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Full notice

Title : L'âme française et la guerre. 8 / Maurice Barrès,...

Author : Barrès, Maurice (1862-1923). Auteur du texte

Publisher : Émile-Paul frères (Paris)

Publication date : 1915-1920

Subject : France (1870-1940, 3e République)

Set notice : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb340418931

Type : text

Type : printed monograph

Language : french

Format : 11 vol. ; in-16

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : GG14182

Rights : Consultable en ligne

Rights : Public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5652328j

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-LB57-14966 (8)

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Online date : 22/06/2009

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MAUHIÇIMIA.HHKS

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LAME MALAISE ET LA GURRRE

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L'AIE FRANÇAISE 11 LA GUERRE

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PAIUS ÉMILK-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS

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Justification du tirage


LE SLWRA(!IM)KS MOUTSm

.:% DOUZIEME PHASE

LA DÉFAITE DU MONTÉNÉGRO

A LA RECHERCHE DE L'UNITÉ D'ACTION

SUR L'UNITÉ DE FRONT

(i*r Dcccmlire igi5 - :>o Février 19IO.)

^décembre 1015, ?Q février 19H), c'est entre ces deux dates que Jurent écrits les articles dont ta réunion compose ce volume. Période d'attente surlejronl occidental, jours d'épreuves

(1) Le lecteur qui, sur la foi du litre, chercherait dans ce Volume la suite dos articles par lesquels j'ai essayé tlo faire accepter le sull'rago des morts no la trouvera pas, mais seulement son déhut (au 3 février içjitî). Ces divers articles paraîtront au cours des volumes à venir, chacun u la date de sa première publication dans l'Echo de Paris. Alors pourquoi ce titre? Pour souligner l'importance que je crois que l'on doit attacher à l'idée du sull'rage des morts. Comme j'avais fait pour /<t croix de .guerre et pour les mutilés, j'ai voulu mettre eu valeur, inscrire eu caractères de vedette, une proposition que je regrette profondément de n'avoir pu faire accueillir.


il I.R SITFJUC.K uns MOÛTS

d'ins les Balkans, où s'écroule la résistance du Monténégro, semaines favorables pour la Russie dont les offensives progressent en Bukovine et en Bessarabie.

ï\ous avons laissé les Allemands, dans le tome précédent, sur le chemin de l'Asie. La défaite de la Serbie leur en a ouvert les routes. Ils vont pouvoir, le 11 janvier 1910, lancer le premier train direct Berlin-Constanlinople par Belgrade et Sofia. (Vest un résultat éclatant autour duquel la presse germanique mène grcnd tapage et triomphe bruyamment. Kl cependant, si nous faisons le point, nous distinguerons qu'en cette fin d'année 1915, la situation des empires centraux n'est pas si merveilleuse qu'on le proclame en Allemagne.

Les Austro-Allemands occupent bien 430.000 kilomètres carrés de. terre qu'ils ont ravis à leurs adversaires': '390.000 enlevés aux Russes. 87.000 aux Serbes, 58.000- aux Belges, 25.000 en France et 5.000 an Monténégro. Mais du million et demi de kilomètres carrés formant l'empire colonial allemand, 750.000 sont tombés aux mains des alliés. De ce domaine d'où Ire-mer, si cher au kaiser et aux zélateurs de l'expansion germanique, il ne reste plus à nos ennemis qu'une petite partie de l'Afrique orient (de.


F.E SUITIUGK DES MOUTS Ut

Et, quels que soient les gages que l'Allemagne ait pu saisir au bout de dix-huit inois de lutte, elle n'en est pas moins, comme te fait ressortir un journal de New-York, la Tribuna, « dans la position d'un cambrioleur qui est entré dans une maison et, ayant ramassé son butin, n'en peut sortir ».

Le problème de Valimentation commence ù inquiéter les dirigeants. Us prêchent l'économie. La Gazette (le Ernneforl dit que le recensement des céréales, dressé en novembre, montre que les réserves soid inférieures aux prévisions cl recommande, aux populations de manger « le moins possible ». Dès le mois de janvier, des discussions s'élèvent au Rcichstag sur la question des vivres. Le sous-secrétaire d'Etat, Michaclis, déclare qu'au lieu de 17 millions de tonnes de céréales, comme en temps ordinaire, l'Allemagne n'en possède que 9. Au 1" février, la ration de pain, à Berlin, sera réduite de 1 kil 950 à 1 kil.900. En Autriche, elle est abaissée de h00 à 300 grammes. A la même époque, le mark, à Amsterdam, est tombé à fi5,Ç)0, à Zurich à 93, tandis que la couronne atteint'péniblement (>3.

C'est lu guerre de siège, avec toutes ses conséquences, que les sorties victorieuses des Allemands, dans les Balkans, n'empêchent pas d'être

' 1. . ' '


IV I.B SUITIUGE l>KS MOUTS

menaçantes pour les Empires centraux. La Serbie est tombée. Mais Salon iquc qarde la Méditerrunée. Nous verrons s'évanouir le Monténégro, mais les flottes alliées n'en restent pas moins maîtresses de l'Adriatique,

Rour percer ce cercle, échapper à la famine, à la disette de toutes les matières premières, l'Allemagne a mis son espoir dans ses sousmarins. L'usage de cette arme nouvelle, qu'elle amplifie par tous les moyens en son pouvoir, aboutira à ce coup de théâtre inattendu pour les Allemands, mais que les esprits avisés voient se dessiner au lendemain du torpillage du Lusîtania '.l'entrée de l'Amérique dans la guerre.

Ainsi, d'une façon générale, la situation n'est triomphante qu'en apparence pour les Empires centraux, bloqués par les alliés, et qui n'ont de secours à attendre que d-eux-mêmes.

Examinons maintenant chacun des théâtres d'opérations. L'Orient, d'abord, qui continue à retenir l'attention, et où les Austro-Allemands dictent leurs lois.

Le 5 décembre, les Autrichiens et les Bulgares soid entrés (t Monastir. La retraite de l'armée française de Serbie est complètement,


SITFIUGK DliS MOUTS V

achevée le 8. Les alliés se retirent sur Salonique. Les Bulgares, après avoir occupé Ohevgheli et Doiran, s'arrêtent devant la frontière grecque.

Le drame du Monténégro parait assez obscur et compliqué de dessous ténébreux. Les Monténégrins qui, d'abord, ont tenu tête aux Autrichiens, cèdent brusquement. Le 7 janvier, les Impériaux occupent le sommet réputé imprenable du mont Lovcen et, dès lors, le sort du Monténégro parait désespéré. Le 8, l'attaque autrichienne se développe sur trois Jronts. Le 10, les avancées de Cetligne sont bombardées, et, quatre jours après, la ville est occupée.

Des bruits de capitulation arrivent à Paris et à Londres. Cependant, le roi, après avoir conduit sa famille à Saud-Jean-de-Médua, d'oà elle s'est embarquée pour Brindisi, rejoint son armée à Rodgorilza cl semble organiser la résistance.

Les Autrichiens poursuivent leur marche victorieuse, enlèvent Anlivari, Dulcigno et menacent Scutari, que tiennent le prince Mirko et le général Martinovitch.

A Celtigne, on négocie. Scutari, Niksic, Danilovgrad, Rodgarit:a, tombent sans résistance. L'armée monténégrine s'est retirée dans les montagnes et le roi a gagné l'Italie et puis la France.


VI LE SUFFRAGE DES MOUTS

Une capitulation, dont on publie le texte à Vienne le 27 janvier, cl qui stipule la livraison des armes, a été signée le 25 par trois personnages que le Gouvernement monténégrin déclare sans mandat et qu'il désavoue. Mais, qu'importe ! dit-on à Vienne, puisque le résultai militaire de la campagne est atteint, 300 canons, 50.000 fusils et 50 mitrailleuses sont lombes entre les mains des Autrichiens.

Oui! mais, de même que, la Serbie vaincue, l'Allemagne nous trouve devant elle à Salonique, lui barrant le chemin, l'Autriche, le Monténégro désarmé, trouvera en Albanie les Italiens retranchés à Vallona. Le cercle s'est élargi, il n'est pas brisé.

Du côté russe, au contraire, l* étreinte se resserre. Toutes les attaques allemandes, sur la rive gauche du Slyr comme sur le front de Riga, sont repoussées. Dans la Galicie orientale, après de violents combats, les Autrichiens sont obligés de reculer, Autres échecs sur la rive droite du Dniester.

En Bessarabie, les Russes avancent. Les armées du t:ar progressent au nord de Cternoioitz,


LE SUFFRAGE DES MOUTS VII

.'1 la mi-janvier, les Russes ont gagné de 25 à 30 kilomètres en Bukovine et de 12 à 15 en Galicie. Partout leurs lignes se portent en avant, et l'on sent s'amorcer la grande offensive de Broussihff qui bousculera tous les plans d'ilindenburg et constituera le dernier sursaut militaire de la Russie.

En Asie, l'année 1910 débute, pour les Russes, sur un fait de guerre d'une haute importance : la prise d'Erzerown, capitale de t Arménie, puissante citadelle tenue par les Turcs sur la roule de la mer Noire. La Turquie d'Asie s'ouvre aux colonnes du grand-duc Nicolas. Elles marchent sur Trébizondc.

En somme, durant cet hiver, cçst vers la Russie que nos regards se tournent avec le plus de complaisance. C'est des Carpathes cl du Caucase que nous viennent les bruits de victoire. On attend beaucoup de Broussiloff cl du grand-duc Nicolas, et l'on songe à faire coïncider avec leur suprême effort une tentative des armées angb-fraaccuses qui pourrait être décisive.

Sur le front français, les grandes batailles d'Artois et de Champagne se sont éteintes pro-


VIII LE SUFFRAGE DES MOUTS

gressivement. Les réactions de l'ennemi se sont soldées par des perles considérables, Notre haut commandement à fait prendre a nos armées un dispositif d'attente. Il lui permet d'organiser le terrain pour le grand assaut qu'il médite et de reprendre l'instruction des troupes. Il s'agit d'assurer la cohésion d'unités éparses réunies en divisions nouvelles et de les initier aux lactiques les plus récentes.

Les premières lignes sont tenues par un minimum de combattants. Des corps de réserve sont constitués en prévision de Vullaque, et les régiments retirés du front sont envoyés dans des camps d'instruction.

Ces dispositions sont caractéristiques de la période dont nous nous occupons, bien plus que les coups de boutoir portés par les Allemands en Artois, en Champagne, cl que les combats qui se livrent durant tout l'hiver autour de l'IIarlmannswillerkopf

Mais le fait saillant, cl qui commande tous les autres, c'est l'effort accompli par les Gouvernements alliés pour réaliser Informulé mise en avant par le premier ministre français '. c< L'unité d'action sur l'unité de front. »

Par décret en date du 2 décembre 1915, toutes les armées de la République sont placées sons la direction du général Joffre, Quelques


LE SUFFRAGE DES MORTS IX

jours plus fard, une conférence s'ouvre au grand quartier, à Chantilly, sous la présidence de notre général en chef qui s'efforce de faire accepter aux étals-majors alliés un plan d'offensive générale comportant des actions simultanées et concordantes sur les fronts principaux de la guerre. C'est en vue de l'exécution des directives générales arrêtées dans ce premier conseil de guerre de l'Entente, que le général J offre s'adjoint, en qualité de major-général des armées, Castelnau, le vainqueur du Grand Couronné de Nancy.

Vers la même époque, le commandement anglais change de main. Sir Douglas IIaig remplace, sur le front, le maréchal French, L'accord entre les états-majors français et anglais est complet, et l'on sait par un rapport publié par le maréchal llaig lui-même, (pie les deux chefs ont, dès lors, arrêté de mettre en commun les moyens dont ils disposent, pour « exécuter conjointement une attaque décisive, <i cheval sur la Somme »., et que celte attaque aura lieu « vers le 1ÇT juillet ». C'est à cette date que l'armée russe sera parfaitement reconstituée cl qu'elle pourra donner son plein effet.

Derrière ses troupes, l'Angleterre fait un immense et magnifique effort. Le Gouvernement


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décide de porter les effectifs de 3 à fi millions d'hommes. Une impulsion extraordinaire est donnée dans toute la Grande-Bretagne à la fabrication des engins de guerre. Plus d'un million d'ouvriers et plus de 250,000 femmes travaillent dans les usines contrôlées par le Gouvernement. La fabrication des mitrailleuses a quintuplé depuis le mois de juin. Aux derniers jours de la période que nous divisa» geons, l'Angleterre contrôlera 2.83'i usines de guerre.

Ces chiffres ont leur éloquence. Ils démontrent que foule la Grande-Bretagne, comme toute la France, fait la guerre, cl d'un même coeur, d'un même élan, avec une même volonté persévérante de vaincre. Le vote de la conscription obligatoire pour les célibataires de moins de quarante ans (acquis le 12 janvier) en est une autre preuve.

Si l'on veut bien considérer que dès le /or décembre le baron Sonnino a annoncé au Parlement que l'Italie a adhéré au pacte de Londres et qu'une activité encore, inconnue soulève la Péninsule, il semble permis d'espérer, aux premiers jours de 1910, qu'une sorte de concert permanent des gouvernants, une solidarité effective des armées et des peuples alliés est en bonne voie de se réaliser. Nous y voyons


LE SUFFRAGE DES MOUTS XI

un gage de victoire, tant nous sommes persuadés que les Empires centraux tirent tous leurs avantages de l'unité de direction qui leur a permis de développer leur action prolongée contre la Russie et dei'éfluirc la Serbie.



LE SUFFRAGE DES MOUTS

I

LKS;,VÔSGES TRANSFIGURÉES

\'.."; ' . ' itl Décembre 1915.

Pour réhdre. a mon tour, témoignage ù nos soldats, je viens d'aller, comme en pèlerinage, sur la crête des Vosges, d'où la vue embrasse de longs espaces pleins de brouillard et de silence, et dans les petites vallées alsaciennes reconquises par leur vaillance. Qui n'a pas, une fois dans sa vie, parcouru ces vieilles montagnes?Les étapes sont classiques, de Gérardmcr à la Schlucbt, au lac Blanc par les Chaumes, aux Trois-Épis, a Sainte-Odile. Je les ai refaites en partie, et j'ai trouvé ces beaux sites transfigurés. C'est l'impression que l'on éprouve en voyant pour la première fois des camarades en uniforme ou des amies vêtues de la coille blanche de l'infirmière. Ces solitudes sont militarisées, leurs forcis ébranchées, leurs chaumes sillonnés do tranchées cl de fil de fer. Des roules serpentent où la veille filaient de rares sentiers. Et des convois de toute nature continuellement les sillonnent :


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automobiles, chariots, mulets, utilisant tous les couverts pour relier l'arriére a nos troupes combattantes.

Un des points d'où l'on peut le mieux saisir cet ensemble et comprendre l'organisation défensive des erôtes vosgiennes, c'est naturellement le Hohneck. De la Schlucht, jadis, après un repos au chalet Hartmann ou bien à l'Altenbcrg, nul touriste ne manquait d'aller y passer quelques instants de l'aprèsmidi. Le chalet Hartmann et l'Altenbcrg gisent à demi ciïronclrés. A la fin d'une courte journée d'hiver, nous nous sommes trouvés sur le vieux chaume dénudé cl détrempé, au milieu des grands trous creusés par le marmitage.

Devant nous se développent une succession de montagnes, noires de sapins, dont les pentes glissent vers la plaine d'Alsace el le Ulun perdus dans le brouillard. Voilà toujours ces formes éternelles cl sévères, cl ce silence perpétuellement agité par le vent. Mais de quelles émotions s'est peuplé le désert l Au milieu do ces nuées de novembre qui naviguent dans le ciel cl au-dessous do nous, on éprouve le sentiment extraordinaire des grandes présences : la Douleur, l'Espérance, l'Esprit de sacrifice cl la Mort agissent dans


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ces espaces. L'homme pourtant y demeure invisible. Deux armées cheminent sous ces forets et s'épient, mais à peine une détonation vient-elle par intervalle témoigner leur présence.

L'officier qui nous accompagne veut bien nous expliquer tout le panorama. Sommet par sommet, comme dans la scène des portraits d'IIernani, il nous raconte la tragédie des derniers mois, el nous énumère les lauriers sanglanls plantés par nos troupes au milieu des rochers vosgiens. Voilà cinquante ans que je parcours ces montagnes, et je n'ai jamais su les nommer. Pourquoi les aurionsnous distinguées? Nous ne pensions d'elles rien de plus que le chasseur endiablé de la légende où Victor Hugo s'est plu à les dénombrer pour rien, pour le plaisir de faire sonner des syllabes bizarres : « ... Le cavalier vil courir rapidement à sa gauche les montagnes des Hasses-Vosgcs ; il reconnut successivement à la forme de leurs quatre sommets le Bande-la~Hoche, le Champ-du-Ecu, le Climont el l'Ungersberg. Un moment après, il était dans les Hautes-Vosges. En moins d'un quart d'heure, son cheval cul traversé le Giromagny, le llotabac, le Suit/, le Barcnkopf, le Cresson, le Bressoir, le Haut-de-IIonce, le mont de


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Lusse, la Tètc-de-l'Ours, le grand Donon et le grand Vcntron. Ces vastes cimes lui apparaissaient pèle-môle dans les ténèbres, sans ordre et sans lien... »

Noire officier y met de Tordre el un lien. Son récit de la chasse héroïque menée par nos chasseurs à travers ces montagnes nous montre l'enchaînement de toutes nos offensives, leur portée d'ensemble, la lâche accomplie, celle qui reste immédiatement à fournir. Des Vosges moyennes, nous dit-il, descendent vers l'Alsace deux vallées principales, doux roules : celle de la Wciss, au nord, et celle de la Eecht, au sud, qui franchissent la frontière au col du Bonhomme et à la Sehlucht. L'une et l'autre mènent à Golmar; mais, avant d'y atteindre, elles sont mises en communication pat la route d'Orbey à Stosswihr et par la route des TYois-Epis, que domine, toutes deux, le Linge.

Voyez le Linge, c'est là-bas ce massif boisé qui barre l'horizon de sa haute muraille. C'est pour le posséder, et pour tenir ainsi sous notre commandement la région que nous avons livré tant de combats terribles.

La préparation en fut admirable. Nous avions pu pousser nos lignes jusque sur les contreforts, mais les communications avec


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l'arrière étaient précaires. Les rares sentiers des Hautes-Chaumes ne pouvaient pas suffire aux concentrations el aux ravitaillements. Aucun village n'offrait de ressources de cantonnement. Il fallut installer des camps et des baraquements pour les hommes el les mulets, des dépôts de munitions et d'outillage, des relais d'ambulance, cl en même temps construire sur douze à treize kilomètres une large route franchissant des sommets élevés, utilisant tous les couverts et prolongée par de larges boyaux défilés.

Aux approches du Linge, ces boyaux durent traverser une vallée dénudée et marécageuse où nos travaux s'effondraient continuellement. Nous y étions en outre exposés à des feux d'enfilade qui rendaient la circulation impossible de jour. Les bois épais qui couvrent les pentes du Linge empêchaient nos observateurs d'apprécier l'effet de destruction obtenu par ijos bombardements préparatoires. Vers les sommets, ils apercevaient à travers les taies éclaircies un chaos de rochers, des éboulis de blocs. Sur une vaste étendue, entre le Schratzmannelle cl le Barrenkopf, le terrain était dénudé, el les Allemands avaient profilé de tous les abris environnants, de tous les llanqucmcnls, pour


G LE SUFFUAGE DES MOUTS

aménager celle clairière d'une telle manière qu'ils la proclamaient inabordable.

La première atlaqne eut lieu le 20 juillet. Le 22 août, nos chasseurs et l'infanterie qui les appuyait s'installèrent sur la position conquise. Après un mois de combats terribles, l'objectif visé était atteint. Nos chasseurs apercevaient maintenant toute proche la vallée de Munster, la plaine d'Alsace, Colmar. Et surtout nous avions imposé notre supériorité à l'adversaire. Nous avions brisé sept brigades allemandes sur les positions où elles s'étaient concentrées. L'ennemi se reconnaissait dominé.

Tout cela, je le dis moins bien que les documents officiels auxquels je m'assujettis cl que je transcris par lambeaux. Il eut fallu que vous entendissiez notre guide et que vous subissiez ce que les lieux, la saison, l'heure du soir ajoutaient de puissance à son récit. Le 22 juillet, le jeu des relèves avait mis en tôle de l'assaut les jeunes soldats de la classe 10 qui prenaient part pour la première fois à un véritable combat. Le général commandant l'attaque a dit qu'à voir la furie avec laquelle ils s'élancèrent sous le feu, il cul un frisson d'orgueil. D'un bond ils franchirent les tranchées ennemies, marchant littéralement, dit


LE SUFFRAGE DES MORTS 7

un texte officiel, sur les Allemands qui les occupaient. Ils atteignirent les crêtes el, dans leur élan les dépassèrent au lieu do procoder méthodiquement à une mise hors d'état de nuire des défenseurs qu'elles abritaient encore. Cet excès de témérité ne laissa pas à d'autres vagues d'assaut le temps de rejoindre nos troupes d'attaque et de les appuyer...

Le 29 juillet, une de nos compagnies atteint le réseau de fil de fer. Elle s'y maintient sous un feu violent à quelques mètres de la tranchée allemande. Le capitaine fait passer à son camarade d'une unité voisine ce simple billet : « Suis sur les fils de 1er; suis blessé par une balle; nous retranchons sur place. Les Boches ne nous délogeront pas. Vive la France! » El, en elfet, c'est vainement que les. Allemands les somment de se rendre. On les entend qui chantent la Marseillaise dans les faibles sillons qu'ils se sont creusés sous la mitraille.

De telles histoires, c'est par centaines qu'on les peut recueillir, et nulle mémoire ne saurait retenir les noms innombrables de leurs héros. C'est au Linge qu'est tombé le vaillant fils de notre ami Galli, en se portant au secours d'un camarade blessé. J'ai sur ma table le billet de mort de l'un d'eux, Pierre Loge rot, aspirant aux chasseurs alpins, tombé dans les

2


8 LE SUFFRAGE DES MORTS

Vosges, à Pûge de vingt et un ans. Voici les dernières notes de cet enfant, qui était en môme temps un noble et charmant esprit que j'avais pu apprécier : « Je no veux pas manquer, écrivait-il, au rendez-vous que la Mort m'a peut-être donné en Haute-Alsace. Si vraiment je la trouve, il n'y aura rion autre chose qu'une pauvre croix de plus au coin d'un champ d'Alsace. »

Ces croix de bois el les faits surhumains qu'elles commémorent rendent la montagne des Vosges méconnaissable. Tout restant le môme, tout y est changé, transfiguré. Jusqu'alors nous jouissions de leur paisible majesté, sans y ôtre distrait par aucun détail, ni arraché à l'impression d'ensemble. C'était chaque année, au moment des vacances, comme si nous venions nous reposer dans un rôve hors du temps. Elles nous délivraient de nos soucis et de nos pensées personnelles, et, à la manière d'une grande composition musicale, nous soustrayaient au monde des querelles el de l'égoïsme, pour nous introduire dans lo règne de la Nature, Mais aujourd'hui, c'est dans un monde supérieur encore qu'elles nous élèvent. La mort vient d'y ranimer la vie. Ces montagnes, hier immobiles, insensibles, sont pleines d'âme. Derrière la nature visible, on


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entend palpiter le monde héroïque : l'ivresse enthousiaste du dévouement, le mépris do la mort, l'invincible espérance.

Depuis ce Hohneck, battu de la pluie, tandis que le brouillard du soir achevo do recouvrir les montagnos et que les dernières canonnades s'échangent entre les deux parties toujours invisibles sous les bois, une émotion solonnello flotte dans l'air. Chacun comprend que nous nous trouvons dans un temple immense où l'élite souffre pour la multitude et fait le sacrifice de sa vie. Ce massif funeste du Linge qui achève do disparaître dans le brouillard, c'est la pierre de l'autel, le calvaire.

Il

LE CONSEIL DES QUATRE A la recherche de l'unité d'action.

5 Décembre 1910.

Nous ne pouvons rien juger des décisions cl des opérations militaires. Aurions-nous les données, la compétence nous manque. Mais s'il s'agit des méthodes générales de travail, le simple boti sens met tout esprit à même


TO LE SUFFRAGE DES MORTS

d'approuver ou do blâmer. On approuvera universellement l'extension do pouvoirs accordée au général JoflVe.

Il saute aux yeux que celui qui commande déjà les armées du Nord-Est doit avoir le commandement du tout, parce que les autres théâtres d'opération n'ont d'importance que par leur répercussion sur le Nord-Est. En un mot, la guerre en Orient est fonction do la guerre, en Franco. C'est le même qui doit mesurer là-bas et ici les efforts et distribuer les hommes et les munitions pris sur le stock des ressources françaises.

Ce disant, nous sommes tangents à la grande question qui fut toujours difficile, depuis plus d'un siècle, en France et que malheureusement dans ces dernières années, nous nous sommes déclarés incapables de régler et môme d'examiner. Quelle liberté laisser au commandant des armées!'Comment régler les rapports de la politique el de la stratégie, des gouvernants et du stratège i1

Depuis le début de la guerre, le sentiment national et le souci du Bien public ont présidé à la plus parfaite entente. Voici comment les pouvoirs se sont équilibrés. La décision générale appartient au gouvernement, c'est-àdire, exactement, à un Conseil supérieur de


LE SUFFRAGE DES MORIS 11

la Défense nationale qui comprend certains ministres et JolTre. Après quoi, il y a deux organes d'exécution : à l'intérieur, le ministre do la guerre ; aux armées, JolTre.

Vous voyez, ledécretprésidentiel ne fait guère que régulariser ce que la nécessité des choses avait institué. Mais que l'état do fait soit stabilisé, c'est bien. Ainsi est créée une condition utile pour un meilleur travail.

Maintenant, il faut que chaque pays ait son JolTre, et puis qu'un lion soit immédiatement établi entre ces quatre commandants en chef, anglais, russe, italien, français. Qu'au plus tôt ils se concertent en personne ou par do hauts délégués. Le général Jilinsky, ancien chef d'état-major do l'armée russe, est en France depuis quinze jours. Le général Porro, adjoint au général Gadorna, vient d'arriver dans les vingt-quatre heures. Voilà des Missi dominici tout portés. Quant à la liaison avec les Anglais, c'est fait. D'ailleurs, de l'une à l'autre armée, on peut s'appeler et se rejoindre en moins d'une journée.

Voilà ces hommes réunis. Des études préparatoires ont été faites par leurs états-majors. Ils s'exposent leurs thèses, discutent cl décident. Chacun d'eux est le grand employeur des ressources de son pays. Le Conseil qu'ils


12 LE SUFFRAGE DES MOUTS

formonl à eux quatre sera l'employeur des ressources totales do la Quadruple : ressources d'hommes et de choses, Les Alliés produisent tant? Que l'on apporte lo tout au tas, et que l'on fasso la répartition. Nous sommes une amitié mettant en commun ses ressources, au mieux d'opérations concertées, pour atteindre des buts définis.

Nous espérons bien que ce Conseil des stratèges présidera également à l'emploi des forces navales. Là aussi on demande unité de vues et coordination. Le programme vrai, c'est d'engrener étroitement toutes les forces do terre et de mer, anglaises, russes, italiennes, françaises, pour que la Quadruple soit comme une seule machine d'un rendement irrésistible.

Supposez que celte organisation ait existé quand la question d'intervenir dans les Balkans commença de se poser. Nos stratèges auraient examiné s'il était sage do créer un front en Serbie, d'y prendre l'offensive ou de so mettre dans une position d'attente ? Que faut-il de forces? so seraient-ils demandés. Par qui seront-elles fournies? L'affaire ainsi analysée, ainsi prévue, ainsi pensée, prenait une autre allure.

« Mais, dit un lecteur, cette supériorité restera toujours au grand état-major allemand,


LE SUFFRAGE DES MOUTS . |8

ou mieux au Kaiser, qui no délibère pas avec l'Autriche et la Turquie. Il ordonne,.. »

C'est un avantage qui, pour finir, pourra déchaîner d'effroyables rancunes,.. En tout cas, prenons les nobles nations qui composent la Quadruple-Entente avec leurs justes caractères de haute fierté. Nous no pouvons pas penser, ni môme désirer, qu'aucuno d'elles abdique. On n'obtiendra ni de l'Angleterre, ni de la Russie, ni do l'Italie, nidola Fi'anco, qu'elles acceptent des ordres. On ne doit pas essayer d'aboutir au commandement d'un seul. La compétence se fera écouter. En toutes choses, n'aimons que le possible, Ce n'est pas la peine do so heurter à un mur,

Nous venom do franchir la première étape, hici', .quand nous avons conquis l'unité de comm:n îlcnieût chez nous. Maintenant, il est possible d'unifier notre action d'ensemble. Plutôt qu'une question de jours, c'est une question d'heures. La réforme se fait ou plutôt, déjà, :-ja pressens qu'elle est faite. Aussi bien le temps presse. Ce Conseil n'aura pas à prendre de décision stratégique tous les jours, mais il y en a une que la circonstance exige. Quel';; est la pensée commune des Alliés sur ïçs i.tler\ vnlions en Orient? Qui s'avance, qui se }.'lue, qui demeure ? Quelles ressources


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chacun d'eux est-il prôt à mettre au tas pour réaliser la décision commune?

Nous avons laissé échapper de bonnes occasions, nous avons couru des dangers cl il faut bien admettre qu'uno erreur, quand elle a commencé de déployer ses conséquences, est difficile à rattraper. Mais voici qu'enfin la Quadruple-Entento se crée un organe do clairvoyance et do prévoyance. C'est le moyen d'abréger une guerre où l'Allemagne no peut pas vaincre, mais qu'elle prolonge par une gestion supérieure de ses ressources. Quand nous autres, les Alliés, nous employerons raisonnablement nos forces communes, dont le total, de l'aveu de tous, est supérieur au total des forces germano-turques, nous romprons enfin l'équibre à notre avantage.

Un chef militaire unique dirige maintenant nos forces nationales; dès demain, un Conseil des quatre coordonnera les forces do la Quadruple. Ce sont là des faits excellents. Mais pourquoi si tard ? En attendant que soient organisées nos merveilleuses ressources matérielles et morales, que d'efforts et de sacrifices auront été nécessaires pour suppléer à un système d'improvisation où les bavardages favorisent les illusions el pour donner la parole à ceux qui savent I


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P.-S. —- ■■Les ligueurs voudront ôlro nombreux aujourd'hui pour la cérémonie commémorative de la bataille de Champigny, Comme chaque année, la municipalité les invite à se joindre au cortège, qui partira à i h. 3o de la mairie pour le pèlerinage aux monuments.

III

POURQUOI NOOS NOUS RATTONS La Ligue des Patriotes.

6 Décembre 1915.

Hier a eu lieu à Champigny ta manifestation annuelle au monument des morts de 1871.

M. Albert Thomas, sous-secrétaire d'État, a pris la parole au nom du gouvernement.

M. Maurice Barrés, comme président de la Ligue des Patriotes, a prononcé le discours suivant :

Patriotes de tous les partis,

La France ne posera pas les armes avant que TAlsace-Lorrainc ne lui ait été restituée et que des garanties, prises contre l'Allemagne, par l'Europe, n'assurent la paix du monde.

Ligueurs, ce n'est pas là simplement le


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programme do notre Ligue. Ce sont encore moins des vues personnelles. Au cours do cette guerre et dans un lieu si solennel, où nous écoutons à la fois les conseils do nos pères et les intérêts do nos fils, personne ne voudrait s'attacher à des opinions particulières. Réintégration de l'Alsace-Lorraine dans l'unité nationale, précautions do l'Europe contre l'Allemagne, voilà les conclusions nécessaires où se rejoignent, instruits par l'événement, ceux-là mômes qui hier semblaient séparés par un fossé profond et se tenaient aux deux extrémités de la pensée française.

Comment se fit cet accord, comment des esprits si profondément divisés se sont rejoints, il est nécessaire que nous en prenions une idée nette. Notre union sacrée n'est pas une formule creuse ; elle contient des sentiments et des raisons que nous devons placer en pleine lumière, afin que chacun de nous sache bien « pourquoi nous nous ballons », ce que nous voulons dire en répétant que nous irons « jusqu'au bout », et sur quelle expérience décisive, sortie des plus sanglantes erreurs, nous avons scellé la réconciliation nationale.

Patriotes de tous les partis, vous connaissez aussi bien que moi où en étaient nos sentiments et notre politique vis-à-vis de l'Ai-


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lemagné, quand son agression nous a surpris. Nous avions subi en 187V une violence sans précédent. L'histoire ne cite-pas un pays arrivé comme lo nôtre à la pleine conscience de son unité qui ait été amputé d'une manière aussi cruelle. Et pourtant nous n'avions pas fait la guerre de Revanche. La protestation môme s'apaisait. Elle subsistait, ardente et douloureuse, dans notre Ligue, mais de plus en plus il y avait en France des hommes qui prêchaient que c'était sage et généreux de faire à la tranquillité de l'Europe le sacrifice do notre revendication.

Leur propagande arrivait au milieu d'un peuple qui depuis quarante ans attendait vainement la réparation du droit. Elle présentait quelque chose de neuf et de facile. Les pacifistes proposaient à la démocratie française do passer une sorto do contrat avec l'Allemagne, pour le bien de la civilisation. Un contrat d'équité, disaient-ils, où chacun donne et reçoit. La France abandonnait sa revendication ; elle laissait décidément les AlsaciensLorrains à l'Allemagne, avec l'espoir que celle-ci leur ferait une digne place, et, en échange de ce douloureux sacrifice, la paix du monde était assurée.

Cette conception, que tout notre instinct et


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toute notre raison repoussaient, certains esprits, après quelques heures d'inquiétude, Pavaient adoptée de toute leur pensée et de tout leur coeur. Ils ne doutaient pas de travailler au bonheur do l'humanité. Ils croyaient créer une Europe nouvelle. Cola les enflammait au point qu'il n'hésitaient môme pas à tuer l'Espérance, parce que selon eux elle relardait « ce qui doit naître ». Ils voulaient que le passé fut aboli dans les esprits, pour que le bel avenir n'y trouvât aucun obstacle. L'un d'eux, un jour, dans un village d'Alsace, causait du temps jadis, de l'époque française, avec un paysan. Celui-ci regrettait nos moeurs douces, nos petits soldais, la liberté française, et lo pacifiste sans nul doute était touché de cette fidélité (car il n'y eût jamais un Français qui n'aimât l'Alsace, môme parmi ceux qui renonçaient à la délivrer), mais il se raidissait pour pousser la pierre du tombeau sur cette âme qui ne voulait pas mourir. Et quand l'Alsacien conclut en disant : « Ça reviendra », le pacifiste, secouant la tôle, lui dit pour dernier mot : « Non, ça ne reviendra pas ».

Pauvre petite scène, bien terrible, que l'on ne peut plus oublier.

Ce n'est pas à vous, Ligueurs el Ligueuses,


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que je rappellerai avec quel génie d'énergie et de clairvoyance Déroulède so mettait en travers de cette propagande de l'oubli. Avec lui nous venions ici chaque annéo attester notre fidélité irréductible à PAlsace-Lorraine et répéter qu'un pays qui consent aune seule diminution prépare son démembrement, Lo gredin qui vous a pris votre porte-monnaie et à qui vous accordez votre acquiescement vous somme sur l'heure de lui donner votre montre, Déroulède prêchait dans un langage enflammé l'honneur et le bon sens. Jusqu'à son dernier souffle, il fut le champion de la protestation et de la revendication. Vous l'avez vu sortir de son lit de mourant pour venir ici, une dernière fois, à la veille de sa mort, à la veille de la guerre/dénoncer le péril allemand et glorifier les vertus guerrières qui seules conservent aux peuples leur liberté.

Pour prémunir la France contre le danger du pacifisme, et lui dévoiler sous ces rêveries l'abîme, ce n'était pas assez d'un grand coeur éloquent. La France estimait Déroulède, elle lui donnait des applaudissements, de l'amitié, du respect. Parfois aussi elle l'exilait. C'est la destinée historique des prophètes qu'on les envoie volontiers parler dans le désert. Pour croire tout à fait son prophète, la

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France attendait l'accomplissement de ses prophéties.

Les faits se sont déroulés, brutaux et formidables. L'évidence a éclaté. Pacifistes, qu'est-il advenu de ce contrat que vous croyiez avoir signé avec l'Allemagne? En échange du sacrifice que nous faisions de notre revendication/quelle tranquillité a trouvé le monde? L'Allemagne n'avait môme pas accordé une respiration libre aux Alsaciens-Lorrains. Elle refusait de leur faire fût-ce le sort d'une Bavière ou d'un grandduché de Bade. Elle s'y prépare, nous disaiton. Elle se préparait à nous sauter dessus. Tandis que les pacifistes nous invitaient à ne plus écouter nos vieilles traditions de gloire, à étouffer sur l'autel de la paix nos instincts d'honneur militaire, l'Allemagne, avec une furieuse ardeur, forgeait ses instruments de guerre ; elle appliquait toutes les ressources de la science à mieux armer encore ses éternels instincts do proie. Nous voulions oublier 1870, elle travaillait à lo recommencer. Nous déclarions renoncer à notre revanche ; elle s'occupait à redoubler son invasion. El se jetant sur la paisible Belgique, détruisant, massacrant, torturant, elle n'a manqué que d'une victoire l'anéantissement de Paris.


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Voilà ce qu'ont vu les pacifistes. Mesurez leur effroyable désillusion ! Leur bonne volonté.n'a servi de rien. Ils prétendaient clore l'ère des revendications ; l'Allemagne la rouvre, Us le comprennent, ils le proclament. Ils auraient voulu qu'il n'y eut plus de question d'Alsace-Lorraine ; mais l'Allemagne ellemême remet toutes choses en discussion, el, en déchirant le traité do Francfort, rétablit l'Alsace-Lorraine comme avant 1870. L'expérience des pacifistes est faite. Les voici, à cette heure ardente, à dénoncer qu'avec celle Allemagne, qui ne se considère comme obligée par aucun pacte, il n'est pas d'autre alternative que de subir la supériorité de la force ou de l'imposer.

Leur voix rejoint la nôtre. Leurs déclarations désormais se confondent avec l'enseignement constant de notre Ligue. L'Allemagne entière, disent-ils, est une volonté de puissance organisée avec la dernière perfection d'outillage. Elle ne s'embarrasse d'aucune moralité ; il faut que tout lui cède. Bethmann-Holweg a défini la situation avec la plus cynique sincérité, quand il a dit quela France veut l'équilibre européen, et que l'équilibre européen est intolérable à l'Allemagne.

En un mot, l'Allemagne veut commander.


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Eh bien! contre cela, l'unanimité est faite en France : « Nous ne voulons pas obéir. »

Tous désormais nous nous plaçons dans le réel. Nulle confiance ne peut plus être accordée au peuple allemand. Il n'est pas capable de contrôler son gouvernement ; il ne sait même pas distinguer s'il fait une guerre offensive ou défensive. Nous sommes obligés de le traiter selon l'échelon social et politique auquel nous lo voyons placé. Les peuples ont des droits différents selon qu'ils sont à un état de conscience plus ou moins avancé. L'Allemagne est do ces nations qui abusent des droits qu'on leur donne. La civilisation politique française dit que nous considérons les autres nations comme des égales, et que nous voulons entretenir avec elles des relations fraternelles. Cet état de droit avait été institué d'une manièro toute particulière pour la Belgique. L'Europe lui garantissait sa liberté et sa sécurité. L'Allemagne avait signé au bas du contrat. Elle a déchiré sa signature. Nous ne pouvons pas admettre que la civilisation française soit en échec à ce point; nous ne pouvons pas laisser la Belgique, demain, à la discrétion de la force allemande, Si traité et signature no sont pas des garanties, il faut les renforcer. Contre ce peuple d'Allemagne,


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si peu maître do son gouvernement et qui s'accommode si bien d'une politique immorale et féroce, les précautions sont permises et commandées.

Le fleuve a débordé. Les riverains prendront des mesures pour rétablir la digue. L'Europe exigera des garanties pour proléger la tranquillité du monde. Le but de celte guerre est de dissoudre la volonté de domination allemande dans une volonté infiniment plus large, dans la volonté européenne.

Tel est le point de vue européen auquel se sont ralliés tous les Français. Cette unanimité pour aller « jusqu'au bout », cette union sacrée sur le but de la guerre nous sont imposées par la situation des choses et par la nécessité des événements. A la lueur des éclairs, dans la tempête, chacun de nous a du comprendre qu'une transaction ne pourrait être qu'une trêve. Il n'y a plus raisonnablement d'autre alternative que de subir la loi germanique ou d'imposer notre loi aux Allemands,

Pas do paix sans l'Alsace-Lorraine ; pas de paix sans des garanties qui, en recréant l'équilibre européen, mettront l'Allemagne dans l'impossibilité do renouveler son abominable agression. C'est la tâche que veulent accom-


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plir nos soldats et parmi, eux, ces admirables territoriaux qui se battent pour que leurs enfants ne subissent pas les souffrances que cette guerre impose à leur vaillance inébranlable.

Acclamons, Patriotes, l'armée des combattants et cette armée de travailleurs qui, dans les arsenaux, les fournissent de munitions, sous la direction du membre du gouvernement, Albert Thomas, que, tous, nous sommes heureux de voir au milieu do nous. Vivent les soldats de Joilre, les soldats de la France et de la République.

IV

IA CRISE DU LIBÉRALISME EN TEMPS DE GUERRE

A la recherche de l'unité d'action.

S Décembre lf)l5.

A Champigny. dimanche, dans tousles partis, on mesurait le service rendu par Déroulède et ses amis, qui ne manquèrent jamais d'accomplir les pèlerinages pour la patrie qu'ils avaient institués. Champigny, Buzcnval, la statue de


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Strasbourg? Il y eut des moments où la Ligue, entamée par les violences cl les railleries, ne fut guère qu'un rideau, mais une élite demeurait qui jamais ne céda le terrain, et, grâce à elle, les hautes positions protestataires en face de l'Allemagne demeurèrent toujours occupées. C'est ainsi que dimanche, tout naturellement, sans à-coup, une tribune consacrée était prêle pour le jeune chef socialiste qui venait, à l'heure du péril national, se placer au milieu des patriotes, pour la défense de la France, et do la civilisation,

Ce fut entre Albert Thomas et la Ligue un accord parfait des sentiments, des pensées el des engagements. « Pas de paix, a dit le soussccrélaîre d'filai, avant que notre Lorraine el notre Alsace ne soient rentrées définitivement dans Punilé française... » Quelle approbation décisive à la longue, inlassable, ardente vigilance du fondateur de la Ligue des patriotes! Inutile d'insister ; les faits prononcent un éloge qui surpasse toutes les louanges.

Plus que personne, Déroulède a rencontré sur sa route les salisseurs, mais rien du dehors ne pouvait l'empêcher de remplir sa lâche, et quand: il atteignit le terme de sa carrière, un regret universel s'éleva. Eh bien ! m'écrit un correspondant, il faut faire attention que les


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éléments nobles du pays ne soient pas de nouveau méprisés et contenus par les éléments ignobles; et que la jouissance et la moquerie ne reprennent pas leurs droits sur lo dévouement et l'enthousiasme. Au point de vue moral, ce serait la pire « usure ». Nous devons saisir chaque occasion de ranimer (comme Mithouard l'a bien fait dimanche, parlant au nom de la Ville de Paris) la grande figure de Déroulède. Nul ne songe à le recommencer ; ses titres et ses aptitudes composaient une force unique, et chaque plante humaine produit un fruit selon sa nature propre; mais l'exemple d'une belle vie s'élève au-dessus de la forêt pour servir de repère à nos activités et pour stimuler nos âmes.

Déroulède no se bornait pas à nous signaler le péril allemand. Il s'occupait avec acharnement à restaurer chez nous les principes d'aulorilé, sans lesquels la meilleure bonne volonté serait impuissante à organiser la victoire. Go n'est pas tout que la patrie en danger possède d'immenses ressources; il faut qu'un pouvoir exécutif vigoureux et compétent les emploie.

L'état de guerre, qui a modifié unanime ment l'opinion quo l'on avait sur le patriotisme de Déroulède, doit amener aussi h con-


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sidérer dans un esprit tout nouveau ses idées sur le parlementarisme. Il no s'agit pas de revenir sur des luttes éteintes, mais do prendre les choses au point où nous sommes, sans esprit de polémique, avf-<- le seul souci du salut public. Il est malheureux que, dès le temps de paix, la prévoyance des hommes politiques n'ait pas institué une organisation des pouvoirs pour le temps de guerre, cl que, conformément à tous les enseignements de l'hisloire, l'exécutif n'ait pas été renforcé, en même temps que le législatif affaibli. Chacun voit bien qu'une telle modification serait nécessaire ; on peut môme constater qu'en fait, tant bien que mal, ce transfert do pouvoir a été esquissé. Un pays s'adapte toujours quelque peu à une situation violente. Les républiques de 1792 cl de 1870, aux prises avec l'invasion, ont organisé, l'une, un Comité do salut public de neuf membres agissants, et l'autro un triumvirat, Nous-mômes, au centre de notre ministère un peu vaste, n'avons-nous pas un noyau, assez mal distinct, mais plus solide? S'il s'agissait d'une petite guerre, sous l'influence des événements, nous nous ressaisirions par une suite d'expédients. En présence d'un problème aussi vaste et d'une guerre mondiale, l'adaptation est pins

n.


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lente, les fautes vont plus loin, el il faut bien savoir que le problème existe.

Oui, dans celte minute, pour tous les pays belligérants (et non pour la France seule), c'est un grand problème que des intérêts secondaires el par exemple de mesquines considérations de parti no viennent pas gôner ce qui doit être notre seule pensée, notre seule volonté : mener la guerre à une fin heureuse. La victoire ne peut être obtenue qu'en plaçant des hommes compétents à la tôle de l'entreprise et en les mettant à môme de transformer leurs plans en actes sans perle do temps cl sans crainte d'être gênés.

On le voit dès maintenant à Londres, à Home, aussi bien que dans notre pays. Voulez-vous examiner ce que dit Lund and Water ? « Quand nous sommes tentés, écrit la revue anglaise, de critiquer les gouvernements alliés (qui unissent mal leurs forces contre l'ennemi commun), nous devrions comprendre qu'avant d'harmoniser leurs efforts ils doivent d'abord considérer, chacun, son Parlement, ses intérêts de parti, tenir la juste balance entre son pouvoir civil et son pouvoir militaire. C'est une source de difficultés. Toutes les nations alliées sont représentées par des Parlements, dont les cabinets


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respectifs attendent l'approbation, même pour la poursuite de la guerre. Beaucoup trouvent que c'est une précieuse sauvegarde. Mais cela peut devenir aussi une entrave au seul genre d'action qui peut réussir dans une lutte sans merci comme celle où nous sommes. En temps normal, la nation s'identifie avec sa représentation législative ; en temps de guerre, avec l'armée. »

Voici d'autre pari quelques paroles du socialiste italien Giccolti, dont l'intervention a heureusement tourné la séance de Montecilorio : « Je ne suis pas (davantage) un idolâtre du système parlementaire, je ne suis pas à admettre que lo Parlement soit un organe adapté pour remplir toutes les fonctions, ou un lieu où tout se puisse discuter mieux qu'ailleurs. Ce moment-ci n'est pas celui des apologies ou des condamnations, des huées ou des acclamations ; si la convocation nouvelle du Parlement peut et doit avoir une valeur politique, ce n'en peut être qu'une seule : celle d'une vigoureuse profession de foi, sans aucun égarement, ni aucune jactance, sans cet égarement, dis-je, -qui abat l'esprit el énerve la force ; sans celte jactance qui mène nécessairement aux désillusions, pour avoir fait perdre le sens de la réalité. Aussi


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ne s'agil»i) point à présent de voter pour un ministère, mais pour une noble cause et pour un Pays ». (Corricre du 5 décembre.)

Voilà des points de vue italien, anglais. Voulez-vous que je les élargisse en donnant la parole, entre mille, à l'un de mes lecteurs?

« Celle guerre, m'écrit-il, est plus qu'une lutte à mort entre deux groupements ethniques. C'est le combat entre deux conceptions opposées de l'existence- sociale. Nous représentons un idéal de liberté politique cl sociale. Nous le sentons clairement et les neutres le comprennent. Ce fait nous fournit dans le monde une position de supériorité que nous ne saurions perdre sans dommages.

» C'est un fait et nous devons l'accepter comme tel. Au reste, si divisés que nous soyons chez nous, nous nous entendons sur ce point, et nul do nous ne voudrait, ne pourrait s'accommoder de la civilisation ni de la société allemandes. Mais il se trouve que ce régime do liberté est une infériorité dans la guerre. Il se trouve que notre système politique parlementaire nous place, et l'Angleterre tout autant que nous, dans un étal d'infériorité vis-à-vis de notre adversaire. Les derniers événements l'ont assez montré. Eh bien ! si nous acceptons que notre idéal et


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l'ensemble de nos aspirations nous imposent des efforts plus grands, plus longuement poursuivis, il y a tout de même une limite. Nous sentons que l'on pourrait acquérir, sans renoncer à nos libertés essentielles, un peu de cette unité d'action qui fait la force de l'ennemi.

