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Title : Le Mouvement social : bulletin trimestriel de l'Institut français d'histoire sociale

Author : Institut français d'histoire sociale. Auteur du texte

Author : Le Mouvement social (Paris). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Éditions de l'Atelier (Paris)

Publication date : 1969-10

Contributor : Maitron, Jean (1910-1987). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 25638

Description : octobre 1969

Description : 1969/10 (N69)-1969/12.

Description : Collection numérique : Littérature de jeunesse

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5621067g

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-R-56817

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34348914c

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 06/12/2010

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DLP 23-10-69977 434

OCTOBRE-DÉCEMBRE 1969

NUMÉRO 69

SOMMAIRE

Etudes :

Classe ouvrière et idéologie dans la région lyonnaise à la fin du XIXe siècle par Y, Lequin

Sur l'Anarchisme :

L'anarchisme et les Symbolistes : par P. Aubery Les anarchistes varois par J. Masse

Bulletin anarchiste par J. Maitron

Essais :

La Première Internationale et la statistique

par L. Mysyrowicz

Le procès Lafargue-Culine (1891) par J. Girault

Bulletin ouvrier, Notes de lecture, Bulletin bibliographique.

LES ÉDITIONS OUVRIÈRES

12, avenue de la Soeur-Rosalie- PARIS (13°)

C.C.P. Paris 1360.14 - Abonnement annuel france, 30 F - Étranger, 36 F


INSTITUT FRANÇAIS D'HISTOIRE SOCIALE

BUREAU DE L'INSTITUT :

Anciens présidents : G. Bourgin, E. Dolléans, G. Duveau, E. Larousse ; président : M. Darvid ; vice-président : J. Droz ; Secrétaire : J. Mcritron ; secrétaire-adjoint : Mme Fauvel-Rouif ; trésorier : J. Marillier; trésorieradjoint : F. Boudot; membres : Mlle Chambelland, Mme Pierrot, MM. R. Dufraisse, M. Rubel, P. Vilar, C. Willard.

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OCTOBRE-DÉCEMBRE 1969 Numéro 69

Revue trimestrielle de l'Institut français d'Histoire sociale et du Centre d'Histoire du Syndicalisme de l'Université de Paris

Publiée avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

— SOMMAIRE —

Etudes :

Classe ouvrière et idéologie dans la région lyonnaise à la fin du XIXe siècle, par Y. Lequin .. 3

L'anarchisme des littérateurs au temps du symbolisme, par P. Aubery ...................... 21

Les anarchistes varois (1879-1921), par J. Masse .. 35

Essais :

Karl Marx, la Première Internationale et la statistique, par L. Mysyrowicz 51

Le procès Lafargue-Culine en 1891, par J. Girault 85 Bulletins :

Anarchisme, par J. Maitron ... 109

Quelques livres récents sur le mouvement ouvrier

français, par J. Maitron 121

Notes de lecture :

— Militants : Les confessions d'un prolétaire, par J. Benoit, présentées par M. Moissonnier et J. Nicot (H. Dubief). — La Rivoluzione in otto e altri scritti, par E. Bartellini (R. Paris). — Textes, par R. Luxembourg, présentés par G. Badia (C. Miquet). — Otto Bauer et la Révolution, textes présentés par Y. Bourdet (R. Gallissot). — En Europe : Ernest Mercier, french technocrat, par R.-F. Kuisel (J. Lautman). — Ville et Révolution, architecture et urbanisme soviétique des années vingt, par A. Kopp (M. Rebérioux).

— En Chine : The Taiping ideology, its sources, interpretations and influences, par Vincent Shih (J. Chesneaux).

Bulletin bibliographique 141

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Mlles Chambelland, M.-N. Thibault, Trempé, Mmes Fauvel-Rouif, Kriegel, Perrot, Rebérioux, MM. F. Bédarida, G. Bourdé, J. Bouvier, P. Broué, M. David, J. Droz, H. Dubief, P. Fridenson, R. Gallissot, J. Girault G. Haupt, J. Julliard, J. Maitron, J. Ozouf, J.-D. Reynaud, J. Rougerie, C. Willard.

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Études

Classe ouvrière et idéologie dans

la région Lyonnaise à la fin du XIXe siècle

(vers 1870.1914)

par Yves LEQUIN.

« Karl Marx a écrit lui-même que les Français ne le comprendraient jamais », c'est la réplique d'Edouard Aynard, député du Rhône et représentant typique de la grande bourgeoisie lyonnaise, à Jules Guesde qui venait de faire, à la séance de la Chambre des Députés du 26 juin 1896, le premier exposé du marxisme dans une assemblée parlementaire (1). Simple figure de rhétorique polémique ? aveuglement d'une figure de proue, par ailleurs remarquable, du grand patronat et, au delà, des classes dirigeantes ? On peut se le demander, avec raison. E. Labrousse ne caractérise-t-il pas les années 1870-1914 par l'épanouissement simultané et la rencontre de l'organisation ouvrière et d'un socialisme de plus en plus imprégné de marxisme (2) ? De fait, l'élan décisif du mouvement syndical après 1890, l'unification des groupes socialistes sur des positions révolutionnaires en 1905, leur rencontre de plus en plus fréquente dans des luttes communes, leur insertion dans un cadre international qui se réfère explicitement à Marx ne suggèrent-ils pas la présence sous-jacentei plus ou moins consciente, d'une doctrine que son caractère scientifique, son aptitude à mettre l'accent sur l'essentiel, sa puissance synthétique auraient progressivement imposée ? Après le désarroi de l'été 1914, le traumatisme de la guerre jouerait, comme ailleurs, l'accoucheur et, sous le double signe de l'internationalisme pacifiste et de l'espoir qui s'incarne alors à l'Est, la nuit finirait bien à Tours.

Or, on sait qu'à Tours même la route était longue encore pour l'assimilation du marxisme par les communistes français. Surtout, ne faut-il pas éviter une image qui est du xxe siècle, celle d'une identification du marxisme et du mouvement ouvrier ou, plus largement, de l'union étroite des organisations professionnelles ou politiques et d'une idéologie, révolutionnaire ou non (3).

(1) Journal Officiel, Chambre des Députés, séance du 24 juin 1896, compte rendu sténographique.

(2) E. LABROUSSE,Le Mouvement ouvrier et les idées sociales en France de 1815 à la fin du XIXe siècle, Paris, s d., C.D.U., pp. 12-15.

(3) Il va sans dire que le mot « idéologie » est pris ici dans son acceptation la plus générale et la plus simple, c'est-à-dire au sens de corps doctrinal cohérent, d'ensemble théorique d'explication et programme de transformation de l'économie et de la société libérales, sous tous leurs aspects.


Y. LEQUIN

I

Les méthodes d'approche d'une telle étude ne sont pas spécifiques de la région lyonnaise, qui offre simplement une occasion et un cadre commode (4). À la fin du Second Empire, en effet, Lyon est le centre d'un des tout premiers ensembles industriels français, extrêmement varié, fondé sur la tradition textile multiforme qui déborde en Dauphiné, au nord du Vivarais et de la Drôme, dans les monts du Lyonnais et du Beaujolais, au nord de la plaine du Forez, et sur le puissant complexe charbonnier et métallurgique de la Loire. Les décennies suivantes connaissent des mutations profondes, avec l'accentuation du mouvement d'expansion textile, l'orientation de la région stéphanoise vers les constructions mécaniques dans les années 1885-1890, le développement de la chimie et de la métallurgie dans la banlieue lyonnaise et, surtout, à partir de 1895-1900, l'apparition de l'électro-chimie et de l'électro-métallurgie dans la zone alpine.

La classe ouvrière, déjà exceptionnellement nombreuse dans les années 1860-1870, se renforce et se transforme dans un ensemble où la crise du phylloxéra, et la maladie du ver à soie jettent sur le marché du travail des milliers de ruraux chassés de la terre. Il n'est pas question de résumer ici une histoire économique de la région lyonnaise au cours de ces années décisives ; elle reste d'ailleurs à faire (5), mais l'esquisse qu'on vient d'en tracer permet de définir les grandes directions et d'en mesurer l'intérêt.

Par ailleurs, depuis la révolte des canuts, Lyon est devenu une des villes saintes du socialisme, un des symboles de la Révolution (6). Sous la Monarchie de Juillet et le Second Empire, elle a été le centre d'un bouillonnement idéologique intense, des frères Charavay à Joseph Benoit (7), et toute la vie de la section de l'A.I.T. a été dominée par le débat théorique, autour d'Albert Richard (8). Et en 1883, encore, l'un des grands épisodes de l'épopée anarchiste sera le procès lyonnais dit des

(4) Sur sa définition, qui est aussi la nôtre, voir P. LÉON, « La région lyonnaise dans" l'histoire économique et sociale de la France », Revue historique, t. CCXXXVII, janv.-mars 1967, pp. 31-62.

(5) Cf. à ce propos le programme, en cours de réalisation, présenté par P. LÉON, « Un projet : l'étude quantitative de la croissance dans une région dominante de l'ensemble économique français : la région lyonnaise (18151967) », Bulletin du Centre d'histoire économique et sociale de la région lyonnaise, mai 1969, pp. 21-39.

(6) Il suffit de rappeler l'attention, peut-être excessive, que lui portent les procureurs généraux impériaux. Sur cette question, voir Ph. VIGIER : « Lyon et l'évolution politique de la province française au XIXe siècle, quelques directions de recherches », Cahiers d'Histoire, t. XII, 1967, pp. 193-209.

(7) Cf. notamment, S. MARITCH, Histoire du Mouvement Social sous le Second Empire à Lyon, Paris, 1930, et J. MAITRON : Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, première partie, 1783-1864, 3 vol. Paris, 1964-1966.

(8) Voir notamment les travaux de J. ROUGERIE, « La première Internationale à Lyon, 1865-1870, problèmes d'histoire du mouvement ouvrier français », Annali dell'Istituto Giangiacomo Feltrinelli, 1961, pp. 126-193, et M. MOISSONNIER, « Première Internationale et courants traditionnels du mouvement ouvrier à Lyon », Cahiers internationaux, mai-juin 1961, et surtout : « La section lyonnaise de l'Internationale et l'opposition ouvrière à la fin du Second Empire (1865-1870) », Cahiers d'Histoire, t. X, 3, 1965, pp. 275-314.


OUVRIERS LYONNAIS ET IDÉOLOGIE 5

« soixante-six », qui regroupera des militants de toute la région — de Villefranche, de Saint-Etienne, de Vienne — et, en y incluant Kropotkine, attestera de leurs relations internationales (9).

Donc, en résumé, une grande région industrielle en expansion et en pleine mutation, une Classe ouvrière nombreuse, des reclassements professionnels et un brassage géographique, une tradition révolutionnaire fortement implantée, une attirance traditionnelle pour les problèmes théoriques : une image de la France en cette fin du XIXe ? Pourquoi pas ? En forçant un peu les traits, mais n'est-ce pas faciliter ainsi l'observation ? Il n'est pas question de faire ici une histoire exhaustive de la pénétration des idéologies, appuyée sur des références précises, mais plutôt de brosser un tableau à grands traits, à partir des néologismes

— guesdisme, possibilisme — qui permettent plus d'identifier les grands courants d'idées que de les cerner et de les définir ; à partir de là, tenter de dégager les processus de propagation et les dispositions mentales de la classe ouvrière qui ont facilité, ou entravé, en un mot conditionné, leur cheminement.

Pour les années de la IIIe République, ces grandes lignes sont relativement faciles à dégager dans la région lyonnaise. La première est un véritable compartimentage géographique de l'implantation doctrinale, qu'il serait presque possible de cartographier ; en gros, on peut déceler :

— Trois centres d'irradiation du guesdisme : Roanne — où le P.O.F. est d'ailleurs né en 1882 — qui rayonne sur le revers occidental des monts du Lyonnais et du Beaujolais ; Lyon, dont l'emprise s'étend sur le nord de la vallée du Rhône, à Vienne notamment, et sur le Bas-Dauphiné. Dans les années 1895-1900, l'action d'A. Zevaës surtout ajoute la région de Grenoble; d'où il part à la conquête du reste de l'Isère. Si l'on considère le guesdisme comme un centrisme — dans la mesure où il mêle le projet révolutionnaire et la lutte à l'intérieur du système économique et social on trouve à sa gauche :

— Un courant libertaire qui, dans ses variations, est fortement implanté à Lyon et à Vienne, et là seulement, dès les années 1880-1885, malgré la présence d'une diaspora de noyaux isolés et éphémères, à Roanne, à Saint-Etienne notamment ; sa réincarnation dans le syndicalisme révolutionnaire entre 1903 et 1906 est strictement limitée aux villes de Lyon et de Grenoble, et à la vallée de l'Ondaine, c'est-à-dire à la partie méridionale du bassin de la Loire (dans les deux poussées, il y a association étroite — voire confusion -— avec un blanquisme très dynamique, mais très précisément localisé au nouveau Lyon industriel

— la rive gauche du Rhône, la Guillotière -—et à la vallée du Gier).

— et à sa droite l'énorme courant réformiste, qu'on serait tenté de rattacher au possibilisme, dont il a les grands traits, mais à peu près jamais l'affiliation affirmée ; sa place forte est le « Parti ouvrier stéphanois » (10), né dans les années 1876-1880 des efforts de Benoit Malon et

(9) J. MAITRON, Histoire du Mouvement anarchiste en France (1880-1914), 2e édit., Paris, 1955, pp. 162-168.

(10) Dans l'agglomération de Saint-Etienne, l'expression Parti ouvrier ne désigne jamais les amis de Guesde et Lafargue, mais un énorme conglomérat réformiste, de composition et de politique très variables.


6 Y. LEQUIN

de Coupat, et qui inspire plus ou moins des groupes analogues dans les villes minières ; mais il a de puissantes assises à Lyon même ou, vraisemblablement, il est majoritaire et, surtout, dans tous les centres dispersés de la région, Romans, Valence, Annonay notamment.

Donc, une très nette localisation des tendances idéologiques, à l'exception de Lyon même où elles coexistent en un rapport de forces changeant au gré de la conjoncture. Elle entraîne une relative incertitude dans la ligne générale commune qui aboutit, en 1905, à la création de la S.F.I.O. : ce n'est pas partout autour des mêmes éléments que s'est fait le rassemblement. En gros, la naissance du socialisme unifié se fait là autour de la tendance la plus intransigeante : à Roanne et sa région, dans l'Isère, à Lyon et à Saint-Etienne; mais ailleurs, c'est autour du courant modéré, dit indépendant, que s'opère le regroupement : dans les deux Savoies, à Annonay, à Romans, à Valence par exemple. Le socialisme unifié de la région lyonnaise est donc bien un rassemblement : mais y a-t-il eu synthèse ou juxtaposition ? Les mêmes mots ont-ils pour tous le même sens ?

Le fait le plus intéressant est peut-être ailleurs : c'est l'échec éclatant de la nouvelle ligne révolutionnaire dans la région ou la classe ouvrière est la plus nombreuse et là plus concentrée, c'est-à-dire- le bassin de la Loire : en 1906, les neuf dixièmes des militants de la toute nouvelle fédération S.F.I.O. suivent Briand dans la scission, et avec eux quelquesuns des leaders les plus représentatifs et les plus authentiquement prolétariens comme Jules Ledin ou Laurent Crozier. Et si le socialisme « autonome » obtient un succès moins massif dans le Rhône, il représente une force qui est loin d'être négligeable, autour d'Augagneur et de ses amis.

En résumé, quelques traits frappants : une dispersion doctrinale qui confine à l'endettement, un regroupement après 1905 qui ne signifie pas ralliement à une ligne doctrinale claire, le refus enfin par une grande partie de la classe ouvrière de toute théorie révolutionnaire au profit d'un pragmatisme vaguement réformiste qui relance la division idéologique. Pourquoi ? on songe tout de suite à l'influence des structures : il est certain que l'organisation si originale de la Fabrique lyonnaise de soierie, de la passementerie «tèphanoise, en créant des catégories intermédiaires, ne favorise pas l'apparition d'une conscience de classe très forte et ne prédispose guère à l'idéal révolutionnaire. On pourrait trouver d'autres exemples, aussi probants ; mais n'y a-t-il pas là tentation d'écarter toute véritable explication au profit d'un automatisme supposé que l'expérience et la raison obligent d'écarter ? A la fin du XIXe, la Fabrique lyonnaise de la tradition est devenue très minoritaire, le mot « canut » lui-même a disparu (11), et pourtant... II faut chercher ailleurs (12).

(11) En 1885, la Commission d'enquête parlementaire fait cette constatation avec surprise, et à Lyon même, il n'y a plus que 15.000 tisseurs environ pour 45.000 ouvriers des industries annexes de la Fabrique, tous concentrés en vastes ateliers, cf. Arch. Nat.; F 12/4511 B. '

(12) Pour la suite du texte, il ne sera pas donné, sauf exception, de références précises ; plus que de faits particuliers, il résulte d'impressions générales nées du dépouillement des documents policiers et préfectoraux de toutes sortes de la série M des divers départements considérés, de F 7, F 12, F 22, BB 18 et BB 30 des Archives nationales.


OUVRIERS LYONNAIS ET IDEOLOGIE

II

C'est envisager, avant toute chose, les processus de propagation des doctrines. Et, tout naturellement, on pense en premier lieu à l'écrit. L'image est tenace de l'artisan du Second Empire, du cordonnier, par exemple, qui lit Proudhon entre deux paires de chaussures ; G. Duveau déjà, avait montré les limites du phénomène et noté l'absence manifeste des ouvriers de la grande industrie parmi ceux qui fréquentaient les bibliothèques publiques (13). Il n'est pas du tout certain que, malgré les progrès de l'instruction obligatoire, le travailleur moyen des années 1870-1914, le cadre inférieur du mouvement ouvrier, lise autant que ses pères, si tant est qu'ils aient eu le temps et le goût de lire ; et quand bien même cela serait, rien ne prouve que son attention se soit portée sur des ouvrages doctrinaux. On est à vrai dire assez mal renseigné sur un phénomène accessible par le biais seulement. L'Annuaire des syndicats professionnels donne, régulièrement, mention des bibliothèques créées par les chambres syndicales : il est possible d'en faire une statistique, d'en mesurer les dimensions, de les ventiler par professions, voire de suivre leur destin. Mais leur vie réelle nous échappe : leur composition ? le mouvement de la lecture ? Il faudrait procéder parallèlement à un recensement des bibliothèques en quartiers ouvriers, retrouver si possible les feuilles de prêts. On dispose d'une brève indication pour Lyon, en 1912 : celle de la Bourse du Travail— 110 syndicats, 12 000 membres — comptait 344 volumes, mais n'a procédé qu'à 118 prêts pendant l'année (14), étant bien entendu que chaque emprunteur a pu prendre plusieurs tomes, ce qui. restreindrait encore le mouvement Médiocrité de la demande, donc ; il est certain qu'elle tient à des facteurs matériels : le temps dont dispose l'ouvrier n'augmente pas, loin de là ; si la journée de travail diminue régulièrement — et encore, pas dans tous les Secteurs —; l'éloignement grandissant de l'usine, que la concentration en grandes unités, éclatante dans la région à partir de la décennie 1880-90, installe à la périphérie, nécessite des déplacements de plus en plus longs. A la veille de 1914, les « trois huit » font encore figure de rêve lointain.

Mais l'offre n'est guère plus satisfaisante. Au stade de l'édition, tout d'abord : nous passerons vite, la région lyonnaise n'a aucune originalité dans une faiblesse dont les dimensions sont nationales. Rappelons la rareté de publication du P.O.F., l'organisation socialiste la plus attachée cependant à l'effort doctrinal (15). L'analyse du catalogue de la Bourse du Travail de Lyon, en 1912, donne une idée du matériel idéologique à la disposition des militants et, au delà, de la classe ouvrière ; 326 titres

(13) G. DUVEAU : La Vie ouvrière en France sous le Second Empire, Paris, 1946, 4e éd., pp. 456-457,

(14) Arch. Dép. Rhône, Série M non classée, 1er mai 1907-1909. — Le Semeur, journal de la Bourse du Travail, n° 188, février 1913.

(15) C. Willard note qu'il faut attendre 1896 pour que la Bibliothèque du Parti ouvrier diffuse des oeuvres de marxistes étrangers — encore s'agit-il de Kautsky et de Plekhanov — et que les best-sellers, J. Guesde et Lafargue, sont très relatifs. Cf. C. WIIXARD : Le mouvement socialiste en France (1893-1905). Les guesdistes, Paris, 1965, p. 151 et notes 4 et 5. Et, avant 1889, les guesdistes n'ont publié aucun ouvrage de Marx ou d'Engels. Cf. M. DOMMANGET, L'introduction du marxisme en France, Lausanne, 1969, pp. 190 et 199.


8 Y. LEQUIN

ont pu être identifiés : 28 seulement d'entre eux sont, signés de théoriciens du socialisme ou de la révolution. Proudhon vient très largement en tête, avec 7 ouvrages, dont certains en double exemplaire ; parmi les socialistes, Gustave Hervé (4) l'emporte sur Marx (3 ouvrages, mais ni Le Capital, ni le Manifeste du Parti communiste) ; J. Guesde, K. Kautsky, Vandervelde, Jaurès n'ont qu'un titre chacun. Mais il y a aussi Pelloutier (2 titres), Kropotkine (1 titre), Lagardelle (1 titre), à côté des précurseurs, Louis Blanc, V. Considérant et Cabet ; et l'on est surpris de voir figurer, à côté, 5 titres de Clemenceau, l'homme de VilleneuveDraveil, puis Frédéric Bastiat, Charles Gide et Leroy-Beaulieu. En résumé, sans doute une prédilection marquée pour le socialisme libertaire dans ses variations, mais surtout une impression de disparate ; peu de choses finalement. Parmi les brochures, qui bien plus encore que le livre étaient le véhicule d'une pensée théorique simplifiée (16), 9 syndicalistes révolutionnaires, 2 socialistes seulement sur un ensemble de 21. L'impression est moins nette, le choix plus évident, mais on est au lendemain d'une longue domination libertaire à la Bourse. Les thèmes qu'elles traitent ne sont pas dénués d'intérêt : si 10 se rattachent à des problèmes d'organisation syndicale, 3 à la question des grèves, 2 aux mécanismes de l'économie, une seule se veut de-propagande-socialiste. Il en-ressort, là aussi, une relative indifférence aux notions théoriques et, comme pour les titres d'ouvrages, l'absence d'une ligne idéologique précise.

Le rôle de la presse périodique est sans doute plus important : plus attrayant parce que lié à l'événement et au milieu local, bon marché et vite dépouillé, le journal est lu quotidiennement par la classe ouvrière. L'un des premiers soucis d'un groupe qui se forme est la publication d'un périodique. Cependant, plusieurs raisons limitent son rôle de propagande doctrinale : c'est d'abord le caractère éphémère de la plupart des journaux qui véhiculent une idéologie, même s'il y a continuité de l'équipe rédactionnelle à travers des titres changeants ; quant aux organes nationaux, leur diffusion est extrêmement médiocre dans toute la région lyonnaise. Seules font exception les feuilles anarchistes, très répandues par un réseau de Correspondants locaux dévoués et souvent nomades : il y a, de 1880 à 1914, un type de colporteur libertaire ; elles reçoivent d'ailleurs un excellent accueil; simplicité des thèmes, vigueur du langage — avec son arrière-goût de revanche — ont trouvé d'emblée une justesse de ton qui s'adresse autant à la sensibilité qu'à l'esprit. Du côté des socialistes, l'Unité de 1905 amène la création de feuilles régionales plus régulières, mais la part de l'exposé doctrinal y est d'une réelle minceur, pour ne pas dire inexistante (17).

(16) Cf. C. WILLARD, op. cit., pp. 150-151.

(17) Deux de ces périodiques, Le Prolétaire de la Drôme (1904-1913) et Le Travailleur Savoyard (1903-1913), ont été dépouillés systématiquement. Sur une décennie, le contenu et la présentation n'ont guère changé, et tous deux se ressemblent parfaitement : une première page d'informations politiques générales autour d'un « placard » qui répercute Féditorial de la Petite République ou de l'Humanité, deux pages d'échos sur la vie des groupes socialistes locaux, une page de publicité. Jamais d'article doctrinal, en dehors de quelques études sur les origines du cléricalisme. Cette carence est d'autant plus surprenante — mais significative — dans le Travailleur Savoyard qu'il est inspiré par Edgar Milhaud, professeur à l'Université de Genève et collaborateur assidu de la Revue Socialiste.


OUVRIERS LYONNAIS ET IDÉOLOGIE 9

Enfin, il est évident que la classe ouvrière donne sa préférence aux journaux de grande information, étrangers au socialisme : Le Progrès de Lyon, Lyon Républicain, Le petit Stéphanôis sont, de très loin, ses quotidiens préférés ; il suffit de mesurer l'ampleur de leur diffusion, et sa géographie (18). Donc, au total, il semble que la part de l'écrit soit relativement médiocre dans la diffusion des idéologies, la lecture même ou l'achat d'un ouvrage doctrinal étant déjà un acte militant plus qu'un désir d'information (19) ; ce qui suppose une contamination théorique préalable.

Beaucoup plus fondamentale apparaît la propagande parlée ; c'est là d'ailleurs une constatation qui n'est ni nouvelle, ni Spécifique de la région lyonnaise. Sans doute prend-elle une forme en quelque sorte institutionnelle (meetings, conférences), mais, le plus souvent, elle se fait par contact personnel, par conversation privée ; comment, dès lors, la saisir ? Il faut réhabiliter l'énorme matériel des rapports policiers, en écartant tout ce qui apparaît trop systématique dans un domaine où, précisément, la logique et l'esprit de système n'existent point, pour privilégier le quotidien, l'accidentel, le récit brut. L'innocence même de ses auteurs est une garantie : le « mouchard » ou l'agent de police, non averti de la subtilité des analyses et des querelles d'écoles, a tendance à rapporter, sans faire de tri, sans chercher à y trouver un fil directeur clair, ce qu'il a vu et surtout entendu ; par contre, l'expérience lui permet de bien sentir les réactions de la salle, ses sentiments et, par là, de rapporter l'écho dans un groupe ouvrier de telle Ou telle proposition doctrinale. Le matériau est particulièrement abondant dans la région lyonnaise, où il a été conservé dans sa totalité pour plusieurs départements ; très souvent, la présence de différents rapports— police de quartier, commissaire spécial, gendarmerie — sur la même réunion permet des recoupements d'où l'on peut conclure, dans la plupart des cas, à la validation de la source (20). .

On peut en tirer une image des idéologies racontées aux masses, et mesurer l'inflexion que l'orateur, qui a l'habitude du public, sait donner à telle ou telle analyse, le vocabulaire qu'il adopte, l'accent qu'il met sur certains aspects ; il s'ensuit, dans tous les cas, une simplification pédagogique au départ qui aboutit à une schématisation, voire à une déformation ; l'intérêt n'est cependant pas là : il est dans l'accueil

(18) Une série de rapports préfectoraux (Arch. Dép. Loire 10 M 80 et 10 M 83) permet de mesurer la part relative des journaux diffusés à SaintEtienne de 1883 à 1885 : dans la proportion des trois quarts, il s'agit d'organes républicains modérés ou radicaux ; pour les deux tiers du reste, de feuilles monarchistes ou cléricales.

(19) C. WILLARD note que les tirages maxima de la Bibliothèque du Parti ouvrier — des brochures de Guesde et de Lafargue — correspondent à peu près aux effectifs du P.O.F., op. cit., p. 151.

(20) Cette valeur est, bien sûr, très inégale d'un dépôt à l'autre. Voir, à ce propos, M. PERROT, « Lé problème des sources pour l'étude du militant ouvrier au XIXe siècle », Le Mouvement social,n° 33-34, oct. 1960-mars 1961, pp; 26-27. Le classement outre qu'il a été accompagné parfois de destruction, en brisant les séries originelles, comme dans la Loire, n'est pas toujours un avantage, et le regroupement artificiel par grands sujets peut fausser les perspectives ; mais, en revanche, la série M des Archives du Rhône, intacte, renferme de magnifiques ensembles qui ont conservé leur ordre primitif.


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fait au discours, qui, à son tour, révèle les prédispositions du public, au cours d'un processus complexe d'échanges entre la salle et l'orateur, dans des meetings qui sont au moins autant cérémonies collectives que réunions d'information, au sens étroit du terme. On saisit en même temps les limites de ce mode de propagation : la classe ouvrière vient à la réunion pour vibrer au moins autant que pour apprendre ; que reste-t-il une fois le rideau tombé ? Le succès, toujours considérable dans les années 1890-1910, de Sébastien Faure dans la région stéphanoise n'atteste pas de poussées anarchistes ; en revanche, J. Guesde laisse de glace les militants du P.O.F. roannais ou dauphinois. Beaucoup plus que de l'adhésion doctrinale, le meeting est révélateur des sentiments du groupe ouvrier.

Plus difficiles à cerner — mais à coup sûr essentielles — sont les relations personnelles. Elles mettent rapidement en évidence le très grand rôle des déplacements géographiques, qui rendent largement compte du cheminement des idéologies. Il ne s'agit pas là du vaste mouvement qui porte, dans les dernières décennies du XIXe siècle, des masses de paysans vers les centres industriels en expansion ; encore qu'il soit difficile d'oublier ses conséquences, en ce domaine précis : dans quelle mesure le déracinement implique-t-il une rupture avec les modes de penser et de sentir anciens, donc une certaine ouverture à des idéologies totalement nouvelles ? On a dépuis longtemps noté que le marxisme a trouvé un terrain d'élection chez ces nouveaux venus à l'industrie ; l'appréciation serait sans doute à nuancer, en tout cas à préciser (21). Dans le cas de la région lyonnaise, le déplacement professionnel et géographique ne semble d'ailleurs pas avoir un caractère de brutalité impliquant Une coupure totale ; l'industrie, on le sait, n'y est pas un phénomène nouveau, et son expansion se marque par la naissance ou le développement de centres-relais, comme les villes textiles du Bas-Dauphiné, du Roannais et du Beaujolais, et, au début du XXe siècle, les implantations des usines sur les sources d'énergie électrique ; dans bien des cas donc, c'est elle qui est allée au-devant des hommes, du moins a-t-elle fait la-moitié du chemin. Le retour au village pour le mariage, la possession de lambeaux de terre au pays par les nouveaux citadins attestent de la persistance de ces liens, entre autres ; étant entendu qu'il serait abusif de généraliser. La nature exacte des motivations du départ est, elle aussi, susceptible d'éclairer les niveaux et les modes de réceptivité ; mais cela est une autre histoire.

C'est l'analyse détaillée des mouvements migratoires — à travers les listes de personnel des entreprises, ou même les états nominatifs des recensements — qui révèle l'importance de déplacements d'un caractère tout à fait différent ; ils s'apparentent à cette mobilité bien connue dans certaines professions pendant la première moitié du XIXe siècle, et dont on a depuis longtemps noté l'importance (22). Ce qui étonne, au premier

(21) Plus que le marxisme seul, il faudrait plutôt envisager la tendance au radicalisme révolutionnaire, dont il n'est qu'une forme. On peut renvoyer ici aux travaux, dans une situation contemporaine, des sociologues du travail : cf. notamment, A. TOURAINE et O. RAGAZZI, Ouvriers d'origine agricole, Paris, 1961, et leurs conclusions surtout, pp. 109-118.

(22) On pense, par exemple, aux célèbres maçons de la Creuse. Cf. Ph. VIGIER, art. cit.


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chef, c'est leur survivance jusqu'à l'aube de notre siècle. Le fait n'est pas général, mais tout de même relativement ample dans les secteurs qui réclament une certaine qualification ; il y a des lors une rotation de la main-d'oeuvre, entre les grands centres français qui se livrent à cette spécialité : d'où l'apport considérable des gens de Millau, SaintJunien, dans la mégisserie d'Annonay ou de Romans, dans la ganterie de Grenoble, sans compter les échanges intra-régionaux ; d'où la présence de verriers du Nord ou de Carmaux dans les cristalleries de Givors, Vénissieux, Oullins, Rive-de-Gier. Passons sur les métiers du bâtiment, la chose est bien connue. On est plus étonné de retrouver ces échanges dans les mines — à Saint-Etienne, avec Montceau-les-Mines, Bessèges, Ales, les fosses ardéchoises — et même dans quelques branches du textile. : dans les années 1890, tous les brodeurs de mousseline de Tarare sont originaires de Saint-Quentin.

Or, Si cette mobilité intra-professionnelle correspond à: une masse relativement minoritaire, elle touche surtout des éléments conscients et porteurs des idéologies. On pourrait presque dire qu'elle est inversement proportionnelle à la résignation. En effet, de puissants accélérateurs du mouvement se trouvent dans la participation à l'action revendicative et politique et son corollaire, la répression patronale, En moyenne, une grève sur deux entraîne l'éclatement et la dispersion du noyau des meneurs, qui se répandent un peu partout, à la recherche du travail, diffusent mots d'ordre et idéologies par une manière de réactions en chaîne ; les exemples sont Innombrables, en dehors même de quelques personnalités régionales, comme Edouard Mayeux, le créateur de la Bourse du Travail, qui doit quitter Roanne en 1899, après Fouilland, qui avait dû gagner Montluçon. Qu'on pense aussi à ces « anarchistes nomades » que la Sûreté suit pas à pas : des hommes comme P. Martin, le « bossu de Vienne », et Toussaint Bordat, deux des accusés de 1883, Tennevin, sont très difficiles à localiser, leurs déplacements sont incessants.

Il reste aussi l'inconnue des grands chantiers de travaux publics, qui réunissent des milliers de travailleurs très mobiles ; or, on construit beaucoup de voies ferrées après 1870 encore. Enfin, la masse des manoeuvres italiens qui déferle sur la région lyonnaise, et tout le Sud-Est, au début du siècle, n'a rien à voir avec l'image traditionnelle de résignation qu'on s'en est faite ; de plus en plus, les militants se mêlent à eux et, à compter de 1905, jouent un rôle non négligeable dans l'implantation du socialisme (23) dans l'Isère, à Grenoble, et fondamental dans les vallées nouvelles venues à l'industrie de Savoie et de Haute-Savoie ; il suffit de dépouiller les dossiers d'expulsion pour saisir les dimensions de leur action.

(23) On peut signaler ici deux cas très précis où l'arrivée d'un militant entraîne le développement, inattendu, d'une ligne idéologique précise : en 1891, un certain Constant Batho, originaire de Seine-Inférieure, renvoyé d'une verrerie d'Oullins, s'installe à Saint-Etienne et y suscite un groupe blanquiste qui vivra quatre ans, le temps de son séjour (Arch. Dép. Loire, 10 M 109 et 93 M 112). En 1895, le peintre Gustave Paffe arrive de Paris, prend aussitôt contact avec la Bourse, la fait entrer en relations avec les organismes nationaux du possibilisme ; elles cessent dès son départ (Arch. Nat., F 7/12.491).


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Il ne faudrait pas négliger non plus le rôle de la conjoncture économique : on pense trop à l'apport rural vers les villes en périodes d'expansion, pas assez au reflux qui accompagne celles de récession. Elle joue sur le long terme évidemment ; c'est, par exemple, le départ progressif du tissage lyonnais de la soie vers les régions environnantes qui s'esquisse dès 1835-1840 et se poursuit pendant plus d'un demi-siècle ; Avec lès métiers partent les hommes, et sans doute les idées. Mais sur de courtes périodes, dans les zones déjà fortement industrialisées, le reflux peut aussi prendre un caractère de masse : en 1882-1883, la crise de la chapellerie et de la mégisserie de Romans fait fondre les effectifs de moitié, et détermine d'ailleurs une chute d'influence pour le parti local du mouvement, qui perd des élections municipales partielles; plus impressionnant est, quelques années plus tard, l'effondrement de la population de Terrenoire (Loire) d'où le marasme métallurgique chasse plusieurs milliers d'ouvriers, qui n'y réviendront pas. Peut-on imaginer que les chapeliers de Romans ont laissé leurs convictions au pays ?

On est ainsi amené à esquisser une explication de cette communauté d'idéologie dans des foyers industriels analogues souvent fort éloignés les uns des autres; depuis longtemps, on sait que le textile a été la terre de prédilection du guesdisme : la région lyonnaise, avec Lyon même, Roanne, le Bas-Dauphiné, ne fait pas mentir la règle. Mais imaginer une sorte de prédestination qu'expliquerait l'analogie des structures n'est-ce pas faire la part belle à une spontanéité des groupes ouvriers que rien ne permet d'affirmer ? L'existence de ces ouvriers itinérants, attachés à leur spécialité professionnelle et à une branche déterminée qui dicte leurs installations successives, ne permet-elle pas de saisir le maillon qui manquait à une explication plus rationnelle ? Ne sont-ils pas ces médiateurs entre l'idéologie qu'ils ont connue dans leur ville d'origine et la revendication immédiate du groupe où ils s'établissent ? D'emblée, c'est en termes concrets, aptes à être saisis de tous qu'ils formulent la doctrine et la répandent sous telle forme plutôt que sous telle autre. Dans la région lyonnaise, on ne peut pas ne pas être saisi, par exemple, par la liaison de l'implantation blanquiste et de la verrerie.

En conclusion donc, I'écrif semblé avoir une très faible part dans la diffusion des idéologies, au profit du contact personnel, de l'oral ; les livres ont moins compté que les hommes. Ainsi s'explique en partie cet étonnant émiettement géographique, au hasard des déplacements et des contacts humains.

III

On a vu comment les idéologies étaient colportées, il est bien évident qu'en l'absence de terrain favorable, elles se seraient rapidement étiolées ; ce qui est d'ailleurs le cas pour certaines d'entre elles. Pourquoi ? On est amené à envisager l'accueil qui leur est fait, la manière dont elles sont formulées au niveau de la masse, à quelles aspirations générales elles viennent apporter une réponse, ou, éventuellement, à quels obstacles mentaux ou culturels elles peuvent se heurter sans parvenir, avant 1914 au moins, à imposer leurs propres concepts. Là aussi,


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il est nécessaire de fixer un objectif limité, et de se borner à quelques constatations simples, qui sont loin d'épuiser le sujet.

Avant toutes choses, on se heurte aux incertitudes du vocabulaire que, on l'a vu, les sources ne déforment point et se contentent d'enregistrer. En gros, disons qu'à travers les qualificatifs, il est souvent très difficile de reconnaître aisément telle ou telle école, socialiste ou non, parfaitement définie par l'originalité de ses analyses et très facile à identifier sur le plan des organisations nationales. Et, d'abord, certains mots n'apparaissent à peu près jamais : à travers plusieurs milliers de rapports de police, par exemple, on n'a jamais rencontré qu'exceptionnellement le mot possibiliste, même dans la Loire ; Karl Marx n'est cité qu'une seule fois, et encore, par Un adversaire. A l'inverse foisonnent l'anarchie, l'anarchisnie et les anarchistes ; on sait ce qu'il faut en penser.

Cette confusion s'applique même à des mots de sens plus général, comme socialiste, ou révolutionnaire qui se suffit à lui-même parfois, et il est assez fréquent de voir qualifier un militant de « révolutionnaire indépendant ». D'où les erreurs manifestes pour désigner l'appartenance idéologique de tel ou tel d'entre eux avec la tendance, un peu partout, d'opposer intransigeants et réformistes selon les données de la politique locale : par exemple, dans les années 1895, Edouard Mayeux, l'un des plus remarquables leaders du guesdisme roannais, est régulièrement considéré comme un anarchiste parce que son rôle comme secrétaire de la Bourse du Travail dans les mouvements revendicatifs l'oppose à l'action municipale du maire Auge, qui paraît incarner la ligne réelle du P.O.F. Les exemples pourraient être multipliés, et se rapporter à des responsables souvent de premier plan, comme Gabriel Farjat à Lyon dans les années 1880-1882, Piger, futur député de Saint-Etienne, Benjamin Ledin, l'un des principaux leaders de la S.F.I.O. dans le bassin houiller après 1905 (24).

Or, on sait que le langage n'est jamais innocent : la confusion n'est pas seulement au niveau des mots, qui ne font qu'exprimer celle des concepts. Dans ce cas, il est certainement absurde de voir dans les idéologies telles qu'elles vivent au sein de la classe ouvrière à la fin du XIXe des corps de doctrine cohérents ; le même militant peut fort bien exprimer, en même temps, des propositions qui semblent, par référence à la construction doctrinale et à sa logique, parfaitement contradictoires. Déceler la ligne générale d'une action est parfois un véritable casse-tête, tant les positions peuvent apparaître antinomiques, sans qu'il y ait cependant palinodie ou reniement : insuffisances d'autodidactes ? ou, plutôt, indifférence profonde à la théorie, qui dans les meilleurs cas est

(24) Quelques citations, prises dans les années 1886-1892, permettent de saisir ces confusions de vocabulaire, même pour les catégories les plus générales : en 1886 — donc bien avant la phase « électoraliste » du P.O.F. — un dirigeant d'une grève de verriers, à Lyon, répond au commissaire de police : « Il n'y a parmi nous que des socialistes et non des révolutionnaires » (Arch. Dép. Rhône, M, grèves 1886-1888) ; en 1892, à la veille du 1er mai, à SaintEtienne, un leader ouvrier, malheureusement non identifié, déclare : « ...les révolutionnaires doivent prendre souci de ne pas être confondus avec les anarchistes et les divers chefs du parti socialiste (radicaux,, possibilistes et collectivistes) » (Arch. Dép. Loire, 19 M 4).


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un simple placage ? Elle semble certaine au niveau des militants, et à celui des masses, donc ? (25).

Ajoutons que, dans la vie quotidienne, la différence d'appartenance théorique apparaît mal ; d'un bout à l'autre de la période, avec plus ou moins de force mais constamment, l'unité se fait dans l'action, et la répression ne fait pas, elle non plus, de distinction : Cyvoct, le condamné à mort libertaire du procès lyonnais de décembre 1883 (26), est, pendant plusieurs années, le président d'honneur de toutes les réunions ouvrières de la région, quels qu'en soient les organisateurs. Ce qui tendrait, par exemple, à gonfler l'importance des anarchistes, cibles préférées des persécutions policières, et pour lesquels sympathie n'est pas forcément synonyme d'adhésion doctrinale qui, dans la mesure où elle signifie d'abord séparation, paraît une atteinte à une solidarité de classe fortement ressentie ; nous y reviendrons (27).

Donc, une expression doctrinale qui n'est jamais claire, ou n'apparaît pas telle. On comprend que la diffusion idéologique en soit entravée ; d'autant plus qu'elle n'est pas égale dans le temps, où elle a des moments forts et des périodes d'atonie ; or, et il n'y a pas d'exception dans la région lyonnaise pendant ces cinquante ans, la coïncidence est totale entre les grandes vagues revendicatrices et les époques-privilégiées des floraisons doctrinales. A Roanne, le développement du guesdisme est contemporain des grèves des années 1885-1889, et étroitement lié à elles ; le phénomène est encore plus éclatant en Beaujolais, où certaines communes textiles basculent directement du conservatisme clérical aux mots d'ordre du P.O.F. après les luttes de 1889. Dans la région stéphanoise, c'est la participation engagée aux mouvements des mineurs qui assure l'influence du courant réformiste, qui ne rejette d'ailleurs pas la violence dans le feu du combat. Et même le syndicalisme révolutionnaire, dont le projet est d'ailleurs politique (28), au sens large, s'installe au ChauibonFeugerolles avec les journées « rouges » de 1905-1906, à Voiron (Isère) pendant la grève du printemps 1906. La lutte corporative est, en effet, le plus sûr moyen pour l'organisation attachée à telle ou telle idéologie, d'embrayer sur la classe ouvrière et de s'y implanter ; aussi la distinction parti-syndicat est-elle, constamment, même après l'organisation de la C.G.T. sous l'inspiration des libertaires, parfaitement fallacieuse ; des gens comme Auda, guesdiste lyonnais qui inspire les tisseurs du Bas(25)

Bas(25) exemple, en 1883-1884, la coupure entre anarchistes et guesdistes, à Lyon, se fait sur la question électorale : mais jamais le débat ne s'élève au-dessus de la pratique quotidienne pour se référer, même sommairement, à une théorie de l'Etat qui est implicitement en cause. Et, entre 1895 et 1905, alors que la question de la grève générale cristallise les divergences entre guesdistes et syndicalistes révolutionnaires, innombrables sont les appels à ce processus de la part des militants régionaux du P.O.F., souvent de premier plan, comme Darme, le secrétaire des traminots lyonnais (sur ce personnage, voir notamment C. WILLARD, op. cit., p. 615).

(26) Sur l'Affaire Cyvoct, voir J. MAITRON, op. cit., pp. 159-162.

(27) A noter que le syndicalisme révolutionnaire se veut plus méthode d'action que mise en oeuvre d'une théorie (cf. H. DUBIEF, Le Syndicalisme révolutionnaire, Paris, 1969, pp. 5-6) ; n'y a-t-il pas là perception d'un sentiment profond de la classe ouvrière?

(28) Qu'on pense aux véritables motivations de la Charte d'Amiens, et à l'équivoque de l'affirmation d'indépendance politique.


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Dauphiné après 1900, les verriers blanquistes Clausse, Rey, de Lyon, Pierreton, syndicaliste révolutionnaire de Voir on, le mégissier réformiste d'Annonay Pleinet, ne séparent jamais l'action économique de la propagande politique (29).

Par là même, l'idéologie s'affirme au plus fort de la lutte revendicative. Or, celle-ci ne dure jamais très longtemps ; après la victoire ou avec l'amélioration de la conjoncture, la retombée n'entraîne-t-elle pas celle de l'adhésion théorique ? C'est une chose certaine, générale, et les idéologies, elles aussi, sont mortelles ; pour nous en tenir aux exemples précités, le guesdisme s'effondre dès 1890-1891 dans les Monts du Beaujolais, le syndicalisme révolutionnaire évolue vers une pratique réformiste à Voir on dès 1907, devient minoritaire au Chambon-Feugerolles. Pire, dans certains cas, il y a substitution d'idéologies contre-révolutionnaires, un retour en force au conservatisme : le développement des syndicats catholiques dans l'Isère, à partir de Voiron surtout, est loin d'être négligeable après 1907.

On touche là une contradiction qui tient à la classe ouvrière ellemême : c'est la conjoncture économique qui crée l'occasion d'un contact avec les idéologies ; son manque non seulement d'information (30), mais surtout d'intérêt pour les questions économiques (31), l'empêche d'aller plus loin et de persister dans l'adoption de théories qui sont largement fondées sur leur analyse (32). Et les conditions mêmes d'implantation des idéologies portent les germes de leur disparition possible, dans Un délai parfois très rapide.

Enfin, les idéologies se heurtent à ce qu'on pourrait appeler les équivoques de la conscience de classe ; celle-ci, à son stade le plus élémentaire, c'est-à-dire le sentiment d'une communauté de fonctions originales dans un processus de production, mais aussi d'une commune dignité conférée par le travail, et un souci de promotion collective projetée dans l'avenir, existe bien avant le début même de notre période : concentration précoce des grands ensembles industriels? souvenir de luttes déjà anciennes et d'épisodes particulièrement célèbres ? l'origine est difficile à élucider dans notre propos ; mais cette conscience existe, très forte et, semble-t-il, même dans lès régions de travail rural où elle semble seulement plus récente. Mais en aucun cas elle n'est automatiquement porteuse du projet révolutionnaire ; il y a des niveaux de la conscience de

(29) Tous ces militants — dont la biographie sera donnée dans un futur tome du Dictionnaire de J. MAITRON — sont de la décennie 1900-1910, c'est-àdire d'une époque où, semble-t-il, la séparation est nette entre formations politiques et syndicales.

(30) Cf. à ce propos, J. BOUVIER, « Mouvement ouvrier et conjonctures économiques », Le Mouvement social, n° 48, juillet-septembre 1964, pp. 20-28 surtout.

(31) La région lyonnaise ne fait pas exception à la constatation de Robert BRÉCY, qui voit là « une des ombres du mouvement ouvrier français », cf. R. BRÉCY, Le Mouvement syndical en France, 1871-1921, Paris-La Haye, 1963, p. xxxiii.

(32) Paradoxal est alors le succès du mot « économique » chez les révolutionnaires, qui l'opposent au « politique », plus ou moins synonyme de réformiste. D'innombrables rapports de police soulignent l'insuccès total des orateurs dès qu'ils abordent un domaine où la formule stéréotypée est un moyen élégant de se dispenser de toute investigation plus poussée.


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classe et le degré le plus élémentaire peut écarter de toute idéologie qui signifie transformation d'une société qu'on veut nier dans sa totalité, qu'on refuse sans concession.

Dès lors, ce qui caractérise largement la mentalité ouvrière, c'est une volonté délibérée de s'enfermer dans le monde exclusif des travailleurs manuels de l'industrie ; il explique la méfiance vis-à-vis des autres couches salariées — (c'est très tard, après 1905, qu'il y a jonction avec eux, et, dans la Loire, elle n'aura pas vraiment lieu) la volonté de ne pas être confondue avec d'autres catégories sociales, les travailleurs des campagnes par exemple (33), la méfiance vis-à-vis des alliés intellectuels, tout contribue à définir un ouvriérisme qui est de règle.

La tendance à s'ériger en société parallèle en découle tout naturellement ; le terme est préférable à celui de contre-société, car, par définition, des parallèles sont des droites qui ne se rejoignent jamais. La manifestation la plus caractéristique est ce socialisme municipal, avec son cortège d'organismes destinés à encadrer tous les aspects de la vie sociale, à Roanne, à Saint-Etienne, à Vienne, etc. Mais il y aurait encore beaucoup plus à dire de la politique syndicale, qui, même dans les organisations les plus révolutionnaires, tend à organiser le monopole du travail, et même parfois jusqu'à un véritable esprit de caste ; ce ne sont: pas là des faits isolés, même s'ils ne sont pas majoritaires, ils sont suffisamment nombreux pour rectifier l'image traditionnelle : les verriers blanquistes ne tentent-ils pas d'arriver, dans les années 1890-1895, à une; véritable hérédité pour certaines spécialités ? Et les bourses du Travail ne sont-elles pas, déjà, plantées dans la société capitaliste, les citadelles d'un ordre prolétarien ? (34). En 1883, Brugnot, l'un des créateurs du guesdisme lyonnais, affirme la nécessité d'une « scission d'avec la bourgeoisie », car « ...il faut que nous soyons une nation dans la nation » (35). Dans, ou à côté ? Entre le processus d'intégration que révèle l'évolution des niveaux de vie et le rêve d'évasion que concrétise cet ordre parallèle, il n'y a guère de place pour des idéologies qui, toutes, prétendent partir du réel pour le transformer. Il n'y a guère place que pour le rêve ; en plein début du xxe siècle, il a des relents de millénarisme qui ne sont pas de simples survivances (36).

A l'inverse, cette classe ouvrière, qui rêve plus qu'elle ne pense, parce qu'elle n'en a ni le goût ni les moyens, ne se sent guère différente du grand courant républicain qui, sous des formes diverses, gouverne la France depuis 1876. Et cet attachement coexiste, sans heurt, avec son

(33) Basly, dans les années 1900, a le malheur de s'adresser aux mineurs de La Mure (Isère), des ouvriers ruraux typiques, souvent très attachés à là terre, en les apostrophant « vous, paysans... » ; il est aussitôt hué.

(34) Cf. à ce propos, A.B. SPITZER : « Anarchy and culture. — Fernand Pelloutier and the dilemn of revolutionnary syndicalism », International Reviem of Social History, 8, 1963, pp. 380-381.

(35) Arch. Dép. Rhône, 10 M 20.

(36) Passons sur l'attente du « Grand Soir », et le caractère un peu magique qui s'y attache : qu'on songe à ce Murmain, anarchiste grenoblois, qui avouait se précipiter au moindre bruit nocturne dans l'espoir que la Révolution était commencée. Et l'analyse d'Hobsbawn (F. HOBSBAWN, Les Primitifs de ta révolte dans l'Europe moderne, trad. fr., Paris, 1963, pp. 73-76) pourrait s'appliquer presque terme pour terme à certains espoirs de la classe ouvrière en cette fin du xixa.


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rêve révolutionnaire ; mieux, le sentiment de son éminente dignité lui fait se considérer elle-même comme l'âme, et le plus sûr garant de la République. D'instinct, elle se méfie des courants qui peuvent la mettre en cause : à Saint-Etienne, dans les années 1890, la méfiance à l'égard de la « secte guesdiste », c'est d'abord le refus de la division ; à Lyon, les contacts des blanquistes avec le boulangisme amènent à un recul net de leur influence; et, en 1903, on accueille très froidement Yvetot qui s'en est pris à l'école publique (37). Cet attachement est ancien : dans la région lyonnaise, il ne saurait être parlé d'un ralliement de la classe ouvrière au Second Empire ; et surtout, celle-ci se reconnaît dans les grandes luttes qui affermissent la République, contre l'influence de l'Eglise notamment : l'anticléricalisme est une constante, depuis les incendies de couvents de 1848 (38), se nourrit d'arguments économiques, mais aussi sentimentaux : il existe une légende noire du prêtre et de l'église, que l'on associe souvent à l'hôpital, lui-même d'administration patronale, et à la mort. Ce sentiment d'appartenance à la communauté républicaine est tel que, chaque fois qu'un groupe s'implante autour d'une idéologie explicitement affirmée, la pratique politique l'amène à en oublier les principes pour se noyer dans le grand courant dominant ; dès lors, la scission pour un retour à l'orthodoxie, phénomène éclatant et général, atteste moins d'une décantation progressive d'une théorie révolutionnaire que de l'impossibilité pour celle-ci de se répandre largement sans se dénaturer (39). Cette classe ouvrière se reconnaît en Jaurès, et là comme ailleurs, derrière la façade de l'unité S.F.I.O., c'est bien ce socialisme indépendant, vague, plus sentimental que doctrinal, qui est, selon la formule de Mme Perrot, la grande force en expansion à la veille de 1914 (40).

Ce trop long exposé ouvre finalement plus de questions qu'il n'apporte de réponses. Trop peu offertes, mal exposées au gré des contacts personnels, trop confuses dans l'esprit même de ses tenants, les idéologies rencontrent une attention éphémère, ou plus souvent l'indifférence d'une classe ouvrière mal armée pour en comprendre la complexité, trop attentive au court terme de la conjoncture économique, perpétuellement et contradictoirement tiraillée entre le processus d'intégration sociale et politique et le rêve révolutionnaire. Plus que de guesdisme, d'anarchisme

(37) Arch. Dép. Rhône, M, grèves 1900-1904.

(38) Pour les origines et les aspects de cet anticléricalisme ouvrier, voir : Histoire de Lyon, t. III, F. DUTACQ et A. LATREILLE. De 1814 à 1940, Lyon, 1952, pp. 190-191. Et, d'une manière plus générale, J. BRUHAT, « Anticléricalisme et mouvement ouvrier en France avant 1914. Esquisse d'une problématique », Le Mouvement social, 57, oct.-déc. 1966, pp. 61-100.

