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Title : Revue historique / dirigée par MM. G. Monod et G. Fagniez

Author : Couderc, Camille (1860-1933). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Félix Alcan (Paris)

Publisher : Presses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1999-04

Contributor : Monod, Gabriel (1844-1912). Directeur de publication

Contributor : Fagniez, Gustave (1842-1927). Directeur de publication

Contributor : Bémont, Charles (1848-1939). Directeur de publication

Contributor : Pfister, Christian (1857-1933). Directeur de publication

Contributor : Eisenmann, Louis (1869-1937). Directeur de publication

Contributor : Charléty, Sébastien (1867-1945). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 146538

Description : avril 1999

Description : 1999/04 (A123,T2)-1999/06.

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k56211331

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349205q

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 06/12/2010

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FONDÉE EN 1876 PAR GABRIEL MONOD

610

AVRIL / JUIN 1999

K. Weidenfeld : Le contentieux de la voirie parisienne à la fin du Moyen Âge, p. 211

R. Abad : Un indice de déchristianisation ? L'évolution de la consommation de viande à Paris en carême sous l'Ancien Régime, p. 237

R. Grevet : L'enseignement charitable en France :

essor et crise d'adaptation

(milieu XVIIe - fin XVIIIe siècle), p. 277

P. Gerbod : L'État et les activités physiques et sportives des années 1780 aux années 1930,/». 307

Mélanges

Les vies successives d'un roi : la postérité politique

de Louis XI à l'époque moderne,

par J. Cornette, p. 333


DIRECTEURS

CLAUDE GAUVARD

Professeur à l'Université de Paris I

Panthéon-Sorbonne

Institut Universitaire de France

JEAN-FRANÇOIS SIRINELLI

Professeur à l'Institut d'Études Politiques de Paris

DIRECTEURS HONORAIRES JEAN FAVIER & RENÉ RÉMOND

COMITÉ ÉDITORIAL

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ÉRIC DUHAMEL, Maître de conférences à l'Université de Paris X-Nanterre

OLIVIER MATTÉONI, Maître de conférences à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne

RÉDACTION Siège de la Revue : 44, rue du Four, 75006 Paris - Tél. 01 40 27 64 53

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Abonnements annuels pour l'année 1999 :

France : 510 F - Étranger : 620 F


DLP 14-0 6-990353 0

Fondée en 1876 par Gabriel MONOD

Ne quid falsi audeat, ne quid veri non audeat historia ClCÉRON, de Orat., II, 15.

123e ANNEE — TOME CCCI/2 1999

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

1999


TOUS DROITS RESERVES


Le contentieux

de la voirie parisienne

à la fin du Moyen Age*

Katia WEIDENFELD

La seule définition du terme « voirie » est un sujet de contentieux : ni les hommes du XVe siècle, ni les auteurs modernes et contemporains ne lui assignent un sens unique. Dans une acception matérielle, il désignait la voie publique ou la décharge. Mais la voirie était aussi un pouvoir dont le contenu exact était indécis ; entendons-le ici comme la branche de l'administration touchant les voies publiques. A la fin du Moyen Age, le souci de l'urbanisme, trait commun aux villes européennes 1, mit l'accent sur l'importance de la voirie. Cet intérêt nouveau, ou renouvelé, se traduisit par des efforts pour entretenir les rues (qui ne seront pas traités ici) et pour défendre des espaces publics contre les empiétements et les usurpations. Dans certaines cités, une définition a priori des règles de construction était recherchée 2. Ces normes générales dispensaient parfois

Une première version de ce papier a été présentée à la troisième rencontre du groupe d'étude « Paris et Londres au Moyen Age », IHRT-CNRS-CMH (Londres, juin 1996). Je tiens à exprimer ma gratitude à Mme B. Auzary et à M. le Pr J.-M. Carbasse pour m'avoir donné 1 occasion d'y participer. Je remercie l'ensemble des participants à cette rencontre, et en particulier M. le Pr D. Keene et Mme Y.-H. Le Maresquier, pour leurs remarques, ainsi que M. le ™ A. Rigaudière pour son aide et ses nombreux conseils.

I. Jacques Heers, Les villes d'Italie centrale et l'urbanisme: origines et affirmation d'une politique (env. 1200-1350), Mélanges de l'École française de Rome, Moyen Age, t. 101-1, 1989, p. 81-84 ; Regine Pernoud, Us statuts municipaux de Marseille, Paris, Picard, 1949, p. XXVII et s.

2. A Tarascon, la largeur des étals autorisés variait selon les rues. Michel Hébert, Tarascon au XIV siècle. Histoire d'une communauté urbaine provençale, Aix-en-Provence, Édisud, 1979, n. 92, p. 53. a, les étals larges étaient autorisés sur la place du Marché ; ailleurs, comme à Nîmes et à Naronne, Us étaient au contraire prohibés dans les rues commerçantes, André Gouron, La réglementaRevue historique, CCCI/2


212 Katia Weidenfeld

même de l'obligation d'obtenir un permis de construire 3. Dans d'autres villes 4, les actes réglementaires tenaient une place réduite: les autorisations de construire étaient délivrées individuellement. A Paris, ce régime 5 facilitait la perception des redevances de voirie 6 et obligeait les riverains des voies publiques à demander l'alignement à l'administration. Un contrôle a posteriori des utilisations de la voie publique, parfois seule mesure de protection 7, complétait en général le régime d'autorisation préalable.

Les registres du Parlement et de la cour du Trésor 8 se firent l'écho de ce souci de protéger la ville pour éviter qu'elle ne devienne une urbs deformatct ; les conflits liés au pouvoir de voirie, à son exercice et à l'utilisation des espaces publics s'y multiplièrent. En distinguant les espaces publics des lieux privés, ce contentieux participait à la genèse d'un droit adrninistratif. L'existence d'un « domaine communautaire » 10 se précisait à travers les plaidoiries des avocats parisiens ; la spécificité de son régime, en particulier dans la capitale, était soulignée. Ces conflits traduisaient leurs difficultés pour qualifier un pOUft'on

pOUft'on métiers en Languedoc au Moyen Age, Paris, Minard, 1958, p. 307. A Abbeville, les saillies étaient réglementées pour permettre le passage des cavaliers (art. 25 du chap. I de la « Coutume d'Abbeville de 1506 », Nouveau Coutumier général, Paris, éd. Bourdot de Richebourg, 1724, I, p. 105). Les castaldi de Sienne étaient encore davantage soucieux de précision : « Es définiss[ai]ent une à une les voies publiques ou portions d'entre elles sur lesquelles il est interdit de placer quoi que ce soit aux fenêtres » (Jacques Heers, op. cit. (n. 1), p. 88).

3. A Reims, par exemple, la construction d'auvents, avant-loges, perrons et puits devant les maisons était libre de toute autorisation dans les bourgs de la Couture ou Venise, Pierre Desportes, Reims et les Rémois aux XTIT et XIV siècles, Paris, A. et J. Picard, 1979, p. 488. Mais l'existence de règles générales n'était pas nécessairement exclusive de l'obligation d'obtenir un permis de construire individuel ; ainsi, en Avignon, où l'urbanisme paraît particulièrement développé, les licencia aedificandi, décernés en conformité avec les règles générales de construction, restaient nécessaires, André Sadrin, Diverses réglementations urbaines en Avignon au Moyen Age, Villedieu, P. Jacomet, 1938, p. 81-95.

4. A Metz, on ne trouve guère qu'un règlement du 2 octobre 1429 interdisant de construire au faubourg Saint-Martin-devant-Metz, Pierre Mendel, Les atours de la ville de Metz. Etude sur la li§slation municipale de Metz au Moyen Age, Metz, Les Arts graphiques, 1932, p. 304.

5. Rares, les règles générales n'étaient cependant pas inexistantes: La Chambre des comptes interdit ainsi de manière générale d'édifier des saillies rue de la Tisseranderie, près de l'hôtel d'Anjou et dans une petite rue près de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, 27 juillet 1499, BN, fr. 21404, f. 45.

6. La technique de l'autorisation préalable était parfois utilisée sans être liée à aucune finance, Jean Girard, Les maîtres des rues d'Avignon au XVe siècle, Annales d'Avignon, 1917-1918. p. 60 et s.

7. Ainsi, à Poitiers, où l'autorité municipale ne réagit que tardivement contre les propriétaires gênant la voie publique, cette formule supplée jusqu'au milieu du XVe siècle l'absence de véritable politique urbanistique, Robert Favreau, La ville de Poitiers à la fin du Moyen Age. Une capital* régionale, Poitiers, Société des Antiquaires de l'Ouest, 1978, p. 578.

8. Sauf indication contraire, toutes les références d'archives proviennent des Archives nationales.

9. Albert Rigaudière, Réglementation urbaine et « législation d'État » dans les villes du Midi français aux XQT et 5QV siècles, Gouverner la ville, Paris, Anthropos-Economica, 1993, p. 1™

10. Albert Rigaudière, Saint-Flour, ville d'Auvergne au bas Moyen Age. Étude d'histoire administrait et financière, Rouen, PUR, 1982, p. 486 et s.


Le contentieux de la voirie parisienne 213

voir qui n'était ni une justice, ni une police, ni une propriété, et pour définir les lieux sur lesquels il s'exerçait. Un ensemble de règles « exorbitantes du droit commun » s'élaborait pour protéger les espaces publics contre les empiétements des particuliers mais aussi contre les abus de pouvoir des autorités publiques.

DÉFINIR LA VOIRIE

La nature du droit de voirie était particulièrement incertaine dans la capitale ; le heurt entre l'autorité de police et les seigneurs hauts justiciers était encore compliqué par les prétentions domaniales du roi. Si les avocats ne parvenaient pas à trancher clairement entre les conceptions policières, justicières et domaniales du pouvoir de voirie, ils s'efforçaient cependant de donner une cohérence à la délimitation matérielle de la voirie en la définissant par son affectation au public.

Justice, police ou domaine ?

L'exercice du pouvoir de voirie à Paris était au coeur de nombreux conflits entre les seigneurs et le roi 11. Les progrès de la souveraineté royale conduisaient les gens du roi à le revendiquer aussi souvent que possible et à affirmer son caractère régalien 1 . Il suffit pourtant de feuilleter les registres des justices seigneuriales parisiennes pour se convaincre du caractère exagéré de cette prétention. On y voit les seigneurs (ou leurs voyers) surveiller la construction d'auvents et de saillies ou bailler des alignements 13. Si les cas

11. Louis Tanon, Histoire des justices des anciennes églises et communautés monastiques de Paris, Paris, L Larose & Forcel, 1883, p. 115.

12. Dès le XnT siècle, Jacques de Révigny avait défendu le droit de voirie du roi sur toutes les routes d'intérêt commun du territoire, par son assimilation à l'empereur romain, Kees Bezemer, What Jacques Saw. Thirteenth century France through the eyes of Jacques de Revigny, prof essor of lava al Orléans, Frankfurt-am-Main, Vittorio Klostermann, 1997, p. 113 et s.

13. 5 juin 1495 (titre de possession d'un auvent requis), 12 janvier 1499 (construction d'un ewer rue du Roi-de-Sicile, sans autorisation) Z 23261 ; 23 janvier 1463 (installation de tables, tréteaux et étals ^sans congé rue Saint-Antoine), Z23258,- f. 35 ; 18 juillet 1488 (rapport du voyer relaa

relaa saillie), Z 3260 ; 30 décembre 1412 (mur reconstruit sans que le voyer du Temple n'ait baillé l'alignement), 18 juillet 1418 (pierre scellée à un huis), Z 23756, f. 54 v° et 56, 211 v° ; 13 mai 1490 (congé d'édifier une saillie pour huit ans), Z 23260 ; 8 novembre 1493 (droit d'auvent non payé aux religieux de Saint-Éloi au motif qu'il est dû au prévôt de Paris), Z 23260 ;

mars 1499 (corruption du voyer pour permettre à un boulanger de vendre sur le pavé devant sa maison), Z 23261 ; 7 décembre 1409 (auvent trop bas), Z 23265 f. 31.


214 Katia Weidenfeld

d'héritage s'apparentaient souvent à des conflits de voisinage 14, c'était parfois au nom du péril imminent pour la voie publique et les passants (exerçant ainsi un véritable pouvoir de voirie) que les procureurs seigneuriaux intervenaient; ils ordonnaient la visite des lieux, prescrivaient au propriétaire de réparer la maison ou y procédaient d'office 15.

Cette situation conflictuelle était liée, au moins en partie, à l'incertitude qui pesait sur la nature de la prérogative de voirie. Certains juristes la regardaient comme un attribut de la haute justice 16, au même titre que la connaissance des crimes de sang 17. Selon cette conception, le seigneur haut justicier était également seigneur voyer et, réciproquement, l'exercice de prérogatives de voirie révélait la haute justice 18. Mais cette analyse avait aussi ses détracteurs. Les religieux de Saint-Martin-des-Champs tenaient ainsi pour injustifiée la prétention du roi à connaître des délits commis sur le pavé rue Transnonnain et rue Chapon. Après avoir nié l'inclusion de ces rues dans la voirie royale 19, ils contestèrent le lien entre la justice et la voirie : « Supposé que le roy l'eust, ne s'ensuit pas qu'il ait la jurisdiction qui n'a rien de commun avec l'autre. »2 Contre le prieur de Saint-Denis-de-la-Chartre, c'était au tour du procureur du roi de souligner la distinction entre les deux prérogatives : «Il n'est mie question de haulte justice mais est question de voierie et drois de voierie. » 21

14. 7 juin 1488 et 19 décembre 1489, Z 23272, f. 41 v° et 136 (Saint-Germain-des-Prés) ; 7 octobre 1464 et 31 mars 1465, Z 23258 f. 88 et 112 v°; 10 décembre 1494 et 16 janvier 1495, Z 23261 (Saint-Éloi).

15. 14 février 1494, Z 23261 (rue Percée); 26 août 1464, Z 23258, f. 85; 13 mai 1490, Z 23260 ; 19 janvier 1482, Z 23271, f. 58 v° ; 28 janvier 1459 (rue Saint-Pol), Z 23257, f. 47 ; 10 janvier 1462 (rue de la Çalande), Z 23257, f. 132 v°.

16. Philippe de Beaumanoir, Coutumes de Clermont-en-Beauvaisis, éd. Sàlmon, Paris, 1970, chap. XXV : Des chemins, des marchans et des trueves, I, p. 367 et s. ; Jean Boutillier, Sommi rural, Paris, 1603, titre LXXXV : Des droicts des chemins et voiries, p. 497.

17. Décision 295 du Pseudo-Desmares, citée par Louis Tanon, op. cit. (n. 11), p. 92. Dans les registres des justices seigneuriales, des formules telles que « le prieur, à cause du prieuré a en ceste ville de Paris plusieurs beaulz droiz seigneuriaulx, haulte justice, moyenne et basse, droiz d'auvans, de voirie et tous autres droiz appartenant à haulte justice » (8 novembre 1493, Z 3260) sont courantes.

18. La compétence des juridictions royales pour connaître d'une rixe déclenchée sur la chaussée de la rue Saint-Honoré était justifiée contre l'évêque de Paris par le fait que « le roy est souverain seigneur et justicier et a justice ordinaire en la rue Saint-Honoré sur tout pavement et sur la croisié et pour ce le roy y fait fere les pavemens ». En effet, « le roy ne feroit mie le pavement en la justice de l'evesque et toutesvoie il fait fere tout le pavement de la rue Saint-Honore », 16 juillet 1426, Xla4794, f. 282.

19. Ces espaces avaient été pavés et affectés à la circulation après que la juridiction avait ete reconnue aux religieux. Ainsi, selon eux, «pavement ou ordre de rue ou disposition ne leur oste point leur iurisdiction ».

20. 16 juillet 1406, Xla4787, f. 389, v°.

21. 14 août 1432, Xla4797, f. 27.


Le contentieux de la voirie parisienne 215

L'intelligence de la voirie comme étant « des appartenances de la haute justice » était encore mise à mal par son rattachement direct à la police 22. Dans de nombreuses villes, ce pouvoir était entré, avec l'urbanisme 23, dans la compétence des autorités urbaines 24. A Paris, les missions de la prévôté des marchands étaient trop limitées pour heurter de front les attributions seigneuriales, mais la prétention du prévôt de Paris à être l'autorité ordinaire de «police publique » relâchait le lien entre la justice et la voirie. En 1407, le prévôt justifiait ainsi d'avoir contraint les habitants de la nie des Bourdonnais, dans la haute justice de l'évêque, à réparer le pavé, car « au prëvost de Paris appartient tout faire ce qui concerne la police de Paris en quoy est comprins pavemens » 25. Vingt ans plus tard, le procureur du roi utilisait un argument semblable pour légitimer la démolition des auvents rue aux Ours dans la haute justice de Saint-Magloire ; quoi qu'il en soit de la justice, il « appartient bien au roy d'avoir congnoissance du decorement de la ville et dez cités de son royaume et de faire garder que chascun ne puist fere esviers ou autres choses qui empunaisent et preiudicient la ville » 26.

Toutefois, à Paris, la voirie n'était pas seulement, ni même principalement, un pouvoir de police 27 : c'était avant tout, aux yeux des gens du roi, un droit domanial 28. Le « registre de Jean Sarrazin »,

22. Cette question restait d'actualité au milieu du XVT siècle. En 1556, à l'occasion d'un procès entre l'évêque de Paris et le procureur général du roi, lé premier assurait que le droit de police étant des appartenances de la haute justice et la voirie des appartenances de la police, la voine lui appartenait ; le second revendiquait au contraire la police générale de Paris pour le roi, Bacquet, OEuvres, I, Traité des droits de justice, chap. 28, p. .418.

23. Dans les cités d'Italie du XIIIe siècle, l'urbanisme apparaît comme « le seul domaine où cette autorité municipale vraiment hésitante encore se sente tenue et capable d'entreprendre une action efficace » Q. Heers, op. cit, p. 68).

24. Juliette Turlan, La commune et le corps de ville de Sens, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1942, p. 185 et s. ; Robert Favreàu, op. cit., p. 91 ; Louis Bernad, Millau, une ville de consulat, Millau, Impr. Arrières et Maury, 1938, p. 83 ; Michel Hébert, op. cit. (n. 2), p. 156-157 ; Pierre Duparc, La formation d'une ville : Annecy jusqu'au début du XVT siècle, Annecy, Société des amis du vieil Annecy, 1973, p. 89.

25. La compétence des hauts justiciers en matière de police n'était que subsidiaire, selon le procureur du roi : « Ce que fait et a fait le prévost a bien fait et comme ordinaire, ne l'évesque ne le puet empescher car au regart de la police publique, tous iusticiers à Paris doivent cesser », 24 janvier 1407, Xla4787, f. 475 v°.

26. 22 février 1424, Xla4793, f. 381.

27. En 1610, Loyseau reconnaît que bien que le droit de voirie, comme troisième chef de la police, était l'une des charges des édiles, les compétences étaient partagées à Paris : « Tenir les rues nettes et bien pavées (...) est la charge des commissaires du Chastelet» et les « tenir entières sans saillies, traverses, estaux ny autres entreprises (...) dépend de la charge du voyer de Paris », OEuvres, Lyon, 1701, Traité des seigneuries, chap. DC : «Du droit de police», p. 50. ... Raymond Cazelles, La réunion au domaine royal de la voirie de Paris, Mémoires de la société d'histoire de Paris et d'Ile-de-France, 1963, t. 90, p. 45 et s. Dans d'autres villes aussi, le droit de vome était regardé comme principalement domanial. C'était le cas à Soissons, comme l'affirmait

avocat du roi : « Le roy n'a point de demainne, n'a Reims, n'a Chaalons, mais secus a Suesson, ouïe roy a les bois, la rivière, la voirie et moult d'autres drois », 18 février 1412, Xla 4789, f. 224.


216 Katia Weidenfeld

voyer de Paris sous Saint Louis, dont une copie fut retrouvée à la Chambre des comptes en 145929, éloigna davantage encore le pouvoir de voirie de la haute justice. Il ne fut en effet pas seulement utilisé par le receveur-voyer pour conserver son indépendance à l'égard du roi 30. A raison, Delamare et Bacquet 31 y ont vu un puissant instrument de lutte contre les pouvoirs des seigneurs parisiens 32. Présentant la voirie comme « une justice en soi », indépendante de la haute justice, le registre du voyer laissait peu de place aux droits seigneuriaux. Contre les seigneurs parisiens 33, les gens du roi s'aidaient d'un article (§ 21) du mémoire du voyer et assuraient qu' « aucuns n'a voerie à Paris fors le roy et l'evesque et se le roy a une maison en Heu ou l'evesque a voerie, au roy appartient ». Pour répondre aux hauts justiciers qui limitaient le droit de voirie du roi à « sa terre » 34, les gens du roi invoquaient l'indivisibilité de la voirie. La prérogative royale excluait tout partage : « Le roy n'a point de voisin en voirie », disaient-ils 35. Au moment même où le roi revendiquait tout « droit, possession et saisine » sur le Rhône 36, ses

29. Ce registre suivi de deux mémoires anonymes est notamment édité dans Nicolas Delamare et Le Clerc du Brillet, Traité de la police, IV, Paris, J.-F. Hérissant, 1738, p. 647-650, et Dom Michel Félibien et Guy-Alexis Lobineau, Histoire de la ville de Paris, Paris, G. Desprez et J. Desessartz, Preuves, IV, p. 305 et s.

30. Peu après que Pierre de Saint-Amand eut apporté au bureau de la Chambre des comptes une copie du cahier de Jean Sarrazin, elle fut utilisée devant le Parlement. Le receveur et voyer du. roi, Hugues Bureau, était alors en conflit avec le procureur du roi pour le don d'un étal aux halles de Paris. Le receveur demanda à être reçu à prouver par des clercs de la Chambre des comptes « avoir veu les originaux de certain double par lui produit et mis devers la court et faisant mencion des drois appartenant au voyer de cette ville de Paris », 7 mai et 4 septembre 1460, Xla1484, f. 111 v° et 140 v°.

31. Nicolas Delamare, op. cit. (n. 29), p. 653 ; Jean Bacquet, Les (Boiras,. Lyon, 1744, Traité des droits de justice, chap. XXVIII : « Si les droits de police, de guet et de voirie, appartiennent aux hauts-justiciers, ou bien au roy», p. 416.

32. Si l'authenticité de la copie apportée au bureau des comptes par Pierre de Saint-Amand était douteuse, remarquons qu'avant 1460, des registres semblables étaient invoqués, et critiques. Le procureur du roi se référa à l'un d'entre eux contre les religieux de Saint-Martin-des-Champs en 1406 ; ceux-ci l'écartèrent : « N'y faitle registre ou lettre de la Chambre des comptes (...) par quoy tel registre ne fait point loy ne ordonnance, mesme que pluseurs ont voirie à Paris, cest assavoir chapitre de Paris, l'evesque, Saincte-Geneviesve, si ont ilz en leur terre », 16 juillet 1406, Xla4787, f. 389 v°. Un débat identique sur l'opposabilité du registre s'était élevé vingt ans plus tôt avec les religieux de Sainte-Geneviève, 26 mai 1388, Xla1474, f. 97.

33. 16 juillet 1406, X'a4787, f. 389 v° ; 9 juillet 1388, Xla1474, f. 121 v°; 26 mai 1388, X,a1474, f. 97.

34. Les religieux de Saint-Germain-des-Prés assuraient que « se le roy est souverain seigneur, il ne s'ensuit pas qu'il soit seigneur voier partout, mais il est certain du contraire », 30 mars 1394-, X'a1477, f. 297. Les religieux de Saint-Magloire répliquaient semblablement au procureur du roi que « se le roy est fondé de droit commun, ce serait en sa terre et non mie en la terre des religieux, se n'est en cas de ressort, et ont les religieux de Sainte-Geneviesve et chapitre de Paris droit de voierie en leur terre, aussi ont les religieux de Saint-Magloire», 12 août 1427, Xa4795, f. 145 v°.

35. 2 août 1423, Xla4793, £ .331 v°. Ou bien «nul ne part au roi», cité par Louis Tanon, op. cit. (n. 11), p. 117.

36. 28 août 1388, ORF, VU, 208.


Le contentieux de la voirie parisienne 217

officiers s'inspiraient de cet exemple pour étendre la prérogative royale aux voies terrestres, et en particulier aux rues parisiennes : «Comme nous veons que tout le Rosne est au roy, aussi toute la voerie appartient au roy quant il a une maison en la rue », assurait le procureur du roi 37.

Si dans les faits le monopole royal était loin d'être acquis, la présomption favorable au roi forgée par les registres de la Chambre des comptes imposait à ceux qui prétendaient exercer la voirie de présenter des titres valables. Dans presque tous les litiges de voirie élevés devant la cour du Trésor, le procureur du roi débutait sa plaidoirie eh rappelant qu' « au roy, a cause de son demaine appartient droit de voirie dans la ville de Paris, s'il n'appert du contraire par titré» 38. Puisque le roi était « fondé de droit commun d'avoir droit dé voieries », disaient les gens du roi, il appartenait à ceux qui venaient de jure speciali d'en rapporter la preuve 39. Cette conception donnait à la prérogative une coloration régalienne 40, parfois affirmée avec plus de clarté encore. Les religieux de Saint-Magloire, assurait le procureur du roi, «n'ont aucun droit de voerie quia viaria est de juribus regalie». La compétence en matière de voirie était semblablement refusée aux consuls du Puy-en-Velay, car « tout ce qui touche les voies publicques est regalie, si ne doit appartenir à autre qu'au roi» 41. A la fin du XVe siècle, l'avocat du roi, Le Maistre, alléguait même le chapitre Quae sint regalia des Constitutions de Sicile 42 pour prouver que les voies et rues publiques, et notamment celles de Paris, appartenaient au roi 43. À sa suite, les avocats du roi au

37. Contre les religieux de Sainte-Geneviève, 26 mai 1388, Xla1474, f. 97.

38. 10 février 1469, Zlf30, f. 158 v° ; « Le roi est voier par toute la ville de Paris s'il n'appert et que l'en face apparoir du contraire», 14 février 1476, Zlr38, f. 4; «au roy a cause de son demaine, compete et apartient la voirie de Paris et non a autre, s'il ne le monstre par filtre », 19 juillet 1471, Z 33, f. 197 v° ; « au roy appartient la voirie de la ville de Paris et n'y peut aucun prétendre voirie sans lettre et privilleee du roy », 10 janvier 1472, Zlr33, f. 289 v° ; 24 mai 1493, Zlf46, f. 180 v°.

39. 12 août 1427, X'°4795, f. 145 v°; 29 novembre 1434, Xla4797, f. 212. Gustave Dupont-Ferrier, Les origines et le premier siècle de la Cour du Trésor, Paris, Bibliothèque de l'École des Hautes Etudes, t. 266, 1936, p. 111.

40. Les personnes qui prétendaient posséder des regalia mère devaient en effet présenter des titres valables pour faire obstacle à Pimpossibilité théorique de séparer ces droits des « os du roi », Guillaume Leyte, Domaine et domanialité publique, Strasbourg, PUS, 1996, p. 300-301. L'impossibilité de concéder le droit de voirie, et par conséquent de le prescrire, était par exemple alléguée par le procureur du roi contre les religieux dé Sainte-Geneviève, 26 mai 1388, X,a1474, f. 97.

41. 6 août 1405; Xla8301, f. 20 v° et s.

42. LibriFeudorum, II, 56, c. unique. 1er septembre 1489, Xla8320, f. 252.

43. Les juristes contemporains inscrivaient également la voirie parmi les privilèges du roi, "Çonquement énumérés en inspiration directe de la liste de regalia dressée par Frédéric Barberousse à la diète de Roncaglia (1158) (cf. Georges Blondel, Étude sur les droits régaliens et la consùtuUon de Roncaglia, Mélanges Paul Fabre, Genève-Paris, SlatHne, 1972). Ainsi, Jean le Coq (Ques1944. ' éd Marguerite Boulet, Paris, Bibliothèque des écoles françaises d'Athènes et de Rome, t. 156,

**, p. 462) puis Bernard de Rosier (Patrick Arabeyre, La France et son gouvernement au milieu


218 Katia Weidenfeld

XVIe siècle n'hésiteraient pas à citer les Libri Feudorum à l'appui de leurs prétentions pour revendiquer la « propriété » royale des voies publiques 44. Mais, au XVe siècle, ce n'étaient encore que tartufferies 45 !

Au nom de la compétence ordinaire de police du prévôt de Paris et du caractère régalien des grands chemins du royaume, les gens du roi tentaient avec méthode 46 d'ôter la voirie aux seigneurs hauts justiciers. Des titres historiques étaient présentés pour justifier un « droit commun » en faveur du roi. Malgré leur authenticité douteuse, ils contraignaient les seigneurs à prouver leurs droits et donnaient à la prérogative revendiquée une allure régalienne. En avance sur la jurisprudence 47, ces réquisitions contribuèrent à infléchir lentement la nature du droit de voirie 48. On peut en outre voir dans les hésitations sur la qualification du pouvoir de voirie - justice, police ou domaine ? - la formulation embryonnaire d'une difficulté qui perdura jusqu'au XIXe siècle 49 : celle de la nature du droit exercé par les personnes publiques sur le domaine public. S'agissait-il d'une « surintendance » et d'une police ou d'un véritable droit de propriété ? Si, à l'extrême fin du Moyen

du XVe siècle, d'après Bernard de Rosier, Bibliothèque de l'École des Chartes, t. 150, 1992, p. 245-285) font figurer les voies publiques à côté dés fleuves navigables. En revanche, la voirie est absente des prérogatives revendiquées par les puissants feudataires (en 1415, par le comte Bernard d'Armagnac, BN, coll. «Doat», vol. 212, 157) et contestées par le roi (en 1445, contre le comte Jean IV d'Armagnac, Chronique de Mathieu d'Escouchy, éd. G. Du Freshe de Beaucourt, Société de l'histoire de France, Paris, Vve Renouard, III Pièces justificatives, 1864, p. 112).

44. Bacquet, Traité des droits de justice, 1744, chap. XVIII, p. 416.

45. L'opinion de Pierre Jacobi, selon lequel les Libri Feudorum, droit local et compilation privée, comportaient beaucoup de trufatorium, était partagée par certains avocats au XVe siècle (cf. infra), Pierre Jacobi, Aurea Practica, 1575, rubrica XII: «De iurisdictione ».

46. Cette manière de procéder pour accroître la compétence royale ne semble en effet pas propre à la voirie. Elle rappelle les agissements de l'aumônier royal au XIVe siècle en matière hospitalière, Léon Le Grand, Les statuts des Maisons-Dieu au XnT siècle, Revue des questions historiques, 1896, p. 101.

47. En 1379, le Parlement leva l'empêchement mis par le voyer et les officiers du Châtelet a une construction entreprise par. les chanoines de Saint-Merry dans leur cloître, 22 avril, X "28, f. 172 v°. Comme souvent, le Parlement s'efforçait de retarder sa décision définitive. Une décision par provision bénéficia ainsi aux religieux de Saint-Germain-des-Prés, 26 août 1389, Xa1474, f. 121 v°. Sans se prononcer sur la question de la voirie, le Parlement adjugea l'état aux religieux de Saint-Martin-des-Champs pour les rues situées hors des anciens murs de Paris, 14 janvier 1408, Xla55, f. 243. En 1427, le conflit pendant entre les religieux de Saint-Magloire et le procureur du roi commencé trois ans plus tôt n'était pas clos, mais les religieux continuaient a jouir de leur droit de voirie rue aux Ours, .12 août, Xla4795, f. 145 v°.

48. Ce n'est là qu'une illustration d'une réalité plus générale ; dès le XIVe siècle, les plaidoiries des gens du roi ancraient en effet dans les esprits une notion de la souveraineté qui trouvera son expression parfaite au XVIe siècle, Jacques Krynen, Note sur Bodin, la souveraineté^ les junstes médiévaux, Pouvoir et liberté. Études offertes à Jacques Mourgeon, Bruxelles, Bruylant, 1998, p. 64-65 ; Jacques Krynen, L'empire du roi. Idées et croyances politiques en France, XIIÏ-XV siècle, Gallimard, 1993, p. 403 et s.

49. Jean-Louis Mestre, Un droit administratif à la fin de l'Ancien Régime : le contentieux des coimmaaatés de Provence, Paris, Bibliothèque de droit publie, 1976, t. 121, p. 221 et s.


Le contentieux de la voirie parisienne 219

Age, des doutes subsistaient encore sur la réalité du pouvoir de

voirie, les espaces sur lesquels il s'exerçait étaient également imprécis.

Espaces publics et espaces privés

Seuls certains espaces étaient soumis au pouvoir de voirie. Les propriétaires privés étaient en effet libres d'utiliser leurs fonds privés, s'ils ne menaçaient pas l'intégrité des espaces publics (la voirie). Mais toute la difficulté à la fin du Moyen Age était de distinguer les espaces privés, sur lesquels aucun pouvoir de voirie ne s'exerçait, dès dépendances de la voirie. Pour la résoudre, les avocats s'interrogeaient sur la destination des espaces. Dans leur esprit, la voirie ne se limitait en effet pas aux rues et places stricto sensu mais englobait tous les lieux affectés au public.

Des litiges naissaient en particulier pour déterminer le statut des espaces soumis au pouvoir d'une église ou d'une communauté religieuse, cloîtres, cimetières et parvis des églises. Jusqu'au XIIIe siècle, ces espaces n'avaient pas été distingués physiquement des espaces publics : la vie marchande n'avait-eile pas pénétré les cimetières 50 ? Pour des motifs religieux et d'ordre public, des clôtures avaient parfois été élevées 51. Au XIVe et XVe siècles, les efforts des établissements ecclésiastiques pour fermer leurs dépendances au public 52 se heurtèrent aux autorités royales, municipales, et seigneuriales (même ecclésiastiques). Dans quelle mesure les parvis des églises, les cloîtres ou les cimetières n'étaient-ils pas des dépendances de la voirie, où toute construction était subordonnée à l'autorisation du seigneur voyer ?

Les premiers travaux d'agrandissement de l'église SaintEustache, en 143453, donnèrent lieu à un procès devant le Parlement. L'évêque de Paris forma une complainte en cas de saisine et houvelleté contre les marguilliers de l'église qui avaient débuté les travaux sans son autorisation 54. Assurant avoir toujours « jouy et usé

50. Histoire de la France urbaine. La ville médiévale, dir. Georges Duby, Paris, Le Seuil, 1980, p. 364.

51. Philippe Ariès, Essais sur l'histoire de la mort en Occident du Moyen Age à nos jours, Paris, Le Seuil, 1975, p. 34.

_ 52. L'histoire de la vie privée. De l'Europe féodale à la Renaissance, dir. Philippe Ariès et Georges Duby, Paris, Le Seuil, 1985, p. 438.

53. Amédée Boinet, Les églises parisiennes, Paris, Les Éditions de Minuit, 1958, I, p. 460. droit canon (X, 3, 48, 6) paraissait également, aux yeux de l'évêque, requérir sa permission.

permission. épiscopale était en effet nécessaire pour transformer un lieu profane en lieu saint, comme pour construire un nouveau lieu sacré. Cependant, elle n'était pas exigée pour agrandir ou réparer une église, Michèle Bordeaux, Aspects économiques de la vie de l'Église aux XIV et XV siècles, Paris, R. Pichon, 1969, p. 246.


220 Katia WeidenfeU

comme de leur chose » de la place, ceux-ci niaient la nécessité d'obtenir une permission épiscopale, car chacun « peut fouir, piquer et édifier sur le sien ». Pour montrer que la place ne faisait pas partie de la voirie, ils rappelaient l'existence ancienne d'un muret construit pour la séparer de la voie publique. Aucune rue ne passait plus par la place Saint-Eustache ; un chemin la traversait bien autrefois mais il avait été reculé sur les cinq pieds laissés vacants par le retrait d'un hôtel privé 50. Les mêmes arguments furent avancés par le prieur de Saint-Denis-de-la-Chartre pour prouver que la place devant son église n'était pas soumise au pouvoir de voirie du roi et s'opposer à l'autorisation royale d'y installer un pressoir 56. La place lui appartenait « en propriété et demaine », assurait-il, car anciennement elle était ceinte par de petits murs. La place « n'est que pour aller à l'église » et il « n'y a point de chemin publique ». A cette utilisation exclusive s'ajoutait le caractère sacré de la place : lorsque la place fut pavée, on y trouva des ossements 57. En démentant systématiquement la réalité de ces faits, le procureur du roi semblait reconnaître avec le prieur que le passage d'un chemin permettant de se rendre ailleurs qu'à l'église (ce qu'empêchaient des murets) justifiait de considérer la place comme un espace public et de la soumettre aux règles de la voirie.

Ce critère était également appliqué aux cloîtres et aux cimetières pour éviter leur appropriation par les communautés religieuses. Selon les consuls de Saint-Flour, le chapitre collégial de NotreDame ne pouvait clore son cimetière sans la permission de la municipalité. En effet, une voie le traversait et conduisait à une place

55. 28 août 1432, Xla4797, f. 35.

56. Le prieur avait loué la place à Thomas Bérengier pour y mettre un pressoir à verjus. Mais de nombreux inconvénients s'en étaient suivis : les lessives, les auges et les tonneaux empêchaient l'allée vers l'église. Le va-et-vient et le bruit qui en résultaient empêchaient le service divin. Aussi ne renouvela-t-il pas le bail en 1432. Thomas demanda alors au roi l'autorisation d'installer son pressoir. Elle lui fut accordée et contestée par le prieur. Une décision provisoire du Parlement de 1433 maintint l'ouvrage en l'état pour voir « comment la chose se porte ». L'année suivante, l'autorisation royale fut répétée ; à nouveau contestée, le Parlement décida de ne pas accorder la provision au procureur du roi, 14 août 1432, XIa4797, f. 27, 30 août 1432, X'a1481, f. 60 v°, 13 août 1434, Xla8302, f. 276, et 17 août 1434, Xla1481, f. 90.

57. Ce dernier argument ne présentait pas plus d'originalité que les précédents ; l'abbaye de Saint-Saulve, à Montreuil, l'avait utilisé à la fin du XIVe siècle pour montrer que la compétence de l'échevinage sur les « flégards » (c'est-à-dire les rues et les places) de la ville ne pouvait s'exercer sur la place Saint-Saulve. En 1390, le prévôt de Montreuil, puis le bailli d'Amiens et le Parlement de Paris, avaient jugé bien fondée la complainte des religieux contre les travaux débutés par l'échevinage sur la place Saint-Saulve, devant leur monastère, sans leur congé et licence, 9 juillet 1390, Xla36, f. 190 v°. Quelques années plus tard, l'abbaye contestait la reconstruction - sur un plan plus large — du beffroi municipal de la place en invoquant la présence ancienne de « sépultures de corps », 4 février 1393, X 1477, f. 49 v°. Mais le caractère public de la place sera reconnu au XVIe siècle, Jean Guilbert, Les institutions municipales de Montreuil-sur-Mer, Arras, Impnmerie centrale de l'Artois, 1954, p. 100.


Le contentieux de la voirie parisienne 221

publique et à un four ; c'était là un argument déterminant pour contrôler les constructions qui y étaient élevées 58. A Auxerre 59 comme à Tours 60, la fermeture des cloîtres décidée par les chapitres fut contestée, au nom de l'usage public ; le passage d'un chemin à l'intérieur du cloître imposait d'en maintenir l'accès fibre. La seule existence d'une voie n'aurait toutefois peut-être pas suffi à faire d'un cloître une dépendance de la voirie : ainsi les Auxerrois relevaient-ils soigneusement que ce passage était plus sûr que tout autre. Le chapitre de Tours se démarquait également de l'exemple du cloître Saint-Benoît, à Paris : si celui-ci devait rester ouvert, c'était parce qu'il était la seule voie d'accès à certaines maisons, à la différence de celui de Tours — qui pouvait donc être clos. L'intégration des cloîtres à la voirie semblait reposer sur la véritable nécessité de laisser leur usage libre au public.

Pour déterminer le statut de ces espaces hybrides qu'étaient les parvis, les cimetières ou les cloîtres, leur régime foncier était ainsi très secondaire par rapport à leur destination. Si les constructions et clôtures devaient y être autorisées, c'était que ces lieux servaient le public et ne pouvaient être supprimés sans lui porter préjudice. Cette définition de la voirie par son affectation au public contribuait en outre à forger un régime spécifique d'acquisition de la propriété.

Dans de nombreuses villes médiévales, les propriétaires cherchaient à agrandir leur maison en construisant des portiques surplombant la rue 61. Ces galeries posaient une difficulté à la sagacité des juristes 62. Outre la question de leur légalité 63, on pouvait en effet se demander si elles modifiaient le statut des espaces au sol.

A Saint-Flour, les galeries sur la voie publique étaient autorisées à partir du deuxième étage lorsque leur largeur n'excédait pas le tiers de la rue, sans solliciter de permission spéciale 64; les établissements d'étals et de tables sous les galeries privées étaient également

58. Albert Rigaudière, Saint-Flour, op. cit. (n. 10), p. 487.

59. 6 juin 1348, Xla12, fol 226 v°.

60. Selon le procureur du roi, les prérogatives de justice du chapitre étaient limitées par 1 affectation publique du cloître : « Supposé que ce feust en leur justice, encor ne povoient ilz faire barrière en lieu publique, contre le bien publique ; et se il ont en ceste matière aucun interest, ce n est qu interest prive et encor ne souffreroit on pas que feissent en leur cloistre telle barrière car c'est voye publique (...)», 3 janvier et 21 mai 1387, Xla1473, f. 258 v° et 345 v°.

61. Cf. Jacques Heers, Espaces publics, espaces privés dans la ville. Le Liber Terminorum de Bologne (1294), Paris, CNRS, 1984, p. 76.

62. La question avait suscité l'interrogation des romanistes : le principe selon lequel la jouissance du dessus devait emporter celle du dessous se heurtait au statut protecteur des voies publiques. Pour Bartholomeus Cepolla (f 1475), la solution à cette question résidait dans la coutume du lieu ; à défaut, le lieu sous la galerie (ou la gouttière) restait public. Tractatus de servituiibus, Paris, 1759, chap. «De scalis»,p. 169.

63. Guillaume Leyte, Domaine et domanialité publique, op. cit., p. 417.

64. Albert Rigaudière, Saint-Flour, op. cit. (n. 10), p. 215.


222 Katia Weidenfeld

licites et non soumis à autorisation. Sans se prononcer expressément sur ce point, la coutume sanfloraine semblait ainsi avoir reconnu que les espaces situés sous des galeries cessaient d'être des dépendances de la voirie. H en allait différemment à Paris. Non seulement l'établissement d'une galerie était soumis à une licence spéciale et dérogatoire 65, mais en outre l'usage du sol n'était pas toujours libre. Pour déterminer si le possesseur privé du dessus bénéficiait d'un droit d'accession 66 sur les espaces du dessous, les avocats parisiens liaient en effet le statut du dessous à son affectation. Cette difficulté fut soulevée devant le Parlement de Paris à propos de la maison de Jehan du Boiz, aux Halles. Construite sur deux piliers, elle se composait notamment d'une cave sous le sol et d'un évier au-dessus. Jehan installa un étal entre les piliers : était-il construit en un lieu public ? Pour montrer que sa prérogative sur cet espace le dispensait de requérir l'autorisation du seigneur voyer, Jehan invoqua son droit sur les espaces supérieurs et inférieurs : «Le dessoubz et le dessus est sien, ergo est le moien. » 67 Mais, tenant à l'écart ce prétendu droit d'accession, le procureur du roi maintint l'inclusion du lieu dans la voirie car un chemin public passait entre les deux piliers; même s'il n'était pas couramment usité, «pour la grant presse qui est de gens aucunes foiz, a si grant empeschement d'alans que faut aucunes foiz issir et aler par entre les piliers et n'y fait qu'il est seigneur de la maison ». L'espace situé sous l'évier demeurait ainsi public et restait soumis au seigneur voyer 68.

Même le droit d'accession fondé sur la possession principale du sol n'était pas facilement reconnu lorsqu'il était question d'espaces publics. Il fut allégué au début du xvic siècle par un poissonnier d'une place proche du Petit-Pont, qui désirait construire un toit pour abriter son étal 69. Aux voisins et à la prévôté des marchands qui invoquaient

65. Charles VI avait par exemple autorisé maître Pierre Lorfèvre à construire une traverse au-dessus de la rue du Plâtre, à Paris, pour son « grant aisément », à condition que cela ne cause aucun préjudice et, en particulier, que l'espace sous-jacent soit suffisant au passage des charrues, 14 juillet 1397, Delamare, Traité de la police, op. cit. (n. 29), IV, p. 685.

66. En droit privé positif, la propriété du sol entraîne une présomption de propriété sur le dessus et le dessous (C. civ., art. 552). L'article 173 du chapitre X des «Coutumes de Calais» (1583) {Nouveau Coutumier général, I, p. 12) affirmait que «quiconque a le sol peut et doit avoir le dessous et le dessus ». Mais Cepolla (f 1475), comme cette affaire, posaient le problème de la réversibilité de la règle : le propriétaire du dessus était-il présumé propriétaire du dessous ? Question que le droit positif a résolu par la négative.

67. Les propriétaires évincés du Petit-Pont firent également un usage critiquable du principe cujus solum, cujus celum en n'exigeant pas que le principal soit le sol ; ils assuraient ainsi qu' « il ont eu le haut et aussi le bas comme celiers, et puisqu'il ont solum et celum hune, et tout ce qui est de l'un à l'autre, par quoy ont eu la possession et retenue », 10 juillet 1410, Xla4788, f. 527 v°. Sur l'ensemble de l'affaire, Bernadette Auzary, Le Petit Pont, la passerelle et les plaideurs, Revue historique, 1986, t. 276, p. 273 et s.

68. 1er juillet 1406, X'"4787, f. 380.

69. 30 mai 1503, Xla8330, f. 375 v°.


Le contentieux de la voirie parisienne 223

la gêne que cet édifice causerait au passage et à la place publique, il répliquait que la propriété du sol lui donnait un droit sur le dessus : «Cujus est solum, ejus celum». Mais l'avocat des voisins, Bochart, rappela, sans être contredit, que cette règle s'entendait « inprivatis et non in bas publias ». Cette spécificité des lieux publics, ou affectés au public, qui empêchait l'appropriation du dessus par le seigneur du sol, avait été soulignée dès la fin du xrv 11 siècle. Le Parlement avait alors suivi le procureur du roi aux yeux duquel l'affectation publique d'un pont excluait de lui appliquer la règle superficies solo ceditn. Bien qu'il soit bâti sur le fonds des religieux de Saint-Germain-des-Prés, l'ouvrage était considéré comme public. En matière de voirie, soustraire les espaces, passants à la règle commune de l'accession répondait à une volonté de garantir leur affectation au public.

La protection de la voirie résultait également des obstacles mis à la modification; de son statut par l'action du temps. A la fin du Moyen Age, le changement rapide — et parfois occulte - des emprises sur le sol urbain invitait à se demander si une personne privée qui avait installé un édifice sur une rue ou une place pouvait se prévaloir d'une prescription acquisitive. Berthelot Pensart, propriétaire d'un étal sur les égouts de Paris, après les Bouticles, répondait affirmativement à cette question. Pour construire sur l'emplacement de son étal, disait-il, l'autorisation royale était superflue car le lieu était injundo prioato: « Si ledit fons avait autrefois appartenu au roy, si auroit il esté fait; privé per longum usum, qui est de plus de cent ans. » A cette règle, l'avocat du roi, Quatrelivrés, opposait rimprescriptibilité des dépendances de la voirie 71 : la possession invoquée par Berthelot ne pouvait être:qu'une «usurpation clandestine» et une « entreprinse sur le roy»- Quoi qu'il en soit, la présence de la maison n'était qu'une « souffrance et permission » et ne donnait aucun droit 72.

Toutefois, dans l'esprit des avocats, l'imprescriptibilité des dépendances de voirie était liée à leur affectation au public. Les lieux qui avaient perdu cette destination ne semblaient pas devoir bénéficier de règles exorbitantes du droit commun. Au début du XVIe siècle, Bochart affirmait ainsi que les anciens murs de la capitale étaient parfaitement prescriptibles. L'archiduc d'Autriche, eornte de Flandre et d'Artois, poursuivait les ouvriers de la ville pour la démolition de la tour de sa demeure élevée à la périphérie nord-ouest de la capitale, sur les fortifications de Philippe-Auguste.

70. Question 351, Questiones Johamis Galli, op. cit. (n. 43), p. 432.

71. Sur les fondements théoriques et l'évolution du principe d'imprescriptibilité des dépendances domaniales, cf. E. Meijers, Usucapione e prescripzione contro lo Stato, Études d'histoire du <™, t. IV, Leyde, 1966, p. 157 et s.

72. 17 janvier 1490, Zlf44, f. 285 v°.


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Mais selon les défendeurs, aucune réparation ne devait être allouée au roi des Romains car sa possession était irrégulière ; il ne pouvait en effet prétendre avoir acquis la propriété de l'édifice démoli, car « la tournelle dont est question qui estoit sur les murailles de la ville ne peut appartenir au demandeur, ymo ne la pouvoit prescripre contre la ville ». Après avoir prouvé une jouissance centenaire, Bochart repoussa l'argument tiré de l'imprescriptibilité des fortifications ; cette règle « s'entendroit des murailles qui font la closture de la ville, mais ceulx dont est question ne sont huiusmodi sed sunt patrimonium civitatis (...) car c'est dedans la ville et y a les autres murailles qui font la closture » 73. Si les fortifications n'étaient plus affectées à la défense de la ville, elles sortaient du domaine imprescriptible pour entrer dans le patrimoine de la cité. La distinction entre un « domaine public » et un « domaine privé » n'était sans doute pas une idée neuve 74, mais son utilisation par les praticiens mérite une attention. A la qualification, ils attachaient une conséquence : seul le domaine public méritait d'être gouverné par des règles de droit public, et notamment soumis au principe d'imprescriptibilité.

Ces exemples révèlent les efforts des juristes, à la fin du Moyen Age, pour définir les espaces publics. Ils cherchaient à les distinguer des autres lieux collectifs et surtout des fonds privés pour les soumettre à la surveillance du seigneur voyer. Dans les règles proposées pour définir la voirie, la notion d'affectation au public primait: étaient ainsi incluses dans la voirie toutes les dépendances permettant le passage du public. La protection de l'usage commun justifiait également d'écarter certaines règles applicables aux espaces privés, comme le droit d'accession ou la prescription acquisitive. Les conditions posées à l'exercice du pouvoir de voirie reflétaient une même volonté.

EXERCER LE POUVOIR DE VOIRIE

A Paris, la volonté de protéger les espaces publics se manifestait en particulier par la soumission des constructions à un régime d'autorisation préalable et par un contrôle de leur désaffectation.

73. 23 février 1504, Xla4845, f. 159.

74. Pierre Michaud-Quantin, Unwersitas. Expressions du mouvement communautaire dans le Moyen Age latin, Paris, Vrin, 1970, L'Église et l'État au Moyen Age, t. 13, p. 286-287 ; Jean-Louis Mestre, Introduction historique au droit administratif français, Paris, PUT, 1985, p. 131-132; Guillaume Leyte, Domaine et domanialité publique, op. cit. (n. 40), p. 219 et s.


Le contentieux de la voirie parisienne 225

Un régime d'autorisation

Toute construction sur la voirie devait théoriquement être autorisée par le seigneur voyer. Étaient ainsi soumis à une autorisation les édifices dont les fondements se trouvaient sur les voies publiques ou les places, mais aussi ceux qui longeaient les espaces publics pour s'assurer qu'ils respectaient bien l'alignement. A cette règle faisaient cependant exception les installations légères et provisoires. Contestée par les seigneurs, cette liberté semblait défendue avec succès au XVe siècle. En 1427, le procureur des habitants de Lagny, maître Jehan Larchier, affirmait ainsi qu'il ne « seroit besoing ausd. habitants d'aler demander congié pour fichier ung petit eschaffault pour y demourer deux jours ; et est accoustumé de lez drecier sans congié a Laigny et ailleurs » 75. Peu auparavant, les pêcheurs parisiens reconnaissaient que, « s'ilz vouloient fichier pieulx pour faire pons ou molins ou autre gros édifice permanent, il en convendroit prendre congié » des religieux de Saint-Magloire, mais toute permission était superflue pour « fichier une perche et arrester une nacelle » 76. Le Parlement acquiesça 77.

A l'exception des petites constructions, faciles à supprimer, l'autorisation du seigneur voyer était nécessaire. Il lui revenait ainsi d'apprécier si l'empiétement sur la voie publique était conforme, ou compatible, avec son affectation ; mais la redevance qu'il percevait à cette occasion 78 incitait à ne pas le laisser seul juge 7. Sa liberté de délivrer ou de refuser les autorisations d'édifier était en effet soumise au contrôle des tribunaux.

La loi du Digeste 80 qui accordait au prince la maîtrise des constructions sur les espaces publics énonçait également l'invalidité du congé accordé par le souverain in prejudicium alterius, sauf si le dommage causé à autrui y était expressément prévu. C'était sur ce fondement que les autorisations accordées par les seigneurs voyers, le

75. 29 juillet et 7 août 1427, Xla4795, f. 133 v° et 143 v°. Mais la question d' « urbanisme » n était pas seule en cause. En 1460, l'abbé de Lagny contestait encore aux habitants leur droit a élever annuellement, le jour de la Trinité, un échafaud de merrien qui servait de scène à un charivari, 23 et 29 mai, Xla8306, f. 246 et 251.

76. 27 avril 1422, Xla4793, f. 172.

77. André Bossuat, La pêche en Seine au XVe siècle, Mémoire de la Société d'histoire de Paris et d'Ile-de-France, 1963, t. .90, p. 68.

78. L'avocat du roi au Trésor considère même qu'une autorisation ne peut être accordée à titre gratuit. Le receveur de Paris, dit-il, ne peut pas «donner congié de faire ediffice en lad. voyne sans en faire ou paier prouffit au roy, pour une foiz ou par chacun an a tousiours », 17 janvier 1490, Z"44, f. 285 v°.

79. Le système d'autorisation préalable semblait en effet souvent fonctionner « dans un esprit plus fiscal qu'urbanistique », Jean-Louis Harouel, Histoire de l'urbanisme, Paris, PUF, 1981, p. 32-33.

80. D, 43, 8, Ne quid in loco publico vel itinerefiat, 2, § 16 (Si quis a principe).


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roi en tête, étaient déférées au juge 81. Comme dans les banals conflits de voisinage 82, le préjudice dont se plaignaient les voisins était souvent une privation de lumière 83. Mais il était parfois plus original : ainsi, des habitants de Troyes déploraient de ne plus voir Phorloge publique de la place depuis leur maison 84. Un apothicaire parisien craignait que l'étal du poissonnier ne corrompe son commerce ; la réponse de son voisin ne devait pas manquer de le piquer : « A ce que le poisson de mer gaste son espicerie, dit que ce n'est pas vrai mais au contraire lad. espicerie est mistron ordonnée condescente avec lesd. poisson et ne vault poisson de mer que d'autant que sa saulce est bonne et forte. » 85

Ces autorisations préjudiciables — sans déclaration et récompense des dommages causés — étaient cependant valables lorsque la cons* traction servait, outre l'intérêt particulier de leur bénéficiaire, une utilité publique ou commune. Malgré l'opposition d'un voisin dont la maison était plongée dans l'ombre, le lieutenant du Châtelet approuva, sur le rapport des jurés, la construction d'un pilier carré sur la voirie. L'enquête avait en effet révélé qu'en consolidant la structure de la maison, on éviterait sa ruine 86. En prévenant le risque d'un accident, le nouvel édifice répondait à un intérêt public qui permettait d'écarter le seul préjudice privé du voisin 87. En contrôlant la validité des autorisations de voirie, le Parlement se livrait ainsi à un bilan entre le préjudice causé et le profit apporté par la nouvelle construction. Cette souplesse lui permettait parfois de favoriser les opérations de restructuration du paysage urbain, hors de portée des autorités urbaines « faute de moyens de droit plus encore que

81. «Ne voier ne roy ne puevent donner congié d'ouvrer in loco publico en son préiudice», 23 avril 1406, Xla4787 f. 338 v° ; « Et n'a point acoustumé le prince de riens octroier in loco publico inpreiudicio alterius», 8 décembre 1433, X,a4797, f. 121 v°.

82. En 1414, Jehan Vasselier dénonçait par exemple l'oeuvre nouvelle de son voisin, monnayer de Montpellier, qui avait élevé son hôtel en obstruant certaines fenêtres de sa propre maison. En première instance, le juge des monnaies (compétent en raison du privilège du défendeur) avait autorisé la construction sous caution, mais le Parlement ordonna la démolition de l'ouvrage, 17 février 1414, Xla60, f. 200.

83. L'ouvrage de Berthelot Pensait serait ainsi préjudiciable « aux maisons voisines et leur empeschant leurs veues, qui est lumière publicque », 17 janvier 1490, Z"44, f. 285 v°. Jacques Voultre dénonçait le permis de reconstruire deux auvents accordé à Mathieu Macheco (place Baudoyer), car ils préjudiciaient à son « regart et veue franche et délivrée sur la place aux poulailles et autres veues», 18 mars 1508, Z 51, f. 204. Le droit romain prévoyait expressément l'hypothèse où un édifice ôterait le jour au voisin (D, 43, 8, 2, § 14).

84. 7 novembre 1463, Zlf25, f. 127. L'affaire ne trouva pas de solution et rebondit quinze ans plus tard, 21 mars 1477, Zir39, f. 104.

85. 24 mai 1493, Zlr46, f. 180 v°.

86. 23 avril 1406, Xla4787, f. 338 v°.

87. De la même manière, les époux Roussel n'obtinrent pas la démolition d'une galène qui masquait « entièrement la veue de l'ostel » et était « si bas[se] qu'un homme chargié ne pourrait passer par la » en raison de l'intérêt que présentait l'édifice pour la fortification de la ville, 1er août 1440, Xla4798, f. 246 v°.


Le contentieux de la voirie parisienne 227

d'argent » 88. C'est ce qu'illustre un procès perdu par le procureur du roi de Saint-Gengoux . Alors que le propriétaire d'une belle bâtisse devenue « vieille et caduque » s'apprêtait à la reconstruire à l'identique ■- ce qui ne nécessitait aucune autorisation —, les habitants lui firent remarquer que les anciennes galeries et les loges privaient la rue de jour et le prièrent « pro décore civitatis de bastir d'autre sorte ». D y consentit à condition qu'on lui permît de prendre deux pieds sur la rue « pour tourner une viz », et obtint l'autorisation du châtelain. Ce compromis n'était pas pour plaire au voisin. Comme il avait la chance de joindre à cette qualité celle de procureur du roi, il se pourvut devant le Parlement de Paris pour dénoncer son préjudice privé (privation de jour) sous.couvert du dommage public (empiétement sur la voie publique). Les juges de la Cour souveraine ne furent pas dupes ; ils confirmèrent l'accord car le second édifice était moins nuisible à l'intérêt commun que le premier 90.

Une hiérarchie immuable des intérêts, qui aurait conduit par exemple à toujours préférer la protection de la voirie à celle de la lumière, était ainsi exclue. Les praticiens préféraient apprécier concrètement les intérêts en présence : le préjudice causé aux voisins pouvait être accepté s'il était justifié par un profit réel et largement réparti.

La soumission des constructions à un régime d'autorisation avait ainsi un avantage : elle permettait un contrôle juridictionnel des utilisations privatives de la voirie. Mais le principe générait aussi la possibilité d'une contravention. Que devait-il donc advenir d'un édifice construit in loco publico sans autorisation ? A cette occasion encore, les avocats s'efforçaient de définir un régime propre aux lieux publics pour faciliter la démolition ou la régularisation des ouvrages clandestins.

Quand un particulier édifiait sur un fonds privé contre le gré de son propriétaire, celui-ci avait le droit d'abattre l'ouvrage propria auctoritate ; mais dès lors que la condition du terrain était incertaine, il devait recourir à la justice sous peine de se rendre coupable de voies de tait . Qu en était-il lorsqu'un fonds public, et non privé, était en jeu? En 1489, un avocat assurait que les particuliers pouvaient

88. Bernard Chevalier, Les bonnes villes de France du XIV au XVI siècle, Paris, Aubier-Montaigne, 1982, p, 225.

89. Saint-Gengoux-le-National, ch.-l. c. Saône-et-Loire, arr. de Mâcon.

90. 2 juin 1509, Xla4850, f. 582.

91. Ds suivaient en cela l'opinion de Jacobus de Arena (allégué) et de Bartole sur D, 39, 1. édifie sur le fons d'aultrui, on peut destruire de sa propre auctorité », 26 août 1494, A. 8322, f. 588 ; «Licitum est propria auctoritate tollere edificium factum in solo proprio», 2 décembre 1496, X,a8324, f. 19.

92. 4 janvier 1407, Xla4787, f. 462 v° ; 15 juin 1428, X,a4795, f. 277 v°.


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résister ymo vim facere pour maintenir l'affectation de la voie publique ; ses clients avaient toutefois préféré recourir à la justice 93. Pour éviter l'instauration d'une situation de fait préjudiciable au public, les avocats s'efforçaient également d'interdire les autorisations de construire « sous caution de démolir » sur la voirie 94. Selon eux, cet usage devait être écarté en faveur des lieux publics 95.

Si les voisins pouvaient réagir contre une construction illégale, se faire justice à eux-mêmes ou obtenir rapidement leur réintégration, la surveillance des constructions appartenait en propre aux seigneurs voyers. La possession d'un droit de voirie se manifestait en effet aussi bien par la concession d'autorisations d'édifier que par le droit « de oster les auvans et saillies faictes senz leur congé » 6. En exerçant ce pouvoir, le voyer pouvait interdire l'empiétement 97, ordonner sa démolition assortie d'une amende 98 ou même y procéder par voie de justice 99. Au-delà de ces aspects répressifs, le seigneur voyer intervenait souvent, non pour contester le bien-fondé de la permission, mais pour en réclamer la finance. Lorsque l'édifice, non autorisé, ne causait aucun préjudice à la voirie, le seigneur voyer pouvait en effet préférer l'assujettir à une redevance plutôt que réclamer sa démolition 100. Pour justifier l'exploit des officiers du prévôt de Paris,

93. 1er septembre 1489, Xla8320, f. 252. Allant plus loin, un autre avocat estimait que tout ouvrage fait au préjudice du bien public pouvait être démoli « eciam propria auctoritate », 23 juillet 1489, Xla4830, f. 400.

94. Avant l'obtention d'une décision définitive, il n'était en effet pas rare que cinq ou dix années s'écoulent. Les plaideurs essayaient donc, à défaut d'arrêt définitif, d'obtenir des décisions provisoires à leur profit. En matière de construction, le juge pouvait permettre de continuer les travaux lorsqu'ils n'étaient pas manifestement illégaux. Une précaution était toutefois prise : le maître d'ouvrage devait donner la garantie de démolir, s'il perdait sa cause.

95. Dans ce procès, les deux parties reconnaissaient qu' « on ne peut édifier data caucione in loco publico», 30 mai 1503, Xla8330, f. 375 v°.

96. 9 juillet 1388, Xla1474, f. 121 v°.

97. Défenses répétées des gens du Trésor, du Châtelet et du voyer de Paris aux regrattières de laisser leurs étaux place Baudoyer, 9 avril 1499, X'a8326, f. 248 v° ; défense à Marion de Hif de laisser son établi sur la chaussée, 3 mars 1469, Zlr30, f. 173 v" ; empêchement mis par les religieux de Saint-Éloi en un alignement baillé par le voyer de Paris, 19 décembre 1460, Z 23, f. 211.

98. Le procureur de Saint-Éloi requiert la condamnation de Guillaume Huet à 10 livres parisis d'amende et à démolition pour la construction d'une saillie sans congé, 16 novembre 1460, Z 23257, f. 89.

99. 4 septembre 1416, Marie-Claude. Guigue, Registres consulaires de la ville de Lyon (1416-1423), Lyon, 1882, p. 6.

100. C'est ce qui ressort par exemple d'un accord passé devant le Parlement de Paris entre l'archevêque et les échevins de Reims, le 2 juillet 1384, Pierre-Joseph Varin, Archives administratives de la ville de Reims, Paris, Crapelet, 1839-1847, III, p. 519. De même, le procureur du roi du bailliage de Troyes et les « voyeurs » de la ville avaient interdit aux religieuses de l'église Notre-Dame-aux-Nonnains d'édifier aucune saillie sans leur congé. Cette construction fut toutefois entreprise et les voyeurs et procureur commencèrent à démolir la nouvelle oeuvre. La cause vint en appel devant le Parlement. Le premier président, Guillaume de Sens, visita la saillie et ordonna qu'elle serait seulement démolie « par signe » pour maintenir la possession des voyeurs « par


Le contentieux de la voirie parisienne 229

qui avaient démoli l'étal de Jehan du Boiz aux Halles, le procureur du roi, après avoir remarqué que l'ouvrage empiétait sur la voie publique et que son propriétaire ne versait aucune finance au roi, assurait qu' « il ne loit a aucun édifier ou empescher en lieu publique (...) et si nuit, le roy le puet faire destruire ; et si ne nuit, y puet asseoir censé » 101. Cette option découvrait la tension entre les intérêts public et financier liés aux permissions de voirie. Si, en théorie, l'affectation au public devait prévaloir sur le profit du seigneur voyer — lors de l'octroi mais aussi du retrait des autorisations de voirie -, il n'en allait sans doute pas toujours ainsi 102.

La question des droits de l'occupant régulier de la voirie se posa à la fin du XIVe siècle, à propos d'un ouvrage construit rue Saint-Honoré, sur autorisation de l'évêque de Paris. Sollicités au moment des travaux, le procureur du roi au Châtelet et l'examinateur Martin Double avaient jugé qu'il n'était pas préjudiciable au roi. Six mois plus tard, le nouveau procureur, Guillaume Serveau, et Nicholas Chaon, revinrent sur l'appréciation de leurs prédécesseurs. Considérant que l'ouvrage était « au plus estroit lieu de la rue » et sur la voirie du roi, ils procédèrent à sa démolition 103. Selon eux, la tolérance d'un empiétement sur la voirie pouvait donc prendre fin à tout instant si le préjudice causé au public était établi. Le Parlement ordonna le rétablissement de l'ouvrage. Si cette décision n'autorise malheureusement aucune conclusion 104, les droits que donnaient les « concessions de voirie » aux preneurs d'étal paraissent plus clairement formulés à la fin du siècle suivant.

laquelle aucuns ne puet ou doit fere de nouvel en ycelle ville aucun édifice sur rue senz leur congié et licence ». Cependant, par grâce et faveur, les religieuses pourraient achever leur construcuon ; le bailli de Troyes taxerait l'amende et les dépens due par les religieuses pour avoir contrevenu aux défenses des voyeurs, 28 février 1398, X'c75, n° 80.

101. Cette solution empruntait encore au droit romain et à ses commentateurs, cf. Bartole sur D, 43, 8, 2, § 17, Si quis nemine prohibente.

102. Quelques exemples parisiens peuvent l'illustrer. La volonté royale de recouvrer les deniers des louages des étaux des Halles n'était pas indifférente à la révocation des autorisations gracieuses de vendre sous le «pilier Saint-Louis» de la salle du Palais, 5 février 1428, Xla4795, f 207 bis. L'obligation faite aux pêcheurs de vendre leur poisson à des lieux déterminés était sans doute davantage motivée par les droits du roi que par l'empêchement causé au passage, 9 mars 1426, XIa4795, f. 225 v".

103. 12 mars 1397, XIa4784, f. 306 v°.

^ 104. Les gens du roi mettaient en effet en doute le pouvoir de voirie de l'évêque et la légalité ne 1 autorisation initiale. Dans l'affaire qui rapporte la solution de ce conflit, le procureur du roi la justifiait par la présence de l'ouvrage, non sur la voirie, mais sur un espace privé à proximité dune maison (24 janvier 1407, Xla4787, f. 475 v°). Cette circonstance avait peut-être motivé arrêt ; mais celui-ci s'était peut-être simplement prononcé sur la légalité de la première autorisanon, ou avait estimé le préjudice causé au public insuffisant pour ordonner la démolition de 1 ouvrage.


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Devant une maison du coin de la porte Baudoyer appartenant aux marguilliers de Saint-Gervais, deux étals avaient été autorisés et baillés à rente en 1455 par le receveur de Paris, Hugues Bureau. Bien plus tard, ils se révélèrent préjudiciables à l'important trafic de la rue des Barres, par laquelle « passe tout le charroi qui vient de Gresve pour la provision de ceulx de la porte Baudoyer, rue Sainct Anthoine et autres rues ». A la requête des marguilliers et de leur locataire, les Maîtres des comptes ordonnèrent en juillet 1491 l'enlèvement des deux étals pro bono et utilitate rei publiée, en suivant les conclusions des procureur du roi au Châtelet et receveur de Paris. Pour ne pas léser les intérêts financiers du roi, les marguilliers reprirent à leur charge les rentes dues au Trésor pour les étals 105. L'ordonnance des Maîtres des comptes fut exécutée aussitôt ; mais il n'est pas exclu que le Parlement ait contrarié, sa pérennité 106. Toujours est-il qu'en 1493, le procureur du roi, les marguilliers et leur locataire, Thomas de Cutilly, devaient à nouveau agir devant la Cour du Trésor contre les poissonniers qui avaient réinstallé leurs étals 107. A Futilité publique et particulière alléguée par les demandeurs, les poissonniers opposaient l'irrévocabilité de leur contrat, dans la mesure où ils n'avaient pas failli à leurs obligations et avaient payé la rente régulièrement et sans retard. La révocation des concessions de voirie était sans doute possible juridiquement, si elle reposait sur une juste cause et un intérêt public, mais difficile à réaliser en pratique.

Le contentieux des autorisations de voirie traduisait une volonté de hiérarchiser les intérêts en jeu pour faire prévaloir l'utilité commune sur les intérêts privés, ou seulement financiers, à l'occasion de la délivrance des permis de construire, de la régularisation des constructions irrégulières, comme de la révocation des autorisations de voirie. Si les entreprises des particuliers étaient généralement visées, la justice s'intéressait également aux abus de ceux auxquels la garde des espaces publics était confiée. C'est ce que fait aussi ressortir le contentieux des désaffectations de la voirie.

105. Franck Raynal, Le quartier de la Mortellerie à Paris au XV siècle, Mémoire de maîtrise, Paris IV, septembre 1993, PJ IL 1, p. 107-110.

106. Les poissonniers rapportaient deux arrêts (dont l'un au moins était intervenu avant l'ordonnance des comptes) rendu en leur faveur après qu'il fut apparu au Parlement que Cutilly agissait par haine et pour prendre les deux places d'étal. A l'occasion d'un tout autre procès, un plaideur rappelait que le Parlement avait annulé la révocation d'un bail d'étals effectuée par le roi, 2 février 1491, Xla4832, f. 118 v°. . ■

107. 24 mai 1493, Zlr46, f. 180 v°.


Le contentieux de la voirie parisienne 231

La désaffectation des dépendances de la voirie

Trois exemples de désaffectation de lieux publics pour les convertir à un usage privé mettent en relief les limites des prérogatives du « gardien », du seigneur foncier, de l'autorité de police et même du seigneur voyer sur les espaces communs.

Une de ces opérations fut menée par les doyen et chapitre de l'Église de Paris qui possédaient la Halle de Beauce, rue de la Juiverie, depuis le début du XIVe siècle 108. Fermée une première fois sous Charles VI pendant dix-huit ou vingt ans, la Halle avait été à nouveau ouverte au public en 1416109. Le chapitre percevait un droit sur les ventes et devait en contrepartie entretenir l'espace marchand. On y vendait alors les blés de Beauce 110 amenés à Paris par les portes Saint-Jacques, Saint-Michel et Bordelles. Mais les aménagements fluviaux réalisés dans la deuxième moitié du XVe siècle devaient modifier cet état de chose 111 : le blé d'Etampes, acheminé par l'Essonne, était déchargé en Grève, et vendu sur la place voisine ; l'Eure, désormais navigable, permettait en outre de rejoindre la Seine, d'approvisionner Rouen ou de livrer le blé à l'Ecole Saint-Germain, Constatant la désuétude de la Halle de Beauce, la municipalité parisienne avait permis aux mesureurs et porteurs de cette halle d'exercer aux autres places marchandes de la ville. Pourtant, lorsque, en.,1488, les doyen et chapitre Notre-Dame s'avisèrent de la « clorre et applicquer a leur prouffit afin qu'elle ne feust inutile et a charge », le prévôt des marchands protesta vigoureusement 112. On ne devait tolérer que le chapitre s'empare d'un lieu - dont il était propriétaire - affecté à l'utilité de la chose publique. Ainsi, « que parties puissent clorre ladite halle et actribuer a leur

108. Philippe Auguste donna la halle de Beauce à son échanson en 1216, en y conservant 12 d. de cens. Les droits du chapitre de Paris étaient nés de l'achat qu'en fit Philippe Convers, chanoine de Notre-Dame, aux héritiers de Téchanson un siècle plus tard ; il amortit alors la halle en payant à Philippe le Long 105 livres tournois, Delamare, Traité de la police, Paris, 1705-1738, II, p. 56.

109. Ibid.

110. L'aire normale d'approvisionnement en blé de la capitale couvrait les plaines septentnonales de l'Oise et de la Marne ; les plaines céréalières du sud et de l'est n'étaient mises à contribution qu'en temps de pénurie, Jean Favier, Nouvelle histoire de Paris. Paris au XV siècle, Paris, Hachette, 1974, p. 289. C'était assurément le cas à la fin du XVe siècle ; Paris se fournissait alors principalement en Valois et Picardie, abandonnant aux Rouennais le blé de Beauce, mais en etait-il déjà ainsi au milieu du siècle ?, Robert-Henri Bautier et Michel Mollat, Trafic fluvial sur la Seine au pont de Meulan au milieu du XVe siècle, Bulletin historique et philologique. LXXXIV Congrès national des sociétés savantes, 1959, p. 251-296.

-: 111. Robert-Henri Bautier, La circulation fluviale dans la France médiévale, CXII Congrès national des sociétés savantes. Histoire médiévale, Lyon, 1987, p. 33 et s. ; René Gandilhon, La politique économique de Louis XI, Rennes, Impr. réunies, 1940, p. 265-266. 112. 2 mai 1488, Xla8319, f. 294.


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usaige ce qui est ordonné pour la chose publicque, il n'y a apparence ». Quand bien même le blé n'y serait-il plus mené, cela ne libérait pas le chapitre de l'obligation de tenir la halle ouverte" 3, car la ville y entreposait ses seaux, « croqs et crochets » pour abattre les maisons en cas d'incendie. La protection des espaces était ainsi indépendante de leur régime de propriété et exclusivement liée à leur affectation au public (comme dans le cas des rues et des places) ou au service du public (comme en ce cas). Le chapitre avait pourtant de bonnes raisons de poursuivre la désaffectation de la halle ; non seulement le commerce y était indigent, mais encore les immondices du quartier s'y accumulaient et la canaille de Paris s'y assemblait. La prévôté des marchands parvint peut-être à empêcher le « propriétaire » de désaffecter de sa propre autorité un lieu public, mais pour peu de temps 114.

Autres procès, autre défense. L'année suivante, la prévôté des marchands reprit en effet à son compte les arguments du chapitre pour justifier une opération de désaffectation dont elle avait eu l'initiative, comme autorité de police secondaire pour l'entretien et la sûreté des rues de la capitale 115, et seigneur foncier de la rue Percée 116. En 1489, les habitants des rues de la Harpe et des Poitevins se plaignirent à la prévôté des marchands de l'insalubrité de la rue Percée 1 7. Comme la Halle de Beauce, elle ne méritait plus le nom de rue mais celui de « cloaque ». A cela s'ajoutait qu'elle servait de repaire aux « mauvais garsons » et causait bien des difficultés au guet nocturne car les nombreuses rues transversales permettaient la fuite des malfaiteurs. La résolution de la prévôté de mettre fin à ces troubles s'accordait bien à la proposition que faisait Ambroise de Cambrai, maître des Requêtes de l'Hôtel, de clore à ses frais - et à son profit - la rue Percée, et - c'était là le principal - de verser soixante écus à la ville 118. Cambrai obtint des lettres royales, les présenta au prévôt de Paris (comme autorité de voirie ?) qui ordonna une enquête super commodo et incommodo, et à la Ville, qui autorisa la

113. Autrefois, une sentence avait imposé ce devoir aux locataires, Jacques le Chantre et sa femme.

114. Au début du XVie siècle, la halle de Beauce fut définitivement fermée : le chapitre de Paris fit lotir la place de maisons, Delamare, op. cit. (n. 108).

115. Si la police générale appartenait au prévôt de Paris, les prévôts des marchands et échevins furent parfois chargés de le seconder pour assurer la sécurité dans la ville ; l'entretien du pave de certaines rues leur revenait en outre, Georges Huisman, La juridiction de la municipalité parisienne, Paris, Ernest Leroux, 1912, p. 167-182.

116. 1er septembre 1489, Xla8320, f. 252.

117. L'insalubrité du quartier était ancienne ; dès le début du XV siècle, elle donnait des difficultés aux autorités royales, 2 décembre 1406 et 19 janvier 1407, BN, fr. 8114, f. 143.

118. Cette somme avait, selon la prévôté des marchands, été utilisée pour la fontaine de la porte Baudoyer.


Le contentieux de la voirie parisienne 233

fermeture de la voie située dans sa censive. Fort de cette permission et de ses lettres royales, Cambrai fit murer la rue. Mais c'était compter sans la vigilance des habitants de la rue de la Harpe dont les maisons donnaient sur la ruelle 119, du collège de Tours, des religieux de Fécamp, et du procureur du roi. Au nom de leurs aisances de voirie, les voisins demandèrent la démolition de la clôture au prévôt de Paris qui les renvoya devant le Parlement, à la demande de la prévôté des marchands « pour cuyder rendre la matière immortelle ». Au nom des prérogatives royales, le procureur du roi soutint leur action : « Il n'est loisible de faire fermer une rue publique ou y faire quelque chose de nouvel pour empescher l'allée et venue sanz l'auctorité du roy. » Or, les lettres royales ne suffisaient pas, il fallait attendre qu'elles soient entérinées. Que la rue soit incluse dans la censive de la ville n'y changeait rien, « vendre » ou «bailler a censive » les rues de la capitale était interdit. Seul le roi semblait ainsi maître de désaffecter les voies publiques et autoriser leur fermeture par des particuliers 120. Son pouvoir n'était pourtant pas aussi entier que voulait le suggérer l'avocat du roi, Le Maistre, en 1489, comme le révèle le contentieux, antérieur de quinze ans, sur la démolition du puits de la fontaine Maubué.

Là encore, c'était sur le fondement de la désaffectation de fait de l'ouvrage public que son utilisation privée avait été autorisée, mais, cette fois, l'administration royale elle-même y avait consenti selon une procédure régulière. Constatant que ce puits, situé en la grande rue Saint-Denis, était nuisible, le receveur du roi avait ordonné sa démolition et l'avait baillé à rente au propriétaire de l'hôtel contigu, un certain Broquet, pour douze deniers parisis et à charge de l'entretien de la place. Mais les voisins, parmi lesquels on comptait Robert Gueteville, conseiller au Parlement, Michon, avocat au Parlement, et Nicolas Louviers, Maître des comptes, ne l'entendirent pas ainsi : le puits était nécessaire, en particulier pour l'extinction des incendies. Sa désaffectation était d'autant plus inadmissible que le procureur du roi mettait en avant l'intérêt pécuniaire du roi: n'avait-il pas débuté sa plaidoirie en prévenant qu' « est ceste matière de périlleuse conséquence car on touldroit au roy plus de mil 1. de rente qu'il a a Paris se ce avoit heu » ? L'avocat de ces prestigieux voisins, G. Luillier, allait s'employer à poser des limites

119. La ruelle était utilisée pour l'entrée des chevaux et des bois ; ainsi «fauldroit que leurs chevaulx et leur boiz entrent par leurs salles et leur seront leurs maisons inutiles ». Quant au colège. ■e Tours, il prétendait posséder une petite place dans la rue où il allait édifier. Sur cette affaire, cf. aussi Yvonne-Hélène Le Maresquier-Kesteloot, Revue historique, t. 299-1, 1998, p. 62. _ 120. Par accord passé devant le Parlement, les voisins obtiennent la réouverture de la rue, 21 Juillet 1490, S 6756 FF-X-20, cité par Laurence Chouraqui, Entres les rues Hautefeuille et de la Harpe aux XIV et XVsiècles, Mémoire de maîtrise, Paris IV, 1988.


234 Katia Weidenfeld

aux prérogatives royales. Admettre que la voirie à Paris appartenait au roi ne revenait pas à lui reconnaître un droit de propriété sur les voies publiques mais un devoir de garde : « Voierie est via publica et in usu privatorum et en est le roy conservateur ; voirement le voier prent certain droit pour une foiz quant donne congié de mectre ung siège ou ung aulvant mais jamais pour ce n'y a rente constituée. » Ainsi, la rente payée par Broquet ne devait pas justifier la désaffectation du puits qui « estoit pour la chose publicque » 122. Leur procès introduit devant le prévôt de Paris, les voisins avaient demandé aux gens des comptes de les autoriser à remettre le puits en état, ce qui leur fut accordé après information. Le lieutenant du prévôt de Paris rendit à son tour une sentence favorable au droit du public. Le vice de procédure qu'alléguaient les gens du roi devant le Parlement ne devait sans doute pas leur permettre de faire triompher leur thèse. Si, comme le clamait Le Maistre en 1489, « il n'[était] loisible a aucuns d'empescher les voies publicques, de les vendre ne de les bailler à censive » 123, c'était en leur qualité de choses hors du commerce et non de propriétés royales, que les rues étaient protégées.

En droit, les espaces publics ne pouvaient ainsi être désaffectés sans respecter certaines formalités. Leur affectation au public, ou au service du public, limitait les prérogatives qui pouvaient s'y exercer; ni le « propriétaire » ni le seigneur censier ne pouvaient décider de leur propre chef la fermeture d'un Heu à l'usage du public. Le pouvoir du seigneur voyer était également limité par l'usage commun ; même le souverain n'était pas libre de préférer son profit pécuniaire à l'intérêt public et ne devait prendre prétexte d'une propriété sur les régales pour en décider arbitrairement la destination.

A travers les plaidoiries des avocats, les bases d'une théorie du « domaine communautaire » semblaient ainsi posées. Parler de « domaine public » et de « domaine privé » serait sans doute abusif, mais la volonté de distinguer les biens affectés au public et le patrimoine de la cité pour réserver aux premiers les règles « exorbitantes du droit commun » était manifeste. Critère essentiel de la définition de la voirie, l'affectation à l'usage public (ou au service du public) permettait de faire abstraction des autres qualités et d'imposer un

121. La seule finance autorisée, selon Luillier, était la somme payée lors de la délivrance de l'autorisation de voirie, qui pouvait être analysée comme une rémunération des services du voyer. L'impossibilité de fonder une rente annuelle sur les autorisations d'établissements d'auvents est reprise en 1556 par l'évêque de Paris : seul un droit payable en une fois était raisonnable, cite par Bacquet, Traité des droits de justice, 1744, chap. XVIÏÏ, p. 416.

122. Plus pragmatiquément, l'avocat ajoutait qu'il « n'y auroit grant perte de XII d. pour le roy», 30 août 1474, Xla4815, f. 295 v°.

123. Procès de la rue Percée, cité ci-dessus, 1er septembre 1489, Xla8320, f. 252.


Le contentieux de la voirie parisienne 235

régime propre aux espaces publics, indépendamment de la seigneurie foncière ou justicière. Cette originalité posait des difficultés aux avocats ; ils hésitaient à ne voir dans le pouvoir de voirie qu'un droit de garde ou de police et s'efforçaient d'y chercher un droit domanial, qui permettrait en outre de développer la prérogative royale. Cependant, au XVe siècle, la défense des espaces publics reléguait au second plan l'idée d'une propriété royale. Dans l'exercice quotidien de son pouvoir de voirie, le roi était présenté avant tout comme un conservateur ; usufruitier du domaine de la Couronne, le roi était semblablement considéré comme le gardien, non le propriétaire, des voies publiques. C'était comme biens hors du commerce que l'on cherchait à en interdire - ou à en contrôler - l'aliénation et que leur imprescriptibilité était affirmée. Protégés contre les abus des autorités, les lieux publics l'étaient également contre les entreprises des particuliers. Le principe de l'autorisation des empiétements sur la voirie s'imposait à Paris et permettait de soumettre à un bilan l'utilisation privative du domaine communautaire. La subordination des permissions de voirie à un intérêt supérieur au préjudice causé justifiait également leur révocabilité, même si cette règle paraissait encore hésitante.

Ancienne élève de l'École normale supérieure et AMN en histoire du droit à l'Université Panthéon-Assas (Paris H), Katia Weidenfeld est l'auteur d'une thèse sur les origines médiévales du contentieux administratif sous la direction du Pr Albert Rigaudière. Son mémoire de DEA, consacré à l'entretien des rues à Paris, a été publié dans la collection des «Travaux et recherches de l'Université Panthéon-Assas » (La police de la petite voirie à Paris à la fin du Moyen Age, Paris, LGDJ, 1996).

RÉSUMÉ

A la fin du Moyen Age, la définition et l'exercice de la voirie sont au centre de nombreuses contestations devant les juridictions parisiennes. Dans la capitale, les conflits entre le roi et les hauts justiciers conduisent les avocats à s'interroger sur la nature du pouvoir de voirie : haute justice, police ou domaine ? A cette incertitude s ajoutent des doutes sur les espaces soumis au pouvoir de voirie. Privilégiant le critère de l'affectation au public, les avocats s'efforcent d'y inclure tous les lieux de passage, écartant parfois des règles communes, telles que l'accession ou l'usucapion. Pour protéger la voirie, un régime d'autorisation préalable, sujet au contrôle du juge, est imposé. Outre les particuliers, les autorités sont surveillées pour éviter qu'elles ne privilégient leur intérêt particulier de propriétaire sur leur devoir de garde.

Mots clés : Moyen Age, Paris, voirie, contentieux, avocats, Parlement.


236 Katia Weidenfeld

ABSTRACT

In the late Middle Ages, the définition and the exercise of the « voirie » are contentious matters before Parisian courts. In the capital, conflicts between the king and the high justicers lead the lawyers to wonder about the nature of the « voirie » : high justice's prérogative, policing or state-owned right ? In addition to this uncertainty, some doubts remain about the places subjected to the « pouvoir de voirie ». By giving priority to the sign of public appropriation, the lawyers are at great pains to include in it ail the public thoroughfares. Thërefore, they hâve to dismiss some common rules, like accession or prescription. In order to protect the « voirie », a scheme ofprior permit is laid down, before the very eyes of the judge. Not only private individuals butalso the authbrities are under close supervision, aiming at preventing them from giving priority to their individual interests, as landowners, over their duties, as guardians.

Keywords : Middle Ages, Paris, public thoroughfare, litigation, lawyers, Parlement.