» Qu'il y ait discussion ? Soit. Qu'il y ait anarchie? Non. Elargissons nos vues. Assez des rivalités de personnes ; assez de la tyrannie des mots. 11 faut bâtir sur des faits. A cette heure, la fortune de la patrie est remise aux mains de l'armée. Celui qui ne trouve pas sa place fixe dans l'effort militaire a d'aulres devoirs à accomplir. C'est action encore que la méditation silencieuse qui pré* pare l'effort du lendemain... »

J'ai donné tout lo morceau. On %'oit bien où l'accord se fait entre ces trois pensées française, anglaise, italienne. Voilà des hommes qui veulent laisser de côté provisoirement leurs préférences personnelles pour accepter les conditions politiques les mieux aptes à préparer la victoire.

Il est certain qu'une idée s'élabore, une doctrine sur ce que doit être le gouvernement pendant la guerre, A Ta lumière de l'expérience, les plus entêtés de libéralisme


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constatent la nécessité, au moins temporaire, de l'autorité, et le bien public justifie à leurs yeux ce qui pouvait, en temps de paix, répugner à leur humeur propre. La question est de savoir si cette aspiration générale sera entendue, si nous aurons en France et chez nos alliés le moteur, l'animateur qui procéderait enfin à la mobilisation des pays et non seulement des armées, et à la coordination des forces totales...

Voilà ce que je pensais, dimanche, en revenant de Champigny, où chacun des orateurs s'était placé d'instinct dans le fil de la pensée patriotique, de Déroulède, cl je me disais qu'après avoir constaté que la force des choses les amène à faire la guerre, des hommes politiques devraient également reconnaître que l'état de guerre et les nécessités de la pairie en danger les obligent à adopter une méthode de gouvernement plus apte à organiser et enflammer la nation.


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V

LES ALSACIENS-LORRAINS

VIVAIENT EN CAPTIVITÉ

SANS CESSER D'ÊTRE FRANÇAIS

La rive gauche du Rhin.

<) Décembre' ini5.

Le président Poincaré cl le général Joffre,, s'appuyanl l'un l'autre, sont allés dire avec solennité aux Alsaciens-Lorrains délivrés par nos armes que la France respecterait leurs droits et leurs traditions, qu'ils conserveraient leurs libertés, leurs moeurs, leur langue. Quel est le voeu des Alsaciens-Lorrains auquel ces promesses répondent? Quelle forme devra prendre celle liberté que nous leur promettons?

Grandes questions que traite M. PaulAlbert Helmer dans ce livre France-Alsace (t vol., Paris, Société générale d'éditions) auquel il me fait l'honneur de me demander une préface.

llclmcr a qualité pour 1 donner à l'opinion française cette série de consultations. C'est un


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véritable Alsacien, lent, posé, séricuxotqui, probablement, quand il a commencé à vivre de notre vie française à Paris, s'est étonné de cette façon que nous avons parfois de traiter avec une apparente légèreté les plus graves intérêts. Avant la guerre, il fut là bas un patriote militant, un des meilleurs parmi cclto élite qui no cessa de maintenir, sous la botlo prussienne, une pensée d'inaltérable fidélité à la Franco. Depuis la guerre, nous l'avons vu plaider la cause de ses compatriotes auprès des autorités administratives françaises. Le gouvernement l'a nommé vice-président de la commission interministérielle des AlsaciensLorrains. Fort de son expérience, autorisé par ses services d'hier, il préparc l'Alsace de demain.

Grand mérite qu'ont les Collin, les Wetterié, les Blumenthal, les Laugel, les Helmer(jc ne cilo pas ceux qui servent dans nos armées)* quand réfugiés en France ils s'appliquent à faire aimer et comprendre leurs deux petits pays d'Alsace cl de Metz, et à réduire les malentendus. Leur effort principal, c'est, en deux lignes, pour faire reconnaître lo droit des annexés à être traités comme des citoyens français.

Hclmcr, avocat au barreau de Golmar, dé-


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fcnséùr de Hansi et de l'abbé Wclterlé, conseiller juridique du Souvenir alsacien-lorrain, mêlé à toutes les péripéties do la vie politique en Alsace-Lorraine dans ces dernières années, est l'auteur du fameux Programme de l* Union nationale adopté le 29 juin in 11 et qui débute par ces mots : « Nous voulons comme condition essentielle du bien-élre matériel el moral de notre peuple, une constitution garantissant à tAlsace-Lorraine une autonomie complète dans l'empire d'Allemagne ». Nul mieux que lui ne peut donc nous en dire l'esprit secret. Il a toute autorité pour jeter bas celte pelite façade derrière laquelle ses amis et nous tous, nous avons mené la lutte. «Que signifiait en réalité, écrit-il, cette demande d'autonomie? C'était la forme h. laquelle avait dû se réduire notre opposition depuis qu'on avait rendu impossible la protestation ouverte. Mais si l'on nous avait accordé le régime le plus libre, nous aurions trouvé une autre question à soulever pour donner un objet à notre résistance. Toutes les personnes qui sont venues de bonne foi se renseigner auprès de nous sur lo sens de nos réclamations et sur l'importance que ' nous attachions à notre demande d'autonomie, ont eu partout la même réponse do Metz à


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Strasbourg el de Wissembourg à Mulhouse : Il n'y a qu'un remèdo à notre situation, disions-nous, et c'est la guerre qui l'apportera ».

Du fait de l'Allemagne, la guerre a éclaté. L'Allemagne a déchiré, elle-même, lo traité do Francfort, Par là, les personnes qui habitaient l'Alsace-Lorraine en 1871 et à qui le traité de Francfort a ravi la nationalité française en leur imposant la nationalité allemande, se trouvent réintégrées, elles et leuvs descendants, dans la plénitude do leurs droits de citoyens français.. Ecartons du pied l'odieuse bêtise d'un plébiscite. Nos armées procèdent à la libération d'un peuple. Après quarantequatre années, les canonnades sur les Vosges répondent à l'appel des nobles et malheureux députés de l'Alsace et de la Lorraine quittant l'Assemblée de Bordeaux. Vous connaissez leur sublime protestation contre la violence qui leur était faite : c< Nous déclarons nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement. La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et la mesure que notre conscience nous dictera. » L'heure du destin a sonné. Les temps de la captivité s'achèvent. Si l'on procédait à un plébiscite, ce serait ad-


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metlre que la France peut reconnaître aujourd'hui ce traité do Francfort, dont elle a poursuivi l'abrogation pendant quarante-quatre ans et que l'Allemagne elle-même, dans l'espoir d'obtenir un plus riche butin, vient de déchirer! Cette supposition est absurde. En faveur des Alsaciens ot des Lorrains indigènes ou issus d'indigènes, il y aura lieu d'utiliser une facilité que le droit public français donne à certaines personnes ayant perdu la nationalité française, ou bien à leurs descendants. Hclmer pense aux arrière-pelils-fils des protestants qui durent émigrer au dix-septième siècle. Ils peuvent réclamer leur réintégralion. Un même traitement sera appliqué en bloc à tous les survivants ou descendants de la population que nous avons dû sacrifier et abandonner après notre défaite de 1870.

J'ai insisté sur celte conception de Hclmer, parce que, étroitement d'accord avec ce savant patriote, nous y voyons la vérité évidente el le principe hors de toute discussion d'après lesquels, dès maintenant, doivent être réglées toutes les questions d'Alsace et de Lorraine. Il ne peut y avoir de doute que, môme durant cette guerre el avant la réunion qu'amènera la victoire, les annexés doivent être considérés comme des Français. Je sais


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que le sentiment publie en France hésite momentanément à accepter co point do vue dont la justesse pourtant est irréfutable, C'est que trop d'Allomands, devant des fonctionnaires mal préparés à faire les distinctions nécessaires, ont cherché à se faire passer pour des annexés. C'est ainsi qu'il s'est trouvé dans lo bon troupeau des brebis galeuses. De môme qu'i* y eut des Français pour n'être pas bons Alsaciens-Lorrains, on rencontre des AlsaciensLorrains mauvais Français. Mais ces exceptions ne doivent pas troubler notre claire intelligence du problème,

Quand, au mois d'août 191 \, l'armée du général Pau s'avança jusqu'aux portes deGolmar, Ilelmer était parmi ces Alsaciens qui curent l'honneur de servir de trait d'union entre nos troupes et la population indigène. La perspective de l'Alsace française s'est ouverte devant lui mieux que devant aucun de nous. Deux mois plus tard, je suis allé làbas; j'ai décrit ici le bourgeois de Dannemario sur son haut perron, mais déjà la réflexion, l'inquiétude, la connaissance des terribles représailles avaient mis des nuances et contrariaient la première spontanéité. Ilelmer a vu cette aube dans sa fraîcheur inoubliable d'août 191/i ; il a été le témoin des heures


LE SUFFRAGE DES MOUTS 39

premières qu'avaient appelées, durant un demi-siècle, avec une si intense religion, les meilleurs des Français,

— Eh bien ! lui demanda-t-on, qu'avczvous vu, entendu, senti?

— Ah l répondit-il, n'imaginez pas des enthousiasmes furieux, des mouvements extérieurs, c'était mieux, plus profond, une chose intérieure, un contentement intime, un sentiment de famille.

Et, développant sa pensée, de sa voix lente et posée, il explique consciencieusement :

■— Avant la guerre, quand les sociétés alsaciennes, harmonies, orphéons, sociétés sportives et autres, allaient excursionner le dimanche dans les vallées des Vosges, la population des villages accourait dans les rues des villages pour les voir défiler. Aux arrêts, on échangeait des propos familiers, on se serrait la main, on refaisait connaissance. N'ôtait-on pas de la môme famille? C'est ainsi que nos campagnards ont fraternisé avec les soldats. Un revoir cordial et chaleureux après une absence qui avait duré quarante-quatre ans. Il n'y avait nulle ostentation, nul geste de commande. A Thann, à GuemvhTer, à ltouffach, à Turckheim, ce fut partout la môme spontanéité... »


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Ainsi l'homme du peuple, en Alsace, n'eut aucun calcul de la prudence. N'écoulant que son coeur, il est allé droit à nos soldats qu'il reconnaissait comme ses frères. Le témoignage de M. Ilelmer est précis. J'ai tenu à le recueillir. Je puis lo compléter avec une autre déposition, allemande celle-ci, et qui concerne la Lorraine.

Un publicistc de Munich, M. Julius Jurinek, a publié, dans le Neucs -Wiener Journal du 29 août 1915, le récit d'un voyage qu'il a fait en Lorraine annexée, sur le champ de bataille de Morhange. Ce Bavarois a été vivement frappé par l'altitude pleine de tristesse et de dignité de celte population lorraine, qui, s'écartant depuis quarante-qualrc ans de ses maîtres qui l'écoeurent, s'obstine à vivre de souvenirs et d'espérance. « Ce qui frappe avant toute chose, écrit-il, c'est l'aspect morne et uniformément triste du pays et des habitants. Les villages sont vides et muets. Le travail môme est silencieux. Les hommes manquent. Au printemps, les soldats sont venus travailler les champs ; ils sont \renus assurer la moisson. Villageois et citadins ont dû s'accoutumer à loger des troupes à demeure. Les vieux paysans regardent avec des yeux étranges l'activité militaire dans la


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commune cl sur les roules. Ils ne disent rien. Les Lorrains sont lourds cl fermés comme leur pays, qui est tout pour eux. A la pesante mélancolie du paysage, correspond l'cnlêlement de la population. On pense au mot du poète : o Ainsi, la vieille coutume s'est transmis inchangée do l'aïeul au pelil-fils... »

On ne peut imaginer deux tableaux qui fassent un plus saisissant contraste, deux témoignages qui, en s'opposanl, se confirment mieux. Telle est la joie devant les Français, tel est le deuil devant les soldats de l'Allemagne. La ce vieille coutume » est bien restée dans les coeurs comme dans les moeurs. Puisqu'elle s'est « transmise inchangée de l'aïeul au pelil-fils », elle sera respectée, ainsi que Poincaré et JolTre l'ont promis, et les patriotes comme Helmer et ses compagnons de lutte, après avoir guidé leur peuple dans les heures sombres, après avoir établi les principes qui doivent présider à la réunion, trouveront, demain, des chefs politiques et le trait d'union naturel entre France et Alsace.


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VI

EN SORTANT DE LA SÉANCE Le Parlement.

10 Décembre igiâ

Celte interpellation, cette discusion entr'ouverte puis aussitôt heureusement fermée, sur les chefs de l'armée, confirme, illustre, à la manière d'une vignette dans un livre, ce que nous disions l'autre jour de l'infériorité où se mettrait un pays qui croirait pouvoir continuer pendant la guerre ses méthodes politiques d'avant-guerre.

Ce serait un malheur si la France, bien qu'engagée dans une lutte de vie et de mort, ne combattait pas pour la victoire pure et simple et prétendait compliquer les conditions de son effort en s'embarrassant avec les règles d'un cerain jeu qu'elle joue en temps de paix et qu'elle ne veut pas interrompre,

Un écrivain anglais, le docteur Dillon, vient de publier des réflexions qui m'ont vivement frappé par leur justesse, il ne querelle personne; il constate chez tous les Alliés


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dos lenteurs fatales, des indécisisns, dos préoccupations (lui no sont pas stratégiques el qui nuisent à notre guerre,

Il eût été raisonnablo de rompre tout respect fétichiste des habitudes do la paix, et de ne considérer quo co t^ui est immédiatement utile par rapport à la victoire, Au contraire, nous semblons penser qu'après la guerre tout doit aller comme auparavant et que durant la guerre toutes les trames doivent demeurer intactes. Nous avons deux Chambres à écouter, des intérêts de parti à suivre et puis la juste balance à tenir entre le pouvoir CJvil el le pouvoir militaire. Tandis.que la guerre pose brutalement la question de forces et qu'il no s'agit dorienautic qued'etre les plus forts etlcsplus rapides, nous nous croyons obligés de i >rcer nos plans, notre préparation et chacun^ de nos décisions à demeurer en contact étr< ft, en accord avec les directives de la vie poli - que intérieure.

Il paraît qu'il y a encore dans l'imagination de certaines gens du cléricalisme, de l'anticléricalisme, du socialisme, et d'autres soucis querelleurs de celte importance. Le travail de coordonner tous ces intérêts internes doit forcément précéder celui d'organiser nos forces, de les coordonner avec les forces do nos Alliés


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et de les lancer toutes contre l'ennemi commun. Briand en a dit quelque chose à la séance d'hier.

C'est une source do difficultés que nous devons avoir devant l'esprit quand nous sommes tentés do critiquer lo gouvernement, En toutes choses, il attend l'approbation du Parlement. Beaucoup considèrent que c'est là une précieuse sauvegarde de la liberté civile. Croientils sérieusement qnc celle-ci court aucun risque? En tout cas, cet assujettissement de la conduite de la guerre à la politique des partis peut devenir une entrave au seul genre d'action qui réussira dans une lutte sans merci comme celle où nous sommes engagés En temps normal, la nation s'identifie avec sa représentation législative; en temps de guerre, avec l'armée. Aujourd'hui, il n'y a, il ne devrait y avoir qu'une pensée, qu'une volonté : mener la guerre à une fin heureuse. Cela peut seulement être obtenu en plaçant des hommes compétents à la tête de l'entreprise et en les mettant à même de transformer leurs plans en actes sans perte de temps et sans crainte d'être gênés.

Rien ne doit être considéré à cette heure que du point de vue militaire. Que celui qui possède la compétence cl qui assume la rcs-


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ponsabililé ait sa liberté d'action. Si la personne d'un chef devait être discutée à la Tribune, s'il est écarté par do mesquines intrigues de parti, avec quels sentiments devrionsnous considérer l'avenir? Et si de nouveau on so perd en longues consultations, en chaudes discusions, ne verrons-nous pas se renouveler sur d'autres terrains les relards solennels que nous sommes en train de payer aux Balkans ?

De telles fantaisies ne troublent pas les perspectives militaires en Allemagne. Là, les maîtres do la guerre conçoivent de longs projets en sachant qu'ils seront libres de les développer dans tous leurs détails sans intervention du Parlement ou de personnalités parlementaires. Le secret de ce que l'Allemagne a pu avoir de succès est ouvert à toute l'humanité: c'est la subordination de chaque chose et de chacun aux nécessités de la guerre, le choix des chefs les plus compétents pour la conduire, enfin la suppression de toute gêne et de toute limitation à leur liberté d'action.

Depuis près d'un an et demi, nous avons vu et subi les résultats puissants obtenus par celle simple formule. On s'explique bien qu'elle répugne à certains esprits, et celte


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répugnance, jVccple que l'on dise qu'elle est à leur honneur. C'est se rétrécir durement que do réduire toutes ses sympathies, toutes ses traditions à dos nécessités purement militaires, Mais co sont des nécessités. H s'agit de la vie de la France. Il s'agit do sauver ce génie môme de liberté que l'on redoute de trop militariser,

Il devrait être maintenant évident que la tâche qui nous incombe réclame nos forces totales et le plein exercice de la faculté d'abnégation de chacun, lorsque l'intérêt commun le demande. Rien, n'est compromis. Mais c'est le moment de jeter un regard utile sur nos méthodes, et, après avoir vu nos erreurs réparables, de ne pas nous engager, en pleine guerre, dans les exercices d'avant la guerre. A cet effet les réflexions anglaises, que je mets sous les yeux de mes lecteurs et que leur auteur applique à tous les pays de la Quadruple, peuvent nous fournir le thème d'un examen de conscience salutaire.


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VII

UNE VISITE AU QUAI DE LA RÂPÉE Les invalides de la guerre.

ia Décembre 1915.

C'est une tâche aisée de s'adresser au public et de l'émouvoir en faveur des Mutilés. Tous les Français cherchent une occasion d'exprimer leur amitié reconnaissante à ceux qui ont fait le sacrifice de leur sang et d'une partie de leur être pour la patrie. Un million et demi et davantage, c'est le trésor qu'à cette heure l'Echo de Paris a pu mettre à la disposition de la Fédération nationale des Mutilés. Encore, pour apprécier exactement la générosité de nos lecteurs, faudrait-il tenir compte des sommes qui, sans s'inscrire dans nos colonnes, sont allées directement à nos comités affiliés de province, et môme à des organisations similaires que notre propagande, en quelque sorte à notre insu, a la satisfaction île. favoriser. Que nos lecteurs et amis, une fois de plus, soient loués et remerciés. Le mérite de tout ce qui fut créé leur revient. Us le


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partagent avec les remarquables organisateurs que, pour mon salut, il m'a été donné de trouver.

L'organisation, c'est la seconde étape d'une oeuvre et c'est là que commence la difficulté. Trouver l'argent n'est qu'un petit problème auprès de cet autre qui se présente immédiatement : le bien employer.

Je vous ai mené un jour à travers les ateliers de notre externat, chez M. Kula, rue des Epinettes. Voulez-vous venir inspecter aujourd'hui notre internat du quai de la Râpée?

Celui qui l'a conçu et tout d'abord dirigé, le général Vieillard, notre éminent vice-président, vient de mourir et demain lundi nous le conduirons à sa dernière demeure. Je ne puis mieux lui rendre mon hommage qu'en écrivant l'article qu'il m'avait demandé sur sa chère maison et sur les grands blessés qu'il appelait ses « enfants ».

Il y a quatre mois, au cours d'une séance du Comité de Paris que préside Louis Barthou, le général Vieillard, qui avait été chargé de diriger l'installation de la Bapée, nous rendait compte de ses premiers résultats el des principes qui l'avaient guidé. Nous fûmes tous frappés par la simple clarté de cet exposé où tout était pour la pratique et qui révélait un


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homme méthodique n'ayant pas d'autre souci que de faire avec soin des choses utiles. Ce sens du positif, cette aptitude à l'action menue el continuelle, j'en ai constaté la verlu féconde en visitant la maison de la Bapée el en me rendant compte du bel ordre moral, de la paisible satisfaction qui y régnent.

Au terme de son rapport, dans ce style impersonnel qui est encore un renseignement sur l'abnégation, sur la modestie de ces hommes qui après avoir commandé au premier rang viennent servir obscurément les soldats, le général Vieillard écrivait : « Le vice-président du Comité est heureux de faire connaître que M. le général Goetschy, ancien inspecteur général des travaux du casernement, sans emploi comme lui à son grand regret, vient de lui offrir un concours que le Comité ne manquera pas d'apprécier. Votre vice-président a Irouvé là une collaboration susceptible de l'aider et de le remplacer au besoin ».

Phrase admirable de fermeté simple chez un malade qui se savait atteint : vue trop exacte sur un avenir prochain. C'est avec M. le général Goeslchy que je viens de visiter la maison du quai de la Râpée.

Une grande maison fort étendue, bâlic de bric el de broc, en matériaux légers, toute


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allongée en couloirs inextricables. « La première chose que j'ai faite pour m'y reconnaître, me dit lo général Goetschy, en me montrant un dessin d'architecte fixé au mur de son modeste bureau, a été de me dresser pour moimême un plan. » Ah! ce n'est pas un palais, mais chaque blessé a sa petite chambre, chauffée par un radiateur, éclairée par l'électricité, une chambreltc toute propre, de couleur bleue,

— Des nids de jeunes filles, mon général.

— Vous tombez juste, me répond-il. Ici, avant nous, c'était une pension pour des jeunes filles très modestes, qui, ayant à travailler dans Paris, voulaient lo soir so grouper sous un toit familial, De là le caractère gentil el l'humble confort de ces installations.

— S'il avait fallu meubler toute la maison à neuf, me dit Mmc Duhamel, nous aurions été entraînés loin.

Elle nous mène à la lingerie, Chemin taisant, laissez que je vous présente cette femme de coeur qui a bien voulu accepter la direction et la gestion de « l'hôtellerie », tandis que son mari se chargeait de la surveillance des ateliers et des cours, Je vous définirai M. cl Mme Duhamel, et vous rendrai compte do


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l'estime où chacun de nous les tient, quand je vous aurai dit qu'après que leur fils unique, il y a quelques mois, est tombé au champ d'honneur, ils ont quitté leur intérieur confortable pour venir vivre avec les invalides de la guerre, et leur assurer une atmosphère d'affection réconfortante. Ils ne veulent plus vivre que pour les compagnons d'armes de celui dont ils ont l'honneur do porter à jamais le deuil.

Un tel fait, mieux que trente-six adjectifs, donne le caractère de celte vraie maison de famille. Dans la lingerie, une dizaine de dames sont en train de repriser el de ranger le linge des soldats. C'est le Comité des Dames organisé par M» 10 Edmond Archdeacon et dont Mm,î l'ambassadrice lîeolïYay a bien voulu accepter la présidence.

— Eh bien ! mesdames, vos pensionnaires ont-ils beaucoup de linge?

— Oui, dit avec rapidité Mm,J Duhamel. Mais elle a surpris des signes de dénégation

que me font autour de leur table ces lingères de bonne volonté,

Iîahl dit-elle, n'écoulez pas ces dames. Elles voudraient toujours voir toutes leurs armoires pleines. Le linge qu'ont sur eux nos soldais, celui qui vaallerchezla blanchisseuse,


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celui qu'elle va rapporter, les provisions que vous voyez là, ce n'est pas si mal. Pour aujourd'hui, c'est suffisant; le reste viendra à son heure et soyez sûr que nos enfants ne manqueront de rien.

Confiance el bonté, c'est parfait, Nous passons à la cuisine, au réfectoire, et naturellement, je m'informe du menu.

— Ma foi, me dit le général Goetschy, je suis venu quelquefois à l'improvislc prendre mes repas avec nos blessés. C'est excellent. Je voudrais qu'on me donne toujours chez moi la cuisine quo leur sert Mmc Duhamel.

— Alors vous nous ruinez, madame Duhamel ?

On me met sous les yeux le bugdel officiel. Pour chaque homme, la dépense quotidienne ressort à l\ fr. 70, qui se décomposent comme suit : 1 fr. 20 pour les frais de rééducation ;

1 fr. pour lo loyer et les frais généraux;

2 fr. 00 pour la subsistance de chaque mutilé.

— Deux francs cinquante, el la vie chèrel Mais comment faites-vous, madame?

Alors, sans nous regarder, d'une voix un peu bourrue :

— Ne vous inquiétez pas de cela. On y arrivera toujours.


LE SUFFRAGE DES MOUTS 53

Je comprends bien à demi-mot. C'est une variante émouvante du petit poème do Déroulède où l'hôtesse répond au soldat qui a scrupule d'accepter :

J'ai mon <]a$ sohlal comme toi.

Il faudrait que je puisse vous rétablir dans toulo son humble réalité, avec son accent vrai et ses menues préoccupations positives, tout le dialogue du général et de la bonne Hôtesse, de pièce en pièce, tandis que nous montons et descendons les étroits escaliers et les longs corridors tapissés des portraits de JolTre et de ses principaux lieutenants, — enseigne toute indiquée d'une telle maison. Cotte organisalion n'offre rien.de poétique, ni do romanesque, mais celui qui d'abord la trouverait vulgaire, triste, subirait le charme tranquille de ce bel ordre créé à force de bonté. 11 n'est nulle part plus sensible que dans tes ateliers.

Au début, nous avions pensé que nos pensionnairespourraiontapprendreleurs nouveaux métiers dans des ateliers en ville. Mais tout de suite nous avons vu le risque do ces sorties quotidiennes d'autant <ittc plusieurs d'entre eux ne sont pas encore en état d'être munis d'appareils. Un essai, où pourtant ils étaient accompagnés deM. Duhamel, amontré combien


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le long trajet et lo changement de métro, nécessaires pour aller jusqu'aux ateliers des Épinettes, était pénible et dangereux. Nous avons préféré installer à la Râpée des ateliers de tailleur, de cordonnier, de bourrelier et puis désolasses d'écriture, d'orthographe, de calcul.

Beaucoup de ces vaillants jeunes gens no se sentent pas de goût pour un métier manuel ; ils désirent de petits emplois dans les services publics ou bien dans les chemins de for, les tramways, les compagnies du gaz. Mais il y a des examens à passer. C'est à ces épreuves que nous les préparons. M. Saillard, ancien chef de bureau au ministère do l'agriculture, s'est chargé de nous organiser toute une série de petits cours. Sous sa direction, des maîtres variés reprennent l'instruction générale de nos pensionnaires, leur donnent quelques connaissances administrait vos, leur enseignent la dactylographie, la sténographie, la comptabilité. L'autre jour, quatre do nos élèves ont été reçus au concours ouvert par l'administration dos contributions indirectes. Toute la maison s'est réjouie, comme une famille.

Quand je suis entré dans la petite salle où so fait le cours de calcul, un amputé debout sur sa jambe articulée était au tableau noir et do son unique main traçait à la craie une di-


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vision. C'est un spectacle émouvant de voir ces hommes, les soldats de Joffre, les vainqueurs de la Marne, de PYser, de l'Artois, de la Champagne ou des Vosges transformer leur énergie cl avoir le courage d'être comme des enfants qui s'appliquent. Voilà des vaillants qui ne doutent pas de la vie. Us recommencent une existence. Cela est noble cl doit prouver ù nos donateurs que leur oeuvre est bonne.

Au terme de ma visite, tous les grands blessés so sont réunis dans Ir plus grande salle (celle où ils jouent, le soir, aux dominos avec M. et Mmo Duhamel), el nous avons causé. 11 m'ont dît une grande chose, c'est qu'après avoir travaillé pour le salut do la France, ils veulent maintenant travailler à son relèvement économique. C'est bien beau qu'ils aient celle idée dans la tête, qu'ils se comprennent comme utiles, toujours. C'est en clVel de leur courage, un prolongement do cette vaillance; qu'ils ont montrée sur le champ, de bataille. Tous décorés do la Croix de Guerre ou de la Médaille militaire, ils savent qu'aux yeux de leurs compatriotes, désormais, ils sont l'élite français©, et celte juste et paisible conviction les dédommage ou plus exactement leur est une ressource morale. Avez-vous remarqué le calme surprenant de visage cl de inouve-


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■ ■ment qui caractérise ceux qui ont passé plusieurs mois dans les tranchées? Ils en reviennent plus graves, plus maîtres d'eux-mêmes, ennoblis. Gela me frappe au plus haut point chez ces hommes que la mort à frôlés et respectés en les marquant. Ce n'est pas résignalion, mais plutôt, ce me semble, un surcroit do puissance intérieure qui se possède.

Quand nous avons créé celle maison de la Râpée, nous avons d'abord redouté de la remplir difficilement. Les invalides, me disais-je, répugneront à l'internat. Eh bien l non, ceux qui n'ont pas do famille à Paris, cl surtout les originaires des départements envahis, préfèrent celle vie en commun avec leurs camarades. Privés ou éloignés do leurs parents, ils sont heureux de trouver un foyer à côté d'alelicrs-écoles. Aussi la maison est-elle déjà trop petite. Il faudrait pouvoir créer une autre installation plus largo.

Le général Vieillard me disait : «■Tâchez donc de luire accepter l'idée de bourso d'apprentissage. A la Bapéc, un mutilé nous revient a seize conts francs par an. Avec une bourse annuelle, l'apprentissage étant do six mois en moyenne, nous referions une existence à deux vaillants soldats ».

Et puis,'pourquoi no trouverions-nous pas


LE SUFFRAGE DES MOUTS 57

un bienfaiteur qui mette à notre disposition une propriété aux environs do Paris? Je fais un rêve, je vois une large habitation aux chambres nombreuses, de vastes communs que l'on puisse transformer en ateliers, un jardin étendu où quelques-uns de nos pensionnaires apprendraient le métier de jardinier...

VIII

OU EN SOMMES-NOUS?

A la recherche de l'unité d'action.

l3 Déceiulm! ti)l3.

Les gouvernements alliés ont parlé. Nous restons à Saloriique cl nous ferons lotit le possible pour y tenir.

Qu'csl-ee que c'est, « tout le possible? » Qu'est-ce que les Alliés veulent transporter de forces, ot dans quel délai le peuvent-ils? Je w^cn sais rien cl je uo sais pas davantage quel eflet aura sur la Roumanie noire installation prolongée à Saloniquc, non plus que les sentiments avec lesquels la Grèce va assister à la bataille sur son territoire.

La Roumanie et la Grèce sont à la fenêtre.


58 LE SUFFRAGE DES MOUTS

Elles regardent l'événement se dérouler. Qu'en pensent-elles? D'ici huit jours on le saura. Tout au moins pour la Grèce.

Maintenant, si l'on regarde l'échiquier dans son ensemble, la grande affaire» c'est que toutes choses traînent et que nous ayons le temps de mettre sur le pied de guerre les forces de la Quadruple. Dans cette saison, l'Allemagne no pourra rien faire de décisif. Nous avons un délai suffisant pour nous ressaisir et organiser avec l'ensemble do nos ressources conjuguées un plan compréhcnsiT d'attaque générale, je veux dire française, anglaise, italienne, russe, et sur los meilleurs points.

L'Allemagne comprend colle situation. Les succès qu'elle vient d'avoir la réjouissent et lui laissent des inquiétudes plus ou.moins nettes. « Eh ! quoi, se disent confusément les masses populaires, eh! quoi, toujours des illuminations, toujours des bulletins do victoire, et toujours des privations qui s'aggravent! » Ses chefs 'craignent d'être submergés par leurs conquêtes mômes.

L'Egypte, les Indes, le soulèvement do tout l'Islam, voilà leur plan. Mais ces entreprises ne vont-elles pas absorber vainement leurs hommes, leur matériel, leur argent? Dans le


LE SUFFRAGE DES MOUTS OQ

mémo moment où nous souffrons de constater chez nos dirigeants un peu do lenteur à concevoir lo caractère mondial do celte guerre, les Allemands pressentent que tout do môme la conquête du monde est impossible. Il faudrait qu'ils nous fissent peur, que l'un de nous au moins les priât d'arrêter la partie. Mais si nous continuons la lutte? Si le grand sabre qu'ils font tournoyer ne nous intimide pas? Si notre, volonté n'a pas diminué?

Le peuple allemand souflre. Ses journaux ont trouvé une expression pédante assez drôle pour définir la situation ; ils disent que l'Allemagne est sous-alimentée. Cela, d'ailleurs, ne peut avoir aucune influence immédiate sur la guerre. La partie souffrante de la population no décide rien. Jamais les peuples n'ont si peu compté. Seuls comptent le grand étalmajor et les prophètes pangermanistes. Ils sentent avec angoisse la difficulté do prolonger, contre des attaques bien concertées, leur immense ellbrt trop dispersé, mais ils ne veulent rien lâcher des territoires qu'ils ont saisis. Là-dessus le chancelier, au Rcichslag, une fois déplus, vient d'être net, Son jeu est do faire croire au peuple allemand qu'en août 191^1 le gouvernement impérial voulait la paix, et qu'il la veut encore, mats quelle


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paix? 11 ne s'en cache pas : « La paix avec des garanties. » L'orateur qui lui a succédé a fait un pas de plus vers la clarté : « Les seules garanties sérieuses, a-t-il dit, ce sont les garanties territoriales. » On traduit mal quand on nous raconte que les Allemands demandent « une paix honorable ». Ils demandent «une paix pleine d'honneurs », féconde on bénéfices. Ils demandent des honoraires pour leur peine. Exactement, ils sont prêts à causer de la paix, à condition qu'elle leur assure la suprématie dans le monde et notamment qu'elle leur laisse nos territoires qu'ils occupent et où se trouve lo pain de notre industrie, quasi tout notre charbon.

Voilà le fait. Ils ne veulent -traiter qu'en nous tenant sous leurs pieds. Veillons donc à organiser notre défensive et à nous mettre en état do reprendre aux Allemands les conquêtes qu'ils ont faites. Pour l'instant, nul des pays de la Quadruple n'est exposé à une offensive victorieuse de l'Allemagne, cl quant à ce qui concerne la libération des gages, la question se posera au printemps d'une nouvelle manière, si nous avons bien travaillé.

Le travail, cet hiver, sera d'organiser la lovée on masse de la Quadruple, Les Allemands ont fini leur mobilisation; ils ne


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peuvent plus y adjoindre que leurs Turcs récents. Mais sur certains points nous l'avons à peine commencée. L'inventaire et la mise sur pied de guerre de nos forces totales, c'est la besogne pressante. Et nous sommes en étal d'arrêter toute offensive décisive de l'Allemagne aussi longtemps que dureront ces opération de renforcement.

La nouvelle distribution des pouvoirs militaires en France va nous aider à harmoniser les ressources et les intérêts do ht coalition. Lo général Joffro devient le stratège unique de la France. 11 garde toujours le commandement des armées du Nord-Est, mais il y joint la direction supérieure de nos armées sur tous les fronts. Au-dessous de lui, le général de Gastelnau, le sauveur de Nancy, s'occupo du tout avec lui, et devient son metteur.on oeuvre. Celle division du travail est l'effet d'une connaissance plus exacte du problème à régler. L'unification du commandement français va permettre de mieux accorder notre action avec toutes les actions de nos Alliés.

Voilà dix-sept mois que nous soulVrons du manque de préparation. En août 191/1, nous lui avons dû une invasion dont nous n'avons encore pu nous libérer, et, en janvier dernier,


G3 LE SUFFRAGE DES MORTS

je suppose que c'est toujours le manque de munitions qui nous a empochés d'ouvrir dans les Balkans le troisième front qu'un do nos gouvernants avec clairvoyance réclamait. Nous avons maintenant quatre mois devant nous pour procéder, après que nous nous sommes, en France, assez bien organisés, à l'organisation de la Quadruple, je veux dire à la répartition dos hommes et des choses et ù leur coordination. Ici l'on a plus d'armes que d'hommes; ailleurs plus d'hommes que d'armes. Mais ce n'est pas tout do mettre en commun, de verser au tas les ressources matérielles. Il s'agît de perfectionner notre harmonie de pensées, de sentiments et do visées. Cet échange matériel et 'moral, cette étroite solidarité bien raisonnêc, aboutiront à mettre en mouvement sur un plan commun, pour le printemps prochain, des armées formidables et tout un ensemble de ressources auxquelles no pourra pas résister une Allemagne étendue d'Arras a Bagdad.


LE SUFFRAGE DES MOUTS 63

IX

L'ÉTAT DE GUERRE LENTE

i5 Décembre tgtS,

Nous avons échappé à l'encerclement. Celle avant-garde, hier exposée, se replie heureusement sur Salonique. C'est aujourd'hui ou demain que nous saurons si les Bulgares franchissent la frontière grecque. Nous allons recevoir le choc. Bien fol qui s'entêterait à rien espérer des Grecs. Ce serait vouloir so leurrer soi-même. Leur roi a fait ses conventions avec le Kaiser. « Après la guerre, lui a dit celui-ci, vous aurez ceci et cela ». 11 y a des Allemands à Monastir pour marquer que' ce n'est pas uno prise bulgare. Quel morceau d'Albanie y jotndra-t-on ? En échange do ces promesses, le roi Constantin a fait le jeu allemand tant qu'il a pu, comme il a pu. Il a mobilisé pour arrêter le mouvement vênîzélien. Ses soldats no pourront pas paraître aux élections, ni môme s'enthousiasmer; en outre, ils ont encombré les routes, les chemins de fer, entravé, le plus', qu'ils.'.ont pu, nos mouvements.


G/) LE SUFFRAGE DEK MORTS

« Laissez-moi rire, m'écrit un correspondant, un ami dont la sagesse depuis le front ne se lasse pas d'enrichir ces articles, laissezmoi rire des rappels que nous faisons à la Grèce des services que nous lui avons jadis rendus. Avons-nous oublié : que le présenl seul compto pour les collectivités et que les corps, comme dit Vigny, n'ont pas d'honneur : •V que les services rendus créent surtout la reconnaissance du bienfaiteur et guère celle de l'obligé. Labiche a déjà démontré cela dans le Voyage de M. Pcrrichon, et je m'excuse à peine de citer, d'une môme plumée d'encre, deux autours aussi disparates, puisque l'un a bien vu la commune nature humaine et quo l'autre s'est toujours tenu en liaison avec ce qu'il y avait de plus haut dans les facultés supérieures de l'esprit et du coeur. Pour des instables comme le sont les faibles, les momentanés, les bavards, le prestige de la force apparente est impérieux : montronsnous forts el les satellites suivront. Seulement, pour cela, il faut avoir de la consistance ol ne pas s'épuiser en apparences de nébuleuses : la gravitation n'opère qu'à ce litre... »

Foîn des récriminations! Nous allons recevoir le choc, et nous sommes en mesure. L'heure guerrière a sonné. Tout s'accomplit mainte-


LE SUFFRAGE DES MOUTS G5

nant.il est trop tôt ou trop lard pour raisonner davantage sur les Balkans. Les faits ont laparolc.

Cependant, appliquons-nous à discerner le caractère des événements; comprenons la logique des choses qui se déroulent, l'esprit, l'idée qu'elles renferment, et lâchons que notre intelligence ne soit pas seulement la faculté de critiquer les actions d'autrui, mais un organe d'action. Il faut de plus en plus se dire en haut lieu que les choses doivent être prévues pour la durée, durée de l'armée el durée du pays, au cours de longs épisodes.

Dès la fin de .191/1, j'écrivais ici : « Le tout va durer longtemps, à moins d'événements imprévus. Nous habituerons-nous à admettre une longue période de guerre? Faudra-t-il en venir à une organisation différente do la Franco mobilisée, pour faire durer à la fois la résistance, ou l'ollensivo lente du front, cl les services indispensables de l'intérieur? L'Empire romain derrière ses caslella maintenait ses frontières et se trouvait dans l'étal de guerre lente qui deviendra peut-être —qui sait? — le nôtre pour de longs mois. N'allonsnous pas être obligés d'accoutumer nos lecteurs à cette idéo que, dans certaines conditions, l'état de guerre n'est pas moins normal que l'état de paix ? »


66 LE SUFFRAGE DES MOUTS

Ce sont là de ces vues qu'un écrivain ouvre en passant et qui n'auraient toute leur valeur que si elles étaient traduites d'une manière pratique par les dirigeants, les chefs de la Défense nationale.

Les Boches font de cette guerre une lutte de rendement intensif. Notre propre façon de considérer l'art militaire nous préparc-t-etle à leur faire face avec toute la variété d'efforts qu'il faut?

Ce qu'il faut, c'est la mobilisation entière du pays et non seulement de l'armée, c'est qu'une volonté supérieure, un animateur conçoive et désîgno toutes les positions, I0113 les terrains, dans tous les ordres, qui doivent être occupés pour le bien de la Défonsc nationale. Un immense avantage dont nous disposons, c'est la liberté des mers. Encore faut-il .l'utiliser. Notre commerce d'exportation est plus que médiocre. Nous pouvions en lire hier les résultats dans la statistique des douanes. Une nécessité urgente dans notre pays agricole et privé par l'occupation étrangère d'une si grande partie de ses ressources industrielles, c'est do laisser à nos champs et à nos industries dos moyens do produire. V songeons-nous efficacement?

Le /)rtf(yil/«<7disail l'autre jour (je résume) f


LE SUFFRAGE DES MOUTS 67

<( Trop de monde au front, trop de monde aux dépôts, trop de monde dans les bureaux. » C'est vrai surtout des Anglais ; il y a une supériorité numérique écrasante d'Anglais et de Belges, en face dos tranchées allemandes; mais c'est à méditer par nous tous.

Les commandants de région ont le droit d'appeler au fur et à mesure de leurs besoins les hommes des services auxiliaires jusqu'à la classe 1891 inclus. S'ils procédaient avec brutalité, s'ils allaient au bout do lotir droit, nous arriverions à l'épuisement du pays. Il est bon quo l'on so rende compte des nouvelles conditions de guerre où, peu à peu, nous sommes entrés, et que l'on sente que plutôt que d'appeler de nouveaux hommes à l'armée, il serait souhaitable de pouvoir relier davantage l'armée aux travaux do l'intérieur.

Les auxiliaires nepourraient-ils pas être appelés, employés, dans les villes les plus proches do leurs résidences normales? Un homme qui fournit dans les bureaux ce quo l'Étal lui demande peut encore donner utilement un ordre, jeter un regard sur ses propres affaires. N'aurait-il que le dimanche pour conseiller sa femme, son remplaçant, voilà ses intérêts sauvegardés. Je connais tel commerçant de qui dépondent quarante employés ; il est absent,


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ils ne valent plus rien ; s'il revient le dimanche, cela suffit, et voilà une force maintenue pour l'activité nationale.

Peut-on aller plus loin? Les Allemands ont commencé, il y a longtemps, leur organisation des permissions, et certaines compagnies ont aisément :i5 hommes absents à la fois pour 10 jours. Qui sait quelle modalité nous devrions nous ingénier à trouver si notre guerre tournait plus encore à la guerre do siège? A l'abri des merveilleux sacrifices qu'il faut célébrer, derrière les holocaustes dont nous ne commémorerons jamais assez la grandeur, faudra-t-il inventer un régime de vie où ce pays, touten continuant la lutte, ferait valoir ses ressources, quelque chose comme un roulement de certains hommes qui seraient par périodes des combattants, des agriculteurs, des industriels? litre là au danger, à l'heure des collaborations décisives, ne devrait pas empêcher la meilleure utilisation des hommes, qui sont qualifiés pour créer par leur travail des ressources, alors qu'on peut les remplacer provisoirement là où ils sont.

Ce sont là des vues, rien do plus, quo je soumets aux spécialistes. Mais le moment n'est-il pas venu quo les militaires cl les administrateurs et les hommes politiques


LE 8UFFRAGE DES MORTS 69

s'élèvent, chacun, au-dessus de leur technicité spéciale et qu'ils arrivent à une conception d'ensemble, appropriée à cette guerre exceptionnelle, où le moyen d'assurer la victoire, c'est que la France paraisse à tous en situation de tenir indéfiniment?

X

LES DEUX CAMPS

Propagande à l'étranger.

lO Décomlnv njiS.

Nous reprochons à nos dirigeants de n'avoir pas vu rapidement le caractère mondial de cette guerre, do s'être attardés à croire que ce qu'ils avaient connu recommençait cl qu'il s'agissait d'une nouvelle guerre franco-allemande. Us se font lentement à l'idée que nos /|oo kilomètres do front français sont une aile el parfois un pivot, un barrage episodique dans la lutte engagée. Do notre point de vue français, certes, c'est bien là que se joue immédiatement notre vie ou notre mort. Mais du point do vue de l'ensemble, quel rang no faut-il pas donner à des questions telles quo


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celles-ci : les Indes échapperont-elles à la domination anglaise? la colonisation des États-Unis du Centre par les Allemands sera-t-elle compromise? la Turquie d'Asie va-t-ello être soustraite aux entreprises allemandes?

C'est à juste titre quo nous nous étonnons aujourd'hui de la difficulté qu'eurent les quatre gouvernements à prendre une intelligence complète du caractère universel de celte lutte. Mais nous-même, dans notre sphère modeste, avons-nous cherché suffisamment à élargir l'horizon do ces articles? Notre rôle d'écrivain, dans la mesure où nous sommes capable de le remplir, est de faire passer dans le plan do l'intelligence nos impressions cl nos renseignements. Dans ces commentaires quotidiens, n'avons-nous pas, d'une manière un pou exclusive, des préoccupations locales? Sans doute, il nous a été donné de fournir des indications sur l'état d'esprit aux EtalsUnis, en Espagne. Mais il faudrait qu'une observation sûre nous permît de noter les analogies, de relier les cas particuliers à dos faits généraux et do saisir l'intervention do causes remontant à un lointain passé. L'univers est mobilisé. Si mes lecteurs m'y encouragent, j'essayerai par intervalles d'étudier avec eux comment, chez les neutres même, sont en


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lutte les idées qui s'incorporent dans la Quadruple-Entente cl dans la Germanie,

Aujourd'hui j'ai sous les yeux des notes sur la guerre mondiale chez les peuples américains, dans la République Argentine, dans l'Uruguay, au Chili, au Pérou, notes appuyées sur une analyse méthodique de leurs journaux. Voulez-vous que nous prenions une idée do leurs tendances?

Dans l'ensemble, on a l'impression que ces journaux craignent de s'affirmer nettement, el qu'ils sont tenus on bride. Même les plus francophiles sont gênés dans l'expression de leurs sentiments et obligés de redouter les franches altitudes do combat. Bien souvent, c'est aux nouvelles allemandes qu'ils donnent lo plus de relief cl d'importance. Pourquoi? Parce que les informations do source allemande et autrichienne sont mises avec abondance à leur disposition, tandis quo celles de la Quadruple leur arrivent assez chétivement. Et du côté des Alliés, Londres tient une bien plus large place que Paris. Cette insuffisance des informations do source française risque do diminuer aux yeux do l'étranger le rôle que nous jouons dans la guerre actuelle et de donner à notre pays une figure do second plan. A cette faute de notre organisation, il


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fauljoindro que dans ces divers pays la société allemande, dont la situation matérielle est 1res forte, pèse sur la presse d'un poids lourd. 11 est do notoriété publique que la Nacion, le grand journal do Buenos-Ayrcs, a été menacée de se voir retirer la publicité des banques et du commerce allemands pour sa sympathie envers les Alliés. C'est à nous qu'il appartient, pour le succès de notre cause, de dégager do ces entraves la pensée sud-américaine. Cette pensée, en effet, nous serait aisément toute favorable. Les Sud-Américains voient sous le commerce allemand la mainmise do la politique allemande. Le négociant de Brème est un soldat d'avant-garde. Ces peuples épris do liberté et dont l'amour-propro national frémit aisément, redoutent l'exploitation étrangère: ils prévoyenl, dans une victoire allemande, une menace pour leur indépendance : ce Ceux qui connaissent l'Allemagne, écrit un journal de l'Uruguay, El Dia {\\l\ octobre), savent qu'il y a en elle une bonne chose : l'organisation. Puisqu'elle est bonne, lotis les pays doivent faire ce qu'ils peuvent pour se l'approprier. Mais ils savent aussi qu'il y a en Allemagne une mauvaise chose : le désir de se servir do l'excellence de colle organisation pour opprimer et exploiter les autres. »


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Paroles à méditer. Ces peuples voient que, pour l'Allemagne, le commerce est une arme de domination. Pour échapper à ce danger d'enveloppement, ils se tourneront, si nous savons les y aider, vers la Franco, dont Tesprit les séduit cl que recommande une tradition de libératrice.