(39) Ce bourgeonnement des groupes attachés à la fidélité théorique ne connaît pas de répit : à Saint-Etienne, de 1890 à 1905, il ne comporte pas moins de quatre épisodes, avec souvent les mêmes hommes ; au cours des mêmes années, ou un peu plus tard, le processus est semblable à Roanne, à Grenoble, à Lyon, à Annonay...

(40) M. PERROT, « Les guesdistes : controverse sur l'introduction du marxisme en France », Annales E.S.C., n° 3, mai-juin 1967, p. 703.


18 Y. LEQUIN

ou de blanquisme, on a affaire à des guesdistes, des anarchistes, des blanquistes, dont l'adhésion ne se nourrit qu'exceptionnellement de la doctrine à laquelle ils prétendent se rattacher et passe plus par l'appartenance à un parti que par la netteté des convictions ; sans oublier la part du hasard. Nul doute que cette classe ouvrière ne se soit reconnue dans le socialisme jaurésien, c'est-à-dire à la fois dans son réalisme synthétique et dans ses équivoques théoriques, mais aussi dans la ligne indépendante des Briand et des Augagneur, la différence entre eux semblant plus de'niveau que de nature.

D'autre part, ces diverses conclusions, trop rapides et trop disparates, permettent de définir certaines exigences méthodologiques : avant toutes choses, se garder de voir ces quelques décennies, cependant fort peu éloignées de nous, avec les yeux du xxe siècle, sans se priver, bien sûr, des concepts et des instruments d'analyse de notre temps ; ensuite, ne plus considérer ces idéologies comme un tout pour en étudier l'implantation et la progression, mais les décomposer en thèmes élémentaires et simples, si tant est que jamais elles ne se présentent sous forme d'un corps doctrinal, et que chaque groupe ou chaque individu emprunte aux uns et aux autres pour, définir sa propre ligne ; enfin, remettre l'histoire sur ses pieds en insérant fortement l'étude des idéologies dans l'évolution économique, sociale et démographique ; la route est longue encore à parcourir.

NOTES RELATIVES AUX DÉBATS QUI ONT SUIVI LA COMMUNICATION de M. YVES LEQUIN, le 7 JUIN 1969, aux Archives Nationales

On pose la question du nomadisme des ouvriers. Quelle était l'influence du passage à Paris pour les ouvriers du cuir d'Annonay par exemple ? M. Lequin tend à souligner dans sa réponse que si l'influence politique de Paris a pu s'exercer, le phénomène de la liaison Paris-Province est sensiblement différent d'une liaison qui s'établit entre deux centres de province.

La niasse des ouvriers lyonnais était-elle d'origine paysanne ? M. Lequin estime que le mouvement essentiel est moins celui, du.passage: des campagnes à l'industrie que celui du passage des branches anciennes de l'artisanat à la grande industrie.

M. Bouvier. — Quelles étaient les lectures non-théoriques dans les bibliothèques des organisations ouvrières ?

M. Lequin. — Les « saints du calendrier républicain » : Zola, qui représentait près du quart de la bibliothèque, Hugo, etc.. D'autre part, les sciences dites populaires : la botanique, l'astronomie, la médecine ; enfin des annuaire! statistiques. Inutile de dire que ces derniers n'étaient jamais sortis.

Mme Rébérioux. — Quelle est l'influence d'un journal comme Le Progrèi de Lyon sur les ouvriers ?

M. Lequin. — La presse locale, Le Progrès, étaient très lus en milier ouvrier. Le Progrès disposait d'un système efficace d'abonnements. Ce journal pouvait à l'occasion vendre des ouvrages à caractère doctrinal : Kropotkinc, Jaurès, etc..


OUVRIERS LYONNAIS ET IDÉOLOGIE 19

Mme Rébérioux. —Avant 1905, est-il possible de distinguer nettement anarchistes et socialistes ?

M. Lequin. — Anarchistes, socialistes : ce sont des notions que nous utilisons aujourd'hui. A l'époque, la confusion existait, la différence n'était pas ressentie par les ouvriers.

M. Bouvier. — Les anarchistes pouvaient-ils être rattachés à une structure d'industrie particulière ; en effet, des travaux de diplômes réalisés sur la région du Nord tendent à établir que les anarchistes fichés par la police étaient des ouvriers de la grande industrie.

M. Lequin. — Une fois repérés, pourchassés, les anarchistes deviennent nomades, pratiquent n'importe quel métier. Beaucoup sont marchands ambulants. Si bien que l'on éprouve quelques difficultés à les rattacher précisément à une branche d'industrie, à un type dé profession.

M. Maitron. — Le décompte des anarchistes s'avère difficile. Les anarchistes n'ont à cette époque ni parti, ni congrès ; entre qui veut, sort qui veut, sans carte et sans cotisation.

En outre, dans les périodes de crise, pour la police, tout le monde devient anarchiste.

Un seul élément permettrait le calcul : le nombre des abonnés et des lecteurs des journaux anarchistes ; encore faudrait-il tenir compte de la lecture (collective.

Mme Perrot.— La mobilité sociale des ouvriers dans la région lyonnaise est-elle mesurable ? Existe-t-il un lien entre la conjoncture économique, les flépréssions par exemple, et les formes d'engagement politique et idéologique ? Les militants s'usent-ils, se renouvellent-ils ? A quel rythme ?

M. Lequin. — Le lien crise-économique-poussée anarchiste n'est pas particulier à la région lyonnaise; Il n'est pas automatique non plus. En cas de crise économique, l'effondrement de l'organisation ouvrière peut être dû aux licenciements, aux départs... A Romans, en 1880-1885, la moitié des. mégissiers quittent la ville ; le mouvement s'écroule. Pour ce qui est de la mobilité sociale, les ouvriers peuvent rêver de s'évader vers le « secteur tertiaire ». En dehors de Lyon même, il n'existe pas d'emplois dans le « tertiaire ». Des rêves d'évasion sans doute, une ascension sociale réelle est plus douteuse.

Les militants ? Il faut distinguer les militants syndicaux et les militants politiques. Les militants syndicalistes se renouvellent très rapidement. Ils occupent des fonctions de responsabilité un an, deux ans au maximum.

Mme Kriegel. — Vous avez esquissé une « théorie groupusculaire ». La scission ne serait pas un mode de clarification, mais une procédure de défense contre l'intégration. Ainsi l'énergie révolutionnaire ne se conserverait que dans de petits groupes.

M. Lequin refuse une formulation aussi théorique. L'idée que seul un petit groupe politique puisse être porteur des valeurs révolutionnaires n'existe pas chez les scissionnistes.

M. David. — Les contacts subsistent-ils entre militants après les scissions?


20

Y. LEQUIN. OUVRIERS LYONNAIS ET IDEOLOGIE

M. Lequin. — Les scissions sont éphémères, les regroupements incessants. Les fluctuations de la vie politique remettent sans cesse les militants en contact; les uns avec les autres. De toute façon, la faiblesse doctrinale de leur idéologies est manifeste.

M. Wormser. — C'est en définissant le militant ouvrier comme une militantrépublicain qu'on peut répondre aux questions que vous vous posez. Le mot: révolutionnaire peut vouloir dire républicain jacobin. D'ailleurs, même aprèss Draveil, Clemenceau n'a jamais été considéré par les ouvriers comme un adversaire, malgré les positions dés états-majors socialistes.

Plusieurs interventions tendent à montrer que les concepts utilisés, celuii d'idéologie en particulier, ne sont pas clairs. La confusion règne entre less termes « idéologie » - « doctrine » - « conscience » - « attitudes et comportements » politiques, ce que M. Lequin reconnaît volontiers. M. David conclut! le débat par un appel à une plus grande rigueur conceptuelle.

Rudolf HILFERDING

«ARGUMENTS

LE CAPITAL FINANCIER

Etude sur le développement récent du capitalisme

Traduit de l'allemand par Marcel Ollivier Présentation de Yvon Bourdet

Editions de Minuit

A la suite de sa communication, présentée devant l'assemblée de l'Institut français d'histoire sociale, le 22 mars dernier, sur Les motivations dû militantisme politique, M. Yvon BOURDET serait reconnaissant à toute personne qui lui signalerait tous textes imprimés ou inédits (journaux d'ouvriers, mémoires de révolutionnaires politiques ou de syndicalistes, lettres, biographies, notices nécrologiques, articles, cours et discours sur la formation des militants, etc.) et, en général, tous documents susceptibles d'apporter des éléments utiles à sa recherche.

11, place d'Orion, 92-MEUDON. Tél. 736-60-69.


L'anarchisme des littérateurs au temps du symbolisme

par Pierre AUBERY.

Montrez-moi quelque part des consciences plus vénales, des esprits plus indifférents, des âmes plus pourries que dans la caste lettrée ! !... Qui a donné le spectacle des apostasies les plus éhontées ?... Des littérateurs, toujours des littérateurs !... Ils passent, comme des filles perdues, de la légitimité à l'usurpation, de la monarchie à la république, de la politique au socialisme, de l'athéisme à la religion. Tout leur va pourvu qu'ils en retirent de la vogue et de l'argent.

PHOUDHON.

Nombre d'écrivains, chroniqueurs et mémorialistes, qui nous ont laissé leur témoignage sur la vie littéraire parisienne des dix dernières années du xixe siècle, ont insisté sur les rapports étroits qui existaient alors entre les symbolistes et les compagnons anarchistes. D'une façon quelque peu paradoxale, mais bien caractéristique de ces temps naïfs et bon enfant, nous devons l'une des plus savoureuses évocations de la compénétration des milieux symbolistes et anarchistes à un commissaire dé police, -Ernest Raynaud. Ce policier lettré notait, dans le second volume de la Mêlée symboliste, à quels états de sensibilité collective et à quels profonds courants d'opinion correspondait l'engouement de la partie la plus vivante de la jeunesse intelligente pour le symbolisme et l'anarchie :

Le symbolisme profite du désarroi créé dans les esprits par la vénalité des pouvoirs publics, le wilsonisme et la série des scandales qui fait que l'on éprouve le besoin de changer d'air. Tant de gens n'espèrent, plus rien que d'un chambardement général ! Il a, pour lui, la foule boulangiste et la bourgeoisie libertaire. C'est pourquoi on assiste à la collusion des esthètes et des compagnons anarchistes. Les uns et les autres se relayent dans les réunions publiques pour exposer leur programme à l'assemblée qui ne retient de tous ces discours qu'un seul point, c'est qu'il est question de démolir quelque chose. Edouard Dubus place sous le patronage de Louise Michel (1) ses conférences sur l'esthé(1)

l'esthé(1) trouvera des notices biographiques détaillées des militants anarchistes et des littérateurs sympathisants cités ici dans Jean Maitron, Histoire du Mouvement anarchiste en France, 1860-1914, S.U.D.E.L., 2e édition, Paris, 1955.


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tique nouvelle. On voit, à travers le nuage des pipes, se succéder sur l'estrade Rachilde et Sébastien Faure, Paule Minck et Paul Adam, Séverine et Roinard, Ibels et le compagnon Martinet. On fulmine à la fois contre l'Académie et le Patronat, contre Sarcey et Constans (alors ministre de l'Intérieur fort impopulaire). On proteste contre les fusillades (le 1er Mai des manifestants de Fourmies) et l'interdiction de Lohengrin à l'Opéra, et l'assemblée se sépare aux; cris alternés de « Vive le vers libre » et « Vive l'anarchie » ! {La Renaissance du Livre, 1920, p. 8).

Le Théâtre libre d'Antoine depuis 1887, la Plume depuis 1889, les Entretiens politiques et littéraires depuis 1890, la Revue blanche des frères Natanson depuis 1891, le Théâtre de l'OEuvre de Lugné-Poe à partir de 1893 et jusqu'en 1899 faisaient connaître au public les idées et l-esthètique de la nouvelle génération intellectuelle. Bien des animateurs de celle-ci, entre 1892 et 1894 surtout, s'identifiaient souvent aux révolutionnaires partisans convaincus de la propagande par le fait. C'est ainsi, par exemple, qu'au théâtre Antoine puis Lugné-Poe révélaient Ibsen à la jeunesse des écoles qui s'enthousiasmait pour les -pièces .du dramaturge norvégien dans lesquelles elle croyait reconnaître quelques-unes des thèses individualistes et anarchistes dont on parlait alors beaucoup dans la presse.

La Plume, « revue de littérature, de critique et d'art indépendante », qui avait été fondée fin 1889 par Léon Deschamps, ne prétendait pas imposer une esthétique ou une idéologie. Elle visait à refléter le bouillonnement d'idées et de tendances qui agitait la jeunesse. Elle comptait parmi ses collaborateurs réguliers des-hommes aussi divers que Paul Verlaine, Jean Moréas, Maurice Barrés, Maurice Maeterlinck, Laurent Tailhade, Léon Bloy, Stuart Merrill, Fernand Clerget, Edouard Dubus et Adolphe Retté, violent pamphlétaire anarchisant qui n'avait pas encore été visité par la grâce qui devait faire de lui, plus tard, un catholique dévot. De temps en temps, la Plume publiait des numéros spéciaux qui tentaient de faire le point. C'est ainsi que parurent des fascicules consacrés au symbolisme, à l'éthique de Maurice Barrés, au félibrige, à la peinture impressionniste, à la littérature socialiste (en mai 1891), et enfin, en mai 1893, à l'anarchie.

Depuis 1892, sous la direction du poète Francis Viélé-Griffin, né à Norfolk, en Virginie (1864-1934), la revue Les Entretiens politiques et littéraires était devenue anarchisante. Bernard Lazare, que l'affaire Dreyfus mettra en vedette quelques années plus tard, en assurait la direction politique et il publiait des textes d'Elie et d'Elisée Reclus, de Bakounine, de Stirner, de Paul Adam, le romancier bien oublié aujourd'hui de la Force qui était alors au faîte de sa gloire. A côté de ces militants et de ces essayistes engagés dans les luttes sociales, figuraient également à ses sommaires de purs poètes tels que Mallarmé, Laforgue, Henri de Régnier et Paul Valéry, ainsi que bien d'autres symbolistes de moindre renom. Valéry, en fait, était loin de partager l'enthousiasme révolutionnaire de tant de ses confrères. A quelques années de l'époque des attentats, au temps de l'affaire Dreyfus, deux jours exactement après la publication du J'accuse... de Zola, il écrivait à André Gide : « Tu sais que les opinions de nos excellents camarades et amis révolutionnaires ont le don de m'agacer et de m'exaspérer... » (Lettre du 15 janvier 1898


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in Correspondance d'André Gide et de Paul Valéry, Gallimard 1955, p. 308.)

A cette époque donc, le dégoût des scandales politiques et parlementaires, la rigidité d'un état social qui tenait la jeunesse en lisière poussaient vers le mouvement anarchiste les éléments les plus actifs de l'intelligentsia. La doctrine anarchiste ébauchée par Bakounine avait été précisée et diffusée par l'Italien Carlo Cafierq et surtout le Russe Pierre Kropotkine dont les livres Paroles d'un Révolté (1885) et La Conquête du Pain (1888) avaient eu un grand retentissement. Et Kropotkine avait consacré de nombreuses pages à décrire comment l'anarchie, qui veut comprendre toutes les facultés humaines et toutes les passions sans en ignorer aucune, s'arrangera « pour satisfaire aux besoins intellectuels et artistiques de l'homme » (La Conquête du Painy p. 135). Il soulignait que l'idéal anarchiste n'est pas seulement un idéal de justice mais aussi un idéal de beauté.

Certes, dans la période actuelle, Kropotkine espérait que l'artiste collaborerait au grand mouvement d'émancipation populaire en racontant, dans un style ardent et avec des peintures ferventes, les combats titanesques des masses contre leurs oppresseurs, de manière à « enflammer les jeunes coeurs avec le beau souffle de la révolution » (Paroles d'un Révolté, p. 66). L'artiste, en montrant au peuple la laideur de la vie contemporaine et les « ignominies du présent » (ibid.), contribuera avec ses moyens propres à la critique de la société bourgeoise. Cependant, Kropotkine et son disciple français Jean Grave se défendirent toujours de vouloir mobiliser les artistes pour « la cause » et de les confiner dans des tâches de pure propagande. L'art, création originale, n'est-il pas en lui-même la plus haute expression de l'individu ? Il y a donc une sorte d'harmonie spontanée entre le but que se proposent d'atteindre les anarchistes et celui de tous les vrais artistes. Et cela est d'autant plus évident que, dans la société capitaliste, l'artiste ne trouve que difficilement les moyens matériels nécessaires à sa création et le public qui sache l'apprécier. Si l'artiste attend ses ressources d'un mécène, il sera souvent obligé de se conformer au mauvais goût dominant ou bien de se laisser exploiter par les marchands et autres intermédiaires qui prospèrent entre le créateur et sa clientèle (s'il a la chance de s'en faire une). Si l'artiste compte sur les maigres subsides dé l'Etat, il devra accepter de travailler selon les normes dépassées d'un académisme stérile impose par les pontifes. Dans la société de l'avenir, l'artiste sera libre, comme tous les hommes, ses peu absorbantes tâches alimentaires accomplies, de créer comme il l'entend avec l'appui des sociétés d'amateurs d'art qui se multiplieront pour l'aider et pour éduquer le public, Pierre Kropotkine envisageait également comme une des tâches de la société anarchiste la réconciliation de l'art et de la vie quotidienne.

L'art, pour se développer, doit être relié à l'industrie par mille degrés intermédiaires, en sorte qu'ils soient pour ainsi dire confondus, comme l'ont si bien démontré Ruskin et le grand poète socialiste Morris : tout ce qui entoure l'homme, chez lui, dans la rue, à l'intérieur et à l'extérieur des monuments publics, doit être pure formé artistique.

Mais cela ne pourra se réaliser que dans une société où tous jouiront de l'aisance et du loisir. Alors on verra surgir des associations d'art où


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chacun pourra faire preuve de ses capacités ; car l'art ne saurait se passer d'une infinité de travaux supplémentaires purement manuels et techniques. Ces associations artistiques se chargeront d'emhellir les foyers de leurs membres... En un mot, les cinq à sept heures par jour dont chacun disposera, après avoir consacré quelques heures à la production nécessaire, suffiraient largement pour satisfaire les besoins de luxe infiniment variés... (La Conquête du Pain, pp. 150-151).

En dépit de l'extrême souci que Kropotkine et ses amis manifestaient de comprendre les besoins et de répondre à l'attente des artistes soucieux de progrès dans la vie et dans l'art, il ne semble pas que le détail des programmes des réformateurs sociaux ait beaucoup intéressé les jeunes poètes « fin de siècle ». On peut se demander combien d'entre eux faisaient la distinction, rapportée par Hamon dans son livre Le Socialisme et le Congrès de Londres (Stock, 1897) entre le communisme des libertaires et le socialisme. Certes, le refus du parlementarisme comme moyen d'agitation et de conquête du pouvoir qu'affirmaient hautement les anarchistes leur valait la sympathie de tous ceux à qui répugnait le spectacle de la corruption parlementaire qui s'étalait par-trop depuis le scandale de Panama..

L'intérêt des poètes symbolistes et autres écrivains pour l'anarchie résultait en premier lieu de leur culte commun de la révolte. En effet, l'on ne saurait mieux définir le mouvement symboliste que comme une révolte contre ce qui restait de la prosodie dite classique, révolte contre le réalisme et le naturalisme, révolte contre l'esprit optimiste et satisfait du positivisme, aspiration à une révolution généralisée qui permettrait de préparer une synthèse totale des connaissances et des aspirations de l'homme d'où se dégagerait une nouvelle conception du monde.

Dans Prose et Vers (OEuvres posthumes, Messein, 1925, p. 135), Stuart Merrill rappelait « l'attitude résolument libertaire des poètes symbolistes » refusant de se soumettre à l'esthétique de l'un ou l'autre d'entre eux. Pourtant, l'influence indubitable des idées anarchistes sur les poètes n'en faisait pas, tant s'en faut, des militants et des activistes. Ernest Raynaud met bien en évidence le caractère -essentiellement littéraire de leur prise de position : « Les symbolistes avaient hérité de la génération d'écrivains du second Empire, le désintéressement de la chose publique. Ils ne se sentaient point d'humeur à descendre dans la rue, pour prendre part aux grèves, aux soulèvements, aux émeutes. Pourtant, ils invitaient Louise Michel et les compagnons anarchistes à leurs réunions et c'est à l'inffuence anarchiste qu'il faut attribuer leur mépris des règles et des maîtres, leur obstination à ne vouloir, dans toutes les questions de métrique et de forme, se réclamer que de leur caprice »(op. cit., p. 53). Le refus du principe d'autorité, voilà quel était en réalité le point de rencontre des anarchistes et des symbolistes.

Mais, plus encore, sur le plan des personnalités, des individualités, il y avait d'évidentes parentés de tempérament et de caractère entre la plupart des anarchistes et les symbolistes. Les anarchistes, contrairement à une certaine légende, se recrutaient souvent parmi les doux, les timides, les rêveurs. Amoureux de la liberté, individualistes sensibles et fraternels, assoiffés de justice, conscients de leur valeur personnelle,


L'ANARCHISME ET LES SYMBOLISTES 25

tant intellectuelle que morale, la société bourgeoise, où la réussite dépend souvent de l'origine sociale et des relations plutôt que du mérite et du talent, les condamnait, sans les entendre, à l'échec. Révoltés par la brutalité et la vulgarité de l'injustice sociale triomphante, ils décidaient finalement de jeter leur bombe, qui souvent n'était rien d'autre qu'un cri, un article, un livre.

De plus, il s'est trouvé qu'au siècle dernier quelques-uns des propagandistes les plus écoutés et les plus influents de l'idée anarchiste furent des personnalités véritablement romantiques, tout-à-fait remarquables par leur vitalité, leur originalité, leur intelligence, leur désintéressement et leur courage physique. Le plus célèbre de ces apôtres de l'anarchie fut sans doute Michel Bakou n in e (1814-1876). Chez ce grand aristocrate russe venu au peuple, tout comme chez Netchaëv ou chez le prince Kropotkine, on admirait la figure romantique qui semblait sortie tout droit d'un roman de George Sand ou des Mystères de Paris d'Eugène Sue, plus encore que le militant et l'activiste. Malgré le grand prestige des Nihilistes et des Terroristes russes, dont la répression policière ne diminuait pas l'ardeur, pendant de longues années la propagande anarchiste né sembla guère donner de résultats en France. Mais soudain, entre mars 1892 et août 1894, une série d'attentatt, d'actes de propagande par le fait comme on disait alors, plaça les anarchistes au tout premier plan de l'actualité.

Un certain nombre d'écrivains, plus ou moins liés au mouvement symboliste, exprimèrent leur compréhension, voire leur sympathie, pour les auteurs de ces actes. Mme Eugénie Herbert a scrupuleusement recensé, dans un livre paru en 1961, les éléments anarchistes et les allusions à l'anarchie que l'on trouve dans les oeuvres dés écrivains contemporains des attentats qui tentèrent d'en fixer artistiquement l'atmosphère et l'image (v. The Artist and Social Reform : France and Belgium 1885-1898, New Haven Yale University Press).

Parmi les poètes, il faut surtout citer Bernard Lazare, Stuart Merrill, Pierre Quillard, Adolphe Retté, Jean Richepin, Laurent Tailhade et Emile Verhaeren pour leur évocation littéraire des thèmes anarchistes.

Les proses poétiques de Bernard Lazare, parues en 1897 sous le titre Les Porteurs de Torches représentent peut-être la meilleure transcription artistique des critiques que les anarchistes adressaient à la société et de leur vision de l'avenir.

Stuart Merrill, surtout après son séjour aux Etats-Unis entre 1885 et 1889 quand il fit son droit à l'Université Columbia, séjour pendant lequel il rencontra également Walt Whitman, se fit l'interprète des déshérités et des opprimés. Pourtant, en dehors « Des Poings à la Porte », la plupart de ses poèmes semblent moins inspirés par ses sympathies anarchistes que par une recherche d'harmonie savante et de symboles qui tentent de cerner le sentiment qu'a le poète de ce que pourrait être la vie parfaite. Il faut lire à cet égard le « Credo poétique » que Stuart Merrill fit paraître dans le numéro d'avrill893 de la revue L'Ermitage.

Pierre Quillard, comme la plupart de ses confrères, rejetait formellement l'art social, l'art au service d'une idéologie. Pour lui, le poète ne saurait réclamer une position privilégiée dans la bataille sociale. A l'heure de la lutte finale, il devra participer à la révolution libéra-


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trice en tant qu'homme d'action et non pas comme artiste. Néanmoins, la révolution verrait très vite se rétrécir son horizon si les poètes ne lui prêtaient leur vision. D'ailleurs, la poésie, en tant qu'acte créateur, est révolutionnaire. C'est une forme d'action directe qui met en cause l'ordre établi par le simple fait qu'elle affirme la dignité, la liberté et la puissance créatrice de beauté de l'artiste, en face de la laideur stérile du présent (y. Les Entretiens politiques et littéraires, avril 1892, pp. 149-151). Dans le plus « engagé » de ses poèmes, « L'Errante », Quillard fait dialoguer l'homme avec l'Errante éternelle, incarnation de la liberté anticonformiste. Celle-ci est plus souvent repoussée qu'accueillie avec gratitude, ce qui ne l'empêche pas de poursuivre sa mission émancipatrice :

; Je viens à vous, frères penchés sur les emblaves Attelés à la meule au fond de l'ergastule ; Mon verbe lacérant l'antique crépuscule Souffle une âme de pourpre à vos âmes d'esclaves : Redressez-vous ; sarclez les herbes parasites ; Lancez contre le ciel les pierres de vos geôles, Et que les murs vaincus, par vos fortes épaules, Vous ouvrent le jardin des terres interdites. (Extrait de La Lyre héroïque et dolente, cité par Van Bever et Léautaud, Poètes d'aujourd'hui, vol. III, Mercure de France, 1939, p. 31.)

Cet exemple de « poésie sociale » écrite par un symboliste illustre bien ce qu'elle a de paradoxal. La langue, oratoire, néo-classique, qu'elle emploie n'est sans doute pas de celles qui soient les plus directement accessibles et compréhensibles aux compagnons anarchistes de la base. De plus, les métaphores inspirées par l'antiquité classique surprennent un peu chez un poète qu'on croirait plus tourné vers l'avenir et les promesses du monde moderne.

Les poèmes d'Adolphe Retté datant des années 1894-1895 appellent des remarques analogues à celles que suggère l'oeuvre de Quillard. La Forêt bruissante en particulier est une allégorie qui met en scène un berger-qui, après avoir longtemps erré dans la sombre forêt des préjugés et de l'injustice, débouche sur la lumineuse clairière où règne la liberté garantie par une active solidarité entre les hommes. Là encore le poème baigne dans une sorte d'atmosphère intemporelle qui ne facilite pas précisément l'identification avec la vie moderne et le présent.

En cherchant bien, on trouve chez Jean Richepin quelques poèmes où il attaque les classes dirigeantes et ou il chante l'avènement de la justice par l'émancipation des masses. Dans son recueil Mes Paradis, il évoque la société d'un avenir, hélas ! lointain, croit-il, qui sera basée sur l'égalité et sur l'amour, dût-on d'abord recourir à la violence pour briser les anciennes structures oppressives et compétitives.

Mais le plus explicite des poèmes anarchistes de l'époque est peutêtre la « Ballade de Sollness » écrite pour le 78e anniversaire de Henrick Ibsen par Laurent Tailhade. En voici l'envoi ;

Vienne ton jour, Déesse aux yeux si beaux, Dans un matin vermeil de Salamine ! Frappe nos coeurs en allés en lambeaux !


L'ANARCHISME ET LES SYMBOLISTES 27

Anarchie ! ô porteuse de flambeaux ! Chasse la nuit ! écrasé la vermine ! Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux, La claire tour qui sur les flots domine. (Poèmes élégiaques, cités par Van Bever et Léantaud, op. cit., p, 263.)

Il faut noter que ce poème est bien postérieur à la « belle époque » de l'anarchie dont nous nous occupons ici puisqu'il date de 1906. Là encore "la forme est bien sage et le moins qu'on puisse dire du style c'est qu'il n'évoque guère les aspects et la pulsation de la société industrielle contemporaine qui sert de terreau à l'anarchie.

Selon Mme Eugénie Herbert, qui fait preuve tout au long dé son livre d'un patriotisme belge des plus vigilants, le seul poète sympathique à l'anarchie qui soit délibérément moderne par sa langue et ses thèmes et qui refuse de céder aux nostalgies passéistes serait Emile Verhaeren. En effet, entre 1893 et 1898, il a publié quatre ouvrages qui forment une véritable tétralogie de la vie contemporaine : des recueils de poèmes, Les Campagnes hallucinées, les Villages illusoires, Les Villes ientaculaires et un drame L'Aube. L'homme et l'oeuvre connurent d'ailleurs leurs heures de gloire avant la Première Guerre mondiale. Verhaeren fit alors de nombreuses tournées de conférences et donna des lectures publiques de ses poèmes dans la plupart des grandes villes de langue française. Pourtant, pas plus Verhaeren que ses confrères ne nous paraissent aujourd'hui avoir réussi à créer une poésie animée d'un véritable souffle révolutionnaire. Rien, ni le contenu, ni le style, ni la structure de ces poèmes ne reflètent vraiment les brûlants enthousiasmes de l'époque, ni même leur retentissement dans l' « âme » des poètes.

Les poètes ne furent pas cependant les seuls littérateurs à s'inspirer de thèmes anarchistes: Il y eut aussi des essais de mise en scène de personnages anarchistes du côté des romanciers et des dramaturges réalistes et naturalistes. Là encore il faut se référer à Mme Eugénie Herbert pour trouver une liste étendue d'oeuvres et d'auteurs. Nous nous bornerons à signaler rapidement les plus importants d'entre eux.

Paul Adam, qui devait terminer sa carrière dans les rangs des ultra-nationalistes, écrivit en 1893, en collaboration avec Mourey, une pièce, L'Automne, qui fut interdite par la police. Elle a le mérite d'être une vivante évocation de la lutte des classes.

Maurice Donnay et Lucien Descaves donnèrent, le 6 avril 1900, au théâtre Antoine, La Clairière, qui met en relief quelques-unes des Causes d'échec qui menacent les communautés de travail et de vie du type phalanstérien. La pièce fut reprise le 21 mars 1909 et publiée dans le numéro du 10 avril 1909 de L'Illustration théâtrale. Les mêmes auteurs firent jouer, également au théâtre Antoine, le 4 mars 1904, Oiseaux de Passage qui fut publié dans L'Illustration théâtrale du 26 mars 1904. La pièce évoque la personnalité et l'influence de Bakounine ainsi que la fascination qu'exerçait le nihilisme sur les jeunes intellectuels français, surtout lorsque celui-ci empruntait les traits d'une mystérieuse princesse russe à l'irrésistible charme slave.

Anatole France lui-même a indiqué, à la fin du troisième chapitre du Lys rouge, qui date de 1894, les grandes lignes du roman psychologique qui mériterait d'être écrit sur la destinée tragique d'un jeune ouvrier


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anarchiste trop studieux et trop pur qui suit au pied de la lettre les enseignements de ses maîtres es action directe.

Il faut citer aussi l'admirable livre que Gustave Geffroy a publié en 1897 qui évoque avec une force remarquable et une chaleureuse sympathie la vie d'Auguste Blanqui (1805-1881) dans L'Enfermé. Le titre était bien choisi pour cette biographie romancée, où l'histoire sociale joue un rôle éminent, d'un homme qui passa plus de quarante années de sa vie en prison.

En 1892, Camille Lemonnier donna, avec La Fin des Bourgeois, une peinture sévère de la décadence d'une famille riche.

Le Soleil des Morts, ouvrage de Camille Mauclair, évoque le climat des milieux où artistes et compagnons anarchistes se côtoyaient. L'oeuvre, lorsqu'on la relit aujourd'hui, semble plus soucieuse de trouver des circonstances atténuantes aux généreux enthousiasmes libertaires de la jeunesse de l'auteur que de présenter un témoignage objectif et complet sur l'atmosphère de l'époque.

Octave Mirbeau, qui préfaça en 1893 le livre retentissant de Jean Grave, La Société mourante et l'anarchie, porta à la scène le drame ouvrier qu'est la grève avec Les Mauvais Bergers en 1897. Ce fut un grand succès pour l'auteur et pour Sarah Bernard! qui jouait le rôle de la compagne du militant Jean Roule, l'inspirateur de la grève, dont elle devient finalement la Jeanne d'Arc.

Plusieurs romans de J.H. Rosny peignent l'agitation sociale des années 1890. Citons notamment L'Impérieuse Bonté, paru en 1894, et Les Ames perdues (1898) où l'on voit dialogues socialistes et anarchistes.

Enfin, on ne saurait conclure cette énumération sans rappeler que, dès 1885, dans Germinal, mais surtout dans Paris, ouvrage postérieur à l'époque des attentats anarchistes, écrit en 1897 à un moment où il s'était considérablement rapproché des socialistes, Zola s'est efforcé de faire revivre différents types d'anarchistes et de socialistes. Ceux-ci exposent eux-mêmes leurs thèses et leurs espoirs d'une manière souvent plus convaincante que celle de Lantier et de Souvarine. Les oeuvres en prose inspirées, par. l'anarchie ont au moins cette supériorité sur la poésie qu'elles portent témoignage sur l'époque d'une manière qui nous parait plus significative, quoi qu'en ait dit Jean Paulhan, dont nous analyserons et discuterons plus loin les vues, que les rythmes brisés du vers libre.

Bien que, comme on le voit, la production littéraire inspirée de près ou de loin par l'anarchisme n'ait pas été négligeable, tout au moins par son volume, l'influence de ce mouvement d'idées fut sans doute plus sensible encore dans le domaine des moeurs et de la conception du monde, que se faisaient les jeunes gens qui fréquentaient à l'époque le quartier Latin, que sur les lettres proprement dites.

Les témoignages de quelques bons observateurs de l'époque nous en , donnerons la preuve. Camille Mauclair d'abord, dans les souvenirs de sa vie d'écrivain qu'il a intitulés Servitude et Grandeur littéraires, publiés chez Ollendorf en 1922, revient sur les sentiments qui l'animaient en 1894. C'est ainsi qu'il écrivait :

L'exécution de Vaillant m'inclina à l'anarchisme... L'exécution de Vaillant fut et reste à mes yeux un crime social. Je voulus y assister. J'en revins malade de colère et de dégoût, avec une révolte indicible


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contre la peine de mort et plus encore contre les hommes qui avaient . osé l'appliquer à Vaillant... Une telle sanction d'un attentat politique caractérisé me parut la laide vengeance d'une collectivité bourgeoise ayant peur et invoquant hypocritement la nécessité de faire un exemple. L'horrible spectacle de la guillotine, que je n'ai jamais eu le courage d'affronter une nouvelle fois, me souleva de fureur contre les parlementaires... Je me persuadai donc que j'étais anarchiste parce que ma jeune et bouillante conscience découvrait dans la société Une foule d'injustices, et je tâchai consciencieusement de m'assimiler les écrits théoriques de l'anarchie. Aux divers éléments de ma conversion, dégoût des parlementaires dégénérés, dégoût artistique des bourgeois; s'adjoignait une grande sympathie pour les communards vaincus (Rossel était mon dieu et M. Thiers mon horreur), et enfin une vive aversion pour le socialisme niveleur, le parti des ventres me répugnant autant que le parti des Ventrus et me semblant préparer un monde irrespirable aux rêveurs, aux penseurs, aux artistes. J'imaginais un aristocratisme anarchiste et pourtant ami du peuple, et j'allais à la fraternité pacifiste universelle tout en me défiant de l'internationalisme, en exécrant les Allemands et en ne pouvant étouffer le chauvinisme en mon coeur... Ravachol nous semblait avoir la carrure d'un type balzacien. La jeunesse malchanceuse de Henry nous émouvait... Pour moi, fort surexcité, je haïssais pêle-mêle les députés, les sergents de ville, les juges, les galonnés, tous les soutiens de l'ordre social, autant que les philistins, et je croyais mystiquement au « grand soir », a F « aube rouge » et autres formules. A ce moment-là on pouvait être, en qualité d'artistes, des anarchistes pareils à des socialos d'avant-garde, n'admettant pas l'égalitarisme mais aimant le peuple (op. cit., pp. 112-116).

Henry Bordeaux, dans la Croisée des Chemins, confirme les observations que nous avons recueillies jusqu'alors sur les origines de la mode anarchiste dans les milieux intellectuels et artistiques.

En 1893, écrivait-il, le quartier Latin, à la suite de la répression policière brutale et maladroite de manifestations d'étudiants contre un sénateur, président de la « Ligue contre la licence dans les rues », qui s'était élevé contre l'indécence du Bal des Quat-z-Arts en juillet 1893, [...] se passionna.[...] pour les enfantines et brusques théories de Jean Grave, le premier des primaires. Les jeunes institutrices nouvellement brevetées, entre deux cours, lisaient Bakounine. Une revue qui eut son heure de célébrité, L'Ermitage,ayant institué un référendum sur cette question : Quelle est la meilleure condition du Bien social, une organisation spontanée et libre, ou bien une organisation disciplinée et méthodique ? reçut quatre-vingt-dix-neuf réponses, toutes émanées des princes de la génération montante, dont cinquante-deux étaient favorables à la liberté contre vingt-trois qui réclamaient la contrainte... Toutes ces manifestations signifiaient la recherche d'un état d'exaltation et de lyrisme intellectuel où l'on éprouverait mieux la grâce de vivre. L'analyste de cet état l'avait déjà défini dans le Culte du Moi. Il n'avait pas encore trouvé que notre moi a pour support la société, et reprend, comme Antée, ses forces en touchant la terre — la terre où sont nos morts. A défaut d'autre religion on pratique celle-là. Elle engageait avec autorité à se développer en méthode. Utopistes de tout poil, symbolistes, mages, néo-mystiques, néo-chrétiens, étaient partis comme des cigognes, à la poursuite d'un idéal. Les cigognes oublièrent le but pour l'agrément du voyage. On se servit du cerveau et de la sensibilité pour en tirer de fortes émotions. De cette frénésie il est aisé de retrouver les


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preuves, La vie est belle et sainte proclamait la Chevauchée d'Yeldis. On applaudissait la libération de l'individu aux représentations de Rosmerholm ou d'Un Ennemi du Peuple. Les jeunes femmes portaient comme une coiffure le titre d'ibséniennes et procuraient à l'égotisme le concours de la mode... Il y avait là une sorte de coriolanisme exaspéré, le mépris de la patrie malheureuse, la fureur qu'elle ne fût pas au premier rang des nations. Dans la démocratie triomphante la jeunesse proclamait l'inégalité. On refusait de se solidariser, de s'associer ; on préférait l'ambition solitaire. Les petits surhommes allaient pulluler (pp. 35-37).

En tant que poètes, les Symbolistes, tout comme les Parnassiens, se désintéressaient, au fond, de la chose publique. Mais ils avaient le goût de la liberté et, en loyaux héritiers des Romantiques, ils admiraient les individualités d'exception et le geste flamboyant. Dans Ravachol, Vaillant et Henry, ils retrouvaient les traits des héros favoris que la littérature proposait à leur admiration depuis près d'un siècle. Ravachol n'était-ce pas une sorte de Vautrin mâtiné de Rastignac ? Vaillant ne ressemblait-il pas comme un frère à Julien Sorel ? N'y avait-il pas quelque chose de René et de tous les poètes maudits du romantisme chez Emile Henry, jeune, beau, intelligent et amoureux sans espoir?

Dans son Histoire de la Littérature française, Gustave Lanson décrivant les conséquences morales et sociales de la Révolution française, suggérait d'intéressantes explications de nature à nous aider à mieux comprendre les réactions d'hommes comme Vaillant ou Henry qui, bien doués intellectuellement, se voyaient condamnés à une médiocrité sans issue par la rigidité de la structure sociale.

...la Révolution a établi l'égalité entre tous les Français et, supprimant tous les privilèges, a proportionné les droits au mérite. On inculque ce beau principe aux individus dès le bas âge; ils apprennent que la supériorité sociale suit la supériorité intellectuelle. Us sont tous des esprits supérieurs.: Et quand, à vingt ans, ils sont lâchés à travers la société, avec l'ambition et l'assurance d'arriver à tout, ils trouvent toutes les places prises, les parentés, les protections, l'argent, l'intrigue ont poussé et poussent devant eux des médiocrités dans tous les emplois. Nos esprits supérieurs crèvent de faim : il faut suivre la filière, restreindre son appétit, s'user dans les petits emplois pour de bien maigres résultats, s'aplatir, servir, pour arracher peut-être, bien péniblement, après vingt ans d'un travail de forçat, ou pour manquer finalement malgré tout le talent et toutes les bassesses, ce que l'on s'estimait légitimement dû. La société fait une honteuse banqueroute aux meilleurs des enfants qu'elle élève. Ceux qui sont artistes ou philosophes se réfugient dans le rêve. Ceux qui sont d'honnêtes natures douces et veules se résignent à vivre mesquinement... Mais les natures énergiques,... les forts, qui n'ont ni protecteurs ni parents pour leur aplanir la route, que feront-ils ? Ils ne renonceront pas, ils mettront habit bas, bas aussi toutes les délicatesses de sentiment, toutes les idées de moralité dont l'éducation les ligote, et ils entreront dans la mêlée la tête haute et le poing levé : ils feront leur trou, hardiment, brutalement. Ils seront assommés ou ils seront maîtres : rien de médiocre ne leur convient. L'homme supérieur devient un animal de proie (sixième partie, liv. II, ch. v, « Le Roman romantique », pp. 1008-1009).

Ne commence-t-on pas à discerner les causes profondes de l'engouement des milieux intellectuels entre 1892 et 1894 pour les anar-


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ehistes ? Engouement, pour les anarchistes, il faut le répéter, et non pas tellement pour l'anarchie, telle que l'enseignaient les réformateurs sociaux, pour cette doctrine idéaliste et optimiste qui affirme que l'obstacle majeur au règne de l'harmonie c'est le gouvernement, ce sont les autorités. Doctrine qui, par un singulier détour, revient à la croyance en une puissante Providence dont les péchés des hommes empêchent la bienfaisante manifestation ?

On comprend d'ailleurs que les poètes et les littérateurs de la fin du siècle dernier se soient reconnus dans les professions de foi révolutionnaires et individualistes de certains anarchistes tels Fernand Pelloutier qui, dans sa Lettre ouverte aux anarchistes du 12 décembre 1899, publiée chez Stock en 1900, écrivait : « Nous sommes des révoltés de toutes les heures, dés hommes vraiment sans Dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moralou matériel, individuel ou collectif, c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soimême. » Dans l'Ennemi des Lois, qui date de 1892, Maurice Barrés faisait dire quelque chose de très semblable à son André Maltère qui s'écriait : « Je m'accuse de désirer le libre essor de toutes mes facultés, et de donner son sens complet au mot exister. Homme et homme libre, puissé-je accomplir ma destinée, respecter et favoriser mon impulsion intérieure, sans prendre conseil du dehors » (p. 12). Les artistes né veulent-ils pas, eux aussi, affirmer l'originalité de leur personnalité sans égard pour les traditions et les interdits qui leur paraissent tenter d'enserrer leur moi dans un insupportable carcan ? Mais plus encore lé romantisme avait habitué les poètes à se considérer à la fois comme des justiciers et des maudits, incompris, rejetés, condamnés par ceux-là mêmes dont ils voulaient faire le salut. Les anarchistes vivaient ce que les poètes s'étaient souvent contentés de rêver. N'était-ce pas parmi eux qu'on rencontrait désormais des princes qui se font redresseurs de torts., des pauvres, simples encore primitifs, qui sont des princes par l'esprit, la générosité et le courage ? N'était-ce pas parmi lès anarchistes que l'on voyait surgir ces fortes individualités qui dans un autre temps, au Moyen Age par exemple, auraient conquis des titres de noblesse a la pointe de l'épée avant de partir guerroyer en terre sainte ? N'était-ce pas parmi les lanceurs de bombes qu'on trouvait, au coeur même d'une époque médiocrement mercantile, les derniers spécimens de la superbe brute blonde qui de tous temps a été, comme Nietzsche renseignait alors, l'élément créateur et moteur de l'humanité ? (v. Généalogie de la Morale, I, 11, Mercure de France). II y a parfois chez les plus doux poètes un goût caché pour la violence et la cruauté des temps révolus qui cherche parfois à se satisfaire par personne interposée. Quelques années auparavant, à Londres, G.B. Shaw ne s'enthousiasmait-il pas pour Jacques l'Eventreur dont il faisait un « réformateur social au génie indépendant » ? Les anarchistes jouaient à merveille un rôle analogue et l'on peut même se demander si certains auteurs de là meilleure société et des plus liés à la classe possédante n'éprouvaient pas une sorte de reconnaissance à l'égard de ces terroristes qui, sans vraiment les menacer personnellement, faisaient si délicieusement peur à leurs parents, à leurs belles amies et à eux-mêmes.


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Mais plus encore si les poètes louaient les anarchistes n'était-ce pas simplement parce qu'ils étaient à la mode, parce que parler d'eux c'était le meilleur moyen de faire parler de soi ? George Sand le disait déjà en 1835 à son ami Michel de Bourges dans la sixième Lettre d'un Voyageur. « Aucun triomphateur n'a manqué de bardes », lui écrivait-elle. « La louange est une profession comme une autre, et quand les poètes diront ce que vous voudrez, vous leur laisserez dire ce qu'ils voudront ; car ce qu'ils veulent, c'est chanter et se faire entendre... »

L'engouement des symbolistes pour les anarchistes fut de courte durée. Mallarmé, qui avait horreur de la violence, sous ses formes brutales tout au moins, se plaisait à répéter : « La vraie bombe, c'est le livre » (propos rapporté par Camille Mauclair, loc. cit., p. 116). Doit-on donc vraiment considérer la propagande par le fait comme une sorte d'épiphénomène de la querelle du vers libre comme nous y invitait aussi Jean Paulhan dans son introduction aux OEuvres de Félix Fénéon où il remarquait ceci :

De la grande lutte pour le vers libre, qui occupe les années 90, la foule et le parlement de la Troisième République n'aperçurent que l'un des effets : les attentats anarchistes. C'était l'effet le plus bruyant, ce n'était pas sans doute le plus dangereux... Des attentats on remonta donc à la doctrine ; l'on découvrit Jean Grave et Sébastien Faure. On n'alla pas plus loin. Ni Gustave Kalïn, ni Paul Adam ou Henri de Régnier ne furent trouvés suspects. C'est que l'on n'a pas coutume chez nous de prendre ail sérieux l'homme de lettres. On le lui fait voir tous les jours ; les écrivains qui font l'apologie de la désertion ou de l'anarchie gagnent en général la gloire et l'Académie française, tandis que l'on fusille obscurément leurs disciples... On invite d'abord le poète à créer son monde à soi, et quand il l'a bien créé, le lecteur découvre que ce monde est sans rapport avec le nôtre ; ce n'est plus du même amour qu'il s'agit ni de la même anarchie (et tant pis pour la jeune fille naïve ou le déserteur qui s'y laissent prendre) (p. 17).

En d'autres termes, l'affirmation des droits de l'imagination, la révolte contre les formes traditionnelles de la rhétorique et du langage annoncent-elles et préparent-elles de profondes transformations psychologiques et sociales ? Les surréalistes semblent bien l'avoir cru. La mise en question du langage par les littérateurs d'aujourd'hui semble plus radicale encore en ceci qu'elle paraît déboucher sur une néantisation de la parole et un constat d'impuissance. Il n'en demeure pas moins que Mallarmé n'avait pas tort de dire : « La vraie bombe, c'est le livre » dans la mesure où il favorise une prise de conscience de la situation dans laquelle l'homme se trouve engagé et où il exalte les puissances de l'imagination. Mallarmé, dans son style inimitable, exprimait une certaine désapprobation des attentats et semblait vouloir réfuter la thèse de la responsabilité des poètes reprise par Paulhan. Dans un texte cité par Seghers et Charpier dans leur Art poétique (p. 344), Mallarmé s'exprime sur ce point en ces termes : « ...dans l'ordre journalier : lui (le poète) ce l'est, tout de même, à qui on fait remonter la présentation, en tant qu'explosif, d'un concept trop vierge, à la société... L'injure, opposée, bégaie en des journaux, faute de hardiesse : un soupçon prêt à poindre, pourquoi la réticence ? Les engins, dont le bris illumine les parlements d'une lueur sommaire, mais estropient,


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aussi à faire grand'pitié, des badauds, je m'y intéresserais, en raison de la lueur — sans la brièveté de son enseignement qui permet au législateur d'alléguer une définitive incompréhension ; mais j'y récuse l'adjonction de balles à tir et de clous. Tel un avis ; et, incrimer de tout dommage ceci uniquement qu'il y ait des écrivains à l'écart tenant, ou pas, pour le vers libre, me captive, surtout par de l'ingéniosité. » En réalité, littérateurs et militants anarchistes pratiquant le terrorisme individuel vivaient, à plus d'un égard, dans des mondes distincts.

L'adjectif « anarchiste » sert à qualifier tant d'attitudes diverses qu'il convient d'examiner soigneusement ce qu'il signifie lorsqu'il s'applique à la littérature. Lorsque Jules Lemaître écrivait : « Jamais, depuis le Moyen Age, la littérature n'a été ainsi affranchie de toutes règles et dans un aussi superbe état d'anarchie qu'aujourd'hui » (cité dans le Révolté, 10-16 juillet 1886, p. 4). il voulait simplement dire que les écrivains ne reconnaissent plus désormais d'autre autorité en art que celle de leur esprit créateur dans ce qu'il a de plus individuel. Stuart Merrill parlant, dans le numéro d'août 1893 de l'Ermitage (p. 107), de l'anarchie qui faisait la force des théories symbolistes, voulait simplement suggérer que le poète est un anarchiste dans la mesure où il exprime, de manière significative, concrète, imagée, son individualité propre. Lés littérateurs qui se prononçaient en faveur d'une liberté toujours plus grande dans l'art ne désiraient pas nécessairement voir s'opérer la totale transformation économique, sociale et humaine qu'appelaient les anarchistes. Pour nombre d'entre eux, même, nous serions tentés de dire : bien au contraire. Léon Werth, par exemple, semble bien le croire lui qui, dans les Cahiers d'Aujourd'hui (oct. 1912), jugeait sans indulgence les opinions politiques de ses confrères. Il écrivait:

A toutes les époques, les écrivains ont servi l'idéal le moins dangereux, l'idéal dé ceux qui les lisent et les nourrissent.

En 1890, ils voulaient aller au peuple. Ils chantaient : « Allons au peuple. » Mais c'était un chant mystique. Ils croyaient que le peuple n'était nulle part... ou si loin, dans les usines, près de la voie du chemin de fer. Le peuple auquel ils voulaient aller était un peuple de figurants de théâtre, de monstres pacifiques et farouches. Ils le croyaient destiné à la fonction de souffrir pour que les artistes délicats exercent à leur tour la fonction de le plaindre.

Un jour le peuple s'aperçut que, depuis quarante siècles, on allait à lui et n'en manifestait aucune gratitude. Et les esthètes de la bourgeoisie s'aperçurent sans aucune joie que le peuple allait à eux. Ou du moins il allait à leurs pères, directeurs d'usines. Les esthètes ne voulurent plus de bombes. Ils télégraphièrent aux ministres, pour qu'on leur envoyât des soldats. Et au lieu d'aller au peuple qui ne voulait pas se laisser aimer, ils décidèrent d'aller à l'église et de saluer le drapeau (cité par Michel Décaudin, La Crise des valeurs symbolistes, Toulouse, Privât, 1960, pp. 460-461),

N'est-ce pas plus ou moins l'attitude des Barrés, Retté, Mauclair, Adam, Claudel qui, après un flirt plus ou moins poussé avec les idées anarchistes, se retrouvèrent bientôt « du côté du sabre et du goupillon », que Léon Werth décrit là ?

Ce singulier anarchisme littéraire trouvera peut-être son expression la plus frappante en 1909 dans le manifeste futuriste de Marinetti.


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P. AUBERY. — L'ANARCHISME ET LES SYMBOLISTES

Nous ne retiendrons, pour notre propos, que son neuvième point qui met bien en évidence le caractère ambigu, sinon franchement paradoxal, d'une certaine exaltation de l'anarchisme inspirée par un néo-nietzschéisme fort réactionnaire : « Nous voulons glorifier la guerre — la seule hygiène du monde — le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées qui tuent, et le mépris de la femme » (Le Figaro, 20 février 1909).

L'anarchisme ne se trouve-t-il pas là dans une bien étrange et compromettante compagnie ?

Mais les authentiques militants anarchistes ne tardèrent pas à trouver des moyens d'expression et d'action plus efficaces que ces bombes qui frappèrent tant d'imaginations littéraires. Dès 1895, ils entrèrent dans les syndicats comme Fernand Pelloutier les y incitait afin de mieux faire connaître leurs idées en participant aux luttes quotidiennes des salariés. Les artistes et les intellectuels ne les y suivirent guère car alors on y récoltait plus de coups que de lauriers.

Pierre AUBERY.

REVUE DES ÉTUDES COOPÉRATIVES

fondée en 1921 par Charles GIDE et Bernard LAVERGNE

A V SOMMAIRE DU N° 155

Habib BOURGUIBA : La Coopération : une voie vers le développe, ment.

Georges LASSERRE : La crise de la démocratie coopérative.

Robert CHARLIER : Significations et conditions de la démocratie.

André HIRSCHFELD : De la coutume au Droit écrit en matière de Coopération agricole.

Débats et problèmes

Charles Boos : Les coopératives d'étudiants ont-elles un avenir « coopératif »?

Présentation en anglais et en allemand des principaux articles

Informations et documentation coopératives

Comptes rendus d'ouvrages

Chronique législative

Paraît trimestriellement à Paris

XLVIIP Année - N° 155 1er trimestre 1969

I.D.E.C, 7, avenue Franco-Russe, Paris-7e (Tél. 705-30-60)


Les anarchistes varois (1879-1921)

par Jean MASSE.

Posons d'emblée le principal problème de ces quarante années : le département du Var ne s'est distingué par aucune activité anarchiste particulière : aucun attentat n'a attiré sur lui l'attention des journaux, aucune organisation ni aucun dirigeant anarchiste important n'ont été capables dé susciter la curiosité de l'historien à la recherche d'inédit. Un département moyen, un département quelconque.

