au directoire sa surprise de n'avoir pas reçu


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un arrêté qui se trouvait depuis huit jours entre les mains d'un particulier (1).

Sur le soir, M. le maire alla au quartier Soubeyran et aux Aires. Il y vit beaucoup de gens occupés à la foulaison ; il les vit très doux et très honnêtes, s'empressant de lui parler et de le saluer, ce qui le fit augurer favorablement contre la menace qui avait été faite pour la nuit.

Cependant, dès que la ville fut plongée dans l'obscurité, une troupe d'environ vingt hommes armés de gros bâtons (était-ce là le peuple ?) vinrent rôder autour de la maison de Richard et se répandirent ensuite en petits pelotons dans la ville. Ils lancèrent des pierres aux fenêtres de Soeur Delphine et plus encore à celles du sieur Henos, juge au tribunal, où logeait M. Silvy, prêtre prébendé, son beau-frère.

Le mardi 9 août, la ville paraissait tranquille ; la municipalité en profita pour exécuter le nouveau décret sur l'organisation de la garde nationale. Des registres furent ouverts pour faire inscrire les citoyens actifs, et beaucoup d'habitants donnèrent leur nom afin de former une garde sûre pour le dimanche suivant. Le procès-verbal des faits relatés ci-dessus fut envoyé au directoire du département, le 11 août 1791 (2).

Celui-ci, au lieu de punir ceux qui excitaient ces désordres, sévit contre les victimes ; il prit prétexte des événements de Manosque et de Sisteron pour exiler l'évêque, Mgr de Bovet, à 10 lieues de son diocèse, et les prêtres réfractaires de Manosque, Sisteron, etc., à 4 lieues de leurs paroisses, afin de réprimer la licence des réfrac(1)

réfrac(1) commnnales, délibérations, 8 août 1791, série D.

(2) Archives communales, cahier des correspondances, procès-verbal des incidents de juillet et août 1791, série B.


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taires, qui, à Manosque et à Sisteron, couraient les rues et les maisons pour calomnier la loi, les législateurs, les prêtres assermentés, et s'efforçaient de soulever le peuple (1).

Le mouvement était dirigé, à Manosque, par un groupe qui se transforma en club et tint ses séances dans la chapelle des pénitents bleus. Les membres qui le composaient, terroristes avant le temps, voulaient imprimer à la Révolution sa marche en avant.

En août 1791, la municipalité avait autorisé provisoirement ce club. Le 4- février 1792, plusieurs membres, parmi lesquels Pierre Tassy et Joseph Baret, deux des plus ardents, pour se conformer à la loi de juillet 1791 sur la police municipale, viendront déclarer à la mairie les jours de leur réunion, mardi, jeudi et samedi de chaque semaine (2). De ce club sortaient toutes les pétitions signées par une vingtaine de futurs sans-culottes. Le 28 décembre 1791, ils s'efforceront d'atteindre l'oeuvre de la Miséricorde en demandant que le personnel qui dirige cette oeuvre soit renouvelé, d'autant plus, disent-ils, que les secours sont refusés aux pauvres patriotes (3).

Plus tard, ils se chargeront de surveiller les prêtres réfractaires et les chapelles qui avaient été fermées.

Le 9 avril 1792, ils présentent au conseil une pétition ainsi conçue : « Des citoyens actifs de cette ville, désireux de veiller à l'entière exécution de la loi relative aux prêtres réfractaires, voient avec peine des personnes s'obstiner à célébrer et à entendre des messes inconstitutionnelles ; plusieurs maisons, depuis longtemps atteintes

(1) Archives départementales, août 1792, série L, 286.

(2) Archives communales, délibérations, 1792, série D.

(3) Archives communales, correspondances, pétition, 1791, série Q.


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et convaincues du crime d'aristocratie, servent de repaire à ces monstres, ennemis du repos de leur patrie ; les citoyens actifs vous dénoncent comme telles la maison des religieuses de Saint-Bernard et celle du séminaire ; ils vous prient de les présider dans une visite qu'ils se proposent de faire, sous vos auspices, à ces maisons justement suspectes. » Suivent vingt signatures des futurs sans-culottes, qui prétendaient, par leur audace, en imposer au pays.

IV.

Hôpital.

Les religieuses et l'aumônier refusent de prêter le serment.

Laïcisation.

L'hôpital semblait d'abord à l'abri de toutes les tracasseries suscitées par la constitution. Les administrateurs du district, conformément à une lettre du ministre de l'intérieur du 31 mai 1791, avaient écrit, le 15 juillet, au maire de Manosque de ne point inquiéter les religieuses et de les exhorter « à se taire à propos des brefs du pape et à exécuter les décrets de l'assemblée nationale en reconnaissant, comme légitimes pasteurs, ceux que la loi leur avait donnés (1) ». Les administrateurs avaient une raison toute spéciale pour recommander aux religieuses de reconnaître les prêtres assermentés. Ceux-ci, pour la plupart, étaient tenus en assez médiocre estime par les fidèles, dont l'élite n'assistait plus aux offices paroissiaux.

(1) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.


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Les religieuses ne les estimaient pas davantage, témoin un fait qui suscita une enquête du conseil municipal et mit en assez mauvaise posture Lambert, le curé assermenté de Notre-Dame.

Le 6 juillet, le directoire du district en était informé par une dénonciation partie de Manosque ; il demandait aussitôt des explications au conseil municipal : « Nous vous prions de nous instruire s'il est vrai que Soeur Rose, de l'hôpital, a lu et expliqué la bulle du pape aux filles dont l'éducation lui est confiée, si, de concert avec la supérieure, elle a admis à la première communion deux de ces filles sans en prévenir le curé de la paroisse Notre-Dame, qui avait commencé leur confession, et que les Soeurs ont enlevé de son tribunal, pour les livrer à un prêtre inconstitutionnel. Le conseil municipal, pour s'instruire du fait, fit appeler les personnes en cause. Le curé de Notre-Dame déclara que, quinze jours avant la Pentecôte, voyant deux fillettes disposées à la première communion, il avait commencé leur confession et que, retournant deux jours après la Pentecôte pour la continuer, ces fillettes n'avaient plus voulu se confesser à lui, ce dont il se plaignit aux religieuses; l'une d'entre elles. Soeur Victoire, lui dit que, puisqu'on avait la liberté des opinions religieuses, il était surprenant qu'il voulût faire violence aux consciences de ces fillettes et qu'il n'avait qu'à se retirer. L'aumônier avait ensuite préparé les deux enfants a la première communion.

La supérieure de l'hôpital et Soeur Rose répondirent que les enfants, sans donner de motifs, n'avaient plus voulu se confesser à M. le curé.

Soeur Victoire est plus maligne : elle ne sait rien. Un jour, dit-elle, se trouvant à la cuisine, M. le curé entra et lui reprocha d'échauffer l'esprit des enfants ; il s'en était aperçu par la confession ; elle répondit qu'elle n'échauffait l'esprit de personne et que la confession, de tout temps, avait été libre ; peut-être ces enfants avaient changé leur


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confiance ; elle-même avait eu confiance dans un temps à certaines personnes et elle ne l'avait plus aujourd'hui ; cependant elle avait dit au curé qu'elle ne le considérait pas comme un intrus.

L'aumônier prétendit avoir simplement exercé les devoirs de sa charge, en confessant et communiant les jeunes filles ; il garda le silence, quand on lui demanda s'il était disposé à prêter le serment.

Les enfants, appelés, revendiquèrent la liberté de se confesser à qui bon leur semblait. Le procès-verbal de cet incident, signé par les personnes en cause et par M. Eyriès, maire, fut envoyé à Forcalquier (1).

Le 17 juillet, le directoire fit fermer la chapelle au public. L'aumônier réfractaire fut obligé de cesser ses fonctions et fut remplacé provisoirement par le clergé de Notre-Dame.

Le 3 août, les administrateurs du district, au reçu d'une lettre du directoire du département du 29 juillet, écrivirent au maire et aux membres de la commission de l'hospice de remplacer les religieuses dans un délai de trois jours, si elles négligeaient de prêter serment. Le 5 août, les religieuses furent appelées à la séance du conseil municipal. La supérieure remit sur le bureau le décret de l'Assemblée nationale du 14 mai, par lequel « l'Assemblée nationale demande au pouvoir exécutif que les Filles de la Charité de Saint-Lazare ne soient point troublées dans leurs fonctions et qu'elles soient protégées dans les soins qu'elles rendent avec tant de zèle aux pauvres malades ». Ce décret était accompagné d'une lettre du ministre de l'intérieur du 30 mai : « Les Soeurs de la Charité, écrivaitil, ne sont pas dans la catégorie des fonctionnaires publics qui doivent prêter serment La liberté religieuse a été

(1) Archives communales, délibérations, 9 juillet 1791, série D.


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reconnue sans restriction aucune. Les Soeurs de la Charité doivent jouir, comme les autres citoyens, de cette liberté pour suivre les principes religieux qu'elles ont adoptés. C'est la seule compensation de tous les généreux sacrifices qu'elles font chaque jour : parents, amis, santé, repos, rien ne leur a coûté pour venir s'ensevelir dans les hôpitaux C'est dans la religion seule qu'elles puisent leur courage.... Quelle âme honnête et généreuse n'éprouverait pas l'intérêt le plus touchant pour ces filles respectables, inaccessibles à aucun ressentiment et qui mettent tout leur bonheur à pouvoir exercer leur charitable zèle

que la persécution la plus odieuse n'a pas affaibli »

C'était un bel hommage rendu au mérite et à la vertu, hommage toujours nouveau, qui s'applique encore aux dévouées religieuses qui desservent nos hôpitaux.

La supérieure de l'hôpital, après avoir déposé sur le bureau le décret et la lettre, ajouta qu'étant membre d'un corps les religieuses ne pouvaient rien sans le consentement de leurs supérieurs (1).

Le 12 août, le maire dut encore réunir son conseil pour lui communiquer l'arrêté du département qui ordonnait de remplacer les religieuses. Cet arrêté fut communiqué aux administrateurs de l'hospice à fin d'exécution (2). Ceux-ci, dans l'intérêt des malades, refusèrent de donner des remplaçantes à ces religieuses, dont ils appréciaient le dévouement et l'abnégation. Ils demandèrent au directoire qu'il leur fût permis de surseoir à l'exécution de l'arrêté. Peine inutile. « Des circonstances impérieuses ne nous permettent pas d'adhérer à cette demande », fut-il répondu le 20 août (3). Déjà, le conseil municipal avait décidé de pourvoir au remplacement des religieuses.

(1) Archives communales, délibérations, 1791, série D. (2) Archives communales, délibérations, 1791, série D. (3) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.


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Le 17 août, il avait pris cette délibération : « Considérant qu'il se doit à la tranquillité publique, que le voeu du peuple est que les Soeurs cessent leurs fonctions, dès qu'elles refusent le serment, qu'il y va même de leur sûreté ; considérant que les recteurs ont refusé de nommer des remplaçantes et que les réclamations faites exposeraient la ville à des troubles et à des insurrections populaires, le conseil charge quatre conseillers de choisir et nommer des filles ou femmes pour prendre soin des malades et enfants de l'hôpital et d'y placer un infirmier (1).

Un personnel destiné à une telle besogne ne se recrute pas facilement ; déjà, en décembre 1791, les mêmes, qui avaient poussé au renvoi des Soeurs, se plaignaient du manque de personnel et de la mauvaise tenue de l'hôpital (2). L'on ne remplace pas le dévouement d'une religieuse soutenue dans sa tâche par la religion. Le 8 germinal an V (28 mars 1797), le maire de Manosque écrivait à son collègue d'Apt pour lui demander s'il n'y aurait pas dans sa ville une religieuse pour l'hôpital de Manosque. Celui-ci lui répondit de s'adresser aux Soeurs de la Miséricorde de Montpellier (3). Plus tard, les religieuses revinrent à l'hôpital de Manosque et le trouvèrent dans un état lamentable. Puissent l'hôpital et la ville de Manosque posséder des administrateurs assez soucieux des intérêts des malheureux pour conserver toujours ces bonnes Soeurs !

M. Raoust fut de nouveau nommé aumônier de l'hospice, le 11 vendémiaire an XI (3 novembre 1802).

(1) Archives communales, délibérations, 17 août 1791, série D.

(2) Archives communales, pétition, délibérations, 1791, série D.

(3) Archives communales, pétition, délibérations, 1791, série D.


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V.

Enseignement. — Prestation du serment par les professeurs et maîtres d'école.

La loi sur la constitution civile n'était pas encore appliquée dans les maisons d'éducation au commencement du mois de juillet. Ce n'était pas du goût de tout le monde. Le 6 juillet, le maire fut assez aigrement rappelé à l'ordre : « L'on nous a exposé, lui écrit le directoire, que l'aumônier de l'hôpital, les régents du collège, les maîtres et maîtresses d'école n'ont pas encore prêté serment ; un plus grand délai nuirait à la chose publique. Veuillez nous envoyer tous les renseignements nécessaires pour que nous puissions donner suite à une dénonciation (1). Le maire, qui peut-être ne se fut point hâté sans cela de jeter le trouble dans le personnel scolaire, au grand détriment de l'instruction de la jeunesse, convoqua, pour le 10 juillet, à la paroisse Notre-Dame, tous ceux qui étaient encore soumis à la prestation du serment. Plusieurs s'y rendirent. Paul-Antoine Roux, ecclésiastique, régent du collège, que nous verrons plus tard parmi les plus fougueux sans-culottes, François-Sylvain Queirel, Michel-Antoine Person Chabus, maîtres d'école, prêtèrent serment après la messe paroissiale. Ce même jour, Gilles Dray, nouveau vicaire de Notre-Dame, prêta aussi serment. Pancrace Robert, sous-diacre, autre régent du collège, arriva trop tard à l'église et le prêta à la mairie. Ce dernier devait peu à près être ordonné prêtre et nommé

(1) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.


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vicaire à Saint-Sauveur, en attendant son passage au terrorisme (1).

Aussitôt après la cérémonie, le maire envoya au district le procès-verbal de la prestation du serment, avec les noms des réfractaires, en ajoutant à l'adresse des administrateurs : « Le nécessaire avait été fait avant l'arrivée de votre lettre et probablement avant la dénonciation que des personnes injustes, turbulentes et malintentionnées se sont obscurément permise. Voyez, Messieurs, que nous remplissons notre devoir ; il nous paraît que vos expressions auraient du être un peu plus adoucies (2). » Au reçu de ce procès-verbal, qui contenait une majorité de réfractaires, le directoire du district écrivit au maire de remplacer tous les insermentés, c'est-à-dire Magnan, régent du collège, Truphème, maître d'école, et les institutrices: Soeurs Marguerite, d'Embrun, Arlaud Saint-Joseph, Françoise Avril, Catherine Raoust (3). Le conseil municipal» pour se conformer à cet ordre, nomma aussitôt comme régente des écoles de la ville demoiselle Catherine Audibert, à condition qu'elle ne pourra exiger plus de 10 sols par mois des filles qui liront et 15 de celles qui liront et écriront. Demoiselle Audibert accepta et prêta serment (4).

Cependant les religieuses ne quittèrent pas l'enseignement. A diverses reprises, en 1791, la municipalité reçut des pétitions à ce sujet : « Puisque le conseil a remplacé les Soeurs de l'hôpital, pourquoi agit-il différemment pour les autres. » Le 14 février 1792, une nouvelle pétition, signée par une soixantaine de Jacobins, demandait encore que les demoiselles Arlaud Saint-Joseph, Raoust et Avril,

(1) Archives communales, délibérations, 1791, série D.

(2) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.

(3) Archives communales, correspondances, 15 juillet 1791, série Q. (4) Archives communales, délibérations, 1791, série D.

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institutrices publiques, fussent forcées à prêter serment (1). Le maire dut faire des instances auprès de ces dernières. L'une d'entre elles, Soeur Saint-Joseph Arlaud, finit par céder et prêta serment, le 11 avril 1792, devant le conseil municipal « afin de pouvoir continuer ses fonctions (2) ».

Le personnel du collège fut modifié et complété.

Louis-Joseph Robert, ci-devant curé de Pierrevert, Pierre Bouffier, ecclésiastique de cette ville, et PaulAntoine Roux se présentèrent, le 23 octobre 1791, au conseil municipal pour se faire agréer. Le conseil, « reconnaissant leur capacité, leurs bonnes vie et moeurs, les accepta et désigna Robert pour la classe d'humanité et de troisième, Roux pour la quatrième et cinquième, Bouffier pour la sixième et les commençants (3) ».

Le personnel des Lazaristes ne paraît pas pour la prestation du serment. Il sera question de ces religieux dans le chapitre consacré aux communautés de Manosque.

H. BRUN.

(A. suivre.)

(1) Archives communales, correspondances, 1792, série Q.

(2) Archives communales, délibérations, 1792, série D. (2) Archives communales, délibérations, 1791, série D.


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NOTICE HISTORIQUE SUR LA SÉNÉCHAUSSÉE DE FORCALQUIER

I.

CRÉATION. — RESSORT. — DÉMEMBREMENT. — INSTALLATION.

La sénéchaussée de Forcalquier fut instituée par un édit de François Ier donné à Joinville en septembre 1535 (1). Cet édit très important, connu sous le nom d'Edit de réformation de la justice et cité par tous les historiens de Provence, modifiait dans son ensemble, en la simplifiant, l'ancienne organisation judiciaire de cette province, usée et discréditée par les « grands désordres et malversations qui s'estaient trouvés au dit païs, tant au faict de la justice que de la police (2) ». Après avoir supprimé les viguiers ou baillis, les juges d'appeaux, le juge mage et la Chambre rigoureuse d'Aix (3), il établissait dans cette ville le siège général du grand sénéchal, auquel il attribuait quatre autres sièges particuliers : Draguignan, Digne, Forcalquier et Arles, ayant chacun trois officiers inamovibles : un lieutenant du sénéchal, un avocat et un procureur du Roi.

Le grand sénéchal et ses lieutenants connaissaient en

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 275 et 3320.

(2) Texte de l'édit de Joinville.

(3) Le même édit supprimait également les offices de clavaires, remplacés par des receveurs particuliers, et diminuait considérablement les offices trop nombreux de notaires et de sergents.


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première instance certaines causes réservées (1) et en appel les sentences des juges royaux inférieurs et des juges seigneuriaux. Enfin au-dessus du sénéchal, constitué en cour souveraine, le parlement jugeait toutes les causes en dernier ressort.

La Provence retira de précieux avantages de cette nouvelle organisation, qu'elle conserva jusqu'en 1790. La suppression d'un degré de juridiction et de nombreux offices inutiles, la création de juges inamovibles et capables à la place des juges annuels choisis au hasard et souvent ignares, en mettant un terme à « de grands abus, faussetés, fraudes et erreurs », contribuèrent véritablement « au soulagement de la chose publique et exercice de la justice (2) ».

« Mgr Me Jean Feu, seigneur de Montreau (3) et autres lieux, président au parlement de Normandie », fut chargé, par lettre de septembre 1535, de l'exécution de cet édit. Il remplit cette mission avec beaucoup de soin et d'activité. Nous en avons la preuve dans le procès-verbal rédigé par lui à cette occasion (4), dans lequel nous avons puisé les renseignements qui suivent sur la formation du ressort et l'installation de la sénéchaussée.

(1) Au civil : les procès concernant le domaine royal, les nobles, les communautés, etc. ; au criminel : les crimes de lèse-majesté, vols, sacrilèges, fausse monnaie, émeutes, etc.

(2) Cette réforme importante ne s'opéra pas sans difficulté. Dans une assemblée tenue à Aix au mois d'octobre 1543, « les gens des Trois Etat de Provence et certains gentils hommes dudit pays protestèrent contre la nouvelle organisation judiciaire, ayant même délibéré et conclu de leur permettre de vivre et d'être entretenus en leur premier état ». Malgré cette opposition, des lettres royaux de juin 1544 vinrent confirmer l'édit de Joinville et le rendre « perpétuel et irrévocable ». (Archives des Bouches-duRhône, parlement, B, 3324, f° 324).

(3) Département du Calvados, cauton de Bayeux.

(4) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 186.


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Dès son arrivée à Aix (9 décembre 1535), le commissaire royal appela devant lui les maîtres ration aux et archivaires « bien cognoissant le pays de Provence " et, après avoir pris leur « advis et opinion » et consulté les archives de la cour des Comptes sur la distance et situation des lieux, il procéda à la division et distinction des vigueries, villes et châteaux qui devaient être assignés à chacun des nouveaux sièges et en fit dresser cinq rôles. Le projet d'organisation des ressorts fut communiqué aux Etats de Provence réunis à Aix, le 14 décembre, et définitivement arrêté, le 20 du même mois, par Me Jean Feu, après avoir reçu et examiné les requêtes et les réclamations présentées par les députés des communautés intéressées. Il fut ainsi fixé pour Forcalquier :

" Rolle des villes, châteaux, villages et places assignés au siège de Forcalquier par Jean Feu, le 16 janvier 1536 (1).

Forcalquier.

Peyruis.

Puy de Ganagobie.

Pierrerue.

Sigonsse (Sigonce).

Fontiane (Fontienne).

Saint-Etienne.

Ungle (Ongles).

Limans.

Ylons (Ybourgues).

Revest (de Brousses).

Cruis.

Montlaur (Montlaux).

Mane.

Saint-Michel.

Saint-Maime.

Daulphin (Dauphin).

La Roque-de-Volx (Villeneuve).

Manuasque (Manosque).

Voix.

Lardiers.

Cornyoulx (Carniol).

Sainte-Tulle.

Layncel (Lincel).

Montjustin.

Vachières (Vachères).

Villemus.

Montsallier.

Banon.

La Roque-Giron (Rochegiron).

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 186, f° 194, v°.


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Saumane.

L'Espitalet (Hospitalet).

Séreste (Céreste).

Relane (Reillanne).

La Bastide-des-Jourdans.

Labrillane (La Brillane).

Les Amergues (Omergues).

Corbières.

Aupède (Oppedette).

Sainte-Croix-à-Lauze.

Revest-en-Fangat.

Nyeucelles (Niozelles).

Lux (Lurs).

Sault et sa baronnie.

Valsainte.

Montfuron.

Sisteron et son bailliage.

La cité de Sisteron.

Vilhosc.

La Baume.

Châteauneuf-le-Carbonnier (Châteauneuf-Val-Saint-Donat.)

Castel-Arnoux (Château-Arnoux).

Albinosc (Aubignosc).

Puypin (Peipin).

La Tour de Bevons (Valbelle).

Sadaron (Séderon).

Saint-Vincent.

Noyers.

Bevons.

Valernes.

Sigoyer.

Valmeil (Vaumeil).

Thèze.

Claret.

Curbans.

Venterol.

Auragne (Laragne).

Urtis.

Melve.

La Motte.

Le Caire.

Falcon (Faucon).

Bellaffaire.

Gigors.

Turriers.

Astoin.

Bayons.

Esparron (La Bâtie).

Clamensane.

Valavoire.

Reynier.

Gaudissart.

Castelfort (Châteaufort).

Nibles.

Saint-Pierre-d'Avez.

Castellet.

Châteauneuf-d'Ose.

Mison.

Esparron-de-Vitrolles.

La Bâtie-Monsaléon.

Tallard.

Néffes.

Pelleautier.

Lardiers.

Fouillouse.

Valansse (Valence-Tallard).

La Saulce (La Sausse).

Montfort.

Puysin (Piousin).

La Val d'Oze.

La Charce.


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Cornillon.

Cornillac.

Remusat.

Lens.

Pomerol.

Gréoux.

Rousset.

Oraison.

Brunet.

La cité d'Apt.

Pierrevert.

Saint-Saturnin.

Saignon.

Rustrel.

Saint-Martin-de-Castillon.

Simiane.

Gargas.

Joucas.

Caseneuve.

La Coste.

Gordes.

Agout.

Roussillon.

Viens.

Gignac.

Oppède.

Tosses.

Buoulx.

Castellet-Léberon.

Sivergues.

Murs.

Les Beaumettes.

Sigoyer.

Saint-Lambert.

Tourrettes.

Aubenas.

Lioux.

Besaure.

Saint-Martin-le Charbonnier.

Mourgues.

Auribeau.

Goult.

Villar-Brancas.

Roquefure.

Saint-Pantaly.

Augès. »

Le ressort assigné au siège de Forcalquier comprenait donc, avec la viguerie de Forcalquier comme centre : au Nord et au Nord-Est, la viguerie de Sisteron, moins les localités de Volone, Sourribes, Salignac, Entrepierres, l'Escale, Auton, Feissal, Saint-Symphorien, Baudument et Saint-Geniez, qui furent attribuées à la sénéchaussée de Digne, comme plus rapprochées de ce siège que de celui de Forcalquier ; la vallée de Vitroles, le Val d'Oze et la vicomté de Tallard: à l'Ouest, la vallée du Cornillon et de Lens : au Sud-Ouest, la baronnie de Sault (1) et la plus

(1) La baronnie de Sault fût, plus tard (avril 1561), érigée en comté en faveur de François d'Agout.


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grande partie de la viguerie d'Apt (1); à l'Est, quatre localités des vigueries de Digne et de Moustiers (Oraison, Brunet, Rousset et Gréoux). La sénéchaussée de Forcalquier correspondait ainsi à peu près à l'ancien comté de ce nom (2).

Par rapport aux divisions administratives actuelles. ses limites s'étendaient inégalement sur quatre départements. Elles embrassaient : dans les Basses-Alpes, l'arrondissement de Forcalquier tout entier et celui de Sisteron (moins cinq communes du canton de Sisteron et cinq communes du canton de Volone) et trois communes de l'arrondissement de Digne ; dans les Hautes-Alpes, les cantons de Barcilonnette et de Tallard, les communes de Laragne (canton de ce nom), de Saint-Pierre d'Avez (canton de Ribiers), de Pelleautier (canton de Gap) ; dans la Drôme, les communes de la Charce, Cornillac, Cornillon, Lens, Pommerol et Remusat (canton de Remusat) et Séderon (canton dudit) : dans Vaucluse, les cantons d'Apt, Sault, Gordes et Bonnieux et la commune de la Bastide-des-Jourdans (canton de Pertuis).

Dans la réunion des Etats de Provence où fut discutée la formation du ressort des sièges, les députés de Forcalquier réclamaient en outre les communes d'Allemagne, du Castellet-lès-Mées, de Saint-Martin-de-Brômes et de Valensole (3), contre les députés de Digne ; et contre ceux d'Aix : Vinon, Ginasservis (4) et Pertuis (5) en particulier.

(1) Dans l'assemblée des Etats de Provence, les députés d'Apt no voulaient pas que cette ville fût du ressort do Forcalquier, à cause « des mauvais garçons qui sont au delà de la Durance » ; mais il fut reconnu qu'Apt était plus près de Forcalquier que d'Aix.

(2) Le comté de Forcalquier, lors du partage de la Provence en 1125, fut formé avec les diocèses d'Apt, de Sisteron et la plus grande partie do ceux de Gap et d'Embrun.

(3) Arrondissement de Digne.

(4) Département du Var, arrondissement de Brignoles.

(5) Département de Vaucluse, arrondissement d'Apt.


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La revendication de cette dernière ville par les députés de Forcalquier donna lieu à un incident. « Pertuis, disaient-ils, est au delà de la Durance, et il est plus facile à ses habitants de répondre au siège de Forcalquier qu'au siège d'Aix : de tout temps, Pertuis a été du comté de Forcalquier et ne peut en être démembré. » A l'appui de leur dire, ils produisaient une sentence de la reine Marie, comtesse de Provence, du 14 septembre 1385, par laquelle, pour le crime de lèse-majesté commis par les habitants d'Aix qui avaient pris parti pour Charles de Duras contre la reine Jeanne, comtesse de Provence, la ville de Pertuis aurait été distraite de la ville d'Aix et unie au comté de Forcalquier pour être perpétuellement de son ressort et juridiction. Piqués au vif par la production de ce document, les députés d'Aix demandèrent réparation de l'injure faite à leur ville, déclarant qu'elle avait obtenu abolition de cette sentence par des lettres de la même reine Marie du 27 octobre 1387, qui réunissaient de nouveau Pertuis à la viguerie d'Aix. Jean Lévesque, assesseur d'Aix, ajoutait : « Il y a de terribles gens en ce pays, qui ne sauraient soy excuser sans accuser leur compagnons. » Me Jean Feu lui imposa silence et lui défendit de « ne plus user de telles conclusions et arrogantes paroles par devant lui, autrement qu'il y serait pourvu ». Les députés de Forcalquier s'excusèrent, disant qu'ils ne produisaient pas la dite sentence pour injurier les habitants d'Aix, mais seulement pour la justification de ce qu'ils avaient soutenu que la ville de Pertuis devait être distraite du ressort d'Aix. Les réclamations de Forcalquier ne furent pas écoutées. Pertuis fut assigné au ressort d'Aix comme étant de sa viguerie et distant seulement de trois lieues de cette ville. « Le passage de la Durance étant facile, les habitants y portent leurs marchandises plutôt qu'à Forcalquier, éloigné de 7 heures, où il faut passer le Luberon, montagne difficile. » Jalouses de la prépondérance que donnaient à Forçai-


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quier l'étendue de ce ressort, les villes qui en faisaient partie mirent tout en oeuvre pour obtenir, elles aussi, un siège de sénéchal. Les habitants de Manosque furent les premiers à réclamer cette faveur par une requête du 13 août 1537. Notre ville, disait la supplique, « est beaucoup plus grande, opulente, garnie et habitée de plus grande quantité de gentils hommes, lettrés et expérimentés au fait de la justice, en meilleur terroir, mieux logeable et commode pour le siège du sénéchal que la ville de Forcalquier, assise dans un pays étroit et de montagne, sans commerce et de mauvais accès ». Il fut tout d'abord donné suite à cette réclamation, et Me Nicolas Esmenjaud, conseiller au parlement, fut chargé d'informer à ce sujet. Les habitants de Forcalquier remontrèrent de leur côté que c'était de l'avis des commissaires royaux sur ce députés que le siège avait été établi dans leur ville « comme la plus propre au milieu de tout le ressort, munie de bons notables, sçavans et personnages gradués, en laquelle les comtes de Provence avaient mis le principal siège du comté », et enfin que la ville de Manosque avait été aliéné à la religion de Saint-Jean-de-Jérusalem. Celte dernière raison prévalut. Manosque offrit sans succès 20,000 livres tournois pour son rachat et sa réunion au domaine royal ; le Grand Maitre de l'Ordre refusa de céder sa riche commanderie, et, par lettres royaux du 8 juin 1538 (1), le siège de la sénéchaussé fut irrévocablement maintenu à Forcalquier.

Quelques années après, en 1553, les habitants d'Apt demandèrent à leur tour l'érection d'un siège de sénéchal dans leur ville; mais, sur l'opposition des Trois Etats de Provence, leur requête fut rejetée par lettres du 2 mars 1554 (2).

(1) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement) B, 3323, f° 240.

(2) — — B, 3326, f° 375.


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Trente ans plus tard, « malgré les remontrances des Etats de Provence », les habitants de Sisteron avaient trouvé moyen de faire établir par édit dans leur ville un nouveau siège de sénéchal et s'étaient efforcés d'en faire exécuter l'érection. Ils avaient même obtenu à cet effet un arrêt du conseil du Roi du 16 avril 1583 (1), fixant à 3,600 livres la somme à payer pour » la composition des offices du nouveau siège » ; mais la ville, en partie ruinée et endettée par les guerres de religion, ne put parvenir à trouver des ressources pour cette dépense. Les habitants de Forcalquier, qui n'avait rien épargné pour empêcher la désagrégation de leur ressort, s'empressèrent alors d'offrir 3,000 livres pour le rachat desdits offices, et ils obtinrent par ce moyen, en août 1583 (2), des lettres royaux portant suppression du siège érigé à Sisteron, « sans qu'il pût être rétabli », et restitution des juridictions distraites de leur siège, conjurant ainsi provisoirement un démembrement désastreux qui devait avoir lieu un demi-siècle plus tard.

Un premier démembrement de peu d'importance eut lieu quelques mois seulement après l'installation de la sénéchaussée, sur la protestation de François d'Agout, baron de Sault, contre l'annexion au ressort du nouveau siège de sa baronnie que ses prédécesseurs avaient toujours possédée « en toute suzeraineté et sans reconnaître temporalité, juridiction ou ressort ni de prince ou de seigneur quelconque ». Des lettres royaux du 13 septembre

(1) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B, 3335, f° 504.

(2) — - B, 3335, f° 504.


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1536 (1) firent droit à ses réclamations en rétablissant le juge ordinaire et le juge d'appeaux de Sault, tels qu'ils existaient avant l'édit de Joinville. A l'occasion de l'érection de la baronnie de Sault en comté, en faveur du même F. d'Agout (avril 1501), il fut établi dans cette ville des offices " à l'instar des sièges de sénéchal ». L'exécution de cette mesure fut prescrite par de nouvelles lettres du 10 janvier 1563(2).

La sénéchaussée de Forcalquier fut surtout considérablement amoindrie par l'édit d'octobre 1633 portant création d'un siège de sénéchal à Sisteron. Elle perdit ainsi la moitié de son ressort, c'est-à-dire, avec l'arrondissement de Sisteron tout entier, ses dépendances dans les HautesAlpes et la Drôme. Les habitants de Forcalquier et ceux de Digne, dont le siège était aussi démembré, protestèrent vainement contre cet édit d'érection et tentèrent de s'opposer à son exécution en offrant encore le remboursement du prix des offices de la nouvelle sénéchaussée (3). « Les articles présentés de leur part au conseil du Roi » furent rejeté par arrêt du 4 avril 1637, et de nouvelles lettres en date du 8 septembre 1683 ordonnèrent l'enregistrement et l'exécution immédiate de l'arrêt de 1632, malgré toute opposition.

Du ressort important attribué à la sénéchaussée de Forcalquier par Me Jean Feu, il ne lui resta plus alors que

(1) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B, 3320, f° 641.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B, 3328, f° 1196.

(3) Les offices assignés à la sénéchaussée de Sisteron par l'édit de 1632 comprenaient : 1 lieutenant principal, civil et criminel (gages 200 livres), 1 lieutenant des soumissions (gages 150 livres), 1 lieutenant particulier assesseur aux soumissions (gage 150 livres), 2 conseillers, 1 avocat et 1 procureur du Roi (gages 100 livres), 1 receveur du domaine (gages 300 livres), 1 greffier du sénéchal et des soumissions, 1 garde scel, 1 enquêteur, 4 sergents et 15 procureurs.


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la viguerie de Forcalquier, la viguerie d'Apt et quatre communes de la viguerie de Digne, qu'elle conserva jusqu'en 1790.

Venant de Digne en passant par Sisteron, le président Feu, chargé de l'installation des nouveaux sièges de sénéchal, était arrivé à Forcalquier dans la soirée du 24 janvier 1536 (1) en compagnie de Me Louis Borrely, auditeur des comptes et archivaire, et de Me Honnorat Arbaud, maître national d'Aix, qu'il avait « pris pour adjoints ». La journée du lendemain fut consacrée par lui à recevoir « les soumissions de plusieurs personnes voulant être notaires et à leur faire expédier leurs lettres ».