Notre génie de liberté est plus goûté dans ces pays que l'absolutisme terroriste de l'Allemagne. Leur tempérament les porte vers la France, parfois avec une admirable ferveur. Ce n'est rien là de superficiel, mais une idée profonde, et qui prend de la force chez eux à mesure qu'ils voient s'ouvrir les perspectives de leur avenir : l'idée de l'unité de ' la race latine et de la supériorité de son génie. Les Sud-Américains croient qu'il existe dans le monde une société donations unies par la môme culture, dont la Grèce fut l'inspiratrice, et, supposant quelquefois que celle guerre pourrait épuiser en Europe les puissances latines, ils se demandent si la responsabilité de maintenir l'héritage sacré de la civilisation latine no va pas leur incomber. Qu'ils pensent et parlent ainsi, c'esl bien la preuve qu'ils se sentent appelés par un autre idéal que l'idéal de la culture allemande. Us.ont choisi d'eux-mêmes entre deux génies, entre une


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organisation qui, par sa force mémo, devient fatalement oppressive, et un esprit de liberté, plus souple, qui sut autrefois ordonner le monde sans l'asservir. Us se refusent à penser que la puissance vaut par elle-même, et ils sentent que l'Allemagne rêve d'organiser l'humanité nouvelle sur ce contre-sens. C'est par là que leur génie latin, habitué à voir dans le monde l'action dos énergies spirituelles, tond à so dérober à la propagande allemande et à rallier le camp do la Quadruple, où nous combattons pour notre liberté et pour la liberté des civilisations.

En résumé, pour tout dire en deux lignes claires, dans ces pays sud-américains, la situalion do la France est moralement forte, matériellement faible. La réciproque est vraie pour l'Allemagne,

Disons-le en passant, le temps n'est plus où la Franco pouvait so satisfaire à co compte. Voici quelques lignes brillantes d'un journal du Pérou (El Gomcrcio, du 17 octobre) qui définit, avec beaucoup de talent cl d'amilié, lo Français tel qu'il était peut-être, tel qu'il né veut plus être au sortir des tranchées.

La puissance allemande est écrasante, mais Pâme française est déconcertante. Racô latine qui transforme en matière et en force l'énergie spirituelle la plus sub-


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lile.la plaisanterie et l'ironie pour l'opposer à la férule de l'Allemagne organisée. Soldat rie France, soldat incompréhensible, soldat étrange, qui combat comme un lion, et sourit comme un sceptique, qui tic croit en rien et so sacrifie pour ta patrie, qui, lo rire aux lèvres, monte à l'assaut des tranchées, agonise avec la sérénité dans ses yeux, et meurt comme un martyr.

Ces soldats ironiques et libres, ces héros du courage souriant, opposent la force indomptable de leur esprit lumineux au pouvoir do fer des Allemands. Et depuis la Marne, les Allemands n'avancent pas en Franco.

Nous qui sommes lutins, indisciplinés cl sceptiques, recueillons l'enseignement moral de cette guerre ; les races sans organisation apparente et. libres peuvent être grandes si elles transforment l'ironie en courage, la liberté en initiative, et le scepticisme en mépris.de la mort.

Certes, l'écrivain qui parle ainsi' montre toute une sympathie ardente à notre endroit; mais co qu'il a connu et qu'il décrit d'une façon charmante, ce Français qui oppose « la force de son esprit au pouvoir de 1er », ce n'est plus celui d'aujourd'hui, ni do demain, ('elle conception, c'est dans les tranchées 'qu'on en paye l'erreur. Nous n'avions ni obus, nî canons lourds, ni service d'aviation. Si nous avions été prêts, comme l'étaient les Allemands; la guerre aurait été finie en deux 'mois, cl cinq cent mille Français seraient encore en vto, Cela, le soldat qui est dans les


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tranchées s'en rend compte. Il sait par quels prodiges on parvient à parer aux difficultés, à créer des cadres, à augmenter le rendement des magasins administratifs d'habillement et do campement, el celui dos usines de matériel de guerre. 11 comprend que notre génie d'improvisation, grâce auquel nous sommes en train de nous débrouiller et d'obtenir tout de même la victoire, nous obligea à trop de sacrifices. Il est arrivé à chaque soldat et à chaque famille dos choses qui les contraignent à rélléchir sur les organisations méthodiques, minulieuscs cl puissantes des Boches.

Ces réllexions, peu à pou, on les fera dans l'univers entier. Notre expérience profilera à l'Esprit humain qui, rejetant avec horreur la manière impitoyable de l'Allemagne et sa régression vers la bestialité, comprendra que pour défendre l'Esprit contre la Bête il faut toutes les ressources matérielles et le sens de l'entreprise.

On se prend quelquefois à se demandor si nous n'assistons pas à une lutte extraordinaire, comme entre deux espèces animales, enlre l'organisation germanique cl l'improvisation celtique et slave, animée par bonheur do ferments capables, eux aussi, do produire


LE SUFFRAGE DES MOUTS 77

do l'organisation. Ah l pour prendre le point de vue, le langage cher aux pays sud-américains, soyons Latins. Je veux dire : proposons-nous de restaurer parmi nous les disciplines latines.

Un des esprits les plus solides de l'Université, mon compatriote vosgien Fernand Baldensperger, professeur à la Sorbonne, éditeur cl commentateur d'Alfred de Vigny, m'a raconté jadis une conversation qu'il venait d'avoir avec un savant russe, M. T.,,, dont il était lo voisin dans un banquet solennel à Glasgow.

— Si l'Angleterre disparaissait, lui disait le Husso, ce serait, malgré tout, Vidée de liberté qu'elle aurait laissée au monde, ne croyez-vous pas?

— Probablement, répondit Baldensperger, cl c'est sans doute l'idée d'égalité que la France aurait surtout « lancée ». Mais la Uussie, là-dedans?

— Oh! il n'est pas douteux que la fraternité, malgré les apparences, soit la notion profonde la.plus analogue à l'âme russe...

— Et ainsi, continuait mon ami, il aurait fallu trois ensembles de civilisation pour concrétiser ù fond les trois termes d'une formule que nous avons cru nôtre, à nous tout seuls.


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• —Oui, mais l'Allemagne, lit-dedans : si elle disparaissait, qu'est-ce qui, issu d'elle, continuerait à vivre dans le monde des notions directrices?

Les deux professeurs convinrent assez vile que c'était assurément l'idée d'organisation qui sortirait coûte que coule de la formidable Germanie, qu'ils connaissaient bien l'un et l'autre.

Hcprcnanl plus récemment ces idées avec Baldenspergcr, il me citait la puissante parole d'Arislotc : « Tout être vivant meurt par l'exagération du principe qui déterminait son existence. » Puisse le génie de l'organisation cire, comme nous le pressentons, le Moloch dévorateur des feules germaniques! Nous et nos alliés et nos plus lointains amis, tout notre camp, nous durerons dans le monde autant que nous aurons su passer de la douce liberté à la conslriclion nécessaire et vigoureusement nous discipliner.


LE SUFFRAGE DES MORTS 79

XI

L'ALLEMAGNE KN ASIE

ici Ih'cvmlire jyiC».

Que trouvera l'Allemagne en Asie? A la veille môme de la guerre, je suis allé, par terre, de Beyrouth à Constantinople, et j'ai circulé dc-ei dc-là jusqu'à l'Euphrate. Ne parlons pas des vastes espaces désertiques. A l'ordinaire, pour quelques petits maigres champs, je voyais de longues friches ou des pâturages à demi-incultes. Ceux qui connaissent le pays me disent qu'on n'y trouvera pas de céréales ; il en fournit juste pour la consommation surplace. Mais un peu d'orge et de coton el puis des moutons. Moins celle année que les autres années, parce que le travail agricole n'a guère été fait. Les hommes manquaient, et surtout ce n'était pas la peine de produire pour que des pillards emportassent le tout sous prétexte de réquisition.

Sans doute diverses régions furent et seront d'une admirable fertilité, mais sur les rives


So 'LE SUFFRAGE DES MORTS

de l'Euphrate il faudrait rétablir les canaux d'irrigation,- ailleurs il faudrait repeupler le pays, partout il faudrait du temps.

On parle de mines. Comment les exploiter? Où trouver immédiatement de la maind'oeuvre utile? L'Asie a-l-elle des hommes?

A défaut de produits qui puissent la nourrir, l'Allemagne va-t-elle trouver des soldats, el cette retentissante conquête, qui ne pourra pas retarder sa disette économique, lui permellra-t-ellc de réparer l'usure de ses effectifs?

On peut évaluer à \ingt millions la population de l'Empire ottoman. Là-dessus, il y a sept millions de nomades insaisissables, des tribus arabes dont on n'a jamais rien fait. Restent treize millions de gens qui donneraient, selon la proportion admise, treize cent mille soldats. Mais comment mobiliser des chrétiens avec des musulmans ! Si les Allemands exécutaient ce tour de force, réputé impossible, ils ne trouveraient dans ces chrétiens d'Orient que des soldats paniquards. Ecartons-les. Nous arrivons au chiffre de neuf cent mille hommes, dont il faut défalquer tout ce qui a été tué, mis hors de combat par les guerres des Balkans de 1912 et 1910 el puis depuis un an, et nous arrivons ainsi à cinq ou sept cent mille hommes... Mais, per-


LE SUFFRAGE DES MORTS Si

mettez! Il faut d'abord les rassembler, les armer, les encadrer, el puis les transporter.

Il y a des personnes pour s'imaginer qu'elles verront venir des fez en Flandre, en Champagne ! Ces difficultés morales el matérielles quasi insurmontables empochent d'amener sur notre iVonl aucun de ces Asiatiques, qui sont loin d'être enchantés de l'effroyable aventure où ils se sont trouvés précipités par leur gouvernement. C'est après demain, dans la vallée du Tigre et sur le canal de Suez, el puis plus tard sur le Caucase, que l'Allemagne pourra employer ces malheureuses gens qui désirent et méritent un meilleur sort.

Ce coûteux effort sera-t-il. rémunérateur pour l'Allemagne? C'est une question. \ oyons d'abord comment elle a conçu et dessiné sur le terrain môme, en Asie, son ambition pangermaniste dont ils sont devenus les forçats.

Par le Danube et la Bulgarie, le matériel de Krupp et le reste sont arrivés à Constantinople. En route pour Bagdad et Suez.

De Constantinople, par ivonia, jusqu'à Bozanli au pied du Taurus, nulle difficulté. Ces mille kilomètres se parcourent aussi commodément que sur nos meilleures lignes. A Bozanti, le tunnel du Taurus n'étant pas terminé, il faut franchir le col à cheval ou en


8 3 LE SUFFRAGE DES MOUTS

voiture et gagner ainsi Tarse, patrie do saint Paul, célèbre encore par les amours d'Antoine et de Cléopàlre. J'ai fait lo trajet en vinglqualro heures, parce que rien no me pressait et qu'il m'a plu do dormir par une belle nuit sur lo bord de la route, mais je n'ai eu en réalité quo dix heures et demie do voilure. La route, qui passe par les fameuses portes Galiciennes, si resserrées que l'on se figure qu'on pourrait les fermer en ouvrant les deux bras, est étroite, mais excellente, et je ne vois pas trop ce qui empêcherait d'y mettre un rail de fortune. Du pied de la montagne pour arriver à Tarse, il y avait en 191/1 deux heures et demie de terrain plat, mais maintenant le chemin de fer doit exister. En tout cas, je l'ai employé de Tarse à Adana, puisa Alexandrcltc,! en traversant le fameux champ de bataille d'Issus.

De ces commodités matérielles que j'indique, il est permis, je pense, de conclure qu'à Alexandrelte tout doit avoir été apporté et mis en place de ce qui peut rendre difficile un débarquement des Alliés. Celte ville insupportable de moustiques et de fièvre est toute dominée, elle et ses marécages, par des hauteurs sous lesquelles nos soldats dépériraient. Mais ceci, je le dis en passant et


LE SUFFRAGE DES MORTS 83

m'inclinant devant toute compétence. Jo ne prétends apporter que des notions certaines sur la facilité du voyage tirées do mon expérience.

D'Alexandretle à Alep, j'ai fait le trajet en voilure, en franchissant les célèbres portes Syriennes par dessus l'Amanus. J'ai dû coucher en roule ; les deux étapes étaient dures dans des pays empestés de paludisme ; on ne retrouvait le chemin de fer qu'à une heure d'Alep, Mais au cours de cette guerre, les Allemands ont lerminéle tunnel de l'Amanus, et maintenant c'est sur la voie ferrée que leurs convois militaires gagnent Alep.

D'Alep, je suis allé par le train àDjarablis, sur l'Euphrate. On achevait de construire le pont, et pour remercier leurs ouvriers indigènes, les Allemands venaient d'en précipiter un certain nombre dans le fleuve jaunâtre el désolé. Sur l'autre-rive, à cette heure, il y a une centaine de kilomètres en exploitation, et puis un trou de neuf cents kilomètres environ, après quoi on retrouve un rail de cent kilomètres qui conduit, si je ne me trompe, en gare de Bagdad. (Il y a au monde un individu qui est M. le chef de gare de Bagdad !)

Au résumé, de Constantinople on va tout droit par le train, à cent kilomètres au delà


8/l LE SUFFRAGE DES MOUTS

de l'Euphrate, sans autre peine (pie de franchir le Taurus en voiture sur une bonne route.

C'ost de l'Euphrate à Bagdad que l'armée do von der Gollz pacha trouvera, ce me oemble, ses premières difficultés. Le voyageur « qui a des bagages » fait ordinairement le grand tour par le nord, par Diarbékir, d'où il peut descendre lo Tigre par Mossoul jusqu'à Bagdad, encore que les rapides y soient dangereux. Mais pourquoi les Allemands ne recourraient-ils pas à la piste plus courte suivie par les caravanes. Elles mettent habituellement dix-huit jours à cheminer d'Alep a Bagdad. Pourquoi môme ne se serviraient-ils pas de tracteurs mécaniques? Quand j'étais là-bas, on m'a offert'de me mènera Bagdad en automobile. Un Beyrouthin avait réussi l'aventure. Sa voilure était éreintée, hors d'usage ; il avait eu trente-six pannes et désastres, mais elle était arrivée, et, en défalquant les heures perdues en réparations, il avait mis tout juste huit jours. Si l'on avait pu m'assurer une voiture de secours, j'aurais considéré l'expédition comme raisonnable. Cela ouvre des vues sur la manière dont von der Goltz peut organiser son affaire.

Mais on n'a pas tout dit, en montrant qu'il peut établir des bases de ravitaillement à


LE SUFFRAGE DES MOUTS 85

Bagdad. De là il lui reste à agir. S'il se propose de mettre la main sur les immenses raffineries d'huile do pétrole de l'île d'Abaclan, précieuses à la marine britannique, ou plus encore de ruiner le prestige de l'Angleterre devant les sables sacrés cl les sanctuaires de Kerbela, où le clergé chiite observe lalutte, il lui faudra balayer sur une profondeur de six cent cinquante kilomètres, dans la Basse-' Mésopotamie, des troupes que ravitaillent le golfe Persique et les grands fleuves, \rriver là-bas, c'est bien. Mais obtenir un résultat?

Tout cela est monté de manière à frapper l'imagination. C'est du genre Zeppelin ; on n'en voit pas Irop l'effet. L'effort est saisissant, colossal, si vous voulez, et puis après? Ces immenses conduits donnent un débit fort mince. Retournons du côté de'l'Fgyple, nous verrons que là aussi les Allemands sont en mesure d'amener de Berlin un matériel, mais qu'il semble bien que ce soit des gouttes d'eau dans le désert.

Il faut que nous revenions à Alep. C'est d'Alep que se détache la série des utilisations et des raccords que l'on peut appeler le chemin d'invasion de l'Egypte.

D'Alep, le chemin de fer français bien connu mène, par liama et Homs, après un


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transbordement à Royack, dans la divine Damas. Là commence la ligne sainte, la ligne des pèlerins de la Mecque, dite ligne du Iledjaz, qui va actuellement jusqu'à Médine. En cours de route, cette ligne, par leurs soins, vient d'être raccordée à Jérusalem. Jérusalem avait déjà son chemin de fer jusqu'à Jaffa, et de Jaffa une piste de caravane va, le long de la côte, par Gaza, au canal de Suez.

En outre, la ligne sainte de Médine mène à Maan,d'où une piste do caravane, passant par Akaba et le Sinaï, atteint Suez...

Tout ceci, c'est ce dont nous sommes sûrs. Mais c'est un minimun. Peut-être les Allemands sont-ils en train de prolonger ces voies ferrées vers l'ouest, soit de Jérusalem, soit de Maan. Là-dessus manquent les renseignements certains, et le plus récent article du Berliner Tageblall, écrit par son correspondant de Turquie, publiait d'évidentes erreurs.

Comment les Allemands, durant la guerre, et alors qu'ils n'avaient pas leur libre parcours de Berlin à Constantinople, ont-ils pu exécuter ces travaux? Ils ont démonté cent kilomètres de voies que la Compagnie française de Beyrouth-Alep-Damas avait construits de Damas à Mzcrib (et qu'ils ont trouvé fort agréable de détruire car elle concurrençait


LE SUFFRAGE DES MORTS 87

leur ligne du Iledjaz), et puis ils avaient amassé des rails en vue de prolonger do Médine à La Mecque celle ligne du Iledjaz. Ah ! sur tous les points du globe, ces prévisions de l'Allemagne et la variété des prétextes qu'elle savait trouver à ses préparatifs de guerre !

Quant à les admirer, comme font les journaux allemands, d'avoir « construit à double voie les lignes de Syrie », leur mérite serait mince. Nos chemins de fer de Syrie, qu'ils nous ont volés, bien que n'ayant qu'une voie, sont calculés et préparés pout en recevoir deux. Les Allemands n'auraient eu qu'à poser les rails. Mais pourquoi? Us veulent vraiment trop nous faire croire que leur richesse en matériel doit écraser sous son poids les lignes de l'univers entier el qu'ils ont des millions d'hommes à envoyer dans tous les sens ! Il y a dans leur cas du charlatanisme.

Voilà donc les Allemands à même d'envoyer au seuil du désert de Suez, comme en Mésopotamie, quelques produits de Krupp. Mais le désert, entre la Palestine et l'Egypte, s'étend sur deux cent cinquante kilomètres. Gomment le traverser ? A la rigueur, on pourrait y mettre un rail. Mais pour une locomotive il faut beaucoup d'eau. Leurs archéologues qui ne cessent de promener dans tous les sens, à


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travers l'Asie, leurs curiosités variées (je vous parlerai un jour de ce que j'ai vu de la.mission Oppenheim), ont-ils fait les sondages qui permettraient do creuser utilement des puits? Les Pères qui ont l'habitude d'organiser les caravanes de la Terre Sainte au Sinaï el à l'Egypte disaient il y a un an, à celui qui les interrogeait, quo la traversée du désert pour une armée était impossible. Le fait est, pourtant, que l'armée turque a passé. Mais était-ce une armée? Des bandes trop faibles pour agir sur l'Egypte. L'armée de Djemal, dont Mackensen prend le commandement, pourra-telle surmonter, si elle est encombrée de l'attirail d'une guerre à l'allemande, ces deux ccnl cinquante kilomètres de sable qu'avaient péniblement franchis des bandes musulmanes à l'avance sacrifiées ? L'événement nous le dira. Toutprésagequ'ellearriveraitfatiguée, inquiète de ses derrières, et pour trouver, cette fois, des organisations défensives qui ne permettront plus de franchir le canal.

En réalité, toutes ces opérations allemandes sont remarquablement dessinées par des gens d'imagination qui savent lirer de leurs ressources tout ce qu'elles renferment et un peu plus encore. C'est superbe d'arriver de Berlin au Sinaï et à Kerbela pour exécuter des plans


Li: SUFFRAGE DES MOUTS 8p,

allemands avec des moyens allemands, et l'on serait d'abord tenté d'accuser d'infériorité l'intelligence de la Quadruple. Mais s'il so trouvait qu'il y eût de la mégalomanie dans le cas allemand, l'apparente timidité des Alliés serait toute justifiée, et leur réserve deviendrait la saine raison.

Dès maintenant, il saule aux yeux qu'il y aune part considérable de charlatanisme dans ces préparatifs bruyants du Kaiser, il dit qu'il veut en finir avec l'Angleterre, en se jetant à la fois sur Calais, sur Suez, sur les Indes. Je crois que plus immédiatement et plus simplement il va tenter de se jeter sur Salonique. En Asie, sou plan est de faire illusion. Il veut à la fois tromper son peuple et l'Islam. Il cherche à se donner en Egypte et aux Indes un prestige supérieur à celui de l'Angleterre. 11 espère intimider et éblouir plutôt qu'arriver à frapper. Son grand effort, c'est pour mettre en mouvement l'esprit religieux de l'Islam.

Mais de cela, nous parlerons demain, car je crains de m'être laissé entraîner par ces questions passionnantes d'Asie.


90 LE SUFFRAGE DES MORTS

Ml

LA (JUERRE SAINTE DANS L'ISLAM

ao Dm.mbrc I()i5.

Les Allemands sont contents de savoir que leur Kaiser préparc une armée d'Egypte et une armée des Indes et qu'il achète une grande quantité de chameaux. Cette satisfaction de son peuple, c'est un résultai immédiat, digne d'intérêt aux yeux de l'empereur: avec une application singulièrement révélatrice de ses inquiétudes, il se préoccupe sans cesse de fournir des aliments aux imaginations germaniques; mais des espérances déçues se retournent contre le prometteur, et ce n'est pas tout d'annoncer la conquête de l'Egypte et des Indes; il faut les conquérir.

Où le Kaiser, qui sait ce que lui préparent l'Angleterre, la Russie, la France et l'Italie, se voit-il les loisirs el les ressources pour faire l'Alexandre en Asie? Nous ne cherchons pas à diminuer la valeur des moyens que son élalmajor a su constituer à Damas et sur le Tigre. Les opérations ont été préparées d'une manière ingénieuse el puissante. 11 reste à opérer. De


LE SUFFRAGE DES MORTS gi

grandes difficultés ont été vaincues. Mais l'Angleterre, pas. Et si disposé que l'on soit à admirer un rail qui court d'Arras à Jérusalem et à Djarablis, l'inslrutncnt semble frêle pour soulever l'Egypte et les Indes.

Aussi bien l'Allemagne ne se propose-t-ellc pas de faire sauter d'une pesée,'manu militari, ces portes d'or si lourdes et si lointaines. Elle a ses moyens magiques pour agir sur les esprits. Des peuples l'attendent, tout prêts à briser leurs fers et à surgir des cachots où de mauvais génies les retiennent. Elle va surgir, dans une altitude saisissante, au seuil des nations captives et opposer prestige à prestige. L'influence anglaise là-bas est l'effet de forces qui ne peuvent pas être pesées, qui n'ont qu'un êlre hypothétique, qui n'existent que sur les imaginations. Eh bien! arriver par terre, de Berlin, n'est-ce pas déjà une nouveauté miraculeuse capable de faire tourner toutes les tôles de l'Orient et de les prédisposer à bien écouler le message do Guillaume, l'ami do l'Islam 1

Cette longue voie ferrée, ce mince ruban, l'Allemagne pense s'en servir comme d'une mèche, pour porter l'étincelle à des foyers qu'elle veut croire lout prêts pour l'incendie. Dans ces pays d'Asie où régne la force bru-


()2 LE SUFFRAGE DES MOUTS

laie, l'homme depuis des siècles se console en répétant que l'esprit est au-dessus de la matière la prédisposition religieuse y est grande ; l'Allemagne se Halte d'y pouvoir exploiter le fanatisme. Tout son plan est d'échauffer assez, par un appareil de force, ces millions d'hommes pour qu'ils proclament la guerre sainte contre l'Angleterre et que l'incendie gagne nos territoires d'Afrique.

Une pensée religieuse, fomentée pour ta gloire de Mahomet entre l'empereur Guillaume et les Je mes-Turcs, qui se piquenl d'être libérés de toute croyance religieuse el qui ne croient même plus aux principes de la Révolution française, dont ils vivaient, a peu de chance d'être chargée d'une grande force mystique. Ces gens d'Orient sont fort intelligents. Ils connaissent les bêtises que le clan jeuneturc accumule pour le malheur de l'Islam cl s'ils ne savent pas les empêcher ils ne tiennent pas à les aggraver. J'ai beaucoup causé, à la veille de la guerre, avec le chef des Derviches Tourneurs à Koniah. On sait le rang principal que ce personnage singulier occupe dans l'Empire; on sail également le crédit populaire de ses humbles confrères. Cet homme charmant, de l'esprit le plus distingué, causeur érudit et danseur excellent, jo n'ai pas besoin


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de le dire, no m'a rien exposé qui se rapporte directement à celle guerre que ni lui ni moi ne pouvions immédiatement prévoir à Koniah, au mois de juin ip/i/|. Nous n'avons causé que de la philosophie des Soufys et de la littérature persane. Mais d'après ce que j'ai pu apprécier de son bon sens naturel et de sa prudence renseignée la corporation des Derviches Tourneurs, qu'il dirige el qui est bien l'une des plus propres à déchaîner les passions populaires, ne doit pas à celte heure prêcher avec ardeur la guerre sainte pour le compte des Allemands. Ce qui ne contient aucune parcelle de vérité ne larde pas à pourrir. Il y a un point de départ absurde à vouloir que les boutiquiers cl les paysans de Turquie confondent les intérêts du pangermanisme avec les intérêts de leur foi.

Je me rappelle avoir lu dans Gobineau le récit fort spirituel des efforts qu'il a vu faire au gouvernement do Téhéran pour déchaîner la guerre sainte contre l'Angleterre. Le peuple fut réuni dans la mosquée royale et un moullah fui la proclamation sacrée conjurant tous les musulmans de courir à la défense de la foi menacée par les infidèles. Mais à chaque instant une voix moqueuse interrompait le prédicateur el il lui était impossible de


p/l LE SUFFRAGE DES MORTS

mettre fin au tumulte, aux éclats de rire, aux interruptions grotesques qui allaient croissant. Des cris, des quolibets, des calembours, et en (ace de tout cela les efforts désespérés du moullah pour gagner son public, vous reconnaissez une de ces réunions qui chez nous annoncent à un candidat que son élection est ratée. En effet, personne ne s'engagea. A Chiraz seulement la populace s'émut un peu, mais ce n'était pas pour attaquer les Anglais, c'était pour les soutenir.

Je connais des régions de la Syiic où c'est bien ainsi que les choses pourraient tourner: en faveur des Anglais. J'ai rencontre (inutile do dire où) des groupes importants dévoués à l'Angleterre parce qu'ils pratiquent certains cultes curieux, dont le chef habile l'Inde, au millieu des Anglais qui lo protègent et l'entourent des soins calculés.

Nul danger qu'un foyer de fanatisme s'allume contre la Quadruple dans l'Empire ottoman. On Y déplore assez généralement cette guerre. Et les étincelles seront peu dangereuses, parlant d'un milieu si froid. Ce n'est pas à dire qu'en dehors de l'Empire, des incendies no pu'sscnt être allumés si quelque succès venait a favoriser l'Allemagne. Mais défendons-nous, grand Dicul Et en attaquant.


LE SUFFRAGE DES MORTS Q.r)

C'est nous, Français et Anglais, qui ferions peut-être le plus aisément la guerre religieuse au sultan el aux Germano-Turcs.

Les 'Pures sont des conquérants qui ont saisi par la force le pouvoir religieux en même temps que les territoires. Le sultan de Conslanlinople ne descend pas du Prophète. Qu'il est peu de chose auprès des chérifs, dont la généalogie remonte à Mahomet, et quelle injure pour le grand chérif de la Mecque d'avoir à supporter l'autorité d'un indigne usurpateur! Le sultan use de grands ménagements, et sous forme de présents paye au grand chérif certaines redevances. Mais les deux puissances restent opposées profondément.'Dans l'état des choses, on peut croire que le grand chérif n'a pas trouvé qu'il y eût un suffisant ■motif pour prêcher la guerre sainte. Mais on doit obtenir mieux. Si des dépulations d'Algérie, de Tunisie, du Maroc et des nations de l'Inde qui relèvent de l'Islam orthodoxe venaient donner le khalifat au grand chérif de la Mecque, nous serions dans la vérité historique et nous ruinerions la valeur morale de l'Usurpateur de Constantinople, entouré de ces Jeunes-Turcs dont l'impiété révolte les fidèles des sanctuaires islamiques.


Q(> LE SUFFRAGE DES MORTS

XIII

LE RETOUR DES MUTILÉS DANS LEURS VILLAGES

Les invalides de la guerre.

ri Décembre U)i5.

Il y a quelque mois, j'ai annoncé à nos généreux lecteurs que la Fédération nationale d'assistance aux mutilés des armées de terre et de mer ouvrait aux invalides de la guerre leur première école d'agriculture. J'étais plein de confiance, car M. de Fontgalland, l'éminent président de l'Union du Sud-Esl des Syndicats agricoles, nous faisait profiter de son expérience. 11 nous installait celle maison de rééducation, à sept kilomètres de Lyon, dans le beau domaine de l'Ecole Sandar, au village de Limonest. Aujourd'hui nous avons des résultats dont je viens rendre compte aux grands blessés de la guerre, pour leur dire qu'un bon nombre d'eux peuvent hardiment se maintenir dans leurs professions agricoles.

Le plus simple et le plus utile, c'est d'abord que je mette ici la circulaire que la Fédéra-


LE SUFFRAGE DES MOUTS 97

tion leur adresse. Les mutilés et ceux qui les aiment y trouveront un ensemble de renseignements positifs que je suis prêt à compléter autant de fois que l'on voudra bien m'écrire. Voici ce quo nous désirons que l'on lise dans les hôpitaux et ambulances :

Le but essentiel de la Fédération est la rééducation des mutilés. Nous voulons leur apprendre un métier qu'ils puissent exercer malgré leur mutilation et qui leur permette de gagner leur vie. C'esl ainsi que nous avons organisé divers ateliers de rééducation qui fonctionnent à Paris; mais beaucoup de mutilés, cultivateurs avant la guerre, nous ont manifesté le désir de le redevenir. C'est pour eux que nous avons créé a Sandur-Limonesl, près de Lyon (Rhône) un Institut agricole des Mutilés.

Tout y est calculé en vue d'adapter les mu - lilès de. la guerre aux professions agricoles. Tous les soins tendent à obtenir qu'après un séjour dans le milieu sain et agréable de Sandar, ils sortent plus habiles, plus forts et mieux instruits, aptes à exercer sans déchéance el plus fructueusement leur belle cl attachante profession.

Il résulte des expériences faites, qu'après le temps nécessaire à sa réé^éiUiony^mx mutilé


98 LE SUFFRAGE DFS MOUTS

de la jambe peut très bien soigner le bétail, donner à manger aux animaux, les panser, traire les vaches, faire la litière, même enlever le fumier de l'écurie ; qu'il peut arracher les pommes de terre, et les betteraves, les ramasser, conduire certains inslrumenls comme le cultivateur Jeun cl autres, ayant un siège. Tous les travaux de jardinage sont également à sa portée, cl même le bêchage lui est possible. La taille des arbres fruitiers, de la vigne lui est également chose aisée. Il y a aussi la floricullure, le soin d'une serre, le bouturage, le dépotage et le rempotage. En/in, tous les travaux concernant la basse-cour, l'aviculture, ainsi que Tapicullure.

Pour les mutilés d'un bras, l'expérience nous a démontré qu'ils peuvent, malgré leur amputalion, exécuter certains Iravaux de labour au brabanl, et qu'ils arrivent même à tourner seuls le brabanl. Ils se livrent aux Iravaux de culture à la main, avec pioche, bêche, triandine, râteau, fourche etc. ; ils soignent le bétail; certains ont appris à harnacher les chevaux et à les atteler. Enfin, ils peuvent également se livrer aux Iravaux de jardinage ; tailler, surcler% brouetter,

C'est vous dire mes chers compatriotes, qu'il vous sera facile, en suivant les cours de l'école de Sandar, d'apprendre un métier qui sera


LE SUFFUAGE DES MOUTS 99

compatible avec votre cas et qui vous permettra de gagner votre vie en restant dans la culture.

Nous ne saurions trop vous recommander de vous rendre à l'Institut agricole, pour vous rendre compte par vous-même de l'intérêt que vous auriez à y rester. Vous n'uvez qu'à prendre à Lyon, au Pont-Mouton, le tramway pour Limonest ; vous descende: au terminus, et là vous demandez l'Ecole Sandar.

Il est bien entendu que vous devrez vous conformer aux règlements de l'établissement, c'està-dire promettre d'étudier sérieusement les procédés de réadaptation et de perfectionnement, el prendre pari aux travaux agricoles suivant vos moyens.

Le logement cl la nourriture vous seront assurés gratuitement.

Noire oeuvre se chargera, en plus, de vous fournir gratuitement l'appareil perfectionné qui vous sera nécessaire p nir exercer le métier que vous aurez appris à Sandar.

Voilà, dans son essentiel, la note rédigée par notre secrétaire général et que je prie nos amis de faire lire autour d'eux par les soldais mutilés. Elle nous donne mieux que des espérances, des résultats certains. Quand j'ai écrit mon premier article sur les Mutilés aux

7.


COO LE 8UFFUAGE DES MORTS

Champs, j'avais confiance parce que M. do Fontgalland me disait de ne pas douter ; mais tout de même j'ai respiré plus à l'aise à mesure que nos premiers pensionnaires m'écrivaient avec allégresse qu'ils se sentaient en possession d'un vrai métier. Et puis dans le même temps je causais de-ci dc-là. On n'entend jamais trop de cloches.

M. Paul Besnard me disait... Mais avant qu'il nous explique ce qu'il sait de l'emploi que l'on peut faire des mutilés dans l'agriculture, il faut que je vous le présente pour que vous jugiez de son autorilé... M. Besnard est fils d'agriculteurs ; tous ses ancêtres du côté palerncl comme du côté maternel ont toujours été dans la culture. Lui-môme^n'a pas d'autre vie. Après avoir passé son baccalauréat, il est entré à l'Institut agronomique et de là dans sa ferme do Guyancourt. « Cette ferme, me dit-il, je l'ai organisée et reconstruite on partie moi-même, faisant, avec l'aide de mon personnel, mes travaux de maçonnerie, de forge, de menuiserie, depuis en Algérie j'ai créé depuis quinze ans un gros domaine presque exclusivement vilicole, avec tous les derniers perfectionnements do la science... »

Vous voyez, il ne s'agit pas d'un théoricien,


LE SUFFRAGE DES M0HTS 101

mais d'un homme d'expérience qui raisonne sur des réalités, sur ses affaires de chaque jour. En outre, il n'a rien à voir avec l'école Sandar et les syndicats agricoles du Sud-Est. M. Besnard déploie son activité en Algérie et en Seine-ct-Oise. Eh bien ! il affirme, lui aussi, que les mutilés peuvent parfaitement gagner leur vie dans les travaux agricoles.

« J'ai vu, me dit-il, un homme auquel il manquait l'avant-bras gauche faucher très bien. Il avait remplacé cet avant-bras par une sorte de moignon en bois, assez grossier, dans lequel un simple trou laissait passer la hampe de la faulx et lui permettait de diriger l'outil. A ma ferme, je possède un homme à qui un accident de machine, voilà vingt ans, a coupé le bras droit, près de Fépaule. C'est aujourd'hui l'un de mes ouvriers les meilleurs et les plus adroits. Seul il garnit les boeufs, mène les chevaux, conduit les moissonneuses-lieuses, dont il manoeuvre tous les leviers. Il surveille les appareils de triage des grains, qu'il arrive à ensacher lui-même et à peser. A la distillerie, il entrelient le matériel, gratte et brosse les parties métalliques qu'il peint ensuite.

« D'ailleurs co que cet homme a pu faire faire sera facilité maintenant par les construc-


102 LE SUFFRAGE DES MOUTS

leurs, dont la tâche sera de s'ingénier à construire des instruments on rapport avec les moyens d'action des mutilés. Il est évident, par exemple, qu'à l'heure actuello, pour les gens qui n'ont plus qu'une jambe, on devra mettre des sièges sur les charrues, les rouleaux, elc, Il y en a, du reste/sur presque tous les outils venant d'Amérique. La herse sera suivie par une sorlo do petite voiturelte où l'homme remorqué par l'outil pourra surveiller son travail et conduire ses chevaux comme on conduit une voiture. L'absence d'une jambe ne l'empêchera pas de conduire une moissonneuse, une machine à faner, à arracher les pommes de terre ou les betteraves, à sulfater la vigne, car il sera assis. Et puis, s'il est besoin, on le doublera d'un enfant, à qui il servira, lui aussi, de moniteur, pour lui apprendre le maniement des outils.

» En Normandie, où mon père possédait une grande ferme, lo mécanicien n'avait qu'une jambe. Simple ouvrier d'nbord il s'était fait connaître peu à peu, cl était arrivé à monter un atelier où il occupa dans la suite plusieurs ouvriers. Il avait toulc la clientèle de la contrée pour les réparations mécaniques de batteuses, moissonneuses, machines à vapeur, etc. »


LE SUFFUAOK DES MORTS Io3

C'est avec un grand plaisir que je recopie ces témoignages et je crois que vous aussi vous êtes content de les lire, car co sont autant de promesses de tranquillité pour nos amis les soldais blessés. On doit leur souhaiter qu'ils puissent retourner au village. Sur les quinze mille mutilés que l'on compte que la guerre a déjà fait, quinze cents sont des Parisiens ; les autres, pour la plupart, des ruraux, llanotaux me dit qu'ils s'occupe de créer pour eux une écolo de bergers. Cela encore est très bien. Nous avons ouvert la bonno voie.

Au reste, il no faut pas croire que nos ateliers parisiens du quai de la Râpée, ou de la rue des Epinettes préparent des déracinés. Nous y enseignons l'ajustage et la forge, la ferblanterie, la menuiserie, la cordonnerie, le métier de tailleur, Ce sont là des arts très précieux à la campagne^ J'ai toujours dans l'esprit, comme idée directrice, ce que me disait un homme d'expérience se faisant l'interprète d'hommes de sa valeur : « Pour les invalides de la guerre, pas de métiers de femmes, pas de métiers qui ne puissent être exercés au village. » L'Action sociale de Seinect-Oise a ouvert une enquête précieuse auprès des maires, des curés, des châtelains, des


I0/| LE SUFFRAGE DES MORTS

fermiers et des syndicats agricoles, pour connaître d'eux, jusque dans les moindres hameaux, les petits métiers ruraux où les mutilés pourraient s'employer do manière à trouver une vie normale. Si nous voulons réfléchir un instant, nous nous mettrons d'accord, tous, pour reconnaître quels sont les besoins du village comme de toute la France; on y manque de gens qui sachent un métier.

Des charrons, des forgerons, des mécaniciens, voilà ce que l'on réclame. Et qu'un homme sachant travailler le fer et le bois serait précieux dans nos fermes ! La lettre que voici d'un lieutenant d'artillerie établit d'une manière très saisissante cette incapacité technique de nos cultivateurs ;

Ma batterie est comporée presque- exclusivement do cultivateurs des Deux-Sèvres, do l'Anjou, du Poitou. Us ont tous la prétention de travailler dans un dos pays les plus productifs de France ; je crois que c'est exact, lis sont presque tous de familles de fermiers ou de petits propriétaires relativement aisés. Ils prétendent savoir mener 'rs chevaux, les boeufs, la charrue cl les machines agricoles. Leur ignorance dans le travail du fer et du bois est complète.

Il ne me reste plus guère d'ouvriers : ils sont tous partis dans les arsenaux. Il me reste tout juste un charron, un menuisier et un serrurier. Non seulement je suis obligé d'avoir recours à eux pour les travaux un peu délicats ; comme de refaire des rais pour une


LE SUFFRAGE DBS.MOUTS ICK>

roue, ou d'ajuster une ferrure ; mais pour les moin dros choses : réparer un timon cassé, ou un palonnier en bois, faire avec uno feuille do zinc un simple cornet servant dp porto-voix, faire avec quatre planches une caisse pour le transport des téléphones, faire une bobine en bois avec un axe on fev et une manivelle pour rouler fil téléphonique, fairo des garde-manger avec des planches et do la toile métallique, faire uno simplo table rectangulaire en l»ois blanc.

L'autre jour, j'avais à remettre en état, à la forge, une vingtaine do pioches dont la pointe et le tranchant étaient émoussés. L'ouvrier en for, seul, a été jugé capable de le faire, avec les maréchaux.

Je n'en finirais plus si j'énumérais tous les petits travaux de rien du tout que j'ai chaque jour à faire faire cl qu'aucun cultivateur de la batterie n'est capable de faire,

Ignorance complèto do tout ajustage, même pour le bois. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est do scier des planches et de les clouer grossièrement, ou de faire des manches de pioches ou de pelles. Dès que c'est du métal, plus rien.

C'est indéniable, la France souffre d'une pénurie extraordinaire de la main-d'oeuvre industrielle. Nos ateliers-écoles de rééducation marquent la voie du salut ; nous créons avec ces admirables hommes de vrais artisans. Peu d'entre eux avant la guerre savaient un travail, un art ; si nous leur donnons cette plus-value, nous compensons leur amoindrissement physique et enrichissons la patrie. J'ai été bien ému de ce que m'ont dit les


I0f> I«K Sl'FFRAGlï PF.8 MOUTS

mutilés de la Hapée, il y a uno quinzaine de jours ; « Nous avons travaillé à la Revanche et maintenant nous préparons la revanche économique do la France,., »

C'est cela môme. J'ai la conviction que notre OEuvre des Mutilés est bonne et donnera de grands résultats. Évidemment ù la Râpée, chez Kula, à l'Institut agricole do Sandar (Limonest), dans nos ateliers epars, nous ne pouvons entretenir h. la fois que quelques centaines de mutilés ; mais ils se succèdent, et puis le type est créé, et je sens que nous avons secoué l'apathie générale. D'autres [oeuvres surgiront ; elles ont un modèle.

Déjà nos filiales de province ont commencé leur rendement. Je ne vais pas tarder à vous les faire connaître. C'est un aspect très important et plein d'avenir de la Fédération.

XIV LE POILU TEL QU'IL PARLE

a3 Décembre 1915.

Nous allons célébrer la Journée du Poilu. Voilà six mois qu'ici je la demandais. Ceccaldi et quelques parlementaires y pensaient de leur


SUFFRAGE DFS MORTS IO7

côté, cl so sont chargés do l'organiser entre eux. Ils veulent constituer un trésor, afin de donner aux soldats qui n'ont pas do famille ou dont la famille est malheureuse le moyen de profiler do leurs permissions. Idéo juste cl généreuse que le public accueille de tout son coeur.

Voilà de ce fait le mol « Poilu » installé sur tous nos murs en grands caractères, presque officiellement. J'ai dit, l'autre jour, que je trouvais quelque chose de déplaisant à cette consécration d'un mot qui no me semble pas respecter assez ceux qu'il désigne. Poilu! le vocable a quelque chose d'animal. C'est vrai que j'avais demandé : « A quand une Journée du Poilu? » mais ce qu'un écrivain peut se permettre dans une conversation familière avec ses lecteurs n'est plus de même convenance si c'est le Parlement qui l'emploie. Pour une solennité, le mot manque de dignité; il respire une jovialité qui est peu de saison et nous entraîne trop du côté de la farce... Le pittoresque est-il donc indispensable? Pourquoi pas, tout simplement, la Journée du Combattant, ou, comme me disait Gyp, la Journée du Soldat?

« Mais non, me dit un sage correspondant, je ne vous suis pas dans vos scrupules. Le


I08 LU SUFFUAGK DES MOUTS

mot do poilu a rompu ses lions étymologiques autant que celui do soldat. Un poilu a sans doute du poil, autant que le soldat reçoit une solde, mais des harmoniques supplémentaires donnent la note fondamentale, Le « combattant » a, comme tous les mots qui gardent leur figure de participe présent, quelque chose de pas définitif ; un mourant, un mendiant, un protestant... Poilu a jo no sais quoi d'hirsute, sans doute, mais aussi do solide et de fort. Jo vous assure qu'en avril, au poste de commandement d'où nous observions le déclanchement des braves gens qui partaient à l'assaut, blocs de boue transformés soudain en guerriers, il n'y avait pas d'autre mot pour venir sur nos lèvres, au commandant R... et à moi : « Il faut une fête du Poilu, Barrés devrait s'y atteler. »

J'écoute, mais je ne me rends pas. Dans l'action même, poilu est admirable de spontanéité, de vérité farouche. Il est juste, hardi, fait image et l'on serait bien chétif de s'offusquer. Mais sur de grandes affiches officielles et froides, pour annoncer une fête nationale, pour grouper des jeunes filles qui quêteront le passant, ces deux syllabes nues ne sonnent pas à l'unisson avec nos pensées d'amitié et de respect...


Mi SUFF1UGK DÏÏS MOUTS **>[)

Tout ceci d'ailleurs est d'importance secondaire et l'on m'excusera de céder aux manies, d'un écrivain habitué par sa profession h peser, faire sonner et vérifier les mots, sur sa table do travail, un peu plus qu'il n'est raisonnable. L'essentiel est que Ccccaldi et ses amis remplissent la caisse de nos permissionnaires les moins favorisés. Et puis « poilu » ne peut plus ne pas être. Le mot est créé. Au début, plaisait-il tant (juc cela à l'armée? J'en doute. Mais c'est d'elle qu'il nous vient, et nous recueillons avec la plus amicale curiosité tout ce qui se forme spontanément dans son esprit, tout ce qui réfléchit sa misère et sa vaillance.

Un aimable correspondant m'envoie un petit essai plein d'esprit sur le langage que ses amis et lui parlent au fond des tranchées. C'est imagé, très riche en pseudonymes ; cela rappelle par la couleur et la crudité le vieux français ; c'est jailli de la source vive. Puisque la Journée du Poilu nous en donne l'occasion, et que M. Henry Solus (à l'armée, un caporal ; dans le civil, un docteur en droit, lauréat de la Faculté) m'en prête la science, voulez-vous que je vous présente le poilu tel qu'il parle?

Le poilu est un homme. Mais vous l'entendez rarement parler de sa figure. Son visage,


IIO LU SUFFIUGi: DES MOUTS

lo plus souvent recouvert de barbo (d'où son nom), rutnd une appellation animalo peu honorable, qui est d'ailleurs commune à l'ensemble de la figure et à la bouche en particulier.,, Vous comprenez l L'expression revient à tout propos et sonne rude et bien. On dit : Prendre un obus sur le coin (je me demande où il se trouve) de la g.,., comme aussi : en pleine poire, dans le portrait ! Vin tout ceci, c'est de la figure qu'il s'agit.

Vous savez que la tête ou troc/non se coifle d'un képi, dit kébrock, pot de /leurs.

Le buste du poilu, la partie de son corps qui contient l'estomac et les entrailles, qui est par conséquent le réceptacle de la nourriture, se nomme pour ce motif : coffre, bide, buffet, lampe. Rien ne fait plaisir comme de s'en /...lanfjucr plein la lampe.

Le poilu met ses jambes, ses fpulles, ses

pattes, ses harpions, son compas, dans un objet

appelé par certains pantalon, mais par lui :

fahar, frandar, froc, fourreau, grimpant. On

■voit le gesle de l'homme qui s'habille...

A ses pieds, panards, ripatons, il enfile des godillots ou, si vous préférez, des godasses, des grôles, des crorpienots, des ribbouis, des péniches (le pied du soldat est généralement mignon), des chaussettes à clous, des pompes


I.K SUl-FHAuU UK8 MOUTS 11 I

(à l'usage de l'eau des tranchées probablement).

Tout le mondo connaît si;or, le sac; Mtt* Lebel, le fusil, et Hosalie, la baïonnette, trois fidèles amis du troufion.

Le temps où le poilu se couchait dans un lit, appelle pajol ou plumard, en raison sans doulo de l'absence do plumes dans la literie, est maintenant passé. Il dort (quand il dort, et alors il pionce, il roupille, il en écrase) sur la terre, heureux d'avoir de temps en temps un peu de paille en guise do drap ou de soc à viande. Au repos, en arrière, il trouve quelquefois un lit : quelle joie, quelle nouba, quelle foire !

Mais la chose est rare depuis que le poilu habile la tranchée et ses gourbis, ses cagnas, ses calebasses.

Sa grande préoccupation est alors de défendre sa peau. Car il reçoit des visites peu agréables : les gros noirs, les marmites, les wagons-lits, les trains de wagons-lit, s'il y en a plusieurs, le métro,. .Que sais-je encore ? C'est alors que retentissent les : « Planquez-vous l » Les poilus s'aplatissent sur le sol sans s'émouvoir: faut pas s'en faire / A quoi bon avoir les foies blancs, verts ou tricolores, en d'autres termes, avoir peur? On n'est pas une bleusaille !


HA ! i: SUFFUAC.E DES MOUTS

Et quand résonne l'éclatement formidable du io5 ou du aIO, le poilu apprécie d'un air amusé : « C'est un pépère,,, un maous... un pépère-maous ! » De petits bourdonnomcnts se font entendre : ce sont les éclats nommés mouches à miel, abeilles (ces qualificatifs étant d'ailleurs communs aux balles) qui, heurtant un obstacle, cessent brusquement leur ronronnement.