Or ce département pouvait sembler, à priori, favorable à l'implantation de l'anarchisme :

C'est un département méditerranéen : or, le monde méditerranéen peut passer pour plus favorable à l'enracinement des idées anarchistes que d'autres régions, plus septentrionales : c'est le monde de l'anarchisme catalan, toscan aussi (et il y avait dans le Var de nombreux travailleurs toscans). La société, fondée sur une petite paysannerie aux ressources médiocres, est encadrée par une minorité d'éléments issus de la petite bourgeoisie instruite : artisans ou commerçants, encore proches du milieu rural, donc fortement indépendants d'esprit, parfois même farouchement individualistes : un tel ensemble de caractères est le préalable nécessaire à la croissance des idées anarchistes, si la condition économique se dégrade suffisamment.

C'est un département prolétarien aussi, avec une population ouvrière importante, soit diffuse et éparpillée dans les campagnes (bouchonniers des Maures, sériciculteurs de la dépression périphérique, tanneurs de Barjols), soit rassemblée en centres plus compacts (carrières du Drammoht, cheminots de Carnouls, métallurgistes, de La Seyne et de la Londe, ouvriers de l'Arsenal à Toulon enfin);

Enfin, le Var pouvait constituer un objectif de choix pour les attentats anarchistes, aussi bien dans la personne des riches rentiers venant passer la saison d'hiver à Hyères, Bandol et Saint-Raphaël, que dans les constructions des établissements militaires nombreux du camp retranché de Toulon.

Or, il n'y eut rien, et c!est bien là le problème dont il faut tenter de donner quelques raisons.


36 J. MASSE

L'ANARCHISME CLASSIQUE, 1879-1904 (1)

Ces raisons, nous allons d'abord tenter de les découvrir dans l'histoire du mouvement lui-même, ce qui nous conduit à en reconstituer, grâce aux documents abondants, mais fragmentaires, des Archives départementales (séries M et Z), le déroulement chronologique.

1. ETABLISSEMENT DES FAITS.

Les premiers foyers anarchistes apparaissent en 1879, à Toulon et Draguignan, sous le nom de Cercles d'études sociales. Ils essaiment lentement dans les villages : Aups, Cogolin, Cuers où quelques militants tentent de réunir un congrès départemental en avril 1886.

En fait, le seul foyer vraiment important est celui de Toulon, animé par Fouque, ancien instituteur, employé à l'Arsenal, Lemoine, ouvrier, et Baroni, cordonnier. Ils commencent par faire venir des orateurs (Bordât, Tortellier), portent la contradiction aux socialistes, puis font euxmêmes des exposés de la doctrine. Cette activité attire l'attention de la police et, dès le début de 1887,-une répression méthodique provoque le déclin du groupe : Fouque est renvoyé de l'Arsenal, pour avoir publiquement invité la population à pendre le préfet maritime à un platane de la place d'Armes ; en juillet, des ouvriers qui colportaient des écrits anarchistes sont également licenciés. Sous l'orage, le groupe s'éparpille. Après une année de silence, il connaît une reprise d'activité importante en 1889. Des hommes nouveaux se joignent aux anciens : Mélis et le colporteur Nation. Plus étoffé, le groupe entre en relation avec Paris. Une série de conférences, au ton .extrêmement violent* attire de nouveau l'attention des autorités, et les obsèques de l'anarchiste Minucci sont l'occasion d'un spectaculaire déploiement de forces répressives. Mais cette reprise n'était qu'un feu de paille et, dès 1891, l'activité retombe : efficacité de la répression certes, mais aussi instabilité des cadres dont l'action manque singulièrement de continuité, et découragement qui finit par gagner les plus anciens (Fouque « s'assagit »).

Une troisième fois cependant, le groupe de Toulon devait renaître de ses cendres, en 1892-1894. L'atmosphère extraordinaire de ces années, sur le plan de la « propagande par le fait », déteint en quelque sorte sur Toulon et déclenche une exaltation générale des anarchistes. De nouvelles recrues adhèrent : Lambert, Bernard, Albrand, Belmotto et surtout Riemer.

Henri Riemer, né le 5 mars 1855 à Toulon, a reçu une bonne instruction puisqu'il a fait des études secondaires, fait rare dans les milieux anarchistes de l'époque. Après avoir fait son service militaire dans les Equipages de la flotte comme engagé volontaire (il n'y acquit aucun grade ni spécialité), il semble avoir essayé le métier d'instituteur libre qu'il a exercé quelques temps dans les Basses-Alpes et dans le Var. Sans succès apparemment, puisqu'en 1883-1885, il se fait embaucher dans l'Arsenal comme journalier sans spécialité. Poursuivi deux fois (1880, 1886) pour

(1) Pour plus de détail, se reporter à : « Le mouvement anarchiste dans le Var de 1879 à 1904 », dans Actes du 90e Congrès des Sociétés savantes, Paris, 1966.


LES ANARCHISTES VAROIS 37

abus de confiance, et condamné, il gagne la région parisienne où on le retrouve à Saint-Ouen, marié avec une couturière et vivant lui-même, médiocrement, du métier de comptable. Il est dès ce moment signalé comme anarchiste des plus militants. Il s'est rendu au Congrès anarchiste international de Philadelphie, puis de Bruxelles; il est un des orateurs les plus assidus du Cercle anarchiste international.

Fait plus original, il ne néglige pas l'activité syndicale : il est le principal responsable de la création de la « Chambre syndicale des hommes de peine », dont il fut le secrétaire puis le syndic ; c'est à ce titre qu'en 1888 il participe à la campagne contre les Bureaux de placement et à la destruction de cinq ou six d'entre eux. On le trouve de même à l'action dans la grève des terrassiers, la même année. Ses-violences lui valent une nouvelle condamnation pour outrage à magistrat.

Sa trace se perd en 1889-1890. En janvier 1891, il part faire des conférences en province, passe à Bordeaux, puis gagne l'Espagne. Pendant ces voyages, il est l'objet d'un procès à Angers où il est jugé par défaut et condamné, le 26 mai 1891, sous le nom de Lutz, à deux ans de prison et 1 000 Fr d'amende — condamnation qu'il semble avoir ignorée (?). A son retour en France, il vient s'installer dans sa ville natale, sous le nom de Roussel. Il vit de leçons particulières et mène une vie assez besogneuse, dans un dénuement complet, ce qui ne l'empêche pas de reprendre ses activités militantes, lors du 1er mai 1892. Tel est l'homme qui donne une nouvelle impulsion à l'anarchisme local et dont l'arrestation va marquer le point culminant d'une reprise de la répression locale, correspondant au déploiement de la répression sur le plan national.

Partout les autorités réagissent par des perquisitions, les corps constitués locaux condamnent le « parti anarchiste », Conseil général en tête. Dans l'opinion, une atmosphère de réprobation se répand, qui affaiblit moralement la position de groupes dont la structure n'avait jamais été très solide, puisque, dès février 1894, le préfet pouvait écrire :

« ...Je crois pouvoir dire que lé Parti anarchiste n'a aucune organisation sérieuse dans le département, ni même à Toulon [...] les arrestations et poursuites ont refroidi le zèle de beaucoup. »

Le mouvement anarchiste entre alors dans une période de léthargie qui devait durer plusieurs années.

De cette brève reconstitution chronologique se dégagent quelques traits assez caractérisés :

La répression a été d'une efficacité réelle, qu'elle soit directe (poursuites) ou indirecte (renvois), et cela bien avant 1892.

Le mouvement n'a pas une croissance ascendante continue, mais procède par alternance de poussées et de retombées ; la cause des retombées est l'incapacité des militants à s'organiser dans la durée et la stabilité.

L'existence d'un milieu réceptif, d'une base favorable et qui sympathise, dont la présence permanente explique les poussées et reprises : qu'un militant plus persévérant apparaisse (un Riemer) et aussitôt il rétablit la situation.

Ainsi, l'étude chronologique nous conduit à analyser de plus près le milieu, celui des militants et celui des sympathisants, puisqu'en der-


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nier ressort c'est dans la nature de ce milieu que gît l'explication profonde des vicissitudes de l'anarchisme varois.

2. ANALYSE DES STRUCTURES VERS 1892-1894.

Numériquement parlant, les fiches de police retrouvées (1892 à 1896) attestent l'existence de 94 anarchistes ; divers autres documents permettent de dénombrer 55 noms supplémentaires, soit un total de 149. Mais l'étude minutieuse des cas fait apparaître que l'on doit considérer 108 cas comme des anarchistes tièdes et seulement sympathisants, et 41 comme les véritables anarchistes militants, soit environ les trois dixièmes.

Mais, tous, sympathisants et militants, ont des traits communs : ils sont tous des hommes (une femme seulement) et des hommes que l'on peut considérer comme jeunes, en majorité célibataires ; 97 sont français, 28 étrangers, italiens surtout. Il apparaît enfin que la majorité d'entre eux sont des déracinés, coupés de leur milieu d'origine, et venus à Toulon d'horizons géographiques divers. Le motif principal de ce déracinement est la recherche de travail : plus de la moitié des anarchistes sont des ouvriers, venus chercher un emploi à La Seyne ou à Toulon, souvent de fort loin.

Encore faut-il préciser de quels ouvriers il s'agit.

L'Arsenal de Toulon vient en tête, en chiffres absolus, avec 18 cas ; l'effectif total de l'Arsenal en 1895 étant de 7 090 ouvriers, on voit qu'il n'apparaît pas comme une citadelle de Panarchisme. Les raisons en sont évidentes : répression d'une parti très ferme, mais aussi statut privilégié de l'ouvrier immatriculé, bénéficiant de la stabilité de l'emploi et d'une retraite qui le rend très prudent:

Immédiatement derrière l'Arsenal, les métiers du cuir, du bois et du bâtiment, avec seize, neuf et dix unités, soit à eux trois réunis presque le double de l'Arsenal. Ce sont presque, notons-le, des métiers artisanaux, exigeant un apprentissage assez long. L'emploi se fait au sein de petites entreprises, où le patron n'a que peu de salariés. En somme, le gros des ouvriers anarchistes se recrute alors dans dés professions où le savoirfaire acquis est important et où l'exercice du métier est plus individuel que collectif.

Les professions plus modernes — fer et vapeur — ne fournissent que dix cas, dont seulement deux mécaniciens. C'est très peu, quand on pense à l'importance des Chantiers de La Seyne, à la présence de gares importantes, centres résidentiels de cheminots (La Seyne, Toulon, Carnoules). Le travail en équipes, l'exercice collectif de la profession peu propice à l'isolement individuel sur les lieux du travail, joints à la surveillance sévère des grandes directions organisées, sont ici responsables de cet état de chose. Il ressort de ces faits que les ouvriers anarchistes se recrutent dans certaines professions particulières, qui semblent prédisposer ceux qui les exercent aux idées libertaires : le cas est très net chez les cordonniers. Mais la nature profonde du processus reste encore à élucider...

On retrouve ce trait avec la deuxième catégorie professionnelle composant l'ensemble anarchiste : les petits commerçants : ils sont 29, dont 19 colporteurs ambulants. La plupart ne sont pas varois, mais originaires d'un peu toutes les régions de France. Il semble bien qu'on rencontre là


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la coïncidence la plus parfaite entre l'opinion et la profession : l'individualisme se déploie à son aise, l'homme se sent maître de lui, de ses déplacements, dé ses heures de travail; il se croit libre. Que cela ne lui assure pas la richesse, c'est évident et sa situation frôle la misère, En èprouve-t-il de l'aigreur ? C'est possible, surtout parmi ceux dont l'instruction est supérieure à la moyenne (18 sur 149) et qui n'ont pas vraiment choisi ce métier, dévenu pour eux un pis-aller. C'est le cas des renvoyés de l'Arsenal ; la déchéance est visible et la rancoeur probable. Mais les autres paraissent s'accommoder parfaitement d'un métier qui correspond à la fois à leur tempérament et à leurs convictions.

Colporteurs, ouvriers, ces deux catégories servent de support à des comportements réels assez différents, qui recouvrent à peu près la distinction entre militants et sympathisants. Le groupe: « ouvrier » est, si l'on peut dire, anarchiste de sentiment : on y assiste aux réunions, on se déclare anarchiste en public (quand on a bu, parfois sans avoir bu) par quelques formules aussi brèves que brutales. Très peu lisent la presse, moins encore prennent la parole. Ce groupé comprend, en pourcentage, plus d'ouvriers que le groupe total, et par conséquent moins de colporteurs : la « base » anarchiste a une coloration nettement ouvrière.

Le second groupe est celui des militants ; son action est composée de gestes divers : distribution de brochures dans les rues, pose d'affiches, organisation de réunions et conférences, hébergement de compagnons. C'est le rôle par excellence des colporteurs que leur profession mettait à même de répandre un peu partout les écrits et imprimés. Les plus militants de ces ambulants sont aussi les plus instruits : un FouqUe, un Riemer, ou les plus doués par la nature quant à l'art du discours, comme Nahon. Ainsi, l'anarchiste militant dans le Var est rarement un travailleur manuel (il y. en eut : ouvriers à l'Arsenal comme Lambert, Anglade, Caillaud). C'est une petit commerçant, souvent déclassé, parfois raté ; c'est presque toujours un français.

Anarchistes militants, disons-nous. Que faisaient donc ces anarchistes et, au fond, qu'était-ce qu'être anarchiste dans le Var en 1894 ?

C'était, principalement, lire des textes et écouter des conférences. Les anarchistes, en effet, se réunissaient pour des conférences publiques (2). Mais ils se réunissaient aussi en privé pour des débats que l'on devine obscurs et passionnés. Ils avaient pour cela des lieux connus : chez Mme de Saint-Rémy, dans un café du cours La Fayette. Là, sans bureau ni président, dans la plus pure tradition libertaire, ils écoutaient leurs orateurs préférés. Ils se prêtaient mutuellement des livres, dont les plus appréciés, à Toulon, étaient les ouvrages de Kropotkine, Tolstoï, E. Reclus, et des revues et journaux, comme Le Père Peinard et La Révolte. .

Clubs de discussion donc. Mais pas groupes d'action : les anarchistes varois ne sont en effet jamais passés aux actes, n'ont organisé aucun attentat. Ils s'en sont d'ailleurs expliqué publiquement, dans une conférence de presse (3) :

(2) Voir : « La propagande anarchiste dans le Var, 1886-1919 », dans Feuillets documentaires régionaux, 1967, n° 2 publiés par Annales du C.R.D.P. de Marseille.

(3) La Dépêche de Toulon, 19-21 novembre 1893.


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Les anarchistes ne sont pas « méchants » ; ce sont des « idéalistes » et des « théoriciens » qui diffusent une certaine doctrine, et c'est tout. Si certains d'entre eux, en vertu de leur propre libre arbitre, prennent sur eux de commettre un acte, des attentats se produisent, comme ceux de Barcelone. Ces réactions sont le fruit de l'écoeurement devant l'iniquité sociale, et les anarchistes varois ne les désapprouvent pas. Mais ils ne les organisent pas collectivement. Tout est affaire d'individu.

Etant donné l'absence totale d'attentats dans le Var, il faut en conclure qu'il ne se trouva pas dans le groupe d'individu assez « écoeuré » pour se livrer à là propagande autrement qu'en paroles. Ni Riemer, ni Nahon ne commirent jamais aucun attentat, malgré les facilités offertes par certaines conditions locales (possibilité de se procurer facilement des explosifs, aux Mines des Bonnettes, par exemple, dont les dépôts n'étaient pas surveillés) et l'ampleur des objectifs à détruire à Toulon même.

Ainsi la propagande ne débouchait sur rien de concret : une hésitation bien compréhensible arrêtait les militants sur la voie des attentats ; l'avenir politique était bouché par la théorie de l'abstention, et l'action syndicale-était-systématiquement ignorée. Tout ceci .contribue; à expliquer la crise des années 1894 à 1904.

3. LES ANNÉES DE CRISE : 1894-1904.

Dès 1894, les premiers signes apparaissent : le public se détourne des anarchistes. Découragés, ils renoncent progressivement à la diffusion de leurs idées : aucune conférence en 1894 et 1895, deux seulement en

1896, et données devant un auditoire des plus restreints.

Le groupe toulonnais n'abdique cependant pas complètement : pour ranimer une ferveur déclinante, il tente — le publie boudant les orateurs du cru — de faire venir les grands noms de l'anarchisme national. Dès

1897, sur l'initiative de Marquet et de Fouque, des conférences sont données, avec le concours de S. Faure, accompagné de Louise Michel et du journaliste L. Weill, dit Dhorr, rédacteur au Libertaire. Elles attirent beaucoup d'auditeurs, mais il apparaît assez vite que leur succès est un succès de circonstance (affaire Dreyfus) ou de curiosité (orateurs renommés). Les années suivantes ne voient plus de ces conférences, et l'anarchisme varois apparaît alors très affaibli dans son organisation.

Dans son organisation seulement, car les sentiments anarchistes persistent dans l'opinion ouvrière, mais assoupis et latents. Quelques signes en sont la preuve : distribution de manifestes aux portes de l'Arsenal, par les soins d'un ouvrier boulanger qui prend sur lui de les faire venir de Paris (exemple précis d'acte individuel conforme à la théorie libertaire). Une perquisition de police met bien en lumière la permanence de cet anarchisme sentimental :

Nous sommes en 1901, à Sainte-Marguerite, faubourg littoral de Toulon. Le « repaire » anarchiste est tout bonnement un cabanon mais très symboliquement décoré : une inscription au-dessus de la porte : « Là, Dieu n'existe pas », fait face à la chapelle voisine de quelques mètres [...]. Dans la pièce unique, un portrait au crayon d'Emile Henry « assassiné par le président Carnot le 24 mai 1894 », une affiche manus-


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crite appelant à souscrire pour l'achat d'un bateau baptisé le Libertaire. Sept personnes arrêtées, six hommes et une femme, un jardinier et six ouvriers, dont deux de l'Arsenal. Aucun militant connu parmi eux.

Cet épisode est révélateur de la permanence du sentiment populaire à l'égard des thèmes anarchistes, qui restent favorablement accueillis, même s'ils sont déjà anciens, comme l'affaire E. Henry. Cette faveur, certains militants ne l'ignoraient pas et s'employaient à la maintenir : Riemer en particulier, qui ne figure jamais dans le bureau des grandes conférences (y était-il hostile? on ne sait), semble préférer les petites réunions ouvrières, privées de surcroît, plus propices pour pénétrer en profondeur les esprits. Sans grand espoir peut-être d'obtenir des résultats immédiats, mais avec la conviction tenace qu'il contribuait ainsi à maintenir et à développer des sentiments dont ils percevaient confusément la permanence.

D'autres aussi devaient déceler cet anarchisrne latent, et essayer de l'utiliser à de tout autre fin : le fruit de cette tentative fut un journal : Le Clvist anarchiste, dont quelques exemplaires nous ont été conservés. Fondé en 1894, il s'intitulait : « Organe anarchiste, universaliste, scientifique, politique, philosophique, occultiste et justicier ». La fondatrice en était Marie Andrieu, née à Saint-Rémy-de-Provence en 1852, d'où son surnom de Marie de Saint-Rémy. Pourvue d'une bonne instruction, elle se présentait comme médecin, non diplômée, disons guérisseuse. Elle avait vécu assez longtemps à Marseille, puis, après avoir beaucoup voyagé, s'était fixée à Toulon vers 1893. Elle s'y fit aussitôt remarquer par ses opinions anarchistes — hébergeant chez elle les compagnons dans le besoin (Riemer à sa sortie de prison). Après la mort de son mari, elle vécut avec un ouvrier typographe, Babinger, renvoyé de l'Arsenal pour ses opinions anarchistes : tous deux passaient une partie de leur temps à préparer les potions dont la vente assurait leur existence ; le reste, ils le consacraient au journal, mélange complexe d'idées anarchistes classiques, de publicité médicale, et de divagations occultistes.

Appel aux grands noms de l'anarchisme national, avatar de l'occultisme et de l'escroquerie, tout ceci est le signe d'une crise qui persiste et s'aggrave, dont on trouve également trace dans l'aspect nouveau du recrutement de ces années : il s'agit d'un recrutement nettement diminué sur le plan numérique, mais dont la base sociale reste à peu près la même. Cependant, si le groupe « ouvrier» fournit toujours, proportionnellement, autant d'anarchistes, le milieu « petit commerçant » en fournit, lui, beaucoup moins : un seul colporteur nouveau. C'est pourquoi, puisque, nous l'avons vu, les cadres militants de l'anarchisme sortent de ce milieu, les éléments nouveaux-venus après 1896 ne procurent pas de cadres nouveaux : 6 seulement (sur 38) sont accusés par la police d'organiser des réunions, et aucun ne deviendra militant confirmé. Ainsi, pendant ces dix ans, l'anarchisme varois vieillit : 35 nouveaux venus, c'est peu pour dix années et c'est d'autant moins qu'il faut compter avec la disparition des anciens : il y a ceux qui meurent, il y a aussi ceux qui abandonnent; Nahon le fait discrètement, en privé ; Escartefigue, avec moins de discrétion, comme l'on sait, ira de l'anarchisme des années 1894-96 au socialisme de ses premiers succès électoraux. Mais, dans l'un et l'autre cas, des militants partaient, qui n'étaient pas remplacés.


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En 1904, la physionomie de l'anarchisme varois était passablement complexe. Les routes du département étaient sillonnées, sporadiquement, de vagabonds inscrits à l' « état vert », anarchistes pour les gendarmes, clochards pour les paysans, anarchistes subjectivement mais pas objectivement : ils forment une toile de fond à mailles très larges. Sur ce tissu, quelques noyaux plus denses apparaissent : les anciens groupes militants, reconnus comme tels ; le plus ancien est celui de Toulon, affaibli et diminué, où seul Riemer s'obstine dans le prosélytisme populaire ; le groupe seynois, plus récent, n'est pas encore stabilisé et ne porte en lui que des promesses. Quant au public traditionnel des anarchistes, son enthousiasme paraît bien refroidi et, si les grands thèmes usuels flattent encore ses sentiments profonds, il ne le manifeste guère.

L'ANARCHISME RÉNOVÉ : 1904-1921

Le fait nouveau — et qui fait problème — c'est qu'à partir de 1904, à l'effacement des dix années précédentes, succède une reprise vigoureuse d'activité de l'anarchisme var ois, avec des moyens et des méthodes renouvelés : en effet, sans abandonner les grands chemins de l'idéologie libertaire traditionnelle, il va donner à l'un de ces thèmes — l'antimilitarisme — une importance plus grande, et il trouvera dans l'activité syndicale, si négligée, méprisée même auparavant dans le Var, un moyen efficace de pénétrer les masses populaires. Tels sont les grands traits de ce « nouveau modèle » d'anarchisme qui s'accompagne par ailleurs d'un renouvellement presque total du personnel militant.

1. EFFACEMENT DES CADRES « PETITS COMMERÇANTS », PROMOTION DES CADRES OUVRIERS.

L'ancienne génération disparaît sans laisser de traces décelables, sauf Riemer, dont la présence est signalée à plusieurs reprises (grève des postiers de 1909) et jusqu'en 1924, et qui fait la liaison entre les anciens et les nouveaux. L'analyse des 66" noms, composant à cette époque l'ensemble anarchiste varois, permet de le décomposer en trois ensembles à peu près égaux :

— un groupe de 23 personnes, anarchistes occasionnels, parfois appelés à figurer dans le bureau des réunions publiques ; parmi eux : Collin, Lamarque, Sàbattini, syndicalistes qui ont été en coquetterie avec l'anarchisme à leurs débuts, mais ne sont même pas considérés comme tels par la police ;

— un groupe de 22 personnes, nettement fichées cette fois par la Sûreté. Ils adhèrent ouvertement aux diverses associations anarchistes, sans avoir d'activité militante continue ;

— un groupe de 21 personnes enfin formant un petit noyau qui â pris la tête de l'agitation locale : ils adhèrent naturellement aux associations, dont ils fournissent les cadres permanents (Busquère et Layet, comme secrétaires).

Si nous exceptons le premier tiers sur lequel nous n'avons pas de renseignements, nous pouvons faire d'intéressantes constatations au sujet


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des deux autres pris en bloc (43 cas) par rapport aux données des années 1894-1896 : le nombre des étrangers diminue fortement d'une décennie à l'autre (4 sur 43, dont un Italien seulement) ; l'élément transalpin disparaît ainsi presque totalement, sans que l'on puisse trouver à ce phénomène d'explications convenables (l'immigration n'est pas en cause, car elle ne se ralentit pas jusqu'en 1914) ; les anarchistes varois sont désormais tous français ou presque. Mieux même, ils sont beaucoup plus provençaux et varois, voire toulonnais, qu'auparavant.

Ces transformations trouvent en partie leur explication dans l'évolution de la structure professionnelle du groupe : le déclin du petit commerce (en particulier comme fournisseur de cadres), plus précisément de l'élément « colporteur », amorcé avant 1904, se précipite : 2 colporteurs sur 43 cas. Dans la mesure où certains de ces éléments étaient des instables, c'est un fait positif pour le mouvement : le problème est de savoir qui les a remplacés. Ce sont parfois des éléments eux-mêmes encore bourgeois, mais d'un niveau plus élevé, masseur (Marestan) ou rentier (Prouvost). Mais c'est là l'exception et l'essentiel se trouve dans la promotion de cadres anarchistes ouvriers, plus précisément ouvriers de l'Arsenal, qui représentent désormais plus de la moitié de l'effectif ouvrier total. Ils éclipsent les autres professions, qui vont même jusqu'à disparaître tout à fait, comme les métiers du bois (menuisiers), ou se réduisent à l'unité (cordonniers, maçons). L'effacement de ces métiers « anciens modèles » coïncide d'ailleurs avec l'effacement des Italiens qui les pratiquaient souvent : les deux catégories disparaissent ensemble, en même temps que passent au premier plan des ouvriers de la Marine, français de recrutement régional et local,

A cette évolution du recrutement correspond une modification de la tactique.

2. LA TENTATIVE ANARCHISTE EN DIRECTION DES SYNDICATS.

Le mouvement anarchiste local n'avait presque aucune tradition syndicale et l'intérêt qu'il prend au syndicalisme après 1904 est tout 'neuf. Notons au passage le retard de l'anarchisme local sur l'ensemble de l'anarchisme français ou du moins parisien, qui avait pris son virage syndical beaucoup plus tôt : répugnance typique de l'anarchisme méditerranéen à passer à des formes d'action collective.

Comme il existait, à Toulon et dans le Var, une solide armature de syndicats variés et anciens, il n'était pas question, pour les anarchistes, de créer leur propre syndicat : il ne leur restait qu'une voie : l'infiltration, pour modifier l'état d'esprit des syndicats existants, autrement dit le noyautage, la chose avant le mot...

a) Tactique du noyautage. — C'est ce qui va être tenté, avec plus ou moins de succès selon le niveau d'organisation où l'opération est menée.

A la base, la pénétration est difficile et il n'est pas d'exemple de syndicats dont les anarchistes aient pu s'assurer le contrôle. Le plus qu'ils firent, ce fut de constituer des minorités homogènes, plus pu moins influentes. Ainsi au Syndicat des ouvriers du Port (Arsenal de Toulon), où la tendance « révolutionnaire », c'est-à-dire anarchiste, apparaît à partir de 1904, avec des hommes comme Layet, Groult, militant de


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Cherbourg envoyé en punition à Toulon (!), Bertrand, Busquère, représentant type de cette période : né à Six-Fours en 1876 d'un père connu lui aussi comme anarchiste militant (4), il est tenu pour un infatigable organisateur et un « gréviculteur consommé » (!). Tel est le petit groupe qui va former une opposition organisée encore que limitée, à l'intérieur du syndicat le plus puissant de Toulon. L'influence de l'élément anarchiste peut d'ailleurs se chiffrer, puisque nous disposons des appréciations de police et surtout de quelques-uns des résultats des élections à la Commission administrative du syndicat : les rapports de police fixent à 200 l'effectif des anarchistes « violents » — 200 sur les 7 400 ouvriers de l'Arsenal, c'est peu. Quant aux élections :

En février 1912, sur 21 membres élus, on compte deux anarchistes notoires : Chandre, élu 6° avec 1569 voix (contre 1 607 au 1er de liste), et Bertrand, élu 17° avec 1 035 voix. La position des deux anarchistes était assez forte ; pas assez cependant pour les faire admettre au Bureau, qui reste homogène dans la « modération ».

En février 1913, les deux hommes disparaissent : Bertrand exclu, Chandre, sans raison apparente. Par contre, Collin entre au Conseil, avec le 12° rang et 1 273 voix (le 1er, Lamarque, en ayant 1 609).

En février 1914, enfin, Collin perd desplaces (14°) mais gagne des voix (1 363 contre 1 540 à Lamarque, 1er) ; il est rejoint au Conseil par Flandrin, avec 660 voix et le 19e rang.

Ces résultats montrent deux choses : dans l'ensemble, l'influence anarchiste est limitée : deux conseillers sur 21, soit environ 10 % des sièges au Conseil, donc 10 % d'influence sur la masse des syndiqués. Ensuite, certains militants arrivent à obtenir une position personnelle très forte, serrant de près les dirigeants modérés : Chandre, puis Collin étaient devenus les chefs écoutés de la tendance révolutionnaire. Il n'en reste pas moins que l'infiltration dans les sections de base fut difficile. Elle fut plus facile dans les organisations « secondaires », municipales ou départementales. Comme toujours dans ce domaine, les bonnes volontés militantes et persévérantes sont rares et il est facile à quelques individus décidés — et les anarchistes l'étaient —- de se faire une place à ce niveau. Il n'est donc pas étonnant que nous les retrouvions à l'Union des Chambres syndicales ouvrières du Var, avec Busquère et Bertrand. Non certes à la tête, au secrétariat, mais en bonne position à la C.A. et au Bureau. De même nous rencontrons Chandre à la C.A. de la Bourse du Travail de La Seyne, en compagnie de Lebras, travaillant le milieu italien de la ville. Les anarchistes étaient dès lors bien placés pour tenter de donner aux actions syndicales une coloration nouvelle.

b) Tactique de la violence. — En toute circonstance l'influence anarchiste dans la vie syndicale se traduit par une recrudescence d'actes violents :

En 1906, lors de la grève des garçons de café : bris de glaces dans

les brasseries récalcitrantes, heurts avec la police, charges de gendarmes

et de deux compagnies du III 0 R.I.

De même, en 1907, c'est le groupe libertaire de la Bourse du Travail

qui prend l'initiative d'une réunion de protestation contre l'utilisation

des troupes dans le Languedoc.

(4) A. D. Var, 4 M 41-3. Rapport du Commissaire central, 20 août 1904.


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En 1910-1911, les anarchistes prennent la plus grande part à la campagne organisée par la C.G.T. pour obtenir la grâce du syndicaliste Durand.

Il est vraisemblable, enfin, qu'ils furent les responsables, de 1909 à 1911, dés sabotages commis le long de la voie ferrée Paris-Nice : les fils télégraphiques furent coupés, une première fois les 16-17 mai 1909 pendant la grève des postiers, une seconde fois les 15-16 mai 1910 pendant la grève des cheminots, et une troisième fois en 1911 : le cisaillage était pour ainsi dire signé par le dépôt de papiers manuscrits portant les mentions : « On réintègre, ou on coupe toujours? » — « Courage aux révoqués — Bonjour à Hervé » — Le tout signé : « S.K.V.N. » (escavène), synonyme de saboteur (saboteur du travail, paresseux, comme les escavènes, petits escargots de mer) dans l'atelier Bâtiment-Fer de l'Arsenal.

Tel est le bilan de l'activité syndicale des anarchistes varois en 1914. Il est somme toute assez maigre : jamais ils n'ont pu s'assurer des positions de force dans les syndicats locaux et leurs violences n'ont guère été goûtées, ceci expliquant en partie cela. C'est pourquoi, conscients de ces lacunes, les anarchistes n'avaient pas négligé les formes d'action traditionnelle.

3. GROUPES ANARCHISTES RÉNOVÉS ET CONFÉRENCES.

Dès 1904 encore, le nombre, la valeur et la variété des conférences augmentent rapidement.

Le groupe de l'Arsenal révèle ici son importance, bien qu'il ne fournisse pas les orateurs. Sagement et comme s'ils connaissaient leurs limites, ayant constaté le succès remporté dans les années précédentes par les grands orateurs de l'extérieur, Chandre et Busquère s'en tiennent à cette formule éprouvée : Sébastien Faure est invité à plusieurs reprises, car on connaissait ses qualités et sa réputation attirait. En novembre 1911, l'ancien député Vigne d'Octon expose, devant 350 personnes, les résultats de son voyage en Afrique du Nord : il insiste sur les exactions de l'administration et la lourdeur de l'impôt de capitation, il décrit en termes réalistes les guerres de conquête coloniale, il dénonce les parlementaires locaux. Son exposé est la seule trace d'anticolonialisme décelable à Toulon avant 1914 : il est remarquable que l'initiative de la conférence ait été prise par les anarchistes, et non par les socialistes unifiés

Mais le plus grand nombre d'exposés fut donné pendant cette période par des anarchistes d'origine étrangère au département, mais fixés sur placé : on conciliait ainsi l'attrait du neuf et le souci de l'économie. 11 s'agit de Marestan et de Girault. Le premier fait des débuts remarqués, avec 8 conférences en quelques semaines à la fin de 1904. De son vrai nom Havard, né à Liège en 1874, établi à Toulon comme masseur, il se fera le spécialiste des questions morales, plus précisément de morale conjugale et sexuelle. Critiquant l'institution du mariage « bourgeois », il fait l'apologie de l'union libre, devant des publics plutôt froids et réservés. Le cas de Girault est différent : il n'est ni toulonnais ni varois, et sa présence ne s'explique que par le fait que, compagnon de Louise Michel, il l'avait accompagnée dans ses tournées et s'était établi après sa mort dans le Midi. Dès 1905, il parcourt la région, multipliant les confé-


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rences, soit de pure doctrine (« Propagande par le fait », « Athéisme », en 1906 à La Seyne), soit de morale libertaire (« Contre l'alcoolisme », 1912, Draguignan), soit enfin d'actualité politique (« Apologie de la Révolution russe », 1905). On dénombre ainsi, de 1904 à 1919, 13 conférences de Marestan et 18 de Girault, dont le dynamisme a pris la succession des Fouque, Nahon et Riemer, et assure la vitalité des groupes organisateurs.

Parmi ces groupes, deux nous sont connus : celui de Toulon, avec Busquère, mais aussi Cosmao, Lauvergnat, est très préoccupé par les problèmes d'organisation (il déplorera en 1908 l'absence de relations suivies avec les groupes voisins), chose rare chez les anarchistes. Celui de La Seyne reste dirigé par Chandre, Pons et Bayle, ouvriers de l'Arsenal résidant dans cette ville.

Le troisième, par contre, est nouveau : c'est celui de l'Est du Var, formé par la réunion autour de l'anarchiste Prouvost, à Saint-Raphaël, de Dol, Pascal et Gollomb. Cas très particulier que celui de Léon Prouvost, le « philanthrope libertaire » : né à Roubaix le 28 septembre 1856, fils de Félix Prouvost, marié et père de famille, il s'établit dans le Var en 1906. Dès lors il. va _faire, de Saint-Raphaël un centre de propagande, à l'échelle locale, nationale et internationale, comme le montrent les faits suivants : séjour de Jean Grave en 1910, correspondance volumineuse (et surveillée) avec les « anarchistes communistes malthusiens » du monde entier (D. Nieuwenhuis, Ferrer, Dolcino, Stackelberg). Son rôle véritable est difficile à apprécier mais semble avoir eu une certaine consistance : profitant du passage de ses hôtes, il organise des conférences : Lorulot, son ami intime, fera ainsi des exposés en 1906 (La Seyne, Saint-Raphaël) et 1911 (Toulon). Surtout, il met sur pied un groupe : « L'Union de défense sociale du Var et des Alpes-Maritimes », en 1912, dans le but de diffuser la propagande « malthusienne, antimilitariste, antipatriotique ». Dans le Var, l'organisation avait des membres peu nombreux mais actifs (Dol, ouvrier boulanger, à Fréjus ; Pascal, ouvrier typographe, à Draguignan ; Collomb, adjoint au maire de Draguignan ; Just et Vidal, médecins), et Prouvost cherchait sans cesse à eh étendre le rayonnement par des contacts à Brignoles et Ginasservis.- En véritable libertaire, Prouvost agissait seul, avec ses propres moyens, qui étaient considérables, vu sa condition sociale de rentier aisé.

La guerre de 1914 devait atteindre profondément son moral : il s'obstina d'abord dans l'expression de ses idées, ce qui lui valut en 1915 une condamnation à un an de prison pour excitation de militaires à la désobéissance. En 1917-1918, la Révolution russe parut lui donner quelque espérance : il s'intéressera à la vie de Lénine et l'on trouvera dans ses papiers la « lettre aux ouvriers américains d'août 1918 ». De plus en plus aigri, « n'ayant plus l'affection des siens et se sentant abandonné », il se suicide le 12 août 1921.

Son groupe s'était dissout avec la guerre, mais on retrouvera quelques-uns de ses membres, en 1919, à la tête de l'agitation révolutionnaire et, plus tard, aux postes importants de la Fédération varoise du Parti communiste français. Par ce groupe original de l'Est varois, s'était d'ailleurs effectuée la fusion entre doctrine anarchiste classique et antimilitarisme pacifiste.


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4. L'ANARCHISME ANTIMILITARISTE.

Le 15 novembre 1904, à la Bourse du Travail; 400 personnes assistaient, sous la présidence de Riemer, Nâhon, Busquère et Marestan, à une réunion où prenaient la parole E. Vigo (Aimereyda) et Francis Jourdain. Tout l'anarchisme local, jeunes et anciens mêlés, assistaient ainsi aux débuts dans le Var de la campagne antimilitariste, qui devait désormais se confondre avec le mouvement anarchiste et devenir la principale cause de sa renaissance.

L'ampleur du programme exposé, joint au talent des orateurs, provoquait une centaine d'adhésions à la sortie de la salle : le groupe antimilitariste toulonnais était né, et il Tétait, la composition du Bureau le montre, sous les auspices du groupe anarchiste, et de lui seul. Même si, par la suite, des socialistes ou des isolés rejoignirent le mouvement, celui-ci resta toujours marqué par ses origines, et les anarchistes en conservèrent jusqu'au bout la direction.

C'est peut-être ce qui explique les vicissitudes de l'organisation, car les anarchistes n'étaient pas très experts en la matière. Assez vite, la centaine d'adhérents se structura, ne serait-ce que de façon rudimentaire. Sur les trois arrondissements du Var, celui de Toulon concentra vite tout le dynamisme, avec trois sections : Hyères, La Seyne, et surtout Toulon, la plus active malgré des débuts difficiles. Pour atteindre les buts fixés en 1904, divers moyens avaient été avancés : révolte armée, droit à la désertion. Par la force des choses— et la vertu de la répression -— ni l'un ni l'autre ne furent employés. C'est qu'avant d'en venir à ces extrémités, il fallait convaincre moralement les gens du bien-fondé des buts poursuivis, et l'on était ramené au problème de la propagande, que les anarchistes connaissaient bien. Toutefois, comme les gens à convaincre étaient ici des militaires, appelés du contingent, et comme ils n'assistaient pas aux conférences (moyen habituel de la propagande anarchiste) par crainte des punitions éventuelles, de nouvelles formes furent élaborées :

— distribution de brochures aux portes des casernes ou en ville, aux heures de sortie et de rentrée de la troupe ;

— pose de papillons porteurs de slogans lapidaires sur les murs extérieurs des casernes ;

— jet de tracts, la nuit, dans la cour des casernes.

A côté de ces nouveaux moyens, on utilisait parallèlement, à l'usage des civils cette fois, la conférence, au cours de laquelle les lieux communs de l'antimilitârisme étaient répétés avec obstination. Sur le plan local, lès comptes rendus précis de ces conférences nous permettent de dégager trois thèmes :

En premier lieu, l'armée est critiquée parce qu'elle est utilisée pour briser les grèves ;

En second lieu, elle est critiquée comme étant malfaisante en ellemême à causé d'une discipline jugée abrutissante et tout spécialement hostile au militant ouvrier (bagnes militaires et bataillons disciplinaires) ;

En troisième lieu, enfin, elle est critiquée parce que responsable des guerres, en vertu de l'axiome très simple qui veut qu'une armée soit par définition destinée à servir, donc à faire la guerre. Le courant antimili-


48 J. MASSE

tariste rejoint ici le courant pacifiste, courant déjà ancien dans le mouvement ouvrier local, mais resté jusque-là au second plan. Après 1904, au contraire, toute une série d'exposés développe ce thème, dont l'actualité augmente avec l'aggravation de la tension internationale. Cette tendance pacifiste constitue ainsi la troisième composante de l'antimilitarisme local.

Son influence réelle est difficile à apprécier. Les idées développées rencontraient certes des échos, et il y eut des manifestations visibles de leur audience : des officiers furent insultés dans la rue en 1906. Mais les résultats directs (sur les soldats) furent à peu près nuls. Quant aux résultats indirects (sur l'opinion civile), ils furent plus nets : il y eut régulièrement des manifestations de conscrits lors des incorporations à partir de 1910, et d'autres incidents révélèrent de temps à autre la sensibilité de l'opinion :

A Carqueiranne, quatre jeunes ouvriers du Mourillon (quartier de Toulon), qui venaient de fêter leur libération et discutaient sur la loi de trois ans, s'excitent jusqu'à crier : « A bas l'armée ! » au moment où défilaient devant eux les vétérans de 1870-1871. Tous les quatre étaient ouvriers à l'Arsenal, tous les quatre à l'Atelier de Chaudronnerie.

On peut assurer, sans crainte de se tromper, que le syndicat de l'Arsenal était, dans la majorité de ses militants, gagné par l'antimilitarisme en 1905-1910. Plus largement même, l'opinion varoise dans son ensemble avait été sensibilisée par la propagande anarchiste.

Cependant, et quelle que soit l'importance des manifestations évoquées, Cet antimilitarisme devait rester superficiel. La meilleure preuve en est l'attitude des populations en août 1914 : du côté des mobilisables, aucune désertion exceptionnelle ; du côté des militants antimilitaristes, aucun des moyens préconisés ne fut employé. C'est dire que la propagande n'avait nullement pénétré en profondeur.

On aurait pu s'en douter à Toulon même, ville militaire par excellence, où jamais rien n'avait été tenté, nous l'avons vu, contre les installations, où jamais aucun travailleur de l'Arsenal maritime n'avait abandonné, son emploi par scrupule moral pacifiste. C'est pourquoi, quand la guerre éclata, ils ne « se croisèrent pas les bras », ils restèrent inactifs et muets. Peut-être aussi parce que leurs organisations nationales les laissèrent sans instruction ? Peut-être aussi parce que frappés de stupeur devant la matérialisation de l'événement si longtemps redouté ? (5).

Ils ne commencèrent à réagir, pour certains d'entre eux, que lorsque les hostilités se prolongèrent de façon inattendue, L'antimilitarisme pacifiste prit alors la forme de ce que les documents appellent le défaitisme. Et l'on retrouve justement, parmi ces défaitistes, les principaux militants anarchistes d'avant la guerre. C'est en mai 1916 que les premiers faits se produisent : Chandre et Bertrand répandent des brochures éditées par le Libertaire (« Notre attitude », appel aux mobilisés pour déposer les armes et réclamer une paix immédiate). Malgré le peu d'audience

(5) Pour plus de détails sur le problème de l'antimilitarisme, voir : « Aperçus sur l'antimilitarisme ouvrier dans le département du Var avant 19l4 », dans * Mélanges Fugier », Cahiers d'Histoire, Lyon, 1968.


LES ANARCHISTES VARQIS 49

décelable de ces actions, l'autorité passe aux actes : perquisition et arrestations se succèdent les 8 et 10 décembre 1916, suivies d'inculpations en ce qui concerne Chandre, Bertrand, Menei et Farsac. Les accusations portées (propagande défaitiste) étaient si peu fondées que-le Premier Tribunal maritime prononça le non-lieu, le 15 février 1917. Cependant, la direction de l'Arsenal profita de l'occasion pour se débarrasser d'éléments jugés depuis longtemps indésirables : les quatre acquittés furent exclus, et on leur adjoignit en même temps Nicolini, Flandrin et Raimondi, autres adhérents de la Jeunesse libre, qui avaient été appelés à témoigner à décharge au procès. L'émotion fut grande dans les milieux syndicaux, car le renvoi d'ouvriers mobilisés entraînait ipso facto l'affectation à une unité combattante (6) : cette décision coupa court à la campagne défaitiste, dont il ne fut pratiquement plus question jusqu'à l'armistice.

Mais cette décision peut avoir été aussi le point de départ d'un mouvement de réflexion en profondeur, en ce début dé 1917 où se conjuguent deux événements d'importance inégale : les premières informations sur la Révolution russe — et les renvois de militants anarchistes. D'un côté, l'inanité d'une certaine forme de-propagande purement verbale et les dures sanctions qu'elle entraîne quand même ; de l'autre, l'exemple d'une forme d'action nouvelle, donné par ceux que l'on connaîtra bientôt sous le nom de bolcheviks. Ceux des anarchistes varois qui méditaient ces questions, sur place ou au front, ne tardèrent pas a vouloir connaître de plus près la Révolution russe, puis soviétique. Ce fut le début du ralliement de nombre d'entre eux au communisme naissant en France. Aux lendemains de l'armistice, Bertrand et Chandre sont en instance de démobilisation ; Flandrin, déjà démobilisé, est de retour à Toulon où il vit de petits métiers. Tous

« ...commencent à relever la tête et pensent que l'heure de la revanche a sonné.. »

Tous demandent leur réintégration dans l'Arsenal et ne tarderont pas à l'obtenir. Ils entreront alors en force au syndicat, où ils avaient conservé de nombreux amis, tels Nicolini et Collin. S'appuyant sur la masse des mécontents de l'immédiat après-guerre, ils en obtiendront la direction, éliminant les modérés. En 1921 et 1922, quand sonnera l'heure du choix, ils rejoindront les révolutionnaires dé la C.G.T.U.

Anarchisme et communisme confluaient ainsi l'un avec l'autre, ou plutôt l'anarchisme se muait en communisme. Cette métamorphose seraitelle durable et combien de temps durerait-elle? Tel était le problème posé désormais.

(6) Le risque était majeur : Farsac fut tué au front le 8 juin 1917 (Archives du Port, de Toulon, Registre matricule des ouvriers de Direction des Constructions, volume 44, 3e série).



Essais

Karl Marx, la Première Internationale et la Statistique

par Ladislas MYSYROWICZ.

L'établissement d'une statistique ouvrière a été inscrite dans le programme de la Première; Internationale dès sa fondation et elle y a figuré jusqu'à sa dissolution complète. Il n'est guère de congrès de l'Association Internationale dés Travailleurs qui n'ait mis cette question à son ordre dû jour. Et pourtant cette question n'a reçu pour ainsi dire aucune attention de la part des historiens du mouvement ouvrier. C'est qu'elle est restée plutôt une grande velléité. Nous avons cependant été frappés par cette contradiction de l'Internationale : d'une part, importance stupéfiante accordée à ce point du programme et, d'autre part, absence non moins étonnante de résultats concrets. Voulant élucider cette contradiction mineure, nous nous sommes aperçus qu'elle reçouvrait des problèmes assez substantiels, les uns d'ordre idéologique, les autres liés à l'histoire interne du mouvement ouvrier. C'est cette relation que nous avons cherché à établir et à analyser dans le cadre historique de la Première Internationale, en respectant autant que possible l'imbrication de ces deux aspects, et en montrant aussi la prolifération d'idées autour de ce projet manqué.

I. - AFFINITÉS ENTRE LA STATISTIQUE ET L'INTERNATIONALE.

A partir de 1853, se tiennent régulièrement des congrès internationaux de statistique. Ils sont soutenus par un léger appareil : sections locales groupées en fédérations nationales, elles-mêmes coordonnées par un bureau central chargé de la correspondance, de la centralisation des données, de la préparation des congrès biennaux, et d'autres tâches administratives du même ordre. Le thème internationaliste, naturellement inhérent à la rhétorique de l'Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.), est aussi un des poncifs de la prédication statistique. L'internationalité de l'activité statistique est maintes fois proclamée :

La statistique [...] aura pour résultat de resserrer davantage encore les liens qui rattachent les nations les unes aux autres, et de fortifier partout ces sentiments de fraternité et de paix qui protègent aujourd'hui l'humanité contre le retour de folles rivalités nationales (très bien ! très


02 L. MYSYROWICZ

bien !) (Discours du ministre helge Piercot à l'inauguration du congrès de 1853) (1).

Les données isolées d'une Commune, d'une Province et même d'un Etat séparé, quelque important qu'il soit, ne peuvent suffire au hut élevé de la science statistique. La science est universelle, elle tend à embrasser l'humanité. La statistique, elle aussi, a, pour cela, besoin de réunir, de coordonner, de comparer les faits partiellement observés, avec unité de forme et identité de conception. {...] L'oeuvre principale du congrès, indiquée par son être d'Internationale, et mise en évidence par ses études, consiste principalement à trouver et à fixer cette unité de formes et de conception (Discours du ministre italien Pioda à l'inauguration du congrès de 1867) (2).

Ces deux citations n'ont pas été arbitrairement isolées par nous de leur contexte. Elles ont été retenues par les comptes rendus succincts de ces deux congrès parus dans des revues spécialisées. On peut en avancer d'autres. « Un des plus grands attraits de (notre) science, c'est son caractère international », affirmait, en 1867, dans son discours annuel, le président de la Statistical Society (Londres) (3). « Le langage de la statistique est un langage universel. [...] La science statistique, au sens large, est la plus élevée de toutes les sciences, car, plus que toute autre, elle forme un trait d'Union international », était-il proclamé à l'occasion d'un anniversaire de l'American Statistical Association (4).

Evidemment, ces convergences doivent être situées dans un cadre large. L'es congrès de l'Association internationale des travailleurs, les congrès internationaux de statistique, les congrès de droit international, ceux de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, de l'Association internationale pour le. progrès des sciences morales, etc., baignaient dans un même climat, caractéristique de ce troisième quart de siècle.

La statistique, langage universel transgressant les frontières des idiomes nationaux, ne pouvait manquer d'intéresser l'A.I.T., elle-même très préoccupée à l'origine par le problème de la communication entre travailleurs et peuples par delà les barrières linguistiques et géographiques. C'est dans cet esprit qu'elle prit position en faveur de la pose du premier câble transatlantique : « -événement trop important pour_ que l'Association internationale puisse le passer sous silence » (5) ; de l'abaissement des tarifs postaux : qui « faciliterait grandement les efforts de l'Association pour mettre en relations fraternelles les travailleurs du monde entier » (6) ; de la simplification de l'orthographe : « considérant qu'une simplification de l'écriture, qui rendrait la lecture et l'écriture accessibles à tous, est une question du plus haut intérêt pour les classes

(1) Journal des Economistes, 15 octobre 1853, p. 82.

(2) Journal de Statistique Suisse (J.S.S.), 1868, p. 89.

(3) Journal of Statistics, 1867, p. 360. Cf. également, 1865, p. 501.

(4) Memoirs io commemorate the 75th anniversary of the American Statistical Association, collected and edited bv John Koren, New-York, Macmillan, 1918, 773 p. (p. 48).

(5) The General Council of the Ist International, Minutes, vol. 1, p. 217.

(6) Minutes, I, 227 ; II note 168 ; II p. 220 ; égal. II pp. 30-31, 137, 155, 156, 292.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 53

travailleuses » (7) ; et surtout en faveur d'une langue universelle : « le congrès est d'avis qu'une langue universelle et une réforme de l'orthographe seraient un bienfait général et contribueraient puissamment à l'unité des peuples et à la fraternité des nations » (8).

A cet égard, les attributs de la statistique sont remarquables, étant un logos universel, naturellement scientifique et de surcroît — selon les définitions courantes vers 1865 ■— social (9-10). La statistique d'alors se confond jusqu'à un certain point avec la sociologie naissante, et entretient en outre des rapports organiques avec le socialisme scientifique. D'une part, l'un dès sujets de prédilection de la statistique du xixe siècle est la question sociale, la « situation des classes défavorisées » ; d'autre part, le concept de la classe est fondamental à cette discipline (11).

IL-L'ENQUÊTE STATISTIQUE DANS LE PROGRAMME DE L'A.I.T.

Une « grande enquête sur l'état social des classes travailleuses » (12) a été inscrite dès l'origine de l'Association internationale dans ses statuts. Le Journal des Economistes avait estimé alors que c'était presque la « seule chose » dans le programme initial du mouvement qui parût « avoir quelque chance de succès », le reste n'étant à ses yeux qu'utopie plus ou moins subversive (13).

L'enquête figurait, en effet, dans l'avant-projet de constitution pour l'A.I.T. présenté en octobre 1864 par le « major » Luigi Wolff :

(7) La première internationale, Recueil de documents publié sous la direction de Jacques FREYMOND (dorénavant : FREYMOND), Genève, Droz, 1962, vol. I, pp. 138-142 ; 224-231.

(8) FREYMOND, I, 242 ; également : Compte rendu du VIIe Congrès général, Verviers, 1875, p. 4 et pp. 168-175. On sait que Weitling aussi bien que Proudhou étaient partisans d'une langue universelle ; de même, les « esperantistes » ont eu au début une idéologie teintée de socialisme.

(9) Le succès du mode de démonstration statistique à partir de la seconde moitié du xix° s. est un phénomène de civilisation. La Revue universelle notait en 1878 (n° 63, p. 534) : « Le public d'aujourd'hui a une foi aveugle aux chiffres. Les arrêts de la statistique sont pour lui sans appel »... « Cette science toute moderne... »

(10) « La statistique proprement dite a pour but de recueillir et de grouper méthodiquement lés faits sociaux susceptibles d'être exprimés numériquement », Larousse, Dictionnaire universel du xix 6 siècle, vol. 14, art. « statistique », p. 1066 (1875). Egalement A.E. CHERBULIEZ, prof, d'économie pol. et de stat. à l'Ecole polytechnique fédérale, Cours élémentaire de statistique, cli. 1, définition : « La statistique est la science des faits sociaux, en tant que ces faits sont des quantités pouvant s'exprimer par des nombres et, en tant qu'ils concourent à produire la connaissance d'une société, soit dans son ensemble, soit dans quelques-unes de ses manifestations. » En sont exclus « tous les faits qui ne jettent aucune lumière sur l'état d'une société, lors même qu'ils ont le double caractère de faits sociaux et de faits numériques ». (J.S.S.,. n° 1, 1865, p. 5). Dans une note, la rédaction du J.S.S. trouvait cette définition trop limitative : les faits devaient être sociaux, mais pas forcément quantifiables (note p. 6).

(11) Cf. Hilde RIGAUDIAS-WÉISS, Les enquêtes ouvrières en France entre 1830 et 1849, Paris, Àlcan, 1936. G.R. PORTÉE, Statistical enquiries into the social condition of the working classes, 1838.

(12) FREYMOND, I, p. 21.

(13) J. DES E., nov. 1865, chronique économique, p. 332.