Enfin, le mercredi 26 dudit mois, le commissaire royal procède solennellement à l'installation de la sénéchaussée. A cet effet, assisté de ses adjoints et des officiers du nouveau siège, il se rend, dans la matinée, « au lieu préparé par la ville pour l'auditoire du lieutenant du sénéchal », et là, en présence d'un grand nombre d'habitants « tant de gens d'Eglise, nobles que aultres », prenant la parole, il expose « les causes pour lesquelles il était venu en ceste ville, qui étaient pour l'exécution de l'édit et ordonnance du Roy du mois de septembre 1535, et pour instituer et mettre en possession de leur charges les officiers du nouveau siège ». Il commande ensuite à Me Borrely de donner lecture « de l'édit du Roi et de sa commission attaché à iceluy », et aussi du rôle des lieux places et châteaux assignés pour le ressort dudit siège. « Et, à l'instant », les nouveaux officiers: Me Antoine

(1) Procès-verbal de Jean Feu (archives des Bouches-du-Rhône, B, 186, f° 86).


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Gaufridi, lientenant de sénéchal, Me Jean Candole, avocat du Roi, et Me Jacques Arbaud, procureur du Roi, présentent leurs lettres de provision au président Feu, qui reçoit leur serment et « les institue en leurs dits offices, en ordonnant à tous officiers, justiciers et sujets du Roi de leur obéir et donner conseil, confort et aide pour l'exercice de leur charges quand besoin sera ».

Le même jour, au prétoire de la sénéchaussée, eut lieu la délivrance de la ferme des greffes et des droits de scel et de lattes en présence du commissaire royal, après lecture « du mandement décerné en forme de criée et proclamation faites par les trompettes » le 21 dudit mois à Sisteron, le 22 à Forcalquier et le 24 à Apt (1). « Le greffe des premiers appels et premières instances » fut adjugé à Me Firmin Triboulet pour 1,350 florins ; le greffe des soumissions à Me Georges Voland, notaire de Manosque, pour 1,211 florins ; les droits de scel à noble Antoine Paris, de Forcalquier, pour 1,550 florins ; « les droits de lattes de la Chambre rigoureuse » 2,210 florins, à noble Bernardin Berluc, de Forcalquier, pour deux années.

(A suivre.), M.-Z. ISNARD.

(1) La teneur de ce mandement était : « On faict savoir à toute personne : qui voudra affermer les deux greffes du siège de lieutenant de M. le sénéchal de Provence en la ville de Forcalquier et les droits de scel et de lattes dudit siège, qui comprendront les cités, villes et vigueries de Forcalquier, Sisteron et partie d'Apt, Gap et Tallard et places de leurs vicomtés, se comparaisse au lieu de Forcalquier, le 26 janvier, où sera le tout délivré au plus offrant et dernier enchérisseur et pour deux années. » (Archives des Bouches-du-Rhône, B, 186, f° 91.)


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J.-J. SALVA, de Mison ambassadeur au Maroc, 1765?

Les Salva ou Salvat, probablement éteints aujourd'hui, paraissent avoir été nombreux dans le Sisteronais, surtout au XVIIIe siècle, surtout à Mison.

Comme toute la tourbe bas-alpine, la plupart mangeant, buvant, dormant, peinant, vécurent et moururent inglorieux, obscurs comparses de la comédie humaine, se bornant à fournir à la patrie française et provençale pain, vin, huile, viande, impôts et soldats.

L'un d'eux, cependant, émergea un jour de cette vile masse et s'éleva à une altitude qui ne l'empêcha point de retomber dans son obscurité native, — si profonde que vains ont été nos efforts pour l'en tirer. Tels ces poissons qui ne déploient un instant leurs ailes irisées aux rayons du soleil que pour replonger bientôt et à jamais dans les gouffres insondables de l'océan.

C'est par hasard que nous en avons rencontré une mention trop laconique, dans les registres de catholicité de la paroisse de Volone.

On y lit, en effet, cette souscription non banale, à l'acte de mariage du 30 octobre 1768, entre Jean-Baptiste Bernard, fils du notaire Pierre, de Château-Arnoux, et Elisabeth-Madeleine Mégy, fille du marchand Jean-Louis Mégy :

Sr Jean-Jacques Salva, négociant à Marseille, ci-devant chargé des affaires de la Cour de France auprès de l'Empereur de Marroc, revêtu des pleins pouvoirs de S. M. pour signer la trêve en son nom et honoré de ses ordres pour négocier et conclure la paix avec ledit Empereur.

Depuis longtemps, et bien vainement, hélas ! nous avons cherché autour de nous quelques livres qui nous permissent d'ajouter une indication à ces trop courtes lignes : une histoire ou un voyage au Maroc : R. Thomassy, de


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Amicis, ou autre, l'Inventaire des archives de la Chambre de commerce de Marseille, etc. (1).

Mais, hélas ! dans notre département, ni archives, ni bibliothèque publique ou privée ne les possèdent.

Déplorable, attristante, décourageante, désespérante indigence bibliographique à laquelle se heurteraient sans cesse, sur tout sujet, sur tout homme, sur toute époque, les érudits et travailleurs locaux, s'il pouvait en exister dans les Basses-Alpes.

Dans ces conditions, une seule ressource reste : s'adresser aux heureux de ce monde qui ont sous la main des archives plus riches, des bibliothèques plus complètes, les collections de l'Institut, du Ministère de l'Instruction publique, des grandes écoles d'érudition française, si libéralement distribuées aux Prussiens, aux Anglais, aux Russes, aux Américains, si inflexiblement, si opiniâtrément, si désespéramment, si scandaleusement refusées aux bibliothèques et archives du département des Basses-Alpes et aux contribuables bas-alpins, qui pourtant les paient de leurs rares deniers.

C'est ce que nous sommes obligé de faire et ce que nous faisons, demandant, à quiconque lira ces lignes, des renseignements sur les affaires du Maroc, il y a deux siècles et demi, et sur le haut plénipotentiaire provençal auprès de S. M. chérifienne Sidi-Mohammed ben Abd-Allah.

V. LIEUTAUD.

(1) Je ne parle pas de la vague et écourtée notice consacrée à notre Salva par la Biographie des hommes remarquables des Basses-Alpes, Digne, Repos, 1850, in-8°, p. 302, laquelle a pâti comme nous de la pénurie de livres qui afflige la contrée. Il aurait pu cependant préciser davantage eu consultant l'état civil misonais et noter que S., fils de Jean, lieutenant de juge, et d'Anne Richier, naquit à Mison vers 1718 et y mourut le 25 décembre 1798. Mais on sait que la précision, l'exactitude et les recherches dans les registres de catholicité étaient le cadet des soucis des rédacteurs de cet ouvrage, — d'ailleurs, et malgré cela, au demeurant, fort utile.

Le Gérant, CHASPOUL.


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Nouvelles lettres sur Digne

par* G. Aubin

I.

Mon cher Paul,

J'arrive et je trouve déjà de toi une lettre pressante, pressante. Tu veux savoir ce que je fais, où je loge, l'impression que m'a produite ma nouvelle résidence. Oh ! je t'en prie, mon cher Paul, laisse-moi me remettre des fatigues de ce long voyage que j'ai cru ne devoir jamais finir, laisse moi me ressaisir, me tâter, me dire, me répéter que j'ai échappé à ce martyre, que c'est bien fini maintenant et que les cahots du train qui m'a traîné jusqu'ici m'ont laissé le libre usage de mes membres. Oui, je fais quelques pas, je marche, je puis marcher, je pourrai marcher toujours. Mais je te souhaite de ne jamais te trouver exposé, comme moi, à ce voyage fantastique dans des compartiments choisis exprès pour les Marseillais qui vont dans les Alpes.

Tu m'as vu à mon départ. J'étais frais, n'est-ce pas ? quoiqu'un peu déprimé peut-être par les émotions de cette dernière nuit que je passais à Marseile, ces adieux en votre compagnie à la Cannebière et au Café Riche. Tu m'as vu à la gare, montant assez allègrement dans le wagon qui devait m'éloigner de vous. Et j'ai sommeillé, les yeux gonflés de sommeil et peut-être de larmes jusqu'à Pertuis. Bercé, j'avais l'illusion de nos trains de

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grandes lignes, ceux qui filent vers Nice, où nous avons tant ri, vers Paris, que nous avons tant regretté. Mais, à Pertuis, quel réveil ! J'ai eu là l'impression que j'allais entrer dans un monde nouveau et que chaque kilomètre m'éloignerait de cent kilomètres de vous tous. Un arrêt interminable, des mines joyeuses de marchands de bestiaux qui vont là haut où je vais aussi et qui reviennent d'Aix, du gros marché de jeudi, des toilettes de femmes comme je n'en vis point sur la Cannebière et les flirteurs du pays faisant les cent pas sur le trottoir de la gare en quête d'une bonne fortune possible dans ce méli-mélo de voyageuses. Et nous ne partons jamais ! Plus les employés crient: En voiture! plus le chef de gare s'obstine à garder son sifflet dans la poche, et, quand il se décide enfin à le porter à la bouche, il se passe encore un grand quart d'heure avant le départ. Je m'étonne, et l'on me regarde d'un air étonné ; tous ces voyageurs de la ligne des Alpes trouvent si extraordinaire mon étonnement ! C'est donc toujours comme cela ici, et nous rattraperons sans doute le temps perdu. En route pour l'exil !

Je rêve et j'entrevois à peine, l'oeil fatigué, l'écriteau de toutes ces gares qui se succèdent à de très longs intervalles. Il est 9 heures et demie, et nous arrivons à SaintAuban. Changement de voiture pour la direction de Digne ! Et, au risque d'assommer quelqu'un, je jette ma valise au petit bonheur sur un quai où souffle une bise glaciale, déjà la bise des montagnes. Et alors c'est un nouvel arrêt. Il faut attendre le départ du train qui monte, celui qui m'a amené, le départ du train qui descend, celui que j'ai une folle envie de prendre. Lu train de Digne se met en branle le dernier. Et nous partons enfin, et c'est là que commence mon supplice. Pendant trois quarts d'heure, ce fut, dans le wagon où j'étais enfermé comme dans une boîte, une lutte homérique entre mon dos, mes épaules, mes jambes et les cloisons disloquées, mais résistantes, du compartiment où j'avais pris


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place. Meurtri, ecchymosé, j'arrive à Malijai après avoir traversé un long pont sur la Durance, où j'ai failli sauter. Et la course recommence, que dis-je? la course? la charretée jusqu'à Mallemoisson. Ce qui restait de non meurtri sur mon pauvre corps a eu son compte, et nous avons encore vingt-cinq minutes de trajet. Quelle partie de mon être vais-je offrir aux coups de la Compagnie qui s'est engagée à me transporter sain et sauf jusqu'au bout? Il faudra qu'elle recommence. Et mon dos, et mes épaules, et mes jambes sont de nouveau et sans ordre meurtries, ecchymosées, martyrisées. Champtercier ! Le nom est joli ! Tiens, c'est une femme qui est chef de gare ici ! Un monsieur monte à côté de moi qui revient de son domaine. Il a l'air radieux et fume de bon coeur un gambier de deux sous. Celui-là sans doute est habitué à ce wagon, car il se tient ferme sur la banquette et brave héroïquement les secousses. Comment ! c'est donc une chose à laquelle on peut se faire! Digne, tout le monde descend ! Nous y arrivons péniblement, notre locomotive à bout de souffle. Dix heures et demie. Une demi-heure de retard. Je n'ai pas trop à me plaindre. Enfin ! Mais que Marseille est loin ! Ces montagnes si resserrées vont m'étouffer. Je ne pourrai jamais me faire à ce paysage. Plains-moi, mon cher Paul ! Je tends au hasard ma valise et mon bulletin de bagages à l'un des cochers d'omnibus qui bruyamment m'interpellent; je grimpe dans la lourde voiture, et sans autre encombre j'arrive à l'hôtel. Je n'ai pas trop de l'après-dinée tout entière pour me remettre.

Et en voilà assez, si tu le veux bien, pour aujourd'hui.

HENRI.


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II.

Mon cher Paul,

Qui donc t'a dit que je m'habituerais facilement à ma nouvelle résidence? Peut-être! Et pourquoi pas? Ah! certes, j'ai été amplement dédommagé à l'hôtel de tout ce que j'avais souffert en route. Les patrons sont charmants, pleins de prévenances ; les domestiques polis sans obséquiosité. C'est là que je prendrai ma pension, que j'établirai mes pénates gastronomiques. J'y ai trouvé des fonctionnaires de toute sorte auxquels on m'a montré du doigt le matin, à la table desquels on m'a poussé le soir : enregistrement, contributions directes, Banque de France, toute la lyre ! Nous sommes six ou sept et nous faisons bon ménage, tous tirés des grands centres et expédiés à Digne.. port payé. La cuisine est bonne, très bonne ; le café où nous allons régulièrement nous distraire, tout près de l'hôtel. Mais on me présentera au Cercle des Alpes, — naturellement, — et pour un louis,sans doute, par an j'aurai le droit d'aller y bridger tous les soirs.

Tiens ! je ne t'ai pas parlé encore de ma chambre, de mon coquet logement. Je suis en plein boulevard Gassendi. Tu sais que Gassendi est un grand, très grand philosophe du XVIIe siècle qui n'est pas né à Digne, mais à Champtercier, à quelques kilomètres d'ici. Mais les Dignois se le sont accaparé, lui ont élevé une statue, ont donné son nom au lycée, à un boulevard, à un café, à une épicerie. On n'aurait pu trouver à utiliser ce nom de Gassendi à Champtercier. On s'est contenté d'y laisser la maison où il est né, sur une colline, et dans celle maison, paraît-il, sur le sol, et non sur la façade, une plaque de beau marbre. La statue de Gassendi est placée au haut du boulevard de son nom, en face d'un autre boulevard, le boulevard Victor-Hugo, vers lequel le philosophe étend les


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bras comme pour le bénir. Hugo béni par Gassendi ! J'ai trouvé ça très bien. Seulement, il paraît que ce boulevard a été percé vingt ans au moins après la mise en place de la statue, de sorte que, quand Gassendi a été mis là, il

regardait rien du tout ! Si, la montagne en face. Cette

montagne a un nom bizarre, Cague-Renard. Le reboisement y fait maintenant des siennes.

Je suis donc logé sur le boulevard Gassendi. Ma propriétaire est aimable, aimable. Je crois qu'elle fera plus que tout pour m'habituer à Digne. D'ailleurs, ce n'est pas si mal que ça cette petite ville. Ah ! par exemple, on est en famille ici, et vite connu et reconnu ! Tu ne peux pas passer deux fois dans une rue sans qu'on sache ton nom. Songe que nous sommes ici un nombre respectable de fonctionnaires. Les Dignois émigrent. Les fonctionnaires encombrent tout. Ce qu'il y a de plus fort, c'est que beaucoup s'y marient, Dieu m'en préserve! et, quand ils ont été nommés ailleurs, reviennent ici passer leurs vacances. Je ne dis pas que le climat soit mauvais. Mais enfin !

Mais je m'aperçois que c'est un véritable journal que je t'écris là et que j'en oublie l'heure de mon bureau. J'y cours.

Ecris-moi longuement, toi aussi. Donne-moi des nouvelles de tous les amis de là bas. Dis-leur de m'écrire. Si tu vois Mlle X., tâche de lui faire entendre que je ne me marierai jamais à Digne, Ça lui fera plaisir.

Bien cordialement à toi.

HENRI.

(A suivre).


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V. CAUSERIE GRAMMATICALE

Longs mots ; vieilles langues

« L'homme a l'âge de ses artères », voici l'aphorisme médical que nous lisons quotidiennement à la quatrième page de nos grands journaux, tandis que s'étale, en soustitre, l'annonce de quelque nouvelle Jouvence, aux mirifiques résultats. Avec non moins de raison, pourrionsnous affirmer, en matière de linguistique, qu'un idiome a l'âge de ses mots. Ceux-ci sont-ils secs, nerveux et courts, dépourvus de toute particule inutile, c'est que la langue est jeune ; les voyons-nous, au contraire, prendre de l'ampleur — j'allais presque dire du ventre — et faire apparaître, de ci, de là, tel une graisse de mauvais aloi, des éléments superflus, c'est que la langue commence à subir cet irréparable outrage contre lequel choses et gens jusqu'ici n'ont point trouvé de remède ; en un mot, c'est qu'elle vieillit.

« Longs mots, vieilles langues », n'hésitions-nous pas, tout à l'heure, à écrire en tête de cet entretien ; pour justifier un tel titre, la décadence latine nous offrira, dès l'abord, de probants et nombreux exemples ; car, si tous les chemins mènent à Rome, d'après la sagesse des nations, on peut dire au contraire, quand il s'agit de philologie, que tous en viennent, et ce n'est pas encore demain, en dépit de certaines tendances, que nous verrons se modifier ce traditionnel itinéraire. A mesure, en effet, qu'avec les siècles la phrase latine perd de son ampleur, notamment par la disparition progressive du style


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indirect, les vocables, au contraire, tendent à s'allonger démesurément, comme si la langue, par ce moyen facile et artificiel, cherchait à réparer ses pertes, en regagnant d'un côté ce qui lui échappe de l'autre. Ainsi voyons-nous la période cicéronienne, aussi compacte clans ses majestueuses proportions que les arcs impérissables de l'architecte romain, s'effriter peu à peu en propositions brèves et saccadées: elle en arrivera bientôt à n'être plus que cet « arena sine calce » dont, parlant de Sénèque, se raille si agréablement Suétone. En revanche, ces « sesquipedalia verba », devant lesquels s'étonnait l'élégante modération d'un Horace, ne constituent plus désormais une monstrueuse exception. Voici qu'apparaît, en effet, toute une floraison d'adjectifs en « ilis » et en « bilis », qui ne comptent pas moins, pour quelques-uns, de sept syllabes, et, comme s'ils étaient encore trop courts, ils ne dédaignent pas, le cas échéant, de s'allonger en d'interminables superlatifs. A tout propos — et souvent même hors de propos — fourmillent les " insulsissimus », les « verecundissimus », les « immundissimus » et autres vocables d'une toise devant lesquels hésiterait la faconde même d'un Petit-Jean. Fatalement, ces superlatifs, par l'abus qu'on en fit, devaient arriver à n'avoir pas plus de sens que les simples correspondants ; ils essaiment donc bientôt de nouveaux superlatifs, dont nos solécismes populaires « les plus meilleurs » et « les plus excellents » sont les héritiers directs ; de là, dans la décadence latine, ces « postremissimus », ces « minimissimus », ces « maxime dignissimus auxquels viennent s'ajouter encore de redondantes périphrases » « turpiter malevolus », « immaniter arrogans », « insanum magnus », que nous n'avons peut-être pas le droit d'incriminer trop fort, nous si prodigues, en notre XXe siècle, de nos « furieusement beau » et de nos « extrêmement modéré ».

Les écrivains de la bonne école, à l'exception peut-être de ce styliste raffiné qu'était Salluste, se contentaient


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toujours des verbes simples, hormis le cas où ils voulaient insister spécialement sur une idée de fréquence ou de répétition ; les auteurs de la Rome impériale, à l'opposé, sans chercher autre chose dans cet emploi qu'un tour d'expression plus sonore, abusent, sans réserve, des « agitare », des « clamitare », dont on ne se servait avant eux qu'à bon escient. Dans le même ordre d'idées, nous voyons, au cours de cette lutte pour la vie que se livrent entre eux les mots, les formes pleines et robustes faire reculer d'abord, puis expulser définitivement du langage les termes plus débiles et, pour ainsi dire, moins bien armés ; c'est ainsi que « plorare », d'où nous avons tiré notre « pleurer », remplace bientôt le classique « flere » dans l'expression physique de la douleur, tandis que, de leur côté, " habitare » et « appellare » en arrivent à supplanter peu à peu « incolere » et « vocare », que la prose classique employait avec une identique signification. Ailleurs encore, ce sont les verbes dérivés dont le sens marque la production d'un état, " magnificare », « lucrifacere », qui se multiplient outre mesure pendant que les adjectifs en « idus », par exemple, donnent le jour à de longs et sonores dérivés verbaux (frigidus-frigidare, candidus-candidare).

Les autres parties du discours obéissent uniformément à la même tendance ; aussi voyons-nous les adverbes en « ter " se substituer un peu partout à ceux en e (duriterdure) ; les substantifs pleins de force et d'abondance — tel tristimonia et miserimonium (1) — s'installer à la place de « tristitia » et de miseria ; enfin les diminutifs « asellus », « lectulus », « muliercula », " adolescentu(1)

adolescentu(1) langues romanes, héritières du latin vieilli, tendent elles-mêmes à remplacer par des mots plus longs les monosyllabes de la bonne époque. Exemple : Spes = espérance, etc.


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lus » foisonner, à tout endroit, chez les contemporains de Pétrone, sans qu'aucune nuance du sens vienne, le plus souvent, en commander l'emploi.

A l'instar de la dérivation, la composition est mise, elle aussi, à profit, en vue de procurer aux mots une forme plus pleine ; les simples, par suite d'un usage séculaire, étaient devenus à la longue trop faibles et, dans le sens étymologique du mot, trop « insignifiants ». Ils demandent une force nouvelle aux préfixes, généralement « cum » et « ad », d'où les « condignus », les « condensus », les « condormire », les « consalutare », les « proclamare », si fréquents chez les écrivains des premiers siècles.

Est-il besoin d'ajouter que la syntaxe suit les mêmes errements que le vocabulaire ; toujours pour corser l'expression, les pronoms personnels viennent, par une sorte de pléonasme, s'accoler uniformément aux verbes, alors que la bonne époque n'y recourait que pour marquer une insistance particulière ; de même fait-on volontiers appel aux pluriels abstraits, peu usités jadis, parce que leur forme plus longue paraît susceptible par suite d'imprimer au discours une allure plus majestueuse. En un mot, pléonasmes, périphrases et surtout adjonction de particules, dérivations fréquentatives ou intensives, diminutifs enfin, tout procédé est communément mis en oeuvre, qu'on croit capable, fût-ce au détriment du sens, de renforcer l'expression, de la consolider, pour ainsi dire, et de lui communiquer, en apparence au moins, une ampleur que l'idée, de jour en jour plus rebelle, demeure trop souvent impuissante à lui fournir.

En philologie comme en politique, l'histoire n'est qu'un perpétuel recommencement ; gardons-nous donc de manifester un étonnement trop vif si ces phénomènes, que


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vient de nous révéler l'évolution de la langue latine, trouvent dans les vicissitudes de notre propre idiome une nouvelle et lumineuse confirmation.

La phrase, nous l'avons vu, ne cesse de s'anémier, à partir de Cicéron, jusqu'aux ultimes représentants des lettres romaines. Quelle différence aussi, chez nous, entre la période robuste, toute surchargée d'incidentes, d'un Bossuet et la concision sèche et saccadée de notre proposition contemporaine! A défaut d'une étude plus approfondie, la typographie, elle-même, nous en permettrait une constatation facile ; ici, une « composition » aussi compacte que les lourdes phalanges espagnoles majestueusement décrites par le grand orateur: là, de courts alinéas dispersés en enfants perdus, à travers les blancs de la page, remplaçant les relatifs et les conjonctions d'antan par une véritable débauche de ponctuation, tirets, guillemets, points à la ligne.

A l'opposé, les mots, suivant l'heureuse comparaison de M. Deschanel, « s'encroûtent » tous les jours davantage, tel des arbres qui, d'année en année, revêtent de nouvelles couches d'écorces : on voit les suffixes s'ajouter aux suffixes, et le lexicographe, moins privilégié que l'horticulteur, peut seulement constater, sans y trouver un remède, les effets de cette végétation parasite et maladive.

C'est ainsi que « personne » possédait autrefois un sens très relevé, dont l'expression lapidaire « très sage et discrète personne » a perpétué jusqu'à nous le souvenir. A présent, il n'est pas de modeste garde champêtre qui ne devienne, le cas échéant, dans la gazette du cheflieu, « un personnage », que dis-je? — le terme est déjà bien vieillot, — une « personnalité » locale. De même, l' « individu » est bel et bien relégué dans les classifications scientifiques ou les geôles correctionnelles au profit de « l'individualité ». Ne nous parle-t-on point tous les jours, dans les comptes rendus politiques, « d'individualités » sans mandat. Quand Racine écrivait ce beau vers :


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« Il peut changer d'état, il ne change pas d'âme »,

le grand tragique, à coup sûr, ne redoutait guère le reproche de platitude. Ame ! Mais c'est, au premier chef, une expression du « Parfait Secrétaire de mairie ». « La « localité » compte 2,000 âmes et nourrit de nombreux bestiaux. » Aujourd'hui, le moindre feuilletoniste qui se •respecte ne parle plus que de « mentalité ». « Cette législation manifesterait une véritable régression de la mentalité publique », lisions nous dernièrement dans un premier-Paris. Voltaire aurait écrit sans nul doute, dans les mêmes circonstances : « Cette loi serait un recul de l'esprit public. » L'expression y aurait gagné; le sens n'y eût rien perdu, bien au contraire. Mais voilà ! Qui s'avise de lire Voltaire, à notre époque ? Les « règles » ! Ce simple petit mot suffisait à faire trembler Corneille ; notre génération, plus moderne, a connu, à la caserne comme au lycée, les impitoyables rigueurs du « règlement». A présent, celui-ci paraît lui-même bien fluet et bien désuète; tout est désormais à la « ré-gle-men-ta-tion » ; chacun, suivant sa mentalité, propose la « réglementation » des autos, du port d'armes ou de la pêche à la ligne. A quand donc « réglementationner », demande plaisamment M. Deschanel ; il faut convenir qu'après tout ce verbe de l'avenir ne serait pas autrement déplacé dans la pléiade des « manutentionner », « confectionner », « concurrencer » et tant d'autres que nous avons jusqu'ici accueillis à lexiques ouverts.

« Arrêt » et « constat » étaient des mots excellents, aussi énergiques, dans leur brièveté impérative, que les opérations de justice auxquelles ils s'appliquaient. « Les ordres du roi pour l'arrêt du sieur **** vous seront envoyés dès demain », disait-on au XVIIe siècle ; ces termes, le langage judiciaire seul les a sauvés d'une universelle désuétude, ce qui prouve une fois de plus que ces malheureux « jargons » pourtant si décriés sont bons à


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quelque chose. « Arrestation » et « constatation », que nous leur avons maladroitement substitués, sont lourds ; leur banale assonance ne saurait trouver grâce qu'auprès des rimeurs embarrassés. Dans le même ordre d'idées, M. Brunot déplore, — et nous nous unissons bien volontiers à ce sentiment, — la perte de nombreux substantifs tirés directement des verbes et dont aucun suffixe monotone ne vient affaiblir le radical, ni énerver la concision. Certains, plus heureux ou plus vivaces, ont survécu; notons, parmi ces privilégiés, « cri », » dédain », " délai », « voeu », « espoir », « dépouille », etc. ; mais combien d'autres, tel « consulte » pour consultation, « conserve » dans le sens de conservation, ont été à tout jamais bannis de notre vocabulaire. Nous pouvons y joindre aussi : « dénonce », trouvé par Darmesteter dans un document de la Révolution ; « diffame », encore employé au XVIIe siècle ; « prononce », que nous rencontrons dans Vauquelin de la Fresnayes : « La mauvaise « prononce du peuple » ; « conteste », enfin, dont n'hésitait pas à se servir Chateaubriand.

Donnons un regret à ceux de ces mots qu'ont définitivement proscrits les tyranniques exigences de l' « Usus » et, quant aux autres, unissons-nous à M. Stapfer « pour les défendre hardiment, au besoin du bec et des ongles, contre l'injuste ostracisme dont on commence à les frapper (1). »

(1) Parmi ceux qu'a conservés notre langage moderne, M. Stapfer (Récréations grammaticales et littéraires, page 178) cite la pousse (des feuilles), la cueille (des fruits), la loue (des servantes), la frappe (des monnaies), la relève (des troupes), la casse, la bâtisse, etc. » Gazouillis », au contraire, — malgré son gracieux effet d'harmonie imitative, — s'efface peu à peu devant « gazouillement », et « attache », en dépit de l'heureux et fréquent emploi qu'en ont fait Bossuet et Racine, a bel et bien disparu devant notre lourd et inélégant « attachement ».


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Le style, chez les écrivains modernes, trahit les mêmes tendances que vient de nous révéler le lexique, notamment par la substitution, à présent si fréquente, des termes abstraits aux locutions concrètes. A Rome, où le génie de la langue répugnait cependant aux abstractions, les auteurs de la décadence les multiplient et les exagèrent. Nous en avons trouvé personnellement de nombreux exemples dans Pétrone et dans Apulée. Aulu-Gelle, de son côté, dira très bien : « Civitas operum nobilitatibus celebrata », et Grégoire de Tours atteindra les dernières limites, en écrivant quelque part]: « Compta gemmarum preciositatibus. » Le français, qui, même à l'époque purement classique, n'avait jamais manifesté semblable antipathie, abuse aujourd'hui des substantifs abstraits, parfois très longs et très sourds, qui, prêtant à la phrase un tour inusité, charment l'oreille blasée par le traditionnel emploi des locutions concrètes (1).

Ces phénomènes une fois constatés dans deux grandes littératures, il convient d'en rechercher les causes, qu'une

(1) Chateaubriand (Martyrs, II) écrivait déjà : « Le jeune Viriathe entraînait après lui la fureur de ses cavaliers rapides. » Un romancier contemporain nous parle « d'un coup de sonnette retentissant dans la sonorité du couloir » ; un autre, « de l'arc-en-ciel qui se découpe en délicatesses de bleu et de rose ». Enfin nous trouvons, — toujours chez M. Stapfer, — une intéressante série d'exemples analogues que la lecture des Goncourt, entre autres, nous permettrait d'allonger à l'infini : « d'impassibles immobilités » d'Arabes ; des créatures empaquetées dans un « étoffement » carré de laine : un « ruissellement » de paillettes sur une chemise ruchée ; un « flottement » de soie sur un cheval de manège ; des « déplacements » continuels de gens éclaboussés.


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observation tant soit peu attentive aura tôt fait de nous révéler. Remarquons tout d'abord, à cet égard, que les mots, à l'user, perdent peu à peu de leur valeur et finissent même par s'effacer complètement devant des substituts nouveaux dont un long emploi n'a pas encore émoussé le sens. Quand Bossuet parlait de « rassurer les courages émus », les deux syllabes de ce modeste adjectif faisaient sur son auditoire tout l'effet qu'il voulait produire et n'en correspondaient pas moins, en dépit de leur chétive apparence, à la solennité de sa pensée ; mais voici qu'avec le temps, il arrive au même mot de tomber dans la conversation courante et d'y servir communément d'interprète à des idées banales et familières; c'est tous les jours que nous plaignons des fillettes « émues » par les épreuves du certificat d'études ou que nous constatons, dans la gazette, le mécontentement d'une population justement « émue » par la suppression d'un réverbère. Pour suffire à la fois aux nobles attribution qu'il assumait dans notre prose classique et aux nécessités terre à terre de notre parler quotidien, ne faudrait-il pas qu'un vocable se révélât le Maître-Jacques de la langue française ! Mais il est plus difficile aux mots de changer de casaque qu'aux valets de comédie. Aussi l'adjectif dont nous prenions tout à l'heure l'exemple a-t-il dû résigner partie de ses attributions en faveur de notre moderne « émotionné », qui possède sur lui l'avantage de la sonorité et de la taille. A vrai dire, l'éviction ne s'est pas faite sans lutte : anciens et modernes, comme de juste, se sont crus obligés de prendre position dans la querelle dont M. Deschanel (1) nous rapporte un piquant épisode : « Un jour, au concours d'agrégation, un candidat, dans la chaleur de l'improvisation, laissa échapper le mot « émotionner ». Le

(1 Déformations de la langue française, page 99.


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président l'interrompt aussitôt : « Prenez garde, Monsieur, » émotionner pourrait émouvoir vos juges et gâter votre » affaire. » Ceci, convient-il d'ajouter, se passait aux temps préhistoriques de Désiré Nisard ; il y a bel âge depuis lors qu'émotionner a conquis sa place au soleil, voire même clans les jurys universitaires, et, s'il arrive à sa notoriété de subir à son tour une éclipse, c'est que nos descendants, — tout se voit en linguistique, — s'aviseront de le trouver, lui aussi, un peu court.

D'autre part, à mesure que les sociétés vieillissent, il y apparaît des besoins nouveaux, ignorés des civilisations primitives, auxquels doit nécessairement correspondre, par voie de conséquence, la création de nouvelles expressions ; en outre, des nuances s'établissent entre des idées qu'on ne distinguait pas tout d'abord, et, pour marquer ces nuances, il est nécessaire, sur un même radical, de greffer, suivant les besoins, toute une série de désinences variées. Le verbe» soumettre », entre autres, a pu longtemps suffire à ses multiples acceptions ; on disait d'un entrepreneur, par exemple, qu'il " soumettait » ses prix, en vue de l'attribution d'une entreprise ; le vocable n'en conservait pas moins, dans ce cas particulier, sa physionomie générale, et c'était le contexte seul qui venait en déterminer la signification; puis «soumettre », dans ce sens, a donné naissance au substantif verbal « soumission », d'où, pour les besoins administratifs, nous avons, en fin de compte, tiré le verbe «soumissionner», dont les attributions sont restreintes au seul fait de prendre part à une adjudication publique. Le verbe « requérir » pourrait prêter de son côté à des remarques analogues ; il s'est, en effet, spécialisé dans les fonctions les plus élevées de son radical, tandis que « réquisitionner » en assumait les attributions les plus basses : un préfet requiert la force armée ; un procureur, l'application de la loi ; on réquisitionne, au contraire, du fourrage et de la paille pour les chevaux d'un régiment. Nous n'avons, du


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reste, que l'embarras de choix : « commissionner », « clôturer », « confectionner », à côté de » commettre », de « clore " et de « faire », puis, bientôt peut-être, « préventionner », « exemptionner », « souscriptionner », dont M. Stapfer prédit et craint quelque peu aussi l'avènement. Nombreux sont les exemples de cet allongement, qu'impose la maturité d'une civilisation et d'une langue aux divers éléments de son vocabulaire.

Mais ce n'est pas seulement dans leur signification morale que les mots s'affaiblissent et se dégradent ; leurs éléments matériels ne sauraient échapper non plus aux injures du temps. Aujourd'hui, sans doute, la diffusion de la langue écrite, consécutive de l'imprimerie, les effets d'une centralisation administrative et, par suite, intellectuelle à outrance, enfin les progrès incessants de l'instruction assurent à nos vocables modernes une efficace protection contre cette « diminutio capitis » qu'infligent fatalement à la phonétique des idiomes vieillis les époques d'ignorance, d'anarchie et de décadence. La prononciation peut bien se modifier chez nous avec les années ; — il suffit, après un quart de siècle, de retourner dans son pays d'origine pour s'en convaincre ; — l'orthographe, protégée contre les variations de l'usage, par la matérialité de l'écriture, suit difficilement les modifications de la parole et de l'accent, à telles enseignes que les prescriptions du pouvoir demeurent bien souvent lettres mortes quand elles tentent de porter atteinte à la traditionnelle immutabilité.