Aussi, on est brave; on en a dans le rentre : on est blessé, altigé, amoché ; on meurt, cela s'appelle être occis, clamccé, clabolé, bousillé, zigouillé, Il en tombe beaucoup, surtout à la charge à la baïonnette, quand on va à la fourchette.

Notez enfin un autre petit inconvénient de la vie des tranchées. Ces cochons de Hoches ont amené avec eux, laissés en liberté, une multitude d'insectes parasites, parmi lesquels on doit signaler, en raison de leur nombre et de leur universelle renommée, les poux, lotos ou (jos, petites bêtes blanches aux pattes agiles, appelées aussi pour ce motif mies de pain mécaniques... Et je vous assure que pour s'en débarrasser, on a bien de la peine : tjuel boulo !

Ce sont là les ennuis d'un métier qui réserve, par contre, d'agréables moments.


LE SUFFRAGE DES MOUTS Il3

La soupe, par exemple !.., Il faut avoir vécu au front pour être capable de comprendre l'enlhousiasme de l'accueil fait à . l'homme sale et graisseux que la guerre a révélé cuisinier : ce Ah! le v'ià, / cuistot! Eh bienl ça va à la euislanve? Dis donc, vieux, qu'est-ce lu nous apportes à becqueter ? » Le cuisinier, louche en main, procède alors à la distribution. Chacun tend sa galelouse, lisez gamelle, et reçoit sa portion de râla : bidoche ou barbaque cuite avec patates, faitlots ou riz. Avec cela un quart de boule (pain ou brichelon) et de temps en temps un morceau defromelon ou fromgi (fromage).

Seulement il arrive parfois que, pour divers motifs, la soupe ne vient pas : attaques, changements imprévus de secteur, culbute du cuisinier et de sa becquetance sous la rafale des obus. Philosophiquement, en s'accompagnant d'un geste des mains qui esquissent un noeud imaginaire sur le ventre, le poilu se met la tringle ou la corde, serre un cran à la ceinture; ou, par antithèse, il se bombe. Et il le fait sans trop se plaindre — rouspéter ou rouscailler — se réservant d'ailleurs de se lasser une boite de singe.

Mais quelle n'est pas sa joie lorsqu'il peut se rassasier à son aise, se taper la tête ou la


Il/» LE SUFFUAQE DES MOUTS

cloche, s'en mettre plein le col, plein le cornet ! Lo comble du bien-être est atteint quand parait le vin, le pinard tant désiré. On ne l'a plus, comme autrefois, en litre, en hil; on en touche <— et encore !... — un quart. Sinon, au cas où le pinard a fait le mur, on se contente d'eau, dite flotte ou lance. Puis vient le traditionnel jus, dont on ne se passerait pas pour un empire, De temps en temps enfin, on distribue de l'eau-de-vic ; la goutte, la gniole, le criq, le fie connais bien. Mais, généralement, le poilu voit là un signe avant-coureur d'une attaque. Alors,malgré le plaisir de l'absorption, il trouve que «ça laf.. .iche mal! » Il eût préféré déguster en paix, que diable! Ce plaisir de la soupe s'adresse à ce qu'Aristote appellerait l'âme inférieure. Il en est un autre d'une essence supérieure ; celui de recevoir des lettres. Les babillantes sont toujours bien venues : celles des parents, des vieux ; des frères et soeur$,frungins et frangines; des amis, des copains, des connaissances restées au pays ; des parrains et marraines de guerre. Souvent aussi on y trouve de quoi garnir son porte-monnaie. Les yeux du poilu, ses mirettes, s'illuminent lorsqu'il voit son morling se remplir de ronds, de balles, de lunes. Bien heureux ceux qui ont du pognon, du pèse !


LE SL'FFIIAGE DES MOUTS HO

La guerre a eu le magnifiquo résultat do créer entre les combattants, dans la tranchée, des liens d'amitié et de fraternité qui se traduisent de préférence par les qualificatifs : mon vieux (môme s'il est de la classe 17), mon pot'. Le poteau est celui sur lequel on s'appuie, en qui on a pleine confiance. C'est le copain préféré, le bon :ig, le chic type. On ost heureux de le retrouver. Quant on le voit, on luisante su P paletot (bien qu'il n'en porte plus depuis plus d'un an), on lui bondit su' /' poil (ce qui est plus conforme à la réalité), on Vagrafje (vous apercevez dans ce terme le mouvement des atomes crochus dont parlait Lucrèce). Depuis les secours sur le champ de bataille jusqu'aux menus services de tous les jours, le poleau est toujours prêt à obliger son copain. Il cherche, en douce : sans bruit, en secret, à lui éviter des histoires. Il l'empêchera de se faire poisser, piper, gaffer par un chef, d'avoir des embêtements, de tomber sur un. os, sur un dur, sur un manche, sur un bec de gaz. Il lui conseillera de ne point faire le zouave ou le mariole, ce qui signifie faire sottement le fanfaron.

Pour passer le temps et entre deux parties

de caries, les poilus causent avec plaisir de

leurs prouesses. Avec force détails et déplaces

déplaces


IlG LE'SUFFRAGE DES MOUTS

ments de képi sur la tête, ils racontent les aventures qui leur sont arrivées depuis le jour où ils ont quitté le dépôt — ce qui se dit : En jouer un air, mettre les voiles, tes bâtons, les bouts de bois (simple façon de parler !) «■— jusque cl y compris leur arrivée à l'hosto (l'hôpital). Que pas un ne s'avise alors d'exagérer, de bourrer le crâne, d'en f..lanquer plein la vue aux autres, d'en faire un plat ou une tartine. —« Ça n'a rien à faire ! » lui répondon. « -Tu vas un peu fort, tu charries, lu attiges! » (car tout le monde se tutoie maintenant). Mais ce peut être de bonne foi que l'auteur du récit se trompe; le copain rectifie alors : « Non, vieux, tu legourres ! »

N'allez pas croire surtout que les poilus sont toujours d'accord, Leurs discussions sont quelquefois violentes. Il leur sort de ce que vous appelez bouche des expressions qui broieraient ce papier si je les y transcrivais... Eu voici uno tout au moins convenable cl curieuse : volaille ! en accentuant sur les voyelles des deux premières syllabes, ce qui • donne à Tépilhète une expression de dégoût, de haine. ■», Quant au mépris, rien no l'exprime mieux que : sale embusqué, genou creux! Sachez en outre que le poilu agacé et importuné vous envoie promener sans scrupules


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en lançant la main droite par dessus l'épaule et en disant, après un petit sifilement : « A lu gare ! » traduisez : Laissez-moi la paix, c'est inutile d'insister, vous perdez votre temps. Et, d'autres fois, il vous déclarera sans sourciller : « J'en ai marre », j'en ai assez.

Apprenez enfin que Gambronnc est très admiré et plagié dans certaine de ses expressions historiques. Son mot célèbre retentit à tout propos, dans les moments tragiques comme dans les circonstances les plus comiques. Selon l'intonation de la voix, il exprime la joie, la surprise, l'ennui, la tristesse, la colère. Il entre surtout dans la composition d'une locution célèbre, très goûtée du poilu, ayant un synonyme que je puis seul vous livrer : débrouillard,

... Voilà ce que me raconte le caporal Solus. Je le remercie, au nom de mes lecteurs, pour sa curieuse communication. C'est une feuille do l'herbier des tranchées qu'il nous envoie là. Il a cueilli sur tige des mois qu'on ne reverra plus aux printemps prochains, des mots nés d'un caprice, d'une misère, d'une minute de vaillante gatté, cl qui passent de bouche en bouche sans jamais se fixer. Tout au plus si parfois une main engourdie les trace au charbon sur les planches pluvieuses d'un


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baraquement provisoire. Le plus grand nombre s'évaporeront le jour où nos soldats reprendront leurs vêtements et leur langage civils, le jour où le jeune caporal Solus revêtira, au barreau de Paris, sa robe d'avocat stagiaire. Dans ce temps même, ils ne cessent pas de se transformer; Certains sombrent, d'autres émergent. Il s'agit pour eux de peindre une réalité si mouvante! J'ai dans l'idée que le mot poilu, lui-môme, estait bout de sa course. Il rendait admirablement les dehors du soldat des tranchées, mais celui-ci, vous savez comme il est à celle heure? Le casque en tête, des luneltes d'aulomobiliste sur les yeux et trois tampons en bâillon sur la bouche, la muselle remplie de grenades à main, quelques appareils respiratoires pendus à ses trousses, c'est une curiosité zoologique inouïe que le poilu du front, à la fin de IOIB ; c'est un nouveau-né dans celle vie d'héroïsme ; il va se rebaptiser.


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XV

L'ENFANT ET LE VIEILLARD In memoviam.

a.î Décembre igi5.

Je ne regrette pas, enfant, que to crovance AU rencontre* chez moi le respect et l'accueil, Puis(|uc tu pus franchir le redoutable seuil Avec celte sereine et haute confiance.

(Jean PMCIIAM à$onfih>)

VIllustration publie le « Voyage du Centurion», l'oeuvre posthume d'Ernest Psichari, qui est tombé au champ d'honneur, il y a quinze mois, en Belgique, lors de la relraile de Charleroi. Quelques pages puissantes de Paul liourget précèdent et commentent ce grand livre sincère où l'on trouvera, étape par étape, au cours d'une expédition militaire on Mauritanie, le journal d'une conversion, l'autobiographie du jeune héros que nous aimions avec admiration.

« L* Appel des Armes, le premier roman de Psichari, nous avait dit la vocation militaire et dans quel moule psychologique prend son relief, si Ton peut s*cxprimer ainsi, ce type


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humain d'une frappe très spéciale qu'est le soldat. Le Voyage du Centurion nous dit l'éveil du croyant dans ce soldat et comment la religion de la consigne mène ce fervent de la discipline à toutes les disciplines... » Ainsi s'exprime Paul Bourget. Je vous renvoie à sa préface. Je suis incapable de vous parler de ce livre en critique, incapable d'analyser l'impression que j'en reçois. A cette heure, au milieu de ma tache, comment pourrais-jc en toute liberté d'esprit me livrer à aucun poème? C'est l'action qui absorbe nos pensées d'enthousiasme et de vénération. Un tel auteur dont l'âme aimait à construire et dont la mort va être indéfiniment agissante me disirait de son livre. Le Centurion n'est qu'une image imparfaite qu'il donne de lui et, si belle que son génie l'ait faite, nécessairement inférieure au modèle que le voici tragiquement devenu.

Aujourd'hui, veille de Noël, je reste en méditation devant le groupe de faits qui prolongent parmi nous l'activité du jeune héros, et, ce qui m'émeut, c'est qu'il soit lepelit-fils d'Ernest llenan et qu'il ait éprouvé devant l'Eglise la même nostalgie qu'éprouvait son grand-père.

Henan aurait voulu rester quand même


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dans l'Église. H ne s'est jamais consolé d'être dehors. Comme il désirait que ce fût possible de rester catholique sans avoir la foi ! l\appelez-vous les pages ardentes, désordonnées de Patrice, qui furent, il y a peu, mises au jour. Toutes pleines du parfum des ruines romaines, elles montrent un philosophe de vingtsept ans, jeune évadé de Sainl-Sulpice, tout raidi, tout irrité et que fascine encore le sentiment catholique, le soir à la tombée du jour, quand les trois cents églises et les monastères do la Ville papale commencent à tinter les prières à la Vierge.

Ce besoin de l'infini, ce besoin de Dieu et de l'Eglise, l'enfant à son loi", l'a connu; mais il décida, contrairement à son grandpère, de vaincre et de soumettre son intelligence. Le trajet qu'avait fait l'aïeul, voici qu'à soixante-dix ans de distance le jeune héritier, en sens inverse, le refait. Il rejoint la vieille maison que son enfance avail ignorée. Il franchit le seuil sacré. «Que veux-tu ? »-— « Je veux le baptême. » Mais voici que sous le porche où il reçoit l'instruction, le cathéchumène voit grimacer une figure. « Qui est celui-là? » dit-îl. — « Tu l'as reconnu. C'est Henan l'Apostat. Ton grand-père est un damné »,


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Eh quoi ! faut-il encore croire cela ? Le vieillard qui était si bon pour moi, le père de ma mère serait un damné ?

L'Église éprouve à l'égard de Henan une nuance particulière d'horreur. Les prêtres sont plus indulgents pour Voltaire que pour l'auteur de la Vie de Jésus. Ils ne croient pas à la sincérité de sa pensée religieuse. Quand il s'approche, ils revoient le baiser de Judas. Arrière toi qui fus des nôtres et qui embrasse le Christ pour le trahir. Simple lecteur, j'ai bien souvent souffert de ce dur traitement inlligé au vieux maître dont j'aime l'oeuvre par longs fragments. Mais pour son petit-fils, à l'heure qu'il réclame de toute son unie le baptême, quelle amcrlumc, quel conflit! Ecoulez de quelle manière sublime il le règle.

Dans la première année de sa vie chrétienne, Ernest Psichari résolut de faire une visite au séminaire d'Issy. Il retrouva le parc et ht chapelle, tels que Henan les décrit dans ses Souvenirs ; «Jo vis avec une grande émotion, racontc-t-il, les endroits mêmes où mon malheureux grand-père avail prié. » Jamais, de toute sa vie, le jeune auteur n'aura rien écrit qui soit plus chargé do drame et de grandeur que cette simple phrase. .L'enfant tragique s'est promené sous les froides char-


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milles, et, sur le banc de pierre, il a vu le Fantôme que nous avons tous aimé; il a vu le jeune clerc assis à l'écart, un livre à la main, cl reconnaissant celui dont il portait dans ses veines le sang et le génie, Psichari s'est approché :

— «Ne me tente pas, ô mon Aïeul ; ne fais pas de reproche à mon coeur. La beauté de ton imagination, la supériorité de ton intelligence ne peuvent rien sur ma raison, que j'ai soumise avec ivresse à la discipline de mon directeur; mais jo soufire si fort dépenser que je puis peiner aucun des miens ! Pourtant le christianisme a triplé le respect et l'amour que j'ai pour vous tous ; la vraie vie ne détruit rien que le mal ; elle accroît les bons sentiments naturels, les développe, les enrichit. Si vous saviez combien le Christ que vous ne m'avez pas fail connaître a augmenté pour vous mon respect cl mon amour l »

C'est ainsi que Cymodocée, après sa conversion, supplie son père, le vieux prêtre des faux dieux,

Jo ne me charge pas d'imaginer les sentiments que Henan aurait éprouvés devant cette urne sincère qui lui tenait de si près. Mais je sais qu'après cette visite Ernest Psichari souhaita do n'être qu'un simple curé de village,


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comme pour mieux accomplir el plus finalement encore son devoir de réparation. Je suis prédestiné, pensa-t-il, pour expier ce qu'il y cul d'excessif dans l'orgueil intellectuel de mon grand-père. Il aurait dû être recteur d'un pauvre village en Bretagne; je le serai à sa place... C'est un ordre de la Providence qui se réalise, et c'est, aux yeux de ce noblo enfant, une preuve qu'il n'y a pas de colère invincible do Dieu sursoit aïeul. Dans le plan divin, celui-ci n'a pas été anathémalisé. Henan n'a pas été le Génie du Mal. Pour un Lucifer, il n'y a pas de rédemption possible.

Telles étaient les vues d'Ernest Psichari, dont je ne fus pas le confident, mais que nous attestent de nombreux témoins, Mgr Gibier, évêque de Versailles, le père Janvier el ces deux amis qui partageaient sa foi, Henri Massis et Jacques Maritain, avec qui il répétait le mot des psaumes : « A'os scimus quonian translali sumus de morte <al vitam. » Ils attestent que la vie d'Ernest Psichari était devenue celle d'un saint, qu'il récitait chaque jour de longs ofiiees et mêlait étroitcmonl les dovoirs d'un religieux à ses devoirs de jeune ofilcier.

La guerre éclata au moment où le jeune lieutenant venait de décider qu'il irait à Homo


LE SUFFRAGE DES MOUTS l!î5

prendre ses grades de théologie. Elle l'empêcha de se faire ordonner pour la rédemption de son grand-père ; elle lui permît de se faire tuer pour la rédemption de la France. C'est toujours cette vue mystique de ne pas vivre pour soi, de ne pas attacher d'importance à son propre personnage. En quittant Cherbourg, il écrivit à l'abbé Ikilleul ; « Je vais à cette guerre comme à une croisade parce que je sens qu'il s'agit de défendre les deux grandes causes auxquelles j'ai voué ma vie. »

Et maintenant voici des textes certains que je désire mettre sous les yeux du public comme les litres de gloire d'Ernest Psichari. Ils parleront plus fort que ne ferait aucun commentaire.

Au jour de la mobilisation, en quittant sa garnison de Cherbourg avec son régiment, te :t° d'artillerie coloniale, il dit à son ami, le chanoine Iluynel : « Au revoh\ là-haut ou à Cherbourg, mais sûrement après la victoire ». Peu après, le a:* août» à Hossignol, son régiment était détruit. Un rapport contient ces mois : « ... Je tenais à vous faire savoir la fin glorieuse du :v régiment de l'arme. Los hommes ont élé d'une bravoure sans égale, pas un n'a bronché. Alors qu'ils étaient sors d'y passer tous» pas un u*u flanché, Ils


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ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre. Combien y sont restés ? je ne saurais vous le dire. » Ernest Psichari était des morls. Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit : « Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que son capitaine/Nous avons passé un après-midi côte à côte. C'est lui qui commandait le tir de la pièce, où je me trouvais. Le soir à 5 heures, en voulant sauver sa pièce il a été fauché par les mitrailleuses. Nous en sommes sortis trois sur quatorze. »

Une aulre personne écrit : « Vers G heures, j'aperçus le lieutenant Psichari, sous un arbre, près do ses pièces, soutenant le capitaine Chcrrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers l'ambulance et le laissa à la porte pour retourner à sa pièce. A ce moment, les Allemands arrivaient à trente mètres. Le feu cessait et le lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que formaient les Allemands autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit sur un blessé cl tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et glissa à terre. »

Enfin, le médecin militaire H.,., qui se trouvait au moment suprême à quelques pas du jeune héros, écrit : « ...Mort le soir d'uno


Mi-SUFFRAGE DES MORTS I 'À"}

défaite, Ernest Psichari n'a pas une minute', désespéré de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu recueillir de ses propres lèvres l'aveu de cet espoir certain; mais celle foi dans le succès final avec laquelle nous étions tous partis, je l'ai retrouvé le lendemain intacte, chez tous nos blessés, et certes, ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui cul douté alors que personne ne doutait. Hien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat. Ceux qui l'on vu plus lard ontélé frappes du calme de ses traits ; autour de ses mains était enroule un chapelet. »

Ernest Psichari avait accompli toute sa mission dans ce monde.

Un do ses jeunes amis, M. Marilain, m'a reproché d'avoir dit qu'il mourait ayant justifié son grand-père. Gomment veut-on que je m'exprime? Je ne fais pas de théologie; je me place au point de vue d'un écrivain -patriote. On a pu à diverses reprises suspecter la valeur éducative de l'oeuvre immense et Irop ondoyante de Henan. Gomme elle esl pleine de Germanie! Gomme elle manque deci de-là d'un violent parlî-pris! Ce n'est pas mon avis; pourtant quelques-uns le jugeaient

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128 LE SUFFRAGE DES MORTS

ainsi ; mais l'enfant se dresse auprès des siens pour dire, lout sanglant : « Au jour terrible, j'ai été votre défense el votre justification, votre bouclier et voire couronne, »

XVI

L'AMENDE HONORABLE D'UN CATHOLIQUE ESPAGNOL A LA FRANCE

Propagande à l'étranger.

aO Décembre if)t5.

Un grand nombre d'Espagnols tiennent en toute bonne foi le Kaiser pour le défenseur et le vengeur de la religion. « Et moi aussi, je l'ai cru l » s'écrie don Francisco Martin Melgar, « mais je viens faire amende honorable (i) à la France catholique. »

Quel est cel honnête homme qui s'élève pour nous rendre juslice du milieu do ce Carlisme espagnol, si violemment hostile à la cause des Alliés P

Secrétaire pondant vingt ans du dernier

(t) Uno traduction do to petit Ihro cspaguol, Y Amenée honorable, va p&rctttre chez Blond, avec une préface «lôMorolt'Vtîo.


LE SUFFRAGE DES MORTS I SI)

Don Carlos, puis conseiller intime et éducateur de son fils, Don Jaime, Franscisco Mclgar habite depuis longtemps Paris. C'est un vieillard de grande autorité auprès des catholiques espagnols les plus exaltés contre la France. « Oui, leur dit-il, j'ai crié comme vous haro sur la France impie. Au moment oit éclata la catastrophe, ma première pensée fut qu'enfin cette nation sectaire et persécutrice allait recevoir le châtiment qu'ellc-môme avait appelé sur sa tête et que la justice divine avait choisi comme instrument de punition un souverain chevaleresque et magnanime tel que le Kaiser. J'étais en Autriche, au chûteau de Frohsdorf ; brûlant d'avoir des nouvelles, je partis pour Vienne, et la première chose qui mo tomba sous les yeux fut le document 1res réservé adressé par l'empereur d'Allemagne à celui d'Autriche, pour porter à sa connaissance l'ordre qu'il avait donné à son état-major do faire une guerre d'extermination. « Mon Ame se déchire — disait le document — mais il faut absolument toul mener a sang et à feu, égorger hommes et femmes, enfants et vieillards, no laisser debout ni un arbre, ni une maison. Avec ces procédés do terreur, les seuls capables de frapper un peuple aussi dégénéré qucle pcuplcfraneais, laguerre finira avantdcux


l3o LE SUFFRAGE PEg MOUTS

mois, j'en ai la certitude, tandis que, si j'ai des égards humanitaires, elle pourrait se prolonger pendant des années. Malgré toute n.a répugnance, j'ai donc dû choisir le premier de ces deux systèmes qui épargnera beaucoup de sang, bien que les apparences puissent faire croire le contraire. »

« La lecture de pareilles atrocités fut une première douche très glaciale sur mes sentiments germanophiles, et j'ai commencé à me demander si le pseudo-Constantin n'était pas autre chose qu'un monstre sanguinaire. J'étais plongé dans ces méditations quand j'entendis crier les journaux du soir. Je cours les acheter, et j'y trouve une allocution du Kaiser à ses soldats, disant : « Je viens d'apprendre que deux médecins militaires français sont parvenus à se glisser par surprise dans la place de Metz, et qu'ils ont empoisonné avec des microbes du choléra asiatique les puits où la garnison puise l'eau. Je vous dénonce ce crime épouvantable, A vous de réfléchir quels moyens vous devez employer pour venger vos camarades condamnés à un genre de mort tellement alroco. »

« Alors j'ai reçu plus qu'une simple douche, un déluge. Cet homme, me suis-je dit, est non seulement cruel, mais calomniateur. Su-


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rcmehL il n'csl pas un idiot; il faudrait l'être pour s'imaginer que les Français, dont le premier objectif était Metz, allaient introduire de gaieté do coeur dans cette région une épidémie aussi mortelle pour eux que pour les autres, attendu que les microbes ne distinguent pas les uniformes ni les nationalités. Donc, le but de cette allocution ne peut être que do suggérer aux soldats l'idée de no pas accorder de quartier. »

Un mois après, M. Melgar so trouvait en -Franco. 11 eut l'occasion de lire un grand nombre de ces « journaux de guerre », rédigés par des soldais allemands, où ces misérables racontent qu'ils ont fusillé des femmes, pendu des prêtres, arrosé de pétrole et flambé vifs des prisonniers. Ces cahiers sont collectionnés à la Bibliothèque Nationale. Bedieren a publié des extraits. Le gentilhomme catholique était fixé sur la religion et la morale de Guillaume.

Un autre fait — qu'il met au défi qui que ce soit de contester — l'a édifié sur le mépris de la Germanie pour l'Espagne. A Vienne, dit-il, au débat do la guerre, l'ambassadeur de Russie, en recevant ses passeports, annonça qu'il confiait ses concitoyens aux soins de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'accompagna


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jusqu'à la gare du départ. Lo train était si petit qu'il fut impossible d'y lasser tout le personnel russe; deux employés de la chancellerie restèrent sur le quai, sous la protection de l'ambassadeur espagnol, qui les conduisit dans sa voiture au palais d'Annagasse.

Le lendemain matin, un commissaire de polico frappa à la porte de l'ambassade. Ecoulez le dialogue ;

Le Commissaire, — Je viens arrêter deux espions russes cachés dans ce palais.

L'Ambassadeur, — Je ne suis pas un receleur d'espions, et vous n'avez pas le droit de franchir cette porte. Ici, nous sommes en territoire espagnol.

Le Commissaire. — En temps de guerre, l'extraterritorialilé n'existe pas.

L'Ambassadeur. — Permettez... Les immunités diplomatiques sont plutôt accordées pour le temps de guerre que pour le temps de paix, de mémo que les médicaments s'emploient plutôt dans les maladies que dans les circonstances normales. Je vous défends de passer les frontières de ma patrie.

Le Commissaire. -—Livrez-moi les espions, ou je fais fouiller le palais.

L'Ambassadeur. — Je ne vous livrerai personne et vous ne fouillerez rien.


LE SUFFRAGE DES MOUTS lÎL'l

Le Commissaire, — Alors, j'emploierai la force.

Et il le fit. il s'en alla chercher de la troupe, mit la main sur les deux malheureux et les plongea dans un cachot, d'où ils ne seront probablement sortis que pour s'en aller

dans l'autre monde mais les Espagnols?

Nous savons tous, en France, qu'ils sont vifs sur le point d'honneur. Que pensent-ils de celle révélation? La Germanie, qui se plaît à essuyer ainsi ses larges pieds, comme sur un paillasson, sur le noble drapeau rouge, jaune, rouge, a des affronts tout particuliers pour le parti carliste. A la mort de Don Carlos, son fils, Don Jaime, fit pari à toutes les cours de l'Europe de la perte qui le frappait, et tous les souverains lui envoyèrent leurs condoléances. Tous, excepté l'empereur Guillaume, qui ne voulut pas recevoir la lettre. « Il n'admettait pas de correspondance avec des gens qu'il ne connaissait pas. » Belle goujaterie, que je prie les carlistes de comparer avec tous les témoignages d'estime elficace que la France a su leur donner au xixe siècle. Morel-Fatio écrit très justement que même les Français qui ne partageaient pas les opinions politiques et religieuses des carlistes espagnols ont rendu hommage à leur bravoure, à leur esprit de


jft4 f«K SUFFU\OB DES MOUTS

sacrifice cl à leur fidélité, quand, après avoir combattu en Espagne, ils sont venus chercher un refuge sur notre territoire.

Qu'est-ce donc que cette froideur el colle fatigue do l'urne espagnole, qui accepte, appelle le triomphe do ceux qui la nient? C'est un effet des gaz asphyxiants. Les nuages infects du mensonge allemand enveloppent les catholiques espagnols, les isolent de la réalité et leur tueraient l'âme si la \ jrilé ne venait à temps délivrer leur respiration.

Quand les Espagnols étaient plus cultivés, quand ils voyageaient, quand ils étaient dans les Flandres, en Franche-Comté, à Milan, à Naples, ils vivaient à côté des hérétiques et les détestaient. Ils aimaient alors la France catholique, Toute la tradition espagnole a été la lutte contre le protestantisme. Je prends ce point de vue puisque je parle à des carlistes, et je leur dis : « Comment ! vous vous mettez avec le Kaiser qui glorifie son «ami Luther», qui déclare que « l'anéantissement de la superstition romaine est la pensée constante de toute sa vie? » Votre position est inexplicable! »

J'entends, on leur fait accroire que l'hérésie c'est aujourd'hui la France. Pour répondre à cet argument, le vieux carliste Francisco Melgar brosse un tableau digne des maîtres de


LE SUFFRAGE DES MORTS 135

l'École de Sévillo et que je découpe pour le plaisir de nos soldats qui s'y verront nvec un peu d'étonnemcnt peints à la Zurbaran.

Sur un immense froid de bataille, qui va de lu mer du iSoral aux -Alpes suisses el qui occupe fdtisicurs centaines de kilomètres, sont ouvertes deux rangées de tranchées.

Le clairon sonne l'attaque et, du fond des unes, s'élève une émouvante clameur religieuse, des invocations au Sacré-Coeur de Jésus,des appels à la Vierge Marie, el surtout te suprême appel aux miséricordes divines avec le cri mille fois répété de ; Absolution! Et les ministres de Dieu étendent les mains sur ces fontes croyantes pour les bénir.

Des tranchées opposées monte jusqu'aux deux, ou pour mieux dire descend jusqu'aux ubimes, un hurlement sutanique et des milliers de voix avec des accents gutturaux clament l'hymne de lu haine, le Choral de Luther.

Faut-il former des voeux pour l'Allemagne ou pour les Alliés? Une telle question, en Espagne, pose un problème religieux. Un très grand nombre de nos voisins voient un abîme entre une nation catholique et une nation protestante. Hier, un Espagnol me disait : « Quand

9.


l3() LE SUFFRAGE DE* MOUTS

je voyage dans les pays hérétiques, je me trouve seuil J'y suis presque dans l'angoisse; tandis que chez vous, je me sens chez nous. Du moment que dans chacun de vos petits villages vous avez un clocher qui s'élance vers le ciol, que votre gouvernement soit ce qu'il veut. »

Celle réflexion moderne est pleine de vérité. Les dignes Espagnols ne doivent pas s'arrêter à une vue superficielle de la France. L'effort du peuple et du clergé français, au lendemain de la séparation, mérite d'inspirer un profond respect à quelque homme que ce soit au monde qui comprend le sérieux de la vie religieuse. Il est bien facile de crier contre la France, mais je prie les catholiques espagnols qu'ils disent loyalement s'ils pensent que l'Église d'Espagne, le jour qu'elle aurait à traverser la crise de l'Eglise de France, en sortirait avec notre clergé, nos oeuvres, nos universités catholiques et toute celte sublime jeunesse de réconciliation que président Charles Péguy et Ernest Psichari?

Les Alliés ont droit qu'on salue leur génie de générosité, leur perpétuelle création. L'Angleterre a persécuté les catholiques au \vne el auxvin 0 siècle. Mais au xixô, comme elle les a favorisés l Elle a sauvé de la confiscation espagnole, en'i'835, le Séminaire des Irlandais de


LE SUFFRAGE DES MOUTS l&J

Salamanque, et encore le Collège des Anglais do Valladolid, et encore, dans la môme ville, le Collège des Écossais. Tout cela, Melgamclo dit pas. Je l'inscris en marge de son livre. Ces trois établissements avaient été créés par les Rois Catholiques contre l'Angleterre protestante, et maintenant c'est l'Angleterre qui défend à l'anticléricalisme espagnol do les supprimer. El de la même manière, aujourd'hui que les Portugais viennent de chasser les religieux, qu'est-ce que je vois? Le gouvernement anglais a exigé que les religieux anglais qui résidaient en Portugal y fussent maintenus, et c'est nous qui, à Paris, avons recueilli des religieux espagnols que l'Espagne avait laissé expulser du Portugal. Parfaitement, je vois à Paris, avec grand plaisir, tels prêtres qui étaient aumôniers de l'ambassade espagnole à Lisbonne et qui, chassés de Portugal ont été autorisés à fonder une église rue de la Pompe.

... Méconnaissance de l'histoire ancienne, méconnaissance des faits actuels, voilà ce qu'il y a au fond de celte excitation d'une partie des catholiques espagnols contre la France. Ils sont injustes par ignorance. Puisse notre voix qu'anime, quelques-uns le savent, la plus vive amitié, parvenir auprès d'eux.


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Jo sais bien que tout ce que je dis dans cet article no concerne qu'une fraction du peuple espagnol. Mais peu à peu la grande lutte va tirer toute la nation de sa quiétude relative. 11 ne suffit pas do vouloir rester neutre el de s'appliquer à se tenir en dehors du conflit. La fièvre se gagne ; les événements extérieurs s'imposent à la volonté pacifique du gouvernement le plus ferme. Ce n'est pas en vain que l'Espagne fait partie de l'Europe et représente uno partie méditerranéenne avec des intérêts très précis. Dans son isolement, elle subit à son tour et à sa manière les répercussions de tout ce qui se passe à côté d'elle. Je ne parle pas seulement de l'affaire des sousmarins et de la question marocaine. La question économique existe. Il serait possible qu'un certain équilibre moral, plus ou moins fictif, arrivât à être rompu, et il est de grande importance que nous ne négligions rien de ce qui peut agir en notre faveur auprès de chacun des partis espagnols. Je souhaite que les carlistes accueillent Yamende honorable de Francisco Melgar, ce cri arraché à la conscience de l'un d'enlre eux.


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XVJl

POUl\QÙ'6l LKS ALLEMANDS NE MAUCUËNT PAS SUll SALONIQUE

37 Déct-mbre I<)i5.

Le Kaiser raconte à l'univers qu'il va prendre l'offensive en Belgique, sur Noyon, en Alsace...., au Monténégro, en Albanie, à Salonique, sur le Nil, en Mésopolamie, en Perse, sur Dvinsk. C'est bien du travail ! Ses sujets aimeraient mieux qu'il leur donnât des pommes de terre et du lard.

Il n'a plus les effectifs qu'il lui faudrait pour batailler de tous les côtés à la fois. Il faut qu'il choisisse. Le bon sens lui conseille de s'essayer d'abord sur l'Albanie, le Monténégro et Salonique. Tout semble annoncer qu'il voudra marcher sur Salonique avant de tenter les offensives qu'il affecte de préparer en France, Un front de quinze jours doit offrir une moindre résistance qu'un front d'une année.

Mais pourquoi la marche sur Salonique n'est-elle donc pas commencée ? Qu'attendent


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ces Germano-Bulgares? Qu'est-ce qui les ompêcho de poursuivre le corps anglo-français en territoire grec ?

Il y a trois semaines, ils avaient pu espérer envelopper sur le Vardar nos soixante mille hommes. Quel succès pour eux l Et pour nous quel désastre, où notre emprunt eût été compromis! Nos troupes ont su habilement manoeuvrer ot se réfugier sur Salonique. Gomment les Allemands n'ont-ils pas profité de la supériorité du nombre pour nous acculer à la mer avant que nous eussions pu nous retrancher? Pourquoi nous laisser dix jours de répit durant lesquels nous nous sommes organisés? l\éjouissons-nous. Par une faute inexplicable, nos ennemis viennent de perdre le bénéfice militaire de leur opération.

Que s'est-il donc passé? Dans quelles difficultés matérielles et morales s'embourbent les Allemands, flanqués de leurs Autrichiens et de leurs Bulgares?

On n'est pas très fixé. Je me renseigne. Celui-ci me dit qu'il n'ont plus assez de monde; cet autre, que leurs difficultés diplomatiques s'accroissent.

Les élections grecques se faisaient. Les Allemands voulurent-ils donner du temps à Constantin afin de lui faciliter son jeu bien-


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veillant en faveur des empires du centre ? Se trouvèrent-ils arrêtés par un problème plus sérieux, la compétition des Autrichiens et des Bulgares sur Salonique? L'élat-major doit se demander comment il composera le contingent qui pénétrera en Grèce, C'est d'après cette composition que le partage devra être réglé.

Voila les difficultés diplomatiques. Je crois les militaires plus graves. L'armée bulgare n'cst-elle pas très usée ? Que sont les gênes el les retards du ravitaillement? Peut-être les troupes germano-bulgares sont-elles absolument obligées do souffler et de se refaire avant que d'être en état de franchir la frontière.

Quelle que soit la cause de ces heureux délais, ils nous ont sauvés, en nous donnant le temps de fortifier Salonique selon les méthodes que conseille l'expérience de cette guerre. Fils de fer, tranchées, blockhaus de mitrailleuses, grosse artillerie sur terre et sur la flotte, voilà tout ce que les Germano-Bulgares trouveront demain quand ils avanceront. Nous amenons chaque jour des canons et des hommes. Pour enfoncer une ligne ainsi organisée et dans laquelle veillent deux cent mille soldats de troupes fraîches, il faudrait quatre cent mille Germano-Bulgares et


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un matériel considérable d'arlillorio lourde. Où sont-ils? Comment amener à pied d'couvrc les canons nécessaires ? Les voies ferrées de Serbie ont élé très endommagées et la saison crée un formidable obstacle.

Jo penche à croire que c'est la difficulté matérielle qui retarde nos ennemis. Mais il ost bien permis de penser que les difficultés morales ne leur manquent pas. Si humbles que soient les tristes alliés de l'Allemagne, voici venir le moment où ces vassaux ne pourront pas ne pas montrer leurs volontés particulières. L'Allemagne leur a mis le joug sur les épaules ; elle a su unir et lancer contre nous toutes leurs forces, mais la nature des choses ne permettait pas qu'elle coordonnât tous leurs intérêts internes. Les individualités nationales subsistent sous la botle de l'étatmajor allemand. Autriche, Bulgarie, Turquie demeurent préoccupées de leur croissance future, et des oppositions apparaissent entre ces coalisés.

Pourquoi nos ennemis se sont-ils arrêtés sur la frontière grecque ? On n'en saurait pas donner, à mon avis, une raison unique. C'est un ensemble de difficultés diplomatiques et militaires qui paralysent à celte heure l'Allemagne. Pour nous, quel coup de chance l


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Plus les Germano-Bulgares tergiversent, plus les conditions de la lutte à Salonique se déplacent en notre faveur. Désormais on peut attendre avec tranquillité la solution d'un problème qui, les mois derniers, fut bien angoissant. Notre affaire, qui se présentait mal, s'est améliorée par le plus heureux concours de circonstances. C'est à un réel danger que nous avons échappé. Durant plusieurs jours bien sombres, en suivant sur la carte leurs manoeuvres pour investir nos soixante mille hommes du Vardar, nous nous disions que nous laisserions là-bas des prisonniers ou bien que nous aurions à rembarquer sous le canon de l'ennemi. Mais nos chefs ont admirablement manoeuvré. Et puis la Fortune nous favorisa, A cette heure, nous avons le bénéfice moral d'avoir couru à l'aide des Serbes, Notre honneur est sauf. Dès l'instant qu'un désastre ne s'en est pas suivi, c'est d'un bel eflet que la France, une fois déplus, se soit jetée dans l'embarras parce que ses amis poussaient un cri d'alarme. Et puis notre espérance ne s'est pas envolée des Balkans ; nos chances demeurent avec nos soldats sur la plage de Salonique.


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WI1J

NOS DIX-HUIT COMITÉS RÉGIONAUX LA KfiDtëllATION NATIONALE DES MUTILÉS

Les invalides de la guerre.

39 Décembre 1915.

Il serait fâcheux qu'une série de déracinements fussent lo résultat d'une généreuse initiative. Nous devons nous préoccuper que noire propagande pour les invalides de la guerre ne tourne pas à les attirer à Paris. On peut dire que la constance sans éclal du « poilu » est faite do nos meilleurs qualités régionales; il ne faut pas qu'invalide il boude son terroir, mais il y a là uno question économique el puis une question d'organisation.

Un grand nombre de mutilés hésitent à regagner leur village natal. Qu'y ferons-nous? disent-ils. Vous y ferez les métiers de tailleur, cordonnier, ferblantier, que nous allons vous apprendre, ou bien encore vous vous rendrez indispensables à la ferme parce que vous saurez manier l'outil, travailler un peu le bois


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et le fer, et tirer tout le parti possible d'une machine.

En outre, nous formons des ouvriers agricoles. Je l'ai déjà dit ; je crois utile de le répéter.

L'école d'agriculture do Ltmoncst existait avant la guerre; elle a élé mise par l'Union du Sud-Est à la disposition de nos mutilés. Pour chacun de ceux que nous y envoyons, nous versons à l'école une indemnité de a fr. uoc. par jour qui assure leur existence. De son côlé, la Société des agriculteurs de France, c'est-à-dire la plus grande société agricole de noire pays, nous a proposé de recevoir nos pensionnaires dans uno école qu'elle possède à Beau vais. Ainsi pouvonsnous dès maintenant augmenter le nombre des mutilés que nous dirigerons vers l'agriculture. Que leurs amis ou conseillers leur fassent remarquer que Y Union des syndicats du Sud-Est et la Société des agriculteurs de France sont admirablement qualifiées pour les placer, uno fois que leur rééducation est terminée cl que nous leur avons fourni l'appareil le plus convenable,

Mais ce n'est pas assez d'apprendre ou réapprendre aux soldats blessés des métiers do village. Au lieu de les attirer dans nos


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couvres de Paris, nous devrions, dès le début, chercher à les ramener dans le pays d'où ils sont originaires. Nous attachons une grande importance à les confier aux soins d'associations régionales.

Coque nous avons voulu fonder, ce que nous développons depuis tant de mois avec les plus admirables concours d'activité et d'argent, ce n'est pas seulement le Comité de Paris que préside Louis Barthou et dont chacun connaît les Ateliers de la rue des tipinettesoi Y Internai du quai de la Papêe, c'est un ensemble de comités sur tout le territoire, c'est une Fédération nationale.

Au début, pour no pas êmietler les efforts, nous projetions de constituer un comité par région de corps d'armée. Ni plus, ni moins. Mais essayez donc de vous tenir dans un sys* tème l II faut accueillir comme elles poussent les branches vigoureuses d'un bel arbre. Se soustraire au cadre départemental, c'est une audace à laquelle de plus entêtés que nous ont dû renoncer. Chaque préfecture est habituée à avoir ses oeuvres locales et, si j'ose dire, elle jalouse la préfecture voisine. Les personnalités désignées par leur situation pour prendre les initiatives nécessaires ne se connaissent guère, d'un département à l'autre, ou ne sont


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pas disposées à collaborer, c'est-à-dire à se subordonner. Quelles qu'en soient les raisons, c'est un fait que nous avons dû abandonner l'idée séduisante delà région, cl que nos souscripteurs et organisateurs on province se sont réunis par départements. Encore, dans la Seine-Inférieure, avons-nous deux groupes, au Havre et à Rouen.

Sur la question du règlement, nous avons procédé avec la môme souplesse. Une des plus belles sociétés qui existent, la Société d'assistance aux blessés, a un principe très ferme. Son comité central impose un mode de fonctionnement uniforme à tous ses comitéslocaux ; en outre, il prélève un pourcentage sur leurs ressources. Ce n'est pas notre système. Nous mettons à la disposition de nos formations de province un projet do statuts-modèles, qu'elles adoptent le plus souvent, mais parce que c'est leur bon plaisir; nous nous bornons à exiger que leurs statuts ne contiennent rien qui contrediso les nôtres, et qu'elles s'engagent à nous foire Unîtes communications utiles. Nous leur laissons la plus grande autonomie, et, loin do rien prélover sur leurs recettes, nous les subventionnons.

A celle heure, nous avons pu provoquer ou favoriser la création de quatorze comités


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régionaux, à Bayonne, Besançon, Bourg, Fontainebleau, le Havre, Limoges, Nancy. Nîmes, Pau, Poligny, Rouen, Versailles, Toulouse, Yyetot, auxquels il faut joindre VEcole de rééducation professionnelle de Lyon, qui est l'oeuvre déjà fameuse do notre vice-président ilerriot, YÊcole de rééducation professionnelle municipale de Marseille et VOEuvre des Mutilés de la guerre, gérée par la commission départementale de centralisation des secours aux blessés militaires de la Loire-Inférieure. Ces trois oeuvres ont un caractère municipal ou départemental, et par là ne pouvaient pas, à strictement parler, entrer dans notre faisceau d'associations ; mais comme nous désirons les uns et les autres créer entre nous des liens, elles font parlie do notre Fédération, non pas au titre d'affiliées, mais en qualité d'adhérentes. C'est d'ailleurs exactement la môme chose, Et vous voyez qu'à celte heure, si l'on compte le comité de Paris, notre Fédération peut s'enorgueillir de dix-huit comités.

C'est très bien; ce n'est pas suffisant; regardez une carie : nous n'avons pas encore un comité (j'appelle cela un poste de secours) dans toutes les régions de la France. Quand un mutilé s'adresse à nous du fond de la province, faut-il donc qu'il prenne le train? Le


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bon sens voudrait pouvoir le diriger sur l'association affiliée la plus proche du lieu d'où il nous écrit. Nul trésor, en effet, no suffirait à faire voyager de toute la France vers Paris les quinzemille mutilés que l'on compte déjà. Et puis il est bon que le bienfaiteur soit rapproché du soldat qu'il veut aider. Nous sommes ainsi faits que chacun do nous éprouve son maximum de plaisir à doter une oeuvre qu'il voit fonctionner quasi quotidiennement sous ses yeux.

J'ai confiance que mes lecteurs vont maintenant s'employer à créer des comités locaux dans les régions encore dépourvues. Pcut-êlre désiroriez-vous plus do détails sur les dix-huit associations déjà constituées? Devrais-je, les ayant nommées, les reprendre une à une? Rien de plus aisé ; j'ai sous les veux d'excellentes notes des secrétaires généraux de la Fédération, MM. Olivier Sainsère et André Silhol, à qui nous sommes redevables des résultats obtenus, mais je crains d'être long sans être complot. La Fédération prépare une brochure, un guide, un historique. Ah! si j'avais la libellé de vous raconter comment se crée une oeuvre, quelles sympathies et quelles hostilités elle rencontre, Ce serait d'un intérêt philosophique,


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L'tëlat n'a qu'une finie de défiance devant les associations privées, quelles qu'elles soient. Cela, nous lo savons d'antique science. Il ne favorise pas nos oeuvres de mutilés. Le ministre do l'intérieur ne pouvait pas s'opposer à leur formation, mais il leur refuse toute subvention, sinon parfois un, deux ou trois billets de mille francs. En revanche, pour les écoles rattachées à des personnalités administratives, à des départements, à des communes, et qui vivent sous son contrôle, il s'engage à combler leur déficit en fin d'année. G'csl bien tentant.

Tel csl pourtant l'attrait de la liberté, que jo ne doule pas que nous ne dépassions rapidement noire chiffre déjà fort beau de dixhuit comités cl je fais appel avec une complète confiance aux libres initiatives pour de nouvelles organisations.

Nous ne devons pas nous imaginer qu'en dehors de la guerre proprement dite, on a droit, au repos, à la tranquillité et à se promener les mains dans les poches, en devisant des événements. Ce n'est pas seulement dans Faction militaire que les deux peuples confrontent leurs énergies. Les Français non mobilisés ont à montrer leur valeur, leurs aptitudes* Alors que l'Allemagne entière collabore


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à la guerre mondiale, nous aussi, nous devons avoir à coeur do nous employer de toutes nos puissances et jusqu'au complet épuisement de notre être, sur le terrain où nous sommes le plus capable, ou simplement au poste que la destinée nous a préparé. Si les particuliers et les associations no prennent pas, ne veulent pas prendre, ne savent pas prendre les initiatives nécessaires, il faudra pour loul s'en remettre à l'Etat... Noire campagne pour les mutilés a précédé et guidé l'effort de l'Etat; cela est bon ; cela est conforme à l'idée que nous nous faisons du génie français plein do ressources, toujours inventif quand la situalion l'exige,.. Mais si l'initiative individuelle s'était arrêtée, avait échoué, s'était mal organisée, s'il avoit fallu qu'une fois do plus le lout-puissant Elat se chargeai seul do tout l'effort, n'eût-cc pas été là un échec de l'esprit français, de la manière française et une sorte do victoire du système allemand sur une plus libre civilisation?

/\-*S. <— Je ne veux pas laisser passer sans souligner leur portée les déclarations de Louis Barthou : c< Pas de paix sans l'Alsace-Lorrainc. Nul plébiscite : les deux provinces retrouvent après une absence leur place au foyer franto

franto


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çais. » C'est la note qu'Albert Thomas et la Ligue des Patriotes avaient donnée à Champigny. A leur heure, tous les hommes d'Elal viennent affirmer la volonté unanime du pays. La pensée de Louis Barthou n'a pas attendu aujourd'hui pour se faire connaître, mais on notera les applaudissements qui ont accueilli son éloquente expression.

XIX

L'INSTRUCTION MILITAIRE A LWHMÊfi

3o Décembre 1915.

« La nation exige qu'ils fassent leur devoir, tous ceux qui ont la charge ^instruire les jeunes gens do la classe toi 7 et de les préparer pour la grande lutle.,. Ainsi parle Galliénî dans son excollent discours aujourd'hui affiché sur toutes les murailles. El c'est un mot d'ordre qu'il faut accueillir, élargir el appliquer non pas dans les dépôts seulement, mais dans les cantonnements de l'arrière.

Il ne s'agit pas de fatiguer les soldais en exercices rebutants et inutiles, mais de donner


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à chacun d'eux, aux jeunes et aux vieux, l'instruction qui se dégage de cette guerre.