54 L. MYSYROWICZ

...considérant qu'avant toute chose il importe que la classe ouvrière fasse connaître au gouvernement d'une manière légale sa condition, ses désirs et ses besoins, et qu'une telle connaissance ne peut être produite que par une enquête générale à entreprendre dans chaque localité, d'une manière uniforme, et qu'une telle enquête ne peut être faite que par une autorité centrale... (14).

Si on remonte à la préhistoire du mouvement, on rencontre encore ce projet : en tant que pratique plus ou moins spontanée, à l'Exposition universelle de Londres (1862), qui a fait germer l'idée d'une association internationale des travailleurs. Un des membres fondateurs du mouvement, E. Fribourg, relate ainsi l'origine première de l'A.I.T. :

(Pendant l'Exposition,) les ouvriers délégués par les différentes nations du monde civilisé se rencontrèrent sur le terrain de la production et de l'observation. Questions de main-d'oeuvre, de bonne fabrication, d'apprentissage, de durée du travail quotidien, des grèves mêmes, bien d'autres questions encore, devaient être soulevées [...]. Une rapide enquête révéla que l'ouvrier anglais, mieux rétribué quoique travaillant moins d'heures par jour que l'ouvrier français, produisait cependant à un taux moins élevé, et que les entrepreneurs de la Grande-Bretagne devaient pouvoir prochainement porter atteinte à; nos débouchés extérieurs (15).

En 1836 déjà, lorsque Lovett et ses amis fondèrent l'Association des Travailleurs de Londres (London Working Men's Association), ils se donnèrent pour tâche de « recueillir toutes espèces de renseignements relatifs aux intérêts des classes travailleuses en particulier, et de la société en général, spécialement des statistiques sur les salaires, le genre de vie et la condition des travailleurs, ainsi que sur toutes les causes qui influent principalement sur la situation présente » (16).

On sait que Karl Marx se saisit in extremis du projet « mazzinien » de Luigi Wolff, et que, sous couleur d'en améliorer la forme, il le remania entièrement, réussissant ainsi à faire adopter une constitution plus conforme à ses propres vues (17).

Dans les statuts récrits par Karl Marx sur la base que nous venons d'indiquer, l'idée de l'enquêté statistique était exprimée (article VI des statuts provisoires, devenu article V dans les statuts généraux et redevenu article VI dans les éditions revisées ultérieures) comme suit (18) :

Le Conseil général fonctionnera comme agent international entre les différentes associations d'ouvriers, de telle sorte que les ouvriers de

(14) The founding of the First International, a documentarg record, Moscou, 1936, 96 p. (pp. 77-78).

(15) L'Association internationale des travailleurs, origines, Paris-LondresGenève-Lausanne-Bruxelles-Berne-Bâle. Notes et pièces à l'appui, par E.E. FRIBOURG, Paris, À. Chevalier, 1871, 212 p. (p. 6). Cf. également lettre de Paul Lanjalley à Gustave Jeanneret (Paris, 11 juin 1872), correspondance publiée par Marc VUILLEUMIBR, Le Mouvement social, n° 51, avril-juin 1965, p. 106.

(16) Cf. L, WOODWARD, The âge of reform, Oxford, 1962, p. 133.

(17) Marx à Engels, 4 nov. 1864 ; Engels à Mrs Wischnewetzky, 27 janv. 1887.

(18) On sait que la traduction de Longuet (1866) des statuts de l'A.I.T., tout comme la « traduction parisienne » (1864) diffèrent de l'original anglais. Nous avons souligné ici les expression omises dans les versions françaises. Pour la signification de cette divergence, voir à la page suivante.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 55

chaque pays soient constamment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays ; qu'une enquête sur l'état social soit faite simultanément et sous une direction commune, que les questions proposées par une société, et. dont la discussion est d'un intérêt général, soient examinées par toutes, et que, lorsqu'une idée pratique ou Une difficulté internationale réclameront l'action de l'Association, celle-ci puisse agir d'une manière uniforme. Lorsque cela lui semblera nécessaire, le Conseil prendra l'initiative de propositions à soumettre aux sociétés locales ou nationales. (Texte conforme à la version anglaise.)

Certains des matériaux sémantiques fournis par L.'Wolff se rétrouvent ici, mais on mesure aussi toute la transformation opérée. En particulier, a disparu la référence à la légalité, et ce côté « pétition aux autorités » qu'avait le projet d'enquêté « mazzinien » et, avant lui, le programme chartiste.

Karl Marx avait interprété les statuts présentés par L. Wolff comme une tentative déguisée d'instaurer la « dictature » de Mazzini sur le prolétariat européen. Notons cependant que, dans les statuts généraux de l'A.I.T. (version anglaise), comme dans le texte précité de L. Wolff, le Conseil central de l'organisation tire son autorité de son rôle de promoteur de l'enquête statistique : un embryon d'exécutif est mis eh place pour diriger une enquête qui ne sera pas anarchique, mais générale et uniforme.

Or dans les éditions originales françaises des statuts (déclarées non authentiques, au sens juridique du terme, par le Conseil général lors de la scission ayec les « antiautoritaires »), les termes qui fondent l'autorité du Conseil, en vue.de l'enquête, sont omis. Le texte français, auquel se référeront constamment les « jurassiens » et leurs amis, ne parle ni d'agence internationale ni de direction commune en vue de l'enquête sociale ou de quoi que ce soit.

La question a son importance : en dehors de l'argument de la nécessité pratique d'avoir une direction, et abstraction faite de la praxis du mouvement qui a progressivement instauré un pouvoir central, la lettre des statuts de l'A.I.T. ne confie explicitement de pouvoirs à une autorité centrale qu'en vue de l'enquête statistique, et cela dans l'édition anglaise seulement, James Guillaume, le leader de la scission « jurassienne », n'a pas manqué de relever dans ses Souvenirs que :

Le texte anglais (des statuts) dit : « under a common direction » (sous une direction commune) ; le texte français dit (et Longuet a suivi ici la traduction parisienne) : « dans un même esprit » ; il y a là une nuance très sensible et très caractéristique : on voit déjà la tendance centraliste — qui veut « diriger » — et la tendance fédéraliste — qui pensé que l'identité des besoins produira spontanément « un même esprit » — s'opposer l'une à l'autre (19).

III. LE CONGRÈS DE GENÈVE.

L'idée de l'enquête statistique resurgit dans un autre document constitutif de l'A.I.T. : le Rapport du Conseil général pour le premier congrès de l'Internationale (Genève, 1866), lequel rapport— rédigé par

(19) James GUILLAUME, L'Internationale, Documents et souvenirs, I, p. 17.


56 L. MYSYROWICZ

Marx à la demande du Conseil général — fit dès lors partie de la Charte de l'Association. Il en est question à l'article 2 et, de ce fait, l'enquête statistique fut à Genève la première question d'ordre non administratif à être débattue par les congressistes (20). Le représentant du Conseil général, Eugène Dupont, indiqua clairement à l'assemblée que cette place n'était pas fortuite :

J'appelle l'attention du congrès sur la statistique proposée par le Conseil central. C'est une des premières et des plus importantes questions que nous ayons à résoudre, car c'est elle seule qui fournira les données positives sur la situation respective des classes ouvrières de tous les pays ; alors seulement nous pourrons agir en connaissance de cause, car nous connaîtrons les éléments de la lutte sociale (21).

On nous pardonnera de reproduire in extenso l'article 2 du rapport du Conseil général ; l'analyse du texte s'en trouvera facilitée :

2) Combinaison internationale des efforts, par le moyen de l'Association pour la lutte du travail contre le capital.

a) D'un point de vue général, cette question embrasse toute l'activité de l'Association internationale, dont le but est de combiner, de généraliser

généraliser de donner de l'uniformité aux efforts encore désunis, accomplis dans les différentes contrées pour l'émancipation de la classe ouvrière.

b) Une des principales fonctions de l'Association, fonction remplie déjà avec un grand succès dans différentes circonstances, est de contrecarrer les intrigues des capitalistes, toujours prêts, dans les cas de grèves et de fermetures d'ateliers (lock-out) à user des ouvriers étrangers comme instrument pour étouffer les justes plaintes des travailleurs indigènes. C'est un des grands buts de l'Association de développer chez les ouvriers des différents pays non seulement le sentiment mais le fait de leur fraternité et de les unir pour former l'armée de l'émancipation.

c) Nous proposons à l'adoption du Congrès, comme une « grande combinaison internationale d'efforts », une statistique des conditions des classes ouvrières de toutes les contrées faite par les ouvriers eux-mêmes. Evidemment, pour agir avec quelque chance de succès, on doit connaître les matériaux sur lesquels on veut agir. En même temps, les travailleurs, en prenant l'initiative d'un si grand ouvrage, montreront qu'ils sont capables de tenir leurs destinées entre leurs mains. C'est pourquoi nous proposons :

Que dans chaque localité où il existe des branches de notre Association, le travail doit être commencé immédiatement et les faits doivent être rassemblés sur les différents sujets spécifiés dans le sommaire ci-joint ;

Que le Congrès appelle tous les ouvriers de l'Europe et d'Amérique à collaborer, en ramassant les éléments de cette statistique sur la classe ouvrière ;

Que les rapports et les faits soient envoyés au Conseil central ;

Que le Conseil central les condense en un rapport et le fasse suivre d'un appendice contenant les faits ;

Que ce rapport et cet appendice soient prêts pour le prochain congrès, et qu'après en avoir reçu la sanction il soit publié aux frais de l'Association.

(20) FREYMOND, I, p. 29.

(21) FREYMOND, I, p. 43.


LA PREMIERE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 57

Sommaire général de l'enquête (il peut être étendu suivant les besoins de chaque localité). 1° Industrie, son nom. 2° Age et sexe des ouvriers. 3° Nombre des employés. 4° Salaires et gages :

a) apprentis ;

b) salaires à la journée ou à la pièce ; taux des payements par les

sous-entrepreneurs ; salaire moyen pour la semaine ou l'année, etc. 5° a) heures de travail dans les manufactures ;

b) heures de travail chez les petits patrons et du travail domestique ;

c) travail de jour ou de nuit. 6° Heures de repas et traitement.

7° Description de l'atelier ; encombrement et ventilation insuffisante; privation de lumière ; emploi du gaz; condition de propreté, etc.

8° Nature de l'occupation.

9° Effet du travail sur l'état sanitaire. 10° Condition morale ; éducation.

11° Description de l'industrie ; si l'industrie change avec les saisons ou si elle se distribue avec plus ou moins d'uniformité pendant toute l'année ; s'il y a de grandes fluctuations de prospérité ou de stagnation ; si elle est exposée à la concurrence étrangère ; si elle produit généralement pour le marché intérieur ou pour le marché étranger, etc. (22).

Cet article, à première vue, semble d'une grande limpidité, mais, lorsqu'on le scrute attentivement, il révèle certaines ambiguïtés.

Le paragraphe (a) peut très bien passer pour un considérant de portée très générale; le second paragraphe (b) pour un exposé assez précis des motifs (« contrecarrer les intrigues des capitalistes pour les cas de grèves et de lock-out »), la proposition (transformée en résolution par le vote) est exprimée à la lettre c et dans l'annexe.

Cette interprétation correspond parfaitement à la genèse du projet et, pour autant que l'on puisse l'établir d'après les comptes rendus succincts des débats, c'est ainsi que les délégués ont compris ce texte. Ils semblent avoir ignoré le premier paragraphe (entendu comme une vague pétition de principe) et lié étroitement le troisième au second. La proposition stricto sensu serait un projet d'enquête, dont la raison d'être est la grève, la lutte sociale et l'offre et la demande sur le marché du travail.

[...] ...Puisque les capitalistes, grâce aux moyens fournis par l'industrie, ont tant de puissance pour pressurer l'ouvrier, celui-ci n'a qu'un moyen de secouer le joug, c'est l'entente de tous les travailleurs de tous les pays pour déclarer une lutte à mort à la race des capitalistes. Pour établir cette lutte, il faut que chaque section de l'Association internationale devienne un bureau de renseignements où chaque ouvrier puisse trouver des données positives sur l'état de la classe ouvrière du pays où il veut aller. Dans ce but, le citoyen Lawrence fait la proposition suivante :

Que les différentes sections de cette Association entrent en communication avec les sociétés ouvrières ou les travailleurs individuels là où

(22) FREYMOND, I, pp. 29-31.


58 L. MYSYROWICZ

il n'existe pas de société, qu'elles fassent un rapport sur l'état économique et politique de la classe ouvrière et le communiquent aux autres sections (23) [...].

Le citoyen Dupont (Londres) dit que l'on doit considérer la proposition de Lawrence comme non avenue, car le Conseil général a prévu le cas en proposant une statistique devant fournir toute espèce de détails sur la position de la classe ouvrière. Cette statistique est impérieusement réclamée, ajbute-t-il, car la position de l'ouvrier en présence du patron est des plus précaires. [...] Vous le voyez, tout est tourné contre l'ouvrier qui, en présence du capitaliste, est livré sans défense. Il faut au moins que par cette statistique, nous lui fassions connaître le terrain sur lequel il marche (24).

Dupont justifia concrètement la nécessité dé la statistique par les disparités de salaires existant dans une même entreprise. Un autre délégué évoqua ensuite, toujours à ce propos, le problème de la disparité entre salaires continentaux et britanniques, avec les conséquences qui en découlaient pour la lutte sociale. Un troisième orateur développa les mêmes considérations et recommanda une coordination des grèves, vu que le patronat pouvait les déjouer soit en important une main-d'oeuvre de remplacement (ouvriers étrangers), soit en transférant ses commandes sur les places étrangères (25). Un autre membre de la délégation anglaise parla dans le même sens, et y ajouta ce commentaire :

[...] ...Vous le voyez, pour mener à bonne fin la lutte que le travail a entreprise contre le capital, il faut qu'une publicité immense soit mise au service des classes ouvrières.Et pour éviter l'importation des ouvriers d'un pays à l'autre, il faut arriver à établir un salaire à peu près uniforme, et on n'y parviendra qu'en aidant toutes les manifestations tendant à élever les salaires et à diminuer les heures de travail. (26).

Les délégués plaidèrent la nécessité d'établir une statistique du travail en se référant surtout aux grèves (27). Les membres de la délégation anglaise — au niveau de vie plus élevé — insistèrent tout particulièrement là-dessus. Ils avaient, plus que les autres, des raisons de craindre l'importation d'une main-d'oeuvre étrangère acceptant, souvent par ignorance, de se laisser embaucher à un tarif inférieur, à celui pratiqué en Grande-Bretagne. Dans les cas de grèves, il était vital pour eux de détourner de la place en lutte le flux des travailleurs migrants. Ils avaient en outre parfaitement compris que la publicité des salaires était la condition préalable à toute revendication collective. L'établissement d'une statistique portant sur les gains et les conditions de travail n'est-elle pas, aujourd'hui encore, la forme la plus élémentaire de la coalition au sein d'une société où la division du travail est très poussée ? Ils attendaient donc de la statistique des résultats pratiques : un alignement général des

(23) FREYMOND, I, pp. 43-6 ; p. 77. (Rappelons que les délégués ne dispo: saient pas de texte écrit).

(24) FREYMOND, I, p. 43.

(25) Ibid.

(26) FREYMOND, I, p. 45.

(27) FREYMOND, p. 71 ; Le Journal of Statistics reproduisit un compte rendu du Manchester Guardian (16 nov. 1866) sur le Congrès, avec ce titre : « International union for strikes », déc. 1866 (p. 629).


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 59

salaires, des renseignements sur les placés en grèves et sur les conditions de vie et de travail à l'étranger, etc..

Peut-être trouvaient-ils que la formulation du Conseil général (en fait : celle de Marx) manquait de netteté. Cela expliquerait l'intervention du citoyen Lawrence, citée plus haut. Et cela paraît corroboré par la proposition suivante de J.P. Becker, faite à la suite des explications que nous venons d'analyser :

Que les sociétés ouvrières dans toutes les parties du monde soient engagées à entrer en communication les unes avec les autres au moyen du Conseil général, qu'elles s'instruisent réciproquement sur le montant des salaires, des heures de travail, du mode de louer le travail, etc. De cette manière, on pourra parvenir à égaliser les salaires dans les différents pays. Comme la question des salaires n'est pas nationale mais internationale, nous engageons les ouvriers des différents pays à assister autant que possible par l'intermédiaire du Conseil central dans leur lutte journalière contre le capital ; et, par ce moyen, ils empêcheront les patrons de faire venir des ouvriers étrangers pendant une lutte sociale des ouvriers indigènes (28).

Cette résolution adoptée à la quasi unanimité (8 opposants non identifiés) était-elle moins redondante que la proposition de Lawrence? Ne faisait-elle pas double emploi avec celle de Marx, bien qu'elle explicitât une idée que celui-ci avait laissée dans l'ombre : l'égalisation dés salaires, qui pouvait entrer en conflit avec son objectif ultime— l'abolition du salariat (de même Marx, au nom de l'abolition des classes, s'opposera au mot d'ordre d'égalisation des classés) ?

La proposition de Becker semble, de plus, avoir été à l'origine de deux amendements aux Statuts et Règlements de l'A.I.T. votés à Genève : l'un, prévoyant la publication par le Conseil central d'unbulletin pour « porter cette statistique à la connaissance des sections » ; l'autre, précisant que « chaque membre de l'Association internationale, en changeant de pays », aura automatiquement droit « aux renseignements relatifs à sa profession dans la localité où il se rend » (29).

Nous verrons plus loin les complications amenées par ces amendements.

Quelle que soit l'interprétation donnée à l'article 2 du rapport (voir plus loin), le caractère prolétarien de l'enquête de Marx est frappant (30). Les questions posées se rapportent toutes à la condition morale et matérielle des travailleurs de l'industrie.

Le contraste est frappant avec le passage homologue du Mémoire des délégués français au congrès de Genève :

(28) FREYMOND, I, p. 45 (cette résolution ne fut pas entérinée par le CG, qui ne la reproduisit dans aucune édition des résolutions des congrès annuels).

(29) Paragr. 2, art. 5 des Statuts originaux ; ibid. art 7, lettre a ; Règlement, art. 1, lettre a et articles 2 et 3, (Les résolutions concernant la publication d'un Bulletin ont été déposées par là délégation parisienne, dont Varlin faisait partie ; cf. E.E. FRIBOURG, op. cit., p. 89.)

(30) Toutes proportions gardées, le commentaire de Rubel sur l'enquête de 1880 peut déjà s'appliquer à celle de l'A.I.T. (RUBEL, Essai de biographie intellectuelle, Paris, 1957), p. 416 et ss. également, H. WEISS, Die Enquête ouvrière von Karl Marx (Zeitschrift fur Sozialforschung, 1936) où l'enquête de 1880 est étudiée mais dans une perspective trop limitée.


60 L. MYSYROWICZ

Etablir des statistiques exactes, complètes, de façon à éviter l'encombrement dans certaines professions, ce qui amène nécessairement la baisse des produits et conséquemment du salaire et la rareté des bras dans certains autres, ce qui cause une augmentation dans le prix des produits dans une proportion beaucoup plus élevée que celle obtenue par la main-d'oeuvre. Tels sont, à notre avis, les moyens de remédier à cet état de choses dont tous se plaignent et qui amène, en certains cas, des crises qu'il est impossible de conjurer dans l'état actuel des rapports du producteur-consommateur et du consommateur non producteur.

C'est pour arriver à la réalisation de cet ordre d'idées que s'est fondée l'Association internationale. (Conclusion du chap. V : CHOMAGE, GRÈVES) (3DLes

(3DLes documents sont parfaitement comparables. Tous les deux lient d'une certaine manière a) statistique et b) grèves, chômage, lockout... Tous deux évoquent la raison d'être de Ï'A.I.T. : lutte des classes pour le premier, coopération pour le second. Il est naturel que les différences idéologiques entre le texte de Marx et celui des proudhoniens se traduisent aussi sur le plan de la problématique sociale : les soucis et les intérêts matériels d'une petite bourgeoisie artisanale, à réflexes protectionnistes et corporatifs, se dévoilent dans l'enquête projetée. L'enquête servirait à régulariser l'offre et la demande du secteur artisanal dans ces trois facteurs : main-d'oeuvre, production et consommation.

Si la conception des proudhoniens n'a évidemment rien de commun avec celle de Marx, celle des trade-unionistes ne paraît pas coïncider parfaitement avec la sienne propre.

L'interprétation que nous avons proposée pour l'article 2 du rapport correspond bien aux antécédents du projet d'une statistique ouvrière, mais, à côté de cette interprétation première, on peut en avancer une autre correspondant davantage au devenir de l'A J.T. qu'à ses origines, et plus conforme à la pensée systématique du rédacteur (Marx) qu'aux idées de ceux qui l'ont ratifiée (sans d'ailleurs se livrer à aucune exégèse).

On peut considérer (et Marx considérait certainement) (32) que l'essentiel de l'article 2 réside dans le premier paragraphe (a), à comprendre comme une déclaration de principe, comme l'amorce d'un programme qui, à la limite, aurait même un sens très politique. C'est parce paragraphe (a) qu'une définition des buts de l'Association nouvellement créée est présentée pour ratification au Congrès. Le reste du texte ne fait que concrétiser, à un niveau moins élevé, et comme à titre d'exemple ou en tant que tâches immédiates à accomplir, ce qui est donné comme la tâche fondamentale du mouvement : l'union des travailleurs. Ce procédé de « dépassement », Marx l'a utilisé d'une manière plus évidente à propos de l'article 5 : TRAVAIL COOPÉRATIF. On connaît son scepticisme envers la « coopération », mais aussi la fascination que celle-ci exerçait sur une large fraction des travailleurs. Nul doute que le Conseil général ait voulu recommander ce mode d'émancipation sociale. Marx désamorça les thèses mutuellistes en reconnaissant la coopération et en la niant du même coup.

(31) FREYMOND, I, p. 101.

(32) Marx à Lafargue, 21 mars 1872.


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Dans un paragraphe (a), le « mouvement coopératif » est reconnu « comme une dés forces transformatrices de la société présente, basée sur l'antagonisme des classes ». Ce qui est déjà une négation intrinsèque. Tous les autres paragraphes (b - c - d - e) suivent ce « pattern ». C'est d'autant plus remarquable que le paragraphe (a) n'est pas le paragraphe n° 1. Il est précédé d'un chapeau minimisant ou dépassant tous les autres, et qui reprend partiellement les termes du paragraphe (a) de l'article 2 (statistique) :

Article 5. — Travail coopératif.

L'oeuvre de l'Association internationale est de combiner, de généraliser et de donner de l'uniformité aux mouvements spontanés des classes ouvrières, mais non de les diriger ou de leur imposer n'importe quel système doctrinaire. Par conséquent, le Congrès ne doit pas proclamer un système spécial de coopération, mais doit se limiter à renonciation de quelques principes généraux.

a) Nous reconnaissons le mouvement coopératif comme une des forces transformatrices de la société présente fondée sur l'antagonisme des classes.

b) Mais le mouvement coopératif [....] est impuissant à transformer par lui-même la société capitaliste [...], etc. (33).

La différence est qu'à propos de la statistique, les deux interprétations coexistent pacifiquement, tandis que, ci-dessus, la contradiction est plus violente.

En 1880, Marx rédigea encore un vaste plan d'enquête statistique à l'intention des socialistes français. Dans le préambule, cette tâche était, une nouvelle fois, définie comme « l'oeuvre première qui s'impose à la démocratie socialiste pour préparer la rénovation sociale » ; de même était réaffirmée la nécessité d'arriver ainsi à Une « connaissance exacte et positive des conditions dans lesquelles travaille et se meut la classe ouvrière », ceci dans un but de « réforme sociale » (34).

On retrouvé donc, dans le questionnaire de 1880 et dans son préambule, une partie des « schèmes » utilisés antérieurement par Marx dans la charte de Ï'A.I.T. Et si nous en avions ici la place, nous pourrions établir que Marx a collé au vocabulaire de ses commettants, qu'il a fait du point de vue sémantique un bout de chemin avec eux.

Nous nous contenterons d'une seule observation. Dans le Rapport de 1866 (art. 2), Marx fait preuve d'une entière confiance dans les forces du mouvement ouvrier ; dans le préambule à l'enquête de 1880, il évoque les « faibles moyens » du mouvement ouvrier, et fait directement appel, bien que dans un style de défi, à l'Etat. Cela, au prix d'une légère contradiction, puisque, dans le texte de 1880, il réclame du gouvernement une enquête officielle, impartiale et systématique, mais déclare simultanément que « seuls » les ouvriers peuvent « décrire en toute connaissance de cause les maux qu'ils endurent ».

En fait, Marx était loin de penser que les enquêtes sur la condition ouvrière dussent nécessairement être effectuées par les ouvriers eux(33)

eux(33) I, p. 33.

(34) K. MARX, OEuvres, éd. Pléiade, I, p. 1527 et ss.


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mêmes (35), il ne récusait aucunement la validité scientifique de certaines enquêtes gouvernementales. Il tenait même en très haute estime la statistique sociale anglaise. Dans la première Préface du Capital, il écrivait :

Comparée à la statistique anglaise, la statistique sociale de l'Allemagne et du reste du continent européen est réellement misérable. Malgré tout, elle soulève un coin du voile, assez pour laisser entrevoir une tête de Méduse. Nous serions effrayés de l'état de choses chez nous si nos gouvernements et nos parlements établissaient comme en Angleterre des commissions d'études périodiques sur la situation économique, [...] sur la santé publique, [...] sur l'exploitation des femmes et des enfants, sur les conditions de logement et de nourriture, etc. Persée se couvrait d'un nuage pour poursuivre les monstres ; nous, pour pouvoir nier l'existence des monstruosités, nous nous plongeons tout entiers dans le nuage, jusqu'aux yeux et aux oreilles (36).

Remarquons, en passant, qu'au moment où l'A.I.T. décidait d'entreprendre sa vaste enquête internationale sur la condition du travail, le Gouvernement de Sa Majesté se livrait à des investigations du même ordre par l'intermédiaire de ses missions diplomatiques à l'étranger, et que son exemple allait être suivi par le Gouvernement américain (37). .

Marx n'attachait certainement pas une grande importance pratique à l'enquête ouvrière. Il dut comprendre très vite (s'il ne le fit pas d'emblée) que les services publics gouvernementaux étaient infiniment

(35) Voir : Marx à Kugelmann, 30 riov. 1867.

(36) K. MARX, OEuvres, Pléiade, I, p. 549.

(37) Blue book, Correspondence mith lier Majesty's missions abroad, regarding industrial questions and tràdes unions, London, 1867 et ss. Il pourrait être très intéressant de dépouiller les matériaux premiers de cette enquête, effectuée par les conseillers des missions diplomatiques, et portant entre autres sur les Associations ouvrières. Remarquons que c'est en réponse aux questions de la légation britannique à Berne qu'en 1865 le gouvernement fédéral a inauguré la première enquête nationale sur les conditions de travail dans les fabriques suisses... L'enquête américaine sur les conditions de travail en Europe a été commencée en, 1872 alors, que Edward Young, chef du bureau américain de statistiques, se trouvait en Europe en qualité de délégué au Congrès international dé Statistique. Les ministres et consuls des Etats-Unis en Europe furent requis de lui prêter assistance. Le rapport final fut présenté le 20 décembre 1875 à la Chambre des représentants, et publié : House Executive Document 21, 44 th Congress, Ist session, Labor in Europe and America : A spécial report on the Rates of Wages, the Cost of subsistence, and the Condition of the Working classes in Greàt Britain, Germany, France, Belgium and other countries of Europe; also in the United States and British America. By Edward Young, Ph.D (Washington : Government Printing office, 1876, 864 p.). Egalement : House Executive Document 5, 46 th Congress, Ist sess., State of Labor in Europe : 1878. Reports from the United States Consuls in the several countries of Europe on the Rate of Wages ; cost of living to thé laborers ; Présent condition of trade ; business habits, and Systems ; amount of paper money in circulation, and its relative value to gold and silver ; For the several consular districts. In response to a circular from the Department of State requesting information upon thèse subjects ; xxx (Wash. Gov, Print. off., 1879, 428 p.). Malheureusement, les matériaux bruts de ces enquêtes semblent avoir été détruits par le Département d'Etat. C'est d'autant plus dommage que certaines questions portaient nommément sur l'Internationale. Ainsi, le Consul U.S. à Zurich envoya un très intéressant questionnaire aux organisations ouvrières de ce canton ; il fut publié dans la Tùgwacht du 16 mars 1872, p. 3.


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mieux équipés pour mener pareille tâche à bien. Sans doute accordait-il une certaine portée méthodologique et symbolique à cette enquête ouvrière « faite par les ouvriers eux-mêmes ». Un rapprochement avec un passage de Misère de la philosophie est ici permis :

A mesure que l'histoire marche et qu'avec elle la lutte du prolétariat se dessine plus nettement, ils (les théoriciens de la classe prolétaire) n'ont plus besoin de chercher la science dans leur esprit, ils n'ont qu'à se rendre compte de ce qui se passe devant leurs yeux et de s'en faire l'organe. Tant qu'ils cherchent la science et ne font que des systèmes, tant qu'ils sont au début de la lutte, ils ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne. Dès ce moment, la science produite par le mouvement historique, et s'y associant en pleine connaissance de. cause, a cessé d'être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire (38).

L'enquête ouvrière faite par les ouvriers eux-mêmes, pouvait donc avoir le grand mérite de mettre le doigt sur les plaies sociales, de faire examiner par le prolétariat sa situation réelle de classe exploitée, et par cette analyse concrète, de dissiper les voiles de l'utopie.

L'Adresse inaugurale de l'A.I.T. répond exactement à cette définition^ et fait comprendre à quoi Marx entendait faire servir l'enquête,

Dans l'Adresse inaugurale, Karl Marx, se fondant sur les statistiques officielles anglaises, et s'étendant longuement sur leurs données, dévoilait « ce fait capital que la misère des masses travailleuses n'avait point diminué de 1848 à 1864 ». Au terme d'une analyse fondée sur les chiffres officiels, il montrait que dans cette période de développement intense de l'industrie et du commerce, qui plongeait la haute bourgeoisie dans l'euphorie, la classe ouvrière s'était paupérisée et que, par conséquent, la seule issue à sa misère forcément croissante était dans la Révolution.

Dans le Rapport au Congrès de Genève, l'enquête statistique semble en plus revêtir un aspect symbolique. N'est-ce pas en vertu du grand mot d'ordre de l'Internationale— « l'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes » — et parce que les classes bourgeoises camouflent presque partout la vérité, que l'A.I.T. prend « l'initiative d'un si grand ouvrage » ? De la sorte, en entreprenant cette tâche immense, les travailleurs « montreront qu'ils sont capables de tenir leurs destinées entre leurs mains ». Il s'agit donc d'un test et nous verrons par la suite que l'enquête mesure bien le degré de maturité du mouvement ouvrier.

On pourrait même aller plus loin : l'enquête ouvrière faite par les ouvriers eux-mêmes n'est-elle pas, en elle-même, à la fois action et réflexion du prolétariat agissant et pensant en tant que classe sociale ? L'enquête ouvrière faite par les ouvriers eux-mêmes n'est-elle pas une pratique coordonnée et consciente de la classe ouvrière, une auto-analyse où elle tient simultanément la place d'enquêteur et d'enquêté ? une prise de conscience de sa situation de classe, postulée au départ et démontrée par sa démarche même ?

(38) Misère de la Philosophie (la méthode II, i), éd. Pléiade I, p. 92.


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IV. - LE CONGRÈS DE LAUSANNE.

Au second congrès de Ï'A.I.T. (Lausanne, 1867), l'enquête ordonnée par les Statuts, le Règlement et les Résolutions adoptés à Genève se trouvait au point mort. Elle n'avait même pas reçu un commencement d'exécution. Or le Congrès de Genève avait non seulement voté à l'unanimité le plan de statistique préparé par Karl Marx, il avait encore introduit une nouvelle résolution (proposition Becker) et avait opéré deux amendements aux Statuts et Règlement à cet effet. Cette carence était d'autant plus fâcheuse que l'enquête était une des clefs de voûte de l'existence du Conseil général et selon la lettre, sa tâche principale. Le Conseil général le reconnaissait lui-même dans son Rapport au congrès de Lausanne, lequel est un rapport de gestion. Il y passait en revue les « devoirs » qui lui avaient été imposés l'année précédente, et les récapitulait ainsi :

1° Démarches [...] auprès des directeurs des postes en Suisse, en France et en Angleterre, pour obtenir une réduction pour le transport des lettres et des imprimés [...] ;

2° la publication des travaux du Congrès, avec les lettres et mémoires en plusieurs langues ;

3° la publication d'un bulletin périodique, dàiis lés "différentes langues, renfermant tout ce qui pouvait intéresser l'Association internationale ; de fournir toute information concernant le travail dans les différents pays, et des rapports sur les sociétés coopératives et sur la position sociale des travailleurs ;

4° le Conseil général fut aussi requis de faire une enquête statistique sur le travail, contenant des rapports détaillés et spéciaux sur chaque branche de l'industrie et de l'agriculture et embrassant tous les pays civilisés (39).

Les quatre tâches imparties au Conseil sont évidemment mentionnées ici selon un ordre d'importance croissante. Les deux dernières concernent la statistique (bulletin de renseignements et enquête générale). Seules la troisième tâche et surtout la quatrième justifiaient la nécessité du Conseil. En effet, la première fut accomplie par les délégués anglais sur leur chemin de retour Genève-Londres. La seconde fut soumissionnée à un périodique socialiste. Les deux dernières ne pouvaient techniquement pas être déléguées. Or ici, le Bureau central arguait de l'insuffisance des moyens matériels mis à sa disposition : il fit valoir que l'enquête devait absolument être exhaustive, que pour la mener à bien, une cotisation annuelle de 30 centimes par membre avait été votée au congrès de Genève, et que les rentrées ayant été insuffisantes, « il était de toute impossibilité pour le Conseil de publier aucun rapport ou bulletin périodique, ainsi que l'avait voté le congrès ; la conséquence fut l'abandon forcé de l'enquête statistique pour 1867, car, pour être efficace, cette enquête ne peut être restreinte aux sociétés adhérentes, elle doit embrasser toutes les branches de la production dans toutes les localités. Ce travail, demandant des pertes de temps considérables et des dépenses très élevées, ne pouvait être fait par le Conseil général dans la situation pécuniaire où il se trouvait » (40).

(39) FREYMOND, I, pp. 159-161.

(40) FREYMOND, I, p. 161.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 65

Il est clair que ce rapport de gestion esquive les obligations du Conseil général en les alourdissant au point de les rendre écrasantes, à moins d'un effort financier de la base. Le programme imposé par le congrès de Genève était déjà très ambitieux, puisque l'enquête devait être faite dans chaque localité où l'A.I.T. comptait une section. Maintenant, on affirmait que l'enquête devait être exhaustive, embrassant toutes lés localités et tous les secteurs de production de tous les pays civilisés.

On peut admettre sans risques que les délégués au congrès dé Lausanne auraient été satisfaits à moindres frais. Les avantages pratiques qu'ils escomptaient de l'enquête ne postulaient pas des recherches systématiques et absolument complètes. Voici, par exemple, ce que demandait le Comité central italien dans son rapport au congrès de Lausanne :

Ce qu'il nous faut, ce qui sera utile à l'émancipation des classes ouvrières, ce sera d'avoir des statistiques auxquelles on devra donner toute la publicité possible. Les ennemis des ouvriers connaîtront quelles sont nos forces, qu'ils prétendent connaître. Nous-mêmes, nous prendrons confiance, parce que nous nous sentirons liés à des millions d'individus qui demandent comme nous la justice et le droit. Ces statistiques nous ferons également savoir de combien de manières on peut utiliser la coopération (41).

Notons encore la lettre envoyée par Varlin au nom des relieurs parisiens, qui est une véritable fausse note dans ce congrès encore tout à l'euphorie des commencements. Elle est entièrement consacrée à une critique en règle de la gestion du Conseil, dont elle réfute par avance les explications :

Pourquoi le Conseil général « n'a-t-il pas [...] publié le bulletin promis par les statuts (art. 5, par. 2) et le règlement (art. 2) ?

Cependant l'art. 1er du règlement dit : « Le Conseil général est obligé d'exécuter les résolutions du Congrès. » Si donc il est obligé d'exécuter les résolutions du Congrès, il doit être bien plus obligé encore d'exécuter les statuts et le règlement, qui sont l'oeuvre du Congrès et sont exécutoires pour tous.

Il nous semble entrevoir la réponse du Conseil général : « le manque d'argent » [...].

Quoi qu'il en soit, et quelle qu'ait été la situation financière faite au Conseil, nous regrettons qu'il n'ait pas au moins publié un numéro du bulletin ; [...] on pouvait ne publier qu'une seule feuille [...].

Cette publication était d'autant plus nécessaire que la correspondance écrite a été très insuffisante [...].

On ne se figuré pas assez les avantages qu'il y aurait à entretenir une correspondance sérieuse et suivie [...] (42).

Le congrès de Lausanne vota à cet effet une résolution stipulant :

Si le Conseil général ne peut pas publier un bulletin, il fera chaque trimestre une communication écrite (art. 2 du règlement) au bureau

(41) FREYMOND, I, p. 183.

(42) FREYMOND, I, pp. 175-7.


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central dé chaque pays, qui sera chargé de la faire reproduire par les journaux du pays et avant tout par les journaux des sections (43).

Précisons qu'au niveau des sections il y avait eu un commencement d'exécution de l'enquête. On en connaît, en tout cas, quelques-unes publiées dans l'organe jurassien La Voix de l'Avenir : l'une, entreprise par la section de Sonvillier — futur bastion dû « fédéralisme » —, sur la vie ouvrière et les conditions de travail dans le district de Gourtelary ; une autre de la même section sur le travail des femmes dans l'horlogerie ; une troisième, par la section de Lausanne, et, enfin, une autre par une section de Genève (44). Néanmoins, ces initiatives des sections romandes étaient anarchiques en ce sens qu'elles ne suivaient aucunement le formulaire de l'Association, et que les résultats n'en furent pas communiqués à Londres.

Notons encore qu'à cette date, nombre de sections constituées avaient inscrit la statistique dans leur Règlement (45). Celui du Bureau de Paris paraît typique :

Art. 7. — Les sociétaires doivent fournir tous les renseignements relatifs à la statistique du travail.

Art. 8. — Il sera tenu au bureau de correspondance un livre faisant connaître les conditions auxquelles les sociétaires pourraient livrer leurs produits aux membres de l'Association, parallèlement aux prix de vente au public.V

Art. 9. — Tous les renseignements transmis au bureau pourront toujours être consultés sans rétribution par les sociétaires (46).

V.-LE CONGRÈS DE BRUXELLES.

En prévision du Troisième Congrès annuel de l'A.I.T. (Bruxelles, 1868), le Conseil général diffusa, au début de l'année, une nouvelle circulaire sur la statistique, avec un questionnaire très allégé. Les questions les plus difficiles, mais aussi les plus intéressantes: du point de vue pédagogique, en étaient éliminées. Elles portaient dorénavant sur là vie interné 1 des sections (nom, effectifs, coopératives) et sur la situation de l'emploi dans la localité (47).

(43) FREYMOND, I, p. 189. (44) La Voix de l'avenir, n9* 7-8, fév. 1867 ; ces enquêtes sont mentionnées in Jacques FREYMOND, Etudes et documents sur la première internationale en Suisse,; Genève, Droz, 1964, 303 p. (pp. 277-8). On peut y ajouter la velléité de là section de Bienrie (Jura bernois), citée par le Vorbote, juin 1867, p. 94.

(45) Par ex. : section de Marseilles (Minutes, II, note 143, p. 358) ; dès tailleurs de Cologne (Bee-Hive, 5 oct. 1867, cité par Minutes, II, note 215, p. 372) ; de même section centrale de Genève, etc.. Cf. également Die Internationale in Deulschland, pp; 196-7.

(46) E.E. FRIBOURG, op. cit., pp. 91-3. Pour le questionnaire statistique, voir p. 96. ;

(47) Circulaire du 28 janv. 1868, publiée dans le Bee-Hive du 15 fév., La Tribune du Peuple du 29 mars, La Voix de l'avenir du 22 mars, le Vorbote de mars, le Demokratisches Wochenblatt du 29 fév. 1868. Voir Minutes, II, p. 380, note 245 et p. 314.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 67

Les résultats furent cependant modestes puisque moins de 10 sections y répondirent (48). Le Conseil général, probablement à cause de l'insuffisance des réponses envoyées, n'inscrivit pas l'enquête à l'ordre du jour du Congrès de Bruxelles. Néanmoins, un mois avant l'ouverture des travaux annuels, Besson, secrétaire-correspondant pour la Belgique et, depuis peu, en conflit ouvert avec Marx et le Conseil général, demanda que cette question fût inscrite à l'ordre du jour. Le Conseil général paraît en avoir été embarrassé. Le conflit d'autorité se dessinait déjà à cette date dans Ï'A.I.T. (49). Certains s'en prenaient à l'autoritarisme du Bureau central., Or il y avait ici matière à litige. Un article des Statuts, renforcé par deux résolutions votées à Genève et à Lausanne, était resté lettre morte. Certains membres du Conseil réagirent en disant qu'il fallait rappeler impérativement aux sections leurs propres obligations concernant la statistique. Marx prodigua des conseils de prudence. On arrêta finalement une formule de compromis : le conseil rappelait aux sections que l'enquête était toujours à l'ordre du jour, et que celles qui avaient quelque chose à produire pourraient envoyer leurs rapports directement au congrès, par l'intermédiaire de leur délégué (50).

Mais là plupart des délégués à Bruxelles furent tout de même pris de court lorsqu'à la fin de la dernière séance, juste avant la clôture, le président ouvrit les débats sur « la question : les cahiers du travail »

(51).

« Nous n'avons eu connaissance de la question des Cahiers du Travail qu'en arrivant ici. C'est pourquoi; nous venons les mains vidés », s'écria un délégué. En conséquence il y eût peu de rapports présentés, et ils étaient jugés incomplets par leurs auteurs mêmes.

Ces « cahiers du travail » se rattachaient en principe aux décisions du congrès de Genève, mais en fait, ils s'écartaient passablement du projet initial. Ce n'était plus une statistique uniforme suivant un formulaire précis, mais dés « cahiers de doléances », des listes de griefs ou encore une martyrologie du travail! à l'instar de ce qui se faisait depuis quelque temps dans les organes romands et belges de Ï'A.I.T.

Il est difficile de juger, à la lumière des rapports présentés à Bruxelles, si le projet des Cahiers reflétait seulement des tendances réformistes ou déjà une conscience révolutionnaire en gestation. La ligne de démarcation ne peut ici qu'être imprécise. Qu'on en juge :

(Hins, de Bruxelles). — Voici les motifs qui ont déterminé l'Association internationale à inscrire cette question à l'ordre du jour de son Congrès.

(48) Répondirent : les « boot-closers » du West-End de Londres (Minutes, II, p. 194) ; le « tradés-council » de Birmingham (ibid., p. 195) ; les cigariers de Londres (ibid., p. 381, note 250) ; là section de Lynn (Minutes, II, p. 195), de Mayence (Stumpf à Marx, 30 mars 1868, citée par Die I. Internationale in Deutschland, Documente und Materiale, Berlin, Dietz, 1964, 550 p. (pp. 205-6). Accusèrent réception : Haies, au noni desdateurs (Minutes, II, p. 200), la section de Nottingham (ibid.), les tailleurs de Manchester (ibid., p. 194). (Pour plus dé détails, se reporter aux Minutes).

(49) Marx à Engels, du 4 août et du 10 août 1868 ; du 29 août 1868, du 12 sept. 1868 ; Marx à Eccarius, 10 sept. 1868.

(50) Minafes, II, pp. 225, 228-9 et note 313 p. 393.

(51) FREYMOND, I, pp. 412-428.


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Lorsque en 1789, on convoqua les Etats généraux, les communes se réunirent pour rassembler toutes leurs plaintes et les faire présenter par leurs délégués à l'Assemblée nationale. L'ensemble de ces griefs fut appelé le cahier des états.

Aujourd'hui, le quatrième état prépare à son tour ses cahiers. Nous ne savons s'il aura sa révolution, mais an moins ses griefs seront connus.

Cette oeuvre est vaste et nous n'espérons pas la voir résolue cette année. La question fut posée deux mois seulement avant le Congrès, et ce temps n'a guère suffi, car les cahiers du travail doivent comprendre tous les petits détails sur lesquels reposent les plans d'ensemble (52).

Nous devons toujours recevoir les plaintes des ouvriers "lésés et les . faire imprimer, afin que les patrons, s'ils ne reculent pas par conscience, reculent au moins par honte (53).

(Les tisserands gantois) : Si le gouvernement ne se soucie pas des griefs du peuple, il faudra nous émanciper nous-mêmes, par la ligue formidable, répandue partout, qui est l'Internationale (54).

(Les sections de Lyon et Neuville) : Il faudrait, pour affranchir le travail, faire décréter la réforme radicale du système économique actuel, réforme qui ne serait certainement pas le couronnement de notre oeuvre, mais simplement la suppression de toutes les entraves apportées à la liberté et à l'activité humaines (55). (Maréchal, de Liège)- : Puissent les travailleurs réconnaître bientôt qu'eux, le grand nombre, les exploités, source de la force et de la richesse sociale, peuvent, en s'associànt et en entrant dans notre Association mère, détruire à jamais l'exploitation, et inaugurer dans le monde le règne tardif mais certain du travail, de la justice et de la vérité (56).

(Cultivateurs ardennais) : Arracher l'exploité des griffes de l'exploiteur, arracher- nos campagnards ardennais à. leur sol. ingrat, pour les envoyer sur une terre féconde, où le travail est largement rémunéré, où le travailleur jouit entièrement, paisiblement et librement du produit de son labeur ; enlever ces malheureux des Etats désunis d'Europe, pour les implanter aux Etats-Unis, tel est mon seul et unique remède, telle est aussi ma conclusion (57).

Les mots d'introduction de Hins cités ci-dessus, ainsi que les conclusions des autres Cahiers présentés à Bruxelles, permettent d'en jauger le niveau idéologique. Néanmoins, comme technique de propagande dans un milieu s'éveillent à la conscience révolutionnaire, les. « Cahiers de doléances » ont fait leurs preuves, et, dans un certain contexte social (sous-développement), ils paraissent d'une plus grande efficacité qu'une véritable statistique des salaires et du niveau de vie. Le président MaoTsé-Toung n'a-t-il pas confié à Malraux :

Lorsque les Occidentaux, parlent des sentiments révolutionnaires, ils nous prêtent presque toujours une propagande parente de là propagande russe. Or, si propagande il y a, elle ressemble plutôt à celle de votre Révolution, parce que, comme vous, nous combattions pour une paysannerie. [...] Vous savez que je proclame depuis longtemps : nous devons

(52) FREYMOND, I, p. 412.

(53) Ibid., p. 415.

(54) Ibid., p. 417.

(55) Ibid, p. 418.

(56) Ibid., p. 422.

(57) Ibid., p. 428.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 69

enseigner aux masses avec précision ce que nous avons reçu d'elles avec confusion. Qu'est-ce qui nous a attaché le plus de villages ? Les exposés d'amertume.

L'exposé d'amertume est une confession publique dans laquelle celui ou celle qui parle confesse seulement ses souffrances devant le village. La plupart des auditeurs s'aperçoivent qu'ils ont subi les mêmes souffrances et les racontent à leur tour. Beaucoup de ces confessions sont banalement poignantes, l'éternelle plainte de l'éternel malheur (58).

Sans aucun doute, Karl Marx ne souscrivait pas à cette formule de « Cahiers de doléances ». Le réquisitoire contre la société capitaliste, l'auscultation impitoyable des maux de la société de classes, ce ne pouvait être ni des statistiques brutes, ni des listes ingénues de griefs, mais bien son oeuvre maîtresse de théoricien : Le Capital. D'ailleurs, peu après le congrès de Bruxelles, le Conseil général (en fait : Marx) éditait une brochure, officielle des « Résolutions des premier et troisième congrès de l'Association internationale » (59). Cette brochure s'ouvrait sur le texte du rapport de Genève : « Combinaison internationale des efforts » (statistique) et se terminait par une résolution adoptée in extremis a. Bruxelles, sur proposition de la délégation allemande (celle-ci agissant sur les instances pressantes de Marx), et recommandant « aux travailleurs de tous les pays l'oeuvre de Karl Marx Das Kapital ». Et, en appendice, était publié un appel à tous les travailleurs d'Europe et d'Amérique, leur expliquant que le Conseil général, pour des circonstances indépendantes de sa volonté, n'avait pu terminer l'enquêté statistique, et réaffirmant « la nécessité et l'importance » de celle-ci, rendue « chaque jour plus manifeste ».

Le sens d'une telle disposition n'échappera à personne. L'appendice est une concession plus ou moins verbale à l'attente de la base. Quant au Capital, s'il ne remplaçait pas totalement l'enquête, il devait certainement être le mode de lecture des enquêtes partielles, et la synthèse générale des enquêtes parcellaires.

Mais l'esprit positiviste, seientiste, quantitatif, autonomiste et utilitaire d'une très large fraction du mouvement ouvrier était-il prêt à admettre la substitution de l'enquête statistique par cette oeuvre dialectique ? D'autre part, la non-exécution de dispositions statutaires considérées comme de la plus haute importance ne prêtait-elle pas le flanc à la contestation antimarxiste ? Il y a là deux divergences, l'une théorique, l'autre juridique et institutionnelle, qui sont très imbriquées Tune dans l'autre, et qui ont grossi au fil des années jusqu'à la scission et au delà. (Par manque de place nous ne pourrons en suivre les développements dans toutes leurs corrélations et dans tous leurs cheminements ; nous serons donc amenés à sérier les problèmes, espérant que le lecteur sera à même de rétablir les connexions internes et la chronologie).

VI. - SIGNIFICATIONS PRISES PAR L'ENQUÊTE STATISTIQUE.

L'enquête devait fournir une « connaissance positive » à l'action. Or le mouvement ouvrier se laissait de plus en plus gagner par « une

(58) André MALRAUX, Antimémoires, I, pp. 531-2.

(59) Minutes, III, pp. 284-298.


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pensée positiviste qui [...] n'a même plus la hardiesse synthétique de la pensée comtienne » (60). Le Capital ne répondait certainement pas à l'attente de cette pensée. Ce jugement du Bulletin de la Fédération jurassienne (proféré il est vrai, en 1872, donc après la scission) permet de comprendre en quoi la méthode de Marx pouvait déconcerter :

C'est certainement une oeuvre consciencieuse et pleine de science, quoique écrite sous l'empire d'un système préconçu ; le reproche principal que nous lui ferions, c'est que l'auteur a employé la méthode dêductive : c'est-à-dire qu'après avoir établi, par des raisonnements abstraits, ses premiers principes, il appelle les faits au secours de son système ; tandis que la véritable méthode scientifique eût été l'analyse préalable des faits, en dehors de toute préoccupation systématique. C'est l'emploi du raisonnement abstrait, dans le 1er chapitre du « Capital »,. avant tout exposé historique ou statistique, qui nous fait appeler Marx un métaphysicien où un abstracteur de quintessence. Nous n'avons pas voulu faire là un mot, inais exprimer une opinion très sérieuse. Nous admettons volontiers que M. Marx, dé très bonne foi, se croie matérialiste ; en réalité il ne l'est pas, c'est-à-dire qu'il ne suit pas la méthode expérimentale; il a des habitudes d'esprit qui semblent lui rester dé l'école hégélienne (61).

« Savoir, c'est pouvoir », ce mot d'ordre positiviste, dont on trouve d'innombrables expressions larvées dans l'idéologie du mouvement ouvrier, n'a pas manqué de s'exprimer ouvertement à propos de la statistique. En 1865 déjà, F.-A. Lange, dans un livre qui rencontra une très large ; audience dans le mouvement international, louait la statistique comme « la plus révolutionnaire de toutes les sciences », là plus utile à l'émancipation de la classe ouvrière (62), Ce même Lange provoqua l'impatience de Marx pour avoir, dans un compte rendu par ailleurs fort élogieux, dit que l'auteur du Capital n'était pas sans prendre quelques libertés à l'égard des faits empiriques. Ce type n'y comprenait rien, devait expliquer Marx à un tiers, cette liberté envers les faits n'étant autre chose que Iâ méthode dialectique, tombée en discrédit auprès des matérialistes vulgaires : les Buchner, les Lange, les Dûhring (63).

Dans le même ordre d'idée, mentionnons le questionnaire-fleuve de statistique ouvrière (plusieurs centaines de questions) présenté par la Fédération belge à un congrès régional (1870). Il était assorti d'une véritable profession de foi positiviste :

Les résultats de l'enquête du peuple lui dicteront les moyens de réforme [...] ; à chaque réforme conquise par la représentation du travail s'accroîtra la puissance organique des syndicats ouvriers ; en-haut et en bas, le privilège et l'iniquité seront frappés d'une main sûre ; [...] et rien ne sera plus pacifique que cette transformation économique, parce que rien ne sera plus mesuré, plus positif, et que jamais la masse ouvrière n'aura pu déployer plus de force (64).

(60) Sylvain PERIGNON, « Marxisme et positivisme », in L'Homme et la société, n° 7, janv.-mars 1968, p. 164.

(61) Bulletin de la Fédération jurassienne, n°s 10-11, 15 juin 1872.

(62) F.A. LANGE, Die Arbeiterfrage, Duisburg, 1865, p. 12.

(63) Marx à Kugelmann, 27 juin 1870.

(64) Voir C. OUKHOW, Documents relatifs à l'histoire de la première internationale en Wallonie,Louvain, 1967, pp. 324-365.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 71

: La Fédération espagnole ira même jusqu'à voter une résolution affirmant que les sociétés ouvrières, armées de leurs statistiques, connaîtront exactement « la puissance de la classe ouvrière, et trouveront avec une certitude infaillible et mathématique, les points où appliquer leurs forces pour obtenir un succès certain ». Et la statistique était encore définie par eux comme « la liquidation sociale, mise en pratique dès le premier instant, (comme) la révolution accomplie dû simple fait de la vouloir » (65).

La statistique serait donc par essence révolutionnaire, libératrice !

A cet égard, il est éclairant de lire les derniers paragraphes de Où. aller et que faire ? de Bakounine. Ce manuscrit s'achève sur un programme d'enquêté statistique, qui est aussi l'esquisse d'un anti-Capital. Le nihiliste russe réagit d'abord d'une manière épidermique : « science pour les classes privilégiées » et dont le « principal objet est l'Etat », la statistique ferme les yeux « sur la condition réelle des millions de prolétaires qui, sur leurs épaules accablées, portent la gloire, la grandeur, la puissance et la richesse de ces Etats, ainsi que tout le poids du progrès moral et matériel des classes privilégiées ». Elle ne s'intéresse pas « à la misère sans issue des masses, à leur vie de galère »... Et Bakounine d'appeler de tous ses voeux un ouvrage de statistique qui, « rejetant le battage insupportable et stérile fait autour des grands Etats et de leurs : gains officiels et privilégiés », étudierait « l'état réel, sous tous les rapports, des masses populaires ».