Reynald ABAD

Il y a peu, Pierre Chaunu regrettait de ne plus voir apparaître de nouveaux indicateurs quantitatifs trahissant le basculement religieux de Paris à la fin de l'époque moderne. Il craignait même que les historiens n'eussent épuisé toutes les ressources du « sériel » dans ce domaine 1. S'il est vrai que les pistes principales ont désormais été explorées, il reste que les hasards de la recherche peuvent encore réserver d'heureuses surprises. C'est ainsi qu'une enquête sur l'approvisionnement alimentaire de la capitale nous a permis de mettre au jour un indicateur jusque-là ignoré, qui est la consommation de viande en carême.

Rappelons que, depuis le concile de Latran IV au moins, les commandements de l'Eglise prescrivent clairement le jeûne, et en particulier l'abstinence de chair, entre le mercredi des Cendres et le jour de Pâques. Or, dans la France des XVIIe et XVIIIe siècles, les lois de l'Eglise étant aussi celles de l'État, les autorités civiles ont pour mission de veiller à la stricte observance du carême 2. A Paris, les juridictions compétentes suspendent durant six semaines le libre commerce des bestiaux et de la viande, en fermant à la fois les mar1.

mar1. Chaunu, Madeleine Foisil, Françoise de Noirfontaine, Le basculement religieux de Paris au XVIII siècle. Essai d'histoire politique et religieuse, Paris, 1998, p. 473.

, r la question des rapports entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel à propos de

( observance du carême, nous renvoyons à Michel Peronnet, La broche, l'épée et le goupillon : des interdits alimentaires ordonnés par Dieu, l'Église et le roi, dans De l'herbe à la table. La viande dans la fronce méridionale à l'époque moderne. Actes du Colloque organisé par le Centre d'histoire moderne de l'Université Pod-Vaihy en 1993, Montpellier, 1994, p. 251-283.

Revue historique, CGCI/2


238 Reynald Aboi

chés d'approvisionnement de la capitale et les boucheries de la ville. Tous ceux qui, pour des raisons d'âge ou de santé, ne peuvent faire maigre, ou prétendent ne pouvoir faire maigre, sont tenus de se fournir en viande auprès de l'Hôtel-Dieu, à qui la monarchie a confié le privilège exclusif de tenir la boucherie de carême dans la capitale. Cette situation originale fait que, durant six semaines, la totalité des bestiaux abattus dans la capitale sont achetés par l'Hôtel-Dieu. Or, grâce aux archives de l'établissement hospitalier, il est possible de retrouver, pour certaines années, le nombre de bêtes abattues durant la période d'abstinence, et, à partir de là, de déterminer quelle fut l'évolution de la consommation de viande à Paris en carême sous l'Ancien Régime, en particulier au XVIIIe siècle. Cette étude est naturellement motivée par le désir de savoir si l'on peut déduire de ces chiffres une quelconque modification de la pratique religieuse des Parisiens. Au demeurant, une telle hypothèse n'a rien de neuf, car, comme nous le verrons, certains contemporains de la fin du règne de Louis XIV débattaient déjà de la question du recul de l'observance en carême, en s'appuyant sur le nombre de bestiaux abattus par les soins de l'Hôtel-Dieu.

L'ambition de cette contribution est donc d'apporter une nouvelle pierre à l'étude de la pratique religieuse à Paris au XVIIIe siècle et, plus largement, au débat sur l'évolution du sentiment religieux et l'émergence de la déchristianisation 3. En effet, l'observance du jeûne dans cette période capitale du calendrier liturgique peut légitimement être considérée comme un indice majeur d'adhésion au catholicisme, au même titre que la présence aux offices, la participation aux confréries, les choix testamentaires ou encore l'attitude devant la conception.

Le débit de la viande par l'Hôtel-Dieu en carême : origines et modalités du privilège

A en croire le commissaire Delamare, les habitants du royaume de France observèrent si scrupuleusement les commandements de l'Église depuis l'apparition du christianisme jusqu'à la fin de

3. On comprendra qu'on ne revienne pas ici sur l'état de ce débat. D'autres chercheurs, bien mieux qualifiés, l'ont fait ailleurs. Pour un aperçu général de la question, nous renvoyons à Philippe Loupes, La vie religieuse en France au XVIII siècle, Paris, 1993, troisième partie, p. 151-221. Nous faisons nôtre cette réflexion de l'auteur sur la pertinence des analyses quantitatives en pareil domaine : « Certes, on pourra objecter que l'étude et la mesure des gestes religieux, en un mot de la pratique, ne nous font guère approcher des convictions profondes, ne nous permettent pas d'accéder aux replis de l'âme. Il est certes particulièrement difficile de sonder les reins et les coeurs. Mais, ces gestes, pour insuffisants qu'ils soient, sont dignes d'être pris en considération. »


L'évolution de la consommation de viande à Paris 239

l'époque médiévale, que, durant des siècles, la monarchie n'éprouva pas le besoin de réglementer le commerce des bestiaux et le débit de la viande en carême. Et il fallut attendre l'apparition de l'hérésie calviniste pour voir les autorités contraintes de promulguer des règlements en la matière 4. Quoique cette présentation soit manifestement inspirée par la vision idéalisée d'une France passée et toute catholique, il est évident que l'apparition du protestantisme, qui rejetait la pratique d'un jeûne long et formaliste au profit de courtes périodes de mortification, fit naître des difficultés pratiques dans les villes où cohabitaient les deux confessions, et en particulier à Paris. Les huguenots refusaient bien entendu de s'abstenir de chair durant le carême imposé par l'Église catholique, et ils entendaient pouvoir s'en procurer dans les boucheries ou les auberges. Mais deux actes royaux successifs, promulgués respectivement en 1549 et 1563, mterdirent à tous les commerçants, quels qu'ils soient, de vendre de la viande en carême. Sur ce point précis, la monarchie, en dépit des évolutions de sa politique à l'égard du protestantisme, n'a jamais varié, et si la décision de 1549 apparaît pleinement conforme à la politique d'intransigeance d'Henri II, celle de 1563, qui suit et interprète Fédit de pacification adopté la même année, n'est pas moins conforme à la politique de coexistence pacifique menée par Catherine de Médicis à cette date. En effet, le catholicisme, même tolérant, demeure la religion du roi, et ses prescriptions doivent trouver un appui dans la loi. L'édit de Nantes lui-même, s'il ne se prononce pas explicitement sur la question du carême, se montre néanmoins implicitement défavorable à une éventuelle liberté de débit accordée aux bouchers protestants durant cette période de l'année. L'article XX précise en effet que

■ « [Ceux de la religion prétendue réformée] seront tenus aussi garder et observer les fêtes indites en l'Église catholique, apostolique et romaine, et ne pourront es jours d'icelles besogner, vendre, ni étaîler à boutiques ouvertes, ni pareillement les artisans travailler hors leurs boutiques, et en chambres et maisons fermées, esdits jours de fêtes, et autres jours défendus, en aucun métier, dont le bruit puisse être entendu au dehors des passans et voisins (...). »5

Quoique les jours de carême ne soient pas à proprement parler des jours de fête, la relative imprécision de cet article et surtout l'emploi de 1 expression autres jours défendus pouvaient permettre de conclure à une confirmation implicite des actes de 1549 et 1563. En tous les

4. Nicolas Delamare, Traité de la police, 3e éd. augmentée, Paris, 1729, t. I, p. 336-337. ^n "tilise ici le texte de l'édit tel qu'il a été publié par Roland Mousnier dans L'assassinai d Henri IV, Paris, 1964, p. 301.


240 Reynald Abad

cas, au XVIIe siècle, tout comme au XVIe siècle, les bouchers parisiens ne furent jamais autorisés à commercer en carême, et les protestants furent contraints, du moins jusqu'à leur disparition officielle en 1685, de se procurer de la viande par d'autres moyens. Dans la première moitié du siècle, la plupart choisirent de se ravitailler à Charenton, qui constituait, depuis la construction du temple en 1606, le haut lieu du calvinisme parisien: dans ce petit bourg voisin de la capitale, on pouvait trouver des bouchers qui, du fait de la présence du culte réformé, débitaient de la viande en plein carême. Sans doute la chose n'était-elle pas aisée dans les années d'hystérie antiprotestante du règne de Louis XIII : sachant qu'en temps ordinaire les huguenots parisiens qui se rendaient au culte à Charenton devaient déjà supporter les sarcasmes et les insultes des habitants du faubourg Saint-Antoine, on peut imaginer qu'en carême ils n'étaient pas mieux accueillis lorsqu'ils revenaient à Paris avec de la viande. Remarquons d'ailleurs que c'est précisément durant une période de carême, qu'on déplora, en 1626, des actes d'hostilité plus marquée et même des brutalités à l'encontre des protestants, aux abords de la porte Saint-Antoine 6. Il est probable que le petit peuple catholique, et notamment la foule des domestiques des grandes maisons, se déchaînait plus violemment que de coutume au moment où les huguenots rompaient ouvertement avec la discipline de l'Église. Il faut ajouter que les protestants parisiens pouvaient aussi faire gras dans le bourg de Charenton lui-même, car, dès les années 1620, les auberges s'étaient multipliées non loin du temple et on y servait de la viande en carême. Mais, en 1659, une ordonnance de police mit un terme à cette tolérance et interdit tout débit de chair à Charenton 7. La mesure visait officiellement les mauvais catholiques, qui profitaient de la liberté accordée aux huguenots pour faire gras eux-mêmes, mais peut-être s'agissait-il aussi d'un coup de canif porté au statut des protestants parisiens.

6. Pour tous ces détails concernant la vie des protestants parisiens, nous renvoyons à Jacques Pannier, L'Église réformée de Paris sous Louis XIII de 1621 à 1629 environ. Rapports de l'Église et de l'Etal. Vie publique et privée des protestants. Leur part dans l'histoire de la capitale, le mouvement des idées, les arts, la société, le commerce, Paris, 1931, p. 211 et 213.

7. Ordonnance de police du 1er mars 1659. Nicolas Delamare, Traité de la police..., op. «'■ (n. 4), t. I, p. 338.

8. Cette ordonnance de police intervient au commencement de la période d'étouffement en douceur du protestantisme, que l'on fait débuter à la fin dû ministériat de Mazarin. On peut noter par ailleurs, en s'appuyant sur les analyses de Janine Garrisson, que l'interdiction de débiter de la viande en carême à Charenton prend parfaitement place dans cette série de mesures destinées a faire disparaître les « signes extérieurs » du protestantisme Janine Garrisson, L'édit de Nantes et sa révocation. Histoire d'une intolérance, Paris, 1985, p. 128-133 notamment). A certains égards, l'affaire a même quelque chose d'exemplaire, car s'il faut, d'une part, interdire au protestantisme d'afficher son hérésie à la faveur d'une pratique alimentaire distmetive, il importe, d'autre part, de l'empêcher de pervertir la vraie foi en offrant à des catholiques le moyen de violer les prescriptions de l'Eglise-


L'évolution de la consommation de viande à Paris 241

Quoi qu'il en soit, il devint vraisemblablement plus difficile de trouver de la viande à Charenton. Aussi les protestants furent-ils sans doute réduits à suivre la voie officielle qui leur était offerte : en vertu des édits royaux, ils étaient autorisés à acheter de la viande à l'Hôtel-Dieu, qui tenait une boucherie destinée en priorité aux catholiques que l'âge ou la maladie empêchait de jeûner.

En effet, depuis qu'on avait formellement interdit aux bouchers de débiter de la viande en carême, on avait organisé un commerce de substitution destiné à satisfaire les besoins alimentaires de tous ceux qui ne pouvaient faire maigre. En 1565 d'abord, une ordonnance royale avait renouvelé la défense de vendre de la viande en carême et confié aux hôtels-Dieu le soin de fournir les catholiques munis de dispense. Toutefois, il semble que cette disposition ne fut pas immédiatement appliquée dans la capitale : dans un premier temps, on confia à quelques bouchers nommément désignés le soin de garder leur échoppe ouverte dans les semaines précédant la fête de Pâques, comme cela se pratiquait les vendredis ou aux QuatreTemps. Mais, en 1575, l'Hôtel-Dieu de Paris reçut du Parlement le privilège de tenir ce qu'on allait appeler désormais la boucherie de carême . Cette décision présentait au moins trois mérites aux yeux des autorités : d'un point de vue pratique d'abord, c'était installer la boucherie à l'endroit où étaient concentrés un très grand nombre de malades et donc de catholiques dispensés du jeûne ; d'un point de vue religieux ensuite, c'était confier la viande et par conséquent l'observance du carême à une institution unique, beaucoup plus facile à contrôler que des bouchers disséminés dans Paris ; d'un point de vue financier enfin, c'était octroyer une source de revenus potentielle à un établissement dont les besoins allaient sans cesse croissant. En vertu de ce privilège, les étals de l'Hôtel-Dieu sont devenus, dès la fin du XVIe siècle, le seul lieu à Paris où les catholiques dispensés et les protestants avérés purent trouver légalement de la viande, à condition de présenter des certificats, attestant, pouf les uns, leur incapacité, et, pour les autres, leur religion 10.

Tout au long du carême, l'Hôtel-Dieu a donc le privilège exclusif, mais aussi la lourde responsabilité, d'approvisionner la capitale en bêtes de boucherie, d'abattre les bestiaux à proportion des besoins et de débiter la viande au public. Contrairement à ce que 1 on pourrait penser de prime abord, l'établissement hospitalier n'est pas sans expérience dans ces domaines, car durant le reste de

9. Nicolas Delamare, Traité de la police..., op. cit. (n. 4), t. I, p. 337-338. 10. Cela est parfaitement explicité dans l'arrêt du Parlement du 15 janvier 1657, BNF, Mss, cou. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 163.


242 Reynald Abad

l'année, c'est-à-dire durant la période dite de charriage 11, il a coutume de subvenir à sa propre consommation de viande, sans utiliser les services des bouchers de la capitale. Par conséquent, ses responsables ont une certaine connaissance de ce que sont le commerce des bestiaux et le métier de la boucherie. D'ailleurs, l'Hôtel-Dieu dispose, dans l'île de la Cité, d'infrastructures adaptées, composées d'étables et de bergeries pour abriter les troupeaux, et de tueries pour les mettre à mort et les découper. Aussi, durant le premier XVIIe siècle, les administrateurs de l'établissement hospitalier n'ont considéré et géré la boucherie de carême, destinée à approvisionner toute la capitale, que comme une extension temporaire de leur propre boucherie de charriage, créée pour les besoins particuliers de l'Hôtel-Dieu. Cette manière assez singulière de considérer le privilège de l'établissement se traduisait par le fait qu'un adjudicataire unique était choisi chaque année, pour fournir toute la viande nécessaire, tant en charnage qu'en carême. Il est vrai que l'opération n'était pas sans présenter des avantages financiers. En effet, les administrateurs de l'Hôtel-Dieu négociaient les clauses de l'adjudication annuelle, en utilisant au mieux leur privilège de carême : en échange de l'exclusivité du débit de la viande à Paris durant la période d'abstinence, l'entrepreneur-boucher signataire consentait et s'engageait à ravitailler l'hôpital durant toute l'année à un prix nettement inférieur au cours du marché 12. Cela revenait en d'autres termes à faire payer, à tous ceux qui consommaient de la viande durant le carême, une partie de celle distribuée aux malades de l'Hôtel-Dieu pendant le charnage. Un tel arrangement n'était d'ailleurs pas foncièrement en contradiction avec les intentions des autorités, qui manifestaient avec constance le souci de procurer des secours au plus vénérable établissement hospitalier de la capitale, sans avoir à recourir trop largement aux deniers publics.

Pourtant, dans les années 1650, le mode de gestion de la boucherie de l'Hôtel-Dieu fut profondément modifié. En effet, la faiblesse du prix payé par l'établissement pour sa viande finissait par engendrer des effets pervers : les adjudicataires, qui cherchaient naturellement à rentabiliser leur contrat, arguaient de cette modicité, d'une part, pour fournir une marchandise de piètre qualité a

11. Le charnage désigne le temps durant lequel la consommation de chair est autonsee par l'Église. Sous l'Ancien Régime, les professionnels du commerce des bestiaux et de la bouchene ont coutume de diviser l'année en deux périodes inégales : le carême d'une part, le charnage d'autre part.

12. Les grands principes de ce type d'adjudication nous sont connus indirectement par » présentation qu'en font les administrateurs de l'Hôtel-Dieu et qui se trouve reprise dans les requêtes du procureur général du Parlement, en préambule à l'arrêt du 26 février 1656, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 175.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 243

l'Hôtel-Dieu durant l'année et, d'autre part, pour vendre la viande au public à des prix prohibitifs durant le carême. En 1655, les administrateurs décidèrent donc de dédoubler l'adjudication en concluant deux contrats de fourniture distincts, l'un pour le charnage et l'autre pour le carême : par le premier, ils s'engagèrent à payer un prix normal pour la viande destinée à l'Hôtel-Dieu et, par le second, ils concédèrent le privilège de carême pour l'année 1655 en échange d' « une somme assés notable ». De manière assez prévisible, cette précaution s'avéra insuffisante. L'adjudicataire de la boucherie de carême, qui ne disposait que de quelques semaines pour rentrer dans ses fonds, fut amené non seulement à vendre la viande à un prix excessif, mais aussi à en procurer à quiconque en demandait, sans chercher à vérifier si l'acheteur était bien muni d'une dispense 13. En théorie, de tels abus étaient impossibles, car le Parlement jouissait du pouvoir de contrôler le débit de la viande en carême. Une fois au moins, en 1624, les magistrats avaient édicté des règles très précises en la matière, puisqu'ils avaient ordonné au boucher choisi par l'Hôtel-Dieu cette année-là de « vendre et débiter [la viande] a bon prix et raisonnable, faire registre des permissions, quantité, qualité, prix de la chair et a qui il la vendra, [et] en certifier la Cour de huitaine en huitaine sur peine d'amende arbitraire» 14. Le Parlement montrait par là son souci de surveiller les pratiques commerciales de l'adjudicataire et d'empêcher que les personnes non dispensées fussent autorisées à se procurer de la viande. Mais, dans les faits, les abus des années 1650 montrent qu'il était difficile d'imposer au boucher de l'Hôtel-Dieu des règles si contraires à ses intérêts. On atteignit manifestement un point de non-retour en 1655, puisque l'Hôtel-Dieu poursuivit son adjudicataire en justice, pour la manière dont il avait tenu la boucherie de carême.

Tirant les conséquences d'une telle situation, les aclrninistrateurs décidèrent en 1656, sans doute avec l'encouragement des autorités, de ne plus adjuger leur privilège à l'avenir, « mais plutost de le tenir par leurs mains », en prenant délibérément le risque de « hasarder le profit [qui] revenoit à l'hôtel Dieu » 15. En effet, la disparition de la procédure d'adjudication revenait à abandonner la ferme pour la régie. Autrement dit, les administrateurs renonçaient au revenu fixe

_ ' 13. Sur tout cela, consulter l'arrêt du Parlement du 26 février 1656, BNF, Mss, coll. « Joly de Heury», vol. 45, dossier 457, fol. 175-176.

14. Arrêt du Parlement du 16 février 1624, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 165.

. 15. Arrêt du Parlement du 26 février 1656, BNF, Mss, coll. « Joly de Fleury », vol. 45, dossier 457, fol. 176.


244 Reynald Abad

que leur assurait leur boucher, soit que ce revenu se traduise, comme en 1655, par un paiement direct, soit qu'il se traduise, comme autrefois, par un rabais sur le prix annuel de fourniture de la viande. Dès lors, le bénéfice que l'Hôtel-Dieu tirait de son privilège devint fluctuant et même aléatoire : il s'agissait simplement du solde commercial obtenu après avoir soustrait du montant des ventes, les sommes engagées pour les achats de bestiaux et la rémunération d'un personnel de boucherie plus abondant qu'à l'ordinaire. La réussite financière de l'opération n'était donc pas assurée, d'autant qu'on attendait de l'établissement hospitalier qu'il cédât la viande à un prix modéré. D'ailleurs, dès le carême 1656 ou 1657, un concert de plaintes et de rumeurs s'éleva contre l'Hôtel-Dieu au prétexte que le tarif de sa boucherie était encore trop élevé. Pour faire taire les protestations, le Parlement crut bon d'assurer publiquement que l'établissement ne tirait qu'un gain modique de son privilège, et il menaça même de poursuites tous les esprits malveillants qui persisteraient à insinuer le contraire 16. De toute façon, la marge de manoeuvre des administrateurs de l'Hôtel-Dieu ne tarda pas à être rigoureusement encadrée, puisque, vraisemblablement à partir du règne personnel de Louis XIV, les autorités fixèrent le prix de vente de la viande en carême.

Cette décision administrative s'inséra dans le rituel immuable suivi par les diverses juridictions à l'approche de la période d'abstinence. Chaque année, le Parlement commençait par rendre un arrêt visant essentiellement à régler les conditions du débit de la viande en carême : les magistrats précisaient le nombre des étals qui seraient ouverts au public par l'Hôtel-Dieu et la nature des certificats à présenter pour y obtenir de la viande. Quelques jours plus tard, le roi promulguait une ordonnance portant principalement sur la protection du privilège de l'Hôtel-Dieu : le monarque confiait à un officier de robe-courte de la capitale la mission de réprimer la fraude durant le carême, en poursuivant, dans et hors de Paris, tous ceux qui se livreraient à un commerce clandestin. Enfin, quelques jours plus tard, le lieutenant général de police rendait une ordonnance arrêtant le prix auquel la viande serait vendue par l'Hôtel-Dieu tout au long du carême à venir 17. Cette décision pesait

16. Arrêt du Parlement du 25 février 1658, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 171-172.

17. Cette procédure en trois temps est exposée en détail par Delamare, qui produit à titre d'illustration l'arrêt du Parlement du 2 janvier 1704, l'ordonnance de Louis XIV du 9 janvier 1704 et celle de D'Argenson du 10 janvier 1704 (Nicolas Delamare, Traité de la police..., op- aL (n. 4), t. I, p. 338-339). Mais, dès avant l'existence de la lieutenance générale de police et la fixation du prix de vente de la viande, la procédure se déroulait à l'identique, comme l'atteste un correspondant de Colbert, qui explique, en 1664, que « tous les ans, il y a des ordres du roy, un


L'évolution de la consommation de viande à Paris 245

évidemment très lourd pour les administrateurs, qui devaient chercher à tirer le meilleur profit possible de leur privilège, tout en se voyant imposer, en amont, le prix des bestiaux achetés et, en aval, le prix de vente de la viande au détail. Néanmoins, l'Hôtel-Dieu a trouvé son compte dans la régie et il s'est longtemps refusé à envisager le retour à une procédure d'adjudication. Pourtant, on le lui a proposé. En 1749 par exemple, un particulier offrit de prendre à ferme la boucherie de carême, en avançant divers arguments plus ou moins pertinents : l'établissement bénéficierait chaque année d'un revenu certain, il s'épargnerait les peines d'une gestion directe, et il détromperait tous ceux qui s'imaginaient que l'Hôtel-Dieu tirait des Sommes immenses de sa régie 18. Les administrateurs rejetèrent catégoriquement cette proposition et se promirent de faire de même à l'avenir : «Jamais on ne doit L'adopter quand ce ne seroit que par la crainte que Lhotel Dieu ne perde insensiblement son Privilège de vendre la viande pendant le Caresme ; ce qui fait un profit pour les pauvres. » 19 En vertu de ce principe, l'Hôtel-Dieu continua à assurer lui-même le débit de la viande, du moins jusqu'au début des années 1770, période à laquelle, nous le verrons, la situation changea radicalement.

Que la boucherie de carême soit affermée à un entrepreneur-boucher ou tenue en régie par les administrateurs, les difficultés pratiques sont les mêmes. Il faut d'abord se procurer des bestiaux en nombre important à une époque où le commerce des bêtes grasses est en grande partie gelé, du fait de l'abstinence qui s'observe dans tout le royaume. Cela suppose notamment de profiter au mieux des ressources que peuvent offrir les terroirs des environs de la capitale et de passer des contrats avec des marchands de bestiaux afin de se ravitailler dans les provinces plus lointaines. Ensuite, l'Hôtel-Dièu doit augmenter de manière prodigieuse les capacités de sa tuerie, pour faire face à un afflux de bêtes grasses

arrest du parlement et une ordonnance de la police » à propos de la boucherie de carême de 1 Hôtel-Dieu (lettre du 21 février 1664, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, recueillie et mise en ordre par Georges-Bernard Depping, Paris, 1850-1852, t. 1, p. 700-701).

18. H n'est sans doute pas innocent que ce particulier ait proposé de détromper le public à propos des revenus de l'Hôtel-Dieu. En effet, il semble que la richesse et la gestion de cet établissement aient été un objet de rumeur au XVQT siècle. C'est ce que suggère par exemple la lecture A Lo uis- Sébastien Mercier, qui écrit : « Il est presque impossible de savoir quels sont les revenus ae Hotel-Dieu. Ils sont immenses, et ce qui le ferait croire, c'est l'attention que l'on a d'en dérober la conanaissance au public. » Plus loin, il ajoute : « On croit pouvoir assurer que le revenu de notel-Dieu est tel qu'il suffirait pour nourrir presque la dixième partie de la capitale ; et le patrimoine sacré des pauvres se trouve livré aux vices d'une administration insuffisante, pour ne pas dire plus» (Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, Jean-Claude Bonnet éd., Paris, 1994, t. I, P- 681 et 683).

ri 19 Sur cette affaire, consulter BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 170, dossier 2747, fol. 382-383.


246 Reynald Abad

beaucoup plus important qu'à l'ordinaire. A cette fin, les administrateurs embauchent des dizaines de garçons bouchers,, qu'il faut naturellement rémunérer, nourrir et désaltérer, d'autant qu'à en croire les témoignages médisants de certains contemporains, ce type de personnel puise l'essentiel de ses forces dans le vin 20. En 1733, la boucherie de carême emploie exactement 85 garçons bouchers, qui se consacrent en permanence à la mise à mort et à la découpe des bestiaux. Cette année-là, le travail est d'ailleurs si intense que ces employés exigent et obtiennent du supérieur des prêtres de l'Hôtel-Dieu qu'on les nourrisse avec de la viande 21. Cependant, même après l'abattage, les responsables de la boucherie de carême sont encore loin d'être au bout de leur peine. Dès que les bestiaux sont découpés, les morceaux doivent être livrés à ceux qui les débitent au public. Aux origines et jusqu'aux années 1620, la manutention était quasiment nulle, puisque la boucherie de carême consistait en un unique étal, installé par les soins de l'hôpital sur le parvis Notre-Dame 22. Mais, dans la suite, l'extension de la capitale et l'augmentation corrélative de sa population obligèrent à ouvrir des échoppes dans divers quartiers de Paris. Afin de limiter les frais de distribution, l'Hôtel-Dieu a été autorisé à utiliser gratuitement les locaux de certains bouchers, durant la période d'abstinence. Chaque année, l'arrêt du Parlement qui fixe les conditions du débit de la viande en carême, fournit la liste précise des boucheries qui seront ouvertes au public. Sur le plan juridique, les magistrats ont mis en place une véritable procédure de réquisition au profit de l'établissement hospitalier, comme le prouve cet extrait de l'arrêt du 15 janvier 1657 :

« [La Cour] enjoint aux propriétaires et locataires des dittes boucheries d'en donner les clefs aux administrateurs ou a ceux qui seront par eux proposés, et en cas de refus [permet] d'en faire faire ouverture par le premier serrurier sur ce requis, [ordonne] qu'il sera dressé procès-verbal de l'état auquel les lieux se trouveront lors de l'ouverture, pour les rendre en pareil état la veille de Pasques, et sans que les propriétaires ni locataires puissent prendre ni exiger aucunes choses pour les loyers ou occupation pendant ledit temps. » 23

20. [Claude-Humbert Piarron] de Chamousset, OEuvres complettes de M. de Chamousset, contenant ses projets d'humanité, de bienfaisance et de patriotisme, Paris, 1783, t. I, p. 359.

21. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 124, dossier 1137, fol. 215.

22. C'est ce que montre par exemple l'arrêt du Parlement du 16 février 1624, qui précise que les malades feront prendre la viande qui leur est nécesaire « a la boucherie de l'hôtel Dieu près N 1" Dame et non ailleurs », BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 45, dossier 457, fol. 165.

23. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 163-164.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 247

Les sources rencontrées ici ou là montrent que l'établissement hospitalier a occupé un nombre croissant de boucheries au fil des décennies : en 1654 de même qu'en 1704, on en compte cinq, dont celle de l'Hôtel-Dieu lui-même, en 1734 sept, en 1751 huit, en 1754 neuf, en 1763 dix 24. Cette montée en puissance exige d'organiser un va-et-vient de plus en plus rapide entre les tueries de l'Hôtel-Dieu et les échoppes dispersées dans la capitale. Par ailleurs, les administrateurs doivent embaucher un nombre toujours plus grand d'étaliers, c'est-à-dire de garçons bouchers chargés de tenir les échoppes et de vendre la viande au public 25. A tout cela, il faut ajouter enfin le lavage et la cuisson des bas morceaux — exclusivement débités à la boucherie de l'Hôtel-Dieu, qui fait aussi office de triperie 26 -, ainsi que la préparation et la vente des peaux et des suifs.

Sur un tout autre plan, les administrateurs ont pour mission de veiller à la défense du privilège de l'Hôtel-Dieu. En d'autres termes, ils doivent s'employer à seconder, voire, le cas échéant, à stimuler la monarchie dans sa lutte contre la vente frauduleuse de viande en carême 27. En effet, tout au long de la période, et particulièrement sous le règne de Louis XIV, de nombreux Parisiens sans dispense se

24. En règle générale, les mêmes sites sont réoccupés d'une année sur l'autre, et, périodiquement, un nouveau site vient s'ajouter à la liste. Toutefois, comme cette règle souffre des exceptions, nous choisissons d'exposer en détail le dispositif géographique mis en place par l'Hôtel-Dieu pour ces quelques années :

Sites des boucheries occupées en 1654 : Hôtel-Dieu, faubourg Saint-Germain, porte Saint-Honoré, Marais du Temple, porte Montmartre. Arrêt du Parlement du 31 janvier 1654, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 168.

Sites des boucheries occupées en 1704 : Hôtel-Dieu, faubourg Saint-Germain, porte Saint-Honoré, Marais du Temple, Beauvais. Arrêt du Parlement du 2 janvier 1704, Nicolas Delamare, Traité de la police..., op. cit. (n. 4), t. I, p. 338.

Sites des boucheries occupées en 1734: Hôtel-Dieu, faubourg Saint-Germain, rue SaintHonoré, Marais du Temple, Beauvais, cimetière Saint Jean, faubourg Saint-Antoine, Rondonneau de La Motte, Essai historique sur l'Hôtel-Dieu de Paris, Paris, 1787, p. 139. Sites des boucheries occupées en 1751 : Hôtel-Dieu, faubourg Saint-Germain, rue SaintHonoré, Marais du Temple, Beauvais, cimetière Saint-Jean, faubourg Saint-Antoine, marché Daguesseau, Arch. Assise, publique, Hôtel-Dieu, Supplément, liasse 48, registre A-1751, passim.

Sites des boucheries occupées en 1754: Hôtel-Dieu, faubourg Saint-Germain, rue SaintHonoré, Marais du Temple, Beauvais, cimetière Saint-Jean, faubourg Saint-Antoine, marché Daguesseau, Marché-Neuf, Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, Supplément, liasse 49, registre A-1754, passim.

Sites des boucheries occupées en 1763: Hôtel-Dieu, faubourg Saint-Germain, rue Saint-Honoré, Marais du Temple, Beauvais, cimetière Saint-Jean, faubourg Saint-Antoine, marché Daguesseau, Marché-Neuf, Montmartre. Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, Supplément, liasse 50, registre F-1763, passim.

25. [Claude-Humbert Piarron] de Chamousset, OEuvres complettes..., op. cit. (n. 20), t. I, p. 358.

26. Pour ce détail, voir Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, Supplément, liasse 48, registre A-1751, passim.

, il. Pour un aperçu rapide de cette question, voir Marcel Fosseyeux, L'Hôtel-Dieu de Paris "ux XW et XVIIf sikhs, Paris-Nancy, 1912, p. 105-106.


248 Reynald Aboi

procurent de la viande en dehors des échoppes tenues par l'Hôtel-Dieu. Les chambres d'hôtels et les arrière-salles des auberges sont le refuge habituel des convives en mal de chair, qui s'y font servir des repas gras en toute discrétion. En outre, une foule de particuliers se livrent à un trafic de viande de petite envergure, dans le cadre étroit de leur quartier ou de leur rue. Enfin, de nombreuses boucheries clandestines se cachent dans les maisons des Grands, où une domesticité entreprenante, plus ou moins couverte par ses maîtres, réalise de beaux profits en vendant de la viande au public. L'Hôtel-Dieu s'en est plaint à plusieurs reprises au XVIIe siècle et il a même fourni à la monarchie la liste des maisons aristocratiques coutumières de cette fraude. Cela explique que le roi, dans son ordonnance promulguée à la veille du carême, enjoigne systématiquement à la police de se transporter « dans tous les hostels des princes, des ambassadeurs et des seigneurs de sa cour, de quelque qualité et condition qu'ils soyent », pour y constater les éventuelles infractions 28. En dépit de ces ordres pleins de fermeté, les ventes clandestines n'ont jamais cessé : ainsi, au début du règne de Louis XV, une déclaration royale déplora que « plusieurs personnes de distinction autorisent et souffrent un pareil commerce dans leurs propres Maisons » 29. Il faut reconnaître que les forces de police ne perquisitionnaient qu'avec réticence, et souvent à leurs risques et périls, dans ces hôtels aristocratiques auxquels la dignité de leur propriétaire conférait une quasi-immunité. On peut en donner un exemple éloquent : au cours du carême 1746, une enquête consécutive à des saisies opérées dans Paris persuada les hommes du Châtelet que l'hôtel de Matignon abritait une boucherie clandestine. Des commissaires, accompagnés d'inspecteurs, décidèrent de se rendre sur les lieux, en vue d'une perquisition. Ils furent accueillis par M. de Matignon en personne qui, dès qu'il apprit leurs intentions, s'emporta violemment et traita les hommes du Châtelet de « canaille ». Faisant valoir leur autorité, les policiers entreprirent néanmoins la perquisition et tombèrent sur des valets en livrée qui manipulaient de la viande et des poulardes. Mais, avant de pouvoir procéder à la moindre saisie, ils se virent cernés par un groupe d'une petite dizaine de gentilshommes plein d'arrogance, qui promirent de les faire casser et qui semblaient même prêts à tirer l'épée. Commissaires et inspecteurs décidèrent alors sagement de se

jj 30

retirer .

28; Extrait tiré de l'ordonnance du 28 janvier 1671, Lettres, instructions et mémoires de Colii", publiés par Pierre Clément, Paris, 1861-1882, t. VI, vol. 8, p. 436-437.

29. Déclaration du 1er avril 1726, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 179.

30. Procès-verbal du 15 mars 1746, Bibl. Arsenal, Fonds Bastille, ms 10279.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 249

A défaut d'être toujours prises sur le fait, les ventes clandestines sont trahies quotidiennement par des saisies aux portes de la capitale, où les commis des fermes s'emparent de morceaux introduits en fraude et appliquent des amendes au profit de l'Hôtel-Dieu. Si tous ces trafics prospèrent, c'est parce qu'une clientèle consomme de la viande en carême sans y être autorisée et entretient par conséquent une demande clandestine. Autrement dit, dans ce cas précis, la fraude aux barrières est révélatrice, non pas seulement de sordides intérêts financiers comme à l'ordinaire, mais aussi d'une violation des lois de l'Église par une partie de la population parisienne. Toutefois, par sa nature même, la fraude ne peut être évaluée et on ne peut tirer la moindre conclusion des inquiétudes religieuses qu'elle fit naître chez certains catholiques vigilants. En revanche, il est fort intéressant de noter qu'un contemporain crut déceler un recul de l'observance du carême à travers l'augmentation du nombre des bestiaux débités d'année en année à l'Hôtel-Dieu durant le carême. Voilà qui nous amène au coeur de notre sujet.

Premier débat sur le recul de l'observance en carême au temps de Louis XIV

Contrairement à ce que l'on pourrait attendre de prime abord, ce n'est pas dans les derniers moments de l'Ancien Régime, mais bien au temps du Roi-Soleil qu'apparurent les premiers raisonnements chiffrés, visant à mettre en évidence un recul de l'observance du jeûne dans la capitale durant les périodes de carême. Alors que l'évocation apitoyée des fidèles qui succombaient à la tentation ou le tableau scandalisé des libertins qui faisaient ouvertement gras constituaient depuis longtemps des poncifs de l'éloquence religieuse, un auteur de la fin du règne de Louis XTV prétendit démontrer mathématiquement que les Parisiens étaient de plus en plus nombreux à enfreindre les lois de 1 Eglise. Dans un ouvrage anonyme paru pour la première fois en 1709, et réédité dès l'année suivante, ce catholique rigoriste, dont on ignore tout sinon qu'il était médecin et s'appelait probablement Philippe Hecquet, chercha à utiliser les chiffres de consommation de l'Hôtel-Dieu en guise de preuve. Selon lui, 1 établissement hospitalier faisait face aux besoins de la boucherie de carême dans les années 1630, en débitant, en tout et pour tout, o boeufs et une soixantaine de veaux. Dans la suite, non seulement on se mit aussi à tuer des moutons, mais on augmenta de manière prodigieuse l'abattage des boeufs et des veaux. A en croire Hecquet, 200 boeufs furent consommés lors du carême 1665 et 500


250 Reynald Abad

lors du carême 1708. L'auteur en concluait qu'il y avait un rapport de 6 à 500 entre la piété des Parisiens sous Louis XIV et celle de leurs pères sous Louis XIII. Plus concrètement, il calcula qu'en temps ordinaire, 6 boeufs nourrissaient 450 Parisiens durant une quarantaine de jours, et 500 boeufs, de l'ordre de 37 000. De là, il établit que le nombre des dispenses accordées aux Parisiens avait augmenté dans de semblables proportions. Manifestement, cette progression était sans rapport avec l'évolution de la population, d'autant que Hecquet pensait à tort que le nombre d'habitants dans la capitale n'avait guère changé en quatre-vingts ans. Par ailleurs, rien ne permettait de penser que les maladies justifiant une rupture du jeûne étaient plus fréquentes aujourd'hui qu'hier 31. En conséquence, la conclusion s'imposait d'elle-même : les Parisiens abusaient des dispenses de carême, et ce constat concernait autant les fidèles, qui les sollicitaient sans réelle utilité, que les responsables, qui les accordaient trop facilement. Au train où allaient les choses, le catholicisme était menacé, d'autant qu'à la boucherie de l'Hôtel-Dieu, on pouvait même se procurer désormais des volailles et du petit gibier, qui permettaient « aux impies et aux libertins [de trouver] pour de l'argent de quoi satisfaire leur sensualité et leur débauche» 32. En outre, les lieux clandestins où l'on pouvait acheter de la viande en cachette ne manquaient pas. Pour ramener les Parisiens sur le droit chemin, il fallait commencer par se montrer plus rigoureux à l'égard de tous ceux qui demandaient à faire gras, car «la licence des dispenses de Carême s'accroissant à l'excès, bien-tôt elle n'[aurait] plus de bornes, si on la [laissait] aller de même pas qu'elle [avait] fait depuis moins d'un siècle » .

Le raisonnement de notre auteur rie peut être parfaitement compris sans s'arrêter un instant sur les conditions d'obtention d'une dispense de carême. Les lois et surtout la tradition de l'Église ont toujours autorisé les dispenses pour ceux qu'il est convenu d'appeler, dans la langue du temps, les pauvres malades. En revanche, les personnes habilitées à délivrer de telles attestations ont, semble-t-il, changé selon les époques. A l'extrême fin du xvf siècle, un arrêt du Parlement de Paris exigea que le malade obtienne une permission de l'évêque de son diocèse et cette règle semble avoir perduré durant la première moitié du XVIIe siècle *. En effet, on constaté qu'à l'approche du carême 1624, la Cour souveraine n'accorda la fourniture de viande à

31. [Philippe Hecquet], Traité des dispenses de Carême, Paris, 1720, t. II, p. 514-517.

32. Ibid.,x. II, p. 523.

33. Ibid., t. n, p. 513. :

34. Arrêt du Parlement du 5 février 1595, Nicolas Delamare, Traité de la police..., op. cit. (n. 4), t. I, p. 337. ,.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 251

la boucherie de l'Hôtel-Dieu qu'aux habitants de la capitale qui avaient obtenu une permission de l'archevêque de Paris 35. Sans doute pour des raisons pratiques, qui sont peut-être fiées à un assouplissement de l'Église et à une multiplication des dispenses, le cercle des personnes autorisées à délivrer ces dernières s'élargit progressivement. On remarque qu'en 1655 le Parlement exige désormais une permission émanant soit de l'archevêque, soit de « ses grands vicaires ou ceux commis par le Chapitre » 36. En 1657, il ne demande plus aux malades que des « certificats de leurs curés ou médecins » 37. En fait, l'habitude s'établit définitivement dans la seconde moitié du XVIIe siècle d'exiger un certificat médical et une permission du curé. Dans les faits, il semble que l'avis favorable du médecin entraîne qùàsi automatiquement l'accord du curé, et que l'octroi de la dispense dépende donc de plus en plus étroitement des laïcs. Comme l'explique le commissaire Delamare, « toute la difficulté consiste à bien distinguer les véritables infirrnitez, où l'on peut véritablement appliquer cette indulgence de l'Église : et comme ce discernement est du ressort des Médecins, c'est à eux ordinairement que l'on s'en rapporte, pour ne s'y point tromper » 38. C'est précisément cette responsabilité confiée aux praticiens qui pousse Philippe Hecquet à rédiger son ouvrage dans les premières années du xvnf siècle. Exerçant lui-même la profession de médecin, il cherche à mettre en garde ses confrères contre l'octroi abusif de dispenses, qui constitue une atteinte aux règles de l'Église, mais aussi une erreur scientifique. Le titre complet de son oeuvre est à cet égard parfaitement explicite : Traité des dispenses du Carême, dans lequel on découvre la fausseté des prétextes qu'on apporte pour les obtenir, en faisant voir par la mécanique du corps les rapports naturels des alimens maigres, avec la nature de l'homme : et par l'histoire, par l'analyse et par l'observation, leur convenance avec la santé. En d'autres termes, notre auteur prétend démontrer que les aliments autorisés en carême, en particulier les fruits, les légumes et les grains, sont ceux qui sont les mieux adaptés à l'homme, alors que la viande bovine ou ovine n'est ni l'aliment le plus naturel, ni le plus nécessaire. Quant à la chair du gibier, elle est carrément dangereuse pour les malades. Étant prouvé que le maigre est excellent pour la santé, il faut le remettre à l'honneur et limiter les dispenses aux très rares cas médicaux qui le

35. Arrêt du Parlement du 16 février 1624, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 165.

36. Arrêt du Parlement du 16 janvier 1655, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 169.

37. Arrêt du Parlement du 15 janvier 1657, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 45, dossier 457, fol. 163.

38. Nicolas Delamare, Traité de la police..., op. cit. (n. 4), t. I, p. 337.


252 Reynald Abad

justifient 39. Soucieux de fournir des chiffres, Hecquet n'hésite pas à estimer le nombre de certificats à délivrer « pour de vrais besoins bien réels » : selon lui, il faut dispenser environ 1 500 malades de l'Hôtel-Dieu, 1 000 autres répartis dans les divers hôpitaux de la capitale et enfin 6 000 personnes soignées chez elles par leur médecin. En comptant large, 10 000 dispenses doivent suffire pour toute la population parisienne. Ayant établi précédemment que 37 000 personnes environ font gras en carême, notre auteur juge donc que 27 000 d'entre elles violent les lois de. l'Église sans motif valable et qu'il ne faut plus leur accorder cette permission 40. C'est à ce prix que les médecins pourront être considérés à la fois comme de bons praticiens et comme de bons catholiques.

Même s'il est difficile de prendre pour argent comptant les calculs un rien farfelus de ce médecin catholique, force est de reconnaître qu'on a eu tendance à donner une définition de plus en plus large de la maladie et de l'iimmiité. Aux origines, on se contentait manifestement d'accorder une dispense aux personnes souffrant de véritables affections. Encore ces permissions ne concernaient-elles pas les individus affaiblis par les conséquences mêmes du jeûne, ou ceux victimes de maladies apparemment sans rapport avec l'alimentation, telles que les migraines, les affections cutanées, les douleurs ophtalmiques ou dentaires, etc. Peut-être à partir du XVIe siècle, on considéra comme infirmes les personnes faibles ou valétudinaires, parmi lesquelles on peut placer à la fois les catégories les plus jeunes et les plus âgées. Cependant, on ne fixa jamais de limite d'âge en deçà de laquelle ou au-delà de laquelle la dispense aurait été accordée automatiquement. Delamare suggère que, en dépit des discussions sur cette question, on a adopté une attitude de plus en plus souple. Au début du XVIIIe siècle, on tolère aisément qu'un individu soit dispensé de carême jusqu'à vingt et un ans, et à en croire le commissaire, « il y a peu déjeunes gens qui s'en fasse de scrupule aujourd'huy » 41. Enfin; les femmes enceintes et les nourrices sont mises au nombre des infirmes et peuvent obtenir une dispense sans aucune difficulté. Ces accommodements apportés aux règles du carême irritent manifestement Philippe Hecquet, qui y voit une éclatante manifestation du relâchement de l'observance. De plus, aux yeux de ce médecin, l'extension des dispenses à des catégories de la population de plus en plus nombreuses ne fait qu'encourager l'octroi de certificats de complaisance.

39. Pour tout ce développement, voir [Philippe Hecquet], Traité des dispenses de Carême-, op. cit. (n. 31), t. I, préface.

40. Uid., t. n, p. 519.

41. Nicolas Delamare, Traité de la police..., op. cit., t.. I, p. 337.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 253

Peut-on pour autant conclure à un affaiblissement du catholicisme dans la capitale au cours du XVIIe siècle, comme l'affirme ce grand zélateur du carême ? On se gardera bien d'aller si loin, d'autant qu'un autre médecin de la fin du siècle de Louis XIV, Nicolas Andry, s'employa à réfuter les arguments de Philippe Hecquet, dans un Traité des Alimens de Caresme, paru en 1713. Andry était tout disposé à admettre que le Hbertinage de certains avait atteint son comble et que bien des catholiques trouvaient à la boucherie de l'Hôtel-Dieu de quoi satisfaire leur vice 42. Cependant, il refusait d'accepter l'idée que l'observance de la population parisienne avait reculé dans des proportions prodigieuses, comme l'affirmait Hecquet. Certes, Andry reconnaissait comme probable qu'un nombre grandissant de malades et de gens faibles étaient autorisés à consommer de la viande en carême. Mais cette évolution n'avait rien de réellement préoccupante pour le catholicisme :

« Car enfin, est-ce un usage si criant, que de donner aux malades des bouillons à la viande, au lieu des crèmes d'orge et de ris qu'on leur donnoit autrefois ? (...) Car enfin la coutume de dispenser du maigre certains valétudinaires est-elle si véritablement opposée aux intentions de l'Église, qu'on puisse regarder cet usage comme un abus scandaleux ? »a

En outre, contrairement aux affirmations de son confrère, Andry soutenait que la chair de certains animaux raffinés, tels que le poulet et la perdrix, était très utile pour guérir certaines maladies et elle trouvait donc parfaitement sa place sur les étals de la boucherie de carême de l'Hôtel-Dieu 44. Surtout, Andry contestait les évaluations chiffrées fournies par Hecquet et c'est sur ce point qu'il apportait les informations les plus intéressantes. En effet, il démontrait avec clarté qu'on ne pouvait estimer la consommation de viande en carême dans les années 1630 d'après la simple consultation des registres de l'Hôtel-Dieu :

« [L'Auteur] suppose qu'à Paris, pendant le carême, il ne se consommait point autrefois de viande, qui n'eût été fournie par l'Hôtel-Dieu, ce qui est constamment faux ; car les Religionnaires, qui étoient alors à Paris, aïant la liberté d'en faire venir de Charenton, il n'y avoit presque point de Catholique malade, qui ne profitât de cette occasion. C'est un fait certain sur lequel on peut encore interroger plus d'un témoin. Outre cette facilité, on avoit celle de faire venir de la viande de plusieurs autres endroits, n'y aïant point alors, comme aujourd'hui de Police exacte sur cet article. Ajoutons qu'en ce tems-là, c'était une

42. Nicolas Andry, Traité des Alimens de Caresme, Paris, 1713, t. n, p. 102-103 et 110-111. «. Ibid., t. H, p. 107. 44- Ibid., t. n, p. 109.


254 Reynald Abad

erreur presque généralement répandue, que la viande de l'Hôtel-Dieu était moins saine qu'une autre, à cause du mauvais air des malades, ce qui engageoit presque tout le monde à en faire venir d'ailleurs. » 45

On ne peut en effet raisonner sur la consommation de viande en carême au XVIIe siècle sans tenir compte de la communauté protestante de la capitale. Comme on l'a déjà vu, les huguenots parisiens se sont longtemps procurés de la viande à Charenton ; or, à en croire Andry, cette forme de ravitaillement a profité aux catholiques malades, et ajouterons-nous, sans doute aussi à quelques catholiques bien-portants. En conséquence, il faut comprendre, d'une part, que les six boeufs débités par la boucherie de carême dans les années 1630 ne sont qu'une petite partie des bestiaux abattus pour l'approvisionnement de la capitale. H faut comprendre d'autre part, que l'explosion du nombre de boeufs débités par l'Hôtel-Dieu, telle que Philippe Hecquet la fait apparaître entre 1630 et 1665, peut n'être que la conséquence de l'interdiction Taite en 1659 à quiconque de vendre de la viande à Charenton. Cette mesure de police, précisément justifiée par les abus de certains fidèles de l'Église romaine, a dû ramener vers la boucherie de l'Hôtel-Dieu la clientèle protestante, ainsi que certains catholiques qui se mêlaient jusqu'alors à elle. Si l'on ajoute à cet argument tout à fait déterminant la difficulté grandissante de se procurer de la viande par d'autres voies du fait des efforts de la police, la disparition progressive du préjugé à l'égard des morceaux découpés dans les tueries de l'Hôtel-Dieu et enfin l'assouplissement des règles médicales régissant la délivrance des certificats, on constate qu'on peut expliquer les chiffres fournis par Hecquet sans recourir à une explication de nature religieuse. Contrairement à ce qu'affirmait ce dernier, les faits avancés sont trop peu convaincants pour pouvoir conclure à un véritable recul de l'observance en carême au XVIIe siècle, et encore moins à un affaiblissement du sentiment religieux des Parisiens.

Le fort recul de l'observance au temps de Louis XV

Irréalisable pour le XVIIe siècle à cause de la complexité de la situation et de la rareté des chiffres, l'étude du débit de la viande en carême peut parfaitement être mise en oeuvre pour le XVme siècle. En effet, à cette période, la question protestante ne vient plus interférer avec l'étude du comportement de la population catholique. Mais, surtout, nous disposons alors de séries statis45.

statis45. t. H, p. 105.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 255

tiques qui, quoique incomplètes, sont néanmoins très riches : les archives de l'Hôtel-Dieu nous permettent en effet de connaître le nombre de boeufs, de veaux et de moutons qui ont été nécessaires pour approvisionner la capitale, au cours de 30 périodes de carême, qui s'échelonnent entre 1717 et 1771, et qui, pour 29 d'entre elles, sont postérieures à 173146. Les résultats de l'enquête sont présentés à la page suivante sous une forme graphique qu'il convient de commenter.

fia paru judicieux de superposer quatre courbes différentes, qui représentent pour trois d'entre elles l'évolution de la consommation de viande et, pour la dernière, l'évolution de la population parisienne. Il s'impose en effet, pour juger des variations dans l'abattage des bestiaux de carême à l'Hôtel-Dieu sur près d'un demi-siècle, de pouvoir les comparer à la progression du nombre de consommateurs potentiels. Bien évidemment, on ne connaît pas la courbe précise de la population parisienne au XVIïïe siècle, et d'ailleurs cela n'a guère d'importance. Ce qui compte, c'est de faire apparaître, même grossièrement, le trend de l'évolution démographique, c'est-à-dire la pente générale de la courbe, qui servira de référence dans l'analyse. Évitant délibérément de se livrer à des spéculations qui n'auraient aucun sens ici, nous avons considéré que Paris comptait 500 000 habitants vers la fin du règne de Louis XTV, et 600 000 vers la fin du règne de Louis XV. Puis, afin de rendre la lecture plus aisée et la comparaison plus claire, nous avons adopté l'indice 100 en 1717 pour toutes les séries.

Le graphique fait immédiatement apparaître que les quatre courbes se séparent de plus en plus nettement à mesure qu'on s'approche de la fin de la période considérée. Alors que la population, parisienne a modérément augmenté, atteignant l'indice 120, le débit des veaux s'est tassé aux alentours de 80. A l'inverse, la consommation de moutons et de boeufs a très fortement progressé, puisque le débit des uns se situe aux alentours de 300 en fin de période, et celui des autres au-delà de 470. Ce premier constat suffit à conclure que la consommation de viande en carême, tous bestiaux confondus, a augmenté de manière nettement plus rapide que la population parisienne, et les différentes évaluations que l'on pourrait faire de celle-ci ne changeraient strictement rien à f affaire, On observe certes un recul dans le débit des veaux, mais il est négligeable par rapport à la hausse du débit des autres bestiaux, surtout si l'on considère qu'un boeuf fournit beaucoup plus dé viande qu'un veau. Venons-en maintenant à une étude plus

4b. Ces séries statistiques, ainsi que les sources et les méthodes employées pour les établir, sont présentées en appendice.


256

Reynald Abad

L'évolution de la consommation officielle de bestiaux en carême,

comparée au trend de progression de la population parisienne

(indice 100 en 1717)

précise du graphique, et en particulier à une périodisation des courbes. Il s'agit ici de dégager les points de rupture, les phases charnières, sans accorder trop d'importance aux fluctuations passagères. Celles-ci peuvent être grossies par le fait que nous ne disposons de chiffres que pour une année sur deux environ. De plus, certaines variations subites sont fiées à des phénomènes conjoncturels sans rapport avec l'évolution de la pratique religieuse sur longue période : ainsi, le pic de 1733 qui se retrouve sur les trois courbes n'est que la traduction d'une épidémie massive de rhumes, qui frappa la capitale à la fin du mois de février et obligea les médecins à multiplier les dispenses 47. Commençons par observer la courbe qui traduit l'évolution de la consommation de boeuf. Jusqu'en 1765, elle suit en fait une progression à peu près linéaire, qui aboutit à un triplement du débit, puisqu'à cette date on atteint l'indice 320. De 1766 à 1771, le débit connaît une évolution encore plus soutenue : la pente s'accentue nettement et l'indice 470 est finalement atteint. La courbe de la consommation de mouton présente un profil un peu différent. Jusqu'en 1754, on observe une progression globalement linéaire, mais beaucoup plus

47. C'est ce qui ressort de la lecture de BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 124, dossier 1137.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 257

modeste que celle suivie par la viande de boeuf. La pente diverge encore très peu du trend démographique de longue période : en 1754, on atteint à peine l'indice 136, alors que la population frise l'indice 115. Mais, à partir de la seconde moitié des années 1750, la courbe de la consommation de mouton devient parfaitement parallèle à celle de la consommation de boeuf: jusqu'en 1765, la progression est rapide et permet de dépasser l'indice 200 et, de 1766 à 1771, elle est fulgurante et entraîne la courbe aux alentours de l'indice 300. Dans les deux cas, le carême 1766 représente une augmentation de plus de 25 % par rapport à celui de 1765 ! Et dans les deux cas, un nouveau rebond d'au moins 10% se produit en 1769-1770, soit à peine quelques années plus tard. Le débit du veau suit une évolution sensiblement différente, puisqu'il ne cesse de fluctuer autour de son indice d'origine, avec toutefois une tendance de plus en plus marquée au tassement, à partir des années 1740. L'indice 100 n'est retrouvé qu'une fois, en 1756, et débouche sur une nouvelle baisse durable. La viande de veau, pourtant considérée sous l'Ancien Régime comme la viande des malades par excellence, et notamment de ceux qui ont de la fièvre 48, tient manifestement une place de moins en moins importante sur les étals de la boucherie de carême. Ce recul est encore plus net en valeurs absolues, puisque le nombre de moutons achetés par l'Hôtel-Dieu a progressivement rattrapé le nombre de veaux, et l'a dépassé définitivement au début des années 1740. Il faut sans doute y voir le résultat d'une politique délibérée de la part des administrateurs de l'établissement hospitalier, qui ont délaissé une viande plus rare et plus chère que les autres.

Au final, on peut donc conclure que tout au long du règne de Louis XV, la consommation officielle de viande en carême a augmenté plus vite que la population parisienne. La progression a été soutenue de 1715 à 1765 et proprement vertigineuse de 1765 a 1770. Plus concrètement, si l'on prend pour base de calcul le poids des bêtes de boucherie que fournit Lavoisier 49, on peut établir que la masse de viande débitée dans les boucheries de l'Hôtel-Dieu

48. Voir par exemple ce constat du lieutenant général de police Marville, qui remarque que le veau est « presque toujours employé dans le bouillon des malades » (Lettre à Maurepas en date du 15 avril 1745, Lettres de M. de Marville, lieutenant général de police au ministre Maurepas (1742-1747), publiées par Arthur de Boislisle, Paris, 1896-1805, t. II, p. 62). Consulter aussi sur ce point le jugement d'un homme de l'art : [Philippe Hecquet], Traité des dispenses de Carême..., op. cit. (n. 31),,

voisier donne les estimations suivantes : 700 livres pour un boeuf, 70 pour un veau et JU pour un mouton. Antoine-Laurent Lavoisier, De la richesse territoriale du royaume de France. Textes et documents présentés par Jean-Claude Perrot, Paris, 1988, p. 139.


258 Reynald Abad

a augmenté d'environ 125% entre 1715 et 1765, et 220% entre 1715 et 1770. Si l'on déduit les effets de l'évolution démographique, on trouve encore une progression de 90% entre 1715 et 1765, et de 165 % entre 1715 et 1770. Ceci signifie qu'à ration de viande égale, la proportion de Parisiens faisant gras en carême aurait bien plus que doublé, et presque même triplé sous le règne de Louis XV. Comme on l'a déjà souligné, le phénomène s'accentue notablement à la fin de la période : rien qu'entre 1765 et 1770, la proportion de Parisiens n'observant pas le jeûne connaîtrait une augmentation de l'ordre de 40 %.

Une restriction peut toutefois venir à l'esprit : alors qu'on ne connaît pas le volume de la fraude, et encore moins son évolution au cours du siècle, peut-on néanmoins conclure, que la proportion des Parisiens faisant gras en carême est beaucoup plus importante dans les années 1770 que dans les années 1720? Si l'on suppose en effet que l'application des règles de l'Église a été de plus en plus souple, on peut imaginer que les Parisiens de la fin du règne de Louis XV achètent désormais au grand jour, à la boucherie de l'Hôtel-Dieu, ce que leurs pères achetaient jadis en fraude, dans des lieux clandestins. Dans ce cas, l'augmentation de la consommation officielle pourrait n'être due qu'à un simple effet de substitution au détriment de la consommation secrète. Cet argument, intellectuellement recevable, ne résiste pas à l'analyse. Même en imaginant que des formes de fraude organisée existent au début du siècle — et des exemples éloquents nous en sont restés 50 —, il est évident que les volumes de viande introduits clandestinement sont sans commune mesure avec les troupeaux que l'Hôtel-Dieu peut faire entrer dans Paris. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : s'il n'y avait eu qu'un simple effet de substitution entre 1715 et 1770, cela signifie que les fraudeurs de la fin du règne de Louis XIV auraient été capables d'introduire secrètement, en quelques semaines, sous forme de quartiers de viande, l'équivalent d'environ 3 000 boeufs et 8 000 moutons. Or, ceci est totalement inconcevable non seulement du fait de la surveillance exercée aux entrées de Paris, mais surtout parce qu'il était impossible en plein carême de trouver des quantités aussi prodigieuses de bestiaux gras, sans disposer de moyens considérables. Contrairement à l'Hôtel-Dieu qui pratiquait des achats massifs dans des provinces proches ou éloignées, les particuliers qui s'adonnaient au trafic de la viande clandestine ne pou50.

pou50. en juillet 1709, à l'issue d'une longue enquête, trois soldats d'un même régiment sont arrêtés et reconnaissent au cours de leur interrogatoire « qu'ils fesoient Entrer tous de concert de la viande en fraude, et que cela a duré pendant le Caresme » (AN, G7 436, fol. 527).


L'évolution de la consommation de viande à Paris 259

valent guère s'approvisionner ailleurs que dans les campagnes environnantes : ils n'y trouvaient vraisemblablement aucun boeuf et sans doute pas plus de quelques centaines de moutons au total. En conséquence, on peut à bon droit écarter toute objection relative à la fraude. Certes, la prise en compte des ventes clandestines, si elle était possible, modifierait peut-être le tracé des courbes de consommation; mais, à coup sûr, elle n'en bouleverserait pas l'allure générale.

Par ailleurs, certains indices laissent à penser que, dès les débuts du règne de Louis XV, il n'est pas très difficile pour celui qui veut faire gras d'obtenir de son médecin ou de son curé une dispense de carême^ même si sa santé ne le justifie pas 51. Par conséquent, au XVIlf siècle, la fraude ne vise plus tant à permettre à certains de violer secrètement les lois de l'Église qu'à offrir à d'autres une occasion de gagner de l'argent en vendant de la viande à meilleur marché que les boucheries de l'Hôtel-Dieu. En somme, le trafic clandestin s'apparente plus désormais à une concurrence sauvage contre un monopole établi en droit - un peu à la manière du faux saunage - qu'à un moyen de satisfaire les besoins d'une population empêchée de se fournir à l'Hôtel-Dieu. Les Parisiens qui consomment ordinairement de la viande, c'est-à-dire les plus aisés, sont à peu près libres, dans les faits, d'observer ou non le jeûne. Dès lors, la décision de plus en plus fréquente de solliciter une dispense sans motif valable traduit bien l'évolution d'une pratique religieuse personnelle. Elle trahit aussi une évolution de la part des autorités parisiennes dans la mesure où l'obtention d'une dispense en bonne et due forme suffit à autoriser un comportement que chacun sait contraire aux préceptes du catholicisme. Plus généralement, le fait qu'une part grandissante de la population fasse gras plus ou moins ouvertement suppose un relâchement de la pression sociale à ce sujet. Il est vrai que les élites ont manifestement donné l'exemple : bon nombre d'hôtels aristocratiques ont compté parmi les clients les plus importants et les plus réguliers de la boucherie de l'Hôtel-Dieu ; bien des grands noms de la Cour, de la magistrature, de la finance, voire de l'Église, ont bénéficié de dispenses pour leur maison. Or, certaines sources prouvent que ces achats de viande n'étaient pas destinés à soulager des malades, mais bien à préparer des repas plantureux qui n'avaient nen à envier à ceux des autres périodes de l'année. Ainsi, en 1733, au cours de ce carême qui vit tant de Parisiens enrhumés dispensés

l . • Sans le dire explicitement, c'est bien ce que remarquait déjà Fosseyeux, l'historien de Inotel-Dieu, lorsqu'il constatait que toutes les personnalités parisiennes qui le désiraient semblaient pouvoir se fournir à la boucherie de carême (Marcel Fosseyeux, L'Hôtel-Dieu de Paris..., °P- «'• (n. 27), p. 104).


260 Reynald Aboi

de jeûne, la boucherie de l'Hôtel-Dieu se trouva au bord de la pénurie. L'un des hommes chargés du problème exposa longuement ses difficultés au procureur général du Parlement. Sa lettre montre clairement que la consommation superflue des élites tenait une place considérable dans le commerce de la boucherie de carême :

« Le veau est aujourd'huy ce qui embarrasse le plus Lhotel Dieu par L'horrible consommation qui s'en fait dans les grandes tables, il m'est tombé dans l'esprit un expédient que je soumets a vostre décision. Ce seroit que le parlement rendit arrêt qui fit deffense de vendre aucuns quartiers de veau en entier, et qui ordonnât que les plus forts morceaux qui seroient vendus ne peseroient que quatre livres, vous comprennes que par [là] nous empescherions Le service des grosses tables et que nous tirerions partie des Longes de veau pour les malades au lieu qu'elles se vendent entières aux m[aîtres] dhotels. Je m'attends bien que cette précaution contre le Luxe fera crier mais après tout, le Bien est ce qui doit décider, et s'il se trouve dans ce que je vous propose je m'embarrasseray peu des diseurs. » 52

Nul ne se faisait donc d'illusion sur la nature de la clientèle qui fréquentait la boucherie de carême. On savait pertinemment que la marchandise vendue allait à des personnes malades, mais aussi à des gens bien-portants et généralement riches. L'idée consistant à ne plus débiter le veau qu'en très petits morceaux, afin de dissuader les grandes maisons parisiennes d'en consommer excessivement, fut discutée et rejetée à plusieurs reprises par les responsables de l'approvisionnement. En 1734 et en 1737, on alla jusqu'à soumettre à l'assemblée de police 53 un projet d'ordonnance interdisant la vente de grandes pièces de veaux dans les étals de l'Hôtel-Dieu. Le préambule de ce nouveau règlement aurait proclamé la volonté des autorités de subvenir en priorité aux besoins des personnes « qui ne peuvent par leur maladie ou infirmité pratiquer Pabstinance du caresme », et d'interdire par conséquent la consommation concurrente des grandes maisons, entretenue par «le luxe de ceux qui se dispensent de l'abstinence souvent sans nécessité » 54. Mais ce projet plein de bonnes intentions, soutenu notamment par le lieutenant général de police Hérault, suscita des réserves de la part des autres juridictions. Les objections les plus

52. Lettre du 28 février 1733, BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol: 124, dossier 1137, fol. 217.

53. Rappelons que, depuis le début du XVIIP siècle, les principales juridictions parisiennes tiennent régulièrement des assemblées de police chez le Premier Président du Parlement. Y sont toujours représentés le Parlement de Paris et le Châtelet, souvent l'Hôtel de Ville, parfois l'intendance de Paris.

54. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 133, dossier 1238, fol. 177.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 261

vives vinrent cependant de l'Hôtel-Dieu, qui envisagea avec beaucoup de lucidité les inconvénients qui résulteraient d'une telle mesure :

« Les officiers des Princes et des grands seigneurs dont la provision fait une partie considérable de la consommation de Carême, et auxquels on refuserait, ou des demi veaux ou des longes entières, ou d'autres grosses pièces pareilles pour ne leur donner que des morceaux de deux ou trois livres, rebutez de cette nouveauté songeraient à faire entrer toutes sortes de viande en fraude, et y réussiraient ; ce qui causerait un préjudice considérable a l'hôtel dieu ; quand on découvrirait quelqu'une de ces fraudes, il en échapera beaucoup plus a l'exactitude et a la vigilance des personnes préposées a cet effet ; (...) on seroit exposé à des prises continuelles 55 et souvent sans succès avec les personnes du premier ordre, qui voudraient soutenir leurs officiers, ou qui du moins ne les abandonneraient pas. » 56

On ne pouvait mieux dire qu'une grande partie des élites parisiennes ne se sentait absolument pas concernée par les restrictions religieuses et réglementaires qui s'appliquaient à la consommation de viande. D'ailleurs, lorsqu'en 1733 des voix s'élevèrent pour demander aux autorités la diminution du prix de la viande en carême afin de soulager la population, elles admirent que cette mesure aurait des effets pervers, puisqu'elle serait bénéfique «pour les Riches comme pour les Pauvres, pour les Sains comme pour les Malades » 57. Une telle formule prouve à elle seule que les contemporains savaient pertinemment que la procédure des dispenses s'apparentait, en bien des circonstances, à une hypocrisie à la fois religieuse et sociale 58. Mieux encore, certains étaient parfaitement conscients que le phénomène prenait de l'ampleur. Dans un opuscule publié en 1769, un pamphlétaire anonyme dénonça avec humour la multiplication des malades dans la bonne société parisienne; en/temps de carême :

«Anciennement l'observation des jeunes et du carême se faisoit avec une exactitude plus scrupuleuse et plus générale (...) mais à présent aux jours maigres, tout le monde est malade ou croit l'être. C'est une

. 55- Comprendre : on serait continuellement amené à saisir des viandes entrées en fraude dans la capitale. ; 56- BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 133, dossier 1238, fol. 179-180.

57. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 124, dossier 1137, fol. 241.

5o. On en jugera par exemple à travers cette analyse du Persan Rica, qui trahit le jugement peu favorable que Montesquieu portait sur le carême et sur les dispenses : « Tu sauras que la religion chrétienne est chargée d'une infinité de pratiques très difficiles : et, comme on a jugé qu'il est moins aisé de remplir ses devoirs, que d'avoir des évêques qui en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l'utilité publique : de sorte que, si on ne veut pas faire le rahmazan (...) on va à

eveque, qui donne aussitôt la dispense» (Montesquieu, Lettres persanes, Tean Starobinski (éd.), Pans, 1973, lettre XXTX, p. 102).


262 Reynald Abad

preuve démonstrative de l'affaiblissement de nos tempéramens. Heureusement on ne s'en apperçoit ni aux spectacles, ni aux bals, ni dans les cercles ; mais c'est une maladie périodique dont on est saisi à toutes les heures où il faut se mettre à table, et heureusement elle n'est pas dangereuse, car elle n'influe ni sur le visage, ni sur l'appétit. La société même en est affectée. Parcourez cent maisons, vous y verrez mille malades ; mais à peine en verrez-vous deux dont l'état doive vous affliger. La plupart de ces infirmes sont des malades de précaution qui tuent le carême de peur d'en être tués. » 59

On ne sait d'ailleurs trop ce que pensaient les administrateurs de l'Hôtel-Dieu de cette situation. Quoique parfaitement conscients de donner les mains aux pires abus, ils n'abordent apparemment jamais l'aspect moral de la question avec les autorités. Les lettres qui nous sont restées attestent que leur principal souci est de préserver le privilège de l'établissement.

Si, de leur côté, les juridictions continuent à protéger avec zèle le monopole commercial de l'Hôtel-Dieu, les responsables donnent l'impression de faire preuve d'une tolérance de plus en large à l'égard de la faute religieuse commise par les fraudeurs. Alors qu'en 1700, Louis XTV donne l'ordre à Pontchartrain de faire «poursuivre sévèrement» deux courriers qui ont été surpris avec de la viande dans leurs malles en plein carême 60, en 1745, le lieutenant général de police Marville évoque sur un ton débonnaire l'arrestation d' « un petit polisson » qui introduisait de la viande en fraude dans Paris 61. Manifestement, les serviteurs de l'État ne voient plus vraiment l'utilité d'empêcher ceux qui le désirent de faire gras. Eux-mêmes se l'autorisent sans doute plus d'une fois. Ainsi, la consultation du livre de comptes de la boucherie de l'Hôtel-Dieu pour le carême 1771 montre que les frères Joly de Fleury y ont une ardoise des plus conséquentes. Pourtant, l'aîné n'a que soixante-et-un ans, et le cadet cinquante-six, et leur intense activité parlementaire à cette époque atteste qu'ils sont encore loin d'avoir atteint « la caducité d'un âge décrépite », qui justifie une dispense aux yeux de Delamare 62. De toute façon, les achats effectués par leurs maisons respectives dépassent de très loin les besoins d'un seul homme, puisque le procureur général fait acheter 757 livres pesant de

59. Lettre aux académiciens du royaume et à tous les Français sensés, Paris, 1769, p. 26-27.

60. Lettre de Pontchartrain au marquis de Torcy, en date du 17 mars 1700, Correspond/ma administrative..., op. cit. (n. 17), t. 2, p. 763-764.

61. Lettre à Maurepas en date du 17 mars 1745, Lettres de M. de Marville..., op. cit. (n. 48), t. n, p. 43.

62. Nicolas Delamare, Traité de la police..., op. cit. (n. 4), t. I, p. 337.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 263

viande en quelques semaines et le président à mortier 1 210. Il est vrai que les deux hommes voisinent en bonne compagnie et n'ont finalement que d'assez modestes besoins par. rapport à d'autres personnalités de premier plan, puisqu'à titre d'exemples, le cardinal de Rohan s'est fait fournir 1 189 l.p., le duc de Chartres 2 128 1-P-, la duchesse de Bourbon 2 285 l.p. ou le prince de Gondé 4 439 l.p. 63. La pratique du crédit pour les grands hôtels parisiens nous révèle la conduite - ou plutôt l'inconduite — des Grands, mais les revenus conséquents que l'Hôtel-Dieu tire des ventes au comptant montrent qu'une vaste clientèle, aisée mais moins illustre, s'accorde les mêmes libertés à l'égard des préceptes de l'Église. Quant au petit peuple, il n'est pas exclu qu'il dispose lui aussi de facilités grandissantes pour faire gras en carême: en effet, il semble que les guinguettes, qui se multiplient aux alentours de la capitale tout au long du XVIir siècle, se soient fait une spécialité de servir de la chair à bas prix, y compris pendant les jours d'abstinence 64.

L'étude de l'approvisionnement de Paris en viande durant le carême semble donc clairement mettre en évidence une modification de la pratique religieuse. Il n'est pas sûr d'ailleurs que le phénomène soit propre à Paris et on pourra méditer à ce sujet cette phrase écrite par un subdélégué tourangeau au lieutenant général de police Sartine, à l'occasion d'une grande enquête sur le commerce des bestiaux commandée par ce dernier en 1770 : « Il n'y a plus de Carême ny jours d'abstinence pour les deux tiers du royâùrne,» 65

L'amplification de l'inobservance au temps de Louis XVI

Il revient à Turgot d'avoir tenté de mettre un terme à une situation devenue pour le moins inconfortable. Sans doute le ministre avait-il compris que chaque année nouvelle rendait moins légitime le privilège de l'Hôtel-Dieu, alors même qu'une part de plus en plus importante de la population parisienne faisait gras en carême et que 1 Etat avait abdiqué toute volonté de l'en empêcher. Le monopole du débit de la viande n'étant plus un instrument de contrôle religieux, il n'était plus qu'une source de revenus pour l'établissement hospitalier.

63. Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, Supplément, liasse 52, registre B-1771, passim.

64. Sur ce point, voir BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 496, dossier 6232, passim.

f 65 Lettre du subdélégué de Richelieu, en date du- 6 mars 1770, BNF, Mss, n.a.fr. 6765,


264 Reynald Abad

Encore ce revenu était-il très variable selon les années, car l'obligation faite à l'Hôtel-Dieu de débiter la marchandise à un prix donné empêchait d'obtenir un résultat financier assuré. En conséquence, la marge dégagée par la boucherie de carême connaissait d'importantes et imprévisibles fluctuations d'une année sur l'autre, au point qu'au cours du règne de Louis XV les administrateurs connurent toutes les situations : brillants résultats comme en 1762 et 1765, où l'excédent avait dépassé les 150 000 livres, résultats moyens comme en 1760 et 1766, où l'on avait atteint les 75 000 livres, résultats décourageants comme en 1752 et 1767, où l'on était passé sous les 20 000 livres. Du moins, jusqu'en 1768 pouvait-on parler de bénéfice. En 1769, les comptes de la boucherie de carême furent simplement équilibrés, dégageant un excédent ridicule de moins de 1 000 livres. Les deux années suivantes, on enregistra un déficit de plus de 150 000 livres 66. Ces résultats désastreux incombaient totalement aux autorités, car, depuis quelques années, les administrateurs de l'Hôtel-Dieu sollicitaient obstinément une augmentation du prix de la viande, chiffres à l'appui. A la veille du carême, ils soumettaient aux autorités un tableau présentant le coût de revient moyen d'une livre de chair pour l'établissement hospitalier, et demandaient qu'on en tint compte pour arrêter le prix de vente au public. Mais les responsables de l'approvisionnement de Paris firent la sourde oreille à plusieurs reprises 7. Il était en effet de tradition que les autorités fissent tout leur possible pour maintenir le prix de la viande au niveau de l'année précédente, quitte à rudoyer un peu les comptables de l'Hôtel-Dieu. On pourra en juger à travers cette lettre écrite à la veille du carême 1741 et dans laquelle Marville se vante, auprès du procureur général du Parlement, d'être parvenu à faire renoncer le vénérable établissement à toute augmentation :

«Je ne vous cacherai pas que pour faire venir [mon interlocuteur] a mon but, J'ai été obligé de faire semblant de me fâcher et de dire que les difficultés de l'hôtel Dieu me forceraient a vous prier de consentir que son privilège de vendre pend[an]t le Carême luy fut ôté, les ruses sont permises surtout quand elles réussissent, et J'ai été assés heureux pour que celle que J'ai mise en pratique ait l'effet que J'en attendoit. »oe

66. Pour tous ces chiffres et d'autres encore, consulter Marcel Fosseyeux, L'Hôtel-Dieu de Paris..., op. cit. (n. 27), p. 107.

67. [Claude-Humbert Piarron] de Chamousset, OEuvres complettes..., op. cit. (n. 20), 1.1, p. 357.

68. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 204, dossier 1964, fol. 404.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 265

Cette attitude un peu surprenante s'explique en fait très aisément : les juridictions parisiennes - surtout la lieutenance générale de police - ont toujours eu le souci de fixer au plus bas le prix de la viande en carême, étant convaincues qu'en autorisant la moindre augmentation, elles fourniraient un prétexte aux marchands de bestiaux et aux bouchers pour relever artificiellement leurs prix dès le début du chaînage. Aux yeux des responsables, il était évident que le monde du commerce se servirait du tarif pratiqué à la boucherie de carême, comme d'une caution pour couvrir ses abus 69. Toutefois, les administrateurs de l'Hôtel-Dieu ne pouvaient consentir, même au nom de l'intérêt général, à essuyer des pertes en exerçant leur privilège. Aussi, en 1772, lorsqu'il apparut que le prix de vente de la viande ne permettait plus d'assurer l'équilibre de leurs comptes, ils décidèrent d'abandonner la régie et d'en revenir à l'adjudication de la boucherie de carême, comme cela s'était pratiqué jusqu'au milieu du xvnc siècle. Un contrat fut signé devant notaire avec le sieur Quesnel, qui était l'entrepreneur de la boucherie des Invalides et avait donc une bonne connaissance du commerce de la viande : le privilège de l'Hôtel-Dieu lui fut accordé pour un an, moyennant 50 000 livres. En 1773 et 1774, le contrat fut renouvelé aux mêmes conditions. Dans les faits, Quesnel ne déboursa jamais plus de la moitié de la somme convenue, car la différence était couverte par la viande qu'il fournissait désormais à la cuisine de l'établissement hospitalier 70. Pour autant, la boucherie de carême ne fut pas plus rentable pour lui qu'elle l'avait? été pour l'Hôtel-Dieu : Quesnel essuya en effet des pertes" et il est probable qu'il finit par refuser de signer un nou69.

nou69. est parfaitement expliqué dans une lettre-mémoire du début 1751, conservée dans les archives du-procureur général du Parlement. L'auteur s'interrogeait d'ailleurs sur l'efficacité d'une telle attitude et il se demandait si le « superfin de la politique» ne consistait pas à faire exactement le contraire, c'est-à-dire à augmenter délibérément le prix de la viande en carême. Voici le récit malicieux qu'il fournissait pour appuyer sa réflexion : « Il y a environ 45 a 50 ans Et il y a encore des témoins du fait, je le tiens d'un de ces témoins, La disette de la Viande etoit très grande : grande question et grand débat sur le prix de La viande a Lhostel dieu pendant Le Caresme : on disoit alors comme aujourduy ; cette taxe est de conséquence elle influe sur le prix d après Pasques, Les Provinces, Les estrengers mesmè en seront informés Et ils en abuseront. Et sur le motif qui détermina des gens courageux et prévoyants a La taxer a un prix très haut, elle le fut à dix sols La Livre : Les sots de crier et de se plaindre et Le magistrat bon politique de soufrir Et d'attendre patiement L'événement : En effet il repondit a sa sagesse : La province et Letrenger instruits de la cherté'de la viande a paris firent des efforts pleins d'avarice pour pousser a Lengrais leurs Bestiaux : ils doublèrent Et triplèrent leurs boeufs et leurs moutons : les bestes grasses il falut les vendre, il y eut une abondance de bestiaux si grande que Le prix de La viande fut très avantageux Et le politique disoit en se félicitant, Cherté foisonne » (BNF, Mss, « coll. Joly de Fleury », vol. 2586, dossier 2988, fol. 329).

70. Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, Supplément, liasse 9, registre A-1773, p. 36 et 92, liasse 9, registre B-1774, p. 33 et 85.

71. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 1740, fol. 134.


266 Reynald Abad

veau contrat. Turgot en profita pour dénoncer « les abus qui résultent nécessairement » de l'adjudication d'un monopole,. et imposa une réforme libérale dont la portée symbolique était non négligeable.

Par une déclaration du roi rédigée à la fin de 1774 et enregistrée au début de 1775, Turgot ôta à l'Hôtel-Dieu le privilège de la boucherie de carême que celui-ci avait reçu du Parlement de Paris en 1575, soit exactement deux siècles plus tôt. Désormais, le commerce des bestiaux et le débit de la viande à Paris étaient fibres toute l'année. En période de carême, un marché se tiendrait à Sceaux tous les lundis et à la Halle aux Veaux tous les vendredis. Ceux dont le métier consistait à débiter de la viande, de quelque nature qu'elle fut, pourraient ouvrir leur échoppe aux jours et heures ordinaires. Pour autant, la consommation de chair restait soumise à l'obtention d'une dispense et l'achat dans une boutique à la présentation de celle-ci au commerçant. De même, on ne pourrait faire gras dans une auberge sans exhiber son certificat 72. Louis XVI, avec ce mélange d'audace et de retenue bien caractéristique de son début de règne, acceptait de libérer le commerce de la viande en carême, mais désirait en même temps préserver le catholicisme de toute atteinte. Dans son préambule, le roi précisait que la liberté accordée « ne [devait] entraîner l'inobservation des règles de l'Église»".

En réalité, une telle attitude était parfaitement contradictoire et révélait, au moins dans le cas de Louis XVI, une réelle naïveté. Les Parisiens, témoins depuis des années du recul de l'abstinence et des dispenses de complaisance, comprirent ou voulurent comprendre que la consommation de viande en carême était devenue totalement libre. En témoigne de manière exemplaire l'interprétation que donne Louis-Sébastien Mercier de la décision de 1774 :

«Les boucheries sont ouvertes en plein carême, tant à l'usage des protestants et des malades, que de tous ceux enfin qui veulent faire gras. H est vrai que le bigot en passant y jette des yeux courroucés, et qu'en rentrant chez lui, il crie contre ce scandale ; mais heureusement que l'administration a senti qu'il convenait de laisser a chaque estomac et à chaque conscience la liberté du gras ou du maigre. Les curés des paroisses se prêtent eux-mêmes facilement à la dispense. » 74

72. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 496, dossier 6232, fol. 35-36.

73. Déclaration du 25 décembre 1744, BNF, Mss, « coll. Joly de Fleury», vol. 461, dossier 5582, fol. 28.

74. Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris..., op. cit. (n. 18), t. I, p. 1178.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 267

La volonté de Louis XVI ne pouvait donc être mieux trahie, et à lire notre auteur; les fidèles autant que les prêtres contribuaient à cette trahison. Bien entendu, l'Eglise, par la voix de ses membres les plus éminents, ne manquait pas de rappeler que l'abstinence s'imposait encore à tous les catholiques. Ainsi, dans son mandement de carême de 1778, l'archevêque de Paris Christophe de Beaumont se livra à une minutieuse explication de texte de la déclaration de 1774, pour démontrer que Louis XVI n'avait pas libéré ses sujets de l'observance du jeûne. Il dénonçait tous ceux qui-,, à l'image de Louis-Sébastien Mercier, prétendaient que chacun était désormais libre de faire ou non abstinence. Le prélat exhortait solennellement ses ouailles à ne pas être les dupes du raisonnement fallacieux de ces mauvais catholiques : « A qui persuaderont-ils que notre auguste Monarque, si pénétré de respect pour la Religion, ait prétendu donner atteinte à une loi de l'Eglise universelle, qui est si respectable et si ancienne ? » D'ailleurs, personne ne pouvait se permettre de douter de la pureté des intentions du Roi : « Que les prévaricateurs apprennent donc à rendre plus de justice au Souverain ;'qu'ils expliquent la loi, d'après les intentions connues du Législateur ; qu'ils l'expliquent surtout par sa conduite : car son exemple ne laisse aucune ressource aux prétextes de la sensualité. » 75

Malgré toute l'éloquence de l'archevêque de Paris, l'exceptionnelle piété du jeune monarque ne pouvait constituer qu'un rempart bien illusoire face à la dégradation de la pratique religieuse dans la capitale. Quoique la disparition du privilège de l'Hôtel-Dieu nous prive des sources qui permettaient jusqu'alors de mesurer l'évolution de la consommation de viande en carême, il est clair que l'abstinence ne fit que reculer dans les années 1770 et 1780. Dans un mémoire rédigé vers la fin de 1778, la communauté des bouchers exposait aux autorités que, en dépit des intentions du roi, la libéralisation du commerce de la viande avait produit un accroissement notable du débit:

« On peut assurer que, si l'on excepte les maisons Religieuses (qui ne font usage des alimens gras que pour les Infirmeries) et une petite classe de Citoyens encore un peu religieux, tout le reste des hàbitans de cette Capitale se fournit pendant le Carême de viandes de Boucherie et en même quantité que dans les autres Saisons ; ensorte que la Consommation des bestiaux en Carême, est presque égale a celle des autres tems de

75. Mandement de l'archevêque de Paris du 27 février 1778, BNF, Mss, coll. «Joly de ileury », Vol. 495, dossier 6227, fol. 338-339.


268 Reynald Abad

l'année ; on peut même dire qu'elle est la même que celle des grands Jours de l'Eté, et de la Saison ou les Légumes vertes sont abondantes. » 76

Quelque abusive que puisse paraître cette présentation, on ne peut s'empêcher de lui accorder du crédit, dans la mesure où elle se trouve corroborée par un mémoire que les nourrisseurs et les marchands de bestiaux remirent aux autorités l'année suivante. Dans ce document, qui traitait principalement de la question du crédit sur les marchés aux bestiaux, les auteurs affirmaient incidemment que la consommation de boeufs en carême avait augmenté de 3 000 têtes entre 1775 et 1779", soit une progression d'au moins 75 % en cinq ans. Ce chiffre spectaculaire est lui-même renforcé par une source postérieure : en effet, dans un volume de l'Encyclopédie méthodique paru durant la Révolution, l'abbé Tessier remarqua qu'on avait débité 9 000 boeufs durant le carême 178978, soit une augmentation de plus de 200 % depuis la libéralisation du débit de la viande, promulguée quinze ans plus tôt. Quelle que soit la précision de ces chiffres, plus rien ne permet de douter que, au cours du règne de Louis XVT, les Parisiens furent toujours plus nombreux à faire gras en carême. De plus, les guinguettes des environs de la capitale, dont il a déjà été dit qu'elles servaient toutes sortes de viandes en période d'abstinence, étaient en pleine expansion à cette époque. Un commissaire du Châtelet, chargé d'une enquête par le lieutenant général de police, visita en 1778 une quinzaine d'établissements situés à Montmartre, Clichy, Vaugirard et Belleville : il y découvrit une foule de Parisiens en train de manger de la viande. Le plus surprenant est que les aubergistes s'étaient procuré, contre «rétribution» auprès des juges ou des curés du lieu, des permissions de débiter du gras en carême. Un seul, il est vrai, avait négligé de solliciter cette autorisation pour son établissement, au prétexte que «l'usage du gras [était] si commun qu'il n'[avait] pas cru devoir en demander » 79.