Le long du front, un peu en arrière des combattants, c'est toute une série d'écoles variées : écoles de mitrailleurs, écoles de sousofficiers, voire des petites écoles de guerre où l'on enseigne la stratégie pour former de nouveaux officiers d'état-major. J'ai raconté la visite que j'ai faite, cet été, dans un village du Nord où des jeunes Anglais, lires de leurs tranchées pour trois semaines, un mois, apprenaient à l'ombre d'un beau parc, tantôt dans des manuels, le plus souvent par des exercices, le métier de chef de section. La casse a élé grande. Dans toutes les armées, on s'ingénie à former des cadres.

Un ami m'écrit ; « Nous allons examiner, au point de vue de la culture générale, les candidats aspiranis-officiers de notre corps d'armée. Gela me paraîl presque drôle, de poser des questions el do juger des réponses î Ces doux journées m'ont mis en présence de quarante garçons dont il faut voir si on peut foire des officiers ; des aspirants d'abord, puis de rapides Saint-Cyriens de guerre, Plein d'intérêt cl d'une sorte de poignant imprévu, cet interrogatoire, dans des villages en ruines, de grands garçons de dix-neuf ans venant, en


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casque do tranchée ou un revolver d'artilleur en bandoulière, avec des émotions do candidats au bachot, parler de La Fontaine ou de la Révolution à un capitaine. En parler ou n'en pas purler, car rien n'a été plus inégal que celle épreuve de « culture générale ». La encore, on pouvait voir combien les moulins a prières thibétaines de nos plus récentes écoles primaires ont faiblement engrené de modestes cerveaux. « La guerre do 70? Oui, j'en ai entendu parler... C'est nous qui avons gagné» après quoi nous avons donné cinq milliards et le Congo aux Allemands. » Le commandant X..., à côté do moi, recueillait des réponses du même genre sur la Garonne qui prend sa sourco dans les Ardennes, sur Nancy qui est en Alsace, sur la mutualité qui est lo « droit de l'Étal à prendre l'argent des caisses d'épargne ». A côté do cela, quelle joie do trouver do ces beaux grands garçons éveillés, vous parlant des livres qu'ils ont avec eux dans les tranchées, comprenant très bien la nature et la portée de cette guerre, se rendant compte que la Franco mérite de vaincre pour autre chose que l'inertie et le débraillé à perpétuer librement!

« Et quand je prêtais l'oreille aux entretiens de ces petits, dans lo coin où causaient


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ceux qui avaient fini, j'étais tout attendri de les entendre, s'intércssant u ce qu'ils avaient à faire, à leurs emplacements et à leurs missions réciproques. Qu'ils faisaient plaisir à voir, ces grands garçons de saine mine, un pou lluets d'épaules dans l'engoncemenl du manteau, mais portant si allègrement la destinée dévolue à leur génération l Petits guerriers sans moustache, aux bonnes grosses lèvres enfantines, ayant un air misérieux, mi-enfantin, un pli puéril de la bouche qui contraste avec la gravité du regard. Fils de famille ou gens du peuple, je vous garantis qu'ils étaient bien « union sacrée », et sur les quarante, certainement vingt-cinq avaient déjà tout ce qu'il faut pour être, même aussi jeunes, des petits chefs qui sauront se faire aimer et obéir. Seulement il se pourrait bien que ce soient plutôt ceux qu'on aurait appelés il y a deux ou trois ans les fils à papa ou les fils d'archevêque. Plus je vais dans cette guerre, plus j'admire certaines persistances, certains petits Ilots qui ont maintenu, de l'admirable façon que l'on voit, le sens des dévouements et des héroïsmes nécessaires. Lïnstruclion proprement dite faisait à cet égard assez peu do chose, et des sources plus actives, tradition de famille, ou bien éducation

tu,


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religieuse, ou bien propreté d'âme naturelle, y ont eu plus de part que les leçons de l'école... »

Ces réflexions et celle image sont intéressantes à recueillir sur le vif. C'est un tableau important à placer dans cette galerie, do jour en jour varié, que nous cherchons à constituer à la gloire de notre nation pendant ces incroyables mois. Mais ce n'est pas des jeunes seulement qu'il faut se préoccuper. Ponsons à donner l'instruction aux troupes de seconde ligne, à ces territoriaux qui onl magnifiquement montré qu'ils ne voulaient pas n'être que des terrassiers, et à toutes les troupes de l'arrière.

Ceux qui ont reçu autrefois l'instruction normale de l'active no sonl pas à môme do faire lace aux nécessités d'aujourd'hui. C'est une expérience toute nouvelle qui se dégage des derniers dix-sept mois. Les territoriaux sont très aptes à la recevoir. Leur sang-froid les prépare au tir. Les Roers, qui étaient souvent des vieillards, ont laissé la réputation des meilleurs tireurs du monde. Souvent ils jetteront mieux la grenade que ne feraient d'abord des jeunes soldats; il ne la lanceront ni trop tôt, ni trop tard. Pour l'emploi des engins nouveaux, créés à l'usage des tranchées, ils se révéleront plus habiles quo des adolcs-


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cents qui ne savent pas se servir de leurs dix doigts. Un ouvrier mécanicien fournira d'emblée un excellent mitrailleur; ses doigts sont faits aux montages et démontages. « Tout homme sera apte à se servir d'une mitrailleuse », dit un règlement allemand saisi sur un prisonnier. Dressons-nous à l'arrière tous les soldais à être des combattants î»

Évidemment, ce sont des frais; il faut des cartouches, des grenades.; mais à cette heure, nous sommes moins à court ; on peul donner aux territoriaux- du matériel d'instruction. Peut-êlro aussi quelque colonel blessé, retiré du front pour un temps, pourrait-il venir un mois ou deux les commander? Il renouvellerait le régiment. Non pas un lieutenant ou un capitaine, mais un colonel apportant les doctrines de l'heure, les réalités du front. Comme il serait bien accueilli'do tous t Les officiers do territoriale sont très désireux de s'adapter, Les gradés inférieurs profiteraient autant que les hommes. Combien y a-t-il do chefs de section qui sachent diriger le tir sur un aéroplane i1 Tout groupe de mitrailleurs est-il prêt à monter sa mitrailleuse sur un arbre, pour échapper aux gaz asphyxiants!* En apprenant aux troupes de l'arrière cette guerre spéciale, on renforcerait encore leur moral.


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Des hommes qui savent bien leur affaire regardent toutes les perspectives avec un coeur autrement solide.

Voilà dans quelle voie, dans quel labeur l'année 191G surprend notre armée. En même temps que nous enregistrons les signes de la fatigua intérieure des Allemands, nous devons nous organiser en vue de la guerre longue, économisons nos soldats et sachons faire les efforts d'instruction nécessaires pour que chacun d'eux fournisse tout ce qu'il possède de vertu guerrière. Nos ennemis souffrent d'un abaissement de la valeur professionnelle dans leur armée. Un des prisonniers que nous venons de leur faire adil qu'on avait coutume de leur répéter : « Deux cents hommes tués se retrouvent plus facilement qu'un officier. » C'est un aveu. En même temps que nous arrivons à nous constituer une armature industrielle qui vaut la leur (et qui bientôt la dépassera, les manufactures anglaises atteignant leur plein rendement), tirons parti, grâce à une instruction bien conduite, de la supériorité naturolledu Français pour l'art do la guerre.


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XX SALUT DÉ UONNE ANNÉE

3l Décembre 191a,

Nous saluoiu l'année qui s'en va, l'année 1915, ses morls et ses vivants. Nous n'en sommes plus à faire le détail de nos sacrifices; ils se confondent dans la noble saignée que les arlères de France ont dû subir pour « rompre » le fer de l'envahisseur. Au début, il m'était permis de saluer ici, parfois, les morts nommément. Aujourd'hui le deuil national est fait de trop do douleurs particulières;' on n'ose plus tenter aucun dénombrement. Mais au torme de l'année, quand nous considérons le long espace franchi el les résultats obtenus, notre gratitude notre hommage pieux se tournent vers les morts, leurs familles et leurs frères d'armes.

Que les survivants se disent que ces héros que nous honorons avec eux sont tombés pour un grand résultat. Il fallut ces sacrifices réitérés pour suppléera un régime d'improvisation; el ces efforts mortels nous donnèrent


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le temps d'organiser les merveilleuses ressources matérielles et morales d'un pays simplement dévoyé par son régime politique.

L'Allemagne était prête pour la guerre. Elle y était prête non seulement par l'effort de ses professionnels, de. son état-major, de son corps d'officiers, que l'État honorait, soutenait, encourageait, écoutait, mais par l'effort de ses industriels, de ses intellectuels» qui, tous, voyaient l'orage sur l'horizon el l'appelaient de leurs voeux criminels.

En France, au contraire, pour cette belle raison que la guerre est un mal, on tenait en suspens l'armée, et l'on s'efforçait de diminuer les sentiments qui seuls peuvent assurer la victoire. Nous allions chercher nos idées à peu près aux antipodes des vraies exigences de l'heure présente. Rappelez-Yous quelles divinités nous érigions, les années dernières; en grands cortèges, toutes pompes dehors, nous rendions des honneurs inouïs à Zola, a Diderot, à J.-J. Rousseau qui ont passé leur vie à dissoudre la pluparl des choses qui sont indispensables à l'existence sociale ; voilà les hommes, les oeuvres, les symboles que nous portions en solennité au temple de la patrie. Ce n'était pas nous entraîner aux idées d'organisation et encore moins aux sacrifices


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exigés par toute organisation. Un peuple qui se choisit de tels modèles, si troubles, a beaucoup à faire, quand vient l'heure terrible, pour modifier ses vues profondes, sa manière de se comporter vis-à-vis des problèmes de la société et de l'existence. Heureusement cet aiguillage à faux nous venait du personnel dirigeant. Le mal demeurait à 1'épiderme. Des ilôts résistants subsistaient autour desquels se cristallise malgré tout ce qui veut vivre et mérite de vivre.

Des forces qui avaient été préservées de la politique par dégoût ou par mécompte et qui se trouvaient ainsi en réserve ont surgi et vont peu à peu donner l'orientation du salut à notre pays. Ceux qui avaient de mauvaises fiches, ceux qui n'étaient pas jugés dignes de collaborer à l'oeuvre d'avant-hior apparaissent peu h peu commo les capacités prévoyantes et agissantes auxquelles, dans cette crise d'homme que traverse le régime, il devient sage et nécessaire de recourir.

Aussi la certitude de victoire que tout patriote porte en soi trouve-t-elle, chaque jour, plus de raisons et plus de faits qui la justifient. « Il est naturel, me fait observer un sage correspondant (celui que j'appello l'admirateur de Vigny), que quelques-uns connaissent


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parfois des périodes passagères de découragement ; il faudrait être démuni de nerfs cl dépourvu de coeur pour traverser lant de jours d'angoisse et pour côtoyer lant de détresses sans en prendre un rellct de deuil. Mais les hommes dont la pensée inclinait vers quelque pessimisme gardent mieux leur équilibre et leur énergie, dans ces sombres jours, que les illusionnistes dont la facile confiance accordée à la vie el à l'espèce humaine était destinée à s'effriter au contact des réalités. On comprend bien qu'un Jules Lcmattrc ou un Paul Ilerviou, trop disposés peut-être, dans leur for intérieur, à faire tous les crédits à la nature humaine et à la bonté des choses, se soient sentis déconcertés « jusqu'à la mort » par un état qui venait démentir le slatul sur lequel ils croyaient vivre».

C'est vrai, il faudrait être sans nerfs el sans coeur pour no pas s'émouvoir de tout ce qui, depuis dix-sept mois, remue jusqu'en son tréfond une humanité qui pouvait paraître d'accord sur certains principes et certaines tendances; mais il faudrait être sans yeux et sans urne pour ne pas apercevoir les faits de noblesse, de générosité et d'inlelligenco qui haussent noire pays, du milieu de ces barbaries, à un degré d'élévation où nul des


LE SUFFRAGE DES MORTS TG3

Français qui vivent aujourd'hui ne se rappelle l'avoir vu.

Salut malgré tout à l'année 1916, qui se lève dans le sang, mais où la France et ses Alliés, ayant achevé d'adapter leur esprit à la guerre, rompront décidément l'équilibre en leur faveur, parce qu'ils comprennent, après dix-sept mois, qu'une seule chose ..importe : mener la guerre à une fin heureuse. L'Angleterre se fait violence cl sacrifie ses principes pour adopter lé service obligatoire; nos pacifistes français renoncent, au moinsprovisoirement, à leurs directives propres pour se ranger à ce que réclame le Salut publie. Ce sont là des sacrifices nécessaires à touteorganisation. C'est dans la mesure où nous les constatons chez nous et nos Alliés que nous sommes assurés du succès, Pour vaincre, chacun de nous doit mettre au tas ses forces totales et faire abnégation de sa personne et de ses idées personnelles lorsque 'l'intérêt ' commun le demande. A ce prix, la victoiro est certaine.

Quelle joie ce sera alors de reparaître à

l'étranger ; d'imposer nos méthodes d'esprit

à des neutres hypnotisés par le germanisme

triomphant ; de voir la rive gauche du Rhin

soustraite à une hégémonie envahissante ; de

u


iGA LE SUFFRAGE DES MORTS

retrouver classées chez nous au premier rang les vieilles vertus militaires, les hautes notions d'honneur, et d'avoir en ceci été du côté des bons ouvriers et des clairvoyants avertisseurs, non parmi les mauvais bergers elles endormeurs. Je ne crois pas aune transformation des vieilles gens ; ceux qui avaient pris position ne feront pas un sincère mea cu/pa ; mais les jeunes générations sont éblouissantes d'ardeur, et je ne sais quel obscur instinct de défense leur a enseigné l'attachement à d'autres notions que celles que leur offre une politique qu'elles méprisent ; et puis tous ceux qui auront vu de près cette guerre auront foi dans quelques saines réalités que hier méconnaissait ou bafouait.

Entrons avec optimisme dans l'année 191 <>. Non pas.l'optimisme béat du fara du se, qui s'exhale encore trop aisément chez beaucoup do nos compatriotes, mais l'oplimisme de l'effort et do l'action, le seul qui signifie quelque chose. Ayons lo coeur vaillant, nous tous, gens de l'arrière, en prenant modèle sur ces Français incomparables, les soldats des tranchées, à qui chaque patriote envoie avec reconnaissance son salut de bonne année.


LE SUFFRAGE DES MORTS 165

XXI LE TOUR DELA CARTE

. »/i Janvier njiO.

Je m'excuse auprès de mes lecteurs de n'avoir pas été capable de remplir ma tâche, ces dernières semaines. Voilà vingt jours que nous avons interrompu nos entretiens; tachons d'en renouer le fil. Dans celle guerre, (jui semble immobile, les événements ne laissent pas de se développer assez vite et, celte quinzaine, à notre profit. Pour les récapituler, faisons le tour du tableau en commençant par la mer du Nordl

Qu'est-ce qu'on nous disait? Que les Allemands allaient fournir une offensive puissante dans lo Pas-de-Calais, et que leur empereur arrivait en Belgique les stimuler de sa présence. Ce projet est tombé dans l'eau des inondations. Ils n'en parlent plus. Avec trois divisions, ils ont attaqué sur le front MonlTêlu-Maisons-de-Champagnc, mais sans réussir à nous prendre un seul élément de tranchée, Ils ont été aisément repousses,


lC6 LE SUFFRAGE DES MORTS

En Alsace, on nous avait annoncé un rassemblement de trois cent cinquante mille hommes sous la conduite de Mackensen. Rien n'est venu.

En Italie, la situation s'est plutôt améliorée. Nos alliés ont repris des tranchées.

Dans les Balkans, rappelez-vous comme nous étions inquiets, il y a quelques semaines l Aujourd'hui, nous nous savons à l'abri d'une défaite et même nous admettons quo le vasto camp do Salonique peut nous fournir des bases solides et lo point de départ pour une offensive. Nous redoutions que la Grèce passât dans le camp adverse, et que la Roumanie se détournât de nous ; on revoit du bleu dans le ciel. Nous avons sauvé une grande partie de l'armée serbe. La capitulation du Monténégro n'a pas élé signée. La guerre continue dans do meilleures conditions au milieu de ces Balkaniques, à qui nous nous décidons à prouver par des actes que notre force ne fera qu'aller en s'augmentant.

En continuant lo tour de la carte, nous arrivons à l'Orient proprement dit,,. Il y a quelques semaines, on menait grand bruit d'une expédition d'Egypte. A celle heure, c'est tout au plus si trente-cinq mille hommes sont rassemblés dans la presqu'île du SinaY.


LE SUFFRAGE DES MORTS 1G7

C'est insuffisant pour s'emparer du canal de Suez.

En Mésopotamie, les Turcs se vantaient de faire capituler la garnison de Kout-el-Amara. M. Chamberlain nous a annoncé, voici déjà une huitaine, que la colonne de secours arriverait à temps, qu'elle n'était plus qu'à cinq ou six milles, et la liaison doit être faite à celte heure.

En Perse, une alliance est signée, el de plus en plus lo soulèvement de l'Islam, sur lequel la partie naïve de l'Allemagne continue de compter, apparaît comme un des narcotiques avec lesquels l'empereur trompe cyniquement l'inquiétude de son peuple. Attendons le réveil cl réjouissons-nous à penser que l'emploi de ces excitants est toujours suivi chez le patient d'une dangereuse dépression.

Au Caucase, vous avez vu les derniers succès des Russe*!. Leur offensive de Bukovine prouve la vitalité, l'énergie de leurs armées. C'est un front qui se rallume dans d'excellentes conditions. Les combats autour de Czernovitch ont une intensité qui, au dire des Autrichiens, ne fut jamais dépassée et Dvinsk demeure toujours aux mains de nos alliés.

Sur l'ensemble du tableau, les efforts do la


l68 LE SUFFRAGE DES MORTS

Quadruple-Entente commencent à s'engrener et en attendant que celle coordination aboutisse à une action offensive sur tous les fronts ans le môme moment, ce qui sera le chcfd'oeuvre de colle guerre mondiale, elle permet déjà d'heureuses décisions. Des mesures de blocus se préparent qui ne pourront qu'aggraver la situation économique do l'Allemagne. Depuis dix-huit mois, par mollesse, par indécision, par une coupable bonhomie, les Alliés admettaient que certains neutres eussent décuplé, que dis-je, centuplé leurs facultés d'absorption. On voyait do petites nations subitement douées d'appétits gargantuesques. Nous espérons que le temps est passé do ces tolérances qui éterniseraient la guerre. C'est maintenant l'heure du blocus étroit. On en peut espérer beaucoup, quand un blocus trop large a tout de môme produit des effets indiscutables. Il ne paraît pas réalisable do prendre l'Allemagne, exactement comme une place assiégée, en l'affamant, mais on doit arriver rapidement à gêner sa vie économique de manière à déprimer gravement son moral.

C'est entendu qu'il faut toujours en arriver à luer des Allemands et que rien ne dispense do cette terrible nécessité d'écraser les nuées de sauterelles qui sont venues s'abattre sur


LE SUFFRAGE DES MORTS 1C9

les prairies de France, mais l'usure économique aggrave l'usure d'hommes, et au premier désastre de guerre que nous leur infligerons, nos ennemis tomberont sur les genoux si leur ventre qui est tout proche parent de leur âme est décidément malheureux.

Les choses sont en bonne voie. Il y a un mois, on pouvait être inquiet de la tournure que prenait la guerre dans les Balkans et des résultats matériels et moraux qu'entraînerait l'évacuation entrevue de Salonique. Aujourd'hui l'équilibre s'est rétabli à notre avantage. Une fois de plus, dans le succès même, l'Allemagne a trouvé une déception épuisante. Le peuple allemand comptait qu'enfin était venue cette heure de la récolte qui depuis dix-huit mois lui est continuellement annoncée pour le lendemain, et il se voit devant des adversaires qui chaque jour s'organisent plus solidement.

L'enthousiasme baisse do jour eu jour, nous racontent les voyageurs qui arrivent d'Allemagne, et le peuple, tout en se réjouissant aux sonneries des cloches et aux pavoisements des édifices publics, se demande avec inquiétude : « A quoi bon toutes ces victoires si notre sort ne fait qu'empirer? » Dans certains milieux ouvriers et au fond des grandes


I70 LE SUFFRAGE DES MORTS

villes, une irritation se forme. Ah! ce n'est pas cela que tous, intellectuels, socialistes, petits bourgeois, capitalistes, militaires, ces Allemands escomptaient, il y a dix-huit mois, quand ils se ruaient à travers la Belgique, à la curée de la France ! Sans doute ils espèrent toujours une espèce de victoire, mais qu'ils en trouvert lo prix terrible l Pour commencer l'année, la te allemande'a eu ses troubles. Ceux qui ace ont aujourd'hui l'administration et le gouvernement accuseront peut-èlre demain la guerre et son auteur impérial.

Un Hollandais qui revient d'Allemagne où il a circulé pendant quatre semaines déclare : « Non seulement 01m 1 nage plus dans la joie, mais on est devenu pessimiste. Sans doute on se réjouit des conquêtes réalisées et l'on parle de marcher sur le canal de Suez, donl la destruction réduira l'Angleterre à demander la paix; mais derrière celle at(:lude ferme lo bon observateur ne tarde pas à remarquer que le doute et même le simple pessimisme ont profondément pénélré dans l'âme des Allemands et des Autrichiens. La manière dont on nous domande : « Combien pense-t-on en Hollande que durera la guerre ? » vaut des volumes. Lorsque Tannée dernière on émettait la supposition d'un échec de l'Allemagne.:


LE SUFFRAGE DES MORTS I7I

« Impossible », répondait-on. Aujourd'hui, on se contente de dire : « Dieu sait comment tout cela finira. ».

Le regard circulaire que nous venons de jeter sur la carte nous permet do répondre à celte interrogation pleine déjà de découragement, L'énorme étendue des territoires où se meuvent les armées allemandes exige une une abondance d'hommes et do matériel qui va épuiser les ressources do notre formidable adversaire, et nous voyons déjà son moral fléchir à mesure que l'existence quotidienne y devient plus difficile.

XXII

COMMENT ILS MANGENT

26 Janvier 1916.

j'ai sous les yeux les impressions do voyage d'un Hollandais chez les Austro-Allemands. Voulez-vous le suivre dans les hôtels et restaurants? Nous prendrons une idée de leur fameuse crise alimentaire.

« A Cologne, dit ce Hollandais, j'ai dîné avec ma femme non loin do la gare, et payé

it, *


I7Î* LE SUFVRAGE DES MORTS

9 marks 5o, soit une douzaine de francs, pourboire compris. C'était cher, vu le maigre repas qui nous fut servi. La carte était chargée, mais en considérant les revisions qui avaient été à plusieurs reprises apportées aux prix, on se rendait compte de leur élévation continuelle. Je n'ai pas pu obtenir de pommes de terre frites, la graisse devant être économisée. »

Pauvre Hollandais! Suivons-le. II.monte dans lo train pour Munich. En cours do route, un commis-Yoyageur lui dil ': « Ah 1 oui, la Hollande, c'est de là que nous viennent noire graisse, notre viande, etc. » Le voyageur s'en trouve bien mal récompensé dans la capitale de la Bavière : « Cher, peu et mauvais », dît-il. Pour (\ marks, c'est-à-dire 5 francs, on lui donne une « queue de hareng; quelques petits radis, un brin de céleri, une moitié d'oeuf et trois crevettes, cela ne vaudrait pas 60 centimes ».

« A Munich, ajoute-t-ii, nous fîmes connaissance des cartes de pain. Le gérant nous les distribua au déjeuner. Elles donnent droit à 175 grammes par personne, soit à cinq petits pains miniatures couvrant la surface d'une pièce de 5 marks. Et encore, s'il était bon ! Une servante nous a appris que le per-


LE SUFFRAGE DES MOUTS * ^3

sonnel domestique est souvent obligé de céder aux clients la quantité do pain qui lui est attribuée, sous peine d'être congédié par les patrons... »

Noire Hollandais continue sur Vienne. « Pour ce qui est de la nourriture, on ne pout que dire qu'elle est chère el insuffisante... La femme d'un de nos amis, nous ayant déclaré que si cela durait ainsi le peuple ferait une révolution, son mari (homme politique assez connu) l'interrompit par cette observation : « Ah! pauvre femme, comment faire une révolution, alors que nos plus dévoués partisans sont à la guerre î »

De Vienne, il va à Budapest : « Bien d'intéressant à noter, si ce n'est l'extrême cherté de la vie et le découragement du peuple... A Prague, même cherté. A Dresde, on nous servit, pour la première fois de notre voyage, un dîner satisfaisant, mais d'un prix élevé. Un marchand de tabacs, d'origine hollandaise, nous y déclara : « L'Angleterre n'a pas beaucoup à faire pour rendre la situation intolérable! »

« Nous avons passé quatre jours à Lîerlin. Dans le bazar de Wertheim, deux alfiches annoncent que, faute de cordes, les paquets ne seront plus ficelés. Le riz, qui coûte un


174 l'K SU1TIUGE DES MOUTS

mark la livre, devient à peu près introuvable, comme, du reste, les haricots cl les lentilles...

ce De Merlin, nous nous rendîmes à Hambourg. C'en est fait de la grande animation de jadis. Au jardin zoologique dclïagenbcck, on a dû abattre des animaux trop chers à nourrir. L'enthousiasme a complètement disparu, on n'entend plus que des jérémiades sans fin sur la cherté de la vie, sur le grand nombre de morts, sur la misère future. »

Et le Hollandais, pour conclure, ramasse l'expérience de son voyage sous deux interrogations : ce Souflre-t-on de la faim en Allemagne et en Autriche?... Oui, dans une grande partie de la population ouvrière. Et la situation empire à pas de géant... » Après cela, il ajoute (retenez bien le renseignement) : « Que pense-t-on de nous aulres, Hollandais? On croit qu'on a besoin de nous pour se procurer toutes sortes de produits ouvertement ou clandestinement ».

Je n'ai pas cru abuser de la patience du lecteur en le mettant devant celle humble et minutieuse réalité. Nous avons tous cru, un an trop tôt, à la disette économique de nos ennemis. Et déçus d'avoir trop, vite espéré, beaucoup refusent de croire qu'il y ait là


LE Sll-TKAGE DES MOUTS !){>

pour les Allemands aucun pévil. Laissons nos idées, recherchons les faits; en voici encore quelquos-uns :

L'autorité municipale de Colmar vient de reconnaître que l'alimentation' des enfants pauvres esl tout à fait insuffisante, cl elle est contrainte de créer dans les écoles des services où les enfants sont nourris avec du laitage et du riz. A Strasbourg, les vivres manquent. Le lait devient extrêmement rare; la pâtisserie est interdite, et on ne consomme plus de graisse qu'avec une autorisation. Les règlements sont à ce point rigoureux que des agents de police perquisitionnent aux heures des repas.

Dans l'armée, la nourriture des hommes est très suffisante, tout au moins sur le front. Dans les dépôts de l'intérieur, parmi les landsturmiens qui gardent les prisonniers et les voies de communication, le régime est très différent. C'est un sujet de plaintes continuelles, et l'esprit de la population en contact avec ces hommes en est atleint.

Partout, d'ailleurs, se multiplient les manifestations contre le renchérissement des vivres, A Ludwigshafen, la cavalerie a chargé la foule; il y a eu des blessés; à Munich, mêmes violences. Nous le savons par les lel-


I76 LE SUFEUAUE DES MOUTS

très adressées aux prisonniers allemands en France. A Chcmnilz, la population a saccagé les boutiques des marchands, lançant des pierres dans les fenêtres, jetant le beurre el les oeufs sur la voie publique. Finalement les pompiers ont arrosé la foule, mais des manifestants ont coupé les tuyaux et maltraité la police. La lettre qui lo raconte commence ainsi : « Nous avons en réalité la guerre à l'intérieur comme à l'extérieur du pays ». « Où qu'on aille, dit une lettre adressée de Munich à un prisonnier de l'île d'Oléron, on n'entend et on ne voit que misère et pauvreté » Le ior novembre, une femme de Goldbach écrit à son mari prisonnier : ce On pleure toujours beaucoup pour la Toussaint, mais celte année c'a été efiroyable ».

Faites toutes les mises au point que vous voudrez, méfiez-vous ' de donner trop d'importance à des cas particuliers, ceci demeure : que les journaux allemands, s'ils gardent leur foi dans la victoire finale, ne dissimulent pas que la population est gravement préoccupée des questions de nourriture et d'approvisionnements en matières premières.

Voilà les faits; voulez-vous, maintenant, que nous tâchions de les comprendre, que nous recherchions d'où viennent ces manques


LE SLFFUAGK DES MOlVlb I77

et quelles chances le gouvernement allemand garde d'y remédier?

A l'origine du tout, il me semble qu'il y a ceci : En temps de paix, l'Allemagne importe des céréales. Elle no se suffit pas avec sa propre production pour ce qui est du pain el des fourrages.

Au début, le gouvernement allemand a estimé que la guerre serait courte, et qu'il n'y avait aucune précaution spéciale à prendre ; les stocks nationaux et les ressources considérables de la Belgique et de nos départements du Nord devaient parer à tous les besoins. Après la bataille des Flandres, la réalité apparut : la guerre allait durer longtemps. La difficulté de nourrir les bêtes imposait des sacrifices immédiats. A qui s'en prendre? Aux boeufs, aux porcs? L'élevage bovin étant le plus difficile à reconstituer, le gouvernement ordonna l'abatage en masse des porcs.

Mais, dans l'été de 1910, le commencement de l'établissement du blocus (oh 1 blocus encore large) donna à craindre que, faute de fourrages, les bovins ne périssent. Le gouvernement décida do reconstituer activement les troupeaux de porcs (auxquels il fournirait gratuitement tout ce qu'il, pourrait trouver de déchets de grains, sons, issues), et de sacri-


I78 LE SllTIUGE DES MOUTS

fier les bovins. En octobre-novembre 1915, on a abattu dans les seuls abattoirs municipaux de Berlin, 1)3.000 bovins, contre 3G.ooo en IQÏ.'I, et 10.000 en 1913.

Notez que le manque d'étain rend difficile la fabrication des boites de conserve, cl, par suite, l'utilisation de ces boeufs innombrables que l'on a dû abattre. Mais ce sont là des obstacles qui peuvent se tourner, et l'exemple nous aide à comprendre que c'est de la gêne plutôt que de la souffrance qu'a connue jusqu'à cette heure l'Allemagne.

Une conséquence de la grave diminution des troupeaux bovins, c'est la disette de lait, de beurre et de fromages. Au !\ novembre 1916, on a dû créer des cartes de lait au profit des jeunes mères, des nourrissons et des malades. Certaines grandes villes, comme Dresde, ont établi aussi des caries de beurre, ce Hast! disent les journaux allemands, après tout, le beurre, n'est pas une des choses absolument nécessaires à l'existence! »

Avec un accent plus sombre, lors du règlement interdisant de vendre ou de consommer de la viande certains jours delà semaine, des ouvriers ont dit : « Le gouvernement se moque de nous; il y a beau temps que nous ne mangions plus de viande, parce qu'elle est trop chère. »


Llî SllT'UVGE DES MOUTS I79

Au moins, mangent-ils du pain? En temps ordinaire, la consommation moyenne du pain en Allemagne esl de 5oi grammes par tête el par jour ; la ration actuelle est de 33a grammes. Des suppléments de io5 grammes par jour peuvent être accordés pour les travaux pénibles (Goo.ooo cartes de suppléments ont été attribuées à Berlin). Le maximum par tête est donc, pour les ouvriers se livrant à un dur labeur, de /|37 grammes par jour. Mais il est encore question de réduire ces rations, le ministre ayant déclaré qu'il ne savait pas si les provisions de céréales suffiraient jusqu'à la prochaine récolte.

A défaut du pain qui leur est mesuré, à défaut de la viande que leurs moyens ne leur permettra • 1 pas d'acheter en quantité suffisante, les classes populaires ont-elles du moins des fruits, des légumes? Le manque de pommes de terre a valu à l'Allemagne des heures pénibles; on a planté tous les jardins d'agrément et même des cimetières; mais la récolte a clé assez bonne, on ne récrimine plus trop sur les pommes de terre.

Pour remédier à cette situation, le gouvernement allemand a pu acqué. u* des céréales à un prix très élevé en Roumanie; il est certain que l'occupation de contrées très riches


l8o LE SUIT'UAOE DES MOUTS

a été pour les Allemands une aide considérable; les sucreries belges fonctionnent, les mélasses el les pulpes de betteraves sont employées pour la nourriture des chevaux el des vaches; les ressources agricoles de Pologne, de Courlande et des pays balkaniques ont été et demeurent un secours très important. De plus, moyennant certaines promesses que, pour ma part, je ne m'explique pas, les Allemands ont obtenu du gouvernement anglais que des importations de fourrages (maïs, tourteaux, déchets de sucrerie) soient faites régulièrement à destination de la Belgique, sur le taux des importations habituelles du temps de paix, afin de continuer l'élevage intensif du troupeau belge. L'Allemagne s'assure ainsi une précieuse et importante réserve de bovins. Enfin, elle cherche à acheter à tout prix des fourrages : maïs, tourteaux, déchets de sucrerie, ainsi que des graisses alimentaires, beurre, saindoux, margarine. C'est surtout par la Hollande que ces produits sont expédiés.

Mais ici j'empiète sur la suite de mon enquête...

Aujourd'hui, je n'ai voulu qu'apporter une liasse de faits, que l'on pourrait indéfiniment grossir, en parlant des substances


LE SUFFUAGE DES MOUTS tSl

nécessaires à la poursuite de la guerre. Tel quel, ce dossier permet au lecteur d'apprécier la situation. Elle est sérieuse pour les Allemands, mais non pas lelle qu'elle les oblige à capituler. Ils se défendent contre la famine par le génie administratif; c'est à nous de les presser avec notre génio d'offensive.

Que venons-nous de voir clairement? Leur gêne est réelle. Deux jours sans viande, deux jours sans graisse, un jour avec viande, mais sans porc, deux jours de liberté ; caries de pain, cartes de lait; interdiction d'employer la crème pour la pâtisserie; plus de crème ni de lait dans la chicorée-café ; réduction de la bière. Voilà leur règlement; vexatoire pour les uns, douloureux pour les autres, mais tel enfin qu'ils n'en mourront pas.

Pour qu'ils en meurent, que pourrait-on faire de mieux?

Le blocus.

Voulez-vous que, demain, nous causions du blocus?


l8a LE SUTUVGE DES MOUTS

XXIII

M: Khocrs QUIALLÊGEIUIT I/EITOUT

DE NOS SOLDATS

28 Janvier IQIO.

Le blocus exisle-l-il?

Non!

Son inexistence apparaît avec évidence dès que l'on examine ce que l'Allemagne a reçu de denrées principales, depuis le commencement de la guerre.

Au cours de 1910, l'Allemagne s'est assuré par la Hollande.et les Pays Scandinaves une masse de fourrages correspondant aux deux tiers de ses besoins ; or, vous savez, nous le disions hier, que c'est par le manque de fourrages qu'on l'affamerait le plus sûrement. Elle a importé la presque totalité de sa consommation normale en graisses et huiles animales, la moitié de ses besoins en graines oléagineuses et une quantité d'huile végétale qui compense largement le déficit de son importation en graines oléagineuses. Elle s'est procuré la moitié de son importation normale


LE SL'l-TUAGE DES MOUTS l83

de coton et des quantités considérables de peaux, de cuivre, d'étain, etc.

La presse suédoise est remplie d'articles sur « la Suède nourricière do l'Allemagne », qui se plaignent, avec preuves à l'appui, que leur pays, en approvisionnant l'Allemagne avec frénésie, raréfie ses ressources, et pour faire quelques millionnaires nouveaux augmente d'une manière inquiétante le prix de la vie.

Pratiquement, le blocus n'existe pas.

II n'existe pas, et pourtant l'Allemagne se nourr"' très mal, souffre d'une gêne alimentaire très réelle. Ce qui n'était pas vrai il y a quelques mois, l'est devenu aujourd'hui. Notre dernier article l'établissait avec évidence. Cartes de pain,cartes de viande, ruine des troupeaux, cherté de la vie. Ajoutez-y la ruine des industries textiles, la baisse du mark.

Voilà des faits. Eh bien! osons le dire, nous ne les devons pas à quelque heureuse activité, bien raisonnée, des Alliés; nous les devons à la force des choses, à la situation des Allemands dans l'état général du monde, c'est-à-dire à l'immobilité de leur flotte, à la fermeture de leurs ports, à la difficulté universelle des transports ; de nous-mêmes, nous avons fait peu ou rien.


lSt\ LE SUFFllAGB DES MOUTS

Gomment est-ce possible? Quelle fut donc la nature de nos efforts? Quelle méthode avons-nous adoptée? Gomment sommes-nous arrivés à co néant de résultat?

Nous avons cherché des ententes avec les pays neutres, limitrophes de l'Allemagne. Non pas exactement avec leurs gouvernements, mais, pour plus de souplesse, avec des organismes officieux créés dans ces pays. En Hollande, l'Angleterre et nous, nous avons fait un accord avec lo "Trust néerlandais d'outre-mer, à qui nous avons donné lo monopole des importations en Hollande pour lous les produits considérés comme contrebande de guerre, à condition qu'ils ne seraient pas introduits, dans les pays ennemis. Cela fut signé en janvier 1910. — Même accord avec la Société suisse de surveillance économique. Nous lui accordons le monopole de l'importation en Suisse moyennant qu'elle nous garantisse la non-réexpédition de ses marchandises dans les empires du cenlre. — Entre l'Angleterre et le Danemark, même accord où nous allons entrer comme partie prenante.

Joignez u cette forme d'accord un autre type de convention avec des Sociétés qui ont des monopoles pour le pétrole ou avec des


LE SUFFRAGE DES MOUTS l85

lignes de navigation qui, ayant besoin de charbon, s'entendent avec le gouvernement anglais, et vous avez une idée schématique des diverses formules'qui ont été adoptées pour permettre le ravitaillement des pays neutres en nous donnant la garantie que ce ravitaillement'.ne sera pas réexpédié en Allemagne.

Disons-le nettement : celte garantie ne protège pas nos intérêts. Où est la sanction ? Une somme est déposée en cautionnement équivalente à la valeur des marchandises importées. Eh! les Allemands sont prêts à les payer au double de leur valeur, ces marchandises, et plus cher encore, de telle manière que celui qui les vend gagne de l'argent même «^ perdant sa caution.

Expliquons-nous clairement. Les dirigeants du Trust néerlandais d'outre-mer ne manquent en aucune manière de bonne foi. Mais ces honnêtes gens ne disposent pas des instruments gouvernementaux, je veux dire des douanes; ils n'ont aucun moyen de contrôler ce que deviennent les produits qu'ils ont introduits en Hollande. Certes, pour leur compte, ils tiennent leur engagement d'une manière stricte; la marchandise qu'ils viennent d'importer, ils ne la dirigent pas en


l86 LE SUFIUAOE DES MOUTS

Allemagne; ils la remettent en un ou plusieurs lots à quelque autre commerçant hollandais, qui, lui-même, la repasse à une série d'intermédiaires. C'est l'un de ceux-ci qui l'expédie à nos ennemis, et le jour où Ton veut remonter la série de tous les commerçants, on s'y perd. Parv»cndrait-on à saisir le cautionnement, peu importe : nous l'avons dit, il a été payé par les Allemands.

Un seul moyen existe d'empêcher le ravitaillement de l'Allemagne par les pays neutres limitrophes, c'est de ne laisser parvenir à ceux-ci que les quantités dont ils ont besoin. On peut continuer de traiter avec ces organismes qu'on a favorisés d'un monopole d'importation, mais il est nécessaire de les rationner.

Ce produit est utile au Danemark ? Fort bien, nous le laisserons parvenir à la Coopérative des marchands de Copenhague (est-ce bien lo titre?) Cet autre convient à la Hollande? Que le Trust néerlandais d'oulre-mcr prenne la peine de l'importer. Celte marchandise depuis des années est dans les habitudes de la Suisse ? Nous l'accordons avec empressement à la Société suisse de surveillance économique. Pour le surplus, Suisse, Hollande, Danemark, qu'en feriez-vous? Vous seriez


LE SUITIUUK DES 'SlOIUS. I 87

■ '■■.■

tentés dle le céder à l'Allemagne, et vous êtes d'accord avec nous pour déclarer que vous ne le devez point.

C'est ici le lieu que Ton rende hommage à tant d'amis précieux que nous avons dans les pays neutres et qu'il ne peut s'agir de froisser injustement dans leurs sentiments ni dans leurs intérêts respectables. Nos blesses nous ont dit l'accueil qu'ils trouvent auprès des Suisses à leur retour d'Allemagne. Nous avons la certitude qu'en Suisse, en Hollande, dans les Pays Scandinaves, dans le monde entier, de nombreux esprits droits reconnaissent l'équité d'un rationnement. Ce serait à nous d'atténuer ses effets. Qu'attendonsnous pour .multiplier nos achats des denrées que lès pays producteurs seraient déçus de ne pas négocier? Le poisson salé el fumé, le bétail, les oeufs, la graisse, le beurre, le lait conservé, le tabac, voilà des produits que les Pays Scandinaves peuvent 110119 livrer aussi bien qu'aux Allemands.

En août 191/1, on nous proposait de nous céder les céréales de la Roumanie. En octobrenovembre 1910, l'Allcmaiiiic se mettait sur les rangs. Nous pouvions payer en or, je veux dire en papier roumain; ainsi la Roumanie trouvait un avanlago énorme à conclure avec

• 12'


l88 LE SUITUAGK DES MOUTS

nous. Nous ne nous sommes décidés qu'après que l'Allemagne avait enlevé cinquante mille wagons. Le total des disponibilités roumaines est de cinq millions de tonnes. Que l'Allemagne les achète et voilà réglé pour elle le problème alimentaire.

Les Alliés n'ont pas de doctrine. Aussi mènenl-ils mal la guerre économique. Nous ne pouvons prendre notre parti du discours de sir Edouard Grey. Le rationnement, c'est la vraie méthode; les gouvernants le savent el en parlent; pourtant nous arrivons au dix-neuvième mois de la guerre, et le rationnement réglé pour la Suisse au milieu de 1915, réalisé partiellement par l'Angleterre avec le Danemark, en décembre 1910, n'existe pour aucun autre pays.

Un comble, c'est qu'en ne voulant pas empêcher les neutres de faire leur commerce, nous sommes amenés à redouter qu'ils ne prennent notre place commerciale, et nous avons laissé transiter à destination de la Hollande des choses qui sont allées en Allemagne.

Inexistence du blocus, échec de notre politique économique. En voulez-vous connaître la cause générale? C'est une divergence grave de méthode entre les diplomates cl les mili-


LE SUITUAGE DES MOUTS 189

taircs qui poursuivent le même but, avec chacun sa manière.

Le diplomate cherche à obtenir des résultats en négociant avec les pays neutres et en conservant avec eux des rapports qu'il juge indispensables à sa politique générale, tandis que le militaire est essentiellement frappé par la nécessité d'aboutir rapidement. C'est une question de mesure.

Le danger serait immense qu'au dix-huitième mois de celle guerre, atroce du fait de l'Allemagne, on gardât l'esprit lent el serein des négociateurs de la Convention de La Haye. Il existe un lien étroit entre la conduite des opérations économiques et la conduite des opérations militaires. Ilfaul avoir un état d'esprit de guerre. 11 ne faut pas s'abstraire; il ne faut pas s'asseoir en esprit autour du tapis vert du palais de la Paix à La Haye: nous sommes dans une efTroyable tragédie, sur un charnier créépard'implacables ennemis. En présence du mépris continuel que tous les actes allemands manifestent pour les conceptions un peu fumeuses du droit international, sommes-nous tenus à observer celles-ci partout el toujours sans aucune restriction? Devons-nous rester les stricts observants de contrats que l'autre parti ne cesse pas de bafouer?


I9O LE SU1TUAGE DES MOUTS

Le bon sens, l'équité, le salut public réclament que les Alliés réglementent la consommation des pays neutres limitrophes de l'Allemagne. Il faut déclarer un blocus efficace qui nous donne le droit de considérer comme destinée à nos ennemis toute cargaison excédant les besoins du pays neutre sur lequel elle est dirigée.

Il y aura toujours des trous. Un blocus sera toujours un filet à larges mailles, surtout à l'entrée de la Baltique, mais, au total, qu'une telle méthode de rationnement soit prise et appliquée, c'est l'interruption nette de toulcs les relations directes ou indirectes de l'Allemagne avec l'extérieur. Plus d'exportations, plus d'importations, cl puis suppression de toute correspondance postale et télégraphique...

Ici nous louchons un point d'immense importance, sur lequel je veux revenir à loisir. Nous porterons aux Allemands lo coup décisif quand nous les empêcherons d'expédier lettres, ordres commerciaux, titres, coupons, toutes commandes et tous règlements. Rien ne peut faire davantage pour abréger la guerre et pour alléger l'clTort indispensable de nos armées.


LE 8UFFHAGR DES MOUTS 19!

XXIV

l'OUll QUE TOUS LES CONCOURS SOIENT DONNES A NOS SOLDATS

3o Janvier Kjirt.

Nul de sensé ne voudra polémiquer sur les questions de la défense nationale. On recherche en commun, chacun à son étage, la vérité. Le ministre anglais est placé sur un haut point d'où il surveille un vaste horizon. Il a ses renseignements et ses responsabilités. Audessous des gouvernants et d'accord avec eux sur le but, chacun accomplit sa t&che. La nôtre est de donner une voix à des sentiments qu'il faut bien qu'on connaisse ; c'est par les armes qu'on réduira l'Allemagne ; aucun procédé diplomatique ou d'épuisement économique et financier ne dispensera de cette décision par la force; nous le disons tous, mais ajoutons que nos soldats auront moins de mal s'ils trouvent devant eux une nation déprimée par des manques de ressources.

Les Allemands nous ont attaqués, parce qu'ils se savaient abondamment outillés, et

12.


19a LK SUFFRAGE DES MOUTS

nous, démunis. Ne négligeons pas la possibilité que nous donne l'empire des mers de nous créer à notre tour une formidable supériorité et de les anémier.

Il y a quelques jours, à la Chambre des Communes, plusieurs voix ont reproché au ministre des affaires étrangères d'entraver l'action de la marine et de montrer un excès de condescendance pour les réclamations des neutres. Je pense avec l'honorable M. Shirley Henn et ses collègues des Communes que cv la politique énergique qui aurait pour résultat de raccourcir la guerre, fût-ce d'un seul jour, doit être favorablement accueillie par tomes les nations qui ont le désir de ne pas voir le christianisme remplacé par la kultur, ni Berlin dictant des lois au monde civilisé ». Je ne discuterai pas les phrases brillonles du discours qu'on leur opposa; je m'attacherai à quelques pensées qu'il y a par-dessous et que l'on connaît mieux par des conversations.

Ceux qui soutiennent la thèse du statu quo nous disent :

« Laissons l'Allemagne acheter aux neutres, laissons-la dépenser son argent. »

Oh! il n'y a personne pour accepter que l'Allemagne exporte. « L'exportalion créerait du crédit aux Allemands, mais quand des


LE SLTTUAGE DES MOUTS ig3

marchandises pénètrent chez eux, il faut qu'ils paient, qu'ils se vident de leur or, el c'est excellent pour nous. »

Voilà le premier étage du raisonnement et comme la première couche géologique des pensées de nos contradicteurs. Mais n'y a-t-il rien de plus?

J'ai dit l'autre jour que certains produits sont autorisés à sortir de France pour aller chez les neutres, au risque d'être de là introduits en Allemagne, parce que nous craignons de céder noire place commerciale à des concurrents étrangers. N'y a-t-il pas des alliés pour croire que le thé, le café, le chocolal, le tabac, peuvent être impunément livrés à l'Allemagne en temps de guerre ?

« Le thé et le café n'aident en rien les Allemands au point do vue militaire. Leur en vendre beaucoup à bon prix, c'est un excellent moyen de faire sortir leur or. »

Voilà comme on raisonne, et c'est bien le type d'un exécrable raisonnement. A sa base, il y a la croyance que l'on peut dislinger entre l'armée allemande et la population civile allemande. De cette absurde imagination découlent d'inépuisables erreurs de conduiteL'armée allemande et la population civile allemande ne sont pas doux corps séparés par un


I C>/| LE SLTl-TtAGE DES MOUTS

mur: l'armée et la population forment un seul et même être qui vit des mêmes produits.

Des Boches, dans leurs tranchées, privés de boire chaud et de fumer en éprouveraient à la longue une diminution, ne fùt-cc que par l'inquiétude que ce sentiment de leur gêne mettrait dans leur esprit. Puis les doléances de la population civile viendrait les attrister, les troubler, et bientôt les démoraliser.