Or Bakounine fournit les coordonnées sociales et nationales de ce livre idéal :

II va sans dire qu'un ouvrage de ce genre devrait être écrit moins pour le peuplé qui, dans son immense majorité, ne pourrait le lire, que pour une foule d'esprits indécis ou non encore déterminés, quoique honnêtes, des classés privilégiées ; il nous semble que la lecture de ce livre suffirait à les inciter à aller au peuple non seulement pour partager avec lui son sort amer, mais pour le pousser à la révolte, unique planche de salut (66).

Autant le Capital a été conçu en fonction d'une couche de lecteurs socialement définie : l'avant-garde du prolétariat industriel, autant ce « Mahomet sans Coran » que fut Bakounine a rêvé d'un livre socialement défini par sa propre clientèle : les couches incultes du prolétariat — surtout du prolétariat rural slave — agitées par les individus déclassés des couches privilégiées.

Plus loin, Bakounine se fait encore plus précis. Cet esprit génial (l'auteur du Livre statistique), « capable d'embrasser la situation réelle de tout un peuple et d'avoir le courage, la volonté, l'honnêteté de la montrer dans toute sa nudité », il se peut qu'il n'apparaisse pas. « Au demeurant, pourquoi attendre ce savant ? On peut remplacer un grand ouvrage par une quantité de petites monographies »,

Et les auteurs tout désignés dé ces monographies, ce sont les « disciples » déportés en Sibérie et dans les autres provinces russes. Ce sont

(65) Voir Miklos MOLNAR, Le déclin de la première internationale ; La conférence de Londres de 1871, Genève, Droz, 1963, 259 p. (pp. 208-212).

(66) BAKOUNINE, Où aller et que faire? in : Archivés Bakounine, III, p. 391.


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eux qui fourniront les « précieux matériaux pour la statistique révolutionnaire de la terre russe », eux qui inaugureront « une science entièrement nouvelle, vivante et vraiment populaire ». Chacun de ces déportés pourrait se mettre immédiatement à « étudier jusque dans les moindres détails, tant au point de vue mental et moral qu'au point de vue matériel, l'endroit où il est enchaîné. Ce faisant [...], l'attention se portera principalement sur la vie des travailleurs, mais on ne perdra pas de vue les autres classes de l'univers bureaucratique qui ont une influence si directe sur le sort du prolétariat. »

Bakounine ne fournit pas, bien sûr,'de formulaire pour établir une enquête générale et uniforme, il se contente de faire des suggestions pour une statistique, nous dirions plutôt une anthropologie, révolutionnaire :

Dans cette étude, ne négligez aucun détail. Les détails qui se répètent quotidiennement sont très souvent plus importants et plus dignes de remarque que des faits saillants. [...] En étudiant jusqu'à la minutie la vie matérielle des simples gens qui vous entourent, tâchez de pénétrer le fond de leur âme, leurs habitudes collectives [...], leurs divers rapports dans la famille et la société ainsi que la raison secrète de leur attitude à l'égard des autres corps sociaux et des autorités. Que pensent-ils de leurs droits et de leurs humiliations qui, évidemment, ne font nulle part défaut en Russie ? [...]

Comprendre le processus de la pensée populaire, savoir ce que pense, de quelle manière il le pense, ce qu'attend, espère et veut le peuple russe, voilà le principal et, disons-le, l'unique objet de la science vivante, révolutionnaire de notre temps. Quand nous en aurons pris conscience, nous serons incomparablement plus forts.

On voit immédiatement en quoi ce programme se distingue de celui tracé par Karl Marx, mais on constate aussi qu'il n'a absolument rien de commun avec les conceptions petites-bourgeoises de ses disciples « jurassiens ».

VII. - LE CONGRÈS DE BALE.

C'est à ce congrès de Baie (1869) que les intimes de Bakounine ont déclenché leur offensive contre Marx en utilisant comme plate-forme la question de l'abolition de l'héritage. On sait que dans ce débat théorique, les partisans de Marx l'emportèrent de justesse en formant une coalition hétérogène contre les intimes de Bakounine. A ce congrès, la statistique ne figurait pas à l'ordre du jour, mais on parla tout de même beaucoup du rôle régulateur qu'elle devait avoir dans l'économie (67). Elle fut spécialement évoquée à propos de cette autre question : « De l'action des sociétés de résistance sur l'émancipation des travailleurs ». La statistique ne pouvait manquer d'être citée à ce sujet. Les représentants de la future branche fédéraliste surtout, demandèrent aux travailleurs de se grouper internationalement par corps de métiers, pour établir entre eux un « échange de correspondance et de renseignements » et constituer des caisses de résistances. Ils devaient parvenir de la sorte à une « réduction uniforme des heures de travail dans la même profession », à une

(67) FREYMOND, II, pp. 109, 114, 120, 125, 128-9; cf. également B.F.J., 15 mars 1872 : Congrès des graveurs et guillocheurs.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 73

« répartition » équitable du travail, à l'abolition de la « concurrence entre les bras », à une juste « limitation du nombre des apprentis ». Cela grâce à une « statistique libre et raisônnée, s'appliquant à toutes les professions, répartissant les travailleurs dans toutes les industries, empêchant l'accumulation dans l'une et la disette dans l'autre et faisant passer dans les faits le droit au travail ».

A propos de statistique, on trouve même un plaidoyer en faveur des « bourses du travail ». On sait à quel avenir la « bourse du travail » était promise dans l'anarcho-syndicalisme français. Selon l'Egalité (alors contrôlée par les adeptes de Bakounine), ces bourses fonctionneraient comme bureaux de placement et de renseignements et serviraient à : 1° « éviter l'encombrement des bras dans certaines professions » ; 2° « éviter le manque de bras dans d'autres professions » ; 3° « offrir aux travailleurs désireux de se déplacer le moyen de le faire en toute sécurité » ; 4° « supprimer les intermédiaires » ; 5° « établir une vaste statistique sur le taux dés salaires dans divers pays, statistique faite cette fois par les travailleurs eux-mêmes, et qui fournirait de précieux renseignements pour l'avancement de la science sociale, et, par conséquent, du bien-être universel » (68).

La foi dans les vertus régulatrices de la statistique apparaît dans de très nombreux textes, spécialement chez les « jurassiens ». Mais le point le plus intéressant est que, dans l'idéologie anarchiste de type jurassien, la statistique reçoit pour fonction de réconcilier les aspirations libertaires avec une forme de matérialisme scientifique. La statistique est la base de la science sociale, déclarera Guillaume au congrès jurassien de Saint-Imier. « Ce seront ses chiffres inexorables, et non pas telle ou telle théorie élaborée par dés penseurs de cabinet, qui remplaceront dans l'avenir les chartes politiques et les catéchismes religieux. C'est elle enfin qui sera le fil d'Ariane au moyen duquel l'homme pourra marcher d'un pas sûr dans le gigantesque dédale du travail émancipé » (69).

La statistique délivrera donc la société future de la tyrannie intellectuelle de tous les Karl Marx présents et à venir. Elle permettra une planification sans planificateur, un libre échange sans le mécanisme aveugle du marché ; elle fondera un « collectivisme » qui n'aura rien de commun avec « un communisme universellement centralisateur » (70). Elle équilibrera scientifiquement et spontanément la production et la consommation, fixera la durée normale du travail, réglera la question de l'apprentissage au double point de vue de la liberté et des besoins, servira de base aux assurances sociales. Dans la société future, les libres individus

(68) L'Egalité du 27 fév. 1869 : la bourse du travail.

(69) Bulletin de la Fédération jurassienne, 1er mai 1873, p. 5.

. (70) Guillaume, au congrès jurassien de Saint-Imier, 38 question : « ...à moins de rêver un communisme universellement centralisateur, qui serait impraticable, il faudra toujours d'une façon ou d'une autre aboutir à l'échange. Quel sera (...) le moyen de fixer les bases de l'échange ? La statistique ». Baicontre, le centraliste Greulich voulait que le propriétaire des moyens de production soit l'Etat et non les corporations. « Nous ayons, dit-il, au Congrès de Gand, une production qui n'est pas réglée par les demandes de la consommation, une production « sans plan ». Pour qu'elle soit régularisée, il faut qu'une organisation supérieure la dirige, et cette organisation ne peut être que l'Etat. » (Journal des Economistes, oct. 1877, p. 114).


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étant à chaque instant en possession d'une photographie exacte de la réalité économique et sociale, la contradiction entre leurs intérêts particuliers et l'intérêt général sera résolue dans là spontanéité et la liberté. La statistique, qui tient également compte de chacun et de tous, sera, dans la société future, le principal service public, celui par lequel l'équilibre social se résoudra spontanément. (À l'âge de l'ordinateur, cette vision pourrait bien perdre une partie de son caractère utopiste).

Les interprétations divergentes de la fonction de la statistique sont un bon révélateur des contradictions idéologiques existant au sein de l'Internationale. L'enquête statistique comme praxis de l'organisation a été aussi une source de contestation entre la tête et certains membres de l'A.I.T. Elle a été le terrain choisi par les bakounistes pour déclencher leur action contre le Conseil de Londres. Cette tactique n'ayant guère été mise en relief jusqu'ici, il faudrait pouvoir en faire la démonstration d'une manière serrée. Nous nous bornerons aux faits les plus saillants.

On sait que la scission au sein de l'A.I.T. s'est dessinée à partir du congrès de Bâle (1869). C'est au cours de ce congrès que les amis de Bakounine ont monté leur conjuration contre la direction du mouvement. Après avoir été battus (de justesse) sur une question théorique (abolition du droit de l'héritage), ils allaient définitivement quitter ce terrain pour celui de la structure de l'Association. La querelle entre « fédéralistes » et « centralistes », entre « anarchistes » et « autoritaires » porte avant tout sur un problème d'organisation, qui pose la question du pouvoir, et sur lequel se sont greffées toutes les autres thèses, y compris celle dé l'abstention politique.

La question de l'enquête statistique et du bulletin de renseignements témoignait, mieux que toute autre question, du peu de cas que lé Conseil général faisait ou semblait faire des décisions prises lors des congrès. Il traitait ses obligations par .prétention. Elles avaient été solennellement réaffirmées à chaque congrès, et à Bâle, on n'avait encore rien vu venir. Bien qu'à ce 4e congrès la statistique n'ait pas été mise à l'ordre du jour, elle fut néanmoins débattue. Une nouvelle résolution (rédigée selon toute apparence par les amis de Bakounine) (71) rappela que l'article 5 des statuts était toujours en vigueur. Or l'édition du Conseil général ne reproduisit tout simplement pas cette résolution dans son Rapport officiel sur le Congrès de Bâle (72). Ajoutons que, par la voix de l'Egalité, les bakounistes avaient suggéré avant le congrès de court-circuiter le Conseil général en ce qui concernait la correspondance entré fédérations et l'échange des renseignements. A la même date, les journaux de tendance fédéraliste développaient la thèse que l'A.I.T. devait préfigurer la société de l'avenir. Dans la société émancipée, il n'y aurait, à l'instar de l'A.I.T.,

(71) La résolution sur les cahiers du travail, de : conception proudhonienne, a la même origine que les résolutions administratives votées à l'instigation des amis de Bakounine. Voir Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 82; FREYMOND, II, 130.

(72) En effet, le « Report of the ith Annual Congress of'the International Workihg Men's Association, held at Basle, in SwUzerland, from the Gth to the llth september 1869, published by the General Council office, London, 1869 », ne reproduit pas la résolution sur les Cahiers du travail (que l'on trouve dans l'Egalité et, avec une faute typographique, dans l'édition publiée par Brismée, Bruxelles 1869).


LA PREMIERE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE /O

qu' « un bureau central de correspondance, de renseignements et de statistique » pour « relier les nations amies par un lien fraternel ». Autrement dit, le Conseil général n'était (n'était censé être) qu'une boîte à lettres et un bureau de statistiques (73).

A partir du 6 novembre 1869, l'Egalité déclenchait une attaque ouverte contre le Conseil général de Londres (74). Reprenant les arguments développés par Varlin au congrès de Lausanne (Varlin était membre de l'Alliance secrète de Bakounine), le journal romand rappelait le Conseil général à ses obligations et demandait aux autres organes de l'A.I.T. de se joindre à ses protestations. Revenant peu après sur cette question, l'Egalité reprochait au Conseil général de diriger à la fois les affaires communes à l'A.I.T. et celles particulières à la Fédération anglaise. C'est à cause de ce cumul que le Conseil général ne pouvait mener à bien l'enquête. Comment pouvait-il « faire en même temps deux besognes très distinctes : centraliser les renseignements de toutes les sections internationales de l'univers, et s'occuper en particulier des sections anglaises ? »

La polémique s'accroissant, cette question fut bientôt dépassée ; néanmoins, elle ne fut jamais perdue de vue : ce sera la thèse constante des antiautoritaires que le Conseil général devait se borner à servir de « boîte à lettres pour la correspondance et la statistique » sans exercer aucun pouvoir ni surtout s'occuper de politique.

Nous demandons le maintien dans l'Internationale de ce principe de l'autonomie des sections, qui a été jusqu'à présent la base de notre association ; nous demandons que le Conseil général [...] rentre dans son rôle normal, qui est celui d'un simple bureau de correspondance et de statistique ; et cette unité qu'on voudrait établir par la centralisation et la dictature, nous voulons la réaliser par la fédération libre des groupes autonomes (75).

Marx et Engels ne manquèrent pas de prédire à quoi tendait en définitive cette exigence. « D'abord, répondirent-ils, le Conseil général serait nominalement tin simple bureau de correspondance et de statistique. Ses fonctions administratives cessant, ses correspondances se réduiraient nécessairement à la reproduction des renseignements déjà publiés par les journaux de l'Association. Le bureau de correspondance serait donc éludé. Quant à la statistique, c'est un travail irréalisable sans une

(73) Cf. le fameux article de BE PAEPE : Les institutions actuelles,de l'internationale au point de vue dé l'avenir,reproduit par l'Egalité du 15 niai 1869, d'après l'Internationale* de Bruxelles ; reproduit aussi dans Le Progrès du Locle, mai 1869.

(74) Voir (Egalité du 6 nov. et du 13 tiov, 1869, Guillaume attribue là responsabilité de ces attaques à Robin (L'Internationale, I, p. 248) ; voir à ce propos, L'alliance de la démocratie socialiste ci l'association internationale des travailleurs, in FREYMOND, II, 395. Perron-Robin avaient rédigé une pétition contre le Conseil général, lui reprochant de : négliger ses obligations relatives à l'enquête et au bulletin ; elle fut envoyée pour signature à divers membres de l'Alliance secrète : Guillaume, puis Bakounine, Sentinon et enfin Varlin, qui désapprouva cette initiative. Cette pièce fut saisie et publiée dans le troisième procès de l'Internationale, p, 42. Voir les justifications de Bakounine dans son rapport sur l'Alliance (OEuvres, vol. 6, pp. 261-2).

(75) Circulaire du congrès dé Sonvillier, in FREYMOND, II, p. 265, Voir également Congrès de La Haye, ibid., pp. 352, 354, et Wolksstaat, 10 janv. 1871.


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puissante organisation, et surtout, comme le disent expressément les statuts, sans une direction commune. Or, comme cela sent fortement l'autoritarisme, il y aura peut-être un bureau, mais certainement pas de statistique. En un mot, le Conseil général disparaît. La même logique frappe conseils fédéraux, comités locaux et autres centres autoritaires. Restent seules les sections autonomes » (76).

VIII. - LA CONFÉRENCE DE LONDRES.

C'est au cours de la Conférence de Londres que Marx et Engels cherchèrent à désamorcer ce pétard qu'était l'enquête statistique depuis la fondation du mouvement. L'inscription à l'ordre du jour de cette question allait de soi. Mais serait-ce pour voter une fois encore une résolution platonique ? Ne convenait-il pas de prévoir des mesures d'exécution pour ne plus prêter le flanc aux attaques des « bakounistes » et autres,

Le 12 septenibre 1871, Engels communiquait au Conseil général « le rapport de la commission chargée de l'établissement du programme de la Conférence ». Il fut adopté sans opposition et, semblê-t-il, sans débat, jusqu'au septième et dernier point exclusivement (77). Celui-ci portait « sur l'établissement.d'une statistique ouvrière internationale », et était assorti d'une proposition tendant à suspendre les branches de l'Internationale ou les sociétés de résistance qui refuseraient de communiquer au Conseil général les informations statistiques prévues dans les statuts.

Cette proposition était d'une grande habileté tactique. La noii-exécution de l'obligation statistique avait servi a contester l'autorité du Conseil; celui-ci renversait maintenant les rôles et demandait des pouvoirs accrus pour réaliser l'enquête. On devine, de plus, de quelle utilité cet amendement pouvait être pour vérifier l'affiliation de l'AllianCe secrète dé Bakounine qui, en tant que branche de l'A.I.T., se trouverait dans l'obligation de justifier ses effectifs.:

Cette proposition amena une longue discussion, qui nous introduit au coeur de la contradiction : autonomie des fédérations, centralisation de l'organisation,

Au cours de la Conférence, la question de la statistique fut longuement débattue (78). Marx ouvrit le débat en présentant la défense de la sanction envisagée. Il fallait, dit-il, prendre des mesures d'exécution car seules « quelques petites sections isolées » avaient rempli leurs obligations en la matière,, malgré le peu de difficulté que cela présentait, le Conseil ayant « envoyé partout des questionnaires parfaitement combinés ». Marx insista sur l'importance de cette question pour le développement de l'Association ; les statistiques étaient indispensables en cas de grèves : en plusieurs circonstances, les Trade Unions avaient exigé, avant d'accorder une aide en faveur des grévistes, de prendre connaissance, par l'entremise du Conseil général, « des renseignements statistiques sur les salaires, les heures de travail, etc.. ».

(76) FREYMOND, II, p. 289 ; voir égal, ibid., pp. 286, 389.

(77) Minutes, IV, pp. 272-3, 315-319.

(78) FREYMOND, II, pp. 168-174.


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Tous les orateurs reconnurent l'importance capitale de la statistique : l'absence de renseignements statistiques se faisait sentir « tous les jours » ; « parmi les résolutions qui avaient été votées par les congrès [...], celle de la statistique était une des plus importantes. Il fallait à tout prix qu'à l'avenir elle fût exécutée ».

Seul le Belge Steens émit quelques réserves : une statistique pouvait être « une arme à double tranchant ». De quoi s'agissait-il au juste ? Etait-ce « les cahiers du travail ? Etait-ce une statistique des griefs du travail ? » Ou bien une statistique portant sur « l'équilibre de l'offre et de la demande ? » Ou sur le salaire ? Etait-ce une « statistique numérique ?» « Si c'était pour établir les cahiers du travail, il acceptait ».

Ceci dit, plusieurs délégués manifestèrent leur appréhension de voir leur branche perdre partiellement de son autonomie du fait des pouvoirs accrus accordés au Conseil pour faire exécuter l'enquête. En ce sens, c'était bien une arme à double tranchant. Le délégué Outine, le plus acharné des centralistes, ne faisait-il pas valoir que la résolution proposée donnerait « une certaine force au Conseil général pour faire exécuter l'article sur la statistique, parce qu'elle contenait une « menace à l'égard des sections ou sociétés réfraetaires ». Il était « parfois difficile d'avoir ces renseignements à Genève », ajouta-t-il. Ne pensàit-il pas à l'Alliance secrète de Bakounine ?

Plusieurs délégués s'inquiétèrent de là possibilité qu'aurait le Conseil de court-cireuiter les conseils fédéraux, et de communiquer directement, en vue de l'enquête statistique, avec les sections. Ils protestèrent donc lorsque le même Outine déposa un nouvel amendement, prévoyant : « chaque fédération locale est tenue à avoir en son sein un comité spécial de statistique qui sera toujours prêt, dans la mesure de ses moyens, à répondre à toutes les questions qui pourront lui être adressées par le Conseil fédéral ou le Conseil général. Il est recommandé à toutes les fédérations de rétribuer les secrétaires de la commission de statistique, en vue d'utilité générale de tous les ouvriers qui profiteront de ce travail ».

Les commissaires permanents, en relation directe avec le comité directeur, seraient devenus très vite des agents entre les mains du pouvoir central. Les objections soulevées par les délégués montrent qu'ils en eurent conscience. Tour à tour, ils soutinrent que le « Conseil général ne devait pas intervenir dans ces questions administratives », que si l'on admettait que le Conseil pût s'adresser « à des commissions de statistiques, cela porterait la désorganisation dans les fédérations régionales ou locales », que cette « immixtion du Conseil général dans les sections locales », cette faculté qu'il aurait « de se mettre en relation directe avec les localités », conduiraient à « une centralisation entre les mains du Conseil de Londres », dont ils ne voulaient pas.

Les délégués émoussèrent la proposition d'Outine en prévoyant que c'est seulement à des dates fixes que le Conseil recevrait les rapports, et cela en respectant la filière : chaque trimestre, les sections enverraient leurs documents aux fédérations et, chaque semestre, ces dernières enverraient le rapport de synthèse au sommet. Il est clair que de cette manière le Conseil restait une boîte à lettres. La situation aurait été tout autre si, comme le demandait Outine, le Conseil avait eu, en plus d'un droit de sanction, un droit permanent de regard sur les sections


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et fédérations. (Il était « inutile », déclarait Outine, « de discuter sur le nombre de fois par année où l'on devrait envoyer au Conseil général les renseignements statistiques. Son amendement [...] ne permettait-il pas au Conseil général de trouver à chaque instant les renseignements dont il aurait besoin, l'institution des commissions spéciales de statistique étant juste pour ce cas. »)

De toute manière, les pouvoirs accrus obtenus à la Conférence de Londres par le Conseil Se vidèrent dé leur substance par l'affaiblissement interne de l'Association.

Déclin de l'Internationale en tant que telle (79), mais aussi renouveau du mouvement ouvrier par la création des partis sociaux-démocrates dans le cadre national. C'est dans ce contexte des partis nationaux qu'il faudrait suivre les avatars de l'enquête statistique. Ainsi* dans les sections allemandes, des commissions de statistiques se mirent aussitôt à l'oeuvre non pas tellement pour remplir le questionnaire officiel de l'Association que pour comparer révolution des prix et des salaires au cours des vingt années écoulées. Explicitement ou non, il s'agissait d'une forme d'agitation centrée sur la thèse de la paupérisation de Ta classe ouvrière (80). D'autre part, l'enquête fut souvent incluse dans les programmes de la social-démocratie. Ainsi, la plate forme en- 7 points dû . Sozial-demokratischen Partei in der Schweiz (9 avril 1870) demandait : (point n° 5) l'établissement d' « une statistique sur la situation des classes laborieuses, sur le montant des salaires, le coût de la vie et du logement, ainsi que sur Ta situation du marché du travail ». Les programmes ultérieurs de la Social-démocratie helvétique n'abandonneront pas ce point (81). De même, le parti ouvrier américain (Working men's party of the United States) prit le soin d'introduire dans sa plate-forme là création de bureaux de statistique du travail, tant à l'échelon fédéral que national, avec obligation d'en recruter les fonctionnaires au sein du mouvement ouvrier (82-83).

(79) Miklos MOLNAR,Le Déclin de la Première Internationale, op. cit.

(80) Questionnaire statist. de l'association intern. dés cigariers (obligatoire pour les grèves), in Volksstaatdu 16 sept. 1871 ; Lettre du secrétaire de la commission de statistiques A.I.T. de Breslau a Marx, dithyrambique sur la valeur révolutionnaire de la statistique ouvrière (cf. également Minutes, V, pp. 66-87, éd. russe ; Statistique comparative prix-salaires 1850-1871 A.I.T. de Mayence, in Volksstaat du 17 janv. 1872 ; cf. également Volksstaat du 3 fév. 1872 (Breslau), 28 janv. 1872 (Cologne), 6 juillet 1872 (Herborn), etc..)

(81) Tagwacht dû 9 avril 1870 ; voir aussi l'article 10 du programme d'Olten. Très nombreuxtravaux statistiques survies salaires, le coût de la vie, etc.. dans cet organe du socialisme suisse.

(82) Cf. The labor standard du 23 sept. 1876 ; ce point revient à chaque « plateforme ». Revendication défendue au Sénat par le sénateur Hoar, des Massachussetts, en déc. 1871, en se référant à la Conférence de Londres et, selon le Volksstaat, dans le but de se concilier les électeurs ouvriers affiliés à l'A.I.T: (Cf. Volksstaat du 31 févr. 1872, p. 3, et MOLNAR, op. cit., p. 25.)

(83) Notons encore ces exemples significatifs : dans la Tagwacht du 13 fév. 1878, p. 4, paraît un questionnaire transmis par syndicat suisse des travailleurs du cuir au nom de AV. Bracke à Braunschweig, qui rédige une brochure sur les salaires et le temps de travail, et s'adresse aux travailleurs du monde civilisé pour obtenir des matériaux statistiques ; au congrès ouvrier de Marseille (1879), Bonne, délégué de Roubaix, présente des données stat. sur le budget de l'ouvrier ; lorsque la police italienne dissout la section d'Aquila (5 janv. 1873), elle confisque les drapeaux, la caisse, et les statistiques presque


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 79

IX. - LA STATISTIQUE « BOURGEOISE » ET LA LUTTE DES CLASSES APRÈS LA COMMUNE.

1871 marque un grand tournant, et pas seulement du point de vue de l'histoire interne du mouvement ouvrier. L'alerte de la Commune provoqué aussi un changement radical dans l'attitude des classes bourgeoises à l'égard du mouvement ouvrier. Ce durcissement est manifeste, entre autres choses, dans la statistique « bourgeoise ».

Avant la Commune, celle-ci était plutôt paternaliste. Prenons le cas de la Suisse. En 1867, un Gustave Moynier, ce philanthrope qui allait devenir le premier président du Comité international de la Croix-Rouge, avait rédigé une étude officieuse sur les « institutions ouvrières » de son pays. Il y passait en revue les différents journaux suisses s'occupant du sort des ouvriers, y compris quelques-uns de l'A.I.T., et remarquait : « A toute cette littérature, il'faut ajouter, comme pouvant servir efficacement la même cause, le Journal de Statistique suisse y (84). Et ailleurs, faisant le recensement des diverses sociétés de secours mutuels, de philanthropie, etc., il exprimait ce jugement : « La société internationale des travailleurs, qui a tenu l'an dernier un congrès à Genève, et quipoursuit toutes les réformes qu'elle estime avantageuses à ses membres, tend au même but que celles que nous venons d'énumérer, mais elle en diffère par l'esprit qui Ta dirigé, puisque les membres dont elle se compose sont personnellement intéressés à ses succès et travaillent à leur propre avantage. » Autrement dit, ce qui distinguait essentiellement l'Internationale d'une pure société de bien public —telle que la Société de Statistique — c'était son moindre degré de philanthropie, son égocentrisme ! Notons qu'en 1866 le Journal de Genève (85), « la feuille la plus réactiorinaire d'Europe », au dire de Marx (86), jugeait ainsi l'AiLT. : « Lebut de cette association paraît consister à établir un concert d'efforts aussi universels que possible entre les ouvriers de tous les pays pour l'amélioration de leur sort. Les moyens mis en avant sont, Tétude en commun des questions économiques et sociales qui touchent le plus directement à l'existence des classes salariées, l'aide réciproque pour l'obtention des réformes jugées nécessaires, pour la formation des sociétés locales de coopération, de secours, d'instruction générale et professionnelle, etc. Ainsi comprise, l'Association internationale des ouvriers offre quelque analogie avec l'Association internationale des sciences

terminées ; dans l'Arbeiterzeitung du 4 oct. 1873, Sorge publiait un questionnaire à remplir par les camarades du parti. Chaque jour, affirmait-il, on lui demande par écrit ou par oral des renseignements sur les conditions dé travail aux U.S.A. Cf. également in Arbeiterzeitung du 28 fév. 1874 : « Arbeiterstatistik und Gewerkschaftswesens » ; Questionnaire des délégués lyonnais à l'exposition de Philadelphie, reproduit dans la Tagwacht du 23 août 1876 d'après le Vorbole de Boston. L'enquête statistique a été reprise sous forme de rite secret par la Chevalerie du travail. Cf. Maurice DOMMANGET, La Chevalerie dû Travail française, 1893-1911, Lausanne, 1967, 565 p. (pp. 29, 89-90):

(84) G. MOYNIER, Les institutions ouvrières de la Suisse, Genève, lib. Cherbuliez, 1867, 189 p. (pp. 9, 11 et passim).

(85) Journal de Genève, 6 sept. 1866.

(86) Marx à Fr. Boite, 23 nov. 1871 ; Marx à P. et Laura Lafargue, 24-25 nov. 1871.


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sociales qui a tenu l'an passé son congrès à Berne. » Cette confusion aidant, les statisticiens ne participent pas trop activement à la lutte des classes; objectivement, ils dénoncent par leurs révélations les abus les plus criants du système capitaliste (travail des femmes et des enfants, etc.). Il leur arrive même d'entrer dans l'A.I.T. : ainsi Robert Jannasch, professeur d'économie sociale à l'Université de Bâle, est membre de la section bâloise de l'A.I.T. et délégué au congrès de Bâle. Ce Jannasch publia même, dans le Journal suisse de Statistique (87), un long plaidoyer en faveur du syndicalisme, avec de très élogieuses et très longues références au Kapital, à La situation des classes laborieuses en Angleterre d'Engels, à l'ouvrage d'Eccarius, Eines Arbeiters Widerlegung der national-ökonomischen Lehren J.St. Mills. Il y exposait que le patronat avait intérêt à voir se former des syndicats de métiers à l'échelle internationale, et qu'il lui était déjà arrivé de coopérer avec l'A.I.T. En mars 1867, l'Association des ouvriers rubanniers de Coventry s'était enquise, par l'intermédiaire du Conseil général de l'A.I.T, « du taux des salaires payés à Bâle et dans d'autres parties de la Suisse », les patrons anglais faisant état du bas niveau des salaires qui y étaient pratiqués pour diminuer ceux qu'ils versaient. Le mois suivant, le secrétaire-correspondant pour la Suisse recevait de Bâle les renseignements -demandés.-L'affaire n'en resta pas là. Le président de l'Association des ouvriers rubanniers de Coventry (Daniel Swann) se rendit sur le continent tous frais payés par ses patrons, pour tenter de persuader les ouvriers de Bâle de former avec leurs camarades rubanniers d'Angleterre une vaste société de résistance. De la sorte, la concurrence industrielle ne se ferait plus au détriment des salaires. (Au retour de son voyage à Bâle, Daniel Swan(n) assista en tant que délégué au congrès de Lausanne ; en 1868, c'était l'épreuve de force à Bâle entre patrons et ouvriers rubanniers.)

Après la Commune, la statistique cesse complètement d'être un terrain commun entre réformateurs sociaux, réformistes et socialistes internationaux. Le 25 novembre 1871, la Société d'utilité publique de Genève — à laquelle appartenait Gustave Moynier — diffusa une circulaire proposant de « prendre corps à corps l'Association internationale des travailleurs, et, après avoir étudié la situation réelle des ouvriers et les institutions propres à les améliorer, de combattre ouvertement ses sophismes et même de lui opposer, au besoin, une Association nationale des amis de l'ordre social ». Or le premier point du programme de cette Association contre-révolutionnaire devait être une « enquête sur la situation des classes ouvrières comparée à ce qu'elle était jadis ». Le dessein était clair : il s'agissait de démontrer avant tout la fausseté de la thèse de la paupérisation de la classe ouvrière (88).

(87) J.S.S., 1870, n°s 4-6, 7-9, Dr JANNASCH : Die Trades'Unions oder Gewerbvereine, en particulier note 14, pp. 74-5. Sur la présence de Daniel Swan (ou Swann) à Lausanne, voir Marx à Engels, 31 août 1867 ; Minutes, II, p. 158, FREYMOND, I, pp. 111 et 158.

(88) Bulletin de la Société genevoise d'utilité publique, t. 5 (1868-1871), pp. 291, 295 (avec ce considérant : « En rédigeant ce programme, votre bureau, Messieurs, était encore sous l'impression des atrocités de la Commune de Paris »).


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE 81

A peu près à la même date, la « Statistisch-volksivirthschaftliche Gesellschaft » de Zurich organisait un débat sur la question sociale. Le comité d'organisation inscrivit sept questions au programme des discussions, dont la première se lisait : « Enquête sûr la situation sociale des travailleurs industriels et agricoles ». Une centaine de personnes, appartenant au monde de la science, du commerce, de l'industrie, de l'artisanat, et « même » de l'Association internationale, y participèrent (en particulier Huber, président de l'union des tailleurs, Morf, président de l'union des mécaniciens, et Franz, de l'union des typographes). Très vite, la discussion s'échauffa. Le typographe Franz, « dans un discours enflammé », réclama, en citant K. Marx, Lassalle et J.St. Mill, l'appropriation des moyens de production par les travailleurs. Le président de séance, voulant éviter ce genre d'intervention et, pour conférer un tour « scientifique » au débat, proposa de faire examiner une des « thèses principales de l'Internationale » : était-il vrai que le prolétariat allait en s'accroissant et que la classe moyenne était en régression ? (89). Comme on le voit, c'était mettre au débat la thèse de la paupérisation. Une joute oratoire s'ensuivit entre le Dr Bôhmert, professeur de statistiques à l'école polytechnique fédérale, et le typographe Franz, L'affaire prit des proportions assez considérables, puisque le professeur écrivit tout un livre pour réfuter la thèse de la paupérisation, et que le typographe en évrivit un autre pour réfuter le professeur (90-91). Mentionnons pour finir l'intervention, dans le J.S.S., d'un « statisticien ultra » : E. de Murait, qui partit en croisade contre l'Internationale, Non sans un certain embarras, car la statistique ne fournissait encore ;« que peu de données sur les infractions à l'ordre commises par des socialistes internationaux ou autres ». « L'économie politique, écrivait-il, qui cherche à intervenir entre l'idéalisme religieux et le matérialisme égoïste et destructeur, ne peut encore s'appuyer sur la statistique, car les doctrines internationales n'entrent dans l'histoire que de nos jours. Leurs efforts n'ont pas encore pu être contrôlés sur une grande échelle et dans tous les pays. » Si des scrupules « méthodologiques » empêchaient de prouver la perversité des théories socialistes, cette preuve était acquise, statistiquement, par les bienfaits de la religion chrétienne ! « La statistique, écrivait en conclusion cet homme de « science », sert à prouver encore une fois que la régénération de l'homme par l'amour divin, telle que l'enseigne l'Evangile, peut seule produire un amour du prochain assez

(89) J.S.S., 1872 : « Die Verhandlungen der Ziircher Statistisch-Volkswirthschaftlischen Gesellschaft über die Soziale Frage, von Dr. Prof. Bôhmert », pp. 56-70.

(90) Victor BOEHMERT, die Arbeiterfrage, Zurich, 1872, 180 p. Anonyme (FRANZ), Herr Bôhmert, Zurich, 1873, 119 p.

(91) Ernst Engel, la sommité allemande dans le domaine statistique, accorda dans le Journal prussien de statistique la palme à Franz ; selon Engel, le « typo » avait irréfutablement prouvé, en se servant des mêmes données que le professeur Bôhmert (stat. off. du canton de Zurich), la prolétarisation, aussi bien absolue que relative, de la classe moyenne, ainsi que la concentration toujours plus forte du capital. Cf. Franz MEHRING, Geschichte der deutschên Sozialdemokratie, II, pp. 424-5. Dans une lettre à Sorge, J.P. Becker invitait les travailleurs allemands d'Amérique à lire le livre de Franz, (cf. Briefe und Auszüge aus Briefen von J.P. Becker, Stuttgart, 1921, p. 96).


82 L, MYSYROWICZ

large pour réunir les classes de la société qui, sans cet amour, resteraient séparées l'une de l'autre par leurs intérêts matériels » (92). Ce «brave homme » n'affirmait-il pas ingénument une thèse qui, statistique mise à part, est un des grands arguments du socialisme ?

X. - LA STATISTIQUE COMME LIEU DE DIVERGENCE DANS L'A.I.T.

Est-il besoin d'affirmer que nous n'entendons nullement faire de la statistique le point central de la Première Internationale? Ce serait la réduire aveuglément à une Société internationale pour l'avancement; des sciences morales. Il serait dû plus haut ridicule de croire que les différentes fractions et tendances du mouvement ouvrier se sont opposées pour la statistique. Par contre, il n'est pas sans intérêt de comprendre qu'elles ont pu s'opposer sur la statistique. La statistique— affirmée sans relâche comme une tâche primordiale mais mise à exécution d'une manière très velléitaire— reflète la vie interne du mouvement de même que ses rapports externes avec la société.

Si elle a pu si bien jouer ce rôle de miroir, c'est en grande partie en raison de sa « nullité » :

1° Pur langage, elle réfléchit ses locuteurs. A ce propos, il aurait été révélateur de montrer par une analyse serrée comment les différents questionnaires issus par les différentes branches du mouvement ouvrier, et d'autre part, par les statisticiens bourgeois, réfractent leur idéologie aussi bien que leurs préoccupations économiques et sociales. Une telle démonstration débordait le cadre de cette étude ; nous nous sommes contentés de l'esquisser très rapidement.

2° Praxis réglementaire (en vertu des statuts) mais (jusqu'en 1871) vide de tout contenu concret, elle a posé d'emblée, au sein de l'organisation, le problème du pouvoir (dépouillé de toute frioriture idéologique). Ce n'est pas seulement en vertu de sa nullité (dé son omission, contraire à la lettre des Statuts, Règlements et Résolutions) que l'enquête statistique devint litigieuse, mais encore parce que concrètement et jusqu'à la découverte de l'entreprise subversive de Bakounine (L'Alliance secrète fomentée au sein de l'A.I.T.), c'était le seul terrain établissant oU dévoilant des relations d'autorité.L'exécution de l'enquête était la seule tâche concrète, réglementaire et conjointe entre le sommet et la base. Poulle reste, l'activité de l'A.I.T. porte ou bien sur des questions théoriques (débat sur l'héritage, par exemple), ou bien elle est du ressort des sections : coopératives, etc.. (le Conseil ne pouvant, au plus, que se prononcer sur la conformité de la praxis avec la théorie), ou bien elle est techniquement du ressort du Conseil (circulaires, répartition de l'aide pour les grèves, etc.). Cette unique tâche conjointe allait-elle se définir selon le plan de Marx : le Conseil faisant une proposition (rapport de Marx au congrès de Genève), le Congrès la ratifiant, les sections devant dès lors se mettre à l'oeuvre, préparer leurs rapports, les envoyer au Conseil, qui en ferait la synthèse, et la présenterait devant le congrès suivant

. (92) E. DE MURALT, « Des rapports entre les données statistiques et les sciences morales », J.S.S., 1874, pp. 120-30.


LA PREMIÈRE INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE V 83

(modèle du régime présidentiel)? Ou bien les relations étaient-elles inverses, comme Varlin l'avait prétendu immédiatement, et comme les « fédéralistes » le répétèrent inlassablement : sur proposition du Bureau central, l'assemblée souveraine des délégués a voté une résolution (comportant des amendements à la proposition initiale) ; cette décision prévoit une enquête à long terme, et la publication d'un bulletin de renseignements (tâche administrative du Bureau central). Or le Conseil central néglige ses devoirs parce qu'il s'occupe d'autres choses... On le rappelle donc à Tordre (modèle du régime d'assemblée).

3° La question de la statistique témoigne enfin de la continuité formelle de l'organisation ouvrière. Nous avons montré, au cours de cette étude, la récurrence de cette question de l'enquête depuis les Chartistes (Lovett) jusqu'à l'AT.T., à toutes les étapes du développement de l'organisation ouvrière. Nous aurions pu continuer à la suivre après 1871, dans les différents rameaux de l'A.I.T. au cours de sa phase de décomposition. Nous aurions vu notamment qu'ils ont tous (à notre connaissance) repris cette question de la statistique ; que les congrès qui ont cherché à résoûder le mouvement ouvrier l'ont inscrite dans leur plate-forme, et enfin que la structure de la Seconde Internationale, comme celle du Bureau International; du Travail, correspondent très exactement à celle de l'A.I.T. (telle qu'elle aurait du être, aux yeux de la majorité des « fédéralistes»).

La forcé du peuple n'est ni dans la politique, ni dans lés idées [...], écrivait en1873 le manifeste des sections romandesqui voulaient se tenir à égale distance de Bakounine et de: Marx. Toute sa politique doit consister à se grouper pour se compter. De là l'importance exceptionnelle de la statistique du travail confiée aux soins du Conseil général. Le jour où cette statistique révélera aux travailleurs son importance, aux exploiteurs leur faiblesse, aux marchés leur dépendance du travailleur, non du capitaliste, la révolution sociale ne sera pas loin. Malheureusement, les Conseils généraux, jusqu'à Ce jour, paraissent avoir d'autres idées et s'occupent d'autres choses. [...] Dans l'état actuel où se trouvent les masses, elles rie peuvent se grouper efficacement qu'autour de leurs intérêts immédiats. Tout autre groupement est fictif. Le terrain des intérêts matériels est le véritable terrain actuel des travailleurs. Terrain du ventre, dira-t-on ? Soit ! .[.,.] Plus de marxistes et de bakounistes ! L'alliance sincère et réelle des travailleurs! [...] Ramenez (le Conseil général) à la vérité de son origine : une boîte à lettres et un registre de statistiques (93).

XL - CONCLUSION,

Nous ayons tenté de démontrer, au cours de cette étude, que l'enquête statistique sur la situation du travail — cet acte manqué de l'Internationale — a cependant occupé une place non négligeable dans son histoire et dans son idéologie. Une large fraction dé celle-ci -— en gros, tous ceux qui voulaient cantonner la lutte sur le terrain économique et

(93) Brochure signée PERRET, etc., Compagnons, notre association traverse..., p. 5. (Voir FREYMONn, vol.TV, chap. II, à paraître sous peu.)


84 L. MYSYROWICZ. — LA 1re INTERNATIONALE ET LA STATISTIQUE

s'abstenir par conséquent de faire de la politique —- considérait volontiers que le Conseil central de Londres avait progressivement usurpé ses pouvoirs et détourné l'organisation de son but initial. Selon eux, le Conseil n'était à l'origine qu'une manière de bureau international du travail, un B.I.T. avant la lettre, avec cependant un caractère de classe plus marqué que l'organisation genevoise. Le secrétariat de Londres aurait négligé les tâches administratives qui justifiaient son existence (préparation des congrès ordinaires et extraordinaires, correspondance entre les sections et fédérations, centralisation des renseignements statistiques) et se serait emparé de la direction de l'organisation. De simple rouage, le Bureau serait devenu l'élément moteur du mouvement et aurait transformé l'association en un parti politique, autoritaire et doctrinaire. L'enquête statistique se trouve être au point de convergence de cette contradiction entre centralistes et autonomistes. Nous avons remarqué aussi que le projet d'enquête a proliféré dans toutes les directions et a joué un rôle de concept-carrefour : se muant ici en un martyrologe du travail, intégré ailleurs dans le rituel secret de l'ésotérique Chevalerie du travail, il aboutit chez d'autres au pressentiment de la planification économique, ou encore, fait germer le rêve d'une régulation spontanée et rationnelle de la vie sociale.Tantôt l'enquête se-résorbe dans le. Capital, tantôt elle sert de panacée contre le Capital de Marx et toutes les idéologies rivales. L'enquête se réduit parfois à la propagation de la thèse de la paupérisation, se perd dans l'idée de bourse du travail, voudrait servir comme étalon de valeurs (étalon-travail) entre coopératives ouvrières, ou conduit en droite ligné à l'inspéctipn du travail. Mais, partout, la statistique témoigne de l'emprise du mode de penser quantitatif dans une société où règne une division poussée du travail, emprise autrement forte que celle de la dialectique.

Nous tenons à remercier l'Institut universitaire des hautes Etudes internationales à Genève qui nous a permis de mener cette recherche tout en travaillant à la préparation des prochains volumes du Recueil de documents publiés sous la direction de M. Jacques Freymond. Nous exprimons toute notre gratitude à MM. Jacques Freymond, Miklos Molnar, et tout particulièrement à M. Bert-Andréas, pour l'aide et les précieux conseils qu'ils ont bien voulu nous prodiguer.


Une opération de diversion:

l'instruction du procès Lafargue-Culine en 1891

par Jacques GIRAULT.

On peut estimer que tout a été dit sur la fusillade de Fourmies du 1er mai 1891. Les travaux de M. Claude Willard (1) et de M. Christian Gras (2) out probablement épuisé le sujet. En essayant d'établir une biographie de Lafargue, j'ai été amené à consulter les Archives Départementales du Nord. M. Robinet, conservateur en chef, m'a signalé que le dossier d'instruction du procès de Douai venait d'être versé (Musée 365). Le procureur général près la cour d'appel de Douai a bien voulu en autoriser la consultation. Avant d'examiner ce dossier, il faut situer l'instruction dans son cadre.

VERS LE PROCÈS LAFARGUE : LA MISE EN CONDITION.

Depuis le début de l'année 1891, des grèves répétées, dans la région de Fourmies, inquiètent le patronat. Au Congrès du Parti ouvrier français, à Lille, en octobre 1890, la décision de renouveler les manifestations du Premier Mai pour la journée de 8 heures est prise :

« L'agitation devra commencer au plus tard dès les premiers jours d'avril, à l'aide de réunions publiques, de congrès locaux ou régionaux et de tous autres moyens de nature à préparer les esprits à ce grand acte de solidarité internationale. »

De multiples réunions ont lieu, animées par Culine. Lafargue est venu au milieu du mois d'avril tenir trois réunions, à Fourmies, Wignehies et Anor. Les commentaires de la presse locale avaient noté le calme de ces réunions. Le Journal de Fourmies, catholique, mentionne, le 16 avril, que Lafargue a conseillé de s'organiser, que Renard a critiqué « les agissements de certains patrons ». Un drapeau rouge a été déployé dans la salle, L'article ne parle pas de Culine. Le Courrier de Fourmies, journal qui se veut proche des ouvriers, le 19 avril 1891, est plus complet. Les propos de Lafargue sont rapportés. Son renom le mérite ; après avoir rappelé qu'il fut traîné devant les Assises de l'Allier pour des propos socialistes, il attaque le « prétendu socialisme affiché par les hommes du clergé ». Il poursuit :

(1) C. WILLARD, La Fusillade de Fourmies, Paris 1957.

(2) Diplôme d'Etudes supérieures sous la direction de M. le professeur Làbrousse, Paris 1956. Ce travail inédit peut être consulté au Centré d'Histoire du Syndicalisme, sous la cote n° 183.


86 J. GIRAULT

Il y a trente ans, vous étiez libres, ouvriers, et si nous étions venus alors vous tenir ce langage socialiste, vous nous auriez expulsés de cette salle. Mesurez le chemin parcouru, vous reconnaîtrez que vous avez perdu une à une toutes vos libertés dans le travail, vous êtes devenus moins que des forçats, dans vos bagnes industriels [...]. Autrefois, quand l'ouvrier sortait de son travail, il retrouvait sa ménagère au logis. Maintenant, le Vampire industriel accapare tout, femmes et enfants ■[...]. Le fruit du labeur des ouvriers sert à faire des « cocottes » au lieu de servir à alléger les misères des travailleurs. Aux patrons toutes: les jouissances, aux ouvriers toutes les misères [..,]. Naguère, au temps des châteaux féodaux, les seigneurs défendaient leurs serfs, Tes protégeaient contre le brigandage [.,.]. Aujourd'hui, la bourgeoisie est retombée dans les abus criants de l'ancienne féodalité, la bourgeoisie est condamnée à son tour, elle doit disparaître, sa fosse est creusée, il ne reste qu'à l'y pousser [.,.]. La patrie [...], c'est la terre. En avez-vous une parcelle de cette terre pour la défense de laquelle on vous arme ? Unissez-vous pour la conquérir, et pour conquérir les machines, au lieu de défendre cette terre dont les bourgeois font leur chose exclusive: Nous avons eu des jours de crosse-en-l'air, nous en aurons encore!

Lafargue constate que la République bourgeoise n'a rien fait pour les travailleurs et que les ouvriers anglais sont moins malheureux ; il ajoute :

Le nombre des manifestants du 1er mai 1890 a surpris les organisateurs eux-mêmes. Cette année, la manifestation sera bien autrement imposante. Et dans beaucoup d'endroits, les ouvriers imposeront d'euxmêmes le travail de 8 h. en dépit des patrons. Il ne faut pas songer à retourner en arrière en brisant les machines [...], il faut que les ouvriers deviennent leurs propres maîtres pour avoir le profit de leur travail [...]. Il est temps de réagir contre le Machinisme, qui accapare tout, au point que bientôt il n'y aura plus qu'une profession possible, celle de mécanicien ! Honneur aux citoyennes [...]. La femme a plus d'énergie et de volonté que l'homme, c'est par la femme que nous arriverons au Communisme.

Ce long extrait est important. C'est le seul compte rendu de la conférence de Lafargue. Puisque ses propos seront déformés par la suite, il est bon de les indiquer, même légèrement modifiés par le journaliste. La Défense des Travailleurs, organe socialiste de Saint-Quentin et de l'Aisne, le 19 avril, se félicite du succès de ces réunions et affirme :

« Partout on ne parle plus que de socialisme, que de journée de 8 heures et de la manifestation du 1er mai. Les patrons commencent à s'inquiéter de cette agitation et se demandent ce qu'ils pourront faire pour l'enrayer. » Cet article est repris le 26 avril. Les rapports de police ne signalent aucun excès.

Les grèves se multiplient. Le patronat de Fourmies est en difficulté. Il réagit vigoureusement à la veille du l'ornai et publie en tract cette déclaration de guerre, reproduite par le Progrès du Nord, le 2 mai :

Considérant qu'un certain nombre d'ouvriers de la région, égarés par quelques meneurs étrangers, poursuivent la réalisation d'un Programme qui amènerait à courte échéance la ruine de l'industrie du pays (celle dés patrons et aussi sûrement celle des travailleurs),

Considérant que dans les réunions publiques les excitations et les menaces criminelles des agitateurs ont atteint une limite qui force les chefs d'établissements à prendre des mesures défensives,


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 87

Considérant encore que nulle part les ouvriers n'ont été mieux traités, ni mieux rétribués que dans la région de Fourmies,

Les industriels soussignés, abandonnant pour cette grave circonstance toutes les questions politiques et autres qui peuvent les diviser, prennent l'engagement d'honneur de se défendre collectivement, solidairement et pécuniairement dans la guerre injustifiable et imméritée qu'on veut leur déclarer. Et au nom de l'intérêt de tous, ils font un appel sincère à la probité et au bon sens des ouvriers honnêtes qui sont encore en grande majorité dans la région, pour les mettre en garde contre les théories révolutionnaires de quelques meneurs à qui seuls peuvent profiter le - troublé et le désordre.

Cet appel se passe de commentaires. Il montre l'état de tension qui existe chez les industriels. Ils sont prêts à riposter. Ils le font magistralement avec l'aide du gouvernement. Boussus, filateur de Wignéhies, conseiller général, « seize fois millionnaire » ;d'après le commissaire Walter (3), détenteur de parts importantes dans la presse locale (Journal de Fourmies, Observateur d'Avesnes) La Frontière de Maùbeuge, etc.), et Bélin, président du Syndicat industriel, somment le maire Bernier dé demander des troupes (4). La fusillade du 1er mai fait dix morts et des dizaines de blessés. La stupeur est.grande.

Après un temps, des questions se posent : qui est responsable ? La presse locale et surtout nationale répond. Le Courrier de Fourmies publie, le 3 mai, le compte rendu de la réunion socialiste du 29 avril ou Renard aurait déclaré :

« On m'a dit que, le 1er mai,; la troupe viendrait ici renforcer la police.* Ne craignez pas la troupe, envoyez vos délégués à la mairie, et le soir, dansez, » Tandis que Culine avait fait le récit de sa vie orageuse, Renard souligne l'intérêt de cette confession. Les fautes passées sont amplement expiées par l'attitude de Culine au service de la classe ouvrière.

En revanchej l'Observateur d'Avesnes, du 3 mai, affirme :

« Les prédications incendiaires des Lafargue, des Renard, des Culine, ont fait leur fruit. » La fusillade est racontée, puis il ajoute insidieusement :

« Le sieur Culine a jugé prudent de quitter Fourmies. Suivant son expression, il a ensemencé le champ et laissé aux autres le soin de la récolte... de coups de fusil et de mois de prison. »

Première flèche, bien d'autres viendront. La situation est. tendue ;. la grève est générale en Belgique. Des grèves de mécontentement éclatent. Elles se résorbent difficilement, d'autant plus que la troupe est toujours présente et que la combativité patronale est grande (division des travailleurs, menaces de lock-out, représailles, etc.). Un patron se distingue particulièrement, Boussus. Sa position est importante, il a donné des salaires relativement élevés à ses ouvriers en bon adepte du paternalisme. Ceux-ci, pourtant, se syndiquent pendant ces luttes revendicatives. Et, surtout, il est le patron des deux principaux témoins qui accablent Lafargue.

(3) Archives nationales, F 7/12 527.

(4) La Dépêche, 5 mai 1891.


88 J. GIRAULT

En face de ce bloc patronal, la classe ouvrière est inorganisée et démunie. Le P.O.F. peut mener sa propagande dans de bonnes conditions. De multiples réunions sont organisées au début du mois de mai, avec Delory, Carette, Culine, Baudin, Ferroul, Thivrier, etc. Les formes d'action le plus souvent proposées sont la revanche électorale et l'organisation syndicale. Malgré l'arrestation de Culine, le 11, les résultats sont bons. A la.fin du mois, 3.500 ouvriers sont syndiqués (5). Un dirigeant

apparaît, Cartegnies, ouvrier de la firme Boussus.

D'autres groupes essayent de « récupérer » le mécontentement.

Delatte gère le Courrier de Fourmies, ancien organe boulangiste. Il préconise

préconise des travailleurs sur une plate-forme très proche

du catholicisme social. Dubois lance un journal, La Revanche fourmisienne,

fourmisienne, doit être soutenu par Carnoye, le seul filateur qui ne s'est pas associé au manifeste des patrons, ancien candidat malheureux aux élections. Les événements peuvent le pousser au premier rang ; il en profite, d'autant plus qu'il a reçu Lafargue en avril. Le Parti ouvrier attaque ces journaux ; La Revanche accuse Cartegnies d'être soutenu par le patron Boussus. Le commissaire spécial de Valenciennes note dans son rapport du 31 mai que la municipalité est menacée. Il voit deux possibilités

possibilités

Les socialistes, unis dans une liste commune aux petits-bourgeois,

aux négociants restés étrangers aux événements du 1er mai ; ou les réactionnaires

réactionnaires le cas où la tactique du Courrier de Fourmies aboutirait

et qu'il parviendrait à conserver de son côté une partie importante de

l'élément ouvrier (6).