Il fut loin d'en être toujours de même, et plus particulièrement au cours de cette période troublée qui consomma la ruine de l'empire et des lettres romaines, pour leur substituer un monde nouveau. Déjà, dans la latinité classique, nous pouvions voir des formes abrégées, telles


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que « soeclum » et « vincla », coexister à côté de « soeculum » et de « vincula » ; à plus forte raison, avec l'envahissement de Rome par une population ignorante et cosmopolite, en vint-on bientôt à abréger inconsciemment toutes les syllabes; la plupart des mots brefs et peu accentués se trouvaient donc voués d'avance à une inévitable disparition ; ils devaient bientôt, dans ce " struggle for life » d'un nouveau genre, se voir brutalelement dépossédés par des synonymes plus forts et plus longs, mieux faits, par conséquent, pour résister à cette double et puissante action de l'ignorance et des siècles. « Os », monosyllabe fluet et subtil, disparaît aussi sans laisser de traces, alors que notre « visage » français nous conduit directement au prototype latin « visaticum », solide comme une armure romaine ; de même, notre substantif « oreille », qui tient sa filiation du diminutif « auriculam », nous indique avec évidence que celui-ci avait dû, dès les derniers temps de la langue romaine, supplanter le simple « aurem », qui, lui, ne nous a rien laissé. « Pectus » nous a régulièrement donné « pis », qui s'est cantonné chez nous dans la terminologie animale ; avant de passer en français, il s'était atténué déjà dans la bouche des conquérants latins qui devaient le léguer à nos ancêtres de la Gaule soumise. Demeurait-il susceptible, sous cette forme abrégée, de suffire aux attributions qu'il tenait de ses origines et de désigner encore cette partie du corps humain où nous nous plaisons à placer figurément le siège des nobles aspirations et des généreux sentiments ? Aussi la phonétique, d'accord avec la logique, nous conduit-elle en droite ligne à la forme « pectorina », d'où nous avons tiré « poitrine ». A l'égard de ces petits mots « aper » et « coecus », seuls usités dans leur sens respectifs par la bonne époque, le destin s'est montré plus implacable encore ; ceux-ci se sont tout à fait évanouis, au profit, l'un de la périphrase « ab oculo », l'autre devant le qualificatif « singularem », dont nos substantifs français

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« aveugle » et « sanglier » attestent l'existence et rappellent maintenant encore la constitution primitive.

Ailleurs, ce sont des mots de consonance voisine, mais de sens différent et parfois contraire, que nous voyons coexister en excellente intelligence, durant les périodes classiques, plus rapprochées des origines étymologiques et mieux au courant des subtilités grammaticales. Survienne une de ces époques de dissolution et de décadence où se relachent fatalement les lois de la prononciation, de l'orthographe et de l'accent, une confusion tend à s'établir entre ces termes, et, si l'un d'eux veut survivre, il lui faut demander à la composition, avec une physionomie plus personnelle, un regain de vitalité ; tel est le cas de « luo », « laver », et de « lues », « souillure », lequel, par l'intermédiaire de « polluo », s'est perpétué en français dans le verbe « polluer ». Citerons-nous, pour terminer, le vénérable et classique « esse », « manger », que sa ressemblance avec l'auxiliaire, indépendamment de sa brièveté, constituait en état d'infériorité manifeste ? Le robuste et pittoresque « manducare » (1), « jouer des mâchoires », où

(1) » Manducare » allait bientôt subir, lui aussi, les atteintes d'une prononciation défectueuse. Apporté en Gaule par les légionnaires romains, à la langue rude comme au robuste appétit, il devait aboutir, après maintes étapes successives, aux deux maigres syllabes de son correspondant français. Nous ne nous indignerons pas trop de lui voir éprouver sous nos yeux, par de légitimes représailles, le sort imposé jadis à son malheureux rival. Une redoutable concurrence, on effet, lui est faite, dans notre langue populaire tout au moins, par des substituts plus accentués et plus imagés : « briffer », " bouffer, », « croûter », « boulotter », « se les caler », « boustifailler », etc. Il nous suffit d'évoquer les vieux souvenirs militaires pour nous rappeler aussitôt combien ces expressions familières excellaient à réduire, dans le parler des casernes, leur équivalent académique à la portion la plus congrue. Ces mêmes termes ont évidemment suivi nos marsouins et nos légionnaires sur les plages lointaines où ceux-ci sont allés planter le drapeau français,


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l'on reconnaîtrait presque une sorte d'onomatopée primitive, devant triompher sans peine de ce chétif adversaire et s'installer victorieusement sur ses positions.

Ici donc, la phonétique, exerçant sans distinction son action déprimante sur tous les vocables, anéantit complètement ceux qui ne trouvent pas dans une constitution vigoureuse le moyen de survivre à leurs blessures, tel ces organismes débiles que les lois de l'évolution font disparaître petit à petit des classifications naturelles, au profit d'espèces plus favorisées ; là, comme nous l'indiquions tout à l'heure, c'est le sens vieillissant qui cherche dans l'allongement des mots une jeunesse trop souvent factice ; ces deux phénomènes concourent l'un et l'autre à la démonstration dont nous avons assumé la preuve. Nous allons, dans un ordre de faits différent, lui chercher maintenant de nouvelles raisons.

La littérature, après avoir constitué longtemps l'apanage d'une élite sociale, sinon toujours intellectuelle, tend partout à se rapprocher du peuple, et la langue, unie avec elle par d'étroits liens, suit des vicissitudes identiques. A Rome, en particulier, l'épopée, roman des puissants et des nobles, fait place, avec Pétrone et Apulée, au roman, épopée des simples et des petits, et, comme on ne saurait sans disparate, prêter à un parasite au ventre

et si quelque nouvelle et imprévisible invasion des barbares venait à ravir un lambeau de cet immense empire à notre domination officielle, c'est évidemment une do ces locutions triviales à coup sûr, mais bien vivaces, qui perpétuerait chez les populations autochtones le souvenir de notre civilisation et de notre langue, comme autrefois, dans la Gaule romaine, les termes accentués et expressifs de la « lingua rustica ».


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creux et à la barbe hirsute le même parler qu'à un fondateur de cités et à un conducteur de peuples, le « sermo vulgaris », que la bonne époque limitait aux besoins de la conversation courante, s'introduit peu à peu, avec les écrivains postérieurs, dans toutes les compositions littéraires.

Il en est de même chez nous ; la clientèle du roman, celle du théâtre s'y sont profondément modifiées, sous l'influence des révolutions et des siècles. N'allait pas qui voulait aux prédications de Bossuet, non plus qu'aux premières de Racine et de Corneille. Tel qui, suivant l'expression célèbre d'un critique, n'aurait été admis à la représentation que pour y moucher les chandelles peut se payer aujourd'hui le luxe et les honneur d'un moelleux fauteuil d'orchestre ; tout le monde lit l'ouvrage en vogue ; tout le monde veut voir la pièce à la mode et le tout-Paris des premières, loin de se cantonner à la Cour, à l'hôtel de Rambouillet ou bien à l'Académie française, étend maintenant ses confins jusqu'aux notabilités des syndicats ouvriers. La littérature, s'adressant à tous, doit donc parler le langage de tous ; plus de ces mots, distingués ou bas, relevés ou vils, nobles ou roturiers, dont les d'Hozier de la grammaire s'évertuaient jadis à délimiter minutieusement le domaine. Il n'est pas jusqu'à l'argot dont Victor Hugo n'ait entrepris et mené à bien la réhabilitation, à telles enseignes que nous voyons sans indignation, aujourd'hui, parmi le lyrisme débordant de certain drame ultramoderne, les personnages « se poser » familièrement « des lapins » dont « le nez rose » voulu par la rime ne saurait faire oublier cependant l'origine faubourienne.

Or, le peuple aime les termes robustes et sonores qui disent, et au delà, ce qu'il veut dire. A l'opposé des raffinés, qui préfèrent, dans l'expression de leurs sentiments, laisser toujours à deviner quelque chose, il tient pour sa part — passez-moi la vulgarité de la tournure,


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au bénéfice de sa justesse, — « à en avoir plein la bouche ». Les lettrés, qui se comprennent à demi-mot, économisent souvent sur la forme au profit de la pensée. L'homme sans instruction, au contraire, n'hésite jamais à sacrifier l'idée à la forme ; c'est ainsi qu'il recourt volontiers aux périphrases, aux formules redondantes et pleines, voire même aux fortes hyperboles. S'agit-il, en particulier, de la longueur des mots, qui fait l'objet plus direct de notre étude, nous voyons la société polie, comme l'observe, dans ses Déformations du français, M. Deschanel, les abréger outre mesure, prononçant tous les « a » comme brefs, « gateaux », par exemple, à la place de gâteaux ». Les Incroyables n'atténuaient-ils pas, jusqu'à l'effacer tout à fait, la prononciation, des r (1)? A l'opposé, suivant une judicieuse remarque du même auteur, « dans le peuple, chez les soldats, les ouvriers, les matelots, enfin chez la plupart de ceux qui, pour des travaux corporels, ont, chaque jour, à déployer leurs forces, l'habitude est d'ajouter des r, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin des mots ; pour dire « entrer », ils prononcent « rentrer »; pour « écurer », ils disent " récurer », « raiguiser » pour « aiguiser », « rassortir » pour « assortir » etc. ». Quelle ampleur « mairerie » et " serrurerier » ne prennent-ils pas dans la bouche d'un ouvrier parisien, tandis que nos paysans, en parlant du « jour d'aujourd'hui, ne se font aucun scrupule de commet(1)

commet(1) sportsmen, aristocratie sociale au premier chef, n'ont-ils pas coutume de mutiler sans pitié les termes spécialement créés à leur intention, auto, moto, velo, etc. ? De leur côté, l'élite intellectuelle des étudiants, des élèves de nos grandes écoles, supprime, dans leurs vocables usuels, tout élément qui n'est pas rigoureusement indispensable à la compréhension, " Math », « disserte », « prof », « docto » en sont des exemples bien connus.


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tre un triple pléonasme (1). Nous permettra-t-on à présent quelques citations plus personnelles : « Cette requête présente pour moi un intérêt vraiment « conjugal », nous disait certain jour un brave homme, venu solliciter, au chef-lieu, non le divorce ou la séparation de corps comme on serait en droit de le supposer, mais bien la délivrance de quelques baliveaux dans la forêt communale. N'allez pas chercher surtout entre l'idée et le qualificatif le moindre rapport ; ce dernier n'était là que pour le décorum — ad pompam et ostentationem — que doit revêtir le style de tout honnête citoyen, quand il s'adresse à l'autorité publique. Que de fois aussi n'avons-nous pas vu des suppliques envoyées aux préfets ou aux ministres se terminer par des « condoléances » aussi cérémonieuses qu'inattendues ! Mieux que notre vulgaire respect ou nos familiers sentiments, le pompeux développement de ce terme paraissait à l'esprit du demandeur s'harmoniser à merveille avec la gravité de la situation et la qualité du destinataire. Et ces adverbes en « ment » qu'impitoyablement pourchasse le crayon bleu du maître de rhétorique, les procès-verbaux de nos gendarmes et de nos gardes champêtres, ce prolétariat de la police judiciaire, ne leur ont-ils pas fourni un dernier et inviolable refuge? « Subséquemment », « conséquemment », « subrepticement », — nous avons même lu quelque part « réciproquettement » (!),

(1) Le peuple adore aussi, sans toujours bien les comprendre, les expressions grandiloquentes et compliquées. Je conversais, il y a quelques années, avec un compatriote revenu au pays natal après une longue carrière consacrée à l'enseignement ; dois-je ajouter qu'il s'exprimait avec une élégance toute académique? « Dire que je l'ai connu haut comme ça! s'écriait, dès qu'il fut parti, avec non moins de respect que d'orgueil, une honnête villageoise présente à notre entretien. Est-il changé depuis lors! Comme il s'exprime bien ! De tout ce qu'il a dit, je n'ai pas saisi un traître mot. »


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et. ce n'est pas dans les tribunaux comiques, — semblent aussi indispensables à la bonne et due forme de l'acte que l'uniforme ou la plaque à la compétence du rédacteur.

Or, de nos jours, c'est le peuple, dont nous nous sommes efforcés de mettre en lainière les goûts et les préférences lexicographiques, qui lit, critique, achète et, par suite, dispose, en partie tout au moins, des réputations et des succès. La littérature a donc du s'adapter forcément à cette nouvelle clientèle, comme les organismes, pour survivre, sont dans l'obligation de s'approprier à leur milieu. Nous trouvons donc, dans l'évolution populaire du théâtre et du livre, une nouvelle cause de cet allongement des mots que toutes les sociétés vieillissantes nous donnent l'occasion de constater.

N'oublions pas non plus ces raisons qui, pour spéciales qu'elles soient à chaque idiome, n'en procèdent pas moins, les unes et les autres, d'une civilisation avancée : à Rome, les écoles de rhétorique, où les débats fictifs des « controversioe » cherchaient à masquer l'indigence du fond sous des tournures de plus en plus redondantes ; chez nous, l'éloquence parlementaire, qui, se trouvant sans cesse en présence de réalités nouvelles, se voit obligée, pour les traduire, de recourir à des mots nouveaux. C'est ainsi qu'au Palais-Bourbon, non moins qu'au Luxembourg, on « décentralise », on « monopolise ", on « nationalise », tandis que « proportionnalistes », « antiproportionnalistes » et « arrondissementiers » discutent, à qui mieux mieux, sur les mérites respectifs des différents modes de « votation ». Dès 1884, le Sénat, qu'on croirait moins enclin pourtant au néologisme, nous donnait le substantif « déconstitutionnalisation », dont, après un quart de siècle, on n'a pas encore, que je sache, battu le record. Ajoutons


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enfin, — ce qui, hélas ! est bien particulier cette fois à notre époque, — le feuilletonisme à tant la ligne, d'où la longueur fructueuse du mot n'a pas eu grand'peine à bannir une concision sans profit.

A Rome, comme en France, ce sont donc les mêmes stigmates, procédant de causes, sinon toujours identiques, du moins assez souvent analogues ; nous pouvons sans paradoxe en tirer les mêmes conséquences. Eh bien, oui, il faut le reconnaître, le français, lui aussi, vieillit, comme, dans les Annales immortelles de celui qui fut pourtant un de ses plus glorieux interprètes, vieillissait, il y a vingt siècles, la langue de Cicéron. Mais gardonsnous bien de sacrifier ici à un injuste et douloureux pessimisme; le latin vieillissant nous a donné Tacite et Juvénal, et, quand enfin il a disparu dans son unité primitive, ç'a été pour s'épanouir en cette magnifique floraison des langues romanes, qui devaient le disperser à travers le monde et le perpétuer à travers les âges. Qu'importe, après tout, que le français subisse à son tour cette inéluctable destinée des choses et des hommes, si sa vieillesse, comme celle des patriarches et des dieux, demeure, malgré quelques rides, vigoureuse et féconde, et si, deux cents ans après Corneille, Racine et La Fontaine, nous lui devons des Hugo, des Musset et des Flaubert.

P. BRACONNIER.


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MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE

(1789-1805)

(Suite)

VI.

Suppression des prébendes. Prestation du serment par les prêtres prébendés.

Il a pu paraître étonnant à ceux qui ne connaissaient pas l'organisation du clergé à la paroisse Saint-Sauveur, avant la Révolution, de ne voir paraître, lors de la prestation du serment, qu'un curé et un vicaire. C'eût été trop peu pour une paroisse qui s'étend sur les trois quarts de la ville. Le clergé de Saint-Sauveur était composé, en 1791, d'un curé, d'un vicaire et de six autres prêtres appelés prébendes. Il sera utile de dire comment ces derniers avaient été adjoints au ministère paroissial.

L'agglomération qui forme aujourd'hui la ville de Manosque était dispersée, avant le XVe siècle, dans divers villages ou hameaux. Chacun de ces villages avait sa paroisse. Peu à peu, les habitants disséminés se réunirent et ne formèrent qu'une seule ville. De ce fait, la paroisse Saint-Sauveur fut augmentée considérablement, sans que son clergé reçût la même progression. Cette paroisse avait été unie au Chapitre de Forcalquier, qui en percevait les revenus et la faisait desservir par un chanoine ou plus souvent par un prêtre délégué, appelé vicaire. Le service ne pouvait être suffisant dans ces conditions. Les paroissiens réclamèrent. Une transaction du 27 novembre 1438 accorda à la paroisse un vicaire, un prêtre secondaire et le prieur de la léproserie de Saint-Lazare. Après une nouvelle demande et l'accord qui intervint en 1447, il fut encore adjoint au clergé deux prêtres, appelés choristes.


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Comme les revenus de la paroisse étaient assez importants et que les paroissiens préféraient payer pour des prêtres qui desserviraient leur église, plutôt que pour les chanoines de Forcalquier, qui s'étaient plus ou moins bien acquittés de leur charge de curé, il y eut une nouvelle demande en 1004. Une sentence prononcée le 3 août de cette année par l'archevêque d'Embrun, établi juge dans la question, accorda définitivement à Saint-Sauveur un curé, un vicaire et six prébendes, dont le traitement était prélevé sur les revenus de la cure de Saint-Sauveur et autres paroisses des hameaux disparus. Ces prêtres devaient être choisis de préférence parmi les originaires et habitants de Manosque (1). Ainsi en fut-il toujours, sauf quelques rares exceptions.

Au moment de la Révolution, nous voyons le clergé de Manosque à peu près exclusivement composé de Manosquins. Si cet état de choses favorisait son bien-être, peut-être nuisait-il à son indépendance, et ne faut-il pas voir dans ce fait la cause de l'apostasie de certains, qui avaient été poussés à la prêtrise surtout par amour du bénéfice ? La Constitution supprimait les prébendes et réservait simplement une pension aux titulaires.

Le 6 décembre 1790, à 10 heures du matin, le conseil municipal délégua plusieurs de ses membres auprès des six titulaires de Saint-Sauveur, afin de leur donner lecture du décret de suppression. Ceux-ci répondirent par une protestation pleine de dignité : « C'est avec la plus amère douleur, dirent-ils, que, par un coup d'autorité auquel nous ne devions pas nous attendre, nous nous voyons dépouillés de nos bénéfices, dans lesquel nous avions la douce consolation, après avoir offert à Dieu le sacrifice de louange par la prière publique, de servir

(1) Voir : Histoire des églises et chapelles de Manosque. — Echo paroissial de Saint-Sauveur, année 1910.


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encore l'Eglise et nos chers concitoyens par l'exercice du devoir du saint ministère — Si on nous arrache de nos. places, on n'arrachera jamais de nos coeurs l'amour de la patrie et le zèle pour la sanctification des âmes qui nous étaient confiées (1). »

Durant l'année 1791, les prébendes ne paraissent plus ; nous les voyons cependant en butte à certaines tracasseries de la part des Jacobins. On insulte Amand ; on lance des pierres contre les fenêtres de, Silvy. N'étant pas reconnus comme fonctionnaires publics, ils ne sont pas appelés à prêter serment.

Le 13 décembre, le maire reçut du Directoire une lettre qu'il devait communiquer et faire signer à tous les bénéficiers ; il leur est demandé d'envoyer les titres des bénéfices; leur traitement sera suspendu jusqu'à ce qu'ils se soient exécutés (2).

Cette lettre fut signée par tout le clergé paroissial cité plus haut, sauf Dray, et en plus par les prébendés Pochet, Pochet aîné, Arbaud, Silvy, Amand, Siméon, Martin, prêtre ancien, Fumisier, Père de la mission. Le tableau, qui va suivre donnera le traitement de chacun d'eux.

Bientôt, comme les autres prêtres, ils furent soumis au serment. Les décrets, qui ne concernaient d'abord que ceux considérés comme fonctionnaires, s'étendirent, en 1791 et 1792, à tous les prêtres qui touchaient un traitement, et les réfractaires, après avoir été simplement mis à l'écart de toute fonction, allaient être persécutés, emprisonnés ou relégués, s'ils ne prenaient le chemin de l'exil. Le roi opposait inutilement son veto à toutes les mesures de l'Assemblée. Souvent, en pratique, sous la poussée des clubs, les municipalités et les directoires faisaient exécuter des décrets qui n'étaient pas légaux.

(1) Archives départementale des Basses-Alpes, série L, 285. — Histoire religieuse de la Révolution, par M. l'abbé Maurel.

(2) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.


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La plupart des prébendés de Saint-Sauveur et quelques autres prêtres prêtêrent serment, au commencement du mois de juin 1792. Le 3 juin, André-Etienne Silvy, le 4 juin, Charles-François Pochet, celui qui devait être pendu deux mois après, vinrent à la mairie prêter serment d'être fidèles à la nation, à la loi et au roi et de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et sanctionnée par le roi. Un autre prêtre, natif de Manosque, Jean-Joseph Serraïre, exprieur et curé de la commune de Dampierre-sur-Blévy (Eure-et-Loir), prêta aussi serment. Ce même jour, le maire et deux conseillers, sur l'invitation qui leur avait été faite par les intéressés, se rendirent, à 9 heures du matin, à la maison de Paul Arbaud, prébendé, et ensuite chez Pouttion, cordelier, qui fut aussi pendu deux mois après, à la maison qu'il habitait hors la porte Saunerie, dans un enclos, pour enregistrer leur serment. Ils le prêtèrent chez eux, l'un ne pouvant venir à la mairie à cause de ses infirmités, l'autre, à cause de son grand âge et de sa cécité presque complète (1). Le 5 juin, Joseph Siméon, prêtre de cette ville, bénéficier, le 10 juin, André Barras, ex-prieur de Notre-Dame, arrêté en l'an II comme agitateur et contre-révolutionnaire, se soumirent à la loi. Le 2 août, Jean-Baptiste Rochon, prébendé, qui l'avait prêté quelques jours auparavant, à Saint-Michel, vint le renouveler. Celui-ci fut arrêté en octobre 1792, après les évènements du 10 août.

Le 4 août, Antoine Bérenguier, notaire, déposa sur le bureau du conseil le serment civique de Paul Amand, prébendé, son cousin, « qui veut donner des preuves de son civisme et le renouvellera dès son retour à Manosque » (2).

Il ne manque que le procès-verbal du serment d'Henry

(1) Archives communales, délibérations, 3 et 4 juin 1792, série D.

(2) Archives communales, délibérations, prestation de serment, 5, 10 juin, 2 et 4 août 1792, série D.


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Pochet, qui dut cependant le prêter, puisque nous le retrouvons à Manosque, en l'an III, comme pensionné à 603 livres. La maison des prébendés, attenant à l'église Saint-Sauveur, fut vendue le 20 fructidor an IV (6 septembre 1796).

TABLEAU portant le nom des prébendés et autres bénéficiers de Manosque, avec leur traitement et le taux de l'impôt à y prélever. — Liste remise au sieur Bremond, receveur, le 5 avril 1792.

TRAITEMENT. IMPOT.

Livres. Livres.

Henri Pochet, prébendé 603 6 30 3 3

Etienne-André Silvy, prébendé, jouissant d'un revenu sur une cure qu'il avait résignée 1.203 6 66 6 10

Paul Amand, prébendé 639 6 31 19 3

Paul Arbaud, prébendé et chapelain 815 3 40 15

François Pochet, prébendé et bénéficier 701 35 1

J.-B.-Joseph Rochon, prébendé et jouissant d'un revenu sur l'évêché de Nevers 1.200 60

Joseph Siméon, bénéficier et chapelain, à Vercoiran, à Augès et à Manosque 497 24 17 6

André Barras, ex-prieur de NotreDame 4.585 10 9 478 il 5

J.-B. Pouttion, cordelier-observantin, aumônier de la prison.. 1.000 50

Leblanc, observantin, résidant à Carpentras 800 40

Jean-Lonis Montval, ex-carme,

prêtre, résidant à Manosque 800 40

Félix Rochon, ecclésiastique 400 20


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CHAPITRE VI.

Les couvents de Manosque. Leur suppression et la vente de leurs biens.

I.

Mesures législatives contre les Ordres religieux. Les couvents à Manosque.

Les Ordres religieux furent violemment atteints par les décrets de l'Assemblée nationale. Ce ne fut pas, tout d'abord, une suppression pure et simple ; c'eût été trop brutal. Avant d'employer le coup de force, il convenait d'acheminer les esprits par degré, de préparer ce que l'on appelle l'opinion.

Le 28 octobre 1789, un décret défendit d'émettre les voeux ; un autre, du 5 février 1790, réduisait le nombre des couvents à un seul du même Ordre dans une ville ; le 13 février, les voeux monastiques furent supprimés ; les 19 et 20 février, 10 et 20 mars, de nouveaux décrets réglèrent la situation des religieux et religieuses qui sortaient de leurs couvents. Les municipalités étaient chargées de procéder à l'inventaire de leurs effets, biens et charges.

En 1789, Manosque possédait deux communautés de religieux : les Observantins ou Cordeliers et les Capucins (les Carmes avaient été supprimés quelques années plus tôt), et une communauté de religieuses : les Bernardines. Il convient d'ajouter à cette liste les Lazaristes, qui dirigeaient le collège, et les Soeurs de la Charité, qui desservaient l'hôpital. Plusieurs délibérations du conseil municipal attestent tous les services rendus au pays par ces corps religieux. A l'heure de leurs suppressions, les couvents de Manosque ne sont plus, il est vrai, dans leur splendeur. Les religieux sont en petit nombre et se trouvent dans un état assez précaire. Nous dirons brièvement comment ces couvents s'établirent à Manosque et quelle fut leur fin.


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II Les Carmes.

Les Carmes s'étaient établis à Manosque durant le cours du XIIIe siècle, au lieu où se trouve aujourd'hui le jardin de l'hôpital. En 1367, ils entrèrent dans la ville, pour être à l'abri des bandes de pillards qui ravageaient nos régions ; ils se fixèrent, dans la rue Guilhempierre, au quartier qui porte encore leur nom. Ce couvent fut supprimé le 2 septembre 1786 ; il n'y avait à ce moment qu'un seul religieux : Jean-Louis de Fresse-Montval, natif de Valensole. Celui-ci resta à Manosque, livra, pour la forme, ses lettres, de prêtrise le 24 ventôse an II (14 mars 1794) et continua à exercer le ministère paroissial en diverses circonstances. Les actes paroissiaux de l'église Saint-Sauveur en 1799, 1800, etc., en font foi.

L'église et la maison furent vendues en 1797 (1). Le 22 novembre 1791, le sieur Serraïre, prêtre, avait l'intention d'y établir un moulin pour presser le marc d'olive et il demandait, pour cet objet, un robinet d'eau qui lui fut accordé. Aujourd'hui, plusieurs particuliers occupent ces immeubles. Cette suppression n'est point le fait de la Révolution, mais plutôt de la décadence de la maison, qui eut cependant ses heures de splendeur.

III. Les Capucins.

Le conseil général de la commune avait appelé les Capucins à Manosque, au commencement du XVIIe siècle, pour les opposer aux prédicants luthériens. Ces religieux obtinrent de grands succès par leurs prédications. Ils

(1) Archives communales, délibérations, 8 thermidor, an VIII, série D.


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s'attirèrent la reconnaissance de la population par leur sublime dévouement durant la peste de 1631 (1). Quand le fléau reparut dans nos régions, en 1720, ils allèrent à Sainte-Tulle soigner les pestiférés.

Au moment de la Révolution, le nombre des religieux était restreint. Deux Pères, le P. Michel et le P. Audibert, et le Frère Jean Richaud sont portés sur l'état du clergé de 1791, avec un traitement de 800 livres pour chaque Père et de 400 livres pour le Frère (2). Ces religieux étaient dans un état voisin de la misère, avant la liquidation de leur pension. La municipalité, attendu leur extrême besoin, leur fit fournir, du 8 août au 23 septembre 1790, 1 quintal 4 livres de viande (3). Le 9 février 1791, M. de Champclos, procureur, écrivait au Directoire : « Les Pères Capucins sont sur le point de partir. Je me propose d'établir deux gardiens, après leur départ. Une des chapelles de l'église renferme des effets appartenant aux Soeurs du Tiers-Ordre de Saint-François. Elles les réclament, avec permission de les transférer dans une autre église (4) ».

Les Soeurs de Saint-François, sans attendre la permission, enlevèrent de la chapelle une vierge en marbre pour la porter à Notre-Dame, au grand scandale du conseil municipal, qui fit une enquête sur le fait pour rechercher les auteurs et vit une inconvenance dans ce transfert de la statue sur une charrette, sans qu'on eût prévenu le Père Marie-Antoine, gardien du couvent. On avait enlevé, en même temps, une tapisserie et une balustrade (5). Cette statue, classée en 1908 comme monument historique,

(1) COLUMBI, Histoire de Manosque, livre III, n° 71.

(2) Archives notariales de Me Esmieu, Forcalquier, 1791.

(3) Archives communales, registre des mandats, 1790, série K.

(4 Archives départementales, série L, 153, fos 140-141.

(5 Archives communales, délibérations, 1er mars 1791, série D.


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se trouve actuellement dans une niche, au-dessus de la. porte extérieure de la paroisse Notre-Dame.

Le 9 mars 1791, les religieux se retirèrent du couvent. M. de Champclos en avertit le Directoire : « J'ai l'honneur de vous adresser mon procès-verbal de la sortie des ci-devant religieux de leur maison conventuelle. Les vases sacrés et divers autres meubles ont été mis sous scellés. Je crois qu'il est essentiel que ces meubles soient vendus le plus tôt possible par les soins de la municipalité. J'attends vos ordres (1). »

Le 2 mai 1.791, les scellés furent enlevés, et le mobilier, vendu beaucoup plus tard, produisit 590 livres qu'un conseiller municipal porta au receveur du district, à Forcalquier, le 4 septembre 1792 (2).

Le couvent fut vendu, le 10 avril 1791, à Bérenguier, notaire, pour la somme de 22,200 livres, et ce dernier l'afferma à la municipalité, le 1er décembre 1791, pour le casernement des soldats.

Cet immeuble et la chapelle appartiennent aujourd'hui, au moins en partie, à M. Soulet, qui les utilise pour diverses industries.

IV. Les Cordeliers-Observantins.

Ces religieux s'établirent à Manosque au XIIIe siècle, en dehors des murs de la ville, au pied du Mont d'Or, audessus de la fontaine d'Aubette et du ruisseau. Comme les

Carmes, ils entrèrent dans l'intérieur de la ville pour être à l'abri des pillards et se logèrent au quartier qui porte leur nom.

(1) Archives départementales, série L.

(2) Archives communales, délibérations, 1792, série D,

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En 1790, il n'y avait que deux religieux : le P. Leblanc, porté sur la feuille des impositions de 1791 comme résidant à Carpentras et jouissant d'un traitement de 800 livres, et le P. Pouttion, gardien du couvent et supérieur de la prison, sise dans le couvent, pour les prisonniers frappés de démence ou autres détenus par lettre de cachet ou par ordre supérieur. Ce dernier touchait 1,000 francs de traitement (1). Il avait encore son titre en 1792, mais ne devait plus en exercer les fonctions, vu son grand âge et sa cécité presque complète, qui l'empêchèrent de se rendre à la mairie pour la prestation du serment (2). Il restait dans une maison, appelée le Cas, située au-dessous de la Plaine. C'est là qu'on vint le prendre pour le conduire au lieu de son supplice, en août 1792. Bientôt, nous aurons à raconter cette atrocité, avec les incidents qui en furent la suite.

Le couvent et l'église furent vendus à Reyne, notaire, le 10 avril 1791, au prix de 25,000 livres. Le Cas, maison et jardin, fut acheté par André Gassaud pour 12,000 livres (3).

Les effets et meubles, lors de la vente, produisirent la modique somme de 519 livres 19 sols (4). L'église de ce couvent renfermait les ossements des anciens baillis et de plusieurs familles notables, comme les Vachier, Voland, Redortiers, du Teil, de Saffalin, qui s'étaient réservé ce droit en contribuant à la construction de l'église. La clef de voûte du choeur de la chapelle, exposée à la mairie, dans la salle réservée du conseil, porte les armoiries de la famille de Saffalin. Le couvent, actuellement habité par de nombreux particuliers, porte encore des traces de sa beauté ancienne, et certains vestiges sont intéressants à visiter.

(1) Archives communales, registre des mandats, 1792, série K.

(2) Archives communales, délibérations, 4 juin 1792, série D.

(3) Archives départementales, cahier des ventes, 1791.

(4) Archives communales, délibérations, 4 septembre 1792, série D.


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V. Religieuses Bernardines.

Le couvent de cet Ordre fut fondé à Manosque, en 1634, par Anne de Valavoire, née à Volx et fille du seigneur de ce lieu. Ces religieuses rendirent des services signalés au pays, en se consacrant à l'enseignement des jeunes filles. Beaucoup d'entre elles durent profiter de cet avantage précieux.

Les religieuses qui formaient la communauté en 1790 appartenaient aux meilleures familles de Manosque, ce qui explique pourquoi leur chapelle était fréquentée par toute l'aristocratie locale. Lors des événements de juillet 1791, leur chapelle, particulièrement visée pour ce motif, fut fermée à l'extérieur.

Dix religieuses sont portées, comme vivant en commun, sur la liste des imposables de 1791, au traitement de 594 livres 8 sols 9 deniers chacune ; il s'y trouvait en plus une religieuse converse, demoiselle Gaubert, qui touchait seulement 283 livres 1 sol 3 deniers (1). Privées de leurs revenus ordinaires, elles étaient dans la détresse avant de toucher le traitement qui leur fut accordé. Le 19 février 1791, elles demandèrent un acompte de 1,200 francs sur ce traitement. Le directoire le leur accorda.

Le 4 juin 1792, elles étaient encore dans leur couvent ; sur le point de le quitter, elles firent part au conseil municipal de leur détermination. Le maire donna lecture de cette lettre à la séance du 4 juin : « Messieurs, nous sommes déterminées à quitter notre maison, le dernier du mois de juin; vous voudrez bien, dans cet intervalle, venir vérifier l'inventaire de nos meubles et nous faire

(1) Archives communales, cahier des mandats, 1792, série K.


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jouir des avantages de la loi. Nous sommes, avec une parfaite considération, Messieurs, les religieuses de SaintBernard. Suivent leurs signatures : De Gérard, Soeur Thérèse Pochet, Roman, Françoise-Madeleine Champclos, Jeanne-Angeline Champclos, Anne Monnier, Bouteille, Claire Flotte, Masse, Françoise Chaves, Gaubert (1) ». Nous retrouverons six de ces religieuses, retirées dans leurs familles, ainsi que plusieurs autres, appartenant à divers couvents, lors de la prestation du serment libertéégalité. Le 20 juin 1792, le conseil municipal fut chargé par le Directoire de vérifier l'inventaire ; le bâtiment fut vendu en l'an IV.

VI. Les Lazaristes.

Le séminaire de Manosque ou collège fut fondé, d'après un acte notarié du 31 octobre 1661, par Claude de Thomassin, prêtre de Manosque et savant théologien. Il dota le diocèse de Sisteron d'un établissement qui lui faisait défaut et qui continuait l'ancien collège fondé en 1365 par le pape Urbain V, dans la rue Saint-Sauveur ou Voland.

De Thomassin établit le séminaire sur la place des Ormeaux, dans les locaux compris entre la place actuelle ancien cimetière), les rues Chacundier, de la Paille, Danton. Il dirigea lui-même l'établissement pendant vingtquatre ans. En 1685, pour donner de la stabilité à son oeuvre, il chargea son neveu, Louis de Thomassin, évêque de Sisteron depuis 1680, de placer cette maison sous la direction des Lazaristes et leur fit donation, par acte notarié du 30 octobre 1685, de tous les meubles et immeu(1)

immeu(1) communales, délibérations, 1792, série D.


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bles dudit séminaire. La congrégation s'engageait à céder trois Pères et deux Frères convers pour la direction et l'administration de l'établissement. Claude de Thomassin se réservait seulement le logement et la nourriture dans la maison ; il mourut a Manosque, en 1692, et y fut inhumé dans l'église Saint-Sauveur.

Les Lazaristes changèrent de local en 1774 et se transportèrent au bâtiment occupé par le collège actuel, qu'ils avaient fait construire. Au moment de la Révolution, en 1792, nous trouvons dans le personnel Magnan, PaulAntoine Roux, Joseph Bouteille, nommé professeur de philosophie par le conseil municipal le 1er octobre 1788, à défaut de prêtres de la Mission, Fumisier, seul porté comme Père de la Mission (1), et trois Frères coadjuteurs : Jean-Baptiste Saint-Jean, Louis Condamier et François Blanc (2).