Faire dépenser leur or aux Allemands, accélérer la baisse du mark, c'est bien tentant, mais cherchez ce que nous pourrions laisser entrer en Allemagne sans inconvénient. On me cite quelques produits manufacturés ; ce n'est pas ce que réclament les Allemands. Ils veulent des matières premières ; c'est en échange de matières premières qu'ils offrent leur or. Eh bien ! il n'y a pas de matières premières que nous puissions impunément mettre dans leurs mains.

Nous ignorons tout à fait les besoins réels de l'Allemagne. Quand nous croyons lui donner une matière indifférente, nous l'aidons à tirer sur nos soldats. Voulez-vous des exemples ? On avait été frappé de l'énormilé dos demandes qu'ils faisaient de cire de Carnauba. G'esl une sorte de cire jaunâtre, fournie par un palmier du Brésil. Quelle utilisa-


LE SLITUAGE DES MOUTS U).J

lion militaire les Allemands pouvaient-ils en lirer? On a cherché; on a trouvé qu'ils enduisaient avec cette cire l'intérieur des obus.

Même problème pour le liège. Pendant des mois, ce fut un exode de tout le liège du monde (et du nôtre même) pour la Suède et le Danemark. Les uns s'inquiétaient, les autres disaient : Le liège scrl à boucher les bouteilles ; pourquoi voulez-vous empêcher les Allemands de dépenser leur argent à boucher des bouteilles? Quand on a trouvé, le mal était fait. Avec tout ce liège, les Allemands faisaient un isolant pour leurs obus asphyxiants et des radeaux pour passer les canaux.

En réalité, chaque fois que l'Allemagne demande un produit, croyez qu'elle en a un besoin urgent. Son gouvernement, fort sérieux et bien renseigné, ne permettrait pas l'importation de matières premières payées coùteusement, s'il n'en avait pas un besoin urgent pour des objectifs militaires.

Conclusion : il faut tout arrêter, il faut le blocus.

Mais les pays neutres ?

Nul ne songe à leur contester le droit de vivre ; nous les comprenons et nous sommes sûrs qu'ils ne refuseraient pas do nous comprendre,


I96 LE SUEIUAGE DES MOUTS

Leurs commerçants, à qui l'on explique nettement et énergiquement noire point de vue, n'ont rien à répondre. Quand on leur dit : Nous ne vouions plus que l'Allemagne ait aucune espèce de rapport financier, commercial, industriel avec l'extérieur, parce qu'ainsi sera terminée plus rapidement celte guerre, ils acceptent la vérité de cetle thèse. Sans doute, c'est pour eux une perte d'argent, une diminution do leur chiffre d'affaires, mais les plus inféodés au commerce allemand ne contestent pas la légitimité de notre «holà ! »

Nous-mêmes, cependant, préoccupons-nous do créer des liens économiques entre ces pays neutres et les Alliés. Offrons-leur des avantages. Nous avons acheté beaucoup de viande en Amérique, n'aurions-nous pas dû débarrasser les Hollandais de celles qu'ils ont passées en Allemagne? La Suède a du bois, de l'acier, de la fonte, sans compter les produits que j'énumérais dans mon dernier article ; pourquoi la laissons-nous, comme disent ses journaux, nourricière exclusivement de l'Allemagne? Soyons ses clients. Si nous avions créé ces relations d'intérêt d'une manière plus complète avec les neutres, ils accepteraient moins douloureusement la réglementation que la circonstance nous oblige à leur proposer.


LE SUFFItAGK DES MOUTS '07

Aux Etats-Unis, le parti germano-américain prétend dicter au président Wilson des notes très vives contre l'Angleterre ; mais les Américains ont exporté beaucoup, dans l'ensemble; ils continueraient avec les Alliés. Que leur dovons-noiu? Quatre, cinq milliards? C'est une bonne situation pour causer. Et d'ailleurs écoutez ce que disent spontanément beaucoup de ces Américains :

« Le blocus effectif serait préférable pour nous au régime hybride sous lequel nous vivons actuellement. »

Pourquoi? Parce que la déclaration do blocus, c'est une thèse juridique solide. Ils se trouveraient alors dans une position nette, celle-là même qu'ils ont connue, pendant la guerre de Sécession, quand ils bloquaient les États du Sud.

Les difficultés diplomatiques sont réelles. Pour en venir à bout, la première condition c'est de vouloir les vaincre. Ne. dites pas : « Pour briser l'Allemagne, il ne faut compter que sur le concours de nos soldats. » Dîtes : ce Pour vaincre l'Allemagne, il faut mettre tous les concours à l'aide de nos soldats, qui fournissent l'effort indispensable et principal.


I98 LE SUE1UAGE DES M011TS

XXV

I/EXTENSION DE LA UGUE DES PATRIOTES

3i Janvier 1916.

Je m'interromps aujourd'hui de vous parler du blocus. Les Ligueurs sont à La CelleSaint-Cloud, sur la tombe de Déroulède ; je n'ai pas pu les accompagner et commémorer avec eux la mémoire de notre chef, de celui qui toute sa vie avertit la France du péril allemand ; mais par cet après-midi de brouillard, ma pensée est avec eux auprès de la pierre funèbre, et j'écoute à travers l'espace Gauthier de Clagny, dont le Grand Patriote aimait la voix éloquente et qui, cette année, veut bien se charger de donner à nos ligueurs le mot d'ordre.

Demain lundi malin, à dix heures, nous irons à Saint-Augustin entendre la messe de souvenir que fait dire Mlle Jeanne Déroulède.

Ces dates nous invitent à une sorte d'examen de conscience. Remplissons-nous, comme Déroulède l'aurait aimé, la tâche dont il nous a donné le modèle ?


LE SLIT11AGE DES MORTS I99

Avant la guerre, la Ligue a fidèlement accompli uno oeuvre nationale. Chaque jour, elle a répété à la France : « L'Allemagne veut notre asservissement ; soyons prêts, t.jyons forts, matériellement et moralement. Elle veut nous commander. Nous ne voulons pas obéir ! Soyons armés, sinon nuus périrons. »

Les outrages que la Ligue recevait parce qu'elle se faisait le chien de garde de la patrie sont des titres de gloire.

Aujourd'hui, ceux des ligueurs qui ne pouvaient pas rendre service aux armées ont organisé une série d'oeuvres utiles aux combattants. Plusieurs fois déjà, je vous ai signalé : Le Secrétariat du Soldat, le Tricot du combattant, la Section des Alsaciens-Lorrains, la Section des évadés.

Le Secrétariat du Soldat entretient une active correspondance avec lous ceux qui s'adressent journellement à lui, soit pour les mettre en relations avec les oeuvres d'assistance créées pour la guerre et les appuyer auprès d'elles, soit pour leur donner tous les renseignements possibles d'ordre militaire ou judiciaire.

Le Tricot du combattant, organisé avec l'appui do YKcho de Paris, envoie au front ce qui peut être utile ou agréable à nos soldats... Je remercie mes lecteurs qui sont donateurs cl je fais appel à leur inépuisable générosité.

Les A haciens-Lorrains ne pouvaient être oubliés par

13


900 LE 8UF1UAGE DES MOUTS

la Ligue. Des milliers d'entre eux se baltent dans nos rangs. Nous nous nous occupons spécialement do les aider. Nous leur procurons des marraines ; nous secourons leurs familles... Puisse ectto note tomber sous les yeux des soldats de la France originaires do la Lorraine ou do l'Alsaco et sous les jeux de ceux qui veulent les servir. La Ligue est leur lieu de réunion.

Les prisonniers évadés d'Allemagne, ces braves qui, par des prodiges d'énergie et de volonté, surmontant les difficultés et les périls, sont revenus prendre place, au front, ne méritent-ils pas que l'on s'intéresse particulièrement à eux? Souvent ils rentrent en Elance dénués de tout. Une de nos sections, présidée far Henri (ïalli, s'efforce de les secourir dans leurs premiers besoins et en môme temps d'attirer sur eux l'attention des pouvoirs publics. Nous avons demandé pour eux une prime de rengagement. Kt qui niera qu'ils méritent un signe exceptionnel d'estime ?

V mesure qu'approchera la fin des hostilités, la Ligue sera appelée à rendre service, toujours en étroit accord avec l'armée et le gouvernement de la Défense nationale.

Les ligueurs, soldats ou non, se tiennent pour mobilisés. Les yeux fixés sur les chefs du pays, ils veulent servir la France; quand ils expriment leurs pensées françaises, c'est pour collaborer à l'union, mais ils fuient les querelles. Nous avons dit ce qui était à dire sur la nécessité de prendre des précautions contre les Allemands, dans le traité de paix, afin d'assurer la sécurité de la Belgique, de


EE SUITTIAGE DES MOUTS 901

la Lorraino, des Ardennes et do Paris. Nous tenons gratuitement à la disposition do qui ia veut notre carte, où l'on voit les ambitions de l'Allemagne et les frontières qui assureraient la paix française. Nous ne polémiquons jamais. Avec une parfaite courtoisie, M. Gabriel Séailles, au nom de la Ligue des Droits de l'Homme, nous contredit dans une brochure récente. Nous nous abstenons de lui répondre. Ce n'est pas que les arguments lassent défaut, mais ce débat implique désunion et lutte entre Français, sans utilité immédiate. Nous sommes d'accord, les uns et les autres, sur une formule parfaite : désarmer l'Allemagne, assurer la paix en mettant l'Allemagne dans l'impossibilité de recommencer. Cela comprend tout et spécialement la garantie matérielle de la frontière. Gela fixerait la victoire dans la Cité.

La victoire! Tandis que j'écris ce mot, un ligueur revient de La Celle-Saint-Cloud et me raconte l'émotion que tous ressentirent quand Gauthier de Glagny, au cours de sa harangue, Iraça un tableau saisissant de la mort du chef :

« Le 3i janvier, dit-il, sur la fin de l'aprèsmidi, Déroulède fut déposé dans le cercueil ; ses mains jointes tenaient le crucifix, sa lête


202 IE SUFFUAGE DES MOUTS

reposait dans les plis du drapeau. Alors, penchée sur le visage du mort, sa soeur le voit resplendir d'une beauté fière, presque surhumaine. Quelle est cette transfiguration !' Inspirée par une vision prophétique, Mademoiselle Déroulèdo s'écrie :

« Nous aurons la guerre cette année ! Paul voit la victoire t »

Et l'orateur ajoute : « Six mois plus tard, la guerre éclatait, et nous avons aujourd'hui la certitude qu'elle ne nous échappera pas, celte victoire que Déroulède a entrevue quand s'est envolée vers Dieu son âme immortelle. »

La paix victorieuse signée, il faudra recueillir les fruits du trop sanglant effort et donner toute leur fécondité aux sacrifices consentis. A la guerre des champs de bataille succédera dans le monde entier une lutte économique. Depuis longtemps, l'Allemagne a entrepris la conquête universelle par l'organisation méthodique de son commerce et de son industrie, par sa propagande officielle et sournoise. Vaincue, elle reprendra la lutte. Voulez-vous un exemple ? Je sais que, dès maintenant, elle se prépare pour qu'après la guerre une partie de ses produits manufacturés soient achevés, terminés en Espagne, et que de là ils nous viennent par-dessus les Pyrénées


LE SUIT'UAGE DES MOUTS 903

comme produits espagnols. Ce n'est là qu'une des mille ruses que les Poches ont dans leur besace. La France devra défendre son marché et reconquérir les marchés étrangers. La Ligue pourra apporter un concours efficace aussi bien aux pouvoirs publics qu'aux représentants autorisés des grands intérêts nationaux; son organisation populaire puissanle deviendra le point d'appui de toutes les associations professionnelles ouvrières et patronales. Comme l'a très bien dit Gauthier de Clagny, nous n'avons pas la prétention insolente de nous substituer aux grandes et puissantes associations corporatives, mais nous leur offrirons notre concours et nos moyens de propagande pour faire entendre aux pouvoirs publics et faire pénétrer dans les masses populaires leurs revendications quand nous les jugerons conformes aux grands intérêts de la patrie.

A cet effet, nous avons constitué dans la Ligue une section économique, dont M. Ernest Carnot, ancien député, l'un des fils du président Carnot, a bien voulu prendre la présidence, en même temps qu'il acceptait une vice-présidence de la Ligue. Un tel nom, synonyme d'honneur, et qu'entoure le respect de tous les Français, est une force pour notre groupement, aussi bien que la science de


20/| EE SE1TTIAGE «ES MOUTS

celui qui lo porto est une garantie pour les travaux de notre section économique.

Tous les patrioles seront heureux d'apprendre l'adhésion d'Ernest Carnot et heureux aussi d'apprendre que Charles Chenu, l'éminent bâtonnier d'hier, nous apporte avec son nom l'appui de ses conseils et do son éloquence, en prenant place dans notre comilédirecteur. Je remercie ces deux illustres adhérents. D'autres appuis nous sont encore venus, précieux par leur compétence et par leur autorité, qui nous aideront à faire de la Ligue, selon le voeu de Déroulède, un puissant inslrumen' de défense nationale en dehors et, si j'ose dire/au-dessus de tous les partis, car nous ne voulons connaître entre les Français d'au Ire division que celle qui séparerait les patriotes et les antipalrioles.

P.-S. — La Ligue s'est installée au coin de l'avenue de l'Opéra, 2, rue Sainte-Anne. C'est là que je prie ceux qui nous approuvent de faire parvenir leur adhésion à notre administrateur général, Ferdinand Le Menuet.

Il y a quelques mois, notre section des Alsaciens-Lorrains avait plus de marraines que de soldats, La situation s'est renversée. A cetle heure, nous connaissons quatre cents


LE SUITUAGK DBS MOUTS 205

soldats d'Alsace ou de Lorraine à qui il ne nous est pas possible d'attribuer un correspondant. El chaque jour nous recevons des demandes. C'est au point que je fais reviser les anciennes lettres de marraines pour voir si quelques-unes d'elles ne seraient pas disposées à accepter un filleul de plus...

XXVI

LE SUFFMGK DES MORTS

a Février 1916.

Depuis le début de la guerre, des centaines de mille de Français sont morts, qui valaient mieux que nous qui leur survivons. Dans le silence de sa conscience, chacun se dit que les faibles et les médiocres demeurent et que les meilleurs de la nation sont étendus sous la terre qu'ils défendaient, depuis les boues du Nord jusqu'aux montagnes des Vosges.

Qu'allons-nous faire pour ces morts ?

Aux plus fameux, nous dresserons des statues sur nos places publiques; aux autres, des stèles funèbres sur leurs ossuaires. Comme c'est froid, cette pierre, ce bronze et ces pompeuses inscriptions l Que c'est insuffisant pour


20C LE SUFFRAGE DES MOUTS

l'intime besoin qu'il y avait chez la plupart d'eux et qui subsiste dans leurs familles d'éterniser leur existence. Us sont morls pour vivre dignement dans la mémoire des êtres qu'ils aimaient. C'est le voeu que l'on trouve dans leurs plus belles lettres; c'est le sentiment qui les réconforta, quand leur regard prêt à se fermer interrogeait, une dernière fois, leurs chefs et leurs camarades.

Ces morts que nous savons meilleurs que nous-mêmes et dont nous entendrons la voix jusqu'à la fin de nos jours, pouvons-nous accepter qu'ils se taisent désormais et qu'ils ne donnent aucun avis dans la reconstruction de la patrie qu'ils ont sauvée?

Toute notre existence réelle, physique et morale, nous la leur devons. Sans leur sacrifice, Paris et ses trésors seraient anéantis et nous tous, nous serions ruinés et réduits en esclavage. Si jamais l'action des morts sur les vivants apparut avec évidence, s'il fut à aucun moment permis de proclamer sur des tombes que ceux qui les remplissent sont les maîtres de la vie, c'est bien en parlant des héros qui brisèrent la force allemande et à qui l'univers doit de n'être pas à cette heure germanisé. Les morts de la Marne sont les sauveurs du monde. Nous allons vivre de leur sacrifice ;


I.E SUITTIAGE DES MOUTS 207

leur exemple continuera de nous enseigner ; pourquoi n'auraient-ils pas le droit de faire entendre leurs conseils et leur volonté, comme nous tous, dans cette France que nous leur devons ? Je demande qu'ils puissent voler,

— Comment ? C'est impossible. Les morts n'existent plus. En s'ôvanouissant ils se désintéressent des soucis de la vie,

— Gela n'est pas vrai des morts qui sauvent la France. Ceux qui tombent ces mois-ci demeurent au milieu de nous, occupent nos pensées, nous frôlent à toute heure, ne cessent pas d'errer de leurs familles à leurs compagnons de guerre. Ce qu'il y avait de meilleur en eux est passé dans ces camarades qui les vengent et dans ces femmes qui les pleurent et à qui nous remettons leurs Croix de guerre. La veuve, la mère, le père, le fils d'un soldat tombé à la guerre sont visiblement ennoblis par leur deuil glorieux. Voyez leur attitude, écoutez leurs propos, quelle transfiguration l Il semble que l'âme du mort soit venue doubler celle du survivant.

Chacun de nous pourrait citer des exemples nombreux et magnifiques de cette transfusion d'héroïsme. Ecoutez cette lettre que vient de recevoir un soldat du o5° d'infanterie. Sa

13.


208 EE SUFFUAGE DES MOUTS

soeur lui annonce la mort de leur frère tombé face à l'ennemi : « Mon cher frère, ton frère vient de mourir, mais il ne faut pas le pleurer, car il a été blessé en faisant son devoir et sa mort est belle. Je t'envoie un mandat : bois à sa mort, comme lu boirais à sa noce. »

L'antiquité classique n'a rien de plus beau. Cette Française de Sparle a hérité l'âme du soldat son frère, qui accepta de mourir pour la patrie, et non point son âme paysanne cl quotidienne, mais son âme guerrière, telle se haussa clans la minute du sacrifice.

Certainement le brave à l'heure où il tombe pour la patrie fait éclore des idées nouvelles dans le cerveau de ceux qui le voient et qui l'admirent. Ces idées, ce sont les siennes. Je demande qu'elles puissent s'exprimer.

Aujourd'hui encore, à la minute où j'écris cet article, une lettre m'arrive d'une femme dont les Prussiens viennent de fusiller le mari : « Je veux causer avec vous, me dit-elle; la force que mon noble mari a mise en moi, je veux qu'elle profile à la France ». Oui, ce qu'il y avait d'excellent dans nos morts, ce que la circonstance a fait apparaître de sublime en eux repose dans leurs proches et demande à enflammer la France.


EE SUFFRAGE DES MOUTS 20Q

Je proposo que les veuves des soldats morts pour la patrie disposent du bulletin de vote de celui qui ne peut plus défendre les intérêts de sa petite famille.

Je propose que le père, s'il n'y a pas de veuve, dispose, en même temps que de son vote personnel, du vote de son fils tombé face à l'ennemi, afin que les intérêts des soldats de la guerre soient défendus par le mort.

Je propose que la mère, à défaut d'une épouse et d'un père, reçoive le droit de voter puisqu'elle a donné à la France celui qui l'aurait protégée.

Les détails sont à préciser, Avant que je dépose un texte à la Chambre, tous les avis me seront précieux. Aujourd'hui je soumets au public le principe. Le principe du suffrage des morts de la guerre. Il ne faut pas que par sa vaillance l'armée diminue ses moyens de se faire entendre. II serait affreux que de sacrifice en sacrifice les combattants en arrivassent à se trouver moins nombreux que les non-combattants et parfois à subir la loi des embusqués.

Ma proposition ne favorise aucun parti, puisque toutes les classes ont envoyé leur élite sur les champs de bataille. Je la confie, en dehors de toute catégorie politique, aux


210 LE SUFFRAGE DES MOUTS

familles honorées par des deuils. J'en appelle au coeur do la France. Nul ne méconnaîtra l'importance d'une grande manifestation nationale qui constaterait d'une manière décisive et saisissante notre gratitude envers nos sauveurs, notre volonté de les maintenir en esprit au milieu de nous et d'agir toujours en nous demandant s'ils nous approuveraient, eux qui sont noire élite.

XXVII

IMPUNITÉ KEGHETTAHLE Lo Parlement,

3 fôvricr 1910.

La Chambre vient encore d'ajouter à son effroyable discrédit. Quelques-uns de ses membres ont obligé par leurs violences le Ministre de la guerre à quitter momentanément la tribune, et cela au moment môme où nos ennemis, désespérant de briser nos soldats, niellent tout leur espoir dans nos divisions.

La Gazette de Francfort parle « des oscillations frappantes que montre en ce moment


LB SUFFRAGE DES MOUTS 2 l I

l'édifice de l'État français ». Pour tous les Français consciencieux et de bon sens, une telle affirmation, avec laquelle le gouvernement impérial essaye de remonter le moral de son peuple, devrait être une invitation au calme et à la dignité; mais certains députés ne peuvent pas se contenir. Leurs compétitions et leurs basses querelles en pleine guerre sont criminelles.

Ah! que nous avions raison, au soir du i\ août, après la séance de l'union sacrée, quand nous écrivions ici : « Pelle et bonne journée... sommet de la perfection parlementaire. Nous ne ferons rien de mieux; nous n'avons plus qu'à nous séparer jusqu'au jour où nous nous réunirons autour do la France victorieuse. Viviani lit la phrase qui nous ajourne. J'aurais préféré un décret de clôture, é» »

Et trois mois plus tard, en décembre, quand ils revinrent do Bordeaux pour tenir séance, étions-nous dans le vrai en signalant le danger de recommencer les exercices du temps de paix? Ce n'est pas que les bons patriotes, les Français raisonnables ne soient en majorité au Parlement, mais je prévoyais ce qui allait advenir d'eux : « Des fruits qui se touchent dans un compotier se gâtent aisément,


212 LE SUFFUAGE DES MOUTS

disais-je. Le couteau de la guerre n'a pas enlevé tout ce qu'il y a de pourri au coeur de certains politiciens. Méfions-nous des meilleures poires si l'une d'elles ost blette. »

C'est un grand malheur que lo personnel parlementaire veuille sans trêve occuper la scène. Notre situation n'a pas d'autre point noir, mais celui-là est sérieux. Nous constatons avec regret-que nous n'avons été que trop bon prophète. Un mouvement d'inquiétude et de dégoût soulève la Franco entière.

F n'est pas douteux qu'à la paix le problème sera de modifier la Constitution, c'està-dire de renforcer l'autorité du chef de l'Etat, d'établir la responsabilité ministérielle, devant le chef do l'Étal, de choisir plus volontiers les ministres en dehors du Parlement, de restreindre l'autorité parlementaire et de modifier lo mode électoral. C'est une grande tâche que nous aurons à résoudre en loyale collaboration avec des hommes de tous les partis, réunis par la claire vision d'un but commun : c'est une tâche pacifique, sans violence, mais qui devra être définie avec clarté et. exécutée avec résolution.

De tout cela nous reparlerons, car l'heure n'est pas venue. Aujourd'hui, il s*agit de subordonner nos idées» nos intérêts, nos pas-


EE SU1-FUAGE DES MOUTS . 3l3 .

sions, tout noire être, à la préparation do la victoire, et il est abominable de voir des jeunes gens qui devraient être à la caserne s'autoriser de je ne sais quel privilège pour insulter le général Gallieni et le général d'Amade.

Gomment peut-on oublier à ce point que la France est en péril de mort, que nos volontés doivent êlre tendues, engrenées, coordonnées, disciplinées et ne connaître que l'absolue nécessité de vaincre.

De la mer du Nord à la Suisse, ne perdons jamais'do vue la frontière sinueuse formée par nos fils et par les terriloriaux. Voyez ces dunes, ces boucs marécageuses, les positions sanglantes de Nolrc-Damc-dc-Loreltc, la vallée de la Somme, les tranchées argileuses et collantes de l'Aisne, toutes blanchâtres en Champagne, les sombres collines forestières de l'Argonnc, la Woëvre toute trempée, le sinistre bois Lo Prêtre, la Lorraine en ruines, les Vosges, cimetière de nos alpins, Sur ce long réseau, à loutcs les heures, depuis dix-sept mois, toujours des efforts, toujours des blessés et des morts.

(Test une chose qui csl également pénible aux adolescents cl aux quadragénaires qui mènent cette vie infernale, avec abnégation


21 /| LE SUFFRAGE DES MORTS

et sans une plainte, quand ils supposent qu'à l'arrière on pourrait les oublier. Nos soldats ont été peines ou froissés quand il est arrivé quelquefois que certaines personnes (prenant à la lettre les plaisanteries vaillantes que les combattants aiment à envoyer à leurs familles et à leurs amis, pour les rassurer) ont parlé de la vie joyeuse des tranchées. Ils ont été à juste titre froissés et peines parce que celui qui accepte de souffrir pour la France trouve sa récompense dans la gratitude que la France tourne vers lui ; mais quelque chose, quelque chose qui offenserait plus que tout les combattants, ce serait l'indifférence, l'oubli que leur montreraient les élus, ce serait qu'au fond de leurs tranchées boueuses, à quelques pas des Allemands, ils pussent s'imaginer que pour les députés il y a une autre guerre que la guerre contre les Poches,

Comment 1 les Allemands sont à demi étranglés; ils manquent d'air; par instants nous commençons d'entendre leurs râles; ils se sentent trop cssoufllés pour aller en Mésopotamie, en Egypte, sur Salonique, pour enfoncer les Russes, pour enfoncer notre front; ils n'espèrent plus sérieusement quo dans nos divisions, cl c'est l'instant où quelques êtres malfaisants tentent de justifier l'idée inexacte


LE SUFFRAGE DES MOUTS 210

que le gouvernement impérial veut donner de notro anarchie intérieure!

Une telle conduite est antifrançaise., et tous les patriotes la réprouveront. Faisons l'union autour des chefs de la Défense nationale et autour de l'armée. D'ici peu, le désespoir allemand va sans doute tenter un de ses suprêmes efforts, d'autant plus terribles. Nous ne devons penser à rien autre qu'à lui opposer une muraille infranchissable et de terribles ripostes. Des députés, qui ont l'âge d'être au combat et qui restent à Paris pour insulter en pleine Chambre des généraux français, font une besogne dont l'impunité est profondément démoralisante. Je manquerais à mon devoir en ne le déclarant pas très haut.

XXVlll POUlt LES FRANÇAIS ENVAHIS

ii l-Y'uier iç\iG.

Dans les dix départements envahis par les Allemands il reste une population do deux millions deux cent cinquante mille âmes.

En voulez-vous lo décompte? Nord, î mil-


2l6 LE SUFFRAGE DES MOUTS

lion 85o. — Aisne, Aoo.ooo. — Ardennes, 3i8.ooo. — Pas-de-Calais, 280.000. «-.■ Meurthe-et-Moselle, iSo.ooo. — Meuse, 80.000.— Somme, 70.000.— Marne, 60.000. Oise, 35.000. — Vosges, 5.000.

Ces Français souffrent cruellement. Ils n'ont plus à manger, ni de quoi se vêtir.

Gomment se nourrir ? Au début, il existait un stock alimentaire dans les maisons et les boutiques. Il est épuisé et no se renouvelle pas, car la Hollande cl la Belgique sont fermées à l'exportation vers le nord de la France. En particulier, les produits d'épicerie sont devenus très rares et très chers ; le savon, l'huile et parfois le poivre manquent en maints endroits. Los légumes sont assez abondants. Pour la viande, on en trouve encore el même un peu de lait dans les régions agricoles : dans les régions industrielles, elle atteint des prix extraordinaires : le boeuf se paye I'I francs lo kilo à Lille, et les oeufs Co ou 70 centimes la pièce.

Sans la Commission for Relief in Pelgium, commission neutre do ravitaillement pour la Belgique el le nord de la France, la situation serait tout à fait mortelle. C'est une oeuvre qui fonctionne sous lo patronago de la Hollande, de l'Espagne et des États-Unis d'Ame-


LE SUFFRAGE "DES MOUTS 2 l "j

riquc; des Américains la dirigent; elle ravitaille la Belgique et la Franco occupées. Tous les vivres sont achetés en Amérique et arrivent à Rotterdam, d'où ils sont expédiés par bateaux et ensuite, s'il y a lieu, par chemin de fer, aux centres où le Comité d'Alimentation du Nord de la France procède à leur réparlion entre les communes.

Il arrive ainsi d'Amérique du blé ou de la farine, des légumes secs, du riz, du lard, du saindoux, du café, un peu de lail condensé, de l'huile, du savon el pendant un moment de la viande salée.

Chaque famille reçoit une carte qui lui permet do recevoir une ration quotidienne de pain, 3ao grammes par têle et par jour, ce qui est peu si l'on songe qu'on temps normal un ouvrier mange facilement 800 grammes ou 1 kilo. Le riz remplace dans une certaine mesure le pain, mais les autres rations sont très insuffisantes : par jour cl par lêtc elles s'établissent en effet comme suit :

Farine :i5o grammes.

(soit pain A'JO gramme*).

Hiz Ao

Pois et haricots secs ao

Lard et saindoux Oo

Sucre 10

Set. . . . 10

Café . . ao


2l8 I.E SL'FFUAGE DES MOUTS

Mais faites attention que ces chiffres sont des rnaxima qui jamais, sauf en farine, ne sont atteints.

Voilà comment nos compatriotes végètent. Mais sont-ils vêtus? Plus mal encore qu'ils ne mangent.

Qu'on pense, après dix-huit mois de guerre, à l'étal des habits, des bas, des chemises, des chaussures d'une population sans ressources. Itien chez les marchands. Leurs stocks sont épuisés. Comment les reconstitueraient-ils? Tout manque à la fois, les vêlements confectionnés, lo tissu pour en faire, le fil, les aiguilles, la laine à repriser, le cuir à raccommoder. Daus la région de Longwy, pour prendre un exemple, cinquante mille enfants sont presque sans vêtements; c'est toute la jeune génération qui dépérit.

Au Secours national, depuis longtemps nous étions émus de celte douloureuse situation. On nous a donné des millions pour alléger les misères de la guerre, mais comment en faim profiter les départements envahis? Comment y pénétrer?Ces jours derniers, enfin, M. Appel nous a dit : « J'ai lo moyen. Par l'intermédiaire do celte Commission for tlelief in Pelgium, nous parviendrons jusqu'à nos compatriotes, derrière les lignes allemandes.,. »


LE SUFFUAGE DES MOUTS 210,

La Suisse, toujours dévouée aux oeuvres de bonté, prêtera son concours pour le transport dans les régions à atteindre.

Mais quelle garantie que les Boches n'habilleront pas leur triste progéniture avec les étoffes que nous destinons aux petits Lorrains, Ardennais, Flamands? Nous nous en fions aux délégués américains qui siègent à Lille, à Valcncicnnes, à Saint-Quentin, à Venins, à Charleville et Longwy. Leur organisation parait excellente. Les distributions se font dans des locaux spéciaux, écoles ou mairies, par les soins d'un porsonnel nombreux et sérieux, généralement volontaire et toujours français, recruté parmi les fonctionnaires sans emploi. Chacun y met sa bonne volonté, car il sait qu'il travaille à empêcher ses compatriotes de mourir de faim, 'fous affirment que dans la grande quantité do vivres qu'ils ont distribués jusqu'à cette heure le Poche s'est abstenu de rien avaler. Ce précédent donnera confiance.

Les magasins du Secours national sont insuflisammenl garnis pour satisfaire à ces immenses besoins. Nous faisons donc appel au public : « Que les Français de la FHASCE LIPPE qui supportent, avec tant de dignité, les angoisses de la longue guerre, mais ignorent


320 LE SUFFUAGE DES MOUTS

les douleurs multiples de l* invasion t songent aux enfants, aux femmes, aux vieillards demeurés dans leurs foyers, sous l'occupation ennemie, et qu'ils donnent des vêtements neufs ou usagés, des chaussures, du drap, des étoffes, du linge, de la laine, du Jil, des aiguilles, du cuir, pour ceux qui n'ont plus rien pour se préserver du froid, et surtout pour les jeunes enfants qui vont en mourir.

» Que les pe.- tonnes qui se trouvent empêchées des dons de vêtements, sous-vêtements, chaussures, mercerie, etc, souscrivent en argent, il appartiendra au Comité du Secours national d'en opérer la transformation en nature. »

A Paris, les maires, au dévouement do qui on ne recourt jamais vainement, ont immédiatement offert d'organiser des centres où chacun pourra apporter ses dons.

Mercredi, sur la convocation de notre maire et de ses adjoints, se sont réunis à la mairie du premier arrondissement MM. les conseillers municipaux de l'arrondissement, les curés, les directeurs et M,1,c* les directrices d'école, les directeurs, toujours fort généreux de plusieurs grands magasins. Il a été décidé quo les vêtements, chaussures, mercerie, que des donateurs voudraient bien apporter se-


LE SUFFUAGE DES MOUTS 221

raient reçus les mercredis et samedis, de deux heures à cinq heures, à la mairie, où le Secours national les ferait prendre.

Quant aux dons en argent, adressez-les donc, soit à la caisse du Comité du Secours national, i3, rueSuger, soit à M. M. Mirabaud, trésorier du Comité, 50, rue de Provence, avec la mention : a Pour la France occupée »,

Cet empressement de Parts est de bon augure; j'ai confiance que, par les soins du Secours national, une distribution de vêtements va compléter les distributions de nourriture. Tout cela est bien triste, mais la victoire est au bout; faisons le possible pour alléger les souffrances matérielles de ces français envahis.

Hcstent les souIVrances morales... Ces populations, derrière les tranchées allemandes, ne savent rien des soldats, leurs fils, leurs maris, leurs parents. Depuis août 191 '1, elles se demandent s'ils sont vivants, blessés, tués; une amère douleur s'ajoule ainsi à l'humiliation et aux vexations que la présence de l'étranger exécré leur inflige.

A cela, nul autre remède que la victoire de nos armes.

La situation des envahis est atroce. Nous y pouvons quelque chose, très peu, au point.


22 9 LE SUFFUAGE DES MOUTS

de vue matériel; rien au point de vue moral. Tachons au moins de ne pas l'empirer ! Làdessus je prie qu'on me laisse faire une réflexion qui est d'actualité, et qui d'ailleurs vient à l'esprit do tous mes lecteurs. Il est de loule nécessité que les éléments ignobles qui subsistent en infime quantité parmi nous soient muselés, car leurs aboiements sont soigneusement recueillis par la Gazette des Ardennes, journal que les Allemands ont créé pour mettre sous les yeux de nos compatriotes tout ce qui est propre à les peiner et à déconsidérer notre pays.

Ne doutez pas que la honteuse séance n'ait été copieusement étalée sous les yeux des Français envahis, à qui la Gazette des Ardennes cachera l'universelle protestation par. laquelle te pays a bien vengé les deux généraux qu'assaillait une écume.

La situation est claire : la France se trouve en péril de mort. Nous ne pouvons êlrc tirés de là que par notre puissance militaire. Tout ce qui tend à l'affaiblir fait le jeu do l'Allemagne et conspire avec nos ennemis contre la vie du pays. Tous ceux qui nous divisent sont des traîtres criminels.

Hcjetons avec horreur les querelles; saisissons avec empressement les occasions do col-


LE SUFFUAGE DES MOUTS 223

laborcr dans une étroite amitié. Il n'en est pas de meilleure que de nous grouper pour soulager la misère des Français qui,'piétines parles Prussiens, supportent le plus douloureusement le poids de la guerre.

XXIX

LES KKPKËSAILLES? C'EST LK DLOCUS KESSERHE

7 Février tQtG.

Ce malin, dans Paris, funérailles solennelles des femmes, des enfants, de tous les civils victimes du Zeppelin.

Le problème n'esl pas de savoir s'il fuul des représailles. Laissons do tels débats à des pacifistes qui se sentent encore des bourdes avec lesquelles on les mystifiait à La Haye. Nous sommes en guerre avec le plus redoutable advorsairc qui soit au monde ; il veut briser les os de notre race, anéantir notre élite el réduire le reste en esclavage ; il faut vaincre. Que leurs Zeppelins viennent ou non dans le ciel do Paris, cela no change pas un iota aux données du problème ; nous n'avons pas

besoin que les Allemands tuent les femmes et

n


•ja/j Wi SUFFUAGR DES M0UT.S

les enfants pour prononcer le delenda carthago; dès lo premier soldat qu'ils ont jeté à terre, dès la première pierre qui s'est écroulée de la cathédrale de tteims, nous nous sommes trouvés en présence de la vraie question : « Comment venir à bout de l'Allemagne? Gomment briser l'Empire? »

« A Essen! crient quelques-uns. Des dirigeables, des avions l Allons survoler leurs villes ». C'est toujours ce fameux texte do Démosthène que j'ai publié : « .,. Peu s'en faut que vous no fassiez la guerre à la manière des pugilistes barbares. Ceux-ci, aussitôt touchés, ne manquent pas de porter leur parade sur le point frappé, et partout où ils reçoivent un nouveau coup, c'est là qu'ils jettent leurs mains. Ils ne savent ni ne veulent se couvrir d'avance, ni se tenir en garde ». Quand nous n'avons pas su maintenir notre maîtrise de l'air, est-il raisonnable qu'un bruit d'Allemands se faisant dans le ciel, aussitôt nos pensées s'envolent à leur suite ? Nous oublions qu'il est un domaine où nous sommes les maîtres mieux qu'ils ne le sont dans l'air. Cette vermine du ciel n'est rien auprès de la puissante flotte des Alliée. Sur l'eau nous sommes certains d'obtenir, pourvu que nous le voulions, des résultats infiniment plus efficaces,


LE SUITUAGK DES MORTS P. 20

pour la décision do la guerre, que ne peut l'être la mort de quelques douzaines de femmes, d'enfants et de quinquagénaires. Par le blocus nous tenons à la gorge l'Allemagne demictranglée.

J'ai entre les mains lo plus récent tract de propagande, le numéro 17, répandu dans les pays neutres par « le comité de guerre de l'industrie allemande de Berlin ». Il est rédigé en français afin d'atteindre les classes instruites et l'élite européenne. Disons-le en passant, cet emploi de la langue française, au moment où elle est rigoureusement proscrite en Allemagne, démontre la souplesse des moyens de nos ennemis.

Eh bien! qu'y a-l-il de saillant dans ce document, qu'est-ce qui s'en détache, qu'estce qui monte à sa surface? Un grand cri que les Boches jettent au monde : « Il est faux que nous ayons faim, VAhl pauvres Boches, votre inquiétude perce... Mais taisons-nous, écoutons leurs explications, et tandis qu'ils plaident, surveillons les inflexions de leurs voix.

Leur thèse que nous allons entendre, c'est celle que les dirigeants allemands s'efforcent de répandre dans le peuple et chez les neutres. Elle est trop significative pour que je me borne


îiftO IK SUITIUGK DKS MOUTS

à l'analyser en risquant de la dénaturer. Voici exactement la partie centrale de ce petit tract, voie* do quels termes se servent les propagandistes Allemands, grands faiseurs de systèmes, comme on sait, pour anéantir la légende de la famine :

« Autrefois, disent-ils, l'Allemagne avait intérêt économique à retirer des parties de son sol les plus favorisées de la nature et cultivées selon la méthode scientifique la plus rationnelle des produits chers, tel le sucre, pour les échanger contre des marchandises de masse à bon marché et surtout contre des marchandises appelées à satisfaire les besoins de luxe; autrefois, les parties de l'Allemagne qui avoisinent la frontière avaient pu mettre à profit l'économie de fret ou de transport et importer à bas prix des produits alimentaires...

» Aujourd'hui, force a été de répartir les surfaces agricoles allemandes suivant de nouveaux principes, d'après les produits à obtenir ; d'ouvrir de nouvelles voies de transport et de régler scientifiquement la consommation d'après la nature et la quantité, et en renonçant à la plupart des marchandises de luxe. Mais pour cette transformation manquaient les organisations nées de la libre concurrence et d'une adaptation progressive a l'ensemble


LE SUITUAGE DES MOUTS 2»7

des circonstances économiques. Aussi la transformation soudaine de l'économie nationale allemande devait-elle avoir pour premier effet une perturbation dans les formes d'organisation existantes. Elle a amené des oscillations do prix et des enchérissements désordonnés qui, en certains cas, ont été accentués par des manipulations intéressées.

» Devant ces irrégularités, le peuple allemand n'a pas été long h exprimer unanimement son mécontentement. Mais les autorités fédérales sont intervenues, recourant au seul moyen permettant d'y remédier durablement : à la systématisation de l'ensemble de l'économie allemande, qui, se basant sur une connaissance exacte de l'état des choses et des besoins présents, remplace rapidement et efficacement une lente et talonnante adaptation aux tâches économiques modifiées.

» Ni les autorités fédérales allemandes, ni les partis politiques allemands, ni aucun Allemand sensé n'ont, un seul instant, douté à cet égard, de la certitude que, par une production rationnellement organisée et par une juste répartition, l'Allemagne est à même de se suffire comme entité économique pendant des années et des années, voire toujours. S'il y a eu, quelque temps, divergence des opi14*

opi14*


328 LE SUt-TUAGE DES MOUTS

nions, ça n'a été que sur le mode et l'étendue de l'empiétement à oxercer sur la liberté de la vie économique générale. Devant l'infinie diversité des conncxités économiques, toute réglementation, par les autorités, d'une seule question, devait en soulever une infinité d'autres. Quiconque se propose de réglementer, par exemple, les prix et la vente du détail, doit prévoir la réglementation des marchés des cuirs, beurre, lait, fromages, fourrages, etc. Et une action efficace n'a été possible que quand on a eu établi une nouvelle systématisation de l'ensemble de l'économie générale roposant sur le plus minutieux relevé des possibilités de la production et des besoins de la consommation.

» Ces travaux préparatoires ont été faits et, coup sur coup, se promulguent maintenant les ordonnances qui donnent à l'existence économique entière de l'Allemagne une nouvelle base, inouïe dans l'histoire moderne. »

C'est clair. Ce document officiel déclare que l'Allemagne est tout à fait coupée de l'exr térieur, mais qu'elle évitera la famine en produisant seule, par un effort colossal, tout ce dont elle a besoin.

A qui le faire croire? C'est toujours le même système de bluff. L'Allemagne ne


LK SUFFRAGE DES MOUTS 2 30

pourra pas produire en temps de guerre plus qu'elle ne produisait en temps de paix; elle ne pourra pas avoir à la fois ses hommes dans les armées, dans les usines de guerre et dans les cimetières, et puis dans le travaux industriels et agricoles.

Si l'Allemagne mange et respire, c'est qu'elle n'est pas encore, quoi qu'elle essaye d'en faire croire, absolument séparée du monde, c'est que la flotte anglaise entrave insuffisamment l'envoi des produits alimentaires mondiaux par l'intermédiaire des ports neutres, vers les consommateurs allemands. Mais que le blocus soit resserré, et vous verrez ce que deviendra cette prétention du génie organisateur . allemand de transformer, en pleine guerre, la production et la répartition des produits (en même temps que de conquérir les Indes et l'Egypte, d'enfoncer les lignes de Russie, de Salonique et de France); vous vous verrez ce que deviendra le moral allemand.

Nos ennemis nient leur détresse, mais d'un ton qui nous persuade de leur angoisse. En cherchant à diminuer l'importance de leur c< gêne alimentaire », ils en reconnaissent implicitementla réalité. L'aveucstàretenir. Demême ce tract apologétique ne peut pas éviter de


330 LE SllTUAGE DES MOUTS

parler des troubles qui ont eu lieu ces derniers temps h Berlin et ailleurs. Ecoutez le ton : « il est compréhensible que dans une ville comptant plusieurs millions d'habitants il se trouve de temps à antre des personnes qui, par manque d'empire sur elles-mêmes, se livrent isolément à des scènes de tapage dans un endroit public. C'est le cas à Paris et à Londres, comme à Berlin, aussi bien en temps de paix quen temps guerre... »

Mais non, braves Allemands, à Paris et à Londres nous n'avons aucun trouble de la rue.

Un observateur, bien placé en Danemark pour « rechercher toutes les occasions d'écouter des personnes qui reviennent d'Allemagne», écrit ces derniers jours qu'il a «la conviction que ces troubles ont été plus graves qu'on ne le dit môme dans la presse alliée ; qu'en plusieurs cas il y a eu non seulement des blessés, mais de nombreux morts. Plusieurs correspondances adressées d'Allemagne à ce sujet h des journaux danois, et supprimées par la censure danoise, étaient conçues dans ce sens. »

Une note identique et plus précise encore nous arrive de Suisse :

« // est impossible de rencontrer en Suisse des Allemands sans qu'ils vous parlent de la


LE BUFFUAGE DES MOUTS Îî3l

paie. C'est leur idée fixe. Leur épuisement moral est indéniable. Où en est leur épuisement physique? Le frère d'un médecin de Bâte, qui est resté volontairement à Mulhouse pour ravitailler en lait les enfants de moins d'un an (il s*occupe de <?.?0 enfants), n'y arrive plus. Des troupeaux qui donnaient dix-sept mille litres par jour n'en donnent plus que six mille, faute de fourrage, et la mortalité infantile est effrayante. Mais ces faits peuvent être spéciaux à l'Alsace que l'Empire appauvrit à dessein. Cependant même ailleurs la vie est dure pour les classes populaires. Il semble bien qu'il y ait eu à Berlin, le 5 janvier, de nouvelles émeutes alimentaires devant une police impuissante ».

Méditez tous ces textes, confrontez les témoignages de nos correspondants avec ce plaidoyer 17 de la Kriegsausschuss der deutschen Industrie Berlin que je viens de vous donner, vous en tirerez la certitude que l'angoisse du ventre est extrême en Allemagne et qu'une résolution unanime, farouche, de tous les peuples alliés de tirer un plein profit de l'empire des mers sera la plus sûre des représailles, car elle livrera au dernier effort de nos armes une Allemagne anémiée.

Quelle image pleine de sens, cette quinzaine d'Allemands vêtus de fourrures, qui sont


«3a LE BUFFUAGE DES MOUTS

entassés dans un Zeppelin a demi-englouti dans la mer du Nord. Plusieurs gisent au fond de la nacelle et guettent a travers ses fentes ; les autres penchés sur les rebords interrogent anxieusement l'horizon. La machine funeste monte et descend avec la vague.

La bourrasque décrit des courbes, Les vents sont tortueux et fourbes, L'arcber noir souMo dans son cor.

Un chalutier s'est approché. Il est anglais. Vous avec lu le dialogue terrible qui s'échange. De ses quinze voix le Zeppelin supplie :

Car c'est un spectre que sa proue, Le flot l'élreint, l'air la secoue.

Mais l'Anglais repousse l'argent et les supplications et, s'éloignant, abandonne le monstre à son sinistre destin. Nul besoin de commentaire ; l'Océan s'est chargé des représailles de Paris et de Londres ; auprès de ses navigateurs, les navigateurs de l'air ne font qu'un bourdonnement impuissant.


LE SUFFUAGU DES MOUTS a33

XXX

LKS SAUSSEURS Le Parlement.

9 l'ôvrier je)lO.

Le jour de l'Union sacrée, au premier moment de la guerre, nous avions tout oublié; nous ne voulions plus nous souvenir qu'un certain nombre de ces députés, contre vents et marées, nous avaient assuré que l'Allemagne était un pays pacifique, la guerre impossible, et les craintes des patriotes des machinations réactionnaires... Nous entrions dans un monde nouveau. « Tous les mérites dateront de la guerre », disions-nous, et cette phrase, nos lecteurs savent combien de fois nous l'avons répétée ici-même.

Il fallait à tout prix faire l'union. Pourtant ce n'est pas l'idée d'utilité qui nous déterminait. C'est de l'élan le plus vrai et le plus profond que, fraternellement, nous tendions les deux mains à nos adversaires de la veille. Nous ne pouvions plus avoir d'adversaires en France. Pourquoi? Je le dirai d'un seul mot :


93/| LE SUFFRAGE DES MOUTS

nous avions retrouvé par-dessous nos désaccords superficiels le fonds spirituel qui nous est commun.

L'âme française commença d'être l te gravité, saint enthousiasme, discipline, esprit do sacrifice. Vous le savez bien, lecteurs qui participez à cette vie intense ; ils le savent, ces étrangers éblouis, qui ne cessent de peindre le portrait de notre France transfigurée. Je crois vous avoir donné, un jour déjà, cette appréciation qui m'est venue des Pays Scandinaves :

« En Norvège, l'immense majorité est et a toujours été pour les Alliés... Même en Suède, quand la peur des Russes incline une partie de la nation vers l'Allemagne, l'affection et l'admiration pour la France subsistent... Suivant l'expression d'un journal de Stockholm, la France a pris, depuis le mois d'août i\)Ih, une apparence quasi céleste aux yeux de l'univers... »

Une revue anglaise, The Nation, il y a quelques mois, disait :

Tendresse, pitié, noblesse, charité, derrière la ligne du front, dans les pays où chaque hameau pleure nos morts ; esprit de feu et d'acier, là où la bataille est engagée, telles sont les vraies révélations du coeur de la France. Ses officiers sont pleins do valeur, savants, ingénieux dans les inventions du nouvel art do la


LE SUFFUAGi: DF.S MOUTS 935

guerre; ses soldats, extraordinaircment durs à la souffrance, sachant pleinement pourquoi ils combattent. Il semble qu'ils aient peu de haine pour l'Allemand pris individuellement, mais plutôt une sorte de mépris pour une créature qui, n'étant qu'un rouage de machine, rcslo sans utilité quand la machine a cassé. Mais l'esprit des Français est maintenant moné par la résolution d'en finir, une fois pour toutes, avec l'ennemi. 11 ne p?ut pas être leurré par les conditions d'un statu quo anie, ou môme par le simple retour de l'Alsace-Lorraine et des territoires occupés. « Jamais plus », tel est le mot d'ordre. Il poursuit la destruction de ce pouvoir implacable qui a fait de la vie des hommes un cauchemar et qui pèse comme un nuage noir sur les espérances du progrès. Les hommes de cette génération donnent leur vie pour que la généraration nouvelle puisse respirer l'air libre et vivre sans crainte. Ah! ce n'est pan une France nouvelle: c'est la France profonde qui a survécu à travers les siècles.