Naturellement, l'Eglise s'alarmait publiquement de la situation. L'archevêque de Paris sentait avec effroi que l'évolution des comportements prenait un tour quasi irréversible, et ce sentiment était partagé par nombre d'autres prélats du royaume. Ainsi, en 1786, l'évêque d'Agde faisait remarquer avec consternation que l'abstinence en carême était devenue « insupportable » à une

76. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 1430, fol. 226.

77. BNF, Mss, «coll. Joly de Fleury», vol. 510, dossier 6520, fol. 2742.

78. Encyclopédie méthodique. Agriculture par l'abbé Tessier, Thouin, Fougeroux de Bondary et Bosc, Paris, 1787-1816, art. «Bêtes à cornes», t. II, p. 184.

79. BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 496, dossier 6232, fol. 53-63.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 269

majorité de fidèles. Il constatait par ailleurs que les dispenses générales accordées par ses soins, afin de rendre le jeûne plus supportable, ne changeaient rien à l'affaire et ne faisaient peut-être qu'encourager l'inobservance 80. Cette analyse vaut pleinement pour la capitale, puisque l'autorisation de manger des oeufs en carême, qui était accordée de manière exceptionnelle par les archevêques de Paris sous le règne de Louis XTV, devint de plus en plus fréquente à partir des années 1730, et à peu près systématique dans la seconde moitié du XVLir siècle 81. Il est intéressant d'observer que cette évolution du comportement, tant dans la population que dans le clergé, fit réagir un officier des classes de Fécamp, qui s'inquiéta de ses conséquences sur le débit du poisson et donc sur la pêche française. Dans un mémoire de 1777 destiné à recenser les moyens d'encourager cette branche d'activité, il écrivit à l'intention de son ministre :

<<(...) l'Infraction du maigre occasionne beaucoup moins de Consommation [de poisson], on avoit autrefois beaucoup de peine a Résoudre un homme infirme à discontinuer de faire maigre, aujourdhuy tout le monde fait Gras pour soutenir sa santé; dans certains Diocèses, les oeufs Etaient deffendus, actuellement on voit des Eveques qui Permettent en Carême de faire Gras trois fois la semaine. » 82

Quoi qu'il en soit, cet adoucissement du jeûne par l'usage des oeufs n'a pas empêché l'augmentation de la consommation de viande en carême et personne ne peut même prouver qu'elle l'ait freinée. Face à cette évolution, le désarroi de l'Eglise était tel, que lors de la préparation des États généraux, bien des prélats ne virent pas de meilleure solution que de demander au roi de faire exécuter avec rigueur les lois d'obligation religieuse, et en particulier les lois sur le carême 83.

80. Pour ce témoignage, voir Philippe Loupes, La vie religieuse en France au XVIII siècle..., op. cit. (n- 3), p. 155.

81. Cette évolution a visiblement beaucoup frappé le duc de Luynes : il y revient à plusieurs repnses dans ses mémoires, sans qu'on sache très bien quel sentiment fait naître chez lui cette tolérance grandissante (Charles Philippe d'Albert de Luynes, Mémoires du duc de Luynes sur la cour de louis XV (1735-1758), publiés par Dussieux et Soulié, Paris, 1860-1865, t. X, p. 215-216 ; t. XI, P- 59 ; t. Xm, p. 183, et t. XTV, p. 446). Elle a frappé aussi certains milieux proches des autorités, puisqu'on trouve dans les papiers du procureur général du Parlement une note du milieu du siècle qui enumèrè les années où il y eut dispense et démontre, sans faire de commentaire, leur multiplicaMn à partir des années 1730 (BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury », vol. 1431, fol. 197). A titre anecdoBque, on pourra lire les sarcasmes de Mercier à propos des prélats qui autorisent avec réticence

usage des oeufs en carême, mais se font servir dans le même temps des plats de poisson aussi plantureux que somptueux (Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris..., op. cit. (n. 18),t.I,p. 1070-1071).

82. AN, Marine, C5 48, mémoire du 23 mai 1777,

83. Michel Peronnet, La broche, l'épée et le goupillon..., op. cit. (n. 2), p. 267-268.


270 Reynald Abad

Il est clair que, à la fin de l'Ancien Régime, l'observance des interdits alimentaires en carême n'est plus qu'un souvenir pour une bonne partie de la population parisienne. Sur le plan spirituel, comme sur le plan légal, les habitants de la capitale ne ressentent quasiment plus aucune contrainte et, par conséquent, le choix de faire gras est de plus en plus facile à assumer. Cet indice d'affaiblissement de la pratique religieuse, perceptible dès le début du XVLir siècle pour les observateurs les mieux informés, est désormais d'une évidence criante pour la plupart des contemporains.

Pour l'historien, l'étude de la consommation parisienne de viande en carême a le mérite de faire apparaître une chronologie assez précise du recul de l'observance religieuse dans un domaine essentiel de la vie catholique. Des années 1720-1730 au milieu des années 1760, intervient un indéniable relâchement dans la pratique, mais ce relâchement est encore progressif. Au contraire, du milieu des années 1760 au milieu des années 1770, l'évolution s'accélère brutalement. Et du milieu des années 1770 à la fin des années 1780, le phénomène s'emballe de manière spectaculaire. On remarquera sans surprise que cette chronologie est tout à fait conforme à celle qu'ont mise en évidence l'équipe de Pierre Chaunu, lors de l'enquête sur la mort 4, et celle de Jean-Pierre Bardet, lors de l'enquête sur le refus de conception . Après quelques décennies de lente érosion, la cassure décisive intervient dans les années 1760-1770. Il est vrai que, dans le cas particulier de l'abstinence en carême, un événement politique se greffe sur la tendance de fond : la libéralisation du commerce de la viande, décidée par Turgot en 1774, accélère le recul de la pratique amorcé au temps où l'Hôtel-Dieu détenait le privilège de la boucherie de carême. Non que cette réforme donne réellement de plus grandes facilités pour faire gras : en droit, les dispenses restaient nécessaires et, de toute façon, depuis le début du XVLir siècle au moins, il n'avait jamais été difficile de se procurer de la chair à l'Hôtel-Dieu. Mais la décision de Turgot, acceptée par Louis XVI, a ceci d'important qu'elle achève de lever les scrupules de nombreux fidèles qui hésitaient encore à faire gras en carême. Les Parisiens naïfs ou hypocrites peuvent désormais arguer de la réouverture des boucheries pour justifier de leur infraction aux règles de l'Église. Au demeurant, il y a trop longtemps

84. Pierre Chaunu, La mort à Paris. XVI, XVII et XVIIf siècles, Paris, 1978.

85. Jean-Pierre Bardet, Acceptation et refus de la vie à Paris au XVTIF siècle, dans La vie, I" mort, la foi, le temps. Mélanges offerts à Pierre Chaunu, Paris, 1993, p. 67-83.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 271

qu-une partie des élites donnait le mauvais exemple pour espérer maintenir durablement le reste de la population dans l'obéissance.

On pourra disputer sur la question de savoir si le recul de l'observance du carême est ou non un indice pertinent de déchristianisation de la capitale au XVIIIe siècle. L'effacement d'un aspect de la pratique religieuse fondé sur un interdit ne permet pas de conclure automatiquement à un affaiblissement du sentiment religieux lui-même; Sans doute des catholiques sincères de la fin de l'Ancien Régime estimaient-ils moins nécessaire que leurs pères de se conformer rigoureusement aux règles de l'abstinence. Il reste, à tout le moins, que la population parisienne s'octroya au XVIIIe siècle une latitude de plus en plus grande à l'égard des commandements de l'Eglise 86.

APPENDICE

LES BESTIAUX DÉBITÉS PAR LA BOUCHERIE DE CARÊME

DE L'HOTEL-DIEU AU XVIIIe SIÈCLE

1;/ Lessources

f Jusqu'ici, seul l'historien de l'Hôtel-Dieu, Marcel Fosseyeux, dans un ouvrage paru en 1912, avait livré quelques cruffres des consommations de carême en guise d'exemples. Malheureusement, absorbé par son immense labeur, il n'avait pas précisé la provenance exacte de ses données, ni cherché à les étendre à toutes les années du XVIIIe siècle. Il est probable qu'ayant manipulé durant une bonne partie de sa vie les archives de l'établissement hospitalier, il aurait pu obtenir des résultats plus complets que les nôtres. Ainsi, il fut en mesure de fournir les cruffres de 1717, que nous n'avons pas été capables de retrouver pour notre part. Il est vrai que les archives de l'Hôtel-Dieu ont subi des pertes importantes depuis la fin du xrxc siècle. Mais il est vrai aussi que nous avons dû aller aux sources principales, c'est-à-dire à celles qui paraissaient susceptibles de contenir le bilan des achats ou du débit des bestiaux, sans étendre les investigations à un océan de sources secondaires. Nous avons donc dépouillé, d'une part, les livres de comptes de l'Hôtel-Dieu et, d'autre part, les registres de la boucherie de carême (respectivement mentionnés

ri Pour les causes profondes de ce détachement, nous renvoyons bien entendu à Pierre Uiaunu, Madeleine Foisil, Françoise dé Noirfontaine, Le basculement religieux de Paris au XVIII siècle..., op. cit;(n. 1).


272 Reynald Abad

par les initiales LC et RB dans la présentation qui suit). Pour être parfaitement rigoureux, il faut préciser que les chiffres fournis par les uns et les autres ne sont pas exactement homogènes : à l'aide des livres de comptes, on peut établir le nombre de bestiaux achetés par l'Hôtel-Dieu pour alimenter la boucherie de carême, alors qu'avec les registres de la boucherie de carême, on peut déterminer le nombre de bêtes effectivement débitées au public. Or, les achats dépassaient toujours les ventes de quelques bestiaux et les bêtes excédentaires étaient consommées après le carême par la cuisine de l'établissement hospitalier. Quoi qu'il en soit, cette question des surplus n'a pas d'importance réelle, car les excédents sont ridicules par rapport à la consommation totale.

Avant d'énumérer en détail la liste des sources, il reste à donner quelques indications pratiques concernant leur maniement. Le plus souvent, les volumes rédigés par les comptables fournissent directement le total des bestiaux que nous recherchons. Toutefois, pour les années 1730, les livres de comptes sont présentés d'une manière particulière : ils ne fournissent aucune récapitulation, mais contiennent la liste intégrale de tous les achats de bestiaux effectués pour l'Hôtel-Dieu, que ceux-ci portent sur un unique veau ou sur un immense troupeau de moutons. Il faut donc prendre le temps d'additionner plusieurs centaines de transactions pour reconstituer le total des achats (dans ces cas précis, nous mentionnons la pagination précise des chapitres consultés). Un problème particulier se pose néanmoins en 1737, car le comptable mentionne la somme versée à un gros marchand de moutons sans préciser le nombre de têtes livrées. On a donc été réduit à estimer le volume du troupeau, à partir du prix probable par tête.

Il faut préciser enfin que pour l'année 1733, qui est manquante dans les archives de l'Hôtel-Dieu, on a évalué le nombre de bestiaux débités, à partir des états de consommation quotidiens envoyés par un responsable de la boucherie de carême au procureur général du Parlement de Paris, qui se tenait exceptionnellement informé de la question cette année-là, du fait d'une hausse considérable du nombre des malades et d'une relative pénurie de bêtes grasses.

1717 : Marcel Fosseyeux, L'Hôtel-Dieu de Paris..., op. cit. (n. 27), p. 107. 1732 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 2,

registre A-1732 (LG), p. 368-420. 1733: BNF, Mss, coll. «Joly de Fleury», vol. 124, dossier 1137,

fol. 246-283. 1734: Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 2,

registre B-1734 (LC), p. 709-798. 1735 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 2,

registre C-1735 (LC), p. 541-602. 1736: Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 3,

registre A-1736 (LC), p. 405-460.


L'évolution de la consommation de viande à Paris

273

1737 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 3,

registre B-1737 (LC), p. 375-728. 1740 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 4,

registre A-1740 (LC). 1742 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 4,

registre B-1742 (LC). 1745 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 4,

registre C-1745 (LC).

1747 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 5,

registre A-1747 (LC).

1748 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 5,

registre B-1748 (LC). 1752 : Marcel Fosseyeux, L'Hôtel-Dieu de Paris..., op. cit. (n. 27), p. 108. 1754 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 49,

registre A-1754 (RB). 1755: Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 49,

registre B-1755 (RB). 1756: Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 49,

registre C-1756 (RB). 1757 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 49,

registre D-1757 (RB). 1758: Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 49,

registre E-1758 (RB).

1759 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 6,

registre A-1759 (LC).

1760 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 50,

registre A-1760 (RB).

1761 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 50,

registre B-1761 (RB).

1762 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 50,

registre E-1762 (RB).

1763 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 50,

registre F-1763 (RB).

1764 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 50,

registre H-1764 et 1-1764 (RB).

1765 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 50,

registre J-1765 (RB).

1766 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 7,

registre B-1766 (LC).

1768 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 7,

registre C-1768 (LC).

1769 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 8,

1770 Aegistre A 1769 (LC)- ' 70 : Arch. Assist. publique, Hôtel-Dieu, supplément, liasse 8,

registre B-1770 (LC).

1771 : Marcel Fosseyeux, L'Hôtel-Dieu de Paris..., op. cit. (n. 27), p. 108.


274

Reynald Abad

2 / Les chiffres

Nombre de boeufs Nombre de veaux Nombre de moutons

en valeurs en valeurs en valeurs

absolues en indice absolues en indice absolues en indice

1717 819 100 4 977 100 4 262 100

1732 1290 158 5 315 107 4 584 108

1733 1805 220 6 149 124 6 120 . 144

1734 1359 166 5 279 106 4 438 104

1735 1432 175 5 796 116 4 461 105

1736 1481 757 5 540 111 5 476 225

1737 1541 188 5 929 729 4 887 115 1740 1 948 235 5 702 115 5 725 134 1742 1872 229 4 505 91 6 146 744 1745 1760 215 4 333 57 4 743 777

1747 1891 231 4 037 57 5 856 137

1748 2 065 252 4418 89 5 403 727 1752 1984 242 4 160 54 5 638 132

1754 2 303 257 4 911 99 5 795 /5ff

1755 2 456 300 4 643 93 6 700 257

1756 2 329 284 5 017 70/ 6 404 150

1757 2 493 304 4 814 97 7 529 777

1758 2 451 299 4 225 55 8 335 196

1759 2 446 299 4 526 91 7 861 754

1760 2 487 304 3 691 74 8 082 290

1761 2 400 293 3 384 55 8 368 196

1762 2 595 377 3 977 80 8 703 204

1763 2 602 318 3 654 73 9 476 222

1764 2 612 379 4 072 82 8 746 205

1765 2 622 320 3 919 79 8 856 205

1766 3 297 403 3 584 72 11671 274

1768 3 268 399 3 947 79 11671 274

1769 3 472 424 3 894 75 12 599 296

1770 3 856 477 4 510 91 12 998 305

1771 3 856 471 4 222 55 12 405 297

Reynald Abad est ATER à l'Université de Paris-Sorbonne (Paris IV). H s'apprête à soutenir une thèse sur L'approvisionnement alimentaire de Paris aux XVlf et XVW siècles, sous la direction du Pr Jean-Pierre Poussou. D a publié « Les tueries à Paris sous l'Ancien Régime, ou pourquoila capitale n'a pas été dotée d'abattoirs aux xvn° et xvrac siècles », Histoire, Économie et Société, 1998, n" 4.


L'évolution de la consommation de viande à Paris 275

RÉSUMÉ

Confrontée au développement du protestantisme, qui rejetait le principe d'une longue période d'abstinence, la monarchie avait pris, dès le XVIe siècle, des mesures contraignantes destinées à empêcher les catholiques de consommer de la viande en carême. A Paris, les marchés aux bestiaux et les boucheries étaient fermés durant six semaines. Tous les habitants qui ne voulaient faire maigre, en principe pour des raisons d'âge ou de santé, devaient se fournir à l'Hôtel-Dieu, à qui fut confié, de 1575 à 1775, le monopole du débit de la viande en carême. Dès le règne de Louis XIV, un observateur affirma que, d'année en année, le nombre des bestiaux abattus par l'Hôtel-Dieu augmentait plus vite que la population, et il en déduisit que l'observance reculait. Impossible à vérifier et sans doute fausse pour le XVII 8 siècle, la démonstration est vraie pour le XVIIIe siècle. Les archives de l'Hôtel-Dieu prouvent que, au cours du règne de Louis XV, la consommation de viande progressa bien plus vite que celle de la population, en particulier à partir des années 1760. Le phénomène s'emballa sous le règne de Louis XVI, après que Turgot eut rétabli la liberté de vente. Au fil du siècle, les Parisiens furent donc de plus en plus nombreux à faire gras en carême et à violer l'un des principaux interdits de l'Église, ce que confirment les témoignages des contemporains.

Mots clés : Histoire moderne, déchristianisation, carême, consommation alimentaire, Paris, Hôtel-Dieu.

ABSTRACT

Confronted with the development of protestantism, which refused the principle ofa long period of abstinence, monarchy from the XVIth century on took restricting measures to prevent catholics from eating méat during Lent. In Paris cattle markets and butcher's shops were closed for six weeks. All the inhabitants who refused to fast, supposedly because oftheir âge or health, had to get méat from the Hôtel-Dieu, which was given the monopoly of selling it during Lent. As early as the reign of Louis XIV an observer asserted that the slaughtering of cattle by the Hôtel-Dieu was growing faster than the population year after year, and he concluded that observance was on the decrease. Impossible to check and probably untrue as far as the XVIIth century is concerned, this démonstration is correct for the XVIIIth century. The records ofthe Hôtel-Dieu prove that in the reign of Louis XV, méat consumption rose faster than the growth of the population, particularly from the 1760s. The phenomenonraced in the reign of Louis XVI, after Turgot restored the liberty of selling. Thus, as the century went by, more and more Parisians ate méat during Lent and violated one of the main interdicts, as contemporary accounts confirm.

Key words : Modem History, dechristianization. Lent, food consumption, Paris, Hôtel-Dieu.



René GREVET

A l'époque moderne, les hôpitaux et les orphelinats ont joué un rôle majeur dans la genèse et la diffusion de l'enseignement élémentaire 1. Sous des formes variées, s'est en effet développée, principalement à partir de la seconde moitié du xvif siècle et au début du siècle suivant, une importante scolarisation hospitalière et parahospitalière. D'efficaces impulsions ont concouru à l'établissement d'une véritable nébuleuse hospitaloscolaire constituée d'écoles internes et externes, d'orphelinats et d'écoles charitables. A l'origine, les enfants pauvres formaient l'essentiel de la population enfantine scolarisée dans ces établissements où, en dehors de l'assistance matérielle, l'enseignement de la religion représentait l'objectif prioritaire et essentiel. Au cours du xvnf siècle, de façon progressive mais inéluctable, l'emprise du système hospitalo-scolaire s'est relâchée sous l'effet de plusieurs facteurs, d'ordre financier et social notamment. Nombre d'écoles charitables passèrent ainsi sous la tutelle des autorités municipales et devinrent des écoles publiques. Cette évolution provoquée par un afflux croissant d'élèves s'avérait tout à fait significative d'un changement de perception en matière d'éducation et à l'égard de l'institution scolaire.

1- Jean-Kerre Gutton dans Histoire des hôpitaux, Jean Imbert (dir.), Paris, 1982, p. 180. boue historique, CCCI/2


278 René Grevet

1. LA MISE EN PLACE DES STRUCTURES HOSPITALO-SCOLAIRES

Une triple finalité ainsi que d'efficaces initiatives ecclésiastiques et laïques ont été à l'origine des écoles hospitalières et parahospitalières.

Dès la fin du Moyen Age et au XVIe siècle, il existait un enseignement des enfants hébergés dans les hôtels-Dieu et dans les orphelinats 2. Le rayonnement éducatif de ces établissements demeurait assez hmité. Ce fut seulement à partir de 1656 et de 1662, avec la fondation progressive des hôpitaux généraux, que se constitua une véritable sphère scolaire dans leur orbite. A l'égard des enfants « renfermés », la création de ces écoles répondait à un triple souci d'éducation chrétienne, de disciphne sociale et de mise au travail. Comme le précisait d'ailleurs le préambule de l'édit de 1656, portant établissement de l'hôpital général de Paris, « l'ignorance de la région » était source de fibertinage et de désordre 3. Les autorités civiles justifiaient ainsi les mesures d'enfermement. Une dizaine d'années plus tard, le prêtre Charles Démia (1637-1689), fondateur des écoles charitables lyonnaises, tenait un discours identique pour justifier son entreprise : afin de remédier à la dangereuse dépravation d'une jeunesse laissée dans une « prodigieuse ignorance au Dieu », il fallait dompter ses « fougueuses passions », lui enseigner la religion, les bonnes moeurs, les rudiments et «l'obligation de travailler fidèlement et fortement» 4. En 1724, l'une des deux instructions complétant la fameuse déclaration du 18 juillet relative à la mendicité précisait que les enfants présentés aux hôpitaux devaient y être gardés, nourris et instruits «jusqu'à ce qu'ils ayent connoissance de leur Religion [et] qu'ils ayent fait leur première communion ».

Des préoccupations politiques, sociales et religieuses ont donc puissamment contribué à la mise en place des structures hospitaloscolaires. Au nombre des ; impulsions qui favorisèrent ce mouvement, se détache d'abord l'action déterminante d'une Eglise catholique en pleine effervescence post-tridentine. De nombreux évêques ont com2.

com2. Parturier, L'assistance à Paris sous l'Ancien Régime et pendant la Révolution, Pans, ïail, p. 50, n. 2.

3. Texte de cet édit cité par Des Essarte, Dictionnaire universel depolice..., t. 4, 1787, p. 530-54'.

4. Charles Démia, Remontrances faites à MM. les Prévôts des marchands, échevins et pnncipaux habitants de la ville de Lyon touchant la nécessité et l'utilité des Écoles chrétiennes pour l'instruction des enfans pauvres, Règlemens pour les écoles de la ville et diocèse de Lyon, Lyon, s.d., p. 59-62.

5. Archives hospitalières de Boulogne-sur-Mer, G3, Instruction concernant les mendions, p. ->■


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pris la scolarisation charitable dans leur oeuvre de réformation religieuse. Citons en particulier, pour le début du XVIIIe siècle, Mgr de Golbert à Montpellier (1696-1738), Mgr de Belsunce à Marseille (1709-1755), Mgr de Montmartin à Grenoble (1708-1719), Mgr des Marais à Chartres (1692-1709)... De la même façon, à pareille époque, Mgr de Champflour, évêque de La Rochelle, et Mgr de Langle, évêque de Boulogne, encourageaient efficacement et soutenaient financièrement l'entreprise de scolarisation des hôpitaux généraux dont ils présidaient les bureaux d'administration 6. Dans leur action, ces prélats furent secondés activement par leur clergé diocésain mais également par des laïcs.

Les ecclésiastiques oeuvrèrent grandement pour favoriser le développement de l'enseignement hospitalier, notamment en léguant une partie plus ou moins importante de leur fortune. Ces dons et ces legs charitables étaient le plus souvent consentis à un établissement d'assistance déjà existant 7. Us pouvaient parfois servir à fonder une nouvelle institution comme un orphelinat ou une école de charité. Enfin ils pouvaient être destinés à une congrégation se vouant à l'enseignement des pauvres comme celle des Frères des Écoles chrétiennes 8. Dans tous les cas, le don charitable s'accompagnait d'une volonté plus ou moins explicite d'assistance spirituelle. Parmi les donateurs ecclésiastiques, outre les évêques, figuraient en bonne place les chanoines et les écolâtres des chapitres cathédraux ou collégiaux. A Boulogne-sur-Mer, entre 1690 et 1720, ils effectuèrent de nombreuses donations en faveur des écoles hospitalières et charitables 9. A Amiens, les écolâtres Charles Moreau et J.-B. Pingre léguèrent respectivement 40 et 20 000 livres en 1731 et en 1744, pour fonder des écoles de filles et permettre l'établissement des Frères 10. En 1750 encore, l'abbé J.-B. Dubois, neveu du célèbre cardinal et chanoine de l'église collégiale Saint-Honoré de Paris, constitua en faveur de l'hôpital général de Brive une rente annuelle de

6. Ibid.

7. Pascal Even, L'assistance et la charité à La Rochelle sous l'Ancien Régime, XVIIe siècle et XVnr siècles, thèse dactylographiée, 1987, p. 222 sq. ; AH Boulogne, B 23-24.

8. Léon Lallemand, Histoire des enfants abandonnés et délaissés, Paris, 1885, p. 221 ; Camille Bloçh, L'assistance et l'État en France à la veille de la Révolution, Paris, 1908, p. 271 ; Gaston Valran, Misère et charité en Provence au XVIII siècle, Paris, 1899, p. 258 ; une étude approfondie de l'évolution de ces dons charitables a été faite par Marie-Claude Dinet-Lecomte, L'assistance et les pauvres à Blois au XVIT et au début du XVIIIe siècles. Étude comparée de deux établissements hospitaliers, 1 Hôtel-Dieu et l'Hôpital général de Blois, thèse dactylographiée, 1982, p. 265 sq.

9. René Grevet, De l'école d'Ancien Régime aux débuts de l'école contemporaine : la genèse d'un double enjeu (Artois et Boulonnais, fin XVIIe siècle-1815, thèse dactylographiée, S vol., 1 104 p., Université de Lille III, 1988, t. 1, p. 328-331.

10. Harvey Chisick, L'éducation élémentaire dans un contexte urbain sous l'Ancien Régime : l'exemple d'Amiens aux XVIT et XVHr siècles, Bulletin trimestriel de la Société des antiquaires * Picardie, 1981, p. 348-349, 368.


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12 000 livres destinée à exécuter plusieurs fondations : hébergement de 40 enfants pauvres ; pensions d'un maître d'école et d'un sous-maître pour assurer la scolarisation des « enfants de l'intérieur de la maison » et celle des enfants des pauvres artisans de la ville ; institution d'un petit pensionnat11. Ces donations importantes 12 ne doivent pas en dissimuler d'autres, faites par des curés aux revenus plus modestes qui léguèrent cependant, ici ou là, les sommes nécessaires à l'entretien d'un maître d'école ou à l'hébergement d'un ou plusieurs enfants pauvres de leurs paroisses «pour y être élevé et instruit de la même manière que les autres pauvres » 3. Cet engagement charitable du clergé paroissial doit être mis aussi en relation avec les influences sulpicienne ou lazariste au sein des séminaires diocésains. Ces « relais » de l'École française de spiritualité ont servi la cause de l'enseignement charitable dans plusieurs diocèses: au Puy vers 1704-1706, avec le sulpicien P. Guyton, grand vicaire de Mgr de la Roche-Aymon ; à Troyes, vers 1705, sous l'épiscopat de Mgr de Chavigny; à Boulogne, vers 1705-1720, avec Mgr de Langle et les prêtres delà Mission 14.

Au total, l'action des ecclésiastiques fut déterminante pour provoquer et entretenir l'essor de l'enseignement charitable. A Reims comme à Amiens, leur générosité en ce domaine dépassait nettement celle des laïcs 15. Pourtant ceux-ci ne sont pas demeurés à

11 : Bernard Bellande, Un petit Saint-Cyr dans un hôpital général aux XVIIIe et XKC siècles, Bulletin de la Société française d'histoire des hôpitaux, 1983, n° 47, p. 18-34 ; Jean-B. Dubois était devenu janséniste sous l'influence de l'abbé Tabourin, A. Gazier, Les écoles de charité du faubourg Saint-Antoine..., Revue internationale de l'enseignement, 1906, p. 218.

12. Voir aussi Philippe Loupes, Chapitres et chanoines dé Guyenne aux XVIIe et XVIIIe siècles. Étude de compagnies ecclésiastiques sous l'Ancien Régime, thèse, dactylographiée, Bordeaux III, 1980, p. 650-652 (Fondations de J. Ségur et de.Ch. de Montesquieu); voir aussi l'exemple des chanoines rémois, cité par Roger Charrier, Marie-Madeleine Compère, Dominique Julia, L'éducation en France du XVI au XVIII siècle,-. Paris, 1976, p. 64.

13. AH Saint-Omer, E 4, 1781, fol. 162 r; voir aussi Pascal Even, L'assistance et la charité..., op. cit. (n. 7), p. 230 ; Louis Pérouas, Le diocèse de La Rochelle de 1648 à 1724, Paris, 1964, p. 353-359, 393-396 ; Jean-Pierre Gutton, La société et les pauvres. L'exemple de la généralité à Lyon, 1534-1789, Paris, 1971, p. 387 : en 1675 à Saint-Chamond, un prêtre nommé P. Brossy fit un don à l'hôtel-Dieu de la ville en vue de la création de petites écoles pour les enfants pauvres ; à la même date, à Amiens, J. Avisse, curé de la paroisse Saint-Jacques, versait 2 000 livres au Bureau des pauvres de l'hôpital pour la fondation d'une école charitable, d'après Harvey Ghisick, L'éducation élémentaire..., op. cit. (n. 10), p. 346-347.

14. Yves Poutet, Le XVIT siècle et les origines lasalliennes. Recherches sur la genèse de l'oeuvre scolaire et religieuse de Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719), t. 2, Rennes, 1970, p. 164-166, 228, 329-345; René Grevet, Le rayonnement scolaire de l'hôpital général Saint-Louis de Boulogne-sur-Mer, Hulletin de la société d'histoire des hôpitaux, n" 66, 1992, p. 31-40.

15. Roger Charrier, Marie-Madeleine Compère, Dominique Julia, L'éducation en France..., opcit. (n. 12), p. 64-65 (d'après frère Léon de Marie Aroz, Les biens-fonds des Écoles chrétiennes et gratuites pour les garçons pauvres de la ville de Reims au XVIIT siècle. Biens acquis par Jean-Baptiste de La Salle et ses successeurs immédiats, Reims, 1970-1971, vol. .1 : Titres de propriété. Répertoire numérique détaillé, p. 2-44 e vol. 2 : Documents, Reims, 1971, p. 32-49, 60-71) ; Harvey Chisick, L'éducation aémentaire..., op cil. (n. 10), p. 350-351.


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l'écart du grand mouvement de ferveur hospitalo-caritative qui, à partir des années 1670-1680, accorda une place privilégiée à l'éducation dans ses préoccupations charitables. Ainsi pour les villes flamandes et hennuyères, a-t-on pu montrer l'importance d'un « catholicisme social » inspiré de la tradition hispano-tridentine 16. A Grenoble, à Rouen comme à Lyon, les élites citadines soucieuses de la «régénération spirituelle des pauvres» ont participé activement au développement des écoles charitables 17. Financièrement, la contribution des laïcs fut loin d'être négligeable. A Amiens, ils contribuèrent pour 26 000 livres, soit environ 40 % des fonds mis à la disposition des frères des Écoles chrétiennes entre 1759 et 178918. Dans cette même ville, en 1690, les frères Delacourt avaient offert 6 000 livres, une maison et un jardin pour l'installation d'une école de charité dans la paroisse Saint-Jacques. A Reims, la part des laïcs s'éleva à 10 599 livres, soit 45 % de l'ensemble des dons et legs en numéraire faits aux frères 19. Ces libéralités provenaient principalement des miheux officiers et négociants. Les femmes surtout ont beaucoup donné et légué. Elles l'ont fait parfois pour favoriser un enseignement féminin trop rare. En 1745, à Jouy (Lorraine), Marie-Barbe de Vauzelles fit ainsi une donation aux soeurs de Saint-Charles-de-Nancy pour « tenir l'école du heu, visiter les malades et les soigner gratuitement 20. Dans les diocèses de Boulogne et de Saint-Omer, des fondations de ce type apparaissent aussi en faveur des soeurs de la Charité, des soeurs de la Providence ou des soeurs de l'Instruction chrétienne de Nevers 21.

L'influence des milieux dévots encourageait la générosité charitable des laïcs. Par exemple, au sein des AAS ( « Associations des amis » ), les zélateurs des congrégations mariales dirigées par les jésuites ont souvent oeuvré pour réclamer l'implantation d'écoles

16. Philippe Guignet, Le pouvoir dans la ville au XVIIT siècle. Pratiques politiques, notabilité et éthique sociale de part et d'autre de la frontière franco-belge, Paris, 1990, p. 258-263.

17. Kathryn Norberg, Richard poor in Grenoble, 1600-1814, University of California, Los Angeles, 1985, p. 24 ; Georges Rigault, Histoire générale de l'Institut des frères des Écoles chrétiennes, t. 1, 1938, p. 362 (liste des «Messieurs qui ont établi les Écoles en cette ville en 1707»); à Rouen, entre 1658 et 1668, l'un des administrateurs de l'Hôpital général, Le Cornu de Bimorel, donna préside 50 000 livres pour financer la création d'écoles charitables, d'après Yves Poutet, L'assistance aux indigents. ., Actes du XCVIIe Congrès national des sociétés savantes, Nantes, 1972, Paris, 1977, p. 265 ; et à Lyon, en 1663 et en 1698, J. Arthaud et M. Gros de Saint-Joyre fondèrent des bourses pour permettre à des adoptifs de la Charité de suivre des études au collège de la Trinité, a après Jacqueline Roubert, L'instruction donnée aux enfants de la Charité de Lyon jusqu'à la Révolution, ibid., p. 292.

18. Harvey Chisick, L'éducation élémentaire..., op. cit. (n. 10), p. 351 (id. pour l'exemple suivant).

19. Voir n. 15.

20. Alix de Rohan-Chabot, Les écoles de campagne en Lorraine au XVIIT siècle, Paris, 1969, p. 44.

21. Voir notre ouvrage École, pouvoirs et société (fin XVIT siècle -1815), Artois, Boulonnais!'Pas-de-Calais, Lille, 1991, p. 139-141.


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charitables 22. De la même façon, les jansénistes, fervents adeptes d'une pédagogie sélective de préservation spirituelle, s'étaient montrés favorables au renfermement dont « le plus grand fruit », écrivait Antoine Arnauld en avril 1657, devait être « la bonne éducation des enfants » 23. Bien qu'une étude reste à faire sur ce thème, il semble bien que la capitale fut, à partir de 1720 environ, le lieu privilégié d'une emprise janséniste de plus en plus nette sur les écoles de charité des paroisses et des hôpitaux parisiens 24. Enfin, une troisième influence, celle de la Compagnie du Saint-Sacrement, s'est manifestée de façon décisive. Fondée entre 1627 et 1630, cette association secrète, réunissant des ecclésiastiques et des laïcs, chercha à réaliser un vaste projet hospitalo-éducatif. Ses membres, favorables au renfermement, se montraient en effet particulièrement soucieux de l'instruction religieuse des pauvres et de leurs enfants. Particulièrement active à Lyon, à Grenoble, à Dijon et à Rouen, la Compagnie a su mobiliser une partie des élites municipales et parlementaires, au service de l'enseignement charitable 25.

Ces influences et ces entreprises diverses aboutirent à la constitution d'un véritable système réseau d'écoles charitables et hospitalières qui était pratiquement constitué dans ses grandes lignes vers 1730. Les développements ultérieurs consistèrent surtout dans la création de classes supplémentaires.

Une classification des établissements scolaires administrés par les hôpitaux permet de distinguer trois grandes catégories. La première comprend les classes établies à l'intérieur des établissements hospitaliers pour leurs propres pensionnaires : tous les hôpitaux généraux et les orphelinats possédaient sinon une école matériellement délimitée, du moins un ou deux ou plusieurs enseignants 26. La seconde espèce

22. Yves Poutet, Le XVII siècle, op. cit. (n. 14), t. 2, p. 346-366; Jean-Pierre Gutton, La société..., op. cit. (n. 13), p. 484.

23. René Taveneàux, Le catholicisme dans la France classique 1610-1715, t. 2, 1980, p. 220 ; sur l'attitude janséniste à l'égard des frères, voir Georges Rigaûlt, Histoire générale de l'Institut-, op. A (n. 17), t. 2, p. 402-408.

24. Sur l'état ecclésiastique de la capitale au XVIIIe siècle, voir Pierre Chaunu, Madeleine Foisil, Françoise de Noirfontaine, Le basculement religieux de Paris au XVIIf siècle, Paris, Fayard, 1998, p. 322-347.

25. Sur la Compagnie et sur son implantation, consulter Dominique Talion, La Compagnie à Saint-Sacrement (1629-1667). Spiritualité et société, Paris, 1990 ; sur ses activités dans les villes citées, voir Yves Poutet, Le XVII siècle..., op. cit. (n. 14), t. 2, p. 184, 294-328 ; sur l'action probable de la Compagnie à Boulogne, voir notre article cité à la note 14.

26. Par exemple à l'hôtel-Dieu de Saint-Étienne ou à l'hôpital Sainte-Anne du Montbrison, d'après Jean-Pierre Gutton, La société..., op. cit. (n. 13), p. 412-413 ; à ce type d'écoles internes, on peut rattacher les pensionnats intégrés dans les hôpitaux n'accueillant pas d'enfants : tel était le cas à Paris de « l'éducation de jeunes filles » annexée à la maison de Sainte-Pélagie et des pensions des hôpitaux de Sainte-Anastase et de Saint-Joseph, d'après Procès-verbal de l'Assemblée nationale, t. 44, Paris, s.d. ; Rapport fait au nom du Comité de Mendicité des visites faites dans divers hôpitaux, hospices et maisons de charité de Paris. Par M. de La Rochefoucauld-Liancourt..., Paris, 1790, p. 63 ; Martine Sonnet, L'éducation des filles au temps des Lumières, Paris, 1987, p. 28.


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d'écoles hospitalières comprenait celles qui, fonctionnant au sein ou à proximité de l'établissement, accueillaient des externes. Cette formule était assez répandue : à Boën, dans le Forez, les petites écoles de la localité furent en 1719 «unies, annexées et incorporées» à l'hôpital du Heu ; à La Rochelle, au début du XVIIIe siècle, l'externat était situé en face de l'hôpital général, mais dans l'autre établissement hospitalier (Saint-Etienne), on le trouvait à l'intérieur, au rez-de-chaussée ; à Saint-Omer (Artois), outre un enseignement réservé aux petits pensionnaires masculins, existaient dans l'hôpital général deux classes réservées aux fillettes de la paroisse où se trouvait l'établissement 27. La plupart du temps, dans les hôpitaux, école interne et externat coexistaient comme à Boulogne-sur-Mer ou à Brive. Il arrivait aussi que pensionnaires et externes fussent scolarisés ensemble. Ainsi, dans la ville du Puy, en 1718, les membres du bureau de l'hôtel-Dieu décidèrent d'offrir un local pour « que l'établissement des écoles qu'on voulait faire pour les petits garçons de cette ville se fît dans cette maison dudit hostel-Dieu » 28. Ainsi jusqu'en 1741, année de l'installation des frères, l'hôtel-Dieu abrita une école publique qui scolarisait les enfants orphelins ou abandonnés et les fils d'artisans. Il reste enfin à mentionner, dans cette deuxième catégorie, les écoles externes d'établissements hospitaliers qui, davantage spécialisés dans les soins médicaux, ne possédaient pas d'école interne. C'était le cas à Paris pour les hôpitaux des Quinze-Vingts et de Sainte-Catherine ou pour les hospices Saint-Merri et SaintJacques du Haut-Pas 29. En province, citons les hôtels-Dieu de Saint-Fargeau et de Toury (généralité d'Orléans) ou encore le petit hôpital de Boussac (intendance de Bourges) 30.

Enfin, une troisième catégorie d'établissements regroupe les écoles charitables de paroisse, établies à partir du XVIIe siècle grâce à des initiatives privées mais aussi bien souvent grâce à l'action et au soutien financier des bureaux d'administration des hôpitaux. Bénéficiant de dons et de legs, conservant un droit prioritaire sur ces biens charitables 31, les bureaux d'administration hospitalière entreprirent de renforcer l'assistance hospitalière en créant des écoles de charité.

27. Jean-Pierre Gutton, La société..., op. cil. (n. 13), p. 473 ; Pascal Evcn, L'assistance et la chanté..., op. cit. (n. 7), p. 182, 222 ; AH Saint-Omer, E 1, fol. 77.

28. Yves Poutet, Le XVII siècle..., op. cit. (n. 14), t. 2, p. 231.

29. Martine Sonnet, L'éducation des filles..., op. cit. (n. 26), p. 28, 231 ; Camille Bloch, Alexandre Tuetey, Procès-verbaux et rapports du Comité de mendicité de la Constituante, 1790-1791, Paris, 1911, P- 665.

30. Camille Bloch, L'assistance et l'État..., op. cit. (n. 8), p. 293 ; Fernand Autorde, L'instruction primaire avant la Révolution, Mémoires de la Société des sciences... de la Creuse, t. VI : 1887-1890, P- 369.

il. Brillon, Dictionnaire des arrêts ou jurisprudence universelle des Parlements de France..., t. 3, Paris, «*• 1727, p. 624.


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Les hôpitaux se préoccupèrent ainsi d'acheter ou de louer des locaux à usage scolaire et de pourvoir à l'hébergement et à l'entretien des maîtres 32. L'histoire des débuts des Ecoles chrétiennes fondées par Jean-Baptiste de La Salle est inséparable du contexte hospitalo-caritatif des années 1670-1720. Ainsi à Rouen, en 1705, le Bureau de l'hôpital fit appel aux frères pour tenir les classes internes de l'établissement mais aussi les écoles paroissiales qui en dépendaient 33. A Boulogne (1710) à Grenoble (1728), au Puy (1741) et dans maints autres endroits, l'appel aux disciples de La Salle se fît par l'entremise des administrateurs hospitaliers 34. Il est vrai que, en contrepartie, ceux-ci se réservaient un droit de regard sur l'installation et l'inspection des enseignants.

2. L'ENCADREMENT PÉDAGOGIQUE ET LES EFFECTIFS SCOLAIRES

2.1. Le personnel enseignant

L'enseignement charitable a été assuré par des prêtres, par des religieuses ou des séculières et en moins grand nombre par des laïcs.

Pour l'instruction des filles, s'imposèrent irrésistiblement les congrégations hospitalières, religieuses ou séculières, dont les membres se consacraient aussi aux tâches éducatives. Parmi les ordres religieux, on mentionnera les âugustines des hôtels-Dieu de Paris, Orléans, Abbeville, Noyon ; les soeurs grises du tiers ordre de Saint-François dans les hôpitaux d'Arras, d'Amiens, de Saint-Quentin ; les religieuses de la Charité Nôtre-Dame, les soeurs de Saint-Thomas de Villeneuve dans les hôpitaux bretons et à Paris, ou encore les religieuses de Saint-Joseph dans les diocèses du Puy et de Lyon 35. La véritable originalité de l'enseignement féminin consista pourtant dans une nouvelle forme d'apostolat charitable développée au XVIIe siècle avec la formation de congrégations séculières rassemblant des dames ou filles « dévotes », obéissant à une règle, appelées souvent « soeurs », mais ne prononçant pas des voeux solennels et définitifs. L'exemple le

32. Nombreux exemples cités par Jean-Pierre Gutton, La société..., op. cit. (n. 13), p. 41M"i 472-473.

33. Georges Rigault, Histoire générale de l'Institut..., op. cit. (n. 17), t. 1, p. 280-290.

34. AH Boulogne, E 2, fol. 50-68 v ; Patrice Cugnetti, L'hôpital de Grenoble des origines à lajmà Second Empire (XI siècle - 1870), thèse, t. 2, 1978, p. 295 ; Yves Poutet, Le XVII siècle..., op. cit. (n. H), p. 231. ,t ■

35. Jean-Pierre Gutton, Histoire des hôpitaux, p. 208 sq. ; Camille Bloch, L'assistance et l'Etat-, op. cit. (n. 8), p. 69.


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plus célèbre reste celui des filles de la Charité dont l'Institut, né en 1634, fut l'oeuvre de Vincent de Paul secondé par Louise de Marillac 36. Souvent dénommées « soeurs grises » à cause de la couleur de leur robe de bure, ces hospitalières exerçaient aux Enfans-Trouvés à Paris mais furent également sollicitées par les hôpitaux de province «pour le service des pauvres sains et malades (...) et aussy pour enseigner les petites filles et tenir escolle... » 37. En Lorraine, les soeurs de Saint-Vincent de Paul, approuvées depuis 165.5, dirigeaient 15 établissements en 1789. Dans cette même province, les soeurs de Saint-Charles de Nancy, approuvées en 1667, exerçaient également leur apostolat pédagogique dans les villes et les bourgs 38. Dans la partie méridionale des anciens Pays-Bas (Lille, Arras, Douai, Valenciennes...), ferveur religieuse et prosélytisme engendrèrent, par une sorte de mimétisme spirituel, l'apparition de « jésuitesses » formant des communautés de Sainte-Agnès ou de Notre-Dame ; elles se dévouèrent à l'éducation de filles pauvres en ouvrant des écoles qui se transformèrent souvent en petits orphelinats 39. A Rouen vers 1666-1669, apparurent des « soeurs grises » enseignantes, choisies parmi les « filles dévotes habillées de noir » qui s'occupaient des enfants abandonnés 40: A peu près à la même époque naquit dans cette ville la congrégation des soeurs du Saint-Enfant-Jésus bientôt appelées plus communément soeurs de la Providence 41. Elles s'installèrent dans les villes et les bourgs de plusieurs diocèses (Rouen, Evreux, Bayeux, Coutances, Amiens, Boulogne, Saint-Omer), souvent par groupes de trois personnes dont une assurait les soins aux malades à domicile et une autre faisait fonction de maîtresse d'école 42. En Anjou, se firent connaître les hospitalières de Saint-Joseph, congrégation fondée en 1636 et, à Nantes, se constitua, vers 1704-1710, la communauté des Dames de Saint-Charles spécialisées dans les fonctions de gardes-malades et d'enseignantes pour orphelines et enfants abandonnés 43. Au début du XVIIIe siècle aussi, à

36. Léon Lallemand, Histoire des enfants..., op. cit. (n. 8), p. 135-136.

37. AH Boulogne-sur-mer, G 3, 1699 ; Camille Bloch, L'assistance et l'État..., op. cit. (n. 8), P- 126, n. 2 : fondation du marquis de Louvois en 1676 et autres exemples ; Louis Pérouas, Le diocèse..., op. cit. (n. 13), p. 386 (à Rochefort, en 1696).

38. Alix de Rohan-Chabot, Les écoles de campagne..., op. cit. (n. 20), p. 43-44.

39. Alain Lottin, Lille, citadelle de la Contre-Réforme? 1598-1668, Lille, 1984, p. 205 sq.

40. Charles de Robillard de Beaurepaire, Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse de &>"«!, t. 2, 1872, p. 236 sq.

41. Voir à ce sujet la mise au point de Marie-Thérèse Flourez, Nicolas Barré, fondateur des maîte« charitables, dans Nicolas Barré. L'éducation des pauvres aux XVI et XVIII siècles (Amiens, 1997), Mane-Claude Dinet et Marie-Thérèse Flourez (éd.), Arras, Artois Presses Université, 1998, p. 79-92

42. René Grevet, De l'école..., op. cit. (n. 9), t. 1, p. 316-317, 340-343 (pour les diocèses de Boulogne et de Saint-Omer).

43- François Lebrun, La vie et la mort en Anjou, Paris, 1975, p. 167 ; Léon Maître, L'instruction Ptobque dans les villes et les campagnes du Comté nantais avant 1789, 1882, p. 66 sq.


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la Rochelle, Anne Forestier et quelques compagnes, émues par la misère des années 1709-1710, décidèrent de consacrer leur vie et leurs biens au service des pauvres : soutenues par l'évêque, les « Forestières » allaient rapidement se faire apprécier aussi comme enseignantes 44. Dans d'autres hôpitaux, sous l'appellation de « soeurs », des veuves, des demoiselles « sans enfants et sans embarras d'affaires », n'appartenant à aucune congrégation, fonctionnaient comme officières ou maîtresses d'école 45.

Pour les garçons, le personnel enseignant hospitalier comprenait, outre les frères des Écoles chrétiennes exerçant surtout dans les écoles charitables de paroisse, des ecclésiastiques comme le « prêtre de la famille » dirigeant l'instruction à l'hôpital Saint-Jacques d'Aix ou comme ceux qui enseignaient aux Enfants-Rouges et à la maison du faubourg Saint-Antoine à Paris 46. Dans les grands hôpitaux, intervenaient plutôt des laïcs comme à l'hôpital Notre-Dame de Grenoble entre 1655 et 1728 ou à la Maison des Orphelins de Montbéliard où l'enseignant portait le titre de précepteur 47. A l'hôpital du Mans, en 1740, on fit appel à un boulanger pour servir de maître d'école et, en 1771, un garçon de 14 ans exerça cette fonction en même temps que ses activités de couture 48. En matière de recrutement, les préférences des administrateurs allaient volontiers à celui qui, outre ses bonnes moeurs et sa « capacité suffisante » pour enseigner, pouvait chanter correctement l'office et acceptait de vivre cloîtré dans l'hôpital pour surveiller les enfants, y compris dans les ouvroirs en dehors des heures de classe. A Boulogne-sur-Mer, le jeune homme de 22 ans, recruté en 1773, ne pouvait sortir de l'établissement sans la permission de la soeur supérieure et devait témoigner toujours le plus grand respect à l'égard des soeurs ; sa nourriture ne différait guère de celle des pensionnaires ( « de la soupe, soir et matin, de la viande deux fois par semaine... ») 49. La stabilité dans le métier variait beaucoup d'un établissement à un autre : l'hôpital de Meaux eut ainsi recours au moins à cinq maîtres d'école entre 1711 et 178650.

44. Louis Pérouas, Le diocèse..., op. cit. (n. 13), p. 387 ; Pascal Even, L'assistance et la charité..., op. cit. (n. 7), p. 172.

45. Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, 1972, p. 63, n. 5 (à la Salpêtrière) ; voir aussi Rapport... des visites... (réf. n. 25), p. 70.

46. Gaston Valran, Misère et charité..., op. cit. (n. 8), p. 145-146 ; Marcel Fosseyeux, Les écoles à charité à Paris sous l'Ancien Régime et dans la première moitié du XIX siècle, Paris, 1912, p. 61 ; Léon Lallemand, Histoire des enfants..., op. cit. (n. 8), p. 193 (maître ecclésiastique jusqu'en 1729).

47. Patrice Cugnetti, L'hôpital de Grenoble..., op. cit. (n. 34), p. 296 ; M. Fortin, La Charité il l'assistance publique à Montbéliard sous l'Ancien Régime, Besançon, 1933, p. 140.

48. Jocelyne Portier, L'hôpital général, du Mans, 1658-1814.- Les enfants trouvés, thèse dactylographiée, 1982, p. 558.

49. AH Boulogne-sur-mer, E 4, fol. 29 r.

50. François Martin, L'hôtel-Dieu et l'hôpital général de Meaux aux XVII et XVIII siècles, thèse dactylographiée, 1984, p. 134.


L'enseignement charitable en France 287

D'autres enseignants intervenaient parfois aussi de manière ponctuelle : maîtres de musique et de chant à la Charité de Lyon aux XVIIe et XVHT siècles, maîtres ou maîtresses d'écriture ; ecclésiastiques venant enseigner le catéchisme deux à trois fois par semaine comme faisaient les pères de l'Oratoire à Maubeuge, dans la Maison des Orphelins 51. Ici ou là, surtout au XVIIe siècle, on voyait également arriver dans les hôpitaux, pendant les vacances scolaires, des collégiens, membres de congrégations dirigées par les jésuites, qui visitaient les pauvres et faisaient volontiers réciter catéchisme et prières 52. Les grands établissements hospitaliers avaient recours aux services de plusieurs enseignants : à la fin du XVIIIe siècle, à l'hôpital de la Pitié, outre le directeur et le sous-directeur des études, exerçaient 17 maîtres et sous-maîtres 53. L'importance du personnel enseignant dépendait évidemment des effectifs scolaires, eux-mêmes très différents selon les types d'écoles hospitalières.

2.2. Importance de la scolarisation charitable

Pour les écoles de charité des paroisses, les archives nous livrent parfois de précieuses listes d'admission. En revanche, il est souvent malaisé de fournir un état précis du nombre d'enfants scolarisés dans les écoles hospitalières et, bien souvent, l'historien doit se contenter d'un chiffre bien approximatif établi d'après les listes d'admission. Voyons quelques exemples précis avant de nous livrer à une tentative d'estimation globale.

Dans les orphelinats privés, hormis celui de la Miséricorde à Paris (les « Cent-Filles »), le nombre d'élèves était souvent restreint aux chiffres symboliques voulus par les fondateurs, soit 12, 24, 33 pensionnaires dont l'âge d'entrée variait entre 3 et 7 ans et l'âge de sortie entre 15 et 16 ans pour les garçons et 20 à 25 ans pour les filles 54. Les orphelinats publics et hôpitaux spécialement réservés à l'enfance abandonnée présentaient des effectifs plus nombreux. A Paris, aux

51. Jacqueline Roubert, L'instruction donnée..., op. cit. (n. 17), p. 286 sq; Alfred Jennepin, Histoire de la ville de Maubeuge..., t. 2, 1909, p. 626.

52. François de Dainville, Les Jésuites et l'éducation de la société française. La naissance de l'humanisme moderne, Paris, 1940, p. 306-307.

53. Rapport... des visites..., p. 19 ; 20 enseignants d'après le mémoire des administrateurs (mai 1790) cité par Alexandre Tuetey, L'assistance publique à Paris pendant la Révolution, Paris, 1895, P- 186 (traitements s'échelonnant de 600 à 60 1. dont 8 de 200 1., 4 de 120 1...).

54. L'hôpital de la Miséricorde avait été fondé en 1623 par A. Séguier, Des Essarts, Diction»»«..., op. cit. (n. 3), t. 5, p. 57 ; fondations au XVIIIe à Montbéliard, M. Fortin, La charité et l assistance..., op. cit. (n. 46), p. 180 ; à Amiens, AD Somme, C 1602 ; Martine Sonnet, L'éducation des Mes..., op. cit. (n. 26), p. 197.


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Enfants-Rouges, avant leur suppression dans les années 1770, vivaient 80 orphelins âgés de 6 à 15 ans ; l'hôpital du Saint-Esprit abritait des orphelins légitimes âgés de 3 à 16 ans : plus de 200 pensionnaires en 1680, 81 en 1701, 100 en 1779 et 120 en 179055.

En province, le Sanitat de Nantes entretenait près de 400 enfants abandonnés et orphelins alors qu'à Strasbourg, vers 1770-1780, la Maison des Orphelins servait d'asile à environ 240 petits infortunés 56.

Pourtant, la plupart des enfants délaissés et assistés se trouvaient directement dans la sphère éducative des hôpitaux généraux. Ils y entraient généralement vers l'âge de 6 ou 7 ans, âge, qui au XVIIIe siècle, correspondait d'ailleurs à celui de l'admission dans la plupart de ces établissements 57. La fin de la période d'instruction coïncidait avec le moment de la première communion accomplie vers l'âge de 13 ou 14 ans 58. En théorie, la scolarité pouvait donc durer six à sept ans, mais dans la réalité, cette durée était souvent limitée par l'importance des effectifs.

A Paris, pour l'hôpital des Enfants-trouvés, les renseignements sont assez précis : la Maison de la Couche, en dehors de sa fonction d'accueil des nourrissons abandonnés, conservait une soixantaine d'enfants, âgés de six ans et plus, parmi ceux qui revenaient de nourrice ; la Maison du faubourg Saint-Antoine, qui accueillait l'ensemble des enfants trouvés réchappes des périls de la mise en nourrice et non conservés à la campagne, hébergeait 180 pensionnaires en 1713, 417 garçons et 341 filles en 1760, et l'on sait qu'en 1760 existaient, pour les garçons, 3 classes chargées respectivement de 84, 180 et 160 écoliers âgés de 6 à 15 ans . A l'hôpital

55. Marcel Fosseyeux, Les écoles de charité..., op. cit. (n. 45), p. 62, 165-166 ; Des Essarts, Dictionnaire..., op. cit. (n. 3), t. 5, p. 53 ; Christian Paultre, De la répression de la mendicité et du vagabondage en France sous l'Ancien Régime, Paris, 1906, p. 236, n. 4 ; Rapport... des visites..., p. 32 sq ; à la Charité de Lyon, les enfants étaient répartis en trois grandes catégories : les adoptifs, « les petits garçons » et « petites filles » (illégitimes), les « petits passants » et les « petites passantes » (enfants légitimes abandonnés), d'après Jacqueline Roubert, L'instruction donnée..., op. cit. (n. 17), p. 278-279. A Paris, il existait encore l'hôpital de la Trinité qui accueillait 100 orphelins et 36 orphelines âgés d'au moins 5 ans, issus des milieux artisanaux, d'après Louis Parturier, L'assistance à Paris..., op. cit. (n. 2), p. 123 ; vers 1657-1661, la Savonnerie abritait une école qui servait aux enfants des différentes maisons composant l'Hôpital général de Paris créé en 1656 : en 1657, 290 garçons âgés de 7 à 12 ans la fréquentaient ; en 1661, il y en eut 305, en 1663, 440 et en 1666, 40 seulement (BNF, Fonds français, ms 21804, fol. 434) ; rapidement pourtant, les autres établissements entreprirent d'instruire leurs propres pensionnaires.

56. Camille Bloch, Alexandre Tuetey, Procès-verbaux..., op. cit. (n. 29), p. 81, 493 ; Histoire h Strasbourg, Georges Livet, Francis Rapp (dir.), t. 3, 1981, p. 368.

57. Histoire des hôpitaux, p. 216 ; N. Patureau, L'assistance à Tours au XVIT siècle. La fondation de l'hôpital général de la Charité, Actes du XCVIT Congrès..., op. cit. (n. 17), p. 441 ; des exceptions : à Châteaubriant, on recevait des élèves âgés d'au moins 9 à 10 ans, Christian Paultre, Velu répression..., op. cit. (n. 53)> p. 236, n. 4.

58. Voir n. 5 ; Alexandre Tuetey, L'assistance publique..., op. cit. (n. 52), p. 178.

59. Léon Lallemahd, Histoire des enfants..., op. cit. (n. 8), p. 193 sq.


L'enseignement charitable en France 289

de la Pitié, dès 1663, on dénombrait entre 220 et 350 fillettes réparties en 4 écoles ; en 1713, 210 «petits garçons » âgés de 6 à 10 ans étaient scolarisés; et en 1790, selon le rapport de La Rochefoucauld-Liancourt, le nombre total de pensionnaires s'élevait à 1 396 (dont 380 âgés de 4 à 8 ans), mais tous n'étaient pas scolarisés dans les sept divisions ou «emplois» 60. En 1679, la Salpêtrière scolarisait 282 garçons; entre 1701 et 1713, l'établissement hébergeait 1 000 à 1 200 enfants âgés de 5 à 15 ans, mais on ne sait combien allaient aux écoles; en 1790, selon lé rapport du Comité de. mendicité, plus de 800 filles y vivaient, mais assurément toutes ne pouvaient être convenablement scolarisées 61. Qu'en était-il en province ? Sauf dans quelques grandes villes, les effectifs n'atteignaient pas ceux des grands hôpitaux parisiens et les classes destinées aux petits pensionnaires, n'étaient généralement pas pléthoriques. A Vannes, la population enfantine formait 40,5 % des effectifs de l'hôpital général 2. Celui de Blois accueillait au XVIIIe siècle 15 à 20 enfants par an, et en 1752 l'effectif global comprenait 47 garçons et 52 fillettes, tandis qu'à Meaux 89 enfants d'âge scolaire avaient été admis entre 1711 et 1724, ce qui laisse supposer un effectif de 30 à 40 élèves 63. A l'opposé, l'hôpital de la Grave à Toulouse entretenait, à la fin du XVnf siècle, près de 1 900 enfants, celui de Rouen, plus de 1800, et celui de Nantes, 28864.

Tous ces chiffres, faut-il le rappeler, n'offrent qu'une approximation de la scolarisation hospitalière car tous les enfants hébergés d'âges très divers n'étaient pas scolarisés. Ajoutons que leur nombre variait constamment au gré des aléas conjoncturels.

Les écoles charitables des paroisses scolarisaient le plus grand nombre d'enfants pauvres 65. En l'absence d'une statistique générale,

60. Ibid., fol. 439, 461 ; Mémoire des intendants sur l'état des généralités..., t. 1 : Mémoire de la généralité de Paris, p. Arthur-Michel de Boilisle, 1881, p. 419; Rapport... des visites..., p. 10-11.

61. BNF, Fonds français, ms. 21804 fol. 469 ; Christian Paultre, De la répression..., op. cit. (n. 54), P- 599; Mémoire des intendants..., p. 419; Rapport... des visites..., p. 70; en 1701, Bicêtre hébergeait 490 garçons de 8 à 12 ans « à l'école et au tricot », Christian Paultre, De la répression..., op. cit. (n. 54), p. 600.

62. Jean-Luc Bruzulier, L'hôpital général de Vannes au XVIIIe siècle, Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, 1988, n° 2, p. 165 et sq.

63. Marie-Claude Dinct-Lecomte, Recherche sur la clientèle hospitalière aux XVir et XVnr siècles : l'exemple de Blois, Revue d'histoire moderne et contemporaine, juillet-septembre 1986, P- 355; François Martin, L'Hôtel-Dieu..., op. cit. (n. 49), p. 125.

64. Camille Bloch, Alexandre Tuetey, Procès-verbaux..., op. cit. (n. 29), p. 81, 493.

65. A Reims en 1785, les administrateurs de l'hôtel-Dieu accordèrent aux maîtres des paroisses 10 s. par mois et par enfant scolarisé au vu d'un mémoire produit chaque année à la Saint-Jean -Baptiste Antoinette Chamoux, L'enfance abandonnée à Reims à la fin du XVIII siècle, Annales de démographie historique, 1973, p. 284 ; à Dijon, les parents nourriciers devaient envoyer les pupilles de la Chambre des pauvres au moins cinq mois par an à l'école, Christine Jjamarre-Tainturier, L'assistance aux enfants abandonnés à Dijon au XVIIIe siècle, Actes du


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sans doute impossible à réaliser de façon exacte, on retiendra l'exemple des écoles lassalliennes avant de procéder à une estimation.

En 1790, les frères accueillaient 34 964 élèves dans leurs classes situées dans 108 villes françaises 66. En estimant à environ 560 0001a part de la population masculine scolarisable dans l'ensemble des villes françaises , les disciples de J.-B. de La Salle instruisaient entre 6 et 7 % des petits citadins âgés de 7 à 12 ans accomplis. Ce taux, très faible, doit cependant être revu à la hausse si l'on considère seulement les villes où étaient effectivement installés les frères. Alors on s'aperçoit qu'ils scolarisaient fréquemment plus du tiers des effectifs scolarisables, accueillant parfois même entre 50 et 70 % de ceux-ci dans les petites villes 68.

Si l'on se livre maintenant à un essai de quantification globale, des effectifs scolarisés dans l'ensemble des institutions scolaires charitables, on peut d'abord se référer à Pestimation fourme en 1784 par Necker 69. Il estimait alors que 40 000 enfants trouvés, dont un grand nombre «mis en pension dans les campagnes» figuraient parmi les 100 à 110 000 personnes secourues par les établissements de charité. Ce chiffre approximatif a souvent servi de référence. Il fixe à environ 40 % le pourcentage d'enfants directement assistés par les hôpitaux. Si l'on prend eh compte l'ensemble des enfants pauvres scolarisés, il est possible d'avancer très prudemment un chiffre approchant 85 000 individus, soit environ 15 % de la population scolarisable urbaine 70.

XCV Congrès national des sociétés savantes, Reims, 1970, Paris, 1974, p. 339 ; signalons aussi l'écalage des enfants placés à la campagne par les hôpitaux : un certificat de scolarisation devait être adressé par les parents nourriciers à l'hôpital qui réglait la pension, d'après Camille Bloch, L'assistance et l'État—, op. cit. (n. 8), p. 112, n. 3.

66. Frère Lucard, Annales de l'Institut des frères des Écoles chrétiennes, t. 2, Paris, 1883, p. 721-726.

67. La population scolarisable française (8-12 ans) comptait environ pour 10% de l'ensemble de la population, soit à la fin du XVIIIe siècle, 2,8 millions dont un cinquième de citadins (560 000) : sur ceci, voir Population, novembre 1975, p. 92, et notre ouvrage École, pouvoirs it société..., op. cit. (n. 21), p. 19-31.

68. Harvey Chisick, L'éducation élémentaire..., op. cit. (n. 10), p. 348 : 5 à 600 élèves scolarisés à Amiens, peuplée d'environ 35 000 habitants ; à Saint-Omer, Ardres et Boulogne, les frères scolarisaient entre 60 et 80 % des enfants scolarisables, École, pouvoirs et société..., op. cit. (n. 21), p. 154-155:

69. Jacques Necker, De l'administration des finances de la France, t. 3, 1784, p. 177.

70. Cette estimation s'appuie sur un taux d'alphabétisation (scolarisation urbaine de 60 A appliqué à l'ensemble de la population scolarisable citadine (560 000), soit 336 000 dont le quart environ (84 000) pouvait être rangé dans la catégorie des enfants pauvres assistés ou ayant besoin de l'être (24 000 « enfermés » et 60 000 externes ?) ; d'après Jacques Houdaille, Les signatures au mariage de 1740 à 1829, Populatwni 1977, n° 1, p. 68 ; Camille Bloch, Alexandre Tuetey, Procèsverbaux..., op. cit. (n. 29), p. 492, 572 (proportion des enfants indigents en 1790, nombre des pensionnaires).


L'enseignement charitable en France 291

3. ASPECTS PÉDAGOGIQUES

SA. Contenu et organisation des études

L'enseignement des écoles charitables, déjà amplement décrit, est bien connu. Celui des écoles hospitalières qui l'est moins mérite davantage d'attention, moins pour son contenu qui n'était guère différent que pour son organisation et ses méthodes parfois originales.

L'essentiel du programme d'études reposait sur l'apprentissage de la religion, de la « créance » ou de la « doctrine chrétienne » comme le précisait le règlement lillois de 1650 pour l'éducation des orphelines de la Présentation Notre-Dame 71. A l'hôpital de la Pitié, au XVHT siècle, selon un rapport du comité de mendicité, les maîtres consacraient cinq heures quotidiennes à l'étude de la religion. Le plus souvent, les règlements demandaient que les enfants apprennent également la lecture et l'écriture. A Lyon, le Bureau de la Charité précisait dans sa séance du 3 décembre 1747 : « Rien n'est si nécessaire que l'instruction de la jeunesse dans cet hôpital; la lecture et l'écriture réunies avec la science de la religion font une partie essentielle de son éducation.» 72

Est-il besoin de préciser d'ailleurs que, dans ce programme, la religion se faisait omniprésente puisque l'enseignement de la lecture et de l'écriture utilisait des textes religieux. Au triptyque mentionné ci-dessus, s'ajoutaient quelquefois des enseignements occasionnels dispensés par des maîtres extérieurs, ou suivis en dehors de l'établissement : leçons d'arithmétique à partir de 1747 et de dessin a partir de 1785 pour quelques « enfants trouvés » de Saint-Antoine à Paris ; cours de musique et de plain-chant pour les orphelins de la Charité de Lyon 73.

Dans de nombreux autres établissements, les maîtres laïques étaient d'ailleurs recrutés d'après leurs capacités à enseigner le plain-chant. En effet les hôpitaux et les orphelinats constituaient de véritables pépinières d'enfants de choeur ; les orphelins notamment, « enfants rouges » ou « enfants bleus », étaient choisis pour « aller

71. Léon Lallemand, Histoire des enfants..., op. cit. (n. 8), p. 117 ; A. Lottin, Lille, citadelle..., op. eu- (n. 39), p. 206.

72. Jacqueline Roubert, L'instruction donnée..., op. cit. (n. 17), p. 285.

73. Léon Lallemand, Histoire des enfants..., op. cit. (n. 8), p. 193, 196 ; Jacqueline Roubert, ^instruction donnée..., op. cit. (n. 17), p. 287-289.


292 René Grevet

aux convois » et psalmodier 74. Le règlement de l'hôpital de la Trinité, de janvier 1545, précisait : «... aussi on leur apprend les Pseaumes : les uns iusques au nombre de douze ou quinze, sont instruicts a chanter et psalmodier... » L'organisation pédagogique variait considérablement d'un établissement à l'autre. A l'hôpital Saint-Etienne de La Rochelle, pour les externes, existaient quatre classes proposant une progression depuis l'apprentissage de l'ABC jusqu'à celui de l'écriture 75.

Dans les grands établissements, l'importance des effectifs exigeait que les écoliers fussent répartis en plusieurs classes. A l'hôpital de la Pitié au XVIIIe siècle, dans les sept divisions ou «emplois» formés d'après l'âge et le niveau scolaire des enfants, on distinguait les petites classes où les écoliers commençaient à apprendre «les premiers élémens de la lecture, de l'écriture et de la religion», les grandes « formées de ceux qui (étaient) déjà avancés et qu'il s'agit de perfectionner dans les principes de la religion, de la lecture, de l'écriture, et à qui l'on aprend l'arithmétique et l'ortographe » ; et une classe particulière dans laquelle étaient réunis 12 enfants jugés plus doués, auxquels on apprenait le latin et « quelques sciences abstraites», en vue de les former comme futurs maîtres d'école de la maison . Dans la maison du faubourg Saint-Antoine, à partir de 1761, les 424 écoliers étaient partagés, selon leur âge, en cinq classes, selon la disposition suivante.

Classes Programme

lre (6-8 ans) Prières, alphabeti catéchisme

2e et 3e (8-10 ans) Lecture et répétition du catéchisme

4e (10-12 ans) Id., écriture, arithmétique

5e (12-15 ans) Id. et plain-chant

Ces indications, fournies par L. Lallemand d'après les délibérations du bureau de l'hôpital général 77, montrent bien la progression des études ainsi que la simultanéité d'apprentissage de la lecture et de l'écriture intervenant après l'étude de l'alphabet et des syllabes. Dans la majorité des établissements, le temps consacré à l'instruction était généralement restreint à deux ou trois heures quoù74.

quoù74. Essarts, Dictionnaire..., op. cit. (n. 3), t. V, p. 53 ; Camille Bloch, L'assistance et l'État-, op. cit. (n. 8), p. 114; Rapport... des visites..., p. 11.

75. Pascal Even, L'assistance et la charité..., op. cit. (n. 7), p. 228.

76. Alexandre Tuetey, L'assistance publique..., op. cit. (n. 52), p. 177 ; Rapport... des visita-, p. 13 : dans cette classe dirigée par le maître principal, on admettait parfois des élèves « pns a la ville par faveur et protection ».

77. Léon Lallemand, Histoire des enfants—, op. cit. (n. 8), p. 194-196.


L'enseignement charitable en France 293

diennes, mais parfois moins. A la Chanal de Lyon, à partir de 1616, les adoptifs eurent droit à trois heures d'enseignement le matin et à deux, Paprès-midi ; mais au XVIIIe siècle, le temps d'études fut considérablement réduit, au point qu'il correspondît à peu près à celui des autres pensionnaires (les légitimes ou « petits garçons » et «petites filles ») fixé en 1662 à deux heures par jour. A l'hôpital des Enfants-Rouges, un règlement de 1769 stipulait que les enfants devaient être retenus dans les classes pendant quatre heures le matin et autant raprès-midi, ce qui parut dangereux pour la santé des orphelins qui, dès lors, « bénéficièrent » d'une diminution d'horaire de deux heures et quart 78. A la Trinité, l'emploi du temps décrit par le règlement de 1545 demandait que les petits pensionnaires fussent « continuellement enseignez » au cours de la journée, y compris entre le dîner et l'heure du coucher; au XVIIIe siècle, l'instruction qui comprenait encore et toujours une formation professionnelle se déroulait en trois temps : le matin, de 8 à 11 heures, l'après-midi de 2 h à 2 h 30 et de 4 à 5 h 3079. Dans l'établissement du faubourg Saint-Antoine, au XVIIIe siècle, la classe fonctionnait quotidiennement avec une durée d'enseignement de quatre heures. Dans de nombreux hôpitaux généraux de province, comme à Boulogne, Saint-Omer, Orléans, et dans les maisons d'orphelins et d'orphelines de Langres ou d'Orchies, l'instruction des pensionnaires se donnait très tôt le matin, après les prières et avant la messe, généralement entre 6 et 7 heures selon la saison; après le déjeuner ou pendant le goûter se plaçait également une séance de catéchisme au cours de laquelle était reprise la leçon du matin 80.

La plupart du temps, cette leçon se donnait comme une répétition collective et fastidieuse des prières et du catéchisme dont le maître ou la maîtresse contrôlait ensuite la mémorisation par des récitations individuelles. A Montbéliard en 1761, le précepteur devait « se contenter de leur apprendre le catéchisme sans le leur expliquer» 81, mais, en 1790, les administrateurs de la Pitié affirmaient que leurs pensionnaires ne récitaient pas le leur comme des «perroquets ». A vrai dire, il n'existait pas de véritable progression pédagogique sinon celle qu'imposait le découpage du catéchisme utilisé.

78. Marcel Fosseyeux, Les écoles de charité..., op. cit. (n. 45), p. 62.

79. Bibliothèque ou Thrésor du droict françois... par Mc L. Bouchel, t. 2, 1629, p. 342-343 ; Léon Uhen, Le Grand Bureau des pauvres de Paris au milieu du XVIII siècle, Paris, 1904, p. 55.

80. Camille Bloch, L'assistance et l'État..., op. cit. (n. 8), p. 117 n.; AH Saint-Omer, Boulogne-sur-Mer, Orchies (G4, fol. 15-16) ; des lectures faites aussi pendant les repas, comme à

opital de Mantes, par « les garçons ou filles qui savent lire », François Bluche, La vie quotidienne ««temps de Louis XLV, 1984, p. 354.

81. M. Fortin, La charité et l'assistance-, op. cit. (n. 47), p. 140.


294 René Grevet

A l'hôpital Saint-Jacques d'Aix, les enfants quittaient successivement leurs travaux, par groupes de dix, pour être interrogés parle prêtre de la famille ou l'Inspecteur; à Saint-Antoine en 1761, les maîtres faisaient encore répéter les élèves « les uns après les autres », tout comme à la Charité de Lyon où les Petits Passants et Petites Passantes étaient instruits « chacun en son particulier pour qu'ils en profitent davantage », interrogés chaque soir et invités à des « disputes » dominicales pour faire étalage de leurs connaissances 82. En revanche, à l'hôpital de la Pitié, en 1747, un nommé Herbaut avait mis au point une organisation pédagogique originale pour enseigner environ 300 élèves dans un seul local. Ceux-ci, répartis en six groupes en « classes » selon leur niveau, apprenaient à lire grâce à une méthode active, celle du « bureau typographique ». Après avoir appris leur alphabet grâce à des cartes associant une lettre et une figure, ils composaient peu à peu des syllabes, des mots puis des phrases en choisissant eux-mêmes les lettres nécessaires dans un « bureau » divisé en « logettes ». L'ensemble était mis en activité grâce au concours des meilleurs élèves, regroupés dans la première classe. Enseignés directement par le maître, ils allaient ensuite enseigner leurs camarades des « classes » inférieures 83.

L'utilisation du « bureau typographique », innovation pédagogique mise au point par Louis Dumas vers 1733, connut aussi un réel succès dans de nombreuses écoles de charité parisiennes qui abandonnèrent ainsi la méthode individuelle d'apprentissage de la lecture 84. En revanche celle-ci persista généralement dans la plupart des classes internes des hôpitaux.

3.2. Résultats de l'enseignement charitable

. Pour les classes internes des hôpitaux et pour les orphelinats, une tentative de bilan se heurte à l'absence de données chiffrées permettant une quantification des résultats.

Quelques exemples peuvent cependant illustrer les limites de cet enseignement. En 1729, les administrateurs des Enfants-Trowes s'avisèrent que les pensionnaires de la Maison du faubourg Saint-Antoine ne recevaient « aucun principe de l'art d'écriture » et

82. Gaston Valran, Misère et charité-, op. cit. (n. 8), p. 146; Léon Lallemand, Histoni fa enfants..., op. cit. (n. 8), p. 195 ; Jacqueline Roubert, L'instruction donnée—, op. cit. (n. 17), p. 285.

83. D'après AN, AFm, 107, pièce 107 : description de cette méthode en l'an VI par un ancien élève devenu lui-même instituteur.

84. Dominique Julia, Livres de classe et usages pédagogiques, Histoire de l'édition françatsi, t. Le livre triomphant, 1660-1830, Paris, 1984, p. 473-477.


L'enseignement charitable en France 295

décidèrent d'engager un maître écrivain ; en 1761, en inspectant les classes, ils constatèrent « avec douleur » que bien peu d'élèves savaient lire et écrire 85.

Le même constat fut fait en 1747 à la Charité de Lyon, et à Lille en 1761, on constata que la plupart des orphelines de l'école Stappaërt « sortoient a dix huit ans sans savoir lire ou écrire ».

Pour remédier à cette carence, le Bureau d'administration décida de refuser à l'avenir le trousseau ordinairement fourni à toutes celles qui ne savaient pas bien lire et écrire 86. L'absence de documentation ne permet pas de savoir si une telle menace fut efficace, mais il est permis d'en douter. A la Salpêtrière, sur plus de 800 filles hébergées dans l'établissement, 24 seulement apprenaient à écrire et toujours selon La Rochefoucauld-Liancourt, « une plus grande partie apprend à lire, mais l'éducation, à cet égard très imparfaite, dépend encore des préférences des officières, car on sait bien que dans un hôpital les dispositions et les talens sont comptés pour rien, si l'on n'est pas protégé » 87.

En effet, les maîtresses préféraient donner des leçons particulières et payantes à des élèves externes, délaissant donc la plupart des pensionnaires, excepté les «bijoux» ou fillettes protégées par les soeurs officières et qui étaient mieux nourries, vêtues et instruites. Ainsi, au sein même de l'hôpital, l'accès à l'instruction pouvait devenir un élément arbitraire de pouvoir et de ségrégation.

L'absence ou la rareté des leçons d'écriture dans les hôpitaux s'expliquait aussi pour des raisons matérielles : de nombreux établissements ne disposaient pas d'un local scolaire spécifique et la classe se déroulait bien souvent dans les ouvroirs. A la fin du XVIIe et encore au début du XVIIIe siècle, y compris d'ailleurs dans les externats et les écoles charitables, la déficience de l'apprentissage de l'écriture était chose courante pour les filles. Quelques décennies plus tard, comme le prouve l'exemple de l'école charitable des Quinze-Vingts, les choses avaient changé car y exerçait une maîtresse d'écriture qui veillait « particulièrement à la position du corps et à la tenue de la plume » et utilisait toute une panoplie d'exemples (lettres seules, liées ; syllabes ; mots entiers) qu'imitaient les élèves en écrivant dessus 88. Cette évolution dans la manière de concevoir l'enseignement féminin ne s'est pas faite rapidement ni totalement, à cause de la conception réductrice que l'on s'en faisait encore généralement à l'époque : beaucoup de catéchisme, de prières, de couture, de broderie et de tapisserie pour

85. Léon Lallemand, Histoire des enfants..., op. cit. (n. 8), p. 194.

86. AH Lille, Xm-El.

87. Rapport... des visites..., p. 70.

88. Martine Sonnet, L'éducation des filles..., op. cit. (n. 26), p. 213, 247-249, 318.


296 René Grevet

former soit des religieuses soit des mères de famille dévotes. Tel était le programme scolaire des orphelines de la Miséricorde à Paris, qui apprenaient cependant à écrire et à lire mais point à compter ; à la Charité de Langres, d'après un règlement de 1779, l'apprentissage de l'écriture et des deux premières règles devait concerner seulement 12 orphelines choisies parmi les plus appliquées qui pourraient par la suite prendre la relève de leurs maîtresses 89. Même situation à la Maison royale de l'Enfant-Jésus, à Paris, où étaient hébergées de jeunes filles nobles désargentées qui, pour nombre d'entre elles, prenaient ensuite « le parti de la vie religieuse » et devenaient également enseignantes 90. Dans les hôpitaux, quelques pensionnaires profitaient d'une certaine promotion sociale en accédant le plus souvent à des fonctions ecclésiastiques ou enseignantes. M.-C. Dinet-Lecomte, qui a étudié la clientèle des hôpitaux de Blois, et qui juge sévèrement la pratique scolaire de l'hôpital général, a retrouvé l'exemple de J. Poulevé, devenu maître d'école, et celui de Pascal Denois, engagé comme précepteur de philosophie. Ces cas étaient, il est vrai, assez peu nombreux. Seuls quelques écoliers favorisés pouvaient suivre, comme boursiers, des études plus complètes, au collège Bourbon à Aix ou dans celui de la Trinité à Lyon. L'étude très intéressante et bien documentée que J. Roubert a consacrée à l'enseignement donné aux enfants de la Charité de Lyon indique que, entre 1733 et 1762, 60 orphelins fréquentèrent le collège dont 19 accédèrent à la prêtrise et 8 devinrent moines ; 3 se firent chirurgiens et un autre finit comme principal de collège ; entre 1764 et 1784, le nombre d'étudiants diminua pour des raisons financières : 25 orphelins suivirent les cours du collège et deux seulement entrèrent dans les ordres.

Pourtant, pour la plupart des enfants hébergés dans les hôpitaux ou dans les orphelinats peu huppés, trop d'obstacles les empêchaient d'accéder à une instruction vraiment complète et d'accéder ainsi à une meilleure situation sociale. Outre le manque de motivation de ces enfants enfermés et résignés à une vie sans avenir, s'ajoutaient les effectifs souvent pléthoriques et la routine dé méthodes pédagogiques peu efficaces. D'ailleurs, hormis le catéchisme, l'instruction apparaissait bien souvent comme superflue dans ces lieux où les enfants étaient condamnés au travail manuel durant de longues heures. N'était-ce point d'ailleurs l'un des obstacles majeurs qui entravaient l'organisation d'un véritable enseignement ?

Par tradition (le travail rédempteur), pour le profit de l'établissement, pour la discipline, il fallait tricoter sans relâche des

89. Des Essarts, Dictionnaire..., op. cit. (n. 3), t. V, p. 53 ; Camille Bloch, L'assistance et l'Étal-, op. cit. (n. 8), p. 118 n.

90. Martine Sonnet, L'éducation des filles..., op. cit. (n. 26), p. 272, 277.


L'enseignement charitable en France 297

bas et des bonnets jusqu'à la mise éventuelle en apprentissage, après la première communion. Dans ces conditions, le temps réservé à l'école se réduisait comme peau de chagrin, et l'on ne s'étonne guère de lire, dans le règlement d'un petit orphelinat de filles d'Orchies (Hainaut) : « Si le temps le permet, on les appliquera à Ere et à escrire ou aprendre leur catéchisme... » 91 Une telle latitude pouvait autoriser beaucoup de négligence...

Si l'on considère à présent les résultats fournis par les classes externes des hôpitaux et par les écoles de charité des paroisses, il est possible de prendre en compte les taux d'alphabétisation dont on a mis en évidence la progression au cours du XVIIIe siècle 92. Ces pourcentages, discutables certes, offrent au moins l'avantage de fournir une approximation de la fréquentation scolaire et de la compétence scolaire minimale qui pouvait en résulter. Il est évident, par exemple, que l'établissement des frères des Écoles chrétiennes ou l'installation des congrégations enseignantes féminines s'est traduit, quelques années plus tard, dans les paroisses d'accueil, par des pourcentages d'alphabétisation plus élevés 93. Ainsi dans les bourgs du Boulonnais et de l'Artois, où les soeurs de la Providence et de l'Instruction chrétienne de Nevers exerçaient leurs activités hospitalières et enseignantes, le taux d'alphabétisation féminine atteignait 50 % au milieu du XVIIIe siècle et approchait les 55 % dans les années 1770-1790, alors qu'en moyenne à peine 35% des jeunes campagnardes de ces régions signaient au bas de leur acte de mariage 94.

L'action des frères des Ecoles chrétiennes paraît encore plus nette. A Amiens par exemple, selon H. Chisick, 92 % des anciens élèves dés frères étaient alphabétisés 95. Dans la Drôme, à Die et à Crest, vers 1750, les Lassalliens ont également contribué de façon décisive à l'amélioration de l'alphabétisation masculine 96.

A l'évidence, l'enseignement des écoles charitables des paroisses s avérait d'une réelle efficacité, sans comparaison possible avec l'extrême médiocrité de l'instruction donnée dans les écoles internes réservées aux enfants délaissés ou abandonnés.

91. Jacques Houdaille, Les signatures..., op. cit. (n. 68), p. 69: 61 % d'alphabétisés pour 1740-1749 ; 67 % pour 1760-1769 et 65 % pour 1780-1789.

92. AH Orchies, G 4, fol. 16.

93. Bernard Grbsperrin, Les petites écoles sous l'Ancien Régime, Rennes, 19, p. 161 ; Martine Sonnet, L'éducation des filles..., op. cit. (n. 26), p. 82-85 ; voir aussi ma thèse, t. 1, p. 127-148.

94. AD Pas-de-Calais, 1 G 32-33 et ma thèse, t. 1, p. 100-102 ; signalons aussi pour la Lorgne, faction des soeurs Vatelottes qui ont sans doute efficacement contribué aux bons taux a alphabétisation férninine de cette province.

95. Harvey Chisick, L'éducation élémentaire..., op. cit. (n. 10), p. 366.

96. Roger Charrier, Marie-Madeleine Compère, Dominique Tuba, L'éducation en France-, op. at- ("• 12), p. 80.


298 René Grevet

4. DIFFICULTÉS ET ADAPTATION

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'enseignement charitable a traversé une crise lente, profonde et irréversible. H s'est d'abord trouvé en proie aux critiques de plus en plus incisives de l'opinion éclairée, fi dut faire face également aux embarras financiers et à une croissance de ses effectifs qui provoquèrent une nécessaire adaptation mais le placèrent progressivement sous la dépendance des pouvoirs municipaux.