Mais, très vite, ces deux groupes sont discrédités et, au début du

mois de juin, le Parti ouvrier est le seul danger véritable. Aussi, devant

un seul ennemi, se regroupe-t-on. C'est dans cette atmosphère d'âpres

luttes que se fait l'instruction de l'affaire Culine.

Une deuxième question se pose : pourquoi ces poursuites ? La

fusillade de Fourmies a provoqué un choc dans l'opinion. Immédiatement,

Immédiatement, journalistes affluent vers Fourmies et y resteront très longtemps

longtemps les grèves se poursuivent. En fonction des attitudes politiques,

politiques, jugements divers sont émis. Les journaux gouvernementaux

considèrent que le danger boulangiste persiste. La population avait voté

pour un candidat boulangiste. A la moindre occasion, elle s'est révoltée.

Cet argument est aussi repris par Walter dans son rapport qui assimile

mécontentement, Parti ouvrier, boulangisme et Culine. Les milieux catholiques

catholiques le sous-préfet Israélite et la civilisation moderne de tous

les maux. Le quotidien La Dépêche, le 7 mai, écrit :

Les radicaux et les opportunistes [...] sont les vrais coupables, eux dont les doctrines ont porté les fruits qu'on en pouvait attendre. Ils ont déchristianisé le peuple et maintenant le peuple se lève, impatient des solutions promises.

Les boulangistes essayent d'exploiter ces incidents au maximum, entretenant par là l'équivoque. Les socialistes et radicaux attaquent

(5) Rapport du commissaire spécial Walter du 16 juin 1891, Archives nationales F 7/12 527. Les statuts avaient été expédiés le 4 juin.

(6) Archives nationales F 7/12 527.


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 89

fortement le gouvernement. Une enquête est demandée. La Chambre la repousse.

L'opinion publique est déroutée; un « lampiste », comme on dit alors, est désigné, Culine. Dès le 4 mai, le Petit Nord, relayant l'Observateur d'Avesnes, l'accable, et désigne les agitateurs socialistes sous le litre « Fourmies en révolution », Culine, Renard, Lafargue. Les feux se concentrent sur Culine, « meneur, ancien agent boulangiste, sinistre gredin, déserteur » ; le 11 mai, le Petit Nord précise ses intentions : Culine « n'a pas été mis à l'ombre ». Le gouvernement fait preuve d' « un excès de mansuétude ». Annonçant l'arrestation, il exulte : « Regardez, braves ouvriers, ceux qui vous excitent ». Le 14 mai, son reportage décrit la région :

Malgré la présence des députés Baudiu et Ferroul, et les excitations parties du club culiniste, d'où vers sept heures du soir sortaient les meneurs passablement échauffés par la boisson, le regard allumé, la lèvre baveuse, la population est restée calme. Culine est arrêté; personne, parmi les honnêtes travailleurs, ni les petits commerçants, ne songe à s'en plaindre ; au contraire... Culine a été arrêté ; les autres le seront aussi.

Il prolonge ses attaques, le 21 mai. Les « meneurs du Parti socialiste » sont cités : Jules Guesde et Paul Lafargue, « des misérables qui ne relèvent que du mépris public ».

Le Progrès du Nord, autre quotidien important, n'est pas en reste. Dès le 8 mai, il situe la responsabilité de Culine :

Il serait difficile d'admettre que ce déserteur, ce boulangiste, ce réactionnaire ait fait autre chose, pendant ces derniers temps, que d'exciter les ouvriers, de Fourmies à se révolter, quitte à se cacher au moment du danger.

Le quotidien conservateur La Dépêche tarde à donner son avis ; il â d'autres ennemis. Le 13 mai, néanmoins, après avoir rendu compte de l'arrestation de cet « assez triste personnage, déserteur », il analyse : Au demeurant, ce n'est lias un chef, il a certainement fait de l'agitation pour amener les ouvriers à célébrer là fêté du 1er mai ; quant à en faire l'auteur responsable des événements [...], c'est forcer la note et lui prêter une autorité qu'il n'a jamais eue [...]. On en fera un bouc émissaire qu'on chargera non seulement de tous les péchés populaires, mais encore et surtout de toutes les fautes administratives.

Le journal le plus caustique est certainement l'Observateur d'Avesnes. Dès le début, il a accusé Culine. Il reprend à son compte l'affirmation du ministre de l'Intérieur, Constans, sur le rôle des excitateurs. Après avoir noté une soi-disant déclaration de Culine, imitant le Petit Nord du 9 mai : « Infâme est le gouvernement qui veut rejeter les responsabilités sur les amis du peuple alors que ceux-ci n'ont jamais cessé de prêcher le calme », le 10 mai, il ajoute : « Comment se fait-ilque le 1er mai, sur les marches de l'église, Culine ait dit aux ouvriers : « Si vous n'êtes pas des lâches, vous saurez délivrer vos frères, » Le 12 mai, il publie une pièce capitale : les discours de Culine et de Lafargue en avril (7). Culine a dit :

(7) Il dira, plus tard, les avoir repris du journal La Frontière de Maubeuge du 10 mai. C'est le seul numéro manquant dans la collection de la Bibliothèque nationale.


90 J. GIRAULT

Quand votre patron s'absente de l'usine, vous en apercevez-vous ? L'usine ne marche-t-elle pas comme lorsqu'il est là ? Si, n'est-ce pas ? Le patron est donc un membre inutile, un parasite que vous nourrissez. Mais quand vous avez chez vous des parasites, de la vermine, que faitesvous ? Vous employez de l'insecticide. Eh bien ! ouvriers, ne connaissezvous pas l'insecticide contre les patrons ? Puis, si vous n'avez pas de dynamite, ne pouvez-vous pas leur crever la paillasse ? J'ai tort de vous dire cela. La mort de vos patrons ne vous serait pas utile, car leur peau ne serait même pas bonne à vous faire des gants. Vous leur ferez plutôt ramasser le crottin des rues, ainsi vous seront-ils utiles à quelque chose.

Lafargue développe les mêmes idées :

Quand je suis arrivé à Fourmies et que j'ai vu ces hautes cheminées Vomissant des torrents de fumée, ces immenses établissements où mugissent les machines, je me suis dit, voilà encore des bagnes ; aujourd'hui, je cause à.des forçats [....]. Mais s'il est malheureux, ouvrier français, que vous soyez inférieurs aux ouvriers anglais au point de vue de l'organisation des travailleurs, vous avez sur eux cette immense supériorité d'avoir tous été soldats, de savoir vous servir des fusils. Et je n'ai pas besoin de vous dire contre qui vous devrez employer ces fusils : le patron, voilà l'ennemi. Quant à vous, jeunes gens qui allez bientôt partir au service militaire, si jamais on vous ordonne de tirer, dans quelque circonstance que ce soit, vous vous retournerez et ferez feu à rebours. Ce n'est pas d'hier au reste que date cette chanson, criée par des bandes en diverses occasions :

Les patrons sont des cochons Nous les pendrons dans leur maison Les patrons sont des cochons .Nous les pendrons : par les transmissions.

Ces longues citations sont nécessaires. Elles fournissent l'essentiel de l'accusation contre Lafargue et le réquisitoire du procureur général au procès de Douai en reprendra des passages entiers. La Frontière de Maubeuge, le 17 mai, après avoir relaté l'arrestation, manifeste sa joie :

« Culine se disait employé de commerce mais il passait toutes ses journées à boire et à se saouler. Enfin, son rôle néfaste est terminé dans la région. » Le Journal de Fourmies annonce sans commentaire l'arrestation tandis que le Courrier attaque discrètement le préfet, Vel-Durând, qui inspire le Petit Nord. Le Réveil du Nord, quotidien républicain progressiste, où socialistes et radicaux écrivent, se contente, le 13 mai, de poser des questions timidement :

« Vivez en paix, braves bourgeois et bénissez les hommes d'Etat qui rassurent les bons en faisant trembler les méchants ! Une fois de plus, la société est sauvée [...]. Si Culine s'est rendu coupable d'excitation à émeute (ce qui est loin d'être prouvé), des patrons ont à coup sûr commis le même crime. »

Il n'y a pas eu de grande campagne de protestation contre l'arrestation de Culine. Le commissaire spécial de Jeumont note le 13 mai :

« L'arrestation de Culine commence à être connue, elle ne produit pas l'émotion que faisait prévoir l'attitude des ouvriers, le dimanche matin. Quelques ouvriers crient : « C'est Çulinè qu'il nous faut » ; ces cris n'ont pas d'échos. C'est presque de l'indifférence, une indifférence


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 91

mêlée de crainte. Une agitation était à redouter » (8). Malgré le rôle important qu'il joue, il est certain que les socialistes locaux se méfient de lui. Son passé boulangiste, ses liens avec les groupes Delatte et Dubois inquiètent. Nationalemênt, ce n'est pas sur son cas particulier que l'on se bat mais sur le cas général. Lafargue écrit, dans un article, « Les révolutionnaires » :

« Ils accusent les socialistes : ce sont Culine, Renard et Lafargue qui, avant le 1er mai, ont fait des conférences [...], ce sont ces pelés, ces galeux qui sont cause de tous ces malheurs. »

Les journaux se taisent à peu près tout au long de l'instruction. CL silence est certainement nécessaire pour faciliter Te travail des enquêteurs. Un article déplacé risque de provoquer des réactions néfastes de la part d'éventuels témoins. Aussi, la meilleure solution est-elle l'oubli. Tandis que l'on essaye de déterminer vainement quelle peut être la part des trois responsables, les interrogatoires de l'accusé et des témoins se déroulent. Ils ne posent jamais le problème sur le terrain des responsabilités mais sur Tunique question : quel a été l'horaire de Culine avant et le jour de la fusillade ? L'opinion est laissée devant des explications divergentes. Les clivages s'accentuent surtout sur le plan local, puisque le Parti ouvrier dénonce les entreprises « électoralistes » dès radicaux de là Revanche fourmisienne. Les luttes continuent et elles ne sont pas toujours victorieuses comme en témoignent lés multiples échecs des revendications dés travailleurs en grève.; Certes, le 12 mai, lors d'une réunion à Wignehies, un vote par acclamation à désigné Maître Millerand comme avocat de Culine. Mais, il ne se manifeste pas. L'enquête piétine. Le manque de témoins se faisant sentir, le 31 mai, le procureur d'Avesnes « espère qu'on en trouvera »: Le 19 juin, l'Observateur d'Avesnes mentionne qu'un dossier volumineux vient "d'être soumis -à la Chambre des mises en accusation sur le « fameux agitateur anarchiste ». Il ajoute : « On nous annonce que Paul Lafargue, et peut-être aussi Renard, comparaîtra à la in ême audience que Culine! » Présentant Lafargue, il affirme faussement qu'il « a été déporté pour sa participation à la Commune ». Le même article est repris par le Journal dé Fourmies le 21 juin. Ces informations sont les seules qui filtrent de l'enquête.

LA CULPABILITÉ DE CULINE SELON L'INSTRUCTION.

A partir du dossier d'enquête, la présence de Lafargue aux côtés de Culine, lors dû procès de Douai des 4 et 5 juillet 1891, peut être comprise. M. Gras l'avait déjà consulté au Palais de Justice de Paris. Son but était surtout de faire la lumière sur la fusillade de Fourmies et ses conséquences. Une description de ce dossier s'impose. Il comporte deux parties fort inégales. Là partie la plus importante est consacrée à Culine (106. pièces), alors que l'enquête sur Lafargue ne comprend que 26 pièces. On voit combien l'instruction pour Lafargue a été, fragile. Elle sera le principal objet de cette étude. Il faut, tout de même, examiner le

(8) Archives nationales F 7/12 527.


92 J. GIRAULT

contenu de l'enquête sur le rôle de Culine. Il est inculpé le 11 mai 1891 par le juge d'instruction d'Avesnes pour « provocation directe à un attroupement armé ».

Sa biographie est établie au fur et à mesure de l'enquête, par les services du juge d'instruction d'Avesnes, du commissaire de police de Fourmies, du juge de paix d'Attigny (Ardennes), du commissaire de police de Sedan, de son ancien employeur, Collet-Mirguet de Cnarleville. Né le 6 mars 1849 à Sedan, il est condamné le 23 juillet 1872 par le premier conseil de guerre d'Alger à dix ans de détention et à la dégradation pour désertion. Il est amnistié en 1880. Ouvrier serrurier à Attigny, il s'installe en 1880 à Sedan, comme ouvrier mécanicien. Elu prudhommeouvrier, il devient vice-président du Conseil des Prudhommes. Après son mariage, il retourne à Attigny chez son ancien employeur comme chef ouvrier en 1885, jusqu'en juillet 1887. Dans les Ardennes, il est connu comme révolutionnaire et a organisé des réunions socialistes avec notamment Jean-Baptiste Clément. La maison Collet-Mirguet de Charleville, spécialisée dans la vente à crédit par dépositaires, T'emploie à Fourmies, La situation de représentant de commerce lui permet de bien connaître cette région. Son activité socialiste apparaît au grand jour à partir de 1891. Des rapports de policé résument les diverses "réunions" auxquelles il fiarticipe avec Renard, de Saint-Quentin, en janvier, avec Delcourt, de Lille, en mars. Le 12 avril, au théâtre de Fourmies, participent à une réunion qui groupe 500 personnes Paul Lafargue et Renard. Parallèlement, lors des grèves dans les entreprises textiles de Fourmies, les revendications ouvrières sont rédigées par Culine. Enfin, le 29 avril, Renard et Culine attirent un millier de personnes au théâtre de Fourmies. Ces rapports de police montrent des réunions calmes ; aucun fait particulier n'est signalé sauf le 12 avril, l'apparition d'un drapeau rouge. Il y a un abîme entre ces rapports, les comptes rendus des journaux et les impressions tirées par les témoins lors des enquêtes. Pourtant, ces dernières seront uniquement conservées.

L'audition des témoins et de l'accusé est plus abondante : de la pièce 10 à la pièce 83 et la dizaine de pièces contenues dans la rubrique « Renseignements confidentiels »: On peut classer ces témoignages en catégories. Les uns intéressent l'activité de Culine avant le 1er mai. Le commissaire de police indique : « Je ne m'attendais pas à des troubles le 1er mai », d'autant plus que Culine lui a dit à la sortie de la réunion du 29 avril, après avoir tenu des propos violents (non notés dans son rapport sur cette réunion) : « N'ayez-pas de crainte, il n'y aura rien, tout sera calme. S'il se produit un mouvement, je me charge de l'arrêter. » Le 10 juin 1891, le directeur de filatures de Wignehies, Charie Ernest, après avoir fait sa longue déposition sur Lafargue, résume les déclarations de Culine lors de la réunion du 11 avril. Montrant le drapeau rouge, Culine l'aurait opposé aux drapeaux tricolores, « loques infectes ». De la même façon, le 14 juin, Loreau Eugène, filateur, indique que Culine aurait traité les patrons de « cochons » et de « crapules ». L'appel du Parti ouvrier pour le 1er mai, signé par Culine avec le programme de la journée, est conservé. Il se termine par ces phrases :

Le plus grand calme est demandé, pas de tumulte, pas de récriminations personnelles. Le Parti ouvrier veut le droit et la justice ; et en


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 93

demandant le respect de lui-même, il compte sur le respect moral de chacun pour faire aboutir par la raison, ses justes revendications.

Pour le Conseil national du Parti ouvrier, Dereure, Ferroul, Jules Guesde et Paul Lafargue signent un appel pour la journée du 1er mai sur le thème essentiel de la journée légale de 8 heures et qui comprend cette invitation : « Vous manifesterez en désertant l'atelier. » Au total, on peut évaluer à une demi-douzaine les témoignages sur l'activité de Culine avant le 1er mai. Ce n'est qu'une petite partie de l'enquête. Le juge d'instruction jette un voile pudique sur le passé pour fixer l'essentiel de son enquête sur le rôle de Culine lors du 1er mai. Le procureur de la République motive l'arrestation de Culine. Il y a « présomption d'avoir à Fourmies, le 1er mai 1891, par des discours proférés publiquement, provoqué directement à un attroupement armé, lequel attroupement ne s'est dissipé que devant la force ou après avoir fait usage de ses armes. » Aussi, l'enquête est-elle orientée sur le rôle présumé de Culine le 1er mai, et seulement le 1er mai.

Une première catégorie de témoins interrogés tout au long de l'instruction est celle appartenant aux forcés de l'ordre. Le commissaire de police de Fourmies, Ruche, insiste énormément sur les événements qui ont précédé le 1er mai : les grèves, les réunions, le rôle de Culine. Une impression de calme se dégage de son interrogatoire. Le 1er ruai, il s'efforce toujours de mesurer la part, d'après lui assez faible de Culine dans l'organisation. Aussi, y a-t-il un contraste entre ce que lui avait promis Culine et la réalité. Un agent de police complète cette déposition. Ses affirmations sont vagues. La confrontation avec Culine ne donne rien de certain. Un autre agent, plus tard, n'apporte rien de plus. Ruche sera revu le 10 juin pour un point de détail. Le juge d'instruction, le 5 juin, se déplace à l'hôpital militaire de Maubeuge pour entendre un gendarme blessé. Ce dernier a entendu Culine, avant les premiers jets de pierre, prononcer les paroles qui seront souvent reprises : « Ils seraient des lâches, s'ils laissaient emmener les prisonniers (il s'agit de chômeurs arrêtés lors des incidents du matin) [...] il faut les délivrer à tout prix. » Cette déposition est capitale/Devant les affirmations du gendarme, Culine ne peut que nier. Il a toujours prétendu que le seul moyen de libérer les prisonniers était d'envoyer des délégués à la mairie. Les cinq autres gendarmes interrogés éclairent l'importance du rôle de Culine dans les événements du matin. En revanche, les deux officiers et un sous-officier du 145e de ligne ignorent les individus et définissent leur tactique en face de la foule. De ces témoignages des forces de l'ordre, il faut tirer un certain nombre de remarques. Il y a eu irruption de forces étrangères à la ville. Il est normal que la police cherche à expliquer les faits par le passé qu'elle connaît assez bien. Gendarmes et militaires, au contraire, doivent à tout prix justifier leurs répressions sanglantes. Aussi, les témoignages sont-ils des justifications d'actes commandés. Il y a aussi la tendance à accuser Culine de tous les maux, une mauvaise connaissance de son influence, ce que mesure mieux le commissaire de police.

Une deuxième catégorie de témoins est la masse des habitants de Fourmies. Les interrogatoires débutent le 16 mai. A partir du 13 juin, le


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juge se rend à Fourmies afin de rencontrer les témoins cités par Culine. Une extrême diversité de conditions sociales se succèdent. Rares sont ceux qui reviennent une deuxième fois. Parmi les hommes, il faut distinguer la bourgeoisie de Fourmies qui, en général, accable Culine et la foule : un brasseur, un chemisier, un artisan, deux contremaîtres (9), deux commissionnaires en laine et un employé aux écritures dans une usine textile. En revanche, les ouvriers, souvent, indiquent des détails de la journée. Une grande sympathie pour Culine apparaît. On compte cinq fileurs, sept tisseurs, cinq rattacheurs, deux journaliers, un marchand de journaux, un garçon brasseur, un verrier, un sabotier, un lourneur, un mécanicien. Cinq autres témoins interrogés n'indiquent pas leurs professions. Les femmes sont représentées en grand nombre dans cette catégorie. Les plus nombreuses sont les cabaretières (dix) ; il faut ajouter quatre travailleuses, huit ménagères et quatre jeunes filles (17-18 ans) dont la profession n'est pas indiquée. En général, les renseignements apportés sont vagues. Les dépositions de deux cabaretières, chez qui Culine a séjourné en fin d'après-midi et au débul de la fusillade, ne sont pas assez précises pour le disculper. A cet ensemble compact de témoins dont l'intérêt des souvenirs varie et qui, en général, ne restent pas longtemps chez le juge, s'ajoutent deux témoignages complémentaires reçus par le commissaire de police Ruche. Il s'agit d'un imprimeur et d'un industriel qui se plaignent, le premier d'avoir été frappé, le second d'avoir été menacé.

Ces récits sont intéressants pour qui veut étudier les événements de Fourmies vécus par des témoins à un mois de distance. Le juge affecte un air détaché ramenant toujours l'intérêt sur Culine. Dans l'ensemble, la preuve n'est pas faite de la participation de Culine aux moments chauds du 1er mai.

Plus déroutants, encore sont les récits des témoins à décharge cités par Culine. Ils sont treize : quatre fileurs, trois cafetiers, un coiffeur, un terrassier, un garçon brasseur, un cordonnier, un rattacheur, un directeur de théâtre. Culine a toujours conseillé le calme, n'a jamais indiqué qu'il fallait libérer les prisonniers, a été déçu que la journée ne se déroule pas selon ses désirs. Il est absent lors des affrontements (bagarres du matin ci fusillade du soir). On a nettement l'impression que ce dirigeant a été dépassé par la foule qu'il avait entraînée dans cette journée de lutte revendicative.

Ces nombreux témoignages recueillis, les enquêteurs ont pu faire un tri partial pour confirmer leurs accusations. Déjà, pour l'audience, sur les trente-et-un témoins à charge convoqués, on retrouve douze membres des forces de l'ordre et sept témoins qui s'étaient montrés, souvent en raison de leurs fonctions sociales, très hostiles à Culine. Ils sont certes compensés par les dix-sept témoins à décharge dont le maire de Sedan, tandis que le gérant du journal le Courrier de Fourmies, présent à l'audience pour le reportage, ne peut témoigner. Mais le dossier ne comprend pas les comptes rendus du procès. Ainsi, ne pouvons-nous

(9), L'un d'eux, Guillain Alphonse, le 13 juin, affirme avoir vu, vers 17 h., une bande, conduite par.Culine : «Ils étaient .tellement furieux que quelquesuns d'entre euxavaient de l'écume à la bouche. »


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 95

pas confronter les dépositions et en tirer une conclusion intéressante sur l'évolution des esprits en face de la justice. Seule la presse peut être utile.

Culine est interrogé plusieurs fois. Le 12 mai, il affirme son innocence. Il a toujours prêché Te calme et reconnaît avoir échoué dans ses tentatives pour éviter les affrontements. Le 14 mai, ilprécise ses déclarations, son emploi du temps, son rôle exact dans la trame des événements rapportés la veille par le commissaire de police. Le 12 juin, en fin d'enquête, il est longuement interrogé et doit fournir les éclaircissements sur les déclarations des témoins. Le 15 juin, il est encore entendu. Trois confrontations avec des témoins ont pour but d'éclairer leurs déclarations. L'agent de police doute, le gendarme est moins affirmatif tandis que la cabaretière reste sur ses positions, elle n'a pas remis à Culine la cravate noire qui enrobe le drapeau tricolore avant la fusillade. Le lendemain, sa fille reconnaîtra que c'est elle qui a donné cette cravate. Ici aussi, il faut reconnaître que le système de défense de Culine est solide. Le juge ne le prend jamais en défaut. Il essaye de brouiller les pistes, mais l'accusé garde la tête froide. A la lecture de cette enquête, on né peut s'empêcher d'admirer la ténacité de l'accusé. Il est sans cesse obligé de préciser, d'approfondir ses explications. Toujours il le fait calmement. On ne connaît pas le texte des questions du juge. Il est dommage qu'elles soient remplacées par l'expression « sur interpellation.»..

L'instruction de cette affaire a été menée très scrupuleusement par les enquêteurs. Aussi, le 15 juin, le procureur de la République d'Avesnes prononce-t-il ; son réquisitoire définitif. Les charges sont suffisantes et Culine est accusé,

-d'avoir à Fourmies, le 1er mai 1891, par des discours proférés publi-- quement, provoqué directement à un attroupement armé, lequel attroupement ne s'est dissipé qu'après avoir fait usage de ses armes.

Les mobiles retenus sont les propos de Culine et non les actes. Alors que l'enquête au début s'orientait vers la reconstitution de la journée de Culine tendant à montrer, le cas échéant, qu'il était à la tête des manifestations, le contraire est sorti de l'enquête. L'action du dirigeant a été faible malgré les charges de quelques témoins. Aussi, faut-il se rabattre sur ses propos. L'ordonnance du juge d'instruction, étant donné le réquisitoire du procureur, est encore plus nette. Il est « inculpé de jirovocation directe à un attroupement armé ». Aussi ces accusations rejoignent-elles les deux seules pièces Sur Culine, retenues après le 1er mai. Un rapport de police décrit les funérailles des victimes le 5 mai. Les propos de Culine sont rapportés. Ils se terminent par cet appel:

Misérables ! Vengeance ! Le drapeau rouge à flotté et flottera partout. Adieu, victimes des balles françaises, vous servirez d'exemples, victimes d'un gouvernement de despotes avec Gonstans le saucissonnier. Adieu.

D'autre part, unarticle du Petit Nord du 9 mai 1891 relate les obsèques et sous le titre : « Encore Culine », après avoir accusé ce dernier d'être un anarchiste, une phrase du discours est rapportée :

Infâme est le gouvernement qui a tout fait et qui veut rejeter la responsabilité sur les; amis du peuple qui n'ont jamais cessé de prêcher


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le calme, seul moyen de faire aboutir les revendications. Un commentaire suit : Comment se fait-il que le 1er mai, Sur les marches de l'église, Culine ait dit aux ouvriers : « Si vous n'êtes pas des lâches, vous saurez délivrer vos frères ! » .

L'accusation se fondait donc sur une campagne orchestrée sur le thème : Culine est responsable de la fusillade par ses paroles d'avant le 1er mai et du 1er mai. Les discours d'un socialiste sont visés. Il fallait que l'enquête les dissociât de l'action. L'arrêt de la cour d'appel de Douai du 17 juin et le réquisitoire du procureur général près de la cour d'appel de Douai ne font que reprendre cette attaque contre « les excès de langage » de Culine qui est présenté comme un « socialiste exalté ».

Le dossier n'indique rien sur le procès lui-même. Des notes d'audience figurent ça et là, mais elles n'apportent rien. En revanche, le procès-verbal de la délibération du jury le 5 juillet 1891 est conservé. A la question : « H. Culine accusé est-il coupable d'avoir à Fourmies, le 1er mai 1891, par des discours proférés publiquement, provoqué directement à un attroupement armé qui n'est dissipé qu'après avoir fait usage de ses armes ? », la réponse du jury est : « Oui, à la majorité. » Cette déclaration est assortie de la formule habituelle : « Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes;» Aussi, Culine est-il condamné à six ans de réclusion et dix ans d'interdiction de séjour. Il se pourvoit aussitôt en cassation. La cour la rejette le 30 juillet 1891. Par décret du Président de la République du 20 septembre 1892, cette peine est réduite à 28 mois ; par arrêté ministériel du 8 novembre 1892, Culine est libéré conditionnellement.

LAFARGUE ACCUSÉ.

L'instruction concernant Lafargue est plus rapide. Alors que Culine est arrêté le 10 mai 1891, Lafargue n'est pas arrêté. L'enquête commence seulement le 8 juin. Alors que l'essentiel des interrogatoires sur l'affaire Culine est mené par le juge d'instruction près le tribunal d'Avesnes, Paul Riff, ici l'enquête est menée par Lefrançois, procureur de la République. Il y a partage d'autant que la nature des accusations peut être différente.

Le dossier est très simple : tout d'abord six témoins, l'interrogatoire de Lafargue par le commissaire de police à Paris, enfin quatre témoins déjà entendus sont confrontés avec les réponses de Lafargue. Le procureur est chargé de faire la lumière sur la réunion de Wignehies du 11 avril où Renard, Lafargue et Culine ont pris la parole. Les quatre témoins interrogés sont tous des adversaires de Lafargue. Leur position sociale est à noter : un directeur de filature, un ouvrier spécialisé, ami du premier, un clerc de notaire et un contremaître. Sur la réunion d'Anor, du 13 avril, un directeur de tissage et un comptable témoignent. Ces deux derniers ne sont pas rappelés par la suite. Leur témoignage est peu précis. Lafargue a prononcé des excitations très violentes contre les patrons : « Ce sont des animaux nuisibles et il faudra trouver une poudre insecticide pour s'en débarrasser. » Mais, il est très intéressant de


LE PROCÈS LAFARGÙE-CULINE 97

constater que, deux jours plus tard, Ernest Charié charge Lafargue en reprenant les mêmes termes et en les amplifiant. Derrière ces témoignages, il faut rechercher une origine commune,

Des articles parus dans la presse locale sont repris. Les paroles attribuées à Culine et à Lafargue sont mêlées et constituent les propos de Lafargue. Millerand, dans sa plaidoirie, dénonce l'Observateur d'Avesnes. Ce dernier s'en justifie le 7 juillet. « Lés citations [...] avaient paru deux jours, auparavant dans la Frontière de Maubeuge. NoUs en connaissions les termes généraux, transmis de bpuche à bouche depuis les réunions des 11, 12 et 13 avril, mais nous avons attendu pour les reproduire qu'un texte eût été déjà livré à la publicité. [..,] N'y assistant pas, nous n'avons pu apprécier ces réunions, nous les avons simplement mentionnées [...]. Ce n'est pas à nous qu'il appartient de prononcer sur l'authenticité des discours tenus par M. Lafargue. » Ce journal n'hésite pas à mêler la diffamation au mensonge !

Une partie des propos de Charié doit être rapportée, A la demande du procureur de la République, Lafargue est interrogé dans les locaux de la police parsienne le 13 juin. Les questions posées reprennent intégralement la déposition.

Autrefois, il y avait deux castes, le noble et le serf. Le premier habi■ tait le château, l'autre des tanières. Lé serf était conduit avec le fouet niais quand il y avait attaque de l'ennemi, il venait se réfugier sous les murs du château et la troupe armée par lé baron le défendait.

Réponse : Je ne me suis pas servi de l'expression rapportée. Je n'ai pas dit que les serfs recevaient des coups de fouet et vivaient dans des tanières, puisque je prétends que la condition dès serfs est relativement supérieure à celle des prolétaires modernes.

Question : Aujourd'hui, il n'y a plus de barons mais il y a pire, c'est le patron, le bourgeois parvenu, qui a édifié des immenses bagnes. La cloche sonne et vous accourez tout joyeux vous y enfermer des douze et quatorze heures. Vous lui servez de tremplin et tout ce qu'il gagne sur vous, au lieu de l'employer à améliorer la production en France, il Tentasse dans des coffres-forts ou remploie à des actions infâmes comme vous pouvez le voir dans le Figaro. Et, dérision amère, c'est vous, pauvres meurt-de-faim, vous qui ne possédez rien ou qu'on a dépossédés, c'est vous-mêmes qui êtes chargés, étant soldats, de monter la garde devant le coffre-fort.

R. : Sauf la forme, c'est à peu près l'idée. J'ai dit que les capitaux créés en France par la classe ouvrière étaient exportés par les sociétés financières pour outiller industriellement les pays qui font concurrence à la France comme l'Autriche et pour équilibrer les budgets des nations ennemies de la France. Je n'ai jamais parlé du journal Le Figaro, ni d'actions infâmes.;

Q. : Il fut un temps où chaque famille composant un atelier possédait sa petite industrie, son petit métier, le chef de famille était le patron. Aujourd'hui, on a rassemblé les machines sous la direction d'un seul, omnipotent.

R. : J'accepte cette phrase, sauf omnipotent qui ne signifie rien.

Q. : Vous ne voyez jamais les patrons, à peine si vous les connaissez car tout marche et se fait sans eux : ce sont des fainéants. Ils passent leur vie à ne rien faire, à se saouler car ils se saoulent, camarades, ces %

gens-là sont donc inutiles. Eh bien, que fait-on des bêtes inutiles ? On

les tue.


98 J. GIRAULT

R, : Je n'ai pas pu dire cela, puisque je savais que les patrons sont en contact permanent avec les ouvriers et qu'un des plus grands filateùrs de la région m'a fait visiter son atelier qu'il surveille lui-même et que M, Carnoye m'a expliqué le mécanisme du travail dans ses ateliers.

Q. : Vous avez entendu parler des poux et des puces, animaux nuisibles, pour lesquels on a inventé la poudre insecticide. Eh bien, les patrons sont de cette race-là et, en cherchant bien, on trouvera une poudre insecticide qui nous en débarrassera.

R. : Je n'ai pas dit cela et le rapporteur le constate puisqu'il reconnaît plus loin que je n'ai pas dit que je voulais la mort des patrons.

Q. : Ces gens-là ont des maladies affreuses. Ils ont d'abord là goutte, des maladies d'estomac, etc..., parce qu'ils ne travaillent pas, puis, je dois vous le dire, et je le sais étant médecin, ils sont pourris. Il ne faudrait donc pas les tuer car avec leur peau on ne saurait même pas faire des gants. Mais il y a du crottin à ramasser sur les routes: voilà ce qui, leur sera dévolu.

R. : J'ai constaté que la richesse avait des maladies spéciales, mais je n'ai pas parlé de pourriture. Le reste du membre de la phrase est une fantaisie du rapporteur. Q. : Unissons-nous donc pour suivre nos frères les mineurs qui

déclareront prochainement la grève générale. R. : J'ai recommandé la formation de chambres syndicales comme celles des ouvriers mineurs.

Q. : Savez-vous ce que c'est, camarades, que la grève générale des mineurs ? C'est, au bout de quinze jours, la fermeture de toutes les usines : plus de cheminées qui fument, plus de gaz, plus d'électricité. Rien, rien que la nuit sombre, la nuit qui favorisé le crime. R. : C'est assez exact.

Q. : Les Anglais sont plus avancés que Vous, sous lé. rapport des idées, mais il leur manque une chose ; ils ne connaissent pas le maniement du fusil. Eh bien, vous avez sur eux cette supériorité, ayant tous été soldats, et le jour où nous serons prêts et où nous aurons besoin de vous, vous saurez où trouver des armes et vous saurez vous en servir.

B. : Je n'ai jamais, dit que les Anglais étaient plus avancés sous le

rapport dès idées, le mouvement socialiste n'ayant commencé qu'après

1880. J'ai pu constater qu'il y avait un danger de donner l'enseignement

militaire aux classes non possédantes, mais je n'ai jamais dit qu'elles

: sauraient trouver des armes.

Q. : Et vous, jeunes gens, qui serez bientôt sous les drapeaux, rappelez-vous que vous devrez lever la crosse en l'air et venir vous joindre à nous contre les oppresseurs.

R. : Je n'ai pas parlé de crosse en l'air (10). Je n'en parle jamais, mais j'ai cité l'opinion du général de Caprivi exprimée en plein parlement allemand et du général Van der Missens exprimée dans un rapport au ministre de la Guerre, tous les deux constatent les progrès des idées socialistes dans les rangs de l'armée allemande et de l'armée belge, et des dangers que cela présentait pour une répression à l'intérieur.

L'interrogatoire prend fin, de même que la déposition du directeur d'usine de Wignehies. Lafargue refuse de signer ses déclarations. Il est certain qu'il ne préparait pas ses discours par écrit ou tout au moins la trame. Le second témoin, comme Charié, est employé par le « patron de

(10) Ce qui est en contradiction avec le compte rendu du Courrier de Fourmies.


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 99

choc » Boussus. Le troisième témoin, commissionnaire en laine, a pour client Boussus. A aucun moment de l'instruction il n'est fait allusion à ces faits. Toujours on donne lecture de la déposition de Charié pour savoir si le nouveau témoin est en accord avec cette déclaration ! Là défense, lors du procès, relève ces irrégularités. Seul le quatrième témoin, qui était avec les précédents à la réunion, est hésitant à propos de l'expression « on les tue » et croit que Lafargue a prononcé la phrase « on les supprime ».

A partir du 17 juin, le procureur confronte les réponses de Lafargue et ces quatre témoins. Ils maintiennent leurs dépositions. Le clerc de notaire ajoute : « Le discours de Lafargue n'a été d'un bout à l'autre qu'une excitation au meurtre et une provocation à la révolte et à la désobéissance pour les soldats. »

Et l'enquête prend fin ! Le dossier est complété par un rapport du commissaire de police de Joinville-le-Pont. Paul Lafargue habite Le Perreux depuis trois ans et demi. Il s'absente de temps en temps.

« Il paraît qu'aux dernières élections législatives il était candidat boulangiste en province. » Il s'agit de l'élection dans le Cher (11). La copie d'une lettre au maire de Wignehies du 10 avril 1891 annonce une réunion avec Lafargue, docteur en droit (sic) ! Un télégramme de Millerand, avocat de Lafargue, demande qu'on lui fasse parvenir la copie de la procédure. L'assignation à comparaître le 4 juillet à Douai part le 20 juin. Le motif est :

Pour avoir [...], dans une réunion publique, directement provoqué à commettre un crime de meurtre, sans que ladite provocation ait été suivie d'effets.

Les six témoins déjà interrogés sont appelés à déposer au procès. Les témoins à décharge cités par la défense comprennent trois industriels sûr six, dont Carnoye déjà invoqué par Lafargue.

Le 4 juillet, Lafargue, reprenant une demande de Millerand dans une lettre, souhaite que la jonction des deux cas ne soit pas faite puisqu'il n'y a pas « raison d'analogie ». La réponse est négative puisque tous deux ont provoqué « directement au meurtre ». Enfin, la composition du jury est indiquée. Sur 36 jurés possibles, parmi lesquels 12 seront tirés au sort, on compte 9 propriétaires, 5 rentiers, 5 cultivateurs, 8 commerçants, 5 industriels, 3 professions libérales ou retraités, un directeur d'école. Lafargue dira plus tard que son jugement a été prononcé par un jury de classe.

Le dossier comprend aussi la seule question posée au jury :

« Paul Lafargue, prévenu, est-il coupable d'avoir à Wignehies, le 11 avril 1891, par le discours ci-dessous, proféré dans une réunion publique, directement provoqué à commettre le crime de meurtre, sans que toutefois cette provocation ait été suivie d'effet ?»

Le texte intégral du discours, tel que l'a rapporté Charié, suit. Le jury répond oui, à la majorité. Lafargue est condamné à un an d'emprisonnement, à cent francs d'amende et au tiers des frais.

(11) J. DAUTRY, « Lafargue et le boulangisme », La Pensée, n° 120, avril 1965.


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L'instruction de l'affaire Culine-Lafargue a été menée avec un sérieux apparent. L'arrestation de Culine puis l'enquête sur ses activités ont été imposées sous la pression d'une partie de l'opinion publique, stipendiée par les industriels de la région, qui avaient besoin que l'on déplace les responsabilités. On a mis du temps à arrêter ce dirigeant socialiste. Pourquoi ? Le dossier d'enquête ne dit rien. Pourtant, dès le 3 mai 1891, le commissaire spécial de Jeumont télégraphie au ministère de l'Intérieur. Ce rapport comprend les propos de l' « anarchiste Culine », d'après des sources « très sûres ». Il n'indique pas le lieu où ils ont été prononcés :

Quand un patron s'absente pendant des six semaines, qu'il va aux eaux ou ailleurs, est-ce que l'établissement ne marche pas tout de même ? L'ouvrier ne s'aperçoit même pas de cette absence. Quand l'ouvrier s'absente six semaines, quand vous vous mettez en grève, on ne fait plus rien, tout s'arrête. Le patron est donc inutile, l'ouvrier est tout. Le patron étant un animal inutile, on le supprime, les patrons sont votre vermine. Contre la vermine de vos meubles et de vos maisons, vous employez la poudre insecticide. Eh bien, la poudre insecticide des patrons est trouvée.

— Oui, répond-on dans l'auditoire, la dynamite. — QU bien, reprend Culine,- il faut leur «rêver la paillasse. Je vous

ai dit de les détruire, mais non, employez-les à ce que vous voudrez, à ramasser des crottins sur la rue : au moins, ils seront utiles à quelque chose. Vos métiers, est-ce que ce sont vos patrons qui ont gagné l'argent pour les acheter, et leurs établissements, tout ceci a été acheté, construit avec l'argent que vous avez gagné, vous, ouvriers, et par conséquent, tout vous appartient, vous pouvez en faire ce que vous voudrez.

Ce rapport précis est complété par celui du commissaire de police de Feignies, du 5 mai 1891, qui décrit l'activité de Culine ayant le 1er mai et cite son discours aux funérailles. Le 7 mai, le directeur des Affaires criminelles arrive à Douai. En dépit de cela, le procureur général, le 8 mai, dit que rien ne peut être relevé contre Culine. Le 9 mai, un télégramme du ministre au procureur général exige de faire « assurer sans retard l'arrestation de Culine ». Cette dépêche précise bien la démarche à suivre :

Des documents qui vous seront transmis (13), il résulte que Culine aurait provoqué aux attroupements du 1er mai à Fourmies et qu'à diverses reprises- il aurait, par des discours tenus publiquement, provoqué à commettre des meurtres. Veuillez requérir une double information contre lui avec mandat d'arrêt s'appliquant à inculpation de provocation directe à attroupement. [...] Les deux procédures devront être distinctes et pendant que l'information pour provocation à attroupement continuera, je vous prie de poursuivre Culine pour provocation à meurtre devant les prochaines assises qui s'ouvriront le 25 mai courant (14).

Ainsi, y a-t-il eu intervention directe du ministère, malgré les doutes du procureur général. De plus, un transfert se produit pendant l'enquête. Les paroles rapportées sont celles reprochées plus tard à Lafar;

Lafar; Archives nationales B B 18/1 848. 849 A 91.

(13) Il s'agit de cinq documents : rapports du commissaire spécial de Jeumont, de Valenciennes et de Feignies, une note biographique et Le Petit Nord du 9 mai. On voit la fragilité des preuves !

(14) Archives nationales, ibid.


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 101

gue et que l'Observateur d'Avesnes attribue à Culine et à Lafargue. Ne pouvant suivre les instructions ministérielles à la lettre, la justice s'oriente vers l'examen de l'attitude et du rôle de Culine, le 1er mai. Malgré les ordres, il n'est pas possible de faire passer Culine devant les Assises, le 25 mai. Le 27 mai, le procureur manque d'informations, ce qui contraste avec sa certitude du début où il espérait rendre Culine responsable de tout. Or, tout au long de l'enquête, Culine proteste contre ce qu'on lui attribue. Il cite des témoins. Ceux-ci ne sont pas convoqués, ou, s'ils le sont, on leur pose d'autres questions. Tout est noyé dans un flot de détails sans que jamais les questions essentielles soient évoquées. Le travail du juge d'instruction a été immense, mais il y a eu une parodie d'enquête. Il tient à mener une enquête apparemment sérieuse, tout en sachant très bien que celle-ci ne servira à rien.

Aussi, cette inculpation ne suffit-elle pas. Le ministère à été obligé de déplacer le sous-préfet d'Avesnes nommé dans l'administration centrale du ministère de l'Intérieur. L'Observateur d'Avesnes le regrette beaucoup, le 16 juin. Cette mesure est indispensable pour se concilier l'opinion publique, de même que l'envoi d'ambulances militaires à Fourmies pour soigner les blessés ! Déjà, un socialiste a été arrêté. Les troubles continuent. Il faut frapper un grand coup. Lafargue, Guesde, Renard sont désignés le plus souvent. Le premier est choisi. On lui reprochait ses propos. Ses écrits sont des arguments supplémentaires. Le 17 mai, la Défense des Travailleurs, en annonçant l'arrestation de Culine, publie un article de Lafargue, « l'Armée », où l'on peut lire :

Le massacre de Fourmies aura un énorme retentissement dans l'armée ; il réveillera dans l'âme du soldat, sorti de la classe ouvrière, le sentiment de ses devoirs envers sa classe qu'on essaie d'étouffer par l'abrutissante et féroce discipline.

Le 23 mai, il indique, par dérision, que les véritables révolutionnaires ne sont pas les socialistes que l'on arrête, mais les patrons, « les grands perturbateurs de l'ordre social ».

La direction économique et politique de la société est entre lés mains des capitalistes et de leurs représentants ; ils sont donc les seuls responsables des crises qui bouleversent périodiquement le monde économique et politique. Les socialistes, qui n'ont encore aucune influence sur la marche de la société, sont comme les sifflets d'alarme des machines, qui poussent leurs cris stridents pour avertir que la chaudière va sauter [...]. Gare à vous ! La société que vous avez organisée est intolérable, la classe ouvrière fermente ; votre société va sauter ». Le 31 mai, il définit le sens du 1er mai et note : Lé cimetière de Fourmies deviendra un lieu de pèlerinage où la France se rendra tous les ans pour maudire la société capitaliste et pour faire entendre la voix tonnante de la révolution sociale.

Le 21 juin, il réclame à nouveau une enquête sur le rôle de l'année à Fourmies.

C'en est trop. La coupe déborde. Lafargue s'est désigné à l'inculpation. Le procureur, le 31 mai, indique : « Mon substitut a trouvé deux témoins très affirmatifs au sujet des propos tenus à la réunion de Wignehies. La provocation au meurtre est très caractérisée » (15),

(15) Archives nationales, B B 18/1848. 849 A 91.


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A la mi-juin, ces témoins apparaissent dans le dossier d'instruction. Les précautions sont prises. Il n'y a eu aucun compte rendu de ces réunions. On peut faire dire ce que l'on veut. Le terrain a été préparé par la presse. Le conseiller général-patron Boussus et ses amis « montent » un scénario précis. Leurs ouvriers s'agitent. Le commissaire spécial, le 8 juin, télégraphie au ministère de l'Intérieur :

« Les ouvriers de l'usine Boussus [...] se sont réunis [...], ont décidé de ne pas faire grève [...] mais de se cotiser pour indemniser ouvrier renvoyé. » La grève reprend plus tard, d'après l'Observateur d'Avesnes du 30 juin. Depuis longtemps déjà, la chose est possible. Le Temps avait fait connaître, dès le 5 mai, la teneur de ces discours. Lafargue s'est inquiété :

« Un moment, j'ai eu peur d'être poursuivi pour mes discours à Fourmies, Anor et Wignehies [...], mais, heureusement pour moi, le gouvernement ne songe qu'à enterrer cette affaire et à ne plus parler de Fourmies » (16). On voit combien le pronostic politique de Lafargue est fragile ! Il rectifie ses prévisions le 18 mai et envoie une lettre au Temps qui ne sera publiée que par le Socialiste du 27 mai. Apprenant à Engels les poursuites, il est confiant le 25 juin,

« Que je sois condamne ou acquitté, cette pouf suite me -préparera un siège électoral à Fourmies [...]. Plus on me poursuivra, plus on développera le socialisme » (17).

L'instruction de l'affaire Lafargue est stupéfiante par son manque de sérieux. La justice a évité le plus possible de charger le dirigeant socialiste, fondant son accusation sur six témoignages. Lafargue, luimême, semble ne s'être pas battu énergiquemént. Il a eu confiance ; son acquittement récent à Paris a fortifié son opinion. D'autre part, le prestige de son défenseur, les perspectives d'avenir lui ont fait oublier le peu de consistance de l'accusation.

LE PROCÈS DE DOUAI.

La presse, sauf la presse socialiste, de faible diffusion dans la région de Fourmies, se tait tout au long de l'enquête. Aussi, le réveil est-il brutal à l'annonce du procès. L'acte d'accusation comporte une « imbécillité », d'après la Défense des Travailleurs du 27 juin ; l'Observateur d'Avesnes du 28 juin indique que, pour la troisième fois, Lafargue est traduit en cour d'Assises « sous l'inculpation d'excitation au meurtre et au pillage ». Dans l'Allier, l'accusateur était un dément alcoolique, à Paris, il fut acquitté, mais aucun commentaire sur le procès prévu à Douai. Le Courrier de Fourmies exulte. Il a essayé de « récupérer » les ouvriers de la région et a échoué. C'est une bonne occasion pour se mettre en: avant. Le 28 juin, il publie une lettre de Lafargue le remerciant de placer « les intérêts de la justice et de la vérité au-dessus de vos sentiments de

(16) Lettre à Engels du 7 mai 1891. Correspondance Lafargue-Engeh, t. III, p. 50, Paris, 1959.

(17) Ibid., pp. 67-68.


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 103

parti ». Delatte répond en lui envoyant là collection du journal et indique « qu'il faudrait beaucoup de complaisance pour voir une provocation au meurtre dans la phrase : creuser la fosse de la bourgeoisie ». Dans un commentaire, il note que Millerand, qui a toujours refusé de défendre les anarchistes, « prêtera son concours à-M. Paul Lafargue [...]. Ce seul fait écarte toute possibilité d'accusation d'excitation. au meurtre ». Le Réveil du Nord est indigné. La responsabilité du préfet est évidente. Le 30 juin, il frappe un grand coup :

Culine passe encore ! On n'a pas à prendre des gants avec un homme que les journaux officieux nous représentent comme le dernier des misérables [...]. Un co-accusé de choix [...] dont les ouvrages, le caractère et toute l'existence consacrée à l'étude, et au travail protestent contre les accusations que l'on s'est avisé de relever si tardivement à sa charge [,..]. La volonté manifeste du gouvernement est de grossir l'affaire du côté socialiste, pour détourner l'attention du public des responsabilités patronales et administratives [...]. Nous croyons devoir dénoncer le piège aux honorables jurés de la cour d'Assises dont on escompte un peu trop vite la naïveté et la complaisance.

Le Progrès du Nord, le 3 juillet, se contente de citer une interview de Lafargue à un journal parisien, l'Eclair :

« Le procureur a trop écouté les patrons furieux de ce que j'ai

importé le socialisme dans la région [...], Les persécuteurs contre les

socialistes ne feront que développer le socialisme. » Cette idée est reprise

dans une lettre de Lafargue publiée par le Courrier de Fourmies du

-5 juillet ': ■

« Partout où nos amis ont été frappés par la justice bourgeoise, notre Parti a vu ses forces décupler. La persécution est nécessaire au développement du socialisme. »

La Dépêche du Nord, le 5 juillet, s'étonne non pas sur le fond, elle admet que de tels propos aient pu être tenus par Lafargue, mais sur la forme : « Ce que l'on Cherche, c'est une diversion. »

Le Petit Nord, du 5 juillet, n'émet aucune opinion. Il reproduit l'interview de Lafargue a l'Éclair et un article de Jules Guesde : « Culine, dont Fourmies fera son maire, [...] sera acquitté comme Lafargue. »

On noté dans la presse une gêne à l'égard de ce procès. L'acte d'accusation est de peu de consistance, la jonction des deux affaires, le manque de témoignages, tout ceci choque. D'autre part, les journaux, qui ont tout fait pour préparer l'opinion, pour détourner les feux contre les socialistes, s'inquiètent, s'interrogent : si le socialisme en sortait vainqueur à long terme ? En publiant les déclarations de Lafargue et Guesde, des journaux, comme le Petit Nord, évitent de donner leur avis. Mais comment ne pas deviner leurs préoccupations de l'heure ?

Le procès est un événement. Toute la presse locale, départementale et parisienne est là. Elle en rend compte toujours longuement. Naturellement, les reportages sont d'autant plus partiaux qu'il y a de nombreux points faibles. Culine est dans le box des accusés. Lafargue, libre, est assis entre Millerand, son avocat, et Maître Tardiff, l'avocat de Culine en même temps que secrétaire de Millerand. A la demande de ce dernier, le procès commence par l'interrogatoire de Lafargue. Les dix questions auxquelles Lafargue avait déjà répondu à la Préfecture de


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police sont reposées par le président. Les réponses sont beaucoup plus précises. Il a recherché des éléments nouveaux. Tout d'abord, il prouve, en citant son étude récente, dans la Nouvelle Revue, que les affirmations qu'on lui prête sur les classes sociales au Moyen Age sont en contradiction avec ses écrits. Puis, pour justifier le qualificatif de « bagnes » reproché, il cite abondamment le docteur Villermé. Attaqué sur ses accusations de la classe financière, Lafargue se montre pour la première fois offensif. Il évoque la politique extérieure de la France, Panama. Le président l'interrompt, semble-t-il, en lui reprochant de sortir du sujet ! A-t-il traité les patrons de fainéants ? Il reprend la même argumentation qu'auparavant A-t-il conseillé de tuer les patrons ? Il répond en lisant une brochure écrite avec Jules Guesde, certainement le Programme du Parti ouvrier^ qui conseille la conquête pacifique de leurs droits par les travailleurs. Le président, insidieusement, se demande si, dans la chaleur de l'improvisation, il n'a pas prononcé une telle phrase. C'est impossible, puisque nous sommes fondamentalement contre toute violence. A-t-on besoin d'un insecticide ? C'est une plaisanterie de journaliste. En revanche, il répond très longuement à propos des maladies des riches. Effectivement, ils ont des maladies spéciales, conséquence de la vie « antihygiénique»

« Quand je parlais des maladies des riches, je me souviens qu'un interpellateur s'est écrié : « Les patrons sont pourris, il faut les tuer. » J'ai protesté énergiquement contre cette interruption car nous ne voulons pas qu'on tue et c'est ce qui nous sépare si profondément des anarchistes », rapporte le Progrès du Nord, le 6 juillet Le Petit Nord mentionne une réponse à la question sur l'impossibilité de faire des gants avec la peau des patrons. Un de ses professeurs de médecine avait, pour montrer la solidité des tissus humains, fait tanner de la peau. Mais, n'est-ce pas une invention de ce journal ? Pour justifier ses prétendues affirmations sur le peuple en armes, il montre l'illogisme de la société. « On met entre les mains du peuple non seulement le fusil, mais le bulletin de vote. Donc, cette classe a deux moyens de transformation : ou légale ou violente. » Il ajoute longuement que le Pape pense comme lui dans sa dernière encyclique.

A terme de cet interrogatoire, on voit très bien le système dé défense de l'accusé. Il ne place pas le combat sur le terrain politique, mais essaye de prouver soit que ses affirmations sont partagées par d'autres, soit qu'elles sont en contradiction avec son action de tous les jours. Il choisit là plupart de ses exemples chez des auteurs catholiques, s'adaptant ainsi à son auditoire. Il fait allusion à la doctrine socialiste comme si elle était connue (Millerand partage aussi cette pensée). Jamais, il ne place sa défense sur le plan politique. Jamais, il n'attaque, se contentant de démontrer, fort de son droit, à juste titre certainement.

Il y a une différence totale avec l'interrogatoire de Culine, plus tatillon puisque portant sur son rôle le 1er mai. Le défilé des témoins à charge ou à décharge pour ce dernier ne prouve pas grand chose, d'autant plus qu'ils se contredisent souvent. Le Progrès du Nord le relève.

Aussi, le soir, Lafargue est-il satisfait. Il télégraphie à sa femme : « Ça va bien, résultat demain soir. » Elle, plus lucide, écrit à Engels,


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après avoir évoqué la jonction : « That's bad for Paul » (c'est grave pour Paul) (18).