Cette France éternelle ou, comme nous disions, ce fonds qui nous est commun, ce trésor essentiel, je le vois briller mystérieusement dans ces innombrables lettres que, tous, nous nous passons de main en main. J'ai sur ma table dix petits recueils, imprimés ou manuscrits de jeunes morts de vingt ans, lettres du sergent Léo Latil, qu'a publiées le Correspondant, lettres de Jean Rival, aspirant de chasseurs, tombé au Linge ; Journal de Jacques Brunel de Pcrard, brigadier, tombé a vingt ans ; Un Soldat de la Grande Guerre, par Roger Couturier, engagé volontaire, mort


a30 LE BUFFHACK 1>KS MOUTS

pour la Franco h llaute-Avesnes, Je voudrais ouvrir avec vous ces feuillets sacrés, Quelle surabondance de générosité et do grandeur ! Auprès d'eux on se fait une idée claire des chevaliers qui mettaient à l'entrée de la carrière des armes un sacrement. Pleins de respect et d'émotion, nous sommes là devant l'ombre sainte d'où jaillissent la force et la gloire de la France. Qui ne sent que ce serait un crime de troubler cette source ?

Parmi les pages les plus admirables où l'on peut surprendre la noblesse de l'âme française durant cette guerre, je n'ai rien lu qui dépasse trois, quatre lettres d'un simple facteur des postes, Jules Guérin, facteur au bureau de la rue Jouffroy, qui afin de pouvoir partir au moment de la mobilisation, donna sa démission et immédiatement rejoignit le 269e d'infanterie. Là il se lia d'une étroite amitié avec un ingénieur de haute et forte intelligence, Marcel Lecomte. Ils se valaient par l'âme. Ecoutez dans quels termes ce facteur quasi illettré, sans orthographe, annonce aux parents de son ami la mort glorieuse de leur fils qui n'est plus :

Cher Monsieur, chère Madame, Aujourd'hui seulement je trouve le courage de vous écrire, après être bien sûr que vous avez appris la


I.K SUFFUAGK J)FS MOUTS '.>.$']

mort glorieuse de votre lils bien-aimo, mon frère d'armes, mort comme je veux et espère mourir, en défendant le sol sacré de notre France au nom du Droit, do la Civilisation et do la Liberté.

Dans nos conversations amicales, — car lorsque le service nous laissait un instant, nous étions l'un près de l'autre, discutant la plus grande chose que l'on puisse faire pour sa Patrie, — nous nous disions : « Quoi que nous fassions, nous ne serons jamais aussi grands que ceux qui sont morts. »

El quand la bataille a été finie, mon premier devoir ;t étéd'aller fleurir sa tombe,etles larmesque j'ai versées ne sont pas seulement des larmes de regret, mais d'adiniration. Combien il m'a paru grand, ce noble et héroïque ami! Il m'a semblé qu'il me disait : « Tu vois, j'ai passé devant loi. »

Nous avions été cités à l'ordre du jour en accomplissant en Lorraine la mémo action, fiers de posséder la première citation du aGp/'. Pourtant ce n'est pas la récompense qui fait la valeur de l'action. Et lorsque nous rampions dans les blés remplis de morts et de mourants, au milieu de nos ennemis, pour aller chercher une mitrailleuse, co brave Lecomte, Robert et moi, nous n'étions guidés que par le sentiment du devoir,

Plus tard, après avoir arrosé tous les deux de notre sang le sol de la Patrie, le mémo sentiment nous a fait revenir, à peine guéris.

Et c'est ce même sentiment qui l'a fait mourir en héros. Nous savions bien, avant la lutte, lui, Chantcrol et moi, en nous faisant nos adieux, les sacrifices qu'il fallait faire, c'est-à-dire risquer sa vie dix fois plus que les hommes, ôtre debout quand ils sont couchés, cible vivante alors qu'ils sont abrités. Ce n'est pas que les hommes le comprennent. Ils se disent, au contraire : « S'il n'était pas resté debout, il n'au-


238 LE SUFFUAGH DES MOUTS

rail pas été louché. » Ils ne se disent pas que s'il n'était pas resté debout, eux n'auraient pu rester couches.

Et voilà comment votre fils est tombé mortellement en montrant l'exemple du plus beau des sacrifices.

Vous pouvez dtrô fiers, cher Monsieur et chère Madame, de la mort héroïque de votre fils. Sa gloire rejaillira sur vous, et dan» vos larmes d'infini regret luira l'admiration du grand sacrifice consenti par un père et une mère à la Patrie. Et aux pères et mères qui verront revenir leurs fils couverts dd gloire et de lauriers, vous pourrez fournir l'argument indéniable : « Le mien a fuit plus, il a donné sa vie ».

Vous mu pardonnerez, cher Monsieur cl chère Madame, si j'ai tant lardé à vous écrire, et ce n'est pas do gaieté do coeur que l'on apprend la mort d'un ami si cher, d'un ai bon lils, à ses parents.

Je connais bien sa tombe et je sais ce qui me reste à faire, c'est-à-dire le venger ou mourir comme il est mort.

Recevez. Monsieur et Madame, mes condoléances les plus sincères et songez que vous n'Êtes pas seuls à pleurer votre héros.

Respectueuses salutations.

Sous-licutenanl au au\y! de ligne.

Peu après le lieutenant Guérin était tué à la teto de sa section de mitrailleurs. Il vengeait et rejoignait Marcel Lecomtc.

Quand on u compris par de tels témoignages dans quels sentiments sublimes les soldats français se dévouent h la mort, on s'explique l'indignation exprimée il y a quelques jours, dans h\rcclsior> par un écrivain


LU SLFFUAGU DES MOUTS 9.3(J

qui venait de lire au compte rendu in extenso et officiel de la séance du icr février la déclaration que voici, d'un député M. Bernard Cadenat : « Dans la zone des armées > on donne de l'alcool aux soldats, et vous pouvez vous féliciter qu'ils en boivent, parce qu'ainsi ils ont le courage de monter à l'assaut! »

L'écrivain que je cite reproduit celte affreuse affirmation et s'écrie :

.te ne pense pas que jamais phrase plus impie, plus odieuse, plus révoltante ait été dite au Parlement français.

A peine avais-je lu cette abominable interruption que jo fouillai du regard le bas de la colonne, avec l'espoir d'y découvrir lu mention d'un tumulte furieux, tout au moins quelque semonce indignée, ou te coup de fouet d'une réplique vengeresse.

Kienl Pas un mot! Pas un geste! Pas môme l'indication d'un frémissement, d'un murmure dans l'Assemblée. Qu'est-ce donc, aujourd'hui, l'atmosphère de la Chambre?

L'écrivain, le français justement indigné qui jette celte véhémente apostrophe, c'est le père du lieutenant Marcel Lecomlc, dont le lieutenant Guérin vient de nous raconter la mort admirable.

Sa protestation satisfait la conscience française. On ne peut pas supporter qu'une st haute tribune méconnaisse aussi effroyablement notre gloire, proclamée par l'univers


2/|0 LE BUFFUAGE DES MORTS

entier, qui est que, chez nous, cette guerre est toute dominée par l'élément spirituel. Hier, un jeune héros m'écrivait : « Nous ne permettrons pas qu'on nous sabote notre guerre. » Lisez : « Nous ne permettrons pas qu'on dégrade l'effort que nous avons fourni, le monument de grandeur morale où nous nous sacrifions pour noire honneur et pour la Franco.

Ah! mon cher Georges Lccomle, vous demandez ce qu'est devenue l'atmosphère au Palais-Bourbon? Elle est devenue positivement irrespirable îi force de trivialité, de partipris, de bêtise et de haine. Les impurs dominent l'Assemblée, l'intimident, la salissent, y régnent. Le public ne peut pas encore mesurer la profondeur du cloaque. L'inexpiable séance où Puglicsi-Conti fut livré aux injures cl aux agressions des embusqués s'est renouvelée par la suite dans les couloirs. Noire honorable collègue fut apostrophe, entouré par eux, alors qu'il lisait un journal dans la salle de lecture, et il dut avertir par lettre le président Dcschanel qu'il ne viendrait plus dans rétablissement qu'avec un revolver dans sa poche,

Mais que peut-on trouver de pire et déplus nuisible aux interdis nationaux que le scan-


LE SUFFRAGE DES MOUTS 2/jI

dale qu'ils ont déchaîné en insultant deux généraux et en obligeant le Ministre de la guerre ù quitter la tribune et la salle des séances?

Aucune mesure de précaution, pourtant, n'est prise pour l'avenir. Je dois élever mon témoignage, afin qu'il ne soit pas dit par dos patriotes : « Nul ne nous a prévenus; tous étaient de mèche ou dormaient. » L'immense majorité des députés est révoltée contre un scandale permanent qui souille le fonds spirituel qui nous est commun. Déjà Auguste Bouge a jeté un mot terrible dans sa simplicité, lin de ces inconsidérés criait au ministre do la Guerre : « Nous ne sommes pas à la caserne, ici! » Et Bouge de lui jeter : «Vousdevriez y être. » Un tel mot va loin. G'cst le doigt sur l'abcès.

XXXI

1)K TKLS MOUTS PKUVKNT ENCOBK StëKYItt LA KHANCK

Le suffrage des mark.

to Février tyili.

J'ai reçu des centaines do lettres approuvant l'idée du suffrage des morts. Les familles en deuil affirment avec nous que leur fils, leur


a/l2 LU SUFFRAGE DES MOUTS

époux, lour père, tombés pour la patrie, et dont elles entendent, chaque nuit, la voix, n'ont pas fini de pouvoir servir la France, Ils continuent de vivre au milieu de leurs com* pagnons d'armes et près des êtres qu'ils oimaient. Pourquoi les écarter? Comment jeter si hâtivement u l'abîme ce qui n'a pas fini d'oxister? Tant que je verrai leur visage sur le vaisseau qui s'éloigne, je guetterai et comprendrai leurs ordres. Qui donc à notre proposition de vie préférerait une pensée de mort? Je dis ïi la mère : Le fils admirable que vous avez offert h la patrie se tient a vos cotés; vous pensez par lui, vous parlerez pour lui. Avec lui, dès maintenant, vous pouvez travailler au bion do là France.

Et puis, ce que je veux, c'est élever un magnifique monument à nos morts. Qu'est-ce que le bronzo et le marbre qu'on dressera pour eux sur nos places publiques? Vous me dites que l'histoire perpétuera le souvenir de leur vie et de lour mort. Je réponds que ce n'est pas assez de leur garantir le passé, et qu'il faut qu'ils aient un avenir. Péguy, Psîchari, Marcel Drouet, tous nos compagnons de lettres pensent encore et nous dictent leurs mots les plus clairs ; les instituteurs tombés pour la patrie continueront d'enseigner,


LE SUFFRAGE DES MOUTS s/|3'

mieux que jamais, les petits Français de l'école primaire; des enfants glorieux des quatre promotions de 191/1, Marie-Louise, Montmirail, la Croix du Drapeau, la Grande Hevanchc, pas un n'a cessé do vivre.

(le n'est point vers la nuit «/tu/s criaient : « Kn avant! t. Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême. Non ! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime! .le les garde.

Ma proposition sera, dans son essence très simple et très courte :

Le droit de vote de tout soldat mort pour la France passe à sa veuve, s'il était marié; à son père, s'il était célibataire ; en cas de prédécès (lu père, à.la mère.

Voila l'idée h mettre en formule, que je prie mes lecteurs de contiuer a répandre autour d'eux. Ils m'ont déjà écrit les lettres les plus bclleB. Je remercie mon éminent collègue du Sénat, Maurice llervey, qui, de l'armée où il sert, m'a donné son approbation. Aujourd'hui, je no veux publier qu'un argument que me fournit une Alsacienne fixée en Lorraine, Il a du poids et, sans s'adapter exactement a notre thèse, la fortifie par les réllexions qu'il nous impose.

15.


9.!\tl LE SLFFliAGE DES MOUTS

Mon pore était Lorrain, m'écritdo Nancy M",eM. T. Il fut annexé en 70, alors qu'il venait de risquer dans une affaire son petit capital. Son beau-frère, qui habitait la France, lit pour lui et pour ses trois lils une option valable en France mais non valable pour les Allemands, mon père n'ayant pu quitter l'Alsace.

Il fallait donc faire émigrer mes trois frères à 17 ans. Ils ne revinrent plus à la maison paternelle-. L'aîné mourut lors d'une grosse épidémie au Gué de Nancy; les deux autres sont ù cette heure commandants sur le front.

Mes parents, malades, voulurent jouir de leurs lils: il ([luttèrent, la mort dans l'Ame, la si chère petite patrie. Quatre mois après mon pèro n'était plus. Kt depuis, notre famille, qui a tant souffert pour la France, ne dispose pas d'une seule voix depuis vingt-deux ans.

Est-il juste, monsieur, que nous soyons systématiquement exclus des affaires do notre pays, quand ianl d'indignes s'en occupent?

Je le répète; cette lettre ne rentre dans aucun des cas que nous examinons ; je la cite parce qu'elle dispose l'imagination a comprendre l'injustice douloureuse que ressentiraient ces familles en deuil, privées d'avoir une voix dans la reconstitution de la France.

Léon Hailby a très bien marqué ce côté du problème dans un article de l'Intransigeant où il donne au suffrage des morts son approbation fortement motivée :

Au lendemain de la paix, que do lois sociales seront a voter, que de réformes s'imposeront l tl faudra ressusciter un dixième de nos provinces françaises, calculer


LE SUFFUAGK DKS MOUTS a/|5

les dommages subis, instaurer le régime nouveau de l'Alsace-Lorraine, pourvoira la natalité française, assurer l'avenir des mutilés, des pensionnés, des veuves, veillera la formation intellectuelle, morale, sociale'du JiU du soldat devenu orphelin.

Fst-il juste que, par sa bravoure môme, l'armée diminuo les moyens de se faire entendre? Peut-on imaginer sans horreur l'instant où, de sacrifice en sacrifice, le peuple des tranchées en arriverait à se trouver moins nombreux que le peuple dos non-combattants, et « à subir, comme dit liarrès, la loi des cmbiwpics? »

Qu'on envisage, au contraire, la fierté, la sécurité qu'éprouveraient dans leurs coeurs nos combattants s'ils savaientquo, morts ou vivants, ils étendent sur leur famille une protection tangible et prolongée bien au delà do cette vie dont ils font offrande à la victoire!

Honorons par cet hommage nos morts et donnons-leur l'occasion de servir encore la France. Nous attendons de celte guerre qu'elle brise la force allemande, qu'elle élève un mur infranchissable contre les hordes d'outrellhin, et qu'elle permette au champ de blé, ravagé, courbé par l'orage, de redresser sa moisson, Mais celle-ci que vaudrait-elle, si les éléments nobles, décimés dans cette guerre, devaient céder leur part de soleil a tout l'ignoble, ii tout l'exotique i* Go serait dans notre victoire même le triomphe du plan des Hoches qui voulurent toujours se substituer aux Français en France» Il faut durant quelques années, jusqu'à ce que les enfants des héros


3/|6 LE BUFFUAGE DES MOUTS

soient devenus des hommes, remplir nos vides. Remplissons-les avec nos morts immortalisés.

P.-S. — Un chasseur ù pied veut que je proteste contre le projet que l'on forme en haut lieu de donner du drap bleu horizon ù nos glorieux « vitriers ». Il me dit qu'il me transmet l'opinion unanime de ses camarades et cite des noms que j'aimo et respecte. Il me persuade, car je sais l'importance des armes spéciales et de la haute idée que chaque chasseur se faîtjustcmentdcson corps d'élile, mais je me défends d'exprimer aucune opinion personnelle dans une question que j'ignore. Je donne la parole a mon ami. Ecoutez sa charmante éloquence entraînante, oh le pas du chasseur a pied se môle au rythme du poète (voila que malgré sa défense, je lo découvre u demi) ; «... L'uniforme des chasseurs à pied est menacé. On veut nous habiller d'azur, nous revêtir de capotes bleu horizon, nous supprimer nos couleurs favorites, sombres et discrètes, on veut en un mot nous confondre dans l'immense mer bleu pâle de l'armée française,,. C'est une erreur, Nous tenons a notre uniforme.

« Nous y tenons parce qu'il est commode et nous aide a nous dissimuler dans les bois,


LE SUFFUAGE DES MOUTS 3^7

Le i3 juillet, à l'assaut do la cote 380, nous avons pu nous avancer sous bois contre l'ennemi» qui ne nous a aperçu qu'au dernier moment et a fui, épouvanté par les couleurs de ceux dont il craint le contact,

« Nous y tenons, parccqu'il nous platt de nous distinguer de la masse. Notre esprit de corps nous y oblige. Lo pantalon bleu a liséré jaune no fait pas un chasseur, c'est entendu, mais dès qu'il le porte, il se croit obligé îi redresser lo jarret.

«Ce n'est pas une chimère de dire que notre discipline est 6, la fois plus familière cl plus stricte que celle des bataillons d'infanterie. Gardons notre originalité, notre indépendance, nos couleurs.

« Par amour-propre» on nous fait faire bien des choses, Puisque nous sommes toujours h la peine, qu'on nous permette quelque coquetterie»

«Nous tenons u notre ancien uniforme parce qu'il est sacré. Depuis Sidi-l3rahim, il a toujours été h l'honneur, Dans cotte guerre, nous avons vu tomber des camarades. Ils portaient des capotes bleu sombre, des écussons jonquille et des cors de chasse sur leurs boulons d'argent. C'est la suprême imago que nous conservons d'eux. Si nous devons parta-


a/,8 LK SUFFUAGH DKS MOUTS

ger leur sort, il faut que nous nous ressemblions. Tels nous avons commencé la campagne, tels nous devons la finir. Que la mode change pour les autres, pas pour nous!

« Voila ce que je tenais à vous dire, parce que, Lorrain, vous ne voudrez pas voir défiler, après la victoire, dans les rues do Nancy, de Pont-ù-Mousson, de Saint-Dié ou do Baccarat, les chasseurs dans un autre uniforme que celui sous lequel ils ont monté la garde, combattu, couché sur la dure, volé ii l'assaut, et sous lequel tant des noires dorment leur dernier sommeil. Laissez-nous les couleurs de la-nuit bleue et des épis d'or. »

Ainsi nous vient do la tranchée la page d'anthologie la plus vive et la plus brillante Ma gloire de nos ce vitriers». Lo ministre doit-il y rester insensible?

XXXll

IIUMAM (iKNFlUS ODIUM La propagande à l'étranger.

ï'i Février. 1916.

Les Allemands reprochent aux Français, aux Anglais et aux Beiges (dont ils disent que parmi leurs adversaires ce sont « les seuls


I.K SUFFUAGH DK8 MOUTS a/|(J

qui comptent intellectuellement »), d'avoir, depuis le début de la guerre constamment manqué du sens de la réalité et do n'avoir jamais su considérer les choses « objectivement ».

C'est par suite de cette incapacité que nous nous sommes abandonnés ii un si regrettable débordement d'injures contre le militarisme prussien, contre l'armée allemande, contre l'Allemagne ; c'est pourquoi encore nous avons accepté et répandu les abominables calomnies qui représentent les braves soldats allemands, pourtant si scrupuleux dans la discipline, comme une bande de brutes déchaînées.

Ainsi parlent les penseurs allemands, ce Ce n'est pas è Jolfre, a Fronch, ïi Cadorna, îi Russki, mais à la déesse Calumnia, fille de l'impuissance, que les Alliés devront élever un grand monument quand ils seront ù la lin de cette guerre, car c'est d'elle qu'ils auront tiré le plus d'aide. La semence de haine qu'elle a jetée au vent portera de nouvelles moissons encore bien des années après (pie les canons seront devenus muets, »

Telle est la pensée du docteur Miihling, et $i vous vtntlcz bien la suivre, elle va commencer a vous intéresser, car vous verre/, quelles inquiétudes la remplissent.


a50 LE SUFFUAGK DUS MOUTS

Dans d'autres guerres, dit Muhling, on avait déjà vu la calomnie française il l'oeuvre, par exemple en 1870-71, mais jamais elle ne s'est offert des orgies comparables h celle où elle se vautro dans celle-ci ; jamais non plus elle n'avait fait paroille récolte de .résultats. « N'essayons pas de nous faire d'illusions : il n'existe pas présentement dans le monde un peuple plus haï que ne l'est le nôtre, Dos millions d'hommes croient que nous trouvons notre plus grand plaisir a couper les mains des petits enfants, que nous mettons noire prédilection ù égorger des vieillards et des femmes, que nous nous baignons plus volontiers dans le sang que dans l'eau, que l'on n'a jamais vu au cours de l'histoire peuple plus brutal, plus cruel, plus ennemi do l'art que lo nôtre. Si c'est là que nous en sommes, il faut en chercher la cause dans dos milliers de télégrammes, d'articles de fond, do publications scientifiques, do romans, de mémoires, voire do pièces officielles qui se donnent l'apparence de la solidité et qui ont su répéter ces calomnies sans devenir fastidieuses... »

Ehl docteur Miïhling, vos atrocités, s'il existe une vérité, doivent ôtro tenues pour dos faits certains, puisqu'elles ont été relovées olUcicllement par le premior président de la


LK Sl'FFUAGlî DES MOUTS 5j5l

Cour des comptes, par un ministre plénipotentiaire, par un conseiller d'Etat, par un conseiller ù la Cour de cassation, qu'il est bien impossible que vous traitiez d'imbéciles ou de monteurs, et qu'elles sont confirmées par les aveux do vos soldats tels que les a recueillis sur leurs carnets de guerre Joseph Bcdier, qui est l'un des savants les plus respectés de l'Europe.

Aussi bien, le monde est fixé sur l'effroyable sauvagerie des bourreaux de Louvain et de (ierbéviller.

Nous avons essayé de réagir, déclare G. von Paschor et Mtthling, et nous continuons de nous y efforcer, mais notre position n'est pas bonne. On ne sait guère l'allemand de par lo monde; aussi, pour cent Allemands qui entendent l'anglais et le français et souvent les deux ensemble, c'est ù peine si cinq Anglais et un Français comprennent l'allemand. Ensuite, les hommes cultivés de France, d'Angleterre et d'Amérique et leurs clients intellectuels des pays neutres considèrent les opinions qui se développent dans les livres et les journaux d'Allemagne comme absolument partiales,.,

Ceci est exact, docteurs Miïhling et Pascher, la réputation des savants et philosophes


203 LE SUFFUAGE DES MOUTS

allemands, je veux dire leur réputation de probité intellectuelle, est perdue depuis qu'on a vu l'arrogance et le mensonge de leur fameux manifeste.

Ah!'ce manifeste, ils ne l'écriraient plus. Leur ton a bien changé depuis quelques mois. Au début de la guerre, les Allemands disaient : Oderint dum metuant, qu'ils me haïssent pourvu qu'ils me craignent. Mais cette race, sous lo vent de la défaite, se mettra ù genoux. Ecoutez comment elle commence a gémir :

La calomnie d'avant préparait les voies à la calomnie do pendant la guerre. Les livres et les journaux se sont acharnés à nous ridiculiser dans non vêtements, dans nos plats de prédilection, dans nos manières, dans notre parcimonie à l'heure du pourboire, dans noire pédanlisme. C'est vrai que tout cela n'allait point sans mériter quelques reproches : ce Nous sommes jeunes comme peuple mondial et nous ne sommes pas encore parfaitement débarrassés des coquilles de noire oeuf, mais il y avait à dire de nous autre chose de plus avantageux pour nous... »

Bisum letwalis? Vous retiendrez-vous de rire devant ces gémissements du barbare? « Hélas I continue l'un d'eux, un nommé Nicssen, on est arrivé au résultat qu'on cherchait.


LE SUFFUAGE DES MOUTS 2-53

« /Vous autres, loyaux Allemands, nous agaçons tout te monde. Redoutés, ridiculisés et énervants, nous avons plus qu'il ne fallait pour endosser, bon gré, mal gré, la responsabilité delà guerre et ensuite celle des pires abominations; aussi ta réprobation du monde

entier ou a peu près s est jetée sur nous comme sur une bande de chiens enragés. »

Les ce chiens enragés » ont adopté deux attitudes contradictoires. Tantôt ils nient fours crimes, tantôt ils s'en glorifient. Un nommé G. Misch écrit (von gcisl des Krieges, Diederich, léim) : Ali 1 vous n'clcs pas encore fatigué d'opposer la barbarie ludesque a la civilisation romaine? « Mais avant de fulminer contre ce qui s'est passé ù Louvain et a Reims,' les prétendus ce Romains » seraient sages de faire un retour sur leurs propres héros et de songer U César devant Alexandrie. » C'est implicitement l'aveu, mais dans le journal der Tag do Berlin, le général von Dithfurt écrit avec plus de netteté encore : ce On nous traite de barbares ; la belle affaire! Nous enrions... Qu'on ne nous parle pas de la cathédrale de Reims et de toutes ces églises et de hits les palais qui partageront son sort; nous ne voulons rien eidndre, (Jue de Reims nous arrive seulement l'annonce de la deuxième


a54 LE SUFFUAGE DES MOUTS

entrée victorieuse de nos troupes : tout le reste nous est égal »

Cependant les mois se succèdent et le gouvernement allemand, a mesure qu'il voit la victoire lui échapper, se prend h redouter cette accusation que l'univers lui jette à la face (et que son peuple pourrait un jour reprendre), d'avoir provoqué la guerre. Il se préoccupe do la réfuter.

La Russie est l'incendiaire; la France et l'Angleterre ses complices, dit-il. Et il annonce qu'il le prouvera aux conférences de la paix, par une suite de faits irréfutables, tirés des documents officiels qu'ont publiés eux-mômes les gouvernements de la Triple Entente. Ce sera si clair que l'opinion qui accuse l'Allemagne d'avoir désiré et provoqué la guerre disparaîtra devant le verdict do l'histoire.

On croirait avoir un avanl-gout de cette impossible réhabilitation. Le World peut satisfaire notre curiosité, Un do ses rédacteurs nous raconte élro allé de Hollande a NewYork sur le paquebot Rotlerdamer, qui fil escale a Falmouth. Là, les autorités anglaises visitèrent le vaisseau et débarquèrent les sacs provenant de Berlin. Elles espéraient, dit le journaliste, y saisir le plaidoyer du gouvernement allemand. L'ont-clles trouvé? Il


LE SUFFUAGE DES MOUTS 'iOU

l'ignore, mais lui, quelques jours après, quand les Anglais permirent au Rotlerdamcr de continuer son voyage, il en put obtenir, en cours de route, un exemplaire.

Inutile de l'analyser en détail. Sachez seulement que la Russie désirait la suprématie en Orient, la France sa revanche, et l'Angleterre la suppression d'une redoutable concurrence commerciale. Alors ces trois pays lissèrent le filet de l'entente. Le gouvernement impérial estime qu'un seul mot de la France eut suffi pour arrêter la Russie, et un seul mol de l'Angleterre pour arrêter la France; mais les hommes d'État français et anglais ont préféré le maintien de l'entente ù la paix du monde, et ils ont enlevé la plus grande partie de l'opinion publique « en invoquant le caractère sacré des traités écrits et oraux ».

... Dans cette dernière phrase s'étale la lourde ironie allemande, toute failo d'incompétence. Evidemment, ce le caractère sacré des traités écrits et oraux », c'est quelque chose que la Germanie est devenue incapable de comprendre, Qu'une nation ait le sentiment de l'honneur, qu'elle respecte sa parole et sa signature, c'est ce que ces ce réalistes » refusent d'admettre. On me rappelait encore hier ce mot d'un ofllcier allemand, disant a


350 LE SUFFUAGE DES MOUTS

un Français : ce Pourquoi ne pas nous entendre ? Nous prendrons une partie de la Belgique en vous laissant la région wallonc. » Et comme notre compatriote se récriait : ce Mais la Belgique est notre amie, elle vient de souffrir pour nous. — Ah ! dit le Boche avec mépris, si vous faites du sentiment! »

La violation des contrats érigée on loi nécessaire, voilà le fait essentiel qui détermine dans celte guerre les peuples susceptibles d'honneur à prendre parti contre l'Allemagne. Les pédants que nous venons de citer au cours de cet article ont raison dans leurs doléances, quand ils confessent qu'ils sont ridicules de plusieurs manières, mais leurs petites vilenies qu'ils avouent ne suffisent pas a expliquer qu'ils soient, comme ils le reconnaissent, l'objet de la haine du genre humain. Un tel soulèvement de l'élite ne peut provenir que de raisons profondes. La Germanie a voulu se mettre au-dessus de la loi et de la foi humaine. Dans sa première force, en août i o t \, elle lo faisait en défiant la terre et le ciel, mais aujourd'hui, a demi-vaincue, voyez comme ses moralistes pleurnichent.


LE SUFFUAGE DES MOUTS 357

XXXlll

LE HAYONNKMENT OKANDISSANT 1)K LA KUANCK

La propagande à l'étranger.

l'i Février 191O.

La Suisse est un des pays où l'on prend le mieux la température du Boche. Qui veut saisir les courbes de l'opinion mondiale et eonnoîlrc comment les chances de victoire se dessinent, peut aller chez nos fiers et solides voisins. S'il les écoute parler en confiance, et que d'heureuses rencontres le favorisent, il sera renseigné. Il ne saura pas l'avenir (l'avenir est dans le coeur de nos poilus; nous ne demandons à personne qui vaincra; nos soldats morts cl vivants nous le disent), mais il connaîtra ce que pensent nos adversaires et ce que pronostiquent les spectateurs les mieux renseignés.

Jo ne suis pus allé en Suisse, mais j'ai recueilli de plusieurs voyageurs des notes certaines et pleines de sens, que je les remercie do me laisser employer.


a58 LE SUFFUAGE DES MOUTS

Les Suisses ont beaucoup de peine à croire aux atrocités allemandes. Je m'explique leur répugnance. Bien que j'aie vu, en 1870, dans ma petite ville natale, les Prussiens assassiner et briller, bien que j'aie toujours connu, grâce à mes amis d'Alsace et de Lorraine, la grossière infériorité de leur race, je n'imaginais pas, à la veille do 191/1, de quelles ordures et de quels crimes ces Barbares étaient capables. Il a fallu que je visse les ruines encoro fumantes et sanglantes de la Lorraine, et que des témoins tels que la Soeur Julio me fissent sur place leurs effroyables récits. Les Suisses, eux, n'ont rien vu. ce Quoi! disentils, ces Herr Profcssor, ces créateurs authentiques de la Kultur, auraient anéanti au milieu d'infâmes orgies Louvain, Gerbéviller, Nomény? Nous ne pouvons pas l'admettre. La chose n'entre pas dans notre esprit. D'ailleurs, c'est du passé; les soldats allemands ont maintenant l'ordre de faire la guerre d'une tout autre façon. »

Le seul argument qui porte est de répondre : Preuve qu'ils avaient aussi des ordres quand ils faisaient la guerre atroce.

Ce qui agit très fortement sur l'opinion suisse, c'est le passage des évacués. A Berne, à Zurich, l'effet fut immense. On m'a dit que


LE SUFFUAGE DES MOUTS 'ÀOp,

Schaiïouse avait été complètement dégermanisée.

Je voudrais, écrivait un témoin, que tous les Français pussent voir leurs pauvres corn/mtriotes internés en pays boche qui arrivent ici po~,u retourner en France. Il faut être sans coeur pour ne pas avoir des larmes aux yeux.

Nous faisons tout pour eux. On leur fournit d'abord une bonne nourriture, des bains, et puis on les habille entièrement et l'on donne à chacun un sac de linge... Nous encourons les injures quotidiennes des journaux allemands et leurs menaces, parce que nous aidons ces malheureux.

Si ces internés dépendent de la charité, je puis vous dire que le retour de vos mutilés prend le caractère d'un voyage de triomphe sans pareil.

Je n'oublierai jamais l'arrivée du premier train venant directement de Constance, quand iljU son premier arrêt sur le territoire suisse à Witderthur, Vue nuit d'hiver avec beaucoup de neige et l'entrée lente de la locomotive sur laquelle un énorme drapeau blanc avec la Croix Rouge. L'accès de lu gare était défendu et gardé par des dragons. Mais <vla ne nous a pas empêchés de détruire les palissades et de

16


lifio LE SUFFUAGE DES MOUTS

prendre pendant quatre jours la gare d'assaut, Des milliers de personnes apportaient du tabac, des cigarettes, du chocolat, des gâteaux, des milliers d'oranges, des jleurs, etc. J'ai parlé à beaucoup de ces malheureux. Beaucoup pleuraient de joie de la sympathie des Suisses et surtout des Suisses-Allemands (mais pas boches). Les premiers wagons étaient pleins de gens sans jambes, les autres contenaient des héros sans bras, aveugles ou autrement mutilés; il y en avait même qui avaient perdu la raison. Le dernier soir, il y avait à côté de moi deux jeunes Jllles qui apportaient des fleurs et je n'oublierai jamais la jolie figure d'un petit soldat sans jambes qui demandait des Jleurs à travers (a fenêtre.

J'ai causé avec beaucoup de ces glorieux mutilés. Us étaient avares de nouvelles, mais absolument sûrs de la victoire.

Il n'y a pas de mots pour exprimer rémotion <lans le public, Et jamais je. n'ai entendu des ce Vive lu France! » et ce Vive la Suisse! » de part et d'autre aussi sincères quand te train s'éloignait vers votre patrie.

Admirez avec reconnaissance une telle page qui nous vient* notez-le, de la Suisse allemande. Ges nobles gens, parfois pleins de


LE SUFFUAGE DES MOUTS ftGl

préjugés contre nous, ont vu à leur passage les victimes de l'Allemagne. Et puis ils sont en train de méditer sur l'affaire des colonels et d'en tirer des conclusions qui ne peuvent que nous être extrêmement favorables.

Je me garderai bien de juger ou de commenter dans son fond celle grave affaire. La presse française a voulu la considérer comme purement locale. Je m'associe à celte discrétion 1res sage. Bornons-nous à constater du dehors que l'incident a donné dans la Confédération une place d'honneur aux Suisses romands. On les avait trouvés excessifs dans leur germanophobie; on a du convenir qu'ils avaient raison. Dans les premiers jours, si l'indignation s'exprimait do façon plus bruyante, plus triomphante chez les Romands, elle était au moins aussi profonde chez les Alémaniques et comme nuancée do honte. Par la suite, on a essayé de diminuer la matérialité des faits : la culpabilité des officiers serait indéniable, mais leurs fautes n'auraient pas eu do conséquences graves. Cette tactique agit sur l'esprit des intellectuels, niais le peuple, clans l'ensemble, exige une sévère justice, On m'a cité des mots saisissants, en patois de Berne, recueillis dans la classe ouvrière. Le sens en était : ce Ils nous ont salisl »


î»6a LE SUFFUAGE DES MOUTS

Ainsi grandit notre situation morale à mesure que se révèlent, par la vue de leurs victimes, par la vue de leurs complices, les procédés de cruauté familiers à nos ennemis.

Dans certaines régions de la Suisse alémanique, l'opinion nous était hostile au début de la guerre, à cause des scandales do nos politiciens. Plusieurs, qui avaient eu des tendances Irançaises, so disaient écoeurés, et opposaient a nos désordres la solidité do l'Allemagne. La situation s'est retournée, lorsque la France a révélé le trésor do ses forces morales... Enfants qui vous battez avec allégresse, territoriaux vaillants sous le poids des soucis domestiques, familles qui portez fièrement l'angoisse et parfois la mort, vous êtes une révélation pour les étrangers qui no savaient pas la sainteté du coeur intact de la France.

Que ne sommes-nous davantage connusl H serait à souhaiter que beaucoup de Français pussent aller dans la Suisse allemande, où ils ne manqueraient pas de saluer Spittcler et tant d'universitaires et d'esprits justement estimés. Pas plus intellectuellement «qu'économiquement, les libres citoyens d'aucune partie de la Suisse no veulent être jetés dans les bras de l'Allemagne; ils nous demandent de rétablir l'équilibre. Ce besoin


LE SUFFUAGE DES MOUTS aG.'l

d'indépendance spirituelle vient d'être exposé avec une netteté remarquable par un théologien de Zurich, le professeur Ragaz. Ici, m'affirme celui qui me guide, nous touchons au fonds religieux; le luthérianisme, religion de princes, s'oppose a la réforme de Zwingli et de Calvin, et, sur ce point, Zurich el Genève s'unissent. Qu'on leur fusse donc connaître le caractère vrai de nos moeurs; qu'on lour démontre à tous que le salut des neutres dépend de notre absolue victoire.

Celte victoire, ils commencent à l'admettre. Ils voient grandir l'inquiétude allemande.

Dans les milieux universitaires, dans les salons, les hôtels et jusque dans les chemins de fer, il est impossible de rencontrer en Suisse des Allemands sans qu'ils parlent de la paix. C'est leur idée fixe. Qu'est venu faire le prince de Bîilow h Luccrne? Il ne semble pas qu'il ait eu une mission, mais s'il avait cueilli un fruit, on l'aurait accepté. îl n'a pas réussi. Pour donner une idée de celte obsession, j'extrais des notes que je feuillette une petite scèno vraie, bien caractéristique.

Un Français raconte une conversation qu'il eut avec un Autrichien. Je le trouvai, dit-il, excédé de la guerre ; ce Que veulent donc vos

compatriotes? Où pensent-ils en venir!* Va10.

Va10.


:i67| LE SUFFUAGE DES MOUTS

t-on continuer à se massacrer, k détruire les élites? Gomment reprendra demain la vie de l'humanité? » Et ce Germain essayait de faire de la psychologie collective, de comprendre l'âme française et ses réactions. Mais sa femme, plus allemande et rageuse, voulut savoir nos conditions. Je répondis que c'était à l'agresseur de formuler les siennes, ce Non, disait-il, les Empires Centraux ont été attaqués ; vous ne pouvez pas nier l'encerclement; tout au plus nous sommes-nous bornés à choisir l'heure. » 11 avoua d'ailleurs que parmi les conditions françaises, il en était une que l'Allemagne ne pouvait pas accepter avant d'avoir éprouvé un désastre. Alors sa femme de s'écrier ; ce Nous évacuerions tout, nous vous rendrions l'Alsace et la Lorraine, que vous voudriez encore continuer la lutte, entrer en Allemagne, exterminer l'Allemagne. » Pour finir, elle eut ce cri suprême do peur : ce Et vous nous demanderiez encore de l'argent. »

Les Allemands de toute classe expriment une véritable terreur quand on leur parle de nos réserves en hommes, en argent, et de la résolution farouche de notre peuple tout entier, ce Mémo dans le peuple? Ah! nous n'aurions pas cru. » Évidemment, ils avaient compté sut 4 une France toute différente» vite


LE SUFFUAGE DES MOUTS 265

lasse de la guerre. Et que le socialisme français devienne comme la sozialdemokratie un parti national, quelle immense déception I

Beaucoup de ces Germains sont d'ailleurs assez mal informés, et continuent à croire que les Anglais occupent Calais, qu'ils ne nous le rendront pas, et que, pour le reprendre à ces félons, nous nous allierons demain à nos adversaires d'aujourd'hui. Ils sont stupéfaits d'apprendre que ce sont là des fables.

Pour relever leur moral, le gouvernement impérial leur annonce do prochaines victoires. Au mois dernier, c'était une olVensivo monstre sur notre front : le réveil russe les a forcés d'y renoncer; maintenant, ils so bercent avec l'idée d'une attaque sur Calais, avant que le nouveau bill anglais puisse produire ses premiers résultats, ou bien,une randonnée terrifiante de Zeppelins. Au juste, ils manquent d'horizon. Leur épuisement moral est indéniable.

Ainsi tout ce que l'on apprend de l'Allemagne et de sa lente usure est encourageant, donne à croire que le civil tiendra moins que le militaire et que la nation s'allaisscra quand l'armée sera encore pleine de vigueur.

Et puis on Suisse, comme en Hollande, comme dans les pays Scandinaves et dans


aC6 LE SUFFUAGE DES MOUTS

l'Amérique, un flot d'impressions nouvelles entoure le Français. Ce qui domine tout, me disent les voyageurs, c'est l'estime nouvelle, l'admiration, la sympathie dont la France est entourée. Dès aujourd'hui, notre situation dans le monde, grâce h vous, officiers et soldats, est tout à fait changée. Quand nous serons vainqueurs, nous le serons sans tache et avec l'auréole la plus pure.


LE SUFFUAGK DES MOUTS 3G7

XXXIV

POUR UNE ANTHOLOGIE DES ECIUVA1NS TOMBÉS A L'ENNEMI (i)

In rncmoriarn.

iti cl 17 ,1-V'wior 191(1.

Au lendemain de la guerre de 1870, un grand poêle qui s'est élevé parfois au sublime et qui s'est égaré d'autres jours dans des milliers de vers incroyables de platitude, le vieil Auguste Barbier, écrivait, comme parlant à soi-même, les lignes rimées que voici :

Dans les jours malheureux où l'Allemagne entière Se rua sur la France en sauvage guerrière, lîon nombre de Français de tout âge et tout rang Firent pour son salut oiTrande de leur sang. Soit au nord, sous Paris, ou le long de la Loire, En s'immolant pour elle ils trouvèrent la gloire : Cotaient des magistrats, des peintres, des sculpteurs, Des savants, des rentiers, et même des acteurs, Mais, hélas ! et mon coeur tristement le regrette, La Muse n'a pas vu tomber un seul poète.

Pauvre pièce où l'auteur des ïambes cherche en vain a retrouver le soleil de sa jeunesse !

(1) Anthologie des écrivains français morts (>our la Patrie par Carlos Larondc, 2 vol., à la librairie Larousse.


•>.C8 hV. SUFFUAGE DES MOUTS

Et pourtant sous cet hiver ne sentez-vous pas de la rêverie, uno méditation à qui manque seulement la chaleur pour qu'elle s'élève, entraîne les regards, hausse les âmes?

La' Muse n'a pas vu tomber un seul poète,

murmure le vaincu de 1S70, et nous, à l'heure où j'écris ces lignes, après dix-neuf mois de guerre, nous avons inscrit sur la stèle de notre corporation deux cent dix morts ù l'ennemi.

Parmi eux plusieurs grands poêles s'étaient déjà fait reconnaître, et d'autres en tombant se révèlent. Hier, l'auteur des Malins lumineux, devenu le lieutenant de chasseurs à pied Georges Ducrocq, m'écrivait de l'Argonne : « J'avoue.que je préfère à tout maintenant le moral de ces hommes qui se jettent dans un entonnoir et s'y font tuer pour gagner quelques pouces de terrain sur l'ennemi. Guerre obscure dont nul ne nous sait gré, guerre sans éclat et sans récompense. Qu'importe 1 On ne respire, on ne vit, on ne voit le fond des âmes que sous le feu. »

Parfois nous avons reconnu avec respect quelle source de poésie jaillissait dans l'âme' de nos amis en lisant leurs confidences sacrées par la mort. Le portrait que, à la veille d'être


LE SUFFUAGE DES MOUTS aGp,

tué lui-môme, Paul Drouot, petil-lils du Sage de la Grande Armée, nous traçait de cet autre sage le commandant Madelin, qu'il venait de voir niourir sur le champ de 'bataille; le carnet de noblesse el do douleur que Marcel Drouet nous a légué en tombant sous Verdun; le Journal de François Laurenlie, plus austère, et qui nous donne l'Ame du territorial, comme Drouet, 1 unie du jeune soldai, voilà des textes chargés d'expérience sur lesquels la pensée française, durant des années, va faire sa méditation.

Et derrière ces étoiles, qu'avant la guerre nous ne connaissions pas, voici des nébuleuses, à peine des pâleurs, une vague blancheur d'adolescence, qui commencent de faire parvenir jusqu'à nous leur lumière et leur chaleur. J'ai sur ma table les lettres de Léo Latil, jeune frère plus pur de Maurice de Guérin, celles de Jean Rivai, aspirant de chasseurs, des pages de François Baudry, de Raymond Gottineau, de Louis-René Rivière, du chasseur à pied Michel Pénet, du chasseur alpin Louis Vaton, de Paul Via!, de Jacques Rrunel du Perard, de Roger Couturier, un engagé de dix-sept ans, présenté et glorifié par sa mère elle-même :

Sois béni, mon enfant, toi qui sus bien mourir.


370 IF. SUFFUAGE DES MOUTS

Ces adolescents se dévouent à la France et à la mort avec tant de bonne volonté qu'à les voir, rempli de douleur et de respect, le plus médiocre d'entre nous se sent transformé. Avec ces enfants rayonnants, l'esprit s'élance vers un, 1 existence plus haute où ne régnent plus que la beauté, la sainteté et la gloire. La vie terrestre se dépeuple pour accroître l'univers idéal.

Un fait qui peint d'une manière terrible le dommage subi par les lettres françaises, c'est l'état où l'on voit une jeune revue ardente et brillante, superbe de nationalisme, la Bévue critique, aujourd'hui toute sanglante de vinglsept blessures glorieuses.

Des jeunes gens qui s'élaient groupés pour élaborer ensemble la notion de l'ordre s'élevèrent soudain à l'enthousiasme du sacrifice : « Nous étions quarante collaborateurs, m'écrit mon ami Jean Rivain ; treize sont morts, onze blessés, trois disparus. » Et sur nos grandes écoles d'art et de science mesurez donc les brèches ! Le secrétaire de l'Ecole des BeauxArts m'écrit : « De nos élèves proprement dits, 8G sont tombés au champ d'honneur et, à côté d'eux, 33 aspirants élèves », 119 jeunes frères d'Henri Regnault. Ernest Lavisse que j'interroge me répond ; ce Six promotions sont


LE SUFFUAGE DES MOUTS 37 I

allées directement de l'Ecole au feu, soit ao3 élèves : 87 ont été tués; 17 ont disparu depuis longtemps et nous n'avons plus aucun espoir de les retrouver ; IOI ont été blessés, 2fi sont prisonniers. Je connais un jeune homme qui vient de recevoir dans la tranchée sa nomination de normalien. Il est appelé à remplacer ceux qui, au dernier examen, avaient passé devant lui. Comme c'est frappant de grandeur triste ce recrutement de la France sous la pluie de mort I

J'aurais dû m'informer encore de plusieurs côtés au barreau, dans les facultés, dans toutes les écoles spéciales, dans les collèges, mais l'heure venue, on le dressera, ce livre d'or des intellectuels ; aujourd'hui, je ne veux jeter qu'une sorte de prière, un cri, une exclamation de gratitude et d'émerveillement en passant devant le palais de la jeunesse à demiécroulé.

On admire et l'on s'étonne.

Pourquoi, dans celte guerre, l'Intelligence s'est-elle portée au premier rang? Gomment a surgi, chez les enfants aimés des Charités et des Muses, cet esprit de sacrifice? D'où vient que dans son pire péril notre patrie peut ainsi s'appuyer sur la génération la plus unanime qu'elle ait jamais produite ?

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S!"3 I.R SUFFUAGE DES MOUTS

Le jour de la victoire d'iéna, i/j octobre 1806, Chateaubriand, ayant achevé d'examiner autour de Jérusalem les champs de bataille immortalisés par le Tasse, attendait à JalVa le baleau d'Egypte, et, célébrant avec innocence ses fatigues, il ne tourna pas une seule fois son regard vers l'armée française qui allait entrer dans Berlin... Baudelaire félicitait Pierre Dupont d'avoir pu, avec l'argent de son premier livre de vers, échapper au service militaire : ce H s'est racheté de l'esclavage par la poésie, écrivait-il. Quel honneur, quelle consolation d'avoir forcé la Muse à jouer un rôle utile, immédiat, dans sa vie!... » Sans doute Vauvenargues et Vigny, tout animés par les grands sentiments de l'honneur militaire et de la plus fière indépendance sous le harnais de la discipline, sont mieux accordés avec, les vocations sublimes qui s'épanouissent à cette heure autour de nous, mais l'un et l'autre respirent quelque chose d'austère jusqu'à la morosité, alors qu'une flamme joyeuse, une raison enthousiaste et toute claire soulèvent les écrivains-soldats de 191/1-191 G.