Le développement de la philosophie des Lumières et de l'idéologie libérale s'est accompagné de nouvelles idées en matière d'assistance. A la suite de l'abbé de Saint-Pierre, on préféra parler de bienfaisance. L'utilité sociale fut promue au rang des nouvelles valeurs susceptibles de fonder le bonheur public. Considérée comme trop souvent inutile et surtout coûteuse, l'assistance charitable fut sévèrement critiquée et par contrecoup aussi son oeuvre d'éducation chrétienne 97. En 1790, lorsqu'ils visitèrent les différentes maisons de l'Hôpital général de Paris, les membres du Comité de mendicité emmenés par La Rochefoucauld-Liancourt ne purent s'empêcher d'ironiser sur la trop grande place accordée à la religion dans l'éducation d'enfants qui ensuite « tournaient presque tous mal » 98. Lors de leur passage à l'hôpital du Saint-Esprit, fis prononcèrent ce jugement sans appel : «Les amis de l'humanité ne pensent jamais, sans une profonde peine, que le système de cette éducation charitable, que les opinions et les idées de ceux qui la dirigent n'aient pas, depuis la fondation de toutes ces maisons, fait le moindre progrès, et qu'aussi l'État continue à élever à grands frais des sujets dont le plus grand nombre doit troubler l'ordre public, tandis qu'il serait facile d'en faire des citoyens laborieux, utiles et heureux. »"

Ce point de vue n'était pas original. Il reprenait des idées développées depuis la fin des années 1750. A partir de cette époque en effet, philosophes, économistes et philanthropes préconisèrent pour les enfants hébergés des hôpitaux une assistance fondée sur

97. Voir par exemple l'opinion de Grimm, Correspondance littéraire, philosophique et cntiqui-, pp. M. Toumeux, Paris, 1877-1881, t. V, p. 296-305 (lettre du 1" juin 1765).

98. Mavidal, Laurent, Archives parlementaires, t. XVII, p. 114.

99. Ibid., p. 119.


L'enseignement charitable en France 299

l'apprentissage d'un travail utile à la société 100. En 1766, Voltaire écrivait : «Je suis de l'avis de ceux qui veulent faire de bons laboureurs des enfants trouvés au lieu d'en faire des théologiens. » 101 D'ailleurs, depuis avril 1761, le pouvoir royal avait autorisé et encouragé le maintien à la campagne des enfants trouvés précédemment retirés à leurs parents nourriciers, vers l'âge de 5 à 7 ans 102. Les intendants agirent en ce sens. En 1783, celui d'Alençon, Jullien, se justifiait en déclarant sans ambages qu'il avait toujours eu de l'aversion pour l'éducation des hôpitaux... « mauvaise pour le physique comme pour le moral. » 103

La vague physiocratique, un souci d'économie et une médicalisation croissante des hôpitaux 104 expliquent cette politique autant sinon plus que la volonté de remédier vraiment à l'insuffisance de l'éducation hospitalière. Celle-ci n'était d'ailleurs pas seule à être critiquée. Les écoles charitables, dans leur ensemble, se trouvaient également en butte aux attaques. Les frères des Écoles chrétiennes furent ainsi violemment pris à partie par les jansénistes qui leur reprochaient d'être des gens de peu, ignorants et protégés par les jésuites 105. Les « Ignorantins » subirent également les assauts de parlementaires comme La Chalotais, Guyton de Morveau ou Rolland d'Ercevillè, hostiles au développement généralisé de l'instruction populaire 106 et d'ailleurs chaleureusement approuvés sur ce point par Voltaire 7. Les échos de ces diatribes retentirent jusqu'en province. En 1783, un nommé Sellier, académicien amiénois et directeur d'une « école des arts » dénonçait vigoureusement la pédagogie des frères seulement capables d'enseigner la religion et l'écriture, mais

100. Dans un mémoire daté de 1756, le philanthrope Piarron de Chamousset (1717-1773) suggérait d'utiliser les enfants abandonnés en fonction des besoins de l'État; au nombre de ses propositions : « l'exportation » en Louisiane pour la mettre en valeur ; l'enrôlement dans la Marine ou dans la milice et, pour les plus doués d'entre eux, une formation comme infirmiers - maîtres d'école ruraux, OEuvres complètes contenant des projets d'humanité, de bienfaisance et de patriotisme..., Paris, 1783, p. 223-268 (BNF, Z 29071-2).

101. Voltaire, Oeuvres complètes, Éd. 1785, t. 59, p. 332 (lettre du 1er avril 1766 à Damilaville).

102. Des Essarte, Dictionnaire—, op. cit. (n. 3), t. V, p. 4-5 ; Léon Lallemand, Histoire des etfanls..., op. rit. (n. 8), p. 772 ; Histoire, économie et société, 1987, p. 385-386 (texte de la lettre de Choiseul aux intendants en date du 5 avril 1761).

103. Cité par Edouard Plantié, Les enfants assistés dans l'Orne, Alençon, Paris, 1885, p. 88.

104. Muriel Jeorger, La structure hospitalière de la France d'Ancien Régime, Annales ESC, '977, p. 1025-1051.

105. Georges Rigault, Histoire générale..., op. cit. (n. 17), t. 2, p. 402-408.

i 106. Ibid., p. 416-426; citons La Chalotais: «Les Frères de la Doctrine chrétienne (sic) qu on appelle Ignorantins, sont survenus pour achever de tout perdre ; ils apprennent à lire et à écrire a des gens qui n'eussent dû apprendre qu'à dessiner et à manier le rabot et la lime, mais qui ne le veulent plus faire» (Essaid'êducaûon nationale..., 1763, p. 25).

107. Lettre du 28 février 1763 adressée à La Chalotais, OC, t. 42, p. 404 : «Je vous remercie c Pr^scnre l'étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour voir des manoeuvres et non des clercs tonsurés. Envoyez moi surtout des Frères Ignorantins pour conduire mes charrues ou pour les y atteler... ».


300 Rem Grevet

point vraiment l'orthographe, la lecture et le calcul : « Ils ont fait passer du temps à leurs élèves mal à propos... de manière que, sortant de là à 14 ou 15 ans, les enfants du peuple et des ouvriers n'ayant rien appris deviennent paresseux, orgueilleux et hbertins, sans talents et incapables d'en acquérir. » 108

En revanche, le même Sellier ne tarissait pas d'éloges à propos de l'école de filature fondée par l'un de ses confères, école où l'on instruisait 37 petites filles « dans la religion, à lire et écrire et filer de la laine » et où surtout on leur faisait gagner de l'argent « à proportion de leur travail ». Ce même Sellier rêvait d'écoles publiques pour le peuple avec de grandes salles remplies de fileries, de métiers, de forges, d'établis, de petits chantiers pour la coupe des pierres et des bois. On y apprendrait d'abord à travailler. « Quant aux instructions relatives à la religion, ajoutait-il, on pourrait les leur faire le soir, ou pendant le jour en travaillant. » Face à un tel programme, l'éducation charitable traditionnelle était désignée comme inutile voire anachronique. Pourtant, comme nous le verrons plus loin, cette opinion des élites éclairées ne parvint nullement à empêcher une hausse de la scolarisation dans les écoles charitables*.

Sur le plan financier, le fonctionnement de ces établissements nécessitait une mise de fonds assurant des revenus suffisants et stables. Les congrégations séculières, installées et dotées en grande partie avant l'expérience de Law (1717-1720) et la stabilisation delà livre tournois (1726), avaient déjà connu une amputation sensible de leurs revenus. Par exemple, les soeurs de la Providence installées à Calais virent ainsi leur rente annuelle passer de 900 à 465 livres . Par la suite, la montée progressive des prix accentua l'écart entre des revenus fixes et le coût de la vie. Or dans le même temps, sur le plan religieux, l'attiédissement de la ferveur caritative accroissait les difficultés financières de l'enseignement charitable. Progressivement en effet, à partir des années 1750, se produisit un effritement des dons et des legs destinés aux Bureaux des hôpitaux et aux écoles de charité. C'est ainsi qu'à l'hôpital de Blois, leur montant moyen annuel est passé de 2 000 à moins de 500 livres entre le début et la fin du XVHT siècle 110. A Lyon, selon Maurice Garden, seulement

*. Ceci s'explique vraisemblablement par une moindre diffusion des idées philosophiques dans les milieux sociaux concernés.

108. Débat significatif à Grenoble, dans les années 1780, au sein du Bureau des écoles charitables pour déterminer le rôle prioritaire de celles-ci : former de bons chrétiens d'abord ou a ouvriers efficaces ?, d'après Kathryn Norberg, Richardpoor..., op. cit. (n. 17), p. 166 ; pour l'exempt suivant, AD Somme, C 1547.

109. René Grevet, École, pouvoirs et sociétés..., op. cit. (n. 21), p. 144.

110. Marie-Claude Dinet-Lecomte, L'assistance et les pauvres..., op. cit. (n. 8), p. 265-


L'enseignement charitable en France 301

6,8 % des testaments de la seconde moitié du siècle indiquaient un legs en faveur des écoles de charité 111.

Face à cette situation, les administrateurs hospitaliers aux prises avec de croissants embarras financiers négligèrent peu ou prou les écoles charitables dont le contrôle leur échappa progressivement. Aussi n'est-on pas étonné de voir les maîtres et les maîtresses de ces établissements faire appel de plus en plus fréquemment à la générosité municipale 112. Dans de nombreuses villes, les autorités scabinales accordèrent des subventions exceptionnelles qui furent parfois reconduites ou même souvent transformées en compléments de pension régulièrement versés 113. Ainsi de nombreuses écoles charitables, partiellement ou totalement subventionnées par les villes, devenaient-elles peu à peu des établissements publics. Il est vrai qu'en maints endroits elles avaient pris une importance considérable. Paradoxalement, l'enseignement charitable, celui assuré principalement par les congrégations dans les paroisses, a été aussi victime de son succès. Au début de leur existence, les établissements accueillaient uniquement des enfants pauvres. Souvent d'ailleurs au commencement, il fallut stimuler leur scolarisation en menaçant les parents d'une privation des secours, aumônes et « même le pain de l'hôpital ». Par la suite, les écoles de charité connurent un succès d'estime et de fréquentation tel que les effectifs grossirent au cours du XVIIIe siècle. Elles devinrent même de redoutables institutions concurrentes pour les écoles publiques et payantes des villes. A Rouen (1762), Abbeville (1766) et Amiens (1767) notamment, les frères des Ecoles chrétiennes durent affronter la colère des maîtres écrivains qui les accusaient en justice de les priver de leur clientèle habituelle. En effet, dans les écoles charitables tenues par les frères avaient afflué aussi les enfants de la strate supérieure du peuple urbain et ceux de la petite et moyenne bourgeoisie : le phénomène se produisit un peu partout, à Paris, Rouen, Lyon, Boulogne, Brive, Reims, SaintOmer... En janvier 1769, la municipalité de Noyon précisait à celle de Compiègne : « Beaucoup de bourgeois de cette ville envoient [aux Frères] leurs enfants, pour leur procurer une meilleure

111. Maurice Garden, Lyon et les Lyonnais au XVIII siècle, Paris, 1970, p. 446-448 ; le même constat apparaît en Provence selon Michel Vovelle, Piété baroque et déchristianisation en Provence au XVIII siècle, Paris, 1973, p. 240-264 ; pour les régions septentrionales, de récents mémoires de maîtrise soutenus à l'Université de Lille 111, sous la direction de Philippe Guignet, confirment cette tendance (par ex. Stéphane Clouet, Revenus et niveaux de fortune dans le bailliage d'Avesnes daprès les archives notariales, 1770-1789, Lille, 1994) ; pour une vue d'ensemble, voir Philippe l-oupès, La vie religieuse en France au XVIII siècle, Paris, SEDES, 1994, p. 166-171.

112 Georges Rigault, Histoire générale..., op. cit. (n. 17), t. 2, p. 429, 501, 505-506; René brevet, Ecole, pouvoirs et société-, op. cit. (n. 21), p. 144-145.

,,,, 113: Georges Rigault, Histoire générale..., op. cit. (n. 17), p. 356, 427; Harvey Chisick, L'éducation élémentaire..., op. cit. (n. 10), p. 354-357.


302 René Grevet

instruction. » 114 A Amiens, sur deux listes d'écoliers de 1769 et de 1779, apparaissent environ 53 % d'élèves issus de miHeux échappant à l'indigence 115. Les écoles charitables de filles ne demeurèrent pas à l'écart de ce mouvement. A Paris, où elles représentaient le quart des lieux scolaires mais offraient plus de 60 % des capacités d'accueil, l'offre resta cependant toujours inférieure à la demande 116. A l'hôpital Saint-Étienne de La Rochelle, les Forestières n'accueillaient chacune, théoriquement, que 30 ou 40 « classières » dans leurs classes, ce qui donnait un effectif global de 120 à 150 élèves externes, probablement nettement inférieur à la réalité 117. A Aire (Artois), les soeurs de la Providence réclamèrent en 1758 et en 1766 une nouvelle consoeur et un local plus vaste pour « l'instruction desdites pauvres filles qui se présentent journellement et dont le nombre est considérable » 18. Semblable afflux autorise à penser qu'il ne s'agissait pas seulement d'écolières indigentes. On constate la même situation à Boulogne où les pauvres soeurs de la Charité étaient débordées : en avril 1779, la soeur supérieure de l'Hôpital général s'adressa à l'évêque pour obtenir la création d'une troisième classe à l'intérieur de l'établissement, les deux classes existantes et les deux soeurs enseignantes ne suffisant plus pour accueillir et instruire... 280 écolières 119 ! Parmi celles-ci, se trouvaient de nombreuses «filles de la moïenne classe », contraintes de venir « à l'école de charité de l'hôpital » parce que leurs pères n'étaient pas en mesure « de les mettre dans les couvens » 120.

De façon très nette, il y a donc eu un accroissement spectaculaire de la scolarisation dans les établissements charitables. Ce phénomène, joint aux embarras financiers signalés précédemment, exigea une participation accrue des autorités municipales pour financer la création de classes supplémentaires. À Troyes en 1781 et à Moulins en 1786, les frères bénéficièrent de nouveaux bâtiments 1 . Cette intervention des municipahtés ne se fit pas toujours sans heurts, notamment dans les cas de cités endettées. Pour cette raison et pour préserver le recrutement déjeunes matelots, l'intendant de Bretagne,

114. Georges Rigault, Histoire générale..., op. cit. (n. 17), p. 390.

115. Harvey Chisick, L'éducation élémentaire..., op. cit. (n. 10), p. 360-362; à Reims, vers 1778-1779, près de 75 % des parents payaient une capitation annuelle inférieure à cinq livres, mais à cette époque la municipalité veillait à freiner la scolarisation des enfants aisés dans les écoles charitables.

116. Martine Sonnet, L'éducation des filles..., op. cit. (n. 26), p. 321-322.

117. Pascal Even, L'assistance et la charité..., op. cit. (n. 7), p. 228.

118. René Grevet, École, pouvoirs et société..., op. cit. (n. 21), p. 154.

119. AH Boulogne-sur-Mer, E 4, fol. 33 v.

120. AM Boulogne-sur-Mer, n° 944.

121. Georges Rigault, Histoire générale..., op. cit. (n. 17), p. 506.


L'enseignement charitable en France 303

Le Bret, en 1762 et Dupleix de Bacquencourt, l'un de ses successeurs, refusèrent catégoriquement en 1762 et en 1773 au magistrat de Brest une autorisation d'augmentation de dépense annuelle de 400 livres pour subvenir à l'entretien de deux frères supplémentaires 122. La plupart du temps cependant, en dehors de quelques interventions hostiles d'administrateurs royaux, les villes tenaient à conserver les congrégations qui s'occupaient de leurs écoles charitables. Pour éviter l'alourdissement des dépenses, certaines municipahtés envisagèrent de limiter l'accès de ces écoles aux seuls écoliers indigents munis d'un certificat de pauvreté, délivrés par leurs soins d'après les registres de capitation. Ce fut le cas à Reims en 1773 où les autorités voulurent interdire la scolarisation des enfants aisés dans les écoles tenues par les frères, les réservant aux enfants de familles imposées à moins de quatre deniers de capitation 123. Cette solution n'entrait pas dans les vues du Supérieur général de l'Institut des écoles chrétiennes, frère Exupère, qui défendait le principe de leur libre accès et donc leur caractère «public». Finalement, en 1778, le magistrat de Reims accepta de verser annuellement 2 635 livres pour maintenir le fonctionnement des quatre écoles. D'autres municipahtés tentèrent de remettre en cause la gratuité des écoles charitables tenues par les congrégations. Une première tentative eut heu à Calais en 1778, où le magistrat voulut faire payer le chauffage aux enfants des « personnes les plus-aisées» 124. L'attitude très ferme du Supérieur des frères, menaçant de fermer les écoles, amena les autorités calaisiennes à rapporter cette résolution. En revanche, à Boulogne, en 1780-1781, la question de la gratuité connut un grand retentissement 125. Obligée de se substituer progressivement au Bureau de l'Hôpital général, la municipalité décida de faire payer six livres par an aux écoliers des frères, à l'exception des plus pauvres. Cette somme devait être perçue par le receveur municipal, en dehors des écoles, théoriquement à l'insu des frères, pour éviter de les mettre en contradiction avec les règles de leur Institut. Frère Agathon, leur Supérieur, refusa tout net cet arrangement « réellement contraire à la gratuité des Écoles ». Il ajouta : « L'intention de notre sage et vénérable Instituteur a été que tous les Enfans sans distinction de riches et de pauvres fussent admis

122. Ibid., p. 429-430.

123. Ibid., p. 364.

124. AM Calais, BB 52, fol. 71 v; AA 19, fol. 88-89; cet épisode calaisien a échappé à forges Rigault.

125 Georges Rigault, Histoire générale..., op. cit. (n. 17), p. 492-497 : l'auteur expose surtout le point de vue des frères ; AM Boulogne, n° 695 : j'ai tenté de décrire le plus complètement possible cette affaire dans ma thèse, t. 1, p. 343-347 (résumé dans École, pouvoirs et société-, op. cit. (n. 21), P- 146).


304 René Grevet

dans nos écoles. » Le Magistrat boulonnais renonça à faire payer l'écolage et consentit à augmenter la pension des frères, mais pour neuf d'entre eux au heu de onze comme il avait été réclamé. En contrepartie, ceux-ci obtinrent de la municipalité la fixation d'un âge d'entrée plus élevé aux écoles afin de diminuer les effectifs de leurs classes.

Cet épisode boulonnais, révélateur à plus d'un titre, résume parfaitement les destinées d'un enseignement charitable en voie de mutation obligée : effacement de la tutelle hospitalière, difficultés financières, scolarisation accrue et intervention de plus en plus près. santé du pouvoir public local.

CONCLUSION

Qui ne se souvient du jugement sévère de Michel Foucault sur la finalité politique et sociale de la scolarisation charitable : « Surveiller et punir... (pour) rendre les corps dociles 126 » ? Cette vision pessimiste, surtout attentive aux aspects coercitifs, n'empêche nullement de considérer que les établissements hospitaliers de l'Ancien Régime participèrent, souvent de manière décisive, au développement des structures scolaires charitables dans la seconde moitié du XVlf siècle et dans les premières décennies du siècle suivant. Des raisons politiques, religieuses et sociales poussèrent à la constitution d'un système hospitalo-éducatif qui concerna non seulement les enfants « enfermés » mais également une masse importante d'enfants pauvres extérieurs. Les écoles externes des hôpitaux et les écoles de charité des paroisses prirent de plus en plus d'importance au cours du XVIlf siècle. Elles scolarisèrent davantage d'élèves dont beaucoup n'appartenaient plus seulement aux catégories sociales victimes de l'indigence. Rien ne permet d'affirmer que cette irruption d'enfants aisés dans les écoles charitables porta un ample préjudice à la scolarisation des enfants indigents. Pourtant, ce phénomène changea évidemment l'orientation primitive de l'enseignement charitable et le condamna à une municipalisation inévitable. Cette intervention des autorités municipales marquait une étape significative dans l'histoire de l'enseignement ' élémentaire et de son investissement progressii par la puissance publique.

126. Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 142-149.


L'enseignement charitable en France 305

En matière d'éducation également, la remise en cause de l'enseignement charitable était révélatrice. De nouvelles perspectives s'ouvraient : alors que la structure hospitalière avait fourni le support nécessaire au développement d'une éducation charitable, les transformations économiques et sociales du XVIIIe siècle réclamaient une évolution de l'enseignement traditionnel. Plus qu'auparavant l'école devait préparer à la vie sociale. Désormais l'enseignement n'était plus compris tout à fait comme une oeuvre d'assistance spirituelle relevant exclusivement du domaine religieux et de la charité privée, mais aussi comme un moyen d'épanouissement intellectuel, de formation voire de promotion sociale requérant l'appui intéressé et nécessaire des autorités publiques.

A la fin du XVIIIe siècle, le projet hospitalo-éducatif initial, né de la Réforme catholique tridentine, se délitait peu à peu, mais n'avait-il pas assuré l'essentiel en contribuant activement à imposer l'idée de la nécessité scolaire et en participant ainsi à un phénomène culturel de grande ampleur, voire à un véritable mouvement de civilisation ?

René Grevet est actuellement professeur d'histoire moderne à l'Université Charles-de-Gaulle/Lille III. Ses travaux portent sur l'histoire politique et culturelle des xvii et xviiie siècles. H est l'auteur des nombreux articles dont l'un sur la réforme des études en France au siècle des Lumières dans le n" 1 de 1997 de la Revue historique. En 1991, il a publié un ouvrage intitulé École, pouvoirs et société (fin xvir -1815).

RÉSUMÉ

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les hôpitaux et les orphelinats ont joué un rôle décisif dans le développement de l'enseignement élémentaire. Une véritable constellation hospitalo-scolaire, constituée d'écoles internes et externes, d'orphelinats et d'écoles charitables, a pu ainsi s'établir. Créés pour accueillir exclusivement des enfants pauvres °eS établissements en vinrent progressivement à scolariser de plus en plus a élèves dont beaucoup échappaient à la véritable indigence car issus de la petite et moyenne bourgeoisie. Ce succès et cette scolarisation élargie modifièrent évidemment 'a destination primitive de l'enseignement charitable. Pour des raisons financières, l'intervention des autorités municipales s'avéra souvent nécessaire et prépara agrégation des établissements scolaires hospitaliers et para-hospitaliers aux écoles publiques. Une demande plus pressante d'enseignement semblait aussi remettre en ause l'enseignement charitable dans son esprit même : l'impératif d'assistance spiitueiie qui avait présidé à son essor s'effaçait peu à peu face à une conception plus utilitaire de l'école.

Mots clés : XVll°-xvillB siècles, hôpitaux, orphelinats, enseignement charitable.


306 René Grevet

ABSTRACT

In the XVIIth and XVIIIth centuries, hospitals and orphanages played a décisive rôle in the development of elementary éducation. A real constellation of schools ans hospitals, made up of day - and boarding-schools, of orphanages and charity schools, could thus develop. Created exclusively to provide for poor children, thèse facilitiés eventually taught more and more pupils, many of whom escaped from real destitution, as they stemmed from the lower and médium middle class. Their success, and their widened public, obviously altered the original destination of charitable schooling. For financial reasons, the intervention of municipal authorities often proved inévitable, preparing thus for the intégration of the hospital-based schools, and their kins, to the public network of schoolsi A stronger demand for schooling also seemed to question charitable schooling in its very spirit : the imperative of spiritual assistance that had presided over its rise gradually faded in front of a more utilitarian vision of schooling.

Key words : XVIIth-XVIIIth centuries, hospitals, orphanages, charitable schooling.


Paul GERBOD

Des années 1780 aux années 1930, ordonnances, lois, décrets, circulaires, arrêtés, instructions, commissions ministérielles se sont multipliés à propos des activités physiques et sportives. Ce corpus législatif et réglementaire créé et développé au fil des ans par diverses administrations centrales ou locales, que ce soit celles de l'armée,

1. L'intervention de l'État dans le domaine des activités physiques et sportives est évoquée dans Paul Vermet, L'intervention de l'État dans le sport, thèse pour le doctorat en Droit, Caen, 1963. Mais il faut se référer à une série d'ouvrages et de publications concernant les activités physiques et sportives et ne traitant à ce propos qu'incidemment du rôle des administrations. Ainsi Philippe Neaumet, Les institutions éducatives et sportives, Paris, 1979 ; Jacques Thibault, Sports et éducation physique, Paris, 1972, et du même auteur, Les aventures du corps dans la pédagogie française, Paris, 1977 ; Marcel Spivak, Éducation physique, sport et nationalisme en France du Second Empire au Front populaire - un aspect original de la défense nationale, Paris, 1984 (thèse de doctorat es lettres) ; René Meunier, La gymnastique et les jeux dans l'enseignement durant la deuxième moitié du XIX siècle, mémoire de l'école normale dEducation physique, 1972, exemplaire dactylographié ; Joseleau, Le rôle de l'armée dans l'évolution de 'enseignement des activités physiques en France du milieu du XIX siècle à la fn de la première guerre mondiale, EN d'Education physique, 1972 ; Dominique Laty, Histoire de la gymnastique en Europe de l'Antiquité à nos jours, Paris, 1977 ; Gilbert Andrieu, L'éducation physique au XX siècle, une histoire des pratiques, Paris, 1990 ! Pierre Arnaud, Les athlètes de la République, 1870-1914, Paris ; Du même auteur, Le corps en mouvement, Paris, 1981 ; Fabienne Legrand, L'éducation physique en France et à l'étranger du XIX au XX siècle, 2 vol., Paris, 1970 ; Bernard Xavier René, L'éducation physique au XX siècle en France, Université de Poitiers, 1995 ; Jacques Gleyse, Archéologie de l'éducation physique au XX siècle en France,

aris 199 5 J--M. Deleplace, Du moniteur militaire au professeur d'éducation physique et, sportive, Besançon 1983 ; Françoise Trehel, La gymnastique féminine et l'émancipation de la femme en France 1900-1946,

NSEP 1972 ; Encyclopédie des sports, Paris, 1924 et 1961 ; Recherches, avril 1980, « Les origines historiques- poIitiques sportives en France (1870-1930)», textes réunis par A. Ehrcnberg; Relais, 'Mehn de liaison et d'informations de l'École interarmées des sports, armée 1990, n° 92 p. 10-24; Granere,

Granere, éducation physique et sportives dans les armées de 1837 à 1987, Actes du colloque d'histoire

sport, Fontainebleau, juin 1994. Dejoinville à l'olympisme, le rôle de l'armée dans le mouvement sportiffiançais Paris Revue EPS (éd.), 1996.

■&*« historique, CCCI/2


308 Paul Gerbod

de l'instruction publique mais aussi de l'agriculture, de la santé et de l'hygiène, de l'intérieur ou des transports 2 concrétise du moins au plan théorique l'intervention de l'État dans un domaine qui a priori pourrait paraître étranger aux préoccupations de l'État-gendarme, de l'État providence sinon de l'État-nation.

Cette intervention multiforme vise, avec plus ou moins de bonheur et d'opportunité, à organiser, à surveiller, à réglementer, à subventionner, à honorer, voire même à réprimer et à interdire des comportements individuels ou collectifs susceptibles de développer force musculaire, souplesse, adresse, endurance à la fatigue des enfants, adolescents et adultes au sein de la société française de la fin de l'Ancien Régime au Front populaire qu'il s'agisse des arts académiques que sont l'équitation, l'escrime et la danse, de la gymnastique, de l'éducation physique ou des sports 3.

Mais si certaines administrations ne se sont intéressées que de manière épisodique et mineure aux activités physiques et sportives 4, il en est deux d'entre elles dont le rôle se révèle essentiel dans la destinée de ces activités spécifiques. Il s'agit en effet de l'Armée et de l'École. L'une et l'autre de ces grandes administrations sont sen2.

sen2. actes officiels de l'administration de l'Instruction publique ont été publiés dans le Bulletin universitaire et le Recueil des lois et règlements concernant l'instruction publique, puis dans le Bulletin administratif du ministère de l'Instruction publique de 1850 à 1932, également STAPS, novembre 1987; le rôle de l'État en matière d'intégration de l'exercice corporel dans le système éducatif français vu à travers les textes officiels (1869-1890, 68 textes officiels, 1891-1914, 37 ; 1915-1935, 46). L'administration de la guerre a publié de son côté des recueils et collections d'actes officiels (lois, arrêtés, circulaires et instructions) dans lesquels s'insèrent les textes concernant l'éducation physique et sportive, voir Relais, 1990, n° 92: «Historique des écoles et des centres militaires d'entraînement physique », Tableau chronologique des textes officiels orientant l'Éducation physique et sportive.

3. Au début du XIXe siècle, il n'est question que des « arts académiques » enseignés dans l'armée (équitation, danse et escrime), il en est de même dans les lycées de l'Empire. Le vocable de gymnastique se banalise sous la Restauration' et s'impose jusqu'au début du XXe siècle, relaye par l'expression d'éducation physique vers 1910. Le terme de sport est employé à partir des années 1820 et ne désigne que les activités hippiques jusqu'au milieu du XIXe siècle puis usité au pluriel, il englobe toute un série d'activités physiques communes au milieu aristocratique et bourgeois. Dans les années 1880-1890, les sports se démocratisent avec le cyclisme, les sports collectils comme le football et le rugby ainsi que certaines activités individuelles comme le saut, la course. Parallèlement, dès le Second Empire, est évoqué l'athlétisme, variante de la gymnastique (agrès, cheval d'arçon, barres parallèles).

4. Si les activités physiques et sportives concernent essentiellement les administrations de l'Instruction publique et de la guerre, d'autres administrations sont amenées à s'y intéresser comme celles de la Santé (de nombreux médecins appartenant aux facultés de médecine ou a des hôpitaux de l'Assistance publique ont participé à maintes commissions d'études, ont publie des traités techniques), de l'Agriculture (les courses hippiques), des Transports (courses automobiles e compétitions aériennes), ainsi que de l'Intérieur (par le biais des préfets, de la police, survellanc des associations sportives et d'éducation physique, ordre public lors des manifestations spo - ves, etc., on note à ce propos que la liberté d'association est soumise à l'article 29 du Code pe de 1810 pendant la majeure partie du XBC siècle; aggravation sous la monarchie dejuure en 1834 puis sous le Second Empire en 1852 (décret du 25 mars) par la suite loi de 1881 sur a liberté de réunion et loi sur les associations du 1er juillet 1901).


L'État et les activités physiques et sportives 309

sibles pour des raisons à la fois différentes et convergentes à la nécessité de former des générations de jeunes Français saines, robustes, résistantes, et à l'École, cette préoccupation s'élargit, il est vrai avec un retard certain aux écolières, lycéennes et collégiennes. Notre propos se centrera, dans ces conditions, sur le rôle conjoint de ces deux administrations même si celui d'autres administrations méritera parfois d'être évoqué. Il s'efforcera, chemin faisant, de souligner les relations aussi bien bénéfiques que conflictuelles entre l'Armée et l'École et s'ordonnera en trois séquences chronologiques, la première entre 1780 et 1850, la seconde entre 1850 et 1918 et la troisième de 1920 à 1936.

LE PU MILITAIRE (1780-1850)

Même si, depuis le XVIe siècle, avec Rabelais ou Montaigne 5 l'École est sommée d'introduire conjointement à la formation intellectuelle une éducation du corps grâce à des activités physiques et sportives, c'est en fait paradoxalement, à première vue, l'Armée qui joue, jusqu'au milieu du XLXe siècle, un rôle pionnier et prépondérant tandis que l'École hésite, piétine et affiche indifférence ou même méfiance et hostilité.

Traditions chevaleresques et irruption « amorosienne »

Dès le XVIe siècle, l'éducation du jeune noble dans les académies fondées dans le royaume comporte comme disciplines fondamentales l'équitation, l'escrime et la danse et éventuellement le jeu de paume. Ces « arts académiques »6 constituent une tradition chevaleresque que l'administration de la Guerre enracine dans l'instruction des officiers et même des hommes de troupe bien

5. Rabelais a évoqué le rôle bénéfique des activités physiques à propos de l'éducation de son neros Gargantua et il souligne : « L'homme doit vivre complètement, réaliser toutes ses aptitudes et éducation se ramène à respecter la libre croissance de l'être humain et à lui fournir copieusement la nourriture que réclament pour son développement total ses appétits physiques et moraux... », et Montaigne de rappeler de son côté : « Ce n'est pas assez de lui raidir l'âme, il faut aussi lui raidir les muscles. » On notera que la pédagogie jésuite telle qu'elle est pratiquée dans les collèges ouverts par la Société de Jésus à partir du XVIe siècle est sensible à l'importance du faceur corporel et inclut les jeux collectifs comme lé jeu de paume ainsi que la marche dans 'éducation des élèves.

_ 6Panckoucke, Dictionnaire méthodique, t. II, 1780, à propos des «Arts académiques», voir également Jacques Thibault, Les aventures du corps, op. cit.


310 Paul Gerbod

au-delà de l'Ancien Régime. Cette trilogie d'exercices physiques et « sportifs » s'impose dans les compagnies de cadets-gentilshommes créées en 1682, puis à l'École militaire de Paris entre 1751 et 1777 et dans les écoles militaires ouvertes par la suite notamment à Brienne, Effiat, Sorèze... (elles sont au nombre de onze). L'éducation des élèves n'a-t-elle pas pour objet « de rendre les corps robustes, les esprits éclairés et les coeurs honnêtes...?». En 1788, à l'initiative du comte de Saint-Germain, alors secrétaire d'État à la Guerre, la danse et l'escrime deviennent accessibles aux simples soldats pour «combattre l'oisiveté et améliorer le moral». Les chefs de corps sont invités à aménager à l'intérieur des casernes une salle au rez-de-chaussée où sous la direction de maîtres d'armes et de maîtres (ou prévôts) de danse, les hommes de troupe pourront s'exercer à ces deux arts académiques. Cette forme d'éducation physique est maintenue sous la Révolution avec les ordonnances du 24 juin 1792 et par la suite par celle du 13 mai 1818 ; le règlement du 17 août 1824, ainsi que ceux de 1833, 1856 et même de 1879 (en 1904, il y a encore un maître de danse à l'École de Joinville) du moins pour la danse avec le concours de maîtres de danse brevetés. En 1875, une dizaine de régiments sont encore pourvus de maîtres de danse. La danse militaire peut être individuelle ou collective et bon nombre de pas (entrechats, ronds de jambe, échappées) sont empruntés au ballet classique ; il s'y ajoute des danses populaires comme la bourrée, la matelote ou la gigue. Par contre, la pratique de Tescrime, devenue payante, est en déclin du moins pour les simples soldats à partir de 1830-18407.

L'enseignement de l'équitation, dès avant la Révolution, même s'il reste inscrit au programme d'études des écoles militaires tend à se spécialiser dans quelques écoles de cavalerie propres à développer et à perfectionner l'art équestre 8. C'est le cas dans les écoles réputées de Caen, de Bordeaux, de Saumur et d'Angers ainsi que dans celle de Versailles, la plus prestigieuse. L'adrninistration maintient ces écoles des troupes à cheval en 1793 puis en 1798 à Versailles, Angers et Lunéville et, en 1809, Napoléon fait ouvrir l'école spéciale de cavalerie de SarntGermain-en-Laye. Il s'agit à la fois d'enseigner l'art équestre aux élèves officiers de l'école de Saint-Cyr et de former les instruc7.

instruc7. et Jean-Michel Guilcher, L'enseignement militaire de la danse, in Arts et traditions populaires, janvier-septembre 1970, p. 293 et sq. ; Spivak, Les origines militaires de l'éducation physique m France (1774-1848), Paris, 1972.

8. Durosoy (général), Saumur, historique de l'école d'application de l'armée blindée et de la cavaunt, Paris, 1977.


L'État et les activités physiques et sportives 311

teurs, pour la plupart sous-officiers, des différents corps de troupes à cheval. A l'usage de ceux-ci seront ouverts des manèges et même des écoles de voltige. Ce n'est qu'en 1814 que s'esquisse le destin prestigieux de l'école d'application de Saumur, appelée à exercer un quasi-monopole dans le domaine de l'art équestre jusqu'à nos jours.

Tandis que la tradition chevaleresque, loin de disparaître dans la première moitié du xrxc siècle, demeure encore vivante et recherchée, la gymnastique propre à développer la force musculaire, la souplesse des mouvements, l'adresse et la résistance physique vient s'y joindre et prendre une importance grandissante. Déjà; pratiquée dans l'Antiquité gréco-romaine et par la suite recommandée pour ses vertus corporelles et même morales dans de nombreux traités de médecins ou de pédagogie à partir du xvc siècle 9, elle s'impose à l'administration militaire grâce en particulier aux initiatives et au concours de don Francisco Amoros y Ondeana 10. Celui-ci, réfugié en France et naturalisé en 1816, avait fondé en Espagne une école pestalozzienne où parmi les disciplines enseignées, la gymnastique avait une place de choix. H est également l'auteur en 1814 d'un traité de gymnastique qui apparaît révolutionnaire et digne du plus vif intérêt. Sa réputation de technicien de l'art gymnique et son sens des relations publiques et privées contribuent, semble-t-il, à lui valoir l'appui du gouvernement et de l'administration de la Guerre. Ainsi, Francisco Amoros dans ces conditions est autorisé à créer dans la plaine de Grenelle un «gymnase normal militaire » en 1818 sur un terrain de 48 000 m 2. A cette époque, s'esquisse un courant d'idées favorable à l'inclusion d'une éducation physique dans la formation du soldat. Gomme le souligne, en 1817, le capitaine Muller, «le soldat a besoin d'une espèce d'éducation qui le rende propre à la fatigue, qui lui donne de l'adresse, de l'agilité et de la souplesse, de la force et de la grâce. Il doit courir, porter de pesants fardeaux, apprendre l'escrime et la natation... ». Dans cette ébauche d'école normale d'éducation physique sont formés selon la méthode amo9.

amo9. physique, ignorée ou même méprisée au Moyen Age après avoir connu une importance non négligeable dans l'éducation grecque et romaine (cf. Irénée Marrou, L'éducation tons l Antiquité) suscite à partir du XVIe siècle plusieurs traités techniques comme ceux de Jérôme Mercurialis de Vérone (De acte gymnastica, 1530), de Laurent Joubert (De gymnasius, 1582), mais c'est au XVIIIe siècle que les activités physiques font l'objet de recherches et d'applications pédagogiques avec Basedow et Pestalozzi (Comment Gertrude instruit ses enfants, 1804).

. . . ' • Dictionnaire de biographie française, également de nombreuses publications concernant ses activités au service de la gymnastique militaire et civile, cf. Spivak, op. cit. (recension bibliogra-


312 Paul Gerbod

rosienne, dite école allemande, des sous-officiers et des soldats issus de différents régiments pour être, après un stage de trois mois, renvoyés comme instructeurs de gymnastique dans les corps de troupe. Dix ans plus tard, Francisco Amoros, promu colonel dans l'intervalle, rappelle que son établissement a accueilli

2 600 futurs instructeurs de l'armée, 500 enfants de troupe et

3 000 élèves civils dont des élèves des collèges royaux de Paris. Mais un arrêté ministériel en date du 20 décembre 1837 déchoit le colonel Amoros de ses fonctions et supprime le gymnase normal de Grenelle. Il est vrai qu'entre 1829 et 1833 des gymnases militaires divisionnaires ont été ouverts dans plusieurs villes de garnison, notamment à Arras, Metz, Strasbourg, Montpellier, Lyon, Toulouse ainsi qu'à Douai, à Lille et à Valenciennes en 1837. Une ordonnance du 2 novembre 1833 prescrit même la création de gymnases dans toutes les villes de garnison. Par ailleurs, en 1838, le ministre de la Guerre crée une commission présidée par le général de Rocheret et chargée d'établir un règlement général concernant l'enseignement de la gymnastique dans l'armée française. Il ne semble pas que cette commission ait eu des résultats positifs car, en 1846, une nouvelle commission dirigée par le général Aupick est créée pour réglementer les séances de gymnastique dans l'armée ; cette commission définit les programmes d'études avalisés; par une instruction du 24 avril 1846, programmes que le colonel d'Argy, membre de la commission, détaille et précise dans son manuel publié en 1850. C'est ce même colonel d'Argy, formé au Gymnase créé par Amoros en 1818 qui est chargé en 1849 d'établir, avec le concours de Napoléon Alexandre Laisné, lui aussi ancien élève d'Amoros, les plans d'une future école normale militaire de gymnastique à Fontainebleau, des travaux préparatoires qui aboutiront en 1852 à la création de l'école d'application de la Faisanderie appelée école de Joinville.

Dans les années 1840, on peut considérer que la gymnastique s'est introduite dans les préoccupations de l'administration rnibtaire et que celle-ci par le biais d'ordonnances, circulaires et instructions a multiplié efforts et initiatives pour que cette première forme d'éducation physique soit réellement insérée dans la formation du soldat. Il n'empêche qu'à la veille de 1850, même si la gymnastique doit être enseignée dans tous les régiments, elle est encore loin d'avoir conquis partout le rôle et la place qui lui sont attribues par les textes réglementaires.


L'État et les activités physiques et sportives 313

Hétinements scolaires et universitaires

Les initiatives militaires ne sont pas sans avoir des effets certains sur le comportement de l'administration de l'Instruction publique en matière d'éducation physique". Dans les lycées du Consulat et de l'Empire, parmi les disciphnes enseignées aux élèves figurent la danse, l'escrime et les exercices proprement militaires comme le maniement d'armes à feu 12.

Pourtant depuis au moins le XVIIe siècle, à la suite de Rabelais et de Montaigne, nombreux sont ceux qui ont souligné l'importance que devrait avoir l'éducation physique dans les écoles et dès le plus jeune âge. H suffit d'évoquer à ce propos Claude Fleury, Charles Rollin et son célèbre Traité des études, des « philosophes » comme Denis Diderot, Jean-Jacques Rousseau, l'abbé Coyer ou La Chalotais dans son Essai d'éducation nationale publié en 1765. Ce courant d'idées favorable au développement de l'éducation physique se retrouve à l'étranger avec des pédagogues comme Basedow, Joaçhim Campe ou mieux encore Pestalozzi. Dans les plans d'Education nationale que proposent dans les années 1790 Talleyrand, Condorcet et Lakanal aux assemblées révolutionnaires successives, l'enseignement de l'éducation physique est mentionné et recommandé, mais concrètement aucune mesure législative ou réglementaire n'est mise en application avant 181513.

Sous la Restauration, apparaissent néanmoins quelques initiatives, le plus souvent en dehors des préoccupations de l'administration de l'instruction publique. Ainsi, dans les années 1820, les élèves des collèges royaux de la capitale peuvent bénéficier des cours de gymnastique du gymnase de Grenelle et l'idée d'introduire la gymnastique dans les établissements de l'État chemine discrètement. En 1827 dans son Hygiène des collèges, Pavet de Gourteilles évoque longuement la nécessité d'introduire la gymnas11.

gymnas11. op. cit., et Joseleau, op. cit., ainsi que Pierre Arnaud, Les athlètes de la République, op. cit.

_ 12. Circulaire du 20 février 1815 : « L'équitation est l'un des exercices qui conviennent le mieux a la jeunesse. Les élèves des lycées surtout doivent être encouragés à s'y livrer autant que leurs moyens personnels et les circonstances locales le permettent. »

_ 13. Talleyrand, 1791 (projet de loi concernant l'éducation nationale) : «La raison découvre dans les différents exercices de la gymnastique si cultivés chez les Anciens et négligés chez nous des rapports intéressant particulièrement la morale et la société. Il importe donc de ce point de vue d'en ■aire un objet capital de l'instruction... », et Condorcet (in Projet de loi, 1792) : « La gymnastique ne sera pas oubliée mais on aura soin de diriger les exercices de manière à développer toutes les forces; avec égalité, à détruire les habitudes forcées que donnent les diverses espèces de travaux » (également ui Projet de Lepeletier de Saint-Fargeau, 1793, et Projet Lakanal, 1794) ; en 1803, Amsur,

uvivier et Jauffret publient leur Recueil technique d'exercices gymniques, dédié à Bonaparte.


314 Paul Gerbod

tique dans les programmes d'études. Il ne s'agit pas selon lui d' « une gymnastique d'athlète ou de mousse » mais d'une gymnastique « convenant à l'âge, à la force et à l'état des enfants ». Une telle éducation physique ne pourrait qu'avoir « une heureuse influence sur les moeurs et la santé des élèves » et ce serait le meilleur moyen de combattre l'indolence et les dangers de l'oisiveté et l'auteur de citer l'exemple de pays voisins comme la Suisse, la Prusse et plusieurs États d'outre-Rhin.

Sous la monarchie de Juillet, l'administration de l'instruction publique apparaît encore très indifférente sinon hostile à l'introduction de la gymnastique dans les établissements scolaires. La loi Guizot de 1833 ne mentionne même pas la possibilité de cette forme d'éducation physique, mais celle-ci doit être enseignée dans les écoles normales primaires 14. Pourtant diverses publications soulignent la nécessité d'introduire l'éducation physique dans les établissements d'enseignement. En 1840, le Dr Héreaù (Des écoles sous le rapports de l'éducation physique et de l'hygiène) déplore que rien ou presque rien n'a été fait pour l'éducation physique... La tendance marquée de l'opinion qui se prononce chaque jour davantage soit par des écrits, soit par la création d'établissements spéciaux est un témoignage de la convenance et de l'à-propos qu'il y a à s'occuper des moyens d'assurer une place convenable dans les écoles populaires à cette branche importante de l'éducation de l'homme. En 1845 C. J. B. Amyot, avocat et membre de la Société pour l'instruction élémentaire (De la gymnastique dans les collèges royaux) s'insurge contre le fait que la gymnastique ne soit considérée que comme un art d'agrément et qu'on ne se soucie absolument pas que l'enfant ait « des membres robustes, le corps agile et souple, les poumons larges et puissants, à ce qu'il puisse braver le danger, être propre au travail corporel, à être habitué à supporter la fatigue... ». Selon lui, l'enseignement de la gymnastique doit devenir obligatoire et la gymnastique « être élevée à un degré de dignité égal à celui des autres parties de l'enseignement... » Seule la municipalité de la capitale avec l'appui de l'Académie de médecine et de la Société pour l'instruction élémentaire encourage les efforts de Phocion Henrik Clias (1782-1854), auteur d'un Traité élémentaire de gymnastique rationnelle, hygiénique et orthopédique publié en 1818. Parti en Angleterre, il revient à Paris et s'efforce d'introduire la gymnastique dans les écoles primaires de la capitale et sa méthode connaît un grand succès en 1843. Cette initiative connaît un réel succès et, en 1844, Clias est

14. Règlement du 14 décembre 1832 concernant la gymnastique dans les écoles normales primaires.


L'État et les activités physiques et sportives 315

nommé officiellement inspecteur de l'enseignement de la gymnastique pour le département de la Seine et il conserve ses fonctions jusqu'en 1848. A cette date un rapport rédigé par le Dr Alex Tierry émet un avis favorable au maintien des méthodes utilisées par Chas dans l'enseignement gymnastique dans les écoles primaires.

Dans l'instruction secondaire, la danse, l'escrime et éventuellement Péquitation sont considérées comme des arts d'agrément au même titre que la musique ou les langues étrangères et dispensées sous forme de leçons particulières payantes par des maîtres de danse et d'escrime. Si l'on se réfère à la statistique de l'instruction secondaire de 1842, établie sous le ministère Villemain, la gymnastique serait néanmoins enseignée dans un certain nombre de collèges. Ainsi Napoléon Alexandre Laisné est chargé de construire un gymnase au collège royal de Versailles Quelques années plus tard, en octobre 1845, Salvandy, alors ministre de l'Instruction publique, crée une commission de sept membres présidée par l'inspecteur général des études, Dutrey, et chargée de constater « l'état des exercices physiques dans les collèges de Paris et de Versailles, de rechercher les causes qui ont fait délaisser ou négliger ces exercices, d'apprécier l'influence que peut avoir la gymnastique sur les études et les moeurs des élèves, d'examiner de quelle utilité pourrait être le rétablissement de la gymnastique dans les programmes d'études des collèges de l'État ». Cette commission dresse un questionnaire type comportant quatre-vingt questions et adressé aux établissements. Il ne semble pas que les travaux de la commission ait abouti à des résultats tangibles 15.

Avec la Seconde République et le ministre de l'Instruction publique Hippolyte Carnot, s'esquisse une nouvelle tentative pour introduire la gymnastique dans les écoles. C'est l'objet d'un projet de loi.daté du 30 juin 1848, mais qui est écarté par l'Assemblée constituante. Ce projet de loi se situe, semble-t-il, à la suite des conclusions d'une commission ministérielle dite commission Serres consacrée à la santé des enfants et sur le partage des heures entre travaux intellectuels et les temps de sommeil, de récréations, de

15. Les travaux et conclusions de la commission Dutrey sont décrits dans le rapport Hillairet, 1868, in Bulletin universitaire, circulaire ministérielle du 24 avril 1848. Dans les Annales d'hygiène publique (t. 39, 1848, p. 292 et sq.) figure le rapport au Comité central d'instruction primaire de la ville de Paris du Dr Alex Thierry. Celui-ci note en particulier que« l'éducation physique y est beaucoup trop négligée et que non seulement on laisse de côté les exercices du corps mais qu'on ne songe pas assez peut-être à ces soins hygiéniques qui consistent à régler et à choisir convenaçment la nourriture et à mettre la quantité d'air qu'on respire en rapport avec le nombre aeves qui séjournent dans les classes, les études et dans les dortoirs», et il ajoute : «Dans les collèges, j'ose le dire, on surcharge trop la mémoire de nos enfants, on leur fait apprendre trop de C oses et trop «te. Us arrivent dans la vie, épuisés, ils savent mais ils ne savent pas produire. »


316 Paul Gerbod

repas et de promenades. Il faut attendre le vote de la loi du 15 mars 1850, dite loi Falloux sur la liberté de l'enseignement primaire et secondaire pour que figure, du moins dans le texte de la loi, l'enseignement facultatif de la gymnastique dans les écoles primaires. C'est l'objet de l'article 23.

En fait dans la première moitié du XIXe siècle, à l'exception de quelques initiatives épisodiques et somme toute plutôt mineures, l'éducation physique n'a guère d'importance pour l'administration de l'instruction publique. Néanmoins, des écrits circulent et des voix s'élèvent pour prôner une insertion réelle et générale dans le système éducatif français. Les traités de gymnastique se multiplient, l'Académie de médecine intervient, des gymnases privés s'ouvrent à Paris et en province, la gymnastique s'introduit dans les salles d'asile et même dans des établissements d'éducation des jeunes filles. Napoléon Alexandre Laisné, ancien élève d'Amoros et du gymnase normal de Grenelle, enseigne ainsi la gymnastique dans le célèbre couvent des Oiseaux 16. Phocion Henrik Chas, de son côté,. dans un opuscule publié en 1830 et intitulé Calisthénie ou gymnastique des jeunes filles déplore déjà l'absence de culture physique dans les pensionnats et institutions de demoiselles... quelques jeux « insignifiants » et des «courses très bornées» pendant les récréations et pourtant quels avantages étonnants aurait pour la santé et la force des élèves une éducation physique réelle comme c'est déjà le cas en Angleterre.

En dehors de la gymnastique qui pourrait être enseignée dans les maisons d'éducation de demoiselles il existe depuis le XVIIIe siècle, un conservatoire de danse qui, sous la tutelle de radministràtion des Beaux-Arts, forme pour le corps de ballet de l'Opéra de futurs danseurs et danseuses appelés à rester anonymes ou à devenir célèbres. A l'origine de ce type particulier d'enseignement est créée en 1661 par Louis XIV une Académie de danse composée de treize maîtres de danse et appelée à former une élite de danseurs puisque l'art de la danse, est-il souligné dans les Lettres patentes de fondation, « est l'un des arts les plus honnêtes et des plus nécessaires pour former le corps et lui donner les premières et les plus naturelles dispositions de toutes sortes d'exercices... ». Un demi-siècle plus tard en 1713, le règlement du 11 janvier concernant l'Opéra et confirmé en 1714

16. Selon Napoléon Alexandre Laisné en 1838. Phocion Henrik Clias publie son.traité intitulé Calisthénie... En 1844, Bienaimé-Duvoir publie sa Gymnastique appliquée aux jeunes fuies- « que toutes les femmes qui se chargent du soin non moins difficile qu'important d'élever des jeunes mles soient donc bien convaincues que leurs élèves sont appelées à briller dans le monde autant p les avantages extérieurs que par l'éclat de leur esprit et qu'elles sachent que si des exercices corporels méthodiquement combinés n'entrent pas comme partie essentielle dans le plan de leur educ don, elles les exposeront pour toujours à être privées de cette élégance de taille qui efface souven à mes yeux la beauté de la figure... ».


L'État et les activités physiques et sportives 317

mentionne dans son article 11, au sein de l'Opéra, une école de musique, de chant et de danse, soit trois disciplines qui doivent être enseignées gratuitement aux sujets de l'Opéra ; l'enseignement de la danse en particulier doit se dérouler de façon régulière sous la direction du maître de ballet. En 1713, le corps de ballet comprend 24 sujets et, en 1778, 90. L'Opéra géré par la ville de Paris entre 1749 et 1780 est par la suite rattaché à la Maison du Roi par le biais de l'administration des Menus Plaisirs, puis après la Révolution à la liste civile avant de dépendre à partir des années 1830 de l'administration des Beaux-Arts. Le règlement du 13 mars 1784 rappelle l'existence d'une école de chant et de danse et définit dans son titre X les attributions du maître de ballet, responsable des enseignements de danse. En 1800, l'école compte une vingtaine d'élèves et les cours se déroulent sous les combles 17. Cette école sera intitulée Conservatoire de la danse, puis École nationale de danse et formera tout au cours du XIXe siècle la majeure partie des sujets masculins et férrunins du corps de ballet de l'Opéra.

DÉPLOIEMENTS

Initiatives scolaires et universitaires

Le ministre de l'Instruction publique, Fortoul, décide en novembre 1853 de créer une nouvelle commission présidée par l'inspecteur général, le Dr Bérard, pour définir les moyens de développer et systématiser l'enseignement de la gymnastique dans les lycées et collèges 18. Il s'agit pour elle d'indiquer « les exercices gymniques, militaires, d'équitation et de natation les plus propres à développer les forces des enfants et de leur assurer une bonne constitution physique... ». Cette commission après avoir «visité à plusieurs reprises les établissements trop rares aujourd'hui où les exercices corporels sont l'objet d'un enseignement méthodique et rationnel... » remet son rapport en mars 1854. Elle recommande un

17. Les cours de danse ayant lieu dans les combles de l'Opéra d'où le surnom de « icite », donné aux élèves et par la suite aux élèves de sexe féminin l'appellation de « petits rats » sur le conservatoire de danse voir Ollendorf, Traité de l'administration des Beaux-Arts, 1887, et P. Péfisàer, Histoire administrative de l'Académie de musique et de danse, 1906.

T. 11" Le rapport Bérard a été publié dans les Annales d'hygiène publique en 1854, p. 415 cl sq. l. arrêté du 7 novembre 1853 souligne que la commission a pour tâche « d'indiquer les exercices; de gymnastique militaire d'équitation et de natation les plus propres à développer les forces des entants et à leur assurer une bonne constitution physique ».


318 Paul Gerbod

enseignement de la gymnastique dans tous les établissements secondaires, selon une méthode uniforme, avec le concours d'instructeurs militaires ou de sapeurs-pompiers 19, émet un avis favorable mais prudent concernant le maniement des armes et soulève le problème de l'apprentissage de la natation (même dans l'air à défaut de piscines ou de rivières proches). Ainsi l'administration peut rédiger et diffuser, le 13 mars 1854, un nouveau règlement sur l'enseignement de la gymnastique considérée désormais « comme faisant partie de l'éducation des lycées et devant faire l'objet d'un enseignement régulier donné aux frais de l'État... », un programme d'études précis est annexé à ce règlement.

Il ne semble pas que cette nouvelle initiative soit couronnée de succès car, en 1868, le ministre Victor Duruy crée une nouvelle commission dirigée par le Dr Larrey. Les travaux de cette commission font l'objet d'un rapport rédigé par le Dr Hillairet à propos de la gymnastique dans les établissements d'instruction secondaire, les écoles normales primaires et les écoles primaires. Un décret en date du 3 février 186920 avalise en partie les conclusions de la commission (ainsi la gymnastique pourra être enseignée dans les écoles communales à condition que les conseils municipaux prennent les mesures nécessaires à cette instruction, mais l'idée d'étendre l'enseignement de la gymnastique aux écoles primaires de filles est écartée). Une circulaire, trois mois plus tard, le 9 mai 1869, précise les modalités d'application de ce décret. Le maniement des armes (et du fusil Chassepot en particulier) fait partie obligatoirement de l'enseignement de la gymnastique dans tous les lycées et collèges de l'État et d'aucuns critiquent «cette caporahsation » de la jeunesse. Dans son rapport, dans le cadre des travaux de la commission Larrey, le Dr Hillairet avait souligné la nécessité d' « adapter l'enseignement de la gymnastique à la mise en application de la nouvelle loi (dite loi Niel) sur le recrutement de l'armée en ajoutant... « les manoeuvres militaires ne sont pas autre chose que des exercices gymnastiques préliminaires ; elles complètent l'enseignement. L'introduction de la gymnastique méthodique dans l'éducation de la jeunesse doit avoir pour but de compenser l'action parfois débilitante des travaux intellectuels, de

19. Amoros, en 1826, introduit les exercices de gymnastique dans le corps des sapeurs-pompiers de Paris.

20. Bulletin administratif du ministère.de l'Instruction publique, février 1869, p. 279 et sq. On notera que les initiatives de Duruy en 1866-1868 sont favorisées par la publication du rapport Demogeot et Montucci sur l'éducation secondaire en Angleterre, L'Éducation homicide de Victor de Laprade (1867), la rédaction du rapport Hillairet et Paz a tenu compte des conclusions d'un voyage d'études des rédacteurs dans l'Europe du Nord. En 1869 est créé un brevet de maître de gymnastique et une série de circulaires s'efforcent de préciser et d'accélérer l'application du décret de février.


L'État et les activités physiques et sportives 319

concourir au maintien de la santé, d'accroître les forces physiques et surtout de donner à chacun cette confiance en soi, cette force morale dont tout homme a besoin... ». Mais pour mettre en application de telles mesures, une quarantaine de lycées et seulement une vingtaine de collèges disposent de salles de gymnastique sans compter l'absence de fusils Chassepot ; de plus, un arrêté du 21 avril 1869 dresse la liste des appareils nécessaires à cet enseignement et précise les modalités d'achat de ce matériel ; il apparaît aussi que les exercices corporels ne sont obligatoires que pour les élèves internes et la participation volontaire des externes est des plus variables ; ces exercices à raison de deux heures par semaine doivent s'insérer pendant les récréations et les heures d'études.

La défaite de 1870-1871 contribue à souligner la nécessité urgente d'organiser réellement et systématiquement l'enseignement de la gymnastique dans les établissements de l'État. Le ministre de l'Instruction publique, Jules Simon, qui dès avant 1870 dans un de ses ouvrages intitulé L'Ecole s'était alarmé de l'absence ou de l'insuffisance d'un véritable enseignement d'éducation physique dans l'Université, adresse aux proviseurs de lycée une circulaire datée du 27 septembre 1872 dans laquelle il souligne l'urgence patriotique d'organiser l'enseignement de la gymnastique dans tous les établissements de l'État 21. Cette même année, l'Assemblée nationale vote un crédit de 100 000 F pour aider au développement de la gymnastique dans les écoles primaires et subventionner quelques collèges pour l'achat de matériel gymnique. Diverses circulaires ministérielles s'efforcent également d'accélérer la mise en application de mesures favorables à l'enseignement de la gymnastique. Mais cet élan patriotique est bloqué dès septembre 1873 par le gouvernement de l'Ordre moral et les critiques virulentes de Mgr Dupanloup contre l'intrusion de la gymnastique dans les horaires et les matières d'enseignement

La victoire des républicains après les élections de 1877 contribue à relancer les efforts de l'administration de l'instruction publique en faveur d'une extension et d'un renforcement de l'enseignement de la gymnastique, couplé avec une forme de préparation militaire. Ainsi, ^inspection des exercices gymniques dans les établissements ressortissant à l'académie de Paris (puis à deux autres académies voisines)

_~21. Bulletin administratif, circulaire ministérielle adressée aux proviseurs des lycées le 27 septembre 1872, p. 562 et sq. «Mon intention formelle, vous le savez, est que la gymnastique soit enseignée dans tous les établissements et rendue obligatoire pour tous les élèves... Je vous saurai gre M. le Proviseur de tous les efforts que vous ferez pour donner à cette branche de enseignement si longtemps négligée une importance proportionnée aux services qu'elle est


320 Paul Gerbod

est confiée au lieutenant-colonel de Feraudy. A partir de 1880 avec le ministre Jules Ferry les décisions majeures interviennent notamment dans le cadre de la loi du 17 janvier 1880 et de celle du 28 mars 1882 qui étendent à l'instruction primaire l'obligation d'un enseignement de gymnastique incluant des exercices militaires 22. Quelques mois plus tard, le décret du 6 juillet 1882 crée « les bataillons scolaires » qui n'auront dans l'opinion et parmi les élèves des écoles primaires qu'un succès limité 23. Dans les lycées et les collèges par le biais de la circulaire du 11 septembre 1882, la gymnastique est rendue obligatoire pour les élèves externes. L'accent est mis sur le caractère patriotique des mesures officielles décidées par le gouvernement de la République à propos de l'enseignement de la gymnastique et des exercices militaires dans tous les établissements secondaires et primaires de l'État. Ainsi, le gouvernement dirigé par Gambetta crée, en janvier 1882, une commission d'éducation militaire composée de 31 membres dont 12 officiers. Son rôle est de préciser les modalités d'une instruction militaire dans les établissements publics 24.

En dépit de cette dynamique républicaine et patriotique, il apparaît dans les années 1880 qu'une nouvelle avancée est nécessaire pour compléter, approfondir et systématiser les efforts déjà accomplis. Tout un courant d'idées se développe dans l'opinion pour inciter le gouvernement à aller de l'avant dans le domaine de l'éducation physique scolaire et universitaire. Paschal Grousset, journalisteet parlementaire, multiplie les articles dans le journal Le Temps, le Dr Fernand Lagrange pubhe deux ouvrages concernant la gymnastique, dans le Sud-Ouest, le Dr Philippe Tissié fait campagne contre « les errements des méthodes utilisées dans l'enseignement de la gymnastique», Pierre de Coubertin lance le projet d'une résurrection des Jeux olympiques. Les élèves eux-mêmes prennent des initiatives sportives comme la création d'un club de football au lycée Saint-Louis en 1883 à l'imitation de l'école alsacienne et de l'école Monge. En 1884, les élèves du lycée Condorcet de leur côté fondent

22. Loi du 21 janvier 1880 (art F) : «L'enseignement de la gymnastique est obligatoire dans tous les établissements d'instruction publique dépendant de l'État, des départements et des communes. »

23. P. Chambat, Les muscles de Marianne gymnastique et bataillons scolaires dans la France des années 1880, in Les athlètes de la République, op. cit.

24. Gambetta dans son discours programme de Bordeaux, cité par Daily, Sur la nécessite de l'éducation physique et sur l'organisation de gymnases municipaux... «Je ne veux pas seulemen que cet homme puisse lire et raisonner. Je veux qu'il puisse agir et combattre. Il faut mettre côté de l'instituteur le gymnaste et le militaire, afin que nos soldats, nos concitoyens soient très aptes à tenir une épée, à manier un fusil, à faire de longues marches, à passer les nuits à la belle étoile, à supporter vaillamment toutes les épreuves... » De même Paul Bert le 25 janvier 1882 souligne que l'éducation du futur citoyen corps et coeur doit être « une éducation militaire ».


L'État et les activités physiques et sportives 321

le Lutèce Football Club. L'Académie de médecine s'en mêle, dénonçant haut et fort les méfaits du surmenage scolaire et préconise pour lutter contre ce danger l'institution d'exercices corporels quotidiens pour les élèves. Le gouvernement, une fois de plus, est mis en demeure de répondre au plus vite à ces attentes et à ces inquiétudes légitimes d'une partie éclairée de l'opinion publique.

C'est dans ce contexte que le ministre de l'Instruction publique crée par l'arrêté du 18 octobre 1887 une commission d'études appelée commission Marey 25. Celle-ci, dans ses conclusions, souligne une fois de plus la nécessité d'un enseignement de la gymnastique ; dans les écoles primaires et de manière plus originale s'insurge contre un enseignement trop traditionnel et statique, dite « gymnastique au plancher » visant à développer essentiellement la force musculaire (et essentiellement des bras). L'enseignement à promouvoir désormais est de favoriser « les organes locomoteurs » grâce à des exercices trop souvent et trop longtemps ignorés ou sacrifiés comme la marche, le saut, le lancer, la course et la natation et même lé canotage et la vélocipédie. Ainsi, s'esquisse une nouvelle conception de la gymnastique qui, vers 1910, prendra officiellement l'appellation d'éducation physique. Les jeux scolaires sont réhabilités et prennent place dans les programmes si l'on en juge par la publication de nouveaux manuels comme le Manuel d'exercices gymniques et dé jeux scolaires du le Manuel de jeux scolaires. La circulaire du 7 juillet 1890 souligne la place importante que doivent avoir, dans les établissements d'instruction, l'éducation physique et notamment les jeux. Avec l'appui du recteur de l'académie de Bordeaux et les efforts du Dr Philippe Tissié, fondateur de la Ligue girondine d'éducation physique des concours gymniques entre différents lycées et appelés Lendits sont même organisés mais le ministre de l'Instruction impose leur suppression en 1893. Pourtant diverses personnalités comme Pierre de Coubertin envisageaient l'organisation de « Lendits » nationaux.

L'élan esquissé dans les années 1880 en faveur d'un développement de l'éducation physique persiste et l'emporte sur les hésitations et les méfiances de radministration de l'instruction publique L'enseignement de la gymnastique doit être réellement étendu aux

jy La commission Marey créée en 1887 et dans laquelle figure notamment Georges yemeny qui milite depuis plusieurs années pour un changement radical dans les méthodes d éducation physique trop attachée à l'héritage amorosien souligne la nécessité d'introduire des exercices favorables à l'éducation du mouvement. Aussi, elle recommande l'inclusion de la marche du sauf, de la natation. C'est une rupture importante avec la gymnastique traditionnelle. Dans les années suivantes paraissent des traités d'éducation physique reprenant les propositions de la commission comme le Manuel d'exercices gymniques et des jeux scolaires de Marey et Demeny (1891).


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écoles maternelles 26, aux établissements de jeunes filles pour lesquels une circulaire du 14 janvier 1882 avait prévu trois séances de gymnastique par semaine d'une durée d'une demi-heure chacune 27. Confronté à ce qu'on appelle « la crise de l'enseignement secondaire », le gouvernement, sous la pression de l'opinion, est amené en janvier 1889 à créer une grande commission pour l'étude des améliorations à introduire dans le régime des établissements secondaires et l'une de ses composantes, la quatrième souscommission, est chargée « d'examiner les principales questions qui se rattachent à l'hygiène, au régime matériel et en général à l'éducation physique dans les lycées et collèges de l'État. Les conclusions de cette sous-commission sont radicales... « on n'a cessé d'exagérer le temps consacré « cultiver l'esprit » et l'on a trop longtemps «négligé la culture du corps intimement liée à l'éducation de la sensibilité et de la volonté... » ... Il est devenu indispensable de rétablir l'équilibre entre le travail intellectuel et les exercices corporels. Il est ainsi proposé de consacrer deux demi-journées par semaine, le mardi et le jeudi, à l'éducation physique et à l'éducation morale et même d'utiliser chaque jour une heure entre 7 heures et demie et 8 heures et demie à des exercices physiques. Internes et externes devront y prendre part ; de plus les exercices militaires en usage dans les lycées et collèges seront maintenus à condition d'être mieux adaptés pour former des élèves « solides et alertes ».

Dans les années 1900, l'administration de l'instruction publique se préoccupe d'unifier les méthodes gymniques entre les établissements scolaires, l'armée et les sociétés civiles de gymnastique et de

26. Jean-Noël Luc, L'invention du jeune enfant au XIX siècle : de la salle d'asile à l'école matemellt, Paris, 1997. Dans le programme des salles d'asile du 24 avril 1838... « D y a dans les salles d'asile toutes sortes d'exercices ayant pour but le développement physique et les mouvements comme la chaîne, la montée aux gradins avec claquoir et salutations. » Le programme de 1881 place les exercices physiques au dernier rang des matières enseignées et mentionne seulement « les exercices gradués» accompagnés du chant; dans celui de 1887, l'éducation physique se retouve par contre au premier rang. Dans cette décennie 1880, les exercices proposés par Mme Pape-Carpentier inspectrice des écoles maternelles consistent en jeux, rondes, évolutions et mouvements. L'usage du ballon, du cerceau et de la corde est recommandé

27. Coirault, Les cinquante premières années de l'enseignement secondaire féminin, Paris, 1930. L'arrête du 28 juillet 1882 rappelle que l'enseignement de la gymnastique est donné pendant toute la scolarité ; de 1897 à 1905, l'administration met au point de nouveaux horaires et programmes de gymnastique comme le règlement de 1905. En 1899, selon divers témoignages la gymnastique na encore qu'une « place restreinte » dans les établissements secondaires de jeunes filles ; il en est de même en 1907 selon le lieutenant-colonel Coste qui déplore que les élèves ne savent ni counr, m sauter, ni marcher, ni respirer et « elles sont couramment gauches, anémiées, désarmées devant les exercices physiques les plus rudimentaires et les plus inoffensifs». Mais il se crée en dehors de l'Instruction publique tout un ensemble d'associations dont le but est d'encourager le sport féminin dès les années 1890. En 1912 se fonde à Paris Fémina sport. En 1885, le baron de Vaux énumérait déjà divers sports dans lesquels excellaient les sportives comme le pistolet, le cheval, le tennis, le vélocipède,


L'État et les activités physiques et sportives 323

tir : elle encourage aussi la création dans tous les lycées, écoles normales primaires et collèges de sociétés de tir ; de plus, les coefficients accordés aux exercices gymniques dans les concours aux écoles spéciales du gouvernement (Saint-Cyr, Polytechnique...) sont augmentés. En 1908 un certificat d'aptitude à l'enseignement de la gymnastique est institué pour mettre un terme au quasi-monopole exercé jusqu'ici par les instructeurs militaires issus de l'école de Joinville. De plus, sont suscitées par l'administration des sociétés et associations aussi bien de tir que de gymnastique et de sports collectifs dans les lycées et collèges 28. Cette dynamique administrative est favorisée par la publication de nombreux ouvrages et traités techniques comme ceux de Georges Demeny, par des campagnes de presse et aussi par les rivalités qui surgissent entre établissements privés et établissements publics. Englobant les établissements scolaires, est renforcé avec l'appui de l'état le rôle d'une structure fédérale appelée USFSA (Union des sociétés françaises de sports athlétiques), créée en 1889, et qui vise à regrouper l'ensemble des associations athlétiques et sportives.

A la veille de la première guerre mondiale, les activités physiques et sportives, du moins sur le plan des lois, décrets, circulaires, arrêtés, instructions et rapports de commissions officielles, se sont enracinées dans les établissements dépendant de l'administration de l'Instruction publique à l'exception des facultés de l'État mais des voix s'élèvent, des écrits circulent pour alerter l'opinion sur les lacunes, les contradictions de la réglementation et, de façon plus grave, sur les insuffisances et la médiocrité des résultats au niveau des établissements notamment dans les lycées et collèges déjeunes filles et dans les écoles communales de province. Dans ces dernières, instituteurs et institutrices formés pourtant dans les écoles normales ne donneraient pas la place qui dans les horaires et les programmes revient à l'éducation physique des enfants qui leur sont confiés. Seules échappent à ces reproches les écoles primaires de la capitale qui disposent d'un personnel suffisant et compétent et qui sont soumises à une inspection exercée notamment entre 1872 et 1893 par Napoléon Alexandre Laisné.

Vers la Revanche

Même si l'Armée joue un rôle plus discret que dans la première moitié du siècle, elle n'en demeure pas moins une composante essentielle dans le développement des activités physiques et sportives. Le sursaut patriotique qui secoue l'opinion et la classe politique

28. Pierre de Coubertin, in Revue universitaire, 15 mai 1892 à propos de l'organisation et du Pncnonnement des associations athlétiques dans les lycées et collèges français.


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après le désastre de 1870 contribue d'ailleurs à lui conférer une importance accrue.

Pour former les instructeurs militaires dont elle a besoin au sein des unités régimentaires de l'armée de terre, le ministère de la Guerre, fonde en 1852 sur le territoire de la commune de Joinville-le-Pont dans les locaux désaffectés de la redoute de la Faisanderie et de celle de Gravelle un centre d'instruction de gymnastique et d'escrime ouvert aux officiers (30 sous-lieutenants) et à des sous-officiers (à raison d'un par régiment) appelés à jouer le rôle d'instructeurs dans l'armée impériale et éventuellement dans les établissements scolaires. La première promotion forte de 120 hommes entre en juillet 1852 dans les bâtiments de la Faisanderie. Fermée en 1870 l'école reprend ses activités en 1872. Réorganisée à plusieurs reprises notamment en 1902 et en 1912, l'École normale de gymnastique et d'escrime de Joinville monopolise la formation technique des professeurs de gymnastique non seulement pour l'armée mais aussi pour l'Université.

Par ailleurs, l'école d'application de cavalerie de Saumur demeure le haut Heu d'enseignement et de perfectionnement de l'art équestre, formant des instructeurs appelés au sein des régiments de cavalerie à diriger des écoles de voltige ou simplement l'instruction des recrues. Plusieurs fois, réorganisée par des circulaires et instructions ministérielles, l'école de Saumur conquiert dès avant 1914 un prestige national et international. De manière plus prosaïque et discrète, l'administration militaire s'efforce d'encourager l'emploi de la bicyclette, en formant pelotons et bataillons de cyclistes dressés pour des missions de reconnaissance ou d'estafettes ; de même l'emploi de l'automobile et des camions ou ambulances exige la création d'enseignements techniques pour les futurs conducteurs. Enfin dès avant 1914 sont ouverts des centres de pilotage aérien, multipliés tout au cours de la première guerre mondiale et d'où sont issus de futurs as comme Guynemer et une première génération de pilotes d'avions militaires et par la suite civils

Parallèlement à la création de structures d'enseignement de nature diverse, l'administration cherche à fortifier et à adapter la formation gymnique du soldat. Comme le note l'auteur dun ouvrage intitulé L'Éducation du soldat publié en 1893, « les fatigues de la guerre exigent un soldat solide et résistant... » mais en plus ou travail musculaire, l'éducation physique de l'homme de troupe doit être complétée par des exercices comme la marche d'entraînement, la course, le saut, le grimper de la corde fisse ou de la perche ainsi que la natation, la boxe, l'escrime et le tir. Plusieurs autres ouvrages dus à des plumes militaires comme celles du général Lewal


L'État et les activités physiques et sportives 325

{L'agonistique, 1890) et du général de Saint-Mars soulignent la nécessité de compléter la méthode amorosienne. Deux règlements concernant l'éducation physique sont élaborés par le ministère de la Guerre et mis en application dans les armées, le premier en 1902 et le second le 21 janvier 1910. En 1916 est publié également un Guide pratique d'éducation physique.

C'est dans le même état d'esprit que le capitaine Georges Hébert chargé de l'enseignement de la gymnastique à l'école des fusiliers marins de Brest et de Lorient développe le programme d'un enseignement de la gymnastique dite naturelle fondée sur la dynamique du mouvement et du déplacement du corps à l'imitation de la méthode suédoise de Ling et non plus seulement sur le développement de la force musculaire des bras et la formation «des forts en trapèze » ; il publie en 1904 son Guide pratique d'éducation physique, et il conquiert dans les milieux militaires adeptes et sympathisants notamment après une brillante démonstration de 300 de ses élèves lors du Ier Congrès international de gymnastique à Paris en 1913 ; il prend congé de l'Armée pour diriger le collège des athlètes de Reims fondé en cette même année. A la veille de 1914, la méthode suédoise tend même à s'imposer à l'école de Joinville 29. L'administration cherche à traduire dans diverses circulaires et instructions ce mouvement d'idées qui réhabilite en particulier les jeux collectifs et qui est très influencé par les recherches et publications de Georges Demeny, condensées dans son ouvrage L'École française paru en 1909.

Mais l'Armée, soucieuse de disposer en cas de conflit notamment avec l'Empire allemand d'une armée bien formée et entraînée, se préoccupe de la préparation militaire des futurs soldats dans le cadre des nouvelles lois sur le recrutement qui se succèdent entre 1872 et 1914 et qui imposent le service militaire obligatoire pour tous. Ce n'est pas là une initiative originale car depuis le Consulat, les exercices militaires dont le maniement d'armes ont été associés le plus souvent à l'enseignement de la gymnastique du moins dans les établissements d'instruction secondaire mais encore une fois la défaite de 1870 impose une restructuration et une extension de la préparation militaire au-delà de l'université. Cette stratégie en partie inédite s appuie à partir de 1878-1880 sur les sociétés civiles de gymnastique et de tir qui se sont multipliées depuis les années 1870 avec l'appui de

19. Detraz, l'école de Joinville et la gymnastique suédoise, in L'enseignement de h «fan»

1 armée. Le programme de Ling (gymnastique suédoise) s'impose dans le règlement de l'École «te

Joinville, de 1910, voir aussi Dr Philippe Tissié, La gymnastique rationnelle et les sports dans l'année,. 1903.

s est fondé au début du siècle une Association des jeux du soldat. Jugement pessimiste du colonel

uponcel dans L'éducation physique dans l'armée, 1905 : « L'armée française s'est laissé distancer dans

ce Romaine par l'étranger et l'Allemagne en particulier. Il est urgent de réagir. » En 1913, Georges

ébert publie son ouvrage La culture virile et les devoirs physiques de l'officier combattant


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la Ligue de l'enseignement et de la Ligue des patriotes. L'on en compte une centaine en 1878 et leur nombre s'accroît rapidement dans les années 1880, et l'on recense 658 sociétés de gymnastique et 900 sociétés de tir en 188630. Une instruction ministérielle du 7 novembre 1908 définit les programmes et les attributions de ces sociétés de préparation militaire distinguant les sociétés agréées parle ministère de la Guerre, les sociétés scolaires et les sociétés non agrées. En 1914 dans la capitale on compte 150 associations de préparation militaire et, dans l'ensemble de la France, les adhérents de ces sociétés civiles de gymnastique et de tir seraient environ 150 000. Parallèlement aux sociétés d'origine laïque se créent des sociétés catholiques patronnées et organisées par la Fédération gymnique et sportive des patronages de France créée en 1898. On voit même la SFIO fonder en 1908 une fédération socialiste des sociétés de gymnastique. Sur l'ensemble de ces organisations, l'administration militaire garde un droit de regard, préoccupée avant tout de former dans les meilleures conditions possibles les futurs soldats et cadres de l'armée. Elle honore de sa présence et de sa participation active, aux côtés des notabilités de la politique locale ou nationale les innombrables manifestations, revues, concours qui jalonnent depuis 1871 l'histoire de ces nombreuses sociétés de gymnastique et de tir. De plus le ministère de la Guerre dans les années 1880 ouvre un crédit de 5 000 F pour récompenser chaque année les sociétés de gymnastique qui se sont distinguées dans les concours. Il se constitue ainsi tout un réseau d'associations qui sont autant d'écoles locales de préparation militaire et sur lesquelles l'Armée exerce une tutelle réelle fournissant éventuellement instructeurs, matériel sportif, manuels et armement individuel. De toute manière, ces sociétés dans le cadre de la loi sur les associations de 1901 font l'objet de la surveillance préfectorale et de celle du ministère de l'Intérieur.

UN REPLI MILITAIRE (1920-1936)?

Pour une autonomie scolaire et universitaire

La symbiose séculaire entre l'Armée et l'École, renforcée après la défaite de 1870 et la traversée dramatique de la guerre de 1914-1918, se rompt entre les deux guerres. L'instruction

30. Lecoq^ Les sociétés de gymnastique et de tir dans la France républicaine (1870-191 ), Revue historique, juillet-septembre 1986, p. 457 et sq.


L'État et les activités physiques et sportives 327

publique qui s'intitule à partir de 1932 Éducation nationale restructure ses institutions concernant l'éducation physique et les sports et définit de nouveaux contenus pour ses programmes et ses horaires. Dès 1919, les Compagnons de l'Université nouvelle dans leur projet de réforme de l'enseignement « totale et franche » somme l'Université d'assumer à la fois l'éducation intellectuelle et l'éducation physique de tous les jeunes Français dans le cadre de l'École unique... « L'homme n'est pleinement productif que s'il est équilibré. Le corps et le caractère ne doivent pas être plus négligés que l'intelligence. » Au Parlement, Roger Ducos en 1920 considère de son côté que l'Instruction publique doit avoir le monopole de l'enseignement de l'éducation physique dans ses établissements et il réitère ses exigences tout au cours des années 1920. En 1926, le D'..Philippe Tissié dans une Lettre ouverte au président de la République est formel... L'Université seule peut mettre de l'ordre par application d'un corps de doctrine basé sur les. principes semblables à ceux qu'elle utilise dans l'éducation intellectuelle... Il faut écarter selon lui l'Armée et l'initiative privée (les sociétés de gymnastique et de préparation militaire) de l'enseignement de l'éducation physique dans les écoles, collèges, lycées et universités.

Dès 1920, par le décret du 31 juillet, le ministère de l'Instruction publique crée des Instituts régionaux d'éducation physique et sportive, rattachés aux facultés et écoles de médecine et mis en place entre 1928 et 1932. En 1921, un service provisoire de l'éducation physique et sportive avait vu le jour au ministère et en 1923 des comités sportifs d'académie s'étaient vu confier l'organisation de toutes les épreuves d'éducation physique et sportive dépendant des établissements scolaires. En 1923, le Cours supérieur d'éducation physique institué en 1903 sous la direction de Georges Demeny s'établit au lycée Henri rV puis au lycée Michelet et en 1928 prend le titre d'Institut d'éducation physique de l'Université de Paris avant d'être transformé en école normale d'éducation physique en 1933 par un arrêté ministériel du 23 juin. De 1933 à 1935, cette École est dirigée par le F Chailley-Bert et fonctionne rue Lacretelle avant d'être réorganisée en 1936. En 1918, un haut commissariat de 1 éducation physique avait été chargé de coordonner les initiatives et mesures relatives à l'éducation physique et sportive et en 1928 est enfin créé un sous-secrétariat à l'éducation physique rattaché au ministère de l'Instruction publique (entre 1921 et 1924 Gaston Vidal, député de. .l'Allier s'est vu confier un sous-secrétariat à Renseignement technique avec en charge l'éducation physique), Déjà en 1920, le ministère des Affaires étrangères avait fondé une section Tourisme et Sport au sein du Service des oeuvres françaises


328 Paul Gerbod

à l'étranger pour favoriser la présence d'athlètes et de sportifs français dans les compétitions internationales telles que les Jeux olympiques 31. L'intervention de l'État s'élargit au plan du sport dans les facultés et établissements d'enseignement supérieur qui jusqu'alors n'avaient connu que des initiatives locales et souvent épisodiques depuis la fin du XIXe siècle 32. Ainsi, patronné par le ministère de l'Éducation nationale et suscité par l'Union nationale des étudiants (qui avait créé en son sein un commissariat aux sports dès 1931) naît l'OSU (Office du sport universitaire) qui en 1938 s'intitulera OSSU en englobant les activités sportives des lycées-collèges, et écoles primaires supérieures. Circulaires, arrêtés, instructions visent entre 1920 et 1936 à structurer de manière cohérente et indépendante l'ensemble des activités physiques et sportives dans les trois ordres de l'enseignement public, en dehors de toute ingérence de l'Armée comme c'était le cas avant 1914.

Pour renforcer et mieux définir la spécificité des activités physiques et sportives dans le cadre des établissements d'enseignement public, diverses mesures sont élaborées et diffusées par le ministère entre 1920 et 1936. Les instructions officielles du 20 juin 192333 se proposent à l'école primaire de « corriger les attitudes défectueuses qu'impose trop souvent au corps de l'enfant le travail intellectuel et développer ses qualités physiques, sa force, son adresse et son agilité ». L'accent est mis sur le rôle utilitaire de cette éducation, proscrire pour cela «les exercices abstraits», tels qu'ils se pratiquaient dans la traditionnelle « gymnastique de plancher» (trapèze, agrès, cheval d'arçon...), et apprendre plutôt à sauter, courir, grimper. Deux ans plus tard, le règlement général d'éducation physique, mis au point par des projets successifs depuis 1922 est encore plus précis dans ses objectifs 4. Les activités physiques et sportives doivent avoir pour but de former « des moteurs performants » par des jeux, des exercices qui accroissent l'adresse l'agilité, la résistance, d'où la place accordée aux sports collectifs. Les séances d'entraînement et d'éducation physique se dérouleront en plein air et l'arrêté du 1er avril 1925 prévoit même l'institution d'une demi-journée de plein air le jeudi complétant les séances d'une heure par semaine pour les

31. Les champions (Jeux olympiques) considérés comme les ambassadeurs de la France a l'étranger.

32. Les sports à l'Université de Paris, cf. P. Gerbod, La sociabilité étudiante depuis 1870, m ThemakingofFrenchmenn, Ontario, 1980, p. 515-517, En 1896 est fondé le Club athlétique des étudiants de l'Université de Paris qui propose diverses activités sportives : l'aviron, le tennis, le cne , la course à pied, le football. En 1907 naît le Paris Universitaire Club (PUC) qui dispose de deux terrains d'entraînement à Saint-Gratien et à la Croix de Bemy et qui a constitué dix équipes de football et cinq de rugby.

33. Instruction du 20 juin 1923, in Gleyse, Archéologie de l'éducation physique, p. 140 et sq.

34. Arrêté du 1er avril 1925, in Bulletin administratif du ministère de l'Instruction publique.


L'État et les activités physiques et sportives 329

filles,et les garçons. L'arrêté du 22 mai 1937 réitérera l'obligation de cette demi-journée de plein air mais un autre jour que le jeudi. Il s'agit là vraiment d'une rupture d'ordre technique avec les anciennes méthodes empruntées à la gymnastique amorosienne.

De plus l'État pour accélérer et fortifier le développement à travers la France des activités physiques et sportives fait appel aux conseils municipaux, les encourage à financer la construction de gymnases, de piscines et de stades accorde également des aides financières. Certaines municipalités prennent l'initiative de créer des; offices municipaux d'éducation physique comme la ville de Brest en 1930. Au plan local, souvent subventionnées par les communes et les départements de nombreuses associations sportives naissent et s'enracinent... clubs cyclistes, clubs de football et de rugby, clubs de natation ou associations d'athlétisme avec d'innombrables manifestations publiques, concours, challenges, démonstrations de toutes sortes. Au plan national, se densifie tout un réseau de fédérations sportives et la vieille Ligue de l'Enseignement crée en 1928 une Union des fédérations des oeuvres laïques d'éducation physique.