Le 7 juillet, lé procès reprend par la déposition des quatre témoins à charge pour Lafargue. Elles sont moins nettes, semble-t-il, que lors de l'instruction. Charié oublie des phrases, Millerand en fait la remarque. Il précise qu'il a pris des notes lors de la réunion de Wignehies et les a remises à son patron, Boussus. On aurait pu rechercher ces notes, faire comparaître Boussus, la défense ne le demande même pas. Les autres témoins de Wignehies affirment avoir été mis au courant de la déposition de Charié, après leur déclaration. Or, le dossier d'instruction prétend le contraire. Millerand y insiste avec force. Un incident éclate, lors de la comparution du sixième témoin, Saladin. Il a des notes dans le fond de son chapeau. Le président les fait saisir, les lit et, naturellement, le contenu est identique aux cinq dernières dépositions !

Le rôle des témoins à décharge aurait dû être essentiel. Or, un fait important est arrivé. Lafargue le raconte à Engels le 10 juillet.

« Cette phrase, la seule où se trouve le mot tuer, a d'abord été attribuée à Culine [...]; l'acte d'accusation le met sur mon compte, et lundi en arrivant à la gare de Fourmies, j'ai trouvé Renard, qui avec moi a parlé à cette réunion du 11 avril ; il me montra une lettre qu'il allait adresser au ministre de la Justice dans laquelle il déclarait que c'était lui qui l'avait prononcée [...]. Je savais que c'était lui qui l'avait prononcée, mais je me suis contenté à l'instruction et devant le jury de dire que je ne l'avais jamais dite ; plusieurs de mes témoins se souvenaient parfaitement du fait ; mais je leur ai défendu de souffler un mot de Renard. » (19) « Attitude exemplaire de militant », affirme M. Claude Willard. Certes, mais il ne faut pas oublier les affirmations de Lafargue sur le rôle de la répression dans les progrès du socialisme et son ambition de conquérir un siège de député, fût-il de Fourmies. Un seul témoin à décharge fait allusion à ces propos de Renard. Les autres apportent peu d'éléments. L'industriel Carnoye, le seul à n'avoir pas signé les menaces patronales, s'explique. Il n'a pas signé parce qu'il n'était pas au courant, sérieux recul qui montre bien le bloc patronal en train de se ressouder. Un témoin a reçu la visite des gendarmes quelques jours auparavant. Us ont été requis par le procureur général, non pour faire pression, affirme celui-ci, mais parce que ce témoin avait signé une pétition lancée par les socialistes rapportant les paroles exactes de Lafargue.

Ainsi, de nombreux vices ont-ils été dévoilés pendant ce procès. Le réquisitoire du procureur n'en retient aucun. Il est presque entièrement consacré à Culine. L'organisation des conférences lui vaut de centrer un court temps sur Lafargue. Après avoir rappelé ses citations, il Continue :

« Messieurs, ces paroles se passant de commentaires, il n'est pas possible, en effet, de se trouver en présence d'une provocation plus nette, plus certaine, plus directe au meurtre. Lafargue proteste et a fait citer, pour sa défense, un certain nombre de témoins. Vous apprécierez.

(18) Ibid., pp. 72-73.

(19) Ibid., p. 77.


106 J. GIRAULT

Il prétend, d'autre part, que les propos qu'on lui prête sont en contradiction absolue avec ses théories socialistes qui repoussent toute espèce de violence, pillage, meurtre. Je ne sais pas, messieurs, quelles sont ses théories, mais je sais quelles ont été ses paroles. Lafargue a assisté à un certain nombre de réunions dans la région du Nord. Partout il a laissé dans l'esprit de ceux qui l'ont entendu le souvenir d'un homme très violent. Eh bien, je vous demande contre lui une condamnation sévère. Il connaît mieux que personne la portée et l'importance de ses paroles : il est violent quand il le veut, modéré quand son intérêt est eh jeu. Il doit être frappé » (20).

On lie saurait être plus général. On note toute l'opposition avec le réquisitoire contre Culine, beaucoup plus long, plus précis, tenant compte dès témoignages, des déclarations d'audience. Dans sa conclusion générale, après avoir requis des peines sévères, il invoque la sauvegarde de Tordre et de la libertéLa plaidoirie de Maître Tardif pour Culine s'efforce d'attirer l'attention sur le contraste entre les déclarations de l'accusé, confirmées par les témoins, et les faits. On attend surtout la plaidoirie de Millerand pour Lafargue. Avocat renommé, député socialiste, c'est l'homme des grandes- affaires, venu pour plaider dans un procès-politique. Le texte sera édité (21), diffusé, repris en feuilleton dans de nombreux journaux socialistes, particulièrement au moment de la campagne électorale de Lafargue à Lille.

On n'a pas tenu Compte des diverses déclarations, mais; surtout puisqu'il s'agit d'un procès politique, et Millerand le démontre, comment ne pas être étonné de l'affirmation du procureur déclarant qu'il ne connaissait pas les idées de Lafargue ? « Permettez moi de vous dire que c'était peut-être le cas de les apprendre. » Lafargue a un « alibi intellectuel » ; ce sont ses idées qui s'opposent, précisément, à celles dès anarchistes. Millerand décrit Lafargue ; c'est un savant qui a la sympathie de" ses pairs, en témoignent deux lettres de Letourneau et de Giard, professeurs de faculté. Ce dernier note : « Le marxisme, même vulgarisé, par Lafargue, est une doctrine trop scientifique, trop mathématique pour être comprise par les masses et les entraîner. » Millerand oppose, a l'homme de sciences que pourrait être Lafargue, le militant convaincu, Tout, dans la journée du 1er mai, laissait prévoir le calme. Or, Lafargue et les socialistes tiennent les mêmes propos dans les diverses villes de France. Deux cent dix auditeurs à Wignehies ont signé une pétition affirmant : « ...Je n'ai pas entendu M. Lafargue parler de tuer les patrons et engager au meurtre et au pillage. » Indiquant la faiblesse du témoignage de Charié, véritable leçon apprise par coeur, l'avocat détend l'atmosphère : « Mais c'est un phonographe ce témoin, ce n'est pas un homme. » Les autres témoignages sont aussi fragiles. Il démonte la façon dont est née l'accusation par l'intermédiaire de l'Observateur d'Avesnes, organe officieux du sous-préfet Des applaudissements éclatent à la suite de l'envolée :

(20) D'après l'Observateur d'Avesnes du 7 juillet.

(21) Plaquette parue à Lille en 1891.


LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE 107

Vous accusez Lafargue et Culine, j'accuse, moi, le commissaire de police de Fourmies, M. Ruche, qui n'a pas fait son devoir; j'accuse M. le sous-préfet d'Avesnes qui aurait dû être sur la place de Fourmies ; j'accuse M. le Procureur de la République qui m'entend, qui devait prendre les mesures propres à empêcher la collision ; j'accuse les fonctionnaires civils et M. le maire de Fourmies, je les appelle à cette barre pour répondre de leurs actes, et ce ne sera pas votre verdict, quel qu'il soit, qui les innocentera devant l'opinion publique.

La plaidoirie est belle, tout le monde le reconnaît. Malgré cela, après cinq miniutes de délibération et à là majorité des voix, Culine et Lafargue sont condamnés. Aussitôt, Maître Tardif annonce qu'il se pourvoira en cassation. Des journaux rapportent les réactions de Lafargue, Les uns le voient énervé ; pourd'autres,comme la Dépêche, Lafargue annonce : « Je ferai des brochures pendant ce temps-là » ; pour le Petit Nord : « Lafargue dit qui, dans deux ans, il sera député de Fourmies. » La presse fait des commentaires après ce jugement, reprenant ceux qu'elle a déjà faits. Le Réveil du Nord s'insurge contre la répression et demande l'amnistie. Le 10 juillet, Millerand prolonge sa plaidoirie- : « Vous avez ordonné un premier procès, vous avez poursuivi et fait condamner les prétendus meneurs de la foule [...]. Aux autres maintenant [...], Il faut que la justice soit égale pour tous. »

Culine est incarcéré aussitôt. Lafargue se constitue prisonnier le 30 juillet au matin (22). Il profite de ce temps pour faire une tournée de conférences, avec Guesde, qui débute aussitôt après le procès à Wignehies et à Fourmies.

Cette parodie de procès, après une parodie d'enquête, est la conclusion temporaire d'un événement sanglant. Temporaire seulement, car personne n'est dupe. Le Parti ouvrier français, appuyé par les autres groupes socialistes français et internationaux, organise une grande campagne de dénonciation et de solidarité. Le point culminant est l'élection de Lafargue, prisonnier, à Lille lé 8 novembre 1891.

L'arrestation de Culine n'était pas satisfaisante. Elle avait été une opération politique de diversion entreprise par le gouvernement pour éviter l'enquête qui s'imposait. Montée de toutes pièces par des journaux officieux, soutenue par les forces gouvernementales, elle avait été oubliée un temps grâce au silence pendant l'instruction. Culine était aussi l'objet de méfiance de la part de ses amis socialistes du Nord. La protestation n'avait pas eu l'ampleur nécessaire. Cette arrestation n'avait pas contribué à arrêter les troubles, les grèves. Le patronat de Fourmies et de sa région était las et avait la preuve que Culine n'était pas indispensable pour diriger une action d'ampleur. Aussi décide-t-il, en accord avec le gouvernement, de poursuivre l'opération, de frapper un coup important en joignant, artificiellement, les soi-disant propos de Lafargue. Cette fois, les réactions sont plus variées mais le bloc antisocialiste tend à se refor(22)

refor(22) Socialiste, 12 août 1891. Le 28 juillet, d'après les Archives nationales (B B 18/1848). Son pourvoi est rejeté le 29 juillet. Il est transféré à Sainte-Pélagie le 1" août.


108 J. GIRAULT. — LE PROCÈS LAFARGUE-CULINE

mer, imparfaitement. L'enquête est très rapide, comme si les enquêteurs voulaient simplement avoir la conscience tranquille du travail bien fait. L'instruction est expédiée selon les désirs exprimés par ceux qui ont décidé cette inculpation. Ici, se pose un problème : le gouvernement n'a-t-il pas été pris à son propre jeu ? En voulant faire diversion, en créant une campagne d'opinion, celle-ci s'est emballée jusqu'à commettre des imprudences. Le procès de Culine seul n'aurait pas, malgré toute l'injustice l'entourant, mobilisé l'opinion. La jonction de Lafargue ouvre les yeux de ceux qui avaient des doutes. Habitué aux persécutions, le Parti ouvrier français est dans sa phase ascendante. Des possibilités existent. Il en profite pour s'assurer de précieuses alliances éleCtoralistes : notamment dans les milieux radicaux, catholiques, et aussi peut-être boulangistes. Le but de Lafargue est nettement avoué depuis quelques années : il faut entrer en masse à la Chambre. Déjà, il s'est présenté dans une circonscription du Cher, une nouvelle perspective s'offre, il ne s'agit pas de la laisser partir. Aussi, cette hypothèse permet-elle d'expliquer sa défense. Elle n'est jamais offensive. Il compte exploiter la lettre de Renard affirmant être l'auteur de certains propos incriminés à Lafargue. Ce dernier, pour ne pas nuire à Renard, attend le 11 juillet afin que le délai de prescription de trois mois pour délit de-réunion soit écoulé. Aussi, pense-t-il monter une opération politique. La procédure de l'instruction a été illégale, superficielle, etc. Or, Culine recule et en recourant en grâce, fait échouer ce projet. Est-il concevable que Lafargue n'ait pas donné les explications suffisantes à son co-accusé ? Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Une question se pose : quel a été le rôle de Millerand ? Il était au courant semble-t-il. Comment un aussi grand avocat a-t-il pu se laisser prendre par cette fausse démarche de Culine ? Millerand était-il d'accord avec l'opération envisagée ? ou bien, a-t-il conseillé à Lafargue de laisser passer, de purger sa peine de prison et d'essayer d'exploiter sa situation par une opération électorale plus importante à ses yeux que l'opération politique envisagée, dont les résul- .<■ fats étaient risqués, d'autant plus qu'elle repose sur les affirmations d'un comparse ? Rien ne nous permet de soutenir avec une certitude absolue cette hypothèse. Mais, elle est du domaine du possible, car personne n'aurait pu accepter les conditions, de toute évidence partiales, de l'instruction de ce procès.


Bulletins

Anarchisme

Bulletin bibliographique

par J. MAITRON.

Mai 68 a remis l'anarchisme à l'ordre du jour. Non que le mouvement ait été déclenché ou contrôlé par les groupes anarchistes, par la Fédération anarchiste, mais parce qu'il fut pour une grande part d'inspiration libertaire. Je ne traiterai pas ici cet important problème et ce que je souhaite faire aujourd'hui, c'est tenir nos lecteurs au courant de la production proprement anarchiste depuis nies derniers Bulletins (cf. Mouvement Social, janvier-mars 1965 et juillet-septembre 1966).

Je précise tout d'abord que je n'entends pas — sauf cas d'espèce —-. traiter du mouvement anarchiste international. En ce qui concerne la France, plus exactement le mouvement anarchiste français, je m'efforcerai d'être exhaustif, mais je sais que je commettrai des oublis et je remercie à l'avance tous ceux qui voudront m'aider à les réparer.

1.-LA PRESSE ANARCHISTE

Notons tout d'abord que les Bulletins et Etudes anarchistes parus dans le Mouvement Social ont suscité quelques remarques de journaux et revues libertaires. Noir et Rouge (1), dans son numéro 36, y a fait écho, et Juan Ferrer, dans Le Combat Syndicaliste (2), organe de la C.N.T., section française de l'Association Internationale des Travailleurs, du 21 septembre 1967, a apporté un intéressant témoignage sur le séjour de Victor Serge à Barcelone en 1917.

Mais venons-en à la presse anarchiste paraissant actuellement et si mal connue en général. Quelle est-elle ? Voici la liste de ses journaux et revues :

JOURNAUX

L'Insurgé, mensuel, organe de l'O.R.A. — R.. Perez, 3, rue Westermeyer, 94-Ivry.

Liberté, mensuel. — Louis Lecoin, 20, rue Alibert, Paris-10V

Le Monde Libertaire, mensuel, organe de la F.A. — Librairie Publico, 3, rue Ternaux, Paris-lle.

De ces trois journaux, l'un, Liberté, est celui d'une personnalité, Louis Lecoin, et se définit « social, pacifiste, libertaire » ; les deux autres représentent une organisation, la Fédération Anarchiste dont l'O.R.A. (Organisation révolutionnaire anarchiste) est une tendance.

(1) Adresse : Lagant, BP 113, Paris-XVIIIe (ne pas mentionner « Noir et Rouge»).

(2) 39, rue de la Tour-d'Auvergne, Paris - IXe.


110 J. MAITRON

REVUES

Anarchisme et Non-Violence, Cahiers d'études trimestriels. — M. Viaud, La Courtine, 83-Ollioules.

Cahiers de l'Humanisme Libertaire, revue mensuelle d'études sociologiques. —- Gaston Levai, 33, bd Edgar-Quinet, Paris-14°.

Défense de l'Homme, revue mensuelle. — L. Dorlet, B.P. 53, 06-Gplfe Juan.

Ego, Cahiers individualistes anarchistes trimestriels. — 15, rue du Terras, Marseille-2e.

Noir et Rouge, Cahiers d'études anarchistes trimestriels. — Lagant, B.P. 113, Paris-18e.

Recherches Libertaires, trimestriel. — A. Piron, 16, rue des Champs, 67-Strasbourg-Cronembourg.

La Rue, revue trimestrielle du Groupe Louise Michel, 24, rue PaulAlbert, Paris-18°.

Des sept revues ci-dessus, deux sont mensuelles, cinq trimestrielles et peuvent être caractérisées comme suit :

Défense de l'Homme, que fonda autrefois Louis Lecoin, s'apparente quelque peu à Liberté et pourrait reprendre son exergue : « tout ce qui est humain est nôtre ». Quant aux Cahiers de l'Humanisme Libertaire, animés par Gaston Levai, ils représentent un effort pour repenser l'anarchisme. Si nous prenons par exemple le dernier numéro, celui de mai 1969, dans un « Essai de mise à jour », Gaston Levai, constatant que le .mot « anarchie » est le plus souvent et uniquement synonyme de désordre, souhaite bannir ce terme afin de pouvoir mettre l'accent sur le caractère « éminemment positif » de l'idéal anarchiste, caractère qui se dégage selon Leval des écrits, essais, utopies, programmes des penseurs libertaires.

Je n'ai pas reçu Anarchisme et Non-Violence et ne puis donc en juger. Dé Recherches Libertaires ne m'est parvenu qu'un numéro spécial ronéoté daté avril 1968, et Les Cahiers individualistes anarchistes paraissent également sous cette forme. Le numéro 3 est de septembre 1968 et j'ignore si leur publication se poursuit. Ils se situent, me semble-t-il, en marge de la Fédération anarchiste et rappellent la tendance individualiste d'Armand.

Les deux dernières revues sont imprimées. L'une, déjà ancienne, Noir et Rouge, en est à son 44e numéro (avril-mai 1969). Elle porte en sous-titre « Cahiers d'études anarchistes ». Indépendante de la Fédération anarchiste, en opposition avec elle, la revue Noir et Rouge affirme dans son numéro 41 de mai 1968 :

« parce que les anarchistes eux-mêmes refusent de répondre aux vraies questions et se réfugient dans le passé ou les recettes, il n'y a plus chez nous ni anarchisme, ni organisation, ni fédéralisme et les pleurs de regret n'y feront rien. » D'où un essai qui rappelle sous une autre forme celui de Levai dont j'ai parlé ci-dessus.

La Rue, revue culturelle et littéraire d'expression anarchiste, éditée par le groupe Louise Michel, se situe par contre dans la ligne de la F.A. C'est une revue jeune puisqu'elle n'en est qu'à son 4e numéro (2e trimestre 1969). Avec ses 100 pages, sa présentation soignée, ses rubriques


BULLETIN ANARCHISTE 111

variées : politiques, littéraires, artistiques, la revue est vigoureuse mais l'effort est trop récent pour être valablement apprécié (3).

Je noterai, pour en terminer avec les périodiques, quelques publications d'un genre diffèrent, mais qui peuvent trouver place ici :

— la revue ronéotée du C.LR.A. (Centre International de Recherches sur l'Anàrchisme), dépôt annexe de Marseille, 13, rue de l'Académie. Ses deux principaux animateurs sont R. Bianco et R. Lewin dont les études historiques sont solides ;

— le Bulletin de la Commission préparatoire au congrès international de Fédérations anarchistes (il s'est tenu à Carrare à partir du 31 août 1968). Le n° 1 est de novembre-décembre 1968 (secrétariat : G. Malouvier, 3, rue Ternaux, Paris-11e), le n° 9 et dernier — en ma possession — est d'avril 1968. Ronéoté, ce Bulletin présente un intérêt pour les historiens en raison des renseignements qu'il apporte sur le mouvement et ses militants à l'échelle internationale (à signaler par exemple, dans le numéro 9, des notices biographiques sur Joseph Ishill, Joseph J, Cohen, Nestor Makhno) ;

— mentionnons enfin l'existence de l'U.G.A.C- (Union des Groupes anarchistes; communistes) dont le siège est — où fut —: à Paris. Dans une Lettre au mouvement anarchiste international parue il y a deux ans mais dont je viens seulement d'avoir connaissance, cette Union, fondée en 1960, et tout d'abord constituée en tendance au sein de la F.A., a vécu ensuite de façon autonome. Elle préconisait la constitution d'un Front international révolutionnaire où Cohabiteraient « marxistes révolutionnaires » et « anarchistes ». Elle n'a pas donné signe de Vie lors du congrès de Carrare et j'ignore si sa tentative de regroupement s'est poursuivie.

En conclusion, constatons que la presse anarchiste, dépendante ou non de la F.A., demeure peu importante si on la compare à celle qui paraissait à la veille de 1914 (trois hebdomadaires : L'Anarchie, Le Libertaire, Les Temps Nouveaux) et même à celle de l'entre-deux guerres.

Si la presse anarchiste a peu bénéficié de l'explosion de mai, l'intérêt du grand public pour les idées libertaires s'est, par contre, considérablement accru depuis cette époque. Cet intérêt est d'ailleurs une constante dont il conviendrait d'étudier les motivations. Quoi qu'il en soit, qu'il s'agisse de la période antérieure ou postérieure à mai, c'est sous les formes les plus variées qu'il s'est traduit. Et tout d'abord par des rééditions de textes et d'études.

2. RÉÉDITIONS

L'ouvrage d'Arvon, Bakounine, dans la collection « Philosophes de tous les temps », dirigée par André Robinet aux éditions Seghèrs, date de 1966. Il est partagé également entre une présentation de Bakounine

(3) Mentionnons une édition de « La Rue » : le recueil Flammes de Maurice LAISANT — ancien secrétaire de la F.A. —qui rassemblé une trentaine de poèmes de facture très classique à qui fut décerné le Prix Charles Baudelaire.


112 J. MAITRON

et un choix de textes suivi d'une bibliographie et d'un aperçu des différentes éditions des oeuvres du théoricien. Cet ensemble de 200 p., en un format commode, sera précieux pouf tous ceux qui souhaitent s'initier rapidement à la vie et aux écrits de Bakounine. Arvon s'est efforcé de pénétrer objectivement la doctrine bakouninienne et d'en dégager ombres et lumières.

Dans la collection « Les Murs ont la parole », dirigée par Michèle Cotta, chez Tchou, Ni Dieu, ni Maître, Les Anarchistes, est un recueil de 190 p. de citations présentées par Bernard Thomas. Une chronologie qui va de 1848 à 1937 et une bibliographie sommaire ferment l'ouvrage.

Les citations sont brèves en général mais toujours présentées avec le souci de ne pas laisser place à l'ambiguïté. Elles sont dans l'ensemble bien choisies et disposées en graphies variées. Je ferai cependant une réserve : on aurait aimé pouvoir, à l'occasion, utiliser ces citations; or il n'existe pas de table des matières rappelant comment elles ont été groupées. Les quelques pages d'introduction de Bernard Thomas sont bienvenues. Le présentateur s'élève à juste titre contre les histoires qui n'ont retenu de l'anafchisme que le terrorisme (Ravachol) ou l'illégalisme (Bonnot), « bref, le chaos, la pègre et la chienlit ». On a ainsi dénaturé la pensée libertaire « et cela sciemment : car on ne peut soupçonner d'ignorance les savants auteurs des ouvrages en question ». Je souscris à ce jugement, mais je me permettrai deux remarques : en la circonstance,Tes éditeurs portent au moins autant de responsabilités que les auteurs ; par ailleurs, si Ravachol n'est pas toute l'anarchie, lui et ses semblables — un Emile Henry par exemple — illustrent bien un moment, un grand moment de l'anarchie et c'est un militant aussi peu discuté sur ce point que Monatte qui évoquait à Amsterdam la « voix grandiose » de la dynamite anarchiste. Notre légalisme ne doit pas nous faire oublier la violence révolutionnaire accoucheuse des sociétés. Quant à l'illégalisme, en marge de l'anarchisme, pour discutable qu'il soit, il a été revendiqué par la poignée de situationnistes qui se manifestèrent à Paris en mai et il convient d'en tenir compte même s'il s'agit aujourd'hui de la tapageuse réclame de quelques étudiants ou ex-étudiants en mal de publicité.

La grande entreprise de l'Institut international d'Histoire sociale d'Amsterdam, de l'éditeur E.-J. Rrill à Leiden et du maître d'oeuvre Arthur Lehning se poursuit qui veut offrir enfin une édition complète des oeuvres de Bakounine. Je l'ai annoncée dans le Mouvement Social de juillet-septembre 1966 et je rappellerai seulement les titres des volumes déjà parus :

— Michel Bakounine et l'Italie, 1871-1872.

1re partie : La polémique avec Mazzini, 352 p.

2° partie : La Première internationale en Italie et le conflit avec Marx, 500 p.

— Michel Bakounine et les conflits dans l'Internationale, 1872, 492 p.

Ces trois volumes ont été. édités respectivement en 1961, 1963 et 1965. En 1967 a paru un quatrième volume intitulé Etatisme et Anarchie, 1873, et sans doute aurons-nous le plaisir de voir paraître cette année le cinquième. L'ouvrage est de même facture que les précédents et bénéficie du même souci de perfection dans la présentation et la composition.


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Il comporte 466 pages avec textes russes et traduction française due à Marcel Body. Une introduction de 30 pages d'Arthur Lehning, 40 pages de notes et des index apportent tous compléments souhaitables.

Etatisme et anarchie est le dernier des écrits de Bakounine qui mourra trois années plus tard. Ecrit en quelques mois, il est, comme toutes les oeuvres de Bakounine, inachevé. Il n'a d'ailleurs été conçu que comme la première partie d'une introduction au grand ouvrage auquel songeait Bakounine et où il aurait exposé de façon cohérente ses idées. Etatisme et anarchie fut publié sans nom d'auteur et, vraisemblablement, Bakounine n'en relut pas les épreuves. L'oeuvre est cependant importante qui expose la situation en Russie et ce qu'il y avait lieu de faire à cette époque et elle exerça une grande influence. Marx en eut connaissance (4) et annota le texte. Ces notes traduites en russe en 1926 furent publiées pour la première fois par Riazanov. L'ouvrage traite la question toujours actuelle et controversée de l'Etat au lendemain de la révolution, question abordée d'ailleurs par Marx dans La Guerre civile en France, dans La Critique du Programme de Gotha, et par Lénine dans L'Etat et la Révolution, problème d'aujourd'hui et de demain et, dé ce fait, on aurait aimétrouver dans Etatisme et anarchie les notes qu'inspira à Marx la lecture du texte de Bakounine.

Bornons là ces remarques qui disent suffisamment l'intérêt de cette publication (5).

3. ÉTUDES

Des études de valeur inégale ont paru ces dernières années qui portent soit sur l'idéologie, soit sur les hommes.

L'idéologie d'abord. Et je signalerai en premier lieu la thèse de doctorat que vient de soutenir à la Sorbonne M. Pierre Ansart : « Socialisme et anarchisme. Saint-Simon, Proudhon, Marx » qui paraît aux P.U.F. sous le titre Marx et l'anarchisme (thèse complémentaire : « Naissance de l'anarchisme. Essai sur la sociologie du proudhonisme »)

(6).

Puisque nous en sommes aux travaux universitaires, je noterai encore — en cours d'élaboration — quelques Mémoires de maîtrise sur le Mouvement anarchiste français et la Révolution russe, sur le Mouvement anarchiste et syndicaliste et Tantimilitarisme au lendemain de la première guerre mondiale... Seul, le dépouillement systématique des listes de Mémoires pourrait donner idée précise des thèmes et des périodes particulièrement étudiées aujourd'hui.

(4) Engels écrivait à Bebel, 18-28 mars 1875 — lettre publiée en appendice de la Critique du Programme de Gotha, édit. 1922, Librairie de l' Humanité : « Songez qu'à l'étranger on nous rend responsables de chaque action, de chaque déclaration du Parti ouvrier social-démocrate allemand. C'est ce qu'a fait par exemple Bakounine, dans son écrit intitulé Politique et Anarchie » (Etatisme et Anarchie ).

(5) En relation avec ces publications de textes de Bakounine, signalons un « Spécial Michel Bakounine » des Documents anarchistes, revue dont il est question p. 115, cf. n° 8, avril 1969. Signalons aussi le n° 34 de Noir et Rouge, intitulé « Sur Bakounine », où l'on trouve une douzaine de pages consacrées à la pensée de ce militant. Il semble que cette étude « A suivre » n'ait malheureusement pas été achevée.

(6) Bibliothèque de sociologie contemporaine, 556 p., 44 F.

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En dehors de ce que nous publions dans ce numéro du Mouvement Social, signalons « Le Mouvement anarchiste dans le Var de 1879 à 1904 » par J. Masse, dans Actes du 90e congrès national des Sociétés Savantes, Nice, 1965 (cf. Section Histoire moderne et contemporaine, t. III), l'étude de Cl. Lévy, « La presse dans la Meuse devant les attentats anarchistes et les lois de répression (décembre 1893 - juin-août 1894) » dans Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, janvier 1966 — c. rendu dans Bulletin de la Société d'Histoire moderne, n°..l, 1967.

Pouf en finir avec les travaux universitaires ou écrits d'universitaires, je mentionnerai le Mémoire présenté à l'Université de Genève en février 1967 par Marianne Enckell, intitulé Un journal anarchiste genevois : Le Réveil, 1900-1940. Il s'agit du journal de Luigui Bertoni qui comporte 1 054 numéros étalés sur 40 années. Il n'était pas question, du moins dans le cadre d'un Mémoire d'une Cinquantaine de pages, d'en présenter Une étude exhaustive. Aussi l'auteur a-t-il procédé par sondages et il s'en explique. En six chapitres, il définit sa méthode d'analyse puis étudie les questions suivantes : anarchisme et anarcho-syndicalisme, la physionomie du journal : thèmes traités, auteurs, lecteurs, l'histoire au travers du Réveil, le 1er mai, la structure du Réveil. Il y a là un effort pour saisir Tm-journal anarchiste, source essentielle pour comprendre le mouvement Le travail de M. Enckell, compte tenu du sérieux de l'analyse, est intéressant Mais la partie italienne du périodique n'a pas été étudiée et elle est sans doute plus importante que la partie française. Surtout, ce journal de 40 années, qui groupait plus de 800 abonnés en 1925, mérite plus que 50 pages ronéotées et l'auteur écrit : « il serait possible de tirer infiniment plus de ces quelque 40 années de militantisme ». Certainement il y a là matière à une thèse. Souhaitons que M. Enckell l'entreprenne.

En dehors de ce que je viens de signaler, d'autres études ont vu le jour.

La Révolution anarchiste d'André Nataf, parue aux Editions André Balland, 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris (VP), est un ouvrage de 230 p. qui comporte une quinzaine de pages de documents, une bibliographie et une chronologie sommaires qui vont de « Proudhon à l'Espagne, en passant par la Révolution russe ». Les grandes articulations sont assez déroutantes par leur ordonnance : Cronstadt, l'Ukraine, Bakounine, M. Stirner, Proudhon, la Commune de Paris, la Fédération jurassienne, l'Espagne libertaire. A. Nataf n'a voulu faire ni une reconstitution historique, ni un exposé des différentes philosophies anarchistes « mais une hypothèse de lecture des événements et des hommes de l'Anarchie, sous différents éclairages : psychanalyse, alchimie, sociologie, etc.. » A côté de passages bien vus et accessibles au lecteur moyen, on rencontre trop souvent des développements ésotériques comme en témoigne ce passage pris un peu au hasard — cf. p. 20 — : « L'affect libertaire se distingue des autres en ce que, scindant l'unité artificielle, il charrie un vertige de rémise en équilibre. Au cours de ce vertige (psychosomatique), une redistribution s'effectue entre les composantes de l'être ».

Formes et tendances de l'anarchisme de R. Furth, Librairie Publico, 3, rue Ternaux, Paris (Xe), est une brochure d'une centaine de pages qui a pour point de départ une série d'articles publiés dans le Monde Liber-


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taire de 1958 à 1961 et veut être ayant tout « un appel à la discussion, une incitation à un renouveau par le retour aux fondements et l'ouverture critique à la pensée moderne ».

Dans l'Individualisme social. Résumé et commentaires, Les Cahiers Francs, 4, rue Gustave-Rouànet, Paris (XVIIIe), Ch.-Aug. Bontemps, animateur des Cahiers, a donné dans ces 48 pages et selon la dédicace qui accompagne l'envoi un « résumé d'un anarchisme à ma façon qui n'est plus isolé dans le monde qui se fait » et il insiste sur l'importance d'un égoïsme rattaché d'une part à l'instinct de conservation et, d'autre part, à une conception de l'entraide et de la réciprocité qui, loin de lui être antinomique, en est l'épanouissement ».

Léo Campion devait faire paraître à Marseille Les Anarchistes dans la F ... M .., ouvrage « exclusivement réservé aux maçons ». J'ignore si ce volume de 250 p. a vu le jour. Il devait apporter des informations sur les libertaires adhérant à la F .. M .. et je citerai, parmi la génération de 1900 : P. Robin, les Laisant, S. Faufe, Paraf-Javal, A, Hamon, Ch. Albert, Montéhus, J. Marestan, Ch.d'Avray...

Les Encyclopédies en cours de publication font part importante à l'anarchisme, à leurs théoriciens, à leurs hommes d'action. Citons parmi les dernières parues, l'Encyclopédie Universelle : les articles « Anarchisme » et « Anarchistes (Mouvements) » sont dûs respectivement à H. Arvon et à une collaboration J. Maitron-R. Paris. L'Encyclopédie Larousse en 24 volumes, en cours d'édition elle aussi, présentera également un copieux dossier « Anarchisme ».

Une revue Documents anarchistes, dirigée par Michel Chomarat, s'est fixé pour but de publier des documents sur le mouvement anarchiste français pour la région Rhône-Alpes. Elle paraît depuis juin 1967 (abonnement annuel 15 F., C.C.P. Lyon 1708.70) et son auteur est un jeune typographe de vingt ans dont le métier nous vaut une présentation particulièrement soignée. Mais le thème choisi, trop localisé et spécialisé, ne peut fournir matière à publication de longue durée. Aussi Chomarat pense-t-il à une suite concernant la F : M ..., l'Alchimie et autres sujets « ésotériques ».

A la faveur de Mai, Magazine littéraire a publié un numéro spécial — le n° 19 — D'où vient ? Qui sont ? Que veulent ? les anarchistes. Bien entendu, on reproduit, au point de vue iconographique notamment, les éternels Ravachol et Bonnot — comme s'ils avaient quelque chose de commun. Quelques articles cependant méritent attention et notamment ceux de G. Levai et de G. Cohn-Bendit, frère de Daniel. On est intéressé aussi par « les idées de l'anarchie étudiante », résultat de l'interview de « quelques étudiants qui s'en réclament ». J'aurais aimé pour ma part savoir quelle tendance ou courant représentaient ces étudiants de Nanterre, non situationnistes puisque hostiles à « la mode Bonnot », mais également hostiles à un certain anarchisme jugé par eux trop traditionnel.

En juillet 1968, Noir et Rouge — voir adresse ci-dessus — a donné en 54 pages ronéotées une importante Plateforme d'organisation. Ce dossier regroupe un certain nombre de documents relatifs à la discussion qui se dérouta de 1926 à 1931 dans les milieux anarchistes internationaux, discussion qui présente aujourd'hui encore un intérêt particulier


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puisque, au congrès de Carrare, l'attitude des groupes vis-à-vis des Fédérations était le critère officiel. Deux thèses s'affrontèrent à l'époque, celle d'Archinof, assez pro-bolchevik quant aux conceptions d'organisation, celle de Voline, partisan de la « grande famille », sorte d'union sacrée anarchiste. Les militants de Noir et Rouge, ceux du moins qui

présentèrent la Plateforme, estimaient qu'il n'y a pas de vérité absolue

en ce domaine mais s'affirmaient contre « l'organisation type parti

(ex. de Fontenis 1952-1956) » et contre l'organisation « type grande

famille sentimentale (comme la F.A. actuelle) ». Tirant les leçons de mai 68, ils rejetaient l'organisation unique et les groupes dirigeants et

se prononçaient pour « le travail conscient et ordonné d'une minorité

agissante qui sert de « détonateur » pour libérer l'énergie des masses,

car il n'y a pas de volonté révolutionnaire constante dans les masses, il

n'y a que des moments révolutionnaires dans lesquels les masses servent d'énorme levier pour leur propre libération ».

Certaines études devenues introuvables ont fait l'objet de rééditions.

C'est le cas de La Révolution inconnue (Russie 1917-1921) aux éditions

Belfond, diffusion Hachette, 696 p., 59 F., dans la collection « Changer

la vie » animée par D. Guérin et J.-J. Lebel. Voline appartenait à une

famille de bourgeoisie libérale et il-fit des études supérieures. Ayant

participé à là révolution de 1905, il fut déporté mais réussit deux ans

plus tard à gagner la France, Menacé d'arrestation pendant la guerre,

il réussit à se rendre aux U.S.A. puis, en 1917, en Russie et milita aux

côtés de Makhno. Arrêté, ilfut libéré en 1921 et se fixa en France où il

mourut en 1945. D'abord socialiste-révolutionnaire, Voline était adepte,

depuis 1908, des idées libertaires. En apportant son témoignage sur

l'épopée makhnoviste, il a fait oeuvre utile en se montrant de plus d'une

grande objectivité. Cette réédition s'imposait

Réédition également que celle du Mouvement makhnoviste d'Archinof,

d'Archinof, Bélibaste, 25, rue des Boulangers, Paris (Ve). Le récit, daté

janvier-juin 1921, est donc contemporain des faits. Ce n'est pas le livre

d'un historien mais celui d'un militant qui reconnaît lui-même ses

possibles faiblesses en ce qui concerne notamment les aspects négatifs

du mouvement En attendant « une histoire plus détaillée et complète du

mouvement makhnoviste » que souhaitait l'auteur mais qui ne sera

possible que lorsque s'ouvriront les archives, l'ouvrage d'Archinof,

comme celui de Voline, rendra service.

Les hommes du mouvement anarchiste ont suscité aussi un certain nombre de travaux.

Une thèse, tout d'abord, a été soutenue en 1966, à l'Université de l'Ohio:—un exemplaire est déposé au Centre d'Histoire du Syndicalisme. Elle est consacrée à « Jean Grave, intellectuel et anarchiste français, 1854-1939 ». Louis Patsouras en est l'auteur. Reproduite par un système de photocopie, cette thèse de 200 pages présente en trois étapes la biographie de. Jean Grave : de la naissance à 1895, c'est-à-dire au lendemain de la période des attentats, de 1895 à 1914, période durant laquelle le militant dirige les Temps Nouveaux, de 1914 à 1939 et c'est le temps du déclin. L'ouvrage prend fin sur une bibliographie d'une trentaine de pages.


BULLETIN ANARCHISTE 117

De quelles sources a disposé Louis Patsouras pour mener à bien son étude ? Il a travaillé longtemps à Paris et utilisé les sources d'archives traditionnelles : Archives Nationales, Archives de la Préfecture de Police. Louis Patsouras fréquenta également l'Institut français d'Histoire sociale et l'Institut d'Amsterdam et bénéficia ainsi de nombreuses correspondances. Mais la source première est évidemment constituée par la presse, La vie militante de Grave se déroula essentiellement avant 1914 et l'on sait qu'en l'absence de Fédération, le journal tenait alors lieu de « parti ». Or Jean Grave, de 1883 à 1914, a dirigé les hebdomadaires connus Le Révolté, La Révolte, Les Temps Nouveaux. Louis Patsouras les a dépouillés avec soin de même qu'il a pris connaissance de tout ce qui a été consacré de près ou de loin à l'histoire du mouvement anarchiste en général, à Jean Grave en particulier. Il s'agit donc d'une étude consciencieuse. L'homme est bien dessiné et l'étude qui lui est consacrée est de lecture facile et vivante. L'arrière-plan est largement esquissé et l'auteur a su dégager la période triomphante pour l'homme et le mouvement, celle de 1895-1914. Après, ce fut le déclin : ralliement à l'union sacrée, brouille avec les amis et c'est presque seul que Grave prolongea sa vie militante en éditant, de 1921 à 1936, les Publications de «la Révolte » et des « Temps Nouveaux ».

Cette thèse américaine n'a sans doute pas l'ampleur ni le fouillé d'une thèse française ; elle constitue néanmoins un travail solide.

D'autres figures du mouvement ont fait l'objet d'études récentes, qu'il s'agisse du membre de la 1re Internationale et néo-malthusien Paul Robin, 1837-1912, par Jeanne Humbert, amie de la famille Robin et notamment de-son gendre G. Giroud. La brochure de 52 pages est la reproduction d'une conférence faite le 23 avril 1967 sous les auspices du Foyer individualiste d'Etudes sociales et de la Société des Amis de S. Faure (édition de la Ruche ouvrière, 10, rue de Montmorency, Paris-HP). Qu'il s'agisse d'Erich Mûhsam, 1878-1934, par R. Lewin, brochure de 24 p., supplément au numéro de juin 1968 du Monde Libertaire (3, rue Ternaux, Paris-XT) qui a le mérite de fournir une bibliographie à jour sur l'anarchiste allemand ami de Gustave Landauer,

Et puis voici Fernand Pelloutier de Maurice Foulon. Depuis longtemps cette biographie de l'animateur de la Fédération des Bourses du Travail était prête mais, faute d'éditeur, elle ne pouvait paraître. La Ruche ouvrière s'en chargea finalement, grâce à la diligence d'Albert Sadik et aux fonds versés par M. Foulon lui-même. Sans doute ce ne fut pas un succès de librairie, du moins l'auteur eut-il la satisfaction, quelques mois avant de mourir, de voir éditée son oeuvre. L'ouvrage est surtout neuf sur les origines de Pelloutier que M. Foulon a étudiées avec le même soin qu'il avait mis autrefois à étudier celles de Varlin. Son oeuvre sera utile en attendant la réédition des oeuvres de Pelloutier que nous prépare J. Julliard.

Terminons par un roman autobiographique, celui que René Michaud a écrit sous le titre J'avais vingt ans. Un jeune ouvrier au début du siècle, Editions syndicalistes, 21, rue Jean-Robert, Paris (XVHP). René Michaud, militant et journaliste, nous conte son enfance de pauvre, point trop malheureuse pour autant, à la campagne d'abord, à Paris ensuite, dans le Xine arr. où sa mère, restée seule, subsistait difficilement.


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Ouvrier cordonnier, le jeune Michaud s'initie à toutes choses, à l'amour et à la politique, fréquente les milieux anarchistes — quelques types de militants sont bien campés —, doit accomplir son service militaire mais, à peine enrôlé, déserte. Il connaît alors la vie difficile de l'en dehors, trimarde en province... Puis c'est le retour à la vie normale grâce à une réforme bienvenue.

Refermant le livre écrit d'une plume alerte et comme pour lé plaisir, on rend hommage à l'autodidacte devenu écrivain qui apporte, par son témoignage, de précieuses données à l'historien pour la compréhension d'une époque. On mesure mieux aussi, après cette lecture, ce qu'ont apporté 50 ans de syndicalisme qui, par delà querelles et scissions^ ont rendu plus supportable la peine des hommes.

Le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français que je n'ai pas à présenter, fera revivre, pour les périodes 1871-1914 et 1914-1939, les principaux militants anarchistes parisiens et provinciaux et de nombreuses biographies sont déjà au point. Mais je voudrais surtout signaler le Dictionnaire des Anarchistes, conçu à l'échelle internationale et auquel depuis dix ans travaille Renée Lamberet Dès maintenant il constitue un ensemble unique sur les militants de cette famille. L'oeuvre en cours est de longue haleine. Souhaitons néanmoins qué-1'édition ne se fasse point trop attendre...

4. - PRÉSENCES VARIÉES DE L'ANARCHISME

Dans les domaines les plus variés se manifeste aujourd'hui l'anarchisme et je citerai les ventes d'autographes, l'iconographie, les disques.

La Maison Charavay, plus que centenaire, aujourd'hui dirigée par Michel Castaing, est toujours spécialisée dans la vente d'autographes et de documents histofiques et dans la plupart de ses catalogues figurent des pièces intéressant l'histoire du mouvement anarchiste — voir Lettres autographes et documents historiques, Maison Charavay, 3, rue de Furstenbefg, Paris (VIe).

Dans une des dernières ventes de l'Hôtel Drouot, les 12 et 13 mars 1969, je relève, aux côtés de lettres signées Paule Minck, Séverine, Blanqui, Courbet, Delescluze, Jaurès, A. Naquet, Rogeard qui intéressent nos lecteurs, des pièces proprement anarchistes : lettres de Nadar, Proudhon (24 mai 1863), S. Faure, E. Dieudonné, Ch. Malato...

Un artiste viennois Hans Escher qui travailla à Paris en 1937-1939 à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts — le cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale possède des oeuvres de cet artiste — et y fut surpris par la guerre ce qui lui valut des désagréments, a été intéressé par la personne de Ravachol et a retracé sa vie en une trentaine dé dessins et eaux-fortes luxueusement édités par la Maison Fur Jugend und Volk dé Vienne (7). J'ai moi-même tracé — avec des mots — un portrait de Ravachol et le critique d'art Johann Muschik a présenté les compositions de Hans Escher de conception très réaliste et qui me paraissent bien adaptées au personnage.

(7) Tiefer Graben 7, A 1014, Wien.


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Je m'attarderai plus longuement sur le disque Chansons anarchistes qu'interprètent les Quatre Barbus (33 tours, Serp, 6, rue de Beaune, Paris-VII"). Les deux faces de disque avec les chansons suivantes : L'Internationale Noire, Dynamite, La Révolte, Le Père Lapurge, La Chanson du Père Duchesne, Ravachol, La Ravachole, Le Triomphe de l'Anarchie, Santé Caserio, A Biribi, Les Fayots, Trujos del Pueblo, Heureux temps, Les Pavés, constituent un excellent résumé de l'histoire du mouvement anarchiste, avant 1914 surtout — mais n'est-ce pas la grande période du mouvement — avec une incursion — réussie —: en Espagne grâce au Chant de la F;A.I. par la chorale de la C.N.T. au temps de la guerre civile. Et les meilleurs écrivains et chansonniers libertaires, de L. Michel et S. Faùre à Marie Constant dit le Père Lapurge et Ch. d'Avray, nous offrent les traditionnels couplets contre l'Eglise et contre l'Etat, contre la magistrature et contre les gouvernants...

Donnons l'assaut au Monde autoritaire

Et d'un coeur fraternel

Nous réaliserons l'idéal libertaire !

Ravachol n'est pas oublié et je n'ai pas rëentendu sans émotion la complainte que les anarchistes, voire les socialistes, chantaient volontiers avant 1914 et que j'entendis plus d'une fois dans mon enfance :

De Montbrisoh gardons la souvenance

Il est tombé martyr de nos idées

Le jour viendra nous avons l'espérance

Oui Ravachol nous saurons te venger!

Et nous avons aussi la chanson du père Duchesne que Ravachol lança en marchant à la guillotine :

Si tu veux être heureux, nom de Dieu,

Pends ton propriétaire... Je n'adresserai que deux reproches à cette édition. La première est d'avoir oublié le célèbre chant des Antiproprios que connaissaient tous les ennemis de M. Vautour. Et pourtant les compagnons, qui savaient procéder aux déménagements « à la cloche de bois », fredonnaient volontiers :

Une, deux, trois, marquons le pas

C'est la terreur des bourgeois

Serrons les rangs et portons crânement

Le gai drapeau des Antiproprios...

La seconde critique vise les commentaires figurant sur la jaquette du disque et L. Lecoin a été. trop peu sévère en écrivant dans Liberté du 1" juin dernier : « Assurément il y aurait certaines réserves à faire concernant des passages des commentaires ». Il n'était pas difficile de se documenter, disons sans modestie, de suivre ma thèse, pour éviter tous les à peu près, voire les erreurs qui jalonnent ce texte, depuis Elisée Reclus et Malatesta adeptes de la propagande par le fait jusqu'à Charrier qui périt sur l'échafaud avant 1914 pour finir par l'évocation du poujadisme et de l'O.A.S. « marqués d'une irrésistible méfiance à l'égard de l'Etat » et qui, de ce fait, auraient parenté avec l'anarchisme !

Mais passons. Le disque n'en est pas moins excellent et vaut: à lui seul toute une conférence.

Mentionnons pour terminer le Colloque que la fondation Einaudi


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organise à Turin les 5, 6 et 7 décembre prochain où les thèmes suivants seront traités :

— Bilan et problèmes de l'anarchisme.

— La pensée anarchiste traditionnelle et la révolte des jeunes.

■— Anarchisme entre individualisme, collectivisme et communisme.

— Bolchevisme et anarchisme.

— Problèmes de l'anarchisme en Espagne.

— La pensée de l'anarchisme contemporain.

— Le mouvement anarchiste international dans sa structure actuelle.

5. - CONTRE L'ANARCHISME

La critique communiste ne pouvait laisser se développer, sans réagir, ce souffle libertaire, cette « idéologie anarchiste, ou anarchisante, actuellement dominante » (8) en milieu étudiant ou lycéen.

Deux études du même auteur, M. Moissonnier, études parues dans l'Humanité du 24 janvier 1969, « Les anarchismes et la classe ouvrière », et dans La Nouvelle Critique de mai 1969, « Anarchisme d'hier et d'aujourd'hui », un petit livre de Jacques Duclos, Anarchistes d'hier et d'aujourd'hui. Comment le gauchisme fait le jeu de la réaction, 94 p., Editions Sociales — ont tenté de le faire. J'attendais une vigoureuse et fructueuse critique —de la discussion jaillit la lumière — de l'anarchisme et de ses méthodes, mais les auteurs ont préféré les affirmations abruptes et, trop souvent, polémiques, les rapprochements arbitraires du type « les hommes sont eux-mêmes interchangeables : Gustave Hervé, Jouhaux, Malato ou Yvetot (rallié au nazisme en 1940) ont parcouru plus ou moins loin le chemin dans le même sens » (Humanité, 24 janvier 1969).

Jacques Duclos a consacré les deux tiers de sa brochure à la publication de documents empruntés à la lutte menée par Marx et Engels contre les anarchistes au sein de l'A.I.T. et ce sont seulement les 25 premières pages qui évoquent anarchistes d'hier et anarchistes d'aujourd'hui. L'anarchisme d'hier est alors abusivement identifié au terrorisme, voire à l'iliégalisme. Il convient de ne pas oublier qu'il a-donné aussi le syndicalisme révolutionnaire et l'histoire a montré que nombreux furent les militants de ce courant qui furent aux origines du Parti Communiste Français et Moissonnier a d'ailleurs évoqué F. Jourdain et G. Monmousseau. Il en est d'autres comme P. Semard et B. Frachon. Il est inexact de dire que l'anarchisme a seulement abouti « à l'idéalisation de cambriolages » et ses militants n'ont pas été plus que d'autres « manipulés par la police ». Un historien communiste écrivait il y a peu : « l'anarchisme a sa place dans la grande famille socialiste et constitue un courant authentique, un moment important du mouvement ouvrier français » et il rejetait « la légende tenace [...] identifiant anarchistes et agents provocateurs ». C'est en adoptant ce point de vue que la critique de l'anarchisme — quand on juge salutaire de la faire — peut se révéler utile...

(8) L. ALTHUSSER dans La Pensée, juin 1969.


Quelques livres récents sur le mouvement ouvrier français

par J. MAITRON.

La moisson est riche et variée de ce qui a paru ces deux dernières années sur le mouvement ouvrier français. Riche en volume et en qualité et je pense le montrer ci-dessous mais je prierai mes lecteurs de ne pas mesurer la valeur des ouvrages au nombre de lignes qui leur sont consacrées. Variété puisque ces travaux vont du panorama d'ensemble brossé par G. Vidalenc au portrait de tel ou tel militant : Charles Brunellière, Elie Reynier, Eugène Guérard en passant par l'étude d'une époque, que ce soit celle des origines du syndicalisme ou celle qui va de la Libération aux événements de mai-juin 1968, d'un secteur, celui des chemins de fer, des postes ou de l'enseignement, d'un courant : le syndicalisme révolutionnaire ou d'un mode d'action : la grève générale...

La Classe ouvrière et le syndicalisme en France de 1789 à 1965 (1) est le message posthume de G. Vidalenc, mort le 2 novembre 1967. Historien et militant syndicaliste, animateur de l'Institut supérieur de la C.G.T. de 1933 à 1939, créateur, après la scission de 1947, du Centre d'Education Force Ouvrière, G. Vidalenc était donc particulièrement qualifié pour écrire cette histoire du mouvement ouvrier et son récit est bien mené et vivant. En dépit du volume de l'ouvrage — 510 p. — la matière était cependant trop riche pour permettre une étude approfondie et l'auteur n'a pu évidemment utiliser ou faire même référence aux récents travaux et études publiés ici et là, et notamment dans le Mouvement Social. Les étapes choisies sont classiques : 1830, 1848, 1871, 1884 puis les guerres et le livre rendra certainement grand service aux militants de la Centrale Force Ouvrière pour qui il a été écrit. Si une réédition est envisagée, on conseillera l'établissement d'un index, indispensable pour un. tel instrument de travail.

Après une vue d'ensemble du mouvement, des vues partielles, et tout d'abord par tranches chronologiques.

(1) Edité par la C.G.T.-F.O., préface de R. Bothereau, note biographique de P. Galoni, secrétaire confédéral, Sur la personne de G. Vidalenc, on pourra se reporter en outre à l'article de F. Boudot (Le Mouvement Social), janvier-mars 1968).


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Les Editions Ouvrières ont souhaité avoir une Histoire du Mouvement ouvrier français et Jean Bron vient de publier en un volume de 256 p. un tome I intitulé « Le droit à l'existence » qui nous conduit jusqu'à 1884. Etudiant « ce corps à corps quotidien des ouvriers avec l'Argent et le Profit, l'historien ne saurait être neutre », écrit Jean Bron dans son introduction. Voilà qui est net. Effectivement, on ne voit pas comment certains ouvrages d'histoire se situeraient « au-dessus de la mêlée » — ce n'est le cas d'aucun de ceux dont je rends compte aujourd'hui. Ce que l'on peut,demander par contre, c'est qu'à défaut d'impartialité, on se montre objectif, qu'on tienne compte de tous les documents accessibles, qu'on n'en supprime, qu'on n'en tronque aucun dans un but partisan. Jean Bron a, je crois, manifesté une grande conscience en ce domaine et je ne lui reprocherai qu'une présentation un peu trop schématique, m'a-t-il semblé, des deux classes aux prises.

En ce qui concerne les sources, il a puisé dans celles qui s'imposaient — il s'est même permis quelques fantaisies en citant Staline, Jacques Brel et Teilhard de Chardin — puis, prenant ses distances à l'égard de la masse énorme de documents qui s'offraient à lui, il a présenté d'un style alerte un très valable panorama du mouvement ouvrier du début du xixe siècle à 1884.

Bien entendu tout ouvrage peut faire l'objet de critiques. Et je contesterai la date de création du Parti des Travailleurs socialistes — 1879 et non 1880 —, la présence de Guesde au congrès de Marseille en 1879 — ses conceptions y sont mais non sa personne —, le qualificatif « indépendant » pour le socialiste Frânkel : ami de Marx, Frânkel quitte l'Angleterre en 1875, milite en Hongrie puis à Vienne et ne revient à Paris que fin 1888. A ce pf opos — mais je n'ose l'écrire— j'aurais aimé que Jean Bron consulte le Dictionnaire publié par la maison éditrice de son ouvrage. Les volumes parus sur la Commune lui auraient apporté des éléments valables concernant les grands et il aurait pu préciser ainsi les personnages de Brousse, Camélinat, Clémence, Dmitrieff....Une réserve encore à propos de la coupure de 1884, non déterminante selon moi : une loi du type de celle qui fut votée cette année-là sur les syndicats n'ayant jamais consisté qu'à sanctionner un état de fait. Ceci dit, l'ouvrage est un bon, un très Bon manuel pour un large public et l'on attend avec intérêt les deux ou trois tomes à venir.