La chapelle des Lazaristes fut fermée en 1791, comme étant un centre de contre-révolution ; assez longtemps, ces religieux furent soumis à des vexations de toutes sortes et à des visites domiciliaires (3). Le 13 mai 1792, le conseil municipal délibéra de faire sa soumission pour l'acquisition des biens de cette congrégation (4). Une partie avait été vendue le 23 mai 1791 ; le reste, bâtiment, église et autres dépendances, fut mis en vente le 11 novembre 1792 et fut acheté pour la somme de 50,795 livres.

Ainsi s'effondrait l'oeuvre de Claude de Thomassin, qui avait trouvé dans les Lazaristes de dignes continuateurs.

(1) Archives communales, correspondances, 13 décembre 1791, série Q.

(2) Archives communales, délibérations, 1er octobre 1792, série D.

(3) Archives communales, correspondances, pétitions, 1792, lettre Q.

(4) Archives communales, délibérations, série D.


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VIL Le conseil municipal et la vente des biens des couvents.

Le Directoire du district avait d'abord donné à la municipalité le pouvoir de vendre les meubles et autres objets en cuivre et en bronze provenant des églises supprimées.

Les paroisses profitèrent de cette occasion pour obtenir les objets qui pouvaient leur être utiles ; le 2 mai 1791, lors de la levée des scellés au couvent des Capucins, la municipalité reçut du district, pour la remettre à M. le curé de Saint-Sauveur, la liste des ornements et autres objets qui lui avaient été concédés (1). Bientôt, ces ventes ou concessions furent arrêtées, et le procureur du Directoire écrivit au maire, le 27 septembre, de faire expédier tout de suite à Forcalquier ce qui n'aurait pas été délivré, ainsi que les cloches des églises supprimées, avec ordre de descendre des clochers celles qui seraient encore suspendues (2).

Le conseil municipal semblait faire la sourde oreille. Le 15 décembre 1791, il fut rappelé à l'ordre : « Le Directoire, écrivit le procureur, a réclamé en vain, par sa lettre du 27 septembre, de faire déplacer les cloches des églises supprimées. Vous n'avez pas répondu... Dépêchez-vous, car le ministre menace de ne plus rien distribuer en espèces aux départements trop en retard (3).

S'il importait peu au conseil de faire envoyer à Forcalquier des objets qui pouvaient lui être utiles à l'avenir, s'il cachait les cloches, même aux mauvais jours de la Terreur, pour les avoir encore quand reviendraient des temps meilleurs, il s'occupait davantage de retirer profit

(1) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.

(2) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.

(3) Archives communales, délibérations, 1791, série Q.


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de la vente des biens des couvents. De nombreuses séances, depuis le 13 mars 1791, furent consacrées à cet objet. Le conseil ne put obtenir, comme il le demandait, de garder à son compte quelque vaste immeuble pour y établir le tribunal, la prison et une caserne. Quand ces biens furent vendus, il songea à en retirer le bénéfice qui lui revenait ; il est dit dans la délibération du 10 décembre 1791 : « La majeure partie des biens nationaux situés sur le terroir de cette ville, pour laquelle la municipalité avait passé sa soumission et avait été déclarée adjudicataire par décret de l'Assemblée nationale du 9 janvier dernier, a été vendue à Forcalquier et a rendu la somme de 176,820 livres, somme sur laquelle la commune a un seizième à répéter. Le conseil délibéra unanimement d'envoyer incessamment au receveur du district toutes les pièces nécessaires pour s'en procurer le montant (1).

Cette soumission aux communes, avant la vente aux particuliers, avait été employée par l'Assemblée nationale afin de rassurer les acheteurs qui ne se présentaient pas, dans la crainte que la vente ne fût annulée par la suite, et aussi afin que les communes, qui étaient poussées par l'intérêt, secondassent l'exécution des décrets de l'Assemblée.

Toutes les sommes ainsi retirées et beaucoup d'autres encore s'engouffrèrent dans les aventures subséquentes qui allaient plonger Manosque dans la consternation. L'on peut se demander comment cette ville put faire face à toutes les dépenses que les circonstances lui imposèrent. Il ne lui fallut rien moins que l'énergie et le dévouement de bons administrateurs, la générosité et le zèle patriotique de ses habitants et aussi la richesse de son terroir.

(1) Archives communales, délibérations, 1791, série D.


TABLEAU de la vente des principaux biens des couvents en l'année 1791-1792 (l).

Numéro OBJET DE LA VENTE. DATE. PRIX. ACQUÉREURS.

l'inventaire.

Livres.

50 Biens et terres du Chapitre Saint-Victor. . 10 avril 1791. 74.620 Divers.

57 Couvent des Capucins — 22.200 Berenguier, notaire.

58 Terres des Cordeliers — 12.000 André Gassaud.

59 Couvent des Cordeliers — 25.100 Reyne, notaire.

106 Chapellenie Saint-Honoré, biens et terres. 29 mai 1791. 1.875

107 à 111 Biens et terres du couvent Saint-Bernard.. — 11.125 Divers.

112 Bâtiment, terres du séminaire — 8.100 Tremoulières.

180 Maison et cours du Chapitre de Forcalquier 25 septembre 1791. 2.150 Louis, greffier du tribunal.

198 à 204 Dépendances du collège il novembre 1792. 45.795 Divers.

204 Bâtiment et église du séminaire — 5.000 Tremoulières.

358 Bastide au Revest-des-Brousses appartenant

appartenant séminaire 23 brumaire an IV. 300.000 J.-B. Peyron.

(14 novembre 1795.)

Couvent des Bernardines et ses dépendances 14 prairial an IV. Latil, homme de loi,

(2 juin 1796.) Joseph-Gilles Dray,

ancien vicaire, d'Audiffret.

(1) Archives départementales, inventaire des biens nationaux vendus, 1791-1792.


— 385 —

Il est à remarquer que plusieurs acheteurs ne se rendaient pas acquéreurs de ces immeubles pour en garder l'exclusive propriété. Ils achetaient pour faire ce que l'on pourrait appeler une bonne oeuvre et conserver le bien à sa destination. C'est ce que l'on a vu maintes fois dans les ventes des biens des collèges ou des chapelles des religieux, en ces dernières années.

H. BRUN.

(A suivre.)

NOTICE HISTORIQUE SUR LA SÉNÉCHAUSSÉE DE FORCALQUIER

(Suite)

II.

PERSONNEL DE LA SÉNÉCHAUSSÉE.

Le personnel assigné en principe à la sénéchaussée de Forcalquier par l'édit de Joinville comprenait seulement :

Un lieutenant en chef civil et criminel.

Un avocat du Roi.

Un procureur du Roi.

Un receveur du siège.

Le nombre de ces officiers, reconnu insuffisant, fut successivement augmenté et complété par la création de nouveaux offices :


— 386 —

Quatre conseillers en 1543.

Un lieutenant particulier civil en 1553 (plus tard assesseur aux soumissions).

Un lieutenant général des soumissions en 1556.

Un lieutenant particulier criminel en 1617.

Un sénéchal du siège en 1662.

Un lieutenant général d'épée en 1703.

Le corps des officiers du siège était ainsi à cette dernière date composé de treize magistrats principaux de robe longue ou de robe courte et avec deux greffiers en chefs et leurs commis, un du sénéchal, l'autre des soumissions, des hnissiers audenciers, un sergent massier, des sergents ordinaires, un garde scel et un receveur du siège.

La sénéchaussée ne formait au début qu'une seule juridiction ; mais, à partir de 1555. deux cours distinctes y furent constituées : la cour du sénéchal, présidée par un lieutenant général, assisté d'un lieutenant particulier civil, puis d'un lieutenant particulier criminel et des conseillers ; la cour des soumissions, présidée par un lieutenant général, assisté du lieutenant particulier, son assesseur, et, au besoin, de plusieurs conseillers. Chacune de ces juridictions avait ses attributions distinctes, tenait ses audiences et rendait ses jugements en particulier.

En tête de ces deux juridictions, l'ordonnance de 1662, en supprimant le grand sénéchal de Provence, avait placé un sénéchal particulier, s'intitulant « grand sénéchal du siège et ressort », titre purement honorifique, car ce haut personnage n'exerça jamais à Forcalquier aucune fonction judiciaire, n'ayant pas même occupé dans aucune audience la place d'honneur à laquelle il avait droit. Cette charge n'eut plus de titulaire à partir de 1752. Déjà, à cette époque, le personnel du siège, si complet au commencement du siècle, avait bien diminué. De nombreux offices étaient devenus vacants, faute d'acquéreurs : l'office de lieutenant général des soumissions en 1722, les quatre offices de conseillers en 1738, celui de lieutenant


— 387 —

général d'épée en 1751. La charge de lieutenant particulier criminel disparut également en 1756, et le personnel du siége se trouva ainsi réduit alors à quatre magistrats :

Un lieutenant principal du sénéchal ;

Un lieutenant particulier civil, à la fois assesseur des soumissions et lieutenant criminel ;

Un avocat du Roi, avec le titre de premier conseiller ;

Un procureur du Roi.

Plusieurs fois même l'office de lieutenant général resta vacant, notamment de 1753 à 1782. Toutes les audiences étaient alors tenues et tous les jugements rendus par le lieutenant particulier ou par les avocats remplissant aussi le rôle d'assesseurs.

En 1790, il ne restait plus pour former le tribunal de la sénéchaussée que deux magistrats : le lieutenant général et l'avocat du Roi, les offices de lieutenant particulier et de procureur du Roi étant devenus vacants depuis plusieurs années, sans trouver d'acquéreurs.

La dissolution progressive de ce corps judiciaire, autrefois si florissant, eut pour cause principale la modicité du revenu, toujours diminuant, des offices frappés sans cesse de taxes et de surtaxes.

D'après les lettres royaux d'érection (1) et de provision (2), « les gages » ou appointements des officiers du siège avaient été ainsi fixés :

Lieutenant général, 120 livres. Lieutenant des soumissions, 120 livres. Lieutenant particulier civil, 100 livres. Lieutenant particulier criminel, 100 livres.

(1) Archives des Bouches-du-Rhône (Parlement), B, 3320, f° 332.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 3326, f° 120. — Lettres royaux, reg. de 1639-40, f° 781.


- 388 —

Avocat du Roi, 50 livres. Procureur du Roi, 40 livres.

Les autres revenus : frais de procédures, « épices », comme on les appelait alors, évalués d'après le produit d'une des années les plus fructueuses (1627) (1), rapportaient au maximum à chaque office 200 livres par an ; mais ce chiffre, après le ruineux démembrement de 1638, diminua de plus de moitié avec le nombre des causes. On peut ainsi comparer les émoluments du lieutenant général, s'élevant au plus à 350 livres, avec le prix de son office, estimé, 15,000 livres.

Les titulaires de ces charges, beaucoup plus honorifiques que lucratives, s'ils ne résignaient pas au bout de quelques années, ne laissaient en général, malgré leur fortune personnelle, que des dettes à leurs héritiers.

On trouvera de fréquentes preuves de ces faits dans la liste de ces magistrats que nous donnons ci-après, liste parfois incomplète par suite des lacunes qui existent dans les documents de la sénéchaussée et que nous nous sommes efforcés de combler au moyen des archives de la cour des Comptes et du parlement d'Aix.

A cette liste nous avons ajouté celle de tous les possesseurs d'offices que leurs fonctions mettaient en relation constante avec la sénéchaussée et qui, avec les avocats et les procureurs, faisaient aussi partie du monde judiciaire de Forcalquier.

Sénéchaux.

Cet office fut créé par l'ordonnance de mars 1662 (2), portant suppression de la charge de grand sénéchal de

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1827, 1828.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 106, f° 60.


Provence et création d'un sénéchal en chacun des sièges établis à Aix, Marseille, Arles, Draguignan, Toulon, Forcalquier, Brignoles, Digne, Grasse, Sisteron, Castellane et Hyères.

Le siège de Forcalquier toutefois ne fut pourvu d'un sénéchal que plus de quatre ans après cette ordonnance, par les lettres royaux du 14 décembre 1666(1), qui attribuèrent cette charge à Henri de BRANCAS, des comtes de Forcalquier, fils d'Honoré et de Marie Adhémar de Monteil de Grignan. Il épousa, le 28 avril 1671 (2), dame Dorothée de Cheilus de Saint-Jean. Dans le contrat de mariage de Louis de Brancas (3), son fils, avec Elisabeth-Candide de Brancas, il est qualifié de « prince de Naxis, marquis de Céreste (4), baron du Castellet (5), seigneur de Robion (6) et autres lieux, premier gentilhomme chrestien, aîné et chef de toutes les maisons de Brancas qui sont en France » ; son nom figure comme « grand sénéchal au siège et ressort de Forcalquier », en tête des « lettres à assigner », jusqu'en 1698 (7). Ce sont là, du reste, les seules traces de sa présence à la tête de la sénéchaussée que l'on rencontre dans les actes de cette juridiction, où son installation n'est pas même mentionnée.

Par lettres d'octobre 1693, la charge de sénéchal avait été rendue héréditaire et, au décès d'Henri de Brancas, elle passa ainsi entre les mains de Louis de BRANCAS, son fils,

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 106, f° 85.

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 2239, f° 431.

(3) En date du 31 janvier 1696, B, 2249, f° 179.

(4) Arrondissement de Forcalquier, canton de Reillane.

(5) Vaucluse, canton d'Apt.

(6) Vaucluse, canton de Cavaillon.

(7) Archives des Basses-Alpes, B, 2166.


— 390 -

pour en jouir à titre d'hérédité (1). Son nom ne figure nulle part dans les archives de la sénéchaussée, et nous n'avons aucune preuve qu'il ait excercé cette charge; nous savons seulement que l'office de sénéchal était vacant en 1712 (2). Les archives du parlement d'Aix (3), nous apprennent, de leur côté, « qu'il aurait disposé de son office » en faveur du personnage le plus marquant du corps judiciaire de Forcalquier, un des hommes remarquables des Basses-Alpes :

Gaspard de REAL, seigneur de Curban (4), né à Sisteron, le 29 novembre 1682 (5), fils de noble François de Real et de Thérèse de Laidet (6), auteur d'un ouvrage sur la science du gouvernement (7). G. de Real fut pourvu

(1) Le droit d'hérédité avait coûté à Henri de Brancas 5,004 livres, (Archives des Bouches-du-Rhône, B, 114, f° 269.)

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 1502, f° 22, v°.

(3) Lettres royaux, registre de 1714, f° 477. (Archives du parlement d'Aix.)

(4) Arrondissement de Sisteron, canton de la Motte.

(5) E. de Laplane, Histoire de Sisteron, p. 437.

(6) Gaspard de Réal était frère de Charles et de Joseph, chevalier de Saint-Louis. La maison de Real est éteinte. La dernière de ce nom a été Anne de Réal, femme de François de Burle, seigneur de Curban, qui a hérité de la maison de Real et qui est décédée en 1760, âgée de 88 ans.

Un des derniers Burle de Réal de Curban a été juge au tribunal de Tarascon, au commencement du siècle dernier.

(7) Voici le titre de cet ouvrage important, qui coûta à son auteur trente ans de travail et ne put être publié qu'après sa mort: La science du gouvernement, ouvrage de morale, de droit et de pratique, qui contient les principes du commandement et de l'obéissance, ou l'on réduit toutes les matières du gouvernement en un corps unique, entier dans chacune, et où l'on explique les droits et les devoirs des souverains, ceux des sujets, ceux de tous les hommes en quelque situation qu'ils se trouvent, par M. de Réal, grand sénechal de Forcalquier.... (Aix-laChapelle, Paris, Amsterdam, 8 vol., in-4°, 1761-64.)

Cet ouvrage, qui étudie et analyse toutes les sortes de droits, de lois, de


- 391 -

de la charge de sénéchal de Forcalquier par lettres du 30 juin 1714 (1).

Par suite de lacunes très regrettables, les registres de la sénéchaussée, incomplets pour cette période, ne fournissent aucun renseignement sur ce sénéchal. C'est à d'autres sources (2) que nous avons dû emprunter les détails qui suivent sur son installation, ainsi que le discours inédit qu'il prononça à cette occasion.

» M. de Real étant arrivé à Forcalquier, le 19 août 1714, pour y prendre possession de la charge de grand sénéchal, fut reçu par les habitants sous les armes, visité par MM. du clergé, de la noblesse et du siège en corps et harangué par les consuls en chaperon. Il fit présenter ses lettres de provision le 20, à l'audience publique. Il y fut complimenté par l'advocat du Roi et ensuite par le lieutenant général.

» Il présida à l'audience et, prenant sa place, il parla en ces termes :

formes de gouvernement, leurs natures, leurs avantages, leurs défauts, etc., donna beaucoup de mal à son éditeur, Balthasar de Burle de Curban, docteur en Sorbonne, abbé de Lure, tant pour les lenteurs et manque de parole des imprimeurs que par les susceptibilités gouvernementales, qui, après avoir octroyé ce privilège le 17 avril 1761, exigèrent la correction de nombreux passages jugés hardis et trop critiques. Outre La science du gouvernement, il existe de M. de Real un Traité historique et dogmatique de l'administration de la justice en France, des anciens parlements généraux et des Etais généraux, des douze parlements modernes et des autres tribunaux de cette monarchie. Ce traité, dont l'impression ne fut pas autorisée, forme un manuscrit in-folio de 622 pages, qui se trouvait, en 1844, d'après E. de Laplane (loc. cit., page 440), entre les mains de M. de Burle, arrière-petit-neveu de M. de Real, juge au tribunal de Tarascon, cité plus haut.

(1) Archives du parlement d'Aix, lettres royaux, registre 1714, f° 477.

(2) Ces deux documents font partie de la collection des manuscrits de M. Lieutaud, notaire à Volone, qui a bien voulu nous les communiquer.


- 392»

392» justice prononceroit en vain des jugemens si l'épée n'en assuroit l'exécution, et l'épée pourroit se porter à des entreprises dangereuses si la justice ne la conduisoit.

» Les lois et les armes, dont les emplois sont si différents, se doivent donc un mutuel secours. Elles ont concouru à former les grands empires ; elles concourent à les soutenir, et cet heureux concert assure la fortune des particuliers en dedans et rend l'Etat puissant et redoutable au dehors.

" Nous le voyons ce concert sous un Roy qui, après avoir porté au plus haut point l'art de régner, semble en avoir fixé les règles par la supériorité de son génie. Elles sont invariables dans le monarque, et les princes les plus habiles dans la science de gouverner les hommes sont ceux dont la conduite est moins éloignée de la sienne.

" Le nom de sénéchal n'est guère moins ancien que la monarchie. Il faudrait pour trouver son origine remonter, ou peu s'en faut, jusqu'à celle du trône. La France a eu des sénéchaux presque aussitôt que des roys. Ils étoient alors les premiers officiers de la maison du prince. Ils sont aujourd'hui, dans leurs sénéchaussées, d'un coté les chefs de la justice et de l'autre ceux de la noblesse, qu'ils conduisent dans les armées ; et, pour dire quelque chose qui nous soit plus particulier, cette province sous ses comtes souverains, avant qu'elle eût passé sous la dénomination de nos roys, recevoit des lois de la main des sénéchaux. Leurs fonctions y sont présentement les mêmes que celles des sénéchaux des autres provinces du royaume. Je le marque pour rappeler, par la dignité de ses fonctions, l'idée des devoirs auxquels elles engagent et pour m'exciter, par de si grands objets, à les remplir.

» Je m'étois proposé de vous marquer toute la joye que j'ai de me voir assis parmi de si dignes magistrats, et je me flattais de le pouvoir faire parce qu'on croit être sur des expressions quand on ne consulte que ses sentiments.

» Quels peuvent être les miens, instruit de votre habi-


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leté à connoître la justice et de votre intégrité à la rendre ?

» Mais j'ignorois une partie des engagemens où je me trouve ; je ne m'attendois ni à une installation si glorieuse, ni à des démonstrations d'une bienveillance si marquée qu'elles augmentent ma sensibilité et rendent impossible le témoignage d'une reconnaissance trop vive pour pouvoir être exprimée.

» Ce n'est pas que je me livre aux charmes flatteurs des discours que j'ai entendus. En vain, la bouche même qui prononça les jugements a parlé. En vain, elle a applaudi à la voix non seulement du peuple, mais du Parquet ; mon coeur se refuse à des éloges qu'il souhaite de mériter, mais il ne peut se refuser à un accueil qui le prévient et qui, en m'instruisant, m'encourage d'une manière obligeante.

» Que ne puis-je exprimer tout ce que je sens ? Il né manqueroit rien à ma satisfaction, si je pouvois vous faire connoître toute l'étendue de mon zèle pour cette compagnie et de mon attachement pour chacun des magistrats qui la composent. Mais c'est le sort de tous les mouvements extraordinaires de l'âme, qu'ils manquent de termes pour se produire et ne paroissent tels qu'ils sont que par le silence. »

Gaspard de Réal, dont les lettres d'assignation nous ont seules conservé le nom dans les pièces de procédure de la sénéchaussée, n'y figure plus à partir de 1739 (1) ; il y est remplacé par le lieutenant général d'épée (2). Il se démit sans doute de sa charge et vint se fixer à Paris

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 2174 et 2184. (2) Archives des Basses-Alpes, B, 2185 et 2187.

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- 394 —

pour se consacrer entièrement à ses travaux. C'est dans cette ville qu'il mourut le 8 février 1752.

Gaspard de Real clôture la liste des sénéchaux de Forcalquier, qui, comme on vient de le voir, vécurent toujours en dehors du monde judiciaire du siège et ne prirent aucune part à l'administration de la justice.

Lieutenant général d'épée.

Le titulaire de cet office, créé par lettres du mois d'octobre 1703 (1) avait droit de commander, « en l'absence et sous l'autorité du bailli, le ban et l'arrière-ban convoqué dans toute l'étendue du bailliage ». Il avait entrée en habit ordinaire, l'épée au côté, tant à l'audience qu'en la Chambre du conseil immédiatement après le lieutenant général, avec voix délibérative dans toutes les causes civiles et dans les criminelles, s'il était gradué, et avec le même rang dans toutes les cérémonies publiques où « le bailliage serait établi en corps de compagnie ». Il commandait en chef la noblesse du bailliage. « Lorsque l'office de bailli devenait vacant, il faisait, en attendant qu'il y fût pourvu, toutes les fonctions d'icelui, jouissant de tous les honneurs qui y sont attribués et même de faire intituler les sentences et jugements, de même qu'ils pouvaient l'estre de celui du bailli. » Il jouissait, en outre, de l'exemption des tutelles, curatelles et séquestres et de la faculté de prendre le titre de chevalier.

Cet office, « créé héréditaire », fut acquis, au prix de 1,333 livres 6 sols 8 deniers, par Joseph de Boniface de Leydet, écuyer, seigneur de Fombeton (2) et de Reinier (3),

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1502, f° 22, v°.

(2) Arrondissement de Sisteron, canton de la Motte, commune de Valernes.

(3) Arrondissement de Sisteron, canton de Turriers.


- 395 -

né le 2 mars 1677, qui en fut pourvu par lettres royales données à Versailles le 21 avril 1709 (1).

La création de ce nouvel office fut mal accueillie par les officiers du siège, qui « firent connaître leur animosité contre le titulaire » en refusant de l'installer et prirent même, à cet effet, des délibérations contenant « des termes injurieux pour sa famille ». Son installation ne put avoir lieu que dans le courant d'avril 1712, en suite d'un arrêt du Conseil d'Etat du Roi, en date du 12 du même mois, ordonnant l'annulation et le biffement des délibérations prises par le corps des officiers et enjoignant au lieutenant général de procéder à cette installation « dans huitaine, à peine d'interdiction ».

Il fallut un nouvel arrêt du Conseil d'Etat (septembre 1712) (2) pour mettre le lieutenant général d'épée en possession définitive de sa charge et « le faire jouir de ses prérogatives », que les officiers lui contestaient, protestant qu'ils s'abstiendraient plutôt des fonctions de leurs charges que de souffrir qu'il en jouît. Ce qu'ils firent d'ailleurs en restant quinze jours de tenir audience. Le principal auteur de cette opposition, François Eymar, lieutenant principal, sur lequel, en l'absence du sénéchal, le lieutenant général d'épée prétendait avoir le pas, fut mandé devant le Conseil d'Etat « pour y rendre compte de sa conduite, avec défense de faire aucune fonction de son office à peine de désobéissance » (3).

La nomination de Gaspard de Réal à la charge de sénéchal put seule mettre fin à ce conflit, qui se ranima

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1,502, f° 22, v°. — Il prenait le titre de » Lieutenant général d'épée, commandant la noblesse de la ville et sénéchaussée de Forcalquier ».

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 1502, f° 24, v°.

(3) Archives des Basses-Alpes, B, 1502, f° 25.


- 396 -

lors de la mort du lieutenant général François Eymar et de la vacance de l'office de sénéchal, en 1739. Les officiers en corps contestèrent de nouveau au sieur de Boniface ses droits de préséance et, à l'ouverture du palais, refusèrent même de l'admettre au serment, lui demandant la production de ses titres, « attendu qu'il n'avait pas paru à l'audience depuis environ vingt-cinq ans » (1).

Cependant, grâce à sa persévérance et à l'énergie de son caractère, le lieutenant général d'épée finit par faire valoir ses droits et à exercer les fonctions de son office. Malgré les protestations du lieutenant particulier et des autres officiers, « il siéga seul à la salle d'audience », où il rendit des jugements (2), et l'on trouve jusqu'en 1746 son nom en tête des actes de la juridiction où figurait celui de sénéchal (3).

L'office de lieutenant général d'épée s'éteignit avec le sieur de Fombeton, décédé en 1751.

M.-Z. ISNARD. (A suivre.)

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 2031.

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 2185. (31 Archives des Basses-Alpes, B, 2187.

Le Gérant, CHASPOUL.


397

FAUX TÉMOINS DE MANOSQUE

(9 novembre 1616) et les sobriquets topographiques bas-alpins

Quelle est l'origine de ce sobriquet injurieux, comme la plupart des sobriquets dont jadis, entre voisins, on aimait à se brocarder de village à village ?

Une vieille tradition orale veut qu'elle se perde dans la nuit des temps, à l'époque reculée où la place de l'église Saint-Sauveur, comme toutes les places voisines des églises, était un cimetière, le cimetière paroissial. Dans le centre de la France, en Bourgogne et même en Provence et en Languedoc, beaucoup d'églises sont encore juxtaposées au cimetière, auquel on accède par une porte commune et où, le dimanche, le curé, avant la messe, va régulièrement prier pour les morts de la paroisse, accompagné de tous les paroissiens dont chacun s'agenouille pieusement sur la sépulture des siens.

Or, un beau jour, Manosque s'étant peuplé, les habitants avaient bâti des maisons autour du cimetière. Conformément à la claire et joyeuse mentalité méridionale, le spectacle perpétuel de la mort leur déplaisait, et ils résolurent de le supprimer. Le clergé s'y opposa. Une belle nuit, tous les manosquins, d'accord, se rendent sur les lieux avec pelles, pics et pioches, démolissent les murs d'enceinte, détruisent le cimetière, puis vont se coucher tranquillement. Le lendemain matin, tableau!.... Enquête criminelle. La justice interroge tout le monde. Tout le monde joue l'étonnement, ne sait rien et affirme que pendant la nuit chacun a profondément dormi.

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De là, dit-on, le sobriquet de faux témoin.

Au fait, pourquoi pas ?...

Il nous semble, cependant, que son origine n'est pas si reculée et remonterait à peine au règne de Louis XIII, — à moins que l'événement de cette dernière époque n'ait fait que confirmer et rajeunir un plus antique brocard.

Ce qui semble le prouver, c'est une très rare brochure que vient de nous communiquer M. Saint-Marcel Eysseric, le savant, aimable et obligeant bibliophile sisteronais.

Elle porte pour titre :

Arrest // de mort // donné contre sept// faux Tesmoins et Calomniateurs // en crimes d'Impiété, Blasphèmes // exécrables, Heresies et crime de // leze-Majeste Divine et humaine. //

Qui ont esté exemplairement executez // en la place publique de la ville d'Aix // suivant ledit Arrest du Parlement de Provence donné contre eux le 15 avril 1619. //

Ensemble un Reglement de ladicte Cour contre les abus // qui se commettent par les luges subalternes aux // Procedures criminelles. //

A Paris // Iouxte la coppie Imprimée à AIX par IEAN // THOLOSAN, Imprimeur ordinaire du Roy et de ladicte ville. // M.DC.XIX // Avec permission. petit in-8°, 16 pp.

Cette plaquette nous apprend que le 9 novembre 1616 un marchand marseillais, appelé Jean Belliard, se trouvait à Sainte-Tulle chez un nommé Garrette.

Il est probable qu'il portait avec lui assez d'argent pour exciter la convoitise des mauvais garnements. Ceux-ci complotèrent de le faire arrêter comme criminel, incarcérer, juger et condamner et par ce moyen s'emparer de sa pécune.

L'instigateur de l'affaire parait avoir été un bourgeois manosquin, nommé Jean Lambellot, qui s'entendit avec le lieutenant de juge de Sainte-Tulle, Honoré Dupin, juge subrogé, et avec quelques autres manosquins : Jean-Pierre Bremond, bourgeois, François Hodoul, ancien notaire,


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Grégoire Melve, Claude Lardeyret, et sa mère Isabeau Bérard.

Cette bande de coquins accusa unanimement le pauvre marseillais d'avoir proféré des blasphèmes exécrables, d'avoir ainsi commis le crime d'impiété et d'hérésie et un abominable attentat de lese-majesté divine et humaine. Là dessus, accusation de Lambellot, le 13 décembre, au procureur jurisdictionnel de Sainte-Tulle, Hélion Sauteyron, qui ordonne à Honoré Dupin, juge subrogé, d'informer. Celui-ci informe immédiatement : il recueille les témoignages dans une enquête écrite par le notaire de SainteTulle, Barthélémy Lardeyret, en qualité de greffier.

Tous les faux témoins de Manosque s'approchent, déposent, et le 10 décembre, à la requête de Lambellot, Dupin décrète le Marseillais de prise de corps, l'incarcère le 14 décembre à Sainte-Tulle, pour être bientôt transféré à la conciergerie d'Aix.

Le pauvre Belliard en appelle le 15 et dut passer de tristes fêtes de Noël.

Comment son innocence fut-elle reconnue et la canaillerie des faux témoins découverte ? Ce fut probablement par l'intelligence du juge d'instruction et par les contradictions des accusateurs, comme jadis pour les accusateurs de la chaste Suzane.

Quoi qu'il en soit, la fausseté de l'accusation ayant été

reconnue, l'innocence de Belliard fut hautement proclamée.

Il fut relâché. Le juge de Sainte-Tulle, Sauteyron, qui

paraît avoir été le jouet inconscient des Manosquins, fut

absous, ainsi que le seigneur innommé du lieu.

Quant aux autres, la justice ne leur fut pas tendre C'était alors son habitude, en vertu du proverbe provençal : justici mouolo rend la gent fouolo.

Par sentences des 26 février et 15 avril 1619, les trois principaux coupables, les manosquins Hodoul, Bremond et Lardeyret furent condamnés à être menés par l'exécuteur de la haute justice par tous les lieux et carre-


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fours de la ville d'Aix accoutumés, à faire amende honorable, devant la grande porte de l'église métropolitaine de Saint-Sauveur d'Aix, en chemise, tête et pieds nus, la hart au col, un flambeau ardent en mains, à genoux, demander pardon à Dieu, au Roi et au pauvre Belliard ; puis être conduits à la place des Jacobins ; là, sur des potences, Hodoul et Bremond être pendus, Lardeyret, avoir le poing droit coupé sur le pilori, les bras, jambes et reins rompus et brisés et mis sur une roue pour y vivre tant qu'il plairait à Dieu.

Les restes de Lardeyret furent ramenés et exposés à Sainte-Tulle ; les têtes de Bremond et Hodoul exposées l'une à Manosque, l'autre à Forcalquier, à la porte de la ville, sur des pieux ou bigues, et tous leurs biens confisqués.

Avant d'être exécutés, les faux témoins furent appliqués à la question et torture ordinaire et extraordinaire pour avoir de leur bouche toute la vérité du fait et savoir le nom de tous les complices.

Ajoutons que Dupin et Lambellot purent se sauver et oncques nul ne les revit.

C'est à ce fait, dont le bruit fut énorme, que remonte, sans doute, le sobriquet Faux Témoins appliqué aux Manosquins par leurs voisins, sobriquet du reste qui paraît tomber de plus en plus en désuétude, — trois siècles et pas mal de révolutions ayant passé là dessus.

Ceci prouve l'utilité qu'il y aurait à recueillir les sobriquets topographiques des différentes villes et villages de Provence, surtout si tous pouvaient être aussi bien expliqués que le Faux Témoins de Manosque.

C'est ce qu'ont déjà fait un certain nombre de chercheurs,


— 401 —

entre autres A. Canel pour la Normandie (1) et avant lui, plus près de nous, C.-F.-H. Barjavel (2).

Pour faciliter la tâche du futur folk-loriste qui suivra leurs traces dans les Basses-Alpes, qu'on nous permette de finir en donnant ici les quelques sobriquets locaux que nous avons pu recueillir à travers le département, espérant que nos lecteurs voudront bien compléter la railleuse litanie en y ajoutant et nous communiquant tous ceux qui manquent et qu'ils entendent chaque jour, en langue provençale bien entendu, répéter autour d'eux.

1. ALLOS : lous Manja feges.

2. ASTOIN : lous Pleidiaires, cf. nos 65,103.

3. AUBIGNOSC : les Estubassas, cf. nos 14,18,48,53,58,68.

4. LES AYES (Allos) : lous Boufa cèndres.

5. BARCELONNETTE : Lèoupa de vila, Mourre d'anguila,

d'anguila, platèus, Cura veissèus, Nou sou la dougena.

6. BARLES : lous Maïs, lous Sourciés. cf. nos 19.101.

7. BARRÊME : lous Pautous, cf. nos 63, 73.

8. BAUDUMENT : les Charbouniés, cf. no 80.

9. BAYON : les Muts.

10. LA BRÉOLE : lous Foutraus.

11. BRUNET : lei Boumian.

(1) Blason populaire de la Normandie, comprenant les proverbes, sobriquets et dictons relatifs à cette ancienne province et à ses habitants. — Rouen, 1859, 2 vol. in-8°.

(2) Dictons et sobriquets, patois des villes, bourgs et villages de Vaucluse traduits, éclaircis et annotés, précédés de recherches sur les proverbes injurieux ou railleurs et suivis d'autres données paraemiologiques propres à faire connaître les opinions populaires du midi de la France, notamment celles des ci-devant marquisat et comté de Provence, comté de Sault et principauté d'Orange, sur le ménage des champs, la météorologie agricole, la médecine, etc. — Carpentras, 1849-1853, in-8°. — Barjavel aimait les longs titres,


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12. LES BUISSONS (Barcelonnette) : lous Garda chabras.

