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Title : Bulletin de la Société d'histoire moderne

Author : Société d'histoire moderne et contemporaine (France). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publication date : 1973

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 5692

Description : 1973

Description : 1973 (SER15,N4,A71).

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5622409q

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-G-3028

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34412914g

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 27/12/2010

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SUPPLÉMENT A LA € REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE » N- 2. 1973

QUINZIÈME SERIE - N° 4

71» ANNÉE

PRÉSIDENTS D'HONNEUR : MM. POUTHAS, CHEVAUER, COORNAERT, DROZ, DUROSEIXE, GENÊT, GIRARD, HAHSIN, LABHOUSSE, PORTAL, REINHARD, RENOUVIN, SOBOUL, TAPIE, VTDALENC.

BUREAU

Président : M. René RÉMOND, 172, avenue du Maine, 75014 Paris.

Vice-Présidents : M. Jacques GODECHOT, 17, rue Antonin-Mercié, 31000 Toulouse.

M. Georges CASTELLAN, 12, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris. Secrétaire génêr<£ : M. Pierre MILZA, 13 rue Jean Mascré, 92330 Sceaux (ROB. 41-53). Trésorier : M. Serge BERSTEIN, 18, avenue Nationale, 91300 Massy. Secrétaire-adjoint : M. Philippe GUT, 5, Villa Poirier, 75015 Paris.

Société d'Bistoire Moderne : C.C.P. Paris 418-29. La cotisation annuelle est fixée à 50 F pour les membres résidant en France, à 58 F pour les membres résidant à l'étranger. Elle donne droit à la convocation à nos séances mensuelles, au Bulletin et à la Revue ; elle doit être versée, non aux Éditions Colin, mais au C.C.P. ci-dessus indiqué, ou, par chèque bancaire, au Trésorier.

F.-G. PARISET : Problèmes posés par le néo-classicisme français.

C. JUILLARD M. LAUNAY

Un prêtre pacifiste : l'abbé Demulier.

Catholiques sociaux et démocrates chrétiens en France au lendemain de la première guerre mondiale.


— 2..— I — SÉANCES DE TRAVAIL D'OCTOBRE A DÉCEMBRE 1972

1. Séance du 8 octobre 1972

Président : M. RÉMOND

Présents : Mme BÉGUÉ, MM. BERGE, R. J. BERNARD, DE BERTIER, BIREMBAUT, BONNEFOUS, BOUILLON, BRÉCY, Mme CADIER, MM. CHABOCHE, CHATELUS, COLLAND, CONSTANT, CORVISIER, COULAND, DEFRANCESCHI, DEFBASNE, DELTETL, DESNÉ, .B. DROZ, Mme DUBIEF, MM. DUBIEF, DUBREUTL, DUBUC, ENCREVE, ENJALRAN, EUDE, FOUTLLOUX, GAILLARD, Mlle GAL, MM. GASPARD, GENÊT, GINDIN, GUT, GUYARD, JACQUART, Mme JAVELLE, MM. JAY, C. JUILLAKD, LANGLOIS, LE BLANT, LE MOËL, MARQUANT, MARX, Mme MEUVRET, MM. MELZA, MYCINSKI, NICKLER, ORY, PARISET, PASTOUREAU, PRIOU, RAMBAUD, RÉMOND, REULOS, Mmes REY, DE ROHAN-CHABOT, MM. SCHNAPPER, TACEL, VIDALENC, VILLAIN, Mme WORMSER-MIGOT.

Le président communique les excuses de MM. F. BOYER, J. DROZ, GAMBDXZ, LERNER, REINHARD ; il présente les nouveaux membres de la Société : MM. Roland ANDRÉANI, assistant d'Histoire contemporaine, 34, Montpellier ; Albert FHTE, maître-assistant d'Histoire contemporaine, 34, Montpellier ; Dr Emile HAAG, Miami University ; Douglas JOHNSON, University Collège of London, Dept. of History, Londres; D. M. SMITH, Goldsmith Collège, Londres. M. REULOS évoque le prochain Colloque sur le IVe Centenaire de la Saint-Barthélémy et de Coligny.

Le secrétaire général indique les sujets des prochaines communications ; puis il présente les livres reçus.

Le président donne la parole à M. François-Georges PARISET pour sa communication.

PROBLÈMES POSÉS PAR LE NÉO-CLASSICISME FRANÇAIS

Ces problèmes sont posés avec plus de précision grâce à des travaux récents et à la série d'expositions sur l'âge du néo-classicisme, organisées à Londres par le Conseil de l'Europe. Le néo-classicisme correspond pour nous à un retour aux sources de l'Antiquité gréco-romaine et du classicisme des xvi et xvn 6 siècles. Pour A. Chastel, il a connu des développements feutrés et érudits. Nous voudrions montrer qu'il est fait d'une suite de révolutions, d'explosions violentes.

Premier problème. Y a-t-il corrélation entre les Lumières et le néo-classicisme ? Pour P. Francastel (Esthétique des Lumières), l'idéal des Lumières va de pair au-delà de 1760 avec le rococo et ce réalisme (attaché au rococo) qui participe au mouvement empiriste et rationaliste : De Troy, Chardin, Cris de Paris, gravures explicatives de l'Encyclopédie. Vers 1750, nouvelle génération, nouvelles doctrines esthétiques, pression de l'art antique (fouilles, publications), de la pensée antique (Homère, Plutarque, Tacite, Anacréon) : l'idéal des Lumières s'enrichit, se durcit.

Dans ce renversement de la situation, le néo-classicisme français est-il aidé par l'étranger ? Rome, Naples, l'Italie — plus que la Grèce. L'Angleterre aussi, problème toujours ouvert, malgré l'exposition de Londres. Le néo-palladianisme vers 1730. Chambers et Adam vers 1760-1770 : des sources communes, des contacts, une interaction. Mais le néo-classicisme n'a pas connu la même évolution droite et simple, car il reste lié aux traditions classiques, aux règles académiques, mais s'il s'en libère ce sera avec violence.

I. NÉO-CLASSICISME TEMPERE (ENVIRON 1755-1770)

1° Restauration classique. — Le rococo est très vite et de plus en plus combattu (Montesquieu, campagnes de Cochin (1745-1755)). Ange Gabriel : retour au classicisme ; mais évolution intelligente, oeuvres finales presque néo-classiques, est considéré comme un Grec, un des premiers à imiter l'Antiquité. Même processus pour d'autres maîtres. 2° Les églises de style grec. — Le Père Laugier recommande une nouvelle architecture religieuse à l'imitation des basiliques, avec colonnes à entablement, voûte en berceau à caissons. D'où une suite d'édifices d'une blancheur austère qui correspond à une mentalité religieuse sans rapport avec le rococo religieux italo-germanique : autre problème à creuser. Saint-Vaast (Arras), (vers 1755), Saint-Philippe du Roule (Paris, Chalgrin, à partir de 1774) ... Il faut ajouter aux formes grecques la légèreté, la clarté, les effets du gothique : par exemple Sainte-Geneviève, la plus importante église du xvnr 3 siècle, entreprise par Soufflot en 1756. Beaucoup de modifications au cours d'une longue entreprise, avec des références à Rome, Palmyre, Baalbeck.

3° La mode à la grecque. — Le comte de Caylus, figure étonnante, négligée depuis la thèse de S. Rocheblave, domine les Académies. Ce- premier archéologue moderne (son


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Recueil) s'il patronne des artistes, conseille des amateurs. Exemple : Bureau, cartonnier et pendule du Cabinet de La Live de Jully (Chantilly) par Barreau de Chef de ville et Le Lorrain, vers 1756 : grecques, guirlandes semblables à des cordes à puits. Ces motifs reparaissent dans des projets de Barreau qui donne aussi (1765) le projet de Saint-Nicolas de Nérac, qui est palladien : Barreau connaît l'Anglais Chambers. La mode à la grecque mène si vite à de tels abus qu'elle est contestée dès 1762, mais elle est diffusée par des recueils et à côté du décor dit « de transition », des meubles et objets qu'on daterait tard affirment très vite un style dépouillé, net, élégant.

Caylus patronne Bouchardon, une exception dans le monde des sculpteurs, toujours baroque, et Vien, peintre d'une antiquité un peu mièvre (ainsi la jeune Athénienne près d'un trépied, qui deviendra à la mode sous le nom d'Athénienne).

4° Exemple de cette première étape : Victor Louis. — A son retour de Rome, décor en trompe-l'oeil d'une chapelle, à l'imitation des basiliques (1765). Puis projets avec une équipe pour le Château royal de Varsovie. Des meubles, des objets exécutés d'après des dessins de 1766 ont passé pour être de la fin du siècle. Le Grand Théâtre de Bordeaux (1773-1780) : péristyle très bas, typique de l'architecture ensevelie du premier néo-classicisme. Les motifs des façades latérales repris pour le Palais Royal de Paris (après 1780) mais avec une profusion décorative. Les projets d'une Place Ludovise à Bordeaux (après 1785), avec de pseudo-arcs palladiens, attestent que le novateur de 1765 ne peut rattraper les nouveaux courants.

II. LE NÉO-CLASSICISME RADICAL (ENVIRON 1770-1800)

Il correspond à l'ascension d'une bourgeoisie qui a la passion de la chose publique, et dans cette période de tension l'antiquité est un décor, un esprit.

1° Nouvelles audaces. — L'Académie encourage, à partir du Recueil de J. Peyre (1765), l'émancipation de l'architecture (thermes antiques) : plans, colonnades, voûtes en berceau et déjà simplification des formes antiques et mégalomanes. Elle propose des programmes pratiques, des édifices utiles : académies, musées, hospices, prisons, dans un émulation certaine et féconde avec l'Angleterre. Le problème de l'influence directe anglaise subsiste pour des maîtres comme Bélanger, l'inventeur des motifs de correspondance multiples.

Travaux officiels de plus en plus novateurs : Monnaie, Odéon, École de Chirurgie, Port-Vendres. Hôtels de plus en plus affranchis du passé avec portiques, loggias, tympans, arcs palladiens. Constructions bourgeoises où les éléments antiques sont triturés. Avec 1789, salles, tribunaux, décors des fêtes : autre problème à reprendre. 2° Les monstres sacrés. — Ledoux (1736-1806), Propylée, de Paris, Saline de Chaux et les projets de Cité : éléments antiques déformés, mais de la géométrie. « Architecture parlante ». Tout est prévu pour le bien commun sauf la Liberté.

Boullée (1728-1799). Architecture de l'ombre. Dessins libérés de plus en plus du gréco-romain, tourné vers d'autres mondes. Tours, villes, tombeaux (Newton). Résumé du siècle des Lumières.

Comment classer ces « révolutionnaires » et leurs disciples ? Sont-ils les premiers représentants de l'historicisme du XIXe siècle ? Leur révolte, leur rationalisme les rattachentils à l'empirisme sensualiste des Lumières ? Tandis que les néo-classiques se tournent vers le passé, ne sont-ils pas les annonciateurs d'un art nouveau ?

3° Les arts décoratifs — Retour des décors intérieurs au Grand Siècle. Utilisation des découvertes italiennes (Problème de l'influence des Adam). Mise en scène austère (David) ou décor riche en reflets, en polychromie, en motifs (Malmaison).

La mode « étrusque »'. Avant 1789, en plein triomphe du style Louis XVI, à l'antique, mais fastueux et fleuri, art aussi antiquisant mais dépouillé, « étrusque ». Et aussi mêmes formes strictes et fonctionnelles.

4° Les arts graphiques. — Thèmes moraux et civiques et influence du xvn 6 siècle, comme en Angleterre. David donne une force contraignante à des créations qui sont des « engagements ». Il aura fallu l'exposition de Londres pour retrouver la fascination du Serment des Horaces (1784), sommet du néo-classicisme français. Romain encore en 1784, David se tournera vers l'art grec ou étrusque avec des figures au contour net, des nudités <i héroïques » (Léonidas). Conviction et métier magistral aussi pour les portraits, tel celui de Marat, l'Ami du peuple.

III. LE STYLE EMPD3E.

Quatremère de Quincy, théoricien du néo-classicisme intransigeant, voit dans les Grecs et romains ses aïeux. Denon, Percier et Fontaine, créateurs d'un style grandiose et fastueux, Durand, hostile à tout ornement inutile, sont les témoins d'une fermentation artistique, le tout contrôlé par Napoléon.


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1° Architecture. — L'Empereur voit grand, commence tout, n'achève presque rien. L'art pour lui doit servir la Nation, symboliser l'État, être utile. Percées, points,de vue, perspectives. Rêve de la cité de l'esprit et du palais de Rome. Des témoins des Victoires. Des aménagements de palais. Trois édifices dérivent du passé greco^romain, mais dans l'optique des « révolutionnaires », Corps législatif, Temple de la Gloire, Bourse.

2° Décor et arts décoratifs. — Réprise des formules inventées avant 1800 avec du luxe et du raffinement : mobilier, objets, orfèvrerie, céramique, en production industrielle avec une perfection mécanique et des répétitions (problèmes à creuser). Mais les symboles glorifient l'Empire et non plus seulement les vertus.

3° Les arts graphiques. — Les sculpteurs français s'étaient rapprochés de l'Antiquité, ils entrent dans l'orbite de Canova, mais en gardant une note réaliste. Les sculpteurs italiens s'imprègnent de la tradition française. Jamais l'École française de peinture n'est aussi variée. Réalisme. Sentimentalité. Sensualité. Ingres exagère la perfection de son dessin. L'Empereur (1811), dieu tout puissant, implacable, est aux antipodes du Serment des Horaces.

TV. LES AVATARS DU NÉO-CLASSICISME FRANÇAIS.

1° Architecture. — Le revival grec qui domine ailleurs, au-delà de 1830 est inconnu. On construit peu mais avec une harmonie raffinée. Monuments officiels : Palais de Justice (Lyon), prisons, hôpitaux. Pour suivre la vie du style, la Chapelle expiatoire de Fontaine ; le tombeau de Napoléon de Visconti ; la gare du Nord d'Hittorf ; les constructions en fonte de Labrousse.

2° Arts décoratifs. — Persistance et vulgarisation du style Empire, mais réveil du rococo et du gothique.

3° Sculpture et arts graphiques. — La sculpture devient éclectique : Géricault transpose ses observations réalistes en visions antiques, puis passe à la réalité, Delacroix s'en écarte. Problème du préromantisme à côté ou dans le néo-classicisme, puis de la prédominance du romantisme. Mais quand? En tout cas, la force de l'avenir est le réalisme. L'erreur de l'exposition a été de ne pas distinguer le néo-classicisme de l'académisme, d'attribuer au néo-classicisme le portrait de Madame Moitessier par Ingres ou les cartons de vitraux de ce dernier et aussi les productions des Nazaréens, de Cornélius ou Overbeck.

Le néo-classicisme reparaît parfois, formes et esprit, çà et là ; ainsi en France, vers 1900. Il a correspondu à une nouvelle conception de l'État, de la cité, de l'humanité. En France surtout il a pu se lancer dans des « utopies » avec une intrépidité généreuse.

M. RÉMOND, président. — Je remercie M. Pariset pour son excellent exposé. Je pense que l'intérêt du sujet traité suscitera de nombreuses interventions qui permettront à M. Pariset de reprendre et de compléter les indications qu'il nous a déjà données.

M. l'abbé DE BERTEER. — Je voudrais demander à M. Pariset si dans le néo-classique anglais on trouve cette sorte de petite veine égyptienne qu'il a signalé dans le néo-classique français.

M. PARISET. — Je voudrais répondre par la négative. On la trouve beaucoup moins qu'en France. Il y a évidemment certaines allusions à l'Orient, à l'Inde, à la Chine. Et puis il faut mentionner Brighton où il y a un peu de tout et même des échos de l'art égyptien. Mais c'est en France que l'on a les allusions les plus nettes à l'art égyptien et ceci même avant la campagne d'Egypte. C'est que l'Egypte était présente à Rome, avec ses obélisques, ses sphynx, etc., et on n'a fait que reprendre ce mouvement. Toutefois le très beau meuble que je vous ai montré, fait en 1802 par Biennais pour Denon, a été exécuté d'après des dessins pris par Denon en Egypte.

M. MILZA. — Il y a eu une image parmi vos diapositives qui m'a particulièrement saisi. Il s'agit des maisons Osten. Car parmi les renaissances tardives du néo-classique j'ai pensé à l'art fasciste. Et ces maisons ont évoqué tout de suite la vision de l'E.U.R. à Rome ; la partie centrale avec ses coupoles et ses formes octogonales m'a immédiatement fait penser à cet ensemble.