Georges Lefranc a complété son histoire du mouvement syndical en France en publiant récemment « De la Libération aux événements de mai-juin 1968 » (2). Le Mouvement Social a rendu compte, dans sa précédente livraison, du Mouvement syndical sous la Troisième République.

Le nouvel ouvrage présente la même ordonnance que le précédent avec annexes, index, table des matières détaillée et se décompose — après une introduction qui nous conduit de la libération de Paris (août 1944) à

(2) Payot éditeur.


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l'avènement de la 4e République (janvier 1947) -—en deux parties déterminées par l'événement politique : la « prise du pouvoir » par le général de Gaulle.

G. Lefranc indique dans la préface qu' « entre les deux périodes étudiées il subsiste un apparent hiatus : la période de 1940 à 1944 ». Apparent, car il l'a étudiée dans Les Expériences syndicales en France de 1939 à 1950 (Editions Montaigne, 1950) et lui a consacré une centaine de pages. On regrettera cependant qu'un chapitre n'en ait pas repris l'essentiel, ce qui aurait alors fourni aux militants, aux étudiants et aux enseignants à qui ce livre est destiné, une vue d'ensemble du mouvement et aurait facilité la compréhension d'une époque dont il est banal de dire quelle pose des problèmes.

Dans sa préface, G. Lefranc s'explique également sur les sources constituées tout d'abord par les événements eux-mêmes tels qu'il les a vécus, puis par la masse de documents qu'il a conservés jour après jour, enfin par l'interview de militants, l'auteur demeurant « évidemment seul responsable de l'éclairage donné aux faits ». .

L'ouvrage de G. Lefranc présente une première qualité : pouf les gens de ma génération — aussi pour les tout jeunes, puisqu'il s'achève sur « l'explosion sociale de mai-juin 1968 », il est un miroir de leur vie, fidèle ou déformant, chacun se remémorant les faits en fonction de ses choix, mais, de toute façon, passionnant miroir. Il Constitue, en outre, un commode calendrier pour tous ceux qui ont besoin de reprendre les faits du dernier quart de siècle.

G. Lefranc annonce qu'il consacrera ultérieurement un ouvrage à Mai-Juin 1968, Nous attendons, intéressés, un peu intrigués aussi, l'auteur affirmant —: n. 3, p. 226 — que ces semaines constituent « un aboutissement plus certainement qu'un point de départ ».

Ce sont des militants qui ont pris l'initiative de retracer l'histoire de leur Fédération et c'est ainsi que la même année nous avons eu celle des P.T.T. et celle des Cheminots (3). G. Frischmann, secrétaire de la Fédération, est l'auteur de la première qui nous Conduit de la « cabale » de 1672 à Lyon — première grève relevée par l'auteur — au vote du statut des Fonctionnaires au lendemain de la Libération. Et nous sont ainsi retracées les luttes ouvrières antérieures à la création des premières associations professionnelles et des premiers syndicats qui ne datent que du début du siècle, l'histoire des Fédérations postales, des scissions et réunifications, etc.. Des photographies aèrent le texte et un index (des noms de personnes, des organisations, des thèmes abordés, type : avan(3)

avan(3) FBISCHMANN, Histoire de la Fédération C.6.T. des P.T.T. Préface de G: Séguy. Editions Sociales, 1967. :— Les Cheminots dans l'histoire sociale de la France, rédigée sous la direction de J. JACQUET. Préface de B. Frachon. Editions Sociales, 1967.

Un Mémoire de Maîtrise a été élaboré cette année par Mlle Tartakowsky dans le cadre du Centre d'Histoire du Syndicalisme (séminaire de R. Gallissot sous la direction de M. Droz) sur la grève des postiers de 1909.


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cernent, fiscalité ou traitement) facilite la consultation de l'ouvrage, index dont je me permets de recommander l'élaboration aux militants cheminots, à J. Jacquet notamment, qui a assumé la direction de l'histoire de la Fédération et fut le maître d'oeuvre de l'entreprise. Illustré également, l'ouvrage est le résultat du travail d'un collectif qui a fait appel aux militants de la Fédération pour rassembler quantité de documents et J. Jacquet s'est en outre initié au travail sur archives et a consulté les séries F 7 et F 12 des Archives Nationales, les archives des Compagnies, etc.. On ne peut que l'en féliciter.

Je ne nie livrerai pas à l'examen critique de ces deux ouvrages — encore que j'estime qu'il y aurait grand profit à discuter un jour avec ces militants-historiens nos méthodes universitaires de recherche, de travail, et cela pour le plus grand bien de tous et de l'histoire ouvrière. Il s'agit de travaux engagés destinés à servir la cause militante du mouvement et de la C.G.T. et le but poursuivi n'est donc pas le même que celui fixé généralement à nos études. Je souhaite mettre l'accent sur un autre aspect de la question qui est le suivant : chacun sait que pour nous, historiens du mouvement ouvrier, est angoissant le problème des archives ouvrières, de leur survie, de leur conservation, de leur utilisation. Or, jusqu'à aujourd'hui, il y eut-souvent, incompréhension de la part des organisations ouvrières, absorbées qu'elles sont par les tâches militantes quotidiennes. Le désir qu'elles manifestent et que manifestent leurs militants de connaître leur passé pour mieux comprendre le présent est un événement d'une grande importance. Quand J. Jacquet écrit — cf. p. 309 — « parmi les sources utilisées les archives des syndicats sont une base indispensable » et encore « le matériau numéro Un est incontestablement l'organe corporatif » ou quand G. Frischmann —- cf. p. 13 — souligne que le livre qu'il a écrit s'appuie sur quinze années de documentation, j'imagine qu'historiens du mouvement ouvrier et militantshistoriens vont avoir désormais, sur le problème des archives, un langage commun et que ces travaux doivent ouvrir une fructueuse collaboration. L'enquête que mène le Centre d'Histoire du Syndicalisme auprès des Unions départementales et des Fédérations des trois Centrales avec le concours des directions confédérales, sur leurs archives et leur presse, doit s'en trouver facilitée et on peut espérer dans un avenir point trop éloigné pouvoir dresser cette carte française des archives ouvrières à laquelle nous rêvons depuis tant d'années.

Le Syndicalisme dans l'enseignement. Histoire dé la Fédération de l'enseignement des origines à l'unification de 1935, par F. Bernard, L. Bouet, M. Dommanget, G. Serret. Présentation et notes de P. Broué, 3 volumes. Collection « Documents » de l'Institut d'Etudes politiques de Grenoble (4).

(4) Une autre catégorie sociale a été étudiée — les mineurs de Carmaux — qui vient de faire l'objet d'une brillante soutenance de thèse à Toulouse. L'auteur est Rolande Trempé; nous espérons qu'une édition ne tardera pas.


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Il s'agit, pour une part, d'une réédition, le manuscrit, comme l'expliqué P. Broué, rédigé en 1938 par les enseignants mentionnés, n'avait été, avant guerre, qu'en partie publié (des origines de la Fédération à 1925, par F. Bernard et L. Bouet). .

Nous avons aujourd'hui les troisième et quatrième parties, les dix dernières années de la vie de la Fédération, par M. Dommanget et G. Serret. Histoire bien présentée avec chronologie, index et explication des sigles, et donc d'utilisation commode. Cette histoire est aussi, comme le note P. Broué, une « histoire militante », écrite par des universitaires qui l'ont vécue et pensée. Comme l'écrivait aussi F. Bernard dans la présentation de la 1re édition des deux premières parties : « le lecteur averti, sûr de la Scrupuleuse exactitude des faits et des documents, partagera ou ne partagera pas nos enthousiasmes, nos fureurs, nos tristesses ou nos haines ; mais il ne sera pas trompé ». Ces remarques faites, je crois pouvoir dire que le récit de nos collègues rendra de grands services aux historiens du mouvement ouvrier en même temps qu'il intéressera un large public de militants et d'enseignants.

Marxisme, syndicalisme révolutionnaire...

M. Dommanget s'est attaché à faire le point de nos connaissances — et à les enrichir — concernant l'Introduction du marxisme en France (5). Il souligne toutefois dans son avant-propos combien il reste à faire tant au plan individuel, qu'au plan collectif. M. Dommanget, rappelant Claude Willard qui dans Lés Guesdistes, a consacré un chapitre à cette question, et Michelle Perrot -— cf. « Controverse sur l'introduction du marxisme en France », Annales, mai-juin 1967 -—montre combien l'introduction du marxisme en France fut lente et tardive. On s'en convaincra en notant que le Manifeste ne fut publié en France qu'en 1882, que la Guerre civile est demeurée à peu près inconnue jusqu'à sa réédition en 1900 et que, si La Châtre est bien, en 1872, le premier éditeur du 1er livre du Capital, cette édition ne fut épuisée que vingt-cinq ans plus tard ■— après avoir été lue par combien d'acheteurs ?

L'ouvrage de Dubief, Le Syndicalisme révolutionnaire, prend place dans la collection U, série « Idées Politiques » que publie A. Colin. Son but : mettre à la disposition des lecteurs des textes qui ont exercé une influence importante dans l'histoire de la pensée politique. Aussi comprend-il deux parties : une introduction de 60 pages, une présentation de textes de 230 pages (6). Des annexes : chronologie, notices biographiques, bibliographie complètent utilement cet instrument de travail et je ne déplorerai à cet égard que l'absence d'un index.

(5) Editions « Rencontre », Lausanne.

(6) Une brochure de René ViLLAUD Le Syndicalisme révolutionnaire, 48 p., s.d., éditions de l'A.I.T., Toulouse, définit la doctrine puis présente quelques documents. Une biographie d'Emile Pouget par R. Lamberet termine la brochure,


126 J. MAITRON

Les textes choisis sont classés en sept chapitres et on y trouve les « classiques » de la doctrine : les militants Pelloutier, Pouget, Monatte, Delesalle..., les intellectuels Berth, Sorel, A. Thierry..., les contestataires Grave, Malatesta... et je cite presqu'au hasard. Les enseignants n'auront qu'à puiser pour offrir à leurs étudiants les commentaires qui s'imposent. Je ne ferai à ce sujet que deux remarques et de détail. Le texte de Pouget « A Roublard, roublard et demi » parut dans le Père Peinard londonien en octobre 1894 et ne date donc pas de 1897, époque à laquelle il fut simplement repris, presque intégralement, dans l'Almanach, un mot étant ajouté sur le congrès de Londres de 1896. Le second texte fondamental marquant l'entrée des anarchistes dans les syndicats est l'article « L'anarchisme et les syndicats ouvriers » du 2 novembre 1895, paru dans les Temps Nouveaux sous la signature de Fernand Pelloutier. Sans doute avait-il ici sa place.

Après avoir, très utilement à mon avis, fait la distinction entre syndicalisme révolutionnaire et anarcho-syndicalisme, H. Dubief dégage l'essentiel de la doctrine et répare une fréquente omission en mettant l'accent sur le rôle du positivisme dans l'histoire ouvrière avant et après la Commune— rappelons l'existence de la section des Prolétaires positivistes dans l'Internationale parisienne — et de, Keufer qui dirigea la Fédération du Livre et fut un des fondateurs de la C.G.T.

Puis-je me permettre, après avoir souligné les qualités du volume, de chicaner Dubief sur certaines appréciations concernant quelques militants : considérer E. Pouget, E. Guérard, F. Pelloutier, P. Monatte « comme des déclassés, naturellement aigris et révoltés, marginaux des classes moyennes qui, dé tout temps et en toutes circonstances fournissent des meneurs aux révoltes et aux révolutions contre un ordre social qui les rejette » me paraît discutable. Mais, surtout, Utiliser une polémique de Wullens pour reprendre l'expression « pion aigri du syndicalisme » afin de caractériser Monatte, est une erreur. Monatte avait une forte personnalité, il tenait à ses idées et ne fut pas toujours d'un commerce facile mais je l'ai fréquenté des années durant et je puis témoigner qu'il n'avait rien d'un « pion aigri », lui qui avait, de propos délibéré et durant toute sa vie, pratiqué « le refus de parvenir ».

L'étude de Robert Brécy sur La Grève générale a été en partie publiée en 1961 en russe dans l'Annuaire d'études françaises. Mise à jour, enrichie, elle se présente en une copieuse brochure de 102 pages (7). Pour qui a apprécié le classique Mouvement syndical en France, 18711921. Essai bibliographique, on pourrait la caractériser en disant : c'est du Brécy et je veux dire par là, de la belle ouvrage, livrée au public toutes vérifications étant faites, sur pièces de première main.

Après avoir étudié les origines lointaines de la grève générale ( 1re Internationale, mai 1886 à Chicago), Brécy examine comment fut posée la question dans les premiers congrès syndicaux et les partis

(7) Editions E.D.I., 29, rue Descartes, Paris.


BULLETIN OUVRIER 127

socialistes entre1886 et 1894 puis des premiers congrès de la C.G.T. à l'unification socialiste de 1905, jusqu'à 1914 enfin. Et pour clore, la question : l'idée de grève générale a-t-elle fait son temps ? J'ai tenté de répondre à la question dans ma préface. Brécy, quant à lui, cite, pour le faire, le jeune Monatte de 1953 — 72 ans : « Après l'été et l'hiver, revient le printemps. On croit tout mort et tout repousse... » La grève générale demeure d'actualité. La réflexion de Monatte également et pas seulement en ce qui concerne la question traitée.

La Chevalerie du Travail française, 1893-1911 (8) est un livre neuf. Il s'agissait de « combler un grand trou noir » et M. Dommanget a réalisé l'exploit.

Société secrète, sorte de franc-maçonnerie ouvrière, la: Chevalerie ouvrière a vécu une existence mystérieuse de huit années en France dont une période très secrète : 1893-1896. Les archives manquaient pour écrire son histoire, mais Dommanget, grâce à son érudition et aux documents rassemblés une vie durant, à pu reconstituer les grandes lignes de son action en France après étude des origines aux Etats-Unis et en Belgique. Un chapitre concerne les secrétaires généraux dont Eugène Guérard et Fernand Pelloutier, d'autres, la vie des « chantiers » à Paris et en province. La C.G.T. en action — ch. x — est particulièrement bien venue.

Quelques erreurs se sont inévitablement glissées ici et là. J'en relè* verai une, pp. 344 et 503 : les citations Engels-Marx proviennent non de la correspondance Sorge mais de la correspondance Engéls-Lafargue, t. III, pp. 322 et 273. Sur un autre plan, et alors que M. Dommanget estime que « les principaux thèmes de l'orientation confédérale avant 1914 qui constituent ce qu'on a pu appeler la doctrine dû syndicalisme révolutionnaire ne sont qu'une transposition des idées en cours de la C.T.F. », on peut penser que la Chevalerie du Travail française a plutôt voulu être un groupement de large union. Mais ceci est une question d'interprétation et l'important est de noter qu' « on ne pourra plus désormais passer sous silence la C.T.F. » dans l'histoire ouvrière française et on ne peut qu'en remercier Maurice Dommanget.

Trois militants ont été en 1967, 1968, 1969 l'objet d'études. Il s'agit d'Elie Reynier, de Charles Brunellière (9), d'Eugène Guérard.

Lorsque je rencontrai Elie Reynier peu avant sa mort survenue en 1953, je crus voir paraître devant moi Elisée Reclus. La parenté n'était pas que physique. Comme Elisée, Elie Reynier était d'origine protestante, comme lui il fut savant géographe et militant, comme lui encore il fut

(8) Editions « Rencontre », Lausanne.

(9) Une belle figure vivaroise, Elie Reynier, 1875-1953, Aubenas, 1967. — Claude WILLARD, La Correspondance de Charles ÈTunellière, socialiste nantais, 1880-1917, Librairie C. Klincksieck, 1968.


128 J. MAITRON

rebelle aux dogmes. Syndicaliste révolutionnaire, il a mérité la belle plaquette que lui ont consacrée disciples et amis. Après une introduction! de France-Serret, une première partie intitulée « L'homme » présente essentiellement le professeur, le géographe, l'historien ; la seconde est consacrée au militant syndicaliste, pacifiste qui fut aussi président de la Fédération ardéchoise de la Ligue des Droits de l'Homme.

La publication de La Correspondance de Charles Brunellière, socialiste nantais, 1880-1917, par Claude Willard, offre deux parties d'inégale longueur. Les trente premières pages sont consacrées à la vie de Brunellière et à sa correspondance, la seconde de 230 pages est réservée à la publication d'un choix de lettres se rapportant aux étapes dé la vie du militant. Choix de lettres, car Claude Willard avait à sa dispsoition, remise par son fils à l'Institut français d'Histoire sociale, la collection presque complète (deux volumes seulement sont égarés, deux autres — correspondance des derniers mois de la vie de Brunellière — ont été conservés par. la Jamille) des copies de lettres de Charles Brunellière. Or, Brunellière ne négligeant de recopier aucune lettre, fût-elle futile ou bien, au contraire, fort intime, a conservé le double de toute sa correspondance de 1880 jusqu'à sa mort, en mars 1917.

La correspondance est classée chronologiquement ; toutefois, deux volumes rassemblent les lettres que Brunellière a écrites, en tant que secrétaire de la Fédération socialiste nantaise (1892-1900) et de la Fédération socialiste autonome de Bretagne (1900-1904). Au total, 75 volumes de 500 folios chacun constituent un ensemble sans doute unique par sa continuité comme par la richesse de son contenu et la fiersonnalité de ses correspondants.

L'armateur Charles Brunellière est, en effet, un personnage intéressant à plusieurs titres.

D'abord, en raison de son action : véritable introducteur du socialisme à Nantes, il dirige, pendant de longues années, la Fédération socialiste nantaise, puis la Fédération socialiste autonome de Bretagne et la Fédération bretonne du Parti socialiste unifié. Brunellière est aussi le créateur ou l'inspirateur de plusieurs syndicats : il joue longtemps, lui l'armateur, un rôle dirigeant dans la Fédération nationale des Inscrits maritimes et il anime le premier syndicat agricole que les guesdistes aient créé, celui des vignerons à comptants de la région nantaise.

Brunellière occupe, d'autre part, une place fort originale parmi les militants responsables du Parti ouvrier français : en même temps qu'il dirige une Fédération socialiste, il est à la tête d'une loge du Grand Orient et d'un chantier des Chevaliers du Travail.

Ces documents d'une valeur inestimable permettent de suivre, de l'intérieur, la vie de groupes socialistes, de syndicats, de loges maçonniques, de chantiers des Chevaliers du Travail, d'avoir sur eux des renseignements que ne peuvent nous livrer ni la presse, ni les archives préfectorales ou policières.

Comme il s'agit d'une thèse — complémentaire de la première consacrée aux Guesdistes (Editions Sociales — l'appareil scientifique


BULLETIN OUVRIER 129

est particulièrement soigné : sources et bibliographie, plusieurs index (noms et matières) font de cet ouvrage un commode instrument de travail.

On félicitera l'auteur pour la valeur intrinsèque de l'oeuvre, mais aussi pour le véritable sauvetage qu'il a réalisé car, au fil des mois, et le temps effaçant l'encre, l'écriture devenait peu lisible, certains passages très difficiles à déchiffrer et il est certain que d'ici peu cette correspondance sera inutilisable.

Troisième étude portant sur un militant : la thèse de doctorat de 3e cycle que M. Fruit vient de soutenir à la Faculté de Droit de Paris et qu'il a consacrée à Un Militant d'avant-garde, Eugène Guérard. Cette biographie a toutes les qualités des thèses : recherche poussée de documents, dépouillements d'archives, presse et imprimés, fini de la forme. L'homme est suivi de sa naissance à sa mort et l'accent est mis comme il se doit sur la vie militante de cet animateur des premiers syndicats de cheminots de 1890 à 1910. La vie de Guérard est un peu celle d'une grève générale et de son échec et le drame du militant s'inscrit dans celui d'une époque qui crut à l'effondrement prochain et subit de la société capitaliste et à la panacée grève générale. Mais l'homme — comme le souligne justement M. Dommanget dans La Chevalerie du Travail française — cf. p. 186 — tout à la fois secrétaire du Syndicat des Cheminots et de la Chevalerie du Travail et membre du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire, a été trop longtemps injustement oublié dans les histoires du mouvement ouvrier. Farouchement révolutionnaire, il a fini sur des positions plus nuancées tout en conservant son attachement foncier: à la cause ouvrière. La thèse pleine de sympathie de M. Fruit constitue une réparation et on ne peut que souhaiter sa prochaine édition (10).

(10) Signalons encore les souvenirs d'un militant, ceux que l'actuel Président de la C.G.T. est en train d'écrire et dont le premier volume Au Rythme des Jours a paru aux Editions Sociales. Je n'ai pas en main ce volume et ne puis en dire plus aujourd'hui.


INTERNATIONAL REVIEW OF SOCIAL HISTORY

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Three times per annum.

CONTENTS OF VOLUME XIV - 1969 - PART 2 :

ARTICLES :

Thomas A. KNAPP, Thé Germari Center Party and the

Reichsbanher : A Case Study in Political and Social

Consensus in the Weimar Republic. Vincent WRIGHT, The Reorganisation of tlie Conseil d'Etat

in 1852 : The Study of a French Elite. Keith BURGESS, Technological Change and the 1852

Lock-out in.the British Engineering Industry. William H. MAEHL, Jr, Augustus HARDIN BEAUMONT :

Ànglo-Àmerican Raaicàl (1798-1838).

DOCUMENTS :

Ein unverôffentlichter Brief Trockijs von Anfang 1916 (Ed. : L. J. van Rossum).

BIBLIOGRAPHY : General Issues.

Religions and Philosophy.

Social Theory and Social Science.

History.

Contemporary Issues.

Continents and Countries. Africa. America. Asia. Europe.


Notes de lecture

MILITANTS

Joseph BENOIT. .— .Les confessions d'un prolétaire présentées par Maurice MOISSONNIER, avec le concours de Jean NICOT. Paris, Editions sociales, 1968, in-8°, 310.p!, 18,65 F. V:

Joseph Benoit était un fils de paysans du Bugey d'abord aisés, puis appauvris. Avant de tomber dans la condition de canut, il avait fait de bonnes études en France et en Suisse. Il fut successivement catholique, illumine et athée. Militant h éobabouyiste des sociétés secrètes lyonnaises, il participa aux actions de 1831 et 1834 et devint un dirigeant local assez important du mouvement républicain et, au sens du temps, communiste. Il fut donc élu député du Rhône à la Constituante eh 1848 et réélu à la Législative en 1849. Il fut arrêté le 2 décembre, puis proscrit. Il vécut alors en Belgique, puis en Suisse. Il revint à Lyon en 1865 et, dépassé par les événements, fut très hostile à l'A.I.T. et à la Commune. Comme la plupart de ces vétérans, il avait évolué vers dés opinions situées à la droite du radicalisme (au sens dii temps). Ses mémoires ont un grand intérêt pour l'histoire des idées et de l'action de l'extrêmegauche à Lyon et, pendant la IIe République, à Paris. Elles étaient d'ailleurs connues et souvent citées, mais elles n'avaient jamais été publiées à la différence de celles de Perdiguier, de Guillaumou, de Truqûin et de Nadaud auxquelles il est très intéressant dé les comparer. M. Moissonnier est bien celui dont la compétence s'imposait pour publier ce manuscrit et, en annexe, les interventions parlementaires de Benoit. Des notes critiques éclairent lé texte et le complètent, d'autres sont des jugements de valeur destinés à un public de militants ouvriers. L'ouvrage est pourvu d'un index.

H. DUBIEF.

Efmanno BARTELLINL — La Rivoluzione in atto e altri scritti Saggio introduttivo di Sergio Bologna, Premessa di Lelio Basso, « La Nuova Italie » Editrice, Florence, 1967, LII-243 p.

La lecture de ces écrits d'Ermanno Bartellinï (1897-1945) sera pour beaucoup —et j'entends aussi en Italie — une véritable découverte. Voici donc, en effet, un autre représentant de cette génération socialiste, celle de Morandi (1), qui a fait son apprentissage pendant le premier après-guerre et la montée du fascisme. Socialisme révolutionnaire, sans doute moins attentif que celui de filiation léninienne à mettre l'accent sur les problèmes d'organisation, mais plus préoccupé, la Storia délia grande industria (1931) de Morandi en témoigne, de mettre à l'épreuve la méthode marxiste dans une analyse de la réalité italienne (2).

(1) On vient de rééditer son oeuvre majeure : cf. Rôdolfo MORANDI, Storia délia grande industria in Italia, Prefazione di Ruggiero Romàho, Einaudi, Turin, 1966, 289 p.

(2) Certes, Lénine a écrit Le développement du capitalisme en Russie ; on pense surtout à Gramsci.


132 NOTES DE LECTURE

Publié chez Piero Gobetti en 1925 — Bartellini collaborait à la Rivoluzione libérale de Gobetti et à la revue de Lelio Basso, Piètre — le principal de ces textes, La Rivoluzione in atto, est construit autour de ce que S. Bologna considère à juste titre comme une « intuition brillante » : la constatation que, depuis la fin du xixe siècle, les luttes ouvrières en Italie ont objectivement représenté « un moment du développement du capital ». S. Bologna lui-même avait d'ailleurs développé ce thème dans un bel article consacré à la France du Front populaire à Vichy (3) et se trouvait, de ce fait, des mieux préparés à présenter ce livre.

La Rivoluzione in atto comme les autres textes rassemblés ici — et en particulier les notes sur « Capital et mouvement ouvrier de l'unité italienne au fascisme » et sur Henri de Man, pour ne pas parler de textes de propagande politique plus immédiate — doivent être replacés dans l'ensemble des discussions qui s'engagent parmi les jeunes socialistes (Morandi, Basso, Tremelloni, etc.) après l'avènement du fascisme. Pour ce groupe, fortement influencé par Gobetti, la reconstruction du mouvement socialiste en Italie- (4) devait passer à la fois par la « récupération de l'orthodoxie marxiste » et par la rupture avec les -positions d'un socialisme libéral, fût-il des plus séduisants comme celui de Gobetti.

Emprisonné et déporté sous le fascisme, et mort à Dachau après une tentative de fuite, Ermanno Bartellini, qui participa avec Morandi à la réorganisation clandestine des forces socialistes de Lombardie, apparaît d'évidence comme une personnalité de révolutionnaire fascinante dans une historiographie et une histoire, celle du mouvement ouvrier, trop souvent écrasée par la figure mythique de Gramsçi. On doit féliciter S. Bologna, en nous faisant découvrir ces beaux textes, de contribuer à donner, du mouvement ouvrier italien d'entre les deux guerres, Un tableau plus équilibré.

Robert PARIS.

Rosa LUXEMBURG. — Textes, choix, traduction, présentation et notes de Gilbert BADIA. Paris, Editions Sociales, 1969, 324 p., 13,50 F.

Gilbert Badia a relu les textes qu'il présente à" là lumière des événements de mai 1968 où Ton a vu le parti communiste essuyer les reproches que Rosa Luxemburg adressait à la direction « droitière » de la social-démocratie (« Rosa Luxemburg tire à boulets rouges sur Kautsky et lui reproche — comme à la direction du parti — d'entraver, voire d'empêcher, l'action révolutionnaire dés masses », p. 35) et voir surgir la même menace de création d'un nouveau parti révolutionnaire (« la social-démocratie pourrait être écartée, laissée de côté, par une classe ouvrière qui irait de l'avant », p. 26). Il se défend de vouloir la « récupérer » au nom de l'orthodoxie communiste. En tout cas, il veut

(3) Sergio BOLOGNA, « Classe e capitale in Francia del fronte popolare a Vichy », Classe operaia, II, 4-5, octobre 1965, pp. 29-34.

(4) Cf. Stefano MERLI, La rinascità del socialismo italiano e la lotta contro il fascismo dal 193b al 1939, Feltrinelli, Milan, 1963, 310 p., ainsi que « Il Quarto Stato di Rosselli e Nenni e la polemica sul rinnovamento socialista nel 1926 », Rivista Storica del Socialismo, III, 11, sept.-déc. 1960, pp. 819-


NOTES DE LECTURE 133

éviter que ne se constitue une « fausse légende », qu'elle ne devienne le « drapeau flamboyant d'un certain gauchisme » (p. 9).

La voici donc lavée, en tout ou en partie, d'un certain nombre de péchés : le sectarisme qui exclurait toute alliance et tout compromis, même purement tactiques (pp. 32-33) ; le spontanéisme ou la surestimation de comportements anarchiques d'inorganisés dont on croit qu'ils pourraient déboucher sur une révolution (p. 37, p. 54) ; le volontarisme de type blanquiste qui estime que des minorités agissantes violant les masses pourraient forcer le destin (p. 37). Ces erreurs seraient le fait des épigones plus que de Rosa Luxemburg elle-même (p. 32) : « Le luxemburgisme n'est presque jamais l'oeuvre de Rosa Luxemburg » (p. 10). Tout cela étant fermement énoncé, et après avoir rappelé quatre fois en une demi-page (pp. 7-8) qu'elle n'a jamais eu à assumer les responsabilités du pouvoir où se perdent les illusions lyriques, on peut analyser sereinement les divergences entre elle et Lénine...

Les textes choisis sont extraits des ouvrages politiques : Réforme sociale ou révolution ; Grève de masse, parti et syndicats... On lira ou on relira avec intérêt les pages où Rosa Luxemburg affirme que les institutions démocratiques ont épuisé leur fonction pour le développement de la société bourgeoise, qui peut désormais s'en passer (pp. 102103). Celles aussi ou elle précise les responsabilités du parti en cas de grève de masse : la résolution, la vigueur ne doivent jamais se situer « en dessous du rapport des forces réel » (p. 131). Les textes économiques ont été écartés. Des articles de journaux permettent de deviner ses talents de polémiste, des lettres la rendent plus présente. Dans la dernière qu'elle a écrite et qui est le dernier texte de ce recueil, elle déplore que le tout jeune parti communiste allemand se soit prononcé contre la participation aux élections générales. Elle ne voit là que « la victoire d'un extrémisme un peu puéril, eh pleine fermenta^ tion, sans nuances » (p. 294). Elections ne signifie donc pas nécessairement trahison. Rosa Luxemburg né sera pas abandonnée aux gauchistes.

Les textes, souvent inédits en français, sont suivis de quelques repères chronologiques et d'une orientation bibliographique. Il n'existe pas encore d'édition scientifique des oeuvres de Rosa Luxemburg. Celle qui a été entreprise sous la République de Weimar est demeurée inachevée. Là République Démocratique ne l'a pas menée à son terme.

A des titres différents, les deux parties de ce volume sont également intéressantes.

Claude MIQUET.

Otto Bauer et la Révolution. Textes choisis, présentés et annotés par Yvon

. BOURDET. Traductions de Jacqueline BOIS, BRACKE, F. CAUSSY et

Claudie WEIL. Préface de Paul LAZARSFELD. E.DJ., Paris, 1968, 302 p.

« Une nouvelle tâche nous incombe... Il s'agit maintenant de faire accepter à des couches aussi vastes que possible de la petite bourgeoisie et de la paysannerie, l'influence intellectuelle et politique de la classe ouvrière, afin d'en faire des alliés de la classe ouvrière... Ce n'est que progressivement que nous détacherons toutes ces couches moyennes des partis bourgeois, que nous les attirerons à nous. Mais, même si nous n'en gagnons qu'Une partie, nous deviendrons majoritaires dans le peuple et au Parlement » (La Marche au socialisme, 1919). ,


134 NOTES DE LECTURE

« Nous sociaux-démocrates concédons aux communistes que, dans de nombreux pays où la bourgeoisie oppose sa contrainte au prolétariat, la suprématie de la bourgeoisie ne pourra être détruite que par la force. Nous concédons que même en Autriche, des événements exceptionnels, et surtout une guerre pourraient contraindre le prolétariat à utiliser les moyens violents. Mais si des événements extraordinaires ne viennent pas troubler le développement pacifique du pays, la classe ouvrière en Autriche s'emparera du pouvoir dans peu de temps par les moyens légaux de la démocratie et pourra exercer son pouvoir dans les formes légales de la démocratie. Ceci représente pour la classé ouvrière le cas le plus favorable. Le pouvoir de la classe ouvrière s'affermira alors à condition qu'elle ne représente pas une minorité à qui l'indifférence politique de masses dépourvues de conscience permet de gouverner le pays, mais qu'au contraire son pouvoir repose sur la volonté active et sur le soutien actif de la majorité du peuple » (La lutte pour le pouvoir, 1924).

« Mais bien que TU.R.S.S. ait déjà dévelopé les fondements économiques d'une société socialiste et continue à le faire à un rythme fébrile, l'évolution vers le socialisme n'en est pas pour autant achevée. Il lui incombe maintenant d'adapter la superstructure, sociale à cette base économique qui a accompli et ne cesse chaque jour d'accomplir sa révolution... Seule cette dictature bureaucratique pouvait accomplir le grand processus de révolution sociale, mais à une certaine étape de l'évolution, dont la société soviétique s'approche rapidement, cette dictature bureaucratique va devenir un obstacle à la poursuite du développement... L'U.R.S.S. s'approche d'une situation où elle n'a plus besoin d'exercer une dictature sur le peuple, parce qUé la majorité du peuple accorde un soutien docile au nouveau système du socialisme naissant... Il n'est sûrement pas possible de passer brusquement de la dictature soviétique à la démocratie » (Entre deux guerres mondiales ?, 1936).

Ces citations bien que choisies, mais beaucoup d'autres pourraient être avancées, soulignent l'actualité de la pensée d'Otto Bauer. La « littérature » socialiste est, il est vrai, si abondante et si pesante (l'oeuvre d'O. BaUer manifestes elle-même ces défauts) qu'il est facile de composer des anthologies du déjà-dit. Mais alors que la- « littérature » socialiste enveloppe les problèmes graves, ces noeuds de la réflexion socialiste et communiste que sont par exemple : l'Etat et la démocratie, les différentes voies de la prise du pouvoir, les alliances de la classe ouvrière, seuls quelques grands théoriciens s'accrochent aux difficultés, et cherchent à dégager le noyau de l'ultime raison. Lénine possédait au plus haut degré ce sens de la visée essentielle, mais toujours commandée par les impératifs du moment ; cet art du nécessaire explique pour une part la réussite de l'entreprise léniniste. Ce qui contribue à l'échec d'O. Bauer et de l'austro-marxisme est peut-être, à l'opposé, en surcroît des conditions objectives, une défaillance dans l'analyse des situations immédiates. Mais il reste cependant que la pensée austro-marxiste, plus particulièrement celle d'Ô. Bauer, affronte sans répit les questions fondamentales du passage au socialisme et de la réalisation du socialisme, et compense son manque d'à-propos par l'ampleur de la synthèse ; elle offre ainsi comme un contrepoids à la pensée sélective de Lénine et plus encore de la IIP Internationale. Tout ceci pour dire qu'O. Bauer


NOTES DE LECTURE 135

ne fut pas, ou pas seulement, ce réformiste social-démocrate que dédaignèrent ou négligèrent les communistes, et célébrèrent les seuls socialistes; ce que prouvent notamment l'évolution de ses jugements sur l'U.R.S.S. — aux craintes de départ succèdent la reconnaissance de la première création socialiste —, et plus encore ses analyses des mauvais rapports entre socialistes et communistes, bu l'effort d'approfondissement de la théorie révolutionnaire pour réaliser ce que Lénine et les bolcheviks n'avaient pu faire qu'imparfaitement étant donné les conditions de l'U.R.S.S.

La publication de textes d'O. Bauer par Yvon Bourdet est alors, tout autant qu'un retour historique sur l'austro-marxisme, une contribution à la réflexion sur les problèmes du socialisme. La présentation est écrite avec plus de Sérénité et d'assurance que l'introduction donnée l'an passé, chez Maspero, de la brochure de Max Adler : Démocratie et conseils ouvriers (Bibliothèque socialiste). Les textes cités reprennent l'essentiel dé brochures d'O. Bauer : Le nouveau cours dans la Russie des Soviets. 1921, La marche au socialisme. 1919, La lutte pour le pouvoir. 1924, et des chapitres entiers de la dernière oeuvre : Entre deux guerres mondiales. 1936. Le regroupement des extraits en trois ensembles : jugements sur la révolution russe, théorie de la révolution lente, l'aporie du réformisme, donne au volume sa cohérence. Peut-être la présentation et la reproduction des textes auraient été plus enrichissantes, plus historisantes du moins, si elles avaient suivi le cheminement l'O.. Bauer. Si le choix ne peut guère être discuté, il resterait à remonter plus haut, vers les premiers articles et la thèse d'O. Bauer sur La Question des nationalités et la Social-Démocratie(1907) ; mais ce serait un autre volume. L'originalité de l'austro-marxisme qui n'avait pas encore ce nom, par la première réflexion sur le nationalisme et l'impérialisme, et l'apport théorique d'O. Bauer apparaîtraient alors plus fortement. Il est deux temps forts dans la pensée d'O. Bauer, celui de l'audace de jeunesse par l'étude de la question nationale — c'est alors qu'il est vraiment un sociologue — et, à l'heure de l'exil et à la veille de sa mort, la lucidité finale devant l'échec de la Social-démocratie qui a succombé au fascisme, devant cette démonstration par les faits qui les renvoie vers Lénine et vers Marx.

René GALLISSOT.

EN EUROPE

Richard F. KUISEL. — Ernest Mercier, french technocrat, Uniyersity of Californie; Press, 1967, 184 p.

Richard F. Kuisel a eu la chance de rencontrer en Mme MargueriteErnest Mercier, née Dreyfus (fille de Mathieu Dreyfus) noii seulement une veuve décidée à mettre ses souvenirs, ses papiers même privés au service du jeune chercheur qu'il était, mais aussi une femme de caractère sachant servir la mémoire de son mari. Le volume qu'elle a composé en 1958 : « Ernest Mercier, une grande destinée » dans lequel elle avait rassemblé de nombreux textes autobiographiques, a été pour Kuisel la source première. Il a pu, dans certains cas, la contrôler grâce à des correspondances comme celle de Louis Loucheur, la Confronter soit avec


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des textes parlementaires comme le rapport de la Commission d'enquête sur les événements du 6 février, soit avec des témoignages verbaux récents de Roger Boutteville, Alfred Lambert-Ribot. Pour la pensée politique d'Ernest Mercier, ses écrits offrent matière abondante : collection des cahiers du Redressement français, articles multiples, livre anonyme mais authentifié : Résurrection française, erreurs politiques et vérités humaines, Fasquelle, 1937.

Le héros du livre a grande allure : de 1925 à 1931, il se bat contre les financiers, le patronat français et les timidités de politiciens modérés, même ses amis, pour créer avec la Compagnie française des Pétroles, une société mixte à participation d'Etat. En 1934, il est un des hommes du 6 février et, si son rôle n'a pas été aussi important que l'ont cru les éditorialistes de gauche, il n'en avait pas moins adhéré à la Ligue des Croix de Feu et payé une cotisation personnelle de 1 000 F. Pourtant, l'année suivante, il est un actif artisan du rapprochement franco-soviétique et encore une fois il est lâché par les financiers dans la discussion de l'accord commercial et par le ministre Lavaldans celle du pacte d'assistance militaire. Sous ; l'occupation, nombre de ses émules intellectuels, de ses amis occupent les plus hauts postes, mais lui, anti^- nazi de longue date, antimunichois, résistant, est l'objet d'une odieuse campagne antisémite au demeurant sans fondement, et ne doit qu'à un hasard d'échapper à la déportation.

Grand patron, Esnest Mercier n'était pas né grand bourgeois et s'il a pu être le symbole même de l'homme des 200 familles et de la haute société protestante, c'est par statut acquis et non hérité. Il était en réalité petit-fils de « pieds hoirs » du Constantinois et témoigne bien davantage en faveur de la capacité d'ascension sociale d'une certaine petite bourgeoisie, celle qui accepte de sortir de son terroir natal et qui envoie ses enfants dans les grandes écoles. Ingénieur du génie maritime, il accomplit les premiers pas, décisifs, en épousant la fille d'un sénateur et en « pantouflant », à 34 arts, auprès d'Albert Petsche.

Du livre de Kuisel il y a peu à attendre quant à la connaissance des grands événements de l'entre-deux-guerres, même ceux auxquels Mercier fut mêlé d'assez près. Ce ne serait qu'une biographie, un peu trop" complaisante pour son modèle, comme-il arrive souvent, si l'auteur n'avait eu le mérite de prendre au sérieux les textes du Redressement français, ce mouvement fondé par Mercier, et d'analyser les relations entre les divers mouvements idéologiques qui, entre 1925 et la Seconde Guerre, se sont partagés les sympathies et les activités plus ou moins avouables des industriels et financiers français. Mercier croyait à la rationalisation, au progrès technique, à la croissance économique, mais souhaitait en même temps que l'Etat participe à certains grands desseins au nom de ce que la France doit à elle-même. Il se distinguait ainsi de Detoeuf et de ses amis des Nouveaux Cahiers qui, acceptant de prendre pour acquise une chute de rang international de la France, ne voyaient dans son antinazisme qu'une pensée d'ancien combattant nationaliste. De même s'était-il séparé, violemment, de Germain Martin dont le corporatisme aussi lui semblait malthusien. Or, Germain Martin a joui dans les années 30 d'une audience bien plus grande que Mercier auprès des dirigeants du patronat français (C.G.P.F.). Anticorporatiste, préoccupé de faire servir les succès industriels à dés desseins


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politiques, hostile à la faiblesse du gouvernement parlementaire beaucoup plus encore qu'imbu de sentiments conservateurs, Mercier représente, jusque dans sa naïveté politique, une certaine incarnation du t'echr nocrate. Les activités du Redressement français sont à plus d'un titre les authentiques préfigurations de celles du « Club Jean Moulin » ou du « Club Technique et Démocratie ». Finalement, le livre de Kuisel fait réfléchir à cette forme très française de jonction entre thèmes de pensées sécrétées dans la haute fonction publique et formes de solidarité sociale propres à la bourgeoisie des affaires.

Jacques LAUTMAN.

Anatole KOPP. — Ville et Révolution, architecture et urbanisme soviétique des années vingt préface de I. SCHEIN. Paris, Editions Anthropos, 1967, 280 pages.

Qui, mieux qu'Anatole Kopp, architecte urbaniste, polyglotte, ami personnel de collègues soviétiques dont il partage aujourd'hui la timide espérance, pouvait réaliser cet ouvrage ? Celui que Vittorio de Feo publia à Milan en 1963 (1) était moins riche d'informations et d'illustrations moins variées ; il y en a plus de deux cents dans le texte de Kopp : maquettes qui proviennent des archives de - l'Institut d'histoire et de théorie de Moscou, ou de collections privées, reproductions parues à l'époque dans des revues d'architecture. Et le livre de Camille Gray (2) couvrait Une période beaucoup plus longue et englobait toutes les formes d'art nouveau élaborées en Russie avant 1922 : introduction et complément au travail de Kopp. Nous avons avec celui-ci de quoi ne pas nous consoler — nous irriter davantage au contraire —- des étonnantes lacunes de l'exposition d'art russe présentée en 1967 à Paris, au Grand Palais.

Les historiens en avaient beaucoup attendu. L'architecture soviétique des années vingt n'est pas seulement en effet un jalon important dans l'histoire contemporaine de cet art, de cette profession, mais aussi un moyen dé connaissance d'une époque où le monde « changeait de base », et une visée sur la révolution culturelle qui s'esquissait en Russie. « L'Esprit nouveau » de Paris, le « Bauhaus » de Munich, de Berlin, ne pouvaient guère fonctionner que comme groupes oppositionnels : en architecture où, pour construire, il faut du terrain et des crédits, leur fonction, dans les vieux pays capitalistes, se limitait pour l'essentiel au prophétisme. En U.R.S.S., au contraire, la nationalisation du sol transformait fondamentalement les données de l'urbanisme ; le décret de novembre 1922 en faisait un élément de la planification nationale et les projets de cité future naissaient des exigences mêmes dé la révolution socialiste. C'est ce que montre Kopp dans tout un pan de son ouvrage et c'est ce qui le rattache à ce domaine, en France encore si peu exploré, l'histoire de la culture.

Les thèmes abordés, les idées passionnément exposées et débattues par les tenants de la révolution urbaniste sont en effet plus importants souvent que leurs réalisations : le temps leur manqua. C'est que, à la différence de la poésie, de la peinture, l'architecture soviétique dés

(1) U.R.S.S. Architecture 1917-1936.

(2) The great experiment : Russian Art 1863-1922.


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années vingt ne doit rien à la période prérévolutionnaire, tout entière tournée soit, du côté des « slavophiles » (3), vers la récupération des traditions nationales, soit, du côté des « occidentaux », vers l'admiration du classicisme. C'est aussi qu'il faut plusieurs années pour former un architecte : l'architecture révolutionnaire n'apparaît vraiment en U.R.S.S. qu'en 1925, en pleine N.E.P., à la veille des débats et combats pour ou contre le socialisme dans un seul pays. Dès les années trente enfin (4), la contre-offensive est engagée et l'architecture-décor triomphe sous le nom de réalisme socialiste. Cinq ans à peine : voici le temps dont ont diposê les tenants d'une vie et d'un art nouveaux. On comprend aisément que le livre de Kopp, admirablement « composé », reproduise davantage de maquettes que de réalisations; celles-ci existent pourtant, du Gostorg (1927, architecte : B. Vélikovski), au club Zouiëv (1928, architecte : T. Golossov), de l'immeuble du Narkomfin (1928-1929, architecte : M. Gùinzbourg), à celui du Centrosoyouz auquel collabora Le Corbusier. On comprend aussi que les thèses exprimées dans des revues aussi vivantes que l'Architecture contemporaine (5), dans le livre de Gùinzbourg Le Style et l'Epoque, ou à travers les recherches difficiles et l'enseignement fécond des membres de l'association des Nouveaux Architectes -(6), soient finalement aussi révélatrices pour l'historien que les projets dessinés, voire les bâtiments construits.

Deux tendances principales, deux conceptions d'une avant-garde révolutionnaire opposent les hommes de l'Association des Nouveaux Architectes et ceux de l'Association des Architectes Contemporains. Les premiers, plus préoccupés d'expression lyrique, tendent vers une architécture-Iângàge, chant eh l'honneur du bonheur et de la vie libérée. Les recherches pleines d'imagination de Melnikov, le projet de désurbaniser Moscou en en faisant une « ville verte » (7) les font qualifier (à tort) de formalistes. Les architectes de l'O.C.A., au contraire,.baptisés constructivistes, prennent davantage à bras-le-corps le problème des matériaux, les possibilités financières, la nécessité de typiser et d'industrialiser les équipements culturels. Dans leur manifeste du 25 avril 1928, ils mettent en lumière le besoin de nouveaux types d'habitats communautaires, destinés à devenir des « condensateurs dé la culture socialiste » : clubs, complexés industriels} logements individuels avec équipement ..collectif.. La ville en est la synthèse : les « urbanistes » de 1930 s'opposent aux partisans de la « ville verte ». Urbanisation systématique ou désurbanisation : ces projets font, dira-t-on, partie intégrante dé la mentalité utopique ; que l'on pense à Fourier et à son « architecture du bonheur ».

(3) C'est moi (et non A. Kopp) qui reprend ici une terminologie utilisée plus « politiquement » en Russie au milieu du xixe siècle.

(4) A. Kopp cite le texte f juin 1931) du plénum du Comité central du Parti communiste bolchevik qui appelle à la bataille « pour un nouveau contenu idéologique de l'architecture soviétique », les mesures prises en avril 1932 pour réorganiser les « asssociations littéraires et artistiques », les résultats du concours pour le Palais des Soviets (1932) où, sur celui de Moïse Gùinzbourg, triomphe le projet de Roudnër.

(5) C'est la revue de l'Association des Architectes Contemporains ou O.C.A. Elle parut de 1926 à 1931.

(6) On l'appelle aussi l'A.S;N.O.V.A. Parmi ses membres, en particulier E. Lissitsky, ancien élève de Malevitch, et K. Melkinov.

(7) M. Gùinzbourg y participe.


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Mais> somme toute, la renaissance de certains aspects du fouriérisme en France à la fin du xrx° siècle a bien nourri l'oeuvre d'un Tony Garnier* Et les anticipations des architectes soviétiques des années vingt étaient en fait profondément réalistes : pour abaisser les prix, pour élever le nombre des logements urbains, il fallait construire autre chose que des logements traditionnels ; pour former des citoyens socialistes, il fallait rendre possible et attrayante une intense vie sociale. Fondée sur les nouveaux rapports de production, la nouvelle architecture devait avoir à son tour « une action formatrice et éducative » sur un peuple séculairement arriéré (8).

H reste que le nouvel urbanisme se meurt à partir de 1932 : voici venir l'architecture stalinienne, inspirée de Vitruve et de Palladio, sinon de La Madeleine — et voici revenir les appartements classiques aussitôt divisés en chambres où s'entassent les familles (9). Le mauvais goût personnel de Staline, l'influence d'un architecte déjà âgé comme Joltovski sont-ils seuls à l'origine de tant de colonnes et de coûteuses statues? Kopp récuse les analyses fondées sur la pure technique, mais souligne le fait que le peuple soviétique était sans doute « encore trop marqué par le passé pour voir le confort ou la beauté dans d'autres formes architecturales que Celles qui servaient de décor à la vie de leurs oppresseurs » (p. 24). L'enflure des chapiteaux et des moulures convenait d'autre part au nouveau contexte politique des années trente : la transformation sociale s'y habillait obligatoirement d'un vêtement idéologique, chaque monument devait calmer la monumentalité d'un homme. Dès lors, des recherches sous-tendues par l'espoir d'une vie nouvelle se trouvèrent dénoncées comme « expression d'un capitalisme décadent », voire comme « trotzkistes » où « social-fascistes » (10). Les équipes nouvelles qui aujourd'hui, en U.R.S.S., luttent contre l'académisme retrouvent souvent les projets d'une avant-garde dont A. Kopp montre qu'elle n'était pas seulement liée aux audaces formelles de l'Occident européen, mais à certains besoins profonds de la révolution soviétique.

Madeleine REBÉRIOUX.

(8) Cf. sur ce point l'article de Szymon BOJKO, « 1917, Révolution et culture. Le devancement d'une époque », Démocratie nouvelle, février 1967, pp. 33-64.

(9) Un romain assez gogolien, récemment traduit en français, Le Maître et Marguerite, de BOULGHAKOV, évoque cette situation dans la Russie des années trente.

(10) Cf. un article tiré d'Architecture soviétique (1932), cité par A. Kopp, p.( 220.

EN CHINE

Vincent Y.Ç. SHIH, — The Taiping ideology, ite sources, interprétations and

influences. University of Washington Press, 1967, 553. pages.

Le renouveau d'intérêt pour les mouvements sociaux archaïsants et primitifs est un des aspects les plus intéressants de l'historiographie contemporaine. Cette tendance s'est exprimée dans des ouvrages aussi neufs que Primitive Rebels d'E. Hobsbawm, Movimenti religipsi degli populi oppressi de V. Lanternarii The pursuit of the millenium de


140 NOTES DE LECTURE

N. Cohn (1). La révolution des Taiping appartient aussi à « cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge... ». Les rebelles de « l'Empire Céleste de la Grande Paix » occupèrent en tout ou en partie douze provinces de Chine sur dix-huit, leur intervention dura treize années ; la répression du mouvement fit vingt millions de morts. Il s'agit certainement d'une des plus grandes guerres paysannes de l'histoire universelle.

On a longtemps insisté sur leur caractère moderne, extérieur à la tradition chinoise, dans la mesure où l'on mettait au premier plan leurs emprunts bizarres au christianisme. M. Shih insiste au contraire sur leur parenté avec les mouvements paysans traditionnels, avec tout le vieux fond utopiste et millénariste chinois.

Le terme même de Taiping (Grande Paix) appartient à cette tradition ; il avait fourni à la jacquerie des Turbans Jaunes, au début de notre ère, un de ses principaux slogans. Le romantisme rebelle des Taiping s'inspire des grands romans de chevalerie chinoise comme Shuihu (le Bord de l'eau), qui exalte les exploits de 108 « brigands-justiciers » dans la forêt de Liang Shang po. Leur féminisme reflète la liberté de la condition féminine chez les Hakkas, minorité de la Chine du Sud dont beaucoup de leurs chefs étaient originaires. Leur lutte contre la dynastie mandchoue s'inspire des sociétés secrètes comme la Triade, dont le rituel, a également pu les influencer. Leur utopisme agraire, leur tentative de reconstituer une société paysanne communautaire comme la Chine en avait peut-être connu dans la haute Antiquité (à en croire un des classiques confucéens, Les Rives du Duc de Zhôu) se place aussi dans une longue tradition chinoise de critique de l'appropriation privée du sol. Bref, veut démontrer M. Shih au terme d'une série de chapitres très neufs et très nourris, lés Taiping sont très probablement imprégnés de toute une série de traditions chinoises.

Sans doute cette thèse est-elle trop systématique. Le mouvement Taiping est également le fruit du choc que subit la Chine, du fait de la sévère confrontation des guerres de l'Opium. On doit autant l'interpréter en termes de discontinuité que de continuité. Mais il valait la peine de souligner certains de ses aspects les moins connus.

Jean CHESNEAUX.

(1) Tous trois récemment traduits en français.


Bulletin bibliographique

I. - OUVRAGES GÉNÉRAUX

TEXTES

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MÉTHODOLOGIE

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MAYER (Daniel). — Pour une histoire de la gauche.—.448 p., Pion.

II. - HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE

HISTOIRES GÉNÉRALES

Histoire Générale de la presse. — T. I : Des Origines à 1814, par Louis CHARLET, Jacques GODECHOT, Robert RANC et Louis TRÉNARD, 652 p.

DAUMAS (Maurice) (sous la direction de). — Histoire générale des techniques. —- T. III : L'expansion du machinisme, 908 p., P.U.F.

PIETTRE (André). — Histoire économique des faits et les idées. — 272 p.,

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392 p., coll. A. Colin.

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PAYS INDUSTRIALISÉS

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Bureau Socialiste International. — Vol. I : 19004907. Comptes rendus des réunions. Manifestes et circulaires. —: Documentation recueillie et présentée par Georges HAUPT, 438 p., Mouton.,

TROTSKI(Léon). -— L'Internationale communiste après Lénine. — 344 p., t. I ;

320 p., t. II, P.U.F. -

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VERDES-LEROUX (Jednnine). — Scandale financier et Antisémitisme catholique. Le Krach de l'Union générale. -— 256 p., Ed. du Centurion.

DACLIN M. — La Crise des années Su à Besançon. — 136 p.. Belles Lettres.

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Le gérant-directeur : Jean MAITRON

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Dépôt légal : 4« trim. 1969, N° 1262 - N° Editeur 3107

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