L'Armée veille

En dépit d'une omnipotence et d'une omniprésence en grande partie inédites des activités physiques et sportives dans les établissements scolaires et universitaires, l'administration de la Guerre ne perd pas de vue un double objectif qui lui apparaît encore essentiel même si l'Europe et le monde sont entrés dans une ère de paix d'ailleurs toute relative et fragile. Ainsi en 1921 est créé par le ministère de la Guerre un haut commissariat de l'éducation physique, aux sports et à la préparation militaire confié à Henry Pâte et chargé de définir la doctrine officielle de l'Armée en matière d'éducation physique et de sports.

Il lui faut encore et en premier heu préparer les futurs conscrits au métier des armes en organisant la préparation militaire élémentaire et supérieure. Des instructions et règlements successifs entre 1919 et 1936 définissent les modalités pratiques de ces deux formes de préparation militaire. Ce corpus réglementaire s'accompagne de la publication de manuels techniques dus à des plumes d'ofEciers-instructeurs. Ainsi l'instruction du 7 novembre 1908 relative à l'organisation et au fonctionnement des sociétés de préparation militaire, agrées par le ministère de la Guerre, est complétée et rectifiée par une nouvelle instruction d'avril 1923. En 1932, interviennent de nouvelles modifications dans le régime des préparations


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militaires élémentaires et supérieures. L'accent est mis sur la possibilité de suivre des enseignements spéciaux comme le ski; la natation, l'athlétisme ; l'escrime mais aussi la bicyclette, la conduite automobile. Le ministère de la Guerre dans les années 1929-1930 tente même de rendre obligatoire la PMS dans l'enseignement supérieur et notamment dans les écoles normales de la rue d'Ulm et de Saint-Cloud et il se heurte à des résistances notamment à l'ENS de la rue d'Ulm 35. Parallèlement à cette série de mesures concernant la préparation militaire, l'Armée, à partir de 1919-1920, met en chantier un projet de règlement général d'éducation physique. Ce projet donne heu à la publication d'une véritable bible officielle en quatre volumes concernant l'ensemble des problèmes concernant l'éducation physique et sportive et publiée entre 1928 et 1931. La méthode adoptée dite de l'école française définie par Georges Demeny est éclectique empruntant son contenu à diverses sources, suédoise, amorosienne et hébertiste notamment. En 1938 commence à être diffusé dans les corps de troupe le Manuel de l'instructeur militaire, en application du règlement général.

Outre les mesures relatives à la préparation militaire, l'Armée continue à disposer d'écoles d'application comme l'école de Joinville pour la formation d'instructeurs militaires dans l'armée de terre et de l'école de Saumur dont le prestige dans le domaine de l'art équestre est toujours aussi grand en France et à l'étranger avec ses concours de dressage, ses «reprises» et ses compétitions de courses d'obstacles. Dans les unités régimentaires, les activités physiques et sportives sont encouragées et, dès 1920, le ministère de la Guerre avait créé un Commissariat de l'éducation physique et sportive et de la préparation militaire pour coordonner, stimuler et développer cette forme d'éducation du soldat.

Paul Gerbod, docteur es lettres et professeur des universités, s'est intéresse tout au cours de sa carrière d'enseignant-chercheur à l'histoire culturelle française et étrangère du xvnr au xxc siècle. De cette préoccupation majeure témoignent une série d'ouvrages comme l'Europe culturelle et religieuse depuis 1815 ou l'histoire de la coiffure et des coiffeurs des origines à nos jours ainsi que de très nombreux articles et interventions dans des colloques et congrès scientifiques traitant aussi bien du thermalisme, de l'enseignement, des voyages du de la musique populaire.

35. Paul Gerbod, Patriotisme et laïcité dans l'enseignement français de 1919 à 1939, Cahiers de Clio, 1971, et L'Université syndicaliste de noter: «D est clair que ces mesures se relient a un ensemble d'interventions destinées à obtenir la soumission aveugle des universitaires et des întelectuels à l'autorité de l'État. »


L'État et les activités physiques et sportives 331

RÉSUMÉ

Des années 1780 aux années 1930, l'État, aussi bien monarchique que républicain, s'est intéressé par le biais de plusieurs de ses administrations et notamment celles de la Guerre et de l'Instruction publique à la mise en place et au développement des activités physiques et sportives. Si l'Armée dès avant la Révolution joue dans ce domaine un rôle pionnier, elle doit compter de plus en plus à partir de la Restauration sur la concurrence de l'Université. Ainsi se constituent des structures édifiées à coups successifs de lois, règlements, circulaires, arrêtés et instructions et dans lesquelles doivent s'insérer les enseignements de la gymnastique et du sport en France. Cet interventionnisme étatique apparaît en partie lié aux successives mutations et inflexions de l'évolution sociale mais aussi aux pressions et manoeuvres diverses exercées sur le pouvoir politique par certains milieux militaires, médicaux, journalistiques et pédagogiques.

Mots clés : 1780-1936 France, gymnastique, sports, Armée, Université.

ABSTRACT

From the last years of the XVlllth century to the beginning of the Thirties, the French State, monarchist and republican has been very interested, through its public offices and specially its War Office and the ministry of éducation in the development of physical training and athletic sports. If the Army was in the years preceding the French Révolution, in advance, to implant several physical activities, the University of France for its secundary and primary éducation, was also interested in the teaching of sports, peculiarly after 1815.

On the matter, successive laws, numerous by-laws, practical treaties, year by year were produced by the administrative power and implanted complicated and very précise structures for the teaching of sports and physical activities. That public achievemehts appear to be tied to the évolution of the French society and partly submitted to various and strong pressures coming from military, médical and pédagogie lobbies.

Key-words : XIX'-XX' siècles, France, gymnastics, sports, Army, University.



MELANGES

Joël CORNETTE

L'histoire politique fut pendant longtemps en partie identifiée à celle des ordonnances et des édits, des institutions mises en place parla monarchie ou celle des traités des juristes définissant les pouvoirs du roi. Depuis quelques décennies, les historiens ont modifié et considérablement enrichi interrogations et problématiques, élargissant le territoire un peu étroit traditionnellement assigné au politique. Il s'agit aujourd'hui d'une histoire ouverte à de nouveaux questionnements, fructifiée par l'histoire financière (du budget de l'Etat aux grandes fortunes et infortunes ministérielles en passant par l'implication de la société dans le système fisco-financier), l'histoire sociale (notamment l'étude des réseaux et des règles du jeu des patronages, des fidélités et des clientèles), l'histoire culturelle (la violence, l'honneur, la puissance émotionnelle des relations au sein du monde nobiliaire, mais aussi la sociabilité académique, le contenu des bibliothèques, l'importance de l'imprimé - les mazarinades du temps de la Fronde, par exemple -, l'opinion), l'histoire des symboles, des rituels, des représentations, des imaginaires à 1 oeuvre pour justifier une politique, critiquer une action, un ministre, ou le roi lui-même.

■Pans ce domaine des imaginaires politiques, Adrianna Bakos nous offre un essai d'une grande richesse sur les débats qui ont accompagné la construction de l'État royal, de la Renaissance aux

■ 1. A propos de Adrianna Bakos, Images of Kingship in Early Modem France, louis XI in PoKlkal 'hought, 1560-1789, New York - Londres, Roudedge, 1997, 250 p.

*B«e historique, CCCI/2


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Lumières. Cet essai est doublement original, d'abord parce qu'il est centré sur les transformations de l'image d'un roi, celle.de Louis XI, fils de Charles VU ; ensuite parce qu'il démontre à quel point l'histoire peut offrir une matière malléable, transformable, adaptable, capable d'alimenter et de remodeler sans cesse les enjeux et les combats d'un présent qui se nourrit du passé pour assurer sa légitimité.

Le règne de Louis XI, né à Bourges en 1423, souverain de 1461 à 1483, fut marqué, on le sait, par une double lutte contre la noblesse turbulente (les grands féodaux formèrent contre lui la ligue du Bien public en 1465) et contre Charles le Téméraire, le puissant voisin bourguignon. Il orienta la monarchie vers un absolutisme centralisateur, tracassier et niveleur, désirant fort, comme l'explique Commynes, son mémorialiste, « que l'on usât d'une coutume, d'un poids et d'une mesure ». Créateur de nouveaux parlements (Grenoble, Bordeaux, Dijon), il améliora les routes, établit les premières postes, développa l'imprimerie (notamment à Paris et à Lyon), attira des marchands étrangers pour stimuler l'expansion économique qui marqua la seconde moitié du XVe siècle. Il fut aussi l'artisan d'un « tour de vis » fiscal et de l'inamovibilité des officiers du Parlement, inamovibilité décidée par l'ordonnance du 21 octobre 1467.

Ce rappel succinct est nécessaire pour comprendre la « seconde vie » de Louis XI, c'est-à-dire la manière dont l'image ou plutôt les images du roi qui vont se succéder, s'opposer, se contredire, de 1560 à 1789, furent un prisme à travers lequel se réfractèrent les débats politiques du temps.

On peut regretter à ce sujet le plan choisi par l'auteur : trois parties thématiques centrées chacune sur une image du roi - le tyran, le sage, le fondateur de la nation défenseur des intérêts de la France — conduisent à rompre le fil chronologique. Or l'intérêt principal d'une telle recherche réside, selon nous, à mettre en valeur les revirements, les ruptures de représentation auxquels la figure de Louis XI a donné lieu, c'est-à-dire les conjonctures, les séquences intellectuelles, idéologiques et politiques qui se sont succédé pendant trois siècles. Essayons donc, avec Adrianna Bakos, de reconstituer les principales étapes de cette histoire très mouvementée de l'image ou plutôt des images de Louis XI.

Au temps des troubles de religion, Louis XI fut annexé par chaque camp, catholique et protestant, et donc traité, tantôt en tyran par les uns, tantôt en héros par les autres.

La guerre de la Ligue du Bien public fut ainsi placée en parallèle avec les événements des années 1560 : les grands ont pris les armes pour obliger Louis XI à convoquer les états généraux, comme le


Les vies successives d'un roi 335

firent les nobles du temps de Charles LX. A partir de 1572, la Saint-Barthélémy modifia les perspectives et les enjeux, notamment en changeant le statut des états généraux : considérés comme simplement consultatifs avant le massacre, ils passent pour être l'expression de la souveraineté populaire ensuite, pour faire barrage à un roi « tyran », massacreur de ses sujets. Dans cette perspective, François Hotman montre dans sa Francogallia, publiée en 1573, que Louis XI a dévitalisé les états généraux de leur fonction politique : aussi, la guerre du Bien public n'était-elle rien d'autre que le combat des grands pour imposer au roi la reconnaissance légitime du pouvoir « constitutionnel », en quelque sorte, de ces Etats. De même Théodore de Bèze montre que Louis XI a transformé la monarchie en tyrannie, préfigurant ce que Catherine de Médicis et Charles LX ont accompli par le massacre des protestants (Du droit de magistrats, 1573).

Par contraste, les théoriciens de l'absolutisme au XVIe siècle évoquent la mémoire de Louis XI pour montrer que le roi doit se soumettre à la loi. Innocent Gentillet (Remonstrance au Très Chrestien Henri III de ce nom, roy de France et de Pologne) explique ainsi que Louis XI n'est pas un roi sans défaut, mais il a reconnu ses erreurs et a assuré la paix du royaume au-dedans, comme au dehors, ce qui prouve les vertus d'une autorité absolue. Et si le roi a levé beaucoup d'impôts, c'est pour le bien du royaume. De même, dans ses Six lions de la République (1576), Jean Bodin présente Louis XI comme un souverain absolu mais pas tyrannique. Dans La satyre Ménippée, on peutretrouver un parallèle entre la guerre du Bien public et les événements contemporains : cette guerre menée par les nobles fut comparable aux entreprises des ligueurs qui sont les artisans de l'éclatement du royaume. Bodin, Gentillet et les auteurs de La satyre Ménippée voient ainsi Louis XI comme un roi qui a renforcé le royaume contre les entreprises nobiliaires. Il a en même temps confirmé la supériorité de l'État sur l'Église et laissé le royaume en paix après sa mort.

Le premier quart du XVIIe siècle, marqué par le triomphe des Bourbons, confirme la réhabilitation de Louis XI. Pierre Matthieu construit son Histoire de Louis XI (1610) à partir d'un parallèle avec Henri IV, expliquant les actions d'autorité de Louis XI pour des raisons de nécessité. L'émergence de la raison d'État dans les années 1630 renforce encore le modèle offert par Louis XI, légitimant une pratique autoritaire et machiavélienne : Louis XI, écrit Gabriel Naudé, dans ses Considérations sur les coups d'État (1639), «le plus sage et avisé de nos rois, tenait pour maxime principale de son gouvernement, que qui ne sait pas dissimuler ne sait pas aussi


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régner». Naudé justifie ainsi l'exécution du comte de Saint-Pol, un des artisans de la Ligue du bien public, décapité en. 1475 sur la place de l'Hôtel-de-Ville ; il justifie aussi tous les « stratagèmes » utilisés pour soutenir l'État : « Louis XI viola la foi donnée au connétable, trompait un chacun, sous le voile de religion, et se servait du prévôt l'Hermite pour faire mourir beaucoup de personnes sans aucune forme de procès. »

La fin du XVIIe siècle est marquée par un nouveau changement de perspective et d'image: l'opposition à Louis XIV justifia la renaissance de la figure de Louis XI comme un tyran. Les huguenots, après la révocation de l'édit de Nantes, unissent ainsi dans une même représentation Louis XI et Louis XIV, considérés comme les deux piliers de la « Tyrannie française ». On peut lire dans les Soupirs de la France esclave (1689) : «Pour noircir la mémoire de Louis XI, on a remarqué qu'il avoit fait mourir quatre mille de ses sujets, et à cause de cela on le fait passer avec justice pour un prince cruel. Aujourd'hui on loue la clémence de Louis XIV et cependant on peut prouver qu'il a fait pendre, brûler, rouer, massacrer, périr dans les prisons et dans les exils plus de trente ou quarante mille personnes. C'est dix fois plus que Louis XI. » Dans ses Dialogue des morts, Fénelon lui aussi fait souvent intervenir Louis XI, manière de critiquer une forme de pouvoir absolu destructeur des libertés nobiliaires : le cardinal Bessarion le qualifie de « fourbe, tyran, ennemi du genre humain » (Dialogue LVÏÏ) ; le cardinal Balue instruit un procès en règle : « La maxime fondamentale de tous vos conseils était de faire tout pour vous seul. Vous ne comptiez pour rien les princes du sang [... ] ni le royaume que vous désoliez par votre politique dure et cruelle [...]» (Dialogue LVIII). Un pamphlet publié à Cologne en 1694, le Miroir historique de la ligue de 1464 ou peut se reconnaître la Ligue de, l'an 1694, établit un parallèle entre la ligue du Bien public (les nobles légitimement associés contre le despote Louis XI) et la Ligue. d'Augsbourg (les puissances européennes justement urnes contre le tyran Louis XIV).

Au siècle des Lumières, Louis XI fut utilisé aussi bien par les nobles que par les parlementaires pour justifier leur opposition au roi absolu, Dans ses Essais sur la noblesse de France (1732), Boulainvilliers identifie ainsi la « nation » à la vieille noblesse et montre que Louis XI fut le premier roi qui a dépossédé l'aristocratie de son pouvoir. Les dernières lettres de Boulainvilliers montrent que Louis XI a manipulé les états généraux pour affermir sa propre autorité ; et il a abaissé la noblesse, élevé le tiers état, confondu les ordres, autant de précédents néfastes que les souverains Bourbons ont continué de suivre.


Les vies successives d'un roi 337

Quant au parlement, il puise lui aussi dans les événements du règne de Louis XI pour justifier sa fonction critique auprès du roi : Louis XI a utilisé le Parlement comme un conseil et Louis-Adrien Le Paige le montre, dans ses Lettres historiques sur les fonctions essentielles au parlement (1753/1754) encourageant les parlementaires à élaborer la loi. Hue de Mirosménil dans ses Lettres sur l'état de la magistrature en l'année 1772 condamne la France féodale et met en valeur la politique modernisatrice et étatiste de Louis XI, qui multiplie bailliages, sénéchaussées et parlements.

Ceux qui défendent les états généraux à la veille de Révolution repeignent Louis XI sous les couleurs sombres d'un despote : Guillaume-Joseph Saige montre dans son Catéchisme du citoyen (1788) que Louis XI fut le plus cruel des tyrans. Cette image noire de Louis XI est encore dessinée par Jean-Baptiste Britard, dans son Discours historique sur le caractère et la politique de Louis XI (1794), quand il le compare à Tibère et à Néron...

On le mesure avec ces quelques exemples, choisis parmi beaucoup d'autres : la réputation historique de Louis XI, sa légitimation comme sa délégitimation posthumes furent inextricablement mêlées aux controverses politiques qui accompagnèrent l'histoire de la monarchie d'Ancien Régime, autant pour la fonder que pour la critiquer ou la détruire. Son image fut toujours ambivalente, entre le « bon » et le « mauvais » roi, entre le tyran et le père fondateur. Voyez Etienne Pasquier (1529-1615), l'un des plus fervents défenseurs dès droits du Parlement face au pouvoir du roi absolu : dans le livre II de ses Recherches de la France, il explique que « Loys onziesme [... ] entre tous les autres Roys de France, n'usa gueres de l'authorité de ceste grande compagnie [le Parlement], sinon en tant qu'elle se conformoit à ses volontez : voulant estre ordinairement creu d'une puissance absolue et opiniastreté singulière». Dans Le Pourparler du Prince, traité politique écrit entre 1558 et 1560, développant l'exemple de l'accroissement du fisc, qu'il assimile à une maladie du corps politique, il propose que le Parlement devienne un médecin du public, modérateur des prétentions fiscales du prince, afin d'éviter les maladies de l'État. Et d'expliquer que Louis XI, après un mouvement de colère passager à l'égard de la cour de Parlement, lui rendit tous ses droits : aussi, « nos roys, par une débonnaireté qui leur a esté familière, jamais de leur puissance absolue n entreprindrent rien en la France ». Et puis, comme pour se prémunir d'une critique ou du simple constat d'une contradiction avec k jugement critique associé à Louis XI, il écrit : «Je croy ceste histoire yraye, parce que je la souhaite telle. » Peut-on mieux avouer la malléabilité de l'histoire ? Peut-on mieux dire aussi la malléabilité de


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l'image d'un roi, modifiable suivant le « souhait » des auteurs, des circonstances et du jeu des arguments ?

L'étude d'Adrianna Bakos est un beau modèle qui invite à poursuivre l'enquête car il est bien d'autres souverains, dont l'image, ou les images reconstruites mériteraient une analyse comparable : Louis XII, le « père du peuple », Charles LX, Henri III, Louis XIII, Louis XIV2... A ce sujet, Denis Crouzet vient de mettre en valeur les transformations de la figure de Michel de L'Hospital, chancelier entre 1560 et 1568 : il fut un pré-Richelieu pour les lettrés de la raison d'État, un homme de génie acquis au principe de la tolérance pour Pierre. Bayle, un homme de vertu et de liberté opposé à l'absolutisme pour les philosophes des Lumières, etc. 3. Quant à Catherine de Médicis, la « reine noire » des années sanglantes des troubles de religion, elle offre elle aussi, une riche matière historiographique à multiples transformations, du dénigrement systématique à la réhabilitation entreprise depuis quelques décennies 4.

Assurément, le musée imaginaire de la « nation France » est peuplé de figures emblématiques de rois, de ministres, d'hommes et de femmes ordinaires ou extraordinaires dont l'histoire s'est emparée pour leur faire vivre des « secondes vies » capables de modeler et de cristalliser débats et passions.

Joël Cornette est professeur d'histoire moderne à l'Université Paris VIII Vincennes - Saint-Denis. H a notamment publié : Le roi de guerre. Essai sur h souveraineté dans la France du Grand Siècle, Payot, 1993 ; La mélancolie du pouvoir. Orner Talon et le procès de la raison d'État, Fayard, 1998 ; Le Livre et le glaive. Chronique de la France au xvi siècle, Sedes/Armand Colin, 1999.

2. Sur Henri IV, nous disposons d'une étude aujourd'hui quelque peu oubliée, niais qui offre, elle aussi, un beau modèle à retravailler : Marcel Reinhard, La légende de Henri IV, Pans, Hachette, 1936.

3. Denis Grouzet, La sagesse et le malheur, Michel de L'Hospital, chancelier de France, Seyssel, Champ Vallon, 1998.

4. Le dénigrement est né du vivant même de la reine comme en témoigne, par exemple, Discours merveilleux de la vie, actions et déportements de Catherine de Médicis, Royne mère, édité en 1575 (e - don critique par Nicole Cazauran, Genève, Droz, 1995) ; la réhabilitation est évidente dans les biographies d'IvanCloulas (Paris, 1976)ou de Jean Héritier (Paris, 1959). Sur les transformations de l'image de Catherine de Médicis du XVIe au XVirf siècle, voir l'analyse de Nicola Mary Sutherlahd, Catherine de Médicis and the Ancien Régime, Londres, 1966.


COMPTES RENDUS

Ludwig Falkenstein, La papauté et les abbayes françaises aux XI et XII siècles. Exemption et protection apostolique, Paris, Honoré Champion, 1997, 242 p.

Cinq conférences prononcées par l'auteur en 1995 à l'invitation de Jean-Loup Lemaître dans le cadre du séminaire d'hagiographie et d'histoire monastique de l'Ecole pratique des Hautes Études sont à l'origine de cet ouvrage. Enrichie ici d'abondantes références mfrapaginales et d'une bibliographie thématique qui fait particulièrement le point sur les Papsturkunden, la publication de ces interventions met désormais à notre disposition une première synthèse en français sur la difficile question de l'exemption monastique. L'exemption est en effet dès le Moyen Age un statut confus dont les critères juridiques se définissent progressivement et pour lequel il est difficile, voire impossible, d'établir une norme fixe. Chaque cas est unique et l'ensemble des actes pontificaux, conservés par l'établissement monasuque à défaut de registre de chancellerie, doivent toujours être envisagés pour préciser les conditions exactes couvertes dans le terme d'exemption revendiqué. L auteur envisage ces relations des établissements réguliers de France occidentale avec Rome au moment où celles-ci s'intensifient alors que la papauté s'affirme derrière les idéaux grégoriens.

Le point de vue de Ludwig Falkenstein est celui du diplomatiste. C'est donc bien aux termes juridiques des actes de la chancellerie pontificale que s'attache avant tout son analyse. Une partie de la préface et de l'introduction donne d emblée de fort utiles mises au point diplomatiques sur les privilèges et lettres accordées par Rome aux abbayes françaises. Un index chronologique des privilège et lettres, référencé aux regestes, permet, pour la période envisagée, de repérer aisément les établissements cités et les actes considérés dans l'étude.

Un premier chapitre tente de faire le point sur les caractéristiques juridiques fondatrices de l'exemption. Alors que l'acquittement d'un cens à Rome a longtemps été interprété comme l'indice du statut d'exempté, l'étude démontre claireRevue

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ment ici que le cens peut aussi être récognitif d'une simple recommandation. Toute la difficulté consiste alors à distinguer la taxe qui témoigne, seulement de cette protection apostolique de celle qui marque la véritable propriété romaine. Seule une analyse ponctuelle de chaque établissement monastique permet en fait d'identifier la nature exacte de ses relations avec Rome.

Dans un souci d'exhaustivité l'auteur adopte une démarche rétrospective pour reprendre les étapes de ce processus de marche à l'exemption et de restriction progressive des pouvoirs de l'ordinaire depuis les origines mérovingiennes jusqu'au XIe siècle. Le rapprochement des monastères avec la papauté est de fait une recherche d'émancipation par rapport aux autorités diocésaines que Rome cherche moins à briguer qu'à contrôler en laissant notamment intact le pouvoir d'ordre épiscopal.

Le deuxième chapitre reprend et approfondit ces éléments en mettant particulièrement en garde contre toute systématisation de l'approche de l'exemption qui est avant tout liée au droit coutumier ecclésiastique et doit, en tant que tel, toujours faire l'objet d'une analyse au cas par cas.

Une fois l'examen des données théoriques accompli, l'ouvrage s'attarde ensuite sur les enjeux et les dispositions concrètes nées de l'exemption, notamment à travers l'exemple de Corbie : limitation de la juridiction épiscopale, obligations financières et aclministratives, recours aux légats apostoliques mais aussi transmission ou non du statut d'exemption aux dépendances monastiques et sanctuaires paroissiaux relevant d'une abbaye exempte.

Le quatrième temps de l'étude est plus proprement celui du spécialiste qui revient à un examen diplomatique approfondi des actes commis par la chancellerie pontificale. Les indices terminologiques de l'exemption sont examinés pour en préciser le cadre chronologique et la portée.

Dans un dernier temps enfin Ludwig Falkenstein a choisi de rassembler quelques questions touchant de manière marginale à l'exemption : l'attitude des monastères exemptés en temps d'interdit qui est conditionnée par l'octroi ou non de lettre de dispense par la chancellerie pontificale ; le problème du port des ponûficalia considéré comme un privilège des établissements exempts jusqu'au milieu du XIIe siècle ; et enfin le statut de quelques ordres nouveaux (Cluny, Vallombreuse, Camaldoli, les Chartreux, Cisterciens, Prémontrés et les ordres militaires).

Le bilan des relations entre la papauté et les abbayes françaises insiste sur l'importance des exemptions accordées dès la fondation monastique et montre que cette pratique romaine est un instrument de la politique grégorienne.

L'ouvrage de Ludwig Falkenstein est précieux car il vient combler une lacune en apportant aux médiévistes français une étude synthétique sur les termes et les formes de l'exemption pontificale des monastères français du pontificat réformateur de Léon LX aux prétentions théocratiques d'Innocent BX u faut toutefois déplorer une accumulation d'erreurs formelles dont l'auteur de langue germanique ne saurait être tenu pour responsable. La composition typographique souffre ainsi de nombreuses coquilles (omission de ponctuation, majuscules fantaisistes, style des caractères non respecté, mise en page de la table des matières maladroite), sans parler des fautes d'orthographe et des déformations syntaxiques qui viennent troubler la sérénité de la lecture. On peut également regretter les redites et récurrences dont la présence est peut-être liée a la retranscription écrite d'une étude conçue à l'origine pour être exposée oralement.

Noëlle DEFLOU-LECA.


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Harold Miïller, Pàpstliche Delegaùonsgerichtsbarkeit in der Normandie (12. undfriiher 13. Jahrhundert), Studien und Dokumente zur Gallia Ponùficia publiés par l'Institut historique allemand de Paris et l'École nationale des Chartes, Bonn, Bouvier Verlag, 1997, 2 vol., X-286 p. et 504 p.

C'est au XIIe siècle, particulièrement dans sa seconde moitié, après la rédaction du Décret-par Gratien, qui est lui-même la conséquence de tout un mouvement antérieur, que, en matière ecclésiastique, la législation, la procédure et la jurisprudence pontificales, exprimées de plus en plus par les décrétâtes, très nombreuses à partir d'Alexandre LTI, se substituent et s'imposent peu à peu aux règles et coutumes précédentes qui reposaient, quant à elles, sur des traditions locales et restaient jusqu'à un certain degré marquées par la prégnance des autorités civiles. De ce point de vue, le rôle des juges délégués (nommés par mandat du pape afin de rendre des sentences concernant des causes pour lesquelles les parties en présence font appel à la juridiction romaine) est primordial. C'est la raison pour laquelle l'ouvrage de H. Mûller, consacré aux juges déléguée en Normandie au XIIe siècle et au début du XIIIe, est fort précieux, cette région étant soumise à de plus fortes pesanteurs et à de plus puissantes interventions que beaucoup d'autres contrées.

Le second tome, fondamental, comprend 263 actes, pour les uns déjà entièrement ou partiellement édités (dans les Papsturkunden, des recueils de lettres, des cartulaires, des chroniques, etc.), pour quelques autres jusqu'alors inédits, les uns et les autres publiés selon les principes (apparats, origines, analyses, etc.) définis en 1976 par Dietrich Lohrmann pour les Papsturkunden qui sont des documents exclusivement pontificaux. Ici, au contraire, la quasi-totalité des pièces (sauf 5, qui émanent l'une de Célestin LTI, les autres d'Innocent III) provient soit des juges mandatés par le pape, soit de personnes liées aux procès en cours ou aux causes instruites. L'ensemble forme donc en quelque sorte un régeste - c'est le sous-titre du tome II - des actes juridictionnels relatifs à ces procès depuis l'époque d'Eugène III (le premier document est de mai 1146) jusqu'aux années 1220 consécutives au pontificat d'Innocent III et aux délégations par lui arrêtées. Pour permettre de s'y mieux retrouver, l'auteur a très intelligemment fait précéder ces 263 textes d'une chronologie qui les replace dans le déroulement de ces entreprises et des décisions pontificales à leur sujet depuis 1094 jusqu'à 1223, chronologie qui se réfère explicitement à 386 documents, le plus souvent venue du Saint-Siège (avec analyses et indications sur leur publication), dont les 263 du Corpus font évidemment partie. Il y a là, à côté des actes eux-mêmes, soutenus par des index et ennchis par une abondante bibliographie, un relevé particulièrement éclairant, qu'un lecteur attentif ne doit pas ignorer.

Le commentaire lui-même (Untersuchung) constitue la matière du premier volume. Il souligne, d'une façon générale, que c'est seulement sous le règne d Etienne de Blois et vers 1150 (controverse autour de Philippe, évêque de Bayeux) que commence à s'altérer la pleine autorité de l'épiscopat sur les églises et les clef es de Normandie, l'époque étant justement celle où les interventions romaines se font de plus en plus intenses à partir d'un arsenal juridique bien mis au point La nouvelle tendance, ainsi apparue dans la décennie 1140-1150, s'affirme dans les années suivantes. Elle s'épanouit ensuite et se greffe sur l'essor des décrépies qui sont, il ne faut pas l'oublier, des réponses à des questions posées par des eveques, ce qui exige au départ une démarche de ces derniers et donc, de leur Part, la reconnaissance de la suprématie de la juridiction romaine. Quant aux Juges, en général au nombre de trois par cause à partir de Lucius II (souvent deux


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auparavant, assez exceptionnellement un seul), ce sont le plus fréquemment des ecclésiastiques en poste en Normandie — parfois des Anglais, parfpis des « Français » du royaume : archevêques et évêques (Hugues et Rotrou de Rouen, Richard de Coutances, etc.), abbés, dignitaires diocésains et cathédraux, magistri, l'enquête là-dessus n'étant pas toujours très concrète. Les causes jugées relèvent évidemment de la justice ecclésiastique en raison de leur objet lui-même ou encore des personnes ou du lieu. Plus précisément, les juges traitent parfois de questions proprement spirituelles ou connexes à celles-ci (légitimation, droit à succession, rupture de serment). Leurs principales interventions et leurs arrêts majeurs concernent cependant avant tout la discipline et l'organisation ecclésiastiques (élections épiscopales, droits des évêques, procurations, prébendes et bénéfices, droit de patronat, dîmes, bâtiments religieux, propriétés et biens) ainsi que des affaires mettant en cause le clergé régulier (Savigny qui devient alors cistercienne, le Mont-Saint-Michel, Conches-en-Ouche, Sainte-Barbe-en-Auge, etc.). C'est dire que ce recueil rendra aussi service à tous les historiens qui s'intéressent à l'histoire locale de ces régions.

Marcel PACAUT.

Monique Paulmier-Foucart, Serge Lusignan, Lector et compilator. Vincent de Beauvais, frère prêcheur. Un intellectuel et son milieu au XIII sièck, Actes du Colloque de Royaumont des 9-10-11 juin 1995 organisé par l'ARTEM-Université de Nancy II, l'Université de Montréal et le Centre européen pour la recherche et l'interprétation des musiques médiévales, Grâne, Créaphis, 1997, 358 p.

Grâce aux efforts de M. Paulmier-Foucart et de S. Lusignan, la connaissance de ce monument de la culture duxnr siècle-qu'est le Spéculum mqjus du dominicain Vincent de Beauvais progresse régulièrement. Soumettant l'oeuvre, et en particulier sa partie historique - le Spéculum historiale — aux techniques les plus modernes de la recherche, ces deux savants réunissent périodiquement de fructueux colloques qui procurent de nouveaux éclairages sur les conditions de production de la somme de frère Vincent, ses buts, ses orientations, ses destinataires, sa réception. Le présent ouvrage renferme une petite vingtaine de contributions en français et en anglais, assorties pour certaines de publications d'extraits de textes de Vincent et de quelques autres lettrés du temps. D'utiles index des personnes, des lieux, des oeuvres et des manuscrits cités viennent compléter l'ensemble. Conformément au titre du volume, les auteurs explorent les milieux intellectuels, religieux et politiques dans lesquels le Spéculum a été engendré : la contribution consacrée aux Victorins est très éclairante comme est instructif l'examen des évêques protecteurs de Vincent. On aborde aussi le traitement de quelques champs du savoir par l'oeuvre encyclopédique - l'étude concernant la «zoologie» dans le Spéculum naturàleesi remarquable —, les formes et les genres des écrits de Vincent, enfin la posténte du frère et de son opus magnum. En une conclusion exemplaire de concision, J. verger rassemble les apports les plus précieux de ces rencontres de Royaumont.

La personne de Vincent demeure désespérément dans l'ombre gigantesque de son Spéculum - qui la reflète peu -, malgré les hommages que lui rendirent plus qu'on ne l'a' dit ses frères dominicains et l'estime des siècles suivants pour son oeuvre. Néanmoins, l'examen de quelques-uns de ses traités dits mineurs laisse ape - cevoir un homme soucieux de promouvoir généreusement la diffiision du savo


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universel et du message chrétien au lieu de s'en tenir à l'exaltation étriquée de son ordre. Héritier de la culture du XIF siècle forgée en particulier par les Cisterciens comme Hélinand de Froidmont, source majeure et déjà encyclopédique du Spéculum historiak, les Victorins — glorieux modèles à divers égards, éclipsés par les Prêcheurs - et les grands maîtres séculiers de l'université naissante, Vincent a pourtant pris en compte les nouveautés de son temps, dans le Spéculum naturale tout spécialement, mais avec retenue et prudence, contrairement aux grands théologiens dominicains de la génération suivante, décidés à intégrer pleinement le nouvel Aristote de l'Éthique, la Métaphysique, la Physique à la vision chrétienne du monde. Cette prudence est sans doute liée au genre par essence très conservateur de son oeuvre de compilation, mais aussi au choix didactique d'un frère plus soucieux de vulgariser un savoir aux assises établies que de se perdre en des spéculations incertaines.

Placé entre la tradition et la nouveauté intellectuelles qu'incarnent ses protecteurs Guiârd de Laon et Guillaume d'Auvergne, l'auteur du Spéculum doit aussi se situer entre excellence et vulgarisation. Quoique connaissant probablement les milieux universitaires, Vincent le prêcheur n'écrit pas pour eux mais plus modestement pour les « lecteurs » chargés de former, en chaque couvent, des frères voués aux tâches ordinaires de leur ordre. Le Spéculum a donc d'abord un dessein utilitaire, parfaitement articulé avec les missions de l'ordre de Saint-Dominique : fournir un miroir du savoir contemporain aux Prêcheurs de base dépourvus en leur maison de grands moyens livresques. La démonstration de S. Lusignan est entièrement convaincante. Lecteur lui-même chez les Cisterciens de Royaumont, à un moment de développement des structures scolaires de l'ordre de Saint-Bernard qui s'inspire des Dominicains, Vincent a voulu donner de quoi enseigner et lire aux frères et aux moines. Mais, rapidement, l'audience de son encyclopédie a dépassé ce stade modeste car elle venait satisfaire des besoins de formation et de connaissances accrus par une nouvelle perspective pastorale et répondre à une demande d'actualisation du savoir rendue nécessaire après le bouillonnement intellectuel des décennies précédentes. Toutefois, les dimensions bientôt énormes d'une somme en constante dilatation ont rendu son acquisition et son utilisation difficiles, singulièrement dans des milieux dominicains plus friands de petits manuels bon marché.

Au total, le volume permet de bien replacer Vincent de Beauvais dans son temps et de comprendre la genèse, l'orientation et la diffusion du Spéculum dont l'humus et le terreau apparaissent dans une belle lumière. Il renferme des trésors d'exemples à retenir par les candidats aux concours de recrutement de 1999 en opérant Une coupe très révélatrice dans le XIIIe siècle de l'éducation et de la culture. Un siècle qui considérait humblement, avec Thomas d'Aquin, que les compilateurs méritent au Ciel la compagnie des prédicateurs et des docteurs.

Franck COLLARD.

Gabrielle M. Spiegel, Past as Text. The Theory and Practice of Médiéval, Baltimore-Londres, The Johns Hopkins University Press, 1997, XXII-298p.

Tous les spécialistes de l'historiographie médiévale connaissent les ouvrages que G M ^piegel a consacrés aux productions historiques de l'abbaye de Saint-Denis et à l'essor des chroniques en langue vulgaire au début du xnT siècle. Mais oh Sait peut-être moins que cette historienne, éminente représentante 'une


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médiévistique américaine dont elle retrace brillamment les origines dans le volume, a porté également son intérêt vers l'épistémologie de l'histoire et les conditions d'écriture de celle-ci au xxc siècle. L'ouvrage intitulé Thé Past as Text reflète opportunément les deux facettes du travail de Gabrielle M. Spiegel. Rassemblant des études produites depuis les années 1970 ainsi que quelques travaux inédits, le livre permet de retracer les « pérégrinations intellectuelles » de l'auteur tout en rendant accessibles au lecteur certains articles parus dans des revues difficiles à trouver en France.

La première partie constituée de quatre études illustre toute la vitalité de la réflexion épistémologique outre-Atlantique et l'attirance des historiens américains pour des problèmes théoriques dont la résolution passe par la linguistique, le structuralisme et leurs hérauts français Barthes, Derrida ou Foucault. The Past as Text, c'est d'abord l'analyse très poussée des conditions dans lesquelles le passé en l'occurrence médiéval peut être connu de l'historien. Accordant une grande place au linguistic tum qui a imprégné, non sans excès, l'historiographie américaine de ces dernières décennies, Gabrielle M. Spiegel considère que toute reconstitution des époques révolues est prisonnière de leur production textuelle qui fait écran devant une réalité à jamais inaccessible. Le médiéviste ne dispose pour travailler que de représentations qui ne reflètent en rien la réalité ime es eigentlich gewesen ist, selon le désir de Ranke, mais seulement sa perception par un locuteur au point de vue détenniné par sa position sociale. Selon la formule de Derrida, « il n'y a pas de hors-texte » : comme le nominalisrrte des médiévaux, le linguistic tum nie qu'il existe autre chose que des mots derrière les mots qui nous rapportent le passé. Avouons que cette première partie n'est pas la plus séduisante du livre. De graves considérations sur la démarche historienne aboutissent à la conclusion sans surprise qu'il n'existe aucun accès immédiat au passé ni aucun producteur de textes qui soit en dehors du monde dans lequel il vit. Théorie salutaire pour le naïf qui voudrait encore croire à la transparence des documents textuels et continuerait d'imaginer l'existence d'une réalité historique en soi, mais théorie un peu désespérante si l'on va au bout de sa logique qui mine le métier d'historien. Souhaitons au postmodernisme d'éviter les abîmes dans lesquels se perdit le nominalisme...

Fort heureusement, son adhésion seulement sélective et très critique aux principes du postmodernisme garde bien l'auteur de révoquer en doute toute possibilité de connaissance historique. The Past as Text présente aussi la riche et féconde contribution de Gabrielle M. Spiegel à la bonne compréhension du discours historique des chroniqueurs médiévaux. Le récit de l'histoire revêt de multiples enjeux aux aspects principalement sociaux et politiques que l'auteur, à travers quelques exemples marquants, explique remarquablement. Le chapitre consacré aux fonctions politiques de l'historiographie médiévale rejoint les idées désormais classiques de B. Guenée sur le sujet. Le passé raconté aux couleurs du présent peut devenir un levier de changement en légitimant, sous des habillages habiles, l'évolution des états et l'action de leurs dirigeants présentés comme les continuateurs de tel prince prestigieux de jadis. La littérature généalogique joue le même rôle. Gabrielle M. Spiegel y consacre un chapitre dont les considérations rejoignent là aussi celles de B. Guenée. Elle montre de plus que les généalogies reproduisent l'ordre divin inscrit au coeur des Écritures qui regorgent de schémas de filiation. Dans le chapitre qui suit, l'auteur prend l'exemple concret du fameux reditus ad stirpem Karoli par lequel les Capétiens prétendaient avoir ramené la lignée royale à ses origines carolingiennes. Elle démontre de façon assez convaincante que ce reditus a eu des motifs essentiellement politiques et non dynastiques dans la mesure où la lignée capétienne n'était en rien menacée au


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début du XIIIe siècle et ne requérait nulle légitimation supplémentaire deux siècles après l'avènement d'Hugues Capet. En revanche, la politique intérieure et extérieure de Philippe Auguste nécessitait une référence forte qui les justifie : Charlemagne, conquérant et « empereur en son royaume », était la meilleure. Ainsi, la doctrine du reditus visait moins à effacer l'usurpation de 987 qu'à fournir un glorieux précédent à l'expansion capétienne et à faire contrepoids à la prétendue trànslatio imperii au profit des Allemands. Belle démonstration qui passe cependant mi peu vite sur l'origine géographique d'une doctrine initialement destinée à chanter la gloire de la « carolide » Elisabeth de Hainaut, représentante de là haute aristocratie et non de la royauté.

Gabrielle M. Spiegel a forcément rencontré l'abbaye de Saint-Denis dans sa quête sur l'historiographie. Le chapitre qu'elle reproduit sur le culte du saint céphalophore ne va guère au-delà des études françaises sur le sujet. L'étude suivante sur lai structure narrative de la Vita Ludovici grossi de Suger est plus novatrice. Usant des grilles de lecture structuralistes, l'auteur démontre excellemment comment, loin d'être le reflet neutre des épisodes du règne de Louis VI, l'oeuvre de Sùgeir est une pure construction intellectuelle à but idéologique, reposant d'une part sur un schéma narratif ternaire (désordre/intervention royale/restauration de l'harmonie), et d'autre part sur la progression du monarque vers la sainteté après le franchissement des degrés qui conduisent le chrétien à la perfection spirituelle selon les idées du pseudo-fondateur de l'abbaye Denys l'Aréopagite. Les deux ultimes chapitres concernent l'essor de l'historiographie en langue vulgaire après 1200. Le premier montre comment, dans les milieux aristocratiques, un goût nouveau pour la prose historique surgit, en parallèle avec l'évolution des modes littéraires, pour renforcer la conscience collective d'une aristocratie inquiète des progrès de la royauté et insatisfaite des oeuvres épiques ou rimées réputées mensongères et impuissantes à marquer la part réelle prise par les nobles aux événements. Le dernier 1 chapitre examine le même sujet de l'historiographie en langue vernaculaire; mais du côté royal. L'orientation idéologique est toute différente, les vertus monarchiques sont opposées aux valeurs aristocratiques, âprement critiquées par l'auteur de la chronique dite anonyme de Chantilly: Bouvines illustre l'impuissance de hardiesse et prouesse face à l'organisation de la royauté qui a vocation à intégrer à son service l'aristocratie. Gabrielle M. Spiegel affirme que Primât a exprimé cette volonté intégratrice en adoptant une forme littéraire née dans les milieux hostiles aux Capétiens et en accordant une place notable à l'aristocratie dans le récit du passé du royaume. L'auteur des Chroniques de France parle à celle-ci en son langage pour mieux la tirer du souvenir amer d'un monde perdu■■: chose faite si l'on se fie au succès immense du Roman des Rois auprès des nobles. La démonstration est séduisante, mais elle ne peut être retenue sans réserves car elle repose sur l'idée d'une stricte séparation des univers culturels aristocratiques et monarchiques qui ne sont pas si éloignés : qu'est le roi sinon le premier des nobles ? L'adoption par les historiens royaux de cette forme narrative d'origine autocratique est sans doute moins le fruit d'un calcul subtil d'intégration de la noblesse au nouvel ordre monarchique par la culture que le simple reflet de la côrnrnuhauté culturelle qui rapproche le roi et ses barons. Quoi qu'il en soit, ces derniers chapitres du livre de Gabrielle M. Spiegel sont extrêmement suggestifs et stimulants. As révèlent l'inépuisable richesse des sources textuelles, et singulière^^| historiographiques, dans la perspective d'une histoire des discours et des représentations revigorée et non stérilisée par les théoriciens du postmodernisme.

■'.', Franck GOLLARD.


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Edwin D. Craun, Lies, Slander, and Obscenity in Médiéval English Literature. Pastoral Rhetoric and the Déviant Speaker, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, 258 p.

Privilégiant de fait le sous-titre de son ouvrage, E. D. Craun entend établir l'influence des sermons et traités moraux du XIIIe s. sur quatre auteurs majeurs du XVe s. anglais : en effet, l'anonyme de Patience, Gower, Langland et Chaucer mettent en scène des narrateurs qui, tentant de caractériser, analyser et contrôler tel ou tel discours déviant, renvoient implicitement à des règles édictées par l'Église. Us révèlent ainsi le statut que cette dernière donnait à la parole, comme faculté immédiatement performative dont l'énonciateur était moralement responsable et qu'il devait par conséquent apprendre à maîtriser.

L'auteur est dès lors amené à s'intéresser non au langage subversif lui-même - aux « mensonge, injure et obscénité » lorsqu'ils sont proférés -, mais à sa reconstruction par une instance normative, métalangage dont il inventorie les manifestations littéraires pour l'étudier en tant qu'idéologie et pratique. A travers l'intention, la manifestation et l'effet, bref: l'usage social qu'il est fait de ce discours réflexif et répressif, il entreprend de dégager à la fois le processus de définition de la mala lingua et les procédés linguistiques employés pour persuader les laïcs d'adhérer à cette définition. Une telle perspective conduit certes à ignorer un certain nombre d'interrogations : quels étaient la hiérarchie entre les différents péchés de langue, leur statut respectif selon qu'ils étaient prononcés ou écrits, la part de recréation littéraire inhérente au type de sources utilisé ? Plus encore, toute autorité, y compris ecclésiastique, ne récupérait-elle pas à son profit des rumor, jactanùa, revelatio secretorum ou multiloquium pourtant explicitement condamnés dans les sermons ? Peut-on toujours distinguer dénonciation et diffamation, réputation et rumeur ? La réprobation entourant la revelatio secretorum, la notion corollaire d'mtimité personnelle et domestique, d'espace privé, étaient-elles compatibles avec la volonté et la nécessité d'asseoir l'appareil judiciaire et policier sur la participation de la population ? Autant dire que ce sont bien les conditions sociales ou politiques de la production, de l'utilisation et de la répression du discours déviant que néglige l'analyse, qui souvent paraît se limiter à une question d'intertextualité entre les littératures religieuse et profane.

E. D. Craun commence par présenter la culture religieuse écrite dont pouvaient disposer les quatre auteurs retenus, en recourant au concept de « scripturalisme »; d'autant plus opératoire qu'il est de fait assez flou : ce serait essentiellement à partir et au moyen d'une tradition écrite aboutissant à la littérature pastorale du XIIIe s. que se serait construite, à l'usage de tout le peuple chrétien, une définition unifiée du péché, et notamment du péché de langue ; en effet, et comme on pouvait s'y attendre, cette définition se fondait sur les Écritures et les Pères, repris dans les guides, manuels et instructions écrites auxquels se référaient confesseurs et prédicateurs. Parmi ces derniers, E. D. Craun signale la part prépondérante des Mendiants — avec notamment la Summa de vitiis du dominicain Guillaume de Peyraut -, sans qu'il soit très surprenant que des hommes de la parole prêchée ou confessante aient porté une attention particulière aux péchés de langue, dans leur aspect à la fois d'écart par rapport aux Auctoritates et de diversion - de subversion ? - par rapport à la parole enseignante des frères. A la suite de Latran IV, c'est cependant l'ensemble du haut clergé, de plus en plus souvent gradué de l'Université, qui aurait cherché à conceptualiser son discours sur le péché en général et celui de langue en particulier, à destination des prédicateurs


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et, à travers eux, du reste de la population ; se crée ainsi selon l'auteur une « communauté textuelle », communauté dont la cohérence et la cohésion se fondent sur des écrits canoniques et sur l'adhésion à ce qui devient discours de vérité, hégémonique à double titre : non content de dire la norme et la déviance, il prétend également s'annexer le langage quotidien.

Pour fonder cette prétention, l'Église paraît élaborer et mobiliser tout un corpus métalinguistique - patristique et rhétorique ; elle se réfère principalement à la sémiologie augustinienne, qui offre une réflexion toute prête sur la dimension sociétale du discours : pour Augustin, la parole, ressortissant de la volonté et de l'intention, relève nécessairement de l'éthique et doit donc renvoyer au verbe divine garant d'une vérité et d'un ordre dont le mensonge est contestation radicale. En les mettant en rapport avec les dangers d'une langue qu'il faut savoir dompter et contenir, et avec l'exigence d'une « prudence » à la fois éthique et scolastique, E. D. Craun souligne par conséquent combien discours et rhétorique sont de puissants instruments d'action sur la société, visant simultanément à : persuader logiquement et à opérer une conversion morale de la volonté. ;

■/Chacun des chapitres suivants éclaire l'un des quatre textes du corpus en le corrélant à un péché de langue déterminé et à un certain type de littérature pastorale : Patience,.-qui expose et condamne les récriminations de Jonas, relèverait dès lors de l'exernplum sur une colère hésitant entre murmur et blasphemia ; dans le dialogue de Gower, Confessio Amantis, le prêtre intègre l'exernplum proprement dit à des. exhortations formulées selon les règles des interrogationes, et l'amant paraît lui-même obéir bon gré mal gré au modèle des modi confitendi lorsqu'il avoue une stratégie amoureuse fondée sur la flatterie, l'hypocrisie et le mensonge ; les quatre premières visions de Piers Plowman adoptent ensuite le ton du sermon ad status sur le turpiloquium et la scurrilitas afin de pousser les princes à corriger la parole corrompue et corruptrice de leurs jongleurs; enfin, les deux derniers Contes de Canterbury/confrontent deux personnages entreprenant de réformer les vices des pèlerins : les multiloquium et convicium de l'Économe attestent que même alors tous lés moyens ne sont pas légitimes, et s'opposent implicitement au discours du curé desvillagej en conformité exacte quant à lui avec les règles et interdictions posées aux clercs par les traités de prédication. Ces textes ne se bornent cependant pas a> reprendre et utiliser les instruments rhétoriques et le fonctionnement de la littérature pastorale, toujours ils proposent également une alternative voire un remède aux égarements de la langue : identification finale du narrateur de Patience aux préceptes divins, vérité de la confession pour Gower, conversion du bon mot en mot juste dans Piers Plowman, et, chez Chaucer, par-delà 1 éventuelle vertu du silence, exemplarité immédiate de qui vit et parle selon les Ecritures. ■:

Systématiquement donc, la norme est définie, la déviance identifiée, le pécheur ; converti ; mais pour triompher, encore faut-il que le sermon ait été mis en situation, en rapport avec d'autres paroles et attitudes sociales: ses deux armes principales — élaboration d'un métalangage et efficacité rhétorique - sont "e Ce fait soumises à examen, parfois directement, par les personnages fictionnels, toujours,indirectement, par le poète ; plus généralement, on peut se demander si tout discours de vérité, sitôt produit, déployé et affirmé, ne tombe pas nécessairement sous le regard critique de l'auteur comme du lecteur et ne court pas dès wrs lé risque de se voir subverti, contesté ou même défait. Faute peut-être de mettre en correspondance son corpus avec notamment la «littérature politique» du XIVe, s. - dont certains textes de Chaucer ou Gower -, E. D. Craun reste nnalernenty assez allusif sur ce point ; il a su néanmoins enrichir et approfondir


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notre lecture de Patience, Langland, Gower et Chaucer, en analysant la prétention de l'Église à contrôler toute parole — et en en montrant les effets sinon sur la société, du moins sur la littérature.

Frédéric MlNClARONl.

François-Olivier Touati, Maladie et société au Moyen Age. La lèpre, les lépreux et les léproseries dans la province ecclésiastique de Sens jusqu'au milieu du XIV siècle, Paris-Bruxelles, De Boeck Université, 1998, 866 p.

« La lèpre est une maladie hideuse... issue de la matière mélancolique, ou réduite en mélancolie, corrompue par une corruption irréductible, et elle est pour tout le corps ce qu'un cancer est au membre cancérisé. » La sobriété du propos d'Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, fait à l'évidence contraste avec les représentations tardives d'une maladie considérée comme emblématique de l'obscurantisme « moyenâgeux ». Plus que la peste en effet, la lèpre, « propice à capter l'imaginaire » (p. 47), puisqu'elle porte atteinte à l'identité du malade, a pu passer pour la métaphore d'un certain Moyen Age.

François-Olivier Touati consacre à la lèpre et aux lépreux un livre de plus de 850 pages, dont la matière est organisée en douze chapitres groupés en quatre parties. Quatre index en facilitent la consultation (index bibliographique, index des noms de personnes, index des noms de lieux, index analytique). Ce livre est « le coeur d'un triptyque » : indissociable de la publication des Archives de la lèpre. Atlas des léproseries entre Loire et Marne au Moyen Age (Paris, Éditions du CTHS, 1996), il doit trouver un prolongement dans celle d'un riche ensemble documentaire.

Le sous-titre précise les cadres de la recherche. Celle-ci s'inscrit résolument dans la durée millénaire, du IVe au milieu du XIVe siècle (jusqu'au retour de la peste), mais fait la part belle aux XII-XIIIe siècles. Attentif à la chronologie, Fr.-O. Touati affirme conjointement son souci des tendances, des inflexions, des rythmes différentiels, et son refus des évolutions linéaires simplificatrices. L'espace envisagé, dans un souci de cohérence, afin de bénéficier d'une définition stable, est celui des huit diocèses de la province ecclésiastique de Sens, foyer actif d'un million et demi d'habitants au début du XIVe siècle.

Le premier mérite de l'ouvrage est de donner accès à un matériau considérable. Hagiographie, chroniques, recueils de miracles, oeuvres théologiques, littéraires, scientifiques, actes de la pratique (les cartulaires permettent de construire des séries), iconographie, archéologie : la masse documentaire étudiée traduit l'éventail d'une collecte susceptible de rassembler tous les indices disponibles, au service d'une problématique renouvelée.

Au-delà des noms de Marc Bloch ou de Michel Foucault - avec l'oeuvre duquel est entamé un dialogue critique et fécond - Fr.-O. Touati situe son travail dans le prolongement des recherches sur le corps, la naissance, la sexualité, la mort, tout en déplorant' qu'une fois les premiers défrichements effectués en ces domaines, le cloisonnement des disciplines concernées ait généré de durables blocages, sur le terrain de l'histoire des malades et de la maladie notamment. La critique d'une -certaine sclérose méthodologique se double de la mise en cause de quelques idées reçues. Le schéma contagion/peur/exclusion, longtemps tenu pour invariant, mais extrêmement réducteur, est ainsi amendé, preuve est faite, hormis


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la faiblesse de la contagiosité, que les attitudes à l'égard des lépreux ne sauraient être exclusivement analysées en termes d'exclusion sociale, comme une composante univoque de la formation d'une société persécutrice (R. I. Moore). L'obstacle identifié est finalement celui de nos sensibilités. «Admettre que la perception médiévale de la maladie ne coïncide pas forcément avec nos mentalités : là réside sans doute la difficulté majeure d'une histoire que l'on sait désormais ambiguë » (p. 58). Histoire des sociétés en tout cas, où la maladie est plus qu'un simple révélateur des lignes de force et de fracture des groupes humains : Fr.-O. Touati convie à la lecture de ce qu'il considère comme un jalon dans la compréhension d'un «phénomène social total». La lèpre, les lépreux, les léproseries: ces trois aspects indissociables - transposition du triangle hippocratique - dessinent le contour d'une recherche dont le foisonnement respecte et restitue la complexité de son objet.

Le premier témoignage relatif à la lèpre dans la province de Sens est celui de Sulpice Sévère, qui rapporte la rencontre de saint Martin et d'un lépreux à Paris : embrassé par le saint, le malade est guéri (l'épisode est ensuite associé à celui du partage du manteau, comme le montrent le sceau et le contre-sceau de Saint-Martin-des-Champs à la fin du XIVe siècle). Le récit hagiographique ouvre la question de l'histoire du diagnostic, précocement acquis pour Fr.-O. Touati. L'effort de classification des signes permet une identification pertinente, fondée avant tout sur l'observation du faciès léonin, et la symptomatologie est stabilisée au xnT siècle. Contre les lieux communs de l'incertitude, de la confusion et de l'indigence des soins, le discours médical mérite d'être pris au sérieux. Inscrit dans un cadre conceptuel, entre la pratique empirique et la tradition livresque, il se donne un objectif d'efficacité, en demeurant réaliste: la maladie est reconnue incurable lorsque le diagnostic est confirmé. H est néanmoins possible d'aider le malade à la supporter, en corrigeant sa mauvaise complexion, et en réduisant les symptômes. Sont donc préconisées l'évacuation, par la purge, le jeûne ou l'exercice, les fictions ou les applications, enfin les médications, dont on ne peut écarter d'emblée les propriétés (au xur siècle, Théodoric de Lucques mentionne ainsi 80 substances, végétales surtout, mais aussi animales et minérales). Reste le problème du discours sur la contagion, qui échappe partiellement aux médecins ; uni manuscrit -unique, il est vrai - du chapitre Notre-Dame de Paris évoque par exemple au XIIIe siècle la contamination d'un enfant par le regard d'un lépreux, effet de la médiation humorale de l'air. Sur le plan de la pratique, hormis le cas exceptionnel d'Aubert, médecin et maître des lépreux à la léproserie des Deux-Eaux de Troyes dans la première moitié du XIIe siècle, les sources donnent 1' « impression diffuse » (p. 459) d'une présence médicale autour des principales maisons.

y «Il y a en outre tant d'hommes que de femmes renonçant au monde pour vivre sous une règle dans les léproseries ou dans les hôpitaux, que l'on ne peut estimer le nombre des communautés en Occident, humblement et pieusement au service des pauvres et des malades. » Confirmant les paroles de Jacques de Vitry, Fr.-O. Touati a recensé dans la province de Sens 395 établissements ou groupements de lépreux (préalable, souvent, à l'institution : les leprosi précèdent la domus leprosorum). De cet ensemble émergent une dizaine de grandes léprosenes, les mieux documentées (ce qui pose évidemment le problème de lexemplification, en quête d'un équilibre entre indice et tendance), notamment a^Chartres;(le Grand-Beaulieu), Sens (le Popelin), Paris (Saint-Lazare, le Roule),

troyes (les Deux-Eaux) et Blois. La présence des léproseries est confirmée à partir de la fin du xr= siècle, et leur nombre croît jusqu'au xur siècle, 40 % des établissements apparaissent entre 1150 et 1250: les XIIe-XIIIe siècles constituent un


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« âge d'or ». Cependant, l'information est incidente, et la visibilité des établissements n'intervient généralement qu'après leur fondation, au hasard des sources (transactions, testaments). Le mouvement des fondations doit donc être recentré sur le XIIe siècle. La densité moyenne est au total d'une léproserie pour huit ou neuf paroisses, alors que le niveau de l'endémie serait de deux à cinq pour mille : de cette distorsion naît la conviction que la maladie est « insuffisante pour comprendre convenablement l'ensemble des processus qui a prévalu à la création des léproseries » (p. 300).

Le phénomène ne peut être rapporté à une attitude de séparation généralisée, produite par la crainte systématique de la contagion. H appartient plutôt à la « révolution de charité » caractérisée par A. Vauchez. Le contexte est celui de l'attention croissante portée aux pauvres à partir du XIe siècle, qui fait de l'assistance une modalité de l'épanouissement spirituel. La fondation d'une léproserie relève fréquemment de l'impulsion monastique (à Saint-Gerrnain-des-Prés, à Saint-Benoît-sur-Loire par exemple) en conformité avec le chapitre 36 de la règle de saint Benoît ( « On prendra soin des-malades avant tout et par-dessus tout»). Le cas de la léproserie des Deux-Eaux, à Trbyes, est exemplaire : « Tout semble avoir démarré avec un groupe de malades, un prêtre et une recluse associés en un même endroit dès 1123» (p. 256).

Les groupements de lépreux s'organisent d'après les différents types de vie communautaire (prieural ou canonial notamment), sans véritable forme préétablie. Le modèle est religieux : la léproserie du Grand-Beaulieu est ainsi appelée « monastère des malades » dans le nécrologe de Notre-Dame de Chartres. L'entrée en léproserie, agrégation à une fraternité qui préfigure la Jérusalem céleste, est une conversion, et l'habit — non spécifique cependant — rend manifeste ce changement d'état. La règle de saint Augustin est la source fréquente d'une vie commune fondée sur l'obéissance, la pauvreté et la continence.

La fondation d'églises ou de chapelles (saint Lazare et Marie-Madeleine représentent plus de la moitié des invocations) et la désignation de leurs desservants sont des facteurs importants de la stabilité institutionnelle, jusqu'au décret du troisième concile du Latran (1179), qui « entérine la fixation canonique d'un cadre ecclésiastique désormais général : à chaque communauté son église, son cimetière, son prêtre » (p. 394). L'autonomie spirituelle n'est pourtant pas systématique, les prétentions au patronage se multiplient, malgré le rôle de l'évêque qui exerce son autorité en conférant la cura animarum, ou en enregistrant les actes de donations. D arrive, par exception, que les sources permettent de rompre significativement l'anonymat de l'institution et de reconstituer une « carrière », ainsi celle du pneur du Grand-Beaulieu de Chartres entre 1262 et 1273. Vincent apparaît en effet dans les actes en 1256 : il est « prêtre et frère dudit Beaulieu ». Il exerce par la suite des charges administratives et financières (en tant que « receveur »), avant de devenir le rédacteur du Cartulaire rouge, «l'un des principaux recueils fonciers de son établissement » (p. 355). H est à la fin du XIIIe siècle l'artisan de la réorganisation et de la restauration de son établissement.

L'effectif moyen des communautés de la province de Sens, durant la phase d'essor, est de l'ordre de quinze à trente personnes, parmi lesquelles la part des malades varie entre le tiers et la moitié. La présence au sein des léproseries n est pas un « sous-produit de la misère » : le recrutement des malades, celui des frères et soeurs valides ne traduisent apparemment aucun détenninisme social. Apres avoir procédé à l'analyse des régimes nutritionnels, Fr.-O. Touati note toutefois que - comme dans le cas d'autres institutions communautaires, et abstraction faite de la maladie - les conditions de vie en léproserie (alimentation, vêtement, éclairage, chauffage) peuvent alors être considérées comme relativement avantageuses,


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et sans doute souvent plus favorables que celles de la situation antérieure à l'entrée dans la communauté.

La conservation de bâtiments en tout ou en partie pour une vingtaine d'établissements nourrit l'étude de l'espace matériel des léproseries, constitué de trois pôles distincts : ecclesia, convenais et granchia. La chapelle Saint-Biaise de Millyla-Forêt (milieu du xnc siècle) fournit le type initial de ces édifices, auxquels Fr.-O. Touati reconnaît un « esprit commun ». Les dimensions modestes, le décor discret mais soigné, la relation avec la route traduisent l'accord des besoins et des moyens aux exigences spirituelles des communautés de lépreux. Les bâtiments utilitaires (abritant en particulier salle capitulaire, dortoir et réfectoire) s'ordonnent autour- d'une cour. Les dimensions de la grange, «instrument et symbole de ^exploitation rurale des léproseries » (p. 444), distincte de l'église et de l'habitation, dépassent parfois celle de l'église.

h% L'analyse des léproseries en tant qu' « entreprises économiques» éclaire leur participation et leur contribution à l'élan d'une conjoncture en expansion. A Chartres, l'établissement du Grand-Beaulieu parvient à constituer un réseau de onze granges, dans un rayon de douze à trente kilomètres : pour exceptionnel qu'il soit, ce cas témoigne d'un dynamisme partagé, et suggère une comparaison avec la colonisation monastique. L'exploitation rurale n'est pourtant pas une ressource économique exclusive. Certaines léproseries peuvent avoir une orientation commerciale, en prélevant des droits sur les foires, comme à Paris, à Chartres ou à Étampes. Les plus importantes (Chartres, Troyes) constituent en outre des réservoirs de numéraires. Fr.-O. Touati invite donc à reconsidérer l'implantation des communautés, H note par exemple que «la trame des léproseries du diocèse de Paris se superpose parfaitement à la carte des voies d'approvisionnement de la région parisienne » (p. 289). La localisation préférentielle des établissements traduit la poussée d'influence des villes : elle intervient sur des axes privilégiés, dans une « zone d'équilibre » (pression démographique, occupation du sol), où se combinent les avantages: de l'économie rurale et l'ouverture vers l'économie d'échanges. Les attaches au milieu urbain l'emportent sur la distance : l'implantation des léproseries n'est pas la conséquence d'un rejet, mais bien celle de la conquête de l'espace extra-urbain.

Dès le xur siècle pourtant, en un rythme complexe, le tableau s'assombrit. Philippe de Beaumanoir peut l'écrire : « L'en puet bien défendre as meseaus sans eus fere tort qu'il n'entrent es viles, mais dehors se tiegnent en certaines places qui Joins leur soient données ou cil les truisent qui leur aumosnes i vourront fere. » Changement de conjoncture et mutation du regard sont inséparables. Les sources révèlent le poids des dépenses d'exploitation, le recul de la gestion directe, le ralentissement des donations ainsi que le retour sur les donations antérieures, le retard des débiteurs, l'endettement. Rationabiliter devient le maître mot des tentatives de mise en ordre.

Les finalités se déplacent : les communautés, lieux d'intercession privilégiés, sont l'objet d'une sollicitation croissante (sépulture des familles des donateurs, commémoration des morts), tandis que l'assistance aux lépreux passe au second plan. Dans le même temps, les statuts de léproseries du XIIIe siècle trahissent selon Fr.-O: Touati l'affaiblissement de l'équilibre communautaire. Le rappel solennel des obligations, la crainte affirmée des désordres et des dangers de la promiscuité transposent les conflits entre les communautés et les prieurs, les fractures entre les clercs et le reste des communautés, le souci d'affirmation des identités et de préservation des intérêts. Alors que les XIIIE-XIVe siècles représentent une période de mise sous tutelle, durant laquelle s'accentuent conjointement le contrôle épiscopal (avec la nomination du prieur, à Saint-Lazare de Paris dès 1263 par exemple) et le


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recours des établissements aux pouvoirs concurrents, la Summa pastoralis peut réfuter le caractère religieux de la fraternité des malades : rapprochées des hôtels-Dieu et des paroisses, les léproseries sont alignées sur un modèle séculier.'

L'étude des représentations, de leur ambivalence et de leurs glissements conforte l'analyse des transformations institutionnelles. Ici encore, l'historien bute sur les lieux communs, qui associent généralement l'impuissance de la médecine et l'exaltation de la souffrance. Il n'est sans doute pas vain de rappeler, comme le fait Fr.-O. Touati, que la fameuse cliquette est à l'origine un substitut de la voix, utilisé afin d'attirer l'attention pour obtenir l'aumône. L'injonction vétéro-testamentaire à placer les lépreux « hors du camp » (Nombres, 5, 1-3) participe de la délimitation du pur et de l'impur, tandis que la purification du lépreux par le Christ annonce la mission apostolique. La lèpre entre ainsi dans un jeu allégorique qui caractérise, comme autour de la figure de Job, « les errements propres à la nature déchue de l'homme » (p. 106), entre péché et rédemption. L'association du péché de la chair et de la maladie de la chair, en relation avec les interdits du sang et du sexe, explique la contamination morale du discours médical (qui fait par exemple de la lèpre la conséquence du commerce des prostituées). A l'inverse, l'idéal monastique, qui valorise le mépris du monde et le mépris du corps, contribue à faire de la maladie une « invitation à la perfection » (p. 192). « Purgatoire présent » selon Jacques de Vitry, la lèpre confère une fragilité exemplaire. Le lépreux sanctifié se rapproche du Christ, et offre aux autres l'occasion de la sainteté (ce que dit la légende de saint Julien l'Hospitalier) : il n'est pas nécessairement un réprouvé. En dehors de la diffusion d'un modèle d'assistance que résume l'image de Saint Louis faisant l'aumône à un «mesel» et baisant sa main, Fr.-O. Touati montre d'ailleurs qu'avec saint Martin, Clovis (qui, lors du baptême, selon Grégoire de Tours « s'avance, nouveau Constantin, vers la piscine pour se guérir de la maladie d'une vieille lèpre »), et saint Denis (un lépreux, ensuite guéri, aurait été le seul témoin de la venue du Christ dans la basilique à la veille de la consécration), la lèpre intervient dans la constitution symbolique de la royauté thaumaturge et sacrée.

Pourtant, dans la deuxième moitié du xme siècle, Guibert de Tournai fait de l'exclusion le principal trait distinctif des lépreux. Propos et pratiques convergent dans un processus cumulatif privilégiant contagion métaphorique et instrumentalisation de la maladie. Cristallisation de l'imaginaire social, le célèbre «complot» de 1321 doit être compris comme un «acmé à retardement» (p. 718). Désormais fondé sur la crainte de la contagion, le discours savant se fait normatif et coercitif: « socialement menaçant », le lépreux devient « médicalement dangereux » (p. 764). En écho, le constat de la première moitié du XIVe siècle est sombre : de nombreux établissements de lépreux connaissent une situation fortement dégradée, parfois jusqu'à la ruine et à l'abandon. La mise en cause des cadres communautaire signe pour Fr.-O. Touati la « naissance d'une marginalité » (p. 748). En 1368, le concile de Lavaur prévoit que les lépreux « porteront un insigne sur leurs vêtements, grâce auquel on les différenciera des personnes valides ». L'échec du programme de conversion de ceux que le Tristan de Béroul appelle « gens de telle loi » est alors consommé.

Les lignes qui précèdent n'épuisent en aucun cas la richesse de l'ouvrage de Fr.-O. Touati. En évoquant quelques-uns des chemins empruntés par l'auteur, en présentant certains des résultats obtenus, elles se voudraient surtout invitation a la lecture d'un livre qui répond pleinement à son projet d'histoire totale, et avec lequel il faut, désormais compter et discuter pour avancer dans la compréhension des sociétés médiévales.

Alain PROVOST.


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Michael Jones, La Bretagne ducale. Jean IV de Montfort (1364-1399) entre la France et l'Angleterre, trad. franc, de Nicole Genêt et Jean-Philippe Genêt, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, : 1998, 270 p.

Dans la nouvelle introduction à la traduction française de son livre paru il y a près de trente ans sous le titre Ducal Brittany (1364-1399). Relations with Èngknd and France during the reign of Duke John TV 1, M. Jones souligne avec humour la « synchronie», à six siècles de distance, de son itinéraire de chercheur (1962-1998) et de l'existence publique du premier des Montfort (1362-1399). Depuis ce temps, le chercheur anglais s'est affiné comme l'un des plus fins connaisseurs de l'histoire de Bretagne à la fin du Moyen Age, et du XIVe siècle en particulier ; il leur a consacré d'importants travaux, éditions d'actes ducaux 2 et articles, dont les plus significatifs ont été réunis sous le titre The Création of Brittany 3. La traduction de sa thèse permet enfin au public francophone de mesurer son apport à la connaissance d'un moment de l'histoire bretonne, dont il a saisi dès l'origine l'importance cruciale et l'influence déterminante sur l'évolution de l'État ducal.

Certes la version française du livre, souvent annoncée, toujours différée, arrive bien tard, plus d'un quart de siècle après l'édition originale, alors que la recherche a beaucoup progressé dans l'intervalle, grâce aux travaux du F Jones en particulier, et ses conclusions n'ont plus le caractère de la nouveauté qui était le leur en 1970. L'auteur en est d'ailleurs pleinement conscient et s'attache à marquer, dans son introduction, les domaines dans lesquels les connaissances se sont accrues, sans pour autant, à notre avis, remettre en cause de manière fondamentale les résultats d'un travail pionnier. Il n'est donc pas trop tard pour faire mieux connaître une analyse historique qui n'a pas toujours eu l'audience méritée en France, ni même dans l'historiographie bretonne dont les synthèses restent encore parfois fidèles à une image de Jean IV héritée de Froissart et des historiens du XIXe siècle et sans grand rapport avec la réalité 4. L'auteur s'en étonne d'ailleurs - avec une naïveté feinte ? -, comme s'il n'avait pas eu le loisir de vérifier à quel point il est difficile de faire prendre en compte par l'historiographie « hexagonale » les travaux relatifs aux régions périphériques, en particulier ceux qui touchent aux principautés rebelles à la centralisation monarchique.

L'intérêt du livre demeure donc entier. On ne saurait oublier qu'à sa date de parution (1970), l'histoire politique vivait encore très largement sur les acquis de Lavisse et de Glotz, qui, sans ignorer la Bretagne, ne pouvaient s'empêcher d'en analyser l'histoire dans une perspective nationale française, avec tout ce que cela implique d'à priori et de condescendance. M.Jones fait justice de l'image négative de Jean TV, élaborée avant l'Entente cordiale, dans un milieu traditionhellement

;. l.Oxfbrd, Oxford University Press, 1970. 2 Recueil des actes de Jean IV, duc de Bretagne, 1357-1399, éd. M. Jones, 2 vol., Paris, Klincksieck, 1980-1983 Recueil des actes de Charles de Blois et Jeanne de Pmthièvre, duc et duchesse de Bretagne, '341-1364, éd. M. Jones, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1996.

3, M.Jones, The Création of Brittany. A Late Médiéval State, Londres et Ronceverte, The Hambledoii Press, 1988,

?• E faut souligner cependant que l'argumentation générale de M.Jones a été reprise par certains auteurs,: qui s'y rallient au moins partiellement. Cf. H. Martin, J.-P. Leguay, Fastes et malade la Bretagne ducale, 1213-1532, Rennes, Ouest-France, 1981, p. 120-130 ; F. Autrand, Charla V le Sage, Paris, Fayard, 1994, notamment p. 595-597.


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hostile à la « perfide Albion », et véhiculée en Bretagne par La Borderie et ses émules 5, qui voyaient en lui le cheval de Troie des Anglais en France, le « triste sir John of Mountford », égaré par « la vertu corruptrice du virus anglais »' et en conséquence « valet » du roi d'Angleterre, « prêt à égorger la France sur son ordre », lamentable acteur d'un « écoeurant spectacle » 6. Ce Jean TV anglophile, voire « anglomane », dominé par ses passions, élevé en Angleterre, marié deux fois à des Anglaises, soutenu financièrement et militairernent par Edouard TTL, n'aurait été, une fois rétabli sur le trône de Bretagne, qu'une marionnette aux fils tirés par son ancien tuteur qui l'aurait utilisé pour affaiblir davantage encore le royaume de France tombé au fond du gouffre après Crécy, Poitiers et Calais.

Au prix d'une analyse convaincante, fondée sur une documentation en partie anglaise — donc moins facilement accessible aux chercheurs continentaux - mais également française et bretonne, qu'il domine parfaitement et dont il excelle à exploiter le moindre détail, M. Jones dégage avec force la ligne politique dominante du règne, celle d'une recherche de l'indépendance, qui lui commande de prendre ses distances aussi bien avec les Plantagenêts qu'avec les Valois. Cette dérive indépendantiste a d'ailleurs des antécédents et n'a pas attendu la guerre de Succession (1341-1364) pour se manifester puisqu'on en saisit les manifestations dès le règne de Jean III (1312-1341), et sans doute bien plus tôt (chap. 1). Ce sont donc les circonstances, le contexte de crise et l'affaiblissement des grandes monarchies, qui permettent à Jean IV de s'avancer plus avant dans la voie de ses prédécesseurs. M. Jones en veut pour preuve la composition de l'entourage ducal après la bataille d'Auray (1364) qui, contrairement à une idée reçue, toujours tenace, ne compte qu'une minorité d'Anglais, plus nombreux dans l'Hôtel — où leur influence n'est pas négligeable, il est vrai - que dans le Conseil, Heu de la décision politique, largement ouvert par le duc, non seulement à ses fidèles dans l'adversité, mais aussi aux représentants de la faction ennemie, celle des Penthièvre, des hommes davantage tournés vers le royaume de France, assurément peu suspects de parti pris anglais. De même, la reprise en main du duché et la remise en route ou la création de l'appareil administratif ne doivent pas grand-chose à l'éducation du jeune prince ni au modèle anglo-saxon, et restent fidèles à la tradition bretonne ou à l'exemple français qui avaient prévalu à l'âge précédent De ce point de vue, M. Jones insiste sur la concomitance de l'émergence des structures gouvernementales princières en Bretagne et dans le reste du royaume (Bourgogne, Berry, Bourbonnais, Anjou...), rejetant toute idée de retard breton, à plus forte raison celle d'archaïsme institutionnel (chap. TT).

L'apport essentiel du livre tient certainement à la dissection « au scalpel », dans la tradition de l'érudition universitaire, de l'évolution des relations entre le duché et ses partenaires politiques. Loin d'opposer une première époque au cours de laquelle le duc aurait été dominé par son anglophilie supposée (1364-1373), qui lui aurait aliéné la sympathie des Bretons et l'aurait conduit à un nouvel exu (1373-1379), et une seconde période où, dégagé de la gangue anglaise et réconcilie avec l'aristocratie locale, il aurait seulement cherché à affirmer sa différence avec la France royale (1381-1399) sans se compromettre avec le camp anglais, M.Jones démontre que la ligne politique de « son »duc n'a pas fondamentalement varie. Tout son règne a été dominé par le souci des intérêts de sa principauté qui ns5.

ns5. De La Borderie, B. Pocquet, Histoire de Bretagne, 6 vol., Rennes, Plihon & Hommay, 1898-1914, en particulier le chapitre 1 du tome IV, p. 13-26, dont les sous-titres - L'tmglomanu di Jean IV, Trahison masquée envers la France, Trahison découverte, Le châtiment - indiquent clairemen l'orientation du propos.

6. Id., ibid, t. IV, p. 19-24, desquelles sont extraites toutes ces expressions.


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quait d'être broyée à tout moment dans l'affrontement des grandes nations. En fait, il n'a pas toujours le choix de ses .alliances, mais agit souvent dans l'urgence, sous la contrainte, adhérant à un camp pour survivre, quitte à l'abandonner une fois l'alerte passée, politique de bascule dans laquelle devait passer maître son fils Jean V (1399-1442). Ainsi s'expliquent les deux hommages ambigus de 1366 et 1381 au roi de France, soumission apparente, mais limitée par l'absence de serment de fidélité et de reconnaissance écrite d'une quelconque ligesse. Ainsi s'expliquent la relative mise à l'écart des agents anglais et l'entrée au conseil des adversaires politiques d'hier. Ainsi s'expliquent enfin le traité d'alliance de 1372, tant décrié par l'historiographie traditionnelle, et plus encore les relations suivies avec l'Angleterre, même après 1381, dans un contexte général de normalisation des. rapports franco-bretons. En 1372, comme en 1387-1388 et 1392-1393, Jean IV cherche à échapper à l'emprise française, qu'elle soit directe ou qu'elle utilise Je truchement d'Olivier de Clisson, vecteur de l'influence royale dans le duché leader d'une aristocratie rétive à la centralisation ducale (fiscalité, justice), sensible à la propagande et à l'argent du roi de France —, à chaque fois, il entend faire garantir par le roi d'Angleterre, dans le cas où celui-ci deviendrait roi de France, la souveraineté du duché. Point de sentiment dans tout cela, mais « froide négociation », « concessions apparentes », « défi renouvelé », insiste M. Jones qui préfère voir dans Jean IV l'homme du calcul, l'adepte d'une conception de l'État et du prince caractéristique de la fin du Moyen Age, dont Machiavel devait faire la théorie un siècle plus tard (chap. III, IV, V).

A cette démonstration solidement argumentée, l'historien ajoute deux volets qui renforcent son propos. D'une part, en prenant pour modèle l'occupation anglaise à Brest, il brosse une fresque plus large et fait le point sur les méthodes mises en oeuvre par l'occupant, à Brest, à Bécherel, au Collet, pour autofinancer une guerre qui coûte cher au trésor anglais (chap. VI). D'autre part, il analyse en détail; la documentation concernant les terres bretonnes d'outre-Manche, ç'est4-dire pour l'essentiel l'honneur de Richemont (Richmond), dont les ducs de Bretagne portent le titre même quand ils n'en ont pas la possession effective (chap VII)- L'étude des rapports controversés du duc avec l'occupant et celle des efforts déployés pour récupérer un honneur confisqué chaque fois qu'il donne des gages,de trop, bonne entente avec le roi de France, la mise en évidence d'un « lobby breton » en Angleterre apportent également à la compréhension d'un règne qu'on ne peut décidément pas se contenter de résumer en phrases sommaires et définitives.

Complété par des appendices documentaires bien venus, assorti d'une bibliographie actualisée et d'un riche index onomastique et analytique, le livre de M. Jones ne manque pas de souffle. On regrettera seulement que, signe des temps - ceux de 1970 - la part faite à la présentation graphique et cartographique des résultats soit trop chichement mesurée, ce qui conduit à des accumulations de données chiffrées, parfois pénibles à suivre, dans certains chapitres (VI et VII en particulier). Quelques négligences de forme, imputables à l'éditeur qui n'a pas poussé jusqu'au bout la logique de l'adaptation du texte aux usages français ■-, coquilles orthographiques et nombreuses capitales parasites (Roi, Duc, Archevêque...), absence de mise en conformité de la liste des noms propres de a dex avec les normes françaises de l'ordre alphabétique (les noms de famille en Vu, Des et en Le, La, Les ne sont pas à leur place), non-respect des règles d'édition de textes préconisées par l'École des Chartes (accentuation, apostrophes, majuscules;..); traduction approximative de certains noms de lieux (Miniac juxta Bécherel, pour Miniac-sous-Bécherel, Benasté pour La Benâte) - auraient pu être facilement évitées et irritent parfois le lecteur. Plus gênants, certains «dérapages» de traduc-


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tion peuvent induire en erreur quiconque ne dispose pas du texte original. Les sécheries ne sont pas des « usines productrices de poisson séché » (p. 32) ; les « brefs », ou taxes de navigation, for sale outside the limits of the Duchy sont vendus hors du duché (à Bordeaux et à La Rochelle) et ne servent pas « pour les ventes hors du duché », bien au contraire (p. 48). De même, les institutions et le vocabulaire technique médiéval ne sont pas toujours bien traités : mieux vaut parler de 1' « audition » des comptes à la Chambre ou à l'Échiquier que de leur « audit », terme qui a pris un autre sens dans notre langue (l'anglais audit est ici un faux ami, p. 49 et autres), traduire accounts par « compte » plutôt que par « rapport » (p. 58), taxation est mieux rendu par « fiscalité » que par « taxation » quand le mot se réfère à la généralisation de l'impôt ducal (p. 72). Pantry, Poulterer's department et Scullery, qui désignent des métiers de l'Hôtel, correspondent à l'ancien français « Panneterie », « Pouleterie » et « Esculerie » (service de la vaisselle), et ne peuvent être traduits par « Garde-Manger », « Volaille » et « Arrière-Cuisine » (p. 63). Liège signifie « lige », préférable à « suzerain », quand le terme qualifie l'hommage (p. 68) ; le brisage désigne le droit de « bris » et non de « brisage », pratique bien identifiée sur les côtes occidentales au Moyen Age (p. 116), et Y indenture anglaise est généralement francisée en « endenture » et non en « indenture » (p. 158). Quand on se situe dans l'univers seigneurial, il faut préférer « rentes » à « loyers » (rents), et traduire tenure par « fief» ou « tenue », et non par « tenure », tenant par «vassal » et non par « tenancier », lorsqu'il s'agit de domaines et de dépendants nobles, non de paysans.

Ces « faux pas », excusables car ils révèlent les traquenards de la traduction, notamment la difficulté à retrouver, derrière le mot traduit par un historien étranger travaillant sur un domaine linguistique qui n'est pas le sien, la forme primitive du moyen français, sont heureusement limités et le travail accompli par Nicole et Jean-Philippe Genêt, qui réunissent les compétences de la linguiste et de l'historien linguiste, est tout à fait remarquable dans l'ensemble. Il a l'immense mérite de rendre accessible, au-delà des cercles spécialisés, une riche synthèse qui, malgré son âge, n'a guère pris de rides et qui donne de l'action politique des ducs de Bretagne une vision renouvelée et nuancée que la science historique nationale n'a plus aucune raison de ne pas prendre en considération.

Jean KERHERVÉ.

Luis Vicente Diaz Martin, Los origenes de la Audiencia Real de Castilk, Sevilla, Universidad de Sevilla, 1997, 244 p.

Luis Vicente Diaz Martin présente la gestation de l'Audience royale de Castille, dans le cadre de la genèse de l'État moderne, grâce à une centaine de pièces justificatives qui attestent d'un phénomène de « cristallisation » institutionnelle. En d'autres termes, l'Audience ne naît pas, elle émerge au cours d'un processus de visibilité, qui correspond à une autonomisation croissante de l'institution par rapport au cadre domestique de l'exercice du pouvoir, dans lequel prenait place 1 acte d'audience.

La tradition historique considère les Cortes de Toro, en 1371, comme lacté de naissance officiel d'une institution autonome. C'est à cette date en effet que l'Audience est dotée de ses principes organisateurs : sept oidores (dont trois évêques), chargés de recevoir les peticiones, trois jours par semaine (lundi, mercredi et vendredi), secondés par six secrétaires. En fait, on se contente de transformer une ins-


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titution de facto tn institution de iure, en passant sous silence la période de gestation du tribunal. Celle-ci peut être envisagée en deux temps : une fixation progressive des règles de fonctionnement sous le règne d'Alphonse XI (1312-1350), puis une période d'instutionnalisation rapide sous celui de Pierre Ier (1350-1369). Soit une période d'une trentaine d'années au cours desquelles on passe de l'acte d'audience à l'Audience royale, sans qu'il soit aisé de restituer la chronologie en raison des destructions documentaires provoquée par la victoire trastamare en 1369.

En fait, les origines de l'Audience royale renvoient à une tension gênante du point de vue du pouvoir. Preuve d'une maturation de l'appareil d'Etat, de la nécessité d'allier à la fois l'exercice personnel de la justice au principe de la collégialité de la décision de justice, la création de l'Audience renvoie aussi à une insuffisance royale : face à une sollicitation accrue, le roi se voit contraint de déléguer l'exercice; de sa justice à un groupe d'experts, qui agissent collégialement, sans pour, autant être indépendants. L'aveu d'une présence du roi devenue moins indispensable au fonctionnement du gouvernement peut être lourde de conséquences, surtout dans des périodes de contestations comme la seconde moitié du xrv 0 siècle. C'est.ainsi que l'entrée du terme oidores dans le vocabulaire politique et juridique, aujcpurs du règne d'Alphonse XI, accrédite l'idée d'une délégation de plus en plus fréquente, mais occultée par l'indéfinition et l'anonymat dans lequel sont confinés ces experts lors de l'aurhentification des actes. Présents lors de l'élaboration, ils s'effacent devant le roi ou encore devant ses grands officiers.