M. PARISET. — Comme vous avez raison ! Le néo-classique a des héritiers encombrants. J'ai fait tout à l'heure allusion au réveil français autour de 1902 dont témoignent les maisons en pierre de taille autour du Champ-de-Mars. D'autre part, avant 1914, quelques architectes allemands s'étaient déjà tournés vers le néo-classicisme. En particulier Behrens qui est l'un des fondateurs du Bauhaus. Et il a a commis » à Petersbourg en 1910 l'ambassade d'Allemagne qui est un monstre de lourdeur, de prétention et de mauvais goût. Il y a donc déjà dans l'Allemagne de Guillaume II une tendance à se rallier à ces forces du néo-classicisme de goût plutôt impérial. Et puis le fascisme est venu et naturellement il s'est tourné vers ces formes. Le néo-classicisme a été immédiatement


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adopté. Les stades, les auberges conçues pour accueillir les Italiens venus de l'étranger, les banques : tous ces monuments témoignent de cette tendance. Tout cela rapidement bâti, sans la discrétion du néo-classicisme anglo-saxon ou américain. Mais alors il faut arriver à Hitler. Hitler avait la plus grande admiration pour le néo-classicisme français. Et il a été poussé par son ministre Speer qui raconte dans ses mémoires comment Hitler et lui-même commentaient les oeuvres de Boullée. Ce qui fait par exemple que la décoration de Nuremberg pour les Jeux Olympiques dérive plus ou moins de Boullée.

M. MILZA. .— Je pense qu'il ne faut quand même pas condamner tout ce qui a été fait dans le style fasciste. A l'E.U.R. par exemple, l'Archivio dello Stato n'est pas si laid et si lourd que cela.

M. DUBOEF. — Ne pensez-vous pas qu'il y a en réalité cette division entre la recherche esthétique et l'organisation sociale dès le début ? Le néo-classicisme traduit la sensibilité d'une époque. Mais d'autre part le néo-classicisme est dès le début le fait des architectes visionnaires qui sont des constructeurs de sociétés. Le xvnr 3 siècle a été illuminé par les révélations newtoniennes dont on retrouve les échos chez Boullée. Il me paraît donc normal que le socialisme, le fascisme ou l'hitlérisme ou toutes les sociétés qui se veulent particulièrement organisatrices de l'humanité, se réclament du néo-classicisme français.

M. PARISET. — Je suis tout à fait de l'avis de M. Dubief. Il est normal qu'une société bien organisée tende à trouver des formes dans ce bagage fourni par les créateurs anglais et français. En ce qui concerne Newton, nous avons des textes magnifiques de Ledoux et de Boullée sur le côté presque divin que la révélation de Newton apporte à la société. Le motif de la sphère est devenu en quelque sorte le leitmotiv du néo-classicisme, dit « révolutionnaire », dans les années 1790-1800.

Madame WORMSER-MIGNOT. — Je pense à l'influence du néo-classicisme en Russie. J'en prends pour preuve que, lorsque Potemkine construit son palais, il l'appelle le « Palais de Tauride », parce que c'est le moment où la Tauride est très à la mode chez Catherine IL Cest le moment où commencent les fouilles qui donneront au palais de l'Ermitage ses trésors scythes. Mais le palais de Potemkine lui-même ne s'inspire nullement de l'art scythe.

A propos de ce que vient de dire M. Dubief sur les relations entre les idées sociales des architectes visionnaires et les constructions (par exemple le rénotaphe newtonien de Boullée), je pense que rien ne ressemble autant aux maisons collectives que vous nous avez montrées que les projets des architectes russes des années vingt. Mais ils ne sont restés que des projets. Le seul néo-classicisme inspirant les oeuvres collectives en U.R.S.S. ce sont les monstruosités de l'époque stalinienne et les sept édifices staliniens qui demeurent à Moscou (Université, l'hôtel Ukraine, etc.). Il faut penser aussi que Lénine, à propos du néo-classicisme, disait : n Le peuple aime les colonnes, donnons-lui les colonnes ».

M. PARISET. — J'ai enfin pu aller en U.R.S.S. l'an passé et rester quelques semaines à Leningrad pour travailler à l'Ermitage. J'y ai étudié le fond des dessins de Clérisseau, c'est-à-dire ces dessins néo-classiques achetés par Catherine U et qui ont très profondément influencé les décorateurs et les architectes russes pendant des générations. La ville de Leningrad était la plus belle création du néo-classicisme. Mais il faut bien se rendre compte aussi que le néo-classicisme russe est partiellement l'oeuvre d'étrangers. Le « Palais de Tauride » témoigne du désir de se rattacher, malgré les nombreux emprunts à l'Europe, à un passé spécifiquement russe, le passé scythe plus exactement. Et il en va de même en Pologne. Là aussi on a, à côté des palais néo-classiques d'inspiration anglaise ou française, constamment des allusions à un passé gréco-romain. Ainsi l'on trouve dans les parcs, qui dans l'ensemble sont d'inspiration anglaise, toute sorte de débris, plus ou moins authentiques, de l'art méditerranéen.

M. BERNARD. — Est-ce qu'on ne peut pas rattacher aussi à l'héritage néo-classique les monuments de Munich à l'époque de Louis l*r ?

M. PARISET. — Il y a eu à partir de 1800 ce qu'on a appelé /le « revival grec ». Il est parti de la meilleure connaissance des monuments grecs d'Asie mineure et il fait l'objet d'ouvrages illustrés très détaillés en Angleterre jusque vers 1835 et commence ensuite à être démodé. Tandis qu'au contraire en Allemagne le « revival grec » est le véritable néoclassicisme. Et c'est cela qui justement rend le problème si passionnant. Jusque vers 1800 on a peu travaillé dans le style néo-classique dans le monde germanique. Et puis tout a coup, avec Louis de Bavière, c'est la volonté de créer une ville nouvelle dans le style néo-classique. Mais en imitant la Grèce que l'on connaît mieux. Et nous avons en effet la Glyptothèque, les Propylées et plus loin le Walhalla. Et ce « revival grec » munichois ou prussien persévère au-delà de 1850.

M. BIREMBAUT. — Je voudrais faire deux remarques. M. Pariset a parlé tout au début de son exposé de la disposition des planches de l'Encyclopédie. Je me permets de remarquer qu'à la différence du format cette disposition figure déjà dans les planches de Félibien publiées vers 1670. J'ai une autre remarque à faire à propos du tableau de David qui représente Lavoisier et sa femme. Ce tableau a été payé 7 000 livres, ce qui montre que


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David avait également de grandes qualités de commerçant. Mais ce tableau présente en outre une particularité fort intéressante du point de vue de l'histoire des sciences et des techniques. C'est que David y a représenté des appareils de chimie dont aucun historien des sciences n'a jamais pu déterminer à quelles expériences Lavoisier les destinait.

M. PARISET. — Il y a là un côté très intéressant, celui de la curiosité des réalités. En ce qui concerne les planches que vous rapprochez à juste titre de Félibien, on pourrait aussi penser aux gravures de Bosse montrant le travail de la gravure et de la presse. Ce qui est frappant, c'est l'abondance de cette documentation montrant le travail de ces ouvriers jusque dans les plus petits détails, pour que les gens loin de Paris voient bien comment il faut oeuvrer. Il y a là une sorte de réalisme scientifique qu'il ne faut pas négliger, et que nous retrouvons aussi dans le tableau de David. Mais David n'est pas le seul. A la même époque un grand artiste anglais, Wright, fait des tableaux d'histoire. Mais Wright est l'ami des industriels, des quakers, des moralistes, et il fait par exemple le tableau d'une expérience chimique, pour montrer comment on fait le vide dans une cloche. On ne comprend pas le tableau si l'on ne connaît pas les intentions à la fois moralisantes et scientifiques de Wright. Même chose pour le Lavoisier de David : amour conjugal sans doute, mais aussi et surtout le désir de montrer le savant. Et il faudrait évidemment étudier davantage cet aspect du néo-classicisme.

M. COBB. — L'an dernier, le livre de M. Gallet sur l'architecture domestique parisienne au xvnr 3, a paru en traduction anglaise. On m'a dit que ce livre n'est jamais paru en français. Je crois que la seule chose parue en français est un livre sur l'architecture de l'époque de Louis XVI. Je profite donc de l'occasion pour demander à M. Pariset de me mettre au courant de la situation de ces deux ouvrages.

M. PARISET. — Michel Gallet nous a donné un livre excellent sur la demeure parisienne à l'époque de Louis XVI. Il en a préparé un autre sur les demeures parisiennes à l'époque de Louis XV, mais la maison d'édition française a fermé ses portes et il a été évidemment bien content de pouvoir faire paraître les deux études en langue anglaise. En France nous sommes malheureusement dans une situation déplorable. Les éditeurs, à part quelques exceptions, pensent avant tout à éditer des choses qui rapportent, des livres sur Rembrandt, Georges de la Tour, etc. ; mais quand il s'agit de recherches nouvelles ils ne « marchent » pas.

M. MYCINSKI. — Je pense que le style Stanislas, venant du roi Stanislas-Auguste, peut être considéré comme une exemple assez intéressant de ce caractère composite de l'art néo-classique. Vous avez évoqué l'architecte Louis. Si je ne me trompe pas, Stanislas-. Auguste a demandé avant même son couronnement un projet pour son palais à cet architecte. Cest un projet qui n'a d'ailleurs jamais été réalisé. Le roi était de formation française, mais par la suite il s'est tourné davantage vers les artistes italiens. Est-ce que vous ne pensez pas que certains décors du palais de Varsovie offrent à la fois ce mélange de Louis XV et de Louis XVI «polonais » et en même temps de l'inspiration initiale française et d'une certaine complaisance vis-à-vis des apports italiens. Ma deuxième question est la suivante : tout bon Polonais pense qu'il faut faire un cas exceptionnel de Corazzi, l'architecte du grand théâtre de Varsovie et de beaucoup d'autres constructions. Vous avez parlé du néo-classicisme radical. Et je me demande si, à l'ombre sans doute de Corazzi, la Pologne n'en possède pas un exemple assez remarquable en la personne de l'architecte Aigner dont il ne subsiste que fort peu d'oeuvres qui ont été en partie reconstruites après la guerre. Et il y a un monument qui me paraît à cet égard particulièrement intéressant, c'est l'église Saint-Alexandre reconstruite d'après le premier projet d'Aigner.

M. PARISET. — Cette question du néo-classicisme polonais m'intéresse beaucoup. Les dessins de l'architecte Louis, qui se trouvent actuellement à la Bibliothèque universitaire de Varsovie, ont été abondamment consultés par les architectes polonais ou italiens. Louis a fait un très grand nombre de dessins concernant tous les détails du palais qu'il pensait entièrement transformer. Mais trois salles seulement ont été retenues par le Roi Stanislas. Les Italiens étaient plus économes, allaient plus vite et travaillaient avec le stuc et non pas avec le bois ou le marbre ; et Merlini par exemple a su passer à un style plus radical, plus antiquisant. Le style de Stanislas est donc effectivement un extraordinaire mélange de différentes influences Quant à Corazzi, j'ai une admiration énorme pour cet architecte et pour ses constructions. Il en est de même pour Aigner, dont il ne faut pas oublier qu'il était en relations étroites avec Stanislas Potocki. Cest ce même Stanislas Potocki qui a été peint en Italie par David en train de dompter un cheval devant le Roi de Naples. Et récemment on m'a communiqué l'article d'une savante polonaise qui tendrait à prouver que le texte admirable sur la « Mort de Socrate » de David doit être attribué à Stanislas. Vous pourrez lire cet article dans le prochain numéro de la Revue de la Société d'Études du XVIII' siècle français.

M. DAUVERGNE. — Je me permettrai une question-objection. Vous avez dit que sous l'Empire la production industrielle commence, dans le domaine de l'orfèvrerie par exemple. Je crois tout de même qu'au xvnr 3 siècle déjà les Germain étaient des entrepreneurs d'orfè-


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vrerie. D'autre part pour la céramique c'est bien antérieur. Dès le xvnr 2 siècle on voit à Sèvres et ailleurs des fabriques de céramiques d'art à grand débit.

M. PARISET. — L'art industriel des arts décoratifs a lié parti avec l'industrie au xvm" siècle. Et il faut penser naturellement à Meissen et à Sèvres. Mais les Germain ne travaillent qu'avec un petit nombre d'ouvriers. Ils ont déjà des moyens de simplifier le travail, mais ce n'est qu'au temps du Premier Empire qu'on arrive à la production en chaîne, industrielle, moderne.

Le président remercie encore M. Pariset et lève la séance à 11 heures 50.

2. Assemblée générale extraordinaire et séance du 5 novembre 1972

Président : M. CASTELLAN

Présents : MM. AGULHON, ALBERT, BARIÉTY, M"e BASTID, MM. BECKER, BÉDARTDA, Mmo BÉGUÉ, MM. DE BERTIER, BONNEFOUS, Mme BORRELLY, MM. BOUILLON, BRUHAT, CHALMIN, CHAPRON, CHÂTAIGNIER, CHEYRON, CLERGET, COMBY, CONSTANT, COULAND, DAUVERGNE, DELTEIL, DUBIEF, DUBREUEL, DUBUC, EUDE, GENÊT, GUT, HUGONNOT, Mme JAVELLE, MM. JAY, JunxARD, KASPI, M11B LACOUR, MM. LANGLOIS, LAUNAY, LEPRÊTRE, LERNER, MILZA, MOREAU, NARDIN, OR Y, PARISET, PIERRE, PBIOU, RAPOPORT, DE RAUGLAUDHE, Mma DU RÉAU, MM.

RÉMOND, RENOUVIN, REULOS, Mme DE ROHAN-CHABOT, MM. VAUSSARD, VlDALENC, VnXATN, Mme WoRMSER-MlGNOT.

Le président communique les excuses de MM. F. BOYER, DEFRASNE, LE MOIGNE, MÉJAN.

Le président ouvre l'Assemblée générale extraordinaire. Le trésorier de la Société, M. Serge BERSTEIN, expose les difficultés financières de la Société provoquées par la conjoncture, les retards dans le règlement des cotisations, et surtout la publication de la Revue : augmentation du prix du papier, du coût de fabrication (33 % d'augmentation annoncés en avril seulement par- la maison Colin) ; doublement du volume de la Revue en quelques années. En outre, la subvention du C.N.R.S. est restée la même depuis huit ans, et à plusieurs reprises il a même été question qu'elle soit supprimée. Le compte d'exploitation de la Revue est déficitaire pour 1971, et il en sera de même pour 1972. Le Conseil d'administration de la Société a estimé que la cotisation recouvrait en fait deux types de dépenses : dépense de fonctionnement de la Société, et service de la Revue à un tarif de faveur pour les membres de la Société. Si l'on décompose la cotisation, on pourrait aboutir à la proposition suivante : 20 francs pour la cotisation véritable (frais de la Société, y compris le Bulletin) et 30 francs (38 pour les étrangers) pour la Revue (ce qui représente toujours un tarif de faveur pour les membres de la Société) ; soit au total 50 francs (58 pour les étrangers).

Le Secrétaire général, M. MILZA confirme cet exposé du Trésorier ; et, sur une question de M. RAPOPORT, il indique que le contrat conclu avec la maison Colin laisse à la Société le produit des abonnements à la Revue payés par les abonnés qui ne sont pas membres de la Société (environ 1250, même ordre de grandeur que les membres de la Société). Après une intervention de M. DUBIEF, la proposition du Trésorier est votée à l'mianirnité. Le président déclare close l'Assemblée générale extraordinaire.

M. Jacques DROZ indique qu'un Colloque entre historiens français et allemands (R.D.A.) se tiendra à Paris, les 24 et 25 novembre, au Centre d'Histoire du Syndicalisme, 16 Rue de la Sorbonne ; il portera sur l'état comparé des sociétés française et allemande dans les années 20. Tous les membres de notre Société y sont invités.

Le président annonce que le renouvellement d'un tiers du Conseil d'Administration aura lieu au moment de l'Assemblée générale de janvier ; il y a 6 sièges à pourvoir ; les sortants, rééligibles, sont : MM. CROUZET, LEUTLLIOT, MILZA, PARISET, RÉMOND, TRÉNARD ; les candidatures doivent être adressées au secrétaire général avant le début de la séance du 3 décembre.

Le secrétaire général présente les livres reçus. Le président donne alors la parole à M. Charles JULLLARD pour sa communication.

UN PRÊTRE PACIFISTE : L'ABBÉ DEMULIER

En 1955, j'ai été en relations personnelles avec l'abbé Henri Demulier dont je possède de nombreuses lettres — et je me suis posé la question suivante : « Comment expliquer l'extraordinaire aventure de ce petit prêtre auxiliaire, fils d'un trieur de laine de Tourcoing, voué aux modestes paroisses ? Comment a-t-il pu, à certaines périodes de son existence (1919-1930), se hisser aux premiers rangs de l'histoire, prendre en charge la paix de l'Europe, la réconciliation franco-allemande, se présenter comme le porte-parole du SaintSiège, bénéficier effectivement de sympathies et d'encouragements du côté du Vatican, avoir un rôle international — et mobiliser contre lui ou pour lui d'illustres personnalités... ? ».


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Donc, l'abbé Demulier fut véhémentement pacifiste et anti-militariste ; d'où lui sont venues ces idées qui étaient extrêmement peu répandues autant que mal vues chez les catholiques français entre 1870 et 1919, à peine mieux tolérées de 1919 à 1939 ? Très probablement, ces idées de l'abbé Demulier, qui sont déjà les siennes à la veille de la guerre de 1914, lui vinrent de quatre influences : celle de Louis Veuillot qui reprochait à la Révolution française d'avoir institué la conscription, — celle de J. de Maistre dont le traité « Du Pape » imaginait une confédération européenne, une « république chrétienne » sous l'égide du Saint-Siège — une troisième influence : celle du supérieur du Grand Séminaire de Cambrai, lui-même veuillotiste, et qui dénonçait à ses séminaristes la loi de 1889 qui enlevait aux ecclésiastiques l'exemption traditionnelle du Service militaire. La quatrième influence, peut-être la plus importante, serait celle de Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, qui visiblement quand il s'agit et de la confession et de la pauvreté, fut le modèle de l'abbé Demulier et le fut aussi, très probablement, en matière militaire, puisque J.-M. Vianney, séminariste, désobéit à la conscription napoléonienne et déserta.