13. LE CAIRE : les Gipassiés.

14. CÉRESTE : leis Estubussa, cf. n° 3.

15. CERTAMDSSAT : lous Chats.

16. LA CHALANETTE : lous Bramaires.

17. CHATEAU-ARNOUX : les Gerlandins.

18. CHATEAU-NEUF-MIRAVAIL : les Estubassàs, cf. n° 3.

19. CHATELAR : lous Masquets, cf. no 6.

20. CLAMENSANE : les Buou lavagno ou les Bèus.

21. CLARET : Les Taraveloun-guihounié.

22. LE CONTADOUR : lei Fin reinard, cf. no 77.

23. CORBIÈRES : lei Becassot.

24. COURBON : lous Espagnou, cf. n° 30, 88.

25. CRUIS : les Gèntis garsoun.

26. COREL : les Curo lumes.

27. LES DAVIDS (Barcelonnette) : lous Culi-petas.

28. ENCHASTRAYES : las Fràscas.

29. CURBANS : Les Mùou.

30. ENTREVÊNES : leis Espagnou. cf. no 24.

31. L'ESCALE : les Badaus (prononcez : Bado !...).

32. ESPARRON-LA-BATIE : les Meishiràs.

33. ESTOUBLON : lei Manjo granouio.

34. FAUCON-DU-CAIRE : Les Estubassas, cf. n° 3.

35. FONTIENNE : lei Charrin.

36. FORCALQUIER : lei Grato papié.

37. FOUILLOUSE : lous Banets. 38 FOURS : lous Traficaires.

39. LA FRACHE (Jausiers) : lous Trissa moutas40.

moutas40. : lous Rimas.

41. GUEYNIER : lou Coucha saumas.

42. L'ISCLE : lei Fourestiés.

43. JARJAYE : les Gampèu.

44. JAUSIERS : lous Licha froias, cf. n° 87.

45. LANGE (Châteauneuf-Miravail) : les Arrougants.

46. LANS : lous Traï souchas.

47. LARCHE : lous Tumans.


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48. LE LAUZET: lous Descoulanàs, lous Estubassàs,

cf. n° 3: lous Guetassiés ; Lous Tascassiés.

49. MAISON-MÉANE : las Testas grossas, cf. n° 72, 102.

50. MALEMOISSON : lous Moulans.

51. MALIJAI : les Perussié.

52. MAXOSQUE : lei Faus temouis.

53. MARCOUX : lous Estubassàs. cf. no 3.

54. LA MAURE : lous Japaires.

55. MAURIN : lous Pleissèus.

56. MÉLEZEN : lous Infernets.

57. MELVE : Les Carups.

58. MÉOLAN : lous Estubasseas, cf. no 3.

59. MEYRONE : lous Chambets.

60. MONTAGNAC : lei Fadarin.

61. MONTCLAR : lous Sublaires, cf. n° 70.

62. MONTFROC : les Mau civilisa.

63. MOTTE-DU-CAIRE : les Pautassiés. cf. no 7.

64. MOUSTIERS : la Cachoro.

65. LES OMERGUES : les Pleidiaires, cf. no 2.

66. ONGLES : les Panatiaires.

67. ORAISON : lei Fricassié.

68. PEYRUIS : leis Estubassa, cf. no 3.

69. PONTIS ; lous Rima-chaiés.

70. PUYMOISSON : lei Manjo granouio, lei Sublaire,

cf. no 61.

71. REVEL : lous Branda biassas.

72. REVEST-ENFANGAT : lei Grossos testos, cf. no 49.

73. REYNIER : les Poutrouriés. cf. no 7.

74. RIEZ : lei Mourre blanc.

75. ROUAINETTE : lei Tourtèus.

76. SAINT-JURS : lei Pica-grèuto.

77. SAINT-OURS : lous Reinards, cf. no 22.

78. SAINT-PAUL : lous Poutiliés, cf. no 73.

79. SAINT-PONS : lous Dansaires.

80; SAINT-SYMPHORIEN : les Charbouniés, cf. n° 8. 81 SAINT-VINCENT-DU-LAUZET : lous Pangouniés. 82. SAINT-VINGENT-DE-NOYERS : les Sufisènt, cf. n° 86.


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83. SALIGNAC : les Dòutour, les Grosses nasses.

84. LES SANIÈRES : lous Prétendus.

85. SAUMANE : lei Panso plumaio.

86. SELONET : lous Sufisènt, cf. n° 82.

87. SEYNE : lous Licho plat, cf. n° 44.

88. SIGONCE : leis Espagnòu. cf. n° 24.

89. SISTERON : les Pèu revengut et la Rouocho enchabanaio.

enchabanaio.

90. SOLEILHAS : lei Mango souarbo cf. n° 92.

91. SOURRIBES : les Nejas.

92. THÈZE : les Sourbiés, cf. n° 90.

93. LA TOUR (Valbelle) : les Cùou rasa. (Voir Paul Arène.)

94. TOURNOUX : lous Loups.

95. LE TOUYET : les Mango fàtous.

96. UBAC (Barcelonette) : lous Esgarnatiaires.

97. UBAYE : lous Moueissihouns.

98. UBRAYE : lei Mau embraya.

99. UVERNET : lous Uvernouges.

100. VALAVOIRE : les Tacouraires.

101. VALBELLE : les Sourciés, cf. n° 6.

102 VALENSOLE : lei Grossos testos, cf. n° 49.

103. VALERNE : les Plaidiaires, cf. n° 2; les Escueràs.

104. VAUMEIL : les Grapaus. 105; VILHOSC : les Baratiés. 106. VOLONE : les Babis.

Si nous suivions les errements du bavard Barjavel, cette liste appellerait un volume de commentaires, quod absit !

Nous ne pouvons cependant nous empêcher d'y ajouter une remarque philologique et grammaticale sur la forme de l'article pluriel, que nos lecteurs auront certainement déjà faite.

L'article y prend la triple forme : LOUS, LES, LEI : Lous

ans les bassins de Bléone et d'Ubaye, Les dans le


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bassin de la Durance septentrionale, en amont de Bléone, et Lei, au-dessous.

Quelle est la bonne ou la meilleure forme ? Toutes les trois, car toutes les trois dérivent du latin ille. illa, illud : à l'accusatif pluriel illos, que les latins prononçaient Mous, pour Digne et Barcelonette ; à l'ablatif pluriel illis, prononcé illeis par les compagnons de Romulus, à Forcalquier, Marseille et Aix, tandis qu'Arles et Avignon disent li, rapproché de la prononciation récente illis. La forme septentrionale, dérivée aussi de la forme ablative primitive illeis, avec chute de l'i est égale au français les, si ce n'est que l' s finale est muette en France, tandis que Sisteron et Gap la font énergiquement siffler.

A quoi tend cette remarque ?

A fixer les limites de l'énigmatique pays de Gavotie ou mieux Gavotine, dont nul, croyons-nous, ne s'est occupé jusqu'ici.

On sait que Marseille qualifie volontiers de gavot, — terme qui emporte une idée de grossièreté, d'ignorance, de misère et de mépris, — les provençaux habitant au nord de Durance et Verdon. Pertuis rejette ce qualificatif sur Sisteron et Digne ; Digne en qualifie Barcelonnette, et Sisteron, les habitants de Gap. — Sisteron a raison, car Gavot est bien l'ethnique de Gap, par l'adoucissement ordinaire du p en v et l'ajout d'une terminaison adjectivale.

Incertaines et fuyantes sont donc les limites de la Gavotine, comme les insaisissables mirages qu'on poursuit vainement à travers la Crau, la Camargue ou le Sahara. L'étude de l'article peut servir à la fixer, aussi bien que la forme de la première personne du présent de l'indicatif des verbes, et la curieuse lettre française ch, qu'aucun dialecte provençal ne possède, sauf le Gavot.

On prononce, en effet, en Gavotine, avec le ch français, èichi, ici ; mouicho, mouche : meichira, noirci, etc. ; les mots que les Marseillais et Avignonais prononcent èici, mousco, mascara.


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Quand à la première personne du présent de l'indicatif latin, par exemple àmo, que les latins prononçaient àmou, avec à tonique et ou final atome, les Gavots la prononcent exactement de même, tandis que le reste de la Provence lui donne deux autres formes bien localisées : àmé sur les bords du Rhône et ami sur les bords de la mer (à toujours seul tonique et appellant à lui l'accent).

A notre avis, les limites de la Gavotine sont celles de ces trois variantes : de l'article, du verbe et du ch français que, pour le distinguer du ch provençal (= tch), nous écrivons sh, comme les Anglais.

On dit que les trois formes verbales se rencontrent à Voix, quartier de Saint-Clément, résidence de l'aimable et docte félibre majorai marquis C. de Gantelmi-d'Ille, auquel nous devons cette précision.

La lettre française ch ou mieux sh, les articles lous et les ne paraissent pas dépasser Bléone.

Les limites de la Gavotine se trouveraient donc en plein coeur des Basses-Alpes : au levant de Durance, le bassin de Bléone, ce qui est tout naturel puisque c'étaient là les limites de l'antique diocèse de Gap ; au couchant de Durance, la limite des anciennes vigueries ou des arrondissements actuels de Sisteron et de Forcalquier.

Fixer ces limites avec précision, du Rhône aux Alpes, serait oeuvre pie aussi bien pour un félibre que pour un bas-alpin. Nous la recommandons aux patriotes que l'amour de la petite patrie et l'étude de la langue provençale ne laissent point indifférents. Puissent-ils nous en donner bientôt une carte qui complétera celle de notre éminent ami, baron C. de Tourtoulon, par laquelle il a fixé les bornes des langues d'oil et d'oc.

Ces lignes étaient écrites et même imprimées, quand le hasard, providence des yeux ouverts et des esprits en éveil, nous a procuré l'original de l'arrêt plus haut étudié.


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Comme nous croyons unique l'exemplaire que nous avons eu la chance de découvrir, d'abord nous le donnerons à la bibliothèque publique de Digne, où sa place est toute marquée et où nous espérons qu'il sera bien et dûment relié et conservé: ensuite nous allons le décrire pour la plus grande utilité de la bibliographie bas alpine.

Il est intitulé : ARREST DE LA COUR // DE PARLEMENT DE CE PAYS // de Prouence, entre les Officiers du lieu de Saincte- // Tulle, querellans en crime d'impiété, blasphe- // mes execrables, heresies, et crime de // leze Majesté Diuine et Humaine. // CONTRE // lean Belliard Marchand de la ville de Marseille, querellé. // Ensemble autre Arrest en suitte du susdict, donné par // ladicte Cour, le quinziesme Avril mil six // cens dix-neuf.. — (Fleuron : armes de France et de Navarre sommées de la couronne royale ; en bas H couronné sur deux branches de laurier, le tout entouré d'un double cordon de l'ordre de Saint-Michel et d'un autre, batonné.) — Imprimé à AIX, Par IEAN THOLOSAN, Imprimeur // du Roy et ordinaire de ladite ville. 1619. — In-40 de 24 pages non paginées, portant seulement les signatures A3 (sic), B, B°, C, C°, D, D°, E, E° F, F°. A la signature E (p. 17), se trouve : AUTRE ARREST // CONTRE // Honoré Dupin, Grégoire Melue, Esprit Venatier // et Jean Lambellot. — Cet arrêt complète le premier et finit l'affaire.

On remarquera les différences entre le titre de l'original et celui de la rédaction parisienne. Aix ne traite pas les Manosquins. comme Paris, de faux tesmoins et calomniateurs, — qualificatif qui cependant ne leur est plus tombé.

V. LIEUTAUD.


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Nouvelles lettres sur Digne

par G. Aubin.

III. Mon cher Paul,

Tu te moques trop agréablement de la population au milieu de laquelle je suis appelé à vivre quelque temps, — le moins possible, je l'espère, — pour que je n'éprouve pas le besoin de te désillusionner et de remettre les choses au point.

Non, tu te trompes. Les Dignois ne sont pas les farouches Gaulois dont tu t'amuses. Ils ne sont pas ces gens grossiers ou frustes que tu te figures, descendant de cette race de montagnards sauvages, de ces larrons dont, tout imbu encore des souvenirs de Jules César, toi, le fort en thème, tu te plais à rappeler les brigandages et les déprédations. Crois bien qu'on a marché depuis cette époque lointaine. L'instruction est répandue dans les BassesAlpes, et les complaisantes statistiques nous apprennent que ce département arrive, à ce point de vue, un des premiers de la France. Pas de petit village, ici, pas de hameau qui n'ait son école... fréquentée. Ah! je ne dis pas que ces établissements soient toujours des palais des merveilles... Dans les centres les plus importants, des collèges, des écoles primaires supérieures, et à Digne même, c'est tout ce que tu peux rêver de mieux : un lycée, très grand, immense, peu peuplé, mais la place y est, des écoles à plusieurs classes, des institutions libres, très libres, des cours secondaires de jeunes filles qui vont être


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transformés en collège, une école normale, un séminaire. Très consciencieusement, les familles envoient en classe leurs enfants ; c'est une atmosphère de travail, une brise de mathématiques, d'histoire, de géographie qu'on sent partout.

Et malgré cela, explique qui pourra : le Dignois n'est pas un intellectuel. Je te défie de trouver l'un d'eux disposé à quoi que ce soit de littéraire ou de scientifique. Les enfants, passe encore : il leur faut leurs brevets, leurs titres. Et c'est tout. Casés quelque part, ils reviennent de temps à autre chez leurs parents, sans que la vue des bouquins qu'ils y transportent mette dans l'âme des auteurs de leurs jours la moindre envie de lire autre chose que les feuilletons des journaux ou les articles de l'Union bas-alpine. C'est une mentalité particulière. Je ne puis expliquer cela, me disait l'autre jour un des assidus de la bibliothèque publique. Depuis que je fréquente, notre salle de lecture, je ne me rappelle pas y avoir vu plus de cinq ou six Dignois, des Dignois véritables.

Non, je te le dis en toute franchise, le Dignois est plutôt l'homme du grand air.

Été comme hiver, c'est dehors qu'il vit, autant qu'il lui est possible. Suivant la saison, c'est tel abri qu'il préfère, telle route qu'il choisit, tel ombrage où il s'allonge. L'hiver, la porte de la caserne du collège, le haut du Préde-Foire, où il boit le soleil; l'été les bords de la Bléone, où il pêche, la digue du nouveau boulevard, où il cherche le frais du soir. Si le torrent des Eaux-Chaudes ou la Bléone grossissent sous une pluie d'orage, il faut aller sur les ponts suivre les progrès de la crue ; si les gendarmes à cheval manoeuvrent sur le Tampinet, il faut les voir; si les troupeaux transhumants reviennent, pattes poudreuses, des lointains pays de Camargue, il faut assister à leur installation sous les platanes du Pré-de-Foire ou aux abords du Grand-Pont.


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Voilà pourquoi le Dignois cherche toute occasion de sortir de chez lui, sans aller trop loin pourtant, Toutes les dates lui sont bonnes : le premier jour de Carême, le lundi de la Pentecôte, la tête de saint Pancrace, la fête de saint Pons. Et toujours c'est le bon dîner, la bombe obligatoire dans le cabanon ou sur l'herbe. Ce sont les chants de la fin du repas, les histoires à n'en plus finir, et, le soir, au retour, le passage obligé sur le boulevard Gassendi par petites bandes. On m'a montré ici des gens qui n'ont pas manqué une fois, depuis bien longtemps, de faire l'ascension du Cousson au mois de juin, les rondes de saint Pancrace au mois de mai, ou le gueuleton formidable du Mercredi des Cendres, gigot de mouton avec haricots et aïoli monstre. J'ai vu de ces archambiers, — c'est le nom qu'ils se donnent et dont eux-mêmes ignorent le sens véritable, — pour qui l'organisation de ces repas de fête est une affaire importante et à laquelle plusieurs jours à l'avance ils donnent tous leurs soins. Conciliabules sur le pas des portes ou dans la boutique de l'un d'eux, où le menu des plats et la carte des vins sont soigneusement pesés, examinés, discutés, arrêtés.

Ne va pas croire pourtant que le Dignois est, comme on disait autrefois, porté sur sa bouche. A part ces dates fixes où la bombe est de règle, tu ne les vois se déranger et sortir de leurs habitudes de sobriété et de tempérance que rarement, par occasions fortuites, improvisées. Quant au café,c'est autre chose : il faut y aller parce qu'on y joue a la manille, quelquefois au baccara, qu'on y parle politique et qu'on y voit les amis.

En somme, autant que j'ai pu en juger ou par ce qu'on a pu m'en dire, le Dignois n'a pas de passions vives, et c'est peut-être ce qui le distingue de nos compatriotes du pur Midi si exubérants, si bruyants, si en dehors et trop souvent si encombrants. Le Dignois n'encombre pas. On pourrait même dire qu'il n'encombre pas assez. Il est, je crois, assez indifférent, et sous des allures quelquefois


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impétueuses dort' le meilleur et le plus doux des caractères que rien ne peut faire sortir de ses gonds. Je pourrais t'en donner des exemples, ceux qu'on m'a donnés à moi-même.

Il y a quelqnes années, des fonctionnaires désoeuvrés, entraînés, emballés par les théories d'un étranger au pays, eurent l'idée malencontreuse de vouloir établir à Digne une société coopérative de consommation. Ce fut un tolle général dans le monde des commerçants, ceux que la chose intéressait et les autres, surtout les autres. C'était la ruine du pays préparée par les fonctionnaires de l'Etat, parmi lesquels des fonctionnaires municipaux. Alors ce furent des conciliabules nombreux, dans tous les coins et recoins du boulevard, à quelques mètres du nouveau magasin. Il fallait surveiller les allées et venues des sociétaires, noter soigneusement les noms de chacun et, munis des renseignements nécessaires, porter en haut lieu, par l'entremise de qui il fallait, les doléances du commerce dignois, odieusement traité et dont on prévoyait la banqueroute à brève échéance. Les têtes s'échauffaient à mesure qu'on voyait augmenter le nombre des sociétaires. Un jour, on nota que la porte du magasin s'était ouverte soixante-trois fois entre 5 et 7 heures du soir. Et les fonctionnaires, sans souci de leur dignité, pesaient de la morue et déballaient des morceaux de savon. C'en était trop. Pétitions à gauche, à droite, notes méchantes dans les journaux, délégations à la mairie, à la préfecture, dossier transmis à Paris. Entre temps, avanies à la gérante de l'établissement, inscriptions ordurières sur les portes du magasin, menaces aux administrateurs. Mais ce n'était pas assez. Il fallait qu'on fermât cette boîte et qu'on rappelât à la pudeur ces fonctionnaires indélicats qui, sans honte, enlevaient le pain de la bouche aux petits affamés des épiciers et des marchands de toute sorte.

Naturellement, la Coopérative, qui n'avait rien à se reprocher, sortit victorieuse de cette lutte où elle ne


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s'était défendue qu'en ne disant rien, et les Dignois peu à peu se turent.

Eh bien ! ils eurent tort, me disait un vieux Dignois qui me racontait la chose. Ils auraient dû continuer à crier vigoureusement, repétitionner, réclamer, s'insurger, refuser l'impôt au besoin, et ils seraient arrivés à un résultat. Lequel ? On aurait vu. Tandis qu'ils n'ont rien dit, quand on leur a répondu qu'il n'y avait rien à faire. Vous voyez que les Dignois sont de braves garçons. Ils n'ont plus rien dit, et ils n'ont pas été ruinés. Evidemment, ils ont fait un peu moins d'affaires ; ils ont baissé leurs prix, et maintenant ils ne disent plus rien du tout. Et non seulement ils ne disent plus rien, ajoutait le vieux Dignois, mais ce qu'il y a de plus fort et ce que je ne puis pas encaisser, moi qui ne serai jamais de la Coopérative, c'est que les plus enragés de la première heure, ceux qui montaient la garde devant le magasin pour voir qui y entrait, qui en sortait, ceux qui par leurs cris et leurs récriminations ont failli obtenir quelque chose, ceux qui parlaient de faire à leurs frais le voyage de Paris pour aller trouver les ministres et les intéresser à leur misère, ceux-là aujourd'hui n'ont pas honte de faire leurs achats à la Coopérative.

Quand je vous disais que les Dignois sont peu rancuniers et bons garçons au fond.

Et je pourrais, continua-t-il, vous le prouver encore. Tenez, l'électricité. Vous savez comment ça a marché. Un beau jour, une société se crée; elle demande à la mairie un semblant d'autorisation pour la pose des poteaux à des endroits déterminés. Et elle place ses poteaux et ses consoles à tort et à travers, sur les promenades publiques, sur les parapets de la digue, sur les maisons particulières. On crie, on se démene, on réclame, on pétitionne. Le conseil municipal est en ébullition. On ne vit plus, sous la menace de ce courant de 10,000 volts qui brûlerait tout Digne. Puis on se calme, et ceux qui avaient fait le plus


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de bruit s'éclairent à l'électricité. Quand je vous disais que les Dignois sont de bons enfants et pas méchants pour deux sous. Et bien moi, zut ! je m'éclaire au pétrole. Tant pis pour le progrès !

Que te semble, mon cher Paul, de toutes ces réflexions du vieux Dignois que je te transcris sans y r.en changer ? Eh ! il y a peut-être du bon sens dans tout ce qu'il m'a dit !

Voilà suffisamment bavardé et potiné, je suppose ; et cette lettre te fera, comme à moi, l'effet d'un véritable journal. Ne me fais pas la mauvaise plaisanterie de la montrer à l'ami Fernand. Il serait capable de l'insérer dans sa mauvaise feuille de chou, sous la rubrique : Lettre de la montagne.

Ton bien dévoué, HENRI. (A suivre.)

BIBLIOGRAPHIE

Nous sommes heureux d'apprendre que l'ouvrage publié par MM. Cauvin, professeur au lycée de Digne, et Barthèlemy, lieutenant au 3e régiment d'infanterie, sur Les Volontaires et les Réquisitionnaires des BassesAlpes vient d'être couronné par l'Académie des sciences morales et politiques (prix Audiffred), dans sa séance solennelle du 3 décembre 1910.

Nous adressons aux auteurs nos félicitations les plus vives pour le beau succès qui vient de récompenser leurs efforts.

29


414

MANOSQUE REVOLUTIONNAIRE

(1789-1805)

(Suite)

CHAPITRE VII. Question économique et financière.

I.

Réforme financière.

Nouveau mode de perception des impôts.

Les lois sur les biens ecclésiastiques, devenus biens nationaux, et plus encore le besoin de parer aux difficultés budgétaires, obligèrent le gouvernement à opérer des réformes dans le mode de perception des impôts. D'autre part, le système en usage commençait à ne plus répondre aux exigences du moment et n'était pas toujours conforme a la justice. L'on a vu que la réforme des impôts était une des principales revendications du Tiers Etat. « L'Assemblée nationale imposa tous les revenus : ceux de la terre et des maisons, par la contribution foncière; ceux des capitaux, par la contribution mobilière ; ceux de l'industrie, par les patentes : ceux du commerce, par les douanes transportées aux frontières, etc. L'impôt sur les consommations fut beaucoup plus ménagé qu'il ne l'a été depuis, parce que, regardé comme prélevé sur les salaires et, par les salaires, sur le peuple, on le crut moins bon sous le rapport économique et moins juste sous le rapport politique (1). » L'exécution de cette

(1 ) MIGNET : Notice sur Roedercr, Révolution.


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réforme était urgente; le gouvernement espérait équilibrer par elle le budget; il avait dû, pour parer aux difficultés du moment, établir une contribution patriotique. Les Manosquins étaient désenchantés. Plusieurs fois, le conseil avait été prié de presser le recouvrement de cette contribution, « qui serait, écrit-on de Forcalquier, le 13 juillet 1791, un tableau bien effrayant, si nous n'étions assurés de votre patriotisme. Le terme de 1790 offre des arrérages sans nombre ; celui de 1791 ne se perçoit qu'avec indolence, et vous savez si l'Etat a pu compter sur cet impôt volontaire (1) s.

La revision du cadastre n'était pas une petite besogne, surtout si l'on voulait appliquer les impôts avec justice.

En vertu de la loi des 20, 22 et 23 novembre 1790, la municipalité de Manosque, à la séance du 13 janvier 1791, divisa le terroir en huit sections et la ville en quatre autres, pour dresser rapidement le cahier des rôles. Le 16 janvier, huit conseillers municipaux furent nommés commissaires pour apprécier la valeur des terres et des immeubles ; à chaque conseiller, furent adjoints trois commissaires pris parmi les citoyens actifs qui connaissaient assez le terroir pour en évaluer le produit (2). La loi demandait toutes ces garanties afin qu'il y eût une grande impartialité dans les opérations.

Le 5 août 1791, le Directoire du département délégua un commissaire à Manosque pour contrôler le travail, qui, malgré l'activité déployée, était loin d'être achevé. Le 5 février 1792, la moitié à peine des imposables avaient fait leurs déclarations ; le conseil municipal, ne pouvant prévoir la fin, demanda au Directoire l'autorisation de percevoir, provisoirement et à titre d'acompte, les impositions de 1791 et 1792, telles qu'on les percevait en 1790 (3).

(1) Archives communales, correspondances, 1791, série Q.

(2) Archives communales, délibérations, 1791, série Q. (3) Archives communales, délibérations, 1792, série D.


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Hélas ! quand tout fut terminé, les imposés ne furent pas contents. Le conseil municipal de 1793 prit, le 21 janvier, une délibération par laquelle il était demandé au département des commissaires contrôleurs pour constater les erreurs commises dans l'estimation des biens et les corriger (1). De fait, un certain nombre d'habitants furent dégrevés. Mais, en général, la masse des agriculteurs et des commerçants ne trouva qu'une augmentation de charges : c'est ce qui explique les plaintes et pétitions d'un grand nombre d'entre eux.

II.

Rachat et suppression des diverses banalités et servitudes. Moulins. — Rouilloir pour le chanvre. — Four, etc.

La banalité était un des droits seigneuriaux ou communaux les plus détestés parce que le peuple était obligé d'aller, sous de fortes peines, se servir au moulin, au rouilloir ou au four du seigneur. Ce qui était un bienfait à l'origine devint une servitude et une tyrannie par la suite. Les seigneurs avaient vendu, de longue date, leurs droits banaux, et les acheteurs ou leurs fermiers oubliaient trop souvent le but social que s'étaient proposé les seigneurs, pour en faire une égoïste spéculation. Ce monopole était contre l'intérêt des agriculteurs, soit qu'ils dussent payer une trop forte redevance ou, pis encore, qu'ils fussent servis dans de mauvaises conditions. Il fallait attendre la bonne volonté des meuniers, sans qu'il fût possible d'aller ailleurs. Témoin cette pauvre femme qui, n'ayant pas de pain pour nourrir ses enfants, porta au moulin le peu de blé qu'elle avait et dut attendre,

(1) Archives communales, délibérations, 21 janvier 1793, série D.


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pendant deux jours, le bon plaisir du fermier (1). La libre concurrence devait certainement mettre un terme à tous ces abus. L'Assemblée nationale, ' mue par l'intérêt du peuple et aussi par le désir, en lui plaisant, de se le rendre favorable, ne supprima pas simplement la banalité; elle ne pouvait méconnaître les intérêts des propriétaires. Elle permit aux communes de la racheter, en obligeant le propriétaire à consentir au rachat.

Le conseil municipal de Manosque, dès le 3 avril 1791, s'occupa de racheter la banalité des moulins du Palais, de Drouille, de Saint-Martin, du Moulin-Neuf. Ceux-ci appartenaient, à ce moment, à M. d'Aygalades. Ce dernier offrit de les vendre, avec tous les droits banaux, au prix qu'ils avaient été achetés, en 1720, par M. d'Allemagne, c'est-à-dire 274,000 livres ; sur ce chiffre, le prix de la banalité figurait pour les trois quarts. Le maire, qui était allé à Marseille pour traiter cette affaire, fit un rapport sur ses démarches et prononça, à la séance du conseil, un discours qui était un vrai réquisitoire contre les abus des temps passés : « Pesez dans votre sagesse la conduite qu'il convient de tenir ; considérez que le moment favorable est arrivé pour brûler les liens que vos pères avaient consentis et qui vous enchaînaient. Considérez surtout cette clause fatale qu'ils avaient consentie et qui vous obligeait, en payant le quinzième pour la mouture, de passer deux jours et deux nuits au moulin, sans pouvoir aller moudre ailleurs, sous peine d'amende, de saisie et de confiscation ; considérez que les moulins sont affermés aujourd'hui 13,000 livres et que la rente augmente à chaque nouveau bail. Peut-être, il est vrai, la nouvelle Constitution n'autorisera pas la ville à garder les moulins avec banalité, ce qui constituerait une perte du proprié(1)

proprié(1) communales, délibérations, 1791, série D.


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taire au profit du consommateur. En ce cas, le produit des moulins ferait toujours face à ce qu'ils auraient coûté. Faisons bénir et non maudire notre existence par ceux qui nous succéderont ! Qu'ils ne soient pas dans le cas de dire : il fut un temps où nos pères pouvaient briser nos fers et nous rendre notre liberté, et ils n'en ont rien fait. » Un tel langage ne pouvait qu'émouvoir et séduire les conseillers municipaux ; aussi chargèrent-ils le maire de continuer les négociations (1). Le 17 septembre, à la séance municipale, une pétition signée par cent citoyens fut déposée sur le bureau pour demander une rapide solution de cette affaire (2) ; c'était le moyen assez ordinaire employé par des groupements pour peser sur les décisions du conseil et vaincre ses lenteurs.

Le 6 novembre 1791, il y eut enfin accord complet entre la ville et M. d'Aygalades. Les moulins et la banalité étaient rachetés au prix de 236,000 livres. Le conseil, tout content de la solution, vota de chaleureuses félicitations à son maire et lui fit un don de 1,200 livres (3).

M. de Raffin, député à l'Assemblée législative, fut chargé de faire approuver le projet de contrat et fit autoriser la commune à emprunter la somme nécessaire au rachat, avec réserve que la commune pourrait revendre au moment le plus avantageux (4).

L'accord existait, mais l'acte de vente n'était pas passé, et l'on ne pouvait apporter, en attendant, aucune modification à l'ancien règlement. Tel n'était point l'avis des cultivateurs, qui désertèrent aussitôt les moulins banaux. Les fermiers s'en plaignirent, accusèrent la municipalité de connivence ; non seulement les particuliers ne venaient

(1) Archives communales, délibérations, 9 avril 1791, série D.

(2) Archives communales, délibérations, 1791, série D.

(3) Archives communales, délibérations, 1791, série D.

(4) Archives communales, délibérations, 19 juillet 1792, série D.


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plus à leurs moulins, mais ceux qui ne les abandonnaient pas ne voulaient payer qu'un taux deux ou trois fois inférieur à celui fixé par le règlement. Il fallut que le conseil ordonnàt de faire une proclamation de quinzaine en quinzaine pour rappeler à l'ordre les délinquants (1).

Le 12 mars 1793, le maire exposa qu'il fallait trouver 80,000 livres pour donner un premier acompte au vendeur, le jour du contrat. Le sieur Aubain, de Marseille, consentait bien à fournir la somme, mais il ne voulait pas prêter à la commune ; des particuliers devaient donc se porter caution pour elle. Le 17 mars, un registre fut ouvert pour recevoir les offres des habitants. Ceux-ci souscrivirent pour une somme bien supérieure à celle qui était demandée (2).

L'acte de vente fut enfin signé le 2 avril 1793. L'emprunt ne fut pas nécessaire ; le propriétaire, pour éviter la perte résultant de la dépréciation des assignats, se contenta de l'intérêt annuel (3).

Le 3 nivôse an III (23 décembre 1794), les moulins étaient en adjudication à Forcalquier. La commune les garda. Ce ne fut pas un marché bien avantageux pour elle. La libre concurrence se faisait à son détriment. Le 9 ventôse an IV (28 février 1796), le conseil se plaignait du mauvais rendement de ces moulins « achetés par la municipalité terroriste contre l'avis des gens sérieux » et demandait des secours pour les soutenir (4). La commune céda définitivement les moulins à la République par l'abandon qu'elle lui fit de son actif et de son passif, et ils furent achetés par MM. Joseph Trémouliere. Latil, notaire, Testanière

(1) Archives communales, délibérations, 4 janvier 1793, série D.

(2) Archives communales, délibérations, 17 mars 1793, série D.

(3) Archives communales, délibérations, 2 avril 1793, série D.

(4) Archives communales, délibérations, 9 ventôse an IV, série D.


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et Rambaud. La suppression de la banalité avait tellement diminué les recettes que les nouveaux acquéreurs purent faire baisser le taux de leurs impôts des deux tiers (1).

Le 15 messidor an XII (4 juillet 1804), M. d'Aygalades n'était pas encore payé et réclamait au maire ce qui lui était dû. Celui-ci répondit que, le gouvernement ayant pris l'actif et le passif de la commune, cette dernière n'avait plus rien à payer : « J'ignore, dit-il, ce qu'ont produit à la nation les ventes qu'elle a faites de nos moulins, de nos

fours, de nos boucheries et de tout notre actif L'état

de notre passif s'éleva à 615,484 livres 99 sols 6 deniers. M. d'Aygalades y figure pour 236,000 livres. Le gouvernement, ayant pris l'actif et le passif, ne peut garder l'un et nous faire payer l'autre (2). »

Rouilloir pour le chanvre. — Le chanvre était autrefois assez cultivé à Manosque, et chaque habitant, ou à peu près, retirait de cette récolte de quoi tisser ces excellentes et bonnes toiles que plusieurs générations ne parvenaient pas à user. Nos contemporains, trop épris de beauté apparente, rejetteraient ces étoffes que nos pères aimaient parce qu'elles étaient le fruit de leur travail. Pour préparer le chanvre, il fallait passer par le rouilloir de M. d'Audiffred Beauchamp. Celui-ci l'avait acheté à la communauté, avec tous les droits banaux. Le 17 septembre 1791, le conseil municipal proposa d'effectuer le rachat, en remboursant le prix de vente (3). L'affaire traînait en longueur. Le 11 février 1792, une pétition fut déposée à la mairie pour protester contre ces lenteurs : « Des citoyens

(1) Archives communales, délibérations, 8 thermidor an VII (26 juillet 1799), série D.

(2) Archives communales, délibérations, 15 messidor an XII, série D.

(3) Archives communales, correspondances, 1791, série D.


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actifs de Manosque, affligés d'être encore obligés de laisser le vingtième du chanvre pour le faire passer dans le nain, vous prient de les libérer au plus tôt de cette oppression injurieuse pour des hommes devenus libres (1). » M. d'Audiffret, content, sans doute, des revenus que lui procurait cette industrie, faisait la sourde oreille. Il fallut lui faire signifier, le 15 août 1792, par exploit d'huissier, d'avoir à présenter ses titres de banalité. Il s'exécuta alors et apporta au conseil les pièces de l'adjudication faite à Etienne Audiffret le 15 avril 1719, avec le rapport d'estime. Le conseil décida de ne racheter que la banalité du rouilloir (2).

Fours. — La pétition du 11 janvier 1791 demandait aussi la suppression de la banalité des fours et leur vente, " comme reste de servitude » ; la perception du droit sur le pain était devenue arbitraire, à cause de l'exigence des fermiers, malgré le taux fixé par les règlements. La ville devait en retirer avantage pour payer ses dettes (3).

Les fours furent vendus le 1er thermidor an IV (19 juillet 1798). Ils étaient au nombre de sept : 1° four du Soubeiran, dit des Pénitents noirs ; 2° four des Cordeliers ; 3° four de la ville ; 4° four d'Aubette ; 5° four dit de Patache ; 6° four d'Engau ; 7° four de Guillempierre. Huit jours après, la grande boucherie était vendue. Un mois avant, le 3 messidor (21 juin), la grande fabrique de tuiles du quartier des Queirons avait été mise en vente (4). Tous ces biens composaient l'actif de la commune cédé au gouvernement en même temps que son passif.

(1) Archives communales, délibérations, 1792, série Q.

(2) Archives communales, délibérations, 1792, série D.

(3) Archives communales, correspondances, 1792, série Q.