Les Cortes de Valladolid, en 1351, prennent une importance toute particulière, car c'est à cette occasion qu'est expédié le premier acte sur décision directe de l'Audience. La volonté de clarifier les relations entre gouvernement et gouvernés, notamment du point de vue fiscal, entraîne une activité intense et la nécessité de faire appel à un personnel spécialisé, pour faire face à l'engorgement administratif dans lequel est placée la couronne. Toutefois, Pexpéclition des actes se fait sous l'autorité de Yakalde, des notaires de Gastille, de Léon ou d'Andalousie ou encore du Chancelier. Ce n'est qu'en 1352, moment où le roi n'est plus à Valladolid mais que se poursuivent les vérifications et les enquêtes, que le terme oidor acquiert sa spécificité. Il s'attache à une personne, cesse d'être accidentel et renvoie à des pouvoirs spéciaux qui permettent l'expédition des confirmations en dépit de l'absence du roi. Désormais, seule l'Audience peut revenir sur ses propres décisions (1354) et l'habitude est prise d'expédier les actes au nom de deux oidores (1357).

Toutefois, l'autonomie croissante de cet appareil judiciaire se heurte, en 1359, au tournant autoritaire voulu par Pierre I". Ce faisant, la définition et l'expression d'un espace juridictionnel propre échouent face à la volonté royale de placer au-dessus sa décision souveraine. En ce sens, l'Audience n'est pas un tribunal suprême de justice mais simplement un organe suprême d'appel, dont l'enracinement se passe d'une réglementation précise. En revanche, Pattribution W titré d'oidor à des fidèles prouve la place éminente acquise par cette nouvelle msfitùtion de la couronne. Place reconnue pour sa haute qualification comme lé prouve l'intervention d'oidores comme notaires dans certaines réclamations en 1360: '

., .A.partir de 1365, l'Audience disparaît de la documentation, en raison de la dësinttégration du royaume et de l'inutilité d'obtenir dès sentences favorables d'un roi dont la position était fragile. Si le changement dynastique n'entraîne pas de rupture institutionnelle, en 1369, il permet néanmoins une instrumentalisation de "Audience. La « création » de 1371 semble dès lors se situer dans le cadre d'une récupération politique, qui permet à Henri II de passer pour le restaurateur de 1 ordre, sans renier l'héritage institutionnel.

François FORONDA.


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La prédication en pays d'oc (XIF-début XV siècle), Cahiers de Fanjeaux, n° 32, Toulouse, Privât, 1997, 428 p., et La Parole du, prédicateur, V-XV siècle, études réunies par Rosa Maria Dessi et Michel Lauwers, Nice, 1997 (« Collection du Centre d'études médiévales de Nice », vol. n° 1).

Les travaux sur la prédication médiévale ne cessent de fleurir comme l'atteste la publication simultanée de ces deux volumes, lesquels plongent leurs racines dans une tradition historiographique déjà ancienne dont la vitalité s'est affirmée tout spécialement depuis les années 1970. En retenant ce thème pour l'une de leurs rencontres annuelles, les organisateurs des colloques de Fanjeaux sont venus combler une lacune paradoxale : en effet, alors que c'est en pays d'oc que naquit l'ordre des Prêcheurs, l'histoire de la prédication méridionale s'est vue quelque peu délaissée par les historiens en comparaison de ce qu'il en a été dans les pays d'oil étudiés par Hervé Martin pour la fin du Moyen Age et par Jean Longère, Louis-Jacques Bataillon ou Nicole Bériou, entre autres, pour le milieu parisien des XIIe et XIIIe siècles. Les sources manqueraient-elles ? Même si la documentation ne présente pas une abondance analogue à celle des régions septentrionales, elle ne demande qu'à se voir sollicitée, ainsi que le démontrent ces quinze études, qui sont loin d'épuiser le sujet, de l'aveu même de Michel Zink, en conclusion. Pour mieux cerner les éventuelles spécificités méridionales, en les confrontant aux lignes de force dégagées pour le Nord ou l'Italie, la matière se trouve répartie en trois thèmes : la prédication au temps de la croisade ; la pastorale mendiante ; les prédicateurs et leur public. Pour sa part, la rencontre organisée à Nice par Rosa Maria Dessi et Michel Lauwers adopta une perspective différente, non plus géographique mais thématique, resserrée sur l'étude du discours tenu par les prédicateurs, ce que marque le libellé du titre exprimé au singulier, comme le souligne Nicole Bériou en conclusion : il s'agit de cerner, dans un monde profondément marqué par l'oralité, en quoi la parole du prédicateur se distingua de celles qui émanèrent d'autres groupes sociaux, à condition toutefois de parvenir à la décrypter en déjouant l'écran des témoignages écrits par lesquels elle se livre à l'historien. Quinze études se sont prêtées à ce projet, lesquelles se répartissent sur l'ensemble de la période médiévale, à l'exception, soulignée par les organisateurs, des temps carolingiens : mais, selon Nicole Bériou, il n'est pas sûr que l'évolution générale en ait été sensiblement modifiée. En dépit des différences qui séparent leurs points de départ, les problématiques dégagées par ces deux rencontres se font suffisamment écho pour justifier, semble-t-il, un compte rendu commun.

Chacun des deux volumes consacre une large place à l'identité de ceux qui détinrent ce « ministère de la parole », lequel ne saurait se réduire, rappelle Jean-Louis Biget en présentation du Cahier de Fanjeaux, à Y « éloquence de la chaire ». Confiée aux apôtres et à leurs successeurs, le pape', les évêques et le clergé séculier, cette tâche ne fut pas ignorée du monde monastique dont ce n était pourtant pas la fonction première : la participation des moines à la prédication n'alla pas de soi, mais leur ténacité à y prétendre, soutenue, dans le cas de Cluny, par la conviction de se confondre avec la « République de l'Église entière », les

1. Il y est astreint quarante fois par an ; il peut se faire remplacer, s'il le souhaite, mais exclusivement par un cardinal, seul autorisé à prêcher en sa présence (B. Guillemain, Caftim de Fanjeaux).


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conduisit à contribuer à l'action pastorale « en retrait »2 par l'élaboration à l'intention des séculiers de dossiers spécialisés ou de recueils de récits édifiants promis pour certains à un beau succès, tel le Livre des Merveilles de Pierre le Vénérable 3. Lé monde des chanoines, qui conjugue vie contemplative et cura animarum, participa de plein droit à cette prise de parole 4, rejoint par les Cisterciens, dont Hélinand de Froidmont 5 : ces derniers y furent poussés, en dépit de leur farouche retrait du monde, par l'urgence de la lutte contre l'hérésie avant que n'apparaissent les nouveaux ordres dits « mendiants » qui firent de la parole leur vocation propre. Mais il est une catégorie d'hommes de religion pour lesquels l'affaire fut plus délicate — les ermites, par nature inclassables mais intimement liés à la prédication. Bien que nourrie d'une relation singulière à la parole divine, leur attitude aurait été, à cet égard, moins en rupture avec les usages du temps qu'il n'a été dit 6. Et il en irait de même pour les communautés dissidentes où les prises de parole revêtirent fréquemment les « formes cultivées dans la grande Église », non sans, se démarquer quant au fond7... Présentée par le Nouveau Testament comme un devoir qui incombe à tous les fidèles, la transmission de la parole de Dieu devait-elle se voir cantonner au monde des clercs ou ne pouvait-elle pas être également assurée par les laïcs ? La question prit un relief tout particulier durant la seconde moitié du Moyen Age. En réponse, le magistère aurait élaboré la distinction entre praedicaùo et exhortatio, laquelle ne semble guère avoir été opérante, passé peut-être quelques expériences chez les pénitents italiens au xnT siècle 8. En revanche, il est clairement établi que l'Italie du XVe siècle a connu des prédications laïques 9, tout comme l'Angleterre au temps des Lollards 10 : encore convient-il de manier avec prudence un concept qui recouvre, à partir du xm° siècle, une réalité formelle très codifiée.

Là définition de Vars praedkandi, située d'emblée au coeur des interventions du colloque de Nice, revient pourtant de manière récurrente au fil des communications des journées de Fanjeaux, ainsi que le souligne leur conclusion. Cette parole, qui n'épuise pas à elle seule les formes du prosélytisme, s'avère complexe : bien que les maîtres parisiens l'aient endiguée à partir du XHT siècle dans des usages rhétoriques fort précis 11, elle ne devait pas nécessairement être une «parole destruction et de persuasion » mais en premier lieu « s'adresser au coeur » 12, parole inspirée, soufflée par l'Esprit au prédicateur comme elle le fut aux apôtres lé jour de la Pentecôte. Or, c'est précisément au fil de sermons délivrés à l'occasion de cette fête que les orateurs s'expliquèrent le plus régulièrement sur la manière dont ils concevaient leur fonction... ; et pour donner à ces mots venus du Ciel et propres à y conduire une valeur qui les distingue de toute autre rhétorique, ils eurent fréquemment recours à l'image des langues de feu 13. Pourtant,

'2. J.-P- Weiss, La parole du prédicateur.

3. D. Iogna-Prat, La parole du prédicateur.

4. J. Moran, Cahiers de Fanjeaux.

5. B. M. Kienzle, Cahiers de Fanjeaux. ■-• 6. P. Henriet, La parole du prédicateur.

7. J. Duvernoy, Cahiers de Fanjeaux.

8. M. Lauwers, La parole du prédicateur. 9'. R. M. Dessi, La parole du prédicateur.

10. S. Forde, La parole du prédicateur.

11. On renvoie sur ce point notamment à la thèse d'État soutenue par N. Bériou, dont la publication ne saurait tarder : La prédication effective à Paris au XIII siècle, thèse de doctorat d'État soutenue le samedi 1er juin 1996 à l'Université de Paris IV - Sorbonne.

12. N. Bériou, La parole du prédicateur.

13. S. Vecchio, La parole du prédicateur.


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l'institution n'accepta pas sans difficulté ces «propos de feu», tenus par l'un ou l'autre prophète, qui se voulait directement éclairé par le Ciel, tel Robert d'Uzès 14. C'est pourquoi les théologiens épiloguèrent à l'envi sur la place respective du mérite et de la grâce dans les talents des prédicafeurs 15 : l'idéal était de conjuguer les deux, comme l'illustra brillamment saint Thomas d'Aquin donné en exemple peu après sa canonisation en 132316. Et que l'École ait eu tendance à privilégier le premier terme n'empêcha pas les fidèles de porter leurs faveurs à ceux qu'habitait manifestement l'inspiration, tels les saints Bernard de Clairvaux, Vincent Ferrier ou Bernardin de Sienne, quitte à les écouter s'exprimer dans une langue qui n'était pas la leur.

Le charisme du prédicateur n'éclipse pourtant pas le contenu de son propos : moins présent dans les communications du colloque de Nice, en raison même de sa problématique, il se trouve en revanche beaucoup plus abondamment abordé par les articles du Cahier de Fanjeaux dont l'un des axes portait sur la croisade. Même si, au total, peu de textes furent conservés pour le royaume de France, la croisade albigeoise inspira bien des orateurs qui se fondèrent sur les prédications auxquelles avaient donné lieu celles de Jérusalem, sans hésiter à user d'un verbe violent, peut-être d'autant plus aisément qu'ils se situaient loin du front 17. L'Italie connut aussi pour sa part ce constant souci de la lutte contre l'hérésie, menée avec détermination tout au cours du XIIIe siècle par l'ordre dominicain, à l'aide d'un discours très argumenté, dont le contenu eut tendance à devenir plus « contemplatif du dogme » durant les deux derniers siècles du Moyen Age 18. Mais la prédication méridionale, du moins en France, ne saurait se résumer à la lutte contre les déviances dont, à suivre J. Paul, les historiens auraient tendance à majorer l'importance. L'analyse des statuts synodaux 19 tout comme celle de la prédication tenue dans les universités méridionales 20 ou des sermons délivrés par saint Bonaventure à l'occasion de ses passages dans la région attestent le souci d'une éducation générale du peuple à la foi chrétienne ainsi que la volonté, chez le ministre franciscain, de proposer à ses frères « un modèle de vie religieuse répondant aux exigences les plus hautes », gage assuré de la reconquête des nouvelles générations 21. Pour mieux être entendus, de longue date, les prédicateurs se soucièrent d'émailler leurs propos d'anecdotes susceptibles de les fixer dans l'esprit de leurs auditeurs, ainsi qu'il ressort de plusieurs exemples dans l'un et l'autre volume. Une telle préoccupation anima déjà le pape Grégoire le Grand 22, dont le zèle pastoral n'est plus à démontrer, ainsi que Pierre le Vénérable lorsqu'il rédigea son Livre des Merveilles. Pour des époques plus tardives, les historiens se sont plu à célébrer le succès des exempla, rassemblés en recueils à l'intention des prédicateurs : si les reportations de sermons attestent qu'ils ne furent sans doute pas aussi présents qu'on avait cru pouvoir le soupçonner, plusieurs recueils méridionaux d'historiettes ou de sermons modèles semblent rétablir un certain équilibre en leur faveur, en raison notamment du profond enracinement local de leurs références géographiques, sociales ou culturelles qui font appel à une nécessaire complicité avec l'auditoire 23.

14. P. Amargier, Cahiers de Fanjeaux.

15. C. Casagrande et F. Morenzoni, La parole du prédicateur.

16. B. Lavene, Cahiers de Fanjeaux.

17. C. Muessig et N. Bériou, Cahiers de Fanjeaux.

18. L. Gaffuri, La parole du prédicateur.

19. J. Longère, Cahiers de Fanjeaux.

20. J. Verger, Cahiers de Fanjeaux.

21. J. Paul, Cahiers de Fanjeaux, et spécialement p. 155.

22. B. Judic, La parole du prédicateur.

23. M.-A. Polo-de-Beaulieu, I. Rava-Corderi et H. Gilles, Cahiers de Fanjeaux.


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De la question du contenu, la réflexion glisse vers celle de la réception du message. Lui apporter réponse suppose de solliciter les sources armé d'inventivité. C'est ce qu'a tenté de faire Ch.-M. de La Roncière pour le contado florentin 24, servi, il est vrai, par des sources d'une exceptionnelle richesse. Pour cerner la pastorale menée par les Dominicains en cette région, dans la variété de ses initiatives et l'inégalité du traitement qu'elle accorda aux bourgs et aux villages, il scruta l'implantation de leurs couvents et hospices, la provenance des legs dont ils bénéficièrent, la diffusion du prénom Dominique ainsi que l'origine géographique des frères entrés au grand couvent florentin de Santa Maria Novella. D'autres signes de l'attachement des fidèles à la «parole du prédicateur» - mais entre l'intérêt et l'assimilation le fossé est grand ! - se trouvent dans les archives urbaines montpelliéraines qui font écho à ce que l'ouvrage d'Hervé Martin 25 avait bien mis en évidence pour les villes de langue d'oil. Les lourds devoirs qui incombèrent aux consuls en matière d'organisation et d'audition de sermons se feraient l'expression, plus, que d'une « religion civique », de l'impérieuse nécessité de veiller au salut spirituel de la ville autant qu'à sa protection matérielle, conformément à la mission fixée par l'Église à tout puissant26...

Pour se distinguer d'autres discours, la «parole du prédicateur » put s'appuyer sur l'identité de ceux qui la répandaient, sur les règles rhétoriques qui la guidaient, sur la parole divine, enfin, dont elle s'inspirait, affirmée comme référence de tout verbe 27, mais aussi, de manière plus anecdotique, sur les circonstances qui l'entouraient, intimement associées, du moins dans le premier millénaire du christianisme, au déroulement du calendrier liturgique. Mais à la fin du Moyen Age, la concurrence d'autres discours s'affirma pour le prédicateur avec une acuité ravivée, alors que de nouvelles formes de rhétorique se trouvaient mises en valeur par les courants humanistes. Le défi sembla d'autant plus difficile à relever que la parole au prédicateur eut tendance à se détacher du cadre liturgique et de la ritùalisation qui l'avaient accompagnée jusqu'alors 28, pour prendre place dans les lieux publics, hors des églises, et en des circonstances guidées par les aléas de l'histoire locale. A cela s'ajouta la conviction de plus en plus largement partagée par les fidèles que l'Esprit souffle où il veut... La parole du prédicateur devait se situer au coeur de l'enjeu des réformes.

Catherine VINCENT.

Michelle Fournie, Le Ciel peut-il attendre? Le culte du Purgatoire dans le Midi de la France (1320 environ- 1520 environ), Paris, Cerf, 1997, 586 p. («Histoire religieuse de la France», n° 11).

Dans la foulée d'études pionnières consacrées à l'histoire de la mort ou des comportements face à la mort, plusieurs historiens n'hésitèrent pas à s'engager sur la voie ouverte, tout en déplaçant leur champ d'observation en direction des morts. Aux côtés de l'ouvrage de Michelle Fournie, et en amont de sa problémaH-

problémaH- de La Roncière, La parole du prédicateur.

25. H. Martin, Le métier de prédicateur, 1350-1520, Paris, Le Cerf, 1988.

26. J.-A; Dérens, Cahiers de Fanjeaux, et spécialement p. 358-360.

27. E. Artifoni et A. Guerreau-Jalabert, La parole du prédicateur.

28. A cet égard, R. Rusconi s'appuie, avec prudence, sur le témoignage de l'iconographie ; La parole du prédicateur.


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tique, citons la thèse Michel Lauwers 1, La mémoire des ancêtres, le souci des morts, où se trouve décomposé le mécanisme qui présida à l'avènement de ce « souci des morts » dont Michelle Fournie décrit ici les développements méridionaux. Dans l'un et l'autre cas, nouvelle preuve de la fécondité du champ abordé, la part faite aux pratiques vient en utile contrepoint au grand livre de Jacques Le Goff, La naissance du purgatoire, qui introduisit les mutations de l'Au-delà dans les études médiévales.

Centrée sur le Midi languedocien, sans ignorer les études consacrées auparavant aux régions provençale 2 et dauphinoise 3, la recherche de Michelle Fournie procède en deux temps et selon une méthode régressive. Elle s'ouvre sur le constat de la remarquable diffusion des formes de dévotion consacrées aux âmes du Purgatoire, avant d'aborder, dans un second temps, la question de l'élaboration doctrinale qui prépara une telle explosion.

L'avènement de ce que l'auteur nomme ce nouveau « culte des âmes du Purgatoire »4 fait l'objet d'une longue enquête, fondée principalement sur les sources de la pratique, dont l'abondance en cette région rendrait envieux les historiens qui se sont hasardés en ce domaine sous d'autres deux ! Si le témoignage de la prédication (chap. 1) demeure encore modeste, celui de l'iconographie (chap. 11) s'avère d'une remarquable richesse et frappe par la précocité de ses éléments, lesquels permettent de mieux cerner 1' « image » du Purgatoire : un lieu imprécis et dépourvu de pittoresque —, un lieu ouvert, décentré vers le Paradis et dont on sort, porté par des anges, grâce aux suffrages des vivants —, un lieu, enfin, qui trouva sa place dans l'iconographie chrétienne en association avec le Jugement dernier, la Passion — l'inépuisable source de bienfaits — ou le thème des vices et vertus. Puis vient la pièce maîtresse de la démonstration, les monographies successives (chap. IH à VU) de plusieurs Bassins du Purgatoire, ces associations de prêtres voués à la prière en faveur des âmes du Purgatoire et qui, à Lavaur, Toulouse, Cordes et Lectoure, ont laissé de remarquables archives comptables. Ces dernières permettent à Michelle Fournie de mettre en valeur l'originalité de ces nouveaux corps, qui ne peuvent s'assimiler à des confréries et se rapprocheraient davantage des méparts bourguignons 5 : en effet, bien que les Bassins partagent avec les confréries la préoccupation commune d'une prière pour les défunts, ils ne comportent aucune dimension d'entraide fraternelle entre vivants et rassemblent uniquement des prêtres. Présents dans de nombreuses paroisses méridionales, tant urbaines que rurales, les Bassins, qui doivent leur nom au plat de quête grâce auquel ils récoltaient leur principal revenu, paraissent fort bien intégrés dans la société : ils furent fréquemment gérés en relation avec les consulats et la trésorerie qu'ils accumulèrent les conduisit à jouer un rôle non négligeable dans le développement du crédit

1. Michel Lauwers, La mémoire des ancêtres, le souci des morts : morts, rites et société au Moyen Agt (diocèse de Liège, XT-XI1T siècles), Paris, Beauchesne, coll. «Théologie historique», 1997, 538 p.; préface de Jacques Le Goff.

2. J. ChifFoleau, La comptabilité de l'au-delà : les hommes, la mort et la religion dans la région d'Avignon à la fin du Moyen Age, Rome, École française de Rome, 1980.

3. P. Paravy, De la Chrétienté romaine à la Réforme en Dauphiné, Rome, École française de Rome, 1993, « Collection de l'École française de Rome», n° 183, 2 vol.

4. Quand bien même la distinction eût été peu claire dans les esprits des fidèles au Moyen Age, l'expression « culte des âmes du Purgatoire » paraît sujette à caution : sauf exception, la prière (notamment les messes) n'était pas adressée aux âmes du Purgatoire, comme elle pouvait l'être à Dieu ou pour solliciter l'intercession d'un saint, mais en leur faveur, pour soulager leurs souffrances.

5. Robert Folz, Le mépart dans les églises bourguignonnes, Mémoires de la Société pour Inisiom du Droit et des Institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, 24, 1963, p. 229-245.


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rural (chap. Vlil). Ces nouvelles formes de dévotion parvinrent à se frayer une place au sein des lieux de culte, dans des chapelles que Michelle Fournie est patiemment parvenue à localiser (chap. LX). Mais les prêtres du Purgatoire, de plus en plus nombreux, suscitèrent des réactions d'hostilité au sein même du clergé, spolié dans ses droits ; au tournant du XVe siècle, les évêques réformateurs en vinrent à préconiser la limitation numérique de leur recrutement et leur soumission au curé de leur paroisse d'implantation (chap. X). Quant aux réformés du XVIe siècle, ils dénoncèrent sans relâche de telles pratiques, certes en raison des abus auxquels elles donnaient lieu, mais plus encore, semble-t-il, parce qu'elles paraissaient totalement étrangères à la perspective d'une justification par la foi.

Pour rendre raison du succès de cette dévotion nouvelle, par ailleurs fort circonscrite dans l'espace, du moins aux temps médiévaux, et dépourvue de tradition théqlogique à l'orée du XIVe siècle (chap. XI), Michelle Fournie a réuni un riche ensemble de témoignages qui, des registres d'inquisition (chap. XII) aux récits de revenants et voyages dans l'Au-delà (chap. XTTi), en passant par les sermons et les traités théologiques (chap. XTV et XV), attestent la vitalité des débats méridionaux sur la question du salut de l'âme et de la résurrection des corps, lesquels, à l'en ctoiréj auraient occupé dans les conversations du XIVe siècle la place de la gastronomie du du sport de nos jours (p. 523). L'implantation méridionale des courants hérétiques ou contestataires — Vâudois, Cathares ou Spirituels et leurs amis Béguins — aurait en effet stimulé la réflexion sur la destinée humaine, ou, à tout le moins; permis, par divers canaux, d'en garder la trace. Et la réponse à ces «erreurs » serait à l'origine du vif débat qui surgit autour du problème de la vision béatifique et secoua les milieux théologiques et pontificaux après la prise de position de Jean XXII : le pape quercinois, d'après l'auteur, en serait venu à refuser toute vision de Dieu aux élus avant l'heure du Jugement dernier, en opposition aux Béguins qui allaient, eux, jusqu'à la croire possible pour certaines âmes, dès ici-bas. Ce serait alors la bulle Benedictus Deus de Benoît XII, l'ancien évêque de Parmers Jacques Fournier, qui, en mettant fin au débat, serait à l'origine des efforts déployés par les évêques méridionaux pour promouvoir le Purgatoire (chap. XVI et XVII), par les textes, les images et la liturgie en créant, notamment, ces quatre « fêtes des âmes » qui suivent de près les quatre grandes fêtes chrétiennés: INoëL Pâques, Pentecôte et Toussaint.

Le remarquable dossier réuni par Michelle Fournie ne peut qu'emporter la conviction : la notion de Purgatoire connut un incontestable succès dans le Midi aux deux derniers siècles du Moyen Age, un succès qui, s'il est dû à l'action de quelques évêques actifs, ne peut pas s'expliquer sans une adhésion rapide des fidèles. A l'appui d'une telle évolution, Michelle Fournie invoque la crise de l'automne du Moyen Age, source de dislocation des solidarités traditionnelles (p. 527). Or, à supposer qu'elle ait été aussi profonde dès le début du XIVe siècle, il est de fait qu'elle "toucha bien d'autres régions ; de plus, les débats sur les fins dernières avaient débuté dans le Midi bien avant son déclenchement... En outre, il demeure que, sous des termes différents et suivant des modalités peut-être moins novatrices, la prière pour les morts connut une floraison comparable quasiment dans tout l'Occident à la fin du Moyen Age : sans doute conviendrait-il de poursuivre la réflexion en ce domaine à la lumière de la place réservée dans la pastorale à la notion plus générale de Communion des saints, curieusement absente des témoignages ici réunis. La singularité méridionale tiendrait à la précocité de la formalisation en termes de Purgatoire de la solidarité du salut qui unit vivants et morts chrétiens, précocité qui, suggère l'auteur, n'aurait rien de surprenant dans une région travaillée depuis longtemps (XIIe-XIIIe siècles) par la contestation, qu'elle soit hérétique ou anticléricale, et placée sous forte influence avignonnaise. Quant au


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succès de cette formalisation, on le sait, il déborda largement au-delà de la période médiévale et du monde méridional, une fois élagués les abus auxquels a pu donner lieu le développement des Bassins : le Purgatoire a-t-il vraiment mérité d'être qualifié de « véritable cancer de la théologie occidentale » (p. 523) ? Grâce à la riche et stimulante étude de Michelle Fournie, il est manifeste qu'il avait acquis toute sa place dans la pensée et les actes des méridionaux, à la fin du Moyen Age.

Catherine VINCENT.

Alain Talion, La France et le concile de Trente (1518-1563), Rome, École française de Rome, 1997, 970 p., index («Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome », 295).

Cet ouvrage, édition d'une thèse de doctorat de l'Université de Nanterre, reprend à nouveaux frais l'examen d'un poncif de l'historiographie religieuse : la non-participation, voire le dédain des Français pour le concile de Trente. Les manuels d'histoire présentent en effet souvent le concile comme une affaire italoespagnole, dans laquelle la France serait entrée tardivement et seulement pour conserver son caractère catholique. Cette approche, issue des controverses des XVIIe et XVIIIe siècles, n'avait pas transformé l'historiographie récente du concile, en dépit de l'ouverture des archives du Vatican par Léon XIII, il y a un siècle. La cause semblait entendue : les gallicans, accrochés aux Libertés de l'Église gallicane, ne supportaient pas d'entendre parler d'intrusion romaine dans les affaires de l'Église de France. Au temps de l'histoire scientifique, la grande étude d'H. Jedin laissait de côté la France, pour des raisons qui tiennent à la mauvaise connaissance des sources françaises, reconnue par Jedin lui-même. Cette faiblesse, associée à la méfiance viscérale de celui-ci à l'égard de l'impérialisme français sur la Curie, méfiance due à son expérience d'un autre concile, lui a fait minimiser la réalité de l'engagement français à Trente.

Alain Talion explique remarquablement les conséquences des choix de Jedin, dont l'oeuvre pionnière, traduite dans toutes les langues européennes, sauf en français..., a provoqué une distorsion des recherches ultérieures. Ces méprises ont tout de même une explication: la politique plus que fluctuante de la monarchie a l'égard du concile. Elles sont fondées sur un constat : l'originalité des positions ecclésiologiques de l'Église de France. Mais alors, comment expliquer le ralliement des Français ? C'est justement le coeur de l'interprétation d'Alain Talion, ce qui mérite débat : l'Église gallicane fut-elle domestiquée par la monarchie ? Il s'agit donc, au moyen de cette recherche, d'établir des faits : la participation du royaume le plus peuplé d'Europe au concile. Alain Talion montre que, selon les moments, la réalité est plus nuancée que l'abstention pure et simple ou l'alignement inconditionnel de la France sur la ligne de Rome. La France ou les Français sont présents à toutes les phases et dans tous les débats du concile. L'analyse est d'autant plus convaincante qu'elle explique la mise en application rapide des décrets du concile en France, avant même la paix, comme en témoignent nombre de monographies diocésaines. Cette application contraste singulièrement avec les difficultés et les lenteurs de l'adoption officielle du concile lui-même dans la législation française.

Pour ce faire, Alain Talion examine à la fois les sources diplomatiques, les sources conciliaires et les sources romaines. Il dresse une prosopographie des Fran-


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çais au concile. Il y a bien longtemps qu'on n'avait pas observé le croisement des intérêts politiques et religieux dans l'analyse d'un événement majeur. La méthode est solide et les résultats en sont analysés de façon rigoureuse et nuancée. La participation française n'est pas toujours originale en effet ; elle témoigne que la forte conscience de soi gallicane des envoyés français ne les empêche pas de se poser les mêmes questions et d'avoir les mêmes exigences que leurs homologues italiens ou espagnols. Les Français se sont parfaitement intégrés au concile ; ils ont participé à la construction du consensus qui fait la qualité de la réception de ce concile.

Cette thèse se déploie en trois parties, complétées par des annexes formées de tableaux et de textes inédits. La première reconstitue par le menu les rapports entre là diplomatie royale et sa politique religieuse. Le moins qu'on puisse dire est que ces rapports sont complexes, nerveux, incohérents : un véritable mouvement brownien dans lequel personne ne se retrouve, pas plus les ambassadeurs que les historiens. Cette action est anarchique et irrationnelle, à courtes vues, passionnelle en diable ; une véritable diplomatie de la rumeur plutôt que de la raison - mais les autres princes font-ils mieux? —, mais il en jaillit l'idée qu'au bout du compte la monarchie française est incapable d'intégrer le religieux dans sa politique. On a beaucoup mis en valeur en effet, à propos des relations avec la Porte, la modernité française, qui laïcise complètement sa diplomatie. Or tout ceci se déroule tout de même dans le cadre du Concordat, des traditions monarchiques qui assimilent le prince à l'empereur. Si le concile est un moyen de chantage auprès du pape pour le roi de France, c'est peut-être parce que le roi possède bien aux yeux du pape cette qualité de détenteur du glaive temporel, même si c'est à un moindre degré que l'Empereur. Lorsque le pape n'est pas d'accord avec eux, il le dit dans les formes, il prend des précautions qu'il ne prend pas avec les autres princes. Alain Talion démontre que l'activité diplomatique n'est pas aussi sécularisée qu'on le pensait.

C'est Un fait que François Ier ne veut pas que l'Église gallicane soit pleinement représentée à Trente en 1545. Mais la délégation française pressentie n'est pas de niveau aussi minable qu'on l'a parfois dit : Gérard Roussel d'Oloron, Etienne de Poncher ou Louis Guillart ne sont pas n'importe qui et il n'y a pas que des anciens diplomates. Ce sont des fabristes, et cela prouve que la politique mise en placé au début des années 1520 perdure. Parmi les prélats qui ont attendu la venue du concile, il y a le cardinal d'Armagnac. Il semble avoir rempli un rôle important dans les années 1544-1548, on connaît au moins son activité liturgique au concile. Il ne fera que passer à Bologne, mais ce fidèle de Marguerite de Navarre représente bien, un temps au moins, le parti français, avant de choisir la fidélité à la papauté en introduisant très vite les décrets du concile dans ses terres rouergates. Alain Talion démontre en effet ce que nombre de monographies diocésaines postulaient, l'expansion remarquable de «l'esprit du concile avant le concile» ou au moins avant sa clôture.

Dans la seconde partie, on observe combien l'Église de France est idéologiquèrrient en phase avec le concile. S'il n'y a pas de Parti royaliste gallican, il y a bien une opinion laïque gallicane et modérée, qui possède ses théoriciens : Gerson, Lemaire de Belges ou Clichtove, sur laquelle s'appuie un temps Catherine de Médicis. Les pages d'analyse sur les états généraux et la question du concile sont passionnantes. Mais si la monarchie réunit les prélats, pour la conseiller, ce qui est, J;tty insister, de tradition dans l'Église gallicane, cette politique échoue. Vers 1562, le dialogue interreligieux pour obtenir une paix d'Augsbourg européenne est sur le point de réussir, la France semble perdue pour les catholiques espagnols ou italiens, persuadés d'une dérive pluraliste à la façon de l'Allemagne.

Ce qui est impressionnant, c'est cette volonté royale de conserver à tout prix le contrôle politique d'un processus religieux. Mettre la religion au service de la


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politique, c'est exactement ce que ceux qui prennent la religion au sérieux refusent. Alain Talion le dit fort bien : « Le concile de Trente est plus proche de la conception que se fait l'Église gallicane de l'Église que ne l'est l'assemblée de Poissy. » Ceci est capital. Aux yeux de la plupart des catholiques, non seulement Poissy a échoué, mais en plus il ne représente pas l'Église. Faute majeure, qui montre qu'il n'est pas de Dieu, il a échoué à établir la concorde et la paix; nous ne sommes pas en effet dans les catégories, savantes, universalistes et élitistes, de l'harmonie platonicienne, mais dans celles de la tradition nationale.

Pour Alain Talion, la montée de l'absolutisme fige l'héritage conciliariste. On se méfie partout des assemblées délibératives et, plus encore, des réunions inefficaces, car c'est tout de même pour s'être laissé submerger par les affaires quotidiennes et particulières que les conciles du XVe siècle se sont enlisés. On préfère grandement le concile virtuel, un moyen de pression parmi d'autres, au concile réel, difficile et imprévisible. H y a peut-être déjà du technocrate chez les Français. Et pourtant l'idéal conciliaire finit par s'imposer, faute de mieux peut-être, parce que le concile général impressionne tout de même, parce que Calvin a commis des erreurs dans sa réfutation peut-être. L'assimiler à une machine de guerre de l'étranger était certainement habile, mais en faire une assemblée grotesque d'ignorants au Heu de réfuter théologiquement était à courtes vues. Calvin a peut-être été efficace sur le moment pour détourner tous les tenants d'un orgueil national et d'une culture universitaire, mais sûrement pas à long terme. Le scepticisme général à l'égard du concile (après tout, le futur Pie V n'y croyait pas beaucoup non plus) ne doit pas masquer le prestige de l'institution et peut-être les espoirs cachés qu'il soutient encore, en France aussi.

Après quelques pas de clercs frileux, la France va donc au concile et elle s'y fait entendre, comme le montre la troisième partie. Le cardinal de Lorraine contribue à édifier un compromis tridentin efficace en face des rigidités de la Curie. Mais surtout, en un phénomène souvent observé lors des grandes assemblées internationales, la présence, redoutée et inattendue, des Français au concile, provoque un dynamisme nouveau, qui transforme les uns et les autres.

Dans la France traumatisée par les divisions, le concile de Trente est donc la réponse cohérente et unitaire au désarroi de nombre de fidèles. Certes, les Français interprètent à leur façon l'aventure tridentine, façon qui n'est ni espagnole m italienne. L'identité française, avec cette assurance parfois hautaine du royaume de rester « la Fille aînée de l'Église », reste impressionnante de puissance, mais elle n'empêche nullement la rénovation de l'Église médiévale. Elle introduit au contraire, du fait du développement de la réflexion sur l'État dans le royaume des lys, un esprit séculier qui sépare plus nettement que dans les autres royaumes le sacre et le profane. Paradoxalement, en s'appuyant sur la Contre-Réforme, l'Église de France va y gagner une plus grande autonomie par rapport au roi. Cette condusion d'Alain Talion pourrait mener plus loin encore que ne le croit l'auteur, elle devrait nous permettre de comprendre l'une des caractéristiques du catholicisme occidental par rapport à l'orthodoxie ou au luthéranisme : la séparation nette entre l'Église et l'Etat. En France, en effet, les administrations sont beaucoup plus séparées que partout ailleurs : le clergé de France ne sera jamais un service de PacuTiinistration monarchique, le roi empereur en son royaume ne sera jamais le tsar de la « troisième Rome ». Cette thèse à la fois précise et audacieuse nous introduit donc dans une nouvelle interprétation des rapports entre religion et politique dans la France moderne.

Nicole LEMAÎTRE.


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Bernard Vonglis, « L'État c'était bien lui». Essai sur la monarchie absolue, Paris, Éditions Cujas, 1997, 220 p.

Sous ce titre un rien provocateur, Bernard Vonglis a voulu défendre une thèse : celle d'une « absorption de l'État par le roi » au Grand Siècle. Pour lui, Louis XIV ne peut être en effet considéré comme un simple serviteur de l'État, car cette idée aurait été contraire aux structures politiques et juridiques de la monarchie absolue. Partant de la fameuse phrase « L'État, c'est moi », que le roi n'a probablement jamais prononcée, utilisant les Mémoires qui furent composés pour l'instruction du dauphin, l'auteur insiste sur le fait que la nation était tout entière englobée dans la personne du monarque, qui était son seul principe unifiant. Comme ses prédécesseurs, Louis XIV se considérait notamment comme la tête d'un corps qui était composé par l'ensemble de ses sujets : dans ses Mémoires, il expliqua par exemple que les sujets faisaient « une partie de nous-mêmes, puisque nous sommes la tête d'un corps dont ils sont les membres ». A l'image du Christ pour la chrétienté, le roi de France était même l'enveloppe de ce corps, comme si la tête l'avait englouti. Bernard Vonglis souligne que cette conception n'avait rien de très neuf, puisqu'on la trouvait déjà sous la plume de Terrevermeille, au début du XVe siècle, avant de la retrouver sous celle de Jean Bodin, en 1576. Mais la personnalité du Roi-Soleil permit de l'affirmer et surtout de l'appliquer avec plus de vigueur qu'autrefois.

En outre, le souverain assurait une certaine continuité de l'État par le biais du principe dynastique, l'idée étant que le décès du roi n'empêchait pas l'énonciation d'une: « mystique du sang royal », dont l'une des expressions les plus achevées était lafâmeuse symbolique des deux corps du roi. Afin d'expliquer cette pérennité de l'idée de royauté par-delà la mort des détenteurs de la couronne, Bernard Vonglis s'inspire largement des travaux de l'école cérémonialiste anglo-saxonne (Ralph E, Giesey et Sarah Hanley notamment), même s'il la critique pour son inadaptation au cas français. Car, pour lui, la souveraineté était une notion spécifiquement française, dont l'équivalent ne se retrouvait nulle part ailleurs en Europe à la même époque. Le roi de France détenait une souveraineté sans partage, dont la légitimité avait été théorisée par Jean Bodin dans La République : « Nul ne peut être souverain en une république qu'un seul. S'ils sont deux, ou trois, ou plusieurs, pas un n'est souverain, d'autant que pas un seul ne peut donner ni recevoir loi de son compagnon. »

Cette conception de la souveraineté est au coeur de la démonstration de Bernard Vonglis, car elle explique le fait que le roi de France ait détenu et conservé jusqu'à la fin de l'Ancien Régime le monopole du pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Il est vrai qu'il devait en toute logique se conformer aux lois fondamentales du royaume, dont le Parlement était le gardien ; il devait en particulier respecterl'inaliénabilité du domaine royal et le principe de dévolution par primogeniture mâle. Mais, d'après l'auteur, ces principes ne cessèrent en fait d'être transgressés, depuis l'époque de Richelieu jusqu'au « coup de Maupeou » de 1771, qui réforma en profondeur le fonctionnement des Parlements. La latitude dont pouvait jouir le roi à l'égard de la coutume était donc très large, à tel point qu'elle contenait en elle-même un danger de despotisme et d'arbitraire. Au fond, le monarque n'était ici limité que par Dieu, par une équité immanente qu'il devait préserver pour se conformer à la loi divine. Même si l'absolutisme se définit étymologiquement comme un principe de gouvernement où le roi est « délié des 'ois » (rex solutus ex kgibus), le souverain ne pouvait exercer sa puissance que sous le regard vigilant de son créateur.


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L'essai de Bernard Vonglis est à la fois clair, dense et très érudit. Mais sa démonstration se cantonne malheureusement au seul domaine du droit. En effet que le roi ait « absorbé » l'État ou que l'inverse se soit produit, est une question juridique fort intéressante, mais quelque peu détachée des réalités politiques concrètes. Ainsi, l'auteur ne consacre que fort peu de pages aux intendants, qu'il qualifie un peu rapidement d'agents « du présent et de l'avenir » (p. 97). Il aurait pu insister plutôt sur une idée développée depuis longtemps par Robert Descimon, selon laquelle les intendants étaient issus d'une conception domestique du pouvoir, formulée et appliquée selon d'autres modalités depuis le XIVe siècle. En outre, il aurait fallu dire quelques mots de la faiblesse des moyens dont ils disposaient au xvnr siècle, comme l'a montré Michel Antoine. La volonté politique du souverain et de ses ministres était sans doute « absolutiste », mais son application réelle était toujours très limitée, dans le temps et dans l'espace.

Surtout, Bernard Vonglis s'est enfermé dans une lecture univoque de la coutume du royaume : celle des légistes qui s'employaient à accroître les attributions du souverain et à repousser toujours plus loin les limites de ses prérogatives. E a sans doute raison de souligner la persévérance avec laquelle Louis XIV tenta de s'affranchir des lois fondamentales du royaume, par exemple en 1714, quand le souverain affirma que ses bâtards pouvaient succéder à la couronne. Mais, ce faisant, l'argumentation de l'auteur néglige complètement les résistances que le monarque rencontra lors de ses tentatives « d'absorption » de l'État. Ainsi, les der- ' nières volontés de Louis XIV' ne furent pas respectées après sa mort, et pas seulement parce que le Régent s'entendit avec les magistrats du Parlement pour la remettre en cause. L'idée selon laquelle le roi pouvait modifier à sa guise les règles de dévolution allait à l'encontre d'une autre lecture de la coutume, celle d'une partie des magistrats du Parlement, qui ne pouvaient admettre la dislocation des lois fondamentales. Comme Louis XTV, Bernard Vonglis a donc trop négligé ce qu'il faut bien appeler, faute de mieux, l'opinion publique. Une opinion urbaine, cultivée, minoritaire, mais une opinion sans laquelle il était illusoire de construire un discours absolutiste efficace. Refuser de la prendre en compte au profit d'une analyse strictement juridique du pouvoir revient à enfermer notre vision dans un face-à-face clos entre le roi et Dieu.

Laurent BOURQUIN.

Annie Bruter, L'histoire enseignée au Grand Siècle. Naissance d'une pédagogie, Paris, Belin, 1997, 238 p., index (coll. «Histoire de l'éducation »).

Ce livre, issu d'un doctorat de didactique, introduit une rupture dans le conformisme habituel qui date la naissance de l'enseignement de l'histoire du xrxe siècle. La place de l'histoire n'est pourtant que très relative, au xrxe siècle encore la seule formation reconnue est celle des humanités classiques. L'impact de l'histoire est donc sans commune mesure avec sa place dans l'enseignement, qui.la réduisait souvent à la seule fonction de servante de la rhétorique. On sait en effet que cette discipline, si importante pour la construction des identités en Europe, a commencé par la naissance de l'érudition, au xvrr siècle justement, voire même, chez les jésuites au moins, dès la fin du XVIe siècle.

Après un premier chapitre d'historiographie, l'auteur tente de saisir cornmen se fait la fréquentation du passé dans les collèges du Grand Siècle. Les techniques


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d'appropriation du savoir et la quête d'exemplarité dans le passé concourent en effet à l'utilisation de l'histoire pour éduquer l'éloquence et la morale. L'histoire restera longtemps une science facultative pour l'enseignement, mais rien ne rend mieux compte de son impact que le succès, continu tout au long du siècle, des ouvrages d'histoire imprimés. L'enseignement se plie à l'introduction de l'histoire mais pour en faire un instrument de connaissance morale et d'apologétique confessionnelle. Chemin faisant cependant, le caractère secondaire de la matière permet l'émergence de nouveaux modèles pédagogiques, visant à former le jugement du gentilhomme.

Avec une documentation incertaine (rien n'est plus difficile que de saisir la réalité de l'acte d'enseignement), avec une grande lucidité sur les difficultés de l'analyse d'une discipline scolaire, l'auteur réussit à construire une thèse argumentée. Elle a pour ce faire su utiliser les apports récents des trop rares travaux sur l'enseignement, les collèges et la société moderne. C'est en particulier le cas pour les Jésuites. Les discussions qui ont accompagné l'établissement et l'application de la Ratio studiorum jésuite à la fin du xvr siècle permettent en effet de suivre le débat qui conduit à l'autonomisation de l'histoire, mais quelle histoire ? L'érudition au service de l'explication de textes. La matière n'a cependant que peu de rapport avec ce que nous entendons par là aujourd'hui ; il s'agit moins d'une reconstitution autonome du passé que d'une accumulation encyclopédique et chronologique de faits, analogue somme toute aux collections d'objets de certains cabinets érudits de ce temps. Mais la finalité de ces collections reste de donner des modèles de comportement exemplaires, ainsi que l'a montré Koselleck pour l'espace germanique. Pour l'humanisme chrétien (catholique ou protestant), il s'agit moins de faire revivre le passé que d'intérioriser des normes morales éternelles. C'est dire combien nous avons changé de cadre de pensée lorsque nous enseignons l'histoire.

A l'âge de l'éloquence, l'histoire sert à orner le discours d'exempla mais non plus de fables. Les régents répètent désormais après Cicéron que l'histoire est lux veritatis en même temps que magistra vitae. Ce mélange intime de finalité religieuse et de finalité cognitive semble aujourd'hui étrange dans nos cadres sécularisés, mais il ne faut pas oublier que le christianisme entretient un rapport particulier à la vérité, puisque tout établissement de la vérité renvoie à la Vérité elle-même qui est le Christ.

Très différente aussi de nos pratiques est la lecture des textes humanistes. Nous fournissons aux élèves des extraits modernisés et traduits, une reconstitution du passé avec documents à l'appui. C'est exactement le contraire que faisaient les régents du xvrr siècle dans les collèges de Jésuites et d'Oratoriens. Ils voulaient faire lire les textes dans leur langue originale grecque ou latine, sinon dans leur intégralité et les autres savoirs ne venaient qu'accomplir l'approche grammaticale des textes. C'est particulièrement vrai de la lecture de la Bible, le texte à déchiffrer par excellence afin d'y trouver la vérité révélée, mais aussi de toutes les bonnes lettres de l'Antiquité.

Savoir global, encyclopédie, l'histoire est donc partout où la grammaire, la morale et l'éloquence la requièrent au temps de l'humanisme dévot. Or l'étude d un corpus d'ouvrages du xvne siècle destinés à l'étude de l'histoire (44) permet d observer une lente mutation. Tout d'abord la production historique, comme toute la production imprimée, devient largement française (aux 9/10 à la fin du siècle) ; au surplus, l'histoire de France domine désormais. Or les collèges en res?.?* *. l'histoire utilitaire romaine et grecque, pour comprendre les textes. L histoire de France n'est qu'une matière facultative, dans laquelle les régents répugnent à s'engager. Les pédagogues les plus autorisés, Cordemoy (lecteur du


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Dauphin), Saint-Réal, Rollin, Lamy... lui reprochent de servir le divertissement mais lui reconnaissent sa capacité à favoriser la morale et la vertu,

Mais l'histoire est aussi l'école du pouvoir. Us la disent en effet, comme leurs devanciers, utile au prince et, de plus en plus souvent, utile ou nuisible (selon leur approche de la politique) au genre humain tout entier. Outre la mutation des sensibilités, l'auteur met en valeur une autre révolution, l'introduction de la chronologie scientifique dans la pédagogie. Le fil d'Ariane de l'histoire est transmis par des abrégés chronologiques, ceux du P. Labbe ou de La Mothe Le Vayer n'en étant que les exemples les plus connus, qui deviennent accessibles au public. L'entrée de la chronologie est surtout destinée à faciliter la mémorisation, puis peu à peu elle devient récit ; le cours d'histoire remplacera la prélection historienne au xrxe siècle, mais déjà le Catéchisme de Fleury établit une continuité historique narrative pour faire réfléchir le lecteur de manière « gaie et agréable ». La visée reste l'intériorisation des vérités de la religion, mais en cherchant à convaincre. Comme l'éducation du prince, l'histoire est enseignée selon une pédagogie de la médiation, c'est-à-dire que le catéchiste ou le précepteur servent d'intermédiaire entre le savoir et l'élève. Le cours d'histoire est donc né avec Fleury et Bossuet.

La construction d'une matière apparaît donc ici comme un processus beaucoup plus complexe qu'il aurait semblé. L'auteur est convaincante, en dépit de sa visée spécialisée et de quelques (rares dans le genre) traces de vocabulaire technique. La réflexion ici entreprise est utile aux modernistes mais aussi à toutes les périodes historiques. Nous peinons en effet à mesurer que notre terrain de jeu favori est une construction culturelle comme une autre, qui s'adapte sans arrêt aux questions du moment, à l'évolution des méthodes de connaissance et d'enseignement et aux requêtes du public. Cette thèse d'abord a priori austère sera sans aucun doute de grande utilité pour les étudiants des concours de CAPES. Elle n'est pas inutile aux historiens amateurs, qui ont tendance à penser leur passion sous le mode de l'éternité, voire aux historiens de métier, particulièrement s'ils sont contemporanéistes et un peu trop sûrs qu'il n'y a d'histoire véritable pour notre temps que celle de l'époque contemporaine. Le rapport entre l'écriture de l'histoire, la construction de la culture politique et religieuse (c'est tout comme dans la première modernité), la façon d'exprimer le rapport au temps passé sont objet d'histoire. La construction du discours historique et ses modalités de transmission révèlent une société, il faut donc y prendre garde : notre façon d'écrire et de raconter l'histoire nous raconte aussi.

Nicole LEMAÎTRE.

John A. Lynn, Giant ofthe Grand Siècle. The French Army, 1610-1715, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, 652 p.

Voici le premier ouvrage de synthèse vraiment scientifique consacré à l'armée française du xvne siècle. En effet, les chapitres de l'Histoire militaire de la France traitant de cette période ne présentent pas une histoire de l'armée française mais une histoire militaire du peuple français. Les aspects techniques et l'art militaire ny sont évoqués que dans la mesure où cela est indispensable. , .

John Lynn nous apporte le fruit d'un labeur considérable qui l'a amené a prendre connaissance d'une littérature abondante mais dispersée et de valeur inégale, et à revenir aux sources pour remettre éventuellement en question les conclusions de ses prédécesseurs. Ont été consultés les fonds des Archives nationales


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(série G7), du Service historique de l'armée de terre, du ministère des Affaires étrangères, de la Bibliothèque nationale, des Archives départementales de la Côte d'Or et du Nord, des Archives municipales d'Amiens et de Dijon. L'abondante bibliographie fait la plus large part aux livres et articles français et bien entendu aux excellents ouvrages en anglais les plus récents. On ne peut guère que regretter l'absence des travaux pourtant bien connus de la regrettée Anne Blanchard sur les fortifications, de la thèse du colonel Bonnefoy sur les armes légères ou encore de l'Encyclopédie méthodique de Panckoucke. Soulignons l'honnêteté de l'auteur qui affirme à plusieurs reprises que son ouvrage n'est qu'une synthèse provisoire.

Le livre est bien articulé en chapitres thématiques bien composés. Le style est « décapant ». Les conclusions sont à la fois prudentes et sans complaisance pour les auteurs utilisés à qui il est néanmoins rendu hommage. Le lecteur ne peut rester indifférent. Le titre : Géant du Grand Siècle, insiste sur le fait que l'armée de Louis XIV a dépassé en dimension tout ce qui avait été atteint jusque-là. Toutefois, modérant ce que ce titre peut suggérer d'admiration pour la mise sur pied de ce géant, J. Lynn ne manque pas d'en souligner les faiblesses : « un monstre que la monarchie des Bourbons ne pouvait ni nourrir ni contrôler », ce qui est exagéré. Ne nous laissons pas impressionner par le goût de l'hyperbole de l'auteur, mais attachons-nous plutôt à tout ce qu'il apporte de neuf sur l'organisation de l'armée, sa manière de vivre, de combattre et son emploi.

Sans doute le lecteur français sera piqué au vif assez souvent, d'abord par le nombre de termes français estropiés. Certes J. Lynn a l'excuse que l'orthographe n'était pas fixée dans l'aciministration militaire, mais en dehors des citations, on trouve des « annoblis », « secrète » (secret), « tauxin » (tocsin)..., qu'une réédition très souhaitable pourra éliminer. Plus sérieux sont des jugements contestables sur l'Ancien Régime français que pourtant les Anglo-Saxons comprennent parfois mieux que les Français eux-mêmes. Pour avoir préalablement étudié l'armée française de la Révolution, J. Lynn, comme longtemps les historiens français, a tendance à appliquer la définition contemporaine de la nation et du patriotisme aux époques antérieures et à ne voir dans les motivations des combattants de la guerre de Succession d'Espagne que les effets d'un loyalisme, d'ailleurs réel envers le souverain, en négligeant ceux de l'invasion. Débat difficile, car les engagements plus nombreux pendant la crise de 1709 sont dus également dans une certaine mesure a la misère, preuve que l'armée était moins mal nourrie que la population. Au-delà des chiffres, il faudrait, sans pour cela solliciter le non-dit, recourir à de nombreux indices et notations de caractère psychologique que l'on trouve dans les sources locales et les correspondances.

J. Lynn a fait un grand effort pour compter et les résultats chiffrés qu'il présente paraissent peu contestables. Par contre, leur interprétation peut donner lieu a discussion. Ainsi établir les effectifs moyens engagés dans les batailles pour chaque guerre n'a pas grand sens si on mêle grandes rencontres et combats secondaires. De même l'évolution du nombre des présents n'a de sens que si l'on tient compte de la rigueur avec laquelle les revues sont effectuées. La chute de 84 % à '2 % des hommes présents entre la guerre de la Ligue d'Augsbourg et la guerre de Succession d'Espagne ne pourrait-elle pas signifier, aussi bien que le relâchement de la discipline et la croissance de l'absentéisme, la difficulté de réparer les pertes, ou encore la disparition des passe-volants à un moment où le pain est mesuré chichement ?

Ajuste titre, J. Lynn affirme que l'armée n'a pas atteint, pendant la guerre de Succession d'Espagne, des effectifs aussi importants que pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg. H ne s'ensuit pas que l'effort de guerre des Français ait été moindre. Le recrutement étranger a beaucoup diminué et les régiments allemands


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sont peuplés d'Alsaciens. De plus, il faut garder à l'esprit les effets de la grande crise de 1693-1694 à partir de laquelle le roi a plus de difficultés à contracter des emprunts et qui a fait perdre au royaume 1 800 000 âmes. L'économie est touchée. Si rapide qu'ait été le relèvement démographique, la mortalité qui frappe notamment les enfants a occasionné des classes creuses qui arrivent à l'âge de servir pendant la dernière guerre du règne. Dans le même ordre d'idées, J. Lynn se refuse à placer l'effort fait à ce moment à un niveau comparable à celui de l'an H. A âge égal, le rapport entre effectifs sous les armes et population masculine est de 1/15 en 1709 pour 1/10 en-l'an H. Or les pyramides des âges pour ces deux périodes présentent vraisemblablement des différences : plus de classes creuses en 1789 et une proportion d'adultes renforcée par la diminution de la natalité au xvnr siècle. Encore faut-il que les hommes soient en état de porter les armes. Il ne semble pas que la crise économique de la fin du l'Ancien Régime ait eu sur la condition physique des hommes les mêmes effets désastreux que celles de la fin du règne de Louis XTV. Ces quelques points de désaccord ne peuvent que susciter de fructueuses recherches, ce qui est à porter au crédit de l'ouvrage.

Les apports indiscutables sont par contre considérables. Non seulement J. Lynn confirme les résultats obtenus récemment par les historiens français, anglo-saxons comme D. Parrott ou allemand comme B. Kroener concernant l'aclministration et l'organisation de l'armée française, mais il les développe et les précise sur bien des points en donnant des exemples concrets et vivants tirés par exemple des fonds des conseils de guerre qu'il est le premier à étudier. De plus, il présente une synthèse vraiment neuve concernant l'emploi des troupes, le mode de combat, la « culture du commandement », la tactique. Cette première vue globale de l'armée de Louis XIV dont il nous montre la difficile genèse sous le ministère de Richelieu, les progrès, les imperfections dans son gigantisme à la fin du xviic siècle, fera date et devrait stimuler les historiens français.

André CORVISIER.

Serge Dontenwill, Du terroir au pays et à la région. Les espaces sociaux en Roannais à l'époque, préindustrielle (milieu du XVIIe siècle-fin du XVIIIe siècle). Essai d'histoire géographique, Saint-Étienne, Publications de l'Université de Saint-Etienne, 1997, 436 p.

De Serge Dontenwill, maître de conférences honoraire à l'Université Lyon H, on connaissait déjà l'étude d'une seigneurie bourguignonne : Une seigneurie sous l'Ancien Régime, l'Étoile en Brionnais du xvf au XVIIT s. (Roanne, 1973). Avec Du terroir au pays et à la région, ce moderniste spécialiste d'histoire sociale nous livre l'essentiel d'une thèse de doctorat d'État sur travaux, préparée sous la direction de Jean-Pierre Gutton et soutenue à Lyon en 1996. Situé aux confins des départements actuels de la Loire et de la Saône-et-Loire, le Roannais formait autrefois une entité géographique bien individualisée du sud-est de la France. Pourtant, nen ne le prédisposait au début de l'Époque moderne à constituer une «région». Formé d'un agrégat de montagnes (monts de la Madeleine à l'ouest, du Beaujolais à l'est) et de plaines alignées au fil de la Loire, tiraillé entre un Forez-Beaujolais adepte du droit écrit et une Bourgogne soumise à la coutume, éclaté entre deux généralités et trois élections, traversé d'un bout à l'autre par la frontière linguistique du franco-provençal et de la langue d'oïl, et même par la ligne de démarca-


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tion entre les nordiques tuiles écailles et les tuiles canal toutes méridionales, ce bout de Massif central se signalait davantage par son absence d'unité que par son homogénéité. Serge Dontenwill s'est donc intéressé aux circonstances de la naissance d'un « pays » roannais, au cours des xvrr et XVIIIe siècles — d'où le second sous titre de son ouvrage : Essai d'histoire géographique.

La paternité de cette naissance revient à la ville-centre, Roanne. Au Moyen Age et au début de l'époque moderne, la petite cité faisait plutôt pâle figure. Faiblement peuplée, pas du tout industrieuse, ignorée par les grands axes routiers empruntant la vallée de la Loire, elle s'avérait incapable d'organiser un territoire polarisé sur elle et subissait la concurrence de bourgs comme Semur-en-Brionnais, Gharlieu ou encore Montbrison, le chef-lieu du bailliage dont elle dépendait. Mais, au cours des deux derniers siècles de l'Ancien Régime, plusieurs éléments sont intervenus qui ont sorti Roanne de sa médiocrité. Délaissant leurs tracés montagnards au profit d'itinéraires plus pratiques et surtout plus courts, le grand chemin du Forez, la route de Paris à Lyon et celle de Lyon à La Rochelle abandonnent Feurs et Charlieu et rallient la cité des bords de Loire, la transformant ainsi en important noeud de circulation routière et fluviale. Dès lors, les marchandises affluent : textiles du Beaujolais, bois et vins des environs, charbon de Saint-Étienne, biens en transit vers le nord ou le sud du royaume. Les hommes suivent le mouvement ; partie de 4 000 habitants en 1700, nés sur place pour les trois quarts d'entre eux, la ville passe à 7 500 habitants en 1786, grâce à l'afflux d'immigrants (un marié sur deux est né ailleurs, fin XVIIIe). Du coup, le bâti se densifie et la surface urbanisée s'accroît ; de nouvelles rues s'ouvrent à partir de la ville haute, résidence de l'aristocratie et du clergé, tandis qu'autour du port et du pont (construit en 1755), la ville basse et le quartier de l'île font tache d'huile. Ses structures sociales muent aussi profondément : les paysans, nombreux au XVTf siècle, cèdent la place aux artisans et aux portefaix, aux bourgeois commerçants - presque absents sous Louis XTV — et à la noblesse des environs. La reconnaissance politico-administrative va de pair avec le dynamisme économique, et soutient le développement de la ville. La création d'un duché de Roannais en 1566, relevant directement du parlement de Paris, place Roanne à la place d'un bailliage distinct de celui de Montbrison, tandis que l'obtention d'un siège d'élection en 1629, et bientôt d'une lieutenance de maréchaussée, favorisent les regroupements territoriaux et contribuent à l'emprise sur l'espace environnant d'une cité désormais devenue ville moyenne.

L'analyse de l'emprise de Roanne sur son plat pays occupe évidemment une large part du livre. Les ressorts du bailliage et de l'élection, les interventions de la maréchaussée, l'appropriation foncière, les créances sur les campagnards, l'activité des notaires, la provenance des personnes hospitalisées et enfin l'origine des mariés, font l'objet d'études fouillées, tant pour le début du xvnr siècle que pour la veille de la Révolution, en une démarche systématiquement comparative qui permet à S. Dontenwill d'observer — et là se situe la partie la plus intéressante de 1 ouvrage - l'extension et le renforcement progressif des liens entre Roanne et sa région au fur et à mesure que la ville se développe. En fin de parcours, l'auteur parvient à dessiner les contours d'une aire d'une quinzaine à une vingtaine de kilomètres de rayon, étendue sur 2 000 km 2 et forte d'environ 130 000 habitants en 1786. Mais, à bien des égards, la structuration du Roannais autour de sa ville-centre reste incomplète, et ce y compris à la fin du xvnr siècle. Même si 1influence de certains bourgs pâlit du succès de leur grande voisine, comme Montbrison, qui se dépeuple, d'autres (Semur-en-Brionnais, Amplepuis) résistent davantage et constituent autant de microcentres sur lesquels l'emprise de Roanne vient buter. « Certes, le poids démographique et économique de Roanne est très supé-


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rieur à celui des petites villes et l'influence du centre principal se fait sentir, au moins épisodiquement, sur les centres locaux. Toutefois, ces relations ne permettent pas de conclure à l'existence d'un véritable réseau urbain, bien hiérarchisé, à la dimension de l'actuelle région roannaise » (p. 338).

Par-delà cette problématique principale autour de laquelle le livre s'ordonne, S. Dontenwill nous offre une véritable étude globale de sa région de prédilection, à l'image des grandes thèses « ladurienne » ou « boehlerienne », même si l'espace envisagé est ici moins étendu que le Languedoc ou l'Alsace. Population, société, habitat, répartition de la propriété et cadres institutionnels du Roannais font ainsi l'objet de chapitres particuliers (en première et deuxième partie du livre), enrichis comme le reste de l'ouvrage de nombreux graphiques, cartes et tableaux. En somme, deux livres en un. On regrettera simplement que certaines cartes, trop schématiques, négligent le relief et ne permettent pas de se représenter la structuration de l'espace par-dessus les différences géographiques. Mis en appétit, on aurait peut-être aussi souhaité de plus amples développements sur l'habitat rural ou sur les modifications de l'urbanisme à Roanne même. Bref le livre refermé, on en redemande !

Alain BELMONT.

Claude-Alain Sarre, Vivre sa soumission. L'exemple des Ursulines provençales et comtadines (1592-1792), préf. de Marc Venard, Paris, Publisud, 1997, 672 p., illustr.

Ce n'est pas un mince sujet que Claude-Alain Sarre, tard venu dans le champ de la recherche historique, a traité pour thèse de doctorat (Aix-en-Provence, 1995), après avoir étudié pour son mémoire de maîtrise Les jésuites au collège royal d'Aix-en-Rrovence : cinq années de lecture et de dépouillement d'archives pour entrer dans le microcosme de plus de 3 500 ursulines qui ont vécu au fil de deux siècles dans leurs 47 couvents de Provence et du Comtat Venaissin. Mieux que quiconque, M. Venard salue dans cette thèse heureusement publiée un ouvrage sur un sujet « aujourd'hui à la mode », les religieuses. Dans une bibliographie riche de 255 titres, outre l'édition des règles et constitutions, même si elle a aussi un caractère général, 40 % des références sont en effet postérieures à 1980. Le recours à la Bibliothèque historique de h. France du P. Lelong eût néanmoins permis d'ajouter deux ouvrages assez rares, semble-t-il, l'un du jésuite Bonaventure Amoulx, Vie d'Anne à Xainctonge, Avignon, Offray, 1755, que le bibliographe assortit d'un avis réservé, et l'autre de Hamel, curé de Mouy, L'Année spirituelle, historique et chronologique des religieuses ursulines, qui contient autant de billets qu'il y a de jours en l'an, Paris, Josse, 1689, qui démarque sans, doute les Chroniques de l'ordre des ursulines de la mère Marie de Pommereu parues quelque quinze ans plus tôt.

La quête documentaire fut menée avec ampleur depuis les archives de l'Union romaine de l'ordre jusqu'à quelques archives privées, en passant par les Archives nationales, la Bibliothèque nationale de France, des bibliothèques parisiennes et de province comme, évidemment, les Archives départementales de la région en raison des fonds diocésains (série G pour la tutelle des évêques) et des couvents eux-mêmes (série H). Cl.-A. Sarre reconnaît avoir dû sélectionner les quelques fonds communaux prospectés, ce qui laisse espérer de possibles compléments au sujet des réclamations consulaires pour l'éducation des filles ou de l'indifférence des élus locaux. La présentation détaillée de ces sources par couvent est suggestive


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quoiqu'elle ait pu prendre la forme de courtes notices récapitulatives (création, clôture, suppression si antérieure à 1792, principales supérieures, directeurs...), pour compenser partiellement l'absence d'index qui fait cruellement défaut. Rectifions au passage la notice de Tarascon pour laquelle les copies de documents romains par J. Saint-Martin sont conservées aux Archives de Vaucluse et non à celles des Bouches-du-Rhône, tandis que l'histoire de la troisième fondation avignonnaise « Augustines », supprimée en 1768, n'a que faire de deux cotes d'exploration par l'archevêque des futures novices ou professes postérieures à 1767, alors qu'elles sont utiles pour deux autres couvents de la ville.

La présence de cartes et plans, et surtout de 64 annexes constituées de documents contemporains, de notices biographiques, de tableaux, ces derniers complétant les 46 autres disséminés dans le texte, est fort bien venue. Cet important matériau livré aux lecteurs majore sans doute l'impression d'une histoire avant tout statistique, quantitative de ces maisons religieuses, mais valide le caractère novateur, largement original de la recherche de Cl.-A. Sarre. Non que la vie intérieure et spirituelle des religieuses soit ici négligée puisque « les conditions de la vie matérielle » ne sont développées que dans la quatrième et avant-dernière partie. Après y avoir étudié les bâtiments conventuels, dont les seuls plans connus sont ceux de Barjols attestant la séparation en quartiers des soeurs de choeur, des novices, des pensionnaires et des petites externes, Cl.-A. Sarre analyse la gestion des capitaux, alimentée notamment par les dots passées en moyenne de 1 500 à 3 000 livres, soit de l'ordre du dixième de celle qu'il aurait fallu pour un mariage à un rang convenable, par les maisons qui se révèlent de vrais investisseurs et parfois banques de proximité (Toulon). Il examine la rétention d'argent personnel par les religieuses, contraire au voeu de pauvreté, aussi bien que le coût important des achats de blé à travers nombre de budgets restitués. La banqueroute de Law (1720) amène un déficit structurel des couvents, peu touchés par ailleurs par la peste propagée depuis Marseille, ce qui contribua à la fermeture progressive de plusieurs d'entre eux.

Depuis les trois décennies-charnières (1590-1620) qui marquent la renaissance spirituelle de l'Église de France, Cl.-A. Sarre expose la longue histoire des filles de sainte Ursule, scandée par la question de la clôture, partagées par les clivages de direction entre jésuites et oratoriens, ébranlées par les affaires endémiques de démonisfnè et les procédures d'exorcisme (Madeleine Demandols à Aix, 1609-1611), par là propagation des idées jansénistes. Il minimise la portée de la traduction imprimée àTournon en 1597 (exemplaire unique découvert en 1958) de la règle de Ferrare antérieure de dix ans, pour les premières communautés d'ursulines réunies à L'Isle-sur-la-Sorgue (vers 1593) et Avignon (vers 1595) par César de Bus qui fonde en même temps la congrégation de la Doctrine chrétienne, et par J.-B. Romillon, ces religieuses vivant en « congrégées ». L'on connaît le sort de la première fondation d'Avignon : sa supérieure désirant établir la clôture rencontre l'opposition des oratoriens, fidèles aux enseignements de Romillon, et dirigée par les jésuites, fait alors appel aux visitandines de Lyon elles-mêmes récemment cloîtrées par leur archevêque (1624). La vie d'Anne d'Albert de Luynes (1577-1623), supérieure des ursulines de Pont-Saint-Esprit et soeur du connétable, favori de Louis XIII, illustre cette résistance à la clôture comme Anne de Xaintonge préférant se transférer de Bijon à Dôle pour mieux exercer son apostolat auprès des enfants pauvres : en témoigne le mémorial qu'Anne de Luynes rédige peu avant sa mort et que l'auteur, édite ici. Mais Jeanne Rampalle personnifie cette évolution inexorable sinon encore unanime, en imposant la clôture, la première en Provence, à son couvent arlésien (J624), ce qui entraîne un afflux de novices, « poussée de fièvre » « gravement négative » pour l'avenir de la maison passée (en 1645) à 52 religieuses alors que la règle


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n'autorise pas le dépassement de 40 ; la communauté aixoise fournit un exemple d'affrontement entre adversaires et partisans, ceux-ci sous la, pression de l'archevêque Louis de Bretel (1632-1634).

Parvenu au terme de l'histoire des fondations, « des origines à la maturité », le deuxième couvent d'Aix et dernier de la région, celui des Andrettes, datant de 1666, C1.-A. Sarre se livre, par les moyens informatiques et selon une méthodologie bien exposée, à une analyse impressionnante d'abord des personnes, puis des communautés, enfin des 700 supérieures et assistantes. De grandes inconnues subsistent bien sûr : les villes d'origine à plus de 40 %, les origines sociales mime fois sur deux, surtout pour les soeurs converses. L'on peut néanmoins parvenir au constat généralement partagé que la noblesse est le principal vivier des ursulines et qu'au sein d'une rnêrne famille les entrées en religion ou dans l'Eglise étaient nombreuses. Comme pour l'évolution de l'âge au mariage des filles, l'âge de réception des religieuses est passé de 14-15 ans à un peu plus de 20 ans, entraînant un vieillissement progressif mais non régulier d'un demi-siècle à l'autre, des communautés. Les passages d'un ordre dans un autre sont examinés, sans que soit toujours précisé lequel, de même que les six cas connus d'annulation des voeux. L'étude du choix des noms de religion aboutit à des observations intéressantes en matière de dévotion, le culte des saints l'emportant sur les personnes divines. La rétention des offices principaux dans un couvent par quelques religieuses de plus de cinquante, voire soixante ans, amène à une sorte de gérontocratie organisée, surtout à partir de 1650.

La troisième partie de l'ouvrage, « Religieuses et éducatrices », introduit le lecteur au coeur de la vie des ursulines, à la restriction près que F « exploration » des novices pour établir la réalité d'une vocation semble surtout une formalité administrative. L'évolution des moeurs au xvnr siècle, celle des sentiments familiaux, affectent à la baisse le recrutement des couvents, surtout dams les grandes villes. La ferme autorité des évêques, au demeurant fort peu attentifs à l'éducation des petites externes — à distinguer des pensionnaires dont la plupart achèvent leur vie comme religieuses —, se manifeste au-delà de leurs visites pastorales et de leur présence ou de leur représentation dans les cérémonies de profession et d'élection de supérieure, par leur attitude lors des querelles jansénistes vers 1710-1740. La fidélité aux directeurs oratoriens, une vellêite d'insubordination, le recours des religieuses aux autorités civiles amènent un prélat comme Mgr de Belzunce, évêque de Marseille de 1710 à 1755, à sévir contre les «Préaentiness» soutenues par le Parlement, en imposant des supérieures, en exilant des religieuses et enfin, en 1747, en réunissant les deux couvents d'ntsulînes de la vile. Entre Aix et Marseille, c'est ainsi une quarantaine de religieuses qui furent accusées de jansénisme. Parmi les germes de la doctrine condamnée, fa jésuite aiaient parfois cité «la lecture des livres nouveaux», qui, «comme dans d'autres couvents, corrompent l'esprit des filles», C'est donc l'occasion pour Fauteur, de consacrer quelques pages aux bibliothèques des ursulines, d'une extrême médiocritê et surannées dans les quelques cas connus. L'on demeure surpris par le peu d'effet que produisit, sauf à Garpentras et Toulon, le procès de béatification d'Angèle Merici poursuivi de Rome à partir de 1754 : modicité voire refus de la participation aux frais, célébration « un peu trop simplement » (comme l'écrit la supérieure des « Andrettes» d'âix) du décret pontifical du 30 avril 1768. L'attachement à cette cause des deux supérieures de Vahréas et d'Avignon (saints André et Hàlppe), qui utilisent le crédit de leur frère, i'abbè de Vêri, auditeur de Rote, atténue quelque peu cette impression pénible, en partie expliquée par la dégradation financière des maisons.

L'une des questions de fond abordée par Pautewx dans sa thèse est sansconteste le rôle réel exercé en Provence et Gomtat par les ursulies dans l'éducation des filles. Utilisant les travaux de Ph, Ânnaert concernant le même ordre entre Somme et


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Rhin, CL-A Sarre tient à bien marquer les nombreux points de divergence entre Nord et Sud, en retard en matière d'alphabétisation, constat qui ravit à nos ursulines 1' « aura » de « l'élaboration d'une pédagogie appropriée » (Ph. Annaert) et qui rejoint l'avis de M. Venard : « Comment les religieuses pourraient-elles enseigner ce qu'elles ignorent ? » D'ailleurs, la charge des externes confiée aux plus jeunes professes était le dernier dles offices classés par ordre d'importance. Toutefois, F « Ordre pour la classe externe », unique document de son espèce rédigé par le couvent de Pont-Saint-Esprit vers 1768-1773 et dont Fauteur reproduit le sommaire, ou «Cours de pédagogie et de catéchisme de la maîtresse de la grande classe » se rapproche en esprit du Traité da études de Charles Rollin (1726).

Le dernier siècle de l'Ancien Régime, après «le malheur des papiers» (de Law), accumula les difficultés qui en découlaient partiellement. A la réduction des capitaux et revenus s'ajoutaient, en effet, la diminution des entrées de religieuses et la concurrence exercée dans leur mission éducatrice par les soeurs du Saint Enfant Jésus (P. Bauné â. Romani, 1666 ; Paris, 1678), dites de Saint-Maur, d'abord installées pour la Prowence, à Févêché de Toulon (1683).

Par le biais de fa. Commission des secours, le gouvernement royal va accorder des pensions mais aussi supprimer ou réunir les couvents de religieuses, La Provence vit ainsi Fanion des deux couvents marseillais d'ursulines (1748), la disparition de cinq autres, Jaunis que dans le Comtat pontifical étaient supprimés deux couvents. La Révolution trouva 531 ursulines soeurs de choeur réparties en 32 couvents, ce qui «s faisait le premier ordre religieux féminin. L'auteur analyse l'attitude dés religieuses après les expulsions de l'automne 1792 : plusieurs centaines devinrent pensionnées de la République, naines firent celle», semble-t-I, qui prolongèrent mue mission d'enseignement, tandis que cinq trouvaient refuge â Rome. La résistance â la dispersion trouva son point d'orgue â Bollène dont neuf ursulines moururent sur l'échafaud condamnées par la Commision populaire d'Orange (parmi les trente-deux religieuses martyres, dont sept autres ursulines), Il ressort de cet important ouvrage qui comble une lacune sur l'histoire religieuse du Sud-Est aux XVI-XVIII siècles que CL-A Sarre a voulu accomplir sa démarche dams la sympathie, la lucidité et la modestie en soulignant l'inégalité fondamentale des lattes entre hommes et femmes ; de l'intention généreuse des fondateurs de cathechier les pelâtes filles, pasteurs et pères de fomille ont transformé, au fil des ans, ces communautés en oasis de conformité, évolution à laquelle ni l'insolement des couvents ni l'absence de structures de l'ordre ne permettaient d'obvier Uue modestie qui s'impoosait d'autant plus à l'historien à l'égard de

Michel HAYEZ,


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nomie plus pastorale que jamais ? Le champ d'étude est étroit : le Volvestre, le Comminges, le diocèse civil de Rieux, en somme le haut bassin de la Garonne. Mais l'ambition est vaste, puisqu'il s'agit rien de moins que de combiner, sur la longue durée, micro-niveau et modèles globalisants, pour «mieux comprendre voire mettre en évidence la complexité des relations entre l'économique, le social et le culturel dans la mise en place de stratégies individuelles produisant des inflexions d'ensemble» (p. 16). Projet d'histoire «totale» inscrit dans les débats sur la proto-industrialisation, cette « étude de cas » entend donc apporter « une pierre supplémentaire à l'étude (comparée) du déclin des industries rurales et des processus de désindustrialisation régionale en Europe» (p. 21).

Très logiquement, l'auteur livre en première partie une analyse des structures rurales (chap. 1) et du système de proto-industrie textile (chap. 2) sous l'Ancien Régime. Sous ces deux angles, le bilan est fort modeste. Freinée par des « tares fondamentales », en méthodes comme en moyens, l'agriculture reste ici « une activité toujours à la limite de l'échec» et incapable de se détacher du court terme et de l'obsession de la subsistance (p. 40). Quant à la draperie, si ancienne soit-elle, elle n'atteint le stade préindustriel que dans la seconde moitié du XVIe siècle et reste très « confidentielle » (p. 55) au début du XVIIIe siècle comparativement aux autres centres lainiers du Languedoc. Si les marchandsfabricants contrôlent l'essentiel de la production en Volvestre, il n'en est pas de même en Comminges et en Nébouzan où domine encore le « Kaufsystem » des tisserands indépendants.

La deuxième partie reprend les deux thèmes, agricole (chap. 3) et textile (chap. 4), dans une perspective plus conjoncturelle. Sur le premier point, la croissance est manifestement illusoire. Les sources ont beau parler de prospérité, J.-M. Minovez, très critique à leur égard, conclut ajuste titre à l'immobilisme des techniques et des rendements et à l'aggravation des disparités sociales. Dans un contexte de croissance démographique supérieure à celle des céréales, les élites, au demeurant fort « étriquées » (p. 72), accentuent la confiscation des terres et réduisent les paysans à la pluri-activité, seul moyen pour eux de limiter la paupérisation et d'éviter l'exode. Au bilan, la plèbe rurale du diocèse de Rieux est alors une des plus pauvres du royaume.

Les perspectives industrielles semblent plus heureuses. Tirant parti de l'impulsion donnée par Colbert aux productions de qualité, la draperie fine s'organise avec succès autour des deux manufactures royales de la Terrasse (1698) et de Auterive (1726). Stimulées par les ventes sur le marché levantin, elles prospèrent jusqu'en 1760, mais, particularité négative, doivent s'approvisionner en laines d'Espagne. L'évolution de la basse draperie est plus contrastée. De plus en plus rurale en Comminges et Nébouzan, elle stagne dès 1750. Plus concentrée dans le diocèse de Rieux, en particulier à Montesquieu-Volvestre, au profit de trois à quatre dizaines de marchands-fabricants, mais privée de soutien public, elle hésite entre recul (années 1720-1730) et croissance (après 1740) et atteint son maximum dans les années 1780.

Réduite à 53 pages sur 286 — c'est l'une des faiblesses de l'ouvrage , la troisième partie aborde le coeur du sujet, à savoir l'ampleur et la brutalité de la récession industrielle locale, de 1780 à 1830, et la multiplicité des causes d'un tel processus. Et c'est là que le doute s'installe. Car, comment conclure le chapitre 5 en considérant que « la Révolution et l'Empire, loin de s'avérer une catastrophe pour les manufacturés du Volvestre, représentent au contraire une période faste de production» (p. 158), alors que confronté à des crises répétées (17894795, 1805-1806, 1810-1813) le système proto-industriel se désagrège (fermeture des deux manufactures royales, en 1789 et 1806) et que la faillite en 1813 de la mai-


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son Boue, la plus importante du Volvestre (2 000 ouvriers et la moitié de la production régionale) marque «le début d'un déclin irrémédiable » (p. 143).

La faille du raisonnement vient de ce que l'auteur minimise systématiquement les impacts conjoncturels et les facteurs objectifs (matières premières, charbon, transports, expédiés en quelques lignes, p. 144-145) au profit d'une explication unique, inlassablement résumée par l'obsession des élites locales de se conformer au « modèle social du propriétaire foncier ». Que par « inertie mentale » (p. 20) et par souci de légitimation sociale, ces élites aient préféré spéculer sur le blé et la rente foncière est une hypothèse tout à fait recevable, mais elle souffre incontestablement d'être confinée par une analyse des structures de financement, de production et de commercialisation des draps. A vouloir sauter par-dessus les conjonctures pour mieux comprendre la respiration lente d'une société dans son terroir, J.-M. Minovez ne réalise guère que, comme dans bien d'autres régions, le choc de la Révolution et de l'Empire frappe ici une industrie déjà bien malade. Et que, comme l'a démontré François Crouzet, le déplacement du centre de gravité de l'économie européenne des façades maritimes vers l'axe continental condamne à la marginalité des industries déjà résiduelles.

Que l'activité manufacturière soit vécue comme un tremplin social est un mécanisme bien connu et donc peu original, mais, au demeurant, y a-t-il réellement incompatibilité entre le statut d'entrepreneur et la recherche de notabilité ou l'exercice de fonctions politiques ? A priori, non. S'il est vrai que « les marchands-fabricants cherchent à dissimuler l'odeur du suint et la couleur bleue de leurs ongles» (p. 183), reste qu'il faudrait s'interroger sur leurs réelles capacités à s'adapter aux nouvelles donnes techniques et commerciales, et donc sur les fondements économiques de l'immobilisme mental, au lieu de le considérer comme une donnée génétique.

Avant de conclure que « le modèle proto-industriel n'apparaît pas plus dépassé à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle » (p. 163), encore eût-il fallu se livrer à une véritable analyse de ce système. D'autant plus qu'il apparaît singulièrement « inabouti » comme le souligne Denis Woronoff en préface. De ce point de vue, on ne peut que regretter l'absence d'approche quantitative, qu'imposait pourtant lé choix de la longue durée. Outre que le champ d'étude est mal cerné (superficie, nombre d'habitants, niveaux de vie, débouchés urbains... ?), les frustrations pour le lecteur sont trop nombreuses : rien ou presque sur l'accumulation des capitaux, sur les taux de profit, les valeurs ajoutées, la mécanisation, les productivités, voire, malgré la remarque de la page 173 sur «de mauvais produits à un prix élevé», sur la qualité, pourtant un des facteurs clefs de l'évolution de la proto-industrie. Si l'on ajoute l'absence de synthèse des productions et de cartes sur lés aires de commercialisation, il est difficile finalement d'évaluer l'importance et l'efficacité du système productif local. L'on en devine juste la grande modestie et la faible capacité d'adaptation (à moins peut-être de se reporter à la thèse dactylographiée ?).

Plus grave encore est l'absence de portrait de groupe des marchandsfabricants, personnages centraux du système. On aurait aimé retrouver ici une prôsopographie à la manière de Serge Chassagne pour le patronat cotonnier. Et deux exemples de désengagement (P. Alard et R. Sevène, p. 167-168) ne peuvent suffire à étayer la thèse d'un choix délibéré de tourner le dos à l'industrie. Quelle place occupaient réellement dans la hiérarchie sociale et des fortunes ces marchands-fabricants (et combien étaient-ils d'ailleurs ?) présentés à la fin de l'Ancien Régime comme « sans facultés et de peu de revenus » (p. 153) ? Quelle fut leur part dans les transferts de propriétés ? Et leur culture technique, leur approche du marché?...


380 Comptes rendus

Finalement, considérer la proto-industrie comme «un développement en lui-même » n'explique pas ici son échec. Et parler d'un « moindre développement » pour résumer la pastoralisation et l'absence quasi totale de relais ou de reconversion industrielle (chap. 7 et 8), ajoute peu au débat. Si Jean-Michel Minovez est conscient que les interactions circulaires sont préférables aux relations linéaires (p. 11), il reste que malgré quelques allusions essentiellement au Perche (C. Cailly) les références à d'autres régions sont trop rares, et ce en dépit de l'évidente similitude entre le titre de cet ouvrage et celui d'un autre - pourtant absent de la bibliographie... — « L'impossible révolution industrielle en Basse-Normandie, 1800-1914?».

Alain LEMENOREL.

La Vendée après la Terreur. La reconstruction. Actes du Colloque de La Roche-sur-Yon, 25-27 avril 1996, Paris, Perrin, 1997, 676 p.

Trois ans seulement après la publication, en 1994, des actes du colloque La Vendée dans l'histoire, le Centre vendéen de recherches historiques fait paraître les actes d'un nouveau colloque organisé autour du thème de la Reconstruction.

La logique de la démarche, pour évidente qu'elle paraisse, n'avait jamais abouti à un ensemble aussi impressionnant, par la quantité et la qualité, de contributions qui bousculent les limites géographiques de la Vendée et embrassent les deux cents ans postérieurs à la tragédie. L'initiative de cette «vaste réflexion», suivant le mot d'un des intervenants (p. 428), revient, il est vrai, à une équipe scientifique de très haut niveau qui n'a pas reculé devant l'originalité de certains choix. Cette somme volumineuse se caractérise non seulement par les différences de profils de ses auteurs, mais encore par la nature délibérément surprenante de certains thèmes abordés, ce qui lui donne une hétérogénéité souvent génératrice d'aperçus nouveaux. Dans leur volonté d'élargir le débat, d'affiner l'analyse et de rompre avec divers conformismes, les organisateurs ont, en effet, convié des historiens, universitaires ou non, des juristes, des philosophes, des psychanalystes et des médecins à exprimer leur point de vue, sans imposer de ventablés limites chronologiques (voir les Repères chronologiques, p. 643-645) ou géographiques à une enquête qui n'est, en fait, définie qu'à partir du concept de la Reconstruction.

Le plan adopté peut paraître surprenant. Les premiers chapitres traitent de la Terreur et les deux derniers semblent reprendre le sujet. Malgré d'inévitables redites, les perspectives sont différentes. On passe, en effet, d'une étude «historique » au commentaire général, surtout au chapitre LX, à caractère philosophique. Entre ces deux pôles, cinq chapitres abordent des questions spécifiquement vendéennes.

Cet ordre ménage un heureux équilibre à la première lecture. Il permet de suivre une démarche et de déceler un engagement. La présentation soignée y contribue également. Les communications, précédées d'un résumé et suivies d'une notice sur l'auteur, ont, presque toutes, le même nombre de pages, preuve d'un effort éditorial remarquable. Un compte rendu des débats suit chacun des chapitres. Le texte, bien « lissé », est pratiquement exempt de coquilles. Le titre de la communication aurait peut-être été préférable, comme titre courant, à celui du chapitre. Un index des seuls noms de personnes et de lieux eût été souhaitable. Des impératifs d'édition ne l'ont sans doute pas permis.