Dès septembre 1914, les premières lettres et encycliques du nouveau pape Benoît XV allaient confirmer l'abbé Demulier dans ses idées : ce pape ne cessera de maudire la guerre, de proposer aux belligérants réconciliation et oubli des injures ; l'abbé fut passionnément attaché à Benoît XV ; c'est qu'en effet il l'avait personnellement connu lors d'un séjour qu'il fit à Rome en 1905-1906 ; malade des poumons, il avait trouvé une fonction de secrétaire dans un organisme de presse franco-romain ; ainsi fit-il connaissance de Monseigneur, délia Chiesa, substitut, du Secrétaire d'État Cardinal Rampolla ; Monseigneur délia Chiesa lui témoigna de l'amitié ; le petit prêtre en fut ébloui, n'oublia jamais ces moments de son existence, et obéira à Benoît XV avec H amour », c'est le mot que luimême emploie ; son optique ne sera jamais plus nationale, mais romaine : il revint de Rome inébranlablement ultramontain, farouchement antigallican : pour lui, désormais un seul évêque : l'évêque de Rome.

L'abbé Demulier obéissant à son pape aimé prêche donc la réconciliation, et dans cette même année 1915 il est inquiété, à Paris, par la police française, puis condamné dans le Nord à la déportation par un Conseil de guerre allemand ; 18 mois de captivité en Allemagne et notamment dans un camp de représailles ; en 1918, il devient aumônier libre d'un camp de prisonniers de guerre français employés chez des cultivateurs ; c'est pendant cette période qu'il fit une triple rencontre déterminante pour le reste de son existence : il fait la connaissance du petit peuple allemand, de celui qui souffre de la guerre, éprouve pour lui une sympathie profonde qu'il n'abandonnera plus — il rencontre le R. P. Walzer, supérieur des bénédictins de Beuvron, ils se promettent d'appliquer la doctrine pacifiste de Benoît XV et de travailler à la réconciliation de leurs deux nations. La troisième rencontre, c'est celle que l'abbé Demulier fit de la Révolution allemande du 8 novembre 1918 : à ses yeux, c'est une révolution d'inspiration "chrétienne parce qu'antimilitariste ; il opposera l'authentique révolution allemande antimilitariste à la fausse révolution française de 1789-1792 nationaliste et belliciste. Pendant ces trois ans, ses idées se sont confirmées et précisées : les guerres modernes sont la conséquence de la funeste passion moderne de la Patrie qui s'est substituée à l'amour de Dieu ; il faut obéir à l'Évangile, aux papes ; seule l'Église catholique peut donner la paix à l'Europe ; les pacifistes non-chrétiens quelle que soit leur bonne volonté ne peuvent rien car « la paix est un bien d'ordre surnaturel, le fruit de toutes les vertus chrétiennes... » ; que l'on obéisse donc à Benoît XV, à Pie XI dont l'encyclique recommande, dans les rapports internationaux, la prééminence de la Charité sur la Justice — l'abbé Demulier dira et redira que c'est au clergé d'entreprendre cette croisade de paix, et que le clergé français doit d'abord abandonner son hérésie gallicane, et l'abbé Demulier définit le gallicanisme comme le nationalisme clérical. Il ajoutera à ses idées d'autres principes d'action originaux et qui lui vaudront l'antipathie de ses coreligionnaires français : la paix, disait-il, ne sera solide que si la France reconnaît ses responsabilités, sa culpabilité dans le déclenchement de la guerre de 1914, culpabilité dont elle a injustement chargé l'Allemagne par l'article 231 du Traité de Versailles ; il convient que la France s'humilie et procède à la révision de l'immoral traité ; l'Allemagne justement réhabilitée pourra tendre la main à son vainqueur. Cette thèse de la culpabilité française, l'abbé Demulier l'a empruntée aux ouvrages d'un historien pacifiste : G. Demartial.

Dès 1919, l'abbé Demulier prêche, dans le diocèse de Lille, la réconciliation francoallemande, obtient de son évêché d'être déchargé de tout ministère paroissial ; dès lors il va se consacrer entièrement à sa tâche qu'il considère comme sacrée : 1922, long séjour en Allemagne, au retour fondation d'une revue La Correspondance catholique franco-allemande, création de deux oeuvres dont l'idée fondamentale était de donner une signification internationale et même internationaliste à l'Eucharistie, sacrement d'unité et d'amour à mettre au service de la réconciliation franco-allemande : d'où la Ligue eucharistique internationale et le Dimanche eucharistique international ; l'abbé Demulier prônait aussi les


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prières pour l'ennemi. La C.C.F.A. publia en 1923 et 1924 des articles germanophiles qui inquiétèrent Monseigneur Ruch, évêque de Strasbourg, la revue étant diffusée parmi les troupes d'occupation françaises de la Rhénanie et de la Ruhr. La Semaine religieuse de Lille publie alors un article extrêmement sévère pour l'abbé Demulier accusé de trahison, de défaitisme, de désobéissance puisqu'il agissait et écrivait sans l'autorisation de son ordinaire (Avril 1924). L'abbé se retourna vers Rome, reçut en mai une lettre du cardinal Gasparri, secrétaire d'État : lettre d'encouragement ? ou tout simplement de remerciement pour une souscription au profit des enfants de la Ruhr ? L'abbé Demulier y voit surtout l'approbation de sa politique, demande à l'archevêque de Paris, Monseigneur Dubois, de le soutenir ; échec de ce côté, et l'évêque de Lille interdit à l'abbé la publication de la C.C.F.A. ; l'abbé doit se contenter de faire des conférences et de parler dans les Congrès ; il eut cependant une très grande satisfaction lorsque le cardinal Dubois fit son éloge au Congrès eucharistique international d'Amsterdam.

En avril 1927, tout change, il demande et obtient de son évêché l'autorisation de reprendre la publication de la C.C.F.A. Ce renversement de l'attitude épiscopale s'explique par les circonstances : le Vatican a condamné L'Action française, organe du nationalisme français, très en vogue chez les catholiques, or l'abbé Demulier est un adversaire de ce nationalisme ; la C.C.F.A. reparaît donc, mais l'abbé Demulier et ses collaborateurs publient des articles qui vont à l'encontre du patriotisme tel que le conçoit alors la majorité des catholiques français, en particulier la C.C.F.A. insiste sur les responsabilités de la France et de R. Poincaré dans le déclenchement de la guerre. Il s'ensuit, contre l'abbé Demulier, une campagne violente de la part de L'Action française pendant les années 1927-1928. Avec « l'affaire Demulier », L'Action française pense détenir la riposte la plus efficace, la plus justifiée contre l'attitude du Vatican à son égard : a Si le Saint Siège nous a condamnés, affirment Maurras et ses amis, ce n'est pas pour des raisons religieuses mais pour des motifs inavouables essentiellement politiques et profondément germanophiles : le Vatican entend se servir de l'Allemagne pour reconstituer un Saint-Empire romain germanique à sa dévotion, et pour cela doit et veut détruire la force morale et militaire de la France dont L'Action française est le fondement le plus solide ; de ce complot romain anti-français, l'abbé Demulier et sa C.C.F.A. sont les instruments...». L'abbé se défendit, contre-attaqua, la Revue pacifiste et bolchevisante Évolution se mit de son côté — et l'évêché de Lille lui interdit à nouveau toute parution de la C.C.F.A. et y ajouta l'interdiction de prendre la parole en public.

L'abbé obéit quant à la C.C.F.A., mais prit la parole en septembre 1930 à Munster, au congrès du Centre catholique allemand ; ce congrès constituait un événement international particulièrement important : le chancelier Brûning, le nonce pontifical, les évêques allemands étaient présents, des délégations catholiques de tous les pays européens ; c'est dans ces circonstances solennelles que se passa l'événement suivant : le chancelier Briining présenta l'abbé Demulier aux congressistes et lui donna la parole. Le thème de la courte allocution de» l'abbé fut le suivant : la France n'a pas encore reconnu ses responsabilités dans le déclenchement de la guerre, que les catholiques allemands prient pour elle. Le discours fit scandale en France, chez les catholiques et les non-catholiques ; Le Temps dénonça l'abbé, l'évêché le rappela, renouvela les interdictions d'écrire et de parler ; et l'abbé Demulier, cette fois-ci, obéit entièrement et vaqua pieusement à ses occupations paroissiales quand on lui en confiait.

La prise de pouvoir par Hitler, les arrestations de ses amis le désespéraient ; en 1936, il alla en Allemagne, en revint pessimiste. La guerre ne le surprit point tant il était convaincu qu'elle était en germe dans le traité de Versailles. Considéré comme et pacifiste dangereux », il fut envoyé par ses supérieurs au monastère de Bricquebec, revint dans son diocèse après la victoire allemande, se fit, un temps, des illusions sur Hitler, puis redécouvrit en lui ce « prophète du néant » dont parlait l'encyclique Mit brennender Sorge. Et pendant toute l'occupation il ne fit point de politique : prêtre auxiliaire dans une petite paroisse, il mit sa connaissance de la langue allemande au service de ses paroissiens pour les préserver autant que possible des décisions arbitraires de l'occupant. Quand, en 1944, les Allemands furent réduits à la poche de Dunkerque, il demanda à l'évêché l'autorisation d'être leur aumônier, ce qui lui fut accordé ; il s'agissait pour l'abbé non pas d'exprimer une sympathie politique mais d'être le prêtre de l'Évangile « ... aimez vos ennemis... ».

La guerre finie, et jusqu'à sa mort, il s'abstint de toute politique militante, déplorant dans la correspondance qu'il entretient avec ses nombreux amis que les nations européennes, et en particulier la France, n'aient pas obéi à la parole des papes. De l'abbé Demulier, prêtre auxiliaire, il reste ce portrait de ceux qui le connurent : o il se levait à quatre heures du matin, il était toujours le premier à l'église, vivait très pauvrement partageant le peu qu'il avait avec de plus pauvres que lui ».

Je pense qu'on peut conclure ainsi : quelles que soient ses erreurs, ses illusions, ses


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exagérations, je crois que l'abbé Demulier a sa place dans l'histoire de l'Église, une place de précurseur, quand il s'agit de la paix et de la guerre, parce qu'il a incarné à lui tout seul la protestation profonde du christianisme contre cette division de la chrétienté en églises nationales, nationalistes même ... C'est pourquoi j'ai pensé qu'il fallait réintégrer dans l'histoire l'abbé Demulier.

M. Georges CASTELLAN, président. — Je remercie M. Juillard pour son intéressante communication. Mais je pense qu'il faudrait replacer davantage ce personnage, très intéressant par lui-même, dans le cadre général de l'Église de France et de la politique du Vatican.

M. le doyen RENOUVTN. — Depuis dix ans je dirige le travail de thèse de M. Juillard sur A. Vanderpol ; il a recueilli sur ces questions du pacifisme catholique une documentation importante, et il nous a parlé avec sa flamme habituelle. Ce qui m'a frappé dans son exposé, c'est que l'abbé Demulier se présente comme un partisan du rapprochement francoallemand beaucoup plus que comme un pacifiste. Car Vanderpol avait une doctrine, tandis que l'abbé Demulier n'en a pas. Je n'aperçois donc pas de « filiation » entre les deux. Quand on sait tout ce qui s'est passé à cette époque à l'intérieur du monde chrétien et de l'Église catholique, quand on voit comment l'Église s'est préoccupée du problème de la guerre, alors on s'aperçoit que l'abbé Demulier se trouve à l'extérieur de ce courant et ne semble même pas l'avoir connu.

En second lieu, et je voudrais aller dans le sens de M. Castellan, il me semble qu'il y aurait une recherche à faire sur la Correspondance catholique franco-allemande. On devrait pouvoir retrouver des listes d'abonnés. Mais, surtout, la Préfecture de Police et les services des Renseignements généraux ont vraisemblablement regardé de près cette affaire. Les archives de la Préfecture de Police n'ont-elles pas un dossier sur cette Correspondance ?

M. JUILLARD. — Je remercie M. Renouvin. Il est évident que l'abbé Demulier n'est pas un doctrinaire. Pour lui, « aimez-vous les uns les autres » suffisait à tout expliquer. Je dirais même que l'abbé Demulier se méfie de la doctrine de la guerre juste, doctrine scolastique reprise par Vanderpol. Il y a là quelque chose de très curieux : en 1928, il y a eu un manifeste signé par Don Sturzo, par le P. Stratmann et par l'abbé Demulier, où il est dit : « les guerres modernes ne peuvent pas être justes ». Cest peut-être cette prise de position contre la doctrine scolastique qui explique qu'à un moment donné l'abbé Demulier a été oublié par le Vatican. Mais il est évident que jusque vers 1927-1928 il y a une sorte de coïncidence entre la politique du Vatican et les positions de l'abbé Demulier.

En réponse au président, je dirais qu'il aurait fallu effectivement replacer la vie de l'abbé Demulier dans son cadre historique ; mais je n'ai pu le faire en une heure, et j'ai surtout voulu montrer l'étrangeté, le cas exceptionnel de ce prêtre qui a toujours été solitaire parmi le clergé de France, avec la conviction d'être .le missionnaire de Jésus pacificateur et le porte-parole des papes réconciliateurs des nations européennes et unificateurs de la chrétienté.

Madame WORMSER. — Il me paraît difficile de parler de Félicien Challaye comme d'un homme d'extrême gauche. Le pacifisme de Barbusse se fondait sur l'expérience de la guerre et ensuite sur son adhésion à l'internationalisme prolétarien. Tandis que Félicien Challaye était de cette lignée qu'André Chamson appelait les «pacifistes bêlants». Cette lignée de pacifistes a donné pendant la guerre toute une lignée de collaborateurs. Parmi ces pacifistes il y avait par exemple Giono. Tout ceci n'avait rien à voir avec le pacifisme de Barbusse. Parmi les amis de Barbusse il y en a eu d'ailleurs beaucoup, Éluard par exemple, qui sont entrés dans la Résistance, parce qu'ils estimaient qu'il y avait quelque chose de pire que la guerre, c'était le nazisme. Il me semble que l'abbé Demulier n'a pas éprouvé ce sentiment, tandis que toute une partie du clergé français pendant la guerre s'est éloigné de la politique du Vatican et de Pie XII. Je pense donc plutôt que l'abbé Demulier était un grand naïf.

M. JUTLLABD. — Il est hors de doute que jusqu'en 1933 Henri Barbusse, Félicien Challaye et l'abbé Demulier étaient d'accord. Tous les trois collaborent à la revue Évolution. A partir de 1933 des divergences apparaissent. L'Union soviétique se sent menacée par le nazisme et Henri Barbusse, qui est un fidèle de l'Union soviétique, estime donc également que le nazisme est dangereux. Les autres par contre continuent dans la première voie, celle du rapprochement avec l'Allemagne, quelle qu'elle soit. Il y a d'ailleurs un autre personnage dont l'abbé Demulier se sépare en 1933, c'est Romain Rolland. Je pense qu'à travers ces divergences le vieux débat entre Jaurès et Péguy sur la confiance qu'il accorda à l'Allemagne ait été repris. Et je crois que des deux côtés il n'y avait pas de mauvaise foi.

M. LAUNAY. — Je voulais savoir si l'abbé Demulier a été en rapport avec Marc


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Sangnier, non seulement pendant la période silloniste, mais également au lendemain de la guerre 1914-1918, lorsque Marc Sangnier refuse de fonder un parti démocrate-chrétien en France puisqu'il craint que ce parti ne soit nationaliste.

M. JUILLARD. — Marc Sangnier et l'abbé Demulier ont eu des rapports, mais mauvais. L'abbé Demulier a connu Marc Sangnier à Rome, en 1905-1906, mais il ne lui a jamais été favorable, puisqu'il estimait que Sangnier était un moderniste. De plus il y a eu entre eux un incident au Congrès démocrate de Vienne en 1922 lorsque Sangnier demanda à l'abbé de retirer une motion trop tardive. Il faut dire aussi que Marc Sangnier n'a jamais pris la défense de l'abbé Demulier. Il estimait que l'attitude de l'abbé Demulier était analogue à celle du pacifiste allemand Forster qui disait « L'Allemagne est coupable, ne vous fiez pas à elle », et qui, ainsi, renforçait le nationalisme français. Je crois que sur ce point Marc Sangnier avait raison. Il y a quand-même eu un trait d'union entre les deux hommes : Mgr Julien.

M. PARISET. — Vous dites que l'abbé Demulier était totalement isolé. Comment a-t-il pu alors publier la Correspondance? Je voudrais insister sur ce point en pensant au mouvement des Nouveaux Temps de Luchaire et d'Abetz. Les Nouveaux Temps étaient payés en partie par les Affaires étrangères à l'époque de Briand. Nous savons aussi que par la suite l'influence d'Abetz est devenue prépondérante.