(4) Archives communales, délibérations, 8 thermidor an VIII (27 juillet 1800), série D.


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Nous avons devancé la date des événements pour terminer cette question des biens communaux et pour permettre au lecteur d'apprécier les changements que les lois de la Révolution apportaient dans les diverses industries locales, qui étaient nécessaires au peuple pour ses besoins quotidiens.

III. Assignats et billets de confiance.

Comme on l'a vu, l'Etat engageait les communes à se rendre adjudicataires des biens nationaux, avec charge de les revendre ensuite, sous leur garantie, aux particuliers. Mais les communes ne pouvaient de prime abord payer le montant à l'Etat. C'est alors et pour suppléer à la pénurie budgétaire qu'on mit en circulation le papier-monnaie. Les communes pouvaient payer en bons sur elles, portant intérêts, et l'Etat payait lui-même ses créanciers avec ces bons, dont la valeur était garantie par les biens nationaux. Plus tard, ces billets municipaux furent changés en billets d'Etat ou assignats et le cours en fut forcé. Seulement, le nombre des assignats émis dépassa la valeur des biens nationaux, et, ceux-ci n'étant plus une garantie, le papier-monnaie subit une forte dépréciation, Ce fut le principe d'une crise financière qui ruina de nombreux citoyens. L'assignat, pour servir dans le commerce, devait être échangé contre des sommes de moindre importance. Or, sa valeur monétaire étant fortement diminuée, il ne fallait pas songer à exiger la somme réelle en argent ; c'est alors que l'Assemblée nationale décida d'émettre une subdivision d'assignats ou billets de confiance, pour des sommes minimes, et enfin laissa le soin de cette opération aux départements et aux communes. Ce n'était point guérir la crise ; elle était plutôt aggravée.

Le 9 septembre 1792, M. le maire de Manosque exposa


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à son conseil les difficultés que les citoyens éprouvaient pour l'échange des assignats ; depuis longtemps, il aurait proposé rémission de coupons d'assignats, s'il n'avait espéré que cette mesure, décrétée par l'Assemblée nationale, serait exécutée par elle. Rien n'ayant été fait, il propose au conseil d'émettre, jusqu'à concurrence de 100,000 livres, des billets de différentes valeurs, en couleurs variées pour mieux les distinguer, c'est-à-dire : 2,134 de 30 sols (blancs), 2,000 de 20 sols (rouge), 4,000 de 10 sols (jaune), 8,000 de 5 sols (vert), 8,000 de 2 sols (bleu). Pour être valables, ils devront porter la signature de deux conseillers et un numéro. Un caissier est nommé pour en faire l'échange aux particuliers contre des assignats (1).

Le 28 octobre, comme l'arrivée du troisième bataillon des volontaires de la Haute-Garonne faisait prévoir une plus grande activité dans la commerce, le maire demanda une nouvelle émission. Les 10,000 déjà émis précédemment avaient été aussitôt enlevés. Le conseil décida d'en émettre encore pour 2,000 livres, dont 1,000 de 5 sols, 5,000 de 3 sols et 5,000 de 2 sols et demi (2).

Un mémoire sur cette opération financière dit que, le 6 décembre 1792, sur les 10,000 livres de billets imprimés, il en avait été échangé seulement pour 5,955 livres, et la municipalité, informée du décret de la Convention qui supprimait le cours des billets de confiance dans toute la France, à partir du 1er janvier prochain, s'abstint d'en mettre un plus grand nombre en circulation (3).

Le 27 mai 1793, tous ces billets émis, signés ou non

(1) Archives communales, délibérations, 1792, série D.

(2) Archives communales, délibérations, 1792, série D.

(3) Archives communales, délibérations, 1792, série D.


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signés, furent brûlés sur la grande place (1). Il en reste quelques-uns aux archives communales dans les liasses de correspondance. Voici un fac-simile de ces billets (2) :

CHAPITRE VIII.

Fin de l'Assemblée constituante.

Assemblée législative. — M. de Raffin, député

des Basses-Alpes, à cette assemblée.

I. Fin de l'Assemblée constituante.

Une royauté constitutionnelle semblait devoir être le résultat des travaux de l'Assemblée, dont l'immense majorité était, en somme, royaliste. De fait, si l'on en juge par

(1) Archives communales, délibérations, 1792, série D.

(2) Archives communales, correspondances, 1792, série Q.


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les apparences, il en fut ainsi. Mais, en considérant les événements qui se passaient en dehors de l'Assemblée, il était évident que la guerre civile était à l'horizon, avec toutes ses horreurs, tant les uns et les autres, parmi ceux des deux partis qui divisaient la France, mettaient peu de bonne volonté à s'entendre, et le roi tant d'inconstance dans ses déterminations.

Ce dernier, abandonné par les siens, isolé au milieu d'hommes nouveaux dont il avait des raisons de suspecter le loyalisme, mis par eux sous une tutelle humiliante, perdit encore son dernier soutien à la mort du fougeux tribun Mirabeau, qui, après avoir fortement secoué la royauté, cherchait a en consolider les bases. Les souffrances morales affectèrent le roi, au point que l'on craignit pour ses jours. Quand il eut recouvré la santé, la France sembla se réjouir, et sur tous les points du territoire des fêtes eurent lieu pour célébrer son rétablissement.

A Manosque. l'on déploya, à cette occasion, toute la pompe possible. Le maire s'exprimait ainsi, à la séance du conseil du 1er avril 1791 : « Messieurs, la maladie du roi nous avait plongés dans les plus cruelles alarmes, mais la divine Providence lui a rendu la santé ; il me paraît bon de manifester notre action de grâce et notre reconnaissance, en faisant chanter un Te Deum dans l'église principale, avec invitation aux autorités, aux tribunaux et à la garde nationale d'y assister. " Ainsi fut-il décidé par le conseil, qui voulut inviter les membres du concert et de la musique et ordonna qu'on allumât un feu de joie sur la place, apres la cérémonie (1).

Ce ne fut qu'une accalmie. Le roi, secoué en sens divers, essaya en vain de se soustraire par la fuite au joug qui

(1) Archives communales, délibérations, série D.


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pesait sur lui. Il échoua une première fois le 18 avril, renouvela sa tentative le 21 juin. Reconnu à Varennes, il fut arrêté et ramené à Paris.

Il avait compromis à tout jamais la royauté et donné une nouvelle force à la Révolution.

Un décret de l'Assemblée constituante du 16 juillet 1791 suspendit les pouvoirs du roi jusqu'au jour où, la constitution étant achevée, elle aurait été présentée à son acceptation.

Les révolutionnaires des clubs trouvèrent la décision trop bégnine ; ils voulaient la déchéance. Déçus, ils organisèrent une grande manifestation au Champ de Mars et firent signer une pétition pour la demander. C'était une sédition ! Lafayette compromit sa popularité en la réprimant ; la loi martiale fut proclamée.

Les princes étrangers, par la convention du 28 août, menacèrent d'envahir la France si le roi ne recouvrait ses prérogatives et les émigrés leurs biens et leurs honneurs.

L'Assemblée répondit à cet insolent défi par un décret qui ordonnait la levée de cent mille gardes nationaux et la mise en défense des frontières ; elle acheva la constitution, que le roi accepta le 14 septembre 1791, et, comme pour faire oublier ses excès et apaiser les passions, elle prononça une amnistie générale pour les délits politiques. Le 30 septembre, elle cédait la place à l'Assemblée législative.

II. M. de Raffin, député.

La ville de Manosque désirait ardemment que l'un de ses habitants fût nommé député à l'Assemblée législative. De son propre chef, elle avait envoyé, précédemment, un député à Paris pour défendre ses droits lésés. Il était donc


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de son intérêt de faire élire l'un des siens. Dès le 6 mars 1791, M. de Brunet, administrateur du Directoire, attirait l'attention de ses compatriotes sur les conséquences de l'élection qui devait se faire à Digne à la fin du mois d'août. Il leur écrivait : « Comme patriote, je viens vous faire quelques observations. La nomination d'un évêque ou même d'un juge du tribunal de cassation, à moins que Manosque ne portât les yeux sur quelqu'un, ne lui est pas d'un intérêt assez particulier pour engager tous les électeurs du canton à s'y transporter ; mais, lorsqu'il s'agira de la nouvelle législature, il n'y a nulle raison qui doive empêcher un électeur de marcher, dût-il se faire porter sur un brancard. Le mal serait incalculable et l'établissement de Manosque serait dans le plus grand danger, si nous n'avions pas un représentant du lieu à

l'Assemblée nationale. On s'endort à Manosque, en

disant : Nous sommes la principale ville du département... A quoi cela mènera-t-il. si nous n'avons personne pour l'appuyer (1). »

Les électeurs manosquins ne durent point rester sourds à cet appel, et M. de Brunet, dont nous aurons à parler plus longuement, dut aussi employer toute son influence en faveur de son pays.

Le 31 août, les électeurs du département étaient réunis à Digne, pour la nomination de six députés. Au troisième tour de scrutin, M. de Raffin obtint 151 voix contre 148 à M. Bouche, président de l'assemblée électorale, qui s'empressa, dit le procès-verbal, de proclamer l'élection de son heureux rival. Il fut d'ailleurs dédommagé de ce premier échec et fut nommé à son tour le 5 septembre, ainsi que Chauvet, André Pinchinnat, Henri Juglar et Derbès La Tour (2).

(1) Archives communales, correspondances, série Q.

(2) Archives départementales, Assemblée électorale, article 4, série L, n° 89.


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Un exprès partit aussitôt de Digne pour annoncer ce triomphe aux Manosquins (1).

M. de Raffin était, en somme, tout désigné pour représenter honorablement le département, tout en prenant d'une manière particulière les intérêts de son pays. Il avait été trop écoeuré des injustices dont il avait été témoin durant son séjour à Paris, pour qu'il fût injuste à son tour. Un rapport, qui fut dressé lors de sa promotion à la Légion d'honneur, contient sur la vie de cet excellent citoyen des faits que l'histoire ne peut passer sous silence :

« Sieur Jean Raffin, de la ville de Manosque, ancien officier de cavalerie, a l'honneur de vous exposer qu'il entra au service dans le régiment royal-cavalerie, en qualité de cornette, le 15 décembre 1758 ; il fit toutes les campagnes d'Allemagne et se trouva à la bataille de Minden (1759), dans laquelle il a eu son cheval tué sous lui, et à plusieurs autres combats, tels que Fillingsgausem (1761) et Nianuhim. La paix de 1763 ne lui laissant plus l'espérance d'un avancement rapide, il se retira dans sa famille.

» La convocation des Etats généraux promettant à la France un avenir plus heureux, il adopta les idées de prospérité qu'ils annonçaient. Il fut membre de l'assemblée des électeurs des quatre sénéchaussées de Sisteron, Digne, Barcelonnette et Forcalquier, réunis dans cette dernière ville. Il y fut nommé suppléant.

» Peu après la formation de l'Assemblée constituante, la ville de Manosque le députa auprès d'elle pour solliciter en sa faveur l'établissement du tribunal de district, qu'il obtint.

» Revenu dans sa patrie, ses concitoyens le nommèrent le premier juge de paix. Il exerça cette fonction jusqu'au 1er octobre 1791, époque à laquelle il fut

(1) Archives communales, mandats, 1791, série K.


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nommé député par le département des Basses-Alpes, à la seconde Assemblée nationale, dite législative.

» Il se conduisit en homme d'honneur et en citoyen ; il soutint les principes qu'il avait, d'après sa mission, juré de maintenir, et, malgré les dangers, les orages révolutionnaires que cette assemblée éprouva, il resta fidèlement à son poste jusqu'au 21 septembre 1792, jour de la réunion de la Convention. Il continua son séjour à Paris, mais la loi du 26 floréal an II (15 mai 1794) l'obligea d'en sortir ; il se rendit à Versailles, retourna ensuite à Paris, après la révocation de la susdite loi, à la suite du 9 thermidor (27 juillet 1794). Après quatre ans d'absence, péniblement écoulés, il revint à Manosque, sa patrie (1). »

Le rapport continue à retracer le rôle joué par M. de Raffin dans les événements qui suivirent les jours de la Terreur. Il permettra d'établir d'une manière positive certains faits importants qui se passèrent à ce moment.

A l'Assemblée législative, M. de Raffin avait pris place dans le groupe des constitutionnels ou feuillants. Il n'était pas, à coup sûr, dans le clan des Jacobins, dont il mérita les invectives, avec les membres de la majorité.

Le 1er février 1792, certains députés de l'Assemblée voulaient mettre en accusation le ministre de la marine, qu'il accusaient d'avoir menti à propos de la désertion de deux cents officiers de marine.

Une faible majorité repoussa cette motion (208 contre 193). Les Annales patriotiques du 5 février publièrent les noms des députés de la majorité et les dénoncèrent devant l'opinion comme corrompus, prêts à trahir le peuple, lâches, etc. Le nom de M. de Raffin figure, avec celui de M. Juglar, parmi les 208 qui eurent le courage de résister

(1 ) Archives particulières de M. Paul Derbès d'Audiffred.

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à l'entraînement de ceux qui travaillaient à faire régner en France, la pire des démagogies (1). Son rôle politique fut très modeste sans doute. Sage, par ses principes et dans sa conduite, il eût voulu pour la France une ère de bonheur, par plus de justice, sans recourir aux moyens violents. La sagesse est de trop dans ces heures de crise ; de Raffin assista impuissant aux scènes de violence qui souillèrent les derniers jours de la Législative.

Il s'occupa activement des intérêts de Manosque. Fallaitil faire un emprunt, racheter les droits banaux, obtenir des établissements communaux, sauvegarder, en faveur de Manosque, une prépondérance que Forcalquier convoitait ? Aussitôt le conseil municipal avait recours, et non sans succès, à la grande influence que M. de Raffin s'était acquise au sein de l'Assemblée (2). Il fut, en somme, un bon député, serviable pour tous, dans les limites du respect des droits de chacun. Réalisée par de tels hommes, la Révolution ne se serait pas traînée dans la fange et n'aurait jamais versé le sang des meilleurs des Français.

H. BRUN. (A. suivre.)

(I) Histoire parlementaire de la. Révolution, Buchez et Roux ; tomeXIII, page 91. (2) Archives communales, correspondances de Raffin, 1791-92, série Q.


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NOTICE HISTORIQUE

SUR LA SÉNÉCHAUSSÉE DE FORCALQUIER

(Suite)

Lieutenants en chef.

Antoine GAUFRIDI, docteur en droit (1535-1543), fut le premier lieutenant en chef de la sénéchaussée, pourvu par lettres du 10 janvier 1536 (1) et installé par Me Jean Feu, le 26 du même mois.

Baptiste PERROCHET, docteur en droit, un des principaux membres de la religion réformée de Forcalquier (2), fut pourvu le 22 avril 1543 (3) en suite de la résignation d'A. Gaufridi. Il quitta Forcalquier avec la plupart de ses collègues, religionnaires comme lui, pendant l'envahissement de cette ville par les troupes commandées par Sommerive, et fut remplacé de 1563 à 1564 (4) par Mathurin de TILLIA (du Teil) de Manosque (5). Nous retrouvons de nouveau B. Perrochet à la tête du siège au commencement de 1565 (6). En 1566, les consuls de Forcalquier le

(1) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B, 3320, f° 224.

(2) Il est récusé dans un procès comme; « le principal membre de la religion prétendue réformée », B, 1522, f° 254.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B. 3324, f° 43 v°.

(4) Archives communales de Forcalquier, G. G. 1. — Archives des BassesAlpes, B, 1513.

(5) En 1565 Mathurin de Tillia était consul de Manosque et procureur de ladite ville. (B 1751, f° 474.)

(6) Archives des Basses-Alpes, B, 1515 et 1751.


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députent vers le gouverneur de Provence (Honoré de Savoie, comte de Tende) pour obtenir une décharge d'impôts (1). Les troubles religieux qui éclatent à Forcalquier après l'évacuation de cette ville par les troupes protestantes l'obligent à abandonner de nouveau ses fonctions, et, par un arrêt du parlement d'Aix de 1569, il fut privé de son office « pour estre de la nouvelle opinion (2) ».

Melchior DE ROCHAS (1569-1573), seigneur d'Aiglun, docteur en droit, fut nommé à sa place par lettres du 29 novembre 1569 (3). Il resta en fonctions jusqu'au 31 octobre 1571. A cette date, il fut nommé conseiller au parlement de Provence, « en compensation de l'office de lieutenant en chef de la sénéchaussée de Forcalquier dont il avait été dépossédé, en suite de l'Edit de pacification (4) », au profit de son prédécesseur (5).

Baptiste PERROCHET, placé ainsi une troisième fois à la tête de la sénéchaussée, résigna sa fonction en 1573 (6). Il s'enfuit de Forcalquier, et, par ordonnance du 23 juin de la même année, ses biens furent saisis « comme absent pour le fait de la nouvelle religion (7)». Il devint plus tard (1582) conseiller au parlement d'Orange (8).

(1) Dates de l'histoire de Forcalquier par L. de Berluc, p. 217 (Forcalquier, Bruneau, 1886). (2) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B, 3331, f° 575.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B, 3331, f° 575.

(4) Archives des Bouches-du-Rhûtie) parlement, B, 3332, f° 291.

(5) Melchior de Rochas avait épousé Anne de Mathieu. Il était mort en 1582. (B,1331, f° 2.)

(6) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 63, f° 257.

(7) Archives des Basses-Alpes, B, 1758, f° 135. (8) Archives des Basses-Alpes, B, 1531, 1534.


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Lieutenants principaux et généraux.

André ARNAUD, seigneur de Châteauneuf-Miravail (1), Gentiac (2), Malcor (3), Saint-Vincent-de-Noyers (4) et le Grand Gubian (5), docteur en droit (1573-1615), fut pourvu de l'office de « lieutenant principal des appellations " à la place de B. Perrochet, résignant, le 23 février 1573. Cette charge lui fut confirmée en décembre 1575 (6). Il était fils de Melchior, coseigneur de Riez (7), et avait épousé en 1577 Lucrèce de Bermond, dite de Marcelly. La même année, « commissaire subdélégué pour l'aliénation du bien temporel du diocèse de Sisteron (8), il avait acquis à cette occasion le domaine du Grand Gubian (9), membre dépendant de l'abbaye de Lure, au prix de 1,200 florins. En 1584. Georges de Mévolhon lui fit don de tous ses droits juridictionnels et autres sur les terres de Chàteauneuf-Miravail, Gentiac, Malcor et Saint-Vincent-deNoyers, dont il prit le nom (10). Dans une procuration du 30 août 1593, il joint à son titre de lieutenant principal

(1. Arrondissement de Sisteron, canton de Noyers.

(2) Commune de Châteauneuf-Miravail.

(3) Arrondissement de Forcalquier, canton de Saint-Etienne, commune de Lardiers.

(4) Arrondissement de Sisteron, canton de Noyers.

(5) Arrondissement de Forcalquier, canton de Banon, commune du Revestdes-Brousses.

(6) Cette confirmation, imposée par édit à tous les possesseurs, lui coûta 200 livres. (B, 1494, f° 12.)

(7) Arrondissement de Digne, chef-lieu de canton.

(8) Cette aliénation avait lieu en vertu des lettres patentes d'Henri III du 2 novembre 1576, ordonnant « la vente du bien temporel de l'Eglise de France jusqu'à 50,000 escus de rente...., vu l'urgente nécessité du royaume et pour licencier et mettre hors d'icelui le grand nombre de gens d'armes estrangers qui y estoient venus faire la guerre ». Le diocèse de Sisteron avait été taxé à 10,374 livres. (B, 2,000, f° 1.)

(9) Archives des Basses-Alpes, B, 2000, f° 151.

(10) Archives des Basses-Alpes, B, 2209, f° 440.


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celui de « prévost de l'église Saint-Mary de Forcalquier comme demandeur en sauvegarde de cette prévôté, canonicat et prébande vacants par le décès de messire Joseph Blayn (1) ». Le nom de ce prévôt laïque est à ajouter à la liste si courte des prévôts de Forcalquier. Dans une ordonnance du 20 septembre 1610, relative aux prérogatives de sa charge, il s'intitule « lieutenant principal civil et criminel et commissaire examinateur (2) ». D'humeur processive, il obtint des lettres d'évocation l'autorisant à faire « traiter toutes ses causes au siège de Digne ». Il eut entre autres à soutenir un procès contre M» François de Beauchans, son lieutenant particulier, dont il avait usurpé les fonctions en faisant une enquète « dans la maison du Roi » ; et un autre contre dame Lucrèce de Villeneuve, femme de Pierre de Rame, qui fut porté devant la Cour du parlement d'Aix et se termina par un désaveu d'injures en faveur du lieutenant principal.

Scipion D'ARNAUD, docteur en droit, sieur de Châteauneuf-Miravail (1615-1635), succéda à André, son père ; ses lettres de provision sont du 27 septembre 1615 (3). Il est qualifié de lieutenant général, en 1623 (4), dans un procès qu'il soutint contre Jean de Mévolhon, et, en 1635 (5), dans le contrat de mariage de sa fille Isabeau avec PierreAntoine Silvestre, sieur de Pierrousset. Il avait épousé en 1611 Diane d'Audiffred, dame de Silvabelle (6), et mourut en avril 1635.

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1895, f° 69 v°.

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 1802, f° 592.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 87, f° 15.

(4) Archives des Basses-Alpes, B, 1858, f° 156.

(5) Archives des Basses-Alpes, B, 2,222, f° 647.

(6) Arrondissement et canton de Forcalquier, commune de Saint-Michel.


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Jean D'ARNAUD, sieur de Lange (1), Châteauneuf-Miravail et Silvabelle (1635-1662), successeur de feu Scipion, son père, par provisions du 28 novembre 1635 (2). Il se maria trois fois : le 31 mars 1637 (3), avec Angélique de Corriolis, fille de Jean, sieur de La Bastide-des-Jourdans (4) et de Limaye (5), dans lequel il prend le titre « de lieutenant général civil et criminel et commissaire examinateur » ; le 7 juillet 1660 (6), avec Glaire de Pontevès, fille de Gaspard, sieur de Bauduen (7) et de Pontevès (8); et le 31 décembre 1665 (9), avec Isabeau de Pontevès, fille de feu Jean, sieur de Sillans (10). En 1645, l'office de juge de Forcalquier étant devenu vacant par la démission de M« Jean-Pierre du Teil, il essaya de le réunir au sien, « suivant la faculté à lui attribuée par les édits et ordonnances de sa Majesté sur la suppression et réunion des dits offices » et en vertu d'une convention passée entre Me André Arnaud, son aïeul, et ledit du Teil, en 1615. Me Polidore du Teil, en faveur duquel Jean-Pierre, son père, s'était démis, s'opposa aux prétentions du lieutenant, général et fut reçu juge malgré son opposition (11). Jean d'Arnaud avait acquis l'office de « commissaire des inventaires dans la viguerie de Forcalquier », dont il fut

(1) Commune de Châteauneuf-Miravail.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 97, f° 210.

(3) Archives des Basses-Alpes, B, 2223, f° 1P5.

(4) Département de Vaucluse, arrondissement d'Apt, canton de Pertuis.

(5) Arrondissement de Forcalquier, canton de Manosque, commune de Montfuron.

(6) Archives des Basses-Alpes, B, 2233, f° 836.

(7) Département du Var, arrondissement de Draguignan; canton d'Aups.

(8) Département du Var, arrondissement de Brignoles, canton de Barjols.

(9) Archives des Basses-Alpes, B, 2236, f° 99 v°.

(10) Département du Var, arrondissment de Brignoles, canton de Tavernes.

(11) Archives des Basses-Alpes, B, 1504.


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pourvu par lettres du 21 novembre 1644 (1). En 1662 (2), dans le contrat de mariage de son fils Gaspard, il se démit en sa faveur de son office de lieutenant général, « sous la réserve de la jouissance de l'exercice, pendant huit ans de cette charge », dont il portait encore le titre dans son testament en date du 3 avril 1677 (3). Il mourut le 25 février de l'année suivante (4).

Gaspard D'ARNAUD, seigneur de Lange (5), successeur de Jean, son père (1662-170(3). En lui faisant donation de sa charge, en 1662, ce dernier, comme nous l'avons dit, s'en était réservé l'exercice pendant quelques années. Ce ne fut donc que vers la fin de 1669 que Gaspard Arnaud exerça en réalité ses fonctions de lieutenant général et que l'on trouve sa signature au bas des sentences. Dans son contrat de mariage (8 mai 1662) avec Jeanne-Madeleine d'Arnaud, de Sisteron, il est qualifié de noble.

Avec lui la charge de lieutenant général sortit de la famille des Arnaud, qui se l'étaient transmise de père en fils depuis plus d'un siècle. A sa mort, 13 janvier 1706 (6), Jean-François, son fils et héritier, se trouva en présence de si nombreux créanciers, qu'il fut obligé de n'accepter la succession paternelle que sous bénéfice d'inventaire (7). Il ne put retenir son office qui, par ordonnance du 21 avril 1708 (8), fut vendu aux enchères.

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1834, f° 875.

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 2234, f° 634.

(3) Archives des Basses-Alpes, B, 2240, f° 398.

(4) Archives des Basses-Alpes, B, 2023.

(5) Arrondissement de Sisteron, canton de Noyers, commune de Châteauneuf-Miravail.

(6) Archives communales de Forcalquier, G, G, 8.

(7) Archives des Basses-Alpes, B, 1846, f° 3.

(8) Archives des Basses-Alpes, B, 1846, f° 6.


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L'office de lieutenant général, resté vacant depuis la, mort de Gaspard d'Arnaud, fut adjugé, le 25 mai 1708 (1), à François EYMAR, écuyer, seigneur d'Aubignosc et de La Forest (2) (1708-1753), alors « maire perpétuel, alternatif et mi-triennal de Forcalquier », au prix de 9,500 livres (3). Il était fils de Jean-François, viguier et capitaine pour le Roi de ladite ville et viguerie », et de Catherine de Gassaud. Il épousa le 2 mars 1713 (4) Ursule-Charlotte Robineau, fille de feu noble Pierre,. « receveur général des Finances de Provence ». En 1737, il ajoutait à sa charge de lieutenant général celle de conseiller secrétaire du Roi maison et couronne de France en la chancellerie de Provence » (5). Il mourut à Forcalquier, à l'âge de 70 ans, le 6 septembre 1738 (6). On a pu juger de l'énergie et de la fermeté de caractère de François d'Eymar dans son conflit, mentionné plus haut, avec le lieutenant général d'épée, contre lequel il défendit et sut maintenir toutes les prérogatives de sa charge malgré les arrêts du conseil d'Etat et du parlement qui, pour vaincre sa résistance, dut le citer à sa barre.

L'office de lieutenant général n'eut plus de titulaire jusqu'à la nomination, par lettres du 2 février 1748 (7),

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1846, f° 6.

(2) Arrondissement de Sisteron, canton de Volonne.

(3) Cet office avait été mis aux enchères une première fois au prix de 15,000 livres, sur l'estimation qui en avait été faite par Me Joan-Pierre du Teil, juge royal, et Me François Dermitanis, conseiller au siège; mais on fut obligé, faute d'acquéreur, d'abaisser de moitié cette évaluation, dans une seconde enchère.

(4) Archives des Basses-Alpes, B, 2247, f° 492 v°.

(5) Archives des Basses-Alpes, B, 2031.

(6) Archives communales de Forcalquier, G, G, 9.

(7) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 128, f° 255.


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de Me Ange EYMAR, sieur de Saint-Jean, à la place de François Eymar, décédé. Il était frère de Jean-François, alors avocat du Roi au même siège, et ne put exercer sa charge qu'après avoir obtenu des lettres de dispense de parenté. Il était marié avec Elisabeth de Gache, décédée en 1704 (1), lors du mariage de leur fille Elisabeth avec Louis-Joseph d'Eymar, « fils de feu François, lieutenant général ». Il ne resta que quelques années à la tête de la sénéchaussée et mourut à Forcalquier, le 26 avril 1753 (2), âgé de 60 ans.

Après une longue vacance de près de 30 ans, Me JeanFrançois BÉRAUD, avocat en parlement (1782-1789), fut enfin pourvu de l'office de lieutenant général à la place d'Ange Eymar, décédé, par lettres de provisions du 30 janvier 1782 (3). Il fut installé le 4 mars (4) suivant, après avoir, « selon l'usage, répondu aux interrogats qui lui étaients faits sur la théorie et la pratique ». Il exerça ses fonctions jusqu'à la suppression de la sénéchaussée en 1790.

C'est à lui qu'échut l'honneur de présider l'assemblée du Tiers Etat des sénéchaussées de Digne, Forcalquier et Sisteron et de la préfecture de Barcelonnette tenue à Forcalquier, le 19 mars 1789, ainsi que l'élection des députés aux Etats généraux qui eut lieu le 1er avril de la même année, « dans la salle de la sénéchaussée » (5).

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 2250, f° 19.

(2) Archives communales de Forcalquier, 6, 6, 10.

(3) Archives des Basses-Alpes, B, 1503, f° 45. (4) Archives des Basses-Alpes, B, 1503, f° 46.

(5) Essai historique sur la ville de Forcalquier, par C. Bernard, Forcalquier ; P. Bernard, 1905.


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Lieutenants particuliers civils. Cet office fut créé, dans les diverses sénéchaussées instituées par l'édit de Joinville, en vertu des lettres royaux de février 1555 (1), « pour, avec le lieutenant de sénéchal, assister à la vidange des procès, avoir distribution d'iceux et, en son absence, maladie ou autre empêchement, faire toutes choses touchant ledit état et charge ».

Le premier en charge, Pierre DAVID (1555-1560), appartenait à la religion réformée. Sa réception souleva les protestations et l'opposition du conseil de la communauté de Forcalquier, presque entièrement composé de catholiques, et donna lieu à un procès qui coûta à la ville 500 écus (2). Un des consuls, André Mosse, prit même à partie le nouveau lieutenant, » dans la boutique du greffe », où ils échangèrent des propos injurieux pour lesquels ils furent condamnés chacun à 25 livres d'amende par le lieutenant en chef (3). Malgré ses convictions religieuses, P. David exécuta avec impartialité les édits contre les protestants. C'est ainsi qu'en 1558 il poursuivit treize religionnaires de Manosque pour « assemblées illicites » et les fit conduire aux prisons de Forcalquier. Il cessa de siéger à partir du 5 février 1560. D'après M. de Berluc Perussis, il fut dépossédé de son office et aurait été, à Paris, une des victimes de la Saint-Barthélemy, en 1572 (4). Il avait épousé Marguerite de Berluc. Quoi qu'il en soit, il était mort au mois de décembre 1572 (5).

(1) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement), B, 3325, f° 868 v°

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 1517, f° 4 v°.

(3) Dates de l'histoire de Forcalquier, page 200.

(4) Id. page 201.

(5) Archives des Basses-Alpes, B, 1522, f° 535 v°.


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Jacques JUSSY, docteur en droit (1560-1585), natif de Peyruis, fut installé et prêta serinent le 17 juin 1560 (1). Comme presque tous les autres magistrats de Forcalquier, le nouveau lieutenant particulier était protestant. Lors du renouvellement du conseil communal de Forcalquier, il prescrivit une élection supplémentaire en faveur des religionnaires qui, aux termes des ordonnances, devaient avoir huit des leurs parmi les officiers municipaux (2). Ses sentiments religieux n'avaient du reste aucune influence sur son intégrité de magistrat. C'est lui qui poursuivit les informations prescrites par lettres royaux contre « les absents estant de la nouvelle opinion », et en dressa luimême les procès-verbaux pour Forcalquier, Manosque et Reillane (3). Un instant soupçonné d'intelligence avec ses coreligionnaires, à cette occasion, et même emprisonné sur l'ordre du comte de Carcès (4), au mois de juillet 1573, il fut bientôt mis en liberté, puisque le 5 janvier suivant (5) il contractait mariage avec Catherine d'Oraison, fille de Nicolas écuyer, seigneur de Clumanc (6). Ce qui avait valu au lieutenant particulier cette mesure de rigueur, c'était certainement la présence de son fils Gaspard parmi les Huguenots de Forcalquier (7), qui, sous les ordres du baron de Consonoves, avait alors leur quartier général à Ongles (8). Comme la plupart de ses collègues, lors des troubles de 1562, il s'était enfui de Forcalquier et,

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1511, f° 105.

(2) Dates de l'histoire de Forcalquier, page 216.

(3) Archives des Basses-Alpes, B, 1877, f° 238 V.

(4) Archives des Basses-Alpes, B, 1523, f° 198.

(5) Archives des Basses-Alpes, B, 2204, f° 117. — La formule de ce contrat de mariage ne laisse aucun doute sur la religion des époux.

(6) Arrondissement de Digne, canton de Barrême.

(7) Dates de l'histoire de Forcalquier, page 221.

(8) Arrondissement de Forcalquier, canton de Saint-Etienne.


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pendant son absence, on s'était emparé de ses meubles et même de ses terres et de ses vignes, dont il poursuivit et obtint la restitution en 1564 (1). Il résigna ses fonctions en 1585.

François DE BEAUCHANS, docteur en droit (1585-1616), pourvu par lettres du 21 septemdre 1585 (2), fut mis en possession de son office le 26 janvier suivant. Mari de ■Marguerite Amalric, de Manosque, il appartenait à la religion catholique, comme le prouvent les termes du contrat de mariage de son fils (3). A son titre de lieutenant particulier, il joignait celui de « premier enquesteur au siège ». Ambitieux et jaloux de ses prérogatives, il eut au sujet de cette charge deux procès : le premier en 1588(4), contre Me Antoine Baudric, « enquesteur pour le Roy au siége et ressort de Forcalquier », par lequel il se prétendait « dépossédé et troublé en son office » ; le second en 1602 (5) (dont nous avons déjà parlé), contre le lieutenant principal A. Arnaud, qui avait fait une enquête, « n'ignorant pas que lui, enquesteur, était présent en la ville ». A son tour, le lieutenant principal, usant de représailles, poursuit Me Beauchans « pour s'estre nieslé à juger et à l'exercice de la justice estant lui en ville et exerçant icelle », et le troublant ainsi de sa charge. Il le condamna pour ce fait à 300 livres d'amende, ordonnant le biffement du jugement indûment rendu par le lieutenant particulier et lui défendant de juger, « si ce n'est en son absence, à peine de 10,000 livres d'amende ». Me Beauchans se porta

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1514, f° 69.

(2) Archives des Bouches-du-Rhône (parlement) B, 3335, f° 455.

(3) Archives des Basses-Alpes, B, 2215, f° 514.

(4) Archives des Basses-Alpes, B, 1889, f° 218.

(5) Archives des Basses-Alpes, B, 1907, f° 287 v°.


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appelant de cette sentence « donnée par juge incompétent et suspect ». Malgré cette opposition, elle fut cependant lue et publiée en présence de tous les officiers du siège réunis en corps (1).

Ce conflit entre les deux premiers magistrats de la sénéchaussée n'est pas un des traits les moins piquants des moeurs judiciaires de l'époque.

André BEAUCHANS, avocat en parlement, fils et héritier de François (1816-1675), figure dans les registres de la sénéchaussée comme lieutenant particulier à partir du mois d'octobre 1616 (2) et prend, comme son père, lé titre de premier enquêteur du siége. Il avait épousé, le 28 octobre 1607 (3), Hortense de Perier, fille de Me Balthasar, conseiller au parlement de Provence. Après une longue magistrature de soixante ans, il mourut le 10 décembre 1675 (4), sans héritier direct, léguant son office à Me André de Piolle de Beauchans.