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Une abondante bibliographie «vendéenne» clôt le volume. Le classement adopté est peut-être commode, mais la recherche historique eût gagné à disposer d'un paragraphe rassemblant les sources imprimées. On est, en outre, un peu étonné de ne pas trouver, au chapitre « Lettres et arts », mention de l'écrivain La Varende qui a, notamment, évoqué à plusieurs reprises la tentative de soulèvement de la duchesse de Berry. Certes, il n'est pas « vendéen ». Mais Barbey d'Aurevilly, cité p. 665, l'est-il ?

Le thème central de la réflexion fait l'objet de 29 communications, non compris la préface, le texte d'ouverture, le texte de clôture et la postface. Cette abondance d'exposés, de mises au point, de conclusions, témoigne d'un souci pédagogique évident et d'un désir de convaincre certain.

'D'emblée, la préface (26 p.) de P. Gueniffey, qui fera une communication d'une exceptionnelle longueur (50 p.), donne le ton. Son volume répond à l'ampleur et à la densité des contributions qu'elle présente. Le début trahit une obsession des temps actuels : combien de morts ? Car c'est à partir de ces données chiffrées, plus ou moins exactes, que l'on bâtit des hypothèses sur la nature des exterminations de populations et que l'on prétend les désigner par des mois précis auxquels le « devoir de mémoire » imprime un sens magique que l'on se doit d'approuver sous peine d'excommunication. Que des historiens se prêtent à de pareilles démarches en dit long sur l'emprise d'un certain consensus. Aussi, approuvons-nous la lucidité de M. Gueniffey qui dénonce un des inconvénients majeurs d'une telle pratique (p. 10). On le suivra également dans les rapprochements intéressants qu'il fait avec la dévastation du Palatinat et la destruction du vieux Sud américain après la guerre de Sécession (p. 10-11). On pourrait, entre autres exemples tristement fameux, y ajouter la mise à mort de l'identité des Français d'Algérie, car il n'est pas toujours nécessaire de supprimer une communauté par le fer et le feu pour l'anéantir, encore que, dans ce cas, le nombre de victimes tuées ou disparues ne soit pas négligeable ; il suffit de la contraindre à se diluer d'elle-même.

Poursuivant son analyse, P. Gueniffey brosse un panorama des thèmes abordés en les replaçant dans le cours général de l'histoire de la période, évoquant successivement les racines de la Terreur, la guerre, la fin des terroristes, la pacification, la reconstruction, soulignant l'importance du contexte politique local, le rôle du Comité de salut public, la dimension religieuse, et mettant l'accent sur les extensions géographiques et chronologiques données à l'enquête. Préface-compte rendu, pourrait-on dire, mais préface engagée d'un auteur qui affirme nettement ses points de vue. J. Godechot voyait dans le Consulat et l'Empire une dictature militaire; pour J. Tulard, il s'agit d'une dictature de salut public exercée par un sauveur ; P. Gueniffey réfute le terme de dictature, mais ne propose aucune définition (p. 31).

On ne saurait trop louer P. Gueniffey de son remarquable travail sur la loi du 22 prairial an II. Cette étude magistrale est le fruit d'une lecture véritablement méditée des textes. Résultat d'une méthode exemplaire, cette heureuse synthèse est d'une actualité criante et invite à la réflexion. La stratégie de la préparation et du vote dé cette loi scélérate, «loi atroce faite pour être appliquée atrocement» (pv. 60); le rôle de Robespierre et de ses hommes, l'emploi d'une terminologie assassine définissant 1' « ennemi du peuple », le « traître », le « suspect », le «non-citoyen»; les résultats de l'hécatombe (79% de condamnations à mort, P- 61-1409 exécutions en sept semaines, contre 1216 entre avril 1793 et juin 1794, p. 48) ; le divorce entre l'opinion, la Convention et l'Incorruptible « rattrapé, par les victoires militaires » (p. 66 et 90), constituent autant de points forts d'un exposé des méfaits de VIdéocratie (p. 83). Il est impossible de tout citer de ce


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texte remarquable. Mais on se souviendra longtemps de la terrible formule que P. Gueniffey livre à notre vigilante attention : « Le 9 juillet, alors que venait de tomber la cent huitième tête de conspirateur en deux jours, il [Robespierre] réaffirma que les institutions sages1 de la république ne pourraient être fondées que sur la ruine des ennemis incorrigibles de la liberté» (p. 64).

Avec le général Turreau de Garambouville, baron de Linières, un des bras armés de la Terreur en Vendée, on se trouve confronté à l'une des pratiques ordinaires de ridéocratie, la répression. Mais L. Wodey et A. Gérard dépassent les sinistres réalités des colonnes infernales pour envisager certains aspects de VAprès. A propos de la croix de saint Louis de Turreau, L. Wodey retrace les procédures d'attribution de la décoration, donnant fort judicieusement la reproduction du brevet du 27 décembre 1814 (p. 105) et replace cet épisode dans le contexte politique de la première Restauration. Elle pose déjà la question, essentielle, du choix de Napoléon et de Louis XVIII, sur lequel nous reviendrons à la fin de cette recension. Question reprise par A. Gérard à propos du « mystère Turreau » (p. 11), de la carrière et de la personnalité du général. En s'attachant au problème des textes (p. 1.13 et s.), l'auteur donne une belle leçon dé méthode, consistant à démonter les montages, à décoder le vocabulaire, voire à interpréter le silence des écrits, ce qui n'est envisageable qu'avec une haute prudence pour ne pas tomber dans le piège des lectures au second degré, sources d'abus systématiques. A. Gérard évite cet excès. D. dresse un constat et pose des questions. Ce faisant, il dénonce la responsabilité de Carnot, auquel, faut-il le rappeler ?, on doit les victoires dans une guerre léguée par les Girondins et qui, à notre avis, reste sur le plan militaire ; il analyse la tactique post-thermidorienne de Turreau qui sait, par expérience, que l'attaque prime la défense et n'a pas l'intention, à l'heure des règlements de comptes, de jouer les boucs émissaires comme Carrier ; il démythifie la figure du général en la dégageant de son isolement pour la replacer dans le moule commun de l'idéologie mensongère sécrétée par l'Utopie (p. 142).

Avec les deux communications suivantes et celles du chapitre H, les réalités vendéennes cèdent la place aux considérations générales sur la Terreur et ses prolongements. P. Chaunu reconnaît même (p. 163) que Louis-Sébastien Mercier n'a pratiquement rien à voir avec la Vendée. Le parcours de ce personnage, original certes, mais hors sujet, lui donne l'occasion de saupoudrer son exposé d'un certain nombre de références religieuses ou philosophiques d'où émergent des rapprochements discutables (le procès de Carrier, ce « mini-procès de Nuremberg», p. 167).

H y a lieu de féliciter A. Geffroy pour son remarquable travail de recherche et de réflexion sur l'évolution du mot terreur et de sa famille. Elle nous apprend essentiellement que l'oeuvre du temps est indispensable à la perception d'un état de la langue (p. 159). Ainsi, l'expression terreur blanche n'apparaît-elle qu'en 1854 chez Michelet (p. 158). Mais J. Tulard, qui s'interroge sur le sens et la portée des deux terreurs, relève que «l'expression... a été forgée par les thermidoriens eux-mêmes », lors de la première réaction anti-jacobine de 1795 (p. 188). L'auteur établit une distinction précise : la terreur jacobine est officielle, organisée ; la. terreur blanche n'a aucun caractère légal, elle relève de la vengeance et du châtiment. Des jalons précis et des exemples significatifs illustrent ces tristes réalités des luttes civiles séculaires dont l'évocation n'entraîne jamais l'historien à la pratique d'amalgames déplacés et inopportuns.

Les contributions de M.-Y. Crépin et M. Quénet abordent deux aspects fondamentaux, la réconstruction juridique et la recherche d'une solution politique par un gouvernement longtemps victime, pour différents motifs, d'un dénigrement umver1.

umver1. par nous, mais cité entre guillemets par l'auteur.


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sel. Avec des publications comme celle de Debidour (Recueil des actes du Directoire exécutij). poursuivie par D. Cheynet qui vient de faire paraître un savant inventaire 2, on dispose des sources mêmes de l'activité directoriale et ministérielle. Le Moniteur, les Archives parlementaires, les publications d'Aulard sur Paris sont les sources le plus souvent citées par les deux juristes que sont M.-Y. Crépin et M. Quénet. La première montre la volonté des thermidoriens de revenir aux principes essentiels du Droit que la Loi avait étouffés (p. 192-193) par des exemples concernant le droit privé et le droit public, et de réorganiser la justice à l'occasion de la rédaction de deux textes de base, la Constitution de l'an III et le Code des délits et des peines du 3 brumaire an IV, dont est relevé le caractère essentiellement pragmatique. Pragmatisme également perceptible dans la démarche des thermidoriens pour ménager l'indispensable « retour en arrière ». A partir des débats à la Convention et des campagnes de presse, M. Quénet établit la nécessaire limite fixée à ce retour et dégage les moyens mis en oeuvre pour conditionner les esprits dans le sens de ce compromis. Gazettes et pièces de théâtre vont jouer le rôle de « caisses de résonance » (p. 221). Cromwell et Catilina, Charles TK et Néron seront sollicités pour stigmatiser le tyran Robespierre, tandis que l'exemple du jeune Bara, en ramenant l'attention sur la Vendée, rappellera le sacrifice des héros de la République (p. 227).

Les Bleus, héros ou simples «patriotes», ne doivent pas être confondus avec les soldats de la République. Dans le cadre géographique de la Vendée auquel nous ramènent les cinq chapitres suivants, J. Hussenet établit un bilan de la saignée démographique, Blancs et Bleus confondus, dans les quatre départements concernés, entre 1793 et 1796. L'évaluation des pertes militaires reste à faire. L'auteur expose la méthode de l'approche indirecte qu'il a suivie pour exploiter ses sources. Les chiffres qu'il propose paraissent vraisemblables. Mais ils prennent toute leur signification tragique quand on constate que la récupération démographique a exigé une quarantaine d'années ! Ces résultats d'un travail exemplaire n'ont pas occulté aux yeux du chercheur la dimension humaine que les nombres pourraient supplanter. Il nous le fait remarquer avec une louable émotion.

C'est un aspect peu connu de la question que G.-M. Lenne aborde avec le problème des réfugiés, objet d'études peu nombreuses. Le retour de ces Bleus, civils «patriotes» auxquels la Convention accorda des secours, s'effectua du printemps a l'automne 1796. Il ne fut pas exempt de dangers (assassinats par vengeance) et de graves difficultés (litiges relatifs aux biens abandonnés). Réapprendre à vivre entre Vendéens exigeait un apaisement que la politique thermidorienne ne put obtenir. De cet échec, R. Dupuy analyse les causes au terme d'une réflexion originale, conduite à partir de sources publiées. On retiendra l'expression de Carnot sur lès «mesures morales» (p. 260) indispensables. Elle nous rappelle celle employée, en 1810, par Carrion de Nisas à propos de la guerre d'Espagne, qualifiée par lui de « toute morale » 3. On relèvera l'intérêt accordé à l'efficacité d'une pédagogie (p. 262-263) qui rejoint, par certains de ses aspects, les positions de Mgr de Mercy, lequel, dès 1795, définit le lien entre l'interdiction de troubler la paix civile et l'obligation d'obéir à « l'autorité qui existe », qui n'est autre que celle de la République que les puissances de l'Europe commencent à reconnaître. Mais l'importance de la chouannerie (p. 264 et 267) est incontestablement liée à un fac2.

fac2. archives du Directoire exécutif, inventaire des articles AF III 1 à 51 J..., Paris, Archivés nationales, 1996, in-8°, 640 p.

3. « En effet, cette guerre étant toute morale, c'est-à-dire, sa durée et son intensité devant dépendre de la manière dont le moral des peuples demeure plus ou moins affecté, il importe bien moins d'avoir des succès que de n'avoir pas de revers. » Certains militaires, comme Bessières ou Jourdan, semblaient obsédés par le souvenir des guerres de Vendée et de la chouannerie (N. Gotteri, Secrétairerie d'État impériale, Guerre..., Paris, Archives nationales, 1988, p. 20 et 21).


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teur mentionné dans une « réponse largement consensuelle de rhistoriographie » (p. 258) à propos du rôle de l'Angleterre. H. Marquis vient de prouver que le montant des fonds mis à la disposition des forces contre-révolutionnaires atteint son plus haut niveau en 1795-17964.

Aussi, l'accord de février 1795 apparaît-il prématuré et l'action du général Hoche, telle que l'évoque P. Marambaud, n'a-t-elle guère de chance de déboucher sur une véritable pacification. En butte à l'opposition des « patriotes » locaux et à la mauvaise volonté du Directoire qui réactiva, contre ses avis, la persécution religieuse (p. 283-284), Hoche mit en oeuvre de sa propre autorité un système basé sur le désarmement des Vendéens et l'interdiction du massacre et du pillage (p. 288-289). Les vues exposées dans son « testament politique » seront appliquées avec succès en 1797, alors que, commandant en chef de l'armée de Sambre-et-Meuse, il administre avec sagesse les territoires de la rive gauche du Rhin 5. Mais les circonstances étaient différentes.

La paix religieuse imposée par le Premier Consul n'empêcha pas la rébellion de 1803 contre la conscription qui, dix ans après, rappelle l'insurrection provoquée par la levée en masse. Parmi les différentes mesures adoptées alors, R. Levêque mentionne l'établissement d'un véritable camp retranché à La Roche-sur-Yon où est transféré le siège de la préfecture. Le général Gouvion et celui qui deviendra son conseiller, l'abbé Herbert, curé d'Aizenay, jouèrent un rôle déterminant dans cette décision. Le développement dés voies de communication rompt l'isolement du département ; elles desservent un centre administratif peuplé en grande partie (45 %) de non-Vendéens et doté d'un garnison importante ; cela assure la mise en oeuvre des moyens de surveillance ou d'intervention destinés à sauvegarder la paix civile.

Ce fut l'objectif du gouvernement de Louis-Philippe que G. Antonetti rappelle, en commentant l'adoption de deux lois complémentaires, celle du 27 juin 1833 sur les routes stratégiques et celle du 28 juin de la même année sur l'enseignement primaire (p. 342-343). « Cette conjonction de dates » et d'objectifs mettrait un terme à cette guerre décidément « morale » commencée quarante ans plus tôt et que la duchesse du Berry venait de rallumer. L'auteur consacre son exposé au programme routier (projets, débats parlementaires, vote de la loi). Ce faisant, il évoque certains aspects de la personnalité d'un roi auquel il a consacré une biographie qu'il a la modestie de ne pas citer, et souligne notamment la nature de ses sentiments à l'égard de la Vendée. Il me permettra de ne pas croire à l'entière impassibilité de Louis-Philippe à l'annonce des soulèvements en mai 1832 : l'insistance de ses interventions auprès de Soult et le détail de ses ordres, notamment celui d'écarter tous les Bretons des troupes engagées, trahit une certaine inquiétude, qu'il maîtrisera d'ailleurs rapidement 6.

Le problème religieux est au centre du drame vendéen, même si la levée en masse et la conscription ont joué un rôle non négligeable. L'administration ecclésiastique et les formes de la spiritualité étudiées aux chapitres V et VI se trouvent judicieusement juxtaposées. J.-F. Tessier envisage la situation du clergé après la tourmente, le profil de son personnel, son insertion dans des cadres nouveaux issus delà réorganisation concordataire, ses relations avec la population. Le rôle des abbés

4. H. Marquis, Les services de renseignements britanniques et la Révolution française, RBRH historique, 600, octobre-décembre 1996, p. 393-400.

5. Ph. Sagnac, Le Rhin français..., Paris, 1917.

6. J'avais exprimé cette impression dans ma biographie de Soult, publiée en 1991, après la lecture des minutes des deux lettres adressées au ministre de la Guerre les 30 et 31 mai 1832 (Arch. nat., 300 AP ffl, dos. 5).


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Paillou et Baudouin a été justement mis en relief. Des enquêtes préfectorales ont été utilisées, notamment un recensement demandé en 1805 par Fouché, qui, rappelons-le, n'a jamais été préfet de police (p. 359), mais ministre de la Police générale, erreur navrante, reprise d'ailleurs à la p. 415, qu'une relecture aurait pu éviter !

L'auteur de ce recensement, Cavoleau, secrétaire général de la préfecture de Vendée, fait l'objet d'une étude dej. Artarit malheureusement dépourvue de toute référence 7. Elle privilégie naturellement l'analyse psychologique, l'influence du milieu et du moment, aux dépens, peut-être, de la responsabilité réelle des actes et de l'erivironnement que le personnage a pu se créer. Cavoleau n'a-t-il pas eu de notaire;? N'a-t-il pas eu de biens ? N'a-t-il pas laissé de testament ? Quand on sait que même de très petites gens avaient recours à l'intervention d'officiers ministériels; pour régler leur vie, on peut se poser la question pour un secrétaire général dé préfecture qui eut un certain relief.

3 Les conflits favorisent parfois l'émergence de caractères intéressants auxquels dés circonstances difficiles donnent de la dimension. C'est le cas de Mgr Bailly, évêque concordataire de Poitiers, dont J. Marcadé retrace l'action à partir des archivés de l'évêché complétées par celles du département ou des départements voisins. La situation du nouveau diocèse et de son clergé, malgré une «complexité» reconnue par l'auteur, est clairement exposée à l'aide de statistiques et d'exemples précis (p. 397-398), fruits de dépouillements considérables. Mgr Bailly, animé par_ un constant souci de conciliation, s'est efforcé de maintenir la continuité de l'Église,: malgré la rupture provoquée par le Concordat. Disparu trop tôt, il he put éviter la dissidence de la Petite Eglise sur laquelle le P. Bertaud fait un exposé très original, puisqu'il s'agit d'un témoignage personnel. Outre les méfaits d'un découpage administratif ne tenant aucun compte des réalités locales, on relèvera surtout un point déjà mis en évidence par J. Marcadé : la brisure de la succession apostolique par le viol du principe d'inamovibilité. Ce « geste inédit » (p. 422), effectué sous la contrainte, fut dénoncé par trente-huit évêques dont Mgr de Coucy qui inspira la résistance des fidèles du Bressuirais. Notons que, par la suite, le pape refusera toujours de « démissionner » le cardinal-archevêque de Lyon, Fesch, comme le lui demandait avec insistance le gouvernement de la Restauration, preuve de la nature très exceptionnelle de cette pratique violente.

Le caractère unique de la dissidence de la Petite Église témoigne de la gravité du problème religieux pour des populations dont la Foi imprégnait l'existence ordinairei Le nom de saint Louis-Marie Grignon de Montfort est lié à la vigueur d'un catholicisme «vendéen» dont L. Châtellier souligne les points forts: dévotion à la Croix, au Sacré-Coeur, à la Vierge (p. 434). L'enseignement des missions révèle une pédagogie fondée sur des pratiques adaptées aux fidèles, souvent illettrés, des campagnes. S' « il faut aller à Rome pour mesurer la véritable importance » (p. 428) de saint Louis-Marie, précédant saint Alphonse de Liguori dans le développement de la dévotion mariale, c'est encore à Rome que l'on retrouve, quelques années plus tard, un autre salut français, qui fit aussi scandale au siècle dés «Lumières», saint Benoît-Joseph Labre.

Faut-il rattacher la « victoire sur le ressentiment » à laquelle Th. Heckmann attribué le retour de la paix après le grand soulèvement à l'obligation religieuse du pardon des offenses et de la soumission aux autorités? Ces ressorts ont dû jouer. Mais, d'un autre côté, désarmer la méfiance exige du temps. Méfiance de qui ? « L'imaginaire national » est une expression vague qui tend à établir une fâcheuse

7. Outre la notice du Dictionnaire de biographie française, t. 7, 1956, col. 1510-1511, des études, notamment locales, ont dû être consacrées à Cavoleau dont le dossier de secrétaire général est aux Archives nationales (Flb I 15711).


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dichotomie entre le Vendéen et les autres Français. Or, les exemples cités montrent que la méfiance inspire essentiellement des militaires ou fonctionnaires liés au pouvoir politique, lequel est tenu à surveiller pour prévenir. L'explosion de la chouannerie y encourageait; l'attitude de chefs comme Bourmont, qui attendra, pour trahir, d'être sur le champ de bataille de Belgique en 1815, également. Quant à ce que l'auteur nomme « agitation » (p. 439-440) pour désigner le soulèvement de 1815, on rappellera qu'il fut suffisant pour mobiliser environ 8 000 hommes commandés par Lamarque et que son échec est attribué en partie au désaccord habituel des chefs vendéens 8. L'avertissement de Hoche (p. 457, énoncé en clair p. 296 par P. Marambaud) n'était pas entièrement inexact; au demeurant, il traduisait l'échec de la pacification dès 1796. Les remarques concernant les effets du système électoral, le maintien de la pression administrative et fiscale sous la Restauration et le problème des biens nationaux sont d'un grand intérêt. Signalons, cependant, l'inexactitude de la citation tirée de Gabory, p. 445, note 13. Il s'agit d'un mémoire adressé au Premier Consul par le citoyen Bureau de La Batardière (Nantes, 30 brumaire an VIII) intitulé « Motifs principaux de la nouvelle insurrection de la Vendée » 9. La reconstruction d'une vie sociale s'est faite, selon l'auteur, par suite d'un acte de volonté fortifiée par l'expérience spirituelle (p. 457). Si la situation ne fut pas imposée, comme il l'avance avec raison, on peut penser qu'elle fut encouragée par certains silences (p. 462).

L'apport de la littérature romanesque dans l'étude du processus de reconstruction introduit une dimension nouvelle que B. Peschot dégage d'une abondance considérable d'écrits retenus, avec raison, en fonction de l'importance de leur diffusion. Cette analyse sociologique distingue avec subtilité la reconstitution, la reconstruction, la restitution, explicitées à partir des procédés littéraires, des thèmes, des valeurs (p. 465). Depuis Canolle, en 1795, jusqu'à M. Ragon, en 1984, en passant par Énault, Sandeau, Nina Venta, pour ne citer que quelques noms, le mythe historique s'est exprimé en des formulations diverses, illustrant l'évolution des mentalités dans le cadre de 1' « Après » qu'a évoqué, avec une émouvante simplicité, A. de Guerry, rappelant avec humilité la part du mystère d'iniquité dans la destinée humaine (p. 509).

Les deux derniers chapitres, en recentrant la réflexion sur la Terreur, sortent du cadre spécifiquement vendéen pour reprendre, en la développant, l'analyse historico-philosophique largement esquissée dans les communications d'ouverture. Cette conclusion, d'une indiscutable richesse, représente plus du tiers du volume consacré au thème du colloque, ce qui paraît excessif.

On se félicitera néanmoins de disposer de contributions aussi remarquables. C. Cruise O'Brien réactualise les «prophéties» de Burke qui, dès 1790, annonçait la dictature militaire ; Robespierre qui, plus tard, lançait cet avertissement aux bellicistes girondins avait-il lu la Lettre à un membre de l'Assemblée nationale (janvier 1791) ?

F. Léger, spécialiste de Taine dont il retrace la démarche, associe l'auteur dès Origines à l'un de nos plus savants confrères, A. Cochin, qui lui inspire des lignes d'une émouvante beauté (p. 539). Nous ferons courtoisement remarquer à l'auteur

8. Henry Houssaye, 1815, La seconde abdication..., Paris, 1905, p. 152-154.

9. La véritable cote est AF IV, plaquette 31, pièce 7. Le texte exact est le suivant : « Et si une propriété se trouvait à leur convenance, la liste des émigrés devenait pour eux d'une grande ressource pour satisfaire leur cupidité. Aussi a-t-on vu et voit-on encore des tristes restes de familles détruites par la guerre civile, sans pain, parce que leurs chefs, injustement inscrits sur la liste des émigrés, y ontété conservés malgré les réclamations des héritiers qui ont constamment trouve en opposition des envieux des objets qu'ils réclamaient. » La partie, « Liste élastique... territoire français », n'est pas dans le texte du document.


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que la « technicité » des publications de sources n'est jamais « rebutante » (p. 538) ; elle est, elle devrait être le soin constant du chartiste fidèle à sa formation.

L'exposé de D. Sutherland sur l'apport des historiens anglo-saxons a le mérite dé signaler la diversité des directions de recherche, souvent inspirées par les travaux de F. Furet. On retiendra, cependant, l'emprise féministe dans les grandes universités américaines où l'exhibitionnisme le dispute à un autoritarisme voisin de la terreur intellectuelle. Ces dérives ne doivent pas occulter l'intérêt des travaux que recense D. Sutherland.

L'expérience personnelle de S. Averintzev illustre de façon exemplaire l'entreprise terroriste d'anéantissement de la pensée par la corruption du langage. On pourrait y joindre la corruption de l'expression artistique par le recours aux modes de rupture des politiques culturelles préconisées par Gramsci. Cette rupture, elle ressort de l'examen serré auquel M. Terestchenko a soumis la démarche cartésienne, source d'un nouveau despotisme aux prétentions mondialistes (p. 589). L'influence de Descartes, ce «père de la modernité » (p. 581), se retrouve chez les philosophes des «Lumières» et les théoriciens de la Révolution française. Refus de l'histoire et refus de l'expérience nourrissent ce totalitarisme né du dévoiement dé: la science du XVIIe siècle. C'est également la conclusion de J. Baechler (p. 606) qui s'est interrogé sur la stratégie de la Terreur et les conséquences de ses usages.

Il revenait à A. Gérard de tirer les enseignements directs de ce colloque auquel P. Chaunu consacre une longue postface. L'un et l'autre, mais à des degrés heureusement différents (p. 618 et 637), invoquent l'indispensable «procès» qu'exigeraient les massacres des Vendéens. Nous avons déjà émis quelques réserves sur les orientations surprenantes de certaines communications. Et c'est volontairement que nous avons cru devoir laisser de côté celle d'H. Piralian, que nous considérons comme « déplacée », au sens premier du terme, dans un colloque historique. Son interprétation psychanalytique d'un déni de justice transformant les descendants des victimes en «vivants-morts»; sa mise en cause systématique de 1' «État-nation laïc » (p. 484), pourvoyeur potentiel de massacres génocidaires, comme si les États théocratiques ou les groupes ethniques inorganisés étaient exempts de ces crimes ; son exigence d'une procédure de mise en accusation qui, nialgré ses protestations, déboucherait inéluctablement sur des actes de vengeance que des groupes de pression s'empresseraient de réclamer (car il est bien connu que le persécuté d'hier devient le persécuteur de demain), tout cela relève d'un militantisme dans lequel P. Chaunu s'est engagé avec des bonheurs divers. La méthode exégétique de ce dernier sur l'emploi des termes de génocide, shoah, crime contre l'humanité, populicide (p. 40 et 628) débouche sur des amalgames dangereux entre des événements que séparent les époques et les circonstances, et aboutit à des dérives tendant à imposer un manichéisme qu'on ne devrait plus discuter. Serions-nous revenus au règne de l'Incorruptible ?

La Politique reste l'art du possible. Son assimilitation à l'Éthique conduit à une Idéoçratiedont on nous a montré les méfaits (p. 181, remarque de P. Gueniffey). La paix civile, bien précieux des nations civilisées, n'a pas à être sacrifiée sur l'autel d'un devoir de mémoire. L'amnésie politique, telle que l'imposèrent Bonaparte et Louis XVIII (en 1814), relevait de la «leçon de choses », selon l'expression de Taine.rElle était porteuse d'une espérance de vie et préparait la nécessaire réinsertion de la Vendée dans la communauté nationale. Celle qui fut enfin restaurée en 1802 inspire à J. Tulard cette remarque : « Si Bonaparte était mort alors, il serait le plus grand homme de notre histoire... En 1802, sa gloire est incontestable. Je mets le Concordat au-dessus d'Austerlitz » (Le temps des passions..., 1996, p. 110).

Nicole GOTTERI.


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Nicolae Bocan, Ioan Lumperdean, Ioan-Aurel Pop, Ethnie et confession en Transylvanie, Cluj-Napoca, Central de Studii Transilvane/Funda£a Cultxiralâ Românâ, 1996, 206 p. (coll. «Bibliotheca Rerum Transsilvaniae », XII).

Les deux maîtres mots de l'histoire postcommuniste en Europe centrale et orientale sont « nation » et « religion ». Le présent ouvrage veut démontrer que l'orthodoxie fut, pour les Roumains de Transylvanie, et principalement quand la province fut incluse dans l'État hongrois, le support essentiel de la résistance nationale. H va sans dire que la thèse de la continuité daco-roumaine, véritable dogme de l'historiographie roumaine, est le postulat de départ qui sous-tend la démonstration. Ioan-Aurel Pop s'intéresse à la genèse médiévale de la nation roumaine moderne (p. 5-60). «Vers les VIIe-VIIIe siècles après Christ, les Roumains étaient chrétiens, et cette christianisation s'était réalisée par l'intermédiaire de leurs ancêtres daco-roumains. » Dès le Xe siècle, un évêque Hierotheus, ordonné par le patriarche de Constantinople Théophylacte, fut installé à Alba-Julia, à une époque où la Transylvanie aurait été le siège d'un duché ou voiévodat roumain, alors qu'à la même époque est attesté le chef magyar ou gyula Stephanos, entre Maros et Körös. C'est après la 4e Croisade que la papauté et l'Église hongroise multiplièrent les entreprises de conversion envers les orthodoxes, devenus des schismatiques.

Le roi Arpâd André II prêta la main à l'opération en accordant à un monastère cistercien des terres enlevées aux Roumains (exemptant de Blaccis) dans la région sud-orientale de la Transylvanie, vers les rivières Oit, Kerc et Arpâs et en permettant aux Teutoniques de traverser sans payer de péage les terres des Sicules et des Roumains (cum transierunt per terram Siculorum aut per terram Blacorum). On sait que l'historiographie hongroise refuse d'associer au terme terra, comme à celui de populus, employé par Grégoire LX pour désigner les Roumains habitant dans le diocèse des Coumans, une quelconque signification d'organisation politique. La mission apostolique de la Hongrie fut réactivée avec la dynastie angevine ; en 1351, Louis le Grand obtint du pape d'Avignon le droit de fonder des églises pour la grande foule « des schismatiques, des philistins, des Coumans, des Tatars, des païens et des hérétiques » du royaume de Hongrie et de ses abords (p. 23-24). Selon Antonio Bonfim, grâce au zèle du roi «plus d'un tiers de la population du royaume était devenu catholique»; quant à en conclure neuf lignes plus loin que la «population de la Transylvanie médiévale était en proportion d'environ deux tiers roumaine et orthodoxe», voilà un pas difficile à franchir (les italiques sont exclusivement employées pour ces deux membres de phrase, p. 12-13). Cela dit, il n'est pas contestable que les Roumains de Transylvanie, considérés comme schismatiques, n'accédèrent pas, à la différence des Magyars, des Sicules et des Saxons, au statut de nation. Une des voies, pour les chefs roumains, les knèzés, de conserver leur statut social, fut la conversion au catholicisme, qui entraînait souvent la magyarisation. Mais la majorité des Roumains de Transylvanie demeura orthodoxe. Les conditions nouvelles de là fin du XVIIe siècle - la reconquête de la Hongrie sur les Turcs et l'incorporation de la Transylvanie dans la monarchie des Habsbourg — amenèrent le gouvernement de Vienne et l'Eglise catholique à encourager officiellement l'uniatisme qui avait d'abord été testé, avec un certain succès, du côté des Serbes. Si les régions montagneuses à la frontière de la Valachie résistèrent, il n'en fut pas de même des pays roumains plus proches du royaume de Hongrie sensu stricto. Mais l'uniatisme ne brisa pas l'union nationale des Roumains de Transylvanie, bien au contraire, comme le prouve la vitalité de l'École transylvaine au XVIIIe siècle. Quant aux Roumains demeurés orthodoxes, ils revendiquèrent les « privilèges illyriens », accordés aux Serbes.

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La question de l'uniatisme fait l'objet de la contribution de Ioan Lumperdean. Pour la cour de Vienne comme pour les Roumains, l'union était « le seul moyen fiable qui eût servi à dépasser l'immobilité médiévale et à diviser le régime nobiliaire transylvain » (p. 66, Le. le régime des trois nations représentées à la Diète). Les mesures prises par Léopold Ier, dont le diplôme de 1701, allaient dans le sens de la reconnaissance politique des Roumains à l'égal des Hongrois, des Sicules et des Saxons et de l'orthodoxie à l'égal du catholicisme, du calvinisme, du luthéranisme et de Pumtarianisme. Élaboré par les milieux intellectuels uniates, le fameux Supplex Libellus Valachorum de 1791, écrit politique majeur des Roumains de Transylvanie, devenus majoritaires, réaffirmait que ces derniers étaient les plus anciens habitants de la province, convertis avant les Hongrois au christianisme et demeurés fidèles à l'Église orientale ; ils devaient constituer la quatrième nation de la Transylvanie. Mais dès le milieu du siècle se fit jour l'idée dé la réunification confessionnelle au sein d'une Église roumaine unique, soit qu'il s'agît de renoncer à l'union avec Rome, soit d'intégrer tous les Roumains dans l'Eglise uniate, soit encore de dépasser cette coupure dans une Église grecque orthodoxe. L'Empereur fut sollicité en 1798 et ne donna pas suite à ce projet d'Église nationale roumaine, combattu par ailleurs par le gouverneur de Transylvanie Gyôrgy Bânffy.

Cette revendication demeura un objectif du mouvement national au XIXe siècle (Nicblae Bocçn). Les Églises roumaines se trouvaient alors sous la juridiction d'Églises jugées étrangères, les orthodoxes du Banat, d'Arad, de Bihor et dé Transylvanie sous l'autorité, du métropolite serbe de Karlovic, les uniates sous celle de l'archevêque hongrois d'Esztergom ou de l'évêque ruthène de Munkâcs. Là revendication d'un métropolite roumain point dès la fin du XVIIIe siècle. Chaque vacance épiscopale, orthodoxe ou uniate, suscita d'âpres revendications pour obtenir que le titulaire soit un Roumain et relança la revendication d'émancipation par rapport à la primatie hongroise et le siège métropolitain serbe. Lés événements de 1848 donnèrent un coup de fouet au mouvement national des Roumains dé Transylvanie qui prônèrent la réunion des uniates et des non-uniates dans une seule foi « roumaine » et la « restauration » d'un siège métropolitain roumain de Transylvanie ayant comme suffragants les évêques de Vrsac, Timiçara, Arad, Oradea, Maramureset Bukovine. Mais les divisions étaient là, et tandis que l'évêque Andrei Saguna était à la tête du combat pour un siège métropolitain orthodoxe, l'évêque uniate d'Oradea revendiquait l'accession de son diocèse au rang de métropole uniate, ce à quoi s'opposait le primat de Hongrie. En 1853, le pape érigea Alba-Julia en métropole uniate et créa deux nouveaux évêchés à Gherla et Lugoj. Ce n'est qu'en 1864, à la faveur de la succession du patriarche de Karlovic, Raiacici, que les Roumains orthodoxes firent sécession; le 25 décembre 1864; François-Joseph décida la «restauration» du siégé métropolitain orthodoxe et la nomination à sa tête de §aguna, métropolite des Roumains orthodoxes de Hongrie et de Transylvanie ; en 1865 furent créés les deux évêchés suffragants d'Arad et CaransebesLe rêve oecuménique d'un siège métropolitain unique s'était évanoui ; mais à l'abri de l'autonomie des deux Eglises allait être préservée la nationalité roumaine en Transylvanie,

Les trois contributions ont été écrites directement en français, ce qui est méritoire mais ne laisse pas de créer certaines ambiguïtés, hormis un style parfois rude : archevêque primé pour primat, Église galicienne pour gallicane, période carolingienne pour Caroline (le règne de l'empereur Charles VI)... Aucun intertitre ne vient rompre un discours dont la structure, à cause des retours chronologiques, n'est pas toujours évidente. Surtout le lecteur s'étonnera qu'un tel ouvrage n'ait jamais d'autre référence, à de rares exceptions près, que des oeuvres d'historiens


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roumains en langue roumaine. Toute la production hongroise, à deux exceptions anciennes près, est soigneusement ignorée. Le nouveau cours des choses fait que l'on cite à nouveau N. Iorga; mais l'aggiornamento ne va pas au-delà de cette révérence envers un grand ancêtre. Tant que cet enfermement idéologique persistera, tant que tout sera mesuré à l'aune de l'esprit national, il y a fort à parier que l'ère du soupçon perdurera envers des travaux qui, tel celui qui nous occupe ici, ne sont pourtant pas sans mérite. En particulier, les rapports entre uniatisme et non-uniatisme en Transylvanie sont exposés avec minutie, tout comme la géographie ecclésiastique de la province. Mais quelques cartes seraient les bienvenues !

Claude MlCHAUD.

Bolcheviks in Russian Society. The Révolution and the Civil Wars, éd. V. N. Brovkin, New Haven et Londres, Yale University Press, 199.7, 334 p.

L'implosion du régime politique de l'URSS en 1991 a incité un collectif d'historiens à remettre en question la présentation traditionnelle de la Révolution russe de 1917 à 1920, et à nuancer le rôle des bolcheviks dans l'évolution de la société russe ; 14 contributions solidement documentées qui ont bénéficié de l'ouverture récente de fonds d'archives, des inédits de Lénine en particulier, projettent un éclairage nouveau sur les activités de la social-démocratie, des socialistes-révolutionnaires (SR), des constitutionnels-démocrates (KD), des monarchistes nostalgiques de l'autocratie. Ainsi la Révolution de 1917 qui ébranla les assises du monde au XXe siècle apparaît-elle dans une perspective originale.

Des problèmes controversés en Occident au cours des années 1950-1960 relatifs à la Terreur rouge, à la personnalité de Lénine, au triste état des paysans russes, à l'allergie congénitale de l'intelligentsia à la révolution, au mythe de l'union des ouvriers et des paysans nombreux dans l'opposition au régime, font l'objet d'une révision générale qui permet de dégager une cohérence de l'histoire brisée de la Révolution d'Octobre 1917.

Ainsi, le rôle des mencheviks qui a toujours été dénigré, et pour cause par les bolcheviks, apparaît surprenant. La prise du pouvoir par les bolcheviks n'était pas prédéterminée, fatale, d'autres courants révolutionnaires se trouvant sur les rangs. C'est pourtant entre juillet et octobre 1917 que les mencheviks jouèrent leur destin à quitte ou double en se ralliant avec les KD et les SR au gouvernement provisoire sans présenter un front uni contre les bolcheviks, forts des divisions de leurs adversaires partagés sur les problèmes de la paix ou de la guerre contre l'Allemagne, de l'opportunité de réformes à accomplir d'urgence tandis que Kerenski s'était étouffe d'indignation après l'initiative des mencheviks d'admettre au gouvernement le général rebelle Kornilov.

Le combat des SR pour barrer la route aux bolcheviks engagés dans la prise du pouvoir fut aussi rude, les Uns et les autres déployant une activité débordante, grisés par des polémiques byzantines au cours des journées chaudes de l'été 1917, lors de meetings à Moscou, Petrôgrad, en province, dans le Caucase, au Turkestan. Déjà, des esprits audacieux annonçaient que la guerre civile ferait le lit de la dictature. La dissolution de l'Assemblée nationale en mars 1918 fut le prélude de la guerre civile, vite stigmatisée par les SR de «contre-révolution bonapartiste» devant affaiblir les institutions de la démocratie. Bien des soldats démobilisés augmentèrent les bataillons de chômeurs alors que les paysans du Tchernozem central


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luttant pour leur survie au cours de l'été 1918 s'enlisaient dans une misère poignante.

1À cette exaspération des esprits, le Mouvement des Blancs attisait les rancoeurs et les déceptions. Né de la désespérance, ce mouvement intégré dans les armées des Blancs s'affirmait par l'antibolchevisme et la haine de l'Allemagne, aggravant le caractère apocalyptique de la guerre civile. Ces jeunes déboussolés, assoiffés de vengeance — leurs parents ayant été fusillés par la Tcheka - vivaient le cauchemar surréaliste d'une Russie devenue l'archétype d'un désastre national.

Cette lutte antibolchevique fut relayée par l'atamanchtchina exercée par les Cosaques du Don, de l'Oural, du Kouban, opérant en Sibérie, considérés comme dé dangereux et féroces éléments du maintien de l'ordre parmi les Asiatiques non russes. Les Cosaques traînaient dans leurs rangs bandits, déserteurs, aventuriers chinois et mongols subjugués par le magnétisme étrange de certains de leurs chefs. Ils étaient considérés par les paysans de Sibérie comme des Blancs acharnés à étouffer la Révolution. Des discussions stériles ruinèrent l'unité d'action des Blancs nécessaire pour le contrôle du Transsibérien. La dilution du pouvoir miné par des coteries incita les Japonais à débarquer et à se fixer en Sibérie orientale.

A ces oppositions s'ajoutait la résistance des ouvriers et des paysans à la dictature bolchevique et au communisme de guerre. Dès janvier 1918, à la P session de l'Assemblée constituante, il se confirma que bien des ouvriers boudaient les bolcheviks et leur contentieux alimentait les discussions dans les fabriques et les usines. De leur côté, les gardes rouges dans les régions prévolgiennes se comportant en rebelles antisoviétiques réclamaient un gouvernement non bolchevik. A l'usine Putilov, à Petrograd, une manifestation monstre de 100 000 ouvriers demanda l'abolition des exécutions sommaires, de la torture pratiquée par la Tcheka qui, avec ses Lettons et ses Chinois, brisait toute grève. A Tver, dans le textile, des ouvriers firent allégeance aux Blancs, et un peu partout en Russie des sabotages retardèrent la circulation des trains. Un climat insurrectionnel affectait le pays.

Dans les campagnes foncièrement hostiles au gouvernement central, de jeunes, paysans firent obstacle à leur mobilisation dans l'Armée rouge, et dans les gouvernements d'Ufa, Samara, Saratov, Simbirsk, Kazan, s'insurgèrent contre les réquisitions abusives: Les rebelles se retrouvèrent dans des camps d'internement et leurs chefs furent fusillés. Les composantes du drame paysan se trouvaient réunies dans le gouvernement de Tambov où les spoliations, la conscription forcée, la proximité des armées blanches incitèrent bien des hommes à la rébellion. Les autorités craignant la «contagion de l'exemple», une de leurs idées fixes, approuvèrent les exécutions sommaires décidées sur place par les chefs de régions notaires.

Après les guerres civiles, le régime bolchevik se fortifiant s'employa à réduire le rôle immense de l'Église orthodoxe qui, durant des siècles, avait soutenu le régirne tsariste, et à museler l'intelligentsia qui, de défaite en compromission avec le régime, abandonnait au marxisme-léninisme le rôle d'exercer la rhétorique officielle. Le bolchevisme devenant un mécanisme pour la réévaluation des valeurs nationales soulevait de nombreux problèmes qui, de nos jours, attendent un début de solution,

Sylvain BENSEDOUN.


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Pertti Luntinen, The impérial russian army and navy in Finland, 1808-1918, Helsinki, Suomen Historiallinen Seura, 1997, 486 p.

Lutter contre les préjugés est une oeuvre de longue haleine qui suppose de la patience et de l'humilité, car les idées toutes faites ont souvent la peau si dure qu'il faut argumenter sans relâche pour les éliminer. Pertti Luntinen, spécialiste confirmé d'histoire militaire, l'a compris lorsqu'il s'est attelé au serpent de mer de la présence russe en Finlande. Il devait déjouer le double obstacle d'une conscience nationale toujours imprégnée d'hostilité au grand voisin et d'une réhabilitation rampante de l'héritage tsariste qui se nourrit de la faillite finale de l'URSS; Ayant su éviter ces deux écueils, il nous présente donc un bilan scrupuleux de cent dix ans d'installation militaire qu'il se refuse à caractériser de manière trop simpliste.

Son ouvrage, rédigé dans un anglais sobre et clair, se fonde sur une exploitation très fouillée de sources finlandaises (Archives nationales, Archives du Parlement, Archives militaires de Helsinki), allemandes (Politisches Archiv, Auswàrtiges Arrit de Bonn ; Bundesarchiv-Militararchiv de Fribourg-en-Brisgau), russes (Rossiiskii gosudarstvennyi arkhiv voennomorskogo flota de Saint-Pétersbourg; Rossiskii gosudarstvennyi voenno-istorichesku arkhiv de Moscou) et françaises (Service historique de l'armée de terre de Vincennes ; Archives du ministère des Affaires étrangères à Paris). Il utilise aussi une bibliographie de 631 ouvrages en six langues que complètent un index, 10 cartes et 20 planches d'illustrations (tableaux, gravures et photographies d'époque).

La thèse principale du livre est que durant huit décennies au moins l'armée russe en Finlande n'a pas été une armée d'occupation destinée à faire régner la terreur ou à imposer la russification. Elle avait pour fonction principale, outre de protéger la capitale d'une invasion par le nord-ouest; de rappeler à la population le respect dû au régime et à l'ordre social dominant. C'est pourquoi elle ne fut pas contestée jusqu'à l'extrême fin du XIXe siècle, les Finlandais se montrant à de nombreuses reprises loyaux sujets. La situation n'évolua qu'avec la poussée des impérialismes en Europe et le progrès des idées nationalistes, sans toutefois dégénérer à la manière polonaise. Pendant ce long siècle, la garnison russe ne dépassa guère quelques dizaines de milliers d'hommes encasernés dans des localités du sud ou du centre du pays. Même rapporté à la faible population finlandaise, ce chiffre est assez faible. Il ne s'éleva de façon significative que lors des périodes de conflit, atteignant son maximum en 1916-1917. Jusqu'au début des années 1860, le contingent russe était d'ailleurs plus une armée d'apparat qu'un véritable corps de combat et les réformes de la fin du XIXe siècle, pour sérieuses qu'elles furent, n'aboutirent jamais à un outil très performant. Les militaires russes restaient assez isolés de la société ambiante et n'avaient avec elle que le minimum de rapports commerciaux et humains; Ces derniers restèrent plutôt courtois et ne se dégradèrent qu'avec la montée des tensions nationalistes;

Le plan général de l'ouvrage comprend sept grands chapitres ordonnés selon une progression chronologique. Les deux premiers couvrent les années 1808-1880, les trois suivants la période 1890-1914 et les deux derniers la première guerre mondiale. On voit donc que la partie la plus conséquente du livre est consacrée a la fin du régime tsariste et à ses conséquences. Ce partage assez inégal a comme corollaire le traitement un peu superficiel des deux premiers tiers du XIXe siècle. La démonstration est alors réduite au récit des principaux événements internationaux avec les réformes militaires qui en découlent. La conquête de 1808-1809, les suites de la guerre de Crimée dans la Baltique et les efforts de réorganisation du règne


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d'Alexandre II sont les temps forts de cette partie initiale de l'exposé. Ce dernier prend heureusement du corps dans la seconde partie. L'auteur y décrit de manière intéressante les modifications des données stratégiques (la montée du danger allemand), ainsi que la poussée des tensions entre le pouvoir russe, de plus en plus perméable aux thèses nationalistes, et les Finlandais, fermement attachés à leurs particularismes constitutionnels. Il montre avec une relative précision les étapes de l'aggravation de ce conflit interne qui pousse les généraux russes à envisager une éventuelle lutte sur deux fronts. Mais la dernière partie est sans doute la plus travaillée. Pertti Luntinen y présente de façon méthodique le processus de dégénérescence de la présence russe en Finlande, processus que la Révolution de février est bien incapable d'enrayer. Il analyse aussi les luttes impérialistes pour la domination de la Baltique qui concernent directement la Finlande indépendante, ravagée en 1918 par une guerre civile servant de prétexte à un débarquement allemand.

Le lecteur français, surtout s'il s'intéresse à l'histoire de la première guerre mondiale, tirera donc profit d'un ouvrage bien informé et le plus souvent rigoureux. Mais il pourra regretter ajuste titre certains défauts. Tout d'abord, bien qu'il tenté de s'en justifier, l'auteur ne parle pratiquement pas de la vie quotidienne des officiers, des matelots et des soldats. Le titre générique est donc un peu trompeur. Par ailleurs, il n'y a pas un seul chiffrage global des forces militaires présentes en Finlande. Les données brutes sont certes difficiles à exploiter, mais le rôle de l'historien n'est pas de se réfugier derrière leur relative indétermination. De plus, lés cartes de localisation des forces militaires en Finlande restent assez confuses. Elles se contentent de signaler la position des différents régiments, sans véritablement aider à la comprendre. Enfin, on doit déplorer quelques partis pris dans l'analyse de la guerre civile de 1918 en Finlande (des livres importants sont curieusement oubliés) ainsi que des coups de griffes inutiles, en fin de conclusion, contre des conceptions de l'histoire que Pertti Luntinen, et c'est son droit, ne partage pas.

Maurice CARREZ.

Alain Glavien, Histoire de «La Gazette de Lausanne». Le temps du colonel, 1874-1917, s.l, Éditions de l'Aire, 1997, 356 p.

Comment ne pas envier Alain Clavien d'avoir pu disposer, pour faire quarante ans d'histoire de La Gazette de Lausanne, des archives du journal, notamment des rapports de gestion présentés au conseil d'administration de la société propriétaire et des procès-verbaux de ses séances sur presque toute la période, de celles aussi, bien qu'elles soient sans doute incomplètes, de son rédacteur en chef, quand si souvent l'historien de la presse ne dispose que de la collection du journal et de bribes d'archives ? Grâce à quoi le lecteur connaîtra l'histoire politique du plus réputé des titres vaudois au tournant du siècle, et saisira aussi la vie d'une entreprise de presse et la manière dont s'organise alors l'activité d'une rédaction.

Cette histoire est celle d'un quotidien, mais également celle d'un homme qui a dirigé et marqué de son empreinte pendant quarante ans, Edouard Secrétan. Arrivé à la tête de la Gazette, titre modeste, à vingt-six ans, «le colonel» c'était son grade dans l'armée suisse - en est demeuré le rédacteur en chef jusqu'à sa mort après eh avoir fait un journal de référence en Suisse et un titre apprécié en Europe. A une échelle plus modeste qu'un Girardin ou un Adrien Hébrard,


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l'exemple d'Edouard Secrétan montre, une fois encore, qu'il n'y a pas de réussite dans la presse du XIXe siècle sans la présence, et la durée, d'un patron, capable d'assurer à la fois la continuité d'une politique éditoriale, une sécurité financière et la conduite d'une petite armée de collaborateurs qui réclame, suivant les cas, souplesse ou fermeté.

La Gazette de Lausanne est un quotidien libéral, le plus influent des titres francophones et le plus connu à cette époque, avec Le Journal de Genève qu'il a longtemps distancé. Quotidien d'opinion, son histoire est inséparable de l'histoire politique du pays romand et de la Suisse. Elle a été l'un des acteurs de la lutte menée dans l'opposition durant ces décennies par les libéraux, contre les radicaux au pouvoir à la fois dans le canton et au niveau fédéral. Du reste, son rédacteur en chef a mené, parallèlement à son activité dans la presse, une carrière politique qui en a fait l'un des leaders du parti, puis en 1899 un conseiller national. La Gazette offre donc l'exemple d'un de ces titres, nombreux aussi dans la France du XIXe siècle, qui ont longtemps suppléé à l'absence d'une organisation partisane : ce fut le cas pour elle jusqu'à la création de l'Union libérale démocratique vaudoise, dont Secrétan fut l'un des fondateurs en 1892. L'auteur montre comment passent les influences des têtes du mouvement, puis du parti, vers le journal : par son directeur, par les actionnaires qui tous sont du même bord et critiquent parfois les positions du journal au cours des séances du conseil d'administration, par le choix des rédacteurs et des collaborateurs. Mais on a le sentiment de n'entrevoir qu'une toute petite partie du mécanisme, dont le ressort principal est sans doute la sociabilité des milieux bourgeois de Lausanne que l'ouvrage évoque. La latitude dont jouit Secrétan semble grande : l'est-elle moins après 1892 ? Quel est exactement l'écart entre les positions du journal et celles de l'Union démocratique libérale ? Qui est le moteur, de l'un ou de l'autre ? Une seule chose est assurée, c'est qu'un quotidien, aux prises avec une actualité cahotante, déséquilibré parfois par la polémique, ne peut être un journal de pure doctrine, l'actualité le fait forcément tanguer.

Le libéralisme de La Gazette est avant tout politique : contre les interventions de l'État et la politique centralisatrice des radicaux, pour la défense de l'autonomie cantonale, contre une loi fédérale imposant des enseignants laïcs et pour une attitude tolérante envers les catholiques, contre toutes les doctrines socialistes, même si vers la fin des années 1880 elle semble pencher vers un solidarisme chrétien. Ce libéralisme la poussera, au début du siècle, à combattre le mouvement nationaliste des helvétistes, influencé par Maurrâs. Si elle fait peu de place au libéralisme économique, elle s'oppose vigoureusement à l'impôt progressif qui frappe la bourgeoisie et les classes moyennes urbaines plus que la clientèle radicale des campagnes.

Le quotidien d'Edouard Secrétan était une affaire modeste mais saine. Les sources livrent des chiffres sur ses bilans, qui ne sont pas toujours complets chaque année, mais dont certains, comme les bénéfices, les recettes publicitaires, les recettes d'abonnements, constituent de belles séries. Ceci permet à l'auteur de consacrer un passage aux conditions d'exploitation à la fin de chaque chapitre. Ce découpage offre l'avantage de souligner l'aspect prépondérant dé l'engagement politique dans les choix de la rédaction, mais il ne permet pas la meilleure utilisation d'une documentation que l'historien de la presse française juge exceptionnelle, car il estompe, pour le lecteur, les continuités et les ruptures dans la vie de l'entreprise. Or, la bonne santé de cette dernière était une nécessité : Alain Clavien souligne à plusieurs reprises combien les actionnaires refusaient de perdre dé l'argent et étaient attachés à leur dividende annuel, qu'ils percevaient régulièrement, car, à deux ou trois exceptions près, le journal a toujours été bénéficiaire, a la différence de son rival, Le Journal de Genève.


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Pourtant les tirages ont été longtemps médiocres: 3 000 exemplaires à l'arrivée de Secrétan. Puis ils progressent lentement, pour atteindre 9 500 exemplaires en 1913. Seule la guerre va provoquer un décollage véritable en partie dû aux ventes à l'étranger, en France notamment : à la fin de juillet 1914, le tirage s'élève à 20 000, chiffre auquel il se tient à peu près constamment jusqu'en 1918. La Gazette de Lausanne au tournant du siècle était donc un petit journal, aux dimensions du pays vaudois, comparable aux quotidiens d'opinion de la province française à la fin du Second Empire et aux débuts de la HT République. C'était un quotidien d'abonnés vendu cher, 20 F pour l'année. Il souffrait de la concurrence des journaux bon marché, dont l'auteur nous fait entrevoir la présence, journaux français à un sou, ou feuilles «neutres», pour reprendre sa terminologie, dont l'abonnement ne coûtait que 8 F, comme La Tribune de Genève ou La Feuille d'avis de Lausanne, tirant chacune autour de 30 000 exemplaires à la veille de la guerre. L'équilibre de la gestion doit beaucoup à la régularité et à l'abondance des recettes publicitaires ; celles-ci sont en effet garanties par un fermier d'annonces et dès le début des années: 1880 elles représentent 30 % du total des ressources, 33 % en 1900, puis leur part s'élève, avec l'amélioration de la conjoncture, à 38 % en 1908 et 46 % en 1913 avant que la guerre les fasse baisser. Peu de journaux en France atteignent ces chiffres, à l'exception de rares titres bourgeois nationaux, comme Le Figaro, et surtout pas les feuilles provinciales. On regrette de ne pas savoir ce que sont ces annonces, relativement abondantes et vitales. La gestion recherche aussi le moindre coût dans la confection de La Gazette. C'est un journal du soir, sa fabrication est sous-traitée, ce qui réduit au rmriimuni le capital fixe, du moins jusqu'en 1910, où la retraite de son imprimeur le contraint à se doter de son propre matériel. Les préoccupations d'économie se retrouvent encore dans l'organisation de la rédaction.

1 A ce propos, à la faveur de comparaisons avec ce qui se passe dans d'autres villes suisses et d'autres titres, Alain Clavien nous livre, y consacrant notamment un chapitre particulier, un aperçu inédit et riche sur le journalisme romand de la fin du siècle dernier et dés années 1900. La rédaction du quotidien lausannois, c'est d'ailleurs le cas de tous ses confrères, comporte une toute petite équipe de rédacteurs; jeunes à leur arrivée, passés par l'université, diplômés de droit généralement, comme leurs confrères français. En 1874, Edouard Secrétan en a un seul à ses côtés. Puis on compte 4 permanents, y compris le rédacteur en chef, en 1894, 6 en 1910. Par contre, ce sera l'une des réussites du patron que de les réunir, La Gazette compte un grand nombre de correspondants, 70 environ au début du siècle, choisis soit en raison de leur compétence, pour les rubriques littéraires par exemple, soit pour leur présence dans une ville particulière, Berne, les principales villes suisses, Paris et les grandes capitales européennes/Cette solution réduit le poids des frais de rédaction qui, en dépit du modeste tirage, ne dépassent jamais le tiers des charges.

Cette organisation permet également d'assurer aux rédacteurs des salaires confortables. Le rédacteur en chef est loin d'avoir les revenus des avocats ou des médecins, qui sont le dessus du panier des professions libérales de Lausanne, mais il est bien payé, recevant d'ailleurs une large part des bénéfices, assez pour vivre bourgeoisement et tenir son rang au sein de la meilleure société de la ville. Parmi les collaborateurs, tous n'ont pas le même statut. Ceux du champ littéraire ou culturel; qui comptent des critiques réputés ou des professeurs d'université, parmi eux l'économiste Vilfredo Pareto, sont très convenablement rémunérés, de même que les correspondants étrangers permanents, ce qui garantit leur fidélité. Parmi les correspondants locaux, ceux des cantons sont choisis pour leur proximité politique et leur notoriété, quant à ceux des bourgades, ce sont des instituteurs ou des pasteurs, et ils ne sont que très médiocrement dédommagés.


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C'est à cette époque que le milieu prend conscience de son originalité et se constitue en profession, avec la naissance en 1900 de l'Association de la Presse vaudoise, suivant un processus analogue à celui observé en France une vingtaine d'années plus tôt. Ne s'agirait-il pas d'un effet secondaire de la constitution de l'Union internationale des associations de presse, en 1896, embryon d'organisation internationale sorti du Congrès international de la presse tenu à Anvers, en 1894 ? Quoi qu'il en soit, l'organisation vaudoise adopte initialement une définition large de la profession, comme les associations de Paris. Éditeurs, rédacteurs en chef ou collaborateurs ayant ailleurs leur activité principale y sont admis. Mais, en avance sur ses consoeurs françaises, dès 1908, quand elle devient section de l'Association de la Presse suisse que préside Edouard Secrétan, elle n'admet plus comme membres actifs que ceux qui tirent de la presse le principal de leurs revenus.

Le livre refermé, qui familiarise le lecteur aussi bien avec l'histoire politique contemporaine de la Suisse romande qu'avec celle d'un de ses principaux journaux, et que l'on a lu avec agrément, on se prend à espérer pour bientôt un tableau d'ensemble de cette presse francophone, de ses grands titres, La Gazette ou Le Journal de Genève, comme de ses petits journaux, sans oublier la présentation de ceux qui les ont écrits. Alain Clavien a montré ici qu'il avait les éléments et les qualités pour le faire.

Marc MARTIN.

Gilles Postel-Vinay, La terre et l'argent. L'agriculture et le crédit en France du XVIIIe au début du XX siècle, Paris, Albin Michel, 1998, 462 p. (coll. « L'Évolution de l'humanité »).

Sans nul doute, c'est un livre important que nous livre Gilles Postel-Vinay avec cette histoire du marché du crédit dans la France agricole des deux derniers siècles. Que sa conclusion aboutisse à inverser la célèbre formule d'Eugen Weber (peasant into Frenchman, les paysans français s'intégrant tardivement, à la fin du XIXe siècle, dans l'ensemble national) en démontrant que la période contemporaine voit les agriculteurs accéder aux ressources du crédit comme membres d'une corporation particulière, qui plus est par le biais d'une banque spécialisée (le Crédit agricole), alors qu'ils ont pendant longtemps été placés, sur ce plan, à l'égal des ruraux et de l'ensemble des Français, suffit à montrer l'originalité et l'ampleur d'une réflexion qui, avec une rigueur exemplaire, met en pièces beaucoup d'idées reçues eh matière d'histoire rurale. Et le plus intéressant est que finalement c'est par un retour à une démarche proprement historique que l'auteur en vient a contester des stéréotypes confortés par les lectures à visée « anthropologique » de la paysannerie française du XIXe siècle: histoire immobile d'une agriculture d'autosubsistance, archaïque dans son refus du crédit, craignant l'usure comme la peste, et dont l'intégration dans le marché et le «décollage économique » (la modernité...) est tardif, concomitant du développement d'institutions bancaires émanant du'pouvoir central. Par une description minutieuse du système du crédit existant dans les campagnes (première partie), puis une analyse des exploitations agricoles dans leur recours au crédit (deuxième partie), l'auteur fait la démonstration convaincante que les paysans français ont depuis longtemps fait appel à des ressources financières extérieures et qu'ils l'ont fait, en partie, pour adapter leur activité au marché.


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L'analyse des formes de crédit dominantes jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle nous paraît la partie la plus neuve. Au sein de « réseaux de crédit omniprésents et diversifiés » (on pense naturellement aux prêts sur billets faisant appel aux liens de parenté ou de voisinage) utilisés par une bonne moitié de la population, à l'occasion, et, régulièrement, par un ménage sur dix, prédomine le crédit « formel » des notaires qui, certes, ne sont pas des banquiers, mais des « courtiers de l'épargne locale », mobilisant des sommes importantes : de 6 ou 7 % du produit intérieur brut dans le premier XIXe siècle. A la fin de l'Ancien Régime, l'auteur estime cette dette privée passant par le réseau notarial à un montant comparable à celui de la dette publique. Passage obligé des transactions, détentrice de l'information sur les garanties offertes par les emprunteurs, l'étude notariale est bien le « pivot » du Crédit agricole. Certes l'épargne mobilisée l'est dans un cadre géographique restreint — il peut s'étendre en cas de besoin - mais le maillage du territoire donne un atout majeur à cette structure. Les prêts effectués ont un caractère sélectif : le transfert s'opère des plus riches aux moins riches, des vieux aux jeunes, le crédit étant lié au cycle de vie (besoins accrus au mariage et lors de l'installation des enfants). Mais, à la fin du XVIIIe siècle, un ménage sur dix emprunte régulièrement chaque année dans ce cadre. Ce crédit, dont le taux est fixé par l'État au niveau, national, participe d'une économie morale assez bien respectée dans la pratique : quand les prix du marché tendent à s'écarter du « denier », l'ajustement se fait par la renégociation (en cas de baisse) ou une plus grande sélectivité des emprunteurs auxquels on demande plus de garanties (en cas de hausse).

Ce système de crédit, en plein essor an long du XVIIIe siècle (le stock des prêts augmente plus fortement que prix et production agricole), est sensible aux crises, et subit de plein fouet le choc révolutionnaire qui se traduit par un désendettement massif, les débiteurs remboursant en assignats dévalués leurs créances. On relèvera l'importance de l'hyperinflation pour la masse des paysans endettés : le gain obtenu est estimé entre 5 et 10 % de la valeur des terres, c'est-à-dire un avantage comparable à la valeur des biens nationaux mis en vente, alors qu'une bonne partie de ceux-ci sont achetés par des citadins. On oublie trop souvent que la paysannerie française a peut-être bénéficié plus de la Révolution par le biais de l'apurement des dettes que par le transfert des terres confisquées au clergé et aux émigrés. Le crédit traditionnel se reconstitue ensuite, ce qui, suggère l'auteur, fausse en grande partie le commentaire des historiens portés à insister sur le mouvement d'endettement rural pendant le premier XIXe siècle : il y a, en fait, un phénomène de rattrapage qu'il n'est pas forcément judicieux d'assimiler à une paupérisation. Certes On met traditionnellement en valeur les affaires d'usure venant en justice. Mais sur ce plan l'analyse de Gilles Postel-Vinay est très pertinente : outre le fait que des exemples n'ont pas de valeur générale, que la sanction judiciaire vise des écarts à une norme généralement respectée, l'usure suppose un monopole de gros détenteurs de capitaux qui pourrait difficilement exister face à la densité du réseau notarial, lequel a plutôt tendance à évincer les débiteurs à risque, c'est-à-dire ceux - les petits paysans pour aller vite - que l'on dit, traditionnellement, être victimes des pratiques usuraires. La nouveauté, après la Révolution, se situe bien plus dans les « transformations institutionnelles » de ce système de crédit : la sélection des emprunteurs se fait plus draconienne (les prêts sont de montant plus élevé) et la mise en place d'un Code hypothécaire va dans le même sens car elle conduit à concentrer les opérations sur ceux qui offrent les gages les plus importants (pour les petites affaires le coût de l'hypothèque est dissuasif). Toutefois je système public d'information ne met pas en cause le monopole des notaires : à la campagne ils sont bien les intermédiaires indispensables pour son usage. A par-


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tir du milieu du XIXe siècle cependant l'apparition du, Crédit foncier (en 1852) et la création de banques locales entraînent une diversification de l'offre de crédit et un plafonnement des circuits notariaux. Mais c'est seulement à la fin du siècle que le nombre d'agents des banques dépassera celui des... études notariales. Concentration des prêts et permanence du réseau notarial caractérisent donc la majeure partie du XIXe siècle.

Reste la grande question de l'usage de ce crédit, et ses rapports avec les transformations de l'agriculture. Au premier abord, le crédit notarial, bon connaisseur des positions acquises, exigeant en matière de garanties, est très conservateur : il repousse les prêts à court terme (crédit à la consommation, de trésorerie) pour financer surtout le transfert entre générations. Dans une société qui connaît peu l'assurance, il est une pièce maîtresse dans la formation de l'épargne-retraite. Pourtant, il participe également à l'investissement agricole et l'auteur examine cet aspect en centrant son observation sur les agents supposés du progrès économique que sont grands propriétaires et gros exploitants. Les premiers sont à cet égard favorisés: disposant d'importantes garanties immobilières, ils recourent fréquenir ment au crédit, n'hésitant pas: à solliciter les nouvelles structures (Crédit foncier, banques locales). Mais ils hésitent entre le patrimoine (emprunts liés au règlement des successions) et l'investissement qui se caractérise parfois par des opérations hasardeuses. Dans les années 1850-1860, construction de fermes, améliorations foncières (drainage, irrigation) accaparent l'essentiel des ressources disponibles, laissant aux exploitants une portion réduite du crédit notarié. Ces derniers sont pourtant les véritables acteurs du progrès agricole. Les gros fermiers, disposant de garanties foncières (beaucoup sont partiellement propriétaires), utilisent inégalement le crédit, à suivre les trois exemples donnés pour le Bassin parisien. Les Beaucerons, maintenant le traditionnel système de production associant céréales et élevage ovin, empruntent très peu. A l'opposé, les grands exploitants de l'Artois, qui se lancent dans la culture intensive de la betterave, trouvent auprès des notaires et des banques locales les capitaux nécessaires à la construction des sucreries. Il en est de même, à un moindre degré, pour les fermiers briards jouant la carte de sucre pour alcool (distilleries). La crise du dernier tiers du XIXe siècle met à mal ce type de financement : les faillites des distilleries et sucreries, la chute des revenus des exploitants entraînent la déconfiture d'un grand nombre de notaires et les banques locales qui résistent «mettent à l'index le papier agricole ». Seul fait exception à ce désendettement massif le vignoble languedocien. La reconstruction qui suit la crise phylloxérique est en grande partie réalisée grâce au financement massif des grands domaines de la plaine par le Crédit foncier, mais, quand vient la surproduction des années 1900, le retrait est net, et le réseau bancaire refuse de s'engager dans un crédit de crise.

Résumée à trop grands traits, la deuxième partie sur les rapports entre l'agriculture et le crédit montre bien que ce dernier est un facteur important de la croissance comme des crises agricoles du XIXe siècle. Mais les exemples choisis — des régions aux productions spécialisées, dynamiques, cherchant à s'adapter aux nouvelles conditions de la demande alimentaire - ne vont-ils pas forcément en ce sens ? Qu'en est-il de la petite exploitation dont la position est dominante dans la France rurale du siècle dernier, petite exploitation dont on tend maintenant a revaloriser la place dans le progrès agricole? Estelle complètement marginalisée par un crédit notarial qui tendrait à se concentrer sur les plus gros ? Il serait intéressant de continuer l'enquête dans cette direction pour voir si, pour la majonte du monde'rural, le crédit.notarial participe seulement d'une «économie morale sans la foule» (via la police du taux d'intérêt), et sert uniquement à financer dots et retraites. De même, le « premier cercle » du crédit, celui qui se fait sur billets et


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échappe à l'intermédiation notariale, devrait également être davantage pris en compte sur ce plan, et son rôle examiné de près pour ce qui est du financement à court terme, des besoins de trésorerie. La naissance du Crédit agricole à la fin du XIXe siècle, alors que le réseau notarial est en pleine crise, répond à cette demande de prêts de campagne : les agriculteurs étaient-ils démunis auparavant ? Ces quelques interrogations nous sont suggérées par la richesse du travail de Gilles Postel-Vinay. Avec La terre et l'argent on a désormais un livre incontournable qui remet en question, ajuste titre et avec une force argumentaire rigoureuse, l'idée d'une paysannerie française vivant pendant longtemps à l'écart de la « modernité » : le recours au crédit, sous le contrôle des notaires, fait des paysans, dès le xvnr siècle, des Français comme les autres.

Jean-Claude FARGY.

Georgette Elgey, Histoire de la IVe République, Malentendu et passion, Paris, Fayard, 1997, 692 p., 180 F.

Voici le quatrième ouvrage que Georgette Elgey consacre à la IVe République. Ainsi est en passe de s'achever une oeuvre commencée dès la fin de ce régime. Avec le temps, l'auteur devient plus prolixe. Un seul volume est consacré a la période 1945-1951. Trois volumes, en revanche, vont traiter la fin de la IVe République. Deuxième tome de cette « République des tourmentes » (1954-1959), le présent ouvrage analyse dans une première partie l'affaire de Suez et retrace dans une autre partie l'histoire de l'Algérie des origines au départ (en février 1956) de son dernier gouverneur général, Jacques Soustelle. Cette dualité nuit à l'homogénéité. Autant dire que ce volume, à la différence des premiers, ne peut guère se lire indépendamment des autres.

Avant de faire le récit de la question de Suez, Georgette Elgey commence par dresser un tableau du Moyen-Orient au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, puis elle fait le point sur les enjeux diplomatiques régionaux en 1955 avant de donner une brève synthèse de la politique arabe de la France. A ces trois chapitres de mise en place succèdent trois chapitres événementiels relatant dans le détail la crise elle-même. Cette partie de l'ouvrage est largement inspirée du livre de Keith Kyle (Suez) paru à Londres en 1991. Partant de ce travail de référence, mais y ajoutant des apports très divers, Georgette Elgey donne de la crise un récit précis et vivant. Relatant par le menu les négociations interalliées, elle confirme l'hostilité d'une bonne partie des généraux britanniques à l'expédition militaire, montre combien du côté français les diplomates, naturellement réticents, ont été laissés en marge, insiste sur les préoccupations pro-israéliennes de Guy Mollet. A ce propos est évoquée la participation d'une fraction de l'aviation française aux opérations menées par l'État hébreu. Est surtout souligné, sans que l'auteur cite ses sources, le Hen, pratiquement ignoré jusqu'alors, entre l'affaire de Suez et l'accession d'Israël a la capacité nucléaire. C'est en septembre-octobre 1956, au cours des négociations qui préparent l'expédition tripartite, que Paris fait cette promesse au gouvernement de Tel-Aviv.

Avant d'aborder la guerre d'Algérie, Georgette Elgey a estimé nécessaire de retracer l'histoire du pays. Ainsi, sur les six chapitres de cette seconde partie du livre, près de cinq sont consacrés à la période antérieure au 1er novembre 1954. Cette longue approche se nourrit des bons auteurs. Charles-André Julien, Guy Pervillé et surtout Charles-Robert Ageron sont largement mis à contribution. Sur


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les débuts du conflit, Georgette Elgey a su tirer profit de l'abondante littérature consacrée à la guerre d'Algérie. Selon sa méthode, elle y a ajouté une touche personnelle en faisant notamment référence à divers fonds d'archives (SHAT, CAOM, dossiers Edgar Faure surtout).

Au total, on retrouve dans ce livre quelque peu composite le style particulier de cette singulière histoire de la IVe République. L'analyse est constamment entrecoupée de citations, en général courtes, le plus souvent originales, que l'auteur puise à toutes sortes de sources : livres, débats parlementaires, journaux, rapports, témoignages oraux (parfois anonymes) qui lui ont été donnés ou qui lui ont été rapportés. On apprécie ce genre ou on ne l'apprécie pas. Force est cependant de constater que la lecture est agréable (voire captivante), l'information abondante et diverse.

On soulignera pour terminer que ce volume, outre un nécessaire index, a l'avantage de comporter un petit glossaire permettant de connaître le nom actuel de certaines communes algériennes débaptisées après l'indépendance. On soulignera aussi que les coquilles sont rares, de même que les erreurs. La plus notable concerne le titre VDI de la Constitution de 1946 dont il est écrit (p. 434) qu' «il établit le double collège dans les territoires d'outre-mer ».

Jacques DALLOZ.

Éric Duhamel, François Mitterrand, l'unité d'un homme, Paris, Flammarion, 1998, 262 p.

E peut paraître surprenant de sous-titrer L'unité d'un homme un ouvrage sur François Mitterrand et on cherche immédiatement où elle fut pour celui qui a commencé à l'extrême droite ayant de finir socialiste... A vrai dire, il est plus habituel d'observer le parcours inverse, de gauche à droite. Si on se réfère à un des plus grands hommes de ce siècle, Clemenceau, il avait débuté à l'extrême gauche pour terminer son parcours à la tête de la droite. Avait-il changé pour autant ? Finalement, qu'ils évoluent dans Un sens ou dans un autre — cela dépend des circonstances -, n'y a-t-il pas beaucoup plus d'unité qu'on ne le dit habituellement chez les hommes politiques, et peut-être chez les hommes tout court ? Pour les hommes politiques qui ont une longue carrière - cinquante ans pour Clemenceau pour reprendre le même exemple, quarante pour Mitterrand —, comment peut-on oublier que le contexte dans lequel ils ont vécu et agi a considérablement changé au COUR des années ? Est-il possible qu'ils ne donnent au moins l'apparence d'avoir changé ?

C'est cette idée qui a inspiré Éric Duhamel et lui permet de signer un ouvrage tout à fait original parmi l'immense production concernant l'ancien président de la République. Originalité supplémentaire, cette recherche il l'a centrée non sur l'ensemble de la vie de François Mitterrand, mais sur une période souvent un peu abandonnée, celle de la IVe République, où justement il a forgé son unité, et de la Ve République avant 1981.

Son unité, elle est d'abord dans des convictions probablement plus fortes qu'on ne le dit habituellement, ou tout au moins dans la représentation qu'il en donne. Né à droite sans aucun doute, il se range assez vite sous la IVe République parmi les hommes de gauche, autant que cette notion ait un sens à cette époque et il ne devait plus quitter cette position. D'autant que l'hostilité sans failles au gaullisme qu'il manifesta à peu près toute sa vie — au point de vouloir clairement « effacer » le général de Gaulle — lui laissait un seul créneau ouvert, à gauche... et


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deuxième trait de son unité, c'est de considérer que la conquête du pouvoir est l'objet à peu près unique de l'activité politique.

Pour Éric Duhamel, fondamentalement François Mitterrand est un « homme politique ». Truisme ? Non car combien d'hommes politiques ne le sont pas, en ce sens qu'ils n'ont pas pris conscience de l'autonomie du politique et n'ont pas agi en conséquence, ce qui explique d'ailleurs leur échec, au moins relatif. Ainsi Pierre Mendès France à la stature morale incomparable, mais qui a gouverné la France sept mois alors que François Mitterrand l'a fait pendant quatorze ans. François Mitterrand avait rapidement compris qu'aussi détestables lui paraissent les institutions de la Ve République, elles lui permettraient beaucoup mieux que celles de la IVe de conquérir le pouvoir et surtout de le conserver... Ce goût pour la conquête du pouvoir, il l'avait montré successivement chez les prisonniers de guerre, à I'TJDSR, avant de réaliser son chef-d'oeuvre, conquérir le Parti socialiste pratiquement le jour où il y adhérait.

Livre de haute réflexion, cet ouvrage n'est pas que cela. H est aussi un ouvrage d'histoire par l'ampleur et la précision de la documentation mise en oeuvre — je pense à l'admirable chapitre sur l'affaire de l'Observatoire qui permet de conclure que, bientôt trente ans plus tard, on ne sait toujours pas ce qu'elle fut... Un livre qui sait remettre les choses en place en montrant par exemple que l'initiateur de la politique qui a finalement permis de décoloniser l'Afrique noire sans troubles majeurs n'a pas été François Mitterrand, comme on le croit toujours, mais René Pleven, que le goût pour l'Europe de François Mitterrand fut longtemps modéré... Mais qu'importe, ce qui a valu à François Mitterrand une réputation de cynisme, c'est justement que tout, pour lui, était finalement moins important que son but ultime et permanent, la conquête du pouvoir.

Que peut-on conclure ? L'unité de François Mitterrand fut pour lui un admirable moyen de conquête du pouvoir. On attend un jour une réflexion qui permette de mieux comprendre comment il l'a exercé puisque Éric Duhamel s'est contenté ici de lancer des pistes, mais n'a pas voulu encore traiter du double septennat.

Jean-Jacques BECKER.

Jean-Paul Brunet, Gaston Monnerville. Le Républicain qui défia de Gaulle, Paris, Albin Michel, 1997.

Le « défi » de Gaston Monnerville, c'est évidemment la fameuse accusation de «forfaiture» portée en septembre 1962 par le président du Sénat, formellement contre le gouvernement Pompidou, en fait contre le général de Gaulle qui avait choisi, pour faire adopter la révision constitutionnelle instituant l'élection du président de la République au suffrage universel, de recourir directement au référendum, violant ainsi, de l'avis de la plupart des juristes, la Constitution de 1958 qui ne prévoit pas que l'on puisse procéder à la révision sans y associer le Parlement. Après les péripéties du renversement du gouvernement Pompidou et de la dissolution de l'Assemblée nationale, le référendum du 28 octobre et le raz de marée gaulliste des élections de novembre allaient sceller la victoire de De Gaulle sur les partis du « cartel des non », consacrer ce que Jean-Paul Brunet appelle la « dérive plébiscitaire et autocratique » d'un régime que son fondateur qualifiait en privé de « monarchie populaire ». Quant à Monnerville, que le Sénat allait continuer de porter à sa présidence jusqu'à ce qu'il choisisse, à l'automne 1968, de céder la place à Alain Poher (qui le nommera en 1974 au Conseil constitutionnel), il deve-


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nait le grand pestiféré du régime gaullien, qui ne lui ménagerait ni les humiliations protocolaires, ni les manoeuvres politiciennes pour essayer de saper ses positions électorales dans son fief du Lot. En 1969, Monnerville a activement participé à la défense du « grand conseil des communes de France » contre le projet de révision constitutionnelle dont le rejet par les électeurs, lors du référendum du 27 avril, provoqua la démission du général de Gaulle.

Jean-Paul Brunet, qui a été dans les années soixante le collaborateur du président Monnerville, a partagé son allergie à la « monocratie plébiscitaire » gaullienne, et il ne juge nullement nécessaire de s'en repentir. Il ne cache pas l'agacement que lui inspire le consensus qui semble entourer aujourd'hui l'oeuvre institutionnelle et la pratique présidentielle du général de Gaulle, pratique que n'ont pas remise en cause ceux qui avaient jadis dénoncé « le coup d'État permanent » ou « l'exercice solitaire du pouvoir ». Le ton très personnel du livre pourra irriter les gaullistes intégristes ; il a l'avantage de nous restituer l'écho de passions politiques un peu occultées par la mémoire collective. Quarante ans après la fondation de la Ve République, la vigueur du refus opposé par les républicains à l'ancienne mode au « pouvoir personnel » peut paraître bien exotique aux jeunes générations passées du règne d'un monarque socialiste à celui d'un président gaulliste contraint par le malheur des temps de se contenter du rôle de Vincent Auriol, les crises ministérielles en moins. Gaston Monnerville, pour sa part, refusait de voir dans la monarchie républicaine un progrès par rapport au vieux parlementarisme : « Ce qui est moderne, ce n'est pas la démocratie directe, c'est la démocratie représentative (...) Le système de démocratie directe est une régression. Oui, la démocratie directe finit par aboutir au pouvoir personnel, au dictateur, lequel, à chaque occasion, s'adresse directement au peuple par-dessus la tête de ses représentants. »

C'est un destin assez exceptionnel qui a conduit ce descendant d'esclaves antillais à devenir, face à l'homme du 18 juin et du 13 mai, le défenseur obstiné d'une certaine idée de la République et de la démocratie parlementaire. Né à Cayenne en 1897, dans une famille modeste d'origine martiniquaise, Gaston Monnerville est « un archétype de l'intégration républicaine ». Il vénère la République émancipatrice, la République de Schoelcher qui a fait des esclaves des citoyens, la République enseignante qui a aidé le jeune boursier à effectuer à Toulouse ses études secondaires et supérieures, la République des droits de l'homme qui a permis à un Noir de devenir le troisième personnage de l'État. Son culte de la patrie républicaine lui fait fermer les yeux devant les manifestations du racisme français. Cet adhérent de la première heure de la Ligue internationale contre l'antisémitisme, qui assure en 1933 les Juifs allemands de la solidarité des «fils de la race noire», qui militera plus tard à Amnesty International, a toujours nié s'être trouvé en butte au racisme au cours de sa carrière. H a pourtant souffert de constater, au moment de l'élection présidentielle de 1953, que la classe politique française, qui s'accommodait très bien de sa présence à la tête de l'assemblée du Luxembourg, ne pouvait envisager de porter un Noir à la présidence de la République.

Collaborateur de César Campinchi, entré de bonne heure en francmaçonnerie et en radicalisme, le jeune avocat est élu député de la Guyane en 1932, après qu'une retentissante plaidoirie pour des émeutiers guyanais lui eut assuré « une stature de héros ». « A gauche sans excès », il fréquente les Jeunes-Turcs radicaux, devient un des experts coloniaux du parti. Il fait bon accueil au Front populaire, où il retrouve «le souffle dé 1848». Il est sous-secrétaire d'État aux- Colonies dans le ministère Chautemps. Deux causes lui tiennent particulièrement à coeur, la suppression du bagne de Guyane, « chancre hideux sur le visage déformé de la France équinoxiale », la création d'un Fonds colonial pour le développement de la « plus grande France ».


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En 1939, Monnerville, qui n'a pu (pour insuffisance de poids...) participer à la première guerre mondiale, obtient de pouvoir servir dans la marine. Son refus de l'armistice de juin 1940 n'est pas atténué par le drame de Mers el-Kébir, qu'il a vécu en témoin direct. Il fait une belle résistance dans les maquis d'Auvergne. Son exemple, avec beaucoup d'autres, montre l'injustice de l'idée reçue qui veut que les radicaux n'aient guère résisté. Si le radicalisme est effectivement discrédité à la Libération, c'est parce qu'il est trop identifié aux gloires, et surtout aux faiblesses et aux errements de la IIIe République. Mais la rupture du tripartisme, les débuts de la guerre froide et l'avènement de la « troisième force » vont permettre aux valoisiens de se réinsérer dans le système politique de la IVe République. Dès 1947, les deux Chambres sont présidées par des radicaux, Edouard Herriot au Palais-Bourbon, Gaston Monnerville au Luxembourg. Il était devenu conseiller de la République (dès 1948 on dira à nouveau sénateur) de la Guyane après une défaite aux élections législatives de novembre 1946. Comme sa situation électorale dans son département natal continue de se détériorer, il se fait « parachuter » en 1948 par le Dr Quèuille dans le département du Lot, dont il restera sénateur jusqu'en 1974. La transplantation réussie du Guyanais dans ce vieux bastion républicain de la France profonde n'est pas l'aspect le moins étonnant de sa carrière. Il y parcourt à rebours le traditionnel cursus honorum : sénateur en 1948, conseiller général de Sousceyrac de 1949 à 1973, maire de Saint-Céré de 1964 à 1971. L'attachement des populations du Lot à leur « nègre », comme disaient certains, ne s'explique pas seulement par la reconnaissance du ventre. Certes, jusqu'en 1962, il pouvait être intéressant pour un département pauvre d'être représenté par le président de la haute assemblée, mais le Lot restera fidèle jusqu'au bout au pestiféré de la République gaullienne. En 1969, le canton de Sousceyrac bat le record du vote négatif au référendum...

Jean-Paul Brunet rend bien compte des efforts de Monnerville, sous la IVe République, pour restaurer le rôle et la dignité de la deuxième Chambre, qui faisait figure en 1947 de « rescapée mal en point». «A côté d'une Chambre sensible aux courants mouvants et variés de l'opinion publique, le Français veut une assemblée plus sereine, plus stable, représentative des entités géographiques, des collectivités locales qui constituent l'une des structures essentielles du pays. » Rallié, contre l'avis d'une forte minorité de radicaux, à la constitution de 1958, Monnerville va vite devenir le censeur du glissement présidentialiste du régime.

Ce livre chaleureux et bien informé utilise les archives Monnerville déposées à la Fondation nationale des sciences politiques. Jean-Paul Brunet indique que d'autres archives importantes sont restées en possession de la famille du président du Sénat. Peut-être permettraient-elles d'en savoir un peu plus sur la pensée du «sage du palais du Luxembourg», dont sont surtout présentées ici les idées sur l'outre-mer (le « sabotage » de la Communauté, bien avant la crise constitutionnelle de 1962, est l'un des grands griefs de Monnerville contre de Gaulle) et sur les mstitutions. Il serait intéressant d'apprendre ce que le président du Sénat, astreint dans ses prises de position publiques à une certaine réserve, a pensé des guerres coloniales, du mendésisme, de la construction européenne (était-il « cédiste » ?), de la politique étrangère de De Gaulle. La signification profonde de son engagement maçonnique, auquel il semble être resté beaucoup plus fidèle que la moyenne des hommes politiques maçons, mériterait aussi d'être précisée. Enfin, il serait sans doute instructif de savoir comment ce radical de gauche (il a participé à la création du MRG) a vécu l'alternance de 1981 et la pratique mitterrandienne des institutions de la Ve République.

Gérard BAAL.



NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

— Jean-René Trochet, La géographie historique de la France, Paris, PUF, 1997, 128 p. (« Que sais-je ? », n° 3263). — Le petit livre de J.-R. Trochet pose à l'historien bien des problèmes. Ethnologue, géographe régional, spécialiste de l'outillage ancien, l'auteur use de l'expression « géographie historique » d'abord dans le sens que lui ont donné les positivistes au début du siècle : l'histoire des circonscriptions ; mais, en disciple de Vidal de La Blache et de Roger Dion, il songe ensuite à l'étude des formes d'organisation de l'espace, à la manière de Xavier de Planhol, qu'il révère fort. Dès lors il s'agit de « géohistoire », ou, mieux encore, d' « archéogéographie ». Malheureusement l'auteur, s'il cite, une fois et au passage, Marc Bloch ignore manifestement Charles Higounet ou l'archéologie de terrain d'aujourd'hui. D'ailleurs, peut-être insuffisamment familier de l'histoire médiévale, il formule nombre d'assertions aventurées, par exemple sur les compromis « ethniques » des « invasions », sur les liens, plus qu'hypothétiques, entre les « régions » et des « principautés mérovingiennes » ; il pense que les innovations culturales, qu'il attribue à l'Antiquité, ont un lien avec la noblesse, comme le triennal d'ailleurs, et que le maillage paroissial est carolingien, toutes affirmations à discuter. Au reste, il ne parle presque jamais que du nord ou de l'est de la France.

Cela dit, on trouvera ici des notions à retenir sur les « aires culturelles » liées aux unités territoriales, sur les moyens de production dans une société qu'il s obstine, comme tout géographe, à qualifier de « société traditionnelle », ce qui n'a aucun sens, sur les « paysages » découpés en régions (le Sud apparaît cette fois), sur les langues, les familles, les croyances, bref sur toute une série de problèmes d'importance, mais où la théorie, le système, la simplification sont les maîtres. Il faut réviser ce cadrage.

Robert FOSSIER.

— Alain Derville, Douze études d'histoire rurale. Flandre, Artois, Cambrésis au Moyen Age, recueil offert à l'auteur, Lille, 1996, 280 p., ill. («Revue du Nord», hors

Revue historique, CCCI/2


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série). — Si l'on excepte quelques contributions à des travaux de synthèse, Alain Derville a concentré sa recherche historique sur le nord de la France : les pays audomarois et lillois où s'est déroulée toute sa carrière. Il l'a fait avec une passion et un acharnement qui se riaient des nuances et des précautions, parfois même de la simple courtoisie. Cet amoureux des archives, ce pourfendeur des idées reçues, cet adversaire hypercritique de toutes les opinions contraires à la sienne, a un « relief» qui force l'estime et même l'admiration, quand même on aurait eu à souffrir de ses féroces condamnations, comme c'est mon cas constant et celui de bien d'autres.

Bien que ses premiers écrits datent de 1954 et que sa riche thèse sur Saint-Omer soit de 1970, Alain Derville s'est surtout préoccupé, après 1977, de la vie des campagnes de ce qu'il s'obstine à qualifier d' « Artois ». Ses amis — car cet homme abrupt en a, de solides et de clairvoyants — et ses collègues viennent de rééditer douze de ses plus remarquables articles, parus entre 1977 et 1992. Ces travaux portent sur les rendements du blé, les prix des grains, les communautés d'habitants, les techniques et l'équipement des campagnes, les comptes et l'habitat. C'est un très bel ensemble, dont l'axe directeur est lumineux : il n'y a eu qu'une seule « révolution agricole » avant le XVIIIe siècle, c'est le XVIIIe, et une seule région où on l'a connue, la Flandre et l'Artois ; le reste n'est qu'illusion, notamment les performances présumées de l'agriculture anglaise dont l'admiration qu'on leur porte vient exclusivement de l'abondance des documents, d'ailleurs souvent de pure théorie, qui les éclairent.

Naturellement, un historien de ces mêmes régions ou, plutôt, de la « misérable Picardie », ne peut qu'applaudir aux magnifiques résultats tirés, sans discussion, par Alain Derville de ses sources. Chiffres et pratiques, niveau technique et habitat du XIXe siècle, sont en place dès le XIIIe, et foin des sempiternelles louanges sur l'archipel. Quant au reste de la France, mieux vaut n'en rien dire en ces domaines. Tout de même ! on reste un peu avide de comparaisons, et plutôt « sonné » par le tonnerre de ces affirmations.

Robert FOSSIER.

— Paul Armagier, Une église du renouveau. Réformes et réformateurs de Charlemagne à Jean Huss, 750-1415, Paris, Éd. du Cerf, 1998, 302 p. — Partant de la constatation selon laquelle l'histoire du christianisme est traversée de crises et de tensions et que de celles-ci naissent des mouvements réformateurs qui ne visent pas à restaurer ou rétablir un ordre et des arguments anciens, toute restauration constituant un retour en arrière susceptible de favoriser l'intégrisme, mais qui cherchent au contraire, en conservant les principes fondamentaux, à en renouveler, dans un projet « nouveau », la présentation et les enseignements en mettant l'accent par ailleurs sur les besoins spirituels de chaque époque et en tenant compte des attitudes morales de chaque société, P. Armagier s'emploie à éclairer, dans ce livre très alerte, les principales initiatives de ce type depuis le haut Moyen Age jusqu'à la veille des grandes déchirures du XVIe siècle.

Sous les Carolingiens, l'esprit novateur se manifeste plus particulièrement avec Boniface, les rois francs et la grande entreprise missionnaire, puis avec Hincmar dont la position est plus complexe. Aux XIe, XIIe et XVIIIe siècles, les interventions réformatrices sont à la fois plus singulières et plus larges. Elles renouvellent les divers compartiments du peuple chrétien et le peuple chrétien tout entier : réformes proprement monastiques avec la venue de Benoît d'Aniane, Cluny, puis, d'une autre manière, Cîteaux, réforme pontificale, recouvrant parfois (et freinant, condamnant) des courants laïques, avec Humbert de Moyenmoûtier (dont il n est


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pas dit cependant que, par d'autres côtés, il est très conservateur) et Pierre Damien, avec la pataria, avec Hildebrand et Grégoire VII, recherches érémitiques et canoniales (Robert d'Arbrissel, Raymond Guérard de Toulouse, Norbert, Etienne de Muret, les fondations capitulaires) : mouvements aspirant au renouveau par un retour à la vie apostolique (Vaudois), revitalisation autour des Ordres Mendiants (Saint-Dominique, Saint-François). Au XIVe siècle, alors que la relance monastique s'essouffle (Benoît XII), les propos se compliquent (mineurs et spirituels, pénitents et béghards), au point de rendre au XVe la réforme de plus en plus impérative (concile de Constance, Jean Huss, Eugène IV et Pie II, Nicolas de Gués).

P. Armagier complète ces exposés, dans la seconde partie de son ouvrage, par la publication d'une quarantaine de documents fort bien choisis et très bien introduits qui en confortent considérablement l'intérêt. On peut amicalement lui reprocher de privilégier, dans cette illustration, le midi de la France qu'il connaît admirablement bien, et, peut-être aussi, de ne jamais s'arrêter, en contrepoint de son discours, aux entreprises restauratrices qui, parfois, après quelques décennies, entachent, par un usage intempérant des condamnations, des exclusions et des interdits, la pure intention de renouvellement.

Marcel PACAUT.

— Dictionnaire européen des Lumières, sous la direction de Michel Delon, Paris, PUF, 1997, 1 128 p.

Dans la collection de grands dictionnaires publiés par les Presses Universitaires de France, celui-ci se place sans doute entre les deux concernant l'Ancien Régime et la Révolution. Plus de 200 collaborateurs sont intervenus, et il est difficile de rendre un compte exact des sujets dont certains se recoupent, mais en évitant les redites, tandis que des renvois en fin d'articles permettent les reports. On aurait aimé peut-être disposer, avec la liste alphabétique préliminaire des rubriques, d'un cadre de classement méthodique général.

On peut assurer que sont touchés tous les grands thèmes psychologiques et moraux (Amour, Bonheur...), politiques (Absolutisme, Autorité), économiques et sociaux, philosophiques et religieux. Les Sciences, les Lettres, les Arts, avec tous les mots clefs : classique, baroque, néo-classicisme, rococo ; les pays (pas seulement européens puisqu'il y a une rubrique : Chine, et encore : Égyptomanie, Orientalisme).

L'esprit critique est présent dans ce choix, puisqu'on trouve aussi Apologétique et Anti-Lumières. On trouve bien sûr de nombreux termes propres à la périodej ainsi pour les « lieux de sociabilité » : Académies provinciales, CaféSj Franc-Maçonnerie, Salons. Et encore : Bouffons (querelle des), Jansénisme, etc. Partout ce sont des réflexions très poussées, avec des bibliographies (un très grand nombre d'ouvrages étrangers, de même que beaucoup de collaborateurs sont allemands, italiens, très peu anglais...).

Pour conclure par un semblant de critique, qui est aussi un éloge, on pourrait dire que l'ouvrage n'est pas seulement européen et qu'il concerne tout le XVIIIe s., et pas seulement ses tendances d'avant-garde.

Jacques BOUSQUET.

— Gilles Bancarel et François-Paul Rossi, Guillaume-Thomas Raynal, philosophe des Lumières, GRDP, Midi-Pyrénées, Toulouse, 1996, 132 p. et ill. — Publié avec le soutien des autorités politiques et pédagogiques régionales, ce petit livre clair et


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bien illustré vise à rappeler au public local, et surtout aux scolaires, un grand nom du XVIIIe siècle, bien oublié et de moins en moins lu.

Il est depuis peu revenu à la mode, surtout, assez curieusement en Allemagne et en Angleterre avec des colloques à Wolfenbùttel en 1987, à Oxford en 1991 (le dernier organisé à Rodez dans son pays natal en 1996 n'a pas encore été imprimé).

Un plan bien établi permet de partir de ses origines rouergates pour passer à sa « montée » à Paris, son abandon de la prêtrise ses liens avec les « Philosophes » et les Encyclopédistes. Son travail de journaliste et de polygraphe l'amena en 1770 à publier un « best-seller », L'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les Deux Indes, sans doute le livre le plus largement diffusé alors. Et si la rédaction de 1770 n'était que contestataire, «elle devint subversive en 1774, pour atteindre la sédition en 1784 » (dernières grandes éditions en 1787, puis 1798 et 1820-1821, ensuite plus rien).

Les quatre aspects essentiels du message de Raynal (sous le couvert de recherches historiques et statistiques très poussées pour son époque et vite dépassées) sont bien le Rationalisme et le Naturalisme, l'esprit n'ayant qu'à guider les instincts pour mener les hommes au bonheur, en y joignant le rôle de « la richesse instrument du progrès », tandis que sa « morale », en retenant les points de vue optimistes de Rousseau, se fonde avant tout sur le Négativisme : il suffira de renverser le mauvais système existant, « la tyrannie et l'imposture pour trouver la société idéale ».

Poursuivi par l'Église et le Parlement à cause de la violence de ses attaques (encore aiguisées par les plumes de Diderot et de son compatriote Pechméja), Raynal prit figure de persécuté, motif de plus de devenir populaire. Malheureusement, après avoir passé pour un prophète et un sage, tout en jouant au philanthrope, il se sépara des révolutionnaires, presque tout de suite, avec son adresse à l'Assemblée constituante, le 31 mai 1791, qui condamnait le mouvement en essayant de l'arrêter. On préféra le faire passer pour « sénile », et il ne reparut comme membre de l'Institut, par la grâce des « idéologues », que quelques mois avant sa mort, le 6 mars 1796.

Sa « modernité » s'est donc interrompue très vite, tous ceux qui s'inspiraient de lui, libéraux ou socialistes, préférant oublier son nom. Serait-ce en vue d'une révision des erreurs ou insuffisances de notre démocratie qu'il retrouve des commentateurs ? On croirait plutôt que c'est l'ampleur de son étude concernant tous les pays, qui fait que tant d'universitaires du monde entier le redécouvrent. De nombreuses illustrations d'époque rendent le livre plus attrayant. On appréciera aussi les extraits, bien choisis : ils soulignent le talent de rhéteur de l'abbé, qui fut d'abord un excellent professeur, comme tous ceux qui ont formé les orateurs de la Révolution, dont on retrouve le style.

Jacques BOUSQUET.

— Alexandre de Humboldt, Essai politigue sur le royaume de la Nouvelle Espagne du Mexique, préface de François Chevalier, Ed. Utiz, 1997, 2 vol., 912 p. — La réédition intégrale de cet ouvrage d'un grand savant de renommée européenne paraît aujourd'hui dans la collection « La Science des autres » (titre qui se réclame d'un texte de Montaigne sur « l'autre monde »). La collection débuta par un De America de Montaigne, se poursuivit par El Dorado de Sir William Raleigh et maints autres récits de voyage. Citons encore : G. Clemenceau, Notes de voyage en Amérique du Sud ; John Byron, Naufrage en Patagonie ; James Burgh, La Cité des Césars.


Notes bibliographiques 409

La préface de François Chevalier (dont on connaît les travaux sur La formation des grands domaines du Mexique, XVIe-XVIIe siècle ; L'Amérique latine de l'Indépendance à nos jours) donne sur les différents secteurs de l'enquête menée au Mexique par A. de Humboldt un éclairage qui les situe dans le monde scientifique d'alors et d'aujourd'hui encore. Cet Allemand est un homme des Lumières, qui a vécu davantage à Paris que dans son Berlin natal. De famille aisée, il avait été introduit par des précepteurs éminents à une culture encyclopédique (l'un de ses précepteurs, George Forster, avait accompagné Cook dans son second voyage autour du monde). Il fut d'abord « Intendant des mines ». D. quitta très jeune cet office pour se rendre à Paris et s'associer au botaniste Aimé Bonpland en vue d'une exploration au Nouveau Monde. Ils y partent en 1799 et n'en reviendront qu'en 1804. Comme l'écrira le savant, « il s'agit de voir non seulement comment les choses sont, mais pourquoi elles sont devenues ce qu'elles sont », en vue de les améliorer. Dans ses périples au Venezuela, en Equateur, en Colombie, ce qui les retient le plus est la vulcanologie (mesures et ascensions périlleuses) et l'hydrographie des bassins de l'Orénoque et de l'Amazonie. A l'étape de l'île de Cuba, c'est la géographie humaine dans ses aspects sociaux.

Dans l'empire des Indes, c'est la province du Mexique qui est la plus structurée, la plus ouverte à un progrès. Grâce à la faveur dont il jouit auprès du vice-roi, Humboldt a accès aux sources écrites. C'est ainsi qu'il a pu dresser ses tableaux statistiques, qui sont une mine de précieux renseignements. Sa compétence essentielle va aux mines : il peut constater que l'extraction minière est dix fois plus forte dans le seul Mexique que dans l'Europe entière. Humboldt partage avec les physiocrates l'idée que la véritable richesse provient de l'exploitation agricole et des manufactures. Cela implique bien des problèmes sociaux : abus exercés sur les Indiens dans les ateliers de tissage, les obrqjes ; dans les mines, esclavage de fait des métis d'Indiens et de Noirs. La question est encore plus grave à Cuba, en raison de l'exploitation du sucre.

En ce qui concerne le paysan indien, son sort ne lui paraît pas pire que celui de beaucoup de paysans d'Europe. Mais il ne jouit d'aucun statut de citoyen ; et il est assujetti au tribut, marque de discrimination. Sur les communautés indiennes, le savant a des jugements insuffisants, son informateur, le chanoine Abad y Queipo étant peu « éclairé ». Sur ce sujet, François Chevalier donne toutes les précisions d'un spécialiste.

Humboldt se prononce nettement sur la nécessité pour la Nouvelle Espagne de se détacher de la métropole qui l'écrase de redevances et lui envoie des fonctionnaires étrangers à la mexkanité. Comme l'écrira, en 1966, José Miranda : « L'Essai est l'acte de baptême de notre nation. »

De retour en France, A. de Humboldt se lie avec tous les grands savants de l'époque : Arago, Gay-Lussac, Monge, et avec les sommités des Lettres comme Chateaubriand. D. s'emploie longuement à rédiger ses notes, naturellement en français. Bien que son illustre frère Guillaume soit longtemps en ambassade à Londres, il n'est pas attiré par le monde d'outre-Manche, qui de son côté le juge trop « philosophe ». Étant donné le coût de ses voyages, il accepte la fonction de chambellan du roi de Prusse. Sur l'invitation du tsar, il se rend en Asie russe.

Parfait cosmopolite, tous ses ouvrages sont écrits en français. Quelles disciplines a-t-il pratiquées ? Un peu toutes : géologie, botanique, géographie. On peut le qualifier du terme général de naturaliste. Il a une conception unitaire du monde, comme ses contemporains : un « grand Tout », que l'homme a pour devoir d'explorer. Il se dit lui-même « empiriste passionné ».

Son oeuvre est immense : Cosmos, 1808 ; Essai politique, 1811 ; Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, 30 vol., 1807-1834; ses Lettres américaines (1798-1907) sont publiées depuis 1905 par E. T. Hamy.


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La présente édition de l'Essai politique est une réussite scientifique, assortie de notes érudites et d'index analytiques. Les notes, placées en fin du tome H, dues à l'éditeur, renseignent sur quantité de personnages, soit rencontrés au Nouveau Monde, soit des Européens de toutes nationalités, qui allient recherches scientifiques et expéditions lointaines : économistes, botanistes, agronomes, chimistes, égyptologues, médecins. Cela restitue l'ambiance de ce début du XIXe siècle, époque clef d'une curiosité encyclopédique qui embrasse de vastes horizons et prend conscience des multiples problèmes qui se posent à une échelle planétaire. Les notes en bas de pages, signalées par un astérisque, sont de Humboldt lui-même. Citons-en une au hasard (t. 1, p. 121) à propos de «l'analogie qui existe entre les Américains et la race mongole » : « (...) les crânes des Indiens que nous avons rapportés M. Bonpland et moi et dont plusieurs ont été déposés au Muséum d'histoire naturelle de Paris. J'incline à croire que l'usage barbare introduit parmi quelques hordes sauvages de comprimer la tête des enfants entre deux planches naît de l'idée que la beauté consiste dans une forme de l'os frontal qui caractérise la race d'une manière prononcée. Les nègres donnent la préférence aux lèvres grosses, les Kalmouks l'accordent au nez retroussé, les Grecs, dans les statues des héros, ont relevé la ligne faciale outre nature de 85° à 100° (Cuvier, Anat. comparée, t. II, p. 6), les Aztèques, qui n'ont jamais défiguré la tête des enfants représentent leurs principales divinités, comme le prouvent leurs manuscrits hiéroglyphiques, avec une tête beaucoup plus aplatie que je ne l'ai vue chez aucun Caraïbe. » Plus haut (p. 118) Humboldt s'intéresse au système pileux des Indiens, généralement nul (sauf chez les Patagons). Les « naturalistes » jugeaient qu'il y avait là un signe de dégénérescence, tel Buffon (« Le sauvage est faible et petit par les organes de la génération »), tel Voltaire dans l'Essai sur les moeurs. Mais Humboldt ne s'en prendra nommément qu'à l'abbé Raynal (Histoire philosophique... du commerce dans les deux Indes).

Nous sont annoncées pour l'année présente les rééditions de Cosmos et de Voyage aux régions équinoxiales.

Marianne MAHN-LOT.

— Jost Soom, «Avancement et fortune». Schweizer und ihre Nachkommen als Offizieri, Diplomaten und Hofbeamte im Dienst des Zarenreiches, Zurich, 1996, 424 p. —Jost Soom nous présente ici l'histoire des émigrants suisses et de leurs descendants qui formaient le corps des officiers, diplomates et fonctionnaires de la cour au service du tsar depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'aux années 1930.

La structure de l'ouvrage suit le cursus idéal d'une émigration : dans la première partie du livre, Soom examine d'abord là situation en Suisse qui décidait une partie de l'élite militaire et administrative à quitter leur pays d'origine, puis les difficultés du voyage, avant de résumer les conditions d'accueil et les perspectives professionnelles et personnelles. L'auteur rétrace l'origine géographique et sociale des émigrants aussi bien que leurs motifs de départ et les problèmes concrets de la première prise de contact avec l'administration russe.

Leur intégration dans la vie sociale du pays d'accueil est au centre de la deuxième partie de l'étude. En analysant le contexte professionnel des immigrés, l'armée et la diplomatie russe, l'auteur peut établir des modèles de carrière et reconstruire le succès social de plusieurs générations. Une description de la vie quotidienne et du travail assidu complète notre image de la minorité suisse en Russie.

Soom en vient à la conclusion qu'il n'a pas mis en lumière un phénomène de masse, mais un groupe d'une cohésion surprenante qui ne permet plus de parler de destins rares ou isolés. La concentration d'immigrés vers 1800 s'explique par le


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besoin énorme de militaires en Russie à l'époque. La raison principale du déclin net vers le milieu du XIXe siècle est d'une nature différente : la pression croissante de l'idée nationale.

Malgré quelques expressions maniérées et recherchées, le livre de Jost Soom est donc une synthèse réussie de la recherche sur les migrations et de l'histoire militaire actuelles.

Ralf PROVER.

— Donald B. Wagner, The Traditional Chinese Iran Industry and its Modem Fate, Richmond (Surrey), Curzon Press, 1997, 106 p., index, iconographie. — Ce petit livre s'inscrit dans le cadre de la grande série consacrée par Joseph Needham et ses collaborateurs au développement des sciences et de la technologie en Chine ; il est destiné, à terme, à former l'un des chapitres de ce monumental ouvrage. Comme tel, il intéressera les historiens de ce pays, et tous ceux qui s'interrogent sur l'histoire des technologies, et plus particulièrement de la métallurgie.

La démarche choisie rend toutefois cette étude accessible et utile au-delà de ce cercle. L'auteur adopte une méthode monographique, et, à partir de documents chinois et d'observations de voyageurs occidentaux, analyse quatre cas régionaux concrets (zone montagneuse des Dabieshan, Sichuan, Shanxi, Guangdong) ; les éclaircissements techniques fournis sont suffisamment explicites pour mettre ses descriptions et analyses à la portée du non-spécialiste. On percevra ainsi la contribution apportée à des réflexions larges, concernant l'impact de la pénétration occidentale sur l'économie chinoise, ou la validité du Grand Bond en avant en matière d'industrie sidérurgique. D. B. Wagner suggère que la survivance en bien des lieux des technologies indigènes et leur réactivation occasionnelle - en dépit de la rapide occidentalisation de l'ensemble du secteur au cours du XIXe et du début du XXe siècle — correspondaient à une logique économique concrète ; ce n'était toutefois plus le cas à la fin des années 1950, moment où, de surcroît, une partie de l'expertise et des savoir-faire anciens s'étaient perdus. La modestie et le caractère interrogatif des conclusions (que le titre quelque peu emphatique de l'étude ne reflète pas) donne au propos une portée plus large qu'on ne pourrait le croire, et notamment sur un plan comparatif.

Nora WANG.

— Les engagements d'Aragon, sous la direction de Jacques Girault et Bernard Lecherbonnier, actes du colloque de l'Université de Paris XIII, publiés par la revue Itinéraires et contacts de cultures, Paris, L'Harmattan, vol. 24, 1997, 166 p. — Dans le cadre des manifestations organisées par le Conseil général de la Seine-Saint-Denis, à l'occasion de l'anniversaire de la naissance d'Aragon, quatre tables rondes ont été proposées par l'Université de Paris XIII sur les « engagements d'Aragon ». L'organisation chronologique a permis d'évoquer quatre grands moments de l'itinéraire du poète et militant politique : « L'heure de la révolte », « L'engagement », « La nulitance », « Le Fou ». Lors de la première table ronde, Alain Cuénot retrace la rencontre d'Aragon et des ses amis surréalistes avec l'équipe de Clarté de 1924 à 1927, étape essentielle dans la politisation du jeune poète surréaliste. Il rappelle son évolution, de l'épisode de « Moscou la Gâteuse », lorsqu'il traite la révolution russe de « vague crise ministérielle », à la « misérable petite activité révolutionnaire », et déclare le « peu de goût [qu'il a] du gouvernement bolchevique et avec lui de tout le communisme », jusqu'à son adhésion au PCF en 1927.

« L'Engagement » donne l'occasion à Jean-Pierre Morel d'évoquer Aragon et ses amis pris dans la lutte, orchestrée par Moscou, qui vise à définir ceux qui


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méritent le titre d'écrivain révolutionnaire. Épisode qualifié de « monstrueux tissu d'équivoques » et qui se termine, pour le poète, par l'abandon de ses activités surréalistes afin de pouvoir rejoindre la grande famille communiste. Nicole Racine montre les premiers pas du militant du mouvement communiste international : de ses premières « expériences décevantes dans le parti » jusqu'à son ascension au sein « des organisations culturelles du mouvement communiste national et international », au prix d'une acceptation du stalinisme et de son corollaire, le silence face à la répression. Mais Sophie Cceuré rappelle que « seule une exploitation beaucoup plus approfondie des archives, mise en regard avec ses écrits, permettra de situer exactement l'évolution du rôle qui lui fut dévolu et la manière dont il géra, politiquement et personnellement, sa place dans le mouvement communiste international et le type d'engagement qui en découlait ». Philippe Olivera, étudiant «la politique d'Aragon dans ses Lettres françaises », évoque un moment particulier, celui de « la militance », qui entraîne un « conflit avec l'autonomie du champ littéraire », différent de celui de l'engagement, « mode légitime d'intervention des écrivains » depuis l'affaire Dreyfus. Gisèle Sapiro évoque la triple stratégie d'Aragon au sein du Comité national des écrivains : promotion de la ligne thorézienne, réinsertion des communistes dans la communauté nationale et affirmation d'Aragon en tant qu'autorité intellectuelle. Carole Robert retrace l'évolution des choix esthétiques d'Aragon : du défenseur de la ligne du réalisme socialiste soviétique des années quarante jusqu'à sa violente rupture avec celle-ci à la fin des années soixante.

On ne recherchera pas, dans ce volume, une approche exhaustive du parcours politique d'Aragon. L'objectif se voulait simplement un «bilan des recherches en cours en histoire et en littérature », avec le souci de laisser la parole à de jeunes chercheurs. On peut toutefois regretter que certains moments importants n'aient pas été évoqués : par exemple, la jeunesse anarchisante du poète mais aussi les contradictions du jeune militant et de ses amis surréalistes de la fin des années vingt, partagés entre leur intérêt pour le mouvement oppositionnel et leur désir de rester fidèle à la ligne officielle afin de se voir reconnaître et accepter par le PCF. On peut également regretter que si peu de place ait été consacrée à ses positions politiques dans les années soixante - soixante-dix.

Carole REYNAUD-PALIGOT.

— Dominique Herbet, «Die Neue Zeitung». Un journal américain pour la population allemande (1945-1949), Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1997, 258 p. — A cause du nombre insuffisant d'historiens français spécialistes de l'Allemagne du XXe siècle, et de l'ouverture des études de germanistique aux problématiques contemporaines, des spécialistes d'études germaniques ont pu mener à bien des recherches, consacrées pour une grande part au domaine culturel : ces recherches ont souvent porté sur l'histoire de l'Allemagne occupée. Si priorité a pu être donnée à l'exploitation des volumineuses archives françaises', Dominique Herbet propose une monographie du «journal américain pour la population allemande », Die Neue Zeitung. Ce travail repose sur un corpus délimité, pour analyser les contenus, et sur quelques recherches d'archives et certains entretiens, pour tenter de faire l'histoire même du journal.

1. Bilan récent de ces travaux par Rainer Hudemann, L'occupation française après 1945 et les relations franco-allemandes, Vingtième Siècle, été 1997.


Notes bibliographiques 413

La reconstitution factuelle des conditions de publication et la présentation des thématiques principales permettent de mieux connaître ce journal. Mais aussi satisfaisant qu'il puisse être sur le plan des études « littéraires » (quoique les méthodes de l'étude de la presse restent assez traditionnelles), ce travail, publié dans une collection d'histoire, est insuffisamment inséré dans des connaissances et une problématique historiques. La bibliographie ne comporte pas les travaux fondamentaux sur la zone d'occupation américaine et sur la politique des États-Unis, sur place et à Washington 2 ; cet arrière-plan manque pour mieux mettre en valeur les évolutions constatées dans la ligne éditoriale. Tandis que les changements récents à l'est et au sud ont nourri une vaste réflexion sur les conditions de la démocratisation, et que plusieurs historiens américains de la guerre froide reviennent sur l'importance du projet démocratique dans la politique américaine en Europe (le « wilsonisme ») 3, les remarqués sur la « rééducation » sont assez rapides. Enfin, alors que se sont depuis plusieurs années développées les réflexions sur l'américanisation de l'Europe, et sur les regards croisés entre Américains et peuples européens, la dimension interculturelle n'est guère mise en valeur 4. La connaissance de la société et de la culture est-allemandes progressant à grands pas, il est possible désormais de réfléchir en comparaison sur les processus d'américanisation et de soviétisation en Allemagne 5.

Cette monographie, grâce aux informations qu'elle fournit, peut néanmoins être utilisée pour réfléchir aux fondements des liens spéciaux germano-américains 6.

Pierre GROSSER.

Anne Penesco (textes réunis et présentés par), Itinéraires de la musique française,

théorie, pédagogie et création, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1996, 234 p. — Ce second Cahier présente essentiellement des articles du Centre de recherche musicologique de l'Université de Lyon II et des quelques chercheurs extérieurs, et leurs contributions dans une perspective diachronique et comparative, associant musique vocale, musique instrumentale et musique symphonique. Il traite aussi bien la polyphonie religieuse du XIIIe siècle exploitant la technique contrapuntique de l'École Notre-Dame que les rapports du texte et de la mélodie dans les chansons monocliques des troubadours au sud de la Loire.

L'organologie.et les méthodes françaises sont abordées dans un article sur les méthodes françaises de violon, mettant à profit les textes dont l'incontournable Harmonie universelle de Mersenne (1636) ; si la méthode de l'Abbé le Fils est signalée,

2. Par exemple, Wolfgang Krieger, General Lucius D, Clay und die amerikanische Deuischlandpolitik, 1945-1949, Stuttgart, 1987 ; Carolyn Eisenberg, Drawing the line: tlie American décision to divide Germany, 1944-1949, Cambridge, 1995.

3. C'est un thème « redécouvert » par le grand historien de la guerre froide John L. Gaddis ; on peut lire aussi Richard Merritt, Democraçy Jmposed: US Occupation Policy and the German Public, 1945-1949, Yale, 1996.

4. Pour l'Allemagne, les travaux entrepris sont présentés dans Rainer Porrimerin (éd.), The American Impact on Postwar Germany, Providence, 1995 ; Klaus Larres, Torsten Oppelland (hrsg.), Deutschland und die USA im 20. Jahrhundert, Darmstadt, 1997 ; David Barclay, Elizabeth Qlaser-Schmidt (éd.), Transatlantic Images and Perceptions. Germany and America since 1776, Cambridge,

5. Un premier travail comparatif a été tenté dans Konrad Jarausch, Hannes Siegrist (hrsg.), Amerikinisierung und Sôwjetisierung in Deutschland, 1945-1970, Francfort, 1997.

6. Sur ces fondements, voir le bilan de Thomas A. Schwartz, The United States and Germany after 1945 : Alliances, Transnational relations, and the Legacy of the Cold War, Diplomatie History, Fall, 1995.


414 Notes bibliographiques

le nom d'Aristide Wirsta, qui a beaucoup travaillé à ce sujet, n'est pas mentionné. Le titre Les méthodes de violon françaises aux XIIe et XIIIe siècles (cf. titre courant) ne correspond évidemment pas à la date des titres courants, car il s'agit bien des écrits de Philibert Jambe de Fer, Trichet et Mersenne, appartenant respectivement aux XVIe et XVIIe siècles. Les citations sont bien amenées et facilitent la compréhension de la démarche. Enfin, Le modèle vocal dans les méthodes pour instruments (France XIXe-XXe s.) ouvre des perspectives européennes.

Ce triptyque aborde le grand théoricien Jean-Philippe Rameau par rapport à Vethos des modes (tonalités) dans quelques écrits et oeuvres. La musique lyrique de Hector Berlioz est étudiée sous le signe de La bigarrure à l'exaltation du silence, dans ses créations marquantes. L'examen de sa Messe solennelle - à la suite de sa récente découverte — éclaire certaines tendances esthétiques du grand maître français, et des éléments du langage harmonique ultérieur. Cette Messe de jeunesse composée en 1824, créée en 1825, redonnée en 1827 à Saint-Eustache, révisée en 1828, permet de comprendre sa Symphonie fantastique. Des citations du musicien permettent de comprendre ses dispositions d'esprit. La Demoiselle élue, oeuvre quelque peu marginale, est située dans son environnement culturel et dans le cadre de l'Exposition universelle de 1900 où elle figurait au programme centré sur un survol de l'Histoire musicale en France. A noter également des Extraits du Journal de Guerre de Paul Ladmirault — et non Paul Le Flem (cf. 4e de couverture). Ce volume apporte des éclairages assez originaux sur des épisodes parfois cachés de l'Histoire de la musique en France.

Edith WEBER.

— Françoise Escal, Aléas de l'oeuvre musicale, Paris, Hermann, 1996, 296 p. (coll. « Savoirs : cultures »). — Françoise Escal, directeur d'études à l'École pratique des hautes études en sciences sociales, s'est spécialisée dans l'approche sociale et culturelle de la musique et des oeuvres d'art. Ce livre a pour dénominateur commun : l'écriture, les lectures et les interprétations successives, finalement tout ce qui gravite autour d'une oeuvre, depuis la publicité et les annonces jusqu'aux problèmes de communication vers les destinataires, en passant par les divers messages, c'est-à-dire le paratexte (G. Genette).

Ce plaidoyer pour l'oeuvre passe à travers les « messages non verbaux ». Pour mieux saisir l'acte de création, il faut comprendre le discours, les messages, les graphiques qui l'entourent, l'oeuvre musicale et les exécutions. La partition (bibliographie, typographie, esthétique), la publicité orale ou écrite, le concert et le disque (avec sa pochette illustrée) nécessitent un intermédiaire entre l'oeuvre et l'auditeur. L'entourage verbal doit donc être pris en considération, de même que le lieu, le moment et d'autres paramètres, par exemple, la numérologie. Les messages non verbaux sont délivrés par le prologue et l'ouverture d'Opéra, les dessins, graphismes et images ou encore le corps de l'interprète...

Quelques études séparées complétant la démarche multidimensionnelle de l'auteur concernent tout l'appareil éditorial, la dédicace, l'épigraphe, le titre, la préface, parmi d'autres... qui sont largement étayés par des citations d'époque, des titres d'oeuvres, des anagrammes (BACH, soit : si bémol, la, do, si bécarre). La démarche, très dense, ne peut être traitée en si peu de lignes. Quoi qu'il en soit, l'auteur a mené une investigation solide autour de l'oeuvre musicale qui procède de l'histoire, de sa compréhension, du message musical (même avec une certaine inflation). Françoise Escal confirme en force ce qu'elle avait déjà pressenti sur « la pnse en compte rétroactive de toute l'oeuvre d'un compositeur ».

Edith WEBER.


CHRONIQUE

En hommage à Gérard Rippe

Gérard Rippe, Padoue et son territoire (X-XIIT siècle) : société et pouvoir, thèse de doctorat d'État soutenue à l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, salle Louis-Iiard, le lundi 30 novembre 1998. - Jury : Mmes et MM. les Prs Pierre Bonnassie (Université de Toulouse H), président, Pierre Toubert (Collège de France) rapporteur, Monique Bourin (Université de Paris T), Giorgio Cracco (Université de Turin), Odile Redon (Université de Paris VII).

M. Rippe commencé par présenter sa recherche et ses résultats. Il a étudié une société complexe et originale, centrée sur une ville sans bourgeois et où l'ensemble des acteurs fait montre d'une maîtrise qu'il qualifie de perverse des institutions féodales.

Padoue a été un port dans l'Antiquité. Elle est entièrement terrienne au Moyen Age. Elle est au coeur d'un espace mesquin qui, au nord, n'atteint même pas les Préalpes. C'est une ville de propriétaires terriens qui, détruite par les Lombards à la fin du VIe siècle, est supplantée, pour l'ensemble de ses fonctions, par Monselice jusqu'à l'époque ottonienne. Son territoire est démembré : au Xe siècle, les comtes sont à Vicence et à Monselice, pas à Padoue, où l'évêque se trouve être le seul maître du jeu politique et social. La puissance économique de Padoue est uniquement rurale.

Le pouvoir politique s'ordonne autour de l'évêque. Vers 1060-1070, la noblesse laïque est tout entière dans sa vassalité. Des lignages se détachent alors des principales familles comtales. Us forment, à côté de châtelains alleutiers et appuyés sur des castra une trame de comtés ruraux, assimilables à des seigneuries banales. Les pouvoirs sont alors éparpillés, sans que l'on sache si ce phénomène de dissolution a été brutal et s'est accompagné de violences.

Revue historique, CCCI/2


416 Chronique

Il existe, à côté de ces seigneurs de quelque relief, des vassaux qui ne sont pas châtelains. L'évêque est à la tête du réseau qu'ils constituent et qui rassemble les arimanni du comté. L'existence de ce groupe pose de redoutables problèmes. On sait que, au XIe siècle, les arimanni constituent un groupe de propriétaires libres dont les plus riches sont déjà membres de l'aristocratie et sont dans la vassalité de l'évêque. La majorité cependant appartient encore au monde paysan. Particulièrement nombreux dans la Saccisica, ils sont également présents en ville et forment l'armature du groupe des cives. La solidarité entre l'élite urbaine vassalisée et le groupe des alleutiers est réelle et est solide jusqu'en 1200 environ. Ces deux groupes gèrent en commun de vastes espaces incultes. A la mi-XIe, tous sont soudés dans une même protestation contre les empiétements de l'évêque qui s'efforce de mettre la main sur les espaces communs. La situation de l'éhte déjà vassalisée se renforce alors considérablement au détriment de l'évêque qui ne parvient pas à intégrer les espaces arimanniques et leur population à sa seigneurie. A l'intérieur des comtés ruraux, les alleutiers jouissent d'une large autonomie et il n'existe pas de barrière entre les milites et les rustres. Le paysage social est fluide et nuancé, sans contrastes violents.

Les châtelains vivent à Padoue une grande partie de l'année. En ville, ils retrouvent leurs vassaux : les institutions proprement urbaines naissent entre 1130 et 1150 de la confrontation entre l'aristocratie châtelaine et les membres de la vassalité. Les consuls, au moment où ils apparaissent, sont avant tout un corps dé techniciens engagés dans un réseau de fidélité dirigé par les châtelains et l'évêque qui est le grand unificateur. Le consulat est d'abord un système de règlements des conflits entre les grands, guerre féodale et politique communale apparaissant comme deux faces d'une même réalité qui met la conflictualité, essentielle au comportement aristocratique, au centre de la vie sociale. La politique communale, c'est la guerre féodale poursuivie avec d'autres moyens.

Jusque vers 1170-1180, le développement institutionnel de la commune se produit dans un climat d'expansion économique qui profite à tous. Vers 1183 commencent les grands travaux de la commune. Les zones marécageuses sont asséchées, les fleuves sont endigués. La bonification permet de faire du contado padouan une zone de production et d'exportation de vin, de lin et de blé jusque vers les années 1320.

Si, dans un premier temps, l'expansion profite à l'ensemble de la paysannerie, à terme elle entraîne un déclin relatif de la catégorie des alleutiers aisés que l'expansion rend paradoxalement plus fragiles. A partir de 1200, on voit apparaître dans la documentation une nouvelle catégorie, celle des villani, dont les charges sont désormais mises par écrit. Certains sont dans une situation fragile, ne bénéficiant que de baux à court terme, ad laborandum. Leur position les oppose, bien sûr, aux détenteurs de baux à longue, voire très longue durée qui constituent l'essentiel de la population paysanne.

A partir de 1200, l'essor économique profite essentiellement aux vassaux citadins et à un groupe de nouveaux riches qui inclut des usuriers. Us finissent par faire partie de la classe dirigeante, comme ces personnages si bien nommés, les Mangiavillani (Mange vilains). D'autres acteurs, et en particulier les moines vénitiens, s'insèrent dans le contado où ils deviennent propriétaires, concurrençant les anciens alleutiers et précipitant leur déclin.

Des remembrements s'opèrent au cours desquels de nouvelles tenures, dénommées manses, dont la superficie est d'environ 7 ha, apparaissent et qui sont autant de nouvelles exploitations situées dans les secteurs de bonification ou dans des zones que l'on remembre et dont la constitution s'accompagne d'un phénomène de dispersion de l'habitat.


Chronique 417

Les châtelains et le haut clergé vivent des revenus tirés de la vieille rente seigneuriale et n'investissent pas. Les ruraux quant à eux profitent d'abord des défrichements mais finissent par en être victimes. Les incultes en effet se raréfient et l'espace nécessaire à l'élevage vient à manquer. Les élites arimanniques urbanisées, participant au processus de dépeçage des incultes, trahissent alors la solidarité communautaire qui avait caractérisé le haut Moyen Age. Le groupe alleutier s'affaiblit. Seuls quelques notables locaux tirent alors leur épingle du jeu.

Dans le premier tiers du XIIIe siècle, les fortunes seigneuriales sont en crise. Dans toute la Vénétie de la terre ferme, les grandes familles sont endettées. La conflictualité qui naît de cette situation, parce qu'elle s'aggrave sans cesse, finit par pervertir les institutions communales : les consuls ne sont plus que les représentants de factions affrontées. La guerre est la seule échappatoire.

La solution du podestat étranger, qui permet d'évincer du jeu institutionnel les factions aristocratiques, a pu s'imposer à Padoue. Toutefois, à terme, le renforcement des factions et surtout l'élargissement de leur cadre d'action, qui cesse d'être proprement urbain pour recouvrir l'ensemble de l'aire régionale, entraînent la catastrophe, en l'occurrence les vingt ans de dictature d'Ezzelino da Romano qui culminent dans les atrocités et les massacres de la fin de son gouvernement. L'intervention de Frédéric II , la radicalisation du conflit entre la papauté et l'Empire ont transformé les rivalités féodales en une lutte à mort.

La première moitié du XIIIe siècle voit l'apparition d'une crise du féodalisme, paradoxalement dans une atmosphère de croissance économique jamais démentie mais qui profite désormais à une élite de plus en plus restreinte. L'âpreté de la lutte n'était auparavant qu'occasionnelle. Elle devient alors systématique. Deux décennies de guerre accentuent les phénomènes observés auparavant. A la campagne, les propriétaires accélèrent les remembrements partout où c'est possible. Les baux à long terme disparaissent, et ce sont des contrats à durée limitée qui caractérisent les nouvelles tenures.

Le propriétaire ne fournit rien d'autre que la terre : le tenancier appartient à un groupe social en cours de paupérisation voire de prolétarisation. Les ruraux enfin sont mis au pas. L'économie citadine, quant à elle, se développe : la ville est en mesure d'accueillir ceux que les remembrements ont mis à l'écart.

Ce qui a été écrit, au bout du compte, est une histoire des rapports de force entre les hommes. Le XIIIe siècle apparaît ici comme effrayant par la violence des rapports sociaux et la cruauté des formes prises par le pouvoir.

La parole est alors donnée à M. P. Toubert. Il présente ses plus vives félicitations à Gérard Rippe pour avoir mené à bien ce travail. C'est, pour lui, una giornata particolare, étant donné l'ancienneté des liens existant entre lui et l'auteur.

Le Padouan est un ouvrage longuement médité sur une société régionale considérée dans la longue durée, qui comporte de surcroît des échappées vers l'amont et vers l'aval. C'est également un ouvrage caractérisé par l'élégance et par la modestie de son auteur qui a quelquefois été en apparence devancé par des contemporains qu'il cite, mais parce qu'il apporte des résultats personnels sur des points essentiels ceux-ci ne bénéficient que d'une fausse antériorité.

Une ville et sa campagne ou son territoire, donc. L'étude des réseaux tissés entre le pouvoir urbain et les lignages aristocratiques relève de la grande tradition historiographique italienne. L'ouvrage offre ainsi des apports fondamentaux sur le pouvoir et sur la façon dont se renouvelle le milieu dirigeant d'une ville. Ces phénomènes sont corrélés au mouvement économique, à l'aménagement du territoire et des paysages, à l'histoire des rapports de production et du développement des forces productives. Gérard Rippe souligne l'importance du monde des alleutiers et


418 Chronique

en conséquence relativise la féodalité qui est un appareil de formalisation des rapports sociaux mais ne constitue pas leur essence.

Les apports de G. Rippe sont nombreux. Les principaux concernent cependant tout ce qui touche à la question des arimanni et à Ezzelino da Romano, le rôle et la signification du « complexe militaro-judiciaire » des villes de ce temps. C'est un travail tout en finesse et qui mérite les plus vifs éloges.

M. Toubert en vient ensuite au détail. Tout d'abord la bibliographie. Celle-ci est excellente, complète et présentée comme il se doit. Il relève la présence de Marx et d'Althusser à propos de l'usure, ce qui est devenu rare. H conteste véhémentement l'utilité de Queneau (Zazie n'a rien à faire dans le Padouan, N.d.l'A.).

Le cadre naturel est bien présenté et n'est pas un placage. On relève l'apparition à la mi-XIIe du terme de nemus pour désigner la forêt. Comme partout en Italie, il s'agit d'un problème d'écriture notariale. Les juristes ont lu Virgile et ils s'en servent. Sur la sociologie des plantes et la distribution des espèces végétales, G. Rippe a travaillé aussi bien que possible avec un matériau qui ne peut qu'être décevant. Les vraies connaissances en cette matière nous viendront de l'archéologie agraire et de disciplines comme l'anthracologie.

Le socle carolingien est d'une importance extrême. Sous Otton, dont le souci est de maintenir intact le pouvoir des ducs et marquis, la réserve de l'empereur dans le transfert des pouvoirs comtaux aux évêques doit être soulignée. Là où il existe des concessions de droits, comme à Verceil, celles-ci ne sont que circonstancielles. Mais s'il en est ainsi, c'est également parce que, sous les rois nationaux, des transferts ont déjà eu lieu. Ainsi, en 912, l'évêque de Padoue obtient le jus incastellandi de Bérenger Ier. En pratique, cela recouvre les droits comtaux sur la ville, que l'évêque dès lors n'a plus besoin de réclamer. Il n'existe pas en ce sens de contado padouan, mais une campanea civitatis, terme qui apparaît à la fin du XIIe siècle.

Pour ce qui est des circonscriptions mineures, celles-ci n'existent guère. L'existence des gastalds cependant est continue en tant qu'agents du fisc. D'autre part, la présence de juges et de boni homines formant de véritables corps intermédiaires permet de saisir un tissu social vivant qui vient du Xe siècle.

Pour ce qui est des vassaux de l'évêque, P. Toubert rappelle le rôle clé de l'avouerie. Le mot feudum apparaît en 1064. A partir de 1077 seulement, les vassi de l'évêque sont réunis autour de lui : cela relativise quelque peu l'importance de la société féodale au Xe siècle. Le mot de militia est attesté en 1080. L'évêque de Padoue n'est pas le seul chef de clientèle vassalique et il y a, à côté de lui, d'autres épicentres. Les capitanei enfin ne sont jamais en relation avec une pieve. Ils sont plutôt liés à l'exercice de la fonction vicomtale.

Pour ce qui est de la constitution de réseaux aristocratiques, G. Rippe raisonne par analogie. On ignore tout en effet des politiques matrimoniales. On est donc contraint à effectuer un travail sur les généalogies à partir de documents des XIIe et XIIIe siècles. Celle-ci nous fournit une vision de la logique de la parenté de l'époque antérieure mais aussi une projection de l'imaginaire postérieur.

Pour ce qui est des arimanni, les analyses de G. R. cassent le schéma habituel. Il existe en effet une élite de niveau économique et social moyen.. Cette strate intermédiaire forme une partie de l'entourage épiscopal qui est une sorte de spéculum societatis. Il y a là une clé à l'intelligence du premier consulat.

Le mot de divortium n'apparaît jamais, pas plus d'ailleurs que l'on ne note de séparation ou de problèmes matrimoniaux liés à des interdits pour cause de parenté. La société du sud de l'Europe semble inconsciente des problèmes matrimoniaux liés à la manipulation de ces interdits.

L'incastellamento fait naturellement l'objet d'une étude circonstanciée. H y a tout d'abord une question lexicale : curtis, fundus, villa, castntm sont utilisés pour désigner


Chronique 419

une même réalité. Le choix du mot dépend du niveau de perception qu'a le scripteur. Le lexique notarial n'est pas ici banalisé : un castrum padouan peut tout aussi bien être appelé villa, cela dépend du contexte. H existe une grammaire de l'occupation du sol qui reflète le raffinement de l'analyse du texte et de la description du paysage. Au risque, d'ailleurs, de dévier quelque peu la finalité du notariat dont la fonction est de parvenir à une description homogénéisée de la réalité. Il y a là une caractéristique culturelle locale.

Si l'on fait un bilan de l'incastellamento, force est de constater qu'il ne s'agit pas d'un phénomène majeur, ce qui, au fond, n'est peut-être pas surprenant dans une zone plane. En revanche, dès lors que l'on se trouve dans une zone plus accidentée, on retombe sur un modèle qui renvoie un peu à celui de P. Guichard et d'A. Bazzana pour l'Espagne, le castrum ici servant de refuge à une population qui peut demeurer relativement dispersée.

Pour ce qui est des structures agraires et la seigneurie foncière, Padoue offre un exemple du modèle méditerranéen fondé sur une relative faiblesse de la ponction seigneuriale opérée directement sur la production paysanne. Les changements sont liés à l'accélération de la circulation des biens-fonds : le marché foncier est ici liéà l'évolution du marché du travail de la terre, les besoins en main-d'oeuvre de la ville déterminant en partie le niveau de la demande en terres. A Panière-plan se pose la question de l'hérédité de la tenure. Le marché du travail en milieu rural est ainsi réglé par la demande urbaine comme par la souplesse que donne l'hérédité de la terre, jusqu'aux grandes restructurations du XIIIe siècle.

La classe dirigeante padouane a excellemment compris le droit féodal. Mais celui-ci n'est qu'un simple revêtement pour elle. On ne trouve qu'une seule occurrence de la ligesse. Ici le droit féodal est dévitalisé et formalisé. On ne trouve pas non plus de mention d'accès à la chevalerie, totalement absente des chroniques.

Enfin, la redistribution des parcellaires au xnT siècle est en liaison avec les nouveaux rapports contractuels dans lesquels s'inscrit la paysannerie. On est très loin de la Toscane et de la mezzadria. Le poids de la seigneurie foncière se mesure désormais dans celui des cens en nature et dans le raccourcissement des cycles contractuels. On assiste à une remise en cause des structures de l'habitat rural en liaison avec la modification des parcellaires. C'est là une originalité padouane, liée à la faiblesse de l'incastellamento et à Yinurbamento de la paysannerie. Là où l'incastellamento a été fort, en revanche, la restructuration se fait dans le sens d'une homogénéisation des conditions paysannes.

P. Toubert conclut son intervention en renouvelant ses félicitations et en réaffirmant l'expression de sa grande joie face à la qualité de ce travail.

Un débat vivant et chaleureux suit l'intervention de P. Toubert. Il porte sur la chevalerie et sur la terminologie du castrum. Le terme n'est que rarement employé et, lorsqu'il l'est, l'est avec une raison et afin de préciser une intention. Le mot castrum désigne toujours le centre du pouvoir, et non pas la réalité morphologique de l'habitat. La rareté de son emploi ne signifie pas la rareté du fait castrai. Pour ce qui est de l'avouerie, G. R. n'a pas l'impression qu'il y ait beaucoup plus à en dire avec cette documentation-là du moins. Enfin, on manque un peu d'archives pour pouvoir être plus précis sur le marché foncier.

La parole est alors donnée à M. Cracco. Il exprime tout d'abord sa reconnaissance à G. R., d'abord en tant qu'Italien heureux que l'on rende hommage à son pays, et en tant qu'ancien professeur à l'Université de Padoue, satisfait de voir mis en valeur l'immense travail réalisé depuis des années afin de faire connaître le contenu des archives de la ville. L'utilisation des éditions de documents réalisées dans le cadre des thèses de laurea est un point très positif.


420 Chronique

G. R. a écrit une partie non négligeable de l'histoire de la Padoue médiévale, comblant ainsi une lacune importante. Il intègre tout l'apport de maîtres comme Violante ou Tabacco. Il rappelle que, bien intégré au milieu universitaire padouan, G. R. a collaboré à l'édition du Catastico d'Ezzelino.

G. R. dit des choses nouvelles ou renouvelle en profondeur des thèmes anciens. Qu'il s'agisse de la terminologie du paysage, de la prosopographie des élites urbaines, des clientèles vassaliques, des consuls, il offre une montagne de données qui lui permettent de faire une véritable histoire du territoire et des forces seigneuriales. La ville est le lieu d'exercice du pouvoir seigneurial au XIIIe siècle. C'est pourquoi M. Cracco suggère que le titre de l'ouvrage pourrait être Padoue : le territoire et sa ville. Il demande ensuite pourquoi l'ouvrage de O. Redon n'a pas été intégré dans la bibliographie, pas plus d'ailleurs que celui de Delumeau. Il y a des problèmes semblables en Toscane et dans le Padouan, par exemple en ce qui concerne la sécurité dés routes et le passage des marchandises ou les différences de mentalité entre le monde paysan et le monde urbain. N'existe-t-il pas une mentalité communale padouane ?

L'évêque est le primus inter pares. On pourrait dire qu'il règne mais ne gouverne pas. La différence est grande avec une ville comme Vicenza où le comte est plus puissant que l'évêque. Le problème de Padoue, c'est le gouvernement du territoire, pas celui de la ville. Les familles aristocratiques font la navette entre la ville et le territoire.

M. Cracco souligne l'importance de l'usure à Padoue et sa concomitance avec le mouvement d'aliénation des terres de la part des différents groupes sociaux. Il relève que la politique de la commune est très différente de la politique des différentes familles aristocratiques dès le xnc siècle. Elle a sa logique propre qui l'amène à détruire des châteaux ou à en construire d'autres et à nouer des liens avec la papauté.

La dictature d'Ezzelino da Romano interroge l'ensemble de l'histoire padouane. La commune est affaiblie par Péloignement des châtelains et par les conflits. Mais la catastrophe vient d'ailleurs, de l'extérieur, de Vérone devenu le centre du pouvoir d'Ezzelino.

Un échange a heu entre G. R. et C. Cracco. Ezzelino est une figure emblématique qui symbolise la dureté des changements et l'âpreté des luttes aristocratiques. Les conflits changent de dimension et, finalement, de nature.

G. Cracco souligne ensuite que l'histoire de Padoue n'a pas beaucoup de rapports avec celle des autres villes du Veneto. Cependant, il faudrait tout de même étudier les points de rencontre pouvant exister entre les différentes situations. L'évêché de Padoue émerge au VF siècle. Or, la ville est détruite en 602. Un évêché naît alors à Vicenza, à la suite sans doute de la catastrophe et l'évêché de Padoue semble alors comme en suspension jusqu'au Xe siècle. Cette question mériterait d'être approfondie.

G. R. répond alors. Il souligne la dette qu'il a envers Santé Bortolami. Sans ses travaux et sans ceux des élèves de G. Cracco et de M. Sambin auxquels l'accès lui a été donné, il n'aurait pas été possible de réaliser la prosopographie.

La navette des élites entre la ville et le territoire reflète simplement la position particulière des arimanni qui sont effectivement à la fois à la ville et à la campagne.

G. R. a refusé d'intégrer dans sa bibliographie les thèses de ses contemporains. Us ont travaillé parallèlement sur des problèmes analogues, mais avec des problématiques différentes. Freud, après tout, ne lisait pas Nietzsche afin de ne pas déformer sa propre réflexion au contact d'une pensée si forte qu'on ne peut lui rester indifférent.


Chronique 421

Pour ce qui est de la politique de la commune et de ses rapports avec les familles, il y a une constante. Padoue se trouve dans la nécessité objective d'avoir des débouchés vers le nord mais, là-dessus, l'auteur n'a rien de personnel à dire, rhistoriographie italienne ayant largement fait le tour de la question.

Mme Odile Redon prend alors la parole.

Elle souligne d'abord que la confrontation entre la Toscane et la Vénétie de la terre ferme ne peut qu'être limitée tant les problèmes sont différents. Cela dit, Sienne aussi est une petite ville, confrontée à une métropole, Florence, d'une certaine façon dans la même position que Padoue à l'égard de Venise...

Mme Redon dit tout d'abord tout le plaisir qu'elle a éprouvé à lire cet ouvrage. Elle admire d'abord l'art dans la construction de cette oeuvre qui allie les tours d'horizon les plus vastes aux analyses les plus minutieuses. L'art consiste également à créer une familiarité avec les personnes et les lieux cités. Cela fait que le livre se Ht bien et agréablement, cela d'autant plus que l'on y trouve un style véritable et des expressions souvent jubilatoires comme, par exemple, lorsque est évoquée la destination des amendes perçues à l'occasion des délits d'empiétement et dont le montant est systématiquement bu par l'agent chargé de son recouvrement accompagné par tous ceux qui l'ont aidé en cas de résistance.

Pour ce qui est de la commune, G. R. rejette la théorie générale des origines. Il établit en revanche la continuité existant entre la période précommunale et la période communale par l'intégration spatiale de la ville et de son territoire. La ville, qui n'est jamais donnée en fief, conserve toujours un caractère public marqué. L'évêque la gouverne, conseillé par ses vassaux. Autour de lui se forme un noyau d'experts en droit, celui des juges et notaires. On" souligne la date tardive d'apparition des consuls (1138) : c'est une chronologie qui pourrait être toscane. La commune naît d'une entente institutionnelle entre l'évêque et ses vassaux. Pour ce qui est des communes rurales, les collèges consulaires forment un niveau intermédiaire entre le territoire et la curia épiscopale. Le corps formé par les consuls se rapproche de l'organisation de la confrérie des desservants de paroisses. Il y a un parallélisme entre les institutions citadines et l'institution ecclésiastique.

L'importance de la recherche prosopographique rend présentes les familles et les personnalités dans les institutions. L'étude minutieuse des cas individuels et familiaux est ici d'un grand secours. Les exemples comme ceux des da Carrara sont particulièrement éclairants. On part de leur implantation dans le contado et de la construction de leurs châteaux « adultérins » (construits sans droit) et on arrive, à travers leur insertion dans la commune, à leur appauvrissement, à leur endettement final, concomitant à leur inclusion dans les luttes de faction.

Retraçant l'évolution des institutions, G. R. refuse d'anticiper l'institution du podestat que l'on ne saurait considérer dans un premier temps comme ^expression de la victoire d'un parti sur un autre.

On a du mal à percevoir le rôle du populus qui partage pourtant l'histoire communale à côté des magnats. En fait, l'aristocratie urbaine semble plus ou moins intégréeau populus. Le nombre des conseillers semble très élevé à O. Redon, jusqu'à 1000. Mais chaque commune a son histoire propre, de sorte que les généralisations sont bien difficiles à établir.

Ce que l'historiographie italienne appelle désormais les quasi città est fort différent des communes rurales. L'organisation communale ne naît pas d'un conflit avec le seigneur, mais du désir de celui-ci d'avoir un interlocuteur. La ville, d'autre part, veut avoir à la campagne un interlocuteur institutionnel, ce qui implique qu'il y ait des communes rurales. Les communaux et leur destin sont essentiels. Leur déclin au début du XIIIe siècle est un facteur d'affaiblissement des commu-


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nautés rurales. Pour ce qui est des incultes, les forêts sont au rmnimum protégées jusqu'à la mi-XIe. La communauté protège les espèces les plus précieuses, par exemple en faisant semer des glands sur les incultes.

La localisation de la forêt est loin d'être indifférente. Le bois dont on a besoin pour la consommation quotidienne doit être proche mais ne peut se trouver que dans des zones inaptes à la culture. Les chênes et les saules, ainsi, se rencontrent dans les zones humides. L'exploitation de la forêt naturelle est un mode de faire-valoir devenu absurde et condamnable au XIIe siècle.

Il est enfin intéressant de retenir que les rives des cours d'eau sont retenues par des arbres et que cela donne naissance à des haies. A ce propos, une discussion a lieu sur le sens' exact du mot cesa que l'A. oppose à sepes, alors qu'il doit désigner plutôt soit un bois résiduel, soit un espace gagné par défrichement.

En conclusion, O. Redon redit tout le plaisir qu'elle a eu à lire cet ouvrage.

La parole est alors donnée à Mme Monique Bourin.

Elle évoque les liens d'amitié qui l'unissent à G. Rippe et dit le plaisir constant qu'elle a eu à lire ces deux volumes. Elle trouve en particulier splendide le chapitre final, lorsque Padoue s'élargit à tout l'espace padouan. La conclusion est une puissante synthèse sur la crise du féodalisme au XIIIe siècle. Mme Bourin en souligne la beauté. Il y a là une pensée aboutie et construite, une pensée qui a le recul du temps. G. R. a accumulé un immense capital de savoir et l'a investi dans ce livre sous une forme efficace. Mme Bourin note que le travail de G. R. s'appuye pour l'essentiel sur une bibliographie et des problématiques développées dans les années 1980. L'agencement du récit est toujours astucieux et fin. La construction est de plus en plus resserrée, jusqu'à arriver à l'étouffement d'une fin qui culmine dans le sang. Le style de G. R. est également remarquable et donne sa valeur à ce jeu intellectuel brillant.

La documentation globale aurait pu être présentée : la critique qualitative n'en est pas faite. C'est une documentation strictement ecclésiastique au début, ce qui induit des effets de perspective. Il suffit, par exemple, que l'évêque et ses biens ne soient pas concernés pour que l'incastellamento ne soit pas visible. La typologie de la documentation aurait dû être faite de façon systématique et peut-être présentée de façon systématique.

L'ensemble des points abordé par G. R. est vaste : processus ruraux et urbains, reconstitution de la divagation des eaux, organisation de la bonification. Tout cela donne lieu à des études fines et subtiles. L'intervention de la ville est importante. La forêt devient précieuse dès le XIIe siècle. L'analyse se porte sur une analyse territoriale faite à grande échelle. La possession foncière est une réalité fluide.

La solidarité agraire permet la naissance des communautés qui apparaissent à l'articulation de l'initiative privée et de l'initiative publique. Les contraintes pesant sur les communautés sont importantes. La plus lourde est celle de l'hydraulique. La lutte contre l'eau a un rôle fondateur, bien différent de celui de la poldérisation des Pays-Bas, où la communauté préexiste au travail.

A qui profitent les investissements ? La réponse est ambiguë.. Les formes de mise en valeur, les spéculations sur le froment et la vigne, la spécialisation viticole, rien de tout cela n'est caractéristique d'un groupe particulier, chacun pouvant avoir sa façon de gérer les risques de l'activité économique ou d'organiser sa propre recherche du profit.

L'incastellamento fournit une clé de lecture fondamentale. Le maître du castrum est le détenteur du pouvoir. Pour l'établir, G. R. opère un détour par la communauté d'habitants. Au XIe, le castrum est le centre du pouvoir, mais la réciproque n'est pas vraie : tout centre de pouvoir n'est pas castrum ; il y a ainsi des curies flan-


Chronique 423

quées de fortification. On ne peut identifier ainsi toute fortification à un castrum, puisque la fonction de celui-ci est d'abord le peuplement.

De nouveaux villages naissent effectivement, mais en même temps les vieilles pievi résistent. L'habitat peut changer plus lentement que le pouvoir : les processus de transformation sont lents et ont des rythmes différents selon les phénomènes considérés. De toute façon, même s'il n'y a pas incastellamento, il y a concentration de l'habitat au fur et à mesure que la croissance s'affirme.

Le temps de la colonisation étant achevé, la société marche vers l'apoderamento et vers la détérioration de la condition paysanne. L'un des problèmes abordés est celui des circuits du crédit. L'argent semble couler à flots et en même temps cette circulation appauvrit les paysans au profit des usuriers, qui jouent un rôle crucial dans le changement social.

De ce côté, la rupture essentielle ne se situe pas au XIe siècle, parce qu'il n'y a pas de piraterie seigneuriale ni de véritable oppression castrale. Elle a lieu plus tard, au XIIIe, lorsque des forces politiques modernes affirment leur capacité oppressive grâce à des techniques économiques (l'usure) ou politiques qui ne sont plus du ressort de la seule société féodale. On en arrive à une modernité redoutable et qui fait horreur par son caractère effrayant. Elle est sans cesse décrite comme une contrainte et comme une souffrance pour la société, comme si la rationalité économique se trouvait tout entière du côté du groupe dirigeant qui en tire évidemment profit, et jamais du groupe dominé qui n'y trouverait rien de positif. H y a là un parti pris de système.

La condition paysanne donne heu à de belles pages, notamment sur la question des servi de masnada ou celle des villani. A ce sujet, Mme Bourin se demande si la coutume est effectivement aussi protectrice que ne le dit G. R. La coutume est changeante par définition. De ce côté, il y a un discours et il y a une réalité qui n'adhèrent pas nécessairement l'un à l'autre.

Mme Bourin s'interroge ensuite sur la redevance seigneuriale et sur ses rapports avec le droit d'entrée en tenure. Ce dernier pose la question de l'accès à l'argent et peut être un mode de mobilisation anticipé plus rapide et plus brutal de redevances encore à venir. L'apparition des entrages entraîne-t-elle celle de difficultés pour la paysannerie ? H n'est pas impossible qu'elle se trouve au coeur du processus de péjoration de la condition paysanne. La structure de l'exploitation, enfin, change durant la période considérée. On passe en effet d'une exploitation globale à la tenure parcellaire.

La coutume résiste jusque vers 1250, après quoi tout s'écroule et tout se reconstruit sur d'autres bases. Le podere est une institution plus dure encore que la mezzadria, mais il s'est généralisé sans qu'il y ait de résistance paysanne. La paysannerie est bien la grande victime du XIVe siècle. Toute une partie du monde paysan est alors d'accord pour participer à l'appropriation des incultes, ce qui exclut les plus pauvres et les menace dans leur existence même ou les contraint à se retourner vers la production industrielle - c'est-à-dire encore une fois vers la ville. La communauté paysanne a cessé d'être unanime. L'absence de résistance étonne. Il est possible que les agents aient vu un plus grand avantage à ne pas se révolter et qu'il y a ait eu quelque bénéfice à accepter la nouvelle donne.

Dans sa réponse, G. R. souligne que la structure de l'exploitation est telle que le sentiment de communauté se maintient mieux dans les zones centrales de la Saccisiba que dans les zones viticoles. Il ne considère pas que le XIe siècle soit à considérer comme un temps heureux par opposition à l'horreur du XIIIe siècle ou de la modernité en marche. Le bail à durée limitée obéit à des logiques différentielles qui sont fonction de la position des acteurs considérés: Les villani, par exemple, obtiennent des contrats écrit quand ils sont libérés des contraintes colléc-


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tives. La guerre et la fiscalité ezzeliniennes sont des accélérateurs de processus et permettent ou simplement rendent possible Péclosion d'une crise dans un contexte de croissance économique. Pour ce qui est du partage de la croissance, ce ne sont pas nécessairement les détenteurs du pouvoir qui en profitent le plus. Enfin, concernant l'incastellamento, la non-apparition du terme castrum demeure un problème.

C'est alors au tour de M. Pierre Bonnassie de prendre la parole.

Padoue est une grande thèse, dans la meilleure tradition des thèses d'État, du fait de la masse des informations brassées, de l'exemplarité de la méthode, de la sûreté et de la nouveauté du raisonnement. C'est un ouvrage tout ensemble personnel et neuf. L'écriture en est originale. Il y a là un style. Il tient le lecteur — associé et rendu complice — en éveil.

C'est une histoire régionale. G. R. répugne quelque peu à sortir de Padoue, donnant une fausse impression d'enfermement dans une problématique strictement italienne^ H n'en est rien, parce qu'il y a en arrière-plan une problématique d'histoire générale aux vues larges et fécondes.

M. Bonnassie limitera son intervention aux points qui lui sont le plus familiers, c'est-à-dire à la période antérieure à 1200, et plus particulièrement aux problèmes fiés à la féodalité et à la question de la condition paysanne.

Le chapitre liminaire sur le haut Moyen Age est vraiment excellent. Il montre l'ampleur de la crise du monde tardo-antique, ce que l'abandon de l'entretien des digues démontre à suffisance. Il entraîne la création de vastes zones marécageuses et la ruine des villes.

La question de la féodalisation occupe une importance primordiale dans l'ouvrage. H y a un double phénomène. Le premier est la dissémination du pouvoir. Le second est la lente restructuration en réseaux. La féodalité n'est rien d'autre qu'une structure où les réseaux s'enchevêtrent. Réseaux lignagers, réseaux vassaliques, tout cela est démonté dans la thèse. Le passage d'un pouvoir délégué à un système de pouvoirs imbriqués est clairement mis en lumière. Le mot de vassus disparaît. Il n'est jamais remplacé, parce qu'il était lié aux structures carolingiennes, pas à la féodalité. H désignait une relation de subordination linéaire qui n'était pas adaptée à un système de relations complexes. Le mot homo, au singulier ou au pluriel, le remplace plus ou moins. La féodalité apparaît lorsqu'il existe un groupe nombreux et cohérent structuré par les relations classiquement appelées « féodovassaliques », le. par l'hommage et surtout la fidélité. Ce groupe apparaît en pleine lumière dans les années 1070-1090, lorsque ce système cesse de caractériser uniquement la haute noblesse des marquis et des comtes, mais atteint l'ensemble de l'aristocratie y compris en milieu urbain.

Le problème fondamental que pose ici le processus est celui de l'inclusion du groupe des arimanni. A l'origine, on ne trouve dans le groupe féodal que des milites et des vassaux citadins de l'évêque. Or, il existe à Padoue et dans le Padouan une paysannerie franche constituée d'alleutiers libres que l'on retrouve partout à l'état capillaire, avec une plus forte concentration à Sacco.

Il y a des équivalents ailleurs en Europe et particulièrement en Castille et en Léon avec les caballeros villanos. En Espagne, ils obtiennent des chartes de franchise avant l'an mil et ont des statuts de communauté. Ils ont des droits sur les incultes et jouissent d'une immunité judiciaire. Le processus de différenciation sociale commence très tôt, dès la fin du Xe siècle, lorsque l'on distingue les infanzones qui peuvent se payer un cheval dés péons qui ne le peuvent pas. Les infanzones semblent a M. Bonnassie un exact équivalent des arimanni du Padouan. La situation militaire et sociale de l'Espagne du haut Moyen Age autorise à faire ce rapprochement,


Chronique 425

l'une et l'autre région se constituant en frontière et en fonction des pressions extérieures. Cela dit, il y a une évolution paresseuse du Padouan où les rythmes de la différenciation sociale sont beaucoup plus lents qu'en Castille : ce qui fait ici problème, c'est l'unité si longtemps maintenue entre l'élite et la masse des alleutiers, précisément autour de la question des incultes.

Le processus de différenciation se produit tout de même et, dès le XIe siècle, l'alleu arimannique est devenu un alleu virtuel dont la possession ne sert qu'à ouvrir le droit à l'exploitation des incultes. M. Bonnassie est plus pessimiste que G. R. sur la question de la bonne entente au sein de la communauté dont l'unité morale doit bien être menacée par l'aggravation du processus de différenciation économique et social.

Pour ce qui est de la condition paysanne, la grande question est évidemment celle du servage. M. Bonnassie distingue trois catégories de dépendants : 1 / les servi du IXe-Xe siècle. Ce sont des esclaves. Us sont encore assez nombreux au milieu du IXe siècle et se raréfient ensuite ; 2 / les vilains. Ils forment la masse de la population rurale et sont plus nombreux que les livellarii. Ce ne sont pas des serfs, mais ils sont en voie d'asservissement. Cela dit, en ce qui les concerne, le processus s'est arrêté et s'est limité à une astreinte résidentielle sans aucune pénalité en cas de départ. Le paysan catalan, lui, doit se racheter en cas de départ : c'est la signification de la remensa ; 3 / les homines de masnada. Us ne sont jamais appelés serfs, mais il est clair qu'ils le sont. Ils prêtent serment de fidélité et tiennent un fief qui est évidemment une tenure. L'acharnement de certains arimanni à se regrouper a une explication assez simple : ils le font afin de pouvoir acheter un cheval pour, justement, échapper au servage, et ne pas devenir homines de masnada.

La différenciation sociale enfin peut se mesurer à l'aune les sousaccënsements : il y a des intermédiaires qui payent un cens fixe et touchent une redevance partiaire, le bénéfice étant la différence entre les deux. Au XIIe siècle, les réserves sont alotties et les parcelles sont regroupées.

La troisième partie, que M. Bonnassie ne commente pas davantage, lui est tout simplement apparue comme magnifique.

En conclusion, M. Bonnassie souligne l'inlassable travail de G. R. et la valeur de ses résultats qui, toujours mis en perspective, représentent une avancée de la recherche. Ce travail, enfin, est vivifié par une grande culture historique et par une grande culture tout court.

Le jury, après s'être retiré pour délibérer, déclare à l'unanimité M. Gérard Rippe digne du grade de docteur es lettres avec la mention très honorable et lui adresse à l'unanimité ses plus chaleureuses félicitations.

Laurent FELLER.



LISTE DES LIVRES REÇUS

AU BUREAU DE LA RÉDACTION

Andersen, Aage (éd.). Diplomatarium Danicum, 4. Raekke 6. Bind, Copenhague, C. A. Reitzels, 1998, 692 p.

Barbier, Bernard, et Rosciszewski, Marcin. La Pologne, Paris, PUF, 1998, 126 p.

Barrière, Bernadette (dix.). Moines en Limousin. L'aventure cistercienne, Limoges, Presses Universitaires de limoges, 1998, 206 p., ill.

Beaurepaire, Pierre-Yves. L'Autre et le Frère. L'étranger et la Franc-maçonnerie en France au XVIIIe siècle, Paris, Honoré Champion, 1998, 868 p.

Bernard, Mathias. La dérive des modérés. La Fédération républicaine du Rhône sous la HT République, Paris, L'Harmattan, 1998, 430 p.

Bernstein, Frank. Ludi publici. Untersuchungen zur Entstehung und Entwickung der ôffentlichen Spiele im republikanischen Rom, Stuttgart, Franz Steiner, 1998, 408 p.

Btemeke, Manfred F., Feldman, Gerald D., et Gloser, Elisabeth (dir.). The treaty of Versailles. A reassessment after 75 years, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, 674 p.

Bois, Paul, Bayer, Pierre, et Saint-Martin, Yves Jean. L'ancre et la croix du Sud. La Marine française dans l'expansion coloniale en Afrique noire et dans l'Océan Indien de 1815 à 1900, Vincennes, Service historique de la marine, 1998, 247 p., cartes, ill., tab.

Borderie, Alain. Une approche française : SIPARX (1978-1998). Financer les PME autrement. Le capital investissement : des fonds propres pour les entrepreneurs, Paris, Maxima, 1998, 222 p., tab.

Chaurand, Jacques (dir.). Nouvelle histoire de la langue française, Paris, Seuil, 1999, 808 p., cartes, ill.

Chauvaud, Frédéric, et Petit, Jacques-Guy (dir.). L'histoire contemporaine et les usages des archives judiciaires (1800-1939), Histoire en archives, hors série n° 2, Paris, Honoré Champion, 1998, 490 p.

Chebel, Makk. Le corps en Islam, rééd., Paris, PUF, 1999, 234 p.

Cloarec, Vincent. La France et la question de Syrie, 1914-1918, Paris, CNRS Éditions, 1998, 242 p.

Del Col, Andréa. L'inquisizione nel patriarcado e diocesi di Aquileia, 1557-1559, Trieste, Edizioni Università di Trieste, 1998, 438 p., ill.

Dotson, Agosto. Christopher Columbus and his family: The genoese and ligurian documents, vol. IV, Tumhout, Brepols, 1998, 452 p., ill., tab.

Duchardl, Heinz, Senettger, Matthias, et Vogt, Martin (dir.). Der Friede von Rijswijk, 1697, Mayence, Verlag Philipp von Zabera, 1998, 340 p.

Revue historique, CCCI/2


428

Liste des livres reçus

Establet, Colette, et PascuaL Jean-Paul. Ultime voyage pour La Mecque. Les inventaires après décès de pèlerins morts à Damas vers 1700, Damas, Institut français de Damas, 1998, 222 p., tabl., graph.

Fink, Carole, Gassert, Philipp, et junkler (dir.). 1968. The world transformed, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, 490 p.

Fùlop, Mihaly. La paix inachevée. Le Conseil des ministres des Affaires étrangères et le traité de paix avec la Hongrie, Budapest, Association des sciences historiques de Hongrie, 1998, 394 p.

Galand-Pernet, Paulette. Littératures berbères. Des voix. Des lettres, Paris, PUF, 1998, 280 p.

Goodfellow, Samuel Huston. Between the swastika and the cross of Lorraine. Fascisms in interwar Alsace, Dekalb, Northern Illinois University Press, 1999, 230 p.

Kemilainen, Aira. Firmes in the shadow of the « Aryans ». Race treories and racism, Helsinki, Suomen historiallinen Seura, 1998, 320 p., ill.

Krumenacker, Yves. Du jansénisme à la secte. Vie de M. Claude Germain, curé de Lacenas (1751-1831), Paris, Publisud, 1998, 124 p., ill.

La Monneraye (de), Pierre-Bruno-Jean. Souvenirs de 1760 à 1791, Philippe Bonnichon (éd.), Paris, Honoré Champion, 1998, 500 p., ill.

Ladcro Quesada, Miguel Angel. Lecturas sobre la Espafia historica, Madrid, Real Academia de la Historica, 1998, 342 p.

Lanza, Emanuela (dir.). Le carte del capitolo délia cattedrale di Verona, 1 : 1101-1151, Rome, Viella, 1998, 338 p.

Leroux, Robert. Histoire et sociologie en France. De l'histoire-science à la sociologie durkheimienne, Paris, PUF, 1998, 270 p.

Marino, Brigitte. Le faubourg du Midan à Damas à l'époque ottomane. Espace urbain, société et habitat (1742-1830), Damas, Institut français de Damas, 1997, 434 p., cartes, ill., tabl.

Martinage, Renée. Histoire du droit pénal en Europe, Paris, PUF, 1998, 126 p.

Mattéoni, Olivier. Servir le Prince. Les officiers des ducs de Bourbon à la fin du Moyen Age (1356-1523), Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, 508 p.

Michielin, Alfred» (dir.). Gli acta comunitatis tarvisii del sec. XIII, Rome, Viella, 1998, 1 172 p.

M. Thiers. D'une Répubique à l'autre. Colloque tenu à l'Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille, le 14 novembre 1997, Paris, Publisud, 1998, 164 p.

Montroussier, Hélène. L'éthique du chef militaire dans « le mémorial de Sainte-Hélène », Montpellier, Université de Montpellier m, 1998, 214 p., tabl., graph.

Otte, Marcel. La préhistoire, Bruxelles, De Boeck Université, 1999, 362 p., cartes, ill.,

Provost, Georges. La fête et le sacré. Pardons et pèlerinages en Bretagne aux XVIIe et XVnT siècles, Paris, Cerf, 1998, 530 p., tabl, ill.

Pundt, Marianne. Metz und Trier. Vergleichende Studien zu den stadischen Fûhrungsgruppen vom 12. bis 14. Jahrhundert, Mayence, Verlag Philipp von Zabern, 1998, 642 p., cartes, tabl.

Raymond, André. La ville arabe, Alep, à l'époque ottomane (XVT-XVIIIe siècle), Damas, Institut français de Damas, 1998, 374 p., cartes, tabl.

Renehan Jr, Edward J. The lion's pride. Théodore Roosevelt and his family in peace and war. Oxford, Oxford University Press, 1998, 298 p., ill.

Rmzi, Paolo (dir.). L'università e la sua storia. Origini, spazi istituzionali e prariche didattiche dello studium cittadino, Atti del Convegno di Studi (Arezzo, 15-16 novembre 1991), Protagon Editori Toscani, 1998, 228 p.

Tomba, Giorgio. Una corporazione per il potere. Il notariato a Bologna in età comunale, Bologne, Cooperativa Libraria Universitaria Editrice Bologna, 1998, 196 p., ill.

Wyke, Maria (dir.). Parchements of gender, Deciphering the body in antiquity, Oxford, Clarendon Press, 1998, 292 p., ill.

Yared-Riachi, Mariam. La politique extérieure de la principauté de Damas, 468549 H/ 1076-1154, Damas, Institut français de Damas, 1997, 354 p., cartes.


OUVRAGES ANALYSES DANS LES COMPTES RENDUS

ET LES NOTES

BIBLIOGRAPHIQUES

DE LA PRÉSENTE LIVRAISON

L. Falkenstein, La papauté et les abbayes françaises aux XIe et XII siècles. Exemption

et protection apostolique (N. Deflou-Leca) 339

H. Mûller, Pàpstliche Delegationsgerichtsarkeit in der Normandie (12. und friiher

13. Jahrhundert), Studien und Dokumente zur Gallia Pontificia (M. Pacaut).. 341 M. Paulmier-Foucart, S. Lusignan, Lector et compilator. Vincent de Béarnais, frère

prêcheur. Un intellectuel et son milieu au xiiï siècle (F. Collard) 342

G. M. Spiegel, The Past as Text. The Theory and Practise of Médiéval Historiography

Historiography Collard). 343

E. D. Craun, Lies, Slander and Obscenity in Médiéval English Literature. Pastoral

Rhetoric and the Déviant Speaker (F. Minciaroni) 346

F.-O. Touati, Maladie et société au Moyen Age. La lèpre, les lépreux et les léproseries

dans la province ecclésiastique de Sens jusqu'au milieu du XIV siècle (A. Provost). 348 M. Jones, La Bretagne ducale. Jean IV de Montfort (1364-1399) entre la France et

l'Angleterre (J. Kerhervé) 353

L. V. Diaz Martin, Los origenes de la Aùdiencia Real de Castilla (F. Foronda). 356 La prédication en pays d'oc (XIIe-début XV siècle), Cahiers de Fanjeaux, n° 32.

(C. Vincent). 358

R. M. Dessi, M. Lauwers, La Parole du prédicateur (C. Vincent) 358

M. Fournie, Le Ciel peut-il attendre ? Le culte du Purgatoire dans le midi de la

France (1320 environ- 1520 environ) (C. Vincent) 361

A. Talion, La France et le concile de Trente (1518-1563) (N. Lemaître) 364

B. Vonglis, «L'État c'était bien lui». Essai sur la monarchie absolue (L. Bourquin). 367 A. Bruter, L'histoire enseignée au Grand Siècle. Naissance d'une pédagogie

(N. Lemaître) 368

J. A. Lynn, Giant of the Grand Siècle The French Army, 1610-1715 (A. Corvisier)

Corvisier)

S. Dontenwill, Du terroir au pays et à la région. Les espaces sociaux en Roannais à

l'époque préindustrielle (milieu du XVIIe siècle -fin du XVIIIe siècle). Essai d'histoire

géographique (A. Belmont) 372


430 Ouvrages analysés

C.-A. Sarre, Vivre sa soumission. L'exemple des Ursulines provençales et comtadines

. (1592-1792) (M. Hayez). 374

J.-M. Minovez, L'impossible croissance en Midi toulousain? Origines d'un moindre

développement, 1661-1914 (A. Leménorel) 377

La Vendée après h. Terreur. La reconstruction. Actes du Colloque de La Roche-sur-Yon,

25-27 avril 1996 (N. Gotteri). 380

N. Bocsan, I. Lumperdean, I.-A. Pop, Ethnie et confession en Transylvanie

(C. Michaud) 388

V. N. Brovkin, Bolcheviks in Russian Society. The Révolution and the Civil Wars

(S. Bensidoun) 390

P. Luntinen, The impérial russian army and navy in Finland, 1808-1918 (M. Carrez) 392

A. Clavien, Histoire de «La Gazette de Lausanne». Le temps du colonel, 1874-1917

(M. Martin) 393

G. Postel-Vinay, La terre et l'argent. L'agriculture et le crédit en France du XVIIIe au

début du XX siècle (J.-C. Farcy) 396

G. Elgey, M.-C. Boussard, Histoire de la IV République. Malentendu et passion

(J. Dalloz) 399

E. Duhamel, François Mitterrand, l'unité d'un homme (J.-J. Becker) 400

J.-P. Brunet, Gaston Monnerville. Le Républicain qui défia de Gaulle (G. Baal).. 401

J.-R. Trochet, La géographie historique de la France (R. Fossier) 405

A. Derville, Douze études d'histoire rurale. Flandre, Artois, Cambrésis au Moyen Age

(R. Fossier) 405

P. Armagier, Une église du renouveau. Réformes et réformateurs de Charlemagne à

Jean Huss, 750-1414 (M. Pacaut) 406

M. Delon (dir.), Dictionnaire européen des Lumières (J. Bousquet) 407

G. Bancarel, F.-P. Rossi, Guillaume-Thomas Raynal, philosophe des Lumières

(J. Bousquet). 407

A. de Humboldt, Essai politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne du Mexique, 408

préface de F. Chevallier (M. Mann-Lot). J. Soom, «Avancement et fortune». Schweitzer und ihre Nachkommen als Offiziere,

Diplomaten und Hofbeamte im Dienst des Zarenreiches (R. Pröver) 410

D. B. Wagner, The Traditional Chinese Iran Industry and its Modem Fate

(N. Wang) 411

J. Girault, B. Lecherbonnier, Les engagements d'Aragon (C. Reynaud-Paligot).. 411 D. Herbet, «Die Neue Zeitung». Un journal américain pour la population allemande

(1945-1949) (P. Grosser) 412

A. Penesco (éd.), Itinéraires de la musique française, théorie, pédagogie et création

(E. Weber) 413

F. Escal, Aléas de l'oeuvre musicale (E. Weber) 414


Imprimé en France à Vendôme

Imprimerie des Presses Universitaires de France

ISBN 2 13 050 021 8 — CPPAP n° 59 360 — Imp. n° 46 346

Dépôt légal : juin 1999

© Presses Universitaires de France

108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris



TABLE DES MATIÈRES

Articles

K. WEIDENFELD : Le contentieux de la voirie parisienne

à la fin du Moyen Age 211

R. ABAD : Un indice de déchristianisation ?

L'évolution de la consommation de viande à Paris

en carême sous l'Ancien Régime 237

R. GREVET : L'enseignement charitable en France :

essor et crise d'adaptation (milieu XVIIe - fin XVIIIe siècle) 277

P. GERBOD : L'Etat et les activités physiques et sportives

des années 1780 aux années 1930 307

Mélanges

Les vies successives d'un roi : la postérité politique

de Louis XL à l'époque moderne, par J. Cornette 333

Comptes rendus 339

Notes bibliographiques 405

Chronique. 415

Liste des livres reçus au bureau de la rédaction 427

Ouvrages analysés dans les comptes rendus et les notes bibliographiques de la présente livraison 429


165 FF 22086323/6/99