M. JUILLARD. — La Correspondance étaient une revue très modeste. Le mouvement de l'abbé Demulier était presque ignoré en Allemagne et en France. Il est certain que l'abbé n'a pas touché de l'argent allemand. Désintéressé jusqu'à l'ascétisme, il consacra le petit héritage de ses parents à La Correspondance.

M. BARTÉTY. — Pour le cadre historique, je voudrais citer la thèse du 3e cycle de M. Delbreuil, qui paraîtra prochainement aux Publications de la Faculté des Lettres de Metz, et qui développe justement ces questions.

En ce qui concerne l'Évolution, je puis dire qu'elle a été entièrement payée et manipulée par les services de la Wilhelmstrasse, que ce soit par des subventions directes, par de la documentation pour les articles, ou en procurant un certain nombre d'abonnés. Après la guerre l'Allemagne a mis sur pied toute une organisation de « guerre psychologique » pour prouver que Poincaré et l'alliance franco-russe étaient responsables de la guerre. Et pour vous montrer l'importance que l'on accordait à cette campagne, je peux vous dire que les services de la Wilhelmstrasse se vantaient ouvertement vers 1929-1930 que leurs thèses avaient plus d'audience que celles de M. Renouvin ! Et Évolution n'était pas uniquement lue par .quelques farfelus : vers 1930 la majorité des élèves de la rue d'Ulm a signé une pétition en faveur d'Évolution. Et dans tout cela les Soviétiques et le gouvernement de Berlin marchaient la main dans la main, car attaquer l'alliance franco-russe c'était attaquer le tsarisme.

M. JUTBLARD. — Cest très intéressant. Mais de toute façon, pour moi, il n'y a pas de doute que l'abbé Demulier était de bonne foi.

M. PRIOU. — Je ne mets pas en doute la bonne foi de qui que ce soit. Mais ce qui m'intéresserait, c'est de savoir si la majorité des abonnés à la Correspondance étaient des Allemands ou des Français. Et de quel type étaient ces Allemands ?

M. JUILLARD. — Il y avait beaucoup plus d'abonnés du côté allemand que du côté français. Ces abonnés se recrutaient surtout en Rhénanie. Parmi eux trois catégories sociales ont été prépondérantes : les prêtres, les séminaristes, les étudiants ; on pourrait ajouter des «employés». Au total, des gens modestes, peu fortunés, et, visiblement d'après leurs lettres, sincères.

Madame du RÉAU. — Je voudrais savoir s'il y a eu des relations entre l'abbé Demulier et lé Comité franco-allemand d'Information et de Documentation.

M. JUILLARD. — Les documents me manquent sur ce point. Mais tel que je connais l'abbé Demulier, il a dû suivre cela d'un bon oeil. Il a été en correspondance avec Déat et avec Abetz, au moins au début de la guerre. Et il ne faut pas oublier que l'abbé Demulier était un inconditionnel de la papauté et que le Pape a condamné le nazisme dans son encyclique Mit brennender Sorge. Aussi l'abbé Demulier se sépare en 1942 des collaborateurs. Je crois, qu'à un moment, il a compris qu'il s'était trompé.

M. CASTELLAN. — Mais il a attendu quand même cinq ans après l'Encyclique !

M. JUILLARD. — Sans doute vers 1938 l'abbé Demulier est-il déchiré entre son devoir d'obéissance au Saint Siège et son refus de toute guerre franco-allemande, mais il n'a jamais quitté la voie romaine... Vie singulière que celle de ce prêtre qui, venu de l'antimodernisme, trouvera peut-être sa place dans l'histoire de l'Église comme précurseur de ce courant du catholicisme moderne : la non-violence.

Le président remercie encore M. Juillard et lève la séance à 12 heures.


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Président : M. RÉMOND

Présents : MM. ADLERBRESSE, R. J. BERNARD, BONNEFOUS, Mme BOHRELLY, MM. BOUILLON, BRUHAT, CAILLET, Mme CHARLES-VALLIN, M1Ie CHAUMOE, MM. CLERGET, CLOZIER, Mme COINTET, MM. COTNTET, CONSTANT, Mlle COUTROT, MM. DAUVERGNE, DEFRANCESCHI, DEFRASNE, DEGROS, DELBREEL, DUBIEF, DUBREUIL, DUBUC, DUPUY, ENJALRAN, EUDE, M"" GAL, MM. GENÊT, GRAS, GRESSET, GUT, JEANNENEY, JUILLARD, LANGLOIS, M 116 LASCOMBE, MM. LAUNAY, LEUTT.T.TOT, MAYEUR, MÉJAN, MILZA, MOLETTE, NOUAILHAT, ORY, PARISET, PIERRE, PRIOU, RAPOPORT, Mme DU RÉAU, RÉMOND, RENOUVTN, REULOS, Mme REY-GOLDZEIGUER, M"" SANSON, MM. SINSHELMER, TACEL, VENAHD, VEDALENC, VILLAIN, WACHÉ.

Le président communique les excuses des absents.

Il présente les noms des nouveaux membres : MM. Yvon LACAZE, (94) Nogent-surMarne ; Dr Niam SMITH, de Londres ; Antoine Roux ; Marc LANG, (67) Strasbourg ; Bibliothèque de la Virginia Polytechnic Institute and State University.

Ensuite il déclare close la liste des candidats pour le renouvellement du tiers sortant du Conseil d'Administration ; il donne lecture de cette liste : MM. CROUZET, LEUTLLIOT, MILZA, PARISET, RÉMOND, TRÉNARD, membres sortants.

Le secrétaire général explique dans quelles conditions difficiles, en raison des grèves dans les services des P. et T., ont été envoyées les convocations pour la séance de ce jour. Puis il présente les livres reçus.

Le président donne alors la parole à M. Michel LAUNAY pour sa communication.

CATHOLIQUES SOCIAUX ET DÉMOCRATES CHRÉTIENS EN FRANCE AU LENDEMAIN DE LA PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

Entre février 1917 et août 1924 un hebdomadaire appelé L'Ame française a rassemblé pour la première fois les catholiques qui ne se classaient pas nettement à l'extrême droite. Cette feuille a permis à certaines idées de se préciser, à diverses actions d'être menées à bien. Trois phases peuvent être distinguées dans l'histoire de L'Ame française : 1917-1919 où le problème de la guerre et de l'après-guerre sont encore au coeur des débats ; 1919 où une tentative de percée politique échoue mais où l'aide à la formation de la C.F.T.C. obtient un plein succès ; 1920-1924, période où L'Ame française devient un journal de réflexion économique et d'initiative pédagogique.

En 1916-1917 trois groupes vont se rencontrer pour rassembler les catholiques qui, avant 1914, fréquentaient chaque été les Semaines sociales. D'abord les amis groupés autour d'Ernest Pezet, et qui sont d'anciens sillonistes non marcolâtres, c'est-à-dire des gens qui ne faisaient pas partie du petit cercle des amis intimes de Marc Sangnier. E. Pezet lui-même a été blessé au combat et se trouve en convalescence à Mèze dans l'Hérault. Ces loisirs forcés vont lui permettre de prendre quelques initiatives. Nous trouvons, ensuite, les amis réunis par Adolphe Delmasure, industriel de la région du Nord, replié à Paris. Le dénominateur commun est ici le catholicisme social. Certains, également, dans le groupe Delmasure ont eu ou ont encore des responsabilités au sein de l'Association catholique de la Jeunesse française (A.C.J.E.). Les membres de ce groupe cherchaient depuis longtemps à lancer une feuille catholique sociale pour regrouper tous leurs amis dispersés par la guerre. Enfin, il y a à Blois l'abbé Jean de Saint-André, professeur dans une institution de la ville, et Emmanuel Rivière, ingénieur des Arts et Manufactures reconverti en imprimeur pour diffuser les idées sillonistes. Tous deux cherchent à faire de L'Écho du Centre un journal d'opinion.

Ernest Pezet lança à la fin de l'année 1916, deux appels à l'Union des « fils du même esprit ». L'un parût dans le journal Notre Étoile, l'autre dans Les Nouvelles de nos amis. L'écho du second appel fut important. En effet, Pezet reçut de nombreuses lettres dont la majorité souhaitaient faire effort pour rassembler, au lendemain des hostilités, tous les catholiques sociaux et tous les démocrates chrétiens. Ces derniers s'appelaient alors plus volontiers « républicains démocrates ».

E. Rivière et l'abbé de Saint-André, de leur côté, décidèrent d'adjoindre à L'Écho du Centre un supplément hebdomadaire qu'ils nommèrent L'Ame française. Ils prirent contact avec Pezet par l'intermédiaire du docteur Besson, son beau-frère. Pezet accepta de tenir une chronologie dans L'Ame française. Le supplément commença de paraître en février 1917.


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Cependant, E. Pezet était peu après (août 1917) saisi du projet de journal mis sur pied par le groupe Delmasure. Pezet accepta d'y collaborer. De toute évidence le journal aurait fait double emploi avec le supplément à L'Écho du Centre qui paraissait déjà à Blois. Pour éviter cet inconvénient Pezet prit l'initiative d'une rencontre entre les amis d'Adolphe Delmasure et E. Rivière. L'entente fut réalisée non sans mal. On voit apparaître grâce aux lettres qu'ils échangèrent l'un et l'autre avec E. Pezet, une série de divergences entre A. Delmasure et E. Rivière. Le premier refusait de s'engager sur le plan politique, le second ne voyait pas de solution aux problèmes sociaux qui ne fût en fin de compte politique.

Les tensions furent vives entre le blésois Rivière qui imprimait le journal L'Ame française et le groupe des « Parisiens » où se trouvaient réunis aussi bien les habitués du salon de M. Delmasure que les proches de Pezet. A la fin de l'année 1917, le journal fut transféré à Paris et Rivière, ulcéré, abandonna toute contribution à sa publication.

Peu à peu les collaborateurs devinrent plus nombreux. Les tendances plutôt catholique sociale et franchement démocrate républicaine finirent par s'équilibrer. Une volonté expresse de maintenir cet équilibre est même visible dans le nombre, l'ampleur, la place des articles rédigés par l'une et l'autre tendance, à partir de jenvier 1918. Cest cette date qui marque le démarrage de L'Ame française en tant qu'hebdomadaire adulte, autonome, tout entier consacré à la diffusion des opinions des catholiques sociaux et des démocrates républicains.

L'année 1918 fut consacrée à la préparation de l'après-guerre sur les plans financier (il faudra tenir compte des conséquences de l'inflation), économique (reconstruction des régions dévastées), politique (réforme de la constitution dans le sens d'un renforcement de l'exécutif), social enfin (développement du syndicalisme d'inspiration chrétienne).

Lorsque la guerre prit fin, L'Ame française devint le centre d'une initiative politique dans laquelle E. Pezet et ses proches, tels le docteur Besson ou Jean Raymond-Laurent prirent une part importante. Il s'agissait de lancer un parti démocrate chrétien. Mais Marc Sangnier auquel on songeait pour en être le leader, refusa en Mai 1919. Désormais les forces que L'Ame française s'employèrent à regrouper, allèrent au combat électoral du 16 novembre 1919 en ordre dispersé. Toutefois Pezet joua un rôle dans les organismes nouveaux telle l'Union nationale des Combattants dont il devint l'un des dirigeants les plus en vue : L'Ame française en général signala, dans le deuxième semestre 1919, toutes les initiatives des démocrates républicains en France. Cest pour le lecteur l'occasion d'établir une carte du développement des forces démocrates chrétiennes en France : région du Couloir rhodanien, de Provence, de Saint-Étienne, du Dauphiné, du Limousin, du Finistère, de la région parisienne, du Nord de la France. L'ensemble des leaders de ces formations prirent fait et cause pour le bloc national au sein duquel ils méditaient de former une tendance — et même un groupe parlementaire particulier — orientée vers le développement de la législation sociale. Cela remet en cause notre conception traditionnelle du Bloc, où l'on voit trop souvent une simple concentration de forces politiques toutes marquées à droite. En réalité, le BJoc fut un phénomène complexe. Au reste, son oeuvre dans le domaine social n'est pas méprisable.

Beaucoup plus importante fut l'oeuvre sociale de L'Ame française en 1919. Les 1er et 2 novembre se tenait à Paris le Congrès constitutif de la Confédération française des travailleurs chrétiens (C.F.T.C.). Il existait déjà, depuis 1911, une Fédération des employés du commerce et de l'industrie et de nombreux syndicats isolés, dans le monde ouvrier (métallurgie notamment). Il manquait la mise sur pied d'une instance nationale. Ce fut chose faite en novembre 1919. L'Ame française contribua à préciser le caractère de la nouvelle centrale en ouvrant ses colonnes aux membres des syndicats chrétiens et surtout aux Alsaciens, nouveaux venus dans le syndicalisme français et qui, du fait de leur expérience interconfessionnelle en milieu allemand, devaient jouer un rôle de premier plan dans la définition du titre même de la centrale. Au sujet des statuts de la C.F.T.C., L'Ame française joua également un rôle. C'est au siège du journal, rue Madame, puis chez l'un de ses plus importants collaborateurs, Philippe de Las Cases, que se réunit une commission improvisée pour préciser les références des premiers articles des statuts. Devait-on expressément renvoyer à la doctrine sociale de l'Église en mentionnant les textes pontificaux qui y sont consacrés ? Devait-on au contraire se contenter d'une simple évocation de Rerum Novarum ? Le dilemme fut tranché par le cardinal Amette, archevêque de Paris qui fut saisi de l'affaire, à nouveau, par un collaborateur de L'Ame française, Jean Lerolle. Cest dans le sens d'une référence discrète à Léon XIII que pencha le prélat.

Au lendemain de la constitution de la C.F.T.C., L'Ame française continua d'aider les syndicats chrétiens naissants. Un encart bimensuel, « la vie sociale », donnait des nouvelles de toutes les unions locales, permettant aux dirigeants de correspondre les uns avec les autres et servait d'organe théorique à la jeune confédération. La circulaire confédérale reproduisait intégralement certains articles de « la vie sociale ». Gaston Tessier, secrétaire général de la C.F.T.C, écrivit fréquemment dans L'Ame française.


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A partir de 1920, L'Ame française cesse d'être un journal politique pour devenir principalement un organe de réflexion économique et d'initiative pédagogique.

Successivement, les grandes théories économiques furent analysées de manière approfondie et les rouages de l'économie moderne démontés. Un effort fut accompli pour faire comprendre aux français des phénomènes aussi nouveaux pour eux que l'inflation, la fluctuation de la parité monétaire, la .dévaluation, etc. La crise économique de 1920-1923 fut étudiée de manière remarquable. Le rôle des banques et la lutte engagée contre elles par les industriels qui voulaient conserver leur indépendance étaient constamment soulignés. Tout était présenté avec sérieux et clarté. Il s'agit là d'un véritable dossier qui n'a pas beaucoup vieilli.

Le jeune normalien et agrégé de l'université Robert Garric aidé de son condisciple Jean Dagens, prit à partir de 1921 une importance grandissante au sein de L'Ame française. Robert Garric en profita pour utiliser le journal comme organe de lancement de ses Équipes sociales. Ces dernières avaient pour but de regrouper des intellectuels (surtout des normaliens) susceptibles d'être les éducateurs des jeunes de milieux populaires. L'Ame française a joué un rôle de premier plan dans le développement et l'affirmation des Équipes sociales.

A partir de 1923 (environ au mois de mai), Maurice Éblé remplaça Garric et Dagens au secrétariat de la rédaction du journal. Une tendance plus nettement politique devient à nouveau sensible et c'est Éblé, aidé de Raymond Laurent et Robert Cornilleau qui proposa par l'intermédiaire du Comité d'Action civique, le remplacement de L'Ame française par Le Petit Démocrate (organe d'un nouveau parti politique, le Parti démocrate populaire). Au cours du mois d'août 1924 L'Ame française cessa de paraître.

Pendant toute la période 1920-1924 des collaborateurs de L'Ame française s'efforcèrent de discuter avec des industriels, des économistes, des philosophes, des prêtres, des syndicalistes, des députés, les grands problèmes du moment. Cest Louis de Mijolla qui mit sur pied ces « séances d'études ». Elles furent très suivies et permirent de dégager un ensemble d'idées cohérentes chez les amis de L'Ame française tant à propos de l'organisation de l'économie nationale (libéralisme ou dirigisme) que de la participation des travailleurs aux fruits de l'entreprise.

Un groupe socio-professionnel intéressant se manifesta à cette occasion ; celui des ingénieurs sortis, le plus souvent, de l'École des Mines de Saint-Étienne. M. de Mijolla en était l'animateur le plus dynamique.

Un dernier problème mérite de retenir notre attention : le financement du journal. Un groupe d'amis souvent liés par dés relations familiales dont le père spirituel était l'abbé Marcel Pératé a contribué de manière quasi continue à faire vivre L'Ame française. Un compte de chèque de la Banque immobilière privée permettait à la rédaction de s'approvisionner en ressources financières. Cest sans doute parce qu'il estimait préférable d'orienter son soutien vers le P.D.P. que le groupe Pératé a décidé que L'Ame française cesserait de paraître en août 1924.