André DE PIOLLE DE BEAUCHANS (1676-1693), fils de Me Joseph, conseiller au siège de Forcalquier, et d'Angélique Feautrier, fut pourvu de l'office par lettres du 2 avril 1676 et installé le 9 mai suivant (5). Il avait épousé Lucrèce de Chanut (6). André de Piolle jouissait de l'estime et de la confiance particulière des officiers de siège, qui, par délibération du 21 janvier 1692 (7), le déléguèrent unanimement pour les représenter auprès de l'intendant

(1) Archives des Basses-Alpes, B, 1810, f° 298.

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 1864, f° 130.

(3) Archives des Basses-Alpes, B, 2215, f° 514.

(4) Archives des Basses-Alpes, B, 2022.

(5) Archives des Basses-Alpes, B, 2022.

(6) Archives des Basses-Alpes, B, 2246, f° 424.

(7) Archives des Basses-Alpes, B, 2027.


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de Provence et traiter du prix des offices de vérificateurs des défauts, réunis au corps des sièges de cette province » par édit royal. Il était mort en 1702, lors du mariage de son fils Charles.

Charles PIOLLE DE BEAUCHANS, coseigneur de Vachères (1), Revest-des-Brousses et du Petit Gubian (2) (16931745), succéda à André, son père, qui s'était démis en sa faveur ; ses lettres de provision sont datées du 3 août 1693 (3). Il épousa, en 1702, Thérèse Gassau, de Manosque. A l'opposé de son père, la violence et la raideur de son caractère lui attirèrent l'inimitié de plusieurs de ses collègues. Pierre Eymar, conseiller et avocat du Roi, lui intenta procès pour « injures calomnieuses et diffamatoires proférées contre lui en plaidant, au grand scandale du public » (4). Une question de préséance donna aussi « matière à querelle » entre lui et le lieutenant général d'épée, dont il avait « furtivement et par force » occupé la place à l'ouverture du palais (5).

Pierre-Charles D'AUTANE, de Villeneuve, avocat en parlement (1745-1765), succéda à Charles de Piolle, qui lui avait passé résignation de son office. A peine âgé alors de 22 ans, il obtint d'abord des lettres de dispense datées du 1er septembre 1745 (6), puis des lettres de provision.

Le 7 décembre de la même année il fut mis en possession de son office (7), à la condition toutefois de « n'avoir voix

(1) Arrondissement de Forcalquier, canton de Reillane.

(2) Arrondissement de Forcalquier, canton de Banon, commune de Revestdes-Brousses.

(3) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 116. f° 295.

(4) Archives des Basses-Alpes, B, 2180.

(5) Archives des Basses-Alpes, B, 2031.

(6) Archives des.Basses-Alpes, B, 1502, f° 114.

(7) Archives des Basses-Alpes, B, 1713.


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délibérative » avant 27 ans accomplis, âge requis par les ordonnances. Aux fonctions d'assesseur aux soumissions attribuées à tous ses prédécesseurs, il joignit, pendant plusieurs années (1756-1760), celle de lieutenant criminel, dont l'office était vacant.

Joseph ESCUYER, avocat en parlement (1765-1783), résignataire de Charles d'Autane, fut pourvu par lettres du 31 décembre 1765 (1). Il exerça ses fonctions, ainsi que celles de lieutenant criminel, jusqu'en 1782 (2). Ce fut le dernier lieutenant particulier du siège. L'office resté vacant jusqu'en 1790, fut rempli tour à tour par les « avocats plus anciens .

M.-Z. ISNARD.

(A suivre.

(1) Archives des Bouches-du-Rhône, B, 134, f° 30 v°

(2) Archives des Basses-Alpes, B, 2198.

Le Gérant, CHASPOUL.


BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE DES BASSES-ALPES

TABLE DES MATIÈRES

du tome XIV, 444 pp.

No 112 (janvier 1909) à n° 119 (décembre 1910), 30e et 31e années

MÉMOIRES.

E. ISNARD : Les Cartulaires bas-alpins ; le Cartulaire du Chapitre de Digne, 1320-1336, 1.

J. GILLY : Paysage dignois au couchant, sonnet, 8.

P. DE PEYERHIMOFF : Recherches sur la faune cavernicole des Basses-Alpes, 9.

A. RICHAUD : Les Trois-Evêchés, 20.

G. AUBIN : Hippolyte Fortoul et Alfred de Musset, 30.

P. GAFFAREL : Lettres de Peyresc à Jacques Gaffarel, 1627-1637,33,103, 161,180.

P. BRACONNIER : Causerie grammaticale, formation actuelle de mots nouveaux : Autobus, 53 ; — La langue des bureaux, 169 ; — Variations locales du français, 265; — Longs mots, vieilles langues, 350.

J.-N. GARNIER, de Montfuron : Sonnet, 1632, 58.

H. BRUN : Manosque révolutionnaire, 1789-1805,59,147,211,286,315.369,414.

G. BERNARD : Notice historique sur Ganagobie, 76, 133.

D. ARBAUD : Suite de l'histoire de Manosque, 84.

CAUVIN et BARTHÉLÉMY : La Garde nationale des Basses-Alpes en 1790 ; la levée du 5 décembre, 117.

... : Le pourvoyeur de Tanaron, 1694,167.

ED.-F. HONNORAT-BASTIDE : Musée de Digne ; quelques mots sur la partie

archéologique, 187.

V. LIEUTAUD : Inscriptions du Musée de Digne, 193.

A. RICHAUD : Eugène Plauchud, 233.

L.-A. DESSALLE : Contribution à la flore de Digne : le Polygala exilis, DC, 284.

J. DOSTE : Les faïences de Moustiers, 297.

31


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L. CAILLET : Exemption de l'impôt comtal pour la vallée de Noyers, 1312, 311. V. LIEUTAUD : J.-J. Salva, de Mison, ambassadeur au Maroc, 1765?, 343. G. AUBIN : Nouvelles lettres sur Digne, 345, 408.

M.-Z. ISNARD: Notice historique sur la sénéchaussée de Forcalquier, 331, 385,431. V. LIEUTAUD : Faux témoins de Manosque, 9 novembre 1616, et les sobriquets

topographiques bas-alpins, 397. ... : Bibliographie. — Les Volontaires et les réquisitionnaires des BassesAlpes, par MM. Cauvin et Barthélémy, 413.

GRAVURE. Eugène Plauchud, 1831-1909 (portrait).


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TABLE ALPHABÉTIQUE

COLLECTION SANS TABLE> CORPS SANS AME.

TABLE DES ABREVIATIONS.

.= voyez ; — Cs — consul ; — Csgr. =coseigneur ; — Evq. = évéque ; Fam. = famille ; — Fcq. = Forcalquier ; — Ham. = hameau ; — N. = noble ; — Nre = notaire ; — O. M. = ordre de Malte ; — Qr = quartier ; — Sgr — seigneur ; — Sq. = et suivants ; — Sr = sieur ; — Vill. = village ; = à peu près, environ, vers.

Les millésimes qui suivent les noms propres sont les dates auxquelles les personnes pparaissent ici.

ram, Mossé, médecin, Manosque,

1442, 97.

florinement, 65.

galades, Mr d', Manosque, 1791,417.

glun. prébende, 4 ;— fief des Rochas,

1569-73, 431.

guilles de Pelens, mont, 22.

lhaud, juge, Manosque, 1791, 288.

iénations ecclésiatiques, Sisteron,

1576, 433.

lemagne, ville, boulets, 209 ; — Mr

, Manosque, 1720, 417. lemand, J.-L., marchand, Marseille, 1633, 43 ; — Jh, avocat, Manosque, 1790, 224.

los, grotte, 9 ; — sobriquet, 401. alric, C, Manosque, 1385, 441. nand. P., prébende, Manosque, 1791, 318, 373.

oureux, Pons, Manosque, 1448, 95.

aïs, Atiliana, romaine, 200. dré, J., tailleur, Manosque, 1789,73.

drieu, abbé, don au musée, 202 sq.

e, intelligence, 29.

ge, ham., cf Lange.

Anglais, G. 1', prieur, Ganagobie,

1208, 144. Annate, droit, 1320 ?, 7. Antelmy, faïencier, Moustiers, 309. Antibes, émeute, 1634, 49. Antoine, E. d', Manosque, 1790, 224 ;

— L. d', chirurgien, 1789, 72. Apothicaires, Manosque, 73, 97. Apt, justice, 1553, 338, Arbalétriers, 1427, 93. ARBAUD, D. : Suite de l'histoire de

Manosque, 84. Arbaud, F. et J.-P., musiciens, Manosque, 1789, 73 ; — Hon. me rational, 1536, 341 ; — Jacq., procureur du roi, Fcq., 1596, 342; - P., prébendé, Manosque, 1792, 373. Archambiers, ribotteurs, Digne, 410 ; Archange de Fosse, capucin, 1634,

112. Archéologie, musée de Digne, 187. Argens, vill., grotte, 11. A ris, fief à Sigonce, 134. Arnaud, juge, Fcq., A., 1573-1615, 432 ;- Sc, son fils, 1615, 35,434 ;


448

— Jn, son fils, 1635-77, 435 ; - G., son fils, 1677-1706, 436 ; — Jn-Fois, son fils, 1708, 436 ; — J. M. d'. 1662, 436.

Arnoux, prieur. Ganagobie, 1048, 144.

Arrest contre 7 faux témoins, 1619,398.

Arrière-fiefs, 1634, 113.

Article provençal pluriel, 405.

Assemblée électorale, Digne. 1790, 228 ; — cf. Etats, Viguerie.

Assignats, Manosque, 1792, 423.

Astoin, vill., sobriquet, 401.

Athénée de Forcalquier fondé, 242.

Aubert. P.-M., tanneur, Manosque, 1789, 73.

Aubette, qr, Manosque, 377, 421.

Aubignosc. sobriquet, 401 ; — fief des Aymars,'l708, 436.

AUBIN, G.: H. Fortoul et A. de Musset, 30 ; — Nouvelles lettres sur Digne, 345, 408.

Audibert, C, institutrice. Manosque, 1791, 329.

Audiffret, J.-H. d', juge, Manosque, 1789-1792, 155. 224, 289, 290 ; - Diane d', 1611, 433; — Beauchamps, Manosque, 1791, 421.

Augey, assesseur, Aix, 1633, 40.

Auragne, 1535, 333, cf Laragne.

Aurouze, mont, 11.-Alpes, 22.

Autane. P.-Ch. d', juge, Fcq., 1745-65, 443 ; — B. d', 1790,126.

Autobus, mot nouveau, 53.

Auzière, cf. Kuzière.

Avens de Seoune, des Dindolines, etc, 10 sq.

Avril, F., institutrice. 1791, 329; — J.-L., potier, 1789. 73, Manosque.

Ayes, ham., Allos, sobriquet, 401.

Baila, sage-femme, 98.

Bailli de Sisteron, cf. Féraud.

Balthazar, J.-J., avocat, Manosque, 1789, 72.

Banalités, Manosque, 1791, 416.

Banon, inscription chrétienne, 201. Baptêmes municipaux, 1790, 226. Barbaroux, faïencier, Moustiers, 309. Barbiers, Manosque, 73, 97. Barcelonette, sobriquet, 401.

Baret, J., terroriste, Manosque. 1791, 322.

Barjavel, C.-F.-H., dictons, 401.

Barles, sobriquet, 401 ; — écoles, 1694, 123.

Barras, curé, 1789, 75 ; — A., prieur de N.-D., Manosque, 1792, 373; — L. de, prieur, Ganagobie, 1420,144.

Barrême, sobriquet, 401.

Barthélemy, lieutenant, cf. Cauvin.

Bastide des Jourdans, fief des Coriolis, 435.

Bastilie,pierre de la,1789,204,210,212.

Baudric, A., juge enquêteur, Fcq., 1588, 441.

Bauduen, c°n Aups, fief des Pontevès, 435.

Baudument, sobriquet, 401.

Baumes diverses, 9 sq. ; — B. des Pierres, Quinson, 13.

Bausset. Var, torrent, noyade, 105.

Bayle, H., du Vernet, 1790, 123.

Bayon, sobriquet, 401.

Beauchans, juge, Fcq., A, 1616-75, 442; — F., 1585-1616, 434, 441,

— cf. Audiffred et Piolle. Bellejambe. L. de, intendant, Tou

louse, 1632, 36. Belliard, J., marchand marseillais.

1619, 398. Berard, I., Manosque, 1619, 399. Beraud, vic, 1791, Manosque, 292 :

— J.-F.juge, Fcq.,1782-89, 437. Berenguier, A.-J., nre, Manosque.

1789-91,72,74,372,377. Berluc, M. de. 1650 ?, 439 ; - B.,

greffier, Fcq, 1536, 342. Bermond de Marcelly, L.de, 1577,433. BERNARD, C. : Notice sur Ganagobie,

76, 133. Bernard, P.. nre, Château-Arnoux,

1768,343. Bernardines, à Manosque. 379. Bertrand, prieur. Ganagobie. 1122,

144 ; — Montsalier, XIe siècle, 202. Besson, J., chapelier. Manosque,

1789, 73. Bevond (sic), de, député suppléant,

1789 ?, 75.


— 449

ibliothécaire amateur, Paris, 31. layn, Jh, prévôt, Fcq., 1593, 434. léone, sources, 23. o.n, L., prieur, Ganagobie, 1754,145. ondil, faïencier, Moustiers, 309. onnety, H., curé, St-Sauveur. Manosque, 1789-91, 75, 293. orrely, L., archivaire, 1536,341. otanique, cf Dessalle, ouche, C.-F., député, 1791, 427. oucherie, Manosque, 1794, 421. ouchet, député, 1789, 75. ousquet, R. du, prieur. Ganagobie, 1550. 135, 145 ; — P., peintre faïencier, Moustiers, 1677, 299. outeille, E.-M., médecin, 72 ; — Jh, lazariste, 1792, 381 ; — bernardine, 1792, 380, Manosque. ovet,évêque,Sisteron, 1791, 315,321.

RACONNIER, P. : Causerie grammaticale, 53, 169, 265, 350.

ralon, Uc, d'Embrun, sacriste, Digne, 1320, 2.

rancas, H. de, sénéchal, Fcq., 166698, 389 ; — Louis, son fils, 390.

rec, rocher, Méailles, 15.

remond, J.-P., Manosque, 1619, 398.

réole, la, sobriquet, 401.

rigauds imaginaires, 1789, 154.

rignoles, assemblée des communes, 17 mai 1790, 228.

RUN, H.: Manosque révolutionnaire, 1789-1805,59, 147, 211, 286, 315, 369, 414,

runet. vill., sobriquet, 401 ; — de, général, 1790-91, 119, 155,427.

uadella, J., médecin, Manosque, 1466, 96.

uglon, G., nre, Sisteron, 1471, 144.

uissons, ham., Barcelonnette, sobriquet, 402.

ure, pic, H.-Alpes, 22.

urle, F. de, 1760, 390 ; — député suppléant, 1789, 75.

uzot, Manosque, président du tribunal, 1791,287.

abanon pointu, Ganagobie, 22.

adastre, Manosque, 1791, 415.

adenet, ville, 1789, 153.

Cahier des doléances, Manosque, 1789, 74. CAILLET, L. : Exemption d'impôt, Val

d: Noyer, 1312, 311. Caire,le,curé, 1789.75 ; —sobriquet,

402. Camin dé Vase, Mariaud ? 29. Campanus, prieur, Ganagobie,939,144. Camp sarrasin, St-Jurs, 14. Canalis, J., médecin, Manosque, 1494,

87, 98. Candole, J., avocat du Roi, Fcq,

1536, 342. Cantons, 1790, 127. Capucins, Manosque, 226, 375, sq. Caracciolo(l), N.,sénéchal, 1312,311. Caraman, gouverneur de Provence,

1790,151. Carmes, Manosque, 87, 91. Cartulaire du chapitre de Digne, 13201356,1.

13201356,1. qr, Manosque, 378. Cascavèous, émeutiers, 1633, 38. Castellane, milliaires, 198, sq. CAUVIN, C. et BARTHÉLÉMY: Garde nationale des Basses-Alpes, 1790,117 ; — Volontaires et Réquisitionnaires, 413. Cavernes, cf. Baumes. Céreste, sobriquet, 402. Certamussat, sobriquet, 402. Cezy, comte de, 1639,111, sq. Ck, dialectal, 405. Chabasse, qr, Digne, 284. Chabaud, F., fermier, Manosque,

1789, 73. Ghabus, M.-A.-P., instituteur, Manosque, 1791, 328. Chaix, faïencier, Moustiers, 309. Chalanette, sobriquet, 402. Chalmayrac, J. de, précenteur, Digne,

1341,7. Champclos, de, 1789-1792, 155, 289, 376 ; — F.-M. et J.-A., 380, Manosque. Champsaud, curé. Digne, député suppléant, 1789, 75.

(1) Et non Matzoul.


— 450

Chanier, mont, 22.

Chanut, L. de, Fcq, 1676. 442 ; — CI., vice-président, tribunal, Manosque, 1791, 288, 290.

Chanvre et routoirs, 1791, 420.

Chaspoul, M.-M., pharmacien, 239.

Chasse, torrent, hameau, Vi.larsColmars, 9.

Château-Amoux, sobriquet, 402.

Château-Garnier, lez Thorame-Basse. Grotte, 10.

Chàteauneuf-Miravail, impôts, 1312, 111; — sobriquet, 402 ; — fief des Mevolhon, 1550?, des Arnauds, 1584-1677, 433 sq.

Chatelar, sobriquet, 402.

Chaudon, faïencier, Moustiers, 309.

Chauvet, député,1791, 427 ; — syndic, Directoire des Basses-Alpes. 316.

Chaves, J., avocat, 1789, 72; — F., bernardine, 1792, 380, Manosque.

Cheiron, mont. 19.

Chiron, mont, 22.

Chirurgien, cf. Barbier.

Clamensane, sobriquet, 402.

Claret, sobriquet, 402.

Clément, P.-A., abbé, 1810-1904.236.

Clementis, J., nre, Manosque, 1494-95, 87, 92.

Clerissy, faïencier, Moustiers. Marseille, 1652-1728, 299 sq.

Cloches. Ganagobie, 1682, 140 ; — Manosque, 1791, 382.

Clubs, Manosque, 1791, 286 sq., 322.

Clumanc, fief des Oraisons, 1574, 440.

Collège, Manosque, 1791, 328.

Combe, qr, Moustiers, 307.

Commissaire des inventaires, office, Fcq, 1644, 435.

Condamine-Chatelar, autel à la Victoire, 194 ; — cf. Chateiar.

Consonove, baron de, 1573, 440,

Constitution civile du clergé, 12 juillet 4790, à Manosque, 290 sq.

Consul français, Venise, 40.

Contadour, sobriquet, 402.

Contalage, droit, 95.

Conte gavouot d'E. Plauchud, 156,

Coopérative, Digne, 411.

Corbière, sobriquet ; — 402, cur

1792, 296. Cordeliers observatins,Manosque, 37 Coriolis, A et J. de, 1637, 435. Corm s, de, cf. Decormis. Cornyoulx =Carniol, 1535, 333. Corsaires, 38.

Coste longue, mont, Thorarne-B., i Couar. pic, 8. Coupier, J.-F., fermier, Manosqu

1789. 73. Courbon, 5 ; — sobriquet. 402; -

fief, 1682, 390 ; — faïencier, Mous

tiers, 309. Cousnend, J.-P.. tourneur, Manosque

1789, 73. Cousson, mont, faune cavernicole, 18

— pèlerinage, 410. Crequy de Blanchefort, Ch., ambassa

deur, 1633, 45. Crescentia, à Reillane, 450 ?, 200. Cros, peintre faïencier, Moustiers, 309 Croze, H., perruquier, Manosque

1789, 73. Cruis, inscription, 1306, 203 ; -

sobriquet, 402. Curban, fief, 1682, 390 ; - sobr., 402 Corel, sobriquet, 402 Cursius Bonucius, C, 194. Daime, L., ingénieur, dons au musée

195 sq. David, A., instituteur, Manosque

1479, 88 ; — P., juge, Fcq, 1555

60, 439. Davids, les, ham., Barcelonnette

sobriquet, 402. Decorio, J -V., prieur, Ganogobie

1736, 145. Decormis, avocat général, 1634, 50 Députés bas-alpins, 1789, 75 ; — c:

Elections. Derbès. Manosque, 1789, 157 ; — L

Tour, député, 1791,427. Derrnilanis, F., juge, Fcq, 1708,437 DESSALLE, L.-A. : Polyqala exilis, 284 Devise, 204.

Diamant de Sant-Maime, poème, 252 Digne, lettres sur, 345, 408 ; — Paysa

ge, sonnet, 8.


— 451 —

Directoire des B.-A., 1790, 228, 427.

Domer, peintre faïencier, Moustiers, 309.

DOSTE J. : Les faïences de Moustiers, 297.

Dourbes, prébende, 4.

Dourbettes, ham., 29.

Dray, J.-G., vicaire, Manosque. 1792. 295, 328.

Drouille, moulin, Manosque, 1791,417.

Dupin, cf Sellier.

Ebrard, prieur, Ganagobie, 1046,144.

Ecole, Manosque, 84 sq; — 1791, 329.

Elections législatives, 1789. 438 ; — 1791, 427.

Emeute, Manosque, 7 août 1791, 319.

Enchastraye, sobriquet, 402.

Engau, qr, four, Manosque, 421.

Enquêteur, juge, Fcq., 1588, 441.

Entrevaux, inscription romaine, 194.

Entrevènes, sobriquet, 402.

Escale, sobriquet. 402 ; — archéologie, 59, 188, 193.

Escourche, qr, Castellane, 199.

Esculape, dieu, ex-voto, 196.

Escuyer, J., juge, Fcq., 1765-83, 444.

Esparron-la-Bâtie, sobriquet, 402.

Estoublon, sobriquet, 402.

Estron, vallon, Prads, 24.

Etats, Lambese 64 ; — Aix, 1788-9, 67, 75; - Apt, 1634, 113.

Euzière, baronie, prébende, 4.

Eymar, A., maréchal et J., aubergiste. 73 ; — d', député. 74, Manosque, 1789.

Eyriès, Jh, maire, Manosque. 1790-91, 224, 325.

Eysseric, S.-M., bibliophile, Sisteron, 398.

Fabri, Nice, nre, Manosque, 1442-3, 98 sq.

Fabrot, L., j.-c, 1580-1659, 47.

Faïences de Moustiers, 297 sq.

Farandole. Manosque, 1791,318.

Fare, qr, Fcq., 233 ; — de la, cr au pt, 1634, 106,

Faucon de Barcelonnette, insc. romaine, 200 ; — du Caire, sobriquet,402.

Faune cavernicole, 9 sq.

Favière, ham., Prads. 28 Fayet, abbé, 200, 209. Félibrée de Ganagobie, 143. Feraud, faïencier, Moustiers, 309 ; —

G., bailli, Sisteron, 1312, 311. Ferrat, faïencier, Moustiers, 309. Feu, J., juge, 1535-6, 332, 431. Fitresus, romain, Faucon de Barcelonnette, 200. Flotte, C, bernardin, Manosque,

1792, 320. Fluor, sa diminution, 240. Fombeton, fief des Bonifiace, 394. Fongaillard, grotte, Thorame-H., 11. Fontienne, sobriquet, 402. Forcalquier, sobriqdet, 402. Forest d'Aubignosc, fief des Eymar.

1708, 436 Fort, G. de, chn, Sisteron, 1312, 314. Fortoul, Hip. et A. de Musset, 30 sq. Foudre, à Aix, 1633, 39. Fouillouse, sobriquet, 402. Fouque, vie, Manosque, 1791, 293;

— faïencier, Moustiers, 1790 ?, 306,

309. Fours, vill., sobriquet, 402 ; — à

Manosque, 1791, 421. Foux, qr, Allos, 25. Frache, ham., Jausiers, sobriquet, 402. Francs fiefs, 113. Fresse, cf. Montval. Fumisier, lazariste, Manosque, 1790,

371,381. Gabelage, Tanaron, 1694, 167. Gabian,L., ménager, Manosque. 1789,

73. Gâche, E. de, 1704, Fcq, 437. GAFFAREL. P. : Lettres de Peyresc à

J. Gaffarel, 33, 103, 161, 180. Gaffarel, prieur, de Ganagobie, J.,

1638, 137, 145; — P., 1660, 145. Gages scolaires, 86. Ganagobie, notice, 76. Garde nationale, B.-Alpes, 1790, 117. Garnier de Montfuron, J.-N.. sonnet,

1632, 58. Gasqui, P.. Manosque, 1499, 89. Gassaud, A. de, 5774, 150-155; —

A., 1791, Manosque, 378 ; — C. de,


- 452

Fcq., 1700 ?, 437 ; — P. de. prieur,

Ganagobie, 1690, 138, 145 ; - Th.,

1702, 443. Gassendi, P., philosophe, 106, 111,

185;— J.-G , oratorien, député,

1789, 75. Gaubert, vill., prébende, 4 ; — bernardin, Manosque, 1792, 380. Gaudissart-lez-Reynier, 1535. 334. Gaufridy, Ant.. juge, Fcq, 1536, 342,

431. Gavotie, pays, limite, 405. Gentiac, ham., Châteauneuf-Miravail,

fief des Mevolhons, des Arnauds,

1584, 433. Gérard, de, bernardine. Manosque,

1792. 360. Gilly, J., sonnet, 8. Gilly la Palud, 1866, 242. Giraudon, J.-F., juge, Manosque,

1792, 290. Glacier des Trois-Évêchés, 26. Glandévez. P. de, prieur, Ganagobie,

1502, 135. 144. Gleyzoie, sobriquet, 402. Gomhert, J., prieur, Ganagobie, 1573,

145, Grains, cherté, 1789, 147. Grambois, 295.

Grammaticale, causerie, 265 sq. Grand peur, 117, 153. Grangel, peintre faïencier, Moustiers,

309. Granges, qr, Ganagobie. Greffe, Fcq, 1536, 342. Gréoulx, grottes, 15. Grolée, L. de, prieur, Ganagobie,

1491, 135, 144. Grottes bas-alpines, 9 sq. Gubian, L., ménager. Manosque, 1790,

224. Gubian, grand, ham., Revest-desBrousses, fief de l'abbaye de Lure.

1500 ; des Arnauds, 1578 sq, 433. Gubian, petit, fe, Revest-des-B., fief

des Piolles, 1693, 443, Gueynier, ham., sobriquet, 402. Guilhem, l'Anglais, prévôt, Ganagobie.

1104, 144.

Guilhem-Pierre, qr, Manosque. four,

421. Henos de Boisgillot, C.-J., terroriste,

juste, Manosque, 1790 sq, 224 sq,

288 sq. Hodoul, F., nre, Manosque, 1619, 398. Holenne, J., nre. Manosque, 1414,99. Honorât, J., procurateur impérial,

Alpes-Maritimes, en 213, p. 198;

— St. reliques, Ganagobie, 1391,135. HONNORAT-BASTIDE, E.-F. : Musée de

Digne : Archéologie, 187. Hôpital, Manosque, 1791, 324. Hugues, G., nre, Sisteron, 1312, 314. Impôt, Manosque, 414 ; — comtal,

exemption, 1312, 311, Insectes cavernicoles, 9 sq. Inscriptions : campanaire, Ganagobie,

1682, 140 ; — musée de Digne,

193 sq. Installation : sénéchal, Fcq, 1764,

391 ; - tribunal, Manosque, 1791,

288. Instruction publique, cf. Ecoles. Intellectualité bas-alpine, 410. Inventaire, Chapitre de Digne, 1341, 7. Iscle, ham., sobriquet, 402. ISNARD, E. : Cartulaire du Chapitre

de Digne, 1. ISNARD M.-Z. : sénéchaussée de Forcal

quier, 331, 385, 431. Issautier, maire. Manosque, 1788-91,

67 sq., 288-90. Jacob, rabbin, Tarascon, auteur,

1250?, 35. Jansiac, vill., lez Noyer, cf Gensiac,

1312, 311. Jargon des bureaux, 160. Jarjaye, vill., sobriquet, 402. Jaubert, J. de, juge, Digne, 1682, 1. Jausiers, sobriquet, 402. Javie, tuile creuse, 210. Joha, Nic de, juge mage, 1312,

313, Jourdan, P.. visiteur de l'église de

Digne, 1320, 6. Juan, torrent, grotte, Villar-Colmar, 9. Juge de paix, 1791, 428; — élection, 1792, 289, Manosque ; — à


— 453 -

Sisteron, cf. Marcoux; à Fcq., cf.

sénéchaussée. Juglar, Henri, député, 1791, 427, 429. Juifs, Tarascon, 35 ; — médecins, 96. Julien, A., tisserand, Manosque, 1789,

73. Jussy, Jacq., juge, Fcq., 1560 85, 440. Justice, cf. sénéchaussée. Lambellot, J., manosquin, criminel,

1619, 398. Lambert, A., curé. Manosque, N.-D.,

1791, 293. Lambesc. Etats, mai 1788, 64. Lange, ham., sobriquet, 402 ; — fief

des Arnaud, 435 sq. Lans, ham., sobriquet, 402. Larche, vill., sobriquet, 402. Lardeyret, B., notaire, Ste-Tulle, et

Ci., Manosque, 1619, 399 ; — E.,

Manosque, 1493, 100. Latil, député, 1789, 75 ; — nre, 1796,

Manosque, 419. Latte, droit, Fcq, 1536, 342. Laudun, G. de, prévôt ; — U. de,

chanoine, 1320, Digne, 2. Laugier, J., ménager. Manosque, 1789,

73 ; — faïencier, Moustiers, 309. Lauzet, vill., sobriquet, 403. Laye, rivière, 238. Lazaristes, à Manosque, 380. Leblanc, observantin, Manosque, 1792,

373. Légende. Ganagobie, 142. Lèque, col, Castellane, 188. Leth, L., vie, Manosque, 1791, 294. LIEUTAUD, V. 143. 190 ; — Archéologie bas-alpine (inscriptions) 193 sq ;

— J.-J. Salva, 1765, 343 ; — Faux

témoins de Manosque, sobriquets

topographiques, 397. Lieutenant général d'épée ; — Principal, particulier, civil, etc., Fcq.,

listes, cf. senéchaussée. Limaye, lez Montfuron ?, fief des

Cariolis, 435. Loth, J. de, 1774, 150 ; — B. de,

1789,155, 177, Manosque. Louis, J.-T., greffier, Manosque, 1792,

295.

Loup, bac, Labrillane, 136.

Ludus St Jacobi, 92.

Lure, abbaye, 1577, 433.

Lussy, J. de, prieur, Ganagobie, 1572,

136, 145. Magnan. P., lazariste, Manosque, 178991,

178991, 329. 381. Maire, Fcq., 1708, 436. Maison-Méane, ham., sobriquet, 403. Maisse, juge, Manosque, 1791, 288-9. Malasauque, qr. grotte, bois, Quinson,

13. Malcor, ham., Lardier, fief des MévoIhons,

MévoIhons, des Arnaud, 1584 sq.

433 sq. Malemoisson, sobriquet, 403. Malijai, vill., sobriquet, 403 ; — A. de,

1886, 143 Manosque, sobriquet, 397 ; — Révolution, 1789-1805, 59 sq. ; —justice,

338. Marcotix, vill., sobriquet, 403 ; —

G. de, juge, Sisteron, 1312, 111. Maréchal, Manosque, 73, 93. Martel, paysan, Manosque, 1789, 73. Martin, E. et T., ménagers, Manosque,

1789, 73; - P., Digne, 1890,209;

— P.-M. et J.-F., vie, Manosque,

1792, 295 : — G., nre, Manosque,

1351,94. Marzouels, qr, Moustiers, 307. Masse, bernadine, Manosque, 1792,

380. Matzoul, cf. Caracciolo. Maure, ham., sobriquet, 403. Maurin, vill., sobriquet, 404 ; — juge,

Manosque,179l, 288. Méailles, grotte, 5. Médecins, Manosque, 72. 87, 96. Mées, 1790, 131 ; — sculpture, 205 ;

pénitents, 257. Mées de l'Estrop. qr, 28. Mègy, J.-L., Volone, 1768, 343. Mélezen, ham., sobriquet, 403. Melve, vill., sobriquet, 403. Méolan, sobriquet, 403. Mevolhon, député, 1789, 75 ; — G. de,

1584, 433; — J. de, 1620, 434. Meyrone, vill., sobriquet, 403.


454 —

Miguel, peintre faïencier, Moustiers.

1750 ?, 303. Milles, ham., Aix, inscription romaine,

197. Milliaires romains. 188. Minerve, déesse, autel, 197. Minuty, Th., minime, 41. Mirabeau, orateur, 1788,70 sq., 149. Miséricorde, oeuvre. Manosque, 1791.

322. Mission, cf Lazaristes. Molette, C, de, prieur. Ganagobie,

1471, 144. Monnier, A., religieuse, Manosque.

1792, 380. Montagnac, sobriquet, 403. Montelar, sobriquet, 403. Montfort, inscriptions,etc., 202 sq. Montfroc, sobriquet. 403 Montfuron, Garnier de, cf. Garnier. Montsalier, inscription, 203. Montval, J.-L. de Fresse de, carme.

Manosque, 1792, 373. Moralités, théâtre, 91. Mormoiron, R. de. chanoine. Digne,

1320, 2. Mosse, A., consul, Fcq, 1560?, 439. Mots nouveaux, 53. Motte-du-Caire, meule celtique, 205 ;

— sobriquet, 403.

Moulin de Manosque, 1791, 417. Mouort d'imbert, conte, 261. Mourgues, sénéchaussée de Fcq., 1535,

335. Moustiers, grotte, 12 ; — faïences,

297 sq ; - sobriquet, 403. Municipalisme,1790, Manosque, 223 sq. Musée de Digne, 187. Musset, A. de, 30 sq. Mystères, théâtre, 91. Naïs, routoirs, Manosque. 1791, 420. Nicolas, médecin, Manosque, 1791,320. Noailles, F. de, ambassadeur, 1634,

51 Noël du Magnificat, 91. Notaires à Manosque, 94. Notre-Dame du Bourg, Digne, 1341,4;

— de Ganagobie, 133 ; — de Romigier, Manosque, 1790, 227,230,293.

Noyers, tuile antique, 207 ; - 1312, impôts, 311.

Observantins, Manosque, 87.

offices civils, 435. 443.

O. L., marque céramique, Moustiers. 303.

Olery. Jh. faïencier. Moustiers. 1780?. 303.

Olives imposées, Manosque, 231.

Ollivier, F., vie, Manosque. SaintSauveur, 4791, 293.

Omergues, sobriquet, 403.

Ongles, sobriquet, 403 ; — protestants, 1573, 440.

Opistographe, inscription, 201.

Oraison, vill., sobriquet, 403; — N. et C. d', 1574, 440.

Orange, parlement, 432.

On final atone, dialectal, 406.

Palud de Moustiers, grotte, 12.

Paris, A., greffier, Fcq, 1536,342.

Paroisses, 1791, 294 ; — de Manosque, 230.

Partus, grotte, Thorame-B., 10.

Pas de l'Escale, grotte, 20.

Passet, M. de. instituteur, Manosque, 1479, 88.

Patache, four, Manosque, 421.

Paulin, a Banon, en 450, 201.

Paysage dignois, poésie, 8.

Peintres, cf. Bousquet, Gros, Domer, Grangel, Miguel, Solina, Solomé, Vilar.

PEIRESC : Lettres à Gaffarel, 1632,33sq.

Pèoure, qr, Esclangon, 19.

Perrochet, B.,juge, Fcq, 1543 sq, 431.

Perier, B. et H. de, 1607, 441.

Pertuis, 337.