Nul précédent. C'est quelque chose d'inouï qui vient d'apparaître dans les lettres françaises. Nous aimons le jeune Sophocle, aux seize ans baignés d'azur, quand il entonne le


I.E SUFFUAGE DES MOUTS 2"]'S

pa>an, à pleine voix et sur la lyre, au milieu du choeur des adolescents, pour célébrer la victoire de Salamiue; mais pensez aux mille jeunes gens, frémissants de fierté, qui, le 3i juillet 191'!, se groupèrent dans la vaslc cour de Saint-Cyr; là se trouvaient les deux promotions Monlmirail et la Croix du Drapeau; écoule/'! Voici qu'ils prononcent le fameux serinent, qu'on ne peut qu'admirer de lout son coeur, et qu'il faut détester, le serment d'aller au feu gantés de blanc, le casoar en tête. L'un d'eux, Jean Allard-Méeus, déclame ses deux poèmes de jeunesse et de guerre, et puis, quinze jours plus tard, l'enfant magnifique tombait à dix-neuf ans, le front et le coeur brisés par deux balles.

Qu'y eut-il jamais de beau dans le monde;' Les adolescents de Platon, les jeunes martyrs chrétiens, les écuyers du \ue siècle, attendant le sacrement de chevalerie, les Marie-Louise de l'Empereur? Mais c'est aujourd'hui que l'on voit les classes de 191 '1, 1915, 191G,

I9I7' Par ce temps de pluie éternelle, me disait

hier André Peraté, vous rappelez-vous

l'estampe de Raflet? Derrière un talus d'herbe,

un fossé plein d'eau où toute une escouade,

le fusil au bras, est enfoncée jusqu'au ventre.


S7/1 LH SUFFUAGE DKS MOUTS

Un grognard se retourne pour nous dire, à peu près (je n'ai pas la légende sous les yeux) : ce II est six heures du soir; l'ennemi ne se doute pos que nous sommes là; nous le surprendrons demain, à cinq heures du matin. » C'est joli ! Mais nos enfants, qui sont les petitsfils de ceux-là, plaisantent du même ton, et ils sont dans le fossé depuis novembre 191/1... Au printemps de 1910, m'a raconté l'un d'eux, l'élan de la jeune classe fut sublime; le réveil de la nature, l'annonce de la grande offensive nous enivraient. Toute l'ardeur que nous aurions dépensée pour une amie, pour de grandes promenades, nous l'employions à nous enthousiasmer pour nos chefs et pour la trouée.

Que c'est pur et quel mystère pour ceux qui songent en silence à des vingt ans moins beaux jadis 1 Pourquoi les jeunes âmes sontelles, à certaines époques, pleines de divinité? La formation des âmes, leur avènement brusque à l'heure nécessaire, d'où cela vientil? Pourquoi Péguy, pourquoi Psichari, pourquoi Léon de Montesquiou, pourquoi François Laurenlie, que son frère Gabriel suit à quelques mois dans la mort, pourquoi Guy de Cassagnac, pourquoi Pierre Leroy-Beauiieu, pourquoi Joseph Lotte, pourquoi Paul Drouot,


JE SUFFUAGE DES MOUTS !^5

pourquoi Lionel des Ricux, pourquoi Pierre Gilbert, pourquoi Marcel Drouet, pourquoi Joseph lludault, pourquoi Dcspax, pourquoi Jean-Marc Bernard, pourquoi Charles Dumas, pourquoi Charles Perrot, pourquoi André Lafon, pourquoi Henry du Roure et Charles Duroure, pourquoi Alain-Fournier? et qu'ils me pardonnent leurs égaux, qu'à cette minute je ne dénombre pas. Pourquoi les jeunes cénacles et les jeunes Ecoles qui parlent au tocsin en chantant ? Pourquoi tous nos collèges qui bouillonnent d'impatience ? Pourquoi celte émulation fraternelle des curés et des instituteurs? Pourquoi les intellectuels courent-ils, quel que soit leur credo, à la mort, et comment toutes les confessions ne rivalisent-elles plus que d'héroïques sacrifices? Un enfant obscur, Léo Latil, de la tranchée d'Alsace où il va mourir, peut écrire aux siens avec allégresse cette phrase inoubliable : ce L'élément spirituel domine tout dans celle guerre. »

}fcns agitai molcm> mens divinior. La corporation des écrivains français doit multiplier les témoignages de sa piété envers ces poètes, ces penseurs, ces romanciers, ces esprits, qui tombent les*armes à la main, face à l'ennemi, et qui mettent dans la famille de Pascal, de


'>.70 LE SUFFUAGE DES MOUTS

Corneille, de Racine, de Molière, de Chateaubriand, do Balzac, de Lamartine et de Hugo une gloire sans précédent, ce La liste que vous tenez à jour, écrivais-jo, dès la première heure, au Bulletin des Fcrivains de 1914, est vénérable comme les registres de maroquin où nous gardons à l'Académie les signatures dos génies classiques. »

Déjà, sous la Coupole, parlant au nom de la plus illustre Compagnie qui existe dans notre pays, M. Etienne Lamy, secrétaire perpétuel de l'Académie française, a prononcé l'éloge des écrivains tués à l'ennemi, et celte année encore nous poserons sur leurs tombes nos couronnes.

Pour leurs familles, la Société des gens de lettres a fait frapper une médaille admirable Credidi, propter quod locutus sum et mnrtuus : J ai attesté ce que j'ai cru par ma parole et par ma mort; telle est la légende qui se développe sur les deux faces ciselées par Henri Nocq. D'un côté, la Marseillaise de Rude appelle aux armes la France en jetant un cri de foi et d'espérance ; les deux bras étendus, toute en flammes, elle vole au-dessus de notre canon de 75 ; au revers, une Victoire est assise avec la plus noble expression de tristesse sur un


LE SUFFUAGE DES MOUTS ?."]!

tombeau qu'elle protège de ses grandes ailes. La tête courbée, elle appuie son visage sur sa main gauche ; c'est le geste familier de l'art antique pour représenter la douleur pensive. Sa main droite, qu'elle laisse tomber, tient la couronne immortelle. Sur le tombeau, un livre ouvert, une épée, un képi caractérisent l'écrivain-soldat. Dans le lointain, au second plan,rayonneunecroix,symboledel'espérance.

Cette oeuvre grave et charmante portera aux siècles futurs notre piété envers nos confrères, mais notre hommage serait incomplet si nous négligions de recueillir et de répandre leur oeuvres. La Maison Larousse va publier l'Anthologie des écrivains morts pour la patrie. Mon vieux camarade ligueur Gustave Voulquin était venu m'enlretenir de cette idée ; M. Carlos Larron de la réalise; j'ai accepté l'honneur de la présenter au public.

Voulons-nous donner à croire que ces vers et ces proses que nous rassemblons soient tous également admirables? Qu'importe! Le génie épanoui des uns complète ces autres resserrés encore en bouton, et certaines méditations crayonnées sur le champ'de bataille témoignent pour ceux qui moururent silencieusement. Chacun d'eux a son drame et sa figure à part ; pourtant leur sacrifice est com-


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mun et pas un n'échappe à l'admiration dont nous entourons leur sainte cohorte.

A ces débutants, à ces maîtres mêlés, nous avons résolu d'offrir la fête qu'ils eussent aimée de leur vivant, et, groupés autour d'eux en cercle, nous les regardons, nous les écoutons, figures douloureuses et charmantes, déjà devenues un peu mystérieuses pour nousmêmes qui les avons familièrement connues. A demi rentrées dans l'ombre, ces âmes rayonnent doucement; épurées par la mort, elles se sont réunies avec l'idéal qu'elles poursuivaient au milieu de nous. Les voilà tous, nos amis, élevés à la dignité de types, et vivant d'une existence plus intense que leur être premier. Ils aimaient la solitude, les beaux vers, la musique et la gloire. Quand le tocsin sonna, ils quittèrent sans hésiter ce concert dans le jardin pour courir au devoir de tous, à la simple utilité. Us ajournaient la beauté, délaissaient la poésie, et croyaient ouvrir une parenthèse dans leur vie; mais la Muse les suivait ; aussitôt que l'un d'eux glisse à terre, elle saisit le héros dans ses bras divins et l'emporte au milieu des constellations. Devenus le noyau solide d'un nuage en feu, nos amis s'éloignent en appelant nos rêveries. C'est un culte qui commence.


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Par la suite, on fera mieux que ce recueil documentaire ; nous avions besoin immédiatement d'un répertoire qui donnât des noms, des dates, des titres de livres et dont les marges pussent recevoir nos pieuses annotalions; mais, pour que soient commentés avec une souveraine autorité ceux que dénombre ce registre, nous attendons leur compagnon de fatigue et de vertu ; les uns et les autres se valent. Le mort au milieu de ses frères d'armes n'est que le primas inter pares; et la question que nous adressions à des visages recouverts d'ombre, les revenants la résoudront, ce D'où vient que les grandes âmes sont plus nombreuses à certaines époques qu'à d'autres? Comment la France -vt-elle trouvé en 191/i exactement les fils qu'il lui fallait? Pourquoi dans cette guerre l'éminente dignité de l'esprit ? » Nos amis à leur retour nous le diront mieux encore (car, mêlés à cette tragédie, ils la convertissent en sang et en nourriture), c'est en agissant qu'ils vont nous instruire. Chez eux, les cordes de l'honneur et de la volonté viennent d'être touchées d'une telle manière qu'elles ne s'arrêteront plus de vibrer et donneront le ton à la pensée religieuse et politique, aux arls, à l'action, à la vie totale. Us vont revenir avec un pouvoir

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spirituel. Ils déposséderont d'un accord spontané, pacifiquement, ceux qu'ils viennent de sauver. « Qui vous a faits chefs? x> leur diront avec effroi les puissants d'hier. Us répondront : ce La délégation des morts, nos compagnons de bataille. »

Tout n'est pas couché dans le glorieux petit cimetière du front. Le héros de Debout les Morts! couvert de la boue des tranchées, me peignait, un jour, en termes inoubliables, la force et la magnificence des sentiments nés sur un champ de bataille, ce A deux êtres qui ont ensemble coudoyé la mort, me disait-il, qui ont risqué leur vie l'un pour l'autre, il semble que leurs deux existences s'entremêlent désormais, s'unissent, se confondent à ne plus pouvoir se séparer l'une de l'autre... » Les survivants agiront fidèlement aux lieu et place des morts, seront leurs semblables, leurs doubles.

A celui, qui, feuilletant cet obiluaire, ce registre où nous inscrivons les noms des morls, le jour de leur gloire cl leurs legs à la postérité, croirait y voir îc découronnement de la pensée française, répondons que par la vertu du sacrifice c'esl un couronnement.


LE SUFFRAGE DES MORTS SïSl

XXXV

LE GHABE

18 Février itjtG.

Que machine au jusle l'Allemagne? Qu'estce que ces bombardements de nos villes ouvertes, et puis ces attaques de tous les côtés, qui semblent des coups de sonde? On a fait bien des suppositions ; on a voulu voir dans ces manoeuvres le prélude de quelque nouveauté chimico-balislique que nous ne serions qu'à demi préparés à parer.

Je crois plus simplement que l'Allemagne voudrait nous irriter, nous pousser à des représailles, nous entraîner à l'offensive, en même temps qu'elle cherche à fournir à son peuple des communiqués glorieux.

D'irrécusables témoins nous convainquent qu'il y a de la fatigue dans ces populations inquiètes et rationnées. Le gouvernement impérial sent la nécessité de retaper l'esprit public par des succès militaires.

Sans doute, à quelques Allemands les raids de Zeppelins apparaissent ce qu'ils sont, d'horribles futilités, mais l'immense foule se


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repaît de ces vains exploits, y trouve sa nourriture morale, un précieux réconfort.

C'est peloter en attendant partie. Ah 1 que les Allemands aimeraient nous amener à une offensive immédiate !

L'offensive est toujours contenue. Dans les conditions où se présentent de part et d'autre les fronts, c'est chose particulièrement grave. Pour y aller, il faut avoir les meilleures raisons stratégiques. Tous les critiques militaires allemands disent que nous avons un besoin très urgent d'attaquer, parce que plus la guerre se prolonge, plus nous souffrons. Les bons apôtres! L'Allemagne est un peu comme les crabes qui ont leur substance osseuse à la surface. Le dedans est mou, mais l'enveloppe solide. Du béton, du ciment, du métal, des mitrailleuses partout. Us aimeraient nous voir nous jeter là-dessus. Us sont pressés; ils ne peuvent pas attendre et se soucient peu de marcher sur nous à fond. Alors ils nous aguichent par d'innombrables petites attaques. En même temps, ils nous tiennent ces raisonnements :

<c Nous avons des gages ; venez-nous les reprendre. »

Nous pourrions répondre : te Venez donc reconquérir les mers et vos colonies. »


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Il saute aux yeux que nous avons les meilleures raisons de voir venir et d'ajourner notre attaque. Nos échanges sur mer sont à peine gênés par les sous-marins; notre situation économique est bien supérieure à la leur. Pour qui regarde l'ensemble du tableau, les Empires du Centre sont posés dans celle guerre à la manière d'une place assiégée. Us s'usent sous nos efforts et par manque d'ouvertures libres.

C'est une situation que les Allemands peuvent d'autant mieux comprendre qu'ils disposent de deux termes pour la préciser. Us distinguent les pertes en blùtige et ùnblùtige, les unes sanglantes, les autres non sanglantes; les premières comprennent seulement les hommes tués et blessés; les secondes embrassent non seulement les hommes terrés dans un fossé ou derrière un mur, mais les hommes qui restés en lignes sont diminués de valeur par la disparition de leurs chefs, par le manque de munitions, la fatigue, les inquiétudes familiales, le manque d'espoir. — Le général de Maud'huy signalait ces deux sortes d'usure, en 191a, dans son ouvrage sur l'Infanterie.

Usure matérielle, usure morale; il faut en finir, il faut sortir de cet encerclement. Par la voie diplomatique, ou par un succès mili-


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taire, les Allemands voudraient obliger l'un de leurs adversaires à faire sa paix séparée.

Sans doute, en brisant la Serbie, ils se sont ouvert une fenêtre. Mais ce succès, qui semblait leur donner l'accès de l'Orient, a été arrêté court par ces lendemains qui s'appellent Salonique et Erzeroum. Les Empires du Centre auront élargi leur respiration, gagné quelque commodité, mais n'auront prolongé que de peu leur résistance.

On l'a justement observé, c'est à mesure que les places assiégées voient la fin de leurs ressources qu'elles multiplient leurs efforts. Buzenval est du 17 janvier et le 27 on signait l'armistice. Le désespoir veut à tout prix desserrer l'étreinte qui l'étouffé, rompre le cercle.

Les Allemands veulent et ne veulent pas attaquer. Exactement, ils le voudraient, mais ils ne le peuvent guère. Il semble que ce soit pour eux qu'ait été inventé l'aphorisme qui dit : « Gclui qui peut attaquer est heureux, celui qui doit attaquer est malheureux. » Vous entendez bien, celui qui va à l'assaut de sa propre impulsion, par le sentiment de sa propre supériorité, celui-là est heureux ; mais s'il y est amené par des nécessités de circonstances, obligé, par le fait, oh! alors, il est dans une situation stratégique inférieure.


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Il est bien bon ce crabe qui, d'un ton doctoral, par la voix de ses hauts et savants critiques militaires, nous enseigne que notre intérêt est de prendre immédiatement l'offensive. Certes, tous les peuples engagés dans cette guerre désirent qu'elle finisse; mais, bien mieux que l'Allemagne, nous pouvons la continuer; nous prendrons notre temps et saisirons notre occasion. Patience et activité, c'est la devise des Alliés. L'Angleterre applique la conscription, la Russie fabrique et reçoit des armes, l'Italie perfectionne sa mobilisation; nous-mêmes nous avons en train diverses petites choses intéressantes, parmi lesquelles, enfin! les gaz. Les Alliés attendent le moment qu'ils connaissent où ils pourront entreprendre une offensive de grand style et concertée.

Ce jour-ià, en nous y mettant de tous les côtés, nous finirons bien par entamer quelque part la carapace derrière laquelle nous ne trouverons plus que les parties molles. (D'autant que le crabe austro-boche, en se distendant à l'excès pour couvrir un trop vaste territoire, no manquera pas à la longue de favoriser des fissures, des faiblesses, des points d'éclatement dans son système de défense.)


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XXXVI

" LES DROITS DKS ORPHELINS DE LA GUERRE

Kj Février 1916.

Un homme a donné sa vie à son pays ; il est tombé à l'ennemi; il laisse un enfant. Tous les Français survivant à la guerre reconnaissent qu'ils ont des devoirs envers cet orphelin. Us doivent lui assurer la protection (|iie le mort ne peut plus lui fournir. Le fils, la fille du héros ne doivent manquer de rien. C'est notre stricte obligation.

Sur le principe, nous sommes tous d'accord. Mais comment l'appliquer?

Trois essais viennent d'être tentés au Parlement, trois textes ont été déposés, successivement, par M. Léon Bourgeois, qu'améliora le ministre Sarraut, qu'améliora encore M. Perchot, parlant au nom de la Commission sénatoriale.

La discussion du projet Perchot a commencé jeudi. Est-ce pour aboutir? Je ne sais; des parlementaires m'ont paru sceptiques; mais


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c'est une grande question, que nous avons tous intérêt à méditer, car la tranquillité d'esprit des combattants, qu'une bonne loi servirait, intéresse la défense nationale.

Les lois que nous faisons ont généralement pour objet, au moins accessoire, de fortifier l'administration, de lui remettre des armes avec lesquelles elle fera ce marcher » le libre citoyen. De quoi qu'il s'agisse, regardez bien et, dans un coin d'ombre, vous distinguerez toujours le paragraphe qui donne aux personnages influents un nouveau moyen de prendre barre sur l'électeur.

C'est le sou du franc. Le parlementaire, en travaillant pour la nation, se ménage un petit avantage. Dans le projet de la Commission sénatoriale, faites attention aux articles h et 5; ils portent que la nation prend à sa charge l'entretien et l'éducation de l'orphelin de la guerre, dans le cas d'insuffisance de ressources de la famille.

Voilà ouverte la porte à l'arbitraire. L'appréciation de rinsuflisance des ressources soulève les questions les plus délicates. Les familles auxquelles l'administration refusera le bénéfice do la loi se croiront toujours victimes d'injustices, ce Ah ! diront-elles, nous ne connaissons pas de députés, nous autres..... ;


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notre père ne votait pas pour le candidat de la préfecture... » Des difficultés sans nombre naîtront. La loi sur les allocations dues aux familles des mobilisés ne le prouve que trop. Que de conflits a entraînés l'obligation d'apprécier si une personne était ou non dénuée de ressources! Que d'abus, de favoritisme, de dures négligences î Et notez que nous sommes dans un moment où les plus terribles tyrans de villages sont disposés à la pitié, à la fraternité et surtout se sentent surveillés. Si des récriminations se sont élevées de tous côtés, durant ces premiers mois de la guerre où nos pensées à tous s'unissaient et s'élevaient dans l'angoisse, et si aujourd'hui encore l'administration supérieure est assaillie d'un choeur de récriminations douloureuses, âpres, incessantes, que sera-ce au sortir de cette période émouvante, quand nous serons retombés à peu près à notre médiocrité naturelle?

Tranchons net, il faut que tous ces enfants dont le père a été tué ou se trouve par suite de ses blessures incapable de gagner sa vie, puissent être appelés à bénéficier des avantages offerts par la loi sans qu'aucun bon plaisir se glisse et s'interpose, sous la forme d'un dur politicien, entre eux et la gratitude nationale.

Tous les enfants nés de pères morts pour la


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France ont durant leur minorité un droit égal à la protection de l'État.

Voilà le premier point où je redoute, peutêtre à tort, de voir apparaître l'habileté tïe nos grands manoeuvriers d'élection. Mais laissez que je continue et vous signale dans l'ombre quelque chose encore qui ressemble à une embuscade.

Jusqu'à cette heure, dans le droit français, l'Etat s'effaçait devant la famille. Jusqu'à celte heure, nos orphelins étaient légalement placés sous la surveillance du père ou de la mère survivant, de l'un ou de l'autre des grands-parents ou bien sous la tutelle d'un des parents librement désignés par le conseil de famille. Jusqu'à celte heure enfin, l'Etat n'intervenait que pour protéger l'enfant par l'action et la surveillance permanente de l'autorité judiciaire.

A cette vieille conception familiale, tout à fait, chère à notre race, le projet Perchot substitue une pensée empruntée au droit allemand. Je ne lui fais pas là une critique; s'il y a chez nos pires ennemis quelque chose qui nous convient, adoptons-le. Les Allemands font de la tutelle une fonction de l'filât, et du tuteur un fonctionnaire. A leur suite, le projet Perchotsubstituc l'Étatà la famille. Est-ce un bien?


200 LE SUFFRAGE DES MORTS

La tutelle des orphelins de la guerre, nous dit M. Perchot, sera attribuée à un office national présidé par le ministre de l'Instruction publique et à des offices départementaux présidés par les préfets.

Ah ! je crains de flairer là dedans la triste odeur de la politique et l'intrigue des élections. La présence de ces agents si terriblement actifs laisse subsister sur le véritable but poursuivi par le législateur un doute qui peut justement alarmer les familles.

Les familles des orphelins de la guerre sont avant tout préoccupées de conserver leur entière liberté pour diriger l'instruction et l'éducation des enfants selon le voeu du père tombé pour défendre la France. Ne chicanons pas ce qui lient si fort à ces coeurs nobles et douloureux. Il est indispensable que les dispositions de la loi leur donnent toutes les garanties.

— Lisez l'exposé des motifs, me répond un sénateur. Le législateur s'y déclare fermement décidé à respecter l'indépendance et les scrupules de toutes les familles. Nous ne voulons mettre en jeu l'action de l'Etat et de ses fonctionnaires que pour sauvegarder les intérêts matériels et moraux de l'enfant.

— Sans doute, mon cher sénateur, vous


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êtes bien intentionné, mais avez-vous trouvé •

là un moyen sur de réaliser vos bonnes intentions et même d'en persuader le public ? Je n'attaque pas ce projet ; bien plutôt je l'examine avec le désir de le rendre inattaquable. À tort ou à raison, le public juge de l'avenir d'après le passé; il se figure que les ministres gouverneront demain comme ils faisaient hier, au bénéfice d'un parti, et que des fonctionnaires politiques sont déplorablement enclins à faire do la pression sur leurs administrés. Je prie le Sénat de tenir compte des appréhensions légitimes que fait naître le choix du ministre de l'Instruction publique et des préfets comme tuteurs des fils do nos soldats tués à l'ennemi.

Pour tranquilliser l'esprit public, que doit faire le Sénat ?

Il doit rendre à l'autorité judiciaire la place prépondérante que lui assignent les lois françaises dans l'organisation des tutelles et dans la surveillance des intérêts des orphelins. Que rOllice national soit donc placé sous la direction du ministre delà Justice elles offices départementaux sous la direction des présidents des tribunaux civils.

Et puis, au début de la guerre, nous avons fait une grande chose, nous avons créé ce


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Comité de Secours natioiiul où siègent les chefs de tous les partis, l'archevêque de Paris, le grand rabbin de France, d'éminents protestants, la Confédération générale du Travail, des membres de tous les grands corps français. C'est une oeuvre de justice et d'apaisement, c'est un excellent modèle. Pourquoi ne pas le suivre? Dans ces offices départementaux qui sont chargés de la défense des intérêts moraux de l'orphelin, et qui fixent la direction à donner à son éducation, pourquoi n'ouv ri riez-vous pas la porte aux ministres des différents cultes? Curés, pasteurs, rabbins sont placés mieux que personne pour connaître le voeu des familles. Et ainsi recevraient toute satisfaction et toute garantie ceux qui redoutent que l'on porte atteinte aux droits de leur conscience, à leur liberté.

Sur ce dernier point, ayez bien soin d'être nets. Vous ne voulez que servir les familles, ne cherchez donc pas à imposer votre tutelle d'Etat à celles qui pour des raisons diverses la refuseraient. Qu'elles aient la faculté de demeurer, si c'est leur volonté, sous l'empire du droit commun établi par le Code civil et par les lois spéciales relatives aux pensions, aux allocations complémentaires, aux exonérations et aux bourses. La loi peut offrir certains


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avantages nouveaux aux familles qui acceptent de se soumettre aux obligations qu'elle édicté; mais elle ne doit les imposer à personne.

En un mol, n'apportons pas d'habiletés non plus que de querelles autour de ces orphelins de la guerre; craignons do manquer à un tel sang. Cette génération sacrée, nous devons la défendre contre toute désagrégation qui méconnaîtrait l'héroïsme de sa naissance. Nous voulons, tous, qu'en elle soit déposée une croyance plus solide que le roc clans la suprématie morale des vainqueurs de la Marne. Ne contestons pas les principes familiaux de ces orphelins; qu'ils soient élevés comme auraient voulu leurs pères, qui, mus chacun par son Credo, ont également aimé la France, et demain ils formeront une élite nationale.

XXXVII

LA FRANCE S'OFFRE AVEC SES BLESSURES POUR RANIMER NOS COURAGES

Églises tombées au Champ d'honneur.

20 février 1916.

Nos lecteurs connaissent l'oeuvre des églises dévastées. C'est un grand chapitre de la réparation des dommages dans les régions envahies.


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Nous en avons causé à la fin d'octobre dernier, vers lo temps de la Toussaint, aux jours d'automne où les pensées des morts et des vivants, des ancêtres et des petits enfanls, se cherchent et s'assemblent dans lo culte dos défunts. Nos lecteurs ont envoyé leur obole à l'Office central des oeuvres de bienfaisance, 175, boulevard Saint-Germain, et, satisfaits d'avoir donné à cette grande tâche la première impulsion, ils désirent naturellement savoir où l'on en est.

On travaille. L'enquête est faite sur la partie du territoire dès cette heure dégagé. Nous avons recueilli des plaintes, des gémissements, parfois un silence funèbre; il y a des églises blessées, d'autres qui resteront mutilées, d'autres mortes à jamais. On guérira les blessures, on cicatrisera et appareillera les mutilées, on ressuscitera les mortes.

Monseigneur de ChàTons a tracé un tableau inoubliable de sa visite aux sanctuaires en ruines qui furent la gloire et le choeur chantant de la Champagne, ce Pleines de souvenirs et pleines de vertus », il dénombre ces églises aimées et donne de chacune, en deux mots, une image si forte et si attendrissante qu'à le lire on croit avoir parcouru avec ce prélat patriote ce chemin de la Croix. Après


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avoir assemblé cette suite de traits particuliers, l'évêque note une observation d'ensemble dont j'admire lo beau sens symbolique et que j'ai vérifiée. Ce qui reste debout, dans chaque village, à côté de la vieille muraille de l'église, ce sont les aires des maisons, les cheminées familiales, les foyers noirs encore delà flamme domestique. La devise do nos aïeux, leur appel de guerre, est ainsi inscrite en images parlantes au-dessus des ruines champenoises : Pro aris et focis. Et là-dessus Mgr Tessier s'écrie ; ce Ce que j'ai vu arrache les larmes, irrite les colères et crie vengeance. » J'aime cet évoque français qui ne craint pas le grand mot salubre de vengeance.

Ces jours-ci André Michel, dans une superbe conférence, a cité le mot d'un soldat qui devait être tué peu après et qui par le soir d'une belle journée d'automne, regardant la divine cathédrale de Soissons bombardée, disait : ce C'est la France qui s'offre à nous avec ses blessures, comme si elle voulait ranimer nos courages. »

Au travail ! U est impossible de voir et d'écouter cette grande pitié, cette passion, sans être envahi par l'enthousiasme. L'église heureuse était pleine d'hymnes, de prières et de graves pensées ; ces méditations chantantes

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ou silencieuses,'pour n'avoir plus de toit, ne sont pas interrompues, et déjà les pierres mises en mouvement par un rythme divin s'assemblent. Une femme qui prie et qui enseigne le Notre Père et l'Are Maria à ses enfants, tandis que le père les regarde avec émotion, c'est une chapelle qui veut ressusciter.

Au cours de mes voyages dans les régions dévastées, j'ai appris cent fois comment les églises meurent et ressuscitent. Dans les bois de la Ghipotte, pleins de tombes, un jour je suis tombé au milieu d'un village encore fumant de la bataille. C'était par un après-midi de soleil; quel silence sur ces ruines sans clocher, entourées de forêts ! Des paysans étaient revenus s'abriter pêle-mêle dans les quelques maisons debout. J'allais, précédé d'une petite fille hagarde, demeurée demi-folle à cause de tout ce qu'elle avait vu. L'âme du lieu, le genius loci semblait mort, enfui. Mais soudain, par une fenêtre ouverte, j'aperçus une chambre toute brillante d'or. Qu'est cela? Jem'approche, des chandeliers, des bouquets de pervenche, une flamme, un tabernacle, un autel! Un vers s'est précipité de mon coeur à ma mémoire :

L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable Une heure après, continuant ma route,


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j'arrivais à Gerbéviller, où la soeur Julie me demandait des tuiles pour couvrir son église.

Je venais de connaître en quelques instants les deux types auxquels se ramènent toutes les situations créées par l'acharnement de l'ennemi. Ici, l'église est morte, il faut trouver un bri pour le culte; là, elle n'est que blessée, il faut lui mettre un pansement.

L'histoire est partout la même. Un jour, les obus sont tombés ; le prêtre a enlevé les espèces saintes et les a cachées; on s'est battu dans l'église, on y a campé, soigné les blessés, rangé les morts; les vivants y ont couché, bu, mangé, souillé. Le lendemain, l'ennemi a reculé. Quelques habitants sont revenus au milieu des soldats. La nécessité s'impose ; le village ne peut pas se passer d'âme ; quelquesuns veulent une église. Où? Gomment? N'importe où, n'importe comment.

A Saint-Rémy, le charmant village solitaire de la forêt de Charmes, le curé dit : ce Nous avons mis un autel et quelques bancs dans une vaste cave qui est à niveau du sol : il faudrait une cloison pour nous séparer complètement de la partie où les soldats mettent leurs chevaux... » — Le curé de Saint-Pierrcmont, du diocèse de Saint-Dié encore, écrit : ce Dans une maison où je suis réfugié, un vaste gre-


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nier avec deux entrées différentes pourrait être aisément aménagé en chapelle, après ouverture de deux fenêtres dans la toiture... » —• A Valloîs, toujours en Lorraine, les vents et la neige tourbillonnent dans l'église; les fidèles voudraient des planches ou de la toile pour fermer les brèches. — A Hehainviller, le culte se célèbre dans ce qui élait la salle à manger du presbytère, mais est gêné par la circulation des soldats logés dans toutes les autres chambres. — Le curé de Magnières en Lorraine écrit : ce Pour rétablir le culte, j'ai profité de la bienveillance qui m'était témoignée par le préfet (Mirman), lorsque, après l'invasion, il est venu me donner l'accolade en me remerciant d'être resté avec la population sous les obus. Dès que j'ai été guéri de mes blessures, je lui ai demandé de me laisser la salle d'école inutilisée par les classes, en l'absence de l'instituteur, et c'est là que, depuis un an, la messe est dite... »— Le choeur de l'église de Loisy, près de Pont-à-Mousson, est complètement détruit par les obus. Le curé a séparé la nef du choeur par une grande cloison en planches, pour arrêter la pluie et le vent; avec des planches encore il a fermé les fenêtres brisées : ce Je n'ai pas eu à payer la main-d'oeuvre, dit-il, car des soldats menuisiers m'ont donné


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gratuitement leur concours ; mais il faudra payer les planches quand le propriétaire, qui est mobilisé, reviendra...»

M. l'abbé Sertillanges, parlant à NotreDame pour l'OEuvre des églises mutilées, résume la situation ; ce Une échoppe de cordonnier, un comptoir d'auberge, des caissons de vin au fond d'une cave : voilà l'église, voilà l'autel; nous en sommes émus, mais non pas humiliés... » Méditez qu'une telle parole retentisse et se prolonge sous les voûtes du temple sublime ; elle donne la couleur de cette guerre où règne l'élément spirituel ; elle nous raccorde à la crèche de Bethléem, à la ferveur, à l'angoisse des catacombes. C'est par la palpitation des coeurs, au dernier mot, que valent les églises. A quoi servent l'autel et son clocher? A créer une communication avec le ciel. Que pensez-vous de l'atmosphère que l'on respire dans cette église du village de Bernccourt, en Lorraine, que son curé nous fait connaître en nous disant '■ ce Un commandant qui vient de perdre ses trois fils tués à l'ennemi, et dont la piété généreuse est sans doute excitée par ce fait, nous a mis à même de couvrir notre église avec de la tôle et du papier goudronné... »

Mais voici la plus belle image. Dans la

is


0*00 LE SUFFUAGE DES MORTS

paroisse deNeufmoutiers, au diocèse de Meaux, un officier français grièvement blessé fut couché sur l'autel pour y subir d'urgeuce et sans chloroforme une cruelle opération. Gomme le chirurgien s'étonnait de l'admirable énergie de son patient, celui-ci du regard lui indiqua le Christ en croix... C'est le curé qui écrit ces lignes au cours d'une lettre.

Ce moment sublime de la vie de nos églises ne peut durer; C'était l'ardeur du combat. Maintenant on respire sur le champ de bataille de la Marne. On y vit d'une vie précaire, pourtant l'on peut s'entr'aider. Ramassons les victimes. L'église n'est-elle que blessée? Appliquons-lui le premier pansement, je veux dire la réparation sommaire; mettons-la ce hors l'eau », comme disent les architectes. Est-elle morte, jetée à terre avec le village entier? Le village va se relever en baraques, l'église sera en baraque. Bâtissons l'abri provisoire.

Mais que l'église soit morte ou blessée, qu'on puisse la réparer ou qu'il faille la suppléer, voilà que se pose une question de beauté.

Il ne faut pas dire non! La beauté est une condition de l'édifice religieux : la liturgie chrétienne est un art et une poésie; le culte un enchantement


LE SUFFUAGE DES MORTS 301

Henry Cochin, qui lo premier m'avait parlé de ce comité et de celte lâche à laquelle il se donne, est revenu me voir ces jours-ci : <c Allez, m'a-l-il dit, au pavillon Marsan (107,.rue de Rivoli) visiter l'exposition du concours organisé par notre société de Saint-Jean, en vue de reconstituer le mobilier des églises et pour rechercher des types d'abri provisoire. Allez en outre voir au service des monuments historiques les dessins admirables qui sont faits des églises tombées pour la patrie... »

J'ai fait ces visites, j'ai vu d'autres dessins tout à fait précieux de M. Emile Ilumblot, de Joinville. Je voudrais vous en parler. Il s'agit de la reconstitution des pays sinistrés, et j'ai bien entendu l'appel que me lançait, par la plume de Pierre Vasseur, ce la Société d'assistance aux réfugiés et évacués de Meurthe-etMoselle ».

Quelques-uns diront-ils : ce Ce n'est pas le moment...? » C'est le moment de mettre en train tout ce qui empêchera le souffle de notre patrie et l'esprit de notre terre de s'égarer au milieu des querelles ou bien de languir sous une apathie mortelle. L'évêque de Châlons raconte que deux semaines après la bataille la Marne, clans une paroisse dont l'église et la moitié des maisons gisaient parterre, il trouva


30ï» LE SUFFRAGE DES MORTS

le bon curé fort occupé à diriger, sous le canon qui tonnait encore, une petite armée de maçons, et à boucher méthodiquement les brèches de son presbytère Ce bon curé me platt. C'est le moment de construire et de reconstruire, d'avoir espérance et confiance, inépuisablement; c'est le moment démobiliser tout notre génie d'organisation : la France portera d'autant mieux son fardeau qu'elle tirera de ses profondeurs toutes les aptitudes diverses pour qu'elles s'emploient à réparer la patrie, et que le moindre de nous prendra le sentiment d'être associé à l'oeuvre nationale.

XXXVIII

LES ÉGLISES QUI VEULENT NAITRE ET LES EGLISES QUI REFUSENT DE MOURIR

figlises tombées au Champ d'honneur.

3i février 191O.

Un de ces derniers matins, je suis allé voir les beaux dessins à la plume que le service des monuments historiques fait faire pour perpétuer les crimes des Prussiens sur nos églises. C'est une série d'inoubliable puis-


LE SUFFRAGE DES MORTS 3o3

sancc tragique, qui sera complétée et que doublent déjà d'autres pèlerins d'art et de patriotisme. M. Emile Humblot, qui depuis des mois m'a fait son confident, ne cesse pas de circuler avec ses crayons sur les territoires de la bataille do la Marne, et dans le même temps un jeune artiste, M. Colle, hier encore ouvrier de la verrerie de Baccarat, s'est dévoué à la Lorraine : il portraicture les figures de nos petites églises rurales, héroïsées une fois de plus par l'incendie et les misèçes de la guerre. Sa place doit être marquée dans cette suite de * belles initiatives.

Aujourd'hui, je suis entru au Pavillon de Marsan pour étudier la petite exposition organisée par des artistes de la Société Saint-Jean pour venir en aide aux églises victimes de la guerre. Sur un mur, voici la carte dressée par Sainte-Marie Perrin pour le dénombrement des sanctuaires dévastés, et tout autour, épars, des dessins, des projets de baraques, d'abris provisoires et de petites églises économiques.

Ce sont de simples et sommaires croquis, faits avec bonne volonté et générosité par des artistes qui se sont asservis à la simplicité presque nue, à l'économie presque sordide.


3û/| LE SUFFRAGE DES MORTS

Quelques-uns ont réussi à en faire une noblesse.., Et puis, à côté, voilà un concours de vêtements liturgiques, de décorations, économiques aussi, provisoires aussi. Quelques-unes sont charmantes, entre autres les broderios de M" 0 Desvallières, en ficelles et en bouts d'indienne. L'indienne des tabliers d'enfants pauvres.

Ainsi j'ai vu en deux matinées les églises qui veulent naître et les églises qui refusent de mourir. Quelques-uns croient à un antagonisme : l'art moderne d'un côté, les vieilles pierres de l'autre, et en légende : Ceci tuera cela. Eh non! fort aisément les deux pensées peuvent s'aimer l'une l'autre, se respecter et se marier.

L'héritière ne doit pas se presser. Que l'antique église, s'il se peut, vive éternellement, avec ses infirmités, ses blessures et ses mutilations. La conservation et l'utilisation d'une ruine coûtera toujours infiniment moins cher qu'une construction neuve et plaira mieux à tous les regards, à tous les coeurs. Maintenons jusqu'à l'extrême limite les églises anciennes , mais pour le jour où la ruine s'affaisse, une jeune pensée doit se tenir prête à prendre corps, et qui sait? au lendemain de la guerre, devant la nécessité de construire du neuf, nos


LE SUFFRAGE DES MORTS 3û5

architectes en viendront peut-être à se définir clairement le caractère que doit avoir une église au xx* siècle.

Mais parlons net. J'ai posé aux meilleures sources une question précise : Dans quelle proportion, parmi les églises martyres, sont les mortes? Combien en est-il d'irrémédiablement perdues?

Même où l'on s'est battu, l'église veut et peut vivre. Il ne faut pas croire qu'on soit obligé de démolir une église bombardée. Ah ! sur le front, c'est terrible, c'est irréparable. Cherchez l'emplacement où se trouvait NotrcDame-de-Lorette, vous le trouverez malaisément. Les églises d'Ablain-Saint-Nazaire et de Garency ne sont plus qu'un amas de décombres. Là nous devrons reconstruire, et sur l'ancien emplacement, nos architectes auront à faire oeuvre moderne. Mais gardonsnous de bourrer d'églises neuves tout le champ de bataille de la Marne. On peut sauver les bâtiments, comme on sauve les soldats blessés et mutilés.

Quatre-vingt-dix pour cent, environ, de ces églises peuvent être maintenues en vie, en leur donnant une charpente et une couverture de petites tuiles qui ne détonnent pas dans le paysage, en bouchant les brèches des


3o6 LE SUFFRAGE DES MORTS

murs et du clocher, en mettant des vitres. Il est même inutile de refaire les voûtes, un plafond de bois suffira. Elles seront protégées des intempéries et l'on pourra célébrer le culte. — ce Mais les murs ne sont plus assez solides! » — Faites reposer la charpente sur des poteaux.

Je n'aime pas ces objections ; elles éveillent notre méfiance, nous nous rappelons qu'il peut exister des entrepreneurs et des architectes qui ont plus l'amour de leur petite famille que des petites églises, et qui, pour grossir les frais et leur bénéfice, n'hésitent pas à tout jeter bas quand il n'y a que trois, quatre éclats de surface.

Ni démolition, ni restauration; une oeuvre anonyme de conservation. Gardez-vous même d'eflacer les injures subies par l'édifice durant la guerre, pourvu qu'elles ne portent pas atteinte à un élémentconstitulif de l'architecture. Dès que vous aurez assuré la vie de l'ensemble et soigné la blessure, laissez intacte la cicatrice. Ce serait un sacrilège de masquer cette entaille produite par l'obus. C'est une Croix de Guerre. Et même l'église moderne, qui, hier, vous intéressait peu, si la guerre a passé dessus, cherchez à la couvrir, à l'étayer, à la maintenir : elle a gagné ses titres.


LE SUFFRAGE DES MORTS 307

Quatre-vingt-dix pour cent des églises peuvent être sauvées, disions-nous; c'est reconnaître que dix pour cent gisent à terre. Il f, ui les reconstruire sur l'ancien emplacement. A chaque fois que j'ai vu un amas de décombres, j'ai dit d'abord : ce N'y touchons pas! Que le crime demeure à jamais comme un témoignage et une leçon! » Que donne cette idée à la réflexion? Peu de chose. Les décombres pourriront, ne parleront pas aprèsdemain aux nouvelles générations, et dès demain seraient un élément déprimant quand tout va vouloir renaître. Surtout placée comme l'est toujours une église, une ville ne peut pas vivre avec un cadavre au centre.

Une indemnité pour dommage de guerre est duo à tout bâtiment communal. L'église, bâtiment communal, touchera celle indemnité et se relèvera.

Notez que la beauté peut coexister avec la simplicité la plus absolue. Les premiers âges de l'Église en ont maints exemples; la plus ancienne basilique n'était guère qu'une grange. Parmi ces dessins présentés en perspective, quo j'ai admirés dans la collection du Service des Monuments historiques, il n'en est pas de plus émouvant que celui do la chapelle de Saint-Prix, dans les marais de Saint19

Saint19


3o8 LE SUFFRAGE DES MORTS

Gond. Autour d'elle, les soldats de Foch et du général Humbcrt se couvrirent de gloire, et, certes, la bataille dont elle porte les cicatrices ajoute à son caractère de précieuse relique. Mais pour son charme propre on l'aime. On ne peut détacher d'elle son regard, ni son souvenir. Ce n'est pourtant qu'une petite église au grand toit, aux fenêtres étroites, aux murs d'une épaisseur prodigieuse, une église à nef unique, avec un portail du dixième ou onzième siècle. Ce portail est construit comme un dolmen; nous sommes là en présence do gens qui réinventaient l'art; ignorants de Home et d'Athènes, ils ne tirent rien de la tradition, mais seulement de leur cerveau inexpérimenté. Et que trouvent-ils? Exactement co qu'avaient déjà trouvé les Hellènes primitifs de Mycènes. Voici, dans ces marais, la porte qui sert d'entrée au trésor d'Agamemnon.

Le problème principal, pour la construction des églises nouvelles, n'est pas de savoir si Ton aura beaucoup d'argont. « Dois-je construire une masure ou bien un palais? » — Ce n'est pas, architecte, m'interroger sur l'essentiel. Permets seulement à l'église d'obéir au voeu do sa nature; laisse qu'elle soit un tabernacle, un silence plein de prières, un


LE SUFFRAGE DES MORTS 309

chant collectif qui s'élève. Ici, tous les hommes deviennent frères et se glissent dans la société des anges. Avons-nous dans le coeur le sentiment qui fait éclore les belles églises? C'est le problème. Il existe, ce sentiment, chez le héros qui marche à la victoire. Quelqu'un saura-t-il le traduire en assenib^ant des pierres? V



TABCîtTTQKS- MATIÈRES

DOUZIEME PHASE LA DÉFAITE DU MONTÉNÉGRO

A LA ftECHKHCllR DB t/UNITÉ D'ACTION SLR l/tNITK DEVRONT

(itr décembre 19i5-a^« février tgiC)

Chapitres. Pages.

I Les Vosges transfigurées (icr décembre 1915) I.

II Le Conseil dos Quatre. — A la Hecherche de l'Unité d'action (5 décembre 1915) . f)

III Pourquoi nous nous battons. —

La Ligue des Patriotes (G décembre lOjÔ). ..,..,. l5

IV La Crise du libéralisme en

temps de guerre. — A la Recherche de l'Unité d'action

(8 décembre 1910) . . . , . 2/1

19.


3l3 LE SUFFRAGE DES MORTS

Chapitrer Pages.

V Les Alsaciens-Lorrains vivaient en captivité sans cesser d'etro Français. — La Rive gauche du Rhin (gdécembro iyi5; . . 33

VI En sortant de la séance. — Le

Parlement (to décembre iQ,t5), /ja

VII Une visite au quai do la Râpée. — Les Invalides de ta guerre

(ta décembre 1916). ..... 47

VIII Où en sommes-nous? — A la Recherche de l'Unité d'action

(l3 décembre 191.5). ....... 5?

IX L'Étal do guerre lente (i5 décembre 1910). , , . . . , . 63

X Les Deux Camps. —■ Propagande

à l'Étranger(iti décembre 1915). 69

XI L'Allemagne en Asie (19 décembre i9t5) 79

XII La Guerre sainte en Islam

(ao décembre 1915), . . , . . 90

XIII Le Retour des Mutilés dans louis

villages. — Les Invalides de

la guerre (au décembre 1915). . 96

XIV Le Poilu tel qu'il parle (a3 décomfjro

décomfjro » '. . . . . , . 106


LE SUFFRAGE DES MORTS 3l3

Chapitres. Pages.

XV L'Enfant et le Vieillard. (Ernest Psichari et Ernest Renan.) — 'In memoriam (al décembre 1915). 119

XVI L'Amende honorahlo d'un catholique espagnol a la Franco (don Francisco Marlin Mclgar). — Propagande à l'Étranger

(al) décembre 1913). ..■.*. 128

XVII Pourquoi les Allemands ne marchent pas sur Salonïquo (37 décembre 1915). ...... . 139

XVlll Nos dix-huit Comités régionaux. La Fédération nationale des Mutiles. — Les Invalides de

la guerre (39 décembre ICJICO. . \(\\

XIX L'Instruction militaire a l'armée

(3o décembre 1915) 152

XX Salut de bonne année (3i décembre 1915) 159

XXI Le Tour de la carie (a.f janvier 191G). ........ i65

XXII Comment ils mangent (aO janvier 19 tiï), ........ 171

XXlll Le Hlocus qui allégerait l'elVort

do nos soldats (a8 janvier 1916). 182


3lV LK SUFFRAGE DES MORTS

Chapitres. Pages.

XXIV Pour que tous les concours soient donnés à nos soldats (3o janvier 191O) . , . , . . 191

XXV L'Extension do la Ligue des

Patriotes (3l janvier 191G). . . 198

XXVI Le SulTragc dos Morts (a février

191C). , 200

XXVII Impunité regrettable. — Le

Parlement (3 février 19 tO). , . 210

XXVIII Pour les Français envahis

(5 février 191 G). ...... 2l5

XXIX Les Représailles! C'est le blocus

rosserré (7 février 1916). . . , aa3

XXX Les Salissours. — Le Parlement

(9 février 1916) , , 233

XXXI Do tels morts peuvent encore servir la France.—Le Suffrage

des morts (to février 191G) . . 2/il

XXXII Humain genoris odium. — La Propagande à l'Étranger (ta février 19 tO) . 2/48

XXXIII Le Rayonnement grandissant de la Franco. — La Propagande à t'Êtrangsr (»'» février IQIG) . 25/


LE SUFFRAGE DES MORTS 3l5

Chapitres. Pagc3.

XXXIV Pour une anthologie des écrivains tombés à l'ennemi. — In memoriam (iG et 17 février 1916). . 2G7

XXXV Le Crabe (18 février 19iG). . . . 281

XXXVI Les Droits des Orphelins de la

guerre (19 février 19tO). . . . 28G

XXXVII La France s'offre avec ses blessures. — Églises tombées au champ d'honneur (20 février >0iG) 293

XXXVIII Les Eglises qui veulent naître et les Églises qui refusent de mourir. — Églises tombées au champ d'honneur (ai février 191G) .......... 3o2

IMWtIMUMK UIUX, RI i: liMtUKHK, W, l'AUIS. — ItlïMI-lS.(In.lt Ultl*ut>