En définitive, l'étude de L'Ame française apparaît intéressante à plus d'un titre. D'abord elle permet de rencontrer ensemble toutes les tendances du catholicisme social et de la démocratie chrétienne, ce qui est fort rare. Elle souligne ce qu'il y a de commun entre ces diverses familles de pensée et aussi ce qui les distingue, voire ce qui les oppose. Ensuite, elle sert à préciser les raisons des échecs répétés d'un parti démocrate chrétien en France. Si à aucun moment une formation politique de ce type n'a pu prendre racine (même le mouvement républicain populaire n'aura pas une vie bien longue) c'est peut-être dû à des causes touchant à la nature même de la démocratie chrétienne. L'étude de L'Ame française permet de saisir quelques-unes de ces causes. Enfin, l'ensemble des collaborateurs de L'Ame française se classent à droite ou au centre droit. Aucune des formations politiques qui plus tard participeront ou soutiendront le Front populaire n'a participé à l'expérience du journal (sauf la jeune République). Le P.D.P., où se retrouveront nombre des amis de L'Ame française, sera un parti de centre droit sans aucune ambiguïté. Au reste, l'attitude des chroniqueurs du journal à l'égard des grands problèmes intérieurs et extérieurs définit une ligue politique plutôt à droite. Cest vrai des jugements à l'égard du syndicalisme révolutionnaire comme de la politique étrangère de Briand en janvier 1922. Aussi les lecteurs de cet hebdomadaire étaient-ils eux-mêmes des électeurs de droite et de centre droit. Le journal ne pouvait que suivre l'orientation fondamentale de ses abonnés. Il y avait comme une pesanteur sociologique qui attirait d'un certain côté les éditorialistes de L'Ame française. Cest là peut-être en dernière analyse l'une des leçons les plus intéressantes de cette étude.

M. René RÉMOND, président — Je remercie M. Launay, qui a su restituer d'une façon très vivante et avec une précision minutieuse un moment important de l'histoire du catholicisme social et de la démocratie chrétienne. Je pense qu'aussi bien l'intérêt du moment choisi que ses prolongements et ses perspectives susciteront une discussion animée.


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M. J.-M. MAYEUR. — J'ai été un peu surpris que vous n'ayez pas mentionné une formation politique qui existait avant 1914, où se retrouvent plusieurs des hommes dont vous avez cité le nom, l'Action libérale populaire de Jacques Priou. D'une certaine façon, tout le programme politique que vous avez évoqué se trouve déjà dans le programme de l'Action libérale populaire qui, du reste, ne disparaîtra qu'à la vielle des élections de 1919. Un autre mouvement qui a été très important, c'est le Comité catholique de propagande française à l'étranger fondé pendant la première guerre mondiale et qui regroupe plusieurs personnalités démocrates-chrétiennes autour de Mgr Baudrillart. Ce comité a mis en relation un certain nombre de catholiques-sociaux et de démocrates-chrétiens avec les milieux gouvernementaux. Il a bénéficié des subventions du Quai d'Orsay.

Vous avez fort bien évoqué les liens entre les démocrates-chrétiens et le Bloc national, or, ce fait est souvent négligé. Sangnier lui-même est élu comme député du Bloc national. Comment concilie-t-il son attitude vis-à-vis de l'Allemagne et sa participation à cette majorité ? Vous avez dit que les démocrates-chrétiens avaient, au lendemain des élections, le sentiment d'un échec. Je n'en suis pas tellement convaincu. Dans l'Almanach catholique français édité par Francisque Gay, toute une page est consacrée au rôle des catholiques-sociaux dans la majorité du Bloc national. UAlmanach catholique évalue à plusieurs dizaines le nombre des représentants de cette famille spirituelle à l'intérieur de la coalition du Bloc national. Us font partie, du reste, de divers groupes parlementaires. Us ont sans doute échoué dans leur programme de réformes sociales, mais ce qui est remarquable c'est cet essai de faire partie d'une coalition conservatrice, un peu comme les démocrates-chrétiens belges. Les Républicains-démocrates de la région parisienne ont joué un rôle important dans la mise sur pied du programme du Bloc national, notamment en ce qui concerne la définition de la laïcité et le respect des différentes croyances. Robert Cornilleau relève dans ses livres leur influence considérable sur Millerand. Il faudra revoir et nuancer l'histoire du Bloc national en tenant compte de ces données.

M. LAUNAY. — Je voudrais tout d'abord répondre sur ce que vous venez de dire sur le sentiment d'un échec. Je crois qu'il y a eu malentendu. Je voulais simplement parler de l'échec de Pezet. Les élections dans leur ensemble ont évidemment été ressenties comme un succès. Pour ce qui est de la candidature de Sangnier, voici quelle était la réalité : c'est Pezet lui-même, pourtant évincé par Sangnier, qui a obtenu in extremis l'inscription de Sangnier sur les listes du Bloc national. Si celui-ci a accepté, c'est que le Parlement lui paraissait à ce moment comme la plate-forme la plus utile.

Je suis entièrement d'accord lorsque vous dites que toute l'histoire du Bloc national est à reprendre. Dans L'Ame française les catholiques-sociaux nous signalent que tout ce qui a été fait au Parlement en matière sociale émane, dans bon nombre de cas, de gens qui sont proche des démocrates-chrétiens ou qui le sont authentiquement. Même Sangnier, qui était plutôt hostile au parlementarisme, dit qu'ils ont pu faire beaucoup de choses.

En ce qui- les concerne les deux mouvements que vous avez cités, le Comité catholique de propagande française à l'étranger et Y Action libérale populaire, vous avez raison en disant qu'il aurait au moins fallu les citer à défaut de pouvoir entrer dans les détails.

M. MrLZA. — Je voudrais vous poser des questions sur deux points. Le premier concerne les études économiques que vous nous avez signalées et qui ont été faites à propos de la fusion du capital bancaire et du capital industriel au moment de la crise. Je voudrais savoir s'il s'agit d'études purement descriptives ou si on sent derrière ces études une interprétation et quelle interprétation. Je voudrais savoir plus présicément si on trouve la distinction dans la formulation entre capital « national » et capital « cosmopolite ».

La deuxième question concerne l'attitude de L'Ame française à l'égard du fascisme. Comment voient-ils le fascisme, quelle est leur interprétation du fascisme et quelle a été leur attitude à l'égard de l'affaire Matteotti. Est-ce qu'il y a des liens entre les gens de L'Ame française et les gens à'Ouest-Éclair. Je pose cette question parce que, parmi les rares journaux qui se sont préoccupés de l'affaire Matteotti, il y a Ouest-Éclair. Le populaire ne paraît pas à cette époque et L'Humanité en parle très peu. Les seuls deux grands journaux qui parlent assez longuement de l'affaire Matteotti sont Ouest-Éclair et Le Peuple.

M. LAUNAY. — Les études économiques sont une description portant sur un certain nombre de cas particuliers sous la forme de monographies. Mais il y a aussi une interprétation qui tend à dégager le point suivant : la banque ne doit pas l'emporter sur l'industrie. On préconise une sorte d'« autofinancement » pour échapper à l'emprise des banques. L'Ame française voudrait que le secteur bancaire s'intéresse davantage à la reconstruction du pays. Je n'ai pas rencontré expressément la distinction entre capital « national » et capital « cosmopolite ». J'ai beaucoup plus décelé la conception que ce qui est navrant avec les banquiers c'est qu'ils sont intéressés uniquement par le profit, tandis que les industriels sont intéressés par la technique.


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Sur L'Ame française et le fascisme, je peux donner les indications suivantes. Maurice Vaussard vit la montée du fascisme en Italie et il envoie toutes les semaines un papier.

M. MILZA. — Alors je peux vous poser une question très précise : est-ce que les papiers de Maurice Vaussard dans L'Ame française sont de la même tonalité que les papiers de Maurice Vaussard dans Le Figaro? Car, justement, au moment de l'assassinat de Matteotti il y a des « papiers » de Maurice Vaussard dans Le Figaro qui ne sont pas du tout de tendance démocrate-chrétienne et qui sont plutôt du style : « Oui, Matteotti a été assassiné, mais il faut voir aussi ce que les « rouges » ont fait en Italie... ».

M. LAUNAY. — Cest exactement la même tonalité. Voilà l'interprétation du fascisme : Il y a deux niveaux.

La première approche dit que le fascisme est une réaction contre les « rouges » et que s'il n'y avait pas eu tant d'occupations d'usine en 1919 il n'y aurait pas eu de fascisme. Deuxième niveau, plus intéressant sans doute : en gros les collaborateurs de L'Ame francaise se situent plutôt parmi ceux qui voient dans le fascisme le produit d'un gigantesque cataclysme culturel. Et puis il ne faut pas oublier qu'à partir de 1923-1924 L'Ame française est reconnaissante à Mussolini de laisser subsister le P.P.I. C'est le seul parti, en dehors des fascistes bien évidemment, à pouvoir tenir encore des congrès. Et il y a même des anciens du P.P.I. qui prennent des responsabilités ministérielles dans les premiers gouvernements. Le fait est beaucoup plus souligné dans L'Ame française que l'affaire Matteotti. Cela, évidemment, constitue une réponse.

M. le Colonel DEFRASNE. — Je voudrais demander à M. Launay si dans les réunions d'étude ou dans les équipes sociales il a rencontré des officiers ou d'anciens officiers.

M. LAUNAY. — Je n'ai pas rencontré dans les listes des gens invités aux réunions d'étude des militaires de carrière. Il y a deux catégories de personnes que ne portent pas toujours dans leur coeur les gens de L'Ame française, et c'est bien curieux : d'abord les aumôniers militaires auxquels on reproche d'être plus militaires qu'aumôniers et de développer une religion « tricolore » insupportable aux gens de L'Ame française ; ensuite les militaires de carrière.

M. R. J. BERNARD. — Je me demande si en définitive ces deux catégories de catholiques, les politiques d'une part et les sociaux d'autre part, ont jamais parlé le même langage. Je crois qu'à cela il y a plusieurs raisons. Les démocrates-chrétiens sont dans le fond les héritiers de Montalembert et ils se sont donc accommodés du libéralisme politique et économique. Tandis que les catholiques-sociaux ont davantage été marqués par Albert De Mun. C'est pour cette raison que ces derniers essaient de nier le capitalisme et la lutte des classes et penchent davantage vers des solutions « technocratiques ». Je me demande si à partir des années vingt ne se dessine pas une certaine convergence entre quelques éléments du catholicisme social et la tendance réformiste du socialisme. Aux élections de 1936 une poignée de catholiques-sociaux autour de Philippe Serre s'est carrément ralliée au Front populaire.

M. LAUNAY. — Vous savez, il y a eu très peu de catholiques-sociaux ralliés au Front populaire. C'est plutôt la tendance Jeune République. Il est vrai que certains catholiquessociaux reconnaissent le travail en tant que valeur, mais ils accordent le même poids au capital, et ceci les distingue des socialistes marxistes. C'est peut-être pour cette raison que Sangnier n'a jamais voulu d'un parti démocrate-chrétien, parce qu'il sentait que sa « pesanteur sociologique » entraînerait celui-ci, au mieux, vers le centre-droit.

M. COINTET. — Ce qui m'a surtout frappé dans l'exposé de Launay, c'est que l'« idéologie » de ces catholiques-sociaux est fondamentalement une « idéologie » du XIXe siècle, en dépit de quelques éléments modernes dans leur analyse économique. En fait c'est à certains égards du saint-simonisme. Je trouve par ailleurs de nombreux thèmes de référence par rapport à ce que sera plus tard l'idéologie de Vichy. Je pense à des thèmes comme le refus du politique, la défense de la petite industrie, l'élitisme, l'importance du capital national, etc. Et je voudrais à ce propos demander à Launay si un homme comme Ernest Pezet a pu jouer un rôle en 1940 au moment où l'U.N.C. se trouve placée devant le problème de l'unification des mouvements d'Anciens combattants.

M. LAUNAY. — Il est effectivement possible de trouver des liens entre ce qui est développé à L'Ame française et le saint-simonisme. Mais ce qui me frappe, c'est que presque toujours, ceux qui ne veulent être ni marxistes ni libéraux, se trouvent entraînés dans la direction d'une certaine forme de néo-saint-simonisme. Il suffit de voir, de nos jours, François Perroux. Il est effectivement très intéressant de se demander comment ont réagi ces anciens collaborateurs de L'Ame française à Vichy. Il y a eu toutes les attitudes, mais en tout cas ils ont tous pris position. Le clivage ne passe pas par les politiques d'une part et les sociaux d'autre part, bien qu'on trouve plus de catholiques-sociaux à Vichy et plus de démocrates-chrétiens dans la Résistance. Je peux vous citer les positions de deux militants. L'exemple de Jean des Cognets me paraît caractéristique. Jean des Cognets a été frappé en 1940 par cet aspect de la fin d'un monde dans lequel il avait cru et dans lequel il


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ne pouvait plus croire. Alors il est venu à penser que corporatisme, hiérarchie sociale, reconstruction de la France à partir de données naturelles pouvaient constituer une solution de rechange, surtout étant donné que ces thèmes font partie de l'héritage du catholicisme social. Mais au moment où Laval reprend en main la politique de Vichy, en 1942, Jean des Cognets prend ses distances à l'égard de ce régime. Il s'agit donc d'une option qui découle de critères idéologiques. Le cas d'Ernest Pezet est totalement différent. Il prend dès le début ses distances à l'égard de Vichy. Mais pour lui cela ne se situe pas sur le terrain de l'idéologie. C'est beaucoup plus dû au fait qu'il voit très bien le contexte international et que cela l'empêche de prendre fait et cause pour Vichy.

M 118 CHAUMEÉ. — J'ai milité pendant les années trente dans le mouvement Temps présent et j'ai été frappée de constater dans votre exposé combien dans le fond notre mouvement était différent de celui des chrétiens-démocrates.

M. l'abbé MOLETTE. — Vous avez évoqué un peu la formation lointaine des membres du catholicisme social. Vous avez cité Le Sillon, je pense qu'il faudrait également citer l'A.C.J.F. et peut-être aussi le Tiers Ordre franciscain. Je voudrais bien savoir quel est le poids de cette formation antérieure. Le second point que je voudrais soulever est celui de la C.F.T.C. Elle n'était pas non plus une création spontanée, il y avait une multitude de petits groupes syndicalistes depuis la fin du XIXe siècle. Et avant il y avait eu le syndicalisme rural, dont vous n'avez pas parlé. Était-il absent dans L'Ame française ?

M. LAUNAY. — Il est fort intéressant de se demander quelles sont les origines lointaines, surtout sur le plan spirituel, d'un certain nombre de ceux qui ont participé à L'Ame française. Pour ce qui est de l'abbé Péroté, je pense que peut-être l'Oratoire a joué un rôle dans sa formation. En ce qui concerne le Tiers Ordre franciscain, je peux vous affirmer qu'il a joué un rôle important.

M. l'abbé MOLETTE. — Ce qui me paraît important c'est l'influence que Léon XIII a voulu donner au Tiers Ordre franciscain en lui conférant une orientation catholiquesociale. C'est une des raisons pour laquelle Albert De Mun, pourtant très lié à la Compagnie de Jésus, est entré dans le Tiers Ordre franciscain. Et il y a eu huit ou neuf congrès du Tiers Ordre franciscain, véritable école du syndicalisme chrétien.

M. RÉMOND. — Je pense que pour les régions des Alpes et de la Provence il y a eu l'influence de Blondel.

M. LAUNAY. — Le syndicalisme chrétien est vraiment tout entier sorti des Frères des Écoles chrétiennes. Une grande partie de l'« idéologie » de la C.F.T.C. jusque dans les années trente est exactement le reflet de l'enseignement reçu chez ces Frères. La plupart des dirigeants de la C.F.T.C. ont d'ailleurs été formés par l'École chrétienne.

M. l'abbé MOLETTE. — Il y a également eu une tentative de faire naître le syndicalisme chrétien à partir de l'A.C.J.F., dans le Pas-de-Calais par exemple.

M. LAUNAY. — Bien sûr, les différences régionales sont importantes. Mais ce que je voudrais souligner c'est le fait que les dirigeants nationaux du syndicalisme chrétien avaient presque tous été formés à la même école.

M. l'abbé MOLETTE. — Et le syndicalisme rural, en parle-t-on à L'Ame française ?

M. LAUNAY. — Oui, abondamment. Il est signalé dans L'Ame française, mais on voit que L'Ame française ne le prend pas à son compte.

M. l'abbé MOLETTE. — Et Maurice Éblé, dont vous avez cité le nom, quel a été son rôle ? Je crois qu'il a eu une influence, notamment sur le plan de la réflexion.

M. LAUNAY. — Cest cela. Je n'ai pas eu le temps d'analyser son rôle, et qui est le suivant : il a pris en 1923 la succession de Garric et il a liquidé L'Ame française pour faciliter la transition vers le P.D.P. Le P.D.P. était en gestation dans le Comité d'action civique et de ce fait celui-ci ne pouvait plus conserver un journal trop « ambigu », qui n'était pas assez politique.