Pertuis de Méailles, 16.

PEYERHIMOFF, P. de : Faune cavernicole, 9.

Peyruis, inscription, 202 ; — en 1013, 134 ; — sobriquet, 403.

Peys, J., évq., Digne, 1351, 7.

Pierre Raimond, abbé, Cruis, 1306, 203.

Pierrevert, curé, 1790, 330.

Pierrisnard, J., boulanger, Manosque, 1789, 73.


455 —

Pierrousset, fief des Silvestres, 1655. 434.

Pilori, Aix, 1619. 400.

Pinchinat, A., député, 1791, 427.

Piolle, A., Manosque, 1427, 93 ; — de Beauchans, juge, Fcq ; — A. de, 1676-93 ; - Ch., 1693-1745, 442-3.

Piosin, 1535, 334.

Pirates, 38, 41.

Plan des Sièyes, famille, 1.

Planchs de St-Estève. 90.

Plauchud. E., 1831-09, biographie, 32.

Pochet, Manosque, député, 1789,157, 217 sq. ; - juge, 1792, 289 ; - H. et C-F., prébendés, 1792, 373;

— Th., bernadine, 1792, 380. Poésies françaises, 8, 58 ; — latines,

5, 202, 203 ; — provençales, 90. Poilroux, chanoine, 1790, 130 ; —

A. de, O.-S.-B., 1768, reçu moine,

145. Polygala exilis, plante, 284. Pons, curé, Entrevaux, 1791, 315. Pontevès. con Barjols, fief des P., 435 ;

— C. et J. de, 1660-1; — I. et J., 1665, 435.

Pontis, sobriquet, 403. Porcelet, Guilh., évêque, Digne ?, 7. Portail de Blieux, mont, 22. Pourcin, vie, Manosque, 1791, 293. Pourtau deis oulos, qr, Moustiers, 300. Pouttion, J. B., observantin, martyr,

Manosque, 1793, 373, 378. Prébendés, Manosque, St Sauveur,370, Prévôts de Digne, cf. Laudun, Thoard ;

— de St-Mary (cf. hoc V°.), Fcq. Privilèges de Provence, 1789, 213. Psaume 169 traduit en provençal, 102. Provençal, langue, 90.

Puy de Ganagobie, cf. Ganagobie.

Puymoisson, sobriquet, 403.

Puysin = Piosin, 1535, 334.

Queirel, F.-S., instituteur, Manosque, 1791, 328.

Queirons, qr, Manosque, 421.

Quinson, vill., insectes, 20 ; — sculptures, 206; -Raimond de, 1312,311.

R, supprimée à Forcalquier, 260.

Raffin, de, député, Manosque, 1789-91,

75, 157, 218 sq., 287, 288, 418, 425; - J., 1790, 224; - V., prieur, Ganagobie, 1615, 136,145.

Raimbaud, prieur.Ganagobie,évq.,Sisteron, 1124, 144.

Raimond, P., abbé, Cruis, 1306,203.

Rambaud, Manosque, 1796, 419.

Rame, P. de, 1615 ?, 434.

Raoust, aumônier, 1791, 327; — C., institutrice, 329, Manosque.

Réal, G. de, sénéchal, Fcq., 16821752, 390.

Rebory, faïencier, Moustiers, 309.

Redevances, 5.

Reillane, inscription,200, sq; — curé, 1800?,295; -L. et B.de, 1013,134.

Reinier, fief des Bonifaces, 394.

Religieux à Manosque, 1789-90, 74sq.

Reliques, St-Honnorat, Ganagobie, 1391, 135.

Revel, sobriquet, 403.

Revest-des-Brousses. fief des Piolles, 1693, 443 ; - prieuré, 186.

Revest-Enfangat, sobriquet, 403.

Reyne, P.-A., nre, Manosque, 178991, 72, 74, 224 sq.. 378.

Reynier, sobriquet, 403.

Ricaudy, chan., Sisteron, 4790, 229.

Richard, procureur municipal, Manosque, 1791, 288. 290.

RICHAUD, A. : Les Trois-Evêchés, 20 ;

— E. Plauchud, 233.

Richaud, B., nre, Manosque, 1789, 73, 74, 224 sq. ; — P., j. c, Sisteron, 1312, 314.

Riez, écoles, 1493, 100 ; — inscriptions, 195, sq. ; — sobriquet, 403 ;

— coseigneurie, 433. Ripert de Montclar, 209.

Robert, M.-P. et L.-J.. vie, Manos que, 1792, 295, 330 ; - abbé, Ste-Tulle, 1791, 222.

Robineau, P. et U.-C., 1713, receveur général des finances de Provence, 437.

Rochas, M.de, sénéchal, Fcq,1569,432.

Rochebrune-lez-Digne, prébende, 4.

Rochon, J.-B.-Jh et F., prêtres. Manosque, 1792, 373.


456 -

Rolland, J .-M., curé, député, 1789, 75. Roque de Voix = Villeneuve, 333. Roquefure, 335. Rouainette, sobriquet, 403. Roubaud, B., prieur. Ganagobie, 1789,

138, 145. Routoirs (et non rouilloirs), Manosque.

1791, 420. Roumoules, fief, 1747, 301. Rouveiret, qr, Courbon, 5. Roux, E., Voloue, 209; - P.A.,

lazariste, Manosque, 1791, 328, 381. Ruine de famille, 436. S dialectale, Fcq, règle, 260. Safalin, H., Manosque, 1493. 100,

379. Sage-femme, Manosque, 1483, 98. St-Henoît, grotte, 16. St-Clement, Voix, dialecte, 406. St-Donat, P.-A., médecin, Manosque,

1789, 72 ; — couvent, Montfort,

sculptures, 208. Ste-Barbe, moralité, 91. Ste-Baume, pèlerinage, 36. Ste-Claire, monastère, Manosque, 86. St-Etienne-l-Orgues, curé, 1800, 295. Ste-Tulle, blasphémateurs, 398. St-Honoré, chapelle, Manosque. 384. St-Jean, chapelle, Volone, colonne,

205 ; — lez Fcq., fief des Eymar,

1748, 437. St-Jean-Bapte, église, Ganagobie, 133. St-Jurs, aven, 14 ; — sobriquet, 403. St-Lazare, vaisseau pris par les Tunisiens, 38 ; — léproserie, Manosque,

369. St-Marcellin, Peyruis, prieuré, 144. St-Martin de Manosque, 1788-91, 63,

417 ; — de Renacas, 1791. 320. St-Màry, chapitre, Fcq, 1593, 434. St-Michel, 134. St-Ours, ham., sobriquet, 403. St-Panerace, fête, Digne, mai, 410. St-Paul, vill., sobriquet, 403. St-Pierre, qr, Castellane, 189 ; — de

Viviers, Pierrerue, chapelle, 134. St-Pons, Digne, fête, 410 ; — vill.,

sobriquet, 403. St-Tropez, cf. Suffren.

St-Sauveur, paroisse, Manosque. 73 91, 230, 293, 369 sq. ; — cimetière. 397.

St-Symphorien, vill., sobriquet, 403.

St-Vincent du Lauzet, sobriquet, 403.

St-Vincent de Miravail, 1312, 311 ; — fief de Mévolhon, 1550 ?, des Arnaud, 1384 sq.. 433; — sobriquet, 403.

Salignac, vill., sobriquet, 404.

Salva, J -J., ambassadeur au Maroc, 1765 ?, 343.

Sanières, ham., sobriquet, 403.

Sarcophages bas-Alpin, 203.

Sault, justice, 1536, 340.

Saumane, vill., sobriquet, 404.

Sauteiron, de Manosque, 1788-9, 73, 287.

Sauvât, L., ménager, Manosque, 1789, 73.

Scafarels. grotte, 16.

Scel, à Fcq., 1536, 342.

Sèche, mont, Mariaud, 20.

Sections cadastrales, Manosque, 1791. 415.

Sécularisation de Ganagobie, 139.

Sellier Dupin de Villemus. Manosque, 1789. 74, 155.

Séminaire de Manosque, 380.

Selonet, sobriquet, 404.

Sénechaussée de Digne, cf. Jaubert ; — de Fcq , 331 sq.

Sénéchaux de Fcq., listes et biographie, 389 sq.

Sèoune, col, aven, Thorame-B., 10.

Sept psaumes, 91.

Serment du clergé, 1791, Manosque,293.

Serraire, prêtre. Manosque, 1792. 372, 375.

Serre long, mont. 21.

Seyne, 1790, 123; — sobriquet 404.

Sh, dialectal, gavot, 406.

Sigonce, fief, 134-6; — sobriquet, 404.

Sillans, fief des Pontevès, 1665, 435.

Silvabelle, Vachères, fief des Audiffred et Arnaud, 434-5.

Silvestre. P.-A.. 1635, 434.

Silvy. nre. Aix, 1788, 71 ; — E.-A., prêtre, Manosque, 1791, 321, 373.


- 457 -

Siméon, J.. prébende. Manosque,

1792, 373'. Simon, J.-G., apothicaire. Manosque.

1789, 72. ■ Siolane, mont, 20. Sione, ham., Castellane, 199. Sirac, mont, H.-Alpes, 22. Sisteron, sobriquet, 404 ; — sénéchaussée, 339. 340 ; — juge et

baile, 1312, 311 ; — cf. Marcoux et

Feraud. Sobriquets topographiques, 397 sq. Soleilhas, sobriquet, 404. Solina, peintre faïencier, Moustiers,

1750 ?, 303, 309. Sollier, député, 1789, 75, 212 sq. Solomé, peintre faïencier, Moustiers,

309. Somme longue, mont, 27. Sonnets, poésie, 8, 58. Soubeiran, qr, Manosque, four, 421. Sourribes, sobriquet, 404 ; — inscriptions, 203. Suffren, Saint-Tropez, èvq., Sisteron,

émeute, Manosque, 1789, 147. Sulfureuses, eaux, 238. Tanagobie, qr, Verdon, 78. Tanaron, gabelier, 1694, 167. Tarascon, rabbi Jacob, 35. Tassy, P., assesseur, Manosque, 1792,

289. 290, 322. Taxil, Nic, prévôt, Digne, 1655,

1682,1. Teil, M. de. 1563, 431 ; - J.-P, du,

1645-1708, 435, 437; — Ph. du,

1645. 435, juges, Fcq. Teillon, mont, 22. Teissère, L., chirurgien, Manosque,

1789, 72. Teissier, député suppléant. 1789, 75. Testanière, Manosque, 1796, 419. Tête de Monier, grotte. Allos, 9. Théâtre, 91. Thèze, sobriquet, 404. Thion, faïencier, Moustiers, 309. Thoard, inscription, 204 ; — Uc de,

prévôt, Digne, 1299, 5. Tholozan, Jean, imprimeur, Aix,

1619, 398.

Thomas, faïencier, Moustiers, 309. Thomassin, Cl. de, prêtre,1661-92,380. Tillia, cf. Teil. Tion, cf. Thion. Tosses-les-Viens (Vaucl.), 335. Tour de Bevons, 1312, 311 ; — sobriquet 404. Tournier, faïencier, Moustiers, 309. Tournoux, ham., sobriquet, 404. Toussaint, L., apothicaire, Manosque,

1789, 72. Touyet, sobriquet, 404. Traou dei Fado, légende, 232 ; —

de Guille, caverne, 18; — des Dindolines,

Dindolines, 10. Tremoulière, Jh, Manosque, 1796,419. Triboulet, F., greffier, Fcq. 1536,

342. Tribunal du district, Manosque, 1791,

218 sq., 287, 428. Trivium, enseignemenl secondaire,85. Trois-Evêchés, mont, Mariaud, 20 sq. Troumas, mont, Prads, 26. Truce, J.de, instituteur, 1493, Manosque, 100 = de Cruce ?. Truphème, instituteur, Manosque,

1791, 329. Tuilerie, Manosque, 1791, 421. Tunis, pirates, 38. Ubac, ham., Barcelonnette. sobriquet,

404. Ubaye, sobriquet, 404. Ubraye, sobriquet, 404. Ugenon, celte, l'Escale, 194. Us, 6, 135.

Uvernet, sobriquet, 404. Vacher, sgr de Saint-Martin, 1790,

320, 378. Vachères, fief des Piolles, 1693, 443. Vachières, mont, 21. Vaïre, rivière, vallée, 15. Valavoire, sobriquet, 404 ; — P. de, 1700 ?, 137 ; - Anne de, 1634, 379. Valbelle, sobriquet, 404. Val de Saint-Vincent-de-Miravail,

hameaux, 312. Valensole, 93, inscription romaine,

197 ; — prieuré, 139 ; — sobriquet,

404.


458

Valerne, sobriquet, 404. Valette, de la, 1633, 37. Vallons-lez-Sigonce, fief, 434. Valsainte, abbaye, sculpture, 209 ; —

abbé, G. de Montfuron, 1633, 58. Vaumeil, sobriquet, 404. Vaux, baron de, consul, Aix, 1633,40. Vedon, P., consul, Venise, 1633, 40. Venatier, E., criminel, Manosque,

1619, 407. Ventes des biens des couvents, 1792,

382 sq. Verdet, J.-J., négociant, Manosque,

1789,73. Verdon, grottes, 12. Vérificateur des défauts, office, 1692,

443. Verrerie de Venise, 40, 47. Vétérinaires, Manosque, 99. Veyan, Paul, négociant, Manosque,

1789,73-4. Victoire, déesse, autel, 194. Viguerie de Fcq, assemblée, 1788,

63 ; — 1789, 72, 74 ; - cf. Eymar. Vilax; peintre faïencier. Moustiers,

309.

Vilhose, sobriquet, 404. Villar-Brancas, duc de, député. 4769,

74. Villar-Colmar, grotte, 9. Villedieu, de, évq., Digne, 1791,315. Villemus. cf. Sellier de Villemus, 88. Villeneuve, évq. constitutionnel, 20

mars 1791,315 ; - L.de, 1610 ?,434. Villeneuve de Voix, 89. Villevieille, Ganagobie, 140. Vinilena, L, prieur, Ganagobie, 1267,

144. Viry, G. et J.-B., peintres faïenciers,

Moustiers, 1711, 302, 309. Vitry, maréchal de, 1632, 36. Voie aurélienne, 188. Voland, Georges, nre, Manosque,

greffier, Fcq., 1536, 342, 378. Volone, 335 ; — armoiries sculptées,

209 ; — sobriquet, 404 ; — mariage

Mégy, 1768, 343. Volontaires et réquisitionnaires des

B.-A. 413; - de la H.-Garonne,423, Voix, marquisat, 137 ; — dialecte, 406, Ycard, faïencier, Moustiers, 309. Ylons = Ybourgues, 333.


459 —

TABLE DOCUMENTAIRE

A = Texte analysé; — F = Texte édité fragmentairement; — M=Document mentionné seulement ; — T= Texte publié en entier ; — Tr.=Document traduit1er

traduit1er ; Inscriptions celtique et romaines, Musée de Digne, T., Trad., 193 sq.

213 : Pierre milliaire palimpseste de Sione, T., Trad., 198.

277 : Pierre milliaire de Taulane, T., Trad., 199.

VIe, XIe, XIIIe siècles : Inscriptions de Peyruis, Monsalier, Sourribes, T.,

Trad., 202, XIIIe siècle, fin : De Profundis, Trad. en provençal, 102. 1306, 27 juillet : Val de Jabron exempté d'impôt comptal, T., 312. 1320 ? Cartulaire du chapitre de Digne : Préambule, 3 ; prébende des Dourbes,

4 ; chapellenie d'Uc de Thoard, prévôt, 5, F. 1409 sq. : Délibérations municipales de Manosque, F F., 85 sq.

1493, 12 janvier : Maître des écoles de Manosque, contrat, T., 100.

1494, 17 avril : Nivellement du canal de Manosque, M., 89.

1536,16 janvier : Topographie de la sénéchaussée de Forcalquier, T., 333.

1619, 15 avril : Arrest de mort contre sept faux témoins, A., 398, 407.

1632: Sonnet français de Jean-Nicolas Garnier de Monfuron, abbé de Valsaintes, T., 58. 1633-4 ; Lettres de Peiresc à Jacques Gaffarel, T., 33 sq. 1694, 9 mars : Le pourvoyeur de Tanaron, T., 167.

1714, 20 août : Installation du sénéchal de Forcalquier, G. de Real, T., 392. 1768, 27 janvier : P.-A. de Poilroux reçu moine à Ganagobie, T., 145. 1768, 30 octobre : J.-J. Salva, ambassadeur au Maroc, T., 343. 1789, 14 mars : Emeute à Manosque contre Mgr de Suffren, T. 148. 1792, 9 septembre: Assignat manosquin, T., 424.



Annales des Basses-Alpes

BULLETIN TRIMESTRIEL

DE LA

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE

DES BASSES-ALPES

TRENTIÈME ANNÉE

JANVIER-FEVRIER-MARS 1909

N° 113 (TOME XIV, N°1)

AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Evêché, 20

1909


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. — Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou politiques est rigoureusement interdite dans les réunions de la Société. Il en est de même de toute conférence ou discussion de cette nature.

ART. H. — La Société ne prend pas la responsabilité des opinions exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans son Bulletin. Mention de cette réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU RÈGLEMENT INTÉRIEUR

ART. 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminées par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains de M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de la Société, avant la fin du premier trimestre de chaque année et avant l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admis.

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis par une lettre do rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sans plus do retard ; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et à leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat de l'exercice précédent pour en former une réserve inattaquable et inaliénable.

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuelle des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arrêtera avec lui le meilleur mode de placement, le fera immédiatement exécuter et en donnera connaissance à la Société dans sa. plus prochaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membre titulaire à vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée. Cette somme sera placée en réserve de la même façon que le reliquat dont il a été question à l'article précédent.


NOTA

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

Eu vente aux bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin....... le volume. 10 »

Numéros isolés du Bulletin le numéro. 2 »

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M. l'Abbé

J.-J.-M. FERAUD 3 »

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 25

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER 2 »

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société ne prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin aux personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 112

Pages.

LES CARTULAIRES BAS-ALPINS. — LE CARTULAIRE DU CHAPITRE

DE DIGNE (1320-1356), par E. ISNARD 1

PAYSAGE DIGNOIS AU COUCHANT, par J. GILLY 8

RECHERCHES SUR LA FAUNE CAVERNICOLE DES BASSES-ALPES

(suite et fin) par P. de PEYERIMOHFF 9

LES TROIS-EVÊCHÉS, par A. RICHAUD 20

HIPOLYTE FORTOUL. ET ALFRED DE MUSSET, par G. AUBIN. 30

LETTRES DE PEIRESC A JACQUES GAFFAREL (1627-1637) (suite),

par P. GAFFAREL 33

Tirages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOUL, imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs; le premier cent, 7 francs ; chaque autre cent, 6 francs.

Pour les couvertures: les cinquante, 2 francs; le cent, 3 francs; chaque autre cent, 2 francs.


Annales des Basses-Alpes

BULLETIN TRIMESTRIEL

DE LA

SOCIETE SCEINTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TRENTIÈME ANNÉE

AVRIL- MAI- JUIN 1909

N° 113 (TOME XIV, N° 2)

DIGNE

AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 20

1909


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. — Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou politiques est rigoureusement interdite dans les réunions de la Société. Il en est de même de toute conférence ou discussion de cette nature.

ART. 11. — La Société ne prend pas la responsabilité des opinions exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans son Bulletin. Mention de cette réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU REGLEMENT INTERIEUR

ART . 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminées par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains de M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de la Société, avant la fin du premier trimestre de chaque année et avant l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admis.

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis par une lettre de rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sans plus de retard ; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et à leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat de l'exercice précédent pour en former une réserve inattaquable et inaliénable.

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuelle des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arrêtera avec lui le meilleur mode do placement, le fera immédiatement exécuter et en donnera connaissance à. la Société dans sa plus prochaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membre titulaire à vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée. Cette somme sera placée en réserve, de la même façon que le reliquat dont il a été question à l'article précédent.


NOTA

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

Eu vente aux bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin le volume. 10 »

Numéros isolés du Bulletin le numéro. 2 »

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M. l'Abbé

J.-J.-M. FERAUD 3 "

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 25

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER 2 »

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société ne prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin aux personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 113

Pages.

CAUSERIE GRAMMATICALE. — FORMATION ACTUELLE DE MOTS

NOUVEAUX : AUTOBUS, par P. BRACONNER 53

POÈTES BAS-ALPINS D'ANTAN. — SONNET, J.-N. DE MONTFURON. 58

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE (1789-1805), par H. BRUN 59

NOTICE HISTORIQUE SUR GANAGOBIE, par C. BERNARD 76

SUITE DE L'HISTOIRE DE MANOSQUE. par DAMASE ARHAUD (chapitre VIII) 84

LETTRES DE PEIRESC A JACQUES GAFFAREL (1627-1637) (suite),

par P. GAFFAREL 103

Tirages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOUL, imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs ; le premier cent, 7 francs; chaque autre cent, 6 francs.

Pour les couvertures : les cinquante, 2 francs; le cent, 3 francs; chaque autre cent, 2 francs.


Annales des Basses-Alpes

DE LA

SOCIETE SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TRENTIÈME ANNÉE

JUILLET- AOÛT- SEPTEMBRE 1909

N° 114 (TOME XIV, N° 3)

DIGNE AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 20

1909


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. — Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou publiques est rigoureusement interdite dans les réunions de la Société. Il en est de même de toute conférence ou discussion de cette nature.

ART. H. — Lu Société ne prend pas la responsabilité des opinions exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans son Bulletin. 'Mention de celle réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU REGLEMENT INTERIEUR

ART. 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminées par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains de M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de la Société, avant la fin du premier trimestre de chaque année et avant l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admis.

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis par une lettre de rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sans plus de retard ; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et à leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat de l'exercice précédent pour en former une réserve inattaquable et inaliénable.

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuelle des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arrêtera avec lui le meilleur mode de placement, le fera immédiatement exécuter et en donnera connaissance a la Société dans sa plus prochaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membre titulaire à vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée. Cette somme sera placée en réserve de la même façon que le reliquat dont il a été question à l'article précédent.


NOTA

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

En vente aux bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin le volume. 10 »

Numéros isolés du Bulletin le numéro. 2 »

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN .. 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M. l'Abbé

J.-J.-M. FERAUD 3 »

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 25

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER. 2 «

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société ne prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin aux personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 114

Pages.

LA GARDE NATIONALE DES BASSES-ALPES EN 1790. — LA

LEVÉE DU 5 DÉCEMBRE, par MM. CAUVIN et BARTHÉLEMY... . 117

NOTICE HISTORIQUE SUR GANAGOBIE (suite et fin), par C. BERNARD 132

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE (1789-1805) (suite), par H. BRUN. 147

LETTRES DE PEIRESC A JACQUES GAFFAREL (1027-1637) (suite),

par P. GAFFAREL 101

LE POURVOYEUR DE TANARON (1094).... 167

Tirages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOUL, imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs; le premier cent, 7 francs; chaque autre cent, 6 francs.

Pour les couvertures : les cinquante, 2 francs: le cent, 3 francs: chaque autre cent, 2 francs.


Annales des Basses-Alpes

DE LA

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TRENTIÈME ANNÉE

OTOBRE- NOVEMBRE- DÉCEMBRE 1909

N° 113 (TOME XIV, N° 4)

DIGNE

AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 20

1909


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. — Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou politiques est rigoureusement interdite dans les réunions de la Société. Il en est de même de toute conférence ou discussion de cette nature.

ART. 11. — La Société ne prend pas la responsabilité des opinions exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans son Bulletin. Mention de cette réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU REGLEMENT INTERIEUR

ART. 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminées par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains de M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de la Société, avant la fin du premier trimestre de chaque année et avant l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admis.

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis par une lettre de rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sans plus do retard ; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et à leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat de l'exercice précédent pour on former une réserve inattaquable et inaliénable.

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuelle des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arrêtera avec lui le meilleur mode de placement, le fera immédiatement exécuter et en donnera connaissance à la Société dans sa plus prochaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membre titulaire à vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée. Cette somme sera placée en réserve de la même façon que le reliquat dont il a été question à l'article précédent.


NOTA

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

En vente aux bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin le volume. 10 » ■

Numéros isolés du Bulletin le numéro. 2 «

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M; l'Abbé

J.-J.-M. FERAUD 3 »

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 25

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER 2 »

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société fie prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin ans personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 115

Pages.

CAUSERIE GRAMMATICALE. — LA LARGUE DES BUREAUX, par

P. BRACONNIER 169

LETTRES DE PEIRESC A JACQUES GAFFAREL (1627-1637) (suite

et fin), par P. GAFFAREL 180

MUSÉE DE DIGNE. — QUELQUES MOTS SUR LA PARTIE ARCHÉOLOGIQUE, par ED.-F. HONNORAT-BASTIDE 187

ARCHÉOLOGIE RAS-ALPINE, par V. LIEUTAUD 193

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE (1789-1805) (suite), par H. BRUN. 211

Tapages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOULS. imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs; le premier cent, 7 francs ; chaque autre cent, 6 francs.

Pour les couvertures : les cinquante, 2 francs; le cent, 3 francs; chaque autre cent, 2 francs.


Annales des Basses-Alpes

DE LA

SOCIETE SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TRENTE-UNIEME ANNÉE

JANVIER- FÉVRIER- MARS 1910

(TOME XIV, N° 5)

DIGNE

AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 20

1910


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. — Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou politiques est rigoureusement interdite dans les réunio de la Société. Il en est de même de toute conférence ou discussi de cette nature.

ART. 11. — La Société ne prend pas la responsabilité des opinio exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans s Bulletin. Mention de cette réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU REGLEMENT INTERIEUR

ART. 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminé par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de. Société, avant la fin du premier trimestre de chaque année et aval l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admi

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis p une lettre de rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sa plus de retard ; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat d l'exercice précédent pour en former une réserve inattaquab et inaliénable. «

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuel] des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arré tera avec lui le meilleur mode de placement, le fera immédiatemen exécuter et en donnera connaissance à la Société dans sa plus pro chaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membr titulaire à vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée Cette somme sera placée en réserve de la même façon que le reliqua dont il a été question à l'article précédent,


NOTA

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

En vente aux bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin....... le volume. 10 »

Numéros isolés du Bulletin - le numéro. 2 »

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M. l'Abbé

J.-J.-M. FERAUD 3 »

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 88

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER 2 "

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société ne prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin aux personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 116

Pages.

EUGÈNE PLAUCHUD, par A. RICHAUD 233

CAUSERIE GRAMMATICALE. — VARIATIONS LOCALES DU FRANÇAIS, P. BRACONNIER 265

CONTRIBUTION A LA FLORE DE DIGNE. — Le Polygala exilis DC,

par L.-A. DESALLE 284

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE (1789-1805) (suite), par H. BRUN. 286

GRAVURE.

PORTRAIT DE E. PLAUCHUD.

Tirages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOUL, imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs; le premier cent, 7 francs; chaque autre cent, 6 francs.

Pour les couvertures : les cinquante, 2 francs; le cent, 3 francs; chaque autre cent, 2 francs.


Annales des Basses-Alpes

BULLETIN TRIMESTRIEL

SOCIETE SCIENTIFIQUE ET LITTERRAIRE

DES BASSE S-ALPES

TRENTE-UNIÈME ANNÉE

AVRIL- MAI- JUIN 1910

N° 117 (TOME XIV, N° 6)

Ce numéro contient les tables, la couverture et le faux titre du tome XIII.

DIGNE

AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 20

1910


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. - Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou politiques est rigoureusement interdite dans les réunions de la Société. Il en est de même de toute conférence ou discussion de cette nature.

ART. 11. — La Société ne prend pus la responsabilité des opinions exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans son Bulletin. Mention de cette réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU REGLEMENT INTERIEUR

ART. 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminées par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains de M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de la Société, avant la fin du premier trimestre de chaque année et avant l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admis.

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis par une lettre de rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sans plus de retard ; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et à leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat de l'exercice précédent pour en former une réserve inattaquable et inaliénable.

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuelle des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arrêtera avec lui le meilleur mode de placement, le fera immédiatement exécuter et en donnera connaissance à la Société dans sa plus prochaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membre titulaire à vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée. Cette somme sera placée en réserve de la même façon que le reliquat dont il a été question à l'article précédent.


NOTA.

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

En vente aux bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin le volume. 10 "

Numéros isolés du Bulletin le numéro. 2 »

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M. l'Abbé

J.-J.-M. FERAUD 3 »

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 25

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER 2 »

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société ne prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin aux personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 117

Pages.

LES FAÏENCES DE MOUSTIERS, par J. DOSTE 297

EXEMPTION DE L'IMPÔT COMTAL EN FAVEUR DES HABITANTS DE

LA VALLÉE DE SAINT-VINCENT (1313), par L. CAILLET 311

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE (1789-1805) (suite), par H. BRUN. 315

NOTICE HISTORIQUE SUR LA SÉNÉCHAUSSÉE DE FORCALQUIER, par

Z.-M. ISNARD 331

J.-J. SALVA, DE MISON., AMBASSADEUR AU MAROC, par V. LIEUTAUD 343

Tirages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOUL, imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs; le premier cent, 7 francs ; chaque autre cent, 6 francs.

Pour les couvertures : les cinquante, 2 francs; le cent, 3 francs; chaque autre cent, 2 francs.


Annales des Basses-Alpes

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TRENTE-UNIÈME ANNÉE

JUILLET- AOÛT- SEPTEMBRE 1910

(TOME XIV, N° 7)

DIGNE

AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Èvêché, 20

1910


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. -- Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou politiques est rigoureusement interdite dans les réunions de la Société. Il en est do même de toute conférence ou discussion de cette nature.

ART. 11. — La Société ne prend pas la responsabilité des opinions exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans son Bulletin. Mention de cette réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU REGLEMENT INTERIEUR

ART. 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminées par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains de M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de la Société, avant la lin du premier trimestre de chaque année et avant l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admis.

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis par une lettre de rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sans plus de retard; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et à leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat de l'exercice précédent pour en former une réserve inattaquable et inaliénable.

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuelle des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arrêtera avec lui le meilleur mode de placement, le fera immédiatement exécuter et en donnera connaissance à la Société dans sa plus prochaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membre titulaire a vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée. Cette somme sera placée en réserve do la même façon que le reliquat dont il a été question à l'article précédent.


NOTA

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

En vente aux bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin le volume. 10 »

Numéros isolés du Bulletin le numéro. 2 »

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M. l'Abbé

J.-J.-M. FEBAUD 3 »

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 25

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER. 2 »

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société ne prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin aux personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 118

Pages.

NOUVELI.ES LETTRES SUR DIGNE, par G. AURIN 345

CAUSERIE GRAMMATICALE. — LONGS MOTS ; VIEILLES LANGUES,

par P. BRACONNIER 350

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE (1789-1805) (suite), par II. BRUN. 309

NOTICE HISTORIQUE SUR LA SÉNÉCHAUSSÉE DE FORCALQUIER

(suite), par Z.-M. ISNARD 385

Tirages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOUL, imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs; le premier cent, 7 francs ; chaque autre cent, 6 francs.

Pour les couvertures : les cinquante, 2 francs ; le cent, 3 francs; chaque autre cent, 2 francs.


Annames des Basses-Alpes

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE ET LITTERAIRE

DES BASSES-ALPES

TRENTE-UNIÈME ANNÉE

OCTOBRE- NOVEMBRE- DÉCEMBRE 1910

N° 119 (TOME XIV, N° 8)

AU SECRÉTARIAT DE LA SOCIÉTÉ, ARCHIVES DÉPARTEMENTALES

IMPRIMERIE CHASPOUL Place de l'Évêché, 20

1910


EXTRAIT

DES STATUTS DE LA SOCIÉTÉ

ART. 9. -- Toute lecture d'un écrit traitant des questions religieuses ou politiques est rigoureusement interdite dans les réunions de la Société. Il en est de même de toute conférence ou discussion de cette nature.

ART. 11. — La Société ne prend pas la responsabilité des opinions exprimées dans les écrits dont elle autorise l'insertion dans son Bulletin. Mention de cette réserve est faite dans chaque Bulletin.

EXTRAIT DU REGLEMENT INTERIEUR

ART. 6. — Cotisation annuelle. — Les cotisations déterminées par l'article 5 des Statuts doivent être versées entre les mains de M. DESSALLE, allée des Fontainiers, 4, à Digne, trésorier de la Société, avant la fin du premier trimestre de chaque année et avant l'expédition du diplôme pour tout sociétaire nouvellement admis.

Après l'expiration du trimestre, les retardataires seront avertis par une lettre de rappel imprimée d'avoir à faire leur versement sans plus de retard ; à défaut de quoi, le trésorier fournirait sur eux et à leurs frais un mandat postal de recouvrement.

ART. 9. — Chaque année, la Société prélève le reliquat de l'exercice précédent pour en former une réserve inattaquable et inaliénable.

Pour cela, dans les huit jours qui suivront la reddition annuelle des comptes du Trésorier, le Président assemblera le Bureau, arrêtera avec lui le meilleur mode de placement, le fera immédiatement exécuter et en donnera connaissance à la Société dans sa plus prochaine séance.

ART. 10. — Tout membre de la Société pourra devenir membre titulaire à vie moyennant une somme de 200 francs une fois versée. Cette somme sera placée en réserve de la même façon que le reliquat dont il a été question a l'article précédent.


NOTA

La Société accueillera avec plaisir tous les renseignements qui lui seront adressés par ses membres sur les découvertes archéologiques et autres faits saillants (avec estampages et photographies), concernant les Basses-Alpes ou la région.

Il en sera rendu compte dans le Bulletin qui suivra l'envoi, ainsi que des ouvrages envoyés par leurs auteurs.

En vente ans bureaux de la Société

Tome I à XIII (1880-1908) du Bulletin le volume. 10 "

Numéros isolés du Bulletin le numéro. 2 »

Obituaire de Saint-Mary de Forcalquier, par J. ROMAN 2 50

Calendrier Historique des Basses-Alpes, par M. l'Abbé

J.-J.-M. FERAUD 3 »

La Paroisse, la Commune et les Seigneurs des Sièyes, par

M. l'Abbé J.-J.-M. FERAUD 1 25

Histoire de Barrême, par M. l'Abbé CRUVELLIER 2 "

A cause du petit nombre d'exemplaires restants, la Société ne prend pas l'engagement de céder, même à ce prix, son Bulletin aux personnes étrangères à la Société.


SOMMAIRE DU BULLETIN N° 119

Pages.

FAUX TÉMOINS DE MANOSQUE ET LES SOBRIQUETS TOPOGRAPHIQUES,

TOPOGRAPHIQUES, V. LIEUTAUD 397

NOUVELLES LETTRES SUR DIGNE (suite), par G. AUBIN 408

BIBLIOGRAPHIE. — LES VOLONTAIRES ET LES RÉQUISITIONNAIRES

DES BASSES-ALPES, par MM. CAUVIN et BARTHÉLEMY 413

MANOSQUE RÉVOLUTIONNAIRE (1789-1805) (suite), par H. BRUN. 414

NOTICE HISTORIQUE SUR LA SÉNÉCHAUSSÉE DE FORCALQUIER

(suite), par Z.-M. ISNARD 431

Tirages à part

Le prix des tirages à part est ainsi fixé avec M. CHASPOUL, imprimeur de la Société :

Chaque feuille de 16 pages : les cinquante exemplaires, 5 francs; le premier cent, 7 francs ; chaque autre cent, (5 francs.

Pour les couvertures : les cinquante, 2 francs; le cent, 3 francs; chaque autre cent, 2 francs.