M. DELBRELL. — Finalement il y a deux tendances catholiques-sociales, une de droite et une de gauche, et de même deux tendances démocrates-chrétiennes, une de droite qui ira vers le P.D.P. et une de gauche issue du Sillon et qui formera la Jeune République. Je suis d'accord sur ces divisions. Mais je crois qu'il faudrait également signaler qu'il y a eu des tentatives de rassemblement dans les années 1920-1924 dont vous n'avez pas parlé. Je pense plus particulièrement à celle de la Ligue de la démocratie en 1920. Je voudrais connaître votre opinion sur le rôle des catholiques-sociaux dans cette Ligue. D'autre part il me paraît que vous n'avez pas suffisamment parlé du rôle du patronat catholique. L'action d'un homme comme Zamanski serait certainement digne d'être signalée. Et puis il y a un troisième point que, je pense, il faudrait nuancer. Cest quand vous parlez du nationalisme des catholiques-sociaux dans les années 1920-1924. Certes, la grande masse est nationaliste et même hyper-nationaliste. Mais il me semble bien qu'il y a eu quelques éléments de nouvelle tendance qui se sont affirmés chez Sangnier par exemple, mais également dans des revues catholiques plus traditionnelles où l'on sent l'émergence d'un sentiment international en particulier face à l'Allemagne.


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M. LAUNAY. — Je suis d'accord avec vous sur raffinement vers lequel on doit tendre, et également sur le fait que l'on peut effectivement distinguer deux tendances de droite et de gauche. Je n'en ai pas parlé, parce que je ne suis pas encore très sûr des raisons de ce clivage. Pour ce qui est du patronat catholique, vous avez parfaitement raison. Zamanski vient surtout en tant que représentant des secrétariats sociaux à L'Ame française, notamment aux réunions d'étude. Il y a des patrons qui viennent et qui discutent avec les représentants de la C.F.T.C, comme Gaston Tessier. Je ne pense pas, par contre, que les catholiques-sociaux aient eu un rôle si important dans la Ligue de la démocratie. C'est un problème qui est abordé comme beaucoup d'autres dans les colonnes de L'Ame française, mais on ne lui accorde pas une importance particulière.

Le président remercie encore M. Launay et lève la séance à 12 heures 05.

II — COMPTES RENDUS

Alberto M. GHISALBERTT, Maestri e Compagni di strada, Tiferno Grafica, Città di Castello,

1972, in-8°, XXII-111 p.

Saluer une dernière fois le collègue disparu, dire son caractère, sa carrière, ses travaux, voilà qui échoit trop souvent à un universitaire. En ce livre, intitulé Maîtres et compagnons de route, le doyen de la Faculté de Rome, A. M. Ghisalberti, président depuis un quart de siècle du très important Istituto Nazionale per la Storia del Risorgimento Italiano, ne s'en tient pas à des In memorian. En évoquant des morts, qu'ils aient été ses maîtres ou ses collègues, A. M. Ghisalberti dresse, avec une touchante vibration de l'âme le tableau de l'Université italienne, avant-hier et hier, et surtout l'oeuvre considérable menée pour éclairer l'histoire du Risorgimento italien, avec une place de plus en plus large faite aux historiens non italiens.

Parmi ceux qui sont rappelés ici, trois sont des Français : Henri Bedarida, Georges Bourgin et César Vidal. Ceux qui liront ces pages ne pourront le faire sans émotion. Ils y verront comment, grâce au Professeur Ghisalberti, de la communauté du sujet d'études, a pu naître, par-dessus la frontière, l'amitié.

Ferdinand BOYER.

Denis HAY, L'Europe aux XIVe et XVe siècles. Paris, 1972, Sirey, Collection « Histoire de

l'Europe », t. V, 415 p., 13 cartes.

Le livre de D. Hay, professeur à l'Université d'Edimbourg, est la traduction d'un ouvrage édité en Grande-Bretagne en 1966. F. et G. Ruhlmann, en collaboration avec J. Tamagnan en ont assuré la traduction et l'ont éclairée d'un complément bibliographique adapté aux besoins des lecteurs français. De conception classique, l'ouvrage qui s'ouvre sur un chapitre consacré aux sources, offre une bonne mise au point sur l'Europe à la fin du Moyen Age. A côté de monographies sur les différentes régions de l'Europe (les monarchies d'Europe centrale sont traitées par le regretté R. Betts), une série de chapitres est consacrée aux facteurs d'unité de l'Europe naissante.

L'information, riche, est à jour. L'ouvrage qui, par sa clarté et sa solidité, rendra des services aux étudiants offre surtout à nos yeux l'avantage de présenter le point de vue d'un historien anglais sur cette époque.

M. RAPOPORT.

Christian AMBROSI, L'Europe de 1789 à 1848, Paris, P.U.F., collection « Le fil des temps ».

1972, in-8°, 278 p.

Ce petit volume d'une densité exceptionnelle rendra les plus grands services aux étudiants débutants que la structure actuelle de l'enseignement du second degré amène trop souvent dans l'enseignement supérieur handicapés par les lacunes de programmes devenus discontinus, et, par une mode trop souvent désastreuse d'« histoire non événementielle », dépourvus des connaissances chronologiques de base les plus élémentaires. Dans ces conditions, il était indispensable pour l'auteur de consacrer trois chapitres sur cinq — près de deux cents pages — à l'étude de la France révolutionnaire ou napoléonienne puis sous la monarchie constitutionnelle. Un chapitre retrace les avatars des pays continentaux secoues par les séquelles des mouvements libéraux de 1813 ainsi que par les remous de la crise d'indépendance de la Grèce. Un dernier chapitre examine enfin les deux pays véritablement en marge des autres, tant par leur implantation que par leur histoire politique, la GrandeBretagne d'une part, la Russie de l'autre. Une bibliographie au courant des derniers travaux complète chaque chapitre.

Jean VIDALENC.


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René DUMONT, Paysanneries aux abois, Le Seuil, 1972, 254 p.

Ouvrage lucide que ce brûlant témoignage sur les campagnes de Ceylan, de Tunisie et du Sénégal où végètent et meurent des paysanneries « placées dans les plus grandes difficultés, dont on ne voit guère comment elles en sortiront : ce qui incite à les dire aux abois ».

Infatigable globe-trotter, l'éminent agronome qu'est R. Dumont nous livre ici des vues saisissantes sur la réalité agricole , économique et sociale de trois pays où une idéologie dite « socialiste » s'avère incapable de résoudre la simple survie du monde rural. Mieux, à Ceylan où depuis 1970 « la gauche » est installée au pouvoir, une répression impitoyable a brisé la révolte de la jeunesse. En Tunisie une collectivisation forcée embrigade des fellahs dans des coopératives gérées bureaucratiquement tandis qu'au Sénégal le maintien de la primauté reconnue à la culture de l'arachide s'avère de plus en plus désastreux. Ainsi l'émancipation attendue aux lendemains de la décolonisation a mis en place « une nouvelle minorité privilégiée qui dispose de la police ». On peut donc vivre et mourir en disposant ici d'une roupie par jour (soit moins d'un franc), là de 26 centimes soit le prix de 340 grammes de pain.

Pour sortir de l'impasse, R. Dumont croit à la nécessité d'une planification universelle qui devra arrêter la croissance démographique avant 1990 et fournir à chacun un «minimum de vie décente». Cette autorité supranationale, ce gouvernement mondial attendu par l'auteur verra-t-il le jour ? Le lecteur pour sa part sait désormais que « nous n'allons pas à la famine, nous y sommes ».

Louis COMBY.

Les Facteurs locaux de la vie politique nationale. Centre d'études et de recherches sur la vie locale, Bibliothèque de l'Institut d'études politique de Bordeaux, série « Vie locale », n° 2, Paris, Pédone, 1972, 420 p.

Cet ouvrage collectif, auquel ont contribué sous la présidence des professeurs Merle et Mabileau, Directeur honoraire et Directeur de l'Institut, une trentaine de collaborateurs, constitue le volume d'Actes d'un Colloque tenu à Bordeaux en novembre 1969. Colloque très réussi, à en juger par le nombre des présents et leur provenance de la plupart des régions françaises, et en premier lieu de la capitale. Avec le regretté J. Touchard, avec MM. F. Goguel, A. Lancelot, G. Lavau, et d'autres encore, l'Association française de Science politique était fortement représentée, et cautionnait avec un certain éclat la décentralisation effective d'études jusque-là étroitement liées à la rue Saint-Guillaume. Le thème, il est vrai, l'imposait...

Cette recherche des interférences entre local et national se trouve répartie dans le volume comme dans le colloque en trois parties majeures : l'influence des structures locales (organisation de « base » des partis, notables, députés-maires des grandes villes, cadre départemental, nouveau cadre régional) ; le rôle des attaches locales du personnel politique national (mandats locaux assumés par le député, rôle des problèmes locaux dans ses campagnes électorales) ; le comportement comparé des électeurs enfin aux élections locales et nationales. Cette troisième partie aurait pu paraître relativement plus classique et moins riche que les deux premières si elle n'avait comporté une rubrique, et une discussion, sur les enquêtes par sondages, dont on devine l'intérêt, de plus en plus actuel.

Au total, on le voit, on trouve dans tout ceci, exposés de façon claire et vivante et commodément rassemblés, la plupart des problèmes que le journalisme politique sérieux débat à l'occasion de chaque consultation électorale, et que la Science politique s'efforce de poser en termes objectifs tout au long de sa Revue, de ses Cahiers et de toutes ses activités centrale ou régionales.

La tentation est toujours grande pour l'historien de chercher à reporter dans le passé les problématiques élaborées au présent par les sciences humaines d'observation. On saura gré aux historiens bordelais d'avoir indiqué cette dimension rétrospective dans une quatrième et dernière partie (interférences historiques des vies politiques locale et nationale) ou l'on retrouve notamment la compétence bien connue de notre collègue Tudesq.

Il faut donc remercier les universitaires bordelais de nous avoir offert ce volume, réussite d'une discipline bien vivante et tout naturellement liée à notre histoire contemporaine. On regrettera seulement que la finition du volume ne soit pas tout à fait irréprochable (quelques noms propres prononcés en discussion sont mal orthographiés : p. 388 Val-Richet pour Val Richer, p. 395 Tabeau pour Thabault — et Vendée pour DeuxSèvres —, p. 399 Bayon pour Paillon, p. 401 Neret pour Néré).

Maurice AGULHON.


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Chanoine Joseph PETIT, L'Église en Val-de-Marne (94), éléments pour l'histoire religieuse

du nouveau diocèse de Créteil, 153 p.

Ce premier fascicule couvre les années 451 à 1906. Il présente donc, de l'époque gallo-romaine à la séparation de l'Église et de l'État, un « inventaire de toutes les valeurs chrétiennes pour que, malgré les mutations accélérées de nos jours, nous ressentions la cohésion et l'âme du nouveau diocèse val-de-marnais ». C'est dire que cette étude minutieuse, illustrée d'une cinquantaine de documents et photos, rendra d'appréciables services à tous les chercheurs tournés vers la découverte du passé de ce département parisien. Car en définitive toutes ces pages nous révèlent la grande richesse historique d'une vie locale et communale toujours sensible aux grands événements du royaume ou de la nation. Distribuée par l'auteur — 4 ter, avenue du Gouverneur-Général Binger - 94-Saint-Maur-desFossés — cette synthèse doit s'achever avec la parution prochaine d'un deuxième ouvrage ouvert sur les années 1906-1973.

Louis COMBY.

Michel REULOS, Les Dispositions testamentaires en faveur des Églises réformées, Mémoires de la Société pour l'Histoire du Droit et des Institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, 30e fascicule (1970-1971), Dijon, in-8°, p. 221-231. L'auteur étudie la réglementation des legs pendant la tolérance précaire, le régime de la reconnaissance et celui de la persécution couverte et ouverte. La première période voit l'emploi de subterfuges juridiques, mais au début du xvn 6 siècle la pratique du legs testamentaire est officielle et réglementée en 1607 par le synode de La Rochelle (règlement publié en appendice) ; elle s'adapte à la diversité des coutumes. Les libéralités testamentaires sont le plus souvent investies en des rentes. Dans la dernière période les mesures spoliatrices viennent progressivement.

H. DUBIEF.

Jean-Pierre BHANCOURT, Le Duc de Saint-Simon et la monarchie, Préface de Jean IMBERT,

professeur à la Faculté de Droit et des Sciences économiques de Paris, Paris, Éditions

Cujas, s.d. [1971], 286 p.

Si l'on a pu jadis prendre Saint-Simon pour un réactionnaire aigri, poursuivant de sa haine un certain nombre de choses et de gens sur lesquels il accumule des anecdotes qui frisent le racontar et le ragot et auxquelles le style seul conférait, par son éclat, un semblant de sérieux, il est devenu difficile de s'en tenir à cette image, non seulement simpliste, mais inexacte. Saint-Simon apparaît, dans l'ouvrage bien informé de M. Brancourt, comme un esprit avisé, qui a médité sur l'essence de la monarchie française, et dont les critiques ne peuvent être comprises que par rapport au modèle de cette monarchie.

Celle-ci, loin d'être immuable,, évolue selon l'ordre historique et naturel, qui s'oppose à la construction rationnelle et abstraite des faiseurs de projets (Saint-Simon précurseur de Burke...). Le pouvoir royal n'est pas despotique, mais absolu, c'est-à-dire libre des entraves qui l'empêchent d'agir dans l'intérêt général du royaume. Il s'appuie d'une part sur des « lois fondamentales » (transmission du pouvoir, existence des ordres), d'autre part sur des maximes, fruits de l'expérience et du bon sens. Cette conception même interdit de ranger Saint-Simon parmi les « féodaux » : pas de monarchie sans noblesse, certes, mais les grands (les ducs et pairs) sont avant tout les conseillers du roi.

D'où les critiques que Saint-Simon adresse à la monarchie qu'il a connue à la fin du XVIIe siècle et dans la première moitié du XVIIIe. Le dérapage — pour reprendre une expression à la mode chez les historiens il y a quelques années'— s'est produit à l'époque de Mazarin, et a abouti à créer une monarchie administrative dont les rouages essentiels sont les secrétaires d'État et le contrôleur général des finances au centre, les intendants dans les généralités. C'est contre leur « despotisme » que s'élève Saint-Simon, comme bridant le pouvoir traditionnel du roi. Il faudrait, selon lui, d'une part remplacer les intendants par des commissaires inspecteurs non permanents, d'autre part soumettre l'administration du royaume au contrôle d'assemblées — États généraux à périodicité quinquennale, douze États particuliers — qui veilleraient à faire appliquer les décisions du roi. Dans les États, chaque ordre aurait, bien entendu, une représentation égale (respectivement 36 et 12 membres), mais Saint-Simon se refuse à considérer la robe, groupe social nouveau, comme faisant partie du second ordre. Pour lui, l'expression « noblesse de robe » est une absurdité. Ces vues étaient familières au milieu qui, à la fin du long règne, mettaient tous leurs espoirs dans le jeune duc de Bourgogne. Plus réaliste que Fénelon, Saint-Simon était, semble-t-il, pleinement d'accord avec les ducs de Chevreuse et de Beauvillier pour redresser la monarchie française dans le sens de ses traditions. Le destin en décida autrement.

Michel EUDE.


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Michel LAUNAY, Jean-Jacques Rousseau, écrivain politique (1712-1762), C.E.L., Cannes ;

A.C.E.R., Grenoble, 510 p.

On mesurera la richesse et la densité de l'ouvrage, en apprenant que M. Michel Launay a consacré à ce thème treize années de sa carrière d'enseignant de la littérature : une rigoureuse méthode historique a guidé l'auteur et l'on doit l'en remercier ; la tâche n'était rien moins qu'aisée ; on a beaucoup écrit déjà sur l'auteur de l'Emile et du Contrat social : tant et tant qu'il devenait nécessaire d'opérer une synthèse ; c'est l'immense mérite de M. Launay de nous faire découvrir, page après page, l'écrivain et le penseur engagés. Il le fait dans un langage clair, simple, où Rousseau prend souvent la parole sous forme de citations particulièrement bienvenues.

L'ouvrage se lit sans effort et doit beaucoup, nous précise M. Launay, à l'amicale collaboration de nombreux universitaires de notre temps, dont il nous donne la liste.

Nous passons ainsi de L'éducation politique d'un enfant du peuple : le fils de Vhorloger (1712-1718) aux Équivoques de la politique : Rousseau sera-t-ïl don Quichotte ou serviteur des grands?

Nous voyons naître progressivement l'écrivain politique avec le Discours sur l'inégalité et l'article Économie politique et la maturité de l'écrivain politique s'affirme avec l'Emile et le Contrat social.

a Le contrat social, observe Rousseau, est toujours proposé et formulé, parfois même imposé, par les riches qui les premiers conçoivent l'intérêt de s'entendre pour se protéger contre la meute toujours croissante des pauvres ». Rousseau, note M. Launay, esquisse luimême la critique de l'imposture fondamentale de cette légalité bourgeoise.

Toutes observations qui revêtent grande valeur d'actualité dans la France d'aujourd'hui.

Jean-Jacques Rousseau n'a-t-il pas déjà noté en son temps l'irrésistible poussée des peuples en lutte pour leur émancipation, mis en relief ce fait que ce sont les peuples qui font l'histoire, lorsque dans le Discours sur les sciences et les arts, il constate qu'une poignée de pêcheurs de harengs, une troupe de pauvres montagnards peut briser la puissance du plus riche pays du monde?

Tout, dans cet ouvrage magistral, est matière à fructueuse méditation et Rousseau nous y apparaît à chaque page avec ses vues prophétiques sur le monde d'aujourd'hui : jamais J.-J. Rousseau n'a été si actuel, c'est la leçon qu'on doit tirer de ce livre.

Jean HUGONNOT.

Ernest Johne KNAPTON, Revolutionary and Impérial France 1750-1815, New York, Charles

Scribner's Sons, in-8°, 147 p.

Ce petit volume, d'une présentation matérielle fort attrayante (cartes et illustrations) est constitué par sept chapitres extraits d'une histoire générale de la France publiée en 1971 sous le titre France. An Interpretative History. Ce traitement de faveur étant justifié tant par l'importance objective de la période que par la familiarité spéciale de l'auteur avec une période où l'ont conduit ses études biographiques très fouillées sur Madame de Krüdener et l'impératrice Joséphine. On n'attendra évidemment rien d'original d'un tel « digeste » à l'usage des étudiants américains. Du moins reconnaîtra-t-on que dans ces limites il aurait été difficile de fournir un tableau plus clair et plus équilibré.

G. de BERTTER.

L'Épisode napoléonien. 1 : Louis BERGERON, Aspects intérieurs, 1799-1815 ; 2 : Jacques

LOVLE, André PALLUEL-GUILLARD, Aspects extérieurs, 1799-1815, Nouvelle Histoire de

France contemporaine, t. 4/5, Le Seuil, 1972, 253-247 p.

Sous un titre qui fera froncer le sourcil aux dévots du culte napoléonien, ces deux petits volumes de présentation élégante et maniable tentent la gageure de fournir une nouvelle synthèse sur « l'épisode » le plus souvent ressassé de notre histoire, et cela juste après la vague de publications suscitée par le récent bi-centenaire. Parmi les derniers en date des ouvrages du genre, et dans des dimensions analogues, on pourra situer celui-ci à mi-chemin de la plénitude savante de l'incomparable Napoléon de Georges Lefebvre et de la verve entraînante d'André Castelot, tandis que le partage des responsabilités entre trois auteurs seulement assure une unité de ton qui manquait forcément au travail de l'équipe rassemblée par Jean Mistler pour son Napoléon et l'Empire.

MM. Lovie et Palluel-Guillard avaient la tâche la plus ingrate : en deux cents pages, parcourir l'Europe de l'Ouest à l'Est et du Sud au Nord à la suite des armées napoléoniennes tout en suivant les méandres du jeu diplomatique et les variations des desseins impériaux ; le « pas de course » s'impose, et au détriment parfois de la clarté ; c'est déjà une performance louable qu'à une telle vitesse on ait évité les dérapages. On appréciera les cartes schématiques très claires qui jalonnent l'exposé, en regrettant toutefois qu'elles ne soient


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pas encore plus nombreuses à suppléer à la densité du texte. La contribution de M. Bergeron apparaît comme beaucoup plus originale, grâce au fait que l'historiographie récente, axée sur le social et l'économique, a pu soulever et disséquer bien des problèmes qui avaient échappé aux grands devanciers. Tirant parti de ses recherches personnelles comme de celles de la constellation d'historiens qui avaient contribué au numéro spécial publié par la Revue d'Histoire moderne et contemporaine à l'occasion du bi-centenaire l'auteur fournit un tableau très neuf, très concret, très vivant, de l'administration napoléonienne qu'il qualifie heureusement « d'expérience de despotisme éclairé tardive » ; d'une société où les changements affectent surtout les couches supérieures — et, du reste, moins que l'on était accoutumé à le croire — ; d'une économie, enfin, qui reste bien traditionnelle. Certains regretteront que le domaine de la pensée ait été expédié aussi rapidement et pas du tout celui des arts. Le signataire de la présente recension a dû s'étonner de trouver si étrangement méconnu le rôle de l'organisation secrète des Chevaliers de la Foi qui jamais n'aurait pu prétendre, comme l'écrit M. Bergeron, à former « une sorte d'État de substitution ».

G. de B.

Claude LANGLOIS et Paul WAGRET, Structures religieuses et célibat féminin au XIXe siècle, Lyon, Centre d'Histoire du catholicisme, in-4°, 1972, 198 p.

Des deux études que rassemble ce fascicule, la première, due à M. Claude Langlois — Les Tiers-Ordres dans le diocèse de Vannes —, est sans doute la plus originale. Cest la première fois, croyons-nous, qu'un historien sérieux se penche sur un phénomène socioreligieux qui a pourtant joué un rôle important dans la vie chrétienne de la Bretagne. Ces Tiers-Ordres, permettant de sacraliser un célibat de fait, « fournissaient à une élite rurale la possibilité de se constituer en ... institutions d'Église sans obliger à rompre ses attaches tant familiales que paroissiales si fortes dans ce type de société rurale traditionnelle ». Dans le diocèse de Vannes au XVIIIe et au XIXe siècles, ces « bonnes soeurs », comme on les appelait, appartenaient à quatre sociétés de tertiaires, relevant de trois ordres anciens — franciscains, dominicains, carmes — et à la congrégation plus récente des eudistes. Nés d'abord dans les villes, ces Tiers-Ordres apparaissent, dès la fin du XVIIIe siècle, fleurir presque exclusivement en milieu rural. Ils traversent sans défaillir l'épreuve révolutionnaire et connaissent une étonnante prospérité après 1815. A cette époque, ils sont passés entièrement sous la direction du clergé séculier. La diffusion de l'instruction, a l'acculturation » de ces milieux populaires où se recrutaient ces Tiers-Ordres amena leur décadente au profit de congrégations religieuses plus structurées. Cette étude habilement menée, avec toutes les ressources de la sociologie et de la démographie historiques, ouvre des aperçus très neufs et suggestifs sur les connexions entre des phénomènes jusqu'ici peu connus ou mal compris.

La contribution de M. Wagret est sans doute moins originale puisqu'elle retrace sous une forme assez classique l'histoire d'une petite congrégation de religieuses enseignantes, celle de Saint-Martin de Bourgueil, en Touraine, une société née, comme tant d'autres, sous la Restauration. Toutefois, grâce à l'exploitation d'archives jusqu'ici inaccessibles, ce travail apporte une bien utile contribution à l'histoire religieuses de la France du XIXe siècle. Sans parler de la redécouverte de certaines personnalités curieuses, on y perçoit d'une façon assez exemplaire les avatars d'une congrégation naissante, la répercussion des événements de la politique générale, l'essor puis le reflux de l'enseignement congréganiste, tandis que la géographie du recrutement et la courbe des vocations ajoutent d'utiles éléments à la sociologie religieuse d'une région. Enfin, par le soin apporté à la recherche des sources, par la rigueur et par l'intelligence de leur mise en oeuvre, ce travail sans prétention mérite de servir de modèle du genre.

G. de B.

Metz en 1870 et les problèmes des territoires annexés (1871-1873), Actes du Colloque de Metz (6-8 Novembre 1970). Centre de Recherches de relations internationales de l'université de Metz, (Ouvrage publié avec le concours de l'Académie nationale de Metz). 1971.

Les colloques historiens ont du bon ; ils permettent de très utiles confrontations. Ce recueil de documents sur la Lorraine annexée nous en fournit une nouvelle preuve. Il s'ouvre par une magistrale étude de Paul Leuilliot sur Les rapports du baron de Gerando, dernier procureur général de la Cour Impériale de Metz (1869-1870). Pour Paul Leuilliot l'histoire contemporaine de la Lorraine comme de l'Alsace n'a guère de secrets : aussi appréciera-t-on la richesse de sa documentation, la solidité de son argumentation.

Bien curieuses et jusqu'ici inédites les pages consacrées par M. Roland Marx au Siège de Metz en 1870 vu par le journal anglais, le Times.


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Pierre Barral traite de la Fin de la loge française à Metz ; on n'accordera pas un moindre intérêt à l'attitude des industriels alsaciens-lorrains, dans leurs rapports avec la France et avec l'Allemagne (janvier-août 1871), évoquée par R. Poidevin, professeur à l'Université de Metz, organisateur de ce Colloque.

Fernand L'Huillier se pose le problème de l'attitude des notables alsaciens (1871-1873) : M. Wahl évoque Saverne face au problème de l'option en 1871-1872.

Les débuts de l'administration allemande en Lorraine (septembre 1870-décembre 1871) sont étudiés avec précision par M. F. Roth et le savant historien mulhousien qu'est M. Oberlé, puis fournit l'exemple typique d'une ville comme Mulhouse, soumise au diktat de l'occupant prussien.

Nous croyions tout savoir de cette période charnière dans les rapports franco-allemands à cette époque : cette série de contributions nous inflige un démenti.

Jean HUGONNOT.

Joseph LANTEL, Jours de gloire et jours cruels (1908-1958), Paris, Presses de la Cité, 1971, 312 p.

A travers ce livre de souvenirs, se révèle le portrait d'un « homme d'industrie » qui, par tradition familiale, — son père Henri Laniel était député dé Lisieux —, devint un homme politique qui joua un rôle important au sein du C.N.R., puis comme président du Conseil de juin 1953 à juin 1954.

Dans la première partie de son livre, « Mes combats », J. Laniel relate certains épisodes importants de son existence. La première guerre mondiale où il combattit comme officier de cavalerie, puis d'artillerie, lui fit connaître quelques généraux : de Grandmaison, Berfhelot, Micheler, dont il trace des portraits nuancés et intéressants. Élu député de Lisieux en 1932, il s'inscrit au Centre républicain présidé par A. Tardieu et devient un ami de P. Reynaud dont il admire, dit-il, « la lucidité de l'intelligence et la puissance de l'éloquence, l'une et l'autre au service d'un patriotisme intransigeant ». Le 10 juillet 1940, après « un douloureux débat de conscience », il vote l'octroi des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Entré dans la Résistance, il représente l'Alliance démocratique au C.N.R. Les pages souvent émouvantes sur la Résistance nous montre les inquiétudes et les difficultés d'un « conservateur résistant » confronté à la menace du désordre de la Libération.

La seconde partie : « Le pouvoir » est presque entièrement consacrée à ces deux années cruciales de la IVe République, 1953 et 1954. Le président Auriol fait appel à lui en juin 1953 ; il forme un gouvernement flanqué de deux vice-présidents, H. Queuille et P. Reynaud. Il doit faire face à plusieurs graves problèmes : grèves (auxquelles il dit non), guerre d'Indochine, querelle de la C.E.D., affaire marocaine. En décembre 1953, il se présente à la présidence de la République à Versailles. Une manoeuvre du président du Congrès, A. Le Troquer, annule son élection au 8e tour, fait confirmé par les souvenirs posthumes de V. Auriol : « Mais André Le Troquer décida d'annuler un certain nombre de bulletins qui, libellés à mon nom, ne portaient pas de prénom, sous le prétexte que j'avait un frère sénateur et que ces bulletins se trouvaient, par conséquent, entachés d'ambiguïté », (p. 201). Malgré cette avanie, J. Laniel affronte toutes les tempêtes, sans grands résultats et « tombe » après Dien Bien Phu.

Comme il est normal, l'auteur essaye de justifier sa politique ; cette tentative de justification nous livre une analyse intéressante des événements, des ambiguïtés et du mauvais fonctionnement de la IVe République. Ce livre est plus qu'un plaidoyer pro domo ; il laisse l'impression d'un témoignage sincère et véhément sur des événements dont on a encore du mal à mesurer la portée et il corrige l'image désastreuse du président du Conseil adepte de « la dictature à tête de boeuf » comme l'écrivait cruellement François Mauriac.

D. JAY.

J.-P. BRUNET, L'Enfance du Parti communiste : 1920-1938, Paris, P.U.F., Dossiers Clio, 1972, 96 p.

Il a déjà été dit, dans le Bulletin n° 2 de 1972, tout le parti que l'on peut tirer des « Dossiers Clio », dirigés par Claude Fohlen. Ce dossier, dû à J.-P. Brunet, maître-assistant à l'université de Paris I, fait le point avec clarté et brio, sur l'histoire des vingt premières années du P.C.F.

Les vingt pages d'introduction, — « Des épurations à la respectabilité » — analysent de façon succincte mais complète, les grandes étapes de cette histoire : les incertitudes du début, la bolchevisation du Parti, les difficultés rencontrées au commencement des années 30, l'époque du Front populaire ; quinze documents précisent ces étapes. Enfin, divers « points


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de vue », témoignages ou textes de membres du P.C.F. ou d'historiens permettent de mieux comprendre l'évolution du Parti, tout en en saississant la complexité.

Un petit ouvrage très utile, ne serait-ce que par l'actualité des débats dont il porte témoignage en la conjoncture politique et électorale actuelle.

D. J.

Louis BODIN et Jean TOUCHARD, Front populaire : 1936, Paris, Armand Colin, coll. « U 2 »,

1972, in-16°, 277 p.

Cet ouvrage, paru dans la série « Études et documents » (histoire contemporaine) de la collection U 2 est, en fait, la troisième édition du volume « Kiosque » qui fut, en son temps (1961), malgré ses ambitions limitées, l'une des premières approches à la fois globales et rigoureuses de ce moment essentiel de notre histoire. On appréciera cette initiative, à une époque où le Front populaire, pour la deuxième fois, revient sur le devant de la scène. Mais en 1966, il s'agissait de célébrer un anniversaire ; en 1972, les préoccupations sont celles d'un avenir proche... Par rapport à la deuxième édition, l'enrichissement a surtout porté sur la bibliographie, qu'on peut considérer comme la plus complète imprimée à ce jour, jusque dans ses proportions modestes : c'est qu'ici beaucoup d'efforts restent à faire. Félicitons-nous de cette réserve, au milieu de la floraison actuelle des recherches ponctuelles et approfondies (mémoires de maîtrise et doctorats) dont il faudra attendre dans quelques années seulement les premières synthèses. Quoi qu'il en soit, s'il est une époque pour laquelle se justifie la place privilégiée ainsi accordée à la presse, c'est bien celle-ci, où une campagne d'articles pouvait acculer un ministre de l'Intérieur au suicide, où aussi le problème des « mass média » s'est trouvé posé avec une particulière acuité, comme le confirme l'ampleur des polémiques contemporaines sur les « droits de la presse », la censure gouvernementale (le rôle de Marceau Pivert, par exemple, reste à préciser) ou la nationalisation d'Havas et Hachette. Cette mise au point fondée sur une anthologie raisonnée d'articles confirme ainsi, après dix ans, son intérêt documentaire.

Ajoutons cependant en post-scriptum que cette nouvelle présentation pose deux questions annexes mais non négligeables, croyons-nous : — celle du destin de la collection « Kiosque », qui n'a malheureusement pas été remplacée ; — devant la raréfaction des illustrations, regroupées ici en fin de volume, celle d'une histoire iconographique de la France contemporaine, dont la nécessité se fait expressément sentir pour un thème comme celui-ci.

Pascal ORY.

Reine CORMAND (pseudo), La Vie d'une famille face à la Gestapo dans la France occupée,

(novembre 1943-juin 1945), Amoudruz-Thonon éditeur à Montreux, 1972, Préface

d'Henri Guillemin, 320 p.

Ce témoignage, rédigé depuis 1948, exprime le drame de la déportation vécu dans une famille repliée à Clermont-Ferrand. Cest la mère, Reine, qui parle. La fille, licenciée, agrégative à 21 ans, a épousé un fonctionnaire alsacien, qui est arrêté pour des raisons — vraisemblablement résistance d'ordre intellectuel — insuffisamment précisées, ce qui nuit dans un certain sens à l'intérêt du récit. Un peu plus tard, c'est le fils qui est arrêté dans une rafle d'étudiants, la Gestapo se livrant à un chantage pour retrouver sa soeur, qui a pris le large.

Deux centres d'intérêt dans l'ouvrage : a) la vie locale dans la région de ClermontFerrand, avec la résistance militaire à l'État-Major (été 43) et la période de la libération avec l'explosion des dépôts de munitions, l'arrivée des F.F.I. le 27 août et l'atmosphère règnant en ville ; b) l'immense effort déployé pour l'étude et la réalisation de filières de nouvelles et de ravitaillement au profit de déportés passant de Clermont à Compiègne, puis à Buchenwald et au « Sonderkommando » de Johanngeorgenstadt (frontière entre Saxe et Bohême) ; et plus tard, en septembre les démarches auprès d'autorités complexes pour obtenir l'extension aux déportés du bénéfice des conventions de Genève et le parachutage de vivres sur les camps.

En résumé, cet ouvrage apporte, non pas des révélations, mais du moins un témoignage sincère aux historiens de la déportation.

Colonel J. DEFRASNE (E.R.).

Lucien BITTERLIN, Histoire des « barbouzes », Paris, Éditions du Palais Royal, Collection

« La vérité difficile », 1972, 270 p.

L'auteur désigne sous le nom de « barbouzes » les membres du Mouvement pour la coopération (M.P.C.) qui ont agi — exclusivement en Algérie — contre l'O.A.S.

Discret sur sa formation et ses activités antérieures, l'auteur décrit ses contrats avec Jacques Dauer, créateur du M.P.C, dont le responsable en Algérie est alors Yves Le Tac.


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Bitterlin se rend en Algérie à la faveur d'une mission obtenue pour le compte de l'O.R.T.F., à la fin de mars 1960. Devenu secrétaire général du M.P.C.-Algérie, il prend contact avec le Délégué général Jean Morin en novembre 1960 et participe à la campagne en faveur du s oui » lors du référendum du 8 janvier 1961, se heurtant aux débuts de la propagande du mouvement qui va devenir l'O.A.S.

Il assiste au putsch du 22 avril et à son échec, et va prendre des contacts à Paris, tandis que l'O.A.S. développe son action, notamment dans le domaine de la propagande. Nommé chef du M.P.C. pour l'Algérie le 15 octobre 1961, Bitterlin, après des entrevues avec la Délégation Générale, reçoit un appui officiel pour une action de contre-propagande d'une durée d'un mois à titre d'essai dans les secteurs d'Alger et d'Orléansville (15 millions AF mais aussi, armes et plastic fournis par la Sécurité militaire pour des opérations d'un autre type !).

Tandis que le recrutement d'agents en métropole est effectué par l'intermédiaire de Lemarchand, les opérations de propagande sont déclenchées à partir du 13 novembre 1961. Bitterlin obtiendra pour un nouvel « essai » de 3 mois 60 millions de subsides, lui permettant de distribuer des salaires de 150 000 et 300 000 AF mensuels, de se constituer un parc auto d'une trentaine de véhicules, et de louer plusieurs villas.

A la fin de l'année, tandis que Dauer devient réticent vis-à-vis de centaines tendances de l'action entreprise, le mouvement subit de plus en plus l'influence de Lemarchand et de Dominique Ponchardier, qui fournira les « Vietnamiens ». Cest l'époque de l'opposition des terrorismes, dont Bitterlin décrit les épisodes, notamment l'action de l'O.A.S. contre son adjoint Goulay le 12 décembre et l'attaque d'une de ses villas au bazooka le 31 décembre. A cette époque Dauer a décidé de lâcher Bitterlin, la décision lui est signifiée le 10 janvier 1962, alors que le chef du M.P.C.-Algérie a resserré ses liens avec la « mission C » constituée par les 200 commissaires et inspecteurs de Michel Hacq, Directeur de la police judiciaire, principal organisme gouvernemental de lutte contre L'O.A.S.

Celle-ci, qui a proclamé le 4 janvier 1962 la « mobilisation générale », apparaît aux yeux-mêmes de Bitterlin comme un « deuxième pouvoir ». « Que de contradictions ! » écrit-il, alors que certains de ses éléments n'hésitent pas à prendre contact avec l'A.L.N.

Après un voyage en France qui le rapproche encore de Ponchardier, le coup de grâce est porté à son organisation par la destruction de la villa d'El Biar, après livraison d'une caisse piégée, qui fait 19 morts (dont les obsèques le 24 février 1962 dans la localité de Santeny (Val-de-Marne) apparaîtront comme particulièrement insolites).

Les « barbouzes », littéralement assiégés, subissent la loi du plus fort ; le reliquat sera pris en charge par Ponchardier.

Revenu en mai 1962 après un séjour en métropole, Bitterlin assiste au référendum du 1er juillet et rentre immédiatement en France, bouleversé d'ailleurs par l'exode de ses compatriotes.

Abordée, avouons-le avec une certaine réticence, la lecture d'un tel ouvrage n'est nullement dénuée d'intérêt, surtout parce que l'auteur paraît sincère, faisant part de ses difficultés, parlant de ses échecs autant que de ses succès, n'hésitant pas à rendre hommage à certains de ses adversaires. A mesure que se développe le récit, on constate que la plupart des acteurs les plus engagés dans l'action — qu'ils soient d'un bord ou de l'autre — sont d'anciens combattants ayant appartenu aux formations militaires les plus dynamiques : commandos des trois armées, bataillon de Corée, parachutistes. Les convictions et le goût de l'action sont les principaux mobiles d'engagement, dans ce qu'il faut bien appeler une guerre civile, à cette triste époque de notre histoire nationale. Après la parution de l'ouvrage de Bitterlin, il n'est en tout cas plus possible de nier l'existence des « barbouzes » ; la définition restrictive de l'auteur inciterait plutôt le chercheur à pousser des investigations vers d'autres directions.

J. D.

Lawrence F. BARMANN, Baron Friedrich Von Hügel and the Modernist Crisis in England, Cambridge, Cambridge University Press, 1972, 278 p.

Friedrich Von Hügel (1852-1925) est un personnage intéressant qui, né d'un diplomate autrichien et d'une mère anglaise, élevé en Angleterre, naturalisé britannique par la suite, a joué un rôle considérable dans la crise moderniste. Grand ami de Tyrrell, en relation et en sympathie avec Loisy, Duchesne, Mignot, en même temps disciple spirituel de l'abbé Huvelin, il a soutenu et appliqué sans défaillance dans ses livres le principe de la critique historique pour l'étude des textes sacrés. Mais à la différence de la plupart des leaders du mouvement moderniste, il ne s'est point séparé de l'Église, a évité toute condamnation et est mort en pleine communion avec Rome. Dans sa jeunesse il avait étudié la philosophie, les sciences naturelles, l'histoire, les sciences religieuses ; et sa culture, européenne au plein sens du terme, l'a placé au centre des grands affron-


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tements religieux. Mais il allie à un usage rigoureux et intrépide de la critique biblique une piété ardente et la conviction que la fidélité à l'Église comme institution est une condition essentielle de la vie spirituelle. Le livre de L. F. Barmann, appuyé sur une documentation considérable (correspondance et journal intime de Von Hügel, lettres de Tyrrell, écrits contemporains...) retrace en détail l'itinéraire intellectuel de Von Hügel tout en éclairant l'ensemble des batailles qui ont agité le modernisme européen.

François BÉDABIDA.

Maria CZAPSKA, Une Famille d'Europe centrale, Paris, Plon.

Dans la collection « Civilisations et mentalités », dirigée par P. Ariès et R. Mandrou, Madame Czapska publie une chronique familiale bien faite pour expliquer la complexité de ces régions où se heurtent des ethnies et des traditions différentes et l'importance de la culture française seul trait d'union entre elles. Si parmi les familles dont l'auteur est issue, les Obuchowicz restent dans l'ombre, nous sommes bien renseignés sur les Meyendorff et les Stackelberg, Allemands d'origine, fidèles au tsar, mais rebelles à toute assimilation slave, les Thun issus du Tyrol du Sud, liés aux Habsbourg et volontiers tournés vers les Tchèques, les Czapski, enfin, Polonais et catholiques. C'est un témoignage passionnant, un peu mélancolique aussi sur un monde très proche et qui paraît bien loin de nous.

L. GENET.

Horst LADEKMACHER, Die belgische Neutralität als Problem der europäischen Politik 18301914,

18301914, Röhrscheid Verlag, Bonn, 1971, in-8°, 536 p.

Les trois parties de cette étude d'histoire diplomatique examinent tour à tour les divers problèmes posés par la conception de la neutralité belge ou plutôt par son évolution depuis la déclaration de l'indépendance jusqu'à la première guerre mondiale. Les quatre premiers chapitres sont consacrés à l'étude des problèmes au temps de LouisPhilippe quand les puissances s'efforçaient de s'entendre sur la définition de la neutralité, et les hommes politiques belges sur les dispositions législatives, diplomatiques, voire militaires ; le problème de la fortification se posait en particulier dans des conditions d'autant plus délicates que le royaume des Pays-Bas avait soigneusement protégé sa frontière méridionale mais évidemment jugé inutile d'entretenir les places situées pendant quinze ans au coeur du pays. La seconde partie retrace l'évolution du problème de la neutralité belge au temps de Bismarck et de Napoléon III dans le cadre mouvant de la politique des nationalités et de l'unification du Reich. La troisième partie retrace les conceptions diplomatiques des ministres belges confrontés à la situation d'une Europe où la lutte des grandes puissances et le système des deux blocs prenaient une allure de plus en plus inquiétante. Les simples contestations entre la Belgique et les Pays-Bas autour de la question de Flessingue aggravaient dans une certaine mesure, et le plus souvent de façon fort inopportune les difficultés rencontrées par les ministres des Affaires étrangères belges. Les problèmes les plus délicats devaient toutefois venir des plans stratégiques contradictoires des états-majors français et allemands, entraînant une dégradation de la situation internationale qui devait, en 1914, rendre impossible le maintien de la neutralité, qui avait pu être respectée en 1870 malgré une bataille livrée à Sedan, à quelques kilomètres du territoire belge, et décider le gouvernement impérial à adresser au roi Albert l'ultimatum qui devait élargir encore le théâtre d'opérations du premier conflit mondial. Une bibliographie et un index complètent ce volume largement étayé sur les archives et publications antérieures, surtout belges et allemands.

Jean VIDALENC.

R. THALMANN et E. FEINEHMANN, La Nuit de cristal, 9-10 novembre 1938, Paris, R. Laffont,

coll. « l'Histoire que nous vivons », 1972, 244 p.

La cause directe de la tragédie baptisée par les nazis « Nuit de cristal » est fort bien connue : l'assassinat par le jeune juif M. Grynzpan, du conseiller d'ambassade à Paris von Rath. Il n'y a là en fait que prétexte pour transformer une persécution contre les Juifs déclenchée dès juin 1938 en un pogrom. C'est l'étude de cette persécution que les auteurs ont menée, avec une grande objectivité, à travers des documents d'archives et de multiples témoignages, en cherchant d'abord les raisons profondes : échec d'une politique anti-juive dont l'objectif était le départ de l'ensemble des Juifs du Reich (or de 1933 à 1937 seulement un quart de la communauté émigra) ; refus des grandes puissances de mener une action efficace en faveur de la communauté israélite allemande (impuissance volontaire de la conférence d'Évian) ; volonté de Goering « d'aryaniser » l'économie. Dès octobre 1938 des me-


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sures sont prises pour régler la question juive de façon brutale. L'attentat de Paris ne vient donc qu'accélérer et généraliser un processus d'élimination déjà en place et que vont doubler dans un premier temps des actions « spontanées ». Lés chapitres III et IV retracent les diverses manifestations du pogrom, mettant en lumière leur terrible violence — destruction des personnes ; destruction systématique des lieux de culte ; bris de vitrines et pillage des magasins ; destruction économique des Juifs — ; évoquant les intentions et les actes des tortionnaires peu capables de s'entendre lors de la « curée » — la folie destructive d'un Goebbels, principal responsable, semble-t-il, de la Kristal Nacht, se heurtant à la « modération » économique de Goering. Puis après une esquisse, faite de témoignages poignants, de la vie dans les camps de Dachau, Sachsenhausen et Buchenwald (chap. v), les auteurs, dans un dernier chapitre, étudient la déconcertante réaction de la communauté internationale face à ce pogrom gigantesque : une indignation inactive des « États spectateurs » qui surtout ne veulent pas de réfugiés chez eux, souvent soutenus en cette attitude par les communautés juives locales. Sauf pour quelques-uns, il était plus aisé de fermer les yeux. Qui d'ailleurs en 1938 savait ce qu'est un génocide ? Importante est donc cette contribution à l'étude d'un moment du nazisme, menée dans un souci d'objectivité totale.

M. R.

Cent'Anni di Roma Capitale (Revue II Veltro, Rome, août-septembre 1970).

La Société Dante Alighieri est en quelque sorte, pour l'Italie, ce qu'est pour notre pays l'Alliance française ; comme celle-ci, elle s'efforce de diffuser à l'étranger la langue, la civilisation et même l'histoire italiennes. Un de ses principaux moyens d'action est la revue Il Veltro (Le Lévrier), titre emprunté au monde créé par Dante.

Le numéro d'août-décembre 1970 — un beau volume grand-in-octavo de 250 pages environ, toutes rédigées en italien — a été consacré aux cent années pendant lesquelles Rome a été capitale de l'Italie unifiée. L'histoire politique de la Ville n'est pas seule abordée ; l'urbanisme, l'art, la littérature ont leur place en ce livre.

L'année 1870 y est l'objet de plusieurs articles, signés par des historiens renommés, tel Alberto M. Ghisalberti. M. Louis Girard, professeur à la Sorbonne, prend place parmi eux avec une étude très documentée intitulée Rome et la France.

Ferdinand BOYER.

Pierre MENDÈS FRANCE, Dialogues avec l'Asie d'aujourd'hui, Paris, Gallimard, collection « Idées », 1972, 282 p.

A l'heure où l'Asie apparaît au tout premier plan de la scène internationale, Pierre Mendès France nous livre un alerte reportage de son récent périple asiatique, du Japon à l'Inde en passant par la Chine, Hong-Kong, Macao et la Birmanie. Bien qu'il se défende de vouloir expliquer ou juger « les forces et les ferments qui travaillent aujourd'hui le continent asiatique », l'auteur, par-delà la beauté des paysages et l'originalité des décors, nous fait entrer au coeur des espoirs de l'Asie. Le récit des entretiens avec Chou-en-Lai, avec Mme Gandhi ou avec ces financiers et hommes d'affaires empressés à sonder l'ancien négociateur des accords de Genève, permet ainsi de mieux comprendre le pacifisme de la Chine, les déceptions de l'Inde, le rôle particulier de Hong-Kong, le dynamisme japonais et combien d'autres questions actuelles. Voilà bien un ouvrage « de poche » à lire et à faire lire.

Louis COMBY.

Jan MYRDAL, Un Village de la Chine populaire, suivi de Lieou-Lin après la révolution culturelle, Paris, Gallimard, collection «Témoins», 1972, 502 p.

Ce volume regroupe deux enquêtes menées à sept ans d'intervalle par un journaliste suédois, le fils de l'économiste Gunnar Myrdal, dans un village du Nord de la Chine voisin de Yan'an, au coeur d'une région où les paysans avaient commencé la révolution avant même l'arrivée de Mao Zedong en 1935. La première enquête, effectuée au cours d'un séjour d'un mois à l'automne 1962, avait déjà été publiée par le même éditeur en 1964. Ce texte, vite devenu un classique, était le document le plus vivant et le plus riche que nous possédions sur le monde rural chinois depuis 1949. En effet, l'auteur avait eu l'heureuse idée de transcrire simplement les récits et les informations qu'il avait alors recueillis auprès des différents habitants du village, ainsi que les opinions qu'ils portaient les uns sur les autres. A la fin de l'automne 1969, après la révolution culturelle, J. Myrdal a pu retourner dans le même village de Lieou-Lin et observer les changements qui s'y étaient produits. Ce second séjour a été plus bref que le premier ; le témoignage qu'en rapporte l'auteur n'a qu'une centaine de pages. A juste titre, J. Myrdal constate le développement économique,


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l'élévation du niveau de vie, et insiste sur le fait que la révolution culturelle a brisé l'isolement du village. Il a sans doute tendance à exalter l'influence de la révolution culturelle sans distinguer entre les conséquences spécifiques de ce mouvement et le résultat des progrès continus effectués entre 1962 (fin des « années difficiles ») et 1966, au cours de la phase de redressement économique qui a précédé la révolution culturelle. Mais le document est instructif surtout par ses contrastes avec le premier. Il apparaît plus abstrait et conventionnel. Les cadres ne voulaient ou ne pouvaient plus donner des renseignements concrets et des statistiques sur la planification. Sauf pour quelques personnages, notamment l'instituteur et le président du comité révolutionnaire, les interviews sont assez stéréotypées. Pourtant, dans leur formalisme même et par la version de la révolution culturelle qu'elles présentent, elles offrent un intérêt rétrospectif, car elles reflètent bien le climat de la fin de l'année 1969, immédiatement après la réunion du 9e congrès du Parti communiste. Il est certain que si J. Myrdal retournait aujourd'hui à Lieou-Lin, il n'entendrait pas de tels éloges sur Chen Bo-da ni des commentaires méprisants sur la compilation des statistiques. Dans ce contexte, il ne faut sans doute pas attribuer une signification décisive à la nouvelle répartition des responsabilités dans le village, ou à la différence des réactions de mêmes personnages interrogés à sept ans d'intervalle : certains changements peuvent être tout à fait temporaires. Mais ces réserves faites, les deux enquêtes de J. Myrdal sont les seuls sondages relativement précis qui nous permettent d'apercevoir l'évolution d'une communauté rurale chinoise dans la dernière décennie. C'est dire leur valeur et leur intérêt.

M. BASTTD.

L'édition des Mélanges POUTHAS, intitulés La France au XIXe siècle, a subi un retard sensible ; l'ouvrage est actuellement sous presse et est annoncé pour juin 1973. Aux souscripteurs du volume, nous demandons' une patiente et bienveillante indulgence.

Nous offrons exceptionnellement de recevoir encore jusqu'au 31 mars 1973 les souscriptions au prix de 50 F ; passé ce délai, la liste des souscripteurs sera composée et l'ouvrage sera désormais mis en vente au prix de 64 F.

Rappel : Veuillez libeller votre chèque au nom de la Société d'Histoire moderne C.C.P. Paris 418-29.

Le Directeur de la Publication : P. GUT,

Adresser ce bulletin au Secrétaire général de la Société, M. Pierre MILZA, 13, rue Jean Mascré, 92330 Sceaux.

1973 — Imprimerie Bellanger et Fils - La Ferté-Bernard (France) ÉDIT. : N° 6144 — Dépôt légal 2e trimestre 1973 — IMP. : N° 887